Inès De Castro. Par Antoine Houdar De La Motte (1672-1731) TABLE DES MATIERES ACTE 1 SCENE 1 ACTE 1 SCENE 2 ACTE 1 SCENE 3 ACTE 1 SCENE 4 ACTE 1 SCENE 5 ACTE 1 SCENE 6 ACTE 2 SCENE 1 ACTE 2 SCENE 2 ACTE 2 SCENE 3 ACTE 2 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 5 ACTE 2 SCENE 6 ACTE 3 SCENE 1 ACTE 3 SCENE 2 ACTE 3 SCENE 3 ACTE 3 SCENE 4 ACTE 3 SCENE 5 ACTE 3 SCENE 6 ACTE 3 SCENE 7 ACTE 3 SCENE 8 ACTE 4 SCENE 1 ACTE 4 SCENE 2 ACTE 4 SCENE 3 ACTE 4 SCENE 4 ACTE 4 SCENE 5 ACTE 4 SCENE 6 ACTE 4 SCENE 7 ACTE 4 SCENE 8 ACTE 5 SCENE 1 ACTE 5 SCENE 2 ACTE 5 SCENE 3 ACTE 5 SCENE 4 ACTE 5 SCENE 5 ACTE 5 SCENE 6 ACTE 1 SCENE 1 La scene est à Lisbonne, dans le palais D' Alphonse. Alphonse, la reine, Inés, Rodrigue, Henrique, Et plusieurs courtisans. Alphonse. Mon fils ne me suit point! Il a craint, je le vois, D' être ici le témoin du bruit de ses exploits. Vous, Rodrigue, le sang vous attache à sa gloire. Vôtre valeur, Henrique, eût part à sa victoire. Ressentez avec moi sa nouvelle grandeur. Reine, de Ferdinand, voici l' ambassadeur. ACTE 1 SCENE 2 Alphonse, la reine, Inés, Rodrigue, Henrique, Et plusieurs courtisans, l' ambassadeur de Castille, et sa suite. L' Ambassadeur. La gloire dont l' infant couvre votre famille, Autant qu' au Portugal, est chere à la Castille, Seigneur; et Ferdinand par ses ambassadeurs S' aplaudit avec vous de vos nouveaux honneurs. Goûtez, seigneur, goûtez cette gloire suprême, Qui dans un successeur vous reproduit vous même. Qu' il est doux aux grands rois, après de longs travaux, De se voir égaler par de si chers rivaux! De pouvoir, le front ceint de couronnes brillantes, En confier l' honneur à des mains si vaillantes; De voir croître leur nom toûjours plus redouté; Sûrs de vaincre long-tems par leur posterité. Dom Pedre sur vos pas, au sortir de l' enfance, Vous vit des africains terrasser l' insolence; Cent fois, brisant leurs forts, perçant leurs bataillons, De ce sang téméraire innonder vos sillons; Vous traciez la carriere où son courage vôle; Et vos nombreux exploits ont été son école, Dès que vous remettez vôtre foudre en ses mains, Il frappe; et de nouveau tombent les africains; Il moissonne en courant ces troupes fugitives, Et rapporte à vos pieds leurs dépoüilles captives. Avec vos interêts les nôtres sont liez; La victoire est commune entre des alliez; Et toute la Castille, au bruit de vos conquêtes, Triomphante elle-même, a partagé vos fêtes. Alphonse. Vôtre roi m' est uni du plus étroit lien; Sa mere de son trône a passé sur le mien; Et le même traité qui me donna sa mere, Veut encor qu' en mon fils l' himen lui donne un frere. Cet himen que hâtoient mes voeux les plus constans, Par l' horreur des combats, retardé trop long-tems, R' assemblant aujourd' hui l' allegresse et la gloire, Va s' achever enfin au sein de la victoire; Heureux, que Ferdinand aplaudisse au vainqueur, Que lui même a choisi pour l' époux de sa soeur! Nous n' allons plus former qu' une seule famille. Allez; de mes desseins instruisez la Castille, Faites sçavoir au roi cet himen triomphant Dont je vais couronner les exploits de l' infant. ACTE 1 SCENE 3 Alphonse, la reine, Inés. Alphonse. Oui, madame, Constance avec vous amenée, Va voir par cet himen fixer sa destinée. Peut-être que le jour qui m' unit avec vous, Auroit dû de mon fils faire aussi son époux; Mais je ne pus alors lui refuser la grace Que de l' amour d' un pere implora son audace; Il n' éloignoit l' honneur de recevoir sa foi, Que pour s' en montrer mieux digne d' elle et de moi. Moi-même armant son bras, j' animai son courage. La fortune est souvent compagne de son âge; Je prévis qu' il feroit ce qu' autre fois je fis, Et me privai de vaincre en faveur de mon fils. Il a, graces au ciel, passé mon esperance; Des africains domptez, implorant ma clémence, La moitié suit son char, et gémit dans nos fers; Le reste tremble encor au fond de ses deserts. Quels honneurs redoublez ont signalé ma joie! Et, tandis que pour lui mon transport se déploïe, Mes sujets enchantez, enchérissant sur moi, Semblent par mille cris le proclamer leur roi. Madame, il est enfin digne que la princesse Lui donne avec sa main l' estime et la tendresse. Ce noeud va rendre heureux au gré de mes souhaits, Ce que j' ai de plus cher, mon fils et mes sujets. La Reine. Ne prévoïez-vous point un peu de résistance, Seigneur; de vôtre fils la longue indiférence Me trouble malgré moi d' un soupçon inquiet; Et je crains dans son coeur quelque obstacle secret, Auprés de la princesse il est presque farouche; Jamais un mot d' amour n' est sorti de sa bouche; Et, de tout autre soin à ses yeux agité, Il semble n' avoir pas apperçû sa beauté. S' il résistoit, seigneur... Alphonse. C' est prendre trop d' ombrage. Excusez la fierté de ce jeune courage. C' est un héros naissant de sa gloire frapé; Et d' un premier triomphe encor tout occupé. Bientôt, n' en doutez pas, une juste tendresse De ce superbe coeur dissipera l' yvresse. D' un heureux himené il sentira le prix. La Reine. J' ai lieu, vous dis-je encor, de craindre ses mépris. Eh! Qui n' eût pas pensé qu' aujourd' hui sa présence, Dût des ambassadeurs honorer l' audience! Mais il n' a pas voulu vous y voir rapeller Des traitez que son coeur refuse de sceller. S' il résistoit, seigneur... Alphonse. S' il résistoit, madame! De quelle incertitude allarmez-vous mon ame? Mon fils me résister! Juste ciel! J' en frémis; Mais bientôt le rebelle effaceroit le fils, S' il poussoit jusques-là l' orgueil de sa victoire, D' autant plus criminel qu' il s' est couvert de gloire, Je lui ferois sentir que les plus grands exploits, Que le sang ne l' a point affranchi de mes loix; Que, lorsqu' à mes côtez mon peuple le contemple, C' est un premier sujet qui doit donner l' éxemple; Et qu' un sujet sur qui se tournent tous les yeux, S' il n' est le plus soûmis, est le plus odieux. L' auguste autorité sur nôtre front empreinte Ne peut impunément soufrir la moindre atteinte; Et c' est quand il s' agit d' accomplir un traité, Qu' il en faut soûtenir toute la majesté. Oui, chez les souverains dignes du diadême, Leur parole sacrée est le seul droit suprême; Et s' il falloit choisir, je ferois voir qu' un roi N' a point à balancer entre un fils et sa foi. Mais, madame, écartons de funestes images. D' un coupable refus rejettez ces présages. Je vais à la princesse annoncer mon dessein; Et j' en avertirai mon fils, en souverain. ACTE 1 SCENE 4 La reine, Inés. La Reine. Tandis qu' à mon époux j' adresse ici mes plaintes, Inés, vous entendez ses desseins et mes craintes; Et, si vous le vouliez, vous pouriez m' informer Du mistere fatal dont je dois m' allarmer. Vous avez de l' infant toute la confidence. Je ne joüirois pas sans vous de sa présence. S' il honore ma cour, ses yeux toûjours distraits, Paroissent n' y chercher, n' y rencontrer qu' Inés. De grace éclaircissez de trop justes allarmes. Ma fille à ses yeux seuls n' a-t-elle point de charmes? À ce coeur prévenu, quel funeste bandeau Cache ce que le ciel a formé de plus beau? Car quel objet jamais aussi digne de plaire A mieux justifié tout l' orgueil d' une mere! Les coeurs à son aspect partagent mes transports; La nature a pour elle épuisé ses trésors; De cent dons précieux l' assemblage celeste, De ses propres attraits l' oubli le plus modeste; La vertu la plus pure empreinte sur son front, Me devroient-ils encor laisser craindre un affront! Inés. Madame, croïez-vous le prince si sauvage Qu' il puisse à la beauté refuser son hommage? Jusques dans ses secrets je ne pénetre pas; Mais avec moi souvent admirant tant d' apas, Et de tant de vertus reconnoissant l' empire, Ce que vous en pensez, il aimoit à le dire. La Reine. Eh! Pourquoi, s' il l' aimoit, ne le dire qu' à vous? Craignez en me trompant, d' attirer mon couroux. Je le vois: ce n' est point la princesse qu' il aime. Il vous parle de vous. Inés. Ciel de moi! La Reine. De vous-même. Je vous crois son amante; ou, pour m' en détromper, Montrez-moi donc le coeur que ma main doit fraper. Car je veux bien ici vous découvrir mon ame; Celle qui de dom Pedre entretiendroit la flâme, Qui, me perçant le sein des plus sensibles coups, À ma fille oseroit disputer son époux, Victime dévoüée à toute ma colere, Verroit où peut aller le transport d' une mere. Ma fille est tout pour moi, plaisir, honneur, repos; Je ne connois qu' en elle et les biens et les maux; Il n' est, pour la vanger, nul frein qui me retienne; Son affront est le mien; sa rivale est la mienne; Et sa constance même à porter son malheur D' une nouvelle rage armeroit ma douleur. Songez-y donc: sçachez ce que le prince pense. Il faut me découvrir l' objet de ma vengeance. Je brûle de sçavoir à qui j' en dois les coups. Livrez-moi ce qu' il aime; ou je m' en prens à vous. ACTE 1 SCENE 5 Inés. Ô ciel, qu' ai-je entendu! Quelle affreuse tempête, Si j' en crois ses transports, va fondre sur ma tête! Heureuse dans l' horreur des maux que je prévoi, Si je n' avois encor à trembler que pour moi! ACTE 1 SCENE 6 Inés, dom Pedre, dom Fernand. Inés. Ah! Cher prince, apprenez tout ce que je redoute; Mais, faites observer qu' aucun ne nous écoute. Dom Pedre. Veillez-y, dom Fernand: madame, quels malheurs M' annonce ce visage innondé de vos pleurs? Parlez: ne tenez plus mon ame suspendue. Inés. Cher prince, c' en est fait; vôtre épouse est perduë. Dom Pedre. Vous perduë! Et pourquoi ces mortelles terreurs? Inés. Voilà ces tems cruels, ces momens pleins d' horreurs Qu' en vous donnant ma main, prévoïoit ma tendresse. Le roi vient d' arrêter l' himen de la princesse; Il va vous demander pour elle cette foi, Qui n' est plus au pouvoir ni de vous ni de moi. Pour comble de malheur la reine me soupçonne. Si vous voïiez la rage où son coeur s' abandonne Et tout l' emportement de ce couroux affreux Qu' elle vouë à l' objet honoré de vos feux... Eh! Jusqu' où n' ira point cette fureur jalouse, Si, cherchant une amante, elle trouve une épouse; Et qu' elle perde enfin l' espoir de m' en punir, Que par la seule mort qui peut nous désunir! Dom Pedre. Calmez-vous chere Inés; vôtre fraïeur m' offense. Eh! De qui pouvez-vous redouter la vengeance, Quand le soin de vos jours est commis à ma foi? Inés. Ah! Prince, pensez-vous que je craigne pour moi? Jugez mieux des terreurs dont je me sens saisie; Je crains cet interêt dont vous touche ma vie. Je sçai ce que ma mort vous coûteroit de pleurs; Et ne crains mes dangers, que comme vos malheurs. Vous le sçavez: l' espoir d' être un jour couronnée, Ne m' a point fait chercher vôtre auguste himenée; Et quand j' ai violé la loi de cet état, Qui traite un tel himen de rebelle attentat; Vous sçavez que pour vous, me chargeant de ce crime, De vos seuls interêts je me fis la victime. Cent fois dans vos transports, et le fer à la main, Je vous ai vû tout prêt à vous percer le sein; Consumé tous les jours d' une affreuse tristesse, Accuser en mourant ma timide tendresse; C' est à ce seul péril que mon coeur a cedé. Il falloit vous sauver; et j' ai tout hasardé. Je ne m' en repens pas. Le ciel que j' en atteste Voit que si mon audace à moi seule est funeste, Même sur l' échafaut, je cherirois l' honneur D' avoir, jusqu' à ma mort, fait tout vôtre bonheur. Dom Pedre. Ne doutez point Inés qu' une si belle flâme De feux aussi parfaits n' ait embrasé mon ame. Mon amour s' est accru du bonheur de l' époux. Vous fîtes tout pour moi; je ferai tout pour vous. Ardent à prévenir, à venger vos allarmes, Que de sang païeroit la moindre de vos larmes! Tout autre nom s' efface auprés des noms sacrez Qui nous ont pour jamais l' un à l' autre livrez. Je puis contre la reine écouter ma colere; Et même le respect que je dois à mon pere, Si je tremblois pour vous... Inés. Ah! Cher prince, arrêtez. Je frémis de l' excés où vous vous emportez. Pour prix de mon amour, rappellez-vous sans cesse La grace que de vous éxigea ma tendresse. Le jour heureux qu' Inés vous reçût pour époux, Vous la vîtes, seigneur, tombant à vos genoux, Vous conjurer ensemble et de m' être fidelle, Et de n' allumer point de guerre criminelle; Et dans quelque péril que me jetta ma foi, De n' oublier jamais que vous avez un roi. Dom Pedre. Je ne vous promis rien; et je sens plus encore Qu' il n' est point de devoir contre ce que j' adore. Si je crains pour vos jours, je vais tout hasarder; Et vous m' êtes d' un prix à qui tout doit ceder. Mais, s' il le faut, füiez: que le plus sûr asile Sur vos jours menacez me laisse un coeur tranquile. Emmenez sur vos pas loin de ces tristes lieux De nôtre saint himen les gages précieux. Aux ordres que j' attens je sçai que ma réponse Va soudain m' attirer la colere d' Alphonse. Les africains défaits, il ne me reste plus Ni raison ni prétexte à couvrir mes refus; Il faut lui déclarer que quelque effort qu' il tente, Je ne sçaurois souscrire à l' himen de l' infante. Je connois de son coeur l' infléxible fierté; Il voudra sans égard m' immoler au traité; Et si, de mes refus éclaircissant la cause, La reine penetroit quel noeud sacré s' opose... J' en frissonne d' horreur, cher Inés; mais le roi Vous livreroit sans doute aux rigueurs de la loi; Et moi desesperé... füiez, füiez, madame; De cette affreuse idée affranchissez mon ame. Füiez... Inés. Non. En füiant, prince, je me perdrois; Ce qu' il nous faut cacher, je le décellerois. Il vaut mieux demeurer. Armons-nous de constance; Dissipons les soupçons de nôtre intelligence; Ne nous revoïons plus; et contraignant nos feux, Réservons ces transports pour des jours plus heureux. Dom Pedre. J' y consens, chere Inés. Alphonse va m' entendre. Cachez bien l' interêt que vous y pouvez prendre. Inés. Que me promettre, hélas! De ma foible raison, Moi qui ne puis sans trouble entendre vôtre nom! Dom Pedre. À dieu; reposez-vous sur la foi qui m' engage, Dans cet embrassement recevez-en le gage. Séparons-nous. Inés. J' ai peine à sortir de ce lieu; Nous nous disons peut-être un éternel à dieu. ACTE 2 SCENE 1 Constance, Alphonse. Constance. Quoi! Me flatai-je en vain, seigneur, que ma priere Touche un roi que je dois regarder comme un pere? Et ne puis-je obtenir que par égard pour moi, Vous n' alliez pas d' un fils solliciter la foi? Ne vaudroit-il pas mieux que de nôtre himenée, Lui-même impatient vint hâter la journée; Qu' il en pressa les noeuds: et que cet heureux jour Fût marqué par sa foi moins que par son amour. À le précipiter qui peut donc vous contraindre? D' un injuste délai m' entendez-vous me plaindre? Je sçai par quels sermens ces noeuds sont arrêtez; Mais le tems n' en est pas prescrit par les traitez; Et mon frere chargea vôtre seule prudence D' unir, pour leur bonheur, vôtre fils et Constance. Alphonse. Je ne suis pas surpris, madame, en ce moment, De vous voir témoigner si peu d' empressement. Cette noble fierté sied mieux que le murmure; Mais de plus longs délais nous feroient trop d' injure; Et moins vous vous plaignez, plus vous me faites voir Que je dois n' écouter ici que le devoir. Par mes ordres mon fils dans ces lieux va se rendre. Le dessein en est pris; et je lui vais apprendre... Constance. Ah! De grace, seigneur, ne précipitez rien. Entre vos interêts, daignez compter le mien. Si depuis qu' en ces lieux j' accompagnai ma mere, Vous m' avez toûjours vûë attentive à vous plaire; Si toute ma tendresse et mes respects profonds, Et de fille et de pere ont devancé les noms; Daignez attendre encor... Alphonse. De tant de résistance Je ne sçais à mon tour ce qu' il faut que je pense. L' infant est-il pour vous un objet odieux? Et ce prince à tel point a t' il blessé vos yeux, Que vous trouviez sa main indigne de la vôtre? Pourquoi craindre l' instant qui vous joint l' un à l' autre? J' ai peine à concevoir, madame, que mon fils Soit aux yeux de Constance un objet de mépris. Constance. Un objet de mépris! Hélas, s' il pouvoit l' être! Si moins digne, seigneur, du sang qui l' a fait naître, Son himen à mes voeux n' offroit pas un héros, J' attendrois sa réponse avec plus de repos. Mais, je ne feindrai pas de le dire à vous même, Je ne la crains, seigneur, que parce que je l' aime. Souffrez qu' en vôtre sein j' épanche mon secret; Quel autre confident plus tendre et plus discret, Pourroit jamais choisir une si belle flâme? L' aspect de vôtre fils troubla d' abord mon ame. Des mouvemens soudains inconnus à mon coeur, Du devoir de l' aimer firent tout mon bonheur; Et vous jugez combien dans mon ame charmée S' est accru cet amour, avec sa renommée. Quand on vous racontoit sur l' africain jaloux Tant d' exploits étonnans, s' il n' étoit né de vous, Par quels voeux près de lui j' apelois la victoire! Par combien de soûpirs célébrois-je sa gloire! Enfin je l' ai revû triomphant; et mon coeur S' est lié pour jamais au char de ce vainqueur. Cependant, malheureuse, autant il m' interesse, Autant je me sens loin d' obtenir sa tendresse; Objet infortuné de ses tristes tiedeurs, Je dévore en secret mes soûpirs et mes pleurs; Mais il me reste au moins une foible esperance De trouver quelque terme à son indiférence; Tout renfermé qu' il est, l' excès de mon amour Me promet le bonheur de l' attendrir un jour. Attendez-le, seigneur, ce jour, où plus heureuse, Je fléchirai pour moi, son ame genereuse; Et ne m' exposez pas à l' horreur de soufrir La honte d' un refus dont il faudroit mourir. Alphonse. Ma fille, car l' aveu que vous daignez me faire, Vient d' émouvoir pour vous des entrailles de pere. Ces noms interessans flattent déja mon coeur; Et je me hâte ici d' en goûter la douceur. Ne vous allarmez point d' un malheur impossible. Mon fils à tant d' attraits ne peut être insensible; Et, quoique vous pensiez, vous verrez dés ce jour Et son obeïssance, et même son amour. Je vais... Un Garde. Le prince vient, seigneur. Constance. Je me retire; Mais, si mes pleurs sur vous ont encore quelque empire... Alphonse. Cessez de m' affliger par cet injuste effroi; Et de vôtre bonheur reposez-vous sur moi. ACTE 2 SCENE 2 Alphonse, dom Pedre. Alphonse. Les peuples ont assez celebré vos conquêtes, Prince; il est tems enfin que de plus douces fêtes, Signalent cet himen entre deux rois juré, Digne prix des exploits qui l' ont trop differé; Cet himen que l' amour, s' il faut que je m' explique, Devroit presser encor plus que la politique, Qui présente à vos voeux des vertus, des apas, Que l' univers entier ne rassembleroit pas. Je m' étonne toûjours que sur cette alliance; Vous m' aïez laissé voir si peu d' impatience; Que, loin de me presser de couronner vos feux, Il vous faille avertir, ordonner d' être heureux. Dom Pedre. J' esperois plus, seigneur, de l' amitié d' un pere. N' étoit-ce pas assez m' expliquer que me taire? J' ai crû sur cet himen que mon roi voudroit bien Entendre mon silence, et ne m' ordonner rien. Alphonse. Ne vous ordonner rien!... à ce mot téméraire, Je sens que je commande à peine à ma colere; Et si je m' en croïois... mais, prince, ma bonté Se dissimule encor vôtre témérité. Ne croïez pas qu' ici je vous fasse une offense De dérober vôtre ame au pouvoir de Constance, D' oposer à ses yeux la farouche fierté D' un coeur inaccessible aux traits de la beauté; Mais vous figurez-vous que ces grands himenées Qui des enfans des rois reglent les destinées, Attendent le concert des vulgaires ardeurs, Et, pour être achevez, veüillent l' aveu des coeurs? Non, prince, loin du trône un penser si bisarre; C' est par d' autres ressorts que le ciel les prépare. Nous sommes affranchis de la commune loi; L' interêt des états donne seul nôtre foi. Laissons à nos sujets cet égard populaire, De n' aprouver d' himen que celui qui sçait plaire, D' y chercher le raport des coeurs et des esprits; Mais ce bonheur pour nous n' est pas d' assez haut prix; Il nous est glorieux qu' un himen politique Assûre à nos dépens la fortune publique. Dom Pedre. C' est pousser un peu loin ces maximes d' état; Et je ne croirai point commettre un attentat, De vous dire, seigneur, que malgré ces maximes, La nature a ses droits plus saints, plus legitimes. Le plus vil des mortels dispose de sa foi; Ce droit n' est-il éteint que pour le fils d' un roi; Et l' honneur d' être né si près du rang suprême, Me doit-il en esclave arracher à moi-même? Déja de mes discours frémit vôtre couroux; Mais regardez, seigneur, un fils à vos genoux; Prêtez à mes raisons une oreille de pere. Lorsque de Ferdinand vous obtintes la mere, Sans daigner consulter ni mes yeux ni mon coeur Vôtre foi m' engagea, me promit à sa soeur. Je sçai que les vertus, les traits de la princesse Ne vous ont pas laissé douter de ma tendresse; Vous ne pouviez prévoir cet obstacle secret Que le fonds de mon coeur vous opose à regret; Et cependant il faut que je vous le révele; Je sens trop que le ciel ne m' a point fait pour elle; Qu' avec quelque beauté qu' il l' ait voulu former, Mon destin pour jamais me défend de l' aimer. Si mes jours vous sont chers; si depuis mon enfance Vous pouvez vous loüer de mon obéïssance; Si par quelques vertus et par d' heureux exploits, Je me suis montré fils du plus grand de nos rois, Laissez aux droits du sang ceder la politique. Épargnez-moi de grace un ordre tiranique. N' accablez point un coeur qui ne peut se trahir, Du mortel desespoir de vous désobéïr. Alphonse. Je vous aime; et déja d' un discours qui m' offense, Vous auriez éprouvé la severe vengeance, Si malgré mon couroux, ce coeur trop paternel N' hésitoit à trouver en vous un criminel; Mais ne vous flatez point de cet espoir frivole, Que mon amour pour vous balance ma parole. Écouterois-je ici vos rebelles froideurs, Tandis qu' à Ferdinand par ses ambassadeurs, Je viens de confirmer l' alliance jurée? Eh! Que devient des rois la majesté sacrée, Si leur foi ne peut pas rassurer les mortels; Si leur trône n' est pas autant que les autels; Et si de leurs traitez l' engagement suprême, N' étoit pas à leurs yeux le decret de Dieu même! Mais en rompant les noeuds qui vous ont engagé, Voulez-vous que bientôt Ferdinand outragé, Nous jurant désormais une guerre éternelle, Accoure se venger d' un voisin infidelle? Que des fleuves de sang... Dom Pedre. Ah! Seigneur, est-ce à vous! À craindre d' allumer un si foible couroux? Bravez des ennemis que vous pouvez abatre. Quand on est sûr de vaincre, a-t' on peur de combatre? La victoire a toujours couronné vos combats; Et j' ai moi-même appris à vaincre sur vos pas. Pourquoi ne pas saisir des palmes toutes prêtes? Embrassez un prétexte à de vastes conquêtes; Soûmettez la Castille; et que tous vos voisins Subissent l' ascendant de vos nobles destins. Heureux, si je pouvois dans l' ardeur de vous plaire, Sceller de tout mon sang la gloire de mon pere! Alphonse. Vos fureurs ne sont pas une regle pour moi; Vous parlez en soldat, je dois agir en roi. Quel est donc l' héritier que je laisse à l' empire! Un jeune audacieux dont le coeur ne respire Que les sanglants combats, les injustes projets; Prêt à compter pour rien le sang de ses sujets. Je plains le Portugal des maux que lui prépare De ce coeur effrené l' ambition barbare. Est-ce pour conquerir que le ciel fit les rois? N' auroit-il donc rangé les peuples sous nos loix Qu' afin qu' à nôtre gré la folle tirannie, Osât impunément se joüer de leur vie? Ah! Jugez mieux du trône; et connoissez, mon fils, À quel titre sacré nous y sommes assis; Du sang de nos sujets, sages dépositaires, Nous ne sommes pas tant leurs maîtres que leurs peres; Au péril de nos jours il faut les rendre heureux; Ne conclure ni paix, ni guerre que pour eux; Ne connoître d' honneur que dans leur avantage; Et quand dans ses excès nôtre aveugle courage Pour une gloire injuste expose leurs destins, Nous nous montrons leurs rois moins que leurs assassins. Songez-y: quand ma mort tous les jours plus prochaine, Aura mis en vos mains la grandeur souveraine, Rapelez ces devoirs et les accomplissez. Aujourd' hui mon sujet, dom Pedre, obéïssez; Et sans plus me lasser de vôtre résistance, Dégagez ma parole en épousant Constance, En un mot je le veux. Dom Pedre. Seigneur, ce que je suis, Ne me permet aussi qu' un mot,... je ne le puis. ACTE 2 SCENE 3 Alphonse, dom Pedre, la reine, Inés. Alphonse. Madame, qui l' eût crû! Je rougis de le dire, Le rebelle résiste à ce que je desire; Et, malgré mes bontez, vient de me laisser voir, Cet infléxible orgueil que je n' osois prévoir. Par l' affront solemnel qu' il fait à la Castille, Il me couvre de honte, et vous et votre fille; Et je ne comprens pas par quel enchantement J' en puis suspendre encor le juste châtiment. N' est-ce point qu' à ce crime un autre l' enhardisse? Si de sa résistance il a quelque complice... La Reine. Sa complice, seigneur; vous la voïez. Alphonse. Inés! Inés. Moi? La Reine. Le prince séduit par ses foibles attraits, Et plus sans doute encor par beaucoup d' artifice, S' applaudit de lui faire un si grand sacrifice. Il immole ma fille à cet indigne amour. J' en ai prévû l' obstacle; et depuis plus d' un jour, Les regards de l' ingrat toûjours fixez sur elle, M' en avoient annoncé la funeste nouvelle. Tantôt à la perfidie, exposant mes douleurs, J' étudiois ses yeux que trahissoient les pleurs; Et son trouble, perçant à travers son silence, Me découvroit assez l' objet de ma vengeance. À peine je sortois; tous deux ils se sont vûs, Ils se sont en secret long-tems entretenus; Et tous deux confirmant mes premieres allarmes, Ne se sont séparez que baignez de leurs larmes. Regardez même encor ce coupable embarras... Inés au roy. C' est en vain qu' on m' accuse; et vous ne croirez pas... Dom Pedre. Ne désavouez point Inés que je vous aime. Seigneur, loin d' en rougir, j' en fais gloire moi-même; Mais, laissez sur moi seul tomber vôtre couroux. Inés n' est point coupable; et jamais... Alphonse. Taisez-vous. À la reine. Madame, en attendant qu' elle se justifie, Je veux qu' on la retienne, et je vous la confie. Dans son apartement qu' on la fasse garder. Dom Pedre. Ô ciel! En quelles mains l' allez-vous hasarder? Vous exposez ses jours... Alphonse. Sortez de ma présence, Ingrat; je mets encor un terme à ma vengeance; Vous pouvez dans ce jour réparer vos refus; Mais ce jour expiré, je ne vous connois plus. Sortez. Dom Pedre. Ah! Pour Inés tant de rigueur m' accable; Je sors;... À part. mais je crains bien de revenir coupable. ACTE 2 SCENE 4 Alphonse, la reine, Inés. Alphonse. C' en est donc fait; l' ingrat se soustrait à ma loi. Que vais-je devenir! Serai-je pere ou roi! Comment sortir du trouble où son orgueil me livre! Ciel, daigne m' inspirer le parti qu' il faut suivre. ACTE 2 SCENE 5 La reine, Inés. La Reine. Vous ne voïez ici que coeurs desesperez; Mais je vous tiens captive, et vous m' en répondrez. Quand le roi laisseroit désarmer sa colere, Vous ne fléchirez point une jalouse mere; Et je vous jure ici que mon ressentiment N' aura pas vû rougir ma fille impunément. Peut-être, si j' en crois la fureur qui me guide, Sera-ce encor trop peu du sang d' une perfide; Et le prince cruel qui nous ose outrager Pouroit... vous pâlissez, à ce nouveau danger. Tremblez: plus de vos coeurs je vois l' intelligence, Plus vôtre fraïeur même en hâte la vengeance. ACTE 2 SCENE 6 La reine, Inés, Constance. La Reine. Ah ma fille!... Constance. De quoi m' allez-vous informer? Madame, tout ici conspire à m' allarmer. J' ai vû sortir le prince, enflâmé de colere; Et la même fureur éclate au front du pere. De quels malheurs... La Reine. Le prince ose vous refuser. Voilà, voilà l' objet qui vous fait mépriser. Gardes, conduisez-la. Ma fille est outragée; Mais dussai-je en périr, elle sera vengée. Constance. Ah! Ne vous chargez pas de ces barbares soins. Quand je serai vengée, en souffrirai-je moins? ACTE 3 SCENE 1 Alphonse, la reine. Alphonse. Oui; qu' elle vienne, avant que mon coeur s' abandonne Aux conseils violens que le couroux lui donne. Il faut de la prudence empruntant le secours, D' un trouble encor naissant interrompre le cours. Voïons Inés; suivons ce que le ciel m' inspire; Dans le fond de son coeur je me promets de lire. Madame, je l' attens, qu' on la fasse venir; Je vais voir si je dois pardonner ou punir. La Reine. Eh! Peut-elle, seigneur, n' être pas criminelle? L' amour seul qu' elle inspire est un crime pour elle; Mais elle ne s' est pas bornée à le soufrir; Soigneuse de l' accroître, ardente à le nourrir, Et plus superbe encor par l' himen qu' elle arrête, Elle s' est tout permis, pour garder sa conquête. Un des siens me le vient d' avoüer à regret; Tous les jours auprès d' elle introduit en secret, Le prince ne suivant qu' un fol amour pour guide, Va de ses entretiens goûter l' apas perfide. Sans doute à la révolte elle ose l' enhardir. La laisserez-vous donc encor s' en aplaudir; Au lieu d' intimider aux dépens de sa vie Celles que séduiroit son audace impunie? De la severité si vous craignez l' excès, De la douceur aussi quel seroit le succès? Voulez-vous tous les jours qu' une fiere sujete, Des enfans de ses rois médite la défaite; Que profitant d' un âge ouvert aux vains desirs, Où le coeur imprudent vole aux premiers plaisirs, Elle usurpe sur eux un pouvoir qui nous brave, Et dans ses souverains se choisisse une esclave? Délivrez vos enfans de ce funeste écueil; De ces fieres beautez épouvantez l' orgueil; Et qu' Inés condamnée aprenne à ces rebelles À respecter des coeurs trop élevez pour elles. Alphonse. Je voulois la punir; et mon premier transport Avec vos sentimens n' étoit que trop d' accord; Mais je ne suis pas roi pour ceder sans prudence Aux premiers mouvemens d' une aveugle vengeance. Il est d' autres moïens que je dois éprouver. Ordonnez qu' elle vienne à l' instant me trouver. ACTE 3 SCENE 2 Alphonse. Ô ciel, tu vois l' horreur du sort qui me menace! Je crains toûjours qu' un fils, consommant son audace, Ne me réduise enfin à la nécessité De punir malgré moi sa coupable fierté. N' oppose point en moi le monarque et le pere; Chasse loin de mon fils ce transport téméraire. Je lui vais enlever l' objet de tous ses voeux; Fai qu' à ses feux éteints succedent d' autres feux; Qu' il perde son amour, en perdant l' esperance. Protege, juste ciel, daigne aider ma prudence. ACTE 3 SCENE 3 Alphonse, Inés. Alphonse. Venez, venez, Inés. Peut-être attendez-vous, Un rigoureux arrêt dicté par le couroux. Vous jettez la discorde au sein de ma famille; Contre le Portugal vous armez la Castille, Et vos yeux, seul obstacle à ce que j' ai promis, M' allarment plus ici qu' un peuple d' ennemis. Je veux bien cependant ne pas croire, madame, Que d' un fils indiscret vous aprouviez la flâme; Ni qu' en entretenant ses transports furieux, Vôtre coeur ait eu part au crime de vos yeux; Je ne punirai point des malheurs, que peut-être, Malgré vôtre vertu vos charmes ont fait naître; Quoiqu' il en soit enfin, je veux bien l' ignorer. Sans rien aprofondir, il faut tout réparer. Inés. Je l' ai bien crû, seigneur, d' un monarque équitable, Qu' il ne se plairoit pas à me croire coupable; Que lui-même plaignant l' état où je me vois, Ne m' accableroit point... Alphonse. Inés, écoutez moi. De vos nobles aïeux je garde la mémoire; Du sceptre que je porte ils ont accru la gloire; Vôtre sang illustré par cent fameux exploits, Ne le cede en ces lieux qu' à celui de vos rois. Sur tout à vôtre aïeul, guide de mon enfance, Je sçai ce que mon coeur doit de reconnoissance. C' est ce sage héros qui m' aprit à regner; Et par lui la vertu prit soin de m' enseigner Comme on doit soûtenir le poids d' une couronne, Pour mériter les noms que l' univers me donne. D' un service si grand plus je vous peins l' éclat, Plus vous voïez combien je craindrois d' être ingrat. Recevez donc le prix de ce peu de sagesse Que dès mes jeunes ans je dûs à sa vieillesse; Et vous même jugez par d' illustres effets Si je sçais au service égaler les bienfaits. Rodrigue est de mon sang, il vous aime, madame! Il m' a souvent pressé de couronner sa flâme. Je vous donne à ce prince, et par un si beau don Alphonse ne craint point d' avilir sa maison. Mes peuples par le rang où ce choix vous appelle Connoîtront de quel prix m' est un ami fidelle. Je vais par vos honneurs apprendre au Portugal Que qui forme les rois, est presque leur égal. Inés. Des services des miens vantez moins l' importance, L' honneur de vous les rendre en fût la récompense; S' ils ont versé leur sang, il étoit vôtre bien; Ils ont fait leur devoir, vous ne leur devez rien. Mais si trop genereux, vôtre bonté suprême Vouloit en moi, seigneur, païer leur devoir même, Je vous demanderois pour unique faveur De me laisser toûjours maîtresse de mon coeur. Rodrigue par ses feux ne sert qu' à me confondre; Je ne sens que l' ennui de n' y pouvoir répondre. Eh! Que me serviroient les honneurs éclatans D' un himen que jamais l' amour... Alphonse. Je vous entens, Superbe; ce discours confirme mes allarmes. Je vois à quel excès va l' orgueil de vos charmes. Quoi! C' est donc pour mon fils que vous vous réservez! Et c' est contre son roi, vous, qui le soûlevez? Il vous tarde à tous deux qu' une mort desirée Ne tranche de mes jours l' incommode durée. Je gêne de vos feux, l' ambitieuse ardeur. Mon fils doit avec vous partager sa grandeur; Et le rebelle en proïe à l' amour qui l' entraîne, Ne brûle d' être roi que pour vous faire reine. Que sçai-je même encor si plus impatient, Au mépris de la loi, peut-être l' oubliant, Vôtre amour n' auroit point reglé sa destinée, Et bravé les dangers d' un secret himenée! Inés. Ô ciel! Que pensez-vous? Alphonse. Si jamais vous l' osiez, Si d' un noeud criminel je vous sçavois liez, Téméraire, tremblez; n' esperez point de grace; L' opprobre et le supplice expieroient vôtre audace. C' est vôtre même aïeul dont je vante la foi, Qui pour l' honneur du trône en a dicté la loi, Et jusques sur son sang, s' il se trouvoit coupable, Me força d' en jurer l' exemple inviolable. Il sembloit qu' il prévit l' objet de mon couroux, Et qu' il faudroit un jour le signaler sur vous. Inés, si vous osiez justifier ses craintes! C' est lui que j' en atteste, insensible à vos plaintes, Et prompt à prévenir des éxemples pareils, Aux dépens de vos jours je suivrois ses conseils. ACTE 3 SCENE 4 La reine, Alphonse, Inés. La Reine. Ah! Seigneur, prévenez la derniere disgrace; Le coupable dom Pedre est déja dans la place, La fureur dans les yeux, les armes à la main, Suivi d' un peuple prêt à servir son dessein. De tous côtez s' éleve une clameur rebelle; Chaque moment grossit la troupe criminelle; Tous jurent de le suivre; et leurs cris aujourd' hui Ne reconnoissent plus de souverain que lui. De ce palais sans doute ils vont forcer la garde. Alphonse. Ciel! à cet attentat faut-il qu' il se hasarde! Malheur que je n' ai pû prévoir, ni prévenir! C' en est fait. Allons donc me perdre ou le punir. À la reine. Vous, retenez Inés. ACTE 3 SCENE 5 La reine, Inés. La Reine. Voilà donc vôtre ouvrage, Perfide! Inés. épargnez-vous la menace et l' outrage. Madame, puis-je craindre un impuissant couroux, Quand je suis mille fois plus à plaindre que vous. Hélas! D' Alphonse seul le sort vous inquiete. Si dom Pedre périt, vous êtes satisfaite. L' un et l' autre péril accable mes esprits; Et je crains pour Alphonse autant que pour son fils. Quelque succès qu' il ait; qu' il triomphe, ou qu' il meure, Puisqu' il est criminel, il faut que je le pleure; Et c' est la même peine à ce coeur abatu D' avoir à regreter sa vie, ou sa vertu. La Reine. Osez-vous affecter ce chagrin magnanime, Cruelle; quand c' est vous qui le forcez au crime? Quand vous voïez l' effet d' un amour aplaudi, Que du moins par l' espoir vous avez enhardi? Mais que fais-je! Pourquoi perdre ici les paroles? La haine n' entre point dans ces détails frivoles; Et que ce soit ou non l' ouvrage de vos soins, On vous aime, il sufit; je ne vous haïs pas moins. De dom Pedre et de vous mes malheurs sont le crime, Puissiez-vous l' un et l' autre en être la victime. Quel bruit entens-je, ô ciel! C' est l' infant que je voi; Ô desespoir! Sçachons ce que devient le roi. ACTE 3 SCENE 6 Dom Pedre, Inés. Dom Pedre l' épée à la main. Enfin, à la fureur d' une fiere ennemie Je puis, ma chere Inés, dérober vôtre vie; Venez... Inés. Qu' avez-vous fait, prince; et faut-il vous voir Pour mes malheureux jours trahir vôtre devoir? Quoi! Dom Pedre, l' objet d' une flâme si belle, N' est plus qu' un fils ingrat et qu' un sujet rebelle! Voilà donc tout le fruit d' un funeste lien? Vôtre crime aujourd' hui m' éclaire sur le mien. Mais qu' apperçois-je! ô ciel! Quel sang teint cette épée! J' en frémis; dans quel sein l' auriez-vous donc trempée! Dom Pedre. Par ces doutes affreux vous me glacez d' horreur. Non, j' ai de ce péril affranchi ma fureur. Aux portes du palais dès que j' ai vû mon pere À nos premiers efforts oposer sa colere, J' ai füi de sa présence, et quittant les mutins, Je me suis jusqu' à vous ouvert d' autres chemins; Et sur quelques soldats laissant tomber ma rage, De qui m' a résisté la mort m' a fait passage. Hâtez-vous, suivez-moi. Inés. Non, ne l' esperez pas. Prince, je crains le crime et non point le trépas. Dans ce désordre affreux, je ne puis vous entendre. Allez à vôtre pere, et courez le défendre. Allez mettre à ses pieds ce fer séditieux; Méritez vôtre grace, ou mourez à ses yeux. Je souffrirai bien moins du destin qui m' accable, À vous perdre innocent, qu' à vous sauver coupable. Dom Pedre. Laissez-moi mettre au moins vos jours en sûreté. Je ne crains que pour vous un monarque irrité. Laissez-moi remporter ce fruit de mon audace; Et je reviens alors lui demander ma grace. J' écoute jusques-là l' infléxible couroux; Et ne puis rien sur moi, tant que je crains pour vous. Inés. Ah! Par tout ce qu' Inés eût sur vous de puissance, Reprenez, s' il se peut, toute vôtre innocence. Allez désavoüer de coupables transports; Pour prix de mon amour, donnez-moi vos remords. Mais si vous m' en croïez moins qu' une aveugle rage, Je demeure en ces lieux, et j' y suis vôtre ôtage. Dom Pedre. Quoi! Barbare, osez-vous refuser mon secours? ACTE 3 SCENE 7 P40 Constance, dom Pedre, Inés. Constance. Ah! Dom Pedre füiez; il y va de vos jours. Vous allez voir Alphonse; et sa seule présence A des séditieux désarmé l' insolence. Ils n' ont pû soûtenir sur son front irrité La fureur confonduë avec la majesté. Tout est paisible. Il vient; et sa colere aigrie S' il vous voit... Dom Pedre. Est ce à vous de trembler pour ma vie, Genereuse princesse? Et par quelle bonté Prendre un soin que dom Pedre a si peu mérité? Constance. D' un vulgaire dépit j' étouffe le murmure; Je vois trop vos dangers pour sentir mon injure. Ne perdez point de tems; hâtez vous et füiez; Je vous pardonne tout, pourvû que vous viviez. Ne vous exposez point à la rigueur fatale... Füiez, vous dis-je encor, fust-ce avec ma rivale. Ô ciel! Le roi paroît. ACTE 3 SCENE 8 Alphonse, Constance, dom Pedre, Inés, la reine. Alphonse sans voir dom Pedre. Oui, trop coupable fils, De ta rebellion tu recevras le prix. Rien ne peut te sauver... mais je vois le perfide. Eh bien! Ton bras est-il tout prêt au parricide? Traître, rend ton épée, ou m' en perce le sein. Choisi. Dom Pedre. Ce mot, seigneur, l' arrache de ma main. En vous la remettant ma perte est infaillible; Je ne connois que trop vôtre coeur infléxible; Mais je ne puis, malgré le péril que je cours, Balancer un moment mon devoir et mes jours. Disposez en, seigneur: mais que vôtre vengeance Sçache au moins discerner le crime et l' innocence. C' est pour sauver Inés que je m' étois armé; J' en ai crû sans égard mon amour allarmé; Et je la dérobois au sort qui la menace, Si sa vertu se fût prêtée à mon audace. Je n' ai pû la fléchir; et bravant mon effroi, Elle veut en ces lieux vous répondre de moi. Reconnoissez du moins ce courage héroïque. Délivrez-la, seigneur, d' une main tirannique Qui pourroit... Alphonse. Tu devrois t' occuper d' autres soins. Tu la servirois mieux en la défendant moins. Crains pour elle et pour toi... Dom Pedre. S' il faut qu' elle périsse, Hâtez-vous donc, seigneur, d' ordonner mon suplice. Songez, si vous n' usez d' une prompte rigueur, Que tant que je respire, il lui reste un vengeur. Vainement vous croïez la révolte calmée; Il ne faut qu' un instant pour la voir r' allumée; Le peuple malgré vous peut briser ma prison. Je ne connoîtrois plus ni devoir ni raison; Par des torrens de sang, s' il falloit les répandre, J' irois venger Inés, n' ayant pû la défendre; Dans mes transports cruels renverser tout l' état; Punir sur mille coeurs cet énorme attentat; Et du carnage alors ma fureur vengeresse N' excepte que vos jours et ceux de la princesse. Alphonse. Gardes, délivrez-moi de cet emportement; Et qu' il soit arrêté dans son appartement. Fils ingrat et rebelle, où réduis-tu ton pere? Faudra-t-il immoler une tête si chere! À la reine. Rentrez avec Inés. À Constance. ne suivez point mes pas. Dans ces affreux momens je ne me connois pas. ACTE 4 SCENE 1 Alphonse à un garde. Qu' on m' ameine mon fils. Que mon ame est émûë! Quel sera le succès d' une si triste vûë! Si toûjours infléxible il brave encor mes loix, Je vais donc voir mon fils pour la derniere fois. N' ai-je par tant de voeux obtenu sa naissance; N' ai-je avec tant de soins élevé son enfance; Et formé sur mes pas au mépris du repos, Ne l' ai-je vû si-tôt égaler les héros, Que pour avoir à perdre une tête plus chere! N' étoit-il donc, ô ciel, qu' un don de ta colere! Seul, tu me consolois, mon fils; et sans chagrin, Je sentois de mes jours le rapide déclin; Dans un digne héritier je me voïois renaître; Je croïois à mon peuple élever un bon maître; Et de ton regne heureux, présageant tout l' honneur, D' avance je goûtois ta gloire et leur bonheur! Que devient désormais cette douce esperance! Tu n' es plus que l' objet d' une juste vengeance. Ton pere et tes sujets vont te perdre à la fois; Ta mort est aujourd' hui le bien que je leur dois. Ta mort! Et cet arrêt sortiroit de ma bouche! La nature frémit d' un devoir si farouche. Je dois te condamner: mais mon coeur combattu Ressent l' horreur du crime en suivant la vertu. Je ne sçais quelle voix crie au fonds de mon ame, Te justifie encor par l' exès de ta flâme; Me dit, pour excuser tes attentats cruels, Que les plus furieux sont les moins criminels. J' ai du moins reconnu que malgré ton yvresse, Tu n' as point pour ton pere étouffé ta tendresse; J' ai vû qu' au desespoir de me désobéïr, Tu mourois de douleur, sans pouvoir me haïr. Mais de quoi m' entretiens-je? Et que prétens-je faire? Au mépris de mon rang ne veux-je être que pere? Ah! Ce nom doit ceder au nom sacré des rois. Quittons le diadême, ou vengeons-en les droits. En pleurant le coupable, ordonnons le suplice; Effraïons mes sujets de toute ma justice; Et que nul ne s' expose à sa sévérité, En voïant que mon fils n' en n' est pas excepté. ACTE 4 SCENE 2 Alphonse, dom Pedre. Alphonse. Le conseil est mandé, prince, je vais l' entendre. Vous jugez de l' arrêt que vous devez attendre; Et quand par vos fureurs vous m' avez offensé, C' est vous-même, mon fils, qui l' avez prononcé. Vous pouvez cependant mériter vôtre grace. L' obéïssance encor peut réparer l' audace. Tout irrité qu' il est, ce coeur parle pour vous; Et je sens que l' amour y suspend le couroux, Achevez de le vaincre. Un repentir sincere Peut me rendre mon fils, et va vous rendre un pere. C' est moi qui vous en prie; et dans mon tendre effroi, Je cherche à vous fléchir, moins pour vous que pour moi. J' oublierai tout enfin: dégagez ma promesse. Il faut aujourd' hui même épouser la princesse; Et si vous refusez ce noeud trop attendu, J' en mourrai de douleur; mais vous êtes perdu. Dom Pedre. Connoissez vôtre fils, seigneur: malgré son crime, Il tient encor de vous un coeur trop magnanime. Les plus affreux périls ne sçauroient m' ébranler. Vous rougiriez pour moi, s' ils me faisoient trembler. Je ne crains point la mort; et ce que n' a pû faire L' amour et le respect que je porte à mon pere, Les suplices tout prêts ne peuvent m' y forcer. Voila mes sentimens; vous pouvez prononcer. Alphonse. Eh! Pourquoi conserver, en méritant ma haine, Ce reste de respect qui ne sert qu' à ma peine! Laisse-moi plûtôt voir un fils dénaturé, Un ennemi mortel contre moi conjuré, Tout prêt à me percer d' un poignard parricide. R' affermi ma justice encore trop timide; Et quand tu me réduis enfin à le vouloir, Laisse-moi te punir au moins sans desespoir. Dom Pedre. J' ai mérité la mort. Alphonse. Je t' offre encor la vie. Dom Pedre. Que faut-il? Alphonse. Obéïr. Dom Pedre. Elle m' est donc ravie. Je ne puis à ce prix joüir de vos bontez. Alphonse aux gardes. Faites entrer les grands; et vous, prince, sortez. ACTE 4 SCENE 3 Alphonse, Rodrigue, Henrique, et les autres Grands du conseil. Alphonse. Que chacun prenne place. Hélas! à mes allarmes Je vois que tous les yeux donnent déja des larmes. D' un trouble égal au mien vous paroissez saisis; Vous semblez tous avoir à condamner un fils. Triomphons vous et moi d' une vaine tristesse. Que la seule justice ici soit la maîtresse. Ceux que le ciel choisit pour le conseil des rois, N' ont plus rien à pleurer que le mépris des loix. Vous sçavez que l' infant par un refus rebelle, Des traitez les plus saints rompt la foi solemnelle, Qu' à la tête du peuple aujourd' hui l' inhumain, A forcé ce palais les armes à la main; Que content d' éviter l' horreur du parricide, Il me laissoit en proïe à ce peuple perfide Qui promettoit ma tête et mon trône à l' ingrat, Si je n' eusse opposé l' audace à l' attentat. Vous avez à venger la grandeur souveraine; Vous avez vû le crime; ordonnez-en la peine. Vous, Rodrigue, parlez. Rodrigue. Le devrois-je, seigneur? Je vous ai pour Inés fait connoître mon coeur. Peut-être, sans l' amour dont elle est prévenuë, De vous-même aujourd' hui je l' aurois obtenuë; L' infant seul, de ma flâme, est l' obstacle fatal; Et vous me commandez de juger mon rival! Consultez seulement vôtre propre clémence. Ce que vous ressentez, vous dit ce que je pense. Pour ce cher criminel tout doit vous attendrir. Peut-on déliberer s' il doit vivre ou mourir? Pardonnez mes transports; mais c' est mettre en balance La grandeur de l' empire avec sa décadence; C' est douter si du joug il faut nous dérober, Et si vôtre grand nom doit s' accroître ou tomber. Eh! Quel autre après vous en soûtiendroit la gloire? Qui, sous nos étendarts, fixeroit la victoire? Vous ne l' avez point vû: mais vos regards surpris Auroient à tous ses coups reconnu vôtre fils; Et sur quelque attentat qu' il faille ici résoudre, Dans ses moindres exploits, trouvé de quoi l' absoudre. Il ose, dites-vous, violer les traitez; Mais les traitez des rois sont-ils des cruautez? Faut-il aux interêts, aux voeux de la Castille Immoler sans pitié vôtre propre famille? N' avez-vous pas, seigneur, par vos empressemens Avec assez d' éclat dégagé vos sermens? Croïez que Ferdinand rougiroit si Constance Ne tenoit un époux que de l' obéïssance, Tandis que l' amour peut la couronner ailleurs, Et lui promet par tout des sceptres et des coeurs. Il force le palais: je conviens de son crime; Mais vous-même jugez du dessein qui l' anime. Il n' en veut point au trône; il respecte vos jours; Au seul danger d' Inés il donne son secours. Amant desesperé plûtôt que fils rebelle, Mérite-t-il la mort d' avoir tremblé pour elle! Daignez lui rendre Inés; vous retrouvez un fils, Touché de vos bontez, et d' autant plus soûmis. Je dirai plus encor: s' il le faut, qu' il l' épouse. Ce mot sort à regret d' une bouche jalouse; Mais dussai-je en mourir, sauvez vôtre soûtien; Sa vie est tout, seigneur, et la mienne n' est rien. Alphonse. Je reconnois mon sang. Cet effort magnanime, Même, en vous abusant, est bien digne d' estime. Vôtre coeur à sa gloire immole son repos; Et vous prononcez moins en juge qu' en heros. Mais écoutons Henrique. Henrique. Hélas! Que puis-je dire? Dans le trouble où je suis, à peine je respire. Oüi, seigneur; et vos yeux, s' ils voïoient mes douleurs, Entre dom Pedre et moi partageroient leurs pleurs. Dans le dernier combat il m' a sauvé la vie; Par le fer africain elle m' étoit ravie, Si ce genereux prince, ardent à mon secours, Au coup prêt à tomber n' eût derobé mes jours. C' est donc pour le juger que son bras me délivre! À mon liberateur, ciel pourrois-je survivre! Plus qu' à son pere même il m' est cher aujourd' hui; Il tient de vous la vie, et je la tiens de lui. Je sçais pourtant, seigneur, que la reconnoissance Du devoir d' un sujet jamais ne nous dispense. Ce sacré tribunal ne m' offre que mon roi; Et je ne vois ici que ce que je vous doi. C' est ma sincerité. Vous l' allez donc connoître. Dans la peur d' être ingrat, je ne serai point traître. Dom Pedre par son crime a mérité la mort; Et les loix, malgré nous, décident de son sort. La majesté suprême une fois méprisée, Sans le sang criminel ne peut être apaisée; Et ces droits qu' aujourd' hui doivent venger vos coups, Sont ceux de vôtre rang, et ne sont point à vous. Quoique d' un tel arrêt la rigueur vous confonde, Vous en êtes comptable à tous les rois du monde. Je n' ose dire plus... Alphonse. Acheve. Henrique. Je ne puis. Alphonse. Ne me déguise rien; tu le dois. Henrique. J' obéïs. S' il faut qu' en sa faveur la pitié vous fléchisse, Vous ne regnerez plus qu' au gré de son caprice. Le peuple qui croira qu' il s' est fait redouter, Sur ses moindres chagrins prêt à se révolter, Et méprisant pour lui vos ordres inutiles, Va livrer tout l' état aux discordes civiles. Vous verriez tous les coeurs apuïer ses projets; Vous n' auriez qu' un vain trône, il auroit les sujets. Ma parole tremblante à chaque instant s' arrête. Il a sauvé mes jours, et je proscris sa tête! Mais je dois à mon roi de sinceres avis. Ma mort acquitera ce que je dois au fils. Alphonse. De la foi d' un sujet, ô prodige héroïque! Alphonse en ce moment pourra-t-il moins qu' Henrique! Je vois ce qu' il t' en coûte; et tu m' apprens trop bien, Qu' où la justice parle on doit n' écouter rien. Oüi, oüi, de ta vertu l' autorité suprême L' emporte dans mon coeur sur la nature même. Aux autres conseillers. Je vois trop vos conseils. Ce silence, ces pleurs M' annoncent mon devoir en plaignant mes malheurs. Je condamne mon fils; il va perdre la vie. C' est à vous, chers sujets, que je le sacrifie; Quelque crime où l' ingrat se soit abandonné, Si je n' étois que pere, il seroit pardonné. Consolez-vous. Songez que ma prompte vengeance Délivre vos enfans d' une injuste puissance; Qu' on doit tout redouter de qui trahit la loi; Et qu' un sujet rebelle est tiran, s' il est roi. L' arrêt en est porté. Que chacun se retire; Et vous de son destin, Mandoce, allez l' instruire. ACTE 4 SCENE 4 Alphonse. Mais quel sera le mien? Malheureux, qu' ai-je fait! Devoir impitoïable, êtes-vous satisfait? Je la puis donc goûter cette gloire inhumaine Qu' a connuë avant moi la fermeté romaine! Severe Manlius, infléxible Brutus, N' ai-je pas égalé vos feroces vertus? Je prononce un arrêt que mon coeur désavouë. Eh bien! Que l' univers avec horreur te louë, Monarque infortuné! Mais d' un si grand effort Je ne souhaite plus d' autre prix que la mort. ACTE 4 SCENE 5 Alphonse, Constance, la reine. Constance. Seigneur, le croirons-nous ce jugement barbare? Tout le conseil en pleurs d' avec vous se sépare. Nos malheurs sont écrits sur ce front éperdu. Vous avez condamné vôtre fils!... Alphonse. Je l' ai dû. Constance. Pouvez-vous l' avoüer? Ciel! Et puis-je l' entendre. La Reine. Quels suplices cruels pour un pere si tendre! Et faut-il que l' infant par sa temerité Vous ait réduit, seigneur à la nécessité. De... Alphonse. Pourquoi jugez-vous sa mort si nécessaire, Madame? Quand j' ai fait ce que je devois faire, Quand malgré mon amour, j' ose le condamner, C' est à vous de penser que j' ai dû pardonner. Je vois trop qu' aujourd' hui mon fils n' a plus de mere. Je vais le pleurer seul. ACTE 4 SCENE 6 Constance, la reine. Constance. Ah! Si je vous suis chere, Madame, profitez de cet heureux moment; Redoublez par vos pleurs son attendrissement; Sauvez un malheureux du coup qui le menace; Allez; parlez; pressez; vous obtiendrez sa grace. La Reine. Je le suis. De mes soins attendez le succès; Et fiez-vous à moi de vos vrais interêts. ACTE 4 SCENE 7 Constance. Garde, cherchez Inés; qu' un moment on l' ameine. Je dois l' entretenir par l' ordre de la reine. Le garde sort. Il le faut; pour sauver de si précieux jours, De ma propre rivale implorons le secours; Heureuse qu' il vécût, fust-ce pour elle-même, Il n' importe à quel prix je sauve ce que j' aime. ACTE 4 SCENE 8 Constance, Inés. Constance. Dom Pedre est condamné, madame. Inés. ô desespoir! Constance. Vous sçavez mon amour; et vous avez pû voir Que malgré ses refus, malgré ma jalousie, Je ne connois encor d' autre bien que sa vie. La reine va tâcher de fléchir un époux. Moi-même je ne puis qu' embrasser ses genoux; Mais quel foible secours contre un roi si sévere! Si pour le mieux servir, vôtre amour vous éclaire, Vous sçavez quels amis peuvent s' unir pour lui, Par quelle voïe il faut s' en assurer l' apui; Je suis prête à tenter, pour obtenir qu' il vive, Tout ce que vous feriez, si vous n' étiez captive; Vos conseils sont des loix que vous m' allez dicter, Et qu' au prix de mes jours je cours executer. Inés. Dans un trouble si grand j' ai peine à vous répondre. Mes fraïeurs, vos bontez, tout sert à me confondre. Le prince ne vous doit paroître qu' un ingrat; D' un outrage apparent vous avez vû l' éclat; Je ne suis à vos yeux qu' une indigne rivale; Cependant... Constance. Qu' aujourd' hui la vertu nous égale. Le prince nous est cher; songeons à le sauver, Et sans autre interêt que de le conserver. Inés. Ce discours genereux raffermit ma constance. Il me reste, madame, encor une esperance. Vous seule auprès du roi, m' ouvrant un libre accès, Pouvez de mes desseins préparer le succés. La reine arrêteroit ce que j' ose entreprendre. Parlez vous-même au roi; qu' il consente à m' entendre. J' espere, en le voïant, désarmer son couroux. Je sauverai le prince; et peut-être pour vous. Constance. Vous me feriez, madame, une injure cruelle De penser que ce mot pût redoubler mon zele. Mon coeur brûle pour lui d' un feu plus genereux. L' honneur de le sauver est tout ce que je veux. Rentrez. Je vais au roi faire parler mes larmes; Puisse aujourd' hui le ciel vous prêter d' autres armes. Qu' il redonne le prince à nos voeux empressez; Il n' importe pour qui; qu' il vive; c' est assez. ACTE 5 SCENE 1 La reine, Constance. La Reine. Qu' avez-vous obtenu? Vous êtes outragée, Ma fille, et vous semblez craindre d' être vengée! Quels sont donc vos desseins? Et pour quels interêts Prétendez vous qu' Alphonse écoute encor Inés? Pourquoi, loin de sentir une injure cruelle, Mandier par vos pleurs une injure nouvelle; Vous exposer à voir deux amans odieux De vos maux et des miens triompher à nos yeux? Constance. Ah! Sans me reprocher ma pitié genereuse, Soufrez que la vertu du moins me rende heureuse. C' est pour ne point rougir des afronts qu' on m' a faits, Qu' il faut ne m' en venger que par mes seuls bienfaits. Quand Lisbonne avec vous a reçû vôtre fille, Ses peuples bénissoient les dons de la Castille; Leurs cris remplissoient l' air des plus tendres souhaits; Ils croïoient avec moi voir arriver la paix. Quelle paix, juste ciel! Quelle paix sanguinaire! Je leur aportois donc la celeste colere! Je venois diviser les coeurs les plus unis, Et par la main du pere assassiner le fils! Quoi leurs pleurs désormais accuseroient Constance De la mort d' un héros leur unique esperance! Hélas! Ce seul penser redouble mes terreurs. Puisse l' heureuse Inés prévenir ces horreurs. Je n' ose me flater du succès qu' elle espere; Mais, madame, à ce prix qu' elle me seroit chere! La Reine. Et moi dans les chagrins que tous deux m' ont donnez, Je les haïs d' autant plus que vous leur pardonnez. Je ne puis voir trop-tôt expirer mes victimes; Vous avoir méprisée est le plus grand des crimes. Et comment d' un autre oeil verrois-je l' inhumain, Qui vous fait le joüet d' un farouche dédain? Dom Pedre a pû lui seul vous faire cet outrage. C' est un monstre odieux trop digne de ma rage. Je sens pour vous l' affront que vous ne sentez pas; Et je voudrois païer sa mort de mon trépas. Constance. Vous voulez donc le mien? La Reine. L' aimeriez-vous encore? Constance. Oüi: tout ingrat qu' il est, madame, je l' adore. Cachez-moi les transports d' une aveugle fureur; Ce sont autant de coups dont vous percez mon coeur. La Reine. Il en est plus coupable. ô fille infortunée! À quels affreux destins êtes-vous condamnée! Je ne sçai ce qu' Inés peut attendre du roi; Mais enfin son espoir m' a donné trop d' effroi. S' il faut qu' à ses discours Alphonse s' attendrisse; S' il pouvoit de l' ingrat révoquer le suplice, Croïez que du succés qu' Inés ose tenter, Son orgueil n' auroit pas long-temps à se flater. Je ne dis rien de plus. La fureur qui m' anime Vous laisse vos vertus et se charge du crime. Constance. Ah! Par pitié pour moi, sauvez ces malheureux. La Reine. C' est par pitié pour vous que je m' arme contr' eux. Constance. Faut-il que vôtre amour aigrisse mes allarmes! ACTE 5 SCENE 2 P61 Alphonse, la reine, Constance. Alphonse. Princesse, je n' ai pû résister à vos larmes. Je vais entendre Inés; on la conduit ici; Mais elle espere envain... laissez-moi; la voici. La Reine. Songez en l' écoutant qu' elle est la plus coupable. Constance. Seigneur, jettez sur elle un regard favorable. ACTE 5 SCENE 3 Alphonse, Inés, un garde. Inés. C' est, je n' en doute point, pour la derniere fois Que j' adresse à mon prince une timide voix. Mais avant tout, seigneur, agréez que ce garde Que je viens d' informer d' un soin qui me regarde, Aille dés ce moment... Alphonse. Il faut vous l' accorder. Au garde. Faites ce qu' elle veut. Inés au garde. Revenez sans tarder. ACTE 5 SCENE 4 Alphonse, Inés. Inés. Vous l' avez condamné, seigneur, malgré vous-même, Ce fils que vous aimez, ce héros qui vous aime; Et ce front tout couvert du plus affreux ennui, Marque assez la pitié qui vous parle pour lui. Vous ne l' écoutez point. L' infléxible justice De tous vos sentimens obtient le sacrifice. Vous voulez, aux dépens des destins les plus chers, D' une vertu si ferme étonner l' univers. Soïez juste: des rois c' est le devoir suprême: Mais le crime aparent n' est pas le crime même. Un ingrat, un rebelle est digne du trépas; À ces titres, seigneur, vôtre fils ne l' est pas. Si malgré les traitez il refuse Constance, Ce n' est point un effet de désobéïssance. En forçant ce palais, les armes à la main, Il n' a point attenté contre son souverain. Il vous pouvoit d' un mot prouver son innocence; Mais il croît me devoir ce genereux silence; Et, pour lui dédaignant un facile secours, Il aime mieux mourir que d' exposer mes jours. C' est à moi d' éclairer la justice d' Alphonse. Que sur la vérité vôtre bouche prononce, Ces crimes qu' aujourd' hui poursuit vôtre couroux Le devoir les a faits; le prince est mon époux. Alphonse. Mon fils est vôtre époux! Ciel, que viens-je d' entendre! Et sur quelle esperance osez-vous me l' aprendre? Quand vous voïez pour lui l' excés de ma rigueur, Pensez-vous pour vous-même attendrir mieux mon coeur? Inés. Ah! Seigneur, mon aveu ne cherche point de grace. D' un plus heureux succés j' ai flaté mon audace; Et je ne prétens rien, en vous éclaircissant, Que livrer la coupable, et sauver l' innocent. Seule, j' ai violé cette loi redoutable Que vous m' avez tantôt jurée inviolable; J' ai mérité la mort: mais, seigneur, cette loi N' engageoit point le prince, et ne lioit que moi. Je ne m' excuse point par l' amour le plus tendre, Par le péril pressant dont il falloit défendre Un fils que vos yeux même ont vû prêt à perir, Que le don de ma foi pouvoit seul secourir. À mes propres regards j' en suis moins criminelle; Mais aux vôtres, seigneur, je suis une rebelle Sur qui ne peut trop-tôt tomber vôtre couroux, Trop flatée à ce prix de sauver mon époux. En me donnant à lui, j' ai conservé sa vie; Pour le sauver encor Inés se sacrifie: Je me livre sans craindre, aux plus severes loix; Heureuse, d' avoir pû vous le sauver deux foix! Alphonse. Non, non, quelque pitié qui cherche à me surprendre, Même de vos vertus je sçaurai me défendre; Rebelle, vôtre crime est tout ce que je vois; Et je satisferai mes sermens et les loix. ACTE 5 SCENE 5 Alphonse, Inés; et ses deux enfans amenés Par une gouvernante. Inés. Eh bien, seigneur, suivez vos barbares maximes; On vous ameine encor de nouvelles victimes. Immolez sans remords, et pour nous punir mieux, Ces gages d' un himen si coupable à vos yeux. Ils ignorent le sang dont le ciel les fit naître; Par l' arrêt de leur mort faites-les reconnoître; Consommez vôtre ouvrage; et que les mêmes coups Rejoignent les enfans, et la femme et l' époux. Alphonse. Que vois-je! Et quels discours! Que d'horreurs j' envisage! Inés. Seigneur, du desespoir; pardonnez le langage. Tous deux à vôtre trône ont des droits solemnels. Embrassez, mes enfans, ces genoux paternels. D' un oeil compatissant, regardez l' un et l' autre; N' y voïez point mon sang, n' y voïez que le vôtre. Pourriez-vous refuser à leurs pleurs, à leurs cris La grace d' un héros, leur pere et vôtre fils. Puisque la loi trahie, éxige une victime, Mon sang est prêt, seigneur, pour expier mon crime. Épuisez sur moi seule un severe couroux; Mais cachez quelque tems mon sort à mon époux; Il mourroit de douleur; et je me flate encore, De mériter de vous ce secret que j' implore. Alphonse au garde. Allez chercher mon fils. Qu' il sache qu' aujourd' hui Son pere lui fait grace, et qu' Inés est à lui. Inés. Juste ciel! Quel bonheur succede à ma misere? Mon juge en un instant est devenu mon pere! Qui l' eût jamais pensé, qu' à vos genoux, seigneur, Je mourrois de ma joie, et non de ma douleur! Alphonse. Ma fille, levez-vous. Ces enfans que j' embrasse Me font déja goûter les fruits de vôtre grace; Ils me font trop sentir que le sang a des droits Plus forts que les sermens, plus puissants que les loix. Joüissez désormais de toute ma tendresse. Aimez toûjours ce fils que mon amour vous laisse. Inés. Quel trouble! Que deviens-je! Et qu' est-ce que je sens? Des plus vives douleurs quels accés menaçans! Mon sang s' est tout à coup enflâmé dans mes veines. Éloignez mes enfans; ils irritent mes peines. Je succombe; j' ai peine à retenir mes cris. Hélas! Seigneur, voilà ce qu' a craint vôtre fils. Alphonse. Ah! Je vois trop d' où part cet affreux sacrifice Et la perfide main qu' il faut que j' en punisse. Malheureux, où fuirai-je? Et de tant d' attentats... ACTE 5 SCENE 6 Alphonse, Inés, dom Pedre. Dom Pedre sans voir Inés. Seigneur, à mes transports ne vous dérobez pas. Alphonse. Laissez-moi... Dom Pedre. Permettez qu' à vos pieds je déploïe Et ma reconnoissance et l' excés de ma joïe. Vous me rendez Inés! Alphonse. Prince trop malheureux! Je te la rends en vain, nous la perdons tous deux. Tu la vois expirante. Dom Pedre tombant entre les bras de dom Fernand. Ah! Tout mon sang se glace. Inés à dom Pedre. J' éprouve en même-tems mon suplice et ma grace; Cher prince; je ne puis me plaindre de mon sort, Puisqu' un moment du moins dans les bras de la mort, Je me vois vôtre épouse avec l' aveu d' un pere; Et que ma mort lui coûte une douleur sincere. Dom Pedre. Vôtre mort! Que deviens-je, à ces tristes accens! Quel affreux desespoir a ranimé mes sens! Inés, ma chere Inés, pour jamais m' est ravie! Ce fer m' est donc rendu pour m' arracher la vie. Alphonse. Ah! Mon fils, arrêtez. Dom Pedre. Pourquoi me secourir? Soïez encor mon pere en me laissant mourir. Se jettant aux pieds d' Inés. Que j' expire à vos pieds; et qu' unis l' un à l' autre, Mon ame se confonde encore avec la vôtre. Inés. Non, cher prince, vivez. Plus fort que vos malheurs, D' un pere qui vous plaint, soulagez les douleurs. Soufrez encor, soufrez qu' une épouse expirante Vous demande le prix des vertus de l' infante. Par ses soins genereux, songez que vous vivez. Puisse-t-elle joüir des jours qu' elle a sauvez! Plus heureuse que moi... consolez vôtre pere! Mais n' oubliez jamais combien je vous fus chere. Aimez nos chers enfans; qu' ils soient dignes... je meurs. Qu' on m' emporte. Alphonse. Comment survivre à nos malheurs! Source: http://www.poesies.net