Poésies. Par Arsène Houssaye. (1815 -1896) TABLE DES MATIERES POEMES Tableaux hollandais. Mademoiselle Saule-Pleureur. Les Quatre Saisons. La Beauté. Les Cent Vers Dorés De La Science. La Maîtresse Du Titien. Le Dernier Mot De L'Amour. La Couronne d'épines. Épithaphe Du Poète. Molière. Le Printemps. La Mort. Adieu à Paris. Adieu Aux Bois. Aline. Aux Poètes. Dieu. La Fontaine. Le Chemin De La Vie. Le Premier Givre. CHANSONS. Soupir. Saules Pleureurs. Ceux Qui Aiment Toujours. Ceux Qui N'Aiment Plus. De La Terre Au Ciel. L'Aumône. L'Echelle De Soie. Les Trois Amoureux. POEMES Tableaux hollandais. I J’ai traversé deux fois le pays de Rembrandt, Pays de matelots -qui flotte et qui navigue, Où le fier Océan gémit contre la digue, Où le Rhin dispersé n’est plus même un torrent. La prairie est touffue et l’horizon est grand; Le Créateur ici fut comme ailleurs prodigue. . . -Le lointain uniforme à la fois nous fatigue, Mais toujours ce pays m’attire et me surprend. Est-ce l’oeuvre de Dieu que j’admire au passage? Pourquoi me charme-t-il, ce morne paysage Où mugissent des boeufs agenouillés dans l’eau? Oh! c’est que je revois la nature féconde Où Rembrandt et Ruysdaël ont créé tout un monde: A chaque pas ici je rencontre un tableau. II Je retrouve là-bas le taureau qui rumine Dans le pré de Paul Rotter, à l’ombre du moulin; -La blonde paysanne allant cueillir le lin, Vers le gué de Berghem, les pieds nus, s’achemine. Dans le bois de Ruysdaël qu’un rayon illumine La belle chute d’eau! Le soleil au déclin Sourit à la taverne où chaque verre est plein, -Taverne de Brauwer que l’ivresse enlumine. Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant Dans l’air; -plus loin Jordaens: -les florissantes filles! Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles! Oui, je te connaissais, Hollande au front d’argent; Au Louvre est ta prairie avec ta créature; Mais dans ces deux aspects où donc est la nature? Mademoiselle Saule-Pleureur. Je n’aurais pas donné ses fautes d’orthographe Pour les meilleurs feuillets de nos plus beaux romans. L’an passé, j’ai senti ses ensorcellements, Je veux être aujourd’hui son historiographe: Elle était fort jolie. Un galant photographe L’a gravée au soleil avec ses airs charmants; Mais qui peindra son corps en ses serpentements? Je serais éloquent, si j’étais géographe! Elle mourut hier après avoir dansé, En me disant: -Mon Dieu! c’est donc déjà passé? Je meurs sans rien savoir, je meurs comme une bête. -Tu sais l’amour, lui dis-je, en lui baisant la tête, Tu sais tout: l’herbe folle a sa fleur et son miel. Tu peux quitter la terre et te risquer au ciel. Les Quatre Saisons. -Sonnet, que me veux-tu? -Je chante les saisons! Le Printemps en sa fleur est l’amoureux poëte Qui souffle dans les luths de la forêt muette, Depuis les chênes verts jusqu’aux neigeux buissons. L’Été, c’est un penseur à tous les horizons: Le matin il s’éveille aux chants de l’alouette, On voit jusques au soir flotter sa silhouette, Tant il aime à cueillir l’épi d’or des moissons. L’Automne est un critique effeuillant la ramure Pour voir le tronc de l’arbre et rêver sous le houx: L’aveugle! il ne voit pas que la vendange est mûre. L’Hiver, un misanthrope, un spectateur jaloux Qui siffle avec fureur, dans l’ouragan qui brame, Les roses, les épis, les raisins et son âme. La Beauté. Armé du ciseau d’or, le divin Praxitèle Cherchait dans le paros la Vénus Astarté; Mais il ne trouvait pas. « O Vénus immortelle! » Descends du ciel et parle à mon marbre lacté. » Du nuage d’argent Vénus descendra-t-elle? » Qu’importe! s’écria Praxitèle irrité: » Daphné, Léa, Délie, Hélène, Héro, Myrtelle » Me donnent par fragments l’idéale beauté. » L’artiste ainsi créa Vénus victorieuse. S’il vous eût rencontrée, ô beauté radieuse, Femme et déesse, amour des hommes et des dieux. Il eût fait sa Vénus sans détourner les yeux; Ou plutôt, embrasé des feux de l’Empyrée, Il eût brisé son marbre et vous eût adorée. Les Cent Vers Dorés De La Science. J’ai tout vu: la luxuriance M’a couronné dans mes vingt ans; Mais je cherche encor la Science Sous l’arbre aux rameaux irritants. Des visions du vieil Homère J’ai peuplé tous les Alhambras. -Païenne ou biblique chimère, Vous m’avez brisé dans vos bras! Pour m’enivrer, je l’ai saisie, La coupe d’or, aux mains d’Hébé! Mais, de mes yeux, dans l’ambroisie, Ah! que de larmes ont tombé! Souvent envolé sur un rêve, Rouvrant le Paradis perdu, Sous l’arbre j’ai surpris mon Ève, Rêveuse après avoir mordu. J’ai, dans ma jeunesse irisée, Vécu comme un aérien, Poursuivant ma blanche épousée Au contour euphranorien; Fuyant la vision brûlante Que je recherche tant depuis, J’ai saisi toute ruisselante La vérité sortant du puits. J’ai vu Rachel à la fontaine, Judith, Suzanne et Dalilah; J’ai surpris la Samaritaine A l’heure où Dieu la consola. Madeleine la pécheresse, Avec passion je l’aimai! Et Diane la chasseresse D’un vert amour du mois de mai. Diane, je me suis fait pâtre Pour voir tes pieds nus sur le thym! D’Aspasie et de Cléopâtre J’ai rallumé le coeur éteint. J’ai lu les pages savoureuses Du beau roman vénitien Dans le regard des amoureuses De Giorgione et Titien. J’ai trouvé la cythéréenne Dorée au flanc comme un raisin, Et la pâle hyperboréenne Ciel dans les yeux et neige au sein. Ouïssant chanter les sirènes, J’ai couru cent fois l’Archipel; Mais, dans le pays des Hellènes, Nul ne répond à mon appel. Vainement je me passionne Pour la sagesse des anciens, La Minerve de Sicyone Garde leurs secrets et les siens. O mon esprit! quand tu t’enivres, Mon coeur est toujours étouffé, Comme la science en ces livres Dont j’ai fait un auto-da-fé. Dieux visibles et dieux occultes, Du Paradis au Phlégéton, J’interroge en vain tous les cultes Depuis l’autel jusqu’au fronton. Quand je suis avec les athées, Je vois rayonner Dieu partout; Et devant les marbres panthées Je m’incline et j’adore Tout. J’ai reconnu l’autel antique Avec Platon au Sunium; Mais j’ai vu l’église gothique, Et j’ai chanté le Te Deum! Michel-Ange devant sa fresque M’ouvre un ciel sombre et radieux; Mais Phidias me prouve presque Que tous ses marbres sont des dieux. J’ai lu jusqu’aux hiéroglyphes; J’ai couru jusqu’au Labrador; J’ai, dans le jardin des califes, Dérobé la tige aux fleurs d’or. Sur les ailes du vieux Saturne, J’ai cueilli tout fruit où l’on mord; Mais je commence à sculpter l’urne Où croissent les fleurs de la mort. Rabbin, prophète, oracle, brahme, Les sibylles de la forêt, L’eau qui chante, le vent qui brame, Ne m’ont jamais dit le secret. La Vérité -la Poésie Laissent mon coeur inapaisé, Et devant le Sphinx de Mysie Je vais, triste, pâle, brisé. « Sphinx, révèle-moi le mystère! Faut-il vivre au ciel éclatant Avec son âme, -ou sur la terre Avec son corps toujours flottant? » Le Sphinx daigne m’ouvrir son livre A la page de la raison: C’est dans sa maison qu’il faut vivre, La fenêtre sur l’horizon. La maison, c’est mon corps. La joie Y fleurit comme un pampre vert; La fenêtre où le jour flamboie, Ce sont mes yeux: le ciel ouvert! La Maîtresse Du Titien. O fille de Palma! Violente adorée, Poëme que Titien jusqu’à sa mort chanta, OEuvre folle des Dieux par le soleil dorée Comme un pampre lascif qu’arrose la Brenta! Fleur de la volupté, splendide Violante, Ton nom vient agiter le corps avant le coeur, Tu soulèves l’amour sur ta lèvre brûlante, Où les pâles désirs s’abattent tout en choeur. O fille de l’antique et de la Renaissance, Espoir des dieux nouveaux, souvenir des anciens. Païenne par l’éclat et la magnificence, Histoire en style d’or des coeurs vénitiens, Sur le marbre un peu blond de ton épaule altière, Que j’aime tes cheveux à longs flots répandus! Dans ces spirales d’or que baigne la lumière, Que de fois en un jour mes yeux se sont perdus! Palma faisait de toi sa plus pure madone, La vierge de quinze ans t’adore en ses tableaux; Titien faisait de toi Madeleine qui donne, Qui donne à ses amants son coeur à larges flots. O femme, tour à tour chaste comme Suzanne Et faible comme Hélène, -Idéal, Vérité, - Viens me dire pourquoi, divine courtisane, Pourquoi Dieu t’a donné cette ardente beauté. C’est qu’il faut que le coeur à l’esprit s’harmonise; Titien cherchait encor les sentiers inconnus: Pour qu’il eût du génie, ô fille de Venise! Tu sortis de la mer comme une autre Vénus. Dans tes yeux noirs et doux sa gloire se reflète; Car cet or qu’on croirait au soleil dérobé, Ces prismes, ces rayons, ces fleurs de sa palette, Par un enchantement, de tes mains ont tombé. Oui, grâce à toi, Titien réalisa son rêve: Sans l’amour à quoi bon les splendeurs de l’autel? Dieu commence l’artiste et la femme l’achève: C’est par la passion qu’on devient immortel. Le Dernier Mot De L'Amour. O Femme, que tu sois plébéienne ou princesse, En dévoilant l’amour, je te cherche où tu es. Ton coeur est le roman que je relis sans cesse; Je ne te connais pas, mais je t’aime ou te hais. J’ai secoué pour toi l’arbre de la science. Lis ce livre, ou plutôt cherche ton coeur dedans. Sur l’espalier d’Éros, si ta luxuriance Est mûre, ouvre la bouche et mords à belles dents. C’est la moralité. Mais pourtant, si l’angoisse Des belles passions t’a pâlie un matin, Abandonne Vénus et change de paroisse; Aime l’amour pour Dieu, c’est encor plus certain: Repens-toi doucement en filant de la laine, Et pleure tes péchés comme la Madeleine. La Couronne d'épines. Quand le poëte passe en l’avril de sa vie, Il cueille avec amour les fleurs de son chemin, La grappe du lilas, l’étoile du jasmin, Le doux myosotis dont son âme est ravie. Tantôt c’est pour Ninon, tantôt c’est pour Sylvie; Pour orner le corsage ou pour fleurir la main; -Souvenirs de la veille -espoir du lendemain, O poëtes, cueillez! le ciel vous y convie. Cueillez, car ces fleurs-là sont les illusions! Poëtes, suivez-les, vos blanches visions, Dans le monde idéal, sous les splendeurs divines. Mais, quand vous n’aurez plus la couronne de fleurs, Ne vous étonnez pas de répandre des pleurs, Car vous aurez alors la couronne d’épines Au front. Épithaphe Du Poète. L’heure a sonné: j’ai vu s’enfuir la charmeresse Qui couronne l’amour et chante les vingt ans, Qui suspend des rayons à ses cheveux flottants, Et qui m’a dit adieu pour dernière caresse. J’ai suivi trop souvent la pâle chasseresse Sous les pampres brûlés, dans les bois irritants. Les folles passions ont dévoré mon temps, Cher temps perdu! Regrets d’une âme pécheresse La coupe est épuisée et j’en ai vu le fond: J’ai répandu mon coeur en larmes comme en fêtes; Passions, passions, vos vendanges sont faites! Voici la mort qui vient. Dans l’abîme profond Je descends; mais je crois à nos métamorphoses. Tu me réveilleras, Aurore aux doigts de roses. Molière. Racine est presque un Grec, Corneille est un romain; Molière, tout Français, a marqué son chemin Sur le vieux sol gaulois avec sa muse franche, Qui marchait nez au vent et le poing sur la hanche, OEil vif, gorge orgueilleuse et bonnet de travers, Raillant les faux atours autant que les beaux airs; Belle fille, portant sa dent inassouvie Sur les travers du monde et les fruits de la vie, En faisant éclater, du soir jusqu’au matin, Sa gaîté pétillante et son rire argentin, Comme on voit la grenade, au fond d’or des campagnes, Ouvrir sa lèvre rouge au soleil des Espagnes. Le roi Louis Quatorze a traversé le Rhin, Mais que nous reste-t-il de ce bruit souverain? Il nous reste Molière et sa verte ironie: La conquête, c’est l’art; le roi, c’est le génie! Si Louis revenait du royaume des morts Sourire à son passé, sans peur, non sans remords, Évoquant sa première ou dernière victoire, Recherchant son Paris, recherchant son histoire, Il ne trouverait, en sortant du tombeau, Que ta maison, Molière, un Versailles plus beau! Arche sainte, qui vogue et porte d’âge en âge Le rire des aïeux, le meilleur héritage; Panthéon tout vivant, glorieuse maison, Où le pampre fleurit aux mains de la raison; Où, comme un beau fruit mûr sur l’espalier qui ploie, On voit s’épanouir et rayonner la joie; Où la gaîté gauloise, âme de la chanson, Court comme un soleil d’or sur la blonde moisson; Où l’on entend sonner tes grelots, ô Folie! Toi qu’adorait Érasme en sa mélancolie. Molière! qui dira les larmes de son coeur, Quand son esprit jetait un cri grave ou moqueur; Quand le rire charmant, familier à Montaigne, A tous ceux dont l’esprit est gai, dont le coeur saigne, Passait sur sa figure inquiète, où Mignard Trouvait la passion, la poésie et l’art? Pour lui la Vérité, dans sa verve brûlante, Sortait du fond du puits encore ruisselante, Et dans sa coupe d’or ou dans son broc divin, Miracle de son art, l’eau se changeait en vin! Dans son puissant amour, quand il l’avait saisie A plein corps, il disait: Je tiens la poésie! Muse au masque rieur, vivante Vérité, De sa belle action couvrant sa nudité. Saluons, saluons, cette muse hardie, Montrant sa jambe fière en plein marbre arrondie, Et son rire gaulois armé de blanches dents, Et ses beaux yeux taillés dans les prismes ardents. Comme on voit en avril les vives giroflées Égayant votre front, ruines désolées, Molière, c’est le rire éclatant et profond Qui survivra toujours aux choses qui s’en vont. Le Printemps. Le DéPart. Le printemps! le printemps! la magique saison! Le ciel sourit de joie à la jeune nature, L’aube aux cheveux dorés s’éveille à l’horizon, Dieu d’un rayon d’amour pare sa créature. Avril a secoué le manteau de l’hiver, Les marronniers touffus dressent leurs grappes blanches: Partons, le soleil luit et le chemin est vert, Les feuilles et les fleurs frémissent sur les branches, Avez-vous reconnu le pinson gazouilleur? Le rossignol plaintif attendrit les bocages; Hirondelle, reviens! le pays est meilleur, Reviens, car nous t’aimons et n’avons pas de cages. La brise fraîche encor frémit dans les ormeaux, Le pommier tremble et verse une pluie odorante» La vigne épanouie étend ses verts rameaux Et promet une grappe à la coupe enivrante. La Vallée. La chaumière qui fume a pris un air vivant, A l’espoir des moissons elle vient de renaître; Le pâle liseron grimpe à son contrevent; Pour voir te blé qui pousse elle ouvre sa fenêtre. Au bout de ce vieux parc, dans l’étang du château, Un groupe folâtrant se promène en nacelle: Que de grâce! On dirait un groupe de Watteau, Où l’amour se suspend, où l’esprit étincelle. Dans le lointain brumeux un vieux clocher flamand S’élève avec notre âme aux régions divines, Tandis qu’un doux signal, un joyeux aboiement, Nous appelle à la ferme, au-dessus des ravines. La Prairie. Dans les prés reverdis le troupeau reparaît: Le jeune pâtre chante et sculpte une quenouille, La vache qui nous voit jette un regard distrait, Le grand boeuf nonchalant sommeille et s’agenouille. A deux pas du troupeau, par les chiens arrêté, Sous le saule éploré qui s’agite à la brise, Une blonde génisse au beau flanc tacheté Nous regarde passer, curieuse et surprise. Que cachent ces baillons sur le bord du ruisseau? Un jeune vagabond secouant sa misère, Émiettant son pain bis pour son ami l’oiseau, Et de sa vie oisive égrenant le rosaire. Auprès du vagabond un beau narcisse blanc A mon esprit rêveur vient rappeler la fable; Il mire dans les flots son calice tremblant Et semble s’égarer dans un songe ineffable. La Montagne. Traversons ce sainfoin, cette avoine, et montons Par ce chemin désert que le torrent ravage; Gravissons la colline où chèvres et moutons S’éparpillent gaiement dans le trèfle sauvage. Du haut de ces rochers que nos regards troublés S’égarent çà et là dans la fraîche vallée, Le long des clairs ruisseaux, sur les nappes de blés, Vers le bois assombri par une giboulée. La blonde au teint bruni qui lave dans le gué Chante un vieil air de mai d’une voix printanière; Au bout de son sillon le cheval fatigué L’écoute en agitant sa puissante crinière. Allons nous reposer à l’ombre du sentier, Respirons en passant cette aubépine amère, Sous le sureau sauvage abritant l’églantier, Cueille sans t’attrister une pâle éphémère. Le Poète. Le printemps! le printemps! la magique saison! Le ciel sourit de joie à la jeune nature, L’aube aux cheveux dorés s’éveille à l’horizon, Dieu d’un rayon d’amour pare sa créature. L’hiver avait glacé mon coeur sous son linceul, Je voyais s’effeuiller l’arbre des espérances; Je n’attendais plus rien du monde où j’étais seul, Et je prenais la main de mes soeurs les souffrances. Le printemps en mon coeur revient après l’exil, Ramenant sur ses pas mille blanches colombes, Et mon coeur refleurit au doux soleil d’avril: L’herbe n’est-elle pas plus verte sur les tombes? La Mort. Moissonneuse éternelle en la vallée humaine, Qui n’as pas de repos au bout de la semaine, Qui fauches sans relâche et ne sèmes jamais, Où donc as-tu porté les épis que j’aimais? -O géante maudite aux mamelles pendantes, Vieille fille ennuyée aux colères ardentes, Ange déchu, de tous le plus maudit de Dieu, Qui ne dis qu’un seul mot, un mot terrible: Adieu! Juive errante, vivant de poussière et de larmes, Traînant de tous côtés ton cortège d’alarmes, L’orfraie annonce seul ton passage caché. Ton arme est une faulx, ton sceptre un os séché. -Quand donc finiras-tu, vieille actrice enrouée, De baisser le rideau quand la farce est jouée? Quand donc tomberas-tu dans le gouffre béant Qui s’ouvre sous tes pas, ô mère du néant? -Ton empire est partout. Partout où l’on respire, Partout où l’on sourit, partout où l’on soupire, Depuis le paradis jusqu’au fond de l’enfer, Partout on te maudit, marâtre au coeur de fer. -Oui, sois maudite, ô mort, car ton arme fatale A coupé trop de fleurs sur ma rive natale; La plus fraîche est tombée un doux matin de mai: -Dieu, tu l’as recueilli, ce calice embaumé. - Mort impie! et pourtant c’est en toi que j’espère; C’est toi qui m’ouvriras l’asile où gît mon père. Ton lit, le cimetière, est doux et verdoyant, Ce pommier généreux au feuillage ondoyant A des fleurs en avril et des fruits en automne, L’oiseau vient y chanter, le soleil y rayonne. Ici point de maisons sans fenêtre et sans seuil Où l’on scelle les morts pour montrer son orgueil; Point de colonne en marbre et d’épitaphe vaine, Mais de l’herbe bénie où fleurit la verveine. Les hommes sont du moins égaux en cet endroit: Un pareil manteau vert les préserve du froid. C’est ici que l’on a, plutôt que dans la vie, Une place au soleil où ne vient pas l’envie. -Dieu veuille qu’on m’enterre auprès d’un mort aimé, Non loin du frais enclos où mon coeur fut charmé, Sous l’ombre de l’église. -A tous les jours de fête, Réveillé dus la tombe et soulevant la tête, N’entendrai-je donc pas le deux cris des enfants S’ébattant sur mes os comme de jeunes faons, Le bruit des encensoirs, le chant grave et rustique Réchappant du portail de l’église gothique, La ronde du village et le gai violon Appelant au plaisir tous les coeurs du vallon? -Pour aller à l’autel le jour de l’hyménée, La vierge passera, triste, pâle, inclinée, Sur l’herbe de ma fosse. -Au printemps, le matin, Je pourrai respirer la rosée et le thym -Pour toute ombre j’aurai l’église ou le vieil arbre, Mais non pas, grâce à Dieu! cette prison de marbre Empêchant de couler les pleurs dans mon cercueil, S’il me reste un ami par-delà le grand seuil! Adieu A Paris. Adieu, Paris, adieu, ville où le coeur oublie! Je reconnais le chemin vert Où j'ai quitté trop tôt ma plus douce folie; Salut, vieux mont de bois couvert! J'ai perdu dans ces bois les ennuis de la veille; J'ai vu refleurir mon printemps; Après un mauvais rêve enfin je me réveille Sous ma couronne de vingt ans! C'est au milieu des bois, c'est au fond des vallées, Qu'autrefois mon âme a fleuri, C'est à travers les champs que se sont envolées Les heures qui m'ont trop souri! Les heures d'espérance! adorables guirlandes Qui se déchirent dans nos mains Quand nous touchons du pied le noir pays des landes Familier à tous les humains. Ne trouverai-je pas le secret de la vie, Seul, libre, errant au fond des bois, À la fête suprême où le ciel me convie, À la source vive où je bois? Ignorant! Je lisais gravement dans leur livre; Maintenant que je vais rêvant, Dans la verte forêt mon coeur rapprend à vivre Et mon coeur redevient savant. Approchez, approchez, Visions tant aimées; Comme la biche au son du cor, Vous fuyez à ma voix sous les fraîches ramées, Et pourtant je suis jeune encor. Vous fuyez! Et pourtant vous n'êtes pas flétries, Sous ce beau ciel rien n'est changé: J'entends chanter encor le pâtre en ses prairies, Et dans les bois siffler le geai. Ah! ne vous cachez pas, ô Nymphes virginales! Sous les fleurs et sous les roseaux. Suspendez, suspendez vos courses matinales, Sirènes, montez sur les eaux! Amour, Illusion, Chimère, Rêverie, Sans moi vous allez voyager. Arrêtez! Vous fuyez? Adieu! Dans ma patrie Je ne suis plus qu'un étranger. Il ne s'arrête pas, blondes enchanteresses, Votre cortège éblouissant. Heureux sont les amants, heureuses les maîtresses, Que vous caressez en passant. Adieu Aux Bois. Bois où je voudrais vivre, il faut vous dire adieu! Depuis l'aube égayant les moissons ondoyantes, Jusqu'au soleil pâli des vendanges bruyantes, J'ai voulu contempler la grande oeuvre de Dieu. Au bois j'ai vu passer, avec ma rêverie, L'altière chasseresse et la chaste Egérie; J'ai vu faucher le trèfle à l'ombre du moulin; J'ai vu dans les froments la moissonneuse agile, Telle que la chantaient Théocrite et Virgile, Presser la gerbe d'or sur son corset de lin; J'ai vu, quand les enfants se barbouillaient de mûres, La vendangeuse aller aux grappes les plus mûres, Et répondre aux amants par un rire empourpré: Le vin coule au pressoir, le vigneron est ivre, Le regain est fauché; j'ai vu le premier givre Frapper le bois; la neige ensevelir le pré. Je pars, je vais revoir l'amitié qui m'oublie, Ton peintre et ton poète, ô charmante Ophélie! Beau rêve de Shakespeare en ces deux coeurs tombé; Sainte-Beuve, qui pleure un autre Sainte-Beuve, Hugo, Vigny, Musset, Banville, urnes du fleuve Qui verse l'ambroisie aux rêveurs, comme Hébé. Gérard le voyageur m'écrira du Méandre, Valbreuse me dira: Trente ans! adieu, Léandre; Ariel à Paris me parlera du Rhin. Gautier, d'un fourreau d'or tirant un paradoxe, Viendra te battre en brèche, ô sottise orthodoxe! De Philine et Mignon je rouvrirai l'écrin. Esquiros, Thoré, Süe, armés de l'Évangile, Bâtiront sous mes yeux leur Église fragile Avec Saint-Just pour saint et pour Dieu Jésus-Christ. La Fayette, amoureux de poésie ardente, M'allumera l'enfer de son aïeul le Dante: Janin, Karr et Gozlan diront: Voilà l'esprit! Lamartine au banquet de Platon me convie; Sand, Balzac et Sandeau me conteront la vie; Grisi va me verser les perles de sa voix. Point d'hiver à Paris! car s'il pleut ou s'il neige, J'irai voir le soleil au Louvre dans Corrége, Ou dans votre atelier, Diaz, Decamps, Delacroix! Oui, je retourne à toi, poétique bohème, Où dans le nonchaloir on fait un beau poème Avec un peu d'amour tombé du sein de Dieu. Bois où je voudrais vivre, il faut vous dire adieu! Bruyères, le 15 novembre 1845. Aline. J'ai vu sur la colline, Pieds nus, cheveux au vent, Aline Qui s'en allait rêvant. Les roses éphémères Couronnaient son beau front. Chimères Qui s'évanouiront. J'ai vu sur la colline, Le sein tout palpitant, Aline Qui s'en allait chantant. Riant de la rebelle, Un soldat avait pris La belle: L'innocence a son prix. J'ai vu sur la colline, Son chagrin était grand! Aline Qui s'en allait pleurant. Le soldat infidèle Buvait, en vert galant, Loin d'elle, L'amour et le vin blanc. J'ai vu sur la colline Une fosse au printemps: Aline Y dormait pour longtemps. Revint le mauvais hôte Au seuil qu'il assiégea; Bien haute L'herbe y poussait déjà. Aux Poètes. Dédié à Jean de La Fontaine. Quand la faux va crier dans les foins et les seigles, Fuyez, poètes ennuyés; Libres de tout souci, prenez le vol des aigles; Fuyez l'autre Babel, fuyez! Allez vous retremper dans quelque solitude, Au bord du bois silencieux, Où vous retrouverez la Muse de l'Etude Cherchant l'infini dans les Cieux. Théocrite et Virgile ont soulevé la gerbe; S'ils chantaient la belle saison, C'était cheveux au vent, les pieds cachés dans l'herbe, L'âme perdue à l'horizon. La Fontaine suivait la Fable, sa compagne, Les pieds dans les pleurs du matin, Dans quelque coin touffu de l'agreste Champagne, Par les bois où fleurit le thym. Jean-Jacque étudiait, allant à l'aventure, À travers vallons et forêts; Si toujours dans son livre on sent bien la nature, C'est qu'il en chercha les secrets. Voltaire s'exilait pour vivre en solitaire; Chez lui le soc fut en honneur, Et Buffon à Ferney surprit le vieux Voltaire Portant la faux du moissonneur. Diderot travaillait pour la grande famille, À l'ombre fraîche des halliers; Boileau, Boileau lui-même, avait une charmille, Des arbres et des espaliers. Poètes essoufflés, si vous voulez renaître, Si la ruche manque de miel, Allez donc voir ailleurs que par votre fenêtre Ce qui se passe sous le ciel. Que faites-vous là-bas, insensés que vous êtes? Enfumés comme des Lapons, Vous contemplez le monde en lisant les gazettes, Les astres en passant les ponts. Vous cherchez, dites-vous, l'Amour et la Science; Vous ne trouvez que tourbillons. L'Amour! le cherchez-vous dans son insouciance? Courez les prés et les sillons. La Science? pour vous la Science est amère, C'est un fruit que Dieu nous défend; C'est la mort, ou plutôt c'est la mauvaise mère Qui n'allaite pas son enfant! Vous vendez les faveurs de la fille d'Homère, La blanche Muse aux tresses d'or; Vous avez profané cette sainte chimère, Qui, malgré vous, nous aime encor. Vous vous faites marchands et vous ouvrez boutique: Pour vous l'art n'est plus qu'un état; Si Dieu vous demandait pour lui-même un cantique, Il faudrait qu'il vous l'achetât! Vous voulez des palais où l'esprit s'abandonne À tout ce qui brille ici-bas; Mais le luxe du coeur, ce que le ciel vous donne, Aveugles, vous n'en voulez pas! Corneille, le grand maître aux scènes immortelles, Aimait le toit humble et béni, La fenêtre où l'hiver seul suspend des dentelles, Où le printemps apporte un nid. L'art succombe; l'artiste est à peine un manoeuvre Qui sans haleine va toujours; La petite monnaie est l'âme de toute oeuvre Qui se fait en ces tristes jours. Que deviennent les fleurs de ce terroir si riche Qui se déroulait sous nos pas? Hélas! depuis vingt ans c'est en vain qu'on défriche, Les épis ne mûriront pas. Fuyez ce vain renom qui se paye à la ligne, Allez reposer votre esprit Au bord de quelque bois, au pied de quelque vigne, Où Zeus, le grand poète, écrit. Créateurs effrénés, du Créateur suprême Que ne suivez-vous les leçons? Ce n'est pas en un jour qu'il finit le poème Des vendanges et des moissons. Cybèle aux blonds cheveux, notre mère féconde, Sème ses trésors à pas lents; Elle aime à s'appuyer, pour traverser le monde, Sur le cou des boeufs indolents. Dieu. Nature féconde en merveilles, Nature, mère des humains, Qui nous allaites, qui nous veilles, Et qui nous berces de tes mains, À mes pieds effeuille une rose, -Égrène un épi mûr, -arrose Sous la grappe ma lèvre en feu; Pour sanctifier mon délire, D'un rayon couronne ma lyre, Ô Soleil! je vais chanter Dieu. Chanter Dieu, profane poète! Penche ton front sur le chemin; Que longtemps ta lyre muette Fatigue ton coeur et ta main... Je chanterai! ma poésie Est une fleur que j'ai choisie Dans un Eden du ciel aimé; Elle a pu fleurir pour la terre, Mais elle lève, solitaire, Vers Dieu son calice embaumé. Après une course lointaine, Je vais m'asseoir sur le penchant Du mont où brille la fontaine Aux rayons du soleil couchant; Et mon âme prend sa volée Dans les splendeurs de la vallée, Abeille butinant son miel: Elle s'arrête avec ivresse Pour ouïr l'hymne d'allégresse Que la Nature chante au Ciel. Allez donc, âme vagabonde! Respirez autour des buissons Dans le sentier où l'herbe abonde, Au bruit des naïves chansons, Cueillez vos belles rêveries Sur le bord touffu des prairies; Tandis que jase le grillon, Bercez-vous dans la marjolaine Auprès du cheval hors d'haleine Qui hennit au bout du sillon. Jeanne la brune, aux pieds du pâtre, Au nouveau-né donne son sein, Gamelle qui n'est pas d'albâtre, Mais que Dieu lit grande à dessein; Bras nus et jambe découverte, Margot lave sa jupe verte, Le meunier l'embrasse en passant. Là-bas, dans son insouciance, L'écolier, cherchant la science, Secoue un arbre jaunissant. L'écolière, comme une abeille, À chaque pas prend un détour Pour recueillir dans sa corbeille Ces bouquets si doux au retour! Prends garde, ô ma pauvre écolière! Que ta corbeille hospitalière N'accueille ce serpent maudit Qui surprit Eve, ta grand'mère, Et lui vanta la pomme amère Si bien, hélas! qu'elle y mordit. Voyez dans la villa rustique, Un joyeux enfant à la main, Ce vieillard au front prophétique Qui bénit Dieu sur son chemin: Il a, durant des jours prospères, Labouré le champ de ses pères. Du travail recueillant le fruit, Il attend que la mort l'endorme Près de l'église et du vieux orme, Un soir, sous un beau ciel, sans bruit. Plus loin, sous l'arbre de la rive, Le front penché languissamment, La pâle délaissée arrive Pour rêver seule à son amant. Son regard se perd dans l'espace, Chaque flot agité qui passe Conseille à son coeur d'espérer. Dans le bocage une voix chante La ballade grave et touchante Qui la fait sourire et pleurer. Près de l'étang où la colombe Secoue une plume en passant, Je vois un vêtement qui tombe Comme un nuage éblouissant: La belle duchesse est venue Pour le bain. Elle serait nue Sans sa mantille de cheveux; Elle descend dans l'herbe épaisse; Le rameau sur elle s'abaisse Pour voiler ses seins amoureux. Elle a détourné la broussaille Qui retenait son pied d'argent; Elle glisse, l'onde tressaille Et baise son beau corps nageant. Si Phidias, le dieu du marbre, Etait là caché sous un arbre! J'entends du bruit: est-ce un amant? Descendra-t-il une nuée? Car la ceinture est dénouée, Et l'Amour dit un air charmant. Mais, comme Suzanne la chaste, Elle trouve un voile dans l'eau, Dont la face verte contraste Avec son cou. Divin tableau! Elle fuit avec l'hirondelle, Qui va l'effleurant d'un coup d'aile; L'onde suit avec un frisson; L'amant attend sous la ramée, Et l'Amour dit: « Ô bien-aimée! En serai-je pour ma chanson? » Là-bas ces belles matineuses, Fuyant le parc et ses grands murs, Comme de blondes moissonneuses M'apparaissent dans les blés mûrs. Ô visions de ma jeunesse, Faites que mon dîne renaisse À ses rêves de dix-huit ans! À la fourmi laissons les gerbes, Ô cigales, les folles herbes Sont notre moisson du printemps. -Mais tu t'égares, ô mon âme! Est-ce ainsi qu'il faut chanter Dieu? -J'ai chanté le sublime drame, L'or des moissons sous le ciel bleu; Le poète effeuillant son rêve Aux paradis des filles d'Eve; Le pitre dans sa liberté, L'enfant qui joue avec son père, L'amante dont le coeur espère... Mon Dieu, ne t'ai-je pas chanté? La Fontaine. Il est une claire fontaine, Qui murmure nonchalamment Non loin d'un cabaret flamand. Le soir, dès que l'ombre incertaine A jeté ses voiles flottants Sur la vieille épaule du Temps; Quand l'abeille rentre à la ruche, La Flamande portant sa cruche Y va rêver à son amant. Son amant, dans l'ombre incertaine, Vient s'enivrer à la fontaine Bien mieux qu'au cabaret flamand. Le Chemin De La Vie. Dédié à Saint Augustin. La vie est le chemin de la mort. Le chemin N'est d'abord qu'un sentier fuyant par la prairie, Où la mère conduit son enfant par la main, En priant la Vierge Marie. Aux abords du vallon, le sentier des enfants Passe dans un jardin. Rêveur et solitaire, L'adolescent effeuille et jette à tous les vents Les roses blanches du parterre. Quand l'amoureux s'égare en ce bosquet charmant, Il voit s'évanouir ses chimères lointaines, Et le démon du mal l'entraîne indolemment Au bord des impures fontaines. Plus loin, c'est l'arbre noir -détourne-toi toujours, L'arbre de la science où flottent les mensonges: Garde que ses rameaux ne voilent tes beaux jours, Et n'effarouchent tes beaux songes. En quittant le jardin, la fleur et la chanson, La Jeunesse et l'Amour qui s'endorment sur l'herbe, Le voyageur aborde au champ de la moisson, Où son bras étreint une gerbe. De sa moisson il va bientôt se reposer Sur la blonde colline où les raisins mûrissent; Pour la coupe enivrante il retrouve un baiser À ses lèvres qui se flétrissent. Plus loin, c'est le désert, le désert nébuleux, Parsemé de cyprès et de bouquets funèbres; Enfin, c'est la montagne aux rochers anguleux, D'où vont descendre les ténèbres. Pour la gravir, passant, Dieu te laissera seul. Un ami te restait, mais le voilà qui tombe; Adieu; l'oubli de tous t'a couvert du linceul, Et tes enfants creusent ta tombe! Ô pauvre pèlerin! il s'arrête en montant; Et, se voyant si loin du sentier où sa mère L'endormait tous les soirs sur son sein palpitant, Il essuie une larme amère. Se voyant loin de vous, paradis regrettés, Dans un doux souvenir son coeur se réfugie: Se voyant loin de vous, ô jeunes voluptés! Il chante une vieille élégie. En vain il tend les bras vers la belle saison, Il jette des sanglots au vent d'hiver qui brame; Il a vu près de lui le dernier horizon, Déjà Dieu rappelle son âme. Quand il s'est épuisé dans le mauvais chemin, Quand ses pieds ont laissé du sang à chaque pierre, La mort passe à propos pour lui tendre la main Et pour lui clore la paupière. Le Premier Givre. L'hiver est sorti de sa tombe, Son linceul blanchit le vallon; Le dernier feuillage qui tombe Est balayé par l'aquilon. Nichés dans le tronc d'un vieux saule, Les hiboux aiguisent leur bec; Le bûcheron sur son épaule Emporte un fagot de bois sec. La linotte a fui l'aubépine, Le merle n'a plus un rameau; Le moineau va crier famine Devant les vitres du hameau. Le givre que sème la bise Argente les bords du chemin; À l'horizon la nue est grise: C'est de la neige pour demain. Une femme de triste mine S'agenouille seule au lavoir; Un troupeau frileux s'achemine En ruminant vers l'abreuvoir. Dans cette agreste solitude, La mère, agitant son fuseau, Regarde avec inquiétude L'enfant qui dort dans le berceau. Par ses croassements funèbres Le corbeau vient semer l'effroi, Le temps passe dans les ténèbres, Le pauvre a faim, le pauvre a froid Et la bise, encor plus amère, Souffle la mort. -Faut-il mourir? La nature, en son sein de mère, N'a plus de lait pour le nourrir. CHANSONS Soupir. La nuit avec amour se penche sur la terre! Le ciel de juin s'enflamme à l'horizon, Et la rosée argente le gazon. Toute ramée en fleur abrite un doux mystère! La chanson que j'entends au loin Me fait tressaillir d'allégresse: C'est la chanson de ma maîtresse, Bouquet de pampre et de sainfoin. Toute ramée en fleur abrite un doux mystère! Les rossignols chantent l'amour en choeur; Je vous attends, vous, l'âme de mon coeur: La nuit avec amour se penche sur la terre! Saules Pleureurs. Elle passe comme le vent, Ma jeunesse douce et sauvage! Ma joie est d'y penser souvent: Elle passe comme le vent, Mon coeur la poursuit en rêvant, Quand je suis seul sur le rivage. Elle passe comme le vent Avec l'amour qui la ravage. Elle fuit, la belle saison, Avec la coupe de l'ivresse. Adieu, printemps! adieu, chanson! Elle fuit, la belle saison. Je n'irai plus vers l'horizon Chercher la muse ou la maîtresse! Elle fuit, la belle saison: Adieu donc, adieu, charmeresse. Que de larmes! que de regrets! Toi dont mon âme fut ravie Déjà si loin, -encor si près! Que de larmes! que de regrets! Mes mains ont planté le cyprès Sur les chimères de ma vie: Que de larmes! que de regrets! Adieu, mon coeur! adieu, ma mie! Ceux Qui Aiment Toujours. Aimons-nous follement! C'est la chanson, ma mie, Que dit le coeur de ton amant À chaque battement. La plus belle folie Sous le ciel d'Italie, C'est d'aimer follement! Aimons-nous follement! La science de vivre Est de mourir tout doucement Près de ton sein charmant Où l'Amour, étant ivre, Écrivit ce beau livre: Aimons-nous follement! Aimons-nous follement Jusqu'à la frénésie! Que dit l'étoile au firmament, La rose à son amant, La lèvre à l'ambroisie, L'Art à la Poésie? Aimons-nous follement! Ceux Qui N'Aiment Plus. Qui l'a donc sitôt fauchée, La fleur des moissons? Qui l'a donc effarouchée, La Muse aux chansons? Je n'aime plus! qu'on m'enterre, Le ciel s'est fermé. Je retomhe sur la terre, Le coeur abîmé. Te souviens-tu, ma maîtresse, Mon coeur s'en souvient! Des aubes de notre ivresse? Déjà la nuit vient. Faut-il que je te rappelle Les doux Alhambras Que nous bâtissions, ma belle, En ouvrant nos bras? Ta bouche fraîche, ô ma mie! Ne m'enivre plus, Déjà la vague endormie Est à son reflux. Quoi! plus d'Eve qui m'enchante! Plus de paradis! Faut-il donc que mon coeur chante Son De profundis? Elle est ouverte, ma tombe, Et va se fermer. Oui, j'en mourrai, ma colombe, Du doux mal d'aimer. Ou plutôt, pour cénotaphe, Je prendrai Martha, Qui mettra pour épitaphe: -Il ressuscita! - De La Terre Au Ciel. Un rayon de soleil se brise Sur la branche et sur les buissons. Je m'assieds à l'ombre, où la brise M'apporte parfums et chansons: Parfum de la fraise rougie Qui tremble sur le vert sentier; Chanson -palpitante élégie - De l'oiseau sur le chêne altier; Parfum de la rose sauvage, Doux trésor du pâtre amoureux; Chanson égayant le rivage, Qui parle à tous les coeurs heureux: Parfum de la source qui coule Dans un lit de fleurs ombragé; Chanson du ramier qui roucoule, Et me chante l'amour que j'ai; Parfum de l'herbe qui s'emperle À la brume des soirs d'été; Chanson éclatante du merle, Qui bat de l'aile en sa gaieté; Parfum de toute la nature, Fleur, arôme, ambroisie et miel, Chanson de toute créature, Qui parle de la terre au ciel. L'Aumône. C'est le soir, l'heure du poète, Le laboureur quitte son champ, La nature devient muette Aux splendeurs du soleil couchant. Là-bas, au pied de la colline, Sur un lit mouflu de gazon, S'arrête Rose l'orpheline, Pour voir les feux de l'horizon. C'est une fille de Bohème Qui traîne son mauvais destin; Sa voix a la grâce suprême, Quand elle a jeûné le matin! Un chasseur, battant la pâture, Vient à passer sur son chemin; Soudain la pauvre créature Se lève en lui tendant la main. Si blanche était la main de Rose! Sentant ses lèvres s'embraser, Le jeune chasseur y dépose L'aumône du coeur: -un baiser. L'Echelle De Soie. On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! Vers ce vieux château dont la tour hautaine Profile son ombre au fond du ravin, Voyez-vous courir ce beau capitaine? Celle qui l'attend attend-elle en vain? L'étoile scintille à travers la nue; L'amant vient d'entrer, tirons les verrous: Chut! car le mari, seul dans l'avenue, Tient bien son épée et parle aux hiboux. On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! Les cheveux épars, la blanche amoureuse, Comme Juliette à son Roméo, Dit à son amant: Que je suis heureuse! Ah! chantons toujours le divin duo! Jamais deux amants, sous le ciel avare, N'ont ainsi nagé dans l'enivrement; Mais l'heure a sonné, l'heure qui sépare: Adieu, ma maîtresse! Adieu, mon amant! On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! Mais sous le balcon d'où la noble dame Dit encore adieu les yeux tout en pleurs, On a vu soudain briller une lame, Et le sang jaillir sur les blanches fleurs. La dame, éperdue, à l'horreur en proie, Se jette à genoux pour prier l'Amour. Elle avait laissé l'échelle de soie: Voilà le mari qui monte à son tour. On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! -Madame, c'est moi; voyez mon épée; Ne devais-je pas laver mon affront? Voyez: dans son sang je l'ai bien trempée. - Il dit, et lui jette une goutte au front. Madame, vivez; mais que votre bouche Baise cette épée: elle me vengea. -Vivre ainsi? jamais! Ah! votre oeil farouche Ne me fait pas peur, car je meurs déjà. On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! De la main sanglante elle prend la lame, La porte à sa bouche et baise le sang. Horrible spectacle à nous glacer l'âme, Sombre tragédie, acte saisissant! Soudain la voilà qui, dans la croisée, Se frappe trois coups: c'est le dénouement. Et son sang jaillit, brûlante rosée, Sur le front glacé de son pâle amant. On entend au loin la chanson des merles; Ô ménétrier! prends ton violon. Les gais rossignols égrènent des perles; Quel beau soir! Dansez, filles d'Avallon! Les Trois Amoureux. Jeanne est si blonde, qu'elle est rousse. Le jour de Pâques elle s'en va Cueillir l'aubépine qui pousse, Qui pousse, pousse et fleurira. La belle, en robe des dimanches, Rubans roses, fichu coquet, Gaspille les fleurs sur les branches Pour se faire un joli bouquet. Elle s'endormit sur la mousse, Mais sa bouche encor respira L'aubépine qui pousse, pousse, Qui pousse, pousse et fleurira. Trois chasseurs courant le bocage La surprirent dans son sommeil, Comme un oiseau dans une cage Rêvant à l'horizon vermeil. Le premier d'une voix bien douce Lui dit: « Je t'aime, » et l'embrassa Près de l'aubépine qui pousse, Qui pousse, pousse et fleurira. Elle rêvait que d'aventure Elle était biche, et que les loups La poursuivaient sous la ramure: Elle était sens dessus dessous. Le second sur le lit de mousse Cueillit à son sein qu'il baisa, Cueillit l'aubépine qui pousse, Qui pousse, pousse, et la piqua. Le troisième, genoux en terre, Tout doucement la réveilla. Que lui dit-il? C'est un mystère, L'écho du bois ne le dira! Car s'il le disait, brune ou rousse, Vous iriez toutes, ça de là, Cueillir l'aubépine qui pousse, Qui pousse, pousse et piquera. Source: http://www.poesies.net