A L’Amie Perdue. Par Auguste Angellier. (1848-1911) Librairie Hachette et Cie, 1920. TABLE DES MATIERES. LA FLORAISON. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX L AU BORD DES FLOTS BLEUS. I II III IV V VI VII VIII IX X XI DANS LES MONTS. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII LA QUERELLE. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV LES RÊVERIES. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI DEVANT LES VAGUES GRISES. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX LE SACRIFICE. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX LE DEUIL. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV L’ACCEPTATION. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV LA FLORAISON. I Les marronniers mettaient leurs premiers bourgeons verts Dans le blanc ciel d’Avril aux ombres inquiètes, On vendait les derniers bouquets de violettes, Le Printemps s’échappait des noirs mois entr’ouverts, Quand les premières fois je la vis. À travers Les dessins emmêlés de ses sombres voilettes, Je lus, d’un seul regard, les souffrances secrètes Et les longs désespoirs, dans ses yeux doux et fiers. Ma pitié s’attacha par des rêves tremblants A la triste inconnue; et lorsque je l’aimai, L’Été allait ouvrir le temps des fleurs écloses, On vendait les premiers bouquets de jeunes roses, Et dans l’azur uni du calme ciel de Mai Les marronniers mettaient leurs derniers thyrses blancs. II D’où vient, dans cette ville étroite, au ciel obscur, Qui vit dans ses marais au fond de noires plaines, Cette beauté puissante et digne de l’azur Où passaient les profils augustes des Romaines? Elle aurait dû marcher, d’un pas tranquille et sûr, Sous la robe aux plis droits, le front ceint de verveines, Dans les cortèges blancs déroulés sur le mur D’un temple couronné de déesses sereines. Quel flot inexplicable et quels hasards de races Ont porté, à travers les temps et les espaces, Chez ces peuples aux corps chétifs, aux pâles faces, Cette fleur de sang pur et ce corps magnifique, Et mis dans ces cités de mortier et de brique Ce marbre détaché d’un bas-relief antique? III Parmi tant de regards qui recherchent le sien, Quel espoir que jamais mon humble regard perce Les adorations que sa beauté traverse Avec ses yeux levés et son noble maintien? Elle ne saura pas que je l’aime et combien! Jusqu’à l’âge où le coeur en son hiver se gerce, Mon coeur, que sa pensée émeut et bouleverse, La suivra, taciturne et sombre stoïcien. Et ce n’est là qu’un peu des chagrins qui m’attendent; En la suivant ainsi, je vivrai dans l’effroi De voir, tandis qu’en vain mes désirs la défendent, Ses regards s’abaisser sur un autre que moi, Sur un autre que moi descendre son sourire, Son sourire ignorant de l’amour qu’il déchire. IV Je brave tes efforts et ton courroux acerbe, Amour, ô dur bourreau des humaines poitrines! Je veux voir tout mon sang couler et teindre l’herbe, Et sentir dans mon front s’enfoncer les épines; Mes lèvres garderont leur indomptable verbe Quand mes pieds rougiront les roches des collines; Et mon coeur restera rayonnant et superbe Dans mes flancs frémissants percés de javelines. La meute des tourments me suive et me harasse, Mon sourire luira dans le sang de ma face! Je le brave, sachant, hors de la défaillance, Mon pouvoir de souffrir plus fort que ta souffrance, Mon pouvoir d’espérer plus fort que ta menace, Et mon pouvoir d’aimer plus fort que l’espérance! V Quand la Grande-Ourse monte au-dessus du vieux toit Du jardin sombre, et quand, sur la ville déserte. On entend jusqu’au bout les heures du beffroi, Heureux, je viens m’asseoir à la fenêtre ouverte; C’est l’heure réservée où je vis avec toi; L’éclat bruyant du jour égare et déconcerte L’effort de mes yeux clos pour te revoir en moi; Par la pudique nuit ta face m’est offerte. Incertaine et lointaine en de bleuâtres voiles Aux plis mystérieux diamantés d’étoiles, Mais telle cependant qu’il paraît en descendre. Dans un rayon d’argent, un regard calme et tendre. Souvent un rossignol chante. Et j’attends ainsi Que ta présence expire en un ciel éclairci. VI Ô toi dont le visage à la grave beauté. Au regard sérieux, au front vaste et tranquille, Par des Grecs consacrant un temple dans leur ville Eût été dans le marbre ou l’ivoire sculpté, Je viens vers toi, marin par les flots maltraité Et qui gravit enfin les marches du prostyle; Accueille-moi. fais-moi de ton ombre un asyle De lumineuse paix et de sérénité! Toi dont le liant esprit sur les sommets s’isole, Des choses dédaigneux, de l’amour seul jaloux. Sois la calme raison qui guide la parole, Qui soumet les désirs, qui fléchit les courroux, Sois pour moi la déesse aux yeux sages et doux, La Minerve aux yeux bleus qui conseille et console! VII Nos yeux seuls ont été les muets interprètes Du sentiment caché qui naissait dans nos coeurs: Les tiens m’ont révélé tes tristesses secrètes, J’ai su tes longs combats en devinant leurs pleurs, Et compris ta tendresse aux clartés inquiètes Dont se troublaient parfois leurs rêveuses douceurs; Et les miens t’ont redit les incertaines fêtes Dont mon âme était ivre en voyant tes pâleurs. Maintenant un amour grandissant se déroule Entre nous, sans avoir d’autre langage qu’eux; Quand nous nous rencontrons au milieu de la foule. Nos regards se croisant échangent des aveux, Comme, à travers l’espace et par dessus la houle. Des phares éloignés se parlent par leurs feux. VIII Les caresses des yeux sont les plus adorables; Elles apportent l’âme aux limites de l’être, Et livrent des secrets autrement ineffables, Dans lesquels seuls le fond du coeur peut apparaître. Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles; Leur langage est plus fort que toutes les paroles; Rien n’exprime que lui les choses immortelles Qui passent par instants dans nos êtres frivoles. Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire Dont le pli lentement s’est comblé de tristesse, Elles gardent encor leur limpide tendresse; Faites pour consoler, enivrer et séduire. Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes! Et quelle autre caresse a traversé des larmes? IX Nos yeux sont devenus étrangement semblables, La même expression tragique les habite, Elle a chassé des tiens, souvent méconnaissables, Leurs limpides clartés, et ma fièvre y palpite. L’appel toujours déçu qui toujours sollicite. Les espoirs emmêlés de regrets implacables, La haine du passé que chaque instant irrite, Les ont creusés, et les désirs inexorables. A force d’exprimer ce que notre âme endure, De suivre un même rêve en des nuits sans sommeils. Et de porter l’aveu de la même blessure Dans des jours que n’ont point rafraîchis les réveils, Nos pauvres yeux, meurtris par la même torture, Se prennent en pitié dans des regards pareils. X Quand je t’embrasserai sous un treillis de roses, Je veux que vous ayez notre premier baiser, O chers yeux qui m’avez avoué tant de choses. Et mon âme sur vous montera l’épouser; Je veux que vous sentiez sur vos paupières closes Les prémices de ma tendresse se poser, Sources de mon bonheur, clartés des jours moroses, Dont l’émoi découvert me permit seul d’oser; Afin que vos regards, quand vous vous rouvrirez, Reparaissent changés et déjà rassurés Par cet avant-coureur d"un long amour fidèle. Il est juste, ô chers yeux, chers yeux tristes et doux, Que sur vous, sur vous seuls, mon premier baiser scelle L’amour inespéré qui m’est venu par vous. XI Et lorsque, près des lis et des roses trémières, Sur le banc solitaire au bout de l’avenue Favorable aux amants sous ses clartés dernières, Je l’ai, contre mon coeur, un court instant tenue, Lorsque vous vous fermiez déjà sous vos paupières, Et paraissiez ainsi donner la bienvenue Au baiser pressenti dans mes longues prières, En cette heure d’amour grâce à vous obtenue, Oubliant vos aveux, vos angoisses, vos fièvres. Et combien vous aviez pleuré, doux yeux si las, Et que je vous devais de l’avoir en mes bras, J’ai rompu ma promesse, et mes baisers ingrats Vous ont abandonnés pour venir sur ses lèvres, Qui ne m’ont dit qu’un mot, et qui l’ont dit tout bas. XII Ah! doux yeux résignés pour qui je fus injuste, Et qui n’avez pas eu le premier des baisers Qui montèrent de moi vers son visage auguste, Pardonnez-moi doux yeux et soyez apaisés! Mon coeur continuera de vous appartenir, Si mes lèvres s’en vont à ses lèvres, le soir; Et les mystérieux retours du souvenir Iront toujours à vous de qui me vint l’espoir. Dans quel baiser, malgré sa brûlante tendresse, Croyez-vous que ce coeur comme à vous apparaisse? Il me semble parfois que je ne vis qu’en vous, Ou que vous seuls vivez dans mon être dissous; Doux yeux dont j’ai mal su dissiper la tristesse, Demeurez les amis de mon amour absous! XIII Un seringat fleurit dans un jardin pensif En une allée humide au sol lépreux et dur, Auprès d’un banc verdâtre, au pied d’un ancien mur Dans un coin qu’assombrit encor l’ombre d’un if. Sa fleur de cire met un rayon maladif, Une frêle pâleur en son feuillage obscur; Et, pendant quelques jours, quand Juin luit dans l’azur, Un parfum puissant sort de l’arbuste chétif. Mais moins cher est pour moi l’éclat incarnadin Des roses, car c’est là, sur lui, que ta main prit Une fleur arrachée en un geste soudain, Et que ton coeur, fermé jusqu’alors, s’entrouvrit. C’est pourquoi je reviens dans ce pensif jardin Où près d’un banc verdâtre un seringat fleurit. XIV O jour par qui j’aurai vécu digne d’envie, Ton souvenir en moi brille comme un vitrail, Et met, dans la nef sombre et grave de ma vie, Une fleur d’améthyste et d’éclatant corail! Lorsqu’aux moments chargés d’ennui, las de travail, La pente de chaque heure est lourdement gravie, Je me tourne vers toi, ô lumineux portail, O seuil du ciel rêvé par mon âme ravie! Et comme un pèlerin qu’attend un long sentier A travers les plateaux balayés par la bise, Pour reprendre courage entre dans une église, El regarde, à genoux auprès du bénitier. Les visages divins qui luisent dans le choeur, Ainsi, doux Souvenir, j’adore ta douceur. XV Voici ce que je vois sur l’étrange verrière; Une dame très belle, en longue robe blanche Dont le coeur est brodé d’une fleur de pervenche, Est debout au milieu d’unie jeune clairière; Au tronc gris des bouleaux grimpe un filet de lierre, D’une grotte moussue une source s’épanche, Un rossignol, parmi les feuilles d’une branche, Chante, le ciel sourit de clarté printanière; Et la dame très belle et très bonne a tendu Ses deux mains à quelqu’un qui se jette éperdu Et les baise humblement, à quelqu’un dont la face Dans ce geste abaissé se détourne et s’efface. Et je me dis: «C’est moi qui lui baise les mains.» Alors viennent les vents par les âpres chemins! XVI Mon coeur était un marbre en une ronceraie, Dans un sentier banal aux yeux de tous placé, Où le hasard sans cesse écrivait à la craie Quelque nom par la pluie aussitôt effacé. Mais l’Amour, arrachant les ronces et l’ivraie, Les jeta dans les airs d’un geste courroucé, Et sculpta lentement, d’une main ferme et vraie Jn nom profondément et pour toujours fixé. Puis il mit tout autour un grillage de fer, Aux quatre coins duquel il dressa des statues Au corps de marbre blanc, mais d’airain revêtues: Ce sont le Souvenir, l’Espoir, le Pardon fier, Le Dévouement, debout comme des sentinelles Gardant contre le Temps des choses éternelles. XVII Ta bouche, si longtemps rebelle à mon amour, Recevait mon baiser sans vouloir me le rendre, Et, ne se donnant pas sans pourtant se défendre, L’accueillait sans livrer son baiser en retour; Et, bien que ton regard, comme un ruisseau qui sourd, Clairement épanchât l’aveu profond et tendre, La caresse tremblait, sans pouvoir en descendre, Sur ta lèvre hésitante à frémir à son tour. Enfin, en un instant qui vint inaperçu, Bref instant d’abandon de l’âme qui s’oublie, Brusque instant de pitié pour l’amour qui supplie, Ta lèvre à mon baiser prit part à son insu, Et d’un baiser donné fit un baiser reçu. Mais je vis dans tes yeux plus de mélancolie! XVIII Quand ton premier baiser se posa sur mon front, Un orgueil resplendit en moi, une allégresse Pareille au rayon pourpre, irrésistible et prompt Qui sur les monts soudain illuminés s’empresse, Et, traversant d’un trait l’ombre triste, la rompt, Mon front immaculé méritait sa richesse, Et j’avais conservé pure de tout affront La place chère et fière où tu mis ta caresse. Quand ton premier baiser se posa sur ma lèvre, Je ne tressaillis pas d’un transport triomphal, Mon sang ne bondit point d’impétueuse fièvre, Je demeurai confus, humble, pâle, immobile, Car je sentis frémir, sous ce baiser royal, De mes anciens baisers la multitude vile. XIX Parfois les mots ardents, jaillissant à flots clairs, De mon coeur débordant retombent en cascades, Comme celles auprès desquelles les Dryades Reposent leurs corps blancs sous les ombrages verts, En rêvant aux baisers qui font frémir les chairs, Lorsque, dans les grands bois, les bruns Svlvains nomades, Bondissant tout à coup hors de leurs embuscades, Les saisissent, saisis par leurs beaux bras ouverts. Et parfois les aveux expirent sur la berge De mon âme plus chaste et plus douce et plus pure Que la source sacrée à l’épaisse ramure Où, sous le tremblement religieux d’un cierge, Laissant les oraisons flotter comme un murmure, Les vierges aux doux yeux viennent prier la Vierge. XX C’était un petit bois sur un coteau moyen, Bien-aimée, où tu mis tes deux bras à mon cou; Mais le Printemps d’hier l’avait déjà fait sien, Et comme s’il avait fait glisser un verrou, Feuilles, oiseaux et fleurs que plus rien ne retient, S’étaient précipités d’un pêle-mêle fou, Et s’étaient emparés du tronc le plus ancien, Excités par les cris allègres du coucou. Les arbres s’embrouillaient dans le vert écheveau De bourgeons, qui pendait en tremblant à leurs cimes; Et sous ces frondaisons, trois fois, nous entendîmes Une voix s’écrier dans le vent embaumé: «Qu’ils aiment aujourd’hui ceux qui n’ont pas aimé, Et ceux qui ont aimé qu’ils aiment de nouveau!» XXI Rosier blanc, dont les jets emmêlés et hardis, Grimpant le long du mur jusqu’au balcon de fer, Enroulent aux barreaux sur l’enclume arrondis Les rinceaux délicats de leur feuillage clair; Rosier blanc, dont les fleurs si pures semblent faites Pour parer les autels dans la flamme des cierges, Quand le mois virginal renouvelle ses fêtes, Ou fournir des bouquets à la tombe des vierges; Rosier blanc, cache bien la rose un peu pourprée, Ton seul calice ardent, que ma main déchirée De son sang a rougi, quand je suis descendu De ce balcon de fer, où longtemps suspendu Je prolongeais l’adieu et le baiser suprême De celle qu’en secret j’ai conquise et que j’aime. XXII Petit village agreste, et clos de monticules Où paissent des troupeaux de moutons et de chèvres, Tu vis loin des chemins et tu te dissimules A l’écart des cités et de leurs âpres fièvres; Tes murs blancs, tes toits gris aux paisibles fumées Se blottissent autour du clocher paternel, D’où, sur les champs lointains, cloches accoutumées, Vous jetez vos instants de repos solennel. Dans ton cirque restreint de gazons et d’azur Ne peux-tu recevoir, en un asile sûr, Deux voyageurs lassés, et les garder cachés, A leur humble foyer promptement attachés. Et contents de manger un pain de froment pur Cuit dans des fours chauffés par des myrtes séchés? XXIII L’aube s’épanouit en clartés adorables, D’immenses rayons d’or réveillent les villages, Les troupeaux mugissants sortent de leurs étables, Et vers les longs labours partent les attelages; Le soleil fait ouvrir les lucarnes des gables, Où des rosiers grimpants encadrent les visages; La rosée en séchant fait fumer les érables, Et les premières faux brillent dans les herbages. Lève-toi; par delà les vergers dont les branches Ont toutes un feston de fleurs roses et blanches, Un sentier, qui descend par des talus étroits, Mène au ruisseau d’argent qu’il franchit sur des planches, Et, le ruisseau passé, presqu’aussitôt tu vois L’ombre où nous passerons le jour au bord des bois. XXIV Le parc noircit; au bout de l’immense avenue Expire dans le ciel la dernière jonquille; La source qui jaillit de son urne moussue Brille encor, mais les fleurs rentrent dans la charmille. Une poussière d"or dans l’étang s’éparpille; Sur le bord indécis se tient une statue, Une nymphe timide et blanche, à demi-nue, Car jusqu’à sa ceinture un rosier s’entortille; On dirait qu’elle attend que les ombres soient closes Pour laisser à ses pieds tremblants couler sa robe Dont elle tient encor les plis brodés de roses, Abu de n’avancer jusqu’aux eaux merveilleuses Qu’à l’instant où la nuit sûrement la dérobe Aux regards des Sylvains guettant sous les yeuses. XXV Une lueur au ciel est mauve comme un col De tourterelle lasse et presque inanimée; De lourds lilas s’emplit la vallée embrumée, El les chauves-souris ont commencé leur vol; Dans la forêt muette où chante un rossignol, Le crépuscule exhale une haleine embaumée; La rosée a semé de perles la ramée: Les feuilles dans les airs, et les fleurs sur le sol, Et les mousses autour des trônes, dans l’ombre brune Scintillent d’une étrange et claire broderie, Où ruisselle l’étrange et claire rêverie De l’oiseau qui toujours redit son infortune. Viens, pour parer le bois de toute sa féerie, Y montrer tes yeux bleus dans des rayons de lune. XXVI La petite maison auprès de la rivière, Où nous avons passé deux mois tristes et doux, Te la rappelles-tu, si fraîche et printanière, Sur sa pelouse verte où luisait un vieux houx? De la terrasse avec les balustres de pierre Et les grands vases bleus, nous avions devant nous Des champs aux plis lointains fuyant dans la lumière, El le fleuve à nos pieds roulait ses lents remous. Mais il fallut partir, et je revois encore L’eau grise qu’un rayon du clair matin colore, Si calme ce jour-là qu’aucun reflet n’y bouge, La barque du passeur qui lentement m’emporte, Et le geste d’adieu que tu fis dans la porte Où croissaient deux rosiers, l’un blanc et l’autre rouge. XXVII Que ce sonnet ressemble aux galères royales, Qui traînent sur les flots des velours frangés d’or, Et, sous un dais de soie aux splendeurs liliales, Portent le lit d’ivoire où la reine s’endort; Que de mots éclatants, bannières triomphales, Il flotte pavoisé comme un mouvant décor; Qu’un bruit charmant et doux de luths et de cymbales, De violes d’amour, retentisse à son bord; Qu’il soit resplendissant; que les salves des rimes Eclatent hautement par le sabord des vers; Qu’il vogue enveloppé par des souffles sublimes, Arborant à son mât des lauriers toujours verts; Car il porte ton nom souverain à travers Les espaces du Temps et ses profonds abîmes! XXVIII Sculpteur, regarde bien cette face, pour rendre La beauté de ce front paisible et spacieux, Modelé purement, la beauté de ces veux, De ce profil qu’un maître immortel semble attendre! Regarde bien, sculpteur, surtout sache comprendre Ce que les lèvres ont de dédain sérieux, Et ce que le regard a de candide et tendre! Choisis un bloc parfait de marbre précieux; Veille que ton ciseau soit chaste et soit robuste, Ainsi que le ciseau d’un vieil artiste grec; D’un coeur respectueux approche ton ouvrage Pour n’être pas vaincu dans ton combat avec La puissante douceur de ce noble visage; Car un jour, par mes vers, sera jugé ton buste. XXIX J’ai, dès les premiers jours, deviné que ta vie Loin des bonheurs humains dans son chagrin s’exile, Où rarement un jour moins assombri convie Quelque joie indécise ou quelque espoir débile. C’est pourquoi, te sachant des Tristesses suivie, Je veux que mon amour soit le mur et l’asile Où leur menace meurt, où leur flèche dévie; Je veux que mon amour soit le baume et soit l’huile. O colombe longtemps sous l’ombre du malheur, Je veux soigner, panser et protéger ton coeur, Et le guérir si bien, qu’à la fin je le force De pardonner au sort et d’être confiant: Je veux, t’enveloppant de tendresse et de force, Faire de mon amour un bienfait patient. XXX Orgueilleuse! tu veux pour toi-même être aimée; Tu repousses, dis-tu, la pitié de l’Amour, Tu la ressentirais comme un bienfait trop lourd Qui blesserait ton âme aussitôt refermée; Ta hautaine fierté, promptement alarmée, Veut l’amour qui chérit, non celui qui secourt; Et craint de recevoir sans donner en retour, Dans régale union par ton coeur réclamée. Pourtant, c’est la Pitié qui vers toi m’a conduit; Plus tôt que ta beauté j’ai senti ta tristesse, Et ma compassion précéda ma tendresse; Je te plaignis d’abord, je fus plus tard séduit. Et je vis que tes yeux étaient pleins de douleur Avant d’apercevoir leur charme et leur douceur. XXXI Oui! la Pitié vers toi m’a conduit! Je la vis, Près des vieux marronniers, lorsque le crépuscule Entre les troncs noircis ainsi qu’un brasier, brûle, Sous des nuages d’or par le vent poursuivis. Doucement lumineuse au haut d’un monticule Aux flancs par des iris innombrables gravis, Elle fit de la main un geste, et je suivis Les plis de son manteau couleur de libellule. À travers des sentiers bordés d’églantier triste Dont les pétales blancs s’effeuillaient, sous des cieux Où dormait maintenant une sombre améthyste, Par les bords de marais pâles et soucieux Où le dernier reflet du soir mourant persiste, Je marchai, poursuivant ses pas mystérieux. XXXII Oui! la Pitié vers toi m’a conduit! Nous marchâmes Dans la nuit où tremblait une lueur cendrée De la pondre d’argent des astres saupoudrée, Dans la nuit où traînaient des parfums de dictames. Et le temps me parut très court. Lorsque des lames De nacre et de cristal brillèrent à l’orée Du ciel, puis la lueur de rose colorée, La Pitié me fit signe et nous nous arrêtâmes. Je te vis devant moi dans un chaste décor De grands lis; des rosiers verdissaient alentour; Et quand, me détournant, je voulus voir encor La Pitié, j’aperçus à sa place l’Amour. Et voilà que les cieux étaient ruisselants d’or, Et que c’était partout le triomphe du jour! XXXIII Tandis que les rayons tombaient intarissables, Je vis, dans un azur toujours plus radieux, Ces rosiers se couvrir de ruses innombrables, En sorte qu’ils semblaient brûler comme des feux. Et comme, dans les fleurs des antiques retables, La Vierge au front cerclé d’un nimbe glorieux, Reçoit entre ses mains les voeux des misérables, Tu paraissais vouloir écouter mes aveux; Et l’éclat de cet or dans des clartés broyé Le cédait aux lueurs de tes yeux attendris. Quand l’Amour te montra de son bras déployé, J’aperçus qu’il tenait la sombre fleur d’iris Que j’avais vue aux mains pâles de la Pitié, Mêlée à des boutons de rose entre-fleuris XXXIV Viens chercher sur mon sein le calme du sommeil. Chère âme fatiguée, endolorie et triste; Je veux que, pour ton coeur, ce repos soit pareil Au lac limpide et large où le chevreuil dépiste, À l’abri des rayons dangereux du soleil, La meute dont l’écho derrière lui persiste. Viens dormir dans mes bras, afin qu’à ton réveil Les sombres souvenirs, ayant perdu ta piste. Se dispersent grondants comme des chiens déçus; Et toi-même, oubliant leur clameur et ta fuite, Ne te souviendras d’eux que pour t’avoir conduite Vers des lieux autrement restés inaperçus. Car t’aurais-je jamais, sans leur âpre poursuite, Donné les longs baisers que ton front a reçus? XXXV Il disait qu’il t’aimait celui qui prit ta vie, Celui qui t’emmena dans ta toilette blanche, Plus virginale et plus charmante que la branche A l’aubépine en pleurs par le pâtre ravie! Il déposa bientôt son amour théâtral; Ton lumineux esprit rendait jaloux le sien, Son coeur était trop bas pour battre auprès du tien; Il se fit ton tyran n’étant pas ton égal; Son orgueil le força d’aimer moins haut que toi. Sans doute il a souffert en te faisant souffrir; El peut-être, parfois, au fond des mers lointaines, Pensif, sur son navire, aux heures moins hautaines Où le soir assombrit les flots, il sent en soi Des regrets tels qu’ils sont presque du repentir. XXXVI «Son sourire et ses yeux sont l’étoile du soir, L’étoile du matin; tu ne veux reconnaître Pauvre coeur déréglé, de chagrin ni d’espoir Que de la voir pâlir ou de la voir renaître. Mais si son cher rayon avant nous devait choir Dans l’océan funèbre où tout doit disparaître, Et que le monde éteint ne fût qu’un tombeau noir, Que ferions-nous, ô coeur perdu?» -«Tu pourrais être Le moine émacié, dont chaque heure s’enchaîne À quelque anneau de fer de discipline étroite, Qui, sous sa robe brune, en sa stalle de chêne, Penchant son front cireux dans sa main maigre et moite, Ecoutant sa toux rauque emplir le choeur, convoite Le bienfait d’une fin que Dieu fasse prochaine.» XXXVII Ma chère bien-aimée, as-tu vu, vers la nuit, Les corbeaux regagner les tours des cathédrales? Ils paraissent vouloir, de leurs noires spirales, Effrayer le dernier rayon du jour qui fuit. Les ténèbres se font, la triste lune suit Les dates et les noms sur les tombeaux des dalles; Par instants en entend leurs plaintes gutturales Que le vent, sur lés toits, jusqu’aux remparts conduit. Mais, dès qu’au premier trait de l’aurore vermeille Le choeur clair et léger des cloches se réveille, Leur bataillon obscur s’enfuit avec lourdeur. O cloches du matin, si pleines d’allégresses. Sonnez et dispersez, le noir vol de tristesses Qui parfois, vers la nuit, se pose sur mon coeur. XXXVIII Après qu’Eve et Adam, hors du jardin céleste, La face des premiers pleurs terrestres trempée, Furent, pour tous les temps, exilés par le geste De l’Ange qui tenait la flamboyante épée, Seuls sur la vaste terre encore inoccupée, Et sous un firmament nébuleux et funeste, Dans la hutte d’argile à peine enveloppée Par les grossiers essais de leur labeur agreste, Las, mornes, dégradés, souhaitant de mourir Et maudits, ils gardaient pourtant le souvenir Des bosquets radieux de divine rosée. C’est cette vision de l’immortel séjour, En l’âpre descendance humaine éternisée. Dont sont faits aujourd’hui les rêves de l’Amour. XXXIX Le hibou dit: «Je suis très vieux; quand autrefois J’arrivai, je trouvai dans ces lieux une enclume; Je la frappe du bec quand le soleil s’allume, L’enclume est maintenant de la grosseur des noix.» Le cerf dit: «Quand je vins ici, d’immenses bois S’étendaient; tous les ans, arrive dans la brume Un bûcheron voûté; pour que son âtre fume, Il coupe un seul rameau, puis s’éloigne; tu vois Qu’un seul arbre aux oiseaux offre un dernier ombrage.» Et l’aigle orgueilleux dit: «J’ai vu, tant j’ai grand âge, De hauts monts s’écrouler, usés par des ruisseaux.» Et la mer dit: «Mes flots ont battu ce rivage Si longtemps que leur sel s’entasse par monceaux; Et sans l’épuiser l’homme en charge ses vaisseaux!» XL Et l’amant dit: «L’amour de mon coeur est si fort Que le hibou pourrait becqueter mille enclumes, La mer bâtir des caps du sel de ses écumes. Sans que de jours pareils il ressente l’effort; L’antique bûcheron qui passe sera mort. Et les ans, aigle fier, auront blanchi tes plumes, Et les peuples auront oublié leurs coutumes, Que ces temps lui seront l’instant qu’un enfant dort. Les races franchiront leurs phases successives, Les époques auront déplacé les climats, Les siècles épuisé leurs lentes tentatives, Et le monde mouvant aura touché les rives Dont l’espoir des penseurs entrevoit les éclats, Sans que le Temps le lasse, ou qu’il cède au Trépas.» XLI Le moucheron lui dit: «De quoi te vantes-tu? Ton amour saurait-il durer plus que toi-même? Et tu sais que ta vie, en sa limite extrême S’étend de l’aube au soir, et du grain au fétu. Que deviennent les nids quand l’arbre est abattu? Quand le luth est brisé, que devient le poème? Que devient le reflet quand meurt le chrysanthème? Que devient la chanson quand le chanteur s’est tu? Ton amour comme toi n’est qu’une chose brève; Quand le rêveur expire, expire aussi le rêve, Près du guerrier tombé tombe le javelot. Que viens-tu nous parler d’amour impérissable Quand ta vie est croulante ainsi qu’un tas de sable Qu’efface un coup de vent et que recouvre un flot?» XLII Et l’homme s’écria: «C’est une injuste loi! rêves surhumains, n’est-il donc pas de myrrhe Qui puisse vous garder à jamais, quand expire Le pauvre coeur humain qui vous portait en soi? Je saurais accepter le néant sans effroi, Si ma mort ne devait, en m’écrasant, détruire Une adorable image au doux et cher sourire, Et que de longs pensers ont embellie en moi. Si tout périt en nous, pourquoi dans notre argile Cet amour si puissant qu’il remplirait le ciel? Et qui donc a versé d’une main malhabile Un vin trop précieux dans un vase fragile, Et placé dans un coeur qui n’est pas éternel Un sentiment qui meurt dès qu’il se croit mortel?» XLIII Et l’étoile lui dit: «Lorsque les coeurs humains Qui surent bien aimer retombent en poussière, La Mort ne les tient pas tout entiers dans ses mains, Et quelque chose a fui son étreinte grossière; Pour avoir défié d’infinis lendemains, Les amours éternels mis dans l’homme éphémère Prennent loin d’ici-bas d’invisibles chemins, Et sont récompensés de leur bravoure altière. Ils deviennent un son dans les vastes concerts Et dans la symphonie éternelle des globes Qui mènent dans l’éther les clartés de leurs robes; Ou bien un des rayons par qui vivent les airs. C’est pourquoi, dans les nuits de printemps, les étoiles Semblent des coeurs émus qui battent sous des voiles.» XLIV Et l’amant, s’en allant près de sa bien-aimée, Qui rêvait sur un banc d’où l’on voyait la mer Etincelante et calme et de vaisseaux semée, Lui parla de sa peine et de son doute amer; Puis il dit que son âme avait été calmée Par l’étoile, et qu’un jour un rayon d’or plus clair Viendrait aux amoureux à travers la ramée, Tant contre l’avenir son amour était fier. Mais elle, regardant l’étendue azurée, Soupira doucement: «Quelque longue durée Dont cet immense amour veuille être mesuré. Je connais un serment plus puissant et plus vrai, Dont ma crainte de coeur serait plus rassurée: Promets-moi de m’aimer tant que je t’aimerai.» XLV Tu souhaites parfois une absence, un départ, Pour savoir si, pareil aux laveuses du fleuve, Mon coeur verrait passer, sans que leur chant l’émeuve, Les barques du Plaisir qu’amène le Hasard. Si, loin de ton sourire et loin de ton regard, Mon âme, consentant pendant des mois d’épreuve, Sa chaste solitude et son voile de veuve, Restait inconsolable et pleurait à l’écart, Si, vivant de son deuil et ne voulant près d’elle Que les fleurs du regret et du lointain espoir, La sombre scabieuse et la pâle asphodèle, Elle attendait ainsi, confiante et fidèle, L’instant vague et toujours lointain de te revoir, Tu connaîtrais, dis-tu, ce que tu veux savoir. XLVI Si mon amour n’est point l’amour que tu rêvais, S’il a failli d’atteindre au faîte de ce rêve, Si ton souhait de coeur par dessus lui s’achève, S’il n’est point le rayon des jours bons ou mauvais., S’il n’enveloppe point l’horizon de tes voeux, S’il reste, dans son cercle immense de tendresse, Un seul point entr’ouvert par lequel apparaisse Un azur plus lointain où t’entraînent tes yeux; Dis-le! je jetterai de ma main le poème, Et je m’en irai, par un sentier sans retour, Portant, dans cet exil que son poids fera court, La consolation et la fierté suprême De t’avoir, en partant, montré que mon amour Etait digne d’aimer comme tu veux qu’on aime. XLVII Je ne t’ai point connue au bourgeon de ton âge, Alors que tes seize ans éblouissaient les yeux, Quand ton rire éclatait, clair, frais, pur et joyeux, Comme un chant d’alouette un matin sans nuage; Mais j’ai vu dans sa fleur ton noble et doux visage, Grave comme un camée antique, et sérieux, Avec son air profond de regarder les cieux: Et mon coeur désormais suivra ta chère image; Car tu traverseras les beautés successives Que la vie, en son cours, garde aux faces pensives Dont le sourire est triste et les jeux consolants: Tes traits mûris auront des accents fiers et lents. Puis la sérénité des saisons plus tardives, Va je te verrai belle avec des cheveux blancs. XLVIII Quand je songe qu’un jour, sous des faces ridées, Nous serons deux vieillards à l’âme obscure et lente, Marchant à pas tremblants, parlant à voix tremblante. Cherchant de rares mois pour de rares idées. Quand je vois que l’amour, qui hors de nous rayonne Qui nourrit nos regards, éclaire nos sourires, Et ravit nos esprits en surhumains délires Où le sang comme un vin ensoleillé bouillonne, Ne sera plus qu’un point tout au fond de notre être, Où la faible mémoire en tâtonnant pénètre, La dernière étincelle en nos corps presque éteints, Je pense à ces Anciens qu’une mort volontaire Restituait entiers et libres à la terre, Dédaigneux de l’effort des ans et des destins. XLIX Parfois aux premiers temps, chère âme, où je t’aimais. Je pensais: «Si je meurs, peut-être aimera-t-elle? Un jeune oiseau peut-il ne pas ouvrir son aile, Un jeune coeur peut-il se fermer pour jamais? Qui donc la blâmerait, lorsque les tièdes Mais La solliciteront vers la vie immortelle, D’obéir à leur voix, étant robuste et belle?» Ainsi des plus lointains rêves je m’alarmais. Mais maintenant je sais que je puis disparaître: Tu ne saurais aimer, désormais, malgré moi, Mon patient amour a pénétré ton être, Et pour l’éternité je suis maître de toi; Car je vis dans ton coeur, ton sang et ton cerveau, Et je te défendrais contre un amour nouveau. L L’Amour nous a conduits auprès d’un puissant fleuve, Qui fait couler ses flots entre deux bords divers : La rive où nous marchons est celle de l’Epreuve, Aucune fleur ne croit sur ses terrains déserts, Que des chardons de sable à demi-recouverts, Et des saules pareils à des voiles de veuve ; La rive du Bonheur, qui rit d’orangers verts Où le fruit mûr se mêle à la fleur toujours neuve, Brille en face de nous comme un proche décor. Et son riche parfum, par souffles, nous arrive. Mais sur ces froids rochers notre vie est captive ; Tant que nous atteignions le repos de la mort, Nous suivrons attristés et lassés notre rive. Sans trouver le passeur qui mène à l’autre bord. AU BORD DES FLOTS BLEUS. I Une baie aux contours très doux, aux flots d’azur Qui tendent sur le sable une frange d’écume, Ou ceignent, d’un iris plus riche que la plume Des paons, les rochers roux qui font le hâvre sûr; Traversés d’un chemin étroit et presque obscur, Deux rangs blancs de maisons dont pas une ne fume; Des filets, une forge avec son bruit d’enclume, Sur un semblant de quai soutenu d’un vieux mur; Quelques batelets bleus amarrés à la digue, Avec leur voile blanche ou couleur de safran; Un matelot qui dort accablé de fatigue, Un navire de guerre à l’horizon errant, Une île que le soir rend pourpre ou violette; Voilà le coin de terre où mon coeur te regrette. II Aux flancs fauves et gris de ces collines sèches, Dans l’or clair du soleil, j’ai cueilli des lavandes, Qui, par tas violets glissent au fond des brèches, Ou s’accrochent aux rocs en plus maigres guirlandes; Et j’ai cueilli du thym, des myrtes, des myrtilles, Des tamaris légers et des bruyères blanches. Plantes de fin feuillage et de senteurs subtiles, Dont un brin d’olivier a réuni les branches; Afin que, dans ta chambre où pénètre un ciel pâle Qui sur les longs pays encor glacés s’étale, Cette gerbe qui vient des régions vermeilles T’apporte leurs parfums et presque leurs rumeurs. Car j’ai, pour la cueillir, secoué les abeilles Dont le bourdonnement semblait la voix des fleurs. III La mer d’un bleu plus froid est déjà sans soleil, Mais tous ses caps rougis en sont encor frappés, Et prolongent au loin, dans un éclat pareil, Leurs profils successifs nettement découpés; Quelques hauts rochers gris en îlot attroupés, Assombris à leur pied, ont leur sommet vermeil; Et, là-bas, deux voiliers très blancs passent trempés D’une lumière molle; on sent que le sommeil S’élève dans les airs naguère étincelants; Les derniers batelets gagnent, en faisant rame. Le port où çà et là quelque vitre s’enflamme; Par le sable désert nous rentrons à pas lents, Et nous sentons finir et s’éteindre en notre âme Ce beau jour qui se meurt sur les flots nonchalants. IV Derrière les coteaux, une lumière orange Illumine le ciel encore limpide et clair; Mais, du côté de l’est, un crépuscule étrange À réuni les rocs, le sable au loin désert, La coupole des cieux, la plaine de la mer, En un mystérieux et sublime mélange. Bleuâtre, élyséen, un accord vaste et fier Où tout ce que le jour émancipe se range. La lune à l’horizon soulève un flot d’argent, Puis, surgissant un peu, s’emplit de clarté rose; Un sentier scintillant qui sort d’elle se pose Sur les flots, et hors d’eux dans les airs émergeant Son globe devient d’or; et tout est solennel D’un immense repos qui paraît éternel. V Faut-il déjà partir? En cette anse isolée, Où le flot confiant sommeille comme un hôte, Nous bercions notre peine un instant consolée D’un bonheur que ce jour en s’éloignant nous ôte. Demain nous reprendrons notre vie exilée, Suivons vers le hameau le chemin de la côte, El laisse-moi fixer dans mon âme troublée Ce soir d’une beauté pacifiante et haute: Derrière un cap couvert de pins, le soleil sombre; La mer déjà moins bleue en longs plis d’or se plisse; L’abeille a délaissé les buissons de mélisse; Les grands monts presque éteints rendent le vallon sombre; Et sur la route blanche où la lumière glisse, Le moindre des cailloux allonge aussi son ombre. VI Si l’on dressait encor, suivant l’antique rite, Au Dieu qui favorise, au Héros qui secourt, L’offrande par laquelle un coeur mortel s’acquitte D’un instant fortuné, fût-il fragile et court, Au fond de cette crique où le flot clair s’abrite, Où pendant tout un jour s’abrita notre amour, Je viendrais consacrer à Vénus Aphrodite Une stèle de marbre au doux et pur contour, Et, sous les mots votifs et la double colombe, Je voudrais qu’on gravât mon nom auprès du tien, Afin, lorsque nos corps seront pris par la tombe, Qu’il reste un souvenir de notre amour ancien, Et que ceux qui vivront sur ce bord enchanté Unissent nos deux noms et sachent ta beauté. VII Oui! ce pays est beau, de soleil surchargé: Une lumière riche et triomphante y brûle, Dès que l’argent de l’aube au bord des flots ondule, Jusqu’au soir brusquement dans la nuit submergé. Et cependant mon coeur, de regrets affligé, Lassé d’azur, soupire après le crépuscule Où le jour lentement au fond du ciel recule, Comme un espoir pâli qui meurt découragé. O la mélancolie immense de nos plaines. Quand de grises vapeurs flottent sur les saulaies, Que de pourpres clartés, tristes et incertaines, Trament sur les étangs parmi les oseraies, Et qu’entre des toits bas et des meules lointaines Le mince croissant d’or se lève au ras des haies. VIII Le vieux jardin désert, rempli d’un bruit d’eaux vives Sous son dôme où pendaient des ors était jonché De figues, de limons, d’oranges et d’olives; À chaque, instant un fruit des branches détaché Tombait; ainsi qu’un feu sorti des rameaux verts, Dans leur feuillage obscur flamboyaient les grenades; Contre les grands murs roux, de brèches entr’ouverts, Des vignes essayaient de folles escalades Que retardait le poids de grappes d’un bleu sombre, Lourdes et se pressant ensemble en si grand nombre Qu’on eût dit un rideau formé de raisin mûr; Dans tous les creux des blocs sur le faîte du mur, Dressés vers le soleil et par dessus toute ombre., Des glaives d’aloës reluisaient dans l’azur. IX Sur la terrasse, à l’ombre obscure des platanes, D’une vasque en porphyre un jet d’eau de cristal Jaillissait, couronné d’arcs-en-ciel diaphanes Qui semblaient sa pensée et son rêve idéal. De longs filets d’argent, retombant en lianes Légères tout autour de son jet triomphal, Voilaient l’azur lointain des collines toscanes, Qui tremblaient en suivant son rythme musical. C’était comme un bosquet de fraîcheur lumineuse Où ne pénétrait point la riche odeur de fièvre Que tant de fruits épars mêlaient à la chaleur. Et nous vîmes briller, sous l’abri d’une yeuse, Un banc de marbre blanc porté de pieds de chèvre, Au dossier dominé par un masque rieur. X Nous restâmes assis, presque silencieux, Dans cette grotte d’ombre aux rideaux de lumière, À regarder le ciel pur et plus spacieux Du glissement d’un blanc nuage solitaire, Et les monts bleuissants, tendres, harmonieux, La campagne aux longs plis que leur contour enserre, Et le serpentement paisible et somptueux Des méandres d’argent ou d’or de la rivière; La brise défaillait; de minute en minute, Dans le bruit clair des eaux ou entendait la chute Sourde d’un lourd fruit mûr tombant sur le gazon. Soudain, comme suivant une obscure pensée, Elle me demanda pourquoi cette maison Semblait depuis longtemps déserte et délaissée. XI Je lui fis le récit que j’avais entendu: Qu’autrefois deux amants, dont l’altière tendresse, Lasse de vivre au bord d’un amour défendu, Se fit du désespoir la suprême sagesse, Etaient venus goûter dans ce jardin sacré Quelques mois d’un bonheur qui contenait leurs vies; Et l’ayant par avance, eux-mêmes, mesuré, Plutôt que de survivre aux délices ravies, Etaient morts satisfaits dans les bras l’un de l’autre. Triomphants d’un destin qui ressemblait au nôtre Mais elle, se levant dans un étrange émoi, Mit brusquement sa main tremblante sur ma bouche, Et me dit d’une voix âpre et sombre «Tais-toi!» Puis resta, tout le soir, taciturne et farouche. DANS LES MONTS. I Me voici sur les monts aux flancs étincelants, Où la neige d’argent étage ses terrasses Dans l’air de bleu cristal, où les glaciers croulants Entr’ouvrent les azurs pâles de leurs crevasses; Vous fleurissez ici, dryades, pavots blancs, Gentianes, daphnés, saxifrages tenaces, Soldanelles, safrans, doux cyclamens tremblants, Renoncules d’or clair, astrances, androsaces! O virginales fleurs alpestres, chastes fleurs, Qui vivez dans le roc de neige et de lumière, Qui faites du reflet des glaciers vos couleurs, Ou des plus hauts rayons dont le monde s’éclaire, Allez, et portez-lui dans vos faibles senteurs L’âme pure qui rêve au sommet de la terre! II Dans les vastes forêts de sapins et de hêtres Qui recouvrent les lianes et les faîtes des monts, Les hêtres aux troncs gris ressentent les saisons, Qui parent tour à tour et fatiguent les êtres; Quand les vents printaniers des sommets sont les maîtres, Leur bois noueux éclate en claires feuillaisons; Puis leur robe tombée empourpre les gazons, Et, les pieds dans le sang, ils ont l’air de grands prêtres. Cependant les sapins, que ne put émouvoir Le Printemps, conservant leur pareille verdure Forment seuls la forêt sous la longue froidure. Ainsi dans mon amour verdit parfois l’espoir, Mais c’est un sentiment d’un plus sombre pouvoir Par lequel il existe et par lequel il dure. III Splendides reflets bleus des parois des glaciers, Qui plongez dans une ombre aussi bleue et splendide, Où les pâles azurs des cristaux, des aciers, Se réfractent sans fin en un saphir limpide, Où les argents, tantôt nacrés, tantôt lucides, Près desquels les rayons de lune sont grossiers, S’unissent, en des jeux féeriques et rapides, À des bleus assombris, somptueux et princiers; Gouffre idéalement bleuâtre, gouffre étrange, Et dans lequel la main invisible d’un ange Sème encor des béryls et des aigues-marines, Je connais, ô glaciers, un abîme plus doux Plus riche et frissonnant de clartés plus divines, Dans l’azur d’yeux plus purs et plus profonds que vous. IV Ton visage est plus pâle et ton regard est triste; Un long séjour parmi les murs noirs des cités Sur lesquels un ciel gris et consterné persiste, Si bas qu’il se déchire aux beffrois écrêtés, Des jours que la douleur semblait suivre à la piste, Ont fait pencher ton front, toujours plein de clartés, Sur ta main amaigrie où flotte une améthyste; Un bleu moins doux reluit dans tes yeux tourmentés. Viens vers les clairs sommets et les neiges divines, Viens où le ciel est haut, l’air pur, l’espace libre, Où le vent des glaciers, qui guérit les poitrines, Dans l’atmosphère sèche et cristalline vibre, Viens retrouver l’azur limpide de tes yeux Dans le coeur bienfaisant des monts majestueux! V Vois ces monts éternels, le Temps les désagrège; Cultivés à leurs pieds, boisés à leur milieu, Plus haut couverts de prés, enfin dans le ciel bleu Couronnés fièrement d’étincelante neige, Ils dressent leur sommet jusqu’au divin cortège Des étoiles; le ciel les pénètre d’un feu Qui ternit tous les feux terrestres, et vers Dieu Ils montent par élans que la lumière allège. Ils croulent cependant, ils roulent dans la plaine, Ils seront les vaincus d’une incessante lutte, Il n’est pas un rayon, pas un gel, une haleine, Qui n’arrache leurs rocs minute par minute, Leurs flancs profonds sont pleins des échos de leur chute; Ils mourront à leur tour comme meurt la phalène. VI Et c’est pourquoi nous deux qui ne durons qu’une heure, Amie, ô douce amie aux yeux pourtant divins, Aimons-nous - les espoirs les plus bornés sont vains - Tandis qu’en nous la vie un court instant demeure! Entends-tu s’écrouler les pierres des ravins? Hâtons-nous! que notre âme, avant qu’elle ne meure, Touche au moins une fois aux purs sommets qu’effleure Un étrange rayon de bonheurs surhumains. Car nous sommes pareils au duvet des chardons, À des flocons de neige au-dessus des abîmes, Un rayon de soleil nous frappe, et nous fondons; Nous n’avons qu’un instant pour atteindre les cimes Et pour en retomber, et nous ne possédons Que l’immortalité de minutes sublimes. VII Les chalets sont bâtis de mélèze bruni, Hérissés d’escaliers en bois, de galeries, Où, sous l’auvent brillant de joubarbes fleuries, Quelques martinets noirs ont suspendu leur nid. Chacun a son jardin où bourdonne une ruche, Son hangar dans lequel sèche un foin encor vert, Et son amas de bois empilé pour l’hiver, Où la femme au matin viendra chercher la bûche. Contre un roc où son eau fait croître une fougère, La fontaine murmure en son auge de pierre, Et du goulot de cuivre un filet d’argent coule; Une ondulation immense de prairies, Où s’affaissent les toits de quelques laiteries, Tout autour du hameau jusqu’au monts se déroule. VIII Aux heures du matin, lorsque les ombres bleues Pendaient encore aux flancs des montagnes lointaines, D’où, par de longs replis, nous séparaient des lieues De gazons pleins de fleurs, montant vers leurs moraines, Les grands toits presque plats, couverts d’ardoise brute, Semblaient garder sur eux l’immobile fumée, Qui tordait dans les airs une immense volute À ses deux bouts pendants à peine déformée. Souvent, t’en souviens-tu, nous partions par les prés Scintillants de rosée et bleus de gentianes. Et nous nous retournions pour voir les toits dorés Par l’aurore à travers ces gazes diaphanes: Puis nous ne rentrions des monts que pour revoir Le même dais léger sorti des feux du soir. IX O quelle solitude en ce grand val perdu! Ainsi qu’un long fil d’or tiré de la quenouille Du Temps, les jours passaient sans rien d’inattendu; Ils furent le ciel clair que trop de soleil brouille Ces jours de pur bonheur où tout est confondu; Nous avions oublié nos noirs pays de houille, Et ce fut dans nos coeurs un réveil éperdu Quand un chêne rougit de sa première rouille. Nous revenions le soir, lorsque tu me dis: «Vois Cette feuille de chêne!» et soudain nous comprimes, Car la même pensée altéra notre voix. Puis, les yeux pleins de pleurs, sans parler, nous cueillîmes Ce rameau qui marquait la fin de nos beaux mois, Tandis que le soleil se mourait sur les cimes. X Le soir tombe, partons et marchons dans la nuit! Montons par les grands bois austères des sapins! Montons par les grands prés dont la pente conduit Jusqu’aux escarpement des fiers sommets alpins! Allons plus haut! Passons l’affreux chaos des roches, Franchissons les glaciers, la neige! Allons encore! Grimpons du dernier pic les dernières approches! Il faut être à son faîte à la première aurore! Lorsque, hors des vapeurs de clarté remuées, Le monde apparaîtra dans sa blancheur d’autel Je veux, sur ses hauteurs par l’aube saluées, Te donner un baiser secret et solennel, Dans le palais d’argent que dressent les nuées Sur les sommets des monts les plus voisins du ciel! XI Pour notre dernier jour nous allâmes dîner, Tout en suivant le lac, à la petite auberge Dont la terrasse vient, sur son cap, dominer Les flots que font jaser les galets de la berge. Des tournesols penchants, tout prêts à se faner, S’appuyaient an berceau couvert de vigne vierge Que des filets pourprés commençaient à veiner; Un lourd soleil rougeâtre et que le soir submerge, À travers des tilleuls aux fins contours bronzés, Roulait sur le sommet des coteaux opposés, Où des nuages noirs rassemblaient leurs cohortes; Tandis que nous parlions d’amour impérissable En mots que prolongeaient nos soupirs, sur la table Où nous nous accoudions tombaient des feuilles mortes. XII Au pied de sombres pics où croule l’avalanche, Des rochers éboulés parmi de grands prés verts Où, par filets luisants, un ruisseau clair s’épanche Dans les épais gazons par son flot entr’ouverts; Et, sur un monticule, une chapelle blanche Dont, par endroits, les murs de lichen sont couverts, Dont le petit clocher se disloque et se penche Et tombera bientôt sous l’effort des hivers; Dans un enclos étroit des croix noires pourrissent Sur des tertres sans nom et déjà déformés Où des aconits bleus par centaines fleurissent; Et, sur ce site mort, des rayons embrumés Dont la lueur se traîne, et par instants s’accroche Au clocher décrépit où ne pend plus de cloche. XIII Le grimpeur est debout sur la plus haute cime Tout frémissant d’orgueil et de périls bravés; Il a posé le pied, par un effort sublime, Sur le suprême roc des blancs sommets rêvés. Mais bientôt l’âpre horreur de ce gouffre l’opprime, Il voit s’enfuir sous lui la pente des névés, Du mont qu’il a soumis il a fait un abîme, Ses regards sont baissés au lieu d’être levés. Il ne voit plus alors la crête fière et fine, La vierge pure aux plis de neige immaculée. Qui dormait dans son ciel de clarté cristalline. Il ne la reverra que de l’humble vallée Où le sentier commun des pas humains chemine, À son abaissement de nouveau révélée. LA QUERELLE. I Mes mots t’avaient blessée et voulaient te blesser, Mots cruels, que leur propre emportement attise, D’un coeur pourtant épris du coeur qu’il martyrise, Mots qu’ensuite il voudrait de son sang effacer. Tu m’avais regardé, tremblante de surprise, D’un regard où je vis la colère passer, Puis la tristesse; et lu partis sans prononcer Un mot, en étouffant un sanglot qui se brise. Lorsque revint le jour marqué pour nous revoir, Je m’en vins à pas lents, ayant perdu l’espoir De te trouver au bord de la vieille avenue. Mais, dans un des rayons attendris qui des cieux Glissent après avoir triomphé de la nue, Tu m’attendais avec du pardon dans les yeux. II Coeurs épris des amants, bien longtemps vous bravez, Ainsi que deux oiseaux, l’aventure et l’orage, Contre les âpres vents, sur les flots soulevés, Voguant d’un même élan, laissant un seul sillage; Vous puisez votre force aux jours que vous rêvez, Un même espoir vous donne un semblable courage, Et, sentant se toucher vos ailes, vous suivez Vers un bonheur lointain votre constant voyage. Mais lorsque vous croyez aborder à la rive Où les lis nuptiaux vous offriront des nids, Inclinant leur blancheur sur vos blancs corps unis. Vous vous quittez soudain, un seul instant vous prive Du bonheur obtenu par vos efforts finis, O cygnes séparés, flottant à la dérive. III Ciel étrange, marbré de vert pâle et de noir, Dans ton mystérieux et changeant crépuscule Tu conviens à mon coeur indécis où l’espoir, Devant le lourd chagrin qui m’envahit, recule. Entre les longs rideaux silencieux du soir, Tu restes lumineux ainsi qu’un vestibule Où, quand tout a déjà cessé de se mouvoir La dernière clarté de la maison circule. O ciel mélancolique et semblable à mon coeur, Que donnera la nuit à ta prochaine aurore, Est-ce le rayon gris ou le rayon qui dore? O coeur mélancolique et tel que la lueur Qui prête à ce doux ciel sa grâce soucieuse, Que donnera l’aurore à ta peine anxieuse! IV Te souvient-il, ô toi qui fus ma bien-aimée, Du chalet brun blotti sous des ormes vieillis, D’où nous apercevions, sur la plaine embrumée, Les clochers des hameaux cachés dans ses replis? Et revois-tu parfois la terrasse fermée D’un chèvrefeuille en fleurs courant sur un treillis, Où, tous les soirs, assis dans une ombre embaumée, Nous regardions s’éteindre au loin les cieux pâlis? Et te rappelles-tu, sous ces branches fleuries, Nos propos, nos projets, nos belles rêveries, Nos longs et lents baisers, interrompus soudain Quand la lune, passant le mur bas du jardin, Montrait sa face d’or dans notre chèvrefeuille? O jours chers et lointains qu’un coeur blessé recueille! V Quelquefois le travail, la taciturne étude, À qui j’ai demandé l’oubli de mon chagrin, M’entraînant, par delà ma sombre inquiétude, Vers le pic lumineux et gelé du Dédain. Je crois, en contemplant de cette solitude Toutes mes passions dans un vallon lointain, Que je puis vivre libre en cet air pur et rude, Sur ce sommet d’argent, de cristal et d’airain. Mais comme un voyageur debout au front des cimes Où le froid étincelle en spectacles sublimes Sent le sommeil fermer ses yeux endoloris, Ainsi, sur ma hauteur glaciale et sereine, Je sens mon coeur faiblir, et bientôt je suis pris Du besoin de dormir sur une épaule humaine. VI À l’heure poignante où, tout au fond de la plaine, Sur les étangs d’acier s’abattent des essaims De courlis que le soir vers les roseaux ramène, Quand j’ai baissé, pensif, le store aux grands dessins, La nuit emplit la chambre; ainsi qu’en ces fusains Où sur des fonds noircis un peu de rougeur traîne, Les reflets du foyer empourprent les coussins Et le dossier luisant du vieux fauteuil de chêne. Je reste à regarder l’arrière-plan confus Des rideaux et des murs, indistinct et noirâtre, Où, sans rien voir, mes yeux errent irrésolus; Et mon regard revient toujours au point rougeâtre Dessiné dans l’obscur par la lueur de l’âtre, Au vieux fauteuil de chêne où tu ne t’assieds plus. VII Je cache à mon ami que mon coeur est en deuil, Que notre long amour qui faisait sa surprise, Et dont il croit encor qu’il reste mon orgueil. S’est brusquement rompu comme un jonc sous la bise; Quand je le vois venir, j’évite son accueil; Quand il parle de toi, ma réponse indécise Fait penser que mes pas vont toujours vers ton seuil; Devant l’aveu cruel mon âme temporise, Je recule le jour où je devrai répondre, Et je parle de nous avec un air heureux Qu’un sanglot mal vaincu menace de confondre; J’ai peur, quand je dirai nos éternels adieux Et la ruine intime où tout mon coeur s’effondre, J’ai peur de la pitié qui luira dans ses yeux! VIII Que le matin est long dans la blanche bourgade Où je l’attends enfin après un an d’exil! Je traîne impatient ma lente promenade; J’ai longé maint jardin, maint clos et maint courtil; J’ai contemplé l’église à la vieille façade Où la pierre s’enroule en gothique tortil, Et le petit hôtel de ville avec l’arcade Et le beffroi d’ardoise au très léger profil; Je sens les paysans m’observer, étonnés De voir cet étranger qui passe et qui repasse; Cent fois j’ai regardé l’horloge de la place; Mon coeur anxieux bat à coups passionnés; Dois-je sur mes chagrins mettre encor ce déboire? Ah! la voici qui vient en grande mante noire! IX Ce jour, fait de rayons palpitants et d’averses, Est le jour qu’il fallait à la triste entrevue Où ma vie, imprudente amie, est suspendue. Garderas-tu le ciel, clair soleil, qui disperses Et déchires, de l’or de tes puissantes herses, Le noir champ menaçant et morne de la nue? Nous apportons tous deux à cette heure attendue Dans des coeurs divisés des volontés diverses: Dans le sien, le reproche et les soupçons injustes, Un amour inquiet, semblable à ces arbustes Que le vent fait plier en des sens opposés; Dans le mien, un amour calme et sûr de lui-même, Fort de pleurs dévorés et de transports brisés. Qui vaincra des rayons ou de l’averse blême? X Toujours je reverrai l’étroit sentier humide, Entre des prés mouillés où de grands boeufs superbes Paissaient dans l’infini scintillement des herbes Qui luisaient sous un ciel d’un gris sombre ou livide; Au fond des prés la mer, par l’orage bleuie, Reposait lourdement sous d’immenses nuages, Que des coups de soleil mêlés de coups de pluie Trouaient et déchiraient de monstrueux ravages; Près de nous ruisselaient des saules et des haies De ronces, de sureaux et de jeunes futaies, Où parfois un rayon éparpillait des flammes. Va c’est là que de long en large nous marchâmes, Jusqu’à l’heure où le soir mit ses premières taies Sur le ciel, débattant le sort de nos deux âmes. XI Elle laissa son coeur se répandre en reproches, Le chagrin de les faire y mettait sa douceur, Je sentais à sa voix que ses pleurs étaient proches, Et ses beaux yeux émus brillaient dans sa pâleur. À mon tour je parlai; je lui dis son erreur, Qu’elle avait écouté de mensongères cloches, Et pris pour vérité la vulgaire rumeur Plus vaine qu’un écho perdu parmi les roches; Et je lui dis encor ma tendresse fidèle. Les longs mois désolés habités par l’ennui, Qu’elle était mon bonheur, que j’étais son appui, Qu’il serait insensé qu’une ombre folle et frêle, Passant sur notre amour, fût plus forte que lui; Et quelque chose aussi pour moi parlait en elle. XII Mais elle était venue avec l’arrêt cruel. Qu’à sa propre tendresse elle avait imposé, Que notre amour serait en ce jour-là brisé, Et sa décision n’écoutait point d’appel. Sa rigueur persistait dans son coeur apaisé, Comme un nuage est noir malgré son arc-en-ciel; À sa bouche montait le même mot mortel, Comme au puits d’un vouloir froid et profond puisé. Alors, désespérant de pouvoir la fléchir, Je connus que j’allais voir devant moi périr Nos espoirs déchirés, nos délices perdues, Et cet amour faussé qui n’était plus le nôtre; Pour un dernier adieu nos mains se sont tendues, Et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. XIII O les profonds, les purs et les divins moments, Moments qu’un infini de bonheur solennise, Où je tins contre moi, pleurante et reconquise, L’amie aux chers regards redevenus aimants! Car ses yeux, qui mouillés et pleins de diamants Avaient gardé leurs pleurs, vaincus par la surprise Les laissaient s’écouler en une douce crise, Et sa voix se mourait en lents sanglots calmants. Nous étions arrêtés auprès d’un ancien saule, Dont le feuillage gris nous avait abrités, Et sur son front pâli tombé sur mon épaule, À travers ses cheveux épars et tourmentés. Ma lèvre encore tremblante où l’adieu frémissait Posa le long baiser qui nous réunissait. XIV Ce ne fut qu’un instant, car il fallait partir; Elle, vers le village enfoui dans les dunes, Où, devant son chalet, lorsque les larges lunes Entre les ajoncs noirs commencent à rougir, Elle laissa souvent son âme s’attendrir, En songeant au sentier où gisaient ses rancunes. Et peupla l’indécis brouillard des heures brunes Des détails retracés de ce cher souvenir; Et moi je m’en allais vers les hauts monts lointains. Mais lorsqu’en revenant je traversai les rues Si douloureusement le matin parcourues, Emportant de la joie et de nouveaux destins, Prisonnier triomphant qui du chagrin s’évade, J’étais reconnaissant à la blanche bourgade. XV Soleil, tu fus vainqueur, ce jour-là des nuées! Infatigablement, d’un redoutable essor. Tu chassas les vapeurs partout diminuées, Dans leurs lianes déchirés brisant les lances d’or. Elles s’accumulaient, un instant remuées Au fond de l’horizon par un dernier effort, Et s’étendaient enfin, lasses, exténuées, Te faisant de leur pourpre immobile un décor. Alors, le vaste ciel, tout l’azur fut à toi, Et tu t’éloignas seul vers les confins du jour, Ainsi qu’un chevalier qui, dans un long tournoi, Ayant vu triompher la cause de l’amour, Traverse, étincelant de ses armes en feu, L’immense arène aux murs tendus de velours bleu! LES RÊVERIES. I Depuis les premiers mots timides et tremblants, Et les chastes aveux approuvés des étoiles, Jusqu’aux mots éperdus que la Beauté sans voiles Fait jaillir mélangés à des baisers brûlants, Des soupçons désolés aux pardons accablants, La langue de l’Amour, tumultueuse et triste, Est infinie; on est un immortel artiste Pour en avoir rendu la grâce ou les élans. Nul poète à lui seul ne la possède entière, Tendre, mélancolique, âpre, farouche, fière, Des aveux alanguis faits pour durer toujours Aux paroles de feu brèves et bondissantes, Du soupir caressant des passions naissantes Au grand cri de douleur qui clôt tous les amours. II Où s’en vont tous ceux-ci qui marchent en pleurant? Ceux-ci, qui vont serrant les poings, poussant des râles? Ceux-ci, joignant les mains en un geste implorant? Et ceux-ci, un couteau dans le flanc, froids et pâles? Ceux-ci, qui radieux sourient en soupirant? Ceux-ci, qui vont dansant et frappant des cymbales? Et ceux-ci, qui s’en vont chantant et respirant Des fleurs dont derrière eux ils sèment les pétales? Leur cortège inconstant se transforme sans cesse; Ceux qui semblaient navrés sont saisis d’allégresse, Et ceux qui semblaient gais sont navrés à leur tour. Où s’en vont-ils? - Porter le grand tribut de larmes, De transports, de tourments, d’extases et d’alarmes, Vers le trône éternel où réside l’Amour. III «Prenez ces deux enfants qui dorment d’un sommeil Où persistent encor les poses de l’amour, Et, sans les séparer, portez-les dans la tour, Sous un dais de velours incarnat et vermeil. Puis vous rassemblerez, dès le premier soleil, Leurs parents ennemis, et si, pour le plein jour, Ils n’ont pas abjuré leurs querelles autour Du lit où ces beaux corps attendent le réveil, Vous tuerez ces amants du même coup d’épée. Qu’une commune mort enlacés les enlève Plutôt qu’un âpre sort n’interrompe leur rêve! Dans le même linceul avec leurs corps drapée Vous ensevelirez la lame de ce glaive. Qui d’aucun autre sang ne doit être trempée.» IV J’avais quitté, vers l’heure où la Lyre scintille, Ma maison isolée au pied du vieux rempart; Près d’un bois, où pleuraient des fontaines, la grille D’un parc était ouverte, et j’entrai au hasard. Bientôt je me trouvai dans un large chemin De cyprès espacés, où, dans les intervalles, Des rosiers blancs, mêlés de branches de jasmin, Se joignaient en arceaux chargés de roses pâles. Je suivis un rayon qui, passant sur les fleurs, Semblait, plus j’approchais, leur rendre leurs couleurs, Tandis qu’elles aussi semblaient, pour quitter l’ombre, Au bord de leurs buissons venir en plus grand nombre; Et je vis une salle ou plutôt un portique Lumineux où flottait un doux bruit de musique. V Aux piliers qui portaient le toit, chaque volute Laissait pendre des fleurs aux coins des chapiteaux, Et les marbres brillaient dans l’éclat des flambeaux Qu’une rose parfois traversait de sa chute; Une femme jouait, sur une double flûte, Un air lent que coupaient en incertains lambeaux Ces mots redits sans cesse: «Avant les noirs tombeaux, Aimons! sachons saisir la fuyante minute!» Ses deux bras nus levés pour tenir l’instrument, Elle jouait debout dans sa tunique étroite, Rien d’elle ne bougeait, sinon sa main adroite Sur l’ivoire animé s’ouvrant et se fermant; Et l’air se remplissait, comme un coeur qui convoite, De ce conseil d’amour et de cet air charmant. VI Sur la soie écarlate et pourpre des coussins, Où des corps enlacés qu’un trait sobre découpe Se suivaient en lascifs et délicats dessins, D’autres femmes étaient assises en un groupe, Tels ceux que les marins regardaient de la poupe Jouer dans les flots verts en dangereux essains. Ces femmes se passaient une admirable coupe D’un contour moins parfait que celui de leurs seins. Et l’une, se dressant dans sa robe de gaze Qui ne voilait sa chair qu’à l’endroit des fleurs d’or, D’un geste sinueux où sa gorge ressort, Eparpillant dans l’air des gouttes de topaze, Jeta le dernier vin qui restait dans le vase. Suivant le rite ancien pour connaître le sort. VII Et, tandis qu’alternaient dans leur retour subtil La chanson de la flûte et cet appel d’amour. Elle dit à voix haute: «Ô Vénus, m’aime-t-il, Le poète qui vit près de la vieille tour? Pour me donner à lui je veux qu’il me désire, Je connais sa tristesse, et je veux qu’il l’oublie Dans l’ardente fureur de l’amour que j’inspire, Et mes baisers versés sur sa tête pâlie.» Elle ouvrit ses bras blancs, frémissante d’émoi, Et ses bras en s’ouvrant ouvrirent sa tunique, Et son corps de déesse aux invincibles charmes Resplendit tout entier. Je vis entre elle et moi Luire tes pauvres yeux tout fatigués de larmes, Et je m’éloignai vers le bois mélancolique. VIII Que la lampe d’argent, témoin de nos amours, D’amours que leur ardeur a faits divins et courts, Brûle dans le sépulcre où maintenant repose Ton corps dont le destin fut celui de la rose; Qu’à travers les barreaux de fer sombres et lourds Qui dessinent ton nom en croisant leurs contours, Elle brille à jamais; et qu’aucune main n’ose Y toucher, que la main qui de l’huile l’arrose; Pour que, dans des milliers de siècles, quand l’éveil De tous les endormis brisera ton sommeil, Tes yeux, par leur azur d’autrefois ranimés, Retrouvent, en s’ouvrant, un doux éclat pareil À celui qu’ils voyaient quand ils se sont fermés, Et que ton coeur s’attende à nos baisers aimés. IX Au pied des temples blancs étagés en terrasse, Vers la plaine s’épand la claire Tanagra, Dont les maisons, qu’un art élégant décora, Sont peintes de festons où le myrte s’enlace; Une femme au marcher d’un rythme plein de grâce, Comme un voile drapant sa rose calyptra Que borde un bandeau noir, traverse l’agora, Dans sa tunique blanche aux plis droits, que dépasse Son étroit soulier jaune à la rouge semelle, Si finement lacé que le pied semble nu; Un simple cordelet serre sa souple taille, Sur ses cheveux se pose un plat chapeau de paille, Et son éventail bleu palpite comme une aile; Ainsi la trouva belle un artiste inconnu. X Il est mort; sa maison, sa cité ne sont plus; Le corps qu’il chérissait, vagabonde poussière, Enlevé par les vents aux tombeaux vermoulus, Poudroie aux creux mouvants d’une lointaine ornière; Et pour lui, son nom même a coulé dans l’oubli. Mais du moins ce qu’il eut de plus rare en lui-même, Son amour, ne fut pas, comme eux deux, aboli, Et vit toujours exquis en sa grâce suprême. Nous rêvons immortel le visage adoré, Soudain l’immense voix des choses est muette, La mort calme se clôt sur la vie inquiète, Notre rêve n’est plus qu’un rien évaporé. Heureux, heureux celui qui, par son art sacré, Fait durer son amour dans une statuette! XI Frêle et pudique soeur des vierges au corps pur Qui s’isolent sur une immortelle métope, Ou dont le groupe blanc marche et se développe Sur la frise d’un temple environné d’azur, Toi que l’amour encor de ta mère enveloppe, Et qui t’en vas, le coeur ravi, vers le futur, Vierge, tu n’entends pas le Centaure âpre et dur Qui vers ton innocence et tes rêves galope. Et cependant, ce soir, meurtrie entre ses bras, Tu te tordras en vain d’une horreur convulsive, Vers son antre odieux, demain, tu le suivras, Et là, tu resteras à jamais sa captive; Car l’Hercule n’est plus qui perçait de ses traits Ces brutaux ravisseurs fuyant vers leurs forêts. XII Ô dur déchirement quand l’amour maternel Ne naît point simplement de l’amour de la femme: Il faut fermer son coeur ou diviser son âme, Et souffrir d’un partage ou d’un refus cruel! Bienheureuse trois fois en sa fécondité La femme qui conçoit de l’homme qu’elle adore, Et qui sent librement de sa tendresse éclore L’harmonieuse fleur de sa maternité! Pour celle-là, la vie a crû droite en sa sève, Le même sentiment se complète et s’achève De l’attrait des désirs à la gloire des fruits, Le même amour grandit dans l’enfant qui s’élève, Ses angoisses même ont la douceur de son rêve, Et la fierté des jours sort du bonheur des nuits. XIII À combien peu de vous, hélas! il est donné, Ô femmes, que le sort saisit et qu’il rudoie, Et dont l’âme, meurtrie en s’ouvrant, se reploie En un chagrin muet, pensif et résigné, De sentir un amour chèrement incarné, Et de porter, avec une ineffable joie, Un enfant convoité que tout votre être choie Avant même qu’il ait dans vos flancs frissonné? L’amour de vos enfants naît sur votre poitrine, C’est en les allaitant que vous devenez mères, Et leurs chairs jusqu’alors vous étaient étrangères; Votre maternité n’en est que plus divine! Mais qui de vous ne songe, en ses heures amères, Au fils plus tôt aimé que votre coeur devine? XIV Vain rêve de verser une âme en une autre âme, D’être unis comme l’eau se mêle avec le vin, Ou comme deux sarments brûlent en une flamme, Ah! rêve inaccessible et trop doux, rêve vain! Les plus fougueux élans, les plus désespérés, De deux coeurs éperdus du voeu de se confondre N’attirent que deux corps qui restent séparés, Et dont l’effort d’amour en un instant s’effondre. Hélas! les longs baisers, les caresses étroites Qui mêlent follement des membres nus et moites, Lassés de se saisir et meurtris de s’étreindre, Ne sont que des signaux, sur des écueils lointains, De naufragés cherchant en vain à se rejoindre, Et se jetant dans l’air des appels incertains. XV Les premières amours sont des essais d’amour, Ce sont les feux légers, les passagères fêtes De coeurs encor confus et d’âmes imparfaites, Où commence à frémir un éveil vague et court. Pour connaître l’amour suprême et sans retour, Il faut des coeurs surgis de leurs propres défaites, Et dont les longs efforts et les peines secrètes Ont, par coups douloureux, arrêté le contour. Il n’est d’amour réel que d’âmes achevées, D’âmes dont le destin a fini la sculpture, Et qui, s’étant enfin l’une l’autre trouvées, Se connaissant alors dans leur pleine stature, Echangent gravement une tendresse sûre, Et des forces d’aimer par degrés éprouvées. XVI Ah! détestez l’erreur toujours inassouvie De vouloir pénétrer vos passés jusqu’au fond, Amants, ô douloureux amants au pâle front! Vous n’en retirerez que l’incurable envie De savoir des secrets dont vos bonheurs mourront; Dans le présent étroit ayez l’âme asservie, Acceptez-vous tous deux tels que vous fit la vie, Aimez-vous en vos sens et vos coeurs tels qu’ils sont; Echangez vos baisers sans songer que vos lèvres Avec une autre bouche ont connu d’autres fièvres, Et que vos corps se sont unis à d’autres corps; Car peut-être ce sont l’ivresse, les remords, Et jusques aux regrets des amours consommés, Qui vous ont créés tels que vous vous entr’aimez! DEVANT LES VAGUES GRISES. I Comme aujourd’hui la mer est belle et délicate! Elle fut, tout le jour, vaporeuse et nacrée, Avec de grands frissons de lumière dorée, Sous un ciel d’un gris fin, veiné comme une agate; Puis ce ciel s’est ouvert d’une fente écarlate, Et la pensive mer qui devenait cendrée D’une pourpre lueur soudain s’est colorée, Douce lueur où tout caresse et rien n’éclate; Dans les pays divins par delà le soleil, On donne quelque noble et merveilleuse fête, D’où s’échappe un rayon si mollement vermeil Qui vient éparpiller des roses sur le faîte De tous ces flots bercés d’un lumineux sommeil. Ah! si de jours pareils notre vie était faite! II Voici que dans les yeux brillent encor des pleurs, Dans tes yeux bleus rêveurs et qui sont tout mon rêve; Hélas! ma bien-aimée, un ange armé d’un glaive Qui dans nos coeurs blessés enfonce ses lueurs, Veille et nous interdit le jardin des Bonheurs; Et si jamais, un jour, notre attente s’achève, Nous n’y pénétrerons, ô mélancolique Eve, Qu’avec des fronts marqués de nos longues pâleurs. Les ombrages tremblants des saules et des charmes, Un feuillage craintif et toujours plein d’alarmes, Par la plainte du vent tristement effleuré, Ce sont là les bosquets de notre amour navré! Et pourtant voudrais-tu ne pas verser ces larmes? Ont-ils connu l’amour ceux qui n’ont point pleuré? III Ferme le livre, amie, où nous venons de lire; Nos coeurs sont jusqu’aux bords emplis de sa beauté, Qui consacre un amour longuement tourmenté, Et dans nos deux esprits frémit la même lyre. La douceur de ces vers dans ce doux soir respire, Soir de mélancolie et de sérénité, Tendu de lilas pâle et d’azur argenté; La même flamme en nous brûle comme une myrrhe. Viens, marchons du côté où le soleil s’abaisse Voilé par des vapeurs ainsi qu’un ostensoir; Il va dans ce beau ciel mourir avec noblesse. Comme un coeur qu’un devoir fier et douloureux blesse Ainsi saignent nos coeurs! Viens, allons nous asseoir Dans les prés veloutés par les rayons du soir. IV Parfois, lassés de vivre en cette vie austère, Dans le pesant caveau des lois et des devoirs, Où des anneaux d’airain enchaînent nos vouloirs, Où notre amour attend le mot qui le libère, Ainsi que des captifs qui laissent leurs espoirs S’échapper loin des murs où leur corps désespère, Nous allons, quand aucun souffle léger n’altère La limpide beauté des soirs, des divins soirs, Nous allons, attristés et muets, sur la grève, Et nous laissons, gagnés d’un insensible rêve Hors des réalités rigides et claustrales, Nos âmes s’envoler, libres et nuptiales, Aux jardins azurés où le lis d’or se lève. Quand le ciel se fleurit de ses fleurs sidérales. V Nous allons tous les jours à la petite baie, Parmi ses sables plats, dans son cirque de dunes; Tantôt elle s’emplit d’eau vigoureuse et gaie, Quand les vents et les flots déposent leurs rancunes; Tantôt, sous leur colère, elle tremble et s’effraie; Et tantôt elle est vide, et ses longues lagunes Sont pleines, sous le ciel que la brise balaie, De lourds soleils sanglants ou de tremblantes lunes; Quelquefois, mais plus tôt, ses franges d’algues vertes, Par la mer qui descend récemment découvertes, Luisent avec douceur sous des rayons obliques; Et parfois des brouillards traînant à sa surface En font un monde étrange aux lumières mystiques, Un rêve pâle où tout se dissout et s’efface. VI Nous étions arrivés, le soir, dans le vieux port Aux toits rouges et bas et rongés par l’embrun, Qui s’épaulent entre eux, tassés dans un coin brun De falaise, vieux port gardé par un vieux fort. Il faisait doux; la mer était à moitié basse, De pourpres flaques d’eau reluisaient sur la grève, Et, sur le petit môle, on voyait, comme un rêve, Des ombres qui balaient en chantant à voix lasse. Dans un ciel encor clair et semé de nuages, Se dessinaient le mât, la vergue, les cordages, Et les boules d’osier ajouré du signal Qui dresse sa tour blanche au bout de l’estacade; Et, sur l’échelle en fer qui regarde la rade, Se hissait lentement le feu vert d’un fanal. VII Au bord du quai désert nous vînmes nous asseoir, Sans presque nous parler, et ta main dans la mienne; Nous écoutions la mer, sous la chute du soir, Se plaindre sur la grève à présent incertaine: «Les vagues en sanglots disent leur désespoir Aux rochers loin desquels le reflux les entraîne; Elles ne pourront plus, jamais plus les revoir; D’autres vagues viendront vers eux à la mer pleine; Elles se traînent loin du rivage effacé; Ecoute quel chagrin presque humain les tourmente, Et quel adieu gémit dans leur cri dispersé!» Je te sentis trembler dans les plis de ta mante, Je soulevai ton front obstinément baissé. Tu sanglotais aussi, triste, ô si triste amante. VIII Le brouillard s’épaissit sur la mer douce et molle, Les flots semblent d’étain fondu tant ils sont lourds; Agrandi d’une épaisse et rougeâtre auréole, Descend un soleil morne, éteint et sans contours; L’énorme goëland qui sur nos têtes vole Et dont soudain les cris se font lointains et sourds, Se dissipe et se perd à l’instant qu’il nous frôle, Et l’oeil ne peut fermer ses cercles, lents et courts; Pourtant j’écoute encor l’air frémir sous sa plume! Sans qu’on discerne rien qu’un fantôme, on entend, Coupés d’un bruit de fer sur les crans tressautant, Et pareil à celui de marteaux sur l’enclume, Les chants des matelots tournant le cabestan Sur un bateau pêcheur suspendu dans la brume. IX Lorsque nous revenons par la rude falaise, À l’heure où l’eau qui bat à ses pieds devient noire, Tandis que, plus avant, la houle qui s’apaise De grands reflets mouvants et livides se moire, Et que sur l’horizon, comme un reste de gloire, Dans les cendres du jour meurt un amas de braise; Tu t’arrêtes souvent au bout du promontoire Où glissent des rochers sur les pentes de glaise, Et tu cherches, debout dans le jour qui défaille, Quel forgeron puissant qui dans l’ombre travaille, Quel forgeron puissant au labeur éternel. Dont la forge invisible à la nuit se rallume, Fait, sous son lourd marteau, jaillir de son enclume Les flammèches de feu qui volent dans le ciel. X Lorsqu’après de longs mois qui nous ont séparés, Nous sommes réunis pour quelques heures brèves, Soit dans les bois déserts par l’automne empourprés, Ou sur le triste bord abandonné des grèves, Tu veux, dans ces instants longuement espérés, Et dans ces fleurs du Temps qui sont de courtes trêves Sur la fuite des jours par l’exil dévorés, Tu veux, dans ces instants qu’ont tant rêvés nos rêves, Que je dise ma vie et que je te raconte Quel espoir me soutient, quel effort je surmonte, Quel travail ont repris mes soirs laborieux. Que m’importe ma vie et ses morceaux brisés? Que veux-tu que je voie en dehors de tes yeux, Quels mots veux-tu que j’aie autres que des baisers? XI Dans le jour affaibli des grises cathédrales, Quand l’ombre sort des murs et s’étend sur les dalles, En effaçant les noms des morts couchés sous elles, Tandis que la clarté, fuyant au fond des ailes, Monte vers les vitraux où des initiales, Dans leur enlacement de lettres nuptiales, S’allument tout à coup parmi les branches grêles De rosiers transparents tout fleuris d’étincelles, Que de fois nous avons, assis près d’un pilier, Sans parler, dans ce grand silence hospitalier, Mieux senti notre exil sous ces derniers rayons. Puis il fallait gagner, par quelque morne rue, Aux volets déjà clos, d’une ville déchue, La station obscure où nous nous séparions. XII Nous avons fait de nos deux coeurs un seul tissu, Unis comme le sont la chaîne avec la trame; Ils se sont lentement mêlés à notre insu, Tremblants au même vent comme un seul oriflamme; Ainsi chacun de nous dans son âme a reçu, Jusqu’au profond de lui, les filtres de l’autre âme: Il n’est pas un chagrin, pas un espoir déçu, Qui ne blesse les deux d’un même trait de lame; Et, comme on ne saurait faire luire une soie Sans un même reflet des fils entrecroisés, Nos coeurs n’ont qu’un éclat dans une même joie. Ils ne seront par rien ni jamais divisés: À les frapper tous deux un seul coup peut suffire, Comme tout est atteint dans le drap qu’on déchire. XIII Notre amour a vécu de tant de sacrifices, Il a tant immolé de désirs et d’espoir, Il a derrière lui laissé tant d’édifices Où sur le banc de marbre il avait cru s’asseoir, Repris tant de chemins sous de nouveaux cilices, Conduit tant de matins aux tristesses du soir, Cueilli tant de douleurs dans le champ des délices, Tant vu sans arriver, tant voulu sans pouvoir, Et devant lui s’étend une si longue grève, Menaçante, blafarde, à la joie interdite, Et dont le sol méchant de rocs mornes se crève, Que si, de la nuée où la clarté palpite, Une voix nous criait: «Votre bonheur se lève!» Nous nous regarderions pris de terreur subite. XIV Sans doute notre amour ne vainc pas le destin, Nous demeurons soumis à toute la souffrance Où l’homme va buttant de son pas incertain; Le Malheur ne connaît ni faveur ni clémence. Et nous savons aussi, qu’un jour, proche ou lointain, Fera de cet amour une âpre souvenance, Dont l’un de nous vivra dans son chagrin hautain; Le Trépas ne connaît ni faveur ni clémence. Mais nous aurons du moins fait face à la douleur Avec des coeurs plus forts du noeud qui les rassemble; Nous aurons quelquefois eu des fêtes de coeur, Beaux éclairs où le ciel un instant luit et tremble; Et nous aurons tenté, ma bien-aimée, ensemble Un essai courageux et noble de bonheur. XV Des nuages pesants glissent sur le ciel gris, Et des plaques d’étain luisent sur la mer grise, Qui s’éteignent soudain à nos regards surpris, Ou se brisent eu traits que la houle divise; Jusqu’aux deux caps brumeux tout l’horizon est pris; Parfois une lueur incertaine agonise Sur un pan de falaise; on dirait des débris De clarté que le choc des brumes pulvérisé; Un rayon de soleil blafard et fugitif Sur un cap éloigné frappe des dunes pâles Où luit le rouge toit d’une maison perdue, Brève apparition tremblante, confondue Dans les mornes brouillards roulés par les rafales, Et changée aussitôt en un rêve pensif. XVI Sur les dunes, là-bas, sur le cap orageux, Dans la maison au toit rouge, chère attristée, Dans la maison perdue et des vents tourmentée, Veux-tu que nous allions, sous ce ciel douloureux? Nous vivrons en ayant sans cesse sous nos yeux Des rayons traversés par la pluie emportée, Des nuages pressant leur fuite illimitée, Et les jets blancs des flots sur les rochers fumeux. Nous verrons naître au loin de rapides lueurs, Fragiles fleurs d’argent au calice de brume, Qui s’éteignent soudain pour s’entr’ouvrir ailleurs Et, sur la vaste mer sombre sous son écume, Promenant dans le ciel une floraison pâle, Lui prêtent quelque grâce étrange et boréale. XVII Un fanal vert s’allume, au bout de la jetée, Dans le ciel où pâlit une clarté bleuâtre, Par de vagues blancheurs tremblantes tachetée, Derniers efforts du jour lassé de se débattre; Sur la tragique mer qui, hors d’un fond noirâtre, Pousse sous son rayon une houle argentée, Il pose doucement une lueur verdâtre, Par les puissants remous tordue et reflétée. Mais, dans le ciel plus sombre et maintenant calmé, Où le tardif trépas du jour est consommé, Il palpite, agité pendant un court moment, Puis se calme à son tour, et luit paisiblement, Comme une merveilleuse et splendide émeraude, Tandis que le décor des astres s’échafaude. XVIII Nous suivions les flots gris, mélancolique amie, Les longs flots gris plaintifs, dont la voix s’atténue Quand le soir sur la mer pose son accalmie; Un soleil d’or pâli que barrait une nue, Glissant aux plis plus lents de la houle blêmie, Touchait quelques gazons sur la l’alaise nue; Nous suivions des longs flots l’écume continue, L’écume des flots gris, mélancolique amie. Tu disais les douceurs de cette âme que j’aime, Ton âme où le bonheur garde un air de tristesse, Ton âme endolorie et grave, où l’espoir même Sait qu’il ne tiendra pas son entière promesse, Ton âme résignée à sa haute sagesse, Et dont ce soir d’or pâle était vraiment l’emblème. XIX La nuit froide descend: l’immense baie est vide; Dans ses sables brunis brillent des lignes d’eau; Sur le ciel clair encor d’une clarté livide Se dressent les mâts noirs et penchés d’un bateau; Au sommet de la digue où le sentier nous guide, Un berger sombre emmène un indistinct troupeau, Et parfois, à nos pieds, le glissement rapide D’une bête de nuit épouvante un roseau. Nous prenons le chemin qui par le bois abrège; Dans la noirceur, qui semble encor plus s’obscurcir Sous les deux phares dont le feu vient de jaillir, La moindre lueur prend l’air menaçant d’un piège; Et j’aime ces retours qui te font mieux sentir Que je suis près de toi et que je te protège. XX Une tempête souffle, et sur l’immense plage S’appesantit un ciel presque noir et cruel, Où s’obstine le vol grisâtre d’un pétrel, Qui le rend plus funèbre encore et plus sauvage; Un tourbillon de sable éperdu se propage Vers un horizon blême où tout semble irréel; Il traîne sur la dune un lamentable appel Fait du courroux des vents et de cris de naufrage; Les joncs verts frissonnants sont pâles dans la brume; Sous le morne brouillard qui roule sur la mer, Bondit, hurle et s’écroule un tumulte d’écume; Et dans ce vaste deuil qu’étreint ce ciel de fer, Nous sentons dans nos coeurs l’indicible amertume De nos baisers d’adieu flagellés par l’hiver. VII LE SACRIFICE. I Nous pensions à la fin avoir fléchi le sort, Et qu’il serait clément à notre longue attente; Parfois le vent d’orage a mené jusqu’au port L’esquif longtemps battu sur la houle méchante. Et déjà nous formions des projets moins lointains D’un bonheur qui serait autre chose qu’un rêve; Et nous voyions sortir de nos jours incertains, Comme on voit un verger quand la brume se lève, Des heures qui pouvaient encor donner des fleurs, Et l’espace doré d’un automne paisible; Déjà le souvenir pâli de nos malheurs Perdait son amertume et prenait les douceurs Que donne au coeur assis dans sa joie impassible La mémoire d’un temps qui fut sombre et terrible. II Nous sentons sous nos pieds s’abîmer notre espoir, Comme ces voyageurs perdus sur la banquise Qui, sous l’accablement de l’hiver morne et noir, Dans l’étreinte du gel reste immobile et grise; Puis, un jour, on la voit tout à coup se mouvoir, Sa masse, lentement, comme un cristal s’irise; Elle luit sur les mers ainsi qu’un reposoir; Ses flancs, plus diaprés que des vitraux d’église, De pourpres, de roseurs, et d’azurs étincellent, Tandis que des frissons d’argent clair qui ruissellent, Passant sur ces couleurs, en mélangent les feux. Mais ce rayonnement l’affaiblit et la mine; Elle fond en voguant vers le sud radieux, Et périt du soleil dont elle s’illumine. III Si nos coeurs en avaient l’égoïste courage, Nous ponrrions fuir ensemble, et cacher notre amour, Parmi les monts neigeux, on sur un chaud rivage Qui ceint les flots d’azur de son calme contour; II nous serait aisé, perdus dans un vieux bourg Bâti au bord d’un lac en un nid de feuillage, Ou dans le brun hameau de quelque claire plage, De faire à notre exil un paisible séjour. Là je pourrais enfin, tous mes voeux exaucés, Te voir, te posséder, te garder, t’adorer, Vivre dans ton regard, ton sourire, et tes bras, Sentir sous ce bonheur nos chagrins effacés, Et, comme un voyageur brûlant, désaltérer Cette âpre soif de loi qui brûle mon coeur las. IV Mais je n’oserais pas te parler de ce rêve! Mon coeur, même à l’instant qu’il semble s’en bercer, Le rejette et le brise avant qu’il ne l’achève, Indigné d’avoir pu seulement le penser. Puis-je te demander, hélas! sans offenser Cet amour qui n’est grand que parce qu’il élève Nos deux esprits unis, heureux de surpasser Ce qu’ils auraient été sans sa puissante sève, Puis-je te demander d’oublier la maison Où tes enfants en pleurs chercheraient ta présence, Et grandiraient pâlis par ton long abandon, Jusqu’à ce que, troublés dans leur jeune innocence, Devinant vaguement ce qu’ignore l’enfance, Ils cessent brusquement de prononcer ton nom? V Et si je t’en parlais dans un jour de délire, Toi qui remplis ton haut office maternel Si noblement, qui sais quel devoir éternel C’est de se faire aimer afin de mieux instruire, Toi qui, par le pouvoir de ton grave sourire Conduis ces jeunes coeurs, d’un progrès graduel, Vers le respect sévère et presque solennel De l’animal qu’on bat, du rameau qu’on déchire; Toi qui dans leur gaîté déposes, chaque jour, En lumineux propos, des germes de bonté Qui grandissant en eux te paient en plus d’amour; Si, dans un bref instant d’oubli, je m’égarais Jusqu’à montrer ce ciel à ton sort attristé, De quel ferme regard tu me regarderais! VI Hélas! je sais trop bien ce que tu vas me dire: «- Notre amour de périls secrets est assailli; Il n’importe pour nous! mais un mot peut détruire Mon effort maternel sans qu’il soit accompli, Et jeter mes enfants dans un sentier sali! Quel crime si, plus tard, détestant ton sourire, Je portais, sous un front par le remords pâli, L’horreur de notre amour qui n’a su que leur nuire!» Quand mon bonheur devrait sur mes jours délabrés S’abattre, ne laissant que les débris d’un songe, Comme l’écroulement des colonnes s’allonge Et d’un temple en ruine encombre les degrés, Non! je ne le veux pas sauver par un mensonge: Ces dangers dont ton coeur s’épouvante sont vrais! VII Je vois à ta pâleur et tu vois à la mienne Que nous avons compris tous les deux quel devoir, Révélé par ce mot, vient de frapper l’espoir Que ma vie, à la fin, s’unirait à la tienne. Il le faut accepter d’un courageux vouloir! Que le commun orgueil de notre amour soutienne Nos coeurs, dans ce suprême effort pour recevoir L’angoisse qui s’ajoute à notre angoisse ancienne! Ce noble amour, qui sut vivre sans défaillance Dans l’assidu désir qu’il a toujours vaincu, Par ce rapide éclair de malheur convaincu Qu’il ne saurait durer que par sa déchéance, Sous le renversement de sa longue espérance, Doit mourir noblement ainsi qu’il a vécu. VIIII Aimée, ô bien-aimée, ineffablement chère, Par l’étoile qui tremble au fronton du ciel bleu, Et ces flots imposants émus d’un dernier feu, Je dis qu’à ton devoir tu ne peux pas forfaire. Malgré notre terreur d’en entendre l’aveu, L’arrêt impérieux que nous voudrions taire Chacun de nous au fond de son coeur le profère, Nous sommes condamnés à l’éternel adieu. Hélas! pardonne-moi de l’avoir prononcé Ce mot d’affliction, ce mot affreux, qui touche, Ainsi qu’un fer rougi, notre amour menacé! J’en voulais épargner l’amertume à ta bouche, Et j’ai contraint la mienne, en un effort farouche, A goûter la première au calice versé! IX Dans la petite église où vont les matelots, Qui, sur son monticule, ouvre ses deux portiques, L’un vers la route en pente, et l’autre vers l’enclos Où croissent des fenouils sur les tombes rustiques, Dans la petite église où le grand bruit des flots Entre avec la rafale et se mêle aux cantiques, Où les femmes en deuil apportent leurs sanglots, Quand la mer se tordant en ses fureurs iniques À brisé quelque barque et fait des orphelins, Dans la petite église où les embruns salins Ont rongé les anciens bénitiers de la porte, Tu rêvais que tous deux nous viendrions un jour, Presque seuls, consacrer simplement notre amour, Pauvre rêve aujourd’hui moins qu’une feuille morte! X Nous voici seuls tous deux dans l’église déserte; Nous nous sommes glissés, comme des malfaiteurs, Par le portail obscur et la porte entr’ouverte, Dans l’ombre, où les vitraux éteignent leurs lueurs. Tu as voulu que ta détresse fût soufferte, Ton bonheur immolé, ton coeur brisé, tes pleurs Versés comme un parfum, ton agonie offerte, Là même où tu pensais monter parmi les fleurs. Que tout soit fait selon tes voeux, ô bien aimée! Mais, avant que devant ton Dieu soit consommée L’offrande d’un amour qui consent à mourir Quand il sait qu’il aurait défié les déclins, Va jeter, en pleurant, au tronc des orphelins Les anneaux d’or sacrés qui devaient nous unir. XI L’autel où nous pensions fonder notre bonheur Est devenu pour nous l’autel du sacrifice. Faut-il, accomplissant un redoutable office, Que nous venions verser, sous la même pâleur, Le sang de nos deux coeurs dans le même calice, Présenter sur ce marbre une même douleur, Et le frapper de fronts baignés de la sueur De la suprême angoisse et du dernier supplice! Devant ce Christ d’argent qui dans l’ombre étincelle, Comme un rayon lunaire au fond d’un firmament Qu’envahit peu à peu la mort universelle, Viens donc, ô pauvre femme, échanger le serment. Le baiser héroïque et déchirant qui scelle Cet hymen des adieux et du renoncement. XII Car c’est une union encore entre deux âmes Qu’une immolation volontaire et commune, Quand toutes deux, rêvant de sévères dictâmes, Se font les deux moitiés de la même infortune; En deux nobles efforts leur énergie est une, Leur sacrifice est un et brûle aux mêmes flammes, La souffrance des deux vit entière en chacune, Leurs sanglots confondus sont leurs épithalames. Ainsi, en nous quittant, nous joignons notre foi, Ainsi, nous échangeons, sur ces marches gravies D’où chacun de nous deux descendra solitaire, Le gage douloureux du mariage austère Qui réunit nos coeurs en séparant nos vies: Ces deux anneaux de fer que nous portons au doigt. XIII Par nos premiers regards sous les verts marronniers, Par nos premiers aveux dont mon coeur encor tremble; Par nos premiers baisers, et ces baisers derniers Où notre amour passé pour mourir se rassemble; Par les sentiers, les bois, les coteaux, les glaciers, Par les plages des mers qui nous ont vus ensemble, Par tant d’instants profonds et de jours familiers Qui font que mon esprit à ton esprit ressemble; Par ce rayon qui vient animer sur sa croix Ce Dieu de la souffrance humaine auquel tu crois, Et par mon honneur d’homme, ô chère âme, je jure Que je t’aime, que ma tendresse est grande et pure, Que l’angoisse sans fond de ce soir la mesure, Et que c’est par amour que je renonce à toi! XIV Ah! reste dans mes bras! Je ne vois pas tes yeux, Mais ils trempent de pleurs le baiser qu’ils reçoivent, Intarissables pleurs, pleurs que mes lèvres boivent, Qui tombent sur mon âme en ruisseau douloureux; Je ne vois pas les yeux noyés qui les conçoivent, Mais quel regard vaudrait l’adieu mystérieux, Tiède encor de ton sein, que tu me dis par eux, Ces yeux qu’aiment les miens pour l’amour qu’ils leur doivent? Ce sont eux, si pensifs déjà, qui m’ont jadis, Sous des cieux par les vents printaniers agrandis, Révélé, malgré toi, ta première tendresse; Et ce sont eux encore, en ce soir de martyre, Qui m’apportent, du fond de ton coeur, ta détresse Que ta bouche serait impuissante à me dire. XV Viens dans mes bras, et, mets, mets une fois encore Tes deux bras à mon cou, ton front sur mon épaule; Te souvient-il, quand notre amour faillit se clore, Que tu restas ainsi près du vieux tronc de saule? Mais c’était, quand l’orage en s’enfuyant se dore, Le baiser de l’amour à l’amour qu’il console; Et c’est, ce soir, au bord d’une nuit sans aurore, Le baiser de l’amour qui par amour s’immole. Aussi je ne vois point de terme à notre épreuve, Car elle est l’acte même et la constante preuve De cet amour qui vit de son propre trépas, Et qui de son chagrin se fait un diadème; Elle ne peut cesser que s’il cessait lui-même, Et nous savons tous deux qu’il ne périra pas. XVI Je ne vous reverrai peut-être plus jamais! Pour de lents jours sans fin, des semaines, des mois, Pour toujours, je vous perds, ô doux yeux que j’aimais, Et qui m’étiez plus chers encore que sa voix. Depuis que vous m’aviez dit son coeur, que de fois, Quand par les vastes cieux de nuages semés Vous erriez, ou parmi les ramures des bois, Les miens vous ont suivis, doux yeux accoutumés! Et que de fois aussi je vous ai contemplés, Quand vous fixiez sur moi votre tendresse triste, Tantôt du bleu naïf des bleuets dans les blés, Et tantôt assombris et tels que l’améthyste, Lorsque, dans vos regards tranquillement troublés, Quelque penser d’adieu passait à l’improviste. XVII Un coin de ciel étroit où fourmillent des astres S’est montré, puis éteint! Une ligne rapide De lumière a couru sur les fûts des pilastres! Tout est noir! Où es-tu? Ah! ciel! l’église est vide! C’est la porte qui vient de s’ouvrir! Je suis seul! Je suis seul! et je vais être seul désormais!., Comme je dormirais heureux sous un linceul, Dans votre champ voisin, ô morts inanimés! Ah! chère âme perdue! Etait-ce donc possible! Cet adieu n’était pas qu’un cauchemar horrible! Je retombe accablé, et tout en moi se brise! De ce lieu ténébreux, funèbrement paisible, Je veux m’enfuir, je veux sortir de cette église Où seul le Christ d’argent sur sa croix agonise. XVIII Comment t’ai-je laissée aller, ô bien-aimée! Quel chemin, quel sentier as-tu pris pour t’enfuir? Il fait noir, la mer bat la falaise embrumée, La planche du moulin est glissante à franchir, La route est peu sûre où la hutte déchaumée Parmi les minerais de fer semble bondir Comme un squelette affreux! N’es-tu pas alarmée? Une ombre, un cri d’oiseau te faisaient tressaillir. Tu dois être glacée et tremblante d’effroi! N’entends-tu pas? Reviens! Reviens! Appelle-moi! Je suis là! Je suis près, bien-aimée, et j’accours!... Sur les chemins obscurs mes vains appels tournoient; Tout se tait; seuls des chiens, dans de lointaines cours, Effarés par ces cris désespérés, aboient. XIX Je descends à travers le village endormi: Sous ces minables toits à la porte mal close, Le plus pauvre pêcheur, le plus navré, repose Près de l’épouse, et sent dans son coeur raffermi Quelque chose de doux que le sommeil dépose En nous, quand nous dormons auprès d’un coeur ami; Jusqu’à ce que, vers l’est, le matin ait blêmi, De ses maux oubliés il goûtera la pause. Et voici le calvaire au pied duquel s’entassent Les lanternes de fer qui viennent des naufrages! Hélas! combien de ceux qui dans son ombre passent Peuvent, en pâlissant, les prendre pour présages De malheurs plus affreux que tous ceux qui menacent Les barques des marins battus par les orages! XX Ô mer, ô mer immense et triste, qui déroules, Sous les regards mouillés de ces millions d’étoiles, Les longs gémissements de tes millions de houles, Lorsque dans ton élan vers le ciel tu t’écroules; Ô ciel, ô ciel immense et triste, qui dévoiles, Sur les gémissements de ces millions de houles, Les regards pleins de pleurs de tes millions d’étoiles Quand l’air ne cache point la mer sous de longs voiles; Vous qui par des millions et des millions d’années, À travers les éthers toujours remplis d’alarmes, L’un vers l’autre tendez vos âmes condamnées À l’éternel amour qu’aucun temps ne consomme, Il me semble, ce soir, que mon étroit coeur d’homme Contient tous vos sanglots, contient toutes vos larmes! LE DEUIL. I J’aimais les clairs soleils s’échappant de l’aurore, Et les jeux du Printemps sur les flancs des coteaux, Quand tout rit et fleurit, que chaque arbuste arbore Des clartés de bourgeons dans des chansons d’oiseaux; J’aimais les bourgs bruyants où la lumière dore Les visages rieurs qui lèvent les rideaux; Mais, depuis qu’un regret incessant me dévore, Quand les ombres au ciel s’amassent en monceaux, Je n’ai plus de plaisir qu’à fréquenter les bois Où le feuillage meurt dans les halliers sans voix, Qu’à marcher sur le bord de l’étang solitaire D’où les oiseaux s’en vont vers des pays moins froids, Et qu’à m’asseoir au pied de quelque tertre austère, Quand un reste de jour blanchit encor la terre. II Sur la colline brune, où le pâtre rappelle À grands cris son troupeau que rassemble son chien, Le débris écroulé d’un pauvre mur ancien En une masse informe et sombre s’amoncelle. Sur la crête confuse un fin arbuste grêle Si léger qu’il paraît n’avoir pas de soutien, Déployant en plein ciel son feuillage aérien, Suspend au crépuscule une noire dentelle. Cette ruine était une chaumière heureuse, La flamme du foyer réjouissait le seuil Quand l’homme remontait de la plage brumeuse. Il disparut en mer; la femme fut en deuil Peu de mois; les moutons s’égarent aujourd’hui Sur ces murs où un peu de joie humaine a lui. III Vénus brille annonçant les heures de l’amour, La bienfaisante nuit qui berce et qui féconde, Et, dans le cercle d’or que son rayon parcourt, L’attente du bonheur fait tressaillir le monde. L’un de l’autre éloignés par les oeuvres du jour, Tous les coeurs entr’épris en qui le désir gronde, Rendu plus inquiet par l’espoir du retour, Vont être réunis dans sa douceur profonde: Les yeux se chercheront, les mains se presseront, Les baisers déposés sur le marbre du front Descendront sur les yeux, frémiront sur les lèvres, Les bras impatients entoureront les tailles, Les corps s’enlaceront dans les cris et les lièvres, Les femmes concevront le fruit de leurs entrailles. IV Mouette solitaire et plaintive perdue En tes cercles sans fin où tu sembles captive, Quel espoir dans les airs te retient suspendue? Ou suis-tu quelque joie à jamais fugitive? Sur la crête d’un flot à peine descendue, Tu repars. Que fuis-tu, pauvre bête craintive, Dans ce vol incessant de ton aile éperdue, Qui toujours se reprend et qui jamais n’arrive? Tout le jour, ton corps gris traverse le soleil, Toute la nuit, ton cri, que le vent répercute, Hante le douanier assoupi dans sa hutte; Tu voles d’un lent vol, toujours, toujours pareil, Tant qu’épuisée enfin et morte dans ta chute, Tu tombes dans la mer et l’éternel sommeil. V Le soleil est tombé dans les flots; une barre De lourds nuages gris qui pèsent sur la mer S’allonge à l’horizon, et lentement s’empare Du ciel où disparaît un reflet pâle et vert. Un âpre vent se lève, annonçant que l’hiver Avec ses ouragans et ses froids se prépare; La houle dure a pris une teinte de fer, Sauf où blanchit un flot qui se dresse et s’effare. Sur l’immense surface où tombe la nuit froide, Egaré, seul, perdu, flotte un canard sauvage; Tantôt, battant de l’aile, il lève son cou roide Comme pour voir au loin, puis inquiet il nage, Ou plonge et reparaît pour se dresser encore; Les siens l’ont oublié; la mer se décolore. VI Doux air mélancolique et suave qui passes En lambeaux déchirés épars dans ces grands vents, A leurs rugissements monstrueux tu t’enlaces, Et glisses dans leur voix tes soupirs décevants; Car à peine on saisit, dans leur fureur, les traces De tes frêles fragments, éplorés ou fervents, Et ta pauvre douceur, mêlée à leurs menaces, Fuit à peine entendue en leurs torrents mouvants. Et pourtant elle est plus que la tempête énorme Qui l’a prise en chemin, la disperse et l’enlève, Car elle donne une âme à sa clameur informe, Elle en fait la détresse où se débat un rêve; Et cet accent humain qu’il emporte transforme En chagrin l’ouragan qui hurle sur la grève. VII Le grand cerf pourchassé dans les plaines de neige Fuit, bondit par élans désespérés, laissant Sur l’immense blancheur les taches de son sang, Que suivent les limiers dont la clameur l’assiège. Haletant, il débouche, après un long manège Sur un fleuve gelé, où son sabot glissant Ne peut mordre et trahit chaque bond impuissant; Sur ce champ sans obstacle il est pris comme au piège. Il entend approcher les aboiements des chiens, Il meurtrit ses genoux, se relève, retombe, Et voici que la meute accourt comme une trombe. Il revoit ses amours sous les chênes anciens, Il sent les premiers crocs s’enfoncer dans ses chairs, Et meurt, les yeux levés vers les deux froids et clairs. VIII «Où es-tu?» disait-elle, errant sur un rivage Où des saules trempaient leurs feuillages tremblants: Et des larmes d’argent coulaient dans ses doigts blancs, Quand elle s’arrêtait, les mains sur son visage. Et lui, errant aussi sur un sable sauvage Où des joncs exhalaient de longs soupirs dolents, Sous la mort du soleil, au bord des flots sanglants, S’écriait: «Où es-tu?», tordant ses mains de rage. Les échos qui portaient leurs appels douloureux Se rencontraient en l’air, et les mêlaient entre eux En une plainte unique à la fois grave et tendre; Mais eux, que séparait un seul pli de terrain, Plus désespérément se cherchèrent en vain, Sans jamais s’entrevoir et sans jamais s’entendre. IX Éternelle nature aux aspects infinis, Nos coeurs trouvent un miel fait de lis ou d’absinthe Dans les spectacles doux ou tragiques, fournis Par ton mélange obscur d’allégresse et de plainte! Où sont les jours heureux où, dans ta vaste enceinte, Je n’entendais partout que la chanson des nids? Une incommensurable et divine hyacinthe Fleurissait dans les cieux sans cesse rajeunis; Partout où se posaient mes yeux, j’apercevais Des rayons plus légers que ceux que je rêvais Se jouer dans la brise en remuant des roses; Les êtres bondissaient dans la force et la joie; Je voyais seulement les fils d’or et de soie Dans la trame profonde et diverse des choses. X Mais depuis le chagrin dont mon âme est atteinte, Mes jeux se sont ouverts: dans les cieux embrunis L’étincelante fleur de l’azur s’est éteinte, Et même les rayons du matin sont ternis. Dans un monde pétri de tristesse et de crainte, Plein de nids dévastés et de coeurs désunis, Je vois, sous une horrible et criminelle étreinte, Tous les êtres souffrir, injustement punis; Je vois que la douleur sort d’éternelles causes; Je vois les longs tourments trembler sous chaque joie, Les pétales fanés dans les fleurs entr’écloses, Et dans la fin des jours, dont la clarté flamboie, Les triomphes sanglants et les apothéoses De la Mort dont la Vie a préparé la proie. XI Le hameau n’est qu’un tas sombre dans la falaise; L’océan, sur la grève où flotte une lueur, Exhale un long soupir qui monte et qui s’apaise, Comme un être oppressé d’un éternel malaise; Ce rythme tout puissant pénètre dans mon coeur, Et d’un si grave poids sur ma détresse pèse Qu’il me semble à présent que ma faible douleur Ne soit plus qu’une voix en un immense choeur Où montent la souffrance et l’angoisse du monde, Et que mon propre ennui, de lui-même oublieux, Dans ces vastes chagrins se mêle et se confonde. Mais tout à coup se rompt l’accord mystérieux, Et mon âme se sent aussitôt si profonde Que tout ce bruit s’y perd comme un cri dans les cieux. XII L’année a ramené le triste anniversaire De cette nuit d’adieu dans la petite église, Et sur ce souvenir mon coeur navré se serre, S’y déchirant toujours à la même surprise. Dans les griffes du soir le jour pâle agonise, Saignant comme un oiseau grisâtre que lacère Un immense oiseau noir qui grandit dans la bise; Sous ce meurtre la mer gémit avec colère. Sur ce cap où, parmi les coups sourds de l’écume, L’aigu cri des oiseaux de passage tournoie, Je veux passer la nuit, jusqu’à ce que je voie, Dans le ciel inquiet et tourmenté d’alarmes, Se lever, à travers son lourd voile de brume, Une aurore meurtrie et déjà tout en larmes. XIII Je m’en suis venu seul revoir notre vallée; Elle est déserte, elle est muette, c’est l’hiver. Dans ses bois dépouillés comme elle est désolée! La crête des coteaux dans le brouillard se perd; Les talus ont à peine un peu de gazon vert; La petite rivière au flot vif est gelée; La cascade est un bloc de glace amoncelée Sous son vieux pont de bois, de givre recouvert; Les oiseaux sont blottis; seul un martin-pêcheur, Venu près du moulin chercher une eau courante, S’envole: des corbeaux traversent le ciel froid; Nul bruit que le fusil éloigné d’un chasseur; Déjà le soir étreint de tristesse navrante Le paysage nu qui semble plus étroit. XIV L’air froid vibre; le sol sonne durci; la lune Surgit étincelante et froide dans le ciel; Les traits des astres clairs sont aigus, et le gel Met un morceau d’acier dans chaque ornière brune. L’église du hameau jette à travers la dune Les appels bondissants des cloches de Noël, Et son porche s’emplit des clartés de l’autel, Auquel pense le mousse engourdi dans la hune. Ah! si cette soirée où tous sont réunis Pouvait nous rapprocher en ses instants bénis, Et si je te voyais, tout à coup ramenée, Descendre en souriant le massif escalier, Et t’asseoir sous la vieille et vaste cheminée Dont les charbons ardents auraient l’air d’un rosier! XV Le vieil aveugle assis sur le bord de la route, La main du même geste inutile tendue, Répétait la chanson que personne n’écoute, Et je faillis passer sans l’avoir entendue. Mais un mot m’arrêta; c’était une chanson D’un coeur des temps jadis, maintenant en poussière, Où ton nom revenait constamment comme un son De pieuse, pudique et profonde prière. Un instant j’écoutai, puis je vidai ma bourse Dans la main du vieillard, en lui disant la cause Afin qu’en son esprit ténébreux, où la source Des lumineux rayons à jamais sera close, Ton nom soit le bienfait suprême, la bonté, Et ce qui peut le mieux remplacer la clarté. XVI Parfois dans un vieux coeur d’où le souvenir fuit, Plus pauvre, chaque jour, de toutes les pensées Qui s’éloignent de lui, par troupes empressées De l’abandonner seul au vide et à la nuit, S’entend encor, lointain et faible, un joyeux bruit; Quelques émotions de ses amours passées Chantent soudain parmi ses chambres délaissées, Dans l’obscure stupeur qui se répand en lui; Pareilles à l’horloge épuisée et qui sonne Faiblement les coups lents de ses dernières heures, Dans un manoir désert par l’exil ou la mort; Sur les perrons disjoints croîtra la belladone. L’eau suintera verdâtre au bord des chantepleures, Le dernier son du Temps dans les couloirs s’endort. XVII Qu’est-ce, hélas! que l’amour d’où ne sort point l’enfant? Que reste-t-il de lui quand l’âge l’a fané? Ce qu’il reste des ors du matin triomphant, Lorsque le soir blêmit, par la nuit entraîné. Mais les cieux immortels qu’un trait de pourpre fend, Rendront la jeune aurore au monde illuminé; De quel Levant viendra le rayon réchauffant À l’amour qui vieillit stérile et consterné? Aussi nous passerons tous les deux comme un songe: Quand l’un de nous sera dans l’Obscur où tout plonge, Il ne restera plus pendant un court espace, Qu’un coeur en deuil pleurant d’une secrète plainte Le rêve évanoui, la vision éteinte, Jusqu’à ce que lui-même anéanti s’efface. XVIII Mon front est soucieux et mes tempes blanchissent, Je marche mon chemin d’un pas moins assuré, Mes yeux, toujours pensifs, à présent réfléchissent Devant ce qu’autrefois ils auraient admiré; Plus d’un coin de mon coeur demeure inhabité, Et la mélancolie a pris dans mon sourire La place qu’autrefois y tenait la gaîté, Quelque chose de moi chaque jour se retire. L’habitude de vivre a soustrait de leur force Aux fêtes du cerveau comme aux chagrins du coeur Le mystère du monde a perdu sa terreur, Pour en frémir encore il faut que je m’efforce; L’arbre sent s’épaissir et durcir son écorce, Et pénétrer en lui le cercle de torpeur. XIX Heureux les morts, heureux les cadavres paisibles, Lentement emmenés dans un chariot noir Vers les profonds logis de glaise inaccessibles Aux flots tumultueux de chagrin et d’espoir! À travers tous les temps ils seront impassibles, Ayant tout oublié, ne voulant plus rien voir; Et la terre, craquant de tremblements horribles, Pourra les remuer mais non les émouvoir. Surtout ils sont guéris des passions humaines, Leurs coeurs sont arrêtés, leurs moelles refroidies, Le pendule est brisé des amours et des haines, Eteints à tout jamais les cruels incendies Qui dévoraient leurs os, et leurs sens apaisés Ne tourmenteront plus leurs corps décomposés. XX Faut-il que ma douleur aussi soit égoïste? Faut-il que par instants je tressaille surpris De trop souffrir pour moi? - Dans quelle pose triste, Près de quelle fenêtre ouvrant sur des flots gris, Au fond desquels un peu de lumière résiste Au noir déchirement de ses derniers débris, Songes-tu, cependant que ton regard assiste À cette mort du jour dans les cieux défleuris? Quel livre de chagrin et d’angoisse soufferte Tient sa page la plus désespérée ouverte Sous tes yeux pleins de pleurs, entre tes doigts tremblants? Sous quels grands arbres nus traînes-tu tes pas lents? Sur quel banc laisses-tu tomber ton corps inerte? Dans quel miroir vois-tu tes premiers cheveux blancs? XXI Dans quels calmes regrets ton esprit résigné Erre-t-il, y portant une tristesse auguste; Ou, frémissant de haine envers le sort injuste, De quels âpres regrets ressort-il indigné? De quels secrets efforts, sans cesse triomphants Et sans cesse repris, nourris-tu ton supplice? Et dans quels longs baisers aux fronts de tes enfants Crois-tu pouvoir trouver le prix du sacrifice? Ah! peut-être au moment où ta lèvre les touche, Exécrable penser dont mon coeur s’effarouche Plus que de tes sanglots les plus désespérés, Peut-être le baiser s’arrête sur ta bouche, Et trouve une amertume à ces fronts adorés, À ces fronts innocents qui nous ont séparés! XXII Ainsi que ma douleur est au coeur de ma vie, Ta douleur, bien-aimée, est au coeur de la mienne; Et, comme mou chagrin saigne au fond de moi-même, Au fond de mon chagrin saigne encor ta pensée. Quand ma peine paraît de souffrir assouvie, Il naît en elle une autre angoisse plus lointaine, Dont elle n’est qu’un faible écho, qu’un pâle emblème, Comme elle est elle-même en ces vers retracée. Mais cette angoisse est trop profonde pour les mots, Elle gît au delà des plus profonds sanglots, Dans les gouffres obscurs de mon être abîmée, Et noyée en mon sang qui la roule en ses flots; Et la douleur de ma douleur, ô bien aimée, Doit pour toujours en moi rester inexprimée. XXIII Comme on s’assied au bord d’un lac sombre dont l’onde Reçoit le long reflet de bois chargés d’horreur, Sans songer à la source invisible et profonde, Qui, naissant sous ses eaux, lui donne sa noirceur. Parfois je ne connais que ma propre douleur, Sans que ton souvenir un instant s’y confonde; Je crois que c’est de moi, de moi seul, de mon coeur, Que sort tout ce regret infini qui m’inonde, Sans qu’aucun autre flot vienne s’y marier; Et je t’oublie alors ou semble t’oublier! Mais, surpris tout à coup que mon âme contienne De quoi fournir sans cesse à ce chagrin immense, Je deviens attentif, et je sens ta souffrance Sourdre confusément tout au fond de la mienne. XXIV Que je sois le premier par la Mort entraîné, Mes yeux déjà voilés toujours tournés vers toi, Et mon être expirant, où la chaleur décroît, Refusant de périr, à t’aimer obstiné; Ou que, sans avoir pu marcher dans ton convoi, J’aille auprès de ta tombe, en secret prosterné, Portant mon amour fier et jamais profané, Y verser la douleur qu’il fait saigner en moi; L’un de nous restera dans la vaste lumière, Et criera, vers l’absent en son étroit asile, Son deuil, ses pleurs, son coeur à jamais solitaire. Mais celui qui glacé dormira dans l’argile Gardera sans émoi son repos immobile, Car aucun bruit humain ne retentit sous terre. XXV Ainsi nous resterons séparés dans la vie, Et nos coeurs et nos corps s’appelleront en vain Sans se joindre jamais en un instant divin D’humaine passion d’elle-même assouvie. Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil, Ils t’enseveliront loin de mon cimetière; Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre, Après l’avoir été sous l’éclatant soleil; Des marbres différents porteront sur leur lame Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis, Et le puissant amour qui brûle dans notre âme, Sans avoir allumé d’autre vie à sa flamme, Et laissant moins de lui que le moindre des nids, Tombera dans la nuit des néants infinis. L’ACCEPTATION. I Comme un soldat blessé tu peux panser la plaie, La chair est déchirée, et le sang coule encor, Et, pendant de longs mois, il rougira la claie Où ton corps douloureux et délaissé s’endort. Bande-la de blanc linge, et lave-la d’eau fraîche; Sur ses bords toujours prêts à s’ouvrir, si le sang Pendant un court instant coagulé se sèche, Un battement du coeur te rouvrira le flanc. Pourtant, il faut qu’un jour ta blessure guérisse, Que tu vives, que tu marches, pâle mais droit, Non pour ne plus souffrir, mais pour porter sur toi Le brave et haut orgueil de cette cicatrice, Qu’en un jour douloureux, dont la douleur s’accroît, T’ont faite les divins glaives du sacrifice. II Les vieux soldats romains, lorsque dans la cité Ils passaient en montrant leur poitrine meurtrie, Ne la découvraient point pour leur propre fierté, Mais ainsi qu’un trophée offert à la patrie. Ces marques n’étaient point pour conter leurs exploits Ils n’en avaient l’orgueil que comme d’une offrande Dont ils avaient dépôt durant leurs jours étroits, À la gloire de Rome, auguste, sainte, et grande. Ainsi faut-il que toi tu portes ta blessure, Non pour ton propre honneur, mais bien comme un hommage À l’amour tout-puissant pour qui tu fus frappé, Pour qui ton coeur saignant de pourpre fut drapé, Et qui daigne laisser paraître un témoignage De son culte immortel sur ta poitrine obscure. III Dans la salle où je vis, dont la large fenêtre Laisse voir les flots gris et roulants de la mer, Et la plage déserte où pleure un vent d’hiver, À l’heure où, dans la nuit qui vient, tout s’enchevêtre, Je suspends mon travail et fixe longuement, Dans ses ors embrunis, le portrait où persiste L’anxieuse lueur d’un regard tendre et triste. Il me suit, mais bientôt, dans l’envahissement Cruel, inexorable et froid du crépuscule. Semblant presque mouillé de larmes, il recule; Et c’est comme un adieu déchirant chaque soir. Alors pensif, le coude au bord de mon pupitre, Et le front dans la main, je contemple, sans voir, Les constellations qui tremblent sur la vitre. IV Lorsque le glaive d’or du matin extermine Les débris attardés des ténèbres fuyantes, Et que le jour, glissant dans les bois, illumine Sous leurs rochers verdis les sources plus bruyantes, L’impalpable bonheur dont je vis se termine: Sitôt que les vapeurs se traînent suppliantes Et meurent, il pâlit, fuit et se dissémine, Evaporé parmi les ombres ondoyantes. Car c’est un rêve, il veut la lumière indécise Que la lune voilée et douteuse tamise Sur les vallons baignés d’une brume bleuâtre; El j’y crois voir passer, chérissant ma méprise, Une forme qui va, plus blanche que l’albâtre, Dans de vagues bosquets de myrte et de cytise. V Avant que les rayons ne blanchissent les voiles Des vaisseaux, sur la mer où l’ombre flotte encore, Dans les cieux pâlissants où meurent les étoiles, Tout défaille à l’instant qui précède l’aurore; Les astres, qui paraient la nuit de leurs figures, Se sont évanouis, et la lune elle-même, Brillante au milieu d’eux dans les heures obscures, Solitaire à présent, comme un fantôme blême Expire, se dissout dans la pâleur livide Et froide qui s’étend sur le firmament vide. Mais ce n’est que l’angoisse et le spasme du jour: Au premier battement du vaste coeur du monde, L’air tressaille, la vie éclate, et tout s’inonde Du flot irrésistible et rose de l’amour. VI Quand l’hiver sur le pôle a clos sa longue nuit, Tout semble à jamais mort; un linceul ténébreux À recouvert le monde insensible et détruit, Sous le déroulement de ses plis monstrueux; La lumière d’un globe inanimé reluit Sur un chaos blafard de sépulcres neigeux, Et seuls les craquements des glaces font un bruit Funèbre dans les airs lourds et silencieux. Mais, par degrés, le ciel reprend un peu d’aurore, Cette aurore indécise et pâle se colore, Et, sous le glissement des molles avalanches, Eclatent, tout à coup, comme un clair météore, Des bouleaux tout joyeux de redresser leurs branches, Et des lits azurés et riants de pervenches. VII Les coursiers emportés que l’Aurore conduit Et qu’elle excite encore avec ses rênes d’or, Bondissant dans le ciel d’un triomphal essor, Galopent à travers les débris de la nuit. L’ombre surprise et qui trop lentement s’enfuit Roule sous leurs sabots enflammés et se tord; Elle saigne, écrasée; et ce sang jusqu’au bord Emplit le firmament qui s’illumine et luit; Car bientôt ces rougeurs se changent en clartés, Et ce flot douloureux devient de la lumière. En est-il parmi vous, ô coeurs ensanglantés Sur lesquels a passé le Devoir votre roi, Qui transforment ainsi leurs peines en prière, Leurs regrets en sagesse, et leurs douleurs en foi? VIII Je te vis dans un rêve après un triste adieu: Tu marchais dans les plis pesants et magnifiques D’une robe en velours d’un plus céleste bleu Que celui des glaciers ou des flots atlantiques Quand vers l’orient clair jaillit un premier feu; Une gorgone d’or aux cruels yeux tragiques L’agrafait à ton cou, mais un doux désaveu Descendait de tes yeux azurés et pudiques; Derrière toi luisait une mer de lapis Dont les flots étagés montaient comme un parvis Vers un grand ciel limpide aux bleuâtres splendeurs; Tu tenais dans tes mains de frais myosotis, Sans me dire un seul mot tu me tendis ces fleurs, Et j’y plongeai mon front pour y cacher mes pleurs. IX Si nous nous revoyons avant que de mourir, Que ce soit dans un parc aux profondeurs voilées, Où la mousse verdit le sable des allées, Au moment où les bois vont bientôt s’engourdir; Alors que lentement les premières gelées Détachent, des rameaux qui semblent s’agrandir, Des feuilles dont l’or brun commence à recouvrir Les gazons effleurés de brumes déroulées. Parfois, dans ces bosquets dégarnis où l’automne Montre des nids déserts dans le feuillage jaune. Des bourgeons attardés s’entr’ouvrent sur les arbres. Un rouge-gorge anime un buisson déjà noir, Quelque rayon pâli vient toucher les vieux marbres; C’est en des lieux pareils qu’il faudra nous revoir. X Va! tu triompheras, ô noble bien-aimée! De cet amour sacré qui fait saigner ton âme Sort infailliblement et s’écoule un dictame Par lequel tu seras guérie et parfumée! Tes enfants grandiront, hélas! entre nous deux: Leur vie, ainsi qu’un mur tourné vers le soleil, Dont les bourgeons éclos font un rideau vermeil, Montera, te cachant mon destin ténébreux; Tu songeras, de moins en moins, que ma pensée Meurt de l’autre côté, fleur dans l’ombre blessée; Dans ton coeur lentement tu redeviendras seule; Et cette floraison dont une âme d’aïeule S’emplit aux premiers mots confus d’un petit-fils, Couvrira pour jamais tes chagrins abolis. XI Alors je serai seul à souffrir! Je prendrai Notre peine à nous deux, pour moi seul, en nous-même J’élargirai mon coeur par un effort suprême, Afin que ton chagrin, auprès du mien serré, Laisse entier le malheur d’un amour déchiré, Et que notre douleur, au moins en moi qui t’aime, Se garde sans brisure, ainsi qu’un diadème Qui doit rester intact pour rester consacré. Mais alors ce sera vraiment la solitude. Quand mon regret fidèle aura la certitude Que de nouveaux espoirs sont du tien triomphants! Et moi, lorsque le soir en rouvrira la source, Je n’aurai pas l’amère et divine ressource De répandre mes pleurs sur des cheveux d’enfants. XII Je vieillirai pareil aux chênes du pays, Qui croissent isolés, chacun sur sa colline; Non loin d’eux un blé rare, un pied chétif de buis, Dans le sol caillouteux et durci s’enracine. Leurs troncs battus des vents, sous un ciel souvent gris, Las et toujours courbés dans l’azur ou la bruine, Ont l’air de voyageurs par l’orage assaillis; Leur apparition solitaire domine La plaine verdissante ou jaunâtre de grains, Va parfois l’un d’entre eux, dans sa morne attitude, Offre un point de repère aux regards des marins. Sur mon coteau désert m’attend la solitude; Heureux si quelquefois, ainsi que les vieux chênes, Je puis servir de guide à des barques lointaines. XIII Et lorsqu’à mes rameaux moins touffus et moins verts, Après l’hiver plus long, au printemps plus avare, Le feuillage viendra plus tardif et plus rare, Jetant moins d’ombre au sol, laissant mieux voir les airs, Lorsque je sentirai mon trône, où meurt la force, Se recouvrir de mousse, et que les derniers nids, Ne trouvant plus d’abri dans mes bras dégarnis, Descendront dans les trous profonds de mon écorce, Lorsque plus près de moi viendra croître le blé, Et qu’aux efforts des vents tremblera ma racine Dont mon branchage à peine aurait jadis tremblé, Alors, vieil arbre triste et que le temps incline, J’aurai le souvenir d’avoir, pendant un jour, Abrité le divin ramier de ton amour. XIV Ah! chers instants du coeur conservés dans ces vers, Vous que j’ai recueillis, ô corolles séchées, Parce que vous gardez le parfum des bois verts Où vous avez poussé sous les branches penchées, Vous êtes quelques fleurs au hasard détachées Parmi des sentiments infinis et divers, Un rameau retiré des profondes jonchées De mes délices morts, de mes chagrins soufferts; Vous êtes au bonheur dont mon âme fut ivre Ce qu’est un bouton d’or emporté dans un livre Aux prés où le printemps répand sa floraison; Et votre tristesse est à celle que supporte Mon coeur triste toujours, ce qu’est la feuille morte Au deuil de la forêt qui remplit l’horizon. Source: http://www.poesies.net