L'Harmonie. Imitative De La Langue Française. Par Augustin De Piis (1755-1832). Poëme En Quatre Chants. TABLE DES MATIERES CHANT I CHANT II CHANT III CHANT IV CHANT I Il est, n'en doutons pas, il est une harmonie, Qui naît du choix des mots qu'enchaîne le génie, Et, dans tous les sujets, par des accords divers, On peut à la musique égaler l'art des vers. On la peut surpasser, j'ose le dire encore; Volez, alexandrins, qu'une image décore, En calculant vos sons, tristes ou gracieux, Vous peindrez à l'oreille aussi vîte qu'aux yeux. Malheur au rimeur froid dont la tête rétive À saisir mon projet se montre ici tardive, Et qui verse toujours, avare généreux, Des lignes de six pieds pour des métres nombreux, De sa fécondité, là haut, Phébus se raille, Et tel un général, dans un jour de bataille, De ses soldats nouveaux, à la toise choisis, Voit fuir au premier choc les bataillons transis, Tel il voit tous ses vers, sans vigueur et sans grâce, Lâches, décolorés, se traîner à leur place, Et, s'il faut d'un lecteur assiéger le cerveau, Être, par le bon goût, repoussés de niveau. Qu'un poëte fidele à l'onomatopée Laisse bien autrement ma mémoire frappée! Pénétré de son plan, avec art établi, Par une marche vague il n'est point affaibli. Il parle, et dans l'instant, le mot propre s'élance, Ses vers, d'un pas égal s'alignent en cadence; Il court, dès que j'écoute, aux portes de mon coeur, Et par force, ou par ruse, il s'en rend le vainqueur; Sa muse en m'asséyant sur un trépied sonore M'imprime un ascendant que le vulgaire ignore; Je voudrais pour sentir, suspendre tous mes sens, Eh! Comment résister à de pareils accens? De césure en césure, une phrase roulante M'apporte sa pensée, ou simple ou triomphante; Du choc d'un autre mot, chaque mot retentit, Et, d'un trait lumineux, chaque son m'avertit. Mais quoi! J'entends déja fronder notre idiôme. Des pédans, nés romains, au sein de ce royaume, M'ont crié tout à coup : " jeune homme, que veux-tu? Retourne sur tes pas, suis le sentier battu. Dans ses combinaisons notre langue est captive, Elle n'a jamais eu de force imitative, Son nerf vient se briser contre ses e muets, Et Phébus est sans lyre, au Parnasse français... " Non : je n'écoute point vos décrets ridicules; Je veux, entre vos mains, écraser vos férules. Louez le tems passé, si c'est votre destin, Dînez s'il faut, de grec, et soupez de latin; Mais aux mânes plaintifs de ces deux langues-mères Ne sacrifiez pas la langue de mes pères; Ses torts sont effacés : j'ai dans la nuit des tems, Vu briller, par dégrés, ses progrès éclatans, Et, notre académie, au travers de son crible, Sassant jadis des goths le jargon corruptible, Nous prodiguer depuis, dans un code épuré, Les précieux trésors d'un langage assuré. Il est, dans tous ses points, fait pour la mélodie, Et l'ordre, à pas comptés, méne la prosodie. À sa langue, en naissant, tout français attaché Surprendra, comme moi, son mérite caché. Eh! Quelle autre sur elle aurait donc l'avantage? Elle céde à propos, ou résiste à l'usage; Ses principes sont clairs, ses modes sont constans, Ses accens limités, ses tropes élégants. Chaque chose se peint dans ses termes lucides, Comme elle a des sons lents, elle a des sons rapides; Ses tours pleins de mollesse, ou pleins de fermeté, Exhalent la douceur ou marquent l'âpreté; Ses pompeux substantifs s'accompagnent de rimes, Ses adjectifs féconds, ont tous des synonymes; Et dans la période où les mots quadrent tous, Ses articles fréquens répandent un jour doux. Tantôt elle a du grec les formes arrondies, Et tantôt du latin les tournures hardies, Au style figuré des peuples d'orient Son style quelquefois se colore en riant; Là, de l'italien elle a les mignardises, Où, de l'âpre allemand, les gothiques franchises; Ici, l'espagnol fier céde à sa majesté, Et je vois l'anglais sombre envier sa clarté. Quand un bon écrivain la dirige et l'anime, Elle descend au simple, ou s'élève au sublime; Et docile, elle baisse, ou monte d'un degré S'il faut qu'elle s'arrête au genre tempéré. Avec impatience elle s'agite en chaire; Elle a de l'éternel épousé la colère; Tremblez! ... elle se livre à ses grands mouvemens, De ses inversions partent d'affreux sermens; Précipitant les traits d'une mâle éloquence, Bourdaloue a servi la céleste vengeance; Il vous entourera d'imperceptibles fers, Pour vous traîner vivans dans le fond des enfers. Massillon lui sourit... elle devient flexible, Il lui rend un ton calme, un organe sensible, Et vous voilà portés, par un chemin de fleurs, Entre les bras d'un dieu qu'ont désarmé vos pleurs. Lui faut-il chez Thémis gagner une victoire? Noble, persuasive, imposante, oratoire, Voyez-la sur les pas du sage D'Aguesseau S'avancer en triomphe au centre du barreau, Non moins pompeusement que la langue d'Athènes Marchait, en s'appuyant jadis sur Démosthènes, Vers l'immense tribune où le peuple assemblé Dès l'exorde souvent frémissait ébranlé. Melpomène lui prête une pompe divine Quand le nerveux Corneille et le tendre Racine, Et le brillant Voltaire, et le noir Crébillon, De leurs vers immortels parent son médaillon. Lui fait-on essayer le masque de Thalie? Soudain, dans les transports d'une utile folie, Du sublime Molière elle emprunte la voix, De celle de Regnard elle use quelquefois; Elle sait varier, et son maintien comique, Et les inflexions de son propos caustique; Et, comme un vaste bal, parcourant l'univers, À chacun, dans un coin, reprocher ses travers. Qu'avec plaisir, plus loin, pour défendre ses charmes, J'apperçois La Fontaine et Boileau sous les armes! L'un sut de la nature épuiser tous les traits, L'autre de l'art pénible épuisa les attraits, Et tous deux m'ont plongé dans un noble délire... Ô vous, que j'adorai, dès que je pus vous lire, Ma langue, que les sots taxent de pauvreté Vous doit et sa finesse, et sa naïveté; Aidez son défenseur de vos conseils propices, Sur vos antiques luths guidez ses doigts novices; De grace, enseignez-moi vos chants mélodieux, Sans vous, j'épélerais le langage des dieux : De celui des français j'ai montré l'énergie, Mais, de son laconisme admirons la magie. Dieu, tient dans un seul mot, et l'homme, à son côté, Par un seul mot aussi nous est représenté. La mémoire, et l'esprit, le jugement, et l'ame, Viennent dans un seul mot, se peindre en traits de flamme; Et les quatre élémens dont le monde fut fait N'ont pas pour se ranger, besoin d'un vers complet. Le jour luit, d'un seul mot; la nuit, règne de même; Par un seul mot on hait; par un seul mot on aime; La vie à prononcer ne dure qu'un seul mot; Par un seul mot, la mort nous frappe tous trop tôt. Souvent l'idée a l'air de devancer les signes, Tant on peut énoncer de choses dans deux lignes! On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort; On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort. Tel, dans un hémistiche, au haut des cieux s'égare, Qui retombe au second jusqu'au fond du tartare. Je suis, dans un seul vers, comme dans un seul jour, Sensible, aimé, trahi, consolé tour à tour; Le tems semble passer dans le mot qui l'exprime; À peine ai-je celui de doubler une rime, Que le présent rapide, et le long avenir Derriere le passé se hâtent de tenir. La pensée a beau naître, et renaître sans cesse, Le mot français la suit, il l'atteint, il la presse, Et dans le cercle étroit d'un son juste et borné Il en fixe à l'instant le sens déterminé. Grecs, latins, espagnols, italiens, arabes, Anglais, étalez-moi tous vos monosyllabes, En est-il un qui soit, en peignant aussi bien, Plus étendu que tout, ou plus petit que rien? Notre langue, aux accords, tient par son méchanisme; Elle est mélodieuse, et dût le pédantisme Du bon Monsieur Jourdain me mettre à l'unisson, Des lettres, je dirai la valeur et le son. Heureux, si je pouvais égayant la matière Passer du grave au doux, du plaisant au sévère, Et des fleurs que Boileau me laisse ramasser Couvrir le dur sillon qui me reste à tracer! À l'instant qu'on l'appelle arrivant plein d'audace, Au haut de l'alphabet l'a s'arroge sa place. Alerte, agile, actif, avide d'apparat, Tantôt, à tout hasard, il marche avec éclat; Tantôt d'un accent grave acceptant des entraves, Il a dans son pas lent l'allure des esclaves, À s'adonner au mal quand il est résolu, Avide, atroce, affreux, arrogant, absolu, Il attroupe, il aveugle, il avilit, il arme, Il assiège, il affame, il attaque, il allarme, Il arrête, il accable, il assomme, il abat, Mais il n'est pas toujours accusé d'attentat; Avenant, attentif, accessible, agréable, Adroit, affectueux, accommodant, affable, Il préside à l'amour ainsi qu'à l'amitié; Des attraits, des appas, il prétend la moitié; À la tête des arts à bon droit on l'admire; Mais sur-tout il adore, et si j'ose le dire, À l'aspect du très-haut sitôt qu'Adam parla, Ce fut apparemment l'a qu'il articula. Balbutié bientôt par le bambin débile, Le b semble bondir sur sa bouche inhabile; D'abord il l'habitue au bon-soir, au bon-jour; Les baisers, les bonbons sont brigués tour-à-tour; Il demande sa balle, il appelle sa bonne; S'il a besoin de boire, aussitôt il ordonne; Son babil par le b ne peut être contraint, Et d'un bobo, s'il boude, on est sûr qu'il se plaint. Mais du bégue irrité la langue embarrassée, Par le b qui la brave, à chaque instant blessée, Sur ses bords, malgré lui, semble le retenir, Et tout en balançant, brûle de le bannir. Le c rival de l's , avec une cédille, Sans elle, au lieu du q , dans tous nos mots fourmille, De tous les objets creux il commence le nom; Une cave, une cuve, une chambre, un canon, Une corbeille, un coeur, un coffre, une carrière, Une caverne enfin le trouvent nécessaire; Par-tout, en demi-cercle, il court demi-courbé, Et le k , dans l'oubli, par son choc est tombé. À décider son ton pour peu que le d tarde, Il faut, contre les dents, que la langue le darde; Et déja, de son droit, usant dans le discours Le dos tendu sans cesse, il décrit cent détours. L'es évertue ensuite, élancé par l'haleine, Chaque fois qu'on respire, il échappe sans peine; Et par notre idiôme, heureusement traité, Souvent, dans un seul mot, il se voit répété. Mais c'est peu qu'il se coule aux syllabes complettes; Interprète caché des consonnes muettes, Si l'une d'elles, seule, ose se promener, Derrière ou devant elle on l'entend resonner. Fille d'un son fatal que souffle la menace L'f en fureur frémit, frappe, froisse, fracasse; Elle exprime la fougue et la fuite du vent; Le fer lui doit sa force, elle fouille, elle fend; Elle enfante le feu, la flamme et la fumée, Et féconde en frimats, au froid elle est formée; D'une étoffe qu'on froisse elle fournit l'effet, Et le frémissement de la fronde et du fouet. Le g , plus gai, voit l'r accourir sur ses traces; C'est toujours à son gré que se grouppent les graces; Un jet de voix suffit pour engendrer le g; Il gémit quelquefois, dans la gorge engagé, Et quelquefois à l'i dérobant sa figure, En joutant à sa place, il jase, il joue, il jure; Mais son ton général qui gouverne par-tout, Paraît bien moins gêné pour désigner le goût. L'h , au fond du palais hazardant sa naissance Halète au haut des mots qui sont en sa puissance; Elle heurte, elle happe, elle hume, elle hait, Quelquefois par honneur, timide, elle se tait. L'i droit comme un piquet établit son empire; Il s'initie à l'n afin de s'introduire; Par l'i précipité le rire se trahit, Et par l'i prolongé l'infortune gémit. Le k partant jadis pour les kalendes grecques, Laissa le q , le c , pour servir d'hypothéques; Et revenant chez nous, de vieillesse cassé, Seulement à Kimper il se vit caressé. Mais combien la seule l embellit la parole! Lente elle coule ici, là légère elle vole; Le liquide des flots par elle est exprimé, Elle polit le style après qu'on l'a limé; La voyelle se teint de sa couleur liante, Se mêle-t-elle aux mots? C'est une huile luisante Qui mouille chaque phrase, et par son lénitif Des consonnes, détruit le frottement rétif. Ici l'm , à son tour, sur ses trois pieds chemine, Et l'n à ses côtés sur deux pieds se dandine; L'm à mugir s'amuse, et meurt en s'enfermant, L'n au fond de mon nés s'enfuit en resonnant; L'm aime à murmurer, l'n à nier s'obstine; L'n est propre à narguer, l'm est souvent mutine; L'm au milieu des mots marche avec majesté, L'n unit la noblesse à la nécessité. La bouche s'arrondit lorsque l'o doit éclorre, Et par force, on déploie un organe sonore, Lorsque l'étonnement, conçu dans le cerveau, Se provoque à sortir par cet accent nouveau. Le cercle lui donna sa forme originale, Il convient à l'orbite aussi-bien qu'à l'ovale; On ne saurait l'ôter lorsqu'il s'agit d'ouvrir, Et si-tôt qu'il ordonne il se fait obéir. Le p plus pétulant à son poste se presse : Malgré sa promptitude il tient à la paresse; Il précede la peine, et prévient le plaisir, Même quand il pardonne, il parvient à punir; Il tient le premier rang dans le doux nom de père, Il présente aux mortels le pain, si nécessaire! Le poinçon et le pieu, la pique et le poignard, De leur pointe, avec lui, percent de part en part; Et des poings et des piés il fait un double usage, Il surprend la pudeur et la peur au passage. Là, de son propre poids il pèse sur les mots; Plus loin, il peint, il pleure et se plaît aux propos : Mais c'est à bien pousser que son pouvoir s'attache, Et pour céder à l'f il se fond avec l'h . Enfin du p parti je n'entens plus les pas, Le q traînant sa queue, et querellant tout bas, Vient s'attaquer à l'u qu'à chaque instant il choque, Et sur le ton du k calque son ton baroque. L'r en roulant, approche et tournant à souhait, Reproduit le bruit sourd du rapide rouet; Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre, La course d'un torrent, le cours d'une rivière; Et d'un ruisseau qui fuit sous les saules épars, Elle promène en paix les tranquilles écarts. Voyez-vous l'éridan, la Loire, la Garonne, L'Euphrate, la Dordogne et le Rhin et le Rhône, D'abord avec fureur précipitant leurs flots S'endormir sur les prés qu'ont ravagés leurs eaux? L'r , a su par degrés vous décrire leur rage... Elle a de tous les chars, la conduite en partage; Par-tout, vous l'entendrez sur le pavé brûlant Presser du fier Mondor le carosse brillant, Diriger de Phryné la berline criarde, Et le cabriolet du fat qui se hazarde; La brouette en bronchant lui doit son soubresault, Et le rustre lui fait traîner son chariot; Le barbet irrité contre un pauvre en désordre, L'avertit par une r avant que de le mordre; L'r a cent fois rongé, rouillé, rompu, raclé, Et le bruit du tambour par elle est rapellé. Mais c'est ici que l's en serpentant s'avance, À la place du c sans cesse elle se lance; Elle souffle, elle sonne, et chasse à tout moment Un son qui s'assimile au simple sifflement. Le t tient au toucher, tape, terrasse et tue; On le trouve à la tête, aux talons, en statue : C'est lui qui fait au loin retentir le tocsin; Peut-on le méconnaître au tic-tac du moulin? De nos toits, par sa forme, il dicta la structure, Et tirant tous les tons du sein de la nature, Exactement taillé sur le type du tau Le t dans tous les temps imita le marteau. Le v vient; il se voue à la vue, à la vie; Vain d'avoir, en consonne, une vogue suivie, Il peint le vol des vents, et la vélocité; Il n'est pas moins utile, en voyelle, usité, Mais des lévres hélas! Le v s'évadait vîte, Et l'humble u se ménage une modeste fuite; Le son nud qu'il procure, un peu trop continu; Est du mépris parfait un signe convenu. Renouvellé du xi, l'x excitant la rixe, Laisse derrière lui l'y grec, jugé prolixe, Et, mis, malgré son zèle, au même numéro Le z usé par l's est réduit à zéro. CHANT II Chaque lettre en passant, ou plus lente ou plus vive, Vous a-t-elle saisi par sa voix distinctive? Il vous faut, dans les mots, fidéle à mes leçons, Augmenter son effet en répétant ses sons; N'allez pas toutefois, poëte géomètre, Outrer un tel sistême, ou le prendre à la lettre, Et tourmenter la langue, au point de calculer Des vers, que le lecteur craindrait d'articuler; Pour prix d'un tel travail, devenu méchanique, Vous verriez tout-à-coup l'inflexible critique Au rang des auteurs durs, vous classant à l'écart, Vous mettre en paralléle avec le sec Ronsard, Et de vos froids écrits confondant l'artifice D'un soufle, en renverser le pénible édifice. De même n'allez point, ainsi que Dubartas, Prenant pour harmonie un vain galimathias, Dire que l'alouette, avec son tire lire, Vers la voûte des cieux, en tirelirant tire , Ni faire à la grenouille, en lassant son thorax, Chanter, comme Rousseau, bre ke ke, koax koax, koax . Ils ne méritent pas qu'on les naturalise, Ces mots vuides de sens, qu'un exemple autorise; Quelqu'un, frappé du cri de l'enfant nouveau né À l'exprimer d'un mot s'était déterminé. Maudissant du français la lente périphrase, De la langue latine il embrassa la base; Il vit de mugitûs sortir mugissement, Et fit de vagitûs sortir vagissement . Eh bien! Qui l'aurait cru? La grammaire inhumaine Flétrit ce mot couvert de la pourpre romaine, Nous l'avons vu depuis, languissant, délaissé, Tour à tour, par Restaut et par Wailly chassé, En implorant encor le droit de bourgeoisie, Expirer sur le seuil de notre académie. Joignons à cet exemple un exemple plus grand, Du Parnasse français le dernier conquérant, Qui, recula du goût les bornes décidées, Et seul, pût voir les mots manquer à ses idées, Voltaire, à son pays n'a point fait agréer Tous ceux que la raison l'engageait à créer; Il eut beau démontrer que le terme d'impasse , Du terme, cul-de-sac, devait prendre la place, Dans ses propres écrits son protégé nouveau, Fut accueilli d'abord en faveur du berceau; Mais qu'il ose aujourd'hui, dans un nouvel ouvrage, Parcourir librement les sentiers de l'usage; Le vieux mot, cul-de-sac, est-là pour le borner, Et sur ses pas bien vîte, il le fait retourner. Ainsi donc parmi nous la langue est assez riche, Il faut qu'on y cultive et non qu'on y défriche; Ce ne sont pas des mots qu'il faut imaginer, Ceux que nous possédons, sachons les combiner. Tempéré tour à tour, et tour à tour sublime, Essayons, en joignant l'exemple à la maxime, De décrire un orage et la paix des hameaux, Et le fracas d'un siége et l'horreur des tombeaux. Ô toi, de tous les sons, source pure et première, Toi dont la main féconde, en versant la lumière, Sur les mondes divers soumis à tes regards Assigne un juste mode à leurs orbes épars, Soleil, élève moi sur l'aîle du génie, Remets entre mes mains le char de l'harmonie, Que je puisse, à mon gré, planant sur l'univers, En imprimer l'accord au cahos de mes vers, Et de tous les accents imitateur fidèle Écouter la nature et m'exprimer comme elle. Et toi, sèxe divin, dont l'organe flatteur Ajoute à notre langue un charme séducteur; Toi qui dans le discours, à l'oreille enchaînée, Prodigues les trésors d'une harmonie innée; Toi qui, si l'amour dicte, écris bien mieux que nous, Pour capter ton souris j'embrasse tes genoux. Je sais que d'ordinaire un sujet didactique Lié dans tous ses points par un fil méthodique, Ne présente au beau sèxe, à le lire empressé, Qu'un vaste et froid tissu dont son oeil est blessé : Mais j'abandonne enfin l'aride théorie, Et Phébus à l'instant m'ouvre une galerie, Où ma muse à grands traits exerçant ses pinceaux, Saura pour tes plaisirs varier ses tableaux. Éole a dit aux vents : tourmentez la nature, Et, des flancs caverneux de sa retraite obscure, Sortis tous à la fois, comme des conjurés, De la terre et des mers ils se sont emparés : Ceux-ci, de l'océan desséchant les rivages, Vont soulevant ses flots jusqu'au sein des nuages; Ceux-là, poussant le sable en épais tourbillons, Semblent presser Cybèle entre leurs bataillons : Eurus échevelé sifflant de plaine en plaine, Renverse les moissons que brûle son haleine; Et le terrible Auster, en épuisant ses flancs, Des superbes cités sappe les fondemens; Il n'est pas même alors jusqu'au léger Zéphire Qui le long des bosquets se plaisait à sourire, Qu'on n'entende, cédant à ses voeux indiscrets, Faire au loin frissonner le faîte des forêts. Mais l'Aquilon sur-tout, luttant contre les voiles, Quand on veut les hisser, se glisse entre leurs toiles, Les déchire aux regards du pilote irrité, Insulte avec constance à sa dextérité, Rompt la rame rebelle et le cable qui crie; Et sur les mâts tremblans redoublant sa furie, Au fond d'un vaste gouffre entr'ouvert sous les eaux, Au regret de Plutus enfonce les vaisseaux. Telle est des vents épars et la force et l'audace; Leur souffle meurtrier brûle, gèle et fracasse. Ils concentrent leur rage, et quand leurs sifflemens Sont un signal de guerre entre les élémens, De leurs complots affreux craignant la triste issue, Pour soutenir le globe, Atlas essouflé sue. Derrière le rideau du noirâtre horison, J'entends déja frémir le tonnerre en prison, Déja la pluie en l'air diversement chassée, Sur les toîts, dans les champs s'élargit dispersée; Les nuages rompus répandant des torrens Ont étouffé la voix des fougueux ouragans; Et malheur à Cérès si le ciel pêle-mêle Prodigue en grains glacés l'impitoyable grêle! Flétris du même coup par ses nombreux fléaux, Les fruits avec les fleurs s'affaissent par monceaux; Quelle sublime horreur! La foudre vagabonde Ébranlant les échos de la voûte du monde, Du midi jusqu'au nord, du levant au couchant, Roule de monts en monts, et bondit en grondant; Elle approche, et tandis que les agneaux débiles En grouppes dans les prés s'étendent immobiles, Près du taureau qui fronce un sourcil menaçant, Le boeuf presque debout rumine en mugissant; On ne respire plus que salpêtre et bitume, Le nuage au nuage en se frottant s'allume; L'astmosphère est changée en une mer de feux, Que le souffre sillonne en longs javelots bleux; Jupiter veut-il donc que l'univers succombe? Sa foudre vengeresse éblouit, tonne, tombe, Et d'éclats en éclats prolongeant son fracas, D'un trépas imprévu frappe tout sur ses pas. Pressez, pâles éclairs, vos fléches incertaines, Je vois Pan tressaillir au travers des Ardennes; Dans les bras de Neptune ils se sont élancés Ces vieux rocs qu'en passant la foudre a renversés; Monts-Jura vous planiez jadis sur les tempêtes, Votre neige éternelle a fondu sur vos têtes, Il ne vous reste plus en cet affreux moment Qu'à vous écrouler tous dans le Rhône écumant, Du tonnerre expirant tous les carreaux renaissent, Le globe est embrâsé, les villes disparaissent; Les mortels que par-tout ce spectacle confond, Gardent d'un pôle à l'autre un silence profond; Et sur ses fondemens la nature tremblante, Dans la peur du cahos jette un cri d'épouvante. La tempête a cessé; le calme sur les flots Renaîtra lentement par le calme des mots; Alors il faudra voir les voyelles paisibles Succéder au concours des consonnes terribles, Et le style adouci devenir aussi pur Que l'horison changé dont il peindra l'azur. La nuit emporte au loin l'orage qui s'achève; Éole a pris la fuite, et le matin se lève. Le genre tempéré m'a conduit dans les champs, Goudouli! Prête-moi tes pipeaux innocens, Des fins diminutifs de ton patois facile, Que ne puis-je, en français, entremêler l'idylle! Laissons dans les taillis, auprès des ruisselets, Gazouiller pour prélude un millier d'oiselets; Et qu'en se colorant des rayons de l'aurore, Au chant du rossignol l'univers semble éclorre; Que le lièvre inquiet, avant l'homme éveillé, Broute un frais serpolet par la brume émaillé, Jusqu'à ce que Phébus, pour qu'il batte en retraite, Fasse, à son oeil craintif, reluire une houlette : Ce sera ta houlette, aimable et jeune Eglé, Ton troupeau vient, conduit par Mouflard essouflé; À quelques pas de toi, vers le bois solitaire, Piés nuds, cheveux épars, accourt ton jeune frère, Qui de ses vieux parens, précoce et tendre appui, Guide un autre bétail pétulant comme lui; Le chef et les soldats pénétrant les broussailles À l'humble noisetier vont livrer cent batailles. Plus loin, triste, courbé, d'un air encore actif Ton pere, de ses boeufs presse le pas tardif, Et de ses cheveux blancs ombrageant sa charrue, Détrempe ses sillons avec le sang qu'il sue. Pour un seigneur plus dur que ses terreins ingrats, À vaincre la nature il a contraint ses bras. Ah! Retournons vers toi pour chasser ces images. Eh! Quoi? Tu n'es plus seule, on te rend des hommages, Palémon et Lubin, couronnés de lilas, À l'envi l'un de l'autre, encensent tes appas; Que l'amour modulé découle de leurs flutes, Et tu seras sensible à leurs galantes luttes; Moins pour les émouvoir que pour les appaiser, Donne-leur à tous deux un innocent baiser; Ah! C'est ici qu'il faut que mon style en impose. Peignons si bien le choc de tes lèvres de rose, Que le lecteur discret qui va fuir à l'écart, Au doux bruit du baiser croie en avoir sa part. Mais où suis-je? Et quel baume, en coulant dans mon ame, A pénétré mes sens d'une subtile flamme! Les rivières sans digue, errantes dans leurs lits, La terre plus riante, et les cieux embellis, Et le murmure lent du zéphire invisible, Et des pinçons joyeux le ramage sensible, Tout anime à la fois mon courage et mes chants, C'est quand on est touché qu'on fait des vers touchants : Chacun a sa manière, et je le dis sans feinte, Jamais je ne saurais dans une étroite enceinte Au devant d'un pupitre avec contrainte assis, Enthousiaste froid, coudre un métre précis, Provoquer mon esprit en rêvant d'un air bête, Apeller une idée en me frottant la tête, Faire éclorre un beau vers d'un coup de pié fécond, De mes ongles rongés exprimer le second, Et pour me soulager lorsque Phébus m'agite, Un Richelet en main prendre la rime au gîte. L'eau vive d'Hélicon gèle au fond d'un cornet, Et Pégase franchit les murs d'un cabinet. Le long de la Garonne, au bord de la Charente, Ce poëme naissant a vu ma muse errante Invoquer l'amitié, la nature et l'amour. Aux muses maintenant veux-je faire ma cour? Apollon, à Neuilly, me sourit en cachette, Et rimeur à Paris, là je me sens poète : C'est là que, d'un ciel pur respirant la douceur, Et laissant mon esprit aux ordres de mon coeur, Loin des petits auteurs, et des grandes coquettes, Je compose en plein air, sans livre et sans tablettes; Zoïle n'est pas là quand mon vers cherche à fuir, Et ma maîtresse est là s'il m'échappe un soupir. Et le style varie ainsi que la campagne : Atteignant au sublime au haut d'une montagne, On est fier d'entasser des vers audacieux; Et debout sur le globe, on les déclame aux dieux, Quand je domine ainsi le reste de la terre, Si quelqu'un me disait, peins le bruit de la guerre : Égal à mon sujet, je lui pourrais, je crois, Dans mes vers belliqueux faire entendre à la fois, Les rebonds des boulets, le siflement des balles, Les bombes, les canons, les tambours, les tymbales, Et le hennissement des chevaux haletans, Et l'écroulement sourd des crénaux chancelants; Des femmes, des enfans, les clameurs inutiles, Et des vieillards cachés les prières stériles, Et des glaives croisés le fréquent cliquetis, Et des soldats meurtris les lamentables cris, Et le fatal clairon de l'altière Bellone, Et dans la ville en feu, la cloche monotone, Dont le funèbre airain, par son timbre argentin Tinte des assiégés le trépas, trop certain! Voulez-vous que la langue avec pompe énergique Se monte par degrés au ton mélancolique? Rival du sombre Young, je vous raconterai Ce que j'ai vu jadis dans un temple sacré. Minuit sonnait encor; la rue était déserte, Et la porte d'airain gémissait entr'ouverte; Je la pousse en tremblant, j'avance à pas égaux, Et la lune, au travers des rougeâtres vitraux Sur le bronze poli des sépulcrales urnes, Réfléchissait en paix ses rayons taciturnes; Tout rongé par des vers qu'a prévenus l'orgueil Le squelette d'un riche au bord de son cercueil, S'avance, et par pitié me demande une larme. Au cri que j'ai poussé dans ma trop juste allarme Un murmure confus se répand dans les airs; Maint cadavre hideux, en agitant ses fers, Pour s'approcher de moi quitte son mausolée; Sous mes pas chancelans la terre est ébranlée; Je me vois par des morts presser de toutes parts, Et le pauvre, à mes pieds, appellant mes regards, Soulève d'une main la pierre qui l'opprime : " arrête, disent-ils, d'une voix unanime; Étranger! Un instant, pense à moi par pitié, Parens, amis, enfans, ils m'ont tous oublié! " Ah! Dis-je en échappant à ces plaintes funèbres, De ce temple effrayant désertons les ténèbres, Je ne saurais, hélas! Voir plus long-tems souffrir Ces spectres affamés d'un peu de souvenir... Ah! Qu'ils sont plus heureux, ces laboureurs tranquilles, Qui dorment dans les champs, au fond de ces asyles Où la mort les pressa de son fer inhumain, Comme un troupeau timide au soir d'un jour serein! Le tems les a couverts d'un tapis de fougère, Et la terre à leurs os paraît toujours légère. Par la religion consolés tous les ans; Nommés par leurs amis, bénis par leurs enfans, Quand on vient à passer sur leur tombe fleurie, Ils rêvent doucement qu'ils tiennent à la vie. CHANT III À plus d'un examen ces vers furent soumis. Mais, si j'en crois enfin mes sévères amis J'ai prouvé que ma langue avec art combinée, Tantôt impérieuse et tantôt dominée, Par des sons inégaux pouvait également Rendre l'horreur sensible et peindre l'agrément; Mais refusant de moi l'exemple et les préceptes, Sans doute ils soutiendront, ces critiques ineptes, Que ces termes choisis leur ont semblé muets. Ils voudront me contraindre, à saisir les effets, Du bruit de nos métiers, des cris du quadrupède, Et du son qu'en son sein chaque instrument possède, Eh! Bien, je me dévoue à ces nombreux travaux; J'imiterai par-tout mes antiques rivaux, Et si quelque succès couronnait mon audace, À mes contemporains je demande une grace, C'est que l'envie au moins cesse de me troubler; Au rang des demi-dieux d'autres pourront voler. Si de l'artificier fraudant le privilège, J'entre dans un jardin qu'au même instant j'assiège, Déja la boîte éclate et l'ardent serpenteau S'élance en vacillant sur le front d'un ormeau, Aux loix de Galilée un soleil réfractaire Tourne autour de son axe au centre du parterre; Ses rayons divergens décroissent à l'entour De son disque rougi qui s'éteint sans retour. La gerbe par des jets de bleuâtres étoiles De la nuit qui pâlit court ménacer les voiles; Verticale, elle brille, et n'imaginez pas Que sa fécondité lui donne le trépas. Sa tombe est un trésor qu'avec peine elle épuise, Et semblable à l'oiseau que la fable éternise, Quand je ne l'attens plus, je la revois encor Se consumer sans cesse en étincelles d'or. Est-ce un bouquet brillant que de moi l'on reclame? En nappes dans les airs je déroule la flamme, Et contre Flore en pleurs secouant ses cheveux, En dépit de ses fers Vulcain vomit ses feux; Tandis qu'au haut du ciel mainte agile fusée Jaillit en se jouant de sa prison brisée, Traîne un sillon dans l'ombre et baissant tôt ou tard, S'arrête, éclate et meurt dès que son pétard part. Ici du forgeron fomentant la fournaise, J'allume avec effort la pétillante braise, Et mes flasques soufflets péniblement enflés, Ronflent en chassant l'air dont leurs flancs sont gonflés, De la terre à mon gré façonnant les entrailles, Je les confie ensuite à la dent des ténailles, Et dans le lac dormant dont l'eau fume et frémit Plongé jusques au bout mon fer rouge gémit. Là, je suis serrurier; ma rigoureuse lime, D'un clou d'abord meurtri rive en criant la cime, Un amas de ressorts et de vis et d'écrous, Prépare entre mes mains le repos des jaloux; Je traîne sur ses gonds une grille indolente; Je range, en longs barreaux, la rampe qui serpente; Tantôt du taillandier, tantôt du maréchal, Imitant par des t le travail matinal, Je soulève un marteau que l'élégant Delille Précipite en cadence aussi-bien que Virgile; Et qui tombe, en trois tems, pour dompter le métal, En frappant mon timpan d'un tintamarre égal. Attaquons dans les bois la dryade indignée, Elle repousse envain ma cruelle coignée; L'espoir d'un gain honteux m'a bientôt étourdi; En bucheron hâlé je frappe un coup hardi, Et par l'explosion de ma bruyante haleine, Je crois hâter le fer de ma hache inhumaine. Me préserve le ciel d'entendre nuitamment Autour de ma maison construire un bâtiment, C'est, il faut l'avouer, une cacophonie, Que de peindre, en tout temps dédaigna le génie; Mais si le dieu des vers jadis se fit maçon, Je puis à ces détails descendre sans façon. Voyez ce malheureux suant et presqu'étique Courbé sur les moilons qu'il pique et qu'il repique, Cet autre du soleil essuyant le courroux, De son marteau tenace attaque à petits coups, D'une pierre en repos l'inébranlable masse; Sur un tertre de paille, assis, comme par grace, Cet autre à tour de bras, dès que Phébus a lui, Au travers d'un gros roc étendu devant lui, Traîne une longue scie auparavant graissée, Qui s'avance docile et rebrousse ébréchée, Si dans la pierre avide, au fer trop à l'étroit, Il ne fait partager l'eau que lui-même il boit; Survient-il un sculpteur? Ce nouveau Praxitele Exerçant son ciseau sur le marbre rébelle, Suscite sans pitié des sons si discordans, Qu'en blessant mon oreille ils agacent mes dents; À tourner son long col que cette grue est prompte! Mais comme elle se plaint du fardeau qu'elle monte! Le cric s'accroche au poids qu'il soulève aisément, Et triple à chaque tour son triste grincement; Sans perdre une minute, à me rompre la tête, Près de son établi ce menuisier s'apprête; Sur un ais tortueux qu'il applanit bientôt Il promène en raclant son rapide rabot, Et dans le trou profond que vient d'ouvrir la vrille, À grands coups de maillet il presse la cheville : Près de ces ouvriers voilà, pour mon malheur, Que le hazard dirige un perfide émouleur, Qui sur sa meule en feu, par un jeu qui l'amuse, Aiguise les outils de si près qu'il les use. Puisse-t-il, entre nous les repasser si bien Que pour nous étourdir il n'en reste plus rien! Si pour me ranimer je gagne mes pénates, Oh! De quel bruit plus doux, cher Bacchus, tu me flattes! Rompant son fil d'archal, le champagne élancé Cherche en l'air à se joindre à son bouchon chassé; En coulant du goulot d'une oblongue bouteille, Le bordeaux plus couvert charme aussi mon oreille, Et ses flots, l'un de l'autre, au passage jaloux Comblent mon gobelet en doublant leurs gloux-gloux. On est, quand on a bu, plus propre à la musique, Et je peindrai les sons que ce bel art m'indique. Je les réveille enfin ces nombreux instrumens, Chez l'indolent luthier suspendus et dormans, Dans les flancs de ceux-ci je vois rentrer éole, Et les nerfs de ceux-là se tendre à ma parole; Déja, vers moi par troupe ils semblent accourir; Je leur donne un moment pour mieux se réunir, Et pour les ranger tous sur une ligne égale, Le tambour en roulant, battra la générale. C'en est fait : s'agit-il de les voir défiler? Ils suivront l'ordre exact que j'ai sû leur régler. En appellant les coups sur leurs plans paralleles Au dos d'un fier coursier, ces timbales jumelles, Aux bonds de la baguette, ont produit des tons sourds. L'airain qui les entoure en murmure toujours, Fier des sons moëlleux qu'il enfante sans peine Avec un flegme anglais, le piano se traîne, Et nargue, fils ingrat, le rude clavecin. La cymbale après lui froisse un double bassin, Et, roi des instrumens, le violon sonore, Vaincu par Viotti , devient plus fier encore. Le champêtre hautbois et l'éclatant clairon Auprès du cor ronflant marchent en escadron. Ou je me trompe fort, ou la longue trompette Précéde, avec orgueil, l'allégre clarinette; Et le fifre fidèle à prendre le dessus, Par force, de ses flancs, fait fuir des sons aigus. Je vois enfin, je vois la flûte veloutée Par les lévres de Rault , souvent sollicitée, De sa langue, accueillir le prompt martelement, Et l'exhaler soudain comme un roucoulement; Raclée à tour de bras, la grosse contrebasse M'électrise à l'envi du serpent que je chasse; Mais le violoncelle adouci par Duport À mes nerfs irrités rend leur premier accord. Honneur soit en passant, à la harpe élégante Qui conservant toujours une forme imposante, Plus d'une fois sans doute, en de royales mains, Depuis son origine, a charmé les humains. À l'approche d'Inner , sensible, elle s'accorde, Et si ses doigts légers, errants de corde en corde, Daignent faire l'essai de son expression, Que de sons vont survivre à la vibration! Auprès de la beauté, plaintive mandoline, Sers l'amant patelin lorsque le jour décline; Que le cistre trop sourd, bourdonnant à l'écart, Respecte la guittarre aux ordres de Guichard : Tandis qu'en sautillant une touche subtile Interroge à tâtons le tympanon docile. Qui te méconnaîtrait, jovial tambourin? Du gentil galoubé tu guides le refrein, Et quand sous l'oranger, la provençale agile S'élance dans les airs, émule de Camille, Tu marques la cadence à ses pieds délicats; Le gazon se relève, et l'on cherche ses pas. Peste soit du fausset de l'âcre cornemuse, Qui meurt lorsque l'haleine à ses voeux se refuse! Nos modernes sylvains la fêtent dans les bois, Mais le seul Pourceaugnac peut sauter à sa voix. Substitut portatif de la cloche en retraite, À force de ressorts, la cresselle aigrelette Court le mercredi-saint relancer dans ses draps Le gros chanoine Evrard ivre du lundi-gras. Dieux! Quel charivari! Les castagnettes claquent, La guimbarde frémit entre les dents qui craquent, Et tout près du triangle à contre-temps frappé, La vielle en grinçant flatte un peuple dupé. Mais je n'ai vu passer ni les cloches, ni l'orgue, Il faut céder sans doute à leur pieuse morgue, Pour les chercher moi-même à l'église je cours, Provoquons ces bourdons qui dorment dans les tours, À leurs cables grossiers je saurai me suspendre, Et puis regagner terre, et puis vous faire entendre Sur les bords du métal prompt à vous étourdir; Les battants balancés tomber et rebondir, Si la tâche est trop forte et que mes bras débiles Abandonnent en l'air les cloches immobiles; Sous leurs voûtes d'airain, le vent doit, engouffré, Même après leur repos, murmurer concentré. Mais quels savans accords et quelle mélodie Réveillent tout-à-coup mon oreille engourdie! Balbâtre ou charpentier , d'un geste impérieux Maîtrisent le clavier d'un orgue harmonieux; Du temple qui résonne ils ébranlent la voûte, On croirait que du ciel ils ont trouvé la route, Et que les airs sacrés, échappés de leurs mains, Montent, comme un parfum, jusqu'au trône des saints. Ainsi des instrumens ou bénis ou profanes J'ai tâché d'imiter les différens organes, J'oubliais le sifflet qui n'a point oublié De heurter par son vent mon front humilié, Exécrable instrument, qui te donna la vie? On ne le sait que trop : sans doute que l'envie Pressant un jour le col de ses nombreux serpens, Concentra dans ton sein leurs sombres siflemens, Depuis, tout fut en proie à ta rage insensée; Et l'on t'a vu, sans cesse, au théâtre, au lycée, Non content d'être encor le signal des filoux, Rallier contre un seul, mille écrivains jaloux. J'entends derrière moi l'écho qui se désole, Ce que l'ombre est au corps, il l'est à la parole, Invisible habitant ou d'un mur ou d'un bois, Il décroît tour à tour, jusqu'à cinq à six fois, Il retrace à l'oreille une imparfaite image Des bruits de la nature ou des sons du langage, Et pour les répéter, il perd si peu d'instans, Qu'on croit, quand il répond, parler en même temps. Lecteur, laisse en beaux vers l'ingénieux Ovide Prodiguer le mensonge à ton esprit avide, Je prétends sur l'écho te révéler sans fard Des secrets qu'à coup sûr tu n'as lus nulle part; Peins toi le premier soir du premier jour du monde, Où le globe, plongé dans une paix profonde, Sous les rayons de l'astre, émule du soleil, S'argente aux yeux d'Adam qui résiste au sommeil; Il veut fuir, mais en vain; quelque part qu'il s'arrête, À la faible clarté que la lune lui prête, Sur la terre et dans l'air il voit les animaux Chancelans tour-à-tour céder tous au repos, Et lui-même, au milieu d'une forêt discrète Il écoute, étonné, la nature muette. Tourmenté malgré lui d'un souci curieux, Il lève en soupirant ses deux mains vers les cieux; " ô mon maître, dit-il, quel est donc ce silence? " Silence! Dit l'écho, qui prend alors naissance. Que fait le premier homme à ce bruit étranger? (on ignorait encor la peur et le danger) Il visite avec soin la forêt toute entière, " ah! Pauvre Adam, dit-il, c'est à toi de te taire; Quel autre que ton Dieu peut répondre à ta voix? " Ta voix! Reprend l'écho renouvellant ses droits. Adam s'occupe encor d'une recherche vaine, Mais le sommeil surprend sa paupière incertaine, Ève doit au matin s'offrir à ses desirs, Et l'écho plus discret taira leurs deux soupirs. Du simple et du badin combinant l'avantage, Je vais des animaux copier le langage, Et ce nouveau travail n'est rien moins qu'un jouet : Hérissant sa crinière et balançant son fouet, Le monarque des bois, soit qu'on passe ou qu'on entre, Par des rugissemens fait retentir son antre; Le léopard farouche et le tigre irrité Frémissent en chorus près de sa majesté; Et ce vieux loup à jeun, dont les forces chancellent, Heurle dans l'ombre épaisse où ses yeux étincellent; Envain dans sa tanière a-t-on muselé l'ours? Soyez sûr que l'ingrat qui s'en souvient toujours, Même quand sur deux pieds il trépigne en cadence, Gronde et garde une dent à son maître de danse. Mais d'un crayon rapide esquissons le cheval, Ah! Virgile! Pardonne à ton jeune rival! Je voudrais t'égaler quand ton pégase agile, Traversant l'hexamètre au galop du dactyle, Dans un vaste circuit de terreins labourés, Quatre à quatre en courant marquait ses pas ferrés. Sur les gazons fleuris que le taureau bondisse! Auprès de sa génisse, amoureux, qu'il mugisse! Je vais encor ici mettant Virgile à neuf, Faire au bout d'un vers lourd tomber le pesant boeuf, Et forcer l'agnelet d'essayer sa voix grèle Au milieu des moutons qui bèlent pêle-mêle. Entendez-vous plus loin le timide chevreau Murmurer quand il broute et ronger l'arbrisseau? Ravi par un barbare à sa mère qui meugle, Le veau prêt à mourir verse des pleurs et beugle. Soufrez qu'Aliboron clopinant, ricanant, Et bravant le bâton d'un maître chagrinant, Ouvre une large bouche et s'évertue à braire, (le bon Jean l'admettait dans la fable légère) Mais quel vil animal allonge son grouin? Ah! C'en est trop, recule, et vas grogner plus loin, Toi que doivent chasser, par un dégoût semblable, Les français de leurs vers, et les juifs de leur table. Chez l'avare Crésus, au combat du taureau, Et sur les boulevards qui bordent Saint-Malo, J'entends, comme Cerbère, aboyer le boul-dogue, Mais du petit barbet la voix est bien moins rogue; Et quand chez Pénélope Ulysse de retour, Sourit au vieux témoin de son fidèle amour, Au devant du guerrier le chien s'élance, il jappe Et léche, avec transport, son manteau qu'il attrape. Le chat près du barbet vient de se mettre à point, Et de les séparer je n'entreprendrai point; De Rominagrobis qui grommèle et qui jure, Caressez prudemment l'ondoyante fourure, Le fourbe étend sa griffe et roule de gros yeux; Chassez sur le pallier cet amant furieux, De degrés en degrés qu'il poursuive sa belle, Et la nuit, s'il le veut, qu'il s'en aille avec elle, Dans son feu violent miaulant à loisir, Publier sur les toîts son douloureux plaisir. Que le singe unissant la malice à l'audace, Fasse en grinçant des dents grimace sur grimace, Et devant l'homme enfin, fier de lui ressembler, S'enroue, en s'indignant, de ne pouvoir parler. CHANT IV C'est peu d'avoir rendu la voix du quadrupède, À ce nouveau travail un plus vaste succède, Car tous les animaux articulent des sons; Alors que je dis tous, j'excepte les poissons, Et sans doute, jadis ils ont eu leur langage. Si j'en crois ma chronique, au temps du premier âge, La pesante baleine et le dauphin léger Dialoguaient ensemble au lieu de se manger; Mais lorsque Jupiter, moins en pere qu'en juge, Versa sur l'univers les torrens du déluge, Les poissons rélégués dans leur propre élément Se vantaient d'échaper au commun châtiment; Et ce dieu tout-à-coup leur imposant silence, Leur ravit pour toujours, dans sa juste vengeance, Le signe de l'effroi, le signe du desir, Le cri de la douleur, et l'accent du plaisir. Prends courage, ô ma langue, ô langue imitative! Deviens plus que jamais, simple, douce et naïve, Si l'insecte et l'oiseau sont imités par toi, Tu ne me verras plus t'imposer d'autre loi. Je laisse au gré du vent l'abeille vagabonde, Varier le matin son murmure et sa ronde; Mais lorsque sur le soir un sonore bassin Aura sous chaque abri réuni chaque essain, Pour entendre frémir ces graves républiques J'oserai m'approcher des ruches politiques, Et je pourrai peut-être, espion indiscret, Sans troubler leur travail, surprendre leur secret; Il bourdonne à propos ce frélon parasite, Pirate obscur des fleurs qu'à respirer j'hésite; Mais cette guêpe avide, au banquet de Comus, De Pomone, en cachette, outrage les tributs; Sans quartier, dans la chambre, il faut qu'on l'emprisonne; Qu'elle meure en rasant la vitre qui résonne! Dans un blé vaste, aux yeux du meunier qui la suit, La sauterelle agile, en criant, se trahit, Et le grillon frileux par sa plainte assassine, Enjoint au boulanger de couvrir sa farine. Mais déjà les oiseaux m'appellent tour à tour, Confondons la volière avec la basse-cour; Ne croyez pourtant pas que de mon plan esclave, J'espère, en déclamant, noter ici l'octave, Et contrefaire au vrai, le sublime refrain Du savant rossignol et du tendre serin; Eh! Quel homme pourrait exprimer leur ramage? C'est tout ce que le sèxe, à qui l'on rend hommage, Peut faire quelquefois à force de chanter; Saint-Huberti, Trial, ont droit de l'imiter. Mais il est des oiseaux d'une classe ordinaire Dont la voix plus bizarre a plus de caractère. Le long de ce grand mur qu'il arpente à son gré, Que le paon orgueilleux, par l'orage inspiré, Lance par intervalle un accent lamentable! Tandis que la pintade, en cage inconsolable, Exhale son ennui par un son plus perçant Que celui d'un ciseau sur du marbre glissant. L'aube n'a pas plutôt de ses lueurs obliques Argenté le sommet des cabanes rustiques, Que deux coqs commensaux, par un cri matinal, D'un combat singulier se donnent le signal; Au travers du fumier les champions s'avancent, À grands coups d'éperon l'un sur l'autre ils s'élancent : Souvent le plus coquet est le plus fortuné, Les poules à l'envi l'ont déja couronné, Et ce vainqueur superbe en chantant sa conquête, Comme un drapeau flottant balance encor sa crête. Il sifle en grasséiant le grave perroquet, Et je veux sur trois points diriger son caquet; Sincère courtisan d'un roi prudent et juste, Qu'il dise à l'oeil de boeuf : bonjour César-Auguste; Si ma maîtresse est froide et s'amuse à jaser, Je veux que le fripon lui conseille un baiser; Et lorsque Bavius de boutique en boutique Colportera le soir son oeuvre satyrique, J'entends qu'à ses barreaux l'animal cramponné En le voyant de loin crie : as-tu déjeûné? Si dans mon cabinet je transporte sa cage, Puisse alors son babil m'enhardir à l'ouvrage; Ah! Pour me rappeller un modèle parfait, Que son mot favori soit le nom de Gresset : Beau perroquet mignon, c'en est assez sans doute, Voilà déja du tems que le lecteur t'écoute, D'ailleurs tu reviendrais à tes premiers discours, Combien d'auteurs sans moi t'imiteront toujours! Dans le fond des forêts émule de l'orfraie, Hermite d'un vieux tronc que le hibou m'effraie! Que la chouette cherche un cri plus déchirant! Quant au triste coucou, d'arbre en arbre courant, Sa voix que la coutume érige en noir présage Au mari courroucé fera perdre courage. La nuit sur la nature étend son voile gris, Et fait frémir en l'air mille chauve-souris, Ah! Fraulez mon chapeau, puisque c'est votre usage, Mais de ce pauvre, au moins respectez le visage, Au déclin d'un beau jour pour cesser de souffrir, Il s'endort en plain champ sur la foi du zéphir; Volez, volez plutôt par cette cheminée, Vous pourrez, sans remords, ô filles de Minée, De ce midas qui ronfle ébranler les rideaux, Raser sa longue oreille et flétrir ses pavots. Que le dinde glouton glousse en faisant la roue! Que la canne criarde en barbotant s'enroue! En déployant sa voix puisse l'oie en un coin Ainsi qu'au capitole avertir au besoin! Que le merle et le geai jasent avec l'agasse! Seul dans un vers braillard que le corbeau croasse! La caille aime à sifler, et la tendre perdrix Par des accens coupés réunit ses petits. Perché sur la tourelle où la nuit il se coule, Du matin jusqu'au soir le doux ramier roucoule, Et l'humble tourtereau tristement amoureux Prolonge à la sourdine un soupir douloureux : Le pigeon, du plaisir goûte la pure ivresse, Il est apprivoisé pour peu qu'on le caresse, Il est tendre et sensible, il pleure, et plût au ciel Que l'homme, ainsi que lui, n'eut jamais eu de fiel! Non loin des prés fleuris qu'arrose la Charente, Lieux charmans où le soir l'ombre d'Ausone errante Du brave d'Epernon prend l'ombre par la main, Et va sous les débris d'un vieux cirque romain, Du saintongeois moderne admirer en silence L'esprit héréditaire et la rare vaillance; S'élèvent deux châteaux l'un à l'autre opposés, Par un bois vénérable autrefois divisés... D'un rigoureux tuteur esclave trop docile Eustelle habitait l'un, et l'autre était l'asyle Du jeune comte Eutrope, héritier séducteur, Et du champ des beaux arts zélé cultivateur; Eustelle à dix-sept ans, d'une beauté parfaite, N'avait rien pour charmer l'ennui de sa retraite, Qu'un pigeon qui, les soirs en revenant du bois, Pour atteindre à sa bouche escaladait ses doigts, Ainsi donc l'innocence, élevait l'innocence; Leurs plaisirs étaient purs, leurs jeux sans conséquence, Et je ne dirai point, pour ne pas crainte de supposer, Lequel des deux à l'autre enseigna le baiser. Pour Eutrope, il vivait dans le sein de l'étude, Les neufs soeurs tour-à-tour charmaient sa solitude; Eutrope était dans l'âge où les sens nouveau-nés Sous le joug du desir frémissent enchaînés, Où quand on cherche un guide au bord de l'hypocrène, L'esprit choisit Corneille, et le coeur La Fontaine; Vous étiez, ô bon Jean! Son auteur favori, Un matin qu'il lisait vos fables, près de lui, D'un pigeon langoureux il entend le ramage, Et l'apperçoit bientôt à travers le feuillage, " ah! Beau pigeon, dit-il en fléchissant la voix, Venez, je ne suis point ce méchant villageois Qu'on eut vu l'autre jour, sans la fourmi prudente, Darder sur votre frère une fléche sanglante " . À de si doux accens le pigeon familier Sur la main du lecteur vient se réfugier Et tressaille de joie, en voyant dans l'ouvrage, Grace au pinceau d'Houdry, passer sa propre image. Ô des hameaux voisins confiantes beautés! Il se peut qu'au détour de ces bois écartés, Vous veniez pour cueillir de pâles violettes, Retournez promptement vers vos humbles retraites, Et redoutez Eutrope, un pigeon sur le poing; C'est l'oiseau de l'amour, le dieu n'est pas bien loin. Sans rencontrer pourtant une seule bergère Le comte a pénétré dans ce bois solitaire, Et par un grand châtel de toute antiquité, Au quart de sa lecture il se trouve arrêté, S'en étonnerait-il? Il oublierait sans doute Qu'avec lui tout le jour La Fontaine a fait route, Et que le tems jaloux dévore le chemin Où nous nous promenons un bon livre à la main : " beau pigeon, reprit-il, j'aime votre constance, Mais là dedans sans doute on pleure votre absence " . Il dit : et sur l'airain des portes du château, Son bras fait retentir l'impatient marteau; Eustelle ouvre elle-même et tous deux ils rougissent, Ils demeurent muets, mais leurs ames s'unissent, Et du premier regard on s'était entendu, Les coeurs étaient donnés quand l'oiseau fut rendu. Ô muse! épargne-toi maint détail concevable; La tâche des amans est toujours si semblable, Qu'on sait en quatre mots tout le roman du coeur : Soupirs, occasion, résistance et faveur. Si pourtant il le faut, dis qu'avec sa maîtresse, Eutrope au bout d'un temps disputa de tendresse, Et qu'au sein des plaisirs se laissant enflammer Il oublia les arts hormis celui d'aimer; Lorsque le vieux tuteur s'en allait à la ville, Le beau pigeon d'Eustelle à ses ordres docile Traversant la forêt, courait rapidement Du départ de l'argus avertir son amant, Et ce courier exact portait à tire d'aîle Des baisers que l'amant volait rendre à sa belle. Quel bonheur! Justes dieux! S'il avait pu durer? Mais quel ruisseau jamais coula sans murmurer! Et telle est des plaisirs la source trop légère! Si tout mortel y boit, nul ne s'y désaltère. Souvent, au moment même où deux amans d'accord Dans l'espoir d'y puiser s'agenouillent au bord, De son antre infernal qui domine la rive, La jalousie hagarde avec fureur arrive, Les sépare, et du fer de ses longs javelots Se fait un jeu cruel d'en soulever les flots : Chez l'objet de ses soins d'un pas lent et timide Eutrope vient un soir sur la foi de son guide, Il entend une voix; son coeur en a frémi; La porte confiante est poussée à demi, Et lui laisse, au reflet d'une oblique lumière, Entrevoir un guerrier tout couvert de poussière, Qui pleure auprès d'Eustelle et semble à l'embrasser D'une absence pénible enfin se délasser; Il s'avance, immobile, il garde un froid silence, Et sort : mais en sortant à l'étranger il lance Ce coup-d'oeil éloquent par Bellone inventé, Que l'honneur à l'honneur n'a jamais répété; Et qui s'il ne peut faire à l'instant de l'offense, Jaillir de deux poignards l'éclair de la vengeance, Comme un subtil aimant doit attirer nos pas Pour briguer ou promettre un généreux trépas. Ogier (car c'est ainsi que le guerrier s'appelle) Veut se rendre au signal, mais la discrette Eustelle En opposant la ruse à ses nombreux efforts, Lui fait pour l'arrêter un rempart de son corps. Eutrope attend le soir, attend la nuit encore, " ah! Dit-il en fureur, j'en atteste l'aurore, La femme est sans constance et l'homme est sans honneur, Beaux-arts que j'ai quittés, rendez-moi le bonheur. " Le front morne et pensif, il gagne ses pénates, Catulle! C'est envain qu'à présent tu te flattes De calmer le transport de ses fougueux esprits, Par la douce langueur qu'exhalent tes écrits. Il allume sa haîne à ces rimes cruelles Que Boileau, vieux alors, lança contre les belles, Dans du fiel distillé des mains de Juvenal Il trempe le stilet qu'il vole à Martial, Et méditant sur l'heure un horrible libelle, Sans honte et sans remords, il ose contre Eustelle Sur un papier brulant précipiter des vers Qui des pleurs de l'amour sont quelquefois couverts. Ah, suspendez le cours d'une injuste satyre, Eutrope, il vaudrait mieux ignorer l'art d'écrire, Que de suivre, au hazard, ces apprentifs auteurs, Qui d'un sèxe timide odieux détracteurs, Dans les pamphlets malins de leurs plumes novices Veulent faire passer ses défauts pour des vices. Téméraire écrivain, sachez qu'on ne peut pas, Ternir l'éclat des fleurs qui croissent sous ses pas, Et que pour émousser les traits de la censure Vénus à tout son sèxe a prêté sa ceinture. Le soleil a déjà remonté l'horison, Et le comte n'a point recouvré sa raison; Le cher pigeon revient à l'heure accoutumée, Pour la première fois la fenêtre est fermée; Le volatile exact à remplir son devoir, Dans l'espoir d'être vu, se contente de voir, S'obstine en roucoulant à faire sentinelle, Et frappe à coups de bec une vître rebelle; Eutrope à ce signal d'horreur se sent saisi, " le voilà cet oiseau qu'Eustelle avait choisi, Ce confident trompeur de l'objet le plus traître, " En achevant ces mots il ouvre sa fenêtre; Le tranquille pigeon n'en est point allarmé, D'un fer impitoyable Eutrope s'est armé; Ici ma plume tremble et mon ame est émue, De ce tableau sanglant je détourne ma vue, Le coup fatal se porte et l'innocent oiseau Chancelle, crie et tombe aux pieds de son bourreau; Mais tout en éprouvant des atteintes mortelles, On dirait qu'il invite à chercher sous ses aîles; Eutrope les écarte, un billet précieux, Irrite au même instant ses regards curieux, Et parcouru trois fois par ses lèvres rapides, Il échape trois fois à ses mains trop avides, " l'officier que ton coeur a si mal soupçonné, Eutrope, c'est mon frère, un hazard fortuné Après dix ans d'exil le rend à sa patrie, Et je l'aime après toi, cent fois plus que ma vie; Reviens donc sur le champ t'assurer de ma foi, Je ne l'ai qu'embrassé, les baisers sont pour toi. " " ah, dit-il, qu'ai-je fait? Et quelle barbarie! " Sa parole s'arrête et son ame est flétrie, Il ne connaît plus rien, et ses sombres regards En exprimant la rage errent de toutes parts; D'Eustelle il voit, hélas! Le messager fidelle Tourner encor sur lui sa débile prunelle, Roidir ce col d'albâtre autrefois caressé, Et s'étendre aussitôt insensible et glacé : Aux fureurs de l'amant le repentir succède, À son crime excusable il soupçonne un remède; Par un instinct subit il se sent inspiré, Et du pigeon mourant ouvrant le bec serré, Par le canal étroit d'une paille incertaine Il lui souffle un vin chaud qu'a tiédi son haleine; Le beau pigeon d'Eustelle a paru respirer, Eutrope, en le rendant, pourrait tout réparer; Il l'emporte en tremblant; le chemin dans sa fuite Disparait sous ses pas que l'espoir précipite, Il revoit son Eustelle, il tombe à ses genoux; Il se soumet d'avance à son juste courroux, Et lui conte en pleurant ce que l'on vient d'entendre. Eustelle tour à tour est inflexible et tendre, Sa bouche à haute voix lui commande de fuir, Et son oeil indulgent lui défend d'obéir; D'une main délicate, à qui l'on porte envie, Elle enferme en son sein l'oiseau presque sans vie, Qui de ces doux climats aspirant la chaleur, Recouvre par degrès sa première vigueur. Eutrope en insistant sut obtenir sa grace, Et tout autre aurait pu l'obtenir à sa place. Beau sèxe à ton courroux dusses-tu m'immoler, C'est ton plus grand secret que je vais révéler, Tu peux dans certains cas prendre un air inflexible, Mais sans doute une fois que ta pudeur sensible Après avoir long-temps prolongé nos desirs, Nous a fait par l'estime arriver aux plaisirs; Eussions-nous par hazard ralenti nos hommages, Fussions-nous bien ingrats, fussions-nous bien volages, Jamais le triple airain de la froide rigueur, Ne peut malgré nos torts environner ton coeur : La vengeance, en cachette, a beau t'offrir des armes, L'amour reprend ses droits en répandant des larmes, Son flambeau rallumé jette encor plus de feu Et ton premier pardon vaut ton premier aveu. J'ai su depuis qu'Eutrope avec la jeune Eustelle Avait serré les noeuds d'une chaîne éternelle, Qu'au pigeon réchappé des horreurs de la mort Une douce colombe avait uni son sort, Et que le brave Ogier déposant son armure, Pour nourrir par l'exemple une flamme si pure, Faisait de tems en tems couver sous leurs regards Les oiseaux de Vénus dans le casque de Mars. Si dans ma tache ingrate, aidé de l'épisode, J'ai réduit, parmi nous, l'harmonie en méthode; Français, de votre langue admirez tout le prix; Contemplez la souvent dans vos auteurs chéris, Et sublime et folâtre, et simple et tempérée. Quand vous aurez fait choix d'une image assurée, Songez qu'il est un art de peindre par les mots, Et copiez toujours la nature à propos. Tâchez que les patois épurés dans leur course, Viennent de jour en jour se confondre à la source; Et puisse le berger s'écrier sous ses toits, La langue que je parle est la langue des rois. Source: http://www.poesies.net