Les Mamelles De Tirésias. (1917) Par Guillaume Apollinaire. (1880-1918) TABLE DES MATIERES Préface. Poèmes dédicatoires. À Louise Marion. À Marcel Herrand. À Yéta Daesslé. À Juliette Norville. À Howard. Personnages. Prologue. Scène Unique. Acte I Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte II Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Préface. Sans réclamer d’indulgence, je fais remarquer que ceci est une Ooeuvre de jeunesse, car sauf le Prologue et la dernière scène du deuxième acte qui sont de 1916, cet ouvrage a été fait en 1903, c’est-à-dire quatorze ans avant qu’on ne le représentât. Je l’ai appelé drame qui signifie action pour établir ce qui le sépare de ces comédies de mOoeurs, comédies dramatiques, comédies légères qui depuis plus d’un demi-siècle fournissent à la scène des Ooeuvres dont beaucoup sont excellentes, mais de second ordre et que l’on appelle tout simplement des pièces. Pour caractériser mon drame je me suis servi d’un néologisme qu’on me pardonnera car cela m’arrive rarement et j’ai forgé l’adjectif surréaliste qui ne signifie pas du tout symbolique comme l’a supposé M. Victor Basch, dans son feuilleton dramatique, mais définit assez bien une tendance de l’art qui si elle n’est pas plus nouvelle que tout ce qui se trouve sous le soleil n’a du moins jamais servi à formuler aucun credo, aucune affirmation artistique et littéraire. L’idéalisme vulgaire des dramaturges qui ont succédé à Victor Hugo a cherché la vraisemblance dans une couleur locale de convention qui fait pendant au naturalisme en trompe-l’Ooeil des pièces de mOoeurs dont on trouverait l’origine bien avant Scribe, dans la comédie larmoyante de Nivelle de la Chaussée. Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort personnel, j’ai pensé qu’il fallait revenir à la nature même, mais sans l’imiter à la manière des photographes. Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir. Au demeurant, il m’est impossible de décider si ce drame est sérieux ou non. Il a comme but d’intéresser et d’amuser C’est le but de toute Ooeuvre théâtrale. Il a également pour but de mettre en relief une question vitale pour ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit : le problème de la repopulation. J’aurais pu faire sur ce sujet qui n’a jamais été traité une pièce selon le ton sarcastico-mélodramatique qu’ont mis à la mode les faiseurs de << pièces à thèse >>. J’ai préféré un ton moins sombre, car je ne pense pas que le théâtre doive désespérer qui que ce soit. J’aurais pu aussi écrire un drame d’idées et flatter le goût du public actuel qui aime à se donner l’illusion de penser. J’ai mieux aimé donner un libre cours à cette fantaisie qui est ma façon d’interpréter la nature, fantaisie, qui selon les jours, se manifeste avec plus ou moins de mélancolie, de satire et de lyrisme, mais toujours, et autant qu’il m’est possible, avec un bon sens où il y a parfois assez de nouveauté pour qu’il puisse choquer et indigner, mais qui apparaîtra aux gens de bonne foi. Le sujet est si émouvant à mon avis, qu’il permet même que l’on donne au mot drame son sens le plus tragique, mais il tient aux Français que, s’ils se remettent à faire des enfants l’ouvrage puisse être appelé, désormais, une farce. Rien ne saurait me causer une joie aussi patriotique. N’en doutez pas, la réputation dont jouirait justement, si on savait son nom, l’auteur de la Farce de Maistre Pierre Pathelin m’empêche de dormir. On a dit que je m’étais servi des moyens dont on use dans les revues : je ne vois pas bien à quel moment. Ce reproche toutefois n’a rien qui puisse me gêner, car l’art populaire est un fonds excellent et je m’honorerais d’y avoir puisé si toutes mes scènes ne s’enchaînaient naturellement selon la fable que j’ai imaginée et où la situation principale : un homme qui fait des enfants, est neuve au théâtre et dans les lettres en général, mais ne doit pas plus choquer que certaines inventions impossibles des romanciers dont la vogue est fondée sur le merveilleux dit scientifique. Pour le surplus, il n’y a aucun symbole dans ma pièce qui est fort claire, mais on est libre d’y voir tous les symboles que l’on voudra et d’y démêler mille sens comme dans les oracles sibyllins. M. Victor Basch qui n’a pas compris, ou n’a pas voulu comprendre, qu’il s’agissait de la repopulation, tient à ce que mon ouvrage soit symbolique ; libre à lui. Mais il ajoute : << que la première condition d’un drame symbolique, c’est que le rapport entre le symbole qui est toujours un signe et la chose signifiée soit immédiatement discernable >>. Pas toujours cependant et il y a des Ooeuvres remarquables dont le symbolisme justement prête à de nombreuses interprétations qui parfois se contrarient. J’ai écrit mon drame surréaliste avant tout pour les Français comme Aristophane composait ses comédies pour les Athéniens. Je leur ai signalé le grave danger reconnu de tous qu’il y a pour une nation qui veut être prospère et puissante à ne pas faire d’enfants, et pour y remédier je leur ai indiqué qu’il suffisait d’en faire. M. Deffoux, écrivain spirituel, mais qui m’a l’air d’être un malthusien attardé, fait je ne sais quel rapprochement saugrenu entre le caoutchouc (1) dont sont faits les ballons et les balles qui figurent les mamelles (c’est peut-être là que M. Basch voit un symbole) et certains vêtements recommandés par le néo- malthusianisme. Pour parler franc, ils n’ont rien à faire dans la question, car il n’y a pas de pays où l’on s’en serve moins qu’en France, tandis qu’à Berlin, par exemple, il ne se passe pas de jour qu’il ne manque de vous en tomber sur la tête pendant qu’on se promène dans les rues, tant les Allemands, race encore prolifique, en font un grand usage. Les autres causes auxquelles avec la limitation des grossesses par moyens hygiéniques on attribue la dépopulation, l’alcoolisme par exemple, existent partout ailleurs et dans des proportions bien plus vastes qu’en France. Dans un livre récent sur l’alcool, M. Yves Guyot ne remarquait-il pas que si dans les statistiques de l’alcoolisme, la France venait au premier rang, l’Italie, pays notoirement sobre, venait au second rang ! Cela permet de mesurer la foi que l’on peut accorder aux statistiques ; elles sont menteuses et bien fol est qui s’y fie. D’autre part n’est-il pas remarquable que les provinces où l’on fait en France le plus d’enfants soient justement celles qui viennent au premier rang dans les statistiques de l’alcoolisme ! La faute est plus grave, le vice est plus profond, car la vérité est celle-ci : on ne fait plus d’enfants en France parce qu’on n’y fait pas assez l’amour. Tout est là. Mais je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet. Il faudrait un livre tout entier et changer les mOoeurs. C’est aux gouvernants à agir, à faciliter les mariages, à encourager avant tout l’amour fécond, les autres points importants comme celui du travail des enfants seront ensuite facilement résolus pour le bien et l’honneur du pays. Pour en revenir à l’art théâtral, on trouvera dans le prologue de cet ouvrage, les traits essentiels de la dramaturgie que je propose. J’ajoute qu’à mon gré cet art sera moderne, simple, rapide avec les raccourcis ou les grossissements qui s’imposent si l’on veut frapper le spectateur. Le sujet sera assez général pour que l’ouvrage dramatique dont il formera le fond puisse avoir une influence sur les esprits et sur les mOoeurs dans le sens du devoir et de l’honneur. Selon le cas, le tragique l’emportera sur le comique ou inversement. Mais je ne pense pas que désormais, l’on puisse supporter, sans impatience, une Ooeuvre théâtrale où ces éléments ne s’opposeraient pas, car il y a une telle énergie dans l’humanité d’aujourd’hui et dans les jeunes lettres contemporaines, que le plus grand malheur apparaît aussitôt comme ayant sa raison d’être, comme pouvant être regardé non seulement sous l’angle d’une ironie bienveillante qui permet de rire, mais encore sous l’angle d’un optimisme véritable qui console aussitôt et laisse grandir l’espérance. Au demeurant, le théâtre n’est pas plus la vie qu’il interprète que la roue n’est une jambe. Par conséquent, il est légitime, à mon sens, de porter au théâtre des esthétiques nouvelles et frappantes qui accentuent le caractère scénique des personnages et augmentent la pompe de la mise en scène, sans modifier toutefois le pathétique ou le comique des situations qui doivent se suffire à elles-mêmes. Pour terminer, j’ajoute que, dégageant des velléités littéraires contemporaines une certaine tendance qui est la mienne, je ne prétends nullement fonder une école, mais avant tout protester contre ce théâtre en trompe-l’Ooeil qui forme le plus clair de l’art théâtral d’aujourd’hui. Ce trompe-l’Ooeil qui convient, sans doute, au cinéma, est, je crois, ce qu’il y a de plus contraire à l’art dramatique. J’ajoute, qu’à mon avis, le vers qui seul convient au théâtre, est un vers souple, fondé sur le rythme, le sujet, le souffle et pouvant s’adapter à toutes les nécessités théâtrales. Le dramaturge ne dédaignera pas la musique de la rime, qui ne doit pas être une sujétion dont l’auteur et l’auditeur se fatiguent vite désormais, mais peut ajouter quelque beauté au pathétique, au comique, dans les chOoeurs, dans certaines répliques, à la fin de certaines tirades, ou pour clore dignement un acte. Les ressources de cet art dramatique ne sont-elles pas infinies ? Il ouvre carrière à l’imagination du dramaturge, qui rejetant tous les liens qui avaient paru nécessaires ou parfois renouant avec une tradition négligée, ne juge pas utile de renier les plus grands d’entre ses devanciers. Il leur rend ici l’hommage que l’on doit à ceux qui ont élevé l’humanité au-dessus des pauvres apparences dont, livrée à elle-même, si elle n’avait pas eu les génies qui la dépassent et la dirigent, elle devrait se contenter. Mais eux, font paraître à ses yeux des mondes nouveaux qui élargissant les horizons, multipliant sans cesse sa vision, lui fournissent la joie et l’honneur de procéder sans cesse aux découvertes les plus surprenantes. (1) Pour me laver de tout reproche touchant l’usage des mamelles en caoutchouc voici un extrait des journaux prouvant que ces organes étaient de la plus stricte légalité. << Interdiction de la vente des tétines autres que celles en caoutchouc pur, vulcanisé à chaud. À la date du 28 février dernier, a été promulguée au Journal Officiel la loi du 26 février 1917, modifiant l’article Ier de la loi du 6 avril 1910, qui ne visait que l’interdiction des biberons à tube. << Le nouvel article Ier de cette loi est désormais ainsi conçu : << Sont interdites la vente, la mise en vente, l’exposition et l’importation : << I° Des biberons à tube ; << 2° Des tétines et des sucettes fabriquées avec d’autres produits que le caoutchouc pur, vulcanisées par un autre procédé que la vulcanisation à chaud et ne portant point, avec la marque du fabricant ou du commerçant, l’indication spéciale : << caoutchouc pur >>. <> Poèmes Dédicatoires. À Louise Marion. Louise Marion vous fûtes admirable Gonflant d'esprit tout neuf vos multiples tétons La féconde raison a jailli de ma fable Plus de femme stérile et non plus d'avortons Votre voix a changé l'avenir de la France Et les ventres partout tressaillent d'espérance À Marcel Herrand Vous fûtes le mari sublime ingénieux Qui faisant des enfants nous suscite des dieux Mieux armés plus unis plus savants plus dociles Plus forts et plus hardis que nous n'avons été La Victoire sourit à leurs destins habiles Et célébrant dans l'ordre et la prospérité Votre civique sens votre fécondité Ils seront tous un jour l'orgueil de la Cité A Yéta Daesslé Étiez-vous bien à Zanzibar Monsieur Lacouf Qui mourûtes et remourûtes sans dire ouf Kiosque remuant qui portiez les nouvelles Vous étiez un cerveau pour toutes les cervelles Des pauvres spectateurs qui ne le savaient pas Qu'il leur faut des enfants ou marcher au trépas Vous fûtes par deux fois la presse qui féconde Le bon sens en Europe ainsi qu'au Nouveau Monde Déjà l'écho répète à l'envi vos échos Merci chère Daesslé Les petits moricauds Qui pullulaient au 2e acte de mon drame Grâce à vous deviendront de bons petits Français Blancs et roses ainsi que vous êtes madame Ce sera là notre succès A Juliette Norville Voici le temps Madame où parlent les gens d'armes J'en suis et c'est pourquoi suscitant les alarmes J'ai parlé Vous étiez sur votre beau cheval Vous représentiez l'ordre et par mont et par val Nous faisions que revînt dans la race française Le goût d'être nombreuse afin de vivre à l'aise Ainsi que les enfants du mari de Thérèse A Howard Vous étiez tout le peuple et gardiez le silence Peuple de Zanzibar ou plutôt de la France Il faut laisser le goût et garder la raison Il faut voyager loin en aimant sa maison Il faut chérir l'audace et chercher l'aventure Il faut toujours penser à la France future N'espérez nul repos risquez tout votre avoir Apprenez du nouveau car il faut tout savoir Lorsque crie un prophète il faut que l'alliez voir Et faites des enfants c'est le but de mon conte L'enfant est la richesse et la seule qui compte Personnages. Le directeur Thérèse-Tirésias et la cartomancienne. Le mari. Le gendarme. Le journaliste parisien. Le fils. Le kiosque. Lacouf. Presto. Le peuple de Zanzibar. Une dame. Les choeurs. À Zanzibar de nos jours. Prologue. Devant le rideau baissé, le Directeur de la Troupe, en habit, une canne de tranchée à la main, sort du trou du souffleur. Scène unique. Le Directeur de la Troupe Me voici donc revenu parmi vous J’ai retrouvé ma troupe ardente J’ai trouvé aussi une scène Mais j’ai retrouvé avec douleur L’art théâtral sans grandeur sans vertu Qui tuait les longs soirs d’avant la guerre Art calomniateur et délétère Qui montrait le péché non le rédempteur Puis le temps est venu le temps des hommes J’ai fait la guerre ainsi que tous les hommes C’était au temps où j’étais dans l’artillerie Je commandais au front du nord ma batterie Un soir que dans le ciel le regard des étoiles Palpitait comme le regard des nouveau-nés Mille fusées issues de là tranchée adverse Réveillèrent soudain les canons ennemis Je m’en souviens comme si cela s’était passé hier J’entendais les départs mais non les arrivées Lorsque de l’observatoire d’artillerie Le trompette vint à cheval nous annoncer Que le maréchal des logis qui pointait Là-bas sur les lueurs des canons ennemis L’alidade de triangle de visée faisait savoir Que la portée de ces canons étaient si grande Que l’on n’entendait plus aucun éclatement Et tous mes canonniers attentifs à leurs postes Annoncèrent que les étoiles s’éteignaient une à une Puis l’on entendit de grands cris parmi toute l’armée ILS ÉTEIGNENT LES ÉTOILES À COUPS DE CANON Les étoiles mouraient dans ce beau ciel d’automne Comme la mémoire s’éteint dans le cerveau De ces pauvres vieillards qui tentent de se souvenir Nous étions là mourant de la mort des étoiles Et sur le front ténébreux aux livides lueurs Nous ne savions plus que dire avec désespoir ILS ONT MÊME ASSASSINÉ LES CONSTELLATIONS Mais une grande voix venue d’un mégaphone Dont le pavillon sortait De je ne sais quel unanime poste de commandement La voix du capitaine inconnu qui nous sauve toujours cria IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ÉTOILES Et ce ne fut qu’un cri sur le grand front français AU COLLIMATEUR À VOLONTÉ Les servants se hâtèrent Les pointeurs pointèrent Les tireurs tirèrent Et les astres sublimes se rallumèrent l’un après l’autre Nos obus enflammaient leur ardeur éternelle L’artillerie ennemie se taisait éblouie Par le scintillement de toutes les étoiles Voilà voilà l’histoire de toutes les étoiles Et depuis ce soir-là j’allume aussi l’un après l’autre Tous les astres intérieurs que l’on avait éteints Me voici donc revenu parmi vous Ma troupe ne vous impatientez pas Public attendez sans impatience Je vous apporte une pièce dont le but est de réformer les mOoeurs Il s’agit des enfants dans la famille C’est un sujet domestique Et c’est pourquoi il est traité sur un ton familier Les acteurs ne prendront pas de ton sinistre Ils feront appel tout simplement à votre bon sens Et se préoccuperont avant tout de vous amuser Afin que bien disposés vous mettiez à profit Tous les enseignements contenus dans la pièce Et que le sol partout s’étoile de regards de nouveau-nés Plus nombreux encore que les scintillements d’étoiles Écoutez ô Français la leçon de la guerre Et faites des enfants vous qui n’en faisiez guère On tente ici d’infuser un esprit nouveau au théâtre Une joie une volupté une vertu Pour remplacer ce pessimisme vieux de plus d’un siècle Ce qui est bien ancien pour une chose si ennuyeuse La pièce a été faite pour une scène ancienne Car on ne nous aurait pas construit de théâtre nouveau Un théâtre rond à deux scènes Une au centre l’autre formant comme un anneau Autour des spectateurs et qui permettra Le grand déploiement de notre art moderne Mariant souvent sans lien apparent comme dans la vie Les sons les gestes les couleurs les cris les bruits La musique la danse l’acrobatie la poésie la peinture Les chOoeurs les actions et les décors multiples Vous trouverez ici des actions Qui s’ajoutent au drame principal et l’ornent Les changements de ton du pathétique au burlesque Et l’usage raisonnable des invraisemblances Ainsi que des acteurs collectifs ou non Qui ne sont pas forcément extraits de l’humanité Mais de l’univers entier Car le théâtre ne doit pas être un art en trompe-l’Ooeil Il est juste que le dramaturge se serve De tous les mirages qu’il a à sa disposition Comme faisait Morgane sur le Mont-Gibel Il est juste qu’il fasse parler les foules les objets inanimés S’il lui plaît Et qu’il ne tienne pas plus compte du temps Que de l’espace Son univers est sa pièce À l’intérieur de laquelle il est le dieu créateur Qui dispose à son gré Les sons les gestes les démarches les masses les couleurs Non pas dans le seul but De photographier ce que l’on appelle une tranche de vie Mais pour faire surgir la vie même dans toute sa vérité Car la pièce doit être un univers complet Avec son créateur C’est-à-dire la nature même Et non pas seulement La représentation d’un petit morceau De ce qui nous entoure ou de ce qui s’est jadis passé Pardonnez-moi mes amis ma troupe Pardonnez-moi cher Public De vous avoir parlé un peu longuement Il y a si longtemps que je m’étais retrouvé parmi vous Mais il y a encore là-bas un brasier Où l’on abat des étoiles toutes fumantes Et ceux qui les rallument vous demandent De vous hausser jusqu’à ces flammes sublimes Et de flamber aussi Ô public Soyez la torche inextinguible du feu nouveau Acte I. La place du marché de Zanzibar, le matin. Le décor représente des maisons, une échappée sur le port et aussi ce qui peut évoquer aux Français l’idée du jeu de zanzibar. Un mégaphone en forme de cornet à dés et orné de dés est sur le devant de la scène. Du côté cour, entrée d’une maison ; du côté jardin, un kiosque de journaux avec une nombreuse marchandise étalée et sa marchande figurée dont le bras peut s’animer ; il est encore orné d’une glace sur le côté qui donne sur la scène. Au fond, le personnage collectif et muet qui représente le peuple de Zanzibar est présent dés le lever du rideau. Il est assis sur un banc. Une table est à sa droite et il a sous la main les instruments qui lui serviront à mener tel bruit au moment opportun : revolver, musette, grosse caisse, accordéon, tambour, tonnerre, grelots, castagnettes, trompette d’enfant, vaisselle cassée. Tous les bruits indiqués comme devant être produits au moyen d’un instrument sont menés par le peuple de Zanzibar et tout ce qui est indiqué comme devant être dit au mégaphone doit être crié au public. Scène I Le peuple de Zanzibar, Thérèse Thérèse. "Visage bleu, longue robe bleue ornée de singes et de fruits peints. Elle entre dès que le rideau est levé, mais dès que le rideau commence à se lever, elle cherche à dominer le tumulte de l’orchestre." Non Monsieur mon mari Vous ne me ferez pas faire ce que vous voulez "Chuintement" Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité de l’homme "Chuintement" Du reste je veux agir à ma guise Il y a assez longtemps que les hommes font ce qui leur plaît Après tout je veux aussi aller me battre contre les ennemis J’ai envie d’être soldat une deux une deux Je veux faire la guerre - Tonnerre - et non pas faire des enfants Non Monsieur mon mari vous ne me commanderez plus Elle se courbe trois fois, derrière au public "Au mégaphone" Ce n’est pas parce que vous m’avez fait la cour dans le Connecticut Que je dois vous faire la cuisine à Zanzibar Voix du mari. Accent belge Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard Vaisselle cassée Thérèse. Vous l’entendez il ne pense qu’à l’amour Elle a une crise de nerfs Mais tu ne te doutes pas imbécile "Éternuement" Qu’après avoir été soldat je veux être artiste "Éternuement" Parfaitement parfaitement "Éternuement" Je veux être aussi député avocat sénateur "Deux éternuements" Ministre président de la chose publique "Éternuement" Et je veux médecin physique ou bien psychique Diafoirer à mon gré l’Europe et l’Amérique Faire des enfants faire la cuisine non c’est trop Elle caquette Je veux être mathématicienne philosophe chimiste Groom dans les restaurants petit télégraphiste Et je veux s’il me plaît entretenir à l’an Cette vieille danseuse qui a tant de talent Éternuement caquetage, après quoi elle imite le bruit du chemin de fer Voix du mari. Accent belge Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard Thérèse. Vous l’entendez il ne pense qu’à l’amour "Petit air de musette" Mange-toi les pieds à la Sainte-Menehould "Grosse caisse" Mais il me semble que la barbe me pousse Ma poitrine se détache Elle pousse un grand cri et entr’ouvre sa blouse dont il en sort ses mamelles, l’une rouge, l’autre bleue et, comme elle les lâche, elles s’envolent, ballons d’enfants, mais restent retenues par les fils Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse Et caetera Comme c’est joli les appas féminins C’est mignon tout plein On en mangerait Elle tire le fil des ballons et les fait danser Mais trêve de bêtises Ne nous livrons pas à l’aéronautique Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu Le vice est après tout une chose dangereuse C’est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté Qui peut être une occasion de péché Débarrassons-nous de nos mamelles "Elle allume un briquet et les fait exploser, puis elle fait une belle grimace avec double pied de nez aux spectateurs et leur jette des balles qu’elle a dans son corsage" Qu’est-ce à dire Non seulement ma barbe pousse mais ma moustache aussi Elle caresse sa barbe et retrousse sa moustache qui ont brusquement poussé Eh diable J’ai l’air d’un champ de blé qui attend la moissonneuse mécanique "Au mégaphone" Je me sens viril en diable Je suis un étalon De la tête aux talons Me voilà taureau Sans mégaphone Me ferai-je torero Mais n’étalons Pas mon avenir au grand jour héros Cache tes armes Et toi mari moins viril que moi Fais tout le vacarme Que tu voudras Tout en caquetant, elle va se mirer dans la glace placée sur le kiosque à journaux Scène II Le peuple de Zanzibar, Thérèse, le mari Le mari. Entre avec un gros bouquet de fleurs, voit qu’elle ne le regarde pas et jette les fleurs dans la salle. À partir d’ici le mari perd l’accent belge Je veux du lard je te dis Thérèse. Mange tes pieds à la Sainte-Menehould Le mari. Pendant qu’il parle Thérèse hausse le ton de ses caquetages. Il s’approche comme pour la gifler puis en riant Ah mais ce n’est pas Thérèse ma femme Un temps puis sévèrement. "Au mégaphone" Quel malotru a mis ses vêtements Il va l’examiner et revient. Au mégaphone Aucun doute c’est un assassin et il l’a tuée "Sans mégaphone" Thérèse ma petite Thérèse où es-tu Il réfléchit la tête dans les mains, puis campé, les poings sur les hanches Mais toi vil personnage qui t’es déguisé en Thérèse je te tuerai Ils se battent, elle a raison de lui Thérèse. Tu as raison je ne suis plus ta femme Le mari. Par exemple Thérèse. Et cependant c’est moi qui suis Thérèse Le mari. Par exemple Thérèse. Mais Thérèse qui n’est plus femme Le mari. C’est trop fort Thérèse. Et comme je suis devenu un beau gars Le mari. Détail que j’ignorais Thérèse. Je porterai désormais un nom d’homme Tirésias Le mari. "les mains jointes" Adiousias "Elle sort" Scène III Le peuple de Zanzibar, le mari Voix de Tirésias Je déménage Le mari. Adiousias "Elle jette successivement par la fenêtre un pot de chambre, un bassin et un urinal. Le mari ramasse le pot de chambre Le piano" "Il ramasse l’urinal" Le violon "Il ramasse le bassin" L’assiette au beurre la situation devient grave Scène IV Les même, Tirésias, Lacouf, Presto Tirésias revient avec des vêtements, une corde, des objets hétéroclites. Elle jette tout, se précipite sur le mari. Sur la dernière réplique du mari, Presto et Lacouf armés de brownings en carton sont sortis gravement de dessous la scène et s’avancent dans la salle, cependant que Tirésias maîtrisant son mari, lui ôte son pantalon, se déshabille, lui passe sa jupe, le ligote, se pantalonne, se coupe les cheveux et met un chapeau haut de forme. Ce jeu de scène dure jusqu’au premier coup de revolver Presto. Avec vous vieux Lacouf j’ai perdu au zanzi Tout ce que j’ai voulu Lacouf. Monsieur Presto je n’ai rien gagné Et d’abord Zanzibar n’est pas en question vous êtes à Paris Presto. À Zanzibar Lacouf. À Paris Presto. C’en est trop, Après dix ans d’amitié Et tout le mal que je n’ai cessé de dire sur votre compte Lacouf. Tant pis vous ai-je demandé de la réclame vous êtes à Paris Presto. À Zanzibar la preuve c’est que j’ai tout perdu Lacouf. Monsieur Presto il faut nous battre Presto. Il le faut "Ils montent gravement sur la scène et se rangent au fond l’un vis-à-vis de l’autre" Lacouf. À armes égales Presto. À volonté Tous les coups sont dans la nature Ils se visent. Le peuple de Zanzibar tire deux coups de revolver et ils tombent Tirésias qui est prêt, tressaille au bruit et s’écrie Ah chère liberté te voilà enfin conquise Mais d’abord achetons un journal Pour savoir ce qui vient de se passer "Elle achète un journal et le lit ; pendant ce temps le peuple de Zanzibar place une pancarte de chaque côté de la scène" PANCARTE POUR PRESTO COMME IL PERDAIT AU ZANZIBAR MONSIEUR PRESTO A PERDU SON PARI PUISQUE NOUS SOMMES À PARIS PANCARTE POUR LACOUF MONSIEUR LACOUF N’A RIEN GAGNÉ PUISQUE LA SCÈNE SE PASSE À ZANZIBAR AUTANT QUE LA SEINE PASSE À PARIS Dès que le peuple de Zanzibar est revenu à son poste, Presto et Lacouf se redressent, le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver et les duellistes retombent. Tirésias étonné jette le journal "Au mégaphone" Maintenant à moi l’univers À moi les femmes à moi l’administration Je vais me faire conseiller municipal Mais j’entends du bruit Il vaut peut-être mieux s’en aller Elle sort en caquetant tandis que le mari imite le bruit de la locomotive en marche Scène V Le peuple de Zanzibar, le mari, le gendarme Le gendarme. Tandis que le peuple de Zanzibar joue de l’accordéon le gendarme à cheval caracole, tire un mort dans la coulisse de façon à ce que ses pieds seuls restent visibles, fait le tour de la scène, agit de même avec l’autre mort, fait une seconde fois le tour de la scène et apercevant le mari ficelé sur le devant de la scène Ça sent le crime ici Le mari. Ah ! puisque enfin voici un agent de l’autorité Zanzibarienne Je vais l’interpeller Eh Monsieur si c’est une affaire que vous me cherchez Ayez donc l’obligeance de prendre Mon livret militaire dans ma poche gauche Le gendarme. "Au mégaphone" La belle fille "Sans mégaphone" Dites ma belle enfant Qui donc vous a traitée si méchamment Le mari "à part" Il me prend pour une demoiselle "Au gendarme" Si c’est un mariage que vous me cherchez Le gendarme met la main sur son cOoeur Commencez donc par me détacher Le gendarme. le délie en le chatouillant, ils rient et le gendarme répète toujours Quelle belle fille Scène VI Les mêmes, Presto, Lacouf Dès que le gendarme commence à détacher le mari, Presto et Lacouf reviennent à l’endroit où ils sont tombés précédemment Presto. Je commence à en avoir assez d’être mort Dire qu’il y a des gens Qui trouvent qu’il est plus honorable d’être mort que vif Lacouf. Vous voyez bien que vous n’étiez pas à Zanzibar Presto. C’est pourtant là que l’on voudrait vivre Mais ça me dégoûte de nous être battus en duel Décidément on regarde la mort D’un Oeil trop complaisant Lacouf. Que voulez-vous on a trop bonne opinion De l’humanité et de ses restes Est-ce que les selles des bijoutiers Contiennent des perles et des diamants Presto. On a vu des choses plus extraordinaires Lacouf. Bref Monsieur Presto Les paris ne nous réussissent pas Mais vous voyez bien que vous étiez à Paris Presto. À Zanzibar Lacouf. En joue Presto. Feu Le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver et ils tombent. Le gendarme a fini de délier le mari Le gendarme. Je vous arrête Presto et Lacouf se sauvent du côté opposé d’où ils sont revenus. "Accordéon" Scène VII Le peuple de Zanzibar, le gendarme, le mari habillé en femme Le gendarme. Les duellistes du paysage Ne m’empêcheront pas de dire que je vous trouve Agréable au toucher comme une balle en caoutchouc Le mari. Atchou Vaisselle cassée Le gendarme. Un rhume c’est exquis Le mari. Atchi Tambour. Le mari relève sa jupe qui le gêne Le gendarme. Femme légère Il cligne de l’Oeil Qu’importe puisque c’est une belle fille Le mari. "à part" Ma foi il a raison Puisque ma femme est homme Il est juste que je sois femme Au gendarme pudiquement Je suis une honnête femme-monsieur Ma femme est un homme-madame Elle a emporté le piano le violon l’assiette au beurre Elle est soldat ministre merdecin Le gendarme. Mère des seins Le mari. Ils ont fait explosion mais elle est plutôt merdecine Le gendarme. Elle est mère des cygnes Ah ! combien chantent qui vont périr Écoutez "Musette, air triste" Le mari. Il s’agit après tout de l’art de guérir les hommes La musique s’en chargera Aussi bien que toute autre panacée Le gendarme. Ça va bien pas de rouspétance Le mari. Je me refuse à continuer la conversation "Au mégaphone" Où est ma femme "Voix de femmes" "dans les coulisses" Vive Tirésias Plus d’enfants plus d’enfants "Tonnerre et grosse caisse" Le mari fait une grimace aux spectateurs et met à son oreille une main en cornet acoustique, tandis que le gendarme, tirant une pipe de sa poche, la lui offre. Grelots Le gendarme. Eh ! fumez la pipe bergère Moi je vous jouerai du pipeau Le mari. Et cependant la Boulangère Tous les sept ans changeait de peau Le gendarme. Tous les sept ans elle exagère Le peuple de Zanzibar accroche une pancarte contenant cette ritournelle qui reste là EH ! FUMEZ LA PIPE BERGÈRE MOI JE VOUS JOUERAI DU PIPEAU ET CEPENDANT LA BOULANGÈRE TOUS LES 7 ANS CHANGEAIT DE PEAU TOUS LES 7 ANS ELLE EXAGÈRE Le gendarme. Mademoiselle ou Madame je suis amoureux fou De vous Et je veux devenir votre époux Le mari. Atchou Mais ne voyez-vous pas que je ne suis qu’un homme Le gendarme. Nonobstant quoi je pourrais vous épouser Par procuration Le mari. Sottises Vous feriez mieux de faire des enfants Le gendarme. Ah ! par exemple Voix d’hommes. dans les coulisses Vive Tirésias Vive le général Tirésias Vive le député Tirésias "L’accordéon joue une marche militaire" Voix de femmes. dans les coulisses Plus d’enfants Plus d’enfants Scène VIII Les mêmes, le kiosque Le kiosque où s’anime le bras de la marchande se déplace lentement vers l’autre bout de la scène Le mari. Fameux représentant de toute autorité Vous l’entendez c’est dit je crois avec clarté La femme à Zanzibar veut des droits politiques Et renonce soudain aux amours prolifiques Vous l’entendez crier Plus d’enfants Plus d’enfants Pour peupler Zanzibar il suffit d’éléphants De singes de serpents de moustiques d’autruches Et stériles comme est l’habitante des ruches Qui du moins fait la cire et butine le miel La femme n’est qu’un neutre à la face du ciel Et moi je vous le dis cher Monsieur le gendarme "Au mégaphone" Zanzibar a besoin d’enfants sans mégaphone donnez l’alarme Criez au carrefour et sur le boulevard Qu’il faut refaire des enfants à Zanzibar La femme n’en fait plus Tant pis Que l’homme en fasse Mais oui parfaitement je vous regarde en face Et j’en ferai moi Le gendarme et le kiosque. Vous Le kiosque. "au mégaphone que lui tend le mari" Elle sort un bobard Bien digne qu’on l’entende ailleurs qu’à Zanzibar Vous qui pleurez voyant la pièce Souhaitez les enfants vainqueurs Voyez l’impondérable ardeur Naître du changement de sexe Le mari. Revenez dès ce soir voir comment la nature Me donnera sans femme une progéniture Le gendarme. Je reviendrai ce soir voir comment la nature Vous donnera sans femme une progéniture Ne faites pas qu’en vain je croque le marmot Je reviens dès ce soir et je vous prends au mot Le kiosque. Comme est ignare le gendarme Qui gouverne le Zanzibar Le music-hall et le grand bar N’ont-ils pas pour lui plus de charmes Que repeupler le Zanzibar Scène IX Les mêmes, Presto Presto. chatouillant le mari Comment faut-il que tu les nommes Elles sont tout ce que nous sommes Et cependant ne sont pas hommes Le gendarme. Je reviendrai ce soir voir comment la nature Vous donnera sans femme une progéniture Le mari. Revenez donc ce soir voir comment la nature Me donnera sans femme une progéniture Tous en choeur. Ils dansent, le mari et le gendarme accouplés, Presto et le kiosque accouplés et changeant parfois de compagnons. Le peuple de Zanzibar danse seul en jouant de l’accordéon Eh ! fumez la pipe Bergère Moi je vous jouerai du pipeau Et cependant la Boulangère Tous les sept ans changeait de peau Tous les sept ans elle exagère Rideau. Acte II Au même endroit, le même jour, au moment du coucher du soleil. Le même décor orné de nombreux berceaux où sont les nouveau-nés. Un berceau est vide auprès d’une bouteille d’encre énorme, d’un pot à colle gigantesque, d’un porteplume démesuré et d’une paire de ciseaux de bonne taille. Choeurs Scène I Le peuple de Zanzibar, le mari Le mari. "Il tient un enfant dans chaque bras. Cris continus d’enfants sur la scène, dans les coulisses et dans la salle pendant toute la scène ad libitum. On indique seulement quand, et où ils redoublent" Ah ! c’est fou les joies de la paternité 40049 enfants en un seul jour Mon bonheur est complet Silence silence "Cris d’enfants au fond de la scène" Le bonheur en famille Pas de femme sur les bras Il laisse tomber les enfants Silence Cris d’enfants sur le côté gauche de la salle C’est épatant la musique moderne Presque aussi épatant que les décors des nouveaux peintres Qui florissent loin des Barbares "À Zanzibar" Pas besoin d’aller aux ballets russes ni au Vieux-Colombier Silence silence "Cris d’enfants sur le côté droit de la salle" "Grelots" Il faudrait peut-être les mener à la baguette Mais il vaut mieux ne pas brusquer les choses Je vais leur acheter des bicyclettes Et tous ces virtuoses Iront faire Des concerts En plein air "Peu à peu les enfants se taisent, il applaudit" Bravo bravo bravo "On frappe" Entrez Scène II Les mêmes, le journaliste parisien Le journaliste. Sa figure est nue, il n’a que la bouche. Il entre en dansant "Accordéon" Hands up Bonjour Monsieur le mari Je suis correspondant d’un journal de Paris Le mari. De Paris Soyez le bienvenu Le journaliste. fait le tour de la scène en dansant Les journaux de Paris au mégaphone ville de l’Amérique "Sans mégaphone" Hourra Un coup de revolver, le journaliste déploie le drapeau américain Ont annoncé que vous avez trouvé Le moyen pour les hommes De faire des enfants Le journaliste replie le drapeau et s’en fait une ceinture Le mari. Cela est vrai Le journaliste. Et comment ça Le mari. La volonté Monsieur elle nous mène à tout Le journaliste. Sont-ils nègres ou comme tout le monde Le mari. Tout cela dépend du point de vue où l’on se place Castagnettes Le journaliste. Vous êtes riche sans doute Il fait un tour de danse Le mari. Point du tout Le journaliste. Comment les élèverez-vous ? Le mari. Après les avoir nourris au biberon J’espère que ce sont eux qui me nourriront Le journaliste. En somme vous êtes quelque chose comme une fille-père Ne serait-ce pas chez vous instinct paternel maternisé Le mari. Non c’est cher Monsieur tout à fait intéressé L’enfant est la richesse des ménages Bien plus que la monnaie et tous les héritages "Le journaliste note" Voyez ce tout petit qui dort dans son berceau "L’enfant crie. Le journaliste va le voir sur la pointe des pieds" Il se prénomme Arthur et m’a déjà gagné Un million comme accapareur de lait caillé "Trompette d’enfant" Le journaliste. Avancé pour son âge Le mari. Celui-là Joseph l’enfant crie est romancier Le journaliste va voir Joseph Son dernier roman s’est vendu à 600 000 exemplaires Permettez que je vous en offre un "Descend un grand livre-pancarte à plusieurs feuillets sur lesquels on lit au premier feuillet :" QUELLE CHANCE ! ROMAN Le mari. Lisez-le à votre aise Le journaliste se couche, le mari tourne les autres feuillets sur lesquels on lit à raison d’un mot par feuillet UNE DAME QUI S’APPELAIT CAMBRON "Le journaliste se relève et au mégaphone" Une dame qui s’appelait Cambron Il rit au mégaphone sur les quatre voyelles : a, é, i, o Le mari. Il y a cependant là une manière polie de s’exprimer Le journaliste. "sans mégaphone" Ah ! ah ! ah ! ah ! Le mari. Une certaine précocité Le journaliste. Eh ! eh ! Le mari. Qui ne court point les rues Le journaliste. Hands up Le mari. Enfin tel qu’il est Le roman m’a rapporté Près de 200 000 francs Plus un prix littéraire Composé de 20 caisses de dynamite Le journaliste. se retire à reculons Au revoir Le mari. N’ayez pas peur elles sont dans mon coffre-fort à la banque Le journaliste. All right Vous n’avez pas de fille Le mari. Si fait celle-ci divorcée Elle crie. Le journaliste va la voir Du roi des pommes de terre En reçoit une rente de 100 000 dollars Et celle-ci (elle crie) plus artiste que quiconque à Zanzibar Le journaliste s’exerce à boxer Récite de beaux vers par les mornes soirées Ses feux et ses cachets lui rapportent chaque an Ce qu’un poète gagne en cinquante mille ans Le journaliste. Je vous félicite my dear Mais vous avez de la poussière Sur votre cache-poussière Le mari sourit comme pour remercier le journaliste qui tient le grain de poussière à la main Puisque vous êtes si riche prêtez-moi cent sous Le mari. Remettez la poussière Tous les enfants crient. Le mari chasse le journaliste à coups de pied. Celui-ci sort en dansant Scène III Le peuple de Zanzibar, le mari Le mari. Eh oui c’est simple comme un périscope Plus j’aurai d’enfants Plus je serai riche et mieux je pourrai me nourrir Nous disons que la morue produit assez d’Ooeufs en un jour Pour qu’éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d’aïoli Le monde entier pendant une année entière N’est-ce pas que c’est épatant d’avoir une nombreuse famille Quels sont donc ces économistes imbéciles Qui nous ont fait croire que l’enfant C’était la pauvreté Tandis que c’est tout le contraire Est-ce qu’on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère Aussi vais-je continuer à faire des enfants Faisons d’abord un journaliste Comme ça je saurai tout Je devinerai le surplus Et j’inventerai le reste Il se met à déchirer avec la bouche et les mains des journaux, il trépigne. Son jeu doit étre très rapide Il faut qu’il soit apte à toutes les besognes Et puisse écrire pour tous les partis Il met les journaux déchirés dans le berceau vide Quel beau journaliste ce sera Reportage articles de fond Et cætera Il lui faut un sang puisé dans l’encrier Il prend la bouteille d’encre et la verse dans le berceau Il lui faut une épine dorsale Il met un énorme porte-plume dans le berceau De la cervelle pour ne pas penser Il verse le pot à colle dans le berceau Une langue pour mieux baver Il met les ciseaux dans le berceau Il faut encore qu’il connaisse le chant Allons chantez Tonnerre Scène IV Les mêmes, le fils Le mari répète : <> jusqu’à la fin du monologue du fils. Cette scène se passe très rapidement Le fils. se dressant dans le berceau Mon cher papa si vous voulez savoir enfin Tout ce qu’ont fait les aigrefins Faut me donner un petit peu d’argent de poche L’arbre d’imprimerie étend feuilles et feuilles Qui vous claquent au vent comme des étendards Les journaux ont poussé faut bien que tu les cueilles Fais-en de la salade à nourrir tes moutards Si vous me donnez cinq cents francs Je ne dis rien de vos affaires Sinon je dis tout je suis franc Et je compromets père sOoeurs et frères J’écrirai que vous avez épousé Une femme triplement enceinte Je vous compromettrai je dirai Que vous avez volé tué donné sonné barbé Le mari. Bravo voilà un maître chanteur Le fils sort du berceau Le fils. Mes chers parents en un seul homme Si vous voulez savoir ce qui s’est passé hier soir Voici Un grand incendie a détruit les chutes du Niagara Le mari. Tant pis Le fils. Le beau constructeur Alcindor Masqué comme les fantassins Jusqu’à minuit joua du cor Pour un parterre d’assassins Et je suis sûr qu’il sonne encore Le mari. Pourvu que ce ne soit pas dans cette salle Le fils. Mais la Princesse de Bergame Épouse demain une dame Simple rencontre de métro Castagnettes Le mari. Que m’importe est-ce que je connais ces gens-là Je veux de bonnes informations qui me parlent de mes amis Le fils. Il fait remuer un berceau On apprend de Montrouge Que Monsieur Picasso Fait un tableau qui bouge Ainsi que ce berceau Le mari. Et vive le pinceau De l’ami Picasso Ô mon fils À une autre fois je connais maintenant Suffisamment La journée d’hier Le fils. Je m’en vais afin d’imaginer celle de demain Le mari. Bon voyage Exit le fils Scène V Le peuple de Zanzibar, le mari Le mari. Celui-ci n’est pas réussi J’ai envie de le déshériter À ce moment arrivent des radios-pancartes OTTAWA INCENDIE ÉTABLISSEMENTS J. C. B. stop 20 000 POÈMES EN PROSE CONSUMÉS stop PRÉSIDENT ENVOIE CONDOLÉANCES ROME H. NR. M. T. SS. DIRECTEUR VILLA MÉDICIS ACHÈVE PORTRAIT SS AVIGNON GRAND ARTISTE G.. RG. S BRAQUE VIENT INVENTER PROCÉDÉ CULTURE INTENSIVE DES PINCEAUX VANCOUVER RETARDÉ DANS LA TRANSMISSION CHIENS MONSIEUR LÉAUT..D EN GRÈVE Le mari. Assez assez Quelle fichue idée j’ai eue de me fier à la Presse Je vais être dérangé Toute la sainte journée Il faut que ça cesse "Au mégaphone" Allô allô Mademoiselle Je ne suis plus abonné au téléphone Je me désabonne "Sans mégaphone" Je change de programme pas de bouches inutiles Économisons économisons Avant tout je vais faire un enfant tailleur Je pourrai bien vêtu aller en promenade Et n’étant pas trop mal de ma personne Plaire à mainte jolie personne Scène VI Les mêmes, le gendarme Le gendarme. Il paraît que vous en faites de belles Vous avez tenu parole 40 050 enfants en un jour Vous secouez le pot-de-fleurs Le mari. Je m’enrichis Le gendarme. Mais la population Zanzibarienne Affamée par ce surcroît de bouches à nourrir Est en passe de mourir de faim Le mari. Donnez-lui des cartes ça remplace tout Le gendarme. Où se les procure-t-on ? Le mari. Chez la cartomancienne Le gendarme. Extra-lucide Le mari. Parbleu puisqu’il s’agit de prévoyance Scène VII Les mêmes, la cartomancienne La cartomancienne. Elle arrive du fond de la salle. Son crâne est éclairé électriquement Chastes citoyens de Zanzibar me voici Le mari. Encore quelqu’un Je n’y suis pour personne La cartomancienne. J’ai pensé que vous ne seriez pas fâchés De savoir la bonne aventure Le gendarme. Vous n’ignorez pas Madame Que vous exercez un métier illicite C’est étonnant ce que font les gens Pour ne point travailler Le mari. "au gendarme" Pas de scandale chez moi La cartomancienne. "à un spectateur" Vous Monsieur prochainement Vous accoucherez de trois jumeaux Le mari. Déjà la concurrence Une dame. (spectatrice dans la salle) Madame la Cartomancienne Je crois bien qu’il me trompe Vaisselle cassée La cartomancienne. Conservez-le dans la marmite norvégienne Elle monte sur la scène, cris d’enfants, accordéon Tiens une couveuse artificielle Le mari. Seriez-vous le coiffeur coupez-moi les cheveux La cartomancienne. Les demoiselles de New-York Ne cueillent que les mirabelles Ne mangent que du jambon d’York C’est là ce qui les rend si belles Le mari. Ma foi les dames de Paris Sont bien plus belles que les autres Si les chats aiment les souris Mesdames nous aimons les vôtres La cartomancienne. C’est-à-dire vos sourires Tous. "en choeur" Et puis chantez matin et soir Grattez-vous si ça vous démange Aimez le blanc ou bien le noir C’est bien plus drôle quand ça change Suffit de s’en apercevoir Suffit de s’en apercevoir La cartomancienne. Chastes citoyens de Zanzibar Qui ne faites plus d’enfants Sachez que la fortune et la gloire Les forêts d’ananas les troupeaux d’éléphants Appartiennent de droit Dans un proche avenir À ceux qui pour les prendre auront fait des enfants "Tous les enfants se mettent à crier sur la scène et dans la salle. La cartomancienne fait les cartes qui tombent du plafond. Puis les enfants se taisent" Vous qui êtes si fécond Le mari et le gendarme. Fécond fécond La cartomancienne. au mari Vous deviendrez 10 fois milliardaire Le mari tombe assis par terre La cartomancienne. "au gendarme" Vous qui ne faites pas d’enfants Vous mourrez dans la plus affreuse des débines Le gendarme. Vous m’insultez Au nom de Zanzibar je vous arrête La cartomancienne. Toucher une femme quelle honte Elle le griffe et l’étrangle. Le mari lui tend une pipe Le mari. Eh ! fumez la pipe Bergère Moi je vous jouerai du pipeau Et cependant la Boulangère Tous les sept ans changeait de peau La cartomancienne. Tous les sept ans elle exagère Le mari. En attendant je vais vous livrer au commissaire Assassine Thérèse. se débarrassant de ses oripeaux de cartomancienne Mon cher mari ne me reconnais-tu pas Le mari. Thérèse ou bien Tirésias Le gendarme ressuscite Thérèse. Tirésias se trouve officiellement À la tête de l’Armée à la Chambre à l’Hôtel de Ville Mais sois tranquille Je ramène dans une voiture de déménagement Le piano le violon l’assiette au beurre Ainsi que trois dames influentes dont je suis devenu l’amant Le gendarme. Merci d’avoir pensé à moi Le mari. Mon général mon député Je me trompe Thérèse Te voilà plate comme une punaise Thérèse. Qu’importe viens cueillir la fraise Avec la fleur du bananier Chassons à la Zanzibaraise Les éléphants et viens régner Sur le grand cOoeur de ta Thérèse Le mari. Thérèse Thérèse. Qu’importe le trône ou la tombe Il faut s’aimer ou je succombe Avant que ce rideau ne tombe Le mari. Chère Thérèse il ne faut plus Que tu sois plate comme une punaise Il prend dans la maison un bouquet de ballons et un panier de balles En voici tout un stock Thérèse. Nous nous en sommes passés l’un et l’autre Continuons Le mari. C’est vrai né compliquons pas les choses Allons plutôt tremper la soupe Thérèse. Elle lâche les ballons et lance les balles aux spectateurs Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse Allez nourrir tous les enfants De la repopulation Tous. "en choeur" Le peuple de Zanzibar danse en secouant des grelots Et puis chantez matin et soir Grattez-vous si ça vous démange Aimez le blanc ou bien le noir C’est bien plus drôle quand ça change Suffit de s’en apercevoir Rideau Source: http://www.poesies.net