Sagesse De Bretagne. Par Auguste Brizeux (1803-1858) Le Poète Breton. Oeuvres De Auguste Brizeux, D'Après Alphonse Lemerre, éditeur. TABLE DES MATIERES Préface. Proverbes Divers. I II III IV V VI VII Des Femmes Et Du Mariage. Du Vin. De La Guerre. De La Fortune. I II III IV V Du Travail. I II III Almanach Des Laboureurs. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII Des Pays. I II III IV V VI Devises. A La Mémoire De Le Gonidec. I II III IV V VI VII VIII IX Préface. Nos frères du pays de Galles possèdent depuis longtemps un livre intitulé Science des Bardes; mais c’est un livre, comme le dit son titre, écrit par des poètes, par des lettrés. Le nôtre est tiré presque tout entier de la sagesse du peuple. Nous l’avons recueilli de la bouche même des marins et des laboureurs, pendant nos paisibles retraites en Bretagne. Plus d’une source écrite nous a cependant versé sa richesse; ainsi les dictionnaires du P. Grégoire de Rostrenen et de Le Gonidec, le Barzaz Breiz de M. de la Villemarqué, et le charmant dialogue appelé le Bughel Fur. Malgré nos doubles recherches, ce recueil, nous le déclarons, est bien incomplet; toute la sagesse de Bretagne n’est point ici déposée; mais le cadre est ouvert, que d’autres plus patients et mieux renseignés pourront un jour remplir. Ainsi, dans la science aphoristique seraient comptés les dires de cette race superbe qui, abusant de la victoire, criait: « Malheur aux vaincus! » ou, avec un plus noble orgueil, répondait au conquérant macédonien: « Nous ne craignons qu’une chose, la chute du ciel. » Mais ce sont là des cris isolés, comme le « Bois ton sang! » d’un héros moderne, et non des proverbes. Parmi tous les dictons familiers qui, dans ce recueil, montrent les rapports d’intérêts, de famille, de pays à pays, comme les altercations des bergers antiques, ou les travaux journaliers des laboureurs, quelques-uns cependant s’élèvent avec force ou douceur, et témoignent d’un grand sens moral. Contre l’avarice, quoi de plus terrible que ces quatre vers? Quand vous striez de la race au chien. Entrez dans ma maison si vous avez du bien; Quand vous seriez de la race du roi, Si vous n’avez plus rien, passez: chacun chez soi. Les deux pivots de l’existence humaine, comme ils sont ici indiqués avec imagination! Beg ar zoc’h, beg ar vronn Gand hô daou é vévomp. Bout du soc, bout du sein, Par eux deux nous vivons. Et, pour finir, voici par quelle image le peuple moraliste et poétique rendra la sentence du roi sage, sur la vanité des vanités de toutes choses: Avel, aveloui, holl avel. Vents, vents, tout n’est que vent. A. B. Septembre 1853. Proverbes Divers. I Mieux vaut sagesse que richesse. Qui ne sait pas trouvera à apprendre. Le navire qui n’obéit pas au gouvernail Devra obéir aux écueils. Un coeur pur et ferme est son maître. Le mal ou le bien De sa semence vient. Bandez bien les yeux de votre jeune taureau, Ou il vous donnera du mal. Entravez bien votre poulain folâtre, Ou il se noiera dans l’étang. Qui ne sait obéir ne sait pas commander. II C’est peine inutile et temps perdu Qu’apprendre le bien sans le faire. L’enfer est plein de bonnes intentions. Celui qui veut, celui-là peut. Tracez le sillon jusqu’au bout. Brave homme, faites à votre guise; Mais élevez maison ou cabane. III Le plus tôt C’est le mieux. Souvent de sagesse Vient lenteur. Avec de la paille et du temps Les nèfles mûrissent. Jeter le trépied après le bassin. Jeter son bonnet après son chapeau. La nuit on prend les anguilles. Ce n’est pas avec un tambour qu’on prend le lièvre. IV Il n’y a pas de petit ennemi. Ne jouez pas avec l’oeil. Tout chien est hardi dans sa maison. Ne jetez pas de pierre à tout chien qui aboie. Parler avec un sot, C’est jeter de la fleur de froment au pourceau. Pas de pièce brune sur un drap violet! V Jugez autrui comme vous voulez être jugé. Le chat aime à chasser la souris, Le chien à chasser le lapin. On dit est souvent un grand menteur. Cent entendus ne valent pas un vu. Chercher cinq pieds à un mouton. Faire la brebis. Sous prétexte de faire le veau. Mon moulin n’a pas assez d’eau Pour bien moudre votre mouture. Mieux vaut boire l’eau d’un ami Que boire le vin d’un traître. On aime la trahison, On hait le traître. Ce n’est point un mal, c’est un bien, D’étouffer la vipère et sa portée. Jamais Breton Ne fit trahison. VI La lisière est pire que le drap. Un bon ami vaut mieux qu’un parent. Les enfants des cousins éloignés Sont les plus mauvais parents du monde, Et les meilleurs si on les épouse. Tel père, tel fils, Le fils d’après le père. Cado est bien fils de son père. Jeanne est la servante de Jeanne, Jeanne et sa maîtresse battent ensemble le beurre. Le bon maître fait le bon serviteur. VII Désir de Dieu et désir de l’homme sont deux. Que le vent souffle où il voudra, S’il tombe de la pluie elle mouille toujours. Après le rire les pleurs, Après les jeux les douleurs. En allant à la fête vous chanterez, En revenant vous pleurerez. Attendez à la nuit pour dire que le jour a été beau. Homme fort, homme crevé; Beau nageur, homme noyé; Bon tireur, homme tué. L’homme compte deux ou trois saisons; Mais aucune ne ressemble à l’autre. Conservez bien la foi, conservez votre loi. Une seule foi, une seule langue, un seul coeur! Les vieilles coutumes sont les bonnes coutumes. Un drap blanc et cinq planches. Un bourrelet de paille sous votre tête, Et cinq pieds de terre par-dessus. Voilà les biens du monde dans la tombe. Vents, vents, tout n’est que vent. Des Femmes Et Du Mariage. Mieux vaut plein la main d’amour Que des richesses plein le four. Fussiez-vous plus noire au’une mûre. Vous êtes blanche pour qui vous aime. La feuille tombe à terre, Ainsi tombe la beauté. La petite fleur tourne parfois, L’amour de la jeune fille tourne toujours. Pour ranger le loup il faut le marier. Marie ton fils quand tu voudras Et ta fille quand tu pourras: Mieux vaut tôt marier sa fille Qu’avoir plus tard des regrets. C’est par-dessus la crinière de la jument Qu’on prend la pouliche. Se marier, vivre longtemps, Désir de tout Jean et de toute Catherine (désir des sots). Ils sont mariés, ils vivent longtemps, Tous voudraient revenir en arrière. Les mariages vus de loin Ne sont que tours et châteaux. Il n’y a pas de mauvaise chaussure Qui ne trouve sa pareille. Avec Jean-Guenillon S’est mariée Jeanne-Guenille. Frire la vermine de la pauvreté Dans le bassin de l’amour. (Amour et misère.) Brouille sera à la maison Si la quenouille est maîtresse. Jean-Jean! pauvre Jean! Jean deux fois Jean! Mari ivrogne et femme joueuse Chassent vite les biens de la maison. Toute femme malpropre et dégoûtante Trouve bons ses mauvais ragooûts. Pour être ridée une bonne pomme Ne perd passa bonne odeur (1). Un ne jette pas le coffre au feu Parce que la clef en est perdue (2). Vous n’enlèverez pas le coq à la poule, Ni Jean le rouge-gorge à sa compagne. La tourterelle fait pitié Quand elle a perdu sa moitié. Du Vin. L’homme, lorsquil se sent enflammé, Ne sent plus qu’il est un pauvre être. Mieux vaut vin nouveau Que bière; Mieux vaut vin de raisin Que de mûre. Chauffez les pieds par la chaussure. Et chauffez le corps par la bouche. Vieillard, du vin vieux dans votre verre! Dans votre tasse, jeune homme, de l’eau froide! Qui est maître de sa soif Est maître de sa santé. Femme qui boit du vin, Fille qui parle latin. Soleil levé trop matin, Dieu sait quelle sera leur fin. Mettre de l’eau dans le vin d’un autre. (Aller sur ses brisées.) Plus de vin se dépense aux Pardons Que de cire. De La Guerre. Les loups de Bretagne grincent des dents En entendant le ban de guerre. Le Saxon (l’Anglais) s’enfuit tout droit Quand nous crions: « Casse-sa-tête (3)! » Comme la grêle dans la mer Les Anglais fondent en Bretagne. Je n’ai pas peur des Gaulois (des Franks): Dur est mon coeur, tranchant mon acier. Qu’il y ait des Franks par milliers, Je ne fuis pas devant la mort. Si nous mourons comme doivent mourir Des chrétiens, des Bretons, Jamais nous ne mourrons trop tôt. Nous sommes toujours Bretons, Les Bretons race forte (4). De La Fortune. I Mieux vaut instruire son petit enfant Que de lui amasser du bien. Mieux vaut un bon renom Que du bien plein la maison. Dieu ne regarde pas à la condition. II Pauvreté n’est pas un péché, Mieux vaut cependant la cacher. Celui qui a se lèche les lèvres, Celui qui n’a pas regardé de travers. Mieux vaut fumée que gelée, Mieux vaut argent que cheveux. Mieux vaut riche paysan Que gentilhomme sans argent. Une clef d’argent sait ouvrir Mieux qu’une clef de fer toutes les portes; Mieux qu’une clef d’argent, ouvre une clef d’or. III Toujours l’on trouve la moisson du voisin Meilleure que la sienne. Qui tient le sac est aussi grand voleur Que celui qui l’emplit. Rarement homme s’enrichit Sans tromper son prochain. Pauvre qui s’enrichit Devient pire que le diable. Quand vous seriez de la race du chien, Si vous êtes riche, entrez dans ma maison; Quand vous seriez de la race du roi, Si vous êtes pauvre, allez à la grâce de Dieu. IV Les biens viennent, les biens s’en vont Comme la fumée, comme toute chose. Le bien qu’amasse le râteau Avec le vent s’en va bientôt. Celui qui épargna trouva Le lendemain quand il se leva. L’argent qui vient du diable Vite s’en va pour le ferrer (5). V Il est plus facile au fils de demander au père Qu’au père de demander au fils. Quand le pauvre viendra à votre porte, Si vous ne donnez pas, parlez-lui poliment. prière en battant le beurre. Saint Ives, saint Jean, Mettez du beurre dans ma baratte; Et laissez-y un peu de lait Afin d’en donner au cher pauvre. Du Travail. I Bout du soc, bout du sein, Par eux deux nous vivons. II Voler son temps et sa nourriture, C’est le plus grand péché du monde. À goupil endormi Rien ne lui chet en la gueule. Chien sans queue et chat sans oreille Ne sont bons que pour manger. Il est né le samedi, 11 aime besogne faite. Chien boiteux quand il veut. La plus mauvaise cheville de la charrue tait du bruit la première. Une haridelle mange souvent autant qu’un bon cheval. III Mon fils, la terre est trop vieille pour s’en moquer. Viens entendre l’alouette Chanter sa chanson au point du jour! (Appel au travau du matin.) Grand travail, petite nourriture. D’après sa dent (sa nourriture) on trait la vache. En mauvaise terre mauvais blé. Avant que vienne la fin du monde, La plus mauvaise terre donnera d’excellent blé. Almanach Des Laboureurs. I mois de janvier. Le vent du midi Amené force pluie. Arc-en-ciel vers la nuit, Pluie ou vent pour minuit. Gelée blanche au croissant, Signe de frais et de beau temps; Gelée blanche au décours, De la pluie sous trois jours. Mieux vaut voir un chien enragé Qu’un soleil chaud en Janvier. II mois de février. Février souffle, souffle, Et tue le merle dans son nid. Habit chaud et bonne nourriture Rendent bon chaque mois d’hiver. A la Saint-Mathias (24 février), la pie Cherche une place pour son nid. III mois de mars. Au mois de Mars, vent fou ou pluie: Que chacun veille bien sur lui! Mars avec ses coups est capable De tuer les boeufs dans l’étable. Le dimanche des Rameaux, compter les oeufs; Le dimanche de Pâques, les casser; Le dimanche de la Quasimodo, briser les pots. IV mois d’avril. Année de rosée, Année de froment. Pâques ou Quasimodo Onc en Avril ne fait défaut. Pâques mouillé et carnaval crotté, Et le coffre sera comblé. Saint Georges, quand il est sur son siège {23 avril), Fait courir la vache. S’il pleut le jour de la Saint-Marc (25 avril), Les guignes couvriront le parc. V mois de mai. Au mois de Mai Le seigle déborde la haie. Pluie chaque l’our, C’est trop peu tous les deux jours, Quand le coucou chantera. Ma bonne vache alors vivra; Quand chantera la tourterelle, J’aurai du lait plein mon écuelle; Quand la grenouille chantera, Ma pauvre vache alors mourra. Les feuilles s’ouvrent sur le chêne Avant de s’ouvrir sur le hêtre. VI mois de juin. Un pré est bien mauvais Si en Juin il ne donne rien. Lave ton corps à la fin du jour, Tiens-toi en joie et ne mange pas trop. VII mois de juillet. A la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, Mieux vaut une chèvre qu’une vache à lait. S’il pleut à la Madeleine (22 juillet), On voit pourrir noix et châtaigne. Au mois de Juillet On met la faucille aux sillons. A la pleine lune de Juillet, En tout pays la moisson. A la pleine lune de Juillet, avec son disque blanc. Si la moisson n’est pas mûre, il y aura disette. A Sainte-Anne (26 juillet) celui qui prie, Sainte-Anne jamais ne l’oublie. VIII mois d’août. S’il pleut à la fête d’Août, Les noisettes sont perdues. Qui va prier à Sainte-Hélène (25 août) Ne perd pas sa peine. IX mois de sptembre. Au mois de Septembre, C’est dans l’après-midi qu’on bat. A la Saint-Mathieu, Tous les fruits sont mûrs. Au paradis et sur terre Saint Cado n’a point son pareil. A la Saint-Michel, au point du jour, La constellation des Trois-Rois parait au midi. A la foire du Troc (29 septembre), Un poulain pour un sou. X mois d’octobre. En Octobre fumez bien, Et vous récolterez de même. Héré, Noir, Très Noir, Ainsi nomme-t-on les mois d’Automne. Écoutez combien de beaux noms L’Automne a reçu des Bretons: Abatteur-de-Moisson, Temps après la Moisson, Plein-Coffre, Mois-Noirs, Suivant de la Moisson, Saison-de-Chute, et Fin-de-l’Été, Balayeur-dc-FeuilleS; ou Été-Hiver. XI mois de novembre. Octobre a fini son chemin, Demain fête de la Toussaint. En Automne dur est le grain, Les feuilles sont tombées, tous les étangs sont pleins. Il est bon d’ensemencer la terre Au décours de la lune. Le seigle de la Saint-André (30 novembre) Ne sort qu’à Noël arrivé. Étes-vous encore à filer, Quand c’est demain la Saint-André? (Il ne faut pas veiller trop tard.) XII mois de décembre. L’Automne jusqu’à Noël: Depuis là, le dur Hiver Jusqu’à ce que fleurisse le saule. Neige avant Noél, Fumier pour les seigles. Une mouche à Noël Vaut une bécasse. S’il y a lune blanche à Noël, Il y a bon lin dans chaque guéret. En Décembre, journée courte, longue nuit; L’abeille se tait; le jonc pousse sur la colline. Des Pays. (6) I Cent pays, cent usages. Cent paroisses, cent églises. Ô Bretagne, ô très beau pays! Bois au milieu, mer alentour. (Tiré du Télen Arvór.) II La mer de Cornouaille est poissonneuse, La terre de Léon abondante en blé. Mon Dieu, protégez-moi au passage du Raz, Car ma barque est petite et la mer est grande. Nul n’a passé le Raz Sans frayeur ou sans mal. Depuis qu’est submergé Ker-Is (7), (???) On n’a pas trouvé le pareil de Paris. Paris Pareil à Is. (???) Quand des eaux sortira Kcr-Is, Dans les eaux entrera Paris. Saint-Pol, la ville sainte. -Kemper la belle. -Lorient la jolie. Les montagnes d’Arré, échine de la Bretagne. Aplanir Brasparz, Épierrer Berrien, Arracher la fougère de Plouié, Sont trois choses impossibles à Dieu. prière des pèlerins. Saints de mon pays, secourez-moi! Les saints de ce pays ne me connaissent pas. III Dans la paroisse de Taulé, entre les deux grèves, Est le meilleur breton parlé dans la Bretagne. Breton de Léon, et français de Vannes. Oui et non, C’est le français de la maison. (Cornouaille, 1842.) Parler breton comme un Normand. IV Un Normand a son dit, Et il a son dédit. Voici un dire d’autrefois: Vain et léger comme un Français, Dur et méchant comme un Anglais, Orgueilleux comme un Écossais. Sot comme un Vannetais (un Morbihanais), Brusque comme un Cournouaillais, Voleur comme un Léonnais, Traître comme un Trégorrais. Les cloches de Saint-Jean de Vougay disent: Keraniens! Keraniens! Tous voleurs! tous voleurs! Les cloches de Saint-Jean de Kéran répondent Ce que nous sommes, nous le sommes; Ce que nous sommes, nous le sommes! Panais! Panais! C’est le dîner d’un Léonnais. Pain d’avoine et beurre frais, C’est le plaisir des Quintinais. Mangeurs de bouillie et de choux. Ceux de Saint-Brieuc le sont tous. Fèves rouges et fèves bariolées. Abricots des Lamballais. Un Lamballais est un maître Pour faire de bons talus. Français pourri! Français pourri! Le sac du diable sur son dos. Têtes-de-sardine, ceux de Concarneau; Têtes-de-saumon, ceux de Châteaulin; Têtes-de-merlus, ceux de Combrit. Bec de rouget, bec salé! C’est ce qu’on mange à Quimperlé. triade de cornouaille (8). Le recteur de Kemper est instituteur, Celui du Grand-Ergué, écobueur, Celui d’Ellian, faucheur. Le recteur de Concarneau est pêcheur, Celui de Beuzec herboriseur. Celui de Melven beau parleur. Le recteur de Pont-Aven est cordonnier, Celui de Rosporden chapelier, Celui de Trévou sabotier. Le recteur de Corré est tisserand. Tailleur est celai de Leurhan, Fanfaron celui de Fouesnant. Le recteur de Tourc’h est tonnelier, Celui de Ker-nével charroyeur, Et celui de Scaer est lutteur. V des tailleurs. Il faut neuf tailleurs pour faire un homme. Qui dit tailleur Dit menteur. des meuniers. Des crêpes et du beurre, c’est bon. Et un peu du sac à farine de chacun. Et les jolies filles aussi. VI De toute couleur bon cheval. En tout pays bonnes gens. Le roitelet aime toujours Son toit et le petit coin de son pays. Devises (9) ALLENO. -Un conseil est bon en tout temps. Autret (Rivage-du-Courant). -Au delà de la mer. Bodéru (Buisson-de-Chêne). -Toujours fort. Boisguehenneuc (Du) (Forestier). -Amour et vérité. Bretagne (Pays-des-Guerriers). -Plutôt mourir. -Potius mori quam foedari Camereu. -Après donner il faut prendre. Charruel. -L’homme de coeur surmonte tout. Chastel (Du). -Tu viendras à bien. Coatanscours (Bois-de-la-Faucille). -De bon coeur. Coetivy (Bois-d’Ivy). -Toujours. Coetquelven (Bois-du-Coudrier). -Être en paix. Coetudavel. -Il faudrait. Déauguer (Le) (Le Dimeur). -Le droit est dû au dîmeur. Drénec (Du) (Le Bar ou l’Épinaie). -Il n’est poisson sans épine. Douget (Le) (Le Redouté). -L’homme de coeur est redouté. Gaédon (Lièvres). -Quand sonne le cor, les gaédons (lièvres) se lèvent. Gentil (Le) de Coatanfroter (Bois-da-Frotteur). -Gentil pour tous. Gonidec (Le) (Le Gagnant, le Vainqueur). -Volonté de Dieu. Guernisac (Aunaie ou Marais de l’Isac). -Prie toujours. Halegoat (Bois-de-Saules). -Aussi blanc que saules. Huon de Kérésec (Cerisaie). -Tant qu’elle durera, jamais... Huon de Kermadec (Riche-Ville). -Toujours, à jamais. Keraéret (Village-des-Couleuvres). -Quand tu pourras. Keranguen (VilIage-du-Blanc). -Prends garde. Keranrais (Village-de-la-Mesure). -Ras ou comble. Kerautret (ViUage-du-bord-du-Courant). -Peut-être. Kergoet (VilIage-du-Bois). -En bon chrétien je vis en Dieu. Kerjar (Village-de-la-Poule). -Il faut mourir. Kerlec’h (ViUage-de-la-Pierre-Levée). -S’il plaît à Dieu. Kerlouet (Village-Moisi). -En avant! en avant! Kermavan. -Dieu avant. Kerret (ViUage-du-Courant). -Se taire et faire. Kcrroz (Village-de-la-Rose). -Grâce et esprit. Kersauzon (Village-des-Saxons). -Il est temps, il est temps. Kerouzéré. -Laissez! laissez! Lesguiffiou (Cour-des-Souches ). -Prends le bois et laisse les souches. Mesanven. -Dites-vous. Molac. -Silence à Molac! Névet. -Pourquoi? Parscau (Parc-du-Sureau). -Temporiser. Penancoët (Bout-du-Bois). -Loyauté partout. -Et aussi: À découvert. Penguern ( Bout-du-Marais ou de l’Aunaie). -Dieu d’abord. Penhoët (Bout-du-Bois). -Il faut. Penmarc’h (Cap de). -Il serait prêt. Portzmoguer (Port de). -Sur mer et sur terre. Quélen (Houx. Instruction). -En tout temps Quélen (Du Houx. De l’Instruction). Richard, Sr de Kerjean. -Aimer Dieu, louer Dieu, honorer Dieu. Riou. -Es-tu muet? Rodellec (Homme aux cheveux frisés). -Bon et loyal. Rouazle. -Prends garde à ce que tu feras. Roux (Le) de l’Aunay. -La guerre ou l’amour. Salaun (Salomon). -Franc et loyal. Trédern (Douaire). -Qu’y aurait-il d’étonnant? Trévou (Tribus). -Quand il plaira à Dieu. A La Mémoire De Le Gonidec (10) Quelques jours avant sa mort, M. Le Gonidec, recueillant le peu de forces que lui avaient laissées cinq mois de maladie, revoyait sur son lit les dernières épreuves de sa Grammaire celto-bretonne. Quand le texte entier fut composé, un ami, un élève, qui surveillait et hâtait cette impression, réunit en un volume les feuilles éparses qu’on présenta au savant philologue. Le génie de sa langue natale était fixé dans ce livre: il l’ouvrit et le parcourut en silence; puis, d’un air satisfait, le tint quelque temps fermé entre ses mains. -Ce dernier trait résume bien la vie d’un homme dévoué à une seule idée: il connaissait le prix de son travail et se félicitait en mourant de l’avoir accompli. Oui, quelles que soient vers l’unité de langage les tendances de la philosophie, ceux-là ont bien mérité, qui surent conserver, en pénétrant leurs principes, les formes variées qu’a revêtues la pensée humaine. Le Gonidec fut de ce nombre: il peut s’appeler le régulateur de la langue et de la littérature celto-bretonnes. Grammaire, dictionnaires et textes de langue, son oeuvre embrasse tout, et ses livres, si chers à son pays, ne se recommandent pas moins par leur saine critique aux érudits de toute l’Europe; disons mieux: ils se recommandent par le sujet comme par la méthode, puisque les civilisations modernes recouvrent en bien des lieux des origines celtiques. La France, qu’on nous accorde ces préliminaires, a trop oublié la Gaule. Et cependant la France trouverait encore en Armorique la source première de sa langue, j’ajouterais de son ancienne littérature, s’il fallait ici entourer le grammairien et l’écrivain breton des vieux bardes, ses devanciers. Et qui niera, devant les noms d’Hoël et d’Arthur, le chef gallois, que le mouvement poétique des vie et viie siècles ne fût dans les deux Bretagnes? Il est vrai, les poèmes d’Armorique, comme les hymnes franks recueillis par Charlemagne, sont perdus; mais les rimeurs du moyen âge, Chrestien de Troyes, Regnaud, Robert Wace, ne cachent pas leurs emprunts à ces poèmes, moult anciens, dit Marie de France. Bons Jais de harpe vous appris, Lais bretons de noire pays; ajoute le traducteur de Tristat le Léonais. N’est-ce pas la veille de la bataille d’Auray que Duguesclin consulta les Prophéties de Merlin? Sous la Ligue on chantait encore le Graalen Maûr, qui a tant fourni aux romans de la Table ronde; et l’on chante toujours: Ar roué Graalen zô en Iz bez. Quant au barde Guiklan, qui vivait en 450, Rostrénen et le vénérable Dom Le Pelletier lisaient ses vers, au siècle dernier, dans l’abbaye de Lan-Dévének. Les titres ne sont donc pas contestables: on les retrouverait d’ailleurs au delà du détroit, dans ime littérature jumelle; et dans les deux pays la langue est encore vivante. Depuis longtemps travaillée en Galles, elle vient enfin de recevoir en Bretagne sa forme scientifique des veilles de Le Gonidec. Tâchons d’exposer dans toute sa simplicité cette vie studieuse et peu connue, mais glorieusement liée désormais à l’histoire des idiomes celtiques. I Jean-François-Marie-Maurice-Agathe Le Gonidec naquit au Conquet, petit port de mer situé à la pointe occidentale de la Bretagne, le 4 septembre de l’année 1775. Sa mcre, Anne-Françoise Pohon, appartenait à une famille de cette ville, où son père, d’ancienne et noble maison, mais sans fortune, occupait un emploi des Fermes. Dans le voisinage du Conquet demeuraient, au château de Ker-Iann- Môll, M. etMme de Ker-Sauzon, qui, s’intcressant aux époux Le Gonidec, tinrent leur fils sur les fonts de baptême. Ce fut un grand bonheur pour l’enfant. À l’âge de trois ans, privé de sa mère, puis abandonné de son père, homme bizarre et dur qui délaissait ainsi tous les siens, il fut généreusement recueilli par ses parents selon Dieu. Telle fut la tendresse des père et mère adoptifs, telle l’indifférence du père naturel, que jusqu’à sa douzième année le pauvre enfant ne se douta point de son sort. Le secret dévoilé, il tomba malade et faillit mourir de douleur. Dans ce temps, l’abbé Le Gonidec (celui qui refusa sous la Restauration l’évêché de Saint-Brieuc) était grand chantre de Tréguier; dans cette ville était aussi un collège dont l’enseignement avait de la réputation: cette double circonstance dut décider à y envoyer l’enfant. Ses études furent parfaites. Dès le début, soit commencement de vocation, soit influence de son parent l’ecclésiastique, il avait revêtu la soutane. Le jeune abbé Le Gonidec, ce fut ainsi qu’on le nomma dans le monde, laissait voir beaucoup d’esprit et d’imagination, et un vif attrait pour les lettres. Aussi, durant ses vacances au château de Ker-Iann-Môll, tous les manoirs d’alentour lui étaient ouverts. Ses parents adoptifs pouvaient se féliciter. Voici une occasion plus grande de payer sa dette. Vers la fin de 1791, M. de Ker-Sauzon émigré. Aussitôt le jeune abbé, qui achevait ses études, vient s’installer à Ker-Iann, et là se fait le précepteur du fils et des neveux de son généreux parrain. Mais les biens sont mis sous le séquestre; toute la famille doit se retirer à la ville; Le Gonidec est lui-même forcé de chercher une demeure plus sûre. En 93 nous le trouvons, dans les rues de Brest, entouré de soldats et des hideux témoins de ces fêtes de sang, qui marche à l’échafaud. Il n’avait pas encore dix-huit ans. Arrivé au pied de la machine, il voyait briller le couteau, quand des amis (on n’a jamais su leurs noms) entrent tout armés sur la place, renversent les soldats, et d’un coup de main délivrent le prisonnier. Le Gonidec fuyait au hasard par les rues de Brest; une petite porte est ouverte, il y entre: c’était la maison d’un terroriste. « Ah! monsieur, crie une femme, quel bonheur que mon mari soit absent! mais sortez, sortez vite, ou vous êtes perdu! -Et perdu, madame, si je sors! Pour un instant, de grâce, cachez moi! » La pauvre femme tremblait à la fois de peur et de pitié. Enfin la nuit vint; le proscrit put franchir les portes de la ville, d’où, gagnant à travers champs un petit port de Léon, il passa en peu de jours dans la Cornouaille insulaire. Dans le calme de la vie scientifique, où nous recherchons M. Le Gonidec, plus d’une fois nous l’avons entendu raconter les détails de cet événement terrible. Au sortir de Ker-Iann, il lui fut difficile de rester paisible et ignoré dans sa nouvelle retraite. La Bretagne fermentait. Les paysans le pressaient de se mettre à leur tête; mais de Brest on le surveillait; une visite domiciliaire fit découvrir des armes placées par des ennemis sous son lit; de là son arrestation, un long et cruel emprisonnement à Carhaix, puis sa marche au supplice. L’aventureux jeune homme semble avoir retrouve dans l’exil le génie bienfaisant qui le secourut au pied de l’échafaud. Dénué de toutes ressources, il débarquait à Pen-Zanz, dans l’autre Bretagne, quand, au sortir du vaisseau, il est abordé par un domestique qui lui demande si son nom n’est pas Le Gonidec. Sur sa réponse affirmative, le domestique reprend qu’il a l’ordre de lady N..., sa maîtresse, de prier l’étranger de descendre chez elle. Ce fait s’explique ainsi: Le Gonidec avait un parent de son nom, recommandé par lettre à lady N... et qu’on attendait d’Amérique; depuis plusieurs jours le domestique guettait l’arrivée des bâtiments; la ressemblance du nom amena cette méprise dont la généreuse lady remercia le hasard. Elle garda son hôte pendant près d’une année. Faute de renseignements précis, il serait malaisé de suivre Le Gonidec depuis la fin de 1794 où il rentra en Bretagne, jusqu’au commencement du xixe siècle. Une note de sa main prouve seulement qu’il prit une part active aux guerres civiles du Morbihan et des Côtes-du-Nord; qu’il y reçut deux graves blessures, l’une à la jambe, l’autre à la poitrine; et que, promu dans les armées royales au grade de lieutenant-colonel, il fit un second voyage dans la Grande-Bretagne, d’où le ramena la fameuse expédition de Quiberon. Depuis lors, errant pendant plusieurs années de commune en commune, il profita enfin de l’amnistie du 18 brumaire et déposa les armes à Brest, le 9 novembre 1800. II Ici commence la véritable vie de Le Gonidec, cellelà du moins qui conservera son nom: « Unius ætalis sunt res quæ fortiter fiunt: quæ vero pro patriâ scribuntur æternæ sunt. » Cette épigraphe des Origines gauloises de notre Malo-Corret (La Tour-d’Auvergne) pourrait être plus justement celle des oeuvres de Le Gonidec. À vrai dire, son génie propre n’était pas dans l’action, où l’avaient fatalement jeté les troubles de son temps. Et, chose bizarre cependant, la suite de ces événements entraîna, par leurs combinaisons, sa vocation scientifique. Forcé de se cacher et de vivre sous l’habit des paysans, il se mit à apprendre parmi eux d’une manière raisonnée la langue celto-bretonne qu’il avait parlée sans étude dans son enfance. De ce jour, l’ardeur de la science ne le quitta plus. Elle le suivit dans les places importantes d’administration qu’il occupa sous l’Empire, et dans le modeste emploi où nous l’avons connu pendant sa vieillesse. Il paraîtrait qu’un compatriote chez lequel notre grammairien reçut une longue hospitalité ne fut pas sans quelque influence sur son esprit. Amoureux des recherches archéologiques, le vieux maître de Ker-Véatou y associa volontiers Le Gonidec. Si ce dernier fut d’un grand secours pour son hôte, il n’importe: on doit saluer en passant ces éveilleurs d’idées. Voici qu’un nouvel ami sera le nouveau mobile de ce caractère, naturellement fort et opiniâtre, mais, comme chez tout Breton, timide à entreprendre et combattu d’incertitudes. C’était l’heure où tout se réorganisait sous la main du premier consul. Chacun, dans les partis détruits ou rapprochés, s’occupait de son avenir: Le Gonidec y devait songer. Or le baron Sané, son oncle, un des hauts administrateurs de la marine, lui pouvait être d’un grand secours. Telles furent les observations d’un intime ami (11) de Le Gonidec, lequel, partant pour la capitale, le décida à l’y accompagner. Ces espérances n’étaient pas vaines. Arrivé à Paris au mois de juin 1804, il occupa, dès le mois de juillet, un emploi dans l’administration forestière. L’année suivante, son nom figure parmi ceux des membres de l’Académie celtique, réunion qui se rattache trop aux généralités de notre sujet pour ne pas obtenir ici une mention. D’ailleurs, quels qu’aient été ses travaux, elle a fait naître la Grammaire celto-bretonne. III L’Académie celtique s’ouvrit le 9 germinal an XIII, avec tout l’enthousiasme que les fondateurs conservaient de leurs relations avec Le Brigant et La Tourd’Auvergne. L’auteur du Voyage dans le Finistère, Cambray, présida la première séance. Le savant M. Eloi Johanneau, qui avait conçu le projet de l’Académie, exposa le but de ses recherches, toutes dirigées vers les antiquités des Celtes, des Gaulois et des Franks. Cette pensée fut rendue allégoriquement dans le jeton de présence: un Génie, tenant un flambeau d’une main, soulève de l’autre le voile d’une belle femme (la Gaule), assise auprès d’un dolmen et d’un coq. Réveillée par le Génie, cette femme lui présente un rouleau sur lequel on lit ces mots celtiques: Iez ha Kiziou Gall (Idiome et usages des Gaulois). Dans le lointain une tombelle druidique surmontée d’un arbre, et pour légende: Sermonem patrium moresque requirit. Le revers portait une couronne formée d’une branche de gui et de chêne, avec cette inscription: Académie celtique, fondée an XIII. -Autour de la couronne: Gloria majorum. N’omettons pas cette proposition de Mangourit. Rappelant l’ordre du jour du général Dessoles, qui conservait le nom de La Tour- d’Auvergne à la tête de la quarante-sixième demi-brigade, où il avait été tué, Mangourit fit adopter par l’Académie celtique les propositions suivantes: 1° Le nom de La Tour-d’Auvergnc est placé à la tête des membres de l’Académie celtique; 2° Lors des appels, son nom sera appelé le premier; 3° Le général Dessoles, qui fit signer l’ordre du jour de l’armée après le trépas de La Tour-d’Auvergne, est nommé membre regnicole de l’Académie. Une grande ardeur animait donc les membres de cette assemblée. Par malheur, la langue celtique, qui eût dû être le flambeau de leurs études, fut presque négligée, ou traitée avec une demi-science et des prétentions si folles chez quelques-uns qu’elle excita l’opposition de la majorité. Ceux-ci, au lieu d’examiner, en vinrent à nier l’antiquité de la langue bretonne: -méconnaissant que tous les mots donnés comme celtiques par les auteurs latins ou grecs sont conservés avec leur sens originel dans la Bretagne- Armorique; ainsi des noms de lieux et d’hommes qui se trouvent en Écosse, en Irlande, en Galles et dans la Cornouaille insulaire. À défaut de textes bretons, puisque le Buhez Santez Nonn, ce précieux manuscrit, n’était pas imprimé, les textes gallois existaient, et ces textes sont reconnus des vrais savants comme très anciens, très purs, très authentiques; enfin la curieuse et originale syntaxe de la Grammaire celto-bretonne était à étudier. IV La Grammaire celto-bretonne parut en l’année 1807. L’auteur s’exprimait ainsi dans sa première préface: « Il existait trois grammaires celtiques avant ce jour: la Grammaire bretonne- galloise, de Jean Davies, imprimée à Londres en 1621; la Grammaire bretonne, du P. Maunoir, qui a paru dans le même siècle; et enfin celle du P. Grégoire de Rostrenen, capucin, imprimée pour la première fois vers le milieu du dernier siècle, et réimprimée à Brest, en 1795. La première m’aurait été d’une grande utilité si j’avais eu le bonheur de la connaître plus tôt; la seconde est totalement incomplète: je n’ai pu tirer aucun parti de sa syntaxe, vu qu’elle se trouve en tout conforme à la syntaxe latine. Quant à la grammaire du P. Grégoire, quoiqu’elle soit loin d’offrir tous les principes nécessaires à la connaissance de la langue, je conviendrai qu’elle m’a été d’un plus grand secours. » À cette liste de grammairiens, l’auteur eût pu joindre Le Brigant et Le Jeune (Ar Jaouanq), tous deux de la fin du siècle dernier. La grammaire de Le Gonidec, bien supérieure aux précédentes, ne laisse rien à désirer comme rudiment. La syntaxe en est bien établie. Nul n’avait indiqué la génération des verbes; nul, ce parfait tableau des lettres mobiles dont les lois mystérieuses et multiples étaient si difficiles à découvrir. Quant à l’alphabet, il rend tous les sons des mots, laisse voir leur formation et se prête logiquement aux mutations des lettres: j’y regretterai une seule lettre correspondant au th kemrique ou gallois, son qui existe encore chez les Bretons, et que le z ne peut rendre. Les consonnes liquides soulignées, à peine sensibles pour quiconque ne parle pas la langue bretonne dès l’enfance, prouvent chez notre celtologue une finesse d’ouïe des plus rares. Jusqu’à cette dernière édition de la Grammaire, il n’avait pu, faute de caractères, indiquer ces consonnes; sur quoi on lui dit que ce serait une difficulté pour bien lire sa Bible: « Oh! répondit-il, je n’ai jamais employé ces sons liquides dans mes textes! » Et pourtant, hors lui, puriste, qui s’en serait douté? Savants, vous pouvez vous fier à la conscience de cet homme. V La hauteur de la pensée et celle du caractère s’unissaient chez M. Le Gonidec, vrai Breton. Tandis que par d’autres travaux philologiques, mais d’un intérêt moins proche pour la France, des savants ont vécu entourés de richesses et d’honneurs, lui n’eut, pour soutenir sa vie laborieuse, que l’estime de son pays, dont il semble emporter le génie dans la tombe. Si jamais homme a rempli sa tâche, ce fut M. Le Gonidec. Dans quelques années, lorsque les regards de la science se seront enfin tournés vers les idiomes celtiques, le nom de notre grammairien ne sera prononcé qu’avec une sorte de vénération. Tel fut le sentiment tardif de M. Raynouard, initié, mourant, aux oeuvres d’un homme qu’il avait longtemps méconnu. La Grammaire celto-bretonne a exposé les règles originelles et conservées par la tradition, mais non écrites, de notre langue; les deux Dictionnaires, autres chefs-d’oeuvre, en ont donné le tableau complet, et la traduction de la Bible a paru ensuite comme un texte inimitable. Ainsi toute la langue bretonne est comme en dépôt dans ses livres. Les beaux et continuels efforts! Onze années de veilles prises après les travaux journaliers et nécessaires à la famille (dès 1807 il s’était marié) furent données aux Dictionnaires, deux ans à la Grammaire, dix à l’admirable Bible, et cependant nulle récompense! Si prodigue pour tous les dialectes morts ou bien connus, l’État ne put trouver une obole pour cultiver le celtique, ce vivant rameau des langues primitives qui de l’Asie s’étend encore sur la Gaule. Qu’on le sache cependant, nous plaidons ici pour Le Gonidec, plus haut qu’il ne le fit jamais pour lui-même. Outre une grande fierté, il y avait en lui comme une humeur allègre, qui le menait bien à travers les nécessités de la vie. Mais si ces dures nécessités le détournèrent de sa vocation, ne sont-elles pas déplorables? Et ne doit-on pas regretter ce qu’avec plus de loisir il eût fait pour la science et pour le pays? VI Les travaux d’administration vont, pour un long temps, le retenir tout entier. Son intelligence n’avait pas laissé que de le pousser rapidement dans cette carrière. La mission qu’il reçut, en 1806, de reconnaître la situation forestière de la Prusse, prouve l’estime qu’on faisait de ses connaissances variées. Lorsque Napoléon visita Anvers et les ports de la Hollande, il fut donné à M. Le Gonidec de le voir de bien près. Admis chaque jour, comme secrétaire de l’inspecteur général, dans le cabinet de l’Empereur, il conserva de son génie, mais sans plus s’engager, une vive admiration. En 1812, il porte à Hambourg le titre de chef de l’administration forestière au delà du Rhin. Dans cette place élevée, où tant d’autres eussent trouvé la fortune, il ne prouva, lui, que son désintéressement. Bien plus, son père venant à mourir insolvable, il contracta des dettes pour payer celles de ce père qui, dès l’enfance, l’avait abandonné. Arrivent les désastres de Moscou. Les Français évacuent Hambourg; le dernier à quitter son poste, Le Gonidec y perd ses meubles, ses livres, ses manuscrits. En vain espère-t-il dans l’ancienne dynastie qu’il avait autrefois si vaillamment servie: la perle de son brevet d’officier annule tous ses services militaires. Une réduction s’opère même dans son administration, et, tour à tour, le conduit à Nantes, à Moulins, à Angoulème, et toujours avec un grade et des appointements inférieurs. Ici l’étude revient le consoler. VII Le Dictionnaire breton-français est de 182 1. On peut le regarder comme un chef-d’oeuvre de méthode. C’est un triage complet des précédents vocabulaires et glossaires exécuté avec la critique la plus prudente et la plus sûre. Un supplément encore inédit, auquel sont joints en marge les mots gallois, augmenterait de beaucoup ce dépôt déjà si riche. Le Dictionnaire français-breton a été exécuté selon le même plan et les mêmes principes. Le Gonidec l’entreprit pour s’aider lui- même dans les textes bretons qu’il projetait. Son premier essai de traduction fut d’après le Catéchisme historique, de Fleury (12). De tous ses écrits, celui-ci est le plus simple de style. Il serait aisément devenu populaire si l’auteur eût mieux su le répandre; mais faire de beaux livres fut toute sa science. Le pays de Galles (que les étrangers s’instruisent par ce seul fait des rapports des deux peuples!) enleva presque tout entière l’édition du Nouveau Testament (13). Ce livre, le plus beau de notre langue, parut en 1827. Aussitôt la Société biblique demanda l’Ancien Testament (14). Pour ce travail, il fallait au traducteur le Dictionnaire latin-gallois, de Davies, introuvable à Paris et fort rare en Galles. Un appel se fit pourtant dans ce pays à la fraternité antique; appel bien entendu, puisque, peu de temps après, le révérend Price apportait lui-même en France, avec une courtoisie parfaite, le précieux dictionnaire. Dans cette entrevue, Le Gonidec, très attaché de coeur et d’esprit au dogme catholique, arrêta que l’Ancien Testament, comme déjà le Nouveau, serait littéralement traduit d’après le latin de la Vulgate. Le manuscrit est en Galles; une copie très exacte est restée à Paris entre les mains du fils aîné de l’auteur, l’abbé Le Gonidec. Les Visites au Saint-Sacrement, de Liguori (15), ouvrage pour lequel il avait une prédilection particulière, et enfin l’Imitation (16) qu’il terminait avec un grand soin quand la mort l’est venue surprendre, complètent la liste de ses traductions bretonnes. Toutes sont en dialecte de Léon. On se demande derechef si ces trésors de science et d’atticisme celtiques disparaîtront avec celui qui les amassa, et seront comme ensevelis dans sa tombe. - Mais épuisons les faits. VIII La science avait réservé à la vieillesse de cet homme une place tout exceptionnelle. Misa la retraite en 1834, il dut revenir à Paris et chercher dans une maison particulière le travail nécessaire pour nourrir sa famille. L’administration des Assurances Générales, dirigée par M. de Gourcuff, est, on peut le dire, une colonie de Bretons: M. Le Gonidec en devint l’âme, pour ceux-là du moins qui, sous la modestie des formes, devinaient la noblesse de la pensée s’exprimant par le plus pur langage. Ces Bretons ne se lassaient pas d’entendre si bien parler la langue de leur pays; lui, en parlant de la Bretagne, se consolait de vivre forcément loin d’elle. C’était là que lui arrivaient de hautes et savantes correspondances, et qu’une députation de ses jeunes compatriotes le pria, en 1838, de présider leur banquet annuel. À cette fête, qui fut comme le couronnement de sa vie, il répondit dans l’idiome national à une allocution de M. Pôl de Courcy; on se rappelle ces dernières paroles: « Fellet éo bet d’in tenna diouc’h eunn dismantr didéc’huz iez hon tâdou, péhini a roé dézhô kémend a nerz. Ma em eûz gréât eunn dra-bennag évid dellezout hô meûleûdi, é tléann kément-sé d’ar garantez cvid ar vrô a sav gand ar vuez é kaloun ann holl Vrétouned. Na ankounac’hainn bihen al lévénez am eûz merzet enn deiz man, é-kreist va mignouned, va Brétouned ker. Keit a ma vézô buez enn ounn, va c’houn a vézô évit va brô. » Mot à mot: « J’ai voulu tirer d’une ruine inévitable l’idiome de nos pères, lequel leur donnait tant de force. Si j’ai fait quelque chose pour mériter vos éloges, je le dois à l’amour du pays, qui naît avec la vie dans le coeur de tous les Bretons. Je n’oublierai jamais la joie que j’ai trouvée en ce jour, au milieu de mes amis, mes chers Bretons. Aussi longtemps que la vie sera en moi, mon souvenir sera pour mon pays. » Tels furent les souhaits de vie qui accueillirent l’auteur de ces simples et touchantes paroles, telle fut la vénération qui, durant toute cette solennité, entoura l’illustre président, que son sang aurait dû se raviver au contact d’une si ardente jeunesse. À quelques jours de là, cependant, un mal cruel le saisit. Le Gonidec reconnut vite le terme inévitable, et, chrétien, se soumit une dernière fois à sa devise: Ioul Doué, Volonté de Dieu. Après cinq mois de continuelles douleurs, il expirait, le vendredi 12 octobre 1838. Son convoi fut suivi jusqu’au cimetière par un grand nombre de ses compatriotes. Là, celui qui écrit cette notice, rappelant devant sa tombe les grands et nombreux travaux de Le Gonidec, a demandé que la Bretagne ne laissât point dans un cimetière étranger celui qui avait si bien mérité d’elle, mais l’ensevelît dans sa ville natale du Conquet. À la suite de ce convoi, une commission formée de MM. F. de Barrère, A. Brizeux, Alfred de Courcy, Audren de Kerdrel, Edmond Robinet, Emile Souvestre, a arrêté ces deux articles: 1° Du consentement de la famille, une souscription est ouverte dans le but de transporter au Conquet, sa ville natale, les restes de M. Le Gonidec; 2° Sur sa tombe seront gravés ces vers: Peûlvan, diskid d’aun holl hanô Ar-Gouidek, Dénl gwiziek ha dén fur, reizer ar brezounek. C’est-à-dire: Pilier de deuil, apprends à tous le nom de Le Gonidec, Homme savant, homme sage, régulateur du langage breton. Notre pays et même le pays de Galles ont repondu à cet appel. Outre l’épitaphe déjà citée et d’autres inscriptions, on lit sur le monument, d’un style gothique élégant: Ganet é Konk, ar IV a vîz gwengolo, 1775. Marô é Paris, ann XII a vîz héré, 1838. Béziet é Konk, ann XII a vîz héré, 1845. En français: Né au Conquet, le IV septembre 1775. Mort à Paris, le XII octobre 1838. Enseveli au Conquet, le XII octobre 1845. Par cet hommage rendu au savant grammairien, l’Armorique a prouvé qu’elle savait se glorifier de sa langue comme de la plus ancienne peut-être de l’Europe; qu’elle voulait l’aimer comme conservatrice de sa religion et de sa moralité. IX En face de la civilisation nouvelle, Le Gonidec a fait ceci, que le breton est écrit, au {{sc|xix||e siècle, avec plus de pureté qu’il ne le fut depuis l’invasion romaine: la mort du breton, si Dieu le voulait ainsi, serait donc glorieuse. Il faut l’avouer, la langue écrite avait suivi la décadence de notre nationalité. Cette décadence date même de loin, à en juger par le Buhez Santez Nonn (Vie de sainte Nonne), ce mystère antérieur au xiie siècle, traduit en français et avec tant d’habileté par l’infatigable savant. Les écrivains, sans renoncer aux tournures celtiques, aimèrent trop à se parer de mots étrangers. Or, c’est ce désordre qu’a voulu chasser l’esprit critique de Le Gonidec. Et, chose merveilleuse, dont nous-même avons fait l’épreuve en plus d’une chaumière, ses textes, sauf quelques mots renouvelés, sont bien de notre temps et lucides pour tous. Ce n’est plus ce style franco- breton, qui ne présente à l’esprit qu’un sens confus; c’est un style sincère et originel qui, lorsque l’ancien mot a été reconnu et saisi, fait briller les yeux du laboureur et va remuer dans son coeur les sources vives du génie celtique. Ce mouvement donné à la littérature nationale peut se continuer. Les élèves de Le Gonidec sont nombreux, et plus d’un a la science du maître. Une doctrine un peu large devrait aimer, en regard même du génie de la France, cette variété du génie breton. Pour tenir à tous les sentiments généraux, ne brisons pas les sentiments particuliers ou l’homme a le mieux la conscience de lui-même. L’idiome natal est un lien puissant: soyons donc fidèles à notre langue natale, si harmonieuse et si forte au milieu des landes, loin du pays si douce à entendre. Notes. (1) Plusieurs des proverbes qui précèdent ont leurs analogues dans les proverbes français; cependant on n'a pas voulu les omettre, ignorant si la sagesse française n'était pas héritière de l'antique sagesse des Gaulois. -Dans cette section sur les Pays tout est local: ce sont des épigrammes rustiques et familières, telles qu'en pouvaient échanger les cantons et les petites bourgades de la Grèce, et qu'il serait si curieux de connaître. Les antiquaires et les artistes en sentiront la valeur. C'est surtout dans les choses simples que les moeurs d'un peuple sont vivantes. (2) La ville d'Is, située dans la baie de Douarnenez, fut submergée vers l'an 442 (3) Cette triade nous semble personnifier d'une manière assez originale, dans chacun de leurs recteurs ou curés, le caractère de quelques paroisses de la Cornouaille. (4) Pour une vieille femme. (5) Pour les veuves. (6) Tire du Télen Arvor. (7) Ibid. (8) À la lettre: pour ferrer Pôl, un des surnoms du diable (9) Pour les devises purement françaises, voir encore le Nobiliaire de Bretagne de M. Pôl de Courcy et tous les Armoriaux. (10) Ce recueil de proverbes offrant comme un résumé de l'esprit de la Bretagne, il semble utile de faire connaître celui qui a fixé sa langue. La Notice sur Le Gonidec précédait la deuxième édition de la Grammaire, qui parut au moment de sa mort; supprimée avec les préfaces de l'illustre auteur dans la nouvelle édition in-4°, qui comprend aussi les dictionnaires, elle laissa ainsi dans l'ombre une vie intéressante et honorable, et sans explications les immenses travaux qui sont la règle et la gloire de la langue celto-bretonne. Cette notice reparaît donc ici comme une introduction littéraire et comme nn hommage. (11) M. de Rodellec du Porziz, à qui sont dus ces détails. (12) Katchiz historik. (13) Testamant Névez. (14) Tcstamant Kôz. (15) Gwéladennou d'ar Sakramant. (16) Heûl pé Imitation Jésus-Krist. Source: http://www.poesies.net