Poèmes Et Paysages. (1852) Par Auguste Lacaussade. (1815-1897) TABLE DES MATIERES Avertissement. Introduction. À l'île natale. I Vocation. II À La Nature. III Les Filles De La Terre. IV Océan, Océan, Sur La Haute Falaise. . . V Le Pic Du Salaze. VI Elle A Seize Ans, Son Coeur. . . VII Un Soir. VIII Ma Poésie. . . IX La Fleur De La Vallée. X Le Piton Des Neiges. XI Le Lac Des Goyaviers Et Le Piton D'Anchaine. XII Mélodie. XIII À La Mémoire De Robinet De La Serve. XIV L'Envie. XV Dieu Et La Liberté. XVI Les Bois Détruits. XVII À Un Détenu Politique. XVIII Une Voix Lointaine. XIX À Une Inconnue. XX Élégie. XXI Vox Populi. XXII Salut. XXIII La Cloche Du Soir. XXIV À Mon Frère. XXV À Un Jeune Poète Créole. XXVI Réponse. XXVII À Ch. Jamin. XXVIII Tout Enfant, Je T'Aimais, ô Nature! Et Songeur. . . XXIX À Ce Coeur Altéré. . . XXX Cri. XXXI Bonsoir. XXXII Le Soleil Se Couchait Et Sur L'Onde Immobile. . . XXXIII Les Pamplemousses. XXXIV Ici Dorment En Dieu Trois Enfants. . . XXXV Si Dieu, Comme Aux Oiseaux. . . XXXVI Adieux Et Réponses. XXXVII En Mer. XXXVIII Un clair De Lune Sous Les Tropiques. XXXIX Élégie En Mer Par Une Tourmente. XL L'Ombre D'Adamastor. XLI Coucher De Soleil Sous L'Equateur. XLII Lever De Lune Sous L'Equateur. XLIII Jours De Mai. XLIV Lettre A Hyacinthe H.. XLV Les Oiseaux. XLVI Souvenirs D'Enfance. XLVII Hoc Erat In Votis. XLVIII Aux Hirondelles. XLIX Ma Fille. -Le Berceau. -L'Enfance. -L'Adolescence. -Envoi A Pierre Legras. L À L'Idéal. LI À Un Solitaire. LII Si Mon Amour Etait Cet Arbuste. . . LIII L'Églantier. LIV Envoi Du Myosotis De H. Moreau. LV À Un Disciple De Chénier. LVI Le Champborne. LVII Plainte. LVIII À Béranger. LIX Disjecti Membra Poetae. LX Les Soleils D'Avril. LXI À Une Violette. LXII Quand L'Insecte A Rongé Brin A Brin. . . LXIII Les Soleils De Mai. LXIV Les Jours De Juin. LXV Veux-Tu Fuir ? LXVI Comme Une Herbe Sans Eau. . . LXVII Vois-Tu, De Sa Blanche Lumière. . . LXVIII Les Soleils De Juillet. LXIX La Vipère Du Mal A Mordu Ta Pensée. . . LXX Dût Ta Voix, Comme Au Temps Des Ninives Antiques. . . LXXI L'Arbre A Gomme. LXXII Le Ravinale, L'Arbre Du Voyageur. LXXIII De Leurs Cercles Bruyants. . . LXXIV L'Orgueil. LXXV L'Arbre Fougère. LXXVI Les Soleils De Septembre. LXXVII Le Passé. LXXVIII Celui Qui Sait Haïr. . . LXXIX Le Bengali. LXXX L’Aube. LXXXI Le Jour. LXXXII Les Travailleurs. LXXXIII L’Heure De Midi. LXXXIV La Dumas. LXXXV La Mer. LXXXVI Le Crépuscule. LXXXVII La Nuit. LXXXVIII La Lune. LXXXiX La Prière. LXXX Les Soleils D'Octobre. LXXXI Le Cri Du Juste. LXXXII Sur La Mort D'Un Ami D'Enfance. LXXXIII La Vierge Des Pamplemousses. LXXXIV La Cascade Sainte-Suzanne. LXXXV Le Cap Bernard. LXXXVI À L'Ile Natale. LXXXVII Promenade Du Port-Louis Aux Pamplemousses. Avertissement. À Monsieur. . . Mon excellent ami, dans le secret de mon coeur je vous ai depuis longtemps dédié ce livre, écrit entre les années heureuses de l'adolescence et les années éprouvées d'une jeunesse qui finit. Ce volume de poésies est le livre de mes pensées, de mes impressions et de mes sentiments. Il marque, dans ma vie, cette halte mélancolique où l'homme, avant de s'éloigner pour toujours de son passé, en recueille les feuilles éparses, les dépose comme un souvenir ou un jugement de lui-même sur la borne du chemin, et, après les avoir saluées d'un long et dernier regard, se détourne pour entrer dans les voies désormais plus sérieuses de sa maturité. Ce livre, tout ce qui reste de mes jours envolés, à qui pouvais- je l'adresser sinon à vous, mon noble ami, à vous dont les conseils éclairés, la bonté inépuisable, l'active bienveillance, ne m'ont jamais manqué depuis l'heure où je vous ai connu? Et, cependant, pour mériter dès l'abord cette bienveillance qui n'a fait que grandir avec les années, quel titre pouvais-je avoir à vos yeux? Aucun; si ce n'est, peut-être, mon culte d'instinct pour la poésie de la nature, votre premier culte à vous-même; et aussi, peut-être, parce que, voyageant dans l'âge de l'inexpérience, je vous arrivais, adolescent à peine, de l'une de ces belles îles hospitalières que vous avez connues au fond des mers de l'Inde et de l'Océan Pacifique, et qui vous ont laissé de leurs fraîcheurs primitives, de leurs moeurs encore toutes patriarcales, de si doux et si vivants souvenirs. En effet, dans un de vos voyages autour du, monde, vous avez abordé la plage où je suis né. Curieux d'étudier les richesses végétales de notre île, vous y êtes resté quelques jours. Et ce peu de temps passé dans notre pays, vous l'avez presque tout donné aux recherches de la science. Remontant les plaines du Champborne, le cours de la rivière Dumas, aux rives encaissées, aux profondeurs tapissées de fougères arborescentes; longeant ces rampes abruptes d'où s'échappent, d'une même veine horizontale et à une hauteur démesurée, des centaines de cascades, vous vous êtes élevé, de plateau en plateau, de sommet en sommet, jusqu'aux solitudes boisées de ma Salazie. Infatigable ami des plantes, vous avez été les trouver et dans nos vallées mystérieuses et sur nos cimes les plus ardues: vous avez visité le Lac des goyaviers, le Val des citronniers, le Piton d'Anchaine, la Ravine aux martins, la Mare-à-poules-d'eau. On s'en souvient dans nos montagnes. Les habitants des Hauts ont gardé la trace de votre passage, et ils l'indiquent à ceux que l'amour de la science ou la simple curiosité amène, chaque saison, dans nos forêts. Jeune encore, visitant à mon tour les cimes natales, j'ai appris votre nom de la bouche des créoles, mes hôtes ou mes guides en ces beaux lieux. Nous avons bien parlé de vous sous nos bois tranquilles! Ils prenaient surtout plaisir à me montrer un vert plateau, au pied du Piton des Neiges, non loin de la source des eaux thermales, et ils me disaient: « C'est là que, sous un ciel pluvieux de juillet, a herborisé tout un jour le botaniste voyageur. » Et ce plateau, mon ami, ils me le désignaient sous votre nom: c'est ainsi qu'on l'appelle désormais dans nos montagnes. Quelques années plus tard, venu en France, j'ai pu approcher dans l'intimité le savant dont j'avais entendu parler au pied des Salazes. Dans de longues soirées d'hiver, il vous en souvient, assis tous deux, seuls, devant votre feu, que de fois il nous est arrivé de causer, vous, de vos travaux et de vos voyages, de ces calmes régions aimées du soleil que vous avez parcourues; moi, de ma vallée d'enfance, des terres fertiles du Champborne, la patrie des oranges et de la jam-rose; de la Dumas aux eaux claires, aux gorges profondes si pittoresques! Et, de site en site, de réminiscence en réminiscence, nous refaisions notre ancien pèlerinage à Salazie, cette merveille de la végétation! Tandis que nous devisions de la sorte, un monde évanoui de lumière, de parfums, de fraîcheur, se réveillait en nous; les heures coulaient oubliées, et, tout au passé, nous n'entendions plus les bises d'hiver qui pleuraient à vos fenêtres. Souvent alors, après vous avoir quitté, continuant avec moi seul la causerie interrompue, me rappelant ma visite aux habitants de la Haute-Source, je leur enviais cette idée qu'ils ont eue de donner votre nom à l'une de nos montagnes. Je me sentais devancé; mais, à leur exemple, je voulais me flatter que, moi aussi, un jour, à défaut d'une page de granit, j'aurais peut-être une feuille de papier où écrire votre nom et le souvenir d'une amitié qui m'est chère. « Cette joie, me disais-je, cette douce gloire, il faut l'espérer, les années ne me la refuseront pas! » Et les années se sont écoulées, infécondes et éprouvées, vous le savez de reste, vous dont l'inquiète sollicitude m'a si souvent relevé dans mes défaillances. Soyez-en mille fois remercié! Accueilli à votre foyer comme un enfant de cette île Bourbon que vous aimez toujours, je suis devenu, avec le temps, l'hôte familier de votre maison et de votre amitié. Cet accueil, je le sais apprécier, car il honore en moi l'homme autant qu'il a été profitable à mon esprit. Sous l'influence de votre sympathique et forte raison, j'ai senti s'apaiser mes révoltes et mes impatiences de la vie; à l'amour énervant de la rêverie a succédé le culte féconde de l'étude. Vous m'avez fait comprendre le charme pacifiant et la consolation qu'on trouve dans le commerce d'une âme élevée, tout entière aux spéculations de la science. Votre belle intelligence si calme, votre belle vie si pleine de bonnes actions, m'ont été d'un salutaire enseignement. Par votre indulgence en face des misères inhérentes à la nature humaine, par votre dévouement à la vérité et à toutes les causes saintes, par votre sévérité pour l'erreur intéressée, vous m'avez appris à bien penser de l'homme, de ses ressources natives, de ses richesses virtuelles. Je vous dois beaucoup, je vous dois le peu que je suis. Et voici qu'au moment où l'occasion se présente pour moi de vous montrer ma reconnaissance - une reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec mon dernier souffle - mon esprit hésite et ma main tremble; je n'ose en écrire le témoignage sur un livre qui vous appartient! Hélas! mon ami, c'est que je m'arrête devant l'insuffisance de mon oeuvre: je me dis que votre nom - un nom que d'impérissable travaux ont rendu cher à la science - je ne dois point l'associer aux hasards d'une publication peut-être éphémère. Cette joie, dont je vous parlais tout à l'heure, cette douce gloire que j'ambitionnais tant, après y avoir réfléchi, je crois devoir moi-même me la refuser. Plaignez-moi. Mais le sentiment qui m'inspire ce silence de modestie et de retenue devant le public, vous, du moins, vous en comprendrez le pudeur dans votre âme, car votre âme est riche en délicatesses exquises. Cette dédicace, muette pour des yeux indifférents, elle est parlante entre vous et moi: cela nous suffit. Vous y verrez, j'en suis sûr, avec l'expression de mon attachement pour vous personne, une preuve de ce respect profond, de cette piété, devrais-je dire, que j'ai toujours nourrie dans mon coeur pour l'une des plus pures gloires scientifiques de la France. Votre ami, A. L. Introduction. La nature, sous les tropiques, a été sentie et rendue supérieurement par Bernardin de Saint-Pierre, mais elle n’a pas été chantée encore. Ce que l’auteur de Paul et Virginie a fait dans la langue de la prose, il nous a semblé qu’on pouvait le tenter dans la langue des vers. De là ce volume de Poèmes et Paysages, où l’on a cherché à rendre, dans toute sa vérité, la riche nature de l’île Bourbon, l’une des plus belles îles des mers de l’Inde. Mais, si riche, si magnifique que soit la nature en elle-même et dans son isolement, si habile qu’on veuille supposer le poète qui s’étudie à la reproduire, il arrive un moment où le lecteur se sent refroidi devant la solitude des tableaux qu’on lui présente. Pour s’y complaire, il a besoin bientôt d’y rencontrer celui auquel il s’intéresse avant tout, cet autre lui- même, qui donne la vie et la beauté aux objets extérieurs; ce Moi universel et humain, principe et fin de l’art, et qui est comme la raison d’être de la création; en un mot, il y veut rencontrer l’homme: l’homme avec son intelligence et son coeur, ses espoirs et ses défaillances, ses misères et ses vertus. La création, on l’a dit, est un temple splendide; mais c’est un temple muet, si la voix du prêtre lui fait défaut. L’homme est ce prêtre, cet interprète, ce verbe intelligent de la nature. Milton n’a si bien réussi à nous promener, attentifs et charmés, à travers les immortelles descriptions de son Éden que parce qu’il nous y a montré ces deux types radieux, Adam et Ève, semant partout la vie sur leurs pas, résumant en eux la force et la beauté d’un monde naissant, et qu’il a su, le poète suprême! dans un cadre d’une magnificence sans pareille, concentrer sur ces deux têtes l’intérêt de toute l’humanité. Dans les oeuvres de l’art, comme dans la nature, l’homme doit toujours occuper la première place. Et c’est justice après tout, car l’homme, cet être intermédiaire entre le Créateur et la création, porte en soi un idéal supérieur au monde qui l’entoure. Dans la sphère où se meut son existence, il sent, il désire mieux que ce qu’il voit: là est le mystère douloureux, mais aussi la légitimité de ses aspirations. Dans le recueil qu’il publie et dont l’ambition est des plus modestes, l’auteur, qui a toujours superposé le Moi humain à l’Art et à la nature, l’auteur a pris l’homme avec tous ses sentiments de fils et de frère, d’ami et d’amant, de citoyen, de poète, d’époux, de père, et il l’a placé, comme une figure une et multiple à la fois, dans des paysages ou des scènes empruntés à la vie et au climat des Tropiques. Ce qu’il aurait surtout voulu, c’est que cette figure, qui parle presque toujours à la première personne, fût, en toute simplicité et franchise, un fidèle écho et de la voix intérieure que chacun a en soi, et de cette voix extérieure à qui, lui, enfant d’un autre sol, il a demandé son inspiration. Sous le rapport purement humain et général, en supposant que le but désiré ait été atteint, cette poésie ainsi comprise pourrait être entendue aussi bien de l’homme du Nord que de l’habitant des régions australes. La nouveauté, ici, ne serait que dans la bordure et le cadre, et aussi dans la forme, souvent lyrique, presque toujours subjective, dont il lui a plu de revêtir sa pensée. Ce volume de Poèmes et Paysages, l’auteur du moins voudrait l’espérer, n’est pas seulement un recueil de pièces détachées sans unité et sans suite. Il lui semble, au contraire, qu’on y saisirait, avec un peu d’attention, le lien, léger à la vérité, mais partout sensible, qui rattache et coordonne entre eux les morceaux dont se compose ce livre. Il croit qu’on y pourrait démêler, sans trop de peine, l’idée d’ensemble qui a présidé à son travail. N’y aurait-il pas là, en effet, comme le récit d’une vie intime, le pèlerinage d’une existence privée à travers ses phases et ses vicissitudes diverses; une sorte d’itinéraire écrit par un poète voyageur, qui se raconte à lui-même ses impressions en présence de la nature, soit qu’il visite les îles de l’océan Indien, le cap de Bonne- Espérance, les solitudes des mers torrides; soit que, changeant de zone et remontant les flots de l’Atlantique, il vienne enfin aborder le climat européen? Ce n’est pas une simple appréhension de monotonie ou de redites dans les descriptions qui a décidé l’auteur à placer à côte de ses tableaux inspirés par le ciel des Tropiques d’autres tableaux empruntés au climat tempéré de l’Europe. Ici, comme ailleurs, il n’a fait qu’obéir naïvement à son inspiration. Ayant vécu dans les deux hémisphères, il a voulu reproduire dans ses paysages, selon la saison et l’heure, selon le caprice de la muse, les aspects du sol et du ciel nouveaux qu’il avait devant les yeux. Il lui est arrivé quelquefois de trouver place, dans une même composition, pour les couleurs opposées des deux natures, de mettre en regard la lumière forte et la nuance, le rayon éclatant et le rayon adouci. Le contraste fait mieux ressortir son intention comme peintre; comme poète, sous les chênes de la France aussi bien que sous les palmiers de la Salazie, il croit être resté dans l’unité de sa première donnée humaine. S’inspirant des lieux et des hommes qu’il a vus il n’est pas demeuré, non plus que d’autres, indifférent ou muet devant les événements auxquels il lui a été donné d’assister: la voix a vibré en lui, et il l’a rendue dans la mesure de son interprétation et de ses espérances. Mais ce livre n’en attestera rien ou presque rien. Il est des silences et des lacunes qui sont imposés par la nécessité des temps. Né sur une terre ou l’esclavage a subsisté jusqu’en 1848, il n’eût pas été possible à l’auteur de ces poèmes de s’abstraire complètement du milieu social ou s’est écoulée son enfance et un partie de son adolescence. Bien que créole d’origine et d’affections, il s’est toujours senti une répulsion innée pour ce fait antichrétien qui a nom l’esclavage. Ses aversions natives pour ce -meurtre moral, et pour tous les préjugés qui en sont la conséquence fatale, ont maintes fois demandé leur expression à la poésie. Il a protesté, sur les lieux mêmes, dix ans et plus avant l’émancipation des nègres, contre un état de choses que réprouvaient également et ses idées et ses sentiments, et qui lui paraissait tout aussi contraire aux intérêts bien entendus de la patrie coloniale que douloureux et outrageant pour l’humanité. On ne s’étonnera donc pas de retrouver ici l’écho tantôt plaintif, tantôt véhément, de ces protestations qui se sont produites sous la toute-puissance et en face même du fait brutal. Plus tard, quand une révolution, improvisant l’avenir, coupant court à toutes les hésitations, à tous les compromis avec la vérité, est venue donner brusquement raison au poète, au rêveur, à l’homme de foi contre l’homme de doute, il n’a su qu’applaudir à cet acte par lequel un gouvernement d’initiative, usant de l’omnipotence du droit et de la justice, proclamait enfin dans nos colonies la cessation d’un ordre de choses depuis longtemps incompatible avec la raison et la conscience du siècle. Et, en agissant ainsi, le poète n’a fait que se montrer conséquent avec lui-même et avec son passé. Du reste, cette adhésion à une mesure qu’il avait appelée de tous ses voeux, nul, sur le sol natal, n’a dû s’en étonner: on n’ignorait pas ce qu’il avait écrit et pensé d’une iniquité séculaire dont, pour sa part, il a toujours répudié l’héritage: Nous sommes les enfants, l’attente d’un autre âge: De l’opprimé sur nous que les pleurs soient puissants. Vengeons un séculaire outrage! Du crime des aïeux nous sommes innocents. Que si, maintenant, on venait nous demander ce que l’art et la poésie ont à voir en de telles matières, nous répondrions que l’Art, pour nous, n’a jamais été un puéril jeu de rythmes et de cadences, un passe-temps fait pour des lèvres éprises du nombre. La poésie a une mission sérieuse: ici consolatrice, là réparatrice, partout et toujours utile dans le sens du développement intellectuel et moral de l’homme. Quant à ce qu’on a nommé, en ces dernières années, l’art pour l’art, nous avouons n’y avoir jamais rien compris. C’est là un de ces mots vides de sens qui flottent au vent de l’école, et qui ne sauraient signifier autre chose que les jactances de l’irréflexion ou les sénilités de l’impuissance. Le temps des rimes stériles, des rimeurs désoeuvrés, est passé. Au poète, comme au moraliste, à l’historien, au philosophe, le lecteur est en droit de demander une pensée qui éclaire son intelligence, un sentiment qui retrempe son âme et la soutienne dans les difficultés de la vie. L’Art veut être: pris au sérieux, surtout par ceux qui en professent le culte. Quand on le fait descendre du rôle qui lui est assigné, on compromet son caractère et sa légitime influence, on l’expose au dédain ou à l’inattention. Pour être écoutée comme elle le mérite, la poésie devra parler un langage qui inspire le respect, en s’inspirant elle-même de l’éternelle vérité humaine, - intime ou générale, religieuse ou politique, - suivant l’heure et le lieu; elle devra se mettre, vassale divine, au service des divines aspirations de l’humanité; se retremper sans cesse aux sources vivifiantes du juste et du vrai, y puiser sa force, son éloquence, cette vitalité qui n’est point en elle, mais qu’elle reçoit et qu’elle communique à son tour. Consolante comme l’espérance, active comme la charité, ardente comme la foi, elle a pour but de traduire et de propager par le nombre, par l’image, par toutes les ressources qui lui sont propres, les ardeurs du sentiment et les lumières de l’esprit; elle doit agir a la fois sur le coeur et sur l’intelligence; raffermir et non ébranler; réveiller et non assoupir; pousser a l’action et non à la contemplation oisive; raviver partout sur son passage l’étincelle de l’idéal, cette seule richesse de l’homme ici-bas; enfin, elle doit poursuivre dans le monde des faits la réalisation de ce monde supérieur ou pénètrent son regard et ses pressentiments, et que régissent les saintes lois de l’harmonie. A ce prix, elle est ce qu’elle doit être: vraie, féconde, fidèle à elle-même; à ce prix, elle conserve le don divin de la vie, et elle échappe à la malédiction du poète polonais: « Aux oreilles qui t’écoutent tu procures d’ineffables jouissances. Tu enlaces les coeurs et les délies comme une guirlande, caprice de tes doigts. Tu fais couler des larmes et tu les sèches par un sourire, et de nouveau tu chasses ce sourire pour un instant, pour quelques heures, souvent pour toujours. Mais toi, qu’éprouves-tu?que crées-tu? que penses-tu? De toi jaillit la source de la beauté, mais tu n’es pas la beauté. « Malheur a toi! L’enfant qui pleure sur le sein de sa mère, la fleur des champs qui ignore ses propres parfums, ont plus de mérite que toi devant le Seigneur. « Oui, tu souffres aussi, mais ta douleur ne crée rien, elle ne sert à rien! Les gémissements du dernier des malheureux sont comptés parmi les accents des harpes célestes; ton désespoir, tes soupirs tombent à terre, et Satan les ramasse, les ajoute avec joie à ses mensonges et à ses illusions, et le Seigneur les reniera un jour comme ils ont renié le Seigneur. « D’ou viens-tu donc, ombre éphémère, toi qui annonces la lumière et ne la connais pas, toi qui ne l’as jamais vue et ne la verras jamais? Qui donc t’a créé par colère ou par ironie? Qui t’a donné cette vie si misérable et si trompeuse, que tu puisses jouer l’ange à l’instant même ou tu vas succomber, ramper comme un reptile et t’étouffer dans la vase? - La femme et toi, vous avez une même origine! » La pièce intitulée Les Pamplemousses, qui se lit à la page 118 du présent recueil, était comme une conclusion, une sorte de finale en vers à quelques pages de prose descriptive sur une promenade au jardin des Pamplemousses. A ce titre, je reproduis ici ces pages qui ont paru dans la Revue nouvelle (numéro du 1er mars 1847). Elles me semblent compléter une impression et achever le paysage que je n’ai pu qu’esquisser dans la pièce de vers. À L’Ile Natale. O terre des palmiers, pays d'Eléonore, Qu'emplissent de leurs chants la mer et les oiseaux! Île des bengalis, des brises, de l'aurore! Lotus immaculé sortant du bleu des eaux! Svelte et suave enfant de la forte nature, Toi qui sur les contours de ta nudité pure, Libre, laisses rouler au vent ta chevelure, Vierge et belle aujourd'hui comme Eve à son réveil; Muse natale, muse au radieux sourire, Toi qui dans tes beautés, jeune, m'appris à lire, A toi mes chants! à toi mes hymnes et ma lyre, O terre où je naquis! ô terre du soleil! Vocation. Ma fleur contient un fruit et mon vers une idée. LA MÈRE Pourquoi jeter ta voix si paisible et si douce A travers ces rumeurs d'un siècle aux fortes voix? Ami, crois-moi, résiste au démon qui te pousse; Laisse tes faibles chants, comme l'eau sur la mousse Laisse tes chants couler à l'ombre de nos bois. LE FILS Mère, vous m'avez dit aux jours de mon enfance: « A de nobles instincts livre-toi sans défense. Ta raison ni ton coeur ne sauraient t'égarer: S'ils parlent, obéis sans jamais murmurer. Pour le coeur, la raison est une soeur aînée: C'est de leur saint amour que la sagesse est née. Sans elle on est aveugle, et stérile sans lui. Demande-leur toujours un mutuel appui; Et, pareil à l'oiseau qui se fie à son aile, Laisse guider ton vol à leur voix maternelle. » Fidèle à vos leçons, quand leur voix a parlé, Mère, sur mon chemin je n'ai point reculé. LA MÈRE Est-ce bien la raison qui parle et nous conseille? Ou quelque espoir chanteur qui séduit notre oreille, D'un coeur bien jeune encor flattant les passions, Ne nous berce-t-il pas, ami, d'illusions? La Muse t'éblouit! oh! la Muse est si belle! Mais son ardent regard brûlerait ta prunelle; Du soleil l'aigle seul affronte les splendeurs. Pour un rêve insensé ne fuis point ma chaumière! O papillon d'un jour épris de la lumière, Ne vaut-il pas mieux vivre et mourir dans les fleurs? LE FILS Si la gloire est pour vous un rêve, une chimère, Ce rêve est beau, vous-même en convenez, ma mère. LA MÈRE Sa voix un jour ou deux chante sur un tombeau, Mais un écho d'un jour n'importe point au sage: C'est le vol sur les mers d'un oiseau de passage; C'est dans la nuit des temps un rapide flambeau; C'est l'arbre de nos bois à l'abondant feuillage, Qu'étouffe dans ses noeuds la liane sauvage... Ah! l'oubli croît au pied du laurier le plus beau! LE FILS S'il est des noms éteints, des noms plongés dans l'ombre, Sur qui pèse des temps la nuit antique et sombre, Il en est dont l'éclat ne s'est point affaibli: Pics superbes planant au-dessus de l'oubli, Dressant sur l'avenir leur cime fraternelle, Ils survivent, baignés d'une gloire éternelle! LA MÈRE Mais aussi quelle angoisse! et combien d'hommes-rois Pour arriver au trône ont passé par la croix! LE FILS A leur sainte infortune ils ont dû se résoudre: Les sommets seuls ont droit au sacre de la foudre! LA MÈRE Égarés sur leur trace, hélas! que d'insensés Ont tenté l'ouragan et les flots courroucés! Combien dans cet espoir d'une vaste conquête Au lieu d'un nouveau monde ont trouvé la tempête! Que d'espoirs échoués! que d'efforts superflus! Beaucoup sont appelés, combien peu sont élus! Dans l'océan des jours un nom ou deux surnage. L'onde est pleine d'écueils qu'on ignore à ton age: Le chant de la sirène attire; sous le flot Crains de trouver la tombe, imprudent matelot! LE FILS Que sous l'onde en fureur le faible sombre et meure, Qu'importe! l'homme fort lutte, dompte et demeure! Vers l'inconnu prenant un vol audacieux, Sondant les profondeurs de l'abîme ou des cieux, Il reviendra vainqueur! et, debout sur les cimes, Nouveau prophète au front plein de lueurs sublimes, Aux peuples prosternés il dira ses travaux, En leur léguant des lois ou des mondes nouveaux! LA MÈRE Mais il faut un Moïse à toute oeuvre divine! Malheur à l'insensé dont l'orgueil se devine, Qui, rêvant pour ses jours un périlleux labeur, Ose envier leur rôle aux hommes du Seigneur! A leurs vastes travaux Dieu mesura leurs forces. C'est lui qui fait au chêne aux robustes écorces Sa racine profonde et ses rameaux puissants Pour porter sans fléchir la colère des vents. Mais, prodigue envers tous, toujours bon, toujours juste, Il donna la faiblesse et la grâce à l'arbuste. Tout est grand à sa place; ici-bas et là-haut Chaque chose concourt à l'oeuvre du Très-Haut. Il dit à l'arbre altier: « Lutte avec la tempête; » Au roseau: « Sous les vents plie humblement la tête. » LE FILS Celui qui de son sang racheta nos malheurs, Pour conquérir le monde a choisi des pêcheurs. LA MÈRE Si le but est divin et si l'aile est divine, Qu'importe l'horizon! qu'importe l'origine! Qu'il s'élance des mers ou qu'il parte d'un nid, L'astre et l'aigle des cieux atteindront le zénith! Mais l'aigle et le soleil ont des ailes de flamme! Mais le Christ à l'apôtre avait prêté son âme! Mais l'astre et le disciple, instruments radieux, Faits pour guider la terre et l'homme vers les cieux, S'éclairant au foyer des volontés suprêmes, Rayonnent par le maître et non point par eux-mêmes! Eh! quels sont parmi nous les hommes de son choix? Dieu nous a-t-il prêté sa lumière ou sa voix? Ce siècle est encombré d'ambitions hautaines! Les coeurs sont aveuglés, les routes incertaines. Combien, hélas! combien sont arrivés trop tard Pour briller à leur place au firmament de l'Art! Ami, quand le soleil plane au dôme céleste, L'étoile doit voiler son front pâle et modeste, Jusqu'à l'heure où, s'ouvrant, fleurs des nocturnes cieux, Les étoiles, ses soeurs, éclosent à nos yeux. L'humble oiseau, pour chanter, attend que sur la terre La nuit ait répandu son ombre et son mystère. Chante et brille comme eux, loin du jour et du bruit; Sois l'oiseau de nos bois, l'étoile de ma nuit, Et ne donne, ô mon fils! qu'à ta douce vallée Les paisibles accords de ton hymne voilée. LE FILS Quoi! ne livrer jamais ma voile et mes accords Qu'au calme de ces eaux, qu'au souffle de ces bords! N'aventurer jamais ma nef et mon courage Dans les luttes du bien contre l'homme et l'orage! De peur de me blesser à leurs troncs épineux, Laisser croître et monter nos préjugés haineux! De tant d'aveugle orgueil tolérer l'insolence! Voir triompher le mal et garder le silence! Voir du joug au tombeau passer l'humanité Sans permettre à ma langue un cri de liberté, Sans blâmer des hauteurs d'une voix mâle et grave Le pouvoir usurpé du maître sur l'esclave!... Ah! contre un tel oubli de l'homme et de ses droits Tout être, infime ou grand, peut élever la voix. Le faible doit marcher lorsque le fort s'arrête. Du glaive trois fois lourd, trempé pour la conquête, Je n'ai jamais rêvé le fardeau dans mes mains. Que l'homme au bras d'acier, aux efforts surhumains, De son siècle hâtant la lenteur inféconde, Pour le faire avancer brutalise le monde, Gloire à lui! - Le poète adoucira son chant Pour parler au superbe et fléchir le méchant. Pour attendrir celui que la colère enflamme, Mouillant son vers ardent des larmes de son âme, Sa voix fera chanter, à la face du ciel, Le pardon de Caïn par les lèvres d'Abel! Sa lyre enseignera, sans haine et sans démence, L'espérance à l'esclave, au maître la clémence; Elle dira qu'un Dieu sur la Croix est monté Pour que dans l'homme un Dieu soit toujours respecté! Qu'il nous faut, nous venus en des temps plus prospères, Combattre et racheter les fautes de nos pères; Qu'il nous faut, nous leurs fils, expier le passé, Venger le droit humain dans l'esclave blessé, Rendre à l'être déchu - don plus cher que la vie! - Avec la liberté, sa dignité ravie, L'arracher à sa nuit, l'abreuver à son tour Des eaux de la sagesse et des eaux de l'amour, Et le régénérer à ces sources premières, Le coeur par les vertus, âme par les lumières! On peut d'un joug inique avoir subi la loi, Mais l'étude affranchit, et le génie est roi; Et l'esprit, combattant avec persévérance, Tuera la servitude en tuant l'ignorance!... Voilà ce que mon luth, de clémence animé, Dira pour consoler tout un peuple opprimé. Le poète est surtout l'ami de la souffrance: Son coeur est fait d'amour et sa voix d'espérance; Sur toutes les douleurs, aux bons comme aux pervers, Toujours il doit verser le baume de ses vers; Et toujours, de sa lyre à l'ineffable corde, Il doit monter des chants d'espoir et de concorde. LA MÈRE O jeunesse! ô candeur! saintes illusions! Et tu veux attendrir l'homme et ses passions! Sur le sol des bienfaits germe l'ingratitude. De ton propre bonheur fais plutôt ton étude. Régénérer les jours? mais c'est l'oeuvre du temps! Lui seul fait aux hivers succéder les printemps. L'envieux, sous ton ombre abritant sa couleuvre, De ses impurs venins viendra salir ton oeuvre. O misère! il dira qu'on peut voir à la fois Des flammes dans tes yeux et du sang dans ta voix, Et qu'il sait lire, au jour de sa pensée intègre, Ta haine pour le blanc sous ta pitié du nègre!... L'homme est vain et crédule et méchant tour à tour: D'avoir aimé sa cause il nous punit un jour. LE FILS Eh! que me fait à moi son amour ou sa haine? Insensé qui se fie à la justice humaine! Bien plus loin, bien plus haut, j'ai placé mon espoir. Par la vertu dicté le chant est un devoir. Du poète ici-bas la mission est sainte: Sa tête, de laurier moins que d'épine est ceinte; Il se doit, il se donne; à Dieu seul de juger! Il songe à l'avenir et non point au danger. Eh! qu'importe d'ailleurs! l'orage a son ivresse. Je sens battre à mon front le sang de la jeunesse Et j'ai soif d'action! Las d'un rongeant repos, Je veux vivre enivré de la rumeur des flots! Je hais l'obscurité! L'oisiveté me pèse! Dans un cercle étouffant ma vie est mal à l'aise; J'ai soif d'espace et d'air, d'air et de liberté, Pour y rouler mon aile à pleine volonté! Je suis fils de ces monts dont les crêtes sauvages Ne se couronnent point d'azur, mais de nuages. J'aime la mer! - la mer, de son bruit orageux, A bercé, jeune encor, mon sommeil et mes jeux! C'est ma nourrice à moi! Comme un coursier qui fume, Que de fois, m'emportant sur sa croupe d'écume, Elle a bondi sous moi! Que de fois, triomphant, J'ai mêlé sa crinière à mes boucles d'enfant! Aussi, j'aime la mer et ceux qui, forts comme elle, S'en vont au vent du large essayer leur grande aile; Le fier oiseau du Cap, hardi navigateur, Qui fend l'immensité du pôle à l'Équateur, Et double en se jouant son rocher de tempête, L'ouragan sous ses pieds, l'ouragan sur sa tête! Je ne sens point en moi l'inaltérable humeur Du cygne ami des lacs, qui chante, heureux rameur, Sur des flots où se meut l'ombre molle des palmes, Ses amours purs comme eux, comme eux sereins et calmes. Ma jeunesse répugne à d'inutiles jours; Je porte dans mon sein de plus hautes amours. La Muse est mon amante, et mon Dieu, la Nature! Je veux, sous leurs regards, vibrante créature, Laisser sur tous les tons, dans tout mode vainqueur, Chanter à pleine voix la lyre de mon coeur! J'ai besoin d'épancher ma veine adolescente. Je suis d'un sol ardent où la sève est puissante, Et mes pensers croîtront! et, s'ouvrant dans les cieux, Arbres de poésie aux rameaux spacieux, Ils épandront au loin leur ombre sur la terre: Ombre où viendra songer le vieillard solitaire, Ombre où viendra rêver la femme au coeur souffrant, Ombre où viendra s'asseoir le voyageur errant, Ombre d'où couleront de calmantes pensées Sur les coeurs irrités et les âmes blessées! Être utile! grandir une auréole au front! Aux plus divins sommets s'élancer d'un seul bond! Et dans un but suprême - ô suprême victoire! - Doubler de l'avenir l'orageux promontoire! O rêve des grands coeurs, lutte qu'il faut tenter! Oh! laissez-moi partir! oh! laissez-moi chanter, Ma mère! oh! laissez-moi, même au prix du naufrage, A d'aussi hauts espoirs mesurer mon courage! LA MÈRE Puisque ma voix, ami, n'a pu vous retenir, Partez! Dans nos printemps, les yeux sur l'avenir, Nous ne croyons qu'en nous. Hélas! l'expérience Est un fruit de l'automne, une amère science Qu'au présent dédaigneux offre en vain le passé. Nous voulons passer tous où d'autres ont passé. L'ambition pour nef et pour nocher l'audace, Nous voulons affronter l'écueil qui nous menace; Et plus tard, quand la vague a trahi tous nos voeux, Quand les neiges de l'âge ont blanchi nos cheveux, De labeurs harassé, battus des flots contraires, Nous sombrons sous l'espoir qui vit sombrer nos frères; Et nous sentons alors, dans l'angoisse du coeur, Qu'on a tout délaissé pour un songe menteur, Songe qu'à son réveil la raison nous enlève. Hors l'amour des enfants, tout est mensonge et rêve! Tu le sauras un jour... Mais va cueillir ailleurs Ton lot d'illusions, d'épines et de fleurs. Je ne dois point flétrir tes espoirs éphémères, Car le bonheur, ami, n'est fait que de chimères. Pour moi, je veux rester à l'ombre de ces bois Où joua ton enfance, où s'inspira ta voix. Triste de tes revers, de ton bonheur heureuse, Je suivrai du regard ta course aventureuse, Et je prierai le ciel de mesurer les vents A l'esquif que conduit ta voile aux plis mouvants. Mais, quel que soit le sort qui t'attend dans la lutte, La palme ou le cyprès, le triomphe ou la chute, Souviens-toi qu'en ce monde il est du moins un coeur Qui t'aimera vaincu tout autant que vainqueur, Et, contre tous les coups d'une fortune amère, Que toujours, mon enfant! il te reste ta mère! À La Nature. Source trois fois féconde, opulente Nature, Sans t’épuiser jamais, toi qui donnes toujours; Toi qui répands à flots sur chaque créature La vie et ses bienfaits, la vie et ses beaux jours; Je t’envie, ô Nature! ô mère impérissable, Qui nous verses à tous un lait intarissable! Poète, que ne puis-je abreuver de mes chants, Comme toi de tes dons, les purs et les méchants! Du seuil de mon Eden, poétique domaine, Que ne puis-je, appelant toute la race humaine, Dire à l’homme, à l’enfant, aux sages, aux rêveurs: « Cueillez à pleines mains mes strophes et mes fleurs! Dans mes vastes jardins aux suaves délices Entrez! c’est pour vous tous que s’ouvrent mes calices. Femme, goûte à ces fruits que l’art a fait germer; Vierge, viens respirer la fleur qui fait aimer; Poète, viens rêver sous mes ombres fidèles; Vieillard, de mon printemps viens voir les hirondelles. Venez tous! entrez tous! vous qui pleurez, hélas! Vous dont la lèvre rit, vous dont le coeur est las; Toi qu’a rendu méchant une longue souffrance; Toi qui te meurs d’ennui, toi qui vis d’espérance; Venez! de mon Eden les murs vous sont ouverts. Tout est à vous: les fleurs, les fruits, les rameaux verts! Prenez, cueillez au gré de votre fantaisie: Rien ne peut me tarir, je suis la Poésie! » Les Filles De La Terre. Etude. Les filles de la terre ont dit aux fils des hommes: « Tout se fane et s’éteint sur la rive où nous sommes. Une heure vient, plus sombre, où dans l’urne des fleurs Le ciel ne verse plus sa lumière et ses pleurs, Où le vent qui s’éveille avec l’aube nouvelle Dans leurs souffles d’odeurs ne baigne plus son aile. Tout passe! la vertu, cette rose du ciel, Seule ici-bas connaît un printemps éternel. Comme les rejetons de leurs tiges prospères, Vous vivez, vous croissez à l’ombre de nos pères. Vos rameaux, à leur tour, grandissants et plus verts, Ombrageront leurs fronts blanchis par les hivers. Nos mères, saint trésor d’amour et de tendresse, Comme un pampre doré que son doux poids affaisse, S’inclinent sous l’orgueil de leur fécondité, Rendant grâce au Seigneur de leur postérité. S’il nous est doux d’aimer nos pères et nos mères, Il nous est doux aussi de vous aimer, nos frères! » Océan, Océan, sur la haute falaise. . . Océan, Océan, sur la haute falaise, Pourquoi viens-tu rouler et battre sourdement? De tes flots soulevés que la clameur s’apaise! N’assombris plus les airs d’un lourd gémissement. Pour endormir ta vague inquiète et jalouse, La terre ouvre son lit de sable ou de pelouse: Viens de ton onde émue embrasser ton épouse, Viens calmer dans ses bras ton grand coeur irrité. Que ta colère tombe et que ton flot s’épure! Et que ton sein puissant, qu’un ciel profond azure, Ne laisse entendre au loin qu’un long et doux murmure, Murmure de la force et de la volupté! Le Pic Du Salaze. Le Salaze a vu les orages, Cent fois, d’un vol impétueux, S’abattre du sein des nuages Sur son sommet majestueux. Que lui fait leur rage inutile! Le piton géant de notre île Bravait de sa crête immobile Le cyclone aux bonds furieux: Des autans vainqueur centenaire, Il voyait passer leur colère, Ses pieds sûrs toujours dans la terre, Sa tête toujours dans les cieux! Et quand la brise, et tiède et pure, Succédait aux vents irrités, Il voyait flotter la verdure Des monts qu’il avait abrités. L’arbuste à la feuille éphémère, L’arbre à la tige séculaire, De leur mobile et frais mystère Voilaient les rochers ombragés; Et l’onde de ses larges veines, Tombant en cascades hautaines, Allait abreuver par les plaines Les champs qu’il avait protégés. Pour ce sommet sans chevelure, Pour ce front haut et sans cimier Point de panache de verdure, Jamais de gracieux palmier. Mais qu’importe, ô piton sublime! Tes pieds dépassent toute cime; De l’éther emplissant l’abîme, Ton ombre au loin couvre les mers! Ta masse résiste aux orages, Et des monts à qui tu surnages, Nul ne porte au sein des nuages Plus haut la tête dans les airs! Que t’importe aussi qu’on t’oublie, Homme loyal au coeur altier? Qu’importe à ta tête blanchie De vieillir chauve de laurier? N’abrites-tu pas de ton ombre La meute au regard louche et sombre, L’engeance aux rejetons sans nombre De l’Envie aux venins mortels? Des élus tu portes le signe; Mais tu le sais, - justice insigne! - Ce n’est jamais qu’au plus indigne Que l’homme élève des autels! Aussi, paisible et grave, austère intelligence, Tu ne t’en émeus pas en ta haute indulgence. Tu sais que l’homme oublie; et, calme et satisfait, Ton coeur dans le passé voit le bien qu’il a fait. Goûtant au sein des bois et de la solitude De tes devoirs remplis la mâle quiétude, Ta conscience heureuse aux stoïques vertus Se repose des jours mauvais et révolus... Après avoir donné ses parfums à la plaine, Ainsi la fleur s’endort dans sa dernière haleine. Elle a seize ans. . . Elle a seize ans. Son coeur, frais comme l’espérance, A des pensers plus purs que l’haleine des fleurs. Sous un front calme où luit une sainte ignorance, Ses grands yeux bleus sont doux comme une aurore en pleurs. Sa bouche aux dents de lait ressemble au coquillage Que l’onde en se jouant vient rouler sur la plage. Toute âme à son aspect voit son rêve fleurir. Mais ma lèvre est toujours à lui parler peureuse, Car à ma voix toujours rougit sa joue heureuse Comme une rose vierge au toucher du zéphyr. Un Soir. Un soir, je lui disais, assis à ses cotés, Et sur ses beaux yeux noirs mes deux yeux arrêtés: « Être charmant et doux, calme enfant de la terre, Vous avez les fraîcheurs de la fleur solitaire Qui croît au bord de l’onde ou dans l’herbe des champs; Votre coeur est plus pur, vos yeux sont plus brillants Que la perle tremblante aux cils blonds de l’aurore; La candeur, cette paix d’une âme qui s’ignore, Vous protège et vous fait belle comme le jour. Vous répandez partout la lumière et l’amour. L’air que vous respirez vous aime et vous caresse. La grâce autour de vous, dans sa molle paresse, Flotte ainsi qu’un parfum flotte autour de la fleur; Et l’aube au teint vermeil vous prendrait pour sa soeur. Quand vous me regardez, j’hésite, et sur mon âme Comme un vent d’été passe une haleine de flamme; Et je sens dans mon coeur, je sens qu’il serait doux De vivre et de mourir, jeune ange, à vos genoux! » Ma poésie. . . Ma poésie, ainsi qu’un jeune arbuste en fleurs, Se couronne parfois d’éclatantes couleurs. Quand son front, effleuré des ailes de l’aurore, Sent frissonner sa feuille et ses bourgeons éclore; Quand tout son être ému, touché par le soleil, Sent monter et courir la sève du réveil, Soudain comme un bouton son feuillage se brise En grappes de parfums, et s’ouvre sous la brise; Et, secouant dans l’air des nuages d’odeurs, Sa tête, où de la nuit tremblent encor les pleurs, Laisse aller au zéphyr, comme une molle ondée, Strophe éclose et senteur, la fleur d’or et l’idée. Et de sa chaude écorce où tout vibre à la fois, Et de sa verte cime aux frémissantes voix, Et de sa feuille humide, et de ses grappes mûres, S’épandent dans les airs d’ineffables murmures; Et de l’arbre-poète, aux rameaux inspirés, Les fruits disent: « Aimez! » et les fleurs: « Espérez! » La Fleur De La Vallée. De fraîcheur, de jeunesse et de rosée humide, Tu penches vers le sol ta tête humble et timide, O ma fleur triste et chère! Hélas! si jeune encor, Quel ennui s’est glissé dans ton calice d’or, Et, comme un ver caché sous la blonde étamine, Fait languir et pencher ta corolle divine? L’abeille qui, glanant son trésor de liqueur, Boit le miel de ta feuille et les sucs de ton coeur, Oubliant sur ton sein la ruche bien-aimée, Voudrait vivre et mourir dans ta coupe embaumée. Qu’as-tu donc, pauvre fleur? As-tu perdu l’amour Du papillon d’azur, fils de l’air et du jour? L’infidèle a-t-il pris son vol vers tes compagnes?. . . Fille de la vallée, est-il fils des montagnes Le lys que vous aimez? Et le destin jaloux A-t-il mis de ces bois la distance entre vous? Quand le vent du matin souffle sur la colline, C’est vers lui, n’est-ce pas, que ta tige s’incline? Oh! dis-moi tes ennuis! Pour les peines du coeur Ma lèvre n’eut jamais un sourire moqueur. Au zéphyr je dirai d’adoucir son haleine Pour monter vers ton lys et lui conter ta peine; Et je prierai l’abeille à la bouche de miel, L’insecte aux ailes d’or qui passe dans le ciel, Et ma muse aux doux yeux, ma muse au doux langage, De lui porter pour toi quelque amoureux message. Et la fleur, vers ma voix se penchant doucement, Douce, me répondit: « Poète, mon amant M’aime et je l’aime aussi; quand ma tête inclinée Fléchit, c’est que pour lui lourde est la destinée. Il vit sur la montagne, et moi dans ces vallons, Seule à l’abri, je crains pour lui les aquilons. Leur souffle est si puissant, et sa tige est si frêle! Voilà quelle est ma peine incessante et cruelle. » De partout, ô Seigneur! l’espérance s’enfuit; L’illusion s’effeuille et le doute nous suit. L’inquiétude habite, hélas! le sein des femmes. Rends la rosée aux lys et l’espérance aux âmes, Viens d’un rayon d’en haut, Dieu! viens sécher nos pleurs, Et prends enfin pitié des hommes et des fleurs. Mai 183.... Le Piton Des Neiges. (Seconde Version.) Océan, Océan, quand ta houle écumante Roule, vague sur vague, aux coups de la tourmente, Un flot majestueux, d’un seul jet dans les airs, Monte submergeant tout de son élan sublime: Comme un cratère on voit au vent fumer sa cime, Et de sa masse énorme il domine les mers. Les ondulations que son volume écrase Viennent incessamment se briser à sa base; L’eau bouillonne et bondit vers son front orgueilleux, Mais lui, voyez! debout au fort de la tempête, D’écume et de vapeurs il couronne sa tête, Maîtrisant à ses pieds les assauts furieux. Tel de ces pics que tu domines, Superbe mont salazien, Tel de ces montagnes voisines Jaillit ton front aérien. Immense, immuable, immobile, Du plateau central de notre île Ton sommet auguste et tranquille Se dresse, embrassant l’horizon; Un hiver éternel y siège, Et tes flancs que la nue assiège, Se couvrent de glace et de neige, A jamais chauves de gazon. L’oeil qui du sein des mers profondes Contemple ta mâle beauté, Sur la verte fille des ondes Aime ta farouche âpreté. Tu sembles, dans le vide immense, Du vent léger qui se balance, Ou de l’ouragan qui s’élance, Écouter le bruit dans les cieux, Et, comme un aïeul solitaire, Sur l’océan et sur la terre Fixant un regard centenaire, Veiller, penseur silencieux. Quand le soleil s’éteint et que l’ombre est venue, Quand la lune se lève au-dessus de la nue, La mer autour de toi roule, mouvant miroir; Des cieux l’astre des nuits blanchit les vastes dômes, Et tu vois les vaisseaux, comme de blancs fantômes, Glisser à l’horizon dans les vapeurs du soir. Et le hardi pêcheur dont la barque rapide Bondit légèrement sur la nappe limpide, Et l’oiseau que la nuit a surpris sur les mers, Voyant bleuir au ciel ta forme aérienne, Orientant leur vol sur ta cime lointaine, S’avancent au roulis berceur des flots amers. Et ton front d’un azur intense, Aux clartés de l’astre songeur, Apparaît plus sombre à distance A l’oeil pensif du voyageur. Il voit l’essaim des paille-en-queue, Qui font d’un coup d’aile une lieue, Tachant de blanc la voûte bleue, Regagner l’île aux verts îlots. Et ta masse antique et profonde, Qu’une clarté d’opale inonde, Semble le noir spectre de l’onde Debout sur l’abîme des flots. Ah! devant ton profil austère Combien de siècles ont passé! Sur ton granit que rien n’altère Le pas du temps s’est effacé. Que de jours de calme et d’orage, Et de trombe et d’ardent mirage, Et de tourmente et de naufrage, Pour ton oeil séculaire ont lui! Tempête, ombre, aquilon, lumière, Tout rentra dans la nuit première; Mais toi, dans ta stature altière, Tu fus alors comme aujourd’hui. Alors comme aujourd’hui les rougeurs de l’aurore, Et la pourpre des soirs que l’ombre décolore, Sur ta tête de neige ont répandu leurs feux; Et quand l’aube ou la nuit vint sourire à la terre, Dans le vide étoilé tu brillas solitaire, Comme un phare aux reflets doux et mystérieux. Alors comme aujourd’hui de tes rochers arides Tu versas dans nos bois la nappe aux eaux limpides; Et défiant toujours le vent dévastateur, Et drapant tes flancs nus du manteau des nuages, Adamastor des monts et trônant sur les âges, Tu levas dans les cieux ton front dominateur. O colosses de la nature, Pics d’inaccessible hauteur, Dont l’inébranlable structure Brave l’ouragan destructeur! Blocs altiers, masse indéfinie, Gouffres, chaos, désharmonie, Que la main d’un fatal génie Sema dans ces lieux écartés; Gerbes d’éclairs, sombres nuages, Nids fulgurants d’où les orages S’élancent en éclats sauvages Au sein des monts épouvantés; Torrent, gouffre, océan, tempête, Emportez-moi dans vos terreurs, Car j’aime à sentir sur ma tête Passer le vent de vos fureurs! J’aime à contempler vos abîmes, A mesurer vos hautes cimes, A suivre vos houles sublimes, A me remplir de votre effroi! Au vent, à l’éclair, à la flamme Je veux, je veux mêler mon âme! Mon âme en tes grandeurs t’acclame, O nature! et grandit en moi. XI le Lac Des Goyaviers Et Le Piton D’Enchaîne. (Seconde Version.) À M. Gaudin, ingénieur en chef de l’île Bourbon. Ô lac des Goyaviers, dont l’onde paresseuse Caresse mollement sa rive lumineuse! Dans ton sein calme et bleu, comme en un clair miroir, Le ciel aime à mirer les étoiles du soir; Et dans son vol léger la rapide hirondelle Aime à toucher tes flots du duvet de son aile: L’oiseau capricieux, en son agile essor, Les franchit d’un seul trait pour les franchir encor; Sur ta nappe endormie il glisse ou se balance, Et cent fois dans les airs en se jouant s’élance. Ainsi la libellule aux brillantes couleurs Va, fuit, revient parmi tes nymphéas en fleurs. Beau lac, sur les gazons que ton flot calme arrose La colombe des bois s’arrête et se repose Et, voilant ses bonheurs dans l’ombre des rameaux, Suspend son nid à l’arbre incliné sur tes eaux. Pour embellir tes bords la jam-rose odorante Ombrage de son fruit ton onde transparente; Pour charmer tes échos l’aigrette du maïs Berce parmi ses fleurs le chant des bengalis; Et, ridant ton azur, la poule d’eau sauvage Montre sur tes flots bleus son bleuâtre corsage. L’ouragan déchaîné qui rugit sur les monts, Quand son souffle orageux descend dans ces vallons, Épargne le bassin où ta vague demeure; Son courroux désarmé te caresse et t’effleure. La lune, à son zénith, blanchissant tes roseaux, S’arrête dans le ciel pour contempler tes eaux. Tout s’embaume en ces lieux d’amour et d’harmonie. N’es-tu pas le séjour de quelque heureux génie? Des ondes et des bois respirant la douceur, Je t’écoute et je crois écouter une soeur, Qui gronde en souriant, dont la voix douce et pure, Fraîche comme ton eau qui se plaint et murmure, Semble, en me consolant, me reprocher tout bas De vivre dans un monde où le bonheur n’est pas; Et mon âme à ta voix descend vers ce rivage Comme un oiseau battu par le vent et l’orage Et, rêvant au long bruit de tes mourants accords, Voudrait se faire un nid à l’ombre de tes bords. Comme un amant des bois et de leur frais mystère, Comme un coeur qui s’isole et qu’a déçu la terre, Fuyant les bruits d’en bas pour la paix des hauts lieux, Dans la sérénité des monts silencieux Vous habitez, ami! De l’agreste chaumière Votre main vint m’ouvrir la porte hospitalière. C’est ici qu’incliné sous la neige des ans, Libre enfin du fardeau de ces labeurs pesants Qu’a portés sans faiblir votre mâle courage, Vous vous êtes bâti, dans un site sauvage, Ermite de nos bois, ce rustique séjour D’où vous voyez tomber le soir de votre jour. Content des humbles biens que Dieu vous garde encore, Dans ce modeste abri qu’un blanc jasmin décore, La main qui vous guida fut celle du malheur; Mais l’exil accepté n’arrache à votre coeur Ni plaintes ni regrets, ô doux penseur! ô sage! Qu’importe que l’oiseau dont l’aile au loin voyage, Ne trouve sur les bords qu’il effleure en passant Que des rochers battus du flot retentissant, Que d’incultes déserts ou de sombres ruines! S’il délasse un moment ses pieds sur les épines, Il rêve à son retour les gazons et les fleurs, Puis il reprend son vol, car son but est ailleurs. Salut, mon vieil ami! d’une lyre novice Vous l’indulgent conseil, vous l’arbitre propice. Au censeur éclairé de mes jeunes travaux Je ne viens pas offrir quelques essais nouveaux; Mais, comme un barde enfant sur les monts de l’Écosse Errant accompagné de sa muse précoce, De ces mornes je viens contempler la hauteur, Respirer des hauts lieux le souffle inspirateur Et, regardant courir à mes pieds les nuages, Rêver au bruit lointain du vent dans les feuillages, Et suivre du regard, comme l’esprit des airs Qui plane incessamment sur ces sommets déserts, L’oiseau blanc du tropique errant de cime en cime Et dépassant leur front de son aile sublime. Voici le pic altier dont le front sourcilleux Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux. Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne. De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne, C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux, Que dans son désespoir un nègre malheureux Est venu demander sa liberté ravie. Il féconda ces rocs et leur donna la vie; Car, pliant son courage à d’utiles labeurs, Il arrosa le sol de ses libres sueurs. Il vivait de poissons, de chasse, de racines: Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines Aux abeilles des bois il ravissait leur miel; Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature Disputant chaque jour sa vie à la nature, Africain exposé sur ces pitons déserts Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers, Il préférait la lutte incertaine et sauvage À des jours plus cléments passés dans l’esclavage, Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins, Souvent il s’écriait: « Je suis libre du moins! » Cependant comme l’aigle habitant des montagnes, Qui du fond bleu des airs descend vers les campagnes, Sur les sillons mouvants plane avec majesté, Et s’approchant du sol par sa proie habité, La ravissant au ciel dans sa puissante serre, Reprend son vol farouche et remonte à son aire; Le hardi fugitif, abandonnant les bois, Loin de son pic altier s’aventurait parfois; Il butinait de nuit dans le champ et la plaine, Puis remontant, furtif, à son abrupt domaine Par l’âpre aspérité d’un sentier roide et nu, Invisible au regard et de lui seul connu, Des bonheurs de l’esclave exilé volontaire, Il regagnait là-haut sa hutte solitaire. Je suis venu m’asseoir, ami, sous vos palmiers. Ceux qui dans ces rochers sont montés les premiers, Intrépides chasseurs, pour gravir sur ces pentes, Aux racines d’affouche, aux lianes rampantes, Grimpaient, et poursuivaient sous leurs abris secrets Et le merle et la huppe, hôtes de nos forêts. Mais aux lieux où jadis un monde de feuillage Déployait ses verdeurs et son luxe d’ombrage, De jeunes caféiers, de jeunes orangers Balancent aujourd’hui leurs rameaux étrangers, Et font au voyageur brisé de lassitude Une tiède oasis de cette solitude. Aux veines du rocher qui filtre ses cristaux, Recueillant avec soin le blanc filet des eaux, Le lit creusé par vous pour l’onde éparse et pure Vous porte sa fraîcheur et son vivant murmure; Et l’oiseau, que son bruit avertit en passant, S’abreuve et dans les airs monte en vous bénissant. Sa faim glane après vous dans votre champ prospère Les grains qu’y laisse exprès votre bonté de père; Il vous aime, il vous chante, et les grands vents surpris S’étonnent sur ces monts de bercer des épis. Cependant sous leurs fruits dont le poids les incline Vos arbres inégaux penchent sur la colline, Où la pêche de pourpre au duvet velouté Rougit comme la joue en fleur de la beauté. Mais des champs paternels qu’habita votre enfance Votre coeur a gardé la longue souvenance; Et plein des beaux soleils de vos premiers beaux ans, Respirant le passé dans les parfums présents, Vous prodiguez vos soins à ces tiges légères, Fleurs d’un autre climat et pour nous étrangères. Sur le cours diligent des rapides ruisseaux Vos odorants lilas suspendent leurs berceaux, Et sous les framboisiers la brune violette, Comme vous simple et douce et comme vous discrète, Verse dans vos gazons sa timide senteur... Ô Dieu! soyez touché de son humble bonheur! Oh! gardez-lui toujours d’aussi chastes délices! Que de ses fleurs le vent respecte les calices, Et de ses bananiers que le fruit nourrissant Jaunisse aux chauds rayons d’un soleil mûrissant! Dans son lac tiède et bleu que le flot soit limpide, Que l’aquilon l’ignore et jamais ne le ride! Esprit hospitalier et coeur exempt de fiel, Dans cette solitude aux rêves poétiques, Qu’il partage longtemps avec l’oiseau du ciel L’ombrage et les épis de ses bois romantiques! 1835. Mélodie. Lorsque la nuit descend et de ses voiles sombres Sur la cime des monts déploie au loin les ombres; Quand les brises du jour, sommeillant sous les fleurs, Au feuillage des bois ont rendu le silence, Et que l’astre des soirs de l’horizon s’élance Porté sur un char de vapeurs; O Muse! contemplant l’obscurité qui tombe, Pensive, tu t’en vas, semblable à la colombe Qui frôle à pas furtifs le sable uni des mers, Sur des bords isolés continuer ton rêve, Et mêler au bruit sourd que murmure la grève L’écho mystérieux de tes muets concerts. 183... À La Mémoire De Robinet De La Serve. Nous avons perdu le seul homme de coeur et de liberté que j’aie connu sur cette terre de l’esclavage. . . Ce pays, dont il était toute la lumière, n’a même pas compris qu’on lui devait une tombe! - Je n’avais que des vers à donner à cet homme de bien: je les ai effeuillés sur un tertre nu. Lettre Il n’est plus; et la foule - amère destinée! - Vers ce mort, un moment, ne s’est point retournée, Et nul, les yeux voilés de larmes et de deuil, N’a ployé les genoux sur ce noble cercueil, Où de notre île, hélas! descend dans l’indigence Le plus grand par le coeur et par l’intelligence. O pitié! maintenant, dépensez donc vos jours Au culte douloureux des plus hautes amours; Servez la vérité que tant d’ombre environne; Faites-vous du savoir une lente couronne; Portez dans votre coeur épris d’humanité La passion du bien et de la liberté; Immolez aux soucis de la chose publique Le tranquille bonheur du foyer domestique; Du juste dans vos mains allumez le flambeau; Conduisez l’homme au vrai par le chemin du beau, Et, de l’iniquité sondant le noir abîme, Soyez toujours du droit le protestant sublime, Pour qu’à l’heure suprême où, fatigué lutteur, Vous porterez votre oeuvre aux pieds du Créateur, La foule, être banal qui vous connut naguère, Accueillant votre mort comme une mort vulgaire, Sans souci du labeur par vos mains accompli, Jette aux vers votre corps, votre nom à l’oubli. O misère du coeur! stupide indifférence! Qu’un être bien repu d’argent et d’ignorance, Qu’un parvenu gorgé d’absurde vanité, Du vent de l’arrogance enflant sa nullité; Qu’un prêtre sans pudeur aux lèvres hypocrites, Torturant de la loi les syllabes écrites; Qu’un avocat bavard aux vénales clameurs, Qu’un magistrat perdu de rapine et de moeurs, Qu’un conseiller bien nul, bien lourd, bien inutile, Qu’un de ces renégats qui vendirent notre île, Traîtres que le présent devrait couvrir d’affronts, Qui respirent pourtant l’air que nous respirons! Eh bien! qu’un de ceux-là vienne à quitter la terre, Sa bière aux clous dorés passe moins solitaire Que le cercueil où dort, par la mort abattu, L’homme de bien, de coeur, de lutte et de vertu. Plèbe ingrate! troupeau servile! tourbe infime! Qu’il fait bien, celui-là dont le bras fort t’opprime, Qui t’attelle à son char et, debout sur tes reins, Laboure tes flancs nus de ses pieds souverains! Tu te souviens de lui! tes mains et ton visage Gardent empreint le sceau qu’y creusa son passage. Oui! pour ces coeurs altiers, ces farouches esprits Qui trahissaient ta cause et t’avaient en mépris, Tu couves dans ton sein de honteuses tendresses! Vivants, ils t’enchaînaient; morts, c’est toi qui leur dresses Ces tentes du néant, ces voûtes, ces tombeaux, Où le bronze s’effeuille en funèbres flambeaux, Où se marie autour des urnes et des arbres L’éclat vivant de l’or à la blancheur des marbres. Indigne et lâche honneur! hommage immérité Que rend le peuple à ceux dont il fut insulté. Et quoi! vouer trente ans au culte d’une idée; Âme d’un seul vouloir sans relâche obsédée, User ses jours, ses nuits à chercher ton bonheur Par les ardus sentiers d’un périlleux labeur; Convertir tant d’esprits aveuglés par la haine Au large espoir d’une ère infaillible et prochaine; Aux abus tout-puissants forger le frein des lois; Enfanter un Conseil pour défendre tes droits; Saper des préjugés l’orgueilleuse démence; Et d’un noble avenir tant de noble semence, Et le présent sauvé des douleurs du passé, Et tant d’ardent amour à tes pieds dépensé, Tout cela s’oublierait!. . . Ingratitude noire! Oh! c’est être sans coeur que d’être sans mémoire! D’un torpide égoïsme il te faut éveiller, O mon île! Et qui t’a fait le droit d’oublier? Et d’où peut te venir tant de froideur insigne Pour ceux que Dieu lui-même a marqués de son signe? Où donc sont tes penseurs, tes sages, tes élus, Pour que, lui mort, ton coeur ne se souvienne plus? Par qui le remplacer? Par qui dans ta nuit sombre Éclairer ces chemins où va peser tant d’ombre? Regarde à tes côtés et connais mieux tes fils: Ce sont de vils traitants aux vulgaires profits, Et rien de plus! - Aussi, quand de tes flancs avares Dieu permet qu’il surgisse un de ces êtres rares, Front élu que l’Esprit de son aile a touché, Coeur lucide et profond sur l’avenir penché, Tu dois, de ses lauriers reconnaissante et fière, Sentir battre en ton âme un noble orgueil de mère! Et, lorsqu’il plaît à Dieu, voilant ton horizon, D’éteindre tout à coup l’aîné de ta maison, C’est à toi, c’est à toi, pauvre mère éplorée, D’ombrager de cyprès sa dépouille honorée! A toi de consacrer son entier dévoûment, De bâtir à son nom un juste monument Et, taillant dans le marbre et l’airain son image, De payer à son ombre un légitime hommage! Et tu ne l’as pas fait! C’est une lâcheté, Mère! c’est plus encor, c’est une impiété! Car d’une oeuvre féconde, à sa voix commencée, Cet oubli veut atteindre et frapper la pensée; Car ce n’est point, en lui, l’homme qu’on veut punir, Mais l’apôtre fervent d’un plus juste avenir, Mais les voeux, mais la foi, mais la persévérance D’un mâle esprit armé d’une mâle espérance, Qui du bien, devant tous, arborant le drapeau, Fidèle, a combattu le Mal jusqu’au tombeau! Mais ferme-toi, bouche à la voix sévère, Apaise-toi, barde au coeur indigné. Près du cercueil que ta muse révère, Calme et debout, montre-toi résigné. Contre l’oubli son nom doit le défendre: Plus que le fort le juste est éternel! D’un vers ardent ne troublons point sa cendre: La lyre ici ne doit rien faire entendre, Rien qu’un chant calme et triste et grave et solennel. Il bénissait; - tu ne dois point maudire. Il rapprochait; - tu dois concilier. A l’injustice il est beau de sourire! Sur une tombe il est beau d’oublier! Hélas! celui qui vers les pics sublimes, Aigle superbe, a lancé son essor, Ne doit s’attendre à trouver sur leurs cimes Que brume, glace, éclairs, gouffres, abîmes, La haine ici, - partout les orages du sort! Pour nous, enfants qu’allaita sa parole, Fronts qu’ont mûris ses viriles chaleurs, Couvrons son nom d’une sainte auréole, Que son tombeau verdisse sous nos pleurs!. . . Oh! nous n’avons ni marbres ni murailles Pour l’humble tertre où tu dors désormais; Mais nos sanglots ont dit tes funérailles, Mais notre amour, notre âme, nos entrailles, Sont le vivant sépulcre où tu vis à jamais! Oh! c’est peu sur son nom que de verser des larmes! C’est à vous de parler, amis, puisqu’il s’est tu, A vous de relever ses armes, Pour combattre après lui comme il a combattu! Disciples fraternels, continuons son oeuvre. De sa foi déployant le signe radieux, Du passé frappons la couleuvre Et posons sur sa tête un pied victorieux. Nous sommes les enfants, l’attente d’un autre âge, De l’opprimé sur nous que les pleurs soient puissants! Vengeons un séculaire outrage! Du crime des aïeux nous sommes innocents! Il n’est plus, mais sa lèvre aux paroles de flamme A fécondé nos coeurs de germes qui croîtront; Ils boiront le sang de notre âme, Et ce qu’il a tenté, nos mains l’achèveront. L’homme s’éteint, l’idée existe pour le monde; L’humanité survit, l’homme seul est mortel: La mort vainement nous émonde, Les feuilles sont d’un jour, mais l’arbre est éternel. Combattez donc, amis, sans relâche et sans trêve! De toute énigme obscure un jour l’homme a le mot. Non! sa foi n’était point un rêve, Et ce qu’il a prédit, nous le verrons bientôt. Pressons de tous nos voeux l’aube qui doit éclore, Hâtons l’avènement d’un monde à tous meilleur, Et vers l’horizon, vague encore, Levons incessamment nos yeux et notre coeur. A ses jeunes clartés l’avenir vous appelle; Détournez vos regards d’un présent déjà vieux, Et, semblables à l’hirondelle, Pour trouver la lumière allez sous d’autres cieux. La lutte vous attend; dans la mêlée austère, Vos mains se couvriront de sanglantes sueurs. Hélas! pour féconder la terre Les cieux ont leur soleil, l’homme n’a que ses pleurs. Mais la lutte grandit, mais la lutte a ses charmes! La pensée est un fruit que l’éclair doit mûrir. Nous n’enfantons que dans les larmes: Du présent en travail jaillira l’avenir. Eh! qu’importent la haine et sa clameur jalouse, D’un passé qui s’éteint les sarcasmes moqueurs! Le malheur que la gloire épouse Est un malheur, amis, fait pour de nobles coeurs. Si votre pied fléchit, si votre foi succombe, Pour raffermir vos pas ébranlés un moment, Allez demander à sa tombe De quel sang a pour nous saigné son dévoûment. Alors, d’un pied plus sûr marchant à vos conquêtes, Vous vous relèverez beaux d’audace et d’espoir, Et s’il vous faut jouer vos têtes, Vous les saurez porter sur l’autel du devoir. Marchez donc et luttez! Du vieux monde qui croule Brisant les dieux, brisant la vieille iniquité, Bâtissez un temple où la foule Puisse abriter enfin sa féconde unité! De la stérile nuit de nos haines premières Que pour l’homme nouveau surgisse un nouveau jour! Émancipez par les lumières, Semez dans les esprits la moisson de l’amour! Oh! de l’amour surtout alimentez les flammes! Rappelez cet amour que le méchant proscrit! Enseignez sans cesse à nos âmes Cette fraternité qu’enseignait Jésus-Christ! Éteignez dans les coeurs les feux de la vengeance! L’esprit affranchit mieux que le glaive irrité. L’étoile de l’intelligence Sur nos moeurs doit éclore avant la liberté. Dites à ceux pour qui le destin fut sévère, A ceux pour qui le sort n’a jamais eu d’affronts, Que les eaux saintes du Calvaire Ont indistinctement coulé pour tous les fronts; Que, maudit dans les cieux et maudit en ce monde, Pauvre de tout le sang dont il est inondé, L’esclavage est un sol immonde Que les regards de Dieu n’ont jamais fécondé. Et vous aurez rempli votre tache, et le Sage Qui, mort et dans les cieux, vit encor parmi nous, Applaudissant à votre ouvrage, Vous dira: « Gloire, enfants! amour et gloire à vous! » L’Envie. Rampe! tu ne dois pas obscurcir la lumière! Rampe! puisque c’est ta nature première! Rampe! et maudis toujours toute chose à bénir! Rampe! et darde au génie un oeil sanglant et sombre! Tu ne pourras jamais éclipser de ton ombre Son astre radieux montant vers l’avenir. Dieu et la liberté. Tu ne peux le comprendre et ta bouche blasphème: Porte moins haut l’audace et connais-toi toi-même! Le Mal est fils de l’homme et de sa volonté. Cet arbre aux fruits mortels s’ouvrit sur la nature Du jour où l’Éternel fit à sa créature Le présent de la liberté. L’homme, hélas! en a mal usé: voilà son crime! Du superbe et du fort, du faible qu’on opprime, Un jour Dieu jugera l’orgueil et les douleurs. Humble, à tes malheurs même il faut donc te soumettre, Toi qui dois rendre compte à ton souverain maître Du trésor amer de tes pleurs. Les Bois détruits. A la mémoire de mon ami Louis Féry d’Esclands de l’île Bourbon Lettre J’ai vu des nobles fils de nos forêts superbes Les grands troncs abattus dispersés dans les herbes, Et de l’homme en ces lieux j’ai reconnu les pas. Renversant de ses mains l’oeuvre des mains divines, Partout sur son passage il sème et les ruines Et l’incendie et le trépas. Que de jours ont passé sur ces monts, que d’années Pour voiler de fraîcheur leurs cimes couronnées D’arbres aux troncs d’airain, aux feuillages mouvants! S’il faut, hélas! au temps des siècles pour produire, A l’homme un jour suffit pour abattre et détruire L’oeuvre séculaire des ans. Sur ces sommets boisés qu’un souffle tiède embaume, Ma muse, blonde enfant qui naquit sous le chaume, Vers des cieux bleus et clairs essaya son essor; Et butinant leur miel aux fleurs de Salazie, Elle errait et cueillait sa fraîche poésie, Légère abeille aux ailes d’or. Peut-être avant le jour où ma tête blanchie Penchera vers le sol, pesante et réfléchie, Revenant à ces lieux demander leurs abris, Je reverrai des monts sans verdure et sans ombres, Et, pleurant en secret nos solitudes sombres, Je gémirai sur leurs débris. Je veux fermer mon coeur aux douloureux présages. . . O gigantesques monts où dorment les nuages, De vos arbres sur nous balancez les arceaux! Défendant vos beaux flancs des haches meurtrières, Que notre main conserve à vos têtes altières Leurs chevelures de rameaux! Et vous, doux habitants de ces lieux solitaires, Hommes simples et purs, aux moeurs hospitalières, Respectez-les, ces bois qu’ont respectés les ans! Laissez sous leur verdure et leurs ombres profondes Errer les couples blancs, jouer les têtes blondes Des colombes et des enfants. Joignez à l’arbre fier de sa haute stature L’humble arbuste où l’oiseau trouve sa nourriture; Aux marges du torrent qui bouillonne argenté, Laissez rougir la fraise et la framboise éclore; Que la pêche y suspende au soleil et colore Son fruit au duvet velouté. Que la brise, agitant vos touffes de jam-roses, Épanche autour de vous la douce odeur des roses; Que leur dôme embaumé s’incline sur les eaux; Sous leur voûte cachez vos maisonnettes blanches, Comme on voit, suspendus dans l’épaisseur des branches, Les nids ombragés des oiseaux. Restez sourds aux conseils d’une avide opulence; De sagesse et d’amour vivez dans le silence. Le trésor le plus pur vient de la paix des coeurs. Mais chassez l’étranger de vos bois centenaires, Car il profanerait de ses mains mercenaires Vos forêts vierges et vos moeurs! II Qu’ont-ils fait de nos bois, qu’ont-ils fait de nos terres, Ces défricheurs venus des plages étrangères, Par un vent de malheur sur nos grèves jetés? Ne voulant voir en eux que des déshérités, Notre île hospitalière accueillit leur détresse En mère, et sur leurs deuils mesura sa tendresse. Abritant leurs fronts las, de son ciel tiède et pur Elle étendit sur eux la coupole d’azur; Sous leurs pieds écartant les épines jalouses, Elle ouvrit le velours de ses molles pelouses, Fit chanter, pour bercer leurs souvenirs amers, Les oiseaux de ses bois et les flots de ses mers, Et leur prouva par l’acte et non par la parole La chaude loyauté de l’amitié créole. Mais tes fils adoptifs ont trahi tes bontés. Ils ont porté la mort dans tes champs dévastés. Le froid amour de l’or éteignant dans leurs âmes Le foyer virginal et noble aux belles flammes, Ils ont privé ton ciel de ses peuples d’oiseaux, Tes plaines de leurs fleurs, tes nymphes de leurs eaux; Et, sapant tes forêts, ô ma mère! leur glaive Fit tomber de ton front ta chevelure d’ Ève. Et nous avons permis que leurs bras éhontés Missent à nu les flancs qui nous ont enfantés! Et sous nos yeux ils ont, de leurs mains libertines, Profané les secrets de tes formes divines! Et nous l’avons souffert! et nos justes fureurs N’ont pas honni, chassé ces durs dévastateurs Que la vague en courroux, rebuts d’un autre monde, Déposa sur nos bords comme une vase immonde! O misère! ô douleur! Ce n’est pas tout encor, Car ils nous ont légué leur appétit pour l’or: A leur souffle glacé notre âme s’est flétrie; Nous n’avons plus au coeur l’amour de la patrie! De la terre natale où dorment nos aïeux Nous éloignons nos pas, nous détournons les yeux; Nous n’aspirons qu’à l’heure où gorgés de richesses, Fuyant ces lieux, berceaux de nos pures jeunesses, Nous pourrons dans le sein des lointaines cités Étaler au grand jour nos sottes vanités! Et pour voler au but où notre espoir s’attache, Nous portons en tous lieux et la flamme et la hache; Et l’on ne voit partout que des champs dépouillés, Que d’arides plateaux aux rocs noirs et pelés, Qu’une herbe rare et jaune et des arbustes fauves Sur les flancs décharnés de nos montagnes chauves; Et, courbés vers le sol, chaque jour dans son sein Nous fouillons de la pioche et du pic assassin. De nos champs épuisés, sans remords et sans trêve, Notre lèvre acharnée a bu toute la sève; Et, desséchant ce sein qui nous a tous nourris, Quand il n’est plus de lait dans ses vaisseaux taris, Tout gonflés et repus du sang de notre mère, Nous faisons voile, hélas! vers la rive étrangère, Et nous allons aux yeux des superbes cités Étaler au grand jour nos sottes vanités! III O mère malheureuse! ô mère délaissée! Oui, garde sur tes yeux ta paupière baissée. Je comprends ta tristesse et comprends tes douleurs, Et mêle à tes regrets mes regrets et mes pleurs. Plus de verte savane et d’ombreuses collines, Où s’ouvrait la grenade aux perles purpurines; Plus de hauts cocotiers et de beaux orangers S’affaissant sous le poids de leurs rameaux chargés; Et tu ne verses plus sur la mer langoureuse Qui vient baiser tes pieds de sa vague amoureuse, Les souffles parfumés et les fraîches senteurs De tes arbres si beaux que les oiseaux pêcheurs, Fuyant des flots émus les rumeurs éternelles, Venaient s’y reposer pour embaumer leurs ailes! Mais tout n’est pas perdu, mère, console-toi! Il te reste des fils qui t’ont gardé leur foi, Qui, n’empruntant jamais leur vol aux hirondelles, Quand tout te trahirait te resteraient fidèles, Et qui, pour te servir jusqu’à leur dernier jour, A défaut du génie auront du moins l’amour! Et près d’eux j’en sais un qui, sevré de tendresses, Du sort n’a point connu les prodigues caresses; Mais qui, fils de tes flancs, fidèle humilié, Se consolant en toi-de lutter oublié, Se souviendra toujours que ses lèvres jumelles Ont sucé l’existence à tes brunes mamelles. Il ira, cet enfant dont le front révolté Porte un natal reflet de ta mâle âpreté, Il ira sur tes monts où siègent les nuages, Bleus-palais éthérés de l’esprit des orages; Et là, seul avec toi, si dans l’ombre des nuits Il exhale en secret l’hymne de ses ennuis, Mère, à sa voix pardonne un accent de colère: Cette voix dut flétrir ta honte séculaire. S’il naquit pour chanter les bois, les eaux, les fleurs, Le sort ne lui fut pas avare de douleurs; Enfant né pour le jour, persécuté par l’ombre, Il sait ce que la vie a de dégoûts sans nombre; Aussi, triste, mais calme et bravant tout écueil, Il va seul à son but dans son tranquille orgueil. Sur les sommets altiers, sur la montagne austère, Il marche loin des pas des heureux de la terre; Leurs injustes dédains à son âme ont appris A payer leurs dédains d’un trop juste mépris; Mais de ce coeur blessé l’indulgence hautaine N’est jamais descendue au niveau de la haine; Vers des dieux plus cléments il aspira toujours, Et toujours la nature eut ses hautes amours. Les torrents écumeux, la foudre et ses ravages Ont façonné son âme à leurs concerts sauvages; Mais son verbe attendri, pour célébrer tes bords, O mon île! oubliera les farouches accords. Pour chanter sur les monts ta verte Salazie Sa lèvre épanchera le miel de poésie; Et le jour où, donnant dans un dernier adieu Sa dépouille à la tombe et son esprit à Dieu, Il se reposera d’une existence amère, Tu verseras peut-être une larme, ô ma mère! À Un Détenu Politique. Souvent, pour alléger ta lourde et morne veille, Sous tes doigts inspirés la lyre qui s’éveille, Mêle d’ineffables accords Aux mille accords errants qu’exhale la nature, Aux soupirs de la nuit, au triste et long murmure De l’onde expirant sur ses bords. Car Celui qui dispense une eau féconde et pure A l’humble fleur des champs qui germa sans culture, Comme au lys qu’arrosent nos mains, Éclaira ton esprit à sa flamme secrète, Et sur ta lèvre a mis les accents du poète Pour consoler tes lendemains. Quand l’astre de la nuit, entr’ouvrant sa paupière, Verse d’un jour plus doux la rêveuse lumière Sur le sein endormi des eaux, Alcyon sur les flots d’une amère existence, Tu gémis, et ta voix, qu’écoute le silence, A ses soupirs endort tes maux. Si le vent de la mer qui balance la feuille, Si le souffle indolent de la brise qui cueille Des baisers sur le sein des fleurs, D’un murmure apaisant vient bercer ton oreille, Oui! demande à ton luth que d’une voix pareille Il chante pour sécher tes pleurs. O toi qu’un sort fatal abreuva d’amertume, Tu fais bien, trompe ainsi l’ennui qui te consume. La Muse a pour le malheureux Des paroles de paix, des secrets pleins de charmes; Elle pleure, s’il pleure, et pour verser des larmes Combien il est doux d’être deux! Chante pour oublier ton affligeante histoire, Pour que le souvenir qui pèse à ta mémoire En soit à jamais effacé; Comme ces monts altiers, ces géants de notre île, Qui montrent dans l’azur un front mâle et tranquille, Alors que l’orage a passé. Fuis le navrant aspect des misères mortelles, Ami, prends ton essor de ces plages cruelles Où gémit l’esclave opprimé, Vers la sphère sereine où de la poésie La Muse versera la secrète ambroisie Dans ton coeur plein d’un rêve aimé. Sur un mode plaintif, dans une amère ivresse, Exhale vers le ciel l’hymne de ta détresse Avec tant d’âme et de douceurs, Que le coeur le plus dur s’attendrisse à tes peines, Que le geôlier veillant, l’oeil fixé sur tes chaînes, T’écoute... et répande des pleurs. Une Voix Lointaine. A la mémoire du poète anglais W. Falconer, né en Écosse, mort à l’île Bourbon. Une voix a passé dans ma nuit d’insomnie... Des brumeuses forêts de la Calédonie Pour me rejoindre elle a traversé l’Océan, Et la Ligne torride et le Cap atlantique: Cette voix, c’est la tienne, ô barde au coeur antique, Fils de Byron et d’Ossian. Tu viens, me rappelant nos communes croyances, Gourmander mes langueurs aux mornes défaillances, Et sous mon ciel de feu, par de virils conseils, Aux luttes du Devoir et de la Poésie Convier ma dolente et stérile énergie Qu’endort le poids des lourds soleils. Ignore-les toujours mes nuits noires et lentes, Le sommeil éveillé de mes heures brûlantes, Mes doutes, mes désirs de tombe et de cercueil, Mes révoltes sans fin, mes désespoirs sans nombre, Et dans ma tête en feu l’ébullition sombre De la colère et de l’orgueil. Je dors pas, je songe, ami! je me recueille. Je laisse au fruit le temps de mûrir sous la feuille; L’esprit est en travail sous mes fervents ennuis. Attentif cependant à l’appel poétique, Je me redis les chants de ta harpe celtique, Et pour d’autres je les traduis: « Qu’as-tu fait de tes pleurs? Sous leurs gouttes divines, Au lieu de fleurs, ta glèbe a donné des épines, Et ton âme, étouffant de lyriques transports, Source sans eau, sol sans gazon, volcan sans lave, Pour attendrir le maître et consoler l’esclave Reste muette et sans accords. « D’un coupable sommeil réveille-toi, poète! Pour le droit opprimé, debout! et haut la tête! Contre un joug sacrilège, entre tous odieux, Tonne!... puis éteignant ta sainte frénésie, Épanche de ton âme et de ta poésie L’apaisement mélodieux. « Dans l’arène descends des sommets de la lyre! Quel que soit son orgueil, l’homme subit l’empire Et des mâles talents et des mâles vouloirs! Que ton luth soit une âme à la fibre sonore Prophétisant le jour dont tu vois l’aube éclore Dans l’avenir aux longs espoirs. « Au camp des opprimés dis ton rêve sublime! Dieu, qui bénit leur cause et l’ardeur qui t’anime, Parlera par ta bouche et soutiendra ton coeur; Et ton esprit ouvrant ses ailes de lumière, Tu pourras de ta nuit de lutte et de poussière Sortir rayonnant et vainqueur! » Je puis à ton appel, ami, prêter l’oreille. Mon coeur a devancé ce que ton coeur conseille: La lyre qui pleurait a grondé sous mes doigts. Je n’ai pas abdiqué ma rude et noble tâche; Devant le fait brutal, j’ai seul et sans relâche Protesté du moins de la voix: « Honte à vous dont l’orgueil est fertile en misères, Vous dont le lucre a fait un bétail de vos frères! D’un spectacle pareil le ciel est révolté! Plus de droit, de pitié, plus d’élan magnanime; Partout la main du Juif, partout la main du crime, Crucifiant l’humanité! « Honte à vous qui versez sur les humbles paupières L’Érèbe au lieu du jour, l’ombre au lieu des lumières, Qui redoutez l’éclat libérateur des cieux! A vous qui, vous drapant de vos manteaux funèbres, Venez comme la nuit dérouler vos ténèbres, Entre les astres et nos yeux! « Et vous, êtres déchus, pitoyables esclaves, Vous qui baisez les mains qui vous chargent d’entraves, Honte à vous! - Dieu qui fit pour les oiseaux les airs, Le soleil radieux pour éclairer le monde, Et le vent pour qu’il vole et le flot pour qu’il gronde, Vous fit-il pour porter des fers! » Ah! que ne suis-je né dans cette Grèce antique Où la vie était libre et la tombe stoïque; Où la patrie, armant ses sacrés défenseurs, Roulait sur les tyrans une invincible armée; Ou de la Liberté la main n’était armée Que pour frapper les oppresseurs; Où la brise des mers et le vent des collines N’apportaient leurs parfums qu’à de mâles poitrines; Où, chez tous allumant d’héroïques ardeurs, L’astre de la lumière et l’astre de la gloire, Pour éclairer ces lieux qu’habitait la victoire, Mêlaient leurs rivales splendeurs! Mais ces temps sont bien morts! L’Europe abâtardie Dans un sommeil de plomb dort et gît engourdie. Partout le despotisme a détrôné les lois; Et des plages du Nord aux mers de Salamine, Sur cette terre esclave et de gloire orpheline, Pèse acclamé le joug des rois. O barde ami, chanteur dont le fervent génie Exhale en mètres fiers sa vibrante harmonie; Fidèle aux jours mauvais non moins qu’aux jours meilleurs, Toi qui connais mon âme et qui sondas ses peines, Puisque l’homme en tous lieux porte aujourd’hui des chaînes, Viens gémir et mourir ailleurs. Je sais dans l’Océan une île où la nature Peut au moins dérouler une page encor pure. Le soleil est son père, et ce dieu des climats, Inondant de clarté la splendide créole, De son front couronné d’une verte auréole A banni brumes et frimas. C’est une île au sol riche, au ciel tiède, où la femme A des yeux de gazelle et des baisers de flamme; Où l’homme au parler franc a l’instinct généreux, Où la vague en mourant argente au loin les grèves, Où la terre a des fleurs, où la vierge a des rêves Bleus comme son ciel et ses yeux. Là comme ailleurs, hélas! pèse la servitude; Mais nos yeux, sur les monts trouvant la solitude, Fuiront dans l’avenir un présent douloureux; Et les nuages blancs qui montent du rivage Déplieront, sous nos pieds, nous voilant l’esclavage, Leur dais errant et vaporeux. Nous verrons la cascade à la bouche écumante Épandre dans les airs une eau vierge et fumante; Sous les hauts bancouliers nous irons nous asseoir; Ils verseront en nous la paix de leurs feuillages, Où les oiseaux des bois et des grands caps sauvages Dorment bercés des vents du soir. Sur les flancs du Salaze élevons nos chaumières. La nature pour nous de ses plus frais mystères Peuplera les ravins, les torrents et les bois; Et ce piton altier que l’ouragan assiège, Au ciel portant sa tête et ses siècles de neige, Abritera nos humbles toits. L’illusion, l’espoir, l’art et la poésie Feront de notre coeur leur retraite choisie. Dans la splendeur des jours, dans la splendeur des nuits, Avec le vent qui pleure, avec l’onde qui coule, Avec le bleu ramier qui gémit et roucoule, A Dieu nous dirons nos ennuis. Et loin du souffle ingrat des cités de la terre, Nous faisant de notre art un culte solitaire, D’espérance et d’amour nous rêverons encor; Et quand la mort viendra nous délier les ailes, Vers les cieux étoilés nos âmes fraternelles Ensemble prendront leur essor. À Une Inconnue. De nos forêts tige inconnue, Toi qui de tes fraîches hauteurs Sur ma route brûlée et nue As versé tes vierges senteurs; Grotte mystérieuse et douce, Oasis de palmiers couvert, Fontaine où je puis sur la mousse Boire avec l’oiseau du désert; Pensive enfant de ma vallée, Muse cachée au fond des bois, Âme fraternelle et voilée, Dont la voix répond à ma voix; Toi qui dans l’ombre et solitaire As tressé pour l’obscur chanteur Une couronne de mystère Des premiers songes de ton coeur; Puisque à mes yeux ton front se voile, O lys que trahit son odeur; Puisque, invisible et chaste étoile, Tu t’enfermes dans ta pudeur; Garde ton ombre, âme discrète! Sainte est pour moi ta volonté. Mais, ô muse! que le poète Toujours te sente à son côté. De tes songes peuple mes rêves, De mes chansons enivre-toi: Pareille à l’oiseau blanc des grèves, Plane sans cesse autour de moi! Sois l’Ariane pure et blonde Qui, m’inspirant dans mes sommeils, Me conduise à travers le monde Par le fil d’or de ses conseils. Loin des bruits de la multitude, Sois mon nid dans les rameaux verts; Le palmier de ma solitude Où viendront s’abriter mes vers. De mes flots troublés sois le cygne. Garde-moi ta douce pitié, Car j’ai souffert, et je suis digne Que quelqu’un m’ait en amitié. Et dans ton mystère, ange ou femme, Que le ciel te bénisse un jour, Pour avoir fait à ma pauvre âme La sainte aumône de l’amour! Élégie. She dwelt among the untrodden ways. Wordsworth. Paisible, elle habitait loin des routes foulées, Non loin de la source aux ramiers; Comme une eau sous les bois, ses heures écoulées N’ont connu qu’un toit de palmiers. Un bengali chanteur avait bâti prés d’elle Son nid dans le citronnier vert. A chaque aube il venait, l’oiseau doux et fidèle, Chanter pour l’enfant du désert. Telle une violette au pied d’un roc de mousse, A demi dérobée aux yeux; Telle une étoile d’or, quand sa lumière douce Scintille seule au fond des cieux. Comme sa vie, hélas! sa tombe est solitaire; Mais un lys y fleurit toujours. Le bengali n’est plus; je suis seul sur la terre, Seul à sentir le poids des jours! Vox Populi. Sur la mort du Duc d’Orléans. Puisque en tes jours bénis de gloire et de puissance, Du pauvre jusqu’à toi franchissant la distance, Tu l’aidas de sa croix à porter le fardeau; Et que, sourd aux instincts d’une opulence avare, Toi, prince, tu couvris les membres de Lazare Des plis de ton royal manteau! Puisque aux jours où cueillant les palmes de la guerre, Étranger aux dédains de la tourbe vulgaire, Tu compris que l’épée et la lyre sont soeurs, Et qu’appelés tous deux à fonder ou détruire, Le barde et le soldat, du peuple et de l’empire Sont les plus sacrés défenseurs! Puisque tu l’as compris, ô jeune intelligence! Puisque, abritant des arts la divine indigence, Tu protégeas ceux-là que la Muse a sacrés; Que, s’ouvrant sur leur sort, noir de pluie et d’orage, Ta royale faveur, arbre au fécond ombrage, Monta jusqu’aux fronts inspirés! C’est à nous, fils du peuple, aux louanges opimes, A nous, enfants des arts, déshérités sublimes, A nous à qui tes bras se sont toujours ouverts, De prier sur la pierre où tu dors sans couronne, Et de faire à ta tombe, à notre tour, l’aumône Et de nos pleurs et de nos vers! C’est à moi, luth en deuil, sur ces lointaines rives, De répéter ton nom sur mes cordes plaintives, D’effeuiller à tes pieds mes strophes et mes fleurs, D’étoiler de mes vers ton linceul funéraire, D’enrichir, à mon tour, ton urne cinéraire De l’humble obole de mes pleurs! Va! cette obole est pure, elle est sainte, elle est digne! Pour ton cercueil absous c’est un triomphe insigne Que ces larmes du fils du peuple au fils du roi! Et tu vaincras l’oubli, toi qui peux - ô victoire! - Nous dire à nous, rêveurs, du haut de ton histoire: « Fils de la Muse, chantez-moi! » Oui, nous te chanterons! mais la tête levée, Dans la calme attitude au juge réservée, La lyre sur le coeur et les yeux sur le ciel, Comme il sied à ceux-là de qui la bouche austère N’a jamais aux tyrans, opprobre de la terre, Offert qu’un chant trempé de fiel! Oui, je te chanterai! car ta loyale épée Dans le sang des partis ne s’est jamais trempée! Car sur nos fiers drapeaux tu veillas à ton tour! Car en ces temps de lutte, hélas! et de colère, Tu n’as voulu forger au lion populaire Qu’un joug fait de gloire et d’amour! Oui, je te chanterai! car tu fus doux et brave, Car tes mains sur nos mains n’ont point rivé d’entrave, Car, du peuple trahi désertant le drapeau, Tu n’as jamais forcé sa bouche à te maudire! Car, toi, tu n’as rien fait, rien qu’on ne puisse écrire Sur le marbre de ton tombeau! Aussi quand, t’arrêtant dans ta course incomplète, La mort fit un cyprès du laurier de ta tête, La foule, - voix qui loue ou qui flétrit toujours, - Entourant d’un long deuil ta croix précoce et sombre, Les genoux sur ta cendre, a béni ta jeune ombre, O toi qui fis bénir tes jours! Île Bourbon, 1842. Salut. Je chante pour chanter, pour tromper ma tristesse, Pour m'oublier moi-même à mon plaintif accord, Comme à son bruit dolent le flot des mers s'endort Sur le sable uni qu'il caresse. Mais toi dont l'âme éclose au feu d'un même ciel Exhale en vers si purs sa senteur exotique, Tu peux, jeune inspiré, pour ton front poétique Rêver le laurier immortel. Courage, enfant bercé par la vague africaine! Ta brise est de parfum et ton ceil est d'azur; Tu n'as pas à lutter contre le flot obscur Où vogue ma barque incertaine. Courage! Un jour brillant sourit à ton réveil: La voix qui te salue à ton aube naissante, Tu l'entendras vibrer dans ta splendeur croissante Pour applaudir à ton soleil. La Cloche Du Soir. Quand la cloche du soir, dans l’air mélancolique, Vibre et rappelle au loin, vers le chaume rustique, Le pâtre et ses troupeaux dans les champs dispersés, Des ans qui ne sont plus le souvenir s’éveille, Et dans les voix du soir je crois prêter l’oreille A la voix de mes jours passés. Où sont mes frais espoirs? Craintives hirondelles, Vers les pays d’azur ouvrant leurs jeunes ailes, Avec mes beaux soleils ils se sont éclipsés; Ils ont fui des hivers les haleines trop rudes. Oh! revenez parfois peupler mes solitudes, Doux fantômes des jours passés! Où ont mes compagnons de joie et de jeunesse? L’avenir a trahi sa riante promesse: Les meilleurs dans la mort reposent embrassés! De ceux qui restent l’âme est oublieuse ou fière. Rappelez à mon coeur leur tendresse première, Douce voix de mes jours passés! Où donc est cette enfant toute blonde et naïve Que j’aimais, jeune encor, d’une amitié si vive? De nos sentiers déjà ses pas sont effacés; Et du clocher natal, dans ta sombre demeure, Tu n’entends plus la voix qui vibre et qui te pleure, Douce Amour de mes jours passés! Cloche, qui chaque soir, comme une sainte mère, Me rappelais des champs pour dire ma prière, Quand la chaleur fuira de mes membres glacés, Que ta voix dans les airs m’arrive et me console; Au ciel avec tes sons que mon âme s’envole, Doux timbre de mes jours passés! À Mon Frère. L’Océan à mes pieds déroulant l’étendue, Dans l’ambiant azur la lune suspendue Répandant sur les flots sa tremblante clarté, Contre les rochers noirs la houle bondissante, Dans l’infini de l’air une ombre blanchissante Flottant sous un ciel argenté; Sur le sable amolli par les baisers de l’onde Les lames déployant leur nappe vagabonde, Dans l’éther étoilé les lueurs de la nuit, L’horizon se fondant sous de bleuâtres brumes, Et sur la grève au loin la ceinture d’écumes Que roule en gémissant la vague qui s’enfuit; L’oiseau pêcheur des nuits de son vol taciturne Fendant les airs blanchis par le globe nocturne, Comme un esprit des eaux rasant le sein des mers; Et les brises du soir se jouant sur les vagues, Tout éveille en mon coeur des rêves doux et vagues Que j’aime à traduire en mes vers. Je veux couler ainsi mes jours dans le silence. Ne me reproche plus ma songeuse indolence: Que pourrais-tu m’offrir pour ces rêves du coeur? Dans nos sentiers déserts que crains-tu pour ma vie? L’abeille seule y vient; la guêpe de l’envie Porte ailleurs sa morsure au fiel empoisonneur. Sous les rocs tortueux, dans les gorges profondes, Quand un fleuve en grondant fait bouillonner ses ondes Et verse avec ses flots l’épouvante et l’horreur, La foule sur ses bords, dans sa stupeur craintive, L’entend sous les rochers rouler une eau captive Et le contemple avec terreur. Mais le ruisseau glissant à l’ombre d’une rose, Coule en baisant la fleur que sa belle onde arrose, Et de son bruit léger ne charme sur ses bords Que l’oiseau reposant sous un dais de verdure, Ou la Muse pensive écoutant son murmure Et, les yeux sur le ciel, méditant des accords. À Un Jeune Poète Créole. S’il est une heure fortunée Parmi nos heures d’ici-bas, Une heure de paix couronnée, Et de trêve à nos vains débats, C’est l’heure, entre toutes bénie, Où la strophe aux fraîches senteurs, Pour nous, au vent de l’harmonie, S’épanouit en vers chanteurs; C’est l’heure où quelque âme inconnue, Soeur par l’accent et par le luth, A notre muse inculte et nue Adresse un fraternel salut; Où des mains que Dieu même inspire, Nous consolant de tout affront, Jettent des fleurs sur notre lyre, Et des lauriers sur notre front. O fleurs au poétique arôme, Aumône d’accords et d’encens, Dont l’haleine enivrante embaume Les plus intimes de nos sens; Parfums sans prix, voix cadencée, Lauriers aux rameaux toujours verts, Strophe pieuse où la pensée Parle encor plus haut que le vers; Offrande sainte du poète, Dons vrais du coeur, chants ingénus, Dans mon humble et pauvre retraite, Soyez, soyez les bienvenus! Et toi, toi qui me les envoies, Ces dons cueillis sur les hauts lieux, Toi qui fais sur mes sombres voies Chanter ton vers mélodieux; Barde frère, dont le courage, Réveillant mon luth endormi, A traversé ma nuit d’orage Pour m’apporter tes chants d’ami; Puisse le sort, pour moi sévère, Clément et facile à tes voeux, Dans ta course à travers la terre, Vouloir les choses que tu veux! As-tu dans ton coeur de jeune homme Quelque beau rêve aux plis flottants, Vierge que tout bas ta voix nomme, Vierge qu’implorent tes vingt ans? Blonde et jeune de chevelure, Vois-tu, dans l’ombre de tes nuits, Une lumineuse figure Sourire à tes chastes ennuis? Eh bien, qu’à l’heure où, lente et pâle, La lune, oiseau mystérieux, Ouvrant ses deux ailes d’opale, Prend son vol à travers les cieux; L’onde au mélodieux ramage, La brise aux murmures sacrés, Bercent pour toi sa molle image Sur un nuage aux flancs nacrés; Et que l’ange des doux mensonges Fasse éclore, dans sa beauté, Du blanc calice de tes songes, Une blanche réalité! Es-tu de ceux qu’un souffle enflamme, Esprits épars dans l’univers, Qui portent caché dans leur âme Le mal de la muse et des vers; De ceux qu’une âpre soif altère, Et qui, troublés jusqu’au tombeau, S’en vont inquiets par la terre, Malades de l’amour du beau? Eh bien, qu’une large harmonie, Berçant le cours de tes pensers, Pour en alléger ton génie, Les roule à flots toujours pressés! Qu’aux pieds ombreux des ravinales, Dans quelque île aux flots caressants, Ta vie aux brises virginales S’exhale en lumineux accents! Que de son onde au ciel puisée L’aube, mouillant l’herbe des champs, Roule ses perles de rosée Sur la jeunesse de tes chants! Que chaque jour, plus riche encore, Éblouissante ascension, Sur ton esprit, comme une aurore, Se lève l’inspiration! Qu’enfin sur ta route choisie, Rencontrant un bonheur rêvé, Tu trouves dans la poésie Ce qu’hélas! je n’ai point trouvé. Bonheur! éternelle chimère! L’homme, jouet d’un sort railleur, Ne quitte le sein de sa mère Que pour apprendre la douleur. Une expérience fatale, L’abreuvant de déceptions, Effeuille pétale à pétale La fleur de ses illusions. Combien d’amis de ma jeunesse Ont déjà fui de mon chemin! Leur main, que pressait ma tendresse, Hélas! ne presse plus ma main. Comme de gais oiseaux qu’assemble Un même nid dans les buissons, Par les airs nous allions ensemble, Unis d’amour et de chansons. D’un même arbre branches jumelles, Nous mêlions nos rameaux aimés; Mais la vie aux bises cruelles De toutes parts nous a semés. Les uns, troupe joyeuse et blonde, Les plus rieurs de ma saison, Sont partis pour un autre monde, Avides d’un autre horizon. Ceux-ci, vains oiseaux de passage, Oubliant leurs jours de frimas, Ont changé d’âme et de visage, Hélas! en changeant de climats. Ceux-là, groupe stérile et louche, Renégats au coeur sec et mort, Unissent leur bouche à la bouche Qui ment, qui calomnie et mord! Et pourtant leur voix qui m’accuse Devrait plutôt sur moi gémir! Pourtant ce qu’a flétri la Muse, Tout noble coeur doit le flétrir! Nègres, mes frères! peuple esclave! J’ai vu votre joug détesté, Et de mon sein, bouillante lave, A jailli mon vers irrité! Non! votre mal n’est pas un thème A moduler de vains concerts! Ma lèvre a connu l’anathème, Car ma main a pesé vos fers! De ceux-la que votre souffrance Avait émus en d’autres jours, J’espérais... candide espérance! A ma voix ils sont restés sourds! Plongés dans un sommeil de pierre, Lorsque vint l’heure des combats, L’un a renié comme Pierre, L’autre a trahi comme Judas. Est-ce impuissance, orgueil, envie? Dieu le sait! - mais mon coeur est las; Et sur les ronces de la vie Je tombe, enfin! je saigne, hélas! Ainsi partout deuil et tristesse! L’homme, d’espoir découronné, Au mont désert de la vieillesse, Marche des siens abandonné. Étouffons donc notre délire, Et laissons nos pleurs seuls parler! Il est des douleurs que la lyre Est impuissante à consoler! Mais pourquoi d’un triste nuage Assombrir l’azur de ton ciel? Pourquoi, dégoûté du breuvage, Mêler mon absinthe à ton miel? Sauve du doute qui m’assiège Ton avril au rêve enchanté; Lys, garde ta robe de neige! Cygne, ton plumage argenté! De ta foi n’éteins pas les flammes; Aime et chante au milieu des pleurs: Le chant est le parfum des âmes! L’amour est le parfum des coeurs! Il est vrai, nos tiges sont nées Dans les gazons d’un sol pareil; Mais, ami! sur nos destinées Ne luit pas un même soleil. Un même rocher vert de mousse De son onde allaita nos jours; Mais ton eau chante, heureuse et douce, La mienne gémit dans son cours. Sur des mers où l’aube étincelle, Ta muse aux fraîches visions Monte une odorante nacelle Où rament les illusions; La mienne au choc des vents contraires Soutient la lutte du devoir, Car ma nef d’un peuple de frères Porte la fortune et l’espoir. Toi, tu vois sur de blanches grèves Des bords aimés poindre et fleurir; Moi, je vois, par delà mes rêves, Nos libertés à conquérir! Donc sur leurs routes opposées Laissons voguer nos deux esquifs: A toi les ondes apaisées! A moi la vague aux noirs récifs! Mais si jamais, pour les tempêtes Désertant de paisibles bords, Tu voulais, rêvant nos conquêtes, Dans mes eaux risquer tes sabords; Si, bravant les fureurs sauvages Du présent contre l’avenir, Pour tenter les mêmes rivages, Tes mâts aux miens voulaient s’unir; Fendant la vague échevelée Qui me roule dans ses brouillards, Viens avec moi, dans la mêlée, Affronter les mêmes hasards; Et dans nos barques fraternelles, Sous l’oeil de Dieu, couple indompté, Nageons de la rame et des ailes Vers les mers de la Liberté! Réponse. Spernere Vulgus. Horace. Il ne vous connaît pas! - Du fond de vos ténèbres, Esprits des nuits à qui tout astre est importun, Pourquoi donc l’assaillir de vos clameurs funèbres? Entre la Muse et vous est-il rien de commun? Sereine, sa pensée habite une autre sphère! Quand il regarde en haut, vous regardez en bas! Pour vous voir, il lui faut abaisser la paupière: Donc que lui voulez-vous? - Il ne vous connaît pas! De l’inique orgueilleux dont la haine l’honore Si son vers a puni l’altière impunité, Son âme, lyre intègre à la fibre sonore, A pour muse invoqué l’auguste Vérité. Écho, juge et témoin des douleurs de la terre, Le poète a le droit d’absoudre ou de punir! Ce qu’il chante, il l’a vu! C’est par sa bouche austère Que le siècle présent parle au siècle à venir! A nos vices drapés, il arracha leur voile. Il n’a rien dit de faux! il n’a rien fait d’impur! Sa muse, blanche soeur de la plus blanche étoile, Peut lever devant tous un front superbe et sûr! Il ne vendit jamais, dans une lâche ivresse, Au Mal riche et puissant un hommage odieux; Mais, disciple inspiré du Sage de la Grèce, Sur leur pourpre usurpée il conspua vos dieux! Non! non! il n’ira point ramper sous votre culte, Brûler sur vos autels un idolâtre encens! Pour ces dieux imposteurs à qui sa verve insulte, Sa lèvre aura toujours d’implacables accents! N’attendez pas de lui qu’il change de langage! Sans cesse il flétrira ce qu’ont flétri ses vers: Il maudissait hier vos dieux et l’esclavage, Il maudira demain et vos dieux et vos fers! Mais si d’un vers ardent qui parfois se déchaîne Il a d’un joug cruel flétri l’iniquité, Son coeur a plus d’amour que vos coeurs n’ont de haine: Le saint oubli des maux, ses lèvres l’ont chanté! Aux pieds d’un Dieu de paix il convia les âmes; Lui-même il y brûla pour encens ses douleurs; Et de la haine en vous pour éteindre les flammes, Heureux, il donnerait son sang avec ses pleurs! Silence, âmes sans foi par l’orgueil seul guidées, Qui toujours vous raillez de tout espoir divin! Assis dans le néant de vos vieilles idées, A son rêve étoilé vous insultez en vain! L’oiseau, roi de la nue et des hauteurs sublimes, Qui sait près du soleil se bâtir un séjour, Reste sourd aux clameurs de l’oiseau des abîmes Dont les yeux cherchent l’ombre et maudissent le jour! Prenez-vous-en au siècle, et non point à sa lyre! L’esprit des temps futurs vous parle en ses discours. O misérable effort d’une tourbe en délire, Qui voudrait entraver un siècle dans son cours! Abîmé dans son oeuvre et ses vastes pensées, Il s’avance à vos cris sans ralentir ses pas, Et, toujours impassible à vos voix insensées, Il marche, il vous emporte, - il ne vous entend pas! À Ch. Jamin. Non loin de ton berceau pourquoi la Providence N'a-t-elle point caché le nid de mon enfance! Prodiguant tes clartés à mon ciel nuageux, Tu m'aurais partagé ta lumière et tes jeux; Ta brise eût caressé ma tige encor débile; Ton ombre eût abrité mon rêve humble et mobile; Et la nuit, endormant notre bonheur pareil, Eût porté dans mon sein la paix de ton sommeil; Et l'aube, te baignant des pleurs de sa rosée, En eût aussi versé sur ma fleur épuisée; Et pour ton compagnon, ta nourrice et ta soeur Auraient eu des regards d'accueil et de douceur. Tout ce qui t'aime, ami: l'arbre dont le feuillage Te donne avec amour le frais de son ombrage, L'oiseau qui vient chanter au bord de ton chemin, Le bengali qui boit dans le creux de ta main, Et la brise effeuillant les fleurs à peine écloses Pour embaumer ton air de la senteur des roses, Tout, voyant ta bonté fraternelle pour moi, Tout m'eût peut-être aimé par amitié pour toi. Tout Enfant, Je T'Aimais, ô Nature. . . Tout enfant, je t'aimais, ô Nature! et songeur, Sur les monts égarant mon jeune ennui rongeur, J'écoutais les torrents dans leur chute pareille, De loin, je leur prêtais une rêveuse oreille, Et je venais m'asseoir à l'ombre des grands bois Pour me bercer longtemps aux plaintes de leurs voix; Et lorsque à l'horizon la vague orientale De l'aube reflétait la blancheur sidérale, Quand le matin humide et riant sous ses pleurs S'enivrait de parfums sur la lèvre des fleurs, Émergeant de la nuit, resplendissante et pure, J'aimais à contempler ta jeunesse, ô Nature! Tout ce qui vit, buvant l'âme du dieu du jour, Semblait s'épanouir sous des regards d'amour: Les forêts agitaient leurs vertes chevelures Exhalant dans les airs d'ineffables murmures; Et du ciel aspirant les naissantes chaleurs, Les vallons s'emplissaient d'accords et de senteurs. Pour s'approcher de l'astre aux longs baisers de flamme, La Terre, au rythme lent d'un vague épithalame, Dévoilant ses beautés dans le bleu firmament, Semblait se soulever vers son céleste amant. Et la mer s'éveillant et montant de l'abîme, Donnant à chaque houle une clameur sublime, Par les cent mille voix de son orgue éternel Saluait du soleil le retour solennel. Et mon âme, ivre aussi de sève et de lumière, Dans l'hymne universel confondant sa prière, Pour exhaler vers Dieu son filial encens, Au verbe du poète empruntait ses accents. Je t'aimais, ô Nature! et baignés de tes gloires, Mes yeux se complaisaient dans ta vaste beauté; Sur l'homme aux courts destins contemplant tes victoires, J'oubliais sa misère et ta fragilité. Avant le soir, hélas! s'éteint notre prunelle; Le temps accorde une heure à notre oeuvre charnelle, Mais le temps ne peut rien sur ta grâce éternelle, Et d'un souffle sans fin ton sein est animé. Dans l'auguste concert de tes voix unanimes, Apaisant de mes maux les révoltes intimes, D'oubli tu m'abreuvas et de rêves sublimes: Tu consolais l'enfant que toi seule a aimé. A Ce Coeur Altéré. . . A ce coeur altéré d’amour et de lumière, O Dieu! pourquoi n’offrir qu’un pain trempé de fiel? Que ne l’as-tu fait naître en quelque humble chaumière Sur la haute montagne où l’on est près du ciel! Que ne lui donnas-tu, loin de la multitude, Avec un toit à l’ombre où cacher ses amours, Une Ève, âme des bois et de la solitude, Illuminant sa vie, édénisant ses jours! Depuis l’heure où, la nuit ayant plié ses voiles, L’abeille est dans la brise et l’aube est sur les monts, Jusqu’à l’heure où là-haut éclosent les étoiles, Chastes fleurs dont le ciel parsème ses vallons, Loin du monde, abrité comme en un nid fidèle, Sous le modeste sort, don béni de tes mains, Il eût vécu sa vie à l’ombre de ton aile, Dans l’amour d’un seul être et l’oubli des humains. Hélas! il n’en fut point ainsi. . . Pardonne, ô Maître! A ce dernier regard jeté vers le bonheur. Quel que soit l’avenir, il saura s’y soumettre, Et quand tu diras: « Marche! » il marchera Seigneur! Fidèle aux vérités à qui ce monde insulte, A défendre le faible, il bravera le fort, Et, protestant au nom des victimes du sort, Au droit vaincu toujours il gardera son culte! Cri. Quelle vie!. . . Il est dur, né pour de nobles guerres, De dépenser sa force en des luttes vulgaires! Fier, d’avoir à défendre et partout et toujours Contre de vils besoins de misérables jours! Brave, étouffant sa voix, jeune, éteignant sa flamme, D’immoler à son corps sa pensée et son âme! Ou si l’on veut mourir, fidèle à son mandat, De succomber sans vaincre, inutile soldat!. . . Bonsoir. La nuit étoilée et sereine Descend; et déjà, loin du bord, Le vaisseau glisse et nous entraîne. . . Penché sur le mouvant sabord, Je suis la barque fugitive Qui vous reconduit vers la rive, Vous que mes yeux voudraient revoir! Mais la houle est vaste et profonde; La barque a disparu sur l’onde: Bonsoir, ô mes frères, bonsoir! Le vaisseau fuit, le vent se lève; Au large, au large, il suit son cours. Des flots, par instants, sur la grève, J’entends les bruits lointains et sourds. Le jeune ami de mon jeune âge Sur les rocs déserts du rivage En pleurant est venu s’asseoir. Aux clartés pâles des étoiles Il voit au loin blanchir nos voiles: Bonsoir, mon triste ami, bonsoir! De mon seul appui dans ce monde J’ai donc quitté le toit si cher! Et me voilà, roulant sur l’onde, Seul sur la vaste, vaste mer! Là-bas, qui m’aimera comme elle? Vierge à l’angoisse maternelle, Pardonnez-moi son désespoir! C’est vous que sur les mers on prie: Consolez-la, Vierge Marie! Bonsoir, ô ma mère, bonsoir! Hélas! un compagnon fidèle, Mon chien hurle et me cherche en vain; Ma soeur à ses côtés l’appelle: Il vient se coucher sous sa main. Léchant la main qui le caresse, Sa morne et muette tendresse Semble parler dans son oeil noir! Assise au seuil de ma demeure, Ma soeur se tait, mais elle pleure: Bonsoir, ma pauvre soeur, bonsoir! Oiseau pêcheur, vers le rivage Tu reviens au coucher du jour; Tu vas retrouver sur la plage Et ton nid d’algue et ton amour. Tandis que l’ombre t’y ramène, Vers d’autres cieux le vent m’entraîne. Sur ces bords, mon natal espoir, Porte ma plainte et ma tristesse: Comme il s’éloigne avec vitesse! Bonsoir, heureux oiseau, bonsoir! Et des monts les sommets sublimes Déjà sont voilés à mes yeux. Pics abaissés des hautes cimes, Recevez mes derniers adieux! Quand le soleil sur cette terre Demain luira, fils solitaire, Hélas! je ne pourrai plus voir Le ciel si bleu de la patrie: Adieu donc, mon île chérie! Bonsoir, ô mon pays, bonsoir! En appareillant de la rade de Saint-Denis, île Bourbon. Le Soleil Se Couchait. . . Le soleil se couchait et sur l’onde immobile Laissait traîner au loin sa crinière de feu; Nul souffle n’agitait la mer vaste et tranquille; Le ciel était limpide, et sous le dôme bleu L’Océan s’étendait calme et grand comme Dieu. La nature écoutait ou priait en silence, Et rien n’osait troubler sa muette oraison; Et la brume effaçait le jour et la distance; Et je crus voir, plongé dans ce spectacle immense, La grande ombre de Dieu passer à l’horizon. Les Pamplemousses. Vous souvient-il? un jour, assis aux Pamplemousses, Dans la vallée ombreuse aux ineffables voix, Je vous disais, au bruit des ondes sur les mousses, Aux frais gazouillements des oiseaux dans les bois: « Là-bas, le voyez-vous, ce rêveur lent et triste, Qui sous les verts palmiers s’éloigne à pas distraits? C’est un jeune homme au sein d’apôtre, au front d’artiste; Avec la Muse il a des entretiens secrets. « Son oeil pensif, cherchant des bois la quiétude, Darde parfois l’éclair d’une idéale ardeur; Mais tout en lui parfois a la pâle attitude D’une fleur qu’un insecte aurait piquée au coeur. « Qu’a-t-il? Seul, à l’écart, s’il souffre, il veut se taire: Comme un exilé fier parmi nous égaré, Il passe à nos cotés songeur et solitaire; Rien qu’à les voir, on sent que ses yeux ont pleuré. « Ah! quel que soit son mal, respectons sa tristesse; Un mystère est au fond des muettes douleurs: Est-ce amour ou dédain? est-ce orgueil ou tendresse? Qu’importe! rien n’est vrai dans l’homme que ses pleurs. « Être inquiet, nature irascible et puissante, L’artiste a des dégoûts à tout autre inconnus: Molle et douce à nos pas, rude et pour lui cuisante, L’herbe de nos sentiers fait saigner ses pieds nus. « C’est un de ces coeurs faits de force et de faiblesse, En eux portant l’esprit qui les doit torturer: Un rien l’exalte, un rien le trouble, un rien le blesse; Ce qui nous fait sourire, hélas! le fait pleurer. « Lys voilé dont l’encens au vent du beau s’exhale, Ce coeur que pour l’amour Dieu sans doute a formé, Ouvert à l’Art, buvant sa rosée idéale, Semble à tout autre culte être à jamais fermé. « Et plus fervent encor, quel culte à la nature! Tout en elle a pour lui de mystiques lueurs, Et l’on dirait parfois, rêveuse créature, Qu’il cause avec les vents, les ondes et les fleurs. « Morne et désabusé, le beau pourtant l’enflamme; Poète, il en subit le charme sérieux, Et, sympathique esprit, une étoile, une femme, Réjouissent toujours sa pensée et ses yeux. « Tout à l’heure, en passant à vos côtés, Madame, Un instant son regard s’est reposé sur vous, Et soudain à sa lèvre est monté de son âme Un sourire étonné, mélancolique et doux. « Ah! ne rougissez point de ce muet hommage, Cygne, dont il n’a fait qu’entrevoir les blancheurs; Laissez-le dans sa grâce emporter votre image, Comme un souvenir plein de lointaines fraîcheurs. « Qui sait? peut-être un jour, rêvant aux Pamplemousses, A ce vallon tranquille aux ineffables voix, A ce bruit cadencé des ondes sur les mousses, A ces gazouillements des oiseaux dans les bois; « Triste et les yeux remplis de ce doux paysage, Air mol et bleu, jardins où chantent les ruisseaux, Où blanche il vous a vue à travers le feuillage Comme un marbre sans tache à l’ombre des berceaux; « Qui sait? peut-être alors, fleur lumineuse et pure, Votre frais souvenir dans son âme éclora; Et ses doigts graveront votre chaste figure Dans un vers calme et beau que l’avenir lira. » Ile de France. Ici Dorment En Dieu Trois Enfants. . . Ici dorment en Dieu trois enfants, fruits d’amour Tombés avant leur temps des rameaux de la vie. Semblables au bonheur, ils n’ont vécu qu’un jour. Couvée à peine éclose, hélas! si tôt ravie, Dès qu’un tendre duvet à leur aile est venu, Ensemble ils sont partis pour le monde inconnu. Sur leur tertre effeuillons quelque lys éphémère, Tombé, plein de parfums, sous le vent de la mort. Passant, ne versons point de larmes sur leur sort, Mais pleurons sur leur mère! Cimetière de Port-Louis, île de France. Si Dieu, Comme Aux Oiseaux. . . Si Dieu, comme aux oiseaux, m’avait donné des ailes, A l’heure où vient la nuit, avec les hirondelles, Sur les flancs des rochers, dans l’air vibrant du soir, Sur les sources d’eau vive aux murmurantes urnes, Sur les joncs et les fleurs aux pétales nocturnes, Je n’irais pas voler, je n’irais pas m’asseoir. Mais, déployant mon vol qu’un ciel si clair invite, J’irais, j’irais toujours dans le bleu sans limite, Vers cette étoile d’or qui tremble au fond des cieux, Et dont l’éclat humide est si brillant, Madame, Qu’il rappelle à mon coeur la molle et chaste flamme Qui nage entre vos cils et tombe de vos yeux. Adieux Et Réponses. Nos deux îles sont soeurs, vous êtes notre frère. D. . . Poète, en vain tu me compares Au rossignol, barde des airs; Je crains l’éclat dont tu me pares, Je crains de trop croire à tes vers. Mes lèvres, de bonheur muettes, Boiraient au miel de tes accents; Car, tu le sais, dieux et poètes, Ami, se nourrissent d’encens. Gardons le sceptre à de plus dignes! Ma muse est ta plus humble soeur. Du verbe harmonieux des cygnes Sa voix n’eut jamais la douceur. Dans nos jours où parfois se mêle Un chant d’espoir aux chants troublés, Je n’ai connu de Philomèle Que les soupirs inconsolés. Sombre aussi fut ma destinée, Bien lourds aussi mes maux soufferts, Ma vie aussi fut enchaînée, Ma muse aussi connut les fers! Mais Dieu, qui permit ma souffrance, A mes lèvres n’a point donné L’hymne vaillant de l’espérance, L’hymne aux conquêtes destiné! Pour lutter je n’eus d’autres armes Que ma pauvre lyre et mes pleurs; Et c’est toujours dans l’eau des larmes Qu’en secret éclosent mes fleurs. Si la douleur fait l’harmonie, Les coeurs me souriront un jour. Mais, quoi! tu parles de génie A moi qui n’ai rêvé qu’amour. Je suis cet oiseau de passage Qui n’a de voix que pour gémir, Et qui s’en va de plage en plage, Fait pour chanter et pour mourir. Enivré d’un ciel sans orage, Oubliant la brume et les flots, Il chante à l’arbre qui l’ombrage Des chants qui n’auront point d’échos; Des chants que l’arbre qui l’accueille, Des chants que l’onde aux frais roseaux Verra tomber avant sa feuille, Verra tarir avant ses eaux. Qu’importe! Il n’est d’écho qui dure, Et la fleur passe avant l’été. Ami, la gloire et la verdure Sont soeurs par la fragilité. Du bonheur pleurant le veuvage, Semblable au pèlerin ailé, J’erre au hasard, loin du rivage Où mes jours d’enfance ont coulé. Pour moi la saison rigoureuse, Hélas! a devancé le temps, Et ma tristesse harmonieuse N’eut point à chanter de printemps. La douleur connaît mon visage; Jeune encor j’appris à souffrir. Oh! je suis l’oiseau de passage, Fait pour chanter et pour mourir. Mais, quels que soient l’homme et la rive Que ma nef aborde en son cours, Si la terre où ma barque arrive M’ouvre ses bras pour quelques jours; Séduit par la beauté des âmes, Séduit par la beauté des lieux, D’un ciel plus doux sentant les flammes Inonder mon coeur et mes yeux, Je chante, heureuse créature, Enfant par les muses hanté, Je chante l’homme et la nature, Je chante l’hospitalité. Sois donc béni, toi dont la lyre M’accueille en frère sur ces bords! Béni dans ton heureux délire! Béni dans tes heureux transports! Que le flot à ma nef contraire Pour toi n’ait jamais de rigueurs! Que toujours il te porte, ô frère! Vers des groupes d’îles en fleurs. Qu’un vent frais chasse tout nuage Qui pourrait voiler tes beaux jours, Et, doux chanteur, qu’un doux feuillage Abrite tes douces amours! Des muses garde en toi la flamme! Sois gai! sois aimant! sois vainqueur! La joie est la santé de l’âme! L’amour est la santé du coeur! Qu’à ta lèvre ivre d’harmonie Le ciel, prodiguant les accords, Donne, avec le pain du génie, Le pain que réclame le corps! Et toi, sois à jamais bénie, Vierge nature, ô vierge sol! Terre, berceau de Virginie, O terre où vit l’ombre de Paul! Île où tant d’âmes fraternelles Étonnent mon coeur converti! Île où tant d’amitiés fidèles A mon espoir n’ont point menti! De tes jours que l’arbre prospère N’ait jamais de fruit avorté! Que pour tes fils tout sage espère Une intelligente unité! Garde à tous d’égales tendresses! Surtout sois douce aux coeurs brisés! Ils ont tous droit à tes caresses, Qu’ils aient tous part à tes baisers! Et moi, dont la lyre éphémère Pour t’aimer ne vaut pas mon coeur, Chéris-moi comme une autre mère, Moi qui suis le fils de ta soeur! Port-Louis, île de France, 1842. En Mer. Le ciel est pur, la vague est douce. Ô diaphane, ô belle nuit! Au souffle tiède qui le pousse Notre vaisseau vogue sans bruit. Bleu cristal que nul vent ne plisse, Le ciel est comme un lac dormant. Sur le saphir la lune glisse, Nacelle de nacre et d’argent. Au lent roulis qui nous balance, L’équipage s’est endormi; Seul avec l’onde et le silence, Seul, je veille et cause à demi. Ici, la brise dans la voile A des soupirs pleins de douceur; Là-bas, luit une large étoile, Qui me sourit comme une soeur. Laissant de vaporeux sillages Dans leur course au-dessus des eaux, Au bord du ciel de blancs nuages Errent comme de blancs agneaux. Le coeur plein de volupté triste, Les yeux perdus à l’horizon, Je songe au doux saint Jean-Baptiste, L’enfant à la blanche toison. Tout est repos, tout est mollesse: Une lumineuse fraîcheur M’enivre, me berce et me laisse Des rêves d’ange et de blancheur. Je sens couler en tout mon être Un ineffable apaisement: Du monde où nous devons renaître N’est-ce point un pressentiment? Je voudrais prier pour répandre Mon trop-plein de vague bonheur, Mais ma voix se refuse à rendre La paix aimante de mon coeur. Lune, nacelle de lumière, Toi qui passes sur mon front nu, Porte ma muette prière Jusqu’au trône de l’Inconnu. Dis-lui que sur ces tièdes lames Où vient se jouer ton rayon, L’oeil baigné de tes belles flammes, J’ai vers toi murmuré son nom; Dis-lui que dans mon sein qu’oppresse Le poids de ta sérénité, Une âme a frémi de tendresse Devant ta pieuse clarté; Dis-lui que j’aime et que j’aspire, Dis-lui mon chaste enivrement; Dis. . . ce que l’homme ne peut dire Ni ne peut taire entièrement! Un Clair De Lune Sous Les Tropiques. A la mémoire de Josselin Dupont, de l’île Maurice. Combien de fois, ô Lune, en ces paisibles heures Où l’ombre de la nuit s’épand sur nos demeures, Quand ton globe d’argent montait à l’horizon, J’ai promené mon rêve à travers le gazon Où tes rayons lactés glissaient avec mollesse! Des saules éplorés éclairant la tristesse, Tu dormais à mes pieds sur la mousse et les fleurs, Et, du dôme des bois perçant les profondeurs, Tu blanchissais là-bas les filaos des tombes, Les rocs du cap Bernard que hantent les palombes. Tu planais sur les monts comme l’ange des nuits, Et ta calme lumière endormait mes ennuis; Et la belle-de-nuit, frêle et mystérieuse, S’ouvrait aux blancs reflets de ta clarté rêveuse. Comme elle je sentais mon coeur s’épanouir, Et les troubles secrets en moi s’évanouir. Et sous ton disque pur dont le jour la captive, Et seule à mes côtés, la muse moins craintive A la brise des soirs abandonnait ses vers Que semblait écouter le silence des airs. Et cette nuit, sur l’onde où ma nef est bercée, Je m’abandonne encore à ma vague pensée En te voyant flotter sous le ciel vaste et pur, Comme un navire aussi dans une mer d’azur. Qu’il est doux de rêver à tes muettes flammes Qui viennent près de moi se jouer dans les lames! Tu sembles effleurer d’un vol mystérieux Le flot calme et sans fond de l’océan des cieux; Et le rayon qui pleut de ton globe nocturne Vient baigner ma paupière et mon front taciturne. Bel astre, n’es-tu pas le fortuné séjour Des vivants dont les yeux se sont fermés au jour, L’asile aérien, la flottante demeure De ceux qui sont partis et qu’ici-bas l’on pleure? Peut-être que l’un d’eux, en ce même moment Où mon oeil te contemple au fond du firmament, Suit des claires hauteurs de ta paisible sphère Notre globe natal, notre Éden, notre terre, Dont l’orbe voyageur, dans l’éther emporté, De l’espace et du temps parcourt l’immensité. Ah! quand la mort bénie aura clos ma paupière, Mon âme libre enfin de sa prison grossière, Dans ce fluide éther déployant son essor, Ira se reposer sur ta planète d’or! Là, tel qu’un exilé dont la vue attendrie Revoit avec ivresse et larmes sa patrie, Mais qui, des jours passés gardant le souvenir, Songe au pays lointain qu’il apprit à bénir; Âme heureuse et rendue à la cité première, Je chercherai des yeux à ta pâle lumière La très chère planète où j’ai reçu le jour Et la suivrai longtemps d’un long regard d’amour. Je me rappellerai les lieux où mon enfance Croissait libre et déjà songeuse, et sans défense; Où j’écoutais - soupir monotone et lointain - La complainte du nègre et du bobre africain; Où le souffle clément des brises alizées Rafraîchit de nos fleurs les urnes épuisées; Où l’oiseau du Bengale et les jeunes ramiers Viennent fermer leur aile à l’ombre des palmiers; Où les ruisseaux suivant leur cours par les savanes Portent leur frais murmure au seuil de nos cabanes Je me rappellerai mon splendide soleil Fécondant nos rochers de son rayon vermeil, Et ces arbres dont l’ombre, abritant ma jeunesse, Berçait de mes vingt ans l’africaine mollesse: L’épais tamarinier où j’aimais à m’asseoir, Et qui ferme sa feuille aux approches du soir; Le letchy balançant ses grappes de fruits roses, Le manguier de son dôme ombrageant les jam-roses, Et la colline ombreuse exhalant ses fraîcheurs, D’où l’oeil voit sur les mers la barque des pêcheurs; Le front aérien des Salazes sublimes Dont aucun pied humain n’a profané les cimes. Je me rappellerai les bords de la Dumas, Les plaines du Champborne aux sveltes mimosas: C’est là que j’ai grandi sous les yeux de ma mère; C’est là que s’élevait son agreste chaumière, Dont le toit dominait les vastes champs de riz, Comme un nid balancé par les rameaux fleuris. Je me rappellerai ces lieux de ma naissance Qu’une enfant, notre soeur, parfumait d’innocence; Et mon âme et mes yeux auront des pleurs d’amour, Et sous l’azur sacré du céleste séjour, Mariant ses accords à ma voix attendrie, La lyre chantera ma terrestre patrie. Élégie En Mer Par Une Tourmente. Des ombres de la vie, hélas! mon front se voile; Le jour s’est éclipsé, l’horizon est obscur; Mais dans mon ciel éteint, ô ma fidèle étoile, Je vois briller toujours ton rayon fixe et pur. A mes délaissements quand chacun m’abandonne, Clémente à mes malheurs, ton coeur me les pardonne; Sans m’accuser jamais, tu gémis avec moi. De mes déceptions - ce commun héritage - Tu berces la douleur que ta pitié partage: L’idéale bonté, je l’ai trouvée en toi. Si d’un sourire encor la sereine nature Peut réjouir mon oeil morne et désenchanté, C’est qu’elle a de ton âme, ô noble créature, La candeur virginale et l’auguste beauté. Que la fureur des vents en lutte avec les ondes Soulève au loin des mers les colères profondes, Mon coeur peut être ému, mais ce n’est point d’effroi. Vents et flots déchaînés!. . . que me font les tempêtes!. . . Mais cette vague, hélas! qui rugit sur nos têtes, M’enlève à ton beau ciel et m’éloigne de toi. T’en souvient-il? Assis au flanc de la colline, Et devant nous la mer, nous rêvions tous les deux. D’un soir de mai le souffle embaumait ta poitrine, Mais des larmes voilaient tes yeux tristes et bleus. Ton résigné sourire à mon regard de frère Révélait de ton coeur l’ineffable mystère: D’un sort cruel aussi tu subissais la loi. A confondre nos pleurs j’ai trouvé bien des charmes. Que m’importe aujourd’hui l’amertume des larmes! J’ai connu la douceur de pleurer avec toi. Pourquoi trop tard, pourquoi trop tard l’avoir connue!. . . Quand apparut l’étoile en mon noir firmament, Baignant de ses blancheurs ma route aride et nue, D’un destin sans merci j’eus le pressentiment. Il ne m’a point trompé... Ma lèvre dut se taire: O lutte du devoir accepté, lutte austère, Où mon chaste secret n’a gémi que pour moi! Soufflez, vents de l’abîme à ma peine insensibles!. . . Nous fatiguons le ciel de nos voeux impossibles! Le ciel l’avait permis: tu n’étais plus à toi! Soeur, à mon amitié tu fus toujours fidèle, Femme, tu vins à moi quand je fus délaissé, Ange, tu m’abritas à l’ombre de ton aile: A me plaindre ton coeur ne s’est jamais lassé. O fleur de ma vallée, o mon lys solitaire, Je puis songer du moins qu’il est sur cette terre Une âme riche encor de tendresse et de foi! De mon lac trouble ou bleu reste à jamais le cygne, Toi, la plus dévouée autant que la plus digne Du haut et saint amour dont j’ai vécu par toi! Que l’Orgueil me condamne et de mon sort m’accuse, Que l’Envie au teint vert s’acharne sur mes pas, Qu’ils raillent en secret mon culte pour la Muse, Ils pourront me briser, ils ne me ploieront pas! Partout de les braver la joie en moi fermente; Mon âme se dilate au vent de la tourmente, Et j’aime à voir bondir les flots autour de moi! Bercé par les assauts de la vague orageuse, Je laisse en paix flotter ma barque aventureuse, Insoucieux de l’onde et ne songeant qu’à toi. Que si, la force un jour trahissant le courage, Je m’affaissais vaincu sous le flot triomphant, Mais insoumis toujours, et défiant l’orage D’un coeur silencieux que sa fierté défend; En cet instant suprême et roulant vers la tombe, Ma lèvre déjà froide, ô ma blanche colombe, Murmurera ton nom pour la dernière fois; Et sur les flancs brisés de ma barque qui sombre, Calme, je descendrai dans la demeure sombre, L’âme et les yeux levés vers le ciel et vers toi. Banc des Aiguilles, 183.. L’Ombre D’Adamastor. Quelle douleur immense te déchire, Gouffre sans fond, mer aux flots courroucés! O vague, ô vent, qu’avez-vous à vous dire, Qu’en vous heurtant ainsi vous gémissez? Quel noir esprit dans vos flancs se déchaîne? Où prenez-vous ces orageux sanglots? Sourdes fureurs! Est-ce démence ou haine? Flot, qu’as-tu fait à ce vent qui m’entraîne? Et toi, vent âpre et dur, qu’as-tu fait à ces flots? Rasant du vol la bouillonnante écume, Hardis oiseaux, pourquoi nous approcher? Volez, volez, blancs à travers la brume, Vers vos nids d’algue appendus au rocher. Des airs en feu la voix tonne incessante; L’Océan gronde et répond irrité... O vains efforts de la lyre impuissante! Mêlant son âme à ta clameur croissante, Qui pourrait dire, ô mer, ta sombre majesté! Choc vaste et lourd des éléments en guerre Le ciel s’emplit de sinistres splendeurs. Roulant à nous, l’onde, ivre de colère, Ouvre à nos pieds d’horribles profondeurs. Et le jour fuit! Nous frappant aux visages, L’éclair dans l’eau trace un brûlant sillon; Et le vent siffle à travers nos cordages; Et du soleil, là-bas, dans les nuages, L’orbe large et sanglant s’abîme à l’horizon. Mais que t’importe, ô mon vaisseau! courage! Vole et bondis sur ta quille d’airain! Superbe et fort pour affronter l’orage, Ton flanc est libre et ta bouche est sans frein, Coursier des mers à la proue écumante! Franchis leurs bonds de tes bonds indomptés Emporte-moi sur ta croupe fumante! Enivre-moi des voix de la tourmente! La tourmente a pour moi de mâles voluptés! Et le vaisseau, de sa proue intrépide Fendant la mer, lutte avec l’ouragan; Et dans sa course il s’anime et, rapide, De son poitrail frappe au front l’Océan. A ses côtés l’onde croule en poussière; Ses vastes flancs se cabrent dans les airs: Il monte, il tombe, il roule... le tonnerre, Croisant ses feux sur sa verte crinière, Le bat à coups pressés de ses gerbes d’éclairs. O mer féroce! ô nuit! clameurs funèbres! Du Cap dans l’ombre a disparu l’écueil. Mais, tout à coup, pâle, au fond des ténèbres, Comme un fantôme échappé du cercueil, Paraît la lune! et la brume profonde Flotte et plus dense et plus livide encor; Et, l’oeil errant sur le gouffre qui gronde, Je croyais voir, sur les crêtes de l’onde, Passer dans les brouillards l’ombre d’Adamastor. Géant des eaux! de ton Cap des Tempêtes Laisse-nous fuir les écueils redoutés! De l’ouragan qui rugit sur nos têtes Calme d’un geste, o dieu! les flots domptés. De tes rochers surgis! et, sur leur cime, Maître obéi, dis à la mer: « Assez!... » - Et je me tus; et, du fond de l’abîme, Sur l’Océan roulant sourde et sublime, Une voix s’entendit qui nous disait: « Passez! » Cap de Bonne-Espérance, 1844. Coucher De Soleil Sous L’Equateur. C’était sous l’équateur. Dans la vague apaisé Le char des jours plongeait ses flamboyants essieux, Et la nuit, s’avançant sur la voie embrasée, D’ombre et de paix sereine enveloppait les cieux. Les étoiles s’ouvraient sous un souffle invisible, Et brillaient, fleurs de feu, dans un ciel étouffant. L’Océan, dans son lit tiède, immense, paisible, S’endormait fort et doux et beau comme un enfant. Mais, tel qu’un fol esprit aux ailes vagabondes, Rasant des flots émus le frissonnant azur, Le vent des soirs courait sur les nappes profondes Et, par instants, ridait leur sein tranquille et pur. Et je suivais des yeux cette haleine indécise Se jouant sur l’abîme où dort l’âpre ouragan; Et j’ai dit: « Dieu permet à la plus faible brise De rider ton front calme, ô terrible Océan! « Puissant et vaste, il faut la foudre et la tempête Pour soulever ton sein, pour courroucer tes flots; Et le moindre vent peut, de son aile inquiète, Importuner ton onde et troubler ton repos. « Des passions, poète, il faut aussi l’orage Pour soulever ta muse et ton verbe irrité; Un souffle peut aussi, dans la paix qui t’ombrage, Troubler ta quiétude et ta sérénité. « Toute vague a son pli, tout bonheur a sa ride. Où trouver le repos, l’oubli, l’apaisement? Pour cette fleur sans prix notre coeur est aride! L’inaltérable paix est en Dieu seulement. « Pour moi, je n’irai point demander à la terre Un bonheur qui nous trompe ou qui nous dit adieu; Mais toujours je mettrai, poète au rêve austère, Mon amour dans la Muse et mon espoir en Dieu! » Lever De Lune Sous L’Equateur. Du sein des flots la lune émerge blonde et belle! L’éther ouvre à son vol de claires profondeurs. Sous ses flammes d’argent l’Océan étincelle. L’horizon est baigné de rêveuses splendeurs. O lune! sur cette onde où ton globe se mire, Je vogue, et ma pensée à toi monte et t’admire. Et je te vois flotter, calme dans le ciel pur, Comme un esquif léger sur une mer d’azur. Les yeux vers toi, bercé par la houle profonde, Qu’il est doux de rêver à ta lumière blonde! Épanche sur mon front tes feux mystérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux. Tu montes, et déjà dans les airs qui blanchissent, Voilant leurs cheveux d’or, les étoiles pâlissent. Jalouses devant toi s’effacent leurs beautés. Âme des belles nuits, reine aux chastes clartés, L’Océan te sourit! vers la voûte où tu planes Il lève avec amour ses ondes diaphanes. Épanche sur son sein tes feux mystérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux. Quel calme sur les mers! sous les cieux quel silence! Le vaisseau lentement sur l’onde se balance. J’écoute et n’entends plus que les mourants accords Du flot qui mollement vient baigner nos sabords. Aucun souffle dans l’air n’arrive à mon oreille: L’astre luit, la nuit marche, et l’Océan sommeille! Épanche sur les flots tes feux mystérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux. Nuit divine! Océan! lune, paisible reine! O voûte immaculée! ô profondeur sereine! Oh! quelqu’un avec moi de votre immensité Sent-il descendre en lui la vague majesté? Est-il une âme aussi qui, pensive à cette heure, Dans le fluide éther, sa future demeure, Voyant passer la nuit sur son char constellé, Contemple ainsi que moi ce silence étoilé, Ce vide auguste empli d’ineffable lumière, Et, des flots assoupis de l’océan du ciel, Sur ces ondes où plane un calme solennel, Ramène ainsi que moi sa rêveuse paupière? Épanche autour de nous tes feux mystérieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol silencieux. Je ne sais: mais peut-être, esprit ailé qui passe, Un voyageur divin, pèlerin dans l’espace, Suspend sa course heureuse et, des hauteurs des cieux, Sur ce monde flottant laisse tomber ses yeux. Aux dernières lueurs des mourantes étoiles, Aux clartés dont la lune argente au loin nos voiles, Il voit notre vaisseau, tel qu’un cygne des mers Dont l’aile blanche traîne au bord des flots amers, Dormir au lent roulis des lumineuses lames Où l’astre de Vénus fait onduler ses flammes. Endors à ta lueur mon front silencieux, Lune! et poursuis au ciel ton vol mystérieux. Jours De Mai. Ami, l’onde est plus douce, et le vent à nos voiles Porte les frais parfums de la verte saison. Le sol berce les fleurs, l’eau berce les étoiles; Voyez jouer la vague et fleurir le gazon. L’hiver au ciel de neige, aux jours gris et moroses, Descend, triste vieillard, dans le sombre tombeau; Et la brise a baigné son aile au sein des roses, Et la terre s’éveille au soleil riche et beau. Aux rayons printaniers laissons notre âme éclore; L’aube aux yeux bleus sourit et les rameaux sont verts: C’est l’heure où, pour fêter la saison jeune encore, L’arbre donne des fleurs et la Muse des vers. C’est le mois des parfums, aux riantes corbeilles, C’est Mai qui vous invite à prendre votre essor. Éveillons-nous, ami! poétiques abeilles, Cueillons le miel sacré dans les calices d’or. Partons ensemble, allons chercher de frais asiles Dans les pays charmants de l’Idéalité. Pour les esprits songeurs il est de molles îles Dans l’océan d’azur par la Muse habité. Venez, nous trouverons des jours sereins et calmes, Un ciel plein de lumière et des champs pleins d’oiseaux; Nous irons nous asseoir aux pieds des larges palmes Qui bercent lentement leurs ombres sur les eaux. Il vous faut obéir à la voix qui dit: « Marche! » A nos amis railleurs adressez vos adieux. Pareil au blanc ramier qui revolait vers l’arche, Si l’orage est dans l’air vous reviendrez vers eux. Laissons-les dire, et nous, écoutons la nature, Et la Muse, et l’amour, qui nous parlent tout bas. L’art et l’amour sont vrais, le reste est imposture! Aimons-nous, aimons ceux qui ne nous aiment pas! Une épine est toujours sous la fleur que l’on cueille, Et le coeur plus que l’onde est perfide et mouvant. Si l’amitié, c’est l’arbre, oh! l’ami, c’est la feuille Qui tombe avant l’hiver, et vole au gré du vent. Pour nous, restons unis! Sous la foudre ou la bise Luttons à deux! trompons l’onde aux flux inconstants; Et, toujours emportés dans une même brise, Que l’hiver nous retrouve amis, comme au printemps. Printemps! soleils bénis! jeunesse de l’année! Vous verdissez les bois par la neige glacés; Rendez-nous - fleur de l’âme et que l’âge a fanée - La verte illusion de nos beaux jours passés! Des espoirs effeuillés rajeunissez les sèves, Vous qui partout versez la vie et ses verdeurs, Et faites sur nos fronts, faites fleurir ces rêves Dont l’arôme enivra l’enfance de nos coeurs. Je veux y croire encor! D’une image importune Le présent ne doit point nous poursuivre toujours. Fions-nous à la Muse! et laissons la Fortune, Astre capricieux, rayonner sur nos jours. Plus de tristesse! Allons au sein des belles choses Chercher la poésie, enfant des pays verts; Chantons le gai printemps, ses vierges et ses roses, Oublions! - Assez tôt reviendront les hivers. Ouvrons aux vents du sort nos voiles et nos ailes, Vers l’avenir tentons un essor courageux! Les cygnes vont par couple: unissons nos nacelles Pour affronter la vie et les flots orageux. Mai 1840. Lettre A Hyacinthe H. Inter flumina nota. Et fontes sacros, frigus captabis opacum. Virgile. Ainsi que l’hirondelle au retour des hivers, Avide de soleil, de fleurs, de gazons verts, Vous fuyez ces cités que la froidure assiège, Ces climats où les vents ont des ailes de neige; Et, prenant votre vol, vous allez au doux ciel Qu’emplit de ses rayons l’astre de Raphaël. Dans ces lieux où, baigné de rosée et de flammes, Fleurit l’amour, ce lys qui parfume les âmes, Vous boirez un air pur et l’arôme léger Que le vent du rivage enlève à l’oranger; Et, respirant partout la vie et la lumière, Vous reprendrez bientôt votre verdeur première. Jeune arbuste exilé de notre sol heureux, Votre tige a langui sous un ciel rigoureux; Mais à Naple, oubliant la ville aux brumes grises, Vous croirez être encore au doux pays des brises. A l’heure où le soleil monte et remplit les airs, Allez près d’Ischia, qui dans l’onde des mers Baigne ses pieds de nymphe; et, du haut des collines Où flottent la lumière et les senteurs marines, Regardant les rameurs qui chantent sur les flots, Vous croirez voir nos ports et nos bruns matelots, Nos pirogues courant sur la vague profonde, Et des brises de l’aube enflant leur voile ronde; Les rapides esquifs qui bercent nos pêcheurs, Comme un groupe au col blanc de beaux oiseaux nageurs; Et plus loin, sur le dos de la mer océane, Le vaisseau qui se meut comme un aigle qui plane. Heureux qui loin d’un ciel maussade et pluvieux, A la terre du Nord ayant fait ses adieux, Peut contempler, aux pieds du coteau qui s’incline, La mer que le Vésuve ou l’aurore illumine, Et voir se dérouler, plein de flamme et d’accords, Ce golfe où le flot chante et courtise ses bords! Nonchalamment couché sur la rive odorante Que baise en murmurant la vague de Sorrente, Heureux qui des hauteurs du plus beau firmament Peut voir le disque d’or descendre lentement! Et la mer bleue et tiède, et du sol amoureuse, Ainsi qu’une Africaine ardente et langoureuse, Dans son lit de corail et de sable argenté, Se bercer et mourir, lasse de volupté! Et vous, frileux enfant de nos îles aimées, Vous allez visiter ces rives embaumées! Et, plus heureux que moi, bientôt vous pourrez voir Ces bords voluptueux où je voudrais m’asseoir; Où, comme en nos pays dont l’azur est sans voiles, Le sol est plein de fleurs et l’air est plein d’étoiles! Fuyez ces ternes murs du soleil délaissés, Ces cités où la terre et les coeurs sont glacés; Où le luxe à ses pieds voit mourir l’indigence; Où le doute a tari toute antique croyance; Où l’artiste en mépris, du passant coudoyé, S’en va, l’âme sans rêve, et de l’art ennuyé; Où le poète même, abjurant son délire, A jeté le sarcasme et l’insulte à sa lyre, Et, disciple parjure, infidèle au saint lieu, Avant le chant du coq a renié son Dieu; Où, remplacé par l’or, l’amour de la patrie S’est retiré des coeurs; où, nation flétrie, Oubliant notre orgueil dans un lâche repos, Nous souffrons que l’Anglais insulte à nos drapeaux! France! on t’insulte, et toi, superbe en ta colère, Quoi! tu n’as point encor châtié l’insulaire! Quoi! tu n’as point encore, Anglais, Russe, Germain, Levé sur l’étranger ta redoutable main! A quel abaissement es-tu donc descendue! Qui te rendra ta force ou ta fierté perdue? Oh! rougis du présent, pleure et baisse les yeux! Pleure ces jours passés, ces combats radieux Où tes fils, proclamant ta grandeur militaire, A trembler devant eux accoutumaient la terre, Et des rois conjurés, à ta perte acharnés, Courbaient jusqu’à tes pieds les fronts découronnés! Où, ton char t’emportant de l’un à l’autre pôle, Comme un manteau la gloire ombrageait ton épaule; Où, fière, aux nations qui rampaient sous ta loi Tu laissais en passant quelque soldat pour roi; Où ton noble drapeau qu’épousa la victoire, Déroulant dans les airs ton homérique histoire, Sur l’univers conquis par tes guerriers vainqueurs, Ainsi que l’arc-en-ciel, suspendait ses couleurs!... Ah! que ne puis-je aussi fuir ces rives glacées Où tout éveille en moi de pénibles pensées! Que ne puis-je avec vous, poète au front serein, Voir les champs où régna le peuple souverain! Debout sur les tombeaux et la poudre de Rome, L’homme en dépit des jours sent qu’il est beau d’être homme. Son oeil dans les débris d’un empire effacé, Dédaigneux du présent, contemple le passé; Et, se sentant grandir devant l’ombre romaine, Il n’a plus à rougir de la famille humaine. Allez donc, ô rêveur! coeur pur, âme sans fiel, Vous qui vivez d’espoir, cette manne du ciel, Allez fouler au gré de votre fantaisie La terre de la gloire et de la poésie. Et d’abord, visitez ces monts aux pics neigeux Où Salvator rêvait ses brigands courageux, Où, libre d’un vain monde, affranchi de ses règles, Il vivait seul avec la tempête et les aigles! Et puis, comme un oiseau noyé dans les brouillards, Sur la chaude Italie arrêtant vos regards, Hâtez-vous, descendez au sein des tièdes plaines, Où les vents en passant embaument leurs haleines; Et, fils des cieux d’azur et des douces saisons, Oubliez au soleil les brumeux horizons. Votre voix, qui se tait par la bise engourdie, Retrouvera là-bas sa fraîche mélodie; Sous un ciel pur et riche à notre ciel pareil, Vous chanterez! - La Muse est fille du soleil! Pour moi, je dois rester dans la cité des brumes. Oiseau d’un autre sol, je vais sécher mes plumes Au foyer qui me voit, à mon culte attaché, Méditer et pâlir sur mes livres penché. Qui me rendra jamais les pays sans froidure, Et de mes beaux printemps la joie et la verdure? Hélas! au vent du sort mes jours se sont fanés. Où sont tous les bonheurs que Dieu m’avait donnés? Mon enfance et mes bonds joyeux par la campagne, Et mon frère, et ma soeur, et l’austère montagne Qui nous prêtait son ombre, et dont le front géant Regarde à ses pieds battre et passer l’Océan?. . . Tout s’est évanoui! ma vie est orpheline! Sous le cyprès qui pleure au bas de la colline, S’endormant pour toujours d’un sommeil sans remord, L’enfant qui fut ma soeur repose dans la mort. Et moi, je vogue et lutte en proie aux flots sauvages; Ma barque frêle encore a quitté nos rivages, Sous les vents ennemis j’entends gémir ses mâts, Et tristement je songe aux bords de la Dumas, A mon enfance heureuse, à nos vertes allées Pleines de papillons, ces belles fleurs ailées! Au vieux toit bien caché sous nos arbres chéris, Où venaient tous les ans nicher les bengalis; Où, veuve de nos jeux, seule dans sa chaumière, Pleure en pensant à nous ma vieille et pauvre mère O bonheurs de l’enfance! ô mes paisibles jours! M’auriez-vous donc aussi délaissé pour toujours? Je n’ai plus aujourd’hui l’âme rieuse et gaie, Je courbe sous le sort ma tête fatiguée. Je me dis, en pensant aux amis que j’aimais, Que tout brille et s’éteint et nous quitte à jamais. Et d’aimer, cependant, le besoin nous tourmente. J’ai cherché dans la Muse une humble et vraie amante; Mais que de fiel caché dans la coupe des fleurs! La lyre a ses dégoûts et l’art a ses douleurs. La malveillance louche à l’oblique manoeuvre Frappe à coups détournés ma pensée et mon oeuvre. Âmes pleines de haine! esprits bas et jaloux! Menez-nous, ô mon Dieu! par des sentiers plus doux, Ou donnez-nous, pareille à l’étoile des mages, La foi pour nous conduire et guider nos hommages! Car les temps sont mauvais, et par un ciel si noir On ne sait plus s’il faut ou marcher ou s’asseoir; L’avenir inquiète et le présent ennuie; Pour un jour de soleil, oh, que de jours de pluie!. . . Mais adieu! - Sur mon ciel, si sombre par instants, J’ai peut-être arrêté vos regards trop longtemps; Pardonnez cette plainte à des lèvres mortelles, Et vers des cieux plus doux laissez monter vos ailes. Que ne m’est-il donné d’accompagner vos pas! Mais pour m’en consoler, - vous ne l’oublierez pas, O mon poète! ô vous dont la muse docile Embellit ses beaux vers d’une rime facile; Vous dont le rythme plein de grâce et de clarté Reproduit vos pensers dans leur limpidité; Vous qui savez toujours, sobre dans l’abondance, Bercer vos rêves purs de nombre et de cadence; - Oui! pour m’en consoler, vous me direz ces lieux Qu’ont habités les arts, les héros et les dieux; Où la gloire a porté ses rameaux jusqu’aux astres; Où désormais, hélas! tout est deuil et désastres! Ce ciel où, s’éteignant avec la liberté, Tout flambeau s’est couché, le soleil excepté! Dites-moi, dites-moi l’éclat dont la nature Revêt ces bords sacrés à toute créature! Mais, à l’heure où s’éteint le jour silencieux, Quand l’ombre est sur les monts, quand l’étoile est aux cieux, Allez cueillir pour moi près du golfe tranquille Un rameau sur la tombe où dort le doux Virgile! Paris, février 1840. Les Oiseaux. Enfants des airs, heureux oiseaux, lyres ailées, Qui passez si légers, si libres dans les champs; Hôtes harmonieux des monts et des vallées, Qui dépensez vos jours dans la joie et les chants; Poètes qui chantez en tous lieux, à toute heure, Ignorant les soucis dont l’homme est agité; Qui, le soir, dans les bois trouvez une demeure, Et dans l’air, le matin, trouvez la liberté; Rivaux heureux, rivaux aux chansons éternelles, Que je vous porte envie en vous suivant des yeux! Quand la terre a blessé vos pieds, ouvrant les ailes, Vous pouvez fuir du moins et monter vers les cieux. Vous prodiguant les biens dont la nature est pleine, Le sort vous livre tout sans lutte et sans combats; Sans suspendre vos chants vous trouvez dans la plaine L’eau claire et l’épi mûr que nous n’y trouvons pas. Le ciel qui vous sourit est pour nous bien austère; Il a courbé nos jours sous un bien lourd fardeau: Pour rafraîchir les fronts que la pensée altère, Les rameaux n’ont point d’ombre et les fleurs n’ont point d’eau. Chanteurs favorisés, ô voix pleines de charmes! Oui! la terre vous aime, oui! le sort vous est doux. Bénissez donc le ciel, oiseaux, gosiers sans larmes! Bénissez-le pour vous et priez-le pour nous! Priez Dieu qu’il nous fasse, après les jours contraires, Et des cieux plus cléments et des soleils meilleurs; Priez Dieu pour qu’il donne aux poètes, vos frères, Un épi dans la plaine et de l’eau dans les fleurs. ENVOI AU POÈTE OCTAVE LACROIX De l’oiseau vous avez, ami, la voix et l’aile; Comme lui vous fuyez la terre pour le ciel. A l’idéal en vous le poète est fidèle: Vous aimez, vous chantez, coeur d’or, esprit sans fiel. Souvenirs D’Enfance. O frère, ô jeune ami, dernier fils de ma mère, O toi qui devanças, dans le val regretté, Cette enfant, notre soeur, une rose éphémère, Qui ne vécut qu’un jour d’été; Que fais-tu, cher absent, ô mon frère! à cette heure Où mon coeur et mes yeux se retournent vers toi? Ta pensée, évoquant les beaux jours que je pleure, Revole-t-elle aussi vers moi? Souvent dans mon exil, je rêve à notre enfance, A nos matins si purs écoulés sous les bois, Et sur mon front le vent des souvenirs balance Les molles ombres d’autrefois. Pour tromper les ennuis d’un présent bien aride Pour rafraîchir mon pied que la route a lassé, Je remonte, songeur, à la source limpide Qui gazouille dans mon passé. De nos beaux jours c’était le matin et le rêve: Tout était joie et chants, fleurs et félicités! O bonheurs des enfants que le temps nous enlève, Pourquoi nous avez-vous quittés? Nous étions trois alors. Éveillés dès l’aurore, Sortant du nid à l’heure où l’aube sort du ciel, Nous allions dans les fleurs qu’elle avait fait éclore Boire la rosée et le miel. Elle et toi, de concert à ma voix indociles, Vous braviez du soleil les torrides chaleurs. Quand ma mère accourait, l’arbre aux ombres mobiles Voilait nos plaisirs querelleurs. Elle avait tout vu. Quittant le frais ombrage, Nous lisions notre faute à son front rembruni. Moi - j’étais votre aîné - bien qu’étant le plus sage, Je n’étais pas le moins puni. Nous la suivions. Bientôt, trompant sa vigilance, Nous revolions aux champs, au grand air, au soleil, Et des bois assoupis, tiède abri du silence, Nous allions troubler le sommeil. Alors, malheur à l’arbre à la grappe embaumée, Au fruit d’or rayonnant à travers les rameaux! Nous brisions branche et fruits, la grappe et la ramée, Et jusqu’aux nids des tourtereaux. Et puis nous descendions la pente des ravines, Où l’onde et les oiseaux confondaient leurs chansons, Nous heurtant aux cailloux, nous blessant aux épines Des framboisiers et des buissons. Un lac était au bas, large, aux eaux peu profondes. Sur ses bords qu’ombrageait le dais mouvant des bois, Avec les beaux oiseaux furtifs amis des ondes, Enfants, nous jouions tous les trois. Pour suivre sur les flots leur caprice sauvage, Des troncs du bananier nous faisions un radeau, Et sur ce frêle esquif, glissant près du rivage, Nous poursuivions les poules d’eau. Ma soeur, trempant ses pieds dans l’onde claire et belle, Comme la fée-enfant de ces bords enchanteurs, Jetait aux bleus oiseaux qui nageaient devant elle Des fruits, des baisers et des fleurs. Et puis nous revenions. Notre mère, inquiète, Pour nous punir s’armant de sévères froideurs, Nous attendait au seuil de l’humble maisonnette, Heureuse, avec des mots grondeurs. O chagrin des enfants, qu’aisément tu désarmes Les mères! Nous donnant et des fruits et du lait, Elle mêlait aux mots qui nous coûtaient des larmes Le baiser qui nous consolait. Ainsi coulaient nos jours. - O radieuse aurore! O mes doux compagnons, je crois vous voir encore! Bonheurs évanouis des printemps révolus, Soleils des gais matins qui ne m’éclairez plus, A vos jeunes chaleurs rajeunissant mon être, Je sens mon coeur revivre et mon passé renaître! Je vous retrouve enfin! Je vois là, sous mes yeux, Courir sur les gazons mes souvenirs joyeux. Je vois, de notre mère oubliant la défense, Par les grands champs de riz voltiger notre enfance. Chassons le papillon, l’insecte, les oiseaux, Glanons un fruit tombé sur le cristal des eaux; C’est le ravin, le lac aux vagues argentines, Le vieil arbre ombrageant nos têtes enfantines; C’est toi, c’est notre mère aux yeux pleins de douceur! C’est moi, c’est...; ô mon frère! où donc est notre soeur? Un tertre vert, voilà ce qui nous reste d’elle! Quand une âme est si blanche, à lui Dieu la rappelle. Tige, orgueil de nos champs et que la brise aimait, Tout en elle brillait, fleurissait, embaumait. Lys sans tache, à la vie elle venait d’éclore, Douce comme un parfum, blonde comme une aurore! Le soleil à ses jours mesurait les chaleurs; Des roses du Bengale elle avait les pâleurs. Oh! les fins cheveux d’or! Les nouvelles épouses Du bonheur de ma mère, hélas! étaient jalouses. Toutes lui faisaient fête et, des mains et des yeux Caressant de son front l’ovale harmonieux, Demandaient au Seigneur, d’une lèvre muette, Un blond enfant semblable à cette blonde tête! Nos Noirs, comme ils l’aimaient! Dans leur langue de feu Ils la disaient l’étoile et la fille de Dieu. Naïfs, ils comparaient cette fleur des savanes Aux fraîches visions qui hantent les cabanes: C’était un bon génie, une âme douce aux Noirs; Et, lorsque du labour ils revenaient, les soirs, Tous, ils lui rapportaient des nids et des jam-roses, Ou le bleu papillon, amant ailé des roses. Hélas! que vous dirais-je encor de notre soeur? Elle était tout pour nous, grâce et fée, astre et fleur; L’ange de la maison au nimbe d’innocence; La tige virginale, et le palmier d’enfance Qui, croissant avec nous sous les yeux maternels, Mêlait à nos rameaux ses rameaux fraternels. C’est ma nourrice aussi qui l’avait élevée: Nous étions presque enfants d’une même couvée; Oiseaux à qui le ciel faisait des jours pareils, Un même nid le soir berçait nos longs sommeils. Temps heureux! Et la mort! ô deuil! ma pauvre mère!. . . Elle vint après nous et s’en fut la première. Sous un souffle glacé j’ai vu ployer son corps; L’ange froid des tombeaux éteignit sa prunelle, Et, loin d’un sol en pleurs l’emportant sur son aile, Ensemble ils sont partis pour le pays des morts. Sa tombe?... Elle est au pied de la haute colline Dont le front large et nu sur l’Océan s’incline; Où la vague aux soupirs des mornes filaos Vient mêler jour et nuit ses lugubres sanglots, Et semble pour les morts, d’une voix solennelle, Chanter le Requiem de sa plainte éternelle. Paris, 1840. Hoc Erat In Votis. Sous le tranquille azur du plus doux des climats, Une humble maisonnette au bord de la Dumas; Une humble maisonnette aux persiennes blanches, Sous un réseau fleuri de liane et de branches, Où je puisse, à midi, rêvant au bruit des eaux, Mêler ma poésie aux rimes des oiseaux; A droite, une rizière où le bengali chante; D’un vieil arbre, à mon seuil, l’attitude penchante, Où, tous les ans, viendront les martins au bec d’or Suspendre leurs doux nids et couver leur trésor; Un jardin clos d’un mur où rampe la raquette; Une ruche et des fleurs dont l’oiseau vert becquette La poudreuse étamine et l’odorant émail; Des buissons d’orangine aux perles de corail; Un parterre où toujours j’aurai de préférence, Des roses du Bengale et des muguets de France; Une tonnelle verte à l’ombre des lilas, Dont la fleur m’est si douce et meurt si vite, hélas! Des livres, une femme, heureuse et jeune épouse, Avec deux beaux enfants jouant sur la pelouse; Et, fermant de mes jours le cercle fortuné, Le bonheur de mourir aux lieux où je suis né! Aux Hirondelles. De l’aile effleurant mon visage, Volez, doux oiseaux de passage, Volez sans peur tout près de moi! Avec amour je vous salue; Descendez du haut de la nue, Volez, et n’ayez nul effroi! Des mois d’or aux heures légères, Venez, rapides messagères, Venez, mes soeurs, je vous attends! Comme vous je hais la froidure, Comme vous j’aime la verdure, Comme vous j’aime le printemps! Vous qui des pays de l’aurore Nous arrivez tièdes encore, Dites, les froids vont donc finir! Ah! contez-nous de jeunes choses, Parlez-nous de nids et de roses, Parlez-nous d’un doux avenir! Parlez-moi de soleil et d’ondes, D’épis flottants, de plaines blondes, De jours dorés, d’horizons verts; De la terre enfin réveillée, Qui se mourait froide et mouillée Sous le dais brumeux des hivers. L’hiver, c’est le deuil de la terre! Les arbres n’ont plus leur mystère; Oiseaux et bardes sont sans toits; Une bise à l’aile glacée A nos fronts tarit la pensée, Tarit la sève au front des bois. Le ciel est gris, l’eau sans murmure, Et tout se meurt; sur la nature S’étend le linceul des frimas. Heureux, alors, sur d’autres plages, Ceux qui vont chercher les feuillages Et les beaux jours des beaux climats! O très heureuses hirondelles! Si comme vous j’avais des ailes, J’irais me baigner d’air vermeil; Et, loin de moi laissant les ombres, Je fuirais toujours les cieux sombres Pour toujours suivre le soleil! Saint-Nazaire, avril 1840. Ma Fille. Le Berceau. Fraîche plante à la fraîche haleine, Fleur éclose sur mon écueil; O toi qui de la vie à peine Viens de franchir le triste seuil; Fragile enfant, jeune âme blanche, Premier bouton de mon été, Que Dieu suspendit à ma branche Pour en voiler l’aridité; Douce ignorante de la vie, Pur vase à la pure liqueur, Dans mon ombre aube épanouie Pour verser le jour à mon coeur; Soeur des anges au blond visage, Qui demi-nus, aux bords du ciel, Se bercent dans l’or d’un nuage Sur les toiles de Raphaël; Esprit de quelque sphère heureuse, Qui sur les neiges de ton corps Gardes la trace lumineuse Du monde inconnu d’où tu sors; Toi qui de cette coupe amère Où l’homme puise et se nourrit, Ne sais que le lait dont ta mère Blanchit ta lèvre qui sourit; D’où vient, jeune âme à peine née, Qu’arbre penché sur l’arbrisseau, Sondant déjà ta destinée, Je rêve auprès de ton berceau? D’où vient qu’à l’heure des étoiles, Quand le sommeil est sur tes yeux, De ton sort entr’ouvrant les voiles, Je veille austère et soucieux? Pourtant tout te sourit, tout fête, Enfant, ta bienvenue au jour; Pour baiser ta soyeuse tête Les anges quittent leur séjour. Ta joue a l’incarnat des roses, Tes yeux ont la couleur du ciel, Et tes cheveux, boucles écloses, Sont doux et blonds comme le miel. Sais-tu pourquoi mon âme est sombre En évoquant ton avenir? Pourquoi dans mes yeux baignés d’ombre Je sens presque des pleurs venir? C’est qu’à travers jeunesse et grâces, Moi qui sais la vie et ses pleurs, Je vois accourir sur tes traces L’essaim des humaines douleurs. Bientôt - peine cuisante et vive! - Tes dents de perle au frais émail Feront, en ouvrant ta gencive, Pâlir tes lèvres de corail. Faible, sur ta mère affaissée, Tu penches ton front abrité, Comme une tige qu’a blessée Le dard brûlant d’un jour d’été. Contre le sort frêle et sans armes, De ton mal tu te plains à Dieu; Et le flot cuisant de tes larmes Ruisselle sur ta joue en feu. Ta mère, hélas! la pauvre femme, Berce ton corps souffrant et cher; Et moi je sens pleurer mon âme Et gémir la chair de ma chair. Oh! quel spectacle pour nos doutes, Nous qu’oppresse un poids étouffant, Que des larmes à larges gouttes Pleuvant des beaux yeux d’un enfant! Dieu! ta justice est un mystère! Les plantes, les oiseaux, les fleurs Ainsi que nous sur cette terre, Ne croissent point dans les douleurs. Tout est heureux dans la nature, Tout vient et s’en va sans souffrir; Et ta plus noble créature Souffre pour naître et pour mourir! Pourquoi faire souffrir l’enfance? Seigneur! quel est ton but caché? Cet âge est faible et sans défense, Cet âge est blanc de tout péché! Pourquoi dans un même anathème, Confondant nos jours désolés, Des pleurs infliger le baptême A ces beaux fronts immaculés? Hélas! pourquoi te faire craindre? Nés pour sourire et pour aimer, Ils sont sans force pour se plaindre, Comme sans voix pour blasphémer. Vêtus de leur sainte innocence, D’un nimbe invisible embellis, Ils vivent nus en ta présence, Comme les anges et les lys. Lacs de céleste azur dont l’onde Réfléchit ta sérénité, Ils sont encor dignes d’un monde Jamais perdu ni racheté. O souffrance! breuvage austère, Coupe pleine de châtiment Que l’homme et l’enfant sur la terre Doivent vider également; Souffrance! ta main est cruelle, Car tu frappes des mêmes coups Le plus robuste et le plus frêle, Le plus méchant et le plus doux! L’Enfance. Mais déjà plus souple et plus belle, La tige commence à grandir; Brisant son écorce rebelle, Du bouton la fleur va sortir. O folle enfance! ô tête blonde! Baisant tes yeux à leur réveil, En vain je boude, et je te gronde, Enfant, de courir au soleil; Toi, t’envolant avec l’aurore, Par nos vallons pleins de douceurs, Tu veux voir les bourgeons éclore, Avec les abeilles tes soeurs. Quand l’aube à la molle paupière, Aux yeux d’azur comme la mer, Des flots lactés de sa lumière Blanchit le cristal bleu de l’air; A l’heure où l’insecte qui rôde Sent le jour dorer ses habits, Où sur les feuilles d’émeraude Luisent les mouches de rubis; A l’heure des chastes délices, Où tout renaît pour embaumer, Où les âmes et les calices S’ouvrent pour vivre et pour aimer; Joyeuse, avant nous tu t’éveilles, Et tu vas au milieu des champs Mêler à toutes ces merveilles Ton âme, tes jeux et tes chants. Du gazon verdoyant et lisse Effleurant l’humide velours, Fille de l’air et du caprice, Sans but, tu fuis, tu viens, tu cours. Ainsi qu’un papillon de soie Qui nage dans l’air transparent, Par la vallée où l’aube ondoie, Je vois passer ton vol errant. L’herbe par le ciel arrosée, Et l’arbuste ami de tes jeux, Sèment leurs larmes de rosée Sur les fils d’or de tes cheveux. Là, parmi les vertes ramées, Tu vois, sur des rameaux pendants, De belles grappes parfumées Qui font rire tes belles dents. Là, les bibaciers aux fleurs blanches, Chargés des gouttes de la nuit, Laissent pour toi choir de leurs branches Les perles d’ambre de leur fruit. Là, tu bois une eau vive et fraîche, Qui reflète en ses flots moirés Ton beau visage au teint de pêche Et tes yeux bleus aux cils dorés. Ici, splendide comme un rêve, La plaine au jour vient de s’ouvrir; Plaine où toute aile qui s’élève Semble t’inviter à courir. Ici, sur le bambou qui ploie, Roseau sonore et frémissant, Comme un cactus ardent, flamboie Le cardinal éblouissant. Ici, l’arbre au superbe ombrage, Déployant ses larges rameaux, Berce au vent son vaste feuillage Où pendent des grappes d’oiseaux. Ainsi tout t’appelle et t’enchante, Tout invite et séduit tes yeux, L’eau qui parle, le nid qui chante, Le soleil qui remplit les cieux. O joie! ô fleurs! ô mélodie! Mais l’astre monte et, plus puissant, Au ciel que sa marche incendie Roule son disque incandescent. Déjà dans les grands champs de cannes, Dans les déserts du firmament, Et sur les monts, dans les savanes, Déjà tout n’est qu’embrasement. Nul vent, nul souffle qui balance L’oiseau gazouillant sur l’épi: Partout plane un ardent silence, L’ardent silence de midi! Sous le soleil, mornes et calmes, Les palmiers aux fronts panachés Laissent traîner leurs larges palmes Sur les boeufs à leurs pieds couchés. Cherchant l’ombre pour leurs paupières, Aux rayons pleuvant du zénith Le lézard glisse entre les pierres, Le bengali vole à son nid. Dans l’arbre où sa voix se recueille, Le ramier n’a plus un soupir; L’herbe même ferme sa feuille, Se penche et semble s’assoupir. O poids du jour! ô lassitude! Pâtres et fleurs ont clos les yeux. Le soleil dans sa plénitude Brûle immobile au fond des cieux! Mais, tandis que la plante et l’homme, Courbés sous un ciel étouffant, Par ce soleil font un doux somme, Toi, que fais-tu, ma douce enfant? Assise au plus creux des ravines, Près de quelque source où tu bois, Tu goûtes ces fraîcheurs divines, Mystère des eaux et des bois. Du dôme épais que l’astre inonde, Mobile et vivant parasol, Filtre une clarté molle et blonde Sur la mousse fine du sol. Toi, du pied frappant l’eau captive, Tu troubles de tes joyeux bonds La poule d’eau bleue et furtive Qui sommeille au milieu des joncs. Folâtre, rieuse, éveillée, Glanant des fruits, cueillant des fleurs, Tu fais partir sous la feuillée Le vol lourd des merles siffleurs. Fraîche oasis, tiède Élysée, Oh! ne versez, arbres cléments, Qu’une lumière tamisée Sur cette tête aux jeux charmants! Cependant le soleil qui baisse De moins de flamme emplit les airs; Chargé d’arôme et de mollesse, Un vent plus frais souffle des mers. Voici que le morne aux pics sombres, Debout là-bas comme une tour, Étend ses gigantesques ombres Sur les savanes d’alentour. Voici que le Blanc des montagnes, Le Blanc, effroi du Noir marron, Revient au loin par les campagnes Vers les palmiers de sa maison. Voici qu’aux feux crépusculaires, Des flots quittant les profondeurs, Vers les caps où pendent leurs aires Revolent les oiseaux pêcheurs. Dans son lit de pourpre et de lame L’astre se couche, large et pur; Avec lenteur son oeil de flamme Ferme ses paupières d’azur. Tel qu’un grand vol d’esprits funèbres, Sur la terre où s’éteint tout bruit, D’un bond s’abattent les ténèbres... C’était le jour, et c’est la nuit. Reine des soirs, vierge au front pâle, Fuyant son humide prison, Dans sa nef de nacre et d’opale La lune monte à l’horizon. Salut à toi, beauté sereine, Rêveuse aux regards amollis! Verse-nous, verse, ô vierge-reine, Tes rayons blancs comme le lys! Et le tableau s’éclaire et change, Et sous l’ambiante lueur Tout se confond, tout se mélange, Ombre et contour, forme et couleur. Et telles que des pâquerettes, Filles du nocturne zéphyr, Mille étoiles s’ouvrent discrètes, Blanches sur un champ de saphir. Et tout est repos et mystère, Et le silence est solennel, Et l’on sent respirer la terre, Et l’on voit sourire le ciel. Alors, à la chaste lumière Des belles étoiles de Dieu, L’enfant au ciel fait sa prière, A son ange elle dit adieu, Et, loin de tout souffle profane, Elle dort, rose de santé, D’un sommeil pur et diaphane Comme nos claires nuits d’été. Oh! dors ton sommeil d’innocence, Ce pur sommeil des heureux jours! Des bonheurs calmes de l’enfance, Vois-tu, l’on se souvient toujours. Gerbes d’or ou gerbes fanées, Quelques épis qu’on glane ailleurs, Les épis des jeunes années, O ma fille! sont les meilleurs. Quand vient la vieillesse morose, Quand vient l’âge aux soucis rongeurs, Vers son enfance gaie et rose On se tourne les yeux en pleurs. Et l’on s’arrête avec envie A cet âge aimé du Sauveur, Qui joue aux portes de la vie Sans se douter de son bonheur. Chante, oiseau! ton jour vient d’éclore. Vis dans les champs! vis dans les bois! Sois jeune! il en est temps encore. L’homme, hélas! ne l’est qu’une fois. Bientôt viendront les jours d’études Les jours d’école et de leçons. Adieu les vertes solitudes! Adieu la plaine et les buissons! Alors, plus de jeux, plus de course! Il te faudra, dès le matin, Porter ton esprit à la source D’où coule le savoir humain. Buvant de cette veine austère Le flot lent et silencieux, Souvent à son eau salutaire Se mêlera l’eau de tes yeux. Mais, crois-moi, tous tant que nous sommes, Nous fécondons avec nos pleurs; Et le grain qui nourrit les hommes Ne mûrit que par nos sueurs. Va! toute noble créature Du travail connut les rigueurs; Et l’étude est la nourriture Dont s’alimentent les grands coeurs. A sa clarté sereine et sûre Elle agrandit notre horizon. Du coeur elle endort la blessure En s’adressant à la raison. Oh! ne nous laissons point surprendre Par l’heure où rien ne peut germer. Il n’est qu’un âge pour apprendre, Comme il n’est qu’un temps pour semer. L 'Adolescence. Mais voici venir un autre âge: Déjà la sève au jet puissant Éclate en gerbes de feuillage Au front de l’arbre adolescent. Déjà dans son nid qui chancelle L’oiseau, que l’ombre aime à voiler, Sent, avec sa force et son aile, Venir le temps de s’envoler. Déjà la vierge humble et splendide, Coeur chaste au vent du ciel éclos, Sort de son enfance candide Comme Vénus sortit des flots. Jeune arbuste de mon parterre, Trop frêle encor pour les hivers, A quelle brise de la terre Ouvriras-tu tes rameaux verts? Jeune oiseau que le ciel convie, Toi dont l’aile est si tendre encor, A quelle haleine de la vie Dois-tu confier ton essor? Vierge de grâces couronnée, Tête, mes plus saintes amours, A quel vent de la destinée, Dis-moi, vas-tu livrer tes jours? Dans ton sort que je voudrais lire! Du travail subissant les lois, Est-ce l’aiguille, est-ce la lyre, Qui doit frémir entre tes doigts? Oh! que ce soit plutôt l’aiguille! Borne ton vol et ton désir. La Muse a pour vivre, ô ma fille! Besoin d’air libre et de loisir. Son noble sein qui nous épanche Le lait de l’âme et des accords, Coupe où du beau la soif s’étanche, N’apaise point la soif du corps. Si la tige qui nourrit l’âme Monte et fleurit en ses vallons, Le fruit que notre faim réclame Ne germe point en ses sillons. Son arbre grandit solitaire, Rien ne croît sous son dais vainqueur: Du laurier l’ombre est délétère A toutes les plantes du coeur. Amante inquiète et jalouse, Déesse et femme tour à tour, La Muse, à l’esprit qu’elle épouse, Demande un exclusif amour. Dès qu’à son culte sans mélange Un culte étranger veut s’unir, Fière, elle ouvre ses ailes d’ange Et part pour ne plus revenir. Et l’esprit que son vol délaisse, Morne, au silence condamné, Se vêt de lierre et de tristesse, Ainsi qu’un temple abandonné. Veuf et rêvant au divin hôte Dont il a reçu les adieux, Il sent que sa voûte est trop haute Pour qu’elle abrite de faux dieux. La terre, où son labeur l’enchaîne, Lui prodigue en vain tout son miel; Rien ne peut adoucir sa peine Ni lui faire oublier son ciel. Nouvel Adam après sa chute, Pleurant un Paradis perdu, Sur ce sol d’angoisse et de lutte Il jette un regard éperdu! Ah! se plier, superbe athlète, Aux lois de la nécessité! Courber sa pensée et sa tête Au joug de la réalité! Au char des choses de la terre Se voir forcément atteler! Languir exilé de sa sphère; Ramper, quand on pourrait voler! Savoir que l’on porte en son âme Un intarissable trésor, Et soi-même étouffer sa flamme, Tout perdre, faute d’un peu d’or! Assister à son agonie, Compter ses heures par ses maux, Et voir l’arbre de son génie S’ébrancher rameaux à rameaux! Sacrifier plus que sa vie Sur l’autel de la pauvreté: Abraham de la poésie, Immoler sa postérité! Sentir sous des serres cruelles Mourir le dieu! sentir et voir Tomber les plumes de ses ailes Sous le froid ciseau du devoir! Sentir au charbon du prophète S’ouvrir ses lèvres et ses yeux; Se sentir créé pour le faîte Et végéter loin des hauts lieux! Et vivre avec de petits hommes! Marcher dans leurs sentiers étroits! Grand Dieu! pour ce peu que nous sommes, C’est trop d’une aussi lourde croix! O ma fille! ô ma bien-aimée, Blonde muse de ma maison, Au prisme de la renommée Ferme tes yeux et ta raison! Si Dieu, - présent funeste et triste! - T’illuminant d’un jour nouveau, Du rêve étoilé de l’artiste Embrasait ton jeune cerveau; Voilant les dons que Dieu te garde, Cache à tous tes nobles penchants; Et, la lèvre close, sois barde Par l’âme et non point par les chants! Il est plus d’une voix profonde Qui dut s’éteindre sans échos; Il est plus d’un coeur dont ce monde N’a jamais connu les sanglots. Il est, il est bien des poètes, - Ce sont peut-être les meilleurs! - Qui, brisant leurs plumes muettes, N’ont jamais écrit leurs douleurs. Dédaigneux de se faire entendre A des coeurs stériles ou morts, Grands pour sentir et grands pour rendre, Ils ont étouffé leurs accords. Esprits qu’un souffle large anime, Trop vrais pour un monde imposteur, Ils n’ont point à la foule infime Ouvert le livre de leur coeur. En vain le dieu de l’harmonie Dans leur sein grondait irrité, Ils ont gardé sur leur génie Le sceau de la virginité. Et quand la tombe eut en ses voiles Endormi leurs têtes de feu, Dans le choeur sacré des étoiles Ils sont allés chanter pour Dieu. Envoi A Pierre Legras. Ainsi, pendant que l’ombre amie Plane paisible sur nos murs, Auprès de ma fille endormie, Je songe à ses destins futurs. Rêveur tendre aux promptes alarmes, Je la suis dans ses pas divers, Et chaque goutte de mes larmes Coule et se cristallise en vers. Mais dans quel sein, mais dans quelle urne, Mais dans quelle âme jeune encor, Poète, de mon chant nocturne Verser l’harmonieux trésor? Ami, que ce soit dans la vôtre, A vous qui, vivant à l’écart, Portez dans votre sein d’apôtre L’amour de l’enfance et de l’Art. Votre nature exquise et tendre Des enfants comprend la candeur, Et chez vous le coeur sait entendre Les vers qui jaillissent du coeur. Grand et simple, peu vous connaissent; Mais moi, qui vous suis en tout lieu, Je sais qu’il est des lys qui naissent Et ne fleurissent que pour Dieu. Votre âme sereine et voilée, A l’abri des vents importuns, Parmi ses soeurs de la vallée, Humble, est la plus riche en parfums. Mais sobre au sein de l’opulence, Mais calme et clos dans sa pudeur, Votre esprit, amant du silence, Ne s’ouvre que pour le Seigneur. Oh! gardez votre solitude, Oh! gardez votre obscurité, Modeste ami, sur qui l’étude Répand sa féconde clarté! Dans l’infortune ou dans la joie, Restez toujours épris du beau; Et pour éclairer votre voie, Que l’Art vous serve de flambeau! Aimez les livres et les roses, Aimez tout ce qui fait rêver, Les cieux, les bois, toutes ces choses Que l’on ne saurait trop aimer! Aimez l’homme pour sa tristesse, Et l’oiseau pour ses joyeux chants; Mais plus que tout aimez sans cesse La poésie et les enfants! Île Bourbon, 1843. À L’Idéal. Un morne abattement pèse sur ma pensée. La vie hélas! n’est point où je l’avais placée. L’illusion est vide et vide est le bonheur. L’amour ne suffit point à remplir notre coeur. Cherchant partout le Dieu, trouvant partout l’idole, Je change chaque jour d’autel et de symbole. L’ombre de l’Idéal, le fantôme du beau Me suit partout, armé du mystique flambeau. Quel que soit l’horizon où mon pied s’aventure, Que l’amitié, l’amour, que l’Art et la nature Soient mes hôtes sacrés, - sombre ou les yeux railleurs, Toujours il m’apparaît: « Debout! et cherche ailleurs! Ici ta faim du vrai ne peut être assouvie! Lève toi! marche! aspire! Ici n’est point la vie! » La vie, où donc est-elle, ô fantôme adoré? Commande, j’obéis! dis-moi le but, j’irai! Je n’ai point, infidèle à tes rêves splendides, Prostitué mon âme aux passions sordides. Vierge comme mon coeur, mon culte t’est resté. Que veux-tu donc de moi, réponds, spectre irrité? Triste et fervent je t’aime, et ta voix qui me blesse, Comme un crime punit l’erreur ou la faiblesse. Esprit fragile, esprit fait de chair et mortel, Pour la divinité j’ai pu prendre l’autel; Mais dans l’âme et les sens, dans toute la nature, Beauté! c’est toi que j’aime et non la créature. Dans l’ondoîment des mers, dans la courbe des cieux, C’est toi que suit mon vol, toi qu’implorent mes yeux. Dans la femme ou la fleur, ce qui brille ou respire, Être fatal et cher, c’est toi vers qui j’aspire! La terre et l’air et l’onde aux longs embrassements, Tout est pour moi peuplé de tes pressentiments. Pour te trouver, vêtu de la robe homicide, Je passerais joyeux par le bûcher d’Alcide. Idéal! Idéal! pourquoi suis-je puni De porter dans mon coeur ton désir infini? Pourquoi nous fuir toujours? pourquoi railler nos chutes? Gémis de nos erreurs, vois en pitié nos luttes! Prends un corps, viens sentir, fantôme trop aimé, De quelle ardeur pour toi mon sein est consumé! Dans un être sans tache incarne ton image! Fais-moi don d’un coeur haut et qui mérite hommage! Mais si, rêveur déçu, nul ne doit ici-bas Rencontrer la Psyché vers qui s’ouvrent ses bras; Si je ne dois qu’au ciel voir marcher ma statue, Guéris-moi de l’attente et du doute qui tue! Hâte pour moi le jour de la pure beauté, Abrège mon épreuve, ô ma divinité! Ne faut-il que mourir pour te donner mon âme, Je suis prêt! sur mon front fais descendre la flamme! Consumant le vieil homme à ton sacré flambeau, Ouvre enfin devant moi les demeures du beau! À Un Solitaire. Etude. Dona praesentis cape laetus horae, et Linque severa. Horace Pourquoi dans ta douleur croissante Nous fuir sans cesse et t’enfermer? Ton coeur d’où la joie est absente, Poète, a-t-il cessé d’aimer? L’arbre de tes belles années N’a point connu les durs hivers; Pourquoi donc ces feuilles fanées Au lieu de rameaux frais et verts? Le printemps fuit avec vitesse; Les jours froids assez tôt viendront. Des pâles fleurs de la tristesse, Crois-moi, ne charge point ton front. Poète, il faut aimer et vivre, Et surtout il faut espérer. Devant ce ciel qui les enivre, Nos yeux sont-ils faits pour pleurer? Pour qui sait voir de haut les choses La vie a de charmants côtés. Dans leur saison cueillons les roses, Cueillons les rapides étés! Laissons à la morne vieillesse Les pensers noirs, les soins rongeurs. La joie est soeur de la jeunesse: Pourquoi donc lui fermer nos coeurs? Plaignons la jeune créature Qui pâlit dans l’austérité. Toute forte et belle nature Sourit à la belle gaîté. Je hais le songeur solitaire Qui vit de rêve et mécontent. Le plus doux rêve sur la terre, Pour moi, c’est un front éclatant. Crois-moi, fuis les songes moroses! Des lourdes nuits fuis le sommeil! Vivent les rires et les roses! Vivent le vin et le soleil! Viens avec nous fêter la vie! La vie a de charmants côtés. Le temps passe, fou qui l’oublie! Cueillons nos rapides étés! Si Mon Amour Etait Cet Arbuste. . . Si mon amour était cet arbuste aux fleurs blanches, Ce beau lilas d’avril, la grâce du printemps; Si, moi-même, j’étais l’oiseau qui dans ses branches Vient reposer son aile et chanter par instants; Combien je gémirais si les bises sauvages Glaçaient la tête en fleur de mon arbuste aimé! Mais que je bénirais, joyeux, dans ses feuillages, Ton frais retour, doux mois de mai! Si mon amour était la fleur de la colline Qui penche au vent du soir son front voluptueux; Si, moi-même, j’étais la goutte cristalline Pour dormir sur son coeur me détachant des cieux; Perle égarée au bord de ses feuilles timides, Pendant aux plis soyeux de son sein velouté, Je passerais la nuit et ses heures humides A me nourrir de sa beauté! Imité de Burns. L’Eglantier. Oh! qu’il est beau, voyez, tout couvert de ses roses, Dans l’humide vallon, qu’il est beau, l’églantier! Mais qu’elle est belle aussi, parmi ses soeurs écloses, La fleur à qui mon coeur s’est donné tout entier! Oh! qu’ils sont frais, voyez, sur la feuille si verte, Qu’ils sont frais, ces boutons dans leur rose splendeur! Mais qu’ils sont frais aussi, sous l’écorce entr’ouverte, Ces fruits, vierges trésors gardés par la pudeur! Qu’elle est pure, voyez, au doux vent qui la touche, Qu’elle est pure, la fleur dévoilant ses beautés! Mais qu’ils sont purs aussi, les serments que ma bouche Comme un parfum de l’âme exhale à ses côtés! Qu’elle est douce, voyez, malgré sa vive épine, Qu’elle est douce, la rose enfant de l’églantier! Mais qu’il est doux aussi, l’amour, rose divine, Parfumant de nos jours le douloureux sentier! Imité de Burns. Envoi Du Myosotis De H. Moreau. Sur ce livre où, versant les trésors de son âme, Un poète a tracé de trop vrais désespoirs, Laissez parfois tomber, Madame, Un rayon attendri de vos yeux beaux et noirs. Sympathique à des chants que vous saurez entendre, Relisez-les, ces vers de tristesse embaumés; Marquez la page la plus tendre D’une feuille, débris des fleurs que vous aimez. Que le lilas d’avril, la blanche pâquerette, Que le muguet d’un jour, symbole de candeur, Indiquent la page discrète Où la muse a caché sa plus suave odeur. Au charme de sa voix que votre coeur se livre; Si son vers vous émeut, mouillez-le de vos pleurs: Sur les feuillets de ce doux livre, Douce, laissez tomber vos larmes et vos fleurs. Des poètes éteints, invisible colombe, L’âme n’habite point l’enclos au noir cyprès; Leur luth brisé, voilà leur tombe: C’est là qu’il faut porter nos fleurs et nos regrets! Vers cette jeune tombe au précoce feuillage Venez, âme charmante, âme éprise du beau! Et du chanteur mort avant l’âge Visitez quelquefois l’harmonieux tombeau. À Un Disciple De Chénier. Parés de lauriers éphémères, Tu vois courir les plus pressés, Et tu souris à leurs chimères, Doux rêveur aux calmes pensers. Mais parfois ton esprit s’étonne: Pourquoi produire avant le temps? Les dons savoureux de l’automne Ne se cueillent point au printemps. N’importe! dans leur folle ivresse, Ils vont, ils vont, les gais chanteurs! De ta studieuse paresse, Bruyants, ils raillent les lenteurs. Mais, sourd à leur jeune délire, Peu jaloux d’un précoce essor, Tu t’enfermes avec ta lyre, Pouvant, ne voulant point encor. De Chénier disciple fidèle, Au but pour atteindre en vainqueur, Tu veux laisser croître ton aile, Tu veux laisser mûrir ton coeur. Tu sais ta force et t’en contentes; Comme à la fleur tu tiens au fruit: Les muses graves que tu hantes Aiment la gloire et non le bruit. Dans ses lentes métamorphoses Étudiant l’Art éternel, Pour toi, du suc choisi des choses En silence tu fais ton miel. Heureux de leurs jeunes victoires, Tu t’en réjouis à l’écart, Mais tu restes épris des gloires Des vieux patriarches de l’Art. Poursuis ainsi, de nul système N’accepte le joug importun; A toute fleur, à tout poème Ne prends jamais que le parfum. Admire et sens! jamais n’imite! Et le beau, cherche-le partout! L’Art ne connaît point de limite, Hormis la limite du goût. Abeille du jardin des rimes, Butine en toute liberté; Vole aux vallons et vole aux cimes, Partout où fleurit la beauté! Et, muse avide mais discrète, Rapporte ton culte et ton coeur A Virgile, le doux poète, A Shakspeare, le grand penseur. Le Champborne. Champborne, lieux aimés si chers à mon enfance, Lieux sans cesse entrevus et pleurés dans l’absence, Vallon de ma jeunesse, ô mes champs! o mes bois! Salut à vous, salut pour la dernière fois! J’ai voulu te revoir, ô chaumière isolée! J’ai voulu te revoir, ô ma chère vallée! J’ai voulu vous revoir, beaux lieux de mes beaux jours, Avant de vous quitter peut-être pour toujours! Combien tout est changé!... Dans ces vastes savanes Le vent fait ondoyer l’or blondissant des cannes. La plaine est transformée, on a coupé nos bois; Je ne reconnais plus mes arbres d’autrefois; Le filao soupire où souriait la rose; Mes yeux cherchent en vain notre enclos de jam-rose; Ils ont disparu tous, et partout sur mes pas S’offrent des champs nouveaux que je ne connais pas. Là-bas, d’autres sentiers sillonnent nos prairies. Nos beaux gérofliers, pyramides fleuries, Balançant de leurs fruits les grappes de corail, Nos lataniers dans l’air s’ouvrant en éventail, Et des hauts cocotiers la mouvante avenue, Tous ces arbres dotés d’une grâce inconnue, Pleins de brise et d’oiseaux et d’harmonieux bruit, On a tout renversé, tout coupé, tout détruit, Tout, jusqu’au vert enclos à la haie odorante, Où notre soeur, enfant vive, rieuse, errante, Poursuivait le matin dans les herbes en pleurs Les papillons posés sur la coupe des fleurs. Champs et murs et jardins, tout a changé de face. Avant nos souvenirs notre passé s’efface. Des choses d’ici-bas triste instabilité! Nos rêves ont encor moins de fragilité. Voyez! ma maison même, autrefois si petite, S’est agrandie, hélas! et l’étranger l’habite. L’arbre qui l’ombrageait de ses rameaux penchants De nos doux bengalis ne berce plus les chants; Son toit de vétiver, où le lézard tressaille, N’a plus, vers le midi, cette varangue en paille, Où nous prenions, enfants, notre repos du soir; Où pour rêver déjà moi je venais m’asseoir, Respirant à travers le tamis des lianes L’air de parfums chargé qui montait des savanes. Des arbres cependant que Dieu même a plantés, Quelques-uns de la hache ont été respectés: De nos bois les plus beaux, fiers et derniers vestiges, Ils se dressent encor dans l’orgueil de leurs tiges, Et, tandis qu’un ciel bleu baigne leur front serein, Des grenadiers en fleur couvrent leurs pieds d’airain. D’ici je vois encor, dans leur stature énorme, Ceux qui de la maison bordaient la plate-forme. C’est là qu’après des jours d’accablantes chaleurs, Les Noirs, venus des champs aux tombantes lueurs D’un beau soir, attentifs au vieux chef qui commande, S’assemblaient pour répondre à l’appel; puis la bande Se divisant, les uns préparaient le repas, Les autres s’asseyaient en attendant, hélas! Qu’avec l’ombre et le calme et l’oubli de leur peine Le sommeil descendît sur leurs têtes d’ébène. Quelquefois l’un d’entre eux, - tandis que dans les cieux Les astres agitaient les cils d’or de leurs yeux, Et que la lune blanche aux lueurs fortunées Argentait des palmiers les feuilles satinées, - Debout dans la lumière et les regards baissés, Quelquefois l’un d’entre eux, écoutant ses pensers Et du soir respirant la fraîcheur molle et sobre, Disait, accompagné des sons plaintifs du bobre, A ses noirs compagnons sur les herbes assis, La naïve chanson qu’on chantait au pays. O toit de mon enfance, o scènes effacées, Dont le souffle en passant rajeunit mes pensées! Vallon de mon jeune âge et de mes jours heureux, Et vous, arbres aimés, vieux témoins de nos jeux, Vous qui, des vents jaloux défiant les colères, Versez encore au loin vos ombres séculaires; Qui sur trois fronts d’enfants aux ébats fraternels Jadis avez ouvert vos rameaux paternels; Dites-moi, vieux amis au poétique ombrage, Dites-moi, verts berceaux, frais abris d’un autre âge, Dites-moi, bois charmants, plaine aux parfums si doux, Moi qui vous reconnais, me reconnaissez-vous? A mes yeux attristés dont le regard vous aime, Si vous avez changé, j’ai bien changé moi-même. Pour de lointains climats pourquoi vous avoir fuis? J’ai vu, depuis, j’ai vu bien des jours et des nuits; Sous l’étude a pâli ma tête soucieuse; Ma lèvre, jeune encor, n’est plus folle et rieuse; L’air ne vient plus jouer avec mes longs cheveux; La vie a dans leur fleur glacé mes plus doux voeux; Et sur mon sol ardu le lys pur de la joie N’ouvre plus aujourd’hui ses pétales de soie. J’ai voulu tout connaître et tout voir de trop près: Ma vie à son matin s’ombrage de cyprès. Parfois un rêve encor me réchauffe à sa flamme, Je reprends à la vie, et, penché sur mon âme, J’écoute en moi chanter l’espérance qui naît; Mais la céleste voix presque aussitôt se tait, Et je sens de nouveau s’éteindre mes croyances; Et je m’affaisse en proie aux mêmes défaillances, Et, comme vers son nid un pauvre oiseau blessé, Mon coeur se réfugie au fond de mon passé. Passé, beaux jours, les seuls qu’ici-bas l’on connaisse, Éclosion de l’âme et des sens, ô jeunesse! Heures de foi sereine et d’espérance en Dieu, A mes jours d’aujourd’hui que vous ressemblez peu! Lorsque je rêve à vous du fond de ma nuit sombre, Que de belles clartés vous versez dans mon ombre! Aussi, loin du présent, comme on s’enfuit toujours Vers vos lointains dorés, aube des premiers jours! Qu’on vous regrette et pleure à tout âge et sans cesse! Comme on se sent au coeur une étrange tendresse, Y fût-on malheureux, y fût-on opprimé, Pour le sol trois fois cher où notre être a germé! En dépit de l’orgueil qui s’irrite et blasphème, O vieux champs paternels, comme on sent qu’on vous aime! Comme on revient à vous, les yeux de pleurs chargés! Comme on se sent tout autre en vous trouvant changés! L’essaim des souvenirs à votre aspect s’éveille, Leur frais bourdonnement bruit à notre oreille, Et nos jours évoqués, dans leur matin joyeux, Groupe au front rayonnant passent devant nos yeux! J’étais jeune, écolier, j’avais encor mon frère, Vif et doux compagnon de mon enfance entière. Des vacances pour nous quand venait la saison, Nous retrouvions aux bois notre chère maison. Quel bonheur, au réveil, de courir par les plaines! O brises de l’aurore! ô suaves haleines! Un jour tiède glissait sur les pics lumineux, Les brumes se fondaient dans l’éther floconneux, Et les gazes d’azur, flottant sur les campagnes, S’ouvraient pour laisser voir la beauté des montagnes! Tout s’éveillait: déjà les oiseaux familiers De leurs nids dans les airs s’élançaient par milliers; Un parfum s’échappait de chaque feuille ouverte; Des perles de la nuit la terre était couverte; Les herbes ruisselaient de mille diamants; Tout brillait, tout jetait des éblouissements! Mille insectes d’azur, d’or, de nacre et de soie, Flottaient dans la lumière où leur aile se noie; L’araignée aux pieds noirs, au ventre de saphir, Sur ses toiles d’argent se berçait au zéphyr; La verte grenadille à la brise indolente Inclinait lentement sa tige nonchalante; Et la riche liane, étalant son trésor, Balançait dans les airs de larges cloches d’or Où, butinante et blonde et de sucs altérée, Une abeille vibrait de lumière enivrée! Ainsi tout respirait, tout vivait, tout chantait: Un astre plein de vie à l’horizon montait; Du ciel l’oiseau des mers traversait l’étendue; Comme une fleur de pourpre aux bambous suspendue, Le cardinal de feu flamboyait au soleil; Et nous, de chaque chose écoutant le réveil, Respirant du matin la fraîcheur douce et saine, Enfants, nous parcourions cette ondoyante scène, Vifs, joyeux, tout trempés de rosée et d’odeur, Jusqu’aux lieux où déjà cent Noirs, beaux de vigueur, Travaillaient et chantaient pour alléger leur tâche. Les cannes par milliers s’abattaient sous la hache; Des champs entiers tombaient, et, sur le sol roulés, Gisaient les blonds roseaux en tas amoncelés; Et l’on voyait au loin fumer la sucrerie, Et, comme un long ruban de blanche draperie, L’odorante vapeur se perdait dans les airs, Et le vent, en passant, l’emportait sur les mers, Avec le chant des bois et le parfum des plaines; Et les marins, lassés de leurs courses lointaines, De l’Inde ou de l’Europe arrivant sur nos bords, Dans les brises flottant sur leurs larges sabords, Respiraient enivrés le généreux arôme Du travail de la terre et du travail de l’homme! Mais pourquoi réveiller ces souvenirs charmants, Tableaux évanouis dans le passé dormants? Le matinal éclat de leur frais paysage Répand un jour trop gai sur mon pâle visage; Leur lumière est trop vive, elle blesse des yeux Faits au ciel terne et froid d’un présent pluvieux. Et puis le coeur me saigne! et puis, sur cette terre, Je me sens désormais si triste et solitaire! De chaque objet connu que j’effleure ou je vois Il semble qu’aussitôt il s’élève une voix, Qui, m’évoquant dans l’âme une image trop chère, Me dit tout bas: « Poète, où donc est votre frère?... » Mon frère? il est parti! Je suis seul désormais. Il ne m’est rien resté de tout ce que j’aimais. Le Seigneur m’a repris l’ami de mon bel âge. Mon frère? il est parti pour ce lointain voyage D’où l’on ne revient plus! Au val du latanier, Moi qui l’ai précédé, je reste le dernier. Notre soeur, douce enfant, nous quitta la première; Puis ce fut lui. Fermant ses yeux à la lumière, Comme un oiseau qui fuit les épines du sol, Vers un monde meilleur, jeune, il a pris son vol. Il mourut dans mes bras: j’ai reçu sur ses lèvres Ce souffle, le dernier, ô mort! dont tu nous sèvres; J’ai veillé, j’ai prié la nuit sur ses pieds; seul J’ai ramené sur lui les plis de son linceul; Mes yeux ont ondoyé sa dépouille encor tiède; Jaloux en ma douleur du bras ami qui m’aide, Fidèle aux soins amers, et pieux dans mon deuil, J’ai de mes mains fermé le bois de son cercueil; Et, le portant moi-même à sa place dernière, Dans le lit éternel j’ai déposé sa bière. Seul, près de l’humble pierre, où dans l’ombre enfermé Repose avec les morts mon ami bien-aimé, Laissez-moi! - laissez-moi, frère autant que poète, Réjouir de ma voix cette tombe muette, Où dort dans le Seigneur, de silence entouré, Un enfant qui vécut et mourut ignoré. Laissez-moi, coeur fidèle, évoquer sa mémoire, A son marbre désert raconter son histoire, Et, mêlant quelques vers aux fleurs de son gazon, Embaumer dans mes chants sa jeunesse et son nom! Sa jeunesse! O mon frère! heureux ceux-là qui meurent Les premiers! ils n’ont point, comme ceux qui demeurent, A subir chaque jour le spectacle pareil Des choses qu’à regret éclaire le soleil! Ceux qui restent, plongés dans le deuil et le doute, Comptent en soupirant les arbres de la route. Ils vont, et les sentiers devant eux étendus Leur rappellent les pas de ceux qu’ils ont perdus. Chaque objet leur réveille une image effacée: Rien, rien ne peut distraire ou tromper leur pensée! Ce sont des pleurs toujours et partout des douleurs, Les mêmes fruits amers naissant des mêmes fleurs! Aussi, que de fois pris du dégoût de la vie, En face des tombeaux, plein d’une sombre envie, J’ai dit: « Heureux ceux-là qui dorment sans remords Entre les murs étroits de la maison des morts! » Va! ne regrette rien dans ta couche de pierre, Dors en paix! garde clos ton coeur et ta paupière. Tu n’as plus à songer, à lutter, à gémir; Immobile et muet, tu n’as plus qu’à dormir! Pour moi, je vais rester où le destin m’attache, Me tourner vers mon but, me remettre à ma tâche Et, matelot en proie à des flots inconstants, Fendre, la rame en main, les vagues de mon temps. Je vais, blâmant nos moeurs d’esclavage et de chaîne, Invoquer en mes vers cette époque prochaine Où nous verrons enfin se fondre sans retour Les luttes dans la paix et les coeurs dans l’amour. D’un haut et juste espoir mon âme est fécondée! Ma fleur contient un fruit et mon vers une idée. Je veux, du vrai, du bien exaltant les penchants, Être utile au malheur, le servir par mes chants. Mais, pour me soutenir en ma route âpre et sainte, Souvent, avec la nuit, je franchirai l’enceinte Des jardins où tu dors; et là, seul avec toi, Cher! te contant ma vie et te parlant de moi, Je te dirai mes jours, mes luttes, ma souffrance. Et puis nous causerons des temps de notre enfance: De nos jeux sous les bois, au bord des calmes eaux; De nos rizières d’or où chantaient les oiseaux; Des arbres du Champborne, et de l’humble chaumière D’où l’aube ruisselait en gouttes de lumière. Et puis, laissant du haut d’un passé radieux Tomber sur le présent ma pensée et mes yeux, Oui, je bénirai Dieu qui, soufflant sur ta flamme, A de mes jours mauvais affranchi ta jeune âme. Et, plein du souvenir de nos premiers bonheurs, De cette enfance à deux croissant parmi les fleurs, Morne, les yeux fixés sur le deuil de ma vie, Frère! je me dirai, pris d’une amère envie: « Heureux! heureux sont ceux qui dorment sans remords Entre les murs étroits de la maison des morts! » Île Bourbon, 1844. Plainte. Laetae rivis felicibus herbae, Graminei colles, et amoenae in valibus umbrae. Cowper. Brise du jour, ô vent salubre et plein de joie! Herbe riante où l’onde en nappe se déploie, Vallée où l’oranger sème au zéphyr ses fleurs, Montagne aux bleus sommets, bois aux vierges senteurs, Rivière dont les eaux baignaient nos verts domaines, O cimes, ô forêts, ô collines amènes! Agrestes voluptés, bonheurs des premiers jours, Je vous ai donc connus et perdus pour toujours! A Béranger. O poète, pourquoi punir par ton silence Tant de coeurs malheureux à ta voix suspendus! D’un pouvoir corrupteur châtiant l’insolence, Rends au peuple indigné tes chants qui lui sont dus! Parmi ses défenseurs la Liberté te nomme. Viens de ses ennemis déjouer les complots. Lourde à tous, la tourmente est dans l’air, ô grand homme! Que ta voix chante sur les flots! Parle! notre âge est sombre et demande un Moïse. Parle! suscite un guide en nos mornes déserts, Rappelle à Pharaon la liberté promise, Rappelle-lui quel sort l’attend au fond des mers. Dis-lui bien que, semblable au Nil aux eaux fertiles, Il devrait enrichir et féconder nos bords, Et non pas dévorer de ses flots inutiles Et nos moissons et nos trésors! Et quel plus triste objet de honte et de colère Que ce roi quémandeur aux appétits sans fin, Qui, buvant à longs traits la sève populaire, De dots a toujours soif et d’or a toujours faim! Encor si c’était tout! mais, ô comble de honte! D’un peuple descendu suprême abaissement! O France! à ton drapeau l’outrage aujourd’hui monte, L’outrage monte impunément. Non! ce n’est point ainsi qu’en des siècles impies Les inspirés d’en haut se révélaient aux rois: Sur des âmes de fange et de lucre pétries, Comme l’eau du torrent, ils répandaient leurs voix. Ils réveillaient le peuple endormi dans la poudre; Ils faisaient dans son coeur passer l’esprit de Dieu, Et sur les fronts impurs lançaient comme la foudre L’anathème aux ailes de feu. Descends donc dans l’arène et ressaisis ta lyre! Viens du peuple exalter les généreux penchants. Ton pays qu’a vengé ta vaillante satire Dans ses jours de détresse a besoin de tes chants. O citoyen poète à l’âme haute et libre, Viens lutter et combattre et vaincre pour nos droits! Sois encor, sois toujours ce coeur fier dont la fibre Fit trembler ministres et rois. Poursuis ta noble tâche et ton oeuvre bénie. Tout globe au sein des nuits a droit à son flambeau; Et l’homme à qui le ciel imposa le génie Ne doit se reposer qu’en entrant au tombeau. Debout! à ton pays tu dois ta vie entière; Et pareil en ta marche à l’astre roi des jours, Poète, ne suspends ton oeuvre de lumière Qu’après avoir rempli ton cours. Disjecti Membra Poetae. Oui, l’oeuvre a trahi la promesse! Leur torrent aux folles rumeurs Ne vaut pas l’antique Permesse, L’onde où buvaient nos vieux rimeurs. « Cependant chacun d’eux s’admire. En est-il un seul, en effet, Qui dans son oeuvre ne se mire, Fringant, pimpant et satisfait? « Celui-ci, de rimes exquises Façonnant ses versiculets, Ciselle en l’honneur des marquises Sonnets, rondeaux et triolets. « Ceux-là, du goût bravant la règle, Affichant des airs de pandour, Aiglons dont Dorat serait l’aigle, Changent la Muse en Pompadour. « Berger de normande facture, Plus épris d’or que de coteaux, L’un essaye en littérature Le genre poudré des Watteaux. « Sous la matière étouffant l’âme, Pour sa force aimant la laideur, L’autre envie à l’hippopotame Sa robuste et vaste lourdeur. « Groupe à l’étrange fantaisie! Stérile et grotesque travers! Si c’est là de la poésie, Boileau! je retourne à tes vers! » Ainsi dit la foule en son blâme. Mais toi, bien qu’hostile aux défauts, Sache démêler dans la trame Le bien du mal, le vrai du faux! Dans cette arène poétique Où près des fous luttent les forts, Esprit ouvert, coeur sympathique, Applaudis aux nobles efforts. Tout louer d’eux serait peu sage, Mais tout n’est point à rejeter: Que d’or pur dans cet alliage Pour qui saurait en profiter! Pris du vin des vertes années, Impatients des vieux drapeaux, Du front des muses surannées Leur main fit choir les oripeaux. Raillant des classiques entraves La sénile infécondité, Ils ont à nos lyres esclaves Rendu jeunesse et liberté. Si dans leur fougue de réforme Ils ont frappé vrais et faux dieux, Ils ont au moins dompté la forme Si rebelle et dure aux aïeux C’est leur part dans l’oeuvre commune, Eh! pourquoi la leur refuser? Leur rôle, à ces fils de fortune, Fut moins de fonder que d’oser. D’un art perdu cherchant la trace, Ils ont plus détruit que semé; Mais leur amour fit leur audace: Pardonnons-leur, ils ont aimé! Des libertés à la licence, Certes, plus d’un vint aboutir: Plaignons cette aveugle puissance Qui sait détruire et non bâtir. Vaincus même ils restent utiles. L’Art demandait à rajeunir: Il est des défaites fertiles Pour les moissons de l’avenir. Jonchant l’arène littéraire, Ils sont la pierre et le ciment Dont quelque jour un heureux frère Fera sortir son monument. Hélas! que de vaine fumée, Que de tumulte et que de bruit, Pour qu’une pure renommée Se lève au sein de notre nuit! Qu’il se lève, l’astre-poète Que l’art pressent confusément! D’une lumière enfin complète Saluons tous l’avènement! Mais avec la tourbe servile, Nous, n’insultons point aux vaincus! Admirons, adorons Virgile, Mais parfois plaignons Ennius. Les Soleils D’Avril. Les bois vont refleurir. Des gouttes de verdure Déjà tremblent au bout des rameaux dépouillés, Et les bourgeons bientôt, voilant l’écorce dure, S’ouvriront au soleil, de sève encor mouillés. D’un long sommeil la terre en souriant s’éveille; Tout en elle est tiédeurs, rougeurs, troubles charmants. Les jours vont grandissant: de la saison vermeille On voit partout flotter de frais pressentiments. Les vents passent chargés de promesses secrètes; L’oiseau ne chante point encor; sur les buissons Point de fleurs; mais déjà rossignols et poètes Sentent monter en eux la sève des chansons. Des gais soleils d’avril voici l’heure première. Avril, c’est le printemps dans sa virginité. L’air est d’un bleu profond, suave est la lumière; Un sang jeune sourit au front de la beauté. Bientôt les bois naissants, les mousses, les fougères Feront un dais mobile au cours chantant des eaux; Et les vents berceront sur leurs ailes légères Dans les lilas en fleur l’hymne heureux des oiseaux. Bientôt se cueilleront les prémices des choses: L’alouette dans l’air dira les jeunes blés, Et le bouvreuil muet, caché parmi les roses, Couvera les oeufs blonds sous sa plume assemblés. Qu’un autre, après l’hiver, chante sa délivrance! Qu’il dise, ô mois de Mai, ton retour souhaité! Pour moi, je chante Avril! Avril, c’est l’espérance, Avant qu’on ait souffert, avant qu’on ait douté! Mois aimé, tu marquas dans ma verte jeunesse; Du bonheur je te dois les rêves infinis. Qu’importe que la vie ait trahi leur promesse! Pour mes espoirs défunts, Avril, je te bénis! Des plus chers souvenirs confidente fidèle, Muse! puisque déjà la première hirondelle De son vol printanier sillonne au loin l’azur, Veux-tu, par ce beau jour, et sous un ciel si pur, Veux-tu dans ce grand parc, asile aimé des mousses, Voir avec moi du sol monter les jeunes pousses, Voir sur les sables fins et dans les noirs rameaux, L’aile ouverte au soleil, courir les passereaux? Comme eux, au beau soleil, nos frileuses pensées Ouvriront en chantant leurs ailes nuancées, Et, pareils aux bourgeons éclos à la cime des bois, Sentant renaître en nous les rêves d’autrefois, Assis sous quelque chêne à la branche encor noire, Muse! nous nous dirons en vers ma douce histoire. C’était, il t’en souvient, dans cet âge charmant Où, pleine d’espérance et de vague tourment, D’un inconnu désir notre âme est inquiète: L’âge de Roméo cherchant sa Juliette, L’âge où chacun de nous, dans ses voeux inconstants, Suit un songe aux doux yeux, un rêve aux plis flottants; Où, semblable à l’amant tes roses éphémères, Le coeur, l’une après l’autre épousant ses chimères, Quand il a respiré leur parfum virginal, Le réel effeuillé, revole à l’idéal. O bonheur de l’aimer! ô félicité pure! Son port est jeune et fier, sa bouche est belle et mûre. D’un coeur épanoui le frais enchantement Répand sur son passage un doux rayonnement. Son charme est dans sa grâce, et cette grâce antique Rappelle, en la voyant, l’épouse du Cantique. Lorsque du jeune époux accusant les lenteurs, Le soir, le front baigné d’onctueuses senteurs, Interrogeant des yeux les onduleuses lignes Des coteaux, pâle et svelte elle allait par les vignes, Par les bois odorants plantés de verts palmiers, L’attendre à la fontaine où boivent les ramiers. Absente comme lui, vois! je t’attends comme elle. Accours! l’inquiétude à tant d’amour se mêle. Oh! combien l’heure est longue! Elle ne viendra pas. Silence! Sous les bois j’ai reconnu son pas. C’est elle! Trouble heureux, émotion divine, Vous ne me trompez point! dans l’air je la devine. De célestes parfums sur les brises venus Flottaient et révélaient ton approche, ô Vénus! Dans ses parfums aussi c’est ma jeune immortelle! Le feuillage a frémi, l’air enivre, c’est elle! Éclats joyeux, baisers de silence suivis! Transports muets, regards prolongés et ravis! Effusion des coeurs perdus dans leur tendresse! Tristesse du bonheur, mélancolique ivresse! Notre âme monte et rit à nos fronts radieux, Et les pleurs cependant débordent de nos yeux! Si je les fais couler, tes pleurs, c’est que je t’aime! Je fus injuste et dur, je le sais, et moi-même J’en gémis. - Oh! l’amour, ce bonheur tourmenté, S’il est fait de tendresse, est fait de cruauté! Ivre d’amers soupçons, à sa folie en proie, L’homme à se torturer trouve une sombre joie. Hélas! pourquoi faut-il qu’un hasard inhumain M’ait en un jour fatal conduit sur ton chemin? Pourquoi m’as-tu connu? Ta vie au flot docile Eût loin de moi coulé douce et calme et facile. Mais dans un lit d’azur et d’or, troublant leur cours, Funeste à ton repos, j’ai tourmenté tes jours!. . . Fuis-moi, fuis sans pitié, brise un rude esclavage, Sois libre! - T’arrachant à mon humeur sauvage, Qu’un autre t’aime et donne a tes jours fortunés Tous les bonheurs qu’hélas! je ne t’ai point donnés. . . Un autre! - Je te mens et me mens à moi-même! Ah! de la passion égoïsme suprême! Connais-moi tout entier! lis à nu dans mon coeur! Un autre! - Meurs plutôt! je t’aime avec fureur! Sourdes explosions! aveugles jalousies! Heureux qui n’a jamais connu vos frénésies! Heureux qui peut, nourri du pain de la beauté, Vivre sans trouble, aimer avec tranquillité! Mais l’inquiet esprit, en ses ardeurs mobile, L’âme fiévreuse, l’âme à se ronger habile, Celui qui dans sa veine, au lieu d’un flot vermeil, Sent bouillonner un sang brûlé par le soleil, Celui-là ne sait point être heureux! coeur austère, Il ne sait que souffrir, se dévorer, se taire!... Mais souffrir, c’est aimer! et, dussé-je en mourir, De ce mal âpre et doux qui donc voudrait guérir! A nos coeurs défaillants, à nos pâles faiblesses, Redouble si tu veux les coups dont tu nous blesses, Amour! ô passion faite d’âme et de chair, Ton culte à nos douleurs n’en sera pas moins cher! Le sein encor saignant, je bénirai tes armes! C’est toi qui m’enseignas la volupté des larmes! Tu fais tout l’homme, ô toi par qui j’ai tout appris! Oui! dût de nos ferveurs la tombe être le prix, Amour! dieu jeune et fort, dieu dont le mal enivre, Dieu qui nous révélas comme il est doux de vivre, Dût ton souffle au tombeau précipiter nos pas, Notre âme en s’éteignant ne te maudira pas! Des secrets souvenirs confidente fidèle, Muse! tandis qu’au loin la première hirondelle Trace les vifs sillons de son vol dans l’azur, Par un jour printanier si clair, un ciel si pur, J’ai voulu dans ce parc, asile aimé des mousses, Voir avec toi du sol monter les jeunes pousses, Voir sur les sables fins et dans les noirs rameaux, L’aile ouverte au soleil, courir les passereaux. Comme eux, au beau soleil, nos frileuses pensées Ont ouvert en chantant leurs ailes nuancées, Et, pareils aux bourgeons à la cime des bois, Sentant renaître en moi les rêves d’autrefois, Assis sous le vieux chêne à la branche encor noire, Muse! je t’ai conté ma douce et triste histoire. À Une Violette. De nos pensers muets odorant interprète, Fleur de ma bien-aimée, ô douce violette, Fleur chère à nos amours et non moins qu’eux discrète, Va trouver ma Rêveuse au front pâle et charmant, Va parfumer son sein de ton souffle embaumant, Va mourir sur son coeur, ô fleur que je respire! Dans tes chastes senteurs qu’un peu de moi transpire: Dis-lui bien..., dis-lui tout ce que je ne sais dire Ni ne sais taire entièrement. Quand L’Insecte A Rongé Brin A Brin. . . Au Poète Auguste Desplaces. Quand l’insecte a rongé brin à brin, feuille à feuille, La plante dont la fleur l'abrite et le recueille, Défaillant, mais fidèle à l'arbuste tari, Il ne va point ailleurs chercher sa nourriture; Sans sève, de la faim subissant la torture, Il tombe et meurt avec la fleur qui l'a nourri. Poète, ainsi fidèle à la tige choisie, Nourri des sucs de l'art et de la poésie, Oh! ne quittez jamais votre sacré rameau! Fuyant la plante grasse au front lourd et morose, Ne vous suspendez point aux feuilles de la prose: Mourez plutôt, mourez sur l'arbre saint du beau! Les Soleils De Mai. D’un souffle virginal le plus aimé des mois Emplit l'air; le lilas aux troncs moussus des bois Suspend sa grappe parfumée; Les oiseaux sont joyeux et chantent le soleil; Tout sourit; du printemps, tout fête le réveil: Toi seule es triste, ô bien-aimée! « Pourquoi ces yeux rêveurs et ce regard penché? De quel secret ennui ton coeur est-il touché? Qu'as-tu ma grande et pâle Amie, Qu'as-tu? Vois ce beau ciel sourire et resplendir! Oh! souris-moi! Je sens mon coeur s’épanouir Avec la terre épanouie. « Sur le cours bleu des eaux, au flanc noir de la tour, Regarde! l'hirondelle est déjà de retour. Ailes et feuilles sont décloses. C'est la saison des fleurs, c'est la saison des vers. C'est le temps où dans l'âme et dans les rameaux verts Fleurissent l'amour et les roses. « Soyons jeunes! fêtons le beau printemps vainqueur! Quand on est triste, Amie, il fait nuit dans le coeur; La joie est le soleil de l'âme! Oublions ce que l'homme et la vie ont d'amer! Je veux aimer pour vivre et vivre pour aimer, Pour vous aimer, ma noble Dame! « Loin de nous les soucis, belle aux cheveux bruns! Enivrons-nous de brise, et d'air et de parfums, Enivrons-nous de jeunes sèves! Sur leurs tiges cueillons les promesses des fleurs! Assez tôt reviendront l'hiver et ses rigueurs Flétrir nos roses et nos rêves! » Et, tandis qu’il parlait, muette à ses côtés, Marchait la grande Amie aux regards veloutés; Son front baigné de rêverie S’éclairait à sa voix d'un doux rayonnement; Et, lumière de l’âme, un sourire charmant Flottait sur sa lèvre fleurie. Les Jours De Juin. A Eugène L. . . Eugène, puisque Juin, le plus feuillu des mois, Est de retour, veux-tu tous deux aller au bois? Ensemble et seuls, veux-tu, sous l’épaisse ramure, Prendre un long bain de calme, et d’ombre, et de verdure? Viens-t-en sous la forêt de Meudon ou d’Auteuil Ouïr gaîment siffler le merle et le bouvreuil. Vois, ami, le beau ciel! la belle matinée! Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée. Qui te retient? Partons, amis au coeur joyeux, Allons vivre! fermons nos livres ennuyeux! Oublions nos travaux, nos soucis, notre prose! Sur sa tige allons voir s’épanouir la rose! Dans la mousse odorante où croît le serpolet, Quel bonheur d’égrener des fraises dans du lait, Et, d’un tabac ambré fumant des cigarettes, Assis sur le gazon jonché de pâquerettes, De discourir de tout, de demain, d’aujourd’hui, Et du passé d’hier, bel âge évanoui, Jours si vite envolés de collège et d’études, Et de nos froids pédants aux doctes habitudes, Et des maîtres aimés, nos bons vieux professeurs, Les Ménard, les Duguet, aux sévères douceurs! Nous nous rappellerons nos longues promenades Au Pont du Sens, nos bains l’été, nos camarades, Chers enfants dispersés à tous les vents du sort, Ceux-là pris par le monde, et ceux-ci par la mort, Hélas! Et le silence aux molles rêveries Alors remplacera nos vives causeries; Et des dômes ombreux qu’attiédit le soleil, Descendra sur nos fronts un transparent sommeil, Sommeil fait de lumière et de vague pensée; Et, comme une onde errante et d’un doux vent bercée, Abandonnant notre âme à ses songes flottants, Les yeux à demi clos nous rêverons longtemps... Puis, renouant le fil des longues confidences, Nous dirons nos travaux, nos voeux, nos espérances; Et, tels que dans l’églogue aux couplets alternés, Deux pasteurs devisant sur leurs vers nouveau-nés, Nous nous réciterons, toi ta chère Vendée, Beau livre où ton esprit couve une grande idée; Moi, mes chants sur mon île aux palmiers toujours verts, Éclose au sein des eaux comme une fleur des mers. Et tu verras passer dans ces vers sans culture Un monde jeune et fort, une vierge nature, Des savanes, des monts pleins de mâles beautés, Et, creusés dans leurs flancs, ces vallons veloutés Où, près des froids torrents bordés de mousse fraîche, Mûrissent pour l’oiseau le jam-rose et la pêche; Un soleil merveilleux, un ciel profond et clair, Des bengalis, des fleurs, joie et parfums de l’air, Tout un Éden baigné de splendeur et d’arôme Où tout est poétique et grand, excepté l’homme! Puis les oiseaux viendront, gazouillant leurs amours, A mes lointains pensers donner un autre cours. Ils diront leurs amours, et moi, sous la ramée, Comme eux, je te dirai ma pâle bien-aimée, Aux longs cheveux plus noirs que l’aile du corbeau, Aux yeux d’ébène, au front intelligent et beau, Sa bouche jeune et mûre, et sur ses dents nacrées Le rire éblouissant de ses lèvres pourprées, Et sa belle indolence et sa belle fierté, Et sa grâce plus douce encor que sa beauté! Alors, adieu mon île et les vertes savanes, Et les ravins abrupts tapissés de lianes, Les mimosas en fleur, le chant des bengalis! Adieu travaux et vers, la Muse et mon pays! J’aurai tout oublié, radieux et fidèle, Pour ne me souvenir et ne parler que d’elle! Je te raconterai - souvenir embaumé! - Comment, un soir d’avril, je la vis et l’aimai; Comment de simples fleurs, de douces violettes, Furent de notre amour les chastes interprètes; Comment, un autre soir, à son front j’ai posé Des lèvres où mon coeur palpitait embrasé; Comment dans un éclair de volupté suprême, Pressant contre mon sein le sein brisé qui m’aime, Foudroyé de bonheur et me sentant mourir, J’ai crié: « Maintenant, ô mort! tu peux venir! » Mais, vois! le ciel serein! la belle matinée! Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée. Viens-t’en! fuyons la ville! Amis au coeur joyeux, Allons vivre! fermons nos livres ennuyeux! Ensemble et seuls, allons sous l’épaisse ramure Prendre un long bain d’oubli, de calme et de verdure. Veux-Tu Fuir? Loin d’ici veux-tu fuir? pauvre couple enchaîné, Veux-tu nous envoler vers l’île où je suis né? Je suis las de contrainte et de ruse et d’entrave. Le ciel ne m’a point fait avec un coeur d’esclave! Me cacher pour te voir, pour t’aimer, ô tourment! Je veux vivre en plein air et t’aimer librement! Ce monde est faux et lâche, et ses hypocrisies M’allument dans le sang de sourdes frénésies. J’étouffe ici! je meurs! je suis las de souffrir! Je veux vivre et t’aimer librement ou mourir! Et puis, ton ciel est froid, il m’attriste, il m’obsède. Moi, né sous le soleil, j’aime un azur plus tiède, Des horizons baignés de brise et de splendeur, De fiers sommets empreints de sauvage grandeur, Des flots lointains et bleus où blanchissent des voiles, Des jours resplendissants, des nuits où les étoiles Ouvrent dans l’air lacté leurs lumineux réseaux: Telles des perles d’or tremblent au fond des eaux. Aux bords des mers de l’Inde il est un doux rivage, Sol riche où tout est grand, immaculé, sauvage; Où l’arbre, débordant de sève et de santé, Lutte avec les grands monts de force et de beauté; Où la liane d’or aux cloches de topaze, Tapissant les rochers de leur cime à leur base, Couvrant des mangliers les feuillages amers, Trempe ses verts cheveux dans le saphir des mers. Là, tout est vie et flamme et senteurs et murmures, Montant des flots, tombant des profondes ramures; Là, sur les hauts sommets des vents d’est abrités, Nids d’ombre et de parfums, sont des vals enchantés, Où, sur les beaux gazons semés de blanches perles, Le frais matin s’éveille au sifflement des merles, Se glisse à pas furtifs dans les mousses en pleurs, Pose un baiser d’amant sur la lèvre des fleurs, En souriant se mire aux ondes transparentes, De son souffle attiédit les brises murmurantes, Et, léger comme un songe, au toucher du soleil S’envole et disparaît dans un rayon vermeil. C’est dans un de ces nids, retraite parfumée, Qu’il ferait bon de vivre, ô douce bien-aimée! Là, tels que deux ramiers et seuls avec nos coeurs, Cultivant dans la paix le sol de nos bonheurs, Retrempant notre amour aux vents des solitudes, Dépouillant du présent les lourdes lassitudes, Oubliant des cités les aigreurs et le fiel, Nous vivrons plus heureux, vivant plus près du ciel. Fuyons donc! oh! fuyons ce monde et cette ville, Cité sonore et triste, éclatante et servile, Où le sol n’est que boue, où le ciel n’a que nuit, Où je n’ai rien trouvé que misère et que bruit! Eh! que me font à moi les arts, la poésie! Ma muse à moi, c’est toi - Viens dans ma Salazie, Viens sur le mont natal de grands palmiers couvert, Habiter, pauvre et libre, un toit de vétiver. Créons-nous un asile où des eaux cristallines Iront en serpentant des prochaines collines, Par des sentiers bordés de fraise et d’ananas, Désaltérer nos fleurs, filles de tous climats. Près de la violette et du jasmin candide Croîtra le lys des eaux, le nénuphar splendide; Sous la liane-mousse au bleu reflet changeant Le muguet cachera ses clochettes d’argent; Le lilas, inclinant sa grappe virginale, Sourira dans la brise aux roses du Bengale; La jam-rose aux lauriers mariera ses berceaux, Et pour toi sous leur dais chanteront les oiseaux; Et sur les clairs étangs, nageant dans son image, La poule d’eau viendra te montrer son plumage; Et toi, belle et sereine, Ève de cet Éden, De tes mains cultivant les fruits de ton jardin, Savourant des hauts lieux les tranquilles délices, De l’amour sous les bois respirant les calices, Tu cueilleras enfin, secrète et chaste fleur, Dans l’air vierge des monts le lys vrai du bonheur! O rêves de chaumière, ô rêves de verdure, Rêves si doux à l’heure où la bise est si dure, Pour m’alléger le poids de l’hiver et des jours, Sous ces climats glacés visitez-moi toujours! A mon coeur fatigué versez vos molles trêves! Comme une aube splendide, allumez-vous, mes rêves, Illuminez mon ciel! baignez mon horizon, Mirages lumineux, d’air tiède et de gazon; Évoquez sous mes yeux des visions charmantes D’azur, de claires eaux, de tiges embaumantes; Secouez sur mon front, avec mille senteurs, Les accords de la brise et des oiseaux chanteurs. Et, puisque du présent les heures sont amères, Puisque rien ne m’est doux, hors vos douces chimères, O mes rêves! Versez dans mon sein tourmenté L’oubli, l’heureux oubli de la réalité! Février 1847. Comme Une Herbe Sans Eau. . . Comme une herbe sans eau, comme une fleur aride Qui s’éteint sans parfums sous les feux de l’été, Mon âme, loin de toi, mon âme est morne et vide: En te quittant j’ai tout quitté! La ville et ses splendeurs, la nature et ses charmes, Rien n’a rendu le calme à ce coeur tourmenté. Mon front est sans pensée et mon oeil est sans larmes: En te quittant j’ai tout quitté! La Muse, cette amie autrefois si fidèle, Qui chaque nuit venait s’asseoir à mon côté, Pour me parler de toi vainement je l’appelle: En te quittant j’ai tout quitté! Hélas! parfums et chants dont s’enivrait mon âme, Rêves, larmes du coeur, vague sérénité, Hélas! tout me venait de vous, ma noble Dame: En vous quittant j’ai tout quitté! Vois-Tu, De Sa Blanche Lumière. . . Vois-tu, de sa blanche lumière L’aube au loin baigne l’horizon; L’hirondelle a fui la chaumière, Les ailes rasent le gazon; Par les blés murs s’en va l’abeille; Tout vole et murmure et s’éveille; Et toi, tu dors, ô poète! Pourquoi? - Ma bien-aimée est loin de moi! Le ruisseau dans son lit de mousse, Le vent sous le dôme des bois, L’oiseau dans son nid d’herbe douce Mêlent leurs souffles et leurs voix. L’onde, l’oiseau, la fleur-penchante, Pour fêter le soleil, tout chante: Et tu te tais, ô poète! Pourquoi? - Ma bien-aimée est loin de moi! Le bouvreuil s’échappant des roses, L’alouette au chant vif et clair, La fleur de ses lèvres décloses Embaumant les souffles de l’air, L’abeille que son miel enivre, Tout vit, tout semble heureux de vivre: Toi seul es triste, ô poète! Pourquoi? - Ma bien-aimée est loin de moi! Elle est bien loin, ma douce belle, Bien loin dans la grande cité! Bonheur, chansons, Muse, avec elle, Las, tout a fui, tout m’a quitté. Aube, fleurs, brises embaumées, Bruits d’ailes et bruits de ramées, Rien ne me plaît!. . . Ne me dis plus: « Pourquoi? » - Ma bien-aimée est loin de moi! Les Soleils De Juillet. A Elle. Les voici revenus, les jours que vous aimez, Les longs jours bleus et clairs sous des cieux sans nuage. La vallée est en fleur, et les bois embaumés Ouvrent sur les gazons leur balsamique ombrage. Tandis que le soleil, roi du splendide été, Verse tranquillement sa puissante clarté, Au pied de ce grand chêne aux ramures superbes, Amie, asseyons-nous dans la fraîcheur des herbes; Et là, nos longs regards perdus au bord des cieux, Allant des prés fleuris dans l’éther spacieux, Ensemble contemplons ces beaux coteaux, ces plaines Où les vents de midi, sous leurs lentes haleines, Font des blés mûrissants ondoyer les moissons. Avec moi contemplez ces calmes horizons, Ce transparent azur que la noire hirondelle Emplit de cris joyeux et franchit d’un coup d’aile; Et là-bas ces grands boeufs ruminants et couchés, Et plus loin ces hameaux d’où montent les clochers, Et ce château désert, ces croulantes tourelles, Qu’animent de leur vol les blanches tourterelles, Et ce fleuve paisible au nonchalant détour, Et ces ravins ombreux, frais abris du pâtour, Et tout ce paysage, heureux et pacifique, Où s’épanche à flots d’or un soleil magnifique!... O soleils de juillet! ô lumière! ô splendeurs! Radieux firmament! sereines profondeurs! Mois puissants qui versez tant de sèves brûlantes Dans les veines de l’homme et les veines des plantes, Mois créateurs! beaux mois! je vous aime et bénis. Par vous les bois chargés de feuilles et de nids, S’emplissent de chansons, de tiédeurs et d’arômes. Les arbres, dans l’azur ouvrant leurs larges dômes, Balancent sur nos fronts avec l’encens des fleurs Les voix de la fauvette et des merles siffleurs. Tout est heureux, tout chante, ô saison radieuse! Car tout aspire et boit ta flamme glorieuse. Par toi nous vient la vie, et ta chaude clarté Mûrit pour le bonheur et pour la volupté La vierge, cette fleur divine et qui s’ignore. Dans les vallons d’Éden, sereine et pure encore, Sous tes rayons rêvant son rêve maternel, A l’ombre des palmiers Ève connût Abel. Abel dans ses enfants en garde souvenance. Aussi, quand brûle au ciel ta féconde puissance, O mère des longs jours! lumineuse saison! Oubliant tout, Caïn, l’ombre, la trahison, La race enfant d’Abel, fille de la lumière, Race aimante et fidèle à sa bonté première, Avec l’onde et la fleur, avec le rossignol, Ce qui chante dans l’air ou fleurit sur le sol, S’en va disant partout devant ta clarté blonde: « Combien tous les bons coeurs sont heureux d’être au monde! » Et moi, je suis des leurs! Épris d’azur et d’air, Quand ton astre me luit dans le firmament clair, Avant midi j’accours, sous l’arbre où tu m’accueilles, Saluer en plein bois la jeunesse des feuilles! Là, dans l’herbe caché, seul avec mes pensers, J’ai bien vite oublié les mauvais jours passés. Sous les rameaux lustrés où ta clarté ruisselle, Je bois en paix ma part de vie universelle. Les sens enveloppés de tes tièdes réseaux, J’écoute autour de moi mes frères les oiseaux; Avec l’herbe et l’insecte, avec l’onde et la brise, Sympathique rêveur, mon esprit fraternise. Voilé d’ombre dorée et les yeux entr’ouverts, L’âme pleine d’accords, je médite des vers. Mais si, comme aujourd’hui, ma pâle bien-aimée M’a voulu suivre au bois, sous la haute ramée, Si ma charmante amie aux regards veloutés A voulu tout un jour, pensive à mes côtés, Oubliant et la ville et la vie et nos chaînes, Boire avec moi la paix qui tombe des grands chênes; Sur les mousses assis, mon front sur ses genoux, Plongeant mes longs regards dans ses regards si doux, Ah! je ne rêve plus de vers!... Sous son sourire Chante au fond de mon âme une ineffable lyre; Et des arbres, des fleurs, des grâces de l’été, Mon oeil ne voit, mon coeur ne sent que sa beauté! Et dans ses noirs cheveux glissant un doigt timide, J’y pose en frémissant quelque beau lys humide; Et, muet à ses pieds, et sa main sur ma main, J’effeuille vaguement des tiges de jasmin; Et leur vive senteur m’enivre, et sur notre âme Comme un vent tiède passe une haleine de flamme!... O flammes de juillet! soleils de volupté! Saveur des baisers pris dans le bois écarté! O chevelure moite et sous des mains aimées S’épandant sur mon front en grappes parfumées! Des fleurs sous la forêt pénétrante senteur, Arbres de feux baignés, heures de molle ardeur, Heures où sur notre âme, ivre de solitude, Le calme des grands bois règne avec plénitude; Tranquillité de l’air, soupirs mystérieux, Dialogue muet des yeux parlant aux yeux; Longs silences coupés de paroles plus douces Que les murmures frais de l’eau parmi les mousses; O souvenirs cueillis au pied des chênes verts, Vous vivez dans mon coeur. Vous vivrez dans mes vers! La Vipère Du Mal A Mordu Ta Pensée. . . La vipère du mal a mordu ta pensée, Poète, et dans ton sein la colombe blessée Palpite. Apaise-toi; ferme ton noble coeur Aux stériles conseils d’une aveugle douleur. Souffre; laisse venir les heures vengeresses. Mais pour le Mal alors plus de pitiés traîtresses! Quand cette heure de Dieu sonnera, fils du ciel, Arme ta juste main du glaive de Michel! Dans son antre infernal refoulant le parjure, Venge au nom du Seigneur ton impassible injure! Sur le front écrasé de l’immonde serpent, Implacable et serein, pose un pied triomphant! Dût Ta Voix, Comme Au Temps Des Ninives Antiques. . . Dût ta voix, comme au temps des Ninives antiques, Ne trouver nul écho dans le sein des mortels, Poète, fais vibrer tes cordes prophétiques Pour flétrir des faux dieux le culte et les autels! Pour convier au jour ceux que l’ombre environne, Pour prédire aux tyrans dans le crime endormis, L’heure où la Liberté, reine au front sans couronne, Doit ressusciter l’homme à ses destins promis. L’Arbre A Gomme. Déchiré par le fer, arbre au noble feuillage, A l’homme dont la main te mutile et t’outrage, Tu n’en verses pas moins ton ombre et ton trésor: Le flanc tout sillonné de profondes morsures, Par la lèvre béante où saignent tes blessures, Ta sève coule en larmes d’or. Poète, fais ainsi: sur la tourbe stupide Dont l’aveugle fureur t’insulte et te lapide, Te vengeant en bienfaits du lâche et du pervers, Dans l’angoisse ineffable où ton coeur se déchire, Laisse, ô consolateur, laisse dans ton martyre Couler le baume de tes vers! Le Ravinale, L’Arbre Du Voyageur. O frère du palmier, ô svelte ravinale, Sur nos sommets déserts la brise matinale Berce ta large feuille où reluit le soleil; Du sein noir des forêts ta verte tête émerge: La huppe des grands bois, l’oiseau bleu de la Vierge Du jour y guettent le réveil. Bel arbre, tu te plais au fond des solitudes, Dans les ravins abrupts aux flancs ardus et rudes. Au voyageur errant sur nos monts sourcilleux, Tu gardes dans ta feuille une eau qui désaltère, Et, sous l’astre au zénith, la fraîcheur solitaire De ton feuillage lumineux. Dans ma songeuse enfance aux courses vagabondes, Que de fois, égaré dans les gorges profondes, Ou gravissant le morne à mes pas familier, Enivré de soleil, de verdure et de sèves, Je me suis assoupi, l’âme pleine de rêves, Sous ton ombrage hospitalier! Bel arbre, de la Muse ô verdoyant emblème, Entre tous nos amis de la forêt, je t’aime! La Muse comme toi se plaît sur les hauts lieux: Aux esprits que du beau la soif divine altère, Elle offre avec l’oubli des peines de la terre, Le rêve où revivent les cieux! De Leurs Cercles Bruyants. . . De leurs cercles bruyants où tout est faux et vide Quand j’ai, silencieux, longtemps subi le poids, Esprit malade, esprit de solitude avide, Comme un oiseau blessé, je m’enfuis vers les bois. Là, tout est doux et grand, rien n’irrite et ne pèse; Je m’abreuve de calme et de recueillement. Les bois me sont amis! leur charme qui m’apaise Endort de mes pensers l’amer bouillonnement. Là, sous le ciel tranquille, et voilé d’ombres douces, Dans l’herbe assis au pied du chêne ou du bouleau, Abrité sous un nid de silence et de mousses, J’écoute à moi venir les murmures de l’eau. Là, j’écoute parler la brise avec la feuille; L’oiseau cause avec l’arbre et l’onde avec la fleur. Là, seul avec moi-même et leur voix qui m’accueille, Mon front se rassérène et je deviens meilleur. Là, j’oublie et les jours et l’homme et ses mensonges, Mon âme à l’idéal s’ouvre avec volupté. Là, je rêve et je vis! la beauté de mes songes Me voile les laideurs de la réalité. L’âme s’aigrit et saigne au spectacle des haines Dont ce monde, ô chanteurs! blesse vos doux esprits; Mais pour les coeurs souffrants tes brises et tes chênes, Maternelle Nature, ont des baumes sans prix! Eh! qu’importe ce monde! Isolé dans ma peine, Je suivrai jusqu’au bout mon douloureux chemin. De doutes et d’aigreurs si ma coupe est trop pleine, Nature! je viendrai les verser dans ton sein. Alors comme aujourd’hui, tu berceras, ô mère! Sur tes herbes en fleur mes stériles dégoûts; Alors, pour endormir ma fiévreuse chimère, Je n’aurai qu’à poser mon front sur tes genoux. Alors comme aujourd’hui, dans le calme des choses Je noierai mon esprit, je tremperai mon corps; Alors ton ciel clément, tes oiseaux et tes roses M’abreuveront d’oubli, de senteurs et d’accords. Alors comme aujourd’hui, dans ta haute harmonie, Dans tes eaux, dans tes bois pleins de chastes pensers, Dans ta sérénité, Nature! sois bénie, Pour les apaisements que tu m’auras versés! L’Orgueil. Mange, vautour, c’est la chair d’un brave! Michelet. Refuge des grands coeurs, abri des nobles âmes, O bouclier trempé dans les pleurs et les flammes, Toi dont l’ange tombé dans les gouffres brûlants, Vaincu, mais indompté, couvrit ses larges flancs; Cilice de l’archange, ô douloureuse armure, Orgueil! voix qui jamais ne se plaint ni murmure; Orgueil! austère ami des vaincus glorieux, Toi dont la main, séchant les larmes dans leurs yeux, Les relève et les montre à la foule étonnée Plus grands que leur détresse et que la destinée; Des victimes du sort sombre consolateur, Le vulgaire hébété te hait! - Adorateur Des faux dieux, esprit fait pour ramper sous un maître, Devant ton mâle front que rien n’a pu soumettre, Il s’étonne, il s’irrite; esclave abject et bas, Il te maudit, Orgueil! toi qu’il ne comprend pas. Qu’importe? c’est la vie, ô puissant Prométhée! Le monde en toi toujours ne doit voir qu’un athée. Des tyrans de l’Olympe instrument odieux, Que le féroce oiseau des féroces faux dieux A te hacher les chairs, à te manger le foie, Stupide punisseur, trouve une horrible joie; Que l’inepte vulgaire, au spectacle appelé, Joyeux, batte des mains à l’égorgeur ailé, Qu’importe? il est des coeurs qui te peuvent comprendre: A t’insulter jamais ils ne sauraient descendre! Par la vie éprouvés, ils savent que les croix Et les gibets sont faits pour les prophètes-rois, Pour ces libérateurs qu’une tourbe stupide, Se vengeant des bienfaits, crucifie ou lapide; Ils savent trop la vie, et l’homme, et son penchant A servir, - plus servile encor qu’il n’est méchant! - Pour ses martyrs toujours couvant d’aveugles haines, Toujours léchant la main qui le rive à ses chaînes! Ils ont vu de trop près, du sceau des rois marqués, Ces gras troupeaux des cours dans leur fange parqués, Race aimant sa bassesse et portant enivrée La pourpre de sa honte et l’or de sa livrée! O misère de l’homme! abîme qui confond! Ils ont vu de trop près ces lâchetés sans fond, Ces hontes dont jamais tu n’as subi l’empire, Ils en ont trop souffert, Orgueil! pour te maudire. Il est des coeurs encore et des esprits altiers Qui de la servitude abhorrent les sentiers, Qu’un invincible instinct porte en haut; fils des aigles, De la Liberté seule ils reçoivent des règles. L’air d’ici-bas les tue; il faut à leurs poumons L’atmosphère sereine où plongent les grands monts; Libres comme la mer, les airs, les cieux sublimes, De l’idéal humain ils habitent les cimes; Aimants autant que fiers, la sainte Humanité Dans leur poitrine ardente a toujours palpité; Et, quel que soit le sort, ou fatal ou prospère, Ils l’invoquent debout: Dieu pour eux n’est qu’un père! Plutôt que l’esclavage acceptant le trépas, On les brise, on les tue, on ne les courbe pas! Ils aiment le génie et ces fronts ceints d’épines Expiant sur la croix leurs chimères divines; Et, devant les bourreaux de sang rassasiés, Ils proclament divins ces grands suppliciés! Souvent alors, souvent ivre et folle de rage, La foule en les frappant croit punir un outrage; Ils tombent, et la mort, dans leur coeur indompté, Ne lit qu’un mot gravé, - ton nom, ô Liberté!. . . Ces cygnes de haut vol, ces sereines figures, Quand s’ouvrent dans les airs leurs blanches envergures, Sont d’en bas salués de haineuses clameurs; Des fétides marais le peuple entre en rumeurs, L’oiseau des basses-cours, la volatile immonde, D’instinct maudit en eux les insoumis du monde. Insultez!... je comprends vos cris injurieux: Ceux-là ne servent point de vautours aux faux dieux! L’Arbre Fougère. In alta solitudine. Je sais, dans ma forêt natale, Un arbuste, enfant des hauts lieux: Fière est sa tige orientale, Fier son feuillage harmonieux. Verte et voisine des nuages, Sa tête, dans le bleu des airs, Fleurit sur les cimes sauvages Comme la grâce des déserts. Des rochers d’où sa flèche émerge, Jusqu’au ciel il porte la voix Du furtif oiseau de la Vierge Et du merle ami des grands bois. Les pleurs dont sa palme est mouillée, Sont tombés du nuage errant; Jamais sa feuille n’est souillée Par l’eau fangeuse du torrent. Sur les pics, en pleine lumière, Debout sur les gouffres béants, Sa tige dans sa grâce altière Croît au milieu d’arbres géants. C’est le roi svelte des arbustes. Couronné de grappes de fleurs, Son front, du sein des bois robustes, Monte et flotte au niveau des leurs. Près de ces arbres centenaires A le voir fleurir, on dirait Un frère auprès de ses grands frères, Le Benjamin de la forêt. L’air est tranquille et sans nuages Sur ses beaux rameaux éployés. Loin sous lui roulent les orages; Leur voix ne passe qu’à ses pieds. A ses pieds la brise légère, Douce habitante du rocher, Fait monter la senteur amère De l’ambaville et du pêcher. A ses pieds où les palmes douces Balancent l’ombre et la fraîcheur, L’herbe jeune, les tendres mousses Font un lit vierge au voyageur. A ses pieds l’arôme des plaines, L’éclat mol et tiède des cieux, Le bruit des chutes d’eau lointaines, Tout repose l’âme et les yeux. Et l’on s’oublie a son ombrage; Et, levant un front plus léger, On part, bénissant le feuillage De l’arbre ami de l’étranger. Envoi. (A Daniel Stern.) Cet arbre à la flèche élancée Qui croît sur le mont paternel, Comme une sereine pensée Qui de la terre monte au ciel; Ce bel arbre au vert diadème, L’orgueil et l’amour de nos bois, C’est un symbole et votre emblème: Je pense à lui quand je vous vois. Vous aussi, des cités poudreuses Vous fuyez les bruits indiscrets: Vous aimez les cimes ombreuses, Le grand silence des forêts. Dans une haute solitude Abritant vos jours éprouvés, Pour l’art sévère et pour l’étude Avec la Muse vous vivez. Dans votre retraite choisie, Sur vos lauriers aux rameaux verts, L’oiseau bleu de la poésie Descend et vous chante des vers. Vous lisez Shakspeare et Virgile, Goethe et Dante au verbe d’airain. Tacite à votre main virile Parfois a prêté son burin. Ouverte à toute oeuvre sentie, Votre âme, à qui rien n’est voilé, Sait accueillir comme Hypatie La Science au front étoilé. Votre muse patricienne Du peuple a compris la grandeur; Votre foi, poète, est la sienne, Et votre coeur entend son coeur. Gardant la chaleur, non les flammes D’une époque aux songes épais, L’orage qui gronde en nos âmes Ne vient plus troubler votre paix. Sans fiel, sans passion farouche, Vous enseignez la Liberté; Pour convaincre, sur votre bouche Dieu mit la sereine équité. Vous sondez d’un regard paisible Les noirs problèmes du présent, Et votre esprit juge, impassible, Les cris d’un monde agonisant. Voyant par delà les années Ce que l’homme un jour doit bénir, Vous saluez les destinées Que porte en ses flancs l’avenir. Eh! qu’importent ces clameurs sombres D’un siècle aveugle et furieux! Des temps nouveaux sur nos décombres Blanchit le jour mystérieux. Qu’importe, c’est victoires vaines, Succès d’un jour! fruit avorté! Il n’est de conquêtes certaines Que dans tes rangs, ô Vérité! Qu’importe en ces temps d’aventure Si le fait trahit la raison! Partout de la moisson future Le bon grain lève à l’horizon. Et vous comptez sur les années, Et du vrai méditant la loi, Fidèle aux causes ajournées, Dans l’avenir vous avez foi. Et, calme en cette solitude, Abri de vos jours éprouvés, Des hauts espoirs faisant étude, Avec la Muse vous vivez! Les Soleils De Septembre. Sous ces rayons cléments des soleils de septembre Le ciel est doux, mais pâle, et la terre jaunit. Dans les forêts la feuille a la couleur de l’ambre; L’oiseau ne chante plus sur le bord de son nid. Du toit des laboureurs ont fui les hirondelles; La faucille a passé sur l’épi d’or des blés; On n’entend plus dans l’air des frémissements d’ailes: Le merle siffle seul au fond des bois troublés. La mousse est sans parfum, les herbes sans mollesse; Le jonc sur les étangs se penche soucieux; Le soleil, qui pâlit, d’une tiède tristesse Emplit au loin la plaine et les monts et les cieux. Les jours s’abrègent; l’eau qui court dans la vallée N’a plus ces joyeux bruits qui réjouissaient l’air: Il semble que la terre, et frileuse et voilée, Dans ses premiers frissons sente arriver l’hiver. Ô changeantes saisons! ô lois inexorables! De quel deuil la nature, hélas! va se couvrir! Soleils des mois heureux, printemps irréparables, Adieu! ruisseaux et fleurs vont se taire et mourir. Mais console-toi, terre! ô Nature! ô Cybèle! L’hiver est un sommeil et n’est point le trépas: Les printemps reviendront te faire verte et belle; L’homme vieillit et meurt, toi, tu ne vieillis pas! Tu rendras aux ruisseaux, muets par la froidure, Sous les arceaux feuillus leurs murmures chanteurs; Aux oiseaux tu rendras leurs nids dans la verdure; Aux lilas du vallon tu rendras ses senteurs. Ah! des germes captifs quand tu fondras les chaînes, Quand, de la sève à flots épanchant la liqueur, Tu feras refleurir les roses et les chênes, Ô Nature! avec eux fais refleurir mon coeur! Rends à mon sein tari les poétiques sèves, Verse en moi les chaleurs dont l’âme se nourrit, Fais éclore à mon front les gerbes de mes rêves, Couvre mes rameaux nus des fleurs de mon esprit. Sans l’ivresse des chants, ma haute et chère ivresse, Sans le bonheur d’aimer, que m’importent les jours! Ô soleils! ô printemps! je ne veux la jeunesse Que pour toujours chanter, que pour aimer toujours! Le Passé. Ah! Happy years! Once more who would not be a boy? Byron. Passé, matins riants, bienheureuses années, Candeurs des jours éteints, illusions fanées, Ah! pour vous ressaisir, vous que nous pleurons tant, Ah! qui donc ne voudrait redevenir enfant! Comme ils sont loin déjà, les jours de mon enfance! La vie en moi s’ouvrait dans sa fleur d’innocence; De mon être imprégné d’odorante fraîcheur Un parfum printanier montait vers le Seigneur; Et, tel qu’un arbre en fleur, mon esprit plein de sèves Berçait au vent de Dieu la beauté de ses rêves! Du chant voilé des eaux, du bruit mourant des bois J’enivrais mon oreille et j’emplissais ma voix; Ma Muse se baignait, blonde et jeune d’années, Dans les moites senteurs des vertes matinées; Et l’inspiration au virginal essor Se levait sur mon âme ainsi qu’une aube d’or. Poète, oh! je l’étais alors! et mes pensées S’épandaient dans les airs en ondes cadencées, Et, comme un lac au fond des bois mystérieux, Pures, réfléchissaient la pureté des cieux. De la foi sur mes jours brillait encor l’étoile; Je trouvais Dieu partout sans mystère et sans voile: Je l’entendais parler dans le bruit des roseaux, Je l’entendais chanter dans la voix des oiseaux, Je le sentais passer dans les larges haleines Des brises ondoyant au sein profond des plaines; Je le voyais sourire et briller plus qu’ailleurs Dans la splendeur de l’astre et la gloire des fleurs! Et de mon âme ouverte, effusion première, Montait ma poésie en strophes de lumière; Et, tel que la colombe à l’harmonieux vol, Mon esprit sans effort se détachait du sol Et dans les feux de l’aube, aux voûtes éternelles, N’avait pour s’élever qu’à déployer les ailes! Mais ces temps ne sont plus! Sans flamme et sans accords, Je languis désormais sous les chaînes du corps. Mon luth n’a plus de corde où vibre l’espérance; Ma voix est un sanglot, mon chant, une souffrance; Et, comme cet arbuste aux larmes d’ambre et d’or, A qui le fer cruel fait saigner son trésor, Trahissant à mes flancs de secrètes morsures, Mes vers ne coulent plus qu’à travers mes blessures! Et ces vers douloureux, cette amère liqueur, Goutte à goutte, en secret, s’épanchant de mon coeur, Me font plus douce encor la douce poésie Dont s’abreuvait, enfant, ma jeune fantaisie. Et je songe avec pleurs à mon enfance aux bois, A ma lyre facile, à mes chants d’autrefois, A ces jours où, pareils au lys de ma colline, Essaim mélodieux à la voix cristalline, Mes frais pensers, ouvrant leurs ailes de blancheur, D’un naturel essor s’en allaient au Seigneur! Et je me dis alors, pris du mal de la vie, Et vers mes jours éteints tournant des yeux d’envie: Pour croire et pour aimer, pour prier et chanter, Pour se sentir vers Dieu palpiter et monter, Pour déborder de foi, de sève et de puissance, Pour revêtir d’Abel la robe d’innocence, Pour être fort et pur, candide et triomphant, Ah! qui donc ne voudrait redevenir enfant! Celui Qui Sait Haïr. . . A Ch. Jamin. Celui qui sait haïr aime et couve sa haine. Moi, je cède à l’instinct contraire qui m’entraîne. Dieu fit dans sa bonté la fleur pour embaumer, La lèvre pour bénir et le coeur pour aimer. Parfois, comme la mer dont la colère écume, Si l’indignation dans mon âme s’allume, Si mon vers irrité, verbe au lyrique accent, S’échappe de mon sein farouche et menaçant, C’est que des jours vécus les luttes et les ombres Évoquent sous mon ciel leurs teintes les plus sombres; Mais qu’un souffle clément lui rende la clarté, Il rentre dans son calme et sa sérénité; Et mon âme, semblable au lac clair et sans rides, Réfléchissant des soirs les étoiles limpides, N’exhale, humble et plaintive et tendre tour à tour, Qu’un murmure imprégné de larmes et d’amour. Ah! qu’il arrive à toi, ce triste et doux murmure, Ces vers, agrestes fruits d’un arbre sans culture, A toi, mon compagnon, mon frère par le coeur, Toi, d’un amer passé l’ami consolateur, Toi, la perle ignorée et que recèle un monde Où tant de fausseté, tant d’égoïsme abonde; Toi qui seul auras su me comprendre et m’aimer, Toi qu’il n’est pas de noms assez doux pour nommer! Dieu! de quelle bonté fais-tu le coeur de l’ange, Puisqu’il se trouve encor par ce monde de fange, Dans un coeur par ta grâce ici-bas habité, Tant de douceur céleste et tant de pureté!... Ah! garde-les toujours, ces vertus que j’honore, Trésor saint et caché que ta candeur ignore, Jeune homme que le ciel a comblé de ses dons! S’il est des coeurs pervers, il en est de si bons Que toute âme auprès d’eux devient aimante et bonne, Et dans l’amour d’un seul se console et pardonne! Heureux qui fait aimer l’homme et la vie à ceux Pour qui la vie et l’homme ont été douloureux!... Ce souffle du passé dont si tiède est la flamme, Oh! qu’il me fait de bien en passant sur mon âme! Que Dieu te rende, ami, le bien que tu me fais! Qu’il te compte les jours par de nouveaux bienfaits! Qu’il soit de tous tes voeux le paternel complice! Que toujours de ton coeur le désir s’accomplisse! A ta couche rêveuse épargnant les ennuis, Qu’un songe aux ailes d’or hante et berce tes nuits; Et marchant avec toi de la vie à la tombe, Qu’une Ève aux bleus regards, douce et chaste colombe, Parfumant tes sentiers des plus fraîches senteurs, Effeuille sur tes pas sa tendresse et ses fleurs! Mais si jamais ton ciel, se couvrant de nuages, Faisait gronder sur toi le souffle des orages; Si l’ouragan jamais, troublant la paix des airs, A ton flot calme et pur mêlait des flots amers, Songe alors à l’ami qui te pleure et qui t’aime, Et répète avec lui ces rimes que toi-même Tu murmurais jadis à son coeur désolé, Que je redis souvent, et qui m’ont consolé: « La douleur par le ciel à la terre infligée, Jeune encore, il est vrai, fut pour toi sans pitié; Mais pourquoi gémir seule, ô belle âme affligée? Viens épancher ta peine au sein de l’amitié. A partager ses pleurs on retrempe ses armes! Moi, je n’ai rien, hélas! à t’offrir que mon coeur, Mais tu peux y verser ta secrète douleur; Je mêlerai toujours une larme à tes larmes! Pour aider ta faiblesse à fournir le chemin Qui nous sépare encor du but où tout succombe, Comme deux voyageurs cheminant vers la tombe, Nous marcherons ensemble en nous donnant la main. Quand viendra l’heure, ami, qui tôt ou tard arrive, Où la mort de nos jours éteindra le flambeau, Après nous être aimés sur la terrestre rive, Nous dormirons unis dans la nuit du tombeau. » Le Bengali. A Sainte-Beuve, Au maître et à l’ami. Poète au gosier d’or, enfant de nos savanes, Toi qui, fuyant ton nid caché sous l’herbe en pleurs, Te berçais dans la brise au roulis des lianes, Et chantais la lumière au front des bois en fleurs; D’où viens-tu pour tomber tremblant à ma fenêtre, Loin des citronniers verts de notre île d’azur? Au pays des palmiers toi que le ciel fit naître, Bengali, d’où viens-tu par un hiver si dur? Il neige; à mes carreaux la bise siffle et pleure. Sous des cieux incléments qui t’a donc exilé? Viens à moi, ne crains rien! - Dans mon humble demeure Soyez le bienvenu, compatriote ailé! O bonheur de te voir! ô fortune imprévue! Viens sécher sur mon sein ta plume sans chaleur. Un passé radieux se réveille à ta vue, Et tout mon pays d’or se lève dans mon coeur. Comme deux chers amis qu’un même exil rassemble, Comme un fils de ma mère assis à mon foyer, Du val des lataniers, oiseau, parlons ensemble; Chantons, doux bengali, chantons pour oublier! Chante! et je reverrai nos profondes vallées. Chante! et je revivrai mon bel âge effacé. Souvenirs! frais parfums des choses envolées, Embaumez le présent des bonheurs du passé. Voici la mer lointaine aux rumeurs éternelles; Là-bas, j’entends gronder le torrent orageux; Plus loin, c’est la montagne aux crêtes fraternelles Dans le saphir de l’air dressant leurs fronts neigeux. L’aube se lève, un air transparent nous inonde; Pour aimer et bénir tout semble s’éveiller! Sous un ciel aussi pur qu’il est doux d’être au monde! Chantons, ô bengali! chantons pour oublier! ****************************************************** L’Aube. C’était l’heure où jadis mon enfance inspirée, Comme la blonde abeille, heureuse de trouver Dans l’air plein de soleil la liberté dorée, Courait pour voir le jour sur les mers se lever. Sur les flots miroitants la lumière ruisselle; L’éther s’ouvre et blanchit sous l’astre radieux. Du pêcheur matinal la berçante nacelle Passe, et rapide au loin se perd au bord des cieux. Dans l’infini des airs le pic fier du Salaze, Placide et beau, sourit à l’Océan lointain Et, trempé des clartés dont l’Orient s’embrase, Couvre son noir granit des roses du matin. La Dumas, qui descend de ses gorges profondes, Semble bercer un ciel en son lit vaste et pur, Et, roulant vers la mer la beauté de ses ondes, Sous ses nappes d’argent montre ses rocs d’azur. Les forêts d’orangers couverts d’étoiles blanches, Les bibaciers baignés de lumière et d’odeurs, Aux souffles du matin font pleuvoir de leurs branches Avec les fruits ambrés les neiges de leurs fleurs. Dans les bananiers verts aux palmes satinées Les feux brisés du jour sèment leurs diamants. Des herbes, des gazons, des hautes graminées S’exhalent des senteurs et des-gazouillements. Sur les blancs nénuphars, coupes larges et lisses, Des larmes de cristal brillent confusément; Et l’abeille vient boire au fond de leurs calices Le miel, trésor tombé la nuit du firmament. L’oiseau chante enivré sous la lumière chaude; Des flots d’atomes d’or nagent dans l’air lacté; Les mouches de rubis, de pourpre et d’émeraude Flottent, vibrant d’amour dans la blonde clarté. O vie universelle! ô nature parlante! Des brises et des eaux ô murmure chanteur! On sent respirer l’arbre, on sent vivre la plante; Tout aime, tout bénit le soleil créateur. Splendeurs du ciel natal, réveil, heures de flamme, Heures où l’aube en moi faisait fleurir les vers, Où l’inspiration se levait sur mon-âme Comme l’astre émergeant du sein profond des mers; Paysages puissants de mes vertes années, Mer vaste où je voyais la lumière ondoyer, Beaux lieux! qui me rendra vos blanches matinées? Chantons! doux bengali, chantons pour oublier! Le Jour. Revois-tu dans ton âme, ô bengali, mon frère! Le mont, le bois, la plaine au verdoyant tapis? Vois-tu sous les grands vents onduler la rizière? Sous le soleil vois-tu frissonner les épis? Avec l’aube laissant ton nid sous la ramée, Te sens-tu, plein d’accords, frémir d’aise et chanter? Et moi, debout là-bas dans la plaine embaumée, Pour entendre ton chant me vois-tu m’arrêter? Sur quelque tige molle et des brises bercée, Oiseau suave, aux bois tu dis tes plus doux airs; Et moi, poète encor sans voix pour ma pensée, Je m’instruis à ton chant dans l’art sacré des vers. Sous les hautes forêts, près des flots, sur les cimes, J’erre, songeur épris des couleurs et des sons; Au lieu de fleurs, je vais cueillant partout des rimes, Dont un jour j’ornerai mes sereines chansons. Alors, ô barde ami! ma voix, humble rivale, Pour dire aussi mon île à ta voix s’unira; Et, lorsqu’ils te loueront sur la terre natale, De moi peut-être alors quelqu’un se souviendra. Les Travailleurs. Mais entends-tu la cloche aux lointaines volées? Sous la main du planteur elle annonce le jour. Sa voix lente, roulant dans le creux des vallées, Remonte, appelant l’homme aux travaux du labour. Les Noirs, à son appel, quittent les toits de chaume, Secouant à leurs fronts un reste de sommeil. Le firmament sourit et la savane embaume; Mais pour l’esclave est-il des fleurs et du soleil? Ils viennent; on les compte, et le Maître gourmande; La glèbe aride attend leurs fécondes sueurs. Ils s’éloignent, suivis du Chef qui les commande, Et la plaine a reçu l’essaim des travailleurs. Vois-tu ce Commandeur, hélas! comme eux esclave, Du fouet armé, debout sous l’arbre du chemin? Un chien est à ses pieds; lui, sur un bloc de lave, Il surveille pensif son noir bétail humain. Le fer creuse et gémit; la bande aux bras d’athlètes, Fouille le sol brûlant sous l’astre ardent et clair; Parmi les blonds roseaux luisent les noires têtes; L’oiseau libre et joyeux passe en chantant dans l’air! O dure servitude! ô sort! ô lois cruelles! Au joug de l’homme ainsi l’homme se voit plier! Ah! loin de ces tableaux navrants ouvrons nos ailes! Fuyons, doux bengali, fuyons pour oublier! L’Heure De Midi. Évoquons des pensers et des tableaux moins sombres. Dans les ravins où dort un silence attiédi, Au bord des étangs clairs voilés de hautes ombres, Ensemble abritons-nous des ardeurs de midi. Midi! l’heure de feu! l’heure à la rouge haleine! Sur les champs embrasés pèse un air étouffant: Le soleil darde à pic ses flammes sur la plaine; Le ciel brûle implacable et la terre se fend. La nature n’a plus ni brises, ni murmures; Le flot tarit; dans l’herbe on n’entend rien frémir; Les pics ardents, les bois aux muettes ramures, D’un morne et lourd sommeil tout semble au loin dormir. L’immobile palmier des savanes brûlantes, Abritant les troupeaux de ses rameaux penchés, Courbe languissamment ses palmes indolentes Sur les boeufs ruminants dans son ombre couchés. C’est l’heure où dans la source à la voûte pierreuse Le chasseur, fils des monts, plonge ses pieds nerveux; C’est l’heure où le ramier de la forêt ombreuse Trempe son bleu plumage aux eaux des bassins bleus. Comme eux, tandis qu’au loin la glèbe s’ouvre et fume, Parmi les nymphéas, dans ce lac argenté, Baigne, ô doux bengali! baigne ta molle plume, Ta plume au duvet rouge et de blanc moucheté. La Dumas. Mais j’entends la Dumas qui passe et nous appelle. Viens dans ses flots puissants avec moi te jeter. Hardis nageurs, bercés par l’onde maternelle, Mollement vers la mer laissons-nous emporter. Devant nous, et longeant les vagues diaphanes, La rive marche avec ses groupes de pêcheurs, Ses laveuses, ses rocs, ses remparts de lianes Laissant traîner sur l’eau les grappes de leurs fleurs. Site agreste et mouvant, ondoyant paysage! Là, c’est la sucrerie assise au bord des eaux; Là, sur le pic ardu paît la chèvre sauvage; Là, s’abreuve au courant la vache aux blonds naseaux. Plus loin, d’enfants bergers c’est un couple tranquille, Causant sous le rocher voilé de vétiver, Comme autrefois causaient les pasteurs de Sicile, A leurs pieds les troupeaux et devant eux la mer. La Mer. La mer! voici la mer devant moi, grande ouverte! L’onde écume et blanchit les rochers dentelés; Le fleuve roule, et moi, loin de la plage verte, Je roule avec le fleuve au sein des flots salés, Et la vague en ses bras m’accueille et me soulève, Et l’onde sur son sein me berce, heureux enfant! Et la houle puissante, au large et vers la grève, Dans ses longs plis d’azur m’emporte triomphant. O joute de l’enfance avec l’onde marine! O mes bonds sur la vague au poitrail écumant! O bonheur de sentir sous ma jeune poitrine Le sein des eaux s’enfler et battre largement! O mer! le temps n’est plus où sur ta croupe altière, Enfant, tu m’emportais comme un coursier fougueux; Où mes mains caressaient ta fumante crinière, Où ta brillante écume argentait mes cheveux. Ce temps n’est plus. J’ai fui les plages maternelles: Sur leurs galets déserts, le soir, seul et songeur, Je n’entends plus rouler ces plaintes solennelles Qui me grandissaient l’âme et me haussaient le coeur. J’ai vu sous d’autres cieux, insondable et sans bornes, Se perdre devant moi ton flot illimité; J’ai vu sous d’autres cieux tes solitudes mornes Emplir de leurs déserts la bleue immensité. Miroir de l’Infini! trône de l’Invisible! Immaculable abîme où dort l’éternité! Sous tous les horizons, orageuse ou paisible, J’ai, voyageur pieux, contemplé ta beauté. Au cap d’Adamastor où rugit la tourmente, Sous la zone torride, aux bords de l’Équateur, Partout! sur ta poitrine irritée ou dormante, Comme un fils de tes flancs, j’ai reposé sans peur. Sans peur! car ma jeunesse, entre tes bras bercée, Vieil Océan! t’aimait comme un auguste ami; Car sur ta grève aride a fleuri ma pensée; Car à tes bruits sacrés mon enfance a dormi. Grandissant en plein ciel sur tes libres rivages, Toi que l’homme jamais n’a souillé ni dompté, Tu trempas mes instincts dans tes humeurs sauvages, Tu marquas mon esprit du sceau de ta fierté! Il est sur les hauteurs, il est un charme austère; Notre âme et la nature y mêlent leurs accords. Ce sympathique échange entre l’homme et la terre, Sombre Océan! mon coeur l’a connu sur tes bords. Que de fois sur ces caps qui longent tes abîmes, Ces caps d’où j’écoutais se lamenter les flots, Buvant dans l’air des nuits tes tristesses sublimes, Que de fois j’ai mêlé mes pleurs à tes sanglots! Que de fois, le coeur plein d’indicibles malaises, Par nos beaux soirs de lune et de calme enchanté, Te contemplant du haut des tranquilles falaises, J’ai retrouvé la paix dans ta sérénité! Et plus-tard, quand la Muse et l’âge aux nobles rêves Et l’Infini grondaient dans mon sein douloureux, C’est toi qui m’enseignas aux rumeurs de tes grèves L’amour des larges vers et des rythmes nombreux. Et, depuis, j’ai monté la vie aux rudes cimes: Plus d’un sol a rougi sous mes pieds déchirés, Et dans l’homme, à mon tour, j’ai trouvé des abîmes Plus amers que tes flots et plus désespérés! Ah! puisque tous les cieux recèlent des orages, Puisque la terre, et l’homme, et l’espoir, tout nous ment, Puisque la même angoisse et les mêmes naufrages Nous attendent sur l’un ou sur l’autre élément; Puisque tout est mystère et misère en nos âmes, Puisqu’en nul lieu ne brille un permanent soleil, Océan! que ne puis-je, au long bruit de tes lames, M’oublier et dormir mon suprême sommeil! Je ne veux point dormir sur la terre étrangère, Sur la terre du nord je ne veux point mourir! J’aurais froid sous un sol sans flamme et sans lumière, Mes yeux veulent se clore où Dieu les fit s’ouvrir! Au pied du cap Bernard, frais paradis des tombes, Il est un cimetière où, sous les filaos, L’oiseau blanc des récifs, les mauves, les palombes, Mêlent leur voix plaintive aux plaintes de tes flots; C’est là. - Sous ce cap morne où vient gémir ton onde, Puissé-je un jour trouver le repos souhaité! Puissé-je, ombre bercée à ta rumeur profonde, T’entendre encor du fond de mon éternité! Le Crépuscule. Mais pourquoi devancer l’heure des glas funèbres? En attendant la mort n’avons-nous pas l’oubli? Bénissons nos soleils même au sein des ténèbres! Chantons pour oublier, chantons, doux bengali! Voici des soirs pourprés l’heure calme et sereine. Au sein des mers, lassé d’un radieux essor, L’astre du jour s’abaisse et lentement ramène Sa paupière d’azur sur sa prunelle d’or. Voici l’heure où, semant dans l’air ses violettes, Le crépuscule passe au front des pics altiers. Le chasseur des grands bois, le pêcheur des îlettes, De leur chaume à pas lents reprennent les sentiers. De bleuâtres vapeurs ondulent par les plaines. Les mille bruits du jour s’éteignent sous les cieux. Les abeilles, les oiseaux, les mouches, les phalènes, Dans les buissons muets dorment silencieux. Déjà sous la rosée et les brises nocturnes Les mimosas frileux penchent leurs rameaux noirs; Mais la belle-de-nuit lève ses fraîches urnes Où se pose et frémit le papillon des soirs. La cloche du planteur vibre sur les savanes, Sa voix jusqu’à la mer sonne la fin du jour. Au fond des chemins creux, le long des champs de cannes, Nègres et boeufs, là-bas, reviennent du labour. De son seuil, comme au temps du patriarche antique, Le colon voit rentrer ses Noirs et ses troupeaux; L’appel du soir se fait, et dans le camp rustique Biettôt tout est silence, obscurité, repos. La Nuit. Nuit bienfaisante, ô Nuit! mère des molles trêves, Sur ces fronts épuisés de peine et de labeurs Verse, avec le sommeil, les brises et les rêves, Verse l’oubli sacré des terrestres douleurs! Et tout dort, et partout l’ombre épaissit ses voiles. Seule, aux feux dont le ciel emplit ses bleus déserts, La blanche Rêverie, amante des étoiles, Seule médite et veille, assise au bord des mers. De la plage, en mourant, l’onde argente les sables. Au large, balancés au lent roulis des eaux, Les navires du port, ondulant sur leurs câbles, Se bercent endormis comme de grands oiseaux. Dans le vide étoilé la montagne aux trois cimes Plonge, sombres et fiers, ses cônes sourcilleux, Et, coupant l’horizon de ses lignes sublimes, Montre son noir profil sur le fond bleu des cieux. La Lune. Mais l’orient s’emplit d’une clarté nouvelle: Âme aux ailes d’opale, âme aux grands yeux rêveurs, Du sein moiré des flots, la lune lente et belle Sort, inondant la nuit de divines blancheurs. Sur la brune falaise où la vague déferle, Sur les ombreux vallons, sur les caps veloutés, Flotte en nappe d’argent sa lumière de perle: Les eaux, les bois, les monts, ruissellent de clartés. Elle monte, et des airs où son vol se balance, Son long regard, planant sur un monde endormi, Des profondes forêts blanchit le vert silence: L’oiseau trompé s’éveille et gazouille à demi. Dormez, heureux oiseaux! le jour est loin encore; Attendez pour chanter que l’aube soit au ciel. Vos ramages joyeux, gardez-les pour l’aurore; Ne troublez point des nuits le calme solennel. Quelle voix cependant s’élève des collines? Est-ce un soupir de l’homme? est-ce un soupir des flots? Il semble qu’en passant la brise des ravines Avec l’odeur des bois m’apporte des sanglots. Pauvre esclave, c’est toi! Tout repose, et tu veilles: La terre en vain sourit à son astre enchanté, Que t’importent des nuits les tranquilles merveilles! Les nuits, pour toi, les jours, ont perdu leur beauté. Debout sous le palmier dont l’ombre à ses pieds traîne, Là-bas, le voyez-vous, pensif, les yeux baissés? La lune brille en plein sur sa tête d’ébène: L’esprit des souvenirs pleure dans ses pensers. Aux rêveuses lueurs qui tombent des cieux calmes, Les chères visions d’un passé regretté S’éveillent: il revoit sur la terre des palmes La cabane où jouait sa jeune liberté. Devant ces frais tableaux si purs dans l’esclavage, Son coeur s’ouvre: au silence il conte ses douleurs, Et si triste est sa plainte en sa douceur sauvage, Que l’ange de la nuit l’écoute avec des pleurs. Chante et pleure à l’écart, pauvre enfant de l’Afrique! Ton chant, c’est ta prière; exilé sur ces bords, Fais monter jusqu’à Dieu ta voix mélancolique: Tout un monde enchaîné gémit dans tes accords. Et nous, doux bengali, pour ce Noir, notre frère, Chantons aussi! Chanter, poète, c’est prier. De ce nouveau Joseph parlons au commun Père. Prions, ô bengali! prions pour oublier! La Prière. O Père universel qui régnez sur les mondes, Roi de l’immensité, maître de l’infini, Par l’espace et les temps, les airs, les feux, les ondes, Père! que votre nom à jamais soit béni. Comme aux plages du ciel, que sur l’humaine rive Chaque être veuille au gré de votre volonté! Sur cette terre en pleurs que votre règne arrive, Le règne de l’amour et de la liberté! Assez longtemps, Seigneur, l’esclavage et la haine Ont divisé ce monde et déchiré nos coeurs. Qu’à votre souffle ardent se fonde enfin la chaîne Où, rivés aux vaincus, gémissent les vainqueurs! Assez longtemps Caïn et sa lignée injuste En opprimant la terre ont fait douter du ciel: Contre l’arbre homicide ayez soin de l’arbuste! Seigneur, prenez pitié de la race d’Abel! Ce que j’implore, ô Dieu! ce n’est point ta vengeance. J’ai vécu: mon esprit est pur d’inimitié. Pour l’homme et sa misère et ma propre indigence, Je n’ai plus rien au coeur qu’une immense pitié. Il fut un âge où, plein de juvéniles fièvres, Devant le crime heureux mon esprit s’irritait; Où, l’indignation brûlant mes jeunes lèvres, Vers toi de ma poitrine un hymne ardent montait. Hélas! c’est que j’entrais à peine dans la vie: De justice altéré, dans le bien ayant foi, Âme aspirant toujours, toujours inassouvie, Je voulais l’idéal qui gémissait en moi; C’est que, des jours faisant le dur apprentissage, Des êtres les plus chers frappé sur mon chemin, Je sentais l’amitié, fragile appui du sage, Se brisant sous mes doigts, m’ensanglanter la main; C’est que, partout blessé dans mes rêves austères, Devant le fait brutal, mon regard consterné Voyait, agenouillés, tes prêtres adultères Trahir ta cause aux pieds de Satan couronné; C’est qu’au sang des martyrs trempant leurs mains cruelles, Je voyais les bourreaux railler les dévoûments, Et que, perdue enfin dans ses doutes rebelles, Mon âme errait en proie aux épouvantements! Des lamentables faits interrogeant les causes, C’est alors que, sondant ton insondable loi, Suprême Ordonnateur des esprits et des choses, Du mal que je voyais je n’accusais que toi; C’est alors que, s’ouvrant au désespoir farouche, Ma lèvre a blasphémé mes espoirs avortés, Et qu’au vent de l’orgueil qui soufflait sur ma bouche, De mon sein a jailli l’hymne des révoltés; C’est alors qu’aveuglé sur mes propres souillures, Maudissant le spectacle à mes regards offert, Ma voix... - Oublie, ô Dieu! ce cri de mes blessures: Je ne veux plus haïr ceux par qui j’ai souffert! J’abjure devant toi l’orgueil de mes colères! L’exemple du pardon sur la croix fut donné. Dans mes pleurs repentants j’ai lavé mes misères: Pardonnez-nous, Seigneur! Nous avons pardonné. Du fond de ma tristesse et de mes solitudes, De mes besoins vers vous la voix se tourne enfin: Je vous demande, avec le pain des fortitudes, Ce pain quotidien dont notre corps a faim. Comme à l’herbe des champs, comme à la fleur brisée, Votre main, chaque soir, verse la goutte d’eau, Dieu de force! épanchez dans notre âme épuisée Ce qu’il lui faut d’espoir pour porter son fardeau. De ce monde de trouble et de lutte et de chaîne, Depuis longtemps mes yeux se détournent lassés. Laissez-moi m’envoler vers l’étoile prochaine! D’un jour plus pur, Seigneur, baignez mes yeux blessés. Mais s’il faut ici-bas poursuivre mon épreuve, Retremper mon esprit au creuset des douleurs Et, vidant jusqu’au fond la coupe où je m’abreuve, Vivre pour mériter, Seigneur, de vivre ailleurs; Que tes ailes du moins, invisibles égides, Dans les assauts du doute abritent ma raison! Maintiens-moi calme et ferme en mes espoirs rigides! Dans ma nuit, montre-moi ton astre à l’horizon! Que dans un siècle en proie aux basses frénésies, L’amour du juste soit ma seule passion! Que le succès du lâche et ses apostasies Ne soient point pour mon âme une tentation! Que le Protée impur, ce digne roi d’un monde Où le droit n’est qu’un mot, où la force est la loi, Que le fait triomphant, ce tentateur immonde, Dans l’absolu du bien n’ébranle point ma foi! Confessant l’avenir du sein de nos défaites, Que je vive demain tel qu’hier je vécus! Fidèle au sang versé par les martyrs-prophètes, Que mon esprit toujours reste avec tes vaincus! Mais sous l’onde acharnée où, troublé, je m’affaisse, Si tu vois s’abîmer l’homme et son idéal, Rappelle-toi, Seigneur, ce cri de ma faiblesse, Le cri des humbles coeurs: « Délivrez-nous du Mal! » *********************************************************** Les Soleils D’Octobre. Aux jours où les feuilles jaunissent, Aux jours où les soleils finissent, Hélas! nous voici revenus; Le temps n’est plus, ma-bien-aimée, Où sur la pelouse embaumée Tu posais tes pieds blancs et nus. L’herbe que la pluie a mouillée Se traîne frileuse et souillée; On n’entend plus de joyeux bruits Sortir des gazons et des mousses; Les châtaigniers aux branches rousses Laissent au vent tomber leurs fruits. Sur les coteaux aux pentes chauves, De longs groupes d’arbustes fauves Dressent leurs rameaux amaigris; Dans la forêt qui se dépouille, Les bois ont des teintes de rouille; L’astre est voilé, le ciel est gris. Cependant, sous les vitres closes, Triste de la chute des roses, Il n’est pas temps de s’enfermer; Toute fleur n’est pas morte encore; Un beau jour, une belle aurore Au ciel, demain, peut s’allumer. La terre, ô ma frileuse amie! Ne s’est point encore endormie Du morne sommeil de l’hiver... Vois! la lumière est revenue: Le soleil, entr’ouvrant la nue, Attiédit les moiteurs de l’air. Sous la lumière molle et sobre De ces soleils calmes d’octobre, Par les bois je voudrais errer! L’automne a de tièdes délices: Allons sur les derniers calices, Ensemble, allons les respirer! Je sais dans la forêt prochaine, Je sais un site au pied du chêne Où le vent est plus doux qu’ailleurs; Où l’eau, qui fuit sous les ramures, Échange de charmants murmures Avec l’abeille, avec les fleurs. Dans ce lieu plein d’un charme agreste, Où pour rêver souvent je reste, Veux-tu t’asseoir, veux-tu venir? Veux-tu, sur les mousses jaunies, Goûter les pâles harmonies De la saison qui va finir? Partons! et, ma main dans la tienne, Qu’à mon bras ton bras se soutienne! Des bois si l’humide vapeur Te fait frissonner sous ta mante, Pour réchauffer ta main charmante Je la poserai sur mon coeur. Et devant l’astre qui décline, Debout sur la froide colline, Et ton beau front penché sur moi, Tu sentiras mille pensées, Des herbes, des feuilles froissées Et des bois morts, monter vers toi. Et devant la terne verdure, Songeant qu’ici-bas rien ne dure, Que tout passe, fleurs et beaux jours, A cette nature sans flamme Tu pourras comparer, jeune âme, Mon coeur, pour toi brûlant toujours! Mon coeur, foyer toujours le même, Foyer vivant, foyer qui t’aime, Que ton regard fait resplendir! Que les saisons, que les années, Que l’âpre vent des destinées Ne pourront jamais refroidir! Et quand, noyés de brume et d’ombre, Nous descendrons le coteau sombre, Rayon d’amour, rayon d’espoir, Un sourire, ô ma bien-aimée! Jouera sur ta lèvre embaumée Avec les derniers feux du soir. Le Cri Du Juste. Victimes! grands esprits à qui Dieu fit des ailes, Poètes et penseurs qu’embrasent de saints zèles, Martyrs des hauts instincts dont le ciel vous dota, Vous qui de l’Art aussi montez le Golgotha! O prêtres de la Muse! ô couronnés d’épines! Dans les sentiers trempés de vos sueurs divines, Tombant sur les genoux, oh! qu’il est des moments Où vous avez au coeur de sourds accablements! Dans votre oeuvre arrêtés, plus grands que votre force, Vous sentez que vos fruits vont mourir sous l’écorce; Et, de douleur muets, apôtres ignorés, Vous tournez vers le ciel des yeux désespérés! Et, se lavant les mains de vos malheurs, ce monde Passe et rit; - mais, frappé d’une stupeur profonde, Tout à coup il entend monter vers l’infini Ce cri du Juste: « Eli, lamma sabachtani! » Sur La Mort D’Un Ami D’Enfance. A La Mémoire De CH. Jamin. Encore une feuille qui tombe De l’arbre où j’appuyais mon coeur; Encore un ami dans la tombe, Encore un deuil dans ma douleur. Le jour décroît, l’ombre s’avance, Notre astre baisse à l’horizon: De solitude et de silence Chaque heure emplit notre maison. Muette et vide est la demeure Où riaient les espoirs amis. Ces purs espoirs que chacun pleure Avant nous se sont endormis. Ah! vous pleurer, c’est se survivre, Vous qu’on aima dès le berceau. Hélas! ceux qui devraient nous suivre Nous devancent dans le tombeau. Lassés d’un long pèlerinage, Les meilleurs s’en vont les premiers. Ils sont plusieurs de mon jeune âge Qui dorment dans l’île aux Palmiers. Le plus cher naquit sur ces grèves Où mes yeux s’ouvrirent au jour. Notre enfance eut les mêmes rêves Et notre esprit le même amour. Nous aimions - ce que j’aime encore - Le chant de la brise et des eaux, Les bois, les monts baignés d’aurore, Les clairs vallons tout pleins d’oiseaux. Nous vous aimions, muses divines! Ce qu’il cherchait au fond des bois, Près des flots, au creux des ravines, C’était l’écho de votre voix. Il t’aimait, sainte Poésie, D’un culte ardent et virginal! Il ne voyait l’homme et la vie Qu’à travers ton prisme idéal. Au temps des fraîches confidences Et des naïfs épanchements, La beauté de ses espérances Enivrait mes enivrements. O réveil des belles ivresses! O mensonge et déceptions! Qu’importe!. . . nos seules richesses Sont encor nos illusions. Esprit candide, âme charmante, Aux rêves bleus comme son ciel, Il avait la douceur aimante, La douceur des enfants d’Abel. Nature inoffensive et tendre, Il allait vers les coeurs brisés: Les pleurs que sa mort fit répandre Sont les seuls pleurs qu’il ait causés. Né sur un sol où l’esclavage Attristait sa jeune équité, Pour tout homme et sur-tout rivage Il t’implorait, o Liberté! Sans dédain, sans fiel, sans envie, Âme égale et soumise au sort, Comme il fut clément à la vie, Il fut souriant à la mort. Il tomba riche encor d’années, Dans la verdeur de sa saison. De fleurs avant le temps fanées Sèmerai-je un jour son gazon?. . . Eh bien, ta part est la meilleure, Doux jeune homme au rêve ingénu! Ce n’est pas toi sur qui je pleure, Mais sur quelqu’un qui t’a connu. Comme un arbre en pleine lumière, Aux rameaux par l’aube mouillés, Tu meurs dans ta grâce première, Avant tes songes effeuillés. Pour toi plus d’orage en ce monde! Touchant au port avant le soir, Tu n’as point au gouffre de l’onde Vu sombrer ton dernier espoir! Atteint dans toutes tes tendresses, Déçu dans toutes tes ferveurs, Tu n’as point connu ces détresses Dont le mystère est dans nos coeurs! Tu n’as point, dans la solitude, Morne et traînant le poids des jours, Connu l’amère lassitude De se survivre en ses amours! Oh! oui, ta part est la meilleure: Tu t’en vas pur et dans ta foi; Ta vie est close, et si je pleure, C’est sur un autre que sur toi. Au pied de la montagne austère Que dore le couchant vermeil, Jeune homme, en ta couche de terre, Dors en paix ton dernier sommeil. Que la mauve blanche des grèves Sur ta croix noire, au bord des flots, Vienne mêler ses notes brèves Au chant plaintif des filaos. Dors en paix à leur doux murmure... Pour oublier et pour bénir, Mon coeur, à qui la vie est dure, Se tourne vers ton souvenir! La Vierge Des Pamplemousses. Marie, ô douce enfant aux grands yeux de gazelle, Qui naquis sur un sol où croissent les palmiers; Toi dont l’âme charmante et les songes premiers Se sont ouverts, bercés à la voix fraternelle Des bengalis et des ramiers! O douce enfant! ta vie aux flots riants et calmes, Pareille aux bassins bleus de mon climat natal, N’a jamais réfléchi dans son sein virginal Que la liane en fleur et l’arbre aux vertes palmes Penchés sur son mouvant cristal. Sous les bambous lustrés où l’oiseau de la Vierge Fait son nid, où la brise a d’ineffables voix, Au pied du morne, abri de la biche aux abois, Parmi les blancs lotus qui parfumaient ta berge, Ton onde errait, source des bois! Le soleil sous le dôme où ton urne s’épanche, En rayons tamisés te versait sa clarté, Et l’astre aux feux d’argent des tièdes nuits d’été, Comme un oiseau, semblait passer de branche en branche, Pour se mirer dans ta beauté. Le poète qui rêve au fond de nos ravines, Ivre d’ombre et d’oubli, charme des lieux déserts, En t’écoutant courir sous les framboisiers verts, Sentait, enveloppé de tes fraîcheurs divines, Chanter en lui l’esprit des vers. Et voici que tes flots, changeant leur destinée, Loin du lit maternel vont prendre un autre cours; L’oranger te sourit au rivage où tu cours, Et tu vas réfléchir dans ton eau fortunée D’autres bonheurs, d’autres amours. Et moi, moi que berçait ta voix parmi les mousses, Plongé dans le présent, j’oubliais l’avenir. Un jour vient où la vigne à l’ormeau veut s’unir; Et l’enfant aux grands yeux, l’enfant des Pamplemousses N’est plus pour nous qu’un souvenir! Et c’est la vie, hélas! tout change et rien ne dure. L’été sort du printemps, du bouton naît la fleur. Pardonne à ces regrets que dément ton bonheur! Ma pensive amitié, belle enfant, se rassure, Voyant le choix fait par ton coeur. L’âme honnête et virile à ta jeune âme unie, D’un monde aux durs sentiers t’aplanira le sol. Vers le nid du ramier, colombe, prends ton vol! Nous léguons notre vierge, - une autre Virginie - Aux dévoûments d’un autre Paul! Septembre 1867. La Cascade Sainte-Suzanne. C’était un lieu paisible où j’aimais à venir. La fraîche vision hante mon souvenir. Enclos de trois côtés par de hautes collines, Le val s’ouvre au couchant et descend vers la mer. Une cascade, au fond, de ses eaux cristallines Baigne les rochers noirs, éparpillant dans l’air Sa poussière d’écume en blanches mousselines. Au pied des rocs abrupts, dans sa chute sans fin, L’eau tombe et s’élargit en un vaste bassin, Où s’alimente et dort la rêveuse rivière Sainte-Suzanne, aux grands berceaux de cocotiers. Le soleil au zénith y darde sa lumière; Mais, dans l’après-midi, les monts aux pics altiers Y versent les fraîcheurs d’une ombre hospitalière. Des hauts bambous du bord quittant l’épais rideau, Sur la nappe d’azur nagent les poules d’eau; Et, les frôlant du vol, la véloce hirondelle Autour des bleus nageurs s’ébat aux jeux de l’aile. Sur les marges de l’onde errent en liberté Quelques boeufs indolents, et sur la rive herbeuse Promènent au hasard leur nonchalance heureuse. Plus loin un taureau blanc et de brun moucheté, Dans la brousse couché, humant la brise agreste, Les yeux à demi clos, rumine et fait la sieste. Là-haut, entre les rocs rudement étagés, Hérissés de cactus, de lianes chargés, D’un pied nerveux et sûr que nul gouffre n’arrête, Grimpe la chèvre alerte aux bonds capricieux. Tout à coup on la voit qui, debout sur la crête D’où tombe la cascade à flots vertigineux, Profile sur le ciel sa noire silhouette. Sur la rive opposée, à gauche du ravin, L’eau du tranquille étang court sur le sable fin Que borde un frais talus d’herbe tendre et de mousses. Ici, les flancs du mont ont des rampes plus douces, Et les arbres à fruit au soleil exposés Épandent leurs berceaux sur les versants boisés: Dans l’obscure épaisseur de ses fortes ramures Le tronc noir du manguier montre ses grappes mûres; Le goyavier aux fleurs blanches, aux fruits dorés, La souple grenadille aux pétales pourprés, L’atte et le bibacier, pittoresque assemblage, Dans un même parfum confondent leur feuillage. L’oiseau bleu de la Vierge aux instincts familiers, L’inoffensif oiseau des monts hospitaliers Se plaît dans cette ombreuse et tiède solitude: Furtif, il guette et suit les pas du voyageur Qui vient sur ces plateaux, indolent et songeur, Respirer des hauts lieux la vaste quiétude. Des pentes du ravin, des monts, des bois épais, De toute part descend une ineffable paix, Le charme enveloppant d’un lumineux silence, De ce silence fait de bruits d’ailes et d’eaux Passant dans l’air, montant des joncs et des roseaux, Et des bambous lustrés qu’un vent léger balance. O calme des sommets, calme du firmament, Qui dans les coeurs troublés versez l’apaisement, Calme des bois profonds où de la tourterelle Le roucoulement vague au chant des eaux se mêle; O ravine, ô cascade, ô murmure berceur, Des fleurs et du feuillage, ambiante douceur; O repos émanant des choses, chaste ivresse Que connût autrefois ma pensive jeunesse Quand, promenant mon rêve en ces rochers déserts, J’écoutais dans mon coeur chanter l’esprit des vers; Solitude sereine et digne de la Muse, Faite de brise et d’ombre et de lueur diffuse; Flottantes visions de mon pays lointain, Beaux lieux, ô lieux si doux à mon heureux matin, Vallon, étang placide aimé de l’hirondelle, Qu’évoque avec amour le souvenir fidèle, Bercez dans mon esprit que la vie a blessé Les troubles du présent des calmes du passé! Le Cap Bernard. A . . . Jetons des fleurs sur nos amitiés mortes. Si nos barques jamais, par la vague entraînées, Devaient sur d’autres mers ensemble dériver; Dans cette île lointaine où nos âmes sont nées, Si nous devions jamais, ami, nous retrouver; Emportons, emportons nos dieux et notre culte! Ne changeons point d’amour en changeant d’horizon. N’imitons point ceux-là dont la vieillesse insulte Le rêve qu’adora leur première saison. N’oublions point nos dieux sur les plages natales, Sur les autels de l’Art veillons jusqu’au tombeau! Comme ce feu sacré que gardaient les Vestales, Gardons vivant en nous l’amour sacré du beau. Amants de l’Idéal, à l’Idéal fidèles, L’un sur l’autre appuyés, montons notre chemin! Vers le mont trois fois saint des Muses immortelles Gravissons côte à côte et la main dans la main. N’écoutons point ce monde aux intérêts sordides: En nous sont des ardeurs qui ne sont point en lui. L’Art seul est vrai! l’Art seul et ses songes splendides Peuvent de notre coeur tromper l’ardent ennui! Puisque le sort qui tient nos ailes enchaînées Nous refusa ces biens qui font la liberté, Au travail demandant le pain de nos journées, Luttons, résignés fiers, contre l’adversité. Luttons! mais, quand viendra la nuit aux molles trêves, La nuit libératrice et douce aux bras lassés, Affranchis d’un long jour, vers le ciel de nos rêves, Heureux amis, tournons le vol de nos pensers. Quittons l’homme et la ville aux passions mauvaises, Allons baigner nos fronts dans l’air calmant du soir; Comme l’oiseau pêcheur, hôte ailé des falaises, Montons sur quelque cap ensemble nous asseoir. O cap Bernard! géant dressant sur le rivage Tes mornes flancs voilés de mornes filaos, Solitaire falaise, où la vague sauvage Vient battre et prolonger ses éternels sanglots! Cime à mes pas connue, austère solitude, D’où l’oeil monte ébloui dans l’infini des airs, O cap! sur tes flancs noirs, loin de la multitude, Nous viendrons chaque nuit rêver au bruit des mers. Le soleil est couché: les placides montagnes Plongent leur front sublime au fond des vastes cieux; La paix vague des soirs plane sur les campagnes; Les astres dans l’azur ouvrent leurs chastes yeux. Des mornes et des bois lointains et des ravines, Et de la gorge ombreuse où dorment les oiseaux, S’élèvent jusqu’à nous des haleines divines Que la brise des nuits porte au loin sur les eaux. Là-haut, dans leur splendeur, les étoiles sereines Versent sur l’Océan leurs paisibles clartés; Là-bas, les lourds vaisseaux aux puissantes carènes Se meuvent lentement sur les flots argentés. Et nous, sur le grand cap miné par les tempêtes, Aspirant enivrés le charme des hauts lieux, Muets, nous contemplons sous nos pieds, sur nos têtes, L’immensité des mers, l’immensité des cieux! O blancheurs de nos nuits! o tiédeurs de nos grèves! Des monts, des bois, des eaux souffles inspirateurs! Éblouis, nous sentons les vagues de nos rêves Se lever, à leur tour, et chanter dans nos coeurs. Et nous mêlons nos voix aux voix calmes et graves Qui montent de la terre et descendent du ciel; Et moi, j’évoque, ami, sur vos lèvres suaves La strophe au flot limpide et doux comme le miel. Oh! vous tenez du ciel un ample et beau génie. Pour en doter vos vers vous avez emprunté A l’Océan sa mâle et puissante harmonie, Aux monts leur grande ligne et leur placidité. Si la Muse, pour vous, poète au rythme antique, Fut prodigue, au berceau, de ses dons maternels, Moi, le ciel m’a doué d’une âme sympathique Qui pour votre âme aura des échos fraternels. Épanchez donc en moi vos espoirs et vos songes, Cet idéal cherché dont mon coeur est épris. Ensemble abreuvons-nous de célestes mensonges; Dans l’absolu divin confondons nos esprits! Parlons des hauts objets de notre haute ivresse, Des vieux maîtres de l’art, - Dante, Homère, Milton! - Parlons-en, comme, un soir, deux enfants de la Grèce En auraient su parler sous le ciel de Platon. Soulevons ces grands noms, ces gloires pacifiques, Guides chanteurs portant la lyre pour flambeau, Harmonieux songeurs aux lèvres séraphiques, Qui menaient l’homme à Dieu par les chemins du beau. Parlons de tous ces rois de la pensée humaine, Premiers-nés de la Muse, augustes éprouvés, Qui de l’Art ont pour l’homme agrandi le domaine, Et que l’homme a partout de larmes abreuvés. Et devant ces grands coeurs, ces souffrances sublimes, Devant ces flots, ces monts, ces déserts étoilés, De la vie oubliant les misères infimes, Nous bénirons nos jours que l’Art a consolés. Nous bénirons Celui qui nous a fait une âme Pour t’aimer, ô nature! et sentir ta beauté; Qui dans nos yeux a mis la poétique flamme, Et sur nos fronts le sceau de l’idéalité. Nous bénirons Celui qui fit ces globes chastes, Mondes flottants qu’un jour nous irons habiter; Qui fit les vastes cieux et les horizons vastes Pour le traduire à nous, - et nous, pour le chanter. Et nous le chanterons, lui, le Maître paisible, Qui nous sourit là-haut dans ces radieux corps; Et nos voix, exhalant l’hymne de l’Invisible, A l’orgue de la mer uniront leurs accords. 1851. À L’Ile Natale. Je puis mourir: j'ai dit, ô mon île natale! Ton ciel, tes monts, tes bois, tes champs, tes eaux, tes mers. Mon âme t'a payé sa dette filiale: Sur tes flancs de granit j'ai buriné mon vers. Chez moi ce n'est point l'art, c'est le coeur qui te chante. Ma piété pour toi fit ma voix plus touchante; Mon coeur m'a révélé tes secrètes beautés. D'autres fils te naîtront qui des muses hantés, Admirant à leur tour tes splendeurs et ta grâce, Par tes vals escarpés cheminant sur ma trace, Lisant partout mon nom sous la ronce vorace, Rediront après moi ton ciel, tes monts, tes bois. Souris avec orgueil à leur lyre nouvelle! L'écho de tes rochers me restera fidèle, Car, versant à mes vers ta sève maternelle, Ton âme, ô mon pays! a passé dans ma voix. Janvier 1892. Promenade Du Port-Louis Aux Pamplemousses. Lettre à ... Eh quoi! madame, vous voulez que je vous parle des Pamplemousses, que je vous dise mes impressions en voyant pour la première fois la douce vallée où vous êtes née, où vous avez passé une partie de votre enfance, et que vous avez quittée si jeune encore! Vous voulez, dites-vous, revenir avec moi dans ces beaux lieux que vous aimez toujours, visiter la petite église de votre quartier natal, vous promener sous les calmes ombrages dujardin créé par le génie bienfaisant de Poivre; vous voulez enfin savoir si vos souvenirs sont fidèles. Hélas! quelles descriptions, quelles riches réalités pourraient valoir jamais nos souvenirs? Ils jettent sur le passé un voile qui l’idéalise et nous le rend de plus en plus regrettable. Vous le savez mieux que personne, vous qui, dans les bonheurs d’une vie facile et reposée, au sein d’une existence couronnée de toutes les félicités de la famille, vous surprenez souvent à rêver avec larmes à votre enfance sous les bois, à vos courses par les plaines, à vos chères Pamplemousses. Les Pamplemousses! quel nom charmant! Quelle vallée plus charmante encore! Comment vous la décrire? Où trouver des paroles limpides et d’assez fraîches couleurs pour rendre le tableau que les années ont laissé si vivant en vous? Je vous obéirai pourtant, car je sais qu’à mon insuffisance suppléera une imagination riante comme vos savanes fleuries. Et d’ailleurs, un seul mot jeté en passant, un nom de village, d’arbre ou de fleur, ne suffisent-ils pas pour évoquer ces mille gracieux souvenirs qui sommeillent dans notre âme, et qui, au dire du poète, n’attendent souvent, comme les oiseaux, qu’un souffle pour s’éveiller et chanter! Après quatre-vingt-dix jours d’une pénible traversée, nous abordions enfin les côtes de cette île qui a changé de nom en changeant de domination, mais que je veux toujours désigner sous son doux nom d’Ile de France. - Ah! que la vue de la terre est donc douce lorsqu’on a longtemps été sur la mer! Que d’ennuis oubliés dans cette heure de joie qu’on appelle l’arrivée! La brise tiède qui vient du rivage est chargée d’arômes; l’air n’a plus cette saveur saline de l’océan; le flot est comme le ciel, transparent et bleu; on entend sur les mâts les cris de l’oiseau blanc des tropiques qui semble saluer votre venue; on aperçoit au loin, se détachant peu à peu sur les flancs bruns des montagnes, les vertes habitations des colons; à mesure qu’on approche tout se dessine, tout prend forme et couleur, et, lentement porté vers le port, on voit glisser, comme un changeant panorama, des rives chargées de la plus riche végétation. - Tableaux mouvants! surprise et joie des yeux! douces émotions de l’atterrissage! heureux qui vous a connus! Plus heureux encore celui qui se savait attendu sur le rivage! Quant au voyageur que le hasard seul ou l’inquiétude de voir a poussé sur les rives de l’Ile de France, après le repos que réclament les fatigues d’une longue traversée, il se rappelle qu’il a d’abord à visiter la romantique vallée qu’à consacrée le génie de Bernardin de Saint-Pierre. La ville, avec son église aux tours jumelles, ses maisons encloses de jardins, son camp Malabar, son Champ de Mars où s’élève le tombeau du général français Malartic, son fort Adélaïde posé comme un nid d’aigle sur une crête pierreuse, et déroulant de loin sa menaçante ceinture de batteries; la ville n’est pas ce qu’il désire le plus connaître. Il est à quelques milles du port un coin de terre discret, une vallée ombreuse peuplée des plus chastes souvenirs; c’est là qu’il veut aller se reposer des flots et oublier devant une nature magnifique et douce les orageuses émotions de la mer. Vous trouverez peut-être, madame, que je m’arrête bien peu dans votre jolie ville du Port-Louis. Comment! pas un mot de sa position si pittoresque au pied de la montagne du Pouce; pas un mot de ses fraîches demeures aux tonnelles de lianes et de jasmin, de son beau port enfermé de collines, de ses rues si animées, si vivantes, ou l’on voit étalés à la vitre des magasins les plus précieux tissus de l’Inde et de la Chine? - A cela que vous répondre, sinon que je viens de quitter la mer et que j’ai soif de verdure et d’ombre! - A Dieu ne plaise que mon silence vous parût de l’indifférence ou du dédain! J’aime votre petite et gaie capitale, qu’on a si bien nommée le Paris des mers de I’Inde. Le goût de ses habitants pour les plaisirs et les élégances de la vie, et surtout leur cordiale affabilité, séduisent dès l’abord et captivent l’étranger. Pour être quelque peu anglaise par les moeurs, la langue et certaines habitudes acquises de comfort, la société de votre pays n’en est pas moins encore toute française par le coeur: son vif esprit est ouvert aux choses de l’intelligence; elle aime l’art et l’accueille; elle le fête même à l’occasion; son hospitalité est alors des plus empressées. Un jeune poète voyageur, arrivé presque en même temps que moi dans la colonie, y fut reçu avec les témoignages de la plus flatteuse distinction; mais, je vous le répète, madame, mon intention n’est pas de vous entretenir ici de la vie mauricienne, je veux seulement vous dire ma visite aux Pamplemousses. Et pourquoi ne vous l’avoureais-je pas! moi aussi c’était la que m’appelaient avant tout mes sympathies de voyageur. Je suis de ceux qui à tous les étonnements de la cité préfèrent les charmes simples de la nature; j’admire les oeuvres de l’homme, mais j’aime les bois. Madame votre soeur, près de laquelle vos lettres m’avaient ménagé une bienveillante réception, comme si elle avait deviné mes impatientes curiosités, m’offrit de me servir de guide dans mon pèlerinage. Le jardin des Pamplemousses est souvent pour elle et ses enfants un but de promenade matinale; quelquefois même, pendant l’ardente saison, elle y va avec sa petite famille passer des journées entières. Vous jugez, madame, si j’acceptai. avec reconnaissance. Il fut convenu, pour éviter la chaleur, que nous partirions avant le lever du soleil, et dès le lendemain, au second coup de canon du port, c’est-à-dire à cinq heures du matin, nous traversions en voiture, elle, sa belle enfant et moi, la grande et large rue de Paris. Bientôt disparaissent derrière nous les boutiques encore endormies du camp Malabar, le fort qui domine la ville, et, plus loin, les monticules déboisés qui la ferment à l’est. Nous voici sur la grand’route; le jour se lève à peine; sous la lueur crépusculaire, on distingue au nord les lignes bleues de la mer; au sud, les ondulations des collines, et, dans l’azur pâle du ciel, les cimes aiguës du Paeter-Boot. Approchons! Voici les Lataniers, cette charmante demeure cachée sous les feuilles! Des bouquets de bananiers et de cocotiers entourent ses jardins; ses murs, à hauteur d’appui, sont chargés de lianes, et sa porte s’ouvre d’elle-même sur la route comme pour inviter à entrer. La rivière, ou plutôt le ruisseau des Lataniers, baigne tout un côté de cette habitation, et va, à quelque distance de la, se perdre dans les galets de la plage. Ce ruisseau, que traverse le canal Bathurst, descend du Val- des-Prêtres, où Bernardin de Saint-Pierre a placé les scènes pastorales de Paul et Virginie. Du chemin l’oeil peut remonter le cours de la rivière; des marges d’herbes plus vertes en décèlent la présence; parfois on la voit scintiller comme une ligne d’argent; parfois elle disparaît sous des bouquets de goyaviers pour se remontrer plus haut et disparaître encore entre les mille accidents du terrain. Des arbres gracieux qui jadis lui versaient leur ombre, il ne lui reste plus désormais que le nom; leurs troncs élancés, leurs larges palmes ouvertes au vent comme des éventails, ont fait place à l’épaisse végétation des savanes. - Oh! la délicieuse impression que celle qui nous vient de la nature au moment de son réveil! Rappelez-vous, madame, une de ces radieuses matinées comme vous en avez tant vu sous le beau ciel de votre île. Nous nous étions arrêtés un instant pour admirer le paysage qui se déroulait sous nos yeux et respirer les fraîches brises descendant des crêtes de Paeter-Boot. Le soleil venait de paraître; les grandes herbes de la plaine étincelaient comme des épis de diamants; dans l’air passaient les ailes blanches et rapides des oiseaux pêcheurs; les cimes des montagnes étaient couvertes de lueurs rosées, et de bleuâtres vapeurs flottaient sur le bassin des ravines, s’élevant lentement de toute part comme la respiration de la vallée. Nous n’étions pas seuls à jouir de cette merveilleuse scène. A quelques pas de nous se tenait un jeune homme que je reconnus bientôt pour l’artiste étranger dont je vous ai parlé tout à l’heure. Dès qu’il nous aperçut, il quitta brusquement la route et s’enfonça dans le sentier boisé qui conduit au Val-des-Prêtres. Nous devions le retrouver aux Pamplemousses. De riches plantations s’étagent sur les flancs de Paeter-Boot et l’entourent d’un amphithéâtre de verdure et de maisons; de distance en distance s’élèvent aussi de pauvres cases en paille, qu’on prendrait de loin pour des nids d’oiseaux suspendus aux saillies des rochers. C’est là que demeure une population active et industrieuse; adonnée au jardinage, elle cultive les légumes et les fruits qui alimentent le marché du port. Cette partie de la colonie, véritable jardin potager de la ville, est l’une des plus favorisées pour la température. Abrité des vents par les montagnes, son bassin circulaire est sans cesse rafraîchi par les ondées que lui versent les nuages se dirigeant vers les cimes prochaines. Aussi les maisonnettes de ce plateau se sont-elles multipliées;peu à peu elles sont descendues vers la plage; aujourd’hui elles longent la grand’route et la bordent de leurs haies d’aloès. Les bananiers ont remplacé ces tamarins séculaires dont les branches touffues, les feuilles petites et serrées, versent une ombre d’une pénétrante fraîcheur. Le nègre accablé de fatigue et de soleil y déposait autrefois son fardeau et se reposait des longueurs du chemin; il n’était pas rare aussi d’y rencontrer des marchands ambulants et des colporteurs; sur l’herbe s’offraient à la vue du voyageur des fruits de toute espèce, et celui du cocotier a dû souvent le désaltérer de son eau légèrement acidulée. Mais, hélas! madame, arbres et fruits, tout a disparu. Au silence d’une route solitaire a succédé l’agitation d’une sorte de rue poudreuse et champêtre; plus d’étalages sous la ramée! mais de pauvres boutiques où vivent dans l’indolence quelques familles d’Indiens et de Chinois. Cependant nous avons dépassé la dernière; à droite et à gauche ce sont des champs de canne ou de maïs, et par une pente insensible nous arrivons sur les bords déserts de la rivière des Calebasses. Ses rives sont couvertes de roseaux et de songes sauvages; elle s’avance sans murmure sous un berceau de bambous dont les longues tiges inclinées laissent pendre au fil de l’eau des guirlandes de lianes aux cloches de safran et d’azur. Tout un peuple d’oiseaux anime ce site agreste: ici brille comme une fleur de pourpre le cardinal au corsage de feu; là le bengali violet aux plumes mouchetées de blanc se berce en chantant surune fataque mouvante; plus près de nous, l’oiseau de la Vierge, aux habitudes familières, voltige et boit sur les feuilles la rosée du matin. - La verdoyante solitude! on se surprend à y rêver une vie abritée, des jours fermés à tous les bruits, à tous les intérêts du monde. Et puis, quels souvenirs n’éveille pas cette silencieuse rivière! Elle me rappelle le solitaire de la montagne Longue; elle passait à la porte de sa modeste habitation. Que de fois ne fut-elle pas témoin des désespoirs de Paul et des hautes consolations du vieillard! Pour distraire son jeune ami, il le conduisait vers ces eaux paisibles ou l’entraînait dans les profondeurs calmantes des bois. Il aurait voulu verser dans son coeur la sérénité ambiante de la nature. Quelquefois encore, pour relever son courage, il lui disait sa vie à lui-même, vie pleine d’amertume et d’enseignements. Mais que pouvaient des paroles sur l’âme à jamais blessée du frère de Virginie? Il est des pertes qu’on ne répare qu’en Dieu! Après une courte station, nous nous remîmes en marche. La rapidité des chevaux, le spectacle varié de la campagne, les naïves exclamations de la belle enfant que j’avais à mes côtés, tout invitait mon esprit à de plus riantes pensées. De temps à autre passait auprès de nous quelque noir bazardier allant au port avec un panier de fruits sur la tête et un gai refrain créole aux lèvres. Le chemin s’abrégeait de mille causeries; c’étaient des questions sans cesse renouvelées sur vous, madame; votre soeur me demandait si vous vous plaisiez en France, si vous ne regrettiez pas la colonies; et nous parlions de Nantes, votre ville d’adoption, de mon prochain retour en Europe, lorsque tout à coup nous vîmes sortir du milieu des arbres le clocher de l’église des Pamplemousses. Nous n’étions plus qu’à une petite distance du village; un ruisseau nous en séparait encore. - Ce ruisseau est celui des Citronniers, où viennent les laveuses blanchir et étendre leur linge. - Nous l’avons traversé et nous montons vers le hameau; les maisons se resserrent, le mouvement augmente: la voiture se détourne, nous voici enfin dans le village. L’église est au centre, gracieusement posée sur une vaste pelouse fermée par un rideau d’arbustes. La croix de la tour regarde le couchant; derrière se déroulent les magnifiques ombrages du Jardin des Plantes; à gauche est le presbytère et le cimetière où croissent, parmi les tombes, le laurier-rose et le filao; à droite sont de riches plantations, et l’on voit, entre les hautes flèches des cocotiers, la blanche colonnade de Monplaisir, la villa aux eaux vives, ancienne résidence des gouverneurs de l’île. Cette église est petite, mais touchante de grâce et de simplicité; elle semble, de son verdoyant plateau, sourire à toute la campagne. Ses murs couverts de mousse, de scolopendre et de grappes de lierre, portent cette empreinte de vétusté que les années seules déposent sur les monuments, et que l’homme devrait toujours leur laisser. A l’intérieur, elle est de la plus coquette propreté; les bancs et la chaire sont soigneusement entretenus. Ici point de vitraux peints ni d’ombres mystérieuses; de larges fenêtres donnent passage à un jour limpide et clair; tout cela est sans faste, doux, lumineux et frais; on se sent bien dans le pays des brises et des palmiers! le maître-autel est beau, orné avec goût; les deux autres autels sont consacrés, celui de la nef de gauche à la Vierge, celui de la nef de droite à saint François d’Assise, patron de l’église. Il y a peu de tableaux; le plus remarquable est une Sainte Famille d’après Raphaël. A une Ascension d’après le Guide, à une toile représentant les Quatre Pères de l’Église, il faut joindre un Saint François d’Assise dû à l’habile pinceau d’un de vos compatriotes, M. Émile Michel. Cette dernière toile, dont le peintre créole a doté la paroisse, a été faite, dit-on, d’après Velasquez. - Vous le voyez, madame, cette pauvre chapelle n’est plus ce que vous l’avez connue! Le temps lui a apporté parure et richesse. Espérons qu’elle s’embellira encore, mais souhaitons qu’on lui conserve ce caractère de sainte rusticité qui s’harmonise si parfaitement avec le paysage d’alentour. La paroisse des Pamplemousses est une des plus anciennes de l’Ile de France. Dès 1734, M. le chevalier de Nyon, premier gouverneur pour les Français, s’y était transporté pour faire choix d’un emplacement convenable et y élever un édifice religieux. Ces premiers projets n’eurent pas de suite. En 1742, M. de la Bourdonnais marqua d’une croix le tertre où fut bâtie plus tard (vers 1756) la jolie église que je viens de visiter avec vous. M. de la Bourdonnais avait une préférence marquée pour le quartier des Pamplemousses, ainsi appelé de l’arbre importé de Siam, et qui, par ses soins, s’y naturalisa facilement. Cette préférence du gouverneur, ou plutôt du créateur de la colonie, a laissé d’utiles et nombreux souvenirs. Il faisait de fréquentes tournées dans le village pour surveiller lui-même et encourager les naissantes habitations. La proximité de la ville, la fertilité du sol, la douceur de la température, tout y attirait et contribuait à une prompte colonisation. M. Poivre, l’intendant général des îles de France et de Bourbon, y jeta les fondements du Jardin botanique et de la villa de Monplaisir. M. Céré, l’excellent créole, l’intelligent ami des plantes, y demeura également; mais ce n’est point à Monplaisir que je veux vous mener, madame, c’est à ce calme et beau jardin dont la porte s’ouvre si près de l’église. Entrons-y; l’heure avance, le soleil commence à se faire sentir; allons nous asseoir un instant sous ces dômes aux profondes ramures, non loin de ce bassin aux ondes transparentes où la jam-rose laisse tomber son fruit, la grenadille ses larges fleurs; où nagent, entre la chevelure flottante des limons et sous les feuilles veloutées des songes, des bandes de petits poissons de nacre, de pourpre et d’or. Quelle ombre enchantée tombe de ces berceaux! quelle placidité dans l’air! Oasis de verdure, cette retraite charmante renferme une variété infinie d’arbres et de plantes, exotiques richesses des contrées lointaines; leur feuillage se mêle, leurs fleurs se sourient; mille parfums se fondent en un parfum; c’est une harmonieuse confusion de formes et de couleurs. S’abandonnant en liberté à ses larges caprices, ici la nature s’épanouit avec plénitude. Que de grâce et que de force! le souffle de la vie court et frémit sur toutes choses; on sent respirer l’arbre, on sent aimer la plante. Voyez comme à travers ces feuilles la lumière se joue vive et brisée; comme la tête délicate des fougères ruisselle de diamants du matin! entre les panaches des branches s’ouvrent en aigrettes des bouquets de baies de rubis; le long des troncs moussus, sur les palmes satinées, glisse, luisante émeraude, le lézard, ami du soleil; aux marges des bassins frissonne la libellule; le papillon se pose sur le calice entr’ouvert des nénuphars; c’est partout un bruissement d’ailes, un murmure de brises et d’eaux, et sur cet ensemble de jeunesse et de fraîcheur plane un came divin, le silence des chastes solitudes! Cependant ces bosquets, solitaires pendant les six jours de la semaine, s’animent le dimanche d’un peuple de promeneurs. Ils viennent en famille oublier aux Pamplemousses les fatigues et les chaleurs de la ville. On choisit une place couverte au bord de quelque ruisseau; on y dépose les paniers contenant les provisions de la journée, et chacun d’errer à sa fantaisie à travers les allées et les massifs d’une luxuriante végétation. Il est telle touffe de bambous qui à elle seule suffit pour abriter une nombreuse réunion: leurs tiges immenses et flexibles s’inclinent jusqu’à terre et forment des salles vertes circulaires impénétrables aux rayons du soleil. Ce beau lieu fourmille d’accidents imprévus: tantôt l’oeil s’égare sur un parterre où croissent les plantes les plus rares, tantôt sous des voûtes mystérieuses qui se prolongent indéfiniment et se terminent par des nappes d’éblouissantes clartés. Je vois encore ce vaste bassin semé de distance en distance de petites îles de ravinales: des poules d’eau, au corsage bleu, allaient de l’une à l’autre et en égayaient la verdure; c’était tout un paysage du plus charmant effet. On passerait ici bien des heures à sentir et à rêver; mais, si bien qu’on soit dans cet Éden, il est temps d’en sortir, madame, et, si vous voulez, nous en gagnerons la porte par l’allée des Palmistes, cette merveille des Pamplemousses. De chaque côté s’élancent sur une seule ligne les troncs sveltes et lisses des palmiers, vivante colonnade que les froides imitations de l’homme ne sauraient jamais égaler. Leurs gracieux éventails se marient en tous sens, et ne laissent tomber sur la mousse fine du sol qu’une lumière tamisée et blonde; je ne sais quelle molle tiédeur s’exhale de partout et vous enveloppe d’un indéfinissable sentiment de bien-être. Je m’enivrais des voluptés de l’air, de la brise et des bois. Il y a dans la nature quelque chose de doux et d’apaisant que les âmes troublées seules connaissent: quelles agitations ne se calmeraient en face d’une telle sérénité! « Un poète serait bien sous cette forêt de palmes, disais-je, tout en marchant, à ma compagne de promenade. Quelle virginale source d’inspirations ne se trouverait-il pas ici! - Vos sites, souvent décrits, ont été peu chantés encore; puisse la voix douce des muses en dire un jour les beautés!. . . » Tandis que nous devisions de la sorte, et comme si le hasard avait voulu répondre à l’un de mes souhaits, nous aperçûmes à peu de distance de nous le jeune poète étranger que nous avions déjà rencontré près de la rivière des Lataniers. Debout contre un des palmistes de l’avenue, il paraissait vaguement nous observer. Son regard, suivant dans tous ses caprices l’enfant qui courait à nos côtés, semblait sourire à une heureuse pensée. Il y avait sur ses traits, dans son attitude, dans toute sa personne, je ne sais quoi de triste et de reposé. Je n’avais point oublié la brusque sauvagerie avec laquelle il nous avait tantôt évités sur la grand’route; mais notre présence, cette fois, ne parut pas l’effaroucher. Il nous salua à notre passage, et, après nous avoir suivi quelque temps des yeux, il s’enfonça à pas lents sous l’un des massifs de l’allée. Peu de minutes après, nous étions en voiture et sur le chemin de la ville. Cette rencontre sous les palmiers, le charme d’une course matinale à la campagne, les mille souvenirs éveillés par la vue de ces lieux où mon imagination s’était tant de fois égarée sur les pas de Virginie, remplirent ma pensée pendant les heures du retour. Arrivé au Port-Louis, j’ai cherché à fixer dans quelques stances les impressions de ma promenade. Je vous les envoie, madame, en réclamant votre entière indulgence pour mes lignes rimées. Peut-être compléteront-elles à vos yeux tout ce qui manque à cette lettre; mais j’aime à m’assurer qu’à défaut d’autre mérite elles auront toujours pour vous celui d’avoir été inspirées par vos poétiques et chères Pamplemousses. Source: http://www.poesies.net