Les Grandes Dames. Par Arsène Houssaye. (1815 -1896) TOME III TABLE DES MATIERES LIVRE III - LA DAME DE COEUR I DEUX LARMES DE GENEVIÈVE II LA FOLIE DE LA RAISON III LES DEUX COUSINES IV LA CONFESSION DE GENEVIÈVE V POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE VI L'HEURE DU DIABLE VII LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA VIII LA SOLITUDE DE VIOLETTE IX LES DEUX COUSINES X LE CHATEAU DE CARTES XI UN AUTRE BOUQUET MORTEL XII OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE XIII LE TROISIÈME LARRON XIV LA FEMME DE NEIGE XV PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE XVI LA CHIFFONNIÈRE XVII L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES XVIII LES INSÉPARABLES XIX LES POIGNARDS D'OR XX UN CARABIN ARRACHE UNE DENT AMLLE REBECCA LIVRE III - LA DAME DE COEUR I DEUX LARMES DE GENEVIÈVE Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce temps, un homme nouveau naissait en lui à son insu qui menaçait de détruire l'ancien. Cette vie à tous les vents était désormais dominée par une pensée. Jusque-là, à tous les horizons qui l'appelaient, il voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son âme: l'horizon où rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille dans la virginité des vingt ans. C'était pour la lumière sacrée le rêve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui l'enveloppait encore dans ses nuées et ses éclairs. Octave avait beau vouloir s'affermir dans son athéisme par l'intimité de quelques stoïciens antiques et par la science de quelques docteurs modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et chaste figure de Geneviève, comme si la nature aveugle n'avait pu faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard. Mlle de La Chastaigneraye parlait donc à son esprit comme à son coeur, mais elle parlait surtout à son coeur: elle lui rappelait sa mère, quoiqu'elle ne lui ressemblât pas, mais parce qu'il y a des airs de tête qui évoquent toute une légion de figures poétiques. Combien de sphères distinctes dans ce inonde où tout se touche! C'est comme le paradis du Dante. Ceux qui nient la force de l'âme n'ont donc pas étudié toute son action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science, parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de l'image corporelle qui s'impose, c'est l'âme elle-même qui, pour les yeux d'une autre âme, a revêtu la forme visible. Octave avait beau s'éloigner de Geneviève, se perdre dans ce Paris bruyant, où l'on oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout cette fière et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de son âme. Il fût retourné au Pérou ou en Chine sans qu'elle restât en chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui pénètre, elle dominait par la grâce; c'était la soeur, c'était l'amante, c'était la conscience. Cet homme, qui ne voulait pas croire à Dieu, n'osait nier les anges, tant il sentait la présence réelle de l'ange gardien dans Mlle de La Chastaigneraye. Octave souffrait de ne pas voir Geneviève; il vivait toujours dans le même tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se retournât vers Champauvert et qu'il ne demandât à son âme si elle ne voyait rien venir. Il se fût peut-être décidé à retourner à Parisis pour être plus près d'elle, pour la voir, ou même pour l'entrevoir. Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-même de la légende des Parisis, et il disait volontiers: «Que m'importe! si j'avais seulement une année de bonheur!» Mais il se prenait à redouter pour Geneviève la terrible légende: L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! Cependant il était décidé à partir, quand, un matin, il reçut ce billet de la marquise de Fontaneilles: «Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublié le numéro de mon hôtel, je crois même qu'il a oublié ma figure, car, hier, je l'ai vu conduisant son mailcoach à peu près comme Apollon conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a pas saluée, lui qui salue tout le monde comme un empereur. «Si je dis à M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer la main? «MARQUISE DE FONTANEILLES.» Est-ce une embûche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi? Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut peut-être faire ma connaissance. Il se rappela ses tentatives galantes échouant devant les hautaines coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le lendemain, vers six heures, à l'hôtel de Fontaneilles, espérant que la première heure de la revanche avait sonné et qu'il allait recommencer son jeu savant pour vaincre la dame de Trèfle. Il comptait sans la Dame de Coeur. Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappé d'un pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son âme. «Monsieur le duc est attendu dans le petit salon,» lui dit le domestique. Comme Octave dépassait la porte, il vit venir à lui une femme très émue et très pâle. Cette femme était Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: «Des larmes! Geneviève. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?-Octave, vous rappelez-vous la légende des Parisis: L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT! Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait avec fierté le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lâchetés des profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'à l'esclavage. Sa dignité lui était trop chère pour qu'elle courbât la tête sous la passion, quelque ardente que fût sa passion. Voilà ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle n'attendait pas sitôt, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne pleurait pas. C'étaient les larmes du sacrifice. Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler. Tous les rêves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu. Geneviève n'était pas de celles qui se consolent de l'amour dans l'amour. Elle ne croyait pas que l'âme pût contenir deux images aimées, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle aurait eu horreur d'elle-même si elle eût songé un instant à profaner ce qui avait été la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait une âme pour une âme et que Dieu seul console les âmes dépareillées. Aussi le jour où Mlle de La Chastaigneraye résolut de ne plus aimer M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette jeune fille tomber agenouillée, appuyant saintement sur son coeur un crucifix d'ivoire, eût été touché de sa douleur et de sa résignation. Elle fermait la porte, d'une main stoïque ou plutôt d'une main chrétienne, à toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas, comme à tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'héroïque volonté des grandes âmes; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations, elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan. Les esprits forts, les sceptiques, les athées, sont sans doute des âmes d'élite qui s'élèvent toujours au-dessus des passions humaines, puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder le ciel. Pas un de ceux-là, pourtant, n'eût assisté au sacrifice de Geneviève sans être atteint par l'émotion de cette âme, qu'ils jugent mortelle, mais qui brave leur condamnation. Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: «Non! pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime.» Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser. Il mouilla ses lèvres à ces belles larmes. «Geneviève! ma chère Geneviève! vous pleurez?-Non, répondit-elle en essayant un sourire, il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous cacher, ont jailli de mon coeur malgré moi; montrer des larmes, ce n'est pas toujours pleurer.» Geneviève s'était remise sur le canapé; Octave s'assit devant elle, gardant toujours ses mains dans les siennes. «Je vous en prie, Geneviève, dites-moi votre chagrin!» Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse irrêvable. «Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne vous aime plus.» Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression pénétrante. Octave fut ému dans toute son âme. Il leva les deux mains de Geneviève à ses lèvres et les baisa avec passion. «Geneviève, si vous m'aviez aimé, vous m'aimeriez toujours.-Est-ce bien vous qui dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une partie de campagne.-Geneviève, vous ne me connaissez pas. Je vous aime, je vous ai toujours aimée, je n'ai aimé que vous et je n'aimerai jamais que vous.» Geneviève regardait Octave comme si elle entendait parler hébreu. Il continua: «Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalités de la vie, on peut tout jeter par la fenêtre, hormis son coeur? Je suis indigne de vous, je le sais; j'ai traversé toutes les passions de la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donné mon coeur.» La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout feu et toute lumière. «C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donné le feu et la lumière. Jusqu'à vous, j'étais le voyageur des contes arabes, qui ne se réveille jamais que la nuit et qui ne connaît que les lointaines clartés des étoiles. Toutes ces femmes qui ont passé dans ma vie, étaient comme des étoiles perdues, à des millions de lieues de mon coeur.-Vaine éloquence, dit Geneviève; ne me comparez pas au soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle.» Octave, qui maîtrisait ses émotions comme le cavalier qui d'un seul mot arrête soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois. «Une grande nouvelle, vous m'effrayez!» Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer son mariage avec quelque prince français ou étranger. La douleur le saisit. Depuis un an, Geneviève était le rivage, l'horizon, le rêve de son âme. Tout à la tempête, tout à l'orage, tout à l'inquiétude, il aspirait à cet idéal. Supprimer de sa vie l'image de Geneviève, c'était supprimer son coeur. Il écoutait silencieusement, comme si sa destinée eût parlé par la bouche sibyllique de Geneviève. «Mon cousin, reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis...» Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de lui annoncer leur mariage. Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or. Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin, reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec Mlle Violette de Pernan-Parisis.» *II LA FOLIE DE LA RAISON Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a gardé le droit de s'absoudre.-C'est elle qui vous a dit cela? murmura le duc de Parisis.» A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la vertu de Violette?-Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, mais je serai seul à vous croire.-Non, la vérité finit toujours par être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle sera la duchesse de Parisis?-Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies de l'été passé.-Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient...-Je vous comprends, ma cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle désormais.-Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.-L'exemple du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des Genevièves.-Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai fait de ma fortune,-ou de la vôtre, si vous voulez,-cinq parts; ou plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme de Portien.-Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé d'elle par un million.» Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.-La folie de la sagesse! Je ne comprends pas.-Vous voulez, comme toutes les grandes âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé et augmenté.-En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser Violette?-Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.» Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois. A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière. «Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.-Non, dit Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai échoué dans ma mission.» Octave était allé au-devant de Mme de Fontaneilles. «Ma chère marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas comprendre.-Que lui dites-vous?-Je lui dis que je l'aime.-Eh bien, mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre.» Octave s'était assis à côté de la marquise, en face de Geneviève qui demeurait debout. «Asseyez-vous donc, Geneviève, dit Mme de Fontaneilles.-Non, répondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus rien à dire.» La marquise se tourna vers Octave: «Voyons, monsieur de Parisis, ne laissez pas partir Geneviève.» Octave avait l'éloquence de la parole, mais surtout l'éloquence des mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main, et sa cause était à moitié gagnée. Au moment où il prit la main de la marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un éclair qui fit pareillement tressaillir Octave. Le démon qui le possédait toujours,-le démon que Geneviève, par sa présence, avait exorcisé,-se réempara de lui. Son regard tomba tout à propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaître leur beauté à travers une légère robe du matin, dans un corsage simple et vague qui caressait au lieu d'emprisonner. Octave devait mourir dans l'impénitence finale, puisque toutes ses émotions ne l'empêchèrent pas de reconnaître encore une fois que la marquise avait des beautés incomparables pour un voluptueux. Et d'ailleurs, elle lui avait résisté, il ne voulait jamais s'avouer vaincu. Cependant Geneviève, toute à sa douleur, ne vit pas, heureusement-ou plutôt malheureusement,-ce tressaillement de son cousin et de son amie. Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.-Quoi! tu t'en vas fièrement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait repoussé celle d'Octave avec quelque colère, comme si elle fût humiliée du plaisir éprouvé-un poison qu'elle venait de boire avec délices,-sans y songer.-Oui, dit Geneviève, vous me comprendrez peut-être, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais retourner à Champauvert, je ne reviendrai plus jamais à Paris.-A moins, dit-elle après un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne me demander la main de Mlle Violette.» Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye fût si sérieuse; mais vainement ils tentèrent de la retenir. Le coupé de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La Chastaigneraye dans la cour: elle était déjà sur le perron quand son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement mettait Parisis à la porte.-Ma chère Geneviève, dit-il en s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.-Non, murmura-t-elle, j'ai dit.» Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. «Étrange fille! plus étrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!» *III LES DEUX COUSINES L'affaire du bouquet de roses-thé devait revenir aux assises de l'Yonne sous quelques jours. Le procureur impérial avait fait une visite à Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir, sans lui dire combien elle était compromise par une sourde vindicte publique. On prétendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon; on l'accusait même de le cacher. Elle dit au procureur impérial qu'elle ne descendrait pas jusqu'à se défendre. Le magistrat lui dit qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre. Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on vint lui servir à déjeuner et qu'elle ne déjeuna pas. Elle prit un peu de café et se retira dans sa chambre. Une heure après, elle était morte. J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de campagne tour à tour cuisinières et couturières, qui font la cuisine le soir et les robes le matin. Cette fille, nommée Athénaïs Duru, déclara ceci au juge d'instruction: Mme de Portien, fière au milieu de ses gens, ne leur disait jamais rien de sa vie ni de sa pensée. Elle était avare et dépensière. Comment dépensait-elle son argent? Ce n'était pas dans son petit château. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours à Paris, où elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle à Paris? Elle descendait à l'hôtel Lord-Byron, où elle prenait le titre de comtesse d'Arcourt et où elle se montrait dans tout l'attirail de la dernière mode. Elle vivait à son gré quinze jours par saison. Le reste du temps, toute seule à Pernan, elle rêvait, lisait ou gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand il arrivait, le petit château se réveillait un peu, car le sieur de Portien était gourmand et donnait à la cuisinière, dés son arrivée, les menus à la mode dans les journaux. Quand Mme de Portien reçut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre, elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant à la fenêtre. Jeta-t-elle un regard de regret sur le château de Parisis, dont on voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le château de Champauvert, perdu à l'horizon? sur son petit parc à elle, où elle avait passé quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne sait. Une demi-heure après, on vit sortir par la porte du jardin le petit joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France, jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; dès qu'il se crut seul, il prit dans sa poche une poignée d'or et la regarda avec une joie d'enfant. Les gens du château n'avaient jamais vu ce petit joueur de violon: d'où sortait-il? là était le secret. Tout le château était en éveil, car on savait bien, là comme ailleurs, que Mme de Portien serait inquiétée pour l'affaire du bouquet de roses-thé. Peu de temps après le départ du petit joueur de violon, la servante Athénaïs crut entendre un cri, quoiqu'elle fût à quelque distance de la chambre de sa maîtresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte. Mais Mme de Portien avait poussé le verrou. Cette fille eut peur d'être indiscrète. Elle attendit. Mais le soir, s'étonnant de ne pas revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur une aile abandonnée du château, qui ne servait que de fruiterie et de lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante monta cet escalier et arriva à la porte du cabinet de toilette. Elle avait bien jugé: cette porte n'était pas fermée à l'intérieur. Quelle fut la surprise de cette fille en voyant sa maîtresse renversée au milieu de la chambre, la figure contractée, les yeux ouverts, les bras étendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les drames de l'Ambigu. Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien était morte. Déjà les mains étaient froides comme le marbre. La servante appela au secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'écho en écho, courut en quelques heures jusqu'à Tonnerre. A minuit, le procureur impérial d'Auxerre apprenait que Mme de Portien était morte subitement. Il envoya chercher le médecin de Champauvert, et, au point du jour, il se trouvait avec lui au château de Pernan. On trouva Mme de Portien couchée sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la fille Athénaïs avait remarquées la veille. «Je vous ai appelé, dit le procureur impérial au médecin, parce que je suis sûr que Mme de Portien s'est empoisonnée avec le poison du bouquet de roses-thé. -Je n'en doute pas, dit le docteur après avoir examiné à la loupe les lèvres et les narines de la morte.» Une lettre cachetée, sur le secrétaire, portait cette suscription: A Monsieur le duc Octave de Parisis. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le procureur impérial décacheta la lettre, croyant trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut: «Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a osé me soupçonner. Je désire que ma fortune soit donnée à Violette, à cette pauvre fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais. Mon crime à moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille, et que je l'ai abandonnée. Je meurs déchirée de remords. Que Violette me pardonne. Soyez son frère, comme vous êtes le frère de Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinée a été plus forte que moi. «Adieu, mon cousin, je vous embrasse. «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» Le procureur impérial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir plus mal. C'est déjà quelque chose que de savoir se rendre justice. «Que Dieu lui pardonne,» dit le médecin par habitude de langage, car c'était un médecin qui ne croyait pas à Dieu. Le procureur impérial lut encore ces quelques lignes sur une feuille de papier que le vent avait emportée dans un coin de la chambre: «Ceci est mon testament: «Je donne et lègue à Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommée Violette, injustement soupçonnée d'un crime qu'elle n'a pas commis, tout ce que je possède au jour de ma mort, en biens, meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par elle de faire servir à M. de Portien, une rente de trois mille six cents francs qui lui sera payée tous les mois, à Paris. «EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.» «Écrit au château de Pernan.» Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.» Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté par les femmes de mauvaise vie. Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien remarquait-elle tout cela? On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur. Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au Lion-d'Or, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.-Oui, je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.-Le cocher a-t-il entendu?-Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même chemin.-Où êtes-vous allé?-Cette bêtise! au château de la dame.-Et que se passa-t-il là?-Rien. Elle me donna à souper elle-même.-Et à quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?-Le lendemain, au point du jour.-Que vous dit Mme de Portien?-De remettre le bouquet à la demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle m'avait promis de me donner un louis d'or.-Et pourquoi n'avez-vous pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?-Cette bêtise! parce qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est chargée de la commission.-Et êtes-vous retourné à Pernan?-Oui; pas si bête que de perdre mon louis d'or.-Et qu'êtes-vous devenu?-Cette bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien logé.-Mais pourquoi restiez-vous là?-Parce que la dame m'avait promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma mère.-Et que faisiez-vous au château?-Cette bêtise! j'étais comme un prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela près, j'étais bien heureux.-Expliquez-vous mieux.-Eh bien, la dame n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant que nous partirions bientôt.-Mais on ne jouait pas toujours aux cartes?-Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, elle m'a donné une montre et une bague.-Les gens du château ne vous ont jamais vu?-Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils croyaient que j'étais parti.-Que vous disait Mme de Portien?-Elle me disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir empoisonné.-Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de Portien?-Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi elle l'a jeté au feu.-Êtes-vous venu à Auxerre?-Cette bêtise! C'était mon chemin.-Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais cabaret.-C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la dame.-Expliquez-vous?-Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes bien habillées!» Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice. Mais le procès n'était pas là. Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y pensa pas à sa mort. Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes, Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant notre tribunal. L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la mort de Mme de Portien. «Votre mère vous sauve en mourant pour vous, lui dit-il. Il faut lui pardonner.» Violette tomba agenouillée: «Ma mère! Pourquoi aimais-je tant l'autre?-C'est que l'autre était la mère de votre âme.» Depuis qu'on avait laissé plus de liberté à Violette, il ne s'était présenté que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La Chastaigneraye. Geneviève, dans un moment d'héroïsme romanesque, était allée à Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux consoler, elle lui avait dit: «Vous êtes ma cousine.» Comme une bonne fée qui veut laisser des espérances, elle s'était complu à lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait déjà à la marier au duc de Parisis, lui donnant à lui comme à elle une dot d'un million. Elle cachait cette belle action en déchirant le testament. Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en perdait deux encore, puisque les autres héritiers de Régine de Parisis reprenaient leurs droits et leurs parts. L'affaire du bouquet de roses-thé revint aux assises de mai, où l'innocence de Violette fut proclamée au milieu des applaudissements à peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'éloquence du silence. La voiture de Mlle de La Chastaigneraye était à la porte du tribunal, Violette y monta, avec une soeur de charité qui l'avait assistée en ces dernières semaines. Elle était si pâle et si défaite, que les paysans juraient, en la voyant à cette nouvelle station, qu'elle n'avait pas un mois à vivre. Quand elle arriva à Champauvert, elle trouva Geneviève à la première marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grâce d'embrasser cet ange de bonté qui avait daigné venir à elle jusque dans sa prison. Elle répandit un torrent de larmes, heureuse et désolée: heureuse d'être ainsi accueillie, désolée de ne pas apporter un front pur sous des lèvres si pures. «Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les yeux au ciel, je puis mourir maintenant!» Mlle de La Chastaigneraye avait entraîné Violette dans sa chambre. «Mourir! lui dit-elle; ce serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le veut aussi, car il vous aime.-Non, dit Violette tristement; s'il m'eût aimée vraiment, je serais encore à la rue Saint-Hyacinthe. Mais je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute.» Geneviève rappela à Violette qu'elle était désormais riche. «Vous êtes, comme Octave et comme moi, héritière de nôtre tante Régine. Votre part est d'un million.-Eh bien! je payerai mes dettes, dit Violette en rougissant.-Je crois que je comprends, dit Geneviève en rougissant aussi.-Puisque vous avez été assez bonne pour descendre vers moi dans ces ténèbres, je veux vous dire, pour n'en plus parler jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a été donné dans mes folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a été mon amant; les autres n'ont eu que mes promesses.» Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur de profaner l'âme toute blanche de sa cousine; Geneviève avait peur de rejeter Violette dans les humiliations du passé. «Après quoi, reprit Violette, j'irai aux Filles repenties.-Non, dit rapidement Mlle de La Chastaigneraye, vous irez habiter le château de Pernan, et mon cousin Parisis viendra vous demander votre main, je vous en réponds: il finira par voir le néant de sa vie; il voudra se racheter par une belle action.-Jamais! s'écria Violette, jamais! S'il arrivait à M. de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.-Il y a un abîme entre nous: votre malheur.-Laissez-moi à ma destinée; je sens qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.-Non, votre devoir est d'aller à Pernan; de sanctifier, par vos prières et vos charités, la maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute pas. C'est votre mère, Violette; vous devez cela à sa mémoire.» Violette s'inclina et demeura silencieuse. *IV LA CONFESSION DE GENEVIÈVE En son adoration pour Geneviève, Violette voulut lui obéir; elle se hasarda à aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien. Il lui avait déjà fallu, d'ailleurs, faire deux voyages à ce château abandonné, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la succession de sa mère. La première fois, elle y était allée avec Mlle de La Chastaigneraye comme en pèlerinage, les lèvres toutes pleines de prières pour sa mère qui, sans doute, n'eût pas commis son crime si elle n'eût pas rencontré sa fille. La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que protégeait Geneviève, Mlle Hyacinthe de Montguyon. C'était une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un général mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais surtout des générosités anonymes de Geneviève. Le dimanche elles jouaient de l'orgue ensemble pour l'édification du curé et la joie des paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe-un nom de fleur comme celui de Violette-jouait de la harpe au château avec un sentiment exquis. A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui avait inspirée Mlle de La Chastaigneraye: «Si vous voulez, madame, je resterai ici avec vous.» Violette la prit dans ses bras. «Oh! je remercie Dieu, s'écria-t-elle, je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!» Et après cette effusion de deux âmes soeurs: «Oh! oui, restez avec moi! Vous me sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie.» Elles s'arrangèrent comme deux soeurs. En quelques jours le château reprit un air de fête à travers son deuil. Les fenêtres, presque toujours fermées, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs partout; mais, par un sentiment délicat, elle oublia les roses. Dès son arrivée, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant que c'était Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais personne n'y fut trompé; on savait bien que Mme de Portien ne pensait pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie bénédiction sur le passage de Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres qu'elle s'efforçait de cacher: la création de deux lits pour les pauvres de Pernan à l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue à l'église, la fondation d'une école de soeurs dans ce petit village où les filles allaient encore avec les garçons. Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants malades. «Dieu soit loué! dit Geneviève, vous allez faire tant de bien ici que vous ne songerez jamais à vous en aller.-Et vous, ma chère voisine? dit Violette en baisant les mains de Geneviève pendant que sa cousine lui baisait le front. Consentirez-vous à être heureuse?» Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans dissimuler une expression de tristesse, dit avec émotion: «Oh! tout le monde sera heureux.» Mais Geneviève, non plus que Violette, ne voulaient prendre ce mot pour elles. Quelques jours après, Violette et Hyacinthe allèrent à Champauvert. Elles trouvèrent Geneviève qui priait à l'église, toute seule dans la chapelle où Parisis avait lu le testament des cinq millions. «Vous priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette à sa cousine.-Non, dit Mme de La Chastaigneraye, je prie pour moi.» Violette parut surprise: «Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous? Geneviève ne répondit pas, mais elle se dit à elle-même: «Je prie parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se révolte et domine ma raison.» C'est de ce temps-là qu'il faut dater une lettre de Geneviève à la marquise de Fontaneilles. Ma belle Armande, Tu t'es toujours moquée de moi pour mes airs romanesques. Tu vas me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier aujourd'hui de me chercher, à Paris, un couvent pour y cacher mon chagrin. Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais déjà morte. En vérité, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis retenue par ton amitié. Tu es si belle, que c'est pour moi une vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en gardant la liberté de te recevoir et d'aller chez toi. Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet, il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je sois très absolue, je suis quelquefois comme cette femme à deux figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le même amour. Je crois que c'est la faute de ma tante Régine. Tu sais comment elle était romanesque par l'imagination. Tous les jours elle enfantait un rêve nouveau qui, comme tous les rêves, hélas! ne durait qu'un jour. Elle a eu bien tort de ne pas me confier à toi dans mon enfance. Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me rejetait dans le passé tout en répandant les couleurs les plus tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles. Moi, je l'écoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles, aux choses de mon temps. J'avais peur d'être ridicule par mon esprit tout affublé de vieilles idées. Voilà pourquoi j'avais des jours de hardiesse comme une héroïne de roman, pour me prouver à moi-même que je n'étais pas trop embéguinée. Tu sais que j'aimais Octave de toute éternité. Je ne sais plus quand cette folie m'a prise. J'étais toute petite, il était déjà grand, il retournait à Paris, il m'a semblé qu'il m'emportait mon coeur. Je le suivis dans l'avenue du château de Champauvert où il était venu voir ma tante Régine, j'avais ma poupée à la main, je pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai ma poupée, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.-Ah! tu ne pleures pas, toi! m'écriai-je avec colère. Et je jetai ma poupée par-dessus la haie. Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupée-dans la main des autres-car moi je ne voulus plus jouer avec les poupées. Tous les ans, nous espérions voir revenir Octave. Il ne revint pas. Comme moi, il était orphelin, mais pendant que je restais emprisonnée au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu t'en souviens, tu vins à Champauvert passer une saison avec ta mère. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout vu et qui savait tout, d'autant que tu étais pour moi l'idéal des filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fêtes, le monde de l'esprit. Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante, me voyant mourir d'ennui, finit par se décider à passer un hiver à Paris, dans ce petit hôtel que tu avais loué pour nous au voisinage d'Octave. C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son premier chapitre. J'étais à moitié folle, surtout après avoir revu mon cousin à ce premier bal de la cour, où je fis mon entrée dans le monde. Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas tout. Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais vécu dans la sagesse! Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité. Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du paradis et de l'enfer. Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:-avant la petite vérole-elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de m'y conduire.-Jamais! m'écriai-je.-Le lendemain, cette fille me montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie, sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après, j'en parlais à ma tante.-Quelle folie! me dit-elle, puisque nous irons par le grand escalier.-J'insistai. Ma tante, qui avait ses quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade, sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là-et même quand elle n'était pas là. Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien. Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux exemples. Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi, le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci: Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi, la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il se leva et se tourna vers moi:-C'EST LA! me dit-il tout surpris. Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre, car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière en retombant. J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être reconnue.-Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut bien que les enfants s'amusent. Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite porte. J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses simples et naturelles. Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions. Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée, tout Paris parlerait aujourd'hui de moi. J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche-ma robe blanche-s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un amoureux d'opéra. Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant! Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un volume de Faust ouvert avec ces mots-C'EST LA!-au crayon rouge en marge de ces deux lignes: ...Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant l'éclat des cieux. Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que Dieu seul est mon avenir. Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine. J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère. A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien vite. GENEVIÈVE DE LA CHASTAIGNERAYE. P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai déjà écrit toute l'histoire duprocès. Violette est aussi triste que moi. Il y a des jours où je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme elle essaie de racheter cela! Elle fait très bonne figure à Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a été à la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est aussi un ange de beauté; est-il possible qu'elle soit la fille de cette malheureuse femme! J'oubliais de te dire que si je me réfugie au couvent, c'est aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave épousera Violette dès que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime et il l'aime. Et même, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je épouser Octave en face de cette pauvre fille éplorée qui s'est perdue pour lui? Mme de Fontaneilles répondit par ces lignes: Tu es à moitié folle, tu ne verras jamais le monde comme il est, ma chère rêveuse. On n'épouse pas sa maîtresse quand on s'appelle le duc de Parisis, et quand on a une maîtresse qui s'appelle Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est égal, comme tu deviendrais tout à fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherché une cellule bien capitonnée avec une fenêtre ouverte sur de grands arbres, à cinq minutes de chez moi. A ton arrivée, tu descendras chez la duchesse de Hautefort. Pauvre coeur malade! il faut te guérir, Dieu sera ton médecin. Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds. ARMANDE DE FONTANEILLES. Violette écrivait alors ceci à Mme d'Entraygues: Vous m'avez écrit des lettres si tendres dans ma prison, que je voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Hélas! en quittant la prison d'Auxerre, je suis rentrée dans une autre: la prison du remords et du repentir, d'où je ne sortirai jamais. Je suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-être, à force de gaieté, mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste. Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant à tant de lar il m'a donné deux amies: vous, ma chère Alice, et Mlle de La Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'à m'appeler sa cousine. Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant Geneviève, ce qui ne m'empêche pas de vous aimer beaucoup. J'ai passé quelques jours au château de Champauvert. Sur les prières de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me décider à venir habiter le petit château de Pernan, d'où je vous écris. C'est triste à mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et j'espère bien que vous viendrez m'y voir. Voyez jusqu'où va l'ingratitude! J'ai une troisième amie dont j'ai oublié de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du pays, qui me donne son sourire éternel. Je veux la bien doter et la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de la solitude. Est-ce là que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'étais devenue riche par la volonté de Geneviève. Je n'ai vas besoin de vous confier que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoyé les cent mille francs au prince. Je croyais que te prince aurait donné cela aux pauvres, il a mieux aimé le donner à une danseuse. J'ai aussi ma volonté: je veux que le duc de Parisis épouse Geneviève. Il me semble qu'une fois marié, il sera plus loin de mon coeur. Ah! ma chère Alice, si vous saviez comme je l'aime! Écrivez-moi ou venez me voir. VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS. Mme d'Antraygues répondit ces quelques mots: Oui, ma chère Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur. Puisque vous êtes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon ex-mari m'a brouillée avec toute ma famille pour se venger de n'avoir pas d'argent lui-même, car vous savez qu'il a tout joué. Vous comprenez bien, ma chère Violette, que j'ai accepté toutes les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas qu'on m'accusât de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai, mais point courtisane. Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que la curiosité console de tout, plus je cherche et moins je trouve. Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rébecca, surnommée la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comédienne; mais c'est la plus à la mode à cette heure; elle était aux courses dans une daumont irréprochable. Son amant? me demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois bien que M. de Parisis lui a donné une petite clef d'argent, mais ce n'est ni la clef de son trésor ni celle de son coeur ... vous le savez bien. Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la rosée. Ne pleurez plus. ALICE. *V POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de l'innocence de Violette. Peut-être fût-il retourné à Auxerre pour la ramener à Paris, s'il n'eût craint de rencontrer Mlle de la Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eût voulu d'un pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de se réfugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour toucher à la destinée des autres. Et puis, il aimait trop Geneviève pour aimer assez Violette. Il se promettait bien d'aller bientôt à Champauvert sous prétexte de travaux à faire à Parisis. Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entraînait toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur. Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se prenait à lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait la passion quand il était à peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre. Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour à la chasse en Picardie, au château de Montreuil. Il fut très recherché dans les châteaux voisins; c'était à qui lui ferait une hospitalité princière: non seulement on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une révolution dans ce pays que la passion ne hante guère, si ce n'est la passion de l'argent. Octave fut conduit au château de Beaufort, chez la duchesse de Fleury, de la famille du Roi des Halles. Il y avait là une jeune fille, petite-fille de la duchesse, une adorable créature, blonde et pâle, toute à Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que l'Évangile. La première fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'était à dîner, un vrai dîner de château du bon temps, où l'on resta à table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragédies au Théâtre-Français, le temps de commencer et de finir une passion au bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club. Octave était à côté de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-là que la vie était une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu, entre une mère qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait encore le mari que comme un mythe-ou comme un nuage à l'horizon qui lui gâtait presque la sérénité du ciel. Octave fut pour elle une révélation, parce qu'il lui donna l'amour avec ses regards magnétiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce fut comme un coup de foudre. Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit congé, M. de Parisis promit de revenir le lendemain. Il s'était pris lui-même à ses piperies. Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel à conquérir. C'était un déjeuner de soleil. Le lendemain, Clotilde ne pouvait se détacher de la fenêtre, jusqu'à l'heure où elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne, à travers les ramures ça et là dépouillées. La romanesque enfant s'imagina que Parisis lui apportait l'amour. Il fut charmant, il eut toutes les éloquences pour la mère et la fille. Clotilde pensait déjà qu'il ne quitterait plus le château; mais comme il comprit qu'il ne pourrait parler à la fille sans voir les yeux de la mère, il partit pour toujours. Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout était fini pour lui, quand tout était à peine commencé pour la pauvre Clotilde. Que si vous vouliez suivre le mot à mot de l'histoire de cette jeune fille qui mourut pour avoir regardé Octave, comme Racine mourut sous un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis de Saint-Aymour à la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis était amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume. Voici la dernière: «Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour malheureux aime la mort. Sa mère ne voulait pas comprendre. Et d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis? «Plaignez-moi, je l'adorais et j'en étais arrivé à la consoler par les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait les jours se promener sentimentalement de son côté. Je montais moi-même le cheval monté par Octave, quand il était venu au château. Je courais la montagne en face de la fenêtre de Clotilde en lui envoyant des baisers. «Quoique mourante, elle se traînait au bout du parc pour voir Parisis de plus près. Une fois, l'illusion fut plus grande que jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me suis troublé comme elle; j'ai oublié que je n'étais, que je ne devais être que le fantôme de son amour. Je me suis précipité dans la montagne, j'ai franchi la haie et le ruisseau du pont. La pauvre femme, toujours égarée, a fermé sur moi ses bras, si longtemps, si vainement ouverts! «Enfin, c'est vous!» m'a-t-elle dit d'une voix éclatante en appuyant sa tête sur mon coeur. «Et moi tout éperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je me croyais dans l'autre vie. «Et tout à coup elle a levé les yeux sur moi: «Ce n'est pas lui!» s'est-elle écriée. Je lui ai pris la main. Elis m'a repoussé avec frayeur et avec colère. Je restai cloué devant elle, le coeur en démence. Elle s'évanouit presque. J'essayai de la secourir, mais elle me repoussa encore et mourut bientôt en disant: «Ce n'est pas lui!» «J'étais la réalité, elle ne cherchait que la vision. «Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et il rirait de la morte!» Voilà la fin du récit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'écrivit, dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque déclamatoire, comme écrivent les gens du monde qui ont peur d'écrire comme ils parlent. La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette image fatale. *VI L'HEURE DU DIABLE La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan. Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie. Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là toute seule. Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles ne suivaient plus le même chemin. Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son ex-amie.-Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le seul pays où le coeur oublie.-Vous ne vous êtes pas revus avec M. d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.» On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.-Oui, je n'ai plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je promène moi-même.-Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une vraie fortune après la séparation?-Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes bijoux.» Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois ma dernière perle.» La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. «Je vous aime trop, dit la duchesse, pour vous faire des reproches stériles, mais comment avez-vous pu jouer une existence comme la vôtre dans un pareil coup de dés?-Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joué, c'est M. d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruinés, c'est la sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la bêtise de toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche à l'heure qu'il est, sinon que je serais une honnête femme comme vous. Mais, vous savez, une honnête femme sans argent n'est pas encore bien posée sur le pavé de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'état de mon âme? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai fait. Ceci vous étonne, sans doute? C'est que vous n'êtes pas sur l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre.» La duchesse grignota son pain et sembla chercher à comprendre. «Vous avez revu M. de Parisis?-Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aimé.-Eh bien! je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour paye un siècle de chagrin.» Alice soupira. «Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on l'a savourée avec délice, et on s'en souvient jusqu'à la mort. Qui sait si la vie est autre chose?-Qui sait!» Ce mot avait échappé à la duchesse devenue pensive. «Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour la femme la plus vertueuse, pour la plus noble créature, mais vous amusez-vous beaucoup?-Non! je m'ennuie profondément. Je n'ai pas, comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guère cueilli que des scabieuses, mais j'aime ces fleurs-là. Et puis, je ne crois pas que le but de la vie soit de s'amuser.-Moi non plus. J'ai voulu dire que la vertu ne vaut pas ce qu'elle coûte. Croyez-vous donc que Dieu ait condamné la femme à cette lutte mortelle contre son coeur? Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonné à celle qui aura aimé. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le vôtre! voir des yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son âme en peine dans une âme de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, même pour descendre au Paradis perdu.» La duchesse regardait Alice avec sympathie. «Ah! oui, dit-elle, vous avez aimé. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne.» Alice serra la main de la duchesse. «C'est bien, ce que vous me dites là! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous êtes une femme d'un autre siècle. Vous allez même plus haut que la vertu; s'il y avait un chemin de roses, et un chemin d'épines, vous choisiriez le dernier.-Ne me canonisez pas si vite, ma chère.» La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eût craint d'être épiée ou d'être entendue: «Voulez-vous nous promener un peu, Alice?» Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. «Ecoutez, Alice, reprit la duchesse, vous êtes une femme de coeur, et je puis bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans; j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je n'avais vécu que par des jours de pluie. Tout a été triste autour de moi. Ma figure est si sévère que nul ne s'est jamais arrêté pour médire que j'étais belle. On m'a accablée sous le respect. On a posé un perpétuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes les fêtes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les oeuvres de charité. Dès que j'entre dans un salon, c'est pour entendre parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans mon rude pèlerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui n'a jamais été mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demandé plus d'une fois si on ne pouvait pas être bonne aux pauvres sans être si rigoureuse envers soi-même. Dieu me tiendra-t-il plus de compte de mes aumônes parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?-Je vais vous répondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonné, qui sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la même sphère! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour.» La duchesse serra la main d'Alice. «Oui, vous avez raison. Je veux tout vous dire. J'aime M. de Parisis.-Je le savais, dit la comtesse.» Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. «Et comment le savez-vous?-Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez pas parlé si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur.» La duchesse ne trouva pas un mot à dire contre cette vérité. Elle murmura en baissant la tête: «Oui, je l'aime.» Mme d'Antraygues dit à la duchesse que tout le jeu de cartes y passerait. «Voyez-vous, ma chère amie, les femmes ne jouent pas impunément avec Octave de Parisis. Je me suis jetée dans ses bras la première; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle aura oublié de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye l'adore jusqu'à en perdre la raison,-et vous-même, que je croyais hors d'atteinte,-vous voilà saisie.» La duchesse releva la tête avec fierté: «Oui, je l'aime, mais j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dussé-je arracher mon coeur.» Elle raconta à Mme d'Antraygues comment elle avait rencontré Parisis chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit à tout dire, même ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur avait fait la cour à toutes les deux, mais il avait échoué. «Vous appelez cela avoir échoué? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas toujours à sa première bataille. C'est souvent un laboureur pacifique qui sème en octobre pour moissonner en juillet.» L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouvé le silence et la solitude. Des paroles brûlaient les lèvres de Mme de Hauteroche; elles étaient là comme emprisonnées. La duchesse n'osait parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: «Je vous étonnerais bien, ma chère Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai rêvé à ces enivrements dont vous êtes revenue plus belle encore, il faut l'avouer, comme si la passion était le dernier mot de la beauté pour les femmes.» Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil couchant. «Vous ne m'étonnez pas du tout. Presque toutes les femmes ont ces heures de tentation; voilà pourquoi elles sont sublimes quand elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voilà pourquoi il faut leur pardonner quand elles ont traversé toutes les joies et toutes les angoisses de l'amour.-Oui, reprit la duchesse, comme si elle continuait sa pensée, il m'est arrivé de songer à ces légendes où on donnait son âme au diable pendant une heure pour toute une éternité de damnation.-Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est attrayante.-Je remercie Dieu d'avoir éloigné M. de Parisis de mon chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'à la dernière entrevue j'étais d'autant plus sévère que j'avais plus peur de lui; voilà pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des autres. Jusque-là, je n'avais pas vu l'abîme.-L'abîme! Elle y tombera,» pensa Mme d'Antraygues. Elles étaient revenues vers la vacherie. «J'oubliais, dit tout à coup la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac.» Et elle embrassa la maîtresse d'Octave. C'était bien la maîtresse d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et elle murmura: «C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues.» Le soir, Alice rencontra Parisis: «Mon cher duc, vous perdez vos batailles au moment même de la victoire; j'ai rencontré aujourd'hui une femme que vous avez aimée huit jours et qui n'eût pas résisté le neuvième.» Octave chercha dans ses souvenirs. «La Dame de Carreau!» s'écria-t-il.-«Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en doute pas. J'ai senti trop tard,-on n'est pas parfait,-qu'elle aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais douté de moi.-Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il faut avoir confiance en soi.» A quelques jours de là, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche, lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il lui savait un sentiment d'art très distingué, il serait ravi qu'elle voulût bien lui donner son opinion. «Si vous habitiez le Louvre, dit la duchesse, j'irais peut-être.-Madame, quand on est comme vous sur un piédestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des hommes qu'on peut aller partout,-surtout chez un amateur d'art.-Un amateur d'art! C'est égal, je vous prends au mot, dit la duchesse, j'irai demain voir vos madones.» A celle-là, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse passa par la grande porte. Tout l'hôtel était sur pied, fleur à la boutonnière, comme un jour de grande réception. Octave avait peur que la duchesse ne vînt avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira l'hôtel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais vit-elle tout cela? Le duc de Parisis la reçut avec une grâce toute respectueuse, mais avec cette douceur pénétrante qui va jusqu'à l'âme. La duchesse n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui. Elle était allée jusque dans la chambre d'Octave, sous prétexte de voir des émaux de Léonard Limousin et une Vierge de Pérugin. Tout à coup la pendule sonna trois heures. C'était l'heure du diable qui sonnait. La duchesse tressaillit. La même pensée avait traversé son âme et l'âme d'Octave. «Une heure à moi! se disait-il.-Une heure à moi!» se disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse et la regarda avec des yeux allumés dans l'enfer. Elle pâlit, elle chancela, elle voulut fuir. «Non! lui dit-il, en joignait ses mains autour de son cou. Non! je t'aime!» Elle voulut se dégager. Mais la douceur des mains la retint. Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler; ses lèvres égarées brûlèrent le front et tuèrent la vertu. La nature reprenait ses droits: l'âme était étouffée, la femme éclatait à travers l'ange. «Eh bien! oui, dit-elle dans son égarement, je veux t'aimer pendant toute une heure!» Elle répandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa rougeur. C'était l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment on perd le ciel. Quatre heures sonnèrent leur douce sonnerie à la pendule d'Octave. Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les étoiles tombaient déjà du ciel et que le soleil se voilait la face. Mais rien n'avait changé autour d'elle. Elle leva la tête: la Vierge de Pérugin la regardait toujours avec le même sourire. Elle dit adieu à Octave. «Nous ne nous reverrons jamais!» murmura-t-elle en se cachant. «Nous ne nous reverrons jamais!» dit Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes. La duchesse avait repris son grand air, sa dignité romaine, sa sévérité héraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise, elle se reconnut telle qu'elle était avant sa chute. Mais en se voyant passer dans son âme, elle ne se reconnut pas! *VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux femmes. Il détournait la tête de la femme qui pleurait pour ne voir que celle qui souriait. Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Écoutez cette histoire. Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien Sardou avait retourné le portrait de Swedenborg sous celui de Beaumarchais, on disait que les esprits étaient remontés dans les deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la terre; son premier département est Paris, où il y a des ministres des deux sexes. L'action ne se passe pas dans la Forêt-Noire, mais dans un fort bel hôtel de la Chaussée-d'Antin. Quoi que Saint-Simon pût en dire, les hôtels de la Chaussée-d'Antin sont fort bien hantés. En dépit de l'école romantique, les maisons qui trônent dans la rue de Provence, dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de drames romantiques et de ballades à la lune. J'arrive à l'histoire de ma beauté «pâle comme un beau soir d'été.» C'est une fille de bonne maison,-air candide, esprit malin.-Ses parents la voulaient marier. La délicieuse enfant déclina le mari. Mais à quoi donc rêvent les jeunes filles, si ce n'est à se marier? La mère prit sa fille à part et lui dit: «Nous voulons ton bonheur, d'où qu'il vienne; mais un mari ne t'enlèverait pas à notre amour en te prenant dans ses bras. Je me suis donnée à ton père et n'en suis pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?» Le père tint le même discours que la mère; l'époux parla comme l'épouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les lèvres de la belle. «Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.-C'est que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le plus grave et le plus mystérieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est pas votre protégé, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M. de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un jour ce qu'il est. D'ici là, ne cherchez pas à tromper ma destinée avec un autre. Mais le père et la mère étaient inquiets. On voulut forcer enfin la jeune et belle mystérieuse. «Ne pouvez-vous nous montrer celui que vous aimez et qui vous aime?» La mère supplia, le père fit mine d'ordonner, les amis questionnèrent malicieusement. Julia resta encore quelque temps sans répondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux soirées, aux bals, aux courses. Un beau soir,-car les soirs sont éternellement beaux qui parlent d'amour,-Julia répondit avec assurance et sans rougir: «Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau gentilhomme du siècle de Louis XV; il est colonel d'un régiment du roi; il a gagné la bataille de Fontenoy; son âme est élevée, ses manières sont chevaleresques, sa parole est éloquente à mon coeur. Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaître qu'aux instants où je suis seule; alors je puis le contempler dans l'idéal, l'entendre dans le rêve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer dans l'impossible.» On jugea que tout cela était un peu trop fou. On appela Victorien Sardou, qui répondit: «Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a tué les esprits. Beaumarchais a décidé que je me moquais de lui et que ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire.» On appela M. Home, Ecce homo, mais celui-ci demanda à s'enfermer une nuit avec la jeune spirite, pour voir de près ses belles visions. M. Home était marié: on l'envoya passer la nuit avec sa femme. La mère, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se résigna à veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le thé en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un joli bâillement et alluma sa bougie. «Bonsoir, papa; bonsoir, maman.» On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mère mit son fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, le bruit dans le mur, comme disent les légendes. La mère voulut entrer, mais refréna sa curiosité. Elle écouta des deux oreilles en ouvrant la bouche. Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de Roméo et Juliette. «C'est vous, mon inconnu?-C'est vous, ma bien-aimée?-Comme je vous attendais.-Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittée.-Oui, mais vous étiez invisible et j'aime à vous voir.-Aussi me suis-je décidé à vous apparaître une fois encore. Que vous êtes belle, Julia!-Oh! mon Dieu! vous avez éteint la bougie.-Mon adorée! je suis un pur esprit et mon baiser ne vous touchera pas.-Mais vous m'avez touché la main.-C'est la force de l'illusion.-Ciel! vous m'avez embrassée...» Un soir, au moment que les mères de famille appellent le moment critique, la mère de Julia entra subitement dans la chambre de Julia. «Qu'ai-je entendu, mademoiselle?-Maman, c'est l'Esprit.» On alluma la bougie,-et on vit qu'on ne vit rien. La mère courut à la fenêtre, quoiqu'il n'y eût pas de balcon; elle courut à la cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de truc à la Richelieu. Elle ne vit que la nuit et n'entendit que le silence! «Adieu, mademoiselle, ne rêvez plus tout haut, car je suppose que vous faisiez par désoeuvrement les demandes et les réponses.» La mère se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommença. Et sur une gamme plus vibrante. «Julia, comme vous êtes belle dans la nuit!-C'est pour me dire cela que vous avez éteint la bougie!-Julia, comme je vous aime!-Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une illusion, je sens bien votre main sur mon coeur...» La mère reparut. Même comédie. La belle était seule. «Mademoiselle, il y a ici quelqu'un.-Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre à moi que si je suis seule.-Ce sont des contes.» Et la mère se remit à chercher et ne trouva personne. Le lendemain, on fit venir quatre médecins, qui décidèrent que le coeur de Julia était à gauche et que la paix du monde était troublée par les petits esprits. Les grands médecins sont de grands politiques. Ce texte aurait besoin d'être illustré par la gravure pour devenir plus lumineux, ou plutôt cette taille-douce aurait besoin d'explication. EXPLICATION DE LA GRAVURE. L'hiver passé, j'ai rencontré Mlle Julia à un bal d'ambassade. Elle a valsé trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les esprits: c'était M. Octave de Parisis. DEUXIÈME EXPLICATION DE LA GRAVURE. Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de toilette. Cette femme de chambre a l'art mystérieux d'introduire les esprits. COMMENTAIRE RISQUÉ. Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la première est une porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte d'amoureux; celle-là vient dans la chambre de Julia; la seconde est une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service. Les esprits ne sont pas humiliés de passer par là, même quand ils se donnent la figure du duc de Parisis. *VIII LA SOLITUDE DE VIOLETTE Cependant Violette ne s'acclimatait pas à Pernan. Avec sa fièvre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans cette solitude rustique où sifflait gaiement le merle, où chantait amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle écoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines. A quelques pas du château, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les soirs, abîmée dans ses rêveries, assise au bord d'un ravin profond, qui était l'image de la mort par ses roches brisées, ses cavernes profondes, ses ronces brûlées, véritable refuge des oiseaux de nuit. Quand, le soir, Violette n'était pas penchée dans l'escarpement du ravin, elle était au cimetière, croyant prier pour sa mère, mais priant pour elle-même. Le matin, il semblait qu'elle reprît du coeur à la vie. Elle se jetait sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette devait lui apporter un peu de cette douce poussière qui avait couvert ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines mordorées avenue d'Eylau, près de l'hôtel d'Octave. Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'était pour elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux. Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'était surtout les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le représentaient dans ses folies, Comme elle avait toujours été sérieuse, même dans sa mascarade de trois mois, comme elle était devenue plus sérieuse, elle s'affligeait de toutes les folies d'un homme doué pour les grandes choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne désespérait pas, disant toujours qu'il prendrait de fières revanches. On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demandé vingt mille francs à Violette. Violette s'était empressée d'être agréable à son amie, tout en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un jour, à l'heure du déjeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment. Alice avait remplacé la gaieté par le bruit, comme font toutes celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs blessures. La comtesse trouva Violette bien changée, mais plus belle encore, si la beauté est une expression divine. Le marbre en est la plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour charmer les yeux du corps et les yeux de l'âme? Violette avait perdu à jamais la fraîcheur des jeunes années; mais dans cette figure plus accentuée et plus pâle, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et puis ses beaux yeux-ciel profond-n'avaient-ils pas une éloquence plus pénétrante? «Comme vous êtes devenue belle!» dit Alice en embrassant Violette. Violette présenta sa jeune amie à la comtesse: «Si vous voulez voir la beauté sur la terre, la voilà! dit-elle avec l'accent de la vérité.» Mlle Hyacinthe n'était pas précisément l'idéal de Phidias ni de Raphaël-ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,-mais elle avait la beauté agreste et simple qui ne connaît guère la mode et que la passion n'a pas consacrée encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme et de son sourire. On déjeuna avec une gaieté mélancolique, on se promena dans la campagne et par les jardins du château, on visita l'église, on alla goûter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes étaient heureuses par l'amitié. Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'à minuit, les mains sur le piano, caressant tous les airs aimés, évoquant le génie de tous les maîtres. La vraie musicienne était Mlle Hyacinthe. Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de sentiment. «Vous rappelez-vous? dit Alice à Violette, vous m'avez dit que M. de Parisis vous avait appris la valse de Faust?-Si je me rappelle!» dit-elle en pâlissant. Et elle joua la valse de Faust-elle qui jouait mal-comme Gounod la joue lui-même, avec toutes les éloquences du coeur et de la passion! IX LES DEUX COUSINES Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout à fait inattendue: le duc de Parisis, qui était venu avec d'Aspremont et Monjoyeux passer quelques jours au château de Parisis. Octave voulait revoir tout à la fois Geneviève et Violette. Il savait que les deux cousines étaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fût emporté par l'amour-vers l'une et vers l'autre-il se promettait de n'être plus pour elles qu'un ami. Il était d'ailleurs venu à Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour commencer la restauration du château dans le plus pur style Louis XII. Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il eût éprouvé une vraie joie à ce travail qui allait remettre en toute splendeur une des plus curieuses seigneuries féodales; mais une tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne bâtit ou qu'on ne restaure un château que pour une femme aimée, c'est que Parisis pressentait que la femme aimée ne viendrait pas habiter son château. Sa première visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait pas varié dans son idée, elle voulait qu'il épousât Violette. Elle l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus. Aussi ce fut une simple visite de cérémonie où on parla de tout, hormis de soi-même. «J'espère bien, mon cousin, dit Geneviève, que vous irez voir Violette à Parnan.-Oui, ma cousine,» dit Octave, croyant raviver la jalousie de Geneviève. Mais elle fut impassible, comme si elle habitait désormais d'autres régions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'était tournée vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. «Grand Dieu! se récria Parisis, mais où irez-vous donc?-Dans une solitude sanctifiée par les prières. Ici, quoi que je fasse, j'habite une solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se résignent sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les résignations.-Ma cousine, dit Parisis, vous avez marché ce matin sur des asphodèles ou des soucis. Je reviendrai bientôt, si vous voulez arracher les mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.-Revenez, mon cousin; pour moi, dès qu'on travaillera à la restauration de Parisis, j'irai vous voir si je ne suis pas partie.» Octave était allé voir Violette le lendemain. Il trouva la même figure, la même douceur, mais la même indifférence bien jouée. Il voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'était gravée profondément sur la figure de Violette arrêta la raillerie sur ses lèvres. Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraîna sous les arbres. «Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je vous ai déjà averti.-Où avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?-A Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de chagrin, mais passons. J'étais venue pour embrasser Violette et repartir aussitôt; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais peut-être la consolerai-je, moi! car si l'amitié console de l'amour, c'est l'amitié d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse dans la même paroisse. O monstre aux griffes roses!-Bouche de femme, paroles perdues! dit Octave dans une fumée de cigare.-Vous vous imaginez peut-être que vous ne laissez tomber de vos lèvres que des paroles de votre Evangile, ô don Juan de Parisis! Je vous le dis encore, rien ne consolera Violette de vous avoir trouvé et de vous avoir perdu.» IX. LES DEUX COUSINES *X LE CHATEAU DE CARTES Octave causa avec Violette après avoir causé avec Alice. Ils étaient seuls dans le salon; la comtesse avait entraîné Hyacinthe. Après un silence, Violette dit en regardant Octave: «Cela me fait tant de mal de vous voir, que j'éprouve un étrange contentement; arrangez cela comme vous pourrez.-Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous êtes heureuse parce que vous êtes malheureuse; c'est inexplicable, mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupté.» Violette retint un soupir: «Si je vous aimais encore! vous avez raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffée du passé qui me revient jusqu'au coeur; grâce à Dieu, je suis délivrée de toutes ces angoisses.» Violette reprit le masque de la sérénité. Octave lui saisit la main; mais elle cacha si bien son émotion qu'il jugea que, pareille à Geneviève, elle n'avait gardé de l'amour que le souvenir. La conversation changea de thème. On parla de la vie rustique et des joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthèse sur Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas; mais il ne vit que des nuages. La nuit était venue peu à peu. Violette se leva pour se rapprocher de la fenêtre. Octave la suivit. «Je vais partir,» lui dit-il. Ce simple mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui sembla que c'était la dernière fois qu'elle voyait Parisis. Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle avait aimé depuis qu'elle n'aimait plus que lui. «Vous allez partir!» répéta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle ne voyait plus bien. Tout à coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle éclata en sanglots. «Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je t'aime!-Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!-Tu le sais bien!» Octave entendait à peine Violette, tant ses paroles étaient coupées par les sanglots. «Mais je t'ai toujours aimée, ma Violette! Avant de te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi j'ai trouvé mon coeur.» Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux coeurs, deux âmes dans la même pensée. C'est l'amour à sa suprême période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s'est épuisé à demi, il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, même quand ils sont amoureux. Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donné tout le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se briser, la fièvre l'avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, Octave! lui dit-elle tristement.-Adieu! je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre,» murmura-t-il. Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette minute d'amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. «Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, n'est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu sais mon dédain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que l'amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s'empêcher de penser que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»-Non! dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que les larmes du repentir.-Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'était qu'un jeu cruel pour me punir. J'ai mérité d'en souffrir, j'en ai souffert, mais j'ai oublié.» Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n'eut pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle continua ce doux rêve d'être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si je voulais être heureuse!» Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les obstacles s'arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui s'appelle le bonheur. *XI UN AUTRE BOUQUET MORTEL On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de sonnette l'arrachait à son rêve. Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. «Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la Chastaigneraye.-Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur des roses de Tonnerre.» Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies. Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,-un magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,-Violette tournait la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de Geneviève!» Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du bouquet.» Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez fait beaucoup de bien dans le pays.-Mais il y a des armoiries sur le cachet.-C'est que ce petit coin de la France est bien habité.» Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant. Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet. Il lut ce joli compliment: «Ma chère Violette de Parme et de Plaisance, «Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces d'une femme qui sait bien vivre. «Je vous baise le pied et la main. «Marquis D'HARCIGNIES.» Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira plus-de la même main-ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à vous. Pas un mot de ceci.» En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au marquis avant une heure.» Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.-Il faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.» Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis d'Harcignies.-Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.-Des fleurs empoisonnées!-Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce tapis.» Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine. Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: «J'aime mieux me battre.» Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur. Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme. Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!» Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.-Eh bien! dit Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «Il n'y a pas de quoi.»-Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.» Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.-Vous avez raison, monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de Parisis et le mien.» Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins. Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur, qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme, je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.-Eh bien! dit Parisis en jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une femme.» On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait pas voulu tuer. La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus que la déclaration du prince. Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour cette mortelle blessure. *XII OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa solitude. Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique. Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues, revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont pas aimé. Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.-Oui, dit Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir la figure d'un médecin.» Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette. Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie-parce qu'ils voient la mort de près-qui passent tous les soirs la Seine pour prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste. C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il venait se faire médecin de campagne dans son pays. Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au valet de chambre. C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida qu'elle ne le verrait jamais. Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu. Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si un jour vous ne me voyez plus.» Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.-Voilà une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous les coeurs de bonne volonté.» Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer soi-même!-Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.-Il y a aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.» Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de faire des folies.» Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que j'aime le plus.» Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut jamais. Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie: «Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, vivez avec Mlle de La Chastaigneraye. «C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos rêves! Adieu encore, je vous embrasse. «VIOLETTE.» Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme à Octave, qui remua vainement tout Paris. Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe. «C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La Chastaigneraye. Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de faire une fin qui serait encore pour lui un commencement. *XIII LE TROISIÈME LARRON Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures. Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond-blondasse, dit Saint-Simon;-Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de Fontanges. Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne dédaignait pas les «Vénus aux carottes.» Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes. Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu. Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la poésie visible. Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons fait!-Pour arriver où? demanda Platon.-Au commencement,» répondit la courtisane. «Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point. Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive devant Naples.-Voir Naples et mourir!-Et il n'entre pas dans la ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment s'enivrer sans mordre à la grappe? Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze travaux. Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une comtesse blonde,-paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,-il avait été retenu trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe fut immolée. Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il ne parlait jamais de lui. Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé-rive gauche et rive droite. Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre. Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un ministre étranger qui représente fort spirituellement une république idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas. Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,-en robe de taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure révolutionnaire, gants ris perle. Voilà la femme,-je me trompe,-voilà la mode. La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente de dire qu'elle avait des yeux tempérés-dix degrés au-dessus de zéro.-Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la chaleur des tropiques. D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces arbres?-La belle question! C'est pour vous.-Non, je crois que c'est pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de -Elle savait donc que vous veniez ici?-Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en voiture.» La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait-elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là? Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux gothiques où les araignées font la toile de Pénélope. Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, elle est là pour moi.» Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas me dire adieu.-Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.-Éloignez-vous par l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle viendra droit à moi.-Mais c'est une tyrannie!-Vous avez des illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.-Pile ou face à qui s'en ira?-Eh bien! jetons en l'air un louis.-Face!» s'écria le duc d'Ayguesvives. Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les deux. Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de . . ., le duc de Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que c'est le duc de Parisis qui a gagné?» *XIV LA FEMME DE NEIGE C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale. Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige. Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur imposait silence. M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beaumonde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme savante.-C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.-Blanche comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.-Quand on pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont deux lanternes sourdes. -Si Debureau était ici enfariné, ce serait bien son homme.-Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.» On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne maintenant.-Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux d'entendre une autre chanson.» Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais. Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon bras.» La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.-Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.» La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à votre grammaire.-Vous ne sauriez que quatre mots de français que je vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que vous êtes étrangère.-Parce que je suis une femme, peut-être; mais pourquoi parce que je suis une étrangère?-Ne confondons point. Il y a des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai failli dire nos maîtresses.-Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas sûr de bien parler.-En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, voilà pourquoi vous comprenez.-En vérité, monsieur, le serpent ne sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, adieu.» Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une phrase, permettez-moi de l'achever.-J'ai peur que votre phrase ne soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.» Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une langue dorée résonnait jusqu'à son coeur. M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant. Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles dire?-Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui ne sera pas vraie.-Que voilà une jolie perspective!-Soyez de bonne foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?-A votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que vous n'entendez rien aux choses de coeur.-Moi! se récria Octave; voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés, foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.» Mme Ève était-naturellement-une femme romanesque qui aimait tout, qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles n'ont pas commis. La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. Cette Ève était curieuse comme Ève. On jouait la marche du Tannhauser. «Aimez-vous la musique allemande? demanda-t-elle à Octave.-Oui, répondit-il, j'aime la musique de l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne? -Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, dirait une Française.-Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, cette valse de Faust que nous entendons là, qu'on vient de commencer, c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales inouïes des architectures aériennes.» Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune femme, il n'y manque que la rime et la raison.» Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!» Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que vous.-Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus rapide que le mien; j'arriverai avant vous.-Mais vous ne comprenez donc pas que j'essayais de jouer la comédie?-Et moi aussi! Mais nous ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au sérieux.» Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du coeur,-par la force du poignet. Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur conscience. Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils? Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis. Sans doute pour admirer les objets d'art-aux flambeaux! Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige. Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous triste? lui demanda-t-il.-Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,-avec la nuit dans l'âme.» Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. «Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai demain.-Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus émue: «J'ai été fondue au soleil.» *XV PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D'OCTAVE Le duc de Parisis, quoiqu'il aimât profondément Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève. La question d'argent n'était plus une question, parce qu'il se trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l'art de vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, même quand il n'en avait plus. Ce n'était pas certes un de ces faiseurs d'affaires qui se jettent comme des étourneaux-ou comme des oiseaux de proie-dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une grande sûreté de coup d'oeil. En attendant qu'il réalisât son rêve politique,-ambassadeur à Constantinople-il prouvait par l'exemple qu'il croyait à la durée de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses chevaux haut la main. Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question d'Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n'y a pas de meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armée. Tu es le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit comme il a une idée par jour!» Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne, deux coupes antiques étaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la source en laissant leur carte. Parisis disait que c'était de la plus stricte hospitalité. S'il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de caractère, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en raillant un peu, comme si la vérité n'était jamais absolue: «Les muscles d'Hercule cachés sous la beauté d'Antinoüs.» On avait dit cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine. Un jour qu'il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui rudoyait une femme; c'était une jeune Anglaise qui avait payé et qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, l'assaillait d'épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie, car il n'était pas né réformateur et croyait qu'il est dangereux de déranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame était fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux. Mais le cocher s'était relevé furieux pour lui asséner un coup de poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna à toute sa colère, frappa le cocher sur la tête et le tua du coup. «Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro de longue date. Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu'il irait lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'émotion que s'il eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublié de donner mon nom à ce gentleman.-Soyez tranquille, dit quelqu'un dans la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu'il ne vous rencontre pas un jour ou l'autre.» Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut maîtrisée comme par miracle. Quand Parisis descendait l'avenue de l'Impératrice ou l'avenue des Champs-Elysées avec la rapidité d'une locomotive, dans la sérénité des dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux. Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d'équipages de toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe. Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa volonté. Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu'à la nature, cette mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire. Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a pour soi la justice. Un soir qu'il était malade, son médecin, qu'il n'avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fièvre, les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté d'être.-Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la médecine.» M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. «Oui, mon cher docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et vous déciderez que tout va mal dans l'État, mais que tout va bien chez moi.-En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance, promettez-moi de la prendre au sérieux.-Oui, mon cher docteur, à une condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. Vous connaissez mon vin de Champagne?-Exquis, on ne le fait que pour vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!-Deux si vous voulez.» Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.-Je vous promets, mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que diable! donnez-moi un quart d'heure de grâce.» On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grâce. Il avait ses idées. Le docteur n'avait plus les siennes à la quatrième coupe. Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui caressaient son front quand ses lèvres s'égaraient sur le cou. Deux heures après, le médecin trébuchait dans les vignes de Noé et conseillait à Octave de prendre trois fois médecine. M. de Parisis versa au docteur trois coupes de plus. A minuit, Octave entrait au club parfaitement guéri; cette petite débauche de vin de Champagne avait ravivé toutes les forces de la nature et jeté dehors toutes les mauvaises influences. A minuit, le médecin rentrait chez lui parfaitement malade. «Qu'on aille chercher un médecin, dit sa femme.-Non! s'écria-t-il avec fureur, qu'on aille chercher de Parisis!» Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne. Un des livres familiers à Octave était les Dames galantes de Brantôme, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si naïvement railleurs: «J'ai cogneu une très honneste dame.» Le célèbre conteur a connu ces très honnêtes dames dans le meilleur monde, le plus souvent à la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait pas reçue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne réussissaient pas dans la vie étaient ceux-là qui ne jugeaient pas les hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Octave appliquait ce précepte aux femmes, disant que ceux-là qui ne réussissaient pas ne croyaient pas les femmes aussi-Èves-qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantôme doit réconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces «très honnestes dames,» qui ont dû faire baisser le pont-levis de beaucoup de châteaux forts. Quand je relis Brantôme, je bénis Dieu de m'avoir fait naître dans le siècle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosières. *XVI LA CHIFFONNIÈRE Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir à la Maison d'Or. Là était Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault, Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette, Trente-Six Vertus et Fleur-de-Pêche. C'était l'éternel souper que vous savez: on touche à tout, on trempe ses lèvres dans tous les vins, on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le néologisme, on est ruisselant d'insenséisme. D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obéissait au désoeuvrement comme on obéit lâchement à un mauvais camarade qui vous domine, qui vous prend le matin, qui vous mène où il lui plaît, qui dispose de vous comme de lui-même. Monjoyeux et Léo Ramée venaient quelquefois ensemble souper avec ces dames et ces messieurs. Il faut bien être de son temps; il y avait toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse à étudier-au point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la palette, disait Léo Ramée. Ce soir-là, Léo Ramée apparut seul sur le seuil de la porte à la fin du souper. «Et Monjoyeux? demanda Parisis.-Je ne l'ai pas vu aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec toi.» Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des femmes. Toutes avaient la religion de Mme Vénus. Elles contaient son histoire avec des pleurnicheries sentimentales. Les femmes ne pardonnaient pas à Monjoyeux d'avoir joué de la femme, parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent! Mlle Fleur-de-Pêche prit pourtant sa défense parmi ces dames. Elle le trouvait beau; elle avouait qu'il était bien mal habillé; mais elle l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eût aimé M. Million habillé de billets de banque. On demanda à la Taciturne son opinion; elle répondit d'un air convaincu:-Ni oui ni non. Et pour être éloquente elle ajouta: Question d'argent. A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque dans le cabinet privilégié entre tous. «C'est M. Monjoyeux qui fait une farce, dit le garçon en apportant des cigares.» Or, voici quelle était la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans ses bras une malheureuse chiffonnière, jeune encore, mais tuée par la misère, qu'il avait trouvée devant la Maison d'Or, traînant son crochet sans trouver la force de remplir sa hotte. Toutes les femmes partirent d'un bruyant éclat de rire; mais les hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux était fils d'une chiffonnière, tous comprenaient le sentiment de charité qui l'inspirait. «C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours! Quoi de plus gai? Une malheureuse créature qui meurt de faim! Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanés comme chez vous ou qu'ils soient fanés comme les chiffonnières, chacun pour soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a plus que l'hôpital, et si on ne veut pas d'elle à l'hôpital, elle n'a plus que la rue.» Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extrêmes en tout, celles qui avaient ri le plus haut se mirent à l'oeuvre pour secourir la chiffonnière. «Qu'on apporte une soupe sérieuse, dit Monjoyeux, et non pas la soupe à l'oignon de ces dames.» La chiffonnière regardait tout le monde avec inquiétude. Elle était si peu habituée à la charité chrétienne, elle avait vécu si loin de ses semblables, dans ce Paris sceptique où les pauvres n'ont pas d'amis,-d'amis visibles,-qu'elle ne pouvait croire encore à ce beau mouvement de Monjoyeux et à cette soudaine sympathie qui souriait autour d'elle. On lui apporta une croûte au pot, la dernière du pot-au-feu, qu'elle mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise à table, mais elle se tenait à distance. «Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les choses, nous autres! mettez les coudes sur la table.» C'était à qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui passa son verre. «Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'à boire tes pensées!» Et il donna un verre à la chiffonnière. C'était une femme de vingt-cinq ans, déjà flétrie par la misère et le chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guère le jour. Il y avait de tout dans cette figure: de la beauté et de la laideur, de l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion. Peu à peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce qu'il était toujours ivre, mère sans avoir eu d'enfants, parce que sa mère était morte lui laissant quatre petites soeurs. «Messieurs, dit Monjoyeux, cette brave créature qui nous fait l'honneur de souper avec nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthèse de l'humanité. Comme l'humanité, elle aspire à la croûte au pot, mais c'est l'idéal inaccessible. Adorons l'humanité dans cette femme, que ses haillons nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques à nos âmes, que ses larmes sanctifient à jamais cette table profanée.» Monjoyeux, assis à côté de la chiffonnière, se leva et l'embrassa sur le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternité. «Au nom de ma mère, lui dit-il gravement, je vous embrasse.-Votre mère! pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.-Parce que je suis du bâtiment! Ma mère était chiffonnière; je ne m'en vante pas, mais je n'en rougis pas.» Et se tournant vers Parisis: «Mon ami, lui dit-il, réjouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignée d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouvé un but à ma vie. Je vais tout à l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux désormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je suis heureux pour la première fois, parce que je me sens riche du bien que je ferai.» Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: «Miravault, vous avez des millions et vous êtes pauvre; faites comme moi: vous serez riche.-Voilà qui est bien parlé, dit Léo Ramée en serrant la main de Monjoyeux.-C'est que je parle comme je pense.» Et revenant à Parisis: «Mon cher ami, prête-moi cent sous pour commencer ma fortune. Je vais, pour point de départ, prendre un fiacre pour reconduire cette femme-non pas tout à fait comme tu fais quand tu reconduis ces dames.» Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonnière prissent sa voiture. «Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grâce, je suppose que ta charité n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de l'argent à cette pauvre femme.» La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus généreux envers les gens qui souffrent. Le lendemain, Parisis alla dire bonjour à Monjoyeux dans son petit atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allègre qu'il ne l'avait vu. «Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charité. -Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisième que vous croyez connaître, mais que vous ne connaîtrez bien que quand vous aurez épousé Mlle de La Chastaigneraye.» Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu théâtral: «Le troisième mot de la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupté.» *XVII L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque peu étrange. Plusieurs grandes dames-de vraies grandes dames, disait-on,-avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux. Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron. Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la fierté d'une conscience sans peur et sans reproche. Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un jardinet et une serre? Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.» Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners parisiens. Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?-Oui dà, j'y viens tous les jours depuis un mois.-Qui donc habite ce petit hôtel:-Il n'est pas habité.-Comment! il n'est pas habité? Mais il est plein de monde!-Ah! oui; on y passe, mais on n'y reste pas.-Comment s'appelle-t-il?-Il s'appelle l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.» Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?-Je ne sais pas. C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.» Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de saisir le sens de ses paroles. Ce fut le tour d'une quatrième dame, encore une grande dame, mais celle-ci était venue à pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la nuit tombât et qu'elle fût voilée. C'était Mme de Montmartel, surnommée la belle aux cheveux d'or. «Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carrée, car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compté.-Je ne suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis pour avoir une stalle à ce spectacle-là.» Tous les trois dévoraient des yeux la façade de l'hôtel. On avait allumé des bougies, mais la lumière transperçait à peine par les rideaux de soie. «Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui était toujours un peu gamin.-Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que vous vous êtes trompé de porte.-Non, dit Harken, ce serait un crime de lèse-amitié; la vie privée est murée, passons notre chemin.-C'est bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraîné par Harken; que diable peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont toutes les allures de petites dames?-Viens, viens, viens, tu liras cela dans le journal du soir.» Ils rencontrèrent un quatrième ami au coin de la rue de Balzac; c'était le prince Rio. «Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne le rencontrons pas, il va peut-être à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.» Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans entrer dans la rue Lord Byron, ils allèrent à lui. «Mon cher prince, lui dit Harken, vous qui connaissez la géographie du quartier, connaissez-vous l'Hôtel du Plaisir-Mesdames?-Non; qu'est-ce que cela veut dire?-Nous n'en savons rien.» On raconta ce qu'on avait vu. O tempora! o mores! Une demi-heure s'était passée; les trois coupés qui erraient de ça et de là revinrent à la grille et reprirent chacun leur grande dame. La troisième referma la grille. «Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives, est-ce qu'elle garde l'hôtel?» Les lumières du rez-de-chaussée avaient disparu. «C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une femme, dit Monjoyeux.» Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre résonna malgré lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'éloignèrent comme devant un coup du sort mystérieux. Monjoyeux resta bravement à son poste, décidé à affronter le péril; mais on ne vint pas. Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: «Voilà le plaisir, mesdames; voilà le plaisir!-Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne vient donc pas ouvrir quand on sonne à cette porte?-Non, monsieur, j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.-L'hôtel n'a pas une autre porte pour sortir?-Non, monsieur, de l'autre côté c'est le jardin de l'hôtel Bobrinskoï.» Monjoyeux, presque effrayé d'abord d'avoir sonné, s'irrita de voir qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas la prétention d'entrer dans cette maison mystérieuse, où on ne voyait passer que des femmes. «Messeigneurs, dit-il à ses amis allons dîner, voilà le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames.» On entendait au loin le marmiton chanter: «Voilà le plaisir, mesdames! Voilà le plaisir!» D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoï, cette grande dame russe qui a apporté à Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit pas de façons pour répondre aux questions du duc; il le conduisit dans le jardin qui séparait les deux hôtels. «Est-ce qu'on ne se met jamais à la fenêtre, demanda d'Ayguesvives.-Jamais. Une seule fois j'ai vu trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles représentaient mon idéal pour les trois vertus théologales que le pape m'a demandées.-Ce sont donc des dames de charité?-Non, mais elles étaient groupées avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la désinvolture italienne; celle du milieu était la plus belle: celle-là je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysées.-Mais qui est-ce qui habite l'hôtel.-Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est d'ailleurs si peu habité, qu'on appelle cela un pied-à-terre.-Ma foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le propriétaire?-Oui, un original de la rue du Cherche-Midi à quatorze heures; la comtesse a voulu lui acheter ce petit hôtel pour agrandir son jardin. Il lui a répondu ceci, ou à peu près: «Madame, je suis au soleil et vous vous êtes à l'ombre; je suis Diogène, et vous êtes Alexandre, je ne vends pas mon soleil.» D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil propriétaire. «Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?-Sans doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie.» D'Ayguesvives regarda le peintre italien. «Mais vous êtes convaincu que ce sont des femmes du monde?-Oui, mais panachées de quelques femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semblé reconnaître une déesse des Bouffes, sans compter que Mlle Thérésa y a chanté ses chansons.-Ce doit être fort amusant, ce petit intérieur-là! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je voudrais bien m'inscrire.-Oh non! il paraît qu'on s'amuse entre soi.» Tout en regardant le petit hôtel, d'Ayguevives était de plus en plus convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'était pas là une maison de verre: à gauche et à droite un pignon sans fenêtre; au nord un jardin étranger, celui de la comtesse, mais masqué par la serre au rez-de-chaussée et les persiennes du premier étage; au midi une façade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible. D'Ayguesvives s'en alla comme il était venu, sans se vanter à ses amis qu'il avait si bien cherché pour ne rien trouver. «C'est égal, se disait-il avec impatience, je ne désespère pas d'avoir le mot de cette énigme.» Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation. Mais, de même qu'il avait tourné autour de l'hôtel sans pouvoir y entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: «Vous connaissez le mot du bon Dieu: «Frappez et on vous ouvrira,» mais moi je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.-Oh! oh! si c'était Parisis, vous ouvririez!-Parisis! dit Messaline blonde, celui-là ne frappe pas, car il passe par la fenêtre.» *XVIII. LES INSÉPARABLES Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une blonde: Mme de Néers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'église; la blonde aimait les fêtes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommée Messaline blonde; tandis qu'on donnait à sa soeur le bon Dieu sans confession. Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il ne fût pas son amant; tandis qu'il fut toujours très bien dans les papiers de M. de Néers, quoique Mme de Néers lui fût tombée dans les bras un jour d'extase. Et pourtant, ce jour-là, comme les autres, elle était coiffée à la vierge, en opposition à sa soeur qui était coiffée à la diable. Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, échoua donc devant les éclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empêcha pas l'injuste opinion publique d'infliger sa réprobation à cette belle femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle avait horreur des poses vertueuses. Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle Bérangère de Saint-Réal, une autre blonde, non moins joyeuse, qui avait soif de curiosités. Elles se rencontraient à l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Mme de Montmartel disait à Bérangère de Saint-Réal, qui lui parlait de Mme de Néers: «Savez-vous la différence qu'il y a entre moi et ma soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse. Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche jamais et qu'elle trouve toujours.» Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un idéal; ce qui perdait Mme de Néers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse s'était fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'était un homme. Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui dévorait tout en une seconde. Dès qu'un amoureux chantait sa sérénade, elle le jugeait aussi bête et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'était pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arrêtait toujours à la préface, disant que le livre ne méritait pas d'être lu. Mme de Néers, au contraire, ne faisait pas de préface; elle entrait de plain-pied dans le roman, sauf à sauter beaucoup de pages, sauf à fermer le livre si le héros l'ennuyait. Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de façon pour donner son âme au diable. Mais je ne sais quelle fierté d'épiderme réservait son corps. Tandis que Mme de Néers donnait son corps tout en réservant son âme à Dieu. Mme de Montmartel était bien plutôt soeur par l'esprit et par le coeur de Bérangère de Saint-Réal, puisqu'elles avaient les mêmes aspirations et les mêmes curiosités. On les attaquait beaucoup sur la douceur de leur amitié. La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarité avec les hommes ni l'intimité avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnées à vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un. Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimées -ce n'est pas mon opinion, au contraire-s'entendent entre elles en comité secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs méfaits; voilà pourquoi on a peut-être eu tort de les accuser d'avoir trop aimé l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient là, sans doute, comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes. Peut-être allaient-elles là pour sécher les larmes de la tyrannie ou plutôt de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'étaient les colombes de Vénus qui battaient des ailes dans l'Hôtel du Plaisir-Mesdames. Rien n'est plus malaisé à une femme que de garder l'auréole de toutes ses vertus, même quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui permet pas de valser avec un homme, sous prétexte que la valse est un cercle de flammes agité par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la malignité publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements, ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature? Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et Bérangère? C'était la fête des yeux: tantôt Bérangère appuyait sa joue sur le sein de celle qui l'entraînait, tantôt elle renversait la tête avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chasteté même ne donnait que plus de saveur à leur emportement. Quand elles se rencontraient, elles se jetaient au cou l'une de l'autre, avec toute la passion de la beauté pour la beauté, et les bras s'entrelaçaient si bien pendant l'étreinte, qu'un jour la Chanoinesse rousse leur dit en souriant: «Prenez garde, vous y resterez!» C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas à l'amitié des femmes. Je ne suis pas si sceptique; si Bérangère et Mme de Montmartel s'embrassaient si éperdument, c'est-qu'elles s'aimaient beaucoup. *XIX. LES POIGNARDS D'OR On a quelque peu parlé aussi de cette jeune beauté extravagante qui voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont imprimé une page de son histoire en hasardant les initiales de son nom. Disons cette histoire sans jeter ce nom très respecté à la curiosité romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine. Elle était douce comme si toutes les bonnes fées fussent venues à son berceau; mais, sans doute, la mauvaise fée aussi l'avait frappée de sa baguette. Wilhelmine fit son entrée dans le monde au milieu des enthousiasmes. Combien d'amoureux qui se fussent sacrifiés pour elle! Beaucoup de beauté, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la raison ne répandait pas sa lumière. Wilhelmine se conduisait comme une folle, disant à tout propos: «Je ne suis pas maîtresse de moi.» Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est écrit là-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces équipées. Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la société anglaise de Paris, eut naturellement la curiosité de vouloir être de moitié dans ses extravagances, c'était pour lui une étude entraînante; il disait que c'était par philosophie, mais c'était par amour. Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout à coup: «Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant autour de moi?-Chut, lui dit-il, ces poignards-là sont des joujoux qui tuent.» Mais Wilhelmine était un enfant gâté: elle voulut voir les poignards avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme à la première coquette venue: «Eh bien, venez demain chez moi et je vous les montrerai.-J'irai,» dit-elle. Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit dans le bal. Le lendemain, elle ne se fit pas attendre à l'hôtel du duc de Parisis. «Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la première heure, car je n'ai pas peur de vos poignards.» Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur. Parisis joignit les mains sur sa tête et lui baisa les cheveux. «Je vous attendais, lui dit-il.-Eh bien, puisque je suis venue, expliquez-moi le jeu de vos poignards.» Il la fit asseoir bien près de lui, trop près de lui. «Croyez-vous aux influences occultes? lui demanda-t-il.-Je crois à tout, même au diable, répondit-elle, d'un air brave.-Vous croyez aux jettatores?-Oui, je crois au mauvais oeil. La journée est bonne ou mauvaise, selon la première figure que nous voyons.-Eh bien, moi, j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est gouverné par des esprits invisibles toujours maîtres de nos actions; les sorcières de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie est pourtant l'expression d'une vérité. J'ai découvert dans un vieux livre, miraculeusement venu jusqu'à moi, que tout homme qui portait malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais destin.-Vous portez donc malheur?» Parisis ne voulut pas, à ce qu'il paraît, s'expliquer là-dessus. «Peut-être, dit-il à Wilhelmine, mais grâce à mes poignards d'or, je suis sûr de préserver les femmes que j'aime.-Et comment faites-vous pour cela?-C'est bien simple: je leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est même arriver d'en enfoncer deux, pour plus de sûreté contre l'esprit du mal.» Wilhelmine partit d'un grand éclat de rire. «C'est vous qui êtes l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous rencontrez.-Hormis vous.» Parisis regarda profondément Wilhelmine. «Moi comme les autres; depuis que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin.» Après avoir dit cela, Wilhelmine se révolta contre elle-même et voulut s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui disant: «Vous n'avez rien à craindre, je ne vous aime pas.» Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait. Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du loup, elle s'écria: «Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de vos poignards.» On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il en prit un-un vrai bijou-pour le ficher dans sa belle chevelure brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta à ses pieds. «Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui me sauverait.» Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas, malgré les prières de Parisis. Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur première chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'était indignée contre elle-même, jusqu'à vouloir en mourir; rien ne pouvait l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'était l'enfant pris par le feu, qui s'enfuit avec épouvante, mais qui emporte le feu. Wilhelmine sentit qu'elle serait consumée dans sa honte. Elle ne voulut plus reparaître dans le monde, elle repoussa les caresses de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une cellule, toute à son désespoir. Parisis fut lui-même désespéré quand il apprit par une lettre incohérente cette retraite dans les larmes. Cette lettre était navrante: la fierté qui se révolte contre la honte! La pauvre Wilhelmine s'efforçait d'y cacher son coeur blessé par des éclats de rire; mais il comprit et il regretta d'avoir été de moitié dans cette folie. Il s'était imaginé que celle qui lui tombait sous la main était une de ces jeunes filles prédestinées au péché; il l'avait prise en se disant: «Autant moi qu'un autre.» Il n'avait pas compris que c'était une vertu qui s'immolait dans l'amour. A la fin de la lettre, Wilhelmine, à moitié folle, le priait de lui envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits. Il n'avait aucune raison pour ne pas obéir à ce caprice. La femme de chambre qui avait apporté la lettre reporta le poignard d'or. Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva la jeune fille baignée dans son sang. Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle s'en était frappé le coeur. *XX UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du demi-monde et du monde des théâtres. Là encore il retrouvait des grandes dames déchues ou des comédiennes qui jouaient les grandes dames sur la scène. Naturellement, toutes le voulaient conquérir pour l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa haute impertinence ce mot renouvelé de Brantôme: «Il leur faudrait pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes.» Il se résignait à se débarrasser des femmes,-en les prenant. Mais quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles s'acharnaient à lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dédain pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-même de se laisser piper pour quelques semaines à ces passions de hasard. Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fût un mondain sans philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystère de la vie. L'esprit a aussi ses voluptés; Octave se détachait de ces vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers à la gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi prenait-il peut-être plus de femmes par l'intelligence que par l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'âme qu'on la prend. Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut étudier la mort jusque dans l'amour. Une comédienne célèbre dans les théâtres de genre, plus célèbre encore dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,-pour ne pas l'appeler par son nom,-rencontra Parisis dans son dernier voyage aux courses d'Epsom. En arrivant à Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le marquis d'Englesea et le prince Alfred.-Octave aimait mieux une femme bête que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Océan en sa compagnie; il fut adorable, elle fut irrésistible: il paraît qu'ils furent heureux en Angleterre. Mais Octave ne voulut plus être heureux en France, disant qu'il fallait laisser cela aux Anglais. Rebecca était une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait pas l'habitude, d'ailleurs, de s'éterniser dans un amour; elle changeait d'amants comme de bottines: c'était la fille la mieux chaussée du monde. A Paris, Octave revit ça et là Mlle Rebecca. Il lui trouvait une saveur mi-anglaise, mi-française à nulle autre pareille. Un jour il lui fallut aller à Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait été surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison surnommée la maison de Sapho, une succursale de l'hôtel du Plaisir-Mesdames, où l'on jouait dans les entr'actes. Rebecca ne se releva pas de cet échec; quand cette fille violente, femme de tempêtes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours étaient déjà passés pour elle. Dans son théâtre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donné des représentations à Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent peur d'être là dans sa déchéance. Elle perdit tout en quelques semaines et retomba malade. Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir retourner la tête, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca. Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de chèvrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie à couleurs éclatantes? C'était l'ivrogne qui a gardé le souvenir d'un mauvais cabaret où il a bu une bonne pinte. Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comédienne de hasard. Mais ces oiseaux-là ne perchent pas longtemps sur la même branche; tantôt c'est un coup de vent qui les jette loin de là; tantôt c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les emporte avec le rameau brisé. Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'éternel «Qui demandez-vous?» l'arrêta au passage. Quoiqu'il n'eût pas l'habitude de répondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussée, il répondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui répliqua qu'il y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement. «-Elle est rue des Martyrs, 16-pour en faire encore des martyrs.» Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait jugé que Mlle Rebecca ne devait pas déchoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, où elle occupait un appartement de deux mille francs par mois,-quatre salons, ameublement en bois de rose, écurie pour quatre chevaux,-dans la rue des Martyrs, où les filles les plus huppées ne payent pas deux cents francs par mois, c'était une vraie déroute. Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de gaieté, mais pour consoler celle qui venait d'être vaincue dans son ascension. «Mlle Rebecca? demanda-t-il.-Mlle Rebecca n'est plus ici. Elle est à l'hôpital Beaujon.» Le concierge apprit à Octave que Mlle Rebecca était malade en revenant dans la maison qu'elle avait autrefois habitée. Elle souffrait depuis longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'était rien. Elle était arrivée avec une meute de créanciers, marchandes à la toilette, tapissiers, prêteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du luxe des filles. A peine arrivée rue des Martyrs, on était venu pour saisir ses dernières hardes; elle avait vendu jusqu'à ses reconnaissances du Mont-de-Piété. «Le croiriez-vous, Monsieur? on riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'étaient pas à elle; la vérité, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde. Eh bien! comme son médecin lui conseillait de la couper pour reposer sa tête, elle a demandé un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette, elle ne parla plus de vendre ses cheveux.» Octave alla à l'hôpital Beaujon; mais il eut beau faire: c'était un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numéro d'inscription, car en entrant à l'hôpital, on perd son nom, on n'est plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna à l'hôpital. Il n'avait pas le numéro; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaître Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un interne, qui finit par se rappeler que déjà deux femmes lui avaient demandé ce nom et qu'il les avait vues s'arrêter salle Sainte-Claire au numéro 4. «Malheureusement, dit l'interne, le numéro 4 est à cette heure à l'amphithéâtre de Clamart, mais comme il est parti cette nuit, vous pouvez encore arriver à temps.-Arriver à temps!» murmura Parisis. Il demanda comment elle était morte. L'interne répondit qu'elle était morte comme les autres. Et comme s'il fût frappé par un souvenir il ajouta: «C'était une juive, elle a voulu mourir chrétienne; le curé de Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a été édifié ici, excepté moi. Quel Dieu va-t-elle trouver là-haut?» Octave avait commencé le pèlerinage, il voulut aller jusqu'au bout. Clamart est l'amphithéâtre par excellence; c'est là que viennent tous les sujets des hôpitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y retrouver sa leçon d'anatomie. On sait que l'amphithéâtre de Clamart est bâti sur le terrain de l'ancien cimetière, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout ombragé de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubépine. On y salue d'anciennes pierres tumulaires rongées par la lune, par la pluie, par la gelée. C'est un cimetière plus sauvage que la mort, puisque jamais les vivants n'y viennent. L'amphithéâtre est dans la forme des anciens cloîtres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre parterres à la française, séparés par une fontaine. Octave respira en passant une pénétrante odeur de giroflée et d'herbe fauchée. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les parterres lui souriaient par l'éclat des bouquets, mais il reconnut bientôt qu'il était dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans portières, sans vasistas, plus désolées que les voitures cellulaires, survenaient à chaque instant pour vomir des cadavres. Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes, enfants, étaient déjà jetés pêle-mêle dans la salle d'attente. Un mort d'hôpital qui n'est pas réclamé n'en a pas fini avec les pérégrinations et les aventures. Quoique devant une des fenêtres ouvertes, Octave n'osait regarder, comme s'il eût craint de voir tout à coup apparaître celle qu'il cherchait. Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jeté son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-même, lui conseilla de fumer. Il eut bientôt dit pourquoi il venait. «Eh bien! lui dit le directeur, cherchons. «Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait rire en attendant «l'heure de la distribution,» on ne reconnaît pas ici les gens à leur habit.» En effet, c'est la nudité dans toute sa misère. Que doit dire l'âme, si elle voit ainsi son corps! Mais l'étude n'est-elle pas aussi une prière? Le médecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni une femme sous les yeux,-il a un sujet. Octave entra dans cette grande salle toute inondée de lumière, ceinte de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes filles, il ne reconnut pas Rebecca. «C'est qu'elle a été de la première distribution, dit le directeur, à moins qu'elle ne soit pas encore arrivée.» Deux hommes de peine apparurent avec une civière: ils venaient pour la seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les lèvres, l'autre était à peine à la dernière croûte de pain de son déjeuner. Parisis alla dans la première salle de la dissection. Quoiqu'il fût venu là pour chercher Rebecca, un sentiment plus élevé l'agitait: une fois de plus son esprit redescendait dans l'abîme du néant, comme pour y chercher les âmes de tous les corps abandonnés. Selon sa coutume, il posait des questions. «Hélas! lui répondait le directeur, Montaigne disait: «Que sais-je?» moi je dis que je ne sais rien. Si je vous montre dans sa chair et dans ses os le sublime écorché de Houdon, j'avouerai que Dieu en créant un homme a créé une merveille; mais si je vous montre tout à l'heure au microscope une fourmi, vous reconnaîtrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout aussi merveilleusement imprimé que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le hasard est un grand maître.» Survint un professeur célèbre: «Où est l'âme?» lui demanda Octave qui le connaissait bien. Le professeur ouvrit un cerveau. «Hélas! lui dit-il, je ne vois pas plus l'âme ici que je ne vois Dieu dans le ciel.» Octave avait jeté ça et là un vague regard dans la salle: cinquante étudiants, par groupes de trois ou quatre, étudiaient l'opération de l'os maxiliaire. Tout à coup il s'écria: «La voilà!» Il avait reconnu Rebecca au moment où un étudiant lui arrachait une dent pour mieux trancher la mâchoire. C'était un horrible spectacle. Il pâlit et s'approcha. Le professeur fit signe à ses élèves de suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca à ses longs cheveux rouges, qui descendaient jusqu'à terre, humides et épars. Elle avait gardé toute sa beauté biblique; la mort y avait imprimé plus de caractère encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eût été coupée: déjà un étudiant approchait le scalpel. «Vous voyez, dit le professeur, que les hôpitaux respectent leurs morts; on les a accusés de vendre les chevelures, regardez celle-ci!-Oui!» dit Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-là! L'étudiant qui avait arraché une dent à Rebecca la replaça par un sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis avait reconnu Rebecca, ce n'était plus un sujet, c'était une femme. Octave lui dit gravement: «Monsieur, je vous remercie.» La lèvre supérieure avait été relevée; l'étudiant y appuya le doigt avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort lui avait imprimé. Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre étudiant, ayant apporté un suaire, le répandit comme une chaste robe sur ce pauvre corps abandonné qui, jusqu'à l'arrivée d'Octave, n'avait été vêtu que de la pudeur de la Science. Octave détourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que la passion avait profanée et que la mort faisait blanche devant Dieu. Il lui prit la main et la baisa doucement. Le même jour, il lui donna un tombeau au cimetière des juifs, et il y mit cette épitaphe: POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM! Source: http://www.poesies.net.