Euphémie ou Le triomphe de la religion Par François-Thomas-Marie De Baculard D'Arnaud(1718-1805) Drame; Mémoires d'Euphémie, lettres de l'auteur à l'occasion du drame précédent TABLE DES MATIERES ACTE 1 SCENE 1 ACTE 1 SCENE 2 ACTE 1 SCENE 3 ACTE 1 SCENE 4 ACTE 1 SCENE 5 ACTE 1 SCENE 6 ACTE 1 SCENE 7 ACTE 1 SCENE 8 ACTE 1 SCENE 9 ACTE 1 SCENE 10 ACTE 2 SCENE 1 ACTE 2 SCENE 2 ACTE 2 SCENE 3 ACTE 2 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 5 ACTE 2 SCENE 6 ACTE 2 SCENE 7 ACTE 2 SCENE 8 ACTE 2 SCENE 9 ACTE 3 SCENE 1 ACTE 3 SCENE 2 ACTE 3 SCENE 3 ACTE 3 SCENE 4 ACTE 1 SCENE 1 la scène est dans le couvent de.... le rideau se leve. La scène représente une cellule de la plus grande simplicité. à gauche, à peu de distance du mur, est un cercueil, aux pieds duquel se voit une lampe allumée. Du même coté, plus sur le devant de la scène, est un prie-dieu surmonté d'un crucifix que soutient une tête de mort; sur le prie-dieu sont des livres de dévotion. On observera que quelques chaises de paille cachent un peu le cercueil aux personnes qui entrent dans la cellule. Le jour commence à paroître. Euphémie seule, appuyant une main sur son cercueil, dans l'attitude d'une personne qui se lève. Quoi? Dans ce lit funèbre, arrosé, de mes larmes, Où veillent avec moi d'éternelles alarmes, Où sans cesse ma fin à mes yeux vient s'offrir, Où mon coeur, chaque jour, doit apprendre à mourir, Dans ce même cercueil, qui contiendra ma cendre, J'ose encor m'occuper d'un souvenir trop tendre, Que dis-je? D'un amour réprouvé par le ciel! Elle quitte le cercueil, et va se jeter avec Précipitation aux pieds du prie-dieu. Ne saurois-tu dompter ce penchant criminel, Ô mon dieu? Ton épouse à tes pieds gémissante Implore ton secours, ta grace si puissante; À ton ordre, les vents s'irritent, sont soumis; Tu souleves les mers, et tu les applanis; Ton souffle allume, éteint la flamme du tonnerre; Tu changes, quand tu veux, la face de la terre; Et tu ne peux changer, et rappeler à toi Une ame qui t'échappe, et qui trahit sa foi! Tu ne peux appaiser ces troubles, cet orage Qui trompent ma faiblesse, et lassent mon courage! Détruis des sentimens si coupables, si chers; Brise un coeur révolté, qui traîne d'autres fers Que ceux, dont pour jamais tes mains m'ont enchaînée... Qu'est-ce que la vertu du ciel abandonnée? La mienne en vain réclame un puissant devoir. Dieu, pour vaincre Euphémie, il faut tout ton pouvoir. Elle se prosterne plus profondément, et en pleurant amèrement. Mes prières, mes pleurs devant toi se répandent; Que dans mon sein la paix, le pur amour descendent! Fais cesser mes combats, mes infidélités; Triomphe, règne seul sur mes sens agités. Elle embrasse de ses deux mains la tête de mort. Et toi, qu'avec horreur tout mortel envisage, Ton silence m'instruit oui, je vois mon image! Voilà, voilà les traits, par qui je veux charmer! C'est moi, que je contemple, ô ciel! Et j'ose aimer!... Elle est penchée vers la terre, dans l'attitude de la profonde douleur. J'expire! ACTE 1 SCENE 2 Euphémie, Mélanie. Euphémie, se relevant avec précipitation, et allant vers Mélanie. Eh bien, ma soeur! Ce pieux solitaire, Par qui la vérité nous parle et nous éclaire, Viendra-t-il ranimer ma mourante vertu, Assujettir un coeur trop long-temps combattu, Soumettre à mes devoirs ma faiblesse indocile? Mélanie. Vous le verrez bientôt sur les pas de Cécile; C'est sa voix qui l'appelle en ce séjour sacré. Mais, à quel trouble affreux votre esprit est livré! Pouvez-vous sous le voile, ô ma chere Euphémie, Nourrir sans espérance une flamme ennemie, Le poison dévorant d'un amour insensé? Malgré votre raison, et le ciel offensé, Un objet, qui n'est plus, vous occupe sans cesse! La mort... Euphémie. La mort n'a pu lui ravir ma tendresse. Il vit, il vit toujours dans ce coeur déchiré, Et souvent à Dieu même il s'y voit préféré. Je ne veux point cacher tout l'excès de mon crime; Plus que jamais, l'amour s'attache à sa victime; Il s'arme contre moi des ombres de la nuit; Jusque dans ce cercueil sa fureur me poursuit; J'y voulois déposer le poids de mes alarmes; Mon oeil appésanti se fermoit dans les larmes; Mon ame, qui cédoit aux horreurs de son sort, S'essayoit à dormir du sommeil de la mort; Quel songe! Quel spectacle a frappé ma paupière! Un lugubre flambeau me prêtoit sa lumière; J'égarois mes ennuis, mes tourmens, mes remords, À travers les tombeaux, les spectres, et les morts; Un éclair brille et meurt dans ces vastes ténèbres; Un cri m'est apporté par des échos funèbres. La terre gronde, et laisse échapper de ses flancs Un fantôme, entouré de sombres vêtemens; Un glaive étinceloit dans sa main menaçante; Il s'avance à grands pas, me glace d'épouvante, S'approche, offre à mes yeux je reconnois Sinval, Sinval, de l'éternel audacieux rival, Sinval, que je devrois repousser de mon ame, Qui toujours y revient avec des traits de flamme... " viens, sur moi, m'a-t-il dit, suis ton premier époux; Cesse de m'opposer l'autel d'un dieu jaloux. L'autel, pour m'arrêter, n'a point de privilége. " Soudain sous les efforts de son bras sacrilége, Mon voile se déchire insensible à mes cris, Parmi le sang, la mort, et ses affreux débris, De cercueils en cercueils, sur les bords d'une tombe, Il me traîne expirante; il m'y jette je tombe; Sinval plonge le fer dans mon sein malheureux, Et la foudre en éclats nous a frappés tous deux. Mélanie. Dans ces jeux du sommeil, je ne vois qu'un vain songe, Dont la nuit avec elle emporte le mensonge. Vous-même préparez le poison séducteur; Vous aiguisez le trait qui vous perce le coeur. Ah! Ce n'est point ainsi qu'on obtient la victoire; D'un objet dangereux rejettez la mémoire... Euphémie. Eh! Le puis-je, ma soeur? Vous ne connaissez pas Le feu des passions, leurs horribles combats, Le charme de l'amour, son pouvoir invincible... Mélanie. Ma soeur, vous avez cru Mélanie insensible; Non, je ne le suis point. Mais, j'ai tourné mes voeux Vers un objet, qui seul doit allumer nos feux. Ma soeur, vous méritez toute ma confiance; Du ciel en ma faveur admirez la puissance; L'exemple quelquefois suffit pour éclairer; Mon ame à vos regards brûle de se montrer. Dans mon premier soupir j'exhalai la tendresse; D'un sentiment si cher je nourrissois l'ivresse; Tout ce qui m'entouroit, intéressoit mon coeur. M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur; Je touchois à cet âge, où l'ame inquiétée S'étonne des transports dont elle est agitée; L'amour déterminoit son ascendant sur moi; Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent; je voi Mes deux soeurs, que devoit flatter l'erreur du monde, Dans les sombres ennuis, dans la douleur profonde, L'une pleurant sans cesse un époux adoré, Aux premiers jours d'hymen dans ses bras expiré; L'autre prête à mourir, amante infortunée, Par un vil séducteur trahie, abandonnée; Mon père, auprès de nous ramené par la paix, Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets; Son ami malheureux, et que les fers attendent. Mes regards consternés sur l'univers s'étendent; Je contemple ces grands, les maîtres des humains; Je les vois assiégés de semblables chagrins; Je vois le trône même environné d'alarmes, Et le bandeau des rois, tout trempé de leurs larmes. Cette image auroit dû vaincre, et détruire en moi Le tendre sentiment, qui m'imposoit la loi. Mais en vain ma raison opposoit son murmure À ce besoin d'aimer, le cri de la nature; Mon coeur me trahissoit; je ne combattis plus; Je cédai; je fixai mes voeux irrésolus. Il falloit que l'amour remplit toute mon ame, Et je choisis un dieu pour l'objet de ma flamme. Dès ce moment, le monde à mes yeux se perdit Comme une ombre qui passe, et qui s'anéantit, Je rejettai bientôt ses trompeuses promesses; Malgré l'espoir flatteur du rang et des richesses, Malgré tous mes parens, je courus aux autels M'enchaîner; Dieu reçut mes serments solemnels; J'ai trouvé tout en lui; pour lui seul je respire. Ma soeur, à mes transports Dieu seul pouvoit suffire; Maître des sentimens, il les satisfait tous; Je n'eus point d'autre amant, je n'ai point d'autre époux, Ma flamme tous les jours, et s'épure, et s'augmente; Cette céleste ardeur, du sort indépendante, Ne craint pas le destin de ces engagemens Que détruit le caprice, ou la mort, ou le tems. Non, je ne brûle point pour un amant vulgaire Qui change, qui périt, ou qui cesse de plaire; Je brûle pour un dieu; mon esprit immortel S'embrâsera des feux d'un amour éternel... Ah! Ma soeur, partagez le bonheur d'une amie; Dieu lui seul doit regner dans le coeur d'Euphémie. Euphémie. Je demande en pleurant qu'il m'ôte un souvenir Que le devoir, l'honneur m'ordonnent de bannir. Ce miracle, ô mon dieu! Seroit-il impossible? Tout rappelle à mon ame une mère inflexible Que mes gémissements ne sauroient attendrir, Dont le sein à mes pleurs refuse de s'ouvrir, Qui pour son fils, hélas! Mère aveugle, idolâtre, M'accable des rigueurs d'une dure marâtre, Qui, dans l'ombre du cloître enfermant mes douleurs, Goûte l'affreux plaisir de séparer deux coeurs, Tandis que ma tendresse elle m'est toujours chère, Et dans ses cruautés je ne vois que ma mère... Sans doute, elle a causé le trépas d'un amant... Cette image m'accable, irrite mon tourment! Moi-même ai consommé le fatal sacrifice; Je me suis imposé le plus affreux supplice. J'avois perdu Sinval; que m'etoit l'univers? Et je repousse un dieu! Je pleure sur mes fers! Sous un fardeau d'ennuis ma faiblesse succombe! Sinval rentre, cruel, dans la nuit de la tombe, Tu m'arraches mes voeux je te suis chez les morts, Ah! Du moins, laisse à Dieu mes pleurs, et mes remords. Mélanie, la serrant dans ses bras. Ma soeur, ma tendre amie, il faut cacher ce trouble... Euphémie. Puis-je, hélas, le cacher? Chaque instant le redouble. ACTE 1 SCENE 3 Euphémie, Mélanie, Cécile. Mélanie, à Euphémie. Cécile vient craignez... Euphémie. Qu'à ses regards, ma soeur, Qu'à ceux du monde entier éclatent ma douleur, Mes maux, mon désespoir, mon repentir, mon crime... Que tout sache, ô Sinval, que je meurs ta victime. Cécile d'un ton sévére à Euphémie. Enfin vous allez voir ce ministre sacré D'un dieu, qui sait punir, interprête éclairé, Ma soeur, ce dieu lassé d'employer les menaces, S'apprête à vous fermer le trésor de ses graces; Épouse sans pudeur, infidelle à l'époux, Il va vous accabler du céleste couroux. Votre rébellion, à nos soeurs trop fatale, A levé dans ces murs la pierre de scandale. Expiez envers Dieu cet oubli criminel, Si vous ne réclamez son amour paternel, Si, livrée aux regrets, à des remords sincères, Vous n'arrosez l'autel de vos larmes amères, Frémissez, n'attendez qu'un juge impatient De prononcer l'arrêt que sa bonté suspend; Son équité le presse; il ne peut vous absoudre; Je vois le bras vengeur, qui s'arme de la foudre, Le tonnerre allumé, la flamme des enfers, Sous vos pas égarés les abîmes ouverts; Vous tombez dans ces lieux de désespoir de rage... Euphémie à ces derniers mots paroît troublée. Mélanie avec transport à Cécile. Que dites-vous, barbare? Arrêtez cette image... N'est point celle de Dieu; vous le peignez cruel; Depuis quand le pardon n'est-il plus sur l'autel? A Euphémie, avec un ton touchant, la serrant contre son sein: Vas, ma chère Euphémie, humble dans tes prières, Vas te jetter aux pieds du plus tendre des pères, Lui porter dans son temple un coeur qui sait aimer. Qui saura pour lui seul souffrir et s'enflammer; D'un penchant qui l'offense, étouffe la mémoire; À tes sens ennemis dispute la victoire; Dompte l'humanité, qui voudrait te ravir Le prix de tes combats, l'honneur de t'asservir; Repousse la nature indignée et jalouse; Vole à Dieu qui t'appelle, et rends-lui son épouse; Vois-le du haut des cieux qui s'applaudit en toi, Qui prête à tes efforts les aîles de la foi; Pénètre-toi des feux de sa grace invincible. Ma soeur, il a formé ton ame trop sensible, Pour ne t'inspirer par cet amour immortel Qui rejette le monde, et nous élève au ciel; Il frappe quelquefois; mais toujours il nous aime; Ne crains pas. Ce ministre, envoyé par Dieu même, Ne se montrera point l'ange exterminateur; Il sera ton ami, l'ange consolateur; Il essuyera tes pleurs d'une main bienfaisante. La piété sincère est toujours indulgente. Euphémie se retire dans la plus profonde douleur. D'un autre sentiment peut-on être animé, Et reconnaître un dieu si digne d'être aimé? ACTE 1 SCENE 4 Mélanie, Cécile. Mélanie. Excusez des transports qui ne sauroient se taire, Ma soeur; votre vertu, sans doute trop austère, Dans le sein d'Euphémie a porté la terreur. Le ton de la menace appartient à l'erreur. La douceur est l'esprit d'une morale sainte; L'amour doit l'inspirer; n'y mêlons point la crainte. Cécile. Ma colère est égale à mon étonnement! Quoi! Loin de partager un juste emportement, Quand l'intérêt du ciel devroit seul vous conduire, Des folles passions vous flattez le délire! Vous voulez qu'une soeur, indigne de ce nom, De Dieu, qu'elle trahit, attende son pardon! Mélanie. Et toujours ces rigueurs, et cet ame inflexible, Qui met tout son orgueil à se rendre insensible! Cécile, ouvrez les yeux, faut-il vous répéter Ce que le sentiment s'empresse à nous dicter? Non, ma soeur, Dieu n'est point un tyran sanguinaire. Inacessible aux pleurs du repentir sincère; Qu'est-ce que la grandeur qui ne pardonne pas? N'a-t-il point répandu son sang pour des ingrats? Euphémie à ses pieds se reconnaît coupable; Il daignera lui tendre une main secourable; La grace descendra dans ce sein agité. Soutenons l'arbrisseau dans sa fragilité; Consolons notre soeur, et plaignons sa foiblesse. Cécile. Sa faiblesse! Grand dieu, qu'elle outrage sans cesse, Sur quels crimes ta foudre aura-t-elle à tomber, Si de pareils forfaits peuvent s'y dérober? Depuis qu'à nos autels Euphémie est liée, L'idole de son coeur ne peut être oubliée; De la nuit du tombeau cet objet renaissant, Sur son ame égarée est toujours plus puissant; Comment! Après dix ans de soupirs et de plaintes, Se consumer d'amour pour des cendres éteintes! Nous laisser voir un coeur toujours plus enflammé, Plus criminel! P21 Mélanie. Après une longue pause. ma soeur... vous n'avez pas aimé. Cécile. Qu'en ces liens honteux j'eusse été retenue! Que Cécile eut aimé! Dieu seul... ACTE 1 SCENE 5 Mélanie, Cécile, une soeur converse. La Soeur Converse à Mélanie, et Cécile. Une inconnue Vous demande en ces lieux un secret entretien. Cécile avec vivacité. Quel rang annonce-t-elle? Mélanie à Cécile. Eh! Le rang n'y fait rien. Ma soeur; il faut la voir. La Soeur Converse. Tout pour elle intéresse; Un air noble et touchant se mêle à sa tristesse; Je crois qu'elle est à plaindre, et que l'adversité... Mélanie vivement. Qu'elle entre. Cécile à Mélanie. Hé quoi! Ma soeur! Cette importunité. Toujours des indigents! Mélanie à la soeur converse. Qu'elle vienne, vous dis-je. La soeur converse sort. ACTE 1 SCENE 6 Mélanie, Cécile. Mélanie d'un ton pénétré. Un sentiment si dur me surprend et m'afflige. Remplissez-vous les lois de la religion, Quand votre ame se ferme à la compassion; Quand votre piété farouche, attrabilaire, Prête à Dieu ces levains de haine et de colère; Quand vous ne goûtez point l'innéffable plaisir D'aimer le malheureux, et de le secourir, Dans les larmes d'autrui d'essuyer vos pleurs mêmes? Est-ce là ton esprit, et tes douceurs suprêmes, Religion si pure, et si chère à mon coeur? Vous n'avez point aimé; je vous l'ai dit, ma soeur; Votre dévotion s'irrite sous la haire. Si vous eussiez aimé, votre zèle sévère D'une grace plus douce eût senti les attraits. Le dieu que nous servons est le dieu des bienfaits; C'est sa tendresse; hélas! Et non pas sa justice, C'est l'amour, qui pour nous l'a conduit au supplice. Cécile. Pensez-vous que le ciel emprunte votre voix, Ma soeur; pour m'éclairer et me dicter ses loix? Je sais les pratiquer; mais je vois l'infortune Assiéger cet asyle, et se rendre importune, Associer sa plainte aux cantiques sacrés. L'autel a des devoirs de tous tems révérés. Ne doit-on pas prier? à votre tour instruite... Mélanie. Faisons du bien, ma soeur, et nous prierons ensuite. ACTE 1 SCENE 7 La comtesse d'Orcé, Mélanie, Cécile, une soeur Converse. La comtesse annonce l'indigence par un habillement noir, des plus simples, où cependant se remarque cette propreté décente, qui n'abandonne jamais les infortunés qui ont quelque naissance ou quelque éducation. Cécile la regarde avec une indifférence froide et dédaigneuse, et Mélanie avec tout l'intérêt de la sensibilité. La Comtesse D'Orcé à Mélanie et Cécile. Une inconnue, hélas! Mourante dans les pleurs, Ose dans votre sein apporter ses douleurs... Mélanie vivement à la soeur converse. Sortez. ACTE 1 SCENE 8 La comtesse d'Orcé, Mélanie, Cécile. La Comtesse D'Orcé continue. De l'univers, de tout abandonnée, Lasse de supporter ma vie infortunée, D'attacher des regards dédaigneux ou cruels, J'ai cru que mes malheurs trouveroient aux autels Le sentiment d'une ame aux vertus consacrée, Cette pitié touchante, et du monde ignorée... Mélanie à la comtesse avec attendrissement. Asseyez-vous; madame. Elle s'assied. Cécile froidement. Assurément, nos voeux Sont adressés au ciel pour tous les malheureux. Mais, d'une dette immense à peine soulagée, Cette maison, sans bien, est d'aumônes chargée... La charité... La Comtesse D'Orcé à ce mot fondant en pleurs. A Cécile. Voilà le comble du malheur, Madame et vous aussi, vous me percez le coeur! Non, je n'implore point la charité, madame; Je demande la mort. Ses larmes redoublent. dieu! Quel coup pour mon ame! Mélanie avec transport à Cécile. Qu'avez-vous fait, cruelle? Allez retirez-vous; Vous avez déchiré son coeur... Cécile reste encore. eh! Laissez-nous. Cécile sort avec dépit. ACTE 1 SCENE 9 La comtesse d'Orcé, Mélanie. Mélanie s'asseyant aux côtés de la comtesse et Serrant ses mains. Madame. La Comtesse D'Orcé toujours dans les sanglots, et n'écoutant point Mélanie. Quoi! C'est-là cette loi bienfaisante, Cette religion douce et compatissante! Où chercher la pitié? De qui l'attendre? ô ciel! Mélanie. De mon coeur. Croyez-moi, c'est aux pieds de l'autel Que l'humanité pleure et gémit sans contrainte; Dans l'ame de Cécile elle n'est point éteinte; la comtesse leve la tête, s'aperçoit que Cécile est retirée, et regarde Mélanie avec attendrissement. Daignez lui pardonner. Sa sombre piété Paroît s'énorgueillir de sa sévérité; Mais elle vous plaindra non, il n'est pas possible... Qui pourroit vous entendre, et n'être pas sensible? La Comtesse D'Orcé. Je ne viens point, madame, implorer des secours, Ni d'opprobres souiller le dernier de mes jours; Car je sens qu'au tombeau je suis prête à descendre. Puisse, ô dieu, ta rigueur s'arrêter à ma cendre! Je connois les moyens de hâter ce moment, De finir, en un mot, ma honte et mon tourment; Mais Dieu seul, qui me frappe, a des droits sur ma vie; Par ses coups seuls, il faut qu'elle me soit ravie. Je dois donc m'abaisser sous le fléau vengeur; Je dois boire à longs traits la coupe du malheur, Pour obéir au ciel, supporter l'existence, Faire plus, étouffer l'orgueil de ma naissance. J'eus autrefois un rang, des biens, et des honneurs, L'infortune a détruit tous ces songes flatteurs. Et, qui m'a pu réduire à ce sort déplorable?... Elle pleure. Excusez ce désordre un trouble affreux m'accable; Le malheur jusques-là peut-il humilier? Je venois quel aveu! Je venois vous prier De soutenir mes pas au bout de ma carrière... Avec des sanglots: De me placer enfin, pour traîner ma misère, Au rang de domestique. Mélanie avec des larmes. Arrêtez vous, servir! Non, madame à vos maux tout saura compatir; C'est vous, qu'on servira. Je donnerois ma vie, Pour dérober vos jours à cette ignominie. L'amitié la tendresse on essuyera vos pleurs. Qui ne s'attandriroit, hélas! Sur vos malheurs? La Comtesse D'Orcé en l'embrassant. Ah! Je vous dois déjà de la reconnaissance; Mais, mon honneur s'oppose à votre bienfaisance; Je saurai m'abaisser, servir enfin mourir, Sans que mon infortune ait jamais à rougir. Les dons, de quelque main qu'ils soient offerts, madame, Offensent la noblesse et la fierté de l'ame. Avec des pleurs: J'expire et ce qui rend le trait plus assassin, Madame, c'est un fils qui me perce le sein. Mélanie avec un cri. Un fils! Le monstre affreux! Et quelle ame assez dure Peut trahir à ce point le sang et la nature? La Comtesse D'Orcé. Oui c'est un fils, un fils par ce sein allaité, Madame; il fut à peine en mes bras apporté, Qu'il réunit mes soins, mes craintes et mes caresses, Le tendre amour de mère, et toutes ses faiblesses; Je lui sacrifiai les plaisirs et les rangs, Mon père, mon mari, tous mes autres enfants; Pour un seul de ses jours je me fusse immolée, Et mourant à ses yeux, j'eusse été consolée; Je ne voyois, n'aimois, n'adorois que ce fils... Ses frères, au tombeau, de mon époux suivis, Lui laissèrent des droits qu'appuya ma tendresse; De son seul intérêt je m'occupois sans cesse; Que dis-je? Avec ces droits je cédai tous les miens, Et maître de mon coeur, il le fut de mes biens. Mes moindres revenus, tout devint son partage, Tout; je ne demandois que l'unique avantage De vivre près de lui, près de lui de mourir, Et que ce fils si cher eut mon dernier soupir. Les penchants trop marqués d'une ame corrompue Sous des traits embellis se montroient à ma vue; Envain tout m'éclairoit; j'aimois à m'abuser; Tant l'amour maternel sait nous en imposer! Je n'appercevois pas dans ma folle tendresse, Que ce fils égaroit sa coupable jeunesse, Qu'aux plus honteux excès de la perversité Il joignoit l'avarice et l'inhumanité... Qu'il étoit un ingrat. Enfin il se marie; Une femme souvent, dans une ame endurcie, Porte cette douceur, cet attendrissement, Principe des vertus, source du sentiment; Son épouse, au contraire encore plus inhumaine, Échauffa contre moi les poisons de sa haine; Ce fils, sur qui j'avois épuisé mes bontés, M'accabla de mépris, d'horribles duretés, Unit l'insulte amère au plus cruel outrage, Des pleurs qu'il fit couler, détourne son visage... En pleurant: Il me chasse, quel mot! De ce même château, Séjour de mes ayeux, notre commun berceau; J'embrasse ses génoux; éplorée et mourante Je m'écrie; " ô mon fils! Une mère expirante, Une mère à vos pieds n'implore qu'un bienfait; Seul prix de cet amour, qui pour vous a tout fait; Le trépas va bientôt terminer mes misères; Que je meure du moins dans le lit de mes pères! " Il ne m'écoute pas; " vous, qu'a nourri mon sein, Vous voulez donc, mon fils que j'expire de faim! Je vous ai donné tout, en proye à l'amertume, Je n'ai gardé qu'un coeur que le chagrin consume. Vous aurez des enfants; je devrois souhaiter... Ah! Puissent-ils, cruel, ne vous pas imiter! " Sa femme, en ce moment, plus barbare peut-être, Me force de quitter les lieux qui m'ont vu naître, Où s'attachoient encore mes regards expirants... Ciel! Et j'ai pu survivre à ces coups accablants! Que vous dirai-je, enfin? Tout s'éclipse à ma vue; Je cours chez une amie, et je suis méconnue; Traînant envain partout les horreurs de mon sort. J'arrive en ce séjour pour y trouver la mort! Mélanie. Vos jours nous seront chers; vous aurez deux amies, Que pour vous consoler le ciel a réunies; La comtesse pleure avec plus d'amertume. Vous gémissez! Vos pleurs, en repoussant ma main, Avec plus d'amertume inondent votre sein! La Comtesse D'Orcé. Ah! Madame, la source en doit être éternelle. Vous connaissez mes maux et ma douleur mortelle; Apprenez donc mon crime, et jugez si je puis Mettre fin à mes pleurs, à mes cruels ennuis; Ce fils ce même enfant, qui m'arrache la vie... Eut une soeur... Mélanie avec un nouvel intérêt. Parlez. La Comtesse D'Orcé. Elle étoit embellie De tous ces agréments, dont l'assemblage heureux Touche encor plus le coeur, qu'il ne séduit les yeux; Pour me plaire, grand dieu, tes mains l'avoient formée; Je lui fermois mon sein, et j'en étois aimée; Ma fille, à mes rigueurs opposant son amour, Plus soumise à mes loix, plus tendre chaque jour, Sembloit me pardonner, ignorer que son frère Emportoit tous les soins de son injuste mère; Un jeune homme modeste, aimable, vertueux, D'un rang égal au sien, fit éclatter ses feux, Demanda que l'hymen l'unit à ma famille; Ils s'aimoient; insensible aux larmes de ma fille, Je l'immole à son frère, éloigne son amant, Dans le cloître l'entraîne, y presse son tourment, L'affreux lien qui doit la tenir enchaînée, Bien différent des noeuds d'un flatteur hymenée! Mélanie troublée, à part. De semblables revers... La Comtesse D'Orcé. Pour décider son sort, J'allai de son amant lui confirmer la mort; Sa douleur à ces coups succombe; une parente Accourt, de son couvent la retire expirante; Cette parente meurt, et je ne puis savoir Où ma fille a porté ses pas, son désespoir; Ma fille est dans la tombe et c'est moi, malheureuse!... J'ai rendu pour un fils, sa destinée affreuse. Mélanie encore plus troublée. J'ai peine à résister et plus je vous entends... Madame, en ce séjour depuis près de dix ans... La Comtesse D'Orcé vivement. Depuis dix ans eh bien! Mélanie. J'ai la plus tendre amie; D'une mère qu'elle aime elle fut peu chérie. La Comtesse D'Orcé. Poursuivez une mère... Mélanie, rapidement. A causé son malheur; Un sort aussi funeste entretient sa douleur; Elle sait respecter l'infortune timide; Souvent dans cet asyle elle lui sert de guide; Son sein compatissant à vos pleurs s'ouvrira; Elle plaindra vos maux elle vous chérira. Elle se leve avec empressement. Madame il faut la voir, vous l'aimerez, madame, La Comtesse D'Orcé, se levant avec la même Vivacité. Ô ciel! Il se pourroit que vous troublez mon ame! Guidez mes pas vers elle; au comble du malheur, Grand dieu, tu permettrois... ACTE 1 SCENE 10 Euphémie, la comtesse d'Orcé, Mélanie. Mélanie, donnant le bras à la comtesse et apercevant Euphémie. Venez, venez, ma soeur, À la noble infortune ouvrir vos bras... La Comtesse D'Orcé, tombant évanouie sur sa chaise, et avec un cri. Constance! Euphémie, aux pieds de sa mère. Ma mère! Mélanie. Est-il bien vrai? Sa mère! ô providence! La Comtesse D'Orcé, revenant à elle, avec un signe d'effroi et de douleur. Ciel! Qu'ai-je vu? Ma fille attachée aux autels!... Pour jamais! J'ai formé ces liens éternels! Ce voile, ce bandeau m'accuseront sans cesse... Par quel évènement instruis-moi ta tendresse... À de si doux transports tu peux t'abandonner! Avec des larmes, et embrassant sa fille. Va, le suprême effort est de me pardonner. Euphémie. Ma mère que j'embrasse! La Comtesse D'Orcé. Oui, tu revois ta mère, Ta mère infortunée. Euphémie. Elle m'en est plus chère. Elle se relève. Qui peut avoir causé ce changement affreux? La Comtesse D'Orcé. Ton frère. Euphémie. Mon frère! La Comtesse D'Orcé. Oui, cet objet de mes voeux, Qui m'a fait méconnaître, et haïr ma famille, Ce fils... Prenant la main à Euphémie, et en pleurant. à qui j'ai pu sacrifier ma fille... Euphémie, vivement. Je ne sens que vos maux. La Comtesse D'Orcé. De mes biens possesseur, Sourd à la voix du sang, au cri de la douleur... Ma fille, j'eus pour toi la même barbarie Il a chassé sa mère avec ignominie. Le ciel étoit, hélas! Contre moi courroucé. Juge de mes malheurs! La comtesse d'Orcé, Qu'aveugla si long-tems le rang et l'opulence, En proie à ces horreurs, qui suivent l'indigence, Sans amis, sans espoir, sans nul soulagement, Victime du besoin du besoin consumant, Venoit en cet asyle, ouvert à la disgrace, Attendant le tombeau, mandier une place... L'emploi de domestique... Euphémie, tombant dans les bras de sa mère, et Après une longue pause. à peine je reviens. Avec transport et en pleurant. Vous ne descendrez point à ces honteux moyens, Pour soulager le poids d'une horrible infortune; Je souffrirai pour vous une vie importune; Vivement. Je ne vais m'occuper, m'arrachant à la mort Que de l'unique soin d'adoucir votre sort, De vous venger d'un fils je peux cette parente, Qui du cloître en ses bras me transporta mourante, Qui seule dans ces murs me vit rendre à des fers, Que je voulois cacher à vous, à l'univers, Ce coeur si généreux m'a laissé l'héritage D'un leger revenu... Rapidement: qu'il soit votre partage; J'ajouterai, ma mère, à ce faible secours, Le travail de mes mains j'immolerai mes jours, Tout je mourrois cent fois, ô mère que j'adore, Pour vous prouver l'amour... La Comtesse D'Orcé l'embrassant. Tu peux m'aimer encore, Ô ma fille! Oublier... Euphémie. Je ne songe qu'à vous. En montrant Mélanie. Voici votre autre fille; elle est digne de nous; Sensible à l'amitié, le malheur l'intéresse; Elle réunira ses soins et sa tendresse. La Comtesse D'Orcé d'un ton pénétré. En ma faveur déjà son coeur s'est déclaré, Et d'un juste retour le mien est pénétré... En lui tendant la main. Mélanie à la comtesse. Je ne vous ai donné qu'un sentiment stérile. Si ma tendre amitié pouvoit vous être utile Je rendrois grace au ciel, qui vous doit son appui. Le calme, le bonheur ne viennent que de lui; Lui seul peut consoler, relever l'infortune. Mais ma présence ici pourroit vous être importune... Elle fait quelques pas pour se retirer. La Comtesse D'Orcé se levant. Non, demeurez. Pour vous aurions-nous des secrets, Madame? montrant sa fille. publiez ses vertus, mes regrets, Mon repentir, les pleurs que le remords me coûte, Tous ses bienfaits... Euphémie embrassant sa mère. C'est vous qui m'obligez sans doute, Nous pourrons vivre ensemble et pleurer toutes deux... Ma mère hélas! Bientôt vous fermerez mes yeux. La Comtesse D'Orcé. C'est toi, qui fermeras ma mourante paupière. Euphémie. Ne songeons qu'au plaisir de soulager ma mère. Allons... Elle donne la main à sa mère. La Comtesse D'Orcé appercevant le cercueil, et Reculant d'effroi. Dieu! Qu'ai-je vu? Mélanie à la comtesse. Notre loi, chaque nuit, Nous ramène au cercueil, où la terreur nous suit, Nous présente la fin qui nous est destinée. Euphémie à sa mère avec un gémissement. Oui voilà mon asyle, et mon lit d'hymenée! La comtesse à ce dernier mot pleure, regarde Tendrement sa fille, et tombe dans ses bras. Euphémie, après une longue pause, dit à sa mère; Vous saurez tous mes maux. À Mélanie. ne m'abandonnez pas; Que ce jour voie enfin terminer mes combats! Hâter l'heureux instant, où mon ame accablée Par cet ange de paix doit être consolée. Le rideau se baisse. ACTE 2 SCENE 1 La toile se lève. On voit une chapelle, un autel sur le côté, un péristile dans l'enfoncement. Euphémie, Mélanie, toutes deux prosternées, l'une en face de l'autel, et l'autre à un des côtés. Mélanie. Ô toi dont les bienfaits annoncent la grandeur, Qui de la grace en nous conduis le trait vainqueur, Ô mon dieu, prends pitié des erreurs d'une amie, Entends mes voeux, descends dans le sein d'Euphémie; Substitue aux transports d'un aveugle penchant, Le feu pur de ta foi, ton amour si touchant; Seigneur, contre les sens viens lui donner des armes; Pourrois-tu rejeter nos prières, nos larmes? Hélas! Son coeur est fait pour connoître ta loi, Pour t'aimer, t'adorer, pour se remplir de toi. Tu vois son désespoir, ô dieu puissant, achève, Achève, et qu'elle cède au remords qui s'élève... Euphémie. De la triste infortune asyle protecteur, Autel d'un dieu clément, d'un dieu consolateur, Seul appui dans mes maux... Elle embrasse avec transport le coin de l'autel. que ma faiblesse embrasse, D'un fardeau de douleurs impatiente et lasse, Mon ame, en gémissant, vient répandre à vos piés Ses ennuis ses remords dans les larmes noyés; Elle se tourne vers Mélanie. J'ai voulu les cacher aux regards de ma mère. Et ces pleurs dont, grand dieu, la source encor m'est chère. Retenus trop long-tems demandent à couler... Mes soupirs étouffés brûlent de s'exhaler; Cette coupable ardeur malgré moi me dévore; C'est un fantôme vain que j'aime, que j'adore, Qui sans espoir excite un sacrilège feu, Qui dans mon coeur domine à la place d'un dieu, Sinval, toujours vainqueur, s'élève de la terre, Pour combattre le ciel, et me livrer la guerre, L'amour a dans mon sein enfoncé tous ses traits; Une affreuse tempête y gronde pour jamais! Je ne puis décider quels sentimens m'inspirent; Deux ames tour à tour m'emportent, me déchirent; Ô ma religion la plus faible est pour toi! Il faut pourtant, il faut que tu règnes sur moi; Tout m'en fait un devoir, le ciel, l'honneur lui-même, Tout, Sinval, me condamne et défend que je t'aime; L'épouse d'un mortel lui doit sa foi, son coeur; Et l'épouse d'un dieu ciel! Je me fais horreur... Elle regarde du côté du péristile. Son ministre à mes yeux ne s'offre point encore! Elle se prosterne plus profondément. Ô mon dieu que j'offense, ô mon dieu que j'implore; Tu m'as rendu ma mère; ah! Comble tes bienfaits, Ou que dans mon cercueil je trouve enfin la paix! Ce repos, où mes voeux n'oseroient plus prétendre, Le refuseras-tu, Dieu vengeur, à ma cendre? Elle aperçoit sa mère; à part et avec surprise. Ma mère! ACTE 2 SCENE 2 Euphémie, la comtesse d'Orcé. Euphémie troublée et se levant. Où venez-vous? Mélanie se retire. La Comtesse D'Orcé serrant sa fille dans ses bras. Dans tes bras, partager Tes maux, que je voudrois, ma fille, soulager... Ah! Ce seroit à moi d'éviter ta présence. On craint ses bienfaiteurs; mais j'aime assez Constance, Pour voler au devant de ses soins généreux. Et tu gémis? Ton sort... Euphémie. Mon sort! Il est heureux; À mes embrassemens le ciel vous a rendue; N'accusez point mon coeur, si je fuis votre vue... (Elle est agitée.) Non je ne vous fuis pas je venois en ce lieu... Ma mère je venois j'étois aux pieds d'un dieu. Hélas! Je l'implorois... Elle prononce ces derniers mots d'une voix Tombante. La Comtesse D'Orcé. Tes accents s'affaiblissent... Tu détournes les yeux des larmes les remplissent! Euphémie comme emportée par la douleur tombant Dans les bras de sa mère, en fondant en larmes. Après une longue pause. Ah! Ma mère ne puis-je en ce torrent de pleurs Exhaler mes ennuis, mes regrets, mes douleurs, Dans ces larmes mourir? Ma raison impuissante, Envain, les repoussoit dans mon ame expirante; Je me suis efforcée, envain de vous cacher Un coeur que tout trahit; contraint de s'épancher, Il va vous découvrir ses alarmes cruelles, Ses agitations, ses blessures mortelles, Que loin de les calmer aigrit encor le tems; Vous connoîtrez mes maux, l'excès de mes tourmens... Rappelez-m'en la cause, et vous devez m'entendre... La Comtesse D'Orcé. Sur ton sort quel retour que je ne puis comprendre? Qui? Moi, j'irois, ma fille, à tes yeux retracer Un tableau, qu'aujourd'hui je voudrois effacer De mes pleurs, de mon sang... ma chère bienfaitrice, Écartons cette image; elle fait mon supplice, Et tu m'as pardonné... Euphémie baisant la main de sa mère. Ma mère, c'est à vous D'accorder un pardon, que j'implore à genoux; Criminelle à regret, c'est moi qui vous offense. Gardons sur mes malheurs un éternel silence. Un dieu, sans doute, un dieu qui règle nos destins, M'appeloit dans ces murs, m'en ouvroit les chemins. Parlons de ma tendresse attachée à vous plaire, Du bonheur que j'aurois de consoler ma mère; Sa voix s'attendrit davantage. Parlons non, je ne puis surmonter le desir, L'impatiente ardeur de m'en entretenir; Parlons de cet objet... La Comtesse D'Orcé. De qui? Euphémie. Mes pleurs, mon trouble Vous le nomment assez mon supplice redouble. Après une longue pause. De Sinval... La Comtesse D'Orcé. De Sinval! Euphémie. Oui, du maître adoré D'un coeur toujours épris, toujours plus déchiré. La Comtesse D'Orcé. Qu'ai-je fait? Ciel! L'amour possède encor ton ame! Quoi! Ma fille, ce feu... Euphémie, avec transport. Plus que jamais m'enflamme, Mon repos, mes devoirs lui sont sacrifiés. Je le dis en pleurant, en mourant à vos piés, Elle montre l'autel. En attestant ce dieu, qui me laisse à moi-même, Qui me voit, chaque jour, dans ce désordre extrême, Me traîner aux autels qui ne m'écoute pas... Dix ans de désespoir, de larmes, de combats, Une haire sanglante à mon coeur attachée, La terreur avec moi dans mon cercueil couchée, Le tems, la mort, la mort par qui tout se détruit, Rien n'a pu m'arracher au trait qui me poursuit. Une ombre, sur mes pas sans cesse ramenée, Emporte tous mes voeux, et me tient enchaînée... L'ombre, hélas! De Sinval; voilà quels attentats... Ô ciel! Tu peux m'entendre, et tu ne tonnes pas! Dans l'horreur de la nuit, au lever de l'aurore, Voilà l'unique Dieu que je sers, que j'adore, À qui je cours offrir mon encens sur l'autel! Pour des cendres, enfin, je trahis l'éternel... Qu'ai-je dit, malheureuse? Ah! Dieu vengeur, pardonne. Pardonne ma raison ta grace m'abandonne. Avec transport. Ma mère! Il n'est donc plus? Et quel funeste sort... Notre amour mon destin j'aurai causé sa mort. La Comtesse D'Orcé serrant sa fille dans ses bras, et en pleurant. Ô ma fille! à mes yeux combien je suis coupable! Ta mère c'est ma main, Constance, qui t'accable! J'ai creusé sous tes pas cet abîme de maux! J'ai porté dans ton sein ces éternels bourreaux, Cette ardeur sacrilège, et de remords suivie, Cet indomptable amour, qui consume ta vie! Elle la tient toujours dans son sein. À mes crimes, ma fille, oppose ta vertu. Si Sinval au tombeau n'étoit point descendu... Euphémie, avec rapidité. S'il respiroit! Sinval! Heureuse en ma misère. Que ma chaîne à ce prix me paroîtroit légère! La Comtesse D'Orcé. Ma fille je pourrois adoucir ton tourment! Apprends tous mes forfaits. Euphémie, avec transport. Sinval seroit vivant! La Comtesse D'Orcé. Je voulois avancer la fatale journée, Qui devoit aux autels fixer ta destinée, Pour jamais t'éloigner et du monde, et de moi; Un bruit inattendu vint te frapper d'effroi; Je supposai la mort... Euphémie. Sinval voit la lumière! La Comtesse D'Orcé. Tout m'engage du moins à le croire. Euphémie. ô ma mère! Mon coeur ne suffit pas mes transports mon bonheur... Il vit ciel, sur mes jours épuise ta rigueur... Serrant les mains de sa mère. Que ne vous dois-je point? Sinval Sinval respire... Ô Dieu, qu'il soit heureux! Et que cent fois j'expire! Après une pause. Mais il m'aimait; comment a-t-il pu me laisser?... La Comtesse D'Orcé. Tu ne sais pas encor que vais-je t'annoncer? Euphémie, rapidement. Il cessa de m'aimer? Gardez-vous de m'instruire. La Comtesse D'Orcé. Sinval il t'adoroit. Faut-il donc te redire Ce que mon coeur voudroit, ma fille, se cacher, Ce que sans cesse, hélas! Je dois me reprocher? Euphémie. Parlez... La Comtesse D'Orcé. Quels nouveaux coups une mère te porte! Sinval que tu crus mort, à son tour te crut morte. Euphémie. En est-ce assez, grand Dieu? La Comtesse D'Orcé. De douleur égaré, Il fuit loin de mes yeux son sort est ignoré... Euphémie. Sinval ne sera plus. J'éprouve trop moi-même Combien il est affreux de perdre ce qu'on aime. Je n'en saurois douter; il est dans le tombeau... Mais, pourquoi m'arrêter à ce sombre tableau? Sinval, à mon trépas peut être moins sensible, Aura pu soutenir cette disgrace horrible, Se consoler quel coeur aima comme le mien? Qu'ai-je dit? Captivé par un nouveau lien, Peut-être dans les bras dans le sein d'une épouse... Il manquoit à ma flamme, ô ciel, d'être jalouse! Et d'un semblable feu je puis encor brûler! Où m'emporte un amour qui veut tout s'immoler? En ce moment, c'est moi, moi seule que je pleure. Ne voyons que Sinval, qu'il vive, et que je meure! Et n'est-il pas heureux, s'il a pu m'oublier? Voudrois-je à mes tourmens, Sinval, t'associer? Incertaine en mes voeux, de raison incapable, Toujours plus malheureuse, et toujours plus coupable, Mon coeur mon coeur ne sait, aveugle en ses transports, S'il n'aimeroit pas mieux Sinval parmi les morts, Que Sinval loin de moi, jouissant de la vie; Non, je ne puis dompter l'affreuse jalousie. Vous avez cru, à sa mère. jugez de mon égarement, Vous avez cru m'offrir quelque soulagement, Et vous venez encor d'irriter mes tortures; Tous les poisons, les feux enflamment mes blessures; Je ne me connois plus je repousse en fureur L'autel, où j'ai formé mon éternel malheur; J'ouvre mon sein brûlant au trait qui le déchire; L'amour au désespoir est tout ce qui m'inspire... Je rejette mon voile en outrageant l'époux, En outrageant le dieu dont je crains trop les coups. ACTE 2 SCENE 3 Euphémie, la comtesse d'Orcé, Cécile. Cécile, à Euphémie. Ce ministre inspiré par un zèle sublime, Cet organe du ciel, le sage Théotime... Euphémie, avec vivacité. Est ici? Cécile. Dans ce lieu, bientôt, vous le verrés. Euphémie, vivement. Ah! S'il rendoit le calme à mes sens égarés! Je brûle de le voir, je brûle de l'entendre, D'épancher mes ennuis, dans son sein de répandre Mon ame, mes erreurs... Cécile. Dites des attentats Que Dieu tarde à punir, mais ne pardonne pas. Euphémie. Hé quoi! Toujours armer sa main compatissante! Cécile. Avant que Théotime à vos yeux se présente, Je voudrois un moment lui parler; laissez-nous, Et songez que le ciel s'appesantit sur vous, Qu'il n'est pour vous sauver qu'un seul instant peut-être. On vous avertira, quand vous devrez paroître. Euphémie d'un ton touchant. Ah! Ma soeur! Cécile, avec hauteur et indignation. Un tel nom doit vous être interdit; Ma soeur suit mon exemple, et le ciel la bénit; Allez. Euphémie accablée de douleur est emmenée par sa mère, qui la tient dans ses bras. ACTE 2 SCENE 4 Cécile, seule. ô Dieu vengeur, punis, frappe le crime, Et que le feu du ciel consume la victime! Ta gloire, ta justice, exigent que ton bras L'arrache à ta clémence, et la livre au trépas; Pour éclater répands sur la terre embrâsée Les flammes de la foudre, et non pas la rosée; L'indulgence aux mortels te manifeste peu; C'est à des châtimens que l'on connoît un dieu; Sur sa tête Euphémie appelle l'anathême; Il faut un pur hommage à ta grandeur suprême; Prosternée aux autels, et soumise à tes loix, Je te sers, et te crains... ACTE 2 SCENE 5 Théotime, Cécile. Théotime annonce dans toute sa personne un grand recueillement; il a la tête ensevelie dans ses habits de religieux. Cécile, allant au-devant de Théotime, et faisant une inclination. Pardonnez, si ma voix, Mon père, interrompant votre saint ministère, Ose attirer vos pas en ce lieu solitaire, Quand l'autel... Théotime. être utile est le premier devoir, La main, qui peut servir, doit quitter l'encensoir; Que voulez-vous? Cécile. J'ai cru sur votre renommée... Théotime. Mon oreille à ces mots n'est point accoutumée. Laissons, laissons au monde, à son orgueil trompé Tous ces hommages vains, dont il est occupé; Ici, la vérité doit tous deux nous conduire, Et ce n'est point à nous de chercher à séduire. Je vous l'ai dit; je n'ai qu'un stérile desir D'obliger les humains et de les secourir. Quel sujet en ces murs auprès de vous m'appelle? Cécile. Ce n'est point pour mon ame à ses devoirs fidelle, Et qui craignant son dieu, s'abaisse devant lui, Que mon zèle importun réclame votre appui; C'est pour une compagne à la terre attachée, Dont la honteuse ardeur ne peut être cachée, Qui porte à nos autels des éclats scandaleux, Les révoltes d'un coeur indocile à ses voeux; Qui s'enflamme d'un feu qu'elle devroit éteindre, Qui meurt d'un fol amour... Théotime avec un soupir. Elle est sans doute à plaindre! Cécile. Je venois vous presser d'employer la terreur, De menacer au nom d'un dieu juste, et vengeur, D'opposer son tonnerre au feu qui la consume, De lui montrer la foudre et l'enfer qui s'allume... Théotime. Je lui présenterai, plus sûr de la gagner, Un dieu qu'on doit chérir, et qui sait pardonner. Cécile. Mon père, vous croiriez ce moyen infaillible... Théotime. Reposez-vous sur moi... une pause. sur une ame sensible, Du soin de ramener à son joug oublié Votre soeur malheureuse, et digne de pitié; Je l'attens. ACTE 2 SCENE 6 Théotime seul. Quel orgueil! Sa piété farouche Se forme un dieu cruel, qui tonne par sa bouche! Ne verrons-nous jamais une sage union Rapprocher la nature et la religion? Haïra-t-on sans cesse au nom du dieu suprême?... Ô malheureux humains! ACTE 2 SCENE 7 Théotime, Mélanie. Théotime. Ma soeur, le ciel lui-même S'apprête à vous entendre, à calmer vos ennuis... Mélanie avec modestie. Je connois ma foiblesse, et le peu que je suis; J'ai besoin du secours de la faveur céleste, L'homme toujours éprouve une guerre funeste, Mon pere; je sais trop qu'à nos sens attachés, Nous sommes sur l'abîme incessamment penchés; Mais le sort d'une soeur dont je ressens la peine, Est aujourd'hui l'objet, qui devant vous m'amène; C'est elle dont la voix vous demande en ces lieux; Hélas! Qu'elle vous doive un destin plus heureux! Une sombre langueur se répand sur sa vie; Je viens vous implorer pour cette soeur chérie, Digne d'aimer un dieu, qui voit couler ses pleurs; Son coeur, né trop sensible, a fait tous ses malheurs. C'est à vous d'éclairer, de consoler son ame, D'élever ses transports sur des aîles de flamme, Vers ce dieu qui mérite et qui remplit nos voeux; Daignez lui présenter la clémence des cieux; Mon père, pardonnez, si ma main téméraire Touche au flambeau sacré, qui par vous nous éclaire; Mais je connois ma soeur; facile à s'alarmer... Qu'elle espère en ce dieu, que vous faites aimer. De la religion voilà bien le langage! Malheur au zèle impie, au coeur dur et sauvage, Qui ne pouvant chérir un dieu plein de bonté, Arme toujours le ciel contre l'humanité! ACTE 2 SCENE 8 Euphémie, Théotime, Mélanie. Euphémie a le voile baissé et s'avance avec Timidité. Mélanie à Théotime. Mon père, la voici... Elle va au-devant d'Euphémie,lui donne la main, et fait avec elle quelques pas sur la scène. venez, ma tendre amie; Ne craignez point; le ciel vous rappelle à la vie; Sa grace vous attend, ouvrez-lui votre coeur, Nous possédons enfin ce saint consolateur; Elle l'amène au-devant de Théotime. Je vous laisse avec lui... En se retirant. remporte la victoire, Ô mon dieu; ce triomphe intéresse ta gloire. ACTE 2 SCENE 9 Théotime, Euphémie. Euphémie paroît troublée; elle est encore éloignée de Théotime, et a toujours son voile baissé. Théotime. Approchez-vous, ma soeur; qui pourroit vous troubler?... Mon devoir, mon penchant est de vous consoler, De guérir vos erreurs, en partageant vos peines. Hélas! Qui n'a connu les passions humaines? Qui n'a senti leurs maux, tous les chagrins cruels, Suite des faux plaisirs, qui trompent les mortels? Euphémie faisant quelques pas, et portant son Mouchoir à ses yeux. Ah! Mon père! Théotime. Ma soeur, que ces troubles s'appaisent. Confiez à mon coeur les ennuis qui vous pèsent. Plus d'une épouse sainte a comme vous gémi; Épanchez vos douleurs dans le sein d'un ami. Asseyez-vous. Euphémie reste un moment, et s'assied ensuite, ainsi que Théotime; leurs siéges sont à une certaine distance l'un de l'autre. Euphémie jette un profond soupir, et demeure quelques instans sans parler. Hélas! Par où commencerai-je?... Vous me voyez, d'un dieu l'épouse sacrilège, Tour à tour embrassant, repoussant son autel, Opposant à sa chaîne un lien criminel, Échauffant mes transports, contre moi révoltée, Du crime au répentir tour à tour emportée, Ne pouvant étouffer un sentiment vainqueur, Le voile sur le front, et l'amour dans le coeur... Elle dit ces derniers mots d'une voix basse. Théotime troublé. L'amour... (Il se rassure.) il faut le vaincre... Euphémie. Eh! Donnez-m'en la force. Théotime continuant. Avec soi s'imposer un éternel divorce; Il faut que vers Dieu seul le coeur soit emporté. Éloignons, un moment, la sainte vérité, Et n'empruntons ici que la foible lumière Qu'à nos regards présente une raison grossière; De cette passion, si féconde en malheurs, Qui mène au précipice, en le couvrant de fleurs, De l'amour si trompeur, examinons la suite; Quel avenir attend l'ame qu'il a séduite? L'intérêt, le parjure, un caprice odieux Nous enlevent l'objet, qui fixoit tous nos voeux; (Sa voix ici est troublée.) Ou brûle-t-il pour nous d'une ardeur mutuelle; Quel revers accablant! La mort la mort cruelle Nous ravit cet objet, que nous pleurons en vain; À nos gémissemens sourd insensible enfin... Après une longue pause et avec précipitation. C'est Dieu qu'il faut aimer, croyez-en Théotime. Euphémie. La sagesse du ciel, mon père, vous anime; Mais vous ne pouvez pas savoir ce que l'amour... Théotime vivement. Je sais... Il se remet de son trouble, et changeant de ton. parlez, ma soeur; depuis quand ce séjour, D'un trait si dangereux voit-il votre ame atteinte? L'amitié vous écoute; expliquez-vous sans crainte. Euphémie, d'une voix traînante. Mon triste coeur nourrit ce feu depuis dix ans. Théotime avec un soupir. Depuis dix ans! Euphémie. Ma flamme augmente avec le tems. Envain pour me dompter j'unis toutes les armes; Envain je crie à Dieu; je mouille de mes larmes Son temple, ses autels, cet affreux lit de mort, D'où se lève avec moi le crime, le remord, Je porte cet amour jusques au sanctuaire! En ce moment encore, à vos genoux, mon père, Plus que jamais, son trouble égare ma raison; Tous mes sens sont remplis de ce fatal poison. Quatre lustres à peine avoient marqué mon âge; J'aimois, j'étois aimée; et qui m'offroit l'hommage De son coeur, de sa main, du sort le plus flatteur, De l'amour le plus tendre et le plus enchanteur? Un mortel des humains le plus parfait peut-être; Avec tous ses présens, le ciel l'avoit fait naître; Aimable, vertueux, digne d'être adoré... Théotime, vivement. Que dites-vous, ma soeur? Par l'amour égaré, Votre coeur... Euphémie. Est toujours rempli de cette image; Je voudrois ô mon dieu, malgré moi je t'outrage... De l'hymenée enfin les flambeaux s'allumoient; Déjà ses chastes noeuds aux autels se formoient; Ils alloient nous unir; une main qui m'est chère, Rompt ces noeuds, nous sépare et comble ma misère, Me traîne dans le cloître, y cache mon destin; De ce tombeau je sors, et j'y rentre soudain; J'y rentre, pour jamais n'être au monde rendue, Pour nourrir les douleurs d'une amante éperdue, Pour expirer en proie à de sombres fureurs. On m'avoit dit, hélas! Que l'objet de mes pleurs, Que tout ce que j'aimois n'étoit plus il respire, Voit ce jour, qui bientôt va cesser de me luire, Mon père, et je devrois je devrois moins souffrir... Mes tourmens c'en est fait je ne puis que mourir. Non, je ne puis me vaincre, effacer de mon ame Cette image gravée avec des traits de flamme; Non, je ne puis haïr, détester mes forfaits, Ô mon pere... En pleurant. je l'aime encor plus que jamais. Euphémie a la tête baissée sur ses deux mains jointes. Théotime. Que je ressens vos maux, ô chère infortunée! Ah! Je dois compatir à votre destinée; Si vous saviez moi-même ainsi que vous troublé... Dans mon coeur dans mon coeur vos larmes ont coulé. Oui, je pleure avec vous; j'appris trop à vous plaindre. Triste ressouvenir, c'est à moi de vous craindre! Je m'égare, ma soeur il nous faut surmonter Cette compassion qui pourroit vous flatter; La voix de mon devoir à regret vous découvre Le précipice affreux, qui sous vos pas s'entr'ouvre; Rejetez cet amour, source de tant d'erreurs, Dont les plus doux transports sont même des fureurs; Il est crime souvent, presque toujours faiblesse; Il est pour vous l'excès d'une coupable ivresse. Ma soeur, je vous l'ai dit; Dieu seul doit entraîner Nos penchans, nos esprits, lui seul nous dominer, Nous détromper enfin des mensonges du monde; Sur Dieu seul, le bonheur, le pur amour se fonde, Et vous, vous son épouse, au pied de ces autels, Vous traînez le parjure et des liens mortels! Il lui montre l'autel. Ce tabernacle saint, où Dieu même repose, Ce voile, ce bandeau, tout contre vous dépose; Ces murs, ces murs témoins du trouble où je vous vois, Tout, pour vous accuser, semble élever la voix; Tout va porter aux cieux, vos larmes, votre honte; Ce dieu, ce dieu jaloux, il vous demande compte; Il lève sa balance, y pèse ses bontés, Vos chûtes, vos refus, vos infidélités; Que lui répondrez-vous? Euphémie troublée. Arrêtez, ô mon père, Pour appaiser le ciel, dites, que faut-il faire? Je me soumets à tout. Théotime avec attendrissement. Oublier cet objet... Euphémie. L'oublier! Théotime. Effacer jusques au moindre trait D'une image trop chère à votre ame attendrie, Éloigner, en un mot, à Dieu seul asservie, Tout ce qui peut flatter un penchant dangereux, Et trahit vos efforts dans ce combat douteux. Euphémie. Quoi! Du monde et des sens pour jamais séparée, Sur les bords du tombeau, de mes pleurs enivrée, Je ne pourrois garder, sans offenser les cieux, De faibles monumens d'un amour malheureux!... Théotime d'un ton touchant. Le moindre souvenir est un crime, sans doute. Euphémie, avec noblesse et chaleur. Je ne veux point tromper ce dieu qui nous écoute. Eh bien! Cruel... mon père, arrachez-moi le coeur. Elle met la main dans son sein. Voici ces monumens de la plus vive ardeur, Des lettres chaque jour de mes pleurs arrosées, Dans mon sein... dans mon ame en secret déposées, Elle tire de son sein un paquet de lettres qu'elle Tient à la main. D'un trop fatal amour cher et seul aliment... Il faut donc tout m'ôter, tout, combler mon tourment. Donnant les lettres. Les voici; c'est envain que je les sacrifie; Ecrites dans mon coeur ah! J'en perdrai la vie. N'importe. Mon trépas, ciel, va te désarmer! Lisez, voyez, jugez si je devois aimer... Pendant ces derniers vers, Théotime jette la vue Sur les lettres et tombe sans connoissance. Vous ne répondez point parlez mon ame émue... Elle léve son voile. Mon père Dieu! La mort sur son front répandue... Dieu, le puniriez-vous de sentir mes malheurs? Elle court à lui. Secourons-le... Dans ce moment, Théotime a la tête entièrement Hors de son habillement. Sinval! Je ne puis je me meurs. Elle va tomber à son tour évanouie sur sa chaise. Théotime revenant à lui par degrés, ouvre enfin Les yeux, les tourne sur Euphémie, et court se Jeter avec précipitation à ses pieds, en lui Prenant la main qu'il arrose de ses larmes. Constance m'est rendue! ô ma chère Constance! Je suis à tes genoux! (avec fureur.) que le ciel s'en offense; Tous mes sermens, mes voeux, mes liens sont rompus, Ô ma religion je ne la connais plus... Euphémie reprenant ses sens. Sinval! C'est vous, Sinval! Elle retombe dans son accablement. Théotime toujours à ses genoux. Oui, c'est moi qui t'adore, Que l'amour, la douleur, depuis dix ans dévore; C'est moi, qui n'ai cessé d'aimer, de te pleurer; C'est moi qui veux du moins à tes pieds expirer. Euphémie. En jetant les yeux de tous côtés. Ah! Sinval! Dans quels lieux le destin nous rassemble. Ne pouvant être à nous ah! Nous mourrons ensemble! Théotime. Non, tu ne mourras point tu vivras tu vivras Pour me voir adorer tes vertus, tes appas... Euphémie. Que dis-tu, malheureux? Quelle erreur nous égare? Regarde, tremble, et vois tout ce qui nous sépare. Théotime se relevant avec précipitation. Nous serons réunis... (rapidement.) sans pouvoir t'oublier, Au ministère saint j'ai couru me lier. Sur la foi d'un récit infidèle et funeste, J'ai pu former des voeux des voeux que je déteste; Mais mon premier serment, mon voeu le plus sacré Ont été de t'aimer et je les remplirai. Euphémie se levant. Nous! Aimer! Nous! Brûler d'un feu si condamnable! Eh! Quel est ton dessein? Théotime avec toute la fureur de la passion. D'être encor plus coupable, De rompre tous ces fers, dont je suis enchaîné, De rapporter un coeur vers toi seule entraîné, D'exciter ton courage à briser tes entraves, À laisser dans ces murs gémir tes soeurs esclaves, De t'arracher d'ici, de traverser les mers, De voler, s'il le faut, au bout de l'univers, De chercher, de trouver quelque lointain rivage, Un rocher escarpé, l'antre le plus sauvage; Où loin de ces humains, dégradés par leurs lois, De l'homme naturel reprenant tous les droits, Content de t'adorer, de consacrer ma vie À ce pur sentiment dont mon ame est remplie; Je puisse, maître enfin de mon sort, de mes goûts, À la face du ciel m'avouer ton époux. Vivement. Oui, nous serons unis par la vérité même; L'hymen, n'en doute point, est une loi suprême, Eh! Pourroit-il déplaire aux yeux de l'éternel? C'est un traité sacré; c'est l'ouvrage du ciel, Le seul qui soit vainqueur de l'humaine imposture, Et c'est le premier voeu qu'ait formé la nature. Elle nous prêtera ses bienfaisans secours. Nous n'aurons pas besoin, pour soutenir nos jours, D'aller solliciter la pitié languissante; Laissons à ces coeurs durs leur richesse insultante; Nous vivrons sans rougir; nous vivrons sans remords; J'aime; de mon courage attends tous les efforts. Il n'est point d'état vil pour le mortel qui pense; C'est dans le crime seul qu'est l'abjecte existence. Sous mes mains sous mes pleurs la terre s'ouvrira; En ta faveur la terre à mes soins répondra. Dieu, qui verra nos ans couler sous ses auspices, De nos simples travaux recevra les prémices. Plus tendres, plus heureux, plus zélés chaque jour, Nous bénirons ce dieu dans notre chaste amour; Nos enfans rediront notre hommage sincère; Ils apprendront de nous à l'aimer comme un père; Nous ne l'offensons point ce maître de nos coeurs, Qui sans doute a nourri d'innocentes ardeurs. Avant que l'hymenée eut fait briller sa flamme, Un penchant mutuel t'avoit soumis mon ame. Après un instant de silence. Dieu, j'ose à cet autel attester ta grandeur; Voilà, j'en fais serment, Il met une de ses mains sur l'autel, et de L'autre, prend celle d'Euphémie. l'épouse de mon coeur, Celle à qui pour jamais, l'honneur, le ciel m'engage. À Euphémie. Suis-moi. Euphémie s'arrêtant. De Théotime est-ce là le langage? Théotime. C'est celui de Sinval d'un amour furieux. Euphémie. Que me proposes-tu? Théotime. Le bonheur de tous deux. Euphémie. Notre honte. Est-ce à moi, qui meurs de ma tendresse, De sauver ta vertu d'une indigne faiblesse, De rappeler tes pas dans le crime engagés, D'offrir à tes regards nos devoirs outragés? Sors de ces lieux. Elle fait quelques pas pour se retirer. Théotime la suivant. Ecoute... Euphémie. Ah! Fuis loin de ma vue. Théotime la suivant. Tu m'entendras... Euphémie. Va, pars, fuis mon ame éperdue... Pourrois-tu m'exciter à briser mes liens? Non, que tes yeux jamais ne s'ouvrent sur les miens; Que de tes pas ici disparaisse la trace! Que de mon souvenir ton nom même s'efface! Cher amant qu'ai-je dit? Il faut nous séparer; Fuis, laisse-moi mourir, et vis pour me pleurer. Elle fait quelques pas, s'arrête. Laisse-moi sois d'un dieu le ministre suprême. Théotime. Dussé-je être frappé du céleste anathême! Euphémie s'avance vers le fond du théâtre. Je ne te quitte point. Il va à elle avec fureur. Euphémie. Quel aveugle transport! Que veux-tu, malheureux? Théotime la suivant toujours. Ou Constance, ou la mort. La toile tombe. ACTE 3 SCENE 1 Le rideau se lève. Le théâtre représente un caveau funéraire, tel qu'il en existe encore dans nos anciennes églises. On voit plusieurs tombeaux de forme différente, quelques-uns ruinés par le tems; des sépulchres entr'ouverts, dont les pierres sont à moitié brisées; les murs chargés d'épitaphes; d'un des côtés du théâtre, un escalier autour duquel règne une balustrade de pierre; vis-à-vis de l'escalier, une voûte souterraine à perte de vue; à l'extrémité du caveau, on aperçoit encore d'autres tombeaux, des colonnes surmontées d'urnes qui sont l'emblême de l'éternité; il y a une de ces colonnes sur le devant du théâtre. On observera que les tombeaux sont dans les côtés, qu'ils ne dérobent rien de l'action au spectateur, et qu'elle se passe au milieu de la nuit. Euphémie seule. Elle paroît sur le perron de l'escalier, une lampe à la main, dans une extrême agitation, regarde de tous côtés, lève les yeux au ciel, s'avance en tremblant, descend quelques degrés, lève encore les yeux au ciel, s'appuie, comme accablée de douleur, la main, et ensuite la tête sur la balustrade, déchirée par de grands mouvemens, fait des efforts pour remonter, tombe avec un gémissement à la seconde marche, demeure quelques momens dans cette situation douloureuse, se relève, continue de descendre avec le même trouble, et fait quelques pas sur la scène. De lugubres horreurs de tombeaux entourée, À chaque pas tremblante incertaine égarée... Emportant avec moi les enfers, le remord, Je marche à la lueur du flambeau de la mort... Elle fait quelques pas. Que sa barbare main ne m'a-t-elle frappée! Elle pose sa lampe sur un tombeau de forme Carrée; Euphémie y appuie pendant quelques Momens les deux mains et la tête, ensuite la Relève, laissant une de ses mains sur le tombeau, Et tournant ses regards vers le ciel. Ô Dieu! Quelle promesse à ma bouche échappée, Qu'ai-je dit? à mon coeur! Mon coeur l'a pu former, Et je respire encor! Dieu! J'ai promis d'aimer, De trahir tous mes voeux! Aujourd'hui, dans une heure. Je comble mes forfaits! Je fuis cette demeure! Sinval, elle tourne les yeux vers le souterrain. Par ce détour, découvert à mes yeux, Et qui secrètement conduit hors de ces lieux, Au milieu de la nuit, à la faveur des ombres, Près de moi, doit se rendre en ces retraites sombres, Au cloître, à mon état, à Dieu trop méconnu, M'enlever pour jamais et l'instant est venu! À ce terme fatal, mon ame s'épouvante; Transfuge des autels, je ne suis plus qu'amante; Ma main, trop lente au gré d'une coupable ardeur, Est prête à rejeter de mon front sans pudeur Ce voile, ce bandeau, garans d'une foi pure, Pour y substituer l'appareil du parjure, Tous les signes du monde, et d'un art suborneur, Monumens de mon crime, et de mon deshonneur! De climats en climats étrangère, avilie, Je m'expose au malheur, qui suit l'ignominie, Au sort de l'apostat, à la nécessité D'abjurer mon pays, mon nom, la probité, Que sais-je? Dieu lui-même... à mes fureurs livrée, J'abandonne en ces murs, fille dénaturée, Ma mère, dont mes soins, dont mes faibles secours Consoloient l'infortune, et soutenoient les jours; Je la laisse expirer de douleur de misère... Elle quitte le tombeau avec vivacité, et vient au milieu du théâtre. Qui peut trahir son dieu, peut bien trahir sa mère. Non, je n'oublierai point mes sermens, mon devoir; Sur Euphémie, ô Dieu, reprens tout ton pouvoir; Triomphe de Sinval, triomphe de moi-même; Ô ciel! Acheverai-je? Et sois le seul que j'aime; Cesse de m'éprouver par des combats nouveaux; Est-ce à toi, Dieu puissant, de craindre des rivaux? Détruis, anéantis l'amante criminelle, Et ranime la foi de l'épouse fidelle; Que le profane amour cède à l'amour sacré, Ou qu'enfin sous ton bras je meure... Avec force. je mourrai; Il m'est aisé de perdre un vain reste de vie; Mais perdre mon amour, Sinval! Que je t'oublie! Que mon coeur se refuse au destin si flatteur De vivre pour toi seul, de faire ton bonheur, De t'aimer, toujours plus! Non, il n'est pas possible. Sois encor plus sévère, ô Dieu, plus inflexible; Redouble mon supplice; arrache-moi le jour; Tu ne saurois détruire un malheureux amour. Elle va au milieu de la scène en se joignant les Mains, et les levant ensuite vers le ciel. Ah! Femme trop coupable, où t'emporte l'ivresse De cet amour, qu'attend la foudre vengeresse! Dieu, dis-tu, ne sauroit vaincre ces mouvemens, Ces transports criminels, qui soulèvent tes sens; Las d'un service ingrat, Dieu t'a congédiée; Pour son épouse enfin, Dieu t'a répudiée; Il n'est plus que ton maître, un juge courroucé, Et ton arrêt de mort est déjà prononcé. Arrête, Dieu terrible... avec attendrissement. Hé quoi! Sans qu'il t'offense, Le coeur ne peut jouir de sa faible existence, S'ouvrir au doux plaisir d'aimer, et d'être aimé; L'amour y fut, hélas! De ton souffle allumé; Oui, tu créas l'amour, pour essuyer nos larmes, Pour consoler la vie, et lui prêter des charmes; Tout annonce l'éclat de la divinité, Sa grandeur et l'amour fait sentir sa bonté. Soumise à ton pouvoir, j'adore ici mon maître; L'épouse de Sinval t'eut mieux aimé peut-être... Elle fait quelques pas. Malheureuse! Poursuis, ose insulter aux cieux... Triste jouet d'un coeur, égaré dans ses voeux, Je n'ai plus de raison; je me cherche et m'ignore... Elle va vers le souterrain. Sinval dans ces tombeaux ne paroît point encore! Elle revient vers le tombeau. Ah! Qu'il ne vienne point qu'il me fuye à jamais... Qu'il me fuye est-il vrai? Sont-ce là mes souhaits? Ne plus revoir Sinval! ô devoir! ô tendresse! Ô Sinval! ô mon dieu! Je retombe sans cesse; Dans ces affreux combats je ne me soutiens plus, Et ma faiblesse cède à mes sens éperdus. Elle tombe accablée sur une des marches du tombeau, les deux bras étendus sur elle. ACTE 3 SCENE 2 Euphémie, Théotime. on le voit venir de très-loin dans le détour, et approcher avec tous les signes de l'inquiétude; il avance et jette ses regards de tous côtés; la scène est toujours faiblement éclairée. Théotime. Mes regards inquiets cherchent envain Constance! Qui peut la dérober à mon impatience? Il l'aperçoit sur les marches du tombeau, et court À elle. Que vois-je? En quel état!... Euphémie, comme revenant d'un profond accablement. Ah! Sinval, est-ce vous? Théotime vivement. C'est moi, c'est ton amant, c'est ton fidèle époux, Qui ferme pour jamais la source de tes larmes; Pourquoi ce trouble affreux, dans ces momens de charmes? Euphémie regardant Sinval avec attendrissement. Pourquoi, Sinval? Théotime lui tendant la main. Quittons un séjour détesté; Tout est prêt. Euphémie avec trouble. Tout est prêt! Théotime vivement. Reprends ta liberté; Lève-toi. Il la relève. suis mes pas; des amis nous attendent; Lui prenant la main. Songe que mon bonheur, que mes jours en dépendent; Ne tardons point... Euphémie, appuyée sur le tombeau, et regardant Sinval avec des larmes. Sinval... Théotime. Tu pleures! Tu gémis! Tu repousses ma main? Ne m'as-tu point promis? Euphémie. J'ai promis de mourir. Théotime. Maîtresse de mon ame, Tu ne brûlerois plus de ce feux qui m'enflamme! Tu ne m'aimerois plus! Euphémie. Ah! Cruel! Ah! Sinval! Cher amant... Le regardant avec un attendrissement marqué. un dieu seul peut être ton rival. Théotime. Que veux-tu dire? Hé quoi! N'es-tu pas mon épouse? Euphémie a quitté le tombeau. Je suis celle d'un dieu dont la grandeur jalouse Me défend pour jamais d'être à d'autre qu'à lui. Théotime au désespoir. Par quelle main ce dieu me foudroie aujourd'hui! De quoi me parles-tu? De noeuds que l'artifice, Que la trahison même unie à l'injustice, Que l'erreur t'a contrainte à serrer malgré toi. Avant que d'être à Dieu, tu m'as donné ta foi; Ose me démentir. Euphémie. Il est vrai, l'hymenée À ton sort promettoit d'unir ma destinée; Mais, réponds; si Constance, entraînée aux autels, D'un autre avoit reçu les sermens solemnels; Si l'on m'avoit forcée à devenir sa femme, À lui porter ma main, que ton amour réclame; Si le devoir enfin m'eût soumise à ses lois, Pour rompre cet hymen, parle; aurois-tu des droits? Théotime avec fureur. Les mieux fondés, les droits d'une prompte vengeance. Tout devient légitime à l'amour qu'on offense; De cent coups de poignard, et jusques dans ton coeur, Ma rage auroit percé celui du ravisseur... Mais ce dieu que j'adore, et que pour mon supplice, De ses crimes la terre a rendu le complice, Ce dieu que le mensonge et la crédulité Font servir de prétexte à leur férocité, Au gré de leur caprice indulgent ou sévère, Il voit du haut des cieux, il voit avec colère, Tous ces humains grossiers lui prêter leurs erreurs, Consacrer de son nom leurs stupides fureurs; Non, jamais l'éternel n'a forgé ces entraves, Ce joug sous qui s'abaisse un vil peuple d'esclaves; De ces fers odieux les regards sont blessés; Un volontaire hommage, et non des voeux forcés, Voilà le seul tribut que la raison lui donne, Voilà le pur encens, qui s'élève à son trône. Rapidement. Ingrate, c'étoit lui, ce dieu si bienfaisant, Qui m'amenoit vers toi dans cet heureux instant, Qui brisoit tes liens, qui terminant nos peines, En des noeuds enchanteurs changeoit d'horribles chaînes, Me nommoit ton époux, m'appeloit dans tes bras. Ordonnoit notre hymen tu ne m'écoutes pas; Tes yeux couverts de pleurs... Avec tendresse. ô maîtresse adorée, Il lui prend la main. Chère épouse, suis-moi mon ame est déchirée; Ne me résiste plus; n'attendons point le jour; Jette-toi dans mon sein; fuyons de ce séjour Fuyons... Euphémie le quitte, va s'appuyer à la Colonne funéraire qui est sur le devant du Théâtre; Théotime l'y suit. hé quoi! Toujours à mes desirs rebelle... Il revient au milieu de la scène. Tu ne m'aimas jamais! Il falloit donc, cruelle, Il falloit me montrer, sans nul déguisement, Ce coeur, qui peut jouir de mon affreux tourment; Il falloit t'opposer au penchant qui m'entraîne, Combattre mon projet, satisfaire ta haine, T'applaudir de ces noeuds, que l'enfer a tissus! Oser me dire enfin que tu ne m'aimois plus, Que tu me laisserois une vie odieuse, Que tu voulois ma mort la mort la plus affreuse... Avec attendrissement. Ah! Constance, et ces coups... En pleurant. ils partent tous de toi! Euphémie, revenant à Sinval avec précipitation. Ecoute, cher amant Sinval, écoutez-moi; N'attends pas que jamais Constance dissimule, Cédant à ma tendresse, à ce feu qui me brûle, Oui, j'avois tout promis; je ne le cache pas; Oui, je t'immolois tout; je volois sur tes pas; Insensible aux dangers, aux menaces de l'onde, Je te suivois par-tout, jusqu'aux bornes du monde; Je portois mon amour aux plus sombres déserts; Avec toi partagés, ils me devenoient chers; Je te sacrifiois mon repos, ma patrie, Mes sermens, mon devoir, ma déplorable vie, Mon honneur; mille fois préférable à mes jours, Tout, en un mot ce Dieu que j'offense toujours; Pour combler mon supplice, en ce moment encore Plus que jamais, Sinval, je t'aime, je t'adore; Je le dis à ces lieux par la mort habités, À ce ciel dont j'entends les foudres irrités... Prête à tomber enfin sur les bords de l'abîme, Mes yeux se sont ouverts, et j'ai vu tout mon crime. Tu t'élèves envain contre ces noeuds sacrés, Par la religion, par la loi consacrés; Avec noblesse. Sois mon juge, Sinval; j'en appelle à toi-même; Prononce; ose oublier que mon arbitre m'aime; Ose écarter l'amour de tes sens prévenus; Consulte ta raison, et dix ans de vertus, Dix ans, qu'un jour peut-être, un instant va détruire; L'équité te conduit; la probité t'inspire; Parle; j'ai contracté, Sinval, avec un dieu; Un dieu même a reçu ma parole, et mon voeu, Sinval; et tu voudrois que malgré ma promesse, Malgré tous mes sermens, que je démens sans cesse, Ma lâche trahison m'arrachant à l'autel, Rompît ouvertement ce contrat solemnel! Elle fait quelques pas, en regardant le ciel. Le crime est digne assez, grand dieu, de ta colère, D'apporter dans ton temple un hommage adultère, De nourrir dans mon sein des parjures secrets, Sans ajouter encor l'audace à mes forfaits; Non, ne t'en flatte pas, Sinval; ma perfidie Respectera du moins la chaîne qui me lie; Je saurai m'y soumettre, attendant que le ciel Etouffe dans mon coeur un feu trop criminel, Y dompte ton image, ou que la mort plus prompte Vienne dans mon cercueil ensevelir ma honte. Si Constance t'est chère, ose donc l'imiter; Renferme ton ardeur; cherche à te surmonter; À nos propres regards méritons notre estime; Rappelle ta vertu; montre-moi Théotime; Ce nom t'instruit, Sinval, de ton devoir, du mien; Tous deux ils t'ont parlé. Je n'écoute plus rien; Je dois, sans doute, à Dieu cette force suprême; Je pourrois retomber sauve-moi de moi-même. Pendant tout ce couplet, Théotime donne divers signes d'agitation. Ah! Sinval, qu'ai-je dit? Je connois mon amour. Elle s'avance vers le souterrain. Va séparons-nous, fuis par ce même détour Qui t'a vu pour ma honte en ces lieux t'introduire... Laisse-moi sur mon coeur conserver cet empire... Adieu... Théotime montrant ce souterrain, et parcourant le théâtre avec une sombre fureur. Ce n'est pas là, barbare, mon chemin. Il revient sur ses pas. Euphémie. Que dis-tu? Réponds-moi quel seroit ton dessein? Il parcourt le devant de la scène, et Euphémie le suit. Tes regards enflammés! Eh! Que prétends-tu faire? Il va du côté de l'escalier; elle court à lui. Ah! Sinval! Où vas-tu?... Théotime se tournant. Je vais te satisfaire. Euphémie. Quoi?... Théotime, avec impétuosité. C'est peu que Sinval expire de tes coups; Le trépas te paroît un supplice trop doux; Ta cruauté demande un plus grand sacrifice; Tu veux que, sans mourir, sur moi je réunisse, Mes maux les plus affreux, tous les fléaux divers, Une éternelle mort, les tourmens des enfers; Tu connois les transports de ces ames sacrées, Et d'encens et de fiel à la fois enivrées... Je vais m'abandonner à toutes leurs fureurs, Sécher dans des cachots inondés de mes pleurs, Chaque jour y maudire une horrible existence... Puissent mes cris perçans jusqu'à toi retentir, Te troubler, t'arracher un trop vain repentir! Oui, pour les épuiser ces châtimens terribles, Je vais porter mon coeur, à ces coeurs inflexibles, Par un aveu sincère allumer leur courroux, Contre moi les armer au nom d'un dieu jaloux; Le cloître, dont le zèle exige des victimes, Le cloître va savoir mes erreurs, tous mes crimes; Il saura que j'ai pris pour la religion, Pour de saints mouvemens, mes feux, ma passion, Que, lorsqu'à Dieu j'ai cru rendre un fidèle hommage, C'étoit toi, c'étoit toi dont j'adorois l'image; Que Sinval de tes fers a voulu t'affranchir; Qu'à tes pieds gémissant, il n'a pu te fléchir; Qu'une ame sans pitié, barbare, est ton portage; Que je meurs de douleur, de désespoir, de rage; Et j'y cours... Il va du côté de l'escalier. Euphémie, voulant le retenir. Ah! Sinval, arrête... Théotime marchant toujours. C'est en vain. Euphémie le suivant. Arrête... Théotime. Laisse-moi... Euphémie. Tu me perces le sein! Eh! Cruel, est-ce à toi d'augmenter mes alarmes; Elle se jette avec précipitation à ses pieds. Vois Constance à tes pieds, les baigner de ses larmes; Demeure... Théotime la relevant. De tes pleurs tu sçais trop le pouvoir. Il la regarde avec tendresse. Constance j'obéis... Il fait quelques pas en revenant sur la scène. Mais remplis mon espoir... Il se jette à ses pieds. C'est moi dont la douleur, c'est moi dont la tendresse Embrasse tes genoux, te conjure, te presse... Épouse de mon coeur, ne me refuse pas; Il se relève avec vivacité, la serre dans ses bras. Viens, sortons de ces lieux, précipitons nos pas. Euphémie en pleurant. Que veux-tu? Théotime. Mon bonheur. Euphémie. Ma mort. Théotime. Ah! Dis la mienne; Si tu tardes encor... Il entraîne Euphémie vers le détour. Euphémie. Je me soutiens à peine. Pour mes sens désolés, quels combats! Quel tourment! À Théotime. Ô ma religion je me meurs un moment; Sinval, écoute-moi: Elle s'arrête. Sais-tu que la misère, Le chagrin dans ces murs ont amené ma mère? Théotime avec surprise et indignation. Ta mère! Ici! Quel nom! L'auteur de tous nos maux? Euphémie avec attendrissement. Sinval! Elle a repris des sentimens nouveaux; Sinval! Elle est ma mère hélas! Par notre fuite, Au malheur, au besoin elle se voit réduite. Théotime s'est arrêté avec Euphémie. Tu parles de parens à ton amant à moi, Qui n'adorai jamais, n'idolâtrai que toi! Ah! Tu n'as pas mon coeur; la mère de Constance Ne doit point éprouver l'horreur de l'indigence. Malgré les bords lointains qui nous sépareront, Sur son adversité nos secours s'étendront. Et... Il entraîne une seconde fois Euphémie. partons. L'heure fuit; sous ces voûtes funèbres J'aperçois s'éclaircir, et tomber les ténèbres. Euphémie. Trahir non je ne puis... Elle tombe sur ses genoux, les mains levées vers Théotime, comme pour le prier. Théotime. Ne crois plus me toucher; De ces lieux, malgré toi, je saurai t'arracher... Il la soulève avec violence et marche vers le Souterrain. Euphémie éplorée. Que fais-tu, malheureux? Sinval mon dieu! J'expire!... Son voile est en désordre. Sous tes coupables mains, mon voile se déchire!... Arrête ciel! ô ciel! La terre m'engloutit! Une des tombes qui sont sur la scène, s'ouvre sous les pas d'Euphémie; la pierre se brise, et roule avec bruit. Euphémie est entraînée dans la chûte, et se trouve à moitié engloutie dans ce sépulchre. la comtesse d'Orcé paraît sur l'escalier, un flambeau à la main, et conduite par Mélanie. ACTE 3 SCENE 3 Euphémie, Théotime, Mélanie, la comtesse d'Orcé, Cécile. Mélanie apercevant Sinval. Théotime! La Comtesse D'Orcé laissant échapper le Flambeau de ses mains, et tombant dans les bras de Mélanie. Sinval! Cécile, ouvrant une porte qui donne dans le Caveau, recule d'étonnement. Euphémie et Théotime sont frappés de terreur, et cet état Les empêche d'apercevoir les autres personnages. Euphémie à peine revenue de son accablement. Enfin, Dieu me punit; Je tombe sous son bras; c'est ici qu'il m'appelle; C'est ici qu'il détruit ma substance mortelle, Qu'il a marqué le terme à mes égaremens, Que vont rouler pour moi des siècles de tourmens, L'éternité terrible à mes regards offerte; Ici, j'attends la mort et ma tombe est ouverte. Théotime veut la relever; elle le repousse avec Indignation. Homme trop criminel, va, fuis loin de ces lieux, Et puisse mon trépas te dessiller les yeux! N'as-tu point dans cette ame, à mon repos fatale, Entendu retentir la pierre sépulchrale? N'as-tu point vu ce dieu la briser sous mes pas? Lui-même est accouru m'arracher de tes bras; Dans ce tombeau, lui-même il m'a précipitée; Aux pieds de sa justice, il m'a déjà citée; Il t'y traîne avec moi; ne crois pas échapper À son glaive il menace, il s'apprête à frapper; Son flambeau te poursuit à travers ces ténèbres; Lis ton arrêt écrit sur ces marbres funèbres... La foudre approche, éclate elle fond sur nous deux; L'enfer s'ouvre ô Sinval, quels fantômes hideux! Des spectres agités errent dans ces lieux sombres; Sous le même linceul, je vois un peuple d'ombres; Tous les morts, réunis dans ces murs pleins d'effroi, Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi; Ils m'entraînent! Je vais auprès de vous m'étendre, À vos tristes débris mêler ma froide cendre; Par vos accens plaintifs cessez de m'accuser. La colère du ciel ne sauroit s'appaiser! Ô maître des humains, qu'ont lassé mes offenses, Sur moi seule répands la coupe des vengeances; Avec attendrissement. De Sinval, ô mon dieu, détourne ton courroux, Et qu'un remords heureux le dérobe à tes coups! En se tournant, elle aperçoit la comtesse. Ah! Ma mère, c'est vous que ma faiblesse implore. Oui, vous voyez Sinval, pour qui je brûle encore, Ma mère; en ce moment, j'allois j'allois vous fuir, Infidèle à mes voeux, les rompre, les trahir... De cet asyle saint je marchois vers l'abîme, Et j'engageois Sinval à partager mon crime, Je l'entraînois un dieu, trop lent à se venger, Dans cette tombe enfin est venu me plonger... J'y veux mourir. Elle se jette sur la tombe et l'embrasse tendrement. La Comtesse D'Orcé. ô ciel! Théotime à la comtesse. Vous voyez votre ouvrage! Tous les personnages restent pendant quelques tems dans un silence profond. Euphémie se relevant avec fureur, et jetant les yeux sur Théotime. Je te revois encor! Que veux-tu davantage? Le ciel frappera-t-il sans ébranler ton coeur? Cruel, n'est-il pas tems que ce ciel soit vainqueur? Criminels dévoués au terrible anathème, Combattrons-nous toujours contre ce dieu suprême? Attendrons-nous l'instant où rassemblant ses coups, Son tonnerre, qui gronde, ait éclatté sur nous, Qu'il nous ait engloutis, pour venger ses injures, Dans une éternité de feux, et de tortures? Du sort qu'il nous prépare, il vient de m'avertir; Sinval, cède à ma voix, au cri du repentir, À la religion, à Constance, à toi-même; Pour la dernière fois je te dis que je t'aime, Que je dois, que je veux dompter ces mouvemens... Que je veux étouffer les moindres sentimens. Si l'amour qu'ai-je dit? Si la pitié t'inspire, Si mes larmes encore ont sur toi quelque empire, Théotime s'attendrit par degrés. Laisse-moi retourner aux pieds de nos autels, Y porter mes remords, mes tourmens éternels; Laisse-moi m'immoler à ce dieu que j'offense... Je vois couler tes pleurs; ils prennent ma défense, Te parlent pour ce dieu, qui te r'ouvre les bras, Qui rentre dans ton sein ne le repousse pas, Sinval, cours à ses pieds déposer nos larmes; Sinval le repentir pour Dieu même a des charmes; Nos maux l'attendriront; il se désarmera; Un pas vers lui de plus, il nous pardonnera. Théotime en pleurant amèrement, et après une longue pause. Il l'emporte, ce dieu; sa grace est dans ta bouche; Je cède à son pouvoir; c'est par toi qu'il me touche; Tu me rends aux autels, à mes devoirs, à moi, À dix ans de vertus que je perdois sans toi; Mon coeur envain s'élève et t'oppose un obstacle; Tes larmes sur ce coeur vont produire un miracle. Eh bien! Ce mot affreux, le puis-je prononcer? Je vais à mon amour Constance renoncer, Oui te quitter te fuir tout ce que j'adore, Finir loin de ta vue un destin que j'abhorre, T'arracher, te bannir de mes sens éperdus... Ô ciel! En est-ce assez? Que te faut-il de plus? Euphémie. Euphémie, ô mon dieu, retrouve Théotime? Théotime. Ah! Jamais la vertu ne fut plus près du crime. Mon coeur l'éprouve trop; c'est peu que de mourir; Connois, sens tous les maux que l'homme peut souffrir; Vois l'abîme effroyable où je me précipite; Je m'éloigne je pars Constance, je te quitte... Je pars je t'obéis bien plus encor qu'à Dieu; Constance tu reçois mon éternel adieu, Mon ame, de regrets, de douleurs consumée, Pour toujours! Quand jamais tu ne fus plus aimée. Il se fait violence et sort précipitamment. Euphémie le suivant des yeux jusqu'à ce qu'elle Ne l'aperçoive plus. Je n'ai plus qu'à mourir. Elle tombe les bras étendus sur une des pierres Sépulchrales. ACTE 3 SCENE 4 Euphémie, la comtesse d'Orcé, Mélanie, Cécile. Mélanie embrassant Euphémie avec transport. Tu triomphes enfin! Les transports de la grace ont passé dans ton sein! Ô mon dieu, ma prière est enfin exaucée; Au rang de tes élus Euphémie est placée. À Euphémie. Nous accourions vers toi pour calmer ta douleur; Dieu lui-même est venu, de son bras protecteur, T'applanir le chemin qui mène à la victoire; Goûte bien ton bonheur, et jouis de ta gloire. Ce choc, où se détruit l'humaine passion, Affermit le pouvoir de la religion. Cécile. À ce sublime effort, je demeure interdite! A Mélanie. J'observois tous ses pas; je révélois sa fuite; Contrainte à l'admirer, je vois que la vertu Plaît davantage au ciel, quand elle a combattu. Mélanie occupée à secourir Euphémie. D'où vient que dans mes bras tremblante inanimée... Sur son front pâlissant la mort même imprimée! A la comtesse avec vivacité. Secourons votre fille empressons-nous ô cieux! Qu'il en coûte à nos coeurs pour être vertueux! A Euphémie avec tendresse. Ma soeur... La Comtesse D'Orcé. Voilà le fruit des rigueurs d'une mère! Ô vous, qui trahissez ce sacré caractère, Que n'êtes-vous témoins du châtiment cruel Qui punit les erreurs de l'amour maternel! La comtesse, Mélanie et Cécile se réunissent pour arracher à cette situation Euphémie mourante. La toile se baisse. Source: http://www.poesies.net