Autres Poèmes De La Revue Des Deux Mondes. Par Auguste Brizeux. (1803-1858) TABLE DES MATIERES A Un Religieux. FRAGMENS D’UN LIVRE DE VOYAGE. Venise. Le Lido. Les Conscripts De Plo-Meur. Les Batelieres De L'Odet. FÉERIES. I Les Nymphes Et Les Fées. II Morgana. III Le Manoir. Les Ecoliers De Vannes. Job Et Jo-Uenn. La Baie-Des-Trépassés. LIEDS BRETONS. I La Harpe. II La Chanson Du Cloutier. III Le Village De Marie. IV Monsieur Flammik. V Notes. VI Prière Des Laboureurs. VII La Servante De La Quenouille. VIII Cris De Guerre. IX Le Combat De Saint Patrick. X Dans Les Bois. Lima. La Veuve De Corré. Comment Nola fut rencontrée par Primel sur le chemin du bourg. Chansons De Primel. Chanson Sur Primel. L’Abeille. Violens Reproches Que Nola Adresse A Primel Au Jour De Marché. Monsieur Flammik. Merveilleuse Réunion De Primel Et De Nola A La Fontaine De La Ferme. La Servante De La Quenouille. Comment Nola Fut Ramenée Par Primel Sur Le Chemin Du Bourg. Le Vieux Rob. HISTOIRES D’ARMORIOUE. Le Ruban Jaune. L’Eostik Ou Le Rossignol. L’Artisanne. HISTOIRES INDO-ARMORICAINES I La Licorne. II Le Roi Et Vali. III L’Epreuve De La Licorne. IV Vali Reine. LE MISSIONNAIRE. I Bretagne. II Amérique. La Fleur De La Tombe. Notes. A Un Religieux. Revue Des Deux Mondes, Période Initiale, Tome VII. (1832) Tu n’as point redouté le cloître solitaire, Le silence, et la règle invariable, austère, Les macérations de la chair et du coeur, Et quatre fois par jour les stations au choeur. Tu prononças les voeux ferme et tout d’une haleine, Et lorsqu’on te vêtit de la robe de laine, Qu’on rasa tes cheveux, sur ce front tonsuré, Sans pâlir, tu baissas l’habillement sacré. Aujourd’hui doux et calme au milieu de tes frères, Ensemble vous passez les heures en prières, Et vous errez, le soir, à l’ombre du jardin, Comme ces saints reclus que peignait Pérugin, Qui marchaient deux à deux couronnés d’auréoles, Et la paix de leur coeur coulant dans leurs paroles. - Si jeune, avec un corps plein de joie et de feu, D’ordinaire à ce monde on ne dit point adieu; On lutte plus long-temps; sous une robe noire On a peur d’étouffer tout amour, toute gloire; On se confie au temps, à ses amis, au sort; Quelquefois en secret on espère en la mort; - Quand tout fait faute, heureux qui sur toi se replie, Ô Résignation, grande et sainte folie! Hélas! je sais au monde, au milieu de nous tous, Des êtres que le sort a brisés de ses coups; Coeurs résignés aussi, mais sans foi, sans extase, Sans qu’un rayon d’en-haut les touche et les embrase; Ces fiers infortunés passent silencieux, Mornes, froids, et cachant leur plaie à tous les yeux; Ils savent qu’aujourd’hui toute plainte importune, Mais qu’on est bien vengé par la douleur commune; Ils savent, si leur mal les poigne, y mettre un frein, Offrir à tout venant un visage serein, Et trouver sans efforts l’expression choisie Pour parler sur l’amour, l’art et la poésie!... Ah! cent fois plus heureux au fond de ton couvent, Sous les frais oliviers où tu t’en vas rêvant, Sous ton cloître de pierre, au fond de ta cellule, Mille fois plus heureux, si tu peux sans scrupule Te dire tout à Dieu; si l’arbre de la foi Où tu vins t’appuyer, n’a point fléchi sous toi; Si, comme au premier jour, humble, tendre et fidèle, Tu suis avec candeur Jésus, ton doux modèle; Si tu ne glisses pas dans son étroit sentier; Si sa mystique chair te nourrit tout entier! - Quand tu partis (ce fut ta dernière faiblesse), Sur le refuge ouvert à ta longue vieillesse Tu voulus un air chaud, un ciel pur et joyeux, Pour t’égayer un jour, pauvre Religieux! Renonçant à l’amour de toute créature, Du moins tu voulus vivre encor dans la nature. Près du beau fleuve Arno, sous le ciel florentin, Tu choisis ton abri: c’est là que le matin S’emplit de bruits charmans; là que la luciole, Le soir, le long des eaux mollement glisse et vole; Là, des citroniers d’or couronnant la cité; Là, des palais, des tours, et le fleuve argenté, Le noble fleuve Arno, qui, dans sa transparence, Reflète avec orgueil les vieux ponts de Florence! L’Auteur De Marie, Florence, 1832. Revue Des Deux Mondes, Tome II. (1833) FRAGMENS D’UN LIVRE DE VOYAGE. Venise. Les choses de curiosité, on peut les voir de compagnie; celles de sentiment, on doit les voir seul. - J’avais résolu de donner tout ce jour au souvenir de Byron. - La gondole me mena d’abord au couvent des Arméniens. Je n’ai point oublié que votre première lettre me reprochait d’avoir négligé à Pise le palais Lanfranchi. Elle contenait cette phrase dure: «Vous avez perdu dans mon estime comme imagination, pour avoir quitté Pise, sans y découvrir la maison de lord Bjron; cette maison où a été écrit Manfred, par une nuit d’hiver, alors que la neige, poussée par le vent du nord, frappait avec violence contre les vitres d’un grand et froid appartement... Vous savez que cet illustre, bizarre et malheureux homme avait mis, ce jour- là, un habit bleu neuf, et que, dans les brusques mouvemens de sa sympathie pour son héros, il arracha un bouton, ce qui nous valut cette fameuse note qui nous amusa tant dans les mémoires: «écrit Manfred, arraché un bouton à mon habit.» J’ai réparé cette négligence. Dans ma première course à Pise, ne me souvenant plus du palais Lanfranchi, je demandai la demeure de Byron, du seigneur anglais: les Pisans avaient oublié le nom du poète. Cette fois, mieux informé, on m’a conduit devant le palais Lanfranchi. L’intérieur était envahi par les maçons; les escaliers, les plafonds, étaient démolis; le grand et froid appartement n’existe plus; la façade du palais, d’un beau marbre doré et dans le pur style toscan, s’élève toujours sur le quai de l’Arno. - Le couvent des Arméniens, à Venise, occupe à lui seul la jolie petite île de Saint-Lazare. Du côté de la ville sont les bâtimens; vers la mer, les jardins, les potagers, toutes les dépendances de la communauté. Les frères y vivent au nombre de cinquante, en comptant les pensionnaires. Leur règle est celle de saint Benoît. Ils ont une bibliothèque fort riche en manuscrits orientaux dont ils impriment eux-mêmes des éditions très estimées. C’est chez eux que Byron alla étudier l’arménien, durant le long séjour qu’il fît à Venise. Mon gondolier ramait depuis une demi-heure; j’approchais de l’île; je sentais l’odeur douce des pois à fleur que le vent m’apportait par-dessus les murailles du jardin; mais aucun bruit, aucune voix, ne venait de la maison; toutes les fenêtres et les portes étaient soigneusement fermées; habitué déjà au silence de Venise, malgré moi j’éprouvai un nouveau sentiment de calme et de recueillement sur le seuil de cette demeure plus silencieuse et plus immobile encore. Le moine qui m’ouvrit, jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, avait dans les traits toute la finesse et la beauté régulière des Orientaux; une longue barbe noire et lustrée tombait sur sa robe d’étamine. Son salut, sa marche, ses manières, me rappelaient assez bien quelques Persans que vous avez pu voir à Paris. Nous visitâmes les diverses parties du couvent, moi, le ménageant de questions, lui, au contraire, venant au-devant avec une politesse toute lettrée, et une douceur vraiment chrétienne. Il me parlait des trois voeux que tout religieux doit faire lorsqu’il entre dans les ordres, les voeux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté; et, sans plainte aucune sur son sort, il ne cachait pas combien l’observance était difficile et pénible. Les élèves passant alors pour aller au réfectoire: «J’avais leur âge, me dit-il, environ treize ans, quand j’arrivai de mon pays dans cette maison; je n’en suis plus sorti, je n’en sortirai pas.» Je vins à Byron. - «Oui, répondit-il, je l’ai vu bien des fois, mais sans jamais lui parler; j’étais encore dans les pensionnaires, qui n’ont d’ailleurs aucune relation avec les étrangers. Il est venu ici tous les jours, durant trois mois. Nous ne savions ni son nom, ni qui il était. Il s’est fort bien comporté dans notre couvent; jamais il n’a dit un mot contre la religion. Cela nous a surpris par la suite d’apprendre que c’était un grand seigneur, un grand poète, et un homme peu régulier.» Ces choses se disaient en montant le grand escalier de la bibliothèque. La vue des livres, la crainte de gêner quelques frères occupés à lire, l’attention même que je devais à mon conducteur, lequel m’exposait ses richesses avec une si délicate complaisance, interrompirent notre conversation. Je vis là des raretés dont j’étais indigné. Je ne me rappelle qu’une édition polyglotte d’une prière de Fénélon. Devant un grand pupitre chargé de livres, le frère s’écria: «Ceci vous plaira mieux! Et il tira des rayons un volume arménien avec la traduction anglaise en regard. - «C’est sur ce livre que lord Byron étudiait; voici un morceau qu’il traduisit avec un de nos pères (et il leva les yeux comme pour chercher quelqu’un dans la salle). - «Je suis fâché que le père Paschal ne soit pas ici; vous auriez aimé à lui parler.» Je joins à ma lettre ce morceau. Mon compagnon de voyage qui a fait aussi un pèlerinage aux Arméniens, a tâché d’en retenir le sens; sauf erreur, le voici: Lorsque Zervanus (qui veut dire en vieux langage persan, gloire fortune, ou destin) voulut créer le monde, il médita pendant mille ans sur son oeuvre, et offrit un sacrifice, afin de faire bien ce qu’il devait faire, et dans la crainte de faire mal. Pendant le temps du sacrifice, il conçut deux enfans, Hormistus et Harminus. Le règne du monde, le règne de l’oeuvre à venir, suivant la parole de Zervanus, devait appartenir au premier né des deux enfans. Hormistus qui était le souverain bien, devina, encore au ventre de sa mère, à qui devait appartenir le monde, et il en avertit son frère. Harminus, l’esprit du mal, profita de cet avertissement pour arriver le premier. Sitôt qu’ils furent sortis du ventre de la mère, ils se présentèrent tous deux devant Zervanus. Zervanus, voyant Hormistus, jugea à sa bonne odeur qu’il était l’enfant de son choix, le bénit et voulut lui donner le règne du monde. Harminus, jaloux, réclama auprès de Zervanus l’accomplissement de sa promesse. Zervanus, voyant qu’il était impossible de livrer le monde à son fils bien-aimé Hormistus, déclara que, pendant neuf mille ans, Harminus régnerait sur tout ce qui était créé. Mais il le déclara inférieur à son frère Hormistus, et il le condamna à livrer le monde à ce dernier, lorsque les neuf mille ans seraient écoulés. (Tiré d’Esnacius, poète arménien.) La fable d’Hormistus et d’Harminus n’est autre chose, on le voit, que celle d’Arimane et d’Oromaze. Ce double principe, énigme première de toutes les religions, et que toutes essaient d’expliquer, se retrouve surtout, et avec mille variantes, dans les traditions et les poésies arméniennes. Les bons pères de Saint-Lazare, qui n’acceptent que la solution biblique, mettent beaucoup d’orgueil à prouver que leur pays est le lieu où s’est consommé ce grand mystère du bien et du mal. Selon eux, l’Arménie est le berceau du genre humain. Les quatre fleuves du paradis terrestre, Pison, Guihon, Hiddekel et l’Euphrate, coulent en Arménie; là, s’élève le mont Ararat où s’arrêta l’arche de Noé; et l’arménien qui donne le sens de tous ces noms, est la plus ancienne langue du monde, celle même que Dieu apprit à Adam. Comme Celte, j’aurais pu avancer des prétentions pour le moins égales à celles du frère, mais l’hospitalité me retint. Les curiosités de la bibliothèque et de l’imprimerie épuisées, nous descendîmes au jardin. Tout était ménagé, mis à profit, et distribué avec un soin extrême dans ce petit terrein qui suffit de la sorte aux besoins de la Communauté. Sous les fenêtres sont les fleurs, les plantes, les herbes médicinales; à la pointe de l’île, les légumes et les arbres fruitiers. Les allées, où l’on ne peut promener plus de trois de front, sont couvertes d’un beau sable uni, on n’y trouverait pas un caillou et une mauvaise herbe. Dans les endroits reculés, il y a des tonnelles d’aubépine, avec des bancs de joncs, où l’on va lire en été. Le soleil dardait si fort, qu’il fallut nous abriter un instant. Derrière nous, contre le mur du jardin, j’entendais le petit bruit des vagues qui entraient dans les fentes des pierres. Ni le frère ni moi, ne parlions plus; je me délectais dans ce silence, dans cet air pur; je songeais au bonheur de ces saints religieux, à cette vie toute d’étude et de piété. Pour rompre cette pause, je fis quelques complimens à mon guide sur la bonne tenue de son monastère; il sourit, et m’expliqua, en marchant, de nouveaux embellissemens qui étaient projetés. - Croyez-vous, lui demandai-je, que la seule envie de s’instruire amenât Byron parmi vous? Ne venait-il pas chercher un peu de cette paix où vous vivez? - Il sourit de nouveau et sans répondre. - «Qui sait? quelques années encore, et peut-être lord Byron serait-il revenu pour toujours dans cette maison. - Dieu le sait, répondit-il, mais à un certain âge il est malaisé de renoncer au monde et à soi-même.» À ces derniers mots, j’arrivais devant ma gondole; pour y entrer, le frère me donna la main que je serrai en signe d’adieu. Je dis au batelier: Palazzo Mocenigo! - Devant Saint-Servule, je regardai hors de la gondole; le moine arménien était encore debout sur les marches blanches du couvent............... Le nom de Mocenigo a délié la langue du gondolier. - Francesco a vu aussi lord Byron, et vers les deux heures lorsqu’il allait au Lido, et le soir promenant sur la Piazzetta. - Tous les anciens gondoliers connaissent le seigneur anglais, Byron, comme ils disent simplement. - La grande Marianna, cette terrible maîtresse, demeure à Naples avec ses enfans. - Francesco ne tarit pas. - Nous voici devant le vieux palais des Foscari: Venise disparaît comme une plante marine sous les vagues d’oie elle était sortie. - Grand canal, n° 54, palais de la famille Mocenigo! - Habitation délabrée et sans architecture; style moderne. - Au rez-de-chaussée un large corridor où étaient l’ours, le singe, toute la ménagerie. - La chambre à coucher d’hiver donnant sur une cour fort triste, elle est aujourd’hui occupée par la comtesse. - Autre chambre d’été ayant vue sur le canal. - Le portrait de Byron nulle part. - Il travaillait dans ce sombre et immense salon où sont peints tous les Mocenigo. - Un grand fauteuil devant une table de forme ancienne et percée d’une infinité de tiroirs; là furent écrits et enfermés Marina, les Foscari, Beppo, etc.... Vous me passerez ces détails extraits, pour plus de brièveté, de mon Livre de notes, comme vous me permettrez d’y copier cette lettre, qui m’expliquera par la suite ce que je n’ai pu qu’indiquer sur mon Journal. Parfois j’ai cette crainte, que ma mémoire s’en allant tout à coup, il ne me reste rien d’un pays que j’aime tant, et que peut-être je ne dois plus voir; aussi, contre mes habitudes, j’amasse notes sur notes, et je prie ceux à qui j’écris de me garder mes lettres. Comme j’examinais l’antique salon, entre un homme d’une cinquantaine d’années, bronzé, fort, d’une figure ouverte, aux grands yeux, aux grands traits: c’était un des gondoliers de lord Byron. Il s’appelle Vincenzo Falsiero; son fils, Giovanni Baptista, vient de partir pour l’Asie avec un Anglais, M. Kling, je crois. - «Oui, monsieur, c’est ici qu’il travaillait à ses compositions; il y restait toute la nuit; rarement milord se couchait avant le jour. À tout moment il appelait mon fils: Giovanni, portez-moi le singe!... Giovanni, amenez-moi l’ours!... C’était un brave patron!» - Le gondolier m’emmena chez lui. Dans une boîte, et soigneusement enveloppée, il conserve cette fameuse toque de velours rouge et ouatée, la seule coiffure, vous vous en souvenez, qui ne blessât point le front d’Harold. - J’en ai refusé quinze sequins! s’écria Falsiero. - Mais voici son casque de cuir noir, et dessus ses armes en argent. - C’est lui-même qui l’a donné, en Grèce, à mon fils; et à moi la toque rouge, lorsqu’il est parti... Nous gardons ça. Voici encore son portrait, au pied de mon lit. Et voyez, en sortant, les armes de Byron sont sur la gondole: la gondole de Byron flotte toujours devant la porte du palais Mocenigo. J’oubliais: lorsque j’entrai dans la chambre à coucher qui regarde le canal, j’y trouvai un pauvre petit oiseau, tombé des toits, et qui était venu mourir sur le parquet. Il avait le bec ouvert, ses paupières bleues fermées, et ses pattes, raides et froides, embarrassées dans une toile d’araignée. Le valet de chambre ramassa l’oiseau et me l’offrit. Il me vint une triste méfiance. J’imaginai que ceci était une attrape disposée pour les voyageurs. Je regardai quelque temps l’oiseau dans ma main, puis je le remis froidement au domestique. À peine rendu, je regrettai l’oiseau ............... Il y a quelques jours, nous avons manqué une occasion pour la France; ainsi cet envoi va se grossir encore; vous verrez toutes les traces de votre noble pèlerin sur les lagunes de Venise. Je ne vous apprends rien touchant sa vie, mais je vois les lieux où elle s’est passée; je vais où il a été, et je vous le dis; je cherche, pour parler comme lui, ce qu’il a laissé de son âme sur ces rivages qu’il aimait. Nous n’avons pu visiter la Mira, cette maison de plaisance sur la Brenta, d’où il écrivait à Moore: «Venise a toujours été, après l’Orient, l’île la plus fraîche de mes rêves.» Nous n’irons pas, non plus, sous les grands sapins de Ravenne, mais hier j’ai vu le Lido. Vous le savez, on donne ce nom à une île longue et étroite qui protège Venise du côté de la mer. La partie, tournée vers la ville, est cultivée dans presque toute sa longueur, l’autre moitié est une côte sablonneuse et plate que les vagues découvrent à leur reflux. Lord Byron avait établi là ses chevaux dans un vieux fort abandonné, et tous les jours il s’y promenait jusqu’à mi-chemin du village de Malamocco. On ne saurait dire quel charme ont pour les Vénitiens ces petits jardins du Lido. Leur ville, toute de marbre, fatigue dans sa magnificence. Pas un arbre, un brin d’herbe; jamais le pas d’un cheval ou le cri d’un oiseau, mais toujours des pierres et du marbre, ou une eau verdâtre qui croupit sous les ponts; partout l’industrie et l’art, la nature jamais. Dès qu’on touche au Lido, le coeur se dilate et respire. Vous voyez du vert; mille odeurs de feuilles vous arrivent; vous marchez mollement sur l’herbe, c’est vraiment la vie. On dit que, dans les jardins, il y a des guinguettes fort bien servies, où les familles vénitiennes vont se récréer le dimanche; on y dîne fraîchement à l’ombre, et le soir, au clair de lune, on se baigne dans les belles eaux du golfe. Hier, le ciel était clair et le soleil chaud; mais la mer, que deux jours de vent avaient soulevée, houlait encore avec violence. Elle était bruyante et trouble. La beauté même du ciel, la vivifiante chaleur du soleil augmentaient l’horreur de cette mer agitée. Cela formait un singulier contraste... Je ne sais, mais dans cette vie orageuse du poète anglais, peu d’épisodes me semblent d’une tristesse plus solennelle que ces solitaires promenades le long du Lido, lui seul, sur son cheval, en face de l’immensité, et courant chaque jour depuis le fort en ruine jusqu’à cette borne de pierre, où il voulait qu’on l’enterrât! Son épitaphe, imitée d’une inscription recueillie à Ferrare, était celle-ci: Noël Byron implora pace. Sur votre demande, je voulus aller à cette borne. Long-temps je suivis le rivage, enfonçant dans le sable, et brûlé par la mer, tant qu’à la fin le soleil déclinant, il fallut songer à ma barque. Pour abréger, j’essayai de prendre à travers champs, mais sur cette terre plate et sans horizons, bientôt j’eus perdu toute direction. J’appelai, personne ne vint. Alors, trop éloigné de mon premier chemin, c’était de tirer droit vers Venise: je pris ma course dans les marais, et heurtant contre les racines, blessé par les aloës, les chardons, mille plantes sauvages, j’arrivai en sueur à la côte. Le gondolier me demanda si j’avais trouvé des vipères? - Et pourquoi, lui dis-je? - Vous n’avez pas vu des sillons sur le sable; ce sont des sentiers de vipères; on fait avec elles la thériaque de Venise. Le soir, il y avait de la musique devant l’église de Saint-Marc; mais les impressions du jour m’empêchaient de bien écouter; je descendis la Piazzetta, et tout en suivant le quai des Esclavons, je résumai, à la manière italienne, les souvenirs de cette promenade dans une espèce de Canzone: Le Lido. Enfin, Lido, j’ai vu tes grèves désolées, Ton sable jaune et fin où confuses, mêlées. On retrouve, le soir, les traces des serpens Au soleil de midi déroulés et rampans Ici venait Byron: d’un oeil mélancolique Il regardait au loin briller l’Adriatique, Où, pour dompter son âme, il poussait au galop Son coursier hennissant au bruit de chaque flot; Et le noble animal écrasait les vipères Qui gagnaient en sifflant leurs venimeux repaires L’Auteur De Marie. Les Conscripts De Plo-Meur. (Cornouailles.) (1) I Jeunes gens désolés, qui partez pour la France, Conscrits d’un temps de paix, emmenez l’espérance! Elle vous guidera loin de nos verts taillis, Un jour vous reviendrez avec elle au pays. - II Un temps fut (que jamais, Seigneur, il ne renaisse!) Où tous ceux de vingt ans maudissaient leur jeunesse: Par bandes chaque année on les voyait partir; Hélas! on ne voyait aucun d’eux revenir. III Les bourgs étaient déserts; des gens usés par l’âge Ou des enfans erraient seuls dans chaque village; Partout les bras manquaient pour semer et planter, Et les femmes enfin cessèrent d’enfanter. IV Or, Bonaparte était le chef qui pour ses guerres Enlevait sans pitié leurs fils aux pauvres mères On dit qu’en l’autre monde il est dans un étang, Il est jusqu’à la bouche en un marais de sang V Lorsque ceux de Plô-Meûr pour ces grandes tueries Furent marqués: «Le loup est dans nos bergeries «Dirent-ils en pleurant, soumettons-nous au mal «Et tendons notre gorge aux dents de l’animal.» VI Ils dirent au curé: «Nous partirons dimanche, «Prenez pour nous bénir l’étole noire et blanche;» A leurs parens: «Mettez vos vêtemens de deuil;» Au menuisier: «Clouez pour nous tous un cercueil.» VII Horrible chose! on vit, traversant la bruyère, Ces jeunes gens porteurs eux-mêmes de leur bière; Ils menaient le convoi qui pleurait sur leur corps, Et, vivans, ils chantaient leur office des morts. VIII Beaucoup de gens pieux des communes voisines Étaient venus; leurs croix brillaient sur les collines; Sur le bord du chemin quelques-uns à genoux Disaient: «Allez, chrétiens! nous prîrons Dieu pour vous.» IX Vers le soir, dans la lande où finit la paroisse, S’arrêta le convoi; ce fut l’heure d’angoisse Dans la bière on jeta leurs cheveux, leurs habits, Et tout l’enterrement chanta De Profundis. X Les pères sanglottaient. On eût dit que les femmes Dans leurs cris forcenés voulaient jeter leurs ames. Tous appelaient leurs fils en se tordant les bras; Comme s’ils étaient morts, eux ne répondaient pas. XI Graves et sans jeter un regard en arrière, Ils partirent, laissant à Dieu leur vie entière Deux à deux ils allaient tout le long des fossés, Si mornes qu’on eût dit de loin des trépassés. XII Dieu reçut ces martyrs. Dans quelque fosse noire Leurs os depuis long-temps sont plus blancs que l’ivoire. Quant aux parens, la mort n’en laissa pas un seul. Pères et fils tiendraient dans le même linceul. - XIII Jeunes gens désolés qui partez pour la France, Conscrits d’un temps de paix, à vous bonne espérance! Le monde est beau, partez! de retour au pays, Fièrement vous direz un jour: J’ai vu Paris! Les Batelieres De L'Odet. (2) UNE BATELIÈRE. «Si vous voulez, jeune homme, aller à Loc-Tûdi, Voici que nous partons toutes quatre à midi: Entrez, nous ramerons, et vous tiendrez la barre; Ou, si vous aimez mieux, avant que l’on démarre, Vous promener encor sur les ponts de Kemper, Nous attendrons ici le reflux de la mer, Et le lever du vent; puis, avec la marée, Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée. UN VOYAGEUR. Jeune fille, à midi tous cinq nous partirons, Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons. Au bourg de Loc-Tûdi je connais un saint prêtre; Enfans, nous avons eu long-temps le même maître; Aujourd’hui je recours à son sage entretien. Sans vous dire son nom vous le devinez bien. A vous de me guider en ce pélerinage, Car pour vous, jeune fille, on ferait le voyage. De grace, mettez-moi parmi vos matelots Je n’aime plus la terre et n’aime que les flots.» A l’heure de midi nous étions en rivière. Barba, la plus âgée, assise sur l’arrière, Tenait le gouvernail; à mes côtés, Tina, Celle qui de sa voix si douce m’entraîna; Deux autres devant nous, dont l’une, blanche et grande, Me fit d’abord songer aux filles de l’Irlande; Car les vierges d’Érin et les vierges d’Arvor Sont des fruits détachés du même rameau d’or. Donc, leur poisson vendu, les quatre batelières En ramant tour à tour regagnaient leurs chaumières, Reportant au logis, du prix de leur poisson, Fil, résine et pain frais, nouvelle cargaison. La rivière était dure, et par instans les lames Malgré nous dans nos mains faisaient tourner les rames. Nous louvoyons long-temps devant Loc-Maria. Cependant nous doublons Lann-Éron, et déjà Saint-Cadô, des replis de sa noire vallée, Épanche devant nous sa rivière salée. A côté de Tina quel plaisir de ramer Et de céder près d’elle aux houles de la mer! La vieille le vit bien: «Cette fois, cria-t-elle, Tu tiens un amoureux, Corintina, ma belle! - Oui-dà, lui répondis-je, et mieux qu’un amoureux: Qui serait son mari pourrait se dire heureux.» L’aimable enfant rougit (car déjà nos deux ames Suivaient comme nos corps le mouvement des rames), Et l’Irlandaise aussi, dans le fond du canot, Nous sourit doucement, mais sans dire un seul mot. - Çà, repartit la vieille, écoutez! j’ai cinq filles, Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles; Venez les voir. - Non non je n’en ai plus besoin, Pour trouver mes amours je n’irai pas si loin. Or, sachez-le, Tina, la jeune Cornouaillaise, Forte comme à vingt ans est mince comme à treize, Et jamais je n’ai vu, d’Èdern à Saint-Urien, Dans l’habit de Kemper corps pris comme le sien. «Ainsi, continuai-je en abordant à terre, Tina, je vous conduis tout droit chez votre mère, De là chez le curé. Jeune fille, irons-nous?» Et Tina répondit: «Je ferai comme vous.» Mais Barba: «Pourquoi rire avec cette promesse? Si demain à Tùdi vous entendez la messe, Vous verrez dans le choeur un officier du roi, Dont la femme a porté des coiffes comme moi. - Mes lèvres et mon coeur ont le même langage, Brave femme, et je puis vous nommer un village Où l’on sait si mon coeur à l’orgueil est enclin, Et si j’ai du mépris pour les coiffes de lin. - Eh bien! venez chez moi, vous verrez mes cinq filles, Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles. - Jésus Dieu! soupira Tina, tout en ramant, La méchante qui veut m’enlever mon amant - Non, ma bonne, je veux te garder au novice, Ce pauvre Efflam qui meurt d’amour à ton service.» D’un ton moitié riant et moitié sérieux Ainsi nous conversions, et par instans mes yeux, De peur d’inquiéter l’innocente rameuse, Suivaient dans ses détours la côte âpre et brumeuse; Ou, pensif, j’écoutais les turbulentes voix De la mer, qui, grondant, s’agitant à la fois, Semblait loin de l’Odet gémir comme une amante, Et vers son fleuve aimé s’avançait bouillonnante. Vis-à-vis Benn-Odet nous étions arrivés Là nos heureux projets, en chemin soulevés, Moururent sur le bord. Dans un creux des montagnes Nous débarquons. La vieille, emmenant ses compagnes, Me dit un brusque adieu; puis, avec son panier, Je vis Tina se perdre au détour d’un sentier. Fallait-il m’éloigner ou fallait-il la suivre? Comment, ô destinée, interpréter ton livre? Quand faut-il écouter ou combattre son coeur? A quel point la raison devient-elle une erreur? Doutes, demi-regrets, souvenirs d’un beau rêve, Qui jusqu’à Loc-Tûdi me suivaient sur la grève; Surtout, retours à vous, qui, là-bas, au Moustoir, Portez le nom d’un autre et n’aimez qu’à le voir; Et ces divers pensers de tout lieu, de tout âge, L’un par l’autre attirés, m’escortaient en voyage, Plus mouvans que le sable où s’enfonçaient mes pas, Que les flots près de moi brisés avec fracas, Ou que les goélands fuyant à mon approche Et que je retrouvais toujours de roche en roche. FÉERIES. I Les Nymphes Et Les Fées. Fille d’une Suissesse et d’un père Écossais, Née en Ploe-meùr au temps où, moi, je grandissais, Nos trois pays rivaux, Suisse, Écosse, Bretagne, Ont soufflé dans ton coeur l’air frais de la montagne. Lorsque tes grands yeux clairs brillent si doucement, On pense à l’eau d’azur qui roule au lac Léman. Il est près de la Clyde, il est sur la colline Un bouleau, jeune aussi, que chaque brise incline. Ton front prêt à rougir sitôt qu’on a parlé, C’est la fleur rose au bord du fleuve Ellé. J’ai vu, j’ai vu passer les nymphes et les fées, Blanches filles de l’Ouest, brunes filles du Sud; Je compterais plutôt les vagues de Ker-Lud (3), Ou les brises du soir dans Tibur étouffées. Il m’en souvient, ce fut dans l’île Procida Qu’un soir je vis entrer Maria-Agatha, Pour me faire admirer, fille encore enfantine, Sur son corset doré sa robe levantine: De peur de trop la voir, je détournais les yeux. Mais quel air de chrétienne, oh! quel air sérieux, Quand, passant au milieu d’une belle jeunesse, Le dimanche matin elle vint de la messe! Ce charmant souvenir dans mon ame est resté, Marie-Agathe, et mes vers l’ont chanté. J’ai vu, j’ai vu passer les nymphes et les fées, Blanches filles de l’Ouest, brunes filles du Sud; Je compterais plutôt les vagues de Ker-Lud, Ou les brises du soir dans Tibur étouffées. Comme je traversais le ruisseau de Ker-lorh, Anna, sur un talus semé de boutons d’or, Joyeuse et s’enivrant de la belle nature, Chantait le mois d’avril et chantait la verdure. Pour boire au clair ruisseau s’arrêta mon cheval, Et j’aspirai la voix pure comme un cristal. Je ne m’étonne plus, fille heureuse de vivre, Si l’écolier Loïc s’ennuie avec son livre, Et si, quand vous chantez seule parmi les fleurs, Sur son cahier on voit tomber ses pleurs. II Morgana. Italie. Un Pâtre. «Debout, mes bons seigneurs! c’est assez pour Morphée! Allons voir Morgana la fée, Sur un char de vapeurs avec l’aube arrivée (4). Chaque été, prenant son essor, Légère, elle s’en vient des brumes de l’Arvor Bâtir ici ses palais d’or. Au pâtre de Reggio si vous tardez à croire, Gravissons le haut promontoire: Là nous verrons la fée et dans toute sa gloire. Que de monde! ouvrez bien les yeux: Le prodige veut naître, et déjà des flots bleus S’étend le miroir onduleux. Place au pâle étranger! car peut-être Morgane, (Comme au pasteur notre Diane) Un soir, lui dévoila sa beauté diaphane? Un Voyageur. Non! Pourtant d’aïeul en aïeul, Comme un saint talisman que l’aîné portait seul, Mon nom me faisait son filleul. Enfant, j’errai longtemps aux féeriques royaumes, M’enivrant de couleurs, d’arômes: Hélas! je suis encore un chasseur de fantômes! Oh! le caprice est mon vainqueur; Sujet d’un bon Génie ou d’un Esprit moqueur, Je cède aux rêves de mon coeur. Le Pâtre. Regardez! regardez! docte magicienne, Sur la vague sicilienne, La fée a commencé son couvre aérienne. Ah! voyez sous les doigts divins S’entasser les côteaux sillonnés de ravins... J’entends frissonner les sapins! Un Artiste. L’amour grossier des champs, ô pâtre, te fascine! Œuvre de Morgane ou d’Alcine, Cet amas de châteaux splendides, c’est Messine. Le Voyageur. Moi, je vous dis: c’est Bod-cador! Val qu’Arthur remplissait des appels, de son cor, Où dans la nuit il chasse encor. C’est la tour de Léon, c’est un pic de Cornouailles, Elven couronné de broussailles: Mon coeur, voici Carnac, le champ des funérailles! Ô bonne fée, à mon retour Sur nos grèves à toi, dès le réveil du jour, Une belle chanson d’amour! Pour tes fils d’Occident, ô toi qui recomposes Un pays dans les vapeurs roses, Et sous l’ardent midi! charmes leurs coeurs moroses!» - Courbé par ses réflexions, Un savant écoutait: «Ah! dit-il, épargnons Leur beau miroir d’illusions!» III Le Manoir. Dans un champ druidique et près d’un ravin noir De la noble héritière on voyait le manoir; Et goules et dragons tout cuirassés d’écailles, Salamandres en feu s’élançant des murailles, Paladins l’arme au bras, défendaient ce castel Digne du vieux Merlin et du bon prince Hoel. Je vins, et, détachant la mousse jaune et morte, J’écrivis ces deux vers au-dessus de la porte: «La fée Urgèle en une nuit De sa quenouille m’a construit.» Ô féerique manoir! À la source prochaine Une fille chantait le soir au pied d’un chêne, Et d’un gosier si clair qu’il semblait d’un oiseau Soupirant ses amours sur le bord du ruisseau. De retour à la source au lever de l’aurore, J’ouis une voix douce et qui chantait encore; Je dis: «La belle enfant est là près du buisson, Et, ses fuseaux en main, répète sa chanson!» Eh non! ce n’était plus la fille jeune et blanche, Mais un joyeux bouvreuil sautillant sur la branche. - «Ah! me dit un berger, aux sentiers du manoir Ne rôdez pas ainsi le matin et le soir! Dans un cercle magique, ici, la châtelaine File comme une fée et chante à perdre haleine. Hélas! ces froids cailloux autour d’elle rangés Sont, dit-on, des amans que son art a changés! Ne vous arrêtez pas près du Cercle-de-pierres (5) Ou l’amour par degrés troublera vos paupières; La chanteuse prendra votre âme, et sans pitié Près d’elle vous tiendra morne et pétrifié!» Les Ecoliers De Vannes. (1815) (6) I Leurs livres à la main, sous le bras leurs cahiers, De Vannes, chaque jour sortaient les écoliers; Comme si, dans ce mois de sève et d’allégresse, Ils voulaient au soleil déployer leur jeunesse, Dans les prés lire Ovide, et, sous les buissons verts, Aux appels des oiseaux répondre par des vers. Mais les buissons cachaient des armes, les vallées Par le seul manîment du fer étaient troublées; Là, s’exerçant dans l’ombre à de prochains combats, Les hardis écoliers devenaient des soldats; Car déjà Bonaparte, ou le démon des guerres, De son île arrivait pour désoler les mères. Or, cette fois, les fils crièrent: «C’est assez! «Nos parens, nos amis pour lui sont trépassés; «Leurs os semés partout feraient une montagne; «Nous, puisqu’il faut mourir, nous mourrons en Bretagne!» Un soir (nulle clarté sur terre, nulle au ciel), Dans une humble maison fut construit un autel, Et, par de longs détours marchant vers cette église, Tous vinrent se liguer pour leur grande entreprise. Kellec au rendez-vous arriva le premier, Vert comme un jeune pin et franc comme l’acier; Puis les deux Nicolas, frères mélancoliques, Qui semblaient entrevoir leurs tombeaux héroïques; Flohic, aujourd’hui prêtre; Er-’Hor, le joyeux gars; Et l’éloquent Riô, l’enfant de l’île d’Arz. Oh! ce fut un moment religieux, mais triste, Quand, revêtu de noir, grave séminariste, Le Ben-vel s’écria: «Mes amis, à genoux! Et prions pour les morts qui prîront Dieu pour nous.» La prière fut dite, et, lame plus tranquille, Tous posèrent la main sur le saint Évangile; Puis chacun prononça l’engagement fatal. Lorsqu’après Colomban (7), vint le tour de Can-dal (8), Les coeurs furent saisis d’une tristesse amère: «Oh! Can-dal est trop jeune! oh! rendons-lui sa mère!», Seul, Tiec le chanteur retint le noble enfant: «Si chacun d’entre vous, comme moi, le défend, «Sans crainte il peut rester; s’il meurt, chacun le venge. «De grace, mes amis, ne laissons pas notre ange!» Et le barde entonna son chant naïf et fort, Ce chant qui fut bientôt étouffé par la mort. A présent, jeunes clercs, et vous, soldats, aux armes! Hélas! de toutes parts et du sang et des larmes! L’Armorique pleurant ses fils qui ne sont plus; La France, ses héros d’Arcole et de Fleurus!... II Ah! j’aperçois les Blancs! La légion entière, Marins et laboureurs, combat sur la rivière; Au milieu de leurs rangs s’agite Cadou-dall; L’oeil sinistre et hagard, souvent le général Se tourne vers le bourg, et regarde et demande Si Gam-berr, le meunier, arrive avec sa bande? Les chemins sont déserts, et déserts les sentiers. Là-bas, sur un coteau tiennent les écoliers; Mais leur poudre s’épuise, et, bravant la décharge, Les Bleus, l’arme en avant, montent au pas de charge. Au premier coup de feu tombe un des Nicolas: Pleure, toi, son jumeau, qui dois le suivre, hélas! Mais, leurs robes de chanvre à la hâte nouées, Quel ange les conduit, ces femmes dévouées, Hors d’haleine, apportant les balles que leur main Fondait, durant la nuit, de leurs cuillers d’étain? Courage, ô jeunes gens! sur ces, hautes pelouses Voici, derrière vous, vos futures épouses! Vos mères, les voici debout à vos côtés! Le pied sur votre sol, enfin, vous combattez! O reine des Bretons, Liberté douce et fière, As-tu donc sous le ciel une double bannière? En ces temps orageux j’aurais suivi tes pas Où Cambronne mourait et ne se rendait pas. Dans ces clercs, cependant, ton image est vivante, Et chantant leurs combats, Liberté, je te chante! Ils n’avaient plus qu’un choix, ces fils de paysans: Ou prêtres ou soldats; - ils se sont faits chouans; Et leur pays les voit tombant sur les bruyères, Sans grades, tous égaux, tous chrétiens et tous frères... Hymnes médiateurs, éclatez, nobles chants! Vanne aussi m’a nourri, mon nom est sur ses bancs; J’ai nagé dans son port et chassé dans ses îles, J’ai vu les vieux débris de ses guerres civiles; Puis je connais le cloître où le moine Abeilard Vers la libre pensée élevait son regard. Planez sur les deux camps, ô voix médiatrices, Et fermons aujourd’hui toutes les cicatrices!... Ces enfans, accablés du poids de leurs fusils, Ils partirent trois cents, combien reviendront-ils? Toujours une fumée entoure la colline, Voile où la Mort se cache et lâchement butine. Barde, ô dans la mêlée écho retentissant, Bouche d’or, te voilà toute pleine de sang! Maudite soit la main et maudite l’épée Par qui du cygne blanc la gorge fut coupée! Mais Gam-berr, mais le chef si long-temps attendu, Il vient! comme Grouchy, lui ne s’est point perdu. - Ici, terreur soudaine; ici, nouveaux carnages. Dieu soit en aide aux Bleus! - Ô chouans! ô sauvages! Sur ces pales fuyards lancés comme des loups, N’aurez-vous point pitié de chrétiens comme vous? Voyez! pour effacer vos traces meurtrières, Vos fils vont relevant ceux qu’abattent leurs pères! Le sang de ce soldat couché dans les sillons, Le doux Can-dal l’essuie avec ses cheveux blonds! Ce soir dans Muzillac célébrez vos batailles, Eux, ils entonneront le chant des funérailles; Remplissez au banquet les verres jusqu’aux bords, Dans la couche éternelle ils étendront les morts! - III Mais un souffle joyeux court sur les métairies: Le foin remplit les cours, dans les grasses prairies Les rires des faneurs partout sont entendus, Et je vois les fusils aux foyers suspendus. «Pour un jour de travail comme vous voilà belle! «Votre galant du bourg, voisine, vous appelle? «- Non, railleur! non, méchant! à Vannes je m’en vais «Ouïr une grand’messe en l’honneur de la paix. «Les prêtres ont dressé l’autel sur la garenne, «Et mon brave filleul, s’il faut qu’on vous l’apprenne, «Celui qui s’est battu pour vous durant trois mois, «De la main de son chef doit recevoir la croix. «- Oh! Dieu veille sur lui! c’est un brave dans l’ame. «Moi, je vais à mon pré. Gloire à vous, noble femme!» Quelle foule! soldats, ouvriers et marchands, Les hommes de la mer et les hommes des champs, Et leurs filles aussi, sous les coiffes de neige, Brillant comme des fleurs au milieu du cortège, Fleurs de Loc-Maria, de Lî-mûr, de Ban-gor; Tous les prêtres enfin avec leurs chappes d’or. Mais, silence! le diacre, à la main son calice, Vient suivi de l’évêque et prépare l’office. - Vous, pieux assistans, à genoux! à genoux! Et priez pour les morts qui prîront Dieu pour vous. Surtout, pontifes saints, point d’hymnes de victoire, Mais dites en pleurant la messe expiatoire De ces fureurs de sang par qui sont envahis Les fils d’un même père et d’un même pays. Puis ces jeunes vainqueurs, purifiés et calmes, Aux marches de l’autel iront cueillir leurs palmes. Hélas! loin de l’étude un moment attirés, Combien du bruit des camps restèrent enivrés! Comme les laboureurs au sol qui les fait vivre, Quelques-uns cependant revinrent à leur livre; Paré du ruban rouge, un d’eux, matin et soir, Sur les bancs studieux fidèle vint s’asseoir; Et quand l’enfant passait, souvent sa mère en larmes A vu de vieux soldats qui lui portaient les armes. IV Ainsi, de l’avenir devançant l’équité, Quand l’atroce clairon n’est plus seul écouté, Pour nos fils j’expliquais ta dernière querelle, Au joug des conquérans race toujours rebelle, Qui portes dans tes yeux, ton coeur et ton esprit, Le nom de Liberté par Dieu lui-même écrit. Et cependant, pleurez, fiers partisans de Vanne! Celle que nous suivions depuis la duchesse Anne, Dans le sang se noya! Les noirs oiseaux du Nord Volèrent par milliers autour de l’aigle mort: Les corbeaux insultaient à cette grande proie Et dépeçaient sa chair avec des cris de joie! Job Et Jo-Uenn. Revue Des Deux Mondes, Période Initiale, 4ème Série, Tome XXXI. (1842) A Mon Ami Adolphe Dittmer. I Ô douce voix de la faiblesse, Comme au coeur le plus dur vous entrez sans effort! Honte à qui vous entend et lâchement s’endort! Pour l’enfance pitié! pitié pour la vieillesse! Le fort cache souvent l’épine qui le blesse; Hélas! pitié pour le plus fort! - «Vous étiez sans pain, sans asile, «Quand sur la rue on vous a pris; «À toutes les lois indocile, «Que faisiez-vous seul à Paris? - «Hélas! je cherchais de l’ouvrage! «Pars, Job, m’avait dit un ancien; «Avec des bras et du courage «On ne manque jamais de rien. «Mais la misère est la plus forte. «Que ne suis-je en notre maison!... - «Vous mendiez de porte en porte, «Et vous méritez la prison.» Ah! juge, voyez cet oeil cave Et ce front de pâleur couvert Si jeune avec un teint si have! L’innocent, comme il a souffert! Quoi! la pauvreté, c’est un crime! Loi sans coeur, fille de l’argent! Ce qu’il faut plaindre, on le réprime; Le malfaiteur vaut l’indigent. Ce corps épuisé par le jeûne Vous a laissé voir tous ses maux, Sondez aussi cette âme jeune, Prête à s’ouvrir dans les sanglots. O discours vrais et pleins de charmes! Croyance, bonne foi, candeur Qui des yeux fait jaillir les larmes, Germer la pitié dans le coeur! - «Parlez, Job! Par un soir d’automne «Quand vous erriez sur le pavé, «En secret demandant l’aumône, «Sous vos habits qu’a-t-on trouvé? - «De l’Ouvrier dans la misère «C’était le Guide et le Devoir; «Monsieur, c’était une prière «Que je lisais matin et soir.» II Ô douce voix de la faiblesse, Comme au coeur le plus dur vous entrez sans effort! Honte à qui vous entend et lâchement s’endort! Pour l’enfance pitié! Pitié pour la vieillesse! Le fort cache souvent l’épine qui le blesse. Hélas! pitié pour le plus fort! Au seuil d’un cachot d’Italie, Sur un marbre j’ai vu la Mère-de-Douleurs; J’ai vu son beau visage inondé de ses pleurs; Elle ouvrait aux passans une main qui supplie, Et sa bouche disait avec mélancolie Ayez pitié de leurs malheurs! Pour tous ceux que leur sort enlace, Pitié! coeurs sans espoir, corps usés de travaux, Tous pareils en misère à ces pauvres chevaux, Qui, sous l’équarrisseur, mornes, la tête basse, Attendent qu’on leur donne enfin le coup de grace, Signal de l’éternel repos. III Le voilà couché dans la rue, Jô-uenn, le noble et bon cheval! A l’entour le peuple se rue, Un peuple stupide et brutal. Le mors a déchiré sa bouche, Le brancard écorché ses reins, Plaie où vient bourdonner la mouche; Les enfans arrachent ses crins. Las! Jô-uenn, toi qui sur la lande, Du point du jour à son déclin, Tondais les pousses de lavande, Près de ta mère heureux poulain! Et quand Mélen, ton jeune garde, Couché sous un genêt fleuri, Te jouait un air de bombarde, Tu bondissais comme un cabri. Mais passe un jour dans ce domaine Un Normand, effroi des troupeaux; Et jusqu’à Paris on t’emmène, Paris, cet enfer des chevaux. Adieu la lande! adieu la grève! Les prés où l’on broute au hasard! Tu resteras sans paix ni trêve Dans les tenailles d’un brancard. Hélas! sans paix et sans relâche, Bien d’autres malheureux, crois-moi, Comme toi vivent à la tâche, Au travail meurent comme toi... Mais, chut! l’heure de l’agonie Soulève et fait battre son flanc: Jô-uenn, ta souffrance est finie! Dors, Jô-uenn, le bon cheval blanc! Pourtant une rumeur confuse Eveille encor l’agonisant, L’air lointain d’une cornemuse De quelque noce d’artisan. A cette voix, la pauvre bête Tente un mouvement convulsif; Puis, laissant retomber sa tête, Ferme son oeil doux et pensif. Pour tous ceux que leur sort enlace, Pitié! coeurs sans espoir, corps usés de travaux, Tous pareils en misère à ces pauvres chevaux, Qui, sous l’équarrisseur, mornes, la tête basse, Attendent qu’on leur donne enfin le coup de grace, Signal de l’éternel repos. A. Brizeux. La Baie-Des-Trépassés. (9) Sur les débris épars au fond de cette baie Qu’attriste incessamment l’aigre cri de l’orfraie, Des gens agenouillés ont long-temps prié Dieu; Enfin, rasant les bords de ce funèbre lieu, Voici que vers le cap ils s’en vont, mais si sombres, Qu’on dirait tour à tour des vivans ou des ombres; De pauvres naufragés perdus sur les îlots, Ou des ames en peine errant le long des flots. Cependant le premier de la bande est un prêtre, À son vêtement noir facile à reconnaître; Puis viennent sur ses pas deux jeunes passagers, Un mousse, des marins, bizarres étrangers. Comme sous un linceul, ô costume sauvage! Sous leurs habits mouillés s’est caché leur visage; Pieds nus, la corde au cou, le visage voilé, Ils suivent les détours du golfe désolé. Non, Plô-Goff n’aura pas deux fois un tel spectacle! Tous les gens du pays vinrent criant miracle! Attroupés sur le cap, ils voyaient dans le bas Les pâles visiteurs se traîner pas à pas, Puis, entre les rochers, au chant plaintif des psaumes, Monter vers eux, monter pareils à des fantômes; Mais tous, ayant sur mer des pères, des enfans, Ils voulurent toucher et voir ces arrivans. Les femmes! (dans leur coeur si la crainte est bien forte, Sur la crainte pourtant c’est l’amour qui l’emporte) Une d’elles, les bras ouverts, les yeux hagards, Courut vers le cortége, et, comme ses regards Sous le linge mouillé n’entrevoyaient qu’à peine Celui vers qui l’instinct de tout son coeur l’entraîne, Par un mouvement brusque elle écarta les plis Du voile, en s’écriant: «C’est vous, c’est vous, mon fils!» Mais lui, d’un ton glacé: «Que faites-vous, ô femme? «Si mon corps est sauvé, faut-il perdre mon âme? «Cette nuit, quand les flots se dressaient contre nous, «Par les Saints de la mer nous avons juré tous, «Si leur main nous sauvait de cette dure crise, «D’aller ainsi voilés vers la prochaine église, «Sans dire notre nom aux habitans du lieu, «Sans avoir de pensers pour d’autres que pour Dieu... «A genoux! mes amis, et tenez vos mains jointes! «De la croix d’un clocher j’ai reconnu les pointes! «La maison du Sauveur, d’ici, je l’aperçois «A genoux! mes amis, et saluons la croix!» - Oui, chrétiens, louez Dieu! Devant ce cap du monde, Dont la crête s’élève à trois cents pieds sur l’onde, Dans ces mornes courans, par le temps le meilleur, Nul ne passa jamais sans mal ou sans frayeur! En face, la voici, l’effroi de l’Armorique! L’Ile-des-Sept-Sommeils, Seîn, l’île druidique, Si basse à l’horizon, qu’elle semble un radeau Entouré d’un millier de récifs à fleur d’eau! Ah! demain, venez voir, entre la Pointe et l’île, Les perfides courans briller comme de l’huile; Venez voir bouillonner la mer, et, sur les rocs, Ouvrez encor l’oreille au grand bruit de ses chocs. L’épouvante est partout sur ce haut promontoire, Et chacun de ses noms dit assez son histoire. A gauche, ces rochers de la couleur du feu, C’est l’Enfer-de-Plô-Goff; sur la droite, au milieu De ces dunes à pic, c’est l’exécrable baie, La Baie-des-Trépassés blanche comme la craie: Son sable pâle est fait des ossemens broyés, Et les bruits de ses bords sont les cris des noyés!... Mais déjà s’éloignait la bande solennelle, Et tous les assistans s’écartaient devant elle: Parmi les plus hardis, quelques-uns se penchant Pour voir ceux qui toujours se cachent en marchant; D’autres, tout effarés, s’enfuyant vers les grèves, Comme pour échapper aux spectres de leurs rêves. De sorte qu’un vieillard: «Non, jamais un tel voeu, « Même aux plus criminels, ne fut prescrit par Dieu! «Jamais, hormis les morts entourés de leurs langes, «Les hommes n’ont marché sous ces voiles étranges! «Vous-mêmes, dites-nous si vous êtes des morts? «Hélas! dans tous les temps ils ont aimé ces bords. «Autrefois, un Esprit venait, d’une voix forte, «Appeler chaque nuit un pêcheur sur sa porte «Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau, «Si lourd et si chargé de morts qu’il faisait eau; «Et pourtant il fallait, malgré vent et marée, «Les mener jusqu’à Seîn, jusqu’à l’île sacrée... «Aujourd’hui sur la mer ils flottent tout meurtris, «Et l’horrible vent d’ouest nous apporte leurs cris; «Sur le cap on les voit errer jusqu’à l’aurore, «Mais jamais en plein jour on ne les vit encore. «Faut-il prier pour vous? nous prîrons; mais, hélas! «Si vous êtes des morts, ne nous effrayez pas. «- Nous sommes des vivans! suivez-nous à l’église, «Et ces habits de deuil qui font votre surprise, «Ces voiles tomberont! vous entendrez nos chants! «Ceux qui semblent des morts deviendront des vivans!» Et bientôt dans l’église, au branle de la cloche Dont la voix grossissait toujours à leur approche, Le cortège voilé vers l’autel s’avançait, Et la peuplade entière autour d’eux se pressait; Et devant tous les Saints, devant toutes les Vierges, Fumaient des encensoirs, étincelaient des cierges; Et l’ardent Te Deum en choeeur était chanté; Puis, jetant son linceul, chaque ressuscité Levait avec amour, levait au ciel sa tête Sur laquelle roula le flot de la tempête; Et tous, pour attester l’appui venu du ciel, Suspendaient leurs habits au-dessus de l’autel. - O Lilèz, c’était vous! c’était vous, jeune fille! Quels pleurs et quelle joie un jour dans la famille, Lorsqu’autour du foyer, vous direz, blanche Anna, Comme Dieu vous perdit, comme Dieu vous sauva! C’est qu’à l’heure où l’abîme entr’ouvrant ses entrailles Devait vous engloutir, doux enfans de Cornouailles, Quand, portés par les vents, ses féroces abois S’en allaient retentir jusqu’au fond de vos bois; A cette heure où chacun au ciel se recommande, Vos parens, à genoux près du grand feu de lande, Et le coeur attendri par ce langage amer, Se souvinrent de ceux qui voyageaient en mer! A présent, poursuivez votre pèlerinage! Allez par chaque bourg et par chaque village; Chacun à votre aspect se signera le front, Et pour vous recevoir les portes s’ouvriront. Allez donc! achevez votre sainte entreprise, De la fureur des flots sauvés comme Moïse A vos nobles malheurs un barde s’inspira; Voeu sublime! long-temps le monde en parlera! LIEDS BRETONS. I La Harpe. «Né deûz nag éal na den «Na oel pa gan ann délen.» Il n’y a ni ange ni homme Qui ne pleure lorsque chante la harpe. Ab-Edmount, Barde Gallois. Sur les rochers noirs de l’Arvor La harpe se taisait, la belle harpe d’or; Elle gisait là sous les nues, Tout son corps entr’ouvert et ses cordes rompues: Hélas: à voir tant de malheur, J’ai senti de pitié se fendre aussi mon coeur; En pleurant j’arrachai la fibre, Cette fibre d’amour qui dans moi toujours vibre; Puis, sur la harpe j’attachai Le nerf mélodieux de mon coeur arraché. Tour à tour plaintive et joyeuse, Elle sonne à présent, cette bonne chanteuse: Çà donc, ma harpe, à vos chansons, Et qu’un peu de bonheur entre dans nos maisons! II La Chanson Du Cloutier. Sans relâche, dans mon quartier, J’entends le marteau du cloutier. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Voyez ses bras nus et luisans Retourner le fer en tous sens. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Jamais il ne voit le ciel bleu, Mais toujours la forge et son feu. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! C’est pour sa femme et ses enfans Qu’il fait tant de clous tous les ans. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Grands clous à tête et petits clous, Oh! combien de fer pour deux sous! Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Rarement le cabaretier Voit au cabaret le cloutier. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Mais, le dimanche, il chôme enfin Et chante à l’office divin. Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! Que Dieu, dans son noir atelier, Dieu bénisse cet ouvrier! Le jour, la nuit, son marteau frappe! Toujours sur l’enclume il refrappe! III Le Village De Marie. Quand près de vos maisons je passe tout rêveur, Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur, Je suis un amoureux, et non pas un voleur. C’est ici, dans cette bruyère, Qu’enfant, je poursuivais naguère Une enfant comme moi légère. Où nous courions tous deux, seul je viens, ô douleur! Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur, Je suis un amoureux, et non pas un voleur. Sa coiffe flottante autour d’elle, On eût dit une tourterelle Qui vient de déployer son aile. Hélas! l’oiseau sauvage a trouvé l’oiseleur! Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur, Je suis un amoureux, et non pas un voleur. Et le dimanche, au bourg, plus d’une Disait, jalouse: «Cette brune Sera la fleur de la commune!» Ô brune enfant qu’un autre aspira dans sa fleur! Bonnes gens du Moustoir, n’ayez point de frayeur, Je suis un amoureux, et non pas un voleur. IV Monsieur Flammik. Voici monsieur Flammik, avec son air matois; Il n’est plus paysan, et n’est pas un bourgeois. Sous ses habits nouveaux, méprisant ses aïeux, Au tondeur aux moutons il vendit ses cheveux. Il revient de l’école, écoutez son jargon: Ce n’est pas du français, ce n’est plus du breton. Attablé le dimanche aux cabarets voisins, Il se moque du diable, il se moque des saints. Tel est monsieur Flammik, fils d’un bon campagnard Hélas! notre agneau blanc n’est plus qu’un fin renard. - Voyez monsieur Flammik, avec son air matois; Il n’est plus paysan, et n’est pas un bourgeois. V Notes. A Jasmin. S’il faut nous défendre, cher barde, Nous dirons aux méchans Gaulois: «Pour chanter la nature et le Dieu qui les garde, «Tous les petits oiseaux sous la feuille ont leur voix.» Les Ruches. Jeunes filles des champs, vos ames sont pareilles Aux ruches où fermente un miel blond, pur et doux, Et l’on sent vos pensers qui murmurent en vous, Sonores comme des abeilles. Apologie. Court est le chant de la mésange, Mais qu’il s’élève au ciel mélodieux et clair! Un mot suffit au blâme, un mot à la louange: Dites, mes bons amis, est-il long le Pater? VI Prière Des Laboureurs. I Saint de notre pays, qu’aux sphères éternelles Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes, De ces nuages d’or où glisse votre pié Laissez tomber sur nous un regard de pitié. II Ce sont des laboureurs dont la voix vous implore: Souvent à votre autel nous venons dès l’aurore, Par les mauvais chemins nous venons bien souvent, Brûlés par le soleil ou glacés par le vent. III Nous cherchons un soutien, notre vie est amère: Toujours le dur travail et toujours la misère! Nous labourons la terre et nous semons le grain, D’autres mangent le blé battu par notre main. IV Mais regardons plus haut! Un jour, selon son oeuvre, Chacun aura sa part, le maître et le manoeuvre: Donc, mauvais laboureur qui fléchit sous un poids, Mauvais chrétien celui qui porte mal sa croix! V Tels de petits enfans serrés contre leur père, Bon Saint, nous voilà tous devant vous en prière: Plusieurs dans ce pays ont reçu votre nom, Soyez leur père aussi, vous déjà leur patron. VI Saint de notre pays, qu’aux sphères éternelles Les anges radieux couvrent de leurs deux ailes, De ces nuages d’or où glisse votre pié Laissez tomber sur nous un regard de pitié. VII La Servante De La Quenouille. La fille de Ker-Rôz, ce bijou de beauté, Porte un autre bijou qui brille à son côté: Chaîne de fin laiton, bague jaune et sans rouille, La Servante de la Quenouille. C’est le nom de l’agrafe, aussi jaune que l’or, Qui reluit au corset des filles de l’Arvor; Mais, chaîne de laiton, bague jaune et qui brille, J’aimerais mieux encor la fille. - «Je veux voir, belle enfant, je veux toucher l’anneau «Où pend votre quenouille avec ce long fuseau Et, vers elle penché, je bois l’air de sa bouche! Fille et bijou, ma main les touche! VIII Cris De Guerre. Sus! sus! Cornouaillais! Voici les Anglais À terre: Bourgeois et barons, Braves et poltrons, En guerre! Vous, pendant ce jeu, Adressez à Dieu Vos larmes. Lina, mes amours, Priez pour mes jours: Aux armes! Vieux mousquet noirci, Soutiens bien ici Ta gloire... Feu! feu! gens de coeur! Honneur au vainqueur! Victoire! IX Le Combat De Saint Patrick. (10) A Daniel O’Connel. I L’Arvor frémit à ton rappel; Patrick, son fils, descend du ciel. Eir-Inn! II Lui, par qui Dieu te fut porté, Te portera la liberté, Eir-Inn III Il est temps, sors du gouffre amer, O perle blanche de la mer, Eir-Inn! IV Va, le Léopard du Saxon En vain mordrait ton écusson, Eir-Inn! V Patrick, pour l’enchaîner encor, Patrick a son étole d’or, Eir-Inn!! VI Sous le bâton épiscopal Mourra le sanglant animal, Eir-Inn! VII Le Léopard et ses petits, Traîtres à Dieu, sont des maudits, Eir-Inn! VIII Mais toi, qui combats pour la foi, Les Saints combattront avec toi, Eir-Inn! IX Il est temps, sors du gouffre amer, O perle blanche de la mer, Eir-Inn! X Dans Les Bois. Il est au fond des bois, il est une peuplade Où, loin de ce siècle malade, Souvent je viens errer, moi, poète nomade. Là, tout m’attire et me sourit, La sève de mon coeur s’épanche, et mon esprit, Comme un arbuste, refleurit. Sous ces bois primitifs que le vent seul ravage, Je sens éclore à chaque ombrage Un vers franc imprégné d’une senteur sauvage. Devant mon regard enchanté, Jeunes filles, enfans empourprés de santé, Passent dans leur virginité. J’aide dans les sillons le soc opiniâtre; Pasteur, je chante avec le pâtre; La fileuse m’endort, le soir, au coin de l’âtre. Puis, dès l’aube, je vois les jeux De l’oiseau qui sautille entre les pieds des boeufs Et près des sources pond ses neufs. Ô chère solitude! - Et pourtant, je le jure, Arts élégans, bronze, peinture, Je vous aime, rivaux de cette âpre nature! Me préservent les justes dieux De vous nier jamais, symboles radieux, Charmes de l’esprit et des yeux! Et si, vivant d’oubli dans cette humble Cornouaille, J’entends vos clameurs de bataille, Saints martyrs de Pologne ou d’Eir-Inn, je tressaille! Lima. I - «Lorsque l’étang est calme et la lune sereine, Quelle est, gens du pays, cette blanche sirène Qui peigne ses cheveux, debout sur ce rocher, Tandis qu’à l’autre bord chante un jeune nocher Dont la barque magique, à peine effleurant l’onde, Rapide comme un trait, vole à la nymphe blonde? Et jusqu’au point du jour, par la vague bercés, Ils errent, mollement l’un à l’autre enlacés! - Oh! c’est là, voyageur, une touchante histoire! Mon père me l’a dite, et vous pouvez y croire.» II Fille d’un sang royal, espoir de sa maison, Blanche comme l’hermine à la blanche toison, Lina, qui n’avait vu que sa quinzième année, Amèrement pleurait déjà sa destinée: - «Plutôt que de tomber sous ta serre, ô vautour, «Dans ce lac qui m’attend trouver mon dernier jour; «Oui, dans ses froides eaux éteindre ma jeune ame, «Dur ravisseur, plutôt que me nommer ta femme! «Peut-être de ma mort naîtra ton désespoir, «Et tu vieilliras triste et seul dans ton manoir.» Près de l’Étang-au-Duc (le duc, son noble père, Sous qui notre Armorique alors vivait prospère), Lina, la blanche, ainsi parlait dans son effroi, Car du château voisin, sur un noir palefroi, Vers la vierge tremblante accourait hors d’haleine Un poursuivant d’amour qui n’avait que sa haine. Acharné sur sa trace, à toute heure, en tout lieu, Au temple il se plaçait sans peur entre elle et Dieu; Il la suivait aux champs, hideux spectre, à la ville, Et jusqu’en ce désert, près de ce lac tranquille. Ses pieds nus sur le sable et les cheveux au vent, Là, depuis le matin, jouait la belle enfant, Et les cailloux dorés sous les eaux transparentes, Les insectes errans, les mouches murmurantes, Les poissons familiers venant mordre le pain, Le pain de chaque jour émietté par sa main, Ou le vol d’un oiseau, la senteur des eaux douces, Les saules frissonnans, les herbages, les mousses, Tout dans ce coeur mobile allait se reflétant... Puis, Lina n’était pas seule au bord de l’étang; Le long du pré passait, repassait la nacelle De son frère de lait, jeune et riant comme elle. Dès que, de son jardin descendant l’escalier, De loin apparaissait Lina, le batelier, Pareil à l’alcyon qui chante sur les lames, Loïs, chantant aussi, voguait à toutes rames; Et lorsque, les bras nus, le col tout en sueur, Vers sa soeur bien-aimée abordait le rameur, C’étaient pour elle, après maintes tendres paroles, Des fleurs roses du lac aux humides corolles, Des touffes de glayeuls sur l’onde s’allongeant, Et, comme un beau calice, un nénuphar d’argent; Puis, de tous ces présens déposés sur la berge, Le jeune batelier parait la jeune vierge, Et, leur front entouré d’algues et de roseaux, On les eût pris tous deux pour les Esprits des eaux. - «Jetez cette couronne immonde, ô ma duchesse, «Offrande d’un vilain, digne de sa largesse! «Moi, pour vos blonds cheveux j’ai des couronnes d’or, «Des perles que Merlin cachait dans son trésor; «J’ai pour vous un anneau de fine pierrerie, «Où votre nom au mien avec art se marie «Un mot de vous, madame, et mes mains poseront «La bague à votre doigt, la perle à votre front; «Et, s’il faut plus encor, dites comment vous plaire: «Il n’est labeur trop grand pour un si grand salaire. - «Sire (et les yeux troublés de l’enfant, ses grands yeux «Brillèrent, de malice et d’espoir radieux), «J’obéis: donc, seigneur, que votre complaisance «Joigne à l’Étang-au-Duc votre Étang-de-Plaisance. «Le jour où les deux lacs s’uniront, je prendrai, «Unie à vous, l’anneau nuptial et sacré. - «Par les saints! c’est trop peu demander, ô princesse! «Pourtant, à moi mon oeuvre; à vous votre promesse!» Et, d’un air de vainqueur regagnant son manoir, Le noir baron pressait aux flancs son coursier noir. III O sort! ô changemens des choses et des âges! Un double étang couvrait jadis ces marécages, Sur leur bord un manoir s’élevait crénelé: Le haut manoir n’est plus, un étang s’est comblé; Et le profond canal dont l’habile structure Vint unir ce qu’avait séparé la nature, A peine le chasseur, dans ces joncs égaré, En distingue sous l’herbe un vestige ignoré; Grande oeuvre par l’orgueil péniblement construite, Mais que maudit l’amour et par le temps détruite! IV Dames et chevaliers, artisans et vassaux, Du manoir de Plaisance inondent les préaux: L’évêque est sous un dais avec tous ses chanoines; Dans la foule reluit le front chauve des moines; Les sonneurs sont aussi venus et les jongleurs. Pour le maître du lieu, sous un arceau de fleurs, Debout et rayonnant, il contemple en silence Une barque dorée et que l’étang balance. C’est qu’un puissant travail, et des maîtres vanté, Aujourd’hui s’inaugure avec solennité: Tous sont priés, et noble, et bourgeois, et manoeuvre; Et monseigneur de Vanne a voulu bénir l’oeuvre. Çà donc! joyeux sonneurs, cornemuses, haut-bois, Harpes des anciens jours, éclatez à la fois! De sa cour entouré, le bon duc de Bretagne Vous arrive, et Lina, sa fille, l’accompagne; Et, par ce jeune bras soutenu, le vieux duc, Sous l’or de son manteau chancelant et caduc, Se traîne en saluant la multitude avide, Oublieux de son rang, mais tout fier de son guide. Or, pourquoi si dolente et ce front sérieux, Elle vers qui s’en vont tous les coeurs et les yeux, Depuis un an cloîtrée avec de saintes vierges, Pâlit-elle si vite à la lueur des cierges? Ou si son coeur redoute en secret quelque mal? Cependant la voici près de l’arc triomphal, Et, la main dans la main, le seigneur du domaine Vers la barque dorée en souriant la mène. Là, parmi les rameurs du léger batelet, Moins triste, elle sourit à son frère de lait. Elle ne pâlit plus, la timide recluse, Quand, le lac traversé, les portes d’une écluse, Aux voix des instrumens qui donnaient le signal. S’ouvrant, l’esquif vainqueur entra dans le canal Qui, par de grands travaux franchissant la distance. Joignait l’Étang-au-Duc à l’Étang-de-Plaisance; Mais, tel un condamné que l’on traîne à la mort. Ses regards lentement erraient sur chaque bord, Comme dans un adieu saluant la prairie Et l’étang paternel où s’éveilla sa vie... Alors le fier seigneur, penché courtoisement: - «Voici mon oeuvre. Et vous, dame, votre serment - «Je m’en souviens!...» dit-elle. Et sa main virginale Sans trembler accepta la bague nuptiale; Puis, s’enlaçant au cou du jeune batelier, Tous deux tombaient au fond du lac hospitalier. V - «Lorsque l’étang est calme et la lune sereine, Vous savez, voyageur, quelle est cette sirène Qui peigne ses cheveux, debout sur ce rocher, Tandis qu’à l’autre bord chante un jeune nocher Dont la barque magique, à peine effleurant l’onde, Rapide comme un trait, vole à la nymphe blonde; Et jusqu’au point du jour, par la vague bercés, Ils errent mollement l’un à l’autre enlacés. - O merveilleux conteur, merci pour ton histoire! Elle est triste, mais douce, et mon coeur y veut croire.» A. Brizeux. La Veuve De Corré. A Madame Alix M. Au Manoir De Ker*** Il est des époques de la vie (et, si court que soit votre passé, peut-être, madame, aurez-vous déjà cette expérience), il est des temps que volontiers on désigne par quelque événement particulier; on dira: C’est le mois où naquit notre enfant, - l’automne où nôtre soeur s’est mariée, - et l’on retrouve ainsi la date indécise et lointaine. Trop souvent il faut remonter à de tristes souvenirs. Pour moi, je saurai comment dater mon paisible et dernier séjour dans nos campagnes: c’est l’année, dirai-je, où il fut tant parlé de la veuve de Corré, l’hiver où je vis dans un manoir le noble journalier Primel gagnant ses habits de noce; - scènes touchantes, indiquées par vous, vivante poésie qui m’attira tout d’abord, et que j’essayai, à mesure qu’elle se développait, de saisir dans sa vérité pour un jour, madame, vous en faire hommage. J’en ai l’espoir, vous qui, heureusement exempte des fausses graces, cherchées ou convenues, aimez nos taillis et nos grèves et savez la langue de la ferme, vous aimerez encore, reproduite, cette simplicité naïve qui brille par elle-même, cette élégante, naturelle et intime de nos moeurs rustiques, enfin cette franchise de forme toujours si belle dans la vie et à laquelle un art idéal et vrai serait glorieux d’atteindre. Mon effort et mon plaisir ont été de m’en rapprocher. Que cette soeur de Marie et d’Anna Hoël se présente donc sans trop de défiance, même hors de Bretagne et malgré nos troubles, sous la favorable influence du sourire gracieux et jeune qui, dans nos hameaux, la protège. N’est-ce point d’ailleurs dans les jours mauvais que les bons génies, toujours calmes, doivent nous visiter? A. B. I Comment Nola fut rencontrée par Primel sur le chemin du bourg. À peine, en ces vallons, des ombrages épais J’ai senti sur mon front la fraîcheur et la paix, Qu’un murmure charmant passant de feuille en feuille Sort du pays voisin: poète, je l’accueille. Sur le bord d’un talus qui fermait un grand pré, Pâle, s’en vint s’asseoir la veuve de Corré (11). De loin elle entendit le son de la grand’messe; Mais, ne pouvant, hélas! surmonter sa faiblesse, La grand’messe fini, on revenait du bourg, Qu’au bord de ce talus, le coeur froid, le front lourd, Elle cherchait encor, la jeune et belle femme; Si parmi ces chrétiens serait une bonne ame, Un passant dont le bras la mît dans son chemin; Mais, pitié! nulle main ne lui serra la main, Et, plus faible toujours, et toujours délaissée, Pâle, elle gisait là comme une trépassée. Oh! c’est que la beauté, faible contre le mal, La beauté, même aux champs, est un présent fatal Quelle femme, en voyant Nola (12) n’était jalouse? Quel homme ne rêva de l’avoir pour épouse? Or, le jeune Primel, par ses amis fêté, Plus tard que de coutume au bourg était resté Avec ses grands cheveux que partage une raie, Sous les plis réguliers de son immense braie, Seul il s’en revenait par les prés verdissans, Heureux de la saison et de ses jeunes ans; Car des murs de la ville à la libre campagne, Cet âge d’or, toujours un rêve l’accompagne. Par-dessus les buissons il regarde: «Est-ce vous, Blanche veuve?» Et déjà, comme un nouvel époux, Il disait: «Sur mon bras appuyez ce bras faible. Je suis l’arbuste fort, vous, la tremblante hièble. Jusqu’à votre logis il vous faut un soutien. Venez. Les médisans sur vous ne peuvent rien.» La veuve à ce jeune homme obéit sans rien dire, Et tous deux cheminaient avec un doux sourire. - «Pourquoi, dit-elle enfin, maîtrisant son émoi, Quand tous si durement me délaissaient, pourquoi Seul voir mon abandon, vous, pauvre, mais superbe, Et d’où vient que l’arbuste est l’appui du brin d’herbe? Dieu vous fît un bon coeur, ô Primel! un bon coeur! Vous n’êtes point léger, vous n’êtes point moqueur; La femme sans soutien, le vieillard sans défense, Sont vos frères, ami de tout ce qu’on offense.» Puis ce fut un silence, et par les chemins creux Ils allaient, et leurs coeurs émus battaient entre eux. - «Que du moins le mérite ait un jour son salaire. Reprit-elle, et, de grace, écoutez sans colère. Lorsque mon vieux mari mourut dans sa maison, Le cher être y laissa des choses à foison. J’ai du blé dans mon champ, du linge dans mon coffre, Un tiroir plein d’argent: tout cela, je vous l’offre. Vous-même l’avez dit: il me faut un soutien, Femme ne peut régler et son ame et son bien. Donc, homme plein de coeur, à vous je me confie: Vous sauverez mon bien, ayant sauvé ma vie.» Lorsque les nids chantaient parmi les buissons verts, Par ce mois enflammé, par ces chemins couverts Primel, jeune Primel, la séduisante épreuve! Mais déjà sur sa terre entrait la belle veuve; Le hameau fermentait, et les garçons fermiers, Les grands jeux du dimanche autour des châtaigniers (Tel un homme qui craint de parler dans la fièvre), Éteignirent vos yeux, fermèrent votre lèvre. Est-ce tout? Le bonheur, ô coeurs irrésolus, Si l’on n’ouvre à sa voix, passe et ne revient plus. Quand l’arme du chasseur hésite, l’hirondelle Dans les fonds bleus du ciel s’élance à tire-d’aile, Et moi, pour rapporter leurs entretiens comment Ai-je su pénétrer ce mystère charmant? Amoureux, amoureux, des plaines aux vallées, D’invisibles Esprits les landes sont peuplées; Les guérets ont des yeux, ils entendent; cent voix De vos chastes accords se parlaient dans les bois. Mes vers se sont émus: Douce histoire! je l’aime Comme une belle chose arrivée à moi-même, Et, comme d’un bourgeon près de s’épanouir, De vos amours j’attends la fleur qui doit sortir. Chansons De Primel. Le Printemps. On voit des noms écrits autour des arbres verts; Plus d’une chanson tendre est déjà composée; Les coeurs des amoureux laissent couler des vers, Et l’aube épanche sa rosée. Un Passant. Ah! voici le renouveau! Que chante-t-on, pastoureau, Sur la lande? Que chante l’oiseau petit Tout en bâtissant son nid Dans les touffes de lavande? La Pâtre. L’oiseau, voletant toujours, Chante et chante ses amours; Nous, de même: Tout pâtre, ainsi que l’oiseau, Chante en suivant son troupeau, Et chante encor ce qu’il aime. Le Passant. C’est bien, oiseaux, jeunes yens! Mêlez, - durant le beau temps, Vos voix douces: Chantez, aimez à la fois Sur la lande et dans les bois, Les bois tapissés de mousses. Cette chanson, écrite autour des arbres verts, Un simple journalier l’a, dit-on, composée: Les coeurs des amoureux laissent couler des vers, Et l’aube épanche sa rosée. Chanson Sur Primel. II Histoire De Nola Racontée, Dans Une Aire Neuve, Entre Deux Commères. - Ce Qu’Elles Augurent Pour Primel. Un village voisin a fait une aire neuve, Et, son deuil finissant, la riche et belle veuve Est venue à la fête, où, pour lui faire honneur, On avait invité certain jeune seigneur. Besoin n’était: chasseur, il n’ignore aucun gîte; Une dot, le galant la flaire encor plus vite. Monsieur Flammik aussi, clerc à demi bourgeois, Étourdissait chacun des éclats de sa voix. Tout fier du poil nouveau qui tremble sur sa joue, Il passait, repassait, pigeon qui fait la roue. Et bien d’autres encor, jeunes, vieux, de tous rangs, Roulaient des yeux: c’était une foire aux galans. Mais elle, sans rien voir, laissait errer sa vue, Tout entière, il semblait, dans ses rêves perdue: Charmante ce jour-là sous ses vêtemens bleus, Sa robe d’un bleu clair, mais moins clair que ses yeux, Et sa coiffe de lin qui sur son col s’épanche, Moins pourtant que son col éblouissante et blanche. Pour le jeune Primel, ce vaillant journalier Il n’avait, on l’eut dit, qu’un souci: travailler, Toujours l’oreille ouverte au fermier qui l’appelle, Et promenant partout les rateaux et la pelle. Mais le hautbois éclate, et sans autres labeurs Le sol va se durcir sous les pas des danseurs; Et l’aire, tout le jour aplanie et foulée, De seigle et de blé noir bientôt sera comblée; Les gerbes entreront en danse, et les fléaux De leurs bruits cadencés empliront les coteaux. Or, quant la belle veuve apparut dans la ronde, Une commère (langue en paroles féconde), Qui jour par jour savait tous les événemens, Et baptêmes joyeux et noirs enterremens, À flux de son caquet, se livrant de plus belle, Disait à sa voisine aussi parleuse qu’elle: «Oui, depuis bien long-temps servant loin du pays, De cette histoire-là vous n’avez rien appris. Ma voisine, écoutez!... Certain jour, une noce, Telle que n’en ont pas ceux qui vont en carrosse, Marchait vers notre église, et cent coups de fusils Faisaient tourbillonner les ruches des courtils. D’abord venait l’époux ajusté comme un prince, Homme aux cheveux blanchis, mais encor droit et mince, Et, comme tout devait émerveiller les gens, À peine l’épousée entrait dans ses vingt ans. Elle allait lentement, pâle et presque tremblante, Mais de la tête aux pieds d’or toute ruisselante. C’étaient dans tous les yeux des sourires, des pleurs, Et pour les deux époux des voeux dans tous les coeurs; Car sur cette union miraculeuse, étrange, Chacun avec bonheur voyait le doigt d’un ange. «Mais comment le vieux Marc, jardinier du château, Marin dans sa jeunesse et maître d’un bateau, Sur ses gains d’autrefois avait pu, l’habile homme, Placer chez le notaire une si forte somme, Qu’il acheta comptant, en bels et bons deniers, Trois fermes qui feraient l’orgueil de trois fermiers: C’est encore un mystère. Avant qu’il eût pris femme, Ses gages paraissaient tout son bien. Sur mon ame, C’était un fin renard... mais un grand jardinier; Oh! ma voisine, un maître, un roi dans son métier! Cependant, triste et vieux, trop souvent à l’office Il avait à souffrir de la gent du service. Ses arbustes taillés, mais lui faible et bien las, Le soir, quand il rentrait à l’heure du repas, Sa place au coin du feu maintes fois était prise, Et le chagrin ridait alors sa barbe grise; Car, son travail fini, dans un coin du foyer, De grand coeur il passait une heure à sommeiller. Peut-être, calculant ses immenses richesses, Il cherchait l’héritier digne de ses largesses. Voici de ça trois ans; à son retour, le soir, Voyant l’escabeau libre, heureux il va s’asseoir, Quand (par un vilain tour), plus alerte, un jeune homme, Pour cette lâcheté méritant qu’on le nomme, S’en empare, et le vieux, dont bouillonnait le sang, Dut, chassé de partout, descendre au bout du banc. Primel le journalier, seul, pâle de colère, Au premier des méchans préparait son salaire; Comme un dogue saxon, il lui sautait au cou, Lorsqu’une belle enfant, se levant tout à coup, (Celle qui devant nous, légère, danse et passe) Cria: «Venez ici, père, et prenez ma place.!...» Muet, il obéit; mais, on l’a dit plus tard, Des pleurs tendres brillaient sous les cils du vieillard. - «Commère! ah! je pressens un concert de merveilles! De grace, poursuivez, car je suis tout oreilles. - «La mère de l’enfant, à peine il faisait jour, Entre au manoir: «Nola, mon orgueil, mon amour! Ma fille, embrassez-moi, vous n’êtes plus servante, Mais une femme libre et qu’il faudra qu’on vante. Un richard ignoré se fait votre soutien. Marc, en vous épousant, vous donne tout son bien. Le maître jardinier, heurtant à ma chaumière, Cette nuit m’a conté l’histoire tout entière. Oui, vous êtes, Nola, ma joie et mon honneur, Car votre vertu seule a fait votre bonheur...» Puis, comme elle restait sans répondre, la mère Dit: Me laisserez-vous mourir dans la misère? - Elle n’hésita plus. Dès-lors ce fut chez nous, Voisine, un caquetage à rendre les gens fous. Avec pompe à l’église enfin fut célébrée Cette union, hélas! de bien peu de durée. Mais quel jeune prendra le lit du vieil époux? On nomme cent rivaux, on nomme cent jaloux.» Une heure ainsi jasa la commère Catelle; Car je passe, lecteur, les dit-il, les dit-elle, Et les digressions sur chaque prétendant, Puis les gestes; les cris, les soupirs; cependant Ici dut s’arrêter cette maîtresse langue, Car l’autre, qui brûlait d’entamer sa harangue, S’écria... Mais, bon Dieu! plutôt qu’un tel discours, D’un fleuve débordé suivre, suivre le cours! Durant tout ce narré, les rondes, les gavottes N’avaient cessé leur train, ni le hautbois ses notes. L’heureux fermier sentait l’argile se durcir; On dansait par devoir autant que par plaisir; Nul oisif; cette soeur pleurant encor son frère Dansait, même les vieux suivaient à leur manière; On disait: Je travaille! Oui, jusques aux dévots Secouaient tout scrupule au choc de leurs sabots. Pourtant (le soir venu), du haut de leur barrique Messires les sonneurs font taire leur musique. Il faut partir. - «Cherchons, à l’heure des adieux, Quel est son préféré: voisine, ouvrez les yeux. Bon! sur son alezan le beau seigneur qui l’aime Se penche, il lui sourit, elle sourit de même... Voisine, je vois clair, je dis: C’est celui-ci! - Eh bien! je vois plus clair, commère, le voici!» Primel, en ce moment, traversait l’aire neuve, Mais froid, les bras croisés, sans regarder la veuve, Qui laissa retomber sa coiffe sur son front, Essayant de cacher sa peine et son affront. L’Abeille. Les amans dédaignés sont cruels et moqueurs; Au fond des bourgs pullule une race méchante; Riche et belle, une veuve attirait tous les coeurs, Un jeune homme lui plaît, et voici qu’on les chante! Les amans dédaignés sont cruels et moqueurs. «Sur les fruits et les fleurs la mouche à miel se pose: Amoureuse, elle va des pêches à la rose. Le murmure léger qui dans son vol la suit, C’est de la volupté l’irrésistible bruit. Chaque nouveau printemps, tel j’accours! Quelle belle N’entend son nom chanté, dans ma chanson nouvelle? Une veuve aujourd’hui me possède... Nola! Où va cette charmante, aussitôt me voilà. J’ai délaissé les fleurs pour la pêche vermeille. On peut dire de moi ce qu’on dit de l’abeille, L’abeille harmonieuse et que l’amour conduit: Elle erre sur la fleur, elle goûte du fruit.» - Jamais l’amant heureux ne trahit ce qu’il aime; L’avare pour son or est moins mystérieux. Primel, tu n’as point fait ces rimes sur toi-même, C’est la voix d’un méchant, le cri d’un envieux: Jamais l’amant heureux ne trahit ce qu’il aime. Violens Reproches Que Nola Adresse A Primel Au Jour De Marché. -Réponse et départ de Primel. Oh! fuyez les pardons (13), redoutez les veillées, Ames pleines d’amour et toujours épiées! Où les coeurs sont en jeu, tout est ruse et danger: Les serremens de mains ne peuvent s’échanger, Et les aveux charmans aux paroles couvertes Trouvent dans tous les coins des oreilles ouvertes. Mais les jours de marchés mouvans, tumultueux, Aux rumeurs de la foule, aux grandes voix des boeufs Venez! Toute à son gain, la pensive avarice N’ira point s’enquérir de votre vain caprice; Ses yeux sont sur sa bourse, et le choix d’un taureau, L’allure d’un poulain, occupent son cerveau. Sous la halle profonde, aux portes des auberges, Prenez-vous donc les mains, jeunes gens, belles vierges; Leur fouet autour du cou, leur chapeau sur le front, Acheteurs et vendeurs sans vous voir passeront. La veuve ainsi pensait quand, sous sa mante noire, Le jour de Saint-Michel, elle vint à la foire. Je le retrouve encor; le fleuve de l’Ellé, Et l’Isôle où mon coeur est toujours rappelé: Eaux sombres de l’Ellé, claires eaux de l’Isôle, De vos bords enchantés je dirais chaque saule! Or, la foule remplit les murs de Kemperlé Et les marchands forains ont partout étalé; Mais les draps les plus fins, les toiles les plus blanches, Les tabliers soyeux, parures des dimanches, N’attirent point Nola: de portail en portail, Puis sur l’immense place, au milieu du bétail, Elle erre bien long-temps. Enfin une boutique Adossée à la tour de l’église gothique L’arrête. Elle s’approche; un jeune homme était là. Voici, sous un auvent, comme elle lui parla: - «C’est moi. Pourquoi me fuir? Lorsque dans une fête J’arrive, en rougissant vous détournez la tête. Viendront les soirs d’hiver: vous verrai-je, à mon nom, Comme de ce marché fuir de chaque maison? Suis je donc vieille ou laide? Imprudente la femme, Malheureuse à jamais qui laisse voir son ame! En un jour bien amer vous trouvant généreux, J’avais dit dans mon coeur: Je veux faire un heureux! Nos biens sont différens, mais notre âge est le même. Et ma fortune et moi seront à lui, s’il m’aime... Las! vous ne m’aimez pas! Plus âpre chaque jour, L’orgueil dessèche en vous la tendre fleur d’amour!» Il reprit: - «Je suis tel que dans notre jeune âge. En moi la fleur d’amour rit de l’orgueil sauvage. Un coeur simple et loyal me dit seul mon devoir. Celui qui sait donner sait aussi recevoir. Comme votre beauté je sens votre mérite, Et ce n’est jamais vous, ô veuve, qu’on évite. Pourtant j’ai ma fierté. Devant votre foyer Si je m’assieds en maître, un jour, moi, journalier, Par le travail des champs ou par quelque négoce Je veux du moins gagner mes vêtemens de noce; Loin de-vous éviter, alors je viens à vous; Debout, sur votre seuil, je dis: Voici l’époux!» Tel fut son discours fier, mais tendre, et, comme preuve, D’une verte ceinture il enlaçait la veuve, Et des bouts de la chaîne entre ses mains flottans. Près de lui, prisonnière, il la retint long-temps. Et les ardens soupirs, les expressions molles Qu’on envie aux jours froids des sévères paroles, S’échangèrent sans crainte à l’ombre de l’auvent; Puis tous deux, accordés, s’éloignèrent rêvant. Le Ramier. On pleure amèrement seul, loin de son pays; Loin de l’objet qu’on aime, amèrement on pleure; Primel a tout quitté, ses amours, sa demeure. Et sombre, au bord des flots, il chante ses ennuis. «Elle avait les yeux noirs, une figure blanche, Un coeur ouvert à l’amitié: Reviens, jeune homme errant, vers l’ame jeune et franche!... La tourterelle fait pitié, Quand elle a perdu sa moitié. Le hameau verdoyant dans un creux des montagnes, Comme un nid, dormait appuyé; Reviens, ô voyageur, vers tes belles campagnes. La tourterelle fait pitié, Quand elle a perdu sa moitié. Tel le ramier aux bois qui le virent éclore, Tel, plus d’un orage essuyé, L’exilé reviendra vers tout ce qu’il adore. La tourterelle fait pitié, Quand elle a perdu sa moitié.» Seul loin de votre, amie et de vôtre demeure, Jeune homme sombre ainsi vous chantiez vos ennuis: Heureux encor celui qui chante alors qu’il pleure, Et, de larmes baigné, s’apaise avec ses bruits. IV Lettres Qui Furent Adressées A La Veuve Par Le Journalier Primel Et La Dame D’Un Manoir. Voilà donc séparés, et pour long-temps peut-être, Ceux qui s’aimaient d’enfance au lieu qui les vit naître! Mais entr’eux va, revient un discret messager, Et du moins leurs soupirs se peuvent échanger. Oh! la main de Primel, au travail alourdie, Etait lente à mener la plume et peu hardie; Si ferme à la charrue, au plus rude labeur, Sur le papier luisant elle avait comme peur; Mais sous les mots tremblés, voyez, quelle tendresse! - «À la belle Nola, de Corré.» - C’est l’adresse. - «Nola, nous habitions, tout jeunes, un manoir Que des chênes couvraient, verts comme notre espoir; Aromes et chansons pleuvaient des branches hautes; Aujourd’hui mon manoir s’élève près des côtes, L’âcre sel de la mer nous pénètre souvent, Et le pleur des courlis arrive avec le vent. Notre riant manoir plaisait à mon jeune âge, Et celui-ci me plaît dans son cadre sauvage, Car, loin de vous, mon coeur, nourri de sels amers, Aime à se lamenter avec l’oiseau des mers. Heureux pourtant, heureux si, dans ces jours d’attente, Plus nouveau, nul parfum du pays ne vous tente, Et des clercs, des seigneurs si vous fuyez la voix, Vous souvenant toujours des chansons d’autrefois!» Ainsi le journalier parlait dans cette lettre, Que certain mendiant s’engageait à remettre, Avec mille détails sur les lieux, la maison, Et le retour probable à la belle saison, Enfin la vérité sur le point qui les touche, Ce que l’encre dit mal, et que dit bien la bouche. Dans la serre vitrée, il traça ce billet. Déjà pour le fermer une cire brûlait, Lorsque la jeune dame, avec un bon sourire, Dit en entrant: «Montrez si vous savez écrire!» Elle était belle à voir parmi ses dahlias Et les fûts élancés des fiers magnolias, Tandis que la campagne était blanche de neige, Parcourant cet écrit, blanche aussi sur son siége: Ce n’étaient alentour que myrtes, orangers, Et bouquets odorans d’arbustes étrangers; Des poêles s’exhalait l’haleine humide et chaude; Quelques mouches à miel, s’insinuant par fraude, Dans les fleurs bourdonnaient, et, sur les clairs vitraux, Heureuse la chenille étendait ses anneaux... Elle lut, et bientôt, de malice égayée, Voici ce qu’ajoutait sa plume déliée: - «Je vous, aime Nola comme on aime une soeur. Je sais votre beauté, je sais votre douceur. La dame veut écrire à la riche fermière Qu’un jaloux va, de loin, troubler dans sa chaumière, Sans dire, le rusé, car ils sont tous ainsi, Que des regards bien vifs le provoquent ici. Mais, femme, je serai l’appui d’une autre femme. Oui, fermière, mettez votre espoir dans la dame... Plutôt, belle Nola, sans autre malin tour. Fiez-vous a Primel, croyez a sou amour. Du noble journalier amie et confidente, Je sais comme en son coeur luit votre image ardente, Hélas! et que ses yeux maintes fois ont pleuré En voyant le chemin qui mène vers Corré.» Debout, le mendiant attendait sous la porte - «Mon brave homme, partez! Le jour baisse, n’importe. Marchez toute la nuit, marchez encor demain. Votre sac est rempli, ne tendez pas la main, Cette lettre par vous fidèlement remise, C’est un mois de bonheur pour votre tête grise. Puis, mon service fait en ce lointain pays, Quand moi-même j’aurai regagné nos taillis, Venez! Sans peur du chien, heurtez à ma demeure: Chez moi, vous trouverez chaque jour, à toute heure (Et j’engage en mon nom la maîtresse du lieu), Votre pain sur la table et votre place au feu!» Monsieur Flammik. Ô Flammik, malin clerc où l’esprit seul foisonne, Vous avez contre vous lancé la mouche à miel! Cette douce ouvrière a cependant son fiel: Vous chansonniez Primel, et Primel vous chansonne. - «Voici monsieur Flammik avec son air matois; Il n’est plus paysan et n’est pas un bourgeois. Sous ses habits nouveaux méprisant ses aïeux, Au tondeur aux moutons il vendit ses cheveux. Il revient de l’école, écoutez son jargon: Ce n’est pas du français, ce n’est plus du breton. Attablé le dimanche aux cabarets voisins, Il se moque du diable, il se moque des saints. Tel est monsieur Flammik, fils d’un bon campagnard; Notre agneau blanc se change en un petit renard. Voici monsieur Flammik avec son air matois, Il n’est plus paysan et n’est pas un bourgeois.» Donc, le railleur s’est pris à ses propres embûches. L’abeille poursuivie en fuyant l’a piqué. Il pleure maintenant, rouge et le front marqué: Esprits malicieux, ne troublez pas les ruches. Merveilleuse Réunion De Primel Et De Nola A La Fontaine De La Ferme. Sous de grands châtaigniers, honneur de son domaine. La veuve est à filer au bord d’une fontaine: Au murmure des bois, au murmure des eaux, Entre ses doigts légers tournent les blonds fuseaux, L’herbe jette à l’entour ses marguerites blanches; Et les oiseaux chanteurs sautillent sur les branches; Mais que lui font les fleurs, les concerts du pourpris! Primel, son doux Primel a quitté le pays! Dans un manoir lointain, du côté de la grève, Il s’est mis en service, et là sans paix ni trêve, Comme un serf à la glèbe, ouvrier diligent, De ses habits de noce il amasse l’argent; Car, s’il reçoit les biens de la femme qu’il aime. Ses habits du grand jour, il les paîra lui-même: Et Nola, pour priser cette noble fierté, Par de si longs retards sent son coeur attristé. Faible, elle gourmandait cependant sa faiblesse, Quand, son fusil au bras, son lévrier en laisse, Le jeune seigneur passe: - «Ô vous, belle Nola!» Comme si le hasard seul l’avait conduit là. Mais elle, son fuseau tournant toujours dans l’herbe: «- Ne connaissez-vous pas, sire, un ancien proverbe?» - Il comprit, et, lançant l’agile lévrier, Le galant ce jour-là ne courut qu’un gibier. Puis arriva Flammik: battant chaque feuillage, Cherchant des nids, il vint ainsi jusqu’au village. - «Eh bien, cherchez plus loin, mon bel ami, cherchez! Ici, depuis long-temps les nids sont dénichés.» Sans un geste, un regard, sans quitter son ouvrage, Elle savait jeter le mot qui décourage. Mais le soleil baissait, et, sous l’astre penchant, La fontaine, miroir qu’enflamme le couchant, Brillait; le saint du lieu, majestueux et riche, Le saint resplendissait tout doré dans sa niche. Lors, sur la belle source inclinant son beau front, Et pensive, la veuve en regarda le fond: Là scintillaient aussi, comme un jeu de féerie, Des fragmens bigarrés de rouge poterie. Elle-même naguère en fit don à ses morts. Car les Esprits, sitôt qu’ils ont quitté leurs corps, S’en viennent près des eaux, ces mornes purgatoires. Errer et se laver des fautes les plus noires. Ils sont tristes. - Plaignons, nous disent les anciens, Plaignons les trépassés! Que chacun songe aux siens! - Lorsque son vieil époux mourut, la jeune femme Sema donc ces fragmens pour réjouir son ame. Toutefois par degrés quittant ce souvenir, Vivante, elle tourna son coeur vers l’avenir. Une épingle attachait le bord de son corsage (Autre croyance antique, infaillible présage). - «Si l’épingle descend au fond sans dévier, Disait-elle, et tremblant déjà de l’essayer, Si le fond la reçoit et sans qu’elle dérive Il m’est resté fidèle et fidèle il arrive.» Puis elle reprenait, tremblant encor plus fort (Imprudens! qui venons, pâles, tenter le sort): - «Mais, si l’eau de la source en jaillissant l’entraîne, Comme ce dard léger, c’est que son ame vaine Et des courans mauvais sera tombée... hélas! Entraîné par une autre, il ne reviendra pas.» L’épingle cependant des doigts fins de la veuve Glissait, et, pour bien voir la redoutable épreuve, De l’onde frissonnante elle approchait les yeux, Lorsqu’un bruit, comme fait le pas d’un curieux, Un léger frôlement, penchée ainsi l’arrête, N’osant plus regarder; ni relever la tête: - «Oh: si le clerc rusé, si le hardi seigneur L’ont surprise livrant le mot de son honneur; S’ils ont à la fontaine entendu ses paroles, Demain jouet de tous! ô folle entre les folles!» Pourtant par un effort subit... Ah! sur le ciel, Entre les arbrisseaux, qu’a-t-elle vu? - Primel! Oui, Primel, arrivé de son lointain voyage, Rapportant les habits gagnés par son courage! Et qui la regardait avec des yeux en pleurs, Et ne pouvait parler, et lui jetait des fleurs! Primel libre, bientôt le chef de ce domaine, Brillant comme le saint doré de la fontaine. La Servante De La Quenouille. Primel a découvert le secret de son ame. En dormant, il chantait hier cette chanson: La harpe, au moindre vent qui passe, jette un son, L’églantier son parfum, le coeur aimant sa flamme. «La veuve de Corré, ce bijou de beauté, Porte un autre bijou qui brille à son côté: Chaîne de fin laiton, bague jaune et sans rouille, La servante de la quenouille. C’est le nom de l’agrafe aussi pure que l’or Qui reluit au corset des fileuses d’Arvor; Mais, chaîne de laiton, bague luisante et neuve, J’aimerais mieux encor la veuve. - «Je veux voir, belle enfant, je veux toucher l’anneau Où pend votre quenouille avec ce long fuseau.» Et, vers elle incliné, je bois l’air de sa bouche! Femme et bijou, ma main les touche!» Ah! qu’un coeur bien épris est prompt à s’épancher! Le sommeil parle: amans, dormez vos portes closes!... Mais qu’importe? un jour vient qu’il faut cueillir les roses; Primel, vers l’églantier, n’a plus qu’à se pencher. Comment Nola Fut Ramenée Par Primel Sur Le Chemin Du Bourg. Oh! la joie est dans l’air: des cloches! des hautbois! À ces chants de bonheur, heureux, j’unis ma voix... Doux Esprits qui veillez près de nos métairies, Les sources de beauté que l’on disait taries, Vous les faites jaillir limpides sous mes pas; Sans cesse j’y reviens et ne m’en lasse pas: Poète en son sentier fut-il jamais plus ferme? Achevons ce récit, doux Esprits de la ferme. Un seul toit les attend. Oh! suivons jusque-là Les touchantes amours de Primel et Nola! Vous, hymens primitifs, grace antique et suprême, D’une blanche couronne entourez ce poème! C’est au bourg. Jusqu’au soir, la noce avait duré De celle qu’on nommait la veuve de Corré; Noce, disaient les vieux, comme on n’en vit pas une, Et qui fera cent ans l’orgueil de la commune, Où mon village aimé tenait aussi son rang, Où le cidre coulait comme l’eau d’un torrent, Où les fours enflammés ne cessaient pas de cuire, Les danseurs de danser, les sonneurs de bruire. Fête immense! Surtout, splendides, radieux, Les nouveaux épousés émerveillaient les yeux. Leur bonheur mutuel éclairait leur visage. Du même âge tous deux et dans la fleur de l’âge, Toujours se souriant, à la danse, au repas, Et la main dans la main, ils ne se quittaient pas. Chacun, tout attendri, redisait leur histoire Que, dans nos jours mauvais; on aurait peine à croire: Celle qu’un vieillard riche aima pour son bon coeur, Libre, épousant aussi son jeune bienfaiteur: D’abord c’est leur rencontre et la fuite soudaine De l’un, puis son retour superbe à la fontaine; Enfin le pur roman que plus d’un a rêvé, Tout l’idéal perdu dans nos bois retrouvé. Selon l’usage antique, une nombreuse escorte, Le matin les prenait sur le seuil de leur porte, Les mena jusqu’au bourg; mais, lorsque vint la nuit. Primel dit: «Je pars seul, sans être reconduit.» Donc, les mille invités enfourchant leurs cavales, Dans le creux des chemins, bientôt par intervalles Retentirent leurs cris et les pas des coursiers. La lune se levait claire sur les sentiers. Le jeune époux alors du portail de l’auberge Approcha sa monture, et telle qu’une vierge La veuve vint s’asseoir derrière son seigneur, Tandis que le hautbois d’Éven, le blond sonneur. Sur la route entonnait l’air du départ, l’air tendre Que, jeune ou vieux, sans trouble on ne saurait entendre. Le firmament brillait, et le chant nuptial. Mollement s’exhala vers ce ciel de cristal. Ils partirent, rasant les buissons et les haies, Faisant pleuvoir sur eux la fleur des épinaies, Et le bras de l’épouse à l’époux enlacé Toujours plus fortement le retenait pressé. Ils allèrent ainsi sous les feuillages sombres. Quand la lune entr’ouvrait parfois leurs larges ombres, En arrière penché, le muet ravisseur Tournait vers son amie un oeil plein de douceur; La moulure un instant s’abreuvait à la source, Et, plus rapide encore, ils reprenaient leur course. Mais au bord d’un talus entourant un grand pré Leur course s’arrêta: «Ce lieu, qui m’est sacré, Le reconnaissez-vous? dit l’amant à l’amante. Oh! laissez-moi bénir cette place charmante! Celle à qui pour jamais un heureux sort m’unit; Ici je la trouvai: faible et loin de son nid, Sous le frais églantier qui sur le pré retombe, Ici languissamment roucoulait la colombe; Je vins, mon chant plaintif était l’écho du sien, Son nid sous les grands bois va devenir le mien!» À ces fêtes du coeur, fêtes de la nature, Comme vous répondiez! Sur leur libre pâture Les poulains hennissant bondissaient; les ormeaux Mêlaient aux flancs des monts leurs humides rameaux; Des senteurs traversaient la lande, et les nuées Faisaient jaillir la flamme en de longues traînées: Par cette sainte nuit plus belle qu’un beau jour, Accord mystérieux, tout ne semblait qu’amour! Le Vieux Rob. I S’il est vrai que les morts, la nuit, quittent leur bière Pour se désaltérer au bénitier de pierre, Au vase de granit sur leur tertre placé, Robin, ne restez pas dans votre lit glacé: Il est, chez les vivans, une ame qui vous aime; Bien souvent un lait pur, un lait avec sa crème Dans votre bénitier est versé jusqu’aux bords, Car cette ame chrétienne est fidèle à ses morts; Et tant que sous le ciel vivra cette bonne ame, Vous aurez ici-bas tout ce qu’un mort réclame Dans votre bénitier des offrandes de lait, Et les fervens soupirs tombant du chapelet. II Dans une lande immense, au seuil de sa chaumière Bâtie en terre jaune et couverte en bruyère, Mona disait un soir: «Hélas! ma pauvre enfant, «Est-ce vous là, malade, et sur l’herbe étouffant? «C’en est-il fait de vous, ma fille, ô mon amie, «Qui, la nuit, près de moi reposiez endormie? «En tournant mes fuseaux, je vous gardais le jour, «Pour vous sauver des loups; et vous, avec amour, «Léchiez mes vieilles mains, oui, ces mains maternelles «Qui d’un lait trop pesant soulageaient vos mamelles. «J’étais heureuse alors, mais que faire sans vous? «Oh! la Mort aujourd’hui veut frapper deux grands coups. «Voyez ce flanc gonflé: quel bruit! quelle secousse! «Et sa langue qui pend! O ma blanche! ô ma rousse! «C’en est-il fait de vous? Cher soutien de mes jours, «Le ciel n’enverra-t-il personne à mon secours?» Le vieux Robin parut. Un bâton de voyage L’aidait à soutenir son corps ployé par l’âge; Tremblant, il reprenait haleine à chaque pas, Et, la tête penchée, il se parlait tout bas. Pour sa grande science et sa grande fortune Il fut, et bien long-temps, cité dans la commune; Mais ses biens partagés entre de mauvais fils, Par eux il fut chassé, l’homme aux cheveux blanchis Seul, au bord de l’Izol, à cette heure il habite Une loge en genêt par lui-même construite; Heureux encor pourtant: là, plutôt qu’un docteur, Chacun vient visiter l’habile rebouteur. «C’est Dieu, cria Mona, c’est Dieu qui vous envoie! (Et la vachère avait un front brillant de joie.) Pitié, Robin, pitié pour ce cher animal! «Vous savez comment vient, comment s’en va le mal. «- Hum! reprit le vieillard en secouant la tête, «Elle doit grandement pâtir, la pauvre bête! «Vite, chauffez de l’eau. J’ai là certaine fleur, «Des herbes... Sans mentir, j’empêche un grand malheur.» Le foyer allumé, les plantes salutaires, Dans le chaudron bénit avec de grands mystères, Bouillirent, et la vache à l’immense fanon Dut boire la liqueur merveilleuse et sans nom. Or, voyant respirer sa vache plus à l’aise, Mona, qui par degrés elle-même s’apaise, Disait (et ses yeux gris, son visage ridé, Son sein d’où chaque mot s’échappait saccadé, En elle tout riait): «Regardez-moi, bonhomme! «Je me sens rajeunir. Oui-dà, me voici comme «Au jour où je dansais avec vous au Pardon, «D’un rosaire de buis quand vous me faisiez don, «Lorsque vous me nommiez la fille sans pareille, «Toute mince de taille et de couleur vermeille; «Et moi, tout en roulant les grains du chapelet, «A vous voir si galant, et vert, et grandelet, «(Faut-il, ô mon vieux Rob, qu’enfin je vous le dise?) «Je vous aurais suivi de grand coeur à l’église.» III O premières amours, fleurs de notre printemps, Ils ne vieillissent pas ceux qui vous sont constans! À quinze ans, je cueillis une fraîche églantine, Et ma main l’enferma sous la page latine; Plus tard, refeuilletant mes livres d’écolier, Blonds amis que jamais on ne peut oublier, J’y trouvai l’églantine, et fleur et poésie Ravivèrent mon coeur à leur double ambroisie. Fleurs de notre printemps, ô premières amours, Jusqu’au bord du tombeau vous embaumez nos jours! IV À quelque temps de là, des bruits dans la peuplade, Des bruits tristes couraient «Le vieux Rob est malade! «- Je saurai le guérir, dit la bonne Mona, «Et lui rendre le bien qu’un soir il me donna.» Le lendemain, à peine au ciel paraissait l’aube, Mona partit. La vache, avec sa blanche robe, Devant elle marchait, secouant son jabot, Et marquant sur la terre humide son sabot; Quelquefois s’arrêtait pour brouter un peu d’herbe, Puis s’en allait encor grasse, lente et superbe; Sur son front étoilé des cornes en croissant S’arrondissaient, sa queue et son poil frémissant Autour d’elle chassaient les bourdons et les mouches, Et ses grands yeux roulaient défians et farouches. Mais sa bonne maîtresse, une gaule à la main, Tâchait de la hâter dans l’agreste chemin, Et, tout en souriant à l’horizon qui brille, Doucement répétait: «Allons, allons, ma fille! Mona trouva gisant, sous son toit de genêt, L’ami de soixante ans que la fièvre minait. «C’est vous, murmura-t-il, ô chère et digne femme! «J’aurai donc là quelqu’un pour recevoir mon ame! «Tous ils m’ont délaissé, ces fils ingrats; mais vous, «Coeur plein de souvenir, vous les remplacez tous. «Merci!» Puis, des soupirs, des tremblemens, des plaintes. «Ami, je viens chez vous comme chez moi vous vîntes. «O merveilleux savoir! charmes secrets et forts! «Mais je veux, à mon tour, ranimer votre corps. «Saine et sauve, ma fille est là devant la porte «Buvez de ce lait doux et fumant qu’elle apporte, «C’est un baume!... À présent, tâchez de sommeiller.» Il dormit. Au réveil, cherchant à l’égayer: «Eh bien! l’avais-je dit? vos couleurs sont plus belles. «Vous sentez la vertu des fécondes mamelles. «Voulez-vous, au soleil, avec moi faire un tour? «Çà, riez, mon vieux Rob! Faut-il aller au bourg? «Moi, je reviens toujours à cette rêverie «Faut-il quérir le prêtre afin qu’il nous marie? - Oui, partez pour le bourg et marchez promptement, «Car je veux recevoir encore un sacrement, «Le dernier. Chaque instant m’enlève de ma force. «Mon ame veut enfin briser sa dure écorce. «Joie et peine aujourd’hui pour moi s’en vont finir. «On semble cependant à ce monde tenir «Quand je ne serai plus, Mona, chaque dimanche, «Sur ma tombe en passant que votre front se penche. «S’il est permis, mon coeur vers vous s’envolera...» Puis, le prêtre venu, le vieillard expira. V Humble fut le convoi qui suivit votre bière, O Robin! mais ceux-là qu’on vit au cimetière Étaient de vrais amis, et se souvenant tous De vos bienfaits passés, car ils priaient pour vous. Sous ses coiffes de deuil et sa cape de femme, Cher mort, oh i vous deviez entendre une bonne ame; Celle de qui les pleurs coulaient, coulaient à flots, Et dont rien ne pouvait retenir les sanglots!... La nuit, quand vous errez vêtu d’un blanc suaire, Voyez comme est paré votre lit funéraire! Un tapis de gazon le couvre tout entier, Et du lait jusqu’aux bords remplit le bénitier. HISTOIRES D’ARMORIOUE. Le Ruban Jaune. XVIIème Siècle. I Je laisse pour un jour les pêcheurs et les pâtres, La ferme où, tout enfant, par les landes verdâtres J’accourais, visitant et l’aire et le lavoir. Les grands boeufs étendus dans la crèche le soir, Les ruches du courtil, l’âtre où le grillon crie. Et doucement assise à son rouet, Marie. Adieu pour aujourd’hui les robustes lutteurs, Les combats des conscrits, les travaux des mineurs: J’entre en nos vieux manoirs; il est sous leurs décombres Bien des fleurs à cueillir ou brillantes ou sombres. Cyprien chevalier, mais pauvre, avait vingt ans. Sous les murs d’un manoir, un matin de printemps, Il errait par le pré, cueillant des églantines. Et de frais boutons d’or et de blanches épines. Et, tout en les cueillant, il mêlait dans les fleurs Aux gouttes du matin les gouttes de ses pleurs; Parfois il les portait humides à ses lèvres Où des nuits d’insomnie avaient marqué leurs fièvres, Et ses regards voilés, des mots de désespoir. Allaient de la prairie aux portes du manoir... Enfin d’un ruban jaune (et dans tous nos villages C’est la couleur encor du deuil et des veuvages) Il noua son bouquet; puis, non loin du château, Songeant qu’un plus heureux l’en chasserait bientôt, Entra dans la chapelle, et sous une relique, Sur un coffre il posa son bouquet symbolique. Ah: les fleurs d’églantiers, les boutons d’or si frais. Tristement entourés de feuilles de cyprès, C’étaient fous ses espoirs de jeunesse première Qu’il venait déposer comme sur une bière! Un vieillard qui suivait vit le doux chevalier, Et vint tout près de lui, pâle, s’agenouiller. «Oui, mon vieux serviteur, fais que Dieu me bénisse! Pour elle aussi prions... Jésus, quel sacrifice!» Et tous deux les voilà priant sur les pavés. Sous leurs cheveux pendans leurs yeux au ciel levés. Et maître et serviteur, et vieillard et jeune homme: Toi qui rapproches tout, c’est Douleur qu’on te nomme! II La fille du manoir disait le même jour: «Ma mère, cette preuve encor de votre amour! Mon esprit s’est créé peut-être une chimère; Mais voyez ma faiblesse, et plaignez-la, ma mère. Ce jour, dans tous les temps, me fut un jour fatal. Pour vous comme pour moi, je redoute un grand mal. Toutes vos volontés sont les miennes, madame. Donnez à qui vous plaît et ma main et mon âme. Mais qu’il vienne plus tard, dans quelques jours... demain. Je lui livre soumise et mon âme et ma main. - C’est assez. La noblesse et toute la famille Et tous les domaniers sont arrivés, ma fille; Déjà même le prêtre est dans la salle, en bas; Il n’est qu’un seul absent dont je ne parle pas. Rosily, vous savez l’usage de Bretagne: Devant le fiancé doit s’enfuir sa compagne; Trouvez donc un endroit bien sombre où vous cacher, Et que le jour entier se passe à vous chercher. Ma fille, qu’à présent votre coeur me pardonne. Croyez bien, Rosily, que votre mère est bonne... Mais on heurte au portail et j’entends le sonneur: Fille des anciens ducs, songez à votre honneur!» L’époux et ses amis, comme une meute ardente. Ont empli le manoir; mais la biche prudente. Devançant les limiers aux sauvages abois. Fuyait vers un abri plus sûr que ceux des bois. Pêle-mêle ils couraient, nobles, vassaux, vassales, Visitant les paliers, les tourelles, les salles. Et les granges enfin, l’étable des fermiers: La biche défiait le flair prompt des limiers; La nuit était venue, on la cherchait encore; Cent voix, cent voix criaient au lever de l’aurore; Trois jours sur les viviers, sur les puits se penchant, La mère désolée appela son enfant. III «- Sous ses habits de deuil, morne et la tête basse, Où va donc ce vieillard? - Oh! de grâce, de grâce. Mes amis, suivez-moi! C’est la messe des morts Pour l’enfant qui d’un ange avait l’âme et le corps: Le cercueil vide est là, couronné d’immortelle. Oh! celle que mon maître aimait, où donc est-elle?... Chut! Près du coffre noir voici le chevalier. Perdu d’esprit, sans cesse il y revient prier. On dit la messe.» Hélas! une messe funèbre, Et comme rarement une église en célèbre. Point de chants, des sanglots; mais, debout à l’autel, Quand le prêtre élevait le froment immortel, Un cri part de la nef, et le jeune homme embrasse Un ruban qui sortait des fentes de la châsse; Puis, levant le couvercle; il montre tout en pleurs La vierge dont la main tient un bouquet de fleurs: Elle semblait dormir sous cette froide planche; Douce comme ses fleurs, comme elles pure et blanche. Ainsi, dans son danger, sans chercher d’autre lieu. Son asile certain fut la maison de Dieu; Et le triste bouquet peut-être à la colombe Indiqua l’autre abri qui dut être sa tombe! Mais au coffre fatal qui devait l’engloutir Sans peur elle est entrée et pour n’en plus sortir; Ou, malgré ses efforts, le couvercle rebelle Impérieusement se ferma-t-il sur elle? Mystère où chaque esprit se perdait confondu! De l’autel cependant le prêtre descendu, Au cercueil qui l’attend fait déposer la vierge; Aux quatre angles l’amant place lui-même un cierge; Puis, sentant d’ici-bas son âme s’en aller; Dans un hymen céleste il voulut l’exhaler: Dans sa main déjà froide il prit la main glacée, Et, calme, il trépassa près de la trépassée. IV Aux coeurs bien aimans nos regrets. Telle fut à vingt ans leur couche nuptiale; La Mort seule en fit les apprêts. Pour rappeler leurs noms, la pierre sépulcrale Montrait entrelacés une rose, un cyprès. L’Eostik Ou Le Rossignol. Tiré Du Barzaz-Breiz Et De Marie De France. XIIIème siècle. A M. Auguste Le Prévost. I Ses mains sur sa figure, une jeune épousée, Un jour, dans Saint-Malo, pleurait à sa croisée: - «Las! mon cher oiselet! las! ils l’ont mis à mort! «Adieu, joie!» Et ses pleurs amers coulaient plus fort; Car elle avait jadis connu les douces larmes Et les nuits de bonheur avant ce jour d’alarmes. II - «Dites, ma jeune épouse, au milieu de la nuit, Pourquoi donc vous lever si souvent et sans bruit? Quand je dors près de vous, mon épouse nouvelle, Pourquoi me laisser seul? - Sire, répondit-elle, C’est qu’à l’heure où la lune illumine les eaux, J’aime à voir sur la mer passer les grands vaisseaux. - Non! ce n’est pas pour voir la mer et les étoiles! Ni sur les grandes eaux passer les grandes voiles! Çà, madame, parlez sans leurre à votre époux: Au milieu de la nuit pourquoi vous levez-vous? - Quand mon petit enfant dans sa couche repose. J’aime à voir ses yeux clos et sa bouchette rose. - Non! ce n’est pas pour voir le sommeil d’un enfant Que, pieds nus, de mon lit vous sortez si souvent! - Mon vieil et cher époux, grâce pour votre dame! Voici tout mon secret, pur caprice de femme: La nuit un rossignol chante en notre jardin; Dès que la mer s’endort, lui s’éveille soudain; Sur le rosier en fleur jusqu’à l’aurore il chante, Et si douce est sa voix, si claire, si touchante!» La jeune dame ainsi pariait au vieux seigneur Qui murmurait, songeant à venger son honneur: - «Mensonge ou vérité, vertueuse ou parjure, Demain le rossignol sera pris, je le jure.» Le jour venant à luire, il dit au jardinier: - «Mon ami, pour un jour laisse là ton métier. Un souci me travaille: à peine je sommeille. Qu’un maudit rossignol dans le clos me réveille; Dresse donc tes gluaux, d’engins couvre le sol: Je te baille un son d’or si j’ai le rossignol.» L’oiseleur fit trop bien son métier, et le traître Prit un chanteur nocturne et l’offrit à son maître; Et quand le vieux seigneur tint le pauvre captif. Il rit d’un méchant rire, et, serrant le chétif, Brusquement l’étouffa; puis, d’une main jalouse. L’ayant jeté saignant au sein de son épouse; - «Tenez, dame, voici votre cher oiselet! Je l’ai pris. Mort ou vif, n’est-ce pas qu’il vous plait? III Un jeune homme, apprenant bientôt cette aventure, Disait, et de longs pleurs sillonnaient sa figure: - «Oh! combien la jeunesse a de sombres ennuis Adieu, ma bien-aimée, adieu, nos belles nuits! Mon regard n’ira plus, la nuit, chercher le vôtre: Adieu nos doux baisers d’une fenêtre à l’autre!» Mais le pauvre oiselet mort par leur amitié, La dame et son fidèle en eurent grand’pitié: En un gentil coffret tout d’or fin et d’ivoire, Le petit corps fut mis bien entouré de moire; Puis autour du coffret l’histoire on raconta. Et l’amant sur son coeur jour et nuit le porta. L’Artisanne. XVIIème Siècle. I Elle est née au Croisic et se nomme Suzanne. Or un noble l’épouse, elle, simple artisanne. Et seigneurs et bourgeois, tous les gens du pays. Pour voir passer la noce ont quitté leurs logis. Les propos se croisaient: «Il a raison, s’il l’aime. - La raison dit d’aimer l’égale de soi-même. - Dans ce monde, chacun doit chercher son bonheur. - Il faut chercher surtout ce qui nous fait honneur.» Et les langues ainsi, telles que des épées, Entr’elles s’escrimaient, diversement trempées. Mêlez-vous à la foule, elle aura, de nos jours, Et les mêmes pensers et les mêmes discours. Moi, je prise un coeur fier qu’un coeur faible apprivoise. Si le noble marin aima l’humble bourgeoise, C’est que dans sa boutique entrant vers un midi. Devant elle il resta muet, pâle, étourdi. Oh! l’amour, l’amour vrai, c’est la vive étincelle Tout d’un coup jaillissant du fer qui la recèle. À côté de sa mère occupée à filer. Elle filait, tournant ses fuseaux sans parler. Si la porte s’ouvrait de l’étroite boutique. Soudain la belle enfant d’aller vers la pratique, Parcourant les rayons, et sur ses jeunes bras Portant la lourde toile et les pièces de draps. Pour les pauvres de même attentive et dispose, Elle leur détaillait jusqu’à la moindre chose. Les épices aussi garnissaient la maison. Dès l’entrée, on sentait toute une exhalaison De poivre, de café; près des blocs de résine. Le miel de l’Armorique et le thé de la Chine Embaumaient. Au dehors, c’étaient sous les auvents Des images de saints et des jouets d’enfans. Puis de la poterie, une pile d’écuelles; Du plafond retombaient des lustres de chandelles; Avec leurs poids de cuivre enfin, sur le comptoir. Les balances brillaient comme un double miroir. Mille emplettes rendaient libre cette demeure. L’officier y revint chaque jour, à toute heure. Tant que la mère ouvrit les yeux et murmura. Et que sous ses deux mains la jeune enfant pleura. II Dans le petit jardin d’un manoir en ruines, Le vieux baron taillait sa clôture d’épines. Quand le brave officier vint le front découvert (Ses yeux caves disaient ce qu’il avait souffert), Puis conta son histoire au chef de la famille: «- Mon fils, elle n’est pas de vieux sang, cette fille! - J’aimais, elle m’aima; j’engageai mon honneur. - Il suffit; je vous fais votre maître et seigneur. D’autres nous blâmeront: avant tout sa promesse. À mon banc je prendrai ma place à votre messe. III Voici comment chacun voulut la voir passer. Jusqu’au pied de l’autel ardent à se presser. Le coeur plein de fierté, les yeux rayonnant d’aise, Elle avait conservé sa coiffure nantaise. Une ample catiole aux dentelles de prix: Son amant, son époux, ainsi l’avait compris. Avec le vieux seigneur venait la vieille mère. La messe terminée, on vit, calme et sévère, La noce s’avancer vers l’antique manoir: Un splendide banquet devait la recevoir. On s’assit. Les valets, sur le bras leur serviette. Emplissaient chaque verre, emplissaient chaque assiette; Noblesse et bourgeoisie avaient fait leur accord. Lorsqu’une lettre arrive, et le seigneur d’abord lentement la parcourt, puis sur la table tombe: «- Ruiné! Mon navire est pris, creusez ma tombe!» Ce fut un long moment de silence et d’effroi: Contre des maux si grands, quels biens trouver en soi? Lorsque avec dignité se lève la marchande: «- Devant vous je requiers une faveur bien grande: Contente de mon bien, et pour vous faire honneur. Je fermais ma maison, je la rouvre, seigneur; Je retourne au travail avec joie et vaillance; Grâce au ciel, j’ai toujours mes poids et ma balance. Monsieur, consentez-vous? car c’est tout cordial. Si je revêts ainsi l’orgueil commercial. - Oui, j’accepte, madame. - Oui, j’accepte, ma mère, Répliqua le marin.» Puis de sa voix si fière: «Pour qui va sur les flots avec un Duguay-Trouin, Dès qu’arrive l’Anglais, le Breton n’est pas loin.» IV Vingt mois s’étaient passés; un jour de chaleurs grandes. Le vieux baron, assis entre les deux marchandes, Caressait sur la porte un enfant aux yeux bleus, A la bouche riante et fraîche, aux blonds cheveux; Par instans leurs regards se tournaient vers la côte: Tout à coup apparut au loin, sur la mer haute. Un navire! Il marchait lestement. L’heureux brick Bientôt à pleine voile abordait au Croisic. «C’est lui! cria Suzanne. - Oh! c’est lui! dit la mère.» Et, le petit enfant dans les bras du grand-père. Les voilà haletant de courir vers le port. Où le brun capitaine, élancé de son bord. Les presse dans ses bras, les presse sur sa bouche; (Son père le premier, saint respect qui le touche), Puis sa chère Suzanne, et quand ce fut le fils Ignoré de ses yeux, quand de ses yeux ravis Il revit son image et celle de sa femme. Des pleurs, des pleurs de joie inondèrent son âme!... Le soir, riches tissus, bois de l’Inde à foison, Barils d’or encombraient le manoir, la maison; Le ciel avait béni la vaillante entreprise. Et l’Anglais au Breton avait rendu sa prise. Sur mer il repartait ainsi chaque printemps. Pour revenir au port plus riche tous les ans: Alors on le voyait au bras de sa Suzanne, Oui n’avait pas quitté les habits d’artisanne, S’en aller sous les bois, dans les chemins ombreux. Et leur fils grandissant courait, jouait entr’eux: À ce tableau paisible, à ces riantes choses, Reprenez-vous, ô coeurs troublés, esprits moroses; L’homme (en nos jours surtout) a trop de ses douleurs Pour demander à l’art d’autres sujets de pleurs. A. Brizeux HISTOIRES INDO-ARMORICAINES I La Licorne. Portrait. Merveilleux animaux, cerfs aux ramures d’or, Vous, dragons écailles veillant sur un trésor, Oiseaux devins, poissons dont la voix étouffée Éclatait pour répondre à la voix d’une fée, Êtres évanouis, chers aux bardes anciens, Vous viviez dans leurs vers: renaissez dans les miens! Au féerique troupeau je mêle la licorne, Cette fille des monts d’où sortit pour l’Arvor L’idiome sacré que nous parlons encor: Là, sur l’Himalaya, près du Gange sans borne, Celle qui sur le front a pour arme une corne Errait libre, sauvage, hostile à l’éléphant; La trompe en vain bravait le glaive triomphant, Car l’animal subtil, près de se mettre en guerre, Aiguisait avec art son arme sur la pierre. Puis elle revenait sous le rameau bénit Où le ramier paisible avait posé son nid, Et fermant ses yeux clairs, se couchant sur la mousse, Heureuse elle écoutait roucouler la voix douce. Belle innocence, tu charmais Celle que le méchant n’épouvanta jamais! Ta faiblesse domptait seule la noble bête: Sous la main d’un enfant elle courbait la tête. La vierge qui pleurait sous d’odieux soupçons S’écriait: «Chassez-moi des temples, des maisons! Sous l’arbre où le ramier gémit est mon refuge, La licorne sera mon juge: Coupable, de son glaive elle ouvrira mon coeur; Pure, elle me suivra comme on suit une soeur.» De la jeune Vali pareille fut l’histoire: Vierge à la peau dorée, à la prunelle noire, Ses cheveux reluisaient blondis par les safrans, Couleur que l’Inde envie à la terre des Franks,.. Et sous ses lèvres de l’ivoire! II Le Roi Et Vali. Or dans Madras vivait un roi plein de savoir, - Le grand poète indou le peint avec délice, - Un prince hospitalier, ami de la justice, Ayant sur tous ses sens un absolu pouvoir. Esprit dénué d’artifice, Sa promesse toujours ce roi l’accomplissait; Les pauvres le nommaient père lorsqu’il passait; Aimé des ignorans, des lettrés et des prêtres, Il soignait l’animal, il relevait la fleur; Ce sage avait mis son bonheur Dans le bonheur de tous les êtres. Au brahmane Asava le roi disait un jour: «Dans la jeune Vali j’ai placé mon amour, Et, si son coeur est pur, je la veux pour épouse.» L’ermite souriant dit: «Pour l’âme jalouse, Un défaut apparaît dans le plus pur cristal, Il s’exhale un poison des parfums du santal. Un roi juste est tombé dans ces craintes amères; Mais la licorne est forte et combat les chimères: Son oeil clair et serein voit le bien, voit le mal.» Où la licorne fait son gîte, Voilà comme Vali vers le soir fut conduite. III L’Epreuve De La Licorne. Sous un tertre dont le jasmin D’une neige de fleurs la parfume et l’inonde, Elle faisait briller des pierres de Golconde À ses doigts effilés tout roses de carmin; Au-dessus de son front, dans les feuilles nouvelles, Près d’un ramier chantait un bengali: «Oh! je t’aime, Vali! Vali!» Pour lécher ses deux mains accouraient les gazelles, Et le soleil couchant, le radieux soleil La montrait toute d’or dans un réseau vermeil. Le brahmane et le roi, couchés dans la verdure, En silence attendaient la fin de l’aventure. Sur les pics d’alentour, terrible, aigre, perçant, Un long hennissement est sorti de la nue, Et la licorne, s’élançant, Tombe les pieds en l’air et sur sa corne aiguë. Bientôt elle aperçoit Vali Sous les rets d’or du crépuscule: Le poil tout hérissé, d’abord elle recule, Puis sous son corps tremblant ses jarrets ont faibli. Pareille au lévrier qui voit trembler la verge, Rampante elle s’approche, elle s’approche en rond; Enfin aux genoux de la vierge, Amoureuse et soumise, elle pose son front. Et le ramier, l’ami fidèle, Le ramier, messager d’amour, Sur la corne venant s’abattre à tire d’aile, Roucoula!... Dans l’air bleu disparaissait le jour. IV Vali Reine. Entre le roi très sage et le pieux brahmane, Comme Vali rentrait pure dans sa cabane, Enlacé par une liane, L’animal la suivait, l’animal merveilleux Dont le coeur bien-aimant voit plus clair que nos yeux; 11 la suivit jusqu’à la tombe, Terrible à l’éléphant et doux à la colombe. LE MISSIONNAIRE. I Bretagne. Filles de l’Ile-d’Arz, filles aux coiffes blanches, Qui venez près des flots, les beaux soirs des dimanches, Chastement vous nourrir de pieuses douleurs, Faisant (vous l’avez dit) une partie-de-pleurs, Des voyageurs martyrs les sublimes annales Épanchent en amour vos âmes virginales; J’ajoute un doux récit aux Actes de la Foi: Devant les flots déserts, vierges, écoutez-moi. - Pâles et revêtus de leurs noires soutanes, Ils viennent d’arriver dans le vieux port de Vannes; Le brick où monteront ces messagers de Dieu Appareille. - Ô famille, amis, pays, adieu! - Qu’importe! Ils sont là tous, silencieux et calmes, Des martyrs pour la foi rêvant au loin les palmes: Les fatigues, la faim, les supplices hideux Et la mort ne feront reculer aucun d’eux. Le livre universel, de naïves images, Quelques outils de fer, appâts pour les sauvages Ou des jouets d’enfans, - voilà pour les combats Quelles armes suivront ces paisibles soldats. Le plus jeune des douze, Évèn, portait encore Pendant à sa ceinture un violon sonore. Bien avant la prêtrise et l’âge régulier, C’était le plus aimé de ses jeux d’écolier. Après les longs travaux, chaque soir, dès novembre, La musique amenait la gaîté dans la chambre; Et l’on dansait, légers, pour épargner le bois, Ces passe-pieds bretons si vantés autrefois; Puis, avril fleurissant, quand la joyeuse bande Volait, comme un essaim, par les prés, par la lande, Barde mélancolique armé de son archet, Le solitaire Evèn sur la grève marchait; Et ses doigts s’animant sur les cordes vibrantes, Leurs sons clairs se mêlaient aux vagues murmurantes. Mais les jeux sont bien loin: aux grands devoirs soumis, Ils partent, embrassant leurs pareils, leurs amis. Les Pères Et Les Mères. Pour la dernière fois, hélas! je vous embrasse! Dans les pays lointains songez à nous, de grâce! Quand vous serez au ciel, mon fils, priez pour nous, Vos parens désolés, qui vieillirons sans vous! Les Frères Et Les Amis. Que vous êtes heureux, que nous sommes à plaindre! Vous, pour votre salut, vous n’avez rien à craindre; Nous restons sur la terre, et vous allez au ciel: Du ciel versez sur nous une goutte de miel. Les Missionnaires. Quel coeur peut oublier ses amis, sa famille? Quand tout amour s’éteint, leur penser dure et brille: Si la mort nous appelle, oui, nous en faisons voeu, Notre sang descendra sur vous des mains de Dieu. - Adieu donc, chers martyrs! - Et les pères, les mères Inondaient les partans de leurs larmes amères; Mais le calme rentra dans ce monde affligé: L’évêque s’avançait suivi de son clergé. L’Eveque. Enfans, soldats du Christ, héros dignes d’envie, Quel chemin glorieux vous prenez dans la vie! - Approchez, ô pasteurs, de ces saints envoyés, Et faites comme moi, qui leur baise les pieds. Et devant les pasteurs, les clercs et les vieux maîtres, Le pontife baisa les pieds des jeunes prêtres; Puis, les yeux vers le ciel où montaient leurs pensers, Tous fraternellement se tenaient embrassés... Moi, poète, je sens défaillir ma parole! Que la voile se gonfle et que le vaisseau vole! À ce sublime adieu mon coeur s’est enivré: Vers le sud, vers le nord, vaisseau, je te suivrai! II Amérique. Profonde est la savane, immense, impénétrable: Des cimes du palmier aux branches de l’érable La liane déploie en tous sens ses réseaux; Trônes énormes, cactus, broussailles et roseaux, Tout se croise, s’unit; sur des mares infectes Tournoie en bourdonnant un million d’insectes, Ces vampires ailés; là, sur des flots dormans, Surgissent au soleil les hideux caïmans Et vingt monstres sans nom, monstres squammeux et glauques. Leurs fétides gosiers éclatent en sons rauques; Un jaguar passe et crie; au blanc magnolia Silencieux s’enroule un immense boa. Oh! la nature ici commande en souveraine, Et L’homme avec bonheur la reconnaît pour reine, L’homme enfant, chasseur nu, ses flèches à la main, Souple comme un serpent, agile comme un daim, Qui dans sa liberté sans frein se développe, Et s’indigne, et frémit, lorsqu’un sage d’Europe, Faible et dont chaque trait accuse un mal souffert, Veut l’enlever, lui fort, aux charmes du désert!... Pour élever cette âme et la faire des nôtres, D’Europe cependant sont venus les apôtres. Oh! climat dévorant! ils ne sont plus que deux. Le plus jeune survit pour soigner le plus vieux: C’est Évèn, le chanteur, le doux missionnaire, Et des prêtres martyrs le chef octogénaire. Sur les bords d’un grand fleuve, au milieu des forêts, Les voilà seuls, perdus, et pour derniers regrets, Ceux qui venaient vers eux quand leurs mains étaient pleines Les ont tous délaissés, légers catéchumènes; Mais le vieillard, aimant ces naïfs Indiens, Disait: «Restons, mon fils, nous les ferons chrétiens.» Or, tandis que le saint priait dans sa cabane, Évèn, par un beau soir, entra sous la savane; Le violon fidèle, il l’avait à son bras; Sur les notes bientôt se mesuraient ses pas, Quand de l’épais feuillage une tête emplumée Sortit, la bouche ouverte, attentive et charmée; Puis d’autres, des vieillards, des femmes, des enfans, - Et devant le chanteur les voilà tous dansons! Lui, promenant l’archet sur la corde échauffée, Reculait, les menant, joyeux, nouvel Orphée, Vers l’autel de gazon où, devant le ciel bleu, L’image rayonnait de la mère de Dieu. Et chaque soir ainsi: des danses, des prières, Puis des peuples errans fixés dans leurs chaumières. Un temple fut construit, et l’Amphion chrétien (Gardons les mythes purs de ce beau monde ancien) Vit naître à ses accords la chapelle bénie... O divine unité, fille de l’harmonie! La Fleur De La Tombe. A Mistress Augusta Holmes. Des rives de l’Indus, des savanes lointaines, Me voici de retour, plages armoricaines; Et déjà du passé vers moi je sens venir Plus d’un amour pieux, d’un tendre souvenir. Un soir je rencontrai, traversant la prairie, Sulia, svelte enfant, compagne de Marie; Une fleur dans sa main brillait comme de l’or; Grave, elle murmura: «C’est l’âme de Grégor! Bientôt viennent les froids: ce soir, au cimetière, J’ai retiré la plante et sa motte de terre, Et je veux l’abriter près de notre maison, Pour la voir refleurir à la belle saison.» Sous ses cheveux dorés, le pâtre au blanc visage, Je l’avais bien connu: son âge était mon âge; Comme j’aimais Marie, il aimait Sulia; Le plaisir d’en parler tous les deux nous lia. Pendant le catéchisme ou les libres dimanches, Tout en cherchant des nids sous les épines blanches, Oh! les longs entretiens sur nos chères amours! Récits toujours pareils, pleins de charme toujours! Et les grands amoureux, les belles amoureuses, Dont les yeux échangeaient des flammes langoureuses, Quand près d’eux nous passions légers, faisant les fous, Ne portaient pas des coeurs plus sérieux que nous. Il mourut le matin de sa treizième année! Mais sur son tertre vert, la treizième journée, Une fleur apparut jaune comme de l’or, Et chacun s’écria: «C’est l’âme de Grégor!» Et tous, dès qu’ils voyaient la tombe merveilleuse, De ralentir leurs pas; puis, d’une main pieuse, En passant chaque ami soulevait son chapeau, Et les filles jetaient sur la fleur un peu d’eau. Cette fleur, Sulia, l’enfant grave et fidèle, La tenait sur son coeur quand j’arrivai près d’elle; Mais à l’air vif du soir les feuilles d’or s’ouvrant: «Voici qu’il meurt encor!» cria-t-elle en pleurant; Et la fragile fleur, de ses pleurs arrosée, Sembla se ranimer comme sous la rosée. Dans la prairie alors reprenant son chemin, La vierge s’éloigna, son trésor à la main; Mais pour la contempler bientôt elle s’arrête, Et vers le doux parfum elle incline la tête. Non loin de la maison, à l’ombre du courtil, J’ai vu la tige croître et briller en avril: Aux yeux de Sulia (riantes destinées!) Grégor fleurit toujours dans ses jeunes aimées... Religion des morts! N’ai-je pas vu plus tard Un lait pur arroser le cercueil d’un vieillard, Nuit et jour la prière à genoux sur sa tombe? N’ai-je pas vu languir de douleur la colombe? Hélas! s’il est des coeurs prompts à se délier, D’autres veulent mourir plutôt que d’oublier. * * * Au milieu de nos jours turbulens ou moroses, Il est donc une voix pour les plus douces choses, Nature, celles-là qui ne lassent jamais Et qu’avec tant d’amour, dès l’enfance, j’aimais! Quand nos flottes partaient sous leurs voiles, naguère Je faisais éclater moi-même un chant de guerre; L’idylle me rappelle, et je réponds encor: La flûte mêle bien sa plainte aux sons du cor. Notes. (1) Composé aussi dans l’idiome de Bretagne par M. Brizeux, le chant des Conscrits de Plô-meûr fait partie de ses poésies en langue celtique, imprimées chez E. Duverger. Peu de personnes connaissent aujourd’hui l’acte de résignation héroïque ici consigné; quant aux croyances populaires sur Napoléon, elles tendent de même à s’effacer. (2) M. Brizeux prépare une troisième édition du poème de Marie. Dans ce volume, qui paraîtra prochainement, figureront plusieurs pièces nouvelles, dont celle qu’on va lire peut faire suffisamment apprécier la grace et la fraîcheur. (3) Ville du roi Lud (Londres). (4) Mor-gana, fille de la mer. C’est à cette fée armoricaine que le peuple attribue, en Calabre, le curieux phénomène de réfraction qui se voit souvent dans le détroit de Messine. (5) Crom-lec’h, sanctuaire druidique. (6) Tous les noms et les faits de cet épisode du poème inédit Les Bretons sont historiques. Ben-Vel, tête blonde, tête couleur de miel. Cadou-dall, combattant aveugle. Can-Dal, front resplendissant. Er-’Hor, le nain. Flohic, petit écuyer. Gam-Berr, marche courte. Kellec, entier. Riô, royal. Tiec, chef de la maison. Vannes, en breton Gwenned, pays découvert; à la lettre, pays blanc. (7) Tué à Auray. (8) Mort de fatigue. (9) La Baie-des-Trépassés est située à l’une des pointes extrêmes de la Cornouaille (Finistère), et en face de l’île druidique de Sein. Suivant les traditions locales, d’accord avec l’historien Procope, c’est dans cette baie qu’arrivaient les âmes des morts avant d’être passées dans l’île. Quelques commentateurs d’Homère y placent l’évocation des ombres par Ulysse. La baie funèbre, l’immense cap qui la domine, le détroit si redouté des marins et des pêcheurs, et l’île mystérieuse à l’horizon, présentent, dans ce qu’il a de plus mélancolique et de plus sauvage, le génie de la Bretagne. Cet épisode est tiré du poème des Bretons, que publiera très prochainement M. Brizeux chez l’éditeur Masgana. (10) Né en Armorique et apôtre d’Eir-Inn ou d’Irlande. - Pour n’avoir pas été exaucées en leur temps, ces espèces d’imprécations, diroe preces, garderont leur force tant que les justes plaintes de l’Irlande seront méconnues. - Quant au rhythme de ces strophes, il a été imposé par le très ancien air national sur lequel elles furent écrites. La même observation doit s’appliquer à la pièce IV. (11) Ou, selon les cartes, Coray (Pays-Haut). C’est, dans notre Cornouaille, une paroisse vers la racine des Montagnes-Noires. (12) Abréviation de Guennola, Toute-Blanche. (13) Fêtes patronales. Source: http://www.poesies.net