Manlius Capitolinus: Tragédie Par Antoine De La Fosse (1653-1708) TABLE DES MATIERES ACTE 1 SCENE 1 ACTE 1 SCENE 2 ACTE 1 SCENE 3 ACTE 1 SCENE 4 ACTE 1 SCENE 5 ACTE 1 SCENE 6 ACTE 2 SCENE 1 ACTE 2 SCENE 2 ACTE 2 SCENE 3 ACTE 2 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 5 ACTE 3 SCENE 1 ACTE 3 SCENE 2 ACTE 3 SCENE 3 ACTE 3 SCENE 4 ACTE 3 SCENE 5 ACTE 3 SCENE 6 ACTE 4 SCENE 1 ACTE 4 SCENE 2 ACTE 4 SCENE 3 ACTE 4 SCENE 4 ACTE 4 SCENE 5 ACTE 4 SCENE 6 ACTE 4 SCENE 7 ACTE 4 SCENE 8 ACTE 4 SCENE 9 ACTE 5 SCENE 1 ACTE 5 SCENE 2 ACTE 5 SCENE 3 ACTE 5 SCENE 4 ACTE 5 SCENE 5 ACTE 5 SCENE 6 ACTE 5 SCENE 7 ACTE 5 SCENE 8 ACTE 1 SCENE 1 La scéne est a Rome, dans la maison de Manlius, située sur le Capitole. Manlius, Albin. Manlius. D' un tel secret, Albin, tu connois l' importance, et ton zele éprouvé me répond du silence. Mon courroux à tes yeux peut, sans crainte, éclater. Justes dieux ! Quand viendra le tems d' éxécuter ? Quand pourray-je à la fois punir tant d' injustices, dont ces tyrans de Rome ont payé mes services ? Ouy, je rends grace, Albin, à leur inimitié, qui, me débarassant d' une vaine pitié, fait que de ma grandeur sur leur perte fondée, sans scrupule, aujourd' huy j' envisage l' idée. Car enfin dans mes voeux tant de fois démenti, quand du peuple contre eux j' embrassay le parti, je voulois seulement, leur montrant ma puissance, à me mieux ménager contraindre leur prudence. Mais aprés les affronts, dont ils m' ont fait rougir, ma fureur ne sçauroit trop tôt, ni trop agir. Je veux leur faire voir, par un éclat terrible, à quel point Manlius au mépris est sensible ; combien il importoit de ne rien épargner, ou pour me perdre, Albin, ou bien pour me gagner. Albin. Ouy, seigneur ; mais enfin, quelque ardeur qui vous guide, un peuple variable, incertain, et timide, dont le zele d' abord ardent, impétueux, prête à ses protecteurs un appuy fastueux, et qui dans le péril tremble, et les abandonne, est-il un seur garant de l' espoir qu' il vous donne ? Vous-même, qui deviez, par cent et cent bienfaits, le croire à vôtre sort attaché pour jamais, lorsque d' un dictateur l' injuste tyrannie vous fit d' une prison subir l' ignominie tout ce peuple, seigneur, pour vous-même assemblé, de frayeur à sa voix ne fut-il pas troublé ? Qui d' eux tous entreprit alors de vous défendre ? Manlius. Ils ont forcé du moins le sénat à me rendre, leur repentir accroît leur zele, et mon espoir. Mes fers par eux brisez leur montrent leur pouvoir, et que, pour abolir une injuste puissance, tout le succés dépend de leur perseverance. Car enfin des efforts qu' ils ont faits jusqu' icy, souvent même sans chefs, combien ont réussy ? Ils ont fait des tribuns, dont l' appuy salutaire à l' orgueil des consuls est un frein necessaire, aux plus nobles emplois on les voit apellez, les plus fiers des romains par eux sont éxilez, ils ont forcé les grands, en leur donnant leurs filles, à souffrir avec eux l' union des familles, ils se font partager les terres des vaincus. Et que faut-il, Albin, pour les faire oser plus ? Que leur montrer un chef dont les soins, le courage soûtiennent les efforts où l' ardeur les engage ? Albin. C' est donc sur cet espoir, seigneur, qu' à haute voix, par tout des sénateurs vous décriez les loix ? Quoy ! Ne craignez-vous point qu' une audace si fiére ne puisse à leurs soupçons donner trop de lumiére ? Manlius. Non, Albin, leur orgueil qui me brave toûjours, croit que tout mon dépit s' exhale en vains discours. Ils connoissent trop bien Manlius inflexible. Ils me soupçonneroient, à me voir plus paisible. En me déguisant moins, je les trompe bien mieux. Sous mon audace, Albin, je me cache à leurs yeux, et préparant contre eux tout ce qu' ils doivent craindre, j' ay même le plaisir de ne me pas contraindre. Albin. Je ne vous dis plus rien. Vous avez tout prévû. Je croy qu' à tout aussi vos soins auront pourvû. Quels présages heureux pour un dessein si juste ! Cet ecueil des gaulois, ce Capitole auguste, l' azile de nos dieux, le salut des romains, vous-même y commandez, son sort est en vos mains. Et que n' esperer pas du courage et du zele de tant d' amis, armez pour la même querelle ? De Rutile, sur tout, ce guerrier généreux, qui pressé des arrests d' un sénat rigoureux, eut, sans vos prompts secours, sans vos soins salutaires fini dans les prisons sa vie et ses miseres. Et quel bonheur encor, que, sans être attendu, Servilius hier se soit icy rendu ? Des devoirs d' un amy qu' avec zele il s' acquite ? à peine, loin de Rome, il aprend dans sa fuite du sénat contre vous l' arrest injurieux, que, pour vous secourir, il revient en ces lieux. En vain l' amour, l' effroy, les pleurs de Valerie à son pere par luy si hautement ravie, en vain tous ses amis ont voulu l' arrêter. Et quels transports de joye a-t' il fait éclater lorsqu' en vous embrassant, il s' est vû hors d' allarmes ! Que pour luy vos desseins doivent avoir de charmes ! Manlius. Il n' en sçait rien encor, et je voulois, Albin, sans témoin, avec luy m' en ouvrir ce matin: mais l' aurois-tu pensé ? La triste Valerie tremblante pour ses jours, et sur ses pas partie, est dans Rome en secret entrée heureusement, et chez moy, pour le joindre, arrive en ce moment. Mais je vais au plûtôt, pour cette confidence... Albin. Quelqu' un vient. ACTE 1 SCENE 2 Proculus, Manlius, Albin. Proculus. Pour vous voir Valerius s' avance, seigneur. Manlius. Valerius ! Quel important soucy oblige ce consul à me chercher icy ? Auroit-il sceu déja que sa fille enlevée, aprés Servilius, chez moy fût arrivée ? Va, cours les avertir, et qu' ils ne craignent rien. Tu chercheras Rutile, aprés cet entretien. ACTE 1 SCENE 3 Manlius, Valerius. Valerius. Je viens sçavoir de vous, seigneur, ce qu' il faut croire d' un bruit, qui se répand, et blesse vôtre gloire. Servilius, dit-on, dans ces lieux retiré, croit y jouir, par vous, d' un azile assuré. Il ose se flatter que, contre ma vangeance, vous voudrez bien vous-même embrasser la défence. Manlius. Ouy, seigneur, il est vray qu' il ose s' en flatter. Je prendrois pour affront que l' on en pût douter. Je sçais me garantir de cette erreur commune de trahir mes amis trahis par la fortune, regler sur son caprice et ma haine et mes voeux. Ce qu' il a fait, seigneur, vous semble un crime affreux. C' est ce qu' on ne voit pas, avec tant d' évidence, lorqu' on met un moment ses raisons en balance ; mais quoy qu' il en puisse estre enfin, par quelle loy, criminel envers vous, doit-il l' être envers moy ? Valerius. Par cette loy, seigneur, des plus grands coeurs chérie, de n' avoir point d' amis plus chers que la patrie. De sacrifier tout au maintien de ses droits. Vôtre amy par son crime en a blessé les loix. à vos yeux comme aux miens il est par là coupable. Jusqu' à quand voulez-vous, si prompt, si secourable, sans vous inquiéter de nos soupçons secrets, de tous les mécontens prendre les interêts ? Les combler de faveurs ? Ordinaire industrie de qui veut à ses loix asservir sa patrie. Manlius. Et quel moyen, seigneur, de guérir vos soupçons ? Où sont de vos frayeurs les secrettes raisons ? Dois-je pour ennemis prendre tous ceux, qu' offence d' un sénat inhumain l' injustice violence ? Et suis-je criminel quand, par un doux accueil, j' appaise leur courroux qu' irrite son orgueil ? C' est moy, c' est mon appuy qui les conserve à Rome. Vous demandez d' où vient qu' un romain, un seul homme, des miseres d' autruy soigneux de se charger, offre à tous une main prompte à les soulager. D' une pitié si juste est-ce à vous de vous plaindre ? Si c' est une vertu qu' en moy l' on doive craindre, si du peuple, par elle, on se fait un appuy, pourquoy suis-je le seul qui l' exerce aujourd' huy ? Que ne m' enviez-vous un si noble avantage ? Pourquoy chacun de vous, pour être exempt d' ombrage, ne s' efforce-t-il pas, par les mêmes bienfaits, de gagner, d' attirer les amis qu' ils m' ont faits ? Ne peut-on du sénat appaiser les allarmes, qu' en affligeant le peuple, en méprisant ses larmes ? L' avarice, l' orgueil, les plus durs traitemens, du salut d' un etat sont-ils les fondemens ? Mes bienfaits vous font peur ? Et, d' un esprit tranquile, vous regardez l' excés du pouvoir de Camille. à l' armée, à la ville, au senat, en tous lieux, de charges, et d' honneurs on l' accable, à mes yeux. De la paix, de la guerre il est luy seul l' arbitre. Ses collégues soûmis, et contents d' un vain titre, entre ses seules mains laissant tout le pouvoir, semblent à l' y fixer exciter son espoir. D' où vient tant de respect, d' amour pour sa conduite ? Des gaulois à son bras vous imputez la fuite. Vos éloges flateurs ne parlent que de luy. Mais que deveniez-vous, avec ce grand appuy, si dans le tems que Rome aux barbares livrée, ruisselante de sang, par le feu devorée, attendoit ses secours loin d' elle préparez, du capitole encore ils s' étoient emparez ? C' est moy qui, prévenant vôtre attente frivole, renversay les gaulois du haut du capitole. Ce Camille si fier ne vainquit, qu' aprés moy, des ennemis déja battus, saisis d' effroy. C' est moy qui, par ce coup préparay sa victoire, et de nombreux secours eurent part à sa gloire. La mienne est à moy seul, qui seul ay combatu, et quand Rome empressée honore sa vertu, ce sénat, ces consuls sauvez par mon courage, ou d' une mort cruelle, ou d' un vil esclavage, m' immolent sans rougir, à leurs premiers soupçons, me font de mes bienfaits gémir dans les prisons, de mille affronts enfin flétrissent, pour salaire, la splendeur de ma race et du nom consulaire. Valerius. Seigneur, de nos motifs, injustes à vos yeux, avec moins de chaleur, vous pourriez juger mieux. Si Camille aujourd' huy ne nous fait point d' ombrage, nous voyons tous quel zele anime son courage, que suivre ses conseils du succés assurez, c' est obéir aux dieux, qui les ont inspirez. Avons-nous à rougir de cette obeïssance, par qui croît nôtre gloire, et nôtre indépendance ? N' est-ce pas là le but d' un coeur vraiment romain ? Lorsqu' on nous y conduit, qu' importe quelle main ? Vous avez même ardeur pour l' etat, pour sa gloire. Vos desseins sont pareils, et je veux bien le croire. Mais à parler sans fard, est-ce sans fondement que Rome inquiétée en jugeoit autrement ? Et quels soupçons sur tout ne dût pas faire naître ce jour, où devant nous forcé de comparoître, vôtre party nombreux, et celuy du sénat sembloient deux camps armez resolus au combat : quels flots de sang romain s' alloient alors répandre, si jusqu' au bout le peuple eut osé vous défendre ? On croyoit que vos soins, reglez sur ce succés, à tout party suspect fermeroient tout accés. Mais de Servilius appuyant l' insolence... Manlius. Pour vous parler, seigneur, je le voy qui s' avance. Peut-être, en l' écoutant, un sentiment plus doux prendra dans vôtre coeur la place du courroux. Je vous laisse tous deux. ACTE 1 SCENE 4 Servilius, Valerius. Valerius. Que me veut ce perfide ? Servilius. Seigneur, si vôtre aspect m' étonne et m' intimide, je sçais trop à quel point je vous suis odieux. J' en fait tout mon malheur, j' en atteste les dieux. Pour en finir le cours je viens icy me rendre. Sans colere un moment, voulez-vous bien m' entendre ? Valerius. Et quel est ton espoir ? Qu' oses-tu souhaiter ? Moy, que tranquilement je puisse t' écouter ? Moy, j' oublirois ce jour, où, préparant ta fuite, trop seur d' être avoué de ma fille séduite, jusqu' aux pieds des autels, ton amour furieux vint, des bras d' un epoux l' enlever à mes yeux ? Par quel ressentiment, par quel cruel suplice devrois-je... Servilius. Hé ! Pouviez-vous, avec quelque justice, de mon rival, seigneur, recompenser la foy d' un prix, que vous sçaviez qui n' étoit dû qu' à moy ? Daignez mieux consulter, et mes droits et ma gloire. Et si ce jour fatal frape vôtre memoire, souvenez-vous aussi de cette horrible nuit, où parmy le carnage, et la flâme et le bruit, à vos yeux éperdus, les gaulois en furie chargeoient déja de fers les mains de Valerie. Que faisoit mon rival, en ce moment affreux ? Il servoit Rome ailleurs. Je servois tous les deux. Je combatis pour l' une, et je vous sauvay l' autre, tout couvert de mon sang, répandu pour le vôtre, j' osay de mes travaux vous demander le fruit, et par vôtre refus au desespoir réduit, mon bras, contre un rival superbe et téméraire, fit ce que les gaulois contre eux m' avoient vû faire. Valerius. Ainsi donc tu croyois, la sauvant des gaulois, te faire une raison de m' imposer des loix. Tu prétendois, en eux, triompher de moy-même, et sur mes droits détruits fonder ton droit suprême. Car enfin de quel fruit tes soins sont-ils pour moy ? Je la perdois par eux, et je la pers par toy. Aux voeux d' un autre en vain ma foy l' avoit promise. Sur eux comme sur moy tu crois l' avoir conquise. Tu me traites enfin en ennemy vaincu. Pour me donner ce nom, que me reproches-tu ? Si ma promesse ailleurs engageant Valerie, donne un sujet de plainte à ta flâme trahie, sa soeur que je t' offrois, mon appuy, mes bienfaits, de mes mépris pour toy sont-ils donc les effets ? Servilius. Ah ! Sur moy vos bienfaits avoient beau se répandre. Vous m' ôtiez plus, seigneur, qu' ils ne pouvoient me rendre. Valerie avoit seule, et mon coeur, et mes voeux. Ce qui n' étoit point elle étoit au dessous d' eux. Sans elle, tous vos dons, loin de me satisfaire, n' étoient... mais où m' emporte une ardeur téméraire ? Tous mes raisonnemens ne font que vous aigrir. Hé-bien, ce n' est qu' à vous que je veux recourir. Pour ne devoir qu' à vous ma grace toute entiére, j' implore icy pour moy vôtre bonté premiére. Plus je parois, seigneur, criminel à vos yeux, plus l' oubli de mon crime est pour vous glorieux. Vos ayeux et les miens, que cet hymen assemble peuvent sans honte... Valerius. Hé-bien ? Parlons d' accord ensemble. Veux-tu faire un effort digne de m' appaiser ? Servilius. Pour un bonheur si grand, que puis-je refuser ? Parlez, seigneur, parlez. Valerius. Ta valeur, ta naissance, peuvent faire, il est vray, chérir ton alliance. Mais je la tiens coupable, et ne te connois plus, depuis que l' amitié t' unit à Manlius, à ce superbe esprit, suspect à sa patrie, sois si tu veux fidéle à flatter sa furie : mais dégage mon sang du sort, et des forfaits, où pourroient quelque jour t' entraîner ses projets. Romps aujourd' huy de gré, ce que tu fis de force. Entre ma fille et toy, souffre enfin un divorce : ou pour mieux m' expliquer, choisi dés aujourd' huy Manlius sans ma fille, ou ma fille sans luy. Voy de ces deux partis celui qui te peut plaire. Tu ne peux qu' à ce prix desarmer ma colere. Servilius. Si vôtre offre un moment avoit pû m' ébranler, de ce fer, à vos yeux, je voudrois m' immoler. Valerius. C' en est assez. Adieu. ACTE 1 SCENE 5 Servilius. seul. moy, pour fuir ta furie, moy, trahir Manlius, ou perdre Valerie ? Barbare ! Ce dessein passe tous tes efforts. Ils tiennent à mon coeur par des liens trop forts. Pour les en arracher, il faut qu' on le déchire. Tonne, éclate, assouvi la fureur qui t' inspire. De quels traits si cruels me peut-elle percer, qu' ils puissent... mais je vois Valerie avancer. ô justes dieux ! Témoins de ma flâme immortelle, jugez-en à sa vûe, ay-je trop fait pour elle ? ACTE 1 SCENE 6 Valerie, Servilius. Valerie. Hé-bien ? Vous avez vû mon pere en ce moment. De tout vôtre entretien quel est l' événement ? Sa grace, et son aveu, sur l' hymen qui nous lie, comblent-ils à la fin les voeux de Valerie ? Mais quel est le chagrin qui paroît dans vos yeux ? Quel malheur... Servilius. Voyez-vous ces murs si glorieux, où tant de grands héros ont receu la naissance, où la faveur des dieux fait sentir leur presence, où de tout l' univers, s' il faut croire leur voix, les peuples asservis prendront un jour des loix, cette Rome en un mot, ma patrie, et la vôtre, nous n' avons plus de part à son sort l' un ni l' autre ; son aspect desormais ne nous est plus permis, et nôtre espoir n' est plus que chez ses ennemis. Valerie. Je vous entens, seigneur, rien ne fléchit mon pere. Il faut, en quittant Rome, éviter sa colere. Mais j' en suis peu surprise. ô destins rigoureux ! Le sort d' une mortelle eut esté trop heureux. Cependant hâtons-nous, prévenons la tempête, dont ses ressentimens menacent vôtre tête. Par un plus long séjour cessons de l' irriter. Rien ne doit plus, seigneur, icy nous arrêter. Quelques malheurs sur nous que le destin assemble, nous souffrons, mais unis, nous fuyons, mais ensemble, tous lieux sont pleins d' attraits aux coeurs qui s' aiment bien, et peut-on être heureux, sans qu' il en coûte rien ? Manlius, délivré d' une prison cruelle, n' a plus icy, seigneur, besoin de vôtre zele. Quitte envers un amy chéry si tendrement, l' un à l' autre aujourd' huy rendons-nous pleinement. D' un séjour si suspect, allons, fuyons la vûe. Venez. Que de ma foy la vôtre convaincue aprenne qu' avec vous mon noeur trouve en tous lieux sa gloire, son bonheur, sa patrie, et ses dieux. Servilius. ô coeur vraiment fidéle ! ô vertu que j' adore ! Quel exil avec vous peut m' affliger encore ? Quel bien me peut manquer ? Je conserve, pour vous, tous les feux d' un amant dans le coeur d' un epoux. Que dis-je ? Vos beautez, vos vertus dans mon ame, allument de plus prés une plus vive flâme, et mon coeur chaque jour, surpris de tant d' attraits, voit toûjours au-delà de ses derniers souhaits. Ouy Valerie, allons fuyons ce lieu funeste. Mais voyons, avant tout, un amy qui me reste, et dans nôtre embarras, dont ses yeux sont témoins, demandons-luy tous deux ses avis et ses soins. ACTE 2 SCENE 1 Manlius, Servilius. Manlius. Non, je n' aprouve point cette seconde fuite, amy. Ton sort changé doit changer ta conduite. Servilius. Et quel motif secret te fait me condamner ? Crois-tu qu' avec plaisir je vais t' abandonner ? Que, bornant tous mes voeux à plaire à Valerie, j' immole à son amour ton amitié trahie ? Plût aux dieux que tous trois réunis à jamais, nos coeurs... mais vaine idée, inutiles souhaits ! Tu vois par quel crédit, et par quelle puissance, Valerius icy peut hâter sa vangeance ; qu' en vain contre un sénat trop declaré pour luy, tes soins officieux m' offriroient un appuy ; et lorsque, loin de Rome, une fuite facile peut, contre leur pouvoir, m' assurer un azile, dois-je dans les périls d' un amour malheureux engager, sans besoin, un amy généreux ? Manlius. Mais en fuyant ces lieux, fuiras-tu ta fortune ? Où prétens-tu traîner une vie importune ? Quelle ressource encore y pourras-tu trouver ? Sçais-tu dans le sénat ce qui vient d' arriver ? Jusqu' où Valerius a porté sa colere ? Servilius. Non. Et qu' a-t-il donc fait ? Manlius. Tout ce qu' il pouvoit faire. C' est peu, pour t' accabler, que le sénat cruel te condamne aux rigueurs d' un éxil éternel ? Pour te faire un tourment du jour que l' on te laisse, tes biens te sont ravis, tes titres, ta noblesse, ta maison, dont bien-tôt les trésors précieux vont être le butin du soldat furieux, et qui par mille mains aussi-tôt démolie va dans ses fondemens tomber ensevelie. Pour remplir cet arrêt, déja l' ordre est donné. Le fier Valerius luy-même l' a signé. En un mot tu pers tout, et dans ce sort funeste juge, s' il te suffit de partager le reste des biens, qu' avec mon sang versé dans les combats, j' ay prodiguez en vain, en servant ces ingrats. Servilius. Ainsi, pere cruel, ainsi ta barbarie, en éclatant sur moy, tombe sur Valerie. Son sort au mien uni devoit... ah Manlius ! Tu sçais dans les périls quel est Servilius, tu sçais si jusqu' icy le destin, qui m' outrage, au moindre abaissement a forcé mon courage. Mais quand je songe hélas que l' état, où je suis, va bien-tôt exposer aux plus mortels ennuis une jeune beauté, dont la foy, la constance ne peut trop exiger de ma reconnoissance, je pers à cet objet toute ma fermeté, et pardonne de grace à cette lâcheté, qui, me faisant prévoir tant d' affreuses allarmes, dans ton sein généreux me fait verser de larmes. Manlius. Des larmes ! Ah plûtôt, par tes vaillantes mains, soient noyez dans leur sang ces perfides romains. Des larmes ! Jusques là ta douleur te posséde ! Il est, pour la guérir, un plus noble reméde, un privilége illustre, un des droits glorieux, qu' un homme, tel que toy, partage avec les dieux, la vangeance. Ma main secondera la tienne. Nôtre sort est commun. Ton injure est la mienne. C' est à moy qu' on s' adresse, et dans Servilius on croit humilier l' orgueil de Manlius. Unissons, unissons dans la même vangeance ceux, qui nous ont unis dans une même offence. De tant d' affronts cruels vangeons nôtre vertu. Perdons, et sénateurs, et consuls. Servilius. Que dis-tu ? Dans ce discours obscur, ta voix, et ton visage relévent mon espoir, r' animent mon courage. Tu sembles méditer quelque important projet : achéve, achéve, amy, de m' ouvrir ton secret. Manlius. Au même état que moy, ton coeur, par sa colere, devroit avoir compris ce que le mien peut faire. Aprens donc que bien-tôt nos tyrans, par leur mort, de Rome entre mes mains vont remettre le sort. J' ay de braves amis, pour chefs de l' entreprise ; et gagné par mes soins, ou par leur entremise, le peuple a sceu choisir, pour traitter avec moy, Rutile, dont tu sçais la prudence et la foy. Pour en hâter le tems, trop lent à ma vangeance, je l' ay fait avertir qu' il vînt en diligence. Tout me flate. J' ay sceu, par l' effet de mes voeux, trouver divers moyens, indépendans entre eux, qui peuvent s' entr' aider, sans pouvoir s' entrenuire, et dont à mon dessein un seul peut me conduire ; et s' il peut s' accomplir, je te laisse à juger ce que mon amitié t' y fera partager. Voilà, Servilius, le dessein qui m' anime, sur qui tu dois fonder ton espoir legitime : non qu' il m' aveugle assez, pour me faire penser, qu' un caprice du sort n' ose le renverser. Je sçais trop quels revers tout à coup il déploye : mais, ne vaut-il pas mieux, amy, que Rome voye Manlius périssant, en voulant se vanger, que Manlius vivant, qui se laisse outrager ? Toy-même, de ton sort vangeant l' ignominie, verrois-tu d' un autre oeil la perte de ta vie ? Servilius. Non non, Manlius, non. Je fais les mêmes voeux, j' écoute, avec transport, ton dessein généréux, et je tire ce fruit des malheurs de ma vie, qu' ils sçauront à mon zele ajouter ma furie. Commande seulement. Sur qui de ces ingrats doit éclater d' abord la fureur de mon bras. Faut-il qu' avec ma suite, affrontant leurs cohortes, du sénat, en plein jour, j' aille briser les portes ? Ou renverser sur eux leurs palais embrasez ? Tu vois à t' obéir tous mes voeux disposez. Manlius. Je te veux, avant tout, presenter à Rutile. Comme il est d' un esprit éxact, et difficile, il faudra qu' un serment, où tous se sont soumis, de ta foy, dans ses mains, assure nos amis, et tu comprens assez, sans qu' on t' en avertisse, que soigneux de cacher jusqu' au plus foible indice, à tous autres aprés, et tes yeux, et ton front, en doivent dérober le mystere profond. Servilius. Tu me connois trop bien pour craindre qu' un reproche... Manlius. Laisse-moy luy parler. Je le voy qui s' aproche : mais ne t' éloigne pas. Je vay te rapeller. ACTE 2 SCENE 2 Rutile, Manlius. Manlius. Enfin il n' est plus tems, seigneur, de reculer. Nous avons par nos soins, et par nos artifices, du sort, autant qu' on peut, enchaîné les caprices. Il faut des actions, et non plus des conseils. La longueur est funeste à des desseins pareils. Peut-estre avec le tems mes soins, aidez des vôtres, aux moyens déja pris en ajoûteroient d' autres : mais d' abord qu' une fois on peut, comme à present, en avoir joint ensemble un nombre suffisant, de peur qu' un coup du sort les rompe, ou les divise, il faut s' en prévaloir, et tenter l' entreprise. Quel tems d' ailleurs, quel lieu s' accorde à nos moyens ? Le sénat, declarant la guerre aux circeïens, doit, pour la commencer sous un heureux auspice, venir au capitole offrir un sacrifice. Quel tems, dis-je, quel lieu propice à nos desseins ? Un tems, où tout entier il se livre en nos mains ; un lieu, dont je suis maître, où les portes fermées à nos libres fureurs l' exposent sans armées. Le jour n' en est pas pris : mais pour s' y préparer, des sentimens du peuple il se faut assurer, il faut contre un sénat, dont il hait la puissance, par nos soins redoublez irriter sa vangeance. La peur d' être suspect luy défend de me voir : mais en vos soins, seigneur, je mets un plein espoir. Je sçais qu' en nos projets l' ardeur, qui vous inspire, vous sçaura suggerer tout ce qu' il faudra dire. Ce n' est pas tout encor, vous avez sceu, je croy, qu' hyer Servilius est arrivé chez moy, qu' il n' est point de secret que mon coeur luy déguise ? Rutile. Comment ? Par vous, seigneur, sçait-il nôtre entreprise ? Manlius. Ouy. Quel étonnement... Rutile. Je m' explique à regret ; et voudrois étouffer un scrupule secret, si vos desseins trahis n' exposoient que ma vie : mais sur moy de son sort un grand peuple se fie. Je dois craindre, seigneur, en vous marquant ma foy, d' immoler son salut à ce que je vous doy. Ce n' est point par son sang qu' il faut que je m' aquite. Je connois vôtre amy. Je sçais ce qui l' irrite, qu' il peut, en nous aidant, relever son destin : mais au sang du consul l' hymen l' unit enfin, d' un superbe consul, proscrit par nôtre haine : et quoy qu' à le fléchir il ait perdu de peine, qu' il semble hors d' espoir de le rendre plus doux, est-il un coeur si fier, si plein de son courroux, qui refusât, seigneur, l' oubly de sa vangeance à l' aveu d' un secret d' une telle importance ? Sur quelques droits puissans que se fonde aujourd' huy cette ferme amitié, qui vous répond de luy, l' amour y peut-il moins ? En est-il moins le maître ? Que dis-je ? S' il falloit que le hazard fît naître quelque interêt, qu' entre eux son coeur dût décider, pensez-vous que ce fût à l' amour à céder ? Manlius. Pour faire évanouir ce soupçon qui l' offence, il suffit à vos yeux de sa seule presence. Venez Servilius. ACTE 2 SCENE 3 Servilius, Manlius, Rutile. Servilius. Quel destin glorieux, quel bonheur imprévû m' attendoit dans ces lieux, seigneur ! Que le dessein, que l' on m' a fait connoître, doit... mais quelle froideur me faites-vous paroître ? Vous serois-je suspect ? Ay-je en vain prétendu... Rutile. Pourquoy le demander ? Vous m' avez entendu. Servilius. Ouy seigneur, et bien loin que mon coeur s' en offence, moy-même, j' aplaudis à vôtre deffiance. Moy-même, comme vous, je recuse la foy d' un amy trop ardent, trop prévenu pour moy ; et ne veux point icy, par un serment frivole, rendre, envers vous, les dieux garants de ma parole. C' est pour un coeur parjure un trop foible lien. Je puis vous r' assurer, par un autre moyen, je vais mettre en ses mains, afin qu' il en réponde, plus que si j' y mettois tous les sceptres du monde, le seul bien que me laisse un destin envieux. Valerie est, seigneur, retirée en ces lieux : de ma fidelité voilà quel est le gage. à cet ami commun je la livre en ôtage : et moy, pour mieux encor vous asseurer ma foy, je répons en vos mains, et pour elle, et pour moy. Témoin de tous mes pas, observez ma conduite ; et si ma fermeté se dément dans la suite, à mes yeux aussi-tôt prenez ce fer en main ; dites à Valerie, en luy perçant le sein, pour prix de ta vertu, de ton amour extrême, Servilius par moy t' assassine luy-même . Et dans le même instant tournant sur moy vos coups, arrachez-moy ce coeur. Qu' il soit, aux yeux de tous, montré comme le coeur d' un lâche, d' un parjure, et qu' aux vautours aprés il serve de pâture. Vous, seigneur, de ma part, allez-la préparer à voir, pour quelques jours, le sort nous séparer, et daignez maintenant, pour m' épargner ses larmes, luy porter mes adieux, et calmer ses allarmes. ACTE 2 SCENE 4 Servilius, Rutile. Rutile. Seigneur, de mes soupçons je reconnois l' erreur, je vois, d' un oeil charmé, vôtre noble fureur. De vôtre foy, pour nous, c' est le plus seur ôtage ; et je n' en voudrois point exiger d' autre gage, s' il n' étoit à propos de prouver cette foy à d' autres, qui seroient plus défians que moy. Car enfin, le projet, où s' unit nôtre zele, est tel, qu' en vain chacun répond d' un bras fidele : il ne porte au peril qu' un courage flottant, quand luy-même de tous il n' en croit pas autant. Cependant penetré de vôtre ardeur extrême, je vous laisse, seigneur, et vous rends à vous-même. Consultez Manlius : qu' il choisisse avec vous le poste, où vôtre bras doit seconder nos coups, tandis que, pour hâter le jour de nôtre joye, je cours en diligence où son ordre m' envoye. Servilius. Et moy, pour éviter des chagrins superflus, je fuiray Valerie, et ne la verray plus. Manlius prendra soin d' appaiser sa tristesse ; je bannis loin de moy toute vaine tendresse ; et je veux desormais ne laisser dans mon coeur, que l' espoir du succez, qui flate ma fureur. ACTE 2 SCENE 5 Rutile. seul. son front et ses discours font voir un grand courage, et pour me rassûrer il n' a pû davantage, cependant c' est peut-être un premier mouvement, que fait naître en son coeur un vif ressentiment. Il n' examine rien, rempli de sa vangeance. Allons executer nostre ordre en diligence ; et revenons d' abord éprouver, si son coeur du dessein, qu' il embrasse, a compris la grandeur. ACTE 3 SCENE 1 Valerie, Tullie. Valerie. Non, rien ne peut calmer le trouble qui m' agite. D' où vient que, sans me voir, Servilius me quitte ? Qu' un autre vient, pour luy, me porter ses adieux ? Quel est de son départ le but mysterieux ? Quel dessein forme-t' il, lors que Rome l' exile ? Il vient d' entretenir Manlius et Rutile. Est-ce par leur conseil, que s' éloignant de moy, il commence à cacher ses secrets à ma foy ? Mais quelque espoir me reste, et fait que je respire. Il est chez Manlius. On vient de te le dire. Je veux le voir sortir, je veux l' attendre icy. Tullie. Madame, quel sujet vous peut troubler ainsi ! Craignez-vous qu' un héros si grand, si magnanime vous veuille abandonner au sort, qui vous opprime ? Connoissez-vous si mal un coeur si genereux ? Ah ! Perdez des frayeurs indignes de ses feux. De sa fidelité vos malheurs sont un gage. Et comment pouvez-vous en prendre tant d' ombrage, vous, qui si hautement, faites voir en ce jour, que le sort ne peut rien contre un parfait amour ? Valerie. Déja, sur ces raisons j' ay condamné ma crainte : mais à peine mon coeur en repousse l' atteinte, que troublant le repos qu' il commence à gouter, d' autres soupçons affreux le viennent agiter. Je ne sçaurois plus vivre en ce cruel supplice, Tullie. Avant qu' il parte, il faut qu' il méclaircisse. Tullie. J' entens ouvrir. C' est luy, madame. Valerie. Laisse nous. ACTE 3 SCENE 2 Servilius, Valerie. Servilius. Ouy sénat, ton orgueil va tomber sous mes coups, et je viens de choisir le poste, où ma furie... mais que vois-je ? Valerie. Ah, seigneur, vous fuyez Valerie ? Servilius. Eh ? Que pretendez-vous ? Venez-vous dans ces lieux redoubler ma douleur par de tristes adieux ? Croyez-vous, par vos pleurs, ébranler ma constance ? Valerie. Non, seigneur, je n' ay plus de si haute esperance. Il est vray, jusqu' icy, charmé de ses liens, vôtre coeur à mes voeux soûmettoient tous les siens, mes moindres déplaisirs inquietoient son zele : mais ce temps-là n' est plus ; ce coeur est un rebelle, que l' hymen enhardit, par ses superbes droits, à mépriser enfin la douceur de mes loix. Il me fuit ; il me laisse en proye à mille allarmes, et montre en m' affligeant un courage affermy, plus que s' il se vangeoit d' un cruel ennemy. Servilius. Qu' entens-je, Valerie ? Est-ce à moy que s' adresse ce reproche odieux, que fait vôtre tendresse ? Est-ce moy dont l' hymen a glacé les ardeurs ? Suis-je enfin ce rebelle insensible à vos pleurs ? Valerie. Non, vous ne l' êtes plus, lors que je vous écoute. Je ne puis plus sur vous conserver aucun doute. Vôtre aspect rend le calme à mon coeur agité : mais, pour n' abuser pas de ma facilité, donnez-moy des raisons qui puissent vous défendre, quand je ne pourrai plus vous voir ny vous entendre. Tout prêt à me quitter, ne me déguisez rien. Dites-moy... Servilius. C' est assez, quittons cet entretien, Valerie, et sur quel que soit vôtre empire, respectez un secret, que je ne puis vous dire. Valerie. Eh ? Que pouvez-vous craindre ? Ah ! Connoissez-moy mieux, et que mon sexe icy ne trompe point vos yeux. Ne me regardez point comme une ame commune, qu' étonne le peril, qu' un secret importune : mais comme la moitié d' un heros, d' un romain, comme un fidele amy receu dans vôtre sein, qui sceut depuis long-temps, par une heureuse étude, de toutes vos vertus s' y faire une habitude, d' un zele genereux, du mépris de la mort, d' une foy toûjours ferme en l' un et l' autre sort. Mon coeur peut desormais tout ce que peut le vôtre ; et de quoy que le ciel menace l' un et l' autre, pour vous je puis sans peine en braver tous les coups, ou bien les partager, s' il le faut, avec vous. Servilius. Ah ! Vos bontez pour moy n' ont que trop sceu paroître, et mon sang est trop peu, pour les bien reconnoître. Mais avec tant d' ardeur, pourquoi me demander ce que ma gloire icy ne vous peut accorder ? Souffrez que mon devoir borne vôtre puissance. Les secrets, que je cache à vôtre connoissance, sont tels... mais où se vont égarer mes esprits ? Adieu. Valerie. Vous me fuiez en vain. J' ay tout compris. Nôtre départ remis, vôtre fureur secrete, dont cet air sombre et fier m' est un seur interprete, vôtre ardeur à me fuir, contre vous tout fait foy. Vous voulez vous vanger de mon pere. Servilius. Qui ? Moy ? Valerie. Vous même. Vainement vous me le voulez taire. Mon amour inquiet de trop prés vous éclaire. Rutile et Manlius, pour qui vous me fuiez, par leurs communs chagrins avec vous sont liez. De là ces entretiens, où l' on craint ma presence ; et s' il faut m' expliquer sur tout ce que je pense, de tant d' armes, seigneur, l' amas prodigieux, qu' avec soin Manlius fait cacher dans ces lieux, aprés ce qu' on a dit de ses projets sur Rome, marquent d' autres desseins, que la perte d' un homme, de ses affrons recens, encor tout furieux, sur le senat sans doute il va faire... Servilius. Grands dieux ! Qu' osez-vous penetrer ? Sçavez-vous, Valerie, quel peril desormais menace vôtre vie ? Que vôtre seureté dépend à l' avenir, d' effacer ce discours de vôtre souvenir ? Par le moindre soupçon pour peu qu' on en aprenne, c' est fait de vôtre vie, ensemble et de la mienne. Vous êtes en ces lieux l' ôtage de ma foy. Je le suis de la vôtre. Valerie. Ah ! Je fremis d' effroy. Moy l' ôtage odieux d' une aveugle furie, par qui doivent perir mon pere et ma patrie ? Servilius. Ah ! Retenez vos cris. Est-ce là ce grand coeur ? Valerie. Ouy, c' est luy, qui pour vous peut braver le malheur, mais qui frémit pour vous d' une action si noire. Vous, à vôtre vangeance immoler vôtre gloire ? Contre vôtre païs former de tels desseins ? Vous au sang de mon pere oser tremper vos mains ? En ce jour, il est vrai, son courroux redoutable vient de combler les maux dont le poids nous accable. Mais c' est mon pere, enfin, seigneur. Pouvez-vous bien verser vous-même un sang, où j' ay puisé le mien ? à qui même est uni le sang qui vous fit naître ? Quoy, sans craindre les noms de meurtrier, de traître, ce coeur jusqu' à ce jour si grand, si genereux, médite avec plaisir tant de meurtres affreux ? Quelques charmes d' abord que la vangeance étale, songez qu' à ses auteurs elle est toûjours fatale, et qu' en proye au remords qui suit ses noirs effets, souvent les mieux vangez sont les moins satisfaits. Servilius. Vous jugez mal de moy. Je cherche, Valerie, moins à vanger mes maux, qu' à sauver ma patrie. Ce n' est point, pour la perdre, un sanglant attentat, je verse un mauvais sang, pour en purger l' etat. Valerie. Et de quel sang plus pur pouvez-vous bien pretendre de remplacer celuy que vous voulez répandre ? De qui prétendez-vous sauver vôtre païs ? Du senat, des consuls, par le peuple haïs ? Ah ! D' un peuple insensé suivez-vous les caprices ? Et quoyque le senat ait pour vous d' injustices, quoyque puisse à nos coeurs inspirer le courroux, n' est-il pas et plus juste, et plus digne de nous, de souffrir seuls les maux qui troublent nôtre vie, que de voir dans les pleurs toute nôtre patrie ? Ne croyez pas pourtant qu' aprés un tel discours je trahisse un secret, d' où dépendent vos jours. Ces jours sont pour mon coeur d' un prix, que rien n' égale. Mais, si, pour desarmer vôtre fureur fatale, mon pere dans mes pleurs ne trouve point d' appuy, j' en atteste les dieux, je peris avec luy. Je vous laisse y penser. ACTE 3 SCENE 3 Servilius. seul. par quel destin contraire, a-t' elle pénetré ce dangereux mystere ? Quel embarras fatal ! Je n' ay pû rien nier. C' étoit un artifice inutile et grossier. J' ay dû, pour la contraindre à garder le silence, en faire à son amour comprendre l' importance. Et que craindre aprés tout d' un coeur tel que le sien ? Mais n' ay-je rien moy-même à soupçonner du mien ? Quel trouble, en l' écoutant, quelle pitié soudaine, pour nos tirans proscrits, vient d' ébranler ma haine ! Qui ? Moy ? Je douterois d' un si juste courroux ? Je pourrois... non, ingrats, non, vous perirez tous. L' arrest en est donné par ma haine immortelle. ACTE 3 SCENE 4 Manlius, Servilius. Manlius. Amy, je viens t' apprendre une heureuse nouvelle, le sénat pour demain, selon nos voeux secrets, d' un pompeux sacrifice ordonne les apprêts, c' est demain, pour l' offrir, qu' il doit icy se rendre : de la part de Rutile on vient de me l' apprendre. Cependant Valerie est libre dans ces lieux, et sa veue à toute heure est permise à tes yeux. Excuse si ma main l' a reçûe en ôtage. De Rutile par là j' ay dû guérir l' ombrage. Devant luy seulement prens garde qu' aujourd' huy... mais il entre. ACTE 3 SCENE 5 Rutile, Manlius, Servilius. Rutile. à part. Je vois Manlius avec luy, c' est ce que je souhaite. Eprouvons son courage. Manlius. Quelle joye à nos yeux marque vôtre visage, seigneur ? De nos amis que faut-il esperer ? Rutile. Tout, seigneur. Avec nous tout semble conspirer ; à l' effet de nos voeux il n' est plus de remise. En arrivant chez moy, quelle heureuse surprise ! J' ay trouvé ceux du peuple à qui de nos projets je puis en seureté confier les secrets : eux-mêmes ils venoient, au bruit du sacrifice, m' avertir qu' il falloit saisir ce tems propice. Tout transporté de joye, à voir qu' en ces besoins, leur zele impatient eût prévenu mes soins ; ouy, chers amis, leur dis-je, oui troupe magnanime, le destin va remplir l' espoir qui vous anime. Tout est prêt pour demain, et, selon nos souhaits, demain le consulat est éteint pour jamais. De nos predecesseurs quelle fut l' imprudence, qui détruisant d' un roy la suprême puissance, sous un nom moins pompeux se sont fait deux tyrans, qui, pour nous accabler, sont changez tous les ans, et qui tous, l' un de l' autre, héritans de leurs haines, s' appliquent tour à tour à resserrer nos chaînes. Tels et d' autres discours redoublant leur fureur, je croy devoir alors leur ouvrir tout mon coeur, leur marquer nos apprêts, nos divers stratagêmes, appuyez en secret par des senateurs mêmes ; ce que devoient dans Rome éxécuter leurs bras, tandis qu' au capitole agiroient vos soldats ; les postes à surprendre, et d' autres qu' on nous livre, les forces qu' on aura, les chefs qu' il faudra suivre, en quels endroits se joindre, en quels se séparer, tous ceux dont par le fer on doit se délivrer, les maisons des proscrits, que, sur nôtre passage, nous livrerons d' abord à la flâme, au pillage. Qu' une pitié sur tout, indigne de leur coeur, à nos tyrans détruits ne laisse aucun vangeur. Femmes, peres, enfans, tous ont part à leurs crimes. Tous sont de nos fureurs les objets legitimes. Tous doivent... mais, seigneur, d' où vient qu' à ce récit vôtre visage change, et votre coeur fremit ? Servilius. Ouy. Si prés d' accomplir nostre grande entreprise, je frémis à vos yeux de joye et de surprise, et mon coeur moins émû, ne croiroit pas, seigneur, sentir, autant qu' il doit, un si rare bon-heur. Rutile. Excusez mon erreur, et m' écoutez. J' ajoûte. Ils n' ont de nos desseins ny lumiere, ny doute. Il faut qu' en ce repos, où s' endort leur orgueil, la foudre les réveille au bord de leur cercueil. Et lors qu' à nos regards les feux, et le carnage, de nos fureurs par tout étalleront l' ouvrage ; du fruit de nos travaux tous ces palais formez, par les feux dévorans pour jamais consumez ; ces fameux tribunaux où regnoit l' insolence, et baignez tant de fois des pleurs de l' innocence, abbatus et brisez, sur la poussiere épars, la terreur, et la mort, errant de toutes parts ; les cris, les pleurs, enfin toute la violence, où du soldat vainqueur s' emporte la licence ; souvenons-nous, amis, dans ces momens cruels, qu' on ne voit rien de pur chez les foibles mortels ; que leurs plus beaux desseins ont des faces diverses, et que l' on ne peut plus, aprés tant de traverses, rendre, par d' autre voye, à l' etat agité l' innocence, la paix, enfin la liberté. Chacun, à ce discours, qui flate son audace, sur son espoir prochain, s' applaudit et s' embrasse. Chacun, par mille voeux, en hâte les momens, et pour vous à l' envy fait de nouveaux sermens. Manlius. Ainsi donc à nos voeux la fortune propice, a conduit nos tyrans au bord du précipice : et je n' ay plus qu' un jour à souffrir leurs mépris. Mais quel effort, seigneur, quel assez digne prix m' acquitant à vos soins... Rutile. Je ne puis vous le taire, il est une faveur, que vous pourriez me faire : mais cet ami veut bien que, sur mes interêts, je n' explique qu' à vous mes sentimens secrets. Servilius. Je vous laisse, seigneur. ACTE 3 SCENE 6 Manlius, Rutile. Manlius. Par quel bonheur extrême vous puis-je... Rutile. En me servant, vous vous servez vous-même. Seigneur, il vous souvient des sermens que j' ay faits, lors qu' avec nos amis, j' embrassay vos projets. Je juray devant tous, que, si j' avois un frere, pour qui m' interessât l' amitié la plus chere ; quand tous deux, en même heure, ayant reçû le jour, nourris sous mêmes soins, dans le même sejour, le ciel auroit uni, par les plus fortes chaines, nos voeux, nos sentimens, nos plaisirs et nos peines, si ce frere si cher, troublé du moindre effroy, me pouvoit faire en luy craindre un manque de foy, par moy-même aussi-tost, sa lâcheté punie previendroit nôtre perte, et son ignominie. Vous louâtes, seigneur, ce noble sentiment, et chacun, aprés vous, fit le même serment. Manlius. Hé bien ? Rutile. Voicy le temps qu' un effort necessaire doit de vôtre serment prouver la foy sincere. Manlius. Sur qui ? Rutile. Sur vôtre ami. Je vous l' avoit prédit : tandis qu' il m' écoutoit, réveur, triste, interdit, les yeux mal assûrez, il m' a trop fait connoître un repentir secret, dont il n' est pas le maître. L' horreur de Rome en feu l' a fait frémir d' effroy ; et ne l' avez-vous pas observé comme moy ? Ces preuves à vos yeux ne sont pas évidentes : mais, selon nos sermens, elles sont suffisantes. Nous sommes convenus que, dans un tel dessein, le soupçon bien souvent doit passer pour certain ; et qu' il vaut mieux encor, dans un doute semblable, immoler l' innocent, qu' épargner le coupable. Servilius luy-même en est tombé d' accord. De luy, de son ôtage il a conclu la mort : et si quelque pitié, s' emparant de nôtre ame, force nôtre fureur d' épargner une femme, qu' elle soit en lieu seur gardée étroitement, et qu' il soit immolé, luy, qui rompt le serment. Manlius. Et qui l' immolera ? Vous ? Que m' osez-vous dire ? Quelle est cette fureur, qu' un soupçon vous inspire ? Sçachez que, devant moy, par tout autre outragé, son honneur, par ce bras, seroit déja vangé. Mais je vous rends justice, et croy que cette offence est un effet en vous de trop de prévoyance. Faites-moy même grace, et calmant vôtre effroy, du choix de mes amis reposez-vous sur moy. Songez que ce soupçon est une peur subtile, et par là qu' il sied mal au grand coeur du Rutile. Rutile. En vain vous me quittez. Il faut qu' en cet instant j' éclaircisse, avec vous, ce soupçon important. ACTE 4 SCENE 1 Servilius. seul. où m' égaré-je ? Où suis-je ? Et quel desordre extrême guide au hazard mes pas, et m' arrache à moy-même ? Quel changement subit ! ô vangeance ! ô courroux ! à mes lâches remords m' abandonnerez-vous ? N' est-ce donc qu' à souffrir qu' éclate ma constance ? Et faut-il que je tremble à punir qui m' offence ? Mais mon courage en vain tâche à se r' affermir. Ah ! Si le seul récit m' a pû faire frémir, quel serois-je, grands dieux ! Au spectacle terrible de tout ce qui peut rendre une vangeance horrible ! Ah ! Fuyons, dérobons nos mains à ces forfaits. Mais où fuir ? En quels lieux te cacher desormais, où dans des flots de sang Rome entiére noyée ne s' offre pas sans cesse à ton ame effrayée ? En la laissant périr, ne la trahis-tu pas ? Et même tes amis, qui contoient sur ton bras ? Envers les deux partis ta fuite est criminelle. Non, non, pour l' un des deux, il faut fixer ton zele. Pour tenir tes sermens, il faut tout immoler ; ou bien, pour sauver Rome, il faut tout reveler. Tout immoler. Ton coeur marque trop de foiblesse. Tout reveler. Ton coeur y voit trop de bassesse. Tu perdrois tes amis. Hé ! Quel choix feras-tu ? Deux écueils opposez menacent ta vertu. En se sauvant de l' un, elle périt sur l' autre. ô ! Vous, dont l' équité sert d' exemple à la nôtre, vous, qui de la vertu nous prescrivez les loix, dieux justes, dieux puissans, souffrez-vous cette foy que ce coeur, si fidéle à l' honneur qui l' anime, tombe enfin, malgré luy, dans les piéges du crime ? ACTE 4 SCENE 2 Valerie, Servilius. Valerie. à part, les 2 premiers vers. ciel, qui m' as inspirée en ce juste dessein, prête-moy, jusqu' au bout, ton appuy souverain. Seigneur, je juge assez quelle est l' inquiétude, qui vous fait en ce lieu chercher la solitude, quels soucis differens vous doivent partager. Mais vôtre coeur enfin, veut-il s' en dégager ? Voulez-vous aujourd' huy qu' une heureuse industrie, sauve tous vos amis, en sauvant la patrie ? Nous le pouvons, seigneur, sans danger, sans effort. Vôtre amitié pourra s' en allarmer d' abord : mais l' honneur, le devoir, la pitié l' authorise. Servilius. Comment ? Valerie. Il faut oser reveler l' entreprise : mais ne la reveler, qu' aprés être assurez que le sénat pardonne à tous les conjurez garanty par nos soins d' un affreux précipice, peut-il d' un moindre prix payer un tel service ? Servilius. Qu' entens-je, Valerie ? Et qui me croyez-vous ? Tel qu' il faut être icy, pour le salut de tous. Je sçais à vos amis quel serment vous engage, et voy tout l' embarras, que vôtre ame envisage, quels noms dans leur colere ils pourront vous donner : mais un si vain égard doit-il vous étonner ? Est-ce un crime de rompre un serment téméraire, qu' a dicté la fureur, que le crime a fait faire ? Un juste repentir n' est-il donc plus permis ? Quoy ? Pour ne pas rougir, devant quelques amis, que séduit et qu' entraîne une aveugle furie, vous aimez mieux rougir devant vôtre patrie ? Devant tout l' univers ? Pouvez-vous justement entre ces deux partis balancer un moment ? De l' un et l' autre icy comprenez mieux la suite. Si nous ne parlons pas, Rome est par eux détruite. Si nous osons parler, quel malheur craignons-nous ? Rome entiére est sauvée, et leur pardonne à tous ; et quand de ce bienfait consacrant la memoire, elle retentira du bruit de vôtre gloire, parmy tous les honneurs qui vous seront rendus, leurs reproches alors seront-ils entendus ? Enfin retracez-vous l' épouvantable image de tant de cruautez, où vôtre bras s' engage. Figurez-vous, seigneur, qu' en ces affreux débris des enfans sous le fer vous entendez les cris ; que les cheveux épars, et de larmes trempée, une mere sanglante, aux bourreaux échapée vient, vous montrant son fils qu' elle emporte en ses bras, se jetter à genoux, au devant de vos pas. Vôtre fureur alors est-elle suspendue ? Un soldat inhumain l' immole à vôtre vûe : et du fils aussi-tôt, dont il perce le flanc, fait rejaillir sur vous le lait avec le sang. Soutiendrez-vous l' horreur, que ce spectacle inspire ? Servilius. Par les dieux immortels, appuis de cet empire, ces mots sont des éclairs, qui passant dans mon coeur, y font un jour affreux, qui me remplit d' horreur. Vaincu par ma pitié... mais quoy ? Rome inhumaine, tu devrois ton salut aux objets de ta haine ! Je pourrois d' un amy trahir tous les bienfaits ! Le forcer... non, mon coeur ne l' osera jamais. Valerie. Avez-vous quelque amy plus cher que Valerie ? Servilius. Non. Vôtre amour suffit au bonheur de ma vie. Vous seule remplissez tous les voeux de mon coeur. Ah ! Porquoy, justes dieux un si charmant bonheur ne m' est-il pas donné plus pur et plus paisible ? Quels orages y mêle un destin inflexible ? Valerie. Et pourquoy donc, seigneur, ne les pas détourner ? Il faut, il faut enfin vous y déterminer. Vous n' avez rien à craindre, et puisqu' il faut tout dire, de la foy du sénat j' ay ce que je desire. Il m' a tout accordé de peur d' être surpris. Servilius. ô dieux ! Sans mon aveu, qu' avez-vous entrepris ? Valerie. Je vous avois promis de garder le silence. Sur vous des conjurez je craignois la vangeance. Mais enfin ce party met tout en sûreté. Sans vôtre aveu, seigneur, j' ay tout executé. à vous persuader je voyois trop de peine. C' est moy seule par là qui m' expose à leur haine, et quoy qu' en vous nommant j' aye agy pour tous deux, vous me pouvez de tout accuser, devant eux. Servilius. Qu' avez-vous fait, ô ciel ! Par quel reproche horrible s' en va me foudroyer leur colere terrible ! Et que me servira de vous desavouer ? Aprés qu' ils sont trahis, ce seroit les jouer. Verront-ils pas d' abord que j' ay dû vous aprendre, le secret, que par vous le sénat vient d' entendre, et pourront-ils douter d' un concert entre nous ? C' en est fait, Valerie. Evitez leur courroux ? Fuyez ce lieu fatal, où va choir la tempête. Je ne veux à ses coups exposer que ma tête. Valerie. Allez, ne craignez rien. Mais on vient vers ces lieux. D' un témoin défiant il faut craindre les yeux. Quittons-nous, et gardons de rien faire connoître. ACTE 4 SCENE 3 Servilius. seul. dans le trouble où je suis, qui vois-je encor paroître ? Seroit-il averty de ce qui s' est passé ? De quel front soûtenir son visage offensé ? N' importe, demeurons, et dans un tel orage, aprés nôtre pitié, montrons nôtre courage. Mais dans quelle pensée est-il enseveli ? ACTE 4 SCENE 4 Manlius, Servilius. Manlius. Connois-tu bien la main de Rutile ? Servilius. Ouy. Manlius. Tien, li. Servilius. il lit. vous avez méprisé ma juste deffiance. tout est sçû per l' endroit, que j' avois souponné. c' est par un sénateur de nôtre intelligence, qu' en ce moment l' avis m' en est donné. fuyez chez les veïens, où nôtre sort nous guide : mais pour flater les maux, où ce coup nous réduit, trop heureux en partant, si la mort du perfide de son crime, par vous, luy déroboit le fruit ! Manlius. Qu' en dis-tu ? Servilius. Frappe. Manlius. Quoy ! Servilius. Tu dois assez m' entendre. Frappe, dis-je. Ton bras ne sauroit se méprendre. Manlius. Que dis-tu malheureux ? Où vas-tu t' égarer ? Sçais-tu bien ce qu' icy tu m' oses declarer ? Servilius. Ouy, je sçais que tu peux, par un coup légitime, percer ce traître coeur, que je t' offre en victime ; que ma foy démentie a trahy ton dessein. Manlius. Et je n' enfonce pas un poignard dans ton sein ? Pourquoy faut-il encor que ma main trop timide reconnoisse un amy dans les traits d' un perfide ? Qui ? Toy ? Tu me trahis ? L' ay-je bien entendu ? Servilius. Il est vray, Manlius. Peut-être je l' ay dû. Peut-être, plus tranquile aurois-tu lieu de croire, que sans moy tes desseins auroient flétry ta gloire ; mais enfin les raisons, qui frapent mon esprit, ne sont pas des raisons à calmer ton dépit, et je conte pour rien, que Rome favorable me déclare innocent, quand tu me crois coupable. Je viens donc, par ta main, expier mon forfait. Frape. De mon destin je meurs trop satisfait ; puisque ma trahison, qui sauve ma patrie, te sauve en même tems, et l' honneur, et la vie. Manlius. Toy, me sauver la vie ? Servilius. Et même à tes amis. à signer leur pardon le sénat s' est soumis. Leurs jours sont assurez... Manlius. Et quel aveu, quel titre de leur sort et du mien te rend icy l' arbitre ? Qui t' a dit que pour moy la vie eût tant d' attraits ? Que veux-tu que je puisse en faire désormais ? Pour m' y voir des romains le mépris et la fable ? Pour la perdre peut-être, en un sort miserable, ou dans une querelle, en signalant ma foy, pour quelque amy nouveau perfide, comme toy ? Dieux ! Quand de toutes parts ma vive défiance jusqu' aux moindres périls portoit ma prévoyance, par toy nôtre dessein devoit être détruit, et par l' indigne objet dont l' amour t' a séduit. Car je n' en doute point, ton crime est son ouvrage, lâche, indigne romain, qui né pour l' esclavage, sauves de fiers tyrans soigneux de t' outrager, et trahis des amis, qui vouloient te vanger ! Quel sera contre moy l' éclat de leur colere ? Je leur ay garanty ta foy ferme, et sincere, j' ay ri de leurs soupçons, j' ay retenu leurs bras, qui t' alloient prévenir, par ton juste trépas. à leur sage conseil que n' ay-je pû me rendre ? Ton sang valoit alors qu' on daignât le répandre. Il auroit assuré l' effet de mon dessein : mais sans fruit maintenant il souilleroit ma main, et trop vil à mes yeux pour laver ton offence, je laisse à tes remords le soin de ma vangeance. ACTE 4 SCENE 5 Servilius. seul. quelle confusion, à ce reproche affreux, quelle stupidité suspend icy mes voeux ! Que resoudre ? Il me fuit, comme un monstre funeste. Iray-je luy montrer encor ce qu' il déteste ? ô colere trop juste ! ô redoutable voix ! Noms affreux, entendus pour la premiere fois ! Moy lâche ! Moy perfide ! Et je vivrois encore ? Moy-même autant que luy je me hais, je m' abhorre. Il m' a, contre moy-même, inspiré sa fureur. Allons, ne souffrons pas des noms si pleins d' horreur. De la nuit du tombeau couvrons-en l' infamie ; et le cherchant, malgré sa colere affermie, forçons-le de douter, en voyant mes efforts, qui l' emporte en mon coeur du crime, ou du remords. ACTE 4 SCENE 6 Albin, Servilius. Albin. Tout est perdu, seigneur, et dans Rome allarmée, de nos projets trahis la nouvelle est semée. J' en venois à la hâte avertir Manlius, mais il n' étoit plus tems. Déja Valerius qui, pour plus d' assûrance, en ce peril extrême, des ordres du sénat s' étoit chargé luy-même, sans bruit, avec sa suite, entré subitement, l' avoit fait arrêter dans son apartement, et même dans l' instant qu' une noire furie avoit armé son bras, pour s' arracher la vie. On luy laisse, seigneur, ce palais, pour prison. Sortant du capitole, on doit craindre, dit-on, que ses amis secrets, armant la populace, n' accablent son escorte, et n' assurent sa grace. Servilius. Juste ciel ! Albin. De son sort je vais suivre le cours. Vous, sauvez-vous, courez luy chercher du secours, je vais l' en avertir. Servilius. Allons nous-même apprendre... mais Valerius vient. ACTE 4 SCENE 7 Valerius, Servilius. Servilius. Que me fait-on entendre ? D' où vient que Manlius est par vous arrêté, seigneur, ay-je payé trop peu sa liberté ? Cette grace pour tous n' est-elle pas signée ? Le sénat reprend-il sa parole donnée ? Valerius. De ses ordres secrets je ne rends pas raison. Il vous importe peu de les connoître, ou non, puisque pour vous, seigneur, ils ne sont point à craindre. Sa bonté ne vous laisse aucun droit de vous plaindre. Il vous fait grace entiere, et veut que dans l' oubli son arrest contre vous demeure enseveli. Il vous rend tout, il veut de vôtre illustre zele, dans nos fastes, garder la memoire immortelle. C' est ce que, de sa part, je viens vous déclarer : et pour moy-même aussi, je viens vous assurer, qu' avec vous renouant une amitié sincere, je rends graces aux dieux, dont le soin salutaire a fait de vôtre hymen, contraire à mes desseins, le principe secret du salut des romains. Servilius. Et moy, c' est ce qu' icy mon ame desavoue. Je deteste à jamais ce sénat qui me loue. Je luy rends ses faveurs, qu' il m' accorde à moitié. Je vous rends à vous-même une vaine amitié. J' en fais, et mon malheur, et mon ignominie, à Manlius trahi, s' il en coûte la vie. Mon dessein n' étoit pas, en trahissant le sien, ny de vendre son sang, ny d' épargner le mien. Pour son propre interêt, j' ay pris ce soin du vôtre, et ma pitié vouloit vous sauver l' un de l' autre. Quoy ? De ma trahison, dont le remors me suit, n' aurois-je que la honte ? Auriez-vous tout le fruit ? Perdrois-je tout moy seul, en sauvant tout l' empire ? Valerius. Je vous ay déja dit ce que je pouvois dire : mais retenez, seigneur, cet injuste transport. Nous allons au sénat décider de son sort, et soit qu' on le condamne, ou bien qu' on luy pardonne, croyez-moy, desormais la gloire vous ordonne de quitter sa querelle, ainsi que ses projets, et du bon-heur public faire tous vos souhaits. Le tems me presse. Adieu. ACTE 4 SCENE 8 Servilius. seul. dans quelle inquiétude de ce discours obscur me met l' incertitude ! Le sénat voudroit-il... mais en peux-tu douter ? Sur ce qu' on voit de toy, te doit-on respecter ? Tu trompes tes amis, tes ennemis te trompent, et toy-même as rompu les mêmes noeuds, qu' ils rompent. Ainsi donc Manlius m' imputant son trépas, je verrois... mais du moins ne l' abandonnons pas. Pour deffendre ses jours, souffrons encor la vie ; et soit que le succés seconde mon envie, soit qu' il trompe me soins, aprés son sort reglé, expirons aussi-tôt à ma gloire immolé sur tout dans le tombeau n' emportons pas sa haine, et tâchons... mais voicy d' où naît toute ma peine. ACTE 4 SCENE 9 Servilius, Valerie. Valerie. Seigneur, j' ay veu mon pere, et ne puis expliquer les bontez, qu' en deux mots il m' a fait remarquer. Mais, pressé par le tems, il m' a soudain laissée, pour vous chercher, dit-il, dans la même pensée, et sans doute... ah ! Seigneur, ne jettez point sur moy ces sévéres regards, qui me glacent d' effroy. Quel trouble est dans vos yeux ? Quelle horreur imprévûe... Servilius. Oses tu bien encor te montrer à ma vue ? Ne vois-tu pas icy le peril que tu cours ? Valerie. Quoy donc ? Servilius. Où m' ont réduit tes funestes discours ? Où Manlius est-il ? Qu' en as-tu fait, perfide ? Tu trembles vainement du courroux qui me guide. Avant ta trahison, il y falloit songer. Dans les derniers malheurs tu viens de le plonger. Arrêté, menacé, comblé d' ignominie, son espoir le plus doux est de perdre la vie. De sa haine à jamais tu m' as rendu l' objet : mais enfin, quand je suis entré dans son projet, de la foy de tous deux je t' ay faite l' ôtage, et de sa seureté ta vie étoit le gage. Tu l' as trahi, tes soins pour Rome ont réussi. Que tarde ma fureur de le vanger aussi ? Valerie. Hé bien ? Porquoy, seigneur, ces tranports, ces injures ? S' il ne faut que mon sang, pour calmer ces murmures, vous l' ay-je refusé ? N' est-il pas tout à vous ? Je puis souffrir la mort, mais non vôtre courroux. Immolez, sans fureur, une tendre victime. Que ce soit seulement un effort magnanime. En me perçant le coeur, ne me haïssez pas. Plaignez-le au moins, ce coeur, qui jusques au trépas vous aima, ne périt par vôtre main severe, que pour avoir sauvé ma patrie, et mon pere. Servilius. Moy, te percer le coeur ? Ah ! Rends-moy donc le mien tel que je te l' offris, pour meriter le tien, fidéle à ses sermens, généreux, intrépide. Tu n' en as fait hélas ! Qu' un lâche, qu' un perfide, et quoy-que luy conseille un si juste courroux, luy-même il est l' azile, où tu brave mes coups. Que dis-je ? En ce moment, les dieux, sur ton visage, on imprimé leurs traits, que respecte ma rage, ou des romains, par toy conservez en ce jour, le démon tutelaire est le tien à son tour. Hé-bien c' est donc à toy qu' il faut que je m' adresse. Par tout ce que pour toy mon coeur sent de tendresse, par tes yeux, par tes pleurs, dont le pouvoir charmant sçait si bien dérober le crime au châtiment, en faveur d' un amy, montre encor ta puissance ; et tandis que je vais parler en sa deffence, avant que le sénat ait pû rien arrêter, à ton pere cruel va, cours te présenter. Tombe, pleure à ses pieds. Fais à ce coeur rebelle sentir pour nos malheurs une pitié nouvelle. Que par luy du sénat s' appaise le courroux. Qu' enfin Manlius vive, ou nous périrons tous. ACTE 5 SCENE 1 Manlius, Albin. Albin. Ouy, j' ay tout craint pour vous, seigneur, je le confesse, quand j' ay veu le sénat, tenant mal sa promesse, se réserver le droit, en pardonnant à tous, de décider du sort de Rutile, et de vous. Je craignois de vous voir seul, en proye à sa haine, pour Rutile échapé, porter toute la peine : mais puisque de ce soin moins prompt à se charger, il remet aux tribuns le droit de vous juger, il fait voir que sur vous ne sçachant que résoudre, n' osant vous condamner, honteux de vous absoudre, sa crainte, vous livrant à des juges plus doux, doit les encourager à tromper son courroux. C' est à Servilius que cette grace est dûe : car enfin, puisqu' icy vous souhaitez sa vûe, j' ose vous en parler, et loin d' être offencé... Manlius. ô dieux ! à le haïr faut-il qu' il m' ait forcé ? Albin. Quoy ? Parlez-vous encor de haine, et de colere, aprés tout ce qu' a fait son repentir sincere ? Vous le voyez. Quel autre, osant parler pour vous, d' un sénat tout-puissant craint si peu le courroux ? Tandis que tout le peuple effrayé des supplices, où vos projets connus exposoient vos complices, se détachant de vous, croit, par cet abandon, prouver son innocence, ou payer son pardon, tandis que tout se taist, jusqu' à vos propres freres, c' est luy qui, s' opposant aux sénateurs séveres, a produit, à leurs yeux, quatre cens citoyens, de l' horreur des prisons rachetez de vos biens, tant d' autres par vos mains sauvez dans les batailles, tant d' honneurs remportez en forçant des murailles, dix couronnes, le prix de dix combats fameux, et vôtre sang versé cent et cent fois pour eux. Sur tout quelle chaleur animoit son courage ! Quelle rougeur subite a couvert leur visage, quand montrant à leurs yeux, temoins de vos exploits, ce mont, d' où vôtre bras foudroya les gaulois, de nos dieux, dont alors vous fûtes la défence, sa voix, sur ces ingrats, attestoit la vangeance ! Manlius. Vain remede à mes maux ! Inutile secours ! Quand son zele, et ses soins auroient sauvé mes jours, peut-il de mes desseins rétablir l' esperance ? Et puis-je aimer la vie, en perdant ma vangeance ? Toutefois que me sert de cacher à ta foy un panchant, qui vers luy m' entraine malgré moy ? Ouy, je te fais l' aveu de ma honte secrete, pour un perfide amy ma haine m' inquiéte, m' enbarasse, et tandis que ferme, indifferent, je vois, pour me sauver, tout ce qu' il entreprend, en dédaignant ses soins, mon coeur y trouve un charme, qui malgré son dépit, le touche, et le désarme. Non qu' enfin de ma gloire aujourd' huy peu jaloux, sans rien vouloir de plus, j' appaise mon courroux, je prétens... mais il vient. Sors, Albin, et me laisse à ses regards du moins dérober ma foiblesse. ACTE 5 SCENE 2 Manlius, Servilius. Manlius. Enfin, tu prétens donc, dans mon coeur confondu triompher, malgré moy, d' un courroux qui t' est dû. Je voy ton repentir, animant ton audace, opposer mille efforts au sort qui me menace : mais, sans que du succez tu puisses t' assurer, aprés m' avoir trahy, c' est me deshonorer. Il semble à mes tyrans, que tremblant pour ma vie, dans tes soins mandiez c' est moy qui m' humilie. Ton zele mal conçû m' expose à leurs mépris, et de mon amitié tu connois mal le prix. Si sa perte à ce point t' inquiéte et t' afflige, tous tes efforts sont vains, sans un prix que j' exige, mais tel, qu' il peut luy seul me mieux prouver ta foy, que tout ce que ton zele osa jamais pour moy. Pourray-je cette fois conter sur ton courage ? Valerius. De ce doute, à tes yeux, j' ay merité l' outrage. Mais sans vouloir en vain m' expliquer là-dessus, ny faire des sermens, que tu ne croirois plus, si j' ay peu fait encor, pour laver cette injure, songe bien seulement, aprés un tel parjure qu' en un coeur génereux, de remords combattu, la honte de sa chute affermit sa vertu. Manlius. Hé bien écoute donc. Tu sçais contre ma vie combien est animé le sénat en furie, lié par le pardon qu' il t' a signé pour moy, il sçait, et me poursuivre, et te garder la foy ; il me livre aux tribuns et de ma mort certaine sur eux, par cette adresse, il rejette la haine. Dévouez à ses loix, de ma gloire jaloux, c' est sa main contre moy qui conduira leurs coups. Ils ne prononceront que ce qu' il leur inspire, et le peuple soûmis n' osera les dédire. Enfin qu' esperes-tu de tes soins pour mes jours ? Crois-tu que le sénat séduit par tes discours, aprés ce que deux fois a tenté ma furie, soit assez imprudent, pour me laisser la vie ? Non, non, Servilius, mon trépas est certain. Et quelle honte à moy ! Quelle rage en mon sein, de voir mes ennemis, au gré de leur caprice, disposer de mon sort, et choisir mon supplice ! Verras-tu ton ami terminer à tes yeux, par une main infame, un sort si glorieux ? Enfin d' un tel trépas l' infamie assurée, c' est toy, Servilius, qui me l' as procurée. Je dois de cet affront être sauvé par toy. Observé, desarmé je ne puis rien pour moy. Mes gardes en entrant t' ont desarmé toy-même : mais il faut pour tromper leur vigilance extrême... Servilius. Je t' entens. Mais on vient. ACTE 5 SCENE 3 Manlius, Servilius, Albin. Albin. Un tribun empressé vient vous entretenir sur ce qui s' est passé. Vous l' allez voir, seigneur. Il monte au capitole. Manlius. Lors que tout est connu, que sert ce soin frivole ? Tu vois bien qu' il est temps de prendre ton parti, profitons des momens, quand il sera parti. Crois que, sans cet effort, tout l' éclat de ton zele, n' est plus, pour Manlius, qu' une injure nouvelle. Servilius. Va, je te serviray, par-delà tes souhaits. ACTE 5 SCENE 4 Servilius. seul. ouy, c' en est fait, il faut effacer pour jamais le reproche odieux, dont ma gloire est flétrie ; il faut que l' avenir... mais je voi Valerie, armons-nous à ses yeux d' un coeur ferme, et constant, voicy pour mon amour le plus affreux instant. ACTE 5 SCENE 5 Valerie, Servilius. Valerie. Je vay voir éclater, sur moy, vôtre colere : mais la plus prompte mort me sera la plus chere, et je viens me livrer à vos justes transports, prés d' un pere endurci, j' ay fait de vains efforts. Mes pleurs... Servilius. Je le sçavois ; mais enfin, Valerie, de mes ressentimens ne craint plus la furie. J' ay fléchi Manlius, mon crime étoit le tien, et tu dois partager le pardon que j' obtien. Je rends grace aux efforts que, sur le coeur d' un pere, pour sauver cet ami, ton zele vient de faire, daigne excuser aussi l' éclat de mes fureurs. Tu le vois, le destin a pouvoir sur les coeurs. Il sçait, des plus unis troublant l' intelligence, leur faire, quand il veut, sentir leur dépendance. Mais de tes pleurs enfin, retiens icy le cours, d' une ame r' affermie, écoute mon discours. Montre un courage icy digne de ta naissance. Valerie. Je vous obéiray, s' il est en ma puissance. Parlez. Servilius. Ressouvien toy de ce malheureux jour, où la haine des dieux alluma nôtre amour. Valerie. Malheureux ! Juste ciel ! Servilius. Quoy ? Déja ton courage... ? Valerie. Et puis-je avec constance écouter ce langage ? Ainsi ce jour, témoin de ma félicité, est un jour malheureux, et par vous détesté ? Que vôtre amour, seigneur, dans ses transports sincéres, s' en souvenoit hélas ! Sous des noms bien contraires ! Servilius. Cet amour insensé ne regardoit que soy il ne prévoyoit pas les malheurs que sur toy, déploiroient les destins, depuis ce jour sinistre, et qu' il devoit luy-même en être le ministre, qu' il te feroit quitter un sort tranquile, heureux, pour attacher tes jours à mon sort rigoureux ; que par luy, que pour luy, tu te verrois réduite aux affronts de l' exil, aux travaux de la fuite, et qu' enfin aujourd' huy des transports inhumains, contre ton propre sang, exciteroient mes mains. Valerie. Ciel ! Où tend ce discours ? Pourquoy dans ma pensée rapeller vainement cette image effacée ? Servilius. D' un malheureux ami tu comprens le danger, le conseil des tribuns est prêt à le juger je vais, aux yeux de tous, y prendre sa deffence. Mais si l' événement trompe mon esperance, c' est à toy, Valerie, aprés tant de travaux, à perdre, sans regret, l' auteur de tous tes maux. Adieu. ACTE 5 SCENE 6 Valerie. seule. que me dit-il ? Quel nouveau coup de foudre à quel party cruel prétend-il me resoudre ? Moy ? Que je me prépare à le perdre en ce jour, quand tout semble assurer son coeur à mon amour ? Et que veut-il enfin ? Rompre mon hymenée ? Me fuir ? Ou par ses mains trancher sa destinée ? Que deviendray-je ? ô dieux ! Quel que soit son dessein, en vain je le voudrois arracher de son sein, à mes yeux étonnez, quel calme redoutable marquoit sur son visage une ame inébranlable, sous un prétexte vain à sortir de ce lieu, ne m' auroit-il point dit un éternel adieu ? Ah ciel ! S' il étoit vrai ! S' il faloit que mon ame... courons m' en éclaircir. ACTE 5 SCENE 7 Valerie, Tullie. Valerie. Ah ! Vien, suy-moy. Tullie. Madame, des gardes sont icy chargez, par vôtre epoux, de retenir vos pas, et de veiller sur vous, c' est l' ordre qu' il donnoit luy-même, en ma presence, quand Albin est venu luy dire en diligence, que son maître, en partant, souhaitoit luy parler. Valerie. ô ciel ! Que m' aprens-tu ? Que j' ay lieu de trembler ! Sçait-on si son arrest... Tullie. On n' a pû m' en instruire. Déja l' un des tribuns chargé de le conduire, montant au capitole, auroit laissé juger qu' il ne venoit icy que pour l' interroger, il craignoit que du peuple une troupe avertie, pour sauver Manlius, n' attendît sa sortie. Cependant sur la route on plaçoit des soldats, et d' autres sont bien-tôt arrivez sur ses pas, qui, sur l' heure formant une nombreuse escorte, conduisent aux tribuns Manlius à main forte. Servilius d' abord éperdu, furieux, par un départ soudain, se dérobe à mes yeux, et sans doute, madame, il court en leur presence d' un ami hautement embrasser la deffence. Valerie. En partant de ces lieux, luy-même il me l' a dit : mais que deviendra-t' il, si Manlius périt ? Je fremis d' y penser, et cependant captive j' atendrois... non Tullie, il faut que je le suive, il faut en ce palais, les flâmes à la main, m' allumer un bucher, ou m' ouvrir un chemin. Mais j' apperçois Albin, quel est son trouble extrême ? ACTE 5 SCENE 8 Albin, Valerie, Tullie. Valerie. Albin, où courez-vous ? Albin. Je l' ignore moy-même. Et dans l' égarement d' un aveugle transport... Valerie. Vient-on de condamner Manlius à la mort ? Servilius... parlez, expliquez-vous, sans feinte. Vous ne me direz rien que ne m' ait dit ma crainte. Albin. Helas ! Je prétendois, par d' inutiles soins, vous cacher un malheur, dont tant d' yeux sont témoins aprenez, aprenez, par ce recit fidelle, l' effort d' une vertu magnanime et cruelle. à pas précipitez l' ardent Servilius non loin de ce palais, avoit joint Manlius, vers cet endroit fameux, temoin de la victoire, qui sur le capitole a fait briller sa gloire, et qui voit maintenant, à la face des dieux, leur défenseur chargé de fers injurieux. Vôtre epoux indigné, frémit de cet outrage : mais le fier Manlius, maître de son visage, à ceux qui l' escortoient s' adresse en cet instant. Il leur dit qu' il sçavoit un secret important, que pour en informer le sénat et l' empire, à Servilius seul il desiroit le dire. On s' éloigne d' abord, on n' est point allarmé de laisser avec luy son ami desarmé. Moy seul, resté prés d' eux, j' entens tout, et j' admire ce qu' un ferme courage à Manlius inspire. c' en est fait, disoit-il, et tu n' en doutes pas. mes juges ont signé l' arrest de mon trépas, j' en ay l' avis certain. Si mon malheur te touche, epargne-moy l' affront de l' ouïr de leur bouche, et du poids de mes fers soulageant l' embarras, vers ce bord que tu vois précipite mes pas. laissons à Rome au moins cette tache éternelle, de m' avoir vû périr où j' ay vaincu pour elle. ouy, répond vôtre epoux, c' est par ce juste effort qu' il faut te dérober aux horreurs de ton sort : mais ce n' est pas assez de sauver ta mémoire de cet affront cruel, que m' impute ta gloire. je veux, en t' imitant, te vanger aujourd' huy . Sur le bord aussi-tôt il l' entraîne avec luy. On s' écrie, on y court. Mais ce soin est frivole. Tous deux précipitez au pied du capitole, ils meurent embrassez, tristes objets d' horreur, où l' on voit l' amitié consacrer la fureur. Valerie. Hé bien ? C' en est donc fait, ô fortune inhumaine ? Et je serois encor le jouet de ta haine ? Mais contre les rigueurs, que tu m' as fait prévoir, j' ay sçû secrétement armer mon desespoir, et je vay, malgré toy, par ce coup favorable finir tous tes projets contre une miserable. elle se poignarde. Tullie. Grands dieux ! Quelle fureur... Valerie. Ne me plains point, je vais à ce que j' ay perdu me rejoindre à jamais. FIN Source: http://www.poesies.net.