Extrait Du Chemin Des saisons. (1903) Par Auguste Angellier. (1848-1911) TABLE DES MATIERES. Crépuscule Sur La Grève. Decenter Mori. Fugue Finale Et Initiale. In Pejus Ruit. La Cigogne. La Guirlande Du Sommeil. La Paix De L'Hiver. La Saint-Valentin. La Tristesse Du Vent. Le Balcon Sur La Mer. Le Faisan Doré. Le Printemps. Le Vieux Pont. L'Habitude. Printemps Marin. Promesses De Mars. Rêves. Séparation. Suzanne. Un Coeur. Vanités. Crépuscule Sur La Grève. La mer, ce soir, est taciturne, Lourde, lisse, lasse, immobile, Comme de l'huile dans une urne; Et, dans le ciel déjà nocturne, Un puissant nuage est tranquille. L'horizon est voilé de brume, Qui dort dans un fond gris et rouge Où la fin du jour se consume; Sauf lorsqu'une étoile s'allume. Rien, au ciel, ni sur mer, ne bouge. Seule dans l'immense étendue De la silencieuse grève. Une femme, de deuil vêtue, Paisible comme une statue, Sur un rocher assise, rêve. Son front sous son voile se penche; Ses mains, sur ses genoux croisées, Tiennent entre elles une branche, Et sa robe aux plis noirs s'épanche Jusqu'à toucher les eaux bronzées. La nuit, qui monte du rivage, De ses crêpes sombres la voile; Bientôt de l'immobile image Rien ne reste que le visage, Qui semble toucher une étoile. Puis il s'efface; et rien n'exprime La tristesse qui s'accumule Au dernier instant qui supprime La figure étrange et sublime, L'âme humaine du crépuscule. Decenter Mori. J'ai la mort en moi, non la mort lointaine, Celle qu'on suppose et qui doit venir, Mais la mort déjà fixée et prochaine, Et je sais le point dont je vais périr. Elle est là, je sens son travail paisible Qui jusqu'à présent n'est pas douloureux, Mais dans quelques mois deviendra terrible; J'en ai vu mourir, je mourrai comme eux! C'est un peu de poids, de tension, de gène, Une peine brève, un tiraillement, Un peu de douleur sourde et souterraine, Suivie aussitôt d'assoupissement; C'est peu, ce n'est rien, pas même une entrave, Pourtant cette peine a je ne sais quoi De dominateur, de vital, de grave, En quoi se pressent le grand désarroi; Un outil mortel en moi fait son oeuvre, Et je sais le temps que prend pour finir La main qui le tient et qui le manoeuvre; J'ai quatre ou cinq mois encor pour mourir; J'ai quatre ou cinq mois à pouvoir encore Entendre le rire et les mots humains; Je pourrais compter ce que chaque aurore Me laisse de jours vivants dans les mains. Déjà l'Univers s'éloigne et recule, Je le vois confus comme un fond de mer; C'est moi qui répands le lourd crépuscule Où l'immensité des choses se perd. Je porte en moi-même une nuit profonde, Qui sera sans fin, et dans peu de temps Débordant de moi couvrira le monde; Je la sens emplir mon être: j'attends! Non pas sans révolte et sans amertume Je mourrai; j'aimais la lumière, l'art, Les hommes auxquels le coeur s'accoutume, Les fêtes toujours neuves du regard; J'avais essayé de me faire une âme D'un peu de bonté, d'un peu de savoir; C'était, je le veux, une pauvre flamme Mais où s'épurait l'éclat du Devoir. Redoutable instant! Tomber de la cime Où le Je se sait, et crée un vouloir Ainsi qu'un cristal, dans l'ignoble abîme De l'inconscient et du néant noir! Surtout, je ressens la sombre colère Du forfait par qui périt emporté L'être qu'a sacré l'auguste mystère, Le sublime effort d'avoir existé! Je ne souffre encor que par la pensée De l'adieu prochain qui va s'accomplir; Mais dans quelques jours sera commencée L'agonie affreuse où je dois finir. Je sais ce qu'elle est; elle est effroyable; Le plus long supplice et le plus cruel Auprès d'elle est doux; je ne suis coupable Que d'être né homme et d'être mortel. J'essaierai pourtant d'avoir du courage, De serrer les dents, de garder mes cris, Je suivrai la mort à son sombre ouvrée, Cachant ma défaite avec mon mépris. Si je meurs ainsi que je le souhaite, J'aurai sur ma lèvre un rictus d'orgueil, Quand le menuisier clouera sur ma tête Le couvercle obscur et lourd du cercueil. Fugue Finale Et Initiale. Première Voix. La neige tombe à gros flocons; Par dessus nous, le ciel est noir; La terre, autour de nous, est noire; La lourde neige seule est blanche; On entend huer les faucons, Dans les murs croulants du manoir; La sorcière est à son grimoire; Et le corbeau dort sur sa branche; Le gel sème Pair de frissons, Dieu! qu'il est triste de s'asseoir Seul au foyer, quand la mémoire Sur le puits du passé se penche! Deuxième Voix. Sur les toits pendent les glaçons, Mais le soleil les fera choir; L'Hiver est chose transitoire, Le Printemps prendra sa revanche; Les rayons battront les buissons; Aux eaux claires de l'abreuvoir, Les troupeaux libres viendront boire, Sous un ciel couleur de pervenche; Lors, les coeurs auront des chansons, Lors, les coeurs reprendront espoir, Et célébreront la victoire Des bourgeons sur la neige blanche! In Pejus Ruit. A Lucien Marcheix. Je porte des douleurs plus vieilles que moi-même, Mon coeur est encombré de chagrins hérités, Et je sens quelquefois mon front devenir blême De remords que je sais n'avoir pas mérités; L'angoisse, les regrets, les tares, les faiblesses De ceux d'où nous sortons roulent à travers nous, Pour passer, augmentés de nos propres détresses, Par le coeur des enfants bercés sur nos genoux; Un fleuve plus chargé de hontes et d alarmes Descend en emportant dans ses érosions Des opprobres nouveaux et de nouvelles larmes, Et grossit à travers les générations; Jusqu'à ce qu'entraînant toujours plus de misère, Il charrie, en ses flots sans cesse plus malsains, Un poison si puissant de mal héréditaire, Qu'il tue, en y passant, les derniers coeurs humains; Et qu'épuisant enfin dans des êtres étranges Son onde d'amertume en un dernier effort, Il aille déposer ses limons et ses fanges Dans l'estuaire immense et morne de la Mort. La Cigogne. A Paul Vérola. Quand la blanche cigogne, à travers le ciel bleu, Frappant à larges coups d'air de sa puissante aile, Le col tendu, ses pieds roses pendant sous elle, Vole vers les climats d'or, d'azur et de feu, Emportée à son rêve, et buvant dans l'éther L'ivresse des éclairs, elle perçoit à peine Le long déroulement de l'incessante plaine, Des fleuves, des forêts, des vallons, de la mer; Les champs et les coteaux, sortant de l'horizon, Disparaissent soudain dans une fuite infime; Et les grandes cités, comme au fond d'un abîme, N'existent qu'un instant et s'éloignent d'un bond; Un jour lui fait franchir les bornes d'un pays; Dans les vents quelle fend ou bien qu'elle devance, Infatigablement son fort désir la lance Vers les cieux aux soleils toujours épanouis. Mais soudain son regard prodigieux a vu, Dans la fente d'un roc, sous un pied de fougère, Ramper le glissement furtif d'une vipère; Son inflexible vol d'un coup s'est abattu. Quand sa chute s'arrête et remonte en essor, Elle emporte, dans l'air frissonnant, le reptile, Et, dans son bec couleur d'aurore, le mutile, Tandis qu'en noirs replis il se noue et se tord. Alors, songeant toujours aux éclatants soleils, Aux longues stations au bord des eaux sacrées, Ou sur les minarets aux coupoles dorées Où le soir lumineux ruisselle en flots vermeils, Joyeuse, elle reprend, à la calme hauteur D'où les terres sans fin redeviennent lointaines, Son vol splendide, dont l'ourlet noir de ses pennes Isole dans l'azur l'éclatante blancheur. La Guirlande Du Sommeil. A Francis Tattegrain. La guirlande du sommeil, De nuit en nuit suspendue, Sur le pâle et frêle éveil Des jours humains est tendue. Elle part du mur obscur Dressé sur notre naissance, Et s'attache à l'autre mur Fait de nuit et de silence Qui clôt nos espaces courts De son obstacle funèbre; Ses arcs réguliers et lourds, De l'une à l'autre ténèbre, Semblent poser un décor Sur la façade éphémère De notre chétif effort; Un noir décor funéraire. La Paix De L'Hiver. A Daniel Fouquet. Dans l'horizon d'hiver, vaste, uniforme et vide, Le ciel était d'azur, l'air paisible et limpide; La neige étincelait sur le sol et les arbres, En cristaux infinis, plus blancs que ceux des marbres Qui viennent d'être ouverts par le choc du marteau; Nul cri, nul bruit de vent, de ramure, ni d'eau. Un immense silence avait rempli l'espace; Tout était suspendu; tout ce qui vit et passe, Bouge, chante, frémit, s'inquiète, désire, Comme les mouvements aux veines du porphyre, Semblait être fixé pour le repos final, Dans un indestructible et lucide cristal, Mais que tout était beau! les forfaits de la vie, Les douleurs dont jamais elle n'est assouvie, Son exécrable jeu de poursuite et de crainte, La rumeur de combat dont la terre est étreinte, Tout le mauvais effort semblait être arrêté, Sous ce ciel pur et froid comme l'éternité. Dans ce puissant sommeil de neiges et de givre, Mon coeur, lourd de chagrin, était surpris de vivre; Cette impassible paix, semblable à la sagesse Du Monde, lui faisait sentir plus sa détresse, Car seul il palpitait et pensait souffrir seul Dans cet universel et glorieux linceul. Et mon coeur, en songeant que crime et que souffrance Sont les couleurs du fleuve obscur de l'existence, Se dit: « La blanche Mort seule est pure et sereine! Sera-t-elle jamais la pitoyable reine D'un univers soustrait aux jours et aux instants? Quand se terminera l'angoisse des printemps? » Mais, par dessus le front blême d'une colline, Dans la clarté de l'air, si froide et cristalline Que des pleurs n'auraient pu naître en sa sécheresse, Montant comme un présage et comme une promesse, Et s'emparant du ciel par son éclat accru, Le grand globe gelé de la lune apparut! La Saint-Valentin. A Léopold Lacour. Février vient, c'est la Saint-Falentin, Février vient, il fait rougir les saules, Et, sous les rais d'un soleil argentin, Encor frileux découvre ses épaules. Dès qu'au ciel gris, c'est la Saint-Valentin, Dès qu'au ciel gris, un peu d'aube prochaine, Un pli d'argent et de jour indistinct Ont soulevé les ombres sur la plaine, Tous les oiseaux, c'est la Saint-Valentin, Tous les oiseaux, rouge-gorges, fauvettes, Merles, geais, pics, tout le peuple mutin Des moineaux francs, les vives alouettes, Se réveillant, c'est la Saint-Valentin, Se réveillant, et secouant leurs plumes, D'un fou désir et d'un vol incertain Se sont cherchés dans les dernières bruines. Dans les buissons, c'est la Saint-Valentin, Dans les buissons, les lierres et les haies Où le houx vert offre un rouge festin, Dans les roseaux, les halliers, les coudraies. Dans les vieux murs, c'est la Saint-Valentin, Dans les vieux murs, pleins d'heureuses nouvelles, Ce fut des cris, des chants, un bruit lointain De gazouillis et de battements d'ailes. Tous échangeaient, c'est la Saint-Valentin, Tous échangeaient, en palpitant de joie, Maint propos tendre ou leste ou libertin, Après lesquels il faut qu'on se tutoie. De temps en temps, c'est la Saint-Valentin, De temps en temps, se détachait un couple; Et tous les deux avaient bientôt atteint, Pour y causer tout seuls, un rameau souple. Puis ils cherchaient, c'est la Saint-Valentin, Puis ils cherchaient les branches élevées Ou l'humble touffe où blottir leur destin, Et faire un nid aux futures couvées. Et tout le jour, c'est la Saint-Valentin, Et tout le jour ce fut des mariages, Conclus sans prêtre et francs de sacristain, Et dont les lits sont les premiers feuillages. Voici le soir, c'est la Saint-Valentin, Voici le soir, sortant de ses repaires L'ombre a rampé vers le soleil éteint: Tous les oiseaux sont endormis par paires. La Tristesse Du Vent. A Gaston Stiegler. Que veux-tu répondre au vent qui soupire, Au vent qui te dit le chagrin des choses, Le trépas des lis, des lilas, des roses, Et des clairs essaims gelés dans la cire; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Il dit qu'il est triste et las de conduire Le gémissement de tout ce qui souffre, De frôler toujours ce qui tombe au gouffre, De passer partout où la vie expire; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Lui répondras-tu qu'un coeur peut suffire. Un seul coeur humain chantant dans la joie, Pour le consoler de sa longue voie Sur les champs sans fin que l'hiver déchire; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Où trouveras-tu ce coeur qui désire Rester ce qu'il est en sa calme fête, Le coeur qui n'ait point de douleur secrète, Pour laquelle il n'est ni baume, ni myrrhe; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Sera-ce ton coeur, et faut-il te dire Que le vent prendrait sur tes lèvres closes Un chagrin plus grand que celui des choses, Et dans ton regard, un plus haut martyre; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Alors réponds-lui, de ton cher sourire, Qu'il ne frôle pas les âmes humaines, S'il ne veut porter de plus lourdes peines Que celles qu'il cueille en son vaste empire; Que veux-tu répondre au vent qui soupire? Le Balcon Sur La Mer. Ma demeure est bâtie au bord de la mer grise; Les grèbes, les pétrels et les blanches mouettes Entrecoupent leurs vols parmi ses girouettes Dont les flèches de fer criaillent dans la bise; Du côté de la mer, le lichen la recouvre; Un lierre la revêt du côté de la terre; De ma porte je vois la lande âpre et sévère; Mais c'est sur les grands flots que ma fenêtre s'ouvre. Si parfois je regarde, un bref instant, l'espace Parsemé de dolmens, dominé de calvaires, Où, parmi les genêts sans fin et les bruyères, Çà et là un bosquet de chênes se ramasse; Si j'écoute, un instant, le son faible des cloches Arriver jusqu'à moi d'un village invisible, Aux jours de brume douce où la mer plus paisible A suspendu son bruit farouche entre les roches; Je passe de longs jours et les nuits presque entières, Appuyée au balcon d'où j'aperçois la houle, Dont l'ondulation sans repos se déroule, Sous des nuages lourds ou des clartés légères. Je vois l'âpre combat des vents contre les lames, Les vagues se dresser, se courber et reluire, Les courants d'un vert pâle où de l'argent s'étire, Et des flots gris jouant avec des flots de flammes; J'écoute une musique incessante et profonde, Les lents soupirs traînant et mourant sur la grève, Le courroux que le choc des falaises soulève, Et l'émoi dont la mer enveloppe le monde. Et surtout je regarde, à l'horizon, les voiles Qui passent en rayant le ciel de leurs cordages, Ô voiles, rentrez-vous de vos lointains voyages? Cinglez-vous vers des cieux semés d'autres étoiles? Et, toujours appuyée au balcon solitaire, Mon coeur vit dans la brume où l'horizon expire, Car celui que j'attends partit sur un navire, Et ne reviendra pas du côté de la terre. Le Faisan Doré. Quand le Faisan doré courtise sa femelle, Et fait, pour l'éblouir, la roue, il étincelle De feux plus chatoyants qu'un oiseau de vitrail. Dressant sa huppe d'or, hérissant son camail Couleur d'aube et zébré de rayures d'ébène, Gonflant suri plastron rouge ardent, il se promène, Chaque aile soulevée, en hautaines allures; Son plumage s'emplit de lueurs, les marbrures De son col vert bronzé, l'ourlet d'or de ses pennes, L'incarnat de son dos, les splendeurs incertaines De sa queue où des grains serrés de vermillon Sont alternés avec des traits noirs sur un fond De riche, somptueuse et lucide améthyste, Tout s'allume, tout luit... ... Et, sur ces yeux muants de claires pierreries S'unissant, se brisant en des joailleries Que sertissent le bronze et l'acier, et l'argent, Court encore un frisson d'or mobile et changeant, Qui naît, s'étale, fuit, se rétrécit, tressaille, Éclate, glisse, meurt, coule, ondule, s'écaille, S'écarte en lacis d'or, en plaques d'or s'éploie, Palpite, s'alanguit, se disperse, poudroie, Et d'un insaisissable et féerique réseau Enveloppe le corps enflammé de l'oiseau. Le Printemps. Les bourgeons verts, les bourgeons blancs Percent déjà le bout des branches, Et, près des ruisseaux, des étangs Aux bords parsemés de pervenches, Teintent les arbustes tremblants; Les bourgeons blancs, les bourgeons roses, Sur les buissons, les espaliers, Vont se changer en fleurs écloses; Et les oiseaux, dans les halliers, Entre eux déjà parlent de roses; Les bourgeons verts, les bourgeons gris, Reluisant de gomme et de sève Recouvrent l'écorce qui crève Le long des rameaux amoindris; Les bourgeons blancs, les bourgeons rouges, Sèment l'éveil universel, Depuis les cours noires des bouges Jusqu'au pur sommet sur lequel, Ô neige éclatante, tu bouges; Bourgeons laiteux des marronniers, Bourgeons de bronze des vieux chênes, Bourgeons mauves des amandiers, Bourgeons glauques des jeunes frênes, Bourgeons cramoisis des pommiers, Bourgeons d'ambre pâle du saule, Leur frisson se propage et court, A travers tout, vers le froid pôle, Et grandissant avec le jour Qui lentement sort de sa geôle, Jette sur le bois, le pré, Le mont, le val, les champs , les sables, Son immense réseau tout prêt A s'ouvrir en fleurs innombrables Sur le monde transfiguré. Le Vieux Pont. Sur le vieux pont verdi de mousse, Et tout rongé de lichens roux, Deux amants parlaient à voix douce: Et c'était nous! Lui, penché tendrement vers elle, Lui disait l'amour et la foi Qu'il portait en son coeur fidèle; Et c'était moi! Elle semblait, pâle, incertaine, Tremblante et pourtant sans effroi, Écouter une voix lointaine; Et c'était toi! Sur le vieux pont toujours le même, Deux amants ont pris rendez-vous: Il lui dit, elle croit, qu'il l'aime; Ce n'est plus nous! L'Habitude. A Léon Chailley. La tranquille Habitude aux mains silencieuses Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures; Elle met sur nos coeurs ses bandelettes sûres Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses; Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre, Désireux de durer pour l'amour qu'ils contiennent, Sentent le besoin cher et dont ils s'entretiennent Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre; Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces, Les insensibles mains de la lente Habitude, Resserrent un peu plus l'étrange quiétude Où le mal assoupi se soumet et s'émousse; Et du même toucher dont elle endort la peine, Du même frôlement délicat qui repasse Toujours, elle délustre, elle éteint, elle efface, Comme un reflet, dans un miroir, sous une haleine, Les gestes, le sourire et le visage même Dont la présence était divine et meurtrière; Ils pâlissent couverts d'une fine poussière; La source des regrets devient voilée et blême. A chaque heure apaisant la souffrance amollie, Otant de leur éclat aux voluptés perdues, Elle rapproche ainsi de ses mains assidues, Le passé du présent, et les réconcilie; La douleur s'amoindrit pour de moindres délices; La blessure adoucie et calme se referme; Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme, Se sentent lentement changés en cicatrices; Et celui qui chérit sa sombre inquiétude. Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute, Plus que tous les tourments et les cris vous redoute, Silencieuses mains de la lente Habitude. Printemps Marin. Les premiers azurs printaniers Reculent au loin les écumes Des flots verts, longtemps prisonniers Sous les brouillards gris et les brumes; Les mouettes, de nouveau blanches, S'entrecroisent dans le ciel pur; Les falaises, en lignes franches, Redressent dans l'air leur grand mur, Dont hier encor le contour, Presque effacé par les nuées, Flottait confusément autour De leurs pentes diminuées; Les dunes blondes reparaissent; Et même le vieux cap lointain Nos yeux surpris le reconnaissent, Encor sombre et presque indistinct. Les matelots sortant du port Tournent un plus joyeux visage Vers leurs femmes qui, sur le bord, Crient des souhaits d'heureux voyage; Et, dans les flancs vitreux de Fonde Entrant en lumineux frissons, Le soleil réveille et féconde Les amours obscurs des poissons. Promesses De Mars. Quand Mars sème ses giboulées Dont la grêle folle étincelle, Quand, de ses blanches aiguillées, Le givre brode de dentelle Les noires branches des allées, Dans les herbes renouvelées Déjà prêtes pour l'asphodèle, D'exquises senteurs exhalées Annoncent le retour fidèle Des douces brises exilées: Et des collines aux vallées, Le petit rouge-gorge appelle, Secouant ses ailes mouillées, Les jours où le bois entremêle, Pour cacher les nids, ses feuillées. Mais aux âmes inconsolées Qu'importe que Juin amoncelle Sur les vieux murs les giroflées, Et que dans les airs bleus ruisselle Un flot de chansons roucoulées? Mes espérances sont allées Dans la froide tombe avec celle Qui dort au champ des mausolées; Le Printemps est mort avec elle; Toutes saisons sont désolées. Rêves. J'ai rêvé parfois que vos yeux Me regardaient avec tristesse, Que vos grands yeux bleus sérieux Me regardaient avec tendresse; J'ai rêvé que vous écoutiez Ces mots sur qui la voix hésite, Et qui s'arrêtent effrayés De l'aveu qui sous eux palpite; Que, dans mes mains, vos fines mains Tombaient comme deux fleurs fauchées, Et que nos pas, dans les chemins, Laissaient leurs traces rapprochées. Mais je n'ai pas osé rêver, Dans les ivresses ni les fièvres, Que ce bonheur pût m'arriver Que ma bouche effleurât vos lèvres. J'ai rêvé parfois que vos yeux Me regardaient avec tendresse, Que vos grands yeux bleus sérieux Me regardaient avec tristesse. Séparation. Ainsi donc tu t'en es allée; Tu suivis, sans te retourner, La pâle et jaunissante allée Qu'Octobre allait découronner! Je vis s'éloigner ta démarche, Qui vers moi se hâtait jadis; Mes yeux, plus tristes à chaque arche De rameaux déjà déverdis Dont allait s'accroissant l'espace Qui nous séparait pour toujours, Admiraient cependant la grâce De ton corps souple aux fins contours. Ô doux corps de lait et de neige, Toujours languissant et frileux, Toujours priant qu'on le protège, Doux corps d'albâtre lumineux, Ô doux corps, digne du Corrège Par l'exquise et molle lueur Qui vêtait, comme un sortilège, Sa grâce lente et sa blancheur! Il s'éloignait hors de moi-même, De mes bras déserts évadé, Me laissant un front toujours blême Un coeur toujours dépossédé. Tu marchais la tête penchée; Le regret, peut-être, un instant, De notre tendresse arrachée, Ralentit ton pas hésitant; Et peut-être même une larme Tremblait-elle en tes chers yeux bleus, Au moment où mourait le charme Dont nous aurions pu vivre heureux! Ah! peut-être un regard rapide, Un seul, t'eût remise en mes bras, Et rendue à mon coeur avide; Mais tu ne te détournas pas! Tu marchais la tête penchée, Sur le jaune et fauve tapis Dont l'avenue était jonchée, Sous les grands ormes assoupis; Je t'ai jusqu'au bout regardée Dans la brume et dans le lointain, Voyant ta forme dégradée Flotter dans l'air plus incertain, Jusqu'à l'âpre minute obscure, Où, dernier adieu des adieux, Le point d'or de ta chevelure Mourut dans les pleurs de mes yeux. Suzanne. A H. Lantoine. Dans la clarté renaissante et légère Qui bondissait par les airs radieux, Ses yeux charmants avaient plus de lumière, Plus de rayons, plus d'azur que les cieux. Il y tenait plus d'aube et plus d'aurore; Et par-dessus la chanson des oiseaux Qu'un vent tiédi venait de faire éclore, Dont s'enivraient et tremblaient les rameaux, Montait sa voix jeune et passionnée; C'était au temps proche et déjà lointain Où Mai frappait le front clair de l'année Des lilas blancs qu'il tenait en sa main. Et maintenant que Septembre commence, Et que l'Été rentre ses chariots, Elle est allée au pays du silence, Où tout est noir, où tous les yeux sont clos. Un Coeur. Sitôt que j'eus le franc usage de mon coeur, Je le mis en des mains qui s'ouvraient pour le prendre; C'étaient de douces mains, si belles de blancheur, Dont le toucher était délicieux et tendre. Heureux et frémissant de les sentir sur lui. Mon coeur, comme un oiseau, resta dans leur caresse; Les vents n'ont parfumé, le clair soleil n'a lui Qu'à travers leur tiédeur de nid et leur mollesse. Mais, un jour, ces deux mains aux fins doigts cerclés d'or, Devinrent brusquement glaciales et roides, Et, le serrant toujours par un dernier effort, Se crispèrent sur lui dans des étreintes froides. Vanités. Hélas! combien de fois j'ai déjà vu le cierge S'allumer tristement auprès d'un cher cercueil, Et suivi l'huissier noir qui frappe de sa verge Le pavé de l'église aux tentures de deuil! Notre existence brève est une étroite berge, Et nous des naufragés sur ce rebord d'écueil; A chaque instant, un flot en prend un qu'il submerge: Et nous nous déchirons dans la haine et l'orgueil! Source: http://www.poesies.net