Couleur Du Temps. (1918) Par Guillaume Apollinaire. (1880-1918) TABLE DES MATIERES ACTE I SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV ACTE II SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI ACTE III SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII ACTE I SCÈNE I Une place publique dans la capitale d’un pays qui jouit de la paix Nyctor, Ansaldin De Roulpe, Van Diemen. ANSALDIN Il entre suivi par ses compagnons qu’il veut entraîner tandis que Nyctor surtout fait mine de ne pas vouloir le suivre Par ici par ici venez donc Notre avion est prêt à voler VAN DIEMEN Belles nuits de ma ville natale C’est à présent seulement Que je sens toute votre douceur ANSALDIN Vous verrez ce sera merveilleux Notre voyage s’annonce bien VAN DIEMEN C’est ici que j’ai vécu aimé Et que je me suis enrichi ANSALDIN Je crois qu'il est bien temps de partir Car sous peu le règne de la mort S'étendra jusqu'ici NYCTOR Laissez-moi Partez si vous voulez partez donc Mais moi je reste Oui la mort règne Mais cependant Notre patrie N'appartient pas A ces royaumes On y jouit en paix de la vie Et l'on y meurt encore en paix ANSALDIN Vite Venez nous discuterons après NYCTOR N'est-il pas plus dangereux encore D'aller cueillir la rose d'azur Dans les grands jardins aériens ANSALDIN Venez vite il est temps de partir La mort vient quand je ne trouve pas juste (????) Que quelqu'un vous vous ou bien moi Echappe à sa domination Il est encore temps de partir Bientôt l'on verra bondir la mort Elle bondira jusqu'ici Comme un tigre affamé au milieu D'un troupeau éperdu de captives Venez vite Au sud à l'est au nord Coule le sang des antagonistes Et leurs grandes ombres atroces Obscurciront bientôt l'horizon A l'ouest c'est la mer incertaine Que sillonnent de nouveaux poissons Au-dessus de nos têtes enfin Des oiseaux de métal et de bois Planent menaçants il faut partir (Il essaye de les entrainer.) (????) NYCTOR Partez si vous voulez je reste Car il ne faut jamais déserter VAN DIEMEN Déserter le mot est un peu fort N'avons-nous pas le droit de partir Notre pays jouit de la paix D'ailleurs le ministre m'a donné Passeports autorisations Enfin tout ce qui est nécessaire NYCTOR Mais on peut avoir besoin de nous Et un pressentiment me dit Qu'en partant nous allons à la mort ANSALCIN A la vie VAN DIEMEN Et qu'en savons-nous ANSALDIN A la vie je le jure Venez NYCTOR Vous ne songez qu'à mon existence Merci mais moi j'aime le danger Je suis un poète et les poètes Sont l'âme de la patrie ANSALDIN Venez NYCTOR Platon les met hors de la République Ils sont au-dessus lois et morale Mais un tel privilège comporte De très grandes obligations Et notamment celle d'exprimer Tout ce que les autres citoyens Peuvent ressentir de sublime C'est pourquoi il faut bien que je reste VAN DIEMEN Vos scrupules je les comprends tous Mais j'ai réfléchi à notre cas En partant nous sauvons avec nous L'âme même de notre patrie -Comme fît Enée en quittant Troie Et Rome naquit de ce départ Une Rome nouvelle monte en nous Pour moi j'eusse évité ce voyage Je suis vieux c'est pour vous que je pars Pour sauver un savant un poète Et plutôt qu'eux je sauve leur oeuvre Partez partez pour sauver votre oeuvre Elle est votre patrie sauvez-la Elle appartient à l'humanité Partez vous en êtes responsables NYCTOR Je me rends enfin vous l'emportez Hélas (pleure) ANSALDIN Il est grand temps de partir NYCTOR Et voici le moment du départ Je le considère avec angoisse Trois hommes pour un monde nouveau L'un riche ce qui nous a permis De tout préparer pour ce voyage Adieu donc monde où rien n'est gratuit Il est tout le passé ce richard Le passé c'est-à-dire la mort L'autre un savant dont les connaissances Nous feront vivre il est le présent C'est-à-dire la vie et la lutte Quelque chose enfin de bien bourgeois Le corps oui la réalité L'autre enfin voyageant les mains vides Pleurera à jamais pleurera Comme si tout était trépassé Comme si le présent était mort Car il est l'avenir, ce poète C'est-à-dire la crainte joyeuse Moins que la mort et plus que la vie L'avenir enfin ou le désir La beauté même ou la vérité ANSALDIN Venez VAN DIEMEN N'avez-vous rien oublié ANSALDIN Tout est prêt NYCTOR Adieu mon doux pays ANSALDIN Mon nouveau moteur fera merveilles Nous avons de quoi faire deux fois Le tour du monde aérien VAN DIEMEN Bien NYCTOR Et la nuit s'ouvre magiquement Comme un porche béant entrons vite Dans le palais inconnu ANSALDIN Venez VAN DIEMEN Vous êtes sûr de votre appareil ANSALDIN N'en doutez pas mais il faut partir VAN DIEMEN Et VOUS saurez vous orienter ANSALDIN Oui venez montez dans l'appareil L'atmosphère est je crois favorable SCÈNE II Entre ciel et terre. Les memes. NYCTOR Le désir infini qui nous enlève au ciel M'ordonne de chanter Et puis quelle douceur J'oublie ce qui n'est pas la suave douceur De ce voyage aérien et il me semble Que si je chantais à présent l'hymne du ciel Je prendrais à mon chant un si noble plaisir Que je m'arrêterais pour l'entendre vibrer Dans l'espace Harmonie Eblouissement d'or Des musiques du ciel Résonnances de feu D'une ardente lumière arrivant à grands flots Les ondes de mon chant assaillent le silence Le silence infini et l'immobilité Mais quelle douceur La terre se creuse L'horizon s'élève ANSALDIN Il s'élève à mesure Que nous nous élevons NYCTOR Et des nuages dorés Folâtrent autour de nous Ainsi que des dauphins autour d'une carène VAN DIEMEN Nyctor ne vous penchez pas NYCTOR Que sont ces traces ces longues traces Qui partout partout rayent le sol Est-ce une région volcanique VAN DIEMEN Nyctor Nyctor regardez au ciel NYCTOR Laissez-moi le spectacle est poignant Et descendons à une altitude Qui me permette de regarder VAN DIEMEN Non redoublons plutôt de vitesse Montons plus haut fuyons ces oiseaux Qui paraissent bien vouloir nous poursuivre NYCTOR Ils poursuivent l'avion là-bas ANSALDIN Prenez garde car d'étranges fleurs Eclosent brusquement près de nous NYCTOR Mais avant de quitter ces régions Je veux voir ces sites désolés Et je veux connaître sur le sol Le danger enivrant descendons ANSALDIN Ce serait une grande imprudence NYCTOR Lâches vous avez peur de la mort ANSALDIN Je ne crains pas la mort cependant Je ne veux pas être à sa merci VAN DIEMEN Aucun de nous n'a peur Eh bien soit descendons NYCTOR La terrible magie De cette ardente lutte Me retiendra en bas Quelques instants à peine Puis je romprai le charme Et nous repartirons. VAN DIEMEN C'est bien. ANSALDIN Nous descendons. SCÈNE III Champ de bataille avec des croix. MADAME GIRAUME C'est ici qu'a eu lieu la bataille Il est tombé frappé à la tête Elle trouve la croix sous laquelle repose son fils. Mon fils te voilà sous cette croix Te voici mon joyau précieux Te voici mon fruit blanc et vermeil C'est mon fils c'est mon enfant c'est lui Fils tu n'es plus rien que cette croix C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi O très belle fontaine vermeille Te voilà tarie à tout jamais O toi dont la source était en moi C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi Tu dors dans la pourpre impériale Teinte du sang que je t'ai donné O fils beau Ivs issu de ma chair Floraison exquise de mon coeur Mon fils mon fils te voilà donc mort A ton front une bouche nouvelle Rit de tout ce que ce soir j'endure Parle sous terre bouche nouvelle Que dis-tu bouche toujours ouverte Tu es muette bouche trop rouge. MAVISE Sa mère est près de son tombeau O Fiancé si beau si fort Toi qui mourus vêtu de bleu, Un morceau de ciel enterré ! Il était adroit et habile Il était fort j'étais savante Lui le travail moi la pensée La vie et l'ordre en un seul couple Lui le travail moi la pensée Il était fort j'étais savante MADAME GIRAUME Et comme ton corps doit être lourd Déjà je plie sous ton souvenir O mon fils je t'ai porté jadis Lorsque lu ne pesais presque rien Et je n'ai plus de lait pour nourrir Ta mort comme j'ai nourri ta vie MAVISE Mais ma science ne peut pas Faire ressusciter sa force Je veux me coucher près de lui Près de lui dans ma robe noire Il était bleu comme le jour Je suis plus triste que la nuit MADAME GIRAUME Parle mon fils réponds à ta "mère C'est la voix qui t'apprit à parler MAVISE Orgueil orgueil abaisse-toi Orgueil qui ne sais plus souffrir Depuis que tout le monde souffre Mais que m'importent tous les autres Il est là bleu comme le ciel Où rougeoient les nuées du soir MADAME GIRAUME J'ai fait des démarches incroyables Pour atteindre ce lieu prohibé Et te voilà mort mon cher enfant Qu'ont-ils fait de toi ils t'ont tué Ils s'y sont mis tous pour te tuer Et puisqu'ils en voulaient à mon sang Pourquoi donc pour en tarir la source N'ont-ils pas pris ma vie ô mon fils Pourquoi ta vie et non pas la mienne MAVISE Mon amour pour toi contient tout Les grandes raisons de ta mort Et cet avenir qui naît d'elle Mais réponds réponds que tu m'aimes O mon fiancé je suis vierge Mais tout ton sang repose en moi Tu m'as fécondée en mourant Je sens en moi tout l'avenir MADAME GIRAUME Que vais-je devenir douloureuse Désolée meurtrie et tout en larmes Écoutez mon fils mon fils est mort Mon fils une grappe de raisin Dont on a exprimé tout le vin Et ce vin précieux ils l'ont bu Ils sont ivres voyez écoutez Ils en sont tous ivres de ce vin De ce vin mon sang mon sang vermeil MAVISE Nous sommes enfin mariés Et l'avenir est notre fils Voici les bataillons issus De ton trépas de ton espoir Savais-tu combien je t'aimais Je baise le sol de ta tombe Comme si je baisais tes lèvres O merveille la terre a rendu le baiser MADAME GIRAUME, MAVISE, VOIX DES MORTS ET DES VIVANTS ensemble MADAME GIRAUME O fils ô mon fils plus blanc qu'un Ij's Mon fils mon fils hiver de mon âme O mon fils hostie de la patrie O fils douceur et douleur immenses Réponds réponds mon petit enfant Réponds réponds mon petit enfant MAVISE Mort ô mort ô vivante mort Merveilleuse et cruelle mort Mes larmes sang de mon esprit Baignent le sol qui m'a rendu Son suprême baiser ô larmes Coulez pour ma grande douleur Et la terre comme un anneau T'entoure ô mon beau fiancé C'est la bague des épousailles VOIX DES MORTS ET DES VIVANIS C'est le crépuscule de l'Amour Et qu'importent qu'importent les hommes Qu'importent les frelons à la ruche Qu'importent gloire richesse amour Et qu'importent qu'importent les hommes Adieu Adieu il faut que tout meure SCÈNE IV Les Memes, Nyctor, Van Diemen, Ansalin De Roulpe. VAN DIEMEN Voici des femmes NYCTOR Voici des cris ANSALDIN C'est le séjour de la mort VAN DIEMEN Mesdames c'est un endroit malsain Ne restez pas ici suivez-nous MADAME GIRAUME Puisque je ne verrai plus mon fils Emmenez-moi donc où vous voudrez NYCTOR à ANSALDIN C'est une compagnie imprévue Mais la femme est l'ennemie du rêve Et je vais peut-être m'ennuyer Moi qui jamais jamais ne m'ennuie Hier elles s'amusaient peut-être Aujourd'hui elles sont tout en larmes Demain elles auront oublié La mort pour ne songer qu'aux vivants Et les voilà prêtes à nous suivre Mais elles ne sont que deux tant mieux Je pourrai s'il me plaît rester seul ANSALDIN Nyctor vous êtes vraiment injuste Elles ne savent pas nos desseins Elles supposent que nous voulons Simplement les faire s'éloigner De ce dangereux champ de bataille Et ne pensent pas que nous allons Voir le pays divin de la paix NYCTOR Il faut donc leur dire nos projets ANSALDIN Mais non elles ne nous suivraient pas Plus tard elles apprécieront mieux L'ineffable douceur de la paix Car elles ont souffert NYCTOR Misérable ANSALDIN Et ce seront d'utiles compagnes NYCTOR Et vous ne les renseignerez pas ANSALDIN Non NYCTOR Je vais leur dire ce qui en est ANSALDIN Je le défends si vous le tentez Je vous tuerai car je n'admets pas Que vous contrecarriez mes projets NYCTOR Je suis sans volonté Ansaldin Et je me trouve à votre merci Je vous hais voilà la paix promise Et c'est déjà la haine entre nous MADAME GIRAUME Mavise venez aussi MAVISE Où ça VAN DIEMEN Ailleurs MAVISE Mère de mon fiancé Je vous suivrai toujours et partout NYCTOR Et cette époque veut pour surnom Ce terrible mot latin cruor Qui signifie du sang répandu ANSALDIN Par ici il est temps de partir J'entends les premiers éclatements De ce qu'ils appellent aujourd'hui Une préparation Venez. Foix des morts et des vivants Adieu Adieu il faut que tout meure. ACTE II Une île déserte SCÈNE I Van Diemen madame Giraume. VAN DIEMEN Quel agréable voyage MADAME GIRAUME Oui Bien agréable où sommes-nous donc VAN DIEMEN Tout près de l'Equateur dans une île africaine Que ne hante jamais aucun navigateur D'après ce qu'en a dit notre cher Ansaldin C'est une île déserte à moins qu'elle ait changé Et soit peuplée depuis son exploration Par les grands voyageurs Livingstone et Stanley Et nous y rencontrerons peut-être quelques nègres Des serpents et aussi des monstres poétiques Que nous inventerons pour vous faire plaisir. MADAME GIRAUME Quoi une île déserte en Afrique L'Equateur des serpents et des monstres Est-ce possible mais vous riez Vous vous moquez de moi n'est-ce pas? VAN DIEMEN Non c'est vrai. MADAME GIRAUME Vous souriez VAN DIEMEN Mais non MADAME GIRAUME Nous n'avons pas quitté mon pays Serait-ce vrai non mais il fait chaud Oui il fait une chaleur torride Mais non vous riez je ne vois point De végétation tropicale VAN DIEMEN C'est qu'elle ne se laisse pas voir Dès l'abord et que pour distinguer La végétation tropicale De celle qui ne l'est pas il faut S'entendre un peu à la botanique Mais avec de l'habitude MADAME GIRAUME Quoi L'Equateur la chose est incroyable Cependant vous me l'affirmez VAN DIEMEN Oui MADAME GIRAUME Mais quelles gens êtes-vous donc VAN DIEMEN Nous aimons la paix et nous fuyons Les pays qu'elle n'habite pas Par pitié pour votre désespoir Nous vous avons priées de venir avec nous Et vous êtes venues de plein gré MADAME GIRAUME Ce que vous m'apprenez m'étourdit Et il faut que je m'y habitue Et puis oui vous avez eu raison Qu'aurions-nous fait là-bas VAN DIEMEN En effet MADAME GIRAUME Les femmes sont faites pour la paix Mais où donc trouver la paix sinon Dans une île déserte VAN DIEMEN C'est ça MADAME GIRAUME Mais nous y serons si abandonnés Cinq êtres tous seuls dans l'univers VAN DIEMEN Unis comme les doigts de la main Eh oui nous serons seuls MADAME GIRAUME Seuls tout seuls VAN DIEMEN C'est* l'heure pour certains De supporter La solitude Là-bas d'où nous venons un homme n'est plus rien Là-bas l'individu n'est qu'une particule D'êtres au corps énorme anciens ou nouveaux L'homme n'est qu'une goutte au sang des capitales Un tout petit peu de salive dans la bouche Des assemblées brin d'herbe au champ qu'est un pays C'est un simple coup d'oeil jeté dans un musée La pièce de billon dans la caisse des banques C'est un peu de buée aux vitres d'un café Il pense mais il est l'esclave des machines Les trains dictent leurs lois à l'homme dans l'horaire L'homme n'était plus rien c'est pourquoi nous fuyons Pour retrouver un peu de liberté humaine MADAME GIRAUME Je vous écoute comme on écoute Son libérateur ce que vous dites Me cause une allégresse infinie Un plaisir VAN DIEMEN Prenez garde madame Mais je ne m'habituerai jamais A ce que vous ne soyez plus triste Vous devez nous rappeler sans cesse Dans le domaine heureux de la paix Les douleurs dont on souffre là-bas SCÈNE II ANSALDIN DE ROULPE, MAVISE MAVISE Oui c'est une infamie Vous nous avez trompées Vous vous êtes moqués De femmes malheureuses Je veux voir à l'instant Ce monsieur Van Diemen Je veux qu'on nous ramène Dans notre beau pays ANSALDIN Oh je l'attendais cette colère Cette fureur vous êtes injuste Nous vous avons sauvées de la mort Et de la plus affreuse tristesse Qu'auriez- vous fait là-bas dites-moi Simples cellules madréporiques Des attols monstrueux et dolents Qui montent à la surface affreuse Du tragique océan humain D'ici vous dominez l'univers MAVISE Qu'importe Le devoir C'est de rester là- bas C'est le devoir des femmes De panser les blessures De consoler les coeurs ANSALDIN C'est donc Nyctor qui avait raison Il ne voulait pas que vous veniez MAVISE Si vous aviez tout dit Vous auriez bien agi J'ai cru que simplement Vous vouliez nous mener Hors du champ de bataille Et non à l'Equateur Pour y chercher la paix Mais elle est cette paix Seulement dans les coeurs Et c'est le savez-vous Le devoir accompli AKSALDIN Pardonnez-moi car en vous voyant J'ai été séduit et attiré Puis j'ai compris qu'ainsi que moi-même Vous aimiez avant tout la science Et il me sembla que vous étiez Pareille au terrain où lentement Par hasard et par mille chimies Se forment ces pierres précieuses Qui taillées et polies sont si belles. MAVISE La beauté est en tout Le devoir accompli ANSALDIN Voulez-vous donc n'être que l'esclave Des grandes paroles collectives MAVISE Mais ces grandes paroles désignent Des êtres véritables Patrie Nationalités ou bien races Dont nous sommes une particule Que dire d'un globule du sang D'une simple cellule du corps Qui se refuserait à remplir Sa fonction ANSALDIN Soit et cependant Hors vos états policés ou non Du sang il naît un ordre nouveau Il naît un état un grand état La nation de ceux qui ne veulent Plus de mots souverains plus de gloire Et comme les premiers chrétiens Ils sont tous prêts dans la douleur Prêts à devenir universels Le Christ acquit aux hommes Leurs droits spirituels Et la France inventa Leurs droits philosophiques Dans cette île déserte Proclamons donc enfin Leurs droits physiques et politiques- MAVISE Nous n'avons pas le droit D'abandonner ainsi Les morts et les vivants ANSALDIN Voiis êtes esclave de paroles MAVISSE Ramenez-nous dans notre pa3's ANSALDIN Il naît une catholicité Fondée seulement sur la science Et sur l'intérêt immédiat Des hommes ne serait-il pas juste Dites-moi que leur tranquillité Allât de pair avec les progrès De l'industrie MAVISSE Folie O folie Ramenez-nous dans notre pays Allez chercher monsieur Van Diemen Je vous attends ici ANSALDIN J'obéis SCÈNE III MAVISE Peut-être me trompé-je Les femmes souffrent tant Et moi j'ai tant souffert Mille pensées m'assaillent Je ne me connais plus Je crie contre le rapt Qui m'a menée ici Et au fond de moi-mêm.e Je me sens presque heureuse O vie ô vie instable Je suis comme un jardin Que le vent ou la pluie Peut d'un instant à l'autre Défleurir Vie passée Violente et sublime Et quelle fille étais-je J'allais me marier Et l'amour est sous terre Mais qu'eût été l'amour Je ne sais je ne sais Je sais que je suis belle Comme un champ de bataille Tout l'amour crie vers moi L'amour de tous les hommes L'amour de tous les êtres De toutes les machines Mais puis-je puis-je aimer Moi ivre de devoir Ivre d'être assaillie Par les tentations Ivre d'y résister A moi ivre de lutte On voudrait imposer La paix ignoble et triste De cette île déserte Non il faut que je parte Il faut qu'on me ramène Dans cette humanité Pleine d amour et de haine Mais j'hésite à partir Comme un nouveau devoir A surgi dans mon âme A grandi dans mon coeur Un devoir vis à vis De cet enfant Nyctor Qui se tient à l'écart Honteux d'être parti Honteux d'être poète Honteux d'être vivant SCÈNE IV Mavise, Nyctor. NYCTOR Etes-vous donc égarée Mavise MAVISE Non j'ai prié monsieur Ansaldin De retrouver monsieur Van Diemen NYCTOR Ah vous êtes outrée de ce rapt Je vous devine et je vous approuve Oui vous voulez repartir là-bas C'est juste et je suis un grand coupable Car moi seul de mes trois compagnons Savais quel crime nous commettions En vous entraînant sans vous le dire Loin du jardin des explosions MAVISE Votre regard m'enivre Nyctor Et vous devinez bien mes pensées L'humanité tout entière parle Par votre voix si harmonieuse L'humanité dont je suis l'épouse Depuis que mon fiancé est mort NYCTOR Je ne suis qu'un poète une voix De l'infini une faible voix MAVISE Oui il y a dans votre réserve ! Dans votre goût de la solitude Quelque chose Nyctor qui m'échappe Et qui pourtant m'attire écoutez Et cependant j'avais renoncé A la chimie trompeuse des coeurs L'amour c'était pour moi une armée M'assaillant m'assiégeant mais vaincue Savante je rêvais d'un bonheur Fondé sur le devoir accompli Et sur la liberté de chercher La lutte mais oui toujours la lutte De l'humanité contre mon coeur De mon cerveau contre la nature NYCTOR Et vous voilà réduite à la paix MAVISE Que de sphinx rôdent autour de moi Tous m'ont crié devine devine Et à chacun d'eux je voudrais bien Pouvoir répondre j'ai deviné Quel monstre singulier êtes- vous Qui ne me proposez pas d'énigme Dites-moi voulez-vous que je reste NYCTOR Votre devoir MAVISE Je le sacrifie NYCTOR Vos souvenirs MAVISE Je les sacrifie NYCTOR O femme ô femme plus mécanique Plus mécanique que les machines L'âme des canons est plus sensible Que l'âme de la femme il ne crie En elle que l'instinct de l'espèce MAVISE Je suis une femme bien étrange Et aussi esseulée que vous l'êtes Je cherche la formule savante Qui contiendrait la toute-puissance Permettez Nyctor que je m'éclaire A la flamme de votre cerveau Nous unirons si vous le voulez La science avec la poésie Ainsi qu'il fut au commencement Mais non non je m'égare Nyctor Je ne sais plus rien Nyctor plus rien J'ai tout oublie tout oublié Et de plus je n'ai rien deviné Oui il faut aimer sans rien savoir NYCTOR Aimer c'est sans doute la formule De la puissance absolue aimer Mais qui peut aimer à volonté MAVISSE Celui qui ne fuit pas le danger NYCTOR C'est vrai le danger est à la vie Comme le sublime est au poète Mais que cela est loin de l'amour Tiens voici Ansaldin il vous aime Adieu MAVISE Est-ce la paix entre nous NYCTOR Adieu SCÈNE V Les memes Axsaldin De Roulpe, le Solitaire. ANSALDIN J'ai parcouru toute l'île Ne vous en allez donc pas Nyctor Je n'ai pas rencontré Van Diemen MAVISE Oh il ne doit pas être bien loin ANSALDIN Voici le seul habitant de l'île LE SOLITAIRE Je vous le répète fuyez donc Ce volcan le maître de cette île Se réveille fuyez avant peu Il dévastera tout mais fuyez Ou bien vous périrez avec moi Fuyez Fuyez SCÈNE VI Les memes, Van Diemen, Madame Giraume. ANSALDIN Cet honmie a bien raison En errant dans l'île j'ai bien vu Le grave danger qu'il nous annonce Le solitaire est sur le point de s'évanouir. VAN DIEMEN Qu'avez-vous MADAME GIRAUME Cet homme meurt de faim LE SOLITAIRE Non non mais laissez-moi me remettre Depuis dix ans je n'ai pas parlé Avec un être humain ANSALDIN Quelle paix LE SOLITAIRE Oui si on peut appeler ainsi La dure lutte avec la nature Avec les animaux les insectes VAN DIEMEN Venez avec nous pourquoi rester NYCTOR Oui venez LE SOLITAIRE Je n'en ai pas le droit Le devoir me retient dans cette île ANSALDIN Quel est donc cet austère devoir LE SOLITAIRE Le devoir d'expier un grand crime Mais vous êtes là comme des juges Vous qui vous envolerez bientôt O multiple oiseau inattendu Je vais vous dire ce que j'expie. Vous jugerez et vous partirez Tandis que vous vous envolerez Un feu mortel me purifiera. VAN DIEMEN Parlez. NYCTOR Parlez. LE SOLITAIRE Mes compatriotes M'ayant accablé sous l'injustice Je me suis vengé en trahissant Puis je fus justement condaniné Tandis que le navire voguait Vers le lieu où l'on me déportait Je me suis évadé à la nage Et je n'ai pas le droit de partir J'ai moi-même choisi ma prison Quand on a conscience du crime On ne s'évade pas de prison Tant qu'on n'a pas encore expié Et je n'ai pas encore expié J'ai mené une vie admirable Dans sa sauvagerie une vie De luttes dont je fus le vainqueur Laissez moi laissez-moi donc adieu J'ai voulu choisir le châtiment Et non l'éviter Adieu fuyez Adieu je ne suis qu'un criminel NYCTOR Vous le fûtes LE SOLITAIRE Qu'entends-je merci VAN DIEMEN Mais si vous tenez à expier Vous n'avez pas le droit de mourir Il faut vivre et souffrir LE SOLITAIRE Est-ce vrai ANSALDIN Venez avec nous LE SOLITAIRE Qui êtes-vous ANSALDIN Des hommes qui voient en vous un homme Comme les autres pendant qu'ailleurs Les autres s'entretuent LE SOLITAIRE Où cela VAN DIEMEN Là-bas Dans tous les pays LE SOLITAIRE O joie O joie on peut donc verser son sang On peut mourir honorablement On peut mourir glorieusement Emmenez-moi aux pays sanglants Je mourrai pour ceux que j'ai trahis Je réparerai enfin mon crime Juges descendus du ciel dans l'île Voulez-vous m'absoudre de mon crime Et suis- je un homme comme les autres Un homme ayant le droit de mourir En poussant le cri de la bravoure Un homme dont le sang peut couler Comme un fleuve où je me laverai VAX DIEMEN Oui nous vous jugeons et votre crime Est remis mais venez avec nous Quand nous aurons trouvé le pays Où gît cette paix que nous cherchons Nous vous ramènerons aux pays Où le sang coule ANSALDIN Vite Venez Vite il est grand temps d'appareiller Nous gagnerons le pôle venez MAVISE Ce traître a plus fortement que nous Le sentiment de son devoir NYCTOR Ah voyez le volcan jette des flammes La lave jaillit c'est la nature Qui se déclare notre ennemie ANSALDIN Venez NYCTOR Voyez donc comme est terrible Cette paix que nous cherchons en vain ACTE III SCÈNE I Entre ciel et terre Nyctor, Ansaldin De Roulpe, Van Diemen, Le Solitaire, Madame Giraume, Mavise. Puis les voix des Dieux VAN DIEMEN C'est un éblouissement aftreux Ansaldin vous montez bien trop haut Le soleil aujourd'hui a vraiment Un éclat qu'on ne peut soutenir ANSALDIN Il faut cependant monter encore Voyez ces gros nuages qui montent Et nous montons pour fuir la tempête MAVISE Oh certains ont une forme humaine D'autres nuages ont l'air de monstres NYCTOR Oui VOUS avez raison et depuis un quart d'heure Je les vois arriver ce sont les dieux Mavise Les dieux oui tous les dieux de notre humanité Qui s'assemblent ici et c'est sans aucun doute Bien la première fois que cela leur arrive Les dieux de pierre et d'or les dieux de la matière Et ceux de la pensée viennent vers le soleil L'univers sous leur ombre oscille de terreur Et l'atmosphère même en est toute troublée Bel fend l'immensité avec ses douze cornes Tous les temples se sont ouverts et tous les dieux Sont venus de partout pour parler au soleil Tous sont bons même ceux qui aiment les victimes Ils ont toujours voulu la paix de leurs croyants La plupart aiment l'homme et voudraient qu'il soit bon ils voudraient que jamais il ne donnât la mort Ils veulent qu'à eux seuls s'immolent les hosties Gages sacrés de paix entre l'homme et la vie Les plus sanglants les plus cruels aiment la paix Et c'est pourquoi ils viennent tous se concerter Avec ce grand soleil qui nous vivifie tous Voyez ces dieux ce sont une mer déchaînée C'est un grand incendie qui s'avance et qui gronde Voici les vieux génies taureaux au front humain Dont la barbe ruisselle et coiffés de la mitre Tous ces dieux monstrueux obscurcissent l'azur Les dieux de Babylone et tous les dieux d'Assur Voici Melquarth le nautonier et le moloch L'affamé qui toujours nourrit son ventre ardent Baal au nom multiple adoré sur les côtes Ce tourbillonenment Belzébuth Dieu des mouches Et des champs de bataille écoutez écoutez Tanit vient en criant et Lilith se lamente Et sur un trône fait de flammes étagées D'anges épouvantés et de bêtes célestes Terrible et magnifique entouré d'ailes d'or De cercles lumineux à la lueur mouvante Jéhovah le jaloux dont le nom épouvante Arrive fulgurant infini adorable Voici des dieux toujours des dieux toujours des dieux Tous les antiques dieux venus des pyramides Les sphinx les dieux d'Egypte aux têtes d'animaux Les nomes Osiris et les dieux de la Grèce Les muses les trois soeurs Hermès les Dioscures Jupiter Apollon tous les dieux de Virgile Et la tragique croix d'où le sang coule à flots Par le front écorché par les cinq plaies divines Domine le soleil qui l'adore en tremblant Voilà les manitous les dieux américains Les esprits de la neige et leurs mouches ganiques Le Teutatès gaulois les walkyries nordiques Les temples indiens se sont aussi vidés Tous les dieux assemblés pleurent de voir les hommes S'entretuer sous le soleil qui pleure aussi LES VOIX DES DIEUX Soleil ô vie ô vie Apaise les colères Console les regrets Prends en pitié les hommes Prends en pitié les Dieux Les Dieux qui vont mourir Si l'humanité meurt SCÈNE II Le Pôle Sud. Le Solitaire, Nyctor, Ansaldin De Roulpe, Van Diemen, Madame Giraume, Mavise. VAN DIEMEN Nous voici au pôle mes amis Est-ce ici le séjour de la paix Ansaldin vous nous avez promis De nous rendre la vie agréable Et nous tremblons de froid et de peur NYCTOR Hélas MAVISE Parfois le sommeil me gagne Comme si tout se glaçait en moi MADAME GIRAUME Moi je regrette un petit balcon Donnant sur une rue peu passante Et le bruit très lointain des tramways Banquise de souvenirs glacés MAVISE Souvenirs Souvenirs LE SOLITAIRE Mais j'espère Que nous ne resterons pas longtemps Dans ce désert vous jm'avez promis De me ramener dans les pays Du grand courage individuel NYCTOR La blancheur souveraine qui brille Partout est l'image de la paix Implacablement froide la paix Vers laquelle monsieur Ansaldin De Roulpe nous a enfin menés Nous ne tarderons pas à connaître Cette paix dans toute son horreur MADAME GIRAUME La profonde et l'éternelle mort VAN DIEMEN De fortes brises accompagnées De durs flocons de neige voyez Font rage continuellement Et couvrent tout d'un brouillard livide Fait d'embrun et de l'humidité Congelée de l'atmosphère NYCTOR Hélas VAN DIEMEN Mais si monsieur Ansaldin de Roulpe Réussit ses miracles savants ANSALDIN Mais ne vous impatientez pas J'organiserai tout savamment Logis chauffage éclairage tout Et je tirerai tout de la glace NYCTOR à VAN DIEMEN Il ne faut pas trop compter sur lui Je crois bien qu'il est devenu fou Si je savais mener l'avion Nous repartirions oui Ansaldin Est fou et nous ne tarderons pas A le devenir aussi nous tous La mort nous attend Adieu Mavise . Il me semble que ma pensée se gèle MAVISE Ma parole se glace au sortir De ma bouche MADAME GIRÂUME Je me sens mourir ANSALDIN Ne désespérez pas je vous prie Mais ayez tous confiance en moi Et je vois déjà la cité blanche Qui bientôt s'élèvera ici Je ferai jaillir une lumière Toutes les banquises brilleront Comme des diamants MAVISE C'est fou ANSALDIN Et des palais seront nos demeures La terre donnera la chaleur Des profondeurs une vie magique Va naître ici bientôt LE SOLITAIRE Mais je veux Aller au pays où Ton se bat O souvenirs cruels souvenirs NYCTOR Le froid augmente en mourant ici Nous aurons la consolation De ne point tomber en pourriture Dans des siècles nous serons intacts Comme si nous dormions car la mort Ce n'est pas la putréfaction Dans ce lieu merveilleux de la paix Mais seulement un sommeil sans fin VAN DTEMEN Allons ne nous abandonnons pas Au désespoir et séparons-nous Pour aller tous à la découverte Pour ma part parmi les blocs épars Je vais sur ces pentes de cristal Reconnaître notre blanc royaume SCÈNE III Mavise, Nyctor. NYCTOR Leurs silhouettes dans le brouillard Sont comme des fantômes MAVISE Hélas Vous êtes cruel Nyctor oui vous l'êtes Vous avez écarté tout espoir Nous n'avons plus foi dans Ansaldin C'est votre faute NYCTOR Mais il est fou MAVISE La folie a fait de grandes choses Le doute est toujours cause de mort Sachez qu'on peut tout utiliser Même les aurores boréales Qui splendides marchent dans le ciel En froissant leur grand manteau de soie NYCTOR Mais nous sommes plus près de la mort Plus près qu'avec une mitrailleuse Braquée sur notre poitrine MAVISE Quoi Oh lâche je vous méprise L'homme N'est-il pas en tous lieux et toujours En dancrer Fou ou non Ansaldin Espère Vous rêvez à la mort Puisque vous avez votre bon sens Sauvez-nous inventez soyez homme NYCTOR O nuit ô splendide nuit où rampent Les célestes bêtes de phosphore Belles musiques agonisant Dans la rondeur de l'immensité Je jouis pleinement de la paix De ces splendeurs et de ces blancheurs Et l'éternité qui les fit naître Ne les verra jamais mourir MAVISE Ah Il est devenu fou il est fou Tous sont devenus fous NYCTOR C'est je crois Une promesse d'éternité Que mourir dans cette froide paix Mais je vais aller me promener MAVISE J'ai peur de lui j'ai peur d'être seule (Elle crie) Venez tous au secours au secours SCÈNE IV Un autre site du pôle avec une banquise de glace trans-parente qui renferme un corps de femme La Femme Dans La Banquise De Glace, Nyctor. NYCTOR (entrant) Comme elle est belle mais je suis fou Est-ce possible ou n'est-ce qu'un songe Je vois bien devant moi la beauté L'adorable beauté de mes rêves Elle est plus belle que dans les livres Toutes les imaginations Des poètes n'avaient supposé Elle est plus belle que ne fut Eve Plus belle que ne fut Eurydice Plus belle qu'Hélène et Dalila Plus belle que Didon cette Reine Et que non Salomé la danseuse Que ne fut Cléopâtre et ne fut Rosemonde au palais Merveilleux O beauté je te salue au nom De tous les hommes de tous les hommes C'est moi qui t'avais imaginée C'est moi qui t'ai enfin inventée Je t'ai créée fille de mes rêves Je t'adore ma création SCÈNE V Les memes, Ansaldin De Roulpe. ANSALDIN Que vois-je quelle est cette merveille Mais c'est là un phénomène unique On parle de mammouths millénaires Retrouvés intacts en Sibérie C'est une femme Et quelle beauté Voilà voilà la vie immortelle La paix harmonieusement belle C'est la science parfaite et pure C'est la plus belle qu'on puisse voir Et cependant elle est plus antique Que la plus antique des beautés Qu'aient jamais célébrée les poètes Elle est vraie ce n'est pas un prestige Elle est là derrière cette glace C'est la beauté la jeunesse même Et c'est l'être le plus ancien NYCTOR Ne serait-ce pas Eve elle-même ANSALDIN Qu'importe son nom c'est la science Celle que depuis les origines Le froid de la paix a conservée Belle et pure à jamais NYCTOR Et je l'aime ANSALDIN Arrière qui donc ose l'aimer NYCTOR Moi je l'adore et elle est à moi A moi seul qui l'ai vue le premier ANSALDIN Mais qu'importe elle n'est qu'à moi seul Puisque seul je puis la conserver Je suis seul à pouvoir assurer La perpétuité de sa beauté NYCTOR Et moi je l'idéaliserai ANSALDIN Et moi je la sauvegarderai NYCTOR C'est l'idéal ANSALDIN Non c'est la science Mais quelle gloire pour un savant Je la transporterai en Europe Et quelle gloire m'entourera La gloire même de sa beauté Devant quoi pâliront les artistes Devant quoi pâliront les poètes On bâtira un musée pour elle Ce sera son palais éternel Où elle survivra à jamais On y portera ce bloc de glace Sans cesse jour et nuit des machines Seront occupées à la garder Froide et dure transparente comme Un diamant oui un diamant Un immense diamant de glace C'est la seule splendeur qui soit digne De sa beauté précieuse et pure NYCTOR Mais si vous ne m'aviez pas suivi Vous n'auriez pas trouvé cette femme Avouez qu'elle est à moi ANSALDIN A moi NYCTOR Elle est à moi qui l'ai inventée ANSALDIN A moi qui peux la sauvegarder NYCTOR Mais elle est la fille de mes rêves Et de mon imagination ANSALDIN Mais elle est une réalité Elle est à la science et non pas A l'irréelle poésie SCÈNE VI Les memes, Van Diemen. VAN DIEMEN Ah Je ne rêve pas non Qu'elle est belle NYCTOR Elle est à moi ANSALDIN Non elle est à moi VAN DIEMEN Elle est à moi oui elle est'à moi Car c'est moi qui suis venu ici Et VOUS ne m'avez suivi que grâce A la bonté que j'eus de vous prendre Avec moi est-ce vrai Répondez Sans moi vous seriez restés là-bas La voilà la paix la belle paix L'immobile paix de nos souhaits Elle est à moi partez mais partez ANSALDIN Elle est à moi NYCTOR Elle n'est qu'à moi SCÈNE VII Les memes, Le Solitaire. LE SOLITAIRE Qu'elle est belle A vous cette merveille Non non Elle est à moi tout seul Elle est à moi et non pas à vous Des fous des trompeurs Je veux Que vous vous en alliez laissez-moi J'ai été longtemps seul laissez-moi Avec elle je veux vivre ici Allez vous-en mais allez vous-en Je vous ai tous sauvés de la mort Dans l'île volcanique est-ce vrai Laissez cette femme solitaire Au solitaire que j'ai été Allez vous-en donc je vous en prie Elle est à moi et non pas à vous NYCTOR Eve modèle de la beauté ANSALDIN La science qui ne change pas VAN DIEMEN Immobile et très belle à jamais C'est la paix même que nous cherchons LE SOLITAIRE Puisque vous le voulez ce sera Pour elle que nous nous battrons ANSALDIN Soit VAN DIEMEN Jusqu'à la mort NYCTOR Oui jusqu'à la mort Ils se battent. SCÈNE VIII Les memes, Madame Giraume, Mavise, Voix Des Morts Et Des Vivants. MAVISE Et voilà cette paix qu'on cherchait Cette immobile paix pour laquelle Ils se battent ces malheureux fous VAN DIEMEN Ah je meurs Assassins Assassins MAVISE Quelle horreur et nous vivrons encore Jusqu'à ce que le froid souverain Faisant tourbillonner un grand vent Sur nos silhouettes accroupies Crie désespérément son triomphe NYCTOR Je meurs avec joie pour sa beauté ANSALDIN Je meurs satisfait j'ai tout connu LE SOLITAIRE Ah il m'a tué mon sang me lave MAVISE Voilà cette paix si blanche et belle Si immobile si morte enfin La voilà cette paix homicide Pour laquelle les hommes se battent Et pour laquelle les hommes meurent MADAME GIRAUME O mon fils je t'avais oublié Tu mourus en faveur de la vie Nous mourons d'une paix qui ressemble à la mort VOIX DES MORTS ET DES VIVANTS Adieu Adieu il faut que tout meure Source: http://www.poesies.net