Les Epreuves Du Sentiment Par François-Thomas-Marie De Baculard D'Arnaud(1718-1805) Vol I PREFACE FANNY LUCIE ET MELANIE CLARY JULIE PREFACE Prétendre changer la nature de l' homme, et l' amener à ce degré de perfection qu' il lui est bien plus aisé d' imaginer que d' atteindre, me paraît précisement un de ces rêves métaphysiques qu' adopte l' esprit de spéculation, et qui ne sçauroient se réaliser : essayer de tirer parti de la sensibilité, ce germe précieux qu' a mis en nous la sagesse suprême, est une tentative dont on peut se promettre quelque succès ; un coeur remué par des impressions attendrissantes est disposé à recevoir les semences de la vertu, celle-ci n' étant qu' une émanation de cette même sensibilité, la source du bien général ; et il est impossible que la dureté et la vertu se concilient. Pourquoi y a-t' il tant de méchants ? C' est qu' il est peu d' ames vraiment sensibles ; delà tous les maux qui affligent ce malheureux globe. Je voudrois que ma voix pût se faire entendre de toute la terre ; je crierois aux hommes : eh ! Mes amis, cédez à ce sentiment que vous vous efforcez d' étouffer, et bientôt vos intérêts se rapprocheront. Vous ne formerez plus qu' une seule famille gouvernée par le même esprit. Plus de divisions, plus de guerres, plus de crimes ; ce sera le règne de l' âge d' or... je ne m' apperçois pas que je m' enfonce dans les illusions du songe le plus chimérique qui ait jamais trompé nos sens. On me renverra à la paix perpétuelle du bon abbé de S Pierre. Bornons-nous à nous plaindre que, dans les éléments de l' éducation, on néglige trop le soin d' exciter et d' échauffer le sentiment de l' humanité, ce sentiment si bien exprimé dans ce beau vers de Térence, que tout le monde connait, et qu' on ne répéte point encore assez. j' ai donc eu pour objet, dans les bagatelles dont je publie ici la collection, de nourrir et de fortifier cette sensibilité qui élève l' homme au-dessus des autres créatures. Le raisonnement ne suffit point pour nous distinguer de la foule immense des êtres : nous devons encore éprouver cette sensation si chère et si touchante qui nous approprie les malheurs de nos semblables. La pitié étend nos relations : l' inhumanité nous isole. Aussi les anciens qui connaissoient si profondément la nature, n' ont-ils pas manqué de nous présenter leurs héros faciles à s' attendrir : Achille verse des pleurs, lorsqu' on lui apprend la mort de son ami Patrocle ; énée a presque toujours les yeux mouillés de larmes, ce qu' ont reproché à Virgile plusieurs de nos beaux-esprits ; il est vrai qu' il y a une très-grande distance d' un bel-esprit à un homme de génie, et il n' appartient qu' à ce dernier de prononcer sur le mérite de l' antiquité : elle doit être sentie, et beaucoup de nos modernes raisonnent ; Bagoas eût mal jugé Alexandre. Mon dessein a été de faire résulter l' instruction d' une sorte d' action dramatique. Les hommes restent toujours enfants ; il leur faut nécessairement des contes ; appliquons-nous donc à rendre ces contes profitables à la vérité et aux moeurs. Dire à nos sybarites que c' est un crime affreux d' abuser de l' innocence, et de la crédulité d' une jeune personne, leur paraîtra une froide leçon qu' il n' écouteront pas, ou qu' ils tourneront en dérision : mais attacher leur curiosité en faveur d' une fille charmante qui réunit la beauté et la vertu ; représenter Fanny, la malheureuse victime des artifices d' un lord dénaturé par l' esprit du monde et la fréquentation des pervers ; ramener sous les yeux ce même lord rendu à la vérité du sentiment, et déchiré par le repentir ; prouver enfin que l' honnêteté a ses plaisirs bien au-dessus de ceux de la corruption et du libertinage : de semblables tableaux pourront alors retirer ces gens efféminés de leur indifférence léthargique, et les engager à préter l' oreille au précepte animé de l' intérêt de la fiction ; par ce moyen, peut-être, l' amour de l' ordre, et la saine morale rentreront-ils dans leurs ames, sans qu' ils s' en apperçoivent. Traitons la plupart des hommes comme nos amis ; la remontrance tient de la supériorité, et si le conseil n' est insinué avec cette heureuse adresse que le sentiment inspire, rarement sera-t' on disposé à l' entendre. Je ne connais que l' adorable Fénélon qui ait possédé le rare talent d' instruire sans révolter l' amour-propre : tous ses lecteurs ont pour Mentor la tendre vénération de Télémaque, et quand son admirable roman est sorti de nos mains, nous nous sentons enflammés d' amour pour la vérité et du desir dominant de la pratiquer ; par malheur pour l' humanité, ce sont-là de ces modèles inimitables. D' ingénieux écrivains, suivis d' une foule de copistes médiocres, nous ont tracé avec succès la peinture des ridicules qui passent quelquefois avec les modes auxquelles ils doivent la naissance : je n' ai point prétendu marcher dans un chemin frayé : mon intention a été de m' ouvrir une route nouvelle, de m' élever contre le vice qui, bien différent du ridicule, ne change point, et s' affermit par l' habitude et le tems, et c' est le vice, et non le ridicule qui fait les malheurs de l' homme, qui le dégrade, qui mine et détruit les sociétés, produit jusqu' au bouleversement et à l' extinction totale des empires : voilà le fléau mortel qu' il faut combattre. Les ouvrages d' agrément où l' esprit abonde, peuvent insinuer la funeste dextérité de se couvrir d' un masque honnête et trompeur, colorer, si l' on peut parler ainsi, la perverse nature, enseigner ce qu' on appelle la connaissance du monde, connaissance aussi dangéreuse que frivole : mais comment extirpera-t-on ces penchants affreux que l' art de la société ne s' attache qu' à déguiser ? Qui réformera ces ames attaquées d' affections vicieuses ? Le sentiment, le sentiment offert dans toute sa force. Arrachons des larmes à ces hommes corrompus, et bientôt avec l' attendrissement, le remords entrera dans leurs coeurs ; ils connaîtront les vertus, les plaisirs, qui suivent la sensibilité. Quelle femme ne préfereroit le sort de Clarisse malheureuse à la brillante destinée de Théodora ? Je profite de l' occasion pour prévenir le reproche que pourroient me faire des esprits mal intentionnés ; nos cercles sont infectés de ces méchants à froid qui ne demandent pas mieux que de verser leurs poisons sur tout ce qui les environne : ils trouveroient plaisant de m' accuser d' anglomanie , parce que ce recueil contient des histoires anglaises . On ne me rendroit point justice, si l' on me rangeoit dans la classe de ces français, qui ont la faiblesse d' emprunter de nos voisins, jusqu' à leur spleen. Je m' honore du pays où j' ai reçu la naissance. La raison qui m' engage à puiser des sujets chez une nation que la nôtre estime, n' est pas difficile à concevoir. Soit que l' influence du climat y contribue, soit que le genre de vie produise cette différence, la nature en Angleterre parait être plus énergique, plus vraie que parmi nous ; la contagion de la société et du bel-esprit y est moins répandue. Si un peuple sur la terre peut nous donner une idée de la simplicité grecque, ce sont sans contredit les anglais, j' entends ceux qui vivent dans la contrée , ou la campagne, et non les citoyens de Londres : car tous les habitants des grandes villes se ressemblent : parvenus au même dégré de corruption, ils ont à peu près le même fonds de vices et de folies. Une jeune fille anglaise élévée au village est une espèce de créature céleste pour la beauté, la modestie, et si l' on peut le dire, la virginité des moeurs. C' est-là que se trouvent l' amour des devoirs, le respect plein de tendresse pour les parents, la soumission sans bornes à leurs volontés, les connaissances utiles qui servent, dans la suite, à former l' épouse accomplie, la mère de famille. On ne sera donc plus surpris que l' Angleterre m' ait fourni plusieurs de mes personnages. J' ai aspiré à intéresser par la simplicité, par le sentiment, persuadé que le langage qui l' exprime est de tous les tems, et de tous les goûts. On n' appercevra dans mon style aucune de ces nuances délicates qui ne sont saisies que par les yeux de l' esprit : j' ai voulu parler au coeur, et non m' attirer des éloges. Quand je n' aurois fait couler les larmes que d' un seul de mes lecteurs, quand le peu d' écrits qui me sont échappés n' auroient donné lieu qu' à une seule bonne action, je ne desirerois point d' autre récompense ; c' est, selon moi, l' unique salaire qui puisse payer dignement l' homme de lettres pénétré de la noblesse de son art. Considérés dans notre véritable destination, nous sommes, en quelque sorte, les gardiens de ce feu sacré qu' éteint l' abus des passions, et de la société ; c' est à nous qu' est commis le soin d' entretenir dans le coeur humain cet attendrissement, principe et aliment de la morale, et la plus délicieuse, peut-être, de nos sensations. Encore une fois, si mes faibles ouvrages avoient pu exciter un acte d' honnêteté ou de bienfaisance, je croirois avoir remporté le prix le plus satisfaisant : il vaudroit bien ces distinctions usurpées qui ne font souvent que rendre la médiocrité ou la bassesse plus connues. Si nous ne pouvons faire du bien, goûtons dumoins le bonheur de l' inspirer : il n' est point d' autre éclat, d' autre gloire, d' autre félicité. Souvenons-nous du célèbre maréchal de Luxembourg, qui, près d' expirer, répondoit à un courtisan assez flatteur pour lui parler encore de ses succès militaires : " eh ! Pensez-vous qu' en ce moment je ne préférerois point à mes victoires l' avantage d' avoir donné un verre d' eau à un malheureux ? " FANNY le lord Thaley entroit dans l' âge des passions ; il étoit né avec une ame droite, et beaucoup de sensibilité ; un rang élevé, de la fortune, une société de gens corrompus, c' est-à-dire la société du grand monde, la facilité de céder à ses penchans, tous ces ennemis du sentiment et de la raison étouffoient en lui la nature, qui, pour peu qu' on l' écoute, nous ramene toujours à la vérité et à la vertu ; il brilloit parmi ces étourdis qui vont se crever aux courses de Newmarket ; l' Angleterre retentissoit de ses paris exorbitans ; Handel le regardoit comme un de ses partisans déclarés, et personne ne chassoit le renard avec plus de grace et d' adresse ; le modèle, en un mot, des beaux du jour, Thaley se distinguoit par tous les agrémens et les travers. Il possédoit une très-belle terre dans le comté d' Essex. Sir Thoward étoit de toutes ses parties. Ce gentilhomme avoit la figure avantageuse, et un esprit séduisant ; c' étoit le professeur le plus éloquent du vice ; il sçavoit répandre des charmes sur les différentes matieres qu' il traitoit ; le plaisir parloit par sa bouche : il ne lui étoit donc pas difficile d' entraîner Thaley au gré de ses volontés. Une ame jeune et enflammée est dépendante des sens, et elle reçoit aisément les impressions qui la flattent. Thaley, après un dîner agréable avec ses amis, la tête échauffée d' images voluptueuses, se promenoit seul dans une des allées de son parc ; elle le conduisit insensiblement à la maison de son fermier, que l' on appelloit James. Il entre : toute la famille s' empresse à marquer sa joie d' être honorée d' une telle visite ; le bon fermier présente ses enfans au lord, en lui disant : Mylord, ils doivent tout à vos bienfaits ; je les éleve pour vous consacrer leurs services ; ils ne pourront acquitter la reconnaissance et le respect de leur pere. Ce vieillard accompagnoit ses expressions de ce ton de sentiment qui anime la véritable éloquence ; destiné dès le berceau à l' emploi de ministre, il avoit fait d' excellentes études à Oxford ; des disgraces inattendues l' avoient forcé d' embrasser un autre état : mais son caractere eut anobli les conditions les plus obscures. Thaley jette les yeux sur les enfans de l' honnête fermier ; il est frappé à la vue de la plus jeune de ses filles. Elle touchoit à sa seiziéme année ; l' Irlande, si vantée pour ses beautés, n' en a point à nous opposer d' aussi ravissante. Fanny étoit un ange descendu sur la terre ; la dignité même de l' ame éclatoit sur son front ingénu, et la pudeur coloroit ses joues de rose ; toutes les graces se réunissoient autour de sa bouche vermeille ; elle avoit la peau d' une blancheur éblouissante, les cheveux du plus beau châtain ; le charme de ses yeux ne sçauroit se représenter ; il suffit de dire qu' on ne pouvoit voir Fanny, sans éprouver à la fois deux sentimens rapides, celui de l' admiration et celui de l' amour : ce dernier fit de prompts ravages dans les sens du lord. Fanny parla : chaque mot se lance en traits de flamme dans le coeur de Thaley, et acheve de le subjuguer ; il veut donner des ordres à James : il n' est plus le seigneur, le maître de Fanny, de la fille de son fermier ; il laisse échapper quelques expressions mal articulées ; Fanny l' avoit troublé. Le lord s' en retourne, transporté d' amour : -ah ! Thoward, c' en est fait, je ne suis plus à moi ; j' ai vu la beauté, la vertu, les graces mêmes ; j' ai vu l' éternelle maitresse de mon coeur : oui, divine Fanny, triomphez de toute ma fierté... mon ami, je voudrois passer ma vie à l' adorer, à lui parler de ma tendresse ; il n' en peut être de plus pure, de plus vive. Eh ! Quelle est donc cette infante si admirable, lui dit sir Thoward avec un souris railleur ? -c' est Fanny, la fille de mon fermier, faite pour être la reine, la souveraine du monde entier. -la fille d' un paysan ! Mon cher lord, tu extravagues ! Voilà bien le langage des amans ! -sir Thoward, tréve de badinage. Vous ne pouvez juger de ma passion : vous n' avez point vu Fanny. L' angélique créature ! C' est une taille, un air, un son de voix ! ... oh ! Mon ami, ce trait restera toujours dans mon coeur ! Comment posséder Fanny ? Et j' en mourrai, si je ne la possede pas. -qu' est-ce que tu dis ? Quoi ! Tu mourras, si tu ne possédes pas la fille de ton fermier, de ton domestique ! Eh ! Mon pauvre Thaley, tu perds entiérement la tête ; tu déraisonnes. Qui t' empêche de te satisfaire ? Parle, ordonne, fais-la venir, et... contente-toi : elle est trop heureuse de te plaire. -c' est toi, Thoward, qui n' y penses pas ; tu veux que j' aille couvrir d' opprobre cette famille, qui s' étend sous ma protection, que j' abuse de mon autorité, que le fort écrase le faible ! Fanny est trop belle, pour n' être pas honnête. -ma foi ! Mon ami, l' amour fait d' étranges métamorphoses ! Te voilà monté sur un ton de dignité que je ne passerois pas à un irlandais qui voudroit attirer dans ses filets quelque riche veuve. Comment ! Mais... mais tu es plaisant ! Ne vas-tu pas imaginer que ta Fanny est un trésor qu' on ne sçauroit acquérir ? De l' argent, mon cher Thaley, de l' argent ! James t' aura de grandes obligations, et la petite Fanny... entre nous, là, crois-tu qu' elle en soit bien fâchée ? ... avec ces sortes de gens... -Thoward, Thoward, l' esprit t' a gâté ; ce sont ces sortes de gens, qui ont de la vertu, et James voudroit-il m' abandonner sa fille, son honneur, pour de l' argent ? Non, Thoward, non, je n' irai pas déchirer ce coeur paternel ; je ne puis m' y résoudre. Et comment oserois-je proposer ? ... Fanny... mon ami, il faut l' oublier ; je l' aime déjà assez pour la respecter. Thoward l' interrompit par des éclats de rire : -du respect aussi ? Extravagant ! Il ne te manquoit plus que cette sottise. Oh ! Voilà une passion bien établie ! Allons, mon cher, prends courage. Depuis quand l' espérance n' est-elle plus à la suite de l' amour ? James avoit donné une éducation cultivée à sa fille ; on la citoit dans tout le district du comté d' Essex, comme un exemple de graces et de sagesse ; un de ses parens, ministre d' un village voisin de la ferme, avoit pris plaisir à l' instruire et à la former ; elle lui devoit des connaissances au-dessus de son âge. Les leçons du ministre n' avoient pas empêché Fanny d' avoir un coeur, et elle le sentit à la vue du jeune lord. Il étoit revenu plusieurs fois chez le fermier, et chaque fois il trouvoit de nouveaux charmes à Fanny ; il devenoit rêveur ; tout l' art de la plaisanterie de Thoward ne pouvoit le tirer de cet état ; cette mélancolie, qui naît de la tendresse, est peut-être la premiere des voluptés : c' est le caractere du véritable amour. Le sentiment fuit la dissipation et la joie ; il tire ses forces de la solitude, et rien n' approche de la douceur de ses larmes. Un jour Fanny présente un bouquet à Thaley. Monseigneur, lui dit-elle en rougissant, je voudrois bien que ces fleurs fussent plus belles ; je les ai choisies exprès pour votre grace . -des fleurs de votre main, divine Fanny ! Elles seront contre mon coeur. Cette réponse pénétra l' ame de Fanny ; son beau teint se colora d' une nouvelle rougeur. De retour chez lui, Thaley couvre ces fleurs de mille baisers ; il leur parle, comme s' il eût parlé à Fanny même. Tu ne sens pas, disoit-il à Thoward, tout le charme attaché à ce bouquet ! C' est l' amour que je respire. Tiens, admire quelles brillantes couleurs ! Quelles odeurs délicieuses ! C' est ma chere Fanny qui l' a cueilli ; j' y reconnois encore la trace de ses doigts ; cette rose a conservé le parfum de son haleine : oh ! Si sa bouche en avoit approché ! Sir Thoward, à ces transports, opposoit l' amertume de la froide raillerie : -il faut, mon cher Thaley, que tu ayes lu ces misérables romans français ; te voilà perdu pour Londres ! Sçais-tu bien qu' on te montrera au doigt, quand tu reviendras ? Je croyois avoir fait de toi un second Lovelace, et tu joues le berger langoureux ! Thoward accompagne Thaley chez le fermier ; il voit Fanny : il est déconcerté, tant la beauté naïve a d' empire sur nos sens ! Il a besoin de rappeller toute son audace et la corruption de son coeur, pour se parer lui-même du trait qui avoit frappé le lord. Il veut employer le ton de la ville, ce ton de familiarité insolente, auprès de la respectable villageoise ; elle parle : il est confondu ; il en a de l' humeur en secret. Thoward s' enhardit ; il reprend son ton plaisant ; il a enfin un entretien particulier avec James. Ce digne vieillard revient, en levant les yeux au ciel, égaré, pâle, défait, la mort sur le visage : -mes enfans, sortez, sortez... ah ! Monseigneur, (en se jettant, les mains jointes, aux pieds de Thaley, et suffoqué par les sanglots,) que vous ai-je fait pour que vous juriez ma perte et mon deshonneur ? Ma femme, voilà monsieur, (montrant Thoward,) qui vient m' offrir de l' argent, t' y serois-tu attendue, afin que je livre notre fille Fanny à Mylord. Quelle proposition ! Nous croire capables d' une pareille bassesse ! Prostituer cette chere enfant que nous avons élevée, qui n' a vu parmi nous que des exemples de vertu et d' innocence ! ... Mylord, ôtez-nous la vie : mais laissez-nous l' honneur ; c' est le seul bien que nous possédions sur la terre ; nous n' envions point les richesses. Eh quoi ! Ne sommes-nous plus vos dignes serviteurs ? ... vous vous troublez, Mylord ! Ah ! Vous n' avez jamais eu cet abominable dessein : c' est vous, monsieur, qui donnez à Mylord de semblables conseils. Que diroit, hélas ! Monseigneur son pere ? Il nous traitoit comme ses enfans. Non, mon cher James, interrompt Thaley, je n' ai jamais eu cette affreuse idée ; c' est une plaisanterie déplacée de mon ami ; rassurez-vous. Oh ! Je m' en doutois bien, poursuivit le bon vieillard, que vous ne pouviez à ce point dégrader votre protection, et oublier vos bontés pour des créatures reconnaissantes, qui vous bénissent tous les jours de leur vie... au reste, monsieur, (s' adressant à sir Thoward,) voilà d' horribles plaisanteries ! Nous pouvons être pauvres : mais nous connaissons l' honneur aussi bien que vous. Si un de nos pareils, ajoute-t-il en sanglotant, m' avoit osé faire ces infames propositions, j' en serois venu à des extrémités,... que le respect m' interdit. -je vous le répete, mon cher James, mon ami n' a point prétendu vous insulter : c' est un badinage dont je vous demande pardon pour lui ; et il sort. Tu lui demandes pardon pour moi, dit Thoward ! - sans contredit ; on doit des excuses au dernier des hommes, quand on l' a offensé ; alors il est notre supérieur et notre maître... ah, cruel ! Tu fais tous mes malheurs : tu as manqué au pere de Fanny. J' ai dépeint Thaley comme le coryphée de ces petits seigneurs qui cachent tous les défauts sous un vernis d' agrément ; je ne me déments pas : mais l' amour opere des prodiges : il avoit fait du lord frivole et audacieux, un amant respectueux et timide ; son ame, en recevant les impressions d' une tendresse pure, s' ouvroit à l' honnêteté. Ce discours du pauvre James, l' avoit désolé ; il falloit que sir Thoward eût avec lui une liaison aussi intime, pour qu' une rupture déclarée n' eût pas suivi, dans l' instant, la démarche de ce méprisable ami, bien digne de remplir le rôle d' homme du monde. Thaley étoit désespéré : il adoroit Fanny ; il n' osoit la revoir ; il craignoit les regards de James et ceux de sa fille. Ses amis l' arrachent à sa terre, l' entraînent à Londres, et le replongent dans toutes ces folies et ces égaremens que la ville appelle des plaisirs. James, depuis ce moment, avoit perdu cette gaiété, le partage heureux des habitans de la campagne ; peu rassuré par les promesses du lord, il regardoit, en soupirant, sa fille qui croissoit en agrémens, et quelquefois les pleurs venoient sur les bords de sa paupiere. Mon pere, lui dit un jour Fanny, oserois-je vous demander le sujet de votre tristesse ? Depuis quelque temps, vos regards s' attachent sur moi ; vous soupirez ; il vous échappe des larmes : vous aurois-je, mon tendre pere, causé quelque chagrin ? N' aimeriez-vous plus votre fille Fanny ? -ma fille, écoutez-moi, et répondez avec franchise. -mon pere, je vous ai toujours dit la vérité. -ma fille, que pensez-vous de monseigneur ? Comment le trouvez-vous ? Parlez vrai. -fort aimable, (et elle disoit cela en rougissant, et les yeux baissés) mon pere, ne le trouvez-vous pas de même ? -Fanny, apprenez à connaître les hommes : eh bien ! Ce lord qui vous paraît si aimable, il vouloit me faire mourir de douleur, moi, et votre pauvre mere, me priver de ce que j' aime le plus, de ma chere Fanny. -comment ? Que dites-vous ? -il vouloit, mon enfant, (en la serrant contre son sein, et l' arrosant de ses pleurs) me deshonorer... te prendre pour le jouet de son libertinage... pour sa maitresse... (et là, il tombe dans les bras de sa fille.) ah, s' écrie Fanny, quels monstres que les hommes ! Qui auroit cru cela de monseigneur ? -prends garde, ma fille, aux piéges qu' on peut te dresser : ne reçois point de lettres ; ne reste point seule aux champs ; sois, s' il se peut, toujours dans le sein de ton pere et de ta mere ; songe que le premier des biens est l' innocence ; embrasse-moi, ma fille, et sois notre honneur et notre consolation. Fanny répandoit des larmes. -non, mon pere, non, vous n' aurez jamais à rougir de moi... je n' aurois pas attendu ce trait de monseigneur ! Il est bien barbare de venir ainsi troubler notre tranquillité ! ... qu' il ne vienne jamais ici ! ... oh ! Qu' il n' y vienne jamais... -nous lui devons la reconnaissance et le respect, ma fille ; et c' est à vous de garder un profond silence ; profitez seulement de mes conseils. Fanny seule se répéta mille fois dans le fond de son coeur : peut-on être si aimable avec des sentimens si indignes d' un honnête homme ? La détestable ville que Londres ! C' est elle qui aura gâté l' esprit de monseigneur ; s' il fût toujours resté ici, assûrément il n' auroit pas cherché à s' avilir par une telle trahison. Thaley s' étoit en vain rendu au tourbillon de ses amusemens passés : il avoit porté à Londres le trait qui le déchiroit ; le souvenir de Fanny triomphoit de tous ses plaisirs et en détruisoit l' illusion ; il la revoyoit par-tout. Il n' attend pas la belle saison pour voler à sa terre, accompagné de ses amis, qui réunissoient tous leurs efforts pour le guérir d' une passion, disoient-ils, si dégradante et si méprisable. Un pair de la Grande-Bretagne soupirer et se prendre d' un amour de roman pour une petite fille des champs ! Ne voilà-t-il pas un rôle bien distingué ? Telles étoient les représentations dont on l' accabloit. Thaley, le verre à la main, et enivré des plus excellens vins de France, promettoit quelquefois d' oublier Fanny ; il se levoit le lendemain plus épris que jamais. On doit bien s' attendre que Mylord, arrivé à sa terre, courut plutôt à la ferme qu' au château. Il aimoit ; il étoit timide, et il en étoit plus aimable ; il ne pouvoit vaincre une espece d' embarras qu' il ressentoit toujours à la vue de James. Pour Fanny, elle eut bien voulu haïr Thaley : mais il avoit rapporté de nouveaux agrémens. Elle se retiroit, lorsqu' il entroit chez son pere ; cependant elle le regardoit, baissoit vîte les yeux, et ce regard la laissoit dans un trouble qu' elle avoit de la peine à cacher. Thaley, de son côté, imaginoit mille prétextes pour la voir ; sa présence étoit nécessaire à son bonheur. Il rencontre, un jour, Fanny à quelques pas de la ferme : elle lui paroît plus belle, plus séduisante qu' il ne l' avoit encore vue ; un joli chapeau sur la tête, des fleurs de prés qui tomboient négligemment à son côté, les cheveux dans un désordre préférable à toute l' élégance de l' art, le sein agité, quelques larmes qui s' échappoient de ses beaux yeux sur ses joues de roses : c' est sous cet aspect enchanteur qu' elle s' offrit aux regards de Thaley ; elle étoit assise au pied d' un arbre, et l' on découvroit aisément qu' un chagrin profond occupoit ce jeune coeur. Le lord s' élance à ses genoux : -vous pleurez, Fanny ! Aussi-tôt elle se leve en s' écriant : monseigneur ! Il veut lui prendre la main : elle la retire avec précipitation, s' efforce de s' éloigner, et de regagner la ferme. -non, belle Fanny, vous ne me quitterez pas. Eh ! Que vous ai-je fait, ma chere Fanny ? Quel crime ai-je commis ? -ah ! Monseigneur, laissez-moi, laissez, que je coure à mon pere ; il m' a défendu de vous parler, de vous voir ; monseigneur, cela est bien affreux, ajoûte-t-elle, en laissant échapper ses larmes avec plus d' abondance, d' avoir voulu abuser de notre pauvreté ! ... vous avez chagriné mon pere, tous mes parens ! Je n' ai point mérité cet affront de votre grace. En prononçant ces dernieres paroles, elle s' avançoit vers la maison, et elle pleuroit, laissant tomber sa main, dont le lord s' étoit saisi une seconde fois. -ah ! Divine Fanny, ne m' accusez pas : c' est mon ami qui est le seul coupable ; non, jamais, jamais je n' ai eu cette détestable pensée ; soyez-en bien assurée. Moi ! Ne vous point respecter, quand je vous aime à la fureur ! Et qui sur la terre mérite des hommages plus que vous ? Belle Fanny, soyez la maitresse, la souveraine de Thaley ; dictez-lui des loix, et sa gloire sera de vous obéir. Il apperçoit James qui marchoit vers eux avec un air de mauvaise humeur, et comme pour gronder sa fille. Mon cher James, poursuit le lord, je le redirai devant vous, à la face du ciel, j' adore votre charmante fille ; c' est la vertu même sous les traits des graces, et je m' applaudis de mettre à ses pieds mes richesses, mon rang, mon coeur. Fanny rougissoit, levoit ses beaux yeux mouillés de larmes, regardoit Thaley, le trouvoit moins criminel que son pere ne l' avoit dépeint, et rebaissoit les yeux. Oui, continue-t-il, je vous le déclare, James, Fanny m' apprend que le sentiment doit triompher de tous les préjugés. Il entre dans la maison, et devant la femme et les autres enfans, il ajoûte : Fanny sera ma digne épouse ; qu' elle partage mon nom, mes honneurs, mes biens ; elle aura toute mon ame. Reçois mes sermens, mon adorable Fanny, tu vois ton amant et ton mari à tes genoux. Quelle agitation, quels transports dans le coeur de Fanny ! Que faites-vous, monseigneur, dit James, en relevant Thaley ? C' est nous qui devons nous prosterner devant vous ; je sens tout le prix de vos bontés : mais, quoique peu instruits et gens grossiers, nous sçavons nous rendre justice ; ma fille n' est point née pour porter le nom de lady Thaley ; ce titre appartient à des demoiselles de votre rang ; Fanny, monseigneur, est votre humble servante ; elle n' a qu' un seul maître au-dessus de vous, l' honneur. Non, monseigneur, je ne soufrirai point que vous vous mésalliez ; je serois un domestique indigne de vos bienfaits, et de ceux de monseigneur votre pere, dont la mémoire me sera toujours chere et sacrée, si je cédois à cette passion qui vous aveugle aujourd' hui. Ma femme et Fanny même auront cette façon de penser, et j' ai l' honneur pour elles de vous représenter votre devoir et le nôtre. N' est-il pas vrai, ma fille, que ce sont là tes sentimens ? -oui, mon pere ; et ce oui est prononcé d' une voix tremblante ; on auroit dit que le coeur de Fanny eût voulu reprendre ce oui fatal. Quel triomphe pour la fille de James ! Elle aimoit le lord, car il ne faut pas le dissimuler ; et avec quelle joie secrete elle voyoit combien elle en étoit aimée ! Il franchissoit l' intervalle des rangs, il l' élevoit jusqu' à celui de son épouse. Thaley n' en resta point à cette démarche ; tous les jours, il revenoit auprès de James ; même obstination à lui demander sa fille en mariage, même refus de la part de ce digne pere. Mylord prend la résolution d' écrire à Fanny ; il pose la lettre au pied d' un arbre ; il sçavoit qu' elle ne pouvoit passer par un autre chemin, et il comptoit assez sur cette curiosité, qui nous est si naturelle, pour espérer que la fille du fermier ramasseroit cet écrit ; il n' y avoit point mis d' adresse. Fanny arrive, voit le billet à terre, et balance si elle y portera la main ; elle se retiroit sans l' avoir ramassé : elle tourne la tête, revient sur ses pas, cède à un mouvement involontaire qui l' emporte, prend la lettre, l' ouvre en tremblant, et lit ces mots : " vous reconnaîtrez aisément de qui est cette lettre, et à qui elle est adressée ; elle est de l' homme le plus tendre et le plus passionné à la femme la plus adorable et la moins sensible. La belle Fanny peut elle ignorer que le bonheur du lord Thaley dépend d' elle seule et du respectable James ? Je ne puis que lui donner ma main et mon coeur ; cet hommage est bien faible au gré de mon amour ; je le sçais : mais c' est tout ce qui est en mon pouvoir. Si vous m' aimiez, si vous aviez un seul sentiment de pitié pour le malheureux Thaley, il seroit bientôt au comble de ses voeux ; l' amant de la divine Fanny deviendroit son époux. Ah ! Cruelle, voulez-vous me causer la mort, à moi, qui ne laisse pas échapper un soupir qui ne soit pour vous, pour vous seule ? Pressez votre pere de se rendre à mes desirs. Croyez que vous serez la plus heureuse et la plus adorée des femmes ; James m' oppose d' inutiles obstacles : il me parle de naissance, de grandeur : la vertu et la beauté mettent tous les rangs au niveau. D' ailleurs, je vous l' ai dit : la nature a constaté l' éclat de votre noblesse, en vous prodiguant tous les charmes ; eh ! Quelle souveraine a l' empire de Fanny ? J' ajoûterai un mot. Vous avez lu Paméla : son égale doit avoir le même sort, et recueillir la même récompense. Votre réponse décidera si Thaley finira une vie déplorable, ou s' il goûtera le bonheur suprême. Votre fidele amant, " Thaley. Ah ! Monseigneur, s' écrie Fanny, pourquoi ne suis-je pas lady ? Pourquoi ne suis-je pas reine ? Vous n' auriez rien à desirer. Oh ! Il ne souffre pas tous mes tourmens. Que n' est-il de ma condition ! J' irois me jetter aux genoux de mon pere et de ma mere, et je serois sa femme. Le pauvre seigneur ! Comme il m' aime ! Non, assurément, il n' a jamais eu l' idée d' abuser de mon honnêteté ; je me suis toujours bien doutée que c' étoit une invention de ce méchant Thoward. Fanny tenoit cette lettre à la main, la relisoit cent fois, et toujours avec un intérêt plus vif et des exclamations de tendresse et de douleur. Elle est incertaine si elle la montrera à son pere ; elle voudroit bien cependant ne lui rien cacher. Elle l' apperçoit, court vers lui, et en versant des pleurs qui lui coupoient la parole : -tenez, mon pere, voici une lettre de monseigneur, que j'ai trouvée... le bon seigneur ! Il est bien malheureux ! S' il alloit mourir ! James lit la lettre : -Fanny, vous ne m' avez jamais rien déguisé ; aimeriez-vous monseigneur ? (c' est alors qu' elle éclate en sanglots.) tu m' as tout dit, chere enfant ; tu n' es point devant un juge : tu es dans le sein d' un pere, d' un ami tendre. Fanny, qu' attends-tu de cette malheureuse passion ? L' honneur t' est cher ? -oh ! Mon pere, mille fois plus que la vie. -comment pourrois-tu te flatter de parvenir au rang de la femme de mylord ? Veux-tu que j' abuse d' un moment de faiblesse pour trahir tout ce que je dois à mes maîtres, à mes bienfaiteurs ? Rougirois-tu de ton état, et de ma pauvreté ? Mon pere, dit Fanny fondant en pleurs et joignant les mains, le ciel m' est témoin combien je vous chéris et vous respecte ! -eh bien ! Ma fille, si tu m' aimes, si tu aimes l' honneur, ton devoir, la religion, tu étoufferas cette tendresse qui seroit pour toi la source des plus grands malheurs, et peut-être d' une honte éternelle ; nous nous séparerons pour quelque tems ; tu iras te retirer à dix mille d' ici chez ta tante Harris, où tu resteras cachée jusqu' à ce que mylord quitte sa terre et retourne à Londres, où il t' oubliera. -monseigneur m' oublieroit, hélas ! -va, ma chere Fanny, tu ne connois pas les seigneurs ; tu t' imagines qu' ils sont comme nous autres gens de la campagne ; j' ai habité Londres pendant quelques années : leurs amitiés ne sont point de longue durée. Prends un mari de ta sorte, si tu veux être aimée et rendre ta famille heureuse. C' est l' égalité qui produit la confiance, et sans la confiance, mon enfant, il ne sçauroit y avoir de bon mariage. Demain tu partiras ; je dirai à ta mere que ta tante te demande, et je la préviendrai. Va tout préparer pour ton voyage. La foudre avoit écrasé Fanny ; son pere la laisse seule ; c' est alors qu' elle sent toute la force, tout l' empire de l' amour. Elle s' assied, la tête appuyée sur les deux mains, et se répandant en sanglots amers : -ne plus voir monseigneur ! M' en séparer ! Fouler aux pieds sa tendresse, son bonheur, le mien ! ... me briser à ce point le coeur ! ... eh ! Pourrai-je y résister ? ... ah ! Mon pere, qu' exigez-vous de moi ? Aurai-je le courage de vous obéir, de me traîner jusqu' à mon exil, jusqu' à mon tombeau ? Ma tante recevra mes derniers soupirs ! ... oh ! J' en mourrai... ah ! Lord Thaley, lord Thaley... James étoit assez clair-voyant pour lire dans le coeur de sa fille : il vit le trouble qui l' agitoit ; il l' aimoit tendrement, et il croyoit lui donner une preuve de son affection paternelle, en la dérobant à la passion du lord. Le moment fut arrêté pour le départ fatal ; personne ne sçavoit où alloit Fanny, excepté sa mere, qui s' affligeoit avec sa fille, en la voyant plongée dans un chagrin qu' elle s' efforçoit de dissimuler. Fanny, en faisant ses apprêts, laissoit échapper des soupirs ; elle rencontre un des garçons de la ferme, qui lui étoit fort attaché ; elle craignoit à chaque instant d' être surprise par son pere. - dis-lui, mon cher Williams, (en tournant toujours la tête) dis-lui que je ne l' oublierai jamais, et que je suis bien à plaindre. -et à qui voulez-vous, miss, que je porte ce message ? -et ne te l' ai-je pas dit, mon ami ? C' est à monseigneur qui m' aime et qui desireroit m' épouser... et mon pere s' y oppose. Un moment après : -non, mon ami, ne lui dis rien ; j' offenserois mes parens, mon devoir ; je manquerois à la vertu... peut-être, un jour, il apprendra que je suis morte... et que c' est pour lui. Williams, je suis bien malheureuse ! Mon pere ne sent pas ce que je souffre ! Tandis que cette infortunée étoit en proie aux sentimens les plus opposés, James paroît : -allons, ma fille, embrassez votre mere, vos freres et vos soeurs ; partons. Je me charge moi-même de vous conduire, et sur-tout observez le secret. Quel moment terrible pour Fanny ! Elle quittoit ces lieux qui l' avoient vu naître, qui avoient vu s' échapper ses premiers soupirs ; elle tournoit ses yeux chargés de larmes vers le château : et de quels coups alors elle étoit frappée ! C' étoit une victime qui se traînoit au devant du coûteau mortel. Un domestique arrive de la part de mylord : - Monsieur James, venez vîte, mylord vous demande ; il est au lit, bien malade. Bien malade, s' écrie Fanny ! Voilà son coeur plein de nouvelles agitations. James court au château ; il trouve en effet mylord accablé d' une grosse fiévre : Thaley ordonne qu' on le laisse seul avec son fermier. Asseyez-vous, mon cher James, lui dit-il d' une voix mourante. -mais, monseigneur... -asseyez-vous, vous dis-je... James, vous voyez votre ouvrage ! -comment, monseigneur ! -oui, vous vous obstinez à me refuser Fanny : hélas ! Vous serez bientôt débarrassé de mes sollicitations ; le chagrin de ce refus me conduit au tombeau. -ah ! Monseigneur, vous me percez le coeur : moi, être la cause de votre mort, tandis que je donnerois mille fois ma vie pour vous ! Mais, monseigneur, jugez vous-même de ce que je dois faire : ma fille est-elle de votre rang ? Est-ce à des domestiques à s' allier avec leur seigneur ? Cette passion finira ; vous reviendrez de votre aveuglement. - non, James, non, je ne cesserai jamais d' adorer votre fille. Je la venge des torts de la fortune, en l' élevant à moi ; et qu' est-ce que seroit la noblesse, si elle ne s' enorgueillissoit pas d' être associée à la beauté et à la vertu ? La premiere reine fut la plus belle et la plus vertueuse des femmes. Fanny mériteroit l' empire de l' univers. -monseigneur, voilà le langage de l' amour : mais c' est à moi de vous parler celui de la raison ; je vous conjure de l' entendre. Je ne serois point excusable... -mon ami, le dessein en est pris, Fanny sera ma femme, ou vous creuserez ma fosse ; voyez, mon cher James, si vous voulez ôter la vie au plus tendre des maîtres. Il lui tend les bras, prend ses mains, les mouille de ses larmes. Ce bon vieillard étoit déchiré par mille impressions différentes. -encore une fois, monseigneur, que dira votre famille, Londres, le monde entier ? Non, il ne m' est pas possible de consentir à une pareille union, sans manquer à tous mes devoirs... pourquoi faut-il que vous ayez vu Fanny ? -James, je me lierai à Fanny par un mariage secret, que je déclarerai après la mort de mon oncle : il est sur les bords de la tombe. Allons, mon ami, rendez-vous ; vous ferez mon bonheur, celui de votre adorable fille et de tous les vôtres ; vous serez mon pere, continue-t-il, en embrassant le vieillard qui étoit accablé de sa situation ; je vous fais de nouvelles instances : accordez-moi la vie ; elle dépend de mon union avec Fanny. Je vous le répete, mon cher James, ne craignez point que mes parens ni la cour s' offensent de mon mariage : ils verront, ils connaîtront Fanny, et toute la terre, n' en doutez point, prendra mes sentimens. Le bon homme étoit immobile ; il avoit les yeux baissés, il soupiroit. Thaley appelle ses gens ; on l' aide à sortir de son lit ; on l' habille ; il monte dans sa voiture avec James, et se rend à la ferme ; il s' élance aux pieds de Fanny, qui étoit accourue à la porte, suivie de sa mere. -oui, voilà mon épouse ! C' est la femme de mon coeur, la femme que le ciel m' a destinée, et je n' en veux point avoir d' autres. La mere recule frappée d' étonnement. Son pere, poursuit le lord, consent à mon bonheur, et sans doute, vous ne vous y opposerez pas ; vous allez tous trois m' être unis par les noeuds les plus chers et les plus respectables. Fanny étoit plongée dans les illusions d' un songe. Le lord continue avec vivacité : belle Fanny, c' est à vous de confirmer ce consentement qui fait le charme de ma vie. Elle lui laisse prendre sa main, qu' il couvre de baisers ; Thaley lit enfin son triomphe sur ce front ingénu. C' est dans de tels momens que l' ivresse de l' amour est inexprimable ; voilà ce qu' on peut appeller la jouissance du coeur. Et quel plaisir approche du plaisir enchanteur de se dire : je regne sur une ame qui n' est occupée que de moi ? Qu' il est peu d' amants heureux, s' il faut cet aveu du sentiment pour mettre le comble à leur bonheur ! Fanny gardoit le silence : mais ses yeux parloient ; quelquefois ils se tournoient vers son pere, comme pour le consulter sur sa réponse. Ses parens épuisent encore les réprésentations les plus fortes : le lord passionné sçait les repousser toutes ; après bien des combats, des refus, des prieres, des larmes, il est donc réglé que mylord épousera secretement miss Fanny. Il vole à ses amis. Sir Thoward, depuis quelques jours, étoit venu le rejoindre à la campagne ; mylord, après le souper, fait retirer ses domestiques, demande du vin, et apprend à la société qu' il est décidé à donner sa main à Fanny. Thoward reçoit cette confidence avec indignation, et laissant éclater un rire amer, il boit à la santé de mylord Thaley, gendre du paysan James . Le pauvre lord essuie toutes les railleries, toutes les humiliations ; il se défend, il présente les graces, la beauté, les vertus de cette fille de fermier : de nouveaux ris plus insultans ; on revient toujours à lui montrer l' homme de qualité deshonoré et dégradé par un tel mariage. Il est inutile d' observer que Thaley avoit beaucoup de vanité, et que ce vice affreux du coeur humain y est souvent plus fort et plus dominant que la nature et l' amour. Cependant il mourra, s' il ne possede pas Fanny ; c' est sa derniere réponse à toutes les objections, et il ne sçauroit la posséder, qu' en devenant son époux. S' il employoit la force ou l' artifice, toute cette famille, qui lui étoit chere, périroit de chagrin ; Fanny elle-même le regarderoit avec horreur. Il veut être dans ses bras, et en être aimé et estimé ; en un mot, il ne peut être heureux, qu' en faisant le bonheur de cette charmante fille. Et comment accorder son amour avec ce qu' il doit à sa dignité, au monde, à ses amis ? Sir Thoward, après s' être répandu en déclamations, en projets d' une exécution odieuse ou impraticable, s' écrie : pour celui-ci, messieurs, vous l'adopterez ! Tu as donc bien envie, mon cher Thaley, d' être l' heureux possesseur des charmes de la petite Fanny ? -je préférerois le seul plaisir de la voir, à celui de subjuguer toutes les beautés de Londres. -eh bien ! Mon ami, embrasse-moi, rends-moi graces d' un expédient qui conciliera à la fois ton honneur, tes plaisirs, ton rang, qui ne te brouillera ni avec ton oncle, ni avec toi-même ; repose-toi sur mes soins de tous ces arrangemens. Que veux-tu dire ? Parle, reprit Thaley. -n' est-il pas vrai que ton dessein est de te marier avec Fanny ? -sans contredit. -apprends donc comme je m' y prendrai, et admire mon intelligence, et ce que peut sur moi l' amitié ! J' ai dans le voisinage un honnête ministre qui sera à ma dévotion ; cet homme-là a fait plus de mariages que tous tant que nous sommes nous n' avons eu de bonnes fortunes. Nous aurons aussi des témoins gagnés ; en un mot, mon ami, tu seras marié, et tu ne seras point marié ; tu dois m' entendre : tu le seras assez pour avoir le droit de jouir dans les bras de ta Fanny de tout le bonheur que je te souhaite. Quoi ! Interrompt Thaley, je trahirois Fanny ! (et il se leve avec fureur) -un moment ; écoute-moi, chevalier aux dignes sentimens, et reprens ta place. Par ce mariage supposé, tu viens à bout de satisfaire tes desirs, sans t' exposer au ressentiment de ton oncle... avec le temps, ton amour s' affaiblira. -je cesserois d' aimer ! ... -sois-en sûr, mon ami ; qui est-ce qui n' a pas éprouvé de ces passions à tourner la tête ? Lorsque tu seras revenu de ton ivresse, que tu viendras à rougir toi-même de ton extravagance, tu dédommageras Fanny de cette petite supercherie, en lui assurant un revenu convenable pour son entretien ; oh, je ne m' y oppose pas ; et ce sera payer assez cher l' honneur d' une fille de campagne. Diras-tu encore que je ne me prête pas aux accommodemens ? -abominable ami, quels odieux conseils ! Que j' aille, à la faveur d' un aussi infame artifice, arracher une fille du sein de son pere ! ... que je trompe Fanny, ajoûte Thaley en versant des larmes ! Non, cruel, ne l' espérez pas ; je l' épouserai à la face du ciel, à la face de la terre. à la bonne heure, que mon mariage demeure secret : mais qu' il soit scellé par la bonne foi, par les sermens les plus saints. - fou ! Me laisseras-tu achever ? Si Fanny a toujours ton coeur, qu' elle mérite en effet de porter le nom de ta femme, qui t' empêche, après cette épreuve et la mort de ton oncle, d' assûrer cette union, et de la revêtir alors de ce qu' il y a de plus sacré ? Ce sera une nouvelle marque d' amour que tu donneras à ta Fanny, puisque la possession n' aura pas éteint tes feux. On ne sçauroit exprimer la défense de Thaley, ses larmes, ses refus, les assauts de ses amis, et sur-tout ceux du corrompu Thoward, qui employoit tout son esprit pour entraîner le lord dans l' action la plus deshonorante. Ils triomphent ; Thaley cède : la faiblesse est toujours près du crime. Qu' un amour emporté par les sens, differe d' une tendresse délicate qui se plaît dans sa pureté, et qui ne cherche à éclater que par des privations et des sacrifices ! Le scélérat Thoward préside à cet affreux complot ; tout est arrangé pour cette union simulée. Vingt fois Thaley déchiré de remords, est sur le point de se jetter aux pieds de la malheureuse Fanny, et de révéler ce mystere infernal ; son indigne ami l' investissoit de toutes parts, et l' accabloit, en quelque sorte, de son génie de trahison. Le perfide Thaley est enfin dans le sein d' un ange de beauté et d' innocence ; il recueille ces plaisirs légitimes, ces plaisirs délicieux qui ne doivent être que le prix de la vertu, et c' étoit le crime même qui les goûtoit. Cependant le lord sentoit un noir poison qui le dévoroit. Fanny n' avoit point quitté la maison paternelle ; elle adoroit son mari : c' étoit la tendre ève, telle que Milton nous la représente, soumise aux volontés d' Adam, et conservant sa pudeur dans les bras de son époux. Il y avoit pourtant des momens où le plaisir fuyoit de son coeur ; une cause inconnue y faisoit entrer la mélancolie ; son pere et sa mere partageoient sa tristesse. Mais de quels traits étoit frappé Thaley, lorsque ses yeux venoient à s' attacher sur cette adorable créature, si touchante, si ingénue, si innocente dans le sein même des plaisirs, et qu' il avoit trompée ! Souvent quand elle voloit au-devant de lui, et qu' elle lui prodiguoit de timides caresses, il la repoussoit ; il laissoit couler des pleurs ; son crime lui causoit un frémissement continuel. Quelquefois il s' écrioit : ah ! Perfide Thoward, perfide Thoward ! Revoyoit-il ce vil séducteur : -cruel ! Dans quel piége m' as-tu entraîné ! Tu penses avoir servi mon amour ? Tu m' as rendu le plus coupable et le plus malheureux des hommes ! Une horrible amertume est répandue sur mes plaisirs... mes plaisirs ! Eh ! Je n' en goûte point ; mon coeur se révolte sans cesse ; il me reproche comme un larcin honteux jusqu' au moindre regard de Fanny ! ... Thoward, je ne l' éprouve que trop ! Il n' appartient qu' à la vertu de connaître le bonheur. J' ai pu trahir la candeur, la vérité, la sainteté de la nature, l' amour le plus tendre... j' avouerai tout, je réparerai tout ; je brûle de consacrer ces noeuds que l' imposture et l' artifice ont tissus ; dût l' Angleterre, le monde entier s' y opposer, Fanny... je serai son légitime époux. Thaley, rappellé à Londres par son oncle, est enfin obligé de quitter Fanny, de s' en séparer quand il en étoit toujours plus épris. Thoward ne le perd point de vue ; il craint que la dissimulation ne l' abandonne ; il le presse de garder le secret : il est présent à ses adieux. Thaley jure à Fanny une tendresse inviolable ; il lui promet de revenir incessamment à ses genoux ; elle ne peut s' arracher des bras de son mari. C' est dans ces momens terribles, que l' amour, que l' honneur tourmentent Thaley ; il voyoit Fanny à ses pieds, les arroser de larmes. Il se trouble ; non, lui dit-il au milieu des sanglots, je ne suis pas digne de te posséder : tant de charmes, et de vertus méritoient un autre sort ; apprends... Thoward l' entraîne dans sa chaise et, le dérobe à un aveu qui pesoit à son coeur et qui alloit lui échapper. Fanny suit le lord des yeux, et dès qu' elle cesse de l' appercevoir, elle tombe évanouie dans les bras de sa mere. Nos érudits et nos philosophes se récrient contre les pressentimens ; ils les traitent de chimeres et d' absurdités : mais il n' y a point d' homme, s' il s' interroge de bonne foi, qui n' avoue que dans les circonstances critiques de sa vie, il a été, pour ainsi dire, averti par une voix intérieure et sourde que l' on pourroit appeller la prédiction du malheur ; cette voix s' élevoit avec son accent lugubre dans l' ame de Fanny, qui n' étoit pas même exempte de ces secretes allarmes dans les heures du repos : des songes sinistres venoient ajouter aux tristes pensées que le jour avoit produites. Elle se rappelle les adieux de son mari, son agitation, ce dernier mot qu' il n' avoit point achevé ; alors elle est comme frappée d' une effrayante lumiere, et elle ne voit plus qu' un enchaînement de disgraces prêtes à l' accabler. James ne cessoit de regretter le moment où Fanny s' étoit offerte aux regards du lord. Hélas ! Disoit à sa femme ce bon vieillard, notre pauvre fille n' eût-elle pas été plus heureuse d' épouser un homme de sa condition ? Il ne l' auroit point quittée ; ils se fussent soulagés, consolés dans leurs travaux ; je les eusse serrés dans mes bras ; ils m' auroient soutenu aux bornes de la vie ; ils m' auroient fermé les yeux. Ah ! Ma chere Fanny, le bonheur n' est que parmi nous. Thaley, arrivé à Londres, est emporté par sir Thoward de plaisirs en plaisirs ; le perfide connaissoit le coeur humain : il sçavoit que les faiblesses répétées affaiblissent la voix des remords ; il entraînoit son ami dans des sociétés qui émoussoient en lui la délicatesse du sentiment ; tous les jours, il effaçoit quelques traits de l' image de Fanny. Thoward avoit fait confidence au lord Dirton, oncle de Thaley, de l' aventure de son neveu ; c' étoit de concert avec ce seigneur qu' il travailloit à ramener son ami à ce tourbillon d' amusemens, la ruine et la mort des grandes passions. Dirton étoit de ces hommes de cour, qui, parvenus à étouffer la nature, ne sont remués que par l' intérêt et la vanité, et traitent de petitesse tout autre sentiment ; l' amour sur-tout leur paroît la chimere d' une ame resserrée et sans énergie ; ils ne croient ni à son pouvoir, ni même à ses plaisirs ; ils regardent la tendresse comme une marque de pusillanimité, et ils pensent que pour s' élever au grand, il n' y a point de sacrifices auxquels on ne doive se soumettre. C' est ainsi qu' ils immolent le vrai bonheur pour courir après un bonheur factice qui les fuit. Dirton s' attendoit à perpétuer son rang et ses dignités dans sa famille, et c' étoit une nouvelle carriere qu' il voyoit s' ouvrir à son ambition démesurée. Thaley commençoit à être attaqué de l' espece de contagion qui l' entouroit ; il perdoit de sa sensibilité ; moins empressé à recevoir des nouvelles de Fanny, il trouvoit à peine le tems de lui écrire ; son amour diminuoit, s' affaiblissoit ; il ne se passoit point de jour que les plus jolies créatures de Londres ne fussent pour lui autant de circés, qui cherchoient à le plonger dans un égarement dont il ne pût revenir. Le premier des ennemis de Fanny étoit la jeunesse de Thaley : à cet âge a-t-on le courage de se rendre compte de ce que l' on sent ? L' étourdissement enveloppe le coeur ; il est réservé à l' âge mûr de goûter les vrais plaisirs ; les premiers momens où l' on entre dans le monde produisent une ivresse aussi dangereuse peut-être pour la véritable volupté que pour la raison. Thoward, parmi ses séductions, ne négligeoit pas d' intéresser la vanité du jeune lord : c' étoit, comme nous l' avons observé, autant de coups mortels que l' adroit corrupteur portoit à Fanny, plus cruels même que toutes les caresses de ces rivales méprisables de la fille de James. Quand Thoward crut pouvoir être assuré du succès de ses artifices, il confia au lord Dirton les dispositions où il avoit amené son neveu. Thaley avoit vu au spectacle avec une espece d' émotion lady Cary, fille du lord Dorfon ; c' étoit de ces beautés plus jalouses de séduire que d' être aimées, qui négligent la vérité de la nature, pour recourir à tous les mensonges de l' art, et dont l' orgueil ne demande qu' à exciter du bruit, et qu' à étendre le nombre de leurs adorateurs ; lady Cary n' avoit pas perdu un coup d' oeil de Thaley, et elle avoit redoublé de coquetterie pour le mettre dans ses fers ; ses succès ne lui étoient point échappés. Cette circonstance favorable au projet du lord Dirton lui fut rapportée ; il concerta avec le pere de Cary les moyens d' attacher Thaley ; la maison du lord Dorfon lui fut ouverte ; la jeune lady, à chaque visite, lui paraissoit plus charmante. Sir Thoward, que nous pourrions comparer au héros infernal de Milton, déployoit toutes ses tentations, tous ses artifices ; il ajoutoit aux attraits de la fille du lord, aux graces de son esprit ; il faisoit parler sur-tout sa haute noblesse, et l' éclat qu' une telle alliance répandroit sur le mortel fortuné qui seroit son époux. Enfin mylord Dirton, instruit des progrès du complot, déclare à son neveu qu' il se propose de demander pour lui en mariage la fille du lord Dorfon ; il lui apprend même que c' est une affaire décidée, et qu' il est aimé de la jeune personne ; qu' en un mot tout est prêt, et qu' on n' attend plus que son aveu pour sceller cette union. Je me flatte, continue-t-il, que vous ne me désavouerez pas : c' est un des plus riches et des plus brillans partis de l' Angleterre ; le roi et toute la cour verront cette alliance avec plaisir. Thaley change de couleur, tombe aux pieds de son oncle, lui expose avec des larmes sa situation, les engagemens qu' il a pris avec Fanny, la nécessité où il est de les consacrer par un mariage légitime. Dirton d' abord l' embrasse, le caresse, lui répond avec une feinte bonté, emploie tout ce qui peut éblouir son neveu : il demeure inébranlable. La fureur, les menaces succédent aux prieres; Dirton chasse Thaley de sa présence ; ce malheureux lord va se réfugier dans le sein du serpent Thoward ; celui-ci plus insinuant, plus dangereux, le ramene à son oncle ; enfin, après bien de la résistance, bien des combats, Fanny est sacrifiée, et le lâche Thaley épouse la fille du lord Dorfon. S' il est permis de donner des couleurs moins noires à sa perfidie, on dira qu' il fut, en quelque sorte, traîné à l' autel, qu' il pleura dans les bras même de son épouse celle qui étoit la femme de son coeur, la femme avouée et nommée par le ciel ; on dira que l' image de Fanny s' élevoit toujours au fond de son ame. Le cruel Dirton s' étoit chargé d' annoncer à la malheureuse fille de James son arrêt de mort ; il avoit promis à son neveu de leur assurer un revenu suffisant qui pourroit, disoit-il, les consoler de ce coup terrible. L' oncle adroit n' en resta point à ce triomphe ; il craignoit toujours que Fanny ne disputât la victoire ; il fit nommer Thaley envoyé dans une des cours de l' Europe, les plus éloignées de l' Angleterre ; Thaley partit donc avec son épouse, accompagné de sir Thoward, qui ne lui laissoit pas un moment de réflexion, et qui l' entretenoit sans cesse de ses dignités et de son éclat, faible dédommagement des douceurs de l' innocence et du véritable amour. Les inquiétudes et la sombre mélancolie de Fanny augmentoient. Quelques semaines s' étoient déjà écoulées, elle n' avoit point reçu de lettre de Thaley ; elle ne pouvoit repousser des soupçons cruels. En vain étoit-elle rassurée par son pere, par toute sa famille : comment se dissimuler le silence d' un homme qu' elle adoroit ? Elle comptoit les jours, les heures, les momens qui lui restoient à consumer dans les pleurs, jusqu' au retour de la saison où elle devoit revoir son époux. Il faut aimer pour sentir tous les tourmens attachés à l' absence. Fanny avoit toujours les yeux fixés sur le château ; elle alloit souvent s' asseoir à l' ombre de l' arbre, au pied duquel le lord s' étoit mis à ses genoux ; elle se rappelloit ces expressions de tendresse échappées à Thaley la premiere fois qu' elle lui présenta des fleurs ; elle relisoit ses lettres, les baignoit sans cesse de larmes ; elle cherchoit à s' aveugler sur des froideurs que le sentiment est prompt à saisir, et qu' avec la même vivacité, il est porté à excuser. Enfin le lord étoit tout ce qui l' occupoit. Un exprès arrive de la part du lord Dirton ; il demande à remettre un billet de ce seigneur à James. Le bon vieillard reçoit avec sa politesse ordinaire le messager ; il le fait asseoir, prend l' écrit fatal, et lit ce qui suit : " je n' emploierai point, mon cher James, le ton de l' autorité. Je vous épargne des reproches que votre imprudence et votre conduite mériteroient, et je veux croire que la bonté paternelle vous a aveuglé. Vous avez dû sentir que votre fille n' étoit pas faite pour devenir l' épouse de mon neveu : il faut donc que vous renonciez à toute prétention. Vous trouverez dans cette lettre un billet de cinq cent livres sterlings. Qu' il ne soit plus question de cette folie du lord Thaley, ou craignez de m' offenser. " le lord Dirton. L' infortuné vieillard n' a pas achevé cette lecture, qu' il tombe sans connaissance ; il étoit seul ; sa femme et sa fille arrivent ; elles le relevent, le font revenir à la vie ; il voit sa fille, il frémit : -ah ! Ma tendre fille ! Viens, ma pauvre Fanny, dans mon sein. -mon pere, qu' avez-vous ? Pourquoi ce trouble, ces larmes, ces sanglots ? Mon pere ! ... -ma fille... ma fille, nous sommes perdus ; toutes nos craintes n' étoient que trop fondées ; le lord Dirton... -eh bien ! -il veut casser ton mariage, et il a l' inhumanité de m' offrir de l' argent pour prix de notre honneur ; mylord ne sera pas ton époux... -je ne serois point sa femme ? ... et que serois-je donc ? Ce peu de mots est suivi d' un évanouissement ; on porte cette malheureuse fille dans son lit, où elle demeure dans une espece de léthargie. Reprenez, dit avec fureur le vieillard au messager, reprenez ce billet et ces bienfaits odieux ; je ne suis qu' un pauvre homme, ajoûte-t-il avec les sanglots les plus profonds : mais mylord ne m' ôtera point mon honneur ; c' est un bien que je tiens de Dieu, et personne sur la terre, pas même le roi, ne sçauroit me l' arracher ; il faudra que monseigneur m' assassine, qu' il soit le bourreau de ma fille, de ma famille entiere, avant que nous renoncions à nos droits, avant que nous brisions des noeuds sacrés. Je vais traîner ma déplorable vieillesse aux pieds du lord Dirton ; je me rendrai en prison, et l' on nous jugera... la nature est au-dessus des lords, et l' on n' aura pas deshonoré impunément un honnête homme, qui s' est toujours montré le digne serviteur de mylord. Qu' allez-vous faire, interrompt l' exprès, qui pleuroit avec ces bonnes gens ? Mon ami, quel sera le fruit de vos plaintes ? On ne cassera point le mariage de mylord Thaley... -de quel mariage parlez-vous ? -vous ignoreriez que le neveu du lord Dirton vient d' épouser lady Cary, la fille de mylord Dorfon ? -mylord est marié avec une autre que Fanny ! ... -et il a même quitté l' Angleterre. ô ciel ! (s' écrie James, en se promenant tout égaré de douleur), et l' on se joueroit des liens les plus respectés ! Mylord peut-il avoir une autre épouse que Fanny ? . Allons, je cours à Londres ; je vais y chercher la mort ou la justice : le lord Dirton ne sçauroit me la refuser. Il entre dans la chambre de sa fille, qui commençoit à r' ouvrir les yeux : -ma fille ! Tu ne sçais pas tous nos malheurs, tous les crimes du lord Thaley ! ... il est marié. -marié ! -oui, marié avec une autre que toi. -Thaley m' a trahie ! -prens courage ; nous avons pour nous le bon droit, et l' honneur ; je vole à Londres, et je reviens te rendre la vie. Mylord Dirton seroit-il un barbare, un tigre qu' on ne pourroit amollir ? Ma chere enfant, (il la presse avec transport contre son coeur) va, ce n' est pas vainement que je porterai le nom de ton pere. On ne sçauroit décrire l' affreuse situation de Fanny. Quels nouveaux coups encore, quand elle apprit que le lord Thaley étoit parti ! James, après avoir fait ses adieux à sa femme et à ses enfans, après être revenu plusieurs fois pleurer dans leurs bras, se met en chemin pour Londres, où il accompagne l' exprès du lord Dirton. Fanny ne sort de son sommeil de douleur, que pour s' écrier d' une voix expirante : c' est vous, Thaley, qui me trompez, qui jurez à une autre cette tendresse que vous m' aviez jurée ! C' est vous qui l' épousez, qui l' aimez ! Une autre est votre femme ! Vous partez, barbare ! Vous partez, et vous me laissez à l' opprobre, au deshonneur, à la mort ! Je ne suis plus votre Fanny ! Ah ! Mylord, étoit-ce vos biens, votre rang que j' aimois ? Vous lisiez dans mon coeur, dans ce coeur que vous percez aujourd' hui ; vous sçavez que je n' adorois que vous, que vous seul ; ô dieu ! ... et c' est vous qui m' assassinez, qui me deshonorez, qui faites mourir de douleur mon vertueux pere ! Ensuite elle retomboit dans son accablement. Jamais toutes les scênes de malheur dont la terre abonde, n' avoient offert de spectacle plus touchant. L' exprès de mylord Dirton entre dans son hôtel, suivi de l' infortuné vieillard. à peine se présente-il aux yeux du lord, qu' il lui demande des nouvelles de son message : on lui remet pour toute réponse dans les mains le billet de cinq cent livres sterlings. Comment, s' écrie Dirton ! Cet impudent auroit refusé mes bontés ? Il est là, reprit le domestique. Qu' il entre, poursuit mylord avec colere ; je sçais comment il faut traiter des gens de cette espece. James paroit, et se jette aux pieds du lord. Oui, mylord, dit ce malheureux pere, dont la voix expiroit dans les larmes, j' ai refusé ce prix de mon deshonneur, parce que rien ne pourroit le payer. Je n' ignore pas que je suis le serviteur de votre maison, une créature condamnée au respect et à la soumission la plus humble ; j' ai fait tous mes efforts pour empêcher monseigneur votre neveu de penser à un mariage si disproportionné : il ne m' a point écouté, et ma fille n' a été dans ses bras que sous le nom de sa femme. Vous êtes le maître de notre sort, mylord : mais le ciel a tissu ces noeuds, et il n' est que le ciel seul qui puisse les rompre. Notre unique tache est ma condition obscure, et ma pauvreté ; il n' y a jamais eu dans mes parens de lâcheté, ni d' opprobre d' ame... voudriez-vous, mylord, arracher la vie à un pere, à une mere, à une fille, à des malheureux enfin, qui préferent l' honnêteté à tout ce qui peut être de plus cher ? J' embrasse vos genoux ; vous leverez les yeux sur un misérable pere qui reclame votre humanité, votre justice... -ma justice seroit de te faire chasser à l' instant de ma maison. Comment ! Avoir l' audace de rejetter mes bienfaits ! Quand tu aurois cent filles, insolent vieillard, cinq cent livres sterlings vaudroient mieux qu' elles toutes. Crois-moi, n' abuse pas de ma bonté, reprends ce billet, sors, et ne t' avise jamais de reparaître devant moi. Je ne sortirai point, replique le vieillard courageux, avec cette fureur sublime qui éleve l' ame au-dessus de tous les rangs, et qui met au niveau tous les hommes ; je ne sortirai point ; je ne demande que la justice, et je l' obtiendrai. Il faut que vous me perciez le coeur, ici, à vos pieds, ou je cours dans Londres à tous les tribunaux ; j' irai jusqu' au trône ; j' y porterai mes plaintes, mes larmes, mon désespoir, mes droits. Je suis, ajoûte l' honnête James avec des sanglots éloquens, un pauvre fermier : mais je suis pere, et un pere outragé ; on entendra mes cris ; ils frapperont, ils déchireront tous les coeurs ; ils retentiront dans les ames les plus insensibles, et l' on prononcera entre nous. J' ai pour moi la nature et la vérité... je meurs de douleur, mylord ; non, je ne puis croire que mylord Thaley ait formé d' autres liens ; on a voulu par cette feinte tenter ma probité. Ah ! Mylord, encore une fois, voyez à vos genoux un malheureux pere, qui les embrasse avec soumission, qui ne les quittera point qu' il ne vous ait touché. Je n' implore que l' humanité, la seule humanité. Vous futes pere, mylord ; c' est un pere expirant de vieillesse et de douleur qui se traîne à vos pieds... non, vous ne serez point capable d' une action aussi indigne de votre rang ! Il n' est pas possible... tiens, reprend Dirton, je te donne encore cinq cent livres sterlings, et qu' il ne soit plus question de toi ni de ta fille. -vous refusez de m' entendre, mylord ? Vos nouvelles propositions sont de nouveaux outrages dont vous m' assassinez. Eh bien ! Mylord, vous m' arracherez la vie ; vous vous souillerez de mon sang ; vous me foulerez à vos pieds... je ne retournerai point à ma fille. -insolent ! Je crois que tu veux chez moi me faire violence ! -j' y mourrai, ou vous m'accorderez votre consentement pour un mariage qui ne sçauroit vous deshonorer. Fanny étoit une fille honnête... mylord, attendez tout de mon désespoir : il est affreux... -tu me menaces, audacieux ver de terre ! Apprends toute la faiblesse de tes prétentions : je vois sur quoi se fondent ton opiniâtreté et ton orgueil ; tu t' es imaginé que ta fille étoit liée à mon fou de neveu par des noeuds indissolubles. Je voulois devoir à ta complaisance, à ton devoir, ce que j' obtiendrai par des droits légitimes ; sçache donc que les tiens sont chimériques, que ta fille a été le jouet de la tendresse de Thaley, que ce mariage, dont tu oses te prévaloir devant moi, n' a été qu' un stratagême pour obtenir ce qui ne vaut pas, en vérité, mille livres sterlings. -ma fille n' est pas l' épouse de mylord Thaley ? -jamais elle ne l' a été ; elle a été sa maitresse, mon ami, et c' est encore bien de l' honneur que t' a fait le lord mon neveu. Un coup de tonnerre n' eut pas renversé James avec plus de rapidité ; il tombe à terre, privé de connaissance. Mylord Dirton sort de son appartement, ordonne froidement qu' on mette cet homme à la porte, lorsqu' il sera revenu à lui, et qu' on lui compte mille livres sterlings. Ce spectacle eut ému les sauvages les plus féroces ; ce vieillard étoit étendu sur le pavé, ses cheveux blancs souillés dans la poussiere et dans les larmes ; il respiroit à peine, et la pâleur de la mort se répandoit sur son visage. Un domestique, plus homme que son maître, se sent attendri pour cet infortuné ; il le prend dans ses bras, le rappelle à la vie ; James ouvre les yeux, pousse un cri, et retombe sur la terre : -elle n' est point mariée ! On a trompé ma fille ! Ah ! Dieu ! Dieu ! Il se releve avec impétuosité ; il cherche mylord ; il est obligé de se rasseoir ; les forces lui manquent, et il ne peut que verser un torrent de larmes, et tourner de tems en tems de longs regards vers le ciel. Ce domestique compatissant s' efforce de le consoler; il l' exhorte à plier sous sa mauvaise fortune ; il lui représente la qualité et le crédit du lord Dirton ; il finit par lui révéler toutes les circonstances du mariage feint de Thaley avec Fanny. James désespéré, s' arrache les cheveux, parle de poignarder mylord Dirton ; l' intendant lui apporte mille livres sterlings : -tenez : ils sont comptés. Croyez-moi : l' argent est un remede pour bien des maux ; la fortune... le vieillard ne le laisse pas achever ; il accable cet homme d' un coup d' oeil où éclatoit tout son mépris, et jette la somme loin de lui avec cette vive indignation, l' élan d' une ame navrée de douleur. -misérable ! Que ton maître garde ses infâmes richesses. Va, il a accumulé assez d' affronts sur ma tête chauve ; je vois trop que je n' ai d' autre protecteur, d' autre vengeur que Dieu : c' est donc lui que j' implore ; c' est à lui que j' en appelle ; il punira les scélérats, qui ont trompé ma fille, ma chere Fanny. Mon ami, ajoûte-t-il, en s' adressant au domestique charitable qui lui prenoit les mains, et qui vouloit l' adoucir, si vous sçaviez quelle femme l' on a outragée ! Ah ! Mes pauvres enfans ! Comment aurai-je la force de vous annoncer... je sens que la mort m' attend ici ; c' est ici que demeurera mon cadavre ; il attestera la vengeance divine, cette suprême justice que peut reclamer le dernier des hommes, et qui ne lui refuse point son appui. Ce malheureux pere étoit égaré de désespoir ; il disoit qu' il vouloit aller se jetter aux pieds du roi, qu' il poursuivroit mylord Thaley, qu' il se présenteroit à la chambre des pairs, qu' il y rendroit les derniers soupirs ; qu' il demanderoit que sa biere y restât jusqu' à ce que sa fille eût obtenu justice. Je suis pere et anglais, s' écrioit-il ; ma cause est celle de la nature et de la nation ; elle intéresse tous les hommes, et Dieu sera mon premier juge ; celui-là ne se laisse point corrompre. Le domestique tente de nouveaux efforts pour le ramener peu à peu ; il lui fait entendre que tous les éclats, sa mort même seroient inutiles, lui montre l' autorité des grands qui écrasent toujours sous leurs pieds et avec impunité les petits ; il l' entraîne enfin à quelques pas de l' hôtel du lord Dirton, dans une chambre qu' occupoit la femme de cette créature compatissante : elle reçoit James avec cette humanité, le partage de ceux que l' audace insolente de la grandeur et de la fortune appelle gens du commun , et qui vaut mieux assurément que la politesse fausse et sans caractère des gens comme il faut . L'état de James ne peut se dépeindre ; il répétoit : ah ! Ma chere Fanny, ma pauvre fille, chere enfant de mon coeur, te voilà donc deshonorée, toi, toi qui préferes l' honneur à la vie ! Oh ! Pourquoi le traître Thaley n' est-il pas venu plutôt t' immoler dans mon sein ? Quelle est mon espérance ? Ensuite il sembloit qu' il alloit expirer dans les pleurs. Le généreux domestique, sans cesse plus ému, feint d' être malade ; et accompagne James qui avoit eu la noble hardiesse d' écrire au lord Dirton une lettre remplie de tout le sublime de la vertu réduite au désespoir. Il ne doit point paraître étonnant que James parle ainsi : qu' on se souvienne qu' il étoit instruit ; et puis, une ame vraiment vertueuse se développe, s' éleve, s' annoblit, et domine dans les circonstances où elle est intéressée fortement. James étoit pere ; il étoit offensé. On a de tous tems observé que tous les hommes devenoient des prodiges de valeur, de fermeté, d' éloquence, dès qu' ils étoient emportés par les grands mouvements de la nature, source unique des actions éclatantes et des talens distingués. Voici la lettre de ce vieillard si attendrissant. " homme barbare, c' est au nom du maître suprême de l' humanité que je t' écris : il n' y a d' autres titres à ses yeux que ceux de la vérité et de la vertu, d' autre rang que celui de l' honnête homme ; tu l' as dégradé ce rang ; tu t' es rabbaissé au-dessous des plus vils criminels ; tu as enfoncé mes derniers pas dans l' opprobre et dans la souillure. Pour récompense des travaux d' un vieux serviteur, qui mangeoit au prix de ses nobles sueurs un morceau de pain, tu portes la désolation dans son coeur expirant ; tu flétris dans son sein même, l' honneur de sa fille ! Ah ! Cruel, le ciel vous redemandera compte des larmes de sang que vous me faites répandre. Votre détestable neveu... je le cite au tribunal de Dieu, à ce tribunal où l' orgueil de la naissance, l' impunité de la fortune, l' audace du crime, où la séduction ne trouve point d' accès. Nous serons vengés, mylord ; vous aurez un jour des remords d' une action si abominable ; il ne sera plus temps ; vos tristes victimes seront toutes dans la fosse ; c' est de cette fosse que s' élévera mon cri, un cri éternel, jusqu' aux cieux... vous avez deshonoré ma vieillesse ; vous avez couvert de la boue de l' infamie un homme, une famille entiere qui vous servoit, qui vous aimoit, qui croissoit à l' ombre de votre protection... vous avez opprimé la faiblesse et l' innocence... je vous rends, à vous et à votre perfide neveu, la ferme et les biens qui m' étoient confiés : qu' un abîme, que l' enfer s' y ouvre pour vous engloutir vous et vos pareils ! Nous irons arroser de nos larmes une autre terre, nous y dessécher de misere et de douleur, y pousser nos derniers soupirs... inhumain ! Puisse ma lettre porter dans votre ame tous les traits dont vous m' assassinez ! Un homme réduit à l' extrémité où je suis, est au-dessus de toute crainte ; faites-nous donner la mort ; ce crime doit suivre nécessairement celui que vous venez de commettre ; il sera moins affreux sans doute, et c' est tout ce que James brûle de vous devoir. " Ce pere affligé quitte Londres, en chargeant cette ville d' imprécations ; son désespoir augmente et éclate à l' approche de sa maison ; il ne l' a pas plutôt apperçue qu' il s' écrie avec des sanglots: voilà l' asyle de ma pauvreté ! C' est-là que j' élevois ma malheureuse fille dans l' innocence et la vertu ! C' est là son berceau, qui a été pour nous la source d' une humiliation éternelle ! ... eh ! Comment m' offrir à leurs regards ? De quels traits vais-je les frapper ? Aurois-je cru que cet opprobre fût réservé à mes derniers jours ? Ce domestique, son guide fidèle, le soutenoit ; James se traînoit vers la ferme ; sa femme et sa fille venoient au-devant de lui ; Fanny marchoit à peine ; elle étoit expirante : elle fait un effort pour se jetter dans les bras de son pere ; elle s' écrie : eh bien ! Mon pere ? James la serre contre son sein avec un frémissement affreux ; Fanny est trop instruite par ce trouble : -je ne suis point la femme de mylord Thaley ? (James ne répond point.) je n' ai plus qu' à mourir. Ils s' asseyent. James enfin, au milieu des pleurs et des sanglots, leur raconte de quelle façon outrageante il a été reçu de mylord Dirton ; quand il vient à l' horrible trahison de Thaley, au mariage simulé, sa fille avec un cri : -j' ai été trompée à ce point ! Je ne suis point sa femme ! à peine a-t-elle prononcé ces derniers mots, qu' elle tombe à terre comme frappée de la foudre. Ce domestique qui avoit accompagné James, a l' ame déchirée par ce nouveau spectacle. Fanny est remise au lit qu' elle n' avoit quitté que pour se traîner au-devant de son pere. James la couvroit de ses baisers et de ses pleurs. Fanny reprend l' usage des sens. -c' est mylord Thaley qui me trompe, qui me trahit ! Devois-je m' attendre à de pareils coups ? Aussi-tôt cette infortunée se releve du sein de la mort ; une force supérieure paraît l' animer ; on eut dit qu' un miracle lui avoit donné un autre coeur. Elle s' appuye sur son bras : le courage prend dans tous ses traits la place de la douleur accablante ; elle semble commander à ses larmes de s' arrêter. Allons, mon pere, dit cette fille sublime, oublions jusqu' au nom du scélérat qui a cru me deshonorer ; mon honneur est encore tout entier dans mon coeur... c' est lui, c' est ce monstre qui a perdu le sien ; il a abusé des noeuds les plus sacrés ; il m' a trompée... il ne m' a point ôté l' innocence de l' ame. Serois-je criminelle à vos yeux, aux yeux de Dieu ? Mon pere, il me seroit aisé de mourir : qu' ai-je à espérer dans la vie ? Mais je veux être votre consolation, votre appui ; vous et ma mere vous serez tout pour moi ; sortons de cette terre de crimes ; allons... où mylord Thaley... où son image ne me suivra point (et là un torrent de pleurs lui échappe.) ah ! Ne prononçons plus ce nom ; oublions-le ; oublions-le ; arrachons-le de mon coeur. Mon tendre pere, je suis prête à me soumettre aux travaux les plus pénibles, les plus humilians, à tout, à tout, pourvû que vous viviez, que vous plaigniez, que vous aimiez votre Fanny, qui n' est point coupable... non, je ne suis point coupable : je suis la plus malheureuse des femmes. à ces mots, de nouvelles larmes trahissent sa fermeté. Cette déplorable famille se détermine à quitter ce lieu fatal ; Fanny ne peut en sortir, sans y tourner plusieurs fois les yeux ; et quels regards ? Il sembloit qu' elle laissât dans ce séjour la partie la plus sensible, l' étincelle la plus vive de son ame. Sous cette espèce d' héroïsme, l' amour ne perdoit point de sa force ; cette Fanny si courageuse pleuroit peut-être davantage en secret ; les ames honnêtes sont les plus tendres. Ces infortunés se retirerent chez le ministre leur parent, qui avoit veillé à l' éducation de Fanny. Pour le domestique, il reprit la route de Londres, et ne pouvant se résoudre à demeurer plus long-temps attaché à un homme aussi barbare que le lord Dirton, il demanda son congé. Mylord Thaley, l' époux d' une femme remplie d' agréments, dans le sein des honneurs, et des plaisirs, entouré du faste de la considération, étoit bien loin de goûter le véritable bonheur. Ce n' est point de ce qui nous environne qu' il faut l' attendre : c' est de nous-même, c' est d' une ame innocente et paisible, et celle de Thaley étoit déchirée par un remords éternel. Comment auroit-il été heureux ? Il avoit trahi la vertu et l' amour. On eut dit que le projet de mylady étoit de venger l' outrage fait à la malheureuse fille de James. Elle avoit tous les travers d' une femme de qualité : d' une froideur rebutante pour son mari, et animée de tout l' esprit de la séduction à l' égard des autres hommes. Elle étoit belle, vaine, fiere ; cette fierté cependant n' empêchoit point qu' on ne lui reprochât une infinité d' aventures dont le bruit vint jusqu' aux oreilles de mylord. Il employa le ton de la douceur et de la représentation : on ne l' écouta point ; il menaça de l' autorité d' un époux : on lui répondit par des éclats indécens. La fille du lord Dorfon se sentoit appuyée d' un grand nom, et d' un crédit considérable à la cour : il fallut que mylord dévorât ses peines. Mylady lui procuroit souvent les occasions de se rappeller l' objet infortuné qu' il avoit outragé pour prix de l' ardeur la plus pure ; il comparoit sa situation passée à son état présent; il rapprochoit les charmes modestes, la tendresse ingénue, la candeur si touchante de Fanny, de la beauté orgueilleuse, et de la coquetterie d' une épouse qui cherchoit peu à lui plaire. Dans ces moments, il formoit des regrets ; il versoit des larmes ; il prononçoit, en gémissant, le nom de Fanny : mais Thoward s' attachoit à détruire cette image qui revenoit sans cesse dans l' ame de Thaley ; il le précipita dans des égarements continuels, et le plongea enfin dans la débauche de l' esprit et du coeur. Quelques années s' écoulerent pendant lesquelles Thaley demeura enseveli dans cette espèce de mort de l' ame et de la raison ; il retourna en Angleterre avec sa femme, qui continua à lui causer les chagrins les plus cruels ; elle le deshonora par ses intrigues multipliées, le brouilla avec ses parens, et l' avilit aux yeux de la cour. Mylord, accablé de douleur, eut cependant une consolation : mylady mourut, lui laissant des dettes, des ennemis, des ridicules et des affronts. C' est alors que Thaley se livra sans réserve à une dissipation scandaleuse ; il n' y avoit point de taverne à Londres où il ne fût connu comme le héros du libertinage, et Thoward partageoit les honneurs de cette réputation. Le hazard les conduit avec d' autres amis au caffé de Brown ; la conversation tombe sur l' honneur, sujet si rebattu, et qui, graces au peu de progrès de la raison humaine, est encore si neuf. Eh ! De quoi parlez-vous là, messieurs, dit un inconnu, dont l' âge mûr et l' extérieur simple annonçoient cependant un homme respectable ? Que ne traitez-vous des matières plus à votre portée ? Que ne dissertez-vous sur les courses de chevaux, sur les genres de musique, sur les modes de France ? Que voulez-vous dire, intérrompt brusquement mylord Thaley ? Ce que je veux dire, répond l' inconnu, en regardant Thaley avec une sorte de fermeté ? Que vous devriez être le premier à ne tenir jamais de semblables discours. -comment ! Je ne connaîtrois pas l' honneur ? - vous ! ... eh ! Il y a si peu de gens qui le connaissent ! -insolent ! -je ne suis pas un insolent : je suis un homme vrai. Quelqu' un aussi-tôt vient demander cet homme singulier, et l' entraîne hors du caffé. L' assemblée demeure interdite. Messieurs, dit Thaley, vous êtes bien persuadés que je n' en resterai pas à l' étonnement ; je sçais quel est mon devoir, et vous apprendrez s' il me convenoit de parler de l' honneur. Il sort avec son ami Thoward, qui enflammoit encore sa colere ; et ils font des perquisitions. Le lendemain, de grand matin, Thaley va se rendre à la maison où l' inconnu occupoit un appartement de peu d' apparence ; il heurte à la porte ; l' inconnu, qui étoit sans domestique, ouvre en disant : mylord, je ne vous attendois pas sitôt ; souffrez que je me remette au lit. -vous m' attendiez donc ? -assurément. -j' aime à voir du moins que vous me rendiez cette justice. D' abord, monsieur, qui êtes-vous ? -qui je suis ? ... un homme. -vos titres ? -mon coeur, et l' amour de la vérité. -vous sçavez quel est mon rang ? -votre rang, on vous appelle lord, et je le crois : vous ressemblez assez aux gens de votre espèce ; mais ni vous, ni eux, encore une fois ne parlez jamais de l' honneur ; je vous donne un excellent conseil ; c' est une conversation qui vous est si étrangere ! -vous m' insultez, et je me flatte que vous m' en ferez raison ; qui que vous soyez, je veux bien me mesurer avec vous. -je sens tout le prix de cette faveur... vous vous croyez donc digne de m' ôter la vie, ou de la perdre... imprudent jeune homme ! -imprudent jeune homme ! Voilà un ton familier qui ajoûte à l' outrage... -qu' est-ce qu' un ton familier ? N' allez-vous pas vous mettre dans la tête que je vous dois du respect ? -je vous le prouverai. -seroit-ce en me perçant le coeur ? Vous supposez que le sort vous favorisera ; si en effet il est pour vous, et s' il me reste encore la force de m' exprimer, oh ! N' attendez pas de moi du respect, n' en attendez... que du mépris, ou plutôt de la pitié. -du mépris ! Votre compassion ! Mon ami, hors du lit tout-à-l' heure, et que cette dispute soit terminée par la prompte fin de l' un ou de l' autre : avec quelle audace cet impudent me traite ! -je ne suis point un impudent, et encore moins votre ami ; je vais me lever. L'inconnu se leve, s' habille tranquillement, tandis que le lord Thaley se promenoit à grands pas dans la chambre, agité de fureur. Allons, dit-il, derriere Hidepark, et là, je vous ferai connaître ce qu' est un homme de ma condition outragé. -un homme de votre condition ! Eh ! Voilà encore l' expression ordinaire des gens de votre sorte ! Un homme de votre condition doit se mettre au-dessus des autres par la probité et la vertu ; sans ces deux titres, il est au-dessous de la populace la plus obscure : que dis-je ? Il ne peut lui être comparé, si celle-ci s' acquitte de ses devoirs. Thaley frémissoit de colere. A peine sont-ils arrivés au rendez-vous, que le lord met l' épée à la main, et sollicite son adversaire d' en faire autant. -un moment, je vous prie ; c' est malgré moi que je me bats : cet aveu vous paraîtra singulier ; vous me regarderez comme un lâche, un poltron ; je ne suis ni l' un ni l' autre ; quand je vous aurai dit mon nom, peut-être me rendrez-vous justice ; en attendant que vous le sçachiez ; voici ce que je puis vous apprendre : l' inconnu découvre son estomach, et montre une multitude de cicatrices ; il poursuit. Le duel est une action infâme, contraire aux loix divines et humaines ; c' est un assassinat ; on ne doit exposer ses jours que pour son pays ; et il y a plus de gloire à vivre, et à remplir ses devoirs, qu' à courir les risques de mourir comme un furieux ; il ne faut pas confondre la bravoure avec la vertu, et la premiere n' est sans l' autre, qu' un mouvement aveugle de férocité : mais je cederai à votre envie ; j' aurai la complaisance, puisque vous le voulez absolument, de me couper la gorge avec vous. Je ne vous demande qu' une seule chose. De quoi s' agit-il ? Je vous ai offensé grievement, parce que j' ai prétendu que vous ne connaissiez pas l' honneur ; avant que de nous battre, expliquez-moi, de grace, ce que vous entendez par ce mot honneur , et... tâchez de vous calmer. -mais je pense que cet homme extravague ! -non, cet homme n' extravague point : qu' est-ce que l' honneur ? Daignez me répondre ; quelle idée vous en êtes-vous formée ? Mylord Thaley bouillant d' impatience de se venger, ne manque pas cependant de revenir à toutes ces définitions si connues et si peu satisfaisantes. -avez-vous dit, mylord ? -oui... et dépéchez-vous de me faire raison. -un instant. Vous êtes encore bien peu instruit sur cette matière ! Vous en oubliez les premiers principes : l' honneur ne nous impose-t-il point la nécessité de tenir notre parole ? -sans contredit. -plus l' être auquel on l' a donnée est faible et sans défense ; plus notre foi doit être sacrée ? -assurément. -n' y a-t-il pas une lâcheté dégradante à tromper, à trahir, à arracher par des subterfuges le prix de la vérité ? Seriez-vous homme, par exemple, à contracter de faux billets ? à ces paroles, mylord fait un mouvement d' indignation : -de faux billets ! -vous vous êtes souillé d' une action qui est vingt fois plus flétrissante. -l' épée à la main. -écoutez-moi, et lorsque vous m' aurez entendu, nous nous battrons. Quand j' aurois mille vies, et que je les perdrois toutes sous vos coups, vous n' en seriez pas moins coupable. Je vous l' ai dit : la vraie grandeur d' ame ne consiste pas à sçavoir mourir : elle consiste à sçavoir vivre. Et comment avez-vous vécu ? ... vous ne feriez pas de faux billets ! Et qu' avez-vous fait, barbare, lorsque vous avez abusé de l' honnêteté, de l' amour, de la nature ? Lorsque cédant aux suggestions de vos lâches complices, sous l' apparence du serment le plus respecté, le plus solemnel, vous avez deshonoré une malheureuse créature, qui sur la foi des autels, vous a reçu dans ses bras innocens ? Qu' avez-vous fait, quand, déchirant un jeune coeur plein d' une tendresse pure, vous y avez porté la désolation et la mort ? Qu' avez-vous fait, quand vous avez couvert d' un opprobre éternel un vieillard expirant, des infortunés qui s' honoroient du nom de vos domestiques, qui regardoient votre sein comme un asyle sacré, et que vous auriez dû défendre, au lieu que c' est vous qui les outragez, qui les immolez... ? Vous m' entendez ? ... l' amour, l' innocence trahie, votre coeur, oui, votre coeur lui-même, si vous osez y descendre, tout s' éleve contre vous ; tous vous accuse, tout vous condamne, vous accable, vous punit... vous vous troublez ? Ah ! S' écrie mylord Thaley en pleurant, oui j' ai manqué à l' honneur, et voici ce qu' il m' ordonne de faire : (il jette son épée) embrassez-moi, généreux inconnu ; vous m' éclairez ; vous me rendez à moi-même ; ah ! Dites-moi, dites-moi : qu' est devenue Fanny ? Oui, je suis un malheureux, le plus atroce, le plus détestable des criminels. -ah ! Voilà l' honneur, mylord, qui rentre dans votre ame ; je reconnois le lord, l' honnête homme ! Ce qu' est devenu Fanny ? Elle et sa famille traînent leurs jours dans l' amertume et dans la misere ; il se sont retirés chez un parent qui soutient leur déplorable vie, et la malheureuse Fanny... elle vous aime toujours. Elle m' aime, interrompt Thaley avec des larmes ; elle m' aime ! ... monsieur, je veux la voir, m' aller jetter à ses pieds, y mourir de repentir et de douleur ; vous aurez la bonté de m' y conduire. Sir Thoward, qui avoit suivi de loin son ami, accourt ; il le trouve fondant en pleurs. Approchez, Thoward, lui dit Thaley, approchez, venez jouir du triomphe du sentiment : oui, je me reconnais coupable, et monsieur (en présentant l' étranger) avoit bien raison de me reprocher que je n' étois pas fait pour parler de l' honneur ; non, je ne le connoissais pas ; mes yeux sont ouverts, mon ami, et je vole réparer mes crimes. Thaley lui explique les détails de cette aventure : Thoward devient furieux, accuse Thaley de lâcheté, et fond l' épée à la main sur l' homme respectable qui avoit ramené le lord à la vertu. L' inconnu tente les représentations les plus fortes pour se refuser à la rage de Thoward ; forcé de lui céder, il s' écrie : malheureux Thoward, c' est toi qui as corrompu le sensible Thaley ; tu m' obliges à me noircir d' un crime, à t' immoler ma vie, ou à t' arracher la tienne ; rien ne peut te toucher : sois donc puni, ou que ma mort assouvisse ta fureur, et te rende au repentir. Je prends le ciel à témoin que c' est malgré moi que je me porte à cette extrémité. Thaley veut les séparer : Thoward n' écoute plus rien ; il se bat ; l' inconnu le désarme, et lui rend son épée, en disant : vivez pour connaître le remords et la vertu. Thaley fait de nouveaux efforts pour appaiser son ami : Thoward tombe avec plus de furie sur son généreux adversaire, et en reçoit un coup mortel qui l' étend sur la terre. Aussitôt l' inconnu le prend dans ses bras, aidé de Thaley, qui arrosoit son ami de larmes ; le vainqueur s' abandonne à la douleur la plus vive : il faut, dit-il avec des sanglots, que j' aye commis un pareil crime ! Moi ! Verser le sang humain, détruire mon semblable ! Offenser à ce point la nature et la religion ! Ah ! Mylord, (en s' adressant à Thaley) je partage votre désespoir ; Thoward, vous l' avez vu, m' a contraint à me souiller de ce forfait ; je devois plutôt me laisser percer le coeur. Les domestiques de Thaley viennent, et ils emportent le corps de Thoward, tandis que mylord et l' étranger, tous deux frappés d' un sombre chagrin, retournent à Londres dans la même voiture. Des paysans avoient été témoins du combat ; tous déposerent dans les informations en faveur de l' inconnu. Thaley, revenu de ses premiers momens de douleur, apprit enfin que celui qui avoit tué Thoward étoit un officier de naissance, du mérite le plus distingué, et connu par sa bravoure ; retiré du service, et couvert de blessures, il menoit la vie d' un vrai philosophe, c' est-à-dire, d' un homme, l' appui et l' honneur de l' humanité ; il n' avoit point la morgue de ces charlatans de sagesse qui perdent leur faux bel-esprit à consigner dans des livres médiocres et inutiles, des sentimens qu' ils n' ont pas ; ses jours étoient une longue suite d' actions vertueuses ; cinquante ans de probité et de bienfaisance, voilà ce qu' il opposoit aux volumes entassés du pédantisme, et du sçavoir orgueilleux ; il employoit la plus grande partie de ses revenus à soulager les pauvres ; d' une piété aussi indulgente que sincere, il étoit toujours prêt à pardonner aux autres ce qu' il condamnoit en lui avec une sévérité scrupuleuse ; et ce qui n' est pas moins digne d' éloges, et ce qu' on peut regarder peut-être comme l' héroïsme du sage, il fuyoit l' éclat, et s' enveloppoit de sa vertu ; un tel homme vaut bien les Clarke et les Loke, et mérite assurément d' être placé à côté d' eux ; on l' appelloit sir Windham. Thaley vole à sa demeure. à peine Windham l' a-t-il apperçu : -mylord, je suivrai bientôt ma malheureuse victime au tombeau : je ne résiste point à cette image ; moi, avoir ôté la vie à un homme ! Je devois avoir le courage de me refuser à une action aussi détestable. Funeste préjugé, viendras-tu toujours tyranniser la raison ? ... est-ce ainsi que l' on sert sa patrie, l' humanité ? Est-ce-là l' objet de nos devoirs ? Comme la vertu est près du crime ! Une sombre mélancolie le poursuivoit. Thaley, en plaignant le sort de son ami, se trouvoit obligé d' avouer qu' il étoit coupable, et qu' il avoit forcé sir Windham à en venir à ces extrémités ; il se dissimuloit encore moins que Thoward étoit l' auteur de tous ses égaremens ; qu' il l' avoit entraîné à cette honteuse trahison, la tache de sa vie ; que c' étoit lui, en un mot, qui avoit causé les disgraces de la femme la plus digne d' être heureuse. à ce souvenir, la mémoire de Thoward se montroit sous des couleurs moins intéressantes, et s' effaçoit peu à peu aux yeux de l' amitié. Sir Windham instruisit mylord des procédés cruels du lord Dirton à l' égard de l' infortuné James. Quel tableau pour Thaley ! Son ame reprenoit par degrés sa sensibilité, et avec elle l' amour des vertus ; ces deux impressions se suivent : il n' est si peu d' hommes vertueux que parce qu' il est bien peu d' hommes sensibles. Windham étoit une espèce de créature céleste qui venoit tirer Thaley de la fange de la terre, de cette contagion du vice dont Thoward l' avoit infecté ; bientôt le lord ne respire plus qu' après le moment qui lui rendra Fanny. Windham entre avec lui dans des détails qui augmentoient encore son impatience de la revoir. Cet homme estimable, en parcourant les différentes provinces de l' Angleterre, avoit été conduit par un heureux hasard chez le ministre, où s' étoient réfugiées Fanny et sa famille ; il avoit appris de leur propre bouche leurs malheurs et la perfidie de mylord Thaley. Sir Windham cede avec plaisir à son empressement; ils prennent tous deux le chemin du village qu' habitoit le ministre. Thaley s' occupoit déjà du bonheur de réparer ses injustices ; ils arrivent enfin. Quel coup frappe mylord ! Le ministre n' étoit plus, et l' on ignoroit les lieux où James s' étoit retiré avec sa femme et ses enfans : on dit seulement qu' ils doivent languir dans la plus profonde misere, s' ils ont pu résister aux horreurs de leur situation. Et voilà mon ouvrage, s' écrie Thaley ! C' est moi qui suis la cause de leur infortune ! Oh ! Ils auront succombé sous l' indigence ! Ils auront cessé de vivre ! C' est moi qui suis l' assassin de la femme la plus adorable ! N' allons pas plus avant, mon généreux ami : je veux mourir ici, ici où Fanny a sans doute versé des larmes, m' a accusé... non, créature angélique, tu n' as pu m' aimer après tous mes forfaits ; je suis un monstre odieux à mes propres regards. N' en restons point à ce peu de recherches, reprit sir Windham ; pourquoi nous défier du ciel ? C' est lui qui vous a ouvert les yeux : il faut croire qu' il nous guide, qu' il remettra Fanny dans vos bras, pour que vous répariez tous les torts dont vous êtes coupable envers elle et ses parens : vous reconnaissez vos fautes ; le repentir a sa récompense même sur la terre. Il ranimoit ainsi le courage et l' espérance de Thaley ; ils poursuivent leur route, font partout des perquisitions. Windham commençoit lui-même à désespérer du succès de ce voyage. Mylord étoit plongé dans le plus grand abbatement ; ils étoient à cheval, et sans domestiques ; sir Windham rencontre un baronet de sa connaissance ; il s' arrête quelques moments ; Thaley marchoit toujours. Un enfant, à quelques pas du chemin, pleuroit avec amertume ; cette innocente créature paraissoit avoir six ou sept ans ; un air de propreté adoucissoit son extérieur de pauvreté, et le rendoit intéressant ; ses larmes, ses graces naïves vont tout-à-coup émouvoir mylord ; il considère cet enfant ; il s' attendrit ; ses yeux ne sçauroient s' en détacher. -eh ! Qu' avez-vous, mon petit ami, pour vous affliger ainsi ? -hélas ! Monsieur, ma chere maman m' a dit qu' elle mourroit bientôt ; elle m' a embrassé en pleurant, et... maman est bien malheureuse ! Nous n' avons pas de quoi vivre... maman souffre, et mon grand papa est malade dans son lit. (l' enfant tenoit ce discours si touchant au milieu des sanglots.) -pauvre créature ! ... et votre pere, mon cher ami ? -oh ! Monsieur, je n' ai jamais vu mon papa ; tout ce que je sçais bien, c' est que c' est lui qui nous a tous rendus malheureux ; maman en parle toujours ; elle dit qu' elle l' aime et qu' elle l' aimera jusqu' à la mort... quoiqu' il lui ait causé bien des chagrins... et tous les jours elle me fait prier Dieu pour lui : c' est bien mal à mon papa, ajoûte l' enfant, en redoublant ses pleurs ! Mylord troublé descend de cheval, et court à cet enfant, qui, au lieu de fuir, lui tend les bras. -mon petit ange, embrasse-moi, embrasse-moi : que tu es aimable ! ... et que font tes parens ? -ils labourent la terre. -ta mere aussi ? -elle est la premiere, monsieur, à travailler, quoiqu' elle n' en ait pas la force ; elle a soin aussi de mon grand papa : je voudrois bien être grand pour l' aider ! Elle est si bonne, ma chere maman ! -et où demeurez-vous, mon cher enfant ? -là-bas, monsieur. (il lui montre la chaumiere la plus misérable.) -voudriez-vous me conduire chez votre chere maman ? -oh ! Elle me gronderoit, monsieur : maman ne voit personne. (mylord l' embrasse encore.) -ne craignez rien ; je ferai votre paix. L' enfant hésite, le regarde, et donne sa main ; mylord la prend dans une des siennes, et de l' autre tenoit la bride de son cheval ; sir Windham le suivoit de loin. Mylord approche ; il découvre une malheureuse maison couverte de chaume, entourée d' une haie fort basse, et une femme qui, à quelques pas de la chaumiere, étoit assise sur les bords d' un fossé, avec un hoyau à la main, et comme accablée de fatigue et de mélancolie. L' enfant s' avance : -maman, ne m' allez pas gronder, je vous en prie, si je vous amene un monsieur qui veut absolument vous voir. Elle leve les yeux ; Thaley tombe à ses pieds : -ma chere Fanny ! Mylord Thaley, s' écrie à son tour Fanny ! En effet c' étoit elle-même ; elle perd aussitôt l' usage des sens ; son enfant se jette dans ses bras ; au même instant entre sir Windham. Thaley le premier revient à lui. -ma chere Fanny, c' est vous ! ... mon ami ! J' ai retrouvé la maîtresse de mon coeur ! C' est vous, femme divine ! Je suis à vos genoux ! Ouvrez les yeux ; envisagez votre amant, votre époux qui meurt de son repentir. Ma chere Fanny, dans quel état t' ai-je plongée ! Thaley étoit prosterné à ses pieds, les serroit contre sa bouche, les arrosoit de larmes. Fanny sort de son évanouissement, et se laissant aller dans le sein du lord : -mylord Thaley ? -oui, mon adorable Fanny, c' est ton époux revenu de ses égaremens, qui accourt se rendre dans tes bras à la tendresse, qui répand son coeur à tes genoux, qui brûle de tout réparer, et de faire ton bonheur et le sien. -mylord, avez-vous embrassé votre fils, lui dit tendrement Fanny ? Cher enfant, courez dans les bras de votre pere. -mon fils ! ô dieu, mon fils ! ... ici les larmes suffoquent mylord ; il caresse tour-à-tour Fanny et l' enfant ; il les presse dans son sein. Oui, mylord, votre fils, poursuit Fanny ; c' est le fruit de notre malheureux amour ; je l' ai élevé pour vous aimer, pour me survivre, pour vous parler de sa mere infortunée : car, quelques jours plus tard, vous ne m' eussiez jamais revue ; j' étois dans le tombeau. Je lui aurois remis une lettre pour vous, et je me flattois... elle ne peut achever ; les pleurs lui coupent la parole, et mylord la reprend dans ses bras : -ah ! Ne me parle pas de mes crimes : j' en sens trop la punition ; elle est au fond de mon ame. Quoi ! C' est moi qui ai pu rendre malheureuse à ce point la plus charmante, la plus respectable, la plus adorable des femmes ! Ma chere Fanny, pourrai-je, à force d' amour et d' actions honnêtes, te faire oublier ma barbarie, ma trahison, mon indigne trahison ? ... (il pleure sur ses mains qu' il porte à sa bouche.) je ne m' excuserai point en te disant que Thoward m' avoit entraîné à cet excès d' horreur ; non, il n' y a point d' excuse pour moi ; je veux te paraître aussi criminel que je le suis, pour devoir tout à ta générosité, à ta tendresse ; pardonne-moi, ame céleste, pardonne à un homme qui va se faire honneur de porter le nom de ton mari, le nom du pere de cet aimable enfant ; (et il serre l' enfant contre son coeur.) et où est ton pere, mon pere ? Que je le voye ! -il est dans son lit, où le chagrin, plus encore que la misere, le retient malade et expirant. -la misere ! Ah ! Ciel ! ... mon coeur est prêt à me quitter... ah ! Respectable Windham, que je suis coupable ! Quoi ! Fanny, vous êtes pauvres, et c' est moi qui vous ai réduits à ces extrémités ! ... et qu' est-ce que je vois ? -le pain qui soutient nos malheureux jours... un pain trempé de nos sueurs, de nos larmes. (c' étoit un pain grossier et noir.) à ce spectacle, Thaley a peine à se soutenir ; il leve les mains au ciel ; des sanglots l' étouffent. -quoi ! C' étoit-là votre nourriture ! ... tandis que moi... ô ! Dieu, dieu ! Ah ! J' en mourrai ; je me fais horreur ; je ne puis plus vivre... -ah ! Mylord, que ce repentir a de charmes pour votre Fanny ! Vivez pour en être adoré ; elle vous a toujours aimé. -elle m' a toujours aimé ! -et pouvoit-elle vous hair ? (elle lui tend les bras.) -oui, vous serez ma femme, ma souveraine ; Londres a été témoin de mes égaremens : il le sera de la réparation ; je ne puis la rendre assez éclatante ; oui, tu seras l' épouse de mon coeur... chere Fanny, allons, que je tombe aux pieds de ton respectable pere. Fanny le prie d' attendre qu' elle l' ait prévenu ; elle craignoit que la présence subite du mylord n' excitât une révolution funeste à ce vieillard languissant ; elle ne sçavoit comment témoigner sa reconnaissance à sir Windham ; mylord l' avoit instruite en peu de mots de tout ce que ce digne ami avoit fait pour le ramener au sentiment et à l' honneur. Fanny vole à son pere. -mon tendre pere, prenez courage ; bonnes nouvelles... -mylord Thaley... -il est venu ; il reconnait ses fautes, et... - il seroit ton époux ! ... ma fille, je goûterois avant que de mourir cette consolation ! ... oui, respectable James, s' écrie mylord en se précipitant dans les bras du vieillard, vous avez retrouvé l' époux de votre fille, votre fils, votre fils qui vient pleurer ses fautes dans votre sein, et qui donneroit sa vie pour les réparer. James pénétré de joie, de saisissement, ne peut que dire : ah, mylord ! ... des larmes coulent de ses yeux ; il veut se lever et balbutie des mots de respect... restez, mon pere, demeurez, dit Thaley, c' est à moi à vous honorer, à vous respecter ; je vous ai offensé ; j' ai trahi la vertu, l' honneur, l' amour, le ciel, tout, Fanny : je viens satisfaire à tout, vous demander pardon à vous, à votre chere fille, à l' humanité que j' ai outragée dans l' honnête James ; oui, vous serez mon pere, et votre fille mon épouse, l' unique maitresse de mon ame. Il demande à Fanny où est sa mere. Hélas, reprend le vieillard, elle n' est plus ! ... elle adoroit sa fille. -je vous entends, voilà de mes coups ! Coupable et malheureux Thaley, pourras-tu expier tant de crimes ? Ah ! Mon pere ! ... ah ! Fanny ! Ces images ne peuvent se rendre ; c' est aux coeurs sensibles à se remplir de cette situation que l' on ne sçauroit représenter. On parle de dîner. C' est alors que Thaley est pénétré de toute la misere de ces infortunés ; à peine avoient-ils assez de ce pain noir, dont l' aspect seul avoit fait reculer le lord d' effroi et de douleur ; James expirant étoit encore un tableau qui eut remué les coeurs les plus endurcis. Chaque objet qui s' offroit aux yeux de Thaley dans cette triste demeure, étoit autant de trait mortel qui le frappoit : mais quand ses regards venoient à retomber sur cette femme qu' il idolâtroit, quand il voyoit la pauvreté et la souffrance même empreintes sur son visage pâle et défait, ces bras qu' il avoit serrés dans les siens avec tant de tendresse, dépérissants de maigreur ; il étoit déchiré par les remords, par ces tourmens de l' ame, qui sont mille fois plus aigus que toutes les tortures. Ma divine Fanny, redisoit-il à chaque instant, c' est moi qui vous ai précipitée dans cet abîme de maux ! ... et vous m' aimez encore ! Fanny lui répondoit en l' embrassant : oui, mylord, vous m' avez toujours été cher, et vous m' auriez donné la mort que j' eusse encore baisé la main qui m' auroit percé le coeur. S' il est un spectacle sur la terre qui puisse attacher les yeux de la divinité, n' en doutons pas, c' est le repentir sincère, c' est l' amour pur et vertueux, ce triomphe du sentiment humain. Mylord apprit que les deux soeurs de Fanny avoient peu survêcu à sa mere ; que ses freres, obligés par le malheur de s' arracher de la maison paternelle, servoient des fermiers ; qu' elle et son pere, après la mort du ministre, tombés dans la plus cruelle indigence, étoient venus cultiver le petit champ où ils avoient construit une chaumiere, et qui à peine leur fournissoit de quoi soutenir leur misérable vie. Fanny aimoit trop mylord pour lui exposer de pareils détails ; ils avoient passé par la bouche de Windham. Thaley fit transporter James dans son château, où ce vieillard reprit bientôt la santé ; on prépara pour Fanny le plus bel appartement, et peu de jours après leur arrivée, Fanny, parée d' habits superbes, épousa mylord Thaley. Il n' est pas besoin d' ajoûter que Windham fut un des premiers qui assisterent à cette fête. Quelle agréable surprise pour James, quand mylord lui présenta ses deux fils habillés d' une façon conforme à leur nouvelle fortune ! Mon pere, dit-il, j' ai voulu rendre notre famille heureuse ; les freres de Fanny doivent être les miens, et mon dessein est qu' ils partagent mon bonheur. Le soir arrivé, Thaley ordonne à ses domestiques qu' on le laisse seul avec son épouse. Il se jette à ses pieds : -enfin, ma divine Fanny, vous allez être dans le sein d' un époux qui ne respirera que pour vous faire oublier vos chagrins : me pardonnerez-vous mes torts, tous mes affreux procédés, tous mes crimes ? ... les malheurs ne t' ont rien ôté de ta beauté ; mes larmes lui rendront son éclat ; c' est mon ouvrage que je vois, et tu m' en es plus chere ; tu as été ma victime : sois tout ce que j' aime, avec ce tendre enfant, qui te demande la grace de son pere ; la lui accordes-tu, femme adorable ? Fanny ne peut répondre que par ces pleurs délicieux, l' expression du sentiment, et elle tombe avec cette heureuse ivresse entre les bras de son mari. ô charmante et pure volupté, voilà bien tes ineffables douceurs ! Plaisirs de l' amour, qu' êtes-vous sans ceux de la vertu ? Sir Windham étoit prêt à se séparer de mylord Thaley, et à regagner son obscure retraite. La vertu fuit le monde, et ce n' est que dans la solitude, qu' elle jouit d' elle-même, et qu' elle entretient sa sagesse et l' éxercice de sa sensibilité. Quoi ! Chevalier, lui dit mylord, vous refuseriez de recueillir le fruit de vos soins ! Et où trouverez-vous des objets qui vous flattent davantage ? Vous avez raproché deux coeurs qui connaissent tout le prix de vos services : goûtez le plaisir de contempler vos bienfaits ; vous m' avez rendu à la probité, à Fanny, au bonheur ; eh ! Puis-je être parfaitement heureux, si je ne vis pas dans le sein de l' amour et de l' amitié ? Fanny joint ses pressantes sollicitations à celles de son époux. -vous nous quitteriez, généreux Windham ! Ne devons-nous pas être votre famille ? Ah ! Ne vous dérobés point, ne vous dérobés point à notre reconnaissance ; qu' à chaque instant ses transports puissent éclater. Sir Windham embrasse mylord Thaley, en laissant couler ces douces larmes qui partent de l' ame. Allons, mes chers enfans, j' accepte la proposition : je reste auprès de vous ; vous consolerez ma vieillesse, en me faisant voir qu' il est encore sur la terre des coeurs sensibles et vertueux. Ils viennent à Londres ; Fanny se montre à la fois la plus charmante et la plus estimable des femmes ; elle servit de modèle aux ladys, et prouva par sa beauté et par ses moeurs que les graces et les vertus naissent souvent au village plutôt qu' à la ville. Elle alloit tous les ans revoir cette malheureuse chaumiere, où mylord et sir Windham l' avoient trouvée ; elle y versoit des larmes ; ce spectacle donnoit une nouvelle force à ses sentimens ; l' image de la pauvreté nous ramène toujours à la modestie et à l' humanité, uniques principes des autres vertus. Thaley, méprisé, deshonoré, accablé de chagrin, lorsqu' il étoit lié à la fille du lord Dorfon, dut, en quelque sorte, une seconde existence à la fille du fermier. Le pur amour le conduisit à la pratique des devoirs d' homme, de citoyen et de sujet ; il rentra dans le service qu' il avoit quitté, s' y distingua, et y obtint les premiers emplois. Le lord Dirton lui-même, avant que de mourir, reconnut l' injustice et la dureté de ses procédés : il fit une espece de réparation publique à James et à Fanny ; il déclara Thaley son héritier, et expira dans les bras de sa niéce. James parvint à une vieillesse avancée, une des récompenses du ciel, et Fanny eut plusieurs enfans, qui mériterent la tendresse de leurs parens, l' estime de leurs concitoyens, et l' éloge de la postérité. LUCIE ET MELANIE La mort de Louis Xii avoit, en quelque sorte, changé l' esprit de la nation. Un nouveau règne apporte presque toujours avec soi de nouvelles moeurs. Les cabales, les intrigues signalerent l' avénement de François Ier au trône. L' état a long-tems gémi des suites funestes de la haine irréconciliable qui divisa la duchesse d' Angoulême, et le connétable de Bourbon ; les guises ne furent pas moins animés contre les Montmorencis. Ces différens démêlés produisirent des mécontens. Il arriva ce qu' on doit nécessairement attendre des factions et des animosités personnelles : les créatures de chaque parti furent sacrifiées aux intérêts opposés des chefs. Le marquis de Rumigni, allié aux premieres maisons du royaume, dégoûté de la cour, avoit sçu prévenir les orages qui alloient s' y former. Fatigué d' être en butte à des révolutions continuelles, éclairé sur la petitesse et la fausseté de ce qu' on appelle postes éminents, grandeurs, dignités, las enfin d' un esclavage dont l' ambition même ne sçauroit rendre le joug moins pesant, et moins insupportable, voulant sur-tout jouir de la nature, de la vérité, et de lui-même, il s' étoit retiré dans un de ses châteaux en Picardie ; il donnoit ses moments de loisir à la chasse, à la pêche, et aux plaisirs innocents de l' agriculture, s' occupant du soin de contribuer au bonheur de ses vassaux, attaché à leur faire aimer leur maître et la patrie, et fuyant d' ailleurs tout ce qui pouvoit lui rappeller l' insipide et dangereux séjour où il avoit vécu. Cette espece de philosophie, qui ne manquera pas d' étonner dans un courtisan jeune encore, n' empêchoit point le marquis de recevoir la meilleure compagnie de la province ; il étoit resté veuf avec deux filles ; une de ses parentes, qui demeuroit avec lui, leur servoit de mere, et veilloit à leur éducation. Toutes deux avoient leur caractère, leurs vertus, leurs attraits particuliers. Lucie étoit de ces beautés impérieuses qui subjuguent le coeur bien plus qu' elles ne le touchent ; tout annonçoit en elle le desir de dominer ; elle n' avoit qu' une façon de plaire, et ne sçavoit qu' imposer des loix ; cependant sous un air fier et dédaigneux, elle cachoit une ame noble et sensible. Mélanie au contraire attiroit les hommages, sans les forcer ; on eût dit qu' elle ignoroit ses charmes ; une douceur aimable se répandoit dans toutes ses actions : ce qui lui prêtoit un pouvoir bien au-dessus de celui de la beauté, l' intérêt du sentiment. Ses graces se multiplioient à l' infini, tandis que Lucie n' étoit que belle. L' aînée, en un mot, paraissoit commander qu' on l' aimât, et la cadette inspiroit l' amour le plus tendre, lorsqu' on ne croyoit lui accorder que le simple tribut de l' estime. Une tendresse réciproque lioit ces deux soeurs ; elles se confioient jusqu' à ces bagatelles qui cessent de l' être pour des ames neuves, dont la sensibilité n' attend que le premier objet pour se déterminer. Il est inutile d' ajoûter qu' elles étoient dans cet âge heureux, si aisé à s' enflammer, où l' amour est une nouvelle vie, une seconde existence. Leur pere étoit dans l' intention de marier l' aînée, et plusieurs gentilshommes prétendoient à sa main, quand le comte d' Estival parut dans la société du marquis de Rumigni. Le comte étoit du petit nombre de ces hommes heureux qui n' ont à se plaindre que de la fortune ; il jouissoit d' un bien très-médiocre : mais la nature l' avoit dédommagé : il en avoit reçu une naissance illustre, et ce qui, sans doute, est bien supérieur à des titres de noblesse, le mérite personnel, revêtu de tous ces agréments égaux presqu' au mérite même. L' esprit en lui n' altéroit point le sentiment ; il cherchoit moins à briller qu' à émouvoir ; ses moindres expressions attachoient ; il suffisoit de l' entendre, pour éprouver une émotion que le tems ne détruisoit point ; il possédoit sur-tout un grand art, celui de sembler prendre tous les tons en les donnant, et de plaire à tous les cercles. Cette femme, la plus belle de son siécle, que l' idolâtrie eût nommée la déesse des graces, et qui joignoit à la beauté une ame généreuse et sublime, Diane de Poitiers avoit distingué D' Estival dans la foule des courtisans qui l' entouroient ; c' est annoncer le comte avantageusement, et prévenir qu' il pouvoit sans témérité aspirer aux plus flatteuses conquêtes. Après un tel portrait, on ne doit pas être surpris que D' Estival excitât de vives impressions sur les deux soeurs. Voilà un nouveau jour qui vient les frapper, de nouveaux desirs qui les agitent. La nature céde à l' amour. Toutes deux aiment en secret le comte, et la dissimulation naît au même instant que la tendresse ; Lucie et Mélanie se cherchent avec moins d' empressement ; elles ont moins de riens à se communiquer ; elles tombent dans la rêverie, et elles s' écartent l' une de l' autre pour rêver avec plus de liberté. Mélanie fut la premiere à s' appercevoir que Lucie n' étoit plus la même à son égard : soit qu' elle fût éclairée par son extrême attachement pour sa soeur, ou plutôt soit qu' elle ressentît, sans trop le sçavoir, cette vive étincelle de jalousie qui s' allume avec l' amour. Ce dernier sentiment étoit encore resserré dans le coeur de Mélanie ; elle sembloit fuir les occasions de s' interroger ; elle ne pouvoit cependant se cacher que D' Estival étoit aimable, et elle commençoit à éprouver qu' il y auroit un plaisir bien doux à lui faire partager le trouble délicieux, que sa vue seule produisoit ; elle cherchoit sa présence, et la craignoit. Malgré tous les nuages qui s' élevoient de plus en plus dans son ame, son amitié pour Lucie la força de rompre un silence qu' elle eût voulu garder. Ma soeur, dit Mélanie, je céde au mouvement qui m' emporte, et que je ne puis plus dompter. Il y a long-tems que je combats ; ma tendresse ne sçauroit se taire... Que vous ai-je fait, ma chere soeur ? Vous ne me voyez point du même oeil ! Vous me repoussez ! Je vous deviens étrangere ! Vos secrets ne sont plus les miens ! Et les miens, vous ne cherchez plus à les pénétrer ! Parlez, ma soeur, ma chere soeur, je vous en conjure au nom de notre amitié ; bannissez avec moi les détours ; daignez m' apprendre mes torts. Aurois-je pu vous offenser, moi, qui ne crains rien tant que de vous déplaire ? ... si j' ai eu le malheur de commettre quelque faute contre ma chere Lucie, je lui en demande un sincere pardon, je la réparerai. Mélanie laissoit tomber quelques larmes sur les mains de sa soeur, qu' elle serroit contre sa bouche, et qu' elle baisoit. Lucie, quoiqu' occupée déjà de sa passion, éprouva que la nature avoit ses droits ; elle fut étonnée des discours et de la tristesse de Mélanie. -ma soeur, vous ne m' avez point offensée ; je vous aime toujours : mais il y a des moments où l' on s' abandonne à une espece de mélancolie, dont on ne peut gueres se rendre compte ; soyez persuadée que je suis toujours la même pour vous. Comment, poursuit Mélanie ! Avez-vous des chagrins dont la cause ne vous soit pas connue ? ... ma soeur, me permettrez-vous de parler ? Parlez, lui dit Lucie avec une sorte de curiosité et d' embarras. -vous ne vous fâcherez pas ? -je vous le répéte : vous pouvez vous expliquer librement. -ma soeur, je vais vous donner les plus grandes preuves de sincérité et de tendresse ; songez que vous me le permettez ; je me trompe, peut-être ; je crois m' appercevoir que depuis que le comte... que voulez-vous dire, interrompt brusquement Lucie troublée, et en rougissant ? -rien, ma soeur... rien... mais... le comte est aimable... -il est aimable... eh bien ! Reprend Lucie avec un air de dépit qui la trahissoit, qu' a de commun D' Estival dans tout ceci ? N' allez-vous pas imaginer, mademoiselle... que je l' aime ? Oui, vous l' aimez, continue Mélanie en la regardant attentivement... et il vous aime, ajoûta-t-elle avec des pleurs qu'elle repoussoit. Eh ! Quand il m' aimeroit, quand je l' aimerois, répart l' aînée avec vivacité... - Vous n' auriez assurément aucun tort ni l' un ni l' autre, poursuivit la cadette ; le coeur... vous me quittez ma soeur ! Oui, répond Lucie, je vous quitte, et indignée de votre procédé ; prétendre que je connais l' amour, que j' aime le comte ! Voilà une conversation tout-à-fait étrange ! Elle l' aime, s' écria Mélanie seule, et je n' en puis plus douter ! Jusqu' à ce moment fatal, j' avois cherché à fuir la vérité qui me frappoit les yeux... qu' ai-je entrevu dans mon ame ! Me voilà donc rivale de Lucie, la rivale d' une soeur que j' aime, à qui je dois les sentimens les plus tendres ! Est-il possible ? Est-ce bien moi ? . Ah ! D' Estival, pourquoi vous ai-je vû ? Pourquoi êtes-vous venu troubler la paix de deux coeurs que l' amitié unissoit encore plus que les noeuds du sang ? Hélas ! Cette amitié faisoit notre bonheur ; elle suffisoit à nos désirs ; nous goûtions des plaisirs innocents, le premier des biens, la tranquillité, la tranquillité... je l' ai perdue pour jamais ! Quels transports m' agitent ! C' est donc l' amour que je ressens ! Qu' ai-je dit ? ... et... je ne suis point aimée ! Non, je ne suis point aimée. Mélanie alors laissa couler ses larmes : du moins je puis pleurer librement ; mes pleurs seroient-ils un crime ? Ah ! Ma soeur ! Que vous connaissez peu mon coeur ! Je le réduirai, je le dompterai... c' est en vain qu' il se soulève contre mon devoir. Non, je ne serai point votre rivale ; non, ma chere Lucie, je sçaurai vous immoler ma vie... je suis bien à plaindre ! Eh ! Je n' ai personne à qui je puisse découvrir mes maux ! Moi-même, j' ai de la peine à déterminer la nature de mes sentiments... et ne se font-ils pas assez connaître ? Ils éclatent trop ! Ils éclatent trop ! Malheureuse Mélanie ! Que l' amour change les coeurs ! D' Estival, quelques jours après, surprit Mélanie dans cette agitation qu' elle ne pouvoit cacher ; il en est attendri, et l' aborde en tremblant : son embarras le trahissoit : oserois-je, mademoiselle, lui dit-il d' une voix timide et entrecoupée, vous demander la cause de ce chagrin subit où je vous vois plongée ? Me seroit-il permis de le partager ? Monsieur, lui répondit Mélanie avec une sorte de dureté, si j' avois des chagrins, je vous en épargnerois la confidence. Elle n' eut pas achevé ces mots, qu' elle se retira en laissant le comte immobile d' étonnement ; il ne pouvoit pénétrer le motif d' un pareil procédé ; il y fut d' autant plus sensible, que sa passion pour Mélanie augmentoit tous les jours. Lucie avoit été l' objet de ses premieres démarches ; il étoit sollicité vivement par son pere de presser un mariage auquel sembloit être attaché le destin de sa maison. D' ailleurs l' établissement de la fille aînée du marquis de Rumigni devoit nécessairement précéder celui de sa soeur ; il y auroit eu une indiscrétion mal-adroite à demander la main de celle-ci, quoique D' Estival eût d' abord été frappé de ses charmes ; il ne pouvoit même douter qu' il n' eût essuyé un refus, et ce coup auroit ruiné toutes ses espérances de fortune et de grandeur. L' ambition dans les premiers moments étoit venue s' élever contre l' amour. Le comte s' étoit déterminé à faire part à son pere de sa cruelle situation ; il lui envoyoit, en quelque sorte, dans ses lettres, ses larmes, son ame déchirée de tous les combats, et il recevoit des réponses foudroyantes qui lui défendoient absolument la liberté du choix. à chaque instant, il étoit prêt de se déclarer, de porter à la maitresse de son coeur tous les hommages qu' il avoit adressés à Lucie. C' en étoit fait, si dans cette derniere entrevue Mélanie ne se fut hâtée de se dérober à ses regards : la passion du comte eut éclaté. Il faut donc, se disoit-il, que je me sacrifie aux vues ambitieuses de ma famille, aux volontés tyranniques de mon pere ! Quel état horrible ! ô mon pere ! Mon pere ! Qu' exigez-vous de moi ? Lucie est digne d' être aimée : mais qui peut égaler Mélanie ? Elle me fait sentir tous les transports de l' amour ; et il faut renfermer cette ardeur, la laisser ignorer à celle qui en est l' objet, m' en interdire jusqu' à la pensée, ne point aimer Mélanie ! . Je vous obéirai mon pere, je vous obéirai : oui, je serai l' époux de Lucie ; ma mort ne tardera pas à suivre un himen formé sous d' aussi malheureux auspices. J' aurai vécu pour satisfaire à mes devoirs, pour l' intérêt de ma famille, pour me soumettre aux ordres d' un pere qui m' est cher... je mourrai pour la seule femme qu' il soit en mon pouvoir d' adorer. Mélanie, rendue à elle-même, n' étoit pas moins troublée ; elle s' accusoit d' avoir manqué aux bienséances, elle craignoit de dire, à l' amour. Il y avoit des moments où cédant à sa faiblesse, elle auroit voulu que D' Estival lui eût redemandé d' où naissoit sa douleur ; cette douleur étoit si vive, qu' elle devoit exciter un intérêt puissant ; la curiosité seule eut suffi pour engager D' Estival à en rechercher la cause : mais tout est indifférent dans un objet qu' on n' aime point, qui déplait ; et... je ne suis point aimée du comte ; peut-être lui suis-je odieuse ? N' en doutons point, je l' intéresse peu, il me hait. Tels étoient à peu près les discours secrets que tenoit Mélanie. Il y avoit d' autres instants où plus sévère, elle se faisoit un crime du moindre sentiment qui l' entraînoit en faveur du comte, et lui-même, il lui auroit paru coupable, s' il avoit osé risquer une expression, un regard qu' on eût pu soupçonner d' amour. Elle le cherchoit, l' évitoit, appréhendoit de le voir, et le regardoit cependant. C' étoient deux ames bien opposées qui la tyrannisoient tour à tour. Enfin partagée entre son amant et sa soeur, livrée à tous les orages, succombant sous une passion qu' elle s' efforçoit inutilement de subjuger, elle tomba malade, et sa maladie devint dangereuse. Lucie aussi-tôt sent toute sa tendresse se réveiller ; elle n' écoute plus que la voix du sang ; elle vole au lit de Mélanie, la prend entre ses bras, l' arrose de ses pleurs. Qu' as-tu, ma chere Mélanie, lui dit-elle avec ce ton si expressif de la sincérité et de l' effusion du sentiment ? C' est moi, à mon tour, qui veux lire dans ton ame. Depuis quelques jours, tu es dévorée d' une sombre mélancolie ! Ta maladie a une cause que je ne puis deviner ! Parle-moi avec franchise : nous sommes seules ; songe que c' est à ta chere Lucie, à ta tendre soeur, à ta meilleure amie, que ton ame va se dévoiler. Ah ! Ma soeur, dit Mélanie en jettant un profond soupir, et fixant sur Lucie un regard mêlé de tendresse et de douleur, ma soeur... laissez-moi mourir. -non, ma chere Mélanie, non, tu ne mourras point ; mes jours sont attachés aux tiens ; parle ; ta situation me pénétre. -vous vous intéressez à mon sort ! -en peux-tu douter ? Tu as des peines ; fais m' en part, ma chere Mélanie : oui, elles seront les miennes. -vous voulez, ma soeur, que je vous confie mes maux... vous ne les guérirez pas ! -eh ! Pourquoi désespérer ? Pourquoi ne pas tout attendre de mon amitié ? -votre amitié sera offensée. -elle ne sçauroit l' être. Encore une fois, ma chere Mélanie, ouvre-moi ton coeur. -ma soeur ! ... ma soeur ! ... est-ce à vous que ce coeur doit se montrer ? -et qui peut te secourir, te consoler, t' aimer plus que ta soeur ? -vous me pressez ? -je t' en conjure avec des larmes. -eh bien ! S' écrie Mélanie, en cherchant à se soulever sur son bras, ce coeur va se développer : vous le voulez... apprenez, ma soeur, que j' aime, que j' adore... qui, demande Lucie, d' une voix agitée ? Qui ? ... -ce D' Estival que vous aimez, qui sans doute vous aime... -que dites-vous ? -je ne veux point, ma soeur, m' opposer à ce penchant mutuel... que ma raison approuve ; je ne veux qu' une grace : je vous le répéte, laissez-moi mourir. Seulement, que personne au monde que vous ne soit instruit de ma faiblesse, de mon crime : car c' en est un de vous déchirer le coeur ; je l' ai percé d' un trait mortel, je le vois trop. Cachez sur-tout la source de mes malheurs et des vôtres à D' Estival ; notre honneur y est intéressé. Me le pardonnez-vous, ma chere Lucie ? Vous avez un coeur ; vous sentez que ma faute est involontaire ; j' en suis bien punie ! Je vais rendre les derniers soupirs dans le sein de ma soeur ; vivez pour aimer le comte, pour en être aimée... vous aimez D' Estival, répond Lucie avec un torrent de larmes ! Ma soeur... elle s' arrache de ses bras avec une sombre douleur, y revole avec la même précipitation. C' est à vous, ma soeur, c' est à vous de vivre, poursuit Lucie ; s' il le faut... je vous sacrifierai mon amour ; je n' épouserai point le comte... non, soeur trop généreuse, lui dit Mélanie en lui tendant les bras, je n' abuserai point de votre tendresse, ou plutôt de votre pitié ; je serois cruelle, barbare ; c' est à vous que D' Estival est destiné ; c' est à vous à recevoir sa main... et... c' est à moi d' expirer... dieu ! Qu' avez-vous ? La pâleur de la mort sur votre front ! ... Mélanie sonna ; l' on emporte Lucie dans son appartement ; elle avoit perdu connaissance ; revenue à elle-même, sa générosité triomphe ; elle retourne avec empressement chez sa soeur. -pardonnez à ma faiblesse, ma soeur ; mon courage s' est affermi ; je puis répondre de moi. Oui sans doute, j' attacherois ma félicité à me voir l' épouse du comte... Mélanie... je l' aime, et me seroit-il possible de le dissimuler ? Tout, sans doute, décéle une malheureuse passion : mais que seroit mon bonheur, s' il te coûtoit la vie ? Va, je sens que l' amitié dans mon coeur peut égaler l' amour... ma chere soeur, détourne tes yeux de mes larmes ; n' entends point mes soupirs ; ne vois point ces affreux combats, ces déchiremens de mon ame, et revis pour être aimée de ta soeur, de ton amie. -ah ! Ma soeur, plus vous me faites de sacrifices, et plus je dois m' armer contre vos bontés, contre moi-même. Tant de vertu ne sert qu' à me rendre odieuse et condamnable à mes propres regards. Oui, je vous en conjure, laissez finir des jours que je déteste, et vivez pour me plaindre, pour m' aimer... pour épouser... Mélanie ne peut achever, et sa rivale tombe en pleurant dans ses bras. Lucie ne quittoit point sa soeur, qui persistoit toujours à montrer autant de délicatesse et de grandeur d' ame. Y a-t-il pour la faiblesse humaine un effort plus grand et plus digne d' admiration que de s' arracher à un sentiment qui flatte, qui remplit le coeur, et de vouloir le bonheur d' autrui aux dépens du sien propre ? N' est-ce pas le comble de l' héroïsme ? Ma soeur, dit quelque tems après cet aveu si cruel Lucie à Mélanie, je me suis interrogée ; j' ai essayé mon coeur : je crois qu' il pourra recevoir la loi que je lui imposerai. Vous promettre davantage, ce seroit vous tromper ; ce seroit m' abuser moi-même. Ma chere Mélanie, je me sens pour votre bonheur, du moins j' ose le croire, je me sens la force de renoncer à D' Estival, oui, de ne point l' épouser, dirai-je de ne pas l' aimer ? Hélas ! Je l' adorerai en secret... mais le voir dans les bras d' une autre ; qu' une autre en soit aimée, soit son épouse ; que ma soeur... non, je ne soutiendrois point ce spectacle. Mélanie aura-t-elle bien le courage de me faire ce sacrifice ? Et elle la regarde avec attendrissement. En doutez-vous, répond Mélanie ? Oui, poursuit-elle avec une noble assurance, je veux... que vous soyez son épouse, que vous fassiez son bonheur et le vôtre ; c' est un engagement solemnel que je contracte avec moi-même, et je forcerai mon coeur à y consentir... que je sois seule malheureuse, et que ma soeur jouisse d' un sort que méritent ses vertus ! Ces deux femmes étoient un modèle de la plus rare et de la plus haute générosité. Mélanie, touchée du procédé de Lucie, revint à la vie, ou plutôt elle eut la fermeté de s' arracher à la mort qui alloit la frapper. Sans remporter une victoire décidée, elle paraissoit triompher ; et c' en étoit assez aux yeux de Lucie et aux siens propres, pour qu' elle n' eût rien à se reprocher. Cependant sa passion, loin de s' affaiblir, prenoit tous les jours de nouvelles forces ; elle fuyoit D' Estival : mais l' image de son amant étoit dans le fond de son ame, et y combattoit sans cesse ses généreuses résolutions ; elle étoit sur-tout attentive à rejetter toutes les occasions de se trouver seule avec lui, avec cet homme qu' elle adoroit, et qu' il étoit de son devoir de regarder d' un oeil indifférent ; elle ne put pourtant éviter ce tête-à-tête si dangereux pour un coeur qui ne s' en impose point sur sa faiblesse. Le comte saisit ce moment funeste pour Mélanie. Où courez-vous, mademoiselle, lui dit-il, en s' opposant à son passage, et en se jettant à ses pieds ? Daignez m' écouter un instant, un seul instant... non, vous ne me quitterez pas ; il n' est plus temps de vous le taire ; je vous adore ; je vous aime avec fureur ; je ne vis, je ne respire que pour vous. Des convenances, que dis-je, l' ordre d' un pere m' avoit fait porter mes voeux à mademoiselle votre soeur : elle est aimable, respectable ; l' estime, j' en conviens, l' amour lui sont dus ; ma famille auroit desiré notre union ; tout m' en faisoit une espece de loi. Mais, belle Mélanie, je ne sçaurois me contraindre davantage ; tous les jours, je vous vois avec de nouveaux charmes, et de nouvelles vertus ; ce seroit tromper Lucie, puisqu' une autre passion me domine ; vous êtes l' unique objet de cette tendresse que chaque moment augmente, et qui m' enflammera jusqu' au dernier soupir ; parlez, divine Mélanie, parlez, j' attends à vos genoux la décision de mon sort. Il est tout décidé, monsieur, répond Mélanie en pressant D' Estival de se relever : vous avez offert votre main à ma soeur ; vos soins l' ont touchée ; l' honneur même vous commande de l' aimer. C' est à Lucie seule qu' il convient de porter le nom de votre épouse. Tout ce que je dois, tout ce que je puis, c' est d' être votre amie. N' oubliez point que je suis celle de ma soeur ; et vous-même, monsieur... je vous ai tout dit. Après ce mot, ne nous parlons plus. Pour moi, je me tairai, à condition que vous ensévelirez dans un profond silence ce que vous venez de me confier ; et... adieu, monsieur ; que j' évite à jamais votre présence. D' Estival vouloit répondre : mais Mélanie étoit déjà dans son appartement. Alors l' amante reparut toute entiére ; elle s' écrie : je puis enfin pleurer en liberté, exhaler mon ame dans mes larmes, m' abandonner à toute ma faiblesse, à tout mon amour, à toute ma douleur ! Ici je n' offense point Lucie ; je puis être à moi. Qu' ai-je appris ? Quoi ! Le comte m' aime ! Je l' adore, et il faut que je l' arrache de mon coeur ! Il faut que je lui parle de ma soeur, de sa tendresse ; que je ne laisse échapper aucuns transports de la mienne, pas le moindre sentiment ; que je lui montre les froideurs de l' amitié, de l' amitié si indifférente ! Ah ! Malheureuse Mélanie ! Quel fardeau pour moi que l' existence ! Allons, mourons dans les pleurs, dans les sanglots : mais faisons voir qu' une femme peut se vaincre, qu' elle peut immoler l' amour à la nature, à l' amitié, à une générosité qui m' étonne, et me flatte, quand j' expire la victime... oui, Lucie, oui, ma soeur, dirai-je ma rivale, je suis ta victime... tu l' emporteras ; tu sentiras mes maux, l'horreur de ma situation : tu connois l' amour! Mélanie employoit tous les moments à se combattre. Implacable ennemie d' elle-même, elle repoussoit dans son coeur la plus faible étincelle qui s' élevoit ; elle cherchoit à l' y étouffer. D' Estival lui envoya plusieurs lettres, qu' elle s' obstina de refuser. Fatiguée de ces assauts continuels, prête à succomber, plus éprise que jamais du comte, et plus que jamais attachée à sa soeur, elle rappelle enfin son courage, et disparoit de la maison paternelle. Sa fuite plonge sa famille dans le plus sombre chagrin ; Lucie inconsolable s' abandonne au désespoir ; les derniers coups lui sont portés ; elle reçoit cette lettre : " ma fuite, ma soeur, ne doit point vous surprendre. Tout m' ordonne de vous éviter, et de me détacher du monde : plût au ciel que je pusse m' arracher à moi-même ! J' ai pris un parti, le seul qui me restoit ; il m' est permis enfin de parler avec franchise... il n' est plus tems de vous tromper, ni de me tromper. Je vous aime ; j' adore D' Estival ; je ne puis être son épouse, et c' est à vous, c' est à vous que ce nom appartient. J' ai donc fait choix du seul époux que j' eusse la liberté d' aimer. Je vais me consacrer à Dieu, le nommer l' objet de toutes mes affections ; quel mot ! Tandis que je tiens sur la terre par tant de noeuds ! Pourra-t-il les briser ces noeuds qu' à la fois je chéris et je déteste ? Il lira dans mon ame ; il en aura pitié ; il y raménera le calme ; nos coeurs sont son ouvrage : il changera le mien ; il domptera cet amour malheureux que je traîne au pied des autels, qui, au moment que je vous écris, s' allume dans mes larmes, s' irrite par mon désespoir, plus que jamais me tourmente et me rend coupable. Dieu me consolera peut-être de la perte du plus aimable des hommes ! Sans doute D' Estival en est le plus aimable ; mon ame n' est que trop remplie de cette idée qui me tue ! Qu' ai-je dit ? Soyez heureuse, ma chere soeur, et aimez-moi. Que le comte même soit mon ami; je puis, sans vous offenser, sans blesser votre délicatesse, contribuer à son bonheur, qui sera le vôtre ; je vous donne mon bien à tous deux : il achevera de vous mettre dans un état convenable à votre naissance et à votre rang. Je me flatte que mon pere ne désavouera pas mes intentions. Ne vous informez pas de ma nouvelle demeure ; il vous seroit impossible de la découvrir. J' ai déguisé mon nom et mon rang ; j' ai employé tous les moyens pour m' assurer un rempart insurmontable contre vos sollicitations et votre tendresse, contre celle de mon pere de qui je chérirai toujours les bontés, contre moi-même enfin dont je me défie plus que de tout autre. Je connois mon peu de force, et j' ai voulu prévenir des retours humiliants pour ma vertu ; je mourrai du moins avec la satisfaction d' avoir rempli mes devoirs, et d' avoir ajoûté à votre félicité. Adieu, ma soeur, adieu au monde, aux passions, adieu pour jamais à... je ne dois plus le nommer, il faut l' oublier, il le faut, et n' avoir plus devant les yeux que mon cercueil ; c' est-là que se renfermeront tous mes maux, toutes mes faiblesses, tous mes égaremens... mon amour... ah ! Ma soeur, ma soeur, je vous écris baignée dans les larmes, expirante de mille morts... c' est la derniere lettre de moi que vous recevrez. " cet excès de générosité étoit pour Lucie un trait perçant qui revenoit toujours la déchirer ; l' idée de causer le malheur éternel de sa soeur la jetta dans une espece d' anéantissement ; elle en sort, en poussant le cri de la profonde douleur : -non, ma chere Mélanie, je n' aurai pas moins de courage que toi ! Je ne formerai point ces noeuds, que je dois haïr et rejetter, puisqu' ils te rendroient malheureuse ; tu n' échapperas point à mes recherches ; je découvrirai cette retraite qui te cache à mes larmes ; je la découvrirai : j' irai t' en arracher ; je te ramenerai dans ces lieux, dans le sein de ta famille ; tu verras D' Estival, tu l' aimeras ! Ah ! S' il le faut... sois son épouse; c' est à moi de mourir. Le comte s' offrant alors aux yeux de Lucie : -monsieur, asseyez-vous, j' ai à vous parler. J' aime à me flatter, monsieur, que je vous ai inspiré quelque sentiment ; peut-être seriez-vous assuré de mon retour, et verrois-je avec plaisir notre union : mais je vous offenserois, je manquerois à la nature, à l' honneur, à moi, je vous manquerois à vous-même, si je ne vous faisois point envisager mon affreuse situation. Vous n' ignorez pas combien j' aime ma soeur ; elle a pour moi une égale tendresse ; oui, sans doute, elle m' aime... ma soeur, monsieur, ajoûte Lucie avec un torrent de larmes, vient de s' ensevelir pour jamais dans un couvent que nous ne pouvons découvrir ; elle me donne son bien ; elle n' est occupée que de moi ; elle me presse de m' unir à vous. Ce n' est pas tout encore : apprenez, comte... que Mélanie vous aime. Cet aveu ne sçauroit lui faire aucun tort ; elle immole son bonheur au mien ; elle se sacrifie, s' anéantit toute entiere pour sa soeur ; jugez de l' état horrible où je suis ; mon coeur est pénétré ; la mort y entre de toutes parts. Je pourrois me trouver heureuse de me voir votre épouse, de contribuer à votre fortune, D' Estival ! ... mais, ma soeur... ma soeur... ah ! Dieu ! Ames adorables ! Ames célestes ! Mélanie m' aime ! S' écrie le comte ! Mon bonheur fait le comble de mes tourmens ! Non, je n' acheterai pas ma félicité aux dépens de celle de deux coeurs qui méritent les hommages les plus purs ; je mourrai de douleur plutôt que de vous posséder à ce prix... quoi ! Mélanie est malheureuse pour jamais, et c' est moi qui suis l' auteur de ses maux ! Et l' on ne pourra la retirer de cette prison où elle va mourir ! D' Estival, ainsi que le marquis de Rumigni, tenterent toutes les perquisitions imaginables : elles furent sans effet. Le marquis, accablé de tristesse, fit part de sa situation au pere du comte ; il l' engagea par des lettres pressantes à venir auprès de lui pour hâter le mariage de Lucie avec D' Estival ; il espéroit, écrivoit-il, que l' établissement de la seule fille qui lui restoit, pourroit apporter quelque soulagement à sa douleur. Quoique la fortune du comte fût des plus bornées, il devenoit un parti intéressant par sa naissance et par les emplois considérables auxquels il lui étoit permis d' aspirer : son pere se rend aux sollicitations du marquis ; il arrive ; il trouve son fils plongé dans une sombre mélancolie, le coeur dévoré d' une passion d' autant plus déchirante, que le devoir, la probité, la pitié même lui ordonnoient de la cacher. En effet auroit-il pu, sans une cruauté inouie, ouvrir les yeux d' une fille estimable qui l' adoroit, et qui se croyoit aimée ? Lucie ignoroit à quel point Mélanie étoit chere à D' Estival ; elle prenoit pour des témoignages de compassion, pour les larmes de l' humanité, les pleurs de l' amour le plus violent. Le comte cependant alloit désabuser Lucie, lui apprendre qu' elle avoit une rivale, lorsque son pere s' offre à sa vue. C' étoit un de ces militaires inflexibles qui pensent qu' il est aussi facile de lutter contre les passions, que de combattre les ennemis de l' état ; il avoit entiérement perdu le souvenir de l' amour ; ou s' il s' en rappelloit l' idée, c' étoit pour le regarder comme une des folles illusions de la jeunesse ; son sang ne s' enflammoit que pour l' honneur ; il avoit donné, dans sa lettre, sa parole au marquis de Rumigni pour le mariage de son fils avec Lucie : il ne voyoit donc que sa promesse, et il n' aspiroit qu' à la voir remplie. En vain D' Estival lui montre les blessures de son ame, les malheurs de Mélanie, sa tendresse pour cette fille infortunée : mon fils, lui répond le vieillard inexorable, c' est assez m' exposer votre faiblesse ; je ne doute point que Mélanie n' ait sur vous un empire absolu ; je ne le vois que trop ; je plains sa destinée et la vôtre ; j' ouvrirai même mon sein à vos larmes : mais prenez-y garde, qu' elles ne coulent qu' aux yeux seuls d' un pere ; craignez que votre pusillanimité ne se décele. Vous devez épouser Lucie, satisfaire à ma parole, à l' honneur, consoler le marquis, vous occuper en un mot du bonheur de votre famille, dont l' élévation est attachée à ce mariage ; vous devez m' obéir ; marchez à l' autel ; c' est moi qui vous l' ordonne ; et ne vous remontrez à mes yeux qu' avec le nom du gendre du marquis de Rumigni. -mais mon pere... -j' en ai trop entendu. -l' amour... - l' amour ? Qu' est-ce que l' amour comparé à l' honneur ? Ma promesse est sacrée : vous épouserez Lucie, ou... vous n' êtes point mon fils. -mon pere, est-ce à vous à m' accabler ? Ah ! Je suis votre fils ; je le sens au respect, à la tendresse qui m' inspirent pour vous... permettez du moins que j' essaye mon coeur à ce sacrifice affreux. -des délais ! Point de retardement... D' Estival, tu me causeras la mort ; encore une fois, obéis ; cède à la nécessité d' accomplir ma promesse, la tienne, ton devoir... mon fils, tu vois mes larmes ; veux-tu faire mourir ton pere ? -ah ! Mon pere ! Je vous obéirai. Mélanie, enfermée dans une sombre retraite, en étoit peut-être plus livrée aux orages dont elle avoit voulu se sauver. Elle avoit cru trouver dans un asyle saint quelque apparence de repos ; hélas ! Elle avoit emporté son coeur ; l' amour la poursuivoit jusqu' au pied des autels ; elle les embrassoit avec fureur, les arrosoit de torrents de larmes ; D' Estival étoit tout ce qu' elle voyoit, tout ce qu' elle aimoit, tout ce qui remplissoit son ame. En vain crioit-elle à Dieu, en lui offrant ses pleurs et son désespoir : ô dieu ! Ne m' abandonne pas ; épuise tes rigueurs sur moi ; arme-toi de tous les châtiments contre une infortunée qui te trahit, qui t' immole à ses affections criminelles ; il y a des moments où je suis prête de quitter ces lieux, de voler vers ceux qu' habite D' Estival, de lui parler de mon amour... de mourir à ses pieds. Que devient ma vertu, ce secours céleste que j' implore ? ô mon dieu, mon dieu, pardonne ! ... non, ma soeur, non, je n' irai point troubler votre bonheur ; aimez, D' Estival ; qu' il vous aime : que des noeuds enchanteurs vous unissent l' un à l' autre : pour moi, je sçais quels liens me sont réservés ; je porterai ce joug terrible ; je m' y soumettrai... ô mon dieu ! C' est dans tes bras que je me jette, loin du monde, loin de moi-même ! Image que je dois bannir, qui me persécutes plus que jamais, te retrouverai-je toujours entre le ciel et moi ? Ah ! D' Estival, laisse-moi du moins expirer vertueuse ! Lucie n' éprouvoit pas moins d' agitation ; tantôt elle rappelloit dans son coeur Mélanie, et sembloit s' accuser auprès d' elle ; tantôt elle repoussoit jusqu' au souvenir de sa rivale ; quelquefois elle avoit une espèce d' effroi de sa tendresse ; elle ne pouvoit se dissimuler que sa soeur mouroit sa victime ; elle la pleuroit : mais que la nature est faible près de l' amour ! Lucie adoroit le comte, et bientôt ses voeux n' avoient plus d' autre objet que son mariage. Enfin le jour est fixé ; tous deux sont conduits à l' église par leurs parents. Le pere du comte l' entretenoit des avantages que cet établissement lui procuroit, de la joie qu' il causeroit à toute sa famille : quels avantages, répondoit D'Estival, d' une voix éteinte ! Vous l' ordonnez, mon pere ! Il suffit ; je me traîne à la mort. -Lucie, mon fils, n' a-t-elle pas des charmes, des vertus ? -Lucie a tout pour être adorée : mais... elle n' est point Mélanie, ajoûte-t-il avec un profond soupir. Il n' importe ! Vous allez connaître, mon pere, combien je respecte vos volontés et jusqu' à quel point vous m' êtes cher ; il n' est plus tems de reculer ; je vous obéis ; je marche à l' autel ; j' y vais former des noeuds... ils sont votre ouvrage ; je m' immole pour vous ; que seulement, après ce sacrifice, il me soit permis de donner à ma douleur le peu de jours que j' aurai à vivre. Ces dernieres paroles n' étoient pas achevées que D' Estival attendoit au pied de l' autel l' instant qui alloit le lier pour jamais à une autre que Mélanie. Lucie, poursuivie du même trouble, prononce ses serments comme s' ils eussent été l' arrêt de sa mort ; elle est unie cependant à tout ce qu' elle aime ; on la laisse seule avec son amant, devenu son époux. Frappée de l' idée accablante que son bonheur va coûter la liberté, la vie peut-être à sa soeur, elle ne peut goûter les douceurs de sa nouvelle destinée ; une sombre tristesse empoisonne ses plaisirs ; D' Estival ne partage que trop sa douleur ; il y avoit des moments où elle auroit voulu qu' il eût été moins touché de l' infortune de Mélanie. Mais que Lucie, malgré ses chagrins, étoit encore éloignée de prévoir les coups terribles qui la menaçoient ! Elle ignoroit que sa rivale étoit aimée, et que cette rivale étoit sa soeur. La nouvelle du mariage de D' Estival et de Lucie pénétre jusques dans la solitude de Mélanie. Il n' est point d' expressions qui rendent les divers transports qui l' agiterent ; c' est dans cette affreuse conjoncture qu' elle eut besoin de toute sa vertu ; elle court aux autels, s' y prosterne avec tout l' abandon de la douleur, y meurt dans les larmes ; sa voix se perd dans ces sanglots, les accents de la profonde désolation : -c' en est donc fait ! C' en est fait ! Mon malheur est décidé ; le comte est l' époux de ma soeur ; il est mon frere ! Il faut y renoncer pour jamais... l' oublier ! Eh ! Le puis-je ? Ah ! Cruel D' Estival, devois-tu former ces liens ? Soeur barbare, étoit-ce à toi de me porter ces coups ? ... qu' ai-je dit malheureuse ? Où m' égare une passion trop funeste ? Lucie, D' Estival, pardonnez-moi, pardonnez-moi ces derniers transports ; ils vont expirer avec l' infortunée Mélanie ; vous sçaurez où sera mon tombeau ; vous y viendrez répandre des pleurs ; ma cendre y sera sensible ; me refuseriez-vous cette consolation ? Mon dieu ! Mon dieu ! Est-il sur la terre de plus cruelles épreuves ? Cette victime du malheur ressentoit le bouleversement des passions les plus violentes ; la haine, la fureur, la vengeance, tous les poisons, tous les feux de la jalousie la dévoroient successivement ; et c' étoit toujours l' amour qui rentroit dans ce coeur éperdu, ou plutôt il n' en sortoit jamais. Elle fait quelques pas pour abandonner sa retraite : -sortons de ce tombeau où je ne respire que pour mourir sans cesse. Allons du moins attendre ma fin aux pieds du comte. Il verra ma douleur, ma tendresse... eh ! Il ne peut être mon époux. Elle revient en poussant des sanglots ; son ame est la proie de mille résolutions différentes ; enfin elle s' arrête au noir projet de se délivrer d' une vie si déplorable : elle fait choix de la mort la plus affreuse ; la corde fatale est déjà entre ses mains. Voilà, se dit-elle, le seul moyen de subjuguer un malheureux amour, qui n' étoit qu' une faiblesse, et qui aujourd' hui est un crime ! Tout, sur la terre, m' a abandonnée, tout ! ... le ciel lui-même s' est déclaré contre moi. Hélas ! Je l' ai imploré avec des larmes, des gémissements, des cris, et il ne m' a point écoutée ! Il a repoussé mes prieres ! J' aime ! Je brûle plus que jamais ! . Qui me débarassera d' un si pesant fardeau ? La mort. La mort ! ... qu' a ce mot qui doive m' épouvanter ? N' est-ce pas la fin de tout être ? La mort est le repos de la vie, et qu' est-ce que l' existence, lorsqu' elle est éprouvée par de pareilles tortures ? Ma soeur ! Mon amie ! Ajoûte-t-elle avec un sombre accent... elle connaissoit mon coeur, toute ma sensibilité, tout mon désespoir : devoit-elle épouser D' Estival, quand je l' adorois, quand je lui immolois ? ... elle est donc sa femme ! ... allons, hâtons-nous de finir des jours qui me sont en horreur... que vais-je faire ? M' ôter la vie ! Mais cette vie est-elle mon bien ? Je me trouve enfermée dans un cachot affreux. M' est-il permis d' en sortir ? Qui m' y a plongée ? Qui m' y retient enchaînée ? Un maître qui n' a point de compte à nous rendre de ses volontés, l' être suprême... qui seul doit décider de mon sort. Sans doute, il veut que mes larmes coulent, que mon sein soit déchiré, que j' expire dans les tourments. Elle tombe à genoux en pleurant avec amertume : -ô mon dieu ! J' obéis donc à tes décrets incompréhensibles ; je vivrai, je vivrai, je sécherai dans les pleurs, dans le désespoir ; mon existence sera une mort éternelle ; je t' ai offensé, en voulant hâter un moment préparé à tous les humains : hélas ! Ma vie te vengera assez ; je serai assez punie : tu me laisses mon coeur. Lucie, malgré la force de son amour, ne se laissoit aller qu' en frémissant dans les bras de son mari ; l' image de sa soeur l' y poursuivoit ; le comte cherchoit par des égards sans nombre à la dédommager de cette tendresse qu' il sentoit trop que son coeur infidèle lui refusoit ; il la plaignoit, l' estimoit : mais il n' aimoit en elle que la soeur de Mélanie. Quand il arrivoit à son épouse de prononcer ce nom, elle recevoit du comte des caresses plus vives ; il devenoit plus sensible. Comment une femme, dont les yeux sont presque toujours éclairés par la jalousie, pouvoit-elle rester dans cet aveuglement ? Soumis à son pere, ainsi qu' au devoir et à la probité, D' Estival se contentoit de gémir en secret : mais l' ame, et sur-tout celle des malheureux, a besoin de s' épancher ; nos larmes, versées dans le sein d' autrui, perdent de leur amertume ; elles y acquiérent même une douceur qui devient une sorte de plaisir : la compassion est la jouissance de l' infortune. Le comte avoit à Paris un ami intime, à qui, jusqu' à ce moment, il avoit confié ses moindres secrets : dans le dessein de soulager la contrainte qu' il s' étoit imposée, il avoit commencé une lettre adressée à cet ami, et conçue à peu près en ces termes : " oui, mon ami, je suis marié ; je suis riche ; j' ai l' espérance de parvenir aux plus brillants emplois ; et je suis le plus à plaindre des hommes. Mon épouse a tout pour être aimée : beauté, graces, noblesse, talents, vertus. Mais est-on le maître de son coeur ? Ma femme a une rivale... " cet écrit finissoit à ce mot. Lucie, par un de ces jeux cruels du hazard qu' on s' attache peu à prévoir, entre dans le cabinet de son mari, trouve cette lettre qu' il y avoit oubliée, la lit, et tombe évanouie à cette derniere ligne. C' est dans cette horrible situation que D'Estival la revoit; il n' a pas de peine à deviner la cause de cet évanouissement ; la foudre même, si l' on peut le dire, l' avoit éclairé : la lettre étoit aux pieds de Lucie. Elle ouvre un oeil mourant : -je ne suis point aimée ! ... ah ! Comte, je me jette à vos genoux, je les embrasse, je les arrose de mes pleurs... cruel ! J' ai une rivale, une rivale qu' on me préfere ! Et quelle est cette rivale ? Quelle est-elle ? Parlez. Le comte égaré d' étonnement, de douleur, veut relever sa femme. Non, je ne les quitterai point que vous ne me l' ayez nommée ; quelle est la barbare qui m' a osé enlever votre coeur, à moi, à moi qui vous adore ? Ingrat ! Qu' elle vienne percer, déchirer mon sein... une rivale ! ô ciel ! ... quelle affreuse lumiere ! Seroit-il possible ? Je me meurs... ces coups me seroient-ils réservés ? Je ne me trompe point... je n' en suis que trop certaine... Mélanie... ma soeur... à ce nom, le comte tombe comme écrasé du tonnerre aux pieds de Lucie. -vous aimeriez ma soeur ! ... je le vois... je le vois... ne me le cachez pas... osez m' avouer ; osez... encore une fois, parlez... je vous en conjure... dites... oui, répond D' Estival d' une voix étouffée dans les larmes, voilà ce que je voulois vous dissimuler, à vous, à moi-même ; oui, telle est mon affreuse destinée ! Je sens tout le prix de vos charmes, de vos qualités ; vous méritez les hommages dûs à la femme la plus estimable, la plus adorable... mais... -achevez... achevez. -ma tendresse s' étoit décidée pour Mélanie, avant que j' eusse reçu votre main. J' aurois renfermé cette funeste passion dans un silence éternel ; par une suite cruelle de mes malheurs, mon secret vous est connu ; plaignez-moi ; puis-je espérer que vous m' accorderez du moins de la pitié ? ... les ombres de la mort sur ton front, ma chere Lucie ! Vois ton époux qui meurt à tes genoux ; il vaincra ces sentiments qui t' offensent ; il t' aimera. Lucie ne revient de cet évanouissement que pour dire, en attachant une paupiere presqu' éteinte sur D' Estival : vous aimez ma soeur ! Et elle retombe. Bientôt une fiévre ardente allarme pour ses jours ; elle s' obstine à taire la cause de son mal ; elle n' avoit pas la force de parler à son mari ; elle ne faisoit que lui serrer tendrement la main, et lui lancer de ces regards pénétrants, qui chargés de douleur et d' amour, portent le désespoir et la mort dans le coeur. Ah ! C' est trop de générosité, lui disoit D' Estival ! Femme incomparable ! Quoi ! Je suis ton assassin ! Et tu crains encore de révéler mon crime au marquis, à mon pere ! Qu' ils en soient instruits, qu' ils le publient, que toute la terre m' accuse et me condamne ! Le marquis de Rumigni et le pere du comte entrent suivis d' un médecin. -monsieur, et vous, mon pere, il est inutile de rechercher les secours de l' art, pour s' éclairer sur le principe de la maladie de la comtesse : vous en voyez l' auteur. -comment ! - c' est moi qui lui ai enfoncé un poignard dans le sein. Apprenez tous mes malheurs, poursuit-il en pleurant. Je suis le plus infortuné des hommes ! J' aimois sa soeur, avant même que nous fussions unis ; je m' efforçois de réprimer ces transports ; ils ont éclaté aux yeux de Lucie, et c' est moi qui la fais mourir ! Non, chere épouse, tu ne mourras point : tu vivras pour être aimée, pour être adorée de ton mari. Promets-moi de me pardonner, promets-moi de m' aimer. Le marquis et le pere du comte pleurent avec lui ; ils vont ensuite ouvrir leurs bras à Lucie ; ils veulent la consoler ; ils tentent tous les moyens d' adoucir cette sombre jalousie dont le poison dévorant consumoit ses jours ; sa soeur, lui disent-ils, a choisi le parti de la retraite, et il y a tout lieu de croire qu' elle ne reparaîtra point dans le monde ; quelles espérances ne doit-elle donc pas concevoir ? Ses agréments, ses vertus, sa constance lui feront prendre sur le coeur de son époux l' empire que Mélanie lui disputoit ; ses nobles procédés et le temps acheveront de lui ramener D' Estival. -ah ! S' écrie la malheureuse Lucie, que de faibles remèdes contre le trait qui me déchire ! C' est-là qu' est mon mal, (en mettant la main sur son coeur,) et ce mal ne se guérit point. Non, je ne puis plus vivre ; je donnois des larmes au sort de ma soeur ; insensée ! J' ignorois que je pleurois une rivale chérie ! ... il est inutile de me flatter ; le comte ne changera point ; on ne dompte point l' amour, je le sens trop ! Si je ne consultois que ma raison, peut-être me rappelleroit-elle à la vie : c' est ma tendresse qui m' entraîne au tombeau... tout est décidé. Il est impossible de tracer une image des divers mouvements qui agitoient cette femme expirante ; elle accabloit de reproches Mélanie, comme si elle eût été en sa présence ; elle lui demandoit pardon de ses fureurs jalouses, l' assuroit d' une amitié éternelle, l' accusoit encore ; elle appelloit son mari dans ses bras, le repoussoit avec dépit, l' invitoit à l' aimer, le conjuroit de l' oublier ; toutes ces différentes scènes de douleur finissoient par des torrents de larmes, et par une espèce d' anéantissement. Les soins du comte, ceux de son pere et du marquis, leurs prieres, leurs caresses, leur profonde affliction, rien ne put rétablir Lucie, et lui rendre la santé ; toutes les ressources de la médecine furent infructueuses : les maladies de l' ame sont encore plus incurables que celles du corps. La comtesse sentit avec fermeté la mort approcher ; c' est dans ces moments qu' elle déploya à la fois l' excès de l' amour et de la générosité. Je vais mourir, dit-elle à son pere, ainsi qu' au pere du comte et à D' Estival qui entouroient son lit, et cherchoient à lui dérober leurs larmes : ne me cachez point ces marques de sensibilité ; j' aime à me flatter encore que je vous suis chere ; ce sont les derniers pleurs qu' une infortunée vous fera répandre. Mon pere, aimez votre fille ; daignez quelquefois vous en ressouvenir pour la plaindre ; vous vous consolerez de sa perte : il vous reste encore une fille... que Mélanie elle-même me plaigne, qu' elle me pardonne ; elle sçait ce que c' est que l' amour : elle me pardonnera : j' emporte au tombeau cette espérance. Mon pere, me permettrez-vous de donner au comte un faible témoignage de ma malheureuse tendresse ? Le marquis, en la serrant fortement contre son coeur, ne peut que prononcer le nom de sa fille, de sa chere fille. Elle poursuit : je vous laisse, comte, le bien dont je puis disposer. -que parlez-vous de fortune, ma chere Lucie ? Vous vous occupez de mon bonheur ! En peut-il être pour moi, pour votre malheureux époux, s' il vous perd ? Tout lui seroit enlevé, tout... -non, comte... Mélanie... -n' achève pas, épouse trop estimable ; tant de vertu sublime me rend à toi, te fait régner seule dans mon coeur ; mon adorable Lucie, tu en seras à jamais l' unique souveraine. Eh ! Quelle passion l' emporteroit sur un sentiment si légitime, si pur, si vif ? ... -cher époux, interrompt Lucie, en tendant à D' Estival une de ses mains qu' il presse dans les siennes, et qu' il couvre de baisers et de larmes, voilà les moments les plus doux de ma vie ! Je sens tout le prix d' un effort si généreux : mais... je connais l' amour... ma soeur vous sera toujours chere. Le comte veut parler : elle continue : pardonnez, je vis encore, je vous aime... et ma cruelle jalousie me surmonte : il faut la vaincre. C' est peu de vous prier, du consentement de mon pere, d' accepter mon bien ; cherchez à sçavoir où s' est retirée ma soeur ; épousez-la, épousez ma rivale... je ne la hais point. Vivez pour être heureux, pour m' estimer... puisque je n' ai pu mériter votre tendresse ; vous accorderez du moins des larmes à ma cendre : c' est l' unique récompense que j' ose vous demander d' un amour... qui me coûte la vie ; adieu mon pere. Elle s' adresse ensuite au pere du comte : -adieu, monsieur, vous qui m' avez témoigné tant de bonté... c' en est donc fait ! Tous nos noeuds sont rompus... approchez, cher D' Estival ; vous pleurez ! ... Mélanie essuyera vos larmes. Ce furent les derniers mots que prononça Lucie ; on peut dire que sa jalousie ne finit qu' avec ses jours ; le marquis confirma la donation qu' elle avoit faite à son mari. D' Estival étoit tombé dans un accablement inexprimable. Il falloit que sa douleur fût bien profonde, puisqu' il y avoit des moments où il croyoit avoir oublié Mélanie ; ses yeux, toute son ame étoient fixés sur le cercueil de son épouse : cette sombre image remplissoit ses sens ; il s' accusoit d' inhumanité ; il se nommoit à haute voix l' assassin de Lucie ; le marquis même étoit touché de son état. Ce pere infortuné, en pleurant sa fille, espéroit qu' un jour Mélanie rendue au monde, viendroit consoler sa vieillesse, et soutenir ses derniers pas aux bornes de la vie. Un bruit sourd se répand que Mélanie a suivi sa soeur dans le tombeau. Aussi-tôt le chagrin saisit ce malheureux pere, qui, peu de tems après, succombe à une maladie de langueur, et expire dans les bras du comte, en l' appellant son fils, et en l' instituant son héritier. D' Estival, frappé de tant de coups, est prêt à suivre le marquis au tombeau ; son amour, à la funeste nouvelle de la mort de Mélanie, s' étoit réveillé avec toute sa force ; il pleure sa femme, son amante ; lui-même auroit eu peine à déterminer les transports qui l' agitoient. Son pere le tenoit sans cesse contre son sein ; il touche enfin au moment d' exhaler une ame anéantie par tant d' infortunes. Une religieuse, que l' amitié attachoit à Mélanie, lui apprend la déplorable fin de sa soeur, et n' obmet aucune des circonstances qui rendoient cette mort encore plus touchante ; Mélanie, en un mot, n' ignore point que les derniers soupirs de Lucie ont été partagés entre elle et D' Estival, et que cette femme généreuse, s' élevant au-dessus de la nature, a pressé son mari, lorsqu' elle ne seroit plus, d' épouser sa rivale. Cet effort de la plus haute vertu suffisoit pour accabler une infortunée qui se reprochoit, à chaque instant, la cruelle destinée de sa soeur. Mélanie demeura, quelques jours, dans un abattement léthargique : on ne lui entendit point proférer la moindre parole ; elle ne versa pas une seule larme ; enfin son désespoir s' échappe de ce sommeil de mort : une abondance de pleurs et de sanglots prévient sa voix. -non, malheureuse Lucie, non, je ne vous céderai point en générosité ; c' est moi, c' est moi qui vous tue... c' est moi qui vous vengerai ; je veux vivre, pour m' occuper toujours de votre vertu, de cette tendresse qui nous unissoit, et que j' ai trahie ; pour avoir le coeur percé de mille traits, déchiré d' éternels remords ; pour être une victime continuelle, que je vous immolerai. Elle vous est dûe, soeur trop généreuse que je précipite dans le tombeau, elle vous est dûe. Ah ! Mes larmes passent-elles jusqu' à toi ? Il n' est pas possible que ma douleur te rappelle à la vie ! Je mourrois cent fois pour te rendre un seul jour d' existence ; tu verrois combien je souffre encore plus que toi ; tu verrois combien tu m' es chere... je quitterai ces lieux pour aller mourir sur ta tombe ; que j' y sois ensevelie à tes côtés ! Que mon coeur soit près du tien ! Tu n' es plus... je pourrois... ne crains point, ma chere Lucie, je connais mon coeur, ma faiblesse : je sçaurai te prouver que ta soeur étoit digne de toi ; Lucie... je ferai plus que de mourir. Elle se jette à genoux. -mon dieu ! Ne m' abandonne pas ; j' ai besoin de ton secours, d' un appui céleste : ô mon protecteur, mon seul et unique ami, prends pitié d' une infortunée qui se réfugie dans ton sein, qui te demande du courage, une ame nouvelle pour remplir ses devoirs ! Mélanie prononce ce dernier mot du ton de fermeté qui décele une décision irrévocable. La mort de son pere qu' elle apprit dans ces affreuses circonstances, vint lui porter de nouveaux coups. Dans les premiers moments que s' étoit répandue la nouvelle de la triste fin de Lucie, on avoit appréhendé que Mélanie n' eût le même sort ; elle avoit passé pour morte pendant trois jours. Ce fut sans doute cette malheureuse erreur qui, adoptée par la parente de Mélanie, étoit parvenue jusqu' au marquis de Rumigni. L' état du comte n' étoit pas moins cruel. Son pere avoit perdu toute sa rudesse ; ce n' étoit plus qu' un vieillard sensible, agité de toutes les frayeurs paternelles, qui pleuroit sur le sein de son fils mourant. Un domestique accourt : -elle n' est point morte, monsieur... -Mélanie ! ... D' Estival n' avoit pu prononcer que ce mot, et s' étoit élancé d' entre les bras de son pere. Elle vit, continue le domestique, et l' on a même découvert le lieu de sa retraite ; on vous y conduira. -mon ami... mon pere, je verrai Mélanie, je lui dirai... allons, mon pere, que j' aille tomber à ses pieds ; je revis pour l' aimer, pour l' adorer. Le pere veut retenir son fils, le prie de différer de quelques jours, d' un seul jour, d' une heure : il est impossible de résister à l' impatience du comte ; on le porte dans une voiture, accompagné de son pere. C' en est fait : D' Estival ne voit plus le tombeau de la malheureuse Lucie ; plein de l' ivresse de l' espoir le plus séduisant, il a repris la vie ; il ne voit que l' autel où vont se former les noeuds qui l' enchaîneront pour jamais à Mélanie ; son ame a volé aux pieds de la maitresse de son sort ; il lui parle du coeur, il lui répéte tous les serments d' une tendresse que l' absence et le malheur ont encore fortifiée. D' Estival accusoit la lenteur des couriers ; il auroit été emporté par des chevaux aîlés, il se seroit plaint encore de leur retardement. On arrive enfin au couvent de Mélanie ; on demande à la voir : Mélanie fait prier le comte et son pere de revenir dans trois jours ; quel siécle de tourments pour D' Estival ! Que doit-il penser d' un arrêt si cruel ? Mélanie l' auroit-elle oublié ? Elle ne l' aimeroit plus, tandis qu' il vole à ses genoux, qu' il brûle de consacrer son amour par le plus saint engagement ! Il redouble ses instances, répand des larmes, représente que sa vie ne tient plus qu' à son dernier soupir : on s' obstine toujours à lui rendre la même réponse. Le terme expiré, il accourt avec son pere à la grille. Mélanie paraît. ô dieu, s' écrie le comte ! Que veut dire cet habit ? -que je ne suis plus maitresse de ma destinée. Que nous apprenez-vous, interrompent à la fois D' Estival et son pere ? -j' ai prononcé hier mes voeux. -vos voeux ! Le comte n' en peut dire davantage, et tombe dans les bras de son pere qui étoit resté immobile d' étonnement. Oui, c' en est fait, continue Mélanie avec la même fermeté, je suis enchaînée à Dieu... pour jamais, et je ne pouvois avoir d' autre époux. Vos voeux, répéte D' Estival en s' efforçant de reprendre la parole ! -on ne m' a point caché la fin déplorable de ma soeur, celle de mon pere. J' ai fait mon devoir : je me suis liée aux autels. Ma parente m' a favorisée dans mes projets. J' ai sçu enfin... ah, monsieur ! Quels reproches n' ai-je point à me faire ? J' ai sçu que ma soeur n' expiroit que pour moi... et je m' ensevelis pour elle à jamais dans ce tombeau. -vous m' êtes enlevée pour toujours ! -il ne me convenoit point, monsieur, de porter le nom de votre femme, quand j' ai plongé la mort au sein de ma malheureuse soeur ; je n' ai voulu vous voir, que lorsque j' aurois élevé entre nous une barriere insurmontable, éternelle... D' Estival, jugez de mes efforts et de mon tourment : je vous aimois : je vous le dis sans rougir, parce que mon coeur ne peut plus être à vous, ni à moi-même ; je ne vous demande que des sentiments d' amitié, ou plutôt de compassion. Pleurons ensemble la triste Lucie ; que nos larmes pénétrent jusqu' à sa tombe ! Hélas ! Nous lui devons ces pleurs. Je confirme avec plaisir le don qu' elle et mon pere vous ont fait de notre bien. Plaignez notre sort ; ressouvenez-vous de deux infortunées que l' amour a fait mourir pour vous : car ma mort suivra bientôt celle de ma chere Lucie, et de mon malheureux pere. Adieu, monsieur ; adieu, D' Estival... sur-tout ne nous revoyons jamais. Quoi ! S' écria le comte fondant en larmes, c' est Mélanie qui m' ordonne de ne la plus revoir ! -ne cherchons point à nous attendrir... séparons-nous... votre présence me rend coupable à mes yeux, aux yeux de ce Dieu, à qui seul j' appartiens ; ce mot vous a tout dit ; il me punit, et je reconnais l' effet de sa justice ! Elle ne peut trop se manifester : oui, c' est moi qui ai enfoncé le poignard dans le sein de Lucie ; je sens l' excès de mon crime... encore une fois ne nous voyons plus, et... adieu pour toujours. Eh ! Cruelle, reprend D' Estival, vous n' envisagez que la perte de votre soeur : vous ne parlez point de ma mort. Pensez-vous que je puisse survivre un instant à cette fatale entrevue ? Vous plaisez-vous à déchirer un coeur, qui jusqu' ici n' a vécu que pour vous ? Daignez seulement jetter un regard sur moi... contemplez votre victime : elle est expirante... c' est vous, ma chere Mélanie, c' est vous qui m' allez conduire au tombeau ! -j' y ai précipité ma soeur ; je l' entends, je la vois qui s' éleve de son cercueil, qui me montre le linceuil dont je l' ai couverte... ses gémissements, ses reproches retentissent jusques dans ce triste asyle où le repos m' est interdit ; qu' osiez-vous me proposer ? Que sur la cendre d' une infortunée... cette cendre, D' Estival, n' est point encore refroidie, et j' aurois formé des liens ! ... l' époux de ma soeur... j' eusse été votre femme ! Allez, fuyez ces lieux, n' excitez point ma haine. Je me fais horreur à moi-même. Elle étoit prête à sortir : le comte l' arrête par le bras. Monsieur, dit Mélanie au pere du comte, j' implore votre secours contre lui, contre moi ; D' Estival, ajoûte-t-elle, en le regardant avec des yeux couverts de pleurs, n' ai-je pas assez trahi mon devoir ? Il me défendoit de vous voir, de vous entendre, de penser à vous ; D' Estival, si vous m' aimez, si je vous suis encore chere... qu' ai-je dit, malheureuse ? Laissez-moi mourir, sans être plus criminelle. Non, vous ne sçaurez point tous les tourments que vous m' avez causés ; ils sont affreux ! Et il n' y a que le trépas qui puisse y mettre fin. Le comte se jette à ses pieds : -voyez votre amant... -mon amant ! Qu' entends-je ! ô ciel ! Lucie ! ô mon dieu ! ... partez, fuyez, vous dis-je, fuyez pour toujours ; oubliez-moi ; oubliez-moi... ah ! C' est trop donner à ma faiblesse ! Adieu, D' Estival... adieu, monsieur... bientôt vous pleurerez tous deux ma mort. Aussi-tôt elle se retire du parloir avec une espèce d' élan, comme pour s' arracher à elle-même. - Mélanie, un mot, un seul mot, daignez m' entendre : Mélanie, un moment, s' écrie le comte. Mélanie s' étoit dérobée pour jamais à leur vue. D' Estival perd l' usage des sens, et son pere l' entraîne à sa voiture. L' infortunée Mélanie avoit eu la force de quitter tout ce qu' elle aimoit : car il étoit aisé de voir que de toutes les agitations qu' elle ressentoit, celle de l' amour étoit la plus violente ; elle avoit sçu se sauver de la présence du comte : mais elle le suivoit et lui parloit encore des yeux ; tous ses regards étoient portés, réunis sur le plus aimable des hommes qu' elle auroit pu aimer, qu' elle auroit pu épouser, sans l' ascendant de cette vertu inflexible qui revenoit toujours s' opposer à sa tendresse, et cette vertu cruelle, qui faisoit son supplice, l' eût peut-être abandonnée, si sa vûe fut restée plus long-tems attachée sur D' Estival. Quelle image en effet pour une amante, et y en avoit-il de plus tendre et de plus malheureuse que Mélanie ? Le comte expirant, qu' elle ne reverroit plus, qui, sans doute, après cette entrevûe, alloit perdre la vie, qu' elle-même immoloit et précipitoit dans la tombe, que d' un mot elle eût pu faire revivre et rendre le plus fortuné des mortels : voilà le spectacle affreux qui l' accabloit ! Quel plus grand sacrifice pouvoit exiger une soeur dont l' ombre sembloit incessamment pousser des cris plaintifs ? Enfin, quand D' Estival est dans la voiture, qu' elle s' est éloignée, qu' elle a disparu ; quand pour jamais il a quitté ces lieux, Mélanie tombe à terre, comme frappée de la foudre ; elle y demeure quelques moments évanouie, se relève, cherche encore des yeux le comte, le rappelle dans son coeur, et retombe, noyée dans une abondance de larmes. -je ne le verrai donc plus ! Je ne le verrai plus ! Et c' est moi qui lui ai prononcé cet arrêt ! Moi, moi, qui brûle encore ! Es-tu content, ô ciel ? Lucie, ai-je été assez inexorable, assez barbare ? Mon coeur s' est-il assez soumis à une loi dont il pressentoit toute la rigueur ? J' aurois pu être unie à D' Estival, et je meurs, je m' éteins enchaînée à ces autels où je réclame des forces suffisantes pour me vaincre, où l' amour... non, je ne mourrai point ! Cet amour qui fait mes tortures, qui se nourrit de mes pleurs, retient mon dernier soupir, et c' est pour irriter mes souffrances ! Ma situation est si affreuse que la mort est le seul bien que je puisse espérer, et ce trépas si attendu ne vient point, il ne vient point me délivrer d' une existence insupportable ! C' est en vain que je l' implore ! C' est en vain que j' embrasse mon cercueil, que je voudrois m' y ensevelir pour jamais ! Un jour trop odieux revient frapper ma paupiere, et me rendre à mes égarements... à tous mes crimes. Ah ! Malheureux D' Estival, le redirai-je en vain ? Il m' est défendu par l' honneur, par la religion, de te voir, de t' aimer, de songer seulement à toi ; la moindre pensée est une offense... grand dieu ! Pourras tu me la pardonner ? ô dieu ! Dieu ! Prends pitié de mes maux, de mes faiblesses, de mes remords... qui suis-je, misérable créature ? ... l' amour reviendra-t-il sans cesse dans un coeur, qui ne doit plus être à lui ? C' étoit inutilement que Mélanie s' armoit de la vertu et de la piété pour combattre un souvenir qui livroit des assauts continuels à son ame, et y dominoit avec plus d' empire : il ne lui étoit pas possible d' oublier D' Estival ; sa main même ne put se défendre de le dessiner d' après l' image qui n' étoit gravée que trop profondément dans son coeur. Elle prend le crayon, le rejette en accusant sa faiblesse, le reprend, ramenée vingt fois de ce portrait aux autels, et des autels à ce monument de sa passion, le laisse échaper encore, pour s' en resaisir avec plus de promptitude ; enfin l' ouvrage est achevé au milieu des combats, des gémissements et des orages successifs de la religion et de l' amour. Autant de coups de crayon, autant de larmes et de remords. Oui, s' écrie Mélanie, voilà bien les traits du plus cher des mortels, du plus fidèle des amants ! ... quel mot ai-je prononcé ? être suprême, pardonne, pardonne. Hélas ! T' offenserois-je en laissant couler mes pleurs sur une vaine image ? Cette faible consolation me seroit-elle interdite ? Suis-je coupable ? ... suis-je coupable ? Eh ! M' est-il permis d' en douter, ô mon dieu ? Ma faute, qu' ai-je dit, mon infidélité s' élève toute entiere contre moi ; je ne puis m' aveugler ! Toutes mes pensées sont autant de parjures ! Portons dans mon coeur une lumiere terrible : il se plaît dans son crime ; il recueille et flatte tout ce qui peut entretenir une idée... je ne le sens que trop ! Elle occupe, elle remplit mon ame. Non, je n' aurai point ce fatal portrait devant les yeux ; je ne le conserverai point pour nourrir une criminelle tendresse... que je dois étouffer... il faut que je le repousse, que je l' éloigne de mes regards, que je le détruise, qu' il sorte, s' il se peut de mon coeur. Elle veut exécuter cette généreuse résolution : sa main tremble : elle regarde encore ce portrait si dangereux, soupire, le remet dans son sein, l' attache en quelque sorte à son coeur même ; tous les jours elle promettoit à Dieu d' anéantir ce témoignage d' un sentiment qu' elle condamnoit, et à chaque instant, elle revoyoit cette image, l' arrosoit de ses larmes, et lui adressoit ses plaintes et ses regrets, comme si elle eût parlé à D' Estival lui-même. Le comte ne revenoit point de l' accablement où l' avoit jetté sa nouvelle disgrace ; les représentations, les caresses, les larmes d' un pere ne pouvoient le rappeller à la vie ; il s' enfonçoit dans sa mélancolie ; il s' obstinoit dans sa douleur : et comment eut-il reçu les moyens de la soulager ? Elle lui étoit chere : lui-même, il se plaisoit à l' irriter. Les peines de l' amour ont un charme qui n' est senti que par les coeurs qui sçavent aimer. Non, s' écrioit D' Estival, non, mon pere, qu' on ne me parle point d' arracher le trait qui me fait mourir ! Que ma blessure soit encore plus profonde, et qu' elle me plonge au tombeau ! J' éprouve une sorte de satisfaction à me dire en secret que j' expire pour Mélanie, et c' est le seul plaisir qu' il me soit permis de goûter... mon pere, je ne puis posséder Mélanie, et vous voulez que je vive ! J' exhalerai mon dernier soupir, le coeur plein de cette image que j' idolâtre. La cruelle ! Elle a fait tous mes maux, et je baise encore la main qui m' assassine ! ... mais croyez-vous, mon pere, qu' elle ne se laissera point fléchir, que ses refus seront éternels ? Ces voeux, ces voeux qui sont l' arrêt de ma mort, ne sçauroient-ils se rompre ? Est-ce un engagement irrévocable, un lien indissoluble ? N' y a-t-il point des exemples ? ... n' a-t-on pas vû ? ... malheureux ! Je n' ai plus de raison ; où vais-je m' égarer ? Ah ! C' est pour jamais, oui, c' est pour jamais que j' ai perdu Mélanie ! ... mon pere, du moins, s' il m' étoit permis de la voir... que je la voye ! Obtenez-moi cette grace ; si elle refuse de me parler, que mes yeux, que mes yeux puissent se lever sur les siens ! Qu' elle jouisse du spectacle de mes larmes ! Que je rende mon dernier soupir à ses pieds ! Le pere de D' Estival court au couvent ; il ne peut absolument parvenir à Mélanie ; en vain prodigue-t-il des instances pressantes, des pleurs ; il ne sollicite qu' un moment, un seul moment d' entrevûe : tout lui est refusé. Mélanie, déchirée par sa situation, va tout en larmes tomber aux pieds d' un religieux respectable, lui demande des forces pour se combattre, lui montre son ame livrée à des agitations mortelles, lui déclare qu' elle succombe, qu' elle est prête à revoir le pere du comte, le comte lui-même, implore à genoux tout l' appui de la religion ; cet homme compatissant verse des pleurs avec elle, la ramène insensiblement à son devoir, l' empêche enfin de céder au desir de voir seulement le pere de D' Estival. Mélanie triomphe : mais sa victoire n' étoit qu' apparente ; ce sacrifice lui coûtoit trop pour qu' il ne fût pas suivi d' une mort continuelle. Depuis cet instant, on ne l' entendit plus se plaindre ; ses larmes s' étoient taries ; quelquefois seulement il lui échappoit de ces gémissements étouffés, les accents du sombre désespoir. L' amour est de toutes les passions celle qui conserve davantage sa violence ; la solitude ne sert qu' à l' irriter. C' est dans la retraite et le silence que se forment et se développent ces grands mouvements des ames sensibles : le recueillement du cloître, quand l' enthousiasme sacré de la religion ne les domine point, les ramène sur elles-mêmes, leur fait essayer et connaître toute leur énergie, et les emporte souvent à des éclats extraordinaires que la mort seule peut réprimer. Sommes-nous détachés de ce qui entoure les autres hommes : l' imagination alors s' intéresse et s' échauffe de concert avec le coeur pour nous rendre encore plus aimable et plus cher un objet qui nous est enlevé ; nous embellissons le tableau, afin de justifier nos regrets à nos propres yeux, et en exaggérant la perte, nous goûtons une sorte de plaisir à nous pénétrer de la tristesse qu' elle nous cause. Tel étoit, à peu près, l' état où se trouvoit Mélanie ; elle ne mettoit point de bornes à sa douleur, et c' étoit, peut-être, l' unique consolation qui lui restoit. On lui apporte une cassette qui contenoit une lettre et une boîte d' argent ; elle est empressée à se saisir de la lettre, reconnaît avec effroi l' écriture du comte, et lit ces mots : " je vous ai obéi ; je vous ai sacrifié mon bonheur, mes jours : je ne vous ai plus revûe, et je ne pouvois vivre sans vous voir ; osez lire cette lettre : lorsque vous la recevrez, j' aurai rempli mon sort. Cesserois-je de vous aimer ? Mon ame pourroit-elle perdre ce sentiment, ce sentiment unique qui l' absorbe toute entiere ? Le ciel ne s' offensera point de mon amour : il n' en peut être un plus pur et plus digne du suprême auteur qui nous avoit créés l' un pour l' autre ; je n' ai pu être à vous, et je ne pouvois être qu' à vous ! J' ai tenté tous les moyens pour vaincre une passion que les obstacles n' ont fait qu' irriter ; j' ai appellé à mon secours toutes ces chimères, qui s' évanouissent devant la vérité du sentiment. Eh ! Qu' est-ce que l' ambition près de l' amour ? Qu' est-ce que la raison même ? Qu' un seul de vos regards avoit bien plus d' empire sur mon coeur ! Le premier moment qui vous offrit à mes yeux avoit décidé du reste de ma vie ; je devois être le plus infortuné des hommes. Mais ce n' étoit pas assez de souffrir tous les tourments, de brûler pour vous sans l' espérance de nous voir jamais unis, d' être porté par un devoir barbare dans les bras d' une autre, d' être obligé de dévorer mes larmes, de cacher mon désespoir ; non, tous ces coups ne suffisoient pas à mon supplice : j' ai entraîné les malheurs de votre famille ; j' ai donné la mort à votre soeur, à ma femme ; j' ai précipité votre pere sur son cercueil ; c' est ma main, c' est ma main qui a serré cette chaîne si accablante dont vous êtes liée pour jamais ; je vous ai immolés tous les trois ; vous ne m' en avez que trop puni ! Je n' avois qu' une seule ressource ; je l' ai saisie avec transport. J' attends de vous une grace : conservez l' unique présent qu' il vous soit permis d' accepter, et le dernier que puisse vous faire ma tendresse. Adieu, ma chere Mélanie. Vous offenseriez-vous de cette expression ? Songez que je meurs sans le nom de votre époux. " D' Estival. Mélanie égarée, confondue, anéantie sous ces nouveaux coups, demeure quelque temps immobile, laisse ensuite tomber ses mains sur la boîte : un mouvement involontaire, cette espece d' ascendant, qui semble appeller le malheureux au-devant du trait qui le frappe, la sollicite, la presse de sçavoir ce que cette boîte contient, quel est ce présent qu' on lui annonce ; elle ouvre, non sans éprouver un frémissement affreux : ce billet s' offre à ses regards : " voilà ce coeur qui vous a adorée et qui n' a respiré que pour vous : l' inflexible Mélanie lui refusera-t-elle quelques larmes ? " le coeur de D' Estival, s' écrie Mélanie ! C' étoit en effet le don funeste qu' il lui envoyoit ; elle perd l' usage de la parole, des sens ; on la transporte dans son lit où elle expire peu de jours après, n' ayant pu prononcer que ces mots : ô D' Estival ! ô mon Dieu ! CLARY Après la vertu, objet immuable de nos hommages, ce qui doit produire le plus cette considération personnelle, le premier et le moins frivole des honneurs, ce qui mérite davantage nos respects, l' estime publique, l' estime de soi-même, c' est le retour à cette même vertu dont si peu d' hommes sur la terre ne s' écartent point. Le repentir véritable, en exerçant notre sensibilité, rend, en quelque sorte, notre morale plus pure, et plus dégagée de ces mouvemens d' orgueil, le partage ordinaire des coeurs qui ont pu demeurer constamment attachés à leurs devoirs. Osons le dire : l' amour-propre est bien près de la vertu, et il est son plus dangereux séducteur. Une ame qui aura été avertie de la faiblesse inséparable de la nature humaine, montrera du courage sans vanité, et sera modeste dans ses avantages ; le desir de réparer sa faute lui donnera un essor plus hardi, et l' idée de sa chûte l' empêchera de se trop applaudir de son élévation. D' ailleurs la religion et la vraie sagesse ne s' accordent-elles point pour nous présenter le remords sincère comme un titre d' expiation aux yeux de l' être suprême ? Et pourquoi serions-nous plus sévères que la divinité ? N' oublions pas que l' indulgence et la compassion sont les principaux attributs de l' homme, que, sans ces deux sentiments, son caractère n' existe plus, qu' en un mot, la vertu séparée de l' humanité n' est qu' un masque adroit de l' orgueil, un simulacre imposteur qui ne fait qu' usurper notre vénération. Rapportons-nous-en à la nature : elle nous mène comme par la main à la bienfaisance ; c' est la nature qui nous presse de tenir notre sein toujours ouvert aux pleurs de l' infortune : et quel être plus digne de notre pitié, de toutes les consolations, de toutes les tendresses de l' humanité secourable, qu' une malheureuse créature, qui reconnaissant ses erreurs, revient avec des larmes à cette vertu, le plus doux sentiment de l' ame, et conserve une éternelle douleur de s' en être éloignée. Ces réflexions, qui, au premier coup d' oeil, paraîtront isolées et naître du hasard, sont le fruit de la lecture de deux lettres intéressantes que je me hâte de publier. J' ai pensé qu' elles pourroient répandre de nouvelles lumières sur ce qu' on appelle moeurs , matière importante qui, comme bien d' autres de ce genre, reste encore à discuter. Je desirerois, sans le secours d' une métaphysique abstraite dont les raisonnements froids et privés de vie nous échappent, fixer nos idées par rapport à la vertu, et au rang qu' elle doit occuper dans les esprits courageux qui ont la force de secouer la chaîne pésante du préjugé. Nous perdons notre tems à nous remplir la tête d' une infinité de connaissances frivoles, qui, pour tromper notre ignorance orgueilleuse, ont usurpé le nom imposant de sciences ; l' étude de la vérité est peut-être la seule qui soit digne de l' homme, et c' est malheureusement celle qu' il néglige le plus. Voici ces deux morceaux tels qu' ils m' ont été communiqués. lettre du baronet Borston, au chevalier Digby. Tu es mon ami, chevalier : lis avec attention, apprécie chaque ligne, et décide du bonheur ou du malheur de mes jours, oui, de ma vie entière ; songe que c' est mon ame même que je t' envoie, et que c' est à la tienne à la conduire, à l' éclairer, à prononcer, en un mot, sur ma destinée. Chevalier, je suis amoureux comme je ne l' ai jamais été. Te voilà étonné, confondu ! Je m' y attendois ; je ne suis pas moins surpris que toi de l' événement. Après la triste expérience que j' ai essuyée, connaître encore l' amour, croire à ses plaisirs, à ses douceurs, m' y abandonner sans réserve ! C' est là précisément ce que je devois bien me garder de faire, et ce qui m' arrive aujourd' hui. Mais ne t' avise pas de me condamner, avant que d' avoir une instruction bien détaillée sur cette affaire si importante pour ton ami ; oh ! Je suis assuré de ton approbation ; vous autres philosophes, vous ne voyez pas comme ce malheureux vulgaire qui n' a jamais que les yeux de la routine : tu me passeras le mot en faveur de la vérité naïve qu' il présente. Tu sçais, chevalier, que nous aimons le lord Dorset et moi, à nous livrer à des promenades qui sont des espèces de voyages ; le lord prétend que cet amusement est aussi avantageux à l' esprit qu' à la santé ; il pense qu' on ne sçauroit trop mettre sous ses yeux de nouveaux objets, et que par-là on fait des provisions de connaissances qui contribuent à amasser un fonds de philosophie, l' aliment éternel de tout être qui sçait s' occuper noblement. On diroit que Dorset est entré dans les secrets de la nature ; rien ne lui échappe ; il raisonnera un jour entier, et avec toutes les recherches du plus sçavant observateur, sur une simple fleur des champs, qu' un ignorant prophane fouleroit aux pieds ; et il ramène toujours ses conversations au sentiment ; c' est dire qu' il excite et entretient dans l' ame cette douceur, cet attendrissement délicieux qui semble la préparer à recevoir les impressions de l' amour. Ce n' est pas toi qui ignores jusqu' à quel point mon coeur est sensible et prompt à s' enflammer, et combien il a souffert de la passion la plus malheureuse : miss Weymout a été aussi perfide qu' aimable : n' en parlons plus, chevalier, n' en parlons plus ; son empire est détruit ; j' ai connu une autre souveraine ; non, mon ami, toutes les femmes ne sont pas fausses et hypocrites, et je veux te forcer toi-même à être leur panégyriste. Je me promenois donc avec notre philosophe dans une route agréable, bien éloigné de prévoir que ce chemin-là menoit à l' amour ; nous nous trouvons insensiblement arrivés près d' une métairie dont l' aspect est enchanteur : deux rangées de pommiers y conduisent ; à quelques pas est un vallon émaillé de la plus riante verdure, et arrosé d' un ruisseau qui va se perdre sous un berceau de jeunes tilleuls ; plus loin on découvre des vergers, des prairies artificielles, des boulingrins d' une fraicheur ravissante ; des troupeaux paissoient sur des côteaux voisins ; les rayons du soleil étinceloient et répandoient à grands flots l' or et la pourpre à travers les rameaux de grands arbres qui paraissent orgueilleux de leur antiquité ; ils couronnent une montagne dont la situation avantageuse défend ce joli canton des vents du nord ; un hameau qui attache les regards par la variété des bâtiments, forme le fond de ce riche paysage. Nous nous sentons, comme malgré nous, entraînés vers la métairie. On nous y reçoit avec cette franchise qui est la politesse du sentiment, cette politesse si touchante, si vraie, et qui n' appartient qu' à ces ames innocentes dont la ville n' a point encore altéré la candeur. Le maître de la ferme est un vieillard que l' âge n' a point courbé sous les infirmités ; son abord prévient et intéresse ; son front ouvert et paré de longs cheveux blancs, semble annoncer sa bonne nature : il nous fit tout l' accueil que lui permettoit sa respectable pauvreté : on nous offrit du lait, du beurre, des oeufs frais ; nous n' hésitames point à profiter de son invitation ; Dorset voulut lui donner de l' argent : nous nous apperçumes que cette proposition l' humilioit ; une ame qui se sent, qui se plaît dans sa dignité, frémit à la seule idée d' intérêt ; je fis présent à une de ses filles d' un anneau d' or de peu de valeur que j' avois au doigt. à peine étions-nous sortis, nous rencontrons auprès d' une fontaine taillée dans le roc, une fille qui gardoit des moutons ; elle étoit assise sur un petit tertre couvert de mousse : c' étoit une souveraine sur son thrône. Je crois, chevalier, aux passions rapides, à ces transports impérieux qui semblent décider du coeur, et lui commander pour la vie ; je n' ai pas jetté un regard sur Clary, c' est ainsi que s' appelloit la jeune personne, que voilà mes sens troublés, remplis du plaisir de contempler ce charmant objet ; tous mes regards y sont attachés. En effet, c' est peut-être la physionomie la plus animée, la plus séduisante, la plus faite pour être adorée ; deux grands yeux noirs, une taille élégante, mille graces naturelles, la rose de la jeunesse, l' air sur-tout du sentiment et de la mélancolie qui rend la beauté si touchante et si redoutable, l' amour même ; voilà, mon cher, l' angélique créature qui vint m' enlever à cette dangereuse miss Weymout, dont le souvenir me poursuivoit par-tout. Ce qui va bien t' étonner, c' est que Clary lisoit : elle ne nous eut pas plutôt apperçus, qu' elle serra avec précipitation son livre dans sa poche. Je m' approchai le premier de cette aimable personne ; elle parla : ma surprise, ou plutôt mon trouble devint plus grand : et ce trouble délicieux, tu en devines bien la cause. Quoique ce qu' elle nous dit ne fût que quelques paroles échappées comme à regret à la politesse, ces paroles restèrent dans mon coeur, et je n' eus pas besoin d' en entendre davantage pour sentir que Clary ennoblissoit l' état obscur où je la trouvois ensevelie. Le lord Dorset pensa comme moi. Nous ne cessions de répéter son éloge ; nous y ajoûtions toujours ; nous n' eumes point d' autre conversation durant toute la soirée ; la nuit ne servit qu' à fortifier les sentiments que m' avoit inspirés Clary. La réflexion, loin de les détruire, les approfondissoit ; j' aimois, et j' aimois déjà avec violence : pouvois-je m' aveugler sur mon penchant ? Je me cachai de Dorset. Le lendemain il me trouva rêveur ; il m' en demanda la raison ; je cherchai des prétextes : hélas ! J' éprouvai que l' amour a des secrets pour l' amitié : enfin l' après-dînée, je me sauvai de Dorset, et je courus vite à l' endroit où nous avions rencontré Clary. Elle étoit dans la même situation que celle où nous l' avions vûe la veille, occupée à lire ; je fus frappé de nouveaux traits. Belle fille, lui-dis-je, ne soyez point surprise de me revoir : ces paroles prononcées de ce ton qui part du coeur, me parurent l' embarrasser ; elle rougit, et elle s' embellit ; je continuai : que ma présence ne vous trouble pas ; vous faites naître un intérêt qui ramène toujours près de vous ; je ne veux point vous parler de votre beauté, vous devez en connaître le pouvoir : mais me seroit-il permis de céder à ma curiosité ? Par quel prodige singulier habitez-vous ces lieux ? Car vous ne sauriez cacher la vérité, et si j' en crois un sentiment qui ne sçauroit me tromper, il est peu de rangs qui soient dignes de vous. Clary fut déconcertée à cette espèce de compliment. -mon rang, monsieur... mon rang est celui où vous me voyez ; assurément la fortune ne me doit rien. Heureuse si j' avois toujours vécu dans cet azyle ignoré ! C' est le séjour de la vertu ; et elle ajoûte avec un soupir : il doit être celui du bonheur. à ces mots, les beaux yeux de Clary se couvrirent de quelques larmes qu' elle s' efforçoit cependant de retenir ; je n' eus pas de peine à m' en appercevoir : mes regards étoient pénétrants, mon coeur les éclairoit ; je m' écrie : vous pleurez, fille charmante ! Je n' ose espérer de vous des lumières sur votre sort : mais soyez persuadée que, de quelque façon que vous répondiez à mes sentiments, vous avez intéressé un homme qui vous sera attaché pour la vie. Le ton respectueux et la timidité accompagnèrent ces expressions. Que te dirai-je, chevalier ? Nous eumes une conversation qui ne finit qu' avec le jour. C' est dans cet entretien que Clary m' apprit son nom ; c' est dans cet entretien que je conçus la passion la plus décidée ; le livre que je surpris dans ses mains étoit la divine Clarisse, ce chef-d' oeuvre de l' immortel Richardson, qui fera à jamais les délices des coeurs sensibles. Clary cependant, sans se plaindre de l' espèce d' avilissement où elle paraissoit être, ne me donna aucun éclaircissement sur son état véritable, ni sur sa naissance. Je voyois tous les jours la maitresse de mon ame : il ne m' étoit plus possible de me dissimuler son empire, et tous les jours elle m' enchaînoit par de nouveaux noeuds. Tu me renverras aux héros de bergerie de notre vieux Spenser ; tu me diras peut-être que j' étois bien fou de traiter aussi dignement l' amour avec une gardeuse de troupeaux. Mon ami, tombe vîte aux pieds de ma divinité ; demande-lui pardon de tes blasphêmes : tu n' as pas vû Clary, tu ne l' as pas entendue ; va, il n' y a pas de majesté qui mérite plus le respect et la véneration ; la beauté est la premiere souveraineté qu' aient connue les hommes. Je me hazardai à découvrir mes sentimens à cette adorable fille. écoute-la bien ; c' est elle qui va parler ; ce qu' elle dit se grave trop dans le coeur, pour qu' on ne le retienne pas. Vous avouer, monsieur, que vous méritez ma franchise, c' est aspirer à votre estime, et tout autre sentiment m' est interdit. Il seroit donc inutile de vous dissimuler que je serois touchée de votre tendresse, s' il m' étoit permis de l' être. J' aime à croire que des vûes honnêtes ont produit cette inclination qui me flatte ; une ame qui s' annonce comme la vôtre, ne sçauroit trahir la vérité : mais, monsieur... oubliez-moi ; il ne m' est pas permis d' être à vous, à personne... non, à personne ; laissez-moi, laissez-moi toute entiére à cette douleur qui me suivra jusqu' au tombeau, et il faut qu' elle m' y conduise ; j' attends de votre probité, de votre compassion, que vous ne vous obstinerez point à vouloir vous éclairer sur le sort d' une infortunée, que vous humilieriez, poursuivit-elle avec un torrent de larmes, si vous sçaviez tous ses chagrins. -vous humilier, divine Clary ! Dites que vous cherchez à vous refuser à mes respects, à mes hommages. Oui, je vous aime ; eh ! Quel plaisir je goûte à vous faire cet aveu ! Vous m' avez inspiré la tendresse la plus vive, et la plus pure ; chaque jour vous prête de nouveaux charmes : parlez : à quel prix puis-je vous posséder ? Des chagrins, vous ! Ah ! Créature céleste, êtes-vous faite pour payer ce tribut à l' humanité ? M' ôteriez-vous la douce idée de les réparer ? Non, répond Clary avec vivacité, vous ne pouvez, monsieur que les augmenter ; ne me forcez pas, je vous en conjure, à vous révéler... monsieur... il m' en coûteroit la vie... encore une fois, au nom de l' humanité, n' entretenez point des sentiments auxquels il m' est absolument défendu de répondre ; j' implore de vous cette grace. -une grace, belle Clary ! C' est moi qui vous en demanderois : je vous obéirai... je vous obéirai aveuglément ; non, non, je ne vous parlerai jamais de mon amour, dussé-je en mourir ! Ces mots furent accompagnés de larmes qui s' échappoient du fond de mon coeur ; elle parut sensible à ma situation. Je voyois tous les jours Clary. Soumis à la loi cruelle qu' elle m' avoit imposée, je gardois un profond silence ; je me contentois d' attacher mes yeux sur les siens, et de soupirer ; souvent je la surprenois dans un trouble qu' elle s' efforçoit de cacher : chaque moment me la montroit plus digne de ma tendresse et de mon estime. Elle a un esprit droit et approfondi, susceptible d' une suite de réflexions, bien inférieur, je l' avoue, à la finesse des sentiments dont elle est remplie ; quelle ame ! Il n' en est point de plus délicate, de plus noble, plus généreuse, plus bienfaisante : c' est un mélange délicieux, le parfum des qualités les plus exquises. Je n' osois, parce que j' aimois véritablement, et qui aime véritablement, craint de déplaire, je n' osois, dis-je, mettre dans ma confidence les bonnes gens chez qui elle demeuroit. Quelquefois Clary laissoit tomber ses regards sur moi, et ses beaux yeux noirs s' obscurcissoient de larmes. As-tu bien éprouvé, mon ami, tout l' empire que les pleurs donnent à une belle femme ? On peut dire qu' alors elle brille dans la majesté de tous les charmes ; et quelle douce volupté, quelle ivresse ravissante ce spectacle inspire ! Chevalier, pour une ame sensible, c' est peut-être la premiere des jouissances ; dans ce plaisir, il n' y a rien que de pur et de délicat ; et qui peut approcher de la délicatesse ? C' est une fleur suave, que bien peu de gens ont la faculté de respirer. La contrainte à laquelle je m' étois asservi ne tarda pas à déranger ma santé ; il falloit, ou parler de mon amour, ou vaincre un penchant trop impérieux. J' eus la force de me taire : mais la victoire que je remportai, fut suivie d' une maladie dangereuse, qui fit appréhender pour mes jours. J' écrivis ma situation à Clary : elle vint avec la fille du fermier, celle à qui j' avois donné cet anneau. Je ne crois pas qu' une divinité descendue des cieux, cause plus de ravissement à un mortel, que ne m' en fit goûter la visite de cette angélique personne. Jamais Clary ne s' étoit fait voir plus belle, plus intéressante, plus forte de ce charme qu' on ne peut exprimer et qui produit l' enthousiasme de l' amour. Elle m' aborda en pleurant ; quelles larmes, chevalier ! Elles coulèrent dans mon coeur ; je ne pus lui dire que ces mots : cruelle et chère amie, c' est votre ouvrage que vous voyez ! Votre situation, monsieur, me répond-elle avec attendrissement, me pénétre ; je ne vous le dissimule pas : j' achéterois aux dépens de mes jours le bonheur de vous rendre heureux : mais... mais vous allez vous-même prononcer mon arrêt et le vôtre : vous allez juger... si je sçais aimer. à ce mot, elle penche la tête sur ses deux mains, et il lui échappe une abondance de larmes ; elle continue : je vais immoler ma vanité, mon secret ; oui, je vais me plonger dans l' amertume, dans la honte, dans l' opprobre, me souiller aux yeux de l' homme dont j' eusse le plus recherché l' estime. Que me demandez-vous ? -votre main, Clary ; que je passe mes jours à vous adorer, à me remplir de mon bonheur... -votre bonheur ! Ah ! Monsieur ! Il n' est pas en mon pouvoir de faire votre bonheur, ni le mien ; suis-je d' un rang ? ... -Clary, que me parlez-vous de rang ? Quel rang approche de l' amour, de la beauté, de la vertu ? Voilà les premiers titres du monde ; c' est votre générosité qui m' élèvera jusqu' à vous, si vous daignez... -arrêtez, monsieur, ce langage ne doit pas être dans votre bouche ; c' est à moi à m' abbaisser, à me confondre devant tout l' univers ; cette attitude est la seule qui me convienne ; elle est conforme à mon état ; il seroit heureux pour moi que nous ne fussions séparés que par la distance des conditions. Vous parlez de la vertu, monsieur ! ... sçachez tous mes malheurs ; sçachez... vous me percez le sein ; je me sacrifie, je meurs de douleur ; oui, vous apprendrez tout ; oui, vous lirez dans ce coeur qui ne peut être à vous... et qui vous aime. Les sanglots la suffoquent ; je lui prends les mains. -vous m' aimez, fille divine ! Vous m' aimez ! Et c' est moi qui vous causerois ce trouble ! Ah ! Que plutôt j' expire mille fois ! Non, je ne prétends pas vous arracher vos secrets ; soyez la maitresse de votre coeur, de votre liberté : Clary, s' il le faut, ne nous voyons jamais ; vous me plaindrez du moins ; vous ne sçauriez me refuser votre pitié. -ma pitié ! Ah ! Respectable Monsieur Borston, pourquoi m' aimez-vous ? Pourquoi m' estimez-vous ? Je perdrai tous ces sentiments : hélas ! Ils ne me sont pas dus. Eh bien, monsieur... je vais vous parler... je vais vous parler... Susanne, dit-elle, en regardant avec une douceur charmante la jeune personne qui l' accompagnoit, daigne m' aimer, mêler ses pleurs aux miens ; je n' ai point de secrets pour son amitié. Elle se tourne ensuite de mon côté, et avec un gémissement douloureux : cher monsieur, il faut donc vous satisfaire ! Après cet aveu, c' est la derniere fois que je vous vois, que je vous parle, que je vous expose une ame... monsieur... m' offrir votre amour, ce seroit m' offenser ; y ajoûter votre main, c' est... c' est un présent que je ne mérite pas, et dont je connais tout le prix. Je ne rougis point de ma naissance ; hélas ! Ce n' est pas elle qui me cause de la honte ! Je dois la vie à de simples laboureurs dans le comté de Devonshire ; ils avoient assez de bien pour me donner une éducation au-dessus de mon état, et peut-être cette marque de tendresse de leur part m' a-t-elle été préjudiciable. Notre vanité se fortifie avec nos lumières. Mon pere étoit déjà d' un âge avancé, lorsque je vins au monde ; ma mere et lui renaissoient, s' applaudissoient en moi : tout sembloit les assurer que je serois l' appui de leur vieillesse, la consolation de leurs derniers jours. Combien de fois m' ont-ils élevée dans leurs bras, en me serrant contre leur sein, et me disant avec des larmes : ô notre chere fille ! Chere enfant de notre amour ! Nous te laissons peu de bien, mais notre exemple à suivre, celui d' une famille entière, qui, depuis deux cent ans, a comme nous de pere en fils, labouré ces champs ; elle s' est fait honneur de manier la charue : la vertu a toujours été son premier héritage. Clary, n' oublie jamais que cette vertu est préférable à tout, que c' est l' unique richesse qui ne périsse point ; apprends à te glorifier de ton indigence ; vis et meurs dans ce village, où tu seras ensevelie à nos côtés ; garde-toi d' aller à Londres : les habitants de cette ville sont des corrupteurs ; ils te perdroient, chère enfant ! Fais comme nous ; la pauvreté est moins difficile à supporter, quand l' honnêteté l' accompagne ; sur-tout que Dieu soit continuellement devant tes yeux. Et je l' ai abandonné ce dieu qui me punit aujourd' hui ! J' ai tout oublié, j' ai trahi tout, le devoir, la sagesse, la nature... que vous dirai-je, monsieur ? Ces chers auteurs de mes jours, si vertueux, si tendres à mon égard, si respectables... j' ai fait leur deshonneur ! à ces dernières paroles, elle fond en larmes, la tête entiérement baissée sur ses genoux. Ah ! M' écriai-je, en serrant avec transport ses mains entre les miennes, il n' est pas possible qu' avec de tels sentiments vous ne soyez la plus estimable, la plus adorable des femmes : n' hésitez pas ; versez vos pleurs, votre ame dans mon sein, dans le sein de l' ami le plus fidèle, le plus attendri, qui partagera vos peines, qui s' en pénétrera. Elle reprend, en relevant la tête, et me montrant la douleur la plus intéressante : vous le voulez ! -je vous le répéte, chere Clary, c' est mon coeur même qui recevra vos larmes. Les chagrins que l' on confie à l' amitié, en deviennent plus légers ; ils s' adoucissent... -les miens, monsieur, ne peuvent qu' augmenter par cet aveu : mais vous le desirez... vous sçaurez tout. J' avois quelque beauté, funeste présent du ciel, quand il nuit à la vertu ! Peut-être commençois-je à ne pas ignorer ce frivole avantage : mais j' étois digne de ma famille ; je respirois ce charme qui accompagne l' innocence, et dont la perte est irréparable ; mon ame étoit une glace pure qui n' avoit encore reçu aucune altération : il est vrai que je laissois échapper une sensibilité qui devoit être la source de mes malheurs et de mes fautes ; mon coeur s' ouvroit à toutes les impressions d' attendrissement, lorsque ma cruelle destinée amena dans nos cantons et offrit à mes yeux le plus aimable... le plus détestable des hommes ; il joignoit aux graces de la figure tous ces alentours qui sont autant de piéges pour un sexe hélas ! Trop faible, l' éclat du rang et de la richesse, le faste de l' extérieur, les agréments du langage : il réunissoit tous les moyens de séduction. Quel ennemi pour un âge sans expérience ! Ma vertu et mon éducation me prêtoient des armes ; je combattois, quelquefois je subjuguois ces sentiments qui cherchoient à me dominer. Je me redisois sans cesse que je n' étois que la fille d' un fermier, et que je ne devois pas même permettre à mes yeux le moindre regard dont le lord Mévil fût l' objet... le lord Mévil, m' écriai-je ! Clary, ce malheureux vous aura causé des chagrins ; je l' ai connu comme le fléau de la vertu ; il vient enfin de recevoir la punition de son abominable conduite. Comment, interrompt Clary troublée ? -il vient d' être tué en duel dans un voyage d' Allemagne. Il n' est plus, poursuit Clary, en levant les mains au ciel ! Elle s' arrête : puisse un heureux repentir lui avoir ouvert les yeux ! Que la justice divine se borne à sa mort ! Oui, monsieur, continue-t-elle en gémissant, voilà l' auteur de tous mes maux, de mes erreurs, de mon désespoir éternel ! Mévil s' introduisit chez mes parens, je ne me rappelle point pour quel sujet, sans doute c' étoit pour ma ruine : il l' avoit méditée dès le premier moment qu' il m' avoit vûe ; il revient plusieurs fois à la ferme, saisit l' occasion de m' adresser quelques paroles dont le poison subtil s' insinue dans mon ame comme un feu rapide et dévorant ; il m' écrit, et c' est-là l' origine de mes infortunes, ou plutôt de mes coupables égarements ; je n' ai pas la force de rejetter cette lettre fatale ; elle achève de porter les derniers coups à ma vertu affaiblie : je perds de vûe l' honnêteté, l' exemple de ma famille, la religion, la religion si nécessaire à notre faiblesse ; je m' oublie jusqu' à donner un rendez-vous au perfide Mévil. C' est dans cette entrevûe qu' il déploie tous les artifices de son esprit scélérat ; il se jette à mes pieds, les inonde de larmes, me jure qu' il sera mon époux ; il ajoûte qu' il faut que je le suive à Londres ; que c' est-là que nous nous marierons ; il m' offre la perspective la plus brillante, les plaisirs, la fortune, la grandeur ; il exige enfin de mon amour que mes parents ignorent son projet, et que je m' arrache de leur sein, sans leur confier notre départ. Je l' aimois, j' avois étouffé tous les sentiments de vertu ; il me restoit encore ceux de la nature ; je ne pouvois la trahir au point de quitter mon pere et ma mere, sans leur apprendre du moins la cause de notre séparation. Mévil s' apperçoit que cette proposition me révolte, que l' amour va être vaincu ; il tire son épée avec fureur, veut se donner la mort ; je tremble pour ses jours ; je l' arrête. Ma coupable tendresse l' emporte ; je promets tout. Quels combats, monsieur, quels déchirements j' éprouvai la veille de cet horrible départ ! Jamais ma respectable famille ne m' avoit plus attendrie, ne m' avoit plus aimée ; je repoussois un torrent de pleurs qui demandoit à s' ouvrir un libre cours ; mon coeur étoit enveloppé de la plus mortelle tristesse. Délaisser des parents si dignes d' être adorés, si bienfaisants ! Se refuser à la douceur de les consoler, de les soutenir aux bornes de la vie ! Abandonner leur vieillesse aux horreurs de la pauvreté ! Les trahir ! Les outrager ! Leur enfoncer le poignard, quand j' étois dans leur sein ! Pouvois-je m' y résoudre ? Ma chere Clary, me disoit mon pere avec des larmes, sens-tu combien tu es nécessaire à notre bonheur ? C' est pour toi seule que je cultive ces champs, que je les arrose de mes dernières sueurs. Ma fille, mes pieds touchent ma fosse ; tu me fermeras bientôt les yeux. Ma mere, à ces mots, me serroit contre sa poitrine, en pleurant aussi, et tendoit sa main à mon pere. Je m' écrie, en tombant dans leurs bras : ô mes tendres parents ! Sachez... le lord, le perfide lord entre, me surprend prête à tout découvrir ; il me jette un regard : je balance entre la nature et l' amour ; un trouble affreux me saisit ; je perds l' usage des sens ; on me conduit à mon lit ; et je me trouve le lendemain matin, dans une chaise de poste à côté du lord, et à vingt mille du comté de Devonshire. J' appris depuis que Mévil avoit fait entrer la nuit ses domestiques dans ma chambre, et qu' ils m' avoient transportée évanouie encore à la voiture de leur maître. Quel réveil, monsieur ! C' en étoit fait : il n' étoit plus possible de retourner dans le sein paternel. La vertu avoit fui de mes yeux pour toujours ; je ne voyois plus que ma passion, que le corrupteur de mon ame, qui se montroit à mes regards, sous des traits bien opposés. Nous arrivons à Londres. Je me bornai à pleurer mes parents, à chérir leur mémoire, et je me livrai enfin à la séduction de mon ravisseur, sur la promesse d' un mariage qu' on éloignoit de jour en jour. La fortune m' accabloit de ses dons. Tous les plaisirs, toutes les illusions les plus flatteuses et les plus caressantes sembloient voler au-devant de mes pas. J' étois entourée d' une foule d' adorateurs, qui nourrissoient cette espèce d' ivresse où le lord cherchoit à me retenir : mais lorsque mes yeux se retiroient de dessus ces prestiges, lorsque je portois mes regards jusques dans mon coeur, quel spectacle s' y élevoit ! J' y entendois gémir la nature affligée ; je voyois dans ce coeur déchiré l' image de mes infortunés parents, qui pleuroient la perte de leur fille arrachée d' entre leurs bras, leur fille deshonorée, qui me redemandoient à moi-même avec tout l' attendrissement, tout le douloureux du cri paternel ; je les voyois expirants ; ils me tendoient les mains, ces chers parents, de leur lit de mort ! Ah ! Monsieur, quelle horrible situation, et que la fortune dédommage peu de la tranquillité de l' innocence ! Quelquefois je voulois m' aller jetter aux pieds de ma famille, les embrasser, y mourir ; le fracas d' un monde corrompu venoit détruire ces heureux mouvements, et m' étourdir sur la douleur profonde qui me consumoit. Un jour Mévil, avec une société nombreuse, me conduit au spectacle. L' assemblée étoit brillante ; on avoit annoncé une piéce nouvelle ; j' en ai oublié le titre. Dans une des scènes du drame, paraissoit un vieillard en cheveux blancs, un hoyau à la main, le portrait même de la pauvreté respectable ; il disoit à une jeune personne parée et couverte de diamants : " ah ! Ma fille, je vous vois des richesses : où sont vos vertus ? " je m' écrie : ah ! Mon pere ! Et je m' évanouis. On m' a rapporté que ce cri frappa tous les spectateurs. J' ouvre les yeux ; je me trouve à l' hôtel du lord, environnée de quelques-uns de ses amis, qui s' efforçoient de me rapeller à la vie ; je m' échappe de leurs bras, et je vais tomber, échevelée et mourante, aux pieds de Mévil : -mylord, je viens d' entendre au théâtre mon arrêt et mon devoir. Ayez pitié d' une malheureuse fille dont vous avez égaré les premiers pas. Pour prix de mon amour, je vous demande la réparation de mon honneur ; que je puisse revoir mes parents, soutenir leurs regards, me glorifier encore de leur pauvreté ! Que j' aille me cacher et expirer avec le nom de votre femme dans leur chaumière, dans cette chaumière, où je retrouverai mon berceau, qui m' a vûe vertueuse, innocente ! ... Mévil, ce ne sont ni votre rang, ni vos biens que j' implore de votre générosité, de votre humanité : c' est, je le répète, le nom de votre épouse. Vous n' avez point à rougir de moi, ajoûté-je en lui embrassant les genoux ; qu' avec ce nom j' aie la consolation de pleurer un jour, un seul jour dans le sein de mon pere et de ma mere, et ensuite ensevelissez-moi dans quelque demeure obscure ; jettez-moi dans un cachot ; déchirez mon sein ; donnez-moi la mort : je vous bénirai. Songez, mylord, que c' est la promesse de me reconnaître pour votre femme, qui m' a séduite, qui m' a perdue. Voudriez-vous abuser de la faiblesse d' une infortunée qui n' a sur la terre de protecteur que vous ? Les amis du perfide Mévil se retirent sans pouvoir me refuser des larmes ; il ne reste auprès de lui que ses domestiques. Alors toute la scélératesse du monstre se découvre et m' accable. La fureur étinceloit dans ses yeux. -d' où vous vient cette audace ? Est-ce au théâtre que vous avez puisé ces sentiments singuliers ? Je ne m' attendois pas à cette déclamation. Avez-vous pu imaginer que Clary devint jamais lady Mévil ? Il veut poursuivre. Je me lêve avec précipitation, et courant à un couteau qui étoit sur la cheminée, ceci, lui dis-je, va me délivrer de mes maux. Mévil s' élance, m' arrache le couteau des mains ; je tombe sur un siége, accablée du plus profond désespoir. Non, barbare, m' écriai-je, les joues inondées de deux ruisseaux de larmes, vous ne m' empêcherez pas de m' ôter une vie, que vous m' avez rendue odieuse. Vous m' avez ravi l' honneur, ce bien mille fois préférable à l' existence, monstre ! Et vous vous opposez à ma fin, à la fin de ma honte, de mes tourments ! Cruel... remène-moi dans ces lieux témoins de mon innocence ; rends-la-moi cette innocence qui faisoit toute ma richesse ; rends-moi à ces parents infortunés, dont hélas ! Je suis devenue l' opprobre ! Qu' ils reçoivent mon dernier soupir ! Que je meure sur le sein paternel ! Ils me pardonneront, ils me plaindront du moins... ils n' accuseront que toi, que toi qui m' as trompée... ah ! Mylord, avois-je mérité cette punition ? Ou, si je suis coupable, étoit-ce à vous à me punir ? Il s' approche en me tendant la main. -lâche, n' ajoûtez-point à vos forfaits la trahison ; soyez mon assassin ; percez, percez ce coeur... que vous avez égaré... eh quoi ! Votre barbarie va jusqu' à me refuser la mort ? Il n' y a cependant pour moi d' autre azile que le tombeau, et je ne puis m' y plonger, m' y anéantir ! ... le ciel ne prendra point pitié d' une malheureuse qui n' a d' autre soutien que lui ? Les pleurs et les sanglots me coupoient la voix ; j' étois ensevelie dans ce qu' on peut appeller la stupidité des douleurs. Mévil se retire avec une espèce de confusion ; il parle bas à une fille qui me servoit ; cette créature, touchée de mon sort, tente tous les moyens de me consoler ; elle me dit que mylord a paru sensible, et qu' elle ne doute pas qu' il ne m' épouse. Le voile étoit déchiré ; je ne pouvois plus me faire illusion ; l' ame détestable de Mévil s' étoit montrée dans toute son horreur. Betty, c' étoit le nom de cette fille, me conduit, ou plutôt me traîne à mon appartement. Là je m' abandonne à une foule d' idées qui se détruisoient successivement. Il m' est aisé de mourir, me disois-je ; l' existence est pour moi un fardeau insupportable... mais n' ai-je pas assez offensé la vertu, la religion ? Ai-je besoin de nouveaux crimes ? Cesser d' être ! Je ne verrois plus mes chers parents ! Ah ! Qu' ils recueillent mes larmes, ma vie ! ... que leur dernier baiser se fixe sur mes lèvres expirantes. Enfin après un flux et reflux d' agitations contraires, je m' arrête à un projet ; je parais plus tranquille. Betty imagine que le sommeil va me surprendre : elle me quitte. Alors je me détermine à exécuter promptement ce dessein, qui faisoit ma seule ressource. Je répète dans le fond de mon coeur : ô mere la plus tendre ! ô pere le plus respectable ! Vous daignerez me r' ouvrir vos bras ; vous ne me refuserez pas la douceur d' attendre à vos pieds la fin de mes tristes jours : que votre malheureuse Clary meure avec votre bénédiction ! Aussi-tôt je reprends mes premiers habits, sur lesquels j' avois souvent versé des larmes en secret. Hélas ! Ils me rappelloient mon heureux état d' obscurité ; j' étois alors vertueuse ! Je laisse à mon scélérat séducteur tous ses dons empoisonnés ; je ne garde qu' une petite bague de peu de valeur, présent d' un de mes parents, et dont j' avois résolu de me défaire au sortir de Londres. J' aurois eu horreur de me réserver un seul shelling qui eut appartenu à Mévil. Avec quelle honte et quels mouvements d' indignation je regardai ces robes éclatantes, tous ces diamants dont le perfide avoit paré son crime et mon deshonneur ! Il m' avoit semblé que mes nouveaux vêtements m' avoient rendu cette innocence, dont je pleurerai éternellement la perte. J' avois examiné la situation de mon appartement : il étoit au premier étage. Une de mes fenêtres, à l' aide d' un drap découpé, facilita mon évasion. Avant que de quitter cet odieux séjour, j' avois pris la précaution de laisser sur ma table une lettre adressée au lord ; elle contenoit, à peu près, ces expressions, que ma douleur n' aura pas de peine à se rappeller. " ne voulant point me donner la mort, parce que je crains encore ce ciel fatigué de mes offenses, et que j' aspire à exhaler mon dernier souffle dans le sein de ma famille, j' ai pris le seul parti qui me convenoit, celui de vous détester, de céder à mes remords, et de vous fuir pour jamais comme mon assassin, comme le ravisseur de l' unique bien que possédoit une malheureuse fille, et qu' elle ne peut plus recouvrer. Perfide Mévil ! Vous m' avez arrachée des bras paternels ! Vous vous êtes joué des serments les plus sacrés ! Vous m' avez ôté mille fois plus que la vie ! Et vous m' avez laissé pour prix de ma faiblesse, l' opprobre, une tache ineffaçable, et qui flétrira jusqu' à ma mémoire ! Ma honte me survivra... barbare ! Quelle femme aimoit plus la vertu que moi ? Et je l' ai outragée, je l' ai souillée cette vertu dont je sens trop la perte irréparable ! De quel oeil vont me regarder mes parents, des vieillards qui ont à m' exposer le cours de soixante années d' une vie irréprochable et intacte, lorsque moi, comptant à peine dix-sept ans, je suis devenue l' injure de ma famille, du lieu qui m' a vû naître, lorsque mon deshonneur est au comble ! ... ah ! Mylord ! Je vais mourir, car il ne m' est plus possible de vivre chargée d' une telle ignominie. C' est des portes du tombeau que les cris de ma douleur, de mon désespoir, retentiront jusqu' à vous, iront vous accuser, vous déchirer, vous punir... peut-être le repentir s' élevera-t-il dans votre ame, et me donnerez-vous des pleurs : mais il ne sera plus temps, mylord, il ne sera plus temps ! Souvenez-vous que je ne demandois à porter qu' un seul instant le nom de votre femme ; j' eusse du moins expiré avec honneur. Personne sur la terre ne me protège, ne me soutient, n' a daigné vous présenter mon innocence outragée ; tout a repoussé mes cris et insulté à mes plaintes. Eh bien ! Ce n' est plus la justice humaine que je réclame : c' est la justice divine dans toute sa rigueur ; celle-là est incorruptible ; elle ne connaît ni les grandeurs, ni les dignités ; la chambre haute ne lui en impose point ; elle juge les lords, les pairs, et les condamne comme les derniers des coupables. Tremblez, lâche Mévil : je vous abandonne à ses coups. Si le faible est écrasé dans ce monde, il a un défenseur dans le ciel. Dieu se levera, prendra en main ma cause ; c' est à ses pieds même que je porte mes larmes ; et... je t' y attends, perfide. " p s. " vous trouverez dans mon appartement vos bienfaits corrupteurs. J' ai repris mes premiers vêtements, les seuls qui me conviennent : que n' ai-je, hélas ! Pu reprendre avec eux mon premier état d' honnêteté ! Je n' emporte que mon coeur, mon coeur brisé par le remords, par une honte éternelle ; et j' embrasserai avec joie une misere dont je n' aurai point à rougir. " descendue dans la rue, je marche avec précipitation, appréhendant de ne point m' éloigner assez-tôt d' une fatale demeure. J' étois tremblante, égarée dans les ténébres, détournant sans cesse la tête, dans une agitation inexprimable, ne sçachant trop où j' allois. J' entends du bruit : je redouble de vîtesse ; on me poursuit. Comment, me dit un gros homme que je reconnais pour être le chapelain du lord, et qui me saisit par le bras ! à cette heure, miss, dans les rues ! Et où allez-vous ? -ah ! Monsieur Wickman... je vais... sauvez-moi, au nom de Dieu ; ne me forcez pas de rentrer dans cette abominable maison ; vous ne sçauriez faire une oeuvre plus digne de votre saint ministère ; je quitte, j' abandonne mylord et le crime pour jamais : je veux rentrer dans le sein de la vertu, dans le sein de mes parents : c' est à vous de m' appuyer dans mon projet : ne me refusez point, je vous en conjure, votre secours. Ce misérable, qui ne demeuroit pas à l' hôtel, me répond que je pouvois entrer en toute sûreté chez lui, quoique sa femme fût absente, et qu' il n' avoit pas besoin des sentiments de la religion pour me respecter, et m' être de quelque utilité. Il me donne la main, et me conduit dans une salle basse : je m' assieds ; et là, en peu de mots, je lui raconte tous mes malheurs. Le croiriez-vous, monsieur ? Ce détestable hypocrite dont j' imaginois avoir excité la pitié et le zèle charitable, profite de ces moments de douleur et de trouble, pour me tenir un langage bien opposé à l' esprit de son caractère. J' ouvre les yeux sur ma démarche imprudente ; il n' étoit plus temps de la réparer. Le monstre veut user de violence. J' ai recours aux remontrances, aux prières, aux pleurs, aux sanglots ; je me jette aux pieds de cet indigne ministre des autels : -quoi ! Oublieriez-vous à ce point vos devoirs, la religion, la nature, l' humanité, l' humanité qui vous présente mes larmes ? Je me réfugie dans votre sein, comme dans le sein de Dieu même ; j' ai regardé votre maison comme un temple, et vous abuseriez de la confiance d' une malheureuse fille qui, après le ciel, implore en vous son ange tutélaire ! ... Monsieur Wickman, n' ajoûtez point aux crimes de mylord : je suis assez coupable ; soyez mon appui, mon pere. Cet homme impitoyable alloit employer la force. Je m' élance vers la fenêtre ; je m' écrie : personne ne viendra-t-il au secours d' une misérable fille ? Wickman furieux me jette un mouchoir sur la bouche. On heurte à grands coups à sa porte ; il ne l' ouvroit pas ; on redouble : elle est enfoncée. Un jeune homme dont l' habillement annonçoit un militaire, entre l' épée à la main ; je me précipite aux pieds de l' inconnu : -qui que vous soyez, daignez me défendre contre le plus méchant des hommes. L' étranger s' empresse de me relever, me fait asseoir à ses côtés ; je lui apprends sans nul déguisement l' aventure qui m' avoit exposée à la perfidie de Wickman. Respectable fille, me dit-il, confiez-vous à moi ; prenez mon bras ; je vous prouverai que les personnes de mon état sçavent honorer la vertu, tandis que ce misérable, dégradant son caractère, n' aspiroit qu' à vous outrager ; et toi, malheureux, ajoûte-t-il se tournant du côté de Wickman, ta bassesse te sauve de la punition. Je t' aurois déjà arraché la vie, si je ne craignois de me deshonorer. Allons, miss, suivez-moi. Mon vengeur avoit vingt-cinq ou vingt-six ans, la figure intéressante ; la noblesse de son ame étoit peinte sur son visage. J' étois saisie de douleur et de crainte ; je me livrai à la générosité de l' inconnu, résolue de terminer mon sort, si, comme le chapelain, il avoit la lâcheté d' abuser de ma confiance, et persuadée que l' être suprême me pardonneroit ce dernier crime, en faveur du motif qui me feroit attenter sur mes jours. Me voilà donc dans les rues de Londres, au milieu de la nuit, seule avec un jeune officier, et en quelque sorte à sa discrétion. à peine avois-je la force de me soutenir : il s' apperçut que ma frayeur augmentoit à chaque pas : encore une fois, miss, me dit-il, ne craignez rien ; reposez-vous sur ma probité, et croyez que ma jeunesse ne m' empêche point de connaître la pureté du sentiment, et le plaisir de remplir les devoirs de l' honnête homme. à peine mon trouble me permettoit-il de l' entendre. Arrivé à la rue de Norfolk, il s' arrête à une petite porte, et appelle un domestique, qui vient ouvrir. Nous entrons dans un appartement d' une simplicité élégante. Il m' adresse la parole : je n' ai que deux chambres, celle-ci, et une autre qui est au second étage. Vous prendrez ici quelque repos, et nous partirons à cheval, de grand matin. J' irai vous conduire chez ma mere, qui habite à six mille de Londres. Nous sçaurons vous dérober à la poursuite de cet indigne lord, et de là, si vous me le permettez, je vous accompagnerai chez vos parents. Je regardois mon protecteur, et je ne sçavois si, après la cruelle épreuve où je venois d' être exposée, j' ajoûterois foi à des procédés dont l' apparence cependant devoit me rassurer. Il me fit apporter à manger. J' appris qu' il se nommoit sir Brown, qu' il étoit fils unique, et qu' il servoit dans la marine ; il passoit sous les fenêtres de l' appartement de ce misérable Wickman, lorsqu' ayant entendu mes cris, il avoit volé à mon secours ; je ne lui répondois que par des larmes. Miss, poursuit-il, vous pleurez ! Croyez que je ressens vos chagrins : mais vous allez rentrer dans le sein de votre famille ; vous oublierez ce détestable Mévil, et vous ferez encore le plaisir et la satisfaction de vos vertueux parents. Il me laisse seule dans cette chambre. Ma défiance renaissoit toujours ; j' ai soin de fermer les véroux ; j' entasse des chaises et une table derrière la porte ; et au lieu de me coucher, après avoir posé la lumière sur la cheminée, je reste dans un fauteuil, la tête appuyée sur les genoux, et accablée de ma situation. Je vous ai déjà dit que si l' officier avoit voulu imiter cet abominable Wickman, j' étois déterminée à me donner la mort. Je me lève, et me jettant à genoux, j' implore le ciel de toute mon ame ; ensuite je reprends ma place avec plus d' assurance. Dieu lisoit dans mon coeur ; il y voyoit la vérité du repentir, ma confiance en sa protection, et combien n' éclate-t-elle pas dans les plus grands dangers, où l' espérance même nous abandonne ! Le sommeil, malgré moi, me saisit au milieu des réflexions les plus lugubres ; un songe affreux vint ajoûter à ces noires impressions. J' étois dans un souterrein éclairé d' une lampe funèbre, et j' allois tomber dans une fosse. J' apperçois un vieillard dont les cheveux blancs couvroient le visage ; il accourt, en me disant : " ce n' est pas à toi de mourir, c' est à moi que cette fosse est destinée : voilà où ma fille m' a conduit ! " je reconnais mon pere ; je veux l' embrasser. " retire-toi, " poursuit-il, " ou, si tu m' approches, étends ce linceul sur moi. " je me trouve entre les mains un drap mortuaire ; il m' échappe un cri ; j' entends retentir de la terre jettée sur un cercueil, et une voix sépulchrale qui prononce ces mots : " c' est ici que nous t' attendons. " je me réveille avec horreur ; la lumière finissoit. J' entends sir Brown qui m' appelle : ouvrez, miss, il est temps de partir... comment, miss ! Vous ne vous êtes pas couchée ! Eh quoi ! Je vous ai inspiré de la défiance ! Je me flattois que vous deviez être plus rassurée. Vous m' offensez, poursuit-il d' un ton attendri ! Vous pensez donc que tous les hommes sont aussi détestables que Mévil et Wickman ? Croyez, miss, qu' il y a des coeurs sensibles, et ce n' est pas à vous à me soupçonner. Ce sont-là, répliquai-je, mon généreux défenseur, les nouveaux crimes du lord et de son digne domestique : ils m' ont fait juger par eux du reste des hommes, et je vois, avec autant de douleur que de gratitude, que je me suis trompée ; je vous en demande un sincère pardon ; oui, je crois que vous sentez tout le prix d' une action honnête, et il n' en peut être une qui le soit davantage, que de protéger une infortunée, dont tout le desir est de retourner à la vertu. On nous servit le thé, et nous étant mis en route à la pointe du jour, nous fumes bientôt rendus à la maison de campagne où s' étoit retirée lady Brown. Cette dame qui avoit été belle, conservoit encore cette dignité de physionomie, ce charme si intéressant, qu' on peut appeller la beauté de la vertu, et qui survit aux agréments extérieurs ; elle me reçut avec cet air de bonté qui attire et enhardit ; son fils lui fit un détail de mes chagrins ; je lui avouai ingénuement mes fautes ; cette sincérité de ma part la toucha ; elle daigna m' embrasser, et ouvrir son sein à mes larmes ; je passai plusieurs jours dans cette maison respectable. Les égards dont me combloient lady Brown et son fils, me pénétroient de reconnaissance : mais ils n' empêchoient point que je ne fusse agitée de l' impatience de revoir mon pere et ma mere ; ma protectrice s' en apperçut la première ; elle me tint ce discours, que je n' oublierai jamais. Je serois fâchée, miss, de vous retenir ici davantage. J' imagine que le lord Mévil, trompé dans ses perquisitions, aura renoncé à l' infâme projet de vous empêcher de retourner auprès de vos parents. Allez donc, ma chere enfant, vous jetter dans leurs bras ; rarement le sein d' un pere et d' une mere n' est-il pas l' asyle de la tranquillité et de la vertu. Allez y déposer vos larmes, le remords qui vous rend tous vos droits sur la tendresse paternelle. Hélas ! Ne devons-nous pas avoir de l' indulgence pour nos enfants ? La nature humaine est si faible ! Il est si facile de s' égarer ! Après le bonheur de n' avoir point succombé, le repentir est ce qu' il y a de plus estimable. L' imprudence est la source de vos fautes : elle a causé la ruine de la plûpart des jeunes personnes de notre sèxe. Ma chère Clary, poursuit-elle en m' embrassant, soyez bien assurée que la vertu n' est point une chimère ; ceux même qui l' outragent, sont forcés de la respecter dans le fond du coeur ; la fortune, la grandeur ne peuvent réparer sa perte ; encore une fois, il n' est que le repentir qui la rétablisse, peut être, dans toute sa pureté, et vous m' en paraissez pénétrée. Vous avez cédé à la séduction ; Mévil est le seul criminel ; il a eu la lâcheté d' abuser de votre âge, de votre peu d' expérience : le ciel vous vengera ; que votre faute vous inspire une éternelle défiance de vous-même. Sur-tout, ma fille, ne rougissez pas de reprendre les travaux de la campagne ; songez que c' est l' état primitif de tous les hommes, et celui, sans doute, qui est le plus innocent et le plus honorable ; il ne coûte que de nobles sueurs, et souvent les autres s' achètent au prix de la dégradation de l' ame, et du manège des bassesses. Tant que les premiers humains furent agriculteurs, ils furent sans envie, sans ambition ; ils aimèrent la vertu : l' intérêt les attendoit dans les villes. Depuis qu' ils ont retiré leur main de la charrue, ils ont cessé de pratiquer les devoirs de l' homme ; ils en ont été punis : ils ne goûtent plus les plaisirs de la nature. Ma fille, ce n' est pas un laboureur qui vous a séduite : c' est un lord, un de nos pairs ! Ayez assez de courage pour vouloir servir d' exemple à vos compagnes ; qu' elles sçachent que le même sort leur est réservé, si elles n' ont pas la force de se sauver des piéges que leur tendent ces dangereux séducteurs. Vous pleurez ! Laissez couler vos larmes ; ce spectacle, n' en doutez point, désarmera l' être suprême : comment les hommes n' en seroient-ils pas touchés ? Ils vous pardonneront ; que dis-je ? Ils vous estimeront ; je vous le répéte : rien n' attendrit tant que le repentir sincère. Adieu, donnez-nous de vos nouvelles, et rappellez-vous toujours que vous avez en moi et en mon fils des amis qui ne sçauroient changer. Je tombai en pleurant aux genoux de lady Brown, qui s' empressa de me relever, et m' embrassa encore avec toute l' effusion d' une tendre mere. J' allois partir ; sir Brown fit retarder de quelques jours mon voyage : je le surprenois souvent les yeux fixés sur moi et couverts de pleurs ; il soupiroit ; quelquefois il cherchoit l' occasion de me toucher la main, et la sienne étoit tremblante ; il vouloit me parler, et il ne pouvoit que balbutier mon nom ; enfin, après bien des délais, des prétextes, l' instant de mon départ arrivé, sir Brown est le premier à hâter ce qu' il avoit tant cherché à éloigner ; sa mere, pleine d' une délicatesse qui n' est connue que des ames sensibles, dans la crainte de me mortifier en m' offrant quelque secours, avoit eu la complaisance de m' acheter au-dessus de sa valeur cette petite bague que j' étois dans le dessein de vendre. Je quittai avec regret ma bienfaitrice ; son fils s' étoit proposé de m' accompagner ; je le priai inutilement de s' épargner ce nouvel embarras. Sir Brown parla peu dans la route ; une sombre tristesse le dévoroit ; il lui échappoit de fréquents soupirs. Nous devions nous séparer à trois mille de mon village ; je remarquai qu' à mesure que nous approchions du terme, cette tristesse augmentoit. Il ne cessoit de me demander combien nous avions encore de chemin à faire. Enfin nous arrivons dans le hameau marqué pour notre séparation. Je remercie mon protecteur, remplie de la plus vive reconnaissance. Je laisse au ciel, lui dis-je, le soin de vous récompenser d' une si bonne action, et le ciel seul peut m' acquitter envers vous. Nous allons donc nous quitter, me répond-il ! -il est temps que je vole dans le sein de mon pere et de ma mere, et que j' y épanche des larmes qui ont été trop long-temps retenues. Nous nous disons adieu ; il me prend la main ; je la sens arrosée de pleurs ; il attache sur moi un regard attendrissant, et, au moment qu' il m' alloit parler, il tombe sans connaissance : je pousse un cri ; les gens de l' hôtellerie où nous étions, accourent ; on le fait revenir à lui ; nous restons seuls ; je lui témoignois la peine que me causoit cet accident. Miss, me dit-il, daignez vous asseoir et m' écouter. Il continue, en tenant une de mes mains dans les siennes : je voulois m' imposer silence : mais je n' ai pu me vaincre ; nous nous voyons, selon les apparences, pour la dernière fois ; qu' il me soit permis de m' expliquer. L' humanité seule me fit voler à votre secours ; votre situation m' inspira le sentiment le plus vif et le plus pur. Votre douleur, votre sincérité, tout vous embellit à mes yeux. Comment ne vous aurois-je pas respectée ? Dès le premier regard, je vous aimai. C' est donc mon amour et non ma générosité qui a cherché à vous être utile ; vous voyez par cet aveu, que je ne mérite et que je ne prétends de vous aucun retour. Cette tendresse pour vous s' est toujours augmentée ; je m' enivrois du plaisir de vous voir ; un mot de votre bouche me ravissoit, quand, par un dernier effort de probité, vous avez pu l' observer, j' ai tout à coup, après plusieurs délais, pressé votre départ, et en voici la raison, miss : ma mere que j' aime tendrement a déterminé mon mariage avec une de mes parentes ; si je retirois ma parole, cette mere si chere en seroit inconsolable : je m' immole donc à ses desirs ; j' épouse une femme de son choix, quand un heureux hasard m' avoit fait trouver celle que, peut-être, le ciel me destinoit. Oui, chere Clary, j' aurois aspiré à réparer les torts de l' indigne Mévil ; j' aurois récompensé en vous la vertu outragée ; je vous eusse offert ma main : il n' y faut plus penser ; je ne dois m' occuper que du soin d' étouffer cet amour ; je ne vous demande pas même de réponse, et je pars dans l' espérance que du moins vous daignerez me plaindre. Il n' a pas achevé ces mots, qu' il se lève avec précipitation, remonte sur son cheval, et disparaît. De pareils procédés, monsieur, ne pouvoient que me toucher. Quel fut mon étonnement, quand je trouvai dans ma poche un diamant, qui me parut être d' un prix considérable ! Je n' hésitai pas sur mon devoir ; je me fis apporter une plume et de l' encre, et j' écrivis une lettre très-longue au généreux sir Brown. Je le priois de me conserver son amitié, et de reprendre un présent qui m' humilieroit à ses yeux et aux miens. J' ajoûtois que, si les sentiments qui sont indépendants de l' amour, pouvoient le flatter, je prenois plaisir à les lui accorder tous sans réserve. Hélas ! Monsieur, me dit cette fille charmante, je n' avois pas encore connu ce que c' étoit qu' aimer ; je m' étois trompée sur les premiers mouvements de mon coeur ; il n' appartient qu' à la vertu de sentir l' amour véritable. Je finissois ma lettre, poursuit-elle, en sollicitant mon bienfaiteur de répondre à l' empressement de sa mere pour le mariage dont il m' avoit parlé, et je lui répétois qu' une infortunée telle que moi, devoit renoncer pour la vie au sentiment de la tendresse, et n' employer ses jours qu' à pleurer éternellement sa faute. J' eus soin de joindre le diamant à la lettre : une personne de confiance, que m' indiqua le ministre du lieu, fut chargée de remettre ce paquet à sir Brown lui-même. J' approchois du séjour qui m' a vû naître : quelle foule de réflexions m' accabloient ! La honte, la joie, la douleur, ce plaisir si doux que l' on goûte à revoir son berceau, toutes ces impressions différentes partageoient mon ame ; j' envisageois des vieillards respectables, qui cédoient à mes pleurs, et me r' ouvroient leurs bras ; je retournois dans l' asile de la pauvreté et de l' innocence ; ces foyers où mon enfance avoit été élevée dans le sein de la vertu, alloient recevoir la malheureuse Clary, bien changée, hélas ! De cette Clary que l' on citoit dans le hameau comme un modèle de sagesse ! Du moins je pourrois mourir dans le lieu de ma naissance, si je n' y soutenois pas le fardeau de mes peines. Je demande à un inconnu qui sortoit de notre village, des nouvelles de mes parents : j' apprends, ô dieu ! Et c' est moi, c' est moi qui en suis cause, qu' ils avoient quitté leur demeure, inconsolables de ma perte, pleurant ma vie, sans doute bien plus cruelle pour eux, que ne l' auroit été ma mort. Ces chers parents ! (et ici, Clary éclate en sanglots,) je ne les ai plus vûs ! Je n' ai pu sçavoir où ils s' étoient retirés ! Oh ! Je ne les verrai plus ! Jamais ! Jamais ! Ils seront expirés de désespoir : ils aimoient trop la vertu, la religion ; et je puis vivre encore ! Je tâche de calmer cette douleur profonde où Clary retomboit toujours. Pourquoi, lui dis-je, désespérer que votre famille vous soit rendue ? La vertu malheureuse est à la fin récompensée... ah ! Monsieur, interrompt cette fille estimable, voilà ce qui me perce le coeur ! ... si je n' eusse pas manqué à cette vertu que j' aimois dans le temps même où je l' outrageois, je supporterois mes maux avec résignation, j' attendrois tout du ciel : mais j' ai été coupable, il me punit, et j' éprouve sa colere. Je repris, continue-t-elle, mon chemin, en détournant souvent la tête, et en regardant ce village d' où mes yeux ne pouvoient se détacher ; il y avoit des moments où je croyois distinguer notre maison couverte de chaume : que cette image me déchiroit l' ame ! Cruel Mévil ! Enfin, monsieur, je me traînai jusqu' en ce séjour ; j' y suis employée aux plus basses fonctions, et y en a-t-il de basses après l' humiliation et l' opprobre dont j' ai flétri jusqu' au souvenir qui restera de moi ? C' est-là le véritable avilissement ! Que je sois confondue au rang de la derniere des créatures ! Hélas ! Puis-je assez expier mes fautes ? J' ai, dans mon infortune, une sorte de consolation : je n' ai que dix-huit ans, et j' ai eu la force de ne pas attendre un âge où l' on ne peut se dire qu' on s' est arraché du vice ; je vivrai... je mourrai dans les larmes : peut-être que la sincérité et la vivacité de mon repentir me rendront moins criminelle aux yeux du souverain juge que j' ai offensé : car il faut renoncer à recouvrer l' estime des humains, l' estime de moi-même ; il n' est que Dieu qui pardonne ! Si du moins j' avois la satisfaction de pouvoir embrasser ces chers auteurs de ma vie, de laisser couler mes pleurs sur leurs rides respectables, de soutenir leur vieillesse ! ... mais pourquoi me repaître toujours d' une espérance qui m' abuse ? En puis-je douter ? Je le redis avec douleur : j' aurai causé leur mort ! Oui, j' aurai causé leur mort : ils n' auront pu résister à mon deshonneur ! Que dis-je ? Eux-mêmes en auront été souillés ; je leur ai arraché la vie pour les récompenser de me l' avoir donnée, pour prix de tant de bienfaits ! Mon songe, j' en suis certaine, n' est que trop véritable ; c' est de leur fille, d' une fille qui leur étoit si chere, qu' ils ont reçu tous ces coups. Ce fidèle récit, monsieur, vous expose mon devoir et le vôtre : je ne puis vous appartenir... je vous aime : c' est un nouveau malheur pour moi. Rétablissez-vous donc : soyez mon ami, mon protecteur ; honorez-moi de vos conseils ; plaignez-moi : mais abandonnez pour jamais un projet qui ne peut que nuire à tous deux. Laissez-moi, monsieur, pleurer éternellement d' avoir perdu tous les droits dont jouit la vertu malgré toutes les traverses qui l' éprouvent. Je ne puis être à vous ; je vous quitte ; vous n' avez rien à me répondre... allons, Susanne, retournons à la maison. Je veux retenir Clary : elle ne m' entendoit déjà plus ; elle me laisse en proie à une foule de sentiments que j' avois peine à concilier ; mon ame étoit bouleversée par des assauts bien opposés ; ces idées parasites et vulgaires qu' on emprunte de la société avec tant de préjugés absurdes, me montrèrent d' abord une jeune personne qui, quoiqu' elle n' eût commis qu' une faute, en devoit être punie le reste de ses jours ; il falloit la retrancher du nombre de ces femmes qui, à l' abri d' un engagement sacré, peuvent impunément se jetter dans le désordre, sans craindre de se deshonorer. Clary envisagée sous ces traits, étoit coupable, et seroit rejettée du monde. Ensuite j' osois penser par moi-même, me dépouiller de l' esprit étranger, pour ne me servir que du mien propre ; et c' étoit alors par mes yeux et non par ceux d' autrui que ne voyois une malheureuse fille, le jouet de la séduction et de la scélératesse, abandonnée à la faiblesse d' un âge aveuglé sur tout ce qui l' environne ; je la voyois rendue à la vertu, au moment que ses charmes étoient dans leur éclat. Une beauté de dix-huit ans, qui sçait repousser tout ce qui peut la flatter, qui a la force d' embrasser l' état le plus humiliant, la plus affreuse misère, qui meurt de ses remords : quel tableau, mon ami ! Et qu' il se grava profondément dans mon ame ! ... j' ai pris mon parti ; il n' y a plus à balancer : j' écris ce peu de mots à la souveraine de mon coeur : " tout est décidé. Vous êtes touchée d' un vrai repentir ; vous aimez la vertu ; vous m' aimez ; qui sent tout le prix de l' honneur, l' a recouvré : ma raison même se décide pour vous. C' est vous dire que vous serez ma femme, et je n' en aurai jamais d' autre. " quelle réponse je reçois ! " oui, sans doute, je vous aime, et pour prix de ma tendresse, vous m' arrachez à mon bonheur, au seul qu' il me soit permis de goûter ! C' étoit à l' amitié consolante d' essuyer mes larmes, et vous m' enlevez un si doux soulagement ! Vous ne me verrez plus : mon devoir est de vous fuir ; je quitte la retraite que j' avois choisie, où vous vous êtes offert à mes yeux. C' en est fait ; adieu, pour jamais ! Quoi, monsieur ! J' oserois être votre femme ! Moi ! Moi, qui ne mérite pas d' être associée au sort du dernier des hommes ! Non, mon deshonneur est pour moi ; gardez votre honneur dans toute sa pureté. Allez, qui sçait se repentir, sçait mourir, et ce n' est pas dans ce monde-ci qu' il faut que nous soyons unis. Tout ce que je puis vous donner, ce sont mes regrets, mon estime, mon amour, un amour qui n' est pas digne du vôtre, mais un amour qui sçait s' immoler. Ah ! Que n' ai-je pour vous que des sentiments de reconnaissance ! Soyez persuadé que cette démarche ne m' a été inspirée que par la tendresse ; il pourra m' en coûter la vie : mais qu' est-ce que ma vie ? Pourquoi ne puis-je vous faire un sacrifice plus éclatant ? " je vole chez les hôtes de Clary : je les trouve dans la désolation ; elle étoit disparue, après leur avoir laissé quelques petits présents. Ces bonnes gens se récrioient sur ses excellentes qualités, sur la perte qu' ils avoient faite ; ils me répétèrent vingt fois qu' un ange ne pouvoit avoir plus de candeur, plus de bienfaisance ; le pere, la mere, les enfants, tout regrettoit ma chere Clary ; je me faisois raconter les moindres circonstances qui lui étoient relatives ; ils avoient observé qu' elle avoit beaucoup pleuré avant que de les quitter, et prononcé souvent mon nom. Tu imagines, chevalier, l' état horrible où j' étois : mon ame s' élançoit, en quelque sorte, sur tous les chemins où Clary avoit pu passer ; je fis des perquisitions : elles furent sans effet ; point de village aux environs que je ne parcourusse ; tu sens bien que Dorset étoit dans la confidence. Un soir, je m' écarte de la route ; j' étois seul, à cheval, accablé de fatigue, et affligé du peu de succès de mes courses ; je descends au coin d' un bois ; à quelques pas étoit une misérable chaumière, d' où s' échappoit une faible lueur ; je ne sçais quel sentiment me pousse à m' en approcher ; j' entends une voix qui prononçoit comme avec peine : quoi ! Mon pere, ô pere le plus cher ! Je vous coûte encore des larmes, et à vous aussi ma tendre mere ! Je vous ai offensés, chers parents ! J' ai deshonoré votre vieillesse ! Il est juste que je meure : hélas ! J' aurois souhaité en être l' appui et la consolation : me pardonnez-vous ? -que parles-tu de pardon, ma fille ? Embrasse-nous, et espere dans le ciel, qui te rendra la santé ; c' est à nous de mourir ; nous voudrions seulement te laisser plus heureuse : mais nous ne te laissons que notre misère, nous qui t' aimons tant ! -vous m' aimez, ô tendres parents ! Eh ! Suis-je digne de votre amour ? Je ne mérite que votre commisération ; oui, je la mérite ; que ne pouvez-vous lire dans mon coeur ! Il est inutile de me rappeller à la vie ; je meurs de mon repentir, et j' emporte une autre cause de mort, que vous sçaurez un jour : je ne vous demande qu' une grace. -une grace, notre chère enfant ! Ah ! Parle, parle, demande tout ce que tu voudras, tout ce qui sera en notre pouvoir ; hélas, nous pouvons bien peu ! -faites tenir, je vous prie, cette lettre-ci, après ma mort, à son adresse : on vous dira où demeure le lord Dorset ; ce monsieur, s' appelle Borston. Je pousse la porte avec vivacité ; j' entre dans la cabane : je vois une femme expirante, dans le lit de la pauvreté même, tenant une lettre à sa main ; un vieillard en pleurant lui couvroit le visage de ses cheveux blancs ; une autre femme âgée lui serroit les mains dans les siennes ; elle fondoit aussi en larmes. Je m' élance ; je prends la lettre ; je me hâte de te faire part, avant les autres détails, de ce qu' elle contenoit. " homme respectable et bien différent de vos pareils, je vous adresse mes derniers soupirs ; vous recevrez cette lettre, quand je ne serai plus ; je puis donc y répandre mon ame, sans craindre de compromettre ma franchise : c' est peut-être le seul plaisir que j' aurai goûté dans la vie. Apprenez, cher Monsieur Borston, que je meurs pour vous ; j' ai voulu vous éviter, parce que mon devoir l' exigeoit, parce que je ne pouvois partager votre coeur et votre nom. Ma reconnaissance m' eut fait rejetter sir Brown, s' il avoit été libre de m' offrir sa main : jugez de ce que vous devoit mon amour. Que vous m' avez fait connaître combien de regrets entraîne après soi la perte de l' honneur ! J' ai respecté le vôtre ; je n' ai pu survivre à la douleur de ne plus jouir de ces entretiens, où mon ame sembloit reprendre sa force, sa pureté, son innocence. Je vous donne, en expirant, la preuve de tendresse la plus vraie : j' ose vous prier comme mon ami, comme mon seul ami, de verser quelques-unes de vos bontés sur mes pauvres parents. C' est ici que j' immole mon amour-propre au plaisir d' emporter au tombeau l' idée que vous serez mon bienfaiteur dans des personnes qui me sont aussi chères. Hélas ! J' ai fait leur infortune ! Le chagrin que leur a causé, dirai-je ma faute, ah ! Disons mon crime, les a mis hors d' état de veiller à la conservation du petit bien qu' ils possédoient ; ils ont rougi pour leur fille, ces honnêtes gens, eux qui n' ont jamais eu rien à se reprocher que de m' avoir donné le jour ! Ils sont venus habiter la malheureuse cabane où j' expire, y ensevelir leur honorable pauvreté et leur affliction ; c' est-là que je les ai retrouvés dans la plus profonde misère, que je suis tombée à leurs pieds ; ils ont daigné me r' ouvrir leur sein, partager avec moi le morceau de pain de leur indigence, tout trempé de leurs larmes ; j' ai goûté encore la douceur, avant que de mourir, de serrer contre mon coeur ces chers auteurs de ma vie, de prononcer les noms si touchants de pere et de mere ! Qu' ils vous rappellent l' infortunée Clary, et croyez que mon ame sera reconnaissante, et sentira tous les bienfaits qu' ils vous devront. Adieu pour jamais, cher Monsieur Borston. Au reste la mort n' est-elle pas un bonheur pour une misérable créature rejettée de la terre et peut-être du ciel, et qui a perdu ce qui pouvoit la rendre estimable aux yeux de l' homme qu' elle eût aimé le plus ? " je m' écrie : ah ! Ma chère Clary ! Ces bonnes gens demeurent immobiles d' étonnement : Clary ouvre les yeux, et tombe sans connaissance dans mes bras. Je ne puis, mon ami, te rendre ce que j' éprouvai ; tu connais tout le charme du sentiment : ton ame n' aura pas de peine à se remplir de ma situation. Je poursuis avec tous les transports de l' amour : oui, ma chère Clary, oui, vous serez ma femme, la maitresse de mon sort : vous êtes déjà l' épouse de mon coeur ; c' est à la vertu même que je m' unirai en vous ; c' est elle que je récompenserai, que j' adorerai, qui fera tout mon bonheur dans ma divine Clary ! Commettre des fautes, c' est le propre de l' humanité : s' élever au-dessus de ses faiblesses par un repentir sincère, c' est mériter l' estime qui est due à l' honnêteté la plus irréprochable. Et vous, dis-je au vieillard et à sa femme qui étoient prosternés à mes pieds, et que je m' empressois de relever, vous me tiendrez lieu de pere et de mere ; je serai votre fils, votre second enfant ; je disputerai à votre fille le plaisir de vous aimer et de consoler votre vieillesse. Voilà donc, chevalier, où j' en suis ! Ma vûe a retiré Clary des portes de la mort ; elle s' obstine toujours à refuser ma main, à me représenter l' obscurité de son extraction, la tache d' une première erreur qu' elle dit ineffaçable, la confusion qui la poursuivra jusques dans mes bras ; je lui ai fait entendre que mon repos et ma vie même dépendoient de sa résignation à mes volontés ; j' ai osé imposer des loix à ma souveraine ; nous sommes actuellement chez le lord Dorset, où se prépare la noce. Ces gens estimables descendent de pere en fils d' excellents laboureurs, qui ont toujours été dans leur village des exemples de probité et de vertu. Il est vrai qu' on ne compte point parmi eux de lords qui se soient enfoncés dans la boue de la bassesse, pour corrompre des voix, et pour acheter la députation d' une petite ville ; point de parvenus qui, indignes d' une noble roture, ayent brigué les faveurs de la cour aux dépens de leur honneur, et de l' amour que tout digne anglais doit à la patrie ; point de prétendus grands à l' ame de valet qui ayent vendu l' état, et cimenté les marches du despotisme. Mon dessein d' ailleurs est de passer mes jours à la campagne. J' ai assez vécu pour les autres : il est temps de vivre pour moi, d' avoir ma raison, d' écouter mon coeur, de lui céder. L' étude de la nature, celle de moi-même me dédommageront aisément de ces sociétés fatigantes qui, ne pouvant supporter le fardeau de leur oisiveté, cherchent à s' en débarrasser sur autrui. La bonhomie et la franche gaieté des veillées rustiques ne valent-elles pas bien ces cercles élégants où l' on n' apprend que l' art de varier l' ennui et le dégoût de l' existence, où la complaisance servile, et la perfidie ténébreuse prennent le nom d' esprit sociable et de politesse ? Mon épouse sentira mieux que toute autre l' importance de ses devoirs ; d' une faiblesse, naît quelquefois une infinité de vertus ; une ame qui a succombé en est plus attentive sur elle-même, et se précautionne davantage contre de nouvelles chûtes. Je suis bien assuré que si Clary devient mere, elle aimera ses enfants, elle sçaura les élever, et qu' elle me sera éternellement attachée : la reconnaissance, cette volupté des ames pures et sans orgueil, se joindra dans son coeur à l' amour. Il y a, je l' avouerai, des moments, où je reprends mes chaînes, où je m' attelle, et je chemine dans l' imbécillité, à côté de ces hommes animaux que l' homme sensé doit mépriser. J' entends d' ici les clameurs de la ville... eh bien, qu' ils crient, qu' ils me frondent ; quand je rentre dans moi-même, que j' écoute le sentiment, la vérité, le devoir, et ce sont-là les voix que je dois entendre, puis-je douter que Clary ne soit pas rendue à la vertu ? Et pourquoi ne recevroit-elle point sa récompense d' un retour si généreux ? Le vrai repentir n' est-il pas la plus éclatante réparation ? Et le premier des plaisirs n' est-il point celui d' être juste et bienfaisant ? Nous osons nous dire les images de Dieu : élevons-nous jusqu' à sa bonté, ou renonçons à une ressemblance si honorable. Parle, chevalier, que faut-il que je fasse ? réponse du chevalier Digby. Ce qu' il faut que tu fasses, mon ami ? Peux-tu bien le demander, sage courageux ? épouser vîte Clary ; faire ce qu' à ta place feroit un être au-dessus de l' espèce humaine ; rendre à cette infortunée tout son honneur, en la couvrant du tien ; t' efforcer, en un mot, d' approcher de la divinité, dont nous sommes une faible représentation, en pardonnant, et faisant du bien à son exemple : c' est ainsi que l' homme peut prouver qu' il est son image, et ton respectable modèle n' agiroit pas autrement. Puisque tu es assuré que Clary pleure sincèrement ses fautes, qu' elle ne cherche pas à te tromper, il faut la récompenser d' avoir eu la force de s' arracher au vice, dans un âge où elle pouvoit lui prêter des charmes. Crois-moi : c' est une véritable honnête-femme ; son ame n' a jamais été souillée. C' est sur le perfide qui a séduit son innocence, que doit retomber le mépris public : voilà la créature réellement punissable et livrée à l' opprobre et à la damnation éternelle. Tu parles de t' ensevelir avec ta femme et tes nouveaux parents à la campagne : prends-y garde ; tu aurois peur ! Crois-tu faire une mauvaise action ? Tu domptes le préjugé barbare et absurde ; tu le foules aux pieds : viens donc l' insulter à Londres, à la face de l' Angleterre ; viens déployer ton ame sublime dans toute sa vigueur ; ayes la fermeté d' apprendre à ces êtres stupides qui se disent des hommes, parce qu' ils en ont le nom, qu' on sçait s' élever au-dessus d' eux, en s' éloignant de leurs sentiers communs et battus par l' esprit servile d' imitation, et par la féroce ignorance. Sens, mon ami, tout le bien que tu vas faire à l' humanité : d' abord tu paies la vertu par la vertu même, et il n' y a que ce prix qui soit digne d' elle ; tu réhabilites dans toute sa noblesse une ame qui se croyoit dégradée à ses propres yeux, parce qu' elle l' étoit aux regards de la multitude qui ne voit point, et qui n' a jamais rien apprécié. Tu fais plus, Borston : tu vas arracher par ce bel exemple, à la contagion du vice, une infinité de charmantes créatures qui verront que la vertu sur la terre a ses douceurs et sa félicité, et qui espéreront trouver des coeurs sages et nobles comme le tien. Goûte bien ton bonheur, mon ami. Il me tarde de vous serrer tous dans mes bras ! Et ces bonnes gens ! Te pénétres-tu de la joie que tu leur fais ressentir ? Tu leur rends leur fille, leur honneur ; tu ranimes leur vieillesse ; tu semes des fleurs sur leurs dernières traces. Va, Borston, malheur à l' ame blasée qui ne sentira point la dignité de ton procédé, et qui ne partagera pas ta satisfaction ! Tu es bien plus mon héros que ces hommes à batailles, ces instruments de meurtre qui ne sont conduits que par une fausse gloire : c' est toi que la véritable gloire couvre de son éclat. Si Londres étoit assez injuste, ou assez imbécille pour te refuser les acclamations qui te sont dûes, eh ! Mon ami, il y a de quoi te dédommager : rentre dans ton coeur, il te dira que tu as fait une bonne action, et son suffrage ne doit-il pas te suffire ? J' y ajoûte le mien : tu sçais que je l' accorde difficilement. La vertu n' a pas besoin de se transporter hors d' elle-même, pour se procurer un spectacle satisfaisant : sa propre estime est l' unique récompense qu' elle cherche à mériter, et c' est peut-être la seule qui produise une jouissance pure. Borston, quel plaisir est équivalent à la joie intérieure ? Je ne suis point surpris que les dévots soient les plus heureux des hommes ; ils trouvent en eux une source inépuisable de contentement. Encore une fois, Borston, comment, dans une telle circonstance, agiroit une créature qui seroit supérieure à l' homme ? Comme tu agis ; et elle ne feroit que son devoir. Il n' y a point de différence entre les obligations de l' homme et de l' ange : c' est ce qui fait l' essence inaltérable de cette vertu qui a été de toute éternité avec Dieu. Je trouve le lord Dorset bien plus qualifié, depuis qu' il t' a approuvé dans ton choix. On a osé lui contester sa noblesse : voilà un titre qu' il peut opposer à ses ennemis, et qui vaut mieux, à mon avis, que tous les antiques parchemins de nos pairs d' écosse. Eh ! Mon ami, soyons hommes, avant que d' être grands seigneurs. Je t' attends ; dépêche-toi de venir ; cette malheureuse terre a besoin d' exemples : il y a tant de faux sages, tant de singes et si peu d' êtres pensants ! C' est toi qui seras le vrai philosophe. Je suis si las, si excédé de lire de l' esprit sur la morale, et de voir si peu de sagesse pratique ! Borston, je ne crois ni aux charlatans, ni aux riches enseignes ; je délie les outres bouchées par Ulysse, et j' en fais sortir les vents. Que tu vas confondre de maris liés à des femmes qui profanent le titre d' épouse ! Voilà celles que doit poursuivre un mépris sans appel. T' embarrasserois-tu des sots discours de nos importants pygmées de la Grande Bretagne ? Laisse bourdonner ces insectes luisants, et renvoie-les avec tous leurs ridicules, leurs sens flétris et leur non-sense (Note : non-sense est une expression anglaise qui a beaucoup de force, d' ailleurs du nombre de ces expressions propres à une langue, et qui ne peuvent se transporter dans une autre. impertinence, absurdité, défaut de jugement, de sens ; c' est à peu près en français, la signification de ce mot très-usité chez nos voisins), à leurs respectables moitiés. Va, Clary sera trop vengée : je t' en donne ma parole. Je brûle de la connaître, de vous embrasser tous deux. Adieu, digne homme, que je suis enchanté de ton action de vigueur ! Ce ne sont point-là de ces vertus oisives qui s' enorgueillissent de leur impuissance, comme un faible monarque s' applaudiroit de ne pas faire le mal. La cotterie te salue ; nous avons déjà bu une centaine de tost à la santé de ta femme. De tout mon coeur, ton ami, Digby. p s. le bruit de ton mariage se répand dans Londres. Je remarque que d' abord on est étonné : il y a dans le troupeau des faibles une infinité d' honnêtes-gens dont le jugement est flottant et indécis ; ils essayent leur façon de penser ; ce sont des aveugles auxquels on fait l' opération de la cataracte, et qui ne s' accoutument que par degrés à exercer leur nouveau sens ; ceux-même qui se piquent de posséder la faculté de voir, ont souvent les yeux délicats : leurs regards clignottants ne s' étendent pas loin. D' ailleurs, mon ami, le jour de la raison n' éclaire que peu à peu : en soutenir la lumière est l' ouvrage du temps ; viens donc, tu détermineras ces gens à courte vûe. Le lord Hamson prétend qu' il donneroit mille de ces individus, qu' on appelle honnêtes-femmes , pour trouver une Clary. J' imagine que nos mauvais plaisants seront bientôt à bout... et combien tu gagneras à être envisagé d' un coup d' oeil sérieux ! à propos de tes partisans, car tu en as déjà quelques-uns qui se battroient pour toi à toute outrance, et qui ne demandent pas mieux que de former une révolution dans les esprits, je ne veux pas fermer ma lettre, sans t' apprendre quelque chose de bien singulier : j' ai lié ici connaissance avec ton sir John Brown qui m' a confirmé tout ce que tu me dis à son sujet ; c' est le champion décidé de ta future épouse : il est prêt à entrer en champ clos, et à donner en sa faveur un démenti formel aux trois royaumes ; il est intarissable sur ses éloges ; j' ai sçu qu' il avoit pensé mourir de douleur après s' être séparé d' elle ; il est marié, et ce qui est plus merveilleux, sa femme a pris ses sentiments pour cette fille qu' ils appellent un ange de beauté et de vertu ; ils t' attendent avec impatience, et te préparent une fête : crois-tu que je serai le dernier à t' en faire les honneurs ? JULIE Le systême avoit entraîné la ruine de beaucoup de familles, qui sembloient, par leur condition ou par leur opulence, ne devoir point appréhender les suites de cette révolution singulière. Monsieur De Gourville et sa femme furent du nombre des citoyens malheureux qui, parmi nous, ont signalé cette époque si fatale aux intérêts et aux vertus de la nation. Ils ne s' apperçurent que trop du changement rapide qui avoit influé jusques sur les esprits, de la nouvelle face qu' avoit prise la capitale, de la dégradation universelle des moeurs née du bouleversement monstrueux des biens et des rangs ; ils virent que jamais la richesse n' avoit été plus insolente, et l' indigence plus humiliée et plus écrasée. L' avarice en effet s' étoit montrée à découvert et dans tous les transports convulsifs de sa hideuse cupidité ; plus de frein, plus de pudeur ; la passion de l' or s' étoit répandue de Paris dans le royaume entier, comme une contagion dévorante, et avoit infecté tous les états ; tout tendoit à l' ardeur de s' enrichir ; c' étoit l' unique travail, l' unique émulation, l' unique objet ; la vertu, la décence, le sang, la nature n' avoient plus de droits. On eût dit que les français avoient changé de religion, et que la fortune étoit devenue leur idole ; aucune divinité du paganisme ne reçut plus d' hommages et ne fut entourée de plus de victimes. Cet évenement a trahi, en quelque sorte, le secret de l' homme ; il a prouvé jusqu' à quel excès l' intérêt pouvoit l' agiter et le corrompre ; et l' expérience de trois mois a détruit tous ces sophismes ingénieux qu' une philosophie complaisante avoit répétés depuis tant de siécles en faveur du coeur humain. Au lieu de s' exhaler en déclamations inutiles, et de jouer le triste personnage de frondeurs, nos deux infortunés résolurent avec sagesse de fuir un tableau affligeant pour la probité, et de se dérober aux regards insultants d' une nouvelle espèce d' hommes qui avoit paru tout-à-coup sortir de la terre. Monsieur De Gourville se retira donc avec sa famille dans un bourg voisin d' une ville de province éloignée. Là, ils subsistoient des faibles débris de leur bien. Le mari s' étoit voué, sans en rougir, à l' espèce d' avilissement qu' un orgueil stupide et ingrat a jetté sur les habitants de la campagne ; il ne dédaignoit pas de descendre à la grossièreté des travaux rustiques ; l' agriculture est la première et la plus noble des occupations ; ce genre de vie ne l' effrayoit point ; avec de la vraie philosophie, et cette résignation éclairée que l' honnête homme doit opposer au jeu bisarre des événements, on parvient, sans que les forces de l' ame en soient attaquées, à plier sous l' ascendant des circonstances. Notre sage ne souffroit pas pour lui-même, mais pour une épouse qui lui étoit chere ; il craignoit, avec quelqu' apparence de vérité, qu' elle n' eût de la peine à prendre l' esprit de sa situation, qualité nécessaire à quiconque veut tirer parti du songe de la vie, et que bien peu de gens possèdent ; et puis, ce sèxe, dont l' art de plaire semble être l' emploi principal, supporte avec moins de patience que nous le joug du malheur. L' infortune est une sorte d' humiliation pour la beauté. Il est vrai que Madame De Gourville adoroit son époux ; et à quelles épreuves ne se soumet pas l' amour ! Il porte souvent le courage et l' héroisme plus loin que la vertu même et que la raison ; la tendresse véritable ne connaît pas de bornes dans ses sacrifices. Cette femme estimable avoit sçu se combattre, dévorer ses larmes, les cacher sur-tout aux regards de son mari ; d' ailleurs le temps et les fonctions si importantes de mere, apportèrent quelqu' adoucissement à son chagrin, et l' accoutumèrent à l' humble médiocrité ; elle s' étoit livrée toute entière à l' éducation d' un fils et d' une fille dont les premières années récompensoient déjà les soins paternels ; ces deux enfants promettoient de marcher sur les traces de leurs parents. Julie, c' étoit le nom de la fille, annonçoit des agréments enchanteurs que chaque jour développoit, et son frere faisoit espérer une ame forte et vertueuse, et un esprit moins brillant que solide. Un homme de condition qui avoit connu Monsieur De Gourville dans son opulence, fut amené par le hasard dans le bourg où demeuroit cette famille respectable : flatté d' avoir retrouvé ce solitaire oublié du monde, il lui offrit de se charger de la fortune de son fils, et de le placer dans le service. Monsieur De Gourville étoit le plus tendre des peres ; il se voyoit revivre, pour être plus heureux, dans son enfant. L' amour paternel a des douceurs qui sont encore plus senties dans la retraite, que dans le fracas des villes ; la nature nous y devient plus nécessaire ; tout ce qui appartient à l' humanité y touche davantage, et les besoins du coeur moins répandus en acquièrent plus de force et de vivacité. Cependant Monsieur De Gourville céda à la proposition ; l' intérêt de son fils l' emporta : il s' immola lui-même pour ne s' occuper que de l' avancement de cet enfant chéri, qui enfin quitta le sein de ses parents, tout baigné de leurs larmes, et comblé de leurs caresses. Julie alors réunit toutes leurs attentions ; ils suivoient, pour ainsi dire, d' un oeil satisfait, le progrès de ses charmes et de ses vertus ; une figure éblouissante, les graces d' un esprit naturel, l' élégance et la noblesse de la taille, l' extrême sensibilité, des yeux à la fois vifs et attendrissants, le trait de la séduction, tous ces détails ravissants qui forment l' art de plaire, et qui sont cent fois au-dessus de la beauté, ne donneroient encore qu' une faible idée des agréments de Julie ; adorée de son pere et de sa mere, elle les aimoit de même. On seroit tenté de croire, nous l' avons déjà dit, que ce qu' on appelle la fortune est un génie ennemi, acharné à persécuter l' honnête homme, et à se rassasier du spectacle de ses douleurs et de ses tourments. Elle se réveilla pour porter des coups encore plus accablants à Monsieur De Gourville ; il eut à essuyer un procès qui acheva de le ruiner, et qui le plongea dans les horreurs de l' adversité. Le mari et la femme supportèrent cette nouvelle catastrophe avec une constance héroïque ; il sembloit que leur ame s' aggrandissoit à mesure que s' augmentoient leurs disgraces ; la vertu et la religion les soutenoient, et ce double appui est inébranlable. Ce couple malheureux s' aimoit, s' estimoit et se consoloit mutuellement : mais quand ils venoient à jetter les yeux sur leur fille, ils n' envisageoient pour elle qu' un avenir affreux ; ils la voyoient ne recueillant d' autre héritage que leur malheur obstiné, la honteuse victime, peut-être, de la misère ; à cette image, ils détournoient avec effroi leurs regards, et cédoient à l' excès du désespoir. Une parente de Madame De Gourville, qui demeuroit à Paris, est instruite de leur déplorable situation ; elle leur écrit, et les presse de lui envoyer leur fille. Se séparer de Julie ! La détacher de leur sein où elle entretient un souffle de vie prêt à s' exhaler ! Abandonner sa jeunesse à des soins étrangers ! Car quelle tendresse approche de celle d' un pere et d' une mere ? Qui peut avoir leur vigilance, leurs précautions, leur sensibilité ? Qu' est-ce qu' une parente auprès de ceux dont on tient la naissance ? Et qui les soulagera dans leur pauvreté, quand leur fille ne sera plus avec eux ? Qui daignera prendre intérêt à leur sort misérable ? De qui recevront-ils des caresses ? Qui les assistera au lit de mort ? Ils expireront, sans que leurs derniers regards s' attachent et meurent sur leur enfant. Telles étoient les diverses réflexions qui agitoient Monsieur et Madame De Gourville ; ils ne pouvoient absolument se résoudre à ce sacrifice. Le pere représentoit à sa femme qu' il falloit aimer Julie pour elle-même, que sa vertu et sa beauté lui procureroient à Paris un parti avantageux ; il s' appuyoit d' une infinité d' exemples, et en parlant ainsi, cet infortuné laissoit échapper des pleurs ; son coeur ne démentoit que trop des raisons qui ne pouvoient convaincre son épouse ; une mere est encore plus tendre qu' un pere. Enfin, après bien des combats, des gémissements, des résolutions aussi-tôt détruites que formées, après plusieurs lettres toujours plus pressantes et plus vives de la part de cette parente, ils sont déterminés à envoyer Julie. Ils touchent au moment de ce cruel départ ; ils serrent leur enfant dans leurs bras, n' ont que la force de la regarder, sans pouvoir s' exprimer, et fondent en larmes. Non, chers auteurs de mes jours, je ne me séparerai point de vous, s' écrie Julie ; je vous dois la vie, l' amour de la vertu ; c' est à moi de vous soutenir sous le fardeau de nos disgraces ; il n' est d' état vil que celui qui entraîne avec soi le vice : je me soumettrai, sans répugnance, à tout, à tout, pourvû que j' adoucisse les maux de mes tendres parents (et elle les embrasse avec transport,) faut-il labourer la terre, m' abbaisser aux fonctions de domestique ? Faut-il servir, ajoûte-t-elle en pleurant avec plus d' amertume ? J' y vole, si je puis vous être de quelque secours. Je ne demande qu' à dérober à mes travaux un moment dans la journée pour venir vous voir, vous adorer, pleurer dans votre sein, pour vous dire que votre fille ne connaît d' autre bonheur que de vivre dans les lieux que vous habitez... je jouirai de votre présence ; nous serons malheureux ensemble. C' en est trop, ma fille, dit Madame De Gourville, votre pere et moi, nous vous aimons plus que nous-mêmes ; c' est cette tendresse qui ne finira qu' avec nous, qui nous force de vous arracher de nos bras ; le ciel nous présente une occasion d' être moins infortunés : notre chere enfant ne partagera pas l' horreur de nos peines ; nous sçaurons qu' elle vivra auprès de ma parente, dans un état plus conforme à sa naissance : cette idée nous fera subir notre sort avec plus de résignation... nous serons heureux, quand nous serons instruits que vous nous aimez toujours. Eh ! Mere adorable ! Interrompt Julie, pensez-vous que votre fille puisse jamais perdre un seul des sentiments qu' elle vous doit ? Si je vous quitte, c' est pour me soumettre à vos volontés, c' est dans l' espérance que je vous serai utile, que je pourrai... oh ! Tendres parents, quel bonheur, quel plaisir pour moi, si ma nouvelle situation me permettoit d' adoucir vos chagrins, d' essuyer vos pleurs, d' acquitter ma tendresse, ma reconnaissance, mon amour ! L' instant de la séparation est arrivé ; Madame De Gourville prend alors un ton plus imposant : vous allez nous quitter, Julie ! Ne perdez jamais de vûe les leçons d' une mere, d' une amie qui vous portera toujours dans son coeur ; souvenez-vous que la vertu est préférable aux richesses, à la vie ; que j' aimerois mieux, poursuit cette tendre mere avec un ruisseau de larmes, apprendre votre mort que votre deshonneur ; ma fille, nos jours ont un terme, et l' opprobre est éternel. Hélas ! Vous allez dans une ville où il est aisé de s' égarer, où tout respire la séduction : Paris est le séjour du crime, et ce qui le rend plus dangereux, il y cache sa difformité ; on ne voit la profondeur du précipice, que lorsqu' il n' est plus temps de s' en retirer : mais j' aime à croire que notre exemple vous sera toujours présent ; embrassez-moi encore, chere enfant ; embrassez votre pere, et demandez-lui sa bénédiction. Julie tombe aux genoux de Monsieur De Gourville ; il étend sur sa tête une main tremblante, et ne peut proférer que quelques mots interrompus par ses pleurs ; ils conduisent leur fille au carrosse de voiture, lui donnent encore les conseils les plus touchants, les baisers les plus tendres, la suivent long-temps des yeux ; enfin ils ont cessé de la voir, et ils se retirent pénétrés de la plus vive douleur. Une vieille domestique nommée Mariamne, avoit accompagné Monsieur et Madame De Gourville dans leur retraite ; plus sensible que toutes ces sociétés perfides, dont l' éducation et la fausse politesse ne font que colorer l' ingratitude et l' inhumanité, cette fille qui annoblissoit son état, avoit porté la vertu jusqu' à immoler ses intérêts ; et des sacrifices de cette espèce sont bien rares, sur-tout dans cette classe d' hommes. Mariamne n' avoit pas hésité à partager la misère de ses maîtres, quoiqu' elle eût pu les quitter et trouver un autre service moins désavantageux. En vain Monsieur et Madame De Gourville la pressoient de chercher une nouvelle condition, en lui représentant que leur indigence ne leur permettoit pas même de la nourrir : eh bien ! Mes chers maîtres, répondoit en pleurant cette respectable domestique, j' emploierai à travailler les moments où vous n' aurez pas besoin de moi ; je prendrai sur mes heures de repos, et par ce moyen, je me procurerai ma subsistance ; il me faut si peu de chose pour vivre ! Du moins je vous verrai ; je ne vous demande d' autre récompense que le plaisir de vous servir ; non, je ne vous quitterai point ; je veux mourir avec vous ; hélas, que ne puis-je adoucir vos maux ! Je donnerois ma vie pour vous être de quelque utilité. Monsieur et Madame De Gourville pénétrés jusqu' aux larmes, embrassoient Mariamne qui ne vouloit que leur baiser les mains ; elle avoit vû naître Julie, et elle l' aimoit autant que si elle eût été sa fille : le sentiment ne connaît pas de distinction ; malheur aux inhumains qui, dans une ame honnête et sensible, n' envisagent que le rang de domestique ! Mariamne n' étoit pas moins affligée que Madame De Gourville du départ de sa jeune maitresse ; Paris lui inspiroit les mêmes allarmes ; son peu de lumières ne l' empêchoit point de prévoir les périls auxquels Julie alloit être exposée ; elle fut chargée de l' accompagner jusqu' au terme de son voyage, et de la remettre dans les mains de cette parente, qui ne cessoit de solliciter son arrivée. Mariamne et sa pupille pleuroient beaucoup dans la route. Ma chere Mariamne, redisoit cent fois Julie, assure bien mes tendres parents qu' ils seront toujours présents à mon coeur, que leurs bontés et leurs sages leçons n' en sortiront jamais ; si je m' arrache de leurs bras, c' est pour soulager le fardeau de leur adversité ; Mariamne, que je serois heureuse de leur témoigner ma tendresse ! Mademoiselle, répliquoit en sanglottant Mariamne, je ne suis qu' une pauvre domestique : mais permettez-moi de vous parler comme à mon enfant : vous allez dans une ville où il n' y a ni moeurs ni religion : on n' a pas le temps d' y penser à Dieu ; je m' en suis bien apperçue, quoique je sois une fille grossiere ; j' ai entendu tant de discours scandaleux, vû tant de mauvais exemples, que je tremble pour ma chere fille... mademoiselle, vous me pardonnerez ce nom, mais je vous ai reçue dans mes bras lorsque vous vintes au monde, et vous avez une mere si respectable ! Quels gens, ajoûtoit Mariamne avec un soupir ! C' est l' honneur, la probité, la vertu même... comme ils vous aiment ! Oh ! Ils mourroient de douleur, si vous tombiez dans la moindre faute ! Enfin elles arrivent à Paris chez Madame De Subligni : on appelloit ainsi cette parente ; Mariamne s' en retourne baignée des larmes de Julie, et avec mille protestations de sa part qu' elle écrira souvent à son pere et à sa mere, et qu' ils lui seront toujours plus chers. Cette Madame De Subligni étoit restée veuve sans enfants, avec un bien très-médiocre, qui suffisoit cependant à son entretien ; elle aimoit le monde à la fureur, et toute la reconnaissance dont le monde pouvoit la payer, étoit de la supporter. D' une gaieté bruyante et sans esprit, ne sçachant prendre le caractere ni de son âge, ni de sa situation, elle avoit passé quarante ans, c' est dire, si l' on veut sacrifier à l' exactitude historique, qu' elle touchoit à la cinquantaine, et on la voyoit toujours à la suite des femmes les plus jeunes et les plus dissipées ; se jettant à corps perdu au-devant du plaisir qu' elle ne saisissoit jamais, et tourmentée de l' unique travail de promener son embonpoint bourgeois, et l' assoupissement de sa triviale existence ; d' ailleurs sans nuls principes, ne suivant qu' un instinct machinal, qui lui tenoit lieu de raisonnement, incapable de concevoir une idée, aveugle sur l' avenir, n' ayant pas même les yeux du moment : telle étoit la femme avec qui Julie alloit demeurer. Madame De Gourville ne connaissoit, en quelque sorte, que de nom, sa parente ; cette ignorance fut une faute irréparable que cette tendre mere eut à se reprocher jusqu' au dernier soupir. Mariamne, malgré sa simplicité peu éclairée, avoit eu le talent de sentir ce qu' un autre eut pensé de Madame De Subligni ; ses rapports auroient dû allarmer sa maitresse : mais les personnes vertueuses ont de la peine à se livrer à la défiance : elles jugent d' après leur coeur, c' est-à-dire qu' elles établissent sur l' exception ce qui caractérise le général : voilà la raison qui les rend presque toujours étrangères dans le monde, et qui leur fait commettre des imprudences dont elles ne sont que trop punies. Julie reçut une nouvelle éducation bien différente de la première : on ne lui offroit plus les charmes de la vertu et de la sagesse ; on ne l' entretenoit plus de ses devoirs ; elle étoit dans sa seizieme année : que de piéges entourent cet âge ! Qu' il est difficile de ne pas céder à des séductions de tout genre ! Et que la nature, dans ces premiers moments où l' on commence de sentir l' attrait de l' existence, sert mal la raison et la vérité ! Julie voyoit fuir de ses yeux l' image honnête de son enfance, comme un songe léger qui bientôt ne laisse plus de traces dans la mémoire ; l' amour de soi-même avoit remplacé l' amour paternel, et ce n' est pas à Paris qu' on sçait goûter le charme de ce dernier sentiment. Sa beauté étoit dans sa fleur ; elle n' avoit pas tardé à prendre ce ton aisé et superficiel qui n' est connu que dans la capitale, et qui fait le principal mérite de ce qu' on appelle l' esprit du jour. Répandue dans le monde, Julie crut enfin à toutes ses illusions. Par-tout c' étoit une répétition d' éloges toujours plus flatteurs et plus dangereux sur ses agréments, sur ses divers talents de plaire. Ces expressions outrées, ces compliments enflés d' hyperboles, sans goût et vuides de sens et de vérité, toutes ces phrases parasites, le protocole des agréables et des élégants , que l' on peut nommer les sots à la mode, retentissoient sans cesse à ses oreilles ; ce fade jargon, insupportable pour les gens qui réfléchissent, à consulter la vanité, n' a rien que de naturel et de raisonnable : Julie parvint à n' être pas fâchée de l' entendre. De ce premier pas, elle marcha, sans s' effrayer et sans le prévoir, à sa perte ; elle s' enivra du poison de ces louanges imbéciles et perfides. Souvent elle se regardoit dans son miroir, et l' on imaginera aisément qu' elle se trouvoit encore plus belle qu' elle ne l' étoit aux yeux mêmes de ses adorateurs. Que Julie avoit altéré cette innocence d' ame qu' elle avoit apportée du sein de sa famille ! Quels progrès avoit déjà faits la séduction ! La fille de parents estimables, qui devoient lui avoir appris à se glorifier d' une honorable pauvreté, gémissoit en secret de ne pouvoir ajoûter les embellissements de l' art à ses graces naturelles ; la vertu n' est-elle pas la premiere parure d' un sèxe jaloux de plaire, et sans cet ornement indispensable, que sont les autres charmes ? Julie accompagnoit Madame De Subligni aux spectacles, aux promenades : cette femme étoit entraînée dans une infinité de connaissances qui la mettoient de leurs parties. Il est facile de deviner que le plaisir d' avoir la jeune personne n' étoit pas la moindre raison du goût que l' on témoignoit pour sa parente ; les hommes sur-tout s' appercevoient lorsque la tante n' étoit point accompagnée de la niéce ; et ils avoient soin d' en avertir Madame De Subligni, qui vouloit absolument s' aveugler, et qui, de la meilleure foi du monde, pensoit avoir quelque existence dans la société. Comment Julie auroit-elle résisté à de si puissants ennemis, la jeunesse, la coquetterie, et la beauté ? Rentrée dans son appartement, elle s' interrogeoit sur ses charmes ; elle se voyoit toujours plus aimable, et toujours plus humiliée par le défaut de parure que lui refusoit sa situation. Alloit-elle aux thuilleries, au palais-royal : ses yeux cherchoient quelque personne de son sèxe, élégamment ajustée ; l' avoient-ils rencontrée : qui est-elle, se demandoit Julie avec empressement ? C' est, sans doute une femme du premier rang ; elle entendoit dire : c' est Mademoiselle fille d' une naissance obscure : mais sa figure, ses grâces l' ont vengée des caprices du sort ; elle jouit d' un état brillant, tient une très-bonne maison ; toute la France va souper chez elle ; les femmes de qualité réglent leur goût sur le sien ; c' est elle qui met en réputation une coëffure, une mode, un bel esprit, une actrice : elle est même considérée. Considérée, se disoit Julie que cette façon de penser étonnoit ! J' avois imaginé, jusqu' à présent, que c' étoit à la vertu seule qu' on accordoit de la considération : mes parents me l' avoient toujours dit, je l' ai même lu dans des livres. Les propos qu' on tenoit au-tour d' elle, établissoient des principes bien différents ! Ils ne tendoient qu' à mettre dans tout son jour ce systême fondamental de la société : -la vertu ! Oh ! Qu' est-ce que la vertu pour qu' on la considère ? On ne doit avoir d' égards que pour ce qui plaît et est utile : et la vertu est si froide, si isolée ! C' est un superflu dont il est si aisé de se passer, et qu' il faut abandonner à d' ennuyeux misantropes ! On vit si peu, qu' on n' a point assez de temps à donner au plaisir ; en vérité, ne voilà-t-il pas un être bien intéressant qu' une honnête femme, qui sur-tout n' a pas de maison ? Que son imbécille de mari en raffole ; à la bonne heure ! Qu' ils végétent ensemble ; ils sont bien faits l' un pour l' autre : mais qu' un tel couple tient peu à la société ! La richesse est l' ame universelle qui fait vivre, qui embellit tout ; une jolie figure ensevelie dans une cornette unie perd les trois quarts de ses charmes : rien n' approche tant de la grisette subalterne. Qu' importe que Mademoiselle ait été l' héroïne de vingt histoires ? Si elle étoit moins aimable, on en parleroit moins ; il n' y a que la laideur et la pauvreté dont on ne dise mot ; et puis, qu' est-ce que ce préjugé d' honnêteté dont les sots et les faiseurs de livres nous rebattent tant les oreilles ? L' honnêteté... l' honnêteté est pour le peuple. Ces discours empoisonnés se répétoient à Julie sous vingt expressions différentes, qui au fond ne signifioient que cet axiome établi dans l' esprit des gens comme il faut : " la richesse et le plaisir sont tout, et la vertu rien, ou bien peu de chose ; tout ce qu' on peut faire, c' est d' en adopter quelquefois l' apparence, quand la nécessité l' exige. " Julie ne pouvoit ouvrir les yeux, qu' elle ne vît de ces femmes qu' avoient perdues ces maximes dépravées. Peu à peu les sentiments que ses parents avoient tracés dans son ame, s' affaiblissoient, s' effaçoient : c' étoit un tableau dont chaque moment emportoit le coloris précieux. Elle auroit bien voulu suivre exactement les sages leçons dont l' avoient imbue les auteurs de ses jours : mais avoir seize ans, être citée pour ses grâces, pour sa beauté ; et loin d' avoir des diamans et un état, posséder à peine le nécessaire, afficher l' infortune, étiquette qui mortifie et blesse toujours la vanité, c' étoit pour ses forces une épreuve cruelle, et à laquelle son amour-propre ne pouvoit plus résister. Il y avoit des instants où il lui échappoit des larmes de dépit. Qu' il en coûte d' être vertueux, lorsqu' on ne sçait pas mettre un noble orgueil à faire le bien, et à se contenter de sa propre estime ! Il est bien étonnant que l' amour de soi-même soit si mal-adroit, et qu' il ne sçache point se passer du secours d' autrui ! Quel est le prix de la vertu ? La vertu même. Ces sentiments, gravés dans les ames pures et bien constituées eussent paru à Julie une suite naturelle des excellents préceptes de sa famille, lorsqu' elle vivoit dans ce bourg, l' asyle d' une pauvreté respectable : mais Julie à Paris étoit si changée, qu' elle auroit traité de pédantisme tout ce qui l' eut rappellée à ces sages principes dont elle s' éloignoit à grands pas. Les sociétés de Madame De Subligni ne contribuoient pas peu à lui faire prendre cet esprit si contraire aux éléments de son éducation ; elle fit des connaissances, et s' attacha entr' autres à une Madame De Sauval, qui entraîna dans le vice un coeur combattu et arrêté par ses premiers sentiments d' innocence. Madame De Sauval étoit de cette espèce de femmes, que, sans les admettre, on reçoit par-tout, et qui sont qualifiées de bonnes créatures , toute ronde, paraissant franche, et d' une fausseté soutenue et qui ne se démentoit point, parlant beaucoup et disant peu de chose, flattée qu' on lui confiât des secrets, et empressée à répandre les siens dont on se soucioit peu, entrant dans les détails les plus minucieux, et couvrant tout cela d' un air d' intérêt et de sensibilité qu' elle sçavoit jouer assez à propos : il faut si peu de talent pour employer le manège de la finesse ! C' est la partie faible de l' esprit. Du reste, accoutumée à traîner une réputation équivoque, aguerrie au scandale, endurcie sur le vaudeville, et parvenue, à force de faire du bruit, à ne laisser plus rien à dire à la médisance : une femme de ce caractère n' eut pas de peine à se lier étroitement avec l' imbécille Madame De Subligni. La niéce étoit enchantée de répandre les premiers mouvements de son ame dans le sein d' une amie : car toutes les sociétés prennent, aux regards de la jeunesse, les traits intéressants de l' amitié ; la sensibilité à cet âge s' abandonne à l' inexpérience : le besoin d' aimer n' est pas une des moindres causes de ses fautes et de ses malheurs ; elle s' attache à tout ce qui l' environne ; ses moindres goûts ont la profondeur et le charme des passions. On demandera peut-être pourquoi cette Madame De Sauval ne se contentoit pas d' être flétrie par le mépris public, et vouloit faire partager sa honte et sa mauvaise réputation à une jeune personne qui se débattoit encore contre l' ascendant du vice. Qu' on porte la lumière dans le coeur des méchants : on y découvrira, en frémissant, que leur détestable plaisir est d' étendre le progrès du mal, et d' augmenter le nombre de leurs complices ; ce sont des pestiférés qui, avant que d' expirer, goûtent une joie infernale à communiquer leur venin, et à voir tomber des mourants à leurs côtés. L' intérêt, dont si peu d' ames sçavent repousser la bassesse, est encore un puissant motif qui arme la corruption vieillie dans le crime, contre la jeunesse et l' innocence ; et comme on verra dans la suite, ce n' étoit pas la seule dépravation de moeurs qui sollicitoit Madame De Sauval à préparer la chûte de Julie. Elle saisissoit toutes les occasions d' égarer sa faible amie ; la coquetterie de la jeune personne, son desir extrême de plaire, de briller, de fixer les yeux n' avoient point échappé à la vûe pénétrante de cette femme, que sembloit humilier l' honnêteté, et qui aspiroit à s' en venger : c' étoit un génie corrupteur attaché aux pas de Julie, et impatient d' entraîner sa perte. Julie s' entendoit dire sans cesse : eh bon dieu ! Comme vous êtes faite ! Voilà une robe qui n' est pas supportable ! Ce linge est d' une grosseur indécente ! Les ajustements sont notre nécessaire. Vous ne jouissez point des agréments que vous a donnés la nature ; vous les ensevelissez dans une simplicité maussade, au lieu de les faire sortir par une parure de goût. Oh ! Que ne suis-je à votre âge ! Je sçaurois bien tirer parti de mes charmes ; et tout de suite Madame De Sauval se proposoit pour modèle ; c' étoit des confidences dictées par un attachement désintéressé ; elle avoit été jeune ; elle avoit eu de ces agréments qui sont au-dessus de la beauté, et elle s' étoit trouvée peu favorisée de la fortune ; en s' applaudissant de sa philosophie , (car c' est l' expression à la mode, depuis le sot à talons rouges, jusqu' à la petite femmelette,) elle avoit eu le courage, poursuivoit-elle, de vaincre le préjugé et de laisser parler ; et quelle valeur ont ces propos vagues qu' il faut toujours avoir l' assurance de traiter de calomnies ou de rapports absurdes ? Lorsqu' on parvient à penser par soi-même, on sçait faire peu de cas des jugements du public ; d' ailleurs, un des premiers talents est de lui en imposer par quelque audace : avec le temps, il s' accoutume à ces prétendus égarements qu' il vous reproche d' abord, qu' il vous pardonne dans la suite et qu' il finit par oublier. C' est la pauvreté qui est l' objet d' un mépris éternel : oh ! Voilà ce qu' on ne pardonne jamais. Quelques marques de complaisance, continuoit l' intrigante, pour un honnête homme qui méritoit son estime, et qui étoit dans l' intention de l' épouser, avoient changé sa situation ; de ce moment, elle s' étoit vûe une existence, une maison, une société, des diamans, et elle avoit observé que les diamans étoient la magie de la beauté (à ce mot de diamant, un profond soupir de la part de Julie.) je ne vous le cache pas, reprenoit Madame De Sauval à laquelle ce soupir n' étoit point échappé, à votre place, je me déciderois. Qu' attendez-vous de votre tante ? Gardez-vous de concevoir des espérances ; elle a peu de bien ; elle ne sera pas éternelle. Jolie comme vous êtes, et avec de la naissance, iriez-vous vous abbaisser à l' emploi de femme-de-chambre ? à ce mot de femme-de-chambre, Julie ne peut retenir un mouvement d' indignation, cette même Julie, qui, lorsqu' elle étoit avec ses parents, auroit embrassé avec joie la condition la plus vile, s' il eût fallu ce sacrifice pour conserver la pureté de ses moeurs. L' adroite panégyriste du vice ajoûta : quand vous seriez dans l' état domestique, un phoenix de vertu, un prodige de sagesse... on n' y croira pas ; ce sont-là de ces miracles qu' on n' a point encore vûs. Non, il n' est pas possible qu' une jeune personne malheureuse, qui est jolie, manque de sens au point de préférer la misère au bien-être ; il en coûte si peu d' avoir quelque fortune et du plaisir ! Et puis, je ne cesserai de vous le répéter : le malheur est si désagréable, si avilissant ! Il entraîne de si cruelles mortifications ! Il vous rapetisse tant au-dessous des autres ! C' est un état contre nature ! N' allez pas au moins vous mettre dans la tête que les livres, et ces prétendus honnêtes-gens, pédagogues du genre humain, disent un seul mot de vrai. Tout cela, c' est pour faire briller leur esprit, et pour donner avec faste un démenti aux usages reçus. Ma fille... je vous aime comme mon enfant : ouvrez les yeux, et ne voyez, n' écoutez que le monde ; voilà le livre véritable, le seul qui soit nécessaire, et où vous trouverez le plan d' une conduite sûre. Apprenez qu' il n' y a que l' opulence et le plaisir qui soient recherchés, et tous les deux se donnent la main. Je sçais à ce sujet les belles réflexions qu' on pourroit m' opposer : il y en a d' admirables ! Mais, encore une fois, je vous montre la vérité ; ni vous ni moi n' aurons le privilège de corriger les hommes : il faut donc vivre avec eux tels qu' ils sont, et se borner à les faire servir d' instruments à notre bonheur et aux agréments de la vie ; que ce soit-là notre unique objet ; tout le reste n' est que pure rêverie, songes ingénieux qui peuvent amuser pour un instant, et qu' il faut finir par mettre à côté de nos contes de fées. Comment, s' écrie Julie ! Je manquerois à ma famille, à l' honneur ! ... -très-bien écrit, mon enfant ! J' ai dit la même chose que vous ; je me suis répandue dans les mêmes déclamations ; moi, qui vous parle, j' ai eu aussi une famille, un honneur, des moeurs, des moeurs, oh ! Tout comme une autre ! Et... ils ont pensé me laisser mourir de faim. Ma chere Julie, à votre âge, on a l' ame d' un roman : tout s' offre aux yeux sous des couleurs flatteuses ; le sentiment sur-tout est la chimère devant laquelle on s' extasie ; voilà l' idole des coeurs neufs et qui existent sur parole : mais il faut revenir à l' histoire de l' humanité et de l' expérience ; on n' est pas toujours jeune, ma belle amie ; les années volent, le repentir marche à la suite du malheur, et il n' est plus temps de réparer sa sottise. être livrée aux regrets est en vérité une bien triste situation ! Au reste, vous ne m' avez pas peut-être bien entendue : dans toutes les démarches de la vie, il y a des arrangements à prendre, des tournures à employer, une certaine façon de se sauver du grand jour, sans sacrifier la réalité, le grand art des convenances... c' est un art qu' il vous est permis d' ignorer encore, et que l' habitude et le monde vous apprendront ; laissez-vous conduire. Allez, on s' occupera de votre bonheur... embrassez-moi, ma bonne amie, et sur-tout un secret inviolable. Vous le voyez, je vous donne des preuves de tendresse... quand vous seriez ma propre fille, je ne vous parlerois pas avec plus de franchise et de zèle ; abandonnez-vous à mes conseils ; vous ne sçauriez mieux faire. Je veux absolument que vous soyez la plus aimable et la plus heureuse des femmes. Ces entretiens corrupteurs produisirent leur effet. Croiroit-on que dans les sociétés distinguées, celles qui jouissent davantage d' une réputation saine et irréprochable, il se rencontre de ces femmes si dangereuses pour la jeunesse ? Parents, qui vous faites une affaire importante de veiller à l' éducation de vos filles, craignez moins notre sèxe que le leur ; voilà où leur perte sera conjurée ; ce seront leurs compagnes, leurs amies qui détruiront le fruit de vos bons exemples et de vos sages préceptes ; elles leur feront aimer le vice, et les entraîneront dans un désordre d' autant plus irréparable, qu' il n' aura point été prévu. Julie d' abord reculoit au tableau que lui présentoit Madame De Sauval ; c' est ce qui arrive aux jeunes personnes dont les sollicitations du vice n' ont point encore triomphé ; ensuite elle s' en approchoit, trouvoit la peinture moins effrayante, gémissoit de son état borné, couroit à son miroir, s' occupoit de ses charmes, et retournoit auprès de sa perfide séductrice. Madame De Subligni n' avoit aucune crainte sur la liaison de Julie avec cette femme ; elle s' obstinoit à promener dans le monde, qui ne daignoit pas y faire la moindre attention, son oisiveté, son ancien visage à la romaine, et son maintien monotone et fastidieux ; il est vrai que la présence d' une niéce jeune et charmante corrigeoit l' ennui de ce spectacle fatigant, et, en sa faveur, on oublioit les désagréments de la tante. Ce n' étoit pas sans dessein que la méprisable Sauval avoit semé ces conversations, recueillies avidement par une ame novice, où la vertu n' avoit pas encore jetté de profondes racines. Nous avons laissé entrevoir la fin principale de cette trame si bien tissue. Un homme de rang avoit vû Julie à la promenade, il en étoit devenu éperduement amoureux. On s' attend bien qu' il mit Madame De Sauval dans ses intérêts, et qu' il n' eut pas de peine à se la concilier ; il avoit fait agir tous les ressorts qu' on met en oeuvre dans ce genre de médiation. Julie souvent demeuroit des journées entières avec cette femme : c' étoient incessamment les mêmes entretiens, les mêmes piéges ; et tous les jours Julie plus faible, s' avançoit davantage vers sa chûte. Le hasard amène le marquis de Germeuil dans la société de Madame De Sauval. On devinera aisément quel étoit ce marquis de Germeuil, et qu' il n' y avoit jamais eu d' événement plus concerté que ce hasard. On se doute bien encore que c' étoit un de ces séducteurs à la mode qui possédent tous les artifices du métier ridicule et criminel de tromper un sèxe sensible, en sçachant lui plaire, et qui cachent sous des dehors attirants un coeur perfide, et un systême suivi de scélératesse. Germeuil étoit un des plus connus de cette espèce d' hommes méprisables, qu' on devroit punir, au défaut des loix, d' une flétrissure deshonorante ; il avoit porté la honte et la désolation dans le sein d' une infinité de familles ; des femmes de qualité, les actrices célébres, les beautés du jour étoient sur la liste de ses conquêtes : le nom de Julie y manquoit, et la vanité du marquis étoit intéressée à remporter ce nouveau triomphe. Il reste seul quelques moments avec Julie ; il lui fait, avec tous les transports les mieux étudiés, l' aveu de sa prétendue passion : car la peine de ces imposteurs est de ne point aimer. On ne lui répondit pas : mais ce silence ne servit qu' à augmenter les charmes de la jeune personne ; le marquis mit en usage tous les secrets de son art : il réussit ; il parvint enfin à s' entendre dire de la bouche même de Julie qu' il ne lui étoit pas indifférent. C' étoit être beaucoup avancé dans une première entrevûe ; l' adroit corrupteur ne poussa pas plus loin ses succès ; il sçavoit trop bien que ce n' est que par degrés qu' on affaiblit la vertu dans une ame étrangère encore aux impressions du vice, qu' il faut se garder de l' effaroucher, lorsqu' on veut hâter sa ruine, et sa victoire ne lui eut point paru complete, s' il n' avoit dû qu' à la surprise et à la force ce qu' il desiroit devoir au seul amour. Julie cependant ne pouvoit éloigner de son coeur le souvenir de ses premières années et l' image de ses vertueux parents ; malgré sa faiblesse, elle détournoit la tête pour jetter des regards sur son berceau : elle le voyoit entouré de l' honneur et d' exemples respectables ; elle sentoit que son innocence s' altéroit, qu' elle alloit céder à la tendresse d' un homme qu' elle aimoit déjà. La coupable Sauval la trouvoit quelquefois versant des larmes, et la plume à la main, dans le dessein d' écrire à son pere et à sa mere : l' intrigante la rentraînoit bientôt dans le piége d' où elle vouloit se débarrasser ; elle lui faisoit valoir tous les avantages d' une conquête comme celle de Germeuil, lui répétoit incessamment qu' à son âge il ne falloit s' occuper que de la fortune et du plaisir ; elle intéressoit à la fois sa vanité et ses sens, et l' assuroit sur-tout que sa liaison seroit couverte des ombres du mystère. La tante, sans le sçavoir, fortifioit de son imbécillité l' abominable adresse de son amie ; elle ne se doutoit pas du sujet qui ramenoit tous les jours chez elle le marquis, et elle étoit de toutes les parties où l' on travailloit à la perte de sa niéce, dont le malheur étoit décidé. On les invite à un souper brillant, dans une maison de campagne près de Paris : c' étoit un de ces réduits galants du vice où sont déployés tous ses enchantements corrupteurs, et que l' on connaît parmi nous sous le nom de petite-maison ; l' éclat de la richesse se réunissoit dans celle-ci à la délicatesse du goût ; on n' y pouvoit faire un pas, qu' on ne ressentît une langueur secrete qui sollicitoit au plaisir. Quel piége pour la malheureuse Julie ! Elle étoit dans une admiration, dans un étourdissement continuel ; jamais Germeuil n' avoit été plus aimable et plus dangereux ; on sçait faire disparaître à propos, pour quelques instants, Madame De Subligni. La perfide Sauval avoit ourdi tous les fils du complot. Enfin trahie par la confiance et par son propre coeur, après bien des combats, oubliant tout ce qu' elle se devoit à elle-même, la fille de l' infortuné et estimable Monsieur De Gourville, est devenue la maitresse du marquis de Germeuil. Une voix sourde reprochoit sans cesse à Julie qu' elle avoit outragé ses parents, qu' elle s' étoit deshonorée : mais cette voix étoit bientôt étouffée par le fracas des illusions du monde, qui sembloient à l' envi prévenir même ses desirs. C' en étoit fait : il ne lui étoit plus possible de retourner sur ses pas ; d' ailleurs elle aimoit et se croyoit aimée ; elle ressembloit à ces malades qu' a frappés une accablante léthargie, qui n' ont que la force de r' ouvrir un instant les yeux, et les referment ensuite pour jamais. Ceux de Madame De Subligni furent forcés de se dessiller ; elle ne put se dissimuler sa honte et celle de sa niéce ; elle eut des évanouissements, pleura beaucoup, fit des menaces sans effet à Julie, représenta au marquis toute l' indécence de son procédé, l' accusa d' avoir séduit une jeune personne qu' elle regardoit comme sa fille. Germeuil promit qu' un prompt mariage répareroit tout ; on le crut ; le calme revint, et l' on ne parla plus que de s' amuser. C' étoient tous les jours de nouvelles parties, de nouvelles fêtes. Il y avoit cependant des moments où Madame De Subligni vouloit se fâcher : mais cette femme sans esprit, sans caractère, qui étoit la faiblesse même, s' appaisoit bientôt, et retomboit dans son impuissante condescendance ; elle eut seulement la précaution de recommander à Julie de tenir cette aventure aussi cachée qu' elle pouvoit l' être, et sur-tout de se taire sur sa famille, jusqu' à l' instant où un engagement sacré justifieroit cet attachement aux regards de son pere et de sa mere. Julie avoit oublié les auteurs de ses jours ; l' amour étoit tout ce qu' elle voyoit, tout ce qui remplissoit son ame. Quelle funeste passion pour un jeune coeur, quand la convenance et l' honnêteté ne l' avouent point ! Ce qui, peut-être, fait les délices de notre existence, le principe du vrai bonheur, des talents, des vertus, devient la source de nos imperfections, de nos fautes, et souvent de nos malheurs et de nos crimes : c' est un breuvage salutaire qui se convertit en un poison mortel. Madame De Subligni pressoit vainement le marquis de remplir sa promesse ; elle vint à craindre que les parents de Julie ne fussent éclairés sur son horrible situation ; elle prit le parti de leur écrire que sa niéce avoit succombé à une maladie de langueur, espérant que, lorsque Germeuil auroit tenu sa parole, elle auroit le plaisir de détruire une nouvelle si affligeante pour Monsieur et Madame De Gourville. Confinés dans le recoin obscur d' une province, aux limites du royaume, ils devoient en croire aveuglément le rapport de Madame De Subligni ; ce qu' elle leur annonça mit le comble à leur infortune ; ils verserent leurs larmes dans le sein de Mariamne, cette fidelle domestique qui étoit leur unique amie ; la seule espérance de revoir leur fils arréta leur dernier soupir ; ils en recevoient des lettres pleines de tendresse ; ces témoignages de sentiment les flattoient d' autant plus que le frere, bien différent de sa soeur, étoit l' exemple du militaire autant par sa conduite irréprochable, que par sa bravoure et les connaissances de son métier. Madame De Subligni, malgré sa lâche faiblesse, ne pouvoit repousser le chagrin dont elle étoit consumée ; elle commença trop tard, sans doute, à s' appercevoir que Germeuil lui en imposoit. Pour sa niéce, elle s' abandonnoit à tout l' excès de son égarement ; sa tante la fatiguoit de représentations inutiles ; c' étoit dans le sein de l' indigne Sauval qu' elle déposoit toute l' ivresse d' un amour criminel ; elle y puisoit de nouveaux poisons, et ce charme funeste qui l' avoit ravie à elle-même. Il étoit temps que la malheureuse Subligni recueillît le prix de sa sotte fureur pour le monde, et de ses honteux ménagements. Au sortir d' un de ces grands soupers, qualifiés si improprement du nom de soupers délicieux, elle se retira fort incommodée : sa maladie augmenta, devint sérieuse ; elle mourut enfin, après avoir fait quelques remontrances triviales à sa niéce, qui ne tarda pas à les oublier et à essuyer ses larmes. C' est alors que Julie bannit la décence, le remords, le respect de soi-même, et se livra à tout le délire scandaleux qu' entraîne une semblable conduite. Germeuil disposant à son gré de sa conquête, et impatient de la proclamer pour satisfaire son amour-propre, promena sa maitresse de spectacle en spectacle ; elle fut suivie dans les jardins publics, appellée à toutes les fêtes ; elle fit l' admiration des hommes, et le désespoir de ses rivales ; son deshonneur, en un mot, comme son triomphe fut complet ; la richesse, le luxe, tous les plaisirs cherchoient à réveiller ses goûts ; l' élégance et la mode accouroient lui payer leurs tributs ; sa vie étoit une dissipation continuelle : à peine avoit-elle le temps de se demander ce qu' elle desiroit. Peut-être aussi n' étoit-elle pas fâchée de s' étourdir et de se fuir elle-même ; nous pouvons mentir aux autres : mais il est une vérité cruelle qui vit en nous, et dont le cri nous afflige et nous persécute, lorsque nous cédons à de coupables impressions. Ce n' étoit pas la seule Sauval qui précipitoit Julie dans le vice : tout ce qui l' environnoit conspiroit à sa perte ; elle n' entendoit que des conversations assaisonnées de flatteries ingénieuses, des graces de l' esprit du jour, de ce que les sots ont appellé le bon ton ; dans tous ces entretiens aussi méprisables que frivoles, il ne se prononçoit pas un seul mot qui rappellât une malheureuse fille égarée, dans le chemin de la vertu. Croiroit-on que des gens de lettres mêmes, des hommes, qui par leur état et par leurs lumières, devroient être les précepteurs du genre humain, et lui donner des exemples d' une vertu fiere et incapable de se plier au manege et à la souplesse, croiroit-on qu' ils furent les premiers à entretenir Julie dans cet abrutissement, et à consacrer tout haut par une bassesse révoltante, l' éloge de ses faiblesses criminelles ? Il arriva à Germeuil ce qui arrive aux amants de sa sorte. La vanité, beaucoup plus que la tendresse, l' avoit attaché à Julie : possesseur de ses charmes, il s' en dégoûta, la garda encore quelque temps par habitude, et la quitta pour une nouvelle conquête, qui n' avoit d' autre mérite que celui d' être plus décriée que la malheureuse victime de sa séduction. Julie avoit aimé de bonne foi le marquis ; sans expérience, elle ne croyoit ni à l' infidélité ni au changement ; ce coup pensa être pour elle celui de la mort. La voilà désolée, pleurant Germeuil jusqu' à vouloir s' enfoncer dans une profonde retraite, prête enfin à r' ouvrir son coeur à ce remords que jusqu' alors elle s' étoit efforcée d' écarter : le malheur ramène à la vertu. Le bandeau est tombé : l' illusion s' est évanouie ; Julie reconnaît qu' elle n' a point été la femme du marquis, qu' elle ne la sera jamais : car il y avoit eu des moments où cette erreur l' avoit abusée ; elle voit avec douleur qu' elle n' a été que sa vile maitresse, qu' elle n' est qu' une fille deshonorée. Quelle image pour Mademoiselle De Gourville ! La criminelle Sauval accourt, se sert de son pouvoir, de tout son esprit, ou plutôt de toute la basse scélératesse de son ame pour arrêter les larmes de son amie, et pour l' arracher au desir estimable de retourner à la vertu ; elle lui parle sur-tout de sa beauté : que ce moyen a d' empire sur le coeur d' une femme ! Elle arme contre le repentir l' amour-propre allarmé, et replonge enfin sa docile éleve dans ce sommeil coupable dont elle vouloit se dégager. Elles vont au spectacle ; Madame De Sauval fait appercevoir à sa pupille une de ces créatures livrées au mépris public, couverte de pierreries. Voilà, lui dit-elle, une petite effrontée bien impudente ! Observez-vous qu' elle s' est placée là tout exprès pour vous insulter, et pour vous écraser de ses diamans ? Ces entretiens répétés de Madame De Sauval rendent Julie à toute la bassesse de son faux orgueil ; l' intrigante lui présenta Dorival, et lui fit entendre qu' il falloit absolument se venger de Germeuil et des femmes hardies qui oseroient afficher plus d' éclat qu' elle, et combattre de rivalité. Dorival étoit du nombre de ces favoris insolents de la fortune qui nâgent dans un fleuve d' or, et qui pensent que tout s' acquiert avec de l' or. Il acheta en effet à très-haut prix le mérite d' être le vengeur de Julie ; la corruptrice Sauval présida à l' arrangement ; Julie fut surchargée de diamants, et tout s' éclipsa devant elle. La corruption étoit parvenue au plus haut degré ; Julie n' avoit plus rien à desirer ; sa passion pour la parure et le faste étoit rassasiée ; l' ennui, cette rouille qui s' attache aux richesses et à tout ce qui tient à l' éclat et à la fausse félicité, commençoit à porter son noir poison dans son ame ; tout l' importunoit, la fatiguoit : juste punition des plaisirs mensongers, le partage d' une société dissolue ! C' est alors que cette voix qui n' avoit cessé de murmurer dans le fond de son coeur, fut plus articulée ; Julie eut la force de s' interroger ; elle se demandoit en vain ce qu' étoit devenue cette Julie élevée dans le sein de l' honnêteté et de l' innocence ; souvent elle se surprenoit, laissant couler des pleurs ; l' instant approchoit où elle alloit sortir de cette léthargie du vice, et sentir tous les regrets qui suivent la perte de la vertu. Une occasion singulière hâta cette heureuse révolution. Elle se trouve en grande loge à l' opéra ; sa beauté remportoit les applaudissements de la salle ; la confusion des femmes que leur secret dépit trahissoit, ajoûtoit à son triomphe ; son orgueil s' épanouissoit dans toute son arrogance : elle entend à ses côtés dans une loge voisine deux jeunes-gens tenir cette conversation : qu' en penses-tu, disoit l' un ? N' est-ce pas un prodige de grâces ? Que ne suis-je ce Monsieur Dorival ! Car ces sortes de filles ne s' obtiennent qu' à prix d' argent. Ces sortes de filles : quelle expression pour les oreilles de Mademoiselle De Gourville ! Sans contredit, répondoit l' autre, je n' en vois point ici de plus aimable : c' est la beauté même ! Ah ! Mon ami, faut-il que le vice défigure tant de charmes ? Qu' il est malheureux de ne pouvoir aimer véritablement de pareilles femmes ! Il n' est point de tendresse sans honnêteté : qui pourroit avoir le front d' offrir sa main à une telle personne ? La fille la plus pauvre, la plus abjecte qui a conservé son honneur, ne lui seroit-elle pas préférable ? Qu' elle est à plaindre de ne pas rougir de l' attention qu' elle excite ! Prendroit-elle une frivole curiosité pour de la considération ? Ces propos, et d' autres qu' il est inutile de rappeller, portèrent dans le coeur de la malheureuse Julie autant de traits assassins. Ce qui sur-tout l' avoit blessée vivement, c' étoient les paroles du second interlocuteur, d' autant plus cruelles pour sa sensibilité, qu' elle n' avoit pu s' empêcher d' éprouver en sa faveur cet intérêt qui nous affecte quelquefois malgré nous-même, et nous fait desirer de plaire à l' objet d' une heureuse prévention. Julie va se renfermer chez elle, et donner un libre cours à ses larmes ; c' est alors qu' elle contemple avec effroi l' énormité de ses égarements, et la profondeur de l' abîme où l' ont jettée sa jeunesse et l' yvresse des passions ; elle éclate en sanglots, elle s' écrie : j' ai entendu mon arrêt ! Un coup de foudre m' a ouvert les yeux ; quelles horreurs m' environnent ! Je suis donc dans la classe de ces filles sans pudeur, qui sont à la fois l' amusement et le mépris du public ! Cette parure recherchée, ces diamants, tout ce vain éclat ne peuvent en imposer sur le deshonneur qui m' avilit à mes propres yeux ! La dernière des femmes a plus de droit que moi à l' estime de ces hommes que, tous les jours, je vois à mes genoux ! Ils viennent m' apporter leurs adorations, et je suis l' objet de leur dédain, le dégoût des sentiments vertueux ! Que ce jeune inconnu m' a percé le coeur ! Faut-il que ce soit lui qui ait fait remarquer à quel point je suis humiliée ? Sa physionomie m' avoit tant prévenue ! Personne sur la terre, non, personne ne peut m' aimer, m' estimer, me plaindre ! ô mes chers parents, je vous ai deshonorés ! Je suis votre opprobre, moi, qui avois reçu de vous une réputation sans tache ! Vous êtes dans l' infortune ! Ah ! C' est votre fille, c' est votre coupable fille qui connaît, qui ressent le malheur véritable ! J' ai perdu un bien qu' il ne m' est plus possible de recouvrer ; j' ai offensé, j' ai souillé la pureté de ma naissance, de mes moeurs ; j' ai dégradé la noblesse de l' ame ; peut-être, en ce moment pleurez-vous ma mort. Hélas ! Si vous sçaviez que je respire, ô mere si tendre ! ô pere si respectable ! C' est sur ma vie que vous verseriez des pleurs. ô mon frere, existes-tu pour partager ma honte ? Dans cet avilissement, reconnaîtrois-tu bien ta soeur ? Mais je n' ai plus de parents ; je ne tiens plus à rien... dans l' univers : quelle pensée ! Je suis une infortunée, une criminelle que tout doit rejetter, que tout doit punir ; la terre, le ciel même, tout est intéressé à mon châtiment. Madame De Sauval, à la suite de ces réflexions accablantes, s' offrit enfin aux regards de Julie sous les traits ignominieux qui la caractérisoient ; épouvantée des crimes de cette femme, elle rompit avec elle, et les reproches les plus durs et les plus mérités accompagnèrent cette rupture éclatante. Julie vouloit absolument écrire à sa famille ; la plume lui tomboit des mains. Annoncer son repentir à ses parents, c' étoit leur apprendre ses égarements criminels, tandis qu' ils la croyoient dans le cercueil. Eh ! Se disoit Julie, ne vaut-il pas mieux pour ces chers parents et pour moi qu' ils me comptent au rang des morts ? Que ne suis-je en effet dans le tombeau ! Ce n' est que là, dans le centre de la terre, que je puis me sauver de la honte qui me poursuit. Cette infortunée aspiroit à s' arracher à tous ces liens corrupteurs qui l' attachoient au vice, et la force lui manquoit. Il faut un courage supérieur pour se rendre à la vertu, lorsqu' on a eu le malheur de l' abandonner ; on la voit de loin comme un port desiré : mais pour y atteindre, il seroit nécessaire de tenter des efforts, de les redoubler ; et l' on demeure en pleine mer exposé à la tempête : souvent on périt en soupirant après le rivage. Combien de mes lecteurs reconnaîtront ici leur faiblesse ! Que de femmes, sur-tout, qui se sont laissées entraîner dans les mêmes égarements que la fille de Monsieur De Gourville, et qui tiennent en ce moment cet écrit dans leurs mains, gémiront avec Julie de manquer de fermeté ! Puissent les larmes que je leur fais répandre, échauffer le mouvement heureux qui les sollicite en faveur d' un retour à la vertu ! Qu' elles soient bien persuadées que le repentir est un titre d' expiation aux yeux de l' être suprême et même à ceux des hommes. On ne sçauroit refuser sa pitié, son estime à quiconque entend la voix des remords ; et quand la nature humaine auroit assez d' injustice et de barbarie pour ne lui pas accorder ce sentiment qui lui est dû, qu' il réclame le témoignage de son coeur, il se trouvera suffisamment récompensé. L' aveu d' une conscience satisfaite est sans contredit le seul bonheur réel qu' il nous soit permis de goûter. La santé de Julie souffroit de ce trouble intérieur ; ses charmes s' altéroient ; cette gaieté aimable qui ajoûtoit tant à ses grâces, s' évanouissoit de jour en jour ; une sombre mélancolie détruisoit tous ses agréments ; son amant, ses adorateurs, et ce peuple là est nombreux autour d' une jolie femme, s' obstinoient en vain à lui demander la raison d' un changement si extraordinaire : elle étoit bien éloignée d' en révéler la cause. Julie avoit assez de connaissance de la société pour sçavoir que, si elle eût découvert ce qui se passoit dans son coeur, on l' auroit traitée de femme qui joue la dignité : ce qui bien loin de lui gagner la compassion et l' estime, lui auroit attiré un ridicule ineffaçable ; et Julie n' étoit pas assez près de l' élan sublime du repentir, pour oser lutter contre le ridicule : c' est avec la mode un des premiers tyrans de l' esprit français ; le braver est le commencement de la vertu ; ce noble effort n' appartient qu' à des ames vigoureuses ; et d' où naissent la plûpart des erreurs et des crimes ? De la faiblesse. Guérissez ce mal attaché au coeur humain ; vous le rendrez susceptible des plus grandes actions, et vous l' éleverez au comble de l' héroïsme. Un de nos étourdis titrés, qui environnoient Julie, entre chez elle avec cet air familier et insolent qu' il a plu aux sots d' appeller le bon air . Eh bien, reine ! Lui crie-t-il du seuil de la porte, a-t-on toujours de ces vapeurs noires, qui gâtent en vérité tous vos charmes ? Et de quoi diable vous avisez-vous avec cette mine agaçante et ce petit nez retroussé de vouloir nous parler raison ? Car, depuis quelque temps, vous ne vous appercevez pas que vous nous prêchez morale, sur mon honneur. Vos sermons, je n' en doute point, seroient très-beaux, admirables ; vous avez de l' esprit comme un ange : mais, croyez-moi, tenez-vous en à l' art de plaire, c' est votre lot ; un de vos regards nous touchera plus que ces réflexions qui visent au sublime. Ah, parbleu ! Puisque vous aimez tant le raisonner , on a le moyen de vous faire sa cour. Toute la réponse de Julie à ces absurdités, étoit un sombre silence interrompu par quelques soupirs. Demandez-moi vîte, continue Delcourt, c' étoit le nom du fat, ce que le desir de vous être agréable m' a fait imaginer ; on peut être indifférente, insensible : mais il faut nécessairement qu' une jolie femme ait de la curiosité ; je vous mets à la torture, n' est-il pas vrai... or vous sçaurez, belle Julie, que j' ai dans mon régiment un philosophe de la première classe ; il n' a pas vingt ans, et c' est... un Caton, un exemple de sagesse, oh ! Parlant comme un livre ; cependant il y a tout lieu de penser que vous lui avez tourné la tête ; je ne sçais où il vous a vûe : mais il brûle, sans doute, de tomber à vos genoux, et moi, je vous l' amène poings et mains liés ; jugez si l' on peut aimer avec plus de délicatesse : car je vous aime à la folie, et je m' immole, je sers mes rivaux ; j' enchaîne la philosophie à votre char... je l' attends ici pour vous le présenter. Delcourt n' avoit pas achevé qu' on le demande ; il sort, et revient aussi-tôt suivi d' un jeune officier qui ne ressembloit point au courtisan ; la modestie respiroit dans tout son extérieur ; sa figure noble étoit encore plus intéressante par des marques de tristesse qu' il laissoit échapper malgré lui. Voilà, charmante, reprend Delcourt, Monsieur Daumal que je vous présente comme un de mes bons amis ; c' est un sage au moins, quoique je ne lui croie pas un coeur invulnérable. Quel trait a frappé Julie ! Elle reconnaît ce même jeune-homme qui, au spectacle, a tenu ce propos dont l' impression si sensible est restée dans son ame ; elle cherche à se remettre de son trouble ; elle voudroit se venger, et montrer à Daumal une froideur repoussante ; elle ne peut que céder à des mouvements, qu' elle n' avoit pas jusqu' alors ressentis ; Julie enfin se sent dominer par un doux attendrissement plus impérieux peut-être que la flamme impétueuse de l' amour. L' officier partageoit son émotion : il l' aborda avec cette timidité, hommage si flatteur pour un sèxe dont la sensibilité délicate ne laisse rien échapper de ce qui peut assûrer son triomphe. La conversation fut vague et indéterminée, telle que sont ces entretiens privés de chaleur et de vie, assemblage de mots vuides de sens, qui suffisent à la société pour faire circuler son ennui, et qui n' ont qu' un vain agrément de convention. La liaison de Julie et de Daumal prenoit chaque jour un nouveau degré d' intérêt. Malgré les efforts de l' amour-propre qui n' oublie guères ses ressentiments, Julie, dans le fond de son coeur, avoit pardonné à l' officier, et elle-même s' en étonnoit. Ils ne s' étoient point encore trouvés seuls. La malheureuse fille de Monsieur De Gourville n' avoit pas manqué d' observer que Daumal faisoit entrer adroitement dans tous ses discours l' éloge de la vertu ; c' étoit adresser à l' infortunée Julie un reproche assez direct sur ses égarements. Rendue à elle-même, que de larmes elle versoit ! Et elle ne pouvoit haïr la main qui lui perçoit ainsi le coeur. Quelle étrange situation ! Julie, un jour, se livroit plus que jamais à ces réflexions désolantes qui lui présentoient l' excès de ses fautes, et laissoient dans son ame le tourment secret du remords ; elle entendoit les gémissements de sa famille ; elle voyoit couler ses pleurs ; elle avoit horreur d' elle-même : c' est dans ces affreux moments que Daumal s' offre à sa vue. Elle est déconcertée, et n' ose lever les yeux ; un frissonnement la saisit ; Daumal s' apperçoit de son agitation : il veut se retirer. Non, monsieur, lui dit Julie : restez, restez ; votre présence... adoucira peut-être le poison répandu sur ma vie ; et en prononçant ces mots, elle craignoit de regarder Daumal, qui n' éprouvoit pas un moindre embarras ; l' un et l' autre demeurent quelque temps sans parler. Daumal sort le premier de ce silence, la plus vive expression du sentiment : -quoi, mademoiselle ! Seroit-il possible que vous eussiez des chagrins, et qu' il fût en mon pouvoir de les adoucir ? Mon trouble vous instruit assez de ce qui se passe dans mon coeur. Il y a long-temps que je brûle de trouver une occasion où il me soit permis d' épancher mon ame : elle n' est remplie que de vous seule ; vous avez excité en moi un intérêt si tendre, si respectueux, si délicat ! C' est l' attachement le plus touchant, le plus pur qui m' anime... monsieur, interrompt Julie d' un ton attendri, vous avez bien changé de façon de penser à mon égard ! Vous ne m' annonciez pas de tels sentiments... -comment, mademoiselle ! -quand vous me vîtes au spectacle, les réflexions dont vous fîtes part à votre ami... Daumal ne la laisse pas achever, et se jette à ses pieds : -je vois, mademoiselle, je vois que vous m' avez entendu : je n' irai point vous en imposer par un vil mensonge ; oui, mademoiselle, j' ai tout dit contre vous ; regardez-moi comme le plus coupable des hommes ; mais lisez dans mon coeur : votre premier regard suffit pour assurer votre empire sur moi ; jamais je n' avois été frappé de tant de charmes ; tout m' arrachoit en vous l' hommage le plus éclatant ; pardonnez à un transport dont je n' ai pas été le maître : je me suis indigné contre le sort, de ce qu' à cet assemblage de perfections, il n' a pas joint... vous pleurez, mademoiselle ! -oui, monsieur, je sens que je ne possède rien : j' ai perdu la vertu... je l' ai connue, monsieur, et la douleur, la honte, l' opprobre seront attachés à ma vie pour toujours ! Ah ! Que vous avez eu bien raison de me mépriser, de me haïr ! Moi-même... -vous mépriser ! Vous hair, mademoiselle ! Puisque vous êtes capable d' ouvrir les yeux sur vos erreurs... -dites, monsieur, sur mes crimes ; eh ! Je ne pourrai les expier ! -non, mademoiselle, non, vous n' avez point à craindre le mépris ; votre ame s' ouvre au repentir ; c' en est assez pour que vous méritiez l' estime. -l' estime, monsieur ! Jamais, je ne recouvrerai un bien si précieux ; hélas ! Autrefois on ne me l' eut pas refusée. -soyez assurée qu' on vous estimera, si vous avez la force de céder aux mouvements heureux qui dans cet instant vous agitent... mais me seroit-il permis, mademoiselle, de vous interroger ? Comment, par quelle fatalité, par quelle funeste circonstance, avec une ame aussi noble, aussi sensible, avez-vous... l' adorable Julie étoit faite pour être un modèle de vertu. -sans doute, j' aime la vertu, j' en sens tout le prix ; je n' avois qu' à marcher sur mes premières traces ; je me suis égarée ; le monde, la jeunesse, l' exemple, une amie, une indigne amie, tout m' a séduite, m' a précipitée dans un enchaînement de désordres continuels... qui me coûteront la vie. Il y a long-temps, monsieur, que je gémis en secret sur mon sort, qu' un faux éclat, que la société, que tout m' importune, hors votre présence, qui m' est devenue nécessaire, quoiqu' elle semble me reprocher mes fautes ; reprochez-les-moi, monsieur ; ne ménagez point ma sensibilité ; montrez-moi sans nul déguisement combien je suis coupable ; ne me cachez pas le degré de bassesse où je suis descendue ; oh ! Vous ne sçauriez me punir assez, me déchirer assez le coeur ; mes larmes, mes larmes ne toucheront ni le ciel, ni les hommes ; c' en est fait, ma honte est éternelle... je suis avilie à tous les yeux, à mes propres regards ! -encore une fois, mademoiselle, un retour généreux à la vertu nous rend l' estime publique, l' estime de nous-même... vous n' êtes pas la seule que la séduction et le mauvais exemple aient égarée ; plus d' une famille pleure encore sur la perte de jeunes-personnes que leur naissance et leur éducation paraissoient devoir attacher pour jamais à l' honnêteté. à ces dernières paroles, Julie regarde Daumal, et laisse échapper un profond soupir. -eh ! Monsieur, c' est-là le trait mortel qui m' assassine ! J' ai une famille... une famille respectable, et j' ai fait son deshonneur ; mes parents... -il faut, mademoiselle, les revoir, aller tomber à leurs pieds, rentrer dans le sein de la vertu ; vous lui prêterez des charmes ; vous la ferez aimer. -quoi ! Vous croyez que mon désespoir, que mes remords vifs et sincères pourroient obtenir mon pardon de ces vertueux parents que j' ai couverts d' opprobre ? -n' en doutez point, mademoiselle ; et quels coeurs de si nobles sentiments ne vous gagneroient-ils point ? ... ah ! Si ma soeur pensoit comme vous... -vous avez une soeur ? -qui cause tous mes malheurs, mademoiselle, dont les coupables égarements me conduisent au tombeau ; elle y a plongé ma mere ; elle va y faire descendre un vieillard infortuné, mon pere, qui pleuroit sa mort, qui depuis, sans pouvoir découvrir le lieu qu' elle habite, a sçu qu' elle vivoit, et qu' elle vivoit pour nous deshonorer ; elle m' a forcé, ajoûta Daumal en fondant en larmes, elle m' a forcé de changer de nom... -Daumal n' est point votre nom ! Il se pourroit... -non, mademoiselle. -ô dieu ! ... et... vous vous appellez ? ... -Gourville... -ah ! Mon frere ! Et Julie tombe sans connaissance. Daumal reste frappé de la foudre. Julie r' ouvre les yeux, et se précipitant aux genoux de son frere : oui, mon frere, vous voyez cette soeur malheureuse, cette soeur criminelle, la fille de Monsieur De Gourville, qui n' a plus que la mort à desirer, dont le dernier soupir sera pour vous, pour la vertu ; je foule aux pieds ces témoignages de ma honte ! (elle arrache ses diamants, son collier, toutes ses parures, et les rejette avec indignation loin d' elle.) mon frere, je ne mérite plus que vous me donniez le nom de votre soeur : mais si vous ne m' aimez pas, si vous ne m' estimez pas, du moins vous me plaindrez... je cours embrasser l' état le plus vil... je ne pourrai y retrouver mon honneur ; hélas ! Je l' ai perdu, poursuit-elle suffoquée par les sanglots ! Je l' ai perdu ! Daumal en la serrant dans ses bras, et gémissant avec elle, n' a que la force de dire : ah, ma soeur ! -quoi ! Tu m' appelles encore ta soeur, frere trop généreux ! Voilà où m' ont amenée ma faiblesse, l' amour de la fortune, et de quelques agréments qui me sont devenus odieux ! Ils sont la source de tous mes malheurs, de ma perte ! Mais parle, ces chers parents... je frémis à leur nom seul ; je les vois toujours s' élever contre moi... quoi ! J' ai causé la mort de ma mere ! Mon frere, laisse-moi expirer à tes pieds ; je ne puis plus supporter la vie ; je ne suis digne ni du jour, ni de toi ; je veux, je veux mourir, ici, à tes genoux, dans les larmes... laisse-moi. Daumal en la relevant, et la regardant avec attendrissement : -le repentir, je vous l' ai dit, peut réparer les fautes... viens... que je te conduise au lit de mort de notre malheureux pere. -que dis-tu ? Mon pere... -il touche au dernier moment ; ils ont appris... ce que nous devons oublier ; ma mere en est morte de douleur, et mon pere est venu à Paris pour s' informer... pour mourir dans tes bras, ma soeur ; ne te livre point au desespoir : il te verra encore ; il te pardonnera, il t' aime. Tous deux se tenoient embrassés en pleurant avec amertume ; ils vouloient se parler, et les sanglots leur ôtoient l' usage de la parole ; enfin Julie reprend la voix : tu verras, mon frere, que j' étois faite pour mériter de t' appartenir... pourquoi suis-je entrée dans cette funeste ville ? Malheureuse parente ! Ne puis-je te rendre tes perfides bienfaits, et retourner à cette indigence qui m' honoroit ? Julie quitte son frere, renvoie ses diamants à ses séducteurs, congédie ses domestiques, fait vendre ses meubles, prend l' habillement le plus simple, et court à Daumal. -j' ai quelqu' argent : mon pere en auroit-il besoin ? Que me proposez-vous, repart le jeune homme avec une sorte de colere ? Faites distribuer cet argent aux pauvres ; puisse-t-il expier ! ... -arrête, mon frere ; ne suis-je pas assez humiliée ? Ta délicatesse n' est que trop juste ; j' ai craint que mon pere... tant que j' aurai une goutte de sang dans les veines, réplique Daumal en élevant la voix, je la vendrai pour mon pere : mais vous l' offenseriez... -n' achève pas ; ne me dis rien ; ne me dis rien ; je sçais... ce que je suis, une créature malheureuse, dégradée des droits de l' humanité, dévouée au mépris, le rebut de la nature entière, une infortunée... qui ne mourra point assez-tôt ; mon frere, n' enfonce pas le poignard dans mon coeur ; j' ai encore peu de jours à vivre... mais de quel oeil me verra mon pere ? -avec tendresse... comme sa fille. Daumal fit part à sa soeur de tous les détails qui le regardoient. Monsieur De Gourville avoit appris par des voies indirectes qu' elle vivoit, et qu' elle démentoit sa naissance et son éducation ; il flottoit encore dans l' incertitude ; il étoit venu à Paris, où le chagrin consumoit ses jours, pour être éclairci sur le sort de Julie, et pour la ramener à ses principes d' honnêteté, si elle avoit eu le malheur de s' en écarter. Un ecclésiastique accourt : -je vous ai enfin trouvée, mademoiselle. Daignez me suivre, vous et monsieur votre frere ; il n' y a point de temps à perdre ; vous ne sçauriez faire une meilleure action ; vous rétablirez le calme dans une ame agitée. Daumal et sa soeur paraissent hésiter ; l' ecclésiastique les presse : ils cèdent ; il les conduit dans une voiture ; ils descendent à l' extrêmité d' un fauxbourg, montent par une allée obscure et étroite à un cinquième étage, entrent dans une espèce de grenier où tout présentoit le tableau de la misère ; une voix mourante sort du fond d' un lit qui annonçoit les horreurs de la pauvreté : -ah ! Mademoiselle, que j' ai de grâces à rendre à Dieu, puisqu' avant que d' expirer, je puis vous demander pardon de tous mes crimes ! Voilà, monsieur, poursuit la personne expirante, en se tournant du côté de l' ecclésiastique, et d' une voix étouffée par les sanglots, voilà la vertu même que j' ai corrompue, que j' ai entraînée à sa ruine par mes abominables sollicitations... Madame De Sauval, s' écrie Julie ! Dans quel état ! -oui, mademoiselle, je suis cette misérable qui vous ai poussée dans le désordre, qui vous ai précipitée dans l' abîme du vice ; j' en ai déjà reçu un châtiment, qui n' est peut-être que l' avant-coureur d' un supplice éternel. Vous voyez mon affreuse indigence : c' est le fruit de cinquante ans de souillures et d' intrigues criminelles, et je vais dans le moment rendre compte de ces cinquante ans au juge suprême. Il n' y aura pas dans toute ma vie, un jour, un seul jour qui ne dépose contre moi. (elle s' efforce de ranimer sa voix éteinte.) j' ai sçu, mademoiselle, que vous aviez retrouvé monsieur votre frere ; que vous étiez rendue à la vertu, à ce dieu qui me frappe, et auquel je vous ai arrachée ; votre repentir le désarmera : mais moi, malheureuse ! Que dois-je attendre de sa miséricorde ? Non, je n' ai point de grace à espérer ; c' est pour jamais, pour jamais que je suis rejettée ! Je ne contemple... qu' une éternité de tourments ! A ces mots, elle laisse tomber sa tête sur ses mains, et verse un torrent de larmes. Le charitable ecclésiastique cherche à la consoler ; il lui expose un dieu clément, infini dans ses bontés, toujours prêt à ouvrir son sein paternel au repentir. Madame De Sauval l' écoutoit avec attention, baisoit avec transport le crucifix ; puis reprenant toute la fureur du desespoir, le repoussoit loin d'elle: -il est impossible qu' il me pardonne ! J' entends ma condamnation retentir à mes oreilles ! Je vois la fosse qui s' ouvre... qui m' engloutit ! Ils m' entraînent... ils m' entraînent... où me cacher ? Où fuir ? Cette malheureuse femme, toute pâle, tremblante, égarée, qui n' étoit plus qu' un squelette vivant, s' élance vers Julie. Aussi-tôt emportée par la compassion, oubliant son aversion pour une misère dégoûtante, n' envisageant plus que l' infortune dans la perfide amie qui avoit causé sa ruine, Julie lui tend les bras, l' arrose de ses pleurs. Ne le voyez-vous pas, s' écrioit Madame De Sauval épouvantée ? -reprenez vos esprits, madame, reconnaissez-moi ; croyez que je suis sensible à vos peines, que je ferai tout au monde pour les adoucir. -ah ! C' est vous, mademoiselle, c' est vous que j' ai voulu perdre avec moi ! Je suis coupable de tous vos égarements ; Dieu va m' en punir... pour toujours ! Elle s' adresse à Daumal : monsieur, je le déclare ici : je suis la seule criminelle ; j' ai mis tout en usage pour détruire les sentiments vertueux de mademoiselle votre soeur, pour l' enlever à sa famille, à l' honneur, à la religion, dont je sens aujourd' hui tout le pouvoir. -ne parlons point de nos fautes, interrompt Julie en pleurant ; ne songeons qu' à appaiser la colere du ciel. Hélas ! Si j' avois été aussi vertueuse que vous le dites, je ne me fusse jamais écartée du chemin que m' avoit tracé une famille irréprochable. (elle se jette ensuite à genoux avec vivacité) ô mon dieu ! J' implore ici notre pardon pour toutes deux ; nous t' avons offensé : daigne entendre nos cris ; qu' ils montent jusqu' à toi. Joignez-vous à ma prière, madame ; le ciel aura pitié de nous : nos remords le fléchiront. L' ecclésiastique et Daumal étoient demeurés immobiles d' étonnement. En effet c' étoit un spectacle bien digne d' attacher et d' intéresser, qu' une jeune personne, qui, dans tout l' éclat de la beauté, pénétrée de repentir, noyée dans les pleurs, dans l' abbaissement le plus profond, s' adressoit au ciel avec cette onction si peu sentie des ames mondaines. Daumal veut relever sa soeur. -non, mon frere, je ne sçaurois inonder assez la terre de mes larmes ; n' aurois-je pas dû avoir la force de résister, de combattre, d' empêcher même cette infortunée de courir à sa perte ? C' étoit à moi de soutenir sa faiblesse ; votre soeur, la fille de Monsieur De Gourville étoit faite pour servir d' exemple, et pour rappeller à la vertu ceux qui s' en éloignoient. Madame De Sauval retombe dans ses terreurs ; les traits d' une mort effrayante sillonnoient déjà son visage ; son agitation redouble ; ses cheveux se hérissent ; elle crie : sauvez-moi, sauvez-moi. L' ecclésiastique répand sur elle de l' eau-bénite. -je brûle... la flamme me dévore... ô mon dieu ! ... tu m' as condamnée ! ... je tombe... je roule dans un abyme... secourez-moi ! Elle expire enfin en poussant des hurlements épouvantables, et devient un objet hideux que Julie et Daumal, frappés de consternation, s' empressent de fuir. ô dieu, disoit Daumal ! Quelle est la fin du crime ! La faiblesse, la terreur, le désespoir assiégent ses derniers instants ! Quelle différence de la vertu, qui, toujours calme, toujours sûre d' elle-même, rend son ame sans effort, sans agitation, comme un dépôt que le ciel lui a confié ! C' est à cette épreuve, ma soeur, vous en êtes le témoin, qu' il faut attendre ces prétendus heureux, dont on nous vante le bonheur, et qui souvent excitent bien mal à propos notre envie. Quel être sensé desireroit cinquante ans d' une vie noyée dans l' opulence et les plaisirs, que devroit terminer une pareille mort ? Et quand il n' y auroit pour les vicieux d' autre supplice que le trouble continuel attaché à leur existence, qui ne préféreroit à leur situation, la tranquille conscience d' une vertueuse pauvreté ? Ils arrivent à la demeure de Monsieur De Gourville. Une petite chambre précédoit la pièce où étoit le vieillard. Daumal entre ; Julie veut le suivre ; il l' arrête : -ma soeur, attendez ici quelques instants. -quoi ! Retarder le moment de voler aux pieds de mon pere ! -vous le verrez, ma soeur : mais, vous concevez... épargnez-moi la peine de vous rappeller... cette entrevûe, ma soeur, exige des ménagements. Des ménagements, se dit Julie seule ! Et voilà donc où mes fautes m' ont conduite ! Un enfant être obligé de reculer l' instant de se montrer aux regards paternels ! Craindre de les offenser ! Ah ! Misérable Julie, reçois-tu assez de blessures ? La porte s' ouvre : quelle est la personne qui sort, et que reconnaît cette infortunée, en poussant un cri, et en voulant se cacher le visage ? Mariamne, Mariamne, qui, plus estimable, plus attachée que jamais à Monsieur De Gourville, vouloit mourir à son service, qui avoit vû Julie vertueuse : -c' est vous, mademoiselle ! Julie tombe sur son siége, accablée de sa situation. Avoir à rougir, être couverte de confusion à l' aspect d' une domestique : quel supplice ! C' étoit Mariamne qui jouoit le rôle de la fille de Monsieur De Gourville, et Julie étoit, en ce moment, au-dessous de la créature la plus abjecte. Oui, Mariamne, répond-elle en baissant la tête dans son sein, et en pleurant amérement, c' est moi... c' est moi, qui n' ose vous regarder... que votre présence m' humilie ! Mariamne... vous ne vous êtes point égarée, et votre malheureuse maitresse... elle n' a pas la force de poursuivre. Mariamne se jette, en versant un torrent de larmes, au cou de Julie : -mademoiselle... mademoiselle, pardonnez-moi ce mouvement ; vous nous avez causé bien du chagrin ! Hélas ! Madame en est morte, en prononçant votre nom, en demandant au ciel de revoir, d' embrasser encore sa chere enfant ; elle vous plaignoit... c' est cette Madame De Subligni qui a tout fait. Oh ! Je m' en doutois bien que le séjour de Paris, et cette tante vous seroient préjudiciables. Mais, ma chere maitresse, ajoûte-t-elle en la serrant contre son sein avec transport, ne vous abandonnez pas à la douleur ; vous êtes bien repentante, n' est-il pas vrai ? -ah ! Mariamne, Mariamne, qu' est-ce que le repentir au prix d' une vie irréprochable ? Il faut que je meure, que je me cache dans les entrailles de la terre. -calmez ce désespoir, mademoiselle ; monsieur vous reverra avec plaisir ; il vous pardonnera ; il est si bon ! Dieu n' est-il pas miséricordieux ? Il ne faut plus songer qu' à consoler monsieur votre pere, qui est toujours dans l' infortune ; il est au lit : vous le trouverez plus malade encore de douleur que de vieillesse. Mon cher maître ! Que ne puis-je conserver sa vie aux depens de la mienne ! Et les larmes de Mariamne se confondent avec celles de Julie. à peine Daumal a-t-il paru dans la chambre de son pere : -eh bien ! Mon fils, as-tu des nouvelles à me donner ? ... elle me fait mourir ! N' auroit-on pas cherché par un faux rapport à me percer le coeur ? Ma fille auroit à ce point outragé sa famille ! Tu ne me réponds pas ! Tu pleures ! -tout n' est que trop véritable. Elle vit, s' écrie Monsieur De Gourville ! Et ma fille nous a deshonorés ! Ah ! Que je ne la voie jamais ! Daumal... mon fils, et sçait-elle combien elle me coûte de pleurs ? -elle sçait que vous êtes le pere le plus respectable, le plus sensible, le plus digne d' être aimé, qu' elle est la plus coupable des filles : mais, mon pere, le remords nous ramène Julie ; elle reconnaît, elle pleure ses fautes, et ne demande qu' à mourir de repentir après vous avoir vû. -non, Daumal, je te l' ai dit : que je ne la voie jamais... ce sont-là de ces erreurs inexcusables... et elle sent toute l' énormité de sa détestable conduite ? -elle en est pénétrée, mon pere. -elle doit l' être. Avoir reçu une éducation aussi sage, avoir été élevée dans le sein de la mere la plus vertueuse, et passer tout à coup à une telle dépravation ! ... s' est-elle informée de moi ? Hélas ! Mon sort doit peu l' intéresser. -ce n' est que vous, mon pere, qui l' attachez encore à la vie ; je vous le répéte : elle meurt de son repentir, et c' est à vos genoux qu' elle voudroit expirer. -ah ! Daumal, c' est à moi de finir une carrière de douleurs... sa vûe empoisonneroit mes derniers instants... ne dis-tu pas qu' elle est repentante ? ... -elle a le coeur déchiré des plus vifs remords ; elle excite la compassion... -mon fils, Dieu pardonne : si je croyois qu' il eût éclairé cette malheureuse fille... la faiblesse de son âge, le mauvais exemple l' auront entraînée au vice plus encore que son coeur ; elle étoit née pour aimer la vertu, et ne s' en jamais écarter. Mon fils... et où est cette fille... qui m' étoit si chere ? à vos pieds, mon pere, s' écrie Julie qui avoit entendu ces dernieres paroles, et se précipitant au-devant du lit, à vos pieds, le visage prosterné contre terre, accablée de ses fautes ; elles sont énormes ! Implorant votre clémence comme celle de Dieu même, n' aspirant qu' à mourir en votre présence... ma fille, dit Monsieur De Gourville en lui tendant les bras ! Ma fille ! ... c' est toi ! ... -ah ! Je me suis rendue indigne de ce nom ; je vous ai couvert d' opprobres ; j' ai manqué à tout, à l' honneur, à la terre, au ciel ; j' ai porté le coup mortel au sein de ma mere... ma vie est irréparable ; il ne me reste plus qu' à m' ensevelir dans la retraite la plus obscure : mais avant que d' entrer dans le tombeau, j' ai souhaité vous voir, vous adorer encore, vous dire qu' au milieu de mes égarements, vous n' êtes jamais sortis de mon coeur, ni vous, ni une mere infortunée... mon pere ! Mon pere ! Je vous demande à Dieu et à vous un pardon... Dieu ne me le refusera point... mon pere, daignez me l' accorder aussi ; que j' expire avec cette consolation ! Julie étoit toujours à genoux, arrosant la terre de ses larmes ; Monsieur De Gourville n' ayant pas la force de parler, la regarde avec attendrissement, semble un moment balancer, lui tend avec bonté une de ses mains ; elle la presse contre sa bouche, et la mouille de ses pleurs ; toute la réponse du vieillard est de se soulever, et de serrer Julie entre ses bras. Ce silence si touchant, si expressif, n' est interrompu que par des sanglots ; Daumal et Mariamne y mêlent les leurs ; le vieillard enfin s' écrie : ma fille... puisse Dieu te pardonner, comme je te pardonne ! Julie ne peut que dire : ô mon pere ! Vous ne me rejettez pas de votre sein ! Vous me pardonnez ! Je mourrai donc avec le nom de votre fille ! La douleur et la joie produisirent sur Monsieur De Gourville des effets également dangereux pour sa santé. Julie ne quittoit point le chevet de son lit ; la source de ses pleurs étoit intarissable ; son pere pleuroit avec elle, et la reprenoit sans cesse dans ses bras. Tu m' es rendue, lui disoit-il ! Tu recevras mon dernier soupir ! -ô mon pere ! C' est moi qui touche à la fin d' une vie, que je ne sçaurois expier ! Vous ne mourrez point, mon pere, vous vivrez pour m' accorder quelques regrets. Je me flatte que mes derniers instants vous feront oublier... ah ! Le souvenir de mes honteux égarements me survivra ; tout l' excès de mes remords ne me sauvera pas d' une mémoire à jamais flétrie ! Le vieillard, toujours plus dominé par l' amour paternel, s' efforçoit de consoler Julie, en lui parlant de sa tendresse, et de la bonté sans limites de l' être suprême. Enfin il approche de cet écueil redoutable où tout ce qui existe, va se briser et s' anéantir. Daumal et sa soeur s' abandonnent à tout l' emportement de la désolation. Mes enfants, leur dit Monsieur De Gourville, soyons chrétiens, regardons le ciel ; c' est-là que nous serons dédommagés des vains songes de la terre ; la mort n' est rien ; c' est notre destinée future qui nous doit occuper ; je remets la mienne entre les mains de mon Dieu ; il me fait mourir content, puisque j' ai retrouvé ma fille, et qu' elle pleure sincérement ses erreurs. Julie, connais, sens tout le prix de la vertu : voilà la source des vrais plaisirs ! Tu l' éprouveras ; tu verras que toutes les illusions du monde ne valent pas le bonheur d' être bien avec soi-même, et c' est Dieu seul qui nous procure cette félicité. ô mon Dieu ! Continue le vieillard expirant, en versant de douces larmes, mon cher bienfaiteur, achève ton ouvrage ; ne lui retire pas ta grace si puissante, si consolante ! Daigne protéger mes enfants, qu' ils retrouvent en toi leur soutien ! Hélas ! Je les laisse malheureux sur la terre. De temps en temps, il pressoit Julie et Daumal contre son coeur ; il levoit les yeux au ciel. Mon Dieu, reprenoit-il, j' ai recours à ta clémence ; pardonne, ô mon Dieu ! Pardonne ; misérable créature que je suis ! J' attends tout de ta bonté. Jamais Monsieur De Gourville ne déploya plus la dignité de l' homme ; jamais il ne fut plus sensible, plus reconnaissant, et n' eut un front plus serein ; c' étoit lui qui consoloit, qui exhortoit ceux qui l' entouroient ; il reçut les secours de l' église avec cette ferveur qui part d' une ame nourrie de vertu et de religion ; et après avoir donné sa bénédiction à son fils et à sa fille, et leur avoir recommandé la fidelle Mariamne, il mourut dans leurs bras, comme s' il tomboit dans ceux du repos ; c' étoit un fruit sain qui, ayant acquis son degré de maturité, s' étoit détaché sans effort ; sa candeur, l' innocence de sa vie, la pureté de ses moeurs, sembloient respirer encore sur son visage. Quel spectacle pour les gens du monde ! Et quelle mort à opposer à celle de cette malheureuse Sauval ! ô vertu, tu n' es donc pas une chimère ! Et quand on ne retireroit d' autre avantage de soixante-dix ans qui t' ont été consacrés, que d' avoir le droit de mourir ainsi, ne devroit-on pas te préférer à tout ce que les plaisirs nous offrent de plus flatteur ? Daumal éprouva un violent désespoir ; Mariamne expiroit dans les sanglots : mais la désolation de Julie ne sçauroit se représenter : elle se précipitoit, les cheveux épars, en se frappant la poitrine, sur le corps de son pere ; elle l' embrassoit ; elle poussoit des hurlements. Mon pere, s' écrioit-elle ! ô mon pere ! C' est moi qui ai avancé la fin de ta carrière infortunée ! C' est ta fille qui t' immole, mon pere ! Ce crime me manquoit ! Non, disoit-elle à son frere et à Mariamne qui vouloient l' arracher à cette situation, vous ne me séparerez point du plus chéri des peres ; je veux être ensevelie dans le même cercueil ; et que serois-je sur la terre ? Je ne puis plus soutenir le fardeau de l' existence ; le tombeau est mon unique asyle... mon frere, ne m' ôte pas la consolation d' exhaler le soupir qui me reste, à côté de l' auteur de nos jours. On rendit les derniers devoirs à Monsieur De Gourville. Julie, malgré Daumal et toutes ses représentations, courut se vouer à une clôture éternelle ; elle fit choix de cet ordre rigide où l' on est obligé de coucher dans sa biere ; elle prit un habillement grossier, ne vivant que de pain et d' eau, ou plutôt de ses larmes, et quand elle avoit rempli les plus humiliantes fonctions, on la trouvoit au pied des autels, implorant avec des cris, la clémence divine, et désespérant de la toucher en sa faveur. Mariamne la suivit au couvent où elle s' attacha en qualité de soeur converse. Mademoiselle, lui dit cette domestique si estimable, je comptois mourir au service de vos chers parents : le ciel nous les a enlevés ; je n' ai plus d' autre maître à servir que Dieu : il n' empêchera point que je ne vous chérisse jusqu' au dernier soupir. Ah, Mariamne ! Répondoit Julie avec des gémissements, tu n' as point à désarmer un juge irrité : c' est dans le sein d' un pere tendre que tu te jettes ; il ne me pardonnera jamais ; Mariamne, je l' ai trop offensé ! Ces deux femmes, exemple de la piété la plus vraie et la plus vive, étoient animées d' une louable émulation pour les austérités et les autres pratiques de la vie religieuse. Julie redisoit sans cesse : des conventions purement terrestres, m' avoient élevée au-dessus de Mariamne ; la vertu l' a faite ma maitresse et mon modèle ; que je serois heureuse d' être son égale ! Daumal voyoit souvent sa soeur ; elle lui avouoit que son bonheur avoit commencé du moment qu' elle s' étoit retirée dans le cloître : -mon frere, il y a bien peu de temps que je vis ; je trouvois dans la société une mort continuelle ; quelle fausse joie ! Que ces plaisirs qui m' avoient tant séduite, sont faibles et languissants au prix de cette ivresse pure et délicieuse dont se remplit une ame pénétrée de Dieu ! Croiriez-vous, ajoûtoit-elle, que je dors dans mon cercueil avec plus de satisfaction que dans ces lits que me préparoit la mollesse ? C' est-là que j' embrasse l' image ravissante d' un maître bienfaisant qui a daigné me rappeller à lui. Lorsque j' étois livrée à mon aveuglement, je ne pouvois imaginer que Madame De La Vallière, éloignée d' une cour enchanteresse, oubliée du plus puissant des monarques, soumise à toutes les rigueurs de la pénitence, ne fût pas la plus malheureuse des femmes : ah ! Mon frere, que je m' abusois ! La soeur Louise de la miséricorde jouissoit du bonheur suprême ; eh ! Quels rois de la terre valent celui du ciel ? J' ai été dans le fracas du monde, surprise et persécutée par une conscience indomptable, dont la voix sourde se faisoit entendre au milieu de mes égarements ; un trouble secret et invincible empoisonnoit pour moi ces moments de tumulte qu' on appelle des fêtes ; mon ame incessamment me découvroit de nouveaux besoins, et s' élançoit vers quelqu' objet qui pût fixer et calmer ses desirs vagues et inquiets, et cet objet si attendu, si souhaité, fuyoit comme une ombre impalpable que l' on poursuit, et qu' il est impossible de saisir. Daumal, ici je commence et j' achève la journée dans les douceurs d' une félicité pure, qui, sans doute ; est un avant goût de la félicité céleste ; j' ai atteint ce bonheur fugitif qui trompoit mes voeux et s' échappoit devant moi ; je ne crains plus de m' interroger sur ce que je ressens ; je connais le repos, le calme du coeur, plaisirs si peu connus du monde ! Bien différente de cette Julie qui redoutoit la solitude, je vole après les instants qui me rapprochent de moi-même ; tous les jours sont beaux à mes yeux : ils m' élèvent à l' idée sublime et attendrissante de l' immortalité. Je me jette toute entière dans le sein de la bonté divine ; j' espère que mes larmes, un repentir sincère, mon amour, mon tendre amour pour le plus grand, pour le meilleur des êtres répareront mes désordres passés ; puissé-je mourir, mon frere, dans cette confiance ! ô mon Dieu, poursuivoit-elle ! Faut-il que mon pere ait été la victime d' une fille trop coupable ? Oui, c' est moi qui lui ai causé la mort ; je brûle de le rejoindre. N' en doutons point : ce Dieu si juste l' aura récompensé de ses vertus, de ses souffrances, du pardon généreux qu' il a bien voulu m' accorder. Tels étoient les discours et la nouvelle vie de la soeur de Daumal. Quel pouvoir n' a point l' exemple ! Et qu' il est nécessaire à la nature humaine qu' elle ait devant les yeux des images imposantes qui l' échauffent et l' élèvent à la perfection ! On vint un jour avertir Julie qu' on demandoit à lui parler ; elle fit des questions au sujet de la personne qui desiroit la voir : on ne put lui donner que de faibles éclaircissements : c' étoit un inconnu qui avoit refusé absolument de dire son nom, et l' objet de sa visite ; on avoit seulement observé qu' il étoit jeune, que son extérieur étoit des plus simples, et qu' il paraissoit dans l' abbatement. Julie hésita d' abord si elle se rendroit à sa demande : un mouvement subit la détermina ; c' est peut-être, dit-elle, quelque infortuné qui a besoin de consolation ; si je ne puis l' obliger, du moins il est en mon pouvoir d' essuyer ses larmes, et de lui faire sentir les douceurs d' une religion compatissante. Julie court au parloir. Qui s' offre à ses regards, pâle, défiguré ? Le marquis de Germeuil, scélérat aux yeux du ciel et de cette vérité à laquelle on ne sçauroit en imposer, et envisagé par le monde comme un homme à la mode, et comme un modèle de noblesse et d' agrément. Vous, monsieur, s' écrie Julie en reculant de crainte ! Votre perfidie vient-elle me poursuivre jusqu' en ces lieux ? Je viens, reprend le marquis, vous admirer, vous demander pardon d' une conduite trop criminelle, et répandre à vos pieds une ame qui vous doit son changement, et qui brûle de vous imiter. -que dites-vous, monsieur ? ... -je suis l' auteur de vos égarements ; je vous ai entraînée dans le vice ; j' ai employé l' art infâme des séducteurs : j' ai commis tous les crimes. Vous n' êtes pas la seule dont j' aye causé les malheurs et les désordres ; il n' y a point d' excès où je ne me sois porté ; content d' avoir aux yeux des hommes le masque d' une probité apparente, je ne croyois ni au ciel ni à la vertu. Votre exemple a été pour moi un coup de lumière ; je me suis contemplé dans toute l' horreur de mon aveuglement : j' ai frémi du péril, et je cours m' enfoncer dans une retraite religieuse, et y pleurer à jamais une vie qu' il me sera impossible d' expier. Je donne tout mon bien à mes parents. J' ai voulu vous voir, avant que de dire un éternel adieu au monde, et vous apprendre enfin une conversion qui est votre ouvrage. ô mon Dieu, dit Julie en levant les yeux au ciel, tu me combles de tes bienfaits ! Quoi ! Monsieur, ajoûte-t-elle en s' adressant à Germeuil, vous reconnaissez vos erreurs ! Que je vous vois avec plaisir rempli de tels sentiments ! J' approuve fort cette espèce d' abjuration que vous faites de la société : mais, si vous m' en croyez, au lieu d' aller vous ensevelir dans un cloître, osez rester au milieu de ce monde, pour lui présenter un exemple éclatant de vertu et de piété véritable. Vous êtes connu, monsieur ; vous possédez un revenu suffisant : moi, je n' étois qu' une infortunée, sans un nom qui attache les regards, hors d' état d' offrir une image frappante, et de répandre le bien ; je n' avois d' autre parti à prendre que celui de la retraite : pour vous, c' est une conduite différente que vous devez adopter. Je vous le redis : soyez pour tout ce qui vous environne un objet d' instruction. Vous parlez de vous désaisir de vos richesses ! Eh ! Monsieur, comptez-vous pour rien l' avantage de secourir les pauvres, de donner du pain à une famille expirante de besoin ? Messieurs vos parents sont dans l' opulence : entendez ces malheureux qui vous exposent leurs infortunes, ces orphelins qui vous redemandent un pere, ces jeunes personnes que l' affreuse nécessité... Julie s' arrête à ce mot, et ne peut retenir ses larmes : Germeuil, reprend-elle, vous m' avez entendue ; allez, connaissez l' esprit de la religion : édifiez ; ajoûtez sur-tout la bienfaisance à la prière, et soyez assuré que l' être suprême, à ce prix, fera grace à votre repentir. Germeuil étoit dans une sorte d' extase ; Dieu lui-même parloit : il court embrasser le genre de vie que Julie lui avoit tracé ; il revenoit quelquefois la voir, et réchauffer son zèle dans ses pieux entretiens ; des austérités volontaires qu' il s' étoit imposées, le conduisirent au tombeau. Avant que d' expirer, il écrivit à Julie une lettre qu' elle eut toujours devant les yeux ; jamais la religion ne s' étoit exprimée avec plus d' onction et d' énergie. Julie, durant vingt-cinq années, eut la force de persister dans sa ferveur, d' autant plus admirable, que d' une sévérité excessive pour elle-même, cette digne religieuse n' avoit pour les autres que de la douceur et de l' indulgence. Voilà bien le caractère de la vraie dévotion ! La piété fausse se fait reconnaître à sa férocité intolérable, et à son peu de ménagement pour les faiblesses d' autrui. On ne voyoit point dans Julie cet orgueil qui souvent s' attache à la vertu, et lui ôte de sa noblesse et de sa pureté ; elle pratiquoit l' humilité qu' annonçoit son extérieur ; son plus grand sacrifice étoit de soutenir les regards de Mariamne, et elle en cherchoit avidemment les occasions pour se confondre et s' anéantir davantage. Au bout de ces vingt-cinq ans d' une pénitence éclatante, elle se ressouvenoit encore de ses fautes, et en gémissoit profondément. Enfin Julie arrive à ce terme où tout s' évanouit autour de nous, hors la vérité qui, d' une main qu' on ne sçauroit repousser, vient nous présenter le flambeau de la mort ; elle demanda à être couchée sur la cendre ; ce fut Mariamne qu' elle chargea de l' étendre sur ce lit d' humiliation. Toute l' assemblée fondoit en larmes ; on n' entendoit que des sanglots : la seule Julie montra cette fermeté qui n' appartient qu' à une religion sublime, et que ne donne point la sagesse mondaine. Elle expira, en tendant la main à Mariamne, et en priant Dieu de lui pardonner ses erreurs, et de conserver les jours de son frere. Daumal ne put se consoler de cette perte, et pleura sa soeur jusqu' au dernier soupir. Pour Mariamne, accablée de douleur, elle ne tarda guères à suivre sa maitresse au tombeau, et fit une fin aussi édifiante : c' est-à-dire que cette fin fut exemte également et de faste et de faiblesse, et que Mariamne mourut comme doivent mourir les vrais chrétiens. Source: http://www.poesies.net