La Gloire Du Souvenir. (1872) Par Armand Silvestre.(1837-1901) TABLE DES MATIERES Ayant écrit ces vers. . . L'Anniversaire. (Prologue.) I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII Le testament (Epilogue.) Poemes Du Parnasse Contemporain. Nouveaux Sonnets Païens. I II III IV V VI Souvenir Des Giroundins. Fantaisies Célestes. I Au Couchant. II Le Voeu. III Lever D’Etoiles. IV La Danse. V La Voie Lactée. VI Le Réveil. Ayant écrit ces vers ainsi qu’un testament Où du peu que je fus quelque chose demeure, Il n’importe aujourd’hui que je vive ou je meure, Pourvu qu’ils aient conté mon immortel tourment! Pourvu qu’ils aient charmé, ne fût-ce qu’un moment, Fugitifs et lointains comme une voix qui pleure, Celle dont je serai, jusqu’à la dernière heure, Le triste, le fidèle et l’inutile amant! Donc, si quelqu’un me dit parjure à la pensée Du meilleur de mon sang dans ces lignes tracée, Sois là pour me défendre et pour le châtier, Livre! Car c’est à toi que ma fierté les fie, Ces témoins de l’orgueil douloureux de ma vie: -Étant tout mon amour, ils sont moi tout entier! Armand Silvestre. L’Anniversaire. (Prologue.) Je ne respire plus, dans l’air tiède d’été, Les parfums de ton corps et de ta chevelure; Mais comme un feu secret, au fond d’une brûlure, Le désir de ta bouche à ma bouche est resté. Tu demeures le Rêve, ayant été la Vie; Mon front encor vaincu cherche ton pied vainqueur: Car tu fis de mon être, en déchirant mon coeur, Deux parts dont l’une est morte et l’autre inassouvie. Que fait, à qui connut tes charmes sans pareils, L’inutile beauté des songes et des choses? -Sur tes lèvres en fleur j’ai bu l’oubli des roses Et dans tes yeux profonds le mépris des soleils! Donc, n’espérant plus rien des cieux ni de la terre, Ni des dieux, ni de toi, ni même de l’oubli, Je ne sens vivre en moi, mort mal enseveli, Qu’un souvenir pensif, profond et solitaire. I D’autres peuvent servir la beauté dont je meurs Et tomber tour à tour du faîte de leur rêve, Avec des cris profonds ou de vaines clameurs: -Plus haut qu’eux, en plein ciel, mon rêve, à moi, s’achève. Depuis que, demeuré sans guide par l’air bleu, Pour expier l’affront de l’avoir contemplée, S’abaissant pour jamais, ma paupière brûlée Enferma sous mon front la vision du feu, Je n’ai jamais maudit, dans mon coeur solitaire, Ni son éclat mortel, ni la hauteur des cieux, Comme l’aigle aveuglé qui vient heurter la terre Quand le soleil trahit l’audace de ses yeux; Mais, sous la nue immense et par l’azur rebelle, L’oeil sans lumière, au fond de l’éternel séjour, Je vais conter aux dieux qu’Elle seule étant belle, Loin d’Elle mes regards n’ont plus souci du jour! II Sous la nue où j’erre en silence Plus d’une étoile m’a parlé: Que fais-tu sous la nuit immense? -J’ai dit: Je suis l’inconsolé. J’ai les yeux percés d’une lance! Écoute, m’a dit la première, Je suis l’Étoile de Pitié: Je fais deux parts de ma lumière Et je t’en donne la moitié. -J’ai dit: Garde-la tout entière! L’Étoile d’Amour, la seconde, M’a dit: Par mes baisers flottants, J’ai sur la vieillesse du monde Fermé les blessures du temps. -J’ai dit: La mienne est plus profonde! L’Étoile d’Espoir, la troisième, M’a dit: Vers tes pas incertains Je veux la guider elle-même. -Pour rallumer mes yeux éteints J’ai dit: Il faut celle que j’aime! Plus de clarté gît en sa main Qu’il n’en faudrait pour peupler l’ombre. Tout luit en son front surhumain, Et Dieu fit, des astres sans nombre, La poussière de son chemin! III Tel mon coeur, astre obscur que la chaleur déserte, Sentait, sous ses pieds nus, rayonner la fierté, Et d’un sang rajeuni la vermeille clarté, Sous ses ongles, monter à ma poitrine ouverte. -Tel mon coeur, astre obscur que la chaleur déserte O torture divine, ô poids doux et sacré De son corps virginal en qui la mort nous tente! Le rythme de mon souffle, à son pas mesuré, S’éteignait au toucher de sa robe flottante. -O torture divine, ô poids doux et sacré! Mais depuis combien d’ans est-elle donc passée? Rien ne marque les temps le long de mon chemin: C’est pour l’éternité que mon âme est blessée, Et tous les jours sont hier pour un tel lendemain! -Mais depuis combien d’ans est-elle donc passée? Je suis épouvanté de me sentir vivant! Ma douleur a compté tant de siècles dans l’ombre Et tant de vains espoirs dans la plainte du vent! Éternel est l’adieu qui fait ma route sombre. -Je suis épouvanté de me sentir vivant! IV Ah! si l’Étoile de la Mort, A ses propres feux consumée, N’est plus l’hôtesse accoutumée Du souvenir et du remord, Où fuirai-je, si l’étendue S’ouvre à mon vol sans le fermer, S’il me faut à jamais t’aimer, Toi qui m’es à jamais perdue? Toi qui passes, rayonnes, luis Et fais vivant ce que tu touches, Lumière de mes yeux farouches, Où fuirai-je, si tu me fuis? Où s’en va le vent qui m’emporte Où gît le repos de mon coeur, Puisque, sur ton chemin vainqueur, L’Étoile de la Mort est morte! V Le seul qui monte aux cieux est le bruit lent des flots, Quand la Nuit à leur voix ouvre ses grands silences Et, comme le sang perle à la cime des lances, Égrène, dans l’air froid, leurs rythmiques sanglots. Ainsi que le plongeur qui garde en son oreille Le retentissement cadencé de la mer, J’ai gardé sous mon front et dans mon coeur amer Une voix obstinée, au bruit des flots pareille, Qui berce ma douleur comme en un lit profond Et sur mes désespoirs passe comme une larme, Sa voix, sa voix qui pleure et qui ment et qui charme Et qui feint de guérir le mal que ses yeux font. La Nuit est sans pitié qui m’apporte ce leurre D’entendre encor sa voix comme un chuchotement, Sa chère voix qui charme et qui pleure et qui ment, Sa douce voix qui ment et qui charme et qui pleure! VI J’ai rencontré les cygnes blancs Qui, leurs grandes ailes tendues, Allongeaient vers les étendues Leurs cous nobles et nonchalants, -Leurs cous pareils aux bras tremblants, Dont les caresses sont perdues. Leur vol égal et fraternel Battait lourdement l’air qui passe; Moroses, ils fendaient l’espace Où palpite un flux éternel, -Et leur cortège solennel Fuyait sans y creuser de trace. -Changez d’azur, doux exilés! Désertez à jamais la terre. Mais qui vous rendra le mystère Des lacs par la nuit étoiles? Frères, je vais où vous allez: Emportez mon coeur solitaire! Un souffle amer nous a meurtris Et sa grande aile est déchirée: Celle qui me fut adorée Loin d’elle a chassé mes esprits. -C’est elle qui nous a proscrits, Répondit la troupe sacrée. Nos honneurs sont ensevelis: Nous étions la blancheur ailée Dont, un jour, s’était envolée L’auréole des fronts pâlis! -Nous étions la blancheur des lis Et de la neige immaculée. Mais devant son corps enchanté Nos clartés sont des ombres vaines: L’azur frémissant de ses veines Court au bord de son front lacté. -Elle est l’immortelle Beauté Faite des choses souveraines. Devant la grâce de ses traits Toutes grâces sont défendues. -Fuyez seuls vers les étendues, Doux oiseaux, et mourez après; Car à ses pieds je volerais Si des ailes m’étaient rendues! VII Ô pâleur, ô clarté nocturne de son front, Rayon lunaire pris au frêle réseau d’ombre Que jette autour de soi sa chevelure sombre, Pour être éteints, mes yeux jamais ne t’oublîront. Mon esprit veille encore à ta lueur brisée, Lampe marmoréenne, admirable flambeau! Si la pitié des dieux te laisse à mon tombeau, Le sommeil sera doux à mon ombre apaisée. O blancheur, ô clarté froide de ses seins nus, O soleil prisonnier sur la neige vivante, O brûlure de glace, ô fraîcheur décevante, Éclairs d’acier! je meurs de vous avoir connus. Et mon coeur est pendu comme au bout d’une épée, Au souvenir aigu de ses seins triomphants! -Mais la douleur m’apprit la douceur des enfants Et mon âme bénit celle qui l’a frappée. VIII Si tout mon sang fuit de mon coeur, Je veux que, sous ton pied vainqueur, En tombe la dernière goutte! -Mon âme errante y sera toute. Des roses rouges en naîtront Qui vers ta bouche élèveront, Comme des lèvres enflammées, Mes blessures jamais fermées. Pour le calice de ces fleurs L’Aurore n’aura pas de pleurs, Les voyant pleines tout entières De ceux qu’ont versés mes paupières. Si vers leur parfum languissant Tu penches la tête, en passant, Comme un souffle qu’on effarouche, Mon âme en fuira sur ta bouche. IX La lèvre a bu le souffle à a lèvre des fleurs. Lorsque tes yeux ont pris à ’Aube la lumière, Sous l’Aube en feu ta lèvre a bu, parmi ses pleurs, Leur grâce à peine ouverte et leur odeur première. -Ta lèvre a bu le souffle à la lèvre des fleurs. Et c’est pourquoi ton sein, gonflé de leur haleine, Monte et s’épanouit dans la blancheur des lis, Et toutes les splendeurs dont ta jeunesse est pleine Exhalent les parfums longtemps ensevelis Dans ton sein virginal gonflé de leur haleine. Comme un ferment sacré qui tend vers les soleils, Et jaloux de renaître en ta beauté profonde, Ces germes odorants font tes charmes pareils A l’épanouissement du printemps sur le monde. -Tel un ferment sacré qui tend vers les soleils. Et seules, du printemps éternel exilées, Meurent les*tristes fleurs qui naissent de mon sang; Les fleurs, sur le sol nu par ton pied nu foulées, Sans monter jusqu’à toi leur parfum languissant, Les fleurs, les seules fleurs du printemps exilées! X Les aveugles et les amants, A qui la clarté fut ravie, Vivent exilés de la vie. Et je sais leurs divins tourments. Ceux-là surtout dont la paupière A connu l’Aube et la Beauté, Dont le souvenir s’est sculpté, Fixe, dans un rêve de pierre, Ceux que l’immuable a faits siens, Prisonniers de la nuit profonde, Et dont l’âme enferme le monde De tous leurs bonheurs anciens. Loin d’eux l’Aube et la Bien-aimée Réveillent des coeurs et des yeux Et, sur des fantômes joyeux, Versent la grâce accoutumée. Mais leurs yeux, dont l’ombre a banni L’image troublante des choses, Derrière leurs paupières closes, Se sont tournés vers l’infini Où, pour la splendeur sidérale Désertant le charme maudit, L’Idole, étant dieu, resplendit Dans une lumière idéale. XI Ah! je me trompe en vain moi-même et j’ai menti: Car le rayonnement de ta gloire charnelle A brûlé dans mes yeux la lumière éternelle Et le vide a peuplé mon front appesanti. Comme au choc de la foudre un marbre se fait sable, J’ai senti fondre en moi l’antique Vérité: Rien n’est divin que Toi, n’est saint que ta Beauté, Et rien n’est éternel que ton corps périssable! Rien n’est vrai que ta bouche où la parole ment, Juste que le caprice errant de ta pensée, Doux que le mal cruel dont mon âme est blessée, Et sûr que le fragile espoir de mon tourment! Car je suis le damné de ta Beauté profonde, Le douloureux amant que veut ta cruauté, Et, pareil au Titan par les cieux emporté, Où se heurte mon coeur j’y sens périr un monde! XII O poussière d’astres brisés Que soulève le vent nocturne, Jusqu’au firmament taciturne Monte tes lumineux baisers. O lumière pâle et lactée, Cendre d’argent d’astres éteints, Au bord des horizons lointains Monte ta blancheur enchantée. -Tombé des cieux, je leur ai pris Des étoiles, et vais, sans trêve, Dans l’or dispersé de mon rêve, Couronné de ses vains débris. Et parmi la vaine fumée Où s’en va ce qui fut mon coeur, Tout blanc, ton fantôme vainqueur M’enveloppe, ô ma bien-aimée! XIII Ayant fait prisonniers mon esprit et mes yeux, La chère vision sans cesse les promène Sous la caresse lente et le frisson soyeux Des formes où fleurit ta beauté surhumaine. Elle emplit de langueurs douloureuses ma chair, Et fait monter le flot des baisers à ma bouche; Car dans l’inanité décevante de l’air, C’est toi que je respire et c’est toi que je touche! C’est toi qui bois le souffle où mon âme a passé Et creuses dans mon sein les profondes angoisses Et, plus étroitement que l’habit que tu froisses, Autour de ton beau corps tiens mon être enlacé. Et du mal dont je meurs je ne sais plus la place; Car, esclave meurtri de ton corps triomphant, Sous sa blancheur de neige, une étreinte de glace, Comme un arbre captif, a pris mon coeur vivant! XIV L’impérissable orgueil de mon coeur vient de celle Qui daigna sur mon coeur poser son pied divin Très longtemps et très fort, -afin qu’il se souvint: Depuis je n’ai connu la douleur que par elle; Car j’ai souffert des maux qu’elle n’espérait pas, Fier du sillon saignant qu’elle ouvrit dans mon être Et qui des dieux jaloux me fera reconnaître; O gloire! j’ai servi de poussière à ses pas! Et je reste meurtri loin de la route ailée Où sa course égarait le caprice des cieux, Meurtri, vide, et pareil à l’air silencieux Que brûle encor le vol d’une étoile envolée. Sidérale blancheur du front pur qui, vers moi, Pencha du firmament la lumière sacrée, Vision tout entière en mon coeur demeurée, L’impérissable orgueil de mon coeur vient de toi! XV Je dirai ta beauté perdue à ceux qu’offense La superbe de ma douleur, Ton front marmoréen, éternelle pâleur, Ton sourire, éternelle enfance; Et tes yeux au regard magnétique et profond Pareil aux lampes vénérées Qu’un jour intérieur illumine et qui font Palpiter les ombres sacrées; Et l’éclat de ton col dressé jusqu’à l’orgueil De ta face où dort la lumière, La fête de ton teint lilial et le deuil De ta sombre et lourde crinière; Et tout ce qui me fut le suprême abandon Des Cieux, du Rêve et de la Vie, Ta beauté surhumaine où mon âme asservie Trouve sa gloire et ton pardon! XVI Sous les cieux que peuplait de ses grâces robustes L’héroïque troupeau des filles d’Astarté, Calme, j’aurais été, durant l’éternité, Le familier discret de tes formes augustes. A l’ombre des splendeurs sereines de ton corps J’aurais dormi le rêve éternel que je pleure, Absous des trahisons de l’espace et de l’heure Qui font tous nos pensers douloureux et discords; Et d’une mort sans fin plus douce que la vie Ta lèvre eût mesuré, seule, l’enivrement A mes sens confondus dans l’immense tourment Dont Vénus embrasait l’immensité ravie. O douleur! -le temps fuit; le temps brise, -tu pars, Et, des bûchers mortels dédaignant la brûlure, Tu t’enfuis emportant, parmi ta chevelure, De mes cieux déchirés tous les astres épars. XVII Et pourtant l’infini qu’en leur vol diaphane Poursuivent, sous ton front, tes rêves surhumains Je l’enfermai pour toi, moi mortel, moi profane, Dans mon coeur élargi par mes sanglantes mains. Dans ma poitrine ouverte, argile sacrilège, J’avais senti passer l’âme errante des Cieux, Portant, comme un parfum, jusqu’à tes pieds de neige L’immense amour qui fait l’azur silencieux, Qui fait la mer pensive et tristes les étoiles Dans l’air vibrant du soir que bat son aile en feu, Qui fait la nuit sacrée et sème ses longs voiles D’astres brûlants tombés des paupières d’un dieu. Ces pleurs divins, ces pleurs que ton orgueil réclame, Cet infini qui fait ton mal et ta pâleur, Pour toi je l’ai porté tour à tour, dans mon âme, Vivant, dans mon amour, et mort, dans ma douleur! XVIII La fierté de mon être ici gît tout entière: Mesurant au tombeau l’amour enseveli, J’ai jugé sa grandeur à peser sa poussière, Et pour lui ne crains pas l’outrage de l’oubli. A l’horizon perdu des visions aimées, Son spectre, chaque jour, se lève grandissant, Et, comme un soleil rouge au travers des fumées, Teint ces pâles brouillards du meilleur de mon sang. En fuyant vers l’azur malgré toi tu l’emportes Dans le pli virginal de tes voiles sacrés, Ce sang vermeil et doux des illusions mortes Dont ma veine a rougi tes beaux pieds adores. Et je monte, vivant, avec toi sur la cime Où te suit sans merci mon amour obsesseur, Palpitant comme toi de ton rêve sublime, Fille auguste et terrible, ô cruelle! ô ma soeur! Le Testament. (Epilogue.) Du temps et de l’oubli bravant la flétrissure, J’ai porté mon amour superbe par les cieux; Laissant couler mon sang, j’ai caché ma blessure, Et mon rire navré but les pleurs de mes yeux. Ne méritant de Toi ni pitié ni colère, Brisé, mais non vaincu, j’attends l’heur de mourir, -De ma longue vertu dédaignant le salaire, Par Toi j’ai tout perdu, fors l’orgueil de souffrir! Je savais que t’aimer était une oeuvre impie Et j’ai jeté mon être en proie à ta Beauté. -Jaloux de ma douleur, fier du mal que j’expie, Je marche, en te chantant, vers l’immortalité. Et maintenant j’ai dit: -Sois belle et sois aimée; Ouvre à qui veut mourir le tombeau de ton coeur. -Dans mon amour viril j’ai ma gloire enfermée, Et de l’oubli, ton nom fera mon nom vainqueur! Août 1872. Poemes Du Parnasse Contemporain. Nouveaux Sonnets Païens. I Refleuris sous mon front, ô fleur de volupté, Fleur du rêve païen, fleur vivante et charnelle, Corps féminin qu'aux jours de l'Olympe enchanté Un cygne enveloppa des blancheurs de son aile. L'amour des Cieux a fait chaste ta nudité: Sous tes contours sacrés la fange maternelle Revêt la dignité d'une chose éternelle Et, pour vivre a jamais, s'enferme en la Beauté. C'est toi l'impérissable, en ta splendeur altière, Moule auguste où l'empreinte ennoblit la matière, Où le marbre fait chair se façonne au baiser: Car un Dieu, t'arrachant à la chaîne fragile Des formes que la Mort ne cesse de briser, A pétri dans tes flancs la gloire de l'argile! II De ta face immortelle et de ton noble buste Mes mains ont affronté les contours radieux, Quand, fervent et tout plein de l'image des Dieux, J'ai moulé sur ton corps leur souvenir auguste; Et, sous l'enchantement de ta beauté robuste, J'ai touché de ma lèvre, ivre et fermant les yeux, Ta lèvre aux feux sacrés, vase religieux Où le sang de nos coeurs, comme un rubis, s'incruste. Je ne tenterai plus l'inutile tourment De ton amour, ô Femme, et je veux seulement, Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège, Ceindre très-humblement, de mes bras prosternés, Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige Et pareils à deux lys jusqu'au sol inclinés. III N'espère pas que tu l'apaises, Le désir qui brûle mes reins: Je fuis les bras dont tu m'étreins Et la bouche dont tu me baises. Les serpents jetés aux fournaises Des lourds trépieds pythoniens, En des tourments pareils aux miens, Se tordaient, vivants, sur les braises. Je suis comme un cerf aux abois Qui, par la plaine et par les bois, Emporte, en bramant, ses blessures. Tourne vers moi tes yeux ardents: Ouvre ta lèvre, -à moi tes dents! -Plus de baisers, mais des morsures. IV Souvent, -et j'en frémis, -quand sur ta lèvre infâme J'ai bu, dans un sanglot, d'amères voluptés, Alors qu'une détresse immense prend mon âme, O toi pour qui je meurs, tu dors à mes côtés! L'ombre épaisse envahit tes sereines beautés Et jusque sous tes cils éteint tes yeux de flamme; Ton souffle égal et lent fait comme un bruit de rame: -C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés. Repose sans remords, ô cruelle maîtresse! Ignore dans mes bras les pleurs de ma caresse, Car tu n'es pas ma soeur, coeur à peine vivant! Mais quand la nuit a clos tes paupières meurtries, Quelle pitié des cieux pour les choses flétries Te rend, sous mes baisers, le sommeil d'un enfant? V Que ne suis-je le rêve où ton âme me fuit, Quand l'haleine de fleur dont ta bouche est baisée Se berce au rhythme lent de ta gorge apaisée, Dans la tranquillité profonde de la nuit! Que ne suis-je le rêve où ma douleur te suit D'un souffle haletant et d'une aile brisée, Sans entrevoir jamais, comme une aube embrasée, L'invisible soleil qui sous ton front reluit! -L'amour qui te fait vivre est celui qui me tue; Car ta sérénité cruelle de statue N'est qu'un leurre où sans fin s'épuise mon souci. De ton sommeil menteur étreignant le mystère, Près de ton coeur j'y sens vivre un hôte adultère Et voudrais être mort pour l'apparaître aussi. VI Toi qui foules encor l'argile qui me pèse, Que ne suis-je moi-même à l'argile rendu, Mort glacé sous tes pas et sous l'herbe étendu, Sein brûlé que le froid de son linceul apaise! Que ne suis-je mêlé dans la cendre qui baise Le pli traînant du voile à ton flanc suspendu, Dans le monde vivant qui t'entoure perdu, Et de mes vains débris t'étreignant à mon aise! Je deviendrais un peu de tout ce qui te sent, De tout ce qui te voit, de tout ce qui te touche; Fleur, je me sécherais aux chaleurs de ton sang, Ou fruit, je me fondrais aux saveurs de ta bouche; -Je serais une proie à tout ce que tu veux Et je boirais dans l'air l'odeur de tes cheveux. Souvenir Des Giroundins. Les Titans sont tombés: -dans l’air silencieux Leur sang pur monte encore, &, comme une fumée, Emporte dans les cieux leur âme consumée Des rêves éternels qu’ils avaient pris aux cieux. La terre, maternelle aux coeurs audacieux, Sur ses enfants meurtris lentement s’est fermée; Mais, pour longtemps tari, son flanc capricieux Tira de leur semence une race pygmée, Du corps de ces lions un peuple de fourmis. Et nous n’osons nommer nos pères endormis, Plus près d’être des dieux que nous d’être des hommes! Et nous traînons si bas leur souvenir puissant, Qu’à nous voir le porter, on ne sait si nous sommes Les vers de leurs tombeaux ou les fils de leur sang. Fantaisies Célestes. I Au Couchant. N'étant plus qu'un brouillard vermeil, L'horizon dans la nuit recule: Je voudrais, comme le soleil, Mourir dans l'or d'un crépuscule! Sentir l'universel émoi, Suivre au loin ma trace blanchie Et, d'une grande ombre, après moi, Laisser la terre rafraîchie; Descendre seul dans mon tombeau, Mais léguer mon âme à la nue Pour y rallumer le flambeau, De chaque étoile au ciel venue, Emporter la vie et, pourtant, La laisser rayonner encore; Donner au monde palpitant Le gage sacré d'une aurore; Sûr de remonter le chemin. Qu'a tracé ma course première, Garder en moi mon lendemain Fait de chaleur et de lumière! Car l'âme des astres vermeils Dans mes veines en feu circule Et je veux, comme les soleils, Renaître dans un crépuscule! II Le Voeu. Assis au revers d'un chemin, L'ombre en noyait les avenues- Tout seuls et la main dans la main Je baisais ses épaules nues. Blanche, la lune se levait; -L'ombre en redoublait son mystère- Au moindre souffle tout avait Des frissons d'amour sur la terre. Et je respirais ses cheveux; -L'ombre en buvait l'odeur suave- Et lui disais: « Ce que tu veux, Je le ferai, moi, ton esclave. « Te faut-il la fleur du rocher? -L'ombre emplissait le précipice- Je mourrai pour te la chercher, Mais dicte-moi le sacrifice. « Veux-tu tout le sang de mon coeur? -L'ombre en pressait le flot rapide- Si l'amour ne m'a fait vainqueur, Du moins il me fait intrépide. « Parle et vers moi tourne tes yeux! -L'ombre y palpitait comme un voile- Mais elle, regardant les cieux, Me dit: « Je voudrais cette étoile, La plus lointaine du ciel clair. » -L'ombre, en vain semblait les confondre- Son doigt restait fixe dans l'air; Je le suivais sans lui répondre. Alors, de sa plus tendre voix: -L'ombre en alanguissait le charme- « Ami, l'étoile que tu vois Là-haut, c'est ma première larme. Toute femme, avec ce trésor, Laisse choir la fleur de son âme. Sa pureté luit dans cet or. Son coeur brûle dans cette flamme! » III Lever D’Etoiles. En vain Midi sur les cieux Tend ses lumineuses toiles; Je cherche toujours leurs yeux Dans les couchants pleins d'étoiles. A la première allumée Sur le bord de l'horizon Je donne en pleurant ton nom, Ma première bien-aimée! Le regard descend sur moi De celle qui t'a suivie Et me rend l'ancien émoi: Car celle-là prit ma vie... Ainsi chacune se lève, Doux spectre, à travers mes pleurs; Toutes me jettent dès fleurs... Une seule porte un glaive. Vainement pour fuir ce fer, Je suis vos ombres peureuses, Mes premières amoureuses Par qui je n'ai pas souffert. Et, pour braver ses rayons, Mon coeur où l'effroi murmure Revêt, ainsi qu'une armure, L'or des constellations! IV La Danse. Triste de quelque amour perdu, Rêvant aux délices passées, J'étais sur la terre étendu Parmi les bruyères froissées. L'ombre, en vibrant, montait dans l'air, Des arbres profonds vers la nue, Et la lune, au bord du ciel clair, Découvrait son épaule nue. Comme s'accroissait mon émoi De l'émoi fraternel des choses, Un rossignol, tout près de moi, Chante dans un buisson de roses, Et, comme en un divin réseau, L'âme prise par la cadence, Je vis, aux chansons de l'oiseau, Les étoiles entrer en danse. Leur pas grave semblait celui D'un choeur antique qui s'éveille; Ainsi la trace en avait lui Et la grâce en était pareille. Mais, précipitant ses sanglots, L'oiseau déliait sa voix sûre Et je vis, de mes yeux mi-clos, La danse presser sa mesure. Ce fut, à chaque mouvement, Un scintillement d'étincelles; On eût dit que le firmament Se brisait en mille parcelles... Je m'éveillai; les cieux railleurs Immobiles tendaient leurs voiles... Mon amour! à travers mes pleurs J'avais vu danser les étoiles. V La Voie Lactée. La poudre des astres brisés Roule encor par les étendues: Mais où vont le vent des baisers Et l'âme des amours perdues? Comme des étoiles, nos coeurs Sont faits de lumière immortelle; Ils se brisent aux chocs vainqueurs; Mais leur poussière où donc va-t-elle? Nous voyons couler notre sang Au bord de la nue enflammée, Dans le couchant éblouissant; Mais où fuit sa rouge fumée? Quelle brise, effleurant ces flots, Recueille l'esprit de nos rêves, Les délices de nos sanglots Et l'ivresse des heures brèves? Ah! dans les débris radieux Qui font ta lumière argentée, Sous les pas tranquilles des dieux, Emporte-les, ô Mer lactée! VI Le Réveil. Comme une vierge au front vermeil Dans le jardin des cieux venue, L'Aube, ayant vaincu le sommeil, Cueille les fruits d'or de la nue. Dans l'azur, immense verger Des constellations fécondes, Elle passe d'un pas léger, Laissant flotter ses tresses blondes. Et les étoiles, tour à tour, Aux plis de sa robe jetées, Tombent, célestes fruits d'amour Dont nos âmes étaient tentées. Déjà le dernier astre a lui, Sa main partout s'étant posée: Un peu de mon sang, avec lui, Reste aux doigts de l'Aube rosée. La dernière goutte de sang Que me laissaient les maux sans trêves, Une main t'a prise, en passant, Au verger profond de mes rêves! Source: http://www.poesies.net