Articles De La Revue Des Deux Mondes. Par Arvède Barine. (1840-1908) (Mme Charles Vincens, née Louise-Cécile Bouffé.) TABLE DES MATIÈRES Christine De Suède. Introduction. I II III IV V VI VII VIII La Rançon De La Gloire. Sophie Kovalevsky. I II III IV V Notes. Christine De Suède. (Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 89, 1888 (p. 783-823.) Introduction. La reine Christine de Suède, fille du grand Gustave-Adolphe, est une des figures les plus attirantes de l’histoire. Elle joint l’étrangeté à l’éclat, un air d’énigme à un air de roman. Son siècle ne sut comment la juger. Peu de créatures humaines ont été plus encensées et plus injuriées de leur vivant. On remplirait plusieurs pages avec les seuls titres des odes, harangues, panégyriques, pièces de théâtre, en prose et en vers, en latin, en suédois, en français, en allemand, en italien, où Christine est portée aux nues. La liste ne serait pas moins longue des pamphlets, mémoires, épigrammes, en toutes langues aussi, où elle est traînée dans la boue. Aujourd’hui encore, elle embarrasse par un mélange, peut-être sans exemple, de grandeur et de ridicule, de noblesse et de perversité. On est en peine de décider si elle fut sincère, ou si elle se moqua de l’Europe. On ne l’est pas moins d’expliquer pourquoi la comédie tourna soudain en drame. La lumière se fait cependant peu à peu; en écoutant Christine nous parler elle-même dans ses lettres, ses pièces diplomatiques, ses recueils de Maximes, son autobiographie, ses notes marginales jetées çà et là, nous finissons par la comprendre, et nous comprenons en même temps les jugemens contradictoires des contemporains. A mesure que cette physionomie ambiguë nous livre son secret, elle nous inspire des sentimens ambigus ’comme elle. On est amusé et révolté, séduit et écoeuré. I Christine naquit à Stockholm, le 8 décembre 1626, de Gustave- Adolphe et de Marie-Éléonore, fille de l’électeur de Brandebourg. On voulait un prince, et les astrologues l’avaient promis. Les songes avaient confirmé l’arrêt des astres. Quand l’enfant vint au monde, il parut bien que les étoiles et les puissances mystérieuses qui envoient les rêves ne s’étaient trompées qu’à demi, et que la nature avait réellement essayé de faire un garçon. Le nouveau-né était si velu, si noir, il avait la voix si rude et si forte, qu’on crut avoir un prince. Ce n’était par malheur qu’un garçon manqué, et qui resta tel toute sa vie. Gustave-Adolphe se consola vite, mais la reine sa femme prit cette petite taupe en horreur. Elle ne pouvait lui pardonner d’être une fille, et un laideron par-dessus le marché. Christine insinue dans son autobiographie (1) que l’aversion de sa mère contribua à multiplier les accidens autour de son berceau, et que c’est miracle si elle en fut quitte pour une épaule plus haute que l’autre. Dans tout ce que nous savons de Marie-Éléonore, rien n’autorise un pareil soupçon. La reine était extravagante et pleurnicheuse; ce n’était pas une méchante femme. Gustave-Adolphe la définissait une personne «sans conseil,» et le mot était juste: elle n’avait pas l’ombre de sens commun. Son époux en était néanmoins très amoureux, et lui passait volontiers son ineptie et ses éternelles scènes de larmes, parce qu’elle était belle et «d’une humeur fort douce. «Il l’aimait de la manière un peu hautaine dont les hommes d’esprit aiment les sottes, se plaisant à la voir parée et ne lui parlant de rien. Il avait raison, puisque la reine l’adorait et était parfaitement contente de son lot. Elle vivait entourée de nains, de bouffons et de gens de peu, occupée de recettes pour conserver son teint, à l’écart de tout, ignorant tout, livrée aux basses intrigues de ses domestiques. Avec ses superstitions, ses idées d’un autre temps, sa cour barbare de monstres et de parasites, elle représentait le moyen âge à la cour de Suède, au XVIIe siècle, et sous Gustave- Adolphe. Sa douceur ne permet guère de croire qu’elle ait essayé de tuer ou d’estropier sa fille, pour la punir de ne pas être un fils; mais elle fut une mère déplorable, dont il est juste de tenir compte à Christine. Celle-ci lui-dut ses plus gros défauts, et aucune qualité. Tout ce qu’elle eut de bon lui vint de son père. Gustave-Adolphe a laissé un souvenir lumineux. Il était tout à fait le Héros, tel que le conçoit le peuple. Rien ne lui a manqué de ce qui frappe les imaginations. Il sortait d’un Nord lointain et encore mystérieux, qu’on se représentait hérissé de glaces et perdu dans la nuit; trente ans plus tard, Huet et Naudé, arrivant en Suède, s’étonnaient naïvement d’y voir des fleurs, du soleil et des cerises. Le roi lui-même paraissait une évocation de la mythologie scandinave. L’empereur Ferdinand l’appelait «le roi de neige,» et ce surnom lui seyait à merveille. C’était un géant blond, à la barbe d’or, au teint blanc et fleuri, dont les yeux gris lançaient des éclairs. Il était prompt à la colère, terrible dans le combat, doux dans la paix et la possession de lui-même; il était alors le bon géant qui rit de tout. Comme les Ases, compagnons d’Odin, il aimait à boire avec les braves et à donner de grands coups aux jours de combat. Plusieurs historiens du temps l’ont blâmé de faire le soldat; ce n’était plus guère l’usage pour les souverains et les chefs d’armées. Christine le défendait chaudement. «La mode d’être héros à bon marché, écrivait-elle, et à force d’être poltron, n’avait pas encore commencé. A présent, on n’est plus héros qu’à proportion qu’on est grand poltron.» Raisonnables ou non, les charges formidables de Gustave-Adolphe sur le champ de bataille le paraient aux yeux de la foule d’une auréole singulièrement brillante. Ses moeurs d’ancien preux étaient associées au goût des lettres. Il parlait plusieurs langues et se faisait suivre au camp d’une bibliothèque de choix. Il avait médité sur les choses humaines, sur l’ambition, la passion de la gloire, le génie des batailles, le sort des peuples, et il avait conclu qu’il était un fléau pour la Suède, que tous les grands rois sont des fléaux pour leurs peuples et tous les grands hommes des fléaux pour quelqu’un. «Dieu, disait-il, ne s’éloigne jamais de la médiocrité, pour passer aux choses extrêmes, sans châtier quelqu’un. C’est un coup d’amour envers les peuples quand il ne donne aux rois que des âmes ordinaires. «Il est vrai, continuait-il, que les princes médiocres attirent par cela même des maux à leurs sujets. «Mais ces maux sont bien légers, ils ne peuvent être en aucune considération, si on les compare à ceux que produisent les humeurs d’un grand roi. Cette passion extrême qu’il a pour la gloire, lui faisant perdre tout repos, l’oblige nécessairement à l’ôter à ses sujets. C’est un torrent qui désole les lieux par où il passe.» Pour lui, Dieu l’avait envoyé gagner des batailles dans un moment de colère contre la Suède, et il plaignait la Suède, sans admettre toutefois que le ciel pût se dédire: si la victoire hésitait, il descendait de cheval, se mettait à genoux et appelait à haute voix le «Dieu des armées.» Ce Dieu lui prouva qu’il s’intéressait à lui, en l’enlevant dans la splendeur de la force et de la jeunesse, au milieu d’une bataille gagnée. Il quitta la scène du monde en héros, comme il y était entré, laissant l’Europe étourdie du bruit de son génie et de ses vertus. Sa fille Christine lui ressemblait par l’intelligence. Elle eut aussi son amour de la gloire, mais sans savoir distinguer la vraie de la fausse. Elle n’avait pas tout à fait six ans lorsque son père fut tué à Lützen, le 6 novembre 1632. Les questions de régence et de tutelle avaient été réglées d’avance par Gustave-Adolphe. Il avait ordonné premièrement, sur toutes choses, de ne laisser la reine sa femme se mêler de rien, pas plus de l’éducation de sa fille que des affaires de l’état. Il ne pouvait penser sans terreur à ce qui se passerait si Marie-Éléonore avait le droit d’exprimer des volontés, et il avait recommandé à tout le monde de l’exclure de tout. C’était inscrit sur les registres du sénat, c’était dit dans les instructions au chancelier Oxenstiern. Le roi y était revenu dans ses lettres, pendant la campagne. Au moment de livrer bataille à Lützen, il en écrivait encore à son ministre. Rarement époux amoureux vit aussi clairement la bêtise de sa femme. Il avait placé Christine sous la tutelle du conseil de régence. Le sénat et les états devaient aussi s’intéresser à cette éducation, et tous ensemble travailler à ce qu’une petite fille très maligne devint un grand prince, car le roi avait recommandé de l’élever en garçon. Lui-même y avait pourvu en lui nommant un gouverneur, dont Christine vieillie persistait à trouver le choix très heureux. «Il avait été, dit-elle, de tous les plaisirs du roi, confident de ses amours et compagnon de toutes ses courses et débauches... Ce gentilhomme était excellent en tous les exercices, homme de cour, mais il était fort ignorant; de plus, fort colère et emporté; fort adonné aux femmes et au vin dans sa jeunesse; et ses vices ne l’ont pas quitté jusqu’à la mort, quoiqu’il se fût fort modéré.» Ce modèle des gouverneurs de princesses était secondé par un sous- gouverneur également ivrogne, et par un précepteur, docteur en théologie, l’honnête Jean Matthioe. Le chancelier Oxenstiern avait la haute main sur le palais. Par malheur pour Christine, il était retenu en Allemagne lors de la mort de son maître. Les autres régens n’osèrent pas tenir tête à la veuve de Gustave-Adolphe, et Marie-Éléonore eut le temps de faire des siennes. Il ne dépendit pas d’elle que sa fille ne devint folle. La perte d’un époux était une trop belle occasion de pleurer pour qu’elle n’en profitât pas avec éclat. Elle résolut de se signaler par une douleur dont il serait parlé dans le monde. Ce furent des déluges et des hauts cris, le jour et la nuit, pendant des semaines, des mois, des années. Elle avait fait tendre son appartement de noir, du plancher au plafond, boucher les fenêtres avec des draperies noires, de manière «qu’on n’y voyait goutte (2) ,» et elle pleurait, pleurait, pleurait, à la lueur de flambeaux de cire. Une fois le jour, elle allait «visiter» une boite en or, suspendue au chevet de son lit et où elle avait placé le coeur de son époux, et elle pleurait sur la boite. A d’autres momens, c’étaient de grandes lamentations qui résonnaient lugubrement parmi cet appareil funèbre. Si la reine n’avait enfermé avec elle que ses nains et ses bouffons, on ne s’en serait pas mis en peine: c’était leur affaire; mais elle s’était emparée de Christine, qu’elle gardait à vue et couchait dans son lit, afin de la faire pleurer avec elle, crier avec elle, et de passer leur vie ensemble dans le noir. Elle poussait des hurlemens dès qu’on faisait mine de lui ôter sa fille. Les régens hésitaient, se consultaient, et cependant le temps volait. Le retour d’Oxenstiern délivra Christine. Le chancelier se hâta d’écarter Marie-Éléonore, qui fut larmoyer dans un de ses châteaux, et dont le nom ne reparaît plus désormais que de loin en loin, accompagné d’une mention de ce genre: la reine pleura plusieurs heures; .. la reine pleura toute la nuit; .. la reine ne pouvait s’arrêter de pleurer... Christine avait subi trois ans le cauchemar de la chambre noire, de la boite d’or et des crises de sanglots à heure fixe. C’était trop pour une enfant nerveuse. Marie-Éléonore est responsable d’une part des excentricités de sa fille. Les régens, le sénat et les états purent enfin s’appliquer librement à leur grande oeuvre et donner le rare exemple d’un monarque élevé directement par son peuple, selon des programmes discutés par le peuple et en vue de gouverner un jour selon les idées du peuple. Christine eut pour précepteur la nation entière, puisque les états de Suède comptaient un quatrième ordre, l’ordre des paysans. Pour achever de rendre le cas singulier, la Suède était à cette époque assez arriérée, et cette nation d’illettrés se trouva brûlée d’une foi qui n’a jamais été égalée, même de nos jours, dans la vertu toute-puissante, mystique et magique, de l’instruction. Pendant dix années, la Suède vécut dans l’attente et l’angoisse des progrès de sa souveraine en thème latin et en mathématiques. Le bruit de ses succès d’écolière se répandait jusqu’au fond du royaume «et y éveillait, a dit un historien (3), les plus joyeuses espérances pour le bonheur futur du pays.» La reine apprenait le grec: c’était de l’allégresse. Elle lisait Thucydide: c’était du ravissement. Les étrangers la traitaient de petite savante: c’était un bonheur public. On a conservé quelques- uns des devoirs de Christine et on en a imprimé une collection. Les compositions françaises ressemblent à celles qu’on fait de nos jours dans les pensions de demoiselles. Il y en a une sur la Patience et une sur la Constance. Une troisième, en forme de lettre, contient des condoléances à une dame, sur la mort de son mari. L’élève Christine avait voulu y mettre de belles idées et s’était embrouillée: «Il faut penser, disait-elle, que, comme il est impossible à un prisonnier de ne quitter pas avec profit sa prison ici, de même les âmes qui sont en ce monde comme en prison ressentent par cette évasion premièrement le contentement d’une vie libre de regrets et de soupirs: et ainsi la mort est l’assurance d’une heureuse vie.» Christine avait seize ans quand elle composait ces chefs-d’oeuvre, que des admirateurs imprudens ont transmis à la postérité. Les mêmes enthousiastes s’extasiaient sur ses thèmes latins, qu’ils déclaraient remplis «d’élégances.» J’ose y trouver du latin de cuisine, et j’ose ajouter que cela était tout à fait indifférent pour la prospérité du royaume. Le gouvernement n’était nullement de cet avis. Il pensait exactement le contraire. Que deviendrait la Suède si la reine faisait des solécismes? On accumulait les précautions pour éviter un si grand malheur. Le bon Matthias était obligé de rendre compte de ses leçons. La régence savait que, le 26 février 1639, la reine avait commencé les Dialogues français de Samuel Bernard; que, le 30 mars, elle avait appris par coeur le discours de Caton, dans Salluste, et, le 6 avril, le discours de Catilina à ses soldats; qu’elle étudiait l’astronomie dans un auteur du XIIIe siècle, incapable de lui donner des opinions hérétiques sur le mouvement de la terre; qu’en histoire, elle avait débuté par le Pentateuque, auquel avait succédé une Guerre de Thèbes, et qu’elle lisait très assidûment un vieux livre suédois, recommandé par Gustave-Adolphe, où l’art de gouverner était réduit en maximes. Une commission de sénateurs s’assurait avec diligence que les leçons étaient bien sues et faisait passer des examens à la reine. Les états votaient des instructions «sur la manière dont Sa Majesté pourrait être le mieux élevée et instruite,» et profitaient de l’occasion pour inviter les régens à ne point donner à Sa Majesté des idées «préjudiciables à la liberté et aux circonstances des états et des sujets du royaume.» Jamais élève ne fut soumis à un entraînement plus vigoureux, et jamais élève n’en eut moins besoin. La petite reine avait une facilité remarquable et une ardeur passionnée. Elle voulait tout savoir et comprenait tout. Elle en oubliait le boire et le manger, se privait de sommeil pour travailler, mettait enfin sa tête à une terrible épreuve. Christine n’eut vraiment pas de chance en éducation. Au sortir de l’horrible chambre noire de sa mère, elle tomba sur de fort honnêtes gens, qui crurent leur devoir intéressé à en faire un phénomène, et qui réussirent, pour comble de malheur. Personne ne s’avisa qu’une petite fille a besoin de jouer à la poupée. Moins elle était enfant, plus on se réjouissait. Jamais une détente, un repos. D’un bout de l’année à l’autre, un travail forcené, haletant, coupé par des exercices du corps violens et excessifs. Elle ne grandissait pas, avait le sang en feu et manqua mourir plusieurs fois; mais elle savait huit langues, en remontrait à son professeur de grec, parlait sur la philosophie et avait une opinion sur les femmes. C’était réellement une petite savante, et, comme elle avait gardé l’esprit très vif, pétillant de malice, qu’elle avait des mots d’une drôlerie impayable, on fut longtemps à s’apercevoir qu’on avait forcé le ressort, déjà un peu faussé par les absurdités de Marie- Éléonore. La Suède admira sans défiance son aimable princesse et se complut dans son oeuvre. Que pouvait-on lui souhaiter qu’elle n’eût point? Elle savait par coeur le catéchisme luthérien et citait des versets comme un évêque. On avait rêvé d’en faire un garçon: elle avait dépassé le but. Elle était ébouriffée, elle avait les mains sales, les vêtemens en désordre, elle jurait et sacrait comme un mousquetaire, mais elle montait divinement à cheval, tuait un lièvre d’une balle, couchait sur la dure, et méprisait profondément les femmes, les idées de femmes, les travaux de femmes, les conversations de femmes. Quand elle passait au galop, libre et hardie, en chapeau d’homme et justaucorps, les cheveux au vent et le visage hâlé, la Suède n’était pas encore sûre d’avoir un prince, elle n’était plus sûre d’avoir une princesse. Sa figure d’adolescent aidait à l’illusion. Christine avait les traits accentués, le nez fort et busqué, la lèvre inférieure un peu pendante, de grands beaux yeux bleu clair où passaient des flammes. Elle avait aussi une voix d’homme, qui s’adoucissait aux occasions. De taille, elle était petite et de travers, mais avec une aisance, des mouvemens lestes qui en faisaient le plus joli gamin du monde. Le peuple en raffolait. Ni les «cinq grands vieillards,» ainsi qu’elle appelait les régens, ni l’honnête Matthias, ni le gouverneur ivrogne, ni l’aumônier de la cour, ni aucun de tous ces hommes de cour, d’épée, de robe et de science qui l’entouraient du matin au soir, ne soupçonnèrent le volcan caché sous la gaminerie. Ils auraient frémi d’horreur s’ils avaient pu lire les aveux de l’Autobiographie. Dans ce morceau précieux, bien qu’inachevé, Christine se dresse à elle-même un autel. C’était l’usage du temps. Le goût était aux portraits, et l’on disait au public, avec une entière candeur, le bien et le mal qu’on pensait de soi, sans craindre d’appuyer un peu plus sur le bien que sur le mal. Il y avait au fond moins d’orgueil, il y avait surtout un orgueil plus innocent à s’embellir ainsi aux yeux de la foule, qu’à lui jeter ses vices au visage, selon l’exemple donné depuis par Rousseau. On ne peut reprocher à Christine que d’avoir légèrement abusé du droit reconnu par les moeurs de faire valoir les beautés du modèle. Elle s’étend avec un sérieux qu’on n’oserait plus avoir de nos jours, ou du moins étaler, sur son coeur «grand et noble dès qu’il se sentit,» son âme «de la même trempe» et «tant de beaux talens» qui la désignaient à l’admiration du monde. Passant ensuite aux défauts, selon la poétique du genre, elle s’en accorde d’abord de très royaux, convenables à son rang et ne rabaissant point une créature supérieure. «J’étais méfiante, dit-elle, soupçonneuse, de plus ambitieuse jusqu’à l’excès. J’étais colère et emportée, superbe et impatiente, méprisante et railleuse.» Jusqu’ici, tout va bien; mais elle ajoute quelques lignes plus bas: «De plus, j’étais incrédule et peu dévote, et mon tempérament impétueux ne m’a pas donné moins de penchant à l’amour que pour l’ambition.» Elle proteste que Dieu, qui ne paraît pas s’être préoccupé de son incrédulité, l’a toujours préservée des chutes auxquelles l’avait destinée la nature: «Quelque proche que j’aie été du précipice, s’écrie-t-elle, votre puissante main m’en a retirée.» Elle n’ignore pas que la médisance l’a «noircie,» et elle s’accuse à ce sujet «d’avoir trop méprisé les bienséances de son sexe,» ce qui l’a fait paraître souvent plus «criminelle» qu’elle ne l’était. Elle confesse qu’elle a eu tort, mais elle ne peut s’empêcher d’ajouter que, si c’était à refaire, elle se moquerait encore davantage des bienséances: «Je suis... persuadée que j’aurais mieux fait de m’en émanciper tout à fait, et c’est l’unique faiblesse dont je m’accuse; car, n’étant pas née pour m’y assujettir, je devais me mettre entièrement en liberté là-dessus, comme ma condition et mon humeur l’exigeaient.» Cette dernière boutade la peint. Les sujets très luthériens et très religieux de Christine croyaient encore plus fermement à la main divine qui retire les jeunes imprudentes du précipice que n’y croyait une princesse «incrédule et peu dévote.» Néanmoins, s’ils avaient su à quel point ce bras irrésistible était nécessaire pour soutenir et sauver leur petite reine, ils auraient été épouvantés. Leur vin, leurs jurons, leur grossièreté de demi-barbares s’alliaient à la gravité d’esprit que donne la religion protestante sérieusement pratiquée. Ils mettaient Dieu de part dans tous leurs actes, de manière qu’ils le sentaient sans cesse à leurs côtés, prêt à aider, prêt aussi à anéantir. Lorsque Gustave-Adolphe fit ses adieux aux états avant de s’embarquer pour l’Allemagne, ils chantèrent ensemble le Psaume: «Rassasie-nous le matin de ta grâce, nous serons joyeux tout le jour.» Ces gens-là prenaient la vie au sérieux. Christine n’y vit qu’une mascarade. C’est pourquoi ils ne purent s’entendre longtemps, malgré l’esprit, le charme, le courage et la science de cette fille extraordinaire. Il manquait à la souveraine un seul don: le sens moral, et elle était tombée sur un peuple qui se serait plutôt passé de tous les autres. A dix-huit ans, les états la déclarèrent majeure, et la régence lui remit le pouvoir. On allait voir à l’épreuve ce que valait le parlementarisme appliqué à l’éducation d’une jeune fille. II Les états avaient toujours recommandé, très sagement, d’en faire avant tout une bonne Suédoise, dressée aux manières et coutumes du pays, «tant pour l’esprit que pour le corps.» Le sénat et la régence étaient d’accord sur cet article avec les états. Le but qu’ils se proposaient tous étant aussi nettement défini, on demeure stupéfait des moyens choisis pour l’atteindre. Plus on considère la Suède de Gustave-Adolphe, moins on conçoit que des études à outrance et une culture raffinée aient paru la voie la plus propre à en faire aimer et adopter les moeurs. Un grand prince l’avait comblée de gloire, mais les guerres de Gustave-Adolphe, en rendant la Suède redoutable, ne lui avaient pas permis de s’adoucir. Rude il l’avait trouvée, rude il la laissa. A son avènement, en 1611, l’ignorance était épaisse; il existait une seule et médiocre école, à Upsal (4), et peu de jeunes gens, par diverses raisons, fréquentaient les universités étrangères. La bourgeoisie n’était pas riche. La noblesse méprisait l’instruction, selon une tradition à laquelle les aristocraties européennes ont infiniment de peine à renoncer. Un grand nombre de magistrats pouvaient à peine signer leur nom, et d’excellens généraux n’en savaient guère plus long. Gustave- Adolphe fonda des écoles et fit venir un libraire d’Allemagne. Il ne put improviser des maîtres; la faculté de médecine d’Upsal se composa quelque temps d’un seul professeur, et c’était assez pour le nombre des élèves. Un mal général à cette époque, le pédantisme, florissait autant que le permettait la rareté des savans. Le docteur Pancrace et Trissotin auraient trouvé à qui parler. La seule théologie prospérait dans ce désert intellectuel. Un clergé plein de zèle catéchisait et prêchait le peuple avec une sorte de fureur, jusqu’à le contraindre, malgré sa foi ardente, à des plaintes publiques contre la longueur des sermons. Le peuple ajoutait à ce qu’on lui enseignait les mille superstitions qui représentent la poésie dans l’existence des petits, quand les petits sont très pauvres, très ignorans, et qu’ils ont la vie triste et dure. Les moeurs étaient primitives comme les idées. Les députés de l’ordre des paysans assistaient aux états en haillons. Les logis des grands étaient badigeonnés de blanc, à peine meublés et grossièrement. Au moment des repas, on tendait un baldaquin au- dessus de la table, afin d’empêcher les toiles d’araignées de tomber dans les plats. Le service de table était en harmonie avec le mobilier; au festin de noce de Gustave-Adolphe, on mangea dans de la vaisselle d’étain, et encore elle était empruntée. La nourriture était grossière; même chez le roi, presque point de superfluités telles que sucreries et pâtisseries; rien que de la viande, et l’on resservait les restes. La mère de Gustave-Adolphe achetait elle-même son vin et faisait attendre le paiement au marchand. Le prince Charles-Gustave, qui régna après Christine, eut une longue correspondance avec sa mère pour décider s’il serait plus avantageux de se faire faire un habit de tous les jours, ou de sacrifier un de ses habits du dimanche. Un voyageur (5) rapporte que la monnaie était de cuivre, et «aussi grosse que des tuiles.» Si le détail est exact, il est caractéristique. On n’avait qu’un luxe, l’ivrognerie, mais on l’avait bien. Au mariage de Gustave-Adolphe, on but cent soixante-dix-sept muids de vin du Rhin et cent quarante-quatre charges de bière, sans compter les autres espèces de vin et l’eau-de-vie. Les grandes réjouissances consistaient à s’attabler devant des bouteilles, à jurer son saoul, se jeter les verres à la tête et rouler sous la table dans une mêlée finale. Il n’en allait pas autrement à la cour que dans un cabaret. Personne, pas même un évêque, n’avait le droit de refuser de rendre raison le verre à la main. Stockholm gardait une figure de capitale de demi-sauvages. La ville n’était pas encore sortie de l’île où elle était née. De loin, on n’apercevait que des monumens et des palais, dont les toits étincelans, formés de grandes lames de cuivre, dominaient de petits monticules verts. Il y avait des tours massives, des minarets turcs, des clochers de toutes formes, des palais à colonnades grecques, enfin l’assemblage le plus baroque et le plus pittoresque (6): de maisons, point. On approchait, et l’on découvrait que les petits monticules verts étaient les maisons, construites en bois et recouvertes de prairies. Il est bon, en pareille matière, de citer ses auteurs. Nous laissons la parole au très véridique Huet, évêque d’Avranches, qui visita Stockholm en 1652. «Les fenêtres, dit-il, sont enchâssées dans le toit, qui lui-même est fait de planches et d’écorces d’une espèce de bouleau qui ne pourrit point, et est recouvert de gazon; ce dernier mode de couverture était, au témoignage de Virgile, appliqué en Italie aux chaumières des paysans. On sème alors sur ce gazon de l’avoine ou d’autres graines dont les racines le font adhérer fortement au toit. Ainsi, les faites des maisons sont des champs de verdure et de fleurs, et j’y ai vu paître des moutons et des porcs. Les toits, dit-on, sont faits de cette manière, tant pour que les maisons, qui sont formées de matières résineuses, ne s’embrasent pas au contact de la foudre, que pour avoir, en temps de guerre et au cas où on serait assiégé et bloqué par l’ennemi, des pâturages pour nourrir les troupeaux.» Stockholm pouvait se vanter d’être une capitale unique au monde (7). Il aurait fallu à la Suède un élan vigoureux pour rattraper les états de l’Occident, et le règne de Gustave-Adolphe lui avait interdit pour longtemps les grands efforts pacifiques. Le héros savait bien ce qu’il disait, lorsqu’il assurait ses officiers étonnés que Dieu fait «un coup d’amour envers les peuples quand il ne donne aux rois que des âmes ordinaires.» Il laissa son royaume épuisé d’argent, abîmé par des passages continuels de troupes, écrasé d’impôts, et sa mort ne termina point la guerre. Son confident politique, Oxenstiern, la continua, et le sort des campagnes devint intolérable. Le paysan n’en pouvait plus. Tourmenté par le soldat, tourmenté par le noble, tourmenté par le collecteur d’impôts et ne trouvant ni appui ni pitié chez le tout- puissant chancelier, il se révoltait, gâtait encore plus ses affaires et émigrait de désespoir. Une partie de la Suède était retombée en friche. Pour gouverner ce peuple simple, on forma une reine nourrie de fine littérature, éprise de poésie, connaisseuse en livres rares et manuscrits. Pour gouverner ce peuple pieux, on forma une reine imprégnée d’antiquité païenne et de philosophie. Pour gouverner ce peuple pauvre, on forma une reine adorant les beaux meubles, les tableaux, les statues, les médailles, les pompes royales. Pour habiter cette contrée âpre, on forma une reine qui rêvait des paysages du Midi et des ciels italiens. Pour assurer ce calme profond des idées, on forma une reine de l’esprit le plus curieux, le plus inquiet, le plus audacieux, le plus indiscipliné, le plus agitant qui fût jamais. Pour clore cette ère d’aventure, on forma une reine virile, qui jugeait le mariage dégradant pour la femme et ne voulait point avoir d’enfans, mais apprendre la guerre. Et lorsqu’il se découvrit que la vaillante Suède, loyale et dévouée, mais rustique et fanatique, ennuyait Christine, la Suède demeura étonnée et scandalisée. Christine a eu assez de torts de son côté pour qu’on insiste sur ce qui peut l’excuser. On l’avait élevée pour régner sur Florence, et il fallait régner sur Stockholm et ses toiles d’araignées. Ce ne fut pas tout à fait sa faute si cela lui sembla dur. Oxenstiern avait été le vrai souverain de la Suède pendant la minorité. A lui revenait donc la meilleure part de tant d’imprudences, et ce fut aussi lui qui en recueillit les premiers fruits amers. Depuis huit ans, il passait tous les jours trois heures à enseigner la politique et les affaires à la reine, et, depuis huit ans, il trouvait en elle une élève docile et reconnaissante. Christine prit le pouvoir: adieu la soumission! Ce petit page en jupons avait ses idées à lui sur le gouvernement, et elles n’étaient pas du tout celles qu’on lui avait professées. Oxenstiern l’avait nourrie de la plus pure tradition aristocratique, et elle avait des opinions qui sentaient le ruisseau. Elle soutenait que le mérite est tout et que la naissance n’est rien: «Il y a, disait-elle, des paysans qui naissent princes et des rois qui naissent paysans; et il y a une canaille de rois comme il y en a une de faquins (8).» Ayant découvert un Suédois de basse naissance qui avait des talens, elle le nomma ambassadeur et sénateur, et l’imposa au sénat, avec ces mots qu’on dirait empruntés à Beaumarchais: «Salvius serait sans doute un homme capable s’il était de grande famille.» Mêmes surprises en politique étrangère. On lui avait tant vanté son esprit supérieur, qu’elle était résolue à ne supporter aucun guide. Elle voulait la paix, en quoi il semble qu’elle n’eût pas si tort, et elle pressa le traité de Westphalie, malgré Oxenstiern. Le vieil homme d’état fut obligé de reconnaître qu’il avait trouvé son maître. Il avait affaire à une fille impérieuse et ne craignant pas la lutte. «Les passions, disait-elle, sont le sel de la vie; on n’est heureux ni malheureux qu’à proportion qu’on les «violentées.» III Il était clair qu’elle établissait son indépendance. Ce qu’elle comptait en faire fut bientôt non moins clair. Elle disait: «Il y a des gens auxquels tout est permis et tout sied bien.» Elle se rangea parmi ces gens, et se comporta en conséquence. Elle estimait qu’au fond les sottises ont moins d’importance qu’on ne le croit. Les âmes faibles s’attardent seules au regret des fautes passées. Les âmes fortes n’oublient jamais «qu’il y a si peu de différence entre la sagesse et la folie, que cette différence ne mérite pas d’être considérée, «le peu de temps que dure cette vie.» Qu’est-ce qui est sage et qu’est-ce qui est fou? Au lieu de perdre notre temps à regarder en arrière, regardons en avant: «Il faut compter pour rien tout le passé, et vivre toujours sur nouveaux frais.» Précepte commode, que la reine Christine a toujours pratiqué. Quel que fût le passé, elle liquidait avec sa conscience et vivait sur nouveaux frais. Elle y mettait un air de bravade qui irritait la galerie et qui lui a valu des jugemens sévères. On aurait voulu qu’elle parût quelquefois se souvenir de certaines choses. On lui a aussi beaucoup reproché la dynastie de ses favoris, qu’elle inaugura à peine émancipée. On a prononcé à ce propos de très gros mots. Le sujet est délicat, et les pamphlets où il est ressassé ont laissé subsister, malgré tout, assez d’incertitudes pour que la vertu de Christine ait trouvé quelques défenseurs (9). Comment est-on jamais sûr de rien dans de certaines choses? Qu’elle ait eu beaucoup de favoris et qu’elle les ait volontiers choisis parmi les hommes jeunes et aimables, voilà qui n’est pas niable, puisque cela se passait à la face du ciel. Que la plupart des contemporains en aient cru le témoignage des pamphlets ou celui de leurs propres yeux, voilà qui n’est pas moins acquis. Qu’il faille prendre au sérieux le passage de l’autobiographie sur le précipice souvent côtoyé, toujours évité, voilà qui est déjà infiniment moins sûr. Que ses goûts virils lui aient été une protection, voilà qui ne l’est plus du tout. D’autre part, il est très vrai que les apparences ne signifient rien avec une femme comme Christine, qui s’habillait en homme, vivait avec des hommes et avait des valets de chambre. Au surplus, chacun est libre de penser ce qu’il lui plaira. Il est un reproche auquel Christine ne peut échapper dans aucun cas. Elle a dit quelque part: «L’amour des gens qu’on ne saurait aimer importune.» Il faut compléter sa pensée de la façon suivante: «L’amour des gens qu’on ne saurait plus aimer importune.» Elle le leur faisait bien voir et changeait par trop lestement de favori. Au début, elle les adorait, les comblait de dignités, d’honneurs, de largesses, témoin Magnus de La Gardie, premier de la série, qui avait vingt-deux ans, une jolie figure, «la mine haute,» et qu’elle fit ambassadeur, colonel, sénateur, grand-maître de sa maison, grand-trésorier. Au dénoûment, elle se débarrassait de ces pauvres garçons sans aucun ménagement, témoin le même Magnus de La Gardie quand la reine le remplaça par Pimentel, ambassadeur d’Espagne. Elle lui refusa une dernière audience et écrivit de sa main, en marge d’une histoire de son temps: «Le comte Magnus était un ivrogne et un menteur.» Dans aucune occasion, elle n’appliquait plus rigoureusement sa maxime de compter pour rien le passé et de vivre sur nouveaux frais. «Ceux qui profitent de tout, disait-elle, sont sages et heureux.» En matière de favoris, elle profitait de tout ce qui lui tombait sous la main. Le règne de La Gardie fut aussi à Stockholm le règne de la politique française, de l’esprit français, de la littérature française, des modes françaises. Le traité d’alliance avec la France fut renouvelé (1651). La reine fit la part du lion à la France dans la foule de savans, de gens de lettres, d’artistes, dont elle composa sa fameuse et superbe cour. Naudé avait le soin de sa bibliothèque. Saumaise passa plus d’un an auprès d’elle, non sans s’être fait prier, car il était pénétré de son importance autant qu’écrivain du monde. Descartes se laissa attirer, pour son malheur et celui de la science. Christine le faisait venir à cinq heures du matin, en plein hiver, pour causer philosophie. En trois mois, Descartes fut mort. Bochart, l’orientaliste, amena son ami Huet, le futur évêque d’Avranches. Sébastien Bourdon, Nanteuil, François Parise, le graveur de médailles, l’architecte Simon de La Vallée, travaillaient en Suède pour Christine. Son secrétaire des commandemens était Chevreau, qui fut depuis précepteur du duc du Maine. Ses quatre secrétaires ordinaires étaient Français. Français, le médecin et le chirurgien. Français, une nuée d’hommes très divers par la naissance et le mérite: érudits, philosophes, grammairiens, fabricans d’odes et de distiques, cuistres, intrigans, beaux gentilshommes, charlatans en tout genre, valets de tout grade. Parmi ces derniers, une mention est due à Clairet Poissonnet, homme de génie s’il en fut, premier valet de chambre de la reine (10) et dépositaire de ses secrets. Poissonnet ne savait ni lire ni écrire, et chaque fois que sa maîtresse avait quelque affaire difficile, elle l’en chargeait. Elle l’envoya au pape, à Mazarin. Il était célèbre pour tirer le secret des autres et ne jamais laisser échapper le sien, quoique obligé de se faire lire ses lettres et de dicter les réponses. Mazarin, qui se connaissait en intrigans, était plein d’admiration pour Poissonnet. Des savans et des écrivains suédois, allemands, hollandais, complétaient une cour véritablement unique, et dont Christine était l’âme. Les soins du gouvernement ne lui avaient pas fait retrancher une minute à l’étude. Les heures données aux affaires étaient remplacées par des heures prises sur le sommeil, la toilette, les repas. Elle en était arrivée, de retranchement en retranchement, à dormir trois heures, à dîner en ouragan, et à ne se peigner qu’une fois la semaine. Encore sautait-on souvent une semaine. A l’écolière tachée d’encre avait succédé une reine tachée d’encre, les mains sales, le linge déchiré, qui avait beaucoup lu Pétrone et Martial et tenait les propos les plus salés, mais tout à fait savante, éloquente, sachant discuter et raisonner. «Elle a tout vu, elle a tout lu, elle sait tout,» écrivait Naudé à Gassendi (19 octobre 1652). Merveille des merveilles, elle n’était point pédante! Elle haïssait la pédanterie, dix fois haïssable chez la femme, et dont son esprit la sauvait presque toujours, même en dissertant avec des pédans sur des sujets pédans. Sa réputation se répandait en Europe d’une manière à remplir son peuple d’orgueil, si son peuple n’avait commencé à s’apercevoir que les reines trop brillantes ont des inconvéniens. Nous ne nous doutons plus de ce qu’était la dépense d’une cour pareille. De nos jours, on a les savans chez soi pour rien. Ils étaient moins idéalistes il y a deux siècles et demi. L’honneur de leur visite se payait à beaux deniers comptans, et Christine était libérale. C’était un sac d’écus, c’était une pension, c’était une chaîne d’or, et la reine ne se contentait pas de gorger les savans de sa cour. Ceux qu’elle ne pouvait voir, elle leur écrivait du moins, et c’étaient encore des pensions et des chaînes d’or. L’Europe était remplie de sangsues qui suçaient la Suède, et un profond mécontentement grondait dans le pays. Les Suédois ne pouvaient songer sans amertume à ce que devenait l’argent qu’ils avaient sué avec angoisse. Leur coeur se remplissait d’une juste colère à la vue de ces étrangers abattus sur le pays comme sur une proie, et qui encourageaient chez la reine tous les goûts ruineux. Le peuple crevait de faim, et Christine dépensait des trésors en collections. On lui a fait un grand mérite de ses collections, et il est vrai qu’elles étaient fort belles. Sa bibliothèque passait pour n’avoir point de rivale en Europe; les seuls manuscrits s’élevaient à plus de 8,000. Les oeuvres de maîtres et les pièces rares abondaient dans le cabinet des tableaux, dans celui des médailles, parmi les statues, les ivoires et les curiosités. Aux yeux de l’amant des lettres et des arts, ces merveilles ne sont comptées pour rien à Christine, parce qu’elle avait formé ses collections en parvenue, à coup d’argent, sans patience et sans vraie tendresse. Sa bibliothèque et ses musées faisaient un peu partie du décor pour son rôle de femme extraordinaire. Elle avait payé deux manuscrits 160,000 écus (11), mais elle laissait voler les trois quarts de sa bibliothèque sans s’en apercevoir. Elle possédait onze Corrège et deux Raphaël, mais elle avait fait découper ses plus belles toiles pour coller les têtes, les pieds et les mains dans les compartimens de ses plafonds. Après cela, un collectionneur est classé. On retrouve au fond de ses goûts les plus nobles ce besoin malsain de faire parler de soi qui l’a perdue. Ses admirateurs les plus fervens avouent qu’elle avait une vanité exorbitante. Cette philosophe adorait la flatterie et respirait avec béatitude tous les encens qu’on voulait bien lui offrir. Elle ne dédaignait point de tenir elle-même l’encensoir, et elle a fait frapper un nombre incroyable de médailles où elle s’est fait représenter en Minerve, en Diane domptant les fauves, en Victoire ailée se couronnant elle-même de lauriers, etc. Elle encourageait les faiseurs de panégyriques en prose et en vers. Elle constatait à ses propres yeux son importance en accablant d’avis indiscrets et importuns princes et politiques, Retz et Mazarin, Condé et Louis XIV, le roi de Pologne et le roi d’Espagne. On la recevait mal, elle recommençait. Sa tentative pour entrer en correspondance avec le roi d’Ethiopie est un bon exemple de sa manie de célébrité. En 1653 errait par l’Allemagne un malheureux noir qui cherchait quelque chose et ne pouvait expliquer quoi, puisque personne n’entendait son langage. Un savant d’Erfurt, Job Ludolf, auteur de travaux sur l’Ethiopie et la langue éthiopienne, se trouvait alors à Stockholm. Il assura à Christine que le noir était Éthiopien, et le cherchait sans doute pour le complimenter de ses travaux sur son pays. Il ajouta que le voyageur se nommait Akalaktus. C’était une occasion unique de répandre sa gloire en Ethiopie. La reine écrivit une belle lettre en latin à son «très cher cousin et ami» le roi d’Ethiopie: Consanguineo nostro charissimo, eadem gratia Æthiopum regi,» etc. Elle lui souhaitait toutes sortes de prospérités «à l’entrée de leur commerce de lettres,» et recommandait Akalaktus à sa bienveillance (12). Le paquet fut expédié au noir, en Allemagne. S’il le reçut et ce qu’il en fit, personne ne l’a jamais su. L’histoire dit seulement qu’après avoir couru l’Allemagne pendant plus d’un an, il partit découragé, sans avoir trouvé ni Erfurt ni Ludolf, et ne revint jamais. La Suède en était là, froissée par la préférence donnée aux étrangers, pressurée pour des dépenses qui lui paraissaient sottes, réduite à se consoler par la pensée que sa souveraine était forte en grec et commençait l’hébreu. Longtemps le pays avait pris patience, en se disant que la reine se marierait, et que le mariage change les idées des filles. Il avait fallu renoncer à cette branche de salut. Les prétendans n’avaient pas manqué. Il en était venu des quatre points cardinaux, de puissans et de modestes, de vieux et de jeunes: Christine les avait tous éconduits et se déclarait résolue à rester fille. Elle ne voulait pas avoir un maître, et la pensée de la maternité lui était odieuse. On avait trop réussi à lui ôter son sexe. Comme les ministres, le sénat et les états insistaient, elle leur déclara qu’elle abdiquait (25 octobre 1651). On la supplia de rester. Elle n’y consentit qu’à la condition qu’on ne lui parlât plus mariage. Trois mois après, Bourdelot entrait en scène, et la Suède n’avait plus qu’à se voiler la face. IV Bourdelot, dont les Suédois parlent encore avec colère, était fils d’un barbier de Sens. Il avait étudié pour être apothicaire, s’était mis à courir le monde et avait passé en Italie. Certaine petite affaire l’ayant obligé à rentrer en France précipitamment, il conta qu’il y perdait la pourpre; que le saint-père l’avait nommé son médecin et voulait le faire cardinal. Il exerça dès lors la médecine. Ses confrères le traitaient d’ignorant ignorantissime. On serait en peine de dire à quoi ils s’en apercevaient, dans l’état où était alors la science. Bourdelot baragouinait latin tout comme un autre. Il dissertait tout comme un autre sur l’âcreté des humeurs et les agitations de la bile. Il saignait et purgeait tout comme un autre. Nous en parlons savamment: nous avons sous les yeux une de ses consultations, en quatre pages in-quarto et en latin. Les confrères eurent beau gloser, Bourdelot fit son chemin: il avait les femmes pour lui. C’est le parfait modèle du médecin de dames au XVIIe siècle. Il était aimable et badin, fertile en bons mots et ami des divertissemens. Il savait des secrets admirables pour les eaux de toilette, chantait la romance, jouait de la guitare et cuisinait joliment. Il était sans rival pour organiser une fête ou inventer une mystification. Du reste, un vrai Gil Blas, convaincu qu’il n’y a d’autre morale que de se pousser dans le monde, et que les grands scrupules sont un luxe, malséant aux petits compagnons. Plein d’esprit et de drôlerie, malfaisant comme un singe, souple quand il le fallait, insolent quand il le pouvait, ne croyant à Dieu ni à diable, heureux de vivre, de rire et de mentir: voilà Bourdelot. Il avait été recommandé à Christine par Saumaise. Depuis longtemps, la reine se sentait malade. La nature s’était révoltée contre ce régime barbare de dictionnaires et de gribouillages, sans autre délassement que d’écouter les professeurs d’Upsal disputer en latin. Christine était rongée d’abcès et minée par la fièvre. Elle ne dormait ni ne mangeait, s’évanouissait continuellement et se croyait perdue. Ses médecins ordinaires ne voyaient goutte à son mal. Elle manda Bourdelot, qui fit preuve de coup d’oeil. Il ôta tous les livres, ordonna le repos et la distraction, et dissipa les regrets de sa malade en lui assurant qu’à la cour de France les femmes savantes passaient pour des créatures ridicules. Christine tâta du traitement et le trouva de son goût. Elle se remettait à vue d’oeil, et le remède était agréable. Elle s’amusa un peu, beaucoup, passionnément, envoya promener savans, ministres et sénateurs, jeta ses dictionnaires par-dessus les moulins et entreprit de rattraper le temps perdu. Elle avait vingt-cinq ans; c’était beaucoup de retard. Elle ne désespéra pas, et eut raison; peu de femmes se sont autant amusées que la reine Christine. Le palais royal se transforma comme par un coup de baguette. C’était auparavant une Sorbonne: Bourdelot en fit un petit Louvre, du temps où Louis XIV adolescent s’amusait éperdûment avec les nièces de Mazarin. Christine passait les jours en parties de plaisir! Christine dansait des ballets! Christine se déguisait! Christine bernait les savans! Elle obligeait Bochart à jouer au volant, Naudé à danser les danses antiques sur lesquelles il avait écrit de savans mémoires, Meibom à chanter les airs grecs qu’il avait retrouvés, et elle riait aux éclats de la voix fausse de l’un, des postures grotesques ou de la maladresse de l’autre. Un jour, à Upsal, les professeurs voulurent disputer devant elle, selon l’usage. Christine courut se jeter dans son carrosse et s’enfuit. Voulait-on lui parler d’affaires? Point; plus d’affaires. Lui demander audience? Impossible; elle avait un pas à répéter. Lui proposait-on de présider le conseil? Elle se sauvait à la campagne et fermait sa porte aux ministres. Chaque heure voyait croître sa fougue de plaisir, et Bourdelot l’excitait sans relâche. Il inventait sans cesse de nouveaux jeux, de nouvelles fêtes, de nouveaux tours à jouer aux savans. Il couronna ses méfaits en administrant une médecine à la reine le jour où Bochart devait lui lire en public des fragmens de sa Géographie sacrée. La Suède crut sa souveraine folle. Le bruit se répandit que l’esprit de Christine s’affaiblissait. Aucun de ses hommes d’état, pas plus Oxenstiern que les autres, n’avait prévu la réaction. Aucun ne s’était jamais dit qu’à moins d’être devenue imbécile d’excès de travail, il viendrait un moment où une fille jeune et ardente voudrait respirer et exister, où elle découvrirait qu’il y a autre chose dans la vie que d’être rat de bibliothèque, que la jeunesse nous a été donnée pour être joyeux et le soleil pour en profiter. Ils avaient cru que cela irait toujours ainsi: qu’après l’hébreu, elle apprendrait l’arabe, après l’arabe l’éthiopien, et qu’elle ne demanderait jamais d’autres plaisirs. Un dénoûment aussi facile à prévoir et aussi naturel les frappa de surprise autant que de douleur. Il y avait un mois que la reine n’avait tenu un conseil ou reçu un sénateur; elle avait répondu ballet à tous les discours de l’ambassadeur d’Angleterre sur une affaire; l’université d’Upsal boudait depuis l’aventure du carrosse: c’était profondément affligeant, mais encore plus incompréhensible. Leur étonnement était comique; leur chagrin était fondé. Il n’est pas agréable pour un pays de tomber sous la férule d’un Bourdelot, et le fils du barbier de Sens régnait sans partage au palais. La reine ne voyait que par ses yeux. Elle lui disait tout. Elle le consultait sur tout. Bourdelot était devenu un personnage politique! Il disposait de l’alliance de la Suède, et était en train de l’ôter à la France, pour des raisons à lui connues, et de la donner à l’Espagne. Quiconque lui portait ombrage était écarté. On peut croire qu’il n’avait pas le triomphe modeste. Ses airs vainqueurs de dindon faisant la roue achevaient d’exaspérer les Suédois, mais il s’en moquait. Il se sentait solide, et il l’était en effet, car il amusait Christine, et Christine n’en demandait pas davantage pour l’instant. La consternation était au camp des savans. Pour la plupart d’entre eux, un souci égoïste était au fond des regrets. De grosses sommes d’argent étaient à présent dissipées en fêtes. Il était à présumer que la part des savans en serait diminuée. Les plus désintéressés ressentaient amèrement le dégoût d’être supplantés par un bouffon. Bochart écrivait à Vossius qu’il avait tant de chagrin «depuis le changement arrivé» à la cour de Suède, qu’il avait hâte de partir, de peur d’en mourir (13). Le bon Huet était encore navré, soixante ans après (14), au souvenir de «ce désolant abandon des lettres.» La nouvelle fit promptement le tour de l’Europe. On se répétait que l’incomparable Christine avait quitté les études sérieuses pour se livrer ad ludicra et inania sous l’influence d’un charlatan (15), et qu’elle reniait la philosophie pour adopter une horrible maxime: «Il importe plus de jouir que de connaître (16).» Ce fut vers ce temps que Benserade déclina une invitation de Christine, soit qu’il eût vent du grand changement, soit pour d’autres raisons. La réponse que lui fit la reine est une de ses meilleures lettres, sans être bien bonne. La plume à la main, Christine avait le badinage pesant et tortillé. -Elle écrivit à Benserade: «Louez-vous de votre bonne fortune qui vous empêche d’aller en Suède. On esprit si délicat que le vôtre s’y fût morfondu, et vous seriez retourné enrumé spirituellement en votre coeur. On vous aimerait trop à Paris avec une barbe quarrée, une robbe de Lapon et la chaussure de même, revenu du païs des frimas! Je m’imagine que cet équipage vous ferait triompher des vieilles. Non, je vous jure que vous n’avez rien à regretter. Qu’auriez-vous vu en Suède? Notre glace y est telle qu’elle serait chez vous, excepté qu’elle dure ici six mois de plus. Et notre été, quand il se met en fureur, est si violent, qu’il fait trembler les pauvres fleurs qui se mêlent de ressembler au jasmin. Un Benserade aïant l’esprit poli et galant, que peut-il souhaiter, étant dans la plus belle cour du monde, auprès d’un prince jeune qui donne de si hautes espérances de sa vertu? .. Continuez à vous immortaliser au divertissement de cet aimable prince et donnez-vous de garde de mériter cet exil. Je voudrais pourtant que par quelque crime vous pussiez mériter un semblable châtiment, afin que notre Suède pût voir ce que la France a de plus galant et de plus spirituel (17)...» Cependant la colère de la cour de Suède gagnait le pays, pour qui l’influence de Bourdelot se traduisait par un surcroît de misère. Christine était naturellement désordonnée, et la détresse financière n’avait cessé d’augmenter sous son règne. Les inventions galantes de Bourdelot portèrent le gaspillage au comble. Les coffres de l’état étaient vides, son crédit épuisé. La flotte n’était plus entretenue. Un ambassadeur faillit ne pas partir faute d’argent. Même au palais, on en était aux dettes criardes et aux expédiens. On devait près de deux ans de gages aux domestiques. La reine n’avait pu se procurer une somme de 4,000 thalers qu’en mettant sa vaisselle d’argent en gage. Cela sentait partout la ruine, et l’on n’en était que plus âpre à presser la rentrée de l’impôt; mais on avait beau tordre le paysan suédois, il n’en sortait plus rien. Voici qui est à la grande gloire de ce peuple. Quelque cuisante que fût sa misère, il en était moins touché que d’apprendre que sa jeune reine débitait à présent mille impiétés, à l’exemple de Bourdelot. C’en était trop. Le langage des grands devint menaçant, et Bourdelot fut contraint de se faire escorter pour sortir. Christine, entendant gronder l’orage, comprit qu’il était prudent de céder. Peut-être en avait-elle assez du personnage. Quoi qu’il en soit, il s’en alla dans l’été de 1653, chargé de présens et recommandé à Mazarin, qui crut devoir à la politique de lui donner une abbaye. Il s’improvisa abbé comme il s’était improvisé docteur, et divertit Paris du spectacle de son importance. «Notre maître Bourdelot, écrivait Guy-Patin à un ami, se fait ici porter en chaise, suivi de quatre grands estafiers. Il n’en avait par ci- devant que trois, sed e paucis diebus, quartus accessit. Il se vante d’avoir fait des miracles en Suède.» Christine demeura en correspondance avec lui tant qu’il vécut. Il lui donnait les nouvelles de Paris et elle le consultait sur sa santé. Enfin il était parti, et le pays, débarrassé d’un joug honteux, reprenait haleine, lorsqu’un nouveau souci fondit sur lui. La reine faisait emballer ses meubles, ses livres, ses objets d’art. On ne fut pas longtemps dans l’incertitude sur ses projets. Le 11 février 1654, Christine réunit le sénat et lui annonça son intention de remettre la couronne à son cousin Charles-Gustave. Elle ajouta qu’il était inutile, cette fois, d’essayer de la dissuader de son dessein; «qu’elle ne se mettait point en peine de tout ce qu’on en pouvait dire; que c’était une résolution prise, dont elle ne se départirait pas; que pour cet effet elle ne demandait point leur avis, mais seulement leur concours.» «Ce discours, dit un vieil historien, jeta un tel étonnement dans les esprits, que l’on ne savait que répondre à Sa Majesté.» Notre siècle est accoutumé à voir le sort des trônes remis au caprice des peuples et des rois. Il ne s’étonne plus des révolutions ni des abdications, et le discours qu’on vient de lire passerait aujourd’hui pour un trait d’esprit. Il en allait tout autrement au XVIIe siècle, où l’idée monarchique n’était pas encore énervée. On estimait alors qu’un souverain et une nation sont liés ensemble par un devoir mutuel, que ni l’un ni l’autre n’ont le droit de déserter. Il y a entre eux un contrat portant la signature solennelle de Dieu, puisque Dieu a choisi et façonné le prince auquel il donne le peuple. Charles-Quint avait abdiqué, et son exemple fut comparé à celui de Christine, mais leurs deux actions furent trouvées très différentes. Charles-Quint était âgé et infirme. Charles-Quint se retirait dans un couvent. Il n’était pas sûr, d’ailleurs, que Charles-Quint n’eût pas eu tort; on racontait qu’il avait regretté ce qu’il avait fait. Christine était jeune et robuste. Elle ne songeait pas à s’ensevelir dans la retraite, et elle faisait sonner trop haut la beauté d’un acte auquel l’humilité sied mieux que la forfanterie. Dans ces conditions, l’abandon du trône devenait du désordre public. Elle s’en doutait un peu et s’attendait au blâme. Quelques jours après le coup de théâtre du 11 février, elle écrivait: «Je sais que la scène que j’ai représentée n’a pu être composée selon les lois communes du théâtre. Il est malaisé que ce qu’il y a de fort, de mâle et de vigoureux puisse plaire (18).» Elle disait aussi: «Je ne m’inquiète point du Plaudite.» Ce n’était pas vrai. Elle abdiqua en partie pour être applaudie du parterre. Elle avait deux autres motifs: elle n’avait plus le sou, et son métier de reine l’ennuyait; la Suède et les Suédois l’ennuyaient. L’opinion du parterre est résumée dans les deux fragmens suivans: «Dans quel temps vivons-nous, bon Dieu! écrivait Vorstius (19) à son compatriote Heinsius. Les reines déposent le sceptre et veulent vivre en particulières, pour elles et pour les Muses.» On lit, d’autre part, dans les Mémoires de Montglat: «Il se passa dans l’Europe, cette année, une chose extraordinaire, qui fut la démission de la reine de Suède de son royaume. Cette princesse avait l’esprit fort léger, et elle s’était adonnée à la lecture des poètes et des romans; .. et pour faire une véritable vie de roman, elle résolut de renoncer à sa couronne.» En Suède même, les sentimens furent ce qu’ils devaient être chez un peuple très bon, incapable d’oublier que Christine était la fille de Gustave-Adolphe. On fit des instances pour la retenir et on pleura à la cérémonie de l’abdication. On accorda généreusement ses demandes d’argent, qui n’étaient pas petites: Christine se faisait assurer les revenus de vastes domaines et de plusieurs villes, montant ensemble à environ 500,000 livres. On arma une flotte pour la transporter avec honneur où il lui plairait. Ces devoirs remplis, les coeurs commencèrent à se détacher de l’ingrate. Elle continuait à commander: on lui insinua qu’elle n’était plus la maîtresse. Elle témoignait une joie indécente de quitter la Suède: le peuple se mit à dire qu’il fallait l’obliger à dépenser ses revenus dans le pays. Christine sut ces propos, et son impatience n’eut plus de bornes. On lui avait préparé une sortie de reine; elle s’enfuit en aventurière. Elle s’était fait précéder de ses collections et y avait joint sa vaisselle d’or et d’argent, les meubles et les pierreries de la couronne. On racontait que son successeur n’avait trouvé au palais que deux tapis et un vieux lit. Une fois loin de Stockholm, la reine de Suède renvoya sa suite, se coupa les cheveux, prit un habit d’homme, des bottes, un fusil, et annonça qu’elle allait en Flandre, à l’armée de Condé, «faire le coup de pistolet.» On n’eut plus d’elle que des nouvelles intermittentes. Tantôt on la perdait de vue; tantôt elle signalait son passage par quelque extravagance qui la dénonçait. Arrivée à la limite de la Norvège, elle franchit la frontière d’un saut, avec des hurrahs de joie d’être enfin hors de Suède. Un peu plus loin, elle rencontra sans le savoir, dans une hôtellerie, la reine de Danemark, qui la guettait, déguisée en servante. Quand les grandes dames, en ce temps-là, daignaient mépriser l’étiquette, elles ne la méprisaient pas à demi. On sut enfin que Christine s’était embarquée dans un port, tandis que la flotte l’attendait dans un autre. Son intention était d’aller se montrer à l’Europe, afin de recueillir les applaudissemens qu’elle était sûre de mériter de tant de manières. V Elle débarqua en Danemark, prit un faux nom, monta à cheval à la manière des hommes et piqua sur Hambourg, accompagnée de quatre gentilshommes et de quelques valets faisant l’office de femmes de chambre. «Elle alla comme une vagabonde, dit encore Montglat, de province en province, voyant toutes les cours de l’Europe.» On croirait assister à la tournée d’un cirque ambulant. Christine donnait çà et là une représentation. Elle improvisait pour ces occasions une suite royale, ramassée on ne sait où, revêtait un costume de gala et faisait une entrée solennelle dans une ville, recevant les honneurs dus à son rang avec une fierté qui charmait la foule. La population accourait, car elle était une des curiosités de la chrétienté. Elle répondait aux harangues officielles avec aisance et à-propos, à chacun dans sa langue, présidait en grande souveraine les fêtes qu’on lui offrait et entretenait les savans en confrère. «Elle parle de toutes les choses humaines, écrivait un auditeur, non en princesse, mais en philosophe e Porticu (20).» Elle coupait la pièce noble d’intermèdes comiques de sa façon. Tantôt, elle se mettait à faire «diverses grimaces à la multitude qui la suivait pour la voir (21).» Tantôt elle changeait de costume dans le carrosse même, avec l’adresse d’un clown, ou bien elle changeait de place, afin de troubler les badauds, qui ne s’y reconnaissaient plus. Tantôt elle lâchait quelque juron au moment le plus solennel, ou quelque plaisanterie graveleuse, digne d’une jeune personne qui savait Martial par coeur à vingt-trois ans. Tantôt elle prenait soudain une posture de cabaret et éclatait de rire au nez du grand personnage qui lui parlait. A Bruxelles, où elle s’attarda plusieurs mois, elle mena un tel carnaval, que la «puissante main» qui la retirait, à l’en croire, de tous les précipices, eut fort à faire. On n’ôta jamais de la tête de beaucoup de contemporains qu’à Bruxelles au moins Dieu, occupé ailleurs, l’avait quelquefois laissée rouler au fond de l’abîme. Quoi qu’il en soit, la sottise faite, elle reprenait ses grands airs de reine. Le parterre riait; les loges commençaient à siffler. La pièce jouée et la toile baissée, le costume de gala rentrait dans son coffre, la suite de rencontre s’évanouissait, et il restait un jeune cavalier assez râpé, qui semait les joyaux de la couronne de Suède chez tous les usuriers du chemin, courait les hôtelleries en tapageur et se divertissait à dépister les curieux. On l’attendait à droite, il tournait à gauche. On croyait le tenir, il se dérobait pendant la nuit. Il paraissait, disparaissait, reparaissait, jusqu’au jour où il lui prenait fantaisie de remettre des jupes, de redevenir la reine de Suède et de donner une autre représentation. Elle en donna à Hambourg, à Anvers, à Bruxelles, à Inspruck, où elle renouvela brillamment l’affiche en abjurant le protestantisme. Elle l’avait déjà abjuré secrètement à Bruxelles, dans la nuit de Noël 1654, C’est à Inspruck, le 3 novembre 1655, qu’elle fit profession publique de catholicisme. On a discuté à perte de vue, et non sans aigreur, sur les motifs de sa conversion. L’événement était d’une extrême importance pour l’église romaine. De tous les néophytes que l’église pouvait convoiter, il n’en était pas alors de plus enviable que la propre fille de Gustave-Adolphe. Il est naturel que Rome ait poursuivi la conversion de Christine avec un zèle particulier et toute l’habileté dont elle était capable. Il l’est également qu’ayant réussi, elle ait attribué son triomphe à la puissance de la vérité et présenté l’abjuration d’Inspruck comme un effet de la grâce divine, qui avait révélé la vraie foi à une hérétique. Il est encore naturel qu’après une victoire dont le bruit avait retenti dans toute l’Europe, remplissant d’allégresse le coeur des fidèles, le saint-siège ait jeté le manteau de Noé sur les faiblesses de sa néophyte et feint de croire à la sincérité de ses convictions. Il se fiait aux années, à l’habitude, à mille circonstances qu’il se chargeait de faire naître, pour achever l’oeuvre ébauchée, et il obtint en effet, avec le temps, un langage auquel on ne pourrait reprocher que d’être hyperbolique dans ses glorifications de l’église et de la foi catholique (22). Ce que Christine pensait au fond était chose secondaire, et il semble bien que le pape l’ait compris ainsi. On conçoit également que les protestans irrités aient accusé Christine d’hypocrisie, plutôt que d’admettre la sincérité de sa conversion. Ils publièrent partout que, loin d’avoir été attirée dès sa première jeunesse par la religion romaine, ainsi que le prétendaient les catholiques, et d’avoir déposé la couronne pour être libre d’aller où la grâce l’appelait, Christine ne croyait à rien et n’avait abjuré que par calcul. A les entendre, la pompe d’Inspruck n’avait d’autre but que d’intéresser le pape et les rois catholiques à la reine de Suède, afin d’en tirer de l’argent aux heures de gêne. A présent qu’on en juge sans passion, il faut convenir que les apparences donnent raison aux protestans. Christine changea de religion de l’air dont elle changeait d’habit, pour ébahir la foule. Après l’abjuration secrète de Bruxelles, elle écrivit en Suède, où l’on avait depuis longtemps des soupçons: «Mes occupations sont de bien manger et de bien dormir, étudier un peu, causer, rire et voir les Comédies française, italienne et espagnole, et passer le temps agréablement. Enfin, je n’écoute plus des sermons...» Elle déclare ailleurs qu’elle s’est convertie pour ne plus entendre les pasteurs, qui l’ennuyaient trop. Les sermons étaient sa grosse objection théologique à la religion réformée. A Inspruck, on remarqua son indifférence pendant la cérémonie de l’abjuration. Le même jour, dans l’après-midi, on lui offrit la comédie. On prétend qu’elle s’écria: «-Messieurs, il est bien juste que vous me donniez la comédie, après vous avoir donné la farce.» Le pape fut, sans aucun doute, très bien renseigné sur le prix de sa conquête au point de vue spirituel, mais il ne s’occupait pour l’instant que du point de vue terrestre. Au sortir d’Inspruck, Christine se dirigea vers Rome, où on lui préparait une entrée triomphale. On voulait marquer par une réception éclatante que sa conversion était un grand événement politique et religieux. La Congrégation des rites régla jusqu’aux derniers détails de la fête. Elle arrêta que les carrosses des cardinaux, prélats, ambassadeurs, nobles romains, iraient au-devant de la reine de Suède, attelés de six chevaux et accompagnés de suites nombreuses, en riches livrées; que le carrosse du gouverneur de Rome serait doublé d’or et d’argent, pour une valeur de 3,000 écus, et entouré de quarante personnes magnifiquement habillées; que chaque dame romaine aurait une suite de trente-six personnes, dont les costumes coûteraient de 500 à 600 écus chaque, et que l’habit de la dame vaudrait de 500,000 à 600,000 écus. Notons, en passant, que les dames romaines surpassèrent les voeux de la Congrégation des rites; l’une d’elles portait un habit de 700,000 écus. La part de dépense du saint-père se monta à 1,300,000 écus. À l’arrivée de la reine de Suède, les tailleurs de Rome travaillaient depuis six mois à habiller le cortège. Le 21 décembre 1655, Christine fut affermie à jamais dans la pensée qu’elle était le premier personnage de la chrétienté et la femme unique entre toutes les femmes. Le canon tonnait, les trompettes sonnaient, les troupes faisaient la haie, les boutiques étaient fermées, Rome en fête, l’air rempli d’acclamations. Un cortège d’une richesse inouïe se déroulait de la porte del Popolo à Saint-Pierre, et en tête de ce cortège, le point de mire de tous les regards, l’objet de tous les empressemens, une petite demi- bossue en «culotte chamarrée,» montée à califourchon sur un cheval blanc et piaffant entre deux cardinaux. Elle gagna ainsi Saint- Pierre, où le haut clergé vint la recevoir à la porte et la conduisit au pape. Elle remercia le saint-père. «Il répondit que sa conversion était d’un si grand prix, que dans le ciel il se célébrait là-dessus de plus grandes fêtes qu’elle n’en voyait sur la terre (23).» Le compliment était galant; il y avait de quoi tourner la tête de la plus humble, et Christine n’était pas humble. Rome devint dès lors son séjour de prédilection. Elle y réunit ses collections, l’habita de plus en plus, et sur la fin n’en bougea plus, protégée des papes, qui étaient résolus à ne pas s’en dédire et à se parer jusqu’au bout de la fille de Gustave-Adolphe. Elle exerça leur patience. Sa tenue était décidément déplorable. Le pape avait cru bien faire d’ordonner aux cardinaux de l’accompagner. Les cardinaux ne la retenaient pas, et elle entraînait les cardinaux. Il ne se faisait pas de bruit dans Rome, il n’y avait pas un scandale, à la messe ou à la comédie, dans la rue ou sur la promenade, qu’on ne fût sûr d’apercevoir la reine Christine et son escadron de robes rouges. Les frasques se succédaient, et les jeunes favoris. En même temps, elle était insolente avec la noblesse romaine, insatiable d’honneurs, toujours brouillée avec quelqu’un et oubliant alors qu’elle ne régnait plus. Un jour que le cardinal de Médicis lui avait déplu, elle braqua des canons sur la porte de son palais et tira elle- même à boulet. Les traces des boulets se voyaient encore au siècle dernier. «La patience, disait-elle, est une vertu de ceux qui manquent de courage et de force.» Elle se faisait un point d’honneur d’être sans patience. Le saint-siège n’avait pas plus de satisfaction du côté de la religion. Elle criait sur les toits son aversion pour les entretiens pieux et les livres de dévotion. Le premier qui lui avait parlé de macérations avait été reçu de façon à n’oser jamais y revenir. Elle allait peu aux offices, et y passait le temps à rire aux éclats avec ses cardinaux, en la présence même du pape. C’était intolérable. A l’issue d’une scène de ce genre, le pape lui remit un chapelet, en manière de doux reproche, et l’exhorta à s’en servir dans ses prières. Le dos à peine tourné, elle s’écria: «-Je ne veux pas être une cafarde!» Le saint-père se rabattit à solliciter de légères démonstrations de piété, pour la foule. On alla dire de sa part à Christine: «-Un Ave Maria en public est plus méritoire qu’un chapelet dans le particulier.» Il ne la réduisit que lorsqu’elle n’eut plus le sol. Les finances de Christine était encore un autre souci pour la cour de Rome. La Suède, outrée de l’abjuration, engagée d’ailleurs dans des guerres ou des difficultés intérieures, payait mal, et Christine dépensait sans compter, sous prétexte «qu’il y a une manière de profusion qui est économie.» Elle avait un train royal. Elle rétablissait ses collections, fort entamées au départ de Suède par ses savans étrangers. La bibliothèque avait été honteusement pillée; sur plus de 8,000 manuscrits, il n’en arriva que le quart à Rome. Nous possédons une lettre où Vossius mande à Heinsius, avec une désinvolture admirable, qu’il est en train de s’approprier «non paucos libellos rariores» de la bibliothèque de la serenissimoe reginoe. Il fallait de grosses sommes pour réparer ces pertes. Il en fallait d’infinies pour fournir à un désordre dont rien ne peut donner l’idée. Six mois après son entrée à Rome, Christine était harcelée par ses créanciers. Elle s’adressa au pape, qui paya et crut l’heure venue de la mater. Il lui offrit 2,000 écus par mois, à condition d’être sage. C’était trop tôt. Christine s’emporta, tempêta, envoya le reste de ses pierreries chez un prêteur sur gages, qui en donna 10,000 ducats, et s’embarqua pour Marseille. Elle se savait attendue avec impatience en France. Chacun était curieux de voir cette personne singulière, surnommée jadis la Sibylle du Septentrion et la Dixième Muse, et qu’on appelait à présent, tout uniment, la «reine ambulante.» Le voyage de France fut le dernier grand succès de Christine. VI Mazarin avait ordonné de lui rendre de grands honneurs. Les magistrats lui présentaient les clés des villes, les prélats et gouverneurs la complimentaient, les poètes la haranguaient, les villes la traitaient magnifiquement, les habitans couraient voir la bête curieuse et s’émerveillaient de son chétif équipage d’étudiant en voyage. A Lyon, elle rencontra le duc de Guise, envoyé pour la recevoir au nom du roi et l’amener à Compiègne, où se trouvait la cour. Le duc écrivit à un ami: «Je veux, dans le temps que je m’ennuie cruellement, penser à vous divertir, en vous envoyant le portrait de la reine que j’accompagne. Elle n’est pas grande, mais elle a la taille fournie et la croupe large, le bras beau, la main blanche et bien faite, mais plus d’homme que de femme; une épaule haute, dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, sa démarche et ses actions, qu’on en ferait des gageures.» Guise décrivait ici le visage bien connu de Christine, avec son nez aquilin et ses beaux yeux, sa perruque «fort bizarre,» d’homme par devant, de femme par derrière, et il continuait: «Son corps lacé par derrière, de biais, est quasi fait comme nos pourpoints; sa chemise sortant tout autour au-dessus de sa jupe, qu’elle porte assez mal attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poudrée, avec force pommade, et ne met quasi jamais de gants. Elle est chaussée comme un homme, dont elle a la voix et quasi toutes les actions. Elle affecte fort de faire l’amazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu’en pouvait avoir le grand Gustave son père. Elle est fort civile et fort caressante, parle huit langues, et principalement la française, comme si elle était née à Paris. Elle sait plus que toute notre Académie jointe à la Sorbonne... Enfin, c’est une personne tout à fait extraordinaire... Elle porte quelquefois une épée avec un collet de buffle.» Christine était «fort civile» quand elle le voulait, mais c’était au prix d’une contrainte qui lui pesait. Elle fut au bout de sa civilité devant que d’être à Compiègne. La grande Mademoiselle la visita en chemin et fut gagnée d’abord par ses flatteries et sa mine hautaine. Elles furent ensemble à la Comédie, et la grande Mademoiselle ouvrit tout à coup de grands yeux: «Elle jurait Dieu, raconte-t-elle, se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d’un côté et de l’autre, les passait sur les bras de sa chaise; elle faisait des postures que je n’ai jamais vu faire qu’à Trivelin et à Jodelet, qui sont deux bouffons... Elle répétait les vers qui lui plaisaient; elle parla sur beaucoup de matières; et ce qu’elle dit, elle le dit assez agréablement. Il lui prenait des rêveries profondes, elle faisait de grands soupirs, puis tout d’un coup elle revenait comme une personne qui s’éveille en sursaut: elle est tout à fait extraordinaire.» Christine confia à Mademoiselle de Montpensier qu’elle mourait d’envie d’être à une bataille, et «qu’elle ne serait pas contente que cela ne lui fût arrivé.» C’était une de ses marottes. Elle enviait les lauriers du prince de Condé et rêvait aux moyens d’être général d’armée. Le 8 septembre 1656, elle fit son entrée dans Paris par le faubourg Saint-Antoine, escortée de plus de mille cavaliers. Elle portait un justaucorps d’écarlate, une jupe de femme, un chapeau à plumes, et elle était montée en homme sur un grand cheval blanc, des pistolets à l’arçon de sa selle et une canne à la main. La bourgeoisie avait pris les armes pour la recevoir, et le peuple formait autour d’elle une «presse furieuse,» qui se renouvela chaque fois qu’elle sortit dans Paris. On la mena communier à Notre-Dame, où elle parla et remua tout le temps de la messe. Elle visita les monumens et les bibliothèques, reçut les savans et fit admirer sa connaissance des choses de la France. Elle savait le détail des familles et leurs armes, les intrigues et les galanteries de la cour et de la ville, les goûts, les travaux, les occupations de chacun. Elle partit enfin pour joindre la cour à Compiègne. Anne d’Autriche vint au-devant d’elle. Mme de Motteville, qui accompagnait la reine mère, nous a laissé le récit de la rencontre. Christine descendit de carrosse au milieu d’une bousculade de curieux, qui obligea les deux reines à s’écarter. Louis XIV donna la main à l’étrangère et la mena dans une maison. Mme de Motteville les suivait, sans pouvoir détacher ses yeux de l’étrange figure conduite par le roi de France. «Les cheveux de sa perruque, écrit-elle, étaient ce jour-là défrisés: le vent, en descendant de carrosse, les enleva; et comme le peu de soin qu’elle avait de son teint lui en faisait perdre la blancheur, elle me parut d’abord comme une Égyptienne dévergondée qui, par hasard, ne serait pas trop brune. En regardant cette princesse, tout ce qui dans cet instant remplit mes yeux me parut extraordinairement étrange, et plus capable d’effrayer que de plaire.» Mme de Motteville dépeint l’étrange attirail de la reine de Suède, habillée de travers, sa grosse épaule sortant «tout d’un côté,» sa jupe trop courte découvrant ses souliers d’homme, et elle ajoute: «Après l’avoir regardée avec cette application que la curiosité inspire en de telles occasions, je commençai à m’accoutumer à son habit et à sa coiffure, à son visage... Enfin, je m’aperçus avec étonnement qu’elle me plaisait, et d’un instant à un autre je me trouvai entièrement changée pour elle. Elle me parut plus grande qu’on nous l’avait dite, et moins bossue; mais ses mains, qui avaient été louées comme belles,.. étaient si crasseuses, qu’il était impossible d’y apercevoir quelque beauté.» Ces lignes sont un témoignage frappant de l’ascendant de cette fantasque créature. Quand elle voulait plaire, elle plaisait, en dépit de ses costumes ridicules, de ses allures masculines et de sa crasse. Seulement, ce n’était jamais pour longtemps; les sentimens qu’elle inspirait étaient mobiles comme son humeur. A Compiègne, elle effraya le premier quart d’heure, intéressa et amusa le second. Elle eut de l’esprit, des reparties gracieuses: on l’admira. Le soir n’était pas venu, qu’on la redoutait pour ses impertinences. Elle emprunta les valets de chambre du roi pour la déshabiller et la servir «dans les heures les plus particulières,» et cela choqua. Il y eut un retour en sa faveur le lendemain matin, quand elle reparut frisée et débarbouillée, vive et gaie. Elle divertissait extrêmement le jeune roi et était, malgré tout, en beau chemin de plaire, lorsqu’elle fut prise d’un de ses accès de jurons, impiétés et jambes en l’air. Il fallut s’accoutumer à des manières aussi nouvelles. La cour décida finalement que la reine de Suède lui représentait les héroïnes de romans de chevalerie aux jours de la mauvaise fortune, quand Marfise et Bradamante ont leurs plumets défrisés et pendans, et ne mangent à leur faim que si quelque roi les invite à souper. L’air affamé avec lequel Christine s’était jetée en arrivant sur une collation, ajouté au mauvais état de ses nippes, autorisait ces comparaisons. Les suffrages hésitaient encore ou, plutôt, se divisaient: Christine se perdit par une maladresse. Son indiscrétion naturelle la poussa à conseiller Louis XIV sur une question délicate. Le roi était amoureux de Marie Mancini, et leur roman déplaisait à la reine mère. Christine engagea Louis XIV à en faire à sa tête, et à épouser celle qu’il aimait. Anne d’Autriche se hâta de congédier la reine de Suède, qui ne le demandait point. Il fallut partir. Christine s’en alla voir Ninon de l’Enclos, qu’elle accabla de complimens. Elle parut faire plus de cas d’elle que d’aucune femme qu’elle eût encore vue, sans doute à cause de l’absence de préjugés dont la carrière de Ninon donnait la preuve. Christine voulut même lui persuader de l’accompagner chez le pape. Par bonheur, Ninon avait trop de monde pour se prêter à une démarche incongrue. La reine reprit la route d’Italie. Elle coucha une nuit à Montargis, où la grande Mademoiselle eut la fantaisie de la revoir une dernière fois et se fit annoncer à dix heures du soir... «On me vint dire, raconte Mme de Montpensier, de monter seule. Je la trouvai couchée dans un lit où mes femmes couchaient toutes les fois que je passais à Montargis, une chandelle sur la table, et elle avait une serviette autour de la tête comme un bonnet de nuit, et pas un cheveu: elle s’était fait raser il n’y avait pas longtemps; une chemise fermée sans collet, avec un gros noeud couleur de feu; ses draps ne venaient qu’à la moitié de son lit, avec une vilaine couverture verte. Elle ne me parut pas jolie en cet état.» Le lendemain, Mademoiselle mit Christine en voiture. La reine de Suède voyageait dans un carrosse de louage que Louis XIV lui avait fait donner en y joignant l’argent pour le payer. Elle trouva la peste à Rome, passa quelques mois dans le nord de l’Italie et revint en France, où on ne la désirait plus. La curiosité était satisfaite. Le bruit courait qu’elle était chargée par le pape de ménager la paix avec l’Espagne, et Mazarin n’aimait pas les donneurs d’avis. Elle arriva en octobre 1657 à Fontainebleau, où la cour n’était pas, logea au château, et fut priée de ne point passer plus avant jusqu’à nouvel ordre. Alors survint un événement mystérieux, qui nous jette brusquement, sans aucune préparation, de la comédie dans le drame. Une autre femme se découvre à nos yeux, que rien n’avait fait pressentir. La joyeuse Christine, la perle de la bohème, prodigue et folle, devient, en un jour fatal à sa mémoire, la sanglante Christine, implacable et féroce. Un sombre renom s’attache à cette figure pittoresque, qui n’appelait jusqu’ici que le sourire. Nous pouvons dire adieu à l’ancienne Christine; nous ne la reverrons plus. La nouvelle prit à tâche de montrer à l’univers, par d’autres actions odieuses, qu’elle était la vraie. VII La reine de Suède avait amené à Fontainebleau deux jeunes seigneurs italiens: le marquis Monaldeschi, grand écuyer, favori de la veille, et le comte Sentinelli, capitaine des gardes, favori du jour. Monaldeschi était sottement jaloux de son successeur. Il se vengea par des lettres sur Christine, où il maltraitait la femme. Il avait aggravé sa faute en imitant l’écriture de Sentinelli. C’est du moins ce qui semble ressortir du peu qui perça. Le mystère n’a jamais été bien éclairci, car l’unique confident de la reine avait été le valet de chambre Poissonnet, et bien habile qui eût pénétré Poissonnet! Quoi qu’il en soit, le 6 novembre 1657, à neuf heures et un quart du matin, la reine de Suède envoya chercher un religieux de Fontainebleau, le père Le Bel, prieur des Trinitaires. Elle lui fit promettre le secret et lui remit un paquet cacheté, sans adresse, qu’elle se réservait de réclamer quand il lui plairait. Le samedi suivant, 10 novembre, à une heure après-midi, la reine envoya chercher de nouveau le père Le Bel. Il prit à tout hasard le paquet cacheté et fut introduit dans la galerie des Cerfs, où il trouva la reine. Elle était vers le milieu de la galerie, causant de choses indifférentes avec Monaldeschi. Auprès d’eux se tenait debout Sentinelli, et un peu en arrière deux soldats italiens. Le père Le Bel avoue naïvement, dans la Relation (24) qu’il a écrite de cette tragédie, qu’aussitôt entré il commença d’avoir peur, parce que le valet de chambre qui l’avait amené frappa bruyamment la porte derrière lui. Il s’approcha pourtant de la reine, qui changea de ton et de maintien en l’apercevant et lui réclama son paquet d’une voix haute. Il le lui remit. Elle l’ouvrit et en tira des lettres qu’elle tendit à Monaldeschi, en lui demandant avec violence s’il les reconnaissait. Monaldeschi pâlit, trembla, essaya de nier, finit par avouer que les lettres étaient de lui, et se jeta aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon. Au même instant, Sentinelli et ses deux soldats tirèrent leurs épées. La scène qui suivit est effroyable. Il ne faut pas perdre de vue qu’elle dura deux heures trois quarts. Nous devons cette précision de renseignemens au père Le Bel, à qui, par un phénomène assez fréquent, aucun détail n’échappait dans l’état d’horreur et de terreur où il était plongé. A la vue des épées, Monaldeschi se releva et pourchassa la reine dans la galerie, parlant «sans relâche» pour se justifier, et même avec «importunité.» Christine ne témoignait ni ennui ni impatience. Le père Le Bel remarqua qu’elle s’appuyait en marchant «sur une canne d’ébène à pomme ronde.» Elle se laissa supplier un peu plus d’une heure, s’approcha alors du père Le Bel et lui dit avec tranquillité: «Mon père, je vous laisse cet homme entre les mains; disposez-le à la mort et ayez soin de son âme.» Le religieux, «aussi effrayé que si la sentence avait été portée contre lui-même,» se jeta aux pieds de la reine, demandant grâce pour l’infortuné prosterné à ses côtés. Elle refusa froidement et passa dans son appartement, où elle se mit à causer et à rire, d’un air paisible et dégagé. Monaldeschi ne pouvait croire que ce fût fini. Il se traînait à genoux, poussant des cris et suppliant ses bourreaux. Sentinelli en eut pitié. Il sortit, «mais il revint tout triste et dit en pleurant: «Marquis, pense à Dieu et à ton âme; il faut mourir.» Monaldeschi, «hors de lui,» envoya le père Le Bel, qui sanglotait, et qui se prosterna devant Christine en la conjurant «par les plaies du Sauveur» d’avoir miséricorde. Elle, «le visage serein et sans altération,.. lui témoigna combien elle était fâchée de ne pouvoir lui accorder sa demande.» Cela dura une autre heure. Pendant une autre heure, le malheureux refusa de se résigner. Il commençait à se confesser, et puis l’angoisse était trop forte. Il criait, il suppliait qu’on retournât encore une fois. L’aumônier de la reine étant survenu, il se jeta sur lui comme sur un sauveur et l’expédia chez la reine. Ce fut ensuite Sentinelli, qui retourna implorer cette barbare. Christine se moquait du «poltron» qui avait peur de la mort, et elle congédia Sentinelli avec ces mots horribles: «Afin de l’obliger à se confesser, blessez-le (25).» Sentinelli rentra, «poussa» Monaldeschi «contre la muraille du bout de la galerie, où est la peinture Saint-Germain (26),» et lui porta un premier coup. Monaldeschi n’avait pas d’armes. Il para de la main, et trois doigts tombèrent sur le plancher. Le misérable reçut tout sanglant l’absolution, et une boucherie dégoûtante commença. Le marquis avait une cotte de mailles que les épées ne purent percer. Ses bourreaux le lardèrent au visage, au col, à la tête, où ils purent. Percé de coups et n’en pouvant plus, Monaldeschi entendit ouvrir une porte, aperçut l’aumônier et reprit espoir. Il se traîna jusqu’à lui en s’appuyant au mur et le renvoya encore demander sa grâce. Tandis que le prêtre sortait, Sentinelli acheva sa victime en lui perçant la gorge. Il était trois heures trois quarts. L’effet produit sur le public fut irrémédiable. Les coeurs se soulevèrent d’horreur. Tant de cruauté froide, pour un homme qu’elle avait aimé, parut une chose sauvage. On ne se représentait pas sans une sorte d’épouvante cette jeune femme causant de futilités, à deux pas du lieu où son ami se débattait et agonisait, s’interrompant poliment pour refuser sa grâce et reprenant son discours avec sérénité. Que de fois, pendant le reste de sa vie, on lui jeta la mort de Monaldeschi à la face! Elle ne comprit jamais ce qu’on pouvait lui reprocher. A la nouvelle du meurtre, Mazarin dépêcha Chanut à Fontainebleau pour engager la reine de Suède à ne point paraître à Paris, de peur du peuple. On a retrouvé, il n’y a pas longtemps (27), la réponse de Christine au cardinal. La lettre est de sa main, écrite de travers avec un air de furie, tachée d’encre et presque illisible: «Mon cousin, «M. Chanut, qui est un des meilleurs amis que je pense avoir, vous dira, que tout ce qui me vient de votre part est reçu de moi avec estime; et, s’il a mal réussi dans les terreurs paniques qu’il a voulu susciter dans mon âme, ce n’est pas faute de les avoir représentées aussi effroyables que son éloquence est capable de les figurer. Mais, à dire vrai, nous autres gens du Nord sommes un peu farouches et naturellement peu craintifs. Vous excuserez donc si la communication n’a pas eu tout le succès que vous auriez désiré; et je vous prie de croire que je suis capable de tout faire pour vous plaire, hormis de craindre. Vous savez que tout homme qui a passé trente ans ne craint guère les sorciers. Et moi, je trouve beaucoup moins de difficulté à étrangler les gens qu’à les craindre. Pour l’action que j’ai faite avec Monaldeschi, je vous dis que, si je ne l’avais faite, que je ne me coucherais pas ce soir sans la faire; et je n’ai nulle raison de m’en repentir. (Ici, quelques mots illisibles.) Voilà mes sentimens sur ce sujet; s’ils vous plaisent, je serai aise; si non, je ne laisserai pas de les avoir et serai toute ma vie votre affectionnée amie. «Christine.» Cette lettre ne raccommodait rien. On laissa Christine se morfondre trois mois à Fontainebleau. Elle envoya demander une invitation à Cromwell, que les tragédies effarouchaient peu d’ordinaire, et qui «feignit de ne pas comprendre.» Elle s’entêta à venir aux jours gras à Paris (février 1658), courut les lieux publics affublée en masque, fut traitée avec la dernière froideur par la reine mère et promptement éconduite. La veille de son départ, elle vint assister à une séance de l’Académie française (28). L’Académie, prise au dépourvu, commença par épuiser la provision de petits vers de ses poètes: des madrigaux de M. l’abbé de Boisrobert; un «sonnet sur la mort d’une dame,» de M. l’abbé Tallemant; une «petite ode d’amour» de M. Pellisson; des vers du même «sur un saphir qu’il avait perdu et qu’il retrouva depuis.» On eut recours ensuite au dictionnaire pour achever de remplir la séance. On l’ouvrit au mot jeu, et «monseigneur le chancelier,» se tournant vers la reine, dit d’un air aimable que le mot «ne déplairait pas à Sa Majesté, et que sans doute le mot de mélancolie lui aurait été moins agréable.» On lut: Jeux de princes; qui ne plaisent qu’à ceux qui les font.» C’était trop d’à-propos, le lendemain de la mort de Monaldeschi. Tous les yeux regardèrent Christine, qui rougit, perdit contenance et se força à rire, d’un rire contraint. Presque aussitôt, elle fit une révérence à la compagnie et s’en alla, reconduite avec force saluts par «monseigneur le chancelier» et tous les académiciens. Ce furent les adieux de Paris à Christine. Elle se remit en route le lendemain, avec de l’argent donné par Mazarin, et retourna à Rome faire enrager le pape. VIII C’en est fait de la brillante Christine. Il lui restait plus de trente ans à vivre, et ce long espace fut une longue chute. Elle gardait la passion d’étonner le monde, et elle avait lassé l’étonnement. Elle s’obstina à le réveiller, et se rendit insupportable. Le monde n’est pas tendre aux vieilles héroïnes. On commençait à traiter la reine de Suède de «pelée,» à murmurer les noms d’aventurière et d’intrigante. On se demandait pour quels services Mazarin lui avait donné 200,000 livres, et l’on se défiait d’une reins qui touchait de pareils courtages. On s’intéressait de moins en moins à cette cigale, pour qui la bise était venue et qui frappait aux portes sans vergogne. Elle était toujours crainte, parce qu’elle était habile et sans scrupule; elle n’était plus estimée, et c’était justice. A son retour de France, elle commit une action plus criminelle encore, et plus basse, que le meurtre de Monaldeschi. Elle n’eut pas honte, -elle l’ancienne souveraine de la Suède, elle qui n’avait jamais trouvé chez son peuple que dévouement et bonté, elle qui avait déserté son poste pour aller courir les grandes routes, -elle n’eut pas honte d’envoyer Sentinelli à l’empereur d’Allemagne, avec le message que voici: «Que puisque Charles-Gustave, roi de Suède, ne lui payait pas la pension stipulée de 200,000 écus par an, et la laissait manquer de l’argent nécessaire: Elle priait l’empereur de lui vouloir prêter 20,000 hommes sous la conduite du général Montecuculli, moyennant quoi elle espérait de conquérir la Poméranie (suédoise), où elle avait nombre de partisans. Elle s’en réservait les revenus sa vie durant, et, après sa mort, la Poméranie retournerait à l’empire.» Ainsi, elle offrait de faire la guerre à sa patrie, et de la démembrer, pour une question d’argent, parce que la Suède, qu’elle avait contribué à ruiner, ne la payait pas exactement! C’est d’une créature qui n’avait rien de royal dans l’âme. Elle appartenait à ce qu’elle-même appelait la «canaille de rois.» La négociation n’eut pas de suites pour le moment, sans qu’on en sache bien la cause. Le pape fit de son mieux pour remettre un peu de dignité dans cette existence dévoyée. Il donna à Christine une pension de 12,000 écus, et y joignit un intendant pour tenir ses comptes et diriger sa maison. Le choix de sa sainteté était tombé sur un jeune cardinal, Dece Azzolini, «bel homme» d’une «physionomie heureuse,» spirituel et instruit, habile, souple et intéressé, qui «passait la plupart du temps en des entretiens amoureux.» Le succès de l’intendant fut foudroyant. Il fut le divin, l’incomparable, l’ange. Christine le comparait à son héros de prédilection, Alexandre le Grand. Azzolini paya sa faveur par de réels services. Il réforma la maison de la reine, arrêta le coulage et le pillage, dégagea les pierreries et la vaisselle, il ne put faire cependant que 12,000 écus fussent assez pour tenir une cour et acheter des raretés. Les tiraillemens continuèrent avec la Suède, et les négociations avec les financiers, et les aigreurs à propos de choses d’argent. Les correspondances de Christine avec ses gens d’affaires laissent une impression de harassement. Toujours des expédiens, des compromis, des habiletés. Jamais le ton de la bonne maison, dont les affaires sont claires et qui n’a besoin de personne. C’est un grand malheur pour une princesse d’en être aux expédiens. Christine en eut un autre, que plus d’un lui avait prédit quand elle abdiqua: elle regretta la couronne. Quand elle eut bien joui et abusé de sa liberté, rassasié les cours et la populace de la vue de son justaucorps, elle eut envie de changer. Que faire cependant? Quel nouveau coup de théâtre imaginer? Elle n’avait pas renoncé à être un grand général, mais il y avait peu d’apparence que les souverains lui confiassent leurs armées. Elle songea à redevenir reine, ou roi: au choix des peuples. Comme il était naturel, la Suède fut sa première pensée. En 1660, elle apprit la mort de son cousin et successeur, Charles- Gustave. Il laissait un enfant de quatre ans, Charles XI, très débile au dire de Christine, très bien portant d’après les états de Suède. La reine partit pour Stockholm, sons prétexte de veiller à ses pensions, traversa rapidement l’Allemagne, entra à Hambourg le 18 août (1660) et fut suppliée par le gouvernement suédois de ne pas venir en Suède; quels que fussent ses desseins, elle représentait le vent et la tempête. Pour réponse, elle brusqua son débarquement. La régence lui rendit les plus grands honneurs et se défia. Elle fut impérieuse, imprudente; elle froissa en affichant son catholicisme. On fut dur, insolent, on démolit sa chapelle, on chassa son aumônier et ses domestiques italiens. Le clergé suédois lui vint faire des reproches, et ses yeux contemplèrent l’orgueilleuse Christine pleurant de rage. Elle envoya aux états une Protestation, où elle réservait ses droits au trône en cas de mort du petit Charles XI. Les états la lui renvoyèrent une heure après et la sommèrent de signer une renonciation formelle, sous peine de perdre sa pension. La colère de. Christine est visible, dit-on, dans sa signature. On la poussa enfin hors de Suède à force de tracasseries. Une semblable réception l’aurait dégoûtée à jamais de la Suède, si elle n’avait su que la fille du grand Gustave y gardait, malgré tout, un parti. Ainsi s’explique sa seconde tentative de 1667, qui aboutit à un auront encore plus sanglant. Le sénat et la régence arrêtèrent: «De ne pas souffrir ni permettre à Sa Majesté la reine Christine de rentrer en ce royaume ou en quelqu’une de ces provinces, à l’exception de la Poméranie, de Brème et de Verden, encore moins qu’elle vienne à la cour de Sa Majesté.» On envoya au-devant d’elle, sur la route de Stockholm, un courrier qui la joignit à minuit passé. Il lui apportait des conditions si dures et offensantes, à observer sous peine des lois, qu’elle demanda des chevaux à l’instant et sortit de Suède pour n’y plus rentrer. D’après une lettre de Pierre de Groot, ambassadeur de Hollande en Suède, là aussi la mort de Monaldeschi pesait lourdement sur sa gloire. Elle s’en fut passer au retour par le duché de Brome, où elle visita un camp suédois commandé par Wrangel, qui avait servi sous son père. Christine voulut leur montrer à tous ce qu’elle savait faire. Parée d’un fringant uniforme et montée sur un bon cheval, elle caracola à travers les rangs et commanda la manoeuvre. Il va de soi qu’elle la commandait tout de travers. Le vieux Wrangel riait et corrigeait à mesure. Christine continuait sans se troubler, car rien ne lui paraissait plus sérieux que sa vocation de capitaine. Elle était justement en intrigue pour se faire nommer roi de Pologne, et ses agens avaient ordre de faire valoir l’avantage de la posséder à la tête des armées. «Je proteste, écrivait-elle, que la seule espérance de cette satisfaction me fait souhaiter la couronne de Pologne.» L’aventure de Pologne est la plus bizarre d’une existence tissue de bizarreries. Le chef-d’oeuvre de la carrière de Christine est assurément d’avoir persuadé au pape d’appuyer sa candidature au trône laissé vacant par l’abdication de Jean-Casimir. Les pièces relatives à la négociation ont été publiées; jamais les auteurs de féeries n’ont inventé une diplomatie d’une fantaisie aussi superbe. Le pape ayant recommandé Christine à la diète polonaise par un bref où il vantait «sa piété, sa prudence et son intrépidité tout à fait mâle et héroïque,» Christine écrivit au nonce: «Quant au point de la piété dont le pape fait mention dans son bref, il vous plaira que je vous dise que je ne pense pas à l’alléguer pour moi auprès de ces gens-là, car j’estime ne pas mériter cet éloge, surtout auprès d’eux.» La diète polonaise, effarée d’un prétendant aussi inattendu, se hâta de présenter pêle-mêle les objections qui lui vinrent à l’esprit; Christine eut réponse à tout. On lui opposait son sexe? Elle serait roi, et non pas reine, et commanderait l’armée; on ne pouvait pas exiger davantage. La mort de Monaldeschi? «Je ne suis pas d’humeur, répliqua-t-elle, à me justifier de la mort d’un Italien à messieurs les Polonais.» D’ailleurs, elle lui avait fait «donner tous les sacremens dont il était capable, avant que de le faire mourir.» On craignait ses vivacités? «Pour les coups de bâton à un valet, quand je les aurais fait donner, je ne pense pas que ce fût un grand chef d’exclusion. Mais si cela suffit pour exclure les gens, je ne pense pas que les Polonais trouvent jamais de rois.» La diète ne fut pas persuadée, et la candidature de Christine resta sur le carreau. L’entreprise de Pologne était un pas de clerc à ajouter à tant d’autres. Christine ne les craignait pas, convaincue que le monde est à ceux qui osent et qui hasardent. «La vie est un trafic, disait-elle; on ne saurait y faire de grands gains sans s’exposer à de grandes pertes.» Elle passa le trône de Pologne aux profits et pertes et n’y songea plus. Elle avait bien compté procéder de même pour l’affaire de Fontainebleau, mais elle se heurtait ici à un obstacle inattendu: la conscience publique. L’obstacle l’irritait sans la troubler. Elle s’étonnait de le retrouver partout. Après la France, la Suède. Après la Suède, la Pologne. Qu’est-ce qu’ils avaient donc tous à lui reprocher la mort de Monaldeschi? C’était pourtant bien simple. «Il faut, écrivait- elle, punir dans la forme de justice quand on peut; mais quand on ne peut pas, il faut toujours punir comme on peut.» Elle plaignait son siècle d’avoir des sentimens assez bas pour s’inquiéter de la mort d’un domestique, tué sur l’ordre d’une reine. De temps en temps, elle éclatait pour faire taire le murmure importun: «Écrivez à Heinsius de ma part... que toutes les fariboles qu’il écrit au sujet de Monaldeschi me paraissent aussi ridicules et téméraires en lui qu’elles le sont en effet; et que je permets à toute la Westphalie de croire Monaldeschi innocent, si l’on veut: que tout ce qu’on en dira m’est fort indifférent.» Cette lettre est du 2 août 1682, vingt-cinq ans après le crime. Et le murmure ne se taisait pas. Il ne se tut jamais. On a dit que l’ombre de Monaldeschi s’était assise au lit de mort de Christine, comme l’ombre de Banco au banquet de Macbeth. C’est pure invention d’esprit romanesque. Elle ne pensa même pas à cette vétille. Le second voyage en Suède clôt les aventures de Christine à travers l’Europe. Non point qu’elle n’eût encore des démangeaisons d’aventures. En 1675, elle revint à la charge auprès de la cour de Vienne, afin d’obtenir des troupes pour arracher la Poméranie à la Suède et la donner à l’empire. Ses honteuses instances se prolongèrent plus d’une année. Repoussée par l’empereur, elle se tourna du côté de la France, à qui elle suggéra de profiter des embarras de la Suède pour l’obliger à abolir les lois contre la religion catholique. Suivait le prix auquel sa majesté suédoise estimait ses renseignemens et ses petits services. (Lettres et dépêches de 1676 et 1677.) N’ayant point réussi non plus avec la France, elle tâtait de nouveau la Suède, sur le bruit que Charles XI s’était tué en tombant de cheval (1682), lorsqu’on apprit que Charles XI n’était pas mort. Plus tard encore, à soixante ans passés, Christine voulut quitter Rome, parce qu’on y méconnaissait ses prérogatives royales. Elle s’était querellée à ce propos avec Innocent XI, pape fort économe, qui ne dépensait, d’après la légende, qu’un demi-écu par jour pour la table et le reste. Une pension de 12,000 écus à une reine aussi incommode lui parut un abus: il supprima la pension. Christine resta pourtant, faute de savoir où aller. Le temps des cavalcades était passé. La voilà fixée, cette reine vagabonde, la voilà vieille, «fort grasse et fort grosse,» le «menton double,» les cheveux coupés courts et «hérissés.» Elle porte toujours son justaucorps, sa jupe courte et ses gros souliers. «Une ceinture par-dessus le justaucorps, laquelle bride le bas du ventre et en fait amplement voir la rondeur (29).» Il ne peut plus être question de culottes chamarrées. Ainsi tournée et accoutrée, elle a l’air encore plus petite et encore moins femme qu’autrefois. On s’explique l’embarras des Italiens, qui discutaient sur son sexe, ne pouvant se résoudre à en faire ni un homme ni une femme. Adieu l’amazone! La savante a reparu; il n’y a plus place que pour elle. Au moment de sa brouille avec le saint- siège, Christine avait encore eu une velléité guerrière, et parlé de descendre dans la rue à la tête de ses gardes. Le pape lui épargna ce dernier ridicule en feignant d’ignorer ses bravades. Il y aurait à dire sur la savante. Elle était de ces philosophes qui croient aux almanachs, et s’occupait trop d’alchimie et d’astrologie pour un esprit qui voulait être viril. Elle ne concevait l’astronomie qu’assujettie à une censure religieuse, et voulait qu’on changeât les passages que Rome déclarait hérétiques. D’autre part, son impulsion fut peu favorable aux nombreuses académies qu’elle fonda ou patronna. Etait-il bien utile de réunir des prélats, des moines et des érudits, pour proposer à leurs réflexions des sujets tels que ceux-ci: «-On n’aime qu’une fois en sa vie. -L’amour exige de l’amour. -Il rend éloquens les gens non éloquens. -Il inspire la chasteté et la tempérance. -On peut aimer sans jalousie, mais jamais sans crainte.» En 1688, elle enfla et eut un érésypèle. C’était un avertissement. Elle l’entendit et se hâta de mettre le temps à profit pour préparer sa dernière représentation. Le costume la préoccupait. Elle voulait qu’il fût neuf de forme, riche et singulier, afin d’étonner une dernière fois les spectateurs. Elle inventa une sorte d’habit qui tenait de la jupe et du manteau, et le fit faire «de brocart à fond blanc broché à fleurs et autres ouvrages d’or, garni d’agrémens et de boutons à cannetilles d’or, avec une frange de même au bas.» Elle l’essaya devant sa cour, la veille de Noël, marchant dans la chambre pour juger de l’effet. Le costume allait bien: Dieu pouvait lever la toile et la faire mourir. Le divin régisseur lui donna trois mois de répit pour songer que la comédie avait peut-être une suite dans l’autre monde; puis il frappa les trois coups. On était au mois d’avril 1689. Christine s’affaiblissait rapidement. Quand elle fut hors d’état de discuter, le cardinal Azzolini, son intendant, lui présenta un testament à signer, l’assurant «qu’il était très avantageux pour la maison de Sa Majesté.» Christine signa sans lire. Le testament instituait Azzolini légataire universel. Les meubles et les collections valaient des millions. Elle expira peu après, le 19 avril 1689. Si les morts voient, elle dut être contente; l’apothéose du cinquième acte fut éblouissante. On lui mit le bel habit de brocart à cannetilles d’or, une couronne royale sur la tête, un sceptre dans sa main de cadavre, et on la mena dans son carrosse de gala jusqu’à l’église Sainte- Dorothée, sa paroisse, où on l’étendit sur un lit de parade. Trois cents flambeaux de cire blanche inondaient la nef de lumière. L’église était toute tendue de deuil, ornée d’écussons et de bas- reliefs en faux marbre blanc, «qui faisaient allusion à la vanité de la vie et à la certitude de la mort.» Sur le soir, on chargea le lit de parade sur les épaules et l’on se mit en route pour Saint-Pierre. Les savans et les artistes ouvraient la marche. Venaient ensuite 16 confréries, 17 ordres religieux, 500 autres frères portant des cierges, les clergés de Sainte-Dorothée et de Saint-Pierre, la maison de Christine en habits de deuil, Christine elle-même sur son lit de parade, encore plus belle que dans l’église: on lui avait ajouté un manteau royal, violet et bordé d’hermine. Derrière le lit, une pompe éclatante: grands seigneurs et cardinaux, officiers et archevêques, écuyers et valets, carrosses dorés et chevaux caparaçonnés, un chatoiement d’étoffes et de broderies, un ondoiement de plumes, un fouillis de livrées galonnées, d’uniformes brodés et d’ornemens d’église. C’était aussi beau que le cortège de l’entrée de Christine à Borne. Le peuple s’étouffait de même pour la voir, et le costume de brocart faisait décidément très bien: il cachait la taille énorme et l’épaule trop haute. C’était un enterrement tout à fait réussi: Plaudite cives! Ce fut son cri jusque dans la mort, et elle n’en avait pas eu d’autre dans la vie. Dans l’Autobiographie, elle réclame les applaudissemens pour Christine au maillot, qui ne pleurait pas aux visages nouveaux et ne s’endormait pas aux harangues: Plaudite cives. Applaudissez l’écolière de génie, la cavalière incomparable, la savante unique au monde, le monarque sans rival, à la fois mâle et femelle, grand politique, grand diplomate, grand général et grande amoureuse. Applaudissez le joyeux étudiant, bonnet sur l’oreille, l’aventurière hardie et adroite, la reine tragique qui tue comme au beau temps des royautés, la huitième merveille du monde, le grand prodige de son siècle: Plaudite cives! La pièce marcha très bien jusqu’à Saint-Pierre. Là, on mit la morte dans une bière, qu’on descendit dans un caveau, et Christine attendit ce que dirait la postérité. Les suffrages se partagèrent très inégalement. Quelques-uns la défendirent, éblouis par tant de qualités éclatantes. La plupart la condamnèrent, indignés de sa férocité, de ses moeurs indécentes et de ses lâches trahisons pour de l’argent. Aujourd’hui, en remuant la poussière des vieux documens où est enfouie l’existence de la reine Christine, on ne voit plus ses yeux brillans, la joie de son sourire et son geste gamin. On n’entend plus ses ripostes spirituelles et effrontées. On ne subit plus l’attrait de sa grâce équivoque de cavalier femme. Et l’on a devant les yeux la Relation du père Le Bel, la correspondance avec Montecuculli et l’empereur, les propositions de 1676-1677 à la France, les âpres discussions d’intérêt avec la Suède. Ni les talens de Christine, ni son intelligence supérieure, ni sa science, ni son courage, ne peuvent alors la sauver d’un jugement terrible: elle est en dehors de l’humanité consciente et responsable. Ce corps dévié renfermait une âme contrefaite, ne discernant pas le bien et le mal. La brillante Christine, qui eut presque du génie, était un monstre moral. Arvede Barine. La Rançon De La Gloire. Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 123, 1894 (p. 348-382). Sophie Kovalevsky. La femme dont nous allons dire la vie a été l’une des plus richement douées, des plus comblées en succès et en honneurs, des plus triomphantes à s’en tenir aux apparences et aux jugemens légers du monde. Elle avait fait des rêves fous, et ses rêves étaient devenus une réalité. Elle avait rompu avec les usages et les préjugés, elle s’était moquée des volontés de sa famille, et l’on ne voyait pas qu’elle en eût jamais été punie; sa famille s’était résignée, et l’opinion avait désarmé devant sa droiture et sa vaillance. Elle avait défié la nature qui l’avait faite femme, tandis qu’elle voulait accomplir une oeuvre d’homme; et la nature indulgente ne s’était point vengée. Qu’avait-elle à regretter? Qu’aurait-elle pu désirer encore? Tout lui avait réussi. Elle était devenue une sorte d’exemple classique parmi les jeunes filles jalouses des fortes études et des carrières libérales de l’autre sexe. On invoquait entre étudiantes le cas, unique et éblouissant, de Sophie Kovalevsky, professeur de mathématiques supérieures à l’Université de Stockholm, auteur d’un mémoire auquel l’Institut de France a décerné l’une de ses plus hautes récompenses, savante authentique, citée par les savans à côté d’Euler et de Lagrange, et femme admirée, recherchée, fêtée, heureuse. À part deux ou trois amies qui gardaient le silence, personne ne doutait qu’elle n’eût été l’une des grandes victorieuses dans la bataille de la vie. Sophie Kovalevsky est morte jeune, ayant fait promettre au témoin le plus confident de ses luttes de dire son histoire à tous et à toutes, et il s’est trouvé que tant de gloire, tant d’hommages, ne recouvrait que de la cendre et des larmes, des déceptions et des désespoirs. «J’ai eu tout dans la vie, disait-elle, tout, excepté ce qui m’était indispensable.» Elle ajoutait: «Quelque autre créature humaine aura reçu en partage le bonheur que j’avais toujours souhaité pour moi et dont j’avais toujours rêvé. Il faut que la distribution se fasse mal au grand festin de la vie, car tous les convives prennent les parts des autres.» Cet «indispensable» qu’elle n’avait jamais eu, c’était la vie du coeur, soit qu’elle se fût en effet trompée de part, sans le vouloir, et parce qu’il est de notre destin de tâtonner toujours à l’aveuglette; soit que l’erreur dont elle a souffert jusqu’à en mourir ait été de prétendre à double part au «grand festin». I D’après ses Souvenirs d’enfance (30), Sophie Kovalevsky avait été la «pas-aimée» dès son entrée dans le monde. Elle avait eu le malheur de naître mal à propos. C’était à Moscou, en 1850. Son père, le général Kroukovsky, était rentré chez lui ayant fait de grosses pertes au jeu; il avait fallu mettre en gage les diamans de sa femme. Sophie vint au jour quelques heures après, et son arrivée fut trouvée importune. Sa bonne, sa niania ne se lassait pas de raconter aux autres domestiques, d’un ton froissé, combien Sonia avait été mal reçue: «La barinia n’avait pas seulement voulu la regarder.» L’enfant écoutait ces indiscrètes confidences. «Cela décida de mon caractère, disent les Souvenirs. Je devins de plus en plus sauvage et concentrée.» Peut-être s’exagérait-elle l’indifférence de ses parens, mais elle avait le droit de s’y tromper. Les Kroukovsky étaient de sang très noble; ils descendaient de Mathias Corvin, roi de Hongrie. Ils élevèrent leurs enfans, -deux filles et un garçon, -selon l’ancienne tradition aristocratique, c’est-à-dire de très haut et de très loin. C’était un événement pour les petits d’apercevoir leur père. Aux occasions solennelles, quand le général Kroukovsky avait revêtu son uniforme chamarré et que sa poitrine resplendissait de croix et de crachats, on amenait ses enfans le contempler. Il se laissait admirer, comme une idole ou comme le boeuf-gras, et partait avec la conscience d’avoir rempli ses devoirs de chef de famille. En toute autre circonstance il était invisible et inaccessible; on n’entrait dans son cabinet que sur invitation. Cependant, lorsqu’il rencontrait par hasard ses enfans, il ne manquait jamais de s’informer de leur santé et de tâter leurs joues pour s’assurer qu’elles étaient pleines. Ces relations semblables à des rites existaient en Russie dans un grand nombre de familles nobles, où elles eurent de grandes suites pendant la crise qui suivit les réformes de 1860. Elles furent cause que beaucoup de parens et d’enfans se trouvèrent étrangers les uns aux autres, comme chez les Kroukovsky, au moment critique où la jeunesse russe, enivrée par le souffle libéral qui passait sur l’empire des tsars, entrait en effervescence et allait d’un bond aux extrémités. Plus d’un personnage très brodé et très correct dut à sa dédaigneuse ignorance de ce qui se passait dans la chambre des enfans de s’éveiller un beau matin père d’une étudiante émancipée ou d’un nihiliste militant. Mme Kovalevsky était bourgeoise de sentimens. Elle n’a jamais pu comprendre la conception aristocratique de la famille, et elle avait toujours le coeur gros en pensant à son enfance sevrée de caresses. Quand elle se reportait à ses premières années, elle revoyait une jolie maman, toujours parée, toujours en train de partir pour une fête, et dont les rares et fugitives apparitions l’éblouissaient. Elle se rappelait ses tentatives timides et gauches pour embrasser cette créature radieuse, d’un éclat surnaturel avec ses épaules nues et le feu de ses pierreries, et elle n’avait pas oublié que cela ne réussissait jamais. Sa mère lui reprochait de la chiffonner, et l’enfant courait cacher sa honte dans un coin, où elle se comparait à sa soeur Anna, qui savait grimper sur les genoux sans abîmer les belles robes, et que leurs parens gâtaient parce qu’elle avait une jolie figure. «Ma pauvre petite», grommelait niania, et très avant dans la soirée, tandis qu’on la croyait endormie, la triste «pas-aimée» écoutait pour la centième fois, avec une curiosité toujours nouvelle, le récit de sa naissance importune et de l’injustice de sa destinée. Le grand mal que cela lui fit fut de la tromper elle-même sur sa propre nature. Quand vint l’âge où elle aurait pu prendre sa revanche et faire son existence, elle s’était si bien désaccoutumée de toute vie sentimentale, qu’elle n’y pensait plus. Elle crut de bonne foi pouvoir s’en passer, et ne s’éveilla de son erreur que lorsqu’il n’était plus temps: elle avait déjà choisi la gloire, et le reste ne lui fut pas donné par surcroît. Ses Souvenirs d’enfance, dont le seul défaut est de rappeler un livre célèbre de Tolstoï, contiennent des pages charmantes sur les années d’exil dans une grande pièce basse, toujours close, qui sentait l’huile, l’encens, la chandelle et je ne sais quel onguent cher au paysan russe. Le tout ensemble composait une odeur très particulière, très nationale, et qui tend à disparaître de la Russie. Mme Kovalevsky croit qu’elle n’existe plus guère à Saint- Pétersbourg ni à Moscou; mais on la retrouve encore dans les campagnes, où elle éveille chez les gens âgés le souvenir d’un passé qui s’en va, malgré l’attachement de ce peuple à ses vieux usages. Les trois enfans couchaient dans cette pièce étouffée, avec niania et une pauvre servante, Thécla la Camarde, qui dormait par terre sur un morceau de feutre. Anna était souvent admise au salon, mais les deux petits ne bougeaient de leur chambre. On ne les promenait pas. On n’ouvrait jamais les fenêtres. Ils jouaient, mangeaient, vivaient là, en compagnie d’un tas de commères auxquelles niania offrait du thé et du café. Mille odeurs diverses, parmi lesquelles celle, tant subtile et tenace, dont il a été parlé, flottaient sous le plafond bas et rendaient l’atmosphère suffocante. L’institutrice française d’Anna n’entrait jamais chez son élève sans se boucher le nez. -«Je vous en prie, ouvrez le vasistas, «disait-elle d’une voix plaintive. -«Ouvrir le vasistas, pour que les enfans des maîtres prennent froid,» grondait niania. Autant lui dire tout de suite de les débarbouiller, en plein hiver. «Serpent, va!» murmurait-elle dans le dos de l’institutrice. Niania personnifie la répugnance invincible du moujik à accepter les usages des autres civilisations. Elle hait cette étrangère, qui veut introduire dans une famille orthodoxe les manières de faire de son peuple hérétique. À ses yeux de paysanne russe, les us et les coutumes de son village reçoivent de leur antiquité une espèce de consécration religieuse. Il y a de la piété dans sa résistance aux innovations. La propreté n’est pas au nombre des traditions nationales de niania. «Il faut convenir, écrit Mme Kovalevsky, que notre toilette ne prenait pas grand temps. Niania nous passait une serviette mouillée sur la figure et les mains, donnait un ou deux coups de peigne dans notre tignasse emmêlée, nous enfilait une robe où il manquait souvent plusieurs boutons, -et nous voilà prêtes! «Ma soeur va prendre sa leçon chez l’institutrice, mais je reste dans la chambre avec mon frère. Sans se mettre en peine de notre présence, niania balaie le plancher, d’où s’élève un épais nuage de poussière. Elle recouvre nos lits avec leurs petits couvre- pieds, secoue ses oreillers, et la chambre est faite pour toute la journée. Je m’assois avec mon frère sur le divan de maroquin, dont les trous laissent échapper de grosses touffes de crin, et nous jouons avec nos joujoux.» Il n’est pas non plus d’usage de contrarier les enfans du barine; cela ne s’est jamais vu au village de niania. S’ils n’ont pas envie de se lever, tant pis pour la Française et ses leçons. Lasse d’attendre, l’institutrice ouvre la porte: «Comment, vous êtes encore au lit, Annette! Il est onze heures. Vous êtes de nouveau en retard pour votre leçon. -Je me plaindrai au général,» ajoute- t-elle en se tournant vers niania. «Va, serpent, plains-toi, marmotte celle-ci. Les enfans des maîtres ne peuvent plus dormir leur saoul, à présent! En retard pour ta leçon? Beau malheur! Eh ben, tu attendras.» À force d’attendre son élève, la Française ne lui apprend rien du tout, et Anna est un miracle d’ignorance. Quant à Sonia, elle n’a pas d’autre maître que niania, qui lui redit indéfiniment le conte du serpent à douze têtes, celui de la Mort noire, et d’autres encore tellement effrayans que l’enfant, devenue femme, en a rêvé toute sa vie. Ce beau régime donna ses fruits. Le manque d’air et d’exercice, les peurs et les cauchemars valurent à la future émule d’Euler une maladie nerveuse qui allait jusqu’aux convulsions. Heureusement pour les mathématiques, son père quitta le service vers 1856 et se retira dans sa terre de Palibino, dans le gouvernement de Vitebsk. Là, n’ayant pu ignorer aussi complètement qu’à la ville ce que devenaient ses enfans, il découvrit subitement, -ainsi qu’il arrive souvent, assure sa fille, dans les familles russes, -que tout allait de travers de ce côté. Le général se piquait d’énergie. Il tempêta. Pendant plusieurs jours, toutes les femmes de la maison piaillèrent à qui mieux mieux, pleurnichèrent, se disputèrent en levant les bras au ciel. Les disgrâces se succédèrent. L’institutrice française fut chassée, niania reléguée à la lingerie. Une gouvernante anglaise prit leur place, après quoi le général Kroukovsky, satisfait de lui-même, rentra dans son cabinet, et n’eut plus de révélations sur ses filles que le jour où elles lui échappèrent toutes deux. En attendant, le poids de la lutte tomba tout entier sur la gouvernante anglaise, mais celle-là était de force: «Elle apportait dans notre famille un élément complètement nouveau. Bien qu’elle eût été élevée en Russie et qu’elle parlât bien russe, elle avait conservé intactes toutes les particularités qui caractérisent la race anglo-saxonne: la constance, l’habitude de la ligne droite et celle d’aller au bout de chaque chose. Ces qualités lui donnaient un immense avantage sur les autres personnes de la maison, qui se distinguaient toutes par des qualités exactement contraires, et elles expliquent son influence dans notre intérieur. «Elle employa tous ses efforts à faire de notre chambre d’enfans une façon de nursery anglaise, où elle pût former des misses anglaises modèles. Dieu sait s’il était facile d’introduire du plant de misses anglaises dans la maison d’un propriétaire russe, où l’on greffait depuis des suites de siècles et de générations les habitudes de l’état de gentilhomme: la saleté et le va comme je te pousse. Grâce à une persévérance remarquable, elle en vint pourtant à ses fins, dans une certaine mesure.» Toute la domesticité, conjurée dans une guerre sainte, ne put empêcher l’invasion du savon, des tubs et de l’air dans l’étage où régnait le nouveau «serpent». La petite Sophie refleurit à vue d’oeil, mais jamais elle n’avait été plus étrangère aux siens et à tout ce qui l’entourait. De peur des mauvaises influences, son Anglaise la tenait en chartre privée, et, à force de ne se voir qu’en passant, une gêne se glissait dans ses rapports avec les siens, un mur s’élevait entre leurs esprits, une rupture s’accomplissait, lente et secrète, qui devait aboutir au malheur de tous. Sa gouvernante l’isolait avec plus de soin encore des gens du peuple. Mme Kovalevsky a passé dix ans de sa jeunesse à la campagne, et elle n’a rien à nous dire des paysans russes, qui traversaient sous ses yeux la grande crise de l’émancipation. Lorsqu’on rapproche de cette circonstance les idées exaltées qui l’amenèrent, à dix-sept ans, à rompre en visière à sa famille et à sa caste, il est visible que l’esprit de révolte contre la société où elle avait grandi lui est venu tout d’abord, à l’origine, par les livres et par des conversations avec d’autres têtes folles, plutôt que par l’observation des faits et l’expérience des réalités. Je voudrais qu’un de ses compatriotes nous dît si ce ne fut pas le cas de la plupart de ces jeunes filles nobles dont on est surpris de rencontrer les noms dans les menées révolutionnaires qui suivirent les réformes d’Alexandre II. Elles ont tout l’air d’avoir été des idéologues, à la façon de certains de nos terroristes, avant de couper leurs cheveux pour «aller dans le peuple»; et cela expliquerait bien des choses dans le mouvement où elles ont joué un premier rôle. Les rares échappées que Mme Kovalevsky avait eues sur le peuple russe lui avaient laissé le souvenir d’âmes obscures, que l’excès de souffrance pouvait rendre redoutables. Elle raconte une histoire, arrivée dans sa famille, qui reporte le lecteur aux Récits d’un chasseur et à Moumou. Pour en comprendre toute la signification, il faut rentrer à la suite de Tourguénef dans le monde évanoui du servage et prêter l’oreille avec lui au long gémissement qui montait de ces bas-fonds. Le généra) Kroukovsky avait un frère aîné, Pierre Vassilevitch, grand vieillard au visage terrible; au fond, doux comme un enfant. Il avait été marié, et il planait un mystère sur la mort de sa femme. Ses neveux avaient remarqué qu’on évitait de prononcer devant eux le nom de la tante Nadèjde, qu’ils connaissaient seulement par un portrait à l’huile, bien léché, où elle avait l’air d’une poupée de porcelaine qui aurait les yeux méchans. Le secret de l’oncle Pierre leur fut enfin révélé par une vieille fille bavarde. La tante Nadèjde avait été l’un de ces petits monstres qu’enfantent, en tout pays, l’esclavage ou le servage. Un beau jour, les serfs de la maison, poussés à bout par sa méchanceté, l’avaient «jugée» et condamnée. L’exécution eut lieu le soir, pendant une absence du barine. «Mélanie, sa femme de chambre favorite, l’avait déshabillée, déchaussée, mise au lit comme d’habitude. Soudain, Mélanie frappe dans ses mains, et par toutes les portes arrivent les autres servantes, et Fédor le cocher, et Eustignei le jardinier. Nadèjde Andréiévna comprit sur-le-champ, à leurs figures, que ça allait mal, mais elle ne perdit pas la tête. Elle leur cria: «Qu’est-ce que vous venez faire ici? Vous avez perdu l’esprit! Sortez tous, à la minute!» Par habitude, ils eurent peur, et ils regagnaient déjà les portes, quand Mélanie, qui était la plus hardie, les arrêta: «Lâches! poltrons! Qu’est-ce que vous faites? Il paraît que vous ne tenez guère à votre peau? Demain, elle vous fera tous envoyer en Sibérie.» Là-dessus, ils se ravisent, viennent tous ensemble à son lit, l’empoignent par les bras et par les jambes, et l’étouffent avec un lit de plumes. Elle les suppliait, leur promettait de l’argent. Ils n’écoutaient plus rien, et Mélanie, sa favorite, continuait à les exciter: «La serviette... Mettez-lui une serviette mouillée sur la tête, pour qu’il ne reste pas de taches bleues sur la figure.» C’est eux- mêmes qui ont raconté tout ça, comme de lâches serfs qu’ils étaient. Ils ont tout avoué sous les verges. Après cette belle expédition, on n’a pas touché à leurs têtes, et beaucoup d’entre eux pourrissent sûrement encore en Sibérie.» Ce récit réveilla les terreurs de la petite Sophie. Elle se représentait les yeux noirs du portrait à l’huile agrandis par la terreur, quand la méchante maîtresse vit tout à coup devant son lit ses humbles esclaves, venus pour faire justice et la tuer. Elle avait peur maintenant de la bonne face ronde de la servante chargée de la coucher, et se dévorait dans de longues insomnies, guettant les assassins. L’oncle Pierre lui était devenu un éternel sujet d’étonnement; elle ne concevait pas qu’on pût être comme tout le monde avec cela dans son passé, aller et venir en paix, jouer avec les petites filles, se passionner pour des questions telles que le rétablissement de l’Amou-Daria dans son ancien lit. Dans une enfance qu’attristait déjà le manque de tendresse, la vision obsédante de la mort de la tante Nadèjde demeura longtemps la principale révélation sur les réalités russes. Ce fut parmi toutes ces ombres, dans ces glaces, que grandit Mme Kovalevsky. II Si jamais famille parut à l’abri des idées nouvelles, c’est celle- là. Palibino était un endroit perdu, un point isolé dans les vastes espaces de la campagne russe. Le facteur y venait une fois la semaine. Les bruits du monde n’y arrivaient qu’au bout de longtemps, par bouffées, comme le son porté par les vents, et y mouraient aussitôt, tant ce lieu était sourd, inhospitalier à tout ce qui n’était pas sa routine séculaire. Quelquefois, à table, on se disputait bruyamment à propos d’un article de journal ou d’une découverte scientifique; mais c’était uniquement pour tuer le temps, et sans penser un seul instant que la question en jeu, quelle qu’elle fût, pût jamais influer d’une manière quelconque sur l’existence d’un habitant de Palibino. Ils se sentaient tellement à part, au fond de leurs forêts, tellement étrangers au mouvement contemporain, que les événemens et les passions du reste du globe leur offraient tout juste le même genre d’intérêt que ce qui se passe dans la lune. Ils s’en amusaient un instant et les oubliaient, comme choses sans importance, puisqu’elles ne pouvaient jamais les toucher, ni de près, ni de loin. Nous parlons ici de la vieille génération, car la jeune, au contraire, guidée par un instinct plus juste, frémissait aux moindres échos répercutés dans ce désert. Elle entendait des bruits qui échappaient à tous les autres. Elle savait des nouvelles singulières, dont les gens graves n’avaient aucun soupçon et qui la jetaient dans de vives agitations: par exemple, que les enfans étaient maintenant brouillés avec leurs parens, dans toute la Russie, et qu’il ne pouvait en être autrement. «On peut dire, écrit Mme Kovalevsky, que dans la période de temps comprise entre 1860 et 1870, toutes les classes intelligentes de la société russe ne furent occupées que d’une seule chose: la discorde domestique entre les vieux et les jeunes. Quelle est la famille noble à propos de laquelle on n’entendît pas faire toujours la même question, et répondre non moins invariablement: Les parens sont brouillés avec les enfans. Et jamais les querelles n’avaient été causées par des questions matérielles. Elles étaient toujours nées, sans exception, de questions purement théoriques et d’un caractère abstrait: -«Ils n’étaient pas de la même opinion.» Rien de plus, et c’était assez pour que les enfans abandonnassent les parens, pour que les parens reniassent les enfans. «Il régnait parmi ceux-ci, en particulier chez les filles, une véritable épidémie, consistant à fuir la maison paternelle. Dans notre voisinage immédiat, tout allait encore bien, grâce à Dieu; maison commençait à entendre dire que, plus loin, la fille de tel ou tel propriétaire s’était sauvée pour aller étudier à l’étranger, ou pour se mettre dans les nihilistes à Pétersbourg.» Cette rupture entre les deux générations n’était qu’un des symptômes du malaise dont souffrait alors la Russie, et dont il faut rappeler brièvement les causes. La fin de la guerre d’Orient avait été suivie dans le grand empire slave d’une période de joyeuse attente et d’espoirs infinis, qu’on peut comparer, malgré toutes les différences, à l’état d’esprit de la France en 1789. Une explosion d’enthousiasme (31) saluait les réformes gigantesques qui allaient en finir, et pour toujours, avec tous les abus et toutes les injustices. Quelles seraient ces réformes, en dehors de l’abolition du servage, on n’en savait trop rien; aussi gardaient-elles la beauté des choses rêvées. Bien rares étaient les familles nobles que le vertige n’avait pas au moins effleurées; il fallait être le général Kroukovsky et habiter Palibino pour s’imaginer qu’il n’y avait rien de changé en Russie que le nom du souverain, et qu’Alexandre II continuait Nicolas. Tout le monde était libéral, tout le monde était humanitaire. Les salons russes offraient le même spectacle que les boudoirs parisiens à l’époque où nos belles dames se passionnaient pour les Dialogues sur le commerce des bleds, ou pour les réformes de Turgot. Les conversations frivoles en étaient bannies. On n’y parlait que science sociale, libre-échange, self-government local, pédagogie, et autres sujets aussi graves, très neufs pour le grand nombre des assistans; aussi y avait-il pas mal de rhétorique creuse dans toutes ces discussions, mais l’intention était excellente et le sentiment sincère. «C’est absolument un temps joyeux,» s’écriait un témoin. Beaucoup, rapporte un autre, en avaient «des larmes dans les yeux». La classe des fonctionnaires comptait seule de nombreux récalcitrans; mais ils ne s’en vantaient pas, de peur des journaux, auxquels on avait lâché la bride. Ce qui achevait de donner confiance, c’est que l’impulsion libérale partait d’en haut, du trône même, et non d’en bas. Il semblait donc qu’on n’eût pas à redouter les chocs et les à-coups qui compromettent souvent les crises de cette nature. On avait compté sans la mauvaise volonté de la majorité du personnel gouvernemental. Alexandre II avait cru qu’il pourrait accomplir son oeuvre généreuse en conservant les mêmes hommes, et il arriva ainsi que ceux qu’il employait à ses réformes en étaient presque tous adversaires. Il le constata dès le début, en voyant à l’oeuvre le comité supérieur qu’il avait chargé de préparer la loi d’émancipation. Pour vaincre les résistances de ce comité, le tsar dut nommer une commission impériale qu’il lui superposa, et ce ne fut pas fini. -«Dans les séances du Conseil de l’empire de janvier et février 1861, qui furent décisives pour la loi d’émancipation, six ministres se rangèrent du côté de l’opposition, sans qu’aucun d’eux ait été mis en demeure de résigner ses fonctions (32).» Il en fut de même pour la réorganisation de la justice et de l’instruction publique, pour la création des zemstvos, bref, pour l’ensemble des grandes réformes accomplies de 1861 à 1865. La moitié des ministres étaient hostiles aux lois qu’ils avaient à préparer ou à appliquer, et les fonctionnaires sous leurs ordres profitaient de cette désunion pour n’en faire qu’à leur tête. Selon qu’ils étaient libéraux ou réactionnaires, énergiques ou timides, on vivait en Russie, d’une ville à l’autre, sous les régimes les plus disparates: «Les uns procédaient suivant l’ancienne méthode, les autres suivant la nouvelle. Ici, l’administration se permettait l’arbitraire le plus criant, là, elle tremblait devant l’opinion publique (33).» Cette mosaïque de systèmes n’était même pas fixe. Dans une même ville, ce qui était permis aujourd’hui était défendu demain. L’administration russe ressemblait à la cour du roi Pétaud, «et cela dans un moment où une grande partie de la nation se trouvait déjà dans un état d’excitation fiévreuse», où «le public s’abandonnait à des espérances absolument sans bornes, obéissait aveuglément à une nuée de publicistes radicaux, et était bercé de l’illusion qu’il n’avait qu’à commander pour que ses désirs fussent satisfaits.» Le remède était beaucoup plus facile à prôner qu’à appliquer. On n’improvise pas du jour au lendemain un personnel gouvernemental et administratif, muni de principes entièrement nouveaux, pour un empire de là taille de la Russie. Mais ce décousu, ces tiraillemens, ce mélange de liberté et de bon plaisir, de faiblesse et de «folle sévérité», selon l’humeur et le caprice des fonctionnaires, aigrirent les esprits et firent une nuée de mécontens. L’ancienne patience s’en était allée avec l’annonce des réformes; la perspective d’un changement avait rendu soudain intolérables des choses qu’on supportait auparavant sans songer à s’en plaindre. Les réformes mêmes firent d’autres mécontens. L’abolition du servage avait causé des ruines innombrables, et toutes les nouvelles lois amenaient des déceptions. Il avait manqué à cette vaste entreprise un plan général, une logique (34); les réformes paraissaient à beaucoup incomplètes, à tous inefficaces. On avait cru naïvement aux panacées, et il fallait en rabattre. On avait demandé naïvement, qui l’abolition de la noblesse, qui la convocation des États-Généraux, et l’on en voulait au gouvernement de ne pas avoir donné l’impossible. Avec des autorités pleines de mauvaise volonté, les exagérations et les impatiences eurent vite fait d’amener des réactions brutales, et, de celles-ci aux menées révolutionnaires, il n’y eut qu’un saut. Alors la vieille génération, dégrisée, enraya; mais il n’était plus temps d’arrêter la jeunesse. Dès le début, celle-ci avait été beaucoup plus avancée, ainsi qu’il est de règle. Mme Kovalevsky nous a dit comment, de théorie en théorie, de discussion en discussion, on en était venu à se brouiller entre parens et enfans dans la plupart des familles. Tourguénef a peint cette scission dans un de ses chefs-d’oeuvre, Pères et Enfans. Ce fut encore bien pis lorsqu’il se produisit un recul chez les parens. Le fossé qui séparait les deux générations devint gouffre. La jeunesse cultivée, que harcelaient d’autre part des fonctionnaires imprudens, déclara la guerre à l’ordre social tout entier, qu’elle accusait de l’avoir trompée, et ce furent les étudians, les élèves des séminaires, leurs soeurs, qui formèrent le noyau du parti nihiliste; les procès politiques l’ont surabondamment prouvé (35). Cependant le général Kroukovsky vivait dans une sécurité parfaite. De ses trois enfans, sa fille aînée lui semblait seule en âge d’avoir une opinion, et Anna était la dernière personne de qui l’on eût pu craindre une idée sérieuse ou une résolution exigeant de l’énergie. C’était la femme slave des romans cosmopolites: impressionnable et fantasque, séduisante et mobile. Très blonde et très blanche, avec des yeux verdâtres et langoureux qui flambaient à chaque mot enthousiaste, elle était la grâce même, tout ce qu’on peut imaginer de plus charmant, de plus ondoyant, de plus féminin, et de plus frivole. Ses parens l’avaient élevée pour être une jeune personne brillante, et ils avaient réussi à souhait. Toute petite, elle avait eu de grands succès dans les bals d’enfans, et son père lui avait prédit qu’elle tournerait la tête à tous les grands-ducs. Anna, -de son petit nom Aniouta, -en avait accepté l’augure, et elle pleura beaucoup en se voyant enterrée à Palibino. Sa mère l’emmenait chaque hiver passer quelques semaines à Pétersbourg; mais la campagne ne lui en paraissait que plus triste au retour. Dans son ennui mortel, elle essaya de plusieurs «états d’âme», sans trouver la paix dans aucun. À quinze ans, elle fut romantique. Elle lut autant de romans de chevalerie que don Quichotte, avec la même foi, et les mêmes résultats pour son bon sens. Il y avait à Palibino une tour délabrée et abandonnée. Aniouta s’y arrangea une chambre de princesse du moyen âge, tendue de vieilles tapisseries et ornée de trophées d’armes. Toute de blanc habillée, elle y passait ses journées à broder les armes de la famille, -celles de Mathias Corvin, -en guettant l’arrivée du beau chevalier qui la délivrerait des barbares; mais il ne venait que des Sancho Pança, déguisés en moujiks. À seize ans, elle devint une penseuse en lisant un roman de Bulwer. C’était par un beau soir d’été. Sophie avait réussi à échapper à son Anglaise et était grimpée dans la tour pour voir ce que faisait sa grande soeur. Elle la trouva étendue sur le divan, les cheveux épars, le corps secoué par des sanglots. Aniouta venait de découvrir, en même temps, que le secret de la destinée humaine est impénétrable, et qu’il n’y aura pas de bonheur sur la terre tant qu’on n’aura pas percé ce mystère: «Je ne pleure pas sur moi, murmurait-elle d’une voix entrecoupée. Je pleure sur vous tous. Ne pas savoir ce qui nous attend, penser que nous ne le saurons jamais, jamais! oh! c’est affreux, affreux!» Ayant eu ces pensées profondes, elle se crut obligée de prendre un air triste et doux qui inspirait un grand respect à sa mère et à sa soeur; mais le général Kroukovsky ne fit qu’en rire. À dix-sept ans, Aniouta oublia ses doutes torturans et voulut se faire actrice. Elle sentait que sa vie était là, et demeurait inconsolable parce que son père refusait de la laisser se donner à l’art. L’apparition dans ses forêts d’un représentant de la jeune génération vint fort à propos la distraire, et changer une fois de plus le cours de ses idées. Le pope de la paroisse, le Père Philippe, avait un fils, voué au sacerdoce dès l’heure de sa naissance, selon la coutume qui constituait alors le clergé russe en caste et assurait les cures aux fils ou aux gendres des titulaires. Alexis Philippovitch était un bon sujet, bien noté au séminaire, soumis et respectueux dans la maison paternelle. Pendant les vacances, le général Kroukovsky l’invitait à dîner aux fêtes de famille, et le jeune popovitch s’y tenait à sa place, au bas bout de la table, mangeant copieusement et ne disant mot. Il était le premier à sentir qu’il n’y avait rien de commun entre un barine et un rustre de son espèce, destiné à être un pope graisseux et besogneux, et à vivre la main tendue. Il n’avait du reste qu’à se regarder pour se rendre justice. C’était, dit Mme Kovalevsky, «un grand garçon dégingandé, avec un long cou aux veines saillantes et un visage blafard, encadré de quelques rares cheveux d’un jaune roux. Il avait de grosses mains rouges, avec de larges ongles qui n’étaient pas toujours propres. Ses intonations vulgaires auraient suffi pour déceler ses origines.» Or il arriva qu’Alexis Philippovitch fut atteint au séminaire de la contagion des idées nouvelles. Elles en firent du jour au lendemain un autre homme, tranchant et arrogant, qui portait la tête haute et se croyait le droit d’élever la voix devant n’importe qui, fût-ce un descendant de Mathias Corvin. Son premier acte de révolte fut de refuser la main d’une fille de pope, qui lui apportait en dot l’une des meilleures paroisses du gouvernement de Vitebsk. Le second fut de jeter la soutane aux orties et de s’en aller à Pétersbourg suivre les cours de sciences naturelles à l’Université. Il eut beau crever de faim, il s’entêta dans sa folie, et, aux vacances, il annonça à sa famille atterrée que l’homme descend du singe et qu’il n’a pas d’âme, mais des mouvemens réflexes. Le pauvre Père Philippe, épouvanté, l’aspergea vainement d’eau bénite. Alexis Philippovitch refusa d’aller à Palibino manger en parasite un bon dîner et mit le comble à ses égaremens en se présentant au château pour «faire visite au général», ce qui était le traiter d’égal à égal. M. Kroukovsky flaira un nihiliste sous ces manières indécentes et résolut de donner une leçon à ce jeune insolent. Il lui fit répondre par un laquais «qu’il ne recevait les solliciteurs que le matin, à telle heure». «Dis à ton maître, répliqua Alexis du ton d’un Mirabeau, que je ne mettrai plus les pieds dans sa maison.» Le général avait à peine eu le temps de digérer cette parole incroyable, qu’il eut une bien autre surprise. La porte de son cabinet s’ouvrit, et Aniouta entra précipitamment, les joues empourprées, la voix haletante d’émotion: «Papa, pourquoi as-tu fait un affront à Alexis Philippovitch? C’est abominable, c’est indigne, d’insulter ainsi un homme comme il faut!» M. Kroukovsky, suffoqué, resta sans voix et sans mouvement, regardant sa fille avec de grands yeux. Il était impossible de s’abuser plus longtemps; la révolution était entrée dans sa maison. Elle y fit des ravages foudroyans. Aniouta passa les semaines suivantes dans les bois. On disait dans le pays que le popovitch l’y attendait et que c’était «très drôle à voir». La fille du barine marchait sans rien dire, la tête basse et les yeux en terre. Alexis Philippovitch l’accompagnait en pérorant et en gesticulant. De temps à autre, il tirait de sa poche un volume chiffonné et lui en lisait des passages. «Il avait l’air de lui donner une leçon,» racontait quelqu’un qui les avait rencontrés. Et il lui en donnait en effet. Le fils du Père Philippe enseignait le nihilisme à Mme Kroukovsky, et l’on verra plus loin qu’il avait une bonne élève. C’est ainsi qu’à Palibino, les enfans se brouillèrent avec les parens. Aniouta rentrait de ses conciliabules les poches bourrées de livres incendiaires et la révolte au coeur. Elle était agressive. Elle affichait son radicalisme et tenait tête à son père avec des paroles irritées. Ils en furent bientôt à ne plus se parler. Un dernier coup attendait le général Kroukovsky. Aniouta avait alors dix-huit ans. Son père surprit une lettre qui lui était destinée, et faillit mourir sur la place, étouffé par la honte et le désespoir. Il apprenait à la fois que sa fille entretenait une correspondance secrète avec un ancien forçat, Fédor Dostoïevsky, l’auteur de Crime et Châtiment, qu’elle écrivait des nouvelles pour le journal de Dostoïevsky, et qu’on lui payait ses manuscrits. C’était complet; le déshonneur de la famille était un fait accompli. La découverte avait eu lieu une après-midi. Le général, frappé au coeur, s’enferma dans son cabinet. Il y avait grand bal, ce jour-là, à Palibino, mais le maître de la maison n’y parut point. Sa femme et sa fille s’échappaient de temps à autre du salon pour aller écouter à sa porte. On n’entendait aucun son, et ainsi finit la journée, ainsi passèrent la soirée et la nuit. Quand la dernière voiture se fut éloignée, M. Kroukovsky manda sa fille aînée, éclata en reproches véhémens et lui prédit une fin ignominieuse, après quoi il semble avoir été brisé, sans force pour lutter davantage. À partir de cette catastrophe, on le voit toujours plier et céder. Il avait été aveugle, mais il était bien à plaindre. Autour de lui, sous son propre toit, croulaient toutes les idées, tous les sentimens, tous les préjugés qu’il était accoutumé à aimer et à respecter, dont il avait toujours vécu, et c’était son sang, sa belle Aniouta dont il était si fier, qui détruisait cet héritage sacré, sous l’empire d’une fureur incompréhensible. Sa fille était journaliste et démagogue: il y avait de quoi écraser un homme pour qui les mots honneur et correction étaient synonymes. Son malheur ne s’arrêta pas là. Pendant qu’il se tourmentait de l’avenir d’Aniouta, sa seconde fille grandissait, quoiqu’il ne s’en aperçût point. À dix-sept ans, Sophie Kroukovsky aurait paru inquiétante à des parens tant soit peu clairvoyans. Toute sa personne n’était qu’énigmes et contradictions. Un petit corps maigrelet et des cheveux courts lui donnaient l’air d’une gamine de quatorze ans. Sa physionomie naïve reflétait avec mobilité les joies et les peines d’une fillette très impressionnable, demeurée incapable, malgré l’abandon où on l’avait laissée, de supporter une parole sévère de la part de ceux qu’elle aimait. Mais dans ce visage enfantin brûlaient deux yeux noirs dont le regard puissant n’était pas de son âge, à peine de son sexe; il était trop chargé de pensée, trop perçant d’intelligence. Sa conduite offrait les mêmes anomalies que sa personne. Sophie Kroukovsky était timide et craintive, elle tremblait de faire de la peine, jusqu’au moment où elle avait décidé en elle-même qu’elle voulait ceci ou cela. Sa résolution prise, rien ne l’arrêtait: «Elle était capable, dit sa biographe (36), de fouler aux pieds toutes les relations et de blesser de sang-froid ceux qu’elle accablait, la minute d’avant, des protestations d’attachement les plus chaudes. Cela provenait de l’intensité de ses désirs, qui prenaient toujours chez elle les proportions de véritables passions... Lorsqu’une fois elle s’était proposé un but, elle y tendait avec une intensité maladive, prête à périr en cas d’insuccès.» Le but atteint, elle redevenait jusqu’à nouvel ordre l’enfant sensible et concentrée qui avait tant pleuré jadis d’être la «pas-aimée». En somme, une nature impulsive, rebelle à la discipline. Il y avait plusieurs années que la timide Sophie, à force de scènes, avait contraint sa gouvernante anglaise à s’en aller. Elle avait vécu depuis sous l’influence des prédications nihilistes d’Aniouta, qui flattaient son horreur instinctive pour les sentiers battus. Je ne vois nulle part que Mme Kovalevsky se soit jamais occupée de politique, mais elle fut séduite par un ensemble d’idées qui lui faisaient un devoir de se séparer d’une société routinière, dont les conventions et les préjugés entravaient les plans d’avenir qu’elle commençait à entrevoir. Son père la regardait encore comme une petite fille, et la mettait dans le coin lorsqu’elle n’avait pas été sage, qu’elle était prête à faire pis qu’Aniouta, le jour où les tyrannies sociales et la volonté de ses parens se trouveraient en opposition avec un de ses désirs. Sur ces entrefaites, la famille Kroukovsky quitta la campagne pour aller passer un hiver à Pétersbourg. Je crois, sans en être sûr, que c’était à l’automne de 1867. III Le général Kroukovsky avait conduit ses filles dans la fournaise. La jeunesse féminine était alors en pleine révolte dans la Russie intelligente, et Pétersbourg était l’un des foyers de l’agitation. Nulle part les parens n’avaient échoué plus piteusement dans leurs efforts pour maintenir sous leur toit l’antique discipline. La querelle était née de ce que la femme russe, sous l’influence de l’esprit nouveau, avait conçu un idéal de vie différent de celui que lui assignaient les vieux usages. De temps immémorial, on n’avait pensé en l’élevant qu’au mari à venir. Elle demanda tout à coup qu’on pensât aussi à elle-même. Il ne lui suffisait plus de posséder les grâces légères ou les capacités domestiques de sa mère et de sa grand’mère; elle réclamait impérieusement les moyens de développer son intelligence et de fortifier son individualité. Inutile de lui objecter que la Russie n’était pas outillée pour l’instruction supérieure de son sexe. Elle avait sa réponse toute prête et sommait les siens de la laisser partir pour une université étrangère. Il faut lui rendre cette justice, qu’elle n’agissait point sous une impulsion d’égoïsme, par tendresse ou admiration pour elle- même. Le mouvement féministe russe d’il y a un quart de siècle est le plus généreux qu’on ait encore vu. On y faisait étonnamment bon marché de son propre bonheur. Il allait de soi aux yeux de ces jeunes filles que l’individu doit se sacrifier aux intérêts supérieurs de la patrie et de l’humanité. Elles ne réclamaient qu’un seul droit, celui d’élargir le cercle de leur dévouement et de servir leur peuple, au lieu de confiner leur activité dans l’intérieur d’une famille: -«Apprendre, s’occuper, doubler ses forces afin de les mettre ensuite au service de la patrie, aimée par tous les Russes d’un amour si tendre et si enthousiaste; aider le pays pendant la crise difficile qu’il traversait en passant des ténèbres à la lumière, de l’oppression à la liberté: telles étaient maintenant les aspirations de ces jeunes filles appartenant à la vieille noblesse et dont les familles avaient travaillé depuis tant de générations à faire exclusivement des femmes du monde et des ménagères.» Le but était noble, quoiqu’un peu vague; mais convenait-il bien aux femmes? Ce n’était pas l’avis de la vieille génération. Les parens traitaient ces grands projets de billevesées, ou de prétextes à courir les aventures. Ils sautaient en l’air quand leurs filles leur demandaient la permission de s’en aller toutes seules à Heidelberg ou à Berlin être des étudiantes en chambres garnies. Quelques-uns finissaient par céder, de guerre lasse. La majorité persistait à refuser. Alors les jeunes filles russes inventèrent le mariage fictif. On cherchait un jeune homme dans les idées nouvelles, ce qui n’était point difficile à trouver. Après s’être entendue avec lui, la jeune fille le faisait agréer à sa famille et l’épousait. Il lui rendait le service de l’emmener de la maison paternelle. C’était tout. Le seuil franchi, chacun était libre de tirer de son côté. Il arrivait que le nouveau couple partait de compagnie pour l’Allemagne et que le mari installait sa femme dans une université avant de retourner à ses affaires; mais c’étaient uniquement des soins et des attentions de bon camarade. Ainsi le voulaient des conventions que ces jeunes gens mettaient leur point d’honneur à respecter scrupuleusement. L’invention fut trouvée admirable parmi cette jeunesse exaltée, et non pas seulement à cause de ses côtés pratiques. Le mariage fictif «conclu dans un dessein abstrait» leur paraissait beau en soi, d’un idéalisme raffiné et héroïque qui flattait leurs instincts. Il devint très populaire parmi les filles et les garçons des bonnes familles de Pétersbourg. «Les unions de cette espèce leur semblaient plus idéales que ces unions vulgaires et basses qui se forment entre jeunes gens pour la seule satisfaction de leurs passions sensuelles, autrement dit de leur égoïsme, et qu’on nomme mariages d’inclination.» Il n’est pas aisé de faire comprendre à des jeunes filles bien élevées, fussent-elles un brin nihilistes, toute la portée du mot de Pascal: Qui veut faire l’ange fait la bête. On compta par centaines, d’après Mme Kovalevsky, celles qui eurent recours à cet expédient pour échappera leur famille et s’en aller seules par le monde, à la conquête de la science ou à la poursuite d’un rêve humanitaire. Voilà dans quel milieu le général Kroukovsky avait jeté ses filles en arrivant de la campagne. De l’humeur qu’on leur connaît, elles étaient acquises d’avance au parti de la révolte. Ni l’une ni l’autre n’eut d’hésitation, et elles éprouvèrent des jouissances indicibles à découvrir un monde si nouveau, où les âmes étaient embrasées et les esprits impétueux, où l’on remuait les idées avec une audace juvénile, où l’on était riche de forces et de désirs, ivre de confiance et d’enthousiasme, où l’on vivait enfin. Quelle différence avec Palibino! Vingt ans après, quand les déceptions furent venues, Mme Kovalevsky aimait à se réfugier par la pensée dans les souvenirs de cet hiver radieux où elle avait eu son aurore intellectuelle. Elle peignait avec éloquence les joies sans mélange de l’initiation, avant les heurts douloureux de l’expérience. -«Oh, disait-elle, c’était un temps si heureux! Nous étions entraînés avec une telle force par les idées nouvelles qui se découvraient à nous, nous étions si profondément convaincus que l’état social d’alors ne pouvait pas durer longtemps, que nous voyions déjà poindre le temps nouveau, le temps de la liberté et des lumières universelles. Nous en rêvions, nous étions sûrs qu’il n’était pas loin, et la pensée que nous vivions déjà dans une communauté de pensée avec lui nous était plus douce qu’on ne peut le dire. «Quand il arrivait à trois ou quatre d’entre nous de se rencontrer par hasard dans un salon, au milieu d’une société de gens plus âgés devant lesquels nous n’aurions pas osé dire tout haut nos pensées, il suffisait d’une allusion, d’un regard, d’un geste, pour nous comprendre et savoir que nous étions avec les nôtres, non avec des étrangers. Nous éprouvions alors un plaisir immense et mystérieux, inintelligible pour les autres, à sentir près de nous ce jeune homme, ou cette jeune fille, que nous n’avions jamais vus auparavant, avec qui nous n’avions échangé que quelques mots insignifians, mais que nous savions animés des mêmes idées et des mêmes espérances que nous, prêts comme nous à se sacrifier, et au même but.» Le général Kroukovsky se doutait bien que sa fille aînée faisait de mauvaises connaissances. Il avait déjà été obligé de lui passer Dostoïevsky, à un précédent voyage avec sa mère, et aucun des amis de la famille n’a jamais oublié l’effet produit par l’auteur de Crime et Châtiment à une soirée donnée par Mme Kroukovsky. Quand on l’avait vu entrer dans le salon, empoté dans un habit noir qui le mettait au supplice, la barbe pas peignée et l’air courroucé, il n’y eut invité possédant quelque expérience de l’âme slave qui ne prédît un scandale. En effet, Dostoïevsky se conduisit d’une façon déplorable. Il était furieux d’avoir mis un habit, furieux de s’être fourvoyé parmi des gens du monde, chez lesquels il flairait un secret dédain pour sa face de moujik et ses manières frustes, et il avait décidé en lui-même que ces Excellences et leurs pimbêches de femmes le lui paieraient. Quand Mme Kroukovsky voulut le présenter, il poussa un grognement et tourna le dos. Il eut ensuite une tenue horrible avec la fille de la maison. On le croyait heureusement occupé à bouder, lorsqu’il éclata et fit d’une voix de tonnerre, avec des regards foudroyans, la sortie la plus extraordinaire contre les mariages d’argent. Cela commençait ainsi: «L’Évangile a-t-il été écrit pour les dames du monde?» Les invités l’écoutaient avec stupeur. Mme Kroukovsky, au supplice, se promettait de lui faire sentir qu’on n’est pas à ce point homme des bois. Mais la belle Anna n’y attacha pas d’importance et continua à traiter Dostoïevsky en ami. Il n’y avait plus rien à espérer d’une jeune fille qu’une pareille épreuve n’avait pas dégoûtée de la démocratie. Son père en avait fait le sacrifice. Mais pour la cadette, le général n’était pas inquiet, Dieu soit loué! Elle n’était encore qu’une enfant. Il fut péniblement surpris lorsque cette petite effarouchée, qu’un regard faisait rentrer sous terre, lui communiqua timidement l’intention d’aller faire ses études à une université étrangère. M. Kroukovsky ne vit là qu’un prétexte pour «sortir des bornes permises», se mit en fureur, et la question fut enterrée; il s’en flattait du moins. On ne saurait le blâmer, et sa fille n’avait pourtant pas tort. Sophie Kroukovsky avait des droits particuliers à secouer certaines conventions. Il n’y a pas de règle mondaine qui tienne quand le génie réclame de l’air et de l’espace, et la petite Sonia avait déjà donné des gages à la science. Sa vocation s’était éveillée à Palibino, dans une chambre dont les murs avaient été tapissés, faute de mieux, avec les pages d’un vieux traité de calcul différentiel. Mme Kovalevsky avait alors sept ans. À son âge, Pascal aurait compris, et refait ou complété la science. Elle ne comprit point, mais fut fascinée: -«Je me rappelle, dit-elle, que je passais tous les jours des heures entières devant cette muraille mystérieuse, m’efforçant de comprendre au moins quelques bouts de phrases et de retrouver l’ordre des feuillets. À force de longues contemplations, beaucoup de formules se gravèrent dans ma mémoire, et le texte même laissa des traces profondes dans mon cerveau, tout inintelligible qu’il fût pour moi sur l’instant.» Longtemps après, un ami de son père, ayant découvert je ne sais comment qu’elle avait le don des mathématiques, obtint qu’on lui donnât un maître. Elle en fut très vite au calcul différentiel, et tous les souvenirs du mur de Palibino se levèrent alors dans sa mémoire. Chaque mot du professeur était une illumination. Elle savait les formules par coeur, prévenait les explications: c’était une de ces vocations devant lesquelles il n’y a plus qu’à baisser pavillon. Le général Kroukovsky se hâta au contraire de se mettre en travers, comprenant que cela devenait sérieux, et le pauvre homme, bien inconsciemment, bien involontairement, décida le malheur de sa fille en la réduisant aux résolutions désespérées. Anna avait aussi demandé à faire des études à l’étranger et n’avait pas été mieux reçue. Elle tint conseil avec une amie nommée Inna, qui se trouvait dans la même situation, et il leur parut qu’il n’y avait de salut que dans un mariage fictif. Celle qui se dévouerait offrirait aux autres de les chaperonner pour un voyage d’agrément à l’étranger, et le tour serait joué. Aussitôt dit, aussitôt fait. Elles passèrent en revue les jeunes gens qui pouvaient convenir au rôle de mari pour rire, jetèrent leur dévolu sur un jeune professeur d’université qu’elles connaissaient à peine, et mirent leurs chapeaux pour aller le demander en mariage. Sophie trottait, par habitude, sur les talons de sa grande soeur. Le jeune professeur ne cacha pas son étonnement en voyant entrer dans son cabinet trois jeunes personnes «qui n’appartenaient pas à son cercle de connaissances féminines». Cependant il les reçut poliment, les fit asseoir, s’assit en face d’elles et attendit. Il y eut un silence embarrassé. C’était plus difficile à expliquer que ses visiteuses ne l’avaient cru. Anna prit enfin la parole. D’un ton «absolument dégagé», elle demanda à leur hôte «s’il voudrait leur procurer la liberté au moyen d’un mariage fictif avec l’une d’elles», c’est-à-dire avec elle-même ou Inna; Sophie était trop enfant pour compter. «Le professeur se montra à la hauteur de la situation. Il leur répondit avec le plus grand sérieux et un sang-froid parfait qu’il n’avait pas la moindre envie d’accepter une position de ce genre.» On se salua avec cordialité et l’on se sépara. Cet échec ne découragea point les deux amies. Elles résolurent de s’adresser à un étudiant nommé Vladimir Kovalevsky, et de mettre moins de solennité dans la demande en mariage. Anna attendit le hasard d’une rencontre avec Vladimir pour lui poser la question, incidemment, au cours de la conversation. Il répliqua que ce serait avec infiniment de plaisir, à une seule condition: il ne voulait épouser ni Anna, ni Inna; il voulait la petite, Sophie l’ébouriffée. C’était mauvais signe; un mari fictif ne doit pas avoir de préférences. C’était en outre une grande complication à cause de l’extrême jeunesse de Sophie; il était certain que le général Kroukovsky les enverrait tous promener. On vit alors ce qu’il se cachait d’énergie, de ténacité, je dirai presque de dureté, sous les airs épeurés de cette sensitive. Sophie était décidée à conquérir sa liberté, coûte que coûte, et une existence purement intellectuelle lui paraissait son fait. Elle avait conclu de ses expériences d’enfant qu’elle ne serait jamais aimée et s’imaginait en avoir pris son parti; elle se persuadait que la sécheresse des siens l’avait gagnée. De la meilleure foi du monde, elle effaça la vie du coeur de son programme d’avenir, et se condamna à être le phénomène peu enviable qu’on appelle la femme cérébrale, parce qu’il n’y a plus en elle que de la pensée, ou des apparences de pensée. Pauvre créature passionnée, de toutes celles de son sexe l’une des plus incapables de tromper la nature, elle s’arrangea en imagination une existence où les mathématiques seraient ses seules amours, les x et les formules sa seule famille, et elle se mit en devoir de renverser tous les obstacles qui lui barraient l’entrée de ce paradis. Ainsi qu’on s’y était attendu, le général Kroukovsky refusa son consentement avec indignation. Dans sa colère, il ordonna de faire les malles au plus vite pour emmener ses filles de ce Pétersbourg où elles devenaient folles, et apprit alors à connaître la petite Sophie. Vladimir Kovalevsky représentait la délivrance; elle s’arrangea pour avoir Vladimir. Le coup de théâtre qu’elle imagina pour se l’assurer n’était pas neuf. À parler franc, il n’était pas non plus de bon goût. Elle avait dû l’emprunter à l’un des innombrables romans de la bibliothèque de Palibino, qui avaient beaucoup contribué à mettre à l’envers les cervelles des filles de la maison. Aucune lecture ne pouvait leur être plus néfaste, avec leurs idées et leurs projets; une femme émancipée qui est romanesque est perdue. Sophie choisit le jour où ses parens donnaient un grand dîner à leur famille pour disparaître à la tombée de la nuit. Elle avait laissé sur une table la lettre classique, qui fut remise à son père devant tous les invités: «Papa, pardonne-moi, je suis chez Vladimir. Je te prie de ne plus t’opposer à mon mariage avec lui.» Le général balbutia quelques mots d’excuse et sortit. Il rentra au dessert, suivi de sa fille et du jeune Kovalevsky: «Permettez-moi de vous présenter le fiancé de ma fille Sophie.» On les maria, et ils partirent pour l’Allemagne au mois d’octobre 1868. L’histoire est déplaisante. Il ne faudrait pourtant pas être trop sévère pour une honnête petite fille dont il avait plu à la nature de faire une mathématicienne et une romantique. C’étaient deux raisons pour une de voir les choses sous un angle particulier. Mme Kovalevsky, qui avait fait dans son enfance beaucoup de vers très boursouflés, disait d’elle-même on racontant son équipée chez Vladimir: «Elle avait le sentiment d’être l’héroïne d’un début de roman, elle, la petite Sonia, -l’héroïne d’un roman d’un tout autre genre que ces banals romans d’amour dont notre littérature est pleine et qu’elle méprisait de toute son âme.» Ce langage est celui d’une personne dangereusement imaginative, emportée par la passion de l’extraordinaire avec une furie qui lui mérite un peu d’indulgence. Soit dit en passant, il est curieux que si peu de femmes, même parmi celles qui se destinent à formuler la théorie des fonctions potentielles, échappent au désir d’être les héroïnes d’un roman quelconque. Molière l’avait remarqué lorsqu’il fit Armande. On tiendra compte aussi à Mme Kovalevsky de la crise violente et périlleuse que traverse depuis tantôt un demi-siècle la femme chrétienne. Sa fonction dans la société n’avait pas varié pendant dix-huit cents ans. D’une manière générale, et en négligeant les fluctuations passagères, sa position avait toujours été en s’améliorant; la femme avait gagné en considération, en influence, en liberté; mais sa fonction sociale était demeurée immuable: elle consistait exclusivement à être épouse et mère. Cela ne suffit plus à nos filles. Je ne veux pas examiner ici leurs raisons, et si de nouvelles conditions économiques, des moeurs différentes leur imposaient d’élargir leurs horizons. Je me borne à constater qu’elles travaillent à se faire dans la société moderne une place autre que l’ancienne; non pas plus haute, -c’est impossible, -mais ayant, pour ainsi dire, plus de portes ouvertes sur le champ de l’activité humaine. La science leur assure qu’elles peuvent conquérir de nouveaux domaines, que la nature le leur permet. Puisse la science ne pas se tromper, car elle ajouterait alors une grande ruine à toutes celles que nos âmes lui ont déjà dues dans notre siècle. Quoi qu’il en soit, une pareille révolution ne va pas sans de longs tâtonnemens et beaucoup d’erreurs, surtout quand le but à atteindre n’est pas nettement dessiné. La femme d’aujourd’hui ne sait pas, en somme, où elle va, ce que sera cette fonction nouvelle qu’elle ambitionne et qui nécessitera tout d’abord un autre idéal de famille. Elle entrevoit un avenir plus brillant, plus varié, et un allégement de souffrances pour les isolées, réduites à combattre seules dans la lutte pour l’existence. Le reste est encore obscur. Quel qu’il puisse être, si l’objet de la créature doit être l’épanouissement de tout ce qu’il y a de plus noble et de meilleur en elle, fût-ce parfois aux dépens de son bonheur, rien n’égalera jamais la femme que nous avions due au christianisme, modèle admirable qui a été depuis tant de siècles l’une des forces de la société civilisée, en même temps que son honneur et sa plus grande douceur. Mme Kovalevsky fut de celles qui cherchèrent en tâtonnant la voie nouvelle et qui se trompèrent. Elle l’a payé assez cher pour qu’on lui pardonne une escapade romanesque sans autres conséquences que d’avoir passé une heure fort ennuyeuse, Vladimir et elle, à attendue, chacun sur une chaise, l’arrivée du général Kroukovsky. IV Le jeune couple s’était établi à Heidelberg et suivait les cours de l’université. Monsieur étudiait la géologie, Madame les mathématiques, et tous les deux réussissaient dans leurs travaux, quoique inégalement. Il ne fut bientôt bruit parmi les professeurs que des facultés éclatantes de cette petite étrangère modeste et silencieuse. Vladimir Kovalevsky était plutôt un laborieux, et il était souvent dérangé. C’était lui qui s’occupait du ménage, qui faisait les courses et les commissions, achetait les robes de sa femme et en discutait la façon avec la couturière. Il faut bien que ces choses-là se fassent et que quelqu’un s’en charge. Quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre; voilà tout. Vladimir l’avait compris ainsi, et s’était laissé réduire en esclavage de la meilleure grâce du monde. Sa camarade le payait en amitié. Une autre étudiante russe, également convertie à la femme intellectuelle et aux mariages fictifs, vivait en tiers avec eux et les admirait infiniment. Elle leur a décerné pour ces premiers mois un certificat de bonne conduite, imprimé tout au long dans la biographie de Mme Kovalevsky, qui est l’un des documens les plus étonnans qu’on puisse lire. Quand les jeunes filles russes sont dans le faux, elles n’y sont pas à demi: «-Son jeune mari l’aimait alors d’une affection absolument idéale, sans le moindre alliage de sensualité. Elle semblait avoir pour lui une tendresse de la même nature. L’un et l’autre avaient l’air encore étrangers à cette passion basse, maladive, qu’on nomme ordinairement du nom d’amour.» À la grande surprise de l’amie, Mme Kovalevsky soupirait plus tard en songeant au passé: «-Sonia me semblait alors si heureuse, et, de plus, d’un bonheur reposant sur des assises si neuves! Néanmoins, lorsqu’il lui arrivait dans la suite de parler de sa jeunesse, elle ne s’en souvenait qu’avec une profonde amertume, comme si la jeunesse, pour elle, avait brillé inutilement!... Quand je pense à tout cela, il me semble que Sophie n’avait pas sujet de se plaindre: sa jeunesse avait été remplie des sentimens et des aspirations les plus nobles et, à côté d’elle, la main dans la main, vivait un homme qui l’aimait tendrement, d’une passion discrète. C’est la seule année où j’aie souvenir d’avoir vu Sophie heureuse. Dès l’année suivante, ce fut tout autre chose.» Ils jouaient au petit mari et à la petite femme, en vrais enfans qu’ils étaient. L’arrivée d’Anna et d’Inna, qui avaient obtenu de les rejoindre, interrompit le jeu et gâta tout. Vladimir déménagea pour faire de la place aux survenantes, et eut l’imprudence de n’en pas témoigner assez de regret. Le mariage fictif avait été une abominable duperie en ce qui le concernait. Il n’était pas fâché de pouvoir enfin travailler en paix, et, comme c’était un garçon candide, qui vivait sur la foi des traités, il crut être dans son droit en ne s’affligeant pas outre mesure de ce que l’heure était venue de reprendre mutuellement leur liberté, selon qu’il avait toujours été convenu entre eux. Il apprit bien vite à connaître l’étendue de sa naïveté. Sophie lui fit un grief de se passer d’elle si facilement: «-Pourvu qu’il ait son livre et un verre de thé, répétait-elle amèrement, il est parfaitement content!» Un peu plus, elle lui aurait dit comme dans la comédie: «-Tu me lâches.» Elle se déclara jalouse de la géologie et la traita en rivale. Elle venait s’installer chez Vladimir pendant des journées entières, et il fallait s’occuper d’elle du matin au soir, la promener, faire ses commissions, la conduire au théâtre, être toujours à ses ordres, toujours prêt à quitter son travail sur un signe et pour un caprice. Vladimir perdit ses dernières illusions; le métier de mari pour rire n’était pas une sinécure, ainsi qu’il se l’était figuré dans sa simplicité. Il cédait pour avoir la paix, exactement comme dans un ménage sérieux, et il avait alors affaire à Anna et Inna, qui lui reprochaient de manquer au traité en tolérant les familiarités de Sophie. -«Du moment, disaient-elles, que c’est un mariage fictif, il ne convient pas que Kovalevsky donne un caractère trop intime à ses relations avec Sonia.» Elles lui faisaient sentir qu’il était de trop et le renvoyaient à ses cahiers. Sophie courait le relancer, et c’était à en perdre la tête entre toutes ces femmes. S’il avait été plus grand psychologue, la conduite de Sophie lui aurait semblé toute naturelle, et les choses se seraient peut-être arrangées. Il n’était pas psychologue. Il se destinait à être paléontologue, et ne se chargeait d’expliquer que les êtres enterrés depuis plusieurs milliers d’années. Les vivans n’étaient pas son fait, et il leur préférait ses livres. -«Jamais il ne sentait le besoin de distractions,» rapporte l’étudiante russe déjà citée, et elle ajoute que «cette particularité de son caractère blessait Sonia,» la sensible Sonia aux délicieuses inconséquences de femme aimante, qui aurait voulu être tout pour lui et qui se montrait impérieuse et exigeante comme si elle en avait eu le droit; qui s’attachait à lui parce qu’elle «éprouvait un besoin insurmontable de tendresse et d’intimité,» et qui ne pouvait s’empêcher de lui rendre la vie impossible parce qu’ils étaient dans le faux et dans le mensonge. Elle fit si bien que M. Kovalevsky, à bout de forces et de patience, s’enfuit à léna. Il ne cessa pourtant point de s’occuper de l’étrange créature à laquelle l’unissait un lien si singulier, et qui ne lui était, malgré tout, rien moins qu’indifférente. Il venait la voir, et son arrivée ramenait le sourire sur le visage mélancolique et morne de la pauvre Sonia. Joie éphémère à laquelle succédaient promptement les malentendus et les querelles. Vladimir repartait, et elle retombait dans une tristesse invincible. -«Rien ne lui faisait plus plaisir. Tout la laissait indifférente.» Le souvenir de la petite «pas-aimée» lui était revenu avec force, pour ne plus la quitter jusqu’à sa mort, et sa plainte éternelle, connue seulement de deux ou trois confidentes, était celle-ci: - «Personne ne m’a jamais véritablement aimée.» On lui objectait le dévouement dont son mari lui avait donné tant de preuves, mais elle répondait invariablement: -«Il ne m’aimait que lorsque j’étais à ses côtés. Il a toujours très bien su se passer de moi.» Elle souffrait aussi de se sentir en dehors de la règle sociale, dans une situation où rien n’était franc, où l’absence et la présence de M. Kovalevsky étonnaient également le public; l’un de ses professeurs a raconté qu’ayant rencontré chez elle son mari, «elle le lui avait présenté comme un parent.» Elle souffrait d’être sans guide et sans appui, condamnée par le plus ironique des hasards à inaugurer le règne de la femme indépendante et virile, alors qu’elle était risible de timidité et d’incapacité pratique. De quelque côté qu’elle l’envisageât, l’expérience était bien manquée. Pourquoi, dira-t-on, ne pas y renoncer? Pour deux raisons. Elle avait emporté de Russie, du milieu troublé où s’était développée son adolescence, un goût malsain pour ce qui n’était pas dans l’ordre naturel des choses; il lui plaisait d’avoir à inventer des sentimens nouveaux pour répondre à des relations nouvelles. D’autre part, elle avait une personnalité trop puissante, trop envahissante, pour s’arranger d’un époux véritable et des échanges de bons procédés que suppose la vie conjugale. -«Elle voulait toujours recevoir, jamais donner,» disent ses amies. L’isolement fut la conséquence forcée de sa supériorité. Elle s’était transportée et fixée à Berlin à l’automne de 1870. Elle demanda à la science d’endormir son ennui, et le don qui était en elle se manifesta dans sa splendeur, forçant les sympathies des professeurs allemands, qui n’ont jamais eu grande tendresse pour les femmes à aspirations intellectuelles. Ils se défiaient, jusqu’au moment où elle démontrait devant eux un problème de hautes mathématiques. Alors elle commençait à les intéresser. D’abord tremblante et honteuse, elle s’animait, et elle avait des solutions dont aucun autre élève n’égalait l’élégance et la sûreté. Son visage enfantin rougissait de plaisir, ses yeux brillaient: c’était vraiment l’artiste dans la joie de la création. Elle achevait de désarmer les préventions par sa simplicité et son existence de bénédictin. Elle était estimée, admirée, et de larges horizons, entièrement neufs pour son sexe, s’ouvraient devant elle. Cependant, sauf dans de courts instans de triomphe, son travail ne l’amusait pas. Il la fatiguait sans remplir le vide insupportable de ses heures. «On voyait déjà poindre chez elle, dit sa biographe, cette soif de vivre qui l’a positivement dévorée dans la suite. Elle n’avait au fond absolument rien du bas-bleu qu’elle semblait être pour quiconque la jugeait d’après son genre de vie. «La «soif de vivre» ne s’apaise pas avec des x, pas plus dans un sexe que dans l’autre, et Mme Kovalevsky s’en apercevait. Sa soeur lui offrait un autre exemple des périls qui attendent toujours les avant-gardes. Anna concevait l’émancipation féminine d’une façon beaucoup plus radicale que Sophie, et elle était faite pour le rôle d’éclaireur. Rien ne l’arrêtait et elle ne s’embarrassait de rien. Quelques mois de séjour à Heidelberg contentèrent, et au delà, sa grande soif d’instruction. Elle avait bien affaire des professeurs allemands et de leurs bouquins! Elle voulait écrire des romans; il lui fallait «apprendre la vie» et tout ce qui ne se trouve pas dans les livres. Sans prévenir ses parens, sans leur donner son adresse, elle partit pour Paris, où elle découvrit sans peine un professeur de passion, éloquent, paraît-il. Pour désintéressé, c’est une autre question. Il était Français, se nommait J... et a joué un rôle dans la Commune. Le siège de Paris les surprit en plein roman. À peine le blocus était-il ouvert que Mme Kovalevsky accourait, escortée du fidèle Vladimir: il était trop tard pour sauver la pauvre Anna. Une nuit, pendant la Commune, elles veillaient ensemble dans un hôpital. Les Versaillais bombardaient Paris, et l’on apportait à chaque instant des blessés. Parmi les infirmières se trouvaient d’autres jeunes filles russes, et toutes se reconnurent pour s’être rencontrées autrefois dans le monde à Saint-Pétersbourg. Tout en allant et venant, elles s’interrogaient à demi-voix: qu’étaient-elles devenues? comment se trouvaient-elles là? Que d’épaves! La vue des autres réveillant les souvenirs du passé, «le présent leur parut un songe.» Quelques jours plus tard, le général Kroukovsky fut informé par une même lettre qu’il était indispensable qu’un certain communard appelé J... devînt son gendre, et que ce gendre nécessaire était en grand danger d’être fusillé. On nous assure, et nous le croyons sans peine, «qu’il reçut encore un grand coup en apprenant comment sa fille aînée, dont la conduite était en opposition absolue avec ses idées et ses principes, avait disposé de son sort.» Cependant ses enfans n’avaient pas travaillé en vain à refaire son éducation. Il prit les choses «avec beaucoup de douceur,» monta en chemin de fer, et parut devant la coupable sans la moindre trace des allures de justicier qui lui étaient naturelles au temps où il croyait à son autorité de père de famille et à l’infaillibilité de la vieille morale. Sa conduite envers Anna fut «très délicate». Le jeune J... attendait en prison le peloton d’exécution. Sur la prière du vieux général, Thiers consentit à le laisser évader, et c’est ainsi qu’en 1874, vers l’automne, la famille Kroukovsky put se trouver réunie de nouveau à Palibino et dresser le bilan des dix dernières années, depuis l’heure où l’esprit nouveau avait soufflé sur la vénérable maison seigneuriale, héritage des ancêtres, et balayé le passé, tout le passé, le bon avec le mauvais et avec l’indifférent. Ils y consacrèrent les longues soirées d’hiver autour du samovar, et se trouvèrent devant des résultats tellement absurdes, que c’était à en rire ou à en pleurer. Anna, devenue bourgeoisement Mme J..., avouait qu’elle en avait assez des sensations rares et des émotions violentes. Elle en avait eu plus qu’elle n’en demandait, plus que ses forces n’en pouvaient supporter, et elle était maintenant une femme très lasse, guérie du goût des «orages tumultueux». C’était en quelque sorte s’avouer vaincue. Pour comble d’humiliation, elle était dévorée par «cette passion basse, maladive, qu’on nomme communément amour,» et à laquelle ses vingt ans avaient jeté jadis un défi superbe. Anna raffolait de son mari et en était atrocement jalouse. Lui, cependant, enfoncé dans un grand fauteuil, et l’air non moins las, écoutait les conversations avec une expression sarcastique. Ils sont tous les deux morts jeunes. Sophie revenait d’Allemagne, d’où elle rapportait un diplôme de docteur en philosophie. L’Université de Goettingue le lui avait décerné pour une thèse Sur la théorie des équations aux différences partielles. Mme Kovalevsky avait présenté en même temps à la Faculté deux mémoires, l’un Sur la réduction d’une certaine classe d’intégrales abéliennes du 3e degré à des intégrales elliptiques; l’autre intitulé: Additions, avec remarques, aux recherches de Laplace sur la constitution de l’anneau de Saturne. Weierstrass, qui avait été son maître à Berlin, faisait un cas extrême de ces différens travaux, auxquels il attribuait une grande valeur scientifique. Son élève ne rentra pourtant point en triomphatrice au foyer des aïeux, mais en oiseau battu de la tempête. Elle n’en pouvait plus, de corps et d’esprit. Elle était rassasiée de science, et déçue. Tandis que le bruit de sa gloire allait éveiller l’ambition dans les coeurs féminins, l’objet de tant d’envie passait ses journées à jouer aux cartes, à lire des romans et à tâcher de ne point penser. Son père était le plus changé de tous. Il avait renoncé à la lutte, et «écoutait avec une patience contre nature les discours radicaux de sa fille la communarde sur la destruction de la société, ou les aperçus matérialistes de son autre fille la mathématicienne.» Il sentait bien qu’aux yeux de cette jeunesse avancée, le vieux général Kroukovsky, avec ses préjugés surannés et ses traditions autoritaires, était un débris d’un autre âge, un fantoche qui n’avait le droit de survivre qu’à la condition de ne pas être gênant. Il évitait donc de gêner, et, s’il n’a pas trouvé, en comparant la famille russe d’autrefois aux ménages de ses filles, que les nouveaux échantillons fussent encourageans, personne n’en a eu la confidence: «Il avait compris que personne n’a le droit de s’arroger sur les pensées et les sentimens des autres, ceux-ci fussent-ils vos enfans, l’autorité dont il avait tant abusé au temps passé.» La mort secourable lui évita d’épuiser sa patience. Elle vint subitement détourner son attention vers des problèmes moins transitoires que la constitution d’une société humaine ou les diverses formes du mariage. Sa disparition mit fin à la réunion de famille de Palibino. On se dispersa, et l’angoisse de l’isolement se raviva douloureusement chez Mme Kovalevsky. Elle entreprit de refaire sa vie, et n’aboutit qu’à faire tourner la comédie en drame. V Elle proposa à M. Kovalesvky d’en finir avec la fiction. Il y consentit; sa complaisance était inépuisable. L’essai fut loyal des deux parts, ainsi qu’il convenait entre honnêtes gens, et malheureux des deux parts. Il était trop tard. La naissance d’un enfant ne put effacer le passé. On ne s’exerce pas impunément pendant des années aux situations fausses et aux sentimens faux; quelque chose en demeure, qui s’attache aux actions les plus droites et les vicie lamentablement. D’après les détails dans lesquels entre Mme Edgren-Leffler, les nouveaux époux ne parvinrent pas à se défaire de l’impression que les fils qui les attachaient l’un à l’autre étaient artificiels. Ils ne se prirent pas assez au sérieux. Après des catastrophes, des scènes, des reproches, le train d’Allemagne emmena une jeune femme dont les sanglots faisaient pitié. Seule et désespérée, Mme Kovalevsky fuyait la faillite de ses espérances, tandis que Vladimir, qui n’était pas né pour les drames, devenait fou de toutes ces aventures et marchait à une fin tragique. Sa femme apprit à Paris qu’il avait liquidé brutalement par la mort une série d’expériences par trop romantiques pour des êtres en chair et en os. Elle en fut gravement malade d’émotion et de remords. Rendue à la vie, elle somma la science de la dédommager des sacrifices qu’elle lui avait faits. Alors se déroula une carrière sans précédens dans les fastes de son sexe. En 1883, Mme Kovalevsky publiait un travail sur la réfraction de la lumière dans les milieux cristallins (37). La même année, elle était appelée en Suède sur l’initiative de M. Mittag-Leffler, professeur de mathématiques à l’Université de Stockholm, pour y être son «docent» et enseigner auprès de lui. Arrivée en décembre, elle débuta par un cours sur la théorie des équations aux dérivées partielles, dont le succès lui valut une chaire d’analyse supérieure à l’Université. Elle avait le don de s’emparer de son auditoire par la contagion de la passion. Elle enseignait les mathématiques comme d’autres prêchent, avec foi et enthousiasme, persuadée qu’une bonne «doctrine» scientifique aide à résoudre les problèmes essentiels de la vie. Il n’est pas commun de se faire un apostolat de l’explication des fonctions abéliennes ou elliptiques. Sophie Kovalevsky, professeur, a laissé de vifs souvenirs à ceux qui l’ont entendue. «Constamment et avec une joie manifeste, dit M. Mittag-Leffler, elle communiquait l’extraordinaire richesse de son savoir et les profonds aperçus de son esprit divinateur à ceux de ses élèves qui montraient seulement la force et le vouloir de puiser à cette source... Plus que les autres sciences, les mathématiques exigent de ceux qui sont appelés à augmenter par de nouvelles conquêtes le domaine du savoir, une imagination puissante. La clarté de la pensée n’a jamais, à elle seule, fait de découvertes. La meilleure oeuvre du mathématicien est de l’art, un art élevé, parfait, hardi comme les rêves les plus secrets de l’imagination, clair et limpide comme la pensée abstraite (38).» Cela revient à dire qu’il y a un poète dans un Lagrange et un Laplace, idée qui se vérifie avec éclat dans le cas de Mme Kovalevsky. Quand nous n’aurions pas les fragmens littéraires publiés de son vivant ou trouvés après sa mort dans ses papiers, elle n’a jamais cessé de rendre hommage par sa conduite à la puissance tyrannique des grandes imaginations. En 1886, l’Académie des sciences de Paris proposa pour sujet du prix Bordin, à décerner en 1888, la question que voici: «Perfectionner en un point important la théorie du mouvement d’un corps solide.» Deux ans plus tard, M. Darboux s’exprimait en ces termes dans son rapport sur le prix Bordin: «À l’unanimité, la commission décerne le prix au Mémoire inscrit sous le n° 2 et portant la devise: Dis ce que tu sais, fais ce que dois, advienne que pourra. Ce remarquable travail contient la découverte d’un cas nouveau dans lequel on peut intégrer les équations différentielles du mouvement d’un corps pesant, fixé par un de ses points. L’auteur ne s’est pas contenté d’ajouter ainsi un résultat du plus haut intérêt à ceux qui nous ont été transmis sur ce sujet par Euler et Lagrange: il a fait de la découverte que nous lui devons une étude approfondie, dans laquelle sont employées toutes les ressources de la théorie moderne des fonctions. Les propriétés des fonctions à deux variables indépendantes permettent de donner la solution complète sous la forme la plus précise et la plus élégante; et l’on a ainsi un nouvel et mémorable exemple d’un problème de mécanique dans lequel interviennent ces fonctions transcendantes, dont les applications avaient été bornées jusqu’ici à l’analyse pure ou à la géométrie.» On ouvrit le pli cacheté joint au Mémoire n° 2, et le président proclama le nom de Mme Sophie Kovalevsky. La séance publique où furent décernées les récompenses eut lieu le 24 décembre 1888. M. Janssen, président, porta la parole: «Messieurs, dit-il, parmi les couronnes que nous allons donner, il en est une, des plus belles et des plus difficiles à obtenir, qui sera posée sur un front féminin. Mme Kovalevsky a remporté cette année le grand prix des Sciences mathématiques. Nos confrères de la section de géométrie, après examen du Mémoire présenté au concours, ont reconnu dans ce travail, non seulement la preuve d’un savoir étendu et profond, mais encore la marque d’un grand esprit d’invention (39).» L’héroïne du jour était dans la salle, le coeur enflé d’un juste orgueil. Elle marchait sur les nuages, dans ce Paris amoureux de toutes les supériorités, hospitalier à toutes les gloires, qui saluait en elle l’une des reines de l’intelligence. Fêtée, entourée d’hommages, elle n’était pas plus insensible que ne l’aurait été un homme aux complimens et aux toasts. Sa réputation était européenne. Dans ses voyages, on la recevait avec presque autant d’honneur qu’une tragédienne ou une danseuse à la mode. Helsingfors, Christiania, Pétersbourg, lui ont fait des réceptions glorieuses. Les premiers savans du monde l’ont traitée en égale. Elle a été comblée dans son ambition et dans son amour- propre, comme mathématicienne et comme femme. Qu’on ne s’aille point représenter une pédante à lunettes, mais la fantaisie en personne, dissimulant son indiscipline sous un petit air de modestie et de bonhomie auquel il ne fallait pas se fier, dit sa biographe, car l’orgueil n’y perdait rien, ni la malice non plus. Très gaie ou très triste, selon les instans, adorant le changement, les agitations, les scènes dramatiques, les jouissances ou les peines raffinées, elle avait en horreur les «vertus bourgeoises». Étaient compris sous ce titre le soin de son ménage et celui de son enfant (qu’elle aimait tendrement), la faculté de trouver son chemin dans la rue, l’art de se procurer les objets qu’on voit dans les boutiques, et, en général, tous les sentimens, goûts et habitudes qui font la vie ordonnée et paisible. Les gens à vertus bourgeoises lui faisaient l’effet de «manquer de diable,» et «sans diable, écrivait-elle, il n’y a pas de véritable harmonie dans ce monde.» D’après les traditions de famille, le sien était un legs de certaine arrière-grand’mère tsigane, et il s’était transmis jusqu’à elle sans dégénérer. L’appartement de Mme Kovalevsky ressemblait toujours à un campement de bohémiens. Elle était obligée d’avoir recours à tout le monde, depuis que Vladimir n’était plus là, pour se mettre en règle avec les modes et les institutions des peuples sédentaires. L’un lui achetait un chapeau, l’autre veillait à ses intérêts, pendant que son «diable» tsigane la menait patiner, danser, monter à cheval, résoudre des problèmes transcendans, le tout avec une égale impétuosité, une même absence de mesure. Invitée dans un salon grave, elle reprenait sur-le-champ son air universitaire, elle était simple, naturelle, non moins séduisante, mais d’une autre manière. Son portrait donne d’elle l’idée la plus aimable. Il est impossible de voir des yeux plus intelligens, une physionomie plus agréable. Hommes et femmes subissaient également son attrait. Elle a inspiré des amitiés et des dévouemens passionnés. Elle a été, en apparence, la créature privilégiée entre toutes, heureuse entre toutes, que la nature, la vie et le monde ont gâtée à l’envi, ne lui laissant rien à désirer, rien à regretter. En apparence. On plonge au fond: on trouve le désespoir. Les passages qu’on va lire contiennent la pensée secrète de Mme Kovalevsky pendant cette dernière période et, pour ainsi dire, l’apothéose de sa carrière. Les travaux scientifiques, disait-elle, «ne donnent pas la joie et ne font pas avancer l’humanité. C’est folie d’y perdre sa jeunesse; c’est un vrai malheur que d’avoir le don des sciences, en particulier pour une femme, qui est alors poussée de force dans une sphère d’activité où elle ne peut pas trouver le bonheur.» Elle reconnaissait toutefois aux mathématiques le précieux avantage d’être un monde abstrait dont le Moi est banni. «J’essaie de travailler, écrivait-elle à Mme Edgren-Leffler pendant un séjour en Russie. Je suis trop accablée de fatigue et trop mal disposée d’esprit pour m’occuper de littérature... Tout, dans la vie, me paraît si décoloré, si dépourvu d’intérêt. Dans ces momens-là, il n’y a rien de meilleur que les mathématiques. Il n’y a pas de paroles pour rendre la douceur de sentir qu’il existe tout un monde d’où le Moi est complètement absent. On voudrait ne parler que de sujets impersonnels.» Pas plus que la science, la gloire ne donne la joie de vivre. L’amour en est l’unique dispensateur. Lui seul procure à la créature son plein épanouissement. Il est la force et la splendeur, il est le tout de la vie. Malheur à la femme qui a mis entre elle et l’amour une individualité trop marquée et un métier d’homme: «Son travail est constamment entre elle et celui auquel devraient appartenir sans partage toutes ses pensées... Une chanteuse ou une actrice, accablées de couronnes, peuvent facilement trouver accès dans le coeur d’un homme, grâce à leurs triomphes mêmes. Cela est vrai aussi d’une jolie femme dont la beauté excite l’admiration dans un salon. Mais la femme adonnée à la science, travaillant jusqu’à en avoir les yeux rouges et le front ridé pour gagner un prix à une Académie, que peut-elle avoir de séduisant pour un homme? Par quoi peut-elle exciter son imagination?» S’étant ainsi répondu d’avance, elle répétait son éternelle question, qui tournait à l’idée fixe: «Pourquoi est-ce que personne ne m’aime? je pourrais donner plus à l’homme aimé que beaucoup d’autres femmes. Pourquoi aiment-ils les plus insignifiantes et n’y a-t-il que moi que personne n’aime?» Elle voulait écrire un roman où elle se serait représentée parmi les vaincus de la vie, «puisqu’en dépit de ses succès, elle avait été vaincue dans la lutte pour le bonheur.» La fuite de la jeunesse raffermissait dans la conviction d’avoir choisi la mauvaise part au «grand festin». Elle rencontra un jour en voyage un de ses cousins, qui s’était destiné aux arts. Elle ne l’avait pas revu depuis qu’adolescens l’un et l’autre, ils se confiaient leurs vastes ambitions, et ils causèrent de ce qu’ils étaient devenus. Le cousin avait renoncé aux rêves d’art pour aller cultiver ses terres dans l’intérieur de la Russie. Il était marié, père de nombreux enfans, et il soupirait en comparant son destin obscur, ses occupations vulgaires, à la vie intelligente et glorieuse de la petite Sonia. Mme Kovalevsky soupirait aussi: «Elle considérait sa belle figure bien conservée, respirant la paix et l’harmonie. Elle l’écoutait lui parler de sa femme et de ses enfans. Et elle pensait de son côté: -«Il a trouvé le vrai bonheur. Il n’est pas torturé par un désaccord intérieur. Il ne flotte pas entre des aspirations contraires. Il vit d’une vie simple, d’une seule pièce.» Une tentative désespérée pour apaiser les besoins du coeur, sans leur sacrifier les prérogatives du cerveau, avait abouti à un échec cruel. Au commencement de 1888, Mme Kovalevsky eut le malheur de s’éprendre éperdument d’un Russe appelé K***. C’était un homme d’esprit et de mérite, très sensible au talent. Il admirait profondément sa compatriote, mais à peu près comme il aurait admiré un membre de l’Institut; ses hommages s’adressaient à la grande mathématicienne plutôt qu’à la femme. Mme Kovalevsky lutta en désespérée pour lui faire oublier la savante. Ils vécurent dans les orages, dans les scènes de passion et de jalousie, les brouilles, les réconciliations, et elle s’aperçut avec horreur que son travail était vraiment entre eux. Son mémoire pour le prix Bordin n’était pas terminé, et K*** était dérangeant. Il lui demandait d’abandonner tout pour être sa femme, «seulement sa femme», et elle ne voulait pas, ne pouvait pas. En même temps, le refuser la tuait. Elle en est morte; ne la raillons pas. C’était forcé. Elle-même s’en rendait compte: «D’après sa propre explication, dit Mme Edgren-Leffler dans une page excellente, c’était la conséquence du dualisme de sa nature, qui lui faisait perpétuellement sentir le désaccord entre ses sentimens et ses pensées, entre le désir de se donner entièrement à l’être aimé, et le désir également fort de conserver intacte son indépendance. C’était la conséquence de ce dualisme éternel qui surgira inévitablement dans la vie de toute femme douée de facultés créatrices, quand l’amour manifestera sur elle sa puissance. Le caractère de Sophie compliquait encore la situation. Son affection était toujours jalouse et despotique; elle exigeait de ceux qu’elle aimait un dévouement, une fusion avec elle-même, qui sont très rarement possibles quand il s’agit d’individualités aussi accusées, d’hommes aussi bien doués que celui qu’elle aimait. D’un autre côté, elle ne pouvait absolument pas se résoudre à briser sa vie, à renoncer à son activité et sa situation, -c’était ce qu’il exigeait d’elle, -et se réconcilier avec la pensée de n’être que sa femme.» Le caractère de Sophie Kovalevsky était la conséquence de sa forte intelligence. Les hommes supérieurs sont presque toujours envahissans et absorbans. Il ne faut pas s’imaginer qu’il en sera autrement des femmes de l’avenir, si leurs rêves d’égalité intellectuelle se réalisent. Le mariage chrétien avait subordonné l’individualité de l’épouse à celle de l’époux. La femme n’avait le droit de se développer que dans le sens et la mesure où le chef de la communauté n’en recevait ni gêne ni ombrage. C’était le prix de la protection qu’elle trouvait au foyer conjugal, des lourdes charges qu’elle représentait. Le partage lui paraît aujourd’hui inégal et injuste. Je n’en sais rien; il y a tant à peser des deux parts; mais on ne saurait l’avertir trop haut qu’il lui faut choisir entre les avantages, quels qu’ils soient, de son sort présent, et ceux que lui vaudrait la victoire de l’idéal nouveau. Qu’elle se l’avoue ou non, son secret espoir est de retenir d’une main les biens anciens et de recevoir de l’autre les biens rêvés. C’est une illusion. Les hommes n’admettront jamais que la situation actuelle soit retournée. Ils seraient incapables de le supporter; les uns en deviendraient fous, comme Vladimir, les autres s’enfuiraient, comme K***. Ils savent qu’égalité signifie presque toujours antagonisme, et ils veulent la paix à leur foyer, non la guerre. C’est pourquoi ils demandent à l’épouse d’être «seulement leur femme.» Mme Kovalevsky était destinée à se tromper jusqu’au bout dans son combat pour la conquête du bonheur. À la Noël de 1888, lorsqu’elle vint assister à la séance de l’Institut où son mémoire devait être couronné, K*** se rendit à Paris dans le même dessein. Elle s’était fait une fête de l’avoir pour témoin de la consécration de son génie. Son désappointement fut terrible en s’apercevant qu’elle avait donné de ses mains le coup de grâce à son amour. «Elle était l’héroïne du jour, allait de fête en fête, écoutait des toasts et y répondait, faisait et recevait des visites du matin au soir, et n’avait presque pas une minute à consacrer à l’homme qui avait fait le voyage pour assister à son triomphe.» En la voyant si affairée, au moment même où il l’aurait voulue toute à lui, K*** se confirma dans la pensée qu’une savante, quoi qu’elle fasse, n’est plus tout à fait une femme. Il le laissa comprendre. Ce fut extraordinairement douloureux. Mme Kovalevsky écrivait à M. Mittag-Leffler: «Les lettres de félicitations pleuvent de tous les côtés, et moi, par une étrange ironie du sort, je ne me suis jamais sentie aussi malheureuse qu’en ce moment. Je suis malheureuse comme un chien. Je crois du reste que les chiens, par bonheur pour eux, ne peuvent pas être aussi malheureux que les gens, et surtout que les femmes. «J’espère devenir plus sage avec le temps. Je ferai du moins tous mes efforts pour me remettre au travail et m’intéresser à des choses pratiques... Pour l’instant, la seule chose que je puisse faire est de garder mon chagrin pour moi, de le cacher au fond de mon âme, de tâcher de me conduire dans le monde avec circonspection et de ne pas faire parler de moi. «...J’ai eu beaucoup d’invitations cette semaine... En revenant de soirée, je marche de long en large dans ma chambre, sans m’arrêter. Je n’ai ni appétit ni sommeil, et mon système nerveux est dans un état effroyable.» Quand elle revint à Stockholm, c’était une vieille femme, ridée, fanée, les joues avachies, l’air absorbé et distrait. Elle conserva un rayon d’espoir pendant quelques mois, comprit enfin que la rupture était définitive, et commença à maigrir et à tousser. Rien ne l’intéressait plus, ni les gens ni les idées. Elle traîna ainsi jusqu’en février 1891, absorbée dans la contemplation de son malheur, et fut enlevée en quatre jours par un mal auquel les médecins ne virent pas de remède. Le public n’aurait jamais soupçonné la vérité sans les instances qu’elle avait faites pour que sa triste histoire fût connue de tous. Dans les dernières années, elle aimait à dire qu’elle changerait de bon coeur avec la femme «la plus ordinaire, mais entourée d’êtres dont elle est la première affection.» Personne ne la croyait, ce qui la dépitait. Un seul homme l’avait devinée. M. Jonas Lie, l’éminent romancier norvégien, la compara un jour à une petite fille que la vie a comblée de tous les dons, de tous les succès, accablée d’honneurs et de distinctions, et qui continue à tendre la main d’un air de détresse: l’enfant a envie d’une orange, et, parce que personne ne songe à la lui donner, elle ne jouit pas du reste. Mme Kovalevsky eut peine à retenir ses larmes à ce tableau fidèle de sa propre destinée. L’orange, c’était le foyer, les humbles devoirs et les joies intimes de la femme «seulement femme». Il y a des jeunes filles qui s’en passent très bien; que celles-là suivent en paix leur chemin vers l’indépendance et vers les jouissances austères du travail. D’autres, plus heureuses ou plus adroites que Mme Kovalevsky, réussissent à attraper double part au «grand festin»; ce sont les tricheuses, qui gagnent avec mauvais jeu, mais elles sont très rares, et il serait imprudent de les prendre pour modèles. L’histoire de la triste Sonia, écrite et publiée afin de se conformer à ses volontés, s’adresse, pour les avertir, à la foule des jeunes filles qui s’exposent aujourd’hui, sans le savoir, à perdre «l’orange», et qui en seraient ensuite inconsolables. On aurait pu donner pour épigraphe à la biographie de cette femme éminente le mot éloquent de Mme de Staël: «La gloire, pour une femme, n’est jamais que le deuil éclatant du bonheur.» Arvède Barine. Notes. (1) Vie de la reine Christine, faite par elle-même. Tome III des Mémoires concernant Christine, etc., publiés par Archenholtz, bibliothécaire du landgrave de Hesse-Cassel. (Amsterdam et Leipzig, 1 vol., 1751-1760.) La vaste compilation d’Archenholtz contient la plupart des documens en tout genre dont se sont servis successivement les historiens qui ont parlé de Christine. Grauert a cependant complété Archenholtz sur quelques points dans Christina, Königin von Schweden und ihr Hof, 2 vol. Bonn, 1837. (2) Autobiographie de Christine. (3) Grauert. (4) L’université d’Upsal a été fondée en 1476. A l’époque dont nous parlons, elle était déchue au point de n’être plus guère qu’une école ordinaire. Gustave-Adolphe la réorganisa. (5) Huet. (6) Ch. Ponsonailhe, Sébastien Bourdon. (7) Un savant islandais qui écrivait au XVIIe siècle, Jonas Arngrim, fait une description toute semblable des maisons de son pays. (Répub. Island., cap. VI.) (8) Maximes de la reine Christine. (9) Entre autres Archenholtz et Grauert, qui conviennent ingénument qu’ils ont été influencés par le désir de prendre le contre-pied des écrivains français. Archenholtz avoue dans une note de son tome IV qu’un historien suédois de son temps, Gioerwell, lui a déclaré qu’il était seul à «prétendre que Christine n’avait pas franchi les bornes de la chasteté.» (10) Je n’ai pu découvrir en quelle année Poissonnet entra au service de Christine. (11) Pour l’instruction des bibliophiles, voici les titres de ces deux manuscrits, achetés pour le compte de Christine par Isaac Vossius. C’était l’Histoire ecclésiastique de Philostorge, et les Babyloniques de Jamblique. Les deux manuscrits appartinrent après la mort de Christine à la bibliothèque du Vatican. Le second passait pour être l’oeuvre d’un faussaire. On ne dit pas si le premier contenait le texte de Philostorge, ou l’extrait qu’en a donné Photius. (12) La minute de cette lettre existait au siècle dernier dans les archives de Suède. (13) Lettre du 26 avril 1653. (14) Mémoires. Huet a vécu quatre-vingt-onze ans. (15) Lettre de l’historien Henri de Valois à Heinsius (1653). (16) Maximes de Christine. (17) De la fin de 1652. (18) Lettre du 28 février 1654 à Chanut, ancien ambassadeur de France à Stockholm. (19) Savant hollandais. (20) Lettre de Whitelocke, ambassadeur de Cromwell à la cour de Suède. (21) Collection of the Slate Papers of John Thurloe esq., Secretary of Council of the State, etc., 7 vol. Londres, 1742. (22) Surtout dans les Maximes. (23) Archeoholtz, I, 499. (24) Collection des mémoires concernant la reine Christine. (25) Motteville. (26) Relation du père Le Bel. (27) La lettre a été retrouvée aux archives du ministère des affaires étrangères, par M. A. Geffroy, qui l’a publiée dans le Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France en Suède. Paris, 1885. (28) Voir les Mémoires de Conrart. (29) Misson, Nouveau voyage d’Italie, t. II. (30) Vospominania Dètsva, publiés dans le Vèstnik Evropy de juillet et août 1890. (31) Pour toute cette partie, voir la Russie, par Mackenzie Wallace, -Von Nicolaus I zu Alexander III (Sans nom d’auteur. Leipzig). -L’Empire des Tsars et les Russes, par Anatole Leroy- Beaulieu. (32) Von Nicolaus I zu Alexander III. (33) Ibid. (34) L’Empire des Tsars, par Anatole Leroy-Beaulieu. (35) La statistique a donné un illettré sur 100 parmi les révolutionnaires avérés. «Entre les conspirateurs, 80 p. 100 ont reçu une instruction supérieure ou secondaire, la plupart dans les écoles du gouyernement. Mêmes résultats pour les femmes.» (L’Empire des Tsars.) (36) Sophie Kovalevsky, Souvenirs, par Mme A. C. Edgren-Leffler, duchesse de Cajanello. Nous citons la traduction russe. La duchesse de Cajanello, Suédoise d’origine et écrivain distingué, a été l’amie intime et la confidente de Mme Kovalevsky pendant la dernière période de sa vie. Nous ferons de nombreux emprunts au charmant volume qu’elle lui a consacré. (37) Stockholm, Acta mathematica. (38) Acta mathematica. Notice biographique sur Sophie Kovalevsky. L’original est en français. (39) On a encore de Mme Kovalevsky: Sur une propriété du système d’équations différentielles qui définit la rotation d’un corps solide autour d’un point fixe (1890). -Mémoire sur un cas particulier du problème de la rotation d’un corps pesant autour d’un point fixe, où l’intégration s’effectue à l’aide de fonctions ultra-elliptiques du temps (1890). -Sur un théorème de M. Bruns (1891), etc. Source: http://www.poesies.net