TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES Avant-propos Dizain au lecteur I. Ballade de ses regrets pour l'an mil huit cent trente II. Ballade des belles Châlonnaises III. Ballade de la bonne Doctrine IV. Ballade en l'honneur de sa Mie V. Ballade pour une amoureuse VI. Ballade de sa fidélité à la poésie VII. Ballade à la gloire du Lys VIII. Ballade sur la gentille façon de Rose IX. Ballade pour sa commère X. Ballade pour célébrer les pucelles XI. Ballade en faveur de la Poésie dédaignée XII. Ballade de Banville aux Enfants perdus XIII. Ballade pour la servante du cabaret XIV. Ballade pour une aux cheveus dorés XV. Ballade pour trois sþurs qui sont ses amies XVI. Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt XVII. Ballade pour annoncer le Printemps XVIII. Ballade en quittant le Hâvre-de-Grâce XIX. Ballade pour une Guerrière de marbre XX. Double Ballade pour les bonnes Gens XXI. Ballade pour les Parisiens XXII. Double Ballade des sottises de Paris XXIII. Ballade à Georges Rochegrosse XXIV. Ballade à sa femme, Lorraine XXV. Ballade de la belle Viroise XXVI. Ballade sur lui-même XXVII. Ballade de l'Amour bon ouvrier XXVIII. Ballade du Rossignol XXIX. Ballade de Victor Hugo, père de tous les rimeurs XXX. Ballade de la sainte Buverie XXXI. Ballade à sa Mère, Madame Élisabeth-Zélie de Banville XXXII. Ballade à la louange des Roses XXXIII. Ballade pour les chanteurs XXXIV. Ballade de la joyeuse chanson du cor XXXV. Ballade à la Sainte Vierge XXXVI. Ballade au lecteur, pour finir Dizain à villon TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES 1861-1873 TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES pour passer le temps composées à la manière de FRANÇOIS VILLON excellent poëte Qui a vécu sous le règne du roi Louis le onzième par Théodore de Banville A la mémoire du poëte Albert Glatigny ce livre est dédié Avant-propos J'essaie aujourd'hui de rendre à la France une des formes de poëme les plus essentiellement françaises qui aient existé, cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poëtes, s'était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l'harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d'être facile à lire et difficile à faire; car, bien qu'elle pose les problèmes les plus ardus de la versification, contenus tous dans l'obligation d'écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, que fournit à grand' peine la langue française, elle a ce mérite infini qu'une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n'avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur. Il n'est pas besoin de dire que la langue du XVe siècle et celle d'aujourd'hui sont absolument différentes entre elles; or quiconque transporte des formes de poëme d'un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n'eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d'Orléans et de Villon je n'eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l'âme moderne! En un mot, j'ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j'ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu'il en soit ainsi! j'y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l'avance taillé et aplani le peu de besogne qu'ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte de petit orgueil d'ouvrier, en venant restituer un genre de poëme sur lequel Victor Hugo n'a pas mis sa main souveraine: car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui! Pour l'intelligence même des poëmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade; mais ceci est une oeuvre d'érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu'il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu'on va lire. Théodore de Banville. Juin 1873. Dizain au lecteur Ami lecteur, donne-moi l'accolade, Car j'ai pour toi besogné, Dieu merci. Comme Villon qui polit sa Ballade Au temps jadis, pour charmer ton souci 5 J'ai façonné la mienne, la voici. Je ne dis pas que les deux font la paire, Et contenter tout son monde son père Est malaisé, chacun garde son rang! Mais voire! avec ces rimes, je l'espère, 10 Tu peux aussi te faire du bon sang. Juin 1873. I Ballade de ses regrets pour l'an mil huit cent trente Je veux chanter ma ballade à mon tour! O Poésie, ô ma mère mourante, Comme tes fils t'aimaient d'un grand amour Dans ce Paris, en l'an mil huit cent trente! 5 Pour eux les docks, l'autrichien, la rente, Les mots de bourse étaient du pur hébreu; Enfant divin, plus beau que Richelieu, Musset chantait, Hugo tenait la lyre, Jeune, superbe, écouté comme un dieu. 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. C'est chez Nodier que se tenait la cour. Les deux Deschamps à la voix enivrante Et de Vigny charmaient ce clair séjour. Dorval en pleurs, tragique et déchirante, 5 Galvanisait la foule indifférente. Les diamants foisonnaient au ciel bleu! Passât la Gloire avec son char de feu, On y courait comme un juste au martyre, Dût-on se voir écrasé sous l'essieu. 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Des joailliers connus dans Visapour Et des seigneurs arrivés de Tarente Pour Cidalise ou pour la Pompadour Se provoquaient de façon conquérante, 5 La brise en fleur nous venait de Sorrente! A ce jourd'hui les rimeurs, ventrebleu! Savent le prix d'un lys et d'un cheveu; Ils comptent bien; plus de sacré délire! Tout est conquis par des fesse-Mathieu: 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Envoi. En ce temps-là, moi-même, pour un peu, Féru d'amour pour celle dont l'aveu Fait ici-bas les Dante et les Shakspere, J'aurais baisé son brodequin par jeu! 15 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Janvier 1862. II Ballade des belles Châlonnaises Pour boire, j'aime un compagnon, J'aime une franche gaillardise, J'aime un broc de vin bourguignon, J'aime de l'or dans ma valise, 5 J'aime un verre fait à Venise, J'aime parfois les violons; Et surtout, pour faire à ma guise, J'aime les filles de Châlons. Ce n'est pas au bord du Lignon 10 Qu'elles vont laver leur chemise. Elles ont un épais chignon Que tour à tour frise et défrise L'aile du vent et de la brise: De la nuque jusqu'aux talons, 15 Tout le reste est neige et cerise, J'aime les filles de Châlons. Même en revenant d'Avignon On admire leur vaillantise. Le sein riche et le pied mignon, 20 L'oeil allumé de convoitise, C'est dans le vin qu'on les baptise. Vivent les cheveux drus et longs! Pour avoir bonne marchandise, J'aime les filles de Châlons! Envoi. 25 Prince, un chevreau court au cytise! Matin et soir, dans vos salons Vous raillez ma fainéantise: J'aime les filles de Châlons! Janvier 1862. III Ballade de la bonne Doctrine La gloriole est une viande creuse. Rire à des yeux emplis de diamants, Baiser le front d'une vierge amoureuse, Être ébloui par les bleus firmaments, 5 Fuir la douleur entre des bras charmants, Boire un vin vieux bien vierge de teinture, Aimer une humble et forte créature, Dormir son saoul sur un bon matelas, Sur les murs nus clouer de la peinture, 10 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Pleurer d'amour dans la nuit ténébreuse, Voir un beau sein tout chargé d'ornements, Cueillir la rose avec la tubéreuse, Causer de rien, comme font les amants, 15 Tailler la pourpre en nobles vêtements, Être ravi par l'humaine structure, Sucer le lait de la mère Nature, Quand l'or s'en va ne pas crier: Hélas! Prendre en tout temps Rabelais pour lecture, 20 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Mordre en vainqueur la pomme savoureuse, Ouïr au loin le son des instruments, Rêver aux jours où rayonnait Chevreuse, Errer superbe au pays des romans, 25 Chérir le calme et ses enchantements, Louer la grâce à la riche ceinture, Tenir son coeur tout prêt à l'aventure, Au mois d'avril fumer près des lilas, Polir des vers pour la race future, 30 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Envoi. Prince, je fuis le monde et sa torture. Je resterai (Dieu veille à ma pâture!) Épris des vers, des lys, des falbalas, Tranchons le mot, de la littérature; 35 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Janvier 1862. IV Ballade en l'honneur de sa Mie Je ne vois que marionnettes Comme celles de Fagotin. L'un est amoureux des planètes, Cet autre court dès le matin 5 Pour un bracelet florentin Ou pour un livre d'alchimie. Moi qui me fie à mon destin, Je ne veux du tout que ma mie. On peut s'aller pendre aux sonnettes 10 Pour obtenir un picotin; On peut débiter des sornettes Avec l'aplomb d'un libertin; On peut s'enivrer au festin; On arrive à l'Académie 15 Avec un livre clandestin; Je ne veux du tout que ma mie. Ils se pâment pour des nonnettes Qui font leur babil enfantin A la façon des serinettes. 20 Pourvu qu'elles aient l'air mutin, Des hommes de Romorantin Couvrent la plus sèche momie De diamants et de satins: Je ne veux du tout que ma mie. Envoi. 25 Que Rothschild garde son butin, Leverrier son astronomie, Et monsieur Nisard son latin, Je ne veux du tout que ma mie. Janvier 1862. V Ballade pour une amoureuse Muse au beau front, muse sereine, Plus de satire, j'y consens. N'offensons pas avec ma haine Le calme éther d'où tu descends. 5 Je chante en ces vers caressants Une lèvre de pourpre, éclose Sous l'éclair des cieux rougissants, Ici tout est couleur de rose. Ma guerrière a le front d'Hélène. 10 Son long regard aux feux puissants Resplendit comme une phalène. Tout est digne de mes accents: Là, sur ces contours frémissants Où le rayon charmé se pose, 15 La neige et les lys fleurissants; Ici tout est couleur de rose. Quelle tendre voix de sirène, Au soir, aux astres pâlissants Dira la blancheur de ma reine? 20 Éteignez-vous, cieux languissants! O chères délices! je sens Se poser sur mon front morose Les longs baisers rafraîchissants! Ici tout est couleur de rose. Envoi. 25 Que de trésors éblouissants Et dignes d'une apothéose! Fleurs splendides, boutons naissants, Ici tout est couleur de rose. Juin 1862. VI Ballade de sa fidélité à la Poésie Chacun s'écrie avec un air de gloire: A moi le sac, à moi le million! Je veux jouir, je veux manger et boire. Donnez-moi vite, et sans rébellion, 5 Ma part d'argent; on me nomme Lion. Les Dieux sont morts, et morte l'allégresse, L'art défleurit, la muse en sa détresse Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier, Et cependant tu demandes, maîtresse, 10 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. O Piéride, ô fille de Mémoire, Trouvons des vers dignes de Pollion! Non, mon ami, vends ta prose à la foire. Il s'agit bien de chanter Ilion! 15 Cours de ce pas chez le tabellion. Les coteaux verts n'ont plus d'enchanteresse; On ne va plus suivre la Chasseresse Sur l'herbe fraîche où court son lévrier. Si, nous irons, ô Lyre vengeresse. 20 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Et Galatée à la gorge d'ivoire Chaque matin dit à Pygmalion: Oui, j'aimerai ta barbe rude et noire, Mais que je morde à même un galion! 25 Il est venu, l'âge du talion: As-tu de l'or? voilà de la tendresse, Et tout se vend, la divine caresse Et la vertu; rien ne sert de prier; Le lait qu'on suce est un lait de tigresse. 30 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Envoi. Siècle de fer, crève de sécheresse; Frappe et meurtris l'Ange à la blonde tresse. Moi, je me sens le coeur d'un ouvrier Pareil à ceux qui florissaient en Grèce. 35 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Juillet 1861. VII Ballade à la gloire du Lys Muse au front d'or, farouche Aganippide, Je chanterai le Lys, aux Dieux pareil, Le Lys charmant, le Lys au coeur splendide. Dès qu'il fleurit, la Nature en éveil, 5 Comme à son roi, lui demande conseil. Couche de nacre où s'éveille l'Aurore, Noble palais que bat la mer sonore, Blanc coudrier qui sait plaire à Phyllis, Pommier en fleur qui de rayons se dore, 10 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. La nuit, au bord de la source limpide, Le Lys s'endort d'un superbe sommeil, Près du flot bleu qui doucement se ride. Tel, en songeant, dort sous un dais vermeil 15 Un roi d'Asie sous son riche appareil. Neige étendue aux rives du Bosphore, Clair vêtement qu'un sein aigu colore, Temple de Tyr ou d'Héliopolis, Lotus divin dont le flot se décore, 20 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Tel, ô guerrière, ô blanche Tyndaride, Le sable est fier de baiser ton orteil, Le Lys joyeux, riant, de pleurs humide, Se dresse, orgueil du monde, à son réveil, 25 Et resplendit dans l'éclair du soleil. Perle gisant dans l'or du sable more, Urne que tient la svelte choéphore, Marbre vivant ciselé par Scyllis, Nymphe au beau sein compagne du centaure, 30 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Envoi. Lys exalté, grande fleur, je t'adore. Cygne rêvant, contour pur de l'amphore, Nuit d'argent, voile éthéré des willis, Col de Vénus, pieds nus de Terpsichore, 35 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Juin 1861. VIII Ballade sr la gentille façon de Rose Rose est toute caprice, et moi J'adore son oeil qui pétille, Et je sens des bonheurs de roi Rien qu'à lui baiser la cheville. 5 Elle s'habille, elle babille, M'appelle avec son regard bleu, Et puis s'enfuit comme une anguille: Jamais ne vîtes si beau jeu. Je marche, comme à Fontenoy, 10 Contre la folle qui frétille, Et la voici presque en émoi. Puis elle s'envole et grappille Une praline à la vanille: On dirait que je parle hébreu! 15 La bonne heure qu'elle gaspille! Jamais ne vîtes si beau jeu. Je veux la quereller, ma foi! Mais sa colère est si gentille! Allons, c'est moi qui fais la loi, 20 Je la caresse et je la pille. Mais elle remet sa mantille, M'effleure de sa lèvre en feu, Et pleure pour ma peccadille: Jamais ne vîtes si beau jeu. Envoi. 25 Je baise une larme qui brille, Un bout de dentelle, un cheveu; Elle rit, la méchante fille! Jamais ne vîtes si beau jeu. Février 1861. IX Ballade pour sa commère Le beau baptême et la belle commère! Quels jolis yeux! disaient les assistants. On rôtissait les boeufs entiers d'Homère Et l'on ouvrait la porte à deux battants. 5 Bonne Alizon! même après tant de temps, Quand je la vois, mon âme en est tout aise. Elle a des yeux d'enfer, couleur de braise, Et le sein rose et des lys à foison; Elle est savante avec ses airs de niaise. 10 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! En ce temps-là, mordant l'écorce amère, Dans mon pays de forêts et d'étangs, J'étais encore un coureur de chimère. Elle, on eût dit un matin de printemps! 15 Mais, à la fin, voici qu'elle a trente ans. Ses grands cheveux sont blonds, ne vous déplaise! Et longs et fins, et lourds, par parenthèse, A n'y pas croire. O la riche toison! A la tenir on sait ce qu'elle pèse. 20 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Oh! comme fuit cette enfance éphémère! Mon Alizon, dont les cheveux flottants Étaient si fous, regarde, en bonne mère, Ses petits gars, forts comme des titans, 25 Courir pieds nus dans les prés éclatants. Elle travaille, assise sur sa chaise. Ne croyez pas surtout qu'elle se taise Plus qu'un oiseau dans la belle saison, Et sa chanson n'est pas la plus mauvaise. 30 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Envoi. Avec un rien, on la fâche, on l'apaise. Les belles dents à croquer une fraise! J'en étais fou pendant la fenaison. Elle est mignonne et rit quand on la baise, 35 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Juin 1861. X Ballade pour célébrer les pucelles Puisque Paris, fou de poudre de riz, Veut qu'on se plâtre en manière de cygne, Et qu'il a fait ses plaisirs favoris De ces gotons qui se peignent un signe, 5 Je tourne bride et change ma consigne. Loue avec nous, Amour, méchant garçon, La gerbe d'or qui sera ta moisson; Viens, lorsqu'on suit les saintes jouvencelles Qui vont tressant leurs voix à l'unisson, 10 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Le parfumeur vend les Jeux et les Ris Et sous les yeux on se trace une ligne. On badigeonne un front comme un lambris; C'est trop de luxe et je m'en sens indigne. 15 Qu'on me ramène à la feuille de vigne! Oh! quelle gloire, ignorer sa leçon! Balbutier l'immortelle chanson! Rien n'est cruel et divin comme celles Que fait rougir un timide frisson: 20 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Les vierges sont des coeurs et des esprits, Et la candeur sereine les désigne. Leurs francs appas sont comme un gai pourpris Jonché de rose et de blancheur insigne; 25 Le lys les nomme et la neige les signe. Leurs bras polis sont froids comme un glaçon Et le Désir niche dans le buisson De leurs cheveux, où brillent des parcelles D'or, ouvragé d'une riche façon. 30 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Envoi. Il faut se rendre et leur payer rançon, Lorsque Vénus, guidant son enfançon, Dans leurs yeux noirs jette des étincelles. Le vin bouillonne; allons, verse, échanson, 35 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Avril 1861. XI Ballade en faveur de la Poésie dédaignée Toi qui tins la lyre et le glaive, Et qui marchais, rouge d'éclairs, Dans l'action et dans le rêve, O rude forgeron des vers 5 Qui faisaient tressaillir les mers, Ame de héros courroucée Qui t'exhalais en hymnes fiers, Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Viens parmi nous! combats sans trêve. 10 Il en faut de ces cris amers Que tu répandais sur la grève. La Muse, ivre des maux soufferts, S'en va cacher dans les déserts Sa lyre pour jamais blessée. 15 Toi que ravirent ses concerts, Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Ton laurier perd sa mâle sève, O maître, par ses flancs ouverts. Reviens, comme un dieu qui se lève 20 Pour guérir ceux qui te sont chers, Abriter sous tes rameaux verts Le martyre de la Pensée Que déchirent ces noirs hivers. Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Envoi. 25 Que ton courroux brûle mes chairs! Donne-moi ta haine amassée Sur la terre et dans les enfers. Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Décembre 1861. XII Ballade de Banville aux Enfants perdus Je le sais bien que Cythère est en deuil! Que son jardin, souffleté par l'orage, O mes amis, n'est plus qu'un sombre écueil Agonisant sous le soleil sauvage. 5 La solitude habite son rivage. Qu'importe! allons vers les pays fictifs! Cherchons la plage où nos désirs oisifs S'abreuveront dans le sacré mystère Fait pour un choeur d'esprits contemplatifs: 10 Embarquons-nous pour la belle Cythère. La grande mer sera notre cercueil; Nous servirons de proie au noir naufrage, Le feu du ciel punira notre orgueil Et l'aquilon nous garde son outrage. 15 Qu'importe! allons vers le clair paysage! Malgré la mer jalouse et les récifs, Venez, partons comme des fugitifs, Loin de ce monde au souffle délétère. Nous dont les coeurs sont des ramiers plaintifs, 20 Embarquons-nous pour la belle Cythère. Des serpents gris se traînent sur le seuil Où souriait Cypris, la chère image Aux tresses d'or, la vierge aux doux accueil! Mais les amours sur le plus haut cordage 25 Nous chantent l'hymne adoré du voyage. Héros cachés dans ces corps maladifs, Fuyons, partons sur nos légers esquifs, Vers le divin bocage où la panthère Pleure d'amour sous les rosiers lascifs: 30 Embarquons-nous pour la belle Cythère. Envoi. Rassasions d'azur nos yeux pensifs! Oiseaux chanteurs, dans la brise expansifs, Ne souillons pas nos ailes sur la terre. Volons, charmés, vers les Dieux primitifs! 35 Embarquons-nous vers la belle Cythère. Mai 1861. XIII Ballade pour la servante du cabaret Ami, partez sans émoi; l'Amour vous suit Pour faire fête à votre belle hôtesse. Vous dites donc qu'on aura cette nuit Souper au vin du Rhin, grande liesse 5 Et cotillon chez une poëtesse. Que j'aime mieux dans les quartiers lointains, Au grand soleil ouvert tous les matins, Ce cabaret flamboyant de Montrouge Où la servante a des yeux libertins! 10 Vive Margot avec sa jupe rouge! On peut trouver là-bas, si l'on séduit Quelque farouche et svelte enchanteresse, Un doux baiser pris et donné sans bruit, Même, au besoin, un soupçon de caresse; 15 Mais, voyez-vous, Margot est ma déesse. J'ai tant chéri ses regards enfantins, Et les boutons de rose si mutins Qu'on voit fleurir dans son corset qui bouge! Sa lèvre est folle et ses cheveux châtains: 20 Vive Margot avec sa jupe rouge! J'ai quelquefois grimpé dans son réduit Où le vieux mur a vu mainte prouesse. Elle est si rose et si fraîche au déduit, Quand rien ne gêne en leur rude allégresse 25 Son noble sang et sa verte jeunesse! Le lys tremblant, la neige et les satins Ne brillent pas plus que les blancs tétins Et que les bras de cette belle gouge. Pour égayer l'ivresse et les festins, 30 Vive Margot avec sa jupe rouge! Envoi. Prince, chacun nous suivons nos destins. Restez ce soir dans les salons hautains De Cidalise, et je retourne au bouge, Aux gobelets, aux rires argentins. 35 Vive Margot avec sa jupe rouge! Février 1861. XIV Ballade pour une aux cheveux dorés Cypris comme toi, fleur d'amour, Eut cet adorable enjouement, Cette lèvre dont le contour M'attire comme un doux aimant, 5 Et tout ce resplendissement D'un incomparable trésor, Prunelles de clair diamant, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Tes cheveux, en chaque détour, 10 Ont comme le bruissement Du flot bleu qui baigne la tour. En toi, pour des regards d'amant Tout est le miracle charmant Que ton âme embellit encor, 15 Roses, neiges, enchantement, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Et tout nous ravit tour à tour, Roses faites d'embrasement, Cheveux plus vermeils que le jour, 20 Sein plus blanc que le pur froment, Yeux profonds, qu'emplit fièrement De lumière, un profond décor D'étoiles et de firmament, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Envoi. 25 O chère joie! ô cher tourment! Ma strophe au gracieux essor Mêle, en son éblouissement, Sourcils d'ébène et frisons d'or! Février 1861. XV Ballade pour trois soeurs qui sont ses amies Ce sont trois soeurs, trois blondes, mais Lucy Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse. Jeanne au beau front par le doute obscurci Est la plus fière, et Lucy la plus douce. 5 Dans le jardin, sur un tapis de mousse, Nous devisons comme des écoliers; Ce sont parfois des contes par milliers, Puis je sertis de folles rimes, voire Des madrigaux pour leurs petits souliers, 10 Et Marinette est là qui verse à boire. Lucy me fait songer et Jeanne aussi; Et qu'un rayon de lumière éclabousse Le front vermeil de Lise, me voici Charmé: l'Amour, ayant vidé sa trousse, 15 Trouve à souhait des traits que rien n'émousse Dans ses grands yeux pensifs et singuliers. Lucy soupire et me dit: Vous parliez, Parlez encor; trouvez-nous quelque histoire. Le soleil rit sur les blancs escaliers, 20 Et Marinette est là qui verse à boire. Lise est ma joie et mon plus cher souci, Lucy m'attire et Jeanne me repousse, Mais je l'adore, et j'ai le coeur transi Dès qu'elle pleure et qu'elle se courrouce 25 Pour un baiser sur l'ongle de son pouce. Puis, en jouant avec ses lourds colliers, Je dis à Lise: Enfant, si vous vouliez! Elle répond: Ami, songe à la gloire. Lucy me cueille un fruit des espaliers, 30 Et Marinette est là qui verse à boire. Envoi. Prince, une fois il faut que vous alliez Dans ce jardin pour voir humiliés L'or, le saphir, les diamants, l'ivoire, Tous les rubis de vos fins joailliers, 35 Et Marinette est là qui verse à boire. Avril 1861. XVI Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt Il chante encor, l'essaim railleur des fées, Bien protégé par l'épine et le houx Que le zéphyr caresse par bouffées. Diane aussi, l'épouvante des loups, 5 Au fond des bois cache son coeur jaloux. Son culte vit dans plus d'une chaumière. Quand les taillis sont baignés de lumière, A l'heure calme où la lune paraît, Échevelée à travers la clairière, 10 Diane court dans la noire forêt. De nénufars et de feuilles coiffées, La froide nixe et l'ondine aux yeux doux Mènent le bal, follement attifées, Et près du nain, dont les cheveux sont roux, 15 Les sylphes verts dansent et font les fous. On voit passer une figure altière, Et l'on entend au bord de la rivière Un long sanglot, un soupir de regret Et des pas sourds qui déchirent du lierre: 20 Diane court dans la noire forêt. Diane, au bois récoltant ses trophées, Entend le cerf gémissant fuir ses coups Et se pleurer en plaintes étouffées. Un vent de glace a rougi ses genoux; 25 Ses lévriers, ivres de son courroux, Sont accourus à sa voix familière. La grande Nymphe à la fauve paupière Sur son arc d'or assujettit le trait; Puis, secouant sa mouvante crinière, 30 Diane court dans la noire forêt. Envoi. Prince, il est temps, fuyons cette poussière Du carrefour, et la forêt de pierre. Sous le feuillage et sous l'antre secret, Nous trouverons la ville hospitalière; 35 Diane court dans la noire forêt. Novembre 1861. XVII Ballade pour annoncer le Printemps Elle frémit, la brise pure, Dans ce beau jardin de féerie Où le ruisseau jaseur murmure. Le printemps affolé varie 5 Sa merveilleuse broderie, L'eau chante sous les passerelles; Tout tressaille dans la prairie A la façon des tourterelles. Les arbres dans l'allée obscure 10 Où babille la causerie Laissent leur jeune chevelure Flotter avec coquetterie. C'est le temps où le ciel vous crie D'oublier chagrins et querelles, 15 Et de vivre en galanterie A la façon des tourterelles. L'insecte court dans la verdure. Le bois est plein de rêverie; La nymphe a quitté sa ceinture, 20 Le sylphe avec idolâtrie Baise la pelouse fleurie, Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles; Enfants, il faut qu'on se marie A la façon des tourterelles. Envoi. 25 La colombe murmure et prie Et chuchote sur les tourelles: Mariez-vous, belle Marie, A la façon des tourterelles. Avril 1861. XVIII Ballade en quittant le Havre-de-Grâce Enfin je pars et voici le navire. Adieu, Paris joyeux! adieu, tombeau! Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau, 5 Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau. Vis dans ta haine et dans ton avarice; Moi, je m'envole au gré de mon caprice. La voile s'enfle, éprise de l'éther, Et, délivré, j'invoque ma nourrice, 10 La mer aux flots tumultueux, la mer! Adieu, prison où pleura mon martyre! Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau! La vague est là qui me berce et m'attire; L'archer divin, jeune, féroce et beau, 15 A sur la mer secoué son flambeau. Dans sa splendeur, comme une impératrice, Elle sourit, la grande séductrice; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, 20 La mer aux flots tumultueux, la mer! J'entends passer comme un accord de lyre. O lovelace en habit bleu barbeau, Féru d'amour pour une tirelire, Paris, adieu! garde tes Mirabeau, 25 Et Ferraris et Juliette Beau! Amuse-toi; que ton été fleurisse. J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair, La grande mer, la mer consolatrice, 30 La mer aux flots tumultueux, la mer! Envoi. Toi, coeur blessé, ferme ta cicatrice. L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse Le roc; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, 35 La mer aux flots tumultueux, la mer! Mai 1861. XIX Ballade pour une Guerrière de marbre Toi qu'au beau temps appelé Renaissance Un statuaire, habile ciseleur, En ce château fit par réminiscence Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur, 5 Vois le soleil qui baise ta pâleur. Puisque son oeil amoureux te festoie, Que devant lui ta chevelure ondoie! Montre ton corps superbe au fier dessin, Et, sous le vent caressant qui tournoie, 10 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Ah! la splendeur de ton adolescence Et ton regard terrible et cajoleur Éveilleront par leur seule puissance Le geai folâtre et le merle siffleur 15 Et tout le gai renouveau querelleur. Car, pour revivre, il suffit qu'on te voie! Dans le feuillage adouci qui verdoie Et de qui l'ombre emplit le clair bassin, Que ta blancheur sous les rayons chatoie! 20 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Fais resplendir en leur magnificence, Pour cet Avril ruisselant de chaleur, Tes charmes nus, dont la sainte innocence Fait oublier le crime et la douleur. 25 Malgré le doux printemps ensorceleur, Notre âge affreux sous la tristesse ploie; Cette Euménide a fait de lui sa proie, Il est malade, il veut un médecin. Ah! pour guérir le mal qui le foudroie, 30 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Envoi. Reine, prodigue à l'astre qui flamboie Ce sein aigu qui brilla devant Troie! Quoi qu'en ait dit notre siècle malsain, Rien ici-bas n'est divin, que la joie: 35 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. A la Villa, avril 1869. XX Double Ballade pour les bonnes Gens Le temps où j'accorde ces rimes Est meilleur pour le financier Que pour les vertus magnanimes. Je regarde négocier 5 Au milieu d'un luxe princier Tous les gens de sac et de corde, Le traitant, le juif et l'huissier: Dieu fasse aux bons miséricorde! Muse, quittons les blanches cimes 10 Où nous osions balbutier. Parlons crédit, report et primes! Le sort ne se veut soucier Que du changeur et du boursier; Partout la haine et la discorde; 15 Les coeurs sont de neige et d'acier, Dieu fasse aux bons miséricorde! C'en est fait des strophes sublimes! Le réalisme et l'art grossier Sont venus pour punir nos crimes. 20 Le fils d'Homère est besacier. Le biographe carnassier N'a pas de répit qu'il ne morde; Tartuffe veut officier: Dieu fasse aux bons miséricorde! 25 Basile a quatre pseudonymes. Je vois Judas paperassier Vendre son Dieu pour des centimes. O doux Orphée, un épicier Dont la police a le dossier 30 Parle morale avec sa horde Et vient pour te supplicier. Dieu fasse aux bons miséricorde! Mais quoi! tant que tu nous animes, Génie, ô maître, ô justicier, 35 Reprenons les savantes limes! Puisque notre cher devancier Nous verse le suc nourricier, Que l'enthousiasme déborde! Reviens, Amour, divin sorcier! 40 Dieu fasse aux bons miséricorde! Art, Pensée, ô blanches victimes, Cygnes qu'on veut asphyxier, Ne tombez pas vers les abîmes! Pégase ailé, brillant coursier, 45 Viens! Que pour nous initier Cypris renaisse, et qu'elle torde Ses cheveux d'or sur le glacier! Dieu fasse aux bons miséricorde! Mai 1869. XXI Ballade pour les Parisiennes On voit partout, chez les Teutons Et chez le Mormon polygame, Des Iris et des Jeannetons Fort dignes de l'épithalame; 5 Et Vienne a, tout comme Bergame, Des anges dont on est épris; Quant à ce qu'on nomme: la femme, C'est un article de Paris. Elle est bouchère, et nous, moutons. 10 C'est le plus divin amalgame De lys, de roses, de festons. Il ne faut pas qu'on la diffame! Elle ment comme un vrai programme; Pour sa folle dent de souris, 15 Malheur à tout ce qu'elle entame: C'est un article de Paris. Avec ses appétits gloutons Et sous son linge à fine trame, Elle avale des feuilletons 20 Et se délecte au mélodrame. Celle pour qui tomba Pergame Changeait moins souvent de maris Qu'elle, soit dit sans épigramme! C'est un article de Paris. Envoi. 25 Je ne saurais changer de gamme: La femme est un joyau de prix Qui vaut son pesant d'or; mais, dame! C'est un article de Paris. Mai 1869. XXII Double Ballade des sottises de Paris C'est un étrange bacchanal Dans ce Paris vraiment baroque Où règne le petit journal, Et qu'une drôlesse provoque 5 En lui laissant voir sous sa toque Des cheveux d'un cuivre vermeil Comme le bon or qu'elle croque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Être probe est original 10 Dans cette Babel équivoque Où, malgré le Code pénal, Chacun suit les moeurs de l'époque; Où Scapin remplace Archiloque, Mais où Pindare, aux Dieux pareil, 15 Souperait d'un oeuf à la coque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Dans ce pêle-mêle vénal, Qu'est-ce que l'honneur? Une loque Pour amuser le tribunal, 20 Qu'agite, pendant son colloque, L'avocat, soufflant comme un phoque. Le pauvre juge, en son sommeil, Entend ces cris de ventriloque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. 25 La Bête au regard virginal Que tout millionnaire invoque, Prodigue son amour banal Et chacun s'en emberlucoque. C'est pour elle qu'on se disloque, 30 Et tous les coeurs sont en éveil Dès que frémit sa pendeloque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Au sein d'un tumulte infernal Ce sont partout glaives qu'on choque, 35 Torches qui servent de fanal, Mépris solide et réciproque, Mensonges que la Haine évoque, Idiots dont on prend conseil, Maîtres qu'on flatte et qu'on révoque: 40 Moi, j'en ris, les jours de soleil. Comme une image d'Épinal, Flamboie en sa riche défroque Devant le café Cardinal Ce cruel Paris, qui se moque 45 Des sauvages de l'Orénoque, Et dont le superbe appareil Indignait Thomas Vireloque: Moi, j'en ris, les jours de soleil. Juin 1869. XXIII Ballade à Georges Rochegrosse La sottise partout fait rage. Bienheureux qui s'est abstenu D'ouïr maint et maint personnage Dont l'esprit a pour revenu 5 Le banal et le convenu: Que le Diable serre leurs gorges! Puisque te voilà prévenu, Souviens-toi bien de cela, Georges. Si tu veux vivre en homme sage, 10 Lorsque l'âge sera venu, Fuis l'oisif et son bavardage, Le rêveur au cerveau cornu Et l'imbécile parvenu; Car tous ces gens-là font leurs orges 15 En pillant l'artiste ingénu. Souviens-toi bien de cela, Georges. Pour les filles au coeur volage Qui s'en vont, le sein demi-nu, Avec une fleur au corsage, 20 Fuis cette gent trotte-menu, Car Amour, forgeron connu, Pour leurs yeux martèle en ses forges Plus d'un trait subtil et ténu. Souviens-toi bien de cela, Georges. Envoi. 25 Il faut les fuir au bois chenu Des merles et des rouges-gorges, Ou dans le travail continu: Souviens-toi bien de cela, Georges. Juillet 1869. XXIV Ballade à sa femme, Lorraine Mon cher amour, c'est presque à Domremi Que te berça la plaine bocagère, D'où ton courage et ton coeur affermi; Car tu naquis, ô bonne ménagère, 5 Dans le pays de la grande Bergère. Comme au travail jamais tu ne pleuras Ta peine rude et ne désespéras, Dans la maison, régente et souveraine, Tu fais tout luire, et toujours tu seras 10 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Quand nos Iris au teint pauvre et blêmi, Pour garder mieux leur beauté d'étagère, Traînent leurs pas d'un bel air endormi, Toi, tu fais tout, lingère et boulangère, 15 D'une main forte à la fois et légère. Tu sais aussi confire les cédrats Et rendre nets les planchers et les draps Comme faisaient ta mère et ta marraine; Mais je te vois bâiller aux opéras 20 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Pour la douleur dont j'ai souvent gémi, Elle s'enfuit, vision mensongère! Grâce à toi seule et sous ton souffle ami, Elle s'en va d'une aile passagère, 25 Et je l'oublie ainsi qu'une étrangère. Vrai médecin, ignorant le fatras, (Car tu guéris mon mal, sans embarras, En le domptant par ta vigueur sereine,) Pour le charmer, tu me prends dans tes bras 30 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Envoi. Chère âme en feu, qui me transfiguras, Que le bonheur, sans nous trouver ingrats, Devant nos pas comme un collier s'égrène. Je t'aimerai, comme tu m'aimeras, 35 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Juillet 1869. XXV Ballade de la belle Viroise Regardez-la, cette fille de Vire Bonne à porter les sacs de son moulin! Elle ravit avec son large rire Tout le pays d'Olivier Basselin; 5 Elle a l'air brave et le geste malin Et la noblesse au front, bien que vilaine, Et le sein droit, sans corset de baleine. Elle babille ainsi qu'un moineau franc; Le vent la baise et boit sa fraîche haleine, 10 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Cette beauté qui jamais ne soupire Court par les champs comme un jeune poulain Et chante et mange, et folâtre et respire. Même elle vide avec Pierre et Colin 15 Son pot de cidre écumeux et tout plein. Dans le manoir dont elle est châtelaine Onc ne vit-on ruolz ni porcelaine; Mais ses dents sont de neige, et bien en rang Comme s'en vont les agneaux dans la plaine. 20 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! L'ennui, ce mal affreux qui nous déchire, N'est pas connu de son coeur masculin. Notre Viroise au ruisseau qui l'admire Lave ses pieds dans le flot cristallin; 25 Puis, sous l'ardent soleil à son déclin, Par le sentier fleuri de marjolaine, Laissant flotter son cotillon de laine Sur la rondeur de son robuste flanc, Elle s'en va, chantant de sa voix pleine. 30 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Envoi. Prince, la bouche en fleur de Madeleine Pâlit d'amour parfois, jamais de haine. Le magister, assis sur un vieux banc, En la voyant dit: C'est la grecque Hélène. 35 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Juillet 1869. XXVI Ballade sur lui-même Assembleur de rimes, Banville, C'est bien que les chardonnerets Chantent dans les bois de Chaville; Mais veux-tu chez les Turcarets 5 Emplir ton coffre et tes coffrets? Plante là ton rêve féerique! C'est bien dit, mais je ne saurais, Je suis un poëte lyrique. Je puis encor charmer la ville 10 Avec la flûte de Segrais; Mais exercer un art servile, Comment l'oserions-nous, pauvrets! Si je le pouvais, j'aimerais La toile-cuir et l'Amérique, 15 Mais de quoi servent les regrets? Je suis un poëte lyrique. Mon allure est trop peu civile. Toujours (autrement je mourrais,) Fuyant toute besogne vile, 20 Je retourne aux divins retraits, Comme, fuyant l'impur marais, A travers la nue électrique L'oiselet retourne aux forêts; Je suis un poëte lyrique. Envoi. 25 Prince, voilà tous mes secrets, Je ne m'entends qu'à la métrique: Fils du dieu qui lance des traits, Je suis un poëte lyrique. Juillet 1869. XXVII Ballade de l'Amour bon ouvrier Le monde est plein de compagnons habiles, De ciseleurs, de rudes artisans Forgeant le fer ou les métaux fragiles, Faiseurs d'outils et de joyaux plaisants, 5 Tenant la lime ou les marteaux pesants. D'autres, chanteurs, histrions, folle race, Ayant des tours nombreux en leur besace, Vont mariant la flûte et le tambour; Mais entre tous, quelque ouvrage qu'il fasse, 10 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Il fait errer les zéphyrs indociles Dans les cheveux des filles de seize ans, Il enrubanne Églé dans les idylles, Fauche la gerbe avec les paysans 15 Ou fait piaffer les chevaux alezans, Baisse les yeux ou danse la cordace. Il fait des ducs avec la populace Et des bergers avec des gens de cour; Glaçant la flamme, il échauffe la glace: 20 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Nous le voyons avec ses doigts agiles Cousant l'habit vermeil des courtisans Ou, fier sculpteur, pétrissant les argiles; Gueux qui mendie ou donneur de présents, 25 Sinistre, ou gai comme des vers luisants. Pêcheur, il prend tout poisson dans sa nasse; Archer folâtre, il atteint dans sa chasse Buse et colombe, alouette et vautour. Joueur de luth, on le fête au Parnasse: 30 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Envoi. Prince, Amour vaut Tartuffe et Lovelace. Comédien et roi de la grimace, Soldat, mercier, diplomate et pastour, Il est tout; nul métier ne l'embarrasse. 35 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Juillet 1869. XXVIII Ballade du Rossignol Sous les berceaux touffus, près de la rive, Deux amoureux, couple jeune et charmant, Passent. Il est heureux, elle est pensive. La bien-aimée a souri tendrement, 5 Dans ses yeux noirs brille un noir diamant. C'est l'heure émue, ardente, électrisée! Pour sa compagne auprès de lui posée, Au vaste azur qu'a mesuré son vol, Lançant, joyeux, sa voix divinisée, 10 Au fond des bois chante le rossignol. La bien-aimée, âme fière et captive, Laisse tomber ses bras languissamment. Elle frémit comme une sensitive. Devant ses yeux tout n'est qu'enchantement. 15 La blanche lune éclaire à ce moment Sa main d'enfant, par les lys jalousée. Dans les rameaux, sur la rive opposée, Semblant alors égrener sur le sol Sa strophe d'or de mille feux croisée, 20 Au fond des bois chante le rossignol. Ils parlent bas, et la brise furtive Touche leurs fronts délicieusement. Pâle de joie et cependant craintive, La bien-aimée, au bord du flot dormant, 25 Vient, et se penche au bras de son amant. L'aile du feu des astres arrosée, Et frémissante et par le vent baisée, Fier, célébrant son triomphe, le col Dans la lumière et baigné de rosée, 30 Au fond des bois chante le rossignol. Envoi. Le chant éclate en brillante fusée, Et, s'enivrant de lumière irisée, L'oiseau dérobe aux cieux, par un doux vol, Les traits divins de son hymne embrasée. 35 Au fond des bois chante le rossignol. Juillet 1869. XXIX Ballade de Victor Hugo père de tous les rimeurs En ce temps dédaigneux, la Rime A force amants et chevaliers. Ces chanteurs, pour qu'on les imprime, Accourent chez nos hôteliers 5 De Voyron, pays des toiliers, D'Auch, de Nuits, de Gap ou de Lille, Et nous en avons par milliers, Mais le père est là-bas, dans l'île. Les uns devant le mont sublime 10 Bâtissent de grands escaliers Qui vont jusqu'à la double cime; Ceux-là, comme des oiseliers, Prennent des rhythmes singuliers, Ou rejoignent l'abbé Delille 15 Par le chemin des écoliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. D'autres encor tiennent la lime; D'autres, s'adossant aux piliers, Heurtent la sottise unanime 20 De leurs fronts, comme des béliers; D'autres, effrayant les geôliers Du grand cri de Rouget de l'Isle, Brisent nos fers et nos colliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. Envoi. 25 Gautier parmi ces joailliers Est prince, et Leconte de Lisle Forge l'or dans ses ateliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. Août 1869. XXX Ballade de la sainte Buverie Hume le piot sans trêve, biberon. Le Tourangeau, le poëte au grand coeur, Maître François, le sage vigneron Qui parmi nous fut comme un dieu vainqueur, 5 Maître François, riant, joyeux, moqueur, Comme un Bacchus debout sur son pressoir, Écrase encor le raisin du terroir Et du sang rose emplit son broc divin. As-tu soif? bois la vie et bois l'espoir, 10 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Nous boirons tous, l'ouvrier, le patron Et l'usurier de nos sous escroqueur, Et le soldat qu'emporte le clairon! Donc, fais en paix ton commerce, troqueur, 15 Et toi, noircis tes feuilles, chroniqueur. Fume l'andouille et garnis le saloir, Bon paysan courbé sous le devoir, Ou travailleur des bois, rude sylvain Toujours cognant sous le feuillage noir: 20 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Qui que tu sois, artisan, bûcheron, Humble mercier fait pour chanter le choeur Sur le théâtre où déclame Néron, Même valet d'écurie ou piqueur, 25 Tu goûteras à la rouge liqueur. Quand tu serais, en ton pauvre manoir, Plus altéré que ne l'est vers le soir D'un jour de juin, le sable d'un ravin, Nargue la soif, car tu n'as qu'à vouloir, 30 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Envoi. Prince, la France enivrée a pu voir Le flot sacré dans son verre pleuvoir. Buvons encor! nous n'aurons pas en vain Soif de gaieté, d'amour et de savoir, 35 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Septembre 1869. XXXI Ballade, à sa Mère, Madame Élisabeth Zélie de Banville Toujours charmé par la douceur des vers, Ne pense pas que je m'en rassasie. Même à cette heure, en dépit des hivers, J'ai sur la lèvre un parfum d'ambroisie. 5 Né pour le rhythme et pour la poésie, Dans nos pays, où, tenant son fuseau, Le long des prés où chante un gai ruisseau Va la bergère au gré de son caprice, Je surprenais les soupirs du roseau, 10 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Tout a son prix; mais hors les lauriers verts, Je puis encor tout voir sans jalousie, Car chanter juste en des mètres divers Serait ma loi, si je l'avais choisie. 15 Quand m'emporta la sainte frénésie, Parfois, montant Pégase au fier naseau, J'ai de ma chair laissé quelque morceau Parmi les rocs; plus d'une cicatrice Marquait alors mon front de jouvenceau, 20 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Et je me crois maître de l'univers! Car pour orner ma riche fantaisie, J'ai des rubis en mes coffres ouverts, Tels qu'un avare ou qu'un sultan d'Asie. 25 Foin de l'orgueil et de l'hypocrisie! Comme un orfèvre, avec le dur ciseau Dont mainte lime affûte le biseau, Je dompte l'or sous ma main créatrice, Car une fée enchanta mon berceau, 30 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Envoi. Ma mère, ainsi j'aurai fui tout réseau, N'étant valet, seigneur ni damoiseau. (Que de ce mal jamais je ne guérisse!) J'aurai vécu libre comme un oiseau, 35 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. 19 Novembre 1869. XXXII Ballade à la louange des Roses Je veux encor d'un vers audacieux Louer la fleur adorable et sanglante Qui dit: Amour! sous l'oeil charmé des cieux; La fleur qui semble une lèvre vivante 5 Et qui nous baise, et dont la couleur chante Dans ses rougeurs un bel hymne idéal. Par ce matin vermeil de Floréal, Je veux chanter le calice où repose L'enivrement du parfum nuptial. 10 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. La Rose ouvrait son coeur délicieux. Dans les sentiers où verdissait l'acanthe Tu la rougis de ton sang précieux, Reine de Cypre, ô Cypris triomphante! 15 La violette est sa pâle servante. Le chaste lys près du flot de cristal Reste épris d'elle, et n'est que le vassal De sa splendeur suave et grandiose, Et l'astre seul croit qu'il est son égal. 20 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Sans dérider le Roi silencieux, Vivant rubis, une Rose galante Égaye, au sein du palais soucieux, Les cheveux blonds de la petite Infante. 25 Et cependant, sans voir son épouvante, Pareil lui-même au sombre Escurial, Son père au front livide et glacial Se tient auprès d'une fenêtre close, Pâle à jamais de son ennui royal. 30 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Envoi. Prince, un divin poëte oriental Chanta jadis pour son pays natal Ma fleur de pourpre et son apothéose. Tel, après lui, dans un chant triomphal, 35 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Mai 1869. XXXIII Ballade pour les chanteurs Soyons sérieux ou bouffons, Mais chantons! Luth ou flageolet, C'est par là que nous triomphons, Prenant les âmes au filet. 5 Lion fauve, doux agnelet Et rochers à qui maintes fois Orphée en leur langue parlait, Tout cède au charme de la voix. Jeannettes que nous attifons, 10 Lindors triés sur le volet, Banquier maniant ses chiffons, Soudard tenant son pistolet, Moine disant son chapelet, Amour qui de ses petits doigts 15 Sans façon nous prend au collet, Tout cède au charme de la voix. Chantons sous les ardents plafonds Où l'or pompeux met son reflet, Ou dans les bocages profonds 20 Comme fait le rossignolet, Mais chantons! Duc ou Jodelet, Orgueil indomptable des rois Et fillette à l'esprit follet, Tout cède au charme de la voix. Envoi. 25 Prince, je suis votre valet! Vous aimez Lyse, je le vois; Eh bien, chantez! car, s'il vous plaît, Tout cède au charme de la voix. Juillet 1869. XXXIV Ballade de la joyeuse chanson du cor Ainsi qu'un orage tonnant A la voix des magiciens, Le cor éveille, en résonnant Sur les coteaux aériens, 5 Le choeur des vents musiciens. Sonnez, piqueurs galonnés d'or! Parmi les aboiements des chiens Qu'il est joyeux le son du cor! Dans le clair matin rayonnant, 10 Plus d'ennuis et plus de liens Au bois sauvage et frissonnant Qui n'a que des loups pour gardiens! Éclatez, cris olympiens, Encor! Encor! Encor! Encor! 15 O chasseurs, francs bohémiens, Qu'il est joyeux le chant du cor! Le soleil embrase, en tournant, Les gorges de ces monts anciens, Et l'on croit y voir maintenant 20 Briller cent rubis indiens. O sanglier géant, tu viens Tomber dans ce riche décor: Hurrah! bons chiens patriciens! Qu'il est joyeux le chant du cor! Envoi. 25 Prince, les beaux tragédiens Que ces chiens au rapide essor, Et dans les vents éoliens Qu'il est joyeux le chant du cor! Octobre 1869. XXXV Ballade à la Sainte Vierge Vierge Marie! après ce bon rimeur François Villon, qui sut prier et croire, Et qui jadis, malgré sa folle humeur, Fit sa ballade immortelle à ta gloire, 5 Je chanterai ton règne et ta victoire. Ton diadème éclate avec fierté Et sur ton front il rayonne, enchanté. Mille astres d'or frissonnent sur tes voiles. Tu resplendis, ô Lys de pureté, 10 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles. Mère sans tache, entends notre clameur Et sauve-nous du mirage illusoire! Vierge, à travers le monde et sa rumeur Guide nos pas tremblants dans la nuit noire. 15 Luis, Porte d'Or! Apparais, Tour d'Ivoire! Toujours le Mal, avec peine évité, Poursuit notre ombre, et dans l'obscurité Pour nous meurtrir ce chasseur tend ses toiles. Aide-nous, toi dont le Fils a lutté, 20 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Conduis le faible! Éveille le dormeur! Parfois le sombre Océan sans mémoire Rit à nos yeux troublés, comme un charmeur, Et montre un flot calme et rayé de moire 25 Comme une source où la biche vient boire; Puis il devient un gouffre épouvanté! Quand le marin sent l'orage irrité Briser ses mâts et déchirer ses voiles, Tu fais pour lui briller une clarté, 30 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Envoi. Reine de Grace, et Reine de Bonté, Aide et soutiens notre fragilité. Fuyant l'abîme affreux que tu nous voiles, Fais que notre âme arrive en liberté, 35 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Mai 1869. XXXVI Ballade au lecteur, pour finir Gentil lecteur, vide ton verre un peu Et lis encor cette dernière page. J'ai vu briller le front vermeil du Dieu Aux flèches d'or, que nul en vain n'outrage; 5 Fou de splendeur, j'ai suivi ce mirage, Et c'est pourquoi je te donne ceci. Vois, ce n'est pas le fait d'un coeur transi, Car en ce temps de fous et de malades, Grâce à la Muse, et je lui dis merci, 10 J'ai composé mes trente-six ballades. D'autres chanteurs, épris du même jeu, Vers l'âpre cime où s'éveille l'orage Ont comme moi, sous les éclairs de feu, Cherché longtemps avec un grand courage 15 Ces diamants inconnus à notre âge. Clément Marot, puis La Fontaine aussi, Après Villon, s'en mêlèrent ainsi; Mais plus heureux que ces fiers Encelades Ou qu'un mineur qui trouve le Sancy, 20 J'ai composé mes trente-six ballades. Folâtrement, comme j'en ai fait voeu, Pour ton plaisir j'ai fini cet ouvrage. Avec ta mie errant sous le ciel bleu, Emporte-le dans la forêt sauvage 25 Où l'herbe pousse, et lisez sous l'ombrage. Au fond du bois par le soir obscurci, Le rossignol tremblant donne le si De Tamberlick dans toutes ses roulades; Mais, tu l'entends, moi je leur donne aussi, 30 J'ai composé mes trente-six ballades. Envoi. Ami lecteur, qui seul fais mon souci, Ne va point dire: Il n'a pas réussi Même à gravir par maintes escalades Le double mont; je te répondrais: Si, 35 J'ai composé mes trente-six ballades. Octobre 1869. Dizain à villon Sage Villon, dont la mémoire fut Navrée, hélas! comme une Iphigénie, Tant de menteurs s'étant mis à l'affût, Dans ta légende absurde, moi je nie 5 Tout, grand aïeul, hors ton libre génie. O vagabond dormant sous le ciel bleu, Qui vins un jour nous apporter le feu Dans ta prunelle encore épouvantée, Ce vol hardi, tu ne l'as fait qu'à Dieu: 10 Tu fus larron, mais comme Prométhée. 31 juin 1873. Source: http://www.poesies.net