Poèmes De La Revue Des Deux Mondes. Par Auguste Brizeux (1803-1858) TABLE DES MATIERES Note De L'Editeur. LA HARPE D’ARMORIQUE. La Harpe. Bardit. Chanson Du Printemps. La Fleur De Lande. Prière Des Laboureurs. Les Conscrits De Plô-Meur. Le Jardin. La Chanson Du Cloutier. Monsieur Flammik. Marie. Le Chêne. Petites Rimes. POESIES DE VOYAGE. La Taverne. Une Lettre De La Ville. En Passant A Jemper. La Maison De L’Avare. A Marie. Dernière Demeure. La Traversée. LES PÊCHEURS. Le Chant Des Pêcheurs. La Poussière Sainte. Le Chant Des Quêteurs. POETIQUE NOUVELLE. Chant Premier: La Nature. Chant Deuxième: La Cité. Chant Troisième: Le Temple. LES BAINS DE MER. La Maison. L’Eglise. Le Bal. HISTOIRES POETIQUES. Les Deux Marées. Les Iliennes. Les Deux Proscrits. Le Gardien Du Phare. Le Miel Du Chêne. Le Talisman. Un Ancien Bourg. La Vie. La Sirène. Marie. Les Fontaines Sacrées. Le Hêtre. Notes. Note De L'Editeur. (1843) Après une trop longue absence, l’auteur de ces poésies venait de rentrer en Bretagne et dans un village souvent habité par lui: son arrivée y fut à peine connue, que d’anciens amis, des jeunes filles, des enfants déjà grandis accoururent à sa maison; et quelques-uns, comme pour avertir qu’ils étaient toujours des siens, se mirent à chanter le refrain d’une de ses chansons: Nous sommes toujours Bretons, les Bretons race forte. Est-il salut plus courtois et plus doux à l’oreille d’un barde? Ici ce n’est point l’amour-propre qui était heureux. -Il fallait citer ce souvenir à ceux qui s’étonneraient qu’on écrivit encore dans une langue si peu répandue. Pour ce qui est de sa valeur scientifique et originelle, la langue bretonne n’a plus besoin d’être défendue. Après les travaux de notre grammairien Le Gonidec, on a l’important mémoire de M. Pictet, de Genève, sur l’Affinité des langues celtiques avec le sanscrit, mémoire couronné par l’Académie des inscriptions. Notre langue n’a donc plus que des ennemis politiques. Cependant une doctrine un peu large pourrait accepter, en regard même de la France, cette variété du génie breton. Il est peu logique, quand tous les vieux monuments sont avec tant de soins conservés, de détruire une antiquité vivante. La conservation de notre idiome importe à l’histoire générale des langues, et en particulier à la langue française, qui y trouve une de ses principales sources: sans nos vieux dialectes, les temps primitifs de la Gaule sont en partie inexplicables. Cette conservation, dis- je, qui peut être désirée par une politique et une philosophie éclairées, le serait certainement par tous les historiens et les philologues. Qu’on veuille donc bien ne pas dédaigner ce petit livre! Plusieurs de ces chansons bretonnes, imprimées sur des feuilles volantes, étaient, comme on l’a vu, depuis longtemps répandues dans nos campagnes: l’accueil qu’elles y ont reçu a permis d’en faire une édition nouvelle, accompagnée cette fois d’une traduction française. Toute littérale, cette traduction s’est efforcée de reproduire les tournures, sinon l’harmonie, des vers celtiques, dont les fréquents diminutifs et les syllabes molles dans les choses douces, les sons gutturaux et retentissants dans les choses fortes, ne trouveraient guère d’équivalents; mais, à côté du sens exact, elle pourra fournir avec quelque intérêt une facile comparaison des deux langues. Quant aux chansons mêmes, elles contiennent, il semble, dans leur cercle restreint, assez de variété pour exprimer les sentiments qui de nos jours animent la Bretagne et la font aimer. Les trois formes de notre poésie lyrique sont le Barzonek ou Kanouen qui répond à l’ode, -le Gwer ou chant historique, -et le Son, ou chant d’amour, de danse, de satire. Ne sont-ce peint tous les tons de la poésie? Maintenant, qu’à cette poésie l’on compare celle des campagnes dites civilisées et, par les plaisirs des intelligences, qu’on juge des populations! Surtout que ne devra-t-on conclure, si à la langue sans nom parlée dans ces campagnes l’on compare l’idiome d’Armorique dont les lois délicates et la savante grammaire sont naturellement suivies par le moindre laboureur? Il faut le déclarer cependant, tant pour la pureté même de la langue que pour le choix des sujets, la poésie contemporaine, sauf d’honorables exceptions, avait bien dégénéré des anciens chants nationaux. Raviver à la fois l’âme et la poésie bretonnes, tel fut l’effort tenté, il y a bientôt huit ans, par le premier de ces chants, dans un appel direct aux Bretons: c’était continuer, sous une autre forme, l’oeuvre commencée à l’aide de la langue et de la poésie françaises. De plus experts, sinon de plus dévoués, accompliront un mouvement qui s’est déjà répandu. Avec une nouvelle espérance, osons donc présenter ces essais à nos compatriotes, bons juges de l’influence salutaire de la langue et de la poésie nationales. Oui! pour tenir à tous les sentiments généraux, comme je l’ai pu dire ailleurs, ne brisons pas les sentiments particuliers où l’homme a le mieux la conscience de lui-même. L’idiome natal est un lien puissant: soyons donc fidèles à notre langue natale, si harmonieuse et si forte au milieu des landes, loin du pays si douce à entendre! Décembre 1843. Alphonse Lemerre, Editeur. LA HARPE D’ARMORIQUE. La Harpe. Délaissée sur les rochers de la mer. Elle se taisait, la harpe d’or, Son pauvre corps entr’ouvert Et ses petites cordes rompues. À voir une misère si grande Mon coeur lui-même se fendit; Je trouvai en lui une fibre, Et je l’attachai à la harpe, Une petite corde d’amour; Les autres aussi je les rattachai. Pour tout âge et pour tout état À présent chante la bonne chanteuse, Chante, ô harpe! -Les Bretons. Hélas! ont bien peu de consolations. Bardit Ou Chant Des Bretons. Sur L’Air: La Vieille. I Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. II Oh, oui! à la guerre des hommes impétueux, Des hommes bons et honnêtes au logis. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. III Le Saxon (1) s’enfuit tout droit Quand nous crions: «Casse-sa-tête!» Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte IV Pourtant écoutez dans les noces Le chant sonore du biniou. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. V O Bretagne! ô très beau pays! Bois au milieu, mer à l’entour! Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. VI Hélas! s’il me faut quitter la Bretagne, Je pleurerai plein mes deux yeux. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. VII Conservez, chers frères, vos bâtons-à-tête, Vos cheveux longs, vos grandes-braies. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. VIII Luttez bien! un lutteur Gagne le coeur des belles filles. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. IX Je couperai ma langue dans ma bouche Avant d’oublier le Breton. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. X Amour à toi, pays aimable! Bretagne-Armorique, terre de chênes! Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. XI Cependant par-dessus tous les biens Aimons le Christ, Dieu de nos pères. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte. Au mois de juillet 1856. Chanson Du Printemps. A Jéromic, De Ker-Veghen. Un Voyageur. Voici la nouvelle saison. Que chantes-tu, jeune pâtre? Cher petit pâtre, que chante aussi Le petit oiseau sur la lande? Le Pâtre. L’oiseau tout plein de joie Chante et chante son ami; Sur la lande ainsi que chaque oiseau, Chaque pâtre chante sa douce. Le Voyageur. Tant mieux! Chantez toujours! Il n’est pas long, le beau temps. Aimez bien et chantez de tout coeur, Oiseaux et jeunes gens. La Fleur De Lande. Sur L’Air: Petit Oiseau Chaule Au Grand Bois. la Jeune Fille. En quel temps, jeune homme, Brûle pour moi votre coeur? Écoutez! est-ce quand la fleur est sur la lande, Ou quand la fleur jaune est sur le genêt? Le Jeune Homme. Lande et genêt, tous deux, en vérité, Ont une fleur jaune, gentille Hélène; Mais sur la lande est, à mon gré, La fleur aimée de la jeunesse. La Jeune Fille. Et pourquoi, mon jeune et doux ami, La lande a-t-elle la fleur d’amour? Le Jeune Homme. Voici pourquoi, amie bien chère: En tout temps la lande est en fleur. Au mois de juin. Prière Des Laboureurs. Sur L’Air: Sainte Marie. I Saint Alan, saint du pays de Scaer, étoile de Bretagne, Joie des beaux anges sous leurs deux ailes, De votre siège d’or, élevé au-dessus de la lune, Tournez un regard d’amour vers nous sur la terre. II Hélas! nous sommes de pauvres gens, de pauvres gens de la campagne; Pourtant vers votre maison sainte nous venons bien souvent; Oui! par les plus mauvais chemins, été, hiver, nous venons tous, Glacés chaque dimanche par la pluie, brûlés par le soleil. III Nous cherchons un défenseur: dure est notre vie; Sur nous toujours le travail, toujours la pauvreté; Le coeur de la terre, chaque jour, nous le perçons avec le fer; D’autres mangent le froment semé de nos mains. IV Cependant, regardons plus haut! Un autre monde sera; Chacun alors recevra selon son oeuvre: Mauvais laboureur celui qui trouve sa charge trop lourde, Mauvais chrétien celui qui ne sait point porter sa croix. V Comme de petits enfants serrés autour de leur père. Nous voici tous agenouillés autour de vous, bon saint: Beaucoup d’entre nous en ce pays, beaucoup ont votre nom; En ce monde et dans l’autre monde soyez avec nous toujours. VI Saint Alan, saint du pays de Scaer, étoile de Bretagne, Joie des beaux anges sous leurs deux ailes, De votre siège doré, élevé au-dessus de la lune, Tournez un regard d’amour vers nous sur la terre. Pour réconforter les Bretons Cette prière fut composée. À Scaer, au mois de la moisson (août 1843). Les Conscrits De Plo-Meur. Chant Historique. I Jeunes gens, coeurs désolés de quitter le pays, Emmenez avec vous, emmenez toujours l’espérance: Elle brillera sur votre chemin comme une belle étoile, Et devant vos deux yeux quand vous reviendrez au logis. II Il fut un autre temps, un temps noir et cruel, Où tous les jeunes gens disaient malédiction à leur jeunesse: Par bandes en pays français ils s’en allaient chaque année; Hélas! ils ne revenaient jamais en Bretagne! III Non! alors en Bretagne on ne voyait personne, Hormis des estropiés, des vieillards et des enfants; Il n’y avait plus d’hommes pour labourer et conduire la charrue; Les femmes enfin cessèrent d’enfanter. IV Napoléon était le chef, le vrai loup de guerre, Qui sans pitié pour les pauvres mères enlevait leurs enfants. On dit qu’en l’autre monde il est dans un étang, Il est jusqu’à la bouche dans un marais plein de sang. V Lorsque ceux de Plô-Meûr furent appelés pour cette grande tuerie: «Le loup est parmi les brebis! dirent-ils alors. Oui, le mal est sur nous! Souffrons donc notre mal, Et à la bête sauvage et féroce tendons notre cou.» VI Ils dirent au prêtre: «Voici le jour de l’angoisse. Revêtez l’étole blanche et noire pour nous bénir;» À leurs parents: «Revêtez aussi vos habits noirs et de deuil;» Au charpentier: «Faites pour nous, faites tout de suite une bière.» VII Épouvante! À travers les champs et la lande on vit Ces jeunes soldats porter leur bière; Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil, En chantant avec le prêtre la prière des morts. VIII Beaucoup de gens charitables de toutes les tribus Étaient venus avec des flambeaux de cire, la cloche et les croix; Agenouillés au bord de la route, quelques-uns disaient: «Allez, chrétiens! pour vous nous prierons Dieu!» IX Au milieu de la grande lande du Gôz-Ker, à la lisière de la paroisse, S’arrêta le deuil! Là fut la désolation: Dans la bière furent jetés leurs cheveux et leurs ceintures, Et tout le convoi chanta: De profundis. X Les pères se lamentaient, hélas! et les mères Lançaient en sanglotant leur âme vers le ciel; Tous entre leurs deux bras appelaient leurs fils; Eux, comme s’ils étaient morts, ne disaient plus rien. XI Dans un calme chrétien, et sans regarder en arrière, Ils s’en allèrent laissant leur vie à Dieu: Le long des sentiers, ils s’en allaient deux à deux. Aussi tristes que des trépassés, plus tristes, sans mentir. XII Avec Dieu ils sont, hélas! sous la terre, Leurs os sont plus blancs que la cire. Leurs parents affligés sont aussi descendus dans la tombe: Les pères et les fils, tous sont morts. XIII -Jeunes gens, coeurs désolés de quitter le pays. Maintenant la paix est dans le monde et le monde est beau, Partez donc de bon coeur durant votre jeunesse! Vous direz un jour: «J’ai vu Paris!» Au Mois D’Avril 1839. Le Jardin. À M. Jean le Bec, instituteur Sur L’Air: Théophile. Devant un riant jardin dont la porte était entr’ouverte, Une vieille parlait ainsi, debout sur le seuil: «C’est ici qu’il y a des fleurs, mon Dieu! et des fruits! Des choses bonnes à manger et aussi à sentir! «Je connais un autre jardin, hélas! un petit jardin noir: Le maître, quand je viendrai, ouvrira aussitôt; Pour y dormir sans bruit j’aurai une place profonde; Un riche à mon côté peut-être s’étendra.» Or, un sage se promenait alors dans le jardin: «Pourquoi, ma vieille mère, restez-vous à la porte? Venez dans mon jardin, venez! Je suis le maître. Vieille mère, mangez des fruits et respirez des fleurs.» Au mois noir (novembre) 1837. La Chanson Du Cloutier. Depuis que je demeure au bourg J’entends le marteau du cloutier. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Regardez ses bras nus et noircis Retourner le fer en tous sens. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Le beau soleil, il ne le voit jamais; Toujours le charbon et le feu rouge de la forge! Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Pour élever ses pauvres enfants Chaque jour il fait des clous par centaines. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Les autres s’en vont aux Pardons; Lui, il reste à faire ses clous. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Petits clous et clous à tête. Oh! combien de fer pour un sou! Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Seulement le dimanche il chôme Afin d’assister à la messe. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Rarement le cabaretier Voit dans son cabaret le cloutier. Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Que saint Eloi et Dieu bénissent, Oui, qu’ils bénissent cet ouvrier! Tout le jour, toute la nuit, il frappe! Son marteau frappe toujours! Au mois très noir (décembre) 1842 Monsieur Flammik. Sur L’Air: C’Est La Mère Michel. Voici Monsieur Flammik, tout flambant, tout de neuf habillé: Ce n’est plus un campagnard, ce n’est pas encore un gars de la ville Regardez sa tête tondue par le tondeur aux moutons: Il n’a plus les cheveux longs, il n’a pas les cheveux courts. Il revient de l’école, écoutons tous son langage: Ce n’est pas du breton, ce n’est pas encore du français. Fanfaron et sans retenue, sur toute chose mord sa dent: Il se moque du diable, il se moque des saints. Demi-bon, demi-méchant, tel est Monsieur Flammik. Hélas! le petit agneau blanc est devenu un petit renard. Voici Monsieur Flammik, tout flambant, tout de neuf habillé: Ce n’est plus un campagnard, ce n’est pas encore un gars de la ville. Au mois de mars 1843. Marie. Sur L’Air: Le Comte Jaffré. Quand je passe si triste par votre village, Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir: Je cherche ma belle, je ne suis pas un voleur. Bien souvent dans ma jeunesse Je suivis ici une jeune fille aimée, Comme l’oiseau suit sa compagne. Où donc est-elle, la belle jeune fille? Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir: Je cherche ma douce, je ne suis pas un voleur. Avec sa coiffe ouverte au vent. Elle était comme une tourterelle Lorsque se déploient ses deux ailes. Elle est perdue, la tourterelle chérie! Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir: Je cherche ma belle, je ne suis pas un voleur. Au bourg, après les vêpres, Chacun disait autour d’elle: «Celle-ci est la fleur du pays!» Ô jeunesse fleurie et trop courte! - Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir: Je pleure ma douce, je ne suis pas un voleur. Au mois de la Paille-Blanche. (septembre) Le Chêne. Sur L’Air: Ecoutons, Jeunes Et Vieux. I Chantons tous le chêne, roi des grands bois! Chantons tous, jeunes gens, et chantons les arbres verts Cruel est celui qui coupe les chênes: Hélas! combien d’arbres en Bretagne ont été abattus! II Les arbres sont sacrés! Les Nains, chaque nuit, Viennent danser autour des vieux chênes; Et les pauvres Trépassés, à la clarté de la lune. Répandent là des larmes, des larmes sur la terre. III Avec son feuillage touffu un chêne de cent ans, Et avec ses cheveux longs sur le cou un Breton, Sont comme deux frères: deux frères sans mentir, Pleins de force et de vie, fermes et durs tous deux. IV J’ai vu à Scaer un chêne si élevé Qu’il dressait dans les cieux sa tête au-dessus du vent; J’y ai trouvé un lutteur si solide Qu’il avait sur la terre ses pieds comme attachés. V Si le chêne tombait sous les coups du tonnerre, Un navire dans son corps profond, un navire sera taillé: A l’oeuvre donc, charpentier! puis accourez, marins! Le roi des montagnes est encore roi de la mer. VI Vous aussi, campagnards, venez! avec chaque branche, Faites des pieux et des fléaux, avec la souche une charrue! Pourtant élevons d’abord à l’angle des chemins L’arbre de la croix sur lequel fut attaché Notre-Seigneur. VII Sur ma tombe, jeunes gens, vous mettrez un chêne; Et le rossignol plaintif chantera sur le faîte: Le Barde aux cheveux blonds est ici dans la tombe, Celui-là dans son coeur aimait les Bretons. Au Mois De Juin, 1837. Petites Rimes. Hélas! voici le jour où je dois quitter votre pays: Adieu donc, Cornouaillais! oui, braves gens, adieu! -Adieu, jeune homme! Mais venez encore, revenez! Pourquoi partir lorsqu’on est aimé de tout le monde? A Jasmin Poète De Gascogne. Cher poète, s’il faut nous défendre, Disons aux Gaulois méchants: «Pour chanter Dieu dans la campagne Chaque petit oiseau a son langage.» A Hersart. Temps ancien, ô temps sacré! Alors on entendait en Bretagne Dans chaque bois chanter les oiseaux, Dans chaque village chanter les bardes. A Corentin. Jeune barde instruit par moi, Bon chanteur et bon fermier aussi, Ton corps, tu le nourris avec le blé. Et avec les vers ton esprit. La Ruche. Jeune fille, votre coeur est semblable A une petite ruche pleine de miel; Et en vous, comme en des abeilles, Bourdonnent vos légères pensées. Les Petites Rimes. Le chant de la mésange est court, Mais dans son chant que de douceur! Il n’est pas long non plus, le Pater. Jean Doussal Et Son Tailleur. Doussall avec ses grandes braies était un homme! -Doussall Maintenant avec ses pantalons a l’air d’un poisson salé: Tailleur! petit tailleur! Tu es un petit traître! Ecrit Sur La Porte D’Un Vieux Manoir. Une Fée, en une nuit, M’a construit avec son aiguille. Sur La Tombe De M. Le Gonidec. Peûlvan, apprends à tous le nom de Le Gonidec, Homme instruit et homme sage, père du vrai langage breton Sur La Maison De Malo Corret. Glaive d’acier à la guerre; Livre d’or à mon foyer. POESIES DE VOYAGE. Revue Des Deux Mondes Tome XI (1845) La Taverne. A la mémoire d’Ives Gestin. (2) Tels sont les coeurs: parfois, sous les genêts fleuris, En Bretagne il est doux de songer à Paris; Mais qu’aux bords de la Seine un autre ennui nous gagne, Nous aimons dans Paris à causer de Bretagne. -«Silence! nous disait un soir ce bon Gestin, «C’est la vie en breton du grand saint Corentin. «Barde, écoutez; pour vous, soldats, laissez vos verres; «Et, tous les trois, ouvrez des oreilles sévères. «Sais-je comme aujourd’hui le langage a tourné, «Et s’ils me comprendraient aux lieux où je suis né? «Ainsi, mes chers amis, faites un long silence «Et pesez avec soin les mots dans la balance. «J’ai cru, dans ce travail, tomber à chaque pas «Car le coeur est fidèle et l’esprit ne l’est pas.» - Le modeste écrivain! comme de sa légende S’exhalait cependant un doux parfum de lande! Les mots qu’il redoutait, au meilleur coin frappés, Dans les eaux de l’Avon semblaient par lui trempés. Corentin! Corentin! tout près de vous, de grace, A votre historien réservez une place Voyez le soldat Pôl et le sergent Arzur, Quels pleurs à votre nom dans leurs grands yeux d’azur! Oh! oui, c’est au milieu de cette vaste France Que l’accent de l’Avon, du Rhin, de la Durance A toute sa douceur; et ceux qui l’entendront, En passant dans Paris, de bonheur pleureront! Dans ce gai cabaret attablés d’aventure, Comme nos coeurs battaient durant cette lecture! -«Mais, du vin! rapportez du vin! je veux ici «Sur quelques vers nouveaux vous consulter aussi, «Pour qu’un maître chanteur, si mon refrain vous touche, «Les jours de grands pardons, l’entonne à pleine bouche.» C’était un air connu. Sitôt qu’il l’entendit, Arzur le Cornouaillais fit chorus: on eût dit Que sa paroisse, assise au creux d’une vallée, Passait magiquement devant lui déroulée, Avec ses champs de mil, ses eaux vives, ses bois, Et que d’un heureux pâtre il écoutait la voix. Quant à l’autre soldat, l’aîné de ces deux braves, Il était de Léon, où les hommes sont graves. Pôl écoutait pensif; mais lorsque la chanson Chanta: «De la bombarde entendez-vous le son?» Nous vîmes frissonner ses robustes épaules, Comme sous un vent frais les bras noueux des saules. Puis, à ces mots: «Heureux à la lutte un vainqueur! «De la fille qu’il aime il gagne aussi le coeur,» Pareil au bruit plaintif du taureau qui rumine, Ce fut un long soupir au fond de sa poitrine. Enfin, ces mots venus: «O pays, notre amour! «Des bois sont au milieu, la mer est à l’entour!» Cet hymne du pays, enthousiaste et tendre, Ce chant, devant un frère il fallut le suspendre, Car ses tempes battaient de mouvemens nerveux, Et ses deux mains mêlaient follement ses cheveux. -«Qu’est-ce donc, notre ami?» Mais d’un ton héroïque, Et comme s’enivrant des parfums d’Armorique -«Si la fenêtre était ouverte, cria Pôl, «Mon coeur n’y tiendrait plus, et je prendrais mon vol!» Lorsqu’aux bords de la Seine un sombre ennui nous gagne, Nous aimons dans Paris à causer de Bretagne; Puis (ainsi vont les coeurs) sous les genêts fleuris, En Bretagne il est doux de songer à Paris. Une Lettre De La Ville. Au fond d’une campagne, errant de chêne en chêne, Vous vivez de repos, d’oubli, d’obscurité Arrive de Paris un papier cacheté, Le démon de la ville en sort et se déchaîne. Illusions! voilà tout le luxe des arts! Déjà vous entendez les rumeurs du théâtre; Dans les jardins royaux, près des vases d’albâtre, Les déesses de marbre attirent vos regards. Fraîcheur du soir si douce à la terre embrasée, Tu peux calmer aussi ces ardeurs d’un moment Descends avec la nuit, ô saint recueillement! Reviens, Esprit des champs, viens avec la rosée! En Cornouailles. En Passant A Kemper. Le double flot coulait sonore et clair Au confluent de l’Odet et du Ster; Comme un géant hurlant dans les vallées, La cathédrale envoyait ses volées; Et Corentin et le roi Gralon-Maur Sur les deux tours semblaient régner encor; A Marie. A midi, quand j’entrai dans ta chaumière sombre, Tu dormais, succombant à la chaleur du jour; Tes cheveux dénoués flottaient, noirs et sans nombre; Je te vis, et sur moi planaient encor dans l’ombre Les grandes ailes de l’Amour. Dernière Demeure. À toi, grand Tal-iésin, barde au front radieux (3), Un nid voisin de l’aigle, un tombeau près des cieux; À toi les hauts sommets, à moi l’humble vallée, Et, comme fut ma vie, une tombe voilée. Tel est mon dernier voeu. Tout près du pont Kerlô, Dans un bois qui pour maître avait le vieil Elô; Couché parmi les buis, au murmure des sources. Je reposerais bien, je crois, après mes courses, Les soirs d’été, c’est là qu’aux branches des buissons, Nous allions, gais enfans, pendre nos hameçons, Cueillir l’airelle noire, et, dans le mois des neiges, Tout le long des taillis tendre aux oiseaux des piéges. Pourtant, mon corps venu, si le nouveau curé Me refuse une tombe en ce bois ignoré, Qu’il me donne du moins ma place au cimetière, Parmi les rangs bénis de la paroisse entière, Avec Tangui, Daniel et tous ceux du canton Dont j’ai dit bien des fois le village et le nom. Une autre aussi viendra vers cette couche sombre, Et réunis enfin, nous dormirons dans l’ombre. La Traversée. A Louisa. Adieu, ma ville! Adieu, grève de Ker-Roman! La grande voile s’enfle et frappe le hauban; «Je vois monter au loin les côtes de Belle-Île, «Pour la dernière fois, adieu, la blanche ville! «Et vous, hameaux sacrés, où, comme un fils pieux, «J’errais, interrogeant l’antique esprit des lieux, «L’enfance dans ses jeux, sur son banc la vieillesse; «Tout ce qu’enferme un coeur aimant, je vous le laisse.» Mais déjà le navire entrait en pleine mer, Tout s’imprégnait de sel et devenait amer, Les vagues et les vents redoublaient leur secousse, Les matelots juraient, et l’on battait le mousse. «Ah! dis-je, et, tout ému, mon coeur se soulevant, «C’est une lâcheté de frapper un enfant!» Le matelot rougit, mais une jeune fille, Aventurière, hélas! sans amis, sans famille, Comme moi vint en aide au petit malheureux, Et dans un coin du bord murmura: «C’est affreux!» Tel fut notre départ. Au terme du voyage, Pourquoi donc ce retour vers le dur équipage, Et qu’au roulis des flots en moi-même bercé, J’achève à terre un chant sur la mer commencé? Ah! ce chant, inscris-le sur tes feuillets d’ivoire, Car c’est là, Poésie, un voyage à ta gloire, Sirède dont la voix modère l’ouragan, Déesse qui soumets les loups de l’Océan. Chaque soir, bruit des vents pareils à des couleuvres, Tumulte des marins courant dans les manoeuvres, Féroces coups de mer; puis, au jour renaissant, Cette fièvre des flots par degrés s’apaisant; La voile sans haleine, et, sur une mer d’huile, Comme un phoque endormi le navire immobile. Alors, quand sur le pont l’équipage étendu Reposait, l’un fumant, l’autre en rêve perdu, Quand la chaudière aussi par le mousse allumée Sur nous joyeusement répandait sa fumée, La jeune fille alors, les yeux vers l’horizon, A ce monde inconnu jetait une chanson, Le peuplait de châteaux, d’amoureux, de féeries, Tant que rien ne troublait ses longues rêveries. Parfois, vers un gros livre ouvert sur mes genoux, Je voyais lourdement se traîner tous ces loups «Lisez-nous, disaient-ils, quelque nouvelle histoire, «Celle d’hier remplit encor notre mémoire.» Sauvage naturel, mais instinct vierge et prompt Dès que la voix de l’art l’interroge, il répond. Comme l’aile du vent sur la cime des lames, L’émotion courait rapide sur ces ames; Un mot assombrissait leurs yeux, où sans efforts Le rire sur leur lèvre arrivait à pleins bords. Oh! lorsque le récit grave, mais sans emphase, Loin du monde présent les tenait en extase; Malheur à l’importun qui ramenait du ciel Ces esprits enivrés! Ainsi ce bon Mikel, Obligé de passer, de repasser sans cesse, Pauvre mousse, essuyait toujours quelque rudesse. -«Mikel, disais-je alors, près de nous assieds-toi. «En maître tu sais lire, un instant lis pour moi.» Et le cercle s’ouvrait, et ce timbre sonore Au charme du récit prêtait son charme encore, Et des yeux des marins mes yeux voyaient sortir Des larmes, à la voix de cet enfant martyr. Poésie, ô parfum, accord, divine flamme, Des lèvres de l’enfant, des chansons de la femme, Ainsi tu t’exhalais! ainsi, purifié, Le plus dur se laissait aller à la pitié! - Une nuit, froide nuit où, selon ma coutume, Je marchais sur le pont en défiant la brume, Le patron m’aborda; puis, sa main dans ma main, «Ah! si l’on m’eût montré plus jeune mon chemin! «Me dit-il brusquement; car je suis un sauvage... «Mais on peut, grace à Dieu, se refaire à tout âge.» Au point du jour, le vent souffla plus attiédi. Sur nous se déployait le ciel bleu du midi. Sous les reflets dorés de ce soleil d’automne, Quand le côtier breton entra dans la Garonne, Les juremens, les cris n’éclataient plus à bord; Chaque homme à son travail se tenait doux et fort; Le mousse à pleine voix chantait sur un cordage, Et la femme envoyait ses rêves au rivage; Partout avec bonheur régnait l’ordre prescrit Le navire semblait conduit par un Esprit. LES PÊCHEURS. Revue des Deux Mondes Tome II (1853) Le Chant Des Pêcheurs. Un petit port breton devant la Mer-Sauvage S’éveillait; les bateaux amarrés au rivage, Mais comme impatiens de bondir sur les flots, De sentir sur leurs bancs ramer les matelots, Et les voiles s’enfler, et d’aller à la pêche, Légers, se balançaient devant la brise fraîche; Tout était bleu, le ciel et la mer; les courlis, Tournoyant par milliers, de l’eau rasaient les plis; Des marsouins se jouaient en rade, et sur les plages, Mollement au soleil s’ouvraient les coquillages, Qu’il vienne au bord des flots, à ton miroir vermeil, Celui-là qui veut voir ton lever, ô soleil! Bientôt les bons pêcheurs de ce havre de Vannes, À l’heure du reflux, quittèrent leurs cabanes. Sur leurs habits pesans, tout noircis de goudron, L’un portait un filet et l’autre un aviron; Leurs femmes les suivaient, embarquant une cruche D’eau fraîche, un large pain qui sortait de la huche, Du porc salé, du vin, -et durant les adieux Leurs regards consultaient les vagues et les cieux. Les chaloupes enfin, se défiant entre elles, Comme de grands oiseaux déployèrent leurs ailes. Celle qui la première ouvrit sa voile au vent Portait un homme mûr, un jeune homme, un enfant, Et leur aïeul à tous, dont les mains sillonnées Marquaient de longs labeurs et de longues années: Ses cheveux tout crépus semblaient un goëmon, Mais quel jeune tiendrait plus ferme le timon? Nul, excepté son fils, au front rude, aux yeux glauques, Homme doux dont la voix a toujours des sons rauques. Leur pays, c’est Enn-Tell, et leur nom Colomban, Un des saints que Dieu fit maîtres de l’Océan. Tandis qu’ils s’éloignaient, laissant traîner leurs dragues, Ils virent les enfans jouer au bord des vagues, Et ceux qui tout le jour le long des murs assis, Inutiles vieillards, n’ont plus que des récits. Sur les quais, leurs maisons reluisaient toutes blanches, Et par-dessus les toits, au loin, de vertes branches Leur laissaient entrevoir de tranquilles hameaux; Les grands boeufs lentement paissaient sous les rameaux, Et le vent apportait le gai refrain des pâtres, Qui, sur l’herbe couchés devant les flots saumâtres, Savourent leur jeunesse, au reste indifférens. Alors, pour éclaircir le front de leurs parens, Au bruit des avirons le novice et le mousse Se mirent à chanter d’une voix lente et douce. I Ah! quel bonheur d’aller en mer! Par un ciel chaud, par un ciel clair, La mer vaut la campagne; Si le ciel bleu devient tout noir, Dans nos coeurs brille encor l’espoir, Car Dieu nous accompagne. Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. II Saint Pierre, André, Jacque et saint Jean, Fêtés tous quatre une fois l’an, Étaient ce que nous sommes, Et ces grands pêcheurs de poissons À leurs filets, leurs hameçons, Prirent aussi les hommes. Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. III Sur les flots ils l’ont vu, léger, Vers eux tous venir sans danger, Aussi léger qu’une ombre; Mais Pierre à le suivre eut grand’peur, Il cria: «Sauvez-moi, Seigneur! Sauvez-moi, car je sombre!» Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. IV Sur ton bateau, Pierre-Simon, Que Jésus fit un beau sermon À la foule pieuse! Puis dans tes filets tout cassés, Combien de poissons amassés!... Pêche miraculeuse! Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. V Dans ta barque il dormait un jour, Te souvient-il comme à l’entour S’élevait la tempête? Lui, réveillé par ton effroi, Dit à la vague: «Apaise-toi!» Elle baissa la tête. Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. VI Aussi la barque du pêcheur Où s’est assis notre Sauveur À toujours vent arrière; Sans craindre la mer et le vent, Elle va toujours en avant, La barque de saint Pierre. Le bon Jésus marchait sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. VII Ô Jésus, des pêcheurs l’ami, Avec nous venez aujourd’hui Dans cette humble coquille; Allons! prenez le gouvernail, Et bénissez notre travail; Il nourrit la famille. Jésus nous conduira sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. Tel fut des apprentis le chant joyeux et tendre, Que leurs graves parens étaient joyeux d’entendre. La barque cependant au large s’en allait; On jeta les paniers, les nasses, le filet, Les hameçons crochus, et toute la journée La famille resta vers la proie inclinée. Mais au soleil couchant l’horizon devint noir: Nul pêcheur dans le port n’était rentré le soir. La Poussière Sainte. Or, la nuit, balayant une antique chapelle En ruine et bâtie au pied d’une tombelle, La femme du vieux Coulm (4), vieille aussi, murmurait, Comme pour épancher quelque étrange secret: I «Je te brave, tempête! Ici, je ferai seule L’oeuvre qu’en sa jeunesse a faite mon aïeule, Quand devant elle, honneur du pays de Léon, L’Océan dut courber sa tête de lion. II Travaille, mon balai, travaille! Il est des charmes Plus sûrs que les soupirs et plus sûrs que les larmes, Charmes aimés du ciel et qui forcent les vents Insensés et les flots d’épargner nos enfans. III Mon ange le sait bien: je ne suis point païenne, Ni sorcière; je suis une femme chrétienne: Aussi je veux jeter aux quatre vents de Dieu, Pour dompter leur fureur, la poudre du saint lieu. IV Travaille, mon balai! Par des vertus pareilles Souvent j’ai dans les airs dispersé les abeilles; Oui, mon vieux Colomban, demain tu reviendras, Et vous, mes trois enfans, vous serez dans mes bras!» Mais dans le port d’Enn-Tell, le long de la jetée, La foule se pressait, muette, épouvantée, Et, voyant les éclairs bleuir, la mer houler, Et le ciel, d’un plomb noir, comme près de crouler, Chacun priait; les mains échangeaient des étreintes; La superstition faisait taire les craintes. Pourtant, dès qu’un bateau sauvé rentrait au port, Tous, en criant, d’aller effarés sur le bord: -«Mon père, est-ce bien vous? Parlez vite, mon père!» D’autres: -«Avez-vous vu mon fils? Et vous, mon frère?» -«Brave homme, apprenez-moi toute la vérité, Suis-je veuve?» -La nuit dans cette anxiété Se traîna sous un ciel sans lune et sans étoiles. Grâce à Dieu cependant vinrent toutes les voiles; Tous les foyers brillaient. Un seul avait ses bancs Vides et désolés: celui des Colombans. Mais toi, femme de Coulm, tu combattais l’orage! Debout sur les rochers, poursuivant ton ouvrage, Vers l’est, vers l’occident, vers le septentrion, Vers le sud, tu jetais une incantation: V «Allez contre les vents, allez, sainte poussière, Je suis une chrétienne et ne suis point sorcière: Aux regards de la lampe où j’allumai le feu, Ma main vous recueillit dans la maison de Dieu. VI J’ai pour vous des vieux saints essuyé les statues, Leurs bannières de soie aux piliers suspendues, Et les sombres tombeaux que les fils laissent seuls, Mais que vous revêtez avec vos blancs linceuls. VII Allez contre les vents, allez, sainte poussière! Née aux pieds des chrétiens, vous n’êtes point grossière: Des marches du portail aux marches de l’autel, Je croyais m’avancer par un chemin du ciel. VIII Car sur vous ont marché les diacres et les prêtres, Les pèlerins vivans et les morts nos ancêtres; Fleurs des bois, grains d’encens, reliques des parvis, Demain vous me rendrez mon époux et mes fils!» Comme elle se taisait, voici venir vers elle Quatre pêcheurs sortant pieds nus de la chapelle; La vieille tout en pleurs tomba sur ses genoux, Criant: «Je savais bien, moi, qu’ils reviendraient tous! Et du sable et de l’algue écartant les souillures, Heureuse elle embrassait toutes ces chevelures. Le Chant Des Quêteurs. Pour finir ce récit, mon âme, encor des vers, Mais éclos dans les blés, près des feuillages verts. La poitrine en sueur et toute haletante, Us sont là vingt batteurs sous la chaleur ardente, Avançant, reculant sans fin, jeunes et vieux: Sous les feux du soleil le blé s’égrène mieux. Voyez les lourds fléaux, dans cette noble lutte, Se lever, retomber douze fois par minute! L’enfant cherche à montrer sa première vigueur, Et le vieillard blanchi ce qui lui reste au coeur. Chez les filles aussi, quel feu! quelle prestesse! Les épis sentent bien leur force et leur adresse; Puis de longs cris de joie au départ, mais d’abord Pour se bien délasser on danse à tomber mort. La ferme est entourée, au couchant, de grands ormes, Reste des temps passés, et de chênes énormes, Et d’ajoncs fleurissant l’hiver comme l’été; Partout c’est le bon air, le travail, la santé, - Lorsque des étrangers arrivent de la grève, Pareils aux spectres blancs qu’on n’aperçoit qu’en rêve, (C’étaient les naufragés, c’étaient les Colombans); Derrière eux s’en venaient des femmes, des enfans; Le front et les pieds nus, au mur de l’aire à battre Les pâles naufragés s’avancèrent tous quatre; Et quand le métayer eut dit: «Vers mon courtil, Pauvres gens, un malheur, hélas! vous conduit-il?» Le barde mendiant qui leur servait d’escorte Baisa son chapelet et chanta de la sorte: I «Jésus, le doux patron qui nous menait sur l’eau, À laissé dans la nuit sombrer notre bateau: Hélas! c’est une épreuve dure! Mais, au mal résigné, tout bon chrétien l’endure. II Lui-même il nous a dit: «Ne cherchez pas pourquoi Je ne suis pas venu quand vous comptiez sur moi; Mais allez, allez à vos frères; Misérables, montrez sans honte vos misères.» III Et nous voici, chargés de planches, d’avirons; Ce qui nous est resté, pauvres, nous le montrons. Devant ces débris et ces rames, Oh! que la charité, frères, touche vos âmes! IV Pécheurs et laboureurs, nous vivons ici-bas, Aux sueurs de nos fronts, du travail de nos bras; Aidons-nous les uns et les autres: Soulagez nos malheurs, vos pleurs seraient les nôtres. V Si le feu dévorait vos paisibles maisons, Si granges et hangars n’étaient plus que tisons, Descendez tous vers nos cabanes, Venez, grands et petits, paysans, paysannes! VI Heurtez, heurtez sans crainte au seuil des matelots: Vous labourez la terre, ils labourent les flots; Nous rebâtirions vos chaumières, Notre barque n’est plus, entendez nos prières! VII Nous venons en chantant vous dire nos malheurs; Le chant sorti de l’âme entre dans tous les coeurs: Au chant harmonieux et triste Quel est le coeur breton et croyant qui résiste?» -«Ah! reprit le fermier déjà plein de pitié, De ces gerbes de seigle acceptez la moitié. Oui, glanez ce qu’ici nous donne la culture, Puisque pour vous la mer n’a plus de nourriture. Ce chêne dont les bras recouvrent le talus, Mes aïeux l’ont planté voilà cent ans et plus; Qu’il tombe! Façonnez dans le tronc et les branches, Pour un autre bateau, des membrures, des planches. Bien rare est notre argent; mais de l’autre saison Il reste encor du lin, du chanvre à la maison; Nos doigts savent filer: pour refaire les voiles, Allez donc retenir les bons tisseurs de toiles. Enfin, pour que chez vous fleurisse encor l’espoir, Nous prîrons le matin et nous prîrons le soir. Vous l’avez dit: au chant harmonieux et triste Il n’est coeur de Breton, de croyant qui résiste.» Et comme les pêcheurs, des larmes dans les yeux, Aux longs remercimens ajoutaient leurs adieux, Les prenant par la main, le maître de la ferme, Un homme aux longs cheveux, à la voix grave et ferme, Dit: «Pourquoi nous quitter? C’est l’heure du repos, D’échanger entre amis quelques joyeux propos; Voyez autour de vous: les fléaux et les gerbes Se taisent; midi sonne, et sur les nappes d’herbes On dresse le repas, espoir des travailleurs; De si rudes efforts par ces grandes chaleurs Epuisent l’homme: il faut réparer la nature: Double besogne a droit à double nourriture. Oh! sentez-vous fumer et la soupe et le lard? Quel cidre frais et clair! Prenez-en votre part. Près de moi les enfans! Ici les bonnes mères! Pour l’heure, mes amis, trêve aux choses amères.» Et dans le vert courtil égayé par le ciel Le banquet s’accomplit, le banquet fraternel. Ô fermier, pour cette oeuvre hospitalière et bonne, Que de chanvre et de blé votre logis foisonne!... Encor! -Six mois venus, de rechef attablés, Les sillonneurs de mer et les batteurs de blés Dans un ample repas gaîment vidaient leurs verres. Cette fois la maison qui recevait les frères S’ouvrait devant le port où, comme un alcyon, Un bateau neuf flottait avec son pavillon. Le nom de Colomba brillait sur la chaloupe, Et des fleurs l’entouraient de l’avant à la poupe: Le recteur, invité comme un père, arriva Présider au festin; puis, quand tout s’acheva, Il marcha vers le port en long surplis de neige: Leurs cierges allumés, tous lui faisaient cortège; La femme du vieux Coulm venait au dernier rang, Les mains jointes, les yeux attendris et pleurant, Et chacun, à la voir passer si radieuse, Disait avec amour: Oh! la religieuse! La peuplade d’Enn-Tell encombrait le chantier; Le mousse fièrement portait le bénitier: L’encensoir au novice; enfin, selon le rite, On fit brûler l’encens, on jeta l’eau bénite, Et cent voix appelaient la divine bonté Sur la barque de chêne, oeuvre de charité. Aussitôt les pêcheurs quittèrent le rivage, Criant aux campagnards qui leur disaient: courage! «Amis, laissez demain ouvertes vos maisons, Car nous voulons couvrir vos tables de poissons.» Et les rames en main, oubliant leur souffrance, Ils entonnaient encor la chanson d’espérance: Jésus nous conduira sur l’eau, Va sans peur, mon petit bateau. Cantique doux et fort, qui les menez sur l’onde, Accompagnez partout les voyageurs du monde! Faites leur esprit fier, leur coeur simple et léger! Qu’ils regardent le but plutôt que le danger! Heureux l’humble de coeur, honneur au magnanime Qui, les voiles au vent, va chantant sur l’abîme! LES BAINS DE MER. Revue Des Deux Mondes Tome III (1853) La Maison. Sage qui tient son âme ouverte à l’avenir: Hélas! je vis d’espoir moins que de souvenir. Mon chant mêlé de plainte est pour tout ce qui tombe Je visite un berceau moins souvent qu’une tombe. Ce que j’aime ira-t-il sous la commune loi? Verrai-je en mon pays, ô mon cher de Belloy, Tout pâlir, les enfans au langage infidèles, Et les men-hîr brisés pour les routes nouvelles? Je veux, poète ami, dans un vivant tableau, Montrer le temps ancien devant le temps nouveau. La maison du marin, dans la mer réfléchie, D’une chaux vive et claire est récemment blanchie; Une vigne l’entoure, et devant l’humble lieu, Son fils entre ses bras, est la mère de Dieu. Malgré le poids des ans, brave encore et légère, Voici comme un matin parlait la ménagère: «-La chaleur est venue et la saison des bains; Mon mari, mes enfans, n’épargnons pas nos mains: Mettez dans chaque lit une couche de paille, D’un bel enduit de chaux recouvrez la muraille, À défaut de richesse ayons la propreté, Une maison riante et pleine de clarté. Ceux que l’été conduit sur ces pauvres falaises Dans leurs grandes maisons avaient toutes leurs aises: À ces corps épuisés, à ces esprits souffrans, Soyons hospitaliers... Enfin, pour être francs, Cette saison apporte au logis une somme Telle que nul filet n’en recueille, mon homme! La dot de notre fille ainsi va s’amassant, Et le fils a déjà gagné son remplaçant, Pour Dieu, ne grondez plus! Des moissons aux vendanges Habitons le hangar, les étables, les granges; À d’autres la maison: quand ils seront partis, Riches nous rentrerons, pauvres étant sortis.» D’une voix qui commande, ainsi parlait la mère; Mais sombre était le fils et sombre aussi le père. Avec leurs voiles verts, avec leurs feutres gris, Arrive cependant de Nantes, de Paris, Le monde des baigneurs. Assemblés sur la grève, Ils contemplent les flots qu’ils n’avaient vus qu’en rêve. Le grand spectacle emplit leur esprit et leurs yeux; Tous, jusques aux parleurs, deviennent sérieux: Quel magique opéra, quelle ardente peinture Devant toi ne pâlit, souveraine nature! Chaque jour a sa fêté, et d’abord dans la mer, Dans ces flots écumeux chargés de sel amer, On se plonge, on reçoit les assauts de la lame, Et le corps affaibli se ranime avec l’âme. De nageurs se faisant apprentis matelots, Ils suivent les pêcheurs au milieu des îlots. Noirmoutiers à leurs pas ouvre son sanctuaire: Moines qui blanchissez cet antique ossuaire, Vous morts dans le silence et les austérités, Que vous devez gémir de ces légèretés!... Mais vous vous rendormez paisibles dans vos tombes Au long roucoulement de vos soeurs les colombes. - Visitant chaque îlot et leurs roches à pic, Les barques vont ainsi tout le long de Pornic. Dans les terres parfois de longues promenades Emportent à grand bruit désoeuvrés et malades. Les dames, hardiment suivant leurs cavaliers, Passent, brillans éclairs, à travers les halliers; D’autres, qu’a transportés leur calèche superbe, Descendent et gaîment font un repas sur l’herbe, Tandis que sur le bord d’un taillis, à l’écart, Son album déployé, rêve un ami de l’art. Au retour, les bains frais où vient trembler la lune, Le bal sous les bosquets, le concert sur la dune, Mille intrigues; enfin, baigneurs, vous le savez, Les plaisirs... et les maux de Paris retrouvés. Quel est donc parmi vous, sous un chapeau de paille, Ce porteur éternel d’un binocle d’écaillé, Tout de la tête aux pieds habillé de nankin, Qu’une rime très riche a surnommé faquin? Oh! le fils du marin et de la bonne hôtesse À senti son esprit déborder de tristesse. Il quille pour trois mois son logis, son bateau. Adieu! -Comme il passait sous les murs du château, Trouvant le vieux recteur, il découvre sa tête; Puis, sa course reprise, à la fin il s’arrête Près d’un immense amas de dôl-men renversés, Énigmes pour nos temps, titres des jours passés; Là, tourné vers le port et sa maison natale, Le jeune Gratien pleure, et son coeur s’exhale: «Adieu donc, mon pays, puisqu’on n’y vit plus seul! Enclos où dans ses bras me portait mon aïeul, Église où tout enfant j’allais servir la messe, D’où si léger, si pur, je sortais de confesse, Adieu! Mais, flots amers, nids des bois, prés en fleurs, J’emporte vos parfums, vos chansons, vos couleurs. Ah! de loin j’aperçois ma barque et ses deux rames! Demain avec un autre elle fendra les lames... C’est une chose étrange en moi, coeur si chrétien, Frère de tous, cherchant toujours quelque lien: Tout, hors de mes amis, m’emplit d’inquiétude, J’ai besoin du silence et de la solitude. Bonheur de vivre seul et maître dans son bourg! Tout le jour on travaille, et le soir on discourt Attablés en buvant sur le seuil de l’auberge, Puis chacun va dormir sous ses rideaux de serge. Le dimanche, après messe et vêpres et sermon, Les boules bruyamment courent sur le gazon. Dans mon heureuse enfance ainsi vivaient nos pères: Les fronts étaient joyeux, les moeurs étant sincères... Oh! par les citadins nos champs sont envahis! Mais nos souliers ferrés vont-ils dans vos pays, Hommes vains et légers, et vous, ces élégantes Par qui nos libres soeurs deviennent des servantes? Ah! si là, dans ce fond, j’en voyais un marcher, Ma main ferait bondir sur ses pas ce rocher!... Non, adieu. Dans mon coeur n’allumons point la haine, Et de retour, Seigneur, à la saison prochaine, Que, passant mon chemin sans me voir coudoyer, Je retrouve la paix assise à mon foyer!» Il partait, mais Odette avait suivi son frère: -«Vous me quittez, dit-elle, et vous quittez la mère?» Puis elle s’arrêta, triste, sur le chemin, Attendant sa réponse: il lui tendit la main, D’une larme il mouilla ce gracieux visage, Et sans autre parole: «O ma soeur, soyez sage!» Il s’enfuit, et bientôt la poudre des sentiers D’un nuage blanchâtre enveloppait ses pieds. L’Eglise. Après six jours d’ennuis et de rudes travaux Pour le pain nécessaire et pour tant d’autres maux, Il est doux, lorsque luit le matin du dimanche, De voir en beau costume, habit bleu, coeffe blanche, À la messe du bourg venir ces travailleurs: Ils marchent sérieux par les sentiers en fleurs, À travers les grands blés, au bord des vertes haies, Humant à pleins poumons la senteur des futaies, Et ravivés par l’air, l’aspect de chaque lieu, Ils entrent sourians dans la maison de Dieu. Pornic, c’est votre fête aujourd’hui: cent villages Dans les terres épars ou qui longent les plages Sont venus, et pêcheurs, campagnards et bourgeois Encombrent le chemin et le pied de la croix; Les mains serrent les mains; on cause, on s’examine: Plus d’un oeil est perçant, plus d’une langue est fine. Chut! la cloche a sonné, la foule entre, et chacun Confond tous ses pensers dans le penser commun. Voici le Kyrie, l’Épître, l’Évangile. Tout le drame divin sur cet autel fragile S’accomplit. Mais le prêtre ôte ses ornemens, Monte en chaire, et de là, muet quelques momens, Ce vieillard: «Aimez-vous, enfans, les uns les autres, Voilà ce que disait le plus doux des apôtres. Après lui je dirai: Marins et paysans, Chrétiens de toute classe, aimez-vous, mes enfans. Ainsi vous parlerait Eve, mère des mères, Et, serrés dans ses bras nous nommerait tous frères... Des frères cependant séparés, différens, Par l’orgueil insensé de nos premiers parens, Eux qui sortis pécheurs de l’unité suprême, Nous somment d’y rentrer par le mot divin: J’aime! Pour le bonheur commun, ô mes fils, aimez-vous! Plus de riche orgueilleux, plus d’ouvrier jaloux. Toujours lorsqu’à l’autel s’élèvera l’hostie, Elevez tous votre âme et n’ayez qu’une vie. Préparés par l’amour, hommes de la cité, Ayez donc le respect de l’hospitalité; Et vous, gens du pays, accueillez avec joie Les frères que le ciel chaque été vous envoie.» À ces mots, le bon prêtre ouvrit des bras tremblans, Et chacun l’admirait sous ses beaux cheveux blancs; Sur lui les jeunes gens fixaient leurs yeux de flammes, Et les vieillards pensifs, les blonds enfans, les femmes, Tels ceux-là qu’instruisit l’apôtre bien-aimé, Savouraient ce discours, comme un miel, embaumé. Il reprit: «Aimez-vous avec des âmes pures, Et surtout aimez Dieu, vous tous ses créatures. Oh! combien de motifs, marins et campagnards, De tourner vers le ciel votre âme et vos regards! Comme un père est heureux s’il a pour sa famille Le pain qui la nourrit et le lin qui l’habille, Lui, le père céleste, il vous a tout donné: Le grain germe en vos champs dès que l’heure a sonné; Il s’élève, il mûrit, et vos granges sont pleines; Brebis sur vos coteaux et moissons dans vos plaines, Tout abonde; la mer, immense réservoir, D’innombrables poissons pour vous sait se pourvoir; Vos barques sur ses flancs passent comme des reines: Que vos bonheurs sont grands, si grandes sont vos peines! Mais aimez le travail, c’est lui qui vous rend forts. Tirez même un orgueil permis de vos efforts: L’animal par instinct trouve sa nourriture, L’homme, tel qu’un tribut, l’arrache à la nature, Et vous, mes paroissiens d’un jour, que des ennuis Autant que les plaisirs sur nos bords ont conduits, Laissez-vous pénétrer par leurs charmes austères; Tout entiers plongez-vous dans les eaux salutaires, Et quand de la cité vous prendrez les chemins, Plus riches des bienfaits répandus par vos mains, Saluez d’un adieu d’amour et d’espérances Le grand réparateur de toutes les souffrances.» Bientôt le saint vieillard devant l’autel chantait: «Allez, la messe est dite!» -Et le choeur répondait: «Grâces à Dieu!» Voyez la pieuse assemblée, Dans quel ordre parfait elle s’est écoulée! Sous le porche ils semblaient, passant avec lenteur, Se rappeler encor la voix de leur pasteur... Mais, aux bras des messieurs bruyans, les demoiselles Avec de grands éclats déployaient leurs ombrelles; Déjà, pendant la messe, on les vit maintes fois, Sur leurs chaises penchés, causer à demi-voix, Lorgner et se sourire, et c’était un scandale Pour ceux qui gravement à genoux sur la dalle, L’oeil fixé sur l’autel, disaient leur oraison. Et voici derechef sur ce pieux gazon, Quand chacun prie encor pour un père, une mère, Pour tous ceux qui sont là sous leur monceau de terre, Qu’ils passent en dansant, tous ces couples légers!... «Çà, que viennent ici faire ces étrangers?» Le Bal. -«Non, ma mère, ce soir n’allons pas à la danse. Je suis jeune et pourtant mûre pour la prudence. Si mon frère était là, lui, mon ange gardien, J’irais, j’irais danser: avec lui tout est bien. -Ma fille, j’ai pour vous les plus fines dentelles, Jamais riche à Pornic n’en porta de si belles. Venez donc à ce bal, Odette, mon espoir: Mes yeux dans votre éclat, mes yeux veulent vous voir.» Elle dut obéir; puis, à tout ce qui brille, Pourquoi tenter les yeux et l’esprit d’une fille? Ajoutons que ce bal, le dernier de l’été, Avec mille splendeurs, ce bal sera fêté: Artifices, jongleurs. Un chanteur en vacances Doit sur le piano soupirer ses romances. La veille de ce jour, Gratien à son bord, Cabotier de Paimboeuf près de quitter le port, Lisait dans un billet sans nom: «Revenez vite! Le mal qu’on voit en face est un mal qu’on évite.» Aussitôt le marin vers Pornic voyageait, L’âme et l’esprit troublés. Cependant chaque objet Tout le long du chemin comme un ami l’accueille, Sur sa tige la fleur et l’oiseau sous la feuille, Si bien (comme à vingt ans ils savent s’enchanter!) Qu’en mesurant ses pas il se prit à chanter: «Marin, j’ai visité bien des terres, des îles, Mais dans le nouveau monde et dans le monde ancien, Je songeais à mon bourg parmi ces grandes villes; Admirant ces pays, je regrettais le mien. Dans les temples dorés, lorsque, plein de surprise, J’entrais, cherchant celui qu’il faut chercher partout, Pourquoi rêver au saint de ma petite église, Entre deux pots à fleur dans sa niche debout? Certe en ces beaux climats bien des filles sont belles; Mes regards les suivaient et j’étais ébloui: «Cependant ta moitié, jeune homme, vit loin d’elles?» Me demandait mon coeur, et je répondais: «Oui.» À ton chant de retour, marin, je veux moi-même Unir un nouveau chant pour la terre que j’aime! Le poète est heureux à qui le ciel donna Un sol vierge et puissant que son coeur devina; Quand d’autres murmuraient: «Terre inculte et sauvage! Moi, je t’aime, ai-je dit; tu n’es point de notre âge. Oui, ton charme indicible est dans cette âpreté, Et tu lui dois ta force et ta douce fierté. Aussi je chanterai dans mes rimes dernières Et tes antiques moeurs et tes nobles chaumières. Et mon oeuvre sera. Du fond de mes taillis Je pourrai m’écrier: Breton, j’eus un pays!... Homère ne chantait que les fils de l’Hellade: Un ami me l’a dit, et sa voix persuade. Mais finis, Gratien, ta chanson de retour Où la tristesse calme alterne avec l’amour. -Soutenez-moi, Seigneur! une heure, une heure encore, Je verrai mes parens, mes amis, ma maison, La Vierge que pour moi ma vieille mère implore: Contre un bonheur si grand soutenez ma raison. Hâtez-vous donc, mes pas! que votre course est lente! Plus léger est mon coeur. Allez, allez, mes pas! Ceux dont je suis aimé déjà sont dans l’attente; Pour les bien embrasser ouvrez-vous, mes deux bras! Que nul ne soit absent dans la chère famille. Qu’au foyer je retrouve et le pain et l’honneur! Si ce joyau du pauvre avec moins d’éclat brille, Contre un malheur si grand soutenez-moi, Seigneur! - Mais tous ces noirs pensers, de nouveau son jeune âge Devant lui les chassa: le parfum de la plage L’enivrait; dans le port il revoit son bateau; Soudain, près des dôl-men, sous les murs du château Il passe comme un cerf sans détourner la tête, Et baigné de sueur à sa porte il s’arrête. Le logis est désert! Reprenant son bâton, Ami fidèle et sûr qu’il ramène au canton, Par le bourg il s’en va pour chercher ceux qu’il aime, Sur la grève, à l’auberge... Ardeur chez tous la même! La poitrine battante et les cheveux au vent, Vers vous, objets aimés, que j’ai couru souvent! Sous des arbres lointains, le son d’une musique L’attire: c’est le bal où la noblesse antique Et tous les étrangers s’assemblent; il accourt: S’il a les pieds légers, Gratien n’est point sourd, Car, sous l’ombrage, au cri d’une voix bien connue Il s’élance d’un bond: «Ma soeur!» A sa venue, Cette enfant, jusque-là courageuse, pâlit Et, remerciant Dieu, sur l’herbe défaillit. Le bâton du marin et le jonc du jeune homme Que son habit nankin dans le pays renomme Sonnèrent: l’étranger fut brave et de bon ton, Mais un jonc est flexible et dur est un bâton. Partout qu’ils sont pressés les noirs semeurs d’alarmes! Les vieux parens d’Odette étaient chez eux en larmes. Gratien, à son bras tenant sa jeune soeur, Entra dans la maison, les yeux pleins de douceur: «Mon père, la voici.» Puis, de ses deux mains fortes, Maître dans sa chaumière, il en ferma les portes. Et, montrant une fleur: «Qu’elle est fraîche! Dit-il Cette fleur a vécu dans l’air seul du courtil.» POETIQUE NOUVELLE. Revue Des Deux Mondes Tome IX, (1855) Chant Premier: La Nature. Exposition. -Origine céleste et utilité de la Poésie. -Ses trois sources naturelles. -D’abord la chercher dans la Nature même. - L’initiation, histoire poétique. -Hymne sur la montagne. -Tableau rustique ou idylle. -Chant d’un pâtre. Aux maîtres renommés par la plume et la lyre, Ceux qu’on aime à chanter et ceux qu’on aime à lire, Votre hommage, ô mes vers! Puis, libres, commençons: Aux poètes futurs s’adressent nos leçons. Lorsque le sage Horace ou Boileau, jeunes aigles, Aura su vous soumettre au frein d’or de ses règles, Vous montrant ce que l’art n’avait point révélé, Et vous guidant moi-même en votre essor ailé, Je veux vous emporter, troupe ardente et choisie, Sur les riches terrains où naît la poésie. Gloire à nos devanciers, à leur savoir profond! Ils ont donné la forme, et j’indique le fond. Au prêtre d’enseigner les choses immortelles; Poète, ton devoir est de les rendre belles. L’homme à peine était né, qu’il était tout en pleurs: Dieu lui donna le chant pour calmer ses douleurs, Et pour lui rappeler doucement, par son charme, Le radieux séjours qui n’a point vu de larme. Du ciel viennent les vers, qu’ils remontent au ciel! Tel l’éclair; et malheur au coeur matériel Qui, tout à ses calculs, appelle une chimère La douceur de Virgile et la grandeur d’Homère! Mais, aux plus mauvais jours, l’Esprit garde à l’écart Des serviteurs à Dieu, des fidèles à l’art: La prière fervente où le chant les convie, Et les plaisirs de l’âme ennoblissent leur vie. Vous pour qui l’Idéal alluma son flambeau, Venez donc, suivez-moi sur la route du Beau. Dans son triple sentier que j’ai tenté d’avance, Trois mots étaient écrits: «Je sens, j’aime, je pense.» Que peut l’homme de plus? -Comment s’est éclairci Le voile qui couvrait ces trois mots, le voici. Par une histoire vraie il faut ouvrir ce livre: Le poète est formé de tout ce qui fait vivre. Bonheur de revenir, et j’y cède toujours, Vers sa pieuse enfance et ses jeunes amours! Le jeudi saint, un pâtre, entrant au presbytère, Le front tout en sueur et d’un air de mystère, Dit: «Ma mère est malade!» Aussitôt le recteur, Avec l’huile prenant le pain consolateur, Me choisit pour son clerc... Ô belle matinée! Ô printemps de ma vie! ô printemps de l’année! La verdure et les fleurs, les nids et les chansons! Des troupeaux en amour courant sur les gazons! Les branches sur nos pas secouaient leurs rosées, Et des vapeurs flottaient aux collines boisées, Et les mouches à miel, les papillons joyeux Passaient et se croisaient légers devant mes yeux. N’était-ce point assez de fraîcheur matinale Pour faire épanouir une âme virginale? - Nous arrivons. La femme était là sur son lit; Le prêtre s’agenouille à son chevet; il lit Les mots du rituel; penché vers la malade, Il l’exhorte, et sa voix ranime et persuade; Il étend l’huile sainte et présente le pain. «Heureuse! disait-il; bientôt sur le chemin, Femme heureuse! Oh! mourir si près du grand dimanche! Du tombeau dans trois jours elle aussi sera franche.» Avide d’avenir, il rêvait un tel sort; Ses jours, il les aurait donnés pour cette mort... Dans un autre avenir, moi, je plongeais mon âme: C’était la terre en fleur, c’était le ciel en flamme Qui vers eux attiraient ma pensée et mes sens; J’ouvrais à la beauté mes bras adolescents. Or une douce fille, enfant comme moi-même, Légère, les pieds nus, vint à passer: «Je t’aime!» Lui dis-je dans mon coeur. Je vis briller ses yeux, Et je suivis ma route encor plus radieux. La nature, l’amour, la parole d’un prêtre Avaient en un seul jour fécondé tout mon être. Ami de l’idéal, mets ta main dans ma main, Et je te conduirai par le même chemin. Dans son berceau rustique heureux est le poète Que la Nature aima d’une amitié secrète, Qu’elle a, mère jalouse, élevé dans ses bras: Celui qui n’a point bu son lait ne vivra pas. Gravissons la montagne. À l’ombre des vieux chênes, Des Celtes, nos aïeux, les traces sont prochaines. Plus d’un barde a chanté, là, devant ce men-hir: Évoquons en passant la voix du souvenir. De l’heureuse Nature harmonieux royaume! Oh! comme tout fleurit, tout brille, tout embaume! De verdure entouré, de verdure couvert, On avance sans bruit sur un beau tapis vert; L’extase par moments vous arrête, et l’on cueille Autour d’un tronc énorme un léger chèvre-feuille; On s’étend sur la mousse au pied d’un frais bouleau, Et tout près, sous des fleurs, on entend couler l’eau. Alors, à deux genoux, et les mains sur la terre, Le voyageur, pareil au faon, se désaltère; Et merles à l’entour, et grives, et pinsons Tous les oiseaux du bois entonnent leurs chansons, Voletant, sautillant, du bec lissant leurs ailes, Et de leurs yeux si clairs jetant des étincelles. Ainsi dans ces concerts, ces parfums, ces couleurs, Celui qui les a faits, oiseaux, arbres et fleurs, Se révèle. Partout Dieu présent, Dieu sensible! Dans la création l’invisible est visible: Le symbole s’entrouvre, et sous le voile d’or, L’Être pur apparaît, plus radieux encor. Le poète inspiré, tout en foulant les herbes, Monte, l’esprit plongé dans ces mythes superbes: Hier tout était sombre, et tout brille aujourd’hui; Dieu vit dans l’univers, tous deux vivent en lui; En suivant ce penser divin qui l’accompagne, Haletant, il atteint le haut de la montagne: Spectacle encor plus grand qui revient l’exalter! Son coeur enfin déborde et se prend à chanter. -«Fille de Dieu, Nature, ici je te salue, Et dans ta profondeur, et dans ton étendue! La terre est sous mes pieds, sur mon front est le ciel, Et devant moi la mer, miroir universel. Dans tes variétés, salut, grande Nature! Je te retrouve en moi débile créature: Car l’homme, où vont s’unir les éléments divers, L’homme est un résumé de l’immense univers. Aimant des minéraux ou sève de la plante, Flammes de l’animal, triple force opulente, Tout se condense en l’homme, il est tout à la fois: De là vient son orgueil; -qu’il y cherche ses lois! Globes obéissants, chacun à votre place, Harmonieusement vous roulez dans l’espace, Chevelus, annelés, opaques, lumineux, Selon que l’a voulu celui qui dit: Je veux. L’homme seul, infidèle à la main qui l’envoie, Vers cent buts opposés s’égare dans sa voie; Du Maître qui l’attend, il perd le souvenir: Mais libre il peut errer, libre il peut revenir. Nature, sois en tout son guide, son modèle: Qu’il revienne à son toit comme fait l’hirondelle, Que l’abeille savante et les sages fourmis Longtemps aux mêmes lois le retrouvent soumis! Flots des mers, montrez-lui le calme après l’orage; Dans son coeur, ô lions, versez votre courage; Grands boeufs, patiemment attelés tout le jour, Donnez-lui la douceur, et vous, ramiers, l’amour. Êtres inférieurs, soyez pourtant sa règle: Comme vers le soleil à grands cris vole l’aigle, Qu’il s’élève léger vers le soleil divin; Connaissant son départ, qu’il arrive à sa fin!» Mais le jour fuit: adieu, promontoires sauvages! Adieu, pêcheurs errants et sonores rivages! Sur les flots, sur les monts, dans les airs, en tout lieu, Notre hymne a salué la présence de Dieu: De ces graves pensers l’âme nourrie et pleine, En silence il est temps de regagner la plaine. Si la pente est rapide, un terrain déboisé À celui qui descend fait le chemin aisé... Quels limpides ruisseaux traversent ces prairies! Les faucheurs sont à l’oeuvre; au loin les métairies Exhalent leur fumée humble et lente; les voix Des dogues inquiets, les chants des villageois Arrivent jusqu’à nous par bouffée; un chien passe En flairant le sentier, oeil en feu, tête basse; Mais le gibier oublie en son trou sûr et noir Le chasseur regagnant à vide son manoir: «Ô braves gens, le foin a rempli vos charrettes! Comment poussent les blés? -Nos voitures sont prêtes Pour le temps où viendront les seigles et les blés; Nos granges, nos hangars ne sont jamais comblés: À Dieu de les remplir ou de les laisser vides! Nos coeurs sont désireux, mais ne sont point avides.» Ah! voici quels propos sortis de nos cantons Pour vous m’ont inspiré tant de vers, ô Bretons, Et comme de mon coeur à mes lèvres encore Vient une idylle fraîche envieuse d’éclore Pour ces bruns laboureurs, Celtes aux longs cheveux, Noblement appuyés sur le cou de leurs boeufs!... Mais le bétail revient, et des landes verdâtres, Joyeuse, arrive aussi la voix claire des pâtres; Ils passent, ramenant leurs vaches, leurs moutons; Comme chef de la bande, un d’eux chante; écoutons: «Non, je n’ai point trouvé le voile d’une fée! La bague de Merlin, je ne l’ai point trouvée! Dans l’air, au fond des lacs perfides et dormans, J’aurais pour mes amours cherché ces talismans. Un nid que désirait une enfant de mon âge Ce soir m’a fait quitter troupeaux et pâturage; J’apporte mon trésor: un beau nid de pinson, Qui pourrait défier tisserand et maçon; Le dehors semble un mur tout revêtu de mousse, Au dedans tout est plume et laine fine et douce. Que ces oeufs sont légers! J’en veux faire un collier, Avec vos cheveux d’or, Anna, pour le lier. Si je puis le passer sous votre coiffe blanche, Pour une jeune sainte on vous prendra dimanche.» Et les graves parents, à ces jeux enfantins, De sourire, songeant à leurs riants matins... Mais voici l’Angelus! Et les fils et les pères Se signent et trois fois récitent leurs prières: Puis les lourds chariots où s’entasse le foin Au fond des chemins creux se perdent; tout au loin S’exhalent par instants les soupirs de la grève, Et le croissant léger sur la forêt s’élève. Oui, c’est dans les hameaux, c’est à l’ombre des bois, Au pays enchanté des parfums et des voix, Que dans chaque saison, de froidure ou de flamme, L’homme sent bien la vie et voit grandir son âme: Et s’il est né chanteur, dans le choeur des oiseaux, Poète, il redira les rustiques travaux, Les usages venus des races primitives, Et la jeunesse heureuse et ses amours naïves. Il est beau, quand tout meurt, flétri par l’intérêt, Seul, comme un prêtre antique errant sous la forêt, De recueillir en paix son exhalaison pure Pour raviver le monde à ton souffle, ô Nature! Chant Deuxième: La Cité. La seconde source de la Poésie est en nous-mêmes. -Paris. -Dans la cité surtout se développe le sentiment ou la passion. -Divers genres qui l’expriment. -Une élégie. -Évocation d’un drame. -De la comédie et de la satire d’après Molière. Ajoutons une corde au divin instrument! Celle qui fait vibrer en nous le sentiment. Nous sommes dans Paris, Paris la grande ville, Immense tourbillon où la foule servile Est mêlée à la foule ivre de liberté, Où l’irréligion touche la piété. Ici tout se confond: le sacré, le profane; La soeur de charité, l’impure courtisane; La pauvreté honteuse et le luxe insolent. La médiocrité marche sur le talent; Le génie épuisé, pâle, à bout de ressource, Meurt, tandis qu’un pervers sort enflé de la Bourse. Satire, jette ici tes austères leçons! Ah! si les murs s’ouvraient de toutes ces maisons, Par les brumeuses nuits, par les sombres novembres, Des cris de désespoir viendraient de bien des chambres! Juste indignation, éclate! Nuit et jour, Heurte au seuil des palais, hante le carrefour; Tes tablettes en main, comme un censeur antique, Va partout relever la morale publique, Et punir les forfaits, et venger les malheurs. Que l’Élégie aussi laisse couler ses pleurs! Lorsque sa brave soeur, l’oeil en feu, se courrouce, Elle arrive à pas lents, mélancolique et douce, Plaignant les maux soufferts, consolant l’amitié, Et versant dans les coeurs endurcis la pitié. Mais sous les noirs cyprès, toujours, sainte Élégie, Ta paupière n’est pas de pleurs amers rougie. Un enfant inconnu, perdu dans la cité, Ainsi nous raconta ses belles nuits d’été. Poète, il avait fait de sa vie un poème. Marne, en suivant tes eaux, il rêvait sur lui-même. Vous l’avez vu souvent, fermes de Bagnolet, Dans vos crèches, heureux de s’abreuver de lait, Pleurer sur un roman au bord d’une fontaine. Puis à regret marcher vers la ville lointaine; Pourtant l’humble rimeur, dans Paris endormi, Savait (lisons ses vers) retrouver un ami: «Il chante tous les soirs, prisonnier dans sa cage, Comme libre il aurait charmé le vert bocage; Prêt au moindre danger à reprendre son vol, Il chante à plein gosier, le fervent rossignol! Dès que le bruit roulant des dernières voitures S’éloigne, que, fermant partout leurs devantures, Les marchands fatigués vont chercher le repos, Lorsque des grands hôtels les lourds battants sont clos, Lui d’emplir les maisons, les places, les arcades, De ses traits cadencés, de ses longues roulades! Et moi qui m’en reviens, solitaire chanteur, Murmurant les accords échappés de mon coeur, Je m’arrête pensif devant cette fenêtre, Et, les yeux vers le ciel, j’écoute le doux être; Au milieu de Paris je retrouve les bois, Et comme d’un grand maître on applaudit la voix, Souvent je dis: «Bravo! bravo! mon noble frère!» Alors c’est un silence; et plus forte et plus fière, La gorge s’enfle, éclate, et mille effusions Font jaillir le torrent des modulations... Ainsi, quand la cité sommeille taciturne, S’éveille entre nous deux le rendez-vous nocturne; Le poète revient près de l’oiseau captif; Il rêve et s’attendrit à son accent plaintif, L’honore, le console, et bien des fois lui-même Il rentre consolé par ce chanteur qu’il aime. Oh! si vous découvrez quelque barde ignoré, Et qui seul, à l’écart, chante en désespéré, Penseur, arrêtez-vous, et dites sur la route Il est dans le silence une âme qui t’écoute.» Comme les grands déserts ont plus d’une oasis, Paris a donc lui-même un abri pour ses fils, Où leurs larmes parfois s’épanchent moins amères, Où ceux qui sont en proie aux fiévreuses chimères De la gloire naissante et des jeunes amours Trouvent, non sans douceur, l’oubli des mauvais jours; Et, grâce à l’art des vers, là leurs mélancolies Par des coeurs éprouvés se sentent accueillies. Mais entends-tu gémir les tragiques douleurs? L’homme, hélas! n’est jamais sans un sujet de pleurs. Nous voici parvenus sur la place publique... Dans un marais de sang ici la France antique Disparut! Un roi saint, son épouse, sa soeur, Un poète au coeur d’or, généreux défenseur, Et de saints magistrats, et des prêtres sublimes, Des femmes, des vieillards, et cent mille victimes! Une pierre a couvert le hideux échafaud, Mais le sang fume encore, il bout, il parle haut. Ô sombre tragédie! ô drame lamentable! Que nous font désormais les héros de la fable, Même César et son noble assassin? Là tombait un tyran, ici mourut un saint. Toute une nation, justement affranchie, Soudain ivre de sang et folle d’anarchie, À son brillant passé sans regret dit adieu, Répudiant ses moeurs, ses grands hommes, son Dieu. Ceux qui la conduisaient dans sa nouvelle voie De ses déchaînements les premiers sont la proie; Puis sous le couperet elle traîne en janvier Celui que tout martyr aurait droit d’envier; Aux mains de trois bourreaux, sur cette horrible place, On dépouille le Christ devant la populace, Le doux Capétien, le fils de saint Louis, Au front loyal et pur, orné de fleurs de lys, L’esprit haut, le coeur tendre appelé Louis-Seize, Client par qui vivront Malesherbe et Desèze!... Mais l’hostie a changé l’échafaud en autel, Et l’âme en pardonnant s’éleva vers le ciel. À présent, levez-vous pour les races futures, Fleurs d’une ère nouvelle, institutions pures, Libre fraternité, droit pour chacun égal: Bien, durement acquis, répare enfin le mal! De tes palmes surtout décorant notre histoire, Emporte nos guerriers dans tes bras, ô Victoire! Sur la place sanglante et sur le boulevard, Chants de mort, taisez-vous! Sonne, Chant du Départ! Hoche, Marceau, Desaix, toi, jeune Bonaparte. Soldats pauvres et nus, hommes dignes de Sparte, Partez! Quels noms obscurs au soleil vont surgir! Arcole, Marengo, le lointain Aboukir! Ces Gaulois, les voilà de nouveau par le monde, Et le monde soumis par leur sang se féconde. Austerlitz, Iéna, sur vos sillons glacés, Héroïque semence, ont germé nos pensers! Ô sinistre Moscou!... Cependant, fils des Gaules, Nous sommes les premiers entrés sous tes coupoles! Oui, le Kremlin a vu, telle Rome autrefois, Dans ses remparts sacrés arriver les Gaulois; Il a vu, triomphant, dans sa ville enflammée, Le colosse du monde avec la Grande Armée! Toi, poète, voici quel hymne triomphal Tu peux mêler aux cris de ce drame fatal. À nos fastes vivants si ton âme s’inspire, Écris d’après toi seul comme faisait Shakespeare. Aux rhéteurs de jeter dans un moule pareil Des choses que deux fois ne vit point le soleil: Parfois humble est la forme, elle est parfois hardie; La forme sort du fond de toute tragédie; Mais quel que soit le fond, ou profane ou sacré, Que chaque spectateur de terreur pénétré, Ou d’une pitié douce ému pour la victime, Sorte ami du malheur et détestant le crime! À présent, par les bois de ces jardins fleuris, Achevons en causant nos courses dans Paris. Mais, poète attristé, que ton front se relève! S’il n’a point de pavé que n’ait rougi le glaive, Paris est cependant, merveilleuse cité, La ville du plaisir et de la liberté. Tous, vers ses boulevards, ses bals et ses théâtres, Du nord et du midi, s’en viennent idolâtres, Sur l’asphalte oubliant leurs bosquets d’orangers, Leurs somptueux palais pour ces salons légers Oit dans un cercle frais de femmes au teint rose On plaisante sans fiel, avec grâce l’on cause. Mais, ville du bon goût et des charmants hivers, Que vous devez aussi rassembler de travers! Oui, c’est bien dans vos murs, au centre de l’Europe, Que devait naître un jour l’auteur du Misanthrope. Chut! voici son image. Ami, découvrons-nous! Sous ce front incliné quel oeil profond et doux! Comme on sent de ce coeur tout miné par la fièvre Monter un rire humain sur cette épaisse lèvre! Devant ce haut penseur découvrons-nous, ami! Un de ses plus fervents (qui peut l’être à demi?) Assurait que, la nuit, revenant d’une fête, Où le punch alluma sans doute un peu la tête, Il vit parler ce bronze; abaissant le sourcil, Molière le comique, hélas! parlait ainsi: «À mes pieds, jour et nuit, belle Muse accoudée, Muse, consolez-moi, tant j’ai l’âme obsédée Rien qu’à voir, comparant les jours présents aux miens, Sous les habits nouveaux tous les vices anciens. L’homme, le même au fond, seulement se transforme. Cependant de quel rire inépuisable, énorme, Tous deux nous poursuivions les travers de nos temps, Grands seigneurs et bourgeois, et fourbes et pédans! Car l’austère raison a pour soeur la satire, Le méchant mis à nu s’enfuit devant le rire; Je le croyais du moins... je le croirais toujours... Naïf espoir de l’art où s’épuisent nos jours! Oui, j’ai là sous la main pour trente comédies De mille traits mordans mes tablettes fournies, Vicomtes et marquis, jadis tout parfumés, Ducs, en cochers anglais aujourd’hui transformés, Tudieu! je vous suivrais jusqu’en vos écuries! Les nôtres, vains, légers, tout pleins de vanteries, Sous leurs panaches blancs et sous leurs rubans verts, Faisaient gloire du moins de se connaître en vers; Et parmi cent beautés aux manières exquises, Nous avions Sévigné, la perle des marquises, Ninon, esprit hardi, La Fayette, esprit droit, Et même Maintenon, qui régna près du roi. Vraiment monsieur Jourdain, si fort que j’en plaisante, Savait à coeur ouvert rire avec sa servante, Ses propos avisés ne le blessaient en rien; Le bonhomme Chrysale aussi s’en trouvait bien; Mais leurs bourgeois gourmés, leurs banquiers, hommes graves, N’ont plus que des muets et quasi des esclaves: «Silence, ou je vous chasse!» Et tous d’égalité Ensuite ils parleront et de fraternité: Oui, pour mieux abaisser les têtes les plus hautes, Pour agiter l’État, qui trois fois par leurs fautes Ou par leurs trahisons croule et les laisse enfin Tout pâles devant ceux qu’ils menaient par la faim! Le peuple aurait aussi mes censures loyales. Enfant du vieux Paris et des piliers des halles, J’ai vu le fond secret de maint noir atelier, Et plus d’un coeur mauvais sous plus d’un tablier. Je fais sa large part aux gênes de la vie, Sans jamais excuser la bassesse et l’envie. Mais il est en tout temps des écrivains menteurs. Comme jadis les rois, le peuple a ses flatteurs. Ceux qui plaignent le pauvre au riche font la guerre, Car, les devoirs du pauvre, ils n’en parlent plus guère: Je voudrais l’éclairer par un double savoir, En face de son droit lui montrer son devoir. Aujourd’hui tout est piège et mensonges infâmes; Pour réussir, on flatte et le peuple et les femmes. Êtres purs et charmants avec qui je me plus, Isabelle, Henriette, Agnès, vous n’êtes plus! On a sous d’autres noms Philaminte et Bélise, Puis des femmes jockeys ou quêteuses d’église; Marinette au marché ne va plus qu’en chapeau, Et s’enquiert de la rente et rêve d’un château. Oui, voilà plus d’un trait, belle Muse, ô ma mie, Que j’aimerais lancer en mainte comédie, Et dans un style ouvert, à l’aise, copieux, Tel que me l’a soufflé votre masque joyeux.» De la sorte il parlait, lui le sage, l’artiste, Le grand contemplateur au rire bon et triste. (Et ces épanchements d’un passant recueillis, Par moi, nouvel écho, sont encore affaiblis.) Oh! quel heureux porte, héritier de Molière, Si celui qu’enseignait cette voix familière Avait su retenir le secret attrayant De l’art grave et joyeux qui corrige en riant, Chaque mot sur les moeurs, l’esprit, le caractère. Fonds qui se modifie et jamais ne s’altère, Et, vieilli, reparaît avec variété Dans ce monde mouvant qu’on appelle Cité! Chant Troisième: Le Temple. La pensée du poète se mûrit dans les voyages. -Les cités de Dieu. -Peinture de Rome, terre épique. -Le Vatican: apparition des trois muses, la Poésie, la Philosophie, la Théologie. -Prière au temple de Saint-Pierre. -Consécration du poète. Un même but attire et l’artiste et le sage; Le but est radieux, mais long est le voyage. Sans jamais vous lasser, jusqu’au bord du tombeau, Vous qui marchez au bien par le chemin du beau, Parcourez l’univers, montez jusqu’aux étoiles; Sans pâlir, s’il se peut, soulevant tous les voiles, Dans l’abîme cherchez l’atome et le géant, Sûrs de ne rencontrer nulle part le néant; Puis, les pieds blancs encor de la neige des pôles, Poètes, visitez ces grandes métropoles Où l’Esprit parle haut plus qu’en tout autre lieu, Où comme dans Éden erre l’ombre de Dieu, Où le céleste Amour aime à visiter l’homme: Telle autrefois Sion et telle aujourd’hui Rome. Ville! dans quel effroi mêlé de piété Moi, faible, j’arrivai devant ta majesté! Je murmurais: «Artiste, et prêtresse et guerrière, De quel nom t’appeler, toi partout la première?» Et comme un néophyte en marchant vers l’autel, Je murmurais encor chaque nom immortel. Mais bientôt me voilà perdu dans ses ruines, Poète-voyageur, et sur les sept collines Admirant les forums, les temples, les tombeaux, Et les marbres savants et les savants tableaux. Et les héros, les saints, de Romulus à Pierre, Marchaient à mes côtés couronnés de lumière. Sol sacré! terre épique! Un soir, ivre d’amour, Ainsi je résumais l’emploi de chaque jour: En habits négligés sortir de sa demeure, Entrer dans une église ou dans un grand palais, Savourer la nature et les arts à toute heure, Telle est la volupté tranquille où je me plais. Du royal Aventin aux jardins de Salluste J’erre ainsi, repassant mes auteurs d’autrefois: En allant au sénat, sur ces marbres, Auguste Avec les bruns enfants, dit-on, jouait aux noix. Prenons la voie antique où, tout pensif; Horace Cherchait des vers; voici le saint dépôt des lois; Ici tomba César; premiers de notre race, Ici le glaive en main parurent les Gaulois. Puis c’est la Voie Appienne, où seul arriva Pierre Pour la tâche où son maître en mourant l’appelait: Le dôme qui reluit au loin dans la lumière Prouve que le pêcheur jeta bien son filet. Et j’adresse un salut à l’immense coupole, Colosse soulevé par un géant toscan, Au divin Marc-Aurèle, amour du Capitole, Au divin Raphaël, amour du Vatican. Il faut, à mon retour, ne voir que les Romaines, Sur le seuil des maisons les beaux groupes vivans, L’eau s’épancher partout aux bassins des fontaines, Et le lait abonder aux lèvres des enfans. Qu’ils sucent ardemment les fécondes mamelles! Qu’ils vous regardent fiers aux mères appuyés! Comme ils plongent leurs mains dans les sources jumelles! Comme, vifs et joyeux, ils agitent leurs pieds! Tableau qui fait rêver le peintre et le poète... Mais la nuit calme arrive, et je regarde encor, À travers la campagne endormie et muette, À l’horizon bleuâtre un beau nuage d’or. Chaque jour je t’admire, ô nuage tranquille, Sur le lac de Némi posé depuis un mois; Chaque soir je te vois léger, pur, immobile; Image de la paix, dans le ciel je te vois. Oui, ciel inspirateur! terre de l’épopée! Ah! d’un si beau travail la belle âme occupée Doit descendre avec moi sur les bords énéens Où sont marqués les pas des bardes anciens. Virgile, le saint maître, ici conduisait Dante, Tempérant de douceur sa vision ardente; Des chevaliers chrétiens le poète guerrier Tasse offrait son front pâle à l’immortel laurier, Et le sombre Milton vint y puiser la flamme Qui, ses regards éteints, illuminait son âme. Vous donc, bardes futurs, esprits qui chanterez Les fastes belliqueux et les mythes sacrés, Ou l’immense nature et la passion libre, Venez vous féconder aux grandes eaux du Tibre; Puis franchissez le pont (5), et, d’anges entourés, Montez du Vatican les somptueux degrés. Là, debout sur le seuil, telles que des statues, Vous attendent trois soeurs diversement vêtues, Mais toutes trois montrant par l’éclair de leurs yeux Que leur penser commun va de la terre aux cieux. Elles vous guideront dans ces chambres sublimes, Sanctuaire de l’art interdit aux infimes, Mais où l’extase prend tout généreux mortel Devant ta divine oeuvre, ô divin Raphaël. Les voici! La première est la Muse elle-même, Avec sa lyre d’or. Le feuillage qu’elle aime A décoré son front; son pas est si léger, Qu’elle semble vers nous, colombe, voltiger. C’est que, pour s’élever aux sphères éternelles, La poésie est prompte à déployer ses ailes; D’en haut, lorsqu’elle instruit les peuples et les rois, La Divinité même a parlé par sa voix. Mais, calme, elle s’arrête avec un doux sourire, Et ses beaux yeux tournés vers celui qui l’inspire: -Dieu jeune, demi-nu, sur le Pinde sacré Apollon radieux chante comme enivré. Au bruit de son archet, les verts lauriers frémissent, Hippocrène s’épanche, et dans un choeur s’unissent Les neuf savantes soeurs, mélodieuse cour, Pour dire leur amant, Phébus, le dieu du jour, Le dieu de la pensée, ardent et bon génie Qui lance la lumière et répand l’harmonie. Pâle, les bras tendus, le sublime vieillard, Lui-même Homère écoute, et tous les fils de l’art, Grecs, Latins et Toscans (ô Corneille, ô Racine, Aujourd’hui vous brillez dans cette cour divine!) S’excitent à monter vers la cime d’azur Où tout ce qu’ils rêvaient est harmonique et pur. Chanteurs, ici pourtant la Muse vous confie À son austère soeur, à la Philosophie: Âme éprise du vrai, coeur sans illusion, Esprit toujours plongé dans la réflexion. - Voyez dans son école, immense architecture, Amis de la Sagesse, amants de la Nature, Voyez-les, jeunes, vieux, avec sérénité, Par des efforts divers cherchant la vérité. Armé de son compas d’où la gloire rayonne, Sur le marbre Archimède inscrit un hexagone; C’est le grand Ptolémée, un globe dans la main, Des astres le premier indiquant le chemin; Attentif et muet, près de lui Pythagore Écoute dans les airs leur passage sonore; Cependant à l’écart, Socrate, pur esprit, Discute, c’est le coeur de l’homme qu’il décrit: Sage révélateur, précurseur de l’idée, D’un céleste démon belle âme possédée, Et qui laisse à ses fils Aristote et Platon Étendre, formuler sa modeste leçon. Ô géants du savoir! L’un, par un geste austère, Se pose ordonnateur des choses de la terre; L’autre, le doigt levé, signe doux et puissant, Dit que tout monte au ciel et que tout en descend. Il est vrai! -«Toi qu’un maître appelait Béatrice, Viens donc aussi vers nous, divine inspiratrice; Toi qui parles de Dieu dans la langue du ciel, Dans nos discours humains répands un peu de miel; La Muse nous versa son onde avec largesse, Nous avons écouté la voix de la Sagesse: Éclaire nos esprits d’un de tes purs rayons, Toi qui sais la douceur des contemplations. Pour les bien admirer, ces dernières merveilles, Ô sainte, nous t’ouvrons nos yeux et nos oreilles, -Ô mortels; le spectacle exposé devant vous, Les anges même au ciel l’adorent à genoux; Sur leurs fronts inclinés ils ramènent leurs ailes, Tant vives à leurs yeux brillent les étincelles Qui s’élancent sans fin du mystique froment, Tant Dieu leur est visible au fond du sacrement! Ils le voyaient aussi, tous ces fervents apôtres, Et ces graves docteurs, ces pères, et tant d’autres Par qui fut d’âge en âge avec force établi Le mystère divin dans la Cène accompli. Ici sur un autel, table du sacrifice, Brille la blanche hostie au-dessus du calice, Et tous, leur livre en main ou leur tiare au front, Se consultent encor sur le dogme profond; La lumière du ciel s’épanche et les inonde; Dans les rayons dorés chante la bouche ronde De mille chérubins, et, volant dans les airs, Les séraphins ardents prolongent leurs concerts; Et plus haut, par-dessus la riante couronne Et la blonde vapeur qui toujours l’environne. Dans toute sa puissance et son éternité Sans voiles apparaît l’auguste Trinité.» Celle de qui la voix s’élève comme une hymne, La Vierge parle ainsi, puis de sa main divine Elle vous montre à vous qui ne parlez qu’en vers, Le beau temple romain, temple de l’univers. Saluez les trois soeurs, savantes interprètes, Et marchons vers Saint-Pierre, ô bardes, ô prophètes!... Arcades, triple nef et dôme radieux, Tombeaux des confesseurs qui remplacez les dieux, Chaire antique, salut! Des quatre points du monde L’homme ici vient prier; l’âme la plus immonde, Y lave sa souillure, et les plus innocents Sortent fortifiés par l’huile et par l’encens: Autel patriarcal, sur tes marches augustes Donne à tous ces chanteurs un sens droit, des coeurs justes, Des esprits aisément ouverte à la beauté Pour faire aimer le bien avec la vérité, Et rends forts, au milieu des obstacles vulgaires, Ces apôtres de l’art, ces doux missionnaires! Et toi, l’espoir de tous, élève de mon choix, Que j’ai conduit rêveur sous l’ombrage des bois, Plongé dans la cité, bouillonnante fournaise, Et que j’amène au temple où le trouble s’apaise, Initié sans mal en tout temps, en tout lieu, Toi qui sais la Nature, et l’Âme humaine, et Dieu, Désormais appuyé sur ta force secrète, Jeune homme, va chanter! Dieu te sacre poète. A. Brizeux HISTOIRES POETIQUES. Revue des Deux Mondes Tome XI (1855) Les Deux Marées. I Lorsqu’au lever du jour s’avança la marée, Par un soleil de mai, rose, claire, azurée, Avec tous ses oiseaux, mauves et goélands, La caressant de l’aile ou portés sur ses flancs, Et ses molles rumeurs, ses brillantes écumes, Les fantômes mouvans exhalés de ses brumes, - Moi, couché sur la dune entre l’onde et le ciel, De l’un aspirant l’air et de l’autre le sel, Rêveur adolescent, dans cette mer montante Je voyais le tableau de ma vie ascendante. «Espoir de l’avenir, promesses du printemps, Venez, inondez-moi! bonheurs, je vous attends! Mes bras vous sont ouverts, je sens s’ouvrir mon âme. O mer, trempe mon être, -et rends-le pur, ô flamme!» Puis, le flux arrivé, lorsqu’enfin les îlots Eurent caché leurs fronts noirâtres sous les flots, Mon livre et mes habits jetés sur le rivage, Je défiais les fils des pêcheurs à la nage, Et souples, et nerveux, le plaisir dans le coeur, Nous voilà tous luttant d’audace et de vigueur. Ainsi je m’élançais, les cheveux à la brise, Déployant ma poitrine où la vague se brise, Et par l’onde bercé, doré par l’astre d’or, Je chantais, je riais, et je chantais encor. II Vers cette même plage, après maintes années, Je reviens: sur le bord, les feuilles sont fanées; C’est l’été qui décline et le déclin du jour, C’est la mer qui descend; les vagues tour à tour Semblent se lamenter à regret fugitives. Des goélands aussi que les voix sont plaintives! L’Océan rétrécit son magique lointain, Le ciel est abaissé, l’horizon incertain. Adieu les longs projets et les rêves sans borne! L’esprit vers le passé se tourne froid et morne; Sans espoir de retour on quitte chaque lieu, À tout ce qu’on aimait il faut dire un adieu. - Mais des arbres touffus qui pendaient sur la grève, Quels fruits mûrs sont tombés! Aux jours frais de la sève, J’ai respiré les fleurs, je savoure les fruits. La mer, en s’éloignant calme, tiède et sans bruits, Sur l’arène brillante, aux algues, durs feuillages, La mer a sous mes pas mêlé ses coquillages: La moisson va s’ouvrir; sur le lit des galets Tandis que les pêcheurs étendent leurs filets, Les pieds fins des enfans et des filles alertes Bientôt seront marqués sur les plages désertes... O richesses du soir! quand notre soleil fuit, Arrivent par milliers les soleils de la nuit. Les Iliennes. (6) I Par un soir de grand deuil, de tous les bords de l’île, Vers l’église on les vit s’avancer à la file; Chacune elles avaient leur chapelet en main, Lentement égrené par le triste chemin; Jusqu’à terre à longs plis pendait leur cape noire, Mais leur coiffe brillait blanche comme l’ivoire. Et c’était en Léon et dans l’Ile-de-Batz, L’île des grands récifs et des sombres trépas, Où les sillons des champs sont creusés par les femmes, Tandis que leurs maris vont sillonner les lames: Au tomber de la nuit, dans ce funèbre lieu, Ces femmes allaient donc vers la maison de Dieu. II Bien humble est la chapelle, humble est le cimetière Où chacune en priant vient chercher une pierre, Quelque pierre noirâtre avec son bénitier, Mais vide du cher mort qu’on ne peut oublier; Car les corps sont absens de ces tombes étranges... Voici ce qu’à genoux elles lurent, ces anges, Et de leurs coeurs tombaient des murmures pieux, L’eau sainte de leurs mains, des larmes de leurs yeux: «Au capitaine Jean Servet, dans un naufrage, Mort loin de la Bretagne avec son équipage! -A Pôl Lévâ, sombré dans l’Inde! -Aux deux Juliens, Jetés sur le cap Horn et perdus corps et biens!» Et d’autres noms encor avec leur date sombre, Disant les lieux de mort, des morts disant le nombre. Or ces noms, sur les croix déjà presque effacés, Vivaient en plus d’un coeur fidèlement tracés, Dans votre souvenir, ô chastes iliennes, Gémissant et priant sur ces tombes chrétiennes Pour ceux qui, ballottés dans un lit sans repos, Parmi les durs cailloux sentent rouler leurs os: Malheureux dont la voix pleurante vous arrive Avec les cris du vent, les fracas de la rive!... III Mais voici près de vous, par ce lugubre soir, D’autres femmes venir sous leur mantelet noir; Et, leurs bras vers la terre, elles disent: «O veuves, N’est-il plus dans ce champ bénit de places neuves? » Nous avons, comme vous, des pierres à poser, Et nous n’avons, hélas! nulle fosse à creuser. «Pleurez, veuves! de pleurs inondez cette argile! Nos pères et nos fils ne viendront plus dans l’île: «Dans la couche éternelle, on ne voit pas chez nous Les femmes reposer auprès de leurs époux; «Mais pour garder leurs noms, apprenez-nous, ô veuves, S’il n’est plus dans ce champ bénit de places neuves.» IV O rites inspirés, religieux tableaux, Toujours du sol breton vous surgissez nouveaux! Après mille récits sur les lieux, sur les choses, Le poète disait: Mes histoires sont closes... Et pour semer l’air fort qui vient de l’exalter, Fervent révélateur, il se prend à chanter. Les Deux Proscrits. I La trace de leurs pas vit encor sur la grève, Le toit qui les couvrait sous les ornes s’élève, Leurs nobles souvenirs ne sont pas effacés, Leurs pensers font germer et grandir les pensers. Liberté, quand ton vol descendit sur la terre, L’homme en son coeur enfant te reçut, vierge austère, Et toi, de ses instincts lui remettant le choix, Tu brillas dans ses yeux, tu parlas dans sa voix. Dès lors, noble au-dessus de toute créature, Souverain de lui-même et roi de la nature, Il inventa les arts, il bâtit la cité, Et s’imposa des lois, filles de l’équité. Si l’injuste est plus fort, brisant toutes ses chaînes, Sur les rocs nuageux ombragés par les chênes, Déesse, tu conduis tes chers indépendans; Le fusil sur l’épaule et le poignard aux dents, Pour leur Dieu, leur foyer, pour leurs landes natales, Ils mourront, ils tûront, rendant balles pour balles, Et si la terre manque à leur pied libre et lier, Solitude sans borne, il leur reste la mer, Leurs flottantes maisons que recouvrent les voiles; Aux murmures des vents, aux lueurs des étoiles, Là, tu suivras encor tes croyans, tes héros: Dans l’orage le fort sait trouver le repos. II En ces temps, liberté, tu désertais nos villes Toutes rouges de sang; sous les bois, dans les îles, Les derniers girondins, échappés de prison, Se cachaient; Condorcet avait bu le poison! Un d’eux, errant au fond de l’extrême Armorique, Arriva sur le seuil d’une chapelle antique; Mais il s’enfuit, troublé par des chants dissolus: L’homme n’a plus d’asile où Dieu n’habite plus. Au tomber de la nuit, la mer tranquille et verte, Devant ses pas lassés, la mer était ouverte; Seul; debout sur la grève, il rêvait à son sort, Quand des rochers voisins un prêtre, un vieillard sort; Puis un bateau, conduit par les anges peut-être, Glisse entre les récifs pour recevoir le prêtre. Aussitôt le proscrit: «Mon père, sauvez-moi! -Entrez, mon fils! Malheur à qui n’aime que soi!» Et les voilà voguant et le prêtre et le sage: La lune avec douceur éclairait leur visage. III O rochers de Penn-marh, Glen-nant, sombres îlots, Cap aimé de la mort, effroi des matelots, C’est parmi vos écueils que la barque fragile Au large s’avançait; mais l’aviron agile Faisait, par ce beau soir, jaillir des lames d’or, Et la barque avançait, elle avançait encor. Enfin, à l’horizon quand disparut la côte, L’aviron s’arrêta sur la mer pleine et haute. Là vingt autres bateaux, bateaux durs et pesans, Attendaient, et marins, pêcheurs et paysans, Tous priaient en silence, assis près de leurs femmes. Lorsque vers son troupeau vint le pasteur des âmes, Il dit en élevant sur eux son crucifix: «Que la paix du Seigneur soit avec vous, mes fils!» Rome, j’ai visité tes saintes catacombes, Les autels des chrétiens primitifs et leurs tombes; Sous la torche funèbre, un moine m’a conduit Dans les détours sans fin de l’immense réduit, Ce temple des martyrs où les enfans du Tibre, Par Dieu régénérés, trouvaient une âme libre. Ici, c’est en plein air que l’autel est dressé, Par la houle et les vents incessamment bercé: Beau temple universel élevé par Dieu même, Que seul il peut orner, lui, l’artiste suprême, De nuages flottans, voiles d’un jour trop pur, Ou de mille flambeaux dans une nuit d’azur. Le prêtre a revêtu l’aube sainte, il déploie Ses ornemens, tissus de fils d’or et de soie; Le plus jeune pêcheur, au blond saint Jean pareil, Sur sa base maintient le calice vermeil Où la lune descend dans un rayon d’opale; L’encens fume, et ce chant des vingt barques s’exhale: «Etoile de la mer, salut, Vierge!» Et la mer, Orgue immense, accompagne et fait monter dans l’air Le cantique d’amour, sublimes harmonies Qu’échangent lentement les plaines infinies. Le mystère accompli sur l’onde et sous le ciel, Ceux que devait nourrir le pain spirituel S’en vinrent en ramant chercher le saint ciboire: Sous les cheveux pendans et sous la mante noire, Les lèvres s’avançaient, et tous, les yeux baissés, Repartaient en chantant par d’autres remplacés... Mais voici (du matin les blancheurs et les flammes Conseillaient le départ et de hâter les rames) Qu’une femme, au vieux prêtre offrant son nouveau-né, Dit: «Faites-le chrétien!» Et le prêtre incliné Bénit l’onde salée, et de sa main ondoie L’enfant que les parens regardent avec joie... Ainsi, -vous l’attestez, foi du pays natal, Grands souvenirs! -le bien peut échapper au mal! Le fer devient acier par l’onde et par la flamme! Le corps se fortifie à la lutte, ainsi l’âme! Sur le doute expirant revit la piété! Sous le glaive ton front se dresse, ô liberté! IV Et toi, muet témoin de ces scènes étranges, Qui croyais voir entr’eux communier les anges, Poussé par la discorde à ces banquets d’amour, Bientôt avec le prêtre en un calme séjour, Proscrit, je le retrouve. Et prêtre et patriote Partagent le travail du bon fermier, leur hôte. Le saint vieillard instruit les pâtres, les enfans; Toi, versant le trésor de tes livres savans, Tu dis les arts nouveaux, la nouvelle culture, Et ta leçon paîra la sobre nourriture. Qu’un mal à soulager vous appelle au dehors, Vous voilà, médecins et de l’âme et du corps, Déguisés tous les deux sous un habit rustique, De partir; mais un bloc de roche granitique, Une plante marine, un insecte inconnu, Souvent fixent tes yeux. Le vieillard ingénu, Disciple en cheveux blancs, apprend, belle âme pure, Par amour de son Dieu, l’amour de la nature. Toi-même avec bonheur, comme un doux écolier, Tu forces ton esprit superbe à se plier; Tempérant ta raison, loin du monde sensible, Tu suis l’inspirateur aux champs de l’invisible, Dans ce qu’il faut comprendre avec le coeur et voir. O fraternel accord de l’âme et du savoir! Toi, proscrit du forum, et lui, de son église, Le niveau du malheur tous deux vous égalise; Vous avez su trouver, sous un chaume écarté, La science pieuse avec la liberté; Tous deux, quand vous passez, la paix sur le visage, Le sage a l’air d’un prêtre et le prêtre d’un sage. Le Gardien Du Phare. A M. A. De Courcy. Enfermé dans sa tour depuis bien des semaines, À neuf milles en mer, par une sombre nuit, Comme un maudit exclu des familles humaines, Le bon gardien chantait pour calmer son ennui. I «Sur un îlot désert, si je vis en sauvage, Ce n’est point par horreur des choses de notre âge; Comme un pieux ermite, hélas! seul en ce lieu, Hélas! je ne suis point venu pour prier Dieu. II Dans une tour de pierre au-dessus de l’abîme Les hommes ne m’ont pas enfermé pour un crime; Au juge mon honneur ne doit pas un denier; Libre, je me suis fait mon propre prisonnier. III C’est pour nourrir ma mère, et mon fils, et ma femme, Qu’ici, loin des humains, je vis avec mon âme, Ne voyant que le ciel, ne voyant que la mer, Et mangeant un pain dur mêlé de sel amer. IV Jour et nuit je n’entends que les âpres rafales Des vents d’ouest et du nord et les blanches cavales Qui viennent sur mon roc bondir en hennissant, Pour reprendre sans fin leur assaut impuissant. V Voici mes compagnons: les cravans, les mouettes, Les courlis, dont les voix ne sont jamais muettes, L’immense cormoran qui plane en roi sur eux, Et les jours de gros temps les poissons monstrueux. VI Je suis moi-même un roi solitaire et bizarre. Pour remplacer le jour, quand s’allume mon phare, Il dit: «N’approchez pas!» Redoutable signal! Quel drapeau fut jamais plus fort que mon fanal? VII Tel est mon sort étrange. Et pourtant, je m’en vante, Je suis l’amour de ceux dont je fais l’épouvante; Voyant leurs vaisseaux fuir, je murmure: C’est bien! Ils vont, sauvés par moi, prier pour le gardien. VIII Ainsi mes tristes nuits passent. Dans la journée Je tiens ma longue-vue avec bonheur tournée Vers la pauvre maison où tout ce qui m’est cher Tourne aussi son regard et son coeur vers la mer. IX Quand pourrai-je les voir? -Ce matin, mon vieux père Disait, en abordant le bateau d’un douanier: Sans peur laissez la clé dans la serrure... A terre! Des bras vous sont ouverts là-bas, bon prisonnier.» Le Miel Du Chêne. A M. H. Valmore. Un chanteur inconnu (l’écho de la bruyère Seul entendit sa voix mystérieuse et fière) Ainsi nous raconta par quel charmant hasard, Ami de la nature, il avait trouvé l’art. «Je parcourais les bois cherchant la poésie, -Et de graves pensers, la libre fantaisie, Tour à tour m’entraînaient, -aux concerts des oiseaux, Au bruit plaintif du fleuve à travers les roseaux, Surtout à la chanson joyeuse de l’abeille, Qui, d’un trait s’élançant d’une coupe vermeille, Effleurait mes cheveux, et, murmurante encor, Avide se plongeait dans un calice d’or; Puis arômes, couleurs, bruits vagues et sans nombre, Et les jeux variés du soleil et de l’ombre! Mais toujours par l’abeille errante autour de moi Mon coeur se laissait prendre, et, sans savoir pourquoi, Rêveur, je la suivis dans son vol circulaire, Des fleurs de l’aubépine au chêne séculaire, Où mille de ses soeurs, voyageuses du ciel, Bruissaient, frémissaient, (???) plus blondes que leur miel. Autour du vieux géant, c’était depuis l’aurore Comme un réseau mobile, (???) un nuage sonore, S’ouvrant, se refermant sous le ciel azuré Et le tranquille abri de son chêne sacré. En abeille de l’art, j’entrai dans le nuage Pour admirer l’essaim travailleur et sauvage. Dans le corps du grand arbre était caché son nid Savant, ici que jamais l’art humain n’en bâtit; Une lente liqueur s’écoulait de l’écorce. -Oh! dis-je émerveillé, la douceur dans la force! Dans un symbole clair je trouve l’art écrit; Sois plus tendre, ô mon coeur! plus fort, ô mon esprit! Telle est la poésie et nourrissante et saine: C’est un rayon de miel, mais du miel dans un chêne.» Le Talisman. Du fleuve, en approchant, m’arrivaient les murmures, La senteur s’exhalait des taillis frais et verts, Un couple de ramiers chantait sous les ramures: Bonheurs de mon printemps, après bien des hivers, Je vais vous ressaisir! Pensers des saisons mûres, Fuyez! Aux purs instincts, mes sens, soyez ouverts! - Et j’arrive, et, penché sur le cristal de l’onde, J’y lave dans ses flots puisés avec ma main Mon visage hâlé par le feu du chemin: Heureux, je vois encor ma chevelure blonde; Mais, puisqu’il faut quitter cette eau claire et profonde, Hélas! pour se mêler au sombre fleuve humain, J’emporte un caillou blanc tout veiné de carmin: Pensers du sol natal, guidez-moi par le monde! (Au Pont-Ker-Lô) Un Ancien Bourg. O Vetustatis silensis Obsoleta oblivio. I «Voici le jour venu d’un grand pèlerinage; Allumez donc un cierge, ô femmes de tout âge, L’étole d’or est prête, et le saint nous attend; Triste on va le prier, et l’on revient content.» Au milieu des transports, des chants de la victoire, Elles parlaient ainsi; plus d’une en cape noire Pourtant montrait le deuil d’un père, d’un époux, Quand, par ce beau matin, un soleil clair et doux, Je sortis de la ville et côtoyai la rade Pour visiter au loin une antique peuplade. Contemporains de tout, les yeux sur l’avenir, Des gloires du passé gardons le souvenir; Dans notre humilité suivons un grand exemple: L’Esprit universel n’a rien qu’il ne contemple. II Bientôt, avec son fils aux longs cheveux dorés, M’apparut un vieillard, et tous deux par les prés Cueillaient des fleurs, du jonc, des feuilles de molène. L’enfant avait déjà sa robe toute pleine: Attendri, j’observai le vieillard et l’enfant, Puis à leur bonheur pur je m’éloignai rêvant. Le pays est ouvert par cent routes nouvelles. À la voix des savans, les pioches et les pelles Ont comblé les vallons, abaissé les coteaux. Il n’est plus de grands parcs autour des grands châteaux, Pour que le commerçant, d’un air de gloriole, Sur les chemins unis route en sa carriole: Le siècle l’a voulu... Nous, par ce chemin creux, Garni de chèvrefeuille et de chênes ombreux, Plus fidèle au passé, conduisons notre rêve Vers ce bourg dont la flèche à l’horizon s’élève. O pays illustré par nos saints et nos rois! Les souvenirs pieux et les sombres effrois Ici volent dans l’air, et mille chants sauvages Répondent aux clameurs s’élevant des rivages. Naguère, quand j’allais dans ces âpres cantons, Humble Homère, cherchant la trace des Bretons, Vers le cap, arrêtant mon cheval par la bride, Un pêcheur s’avança pour me servir de guide: Il courut devant moi; le terrain lisse et sec, Percé de rochers blancs, montait jusques au Bec (7); Tout était dépouillé, désolé, sans culture; La terreur me gagna, je pressai ma monture, Et penché sur son cou, la heurtant du talon, J’arrivai hors d’haleine au Rocher-de-Gralon, Et je vis d’un coup d’oeil la mer rouge de flammes, L’île de Sein, l’Enfer, et puis la Baie-des-Ames: Là j’écoutai longtemps le lourd balancement Des vagues qui grondaient encore en se calmant... Enfin l’ombre du soir descendit sur les pierres, Et seul je m’en revins, murmurant des prières. III Mais toi, dans le passé fier de ton mouvement, Sur tes places, vieux bourg, quel abandonnement! Partout des seuils branlans, de croulantes murailles, Des pignons lézardés où pendent des broussailles, Des enfans affamés errant sur le chemin, Et de pauvres perclus qui vous tendent la main. Et l’église, de loin si charmante! ô scandales! Il semble que les morts ont soulevé leurs dalles. Le pied va se heurtant aux pierres des tombeaux. Les bannières des saints ne sont plus que lambeaux. L’autel pauvre est sans nappe, ou, veuf, n’a plus de sainte; On voit aux murs verdis le salpêtre qui suinte. Seul, bienheureux Davi, fils de sainte Nona, Le bon peuple jamais, toi, ne t’abandonna, Tu rayonnes encor, dans ta niche parée, Sous la chappe d’argent et la mitre dorée, Et voici qu’à cette heure, humble et doux immortel, Un voyageur qui chante est devant ton autel... IV Or le vieillard, guidant l’enfant à tête blonde Qu’une charge de fleurs et de feuillage inonde, Me dit: «Je viens aussi vers le patron du lieu, (Et sa voix par respect pour la maison de Dieu Lentement s’abaissa); mais vous dans cette église! Vous dans cette tribu qu’aujourd’hui l’on méprise! Un homme de la ville en ce bourg isolé, D’où plus d’un malheureux, hélas! s’est exilé! Pourtant son nom brillait dans nos vieilles histoires, Il avait ses pardons, ses marchés et ses foires; Mais on nous a tout pris, et le chemin nouveau Fera de ces débris un immense tombeau. Je puis ainsi pleurer dans toute ma tristesse, Moi qui dès mon enfance ici servais la messe, Quand devant nos autels je rencontre un seigneur Qui, des grands souvenirs épris, leur rend honneur. Ah! cet ange qui suit par la main son vieux père Sait que dans l’avenir par lui du moins j’espère! Mais malheur aux ingrats, honte à ces oublieux Qui foulent sous leurs pieds les os de leurs aïeux! Le plus humble grandit s’il comprend la noblesse, Celui qui jeune encor sait aimer la vieillesse Conserve son coeur jeune, et vieux il se verra Vénéré par les fils de ceux qu’il vénéra!» Du brave sacristain la voix toujours plus forte Jusqu’aux voûtes montait, lorsque la grande porte, S’ouvrant, me laissa voir (scène présente encor!) Des femmes qui portaient un long ornement d’or, Une étole splendide, où ces femmes, ces filles Avaient tout un hiver émoussé leurs aiguilles Pour le saint protecteur qui de là, dans un coin, Peut bénir les vaillans qui combattent au loin, Sur tes bords, ô Crimée! oui, leurs fils et leurs pères, Leurs amans. Et les soeurs n’oubliaient pas les frères. Le cortège, l’été par la cloche, avança. Lorsque la plus âgée au cou du saint passa L’étole d’or, l’enfant répandit ses corbeilles, Et ses petites mains, plus que les fleurs vermeilles, -Ainsi Jésus enfant travaillait de tout coeur, - Sur la nef, les tombeaux et le pavé du choeur, Semèrent les bleuets, les fraîches églantines, Les glaïeuls nés aux voix des ondes argentines: Des guirlandes de buis tenaient comme lié Le saint toujours vivant de ce bourg oublié. La Vie. A Louise. Un bel ange gardien penché vers son berceau, Quand ses yeux étonnés s’ouvrirent à la vie, Et que sa mère en pleurs la contemplait ravie, Invisible, la prit sous le léger cerceau, L’instruisant d’une voix mystérieuse et tendre, Et l’ange au doux parler, l’enfant semblait l’entendre: -«Au jardin de l’aïeule égayé du zéphir, Où les jeunes oiseaux vont essayer leurs ailes, Parmi les blancs jasmins enlacés aux tonnelles, Fleur humaine, tu dois l’élever et fleurir. Savoure le printemps!... Résignée à mûrir, Amasse dans ton sein les graines maternelles; Enfin, pour refleurir aux sphères éternelles, Lis d’or, cueilli par Dieu, sur son coeur viens mourir.» La Sirène. A L’Amiral Laguerre. Robert, ancien marin retiré dans les terres, Vieillit entre sa bru, son fils et leurs enfans; Mais parfois un ennui ride ses traits austères, Et seul, les bras croisés, il erre à travers champs. Quel grain de mer lointain, quel souffle du rivage Viennent troubler son front, mettre son âme en feu? Or, un matin, armé du bâton de voyage, À sa jeune famille il dit un brusque adieu. Les larges pantalons, la ceinture de laine, La veste molle et chaude, il a tout revêtu; La bouteille d’osier pend, jusqu’au bouchon pleine, Sur sa chemise bleue au collet rabattu. Il baise des enfans la chevelure blonde Et part, mais si léger, son regard est si doux! On dirait un novice allant au Nouveau-Monde, Un amoureux courant, au premier rendez-vous. Aux chapeaux qui parfois se levaient sur sa route À peine répondait son chapeau goudronné: -«Comme vous passez, fier! Une dame sans doute Vous attend au manoir, jeune homme fortuné!» - «Ils l’ont dit: je vais voir ma maîtresse, ma dame, La fée à qui j’offris dès quinze ans mes amours, La sirène aux yeux verts qui chante dans mon âme!...» Et le fier matelot marchait, marchait toujours. Aux murs de Lorient il arrive, il salue La gracieuse tour svelte comme un fuseau; Coudoyé des marins à chaque coin de rue, Il lit sur leur ruban le nom de leur vaisseau. Son coeur est plein de joie et ses yeux sont en larmes; L’air salin de la mer ravive son vieux sang; Le voici dans le port, et, sur la Place-d’Armes, Le bruit des artilleurs l’arrête frémissant. Passent des officiers aux brillans uniformes. Plus loin c’est l’arsenal avec ses noirs canons, Et les boulets ramés et les bombes énormes, Mille engins dont la mort aime et connaît les noms. Les marteaux des calfats enfonçant leurs étoupes L’attirent, et poussant gardiens et matelots, Par-dessus les pontons, les radeaux, les chaloupes, Il approche, il revoit la merveille des flots. -«Oh! qu’elle est belle encore à partir toute prête, Celle qui m’emporta jeune homme sur ses flancs! Celle à qui je reviens dans mes habits de fête, Comme elle est jeune et belle!... Et j’ai des cheveux blancs! Qu’elle fut bien nommée! hélas! un nom de fée! Un nom d’enchanteresse! Elle vous jette un sort: Voilà toute autre flamme en vous-même étouffée, Vous êtes son esclave à la vie, à la mort.» Et leste et vigoureux, malgré sa barbe blanche, À l’échelle de corde il montait triomphant, Puis, touchant la mâture, embrassant chaque planche, À genoux le vieillard pleurait comme un enfant. Mais l’ancre vient à bord: Robert une seconde Dans son coeur hésita; pourtant il lui fallait Une dernière fois faire le tour du monde! Et la Sirène au loin s’en allait, s’en allait... Toujours habitez-vous dans la mer, ô Sirène? Ah! comme les marins, partout dans l’univers Chacun trouve, amoureux, l’idéal qui l’entraîne, Et que jusqu’à la tombe il suit les bras ouverts. Marie. Cueillant des lucets noirs (8) pour cette brune enfant, J’errais un jour d’été sous la forêt ombreuse, Comme elle enfant joueur, mais près d’elle rêvant: Sur la mousse et les fleurs et sur l’herbe nombreuse, Quand ses pieds nus laissaient leur trace, bien souvent Amoureux je passais sur la trace amoureuse; Un ruisseau descendait vers l’étang de Ker-Rorh: Son beau front, entouré d’une tresse de laine, Brilla dans ce miroir, et mes yeux vers la plaine Suivaient l’onde emportant, joyeuse, mon trésor; Dans l’air un jeune oiseau lança ses notes d’or, Sa voix lui répondit claire, argentine et pleine, Et moi, pour aspirer cette vibrante haleine, J’accourus... Dans mon coeur, ah! je l’aspire encor! Les Fontaines Sacrées. I Castell-Linn, en montant vers tes sommets boisés, Où gisent de nos ducs les murs demi-rasés, Mes pensers voyageurs me suivent; sur ta pente Je m’arrête, ébloui du fleuve qui serpente; Puis, songeant à mon art, à la gloire, au destin, Je murmure des vers commencés le matin: «Heureux est le poète errant et militaire Qui porte en sa giberne une Bible, un Homère! À la voix du clairon, à la voix du tambour, Mêlant ses chants guerriers, il va de bourg en bourg; Ou par-delà les mers et les grandes montagnes, S’il court chercher l’honneur des lointaines campagnes, À travers la fumée et le feu du canon, Deux fois, soldat-poète, il ennoblit son nom!» Ardent tumulte, heureux qui vous a pu connaître! Mais un maître nouveau, d’après un ancien maître, L’a dit, et cheminant sous les arbustes verts, Par sa prose inspiré, je hasarde ces vers: «Le poète d’élite et sans veine banale, Brisant des mots usés l’empreinte triviale, Le poète sincère et qui se fait aimer, Tel que je le conçois sans pouvoir l’exprimer: Ce qu’il faut, avec l’art, pour former ce poète, C’est un esprit exempt de pensée inquiète, Sans prévoyance amère et sans amers regrets; C’est une âme sereine, éprise des forêts, Et qui peut avec vous, ô muses adorées, Librement s’abreuver aux fontaines sacrées (9).» II Oh! j’arrive! -Avec vous qu’il fait bon voyager, Muses! comme le coeur, le pied devient léger. Quel immense tableau montre cette terrasse! Hirondelle, on voudrait s’élancer dans l’espace. O splendide vallon, vers toi je tends les bras! Mes yeux à l’admirer ne se lasseraient pas. Mais j’aperçois, filant sur un monceau d’ardoise, La vieille de l’hospice et qui s’appelle Ambroise: -«Notre belle rivière, aussi vous l’admirez! Ceux qui sans perdre haleine ont monté ces degrés, S’arrêtent comme vous en extase, et moi, vieille, Je me sens rajeunir devant cette merveille. Avec mon des voûté sous mes quatre-vingts ans, Femme de Châteaulin, rarement j’y descends. Auquel dire à cette heure: Ouvrez-moi votre porte? Pour tous ces jeunes gens la vieille Ambroise est morte. Mais mon coeur va d’en haut vers mon pays natal. J’oublie en le voyant les murs de l’hôpital. Oh! le sombre séjour pour le corps et pour l’âme! La vieillesse indigente est-elle donc infâme? Sur la porte est écrit: Maison de charité, Mais on fait d’un asile une captivité. Puis, le jour et la nuit, parmi ces odeurs fades, Vieux soi-même, ne voir que vieillards et malades, Des morts! -La bonne mère, avancez votre main, Et prenez ce denier pour bénir mon chemin.» III Seul, me voilà perdu dans ces vastes ruines, Colline s’élevant au milieu des collines, Et de ces murs croulés, du faîte de ces tours, Mes regards vers le fleuve aimé s’en vont toujours. Gloire de l’Armorique et de la Domnonéo, Seras-tu de mes vers la seule abandonnée? Cent fois j’ai dit l’Ellé, l’Isol et le Léta, Noble Avon, et jamais ma voix ne te chanta (10). Ton frère cependant a vu naître Shakspeare, Car la double Bretagne aux mêmes noms s’inspire; Partout nos deux pays disent les mêmes lieux; Ils ont la même langue et les mêmes aïeux. - C’est un soir, dans les bains de notre duchesse Anne, Que m’apparut ton cours limpide. Une liane Y trempait sa fleur rose, et ton bruit argentin Montait d’un sol brillant de paillettes d’étain. Plus loin, un long canal te reçoit et t’embrasse: Les saules sur tes bords épanchaient plus de grâce; Or les libres poissons ont fui, tous d’un seul trait; Il faut à leur séjour l’ombre de la forêt. Libre, je fuis comme eux la savante structure, Barrière que saura renverser la Nature, Quand, des monts déboisés reprenant son essor, Elle crîra: Tombez, digues! je règne encor. Je la retrouve enfin, ta course aventureuse, Qui fait la terre grasse et la prairie heureuse: Salut, roseaux touffus! toiture des maisons, Vous recouvrez aussi les timides poissons. O verdure! ô fraîcheur! douceurs virgiliennes! Ainsi vous embaumez, forêts brésiliennes! Quand la harpe jetait ses notes de cristal, Plus d’azur brillait-il aux torrens de Fingal? Puis de sveltes clochers, d’antiques monastères; Des ports mystérieux enfoncés dans les terres; Comme en Grèce, des noms qui sonnent: c’est Argol, Daoulâz aux frais ruisseaux, Logonna, Rumengol, Les forts de Ros-Canvel sur les hautes falaises, Et Plou-Gastell, jardins embaumés par les fraises... Mais au fleuve élargi la mer ouvre son sein, Et Brest ouvre à tous deux son immense bassin. Fleuve, je t’ai chanté: quand l’heure me renvoie, Mêle à tes flots joyeux l’effluve de ma joie; O splendide vallon, je t’ouvre encor les bras; Mes yeux à l’admirer ne se lasseraient pas. IV -«Seigneur! vous de retour! Comme une sainte image, Vous m’avez apparu là-haut dans un nuage. -Vous, mère, à la fraîcheur et si tard vous asseoir! -Oh! je ne sors d’ici qu’à la cloche du soir. À cette heure, voyez, sur le pont de la ville, D’ouvriers, de bourgeois passe une double file; Sur la rampe on s’appuie, on cause... Gens heureux! Des bandes d’écoliers qui se poussent entr’eux Accourent. De mon temps, on n’avait pas d’écoles; Mais l’ouvrage fini, nous n’allions pas moins folles. Par ce monde nouveau, car j’ai bon souvenir, Je reviens au passé, n’ayant plus d’avenir. Puis, regardez plus loin! Là-bas, dans la prairie, -Mes yeux, grâce à Jésus, à la vierge Marie, Sont aussi clairs et nets, -les robustes faucheurs Ne peuvent se résoudre à quitter leurs labeurs; Le soleil fait briller l’acier d’une faucille; Sur la meule est assise une petite fille. Voyez dans ce chemin un long troupeau de boeufs, Les poulains et les veaux qui bondissent joyeux; Comme tout cela vit, s’aime bien et folâtre!... Oh! dans l’air pur j’entends la voix claire d’un pâtre! -Ce denier, bonne mère, à vous, à vous encor! Le peu qu’on donne au pauvre au ciel se change en or.» V Grandes émotions d’une simple journée! Quel marchand reviendra plus fier de sa tournée! Où dominait jadis le manoir féodal Est ouvert, bien que sombre, un pieux hôpital, Asile du malheur, oeuvre réparatrice; La nature à l’entour, belle consolatrice, Verse dans la vallée un fleuve gracieux Qui délecte le coeur et réjouit les yeux; La vieillesse revit à ces douceurs lointaines... Muses, je viens de boire à vos saintes fontaines! Le Hêtre. Enfant, j’ai vu la plante grêle Pousser dans l’herbe près de moi, Comme moi souple, et molle, et frêle; Vers l’âge d’or, où je marchais en roi Dans nos taillis, l’arbuste de mon âge Me couronnait de son léger feuillage; Sur son tertre aujourd’hui, comme un géant fixé, Il étend glorieux ses grands bras, et sa tête, Où la brise murmure, où gronde la tempête, M’appelle, et ses longs bruits me parlent du passé. Frère, à mon dernier jour, sous ton abri placé, Mille ans, mon livre en main, je dormirais poète; Là, je vivrais encore, affinité secrète, Dans l’arôme et l’air pur où tu serais bercé! Notes. (1) L’Anglais. (2) Mort récemment. On lui doit la Vie de saint Corentin, petit chef-d'oeuvre de langue celtique. (3) Barde gallois du vie siècle. (4) Abréviation de Colomban. (5) Le pont Saint-Ange. (6) Les iliens, les iliennes, nom local dont la nuance se perdrait dans le grand mot insulaire. (7) Le Bec-du-Râz ou du Détroit devant l’île druidique de Sein. (8) Ou Airelle fruit des bois. (9) Pour ces vers de Juvénal, lire la belle traduction de M. Villemain dans son rapport à l’Académie française du 30 août 1855. (10) L’Avon, fleuve ; en français Aulne. Source: http://www.poesies.net