La peinture (1769) Par Antoine-Marin Lemierre (1733-1793) TABLE DES MATIERES CHANT 1 CHANT 2 CHANT 3 CHANT 1 Je chante l' art heureux dont le puissant génie Redonne à l' univers une nouvelle vie, Qui, par l' accord savant des couleurs et des traits, Imite et fait saillir les formes des objets, Et prêtant à l' image une vive imposture, Laisse hésiter nos yeux entre elle et la nature. Toi qui près d' une lampe et dans un jour obscur, Vis les traits d' un amant vaciller sur le mur, Palpitas et courus à cette image sombre, Et de tes doigts légers traçant les bords de l' ombre, Fixas avec transports sous ton oeil captivé L' objet que dans ton coeur l' amour avait gravé. C' est toi dont l' inventive et fidèle tendresse Fit éclore autrefois le dessin dans la Grèce. Du sein de ces déserts, lieux jadis renommés, Où parmi les débris des palais consumés, Sur les tronçons épars des colonnes rompues, Les traces de ton nom sont encore aperçues, Lève-toi, Dibutade, anime mes accens, Embellis les leçons éparses dans mes chants, Mets dans mes vers ce feu qui, sous ta main divine, Fut d' un art enchanteur la première origine. Heureux père! Tu vis ce prodige nouveau, Le crayon de ta fille alors fut un flambeau; Artiste en un moment, à sa clarté propice, Tu découpes la pierre autour de cette esquisse, Et déjà du ciseau l' industrieux secours Donne un corps à l' image en bombant les contours. D' abord à la peinture on ne pouvait atteindre, Tout parut plus facile à modeler qu' à peindre; On arrondit la pierre, on façonna le bois, Pour figurer un corps, d' un autre l' on fit choix. Eh! Regardez l' enfant, voyez comme il imite; Rarement à tracer la nature l' invite; Connut-il le crayon, ses effets sont trop lents, Trop de fois il rompra sous ses doigts pétulans. Mais il taille le liége, il sait pétrir la cire, Il découpe le bois, il forme, il veut construire; Ainsi par le ciseau l' artiste commença, Un art guida vers l' autre et bientôt l' on traça; La peinture naquit. Toi qui, séduit par elle, Veux tenir de sa main une palme immortelle, Ne suis point au hasard ce dangereux attrait; Que ce soit un instinct, et non pas un projet; Si de l' astre fécond qui luit sur le poëte Les rayons divergens semblent fuir ta palette, S' ils n' ont d' un trait de flamme échauffé ton berceau, Tes travaux seraient vains: laisse là le pinceau. Mais toi, chéri du ciel, dont l' enfance inspirée De la gloire a senti la soif prématurée, Toi qui né pour les arts décelas cette ardeur, Comme Hercule sa force, Achille sa valeur; Regarde les talens, vois comme le génie Prête à des sucs grossiers la chaleur et la vie; Il veut et tout s' anime, il touche et dans l' instant L' eau coule, un mont s' élève, une plaine s' étend, Le jour luit, le ciel roule, enfin l' homme respire. Fier de ta destinée et plein d' un beau délire, Écoute, jeune élève, il est plus d' un pinceau; Vois quel est ton génie et marche à ce flambeau; Les dons sont partagés: la nature bizarre, Jusques dans ses faveurs paraît encore avare, Et lorsqu' elle sourit de ses yeux complaisans, Ne panche qu' à demi l' urne de ses présens. L' un, né pour moissonner dans le champ de l' histoire, Nous peindra les héros courans à la victoire, Le front des combattans, leur choc impétueux, Les coursiers écumans, la poussière, les feux, Le vol du plomb rapide et plus prompt que la flèche, Les remparts foudroyés, le vainqueur sur la brèche. Un autre est attiré par de plus doux sujets, Il aime à nous tracer de paisibles objets; Il peint les bois, les prés, les ruisseaux, les campagnes, Et les troupeaux errans au penchant des montagnes; Sylvandre ingénument par Annette agacé, Et la jeune laitière en jupon retroussé, Rapportant son pot vide, un bras passé dans l' anse, Et de la ville aux champs retournant en cadence. Un fidèle crayon m' attachant de plus près, Sous mes yeux étonnés a reproduit mes traits; Il semble, partageant la divine puissance, Multiplier mon être avec ma ressemblance; La toile est un miroir où l' objet présenté Même loin du modèle est encor répété. Doux charme des amis, malgré le sort barbare, Le pinceau fait tomber le mur qui les sépare; De la mort elle-même il affaiblit les coups; Et lorsqu' elle a rompu nos liens les plus doux, L' objet qui dans la tombe emporta notre hommage, Reste encor près de nous et vit dans son image. Sous le comble d' un temple, aux voûtes d' un palais, Celui-ci suspendu les parcourt à grands traits; Peint l' hymen de Thétis, les champs de l' élysée, Les brigands abattus sous le bras de Thésée; Hercule à qui la Grèce a dressé tant d' autels, Monte de son bûcher au rang des immortels; Le dôme a disparu, c' est la céleste voûte. Le peintre en son essor franchit la même route, Perce avec le héros les espaces des cieux, Et dans tout leur éclat il contemple les dieux. L' autre, dans ces jardins peint d' agréables rives, Donne aux objets trompeurs des formes fugitives; Sur l' immense horizon que je touche des mains, Mon regard se fatigue en ces vastes lointains; Je parcours des palais la superbe étendue; Cette surface est plane et recule à ma vue; Tandis qu' à points légers, par des traits délicats, Le pinceau d' une main, de l' autre le compas Celui-là forme un mont avec un grain de sable; Ce nain est un atlas, et ce fil est un câble; Le monde entier se meut dans le tour d' un anneau. Là le peintre joyeux, égayant son tableau, De ses crayons badins, dans ses peintures vives, Fait mouvoir plaisamment ses figures naïves. Dans ce rustique enclos que de peuple dansant! On va, l' on vient, l' on court, on se heurte en passant, On joue, on chante, on rit, on boit sur la verdure; Nise danse avec Blaise, Alain prend sa future, Et le ménétrier debout sur un tonneau, Sous son archet aigu fait détonner Rameau. As-tu connu ton genre? As-tu percé ce voile? Dessine en ton cerveau, c' est la première toile. Solitaire et rêveur au sein de tes réduits, Au silence des bois, dans le calme des nuits, Quelquefois en des tems, en des lieux moins tranquilles, Et sachant être seul dans le fracas des villes, Dispose le sujet secrètement formé, Comme une autre Minerve il doit sortir armé. Le sujet médité, prends le crayon, esquisse, Par espaces réglés que la toile blanchisse. Tu vois que les objets élevés sous la main S' aplatissent à l' oeil par le moindre lointain; Imite de ces corps les formes raccourcies, Vois combien la distance altère ces parties; Que le champ du tableau soit clair et bien choisi, Dès le premier coup d' oeil que le plan soit saisi. Ne nous présente point, dans tes folles peintures, Ce désordre jeté par l' amas des figures, Ces corps s' entrechoquant, ces groupes mal conçus, Montrant une mêlée au milieu des tissus; Mais que dans le tableau la figure première Frappe d' abord les yeux par sa vive lumière; Sur leurs bases entr' eux que les corps balancés Se répondent des points où tu les as placés; En reculant l' objet, fais décroître l' image, Marque bien le concours de chaque personnage; Que le reste au hasard seulement aperçu, Soit comme abandonné dans un coin du tissu. Au temple d' Esculape une école est placée; Au milieu de l' enceinte une table dressée Étale un corps sans vie et soustrait au tombeau; Ferrein observe auprès, la mort tient le flambeau. Le scalpel à la main, l' oeil sur chaque vertèbre, L' observateur pénètre avec la clef funèbre Les recoins de ce corps, triste reste de nous, Objet défiguré dont l' être s' est dissous, Pur chef-d' oeuvre des cieux, quand l' âme l' illumine, Vil néant, quand ce feu rejoint son origine. Tu frémis, jeune artiste, ah! Surmonte l' horreur Que porte dans tes sens cet objet de terreur, Et si ce n' est point là que l' homme entier s' enferme, Si ton espoir s' étend au-delà de ce terme, Viens, reconnais encor jusques dans ces débris, Tout ce qu' au sort humain tu dois mettre de prix; Ces tubes, ces leviers, organes de la vie, Ce corps où la nature épuisa son génie, Par elle fut construit dans un ordre si beau, Que même quand la mort l' a marqué de son sceau, Tant qu' il n' est pas détruit dans son dernier atôme, Il sert aux arts de base et de modèle à l' homme. Il éclaire ton art: porte un oeil aguerri Sur ces canaux glacés où le sang s' est tari, Démonte ces ressorts de l' humaine structure, Examine des os la mobile jointure, Les nerfs et leur dédale, et d' un regard savant, Alors dans l' homme éteint, cherche l' homme vivant. Ce n' est qu' en pénétrant dans le sein de l' ouvrage; Que tu peux des dehors nous présenter l' image; Marquer les passions et peindre avec chaleur Le courroux enflammé, la force et la douleur. Distingue dans le jeu des muscles et des fibres, Les mouvemens contraints d' avec ceux qui sont libres; Nous représentes-tu deux athlètes nerveux, Aux prises dans l' arène et partageant les voeux? Que leur oeil teint de sang sous leur vive prunelle, Rouge et demi caché, de fureur étincelle; Fais sortir sur le corps de ces cruels rivaux, Tous leurs nerfs déployés comme autant de rameaux. Milon entr' ouvre un chêne aussi vieux que la terre, Mais l' arbre tout à coup se rejoint et l' enserre; Un lion qui se dresse et s' attache à son flanc, De l' athlète entravé boit à loisir le sang. Sur le marbre animé le puget défigure Tout le corps du lutteur sous les maux qu' il endure; Ses cheveux sont dressés, ses membres sont roidis, Vous reculez d' effroi, vous entendez ses cris. J' aime dans la figure, à trouver les parties Sous leur juste mesure à l' ensemble assorties; Par Lysippe imité, la massue à la main, Alcide triomphant, de loin paraît un nain; Approche, tu verras dans le bras du pygmée, Le bras qui terrassa le monstre de Némée. La figure toujours exige ces rapports; Artiste, étends les bras, c' est la hauteur du corps; Que l' exacte longueur de la tête imitée, Par le reste du corps huit fois soit répétée; Ne change de compas que lorsque ton pinceau Nous présentera l' homme encor près du berceau. Nul concert dans l' enfant du corps avec la tête, Et l' édifice alors commence par le faîte; La tête a plus d' ampleur, devant porter au loin Ces esprits répandus dont tout l' homme a besoin; Mais quand l' être est formé, lorsque tout progrès cesse, De la tête et du corps que le concert paraisse; Offre le mouvement et le contour aisés, Des membres, sans combat, l' un à l' autre opposés. Veux-tu les revêtir? Peu de plis, mais faciles; Qu' on distingue le nu sous ces formes dociles; Que de ces pans légers l' adresse du pinceau Fasse des vêtemens et non pas un fardeau, Et qu' à l' oeil abusé leur souplesse élégante Soit la flamme qui vole, ou l' onde qui serpente. Sculpture, c' est encor à ton ciseau divin; Que la peinture a dû les progrès du dessin; Autrefois la statue immobile, roidie, De la main du sculpteur sortait toujours sans vie, L' oeil fermé, les pieds joints, les bras collés aux flancs. Tels le Nil vit ses dieux presque dans tous les tems; L' industrieux Dédale, honneur de la sculpture, Des liens du maillot dégagea la figure; Fit jouer ses ressorts, lui rendit l' action, Et fut, pour l' animer, le vrai Pygmalion. Mais malgré cet essor la figure vulgaire, Sans accord et sans grâce, était sans caractère; Le beau, dans tout son jour, n' était point présenté; Il fallut ajouter à l' objet imité; On vit que le vrai beau disperse ses parties, Jamais sur un seul être à la fois réunies. L' artiste jeta l' oeil éclairé par le goût, Sur ces traits divisés, pour en former un tout, Et sa main dans ce choix heureusement guidée Montra l' homme parfait qui n' était qu' en idée. Spectacle ravissant dans la Grèce étalé! Sous ce vaste portique Appelle a rassemblé Cet essaim de beautés, doux et brillans modèles; L' amour vole incertain où reposer ses ailes; Mon oeil croit voir en cercle, Hélène, Flore, Hébé, Thétis, Psyché, Diane et Vénus et Thysbé. Déesses, pardonnez, je vous mêle aux mortelles, C' est être égale à vous que d' être au rang des belles; Sur les divers appas de ces jeunes objets, Le peintre laisse errer ses regards satisfaits; Il préfère ce bras, c' est ce pied qui l' attire, Cet oeil l' a séduit, il choisit ce sourire; De lis plus éclatans ce cou paraît semé, Ce front est plus uni, ce buste est mieux formé; Plus beau dans ses contours, ce sein qu' il idolâtre, S' élève et se sépare en deux globes d' albâtre; En rassemblant ces traits, Appelle transporté N' a peint aucune belle, il a peint la beauté. Cependant, loin d' atteindre à la parfaite image Des grâces dont Appelle inventa l' assemblage, Peu même ont su choisir des crayons assez vrais, Pour tracer la nature en de moindres portraits. Tel dont la touche est sûre et n' a rien de vulgaire, N' a jamais détaché de stature légère; Rien d' élégant, toujours sur la tête et les bras Son pinceau trop pesant épaissit les appas; Vénus même de Mars empruntant la stature, Marcherait aux combats sans plier sous l' armure. Rubens de qui la main colore avec éclat, Porte sur le dessin les traits de son climat; Anglaise, italienne, espagnole, allemande, Partout à ses regards la nature est flamande. Que de jeunes proscrits! Quel orage soudain Vient ravager ces fleurs aux rives du Jourdain! Vos fils sur votre sein, trop malheureuses mères, Vous courez, vous fuyez loin des mains sanguinaires; Mais l' affreux satellite est partout sur vos pas, Il poursuit vos enfans, il les perce en vos bras; Le lait, le sang jaillit et vos larmes ruissèlent, Des juives, des bourreaux les fureurs étincellent; L' une par les cheveux a saisi le soldat, Sous la lance homicide une autre se débat, La nature triomphe en son désastre même; Rubens dans ce tableau déploie un art suprême; Mais son pinceau brûlant dans ces momens cruels, Fait sortir trop de nerfs sur les bras maternels, Et montrant au milieu de ces luttes fatales Des deux sexes aux mains les forces presqu' égales, Il ravit à notre oeil moins ému qu' effrayé, Tout ce que la faiblesse inspire de pitié. Le Brun sait adoucir la stature des mères, Dans leurs traits de leur sexe il met les caractères, Et marquant leurs efforts, mais débiles et vains, Peint la même défense en de plus faibles mains. Quel mouvemen T heureux conforme à la nature Le Poussin par le trait jette sur la figure, Soit qu' il montre l' hébreu nourri dans les déserts D' un aliment nouveau tombé du haut des airs; Ou sous un ciel chargé de vapeurs homicides Le Philistin l' oeil cave et les lèvres arides; Les morts et les mourans sur la terre étendus, Et leurs tristes amis autour d' eux éperdus! Quoi que vous nous traciez, jeunes rivaux d' Appelle, Observez la nature et n' interrogez qu' elle; Marchez dans ce sentier toujours trop peu battu; Zénon sur une ligne avait mis la vertu, En deçà, hors delà, tout lui paraissait vice La nature est de même: ô peintre encor novice! Apprends à la saisir sans jamais la forcer; C' est rester au dessous que de la surpasser. Des peuples différens consulte les usages, Et le costume empreint jusques sur les visages; Prends soin de feuilleter les registres des tems, Fouille au sein dévasté des plus vieux monumens; Consulte ces métaux d' une forme arrondie, Multipliant les traits qu' un autre art leur confie, Descends enfin, descends jusqu' en ces souterrains, Des richesses des arts les dépôts clandestins, Aux voûtes d' Héraclée, aux débris de Palmyre, Partout où l' on s' instruit, partout où l' on admire. Ô tems! ô coups du sort! La peinture autrefois, La sculpture avec elle habitait près des rois, Des romains toutes deux furent long-tems l' idole, L' une, de tous les dieux peuplant le Capitole, Fit ployer le genou des crédules humains Devant le Jupiter qu' avaient taillé ses mains; L' autre orna ces palais et ces bains qu' on renomme, Des portraits de César, le premier dieu dans Rome; Toutes deux triomphaient, mais lorsqu' en d' autres tems Rome eût tendu ses mains aux chaînes des tyrans, Quand le luxe en ses murs eût creusé tant d' abîmes, Elle perdit les arts pour expier ses crimes; Le Tibre, présageant son déplorable sort, Vit l' orage de loin se former vers le nord; La peinture et sa soeur dans cette nuit fatale Pleurèrent leurs trésors foulés par le Vandale; Tout fuit, tout disparut; l' une, de ses tableaux, Au travers de la flamme, emporta les lambeaux; L' autre sous les remparts enfouit les statues, Les vases mutilés, les colonnes rompues; Ces restes précieux au pillage arrachés Sous la terre long-tems demeurèrent cachés; Michel-Ange courut, il perça ce lieu sombre, De la savante Rome il interrogea l' ombre, Au flambeau de l' antique à demi consumé Il alluma ce feu dont il fut animé; De la perte des arts son pinceau nous console, Et sur leur tombeau même il fonda leur école. CHANT 2 Globe resplendissant, océan de lumière, De vie et de chaleur source immense et première, Qui lances tes rayons par les plaines des airs, De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers, Et seul fais circuler cette matière pure, Cette sève de feu qui nourrit la nature, Soleil, par ta chaleur l' univers fécondé Devant toi s' embellit de lumière inondé; Le mouvement renaît, les distances, l' espace; Tu te lèves, tout luit; tu nous fuis, tout s' efface; Le poëte sans toi fait entendre ses vers, Sans toi la voix d' Orphée a modulé des airs; Le peintre ne pent rien qu' aux rayons de ta sphère. Père de la couleur, auteur de la lumière, Sans les jets éclatans de tes feux répandus, L' artiste, le tableau, l' art lui-même n' est plus. La peinture en naissant encor faible et rampante, N' offrit que deux couleurs sur la toile indigente. La pierre qui blanchit aux entrailles des monts, Le bois noirci des feux couverts sous des gazons, Tels furent les pinceaux et les couleurs stériles Que l' instinct mit d' abord en des mains inhabiles, Et dont l' art ne formait que des traits indécis Avant les jours brillans d' Appelle et de Zeuxis. Bientôt l' oeil ennemi de la monotonie Dédaigna ces tableaux sans éclat et sans vie, Où, loin de la nature en voulant l' imiter, Le peintre la traçait sans la représenter, Et montrant les objets seulement sous deux teintes, Semblait de ses beautés ignorer les empreintes. Partout d' un pôle à l' autre et de la terre aux cieux, L' univers coloré resplendit à nos yeux. Quand l' oiseau de son chant vient saluer l' aurore, De quel pur orangé l' orient se décore! De quels feux le soleil peint les airs en marchant! Quels flots de pourpre et d' or il roule à son couchant! Sous quel aspect superbe il semble reproduire L' assemblage grossier des vapeurs qu' il attire! Astre inégal des nuits, quelle douce clarté S' échappe par les airs de ton disque argenté! Même lorsque la nuit, en déployant ses voiles, Fait dans un sombre azur scintiller les étoiles, Que sur ce fond obscur l' oeil est encor charmé De tous ces points brillans dont le ciel est semé! La nature partout variant les images, De diverses couleurs a marqué ses ouvrages, La fourrure du tigre et l' aile des oiseaux, Et le flanc émaillé des habitans des eaux; Par le brillant amas des divers coquillages C' est elle qui des mers embellit les rivages, Teint l' or, blanchit la perle et rougit le corail, Nuance au vaste sein de la terre en travail Le jaspe, le porphyre, et d' une main féconde Sème le diamant aux sables de Golconde; Le creux des souterrains veiné par les métaux, La surface des monts couverts de végétaux, Ces jardins, ces vergers, comme tout se colore Sous les pinceaux d' Opis, de Pomone et de Flore! De quels rians tapis, de quels différens verts Ces champs sont revêtus, ces vallons sont couverts! Combien l' or ondoyant de la moisson prochaine Fait reluire l' épi jaunissant dans la plaine! Que l' ambre des raisins sous ces pampres touffus Orne sur ces coteaux les thyrses de Bacchus! Le peintre contempla ce tableau magnifique, Admira la nature, et sa touche énergique; De la variété déployant les trésors, Elle sembla lui dire, atteins à mes efforts. Aux veines des métaux, aux membranes des plantes L' artiste alla chercher des couleurs plus brillantes; Pour peindre la nature il rechercha ses dons, Il puisa d' heureux sucs dans le sein des poisons; Tyr lui montra la pourpre, et l' indostan fertile Offrit à détremper un limon plus utile. Il fallut séparer, il fallut réunir; Le peintre à son secours te vit alors venir, Science souveraine, ô! Circé bienfaisante, Qui sur l' être animé, le métal et la plante Règnes depuis Hermès trois sceptres dans la main, Te soumets la nature et fouilles dans son sein, Interroges l' insecte, observes le fossile, Divises par atômes et repaîtris l' argile, Recueilles tant d' esprits, de principes, de sels, Des corps que tu dissous moteurs universels, Distilles sur la flamme en filtres salutaires Le suc de la ciguë et le sang des vipères; Par un subtil agent réunis les métaux, Dénatures leur être au creux de tes fourneaux; Du mélange et du choc des sucs antipathiques Fais sortir quelquefois des tonnerres magiques, Imites le volcan qui mugit vers Enna, Quand Typhon s' agitant sous le poids de l' Etna, Par la cime du mont qui le retient à peine, Lance au ciel des rochers noircis par son haleine. Tes mains savent encor, pour le plaisir des yeux, Préparer des couleurs l' accord harmonieux; Avant que le pinceau les unisse et les change, Tu fais leur union et leur premier mélange; Le feu qui détruit tout, ici régénérant, Retombe en cendre utile et forme en dévorant. L' argile au fer s' unit, soit pour jeter les ombres, Soit pour brunir le vert de ces feuillages sombres; Pour récréer nos yeux par un ciel épuré, Le bleu qui le teindra sort du jaspe azuré; Du plomb sort la couleur qui doit peindre l' aurore, Du marbre et de la chaux les lis doivent éclore, Et l' aigle voit rougir le cinabre enflammé Qui peindra le tonnerre en sa serre allumé. Artiste, fais broyer les couleurs séparées, Des atômes fangeux qu' elles soient épurées, Préside à ces détails, c' est l' intérêt de l' art; Ne dédaigne aucun soin: vois ce fameux Mansart, Pour bâtir ces palais sous les lois de l' équerre, Le dos courbé lui-même il façonna la pierre; L' art seul de la tailler du tranchant des marteaux Cimente ces chemins suspendus sur les eaux; Ainsi cette couleur dont la toile est parée Doit tout au premier soin qui l' aura préparée. Connais les sept couleurs, sources des autres tons, Les passages divers des divers rejetons; Connais leur alliance et leur antipathie, Par quel mélange adroit on les réconcilie, Quel est l' art des reflets, leur concert et leur jeu; L' orangé sur la toile est-il trop près du bleu? Du voisinage entr' eux la discorde va naître, Que le vert les sépare et l' accord va paraître. Ne mets point d' un pinceau follement enhardi Le champ de tes tableaux sous les feux du midi. Quelle couleur peindrait au haut de sa carrière, Le front éblouissant du dieu de la lumière? Et quand l' astre brûlant armé de tous ses traits, Plongeant sur notre tête ôte l' ombre aux objets, Comment nous les montrer? C' est l' ombre qui détache, Qui fait fuir les côtés, qui présente et qui cache. Attends que le soleil s' abaissant sur les monts Ait enfin de son globe émoussé les rayons, Ou que d' une clarté non moins douce et propice Aux portes du matin l' hémisphère blanchisse, Ou que l' hyade ouvrant ses réservoirs cachés, Ait versé par les airs ses torrens épanchés; Ou sous l' ardeur du jour si tu places l' image, Entr' elle et le soleil fais passer un nuage. N' interrompts qu' avec art la lumière en son cours; Surtout que jamais l' oeil ne rencontre deux jours; Épargne le carmin, trop peu d' ombre est un voile, L' objet en devient terne et sort peu sur la toile; Garde ainsi que jamais le prodigue pinceau N' y jette de lumière un trop vaste faisceau; Que les objets tracés reflètent de leurs places La lumière reçue à différens espaces; Mesure l' ombre au corps, moins d' ombre y doit tomber S' il le faut aplatir, et plus pour le bomber; Sache affaiblir les jours, sache éclairer les ombres, Que ce passage heureux des tons clairs aux tons sombres Se laisse sur la toile à peine apercevoir; Tel le jour croît vers l' aube ou décroît vers le soir; Telle alors à nos yeux la mobile atmosphère Presqu' insensiblement s' obscurcit ou s' éclaire. Tourne ici tes regards, entre dans ce palais Où sur ces murs savans, par l' accord des reflets, Rubens De Médicis fait resplendir les fastes, Fait jouer des couleurs les habiles contrastes; Ce sont là tes leçons: des ombres et des jours Sa main t' enseignera l' harmonieux concours; Phénomène immortel, astre de la peinture, La couleur sous ses doigts s' embellit et s' épure; Prévenant les effets du tems qui la dissout, Comme il a coloré chaque objet pour le tout! Porte un oeil curieux sur ces riches images, De la lumière à l' ombre admire ces passages; Ou si tu veux encore un guide plus vanté, Prends celui que Rubens lui-même a consulté. Dans ce savant accord, peintre, ou toi qui veux l' être, Le ciel est ton école et le soleil ton maître; Confronte ton ouvrage et son cours lumineux; Selon que chaque zône incline vers ses feux, De rayons inégaux il sème sa carrière; Ne montre, comme lui, qu' un centre de lumière, Que la vive clarté qui part de ce foyer Passe et se communique au tableau tout entier. Comme une voix brillante et son timbre sonore Ajoute à l' harmonie et l' embellit encore, Ainsi du coloris le phosphore divin Jette un éclat plus vif sur les traits du dessin; Ces raisins sont tracés et n' ont rien qui me frappe, Mais colorez ces grains, je vais cueillir la grappe. Tu créas le dessin, amour; c' est encor toi Qui vas du coloris nous enseigner la loi. Ô champs de Sicyone! ô rive toujours chère! Tu vis naître à la fois Dibutade et Glycère. Glycère de sa main assortissant les fleurs, Instruisit Pausias dans l' accord des couleurs; Tandis qu' elle tressait ces festons, ces guirlandes Qui servaient aux autels de parure et d' offrandes, Son amant les traçait d' un pinceau délicat, Égalait sur la toile et fixait leur éclat; Le peintre aima Glycère et l' art brilla par elle. Ô couleur du jeune âge! ô des fleurs la plus belle! Un sang pur sur ce teint répandant la fraîcheur, Par un tendre incarnat relève sa blancheur; À ce rayon divin sur des formes humaines Le coeur bat, l' oeil se trouble, un feu court dans les veines. Mais quel vase léger et rempli de carmin Thémire à ce miroir tient ouvert sous sa main! Elle prend le pinceau, mais la toile!... ah! Thémire! Thémire, arrête donc: eh, quel est ton délire? J' ajoute à mes appas... qu' ajouter à des fleurs? De la nature ainsi ternis-tu les couleurs? Hélas! à peine as-tu dans les jeux de ton âge Vu seize fois encor renaître le feuillage, Les usages déjà, ces tyrans indiscrets, Par ce faux vermillon profanent tes attraits; Imite, imite églé; dans cet âge qui vole, De l' aimable pudeur conservant le symbole, Au lever du soleil, à l' approche du soir, La mousse pour toilette, un ruisseau pour miroir, Contre un saule penchée, au bord d' une onde pure, Du hâle sur son teint elle efface l' injure. Thémire... ce carmin désormais innocent, Qu' aux mains de la peinture il deviendra puissant! Du tems sur ton visage il eût marqué les traces; Étendu sur la toile, il va fixer tes grâces. Célèbre Titien, par quel charme inspiré Tu colores les traits de ce sexe adoré! Quand des cieux descendue en des réduits champêtres Vénus cherche Adonis à l' ombre de ces hêtres, Et laissant dans le bois les amours à l' écart, Du chasseur incertain retarde le départ; Lorsqu' aux bras d' un amant la déesse s' enlace, Comme son front rougit et s' enflamme avec grâce! Je vois dans son oeil bleu le doux feu du saphir; Ainsi, quand le soleil se peint dans le nuage, Le guèbre à deux genoux confond l' astre et l' image. Est-ce toi, Danaé? Ton père en son effroi, Élève un mur d' airain entre l' amour et toi; Ah! Si toujours ce dieu dans sa maligne joie Trompa l' homme par l' homme et sut ravir sa proie, Que feront la prudence et les soins d' un mortel Contre tout le pouvoir de l' amour et du ciel? Par jets l' or séducteur pleut du céleste ceintre, Mais la ruse du dieu ne vaut pas l' art du peintre. Des rivages de l' Hèbre et des sommets d' Hémus, Accourez, accourez, suivantes de Bacchus, Foulez d' un pied léger les campagnes de Thrace, De vos pas cadencés dérobez-nous la trace; Des sistres éclatans et du bruyant clairon Le pinceau de l' artiste a marqué jusqu' au son. À nous peindre les cieux peu de mains sont habiles; Signale tes pinceaux dans ces plaines mobiles; Tout dépend de cet art: de reflets en reflets C' est le ciel qui commande au reste des objets. Avant que d' y porter une main téméraire, Parcours long-tems des yeux les champs de l' atmosphère, Conforme la couleur à ce fond transparent; Sur ce vague subtil, sur ce fluide errant Qui partout environne et balance la terre, Ne laisse du pinceau qu' une trace légère; Fais plus sentir que voir l' impalpable élément, Si tu sais peindre l' air, tu peins le mouvement. Un ange descend-il des voûtes éternelles? Si je le reconnais ce n' est point à ses ailes; Qu' insensible en son vol sa molle agilité Revêtisse les airs et leur fluidité; Qu' il ressemble, au milieu de la céleste plaine, Au nuage argenté que le zéphyr promène. Loin ces anges pesans qui dans un air épais Semblent au haut du ciel nager sur des marais, Qui de leurs membres lourds surchargent l' air qu' ils fendent, Et qui tombent des cieux plutôt qu' ils n' en descendent. Sous le signe brûlant de la jeune Procris, Promenant ma pensée en des vallons fleuris, De la voûte du ciel la scène inattendue Vers le déclin du jour frappa soudain ma vue; Dans les flancs du midi l' orage était formé, Par les feux du soleil le couchant enflammé; Le nuage avançait, l' astre qui nous éclaire Lui disputait les cieux par cent jets de lumière; Pendant ce long combat de la nuit et du jour, Vers l' Orient serein, Diane de retour, Faisait luire son disque, et sa paisible image Servait de demi-teinte entre l' astre et l' orage. Quelle est l' âme sans verve et quel est le pinceau Que n' enflammera pas l' aspect de ce tableau! Quelle indolente main pour en fixer la trace, De la voûte changeante attendra qu' il s' efface? Le spectacle des airs et l' étude des cieux Sans lasser ta pensée ont fatigué tes yeux; Baisse-les vers ces lacs, tu verras la nature Elle-même se peindre au cristal d' une eau pure; Ce grand ceintre des airs sur ta tête enrichi Se renverse et s' enfonce à tes pieds réfléchi. Peins les airs dans les eaux, le cours des deux fluides Et le ciel vacillant sous ces ondes limpides, Ces flèches de lumière et leurs jets différens Brisés contre la rive ou dans l' eau pénétrans, Ces deux soleils levés que Neptune offre au monde, Un globe à l' horizon et l' autre orbe dans l' onde; De la mer en courroux ose braver l' effort, Sois le dernier qui tremble, un dieu veille à ton sort; Tandis que l' air, les vents et la mer sont aux prises, Vois des flots suspendus les formes indécises; Recueille en ton esprit, malgré l' effroi des sens, Ces flots amoncelés ni fixes, ni tombans; Observe sous la vague et sauvé du naufrage, Mais plein de la tempête, alors peins du rivage. Qu' entends-je? ô doux accens! ô sons harmonieux! Concert digne en effet de l' oreille des dieux! Les lauriers toujours verts dont le Pinde s' ombrage Agitent de plaisir leur sensible feuillage; Dans quel contraste heureux sont modulés les sons! Ainsi dans les couleurs sache opposer les tons. Cet art est difficile et veut plus d' une veille, La musique est image et doit peindre à l' oreille, Toi fais de la peinture un concert à nos yeux. Arts tous deux si puissans, quel noeud mystérieux, Quelle secrète loi l' un à l' autre vous lie? Cette chaîne, ô Neuton! échappe à ton génie; Tu dégages les cieux des atômes pressés, De tous ces tourbillons par Descarte entassés; La lumière en passant sans cesse réfractée Par des chocs trop fréquens devait être arrêtée; Ton immortel compas a tracé les sillons Par où jusqu' à la terre elle épand ses rayons; Mais quel est ce rapport du son à la lumière? Dalembert, c' est à toi d' expliquer ce mystère; Recule cette borne où s' arrêta Neuton, Dis en quels points communs la lumière et le son Dirigés l' un vers l' autre en leur course rapide Se meuvent de concert dans le même fluide; Indique-nous du moins dans quels mondes jaloux S' entend cette harmonie encor sourde pour nous. L' industrieux Castel, de ce jour qu' on ignore, Fit peut-être à nos yeux luire une faible aurore. Il élève en buffet l' instrument argentin Où l' art ingénieux d' une mobile main, Interroge l' ébène et l' ivoire harmonique, Au bout de chaque touche un long fil élastique Répond à des rubans l' un sur l' autre pliés, Et selon que la main par des tons variés Sait diriger les sons que la corde renvoie, Plus haut chaque tissu s' entrouvre, se déploie, Et, du pourpre, du vert, de l' orangé, du bleu, Fait retentir à l' oeil le passage et le jeu. Mais que l' astre du jour après un long orage Dans d' humides vapeurs lance au loin son image, Qu' il montre à nos regards si doucement surpris Ses rayons divisés sur l' écharpe d' Iris, Ce grand arc qui des cieux traverse l' étendue, Ce prisme suspendu dont s' embellit la nue, Où par d' heureux accords cette couleur qui luit Tient du ton qu' elle quitte et du ton qui la suit, Où par l' effet d' un art invisible et suprême Cette teinte n' est plus et semble encor la même, Où laissant voir partout d' insensibles rapports Le contraste des tons ne paraît qu' aux deux bords, Aux campagnes du ciel oculaire harmonie Du concert des couleurs te montre le génie. D' un regard créateur approfondis ces lois, Que ce sublime accord renaisse sous tes doigts, Et pour faire briller une toile immortelle Voyage en des climats où la nature est belle. Quand les dieux exilés de la céleste cour Descendirent jadis au terrestre séjour; Errans et travestis, les lieux qu' ils habitèrent D' une couleur plus vive aussitôt s' animèrent, Un air, un ciel plus purs, des beaux jours plus constans Dans ces climats heureux fixèrent le printems; Apollon vit pour lui s' orner la Thessalie, Mars les bords du Strymon, et Vénus l' Italie. Honorés par leurs pas, ces magnifiques lieux Gardent la trace encor du passage des dieux. Jeune homme, vois l' aspect que ton ciel te présente, Fuis Paris, Londre et Vienne, et leur zône pesante, Fuis; tes travaux sans nerf, tes pinceaux sans éclat Porteraient au tableau l' oeil terne du climat; Vole aux champs d' Ausonie, aux rochers helvétiques, Aux bords de la Durance, aux climats germaniques; Vois l' aspect si frappant de ces monts empourprés, Ces pierres, ces terrains fortement colorés; C' est dans le sein veiné de ces vastes retraites, C' est là que la nature apprêta tes palettes. CHANT 3 La figure est formée et l' homme reste à naître, Ravis le feu des cieux, va, cours lui donner l' être; Dans ce corps languissant même sous la couleur Fais circuler la vie et répands la chaleur; Qu' il soit frappé partout de ce rayon céleste; Que le port, le maintien, le visage, le geste, Tout parle, et pour cueillir un immortel laurier Embrasse au même instant, si tu peux, l' art entier. Rapproche mes leçons dans un même exercice, Le moment du génie est celui de l' esquisse; C' est là qu' on voit la verve et la chaleur du plan, Et du peintre inspiré le plus sublime élan. Redoute un long travail; une pénible couche Amortirait le feu de la première touche, Souviens-toi que tu dois souvent du même jet Imprimer la couleur et la forme et l' effet. Si le fils de Japet, artiste plus habile, En formant la statue, en pétrissant l' argile Eût dans le même instant animé son dessin, Les dieux qu' il déroba pardonnaient son larcin. Mais comment aux couleurs, comment à chaque image Communiquer la vie et prêter un langage? Observe le mortel qui, privé de la voix, S' évertue et s' énonce ou des yeux ou des doigts, Avec quelle saillie il remplace et répare Les refus obstinés de la nature avare! Sa langue ne peut rompre un importun lien, Mais la voix qui lui manque est dans tout son maintien. Eh bien! Si comme lui la figure est muette, Que la peinture parle et soit son interprète. Du sceau qui la distingue empreins la passion, Peins sous un air pensif l' ardente ambition, Donne à l' effroi l' oeil trouble et que son teint pâlisse, Mets comme un double fonds dans l' oeil de l' artifice, Que le front de l' espoir paraisse s' éclaircir, Fais pétiller l' ardeur dans les yeux du desir, Compose le visage et l' air de l' hypocrite, Que l' oeil de l' envieux s' enfonce en son orbite, Élève le sourcil de l' indomptable orgueil, Abaisse les regards de la tristesse en deuil, Peins la colère en feu, la surprise immobile, Et la douce innocence avec un front tranquille. Joins à l' expression du visage et des traits Une attitude heureuse et des mouvemens vrais; Des corps sache avec art déployer l' habitude, Souvent le personnage est tout dans l' attitude, Sisygambis tombant aux genoux du vainqueur A déjà d' Alexandre adouci la rigueur; Scévola, sans frémir, tient son bras dans la flamme, C' est sur ce bras tendu que sort toute son âme; Le poing sur son épée, Achille furieux Semble porter la main à la foudre des dieux. Si ton oeil n' a du corps pénétré la structure Tu n' as pu ni tracer, ni poser la figure; Et de même au dehors tu ne peux déployer Le feu des passions qu' en sondant leur foyer; Descends dans ce Vésuve, et vois dans cet abîme Quelle source de feux doit jaillir à la cime. La passion toujours selon l' âge et les rangs Dans des signes pareils eut des traits différens; Pour nous peindre l' acteur mesure son théâtre, La douleur d' un héros n' est point celle d' un pâtre; Distingue par le sexe autant que par l' état Les larmes d' une femme et les pleurs d' un soldat. Le même sentiment selon les caractères Se manifeste encor par des signes contraires; Ce père en sa douleur d' un courage assuré Peint les livides traits de son fils expiré. Toi, malheureux Dédale, auteur de ta blessure Deux fois tu veux graver ta fatale aventure, Deux fois ton coeur se serre et tu sens sur l' airain De ta main paternelle échapper le burin. Conserve aux passions toute leur violence, Fais-les parler encor jusques dans leur silence; Laisse-nous entrevoir ces combats ignorés, Ces mouvemens secrets dans l' âme concentrés; Antiochus périt du mal qui le consume, Tous les secours sont vains; le coeur plein d' amertume, Son père lève au ciel ses regards obscurcis, Auprès d' Antiochus érasistrate assis, Interrogeant le pouls de ce prince immobile, Ne sent battre qu' à peine une artère débile; La reine, l' oeil humide et d' un front ingénu, Paraît, le pouls s' élève et le mal est connu. Pour tracer ces tableaux d' un crayon plus fidèle Il faut observer l' homme et dans plus d' un modèle, Parcours ce labyrinthe et ses trompeurs chemins Diversement coupés chez les divers humains; L' homme diffère d' âme autant que de visage, C' est le même rapport et c' est une autre image, Tu dessines le corps, mais ton oeil sert ta main; L' âme seule voit l' âme, elle échappe au dessin. Eh! Comment donc la peindre? Il faut sentir toi-même Tu ne peux la saisir sans cet instinct suprême. Sully justifié tombe aux pieds de Henri; Confus de son erreur, le prince jette un cri, " lève-toi, l' on croira que ton roi te pardonne ". Noble et sublime élan que l' héroïsme donne! Comment nous peindras-tu ce mouvement soudain, Si l' âme de Henri n' a passé dans ton sein, Si du fonds de ton coeur ce récit plein de charmes À ton oeil humecté n' a fait monter les larmes? Le coeur vil et pervers sous le vice abattu Jamais d' un trait profond ne peignit la vertu, Si des cieux un moment il approche la sphère Il y porte avec lui les vapeurs de la terre. Le plus beau droit de l' art est d' orner les autels, Ces asiles ouverts aux fragiles mortels, Où, fatigué du choc des passions fatales, L' homme vient reposer du moins par intervalles; Sois saisi de respect et dans ces lieux divins Songe que tu réponds des regards des humains. Là leur vue attentive et toutes leurs pensées Sur d' augustes tableaux doivent être fixées. Si j' arrive pourtant dans ces temples de paix, Que vois-je sur les murs? Les plus affreux objets, Les fureurs des tyrans, l' invention des crimes, Les gênes, les bûchers et le sang des victimes, Et toujours vingt bourreaux pour un héros chrétien. Ah! Qu' aujourd' hui le ciel, mon guide et mon soutien, À qui peut-être ici ma voix sert d' interprête, À la lyre en mes mains n' a-t-il joint la palette! J' irais et de ce pas, j' irais dans les lieux saints Effacer sur les murs le sang dont ils sont teints, Ces arênes d' horreur, ces barbares exemples Faits pour l' oeil des nérons et qu' on voit dans nos temples. Peintre aveugle, en m' offrant ces féroces tableaux, Quelle est donc la vertu qu' inspirent tes pinceaux? Quand Sparte à la victoire aguerrissait les âmes, Lorsque du vrai courage elle y versait les flammes, Était-ce en présentant des champs couverts de morts, Des soldats dont la guerre eût mutilé les corps? Ouvrait-on les tombeaux? On montrait les trophées. Donne un même aiguillon aux âmes échauffées, Enlève sous nos yeux dans le séjour divin Les héros de la foi, les palmes à la main; Ou, si tu veux montrer quel fut leur sacrifice, Peins-les devant leur juge et non dans le supplice; Là marque leur constance ainsi que leur espoir; Voilà de leur vertu le fidèle miroir, N' en présente point d' autre et rends-leur ces hommages; Sers la religion sous de douces images, Entends, remplis la loi de son auteur divin, Peins le juif secouru par le samaritain, L' humanité toujours au sublime est unie, Sois sensible, sans l' âme, il n' est point de génie. Quand tu ne peindras pas la vertu sous ses traits, Peins la nature, elle a d' invincibles attraits; Son image nous charme, elle n' est jamais vaine, Et même à la vertu son aspect nous ramène. Mais si tu veux m' offrir, loin du bruit des cités, Du spectacle des champs les tranquilles beautés, Dégage de tout soin ton âme libre et pure Et mets-la dans ce calme où tu vois la nature; En vain à l' observer ton oeil s' est attaché, L' oeil sera trouble encor si le coeur n' est touché. Eh! D' où vient que Berghem est au rang de tes maîtres? D' où vient qu' il a reçu des déités champêtres Le feuillage immortel qui verdit sur son front? Il connut, il peignit ce sentiment profond; Il l' épancha partout sous ses touches divines, Il eut pour atelier le sommet des collines; Épris de la nature et plein de ses attraits C' était là qu' il traçait de ses pinceaux si vrais Les mobiles aspects des nuances célestes, Le repos d' un beau soir sur des sites agrestes La monture du pâtre et les bêlans troupeaux Par des chemins fleuris regagnant les hameaux, Et ce silence heureux d' un vaste paysage Des premiers jours du monde attendrissante image. As-tu cette âme forte et cet instinct hardi Par qui tout est osé, tout est approfondi? Va, cherche la nature ou bizarre ou sauvage, Joins son génie au tien pour saisir son ouvrage; Montre vers le Jura l' accord de deux saisons, La verdure à tes pieds, la glace au haut des monts; Le fracas des torrens vomissant de ces cimes Leurs flots retentissans tombant dans ces abîmes; Ces rochers suspendus menaçant à la fois Le ciel de leurs sommets, la terre de leur poids. L' oeil est le vrai dépôt de la mémoire humaine, Mais il veut des objets, des tableaux qu' il retienne; La nature animée et les traits importans, Tout ce qui nous instruit, voilà ce que j' attends. Tu peins les animaux, que leur instinct paraisse; Sur ses genoux ployés que le chameau s' abaisse, Et prête un dos convexe à d' énormes fardeaux; Que vers le Labrador et sur le bord des eaux, Le castor, architecte aussi prudent qu' habile, Cimente cette digue et se forme un asile. J' aime à voir sous leurs traits le coursier valeureux, Le chien reconnaissant, l' éléphant généreux; Que la toile en un mot jamais vide et déserte Des faits, des vérités soit une école ouverte; Sur un objet oiseux quand tu perds tes pinceaux, Je crois voir Philoctète aux rives de Lemnos Lancer obscurément contre une faible proie Ces flèches dont le sort est de renverser Troie. Ce n' est pas cependant que d' un front sourcilleux Je proscrive les traits d' un badinage heureux, Telle image à la fois est frivole et piquante; Les grecs ont admiré le tableau de Timante. Polyphême s' endort, du colosse étendu Dans la forêt au loin le corps est répandu; Les satyres légers s' attroupent en silence Immobiles autour de sa stature immense, Quel est de leurs regards l' étonnement profond! L' un observe son oeil isolé sur son front, L' autre le thyrse en main et d' espace en espace Toise du vieux pasteur la gigantesque masse. Épouse d' Antimaque, au vallon de Tempé, De ton air ravissant que mon oeil est frappé! Moitié nymphe aux beaux yeux, moitié coursier superbe, Ta croupe s' arrondit nonchalamment sur l' herbe; Tes fils pressant ton sein de la lèvre et des doigts Sucent avec le lait la rudesse des bois; Le centaure sorti de la forêt voisine Paraît à demi corps au dos de la colline, Tient en l' air un lion qu' il perça de ses dards, Ses fils l' ont aperçu, quel feu dans leurs regards! Le centaure sourit à leur naissante audace, Dans leur oeil qui pétille il reconnaît sa race. Je vois avec plaisir ces traits ingénieux Où la saillie attire et captive les yeux. Calot même, entraîné par sa verve burlesque, Me plaît par les écarts de sa touche grotesque, Lorsqu' il peint de démons Antoine harcelé, L' enfer en mascarade et le saint désolé. Comme on voit de deux jours la rencontre imprudente Offusquer les objets que la toile présente, Garde que le sujet qui doit seul nous fixer Dans un autre jamais n' aille s' embarrasser; Qui montre deux sujets les confond et les cache; L' unité! L' unité! C' est ainsi qu' on m' attache; Sans elle rien ne plaît, sans elle rien n' est beau, Un seul fait au théâtre, un seul dans le tableau. Mais ne vas pas non plus, sur la toile imparfaite, Inquiéter ma vue à demi satisfaite; Que du sujet entier le tableau soit rempli. C' est peu de l' unité, s' il est trop embelli, Si l' amas fastueux d' une fausse richesse Étouffe imprudemment le fonds qui m' intéresse; Loin les ornemens froids, les détails superflus, Tout ce qu' on peint de trop pèse sur les tissus. Ô! Sublime Poussin, dans tes mâles ouvrages, Tu n' as point au hasard jeté les personnages; Peins-tu les eaux du ciel submergeant l' univers? Vers ces tristes sommets déjà presque couverts, Au peu d' humains épars sur l' abîme de l' onde Je reconnais d' abord le naufrage du monde. Dans un moindre naufrage, au défaut des grands traits, Horace est indigné que l' on soigne un cyprès; Dans ce peintre insensé c' est souvent toi qu' il nomme; Songe à l' objet premier, peins les lieux, mais peins l' homme; L' homme est l' être sensible, et son aspect aimé Porte un charme secret sur l' être inanimé. Aux flammes dans la nuit cette ville est en proie; Que la lueur au loin dans les airs se déploie, Et que par tourbillons les vents roulent les feux. Mais peins plus fortement des objets plus affreux, Le citoyen fuyant loin du toit qui s' embrase, Ceux que surprend la flamme ou que la pierre écrase, Ceux à qui sous les pieds le feu rompt les chemins Et qui restent aux ais suspendus par les mains; Qu' un autre sur le seuil d' une porte enflammée Tombe étouffé soudain par des flots de fumée, Que la mère tremblante, un enfant dans ses bras, Un autre à son côté, précipite ses pas. Fais descendre un vieillard par ce mur que l' on brise, Et qu' un nouvel énée emporte un autre Anchise. Veux-tu peindre à côté de cet affreux tableau Dans le même désastre, un spectacle nouveau? Que le pâtre au matin, vers ces vastes ruines Apportant les tributs des campagnes voisines, Voyant encor les airs par la cendre obscurcis, Immobile d' effroi reste au pied du glacis; Peins les femmes en pleurs, dans l' horreur absorbées Et de leurs bras tremblans les corbeilles tombées. Mais il est des objets, mais il est des tableaux Sur qui la main stérile use en vain les pinceaux; Change de route alors et qu' un beau stratagême Remplace sous tes doigts l' art qui manque à lui-même. Le poëte doit peindre et le peintre exprimer; S' il est quelques objets qu' il ne puisse animer, Connais mieux la peinture, elle a sa réticence Et tire son secours de sa propre impuissance. Iphigénie en pleurs, sous le bandeau mortel, De festons couronnée avance vers l' autel; Tous les fronts sont empreints de la douleur des âmes, Clytemnestre se meurt dans les bras de ses femmes, Sa fille laisse voir un désespoir soumis, Ulysse est consterné, Ménélas, tu frémis, Calchas même est touché: mais le père, le père!... D' atteindre à sa douleur l' artiste désespère; Il cherche, hésite, enfin le génie a parlé; Comment nous montre-t-il Agamemnon? Voilé. Viens admirer encor dans un nouveau spectacle Les ressources de l' art vainqueur d' un autre obstacle; Condé, dans ce beau lieu que Santeuil a chanté, Respire en vingt tableaux savamment imité; De Lens et de Rocroi que les palmes sont belles! Que l' on aime à tracer ces tiges immortelles! Mais quand du sang français il a rougi son bras Forcé d' abandonner les courtines d' Arras, Quand il laisse en partant sur sa trace guerrière Un sillon mélangé d' ombres et de lumière; Il faut le peindre encor ce grand homme égaré. Ô Condé! Par ton fils le peintre est inspiré. Tes fastes dans les mains, la muse de l' histoire Déchire le feuillet qui ternirait ta gloire. Ainsi l' allégorie au besoin servit l' art; Mais souvent un artiste imagine au hasard, Et pour m' embarrasser par une énigme vaine Se perche, avec le sphinx, sur la roche thébaine; Mon oeil impatient par la toile offusqué Laisse dans ses brouillards le sens mal indiqué; Le sens doit être clair quoiqu' il change d' organe, L' allégorie habite un palais diaphane; Franchis par son secours des obstacles nouveaux, Donne par elle un corps à des êtres moraux, Mais sans t' envelopper trop souvent de son voile, Je hais le peintre froid embarrassant la toile, Dont le génie étroit sur l' emblême guindé, A sans cesse ou sa nymphe ou son monstre affidé; C' est toujours ou lion, ou sirène, ou furie, C' est toujours l' abondance et sa corne fleurie. De trois fils divisés l' orgueil envenimé Fait rendre la couronne à leur père alarmé; Sur la tête du roi si le crayon la pose Tu n' offres à mes yeux ni le fait, ni la cause; Eh bien! Que la discorde aux serpens pour cheveux Ombrageant de son aile un trône malheureux, De ses livides mains place le diadême Sur le front du monarque, aux yeux de ses fils même. Mais quand l' histoire enseigne et parle avec clarté, Jamais mieux qu' elle alors tu n' auras inventé, Et ta main l' imitant, sans paraître servile Cueille encore avec gloire une palme facile. Il est une stupide et lourde déité; Le Tmolus autrefois fut par elle habité; L' ignorance est son nom: la paresse pesante L' enfanta sans douleur, au bord d' une eau dormante, Le hasard l' accompagne et l' erreur la conduit, De faux pas en faux pas la sottise la suit. Ne laisse point guider par ses mains téméraires La main que la peinture admet à ses mystères. La science toujours fut la base des arts, Ne vas point, jeune élève, en d' imprudens écarts Brouiller les pas du tems dans le champ de l' histoire, Couvrir d' un baudrier les soldats du prétoire, Teindre des mêmes eaux le fleuve et l' Océan, Marquer des mêmes feux l' éclair et le volcan, Sur un sol étranger transportant les dryades, Ombrager de forêts les plaines des Orcades, Faire asseoir l' iroquois au milieu des ormeaux, Ou planter le palmier au bord de nos ruisseaux. Debout derrière toi le ridicule veille, Il perce de ses traits l' artiste qui sommeille; Quel que soit le laurier que le peintre ait cueilli L' erreur de son crayon n' est point mise en oubli, Le tableau l' éternise et cette flétrissure Éteint plus d' un rayon sur le front d' Albert-Dure. Ose, c' est là ta gloire, et c' est un de tes droits, Mais des chemins nouveaux il est un heureux choix; Ose, mais du vrai seul garde toujours la trace, Guide toujours de l' oeil les écarts de l' audace, Ne vas point accoupler la panthère et l' agneau, Mettre en un même nid l' aiglon sous l' étourneau, Travestir sous les traits d' une grâce mondaine Madeleine en Laïs, ou Thérèse en Hélène. Loin de nous tout absurde et téméraire objet; Tu peins la vérité; respecte ton sujet. Du sacré, du profane évite le mélange, Ne renouvelle point l' erreur de Michel-Ange; Il peint au dernier jour le juge des mortels Descendant pour fixer leurs destins éternels, Les morts avec effroi ranimant leur poussière, L' inexprimable horreur de la nature entière, La terre tout-à-coup s' échappant de ses gonds, Le soleil de sa sphère et les mers de leurs fonds, Et le peintre a souillé ce tableau redoutable Par les spectres impurs et l' enfer de la fable; À ce bizarre aspect la raison s' indigna, Et le voile baissé, la pudeur s' éloigna. Ce n' est plus la raison ni le goût qui murmure, Ce n' est plus la pudeur, j' entends de la nature Et de l' humanité les lamentables voix; Pour peindre un dieu mourant sur le funeste bois Michel-Ange aurait pu!... le crime et le génie! Tais-toi, monstre exécrable, absurde calomnie; Quel chef-d' oeuvre de l' art eût jamais effacé Une goutte du sang que le peintre eût versé? Que n' eût-on vu plutôt dans ce délire extrême Sécher la main du peintre et périr l' art lui-même! Habile à te tracer de sublimes leçons Jule pour les grands traits sut tailler ses crayons; Lorsqu' il suit Raphaël, Jule faible et timide Se traîne obscurément loin des pas de son guide, Tant le génie est fait pour marcher sans appui Et chancelle toujours dans le sillon d' autrui! Mais à lui-même enfin quand Jule s' abandonne, Poëte dans son art, de quels traits il étonne! Comme de son pinceau la verve et la fierté Éclate avec splendeur dans le palais du t! Comme il peint les titans frappés par le tonnerre, Des monts qu' ils entassaient renversés vers la terre, Les troncs d' arbre, les rocs échappés de leur main, Les coursiers du soleil dispersés et sans frein! La foudre tombe au loin, et le jour qui s' égare Par la voûte rompue entre et luit au Tenare, Cybèle, avec effroi, presse du haut des airs Ses lions en écume à travers les éclairs, La mer s' enfle et bondit en montagnes humides, Les vagues ont brisé le char des néréïdes, Et la terre sanglante ébranlée en ses flancs S' affaisse sous le poids des colosses fumans. Est-ce une illusion? Quelle douce magie, Quel charme me transporte aux bosquets d' Idalie, Dans la troupe enfantine et des ris et des jeux, Aux autels de Vénus, près des amans heureux! La foule des amours de tous côtés assiége L' atelier de l' Albane et celui du Corrége; Les uns pour les pinceaux taillent le myrte en fleur, D' autres sur la palette étendent la couleur, Celui-ci d' un genou qu' avec peine il avance Veut dresser à lui seul le chevalet immense, Il sue, il se dépite, il soulève à moitié, Par son adresse enfin la machine est sur pied; Celui-là pour tracer un portrait de sa mère Du peintre gravement conduit la main légère, Plus il est sérieux, plus son air est charmant; Cet autre plus badin, va, vient étourdiment, De son léger flambeau tire des étincelles, De crayons plus aigus fait des flèches nouvelles, Touche, dérange tout par ses folâtres jeux, Il a distrait l' artiste et l' ouvrage en est mieux. Que n' ont point su tracer sur la pierre ou la toile, Ces carraches, de l' art triple et brillante étoile; Ce Paul né dans Vérone et que rien n' a distrait Du laurier qu' il dispute à ce fier Tintoret! Rubens, dont le génie énergique et fertile Fut toujours secondé par sa touche facile; Le peintre de Bruno, qui vit de ses foyers Des artistes romains les chefs-d' oeuvres altiers, Et s' éleva lui-même aux prodiges du Tibre; Holbein, dont le crayon fut si mâle et si libre; Ces deux Bassans si vrais, cet heureux Vauwermans Qui peignit des coursiers jusqu' aux hennissemens; Le Poussin, qui toujours sans élève et sans maître De l' art chez les français tient le sceptre peut-être; Ce brillant le Lorrain, au pinceau si flatteur, Rimbrant de la lumière heureux distributeur; Le Primatice épris des beautés de l' antique, Destructeur du faux goût et du crayon gothique; Vendeik, qui nous montrant le beau dans tout son jour, De la force à la grâce a passé tour à tour; Ce Vinci si correct, celui qui né dans Parme Sur sa toile élégante a semé tant de charme; Ce Guide plus touchant, ce hardi Salvator, Et le Dominiquain méditant son essor, Qui laissa si long-tems ses travaux sous un voile, Puis déploya soudain les trésors de la toile; Ainsi l' aigle caché dans les forêts d' Ida Pour prendre un vol plus haut souvent le retarda. Ô puissance de l' art! Véritables prodiges! Ô le plus séduisant, le plus doux des prestiges! Plus on a su cacher les secrets du pinceau, Plus il produit l' erreur, plus son triomphe est beau. Trompé par les raisins l' oiseau vole au treillage, L' animal belliqueux hennit à son image; Et l' oeil du connaisseur et l' oeil du villageois, La science et l' instinct sont séduits à la fois. Créateur des objets dont il est le copiste L' art a trompé la brute, il va tromper l' artiste; Zeuxis, tu cours lever ce magique rideau, Il ne cache que l' art, ce voile est le tableau. Zirphé plus fraîche encor que la rose nouvelle, La charmante Zirphé, fille d' un autre Appelle, D' un seul de ses regards attirait tous les voeux; On aspire à sa main; mais quel amant heureux, Quel peintre dans son art saura vaincre le père? C' est la loi qu' il impose et l' hymen se diffère. Un élève timide, hélas! Loin de l' espoir, Des charmes de Zirphé sentait tout le pouvoir, L' adorait en silence, et la belle ingénue Sur lui, comme au hasard, laissait tomber sa vue; En l' absence du peintre, il entre en son réduit, Prend le pinceau, hasarde, il achève et s' enfuit; L' artiste impatient que son zèle rappelle Revole à l' atelier, à la Vénus nouvelle Dont il arrondissait les contours animés, Jouissant des appas par lui-même formés; Mais un insecte ailé sur la gorge repose Vers le point où les lis laissent fleurir la rose; Le peintre l' aperçoit et du bout de ses doigts Du tableau qu' il effleure il le chasse deux fois... Mais quelle illusion! Quelle surprise extrême! La mouche est immobile, il le devient lui-même; Bientôt l' étonnement a fait place au courroux, L' élève alors tremblant paraît, tombe à genoux, C' est moi... c' est toi! Qu' entends-je? Il se tait, s' embarrasse, Admire, réfléchit, le relève et l' embrasse; Sois l' époux de ma fille. Ah! Vous comblez mes voeux. L' amour rit, l' art triomphe et trois coeurs sont heureux. Des yeux qu' il a séduits l' art passe jusqu' à l' âme; Des passions qu' il peint il y verse la flamme, Le courage, l' effroi, la haine, l' amitié, Et l' indignation, la crainte et la pitié. Combien le coeur ému s' ouvre à cet art céleste! Jusqu' où va son pouvoir! Tout en parle et l' atteste; La loi qui dans Athène interdit les pinceaux Aux doigts qu' avaient durci les serviles travaux, La toile hospitalière au temple de Carthage Rassurant les troyens sur un nouveau rivage, Protogène en honneur et de son atelier Sauvant Rhode lui seul des assauts du bélier, Alexandre effrayé par l' image sanglante Du triste Palamède immolé dans sa tente, Croyant revoir le sang dont lui-même est souillé, Dans son sein tout à coup le remords éveillé; Porcie à son époux s' arrachant en romaine, Et dans le même jour ne respirant qu' à peine, Au tableau des adieux d' Andromaque et d' Hector; L' image d' un soldat est plus puissante encor, Elle arme un peuple entier victorieux d' avance; Pierre dans Pétersbourg, Médicis dans Florence Appellent la peinture et d' un de ses regards Elle semble allumer le pur flambeau des arts; Aux lieux qu' ils habitaient fait revivre leurs traces Et ranime le russe engourdi sous ses glaces. Jeune élève, cours donc, cours saisir les pinceaux, Vole, apprête à ton art des triomphes nouveaux. Un autre art né du tien s' empresse à reproduire En cent lieux différens le tableau qu' on admire; Par lui bravant le sort et ses coups imprévus Tu vis où tu n' es pas, tu vis quand tu n' es plus, La toile se consume et ton ouvrage dure; Ainsi périt chaque être et jamais la nature. À l' aspect des talens couronnés avant toi Redouble de courage, agis, cherche, conçoi; Hé! Dans le champ des arts quel prix, quelle victoire A jamais épuisé les moissons de la gloire? Elle tient des lauriers toujours prêts pour ton front, Féconde le terrain, les palmes y croîtront. Par les traits immortels qui les caractérisent Vois briller ces esprits que les cieux favorisent, Ces célèbres humains créateurs dans leur art Élevés sur la foule et comptés d' un regard, Montrant par leur essor la distance infinie Des efforts du travail aux élans du génie, Planant sur l' univers, les flambeaux dans les mains, De la hauteur des cieux éclairant les humains. Ose les égaler en t' élevant sans guide, L' envieux pâlira devant ton vol rapide; Alors on sentira sous tes brûlans pinceaux Ton âme toute entière éparse en tes tableaux. Surtout si jusqu' ici la nature tracée Te laisse sans secours à ta vaste pensée, S' il faut que ton pinceau plus hardi sous ta main Tienne de l' infini dans un ouvrage humain, Et peigne et vivifie une image immortelle Dont tes débiles yeux n' ont pu voir de modèle. Quel nouveau Raphaël pourra montrer encor Le Christ transfiguré sur le haut du Tabor? L' air s' épure et blanchit; d' une splendeur divine Son corps, son vêtement tout à coup s' illumine, Son visage éblouit, l' éclair part de ses yeux; Le dieu tient en suspens les puissances des cieux. Ses disciples tombés le front dans la poussière Restent comme aveuglés sous ce poids de lumière; Le peintre soutient seul ce céleste appareil; Une fois l' oeil de l' homme a fixé le soleil. Moi-même je le sens, ma voix s' est renforcée, Des esprits plus subtils montent à ma pensée, Mon sang s' est enflammé plus rapide et plus pur, Ou plutôt j' ai quitté ce vêtement obscur; Ce corps mortel et vil a revêtu des ailes, Je plane, je m' élève aux sphères éternelles, Déjà la terre au loin n' est plus qu' un point sous moi; Génie! Oui, d' un coup d' oeil, tu m' égales à toi; Un foyer de lumière éclaire l' étendue. Artiste, suis mon vol au dessus de la nue, Un feu pur dans l' éther jaillissant par éclats Trace en sillons de flamme, invente, tu vivras. Source: http://www.poesies.net