Les Renaissances. (1870) Par Armand Silvestre.(1837-1901) TABLE DES MATIERES LA VIE DES MORTS I LA NATURE Introduction. Les Arbres. Les Broussailles. Les Sources. Les Nuages. Les Astres. La Mer. La Neige. Les Voix. Les Parfums. Épilogue. II LE DOUTE III LE RÊVE Mémento. L’Inquiétude Des Momies. La Renaissance Mortelle. Les Immortels. La Double Vie. LES VESTALES. I II III IV V VI VII VIII IX X XI PAYSAGES METAPHYSIQUES Invocation. Matutina. Les Pavots. Nénuphars. Vespera. Cieux Nocturnes. TABLEAUTINS I Le Pêcheur. II Le Semeur. III Le Bûcher. IV Le Printemps. V La Source. VI La Rosée. VII L’OEuf. VIII La Nature. A TRAVERS L'AME. LE PASSÉ I II III IV V IMPRESSIONS Prologue. I Gloria Victis. II Respect. III Jalousie. IV Colère. V Souvenir. VI Souvenir. VII Pèlerins. VIII Martyrs. IX Mater Superba. X La Nourrice. XI Les Oublieux. XII Sonnet du Renouveau. XIII Une Grève. XIV L'Olympe. XV Prométhée. XVI Nessus. XVII Déjanire. XVIII Absag. XIX Morituri te salutant. XX Orphée. XXI Le Fouet d'Amour. XXII La Lyre d'Amour. XXIII Agar. XXIV Taillade. XXV Rouvière. XXVI Pantomime. XXVII Fierté. XXVIII Défense des bêtes. XXIX Virginis amor. XXX Amitié de femme. XXXI Façon de rondeau. XXXII Rondeau. XXXIII Théorie funèbre. XXXIV La Lâche douleur. À George Sand Madame, Vous avez daigné écrire la préface de mon premier livre de vers. Permettez-moi de mettre, une fois encore, mon oeuvre sous le patronage de votre cher et glorieux nom, en vous dédiant ces poèmes comme un témoignage de mon admiration, de ma reconnaissance et de mon affection infinies. A. S. Octobre 1869. LA VIE DES MORTS. I LA NATURE Introduction. À Émile Bergerat. L’Esprit n’habite pas sous les confusions D’atomes entraînés dans les métamorphoses : -C’est la Forme, oscillant sous des vibrations, Qui nous montre la Vie au plus secret des choses. L’Être attend le contour pour se manifester, Et sa source, cachée aux entrailles du monde, Vers les frêles canaux qu’elle fait éclater Pousse éternellement son eau vive et profonde. Elle jaillit sous l’herbe et court sous les glaçons ; Sève ardente, elle mord l’écorce de la Terre, Fait monter vers l’azur la splendeur des moissons ; Soulève la montagne et creuse le cratère. La nature à ses jeux sans nombre s’assouplit : Chaque accident trahit le germe qu’il recèle. Et, comme un ruisseau court partout où s’ouvre un lit, L’Ame vient habiter chaque forme nouvelle. Une part de cette âme errait dans les tombeaux, Fuyant les noeuds rompus de la chair déliée ; Un vent mystérieux la prit à ces lambeaux, Emportant le secret de la Forme oubliée. Et, dans ses renouveaux étranges, inouïs, Cette Ame des tombeaux garde, pour la pensée, Un souvenir flottant des corps évanouis, Comme une empreinte vague et par l’âge effacée. I Les Arbres. Les grands chênes, pareils à de sombres amants, Tordent dans l’air leurs bras où pend leur chevelure, Et, debout sous le vent, ont la sinistre allure Des mornes désespoirs et des accablements. Comme un prince très vieux dont la tête vacille Sous le poids des longs jours, le bouleau maigre et blanc, Haut et d’argent vêtu, se dresse somnolent Dans une majesté vaguement imbécile. Les peupliers ardus ont l’air d’âpres chercheurs Que sèche la pensée et qu’alanguit le rêve, Qui, vers l’azur tendus, y poursuivent sans trêve Des nuages volants les mortelles fraîcheurs. Près des sources où dort l’âme errante des fleuves Qu’ont bus les sables d’or et les soleils jaloux, Pleure, au front incliné des saules à genoux, L’immortelle douleur des mères et des veuves. -C’est qu’ils portent en eux, les arbres fraternels, Tous les débris épars de l’humanité morte Qui flotte dans leur sève et, de la terre, apporte A leurs vivants rameaux ses aspects éternels. Et, tandis qu’affranchis par les métamorphoses, Les corps brisent enfin leur moule passager, L’Esprit demeure et semble à jamais se figer Dans l’immobilité symbolique des choses. II Les Broussailles. C’est l’âme des aïeux que vers l’azur clément Les grands arbres des bois élèvent lentement, Debout dans leur vieillesse héroïque et superbe ; Nos morts, nos jeunes morts, à nous, dorment sous l’herbe. Quelque broussaille, à peine, aux feuillages penchés, Jette un rameau vivant sur les premiers couchés Et rend à nos regards, à l’air sacré qui passe, Aux rayons du soleil, aux ailes de l’espace Un peu de ce qui fut autrefois notre coeur ! Et la ronce, pareille au souvenir vainqueur Qui ploie à ses liens toute peine qui dure, Cloue à leurs vains tombeaux cette pâle verdure. Sous cette épine, aussi, ce qui reste de nous Se penche et se déchire et brise nos genoux, Et courbe notre front que le deuil rend austère Jusqu’aux embrassements suprêmes de la Terre. Et la Terre, sentant ce filial baiser Que sur son sein maudit tout homme vient poser, S’émeut et prend pitié de nos destins moroses Et, parmi ces buissons, laisse croître des roses Où se respire encor l’âme des bien-aimés, Dans le recueillement des longs soirs parfumés, A l’heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles, La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles. III Les Sources. Errant sous le dôme emperlé Des verdures ensommeillées ; Parfois, au sortir des feuillées, L’oeil clair des sources m’a troublé. -L’eau regarde : -et l’aurore éveille, Dans ce regard lent et discret, Comme l’étonnement secret D’un jeune esprit qui s’émerveille. Comme en un rêve de candeur, L’eau regarde, et l’étrange flamme Des choses qui viennent d’une âme Illumine sa profondeur. L’oeil des sources est plein de larmes Et plein de reproches perdus, Et des remords inattendus S’y reflètent comme des armes Le long d’un bouclier d’argent : -La Vie est là qui, solennelle, Attend et darde sa prunelle Fixe sur le monde changeant ! -La Vie aux éléments rendue Par les héritiers du limon, Foule sans yeux, foule sans nom, Sous l’éternité descendue. IV Les Nuages. Les morts vont vite. BURGËR. I Du front des sources qui, sans trêve, Se lamentent sous les gazons, Vers le ciel bleu des horizons Ils sont remontés, comme un rêve : Fils des terrestres éléments, Nés des pleurs éternels de l’onde, Plus haut que ses gémissements Ils ont fui par delà le monde ! Et, sous leurs ailes obscurci, L’azur attristé les emporte, Les Nuages, blanche cohorte... -Les Morts légers passent ainsi.- II S’il est vrai que les morts vont vite, D’où viennent-ils, où s’en vont-ils, Ces souffles errants et subtils Qu’une âme vagabonde habite ? Oh ! si vous vivez sans remords, Votre douleur fut éphémère, Vous qui laissez errer vos morts Ainsi que des enfants sans mère ! -Les miens ! -j’ai su les retenir Dans mon coeur, jalouse demeure Où chaque matin je les pleure Pour les empêcher de partir. III Pour les empêcher de partir Je leur parle avec vigilance, Je les écoute, -et leur silence Ne lasse pas mon souvenir ! Car l’oubli seul donne des ailes Aux morts que nous avons pleures, Et, si vous êtes immortelles, Ames, mes soeurs, vous m’attendrez ! La même fange nous rassemble ; Le même azur, Dieu nous le doit ! -Quand le nid devient trop étroit, Tous les oiseaux partent ensemble. IV Aux oiseaux vagabonds pareils, Les nuages, blanche cohorte, Plus haut que l’azur qui les porte, Montent-ils vers d’autres soleils ? Par delà les sphères mortelles, Rencontrent-ils des cieux plus beaux ? -Où vont ces Icares nouveaux Fondre la neige de leurs ailes ? Tristes de l’éternel souci Que font les choses inconnues, Nous poursuivons le vol des nues... Les Morts légers passent ainsi ! V Les Astres. Comme au front monstrueux d'une bête géante Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards, Les Astres, dans la nue impassible et béante, Versent leurs rayons d'or pareils à des regards. Des haines, des amours, tout ce qui fut le monde, Vibrent dans ces regards obstinés et vainqueurs ; Et la bête, sans doute, a broyé bien des coeurs, Pour que toute la vie en ses yeux se confonde. Ceux que l'hydre a couchés dans ses flancs ténébreux. Ce sont nos morts sacrés, devenus la pâture Des éléments, cruelle et lente sépulture ! L'univers famélique a mis la dent sur eux ; Et du sang paternel, et de la chair des justes, Et de la chair des beaux, et de la chair des forts, Nourri, gorgé, tout plein de lame de nos morts, Sent brûler en ses yeux leurs passions augustes. Lumière de Vénus, feux pâles et mouvants, Rouge et sanglant flambeau que Sirius allume, Soleil d'or où l'esprit d'Icare se consume, Tous, vous êtes des yeux éternels et vivants ! Et la Terre, oeil aussi, brûlant et sans paupière. Sent, dans ses profondeurs, sourde le flot amer Que déroule le flux éternel de la Mer, Larme immense pendue à son orbe de pierre. VI La Mer. O Mer, sinistre Mer que la bise d’automne Secoue et fait claquer ainsi qu’un vain lambeau ; O Mer, joyeuse Mer, magnifique manteau Qu’agrafe le Soleil aux flancs nus de Latone ; O Mer, sinistre Mer dont les gémissements Troublent l’esprit nocturne attardé sur les grèves ; O Mer, joyeuse Mer qui, pour bercer les rêves, As des bruits de baisers et de chuchotements ; O Mer, sinistre Mer, pleine de funérailles ! O Mer, joyeuse Mer que peuple un flot vivant ! -La Vie avec la Mort en toi semblent souvent S’unir pour féconder tes profondes entrailles. Es-tu la coupe immense où le philtre sacré Des renouvellements opère son mystère, Où viennent se tremper les forces de la Terre, Pour embrasser la forme en faisceau plus serré ? Es-tu le temple obscur de nos métamorphoses ? Le Trésor infini des mouvements divers Dont s’animent les corps épars dans l’univers, Et des aspects sans fin que revêtent les choses ? Puisque, sans te lasser, l’âpre travail du vent Engloutit dans tes flancs de charnelles semailles, O Mer, sinistre Mer, pleine de funérailles ! O Mer, joyeuse Mer que peuple un flot vivant ! VII La Neige. On dirait que la Terre a bu le sang des lis Et d’un deuil éclatant voile cette hécatombe, Car déjà la blancheur des marbres clôt la tombe Où dorment pour longtemps ces doux ensevelis. Je t’adore, ô pâleur des vierges trépassées Dans l’éblouissement des rêves amoureux, Emportant dans l’azur les essors douloureux De leur âme pareille aux colombes blessées ! Quel vent a flagellé l’aile que tu parais, Doux et flottant duvet tombé du vol des anges, Et secoué dans l’air tes floraisons étranges Qui font comme un printemps à l’hibernal cyprès ! Les cygnes se sont-ils heurtés contre la nue, Cherchant aux cieux l’azur de leurs grands lacs fermés ? -Ou Psyché, renouant ses voiles parfumés, De ses jeunes candeurs s’est-elle souvenue ? On dirait que la Terre a pitié de nos morts, Et, Vierge devenue au toucher de la neige, Suspend des floraisons le travail sacrilège Dans ses flancs qu’au repos invite le remords. O Neige ! tu m’étreins le front sous le mystère De ta froide splendeur et, comme épouvanté, Je pense que, des cieux déchus de leur clarté, Le lait d’une déesse a coulé sur la terre. VIII Les Voix. Parlez, terrestres voix, chant nocturne des choses, Des langues à venir chuchotement lointain, Cris des enfantements, choeur des métamorphoses, Dernier adieu des morts dont la forme s’éteint ; Bruit des déchirements sans fin de la Matière, Lent et plaintif écho des engloutissements, Lente et sourde clameur dont la nature entière Dénonce le travail obscur des éléments ; Montez dans l’air léger, voix nocturnes des tombes, Et bercez, dans l’azur indifférent des cieux, L’appétit des corbeaux et l’amour des colombes Et les chers souvenirs des coeurs silencieux ! Exilés de la joie et de la foule impie, Les amis des tombeaux vous écoutent, charmés : Chantez l’hymne suprême où leur oreille épie Des mots, des mots connus et des rythmes aimés ! Vous êtes la pitié de celle qui nous tue Et dont l’amour tardif nous défend de mourir, Et qui, le coup frappé, laisse l’âme abattue Regagner lentement la force de souffrir ; Vous êtes la pitié cruelle de la Vie, Et douces cependant à qui vit sans remords. -Cher et tremblant reflet de la flamme ravie ; Monte dans l’air léger, chant nocturne des Morts ! IX Les Parfums. Pareille au fin réseau que sur sa gorge nue Psyché serrait, pleurant ses premières pudeurs, Une invisible mer balance sous la nue Le flux et le reflux des terrestres odeurs. Comme un sein virginal que traverse une haleine De parfums infinis, tièdes et pénétrants, Un souffle intérieur a visité la plaine Et soulève du sol un choeur d’esprits errants. Tout respire : les bois sentent courir une âme A leur cime légère et pleine de frissons, Et, comme la chaleur d’une lointaine flamme, Les voluptés du soir montent des horizons. Les charnelles senteurs des verdures marines Suivent, le long des flots, le spectre de Vénus, Et des grands boeufs couchés les bruyantes narines Aspirent, dans l’air chaud, des bonheurs inconnus. Tout s’enivre de boire à la source cachée Où, comme un holocauste éternel et fumant, La Vie exhale une âme à la Mort arrachée, Une âme qui dormait sous l’herbe, obstinément ; L’âme des morts sacrés dont la dernière haleine Vient errer, chaque nuit, sur les lis odorants, Le souffle intérieur qui roule sur la plaine Des parfums infinis, tièdes et pénétrants. Épilogue. O lampes des tombeaux, astres, feux symboliques Allumés dans la nuit sereine où nous mourons, Gazons qui fleurissez les humaines reliques, Vous n’êtes pas encor tout ce que nous serons ! Grands bois debout dans l’ombre où naissent les mystères, Nuages qui passez, rapides, sur nos fronts, Sources aux regards lents et doucement austères, Vous n’êtes pas encor tout ce que nous serons ! Plus haut que la forêt, que la vapeur légère, Que l’étoile embrasée et que les cieux béants, S’achemine, au delà des terrestres néants, Une part de notre âme à nos corps étrangère, Qui ne subira plus l’injure passagère Des formes que la Mort prend, rassemble et distend. -Elle se fait en nous dans l’ombre et nous attend, Cette part de notre âme à nos corps étrangère ! Elle se fait, en nous, de l’espoir révolté Qui seul nous faisait vivre et que trahit la vie : -De tout ce qui laissa notre âme inassouvie Se forme et croit en nous notre immortalité. Le trésor de nos voeux perdus grossit sans trêve Et le flot de nos pleurs jusqu’au ciel est monté : -Des larmes de l’Amour et des splendeurs du Rêve Se forme et croit en nous notre immortalité ? * * * II LE DOUTE. À Leconte de Lisle. I La forme a des splendeurs où trébuche la foi : Quelle immortalité vaudra jamais la tienne, Matière que revêt la beauté souveraine, Nature à qui sourit une éternelle loi ? Tout est saint, tout est dieu, tout est vivant en toi ! Quand notre âme se prend à ta grandeur sereine, L’immobile nous charme et vers lui nous entraîne ; Et nous sentons, perdus dans un mystique émoi, Notre sang qui se fige au coeur glacé des marbres, Ou se fait sève et court sous l’écorce des arbres, Ou rougit les pavots parmi les blés flottants. A l’horreur du tombeau l’espérance pardonne, Et le désir nous prend de la Mort qui nous donne La gloire de fleurir la robe du Printemps ! II La Mort revêt d’éclat la Nature éternelle Et c’est elle qui fait la gloire du Printemps ! Aux germes sous la pierre endormis et latents Elle garde l’honneur d’une forme nouvelle. C’est la Vestale assise au temple de Cybèle Qui veille sans relâche aux feux toujours vivants ; C’est la grande Nourrice, et ses derniers enfants Un jour boiront notre âme au bout de sa mamelle. Oh ! la nouvelle vie et le grand renouveau ! -C’est le monde des fleurs qui jaillit du tombeau ; -C’est la rose de mai saignant sur la bruyère ; -C’est l’or que le vent roule aux cimes des moissons ; -C’est l’odeur des jasmins naissant sous les gazons ; -C’est la splendeur des lis qui monte de la terre ! III Ce qui reste des morts après les sépultures Ne vaut pas qu’on le cherche au secret des tombeaux Où leur chair se meurtrit et s’effondre en lambeaux Sous le flagellement des lentes pourritures. Leur image, vivante en de rares cerveaux, Y subit, par l’oubli, l’affront des morts futures, Et s’efface, parmi l’ombre des deuils nouveaux, Aux mémoires en deuil de leurs progénitures. Ce qui reste des morts, hélas ! ce n’est rien d’eux, S’ils gisent tout entiers en leurs débris hideux, Ou s’ils n’ont que nos vains souvenirs pour revivre. Et si leur âme, éparse entre les floraisons, S’exhale tout entière aux cimes des gazons, Ce qui reste des morts, c’est l’effroi de les suivre. IV Sans cesse refoulé, sans cesse jaillissant, Aux flancs de la Matière entrouvrant des gerçures, Un flot profond et sourd perle, comme le sang Que filtrent lentement les vieilles meurtrissures. C’est la source sacrée où, pas à pas, descend, Pour y boire en silence et laver ses blessures, Le troupeau des vivants saignant sous les morsures Dont le Temps, dur pasteur, les déchire en passant. C’est la Vie inconnue, éternelle et profonde Dont vous vivez encore et fécondez le Monde, O frères que pleurait la pâle humanité ! Car, après l’agonie et les adieux suprêmes, Ce qui reste de vous est plus grand que vous-mêmes, O Morts dont l’âme errante emplit l’immensité ! V Sans pitié ni souci du rêve audacieux Qui promet au Néant notre âme tout entière, L’infatigable Écho promène sous les cieux La plainte de l’Esprit que trahit la Matière. Sous les sens révoltés, une voix prisonnière S’accroît et les défie, et leur chant orgueilleux Traîne, sans l’étouffer, à l’oreille des dieux, Cet éternel sanglot qui sort de la poussière. De ruines couverte et de mondes flottants, La mer de l’Infini gronde aux rives du Temps. -L’espérance au tombeau descend inassouvie ; Et la Mort nous étreint entre ses bras jaloux, Sans briser Cette foi que nous portons en nous, D’une force d’aimer qui survit à la vie ! * * * III LE REVE. I Mémento. À Frédéric Dillaye. Souvent, à la clarté qui tremble Sur l'âtre en feu je les revois, Les amoureuses d’autrefois ! -Je les revois toutes ensemble. Elles gravissent lentement Le coteau fleuri de mon rêve, Dans mon coeur réveillant sans trêve Le remords du dernier serment. Comme les flots d’une onde morte, Passe leur choeur silencieux ; Leur mystique regard m’apporte Le pardon des derniers adieux ! Ces doux spectres au front de femme, Ces chers hôtes de mon foyer, Ces débris aimés de mon âme Me rendent à moi tout entier. Alors, enivrante et profonde, M’envahit la tentation De suivre, par delà le monde, Cette blanche procession, Aux doux pays où l’ont suivie Ceux qui ne se consolent pas ; Où s’accroît la future vie De tout ce qu’on perd ici-bas ! Où lentement se recompose, Et, souvenir à souvenir, Notre être que doit rajeunir L’éternelle métamorphose. Car les gazons où j’ai pleuré Me doivent compte d’une larme. -Car un fol espoir, comme une arme, Au fond de mon coeur est entré ! Car vous fuyez avant l’aurore, O vous qu’en pleurant je revois, Et je veux vous aimer encore, Mes amoureuses d’autrefois ! Alors, à la clarté qui tremble Sur le chemin des trépassés, Quand nous recompterons ensemble Le trésor des bonheurs passés... Souvenez-vous, ô bien-aimées, De ces jours, de tous les meilleurs, Et de tant d’heures consumées En tant de baisers et de pleurs ! II L’Inquiétude Des Momies. À Henri Cazalis. Plus haut que le vol des ibis Et la pointe des granits roses, Et les pyramides moroses, Et le vieux temple d’Anubis, Des âmes rêvent, endormies : Les âmes d’hommes anciens Qui furent les Égyptiens Et ne sont plus que les momies. -Elles rêvent, -et doucement, Sur le sistre étoile des nues, Modulent des chansons connues Du peuple des morts seulement. C’est une musique sans nom Pareille à celle que l’argile -Dès qu’aux cieux montait l’aube agile, -Chantait aux lèvres de Memnon : « Quand les jours seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? -Ils sont si lents qu’on ne sait plus S’il est assuré qu’on renaisse. « Vêtus comme des chrysalides Et cachés au fond des tombeaux, Sous leurs bandelettes solides Nos corps restent fermes et beaux. « Mais si le temps vient de l’oubli, Pourrons-nous bien les reconnaître ? -Pour être mieux enseveli, En est-on plus sûr de renaître ? « Sans doute les portes sacrées, Les cent portes d’or de Memphis Depuis longtemps sont demeurées Ouvertes sur nos derniers fils, « Et des reptiles sont venus Qui, sous leurs armures squameuses, Ont fait glisser leurs ventres nus Tout le long de ses tours fameuses ; « Des crocodiles faméliques Qui, sur la pierre las d’errer, Auront englouti les reliques Où nos souffles devaient rentrer ! « Faudra-t-il, pour reconquérir Le terrestre habit de nos âmes, A notre tour faisant mourir, Fouiller des sépulcres infâmes ? « Mieux vaut, loin du fleuve et des îles, A travers les sables brûlés Fuir et, pour suprêmes asiles, Chercher des corps inviolés ; « Et, dans les mêmes noeuds charnels S’il nous faut, deux à deux, descendre, Unir deux souffles fraternels Pour échauffer la même cendre. « Car des voluptés réveillées Les saints pouvoirs se doubleront Quand deux âmes appareillées Dans un même corps s’aimeront. « Pour nous le réveil peut venir : Prêts aux divines fantaisies, Au doux pays du souvenir Nos soeurs par nous seront choisies, « Pour qu’il se fasse vérité Le rêve qu’on rêvait ensemble De deux chairs qu’un baiser rassemble Et confond pour l’éternité ! « Quand les temps seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? -Ils sont si lents qu’on ne sait plus S’il est assuré qu’on renaisse. » III La Renaissance Mortelle. (1866) Las des rapides jours et des lentes années, Des soirs tristes, des nuits mornes, des gais matins, Vers les Temps éternels, continus et lointains Que ne troubleront plus les heures obstinées, Vers les Temps éternels mon rêve s’est enfui Par delà l’horizon des sépultures vaines, Vers les Temps éternels dont les douleurs humaines Ne mesureront plus le monotone ennui. Vers le Toujours promis de mes amours passées, Vers l’azur où l’extase a figé les soleils Dans l’immobilité des deux toujours pareils, Mon âme tend l’essor de ses ailes blessées. Une glace éternelle a sculpté les flots blancs De la mer qui m’attire, et les ports sont moins calmes Que sa morne étendue où, pareils à des palmes, Sont couchés les sillons jadis faits à ses flancs. Puisque tout mouvement pousse vers un abîme, Tout espoir vers un doute ou bien vers un remords, Et qu’un baiser sans fin n’est qu’aux lèvres des morts, -Vienne enfin la pitié du tombeau magnanime ! Sous l’oblique regard des Orients vermeils Je veux, tel que Memnon, m’endormir dans la pierre. Le grand sommeil des dieux tente seul ma paupière, Ayant lassé l’oubli des terrestres sommeils. -La pâle enchanteresse, à mon chevet penchée, Laissa choir de ses mains lasses sa lampe d’or, Et, comme une maîtresse indifférente, dort, Dans ses cheveux et dans ses longs voiles couchée, Rêve des deux fermés et des jours révolus, Fantôme virginal et doux, ô fiancée Des célestes amours, ma blanche trépassée, Ne te réveille pas ! -je ne t’appelle plus. L’azur a bu ton sang dans quelque aurore antique, Avec le sang des lis et des dieux méconnus, Et les rouges soleils ont brûlé tes pieds nus, O pâle soeur d’Icare, ô vision mystique ! Spectre divin, dans l’aube errante évapore, Corps devenu parfum, parfum perdu, ma bouche Se sèche à t’aspirer dans l’air mortel que touche Le vol noir de la nuit froide où je te suivrai. Je lasserai le vol de la nuit qui t’emporte, Et, fermant les yeux d’or des constellations, J’oublîrai ta splendeur avec les passions Qu’allume dans mon sein ton souffle épars, ô morte ! Puisque, mêlant ta voix aux terrestres rumeurs, Ton être épars m’entoure, et, fidèle, réclame La foi jurée, -au seuil des ténèbres de l’Ame Ne m’attends plus ! -Reprends ton corps auguste et meurs, Reprends ton corps auguste et sois corps tout entière, Puisque la Mort s’arrête à l’esprit triomphant, Et que de sa pitié toute âme se défend, Et qu’un souffle suffit à sauver la poussière. Loin du souffle obstiné des créateurs pervers, Des rêveurs, des printemps et des métamorphoses, Revêts, pour t’y mouler dans l’orgueil de tes poses, La neige qui fera les éternels hivers. Sous des éclats pareils et des blancheurs égales, Tes formes dans la neige à jamais revivront : -Lève-toi seul dans l’ombre où j’ai caché mon front, Astre froid des cieux noirs et des nuits boréales ! -Revêts, pour y dresser ton spectre radieux, Quelque granit perdu dans l’inerte matière, Aussi dur que l’airain, plus blanc que la lumière, Moins vivant que le marbre habité par les dieux ! -J’étais chaste à jamais de t’avoir possédée, Fille auguste et terrible, ô Vestale, ô ma soeur : Car, dans tes bras sacrés, j’avais pris la douceur D’anéantir en moi la Forme sous l’Idée. La pudeur de mon Rêve a trahi mon amour, Et, dans la nuit de l’Ame où je t’ai poursuivie, Vainement je te cherche, ô Cruelle, ô ma Vie, Et je me sens aveugle -à ne plus voir le jour ! Réveille mes yeux morts, ô Cruelle, ô Lumière, Soleil d’un firmament ou lampe d’un tombeau, Rallume ta splendeur sur l’autel large et beau Où fume encor l’encens de ma ferveur première, Que renaissent en toi, sous mes regards jaloux, Tes Beautés, visions que nulle ombre n’efface, O Pâleur, ô Clarté nocturne de ta face ! O Douceur de tes yeux si mortellement doux ! O Langueur, cieux lointains que ton front rêve encore ! O Rougeur de ta lèvre ouverte sur les cieux ! O Charme enveloppant tes traits délicieux ! O Parfums, souffle errant sur tes fraîcheurs d’aurore ! O Gloire de mon Rêve, à jamais mise en toi, Forme exquise et puissante en mon cerveau dressée, Incarne-toi dans l’ombre où t’étreint ma pensée : -Reprends ton corps auguste -et ne meurs qu’après moi ! IV Les Immortels. À Philippe Burty. Je pense quelquefois qu’à ceux-là seulement Que vierges elle a pris, la Mort laisse leur âme Comme une récompense ou comme un châtiment. Ils aimeront ailleurs plus implacablement, Ces âpres dédaigneux de l’amour de la femme ; -Car, plus que nos désirs, leurs rêves sont cruels. Et seuls, ils connaîtront, après l’humaine vie, L’éternel renouveau des cieux spirituels, Où se rafraîchira leur âme inassouvie. -Je ne sais, cependant, si je leur porte envie :- Leur chimère peut-elle égaler les douceurs Dont s’enchante, pour nous, votre beauté fragile, Cher et vivant troupeau de mes terrestres soeurs ? Entre vos bras féconds, nous, les fils de l’argile, De l’immortalité rapides possesseurs, Nous léguons à des fils l’heur de nous faire vivre, Puis vers le grand repos cheminons sans remord ; Car chaque volupté dont l’Amour nous enivre Comble un peu du néant que nous garde la Mort ! -Et tous meurent pourtant, pleins du rêve de suivre, Par delà l’inconnu visible des tombeaux Et l’horizon banal où se clôt la matière, Des chemins infinis vers des mondes plus beaux, Et nul ne croit avoir vécu sa vie entière. Vienne la floraison des divins renouveaux ! -Mais son enchantement n’est qu’ironie et leurre S’il ne te rend à nous, ô spectre radieux, Lumière de la voie et délices de l’heure, Corps féminin pareil au souvenir des dieux ! -Car, si tu ne renais, toi seul vaux qu’on te pleure. V La Double Vie. À Théodore Moutard. Quelque chose de moi, plus vivant que la vie, Plus vrai que le réel dont je croyais souffrir, Plus puissant que l’amour dont j’eus l’âme asservie, Quelque chose de moi qui ne saurait mourir, C’est la part de moi même à moi-même ravie, Eparse au sein de tout ce qui ne peut finir, Que l’oubli me dérobe et que la mort m’envie : -Celle que n’atteint plus même mon souvenir.- Ce qui de moi s’en fut vers la chose éternelle Qui fleurit sous les cieux du divin renouveau, Ce que m’a pris le Rêve, emportant sur son aile Mes aspirations vers le Juste et le Beau ; Ce que j’ai dit tout bas à la nuit solennelle Quand son aube invisible éclairait mon cerveau, Ce que mes yeux ont vu quand j’ai clos ma prunelle, Ma chair ne saurait plus l’entraîner au tombeau ! Je suis dans tout cela qui loin de moi demeure, Partout où sous des yeux vola mon rêve altier, Et tout cela vivra, que je vive ou je meure : -Mon suprême désir me fera tout entier :- Mon suprême désir et mon amour suprême Dont l’objet immuable a dispersé mon coeur. Donc, vainement le Temps me chasse de moi-même ; L’Éternité saura m’y ramener vainqueur ! * * * * * * * LES VESTALES. Introduction. Cherchant plus haut que moi l’espoir de ma pensée, J’ai trouvé la douleur dont je voulais mourir ; Puisque je porte au coeur ta blessure insensée, O volupté sans nom de l’amour sans désir ! -J’ai trouvé la douleur dont je voulais mourir.- Si tu vis sous les cieux, ma chaste fiancée, Je ne veux de pitié que dans ton souvenir, Blanche apparition dont mon âme est blessée ! Puisque je porte au coeur ta blessure insensée, Je ne veux de pitié que dans ton souvenir ! -Si tu vis sous les cieux, ma chaste fiancée, Je te dirai le mal qu’il est doux de souffrir ! O volupté sans nom de l’amour sans désir ! Blanche apparition dont mon âme est blessée ! Je te dirai le mal qu’il est doux de souffrir, Cherchant plus haut que soi l’espoir de sa pensée ! I Epris de cela seul que n’atteindront jamais Ni terrestres désirs ni ferveur sensuelle, J’ai dit aux cieux l’amour chaste dont je t’aimais, Splendeur des marbres blancs, virginité cruelle ! De l’antique Beauté vision solennelle, Pour entr’ouvrir encor la pierre où tu dormais, De Paros révolté j’ai fouillé les sommets : -Car je te sais vivante et te crois éternelle ! Mais l’âme qui t’habite a des sérénités Où se brisait le vol douloureux de mes rêves Dans l’infini des cieux nocturnes emportés : Après de longs combats et de rapides trêves, Vaincu de l’idéal, vaincu mais non lassé, J’ouvre à ses flèches d’or mon flanc toujours blessé ! II Je veux savoir l’amour permis au cénobite Qui, sous des voeux sacrés, étreint fidèlement Son coeur vierge de tout mortel attachement Et qu’aucun souvenir de volupté n’habite ; Quand le charme trompeur de son rêve l’invite Au doux oubli de l’heure et de l’isolement,. Quand les cieux et les lis fraternels seulement Boivent, comme un parfum, son âme de lévite ! Je veux savoir l’amour mélancolique et doux Des austères amants qui n’aiment qu’à genoux, Ignorant des baisers les douceurs infinies, Comme les trahisons des espoirs décevants, Et greffer sur mon coeur aux sèves rajeunies La fleur, la pâle fleur de ces tombeaux vivants. III Vierges qu’un fol amour dans la mort a couchées, Vestales sous vos coeurs étreignant des flambeaux, O floraisons de lis par l’aurore fauchées, Votre ombre est familière aux amis des tombeaux. Celles-là sont vos soeurs que nous avons cherchées Et dont le souvenir hante seul nos cerveaux ; -Pâles Éves aux fronts couronnés de pavots, De nos flancs par un dieu vous fûtes arrachées ; Épouses que le rêve amène à leur époux, Ma blanche fiancée est-elle parmi vous, Dans les choeurs où l’azur baise vos pieds de neige ? Dîtes-lui que je pleure et, lui prenant la main, Guidez-la par les cieux et, le long du chemin, Suivez-la d’un superbe et fraternel cortège ! IV Si ton pied foule encor l’argile qui me pèse, Que ne suis-je moi-mime à l’argile rendu, Mort glacé sous tes pas et sous l’herbe étendu, Sein brûlé que le froid de son linceul apaise ! Que ne suis-je mêlé dans la cendre qui baise Les plis traînants du voile à ton front suspendu, Dans le monde vivant qui t’entoure perdu, Et de mes vains débris t’étreignant à mon aise ! Je deviendrais un peu de tout ce qui te sent, De tout ce qui te voit, de tout ce qui te touche : Fleur, je me sécherais aux chaleurs de ton sang, Ou, fruit, je me fondrais aux saveurs de ta bouche ; Je serais une proie à tout ce que tu veux, Et je boirais dans l’air l’odeur de tes cheveux ! V Son être se disperse aux choses d’ici-bas, Comme aux buissons jaloux la blancheur de la laine ! Vents des cieux qui buvez, comme une coupe pleine, Le sang sacré des morts, après les longs combats, Descendez, vents des cieux, et desséchez la plaine, Si l’herbe y garde encor le parfum de ses pas ! Si l’air tiède du soir garde encor son haleine, Descendez, vents des cieux, et ne le souffrez pas ! Et secouez du front des grands arbres pleins d’ombre Les mystères muets et les charmes sans nombre Qu’à tout ce qu’elle voit ont apportés ses yeux ! Doux gazons, bois géants, splendeur de la matière Vous ne me prendrez pas son âme tout entière : -Dispersez-la plutôt, vents terribles des cieux ! VI Ceux-là qui meurtrissaient leur chair sous des cilices Et sous l’âpre douleur des flagellations, N’avaient que leur sang seul à verser aux calices Où boit la lèvre en feu de nos tentations. Pleins d’eux seuls, ils goûtaient les amères délices D’assouvir sans remords d’augustes passions, Et, de leur seule mort volontaires complices, Mouraient sous la ferveur des adorations ! Leur supplice était doux et le mien m’épouvante, S’il faut, qu’avant le temps, pour hâter notre amour, Meure ton noble corps dans sa gloire vivante ; Et je pleure, jaloux de ce bien sans retour, -Inexorable loi faite à notre hyménée,- Ta forme impérissable à périr condamnée ! VII Quand la Mort me rendra son âme délivrée, L’ombre viendra poser sur mes yeux endormis La douceur des baisers que ma soeur m’a promis, L’ombre qui peuplera l’immensité sacrée ! Gardiens de mon espoir et de la foi jurée Au seul et triste amour que vous m’ayez permis, Cieux vivants, dites-lui, qu’elle en soit déchirée, Le mal que j’ai souffert d’un coeur ferme et soumis ! Quand la mort me rendra ton âme, ô ma Colombe, Je ne souffrirai pas qu’aux roses d’une tombe Refleurisse l’éclat mortel de ta beauté. C’est dans l’oubli jaloux de ta splendeur cruelle Que je veux à jamais, sereine volupté, Boire tes longs parfums, ô fleur spirituelle ! VIII L’ombre clôt les chemins d’un mobile horizon Que reculent mes pas sans en briser l’obstacle, Enfermant dans la nuit, comme en un tabernacle, Mon rêve qu’ont meurtri le jour et la raison. Le jour et la raison sont cruels au miracle De ta sainte promesse, âme sans trahison ! -Mais, pareil aux croyants assis dans le cénacle, De l’amour éternel j’attends la floraison. Quand l’aube aura brûlé, jusqu’au dernier, les voiles Que dresse chaque nuit sur ses pas glorieux, Je vous verrai, ma soeur, dans le choeur des étoiles Et dans l’éclat sans fin du jour victorieux ; Je vous rencontrerai, dans les cieux, la première, Et nous nous aimerons longtemps dans la lumière ! IX La nuit chemine et, sur ses pas silencieux, La poussière d’argent des astres s’est levée Tout le long de la route éternelle des cieux : -Vous gravirez ainsi la colline élevée Où fleurit mon espoir comme un lis ténébreux, Vierge au pas indolent que mon âme a rêvée, Et, quand sur les sommets vous serez arrivée, Des étoiles luiront sous vos pieds amoureux. Car le jour m’a brûlé de feux que je recèle, Pour garder à la nuit sa jalouse étincelle Et porter à la Mort un baiser surhumain... -Cependant qu’elle vit, ma douce bien-aimée, Seuls vous baisez tout bas sa robe parfumée, Grands bois agenouillés le long de son chemin ! X Vous m’avez, mon amour, contristé sans merci : Les jours sont longs à ceux que l’attente consume Et de qui l’ombre seule a connu le souci ! -Quand l’aube intérieure en leur âme s’allume, Et que leur vision, dans l’azur obscurci, Se dresse lentement comme un brouillard qui fume, Des maux inconsolés oubliant l’amertume, Ils ne regrettent plus d’avoir souffert ainsi ; Ils savent que le bien de n’aimer que des songes Est d’abolir l’affront des terrestres mensonges Et d’asseoir son bonheur dans la sérénité. -Vous m’avez, mon amour, sans merci contristé : Les étoiles rêvaient sur le bord de la nue Et j’étais à genoux : -vous n’êtes pas venue. XI À quoi bon te voiler durant que j’ai des yeux ? Rien ne m’est inconnu de ton mortel visage, Ni des splendeurs du fruit que, dans sa fleur sauvage, Le soleil a mûri pour la moisson des cieux. De ta forme terrestre épiant le mirage Sous les dormantes eaux des bois silencieux, D’un immuable aspect j’ai conçu ton image Et dressé, sous mon front, ton corps harmonieux. Je sais la pourpre errante aux contours de ta bouche Où mes désirs jamais ne seront apaisés ; -Mais je maudis tout bas la puissance farouche Qui m’a fait deviner la saveur des baisers, Et suspend, sans pitié de mes ardentes fièvres, Cette vendange amère au-dessus de mes lèvres ! * * * * * * * PAYSAGES METAPHYSIQUES. Invocation. O Nature, mère immortelle, Dieu vivant parmi les dieux morts, Consolatrice des remords ! Nature, ta puissance est telle Que, par toi, chantent les douleurs Et les tombeaux portent des fleurs ; En toi vit la beauté des mondes, La pitié des cieux éternels, L’amour des êtres fraternels ! Silence des forêts profondes, Voix des blés et plainte des eaux, Chanson marine des roseaux ! Raison suprême de la vie, Dieux doux parmi les dieux méchants, Nature, à toi montent mes chants ! Déesse par les Temps servie, Tombeau des cultes délaissés, Solitude des coeurs blessés. A toi montent mes chants, Nature, O Mère du soleil vainqueur Et de celle qui nous torture Sans jamais lasser notre coeur ! Matutina. À Feyen Perrin. I Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D’un grand fleuve d’azur, l’Aube, parmi la brume, Secoue à l’horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l’air vif de son aile d’argent. Un long tressaillement autour d’elle s’éveille, Et, par flots onduleux jusqu’au zénith monté, Dans l’azur transparent déroule la merveille Des formes qu’envahit sa vibrante clarté. La grande mer des bruits dans l’atmosphère élève Les retentissements de son flux solennel Et bat, sans l’ébranler, comme un roc éternel, Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve. Mais, pareil aux roseaux qu’atteint le flot montant, Le peuple des vivants s’ébranle dans l’espace, Et, couché sous le poids de la vague qui passe, Vers des buts inconnus se disperse, flottant. Cependant qu’aux frissons des brises échappée, La Terre s’alanguit aux tiédeurs du réveil, De longs éclairs, pareils à des lueurs d’épée, Creusent, à l’orient, leur sillage vermeil. Alors l’Oiseau divin, le Cygne, l’Aube blanche, Sentant dans l’air en feu son âme se sécher, Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher ! II De l’horizon perdu dans les frissons de l’air, Comme un fleuve lacté, la lumière s’épanche Sur les coteaux légers que baigne son flot clair ; -L’Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche, Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés, Chuchotent dans la brise errante où s’évapore L’âme des derniers lis par la nuit effeuillés : -L’Aube sur la forêt pose son pied sonore. Sur l’herbe drue où court l’insecte familier Une gaze de longs fils d’argent s’est posée, Et la bruyère aiguë est pleine de rosée : -L’Aube sur les gazons égrène son collier. -Dans le ruisseau que l’Aube effleure de ses voiles, Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs, Et, sous l’onde où tremblait l’oeil furtif des étoiles, S’ouvre l’oeil alangui des pervenches en pleurs. Les Pavots. Claisemés dans la moisson verte, Les pavots la vont rougissant Comme des piqûres ouvertes Au cou d’un animal puissant. Le vent qui roule son haleine Sur le flot onduleux du blé Fait haleter toute la plaine Comme un boeuf au soc attelé. O vaillante bête, ô nature, Sous l’aiguillon qui te torture, Voici que le printemps nouveau Fait perler à ton flanc superbe, Au travers de ta toison d’herbe, Les gouttes de sang du pavot ! Nénuphars. Sur l’eau morte et pareille aux espaces arides Où le palmier surgit dans les sables brûlants, Le nénuphar emplit de parfums somnolents L’air pesant où s’endort le vol des cantharides. Sur l’eau morte à l’aspect uni comme les flancs D’une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides, Le nénuphar, nombril des chastes néréides, Creuse la lèvre en fleur de ses calices blancs. Sur l’eau morte entr’ouvrant sa corolle mystique, Le nénuphar apporte un souvenir antique : -Vénus marmoréenne, éternelle Beauté, Ton image me vient de l’immobilité, Et sous ton front poli je vois tes yeux de pierre, Comme les nénuphars profonds et sans paupière. Vespera. À Philothée Oneddy. I Le soleil, déchiré par les rocs ténébreux, Tombe, comme César, dans sa robe sanglante, Avant de nous quitter, l’heure se fait plus lente, Et de confuses voix murmurent des adieux C’est le soir ! -L’horizon se remplit de lumière, Et la pourpre s’allume aux rives de l’azur ; Et le flot attiédi, plus profond et plus pur, Enivre de chansons la rive hospitalière. Derrière les brouillards où Phébé va s’asseoir, La dernière colline a caché ses épaules ; L’onde baise tout bas les longs cheveux des saules : Vesper luit, comme un pleur, dans l’oeil profond du soir. On entend murmurer, sous les lentes morsures Des lierres vagabonds, les chênes orgueilleux, Et les soupirs lointains qu’élèvent vers les cieux Les pins ensanglantés d’odorantes blessures. C’est l’heure où tout coeur fier fuit dans la liberté, En sentant se rouvrir la blessure fermée, Tandis qu’au sein des fleurs la nature pâmée Boit la fraîcheur de l’ombre et l’immortalité ! II Les ombres s’allongeaient, à des dragons pareilles ; Les grands bois, accroupis au bord de l’horizon, Semblaient des boeufs couchés ou de frileuses vieilles Qui chauffent leurs pieds morts alentour d’un tison. Dans l’azur immobile et poli comme un marbre, Des étoiles filtraient, pareilles à des pleurs ; Et la sève, perlant sous l’écorce de l’arbre, Emplissait l’air voisin de puissantes odeurs. A l’ombre des roseaux dressés comme des piques, Les grenouilles, en choeur, jetaient leurs voix rythmiques ; De nocturnes oiseaux, dans l’air, traçaient des ronds. Et la brise, frôlant la cime des bruyères En soulevait l’essaim vibrant des moucherons Dont la lune argentait les vivantes poussières. III Luisante à l’horizon comme une lame nue, Sur le soleil tombé la Mer, en se fermant, De son sang lumineux éclabousse la nue, Où des gouttes de feu perlent confusément. Comme une foule émue après un châtiment, Sous l’oblique rayon des étoiles sacrées, Une procession d’ombres démesurées Derrière les troupeaux chemine lentement. On dirait qu’un vieil orgue aux lentes harmonies, De l’Océan désert peuplant l’immensité, Murmure dans la nuit de graves litanies, Et qu’un Miserere par la vague est chanté. Et comme au bout d’un bras un chef ensanglanté, La Lune monte au ciel, qui, dans la nue obscure, Semble, avec son front pâle et sa morne figure, La tête sans cheveux du grand décapité. IV La lumière qui fuit vers l’horizon plus pur, Comme une ronce folle aux plis traînants d’un voile, Se pend au bord des cieux flottants, et chaque étoile Semble une épine d’or qui déchire l’azur. Les feuillages aigus que sa robe balaie Montent au front de Dieu dans l’éther emporté ; Puis la lune à son flanc ouvre une large plaie Où la terre, en rêvant, vient boire la clarté. Car la splendeur des nuits est faite de blessures ; Leur silence est douleur et non sérénité : Un Christ inconnu saigne en leur obscurité. Sur tous, l’ombre et l’amour enlacent des morsures ; Et chaque souvenir, renaissant et vainqueur, Semble une épine d’or qui déchire le coeur ! V Le vent frais a doublé les ailes de la nue Dont le soleil tombé, comme un Parthe qui fuit, Ensanglante le vol d’une flèche inconnue : L’herbe tremble au toucher des pieds froids de la nuit. Vénus, qui de sa mère enfin s’est souvenue, Sur le flot éploré penche son front qui luit : L’innombrable baiser de l’onde la poursuit Vers son lit d’algue verte à peine revenue. Tout se hâte d’accord vers un commun retour ; Et, rempli des senteurs qu’exhalent les pelouses, Sous les toits citadins où brûle encor le jour, Une à une, soufflant les lumières jalouses, Vers les lits parfumés des nouvelles épouses Le vent frais a doublé les ailes de l’Amour. VI Derrière les grands joncs, rôdeur mélancolique, Le crapaud fait tinter sa langue de cristal, Et rythme, comme un bruit mécanique et fatal, L’innombrable retour de son chant bucolique. La couleuvre aux yeux verts pailletés de métal Soudain jette au chanteur sa stridente réplique, Et glisse jusqu’à lui sa course famélique, Avec un sifflement ironique et brutal. Tout se tait, et l’horreur de l’ombre en est accrue, Et puis, le regret vient de la voix disparue : Quand le soleil lassé clôt le cycle vermeil Où l’aiguille de feu tout le jour se balance, Le nocturne veilleur comptait l’heure au silence, Et mesurait aux bois la douceur du sommeil. VII Des souffles attiédis, sous les cieux taciturnes, Roulaient le fleuve errant des vivantes odeurs, Lointain enchantement des floraisons nocturnes, Du monde des parfums invisibles splendeurs ! J’en oubliai l’effroi de ces ombres moroses Que l’heure, à nos cerveaux, comme aux monts vient asseoir, Et j’admirai comment l’air pénétrant du soir Fait jusque sous nos fronts monter l’âme des roses. J’avais maudit l’azur et ses illusions ; Mais sentant, réveillé des mornes visions, Respirer sous mes pas l’argile maternelle, Le désir me surprit de me mettre à genoux Et d’adorer, perdu dans la nuit solennelle, Cette grande pitié de la Terre pour nous ! Cieux Nocturnes. À Eumène Queillé. I Il est un grand tombeau dont l’horreur me poursuit, Large, froid, et peuplé de silences funèbres : -C’est l’immense tombeau qu’ouvre sur nous la nuit Dans l’azur dilaté par l’effroi des ténèbres. Comme des jours furtifs où glisse la pâleur D’un ciel d’or très lointain, au travers d’un mur sombre, Les étoiles, filtrant leur clarté sans chaleur, Blanches, rompent parfois la tristesse de l’ombre. Des réveils immortels nous mesurant l’espoir, Rares, ces mornes feux dont la lumière tremble Luisent, sans l’éclairer, dans le sépulcre noir Dont nous sommes les morts et les vers tout ensemble. Des étoiles fuyant le choeur silencieux, Parmi les trépassés trépassé solitaire, Pour pardonner aux nuits l’épouvante des cieux J’attends qu’un Dieu nouveau, pitoyable à la terre, Ainsi qu’un fossoyeur, les deux bras étendus, Ferme ce vide horrible, et, de sa main géante, Versant dans l’éther creux un flot d’astres perdus, Comble avec des soleils sa profondeur béante ! II Comme une vaste cible où pleut le fer des lances, Criblé sous les regards des chercheurs inconnus, Le firmament, déchu des antiques silences, Pleure le sang divin d’Hermès et de ,Vénus. O mythes glorieux, qu’êtes-vous devenus ? Du Beau que nous servons éternelles semences ! Devant un peuple obscur d’astres nouveaux venus, La foule olympienne a fui les cieux immenses. Trahissant le secret de sa limpidité, Pour montrer son trésor inerte de clarté L’azur a déchiré la pudeur de ses voiles, Et l’homme, revenu de son rêve orgueilleux, Après avoir compté le troupeau des étoiles, Prend en pitié le ciel qu’ont déserté les dieux. Tableautins. I Le Pêcheur. Comme un pêcheur debout sur la rive profonde, Dieu, sur le bord du ciel devançant le matin, Jette, -immense filet, -chaque jour sur le monde Et l’entraîne, le soir, plein d’un sombre butin. Ceux-là que nous aimons, ce sont ceux qu’il emporte : Ce qu’il en fait là-haut, nul ne le sait ici. -Le flot s’est refermé, comme une immense porte Entre nous et nos morts, notre éternel souci ! II Le Semeur. Debout sur le sillon béant, le vieux semeur, En cadence y fait choir la graine nourricière ; Les corbeaux, attentifs à son prudent labeur, Avides pèlerins, cheminent par derrière. Nous semons nos espoirs, tout le long du chemin, Aux sillons de l’amour, aux vents du lendemain ! -Le temps, sombre corbeau toujours en sentinelle, Dévore sur nos pas la semence éternelle. III Le Bûcher. Dans les sentiers perdus, moissonnant les bois morts, Le Temps a traversé la forêt de mon âme, Entassant et foulant souvenirs et remords, En un sombre bûcher d’où jaillira la flamme, O mes folles amours ! Démons ! Coeurs inhumains ! Accourez et dansez ! C’est mon âme qui brûle ! -Je m’en retourne aux cieux, comme le grand Hercule, Sur les ailes du feu qu’ont allumé vos mains ! IV Le Printemps. Comme un faune endormi dont les nymphes lascives Ont caressé les flancs de leurs gerbes de fleurs, L’An se réveille et prend mouvement et couleurs, Au doux flagellement des brises fugitives. O Printemps ! -Un frisson court dans l’air matinal ; La sève mord l’écorce et le lierre l’enlace ; Et la source, entr’ouvrant sa paupière de glace, Sous des cils de roseaux, montre un oeil virginal. V La Source. La source va creusant, d’une larme immortelle, Un nid pour les vautours, dans le flanc du granit : Le souvenir amer, au fond du coeur fidèle, Tel, filtrant sans relâche, à la mort fait son nid. Et les vents embrasés, dont la source est tarie, Ne sécheront jamais la blessure du coeur. -Quelques-uns ne l’ont su, mais aucun ne l’oublie, Cet amour qui nous fit la première douleur ! VI La Rosée. Quand le soleil a bu, sur la cime des bois, La fraîcheur des baisers que l’Aube chaste y pose, La rosée erre encore aux buissons et parfois Se pend, frileuse perle, aux lèvres d’une rose. Du premier souvenir immortelle douceur ! Frêle perle d’amour au temps cruel ravie ! -Ainsi, chacun de nous porte, au fond de son coeur, Un pleur tombé du ciel à l’aube de la vie. VII L’OEuf. L’oeuf, c’est la vie enclose aux formes de la pierre : -Quand l’oiselet surgit comme un mort glorieux, De son frêle cercueil secouant la poussière, Il envoie au soleil de petits cris joyeux. Tout est cercueil, mais tout cache un vivant ! Perdue Au secret des tombeaux, la vie attend l’essor, -L’aile immense des cieux sur la terre étendue, Couve l’oeuf immortel que féconde la Mort ! VIII La Nature. À Georges Guéroult. J’ai voulu te concevoir seule Dans mon cerveau régénéré, Grande Nature, auguste aïeule Qui dors au fond du bois sacré ; Et j’ai chassé de la lumière Que filtrent tes yeux d’or mi-clos, La vision qui, la première, Apprit à mon sein les sanglots ; Le spectre de la soeur amère Que ton flanc jette à notre coeur, Ta cruelle image, ô ma mère ! La Femme, fantôme vainqueur ! En vain, je l’ai chassé dans l’ombre Que répand sur le bois épais, Avec ta chevelure sombre, L’heure de la nocturne paix : Car en moi vous êtes entrées, Plus poignantes que mes amours, O tristesses des nuits sacrées Pleurant sur le berceau des jours ! De vous, ô langueurs éternelles ! En moi quelque chose est resté, O lassitudes maternelles Des tristes flancs qui m’ont porté ! * * * * * * * A TRAVERS L'AME. Le Passé. I Sur l’amant et sur la maîtresse, L’Aube épanche un jour enchanté, Et le temps semble à leur ivresse Le seuil d’or d’une éternité. Et le premier frisson des brises, Baisant leurs fronts silencieux, Emporte leurs âmes surprises, D’une aile égale vers les cieux ! Plus haut que le vol des colombes Et le dernier parfum des fleurs, Ils passent au-dessus des tombes Sans entendre couler les pleurs. Pasteurs du blanc troupeau des rêves, Une étoile, au sillon vainqueur, A guidé leurs pas sur les grèves ; Un Dieu jeune est né dans leur coeur ! L’encens, la cinname et la myrrhe Brûlent dans leurs souffles mêlés ; Le choeur des anges les admire Sur le seuil des Edens voilés. Sous le vent des harpes sacrées,. Frémissant des mêmes accords, Comme sous des mains inspirées, Leurs âmes vibrent dans leurs corps ; L’extase a figé les paroles Sur leurs lèvres au souffle éteint, Comme la rosée, aux corolles, Le premier frisson du matin, D’un baiser leur chair est liée, D’un serment leur être est uni, Et leur âme multipliée Partout confine à l’infini. Parfums errants, nuit solennelle, Hymne où l’esprit bercé s’endort, Lis pur, étoile fraternelle... Oh ! le beau chemin vers la mort ! Sous leurs pas la nue est ouverte : L’astre a laissé choir son flambeau... L’amant fuit la route déserte, La maîtresse gît au tombeau. Au soleil d’or sitôt fermée, O fleur morte, immortelle fleur ! Tu reposes, ma bien-aimée ! Des deux, ton sort est le meilleur. Ayant clos tes yeux et ta bouche, Que me font l’air et le soleil ! -A ceux qu’unit la même couche, Dieu devrait le même sommeil. II Rayonnement discret de la lampe baissée, Douce plainte du lin par l’aiguille mordu, Chant léger qu’étouffait sur sa lèvre pressée Le baiser toujours pris et toujours défendu ! Vieux livre interrompu de lentes causeries, Silence qu’emplissaient de longs enchantements, Parfum toujours en fleur des roses défleuries, Calme des soirs passés près des tisons fumants ! Oh ! je baise en pleurant l’aile dont tu m’effleures, Souvenir éternel, regret inconsolé, Amour qui fus ma vie et qui t’es envolé, -Charme de tous les lieux et de toutes les heures ! III L’air du soir emportait sous les feuillages sombres, Comme un parfum du ciel, l’âme des voluptés ; Les rêves se levaient partout avec les ombres : Celle qui fut mon coeur était à mes côtés. Nous suivions le grand bois, parmi l’herbe mouillée, L’air au front, l’oeil au ciel, la bruyère aux genoux, Et comme elle sortait, blanche, de la feuillée, Une source se prit à gémir près de nous. Ce sanglot sans pitié, poursuivant mon oreille, S’en fut jusqu’à mon coeur joyeux et l’affligea : La santé fleurissait sa beauté sans pareille, Et je cherchais pourquoi l’onde pleurait déjà ! IV Sur le lac, où j’ai vu passer les cygnes blancs, Un rêve flotte et suit leur lumineux cortège : Je vois l’ange endormi, l’enfant au corps de neige, Qui soulève vers moi ses bras nus et tremblants, Ses bras pareils aux cous harmonieux des cygnes ! —Et, quand le flot s’enfuit, leurs gestes nonchalants, Comme pour un adieu, tristes, me font des signes. Dans le choeur fraternel des célestes oiseaux, Que cherche, sous l’azur, la chère ensevelie ? A-t-elle retrouvé le bouquet d’Ophélie, La pâle fleur d’amour qui croît au fond des eaux ? -Quand la fraîcheur du vol des cygnes les effleure, Son haleine frissonne aux cimes des roseaux Et me trouble, en passant, comme une voix qui pleure. Sur le lac où j’ai vu descendre le soleil, Un rêve flotte et suit la vision première : Je revois mon amour couché dans la lumière, Comme un lis abattu que teint un sang vermeil ; Et le flot, aux rougeurs dont le couchant l’irise, Palpite sur la grève, incessant et pareil A la lèvre qu’empourpre un baiser qui la brise. Des baisers ont passé, rapides et brûlants, Sur ma lèvre où jadis son âme s’est posée, Et j’ai senti saigner, toujours inépuisée, Sous l’implacable fer de mes souvenirs lents, Ma dernière douleur et mon amour première, -Près du lac où j’ai vu passer les cygnes blancs, Près du lac où j’ai vu descendre la lumière. V Très pâle et le front ceint de marguerites, Ses grands yeux levés et qui, somnolents, Semblaient lire au ciel des choses écrites, Elle s’en allait, rêveuse, à pas lents, Si pâle et le front ceint de marguerites ! Très-douce et ne parlant plus à la terre Qu’avec son sourire et comme tout bas, Elle allait cueillant la fleur solitaire Qu’un rêve faisait naître sous ses pas.., Si douce et ne parlant plus à la terre ! Très frêle et pareille au roseau qui penche, Un faix invisible inclinait son front. Va, repose en paix, ma colombe blanche, Toi que plus jamais mes yeux ne verront Si frêle et pareil au roseau qui penche. * * * Impressions. Prologue. Poursuivre ce qui fuit, rêver ce qu’on ignore, S’ouvrir une blessure impossible à guérir, Hâter la trahison que garde l’avenir A ceux que l’idéal implacable dévore ; Fuir ce qu’on peut aimer, chercher ce qu’on adore, Ce qui peut-être est mort ou vous fera mourir, C’est folie et pitié I Car nul ne sait encore Si le bien de savoir vaut le mal de souffrir. J’ai, jusque sous la dent de l’antique chimère, Voulu ravir le fruit dont la science amère Tente ironiquement les coeurs audacieux. Pour monter dans l’azur j’ai déserté la vie, Et cependant je porte une secrète envie A tous ceux que la terre a consolés des cieux ! I Gloria Victis. À Alphonse Daudet. Jésus, ta croix insulte à plus d’une potence Où d’aussi grands que toi sont morts désespérés. Qui pourrait les compter les martyrs ignorés Dont une mort infâme a puni la constance ? Bien d’autres ont souffert, Sauveur du genre humain, Pour le rêve insensé des choses immortelles ! liais leurs religions, Jésus, où donc sont-elles ? Quelle bouche a baisé leurs pas sur leur chemin ? Ils portaient, comme toi, des mondes dans leurs têtes, Que l’oubli, dans ses flots, a noyés sans remords. Naufrage sans témoins ! Ils sont morts deux fois morts ! -Le Ciel a refusé sa foudre à leurs tempêtes.- Ta mort fut douce, à toi, de charmes infinis : Sur le sein d’un ami tu bus le dernier verre Et Madeleine en pleurs consola ton calvaire, Comme autrefois Vénus les mânes d’Adonis. Mais vous, sombres martyrs des oeuvres méprisées, Au pied de vos gibets les loups seuls sont venus, Et les vents seuls ont bu les sanglantes rosées Que poussait l’agonie à vos fronts méconnus. II Respect. Tu me tendais ta bouche et j’ai baisé ton front, Et ta fierté, surprise à cet accueil farouche, N’a pas su démêler le respect de l’affront, Et tu m’offres ton front quand je cherche ta bouche. Ce que j’aurai souffert, d’autres te le diront : Pour sauver le seul bien dont le souci me touche, Sur mon coeur, où longtemps des regrets saigneront, D’un amour fraternel j’aurai greffé la souche. Je ne connaîtrai pas l’intime volupté De boire les parfums de ton corps enchanté, Fleuve lacté qui fait les blancheurs de ta couche. De l’honneur que j’ai mis plus haut que le désir, Je porterai le faix, quand j’en devrais mourir... Mais une fois pourtant je veux baiser ta bouche ! III Jalousie. L’aube a posé ses pieds, ses pieds blancs et furtifs, Sur les fronts des rêveurs et les monts taciturnes, Et fermé les yeux d’or, les yeux doux et craintifs, Des constellations et des oiseaux nocturnes. L’allégresse du ciel, du ciel vibrant et clair, Ne descend plus au fond de mon esprit morose, Sitôt que le frisson, le doux frisson de l’air, Fait s’ouvrir l’Orient comme une immense rose. Car, penché sur ton coeur, ton coeur triste et profond Qu’enveloppe de paix ta gorge cadencée, J’entends sourdre la mer, la mer sombre et sans fond, De ton rêve où se perd ma jalouse pensée. IV Colère. Quand au plus profond de mon être Ton regard m’atteint et me mord, Sais-tu que tu n’auras, peut-être, L impunité que par ma mort ? De ton rire cruel et traître, Tu m’ouvres le coeur sans remord, Plus implacable que le prêtre A la victime qui se tord. Et tu ne crains pas, mon pauvre ange, Qu’un jour, révolté, je me venge Et que je te frappe à ton tour ?... L’heure d’aimer est incertaine, Et nul ne sait combien de haine Se cache au fond de son amour. V Souvenir. Durant les soirs d’hiver longs et silencieux, Je pense au temps où seuls, près de l’âtre joyeux, Les cheveux dénoués et souvent demi-nue, Tu dormais dans mes bras, sitôt la nuit venue ; Où mes baisers riaient et pleuraient tour à tour, Sur votre front sans tache, ô mon premier amour ! Et j’écoutais chanter ton coeur dans ta poitrine Et mes yeux enivrés, sous la toile mutine, Suivaient le flot charmant de ton corps amolli. Et puis, comme un enfant, dans notre petit lit Je t’emportais joyeux, -éploré comme un saule, Ton front abandonné roulait sur mon épaule. Là, des baisers nouveaux, ardents, multipliés, S’élançaient sur ta bouche et mouraient à tes pieds ! VI. Souvenir À Charles Desfossez. Comme un couple de cygnes blancs Harmonieuses à décrire, Sur deux visages dissemblants, Elles ont le même sourire. Le même regard dans leurs yeux S’attendrit quelquefois ; mais l’une Prit le sien au soleil joyeux, L’autre à quelque rayon de lune ; Et, bien que le même printemps Effleure leur petite joue, Voici déjà de longs instants Que l’une rêve et l’autre joue. Songes d’or et vives chansons, Elles ont fait leur part entre elles : L’une suit le vol des pinsons, L’autre celui des tourterelles. Mais leur coeur fraternel sait bien Où se croise leur double voie ; Un tendre et mystique lien Unit ce calme à cette joie, Et, sous le même enchantement Que les fleurs discrètes des mousses, S’épanouissent chastement Leurs âmes jumelles et douces ! VII Pèlerins. I Les pèlerins d’amour, sublimes voyageurs, Seuls affrontent pieds nus nos sentiers de misère ; Les yeux souvent au ciel, égrenant un rosaire De chansons et de pleurs. Ils s’arrêtent au bord des sources altérées, Pour baiser, sous les fleurs, des pas mystérieux ; Ils portent à leur cou des reliques sacrées Qu’ils cachent à nos yeux. Au revers d’un fossé de leur route infinie, Ils s’endorment un soir, comme l’oiseau s’endort. Nul ne connaît leurs noms, car leur muet génie Est frère de la Mort ! II Parfois, sur le chemin que leur marche ensanglante, Le sombre choeur des gueux et des déshérités, Comme un troupeau de boeufs que le fouet tourmente, Pousse sa grande voix dans les immensités. Et la nuit seule entend leur clameur insensée Qui roule, sous l’azur, le bruit sourd de ses flots. La majesté des deux n’en est pas offensée ; Le vide boit leurs cris et le vent leurs sanglots ! Mieux vaut au pèlerin que trahit son courage, Fuir les sentiers perdus qu’a brûlés le soleil, Et, muet, s’endormir sous le cruel ombrage Où la jalouse Mort vient punir le sommeil. Moi, je marche toujours, sans plainte et sans colère : Il n’est de pauvreté qu’au coeur sans souvenir. Je porte dans mon âme un trésor de misère, Et mes jours sont, remplis d’aimer et de souffrir ! VIII Martyrs. Du haut de l’arbre de la vie Où le désir les crucifie, Les pâles martyrs de l’amour Contemplent, au pied du Calvaire, Les joyeux compagnons du verre Qui chantent tout le long du jour ! Eux, leur flanc saigne et leur col ploie, Et cette musique de joie N’effleure pas leurs sens troublés... Mais, cette voix qui vibre à peine, C’est un sanglot de Madeleine ! -Et les martyrs sont consolés. IX Mater Superba. Quand, sur ton noble front de pudeur revêtu, J’admire la beauté, splendeur de la vertu, J’aime d’un fol amour, mère orgueilleuse et sainte, Ton fils que tu retiens dans une molle étreinte, Ton beau captif qui veut s’échapper de tes bras. Chante, mère orgueilleuse et douce, et tu verras Sur ton bras courageux rouler sa blonde tête, Et tu demeureras, immobile et muette, Recueillie, et tout bas adorant son sommeil ! Berce-le doucement, et, s’il pleure au réveil, Penche vers lui ton front, mère orgueilleuse et tendre ; Que ton fils te caresse, et que je puisse entendre, Comme dans les rosiers les passereaux voleurs, Gazouiller ses baisers sur tes lèvres en fleurs ! X La Nourrice. À Henry Forneron. À la table, au foyer, dans la famille antique, La nourrice gardait une place à côté De l’aïeul et c’était une sage pratique : Son conseil entre tous demeurait respecté. Comme un hôte sacré qu’environne un mystère, Des lares endormis religieux gardien, Passait dans la maison cette figure austère, Et l’homme lui disait : Ma mère ! -Et c’était bien ! Car, monté dans tes bras, mieux que ton ventre, ô femme, C’est ton sein patient qui nous donne notre âme ; Car c’est, pour qui le cherche, un symbole puissant, Qu’au-dessus de ton flanc Dieu, dressant ta mamelle, Ait assis sur ton coeur la colline jumelle Où nous buvons le lait, cette fleur de ton sang ! XI. Les Oublieux. L’enfant disait : « Veux-tu nous enfuir loin du monde ? -« Enfant, ma douce enfant, je veux ce que tu veux ? » Il prenait dans ses mains la chère tête blonde, Et sur son front rêveur il baisait ses cheveux. « Ami, courons au bal ! Le bal joyeux m’attire ! « Mais non !... Courons au bois sur ton cheval nerveux ! -« Enfant, ma douce enfant, je veux ce que tu veux î » Et sur sa lèvre folle il baisait son sourire. Sentiers où leur amour a longtemps voyagé, Doux nids où s’abritait leur mutuelle ivresse, Où donc sont aujourd’hui l’amant et la maîtresse ? -Tous deux sont beaux encore et tous deux ont changé. XII Sonnet Du Renouveau. À Aymar de Saint-Amant. Sous les premiers soleils, comme une coupe pleine, La verdure déborde au penchant des chemins. Le printemps a jeté des roses dans la plaine ; Ami, nous reviendrons des roses plein les mains. Aux beaux jours sont promis de plus beaux lendemains, Dans l’azur transparent qu’attiédit son haleine, Avril a réveillé l’abeille et le phalène : On entend bourdonner alentour des jasmins. Ainsi, rien n’était mort. Tout renaît, ô merveille ! Aux mondes d’autrefois le monde s’appareille : Ami, reconnais-tu cette vieille chanson ? La chanson qui viendra, jamais la vaudra-t-elle ?... -Et dans l’air qu’emplissait l’espérance immortelle, Monte le souvenir, comme une floraison ! XIII Une Grève. À Feyen Perrin. Le ventre dans le sable et le front dans la main, Sur la rive marine elle reste accoudée ! Son doux poids a creusé les rondeurs de son sein Dans la grève amollie et par le flux ridée. Elle est nue et le ciel la revêt de clarté. De grands rochers debout au loin font sentinelle, Et les oiseaux de mer battent l’air autour d’elle, Sans troubler un moment son immobilité. Femme, à qui songes-tu sur la plage déserte Où le vent du matin balaye l’algue verte, Où la grève gémit sous le flot qui la mord ? Si jeune, tu n’es pas Ariane délaissée ? Il vient, celui, qu’attend ta rêveuse pensée... Ou, s’il tarde à venir, -pleure, c’est qu’il est mort ! XIV L’Olympe. J’aime l’Olympe grecque et son peuple héroïque, Et ce fourmillement de grandes passions, Et cet art qui donnait à l’idéal antique Un souffle, des contours et des proportions. Tout vivait dans le ciel qu’une fièvre mystique A rempli, pour nos fils, de pâles visions,. Les tranquilles croyants du culte symbolique Gardaient au Beau réel leurs adorations. J’aime, dans sa splendeur, cette fable païenne Qui nous montrait les Dieux sous une forme humaine, Vénus fouettant l’eau de ses cheveux flottants, Niobé sur un roc se dressant lamentable, Et les fureurs de Zeus dont la droite effroyable Secouait dans les airs la tribu des Titans ! XV Prométhée. Roulant son torse épais sur les rocs amortis, D’un long gémissement il troubla la nature : -Sinistre compagnon dont je suis la pâture, Vole et porte mon coeur saignant à tes petits. Tu n’as pas fait encor le tour de ma blessure : J'ai de larges festins pour tes grands appétits ! Ce n’est pas toi qui fais ma suprême torture, Vautour, tombeau vivant qui, vivant, m’engloutis. Lugubre oiseau de proie, ami des funérailles, Sans pitié ni remords laboure mes entrailles : Tes serres ni ton bec n’égaleront jamais Le tourment qui me vient de l’azur implacable... Ironique splendeur, voûte d’or qui m’accable, Sérénité des cieux profonds, que je te hais ! XVI. Nessus. Ô Vierge de Tempé le long du fleuve errante, Approche sans terreur et, sur mon flanc dompté, Assieds le doux fardeau de ton corps enchanté, Et je t’emporterai vers la plage vibrante. Dans ma chaude crinière enfouis la clarté Et le frileux trésor de ta gorge tremblante, Et ton épaule nue, ô fille d’Astarté, Et je t’emporterai là-bas, sous l’ombre lente. Là-bas où le guerrier taille au coeur des buissons Des flèches pour mon sein, des rameaux pour ta couche, Son ivresse et ma mort ! Mais que ta folle bouche M’effleure seulement, et, sous les doux gazons, Je veux que par mon sang mon âme se révèle, Faisant naître pour toi quelque rose nouvelle. XVII Déjanire. L’aurore, de mille rougeurs Flagelle les bords de la nue ; Sélène, honteuse d’être nue, Fuit derrière les bois songeurs. Le choeur des Centaures vengeurs Explore la rive inconnue D’où la vierge, chère aux nageurs, N’est pas encore revenue. Sur le roc, une flèche au coeur, Leur morne compagnon se couche Et la mort clôt son oeil farouche : Durant qu’avec un ris moqueur, Déjanire pose sa bouche Sur la bouche de son vainqueur. XVIII Absag. Et rex David senuerat. C’est dans le fier troupeau des vierges du Thabor Qu’ils choisirent Absag qu’aucun présent ne touche : Celui qui la devait épouser fut Laor, Qui jusques au palais l’accompagna, farouche. -O blanche vierge ! apporte aux frissons de ma couche Le soleil répandu parmi tes cheveux d’or ! Déroule sous mes doigts ce lumineux trésor Et souffle dans mon sein la chaleur de ta bouche. Je maudis le sommeil s’il me prend dans tes bras ! Je veux, quand du palais demain tu sortiras, Que ma garde te fasse un superbe cortège, Et qu’un cercle d’or brille à ton front qui pâlit. -Que m’importe ! reprit la vierge au corps de neige : Car Laor va me tuer au sortir de ton lit. XIX Morituri Te Salutant. Ô toi qui me vainquis à la course rapide, Rivale de Diane, Atalante au pied blanc, Je reste ton vainqueur sous le couteau sanglant ; Car ma honte à la Mort porte un coeur intrépide. Car les dieux ont voulu qu’il naquit de mon sang L’or cruel du laurier qu’attend ton front limpide, Et la pourpre qui sur ton épaule descend Se teint au flanc vermeil qu’ouvre ta main avide. Qu’Hippomène triomphe et de ton front dompté Fasse neiger les fleurs de ta virginité. Mais le mal d’oublier aux vivants est possible, Vaincu par toi, la Mort va me faire invincible, Et le fer va clouer mon amour à mon flanc, Rivale de Diane, Atalante au pied blanc ! XX Orphée. C’est ta mort que j’envie, ô doux fils de Linus, Quand les vierges de Thrace aux crinières d’archange, Sous leurs pieds bondissants, -comme aux fêtes du Gange Vendange épouvantable, écrasaient tes flancs nus ; Lorsque, foulant ton coeur, leurs beaux pieds éperdus Buvaient sur ta poitrine une rosée étrange, Et qu’aux chansons du cuivre, -effroyable vendange,- Ta noble chair volait sous les thyrses ardus. Le regret te vint-il des chastes promenades Où ta lyre éveillait l’écho silencieux ? A quoi bon de tes chants heurter des cieux maussades ? Mieux vaut jeter son âme aux désirs furieux, Tendre sa gorge nue aux ongles des Ménades, Et faire de son corps la pâture des Dieux ! XXI Le Fouet D’Amour. Laisse rire l’enfant qui t’a blessé le coeur : Quelqu’autre lui rendra le mal dont tu murmures, Et, toi-même, guéri de tes vieilles blessures, De quelqu’autre, à ton tour, tu seras le vengeur. Sois sans pitié. Pareil à la sainte férule Dont les moines jadis flagellaient leurs dos nus, Le fouet de l’amour de main en main circule, Et tous, nous châtions des péchés inconnus. Quand elle reviendra, gémissante et meurtrie, Tenter si de ses maux ton âme est attendrie ; Garde-toi de fléchir et de tendre la main. -Jette-lui le fouet, et passe ton chemin ! XXIILa Lyre D’Amour. J’AIME et je veux chanter, dit le jeune poète : « Mon coeur souffre le mal de la langueur secrète, « Des larmes sans regret, des soupirs sans espoir. « Enfant, donne ce luth. J’aime et je veux savoir « Si les chants sont l’oubli des amours insensées ! » -Il disait et déjà, sous ses mains cadencées, La lyre frémissait ; mais soudain, s’arrêtant : « Une corde, dit-il, manque à ton luth, enfant ; « Six n’ont jamais donné qu’une vaine harmonie : « Il en faut sept. -Eh bien, ô mon pauvre génie, « Ton luth veut pour vibrer sous les doigts du chanteur, « La plus saignante fibre arrachée à ton coeur. » XXIII Agar. Hermione, Camille, Agrippine, Emilie, Évoquant, dans la nuit, ses héroïques soeurs, Sous leurs masques divins, savamment elle allie D’étranges cruautés à d’étranges douceurs. Comme un cygne blessé par de lointains chasseurs, Quelque flèche des cieux à jamais l'a pâlie, Et c’est au « soleil noir de la Mélancolie » Que ses yeux fiers ont pris des rayons obsesseurs. Ceux même qui criaient, Rachel étant perdue : Tout est mort 1 dans sa gloire au tombeau descendue, La Vestale a brisé sa lampe sur le seuil ! Ont senti quelque espoir refleurir sur leur deuil, Quand Agar nous rendit, sous leurs traits ennoblie, Hermione, Camille, Agrippine, Emilie. XXIV Taillade. Le geste est saccadé, l’oeil fatal, la voix brève, La douleur ironique et le rire nerveux ; Et c’est comme un frisson quand le souffle du rêve, Sans dérider son front, passe dans ses cheveux. Inflexible héros de tout drame farouche, C’est le prince maudit, l’amant désespéré : L’âme du vieux Shakespeare a passé par sa bouche Où le vers de Racine expire déchiré. Plein de l’âpre souci de la sibylle antique, C’est l’attente du Dieu qui règle ses fureurs ; Et, faite d’imprévu, sa verve romantique, Sait d’un rôle effrayant varier les terreurs. C’est un chercheur vaillant que torture sans trêve Le mal divin du Beau, qui, le long du chemin, Sans cesse fouetté par l’aile d’or du Rêve, Erre, les yeux perdus et le front dans la main. Au lit froid de Rouvière, un jour la mort vous cloue, Et l’oubli sur vos noms passe comme la mer ; Mais la Muse vous aime et vous pleure et vous loue, Fiers artistes épris d’un idéal amer ! XXV Rouvière. Sur l’oreiller sanglant, Othello pleure encore ; Auprès du fossoyeur Hamlet va revenir : -Enfouis mieux la bière, ami, le temps dévore ! Fais la tombe plus large à notre souvenir ! A ce pauvre cercueil n’épargne pas la terre ; Sois moins avare au mort que la foule au vivant : Sais-tu bien que jadis il passait, triomphant, Ce grand artiste épris de l’idéal austère ? Place au soldat vaincu ! C’est un désespéré Qui luttait le front haut et qui meurt ignoré !... Dis-nous, ombre d’Hamlet sous les saules errante, O toi qu’il ranimait de son souffle indompté, Quel mot fatal t’a dit cette bouche expirante, Quand sa mort étonna ton immortalité ? XXVI Pantomime. Arlequin, l’amant ténébreux, A jeté sa batte aux orties Et prend des mines repenties ; Sur la guitare au ventre creux Sa main s’agite et le bois pleure : « Colombine, apparais, c’est l’heure ! « Mon museau noir te fait-il peur ? « Les lys ne fleurissent qu’à l’ombre : « Mon oeil clair luit sous mon front sombre. « Pierrot était blanc mais trompeur, « Un sorbet qui fond dans un verre,- « Mignonne, si tu m’es sévère, « Loin des bosquets et loin des fleurs, « Des sauts et des soufflets épiques, « J’irai mourir sous les tropiques ! » Colombine, les yeux en pleurs Mais le sourire sur les joues : « Méchant, quel vilain air tu joues ! « Tu veux donc que je pleure aussi ? » Et lui, la voyant douce ainsi, A sa chanson soudain fait trêve. Pensif, il la contemple et rêve ! XXVII Fierté. Si je perds mon argent, tant pis pour ma maîtresse ! Si je perds ma gaité, tant pis pour mes amis ! Si je perds ma fierté, tant pis pour moi ! tant pis ! Tant pis pour le public, si je fais une pièce ! Tant pis pour mon pays, si je fais une loi ! Si je fais une fin, tant pis ! tant pis pour moi ! Tant pis ! Tant pis pour moi, si je deviens notaire, Exempt ou procureur, porteur de noirs habits, Cafard, chattemiteux, comme j’en ai vu faire !... Tant pis ! XXVIII Défense Des Bêtes. S’IL existe vraiment, où donc s’arrête-t-il, Cet effroyable droit qui nous livre la vie Comme une chose inerte au travail asservie, Et nous met la douleur aux mains comme un outil ? Tous ces êtres vivants qu’une invisible trame Tient enchaînés pour nous sous une loi de sang, Tous ces fils de l’argile ont un peu de notre âme, Un peu de ce qui pense, un peu de ce qui sent. Le dieu qui les couvrit d’une éternelle enfance Leur donna la pitié de l’homme pour défense, L’oeil pour le supplier, la voix pour l’attendrir : Et ceux-là sont des fous dont l’horrible caprice Torture sans raison ou frappe sans justice Ces frères que nous fait le pouvoir de souffrir ! XXIX Virginis Amor. À Léon Valade. Comme, au fond des tripots, ceux que le vin délie Des vulgaires pudeurs, ils chantent tour à tour Leurs plaisirs d’une nuit et leurs peines d’un jour, Ceux dont les vains désirs font la mélancolie. Mais celui que l’amour d’une vierge a blessé, Comme d’un baume saint recouvre de mystère Sa blessure divine, et, sous la nuit austère, Pleure tout bas le mal qui le fait insensé. Et le remords le prend comme d’un sacrilège, D’espérer que ce corps vêtu de pureté Affronte, dans ses bras, l’aube de volupté Qui fondra ses blancheurs idéales de neige ! Il rêve cependant que, des anges suivi, Il l’emporte, endormie, au seuil d’un nouveau monde : Extatique et pareil, en son âme profonde, Aux femmes en douleur, il entrevoit, ravi, La première lueur inondant ses prunelles, Et ses premiers sanglots d’un sourire apaisés, Et ses pieds nus encor des langes de baisers Où les enfermera sa bouche maternelle ! Car c’est un fruit vivant qu’il porte dans son coeur, L’époux chaste aux genoux d’une chaste épousée, Fruit vermeil et sanglant d’une sainte rosée, Mûri dans l’ombre, éclos sous le soleil vainqueur : C’est tout son être, à lui, germant sous sa mamelle ; C’est l’espoir fécondé des floraisons d’amour Qui furent sa jeunesse et n’ont duré qu’un jour : C’est son âme entr’ouvrant sa ramure jumelle, Quand, sentant que sa vie a fini de mûrir, Comme un arbre géant sur la vierge il se penche Et dit : Eve, ma soeur, soulève ta main blanche Et cueille le fruit d’or qui nous fera mourir ! XXX Amitié De Femme. À Eugène Fromentin. JE chante aux doux croyants de la métempsycose : Sous l’azur embrasé du ciel agrigentin, Un cyclope géant s’est épris d’une rose. -Je chante aux amoureux qui passent leur chemin : Le cyclope, en pleurant, dit à sa bien-aimée : « Laisse-moi respirer ton âme parfumée ! » -Je chante aux malheureux des ingrates amours : « J’aime, reprit la fleur, et j’aimerai toujours « Le beau frelon qui dort au creux du chêne sombre ; « Mais, pour te consoler d’un voyage lointain « Sous l’azur embrasé du ciel agrigentin, « Soyons amis. Je t’offre une place à mon ombre. -Je chante aux jouvenceaux ignorants du souci ; -Je chante aux malheureux des amours sans merci ; -Je chante aux doux croyants de la métempsycose : Une femme pensait au coeur de cette rose ! XXXI Façon De Rondeau. Non! je ne crois pas Que l’idéal meure, Et que vienne l’heure De sonner son glas ; Que tout coeur soit las Des mâles pensées, Nos veines glacées Avant le trépas, Non ! Et qu’un souffle enlève Aux cieux d’ici-bas Cette fleur du rêve Qui fleurit nos pas... Je ne le crois pas : Non ! XXXII Rondeau. À Léon Philippe. LE temps viendra, Philippe, où les fleurs effeuillées Que le soleil jaloux brûlait sur notre front, Dans la tombe, aux chansons des larves réveillées, Germeront sous la pierre et s’épanouiront ; Où nos folles amours, nos visions ailées, Du réel implacable ayant subi l’affront, Dans la nuit, par les pleurs des saules consolées, Autour de nos yeux morts, en cercle danseront ! Le temps viendra ! Le temps viendra du rêve et des choses voilées Qu’au travers du linceul les trépassés verront, Et des splendeurs sous d’autres formes révélées, Et de la liberté que nuls ne troubleront, Le temps viendra ! XXXIII Théorie Funèbre. À Gustave Barré. J’ai pensé quelquefois que tous les trépassés Dont la tombe est déserte et sous l’oubli se creuse, Venaient pleurer en moi d’être ainsi délaissés : Tant mon coeur s’emplissait d’une détresse affreuse ! Tant le souci me prend de vos maux insensés, O spectres descendus dans l’ombre aventureuse, Quand la procession de mes bonheurs passés Serpente sur mon front, dolente et ténébreuse ! Esprits sans corps, parfums sans fleurs, souffles errants, Voix sans lèvres, aux mots subtils et pénétrants, O souvenirs ! Un choeur fraternel vous convie : Car un peuple de morts habite mon cerveau, Et je ne puis chasser du profond de ma vie Une mélancolie immense du tombeau ! XXXIV La Lâche Douleur. À Armand Renaud. CES fils de notre coeur et ces fils de nos flancs, Les morts, s’ils n’emportaient sous les suaires blancs Que l’avare trésor de nos larmes amères, L’oubli consolerait les amants et les mères. Plus longtemps que leur spectre insaisissable et doux, Ce qu’un regret cruel et lâche pleure en nous, C’est la part de notre être en leur être perdue, Que de nous ils tenaient et qu’ils n’ont pas rendue ; C’est la force d’aimer, moins vivace en nos seins, Nos rêves envolés dont les vagues essaims S’effarouchent au bruit des funérailles lentes ; C’est notre espoir moins ferme en nos mains plus tremblantes ! C’est nous, -c’est nous tous seuls qu’ils ont abandonnés, Nus sur un sol aride et pareils aux damnés Que hante le regret de la vie écoulée. -Cet égoïste effroi de l’âme inconsolée, C’est le mien, et j’en sais la honte et le remords. Car, détournant de moi le deuil lourd de mon être, Je fouille le secret interdit de renaître, Ainsi qu’un or maudit, dans la cendre des morts ; Et, penché sur le sol, silencieux, j’épie, Dans les tressaillements de la matière impie La lointaine chaleur et le rythme perdu De mon coeur dans la mort avant moi descendu ! Source: http://www.poesies.net