Les Grandes Dames. Par Arsène Houssaye. (1815 -1896) TOME I TABLE DES MATIERES PRÉFACE LIVRE I -MONSIEUR DON JUAN I C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE II LA LÉGENDE DES PARISIS III PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE IV OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR V LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE VI LA MARGUERITE VII L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR VIII LE JEU DE CARTES IX LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR X LE BAISER DE DON JUAN XI LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE XII LE TOUR DU LAC XIII POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER XIV SUR LA GLACE XV L'ESCALIER D'ONYX XVI VIOLETTE XVII POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT SONNER XVIII LE ROI DE THULÉ XIX OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER XX UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS XXI LES DEUX RIVALES XXII LE DUC DE PAS LE SOU XXIII UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA XXIV POURQUOI M D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE XXV UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS XXVI LA VALSE DES ROSES XXVII LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE XXVIII LE NAUFRAGE DU COEUR XXIX LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME XXX LE VOYAGE A DIEPPE XXXI SUR LA PLAGE XXXII LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS XXXIII LA DAME BLANCHE XXXIV LA MESSE DE DON JUAN XXXV LE BOUQUET DE ROSES-THÉ XXXVI LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LE POISON DES MÉDICIS XXXVII L'ADIEU DE VIOLETTE XXXVIII LES DIX MILLIONS XXXIX ALICE XL OU VA UNE FEMME QUI TOMBE PRÉFACE Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru? Licence: Oeuvre du domaine public. ... Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition des Grandes Dames a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.» Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien croire qu'on trouvait du plaisir à lire Les Grandes Dames, mais combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.» Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce qu'on ne croyait plus à rien. J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,-et bien passé.-Le succès m'entraîna à écrire les Parisiennes et les Courtisanes du monde: tout cela ne formait pas moins de douze volumes. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de ne réimprimer que Les Grandes Dames. Et encore je me suis obstiné à mettre les quatre volumes en un seul volume rejetant quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre. «Les Grandes Dames appartiennent à l'histoire littéraire, a dit Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman, Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve toujours son maître. Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se jetaient dans ses bras. A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale des passions, un homme s'est révélé qui prenait-presque toutes les femmes-pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie, toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme. Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la cour, par les demi-mondaines et par les coquines. Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode. Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes-un petit poignard d'or qu'il fichait dans leur chevelure,-quelques-unes s'imaginaient que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un porte-bonheur. Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre, car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si gai en son perpétuel sourire armé de raillerie? La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal. Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et la tempête. Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire! C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir traversé tous les périls de la vie. Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen, le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini. J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis, j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau sur la Nouvelle Héloïse: Toute femme qui lira ce livre est une femme sauvée. Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme. Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire. Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a plus que des femmes comme il faut.» Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son imagination. Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal; mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la fille d'une duchesse ni même d'une baronne. Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple. Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de théâtre! La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même finit où commence le demi-monde. On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au milieu du champ de seigle. Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage. Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature. Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il commence, comme tous les artistes, par l'ébauche. Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise. Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine, n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an. Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de l'âme! Arsène Houssaye. LIVRE I -MONSIEUR DON JUAN *I C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DUBOIS DE BOULOGNE Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru? Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme du plus beau monde parisien;-un dilettante partout, à l'Opéra, à la Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;-un virtuose quand il conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il donjuanisait avec les femmes. C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives, disait-on:-C'est un homme sérieux,-ou:-C'est un désoeuvré. Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.» Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du Louvre. Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le bois. La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui, toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille. Elle était belle comme la beauté:-grande, souple, blanche, un profil de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;-une gerbe de cheveux blonds, des yeux noirs et doux-regards fiers et caressants à la fois;-un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:-une vraie femme transperçant à travers la jeune fille. M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!» Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux d'être aimé par une pareille créature!» Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis. Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter qu'une fois amoureux d'une femme-quelle que fût cette femme-il ne parvînt à être aimé d'elle. Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas d'eau pour se baigner les pieds. Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font la mode. Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune, l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les titres à ce despotisme. Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais; depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui. Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui. La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de neige et de rayons. «Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.» C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles sèches brûlées par le givre.» Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son coeur. *II LA LÉGENDE DES PARISIS Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro 16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années-s'il y avait eu une loge infernale. Il y trouva Monjoyeux-sculpteur et comédien d'aventure-qui ouvrait ses mains pleines de paradoxes;-le marquis de Villeroy, un ambitieux qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des filles le prince Bleu,-le prince passé au bleu-qui faisait tourner la tête-de l'autre côté-à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet pour avoir si bien écouté. On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api. Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda Villeroy.-Khalil-Bey a acheté Brunehaut, répondit le prince.-Est-ce une femme? demanda Mlle Ophélia.-Non, c'est une reine.-Il y a quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer. Vermout va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants: Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, Revolver et N'y-vas-pas.» Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se jetait à la figure les mots les plus vifs. Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre: «Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève sa royauté.-J'abdique, dit Octave.-Voyons, vas-tu jouer au beau ténébreux?-Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?-A l'amour! qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?-Tu as bien raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus. Mais enfin qu'as-tu donc?-Ce que j'ai...?» Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai peur d'être amoureux.» Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi? demanda-t-elle.-Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.-Ah! ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu sans rémission parce qu'il est amoureux?-Mais jusqu'ici, dit Mlle Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux! -Non.-Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de Paris?» Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui. «S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.-Ah! oui, dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: Qui fait amour, amour le suit.» Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!-Ce que tu as de plus cher!-Oui, puisque je le vends tous les jours.-Voilà un beau mot, dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.-Oui, Ophélia doit être la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de mes filles!»-«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.» Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure, plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au sérieux? Peut-être.-Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux; parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake, il n'est plus un homme!-Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce que je suis devenu un homme que je suis triste.» Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible légende sur les Parisis, messieurs!-Prince, dit Monjoyeux, vous dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler Messeigneurs.-Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.-Pas un mot, dit Octave d'un air ennuyé.-D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais cette légende que par ouï-dire.-Eh bien! dit Octave, tu la liras dans Nostradamus, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du dernier des Parisis!» Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le voulait bien,-et elle aussi,-il ne serait pas le dernier des Parisis. Il ne daigna pas lui répondre. Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan; deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison, si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis, Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda Monjoyeux à Parisis.-Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?-Oui, la nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu. Dites-moi votre légende.-D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le dit pas, je vous la dirai.» Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter lui-même. Voici comment il conta: «C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter aux pieds de sa chère abandonnée. «Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait. «Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu pour mourir. «-C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas. «Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement «ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un baiser.-Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades, Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche! «Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre, ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit sonnait au beffroi. «Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée. «La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour saisir la jeune fille. «Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible. «L'épée se brisa. «-Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié de moi.» «Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de Jehan de Parisis, ne la réveilla point. «L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche. -Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que l'Enfer me secoure.» «Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «-Que me veux-tu? dit l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.-Je te demande la vie de ma fiancée.-Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme. Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation. Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.-Non! pas mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me prenne pas mon fils.-Ton petit-fils?-Non! Je suis le dernier des Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.-Eh bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres, tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.» «Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le suaire de la Mort. «L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. «L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT. «Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.» «Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur bonheur a été diminué d'un an.» Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé son âme. Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris. Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau spectacle. Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu n'as pas envie de te marier, toi?-Non, répondit le dernier des Parisis.-Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser prendre.-Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi, si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien sûr de n'aimer que quand je voudrai. Voir Naples et mourir! dit le proverbe: c'est-à-dire: Aimer et mourir! mais je ne dirai cela que quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à payer la part du diable. Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y pense bien un peu.» Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club, lui demanda le prince?-Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis riche.-Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa fortune. Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de mes ancêtres?» Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «Tu seras roi!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère m'avait vu sous cette royauté-là!» Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux dans le vin de Champagne. *III PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions. Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution, qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10 août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan. Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M. Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons eu l'honneur de vous présenter,-Madame,-et qui en vaut bien la peine. Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes, l'amour ne pardonne pas aux Parisis.» Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé, on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur. Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà pour la surface visible. Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal; mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure d'enthousiasme, il éclatait de rire. Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux. Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,-l'esprit parlé, -car il ne lisait guère et n'écrivait pas. La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique et plus dédaigneux. Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de cotillon. Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous, moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges, comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper. Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York, Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle Rachel? Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier chagrin. Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme Octave, le monde serait conquis à la France. Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,-à la Cour, où il était si difficile de rencontrer l'Empereur;-il lui parla de son père et du pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre de Chine. La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de Parisis fut dans cette poignée de héros. Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire un joli Livre de Jade. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par excellence. On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres et grand-croix de la Légion d'honneur.-Mais surtout chevalier de la Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé. Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions. En attendant sa mission-et la croix de Monaco-il ne se trouvait pas trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice, bien connu sous le nom du Harem. Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action, souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse. Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable, tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a peut-être pas été si près de la sagesse. Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler aux femmes du monde,-si elles sont en rupture de ban conjugal,-comme on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.-Selon moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.» Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit. Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes; mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde. *IV. OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SONBONHEUR Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y reconnut le cachet des Parisis: Monsieur mon neveu, Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne seriez-vous pas quelque peu étonné? Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix comme cela dans mon salon de Champauvert. Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa patronne, à Saint-Etienne-du-Mont. Je vous embrasse, enfant prodigue! RÉGINE DE PARISIS. Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère, Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa famille, c'étaient ses maîtresses. Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait pas d'autres souvenirs de sa cousine. Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino, survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans ce château silencieux, dans ce parc solitaire. Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés, elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti. Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient les paysans.-Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on pressentait déjà les entraînements de la passion. Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses, sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée. Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante, coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis, mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis. Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de châtelaine altière-du temps des châteaux à pont-levis. On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je suis venue à Paris?-Non, ma tante.-Eh bien! je vais vous le dire. Seulement, pas un mot à Geneviève.-Je devine! dit Octave avec effroi.-Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et la cousine.-Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le neveu.-Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?-Cela veut dire que le cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.-Ah! vous ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous en repentirez.» Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie, faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer le caractère en donnant un coup de soleil de trop. C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse antique. Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée! N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.-Oui, dit Octave sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.-Comment, trop brune? Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une beauté incomparable.-Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce portrait d'une Africaine?-Je vois bien, monsieur, que vous êtes indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair sans déchéance.-Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les arbres de Champauvert.» La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?-Oui, ma tante.-Je te déshériterai!-Oui, ma tante. Il faut que je vous embrasse pour ce bon mouvement.» Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.-«Eh bien! ne parlons plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.-D'autant plus, ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.-Tu m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te la donnant. N'en parlons plus.» On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus question d'épousailles.-Ma tante, venez me voir avec Mlle de La Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.-Eh bien! nous irons te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de femmes que la Barbe-Bleue.-Oh! ma tante, pour moi une cousine est sacrée.» Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.-Je le rebâtirai en marbre.-La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine d'argent, c'est une mine d'or.» Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant: «Je l'ai échappé belle!» L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur. Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe jamais ses aphorismes. Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main pleine d'or, cette main blanche et fière?» Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.-C'est bien, cela! Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment feras-tu ce miracle?-Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?-Je crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons pour elle.-Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.-Etrange fille! Pourquoi l'aimes-tu?» On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif pour t'avoir regardée.-Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai la femme de mon cousin.» Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie. Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais reprendre leur vol? Geneviève en était à sa seconde aurore. *V LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la duchesse de Persigny. Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et comédiennes du monde? Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du jardin? Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime d'Octave. Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves. Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque-où il n'allait presque jamais,-elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni les autres. Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de rose. La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à Octave. Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir. Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose. Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione. Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de feuillages, de scènes mythologiques. Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa famille. Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de l'Iliade. Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de vague espérance. La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre deux portes. Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères. C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres de femmes, tous les portraits de femmes,-je parle des petits dessins et des cartes photographiées,-étaient jetés pêle-mêle dans les tiroirs. Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre. A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si Geneviève se fût trouvée toute seule! Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?» Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui. «Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il nous fera conduire au poste comme des aventurières.-Ne craignez rien, ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me voie avant de m'aimer.-Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te voit.» Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques. *VI LA MARGUERITE Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les aventures. C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets par-dessus le dernier moulin de Montmartre. Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même. Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de --. Il se déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.» Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de mon coeur?» Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non, dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du docteur.» Il revêtit l'autre costume. Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et d'Apelles.-Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas une pareille prétention. -Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur Faust?-Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.-Des mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et non Rivarol.-Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis plus.-Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.-Veux-tu fumer?-Non, je ne fume plus.-Pourquoi?-Parce que c'est décidément trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.-Homme antique!-Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis retrouvé, c'est...-Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie, pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons «sculptées» à Monaco.-Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à la Cérémonie du Malade imaginaire: voilà mon carnaval; à minuit je serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle journée, lève-toi matin. C'est un ancien qui a dit cela.-Adieu, tu sais mon opinion sur les sept sages de la Grèce.-Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la dernière mode, ô homme d'esprit.» Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop d'anachronismes.-Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. -Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le diable n'en voudrait plus. Adieu.» Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie. Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. «Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai qu'à onze heures.» A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe. Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,-tout un monde: le paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le traduit en vers et en prose, en peinture et en musique. La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange, dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.» Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.» Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde vue? Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que dans le corps-et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.» Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais où est Marguerite?» Goëthe a raison: Faust chercha la science et trouva Marguerite. Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir. Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus de fourrures et sonna Égalité. Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,-dit-il, tout indigné contre lui-même,-tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?» Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, mais celle de Goëthe lui-même. Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde. «Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en Faust?-Oui je le savais.» Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?-Je n'ai pas un péché sur la conscience.-Cela te sera compté plus tard. Viens-Mais vous êtes le diable, Faust!-Le diable n'a-t il pas emmené Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en danger.-Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?-Là, à l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.-Eh bien! parlez, tentateur.» Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque. C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle eût peur de l'amour. Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés quelquefois, plus souvent railleurs. La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt. «O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi vous êtes-vous déguisée en Marguerite?-Pourquoi vous êtes-vous déguisé en Faust?-Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.-Eh bien! c'est comme moi, qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en Colombine.-O ma Colombine!-Chut! on vous écoute! Vous auriez le duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon secret?-J'écoute avec mon coeur.-Je me suis déguisée en Marguerite, parce que vous vous êtes déguisé en Faust.-Qui vous avait dit mon déguisement?-Je sais tout.-Marguerite, je vous aime.-Un peu.-Beaucoup.-Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!» Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans quel tourbillon elle s'était évanouie. «C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais, après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq minutes.» *VII L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien. C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche: homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout. «Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.-Moi, je cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?-Elle passe son temps à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.-Non. La mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.» Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.-«Asseyons-nous là, c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les femmes sont si légères!-As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour faire le malheur de toutes les femmes.-Excepté de la sienne, quand il en prendra une, ou quand il se laissera prendre.-Ne craignez rien, dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.-Prends garde, il y a des pièges à loup ici.-Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en as pas l'air.-La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je serai ministre,-non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des affaires étrangères,-tu verras si je trahis ma destinée qui est de gouverner les hommes!-Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il fût convaincu de sa mission.-Vous êtes deux grands enfants, dit le vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai pas fuir les courtisans.-Vous poursuivez chacun une chimère, dit Parisis. Moi j'étreins la mienne.-Oui, mais toi tu te réveilleras un matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur. -C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle le Pouvoir.-Parce que tu n'es rien.-Toi, dit Miravault à Octave, tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.-Toi, tu t'appelles l'Argent, parce que tu n'en as pas.» Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez un ami qui s'appelle la Gloire,-La Gloire, dit Octave, ne vaut pas le diable.-C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en reconnaissant Monjoyeux.-Oui, c'est le diable à quatre, reprit Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre en me disant que tu ne viendrais pas.-Oui, répondit Monjoyeux, j'ai voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et il prit sa part du divan. «Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR; -Le second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;-Le troisième, MONJOYEUX, tente les chimères de la GLOIRE;-Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne veut tenter que la FEMME.» Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.-Tous les quatre,» dit M. de Parisis.-Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons prendre des forces pour conquérir le monde.» *VIII LE JEU DE CARTES En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,-comme la célèbre Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.-Il est vrai qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France. Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.-Après tout, où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes? Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,-dame de pique,-dame de trèfle-et dame de coeur. Trois de ces dames étaient illustres dans le beau monde:-la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche, la comtesse d'Antraygues- La quatrième était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de La Chastaigneraye. Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de pique.» Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était revenue des passions sans y être allée. Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent les journaux du lendemain. Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de --. Il ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,-en Dame de Pique,-en Dame de Trèfle,-en Dame de Carreau. «On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme l'argent.-Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de Coeur.-Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.-Qui sait? dit Octave avec un sourire moqueur.-Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur sans déguiser sa voix.» Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?-Qui sait? dit la Dame de Coeur.» Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable. «Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?-C'est peut-être tout simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.» M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque. «Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre fort jolies.-Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas jolies.-Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.-Toi! tu as fait tes humanités à l'université de M. de Balzac.-Je n'ai jamais lu qu'un seul livre: Saint-Simon.-Tu te vantes, c'est pour me faire croire que tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?-Parce que je suis une Agnès?-Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?-Ça et là, dans les salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache. M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc; c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!-C'est cela, dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher de vos amours, monsieur Don Juan!-Et moi, qui suis-je? je demande l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.-Toi tu t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?-Je te connais: tu trouves déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.-Et moi! je suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.» La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.-Je n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de coeur, sinon la Dame du Coeur.-Non, tu es la dame des coeurs.-Et qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.-L'amour, lui dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.-L'amour, lui répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.-Vous avez dit cela, mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable dans votre émotion.» Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son coeur. Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion. Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au précipice, et la malice savante qui se moque de tout. «Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.-C'est cela, dit en riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.-Vous ne serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.-Non, dit la Dame de Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.-Tais-toi, ambitieuse, dit la Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.» Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: «Et vous, vous ne dites rien?-C'est que je ne suis pas si savante, moi.» Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il? Pour la première fois, il se fit un silence éloquent. Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!-La province! pensa Octave, je ne connais pas la province.» Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un pas sans marcher sur la queue de leur robe.» En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à d'autres aventures. Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de Parisis et lui dit:-C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée. *IX LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule la Dame de Pique. «Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi, tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.-Je ne trouverai pas ici?-Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.-Pourquoi? demanda Parisis.-Pour deux raisons.-La seconde, c'est qu'il n'y a pas de femmes.-Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes de dénouer...-Ta ceinture dorée.-Non, les rubans des souliers d'une jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes les beautés de la vertu.» Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les mains.-Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que les larmes de la pénitence...-Est-ce que tu te repens. Veux-tu te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de quelqu'un.-Tu as lu cela quelque part.-Peut-être.-Tout a été dit et tout a été imprimé.-Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à ta porte.» Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu avec tant d'impertinence?-Madame, je vous parle comme je parlerais à Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, tu es si belle, que tu me diras ton nom! Les violons préludèrent à la Fée Tapage, le quadrille endiablé. «On va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.-Prenez garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.» La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.-La belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle Cora, comment faites-vous?-Vous avez raison.» Octave ne détourna pas d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce quadrille.» C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche. Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?-Je ne m'en consolerai jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.-Que cherches-tu, toi?-Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je chercherais l'amour.-C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.-Tu adores et tu n'aimes pas.-T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la femme que nous cherchons.» Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la femme!» M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.» Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.-A Virginie, si tu veux, à Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont aimé.-Les lauriers sont coupés: je suis mariée.-Je le savais. Une jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur. Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées-de la main droite ou de la main gauche-qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas pleuré.-Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de tout.-Excepté de ton coeur.-Ne parlons pas des absents.-Ah! il n'y a personne là?» M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la Dame dePique. «Voilà un coeur capitonné.-Vous savez que je ne suis pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte. «Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de l'air du monde le plus naïf.-Non, répondit-elle simplement, mais je me voyais.» M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous saviez mon âge...-Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience, ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout cacher.-Vous êtes si profond que je ne comprends pas.-Une femme comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le démon dans vos affaires.-C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils de Labruyère?-Oui-Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq ans?-Depuis cinq minutes.» La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq ans depuis cinq ans.-Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos cheveux, j'ai senti votre coeur.-Oui, je vous vois venir, car vous n'y allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures de ces dames.» Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la chevelure de la femme,-plus ou moins heureuse avec lui,-un petit poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête? Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues: «Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous retrouver?-Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.» Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny qui voulait le railler sur son jeu de cartes-biseautées-selon son expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre d'or fit tressaillir Octave.» C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur. *X LE BAISER DE DON JUAN Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous dirai qui vous êtes.» Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes. La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.-Eh bien, parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.» La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût dressée devant lui. Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!-Ne parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis. Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses beaux cheveux rayonnants. Il les brûla. Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute rougissante. Le masque la dévorait. Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, elle s'offensait d'être touchée par Don Juan. Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui attère le plus roué. La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir. La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes-en papier-les Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des Poupées-beaucoup de poupées. Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que c'était la Chinoise de M. de Parisis. Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre femmes gardaient si bien leur secret. Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas, c'est toujours le même esprit. A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.» Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre que l'empereur de la Chine-un souverain fort aimable qui voulait que rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la sagesse des nations. On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, c'est Persigny.-Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide qui voudrait bien être son tombeau.-Il doit bien la connaître, pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.-Ne me parle donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.» Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.-Après cela, ajouta Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.» Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur Venise sauvée, à l'Impératrice-de la Chine,-qui avait bien travaillé pour cela. Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de lit-ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu allais me dire une bêtise.-Non: j'en fais faire.» Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant Octave. «Comment me trouves-tu?-Belle comme le jour.-Alors tu ne me connais pas.-Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.» Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.-Vous avez perdu une belle occasion de vous taire.-Et vous, vous l'avez trouvée.» Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à habiller!-Tu parles par antiphrase.» La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur la vague. «C'est un sein qui échoue.-Non, par malheur il flotte encore.-Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. -Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles de tes aïeux.-Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme la porte, fille des croisés?-Retire-toi donc de mon Étoile, dit Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce mot:-Monsieur Mardi-Gras!-Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.» Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.-Une femme perdue.-Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.-Voici la blonde madame -- qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique d'Offenbach.-Oui, déréglée comme un papier de musique.» On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus. Octave s'esquiva à l'anglaise. Miravault lui dit: «Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.-Vous vous trompez, mon cher, dit Monjoyeux à Miravault, ce n'est pas le coeur qui pique.» *XI LA DAME DE COEUR ET LA DAME DEPIQUE Parisis s'endormit à l'aurore, mécontent de lui dans ce massacre des coeurs. Cependant, sur le soir, il reçut deux lettres par la poste, comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur. Voici la première: Ces bals, ces fêtes, ces folies, n'était-ce pas comme le poëme de Goëthe, tout y dansait, les idées et les coeurs. Avez-vous reconnu Marguerite, ô Faust? Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez pas reconnu une marque à la page. C'ÉTAIT LA! Adieu pour jamais. UNE DAME DE COEUR. «Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes. Demain Marguerite, un peu moins offensée que cette nuit quand j'ai baisé ses cheveux, taillera encore sa plume pour écrire à Faust.» Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de violette. Elle était écrite sur du papier anglais sans armoiries. Octave avait brisé le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe tombée à ses pieds et y retrouva écrit en arabe ce mot: «C'EST LA!» qui le poursuivait depuis minuit. «Voyons la seconde lettre; elle va peut-être m'expliquer la première,» murmura Octave. Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de comtesse, mais on avait brouillé l'écusson. «C'est peut-être une vraie comtesse,» dit-il. C'était une écriture anglaise sur du papier français. Il lut: Figurez-vous,-Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la cour,-que je vous écris avec un loup sur la figure pour me cacher à moi-même ma rougeur. Oh! la curiosité! Vous allez me trouver trois fois folle; je voudrais maintenant que toute la vie fût un bal masqué. Comment s'amuser à visage découvert? On doit faire une si bête de mine quand on écoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on lui répond sur la même musique: je ne vous aime pas. Le malheur, c'est que les bougies sont éteintes et que le masque est tombé. Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai après-demain chez la plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme à l'Opéra, où la musique empêche d'entendre les paroles. Et, d'ailleurs, malgré votre désinvolture un peu trop désinvoltée, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille ou le dessus du Panier. Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre santé. Par ordonnance du médecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de droite à gauche. Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du Lac de gauche à droite. Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque. LA DAME DE PIQUE. «Voilà qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont écrit en se réveillant à midi. A la prochaine distribution, les deux autres lettres m'arriveront peut-être.» Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, «Ce sont là, reprit-il, des lettres qui me dispensent de répondre. C'est toujours cela.» Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne parlait jamais qu'aux femmes et n'écrivait jamais. Et pourtant nul comme lui ne savait cacheter une lettre. On eût dit un graveur en pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec pureté et avec précision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres, écrites sur un irréprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de la main, donnaient toutes les curiosités de les lire. Par malheur, il n'y avait rien dedans. Octave avait trop d'esprit pour le dépenser en belles lettres. Il avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand il écrivait à sa maîtresse, c'était par deux mots: «Je t'attends!» Ou bien: «Attends-moi!» C'était tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. Attends-moi! Il y a toute une page dans ce mot. Quand le duc de Parisis écrivait ces deux mots à une femme comme il faut, il était encore plus éloquent, car la vraie éloquence dans la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main d'Octave rappelaient un homme d'action. Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame de Pique. «Tout bien considéré, dit-il, je leur donne mon coeur. La Dame de Trèfle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes ou des bégueules.» Monjoyeux entra sur ce mot. «Des bégueules! dit-il en prenant une pose théâtrale.-Oui, des bégueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne te regarde pas, mon cher Monjoyeux.» Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures à son ami. «J'ai vu tout cela. Voilà de belles équipées! comme si tu n'avais pas assez de femmes sur les bras!-On n'a jamais trop de pain sur la planche.-Te voilà repris par les illusions. Mais tu seras bien attrapé quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura aimé le genre humain, ta Dame de Carreau sera grêlée, la Dame de Trèfle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...-Chut, dit Octave, pas un mot sur celle-là.» *XII LE TOUR DU LAC Quoique le temps fût abominable, à quatre heures Octave était à cheval pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas. Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile de reconnaître celle qui signait la Dame de Pique. Le ciel sombre avait jeté des teintes grises dans son imagination. «Monjoyeux a peut-être raison, pensait-il, le chapitre des illusions perdues va commencer.» Un petit coupé que traînaient deux chevaux de race débusquait au-dessus du rocher. «C'est peut-être cela, dit Octave.» Et il s'inclina, comme sans y penser. C'était à la fois un salut ou un mouvement de curiosité. La dame tint bon, elle ne dérangea pas sa tête d'un millimètre. «Non, il est impossible que ce soit celle-là!» dit Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues. Son cheval était déjà à vingt pas du coupé quand il détourna la tête. La comtesse d'Antraygues s'était trahie; elle avait soulevé l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. «Est-ce que ce serait elle?» se dit Octave. Il voulut tourner bride, mais il aima mieux être discret; il continua sa route, jurant qu'il saurait à quoi s'en tenir à la seconde rencontre, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur dans les autres voitures. Son imagination était déjà prise par Mme d'Antraygues. C'était une des plus jolies femmes des fêtes parisiennes. Elle n'avait pas la beauté sculpturale, mais elle avait la beauté charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche qui triomphe plus sûrement des hommes que le jeu des lignes absolues. Parisis l'avait rencontrée ça et là dans les plus beaux salons, mais à de rares intervalles; elle passait la moitié de son temps en Angleterre et vivait beaucoup dans son hôtel, un des plus jolis nids de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fût presque jamais,-on pourrait dire, parce que. A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait, vit l'émotion à travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et éperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que Mme. d'Antraygues faisait son troisième tour. Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux. Ce n'étaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie au club, à fumer ou à jouer, quand il n'était pas enfermé dans l'appartement de Mlle. Eva, surnommée Belle-de-Nuit. A la dernière rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout à fait la tête à la portière, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachée sous l'éventail et qui est fière de montrer sa figure. Elle semblait dire: «Vous voilà bien attrapé; vous pensiez que j'étais laide et je suis jolie.» Le coupé partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Impératrice. Octave le dépassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eût de ses nouvelles en rentrant à son hôtel. En effet, quand elle rentra, après un tour dans les Champs-Èlysées, sa femme de chambre lui remit une boîte de dragées. «D'où cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.-D'une dame des amies de madame la comtesse, qui sans doute a été marraine.-Il n'y avait pas de lettre?-Non, madame.-Qui a apporté cela?-Un nègre.-C'est singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de nègre.» Elle eut un pressentiment. Dès qu'elle fut seule, elle ouvrit la boîte. «Point de carte! dit-elle, je me suis trompée.» Elle prit une dragée et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'aperçut que les dragées n'étaient pas dans l'ordre idéal travaillé en mosaïque par les marchandes de bonbons. Elle renversa la boîte dans une coupe à cartes de visite. «Un billet!» dit-elle en rougissant. Son émotion fut si vive qu'elle regarda le billet sans y toucher. «C'est amusant, l'amour!» murmura-t-elle. Elle s'imaginait déjà qu'elle était adorée. Elle prit le billet en regardant la porte: «Il me semble que cela va me brûler les yeux.» Elle lut: Puisque vous êtes si belle et puisque je vous aime, venez à la fête de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour à la glace. D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de glisser sur le garçon que sur la glace. Je serai voire parachute. «Je n'irai pas,» dit Mme. d'Antraygues. Elle y alla. Je vous fais grâce des combats qui se disputèrent son âme. C'était sa première aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas. Elle suivait dans son imagination tous les méandres d'un amour imprévu et tourmenté. Puis tout à coup elle se réfugiait avec la quiétude de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait dépensé pour lui ses premières aspirations romanesques; elle s'était aperçue, avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'était pas son homme. On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage. *XIII POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SEFIT ENLEVER Il y avait cinq ans qu'Alice était mariée; cinq ans de curiosité et de déceptions! Mme d'Antraygues tentait çà et là de se prendre aux distractions du monde. Elle s'amusait de sa beauté, de son éventail, de ses diamants, de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle, mais elle n'imaginait pas qu'elle dût tomber «dans la gueule du loup.» Cinq ans de vertu! c'était la seule station qu'elle pût faire dans son devoir. L'heure de la première crise venait de sonner. Voilà pourquoi elle avait écrit au duc de Parisis, voilà pourquoi elle alla à la fête des patineurs. Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce qu'il est marié; mais là où est la femme, souvent la femme est absente. Son esprit et son coeur font ménage ailleurs. Il n'y a pas séparation de corps; c'est bien pis, car il y a séparation d'âmes. Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien née, qui n'aurait pas été quelque peu enlevée par son mari avant la bénédiction nuptiale, se considérerait comme la plus malheureuse des filles de la romantique Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les plus belles traditions d'Outre-Manche. Mlle Alice Mac Orchardson était fille unique et comptait à peine dix-neuf printemps. Elle avait vécu ses plus jeunes années à Brighton. Sa mère, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'à l'automne de 1867, Alice sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est déjà beaucoup. Mais elle avait dans ses veines du sang des héroïnes de Shakspeare et de Byron, et son esprit avait souvent erré au clair de lune sous les ombrages des parcs anglais. Donc, le jour où elle revêtit pour la première fois la blanche robe de bal, Alice se récita quelques vers du Songe d'une Nuit d'été, et elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait qu'après avoir été enlevée, comme une héroïne. Six semaines après son premier bal, Alice était aimée de Fernand d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose. Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dédaigneux, mais elle tremblait à cette idée:-que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir l'enlever.-Un beau jour, ou plutôt une belle nuit de bal chez lady Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour déclarer à Alice qu'il était amoureux fou. «Je le savais avant vous, Monsieur, car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous assez pour m'enlever?» C'était un homme très prosaïque. Il fut presque effrayé de la besogne: «Vous enlever, Alice! à quoi bon? Ma mère a déjà parlé à la vôtre. J'ai espéré que tant de bonheur...-Eh bien, non; je ne croirai qu'à l'amour de celui qui consentira à m'enlever, interrompit Mlle Alice; c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes serments.-Vous êtes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous n'avez pas fait votre droit, vous...-Si vous n'êtes qu'un homme de loi, épousez une Normande. Moi, je me donne à qui m'enlève.-Faut-il fréter un navire ou arrêter un fiacre?-Tous les moyens sont bons.» Il fut arrêté que le lendemain, à minuit, le héros du roman serait rue de Londres, à vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait par l'escalier, l'enlèvement par la fenêtre n'étant plus d'usage depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville. Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupé attelé de chevaux de poste à grelots. Il faut toujours des violons. Tout se passa comme il avait été prémédité: La mère dormait; sa fille descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eût demandé. Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de Fernand. «Je suis effrayée de mon bonheur, lui dit-elle.-Les vents sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme la lune nous fait bon visage!» Et ils allèrent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et des propos amoureux. Le rossignol chantait peut-être, mais je ne l'ai pas entendu. Au premier relais, à Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une station dans un pavillon où Alice serait comme chez elle, et où elle trouverait une aile de perdreau et un pâté d'alouettes. Toute romanesque qu'elle fût, elle avait bien un peu envie de manger une aile de perdreau, de toucher au pâté d'alouettes, et de dormir sur un lit moins cahoté. Les chevaux s'étaient arrêtés à la grille d'un petit parc, « C'est comme dans les légendes, dit-elle: il y a de la lumière au château.-C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoyé une dépêche télégraphique pour que le souper fût cuit à point.» Mlle Alice traversa le parc. «Quelle admirable solitude! je suis tout embaumée par les lilas.» Elle monta le perron et se trouva, sans aller plus loin, dans une salle à manger où deux couverts étaient mis. Le souper venait d'être servi. «C'est une féerie, dit Alice.-N'êtes-vous pas magicienne?» Le souper se continua sur ce temps. Alice était ravie.» Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenêtre.-Voyez, Fernand, comme la lune baigne de douces clartés les arbres du parc. Voulez-vous venir là-bas, sous les grands marronniers?-J'irais avec vous au bout du monde! répondit Fernand en ouvrant la porte.» Une femme était sur le perron. «Je viens trop tard pour souper, dit-elle en entrant.» Alice poussa un cri et se cacha la tête dans ses mains. «Enfant, je te pardonne,» lui dit sa mère. Alice se jeta dans ses bras. «Quoi! tu étais ici?» Et se tournant vers Fernand d'Antraygues, qui riait à la dérobée: «Ceci est une trahison, monsieur, car vous aviez tout dit à ma mère.-Mais enfin, ma belle Alice, vous avez été enlevée?-Oh! si peu et si mal! Je ne vous pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!» Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'à se marier; mais, tout en donnant sa main, elle réserva son coeur. M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait fermé sonroman, un autre devait le rouvrir. Octave de Parisis n'était pas homme à avertir une mère-ni un mari.-Il disait,-car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld, «une femme qui veut se donner appartient par droit de conquête à celui qui la prend.» Je dois dire-pour la vertu de Mme d'Antraygues-qu'elle était mariée depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute éloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers elle: il avait une maîtresse et il jouait. Il croyait trop à lui-même, il croyait trop à sa femme pour ne pas la perdre. On citait de lui un mot typique: «Tu as épousé une bien jolie femme,» lui disait un ami. Il répondit: «Il faut toujours épouser une jolie femme, parce qu'on peut s'en défaire.» *XIV SUR LA GLACE Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur hivernale. Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles. Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige. Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver. Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le torrent des avalanches. C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle sur, leur route. Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour. Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.» Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. «Quelle coquetterie! monsieur.-En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est bientôt dans la serre, où on est reçu par cent camélias, armes au bras, fleurs à la boutonnière. Ce sont mes cent-gardes. Après la serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On trouve un escalier dérobé,-le dernier escalier dérobé,-qui vous conduit par ses spirales de marbre à une petite bibliothèque où je travaille quand j'attends quelqu'un, à moins que je n'aille attendre dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-là?-Oui, monsieur, un chemin qui mène chez moi.-C'est imprimé. Mais ce qui est imprimé aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par le même chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de garder ma clef.-Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain, sans compter celle que vous avez donnée hier. On vous connaît. -Je vous jure que je ne donne jamais deux clefs à la fois.-Comment la marquise rousse a-t-elle rencontré chez vous la comédienne rousse?-Conjonction de comètes!-Vous savez qu'on nous regarde!-Adieu! Madame.» Le patineur en donnant à la patineuse une poignée de main, lui laissa dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais il avait fait un tour de valse, et déjà, avec la grâce charmante des Hollandais,-sur la glace,-il gravait avec un burin savant un A et un O entrelacés. Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on eût dit que le patineur avait étudié les lettres ornées du moyen âge. L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, félicita Octave d'écrire si bien. «Après vous, Sire.» Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. «Comme vous écrivez bien, lui dit-elle.-Je n'écris bien que votre nom, comme je vous aime, Alice!-Oui, sur la glace, jusqu'au prochain dégel: votre amour tombera à l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef; mais rassurez-vous, elle a été ramassée par une main blanche qui vous la rapportera en passant par la petite porte,-Je vais vous en donner une autre.-Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI? Savez-vous que vous êtes un homme dangereux! Vous crochetez les serrures-et les coeurs-Adieu! Monsieur.-A revoir, Madame. A propos, j'oubliais de vous dire que je vous adore!» Et Octave répandit son âme dans un dernier regard. «Ce n'est pas vrai, dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la sienne; elle viendra demain.» *XV L'ESCALIER D'ONYX Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne reçoit qu'entre quatre et six heures au mois de février;-Mme d'Antraygues s'habilla tout en noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupé, tout en ouvrant son porte-monnaie. Elle pensait donc à faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait frapper à la porte de quelque misère cachée? Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait à peine trois ou quatre petites pièces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues aumônes qu'on donne en passant, le prix d'un goûter au lait au Pré Catelan avec une amie, ou d'un goûter aux oranges glacées chez Guerre ou à Frascati. Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent. La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Impératrice devant l'hôtel de la trop célèbre Mme -- qui recevait ce jour-là. D'où vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte? Tout autre jour, elle aurait pu s'inquiéter des curieux, mais ce jour-là, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la tête à la fenêtre ni à la portière. Quoi qu'elle n'eût pas beaucoup étudié la géographie, comme elle connaissait bien la façade de l'hôtel de M. de Parisis, elle ne demanda son chemin à personne pour tourner autour du jardin. Ce fut d'autant mieux, qu'elle ne rencontra âme qui vive dans les rues avoisinantes. Elle devina la porte. «Voyons, dit-elle, si je ne me suis pas trompée?» Elle prit la clef et la mit dans la serrure. C'était bien cela. Vous croyez peut-être-Madame-qu'elle ouvrit la porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais du premier coup le courage de son opinion. Cependant il ne faisait pas un temps à rester indécise; il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, dans la vie on a toujours peur d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver de l'autre côté! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur? Pour Alice, c'était la porte du paradis et c'était la porte de l'enfer. Le paradis, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. L'enfer, c'est-à-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau être terrible, il n'a dégoûté personne de l'enfer, parce qu'il a peint dans l'enfer tous ceux qui ont été emparadisés dans leurs passions. Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement. C'était une porte docile qui ne faisait jamais de façons pour s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passé là depuis la veille, peut-être depuis l'avant-veille. La neige était immaculée comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hiéroglyphes imprimés par les pattes d'or des merles. Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle était troublée. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du monde. Un imbécile eût préparé le chemin, mais Octave n'avait eu garde de balayer la neige. Alice avait reconnu la serre; la porte était entr'ouverte comme par mégarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme respira, et comme si les camélias eussent fleuri pour elle, elle murmura avec un sourire: « Oh! les beaux camélias! » Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout ce qui chante, est un hosannah à leur beauté. Après ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se dit: «Il n'est pas là. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son escalier plus ou moins dérobé?» Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit la réconforta un peu. «Après tout, dit elle, on n'est pas une dame aux camélias pour avoir traversé cette serre.» Elle réfléchit que M. de Parisis ne l'attendait pas, car c'était bien l'heure convenue. Il lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre à sa rencontre, « Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a supprimé les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point de paladins.» Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier était entr'ouverte. «C'est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle. C'était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une merveille d'architecture, comme l'escalier du château d'Anet, ou plutôt une copie en miniature de l'escalier de l'hôtel Païva. «Je ne monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta la seconde, parce qu'elle avait monté la première, elle monta la troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx! Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l'émotion brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se reposer, elle s'appuya à la balustrade, toute chancelante. Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c'est vous,» lui dit-il. Et il se précipita pour lui prendre la main. «Oui, c'est moi,» dit-elle d'une voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses bras et l'embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.-Je ne comprends pas.-Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui parle, une vraie folle, celle-là! Mais c'est assez de rêver; chez moi l'action ne suit pas la parole: adieu!» Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter. «Alice, je vous aime!-Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c'est tout.» Elle soupira: «C'est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant toutes ses forces, elle se délivra d'Octave et s'enfuit. Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de coquettes, si vous m'aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. « Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.-Je vous emporte là-haut pour vous faire respirer des sels.» Mme d'Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais respirer l'air vif, vous n'avez là-haut que du vinaigre des quatre voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en jouant à la moquerie. Mme d'Antraygues n'était pas encore à la porte. La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle tout à coup. Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse regretterait de n'être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d'un air dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J'oubliais de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais qu'il y a beaucoup d'appelées et beaucoup d'élues. Je suis désespérés d'avoir empêché quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il paraît qu'on fait queue pour venir chez vous.-Quelle calomnie! je ne suis jamais chez moi.-Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez celle-là. C'est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures mains.» Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux homme du monde si vous montez l'escalier.-Eh bien! je la garde, je viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monté trois marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,-Je vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m'humilier devant votre vertu, comme si l'amour avait pitié des robes blanches. -Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! adieu! adieu! Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef. Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue.» Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. «Vanité des vanités! reprit-il; d'où vient cet insatiable désir de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des villes?-Après tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme d'Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m'embarquer dans une passion à perte de vue. Ah! si c'eût été la Dame de Coeur.» Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu'à la petite porte du jardin. Le lys qu'elle tient si fièrement à la main se flétrirait en traversant la serre aux camélias.» *XVI VIOLETTE De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'était pas homme à s'attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d'autres par le ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommée n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fût, était un monde nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe Colomb, il jouait celui d'Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment: Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays latin jusqu'après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur néo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. Octave riant un peu de la simplicité de l'étudiant qui étudie. «Pas si simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine qu'il a pris le chemin le plus court. L'étude a du bon quand on est jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.-Ne parlons pas par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l'eau; il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson et de Musette.-Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite qu'après avoir fleuri sur la rive gauche.-Je t'entends; cela veut dire que nous n'avons plus que les regains.-Tiens, justement en voilà une!» Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beauté pudique, d'une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, dont il ne voilait qu'à demi les lignes indécises encore, un petit bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux amis. Octave fut frappé par l'expression de candeur souriante qui embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que celle-là n'avait aimé que sa mère, que nul souvenir d'amour coupable n'inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit de loin la tempête envahir le navire. Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si elle ne savait pas où aller. Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: «Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J'ai perdu ma mère, monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'était cru d'abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je vous demande pardon.» La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas le même chemin.» Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s'amusent du spectacle: allons-nous-en,-Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans un quart d'heure de charité et je me soucie bien d'être en spectacle. -Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue.» La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.-Je ne pleure pas, Monsieur.-Permettez-moi d'être votre frère, ne fût-ce que cinq minutes.-Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la première fois, il ne vous ressemblait pas.-Vous l'avez donc perdu aussi?-Oui, monsieur; s'il était revenu du Mexique, je ne serais pas là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.-Eh bien! permettez-moi de vous acheter une robe.» Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner toutes les robes de fête dont j'ai habillé les sept péchés capitaux.» La jeune fille s'était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis sérieux, parce que votre douleur m'a gagné. Encore une fois, permettez-moi d'être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez comme l'argent me coûte peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumône que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.» Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera pas d'argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises habitudes, c'est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piété, dit-elle en soulevant une étoffe qu'elle avait sous le bras; voilà deux rideaux que j'ai sauvés, car on a tout vendu hier à la maison.-N'allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux rideaux. Si ce n'est pas assez...-Sans parler de la reconnaissance, dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la tête, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, mettre trois francs de côté par semaine.-Que faites-vous donc, mademoiselle?-Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'était pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où je gagne jusqu'à cent sous,-quand je passe la nuit,-ajouta-t-elle avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux à Octave qu'il remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du travail.» Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d'or. «Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et y versa l'or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me faut.-Elle a raison: ce n'est pas généreux, dit Monjoyeux.» La jeune fille avait compté: «Ceci n'est pas pour moi, dit-elle, en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.-Que voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathématiques.-Adieu, monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant.» Elle retourna d'où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?-Ah! c'est vrai; j'oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd'hui, là-bas, à cette porte grillée.-Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? -Louise Marty.» En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre allée de la maison d'où elle était sortie quelques minutes auparavant «C'est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c'est égal, voilà toujours deux cents francs bien placés.-Pas si bien placés que cela, dit le sculpteur, car elle te les rendra.-Tant pis, mon cher. Ainsi, dans ton opinion, c'est une honnête fille?-Pure comme un beau jour d'été. Pas un nuage à l'horizon, excepté toi, peut-être. N'as-tu pas vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!-A nous surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j'en connais plus d'une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d'un seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain matin.-Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d'acheter une robe de deuil.-Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie des Lilas!» Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traversèrent le Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.-Non, non, dit Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour un pareil capital.» Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensée le reportait déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui s'était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la jeune fille n'eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil. Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empêcha pas de dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d'un char de l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp. Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge infernale où l'on fit semblant de s'amuser de tout, et où l'on ne s'amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n'y étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des vins généreux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles: le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise. Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années dans ce tourbillon doré, où l'on respire les fumées de l'ivresse, où l'esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais. Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passé. Toutes les figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient, souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur proie. Son coeur n'était occupé que de la vision du matin; mais son esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié Jésus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye dans l'avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille égarée au pays latin. Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l'ouvrière en dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille bien?-Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenêtre, si ce n'est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui arrive plus d'une fois de recommencer sa journée quand sa journée est finie.» Cependant Parisis frappa à la porte. «C'est déjà vous, monsieur?» dit Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour empêcher Octave d'entrer. «Oui, c'est déjà moi, mademoiselle; il me semble qu'hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.-Nous avons oublié...-Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?» Elle n'osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave. «Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, grâce à vous, est à moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son travail, c'était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés, pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.-Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?» Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. «Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur, si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en vais!-Vous êtes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre nous. Pourquoi vous fâcher d'un mot tout simple? C'est donc un grand crime que de vous dire: Je vous aime, quand on parle selon son coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je vous aime.» La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors d'elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l'étouffaient. Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion: «Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi. Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai plus.» Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain, la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprévu; elle l'attendait: s'il fût venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;-il ne vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses impatiences de la jeune fille,-le dirai-je?-avec la fièvre de l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment ne l'eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit Louise, sans vouloir cacher sa joie.-Vous m'avez donc attendu?-Vous le savez bien.» Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa à diverses reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux ans que je n'ai touché une fleur.-Pauvre enfant, s'écria Octave, je veux vous donner un bouquet tous les jours.-Tous les jours? jusqu'à quand?-Jusqu'à toujours.-Toujours, toujours, murmura-t-elle avec amertume.-Après tout, reprit-elle, toujours c'est peut-être demain et peut-être après demain.» Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à Octave qu'autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d'Enfer, où je trouvais des bleuets et des coquelicots!» Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m'aimez plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.» Octave comprit qu'il s'était trompé: «Louise, ne m'en veuillez pas, ne parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le diable garda la robe. Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture, descendait à la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle était trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l'âme, comme les horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que l'odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il y avait trop longtemps que Parisis n'avait respiré cet air vivifiant pour qu'il n'en fût pas pénétré jusqu'au fond de l'âme. Çà et là, Octave avait tenté d'augmenter sa créance, mais Louise n'avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m'empêcherez d'être heureuse, si je ne suis plus digne de moi.» C'est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d'heures, un dé d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait accepté le coucou qu'après que Parisis eut bien prouvé que c'était pour voir l'heure. «Savoir l'heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas toujours l'heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.-Vous voulez donc me fermer votre porte?-Jamais.» La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne fermes pas ta porte à l'amour, l'amour te mettra à la porte.» Un matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied léger chez la fruitière qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le soir, au bras d'un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la portière. Une fille si bien élevée! C'était comme une hirondelle: elle portait bonheur à la maison.-Eh bien, dit la fruitière, elle se portera bonheur à elle-même.» Octave n'avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son origine et quel que fût son pays. Il l'avait prouvé en ramenant une Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'était pas du pays latin. Le lendemain, non loin de l'hôtel de Parisis, dans une maison de l'avenue d'Eylau, cachée sous les grands arbres d'un jardin, une jeune fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers locataires avaient quittée. C'était cette solitude même qu'Octave avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l'étage mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa. Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.-Oui, ma Violette, répondit-il.-Oui, s'écria-t-elle avec joie, Violette c'est mon nom, car je veux vivre toujours cachée.» La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'était à la vie, à la mort. «N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui vous aime et vous qui m'aimez, c'est à la vie à la mort?» Octave tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j'allais l'aimer! Et si elle allait m'aimer!» dit-il, avec un sentiment de tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l'eau sur le feu.» Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la marquise de Fontaneilles. «C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu apaiser mon coeur dans l'atmosphère de la province.» Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui demanda-t-elle.-Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes.» *XVII POURQUOI OCTAVE SENTIT UNEPETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT SONNER Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de Parisis avait peur d'aimer et d'être aimé,-et il ne voulait vivre qu'au milieu des femmes.-Il pensait vaguement, sans trop s'inquiéter du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l'envelopper à son tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,-et il était insatiable à chercher le bonheur.-Il voyait çà et là flotter sous ses yeux la légende des Parisis: «L'amour des Parisis donnera la mort,»-et il s'aventurait tête perdue dans les folies amoureuses.-Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas, il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel. Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur endurci comme le sien. C'était le voyageur qui a épuisé toutes les coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du rocher. Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, boire qu'un seul jour à cette fontaine d'eau vive. Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il s'était fait présenter officiellement; mais il n'avait pas abusé du droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus à elle. Alice lui avait rappelé la clef d'argent comme une menace gracieuse. Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement à Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre onze heures et minuit. «J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi, lui dit Octave.-Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de monter votre escalier d'onyx.» Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes là où elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers chez elles, comme si le démon de l'adultère leur imposait le champ de bataille. Le lendemain, la comtesse, qui s'était jetée tête baissée dans la folie de son amour, écrivit ce mot à Octave: Ce soir à minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ça fait! Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme d'Antraygues signait ce petit billet,-la condamnation à mort de sa vertu,-sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les moulins. Or, ces deux lignes étaient le commencement d'un drame. A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'à onze heures pour aller au club. Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait. Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu qu'elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui permettait toutes ses fantaisies. Dès qu'elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'était pas long, mais il était explicite. Violette fut frappée comme d'un coup de poignard. Elle pâlit, elle chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi, dit-elle, j'en mourrai!» Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait bien tout ce qu'il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'était un vrai bijou. Parisis le lui avait plus d'une fois montré en lui disant: «N'interroge jamais cette bête-là, parce qu'elle te répondrait dans l'autre monde.» Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle, je veux mourir sous ses yeux.» Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui regardait les fenêtres d'un hôtel. «C'est cela, dit-elle, je me suis sentie jalouse, je ne me trompe pas!» Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense. «Mais s'il est entré!» dit-elle. M. de Parisis avait passé par le club pour bien s'assurer que M. d'Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat. Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde parisien.-C'était entre onze heures et minuit,-l'heure féconde où se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu'après les dernières scènes de l'Ambigu et de la Comédie-Française. M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir passer, au clair de la lune et des réverbères dans l'avenue de la Reine-Hortense, on eût dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas voisines. Cependant, dès qu'ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau à la fenêtre d'un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux ou venait-on rêver à la belle étoile? A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions. Octave sauta sur la chaussée en donnant l'ordre à son groom de promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les réverbères. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à l'Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c'est l'avenue de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des cavaliers, dans l'après-midi des carrosses, le soir on y rencontre ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve. Quelques secondes après, Octave s'arrêtait devant une porte et levait la main pour sonner. Mais il ne sonna pas. Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui ne s'étonnait de rien, s'étonna pourtant cette fois. Il n'avait vu personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'être invisibles et de n'apparaître qu'au moment tragique. M. de Parisis s'était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien! luidit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que l'enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!-Oui, monsieur, folle parce que je vous aime.» Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras pas.-Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée, rentrez chez vous.-Ah! vous allez en soirée!-Si vous ne voulez pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?» M. de Parisis avait sonné. La porte s'ouvrit. Violette voulut s'élancer, mai s'il la rejeta doucement comme en un tour de valse et lui ferma la porte au nez. Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis, voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il referma la porte bruyamment. Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits meilleures. Une femme de chambre s'était avancée vers lui. «Monsieur demande madame la comtesse?» dit-elle d'un air entendu. Elle avait déjà trahi la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.-C'est bien simple, je vais rompre le fil, et on ne sonnera plus.» Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse. Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant à peine une chemise transparente,-des mules de satin rose sur des bas à jour-et une chevelure désordonnée, s'échappant des peignes en cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête. Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, tout effrayée d'elle-même, avait fui l'escalier d'onyx, fût la même femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fût déjà dans la belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sûre! j'ai été arrêté à votre porte, j'ai failli être poignardé sous vos fenêtres.-Vous m'épouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me semblait que c'était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la fenêtre parce que ma voisine n'est pas encore couchée.-Oui, c'était une voix de femme. Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi, j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.-Vous avez peut-être raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému, voulez-vous des sels?» Mme d'Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya sur son coeur. «L'émotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs, parlez-moi des torrents.» Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver railleuse!-Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu'aux dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même, je deviens bête jusqu'à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous aime!» Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses senteurs de l'épaule, du cou et des cheveux d'Alice. «Mais enfin, reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?-N'en parlons plus, c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c'est l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini, c'est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les miens, dit-elle en souriant.» M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l'Ambigu, mais en comédien qui sait jouer tous les rôles. Être aux pieds d'une femme, c'est être à mi-chemin de sa conquête. L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de tomber à genoux, c'est pour se relever plus triomphant. La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute chose son vif et charmant éclat de rire. Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.-Cette impertinente pendule qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.-La pendule, dit Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va toujours trop vite ou trop lentement.» Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, qui compte les minutes-et les rides. Par l'horloge, la vie est divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil soit plein. M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme, comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas: vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir lever l'aurore au club.-Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues la fantaisie de rentrer...-Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa table que pour aller chez sa maîtresse.-Enfin il pourrait se tromper de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises habitudes!-Il ne faut jamais jurer de rien.-Donc, s'il rentrait à l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,-vous passerez par mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela...» Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à loup.-Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!» *XVIII LE ROI DE THULÉ Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse de thé et mon monde est couché.-Quel contre-temps! dit Octave, moi qui ne suis venu que pour cela.-C'est d'autant plus fâcheux que j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette merveille sur cette console?-C'est d'autant moins fâcheux, Madame, que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches mains me préparer vous-même une tasse de thé.» Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le dénouement. Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon doré, à trois cariatides sculptées en syrène. Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour Trianon. «C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.-J'aime encore mieux la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme le goulot se profile bien!-Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les nôtres.» Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, murmura Mme d'Antraygues en riant.-Vous êtes comme le vieux Sèvres, d'une pâte exquise.-Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.-Quelle jolie chanson! je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au chant de la bouilloire.-Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.» Alice chanta du bout des lèvres une strophe du Roi de Thulé. «Oh! chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette chanson.-Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.-N'ayons pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.» Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute nouvelle: Il était un roi de Thulé, Qui perdit un soir sa maîtresse Il but comme un inconsolé Le souvenir avec l'ivresse. C'était dans une coupe d'or Portant le chiffre d'Arabelle: «Heureux, disait-il, qui s'endort Dans l'amour, comme a fait ma belle!» Plus d'une fois, quand il rêvait, La nuit, en écoutant les merles, Il prenait sa coupe et buvait, Croyant y retrouver des perles. Perles et pleurs! Le sort amer Le fit vieillir fidèle et sombre. Un soir qu'il regardait la mer, Et qu'il évoquait la chère ombre: «O ma belle! nulle après toi A cette coupe savoureuse Ne boira plus. Nul après moi N'y mettra sa bouche amoureuse.» Et dans les vagues, tristement, Par lui la coupe fut jetée, Ne voulant pas qu'un autre amant Profanât la coupe enchantée. Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui jouaient dans les pantoufles. Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière villégiature. Quoiqu'elle fût une femme du Nord, elle avait la nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une rude pénitence quand le dimanche, à la messe d'une heure, elle s'agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La mère de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: «Prends garde à ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait à sa mère: «Il n'y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour cela.» Un fin physionomiste n'eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux d'Alice,-ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la montagne dans leur premier lit virginal.-fontaines que nulle lèvre humaine n'a touchées encore.-Mais il y a des femmes profondes comme la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaître et plus on est dans l'abîme: «Bien fol est qui s'y fie,» disait François Ier devant celles-là. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que François Ier, il n'avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable. Il est des femmes à l'abri des tentations par leur figure; les passions ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la vie les âmes qui n'ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l'Eglise. Toutefois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement. Mme d'Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés et mobiles qui accentuaient encore l'expression mystérieuse de ses yeux. L'ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait mollement sous le premier. L'oreille était un bijou ciselé sur la chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d'anémie, qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-là, la comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les femmes excentriques. M. de Parisis n'arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'épaule, les grâces abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu'elle y prit garde ou qu'elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon. Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. de Parisis allait à minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'était ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de la comtesse était fort bon. *XIX OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER Madame d'Antraygues avait mis deux pincées de thé dans la théière, Octave voulut prendre la bouilloire. «Non, lui dit-elle, il y a un art de verser de l'eau que vous ne savez pas.» Et avec une grâce charmante, elle précipita dans la théière une petite cascade d'eau bouillante. Une douce fumée parfuma la chambre. Alice présenta le sucrier à Octave. «Permettez-moi, madame, de prendre une pince à sucre.» Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les mit dans le sucrier avec une douceur idéale. En vérité, dit-elle, en retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main pût entrer là-dedans.-Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du thé à pleins bords, car il sera exquis.» Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. «Quelle belle couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.-L'amour est un magicien, tout ce qu'il touche devient or.-Ah! l'amour, c'est encore la plus belle invention des anciens.-Pour les modernes.-Vous buvez déjà, vous allez vous brûler les lèvres.-Non, il est à point, voyez plutôt.» Et Octave présenta sa tasse à Alice. Elle venait de se rasseoir près de lui sur le canapé, leurs bouches n'étaient pas loin l'une de l'autre. Quand la comtesse porta les lèvres à la tasse, le duc y porta aussi les siennes: deux bouches à la surface du thé. » N'est-ce pas que c'est bon?» On s'était embrassé,-j'imagine. «Eh bien! Madame, dit Octave en relevant la tête, c'est la première fois que je comprends le thé: je jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos lèvres.» Et il but jusqu'à la dernière goutte. Et il jeta la tasse dans le feu. Le petit chef-d'oeuvre fut brisé en mille éclats. «Que faites-vous là? demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.-Vous ne le devinez pas? répondit M. de Parisis qui avait repris sa railleuse expression adoucie par un sourire de pénétrante volupté. Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres lèvres eussent profané cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thulé, j'ai jeté ma coupe à la mer.» *XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME ENBAS Cependant il était une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris une seconde tasse de thé avec la comtesse? La comtesse à son tour avait-elle jeté sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un souvenir plus vivant de cette heure amoureuse? On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en rentrant, l'avait retrouvée dans l'escalier: ce qui prouverait assez qu'elle avait reconduit Octave sans lumière. Si Mme d'Antraygues eût reconduit Octave un peu plus loin, elle eût assisté à une autre scène amoureuse. Dès que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchée par terre. Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de sang qui avait jailli sur sa robe. «Violette!» s'écria-t-il. Violette ne répondit pas. Les platanes agités par un vent d'orage promenaient alternativement l'ombre et la lumière; mais tout d'un coup un nuage ayant passé, la lune répandit sur Violette sa blancheur d'argent. Octave s'était précipité et avait soulevé la jeune fille dans ses bras. «Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi que tu m'entends!» Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait toujours: elle avait les lèvres tièdes et le front glacé. «Ma petite Violette, tu sais que je t'aime!» Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours d'esthétique sur les passions de l'âme pour démontrer que depuis les siècles de décadence, c'est-à-dire depuis le commencement du monde, l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de conquérir, si ce n'est d'être vaincu. Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette. Il s'en revenait de conquérir la comtesse avec un vague sentiment d'orgueil, mais la volupté seule avait été de la fête. Ce n'est pas toujours le coeur qui remue les lèvres, l'amour le plus éloquent jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: «La femme est amère,» c'était le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il eût trouvé dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave fille, un coeur d'or comme Violette, il eût peut-être poussé à travers les siècles un autre cri sur la femme. Mais la femme de la Bible n'était pas la femme de l'Évangile; l'âme n'avait pas encore dompté le corps, le sentiment n'avait pas dévoré le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent héroïquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le désespoir a jetées dans l'abîme. Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au sérieux. «Tu es donc devenue folle,» lui dit-il en l'embrassant. M. de Parisis, tout en parlant à Violette, avait à deux reprises appelé son cocher. Au moment où les chevaux arrivaient devant l'hôtel d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus rapproché. Elle était souple, de son adorable souplesse de roseau, comme une femme endormie, les bras pendants, la tête renversée. Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. «Dieu soit loué!» s'écria Octave. Il eût donné dix ans de sa vie pour voir vivre Violette pendant dix minutes; sa blessure même eût été mortelle qu'il eût été presque consolé de lui entendre dire qu'elle l'aimait. «Je meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupée, il ne faut pas le dire à maman.» La pauvre Violette ne savait plus que sa mère fût morte. «Violette! tu ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.-Non, je me suis frappée au coeur.» A cet instant, un coupé arrivait devant l'hôtel par la rue de Courcelles. C'était le coupé de M. d'Antraygues, qui, par hasard, rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci mérite bien une explication. Ce jour-là, M. d'Antraygues, appelé du Club à la Maison d'Or, y avait rencontré quelques demoiselles de l'Opéra. Il avait bu avec elles-non pas précisément dans du vieux Sèvres-et, ne pouvant se griser d'amour, il s'était grisé de vin de Champagne. Le comte, tout bête qu'il fût, avait compris dans les fumées champenoises qu'il ferait cette nuit-là un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce qu'il avait déjà gagné. Voilà pourquoi il revenait chez lui. En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette. «Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.-Cela, répondit M. de Parisis, sans paraître s'inquiéter de la présence du comte, c'est une femme qui se trouve mal.» M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traversé par un soupçon de jalousie, mais voyant bien que ce n'était pas sa femme, il se contenta de dire à Octave: «Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de chasser sur les vôtres. Vos petites amies de l'Opéra m'ont fait boire outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.-Eh bien! dit Octave, allez vous coucher.» Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tête: «J'irai si je veux! Il paraît que monsieur ne veut pas être troublé dans ses rendez-vous nocturnes.-C'est vous, mon cher, qui êtes nocturne. Votre femme vous attend.» Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. «Ma femme m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?-Oui. Hâtez-vous, car elle va vous faire une scène.» Le comte, jaloux cette fois comme un tigre, saisit le bras d'Octave qui montait à côté de Violette. «Vous savez, mon cher, que je ne ris pas après minuit.-Vous savez, répliqua Octave furieux, que je vous défends de dire un mot de plus-à moins que vous ne trouviez un mot spirituel.-Un mot spirituel, je ne suis pas si bête que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous n'avez amené cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez ma femme.-La vérité dans le vin, pensa Octave.-Mon cher, dit-il tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.-Oui, monsieur, et je me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la fenêtre.» Cette fois, en voyant la colère subite du comte, Octave aurait voulu reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de toutes les folies et de toutes les sottises. «Voyons, lui dit-il, revenez à vous et ne vous donnez pas en spectacle à la lune; rentrez chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas à votre femme ce qui s'est passé à votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette pauvre fille que vous voyez là, baignée dans son sang, vous ne la reconnaissez pas?» Le comte se rapprocha. «Comment la reconnaîtrais-je? vous la masquez.-C'est votre maîtresse.-Laquelle?» Ce cri partait du coeur. «Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvée ici comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant à ses pieds. Tenez, le voilà!» Et Octave donna le bijou au comte sans trop bien savoir pourquoi. «Adieu, mon cher, pas un mot de ceci à Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre vous-même.-Pauvre fille,» dit le comte, avec des larmes de vin dans les yeux. Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'émotion, il se souleva pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux étaient partis au galop.» Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez de malheureuses comme cela?» Il regarda le revolver sous le réverbère, «C'est vrai qu'il est taché de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela demain à mes amis.» A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assisté toute haletante du haut de son balcon à cette scène tragi-comique, hasarda ce nom de baptême: «Fernand!» Le comte oublia qu'il était ivre et marcha d'un pied plus assuré jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il répondit par le nom d'Alice. «Que faites-vous là, mon ami?» Et comme un écho, Fernand dit aussi: «Que faites-vous là, mon amie?» Naturellement, Mme d'Antraygues répondit: «Je vous attendais.» Cela était jeté du haut du balcon comme une aumône sur un pauvre. Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: «Décidément, je ne mérite pas tout mon bonheur.» Il craignit que sa femme n'eût tout entendu. «Alice, est-ce que vous êtes là depuis longtemps?-Non, je viens d'ouvrir la fenêtre, répondit-elle vivement.-Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis qui enlevait une femme?-Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne venez pas frapper à ma porte!» Cette scène d'intimité se passait en pleine avenue, mais les étoiles seules écoutaient. Pas âme qui vive au voisinage. Il faut se loger avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie. Alice avait fermé sa fenêtre. Toutes les femmes ont compris ce mot: «Ne venez pas frapper à ma porte.» Quand M. de Parisis dit au mari: «Allez voir chez votre femme si j'y suis,» il savait bien qu'il y était. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet à l'amoureux ou à l'amoureuse de garder l'image aimée. Quand la femme aime, elle n'est jamais seule. *XXI LES DEUX RIVALES C'était au temps des thés diurnes. Vers quatre heures de l'après-midi, Parisis et Mme d'Antraygues prirent le thé ensemble, par rencontre, chez une Havanaise des Champs-Élysées. Il y avait beaucoup de monde. Quelques figures sévères obligeaient au cérémonial; on parlait tout haut. «Est-ce que vous aimez le thé? dit Octave à la comtesse en lui passant une tasse.-Pas le matin, dit-elle.» Et elle refusa, tout en jetant un regard dédaigneux sur la tasse de porcelaine anglaise que Parisis avait passée sous ses yeux. On parlait déjà dans tout Paris d'une jeune fille qui s'était brûlé la cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. «Vous ne savez pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention de femme.-Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvée «baignée dans son sang,» comme dira la Gazette des Iribunaux.-Il paraît que c'était avenue de la Reine-Hortense?-Je ne me souviens pas bien, dit Octave; c'était peut-être avenue d'Iéna.-On dit que c'est un désespoir de jalousie?-Si Mme d'Antraygues n'était pas là, dit audacieusement Octave, je dirais que la demoiselle a prononcé le nom de baptême de son mari. Après cela, il y a tant de Fernands!-Voyez-vous, dit la maîtresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame, reprit Octave; l'histoire n'a été inventée que pour cacher la vérité.» Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez toutes ces belles dames qui s'écrièrent en choeur: «Il est inouï! il voit tout, il est partout, il sait tout!» Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans l'escalier. «Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir, à onze heures, en revenant de chez ma grand'mère, j'irai prendre le thé chez vous.-Par quelle porte?-Par la grande, par celle de Violette. Moi aussi, hélas! j'ai le droit d'avoir mes grandes entrées.-Vous savez que vous trouverez Violette?-C'est pour elle que je veux aller chez vous.-Pour lui brûler la cervelle?-Oui, mon mari m'a donné le revolver.» Le philosophe, ou plutôt le moraliste, car il y a un abîme entre le philosophe et le moraliste, aurait étudié avec une bien vive curiosité les métamorphoses rapides qui s'emparèrent de la comtesse d'Antraygues et de cette jeune fille que Parisis avait surnommée Violette. Les hommes politiques les plus dévoués à leur fortune ne font pas d'aussi soudaines évolutions,-même dans les révolutions. Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles achevèrent de se perdre en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal à la main. «C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit Mme d'Antraygues en s'asseyant à côté de lui pendant qu'il lui baisait le front.-Oui, écoutez plutôt: «Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a reçu six coups de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait été victime d'une fureur jalouse; elle a survécu à cet acte de barbarie; elle a été transportée à l'hôpital Beaujon. On croit connaître le nom de l'Othello. La justice informe.» «Eh bien! voilà un journal bien informé.-Quoi! vous doutez du journal? Mais c'est la loi et les prophètes.-Vous savez que je veux voir cette jeune fille?-Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est ici? Elle est chez elle.-Je ne suis donc pas mieux informée que le journal!-Pourquoi voulez-vous la voir?-Parce que la passion qui va jusque-là est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais j'aime cette jeune fille.» La comtesse regarda doucement Octave, «C'est peut-être parce que vous l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.-Quelle étrange femme vous faites!-Peut-être. Mais il me semble que cette jeune fille est pour quelque chose dans ma destinée. Comment va-t-elle?-Mal, mais elle ira bien. La balle s'est promenée sur le sein sans pénétrer; elle a une forte fièvre; j'ai eu peur jusqu'à midi, parce qu'elle n'était pas revenue à elle, mais Ricord m'a répondu de sa vie.-Conduisez-moi chez elle.-Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes du monde restent dans, le monde.-C'est l'histoire du Paradis; vous m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas.» Mme d'Antraygues soupira. «C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi, à moins que vous ne métamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc, si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son nom, j'irai toute seule.-Nous ne ferons pas cette bêtise-là ni l'un ni l'autre.» Mme d'Antraygues se leva. «Don Juan, dit-elle à Octave, montrez-moi donc votre palais. Je suis tout éblouie, ici, moi qui n'habite pourtant pas une chaumière.» Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en femme qui connaît un peu toutes choses. «Dites-moi donc, Alice, le nom de la Dame de Coeur?-Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de Trèfle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs, j'ai juré sur votre tête que je ne le dirai pas.-Je vous donne ma tête.-Je n'en veux pas.» Ce fut en vain que Parisis insista, Il embrassa Alice, «Voyez, je vous mets à la question.-J'y resterais plutôt un siècle!» s'écria Mme d'Antraygues. Et, se dégageant des bras d'Octave: «Adieu, dit-elle tout à coup, je reviendrai.» Octave, qui avait promis à Violette d'aller la voir à minuit, ne retint pas de force la comtesse. «Demain, reprit-elle, nous nous verrons aux Italiens.» Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'à son coupé. «Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre enfant?-Non, puisque vous ne voulez pas,» Mais Mme d'Antraygues alla droit chez Violette. On sait déjà que Violette habitait les mansardes d'une petite maison de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La comtesse avait été bien renseignée, car elle traversa le jardin sans même dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois étages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit de Violette. «Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout, j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.-Je ne comprends pas, dit Violette en essayant de se soulever.-Ne remuez pas, imaginez que je suis une soeur de charité; si la femme qui vous veille veut se reposer demain, je viendrai vous veiller moi-même.-Je comprends de moins en moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et où je suis, moi qui ne connaissais personne?» Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. «Ah! c'est vous!» dit-elle en laissant retomber sa tête. Elle avait jugé que c'était sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le courage de lutter. «Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix éteinte, venez-vous ici pour me railler?» Et, avec un sourire: «Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas est si ridicule! mais j'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas survivre.-Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.-Après tout, madame, dit Violette, l'amitié est si rare qu'il faut toujours lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois sérieusement que je vais mourir, je vous pardonne ma mort» Ce n'est pas une balle qui m'a tuée, c'est une trahison. -Pauvre enfant! vous êtes comme moi, vous n'êtes pas de votre siècle. Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il trahit toujours le lendemain celle qu'il a adorée la veille. On a raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais en se moquant d'eux.-Mais si on les aime?-dit Violette toute naïve encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,-si on les aime, on se moque de soi-même.-Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera. Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.-Oui, revenez, dit Violette devenue curieuse.» Mme d'Antraygues lui serra la main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde. La beauté exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette eût vu venir à elle une figure quelconque-effigies sine anima-une de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-être se fût-elle révoltée, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'était pas pour la trahir qu'elle venait à elle. Les coeurs se voient. Violette, qui n'avait jamais rencontré une amie, se prit à cette amitié imprévue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet était un titre sacré. Octave entra chez Violette, cinq minutes après le départ de Mme d'Antraygues. «Comment vas-tu?-Bien, si tu m'aimes.» Parisis baisa Violette au front. «N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras toujours?» Il ne put s'empêcher de sourire. «Je lis ta pensée, dit vivement la jeune fille; tu m'as aimée, mais tu ne m'aimes plus.-Si je ne t'aimais plus, serais-je là?-Non, ce n'est pas l'amour qui te conduit ici, c'est un sentiment de pitié. Je me vengerai.-Et tu feras bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.-Tu n'as pas rencontré ta belle maîtresse?-Elle est donc venue? je m'en doutais; c'était bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous, je n'y reviendrai plus.-Octave, tu veux me faire mourir?-Non, je t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec elle.» Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit à la veiller. Le lendemain, Ricord déclara qu'elle n'en avait que pour une semaine. «Dis-moi que tu m'aimeras toujours,» disait-elle à son amant. Et il répondait «Toujours!» Mais le surlendemain il envoya à Violette un adieu en ces mots: Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire, ma petite Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle. Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepté des violettes! Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient. Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la page-comme celle du livre de la vie. Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant flamber, elle s'imagina qu'elle avait brûlé dix mille francs. Elle se dit: «Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes.» Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. «C'est beau, cela! dit Mme d'Antraygues. Je vais écrire à Octave, il vous enverra vingt mille francs.-Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir.» Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait été. Elle se fût laissée mourir de chagrin si la comtesse n'était venue la consoler. Mme d'Antraygues se consolait elle-même en la consolant; elle n'avait pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fût de jour en jour plus indigne, elle reconnaissait qu'elle était plus indigne que lui. C'est à la femme bien plus qu'à l'homme que Dieu a confié l'honneur de la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il avait repassé la porte, il était son amant. Elle ne comprenait pas cet éblouissement, ce vertige, cet abîme. Elle s'armait de toutes ses vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet où l'on n'a pas les curiosités de l'orage, mais où l'on respire l'air vif. C'en était fait! Elle devait bientôt s'avouer qu'une femme ne se repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile à franchir, mais si on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable. Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son premier amour dans les bras d'un second amoureux? *XXII LE DUC DE PAS LE SOU Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masqué. Nul ne savait ce secret, pas même Geneviève. M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fécondes de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les Cordillères. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une poignée de pépites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois. «Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens dans les Cordillères où on ne trouve que de l'argent, quand je pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!» Pareillement, çà et là, il lisait tout haut quelques lignes d'un journal de province, où on vantait les troupeaux de Parisis, ses vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'était une terre modèle. La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme à Bade, à la Bourse comme chez les dames qui jouent. On le disait généreux, on le disait même prodigue; il pensionnait plus d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres. Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coûtait pas bien cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres à deux voleurs qui se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent volé que cinq. Tout cela était un jeu bien joué, car le duc de Parisis n'avait pas le sou. Mais il cachait sa pauvreté à quatre chevaux comme les vrais riches cachent leurs millions à deux rosses. A première vue, cela doit paraître étrange: rien n'était plus simple. Quand il était entré dans la diplomatie, il avait recueilli un million en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations de chemins de fer. Le château de Parisis était estimé deux millions, total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier million dura bien deux années. Octave avait toujours les mains pleines et les mains ouvertes; il était la providence des comédiennes, des dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son titre de duc, sa soif de plaisir, ses manières d'enfant prodigue. Ce n'était pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux millions sont une mine inépuisable: mais toutes les mines s'épuisent, même celles des Cordillères, où les cent Indiens qui travaillaient toujours pour lui trouvaient à peine de quoi vivre eux-mêmes depuis quelques années. Quand Octave était revenu d'Amérique, il lui avait fallu emprunter par hypothèque sur son château. Il prit d'abord un million. A son retour de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes hypothèques; on lui prêta encore cinq cent mille francs, parce qu'on savait que, le cas échéant, la terre de Parisis vendue par expropriation dépasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, décidé à vivre plus tard comme il plairait à Dieu,-ministre à Carlsruhe ou à Dresde,-ou recueillant des débris de son patrimoine pour planter ses choux au château natal. Il appartenait d'ailleurs à cette nouvelle génération qui vit au jour le jour et qui brave le lendemain. Cette génération n'est pas plus sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir pauvres, sont des esprits supérieurs à ceux qui vivent pauvres pour mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Dépenser gaiement un louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre. Tant et si bien qu'à vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus rien, mais il n'était pas ruiné pour cela: je m'explique. Je ne parle pas de quelques poignées d'or qui pouvaient lui venir tous les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, après un silence de dix-huit mois, n'avait été que de quelques milliers de dollars; je ne parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du château de Parisis, puisqu'il le voulait garder coûte que coûte; je parle de son crédit qui était encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils pas ainsi? C'est qu'il faut avoir été riche, c'est qu'il faut avoir le prestige du nom et de la mode. Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont toujours vécu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un homme d'esprit disait sans vergogne: «Il faut laisser aux imbéciles le privilège d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval et le reste.» Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Molière, disait que les hommes à la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas les braconniers de la vie? Octave de Parisis était plutôt un comte d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passée et sur sa fortune future Il menait toujours grand train, mais çà et là dans le train des autres. Comment avait-il encore une écurie de course et des équipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui avait dit un matin, au retour de Chine: «Veux-tu que nous fassions courir et que nous chassions ensemble?-Oui. Mais je n'ai pas d'argent comptant.-Qu'à cela ne tienne, nous compterons plus tard.» En attendant le compte, Octave partageait la moitié des prix gagnés. C'était de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde, c'était Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de chasse. Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas qu'un nouveau voyage à Lima ne le sauvât de toutes ces belles misères. Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouvé chez un duc de ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes dépareillés, un La Rochefoucault, le Dictionnaire des Actrices de Paris, le Parfait-Écuyer et la Clef des Songes. Dans la cave d'Octave, on eût à peine trouvé quatre cents bouteilles dépareillées. Il n'avait pas à s'inquiéter de sa cuisine, il était de tous les dîners officiels: à peine avait-il un jour par semaine à donner aux femmes. Mais comment s'était-il bâti un hôtel avec le luxe des sculptures, des fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le bon esprit-car il n'était pas si désordonné qu'on pourrait le croire-d'acheter un terrain avenue de l'Impératrice, vendu par expropriation, à peu près la moitié de sa valeur. Cela se voit tous les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hôtel commencé, à lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la moitié de l'hôtel. L'hôtel terminé, comme il avait grande mine, un second emprunt était venu à point. Paris est le pays de la confiance. Le crédit crée des prodiges; si on ne travaillait à Paris qu'avec de l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des mondes. Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-thé. Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient bien payées par sa carte de visite quasi royale: n'était-il pas le prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il avait débuté dans la vie par brûler plus d'un million sur l'autel de madame Vénus. Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vécu sans un sou vaillant, mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris. Seulement il ne jouait plus guère, parce qu'il ne voulait pas être frappé de déchéance en dette d'honneur. On commençait par dire qu'il devait à Dieu et à diable, mais ses amis attribuaient ses dettes à son insouciance de toutes choses; selon eux, s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer. Toutefois, il commençait à s'inquiéter de cet abîme qui s'appelle la dette privée et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y tomber. C'était danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre chose au dix-neuvième-siècle. Le duc de Parisis avait bien pensé ça et là à quelque beau mariage; mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il aimait peut-être trop les femmes pour aimer une seule femme. *XXIII. UNE RÉAPPARITION A L'OPÉRA Parisis était à l'Opéra avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On jouait le Prophète. On écoutait religieusement le ballet des Patineurs. Miravault, qui vivait à la minute, regardait sans cesse à sa montre; Monjoyeux jetait çà et là une saillie; Parisis ne regardait pas l'heure et n'écoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaître, dans une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontrée au bois de Boulogne. C'était bien elle, c'était la même beauté, hautaine et décidée, que tempéraient la grâce innée et la douceur du sourire. C'était bien ce même profil idéalement sculpté, c'était la même chevelure abondante, retenue dans sa révolte, blonde comme les gerbes mûres. Elle était ce soir-là plus belle encore: ses bras admirablement modelés, ses épaules de marbre, son cou ferme et ondoyant à la fois, sa main qui agitait l'éventail avec la simplicité du haut style, achevaient de séduire Octave. «Voyez donc là-bas, dit-il à ses amis.-Eh bien! dit Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de t'attarder à ces curiosités-là: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais bien qu'on nous attend chez M. Million.» Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses. Il se tourna vers Monjoyeux: «Puisque vous restez dans ma loge, il faut que vous me sachiez le nom de cette belle créature. J'espère revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.-Allons! allons! dit Miravault, te voilà encore avec ta soif de conquêtes. Il n'y a rien à faire par là, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute à Dieu, que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un écu d'or de plus sur son blason. Quant à ce qui est de la jeune fille, qui me semble ce soir faire son entrée à l'Opéra, tu dois bien juger au premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatère rhénan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer à côté. Viens vite, M. Million n'attend pas.» Octave serra la main de Monjoyeux. «Vous me direz le nom de cette jeune fille.» Il était bien loin de penser que dans la même loge il voyait du même coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de Trèfle et la Dame de Coeur. Si l'homme était toujours dans la coulisse, prendrait-il grand intérêt au spectacle? Octave donc avait prié Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille qui était avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme d'Hauteroche. Mais elles étaient parties à la fin du quatrième acte. «Ça n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux à Parisis, quand il reparut vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir; j'ai dit à l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades, demandait à être présenté à la marquise de Fontaneilles.-Est-ce que vous avez dit mon nom?-Non.-Mais vous ne me dites pas le nom de la jeune fille. -Elle s'appelle Geneviève.-Geneviève de quoi!-Ah! je me suis arrêté au baptême.» Octave était furieux. «Geneviève! reprit-il, je connais ce nom-là. Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-là est une vraie Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye.» Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se présenta au petit hôtel de sa tante, elle était partie. En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet qu'il n'avait pas lu: Je pars très mécontente, monsieur mon neveu. J'ai tenté deux fois de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la grâce de venir à Champauvert. Puisque vous avez peur de votre cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a, d'ailleurs, le plus grand désir de ne jamais vous voir. Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. RÉGINE DE PARISIS. «Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette année à Parisis.» *XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE Octave ne voulait pas-selon son habitude-revoir madame d'Antraygues. On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passé. Il aimait plus les aventures que l'amour, ou plutôt il aimait l'amour des aventures plus encore que les aventures de l'amour. Mais, trois jours après, à un bal de la princesse --, il vit entrer la comtesse dans toute la souveraineté de la jeunesse, de la beauté et des diamants. Tout le monde s'écria: «Comme elle est belle!» Faut-il le dire, la comtesse était plus belle après sa chute que dans la souveraineté de sa vertu. L'orage fait éclore le lendemain mille fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses chaînes inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle désinvolture irrésistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite encore sous des airs de vertu qui la font plus pénétrante, comme ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont à la fois baignés d'innocence et d'amour. La fable a fait Vénus plus belle que Junon. M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif revenez-y, comme disait Mme de Sévigné. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour. «Je vous connais, répondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce que vous dites.» Tout autre qu'Octave eût été rejeté bien loin, mais il eût bientôt prouvé à Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il n'avait voulu revoir Violette. «Vous savez qu'elle vous attend toujours?-Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tué mon caprice. Je n'aime pas ces bêtises-là. Comment voulez-vous revoir un sein de femme qui a été ensanglanté?-Mais ce sang coulait pour vous, monstre charmant!-Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de votre belle jeunesse depuis notre dernière rencontre?-Je vous ai haï.-C'est toujours par là que l'amour commence.-Que l'amour finit.» On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mît pas beaucoup d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque plaisir à être accusé de cette conquête. Comme Mme d'Antraygues semblait décidée à ne plus le recevoir ni à ne plus revenir chez lui, il la menaça d'un air dégagé de se consoler avec une de ses amies qui était surnommée la consolatrice des affligés. Elle aima mieux, tout bien considéré, qu'il vînt se consoler chez elle, où il restait encore un tête-à-tête en porcelaine de Sèvres-pâte tendre. Le lendemain, à minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la comtesse, il lui fallut vaincre sa rébellion par toute la comédie du sentiment. «Ah! vous voilà à mes pieds. Je vous attendais là. Eh bien, restez-y, mon cher duc.-Toujours, dit Octave en joignant les mains sur les genoux de la comtesse.-Je ne puis m'empêcher de penser, en vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les pièces de théâtre, c'est toujours à ce moment critique que le mari frappe à la porte. Prenez garde à vous!» La comtesse avait à peine achevé ces mots, qu'on frappa trois coups à la porte. Les amoureux ne raillèrent plus. Octave fut moins de temps à se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute réponse, elle appuya le doigt sur ses lèvres agitées. On frappa encore trois fois. «Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse, car Gladiateur n'a pas aboyé.» Modèle des petits chiens de garde: elle ne l'avait appris à aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le chien était l'ami de l'homme? «C'est égal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!» M. de Parisis obéit. Il ouvrit la fenêtre en homme expérimenté. Jamais un voleur ou un amant n'avait fait moins de bruit. «N'a-t-on pas frappé? demandait-elle en jouant l'innocence.-Comment donc! je ne fais que cela! cria d'Antraygues.» Mme d'Antraygues ferma la fenêtre, déploya les rideaux et poussa un fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: «Ah! c'est vous, mon ami! Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?-Vous le voyez bien, puisque je frappe depuis une heure!-Dites-moi ce que vous voulez?-Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la serrure.-Puisque vous avez la clé?» Mme d'Antraygues était bien sûre de la lui avoir prise. Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied, comme signe de haute impatience. «En vérité, mon cher, vous n'aimez pas à parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.-Pardieu, le monde est un malade qui n'est jamais tourné du bon côté.» La comtesse ouvrit. «Vous faites des maximes comme votre cousin La Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.-Merci, ma chère; tous les La Rochefoucauld sont bons, même les mauvais. Vous ne savez pas pourquoi je viens vers vous à une pareille heure?-C'est vrai, vous ne rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est à peine minuit.-J'ai juré de ne plus jouer et je vous supplie de me lier les mains. J'ai joué ce soir pour la dernière fois. J'ai perdu près de sept cents louis; mais, en vérité, c'est une bonne fortune, puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chère, je vais redevenir un homme de l'âge d'or.» Et le comte ajouta, comme se parlant à lui-même: «Quand j'aurai payé.» Mme d'Antraygues avait entendu. «Quoi! vous n'avez pas payé?-Oh! cela se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la dernière parole d'honneur.-Si vous n'avez pas payé, je suppose que ce n'est pas faute d'argent.» Le comte prit dans la poche de son gilet une pièce de cent sous à l'effigie de Louis XVIII, trouée en trois endroits, un vrai fétiche qui naturellement lui avait toujours porté malheur, «Faute. d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!-C'est tout ce qu'il vous reste?-Oui, ma chère, avec notre pièce de mariage.-Nous parlerons de notre pièce de mariage demain, monsieur. En attendant il faut payer.» Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son chiffonnier. «Vous êtes aimable, lui dit son mari, de considérer les billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour en avoir toujours?-C'est que je ne joue pas. Combien vous faut-il?-Donnez-moi seulement dix billets roses.-Cinquante mille francs, dit-elle, les voilà. Mais vous voyez ce qui me reste.-Vous êtes un ange, Alice.» M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas un gant de femme. Il le ramassa. «Madame, voulez-vous essayer ce gant-là?» Il tenta violemment de ganter sa femme. «Je m'en doutais, lui dit-il, vous gantez maintenant l'Octave.» Et il rit de son mot pour dissimuler sa colère. Il se demanda sérieusement s'il allait tuer Alice. «Adieu, madame, je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protégez si bien. Demain, je vous rendrai cet argent avec les intérêts!» Il partit. Toute cette scène n'avait pas duré une demi-minute. Alice courut à l'a fenêtre. «Nous sommes perdus! Il a ramassé un de vos gants, il a joué sur le mot, il m'a demandé si je gantais l'Octave.-Soyez sans inquiétude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je serai au cercle avant lui.» Et il baisa la main que M. d'Antraygues n'avait pas voulu baiser. «Octave! Octave!-Adieu! adieu!» Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis à une table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. «C'est votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'êtes pas content, gardez-le.» Et s'adressant à tous les spectateurs. «Messieurs, nous nous battrons demain, M. d'Antraygues m'a trouvé chez sa maîtresse. Pas un mot, car si Mme d'Antraygues le savait!» Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une épée s'en souviennent encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M. d'Antraygues, blessé à la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit que c'était un duel à mort. Il atteignit Octave à l'épaule, il vit jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave se contenta de se défendre par de simples oppositions de quarte et de six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait à la même parade. Mais M. d'Antraygues lui perça la main. Octave, toujours souriant, Octave reprit son épée de la main gauche et désarma deux fois son adversaire. Les témoins se jetèrent entre eux et déclarèrent que l'honneur était satisfait. Mais on recommença. D'Antraygues se battit en furieux. Il finit par se jeter sur l'épée savante de Parisis. Le sang jaillit de la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son épée. «Eh bien! dit-il aux témoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?» L'honneur n'eût été satisfait que si M. d'Antraygues avait forcé l'amant de devenir le mari. Le duel n'était pas fini: Il recommença entre M. d'Antraygues et sa femme. Quand le comte fut porté chez lui, il demanda la comtesse. On lui apprit qu'elle était partie à l'heure même du duel et on lui remit cette lettre: Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mère. Nous n'avons plus besoin de séparation de corps, puisqu'elle est faite depuis longtemps, ni de séparation de biens, puisque vous les avec mangés. Adieu. Alice. Avec la même encre elle avait écrit à Octave: Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué Violette et vous m'avez exilée. Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas. Alice. *XXV. UNE AMBASSADE GALANTED'OCTAVE DE PARISIS Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin. En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris. Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis: «Pourquoi viens-tu si matin?-Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre. Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà pourquoi je te réveille.-Parle; un duel?-Oui, un duel à mort: je me marie.» Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise plaisanterie?-Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!-Un ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta table.-Ne parlons pas d'argent.-Tu as raison; on n'en a jamais et on en a toujours.-Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée ni de la dot.-A propos, que va dire cette belle dame que j'ai entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec toi.-C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu ici.-Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?-Je ne vais pas jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent montré mon ami...-Explique-toi, sphinx.» Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.-Ah! mon ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!-Ne m'en parle pas, tu sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en question, et que tu lui arraches son amour du coeur.-C'est simple comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle poignarde la blanche épousée?-J'ai peur de tout; j'ai peur surtout qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.-Alors tu feras bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.-Ah! s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour qui finit...-Voilà pourquoi tu recommences.-Ne rions pas, c'est sérieux.» Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. «Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; son mari ne rentre qu'après la Bourse...-Où, naturellement, il est heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?-Elle s'appelle Mme ... Mme de Révilly.-En vérité! Je ne l'ai jamais vue, mais on m'a dit qu'elle était charmante.-Elle ne va jamais dans le monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et le diable.-Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence de coeur.» Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais enfin, tu veux briser, brisons.» Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser-ô esclave blanc qui en a déjà une autre;-un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à minuit je pourrai commencer ma journée.-Je sais bien que tu es comme le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un grain d'or.» M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes dettes. -Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu pourquoi?-Parce que cela t'amuse. -Parce que c'est une étude de femme.-Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir mis le scalpel dans tous les coeurs.-Oh! je ne suis pas si médecin que cela.-Je reviendrai chercher la réponse à six heures.-Oui, tu me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.» Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte cochère. Que Dieu te conduise!-Sois heureux, va cueillir des fleurs d'oranger.» A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle, dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop composite.-Mme de Révilly? demanda-t-il.» Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de l'escalier, qu'il était dans une bonne maison. Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.-Madame, j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir eu l'honneur de vous êtes présenté.» La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir. M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de cinq minutes dans vos trois heures de réception?-Je ne réponds de rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave, seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au retour du Bois. Parlez, monsieur.-Eh bien! madame, je vais droit au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la vie du coeur?-Je ne comprends pas bien.-Il me semble que je vous ai vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; c'est la loi du monde.» La dame avait pâli. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle dirait, mais elle garda le silence. «Vous vous rappelez, reprit Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur pour le suprême adieu à sa maîtresse.» A ces derniers mots, la dame se leva et s'écria: «Il se marie! Je l'avais deviné. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur.» Et la dame retomba atterrée sur son fauteuil. M. de Parisis se leva à son tour pour lui prendre la main. «Il se marie, madame, mais il vous aime. Il vivra à côté d'une autre, mais il vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est ainsi fait! Voilà pourquoi l'âme aspire toujours à une autre patrie, ce qui prouve que le divorce doit être décrété.» La dame semblait ne pas entendre. «Mais, monsieur, c'est impossible; a-t-il donc oublié que je lui ai tout sacrifié, mon honneur et l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas éclaté, parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilée de ma famille. Me voilà seule! seule! seule!» La dame se leva. Elle était effrayante de pâleur et de désolation. -«Il ne me reste que le désespoir, il ne me reste que la mort.-Tout s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le bien.-Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit: «A la vie, à la mort,» j'ai subi fatalement cette passion, parce que votre ami mourait de n'être pas aimé. Si vous saviez comme j'ai résisté, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais à mon devoir? Et maintenant que je suis tombée comme toutes les femmes qui tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le scandale éclatera plutôt, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me traite pas comme une poupée. Quand il entendra mes sanglots, il ne voudra pas me condamner à mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre ami? Et moi qui ne croyais qu'à son coeur!» La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui émut beaucoup M. de Parisis. «Voilà une vraie femme,» se dit-il. Ce qui ne l'empêcha deprendre les lettres et de les présenter à l'Hermione farouche. «Ce sont vos lettres, madame.» La jeune femme bondit. «Mes lettres!» Elle les prit et les jeta au feu. «Oh! non, dit Octave, cela brûlerait trop vite.» L'enveloppe brûlait déjà. Il reprit les lettres dans l'âtre. «Et il s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il vienne plutôt m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez...» La jeune femme retomba pour la troisième fois sur son fauteuil. Cette fois, elle était à demi morte, son coeur battait à tout rompre, elle chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminée et le lui fit respirer. «Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien ridicule. Je sais qu'on ne permet pas à une femme d'avoir du coeur, mais enfin, puisque vous êtes son confesseur,-(une indiscrétion que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse), -soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans l'abîme. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien. -Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'idéal sans mettre les pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il n'a pas d'argent.-Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai mangé son argent? Il ne s'est pas ruiné avec moi, Dieu merci! Je ne lui ai jamais coûté que des bouquets de lilas blanc.-Je n'en doute pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal était fait depuis longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se réveille ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?-Oui, noblesse oblige à être un honnête homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent, puisque j'en ai, moi!» Octave sourit. «Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le soumettre à ce régime-là, et moi je vous estime trop pour ne pas attribuer cette parole à la colère.-Mais, monsieur, ma fortune est à moi. Si bien à moi que mon mari, brouillé à mort avec moi, vient de partir pour une de mes terres... Mais vous avez raison: je suis folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lâche, car, s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.-Que voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-là vous a adorée, il vous aime encore; sa mauvaise destinée l'arrache à son bonheur. Il faut lui pardonner.-Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je veux lui parler.-Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop que vous parlerez bien et que vous aurez raison.» Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.» Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; voulez-vous me donner celles de mon ami?-Monsieur, je ne veux pas de mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont à moi comme les miennes sont à lui.-C'est irrévocable?-J'ai dit. Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.-Je savais bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce pas, madame?-Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»-Elle reprit sa dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace...-Horace! s'écria M. de Parisis.» Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est Guillaume.-Guillaume! quel Guillaume?» Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le connaissez bien! Guillaume de Montbrun.» La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.-Vous n'êtes donc pas Mme de Révilly?-Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous les deux de cette méprise de comédie-de comédie à faire.-«Tout justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous êtes arrivé.-C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.-Oui, monsieur de Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.-L'amour console de l'amour.-Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime plus.-Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais diplomate. Désormais, je serai plus féminin.» Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle se jetait dans les bras de M. de Parisis. Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!» Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la Vallière dans sa lettre à Mabillon. Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure. M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! dit-elle. -Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je n'oserai plus être heureuse!» Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux-car l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux-était pour jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur le secret de sa vie. Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur. Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne va pas chercher midi à quatorze heures.» Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si belle créature. Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour pleurer.-Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait une femme quand elle subit son coeur.-Madame, on ne condamne jamais une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle âme,» dit Lamartine.-Je suis belle? je ne m'en doutais pas.-Est-ce qu'il ne vous trouve pas belle, lui?-Peut-être. C'est un esprit taciturne qui m'aime en silence.-Et comment s'appelle-t-il, cet Horace heureux?-Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle...» Mme d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.-Et vous êtes bien heureuse?-Oh! bien heureuse!» C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage. «Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas, mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.-Oui, le baiser de René à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement. La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme d'Argicourt. C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau. Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. Dans la ville de Dijon ... la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs. M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra subitement. L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M. de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la passion. Mme d'Argicourt était enivrée. Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le sien sur ses yeux comme pour l'aveugler. «Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle. Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous la porte? lui dit-elle.-Parce que je suis entré.-Et pourquoi êtes-vous venu?-Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les cheveux.-Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.-Je suis fou, madame, parce que je vous ai vue.» Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage. «Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.» Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.-Et moi qui vous attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et, sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. «Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais crier.-Je vous ferme la bouche.» Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. «Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce sera un scandale.-Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez vous!-L'amour est toujours chez lui, madame.» On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari. Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur. Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,-style dijonnais,-mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent trop le paradis. Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture de Vénus: on la dénoue en y touchant. La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivré toutes les belles pécheresses depuis cinq ans. Et quand résonna le dernier soupir-de la valse-et de l'amour: «Oh! mon Dieu! dit tout à coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!-Oh! mon Dieu! dit tout à coup Octave. Et mon ambassade!» *XXVI LA VALSE DES ROSES Octave ne fut pas plus tôt dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il pensa à Mme de Révilly. Il se demanda comment il allait jouer son rôle; mais comme il était de ceux qui ne croient qu'à l'inspiration du moment en toutes choses, comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent leurs feux dans un siège, à l'heure même où un accident, une trahison, une défaillance, un acte d'héroïsme donne la place à l'ennemi, il résolut d'aborder, sans parti pris, la maîtresse abandonnée. Il se présenta à sa porte. Elle était rentrée après sa visite à sa voisine, mais elle venait de sortir encore. Après tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq minutes à perdre pour monter à cheval. Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le cheval qu'il voulait présenter, une bête bien née, recueillit les plus vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: «Il n'y a vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles.» Toutes les femmes disaient: «Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau cheval.» Il pensait vaguement à Mme de Révilly et à son ambassade, quand tout à coup il vit la jeune femme en calèche qui jouait de l'ombrelle, comme la princesse T-- joue de l'éventail. «Elle est décidément fort jolie,» dit-il en s'inclinant avec un sourire. Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours quelqu'un pour le rattraper. Mme de Révilly prit le salut pour elle. «M. de Parisis!» dit-elle. Une légère rougeur se répandit sur sa figure. Elle salua elle-même avec une grâce charmante, comme une femme du monde qui n'est pas tout à fait du haut monde, quand elle est saluée par le prince de Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. «C'est bien, dit Octave, nous voilà de vieilles connaissances, car c'est la seconde présentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons déjà parler du passé.» Il constata qu'elle était fort jolie. En remontant l'avenue de l'impératrice, Parisis revit Mme de Révilly; cette fois il put s'approcher de la calèche. «Pardonnez-moi, madame, si j'entre sans frapper trois coups.» C'était une femme d'esprit, elle répondit tout de suite: «Il n'y a personne, monsieur.-Je viens, madame, vous demander une audience de cinq minutes.-Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que j'accorde des grâces.-Quand ce ne serait que la grâce de vous voir!-C'est une grâce que je n'accorde jamais chez moi, car je ne reçois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au bal de la ville, voir les princes étrangers?-Oui, si vous voulez m'accorder mes cinq minutes.» A ce moment, le cocher, qui ne s'inquiétait pas de la conversation, s'éloigna trop de l'allée des cavaliers pour qu'Octave pût entendre la réponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait très accessible le soir dans la solitude de la foule panachée de l'Hôtel-de-Ville, entre les princes, les artistes, les ambassadeurs-et, malgré la diplomatie des femmes,-les expropriés et ceux qui demandent à l'être. On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne fut pas ce qui arriva le soir à M. de Parisis. Comme il montait l'escalier, il suivait une traîne de la plus belle envergure, un taffetas idéal, semé de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait jamais marché que dans le jardin des racines grecques, mit son pied sur cette traîne, ce qui fit tourner la tête à la dame. «C'est elle!» dit Octave. Et il salua, tout en enjambant trois marches. «Il y a, lui dit-il, des gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le monde.-Comme vous avez raison! Si je ne me hâte d'arriver, je n'aurai plus du tout de robe.» Octave remarqua que la robe de Mme de Révilly n'était pas précisément une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'étoffe sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches colombes aux becs roses voulant prendre leur volée; ce qui prouvait irrévocablement que Mme de Révilly était une femme bien faite. «Est-ce que vous êtes venue seule, madame? demanda Parisis.-Oui, c'est un jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a peut-être dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.-Eh bien! prenez mon bras, madame.-Jamais! Que dirait-on ici?-Avez-vous peur d'être expropriée?» Tout en ne voulant pas, Mme de Révilly mit sa main sur le bras d'Octave. Il passa tant de monde à la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait pas. Mais elle était fort décolletée; mais Octave était fort à la mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle fit son entrée. «Voyez, dit-elle à Octave, vous m'avez horriblement compromise, me voilà toute désorientée. Faites-moi valser bien vite pour me remettre.» Parisis pensait, tout à sa curiosité de l'éternel féminin, que Mme de Révilly était un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensée. Elle demandait à valser pour se remettre, parce que le tourbillon était son élément. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie. Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les deux, dans leur jeunesse et dans leur beauté, valser la valse des Roses-toujours la valse des roses-avec la plus adorable désinvolture. Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain s'étaient peu à peu effacés pour ces dilettantes et ces virtuoses. Octave ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la seconde fois dans la même journée qu'il entendait la valse des Roses, avec une vraie joie. Mme de Révilly, qui aimait la valse jusqu'à s'en faire mourir, appuyait sa tête enivrée et haletante sur le sein de Parisis, qui tressaillait sous la chaleur de ses lèvres et sur la neige de ses bras. Après la valse, Mme de Révilly avisa deux chaises dans une porte et y entraîna M. de Parisis, tout en lui disant: «Et maintenant, c'est l'heure des affaires sérieuses; vous m'avez demandé une audience, je vous l'accorde. Dépêchez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez plutôt, voilà un danseur-une âme en peine-qui s'approche.-Madame, je vous défends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi.» Mme de Révilly partit d'un éclat de rire, ce qui empêcha le danseur en disponibilité de venir jusqu'à elle. «A merveille, dit Mme de Révilly, je me croyais libre jusqu'à deux heures du matin, mais il paraît que mon mari vous a donné ses pouvoirs. Vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois là-bas une belle dame qui vous lorgne avec les pâleurs de la jalousie.-Madame, quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la veille; voulez-vous connaître ma philosophie de l'amour? Le plus beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous, l'aimer tout à coup doucement et furieusement, rêver ensemble que Dieu nous a jetés sur la terre pour nous rencontrer une heure dans le souvenir du ciel, sous les nuées de feu de notre âme soudainement amoureuse, enivrés par un baiser suprême quand le coeur sa précipite sur les lèvres, ah! madame, voilà le souverain amour, voilà le bonheur inespéré. Une heure ainsi passée, c'est un siècle, on s'en souvient toute la vie, on s'en souvient toute l'éternité. Mme de Révilly n'était pas habituée à cette éloquence; elle regarda, toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous prétexte d'admirer son bracelet. «Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas de lendemain?-Un lendemain peut-être, un surlendemain passe encore, mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malséant. Si vous aimiez le vin, je comparerais cela à des gourmands qui ne boivent jamais d'une bouteille quand elle a été débouchée. Dans le flacon qui contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la première goutte qui donne l'ivresse.» Mme de Révilly, pour la première fois de sa vie, ne s'aperçut pas qu'on dansait sans elle. Octave lui fit très sataniquement le tableau de son amour avec Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il montra à la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs éventés, de ces poses académiques, de ces mensonges officiels; il étala devant elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des rôles qu'on joue plus ou moins mal dans cette comédie éternelle; il prouva que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne répandaient que de la poussière, qu'il n'y a en ce monde que des commencements, que la suite à demain veut toujours dire un roman ennuyeux qu'il faut donner à lire à sa fille de chambre. Bien entendu que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononcé, M. de Parisis était si persuasif qu'à chaque mot la maîtresse de son ami se disait tout bas: «C'est pourtant vrai!» «Croyez-moi, reprit Octave, tout en appelant à lui l'éloquence des yeux, il n'y a en ce monde que l'imprévu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes les grâces, toutes les poésies de l'âme comme du corps; un homme et une femme qui se sont aimés, mettent au fourreau, pour des temps meilleurs, leurs plus irrésistibles coquetteries; ils ne vivent pas, ils sommeillent.-C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de Révilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien à me dire.» Octave allait frapper son dernier coup. «Il y a, madame, un sentiment qui domine tous les autres, c'est celui de la dignité de l'âme.-Ah! monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un sermon?-Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre. Supposez un instant-c'est une supposition-que vous avez eu un jour de passion; n'est-il pas bien plus beau à vous de briser tout de suite, que de traîner après vous un amant morfondu qui se bat les flancs pour se tromper et vous tromper vous-même? Qui n'a eu ses heures de folie? Ce sont celles-là que Dieu et la conscience pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpétuer sa folie quand la lumière s'est déjà faite dessus. J'estime bien plus une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde un amant par réflexion.-Je vous admire, voilà une nouvelle morale. Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorisé à faire des conférences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?-La belle question! parce que j'ai valsé avec vous et parce que je vous aime.» Mme de Révilly parodia les deux vers: Vous m'aimez, j'en suis fort aise; Eh bien! dansons maintenant. Parisis ne dansait que par force: Il se résigna. Mais il avait à fait peine une figure, quand il avisa un de ses amis, à qui trois ou quatre quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de Révilly. «Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours sur un volcan, va danser par intérim; nous nous retrouverons tout à l'heure, et vous me direz si vous êtes contente de lui.-Est-il impertinent! pensa Mme de Révilly. Elle voulait se mettre en colère, mais il avait tant de séduction, jusque dans son impertinence! L'intérimaire était d'ailleurs un cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Révilly retourna à sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit tout à coup la solitude autour d'elle. «Est-ce qu'il s'est envolé, maintenant qu'il a éloigné tous mes amis?» Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. «Eh bien! madame, mon ami vous a-t-il plu?-Oui, pour danser. -Mais je n'ai pas eu la prétention de vous le donner pour qu'il vous enlève. A propos, jusqu'à quelle heure restez-vous ici?-Pourquoi cette question? est-ce que vous avez la prétention de m'enlever?-Un autre dirait: Peut-être, moi je dis: Oui.-Vous êtes impayable-Vous comprenez bien, madame, tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez vous, là-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez plutôt au préfet.-Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous êtes admirable! Et que diront mes gens?-Je sais bien que vous avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!» Mme de Révilly bondit et se leva à moitié. «Un amant qui me trahit! Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on m'accusât d'avoir un amant!-Erratum! vous aviez un amant, mais vous n'en avez plus.-Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.». Parisis prit l'éventail de la jeune femme et lui donna quelques bouffées d'air. «Voyons, on n'écoute pas aux portes, nous sommes entre nous. Pourquoi dépenser mal à propos des réserves de dignité? Je sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de Montbrun a été votre amant.» Mme de Révilly se mordit les lèvres et vit bien qu'il n'y avait pas à s'en dédire. «Pourquoi a été, monsieur, s'il vous plaît?-Parce que j'ai appris à conjuguer les verbes au passé et au futur. A été, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.-Et depuis quand, monsieur?-Depuis qu'il a rencontré Mlle Peau-de-Satin et qu'il achève de se ruiner dans la poussière de ses chevaux.» La jeune femme, toute bouleversée qu'elle fût, se contint, et de l'air du monde le plus dégagé, elle dit à Octave: «Si nous allions prendre une glace?-Oui, madame. Et puisque toute l'Académie est ici, disons comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu.» Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fête devait masquer son émotion, Sa pensée rapide embrassa toute la période de son amour. Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela que depuis plusieurs semaines déjà Guillaume avait une expression de contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser, par un sentiment de commisération. «Ces coquines-là!» murmura-t-elle. M. de Parisis avait entendu. «Ne m'en parlez pas, madame, elles me prendront tous mes amis.-Et vous par-dessus le marché.-Oui, si les femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez à la porte de votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.-Quelle heure est-il?-Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les miens.-Allons toujours au buffet.» Celui qui étudie le coeur humain remarquera que la femme, créature idéale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins, quel que soit l'état de son âme. Le diable savait bien cela en lui donnant une pomme à manger. Au buffet, Mme de Révilly prit une tasse de chocolat, un ou deux petits pains de foie gras, une coupe de café glacé, un sandwich, un quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eût-elle pas dévoré, sans cette fatale nouvelle? Or, pendant qu'elle se désolait ainsi au buffet, M. Guillaume de Montbrun la regardait, tout en s'effaçant dans un groupe; il était venu à l'Hôtel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancée. Mais la vue de sa fiancée n'avait pu l'arracher tout à fait au souvenir de Mme de Révilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maîtresse, car, dans son esprit, si Octave était avec elle, c'était pour consoler un peu ce pauvre coeur déchiré. Il aurait bien voulu parler à son ami: mais voyant que Mme de Révilly reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosité au lendemain. La jeune femme n'avait pas pris tout à fait au sérieux les plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait peut-être une maîtresse pour mieux cacher son jeu. On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents sous prétexte de manger des pommes d'api. «Vous me trahissez déjà, dit tout bas la belle Bourguignonne à Octave. Et pourtant je porte vos armes!» Elle avait dans les cheveux un poignard d'or. Cinq minutes après, on criait du même coup du haut de l'escalier: «Les gens de Mme la comtesse de Révilly!-Les gens de M. le duc de Parisis!» Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetés à la porte, celui d'Octave sortait toujours à côté de celui d'une jolie femme. Simple rapprochement-du hasard. Au moment où M. de Parisis et Mme de Révilly descendaient l'escalier, Octave qui connaissait bien les hommes, dit à la jeune femme de retourner la tête. «Pourquoi? lui demanda-t-elle,-Parce que vous verrez M. Guillaume de Montbrun.» Octave avait bien jugé. La curiosité, l'amour et la jalousie avaient entraîné son ami jusqu'à l'escalier. «C'est lui! dit Mme de Révilly toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?-Non, mais supposez-vous qu'il y soit venu pour vous.» Mme de Révilly était furieuse. «Ah! si je l'avais aimé!» dit-elle. Octave jeta ce mot profond: «On n'a jamais aimé les amants qu'on n'aime plus.» La voiture de Mme de Révilly se présenta la première. Octave donna la main à la jeune femme et se jeta résolûment à côté d'elle, après avoir dit à son groom de faire suivre son coupé. C'était une charmante créature que Mme de Révilly. Elle se révolta de voir Octave à côté d'elle; elle voulut qu'il descendît, elle alla jusqu'à vouloir descendre elle-même. Mais il lui parla si doucement, il magnétisa ses colères avec tant d'à-propos, il lui prit les mains si amoureusement, qu'elle se laissa désarmer peu à peu. C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens abattoirs du Roule, traversés aujourd'hui par le boulevard Haussmann. On part à deux heures du matin par les quais, on touche à l'obélisque, on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Élysée, on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miroménil, et on est arrivé par le chemin des écoliers. Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont émaillé le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de l'avenue Gabriel, illustrée par Mme de Pompadour? Demandez à M. Octave de Parisis. J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de Mme de Révilly. La comtesse dit tout à coup à Octave: «Ce n'est plus de jeu: par quel chemin me faites-vous passer.-Par le chemin le plus court,» répondit-il dans un baiser. Quand la femme de chambre vint pour déshabiller Mme de Révilly, c'était déjà fait. «Madame a sans doute joliment valsé, lui dit cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses épaules?-Oui, murmura la comtesse, c'est la Valse des Roses.-Oh! mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve dans vos cheveux?-Je ne sais pas.» C'étaient les armes parlantes de Parisis. *XXVII LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE Quand Guillaume de Montbrun se présenta le lendemain chez son ami Octave de Parisis, il était pâle et inquiet. «Et ton ambassade? lui demanda-t-il.-Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pensé à parler de ce mariage à Mme de Révilly!» Il paya d'audace: «Tout va bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.-Une bonne fortune! dit Guillaume avec inquiétude.-Oh! je ne parle pas de Mme de Révilly. Mais je me suis trompé de porte.» Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. «Voilà pourquoi tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.-Tout va bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sûr que Mme de Révilly ne va pas venir à moi comme une Hermione furieuse?-Tout est fini, pas un mot de plus! vous vous reverrez dans six mois.» Guillaume déguisait mal son émotion. «La pauvre femme, dit-il en soupirant, comment a-t-elle pris cela?-Mais elle a très bien pris cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage à Mme de Révilly.-Tu veux rire?-Veux-tu que je pleure avec toi?-Non; mais je connais Mme de Révilly, elle ne se consolera pas.-Je la connais tout aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'âme de ne pas aller aux noces.-Et mes lettres?-Fumée que tout cela.-Elle a tout brûlé!» Tout en ne sachant pas trop où il en était, ressentant à la fois la douleur d'avoir brisé et le bonheur d'être libre, il prit la main de son ami: «Je te remercie.-Il n'y a pas de quoi.» M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. «Tu ris toujours, toi.» Guillaume ne put cacher un second soupir. «Ah! c'était une belle maîtresse!-Avec trois points d'admiration!-Merci encore; la belle enfant que je vais épouser te devra son bonheur.-Qui sait?» Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en l'an de grâce 1867. Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont celles-là qui mettent le monde à feu et à sang, seraient toujours menées à bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de Parisis. Mais tout n'était pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son dénoûment tragique. Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme elles feraient d'un bouquet ou d'un éventail. Les plus légères et les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les contre-coups de la passion. Mme de Révilly n'était pas consolée parce qu'elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec l'amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune fille. *XXVIII LE NAUFRAGE DU COEUR Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat. Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n'était plus une chapelle, c'était un salon. On croyait y continuer une conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau Paris. Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. «Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu'après la lune de miel; j'ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la fête.» Les deux amis s'étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la messe. La jeune mariée, toute radieuse qu'elle fût, semblait les interroger du regard. Elle s'était bien aperçue de l'inquiétude de son mari; elle devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume. Toute jeune mariée a un nuage à l'horizon. Après la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann. Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux sentiments l'entraînaient à la fois; mais c'était surtout le premier, parce qu'il se disait: «Si Mme de Révilly n'est pas chez elle, je monterai chez la belle Dijonnaise.» On verra tout à l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce que Mme de Révilly-n'y était pas.- En s'approchant de l'hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que ce serait son mari?» Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire Révilly. Toutefois, quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s'arrêta devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d'entrer. Il passa de l'autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme s'il devait lire sur la façade de la maison. Personne n'était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le triste cortège. Tout en regardant la façade de l'hôtel de Révilly, il regarda la façade de l'hôtel d'Argicourt. Une figure lui apparut à demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'était Mme de Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l'hôtel d'Argicourt. Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n'était pas dans son «salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. «Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit le petit salon sans lui répondre. Mme d'Argicourt vint à lui. «Ah! que suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.-La pauvre femme! murmura Mme d'Argicourt.-Vous la connaissez donc? demanda Parisis avec surprise.-Mais vous êtes donc fou? C'est Mme de Révilly qui est morte.» Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je croyais voir Mme de Révilly.-Comment! elle était blonde et je suis brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.-Que s'est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré. Que s'était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement c'était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; elle le croyait à Londres depuis le bal de l'Hôtel-de-ville. Nuls pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette lettre fatale, tout en l'inondant de larmes. M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fête nocturne lui avaient tourné la tête; elle s'était abandonnée à un mouvement de passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait eu horreur de sa faute, et-voilà bien la logique des femmes!-elle avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari. Octave croyait avoir séduit une femme; il n'avait surpris qu'une expansion d'ivresse. S'il fût venu le lendemain frapper à la porte de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l'eût rencontré, elle se fût cachée. S'il lui eût parlé, elle se fût écriée:-Je ne vous connais pas! Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla. Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'à la maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore dans l'enfer du désespoir. Avant de monter en wagon, elle s'arrêta à l'église Saint-Augustin. Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la première? Où n'était-ce que le chagrin de perdre son amant? Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de l'eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car toutes les semaines on allait à Bougival, où l'on se rencontrait avec d'autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature. Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu'elle était devenue silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues légères, murmurant à diverses reprises: «N'est-ce pas que l'eau est belle aujourd'hui?» Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar qu'elle montra à tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout haut? «Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!» La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. Mme de Révilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le nénuphar blanc cueilli sur la rive. La fleur s'échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» crièrent à leur tour les deux amies. Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, s'aventurent sur les bords de l'Océan. Le jeune homme voulut s'élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes sans qu'un sauveur se montrât. Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte. Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. L'âme amoureuse et blessée était partie. «Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt à M. de Parisis. Une femme qui riait toujours!-Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris son coeur au sérieux. Plus j'étudie les femmes et moins je les connais.-Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il parlait, lui aussi, de mourir.-C'est Guillaume de Montbrun qui ne se consolera pas.» Mme d'Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C'était la plus charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau, je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en deuil.» Octave regardait la jeune femme. «C'est étrange! se dit-il à lui-même; il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d'Argicourt. Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle.» Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-même, elle se jette à l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds.» Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais Mme d'Argicourt.» *XXIX LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME C'était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, lanternes chinoises, palais vénitien, feu d'artifice. Et, pour le bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et ces belles dames du Bois-Joli ne s'étaient pas donné rendez-vous, mais on se rencontrait pour causer mariage et divorce. Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, il devait être au concert des Champs-Elysées. Ils étaient à peine entrés qu'ils remarquaient que décidément le beau style serait toujours l'apanage des Françaises. «Entends-tu ces vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami. C'était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou je te donne du poing sur le baptême.» Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, que je ne saurais traduire. On s'était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s'écria: «Faites place, mesdames et messieurs, c'est une honnête femme qui passe.» Et elle passa. Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais. L'offensé demanda des réparations. «Des réparations! c'est vous qui me devez des réparations, puisque vous m'avez déchiré ma robe.-Tais-toi! dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.-Tais-toi, où je te fais mettre dehors.-Madame, répondit l'ami de l'Anglais, tout cela peut s'arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous pour les réparations au café Anglais. Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle? Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n'y comprenait rien. Il savait pourtant que les métamorphoses des femmes d'Ovide ne se font pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris. Violette l'avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d'amère raillerie. «Violette!» dit-il, comme pour l'arrêter en chemin. Elle ne se retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, si tu as des affaires ici, je m'en vais.» Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée s'asseoir dans le «salon d'honneur,» où elle eut bientôt un cercle composé des hommes les plus à la mode. Elle s'était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à Wiesbaden. Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle aurait voulu le briser lui-même. C'était l'amour dans la colère. Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnête fille; tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une fiancée, toute à lui, fidèle jusqu'à la mort, le chien de la maison. Maintenant qu'il la croyait à tout le monde, il sentit qu'il aimait encore. C'était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu dans le sang et l'enfer dans le coeur. Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eût quitté pour aller dans «le salon d'honneur.» Il ne s'inquiéta pas de la cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s'assit sans façon tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous êtes venue ici.» Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. «Comment, il la connaît!-Tu sais bien que Parisis connaît tout le monde; il l'aura rencontrée en Chine ou en Amérique.-Pas de chance! dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c'est toujours Octave qui me répond.» Aucun de ceux qui papillonnaient là n'était homme à céder la place hormis à la pointe de l'épée. Tous étaient plus ou moins braves comme l'acier. Mais tel était l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait toujours comme un maître; on s'effaçait devant lui sans croire que ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses privilèges; d'ailleurs, tout le monde voulait être l'ami d'Octave. Après avoir regardé froidement l'homme qu'elle avait tant aimé, Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation commencée avant l'arrivée de M. de Parisis. Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois avec la même froideur, il partit d'un éclat de rire. Et alors, ce fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.-Je ris-madame-parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois à la métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs cinquante centimes, qui se cache comme-une violette au milieu des roses,-que dis-je, des roses! ce sont des diamants.» Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette. «J'avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je redeviens esclave. Je vous hais!-Et moi aussi, dit Octave. Mais pourquoi êtes-vous ici?-Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s'est envolé vers le ciel des amoureux.-Violette de Parme! à la bonne heure.-J'ai monté en grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'après votre gracieux abandon, c'était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'était donc la mort, dans quelque sombre atelier où l'on oublie tout à force de travail. Il n'y a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout, même de la pauvreté. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas voulu d'elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince Rio.-Qu'est-ce que le prince Rio?-Un prince du sang qui paye mes chevaux.-Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-là que tu iras à Dieppe.» *XXX LE VOYAGE A DIEPPE Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour d'août, à une heure de l'après-midi, à l'hôtel Royal de Dieppe, ce qui fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais encore dans toute la Normandie:-Une ville collet-monté dans une province bégueule! Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n'avait pas de conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n'y avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les mères de famille et les demoiselles à marier, c'est que M. de Parisis était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par le faubourg Saint-Honoré. Il y avait à l'hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: celles-là qui tous les hivers sont émaillées d'épithètes flamboyantes par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu, même quand on s'amuse. Ce matin-là on s'ennuyait beaucoup à l'hôtel Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans l'oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns. Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s'appelle jouer avec l'audace.-Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de Parisis n'est pas embourbé dans la forêt des préjugés.» Depuis qu'il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne s'inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu'il voyait autour de lui. Toutefois, il jugea qu'il était bien un peu trop en spectacle; c'était la première fois qu'il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau monde était à Trouville; il n'avait pas pensé qu'il dût trouver tout d'un coup tant de figures de connaissances. Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le phaéton et sur les harnais.-Oui, répondit Parisis, madame attend sa mère, sa grand'mère, son oncle l'archidiacre et sa tante la chanoinesse.» Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre à coucher et un cabinet de toilette. J'oubliais: une écurie pour huit chevaux.» Quoiqu'il n'y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si naturellement que nul n'eût osé dire qu'il raillait. On le tenait d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les choses les plus impossibles n'étonnaient pas trop avec lui. Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle ingénue? lui dit l'un d'eux.-Je ne la connais pas, dit froidement Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m'a offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de service. Je crois qu'elle est encore à sa première campagne. Je n'en dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle.» M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien logés et qu'ils auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au troisième étage. Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit... Ici le romancier tourne la page. *XXXI SUR LA PLAGE Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions de ces dames, comme on regarde les danseuses à l'Opéra. On s'émerveillait d'un quadrige de naïades, des intrépides qui savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la vague et l'imprévu font danser les joueuses. On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau et gerbes blondes, s'éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de l'épaule d'une de ces dames. On affirma avec autorité que c'était le grand livre héraldique qui jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et une jeune fille de grand nom. Quel était l'enjeu? Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que presque tout son jeu de cartes était là.-Il ne manquait que la dame de Pique.-Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvée. Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant. Dans l'après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main. Elle alla s'asseoir près de l'orchestre, sous une tente solitaire. «Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.-Non, dit une jeune fille, elle marche bien, voilà tout.-Vous appelez cela bien marcher! Elle va comme une tortue.-C'est là ce qui donne cette grâce nonchalante qui lui sied à ravir.» Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère, Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui glisse sur un lac. Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu'elle parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la pensée je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre écrit en hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent mille choses étranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce beau livre. Mais l'âme la moins illuminée de poésie n'est pas tout à fait étrangère aux sublimités de cette langue de l'infini. Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la première dans l'abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges, blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre dans la vague pour piper leur goûter. Tout à coup, comme si l'amour du travail fût une habitude invincible chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se mit à l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps. Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son dédain.» Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine réserve; quiconque eût bien étudié, n'eût reconnu entre lui et elle qu'une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? L'air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre famille?» Et Mlle Violette répondait: «Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n'avoir pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai déjeuné comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de m'apporter des pêches.» En un mot, une conversation irréprochable; j'oubliais de vous dire que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu m'embêtes.»-Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n'est pas étonnant, car je m'embête tant moi-même!» C'était le thermomètre de toute la plage. M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes qu'il n'avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui demander ce que c'était que cette belle inconnue,-cette Ophélie de Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou Vidal-ou plutôt peinte par elle-même. Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec elle. C'était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu qui craignait d'autant moins la vie à la diable qu'elle était plus vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais il n'espérait pas franchir les limites des civilités puériles et honnêtes. Dans le groupe qui l'écoutait, il remarqua de prime abord une jeune fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau. Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opéra dans cette blonde aux yeux noirs, d'une beauté étrange, qui n'avait aucun des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon qui, à première vue, vous prennent l'âme comme le corps: un nuage de volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l'esprit, l'étreinte des bras et l'expansion du coeur. C'était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près. Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur. Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes. Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres. Parmi les dames qui étaient autour d'elle, la marquise de Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. «Mademoiselle,-si je puis m'exprimer ainsi,-dit Octave gravement, voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand j'ai parlé?-Monsieur, dit Geneviève, j'ai souri comme cela m'arrive chaque fois que je vais à la comédie.-Je suis donc un comédien?-Oui, monsieur. Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour déguiser leurs pensées, vous avez la chance d'être cru sur paroles: elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu'elles ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière ingénue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des coeurs simples.-De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.» Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce que vous avez dit tout à l'heure: «Cette jeune fille n'est pas excentrique, puisqu'elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n'est pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu, d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant moins la vie à la diable, c'est qu'elle est toujours affichée. Elle ne voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme les princesses, c'est que c'est une princesse de théâtre. Elle n'a pas de frère zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.-Mademoiselle, si j'étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a donné cette pierre de touche?-Voyez-vous, on a beau faire pour enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'âme est une petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout, jusqu'à l'étoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus. Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le chaos.-Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle sans prix.» Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école avez-vous été?-A l'école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis. C'était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond de l'âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une émotion jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu'il appelait la beauté et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nié la première moitié de la femme. Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à coup, je me trompais tout à l'heure, cette demoiselle a un grand air et ne ressemble pas à ses pareilles.-Non, car elle vous ressemble-par la figure-dit Parisis.» Les trois dames revinrent s'asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne reçoit personne, même dans l'antichambre.» Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n'ose pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne pas faire tomber la goutte de rosée dans l'abîme.» Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure. Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla qu'un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la Chastaigneraye.-De La Chastaigneraye!» s'écria M. de Parisis. Il se leva et s'inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu.» Geneviève, qui jusqu'à ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin qu'il m'en souvienne.-Ma cousine, il faut que je vous embrasse!» Geneviève, très émue, essaya de railler.-«Oh! mon cousin, devant la mer, que dira le flux?-Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de Hauteroche. On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eût pas peu surpris Mile Violette de Parme, si elle n'eût alors regardé un grand d'Espagne qui fumait pour elle. Cigare d'Espagne de première classe! Parisis parla de sa tante, du séjour à Paris, de son regret de n'avoir pas vu Geneviève. «Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.-Où donc?-Partout. Au Bois, à la Cour, à l'Opéra.-Ah! oui, je me souviens. Il fallait donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!-Il fallait le deviner.-Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage normande, comme des naufragés.-Rien ne s'explique, mon cousin; il est impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y êtes venu.» Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: c'était écrit là-haut; c'est la destinée qui a marqué votre rencontre à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les astres-et dans les coeurs.» On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la destinée. Personne ne fut convaincu; tout s'évanouit dans les notes harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux hymnes de la mer. M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu'il ne lui restait que le temps d'aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel malheur que Geneviève soit ma cousine!» Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n'a jamais aimé sa cousine,» reprit-il. Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l'apaiser. Mais il était distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par le train de huit heures avec le grand d'Espagne. «Tant mieux!» dit-il. Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis. Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se venger. Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures. Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit. Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eût trouvée seule chez elle, éplorée et désespérée. Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. «On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les ai-je perdues toutes les deux? Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de Champauvert sans s'arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J'irai voir ma tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève. *XXXII LES DIX MILLIONS DEMADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie dans son parc un jour d'orage; le médecin de Champauvert, qui était pourtant un médecin Tant mieux, lui parut inquiet. Elle se résigna saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule. Dès le retour de Geneviève, le médecin l'avertit qu'elle allait perdre sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur d'être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque, je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des coeurs aimés qui se retrouvent: «C'est fini, ma pauvre Geneviève! Je ne te reverrai plus bientôt, toi que j'ai bien aimée! Mais, enfin, je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges là-haut.» Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu'elle n'était pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai fait mon dernier testament.-Votre dernier testament, ma tante! Pourquoi faire?-Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. Pour ceux-là, je t'en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour toi...» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans... C'est cela. Prends ce papier et lis-le... C'est un billet de cinq millions cela! Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j'étais déjà vieille; tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en relevant sa belle tête.-Octave! Eh bien! il viendra te demander ta main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton coeur.-Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il ne m'épouse jamais, il faut me faire riche.-Mais tu ne sais donc pas qu'il est aux trois quarts ruiné. Je m'en lave les mains.-Mais, ma tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait à Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagné aux courses, il l'a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des courses le ruinait. C'est à qui gagne perd.-Tais-toi donc, ma belle! Si Octave a donné aux pauvres, c'est qu'à Paris les pauvres sont des femmes,-et quelles femmes!» Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles actions anonymes d'Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi, je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir épousée sur ma prière.-Mais, ma tante, n'oubliez pas la légende des Parisis.» Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume trempée d'encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante. -Que veux-tu que j'écrive?» Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura: «-J'écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour pouvoir rire après ma mort.» La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'après-midi. Geneviève donna l'ordre d'envoyer des dépêches télégraphiques à toute la famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave: M. Octave de Parisis, avenue de l'Impératrice, à Paris. Ma tante vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas! GENEVIÈVE. Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi, n'arriva-t-il à Champauvert qu'à l'heure des funérailles. Le soir, il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de Parisis. Quand le matin il salua la sépulture de sa famille, il lui sembla qu'il assistait encore à des funérailles, tant il retrouva vivant le souvenir des siens. On vint le chercher à midi, pour commencer l'inventaire des papiers de la succession de sa tante Régine; il avait voulu d'abord se faire représenter, mais le juge de paix et le notaire avaient insisté pour qu'il fût là à cause des innombrables testaments ou codicilles que sa tante railleuse s'était amusée à faire. C'était la toile de Pénélope. Cette femme, qui avait passé sa vie sans faire un pas, tout occupée à prier Dieu et à mettre une pièce d'or sur une pièce d'or, avait beaucoup vécu par le rêve. L'action ne l'avait jamais tentée; son amour pour l'argent était un amour tout platonique, puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus grandes distractions était de rêver à toutes les aventures de voyage, à toutes les bonnes oeuvres, à toutes les féeries qu'elle pourrait réaliser avec les mains pleines d'or. En ces dernières années, elle n'avait plus songé qu'à ses héritiers. Chaque fois qu'elle faisait un testament, c'était pour suivre de la pensée dans l'avenir les évolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmenté le papier timbré; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions. On savait dans le pays que Mlle Régine de Parisis recommençait toujours l'oeuvre de ses dernières volontés; elle ne s'en cachait pas d'ailleurs, elle disait à tout le monde qu'elle léguerait des surprises. Son seul chagrin, dans l'idée de la mort, c'était de ne pas pouvoir soulever la tête dans son tombeau pour voir la figure de ses héritiers. Octave de Parisis, quoiqu'il fût le vrai chef de la famille, paraissait avoir bien moins de chances qu'aucun autre à cet héritage. Il n'était jamais venu voir sa tante, il lui écrivait, à peine une fois l'an, des lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop sommaires en vérité. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspondance de la tante Régine: «Bonjour ma tante! Adieu ma tante! «Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne suis qu'un neveu dénaturé, et je mérite vos malédictions! Avec lesquelles je vous embrasse. «OCTAVE DE PARISIS.» Après tout, avec une tante fantasque comme celle-là, cette lettre était peut-être un vrai titre à l'héritage. Un héritier vulgaire eût écrit des platitudes au moins douze fois l'an. Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante à Paris, mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un héritier présomptif. Une fois il avait refusé de dîner avec elle, une fois seulement il avait trouvé une heure de loisir pour prendre le thé, sachant d'avance que Geneviève ne serait pas là. Il avait été jusqu'à faire le reversis; mais il n'était pas homme à prendre de bonnes habitudes; rien n'avait pu le décider à retourner chez sa tante, un peu parce qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup dans la peur de rencontrer sa cousine. Il ne désespérait pourtant pas de sa part d'héritage. Il représentait à lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir déshériter son nom. On commença l'inventaire des papiers. Il y avait cinq héritiers directs: Octave de Parisis; Mlle Geneviève de La Chastaigneraye; un jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur; deux petites filles qui étaient au couvent et que représentait un second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'était encanaillée. Cette femme n'était aimée de qui que ce fût dans la contrée. Il y a dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Geneviève était l'ange, Mme de Portien était le démon. Et ce n'était pas un joli démon. Le premier notaire apportait quatre testaments déposés en son étude; le quatrième détruisait naturellement les trois premiers. Octave demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les diverses aspirations de la testatrice. Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne dérangeait presque rien à l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La Roche-l'Épine à son neveu Octave de Parisis, à la charge par lui d'en remettre les revenus à l'hospice de Tonnerre où elle avait failli se faire soeur de charité. Dans le troisième, elle donnait un million hors part à sa nièce Geneviève de La Chastaigneraye. Dans le quatrième, ce million passait aux deux petites orphelines. Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La Roche-l'Épine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Geneviève se regardaient avec un sourire de quiétude. Des cinq héritiers, Octave et Geneviève étaient les seuls qui fussent, comme on dit, intéressants. Et, en effet, c'étaient les seuls pauvres. Geneviève n'avait rien; Octave n'avait plus rien, à moins que les mines des Cordillères ne se rouvrissent pour lui par miracle. Pourquoi la tante avait-elle abandonné sa nièce dans le quatrième testament? C'était inexplicable. Geneviève était l'ange, le charme, le sourire de sa vie; elle était là toujours qui lui donnait son bras pour se promener, sa voix pour lire, sa gaieté pour la réconforter. La jeune fille avait pourtant ses heures de rêverie, ses mouvements fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait pu blesser sa tante sans y penser. «Quelle est la date du quatrième testament? demanda tout à coup Geneviève.-Deux août, répondit le notaire.-Ah! oui, je comprends,» reprit Mlle de La Chastaigneraye. Elle se tourna vers Octave: «Vous rappelez-vous notre rencontre à Dieppe?-Si je me la rappelle! Pas un mot tombé de vos lèvres ce jour-là n'a été oublié par mon coeur.-C'est beau de me dire cela à l'heure où je suis déshéritée. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin, que ce jour-là ma tante, qui ne m'avait accordé que quinze jours, m'a déshéritée parce que le dix-septième jour je n'étais pas encore retournée chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments, je n'en doute pas.» A cet instant même, le notaire venait d'en trouver un sous une enveloppe qui portait ces mots: Papiers précieux. Ce testament voulait que la fortune fût partagée selon les droits de chacun, quand Mlle Geneviève de La Chastaigneraye aurait pris d'abord le donjon de La Roche-l'Épine, les fermes qui en dépendaient et tous les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles, outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants, cent mille francs à peine. Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la même enveloppe, il ne renfermait que des legs minimes, au curé de Champauvert et au médecin de la Roche-l'Épine. Octave commençait à désespérer, il voyait bien, par la lecture de tous ces testaments, où son nom était à peine prononcé pour des bagatelles, que ce n'était pas à Champauvert qu'il retrouverait une fortune. «Au moins, se disait-il, je serais consolé si la meilleure part revenait à ma belle cousine.» «Je sais un autre testament, dit tout à coup Geneviève, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, déjà malade, l'écrivait d'une main tremblante.-Où est-il? demanda le notaire.-Je crois qu'il est dans la boîte à ouvrage qui a été enfermée dans l'armoire aux bijoux. On leva les scellés de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque émotion, on y trouva non seulement le testament indiqué par Geneviève, mais deux autres encore.» Le notaire éleva la voix. «Je lirai les autres testaments tout à l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la dernière et suprême volonté de Mlle Régine de Parisis.» Et il lut tout haut: «Ceci est mon testament. «Je donne mon âme à Dieu. Que la terre soit légère à mon corps! «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Anne-Geneviève de La Chastaigneraye, ma nièce bien-aimée, qui a été pour moi une fille, qui a été pour moi un ange. Elle disposera de toute ma fortune sans aucune réserve; de tous mes biens, meubles et immeubles, quels qu'ils soient, à la charge par elle de donner cent mille francs à chacun de mes héritiers naturels. «Tous les ans, le jour de ma fête, soit qu'elle habite Paris ou Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignées d'or dans ses petites mains en allant à la messe pour le premier pauvre qu'elle rencontrera. «Je donne mon livre d'Heures à mon cher neveu Octave de Parisis. «Telles sont mes dernières volontés. Champauvert, ce 3 août 1867. «ANGÉLIQUE-RÉGINE DE PARISIS.» Après la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le monde fut convaincu que c'était le dernier mot. Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa sur le front et lui dit d'une voix haute: «Ma chère Geneviève, voilà ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera de réclamer contre les dernières volontés de ma tante; ce qui est écrit ici est écrit là-haut.» Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles étaient dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour jouer à l'hypocrisie. Sa tante lui eût laissé un million qu'il n'eût pas trouvé cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissât que cent mille francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien. Mme de Portien n'était pas à cette hauteur, il lui fut impossible de cacher son chagrin et son dépit. Elle hasarda quelques mots tout à fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs ne sont pas bons; puisque la loi a réglé les successions, on avait toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les règles immuables de la loi et de la nature; dans un pareil héritage, puisqu'il y avait cinq héritiers et cinq millions, le mieux eût été de laisser aller tout naturellement un million à chaque héritier; enfin elle ne désespérait pas de voir Mlle Geneviève de La Chastaigneraye se contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Épine qu'elle aimait beaucoup, et abandonner à ses cousines et à ses cousins une part plus sérieuse que les cent mille francs indiqués par le testament. Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien à ce que disait sa cousine Portien; quand un testament était fait, c'était la loi, puisque la loi autorise les testaments. La cousine Portien répliqua qu'elle était bien sûre que Geneviève ne pensait pas comme Octave. Geneviève ne dit pas un mot. Sa figure sibyllique n'exprimait pas sa pensée. Elle admirait Octave et savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir sur le désespoir de cette femme qui ne pardonnait à personne sa mésalliance. La vacation avait été fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever la séance pour faire enregistrer le testament. «Et si on en retrouve un autre? dit Mme de Portien.-Cela n'est pas impossible, dit le notaire des deux orphelines.-Non, répondit Geneviève; après ce testament, ma tante Régine ne m'a plus demandé la plume qu'une seule fois.-Eh bien! dit Mme de Portien, c'était peut-être pour écrire ses dernières volontés.-Non, ma cousine.» Cette fois, Geneviève ne put masquer son émotion. Elle reprit: «Ç'a été pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler.» Comme Octave était près d'elle, elle lui dit tout bas: «Le croiriez-vous! cette nuit...» Elle se tut. «Non, reprit-elle, je ne veux rien dire.» Le dîner avait été préparé pour les héritiers, les notaires et le curé de la Roche-l'Épine. Mme de Portien dit qu'elle était attendue et demanda sa calèche; le premier notaire, qui s'intéressait surtout au lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-là un contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui représentait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda sa canne. Il ne resta pour dîner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye. Le curé se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenèrent un instant dans le parc sous les grands châtaigniers. «Quelle belle solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!» Il se tourna vers sa cousine: «Si on n'était pas seul!-Oui, mon cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.-Vous avez bien raison, ma cousine.» Il lui prit la main. «Et pourtant, quand je songe que si ma tante m'avait donné sa fortune, je me fusse peut-être jeté à vos genoux pour vous prier d'être ma femme!-Peut-être! mais voilà le malheur, dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous aurais dit? «Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?-Non, non, non, ma cousine. -Eh bien! parlons politique.» *XXXIII LA DAME BLANCHE Octave et Geneviève causaient encore politique quand survint M. le curé. C'était une bonne âme de curé, qui croyait à Dieu sans savoir pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Évangile; il ne s'égarait pas dans les subtilités de la théologie. Il prêchait sans savoir ce qu'il disait, hormis qu'il prêchait le bien. Il n'aurait pas tué une mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la chasse, les lièvres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en avoir sa part. Par exemple, il n'était pas si bon apôtre aux chasseurs qui ne payaient pas la dîme. Il allait tous les jours, comme Louis XIV, émietter du pain aux carpes de sa pièce d'eau et aux poules de sa basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il était né gourmand et n'avait pas songé que ce péché de gourmandise, mortel pour ses paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon aux pauvres, même quand il n'avait pas dîné. Au demeurant, le meilleur curé du monde. A peine eut-il salué Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre, ce qui voulait dire qu'il était l'heure de se mettre à table. «Oui, monsieur le curé, dit Geneviève; mais nous vous attendions.-Que voulez-vous? c'est le catéchisme. Ces pauvres enfants, il faut leur corner la sainte vérité comme à des boeufs.» Et le curé marcha en avant. Octave eût envoyé de bon coeur le curé au diable.» Rassurez-vous, lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une âme dans cette figure enluminée. Il a de l'esprit à ses heures. D'ailleurs, ma tante l'aimait beaucoup. Vous voyez déjà qu'il a un beau caractère: il croyait hériter, il sait déjà qu'il n'a rien, et n'en est pas moins gai.» Geneviève ne put retenir ce mot: «Il est vrai qu'il va se mettre à table.»-Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais pas moins de rompre notre tête-à-tête?-Est-ce que vous vous imaginiez que nous allions dîner en tête-à-tête?-Pourquoi pas? Je ne suis pas venu ici pour aller dans le monde.-Eh bien! mon cousin, il faut en prendre votre parti; mais vous dînerez non-seulement en compagnie du curé de La Roche-l'Épine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me prend aujourd'hui sous son égide.» Parisis fit une effroyable grimace. «Voyons, n'ayez pas peur. ô homme sans principes! je ne vous placerai pas à côté d'elle, je vous ferai une surprise.» A cet instant, la surprise apparut sur le perron. C'était une jeune fille d'un château voisin, qui était venue à Champauvert pour les funérailles de Mlle Régine de Parisis; Geneviève avait obtenu de la mère de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle resterait un mois à Champauvert, où d'ailleurs Mme de Moncenac viendrait la voir souvent. «Qu'est-ce que cela?» demanda Octave avec effroi.-«Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne.» Mlle de Moncenac était rouge comme une cerise, petite, le nez retroussé, des pieds à dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau corps avait été habillé par une couturière du village voisin. «Ma cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer à côté de votre Minerve.» On se mit à table, après les présentations. La conversation s'établit entre le curé, Geneviève et Octave. La vieille demoiselle et la jeune fille babillèrent ensemble des modes nouvelles; le curé débita une parabole fort ingénieuse pour faire entendre à Octave et à Geneviève qu'ils devraient bien à eux deux rétablir les splendeurs de la Roche-l'Épine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui répondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Pérou, d'où son père avait rapporté tant d'argent. La mine était presque épuisée, mais il ne désespérait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que Mlle Geneviève de la Chastaigneraye ne le devançât avec plus de goût et plus d'éclat dans la restauration de la Roche-L'Épine et de Champauvert. Octave demanda ses chevaux quand on servit le café. «Non, mon cousin, dit Geneviève; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer vingt-quatre heures chez moi.-Oh! quel bonheur!» s'écria Mlle de Moncenac. Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fût mépris sur ce cri de joie qu'elle avait jeté, elle ajouta: «Quel bonheur que tu sois chez toi, Geneviève!-C'est précisément parce que vous êtes chez vous, ma cousine, que j'ai demandé mes chevaux sitôt. Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous épouser pour vos millions.-Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez pas épouser une provinciale.-Je ne sais pas à Paris une Parisienne aussi parisienne que vous.-Eh bien! parisienne ou provinciale, je vous ordonne de rester ici jusqu'à demain après la messe. Et vous irez avec le livre d'heures de ma tante Régine. Et vous lirez la messe. J'ai mes idées, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impénitence finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain votre belle action en venant avec moi à la messe, vous verrez quelle jolie église nous avons à Champauvert. Vous ne savez peut-être pas que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez l'admirable groupe de Bonassieux, représentant la Charité; jamais le ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouvé une plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous avons un beau vitrail de Maréchal et une Assomption de Cabanel, deux chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'à Dieu.-Vous faites comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme à Dieu, c'est l'art.-Non, mon cousin, c'est l'amour.-L'amour! Lequel?-Demandez cela à M. le curé.» Le curé venait de voir avec passion sa seconde tasse de café. Il ne disait pas comme l'abbé de Voisenon: «Je ne tiens que chopine;» il redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya ses lèvres avec sa langue, parut se recueillir et répondit avec componction: «L'amour! je ferai un sermon là-dessus.» C'était sa manière de répondre à toutes les questions. «Pas si bête! dit Octave à Geneviève, car s'il eût parlé, il n'eût pas manqué de dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?-Si ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, répondit Mlle de la Chastaigneraye.-Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit comme vous, je consens à aller à la messe demain à Champauvert. Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouvé Dieu dans son église; car à Paris, en vérité, hormis les jours d'enterrement, l'église n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que pour ses créatures. Voilà pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je croirais bien plus à l'action divine dans les églises de village, si je croyais à quelque chose.» Sur ce mot, le curé dit les Grâces. Après quoi on se leva pour aller au salon. «Mon cousin, puisque vous êtes pris au trébuchet, vous allez faire le whist.-Ma cousine, j'ai juré que j'obéirais.-J'aime cette résignation; c'est déjà un renoncement et je ne désespère pas de votre salut.» A onze heures, après avoir perdu trois francs cinquante centimes, Octave, ému d'une pareille déveine, montait tout seul le grand escalier pour aller se coucher. Il connaissait déjà sa chambre. C'était la chambre d'honneur, une grande pièce tendue de perse ancienne où s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du temps de la Régence, condamnés à perpétuité à faire ainsi bon ménage. Octave soupira en les regardant. «Ah! dit-il, s'ils descendaient de leurs cadres, en voilà deux qui me diraient le secret de la vie.» Des livres nouveaux et des gazettes variées parsemaient le guéridon. Naturellement Octave, qui avait quitté Paris depuis deux jours, chercha des nouvelles de Paris. Il avait déjà entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la croisée pour respirer l'air vif et écouter les rossignols, qu'il ne connaissait que par ouï-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les paresseux! des ténors qui prennent neuf mois de congé! Octave ressentit toutefois un vrai plaisir à se perdre dans cette solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forêts, ces montagnes, ces horizons, ces étoiles, toutes ces éloquences émerveillaient son âme. La nature a des attractions et des forces qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vécu jusque-là dans le tourbillon parisien; il rêva qu'il lui serait doux et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallées de son pays natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu. Il y avait plus d'une heure qu'il était à la fenêtre, abîmé dans ses rêveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout de noir habillé, comme vous et moi. Il s'imagina d'abord que c'était le curé de la Roche l'Épine qui s'était attardé dans le parc, mais il vit bientôt que l'homme était grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'était pas une soutane. Il était plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les provinces. Que pouvait faire à minuit cet homme dans le parc de Champauvert? Octave ne fut pas longtemps à adresser cette question indiscrète aux étoiles. Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et marchant vers l'homme noir. «C'est impossible!» dit Octave avec une fureur subite. Il avait cru reconnaître Mlle de la Chastaigneraye. Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus rien. Il écouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles. «Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou halluciné. Ce que c'est que de ne croire à rien!» *XXXIV LA MESSE DE DON JUAN Le lendemain, quand Octave salua Geneviève, elle lui remit le livre d'Heures de sa tante Régine. «Votre salut est là, mais lisez toutes les pages,» lui dit-elle. Il était dix heures et demie. M. de Parisis et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entrée dans l'église de Champauvert. Tous les habitants du village se retournèrent et saluèrent comme si Dieu lui-même fût entré. Octave était distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour du château. «Pourquoi serait-elle venue?» se demandait-il. Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla devant une simple chaise rustique. «Si vous voulez, mon cousin, vous pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle place est la plus humble.» Octave se garda bien de quitter Geneviève. Il tenait à la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la conversation, mais elle lui dit: «Mon cousin, ouvrez votre livre, si ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son souvenir, cela vous fera du bien.» Octave feuilleta le livre d'Heures. C'était un vieux missel à miniatures dignes d'un Musée de souverain ou d'un Trésor d'église. La calligraphie et les peintures étaient dignes de la plus belle période du XVe siècle. On n'avait jamais été plus hardi ni plus délicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile. Octave était tout à ce chef-d'oeuvre, quand un papier plié en quatre s'échappa du livre d'Heures et tomba à ses pieds. Il n'appela pas le suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas. Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais pourquoi, que c'était un billet de Geneviève. Elle était si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec toute la solennité de l'Église et du livre d'Heures, comme si Dieu lui-même eût ainsi consacré ses paroles. Geneviève avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave. Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas. Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il était pour lui? Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eût craint de voir son émotion. Car, enfin, si c'était un billet d'elle! Si c'était le secret de ce coeur qui ne se démasquait jamais! Octave déplia à moitié le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla que Geneviève le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se rencontrèrent. Il n'aimait pas à jouer au mystère: «Vous avez vu, Geneviève?-Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous l'avez ramassé et vous ne l'avez pas lu.-Savez-vous pourquoi je ne l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas. -Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien à vous?» Octave ne se fit pas prier. Cette fois il était convaincu qu'il allait trouver quelque charmante surprise de Geneviève. Mais point. C'était une autre surprise. Octave regarda Geneviève d'un air désappointé. Mlle de la Chastaigneraye prit une voix très-douce: «Si c'est illisible, il ne faut pas en vouloir à ma tante, voyez-vous, car je crois bien qu'elle a écrit ceci à sa dernière heure.» Une émotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux une des pages de sa destinée. M. de Parisis lut: «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la volonté de Dieu soit faîte dans le monde, et la mienne dans ma famille. «Ceci est mon testament. «Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des générosités de mon frère, M. Raoul de Parisis, à son retour du Pérou. «Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse déchoir. «Moi, dame Angélique-Régine de Parisis, soussignée, je lègue toute ma fortune, telle qu'elle s'étend et se comporte: mes châteaux, mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins de fer, mes meubles et bijoux, à mon cher neveu Jean-Octave de Parisis. Le priant de venir, ne fût-ce qu'une fois l'an, à mon tombeau, me faire les visites dont il m'a privée pendant ma vie. Mais je suis sûre que si j'eusse été moins riche, il eût été plus de mes amis. «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. «Au château de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 août 1867. «RÉGINE DE PARISIS.» En relisant pour la seconde fois: «Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit,» Octave de Parisis se signa et dit «Ainsi ne soit-il pas.-Ah! je me réjouis en Dieu, dit Geneviève; la grâce a touché Don Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est réconcilié avec Dieu.» Deux larmes brillaient dans les yeux de Geneviève. Parisis, qui n'avait pas pleuré depuis bien longtemps, voulut cacher deux larmes pareilles. «Savez-vous pourquoi, Geneviève, je viens de remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des créatures, le doigt de Geneviève de La Chastaigneraye.» Geneviève voulut comprimer son émotion. «Je ne comprends pas, Octave.» Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononcé en lui parlant, résonna au coeur de Parisis. «Vous ne comprenez pas, Geneviève. Vous ne voulez pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament n'exprime pas la volonté de ma tante, il exprime la vôtre. Voilà pourquoi je n'en veux pas.» Geneviève reprit sa parole railleuse. «Je vous remercie, monsieur, vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonté, si c'est la mienne.» Octave avait replié le testament et l'avait remis dans le livre d'Heures. «Voilà, dit-il à Geneviève en agrafant les fermoirs d'argent.-Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui même le porter chez le notaire.» Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Geneviève ne devina pas ce qu'il voulait faire. Une seconde fois il déplia le testament et baisa doucement la signature de sa tante Régine. Puis le déchirant avec sa grâce exquise: «Voilà mon dernier mot, dit-il simplement.-Octave! qu'avez-vous fait?» s'écria Geneviève.» Il lui donna la moitié du testament et mit l'autre moitié dans le livre d'Heures. «Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne fût-ce qu'à nous-mêmes, que si la noblesse du coeur était bannie de ce monde, on la retrouverait chez les Parisis.» En ce moment, le curé de Champauvert chantait le Pater Noster qui es in coelis. *XXXV LE BOUQUET DE ROSES-THÉ Quand la messe fut dite à l'église de Champauvert, il se passa devant le portail une scène imprévue qui vint tout à coup effacer les douces émotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle Geneviève de la Chastaigneraye. Tout le pays savait déjà l'histoire du testament-je ne parle pas du dernier;-puisque Mlle de La Chastaigneraye était la légataire, il fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles avaient imaginé, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et des fleurs, un petit palanquin ou plutôt une chaise à porteurs de la forme la plus rustique. Huit paysannes, toutes vêtues de blanc et couronnées de marguerites, étaient venues là, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets à Geneviève et pour la supplier de monter dans la chaise à porteurs. Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet de roses-thé que lui présenta la plus jeune des paysannes, mais elle refusa de monter. «Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez désespérer ces braves gens.-Tant pis, mon cousin, répondit Geneviève en prenant le bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux cinq millions de ma tante qu'on fait cette fête. Or, c'est vous qui devriez monter dans cette maison rustique.» Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de Moncenac et lui dit gravement que c'était à elle à monter dans la chaise à porteurs. «Pourquoi?-Parce que vous êtes vous-même un bouquet de rosés.» Mlle de Moncenac était trop simple pour s'imaginer qu'on pût railler sa figure à prime-roses et sa robe à ramages. Elle monta sans se faire prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit jeunes filles la portassent au château. Quand on fut devant le vieux portail, Geneviève demanda à Octave qu'il voulût bien l'autoriser à prendre sur la succession de sa tante Régine huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. «Vous savez bien, Geneviève, que j'ai déchiré le testament, vous savez bien que vous êtes maîtresse absolue de cette fortune; faites des dots à tout le monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot à vous-même, je viendrai peut-être vous demander votre main.-Eh bien! ce jour-là, mon cousin, je vous donnerai peut-être ma main.» Geneviève se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet, tout en le respirant encore avec ivresse. Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave. Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait, vit la pâleur se répandre comme un nuage sur cette belle figure. «Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir.» Octave ne comprenait pas, mais il ne put empêcher Geneviève de tomber foudroyée. «Oh! mon Dieu! s'écria Mlle de Moncenac, la voilà morte!» Qui donc avait donné le bouquet de roses-thé? *XXXVI LE BOUQUET DE ROSES-THÉ ET LEPOISON DES MÉDICIS Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au château dans un palanquin, y fut portée dans les bras d'Octave. Ce fut une révolution tout autour d'elle; le curé et le médecin accoururent en même temps: c'était à qui sauverait son âme, c'était à qui sauverait son corps. Le curé n'avait que faire de toutes ses bénédictions, parce que Geneviève était une de ces pieuses créatures qui traversent le monde comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautés et de toutes les vertus. Le médecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût respiré dans un bouquet le poison subtil des Médicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes familles. Le médecin secoua la tête d'un air de doute; mais comme Octave insistait, il s'écria: «Attendez donc! Je me souviens que par Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement évanouie.» La jeune fille était couchée sur une chaise longue devant une fenêtre ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le médecin demeurait à la porte du château; il courut chez lui, après avoir recommandé à Octave de tenir toujours des sels sur les lèvres de Geneviève. Quand il revint, Geneviève avait entr'ouvert les yeux; Octave la soulevait dans ses bras, agenouillé devant la chaise longue. Son âme, devenue une volonté, avait-elle fait le miracle du contrepoison? Non, sans doute. Geneviève referma ses yeux et sembla retomber plus profondément dans la mort. On peindrait mal le désespoir d'Octave; il regardait Mlle de La Chastaigneraye, il regardait le médecin avec des yeux désolés et suppliants. «Docteur! docteur! apportez-vous la vie!-A-t-elle parlé? demanda le médecin.-Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a refermés presque aussitôt.-Elle m'a regardée, s'écria Mlle de Moncenac en poussant des hurlements; je suis sûre que c'était pour me dire adieu.» Le médecin s'était penché sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa dans la narine et sur la bouche une composition où dominaient le chlore, le café et le thé. «C'est tout simplement le contrepoison des Orientaux, dit le médecin.» En même temps il oignit les tempes d'une liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. «La nature, donne les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essayé cette eau sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a remué la tête.» Comme le médecin disait ces mots, Geneviève rouvrit les yeux et tendit les bras comme pour mieux respirer. La vie était revenue. «Je ne comprends pas,» dit-elle. Une heure s'était passée, elle se croyait encore sur le chemin de l'église; elle n'avait aucune conscience de son évanouissement. Elle sembla touchée de voir Octave à ses pieds, dans l'attitude de l'amour et de la douleur; l'émotion l'avait brisé, il était pâle et désolé, il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne doutait pas du poison dans le bouquet de roses-thé. Il se rappelait que c'était une jolie petite fille, toute blonde et toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le bouquet à Geneviève. Mais ce n'était pas cet enfant qui avait cueilli les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchât la petite fille. «Que s'est-il donc passé? demanda Geneviève.-Vous avez respiré ce bouquet qui est là-bas, vous avez pâli et vous vous êtes trouvée mal.-Bien mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.-Voyons, voyons, dit le médecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez marcher.-Jamais,» dit Geneviève anéantie. Octave comprit, comme le médecin, que l'immobilité était fatale. Bon gré, mal gré, il fallut que Geneviève essayât de se tenir debout, appuyée sur Octave et sur le médecin, avec les larmes de Mlle de Moncenac pour spectacle. On avait amené la petite fille. «Mon enfant, qui vous avait donné ce bouquet?-Mais c'est un bouquet du château.-Qui donc l'a cueilli?-Tout le monde.-Qui est-ce tout le monde?-Je ne sais pas, on m'a dit que c'était le plus joli bouquet et qu'il fallait me le donner à moi, parce que j'étais la plus petite.-Qui vous a dit cela?-Tout le monde.» Vainement on questionna l'enfant, elle ne répondit pas autre chose. Octave se promit bien de faire une enquête, mais il ne voulut pas mettre la petite fille à la question. Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du château, lui revint tout à coup. «Oh mon Dieu!» murmura-t-il. Mais il dit aussitôt: «Non, ce n'est pas elle.» Cependant Mlle de La Chastaigneraye commençait à marcher toute seule; sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa pudeur s'était réveillée avant sa force; elle se dégagea du bras de son cousin et alla s'appuyer à la fenêtre. «Quel beau ciel, dit-elle comme pour remercier Dieu.-Oui, dit le médecin, est-il possible que le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre; car vous l'avez échappé belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur le bouquet une poussière d'opium, d'acide prussique, de digitale pourprée, de noix vomique et de ciguë, que j'ai combattue par mon antidote.» Le médecin ne voulait pas qu'on s'imaginât que ce fût un évanouissement. «Oui, dit Geneviève, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je sais bien, moi, qui a donné ce bouquet; mais je serai comme la petite fille, je dirai que c'est tout le monde.» Cependant le bouquet avait disparu. «Où sont donc ces roses! demanda tout à coup Geneviève.-Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on apportât le bouquet ici, je ne le vois pas.» Quelques minutes après, on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au secours, on pleurait tout haut. «Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de La Chastaigneraye.-En voici bien d'une autre, dit le médecin qui remontait tout pâle, en agitant le bouquet de roses.» Il se jeta sur un fauteuil. «Parlez! parlez!-Comme je descendais, on m'a dit? «Accourez donc vite, voilà Rose Dumont qui se trouve mal.» Elle se trouvait si mal qu'elle était morte.-C'est impossible!-C'est impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus étonner, c'est qu'elle a été tuée par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien que les roses étaient empoisonnées. Vous en êtes revenue de loin, mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bête-là s'est mise à rire quand on lui a dit que vous étiez empoisonnée par des roses. Elle avait elle-même rapporté le bouquet. «De si belles roses!» s'est-elle écriée. Et elle a respiré à plein nez et à pleine bouche, comme elle eût fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas été long: quand je suis descendu, on me l'a montrée couchée sur les dalles. Mais j'ai eu beau faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il était trop tard.» Le médecin avait dit tout cela en tenant à la main le bouquet de roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et dénoua le ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une à une, Geneviève lui dit: «Est-ce que vous voulez les respirer aussi?-Non, je cherche.-Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de celui ou de celle qui a envoyé ces roses?-Il faudra pourtant savoir d'où elles viennent.-On le saura, dit le médecin. Ah! c'est un beau cas pour la médecine.-Chut! dit Geneviève, gardez-vous bien de parler de cela.-Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi abominable!-Oui, vous ferez le silence; car je serais désespérée que, hors des murs de ce château, on s'occupât de moi.-Mais, mademoiselle...-Mon cher docteur, vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce pas?-Eh bien ... oui, je vous ai sauvé la vie.-Achevez votre oeuvre; n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un procès criminel.» Le médecin serra la main de Geneviève et sembla lui promettre, en ne disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement. Octave avait éparpillé toutes les roses. Le médecin les ramassa en disant: «Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'étude, d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin.» Le médecin réunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban rouge. «Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye à M. de Parisis quand ils furent seuls, que pensez-vous de cela?-Je pense, ma cousine, qu'il n'en faut rien penser du tout.» *XXXVII L'ADIEU DE VIOLETTE Or que se passait-il hors de l'église? Violette ne s'était pas consolée avec le grand d'Espagne des volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier amour était là qui parlait haut. Un instant, quand elle s'était jetée dans la vie d'aventures, elle avait espéré oublier le duc de Parisis; mais cette fatale image était revenue plus despotique que jamais, s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le coeur, la pauvre petite Violette se réveillait toujours tendre et douce. Aussi c'était pitié de lui voir jouer la haute comédie des coquines. A peine Octave était-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un grand désespoir pour s'être vengée à Dieppe. Puisqu'il s'était affiché avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait dû se résigner à ses fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des premiers jours, elle ne reconquît son amant. Elle alla pour le voir à son hôtel le soir même de son départ. Un des domestiques d'Octave, qui voulait du bien à Violette et qui croyait que son maître s'ennuyait à Parisis, lui conseilla d'aller le retrouver au château, où sans doute il serait ravi de la voir arriver. Rien n'est impossible à une femme amoureuse: elle partit pour Parisis le jour où l'on faisait à Champauvert la lecture des testaments. La Bourgogne était le pays de sa mère; mais Violette n'y était pas allée depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit à Octave: «Nous sommes du même pays,» comme si cela dût la rapprocher encore de lui. Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez à nez, à une table d'hôtellerie à Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dînait là pour n'avoir pas voulu dîner avec Geneviève de La Chastaigneraye et Octave de Parisis. Quoique Mme de Portien n'eût pas une figure sympathique, il restait dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On verra bientôt que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer. Mme de Portien était encore tout à la fureur qui l'avait prise au dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-même, ce fut à peine si elle avait entrevu Violette. La jeune fille avait eu le bon esprit de revêtir un simple costume de voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fût une femme galante. On sait que Mlle Violette de Parme avait une figure poétique qui eût été partout une lettre de recommandation, même dans le meilleur monde, quand elle ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz. Comme il n'y avait ce jour-là que des hommes attablés dans la salle à manger, elle se hasarda à parler à Mme de Portien. «Le château de Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?» Mme de Portien leva la tête avec la plus vive curiosité et dévisagea Violette. «Vous allez à Parisis, mademoiselle?-Peut-être, madame.» Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. «Eh bien! madame, vous ne trouverez pas M. de Parisis.» Mme de Portien avait dit tour à tour mademoiselle et madame comme eût fait un juge d'instruction.» Il est donc déjà reparti pour Paris? demanda Violette.-Non, mademoiselle; mais il est en train de se marier au château de Champauvert.» Cette fois, Violette pâlit. «Ah! dit-elle simplement, je ne savais pas cela.» Mme de Portien vit bien qu'elle avait porté un coup à Violette. Ce lui fut une grande joie; il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-même: c'était son pain quotidien. Même quand elle était heureuse, tout le monde était malheureux autour d'elle. De tous les Parisis, Mme de Portien était indigne de ce beau nom. Sa mère, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait épousé le comte de Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientôt dominé la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle. Elle avait mal commencé. A seize ans, après une aventure avec le vicomte d'Arse, elle allait à Paris avec sa femme de chambre pour accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans, elle avait fui le château natal avec un aventurier qui avait dirigé un théâtre à Lyon et qui était venu près de Parisis voir un oncle curé, dont il espérait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire histoire d'un enlèvement qui ne se fit que par une brutale passion où l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le curé arrangea tout. On aima mieux le déshonneur d'une mésalliance que le déshonneur d'une aventure. On espéra tout sauver: on perdit tout. Théodore Portion, qui signait Théodore de Portien, avait commencé par entamer la dot, même avant la cérémonie; il continua de plus belle, jusqu'au jour où la mariée se retourna contre lui pour défendre son bien, car elle était née avare; enfant, elle vendait ses poupées pour avoir de l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle volait les pauvres: quand sa grand'mère, la duchesse de Parisis, qui était aussi la grand'mère d'Octave, volilait qu'une aumône arrivât à son adresse, il ne fallait pas qu'elle passât par ses mains déjà souillées. Quand Théodore Portien trouva une femme rebelle devant son coffre-fort, il s'imagina qu'il était sur la scène et parla mélodramatiquement; il menaça de se faire déclarer en faillite; le coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme était à la hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On se sépara, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans les injures de la honte et du crime; il y a les voluptés du désespoir. On se sépara encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens furent à l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Théodore Portien jouait le rôle de ce marquis de la cour de Louis XV qui ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se débottait pas si le souper n'était pas bon. Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt. Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis. A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: «Le croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...» Or, que s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments, avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions, elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune. Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite; mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien. Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit. On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance elle s'était éloignée du château de Champauvert. Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal. Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette question: Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre? Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, par un hasard providentiel-les coquins et les coquines mettent la Providence partout-comme si elle avait sous la main un instrument de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une maîtresse d'Octave de Parisis. Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien, ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.-Oui, ç'a été mon bonheur et mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.-Ah! vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.-Non, je veux que M. de Parisis soit heureux. -Qui vous dit qu'il sera heureux? Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.-Vous la connaissez donc?-Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les armes avant le combat.» En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à mademoiselle.» La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis «Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre. «Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce bouquet.-Comment cela?-Je vais le lui envoyer avec une prière, une prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.-Ce sera votre cadeau de noces?-Oui, et jamais elle n'entendra parler de moi.-Jamais?-Jamais! jamais! jamais!» Une idée traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa vengeance: «Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet à ce gamin qui joue là du violon: dans deux heures, il sera dans les mains du duc de Parisis.-Madame, je vous remercie!» Violette écrivit ce simple mot à Octave: «Mon ami, j'étais revenue à vous; mais je sais tout. Adieu, nous ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensée, comme je garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux. «VIOLETTE.» Mme de Portien avait appelé le petit joueur de violon: «Tu vas aller porter ce bouquet au château de Champauvert, où je t'ai rencontré hier. Tu seras bien payé, mais pars tout de suite.» Violette avait demandé du papier blanc pour envelopper le bouquet. Après l'avoir baisé une dernière fois, elle noua la tige avec un ruban rouge qu'elle prit dans ses cheveux. «Il aimait tant mes cheveux!» dit-elle avec un soupir. On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir: Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était de rebrousser chemin. Elle se hâta de mettre son chapeau, elle serra affectueusement la main sèche, et crochue de Mme de Portien, elle donna un autre louis à son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer. Or, Violette manqua le train. Elle rentra à Tonnerre, repassa par l'hôtel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train de nuit. «Si je pouvais voir Octave!» se demanda-t-elle. Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout à eux-mêmes. Violette demanda s'il y avait de bons chevaux à l'hôtel. Naturellement on lui répondit qu'on pouvait atteler à une calèche les deux meilleurs chevaux du département. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en moins de deux heures elle serait là. Il était trop tard. Mais comme cette idée de revoir Octave l'avait envahie, elle décida qu'elle irait le lendemain à la première heure à Champauvert. Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette qui rôdait dans la campagne, les yeux sur le parc? Pour elle, elle l'aperçut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il? Il semblait rêver. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans son âme. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans ses bras! «Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouée ici... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir...» Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la clôture. S'il se fût approché, sans doute elle eût crié:-Octave, c'est moi! Comme il tournait la tête de son côté, elle s'imagina qu'il l'avait vue, mais il s'enfonça sous les marronniers. «C'est étrange, dit-il, je pensais à Violette et cette femme qui passe là-bas me la rappelle un peu.» Si Violette eût été devant le parc de Parisis, certes elle eût franchi la haie; mais elle se voyait devant le château de Mlle de La Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. «Non, dit-elle, je ne suis ici ni chez moi ni chez lui.» Elle sentit que plus elle s'était rapprochée d'Octave, plus elle était loin de son amant. Elle se décida à regagner sa calèche qui l'attendait à quelque distance du village. Elle était venue jusqu'au parc par des sentiers détournés; en s'en retournant, elle se hasarda un peu plus et voulut même entrer à l'église. Ce fut alors qu'elle vit apparaître M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous à la messe. Violette était masquée par le bouquet d'arbres de la place publique; mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Geneviève. «Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais.» Elle ne fut pas surprise, à cet instant, quand elle vit passer des jeunes paysannes qui préparaient une ovation à Mlle de La Chastaigneraye à sa sortie de l'église. On vint faire la répétition sous les arbres. C'était une vraie comédie. Quoiqu'elle se fût un peu éloignée, Violette comprit bien de quoi il était question. Elle fut plus surprise encore quand on apporta du château son bouquet de roses-thé. On le plaça sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir à la «châtelaine,» selon l'usage antique et solennel. Elle avait reconnu son bouquet à son ruban rouge. Pourquoi, le bouquet, qui devait arriver le samedi soir à Champauvert, n'était-il arrivé que le dimanche matin? Toutes les jeunes filles, moins une, entrèrent dans l'église. Celle qui resta sous les arbres devait veiller à la corbeille et aux couronnes de marguerites destinées à les coiffer toutes quand elles feraient cortège à Geneviève. Violette ne craignait plus d'être vue par Octave. D'ailleurs sa douleur l'aveuglait. Elle s'avança vers la paysanne, quand celle-ci, qui croyait que c'était une nouvelle venue au château, qui allait veiller à son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine pour chercher du fil et une aiguille. Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-thé. «Eh bien! dit-elle, voilà un bouquet qui ne s'est pas trompé d'adresse.» Elle entr'ouvrit l'enveloppe de papier: «Elles sont aussi fraîches qu'hier, ces roses-thé!» Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa lettre d'adieu à Octave. «A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai voulu donner mon bouquet à la mariée, pourquoi rappeler mon nom à Octave!» Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq minutes après, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prît garde. Le soir, elle dînait avec le prince Rio: «Comme vous êtes gaie! lui dit-il.-Je le crois bien, répondit-elle en éclatant de rire, pour cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!» *XXXVIII LES DIX MILLIONS Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprît ses forces. Dès qu'elle fut sur pied, elle voulut récompenser les paysannes de son cortège du dimanche. Chacune des jeunes filles, y compris la petite fille qui avait présenté le bouquet, reçut deux mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye. Ce n'étaient que larmes et bénédictions. Dieu a mis la joie si près des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur. Huit jours s'étaient passés; la figure de Mlle Régine de Parisis était déjà bien loin. Un événement fait ombre à un événement. Les funérailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de la vieille châtelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien plus du mystérieux bouquet. Le procureur impérial, sur une lettre du médecin et sur la rumeur publique, était venu commencer une enquête; mais Octave et Geneviève l'avaient supplié de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un procès en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'était pas empoisonné, il y avait de l'orage ce jour-là, elle n'avait subi qu'un simple évanouissement. Rose Dumont était morte, il est vrai, après avoir respiré le bouquet; mais cette fille était sujette aux étourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M. de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'était un pieux mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience du crime et qui devait leur épargner à eux beaucoup d'ennuis; sans compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idées sur l'origine du crime et qu'il eût été désolé que la lumière se fît. Le procureur impérial parut décidé à ne pas suivre l'enquête, quoiqu'elle fût déjà ordonnée. Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux l'attendaient tout attelés et tout impatients. Il avait pris en s'éveillant une tasse de chocolat, il comptait déjeuner à Parisis; mais il était déjà midi, et il resta bien volontiers à déjeuner à Champauvert, sur une simple prière de Geneviève, à l'heure des adieux. «Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dînerez encore avec moi; ce soir, vous vous en irez par le clair de lune.» Octave se fit rapidement cette question: «Pourquoi Geneviève veut-elle me retenir à dîner, et pourquoi me donne-t-elle après cela la clef des champs par le clair de lune?» Et il se répondit: «C'est peut-être parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie.» Mais la jalousie et l'inquiétude étaient rentrées dans son âme. Le clair de lune lui avait rappelé les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme blanche, la première nuit de son séjour à Champauvert. «Eh bien! ma chère Geneviève, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne partirai que demain pour Parisis.» Il fut impossible à Octave de bien lire dans l'expression qui se répandit sur la figure de sa cousine. «Connaissez donc les femmes, murmura-t-il, étudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des hiéroglyphes comme celui-là.» On était au dessert, on passait les plus beaux fruits: des pêches qui riaient à toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif à toutes les lèvres. «Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye à Mme Brigitte et à Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-être que depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont là des fruits de mon jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis, car il y a un autre testament.-C'est une plaisanterie! dit Octave.» Et se tournant vers Geneviève: «Ma cousine, si vous reparlez de cela, je vais redemander mes chevaux.» On ne s'était jamais si bien disputé à qui n'aurait pas dix millions. Dans l'après-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de Moncenac montèrent à cheval pour parcourir la forêt. Octave était émerveillé de voir Geneviève en amazone; jamais la beauté héraldique ne s'était plus fièrement dessinée sous les vertes ramures; son cheval lui-même avait des airs hautains, comme s'il eût compris que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majesté d'une reine. En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de caricature pareille à Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait revêtu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand air, sa désinvolture et son sourire dédaigneux. A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la jeta fort galamment dans un fossé. Elle était trop ronde et trop dodue pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval comme si de rien n'était. Mais encore un peu il la replantait sans dessus dessous. A cela près, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant les énigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la lumière dans ce coeur aux abîmes, plus la jeune fille plongeait dans les ténèbres; elle mettait tous les masques. Tantôt profonde, tantôt insouciante; hasardant un mot de philosophie après avoir jeté un mot naïf; montrant tour à tour des nuages et des clartés sur son front; disant de l'air du monde le plus simple: «Je ne sais rien,» tout en jetant un regard plein d'éloquence muette. «Ma cousine, dit tout à coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au clair de la lune?-Oui et non, mon cousin. J'obéis toujours à mes inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le moins du monde.-Avez-vous peur la nuit?-Jamais. Si j'avais peur, est-ce que je resterais dans ce château, habité par les ombres errantes comme tous les vieux châteaux?-Vous croyez aux revenants? -Oui et non. Je crois que les âmes gardent encore longtemps la figure insaisissable des corps. Voilà pourquoi on les appelle des ombres. Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu.» Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien d'ailleurs que ce n'était pas des ombres. Le dîner fut gai pour un dîner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini avec leurs surprises. Le violon, la flûte et le hautbois, amour insensé des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offensé les oreilles des gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-même demandait grâce tout en éclatant de rire. On prit le café sur le perron du jardin, où l'on eut la visite du curé de La Roche-l'Épine, accompagné cette fois du curé de Champauvert. La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des histoires de paysans pour prouver que les sept péchés capitaux ont trouvé chez eux bon logis à pied et à cheval. A force d'habiller et de raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'à en faire des vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le péché dans toute sa force brutale. Le curé de La Roche-L'Épine offrit du café au curé de Champauvert, sachant bien que son compagnon refuserait. «Vous n'y perdrez rien, dit-il à Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses.» On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes. «Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.-Si elles vont se marier! s'écria le curé de La Roche-L'Épine qui avait «le mot pour rire,» je le crois bien, et plutôt deux fois qu'une.-Oh! monsieur le curé! dit Geneviève avec quelque dignité, mais sans bégueulerie.-Que voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.-Je suis sûr, dit Octave, qu'à cette heure ces demoiselles ont autant de prétendants que ceux de Pénélope, sans compter Ulysse.-Mon cousin, mon cousin, je vous rappelle à l'ordre.-Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse déjà devant l'église. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille francs?» Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'église pour voir danser les filles et les garçons. Les huit jeunes filles s'étaient encore habillées en blanc pour aller à la messe et pour venir remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le préau, elles n'étaient pas tout à fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait dit, elles étaient assaillies, assiégées, prises d'assaut, chacune avait une légion d'adorateurs, d'autant plus qu'on répandait le bruit que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien d'autres. C'était comique et odieux. Huit poignées d'or avaient mis le feu aux quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient à peine un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa fourche; maintenant, on leur débitait les compliments les plus invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: «Ce que je vous en dis n'est pas pour votre argent.» On prit le thé au château à dix heures, et on se retira à onze heures, comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas à se mettre à la fenêtre. Après une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu tort de se montrer: il pouvait effaroucher Roméo et Juliette. Il avait éteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa croisée et se mit en spectacle derrière le rideau. Il réfléchit bientôt qu'il n'était pas bien digne de lui d'épier les mystères du château de Champauvert. «Ce ne sont pas les mystères d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacrés.» Et il se retira héroïquement de son embuscade. «Après tout, dit-il, cela ne me regarde pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'être folle comme toutes les femmes; elle n'est ni ma maîtresse ni ma fiancée; qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut répondre de son coeur, même dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un Parisien attardé qui travaille ses embûches?» Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la fenêtre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres doucement agités par les brises déjà fraîches. Il allait laisser tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosité retint sa main. Tout à coup, au loin, au delà de la pièce d'eau, voilà que la vision blanche apparaît. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas faire croire que c'était une ombre, c'était bien une vraie femme qui marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme à l'Opéra-Comique? demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-être celle qui la portait voulait-elle faire croire à une vision. «Sans doute, dit Octave avec un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin...» Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller à la rencontre de la dame blanche. «Je comprends pourquoi Geneviève m'avait conseillé de partir à la brune.» Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fût impossible de prendre un parti sans y bien voir. Avant de réfléchir, il sonna, tout en se disant sans doute que tout le monde était couché, moins les amoureux du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans le vestibule, jouant à la toupie ou faisant des caricatures, vînt lui demander ses ordres. «Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda Octave en le regardant dans les yeux.-Comment monsieur veut-il que je sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?» Octave s'aperçut seulement alors qu'il jouait un rôle indigne. «Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye de me prêter un livre si elle ne dormait pas encore.» Le groom disparut. Quelques minutes après, une fille de chambre, à peine habillée, apportait à Octave quelques volumes dépareillés. «Est-ce cela, monsieur le duc?-Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a eu tort de vous parler. Peut-être aura-t-il réveillé ma cousine?-Oh! monsieur le duc, Mlle Geneviève ne dort pas si tôt.-Comment! à minuit?-Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle est si fantasque!» Ce mot avait échappé à la fille de chambre: elle frémit d'en avoir trop dit, et s'éloigna tout en rajustant ses jupes. C'était une belle créature qui ne demandait qu'à jaser; elle avait jugé, sur le rapport du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il s'ennuyait; elle avait pensé aux fortunes rapides que font les femmes de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de Paris: elle était apparue dans un déshabillé fort voluptueux. «Ma foi, elle est fort jolie.» dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment où la force du sang leur donne un magnétisme irrésistible. Octave était trop de l'école de don Juan pour dédaigner une femme sous prétexte que c'était une servante. Il n'avait donc pas plus de préjugés que lord Byron. Mais tout à sa jalousie, il se contenta de lui crier: «Mademoiselle, allez réveiller mes gens.» Octave alluma le cigare de la colère et descendit lui-même. Quand il ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il fallait que tout se fît à la minute. En moins d'un quart d'heure, ses chevaux furent à la voiture. Il s'était imaginé que Mlle de La Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom, viendrait s'opposer à son départ, ou tout au moins lui dire adieu. Mais elle ne parut pas. Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous prétexte d'avoir oublié je ne sais quoi,-il n'en savait rien lui-même.-Il avait oublié de soulever une dernière fois le rideau pour voir sous les grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au vent et la lune qui mirait sa pâleur dans la pièce d'eau. Il redescendit en toute hâte et partit. «Je ne me croyais pas si bête, dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappé sur son front. Je me conduis comme un écolier. Ce que c'est que de ne plus être maître de son coeur! Il n'y a pas à se le dissimuler, j'aime Geneviève.» Et après un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondément dans son coeur, il répéta: «J'aime Geneviève.» Et comme il aimait à railler toujours, même les sentiments de son coeur, il reprit: «J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef quand cette fille est venue; elle se fût dévoilée à moi corps et âme; j'aurais appris à connaître la maîtresse par la servante.-Non, reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de profanations comme cela.» *XXXIX ALICE L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand Octave arriva au château de Parisis; ce qui veut dire, en prose du XIXe siècle qu'il était cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de Mathieu Laënsberg. Octave avait sommeillé en voiture; il monta à sa chambre à coucher, mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitôt et donna l'ordre qu'on lui amenât l'intendant. L'air était vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et promena mélancoliquement ses regards sur les meubles démodés, mais chers à son souvenir. C'était dans ce petit salon, sur cette chaise longue, devant la fenêtre ouverte, que sa mère avait voulu mourir. Il se revit agenouillé devant elle, mouillant de larmes ses mains blanches qui le bénissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs peuplèrent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur un fauteuil et regarda amèrement le chemin parcouru depuis la mort de sa mère: le voyage en Amérique, l'expédition de Chine, et les aventures parisiennes. Il n'eut pas à rougir de cet examen de conscience; il avait été fier toujours, aventureux, héroïque; s'il s'était attardé dans les folies de la vie parisienne, c'était encore à ses yeux de l'héroïsme, puisqu'il avait pris le premier rôle parmi les Alcibiades de son temps, à la pointe de son épée et à la pointe de son esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort-un tort bien léger-celui d'avoir dévoré deux millions. Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa cousine. «Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a été beau; mais le second me conseillait de ne pas déchirer le testament et d'épouser Geneviève.» Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout à coup une femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'était la fille de son intendant, M. Rossignol qui lui avait taillé une dot dans la forêt de Parisis. «Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave.» Il la prit dans ses bras comme pour la protéger. «Oh! monsieur de Parisis, mon père m'a mariée, malgré moi, à un notaire qui ne parle que de coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie à la dernière heure.-A l'heure du sacrifice!-Oui, monsieur le duc.-Comme votre coeur bat!-Je savais bien que vous me consoleriez!» Le duc de Parisis consola la jeune mariée-pendant tout une heure.-«Après tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le fossé c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coûte cent mille francs.» Survint le notaire avec une lanterne. «Monsieur, lui dit le duc de Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le contrat.» La fille de M. Rossignol montra fièrement à son mari un petit poignard d'or que Parisis lui avait fiché dans les cheveux. Octave ne serait peut-être pas parti le lendemain pour Paris si une figure inattendue ne se fût montrée au château de Parisis. Il se promenait dans le parc, dans le cortège des mélancolies. Il y avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye était perdue pour lui; il ne s'était pas avoué encore tout son amour pour elle, parce que son coeur était alors le pays des ruines et que les fantômes des femmes aimées y revenaient ça et là. Non seulement il voyait déjà s'évanouir ce rêve le plus cher qu'il eût caressé, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait faire son compte au grand jour, c'est-à-dire avouer tout haut qu'il n'avait pas le sou. On ne joue pas impunément toute sa vie le jeu des riches quand on est devenu pauvre. Jusque-là il avait pris cela gaiement-comme on dit dans la langue parisienne-parce qu'il était emporté par le tourbillon et qu'il ne descendait pas profondément en lui-même; mais au château de Parisis, le dernier voile tomba de ses yeux. Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journalière comme les figures des personnes; il semble que l'âme des choses transperce partout dans ses mouvements de gaieté et de tristesse. Octave regardait son vieux château et le trouvait plus mélancolique encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens, le regardait pas ses grandes fenêtres désolées et lui parlait avec éloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les anciens, lui reprochaient son absence et son oubli. Mais il y avait un reproche qui s'élevait plus haut et qui le touchait de plus près, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau parc. Il entendait une voix s'élever des tombeaux pour lui dire: «Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilié notre fierté, la lèpre des hypothèques a entamé le marbre de notre sépulcre, et le jour vient où on nous jettera dehors comme des chiens.-Jamais! s'écria Parisis comme s'il eût vraiment entendu ce reproche sortir de terre.» Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une rose comme pour respirer d'autres idées, mais la rose elle-même lui dit: «Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!» On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on ne respirait pas l'air des hypothèques.» Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne. C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre. Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total: tout ou rien.» Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron, quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total: tout ou rien.» C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant, si les oiseaux allaient nous voir!» Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà revêtu la robe des trappistes.-Soeur, il faut mourir!-Frère, il faut mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!-Je le crois sans peine, puisque vous venez jusqu'ici.-Voyez, je suis toute en noir. Je porte le deuil de ma jeunesse.» Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu m'avais aimée!-Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!-Profanateur! des phrases toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours prendre par la même illusion.» Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me fais peur à moi-même.-Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune femme.» Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au sérieux? dit Octave avec douceur.-Si j'ai pris cela au sérieux! Mais qu'est-ce donc que la vie sans cela?-Vous avez bien raison: un brave coeur, une bouche qui dit je t'aime, une chevelure qui se répand sur deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!» Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver le parfum évanoui qui l'avait enivré quand elle était en Dame de Pique. «Un joli chapeau!-Vous êtes bien bon de vous apercevoir que j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donné à ma femme de chambre. On m'a dit que vous étiez ici, je voulais vous voir, j'ai cherché, j'ai trouvé et me voilà!-Quelle bonne idée vous avez eue! Il y a longtemps que le château de Parisis n'a vu balayer ses allées par une pareille robe à queue.-Oui, je lui fais là un grand honneur; j'ai déjà perdu la moitié de mon jais en route; tout à l'heure, en venant à vous, les buissons m'ont tout égrenée.» Octave entraînait Mme d'Antraygues vers le château. «Contez-moi donc toute votre histoire depuis que je vous ai vue.» Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mère, une vertu revêche qui n'avait jamais capitulé, parce qu'elle n'avait jamais lu que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commencé par se soumettre et par s'humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s'en souvient encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une voyageuse qui n'a plus de pied-à-terre, à l'hôtel d'Albion. Elle se hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des femmes. Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d'Antraygues à Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale, vous?-Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même. -Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez, mon ami, comme j'étais inquiète et attristée quand je sortais dans Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond d'une avant-scène.-Le théâtre est comme l'église, il accueille tout le monde.-Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.-Eh bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!-On a tout vendu chez Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il paraît que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux chignon, fausse femme.-Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?-Plus Violette de Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant à Dieppe.-Allons donc! je n'en crois pas un mot.-Eh bien! c'est pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a fait un pont d'or sur lequel elle a passé ... sans lui.-Ce serait original, si c'était possible.-C'est impossible, mais cela est. Ce n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout bravé, que Violette fait cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit plus une vertu après la première chute?» Octave embrassa une troisième fois Mlle d'Antraygues. «Et de quel argent vit cette vertu farouche?-Ne savez-vous pas que le prince de Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.» Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop à la vertu en général pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse, la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris. Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me parlait.-Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.-Non, mais c'est égal.-L'avez-vous revu?-Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai plus; c'est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que pour la sacrifier à une autre. Il m'a emmenée à Dieppe pour m'humilier devant ses duchesses.» On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame, dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire l'honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au château. Je ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la cave.-Comme cela se trouve, s'écria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai jamais bu que de l'eau.» On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de nuages empourprés. Il n'avait rayonné que çà et là depuis le matin; il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l'heure, tout me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure, tandis que tout à l'heure il me lançait toutes ses malédictions. Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l'amour sera toujours mon maître!-Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien, pas même de l'enfer!» Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put s'empêcher de rêver à Geneviève et à Violette-tout en les trahissant. *XL OU VA UNE FEMME QUI TOMBE Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis de Mme d'Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de sa mère, il ne voulait pas qu'il fût le théâtre de ses aventures galantes. Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d'Antraygues, sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu'il ne pouvait pas y donner l'hospitalité à une femme du monde comme elle. Il s'était repris à l'amour de Violette: il se reprit à l'amour de Mme d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'idéal et l'autre pour le réel,-la rêverie et la passion,-l'une pour la comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye. A cette seconde rentrée à Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus haut son voile; elle commençait à s'habituer à ne plus rougir, elle se familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l'hôtel d'Octave, qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait les yeux de tout Paris. C'était, d'ailleurs, une femme charmante, un peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaieté. On condamnait tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas. Tout en espérant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une semaine s'était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il pensait vaguement à faire avec elle le voyage d'Amérique, quand elle lui échappa sans dire gare. Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse, venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave, lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures de séduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosité: le huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés au-devant de lui. Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre heures sans les rencontrer. Source: http://www.poesies.net.