Guillaume Tell (1766) Par Antoine-Marin Lemierre (1733-1793) TABLE DES MATIERES ACTE 1 SCENE 1 ACTE 1 SCENE 2 ACTE 1 SCENE 3 ACTE 1 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 1 ACTE 2 SCENE 2 ACTE 2 SCENE 3 ACTE 2 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 5 ACTE 2 SCENE 6 ACTE 2 SCENE 7 ACTE 3 SCENE 1 ACTE 3 SCENE 2 ACTE 3 SCENE 3 ACTE 3 SCENE 4 ACTE 3 SCENE 5 ACTE 3 SCENE 6 ACTE 4 SCENE 1 ACTE 4 SCENE 2 ACTE 4 SCENE 3 ACTE 4 SCENE 4 ACTE 5 SCENE 1 ACTE 5 SCENE 2 ACTE 5 SCENE 3 ACTE 5 SCENE 4 ACTE 5 SCENE 5 ACTE 1 SCENE 1 La scène est dans les montagnes, près du bourg D' Altdorff et du lac de Lucerne. Tell, Melchtal. Tell. Cher Melchtal, est-ce toi? Quel destin fortuné, T' a, des champs d' Undervald dans Altdorff amené? Que le canton d' Uri va chérir ta présence! Combien à nos amis tu rendras d' espérance! Melchtal. Quoi! Nos cantons; cher Tell, sont-ils si séparés? Quoi! Mes malheurs ici, seroient-ils ignorés? Tell. Qu' est-il donc arrivé? Quelle funeste atteinte?... Dans ce lieu retiré tu peux parler sans crainte, Pour tous nos entretiens nos amis l' ont choisi... Ton coeur d' un sombre effroi paroît encor saisi. Melchtal. Le barbare Gesler!... ami, tu vois les larmes, Le désespoir d' un fils. Tell. Dieu! Combien tu m' allarmes. Melchtal. Ce cruel gouverneur sur la Suisse élevé, De mes pleurs, de mon sang, Gesler s' est abreuvé. Nul plus que moi, cher Tell, n' éprouva sa furie. Tell. Nul plus que moi, Melchtal, ne hait sa tyrannie. Mais quels sont tes malheurs? Parle. Melchtal. Au pied de ces monts Qui bordent Undervald et que nous habitons, Mon pere dans son champ conduisoit sa charrue; Un soldat de Gesler se présente à sa vue, Et d' un bras forcené saisit les animaux Qui servoient à pas lents ses champêtres travaux. Gesler l' ordonne ainsi, toute priere est vaine. Déjà le satellite à ses yeux les emmene, Je l' apperçois, j' y vole, et le fer à la main Je combats de Gesler le soldat inhumain, Le désarme, et le force à relâcher sa proie; Je revole à mon pere. Ah! Que je ne te voie De long-temps, me dit-il, fuis, mon fils, quitte-moi, Fuis Gesler: le cruel se vengeroit de toi; Obéis-moi, te dis-je, épargne ma tendresse, Ne laisse point porter ce coup à ma vieillesse. Je voulus, mais envain, combattre son effroi; À ses voeux, à ses pleurs je cédai malgré moi. Je pars, j' erre en ces rocs, dont par-tout se hérisse Cette chaîne de monts qui couronnent la Suisse; Ô trop fatal exil! Pourquoi t' ai-je cherché Tandis que ces rochers me retenoient caché, Gesler ne respirant que sang et que vengeance, Gesler fait amener mon pere en sa présence. Que fait ton fils, dit-il? Ton supplice est tout prêt, Trouve et livre Melchtal, ou subis ton arrêt. Mon pere pour réponse offre au tyran sa vie; Et le cruel Gesler!... ô crime!... ô barbarie!... Dans les yeux de mon pere... un glaive... ah! Je frémis; Le sang se glace encor dans le coeur de son fils. Tell. Je reconnois Gesler, et sa main sanguinaire. Melchtal. J' ai perdu par ce coup mon trop malheureux pere; Et quand dans les chagrins dont je suis dévoré, Je vois qu' en le quittant, c' est moi qui l' ai livré, À moi-même, cher Tell, j' impute son supplice, Et d' un monstre inhumain je me crois le complice. Tell. Ami, je plains ton sort, mais quel est ton dessein? Melchtal. D' approcher du tyran, de lui percer le sein, De laver dans son sang le plus horrible outrage. Tell. C' est assez pour ta haine, et peu pour ton courage. Dans un danger pressant, où l' on craint tout pour soi, La défense est forcée, et n' attend pas la loi. Mais dans les maux publics, dans le commun murmure Il faut mettre en oubli souvent sa propre injure; Au milieu des horreurs de ton destin fatal, Il est d' autres devoirs, d' autres soins pour Melchtal; Donne un effet plus vaste à ta juste furie, Venge plus que ton pere. Melchtal. Eh! Qui donc? Tell. La patrie. Vois l' abyme effroyable où nous sommes tombés, Vois sous quel joug de fer nos peuples sont courbés. L' ambition sans frein, l' orgueil, la violence, Pour nous persécuter, armés de la puissance; Le fardeau des impôts, les emprisonnemens, Le pillage, le meurtre, et les enlevemens; Sur les moindres soupçons les peines les plus dures, La mort multipliée au milieu des tortures; Plus d' ordre, plus de loix, nos privileges vains, Le mépris ou l' oubli de tous les droits humains, Landenberg et Gesler, ces monstres d' injustice, Ainsi que deux vautours acharnés sur la Suisse, Suivant pour toute loi dans leur autorité Leur infâme avarice ou leur brutalité. Non, non, mon cher Melchtal, dans la publique injure Ne borne pas tes soins à venger la nature; Immoler de tes maux le détestable auteur, Ce ne seroit, crois-moi, que changer d' oppresseur. Gesler mort, doutes-tu que l' Autriche n' envoie Quelque nouveau tyran dont nous serions la proie? Que dis-je? Après le coup qu' auroit porté ta main Tu n' aurois plus qu' à fuir comme un vil assassin; Sois fils, sois citoyen; si tu hais l' esclavage, Pour savoir en sortir il suffit de courage. Nous pouvons tout tenter, nous avons des amis, Dans un si grand dessein dès long-temps affermis, Qu' avec le même zele, un même espoir t' anime, Affranchis avec nous la Suisse qu' on opprime, Et qu' après les forfaits dont il est l' artisan, Gesler de nos cantons soit le dernier tyran. Melchtal. Ah cher Tell! Ah! Vers toi c' est le ciel qui m' envoie, J' embrasse ton dessein, je confonds avec joie Tous mes ressentimens, tous mes voeux dans les tiens, Dans l' indignation de mes concitoyens. Tell. Tandis que sous le joug qui l' accable et l' outrage, La Suisse laisse encore abattre son courage, Uri, Schweitz, Underval gardent avec fierté Le profond sentiment de notre liberté, C' est aux coeurs indomptés et tels que sont les nôtres, C' est à nos trois cantons à réveiller les autres; Nous n' exciterons point des esprits énervés Morts à la liberté dont on les a privés, Insensibles au joug, qui ne pourroient reprendre, Ou conserver le bien que l' on voudroit leur rendre; Nous ne livrerons point de ces tristes combats, Où la guerre civile embrâse les états, Où les concitoyens, les amis et les freres Sont jettés au hasard dans des partis contraires, Où pour voir triompher un généreux dessein, Dans un sang que l' on aime il faut plonger sa main. Ici le même espoir et nous arme et nous lie, D' un côté nos tyrans, de l' autre la patrie, Et loin que nos combats doivent la déchirer, C' est au bruit de nos coups qu' elle va respirer. Melchtal. J' accepte avec transport ces fortunés présages, Captifs sous nos tyrans, nos stériles courages, Ainsi que sans emploi demeurant sans éclat, Partageoient le sommeil du reste de l' état; Nous n' eussions ni vécu, ni laissé de mémoire, Il s' ouvre devant nous un vaste champ de gloire, Échappés pour jamais à notre obscurité, La vengeance nous mene à l' immortalité, Et sans rien emprunter de la gloire étrangere Que l' on reçoit d' un nom qui n' est qu' héréditaire, Annoblis par nos mains et par d' illustres coups, La splendeur de nos noms n' appartiendra qu' à nous. Tell. Sans dédaigner l' éclat qui suit la renommée, D' un plus pur sentiment mon ame est enflammée. On a trop préféré la gloire à la vertu. De quelque éclat qu' un nom puisse être revêtu, Je ne m' occupe point de cet espoir frivole. Ami, pour mon pays tout entier je m' immole, Qu' importe qui je sois chez la postérité? Nous affranchir, voilà notre immortalité; Que de si grands desseins par nos mains s' accomplissent, Que la Suisse soit libre, et que nos noms périssent. ACTE 1 SCENE 2 Tell, Melchtal, Furst, Werner. Tell. Approchez, mes amis, Melchtal connu de vous, Pour nos projets communs se joint encore à nous. Du féroce Gesler son pere est la victime, Et vous pouvez juger du zele qui l' anime, Puisqu' il a comme vous à venger son pays, Comme concitoyen, et son sang, comme fils. Furst. Nos nouveaux députés sont rentrés dans la Suisse, Mais sans avoir d' Albert pu fléchir l' injustice; Ils ont vu rejetter leur plainte avec mépris. Werner. On nous oppose, ami, Zug, Lucerne, Glaris, Ces cantons, qui d' Albert devenus la conquête, À son joug dès long-temps ont présenté leur tête. Albert nous offre encor ses superbes bontés, Si nous voulons fléchir devant ses volontés; Autrement plus de paix pour nos tristes provinces; Et l' affreux lieutenant du plus altier des princes, Ne va de jour en jour au crime encouragé, Qu' appesantir le joug dont ce peuple est chargé. Tell. Étrange aveuglement! étrange tyrannie, Qui croit d' un peuple entier corrompre le génie, Et qui ne veut pas voir qu' il n' est point de traité, Qu' il n' est point de partage avec la liberté! Est-ce ainsi qu' aujourd' hui ce prince dégénere De l' austere équité de son vertueux pere? Est-ce ainsi que Rodolphe nous a jadis traités? Nos droits, tant qu' il vécut, furent tous respectés. La liberté tranquille au pied de nos montagnes, De ses rustiques mains cultivoit ces campagnes; Et sans craindre de voir dans nos fertiles champs, Tous nos fruits moissonnés par la faulx des tyrans, L' abondance avec nous habitoit nos asyles, Et la félicité descendoit sur nos villes. Albert a tout détruit par son orgueil jaloux, Sans songer que son pere étoit né parmi nous; Et que si dans l' Autriche Albert reçut la vie, La Suisse étoit toujours sa premiere patrie. Mais, si nous haïssons ce prince impérieux, Combien son émissaire est-il plus odieux? Hé comment endurer que dans un rang précaire On affecte, on exerce un pouvoir arbitraire? Comment souffrir un homme ambitieux et vain, Qui n' est que créature et se fait souverain; Qui sans cesse abusant du pouvoir qu' on lui laisse, Montre son insolence autant que sa bassesse, Esclave intéressé de l' Autriche qu' il sert, Le tyran des cantons, et le flatteur d' Albert? Il est temps, mes amis, de sortir d' esclavage; Ensemble il faut venger notre commun outrage; Tous les autres partis seroient envain tentés. Je l' avois bien prévu que tous nos députés, N' obtenant rien d' Albert contre sa créature, Ne nous rapporteroient qu' une nouvelle injure; De nos antiques moeurs la sauvage âprêté, Le nerf de nos vertus, fruit de la pauvreté, Nous ont fait dédaigner, nous ont fait méconnoître D' un peuple ami du luxe, et qui vit sous un maître; C' en est trop: les humains nés libres, nés égaux, N' ont de joug à porter que celui des travaux. Amis, que parmi nous la valeur rétablisse Les droits de la nature et l' honneur de la Suisse. Avec les maux publics, dont le poids est sur nous, Vous souffrez d' autres maux qui ne sont que pour vous; Envers-toi, cher Mechtal, Gesler fut un barbare, Werner, envers vous-même un ravisseur avare; Jurons tous que ce chêne; honneur de ces hameaux, Ne sera point couvert de feuillages nouveaux, Qu' à vos vaillantes mains la mienne réunie N' ait de nos trois cantons chassé la tyrannie. Protege, Dieu puissant, un peuple vertueux, Un peuple né vaillant sans être ambitieux, Qui, hors de ces rochers peu jaloux de s' étendre, Ne veut point conquérir, mais ne veut point dépendre. Je jure, mes amis, le premier dans vos mains De verser tout mon sang pour changer nos destins. Furst. Je jure que mon bras servira ton courage. Werner. Par le même serment avec toi je m' engage. Melchtal. Nul ne fut par Gesler outragé plus que moi, Et c' est le cri du sang qui garantit ma foi. Tell. Peu d' éclat, mes amis, suivra notre entreprise, Loin de ces mouvemens dont la terre est surprise, Loin des soulevemens où des peuples voisins, Le peuple qui s' agite entraîne les destins, Nous n' aurons signalé que le patriotisme, L' homme n' admire guere un si simple héroïsme, Gesler même est trop vil pour que dans l' univers Il nous soit glorieux d' avoir rompu nos fers, Et peut-être l' orgueil qui dans la tyrannie, Se plaît à supposer toujours quelque génie, Voyant quel insensé nous a donné des loix; Nous dédaignera-t-il jusques dans nos exploits Sans voir quel poids nos moeurs donnent à notre injure, Et qu' aux obstacles seuls la valeur se mesure. Mais sauvons la patrie, et si dans l' avenir, Du joug que nous portions nous avons à rougir, Ah! Du moins la vertu sans cesse fatiguée De cette estime encore aux tyrans prodiguée, Des éloges forcés que depuis si long-temps Au milieu de la haine arrachoient leurs talens Par le vil oppresseur qui nous tient sous sa chaîne; Verra la tyrannie en mépris comme en haine, Et pour l' honneur des moeurs et de l' humanité, Le dernier des mortels dans le plus détesté. J' apperçois Cléophé; qu' elle ignore nos trames; Ayez le même égard, mes amis, pour vos femmes. Sans doute le projet entre nous concerté N' a rien à rédouter de leur légéreté; Mais pourquoi leur donner des alarmes cruelles? Les dangers sont pour nous, le repos est pour elles; Et toute confidence inutile au dessein Part de peu de courage, ou d' un coeur incertain. ACTE 1 SCENE 3 Tell, Cléofé. Cléofé, après avoir regardé attentivement Et avec inquiétude les amis de Tell. Pourquoi vous séparer? Par quelle défiance N' osez-vous donc ici parler en ma présence; Tell. J' épargne à ton repos des discours importuns, De tristes entretiens sur nos malheurs communs. Hé que te serviroit le récit de nos craintes, Les cris des mécontens, et d' impuissantes plaintes Sur le joug odieux à ce peuple imposé, Et qui depuis long-temps devroit être brisé? N' avoir pu vous défendre! Ah! C' est-là notre honte! De votre liberté nous vous devions mieux compte, De votre sureté nous étions les garans, Et quand nous vous laissons sous la main des tyrans Vous pouvez justement à nos foibles courages, Autant qu' aux oppresseurs, reprocher vos outrages. Mais des maux de l' état que du moins sous vos toîts, La paix de la famille adoucisse le poids. Goutez sans trouble au moins ces charmes domestiques, En entendant gronder les tempêtes publiques... Quittons ces lieux. Cléofé. Arrête; et de veiller sur nous, De nous tant protéger, montre-toi moins jaloux. Vous le voyez assez, le désastre où vous êtes N' est l' ouvrage du sort, ni le fruit des défaites. C' est l' esprit général une fois relâché, Le soutien étranger que ce peuple a cherché, Qui seuls ont de l' état renversé la fortune; Lorsque l' état périt, c' est la faute commune, Et s' il est un remede, il doit venir de tous. Tell. Hé! Pouvons-nous jamais nous séparer de vous? Cléofé. Pourquoi donc affecter avec moi ce mystere, Et te cacher de moi comme d' une étrangere? Que les femmes ailleurs dans l' état soient sans voix; Qu' ailleurs leur ascendant fasse taire les loix, Où les moeurs ne sont rien, il n' est rien qui surprenne; Mais chacune de nous est ici citoyenne, Chacune toujours libre, et partageant vos droits, En cultivant ses champs, s' occupe de ses loix, Et si dans vos conseils, si dans vos assemblées, Vos femmes avec vous ne sont point appellées, Ah! Sans doute ce fut le chef-d' oeuvre des moeurs, Qu' on ait cru que l' hymen, que l' union des coeurs Dans votre volonté ne montrant que la nôtre, Ce qu' un sexe décide est consenti par l' autre. Si c' est sous votre garde et par vos soins guerriers, Que nous vivons en paix au sein de nos foyers, Le soin de vos enfans étant ce qui nous touche, Les premieres leçons sortent de notre bouche; C' est nous qui de nos loix leur inspirons l' amour, L' esprit qu' à vos conseils ils porteront un jour. Et des lieux où jamais nous ne sérions comptées, Il nous faudroit attendre en esclaves traitées, L' impérieux décret que vous auriez porté? Non; où la force agit, plus de moralité, Plus de devoirs pour nous, et la loi ne nou s lie; Qu' autant qu' elle est par nous reçue et consentie. Tu parles des tyrans; que nous importe à nous D' être esclaves par eux, ou de l' être par vous? Tell. Nous, vos tyrans! Ah dieu! Cette loi qu' on déteste, Cette loi du plus fort, ce droit lâche et funeste, Par qui dans les cités tout ordre est perverti, Sur vos têtes par nous seroit appesanti! Dans une république où la liberté sainte Ne se maintien qu' entiere et sans la moindre atteinte, L' heureuse égalité qui lui sert de soutien, Ce titre si sacré pour chaque citoyen, Dont tu vois dans l' état nos ames si jalouses, Seroient annéantis pour nos seules épouses! Non, nous connoissons trop, nous gardons mieux vos droits, Fondés sur la justice et le respect des loix, L' amour en est garant autant que l' honneur même. Peut-on jamais vouloir asservir ce qu' on aime? Cléofé. Commence donc ici par ne plus m' éviter Et de vos entretiens cesse de m' écarter. Tell. Bannis la défiance. Cléofé. Et toi bannis la feinte. Tell. Tu connoîtras l' erreur de ton injuste plainte. ACTE 1 SCENE 4 Furst, Tell, Cléofé. Furst. Ah! Savez-vous quel bruit se répand sourdement. Le gouverneur ici craint quelque mouvement. On dit, que des complots pour prévenir les suites, Il place autour d' Altdorff de nouveaux satellites, Et cachant le courroux dont il est transporté, Pour tromper les mutins feint de s' être écarté. Tell à part, en se tournant vers Furst. Sachons quels sont ces bruits? Voyons ce qu' il faut faire Connoissons ce qu' il faut qu' on craigne ou qu' on espere. Cléofé. Tu viens de voir Melchtal, et j' apprends ses malheurs; De ses ressentimens s' il remplissoit les coeurs; Son arrivée ici cache un dessein peut-être; Lui-même à tout moment on peut le reconnoître. Que je crains l' amitié qui t' unit à Melchtal! Tell. Éloignez, Cléofé, ce présage fatal. Sortons, examinons aux soldats qu' il rassemble, Aux mesures qu' il prend, je vois que Gesler tremble. Il montroit une fausse et vaine fermeté; Il craint dans tous les coeurs ce cri de liberté; Il craint ce premier droit de ceux qu' on persécute, Qui de la tyrannie amene enfin la chute. ACTE 2 SCENE 1 Gesler, Ulric. Ulric. Oui seigneur c' est ici, c' est du moins vers ces lieux, Qu' on a vu s' assembler de ces séditieux. Desormais dans Altdorff votre seule présence Peut imposer encore à l' aveugle licence, Et prévenir l' effet de tous ces mouvemens Qui semblent augmenter de momens en momens. Gesler. Je suis bien indigné qu' une horde grossiere Contre l' autorité leve sa tête altiere; L' habitude des fers ne pourra donc agir! Dans sa chaîne toujours je l' entendrai rugir. Ulric. Vous connoissez, seigneur, quelle humeur inflexible, Rendit à vos bontés tout ce peuple insensible. Leur orgueilleuse main répoussa la faveur. Ce que votre bonté n' a pu sur leur hauteur, Pensez-vous aujourd' hui que la rigueur le puisse? Ils conservent l' espoir de révolter la Suisse, Rien ne peut détacher leur esprit indompté De ce fantôme vain qu' ils nomment liberté. Les murmures par-tout, les plaintes retentissent, Et tous ces mécontens l' un par l' autre s' aigrissent. Gesler. En discours impuissans laisse-les tout oser, Se débattre en leurs fers. Ulric. Ils peuvent les briser. Gesler. Non; des plaintes, crois-moi, la frivole licence, Sert à donner le change à leur impatience; Ce peuple la soulage en croyant s' y livrer; Quelque superbe espoir qui les puisse énivrer, Dans ces ames qu' au frein ma puissance accoutume, S' il est quelque vigueur, la plainte la consume. Non ce n' est plus, Ulric, ce peuple de gaulois, Fier de son origine, et qu' on vit autrefois Dans la témérité de ses fougues guerrieres, Las d' habiter ses rocs, embrâser ses chaumieres, Pour se forcer lui-même au-delà de ses monts À chercher par le fer des pays plus féconds, Et bravant des romains la puissance suprême Jusqu' aux bords de la Saône attaquer César même. Sous le joug féodal tout ce peuple abattu A perdu dès long-tems son antique vertu; Et de tant de vaillance à lui-même funeste, L' opiniâtreté, voilà ce qui lui reste. Loin de le redouter, j' amenerai le tems Où ces esprits hautains devenus impuissans; À force de porter leur chaîne appesantie, Ne la sentiront plus; où ces mots de patrie, Ces mots de liberté, quoiqu' encore entendus, À leur oreille, ami, ne retentiront plus, Où les destins passés de ce peuple farouche Ne seront plus enfin qu' une fable en sa bouche. Ulric. Cependant ces cantons de l' Autriche ennemis Lui résistent encor, lorsque tout est soumi Gesler. On ne peut les gagner, il faut donc les réduire, Rodolph ménagea trop leurs droits qu' il dut détruire, Ce peuple, au lieu d' un maître, avoit un protecteur; Ils vivoient sous l' empire et non sous l' empereur; Son fils, moins indulgent et meilleur politique N' a point plié son sceptre à leur voeu chimérique; Et si de ce pays il m' a fait gouverneur, Du rang qu' il m' a donné je soutiendrai l' honneur. Pour réprimer ce peuple et son audace extrême, J' irai plus loin encor qu' Albert n' iroit lui-même. Ulric. Hé que résolvez-vous? Gesler. D' armer avec les tems Tous les autres cantons contre ces mécontens, Et d' entraîner ainsi dans la chaîne commune Ce qui reste à dompter d' une horde importune. Je vais, en attendant, je vais plus que jamais Resserrer dans leurs fers ces esprits inquiets. Puisqu' à mes loix, Ulric, ils veulent se soustraire; Je déployerai sur eux le pouvoir arbitraire. Vouloir les gouverner, sur un plan modéré, C' est traiter avec eux, c' est régner à leur gré, C' est conduire leur pas dans la route éclairée. Qu' avant nous leur raison leur a déjà montrée; C' est d' elle, et non de nous qu' ils dépendent alors; Que dis-je? Leur laisser l' examen des ressorts, Nous-mêmes c' est sur nous tourner la dépendance; Et s' il vient un moment où leur obéissance Doive suivre soudain nos ordres absolus, Trop faits à nous juger, ils n' obéiront plus. Notre conduite ainsi seroit donc incertaine, Nos ordres limités, notre autorité vaine? Il faut, pour s' assurer de leur soumission, S' asservir leur pensée, éteindre leur raison, Et leur donnant des loix bizarres, inutiles, Ne laisser que l' instinct à leurs esprits serviles. Peuple indocile et vain, dont l' aveugle hauteur, Ainsi que mes bontés, croit braver ma rigueur, Il n' est rien que je n' ose et que je n' imagine Pour abaisser l' orgueil où ta haine s' obstine. Je te gouvernerai seulement par l' effroi, Le front dans la poussiere et tremblant devant moi; Sous mon joug, quel qu' il soit, il faut que tu fléchisses; Et respectes de moi tout, jusqu' à mes caprices; Et qu' enfin ton esprit par la crainte dompté N' ose plus rien vouloir que par ma volonté. Il donne son chapeau à Ulric. Tiens... de la liberté tel fut jadis l' emblême... J' en veux faire un trophée au despotisme même; Je prétends que ce peuple asservi sous ma loi Rende à ce signe vain le même honneur qu' à moi. Qu' on l' attache à l' instant au milieu de la place; Que sans lui rendre hommage aucun mortel n' y passe. Prens ma garde, paroîs devant ces mécontens, Et viens m' informer du succès que j' attens. ACTE 2 SCENE 2 Gesler, seul. Oui, de l' autorité tout acte despotique Est dans d' habiles mains un ressort politique. On a trop condamné l' affront dont au sénat Un empereur altier couvrit le consulat Et tous ces autres traits de libre fantaisie Que se permit des grands la puissance hardie; Qu' importe le moyen ou le signe employé, Pourvu que sous la loi le peuple soit ployé; Pour frapper les esprits, hé! Faut-il tant d' étude? Les signes ont toujours conduit la multitude; Et pour être reçus, pour être respectés, Il suffit qu' au hasard ils lui soient présentés. Hé que sont dans les cours tant de signes frivoles, Des rangs et des honneurs arbitraires symboles? Quel vrai rapport ont-ils à l' objet du respect Qu' on voulut qu' aux esprits imprimât leur aspect; On attache l' idée, et l' on obtient l' hommage, Ce qu' inventa l' orgueil se soutient par l' usage. Le signe que je donne aura plus d' un effet; Il façonne à mon joug tout ce peuple inquiet, En portant les mutins à quelques imprudences, Peut m' éclairer encor sur leurs intelligences. Je ne puis croire encor le trouble général, De l' audace d' un fils quand j' ai puni Melchtal, J' ai cessé de poursuivre un jeune téméraire, Qui lui-même en fuyant m' avoit livré son pere; N' est-ce point ce Melchtal, dont l' esprit factieux, De la rebellion allume ici les feux, Et qui de son canton, par ses amis peut-être, Dans Altdorff... mais je vois un inconnu paroître Ce vêtement est simple et me cache à ses yeux, Je veux l' entretenir un moment dans ces lieux. Le hasard peut offrir une clarté soudaine. À ses gardes qui se retirent derriere un rocher. Qu' on s' éloigne un instant. Sa démarche incertaine... ACTE 2 SCENE 3 Melchtal, Gesler. Melchtal. Quel seroit ce mortel donc l' aspect importun... S' uniroit-il à nous pour l' intérêt commun? Aucun de mes amis ne se présente encore, Qui peut les arrêter? Gesler. Il hésite, il ignore Qui je suis... avançons... instruisez-moi. Sait-on Quels nouveaux mouvemens ont troublé ce canton? Melchtal. On sait que sous Gesler... que pourrois-je vous dire? Gesler. Vous parlez de Gesler. Melchtal. Je ne puis vous instruire Le peuple voit assez qu' il n' est plus de repos, Et sous de dures loix n' augure que des maux. Gesler. Le peuple aime à former des présages sinistres; Il hait souvent la place autant que les ministres; Aux soupçons de tout temps son esprit est ouvert; Mais enfin, s' il se plaint, ce doit être d' Albert. Melchtal. Albert ne connoît pas le sort de nos provinces, Albert ne voit pas tout, c' est le malheur des princes. Gesler. C' en est un dans l' état qu' il soit des mécontens; Et leur parti, dit-on, s' est formé dès-long-tems. Melchtal. Il n' est point de partis, et même il n' en peut être; Le murmure commun s' est assez fait connoître. Par-tout le joug public pese d' un poids égal; Mais que peut la vertu dans le sort général! Le ciel qui voit nos maux, qui les permet encore, Leur a marqué sans doute un terme que j' ignore. Gesler. Ce peuple avec rigueur, je l' avoue, est traité; Mais à de douces loix lui-même a résisté? Vainement la faveur, vainement les promesses... Melchtal. Hé ce sont ces faveurs, hé ce sont ces caresses Qui, plus que tout le reste, ont aigri les esprits; C' est à la violence ajouter le mépris, Que d' oser chez un peuple, aussi libre que brave, Forcer la volonté d' être elle-même esclave; Mais envain aux esprits on crut donner ce pli, Ce peuple aime mieux être opprimé qu' avili. Gesler. Qu' il s' étonne donc moins que la rigueur agisse. Melchtal. Et Gesler de se voir si haï dans la Suisse. Gesler, avec violence. Haï! Melchtal, après un silence. c' en est assez. Rompons cet entretien. Vous servez les tyrans, je cherche un citoyen. Gesler. Arrête. Melchtal. Et de quel droit? Gesler. Arrête, téméraire? Melchtal. Eh quoi! Du gouverneur serois-tu l' émissaire? Gesler. Gardes, qu' on le saisisse. Melchtal. ô surprise! ô fureur! Suis-je aux mains de Gesler? Gesler. Oui, traître. Melchtal. Ah dieu! ACTE 2 SCENE 4 Ulric, Melchtal, Gesler, gardes. Ulric. Seigneur, J' accours vers vous. Sachez... Melchtal. Ah fortune cruelle! Ulric. Reconnoissez le fils de Melchtal. Gesler. Toi, rebelle! Melchtal. C' est toi, monstre, et mon coeur n' en a rien pressenti? Ma haine à ton aspect ne m' a point averti? Le ciel qui veut ma perte, et qui veut mon outrage, En t' offrant à mes yeux te soustrait à ma rage! Loin d' un pere et laissant ses jours sous le couteau, Près de toi, sans avoir reconnu son bourreau, Inhabile à venger une tête si chere, Deux fois un sort cruel m' a fait trahir mon pere. Gesler. Allez, et dans la tour qu' on entraîne ses pas. Melchtal. Poursuis, tyran, poursuis, comble tes attentats; Que ta fureur s' épuise à me chercher des crimes; Dans la même famille immole deux victimes; Punis-moi des malheurs où je suis parvenu; Mais punis-moi sur-tout de t' avoir méconnu. ACTE 2 SCENE 5 Gesler, Ulric. Gesler. Ce traître dans Altdorff avoit eu l' insolence De paroître en ces lieux après sa résistance! Mais le sort me le livre. Eh! Depuis quand crois-tu Que dans les murs d' Altdorff ce rebelle ait paru? Ulric. Si-tôt que de son pere il a su le supplice Sans doute; mais j' ignore... Gesler. Il faut qu' il m' éclaircisse. Soudain dans ses discours je l' ai vu s' arrêter; Il s' est fait violence et n' osoit éclater; Il se déguise envain, et sa seule présence Montre qu' il arrivoit conduit par la vengeance. Mais cependant, Ulric, ai-je enfin d' un coup d' oeil, De ce peuple à mes pieds fait tomber tout l' orgueil? Ulric. Jusqu' ici sous vos loix on fléchit dans la place; Nul encor de Gesler ne brave la menace, Et leur soumission... Gesler. Je te l' avois bien dit. Va, c' est ainsi, crois-moi, que le peuple est conduit; C' est par sa propre main qu' on lui forge sa chaîne. Qu' importe des esprits le murmure ou la haine? Le coursier obéit à la plus foible main, Il ignore sa force, et c' est son premier frein. Va, cours interroger ce jeune téméraire; Porte sur ses discours un examen sévere, J' attendrai ton rapport: et cet audacieux, S' il formoit des complots, va périr à leur yeux. Ils sortent. ACTE 2 SCENE 6 Tell, entrant par le milieu du théâtre. Le tyran dans ces lieux! Tandis que dans la place, D' un côté la bassesse et de l' autre l' audace!... Dieu! Devant quel objet ce peuple est prosterné! Quoi! C' est peu de gémir à son joug enchaîné; Il baise encor la main de celui qui l' insulte! Le despotisme exige et peut trouver un culte! Ô honte! Opprobre insigne, et qui scellant nos fers, Passe tous les affronts que ce peuple a soufferts! Est-ce là ce canton jusqu' ici sans foiblesses, Qui brava les tyrans jusques dans leurs caresses? L' offre de la faveur n' avoit pu l' ébranler, La menace l' étonne, et je le vois trembler. ACTE 2 SCENE 7 Furst, Tell, Werner. Tell. Vous voyez, mes amis, quel est notre esclavage? L' oppression par-tout; chaque jour un outrage, Furst. Ah! Nous perdons Melchtal, il vient d' être arrêté, Tell. Lui? Melchtal! Hé comment! Quelle fatalité? Furst. De Gesler il a dû redouter la colere, Gesler sur les chemins eut plus d' un émissaire Dont la fureur venale et les yeux ennemis! Après le pere encore auront cherché le fils. Tell. Et nous pouvons souffrir un tyran si farouche Et sur de tels affronts que ce soleil se couche. Ce moment nous flétrit, il nous ravit Melchtal, De notre liberté, qu' il soit l' heureux signal. Furst. Ah! Tu ne peux douter que mon coeur ne partage Ton indignation à ce nouvel outrage. Mais dans le grand dessein, où tous nous avons part, Donner trop au courroux, c' est donner au hasard. Devant tous les châteaux que nous devons surprendre, Et nous et nos amis nous ne pourrions nous rendre. N' attaquer aujourd' hui que Sarne et Rotzemberg, Ce seroit avertir le cruel Landenberg, Cet autre affreux tyran dont les mains vengeresses Auroient bientôt muni les autres forteresses. Il faut pour le succès de nos communs efforts, Il faut en même tems investir tous les forts. Tell. Hâtons-nous, fais marcher sous diverses conduites Vers les divers châteaux notre intrépide elite. Tandis qu' avec Werner moi j' irai sur le lac, Dans l' ombre de la nuit m' emparer de Kus-Nac. Et si par d' heureux coups, dignes de nos ancêtres, De ces différens forts nous nous rendons les maîtres, Bornons-là nos exploits, sachons être assez grands Pour ne pas nous souiller du sang de nos tyrans; En les traînant au loin, jusques sur nos frontieres, Marquons leur ces rochers et ces monts pour barrieres. ACTE 3 SCENE 1 Gesler, Ulric. Gesler. Quoi! C' est peu de Melchtal! Un autre téméraire Dans le même moment s' expose à ma colere; Dans la place, malgré l' ordre que j' ai donné Un seul debout, Ulric, quand tout est prosterné, Il signale en public son imprudente audace, Enseigne la revolte en bravant ma menace! Ulric. Seigneur, par votre garde il vient d' être arrêté; Il va, chargé de fers, vous être présenté. Gesler. Ah! Qu' il va payer cher son crime et mon injure! Hé quel est ce mortel? Ulric. Sa fortune est obscure. C' est un de ces humains, qui courbés dans leurs champs, De la terre avec peine arrachent les présens; Mais dans son sort obscur, seigneur, dans sa bassesse, Il s' est fait remarquer long-tems par son adresse; Une fleche, dit-on, sous son coup d' oeil certain Frappa toujours le but au sortir de sa main. Gesler. Hé! Lorsqu' on l' a saisi pour venger mes injures, Tu n' as point dans le peuple entendu de murmures? Ulric. D' un desir curieux tout le peuple excité, En tumulte a couru, le voyant arrêté; Ils murmuroient, seigneur; mais pour sa délivrance On n' ose rien tenter, au moins en apparence; Nul ne s' est déclaré pour lui servir d' appui. Au milieu de ce peuple, en foule autour de lui, Le prisonnier marchoit, sans que sur son visage On vît du repentir le moindre témoignage; Je ne sais quoi d' altier paroissoit dans ses yeux. Gesler. Puis-je en douter? Il est de ces séditieux, Qui troublant en secret ce canton par leur plainte, À mon autorité voudroient porter atteinte. Qu' on amene Melchtal; je veux le confronter Devant l' audacieux que l' on vient d' arrêter. Un secret sentiment qui flatte ma vengeance, Me dit qu' avec Melchtal il est d' intelligence; Mais n' eût-il point de part aux troubles des cantons, M' avoir désobéi, voilà ses trahisons; Tant d' audace à mes yeux le rend assez coupable, Lui-même des complots il sera responsable. ACTE 3 SCENE 2 Gesler, Tell enchaîné. Gesler. Approche, vil mortel. Quelle témérité Revolte ton néant contre ma volonté? Quel es-tu pour m' oser refuser ton hommage? Tell. Un citoyen, Gesler, lassé de l' esclavage. Gesler. Frémis, audacieux, Gesler s' est déclaré; Sous le signe qu' il donne il veut être honoré. Tell. Honoré! De quel droit parmi nous veux-tu l' être? Dans toi, dans Albert même, avons-nous donc un maître? Et s' il dut t' envoyer, si tu fus revêtu De tant d' autorité, quel usage en fais-tu? Gesler. Méconnoître mes loix et braver ma puissance! Tell. Te jouer jusques-là de notre obéissance! Gesler. Est-ce à toi d' en juger? C' est à toi d' obéir. Tell. C' est à toi de tout craindre en te faisant haïr. La Suisse est sous le joug, mais pour être asservie, Pour être aux fers, crois-tu qu' elle y soit endormie? Gesler. Tu troublois ce canton. Tell. Toi seul tu l' as troublé. En assujettissant tout ce peuple accablé, En ajoutant aux maux que font tes injustices, Tant de bizarres loix que donnent tes caprices. Gesler. Mortel opiniâtre, aveugle en ta hauteur, Hé! Que t' en couteroit-il pour obéir? Tell. L' honneur. Hé! Quelle loi jamais paroit indifférente, Dès qu' on voit le dessein de la rendre insultante? Quels sont les gens de coeur au courage nourris, Dont le sang ne s' enflâme aux marques du mépris? Et c' est un peuple entier né pour l' indépendance, Dont tu veux à ce point tenter la patience, Qu' à tant d' indignités tu crois accoutumer! Est-ce trop peu pour toi que d' oser l' opprimer? Gesler. Rebelle, j' ai souffert trop long-tems ton audace, Au lieu de m' implorer, de demander ta grace, D' aller la mériter en remplissant ma loi, En saluant l' image où j' ai voulu... Tell. Qui! Moi! Moi! J' irois réparer ton chimérique outrage, En refusant, Gesler, de te rendre l' hommage Que tu viens d' exiger de ce peuple avili, J' ai soutenu nos droits qu' il mettoit en oubli, J' ai vengé mon pays des jeux de ton caprice, J' ai montré que l' honneur est encor dans la Suisse. Toi, connois un orgueil et plus noble et plus grand, Renonce le premier aux respects qu' on te rend, Et songe, en rougissant de la honte où nous sommes, Que ce n' est pas ainsi qu' on commande à des hommes. ACTE 3 SCENE 3 Ulric, Gesler, Tell, Melchtal. Ulric. Votre autre prisonnier amené dans ces lieux, Seigneur, vient sur mes pas reparoître à vos yeux. Gesler, à Melchtal, qui donne un signe de Désespoir en voyant Tell. Tu le connois? Melchtal. Ah dieu! Quelle fureur t' anime? Cher et malheureux Tell! Eh! Quel est donc son crime? Gesler. Tu quittois ton canton pour le chercher ici; Traîtres, de vos desseins c' est m' avoir éclairci. Melchtal. Je quittois mon canton! Hé! Pouvois-je, barbare, Quand d' un pere immolé ta fureur me sépare, Pouvois-je demeurer sous l' image des coups Qu' aux rochers d' Underval lui porta ton courroux? Je viens répandre ici dans cette horrible injure Au sein de l' amitié les pleurs de la nature; Mais je ne croyois pas, en m' approchant de lui, Respirer avec toi le même air aujourd' hui. Après m' avoir puni sur mon malheureux pere, Punis-moi sur moi-même, assouvis ta colere; Mais lorsque ton courroux se sera satisfait, Tu perdras ta vengeance et tu n' auras rien fait; Et si tu crois devoir ordonner nos supplices, Punis les trois cantons, tous trois sont nos complices. ACTE 3 SCENE 4 Gesler, Ulric, Tell, Melchtal, Cléofé, et son fils. Cléofé, à la garde. Je veux voir mon époux, vous m' arrêtez en vain. Ah! Gesler! Ah! Cruel! Hé quel est ton dessein? Le refus d' un égard si vain pour ta puissance A-t-il à cet excès allumé ta vengeance? Veux-tu dans ta fureur poursuivant mon époux, Sur son fils et sur moi faire tomber tes coups? Ah! Si ton coeur est sourd à ma foible priere, Que mon fils, qu' un enfant désarme ta colere; Vois ses pleurs, son effroi, c' est-là tout son appui; Qui peut parler pour nous plus puissamment que lui? Si de l' humanité tu braves le murmure, Serais-tu sourd encor au cri de la nature? Si le ciel t' a fait pere, une si douce loi Est-elle en autrui même étrangere pour toi. Tell. Arrête, Cléofé, dans tes vives allarmes, Quelle main cherches-tu pour essuyer tes larmes? Melchtal est devant toi: peux-tu donc recourir Au bourreau de son pere, et croire l' attendrir?... Qu' ordonnes-tu, barbare? Gesler. Au milieu de la place, Je devois par ta mort châtier ton audace; Je change de pensée. Ecoute, tu te plains Que j' asservis la Suisse à mes caprices vains, Mais enfin cette loi que toi seul viens d' enfreindre, Qu' il falloit respecter, qu' au moins il falloit craindre, Arbitraire peut-être, absurde si tu veux, N' avoit rien de pénible et rien de dangereux; C' étoit l' ordre d' un jour, c' étoit la loi commune; Tu l' as bravée; hé bien je vais t' en prescrire une, Arbitraire de même et plus dure pour toi, Qui fera ton supplice ou du moins ton effroi. On dit que par ta main une fléche lancée Vole aisément au but où tu l' as adressée; Pour punir ton audace et ta témérité, Je remets tes destins à ton habileté, Voilà ton fils! Je veux qu' une pomme à ma vue Sur sa tête à l' instant par toi soit abattue. Qu' on entoure son fils, gardes, repondez-m' en. Cléofé. Barbares, arrêtez. Tell. Oses-tu bien, tyran? Cléofé. Respectez une mere. Tell. Un enfant ta victime. Cléofé. J' aiguise ta fureur. Gesler. Viens expier ton crime, Viens aux yeux de ce peuple autour de nous rangé Dans cette même place où tu m' as outragé. Cléofé. Il n' ira point; tu vois mon désespoir horrible, Je vaincrai malgré toi ta fureur inflexible; Ou si ton coeur la fuit, tu ne m' arracheras Mon fils qu' avec la vie et sanglant dans mes bras. Melchtal, rapidement. Barbare! Quoi par-tout tu poursuis la foiblesse! Ces deux âges sacrés l' enfance et la vieillesse, Tout ce qui peut fléchir même la cruauté N' est qu' un attrait de plus pour ta férocité. Gesler. Songe à remplir mon ordre. Tell. ô fureur inouïe... Et tu pourrois penser que ta rage assouvie... J' exposerois mon fils à périr par ma main. Gesler. Obéis, ou ton sang... Tell. Frappe donc, inhumain. Arrache-moi ce coeur tendre autant qu' intrépide, Qui vole entre mon fils et ta haine homicide, Ce coeur que ta barbare et lâche invention Fait palpiter d' horreur et d' indignation; Peux-tu bien te flatter qu' un pere ici partage Contre son propre sang tout l' excès de ta rage? Peux-tu, lui prescrivant une exécrable loi, Tyran, le croire encor plus féroce que toi? Gesler. Non, pour te dérober à la loi que j' impose, Vainement pour ton fils ta tendresse compose; Je t' ai donné mon ordre, on ne peut l' éluder; Je veux être obéi, mourir n' est pas céder. En remplissant ma loi, la fortune ou l' adresse Sont la ressource encor que ma bonté te laisse; Tu peut me satisfaire et conserver ton fils. Mais si ton coeur s' obstine, et si tu n' obéis, Tu péris pour ton fils, mais sa mort est certaine, Je l' immole avec toi. Tell. Quelle rage inhumaine! Cléofé. Ah malheureuse! Ah Tell! Gesler. Tu connois ton arrêt. Va chercher une fléche, un arc, que tout soit prêt; Gardes, vous le suivrez. Consulte ta tendresse, Je puis te pardonner seulement ton adresse; Dans la place d' Altdorff que son fils soit conduit. Tell. Grand dieu! Protege un pere au désespoir réduit. ACTE 3 SCENE 5 Cléofé, Gesler. Cléofé, aux soldats. Inhumains! Vous pouvez... vous servez sa furie, Vous m' enlevez mon fils, ô crime, ô barbarie Non tyran, non barbare, il est un dieu vengeur, Il ne souffrira pas dans ce jour plein d' horreur Que de nouveaux forfaits s' amassent sur ta tête? Il en est qu' il permet, il en est qu' il arrête. Prends garde: le plus grand de tous les attentats, Et peut-être le seul qu' il ne pardonne pas, C' est de fouler aux pieds la débile innocence, Et ces droits si touchans d' un âge sans défense. Tu peux, lâche et féroce, oublier aujourd' hui La loi qui dans le coeur trouve le plus d' appui La plus universelle ainsi que la plus pure; Mais il n' est point de coeurs liés par la nature, Point de coeurs généreux et faits pour la sentir, Où le cri de mes maux ne doive retentir; Chaque mere témoin de ta rage effrénée, Craignant de ta fureur la même destinée, Me servant contre toi de juge et de soutien, En t' arrachant mon fils, croira sauver le sien. Oui, je me flatte encor que tant de violences, Des familles par-tout vont armer les vengeances, Et qu' enfin mon pays purgé de tes forfaits, Du joug de tes pareils sera libre à jamais. ACTE 3 SCENE 6 Gesler, Ulric, Melchtal. Gesler. Je trouve un châtiment digne de leur audace; Qu' on emmene Melchtal. Nous, courons vers la place. ACTE 4 SCENE 1 Cléofé, désespérée, se jettant sur un tronc D' arbre. Que devient-il? Où suis-je? Où vais-je?... les cruels! Où porte ma douleur, et mon trouble mortel? Pour écarter mes pas une garde est placée; Mes cris n' ont pu percer et ma voix s' est glacée. Comme ils l' ont entraîné tout palpitant d' effroi, Dans les pleurs, dans les cris, les bras tendus vers moi! Ah Gesler! Ah tyrans! Ah mere infortunée, Gage trop malheureux d' un si cher hymenée! Dieu! N' ai-je pu voler au secours d' un époux Sans exposer mon fils à ces horribles coups? Et le peuple le souffre! Et d' un regard stupide Ils peuvent contempler la fureur d' un perfide, Les pleurs de mon époux, les dangers d' un enfant? Mes maux sont un spectacle! ô trop affreux instant! L' heure avance! ô terreur! Je crois voir dans la place... Sous la fléche mortelle... ah! Tout mon sang se glace... Le jour d' un voile épais se couvre devant moi... Je succombe à l' horreur... et je meurs dans l' effroi. Elle reste quelque tems évanouie. Quel mouvement au loin me porte un nouveau trouble! Quel tumulte sinistre! Il approche, il redouble, Le peuple se disperse avec des cris confus; On me voit, on m' évite! Ah! Mon fils! Tu n' es plus. Tu n' es plus! Je suis mere, et je puis te survivre! Non, au même tombeau je jure de te suivre. Mais on vient, je frissonne: apprenez-moi mon sort; Ne me consolez point, mon fils sans doute est mort. ACTE 4 SCENE 2 Cléofé, Furst. Furst. Non, il vit, Cléofé; le ciel vous le renvoie. Cléofé. Il vit! Ciel! Est-il vrai? Je succombe à ma joie. Furst. Dans la place d' Altdorff près d' un arbre attaché, Aux yeux de tout ce peuple interdit et touché, Il attendoit son sort: le gouverneur arrive, Il traverse avec Tell cette foule attentive; Tell voit son fils, s' arrête, et jette vers le ciel Un regard où se peint son désespoir mortel. Le tyran qu' enflammoit la soif de la vengeance, Laisse voir dans ses yeux sa barbare espérance; Tout le peuple en silence observe avec terreur. Cependant votre époux surmontant sa douleur, S' éloigne à la distance où le tyran l' exige, Il tire; et soit hasard, soit qu' un si grand prodige À la nature seule eût été réservé, La pomme est abattue, et son fils est sauvé. Le peuple vers le ciel pousse des cris de joie, De Tell dans tous les coeurs le bonheur se déploie, Plus ils trembloient pour lui, plus son habileté À sortir d' un péril si grand, si redouté Vient d' enflammer pour lui leur ame soulagée, En admiration la pitié s' est changée, Et l' inhumain Gesler que sa fureur trahit, A peine à renfermer l' excès de son dépit. Cléofé, appercevant de loin son fils que le peuple Lui ramene. Ah! Je cours vers mon fils, mon coeur vers lui s' élance Venez, fuyons l' aspect du monstre qui s' avance. Furst, à part. Nous, saisissons l' instant où le cruel Gesler Devient plus odieux, et mon ami plus cher. ACTE 4 SCENE 3 Tell, Gesler. Tell. Barbare! Près de toi quel ordre me ramene? Laisse-moi respirer de cette horrible scène, Laisse sécher les pleurs qu' elle m' a fait verser; Te montrer à mes yeux, c' est la recommencer. Gesler. Tu savois de Gesler quelle étoit la menace, Tu savois à quel sort t' exposoit ton audace, J' ai fait ton châtiment seulement d' un danger, Songe que d' autres coups auroient dû me venger, Et pour les jours d' un fils quand tu cesses de craindre, Lorsque tu l' as sauvé, cesse enfin de te plaindre. Tell. Oui, oui, je l' ai sauvé, j' étois sûr de ma main, Crois-tu, si du succès je n' eusse été certain, Que je t' eusse obéi... barbare! Ah ciel! Insulte; Insulte à ma tendresse, à mes sens en tumulte; Mets ton indigne joie à retourner, cruel, Le trait encor resté dans ce sein paternel. Tigre qui de mon sang brûlois de te repaître, Assassin de mon fils autant que tu peux l' être, Ta fureur espéroit qu' un coup d' oeil incertain, Que la nature même égareroit ma main; Le ciel n' a point voulu que mon fils fût ta proie, Le ciel voulu t' ôter cette barbare joie, Mais mon coeur s' en est-il senti moins tourmenté? Étois-ce moins un prix horrible à remporter? On a vu des tyrans exercer la vengeance, Donner dans leurs transports la mort à l' innocence; Mais calculer ses coups, mais porter dans un coeur L' image du danger pire que le malheur, Lui faire ainsi souffrir tous les maux qu' il redoute; De ce poison mortel l' abreuver goutte à goutte, C' est un art d' opprimer inconnu jusqu' à toi. J' ai fait ta volonté; quelle que fût ta loi, Tu me l' as vu remplir; une assez rude peine, Un supplice assez grand m' acquitte envers ta haine; Laisse-moi m' éloigner, rends-moi ma liberté. Gesler. À toi qui me bravois, dont la témérité... Est-ce là ton attente? Est-ce là ma promesse? Tell. Quel est ce nouveau trait de ta scélératesse? Perfide! Quels sont donc ces indignes détours? Que prétens-tu? Gesler. D' un fils tu conserves les jours, Je veux bien t' épargner pour prix de ton adresse, Tu m' outrageas, tu vis après ta hardiesse; Rends grace à ma clémence. Tell. ô sort! ô voeux trahis! Gesler. Mais quelle fléche encor vois-je sous tes habits? Traître, tu la cachois, qu' en prétendois-tu faire? Tell. Ce que j' en aurois fait! Gesler. Oui, réponds, téméraire. Tell. Si mon malheureux fils eût péri par ma main, La fléche que tu vois, t' auroit percé le sein; Gesler arrache la fléche. Et de son meurtrier punissant la furie, J' eusse encor d' un tyran délivré ma patrie. Gesler. Qu' on le charge de fers, qu' on l' ôte de mes yeux; Allez délivrez-moi de cet audacieux. J' ordonnerai bien-tôt le châtiment du traître; Il servira d' exemple. Tell, à part. Et d' époque peut-être. ACTE 4 SCENE 4 Gesler, Ulric. Gesler. Un tel excès d' audace en un rang aussi bas! Ulric. Il est de ces mortels dans les plus vils états, De ces audacieux aigris par leur bassesse, Qui pour se distinguer n' ont que la hardiesse, Plus leur sort est obscur, plus leur rang est abject, Plus ils osent franchir les bornes du respect; Point de milieu pour eux, la crainte ou la licence, L' obéissance extrême, ou l' extrême insolence; Ne prétendant à rien, qu' ont-ils à ménager? Pour changer de fortune, ils bravent le danger, À leurs yeux insensés la révolte est la gloire. Gesler. Son orgueil sur le mien n' aura pas la victoire, Et dès ce jour... mais, non, ne précipitons rien, Ce traître dans Altdorff n' étoit pas sans soutien. Tu le vois, sa fureur attentoit à ma vie, Et jusqu' à s' en vanter, le perfide s' oublie Ce n' est point tout d' un coup qu' avec sécurité On s' éleve en public contre l' autorité; Que la rebellion la plus impatiente, Avec tant de fureur dans une ame fermente; Il faut dans les esprits, à tout événement, S' être formé de loin un secret rallîment; Tout annonce en ce traître une ame fanatique, Une volonté forte est qui se communique, Il est un vrai complot; mais ce dessein hardi, Ailleurs que dans Altdorff doit être approfondi. Tout le peuple avec joie a vu sa résistance, Cette témérité flattoit leur impuissance; Ils aimoient un mortel qui sembloit en leur nom Venir briser le joug où j' ai mis ce canton, Et cet heureux succès qu' il doit à son adresse, De leur secret triomphe augmente encor l' ivresse. Non, ne laissons point croire aux esprits prévenus, Que contre mon pouvoir on osoit encor plus; Des regards de ce peuple éloignons le perfide, Éloignons ce Melchtal que le même esprit guide, Je veux dès ce moment pour mieux m' assurer d' eux, Moi-même dans Kus-Nac les conduire tous deux; Là pour dévélopper leurs intrigues obscures. Pour tirer leur aveu j' emploirai les tortures. La vérité connue, il me suffit, Ulric, Sans rendre dans Altdorff leur crime trop public, Je rétablirai l' ordre et quant à ces rebelles, Quant aux autres mutins entrés dans leurs querelles, J' étudierai les coups que je dois leur porter, Et le sévere arrêt que je saurai dicter, Me paira bien du tems ou mon courroux s' arrête. Sur le lac à l' instant qu' une barque soit prête, De ce bord isolé qu' on le fasse approcher, Cours, vole, cher Ulric, et reviens me chercher; Ils connoîtront Gesler, ils apprendront, les traîtres, Si c' est impunément qu' on s' attaque à ses maîtres. ACTE 5 SCENE 1 Cléofé, Furst. Furst. Où courez-vous? ô ciel! Et quel est ce transport? Cléofé. Tu peux abandonner tes amis à leur sort? Tu souffres qu' entraînés dans cet horrible piege, Sous les coups du tyran... mais de quoi m' étonné-je? Tu viens de voir mon fils dans la place exposé Aux fureurs d' un barbare, et tu n' as rien osé, C' étoit là le moment de soulever la Suisse, Tu l' as perdu: va, fuis, redoute le supplice; Craint Gesler, même absent, tu n' éviteras pas Les yeux qu' il va par-tout attacher à tes pas; Victime sans honneur de l' amitié trahie, Avec tes compagnons crains de perdre la vie, Fuis, dis-je, ou de leur sort encor plus effrayé, Traître envers ton pays, comme envers l' amitié, Sans exposer tes jours au danger de la fuite, D' ennemi des tyrans, fais-toi leur satellite; Et cours de ton pays recherchant les soutiens, Distribuer la mort à tes concitoyens. Je cours vers eux: le sang qui coule dans mes veines Et le sang généreux de ces républicaines, Qui du haut des ramparts de Zurich assiégé, Forcerent à la fuite Albert découragé. Je vais de ce pas même, oui, je cours éperdue Chercher à mon époux dans la foule inconnue Des défenseurs plus vrais et plus surs mille fois Que tous ces vains amis dont il avoit fait choix. Furst. Ah! De votre douleur redoutez l' imprudence. Plus que vous ne croyez, l' instant heureux avance, Où de ses opresseurs ce peuple est délivré. Cléofé. Que dites-vous? Comment? Quel sort inespéré... Furst. Pour venger la patrie et toutes nos injures, Nous n' avons attendu vos maux, ni vos murmures, Et l' infâme Gesler par ses derniers forfaits, Précipite aujourd' hui l' effet de nos projets. Tandis que sur le lac infecté par ses crimes, Le perfide lui-même entraîne ses victimes, C' est sur le même lac que le brave Werner A couru vers Kus-Nac et dévancé Gesler; Avec impatience au delà de la rive, Werner et tous les siens attendent qu' il arrive; Et fondant tout-à-coup sur ce lâche mortel, De ses barbares mains ils vont délivrer Tell. Cléofé. Et vous ne suivez point le transport qui les guide? Vous n' êtes point jaloux d' aller sur un perfide Porter les premiers coups? Furst. Regardez cette tour Qui des hauteurs d' Altdorff domine sur ce bourg, Ce fort dont le nom seul est l' insulte publique, Et le triomphe affreux du pouvoir despotique; Là mettant à profit l' absence de Gesler, Nous devons tous entrer, chacun cachant un fer; Un de nous vers la nuit doit dans la forteresse Nous introduire tous par une heureuse adresse. Contre un monstre puissant la ruse est notre appui, Et si nous l' employons, le crime en est à lui. Une fois dans le fort notre troupe élancée, Une fois de ses murs la garnison chassée, Nos mains de toutes parts aux châteaux des tyrans Porteront et la hâche et les feux dévorans, Jusqu' en ses fondemens détruiront leur asyle. Attendez ces grands coups d' un esprit plus tranquille. L' heure approche où je dois rejoindre mes amis, Plus de retardemens ne peut m' être permis; Je vais, par les effets confirmant ma promesse, Justifier ici l' espoir que je vous laisse, Tandis qu' ailleurs Werner court, frappant d' autres coups, Et délivrer Melchtal et vous rendre un époux. ACTE 5 SCENE 2 Cléofé. Au calme de l' espoir mon ame est dont r' ouverte? Le hasard tient encor l' entreprise couverte! Par mes voeux, par mes pleurs le ciel seroit fléchi, Mon époux délivré, mon pays affranchi! Acheve Dieu puissant, entraîne dans l' abyme Un monstre sur lui-même aveuglé par le crime. Ne souffre plus sur nous ce tyran redouté, Ni qu' en nous ravissant les biens dont ta bonté A de tous les humains fait le commun partage, Son orgueil sacrilege attente à ton ouvrage... Mais quel nuage affreux sur Altdorff épaissi À mes yeux effrayés couvre l' air obscurci! Le lac mugit au loin et la foudre qui gronde Mêle encor ses éclats au tumulte de l' onde... Les vents par intervalle entendus dès long-tems Annonçoient en effet ces dangereux instans. Tout mon coeur se remplit de mortelles allarmes; Ah! Pour perdre un tyran, grand Dieu, prends d' autres armes; Ou s' il doit être en proie aux vagues en courroux, Daigne les applanir pour sauver mon époux! Hélas! L' orage augmente et ma priere est vaine... Ô désastre! ô terreur! Ah je respire à peine... Mon époux va périr... juste ciel! Confonds-tu Dans le même destin le crime et la vertu?... Me trompé-je! Les vents déjà loin du rivage Semblent chasser la foudre et porter le ravage... Dieu! Serois-je exaucée en ce triste hasard! Le calme sur ce bord est-il rendu trop tard, Sans relâche frappée en ce jour trop funeste, L' orage se dissipe et ma terreur me reste. ACTE 5 SCENE 3 Melchtal, Cléofé. Cléofé. En croirai-je mes yeux? Eh quoi, Melchtal, c' est vous Je vois seul? Parlez? Verrai-je mon époux? Qu' avez-vous fait de Tell? Melchtal. Il est libre. Cléofé. Qu' entends-je? Melchtal. Au comble des revers notre fortune change. Nous traversions le lac, et Gesler, l' oeil sur nous, Lui-même exécutant l' arrêt de son courroux, Voguoit sur notre barque avec toute sa suite; Soudain l' air s' obscurcit, l' onde s' enfle et s' agite, Et les vents en fureur déchaînés sur les flots Déconcertent l' effort et l' art des matelots. Déjà Gesler pâlit, et tremble pour sa vie; Le ciel semble en effet punir sa barbarie; Mais c' est sur son orgueil qu' avec étonnement Nous avons vu tomber le premier châtiment. Admirez avec moi le ciel dont la puissance Abaisse des humains et confond l' insolence. Tandis que tout s' alarme, et Gesler et les siens, Que l' orage s' accroît, que l' art est sans moyens, On avertit Gesler, que, conducteur habile, Tell seul peut commander à la vague indocile; À cet avis propice, autant qu' inattendu, Un cri par-tout s' éleve, et l' espoir est rendu. Gesler est combattu, Gesler fremit de rage, Mais le péril pressant, mais l' aspect du naufrage, De tous les passagers les cris impérieux, Son pouvoir éclipsé devant celui des cieux, Tout le force à céder. Gesler contraint sa haine; De Tell avec dépit il détache la chaîne; Tell passe au gouvernail en ces extrêmités, Exigeant que Melchtal soit libre à ses côtés; Quel spectacle! Un tyran que la vengeance anime; Forcé d' avoir recours à sa propre victime, Voyant le sort des siens, son destin tout entier À la seule merci de son fier prisonnier. Tell du milieu du lac arrache, non sans peine, La barque que la vague aussi-tôt y ramene, La pousse vers un bord moins battu par les flots Où la pointe d' un roc s' éleve sur les eaux. L' espérance renaît il s' efforce, il approche, S' élance en un clin d' oeil avec moi sur la roche, D' où repoussant du pied la barque et nos tyrans, Nous les avons plongés dans les flots écumans. Cléofé. Ce n' est donc point en vain, juste ciel, qu' on t' implore! Mais que fait mon époux? Quel soin l' arrête encore? Melchtal. Il m' envoyoit vers vous en cet événement Pour vous instruire ici de ce grand changement; Et sauvé du danger, sa premiere pensée, Est d' ôter la terreur qu' il vous avoit laissée. Au bord de ces rochers il est encor resté, Pour voir quel est le sort d' un tyran détesté, Cependant on accourt de loin sur son passage, Les uns de ces rochers, les autres du rivage; Ils cherchent un mortel qui peut tout surmonter, Que le péril approche, et semble respecter. De revoler vers lui j' ai donné ma parole, Souffrez que de ce pas... Cléofé. Je vous suis, et j' y vole. Gesler dans les rochers! ACTE 5 SCENE 4 Gesler, Melchtal, Cléofé. Gesler, sur le haut des rochers. les perfides! Melchtal. Ah ciel! Notre victime! Cléofé. ô dieu! Melchtal. J' y cours. Cléofé. C' est fait de Tell. Gesler. Cherchons Tell, que ce traître aux supplices en proie... ACTE 5 SCENE 5 Tell, Melchtal, Gesler, Cléofé. Tell, paroissant sur les rochers opposés, et Tirant une fléche sur Gesler. Reconnois Tell, barbare, à la mort qu' il t' envoie. Gesler. Sort cruel! Cléofé. Cher époux! Tell, suivi d' une foule de peuple descendant des Montagnes. liberté, liberté. Regardez, peuple, amis, le coup que j' ai porté, Sur ce rocher sanglant ma victime étendue, Voyez la tyrannie avec elle abattue, Voyez de ce château, son infâme arsenal, Sortir par tourbillons la flâme pour signal, Qui parcourant les airs sous cet heureux auspice, Du souffle d' un tyran semble épurer la Suisse; Albert va nous poursuivre, et venger son trépas, Mais nés républicains nous sommes tous soldats, Aisément la valeur sur le nombre l' emporte, Contre ses ennemis la Suisse est assez forte. Vous voyez tous ces lacs dont ces lieux sont coupés, Ces chaînes de rochers et ces monts escarpés, Boulevards de nos bourgs, abri de nos campagnes, Albert ne peut percer jusques dans nos montagnes Que par les défilés qui serrent nos vallons; Avant leur arrivée emparons-nous des monts, De nos mains ébranlons des roches toutes prêtes, Qui, dès qu' ils paraîtront, rouleront sur leurs têtes; Le trouble et le désordre une fois dans leurs rangs, Tombons, fondons sur eux ainsi que des torrens, Que la fléche et l' épée, en doublant le ravage, Des bataillons rompus fasse un vaste carnage. Qu' il ne leur reste enfin, pour arrêter nos coups, Que leurs débris sanglans semés entr' eux et nous. Melchtal. Brave Tell, ton discours comme des traits de flâmes, Tu le vois dans leurs yeux, vient d' embraser leurs ames, La victoire ou la mort. Tell. Voilà le voeu commun; Ce sont deux sentimens, peuple, n' en ayons qu' un; Braver le sort n' est rien, il faut qu' on le décide. La fortune seconde une audace intrépide. Qui veut vaincre, ou périr, est vaincu trop souvent; Jurons d' être vainqueurs, nous tiendrons le serment. Source: http://www.poesies.net