Le Bélier. Conte. Par Le conte Antoine Hamilton (1646-1720) TABLE DES MATIERES PREMIERE PARTIE HISTOIRE DE PERTHARITE ET FERANDINE SECONDE PARTIE HISTOIRE DE LA MERE AUX GAINES PREMIERE PARTIE A Mademoiselle Moi, qui n'appris rien de ma vie, Ni des neuf soeurs, ni d'Apollon, Qui ne suis point de l'Helicon, Ni de la docte academie; Pourrois-je vous rendre raison Du nouveau nom de Pontalie, Et satisfaire votre envie Sur le sort de son autre nom? De l'antique étymologie Je ne connois point le jargon; Cependant vous serez servie, Et voici ce que Mabillon En a recueilli d'un mémoire Que Scaliger et Casaubon Auroient traité de fausse histoire. Mais qu'importe de ces savans, Qui sans choix et sans indulgence, Jugent les morts et les vivans; Et qui critiquant l'ignorance Par d'envieux raisonnemens, Donnent aux lecteurs de bons sens Un grand mépris pour leur science. Après tout pour ne point mentir, Si ce mémoire est véritable, Il porte tout l'air d'une fable, Que j'aurois pour vous divertir Essayé de rendre agréable. Le tout n'en est point emprunté Des récits des Scheherazade, Et s'il ne paroît pas conté Avec cette vivacité Dont la sultane fait parade, Au moins dans sa naïveté La respectable vérité N'y sera point en mascarade Sous l'arabesque antiquité. Avant cette histoire finie Vous verrez de l'enchantement; D'une maîtresse et d'un amant, Vous verrez la peine infinie. Une sirene, un renard blanc, Parens d'un roi de Lombardie, Y paroîtront par accident, Vous y verrez même un géant. Mais voilà tout, car sûrement, Vous n'y verrez aucun génie. Déesses qui des tourbillons, Quand leur secours est nécessaire, Savez faire vos postillons, Qui régnez sur les cupidons, Et qui brillez plus que leur mere; Vous qui d'une course légere, Plus prompte que les aquilons, Voyez en un instant l'un et l'autre hemisphere. Qui dansez la nuit aux chansons, Sans fouler la tendre fougere, Dans la retraite solitaire De vos bois et de vos valons, Pour célébrer quelque mystere; Qui pour tirer de leurs prisons Un pauvre amant et sa bergere, Ou pour dissiper les soupçons Nés d'une jalouse colere, Dépêchez quelque messagere Sur les ailes des papillons. Vous qui présidez aux trophées, Que dans les terres enchantées, La chimere érige aux amours, Vous que le beau sexe a chantées, Douces et gracieuses fées, Accordez-nous votre secours, Et favorisez un discours Où vous êtes intéressées. Au tems jadis certain héros Tout des plus fiers et des plus hauts Géant plus craint que le tonnerre Parmi ses malheureux vassaux, Dans ces lieux avoit une terre, Quelques moulins, quelques ruisseaux, Dont avoient pris le nom de guerre Ses devanciers les moulineaux. Il vouloit de cet héritage, (vieux patrimoine des géants,) Faire part à ses descendans: Se flatant par un mariage Qu'il méditoit, en peu de tems, De laisser la vivante image De sa taille et de son visage, Dans un nombreux recueil d'enfans. De ce projet épouvantable On vit pâlir mainte beauté; Le parti n'étoit pas sortable, Et comment l'auroit-il été? Son visage étoit effroyable; Il aimoit à coucher botté, Soit en hyver, soit en été; Et sa grandeur insoutenable Cédoit à sa brutalité. La voix des taureaux en furie Étoit plus tendre que sa voix, Avoit plus d'agrément cent fois, Et cent fois plus de mélodie. Il avoit pris dans son haras Une machine faite en rosse, Ou pour mieux dire un vrai colosse, Qui le servoit en tout état, Pour la charette ou pour le bat Pour la selle ou pour le carosse. Il avoit de plus un bélier Dont l'esprit étoit si capable, Que cet animal singulier Étoit son premier conseiller; Regloit ses moulins et sa table, Lui servoit souvent d'écuyer, Et lui contoit toujours quelque petite fable, Dont il savoit un millier. Dans leur voisinage un druide Avoit un palais de roman, Et des jardins où l'oeil avide Sans rechercher l'éloignement, Trouvoit par-tout contentement; Soit à voir le crystal liquide S'élever jusqu'au firmament; Soit à le voir comme un torrent Précipiter son cours rapide, Ou bien se perdre en murmurant. Deux cerberes à poil d'argent, Chacun aux piés d'une euménide, Sembloient écumer en grondant, On voyoit là du grand Alcide La figure en jaspe luisant; Et Cléopatre en expirant Dans la superbe pyramide Qui lui servit de monument, Regarder d'un oeil intrépide La morsure de son serpent. La source enfin du Nil qu'on voyoit au levant, Formoit dans une grotte humide Les ondes du fleuve naissant. Mais de ces lieux tout l'ornement Étoit certaine jeune Armide, Faite par tel enchantement, Que ses regards portoient sans guide Au fond des coeurs l'embrasement; L'aimer pourtant étoit folie, Car l'insensible nymphe Alie, Bien loin de vouloir secourir, Ne cherchoit qu'à faire mourir. Tout l'art du druide son pere, Et ses enchantemens divers S'étoient épuisés pour en faire La merveille de l'univers. Depuis ce tems-là chaque belle A suivie ce brillant modele, Mais nos modernes déités Hérideres de ses beautés, Et de sa fraîcheur immortelle, Par malheur ont emprunté d'elle Les rigueurs et les cruautés. Mille amans: ciel quelle foiblesse! Sûrs de mourir, vouloient la voir; La sage et prudente vieillesse Y venoit languir sans espoir; Et la florissante jeunesse N'en avoit pas pour jusqu'au soir. Rien n'échappoit à la tygresse, Tous les lieux d'alentour étoient tendus de noir, Et l'on voyoit périr sans cesse Quelque amant sec que la tendresse Avoit réduit au désespoir. Le moulineau fier de sa taille, Traitoit de chetive canaille Ceux qui par cette illustre fin Avoient terminé leur destin, Et mettant sa cotte de maille Offroit à cet objet divin Son coeur, ses moulins, et sa main Et son grand cheval de bataille, Pour prendre l'air soir et matin. En cas de refus l'inhumain Montroit un grand amas de paille Dont brûlant palais, et jardin, Il juroit de faire ripaille Des lys, des roses, du jasmin, Qui formoient l'éclat de son tein, Malgré ses remparts de rocaille Et son château de parchemin, Mais la belle d'un air serain S'appuyant dessus sa muraille Pour l'irriter l'appella nain. Les flots d'une mer émue, La foudre pendant la nuit, Qui d'une chûte imprévue Fracasse, abat, et détruit Quelque tout mal soutenue, L'ours au désespoir réduit, Cent chiens fessés dans la rue, Et cent cochons que l'on tue, Ne sont rien auprès du bruit Dont sa voix frappa la nue. Vous l'entendîtes tout à plein Meudon, Ruel, et Saint Germain, Le cri qui troubla l'air et l'onde Quand le dieu du fleuve prochain Se retrancha dans sa grotte profonde; Et vous magnanime Pepin, Qui de la France alors gouverniez le destin; Cette allarme fut la seconde Qui d'angoisse brouilla le tein De votre mere à tresse blonde; Vous en sonnâtes le toxin, Le sceptre de frayeur vous tomba de la main; Et mille devins à la ronde Soutinrent que ce bruit soudain Pronostiquoit la fin du monde. Pour vous, séjour affreux du ténébreux Marly, Que le seigneur de la nature, Malgré votre gloire future, Tenoit encore enseveli Dans l'horreur d'une nuit obscure: Frappé du terrible hurlement, Vous crutes que le changement Dont le fameux Merlin vous tenoit dans l'attente, S'alloit faire dans le moment. Et que cette main triomphante Qui par vos agrémens aujourd'hui nous enchante, Alloit dès-lors chez vous loger superbement, Une cour auguste et brillante, Dont sa présence est l'ornement. Mais combien fûtes vous surprise, Nymphe, qui l'écoutiez de près Plus pâle que votre chemise, Que devinrent vos fiers attraits? Oui malgré son premier courage, Malgré son extrème fierté, La belle en changea de visage Quand, de colere transporté, Le géant lui tint ce langage. Serpent formé par le dépit, De qui la langue envenimée Va de son aiguillon maudit, Obscurcissant ma renommée; Je vous parois donc trop petit Pour avoir part à votre lit? Mais c'est trop épargner l'ingrate; C'est trop, au mépris de mes voeux, Encenser l'orgueil qui la flate, Que mon ressentiment éclate, Et me vange par d'autres feux. Il dit, et la paille allumêe Couvroit le château de fumée D'un côté fagots et cotrets Ramassés des lieux les plus proches Faisoient devers le toit un funeste progrès, Tandis que du glacis on faisoit les approches À la faveur des mantelets. Les assiégés dessus leurs parapets, Armés de fourches et de broches, Bravoient les flammes et les traits; Et de frayeur tous les petits valets Se mirent à sonner les cloches. Le palais attaqué de front, Étoit investi par derriere, Et la nymphe à genoux s'étoit mise en priere. Mais son pere en charmes fécond, Entoura le château d'une vaste riviere; Gouffre impétueux et profond, Plus large que le Négrepont. Jusques aux confins de Baviere, Le géant d'un saut en arriere Se sauva sur le haut d'un mont, Jurant d'une horrible maniere Contre les flots de cette onde sorciere. Mais son bélier fit un grand pont Qui la traversoit toute entiere. Dès qu'il l'eut fait, il y sauta, Son maître se mit à le suivre, Et le druide ouvrit un livre Que vainement il feuilleta. Il en feuilleta plus de mille Qu'il parcourut du haut en bas, Le livre seul pour lors utile, Par malheur ne s'y trouva pas. Son étonnement fut extrème, Il en parut tout éperdu, Et d'effroi le visage blême, Il s'écria, tout est perdu. L'ennemi cependant triomphant par avance, Marchoit en toute diligence. Le géant allongeoit le cou; Et menaçant déjà de corde et de potence, Crioit au druide, vieux fou, Qui vous mêlez de négromance, Nous vous prendrons dans votre trou; Et cette fille d'importance, Dont le coeur est si loup-garou, Sera bien-tôt en ma puissance. Bien-tôt, ou je me trompe fort, Nous verrons sa beauté divine, Qui par un orgueilleux transport, Méprisoit ma taille et ma mine, Avec plaisir soumise au sort Qu'un reste d'amour lui destine. Pour toi, disoit-il au bélier, Je te donnerai son collier; Et pour la choquer davantage, (car il faut bien l'humilier) Le druide sera ton page. Mais, laissons-là pour un moment Les vains projets que le géant Se mettoit dans la fantaisie, Au profit de son confident. Nous ferions même sagement, Si nous quittions la poésie, Mais le moyen d'abandonner Alie Au fort de son accablement? De noirs chagrins environnée, Tantôt du tems passé l'aimable souvenir, Et tantôt l'affreux avenir Qui menaçoit sa destinée, Pour l'accabler, sembloient s'unir. De tous les maux la plus cruelle espece, Est celle que ressent un coeur Éloigné par quelque malheur Du seul objet de sa tendresse; Pour se voir obsédé sans cesse Du seul objet de son horreur. La nymphe étoit dans cette peine, Car son coeur qui de jour en jour Sembloit ne respirer que haine, En secret soûpiroit d'amour. Delà, ses fiertés implacables, Delà, tant de cris pitoyables Des victimes de sa rigueur, Tandis que l'unique vainqueur Qui faisoit tant de misérables Triomphoit au fond de son coeur. Mais cette ardeur jadis si chere Causoit alors tout son tourment. Car tandis que l'art de son pere Sembloit vaincu par le géant, Le sort lui cachoit un amant Qui dans un tems si nécessaire, Loin de marquer l'empressement D'une flamme vive et sincere, Ne se montroit pas seulement; Et ce lâche abandonnement Mettoit le comble à sa misere. Elle n'avoit aucun repos, Du triste récit de ses peines Elle entretenoit les échos. Elle fatiguoit les fontaines, Dêsespéroit tous les ruisseaux, Dont les rives étoient prochaines, Et demandoit sans cesse aux plaines Des nouvelles de son héros. Lasse de parcourir les salles, Et chaque salon du palais, Elle fut sous un vieux cyprès Dans le cabinet des vestales, S'abandonner à ses regrets. Comme on savoit au temple antique Soûpirer au bruit des tambours Et se tourmenter en musique, Comme on fait encor de nos jours Quand on a besoin de secours, La belle ne put s'en défendre, Et du fond du coeur soûpira, Ce tendre rondeau d'opera, Sans croire qu'on la dût entendre. Volage prince de Noisy, Vous que mon coeur a mal choisi Pour une constance éternelle, Est-ce le tems d'être infidele Quand un géant affreux de sang tout cramoisi, Me fait une guerre cruelle? Volage prince de Noisy! Ingrat que vainement j'appelle, Que mon coeur vous a mal choisi! À ces mots d'un torrent de larmes, (ressource des voeux opprimés,) La douleur inonda ses charmes, Et ses yeux furent abîmés. Trois fois l'éclat de son visage En parut réduit aux abois, Et son pouls s'arrêta trois fois, Quand du fond d'un autre bocage, Tout-à-coup sortit une voix. Son ame entiere revenue De ses premiers saisissemens, Fut attentive aux chers accens De cette voix jadis connue. Cette voix disoit, belle Alie Dont mon coeur asservi porte en tous Lieux les traits, Cessez par d'injustes regrets, De m'accuser de perfidie. Pouvez-vous croire que j'oublie Tant de tendresse et tant d'attraits? Adorable et constante Alie Que mon coeur a si bien choisie, Faites pour moi d'autres regrets; Du destin malgré les arrêts, Ce coeur par-tout vous a suivie. Je vous aime plus que ma vie, Et mille fois plus que jamais. À ces mots, surprise, allarmée, Mais d'un nouvel espoir charmée, Elle parcourut à grands pas Le lieu d'où cette voix aimée Venoit de lui marquer d'une ardeur animée Des mouvemens si pleins d'appas. Que fais-tu? Montre-toi, cher objet de ma flamme, Dit elle, montre-toi, viens consoler mon ame; Quoi! D'un amant si cher et si tendre autrefois, Ne resteroit-il que la voix; Pourquoi d'une recherche vaine Me fatiguer dans ce bosquet? Pourquoi te refuser au penchant qui m'entraîne? Pourquoi me fuir? Pourquoi redoubles-tu ma peine? N'es-tu donc plus qu'un perroquet? Alors d'une inutile quête, Le désespoir et le chagrin Menerent sa raison bon train, Et l'amour lui tourna la tête. Pleine de vapeurs et d'ennuis Elle se crut avec son aventure Au beau milieu de mille nuits, Car c'étoit alors sa lecture. Elle se crut soumise aux cruautés D'un époux bisarre et sauvage, Qui par un détestable usage, Épousoit chaque jour de nouvelles beautés Pour les immoler à sa rage, Et se couchant sous un épais feuillage, Elle se crut à ses côtés. Comme elle avoit dans la mémoire Tout le récit de ces fratras, Elle crut malgré ses appas Qu'il falloit conter quelque histoire, Pour se garantir du trépas. Elle prit donc en fantaisie De faire un détail des malheurs Qui lui faisoient verser des pleurs, En commençant ainsi l'histoire de sa vie. Je suis fille de Pharabert, Issu d'un petit-fils de France De qui le pere Dagobert En art magique très-expert, Et politique à toute outrance, Ordonna que dès mon enfance On me mît dans un berceau vert: Car, il prévit que dans ce beau désert, Heureux séjour de l'innocence, Un certain comte Philibert Feroit un jour sa résidence, D'un autre enchanteur digne héros, De qui l'ame en projets féconde, Venant après de longs travaux Fixer dans ces heureux hameaux Sa course errante et vagabonde, Renonceroit à tous ses maux. Qu'une machine moins profonde Que n'étoient les anciens tombeaux, Mettroit son esprit en repos Par sa figure sans seconde, Sur tous les dangers des cachots, Et que l'été lorsque sur l'onde Chacun prend le frais en batteaux, De ses jardins, de ses canaux, Il feroit doucement la ronde, Dans un petit char sans chevaux Qui fut jadis à Rosemonde. Ce fut pour lui que Dagobert, Monsieur mon honoré grand pere, D'un impénétrable mystere, Dans ces beaux lieux mit à couvert Un charme heureux et salutaire, Et qui doit par lui seul être un jour découvert. De mon enfance enfin le tems fuit et s'écoule, Et le bruit de quelques appas Que je n'avois peut-être pas, M'attira des amans en foule, Et mille chagrins sur leurs pas. À tous leurs voeux inaccessible, Mon coeur dans un repos paisible, Méprisoit tous ces vains efforts, Tandis qu'ils m'appelloient dans leurs mourans transports Ingrate, inhumaine, inflexible. Mais ce coeur si farouche alors, N'est devenu que trop sensible! Sur mes attraits et sur mes cruautés On ne pouvoit alors se taire; On offroit à mes yeux partout des libertés Dont mes yeux ne savoient que faire. Mais hélas! Le cruel amour Choqué de tant d'indifférence, Voulut signaler sa puissance, Et de ma liberté triompher à son tour. Dans un endroit obscur de la forêt prochaine, Coule un agréable ruisseau, Qui dans un beau valon va former de son eau Cette merveilleuse fontaine Où mon pere flaté d'une espérance vaine Avoit enfoncé mon berceau. Jamais dans ce lieu solitaire À notre sexe consacré, Aucun mortel n'étoit entré, Et je m'y baignois d'ordinaire. Or dans cette fontaine un jour Comme j'entrois à demi-nue Un homme s'offrit à ma vûe, Mille fois plus beau que le jour. Mais je vois ouvrir la barriere, D'où le soleil vers l'orient Sort pour commencer sa carriere: Et sa brillante avant-courriere Annonce son éclat naissant. Adieu ma chere Dirarrade, Bien-tôt le sultan monseigneur, Va sauter du lit sur l'estrade, Pour commencer sa promenade. Dès qu'il est jour je lui fais peur, Ce qui me reste est pourtant le meilleur D'une histoire qui n'est pas fade: Mais victime de sa rigueur, Demain sur un lit de parade Pour la dernière fois vous verrez votre soeur. À cette derniere parole Un doux someil par ses pavots, Interrompant les vains propos D'une illusion si frivole, La mit dans les bras du repos, Quand son pere accablé de maux Cherchant en tous lieux son idole Arriva là tout à propos Pour entendre ces derniers mots, Et pour juger qu'elle étoit folle. Esprit qui de liriques sons Par une habitude facile Exercez les accords feconds. Vous pour qui la rime docile Se marie avec tous les tons Du plus bisarre Vaudeville, Qui sur l'air le plus difficile Sans gêner vos expressions D'une veine heureuse et fertile Celebrez la cour et la ville, Et savez tout mettre en chansons: Venez sauver la belle Alie, Venez décrire sa folie, Venez au défaut de Phebus Soutenir mon foible génie, Car il languit et n'en peut plus, Entrez tout frais dans la carriere Qui me reste encore à fournir, Et disposez de la matiere Que je vous offre pour finir. Elle a besoin de votre lime, Vous m'imposez la dure loi D'un trop long conte que je rime, N'aurez-vous point pitié de moi? Non, je connois votre injustice, Votre coeur est un vrai rocher Qui ne se laisse point toucher, Ni du plus assidu service, Ni du plus violent supplice; Il ne faut rien pour vous fâcher, Et vous voulez que je finisse. Mais changeons de stile, il est tems Que votre oreille se repose, Et que les vulgaires accens Qui chantoient les évenemens, Fassent place à la simple prose. Le cheval ailé court les champs, Se cabre, et prend le frein aux dents: Lors d'une main trop incertaine Un auteur par de vains élans, Au milieu des airs se promene; Mais quand sous quelque espece vaine Réduit au trot il bat des flancs, Et bronche au milieu de la plaine. Il est tout des plus fatiguans. Un lecteur qui le souffre à peine, S'endort sur ses pas chancelans, Et quels que soient leurs ornemens Dans un récit de longue haleine, Les vers sont toûjours ennuyans. Chez l'importune poésie D'un conte on ne voit point la fin; Car, quoiqu'elle marche à grand train, À chaque moment elle oublie Ou ses lecteurs ou son dessein; Et sans se douter qu'elle ennuie, Elle va l'hyperbole en main, Orner un palais, un jardin, Ou relever en broderie Tout ce qu'elle trouve en chemin. ************** Cela étant, comme j'ai l'honneur de vous le dire, je vais, mademoiselle, en langage de véritable conte, tâcher de vous endormir par la fin de celui-ci. Vous vous souviendrez donc, s'il vous plaît de l'étonnement du druide, lorsqu'il vit le pont extraordinaire qu'on avoit bâti sur la riviere: mais avant de passer outre, il est bon de vous avertir, qu'à l'égard de la largeur de cette riviere et de la longueur du pont, l'on vous a menti de sept ou huit cent lieues, tant pour la rareté du fait que pour la commodité des rimes, et que le seigneur Moulineau, loin d'être aussi géant que vous pourriez vous l'imaginer, n'étoit tout au plus qu'une fois aussi grand et une fois aussi sot que notre ami B. Le druide, qui pour mettre son château et sa fille hors d'insulte, les avoit environnés d'un large fossé plein d'eau, ne fut que surpris quand il vit l'effet d'un enchantement contraire au sien; car il croyoit avoir dequoi se moquer de tous les ponts et de tous les géants du monde; il étoit seulement embarrassé à deviner qui pouvoit être l'auteur de ce pont. N'estimant pas assez son voisin Moulineau pour le croire enchanteur, il court à la hâte feuilleter ses livres pour s'éclaircir du fait, et pour renverser le pont en moins de tems qu'il n'avoit été élevé: mais lorsque tous les livres qu'il ouvrit ne lui apprirent rien, il fut dans un grand embarras; embarras qui se convertit en une affliction étrange, quand il vit qu'il cherchoit inutilement celui qui contenoit tous les secrets de son art. Il en avoit défendu la lecture à sa fille, à qui il n'avoit jamais rien défendu que cela, et quelque soûmise qu'elle eût toûjours été à ses volontés, il eut peur que la curiosité pour une chose expressément défendue, ne l'eût emporté sur son obéissance. Ce fut dans ces allarmes qu'il la trouva en l'état que nous l'avons laissée. Il l'éveilla promptement pour lui demander des nouvelles de ce livre si nécessaire à ses desseins: mais ce fut pour lui en apprendre bien d'autres qu'Alie prit la parole. De la maniere dont elle venoit de s'endormir, j'aurois juré qu'à son réveil, elle alloit s'adresser au druide, en lui disant: grand commandeur des croyans... mais son égarement changea d'objet, et se jettant à ses piés: mon pere, dit-elle, je l'ai perdu, et si vous ne me le rendez, vous me verrez mourir de désespoir, car il n'est plus tems de cacher ma foiblesse, ni de dissimuler mon crime. Oui je l'ai perdu... quoi! S'écria le druide, non seulement, Alie, vous m'avez désobéi: mais vous avez perdu ce qui m'étoit le plus cher au monde après vous! De quelle maniere, ajouta-t-il, avez-vous perdu ce livre, dont dépend le bonheur ou le malheur de nos destinées? Alie surprise, après avoir gardé un moment le silence: mon cher pere, lui dit-elle, puisque vous savez cette perte, vous savez aussi de quelle maniere elle est arrivée. Helas, il est vrai, s'écria-t-elle, en perdant ce livre fatal, j'ai perdu un autre trésor qui me devoit être mille fois plus précieux que la vie. En disant ces mots, elle quitta son pere, et courut s'enfermer dans son appartement. Le druide n'étoit pas en état de suivre sa fille, il étoit si surpris et si confondu des deux aveux qu'elle venoit de lui faire, qu'il ne savoit où il en étoit. Tout lui faisoit croire que sa fille avoit eu plus d'une curiosité. Pour s'éclaircir de ce qu'il craignoit, il résolut de consulter son favori poinçon. Or, ce poinçon étoit un petit gnome, fils d'une fée, ou si vous voulez, d'une silphide, car le druide étoit le plus grand, le plus habile, ou plutôt le maître de tous les cabalistes. Il fut donc droit à la statue de Cléopatre, et l'ayant touchée d'un talisman qu'il portoit en bague; elle s'entr'ouvrit, et le favori poinçon en sortit. C'étoit la plus charmante petite créature du monde, il étoit habillé de plumes de perroquet de différentes couleurs, il portoit un chapeau pointu, retroussé d'un gros diamant, et un esclavage de perles et de rubis au lieu de carcan. Quoiqu'il n'eût qu'une coudée de haut, jamais il n'y eut de taille si fine ni si noble, et son visage étoit du moins aussi beau et aussi aimable que celui de la belle Alie: mais tous ces avantages cédoient encore à la bonté de son coeur. Il fut effrayé de voir pour la premiere fois l'air sévere dont le reçut le druide. Il se douta pourtant bien de ce qui pouvoit en être la cause. Il l'aborda en tremblant et versant des larmes: viens, lui dit le druide, viens me rendre compte de ta conduite. T'avois-je chargé du soin de veiller à la conservation de ma fille, pour l'abandonner aux caprices qui l'ont perdue et qui me déshonorent? Le pauvre Poinçon fut si pénétré de ce reproche, qu'il n'y a point de coeur qui ne se fendît à voir l'extrémité de son affliction. Il se prosterna la face contre terre, et de ses petites mains embrassant autant qu'il le put les jambes de son maître vers la cheville du pié, il fut long-tems à les arroser de ses larmes, avant que de pouvoir parler. Il se releva enfin par ordre du druide, et ayant tiré de sa poche un petit mouchoir brodé que sa mere lui avoit fait, il en essuya ses yeux, et se mit à dire: mon seigneur et mon maître, je vais vous faire un aveu sincere de ma faute, dont j'ai un repentir aussi sensible que le méritent vos bontés. Après cet aveu, si vous ne me trouvez pas digne de grace, tuez-moi tout d'un coup, plutôt que de me donner mille morts, comme vous faites par ces marques d'indignation. Je n'ai rien oublié des obligations que je vous ai. Vous m'avez dispensé de vivre sous la terre, vous m'avez revêtu d'une figure qui plaît, et me laissant toutes les connoissances qui sont données aux esprits de mon espece, vous y en avez ajouté d'autres qui me mettent de beaucoup au-dessus de mes camarades; vous avez établi ma demeure dans les lieux agréables qui s'étendent bien loin dessous la statue dont je viens de sortir: mais vous savez, mon souverain seigneur, que tous les bienfaits ne sont point exemts de leurs mortifications. Car je ne suis visible que quand vous le voulez. L'usage de la parole m'est interdit sans votre permission, et dans ces beaux appartemens que j'habite, je suis condamné à veiller jour et nuit pour la garde d'un trésor qu'il ne m'est pas permis de voir: de plus, je ne puis sortir de la statue, que lorsqu'il vous plaît d'ouvrir cette demeure, charmante il est vrai, mais qui m'est insuportable, puisqu'elle me sert de prison. Vous m'avez ordonné de suivre par tout la belle Alie dans les tems de ma liberté, pour en éloigner tous les dangers et pour la garantir de tous les accidens imprévûs qui pourroient troubler son repos; vous savez avec quelle attention je l'ai fait dans les commencemens; j'ai obéi ponctuellement à un ordre qui m'a bien coûté des larmes. Ce fut lorsque suivant ce ruisseau, qui sortant des cataractes du Nil, après avoir coulé bien long-tems dans les prairies couvertes de fleurs, forme la fontaine du berceau. J'y jettai avec empressement cette petite boule d'yvoire que vous m'aviez donnée; parce que je crus que la belle Alie s'y baigneroit, c'étoit pour augmenter ses attraits, quoique cela me parût impossible: mais je vis bientôt que vous aviez eu tout un autre dessein. La fête du guy sacré, où tous les habitans de la campagne ont accoutumé d'assister, ne fut pas plutôt arrivée, que votre fille y parut en habit de bergere; et dès qu'elle y parut tous les bergers distingués en devinrent amoureux, la suivirent ici, la virent souvent, et après avoir déclaré leur passion, et éprouvé ses rigueurs par mille marques de ses mépris et de son aversion, ils lui firent leurs adieux par les plus tendres chansons; se mirent au lit et moururent. Peu de tems après il se fit un tournois magnifique aux barrieres de Saint Denis, où la fleur des chevaliers de notre bon roi Pepin devoit soutenir contre tous venans, que la princesse Hermenegesilde sa niece, étoit la plus belle princesse de l'univers. Vous y envoyâtes la divine Alie, accompagnée de quatre silphides qui l'avoient parée, et qui lui servoient de dames d'honneur: quand le roi vit Alie, il fut ébloüi de sa beauté: mais la princesse sa niece qui étoit assise à ses piés, rougit de dépit et de honte, en voyant Alie: ce n'étoit pas sans raison, car il n'y eut qu'un petit nombre d'anciens courtisans qui soutinrent pour sa beauté; les héros se déclarerent pour Alie, le baron d'Argenteuil, le vidame de Gonesse, le châtellain de Vaugirard et le sénéchal de Poissy se mirent sur les rangs en sa faveur, et ayant remporté l'honneur du tournois, l'accompagnerent jusques ici; vous les traitâtes aussi bien qu'elle les traita mal; pour moi qui les aimois à cause qu'ils étoient jeunes, vaillans et bien faits, je ne doutai point qu'Alie ne se déclarât en faveur d'un d'entre eux, et que nous ne vissions bientôt un de ces seigneurs possesseur de tant de charmes. Mais que je me trompois! Tandis que pleins d'amour ils éprouvoient la haine d'Alie, et qu'ils se consumoient en regrets, le roi les avoit fait crier à son de trompe pour comparoître devant lui, et rendre raison de l'insulte qu'ils avoient faite à la premiere princesse du sang; et comme ils n'avoient point parus, il les avoit tous quatre condamnés à être pendus: mais la cruelle Alie leur en épargna la honte, et les fit mourir de désespoir. J'en pleurai de douleur, sur tout pour le vicomte de Gonesse, qui étoit un seigneur de grande espérance, et auquel il m'a paru que vous aviez quelque regret. Ce fut alors que je me repentis d'avoir jetté cette boule dans la fontaine du berceau, ne doutant point que ce ne fût ce qui causoit cette haine universelle qu'Alie avoit pour tous ses amans. Cependant je m'apperçus que vous n'étiez pas content de ses effets, quoiqu'elle eût produit tant de morts si tragiques, et qu'il vous manquoit encore quelqu'autre victime, qui ne se présentoit point; je n'en doutai plus quand vous m'ordonnâtes un jour de prendre la forme d'un chevreuil, et de roder au tour de la forêt de Noisy, j'obéis à regret, craignant que ce ne fût pour attirer quelque malheureux dans le piége fatal des beautés d'Alie. D'abord que je fus au milieu de la forêt j'entendis un grand bruit de cors et de chiens; c'étoit un loup qu'on couroit, il me parut fort gros et fort insolent, car quoiqu'on le pressât de près, dès qu'il me vit, il voulut me saisir en chemin faisant: mais je fis un petit saut en l'air, et il passa par dessous-moi: dès que les premiers chiens m'apperçurent, ils quitterent la piste du loup pour suivre la mienne. Je m'étois fait fort joli pour un chevreuil, et j'allois comme le vent; je laissai approcher les chiens, comme j'avois fait le loup, et lorsqu'ils me croyoient tenir, je fis trois bonds, et je les perdis de vûe. Ils me suivirent à grand bruit: je les attendis encore, le maître étoit à leur queue qui les fit rompre d'abord qu'il me vit arrêté; je le laissai approcher, je vis bien qu'il ne me vouloit point de mal, je marchois seulement à petit pas pour l'éloigner de sa troupe; je crois qu'il connut mon dessein, car il renvoya tout son équipage. Quand je le vis seul, je me couchai sur l'herbe: alors il se mit à me considérer avec une grande attention, et à ce qui me parut, avec quelque sorte de plaisir; pour moi charmé de sa beauté, de sa taille, et de son air plein de grace, j'aurois passé toute ma vie à l'admirer. Après m'avoir long-tems regardé, il s'écria: le joli petit animal! Que ne donnerois-je point pour l'avoir dans ma ménagerie? Mon pauvre petit chevreuil, continua-t-il, tu y serois en repos et hors de tous les dangers qui te menacent dans les bois, si je n'avois peur de t'effaroucher, je mettrois pié à terre pour... il n'avoit pas achevé, que nous entendîmes le bruit d'une autre meute; à mesure qu'elle approchoit, on eût dit que c'étoit quelque taureau qui l'animoit: il ne s'en falloit guere, puisque c'étoit le géant Moulineau, qui monté sur son grand cheval, faisoit trembler la terre sous lui, et remplissoit l'air de mugissemens. Dès qu'il m'eut apperçu, il anima tous ses vilains chiens contre moi, il me lança même un dard qui pensa fendre un arbre en deux derriere moi: le beau chasseur en fut indigné, et lui ayant fait des reproches d'une action qu'il trouvoit barbare, le cruel Moulineau en fut si transporté de colere, qu'après l'avoir regardé avec fureur, il lui jetta un autre javelot gros comme une lance: mais qui lui passa par dessus la tête, car par bonheur le géant est aussi mal-adroit qu'il est fort et brutal: le beau chasseur mit l'épée à la main, et se lançant vers lui pendant qu'il étoit panché sur le cou de son énorme cheval, par l'effort qu'il venoit de faire, il lui donna un si furieux revers sur le haut de la tête, qu'on entendit raisonner le coup, comme s'il fût tombé sur une enclume. Ce coup le renversa par terre et sans connoissance, quoiqu'il ne fût pas blessé, et mit fin à un combat qui m'avoit saisi de frayeur. Pour mon généreux défenseur touché d'amitié et de reconnoissance, j'avoue que je ne pus me résoudre à le conduire à une mort certaine, en le menant à la fontaine du berceau. Ainsi voyant qu'il me suivoit, je me mis à courir: mais ce fut pour m'éloigner de cette fatale fontaine; cependant après avoir bien couru, je m'apperçus tout d'un coup que nous étions déjà sous les premiers de ces grands arbres, dont l'épais feuillage défend les rayons du soleil. La belle Alie se baignoit dans ce moment; ce fut alors que me souvenant de la mort de tant d'amans qui n'avoient vû que son visage, je crus que mon cher défenseur n'en avoit que pour un moment, et je me mis à pleurer. D'abord que votre fille vit un homme si près de la fontaine, elle fit un grand cri. Les silphides qui venoient de la déshabiller, se sauverent dans l'épaisseur du bois. Pour moi, désespéré de ma triste aventure, j'allai me cacher derriere un buisson, pour voir la tragique fin où je venois d'amener le plus aimable et le plus honnête homme du monde. Mais je ne fus pas long-tems dans cette cruelle peine. Après avoir regardé Alie quelque-tems, je le vis approcher de la fontaine. Alie avoit toûjours eû les yeux attachés sur lui, depuis qu'elle étoit revenue de sa premiere surprise: mais ce n'étoit plus de ces regards mêlés d'aversion et de mépris, dont elle avoit tué tous ses autres amans. Cependant il étoit aisé de juger que le beau chasseur la trouvoit du moins aussi charmante, et je ne me sentois pas de joie de voir qu'il ne s'en portoit pas plus mal. Il est vrai que j'avois un autre exemple dans le géant Moulineau, qui en étoit aussi amoureux qu'un brutal peut l'être: mais je m'étois toûjours bien douté qu'il n'avoit pas l'esprit de mourir d'amour. Enfin le beau chasseur parla respectueusement à Alie, et lui dit des choses très-passionnées pour une premiere fois. Les réponses qu'elle lui fit n'avoient rien de sauvage; et jamais je n'ai été si aise de voir deux personnes si charmantes faire si-tôt connoissance. Si vous n'êtes pas la reine des dieux ou la mere des amours, lui dit-il, apprenez-moi, je vous prie, qui est la mortelle qui a tant d'éclat et tant de majesté, pour n'adorer plus qu'elle sur la terre. Et vous, lui répliqua Alie, si vous n'êtes point un de ces amours, dont vous venez de parler, qui pouvez-vous être? Mais qui que vous soyez, non seulement je reçois vos hommages, mais je vous promets de n'en recevoir jamais d'autres, pourvû que vous ne soyez pas le prince de Noisy. Malheureux! S'écria le druide, en interrompant Poinçon, quel nom viens-tu de me faire entendre? Le prince de Noisy! Cet homme que je déteste à l'égal du belier! Mais poursuis, et m'apprens tout ce qui a suivi cette fatale conversation. Elle fut suivie, reprit le fidele Poinçon, de l'aveu que fit mon beau chasseur à Alie, qu'il étoit le prince de Noisy. Cet aveu embarrassa Alie, et la fit rêver quelques momens: mais il ne la fit point changer de volonté. Et le moyen qu'elle en eût changé, quand le prince de Noisy lui juroit qu'il l'adoroit, et qu'il ne pouvoit plus vivre sans la voir? Elle lui dit, qu'il vînt la troisieme nuit d'après ce jour au bord de cette fontaine, qu'il cueillît une de ces fleurs jaunes qu'il voyoit, et que suivant le bord du ruisseau, il se rendît aux eaux du Nil où elle l'attendroit, et lui ordonna ensuite de se retirer. Il obéit, après lui avoir juré de l'adorer jusqu'au tombeau. Et toi, que faisois-tu, lui dit le druide, pendant que tout cela se passoit? Je m'applaudissois, répliqua Poinçon, d'avoir si heureusement exécuté vos volontés, en attirant auprès de votre fille celui que vous semblez souhaiter. Non, mon bon maître, je n'étois point coupable alors: mais je vous ai offensé depuis, je vais vous dire comment. Après avoir quitté ma figure de chevreuil, je venois avec empressement vous rendre compte de ce qui étoit arrivé. Lorsque je fus auprès de vous, je fus prévenu par les reproches que vous me fîtes de ma négligence, et de n'avoir pas livré votre mortel ennemi à toute votre colere, en l'exposant à la vûe d'Alie. Il n'en fallut pas davantage pour me faire comprendre que si vous saviez comment les choses s'étoient passées, vous nous tueriez tous trois, et ce fut cette crainte mortelle qui m'obligea à vous dire, que je n'avois trouvé que le géant Moulineau qui m'avoit voulu tuer. Je vous promis que je ferois mieux une autrefois, et vous assurai que je n'aurois point de repos que je ne vous eusse amené celui que vous vouliez si mal traiter. Vous pouvez vous souvenir avec quel empressement vous me l'ordonnâtes tout de nouveau. Comme je savois bien qu'il viendroit assez, sans que je l'allasse chercher, deux jours après je me fis cerf: mais au lieu d'aller agacer le prince de Noisy, qui ne songeoit à rien moins qu'à la chasse, je fus me présenter au géant, qui s'étoit mis en campagne avec son équipage. Je lui parus le cerf le plus grand et le plus superbe de toute la forêt; il me poursuivit à toute outrance, je résolus de le mener bon train; ma premiere station fut à Montmartre, au haut duquel je l'attendis, et dès qu'il eut gagné l'endroit où j'étois, au grand regret de son élephant de cheval, il prit haleine, j'étois arrêté, ses chiens me crurent aux abois, il les poussa contre moi, et je lui en tuai quatre en un moment. Je me lançai ensuite au bas de la montagne, il me suivit avec ardeur, je sautai par dessus une carriere à moitié couverte de ronces, il s'y précipita avec sa bête, qui pensa se rompre le cou, il en fut tiré à grand peine, et voyant que je ne faisois que trotter devant lui, il voulut avoir sa revanche. Je le ramenai à Poissy, où je passai la riviere, il s'y jetta du bord le plus escarpé que j'avois exprès choisi, de sorte que s'il y avoit une riviere au monde capable de noyer un animal de cette taille, il n'en fût jamais revenu. Enfin, après l'avoir mis au désespoir, je me perdis dans la fôrêt, et revins vous dire que je m'étois fait chasser par un jeune homme, le plus beau qui fût dans la nature: mais que toutes les fois que je l'avois voulu conduire vers la fontaine du berceau, il s'étoit arrêté pour prendre une autre route. Vous n'eûtes pas de peine à me croire, et s'il vous en souvient, vous me dîtes qu'il ne falloit plus y songer, et que vous voyiez bien que l'enchanteur Merlin le protégeoit. Vous ne me renfermâtes pas ce jour-là, parce que vous me commîtes la garde des jardins et du château pendant la nuit, ayant quelqu'autre commission à donner aux gardes ordinaires. Je fus charmé de cette commission, par la curiosité que j'avois d'être témoin d'une entrevûe qui devoit être bien agréable et bien tendre. Aussi-tôt que la nuit fut entierement fermée, la belle Alie traversa le parterre, trouva le prince où elle croyoit l'attendre encore long-tems, et le ramena dans le jardin. Je les suivis pas à pas dans les lieux où ils se promenerent, et mon invisibilité leur ôtant la contrainte que leur auroit donné ma présence, j'entendis dire au prince de Noisy tout ce que l'amour le plus respectueux et le plus tendre inspire dans ces occasions, et à la belle Alie, tout ce que l'innocence dans un coeur extrémement attendri permet de répondre. Après avoir donné les premiers momens à s'exprimer mutuellement sur la tendresse, Alie soûpira, le prince se sentit troublé à ce soûpir, il en demanda le sujet; Alie lui dit, qu'elle craignoit de ne pouvoir vaincre en sa faveur les obstacles et les difficultés qui traverseroient infailliblement ses desseins. Elle lui parla des poursuites du géant et de ses menaces: mais elle lui dit qu'elle n'en faisoit aucun compte, que c'étoit un monstre pour qui elle n'avoit que de l'horreur et du mépris, sans lui faire seulement l'honneur de le haïr. Elle ajouta, que quoique vous l'aimassiez plus que votre vie, vous ne consentiriez jamais à son mariage, parce que vous aviez découvert par son horoscope, qu'il lui seroit funeste, tant que le prince de Noisy resteroit parmi les hommes, que c'étoit pour cette raison que vous aviez armé son coeur d'une aversion qui avoit été fatale à tous ceux qui l'avoient aimée, pour servir d'exemple aux autres, et pour se délivrer de l'importunité des prétendans, qu'il étoit le seul objet de vos craintes et de vos persécutions, et qu'elle savoit que vous mettriez tout en usage pour le faire périr. En achevant ces mots, les beaux yeux d'Alie furent baignés de larmes; le prince de Noisy se jetta à ses piés, lui dit: qu'il n'étoit pas digne de la moindre de ses larmes, qu'il se tiendroit plus heureux de mourir en l'adorant, que de vivre pour tout autre. Ces tendres propos ne firent que redoubler ses pleurs et son affliction. Ils se séparerent enfin, après s'être juré de s'aimer toûjours. Quoiqu'ils se soient souvent revûs depuis, je vous proteste par votre tête sacrée, que tous leurs rendez-vous se sont passés avec autant d'innocence que si vous aviez été présent vous-même. Pour moi, qui sai qu'il n'y a rien de caché pour vous, quand il vous plaît, je vous croyois informé de tout ce qui se passoit, et je pensois que vous le souffriez pour quelque raison. Enfin le dernier jour qu'ils se virent, Alie parut mille fois plus belle qu'à son ordinaire, parce qu'elle avoit la joie dans le coeur; ce fut dans les transports de cette joie qu'elle dit au prince de Noisy, qu'elle avoit trouvé ce qui les devoit rendre heureux: mais qu'il falloit, quelque danger qu'il y eût pour l'un et pour l'autre, qu'il la suivît dans le château pour être instruit de ce qu'il avoit à faire. Elle y entra, et lui ordonna de n'y entrer qu'une demi-heure après elle: mais cette demi-heure fut tellement racourcie par l'impatience du prince de Noisy, qu'au bout de quelques minutes il courut avec empressement vers la porte qui paroissoit ouverte. Cependant il ne put jamais entrer, tantôt elle se haussoit, tantôt elle se baissoit, tantôt elle se mettoit à sa droite, et tantôt à sa gauche; si-bien qu'une demi-heure de plus que celle qu'on lui avoit prescrite s'étoit passée dans cette vaine poursuite. Alie impatiente parut à une fenêtre, et voyant le prince, lui demanda pourquoi il n'entroit point. Quand elle eut appris l'obstacle qu'il trouvoit, elle voulut aller lui aider à le vaincre: mais la même chose lui arriva en dedans de la porte. Elle revint à la fenêtre, et après lui avoir dit qu'il s'étoit trop pressé, elle lui ordonna de se tenir exactement sous la fenêtre jusqu'à son retour. Elle revint un moment après avec un livre. Elle dit à la hâte au prince de Noisy, de ne l'ouvrir qu'à l'endroit où le feuillet étoit replié, et sur-tout de prendre garde qu'il ne touchât rien avant que de tomber entre ses mains; alors elle le laissa doucement tomber, tandis qu'il haussoit les mains pour le recevoir: mais une bouffée de vent s'éleva soudainement qui l'emporta à côté, et le fit tomber sur la tête d'un des chiens d'argent. Dès qu'il l'eut touché on entendit un long mugissement, et la terre trembla: le prince ne laissa pas de ramasser son livre et de se sauver: mais depuis ce jour il n'a paru ni à mes yeux, ni à ceux d'Alie. Elle a pensé s'en désespérer, et vous auriez été touché vous-même comme je l'ai été toutes les fois qu'elle s'est promenée seule dans les endroits où ils s'étoient vûs; car après l'avoir souvent demandé à ces lieux, elle l'accusoit de perfidie, d'inconstance et de trahison, ou se mettoit à pleurer sa mort d'une maniere à percer l'ame de douleur à tous ceux qui auroient pû l'entendre. Ce fut environ ce tems-là que vous conçûtes tant de haine pour le bélier du géant, dont on vous a appris des choses si extraordinaires, et dont le ministere vous a donné tant de peines, et vous met dans l'embarras où vous êtes aujourd'hui. Je vous ai déjà appris, continua le petit Poinçon, que quelques formes que j'aie prises, et quelqu'industrie que j'y aie employée, jamais je n'ai pû pénétrer jusques à la demeure du géant, pour exécuter vos ordres, ni pour vous informer de ce que ce peut être que ce bélier si singulier; une puissance secrete me rendoit immobile dès que j'en étois à une certaine distance, et il ne m'étoit plus permis que de revenir sur mes pas. Voilà, mon cher maître, et souverain seigneur, l'aveu sincere des fautes que j'ai commises contre vous, je me soumets à toutes les peines qu'il vous plaira de me faire souffrir pour les expier, pourvû que ce ne soit pas celle de votre disgrace. Cependant, comme je vous ai offensé en vous cachant des choses que j'aurois dû vous dire, je vais vous en apprendre une qui vous sera peut-être de quelque utilité. Sachez donc que le prince de Noisy doit être quelque part ici autour, car quoiqu'il n'ait point paru, il a aujourd'hui même parlé à Alie; quand je ne l'aurois pas reconnu à sa voix, les choses qu'il lui a dites ne me permettent pas d'en douter, et je m'imagine que c'est ce qui l'a mise dans l'état où vous l'avez trouvée. Le pauvre petit Poinçon se tut après son récit; il se jetta encore tout plat à terre pour attendrir son maître, et pour en obtenir le pardon de sa faute. Le druide qui l'aimoit, lui ayant fait une réprimande sévere; mais d'un ton assez doux, lui pardonna. Il lui dit ensuite qu'il voyoit bien qu'il avoit plus d'un ennemi à craindre, qu'il ne connoissoit que trop qu'on en vouloit au trésor souterrain, et le renferma dans la statue pour y veiller avec plus d'application et de soin que jamais. Tandis que ces choses se passoient au dedans du château, il faut un peu voir ce que les assiégeans faisoient au dehors. On vous a bien fait du bruit de l'appareil de leur attaque, et des allarmes d'Alie quand elle les vit venir à l'assaut: mais il ne faut pas, s'il vous plaît, vous arrêter à tout cela, ce sont des voisins de la poésie qui ne savent point parler autrement. Il est bien vrai que l'amoureux Moulineau avoit allumé quelque paille au pié du mur d'où sa maîtresse l'avoit tant offensé, et cela dans l'espoir de s'en vanger en l'étouffant: mais il est plus vrai encore qu'il avoit tourné le dos pour fuir dès qu'il eut apperçu cette espece d'inondation subite que le druide répandit autour de son château; il est vrai cependant qu'il avoit repris courage à la vûe du pont que son bélier jetta sur ce petit torrent, et si je ne me trompe, nous les avons laissés l'un et l'autre sur ce pont, dans le tems que le géant faisoit tant de menaces. Il crut la place à lui lorsqu'il vit que le druide avoit abandonné son poste pour aller à sa bibliotheque: mais son bélier l'arrêta sur le pont comme il demandoit des échelles pour monter à l'assaut; il lui dit que le druide ne s'étoit point retiré par crainte, qu'il falloit qu'il y eût quelque ruse de guerre cachée sous cette retraite; que quand même il seroit au milieu de la place il n'en seroit pas plus avancé, que tout y étoit plein de statues guerrieres qu'il animoit à son gré, et qu'il y avoit sur-tout deux chiens d'argent à sa porte, dont le moindre étoit capable d'étrangler une armée quand on le lâchoit. Que son avis étoit donc de se retirer, et que dès qu'ils seroient dans leurs quartiers il faudroit tenir conseil sur ce qu'on devoit faire. Le géant qui se laissoit volontiers gouverner quand il étoit question de quelque péril, se rendit à sa demeure le plus promptement qu'il lui fut possible. On soupa avant de tenir conseil, et après le souper Moulineau ne voulut plus entendre parler d'affaires; car il avoit mangé comme trois loups et bû comme trois forts yvrognes; il se jetta donc dans un grand fauteuil en s'adressant au bélier. à propos, lui dit-il, apprens-moi un peu comment toi qui n'es qu'une bête, tu peus parler aussi-bien et mieux que moi? Volontiers, lui répondit le bélier. Vous savez que les ames de tous les hommes passent après leur mort dans le corps de quelque animal, et retournent après un certain tems dans le corps de quelqu'autre homme. Vraiment, dit le géant, je n'avois garde de m'imaginer cela. Moi, par exemple, ajouta-t-il, quelle bête ai-je autrefois été? Vous avez été fourmi, dit le bélier. Il n'eut pas plutôt lâché cette parole; que le géant qui ne haissoit rien tant que d'être comparé aux petites choses, se leva, et mettant la main sur la garde de son cimeterre: misérable roquet, s'écria-t-il, je ne sai qui me tient que je ne te fasse voler la tête à dix lieues de moi. Le bélier qui ne le craignoit pas, ne laissa pas de faire semblant d'avoir peur, et se mettant à deux genoux baisa trois fois la terre en signe d'humiliation; puis voyant le géant un peu radouci par cette action; il se releva en continuant ainsi. Si votre grandeur savoit lire, elle verroit bien-tôt que je ne lui ai rien dit que de véritable: mais si le sort lui a fait autrefois l'affront de renfermer une si belle ame et un esprit si vaste dans une si petite créature, il reparera quelque jour cette injure en vous faisant aussi-tôt que vous serez mort, dromadaire, ensuite éléphant, et après quelques années baleine. Le géant, charmé de l'éclat de ses destinées futures, donna sa main à baiser à son confident, se remit dans son fauteuil, et pour éloigner tous les inconvéniens de la métempsicose, lui ordonna de lui remettre l'esprit par le récit de quelque conte agréable. Le bélier après avoir un peu rêvé, commença de cette maniere. depuis les blessures du renard blanc, la reine n'avoit pas manqué de lui rendre visite. bélier, mon ami, lui dit le géant en l'interrompant, je ne comprens rien à tout cela. Si tu voulois commencer par le commencement tu me ferois plaisir, car tous ces récits qui commencent par le milieu ne font qu'embrouiller l'imagination. Eh bien! Dit le bélier, je consens contre la coutume à mettre chaque chose à leur place, ainsi le commencement de mon histoire sera à la tête de mon récit. HISTOIRE DE PERTHARITE ET FERANDINE Il y avoit un roi de Lombardie, qui étoit l'homme le plus laid de son royaume, et dont la femme étoit la plus belle de l'univers: mais en récompense c'étoit le meilleur de tous les maris, et elle la plus méchante de toutes les femmes. Bien loin de souffrir qu'il approchât d'elle, il n'osoit la regarder, cependant elle le grondoit sans cesse de ce qu'elle n'en avoit point d'enfans. Il avoit un fils et une fille d'un autre mariage, qui étoient l'objet de l'adoration de tout le royaume, et celui de la haine et des tyrannies de leur cruelle belle-mere: quoiqu'elle n'eût pas le coeur tendre, elle étoit si jalouse de sa beauté, que si par hasard elle entendoit parler de quelque jeune personne qui eût des appas, et qui osât les montrer avec applaudissement, aussi-tôt elle la faisoit enlever; aussi étoit-ce une chose à voir que ses dames du palais pour l'excellence de leur laideur. Le roi tout au contraire qui étoit le plus disgracié par sa figure, que la nature eût jamais formé, ne se plaisoit qu'à voir dans sa cour les hommes les plus beaux et les mieux faits qu'il pût trouver: mais il avoit toutes les peines du monde à les y retenir, tant ils étoient ennuyés de voir les vilaines bêtes qui composoient celle de la reine. Le roi, malgré les marques de mépris et de haine qu'il en recevoit tous les jours, en étoit si éperduement amoureux, qu'il lui laissoit faire tout ce qu'elle vouloit: elle étoit maîtresse absolue de son royaume et de ses sujets: et ce pouvoir injuste s'étendoit même jusques sur ses enfans. La princesse portoit cruellement la peine d'être aussi belle que sa jalouse marâtre; elle étoit reléguée dans une mansarde au haut du palais, où personne n'osoit lui aller faire sa cour. La reine avoit mis une furie auprès d'elle pour gouvernante; c'étoit une vieille bossue qui après l'avoir grondée tout le jour, la réveilloit la nuit pour lui dire des injures; elle mettoit toute son industrie à lui gâter la taille par des habits faits exprès, et à lui perdre le tein. C'étoit la douceur même que cette adorable princesse; ainsi les larmes étoient sa seule ressource au milieu de tant de souffrances. Le prince étoit presque aussi maltraité par les officiers destinés à le servir, étant tous choisis par la reine à qui ils étoient dévoüés entierement: mais il s'en falloit bien qu'il fût aussi endurant que la princesse sa soeur, comme vous allez l'apprendre. Le roi avoit un cousin qui étoit archiduc de plaisance; ce prince étoit devenu fou pour avoir couché une nuit dans un château au milieu d'un bois où il s'étoit égaré en chassant. Dans ce château revenoient des esprits, il prétendoit en avoir vû de si extraordinaires, que la frayeur qu'il en avoit eue lui avoit tourné la tête. Il avoit un fils et une fille qu'il aimoit passionnément, c'étoit avec raison; jamais il n'a été deux créatures si parfaites. Le prince s'appelloit Pertharite, et la princesse Férandine; ils se désespéroient de l'état où ils voyoient le meilleur pere qui fût jamais. Ils envoyerent consulter une fameuse magicienne qu'on prenoit pour une des sibyles, elle demeuroit auprès du lac d'Averne, et s'appelloit la mere aux gaines, parce que l'entrée où elle demeuroit étoit toute tapissée de gaines, où tous ceux qui venoient la consulter étoient obligés de porter un couteau qu'elle fourroit dans une de ses gaines avant que de rendre sa réponse. Tout ce qu'elle dit à ceux qui l'avoient consultée sur la maladie de leur prince, fut que ses enfans n'avoient qu'à aller chercher l'esprit de leur pere au même endroit où il l'avoit perdu. Les ministres avec tout le conseil s'y opposerent, ils dirent que c'étoit bien assez que leur prince fût fou sans que le reste de sa famille se mît en état de le devenir: mais ils n'en furent pas les maîtres, et Pertharite s'obstina dans la résolution d'y aller seul pour tous les deux, sa soeur n'y voulut jamais consentir, et après beaucoup d'efforts inutiles pour les retenir, le beau Pertharite et la charmante Férandine partirent. Toute la cour les accompagna jusques au château enchanté, ils y entrerent seuls: mais on eut beau les attendre pendant quinze jours dans la forêt, ils ne revinrent point. Le désespoir que causa leur perte fut universel dans tous les états de plaisance. On dit d'abord qu'il falloit aller brûler la mere aux gaines toute vive. La tentative eût été inutile, les sorcieres de ce tems-là ne se laissoient pas brûler comme en ce tems-ci. Le président du conseil, homme sage et fort avisé, dit qu'il falloit plutôt lui envoyer toutes les personnes considérables avec chacun un couteau d'or garni de pierreries pour implorer son assistance. La beauté du présent parut la rendre favorable: les couteaux furent mis dans leurs gaines, car elle en auroit eu encore de vuides quand on lui auroit apporté tous les couteaux de l'univers. Bélier, mon ami, dit alors le géant, qu'est-ce que tous ces couteaux et ces gaines font à ces gens de Lombardie dont tu me parlois tantôt? Si votre grandeur veut se donner un moment de patience, reprit le bélier, elle va le savoir. La magicienne après avoir serré son présent, ouvrit une vieille armoire d'où elle tira un peigne et un carcan. Le peigne étoit dans un étui, et le carcan d'acier fort luisant étoit fermé d'un petit cadenat d'or. Tenez, leur dit-elle, portez ces deux choses par toutes les cours du monde, jusqu'à ce que vous trouviez une dame assez belle pour ouvrir ce carcan, et un homme assez parfait pour tirer ce peigne de son étui; lorsque cela vous arrivera vous n'aurez qu'à vous en retourner chez vous. Voilà, ajouta-t-elle tout ce que je puis faire pour le salut de vos maîtres. Toutes les personnes nommées pour parcourir toute la terre, du moins jusques à ce qu'ils eussent trouvé ce qu'ils cherchoient, avoient déjà parcouru toute l'Italie, lorsqu'ils envoyerent annoncer leur arrivée et le sujet de leur voyage au roi de Lombardie, qui tenoit alors sa cour dans la mirandole capitale de ses états. Il étoit déjà instruit du malheur du prince de Plaisance et de la perte de Pertharite et de la belle Férandine. Il ne douta point que sa femme n'eût toute la beauté qu'il falloit pour ouvrir le carcan, et que parmi cette florissante jeunesse qu'il avoit rassemblée dans sa cour, il ne se trouvât quelqu'un qui eût assez de mérite pour tirer le peigne de son étui: mais il ne comprenoit pas quel remede cela pourroit apporter aux calamités de son parent. Il fit tout préparer pour la réception de ces ambassadeurs qui devoient arriver dans peu de jours. La reine ne s'occupa plus qu'à se baigner, se friser, et peut-être à se farder; car les femmes occupées seulement de leur beauté, croyent qu'elles ne sauroient trop faire pour la relever. La confiance qu'elle avoit en la sienne, ne l'empêchoit pas de sentir une vive inquiétude de l'effet que pouvoit produire celle de la princesse, quoiqu'on eût mis tout en usage pour la gâter. Sa gouvernante même, zélée ministre des mauvais desseins de la jalouse reine, courut toute la ville pour chercher quelque honnête medecin qui pût lui faire venir la petite vérole. Ne trouvant pas ce secours, elle fut tentée de lui crever un oeil, et de soutenir que cela lui étoit arrivé par accident. Le prince ayant résolu d'aller au-devant des ambassadeurs à quelque distance de la ville, fit avertir tous les jeunes seigneurs de se tenir prêts; il en étoit adoré: mais ils n'osoient lui faire leur cour, parce que la reine qui gouvernoit avec un pouvoir proportionné à ses charmes et à la foiblesse que le roi avoit pour elle, le trouvoit mauvais. Le prince dont l'esprit étoit déja assez formé pour être politique, dissimuloit son ressentiment par respect pour un pere qu'il aimoit tendrement. Comme il alloit monter à cheval, un jeune seigneur s'approcha de lui, et ayant les larmes aux yeux, lui dit de ne point monter le cheval qu'on lui présentoit, parce qu'il étoit le plus furieux et le plus vicieux de tous les chevaux; que son pere qui étoit un des premiers écuyers de la reine, l'avoit choisi exprès pour qu'il lui arrivât quelque malheur. Le prince lui dit à l'oreille de ne faire semblant de rien, et monta fierement sur le cheval: mais il en pensa couter cher au donneur d'avis, qu'il salua d'une horrible ruade, avant que le prince fût bien affermi dans les arçons. Il étoit le meilleur homme de cheval et le plus accompli en toutes choses qu'on pût voir, excepté le beau Pertharite, et bien lui en prit; car le maudit animal se mit en fureur dès qu'il sentit l'air de la campagne, c'étoit des hennissemens, des haut-le-corps, des écarts et des ruades continuelles; le prince qui l'avoit mis tout en sang, étoit lui-même tout en eau à force de le vouloir dompter; il croyoit en être venu à bout, lorsque revenant assez tranquilement au milieu des ambassadeurs, et passant sur un pont de la ville, le cheval se cabra, et franchissant tout d'un coup le parapet, se précipita dans la riviere où il se noya: mais le prince eut bien-tôt regagné le rivage, et sans témoigner le moindre ressentiment, se retira dans son appartement pour y changer d'habit. Le roi, la reine et toute la cour étoient dans une grande place sur des échaffauts où ils attendoient les ambassadeurs pour faire l'épreuve dont il étoit question. Le prince qui s'étoit remis de son accident, y parut plus beau que le jour, et y fut reçu avec de grandes acclamations de tout le peuple. Les ambassadeurs arriverent un moment après le prince; la reine, dès qu'ils approcherent, au lieu d'écouter leur compliment, dit au prince qu'il se moquoit de prendre si mal son tems pour se baigner, et lui demanda d'un ton railleur, s'il avoit trouvé l'eau bonne. Toutes les guenons de sa cour applaudissant à cette raillerie, ouvrirent de vilaines bouches, et firent de grands éclats de rire. La mauvaise plaisanterie de la reine continuoit, lorsqu'on vit arriver la princesse; dès qu'elle parut, tout le peuple se mit à murmurer et à verser des larmes; les courtisans frémirent d'indignation, sans oser le marquer, et les ambassadeurs étonnés ne savoient que penser en voyant cette princesse qu'ils avoient entendu souvent comparer à l'admirable Férandine. Elle étoit mal vêtue, encore plus mal coeffée, car on lui avoit coupé tout un côté de cheveux, et pour la rendre plus ridicule on lui avoit barbouillé le visage de jaune. Dans cet état elle s'arrêtoit à tout moment, et ne pouvoit s'empêcher de pleurer de honte: mais sa gouvernante pour la faire avancer, la poussoit très-rudement par derriere, et la força de se placer auprès de la reine qui étoit dans le suprème éclat de sa beauté, et toute brillante de pierreries. On auroit crû que c'étoit assez du triomphe dont elle joüissoit: mais les dames du palais pour le rendre plus complet, firent de grandes huées quand la triste princesse fut obligée de se placer auprès d'elle. Le roi qui tenoit ses yeux baissés, mouroit de honte et de compassion; et n'ayant ni la force de marquer à la reine son juste ressentiment, ni celle de rester, dit en s'adressant aux ambassadeurs, qu'il n'y avoit pas d'apparence que lui, qui étoit le plus laid de tous les hommes, dût prétendre à la gloire d'une aventure qui étoit destinée au plus charmant, et ayant ordonné au prince son fils de tenir sa place, il se retira. Le prince, sans perdre de tems, fit commencer les épreuves; on présenta par son ordre le peigne à l'écuyer de la reine, et ne l'ayant pû tirer de son étui, il lui fit donner la question, dans laquelle il avoua les mauvais desseins qu'il avoit de faire périr le prince. Le peuple frapé d'horreur de ce crime, s'en rendit le maître et le lapida, malgré le desir que le prince avoit de le sauver en faveur de son fils, et malgré la présence de la reine. Le carcan fut ensuite présenté à la gouvernante de la princesse, qui se mit envain à genoux pour demander miséricorde, elle n'avoit garde de l'ouvrir étant encore plus laide qu'elle n'étoit méchante. Le prince, sans écouter sa belle-mere, qui s'humilia devant lui pour obtenir sa grace, ordonna qu'on la brulât toute vive à l'autre bout de la ville pour ne pas empuantir l'assemblée. Cette prompte justice fut suivie des acclamations de tout le peuple, excepté des dames de la reine qui tenoient une misérable et chetive contenance. Le prince ayant imposé silence, dit qu'il falloit continuer les épreuves. Il ajouta que personne ne devoit craindre aucun châtiment pour n'y pas réussir, qu'il les avoit fait seulement commencer par ces deux misérables, pour avoir une occasion de leur faire avoüer leurs crimes, et les en punir après. Les ambassadeurs trouverent ce discours plein de sagesse et de prudence. La reine qui n'avoit jamais entendu parler sur ce ton en sa présence, étoit toute éperdue. Le prince commanda à ses dames d'atour d'aller parer et habiller sa soeur, comme il convenoit à son âge et à son rang, et d'y employer tous leurs soins au péril de leur vie. On lui obéit; la princesse revint si belle et si brillante, qu'il ne paroissoit plus qu'on lui eût coupé la moitié des cheveux. Tous les hommes essayerent inutilement de tirer le peigne de son étui, et c'étoit un plaisir de voir les huées continuelles du peuple quand on présentoit le carcan aux dames de la reine. Elle le prit enfin elle-même, et l'ouvrit après quelques efforts: mais il se referma dans l'instant avec un bruit si épouventable, qu'elle tomba à la renverse, et fut emportée comme morte. Il ne restoit plus que le prince et sa charmante soeur, et déjà les tristes ambassadeurs comptoient de remporter leur peigne et leur carcan: mais le prince n'eut pas plutôt touché l'étui, que le peigne en sortit de lui-même, et le carcan s'ouvrit pour la princesse, sans se refermer. Mille cris de joie s'éleverent en même-tems, qui auroient continué long-tems sans un tremblement de terre qui ébranla toute la ville, auquel succéda un tourbillon mêlé de grêle et d'éclairs qui dispersa toute l'assemblée. Mais ce fut en vain qu'on chercha le prince et la princesse; ils avoient disparu au moment de cette aventure. Ce fut une désolation universelle par tout le royaume quand cette nouvelle s'y répandit. Le roi ne pouvoit s'en consoler, et les courtisans après s'être mis en grand deuil, se disperserent pour aller les chercher par toute la terre. Mais ce qui surprendra bien plus votre grandeur, est que le désespoir de la reine effaça toutes ses autres afflictions. La haine qu'elle avoit eu pour le prince et pour la princesse s'étoit changée en tendresse, et en tendresse si violente, qu'elle s'arrachoit les cheveux quand elle apprit qu'ils étoient perdus. Elle envoya prier le roi de la venir voir pour lui demander pardon, car au lieu du mépris et de l'aversion qu'elle avoit toûjours eu pour lui, son coeur l'adoroit, et son imagination le lui représentoit comme le plus aimable et le plus digne d'être aimé de tous les hommes. Mais le roi qui ne doutoit point qu'elle n'eût fait périr ses enfans par quelque trahison, quoiqu'il eût la foiblesse de l'aimer toûjours, bien loin de la punir vouloit se punir lui-même de cette foiblesse, et fit voeu de ne la jamais voir. Tandis que tout cela se passoit à la cour, voyons un peu ce qu'étoit devenu le prince et la princesse. C'est bien fait, dit le géant, car tu commençois à me lenterner l'esprit par toutes ces tracasseries et ces changemens d'humeur; et puis pourquoi faire tant de bruit pour la perte de ces deux marmousets? Car je m'imagine que ce prince étoit quelque petit impertinent comme ce freluquet de Noisy. Oh! Que j'aurois de plaisir à lui fendre l'estomac et à lui arracher le coeur si je le trouvois. Mais le crapaud, sans doute, est allé si loin depuis l'affront qu'il me fit et sa trahison, qu'on ne sait ce qu'il est devenu. Ce qui me console est, que tu me promets de me le faire voir quelque jour; oui, je vous le promets, dit le bélier, qui reprit ainsi son histoire. Cet orage qui avoit dispersé tout le monde le jour des épreuves, s'étant séparé en deux différens tourbillons, avoit enlevé le prince et sa soeur pour les aller mettre bien loin de chez eux, car ces sortes de voitures vont fort vîte. La princesse se trouva donc au milieu d'une forêt fort sauvage; dès qu'elle eut repris ses esprits, elle s'apperçut du triste état où elle étoit, et tous les malheurs qui pouvoient lui arriver dans ce désert s'offrirent à son imagination. Elle eut beau promener ses yeux de tous côtés, elle ne vit que des arbres et des rochers, et les seuls échos lui répondoient quand elle appelloit son frere à son secours. Elle alloit donc errante à l'aventure par des sentiers difficiles, quand deux gros loups qui cherchoient fortune l'apperçurent et vinrent à elle la gueule ouverte, elle se crut devorée, et après un grand cri, mettant la main devant ses yeux pour ne pas voir l'horreur d'une telle mort, elle y porta le carcan sans y songer; dès que les loups le virent, ils firent un saut en arriere, et se mirent à fuir comme s'ils avoient eu une meute de cent chiens à leurs trousses. Autant en firent certains ours qui la crurent tenir à quelques pas de-là, et plus loin de nouveaux loups qui se sauverent encore plus promptement que les premiers à l'aspect du carcan. Cela l'avoit menée à une grande route qui traversoit la forêt. Au milieu de cette route étoit une douzaine de bergers qui gardoient leurs troupeaux de moutons. Quand elle se vit dans des lieux moins affreux elle doubla le pas pour joindre les bergers et pour implorer leur secours: mais comme elle ouvroit la bouche pour leur parler, les moutons voyant le carcan, se mirent à fuir par la forêt, et les bergers à courir après. Ce fut seulement alors qu'elle s'apperçut de la vertu de son carcan. Elle fut fâchée de ne l'avoir pas connue avant la déroute des moutons, cependant elle se sentit extrémement rassurée à cette connoissance. Elle se remit dans p93 le plus épais du bois, pour tâcher de rejoindre quelqu'un des bergers, mais elle avoit beau courir et les appeller, ils fuyoient toûjours devant elle. Fatiguée de cette poursuite et de tout le chemin qu'elle avoit fait à travers les ronces et les rochers, elle suivit doucement une route moins ouverte que la premiere, et qui lui laissa voir de loin un vieux château; cette vûe la soutint, et lui donna de nouvelles forces, dans le tems même qu'elle succomboit de lassitude. Elle étoit assez près de ce château, lorsqu'un renard plus blanc que la neige traversa la route où elle étoit, et revint sur ses pas se mettre sur son passage. Il s'arrêta à sept ou huit pas d'elle, et se mit à la regarder avec une attention extrème, elle n'en eut pas moins à l'examiner, car il étoit impossible de le voir sans en être charmé. Oh! S'écria le géant, le voilà donc arrivé ce renard blanc; j'en suis vraiment bien-aise, car je le croyois perdu depuis le tems que tu m'embarrasses l'esprit de toute autre chose, peut-être assez inutile. Eh bien! Que firent-ils, après s'être bien regardés? La princesse, répondit le bélier, cacha vîte son carcan de peur d'effrayer le renard; elle n'auroit pas voulu pour toute chose le perdre de vûe, car avec cet air fin et spirituel que les renards ont dans la physionomie, il avoit une grace singuliere, et je ne sai quoi de noble dans les regards. Elle s'approcha de lui pour voir s'il se laisseroit prendre, ou du moins s'il voudroit la suivre à ce château: mais il ne voulut ni l'un ni l'autre, et se mit à courir tout d'un autre côté; cependant il n'alloit pas assez vîte pour qu'elle le perdît de vûe: enfin après avoir passé le reste du jour à le suivre d'une constance bien au-dessus de ses forces, la pauvre princesse alloit tomber de lassitude, lorsqu'elle découvrit un espece de petit palais situé sur le bord d'un ruisseau, dans le lieu du monde le plus agréable. Le renard y étoit entré; la crainte et l'incertitude retinrent un moment la princesse: mais l'envie de suivre son aimable renard l'emporta sur tous les autres égards. Elle entra donc, et le renard blanc qui étoit la politesse même, l'ayant reçue à la porte, prit le bas de sa jupe entre ses dents, et malgré tout ce qu'elle put faire pour s'en défendre, la porta pendant qu'elle traversoit la cour pour se rendre au premier appartement du palais. Elle se jetta d'abord sur un canapé, car rien n'y manquoit, et voyant son cher renard à ses piés qui la regardoit tendrement, elle oublia non-seulement ses dangers et ses fatigues passées, mais elle se seroit passée du reste de l'univers pour ne bouger de là. Nous l'y laisserons, s'il vous plaît, pour retourner au prince son frere. Si cela est, dit le seigneur Moulineau, je compte que je ne la reverrai plus, ni son renard blanc, car tu ne fais que tarabuster mon attention d'un endroit à un autre. N'y auroit-il pas moyen de finir ce qui les regarde avant que d'aller courir après une autre aventure? Cela ne se peut, répondit le bélier: mais il n'y a rien de si aisé que de finir ici le conte pour peu qu'il vous ennuye. Le géant qui n'avoit pas encore envie de dormir ne le voulut pas, et le bélier continua en ces termes. Votre excellence aura la bonté de se souvenir que tandis qu'un des tourbillons enlevoit la princesse de Lombardie pour la mettre au milieu d'un bois; l'autre avoit mis le prince son frere sur le bord de la mer; il s'y promenoit à grands pas, l'esprit tout rempli de la nouveauté de son aventure, et du souvenir de ce qui s'étoit passé le même jour à la cour du roi son pere. Comme il n'y avoit vû que des objets dignes de sa haine et de son oubli, il ne se souvint que d'une soeur abandonnée par la foiblesse d'un pere à toutes les cruautés d'une belle-mere, plus animée que jamais contre elle, par l'avantage qu'elle venoit de remporter. Ses tristes pensées menerent son imagination assez loin, et conduisirent ses pas au pié d'un rocher qui s'élevant insensiblement du rivage, s'avançoit jusques dans la mer. Il monta jusques au haut sans savoir ce qu'il faisoit; comme il étoit assez élevé, la vûe s'étendoit fort loin de tous côtés: derriere lui s'offroit un paysage qui paroissoit inculte et désert: mais du côté de la mer il vit en éloignement une isle qui lui parut le plus délicieux séjour de l'univers. Il ne se lassoit point de regarder; il lui vint d'abord dans l'esprit que la princesse sa soeur pourroit bien y être. Un moment après il traita cette pensée de pure vision, cependant elle lui revenoit toûjours. Le sommet du rocher étoit couvert de mousse et d'une herbe épaisse et touffue; il se coucha sur l'herbe, appuya sa tête sur la mousse, et la soûtenant d'une de ses mains, il tournoit ses regards languissans du côté de l'isle, et tomba dans une profonde rêverie. Enfin excepté que son visage n'étoit pas baigné de larmes, il étoit à peu près dans la posture où l'amoureux prince de Noisy se mettoit tous les jours pour regarder le château du druide depuis la premiere rencontre qu'il fit de sa fille. Le géant qui commençoit à s'endormir, s'éveillant à cet endroit, quoi, s'écria-t-il, cette maudite marionette après avoir eu l'insolence de m'offenser, aime encore Alie. Tiens, bélier mon ami, si jamais il revient, je le veux écorcher tout vif, remplir sa peau de paille, et l'envoyer à sa maîtresse. Ce sera bien-tôt, repliqua le bélier, car je vous avertis qu'il n'a point d'aversion pour vous. Mais laissons là ce sujet que nous reprendrons une autre fois, et retournons au prince de Lombardie. Il regardoit donc attentivement cette isle, dont le terrain lui paroissoit tapissé d'une charmante verdure, et enrichi de mille arbres fleuris. Il ne quitta cet objet que lorsque les ténebres de la nuit commencerent à lui en dérober la vûe. Il quitta ce rivage et s'avança le plus qu'il put dans les terres sans y trouver d'habitations. Il s'arrêta dans un bois où il fit mauvaise chere, et passa la nuit comme il put. Dès que le jour parut, son premier dessein fut de chercher quelque chemin qui le ramenât à la cour de son pere, ne doutant point que la princesse sa soeur n'eût besoin de sa présence: mais il ne put s'ôter de l'esprit qu'elle ne fût dans cette isle. Cette imagination lui parut aussi ridicule que la premiere fois qu'elle s'étoit présentée à lui; cependant il revint au bord de la mer, s'y promena quelque-tems, et comme il avoit remonté sur son rocher pour mieux voir cette isle agréable, il ne trouva plus le sentier qui l'y avoit conduit le jour précédent. Il tournoit au pié du rocher pour en trouver quelqu'autre, quand il entendit de l'autre côté la plus belle voix du monde; il jugea d'abord que c'étoit la voix d'une femme; il passa par des endroits dangereux et difficiles, pour parvenir où il entendoit toûjours chanter, car ce rocher s'avançoit dans la mer, enfin après en avoir fait presque le tour, il descendit dans un terrain plus uni, et jugea qu'il n'étoit qu'à huit ou dix pas de la personne qui chantoit; cependant il ne la voyoit point, il lui parut qu'elle étoit cachée derriere un autre recoin du rocher; il s'y avançoit avec beaucoup d'empressement, et avec le moins de bruit qu'il lui étoit possible, lorsqu'il vit auprès de l'endroit où il vouloit aller, la peau de quelque grand poisson fraîchement étendue sur le sable. Cet objet lui donna de l'horreur; il fit quelque bruit en se tournant pour éviter cette vûe désagréable; et dans le moment il entendit sauter quelque chose dans la mer. Cela le fit retourner: mais il ne vit plus cette peau. Alors il s'avança vers le lieu où il avoit entendu chanter, il n'y trouva personne, et sa surprise redoubla bien encore quand il vit les plus beaux bains du monde: ils étoient pratiqués dans une grotte au pié du roc, que la nature seule n'avoit pas faite, car elle étoit partout revêtue de marbre, et les cuves où l'on se baignoit étoient d'ébene doublées d'or. Il ne savoit que penser de toutes ces choses, quoiqu'il y rêvât jusqu'à la nuit. Il la passa comme la précédente, ainsi que deux ou trois encore au milieu d'un bois, couchant à l'air, et se nourrissant de fruits sauvages. Ce n'étoit pas là une vie fort délicieuse pour un jeune prince: mais c'étoit le moindre de ses chagrins. Il étoit revenu chaque jour au bord de la mer sans y rien voir et sans y rien entendre. Le sentier qui l'avoit d'abord conduit au haut du rocher, parut à la fin; il y monta avec ardeur, et revit avec plaisir la belle isle. à peine y fut-il qu'il entendit chanter cette même voix qui l'avoit charmé; aussi-tôt il descendit; et comme il étoit à trois pas de la grotte, il vit encore cette peau sanglante; il en eut encore plus de peur que la premiere fois; il fit le même bruit, et aussi-tôt il vit sauter un poisson monstrueux dans la mer, et ne revit plus la vilaine peau. Il trouva la grotte dans le même état que la premiere fois, hors que la cuve étoit encore pleine d'eau; il y mit la main, et l'ayant trouvée tiéde, il ne douta point qu'on ne vînt de s'y baigner: mais il ne pouvoit comprendre que ce fût ce poisson qui vînt se faire écorcher pour se mettre au bain, et qui chantoit si mélodieusement. Il revint à l'endroit d'où ce poisson avoit sauté dans la mer, et remarqua que la surface de l'eau en étoit encore marquée par un grand sillon qui s'étendoit devers l'isle. Le lendemain il se mit en embuscade derriere quelque rocher qui formoit l'entrée de la grotte, pour tâcher de découvrir ce que c'étoit que ce poisson. Il avoit les yeux attachés sur l'isle, s'imaginant que c'étoit de cet endroit que cet animal devoit venir, lorsqu'il en vit sortir quelque chose de blanc qu'il prit d'abord pour un petit bateau avec une voile: à mesure que cela s'avançoit vers le rivage, sa curiosité augmentoit, et l'objet sembloit diminuer; cela le fit sortir de son embuscade pour ne le pas perdre de vûe. Quand cet objet flottant fut assez près du rivage, au lieu de venir droit à l'entrée de la grotte, il se détourna pour aborder plus loin. Il se mit tout au bord de la mer, et vit qu'au lieu de prendre terre, cette merveille ne fit que ranger la côte en s'avançant vers lui. Dès que cela fut assez près du prince pour démêler ce que c'étoit, il vit la plus belle créature de l'univers, dans une conque marine, qui tenant d'une main le bout d'une grande voile blanche qui étoit attachée par l'autre bout à ce merveilleux chariot, le faisoit aller à son gré par le secours des zéphirs. Le prince se mit à genoux, ne doutant pas que ce ne fût la déesse Thétis qui se promenoit sur l'eau; rien ne ressembloit tant à tous les portraits qu'on fait d'elle et de son équipage; excepté que cette Thétis qu'il voyoit n'étoit ni si blonde ni si nue qu'on représente d'ordinaire la déesse. Le vent tout à coup ralenti, lui fit voir dans cette figure l'éclat dont brillera dans la race future, une princesse de Conty. De la princesse toute entiere chaque attrait s'offrit à ses yeux, son air, sa grace singuliere, la majesté de ses ayeux; d'agrémens immortels la foule vagabonde, qui se répand sur tous ses traits, la plus belle taille du monde, et le reste fait à peu près comme on peint au sortir de l'onde, venus dans les plus beaux portraits. Le prince de Lombardie toûjours à genoux devant cette divinité, l'auroit regardée de cent mille yeux s'il les avoit eus: elle étoit arrêtée vis-à-vis de lui, on ne sait pas bien pourquoi, si ce n'est que l'attention du prince et sa figure ne lui déplaisoient pas. à son égard il sentit bien-tôt que c'étoit fait de sa liberté; car l'admiration et l'amour l'avoient saisi en même-tems, et cela d'une si grande force, qu'il en étoit tout éperdu, et qu'il en suoit à grosses goutes. Il tira son mouchoir pour s'essuyer le visage, et en le tirant il fit tomber le peigne et son étui. Cette beauté ne l'eut pas plutôt apperçu qu'elle fit un grand cri, et s'approcha comme pour mettre pié à terre: mais le prince tout confus qu'une chose si peu convenable aux héros fût sortie de sa poche, se jetta promptement dessus, et le serra tout indigné de l'affront qu'il en recevoit. Elle en fit un cri plus aigu et plus sensible que le premier, et lui tournant brusquement le dos, vogua vers son isle, et disparut à ses yeux. Il en fut sensiblement touché; tous ses desirs se tournerent vers cette isle, et ne voyant aucun bateau pour l'y conduire, il résolut de tenter l'aventure de Léandre: trop heureux d'en éprouver la fin, pourvû que les commencemens lui en pussent être aussi agréables. Il commençoit donc à se déshabiller pour cette épreuve, lorsqu'il entendit au haut du rocher des cris et des gémissemens, tels que font les chiens quand ils sont en affliction, il leva les yeux, et vit le renard blanc qui s'étant dressé sur les pates de derriere, continuoit ses cris, et faisoit plusieurs gestes de ses pates de devant vers l'isle. Le prince le regardoit attentivement, pendant qu'un petit bateau qui s'étoit détaché de l'isle aux cris et aux signes du renard blanc, venoit à pleine voile vers le rivage; le renard descendit, et dès qu'il vit le prince, il fit deux ou trois sauts de joie, et se mit en devoir de lui baiser les mains, et de lui lêcher les piés: mais le prince qui dès cette premiere vûe l'aimoit et l'estimoit, ne le voulut jamais permettre. Pendant ces honnêtetés de part et d'autre, le bateau étoit abordé; le renard blanc fit signe au prince de remettre ce qu'il avoit ôté de ses habits, et d'entrer avec lui dans le bateau, c'est ce qu'il souhaitoit ardemment: mais avant que de passer dans un lieu où il espéroit de revoir sa divinité, il se souvint de l'affront que son peigne lui avoit fait, il le tira de sa poche de colere, et alloit le jetter dans la mer, quand le renard blanc fit un cri douloureux, et sautant à sa manche, lui retint le bras de toute sa force, et ne voulut point lâcher prise que le prince n'eût remis le peigne et l'étui dans sa poche. Le bateau se mit à voguer dès qu'ils y furent, et il alloit de lui-même: mais il n'étoit encore qu'à vingt pas du rivage, quand on entendit un bruit de chevaux sur le même rivage. Un homme à cheval, que plusieurs autres sembloient poursuivre, s'avança jusqu'au bord de la mer, banda son arc, et d'une fleche qu'il y mit perça le renard blanc de part en part. Il fit un grand soupir, et tournant tristement les yeux sur le prince, il les ferma comme pour ne jamais plus les ouvrir. Le prince ne fut guere moins rempli d'affliction que si la fleche l'eût percé lui-même; et sans rien consulter que sa douleur et son ressentiment, il se jetta à la mer pour aller venger la mort du pauvre renard. Il fut bientôt à bord: mais il ne trouva plus personne, et il perdit avec chagrin l'espoir de la vengeance, en perdant les traces du meurtrier que des rochers dont toute cette côte étoit bordée, déroberent à sa poursuite. Il revint au bord de la mer pour tâcher de regagner le bateau, et pour voir si le renard étoit encore en état d'être secouru: mais ce fut inutilement. Tout étoit disparu de dessus la mer comme de dessus la terre. Les espérances du prince avec toutes les flateuses idées qu'il s'étoit formées d'un bonheur prochain, s'évanoüirent en même-tems, et il se trouva sur le bord de la mer sans autre compagnie que celle de la douleur et du désespoir. à cet endroit du récit que faisoit le bélier, le géant Moulineau se mit à bâiller, et se sentant plus d'envie de dormir que d'apprendre le reste de cette histoire, il se déshabilla, se fit donner ses bottes, et se mit au lit. Le bélier ne manqua pas de se trouver au lever de son maître, et après lui avoir fait sa cour par quelques loüanges sur sa bonne mine et ses agrémens, il lui dit qu'il avoit fait le tour de la place ennemie pendant la nuit, que l'ayant examinée de fort près à la faveur des ténebres, elle lui paroissoit imprenable par la force, et qu'elle l'étoit encore plus par famine, parce que le druide qui commandoit aux élemens, trouveroit bien le moyen de subsister malgré tous leurs efforts, et qu'il voyoit bien qu'il se moquoit de tout ce qu'ils avoient fait jusques-là, que son avis étoit donc de tâcher de le surprendre avec sa fille. Par quel stratagème? Dit le géant; le voici, répondit le bélier, que votre grandeur lui fasse savoir que vous êtes fâché de tout ce que le ressentiment vous a fait faire jusques à présent, que vous avez trop de tendresse pour sa fille, et trop de respect pour lui, pour vous obstiner à les vouloir vaincre par la voie des armes; que ne voulant plus devoir qu'à votre amour et à vos services une paix que vous desirez, vous allez retirer vos troupes, et le laisser en pleine liberté, à condition toutefois que pour les frais de la guerre, et pour récompenser mes services, la belle Alie, de ses mains blanches, voudra bien me dorer les deux cornes et les quatre piés, du même or que le druide son pere garde sous la statue de Cléopâtre. Eh! Qu'est-ce que cela me fera: dit le géant, que tu sois doré? Votre grandeur qui a tant d'esprit, reprit le bélier, ne voit-elle pas que dès qu'on m'aura envoyé un passeport, je me rendrai auprès du druide, et que comme la force de ses enchantemens dépend de sa vie, je prendrai mon tems pour lui donner de mes deux cornes dans le ventre, et que l'ayant tué, rien ne me sera plus facile que de vous ouvrir une porte du château pour vous rendre maître de sa fille et de tous ses trésors. Le généreux Moulineau n'eut garde de s'opposer à un projet si plein de noirceur et d'infamie; il y voulut seulement faire quelque petit changement, pour que le bélier n'en eût pas seul l'honneur. Il imagina donc que pour mieux tromper le druide, il falloit envoyer un héraut d'armes au lieu d'un trompette. Le bélier parut en extase d'admiration à ce trait de prudence et de vivacité. La chose étant résolue suivant ce dernier avis, tandis que le héraut se préparoit, et qu'on lui faisoit ses dépêches, le géant pria son favori de reprendre l'histoire du renard blanc, ce qu'il fit de cette maniere. Le prince resté seul au bord de la mer, comme je vous l'ai dit, n'avoit jamais eû la tête si remplie de différentes agitations, ni le coeur si pénétré de tendresse et d'affliction. Il ne pouvoit se résoudre à quitter un rivage sur lequel il avoit été témoin de tant d'évenemens extraordinaires; le renard, la nymphe et le poisson occupoient ses pensées tour à tour, sans pouvoir comprendre ce qu'ils étoient. Il savoit seulement qu'on n'avoit jamais senti tant d'amour qu'il en sentoit pour cette nymphe, tant d'horreur qu'il en avoit du poisson, ni tant d'amitié que celle qu'il portoit à la mémoire de l'infortuné renard. L'approche de la nuit et quelques éclairs qui menaçoient d'un prochain orage, interrompirent ses rêveries, et l'obligerent de chercher un endroit qui pût le mettre à couvert. Il n'en connoissoit point de plus commode que la grotte des bains, elle lui parut éclairée d'un grand nombre de lumieres; et quand il en fut près, il entendit la même voix qu'il y avoit déjà entendue deux fois; il se coula le plus doucement qu'il put jusques à l'entrée de la grotte; il s'arrêta tout court, tant il eut peur d'interrompre les accens de la plus belle voix qu'il eût jamais entendue; il étoit si près de celle qui chantoit, et tellement attentif aux paroles de son chant, qu'il n'en perdit pas un mot. Les voici. Prince pour qui je sens les traits d'un feu nouveau, si vous ne voulez pas qu'un mauvais sort l'éteigne, donnez-moi quelques coups de peigne quand vous me trouverez dans l'eau; et quoique rien ne soit plus beau que mon éclat quand je me baigne, si vous m'aimez brulez ma peau. Des paroles si flateuses pour son espoir, et cependant si obscures et si mystérieuses, augmenterent tellement sa curiosité, qu'il entra brusquement dans la grotte, bien résolu pourtant, s'il y trouvoit la chanteuse, de n'exécuter que la moitié de ses volontés, et de ne faire que la peigner bien délicatement, et non pas de lui brûler la peau, qui devoit être la plus belle du monde, puisqu'elle le disoit. De plus il avoit un pressentiment que sa divinité de l'autre jour pourroit bien être cette même chanteuse. On ne chanta plus d'abord qu'il fut dans la grotte; elle étoit éclairée d'une infinité de lumieres placées dans des gaines d'ébene garnies d'or, comme étoit la cuve, et toutes les bougies avoient chacune la forme d'un couteau sortant à moitié de la gaine. Cette sorte d'illumination le surprit: mais il le fut bien plus quand il vit la cuve envelopée d'un pavillon de satin blanc tout chamaré de gaines en broderie d'or; il examinoit tout ce qu'il voyoit avec attention et étonnement, lorsqu'il entendit soupirer quelqu'un sous ce pavillon, et un moment après il entendit ces mots: " prince, je suis celle que vous aimez et qui vous aime, faites tout ce que je vous dirai, quelque difficiles que les choses vous paroissent, et ne vous effrayez pas dans une aventure où vous me perdrez pour jamais, si lorsque ce pavillon s'ouvrira vous témoignez la moindre peur. " moi! Peur? S'écria-t'il... dans le moment le pavillon s'ouvrit, et ce qui se présenta à ses regards pensa le faire évanoüir; une tête de crocodille la gueule ouverte, paroissoit hors du bain, et sembloit s'avancer vers lui. Il ne recula point: mais il suoit à grosses goutes, et le coeur lui battoit. Cependant il regarda fixement cette affreuse hure, qui s'étant fermée se retroussa pour faire voir sous elle le plus beau visage qui fût jamais, et qu'il reconnut pour être celui de la nymphe qu'il adoroit. Cette tête pourtant qui s'élevoit au-dessus de celle de la nymphe comme une espece de rayon, composoit une assez vilaine coeffure, et lui serroit le front et les joues avec tant de justesse, qu'on ne voyoit pas un seul de ses cheveux. Il n'importe, toute l'horreur du prince se dissipa dès que ces beaux yeux se tournerent vers lui, et se mettant à genoux pour l'adorer plus respectueusement, il alloit parler lorsque la nymphe lui dit: que faites-vous, prince? Les momens sont précieux, que ne me peignez-vous? La peigner, disoit-il en lui-même; eh! Comment; la nymphe lui parut irritée de ce retardement; il prit donc son peigne, et croyant le tirer d'abord de son étui, il sentit avec surprise qu'il n'en sortoit que petit à petit, et non sans beaucoup d'effort. Mais à mesure qu'il sortoit, la tête du crocodile se renversoit en arriere, et découvrit enfin les plus beaux cheveux de l'univers. Quand le peigne fut à moitié sorti, la tête disparut, et le prince vit alors la nymphe dans tous ses charmes; les transports de joie qu'il sentoit lui donnerent un nouvel empressement pour tirer son peigne, croyant bien qu'elle avoit besoin d'être peignée après avoir porté cette vilaine tête. Il vit qu'à mesure que le peigne sortoit de l'étui, le reste de la nymphe sortoit de l'eau. Les lis, la neige et l'albâtre auroient paru jaunes auprès de ce qui s'offroit à ses yeux, mais cette blancheur ébloüissante n'étoit rien encore en comparaison des graces qui accompagnoient toutes ces beautés: elle avoit les épaules et la moitié des bras hors de l'eau; et c'étoit une chose à voir que les efforts que le prince faisoit contre son peigne en faveur du reste. Mais la nymphe prenant la parole, c'est assez, dit-elle, laissez-là votre peigne et son étui pour brûler vîte ma peau. Moi! S'écria-t-il, moi, brûler votre peau! Que la mienne avec tout mon corps et avec tout l'univers soient réduits en cendres, plutôt que cette divine peau soit seulement égratignée par celui qui vous adore. Je ne doute point de votre amour, répondit la nymphe: mais ce n'est pas ici le tems d'en étaler la délicatesse, il n'est question que de m'obéir; si on vous prévient, vous me perdrez pour jamais; car apprenez que je ne puis être qu'à celui qui aura brûlé ma peau. Le prince ne pouvoit se résoudre à cette exécution, et tandis que la pitié, l'amour et l'obéissance se disputoient dans son coeur, la nymphe lui dit adieu; le pavillon se referma sur elle; et toutes les lumieres s'éteignirent. Ce fut alors que le prince se répentit de n'avoir pas brûlé quelque petit endroit de cette belle peau à laquelle il auroit fait un peu de mal, il est vrai: mais dont il auroit retiré un si grand bien. Il étoit résolu de réparer sa faute à la premiere occasion, et pour empêcher qu'on ne le prévînt, il fut se camper à l'entrée de la grotte pour y attendre le jour. Un moment après qu'il y fut, une nouvelle lumiere le frapa, il crut que c'étoit la grotte qui s'éclairoit de nouveau: mais c'étoit un feu qu'on avoit allumé sous les derniers arbres de la forêt qui s'étendoit vers le rivage, il couroit pour en prendre quelque tison, quand au premier pas qu'il fit il vit la peau du poisson: la même horreur le saisit à cette vûe, et indigné de rencontrer encore cet objet affreux, il le prit transporté de colere en s'écriant: pour toi détestable peau qui ressemble si peu à celle de la nymphe que j'adore, tu seras brûlée, et courant de toutes ses forces vers l'endroit où il voyoit le feu, il vit une femme assise qui ne l'eut pas plutôt apperçu chargé de cet objet effrayant, qu'elle fit un grand cri, et se sauva toute éperdue dans le plus épais de la forêt. Le prince jetta cette peau dans le feu, dès qu'elle y fut, il crut avoir fait sauter une mine chargée de cent milliers de poudre, tant le fracas fut épouventable. Après cet exploit il se saisit d'un tison, et revint en toute diligence vers son poste; son tison fut inutile, il trouva toutes les bougies rallumées, vit la cuve encore pleine d'eau, mais il ne vit plus ni le pavillon ni la nymphe; il pensa s'en désespérer, ne doutant pas que quelque amant moins tendre, après l'avoir bien peignée et bien brulée, ne l'eût emmenée pour sa récompense. Il sortit comme un fou pour courir après, sans savoir de quel côté il alloit; il parcourut toute la forêt sans que nul objet s'offrît à sa vûe. Le jour commençoit à paroître lorsqu'il se trouva à l'endroit où le feu avoit été allumé, il voulut voir s'il ne restoit rien de cette affreuse peau qui avoit fait tant de bruit, il n'en vit que la cendre. Mais quelle fut sa surprise de retrouver le carcan à deux pas de là! Cette vûe lui donna de la joie, ne doutant point que la princesse sa soeur ne fût cette personne qui s'étoit sauvée dans le bois, il courut avec empressement du côté où il l'avoit vûe fuir, sans se mettre en peine du carcan; et il la rencontra qui revenoit sur ses pas avec vivacité. Ce récit seroit trop long si je vous disois la joie qu'ils eurent en se voyant, les caresses qu'ils se firent, et les tendres expressions qui marquoient leur amitié; ils ne se lassoient point de se raconter toutes les inquiétudes qu'ils avoient eues l'un pour l'autre. Ils s'assirent au pié d'un grand arbre pour se conter tout ce qui leur étoit arrivé. Le prince ayant fait le récit de ses aventures au sujet de la nymphe et de la grotte, oublia par bonheur ce qui lui étoit arrivé avec le renard blanc, et fit bien, car la princesse ayant conté ses infortunes jusques à l'endroit où nous l'avons laissée, poursuivit ainsi. Oh! Mon cher frere, si vous aviez connu les charmes de ce renard, il eût été impossible que vous ne l'eussiez aimé, ses soins et ses assiduités auprès de moi avoient quelque chose de surnaturel, il sembloit deviner mes pensées tant il alloit à propos au-devant de tous mes souhaits: je n'en faisois point à la vérité que celui de n'en être jamais séparée, j'en avois si peur, que mon premier soin avoit été de lui cacher mon carcan qui faisoit fuir toutes les bêtes. Le petit palais où nous étions étoit embelli de jardins, de grottes et de fontaines, le renard m'y conduisoit quand il s'imaginoit que j'avois envie de me promener; et dans ces promenades, quoiqu'il ne pût me parler, il entendoit tout ce que je lui disois, et trouvoit le moyen de me faire comprendre qu'il étoit transporté de la bonne volonté que j'avois pour lui; cependant il sembloit me demander quelque chose par ses regards et par des gestes supplians; j'étois au désespoir de ne pouvoir comprendre ce qu'il vouloit me dire, car je lui aurois donné ma vie; à la fin je fus éclaircie pour mon malheur. J'avois caché le carcan au milieu de quelque buisson à l'extrémité du jardin, le renard blanc l'apperçut dans une de nos promenades, et loin d'en avoir peur comme les autres bêtes, il me quitta pour sauter à corps perdu dessus: mais dès qu'il l'eut touché, le carcan se referma avec le même bruit qu'il avoit fait entre les mains de la reine: à ce bruit le pauvre renard fit un saut en arriere, et d'un autre franchit la muraille du jardin, sans que je l'aie jamais revû depuis. Je fus reprendre ce maudit carcan que je détestois, et que j'aurois abandonné si je ne m'étois souvenue qu'il m'étoit nécessaire dans le bois pour me garantir des autres bêtes. Je ne l'eus pas plutôt dans les mains qu'il s'ouvrit; et depuis ce jour fatal, quoique j'aie erré sans cesse par les bois, les rochers et les précipices avec des peines infinies, le plus grand de mes maux a toûjours été de ne pouvoir retrouver mon fidele et bien aimé renard. La nuit me surprit hier à l'endroit où j'avois allumé ce feu auprès duquel vous me vintes effrayer avec cette horrible peau; et dès que j'ai été remise de l'étonnement que me causa le fracas que j'entendis en m'éloignant du feu, je suis revenue sur mes pas pour reprendre ce carcan que j'avois oublié dans ma frayeur. En finissant ce récit, la princesse pria son frere de la ramener à cet endroit: mais ils eurent beau l'y chercher, il ne se trouva plus; elle n'en fut pas si affligée qu'elle l'auroit été avant la rencontre de son frere, sa présence la rassuroit contre les périls dont la vertu du carcan l'avoit garantie jusques alors; et comptant sur la complaisance et l'amitié du prince pour elle, mon cher frere, lui dit-elle, en lui serrant les mains et en pleurant, je vous avoue l'excès de ma folie, je ne puis plus vivre sans le renard blanc, et si vous n'avez la bonté de m'accompagner pour le chercher par toute la terre, vous me verrez mourir de douleur. Le prince de Lombardie avoit les larmes aux yeux en songeant au désespoir où tomberoit sa soeur quand elle sauroit la triste destinée de ce pauvre renard, et ne voulant pas lui donner ce chagrin, il lui tut ce qu'il savoit, et lui promit tout, pourvû qu'elle voulût lui accorder le reste de ce jour pour parcourir le rivage de la mer. La princesse y consentit à peine, tant elle étoit pressée de courir après le renard blanc. La grotte des bains fut le lieu qu'ils se marquerent pour se retrouver après qu'ils auroient visité tous les environs. En y entrant la princesse fut étonnée des merveilles qu'elle y vit, quoique son frere l'en eût prevenue; et pendant qu'elle étoit occupée à les considérer, le prince grimpoit jusques au sommet du rocher, d'où portant, après y être arrivé, ses regards le plus loin que sa vûe pût s'étendre sur la terre et sur mer, la terre ni la mer ne lui offrirent rien de ce qu'il cherchoit. Cet endroit sembloit fait exprès pour la rêverie, ce fut donc là que la tête du crocodile lui revenant dans l'esprit, et l'idée de la nymphe y succédant, il ne put s'empêcher de parler seul. Qu'est-elle devenue, disoit-il, cette adorable figure que j'ai vûe sous des formes si différentes? Et que sont devenus ses sentimens si favorables, qu'elle a bien voulu ne me pas cacher? Quoi, pour ne l'avoir pas voulu brûler, elle disparoît! Mais, s'écria-t'il tout d'un coup, ne seroit-ce point cette horrible peau que j'ai brulée qu'elle a voulu dire? Cette pensée le fit revenir comme d'un songe, et convaincu de sa premiere erreur; oui, continua-t-il, c'est cette peau dont elle vouloit se défaire. Ma foi, dit le géant, je m'y serois mépris tout comme lui; d'où vient aussi que cette sotte grenouille ne lui disoit pas que c'étoit son autre peau? Mais acheve ton conte, car franchement je commence à le trouver un peu long. Le prince, dit le belier, persuadé entierement par de nouvelles réflexions, qu'il avoit, sans y songer, fait une partie de ce que la nymphe lui avoit ordonné, ne pouvoit comprendre par quelle raison elle ne lui donnoit pas lieu de faire le reste. Par exemple, disoit-il en prenant son peigne, et le tirant aussi facilement que le jour des épreuves, si cette reine de mon coeur étoit ici, je la peignerois mieux qu'elle ne l'a jamais été de ses jours. Il crut entendre quelques cris dans le bois comme il achevoit ces mots, et s'étant retourné vers l'endroit d'où partoient ces cris, il vit une femme qui couroit de toute sa force à travers les arbres, pour se sauver d'un homme à cheval qui la poursuivoit; malgré la distance des lieux il remarqua que cet homme avoit un arc à la main; et ne doutant pas que ce ne fût le meurtrier du renard blanc, et que celle qu'il poursuivoit n'eût besoin d'un prompt secours, il courut dans le bois. Les cris de cette femme le guidoient, car il en avoit perdu la vûe en descendant du rocher: le desir de la secourir et de vanger le renard blanc, sembloit lui donner des ailes: mais sans aller si vîte il les auroit bien-tôt joints. La difficulté des chemins avoit fait tomber la femme, et cet homme avoit mis pié à terre, et la tenoit entre ses bras: il alloit la mettre sur son cheval quand le prince arriva. La beauté de cette personne l'ébloüit d'abord: mais sa surprise fut extrème lorsqu'il la reconnut pour être la reine sa belle-mere; il ne savoit point son heureux changement; et le souvenir de ses cruautés et de sa haine pour sa soeur et pour lui, penserent le faire repentir d'être si-tôt arrivé. Cependant comme il étoit généreux il la dégagea de son ravisseur, et mettant l'épée à la main, il alloit vanger son injure et la mort de son ami le renard blanc, lorsque la reine le retint, en lui disant que c'étoit l'archiduc de Plaisance: il n'en douta pas après l'avoir examiné, car c'étoit l'archiduc le plus sauvage qui fût au monde. Il avoit la barbe épaisse, les cheveux hérissés, les regards farouches, et ses habits tout en lambeaux. La reine se mit à genoux, embrassa ceux du prince, en lui demandant pardon de ses injustices, et le conjura de venir avec elle au secours du roi son mari, que ce maudit archiduc venoit de blesser d'une fleche qu'il lui avoit tirée. Le prince, transporté de colere à cette fâcheuse nouvelle, se retourna pour le tuer malgré sa folie: mais il avoit repris son cheval pendant le discours de la reine, et vraissemblablement étoit allé chercher à faire quelque nouvel exploit. Tandis que la reine et le prince alloient à grand pas vers l'endroit où le roi étoit, elle contoit au prince comme son coeur avoit été soudainement changé pour toute la famille royale; que le roi son époux ne la voulant plus voir, avoit quitté sa cour pour chercher ses enfans; que désespérée du départ de son mari, elle l'avoit suivi sans équipage et sans train: mais que ne pouvant les trouver tous trois, elle avoit consulté la mere aux gaines, qui l'avoit fait conduire à l'isle des gaines où elle avoit vû la plus belle princesse de l'univers, et la plus malheureuse, puisqu'elle étoit obligée par enchantement de prendre d'un jour à l'autre la figure d'un monstre marin; que quand ce jour arrivoit, il se présentoit une grande peau devant elle, contre laquelle il lui étoit impossible de résister; que l'horreur qu'elle en avoit lui donnoit mille morts, et que cependant elle étoit forcée de s'en enveloper, ou de se jetter dans la mer. Le prince transporté d'admiration et de joie, ne put s'empêcher d'embrasser la reine à cet endroit de son récit, et de l'assurer que celle dont elle parloit ne seroit plus importunée de cette affreuse peau; et se mettant à genoux à son tour, il conjura la reine de le conduire à l'isle où étoit cette adorable princesse. C'est pour vous y mener que je vous cherchois, répliqua-t-elle: mais vous ayant si heureusement trouvé, nous n'avons pourtant encore rien fait si nous ne trouvons la princesse votre soeur. Car de sa présence, aussi-bien que de la vôtre, dépend le salut de la plus précieuse vie qui soit au monde. Et de quelle vie, dit le prince allarmé: de celle du renard blanc, reprit la reine, que nous ne trouverons peut-être plus en vie. à cette idée de la mort du renard blanc, la belle reine ne put retenir ses larmes. Hélas! Poursuivit-elle, ce pauvre renard nous venoit voir de tems en tems, et nous charmoit par ses manieres. Hier il fit signe qu'on lui envoyât la chaloupe de l'isle, j'étois au rivage pour l'attendre, la belle enchantée s'y promenoit avec moi: mais elle ne put rester jusques à son arrivée, car s'étant éloignée comme pour rêver, elle fit un grand cri, et sur le champ s'élança dans la mer, sous la figure la plus hideuse qu'on puisse voir. Je la plaignis, mais j'eus bien d'autres sujets de m'affliger quand la chaloupe aborda, et que je vis le pauvre renard blanc, baigné dans son sang, et aux derniers abois. à cette vûe je fis mille cris douloureux, et l'ayant pris dans mes bras, je le portai doucement au palais des gaines, où il est servi comme dans celui du roi votre pere. Les chirurgiens jugerent sa blessure mortelle: mais la gouvernante de l'isle qui s'intéresse pour lui, se mit à genoux devant la reine des oracles; j'y portai l'oreille, et j'entendis que si je pouvois amener le prince et la princesse de Lombardie dans vingt-quatre heures dans l'isle, le renard blanc étoit sauvé, que je n'avois qu'à me mettre dans la chaloupe, qui me conduiroit à ce rivage où j'aurois de leurs nouvelles. J'abordai hier à l'entrée de la nuit; je parcourus la forêt pour vous trouver: mais quelle fut ma surprise d'y trouver le roi! J'en fus transportée de joie; il voulut d'abord me fuir. Voyant son dessein je me jettai à ses piés, et lui dis tant de choses pour l'assurer de mon repentir et de mon changement, qu'il céda à la tendresse qu'il a toûjours eue pour moi; cependant il me dit qu'il ne pouvoit rester où j'étois qu'il n'eût trouvé ses enfans. Alors je lui dis que je vous cherchois tous deux, et qu'un oracle avoit dit que je vous trouverois; il me crut: ensuite je lui appris ce que je viens de vous conter. Il m'apprit à son tour que l'archiduc son parent s'étant échapé depuis deux ou trois jours de ceux qui l'avoient en garde, couroit les champs, et tuoit à coups de fleches tout ce qu'il rencontroit. Ce matin, comme nous commençions à parcourir la forêt pour vous chercher, l'archiduc qui par malheur nous suivoit, perça le roi d'un coup de fleche à l'épaule, et d'un autre qu'il avoit mis en son arc, m'alloit donner la mort: mais il se retint après m'avoir quelque-tems considérée, et je jugeai qu'il vouloit me faire tout autre traitement; car il vint droit à moi pour me saisir et me mettre sur son cheval. Cette frayeur me donna tant de force et de légereté, qu'il me perdit bien-tôt de vûe. Comme il avoit mis pié à terre, le tems qu'il perdoit à remonter à cheval m'avoit donné beaucoup d'avance sur lui, cependant sans votre secours j'étois en sa puissance. Ce récit finit justement à l'endroit où le roi avoit été blessé: mais ils ne l'y trouverent plus; ce furent de nouvelles allarmes. La pitié d'une part, et le devoir de l'autre, vouloient que laissant là toute autre inquiétude, ils se remissent à le chercher: mais l'amour beaucoup plus pressant que tous les autres égards s'y opposa. Ils souhaiterent donc toutes sortes de prospérités au roi en quelque lieu qu'il fût, et s'acheminerent en toute diligence vers la grotte des bains pour y prendre la princesse, et voguerent ensuite vers l'isle des gaines. En entrant dans la grotte ils trouverent la princesse assise qui se désespéroit, elle tenoit la tête du roi son pere sur ses genoux, et l'arrosoit de ses larmes; elle le croyoit mort, mais il n'étoit qu'évanoüi. L'ardeur de courir après celui qui venoit de le blesser, et qui vouloit encore lui ravir sa femme, et de plus la perte de son sang l'avoit tellement affoibli, que tout ce qu'il avoit pû faire avoit été de se traîner jusques à cette grotte pour y chercher du secours, sa foiblesse et sa surprise lui firent perdre le sentiment. Votre grandeur aura la bonté de s'imaginer les douleurs, les cris et les plaintes du fils et de la femme quand ils virent le roi en cet état, pour que je ne vous importune point. Ils le firent revenir de la maniere qu'on fait ordinairement revenir dans les romans les héros et les divinités interdites, c'est-à-dire, avec force eau fraîche. On arrêta son sang avec des compresses de gaze, et ensuite le soulevant de tout côté, on le mena jusques à la chaloupe de l'isle, qui eut la bonté de se venir ranger à l'endroit du rivage le plus prochain de la grotte. Dès qu'ils y furent placés la princesse apprit de la bouche de sa belle-mere, la triste aventure de son cher renard. En apprenant ce malheur son désespoir éclata de mille manieres différentes, elle vouloit se jetter dans la mer, ou du moins s'évanoüir d'affliction: mais on ne lui permit ni l'un ni l'autre, et l'on trouva moyen de tranquiliser un peu son esprit, en lui disant que dès qu'elle arriveroit auprès du renard mourant, il se porteroit à merveille. Il n'y a rien de si doux pour un coeur amoureux, que de pouvoir rendre la vie à l'objet de sa tendresse. Quoique le bateau allât comme un trait, il lui sembloit immobile: son impatience fut enfin satisfaite, ils aborderent, mirent pié à terre, et bien-tôt se rendirent au palais. Nous les y laisserons, s'il vous plaît pour nous transporter où l'archiduc... oh! Va te promener avec ton archiduc, dit le géant, je te défends absolument de quitter ton isle que tout ceci ne soit fini. Comme il vous plaira, reprit le bélier, et il poursuivit ainsi. Le renard blanc couché sur un petit lit auprès d'un bon feu, tendoit à sa fin, ses yeux étoient fermés, et tout son corps sans mouvement: mais au premier cri que fit la princesse, il ouvrit les yeux, et rappellant, dès qu'il la vit, le peu qui lui restoit de force, il la regarda d'une maniere assez tendre pour un renard à l'agonie, et remua foiblement la queue. Elle se jetta toute plate à terre auprès de lui: mais la gouvernante de l'isle qui ne l'avoit pas envoyée chercher pour se lamenter, la prit par les bras, et l'ayant relevée, que faites-vous? Lui dit-elle, il est question de guérir le renard, et non pas de le plaindre. Le roi de Lombardie, tout languissant qu'il étoit, avoit pris la même folie que tout le monde prenoit à la premiere vûe de cette aimable bête; et pendant le discours de la gouvernante, il ne cessoit de pleurer, et de tâter le pouls du malade. La gouvernante le fit emmener dans un appartement, et tandis qu'il étoit entre les mains des chirurgiens, s'adressant encore à la princesse, que tardez-vous, lui dit-elle, à secourir votre cher renard? Sa vie est entre vos mains, et dès que vous lui aurez mis le carcan que vous avez, il se portera mieux que jamais: mais je vous avertis qu'il ne reste plus que quelques momens pour le sauver. Ce fut le comble du désespoir pour la princesse de savoir que le salut de son cher renard dépendoit d'un carcan qu'elle avoit perdu; dès qu'on le sut ce fut une lamentation universelle; tous les assistans se mirent à crier, le carcan est perdu; et mille voix sortant tout à la fois de mille gaines dont la chambre étoit ornée, se joignirent à ce concert, et sur des tons différens, crierent, le carcan est perdu! Le roi de Lombardie que les chirurgiens sondoient alors, leur demanda ce que c'étoit que cet horrible bruit qu'il entendoit; celui qui avoit pansé le renard de ses blessures en revenoit, et dit au roi ce que c'étoit. Voilà bien du bruit, lui dit le roi, pour un carcan. Tenez, ajouta-t-il brusquement, en voilà un que j'ai trouvé ce matin dans la forêt, je souhaite qu'il soit celui qu'on regrette, car sans doute, il fera cesser ce bruit insupportable que je ne puis souffrir. On peut juger du mal que la sonde faisoit au roi par la maniere chagrine dont il envoyoit le carcan au secours de ce même renard qu'il avoit trouvé si aimable. Quand le chirurgien parut avec le carcan, le pauvre malade avoit le hoquet de la mort, et la princesse qui vouloit se tuer, enrageoit de voir tant de gaines sans trouver un seul couteau. Elle prit le carcan avec une vivacité qui ressembloit assez à la folie, le mit promptement au cou de son cher renard. Aussi-tôt il s'étendit, et s'étendit tellement, que ce ne fut plus un renard, mais bien le plus charmant de tous les hommes. Ce changement ne diminua rien de la tendresse de la princesse; aussi n'y perdoit-elle pas, et ravie de joie et d'admiration, elle étoit embarrassée de la contenance qu'elle devoit tenir devant celui qui un moment avant étoit ce cher renard qu'elle favorisoit de ses caresses innocentes, sans contrainte et sans scrupule. Confuse, et les yeux baissés elle sortit de la chambre dans le moment qu'on portoit des habits au beau Pertharite; car sans doute que votre grandeur sait depuis long-tems qu'il étoit ce renard blanc. à peine le beau Pertharite fut-il habillé qu'il courut chercher sa belle princesse. Quels furent leurs transports en se parlant, et surtout quels furent ceux de cette tendre princesse, en apprenant qui il étoit, et qu'elle en étoit adorée. Après avoir reçu les complimens de ceux qui s'étoient intéressés à son malheur, il fut rendre ses devoirs au roi de Lombardie. Le prince qui n'étoit pas resté au palais n'y voyant point sa belle nymphe, en étoit sorti d'abord et ignoroit ce qui venoit de s'y passer; il y rentroit triste et abattu d'avoir parcouru inutilement toute l'isle, lorsque le beau Pertharite en sortoit pour aller le chercher. Ils se virent, s'embrasserent, et se dirent en peu de mots tout ce qui les regardoit l'un et l'autre. Pertharite se tournant vers la gouvernante de l'isle, qui étoit présente au moment de sa rencontre avec le prince de Lombardie, la pria d'avoir pitié de l'inquiétude de ce prince, et des souffrances de Férandine. Hélas! Reprit le prince, suspendez pour un moment la pitié qui vous intéresse pour Férandine; c'est la belle nymphe enchantée qu'il faut chercher pour la délivrer des maux effroyables qu'elle souffre. Ils sont encore plus grands que vous ne pensez, répartit la gouvernante, cependant son soulagement dépend de vous, si vous êtes encore en possession de votre peigne. Sur le champ il le tira de sa poche, et la gouvernante l'ayant reconnu, lui dit, eh bien! Il faut peigner la nymphe dont vous desirez si ardemment le repos. Jurez-vous de le faire? Si je le jure, reprit-il, oui, je le jure, qu'on me mene promptement à l'endroit où est cette malheureuse nymphe enchantée. Doucement, dit la gouvernante; et si après l'avoir rétablie dans tout l'éclat de ses attraits, et dans la douceur de son premier repos, elle veut vous contraindre elle-même à épouser la charmante Férandine, soeur de Pertharite, y consentirez-vous? Non, s'écria le passionné prince, et je mourai plutôt. Mais, lui répliqua la gouvernante, si son repos est à ce prix, que ferez-vous? Courons, répondit-il, la délivrer de ses malheurs, qu'elle me doive sa tranquilité, je la payerai sans regret de ma vie. Venez donc, lui dit la gouvernante, venez la peigner si vous osez! à ces mots elle le mena, suivi de tout le monde, jusques à la porte d'un salon qui s'ouvrit au moment qu'il en approcha. Mais quelle fut sa surprise quand il vit au milieu de ce salon cette malheureuse nymphe assise dans un fauteuil et paroissant tout embrasée. Sa gorge et ses bras étoient à demi découverts, et ce ne fut qu'à ces beautés qu'il la reconnut; car sa tête étoit enveloppée de flammes épaisses qui lui tenoient lieu de cheveux, son visage étoit tout enflé, et ses yeux étoient prêts à sortir de sa tête. Regardez, dit la gouvernante au prince, voilà l'état où vous avez mis cette nymphe que vous adorez, en la débarrassant de la tête du crocodile et de sa peau; allez la peigner. Il ne se le fit pas dire deux fois, quoique l'aventure fût difficile à tenter. Il tira son peigne, et se jetta d'abord dans le salon. à peine eut-il porté la main dont il tenoit son peigne au milieu des flammes, qu'elles s'éteignirent, et que la nymphe plus fraîche que l'aurore, et plus brillante que l'astre du jour, lui tendit la main; il se mit à genoux pour la baiser. Alors le beau Pertharite entrant dans le salon qui avoit repris sa fraîcheur naturelle, se jetta au cou de la nymphe, qui de son côté l'embrassoit tendrement. Le prince fut arrêté dans les mouvemens de jalousie qui vouloient naître dans son coeur, par les doux noms de frere et de soeur qui fraperent son oreille, et qui lui apprirent avec des transports de joie inconcevables, que sa divine nymphe étoit la charmante Férandine dont il venoit de refuser la main; et qu'il se flatoit dans ce moment de posséder bien-tôt. Il ne pouvoit se persuader que son bonheur fût réel; son étonnement aussi ne pouvoit cesser quand il pensoit que cette beauté céleste qu'il avoit adorée sous tant de formes différentes, étoit la célebre Férandine, et que le beau Pertharite, sous la figure d'un renard eût été si passionément aimé de sa soeur. Ces quatre amans les plus parfaits et les plus heureux de l'univers, furent à l'appartement du roi de Lombardie. La reine étoit auprès de lui, qui par ses empressemens et par ses soins lui donnoit tous les témoignages d'une véritable tendresse: comme sa blessure étoit peu de chose; il fut bien-tôt guéri. Le beau Pertharite pour le divertir, lui conta l'histoire de sa métamorphose, et de celle de Férandine. Le jour que nous entrâmes dans le château de la forêt, lui dit-il, pour y chercher l'esprit de l'archiduc mon pere, nous fûmes ébloüis d'un nombre infini de spectres et de phantomes effroyables; après en avoir été tourmentés toute la nuit, au jour naissant une femme d'une mine assez respectable, quoiqu'elle fût fort vieille et toute couverte de gaines, parut à nos yeux tenant un carcan d'une main, et un peigne de l'autre; tenez, Pertharite, me dit-elle, mettez ce carcan; et vous, Férandine, ajouta-t'elle en s'adressant à ma soeur, peignez-vous de ce peigne si vous voulez que votre pere rentre dans son bon sens, et pour vous consoler des malheurs qui pourront vous arriver à l'un et à l'autre, sachez que quand on vous mettra ce carcan, tous vos malheurs finiront, et que vous aurez ce que votre coeur souhaitera, et vous, belle Férandine, la même chose vous arrivera lorsqu'on aura brûlé votre peau, et qu'on vous aura peignée avec ce même peigne que je vous donne. La mere aux gaines disparut à ces mots. Cependant pour sortir de ce château, et pour guérir l'archiduc mon pere, je me pressai de mettre ce carcan fatal. Je ne l'eus pas mis, que je me sentis transformé comme vous m'avez vû. Ma soeur fit un grand cri dès qu'elle vit ce malheur. Comme la raison ne m'avoit pas abandonnée dans ce funeste changement, je le sentis dans toute son horreur. Malgré ma douleur je songeai d'abord à garantir Férandine du piége que la mere aux gaines nous avoit tendu. L'usage de la voix m'étant interdit, je lui fis signe de ne se pas peigner, en portant mes pates à ma tête; ce geste la trompa, elle crut que je la priois de se peigner, et espérant que le peigne seroit peut-être le contre-poison du carcan elle s'en voulut peigner: mais il n'eut pas touché ses cheveux, que je les vis tout en feu, comme on vient de les voir. Elle courut aussi-tôt vers la porte du château, en jettant son peigne comme j'avois fait mon carcan, gagna ensuite la forêt, et ne cessa de courir qu'elle n'eût gagné le rivage opposé à cette isle; je la suivis par tout, et je vis que s'étant arrêtée dans la grotte aux bains près de la cuve pleine d'eau, elle se déshabilloit pour s'y jetter: mais elle jetta par malheur sa vûe sur cette vilaine peau, et quoiqu'elle fît mille cris pour s'en éloigner, elle se sentit forcée par une puissance invincible de s'en envelopper, et de se précipiter dans la mer. Je revenois tous les jours au même endroit pour la pleurer, et pour tâcher de la revoir. J'étois un jour grimpé sur le rocher où je faisois des cris et des lamentations vers le château de cette isle, croyant bien que Férandine s'y étoit réfugiée, lorsque j'en vis venir une chaloupe; je me mis dedans, et elle me débarqua dans l'isle; je vis ma soeur dans un de ses bons jours: elle me conta comme la gouvernante l'avoit bien reçue, et la traitoit le plus humainement du monde: mais elle m'arracha des larmes quand elle me dit que les jours où la peau se présentoit à ses yeux, elle étoit forcée de subir sa destinée; de sauter ensuite dans la mer, et de venir à la grotte des bains où la peau la quittoit pendant qu'elle se rafraîchissoit dans cette magnifique cuve. La gouvernante qui sembla s'intéresser à notre malheur, me permit de venir de tems en tems voir Férandine; nous convînmes des signes que je ferois au haut du rocher. Je revins dans la forêt pour y chercher le remede à nos maux, c'est-à-dire, le peigne et le carcan; la fortune, ou plutôt les enchantemens de la mere aux gaines, me conduisirent au petit palais que j'ai toûjours habité depuis. La belle princesse de Lombardie vous a dit de quelle maniere j'eus le bonheur de la rencontrer, comme je me sentis forcé de la quitter lorsque le carcan se referma; et elle vous a instruit de tout ce qui nous est arrivé depuis ce moment. Ce récit jetta tout le monde dans un merveilleux étonnement. Dès qu'il fut achevé la gouvernante de l'isle prenant la parole, c'est maintenant à moi, dit-elle, à vous dire ce que c'est que la mere aux gaines, par quelle raison elle a exercé cette cruelle vengeance sur l'archiduc et sur sa charmante famille, et ce que veulent dire enfin toutes ces gaines, et... non, non, s'écria le géant, je n'en veux pas entendre parler, je suis si sou de gaines que je n'en puis plus. Je n'ai donc plus rien à vous apprendre, lui dit le bélier, car vous savez comme tous les contes finissent. Eh! Que sai-je comme celui-ci finira, reprit le géant, acheve-le donc, et acheve le promptement. Le roi de Lombardie guérit de son extrème laideur, continua le bélier, en guérissant de sa blessure. L'archiduc obtint la paix de la mere aux gaines, avec le retour de sa raison: elle donna l'isle enchantée, la grotte aux bains, et tout le pays à la ronde au beau Pertharite. Il y établit sa résidence avec la princesse de Lombardie qu'il épousa. Et tous les charmes de l'incomparable Férandine furent le partage du prince de Lombardie. Le bélier ayant heureusement pour les lecteurs aussi bien que pour le géant, mis fin à son récit, il fut question de dépêcher le héraut d'armes vers le druide et sa fille. SECONDE PARTIE Pendant que le bélier amusoit le géant son seigneur, le druide s'occupoit à remettre l'esprit de sa fille, en calmant les mouvemens de son coeur. Il n'avoit qu'elle d'enfans, et quand il en auroit eu cinquante, les cinquante ensemble n'auroient pas eu la moitié du mérite et des charmes d'Alie. L'aveu sincere du petit Poinçon ne l'assuroit que trop que sa fille avoit quitté toutes ses rigueurs en faveur du prince de Noisy. Il aimoit donc Alie, comme un pere opulent et spéculatif aime d'ordinaire une fille unique; il y avoit bien une heure qu'il perdoit son tems à vouloir lui prouver par les raisonnemens les plus subtils, et par les démonstrations les plus convaincantes, qu'elle devoit haïr le prince de Noisy au lieu de l'aimer. Tout cela ne la persuadoit point, et son coeur auroit combattu dix ans contre sa raison avant que de se rendre. Le druide qui s'en apperçut, vit bien qu'il falloit s'y prendre d'une autre maniere, et prenant un air plus sérieux: Alie, lui dit-il, je voulois vous aider à vous guérir doucement, pour épargner à votre coeur le coup sensible que je vais lui porter. Mais enfin vous me forcez à vous apprendre que celui que vous aimez n'est plus. Et moi, dit-elle, je vous assure que vous vous trompez, car il n'y a pas deux jours que le prince de Noisy m'a parlé dans ce jardin même. Alie, reprit le druide, ne vous arrêtez pas aux visions qu'une douleur immoderée vous a fait croire réelles. écoutez ce que je vais vous dire, et vous verrez que mon dessein n'est pas de vous tromper. Je vous ai déjà dit de quelle maniere la race des pepins est en possession d'un throne que mon grand-pere votre bisayeul croyoit lui appartenir; qu'après d'inutiles efforts pour rentrer dans ses droits, il trouva dans l'étude de la philosophie dequoi se consoler de l'injustice de la fortune: mais le progrès qu'il y fit ne fut rien auprès des connoissances que j'ai acquises dans les secrets les plus impénétrables de la nature; une application continuelle et des soins infatigables m'ont rendu maître des esprits dans les quatre élemens; et leurs intelligences, jointes à mes lumieres, m'ont rendu savant dans l'avenir, et ne me laissent rien ignorer du passé. Cependant comme il n'est point de puissance mortelle qui puisse être au-dessus des secours étrangers pour agir, je vois mon pouvoir tellement borné par la perte de ce livre que je vous avois défendu de lire, que je suis réduit au malheureux état de céder à mes ennemis; d'être inutilement instruit de leur dessein contre moi, sans pouvoir prévenir leurs complots, ni le malheur qui nous menace. Le plus grand de mes ennemis est l'enchanteur Merlin, et la mortelle ennemie de l'enchanteur est une femme immortelle, qu'on appelle vulgairement la mere aux gaines; elle habitoit autrefois les environs du mont-Apennin; je vous conterai dans quelqu'autre tems tout ce qu'elle fit en Italie pour y attirer son ennemi Merlin, moins savant qu'elle à la vérité, mais beaucoup plus subtil et plus artificieux; ce fut par ses artifices qu'il sut se rendre maître du plus précieux de ses trésors: c'étoit un couteau dont les merveilleuses vertus le faisoient le principal appui de tous ses enchantemens. Enfin ce couteau étoit pour elle ce que mon livre étoit pour moi: les regrets qu'elle en eut l'obligerent contre la douceur de son naturel, de faire beaucoup de mal à des innocens, pour retrouver le coupable. Elle établissoit par-tout des especes de bureaux tout farcis de gaines, elle exigeoit de tous ceux qui venoient implorer son secours, une offrande de couteaux, dans l'espérance que celui qu'elle avoit perdu seroit à la fin remis dans quelques-unes de ses gaines. La magicienne depuis quelques années quittant l'Italie qu'elle avoit épuisée de couteaux, vint s'établir en France pour être plus près de Merlin qu'elle soupçonnoit du vol, et qui triomphe depuis long-tems à la cour de Pepin. Elle a choisi moulins pour sa résidence, c'est là où les couteaux se rendent en foule de toutes parts; et si mon art ne me trompe, ce lieu dans les siecles à venir, fournira des couteaux à toute l'Europe. Cependant le perfide Merlin ne joüit pas long-tems de sa proie, le fameux Dagobert mon pere trouva le moyen de s'en emparer, et cette merveille qu'il m'a laissée, est encore en ma puissance. Merlin le sait, et depuis qu'il en est certain, il n'y a sortes d'enchantemens, de stratagèmes et d'artifices qu'il n'ait mis en usage pour m'arracher ce précieux couteau. Ma puissance, beaucoup plus grande que la sienne avant la perte de mon livre, m'a garanti jusques à présent de toutes ses entreprises; et ces lieux que nous habitons étoient inaccessibles à tous ses attentats: mais je tremble que mon livre ne soit entre ses mains, et ne le rende maître de nos destinées. Je commence à croire que ce bélier implacable, dont la haine se déclare si hautement contre nous, est l'enchanteur Merlin, qui cherche à s'introduire dans cette demeure par toutes sortes de voies. Le grand Dagobert mon pere qui prévit votre naissance, et les dangers qui vous menaçoient fit préparer un berceau verd pour vous y mettre dès que vous seriez au monde: c'est ce berceau qui vous a garanti de mille malheurs, et qui doit vous en garantir tant qu'il ne tombera point en la puissance d'aucun homme; c'est pour cette raison qu'il est au fond de la fontaine appellée la fontaine du berceau, et dont on n'approche pas impunément, car si celui qui l'aura conquis vous doit posséder, celui qui osera l'entreprendre sans y réussir, en fera son tombeau. Le téméraire prince de Noisy dont la destinée étoit de rendre la vôtre malheureuse, étoit bien capable de tenter une pareille aventure, au risque d'y succomber: mais il a péri d'une autre maniere. Oui, ma fille, poursuivit le druide, ce phantôme qui vous avoit troublé la raison, doit s'effacer de votre coeur; et s'il est vrai que vous ayez entendu sa voix depuis peu, soyez sûre que ce n'est qu'une illusion produite par l'enchanteur Merlin, pour vous tendre quelque piége. Il n'en fallut pas davantage pour interrompre l'attention que la belle Alie prêtoit au discours de son pere; elle pâlit, pleura, s'arracha les cheveux; et après tout ce qui accompagne un vrai désespoir, elle s'évanoüit entre les bras de son pere. Revenue de cet évanoüissement, elle voulut savoir de quelle mort son cher amant avoit fini ses jours, pour mourir de la même maniere. Le druide eut beau lui dire qu'il n'étoit pas question de mourir pour un homme dont la vie avoit été le seul obstacle à son bonheur; que son projet étoit de restituer à la mere aux gaines le larcin de leur ennemi, pour joindre ensuite toutes leurs forces contre lui, qu'après cette union le sort lui préparoit un établissement plein de gloire et de félicité. Tout cela ne servit de rien, et le druide fut contraint de céder aux empressemens d'une curiosité si bisarre. Il conduisit sa fille aux piés de la statue de Cléopatre, fit ouvrir la statue, et permit à l'aimable Poinçon d'en sortir, et de se rendre visible: mais quoiqu'il n'y eût rien qui méritât plus l'attention d'Alie que cette charmante petite figure, elle ne le regarda seulement pas; il fut au désespoir de ce mépris, car il aimoit la nymphe de tout son coeur, et ne cherchoit qu'à lui rendre quelque service. Le druide confia à Poinçon le talisman qu'il portoit au doigt, et le chargea de rapporter en toute diligence ce qu'il trouveroit au milieu de l'or liquide, et des pierreries qu'il avoit si long-tems gardées sans les voir; il ne fut qu'un moment à revenir, et rapporta un couteau d'une médiocre grandeur. Il étoit ébloüissant par l'éclat dont sa lame brilloit; il étoit à deux tranchans, et la pointe en paroissoit fort aiguisée. Le druide le prit des mains du petit poinçon avec quelque sorte de respect, et le mettant entre celles de sa fille: voilà, lui dit-il, l'oracle qui vous instruira de la destinée de celui que vous regrettez; je veux que vous soyez convaincue par vous-même qu'il n'y a point de supercherie dans cette épreuve: appuyez doucement la pointe de ce couteau sur l'endroit le plus uni du pié d'estal de la statue, les caracteres qu'il y tracera, conduiront votre main, et satisferont votre curiosité. Dès que la pointe du couteau toucha à la pierre, elle se mit à écrire avec rapidité, et puis tout à coup s'arrêta. Alors Alie lut ce qui étoit écrit; elle le relut trois ou quatre fois pour être plus certaine de son malheur, et pour s'affermir dans la résolution de n'y pas survivre. Les oracles parlent d'ordinaire en vers. Voici ceux du couteau: la Seine vit près de Poissy, par une funeste aventure, la fin, sans voir la sépulture du pauvre prince de Noisy. Vous qui déplorez une perte que vous feriez bien d'oublier, puisqu'elle est enfin découverte ne vous en prenez qu'au bélier. Le premier mouvement de la belle Alie fut de se percer de ce même couteau qui venoit de lui apprendre la perte de ce qu'elle adoroit: mais son pere la retint et lui arracha le couteau. Après de vains efforts pour calmer son désespoir, il obtint enfin qu'elle traîneroit sa misérable vie jusques à ce qu'elle dût attraper le maudit bélier Merlin, pour le faire périr dans des tourmens aussi longs que violens. Car je vous laisse à penser combien on trouve horrible et détestable le meurtrier de ce qu'on aime, et si la grandeur des supplices ne fait pas toute la douceur qu'on goûte dans une juste vengeance. Mais l'affaire étoit de se saisir du coupable. Le druide dit à sa fille qu'il falloit des artifices bien imperceptibles pour le pouvoir séduire. Les difficultés qu'Alie voyoit à exécuter son dessein, redoubloient son impatience et son désespoir. Elle embrassoit les genoux de son pere, et le conjuroit par toute sa tendresse, de mettre tous ses secrets en usage pour hâter l'heureux moment de sa vengeance, lorsqu'ils entendirent des fanfares et des trompettes vers la porte du château. Le petit Poinçon fut détaché pour aller reconnoître ce que c'étoit. Un moment après il vint annoncer au druide le héraut d'armes du géant. Il fut résolu qu'on lui donneroit audience. On l'introduisit dans le salon du palais où le druide le reçut, tandis que sa fille, suivie du petit Poinçon, se mit en devoir d'attendrir les bosquets, les fontaines, et tout le marbre du jardin, par ses plaintes douloureuses. Mais tout fut insensible à sa douleur; il n'y eut que le tendre petit Poinçon qui lui tînt compagnie, et qui mêlât ses larmes à celles qu'elle donnoit au souvenir du prince de Noisy. Cette triste occupation fut enfin interrompue par le retour du druide. La joie, l'étonnement et l'inquiétude étoient peintes à la fois sur le visage du druide, quoiqu'il soit assez difficile de les peindre tous ensemble sur un même visage. Ma fille, s'écria-t'il, la fortune fait plus pour vous que je n'aurois espéré de mon art; l'ennemi prévient tous les piéges que j'aurois pû lui préparer; il vient enfin se livrer entre mes mains. Mais je ne reconnois que trop l'enchanteur Merlin dans les propositions du géant: il n'y a que lui seul qui puisse avoir la connoissance du trésor que nous gardons: il ne faut plus douter qu'il n'ait fait périr le prince de Noisy, pour s'emparer du livre dont cet infortuné n'a pû se prévaloir contre lui. Cet avantage suffiroit non-seulement pour le mettre à couvert de la vengeance que nous méditons, mais le mettroit en état de nous accabler, s'il n'étoit aveuglé par la grandeur de ses projets. Il ne vient ici sous prétexte de se faire dorer les cornes et les piés, que pour se rendre maître d'un trésor dont dépendent nos destinées, et qui depuis la perte du livre qu'il possede, est mon unique ressource: il se croit si bien caché sous cette figure de bélier, qu'il s'imagine nous surprendre dans une vaine confiance. Il doit se rendre ici demain pour la cérémonie dont vous le devez honorer; car j'ai consenti sur le champ à toutes ses propositions: et demain vous serez instruite de la maniere dont je prétends qu'il soit reçu. Cette nouvelle suspendit la douleur d'Alie, pour faire place au flateur espoir d'une vengeance prochaine, et quoique le nom seul du bélier la fît frémir d'horreur, elle ne souhaitoit rien tant que de le voir. Dès que le jour parut, elle fut trouver son pere, qui après avoir pris toutes les précautions qu'il crut nécessaires contre les desseins de l'enchanteur, mena sa fille à la statue de Cléopatre. Le désespoir et la douleur l'avoient extremement abattue, pas un seul ornement ne soutenoit ses attraits, et cependant pour vous montrer ce que c'étoit que sa beauté, ni la reine de Lombardie, ni l'amante du renard blanc, qui toutes deux de l'Italie furent autrefois l'ornement, n'eurent jamais rien d'approchant, ni d'égal aux charmes d'Alie. Malgré tout son abattement elle eût même de Férandine effacé la beauté divine, non, quand soumise à tant de maux, elle habitoit sa peau marine, mais quand brillante sur les eaux dans cette superbe machine on la prit pour Venus sortant du sein des flots. Tout cela n'est que bagatelle, mais pour moi qui de tous les goûts ai, comme vous savez, le goût le plus fidele, je me serois mis à genoux pour rendre hommage à cette belle car je l'aurois prise pour vous. Cette belle donc se rendit avec son pere au pié de la statue, tout y étoit préparé pour la scene qu'on avoit méditée. Un vase enrichi de gros diamans, contenoit une liqueur encore plus précieuse, puisque c'étoit cet or liquide dont on avoit promis au bélier de lui dorer les cornes et les piés. Ce fut alors que le druide donna les dernieres instructions à sa fille: mais ce ne fut qu'après lui avoir mis sa bague à la main gauche, et dans la droite ce couteau redoutable de la magicienne. Alie, lui dit-il après l'avoir armée, je vous quitte, car je ne suis plus à l'épreuve des enchantemens depuis que je n'ai plus le talisman que je vous laisse; vous n'avez rien à craindre de Merlin quelques efforts qu'il fasse pour vous nuire; souvenez-vous seulement de ce que je vais vous dire. Dès que le bélier paroîtra, cachez le couteau, et ne lui montrez que le vase que vous tiendrez, il ne l'aura pas plutôt vû qu'il s'en approchera sans aucune défiance: mais comme il sait qu'il n'en peut être possesseur avant que d'en être touché, faites semblant de vouloir commencer par lui dorer les piés avant que d'en venir aux cornes, faites-le coucher à vos piés comme pour y travailler, et quand vous le verrez à terre, de votre couteau coupez lui vîte ce que vous pourrez de la laine qu'il a sur la tête: s'il quitte alors sa forme de bélier pour paroître sous celle de Merlin, comme il ne manquera pas de faire, si c'est lui, tuez l'enchanteur avant qu'il puisse vous échapper, et s'il ne quitte point sa forme de bélier tuez-le de même, et vangez les maux qu'il vous a faits: cette exécution faite, venez me trouver dans le palais le plus diligemment qu'il vous sera possible. Poinçon que je rends invisible restera aupres de vous. Le druide embrassa sa fille, et se retira dans le salon après ses instructions. à peine y étoit-il qu'on entendit les fanfares des trompettes, et quelques momens après le bélier ayant montré son passeport, parut au milieu du jardin. Tout le sang d'Alie s'émut dans ses veines à l'aspect du meurtrier de son amant; l'impatience qu'elle sentoit de l'avoir à sa discrétion étoit si violente, qu'il falloit toute la confiance que le bélier avoit pour ne pas découvrir ses intentions. Dès qu'il fut auprès d'Alie, il baissa la tête pour la saluer, elle crut qu'il lui présentoit les cornes pour être dorées de ses belles mains, cela la mit tout à fait hors d'elle-même, et lui donnant un coup de pié au milieu du front, elle lui dit, couche toi là scélérat si tu veux que je te touche. Le bélier qui ne s'attendoit peut-être pas à cette réception, ne laissa pas d'obéir, et se mit tout de son long à ses piés. Ce fut alors qu'oubliant l'ordre que le druide avoit mis dans ses instructions, elle voulut commencer par le plus sûr; et lui ayant enfoncé le couteau justement à l'endroit du coeur, elle coupa ensuite le toupet de laine qu'elle devoit couper d'abord. Cette expédition faite, elle courut au palais pour apprendre à son pere la mort du bélier, et lui porter sa glorieuse dépouille. Mais quelles furent ses allarmes quand elle vit la surprise et l'horreur du druide! Malheureuse, s'écria-t-il en reculant, quel sang viens-tu de répandre, puisque ce n'est ni celui du bélier ni celui de l'enchanteur: regarde les dépouilles que tu m'apportes. Alors elle jetta les yeux sur la main dont elle croyoit tenir la laine du bélier Merlin, et la trouva pleine de cheveux les plus beaux et les plus blonds qu'on eût jamais vûs. En les regardant une horreur secrete s'empara de son ame, et laissant tomber les cheveux et le couteau, elle courut toute éperdue pour s'éclaircir de ce que cette aventure avoit de funeste. Son pere eut beau l'appeller et courir après elle, jamais elle ne se fût arrêtée sans le concert nouveau qui frappa tout à coup ses oreilles. Les statues du jardin animées par quelque enchantement, sembloient unir leurs voix lugubres pour chanter: ah! C'est Alie elle-même qui fait périr ce qu'elle aime! Tous les oiseaux des bosquets les plus éloignés, se rassemblerent autour des statues pour leur répondre, et les échos des environs répétoient l'un après l'autre. Ah! C'est Alie elle-même qui fait périr ce qu'elle aime! Et par malheur les statues, les oiseaux et les échos qui disoient tous la même chose, ne disoient rien qui ne fût vrai. La misérable Alie se débarrassant des bras de son pere qui l'avoit jointe tandis qu'elle donnoit toute son attention à ce qu'elle entendoit, courut toute éperdue à la statue de Cléopatre. Quel spectacle pour un coeur rempli de la tendresse la plus vive et la plus sincere qui fût jamais! Il n'étoit plus question de ce bélier objet de sa vengeance et de toute son horreur. Le beau prince de Noisy tel et plus charmant encore que lorsqu'elle le vit à la fontaine du berceau, versoit son sang à gros bouillons par l'affreuse plaie qu'elle venoit de lui faire, elle se précipita sur lui et l'embrassa pour la premiere et derniere fois de sa vie. Son amant ouvrit foiblement les yeux, les tourna languissamment vers elle, et les referma pour jamais. Je ne sai, mademoiselle, comment vous vous sentirez en lisant cet endroit: mais je sai bien que le savant M n'a jamais pû s'empêcher de pleurer en traduisant ces mémoires, la scene étoit attendrissante, car la belle Alie appuyée contre le pié d'estal de la statue, tenoit entre ses bras le corps sanglant du plus charmant de tous les hommes et du plus fidele de tous les amans, et versoit sur son visage et sur la blessure qu'elle venoit de lui faire, un torrent de larmes. Le druide, le petit Poinçon, les sylphides et tous les oiseaux des environs, assistoient en pleurant à ce triste et funeste spectacle. C'est ainsi que l'on peint la reine de Cythere, arrosant de ses pleurs le mourant Adonis, lorsqu'une chasse témeraire les eut pour jamais désunis. C'est ainsi que l'on peint une troupe légere d'amours autour d'eux réunis. Brisans leurs armes de colere, poussans des regrets infinis, et pleurant autour de leur mere. Si l'illustre et savant traducteur de ces antiquités avoit bien fait, il en seroit demeuré-là; car le héros de la piece égorgé sous la figure du bélier, et reconnu sous la sienne, le reste ne doit pas mériter une grande attention; cependant pour satisfaire votre curiosité sur l'établissement du nom de Ponthalie, il faut aller jusques à la fin de l'histoire. Quoique le druide fût pénétré de douleur, et confondu par l'étonnement que lui causoient tant d'évenemens imprévûs, il n'étoit pas homme à rester dans l'état où nous l'avons laissé. Son premier soin fut de retourner au palais; il y avoit laissé l'unique ressource qui lui restoit pour courir après sa fille. Il ordonna aux sylphides d'enlever le corps du prince de Noisy, et de le porter auprès de la fontaine du berceau où il viendroit les retrouver: ensuite il emmena Alie dans le cabinet des vestales, et ordonna au petit Poinçon de ne pas la quitter, de crainte que le désespoir ne la portât à quelque violence. Les ordres du druide furent mal exécutés, car les sylphides timides et effrayées de se trouver seules avec ce corps pâle et défiguré, furent trouver le petit Poinçon auprès d'Alie, et le prierent tandis qu'elles resteroient avec elle, de porter le prince de Noisy à la fontaine du berceau. Il semble que le changement dans l'exécution des ordres du druide, ne dût pas être d'aucune conséquence, cependant il pensa tout gâter, comme on verra dans la suite. L'empressement du druide n'étoit pas frivole, il avoit pour objet le couteau enchanté que sa fille avoit laissé tomber dans le salon du palais, il n'avoit plus rien à craindre que la perte de ce trésor, et plus rien à espérer sans le secours qu'il en attendoit. Alie l'avoit par hasard laissé tomber sur la pointe, et dès que cette pointe étoit appuyée sur quelque chose de solide, elle écrivoit; il trouva donc une infinité de caracteres tracés sur les carreaux du salon. Le couteau teint du sang de l'infortuné prince de Noisy, marquoit distinctement tous les traits de l'écriture sur le marbre, et continuoit toûjours à les marquer. Le druide le saisit et l'arrêta: mais quoique toutes les langues de l'univers lui fussent connues, jamais il ne put rien comprendre à ce que le couteau venoit d'écrire. Il n'y avoit que ces mots toûjours répétés: casia, tuxil, grimorion, grina, vaxun, cradel. Il les relut mille fois, les retourna de toutes les façons, remit vingt fois la pointe du couteau sur les carreaux de marbre sans en pouvoir tirer autre chose que ce maudit casia tuxil, et qu'il recommençoit toûjours. Il crut que le sang dont il étoit souillé, pouvoit bien être cause de cette langue diabolique contre laquelle toute sa science venoit d'échoüer. Pour s'en éclaircir, il fut le laver dans la fontaine la plus prochaine: mais l'eau ne faisoit que rendre ce sang plus vif, et sembloit l'incorporer à cette lame brillante. Il se rendit à la statue de Cléopatre pour le remettre à sa place ordinaire: mais dès qu'il fut au milieu de cet or liquide, il reprit tout son éclat, et tout le sang disparut. Ce fut alors que le druide crut qu'il s'expliqueroit plus clairement: mais l'ayant appuyé près du même endroit de la statue où il avoit écrit la premiere fois, il y répéta encore les mêmes caracteres que dans le salon. Le druide en eut tant de dépit, qu'il fut tenté de le briser contre la statue, ou de s'en frapper pour se punir de son ignorance. Cependant comme il étoit vraiment philosophe, il prit un parti plus raisonnable: après l'avoir renfermé dans la statue, il fut confronter du grec, de l'hébreu, du siriaque, du chaldéen et du chinois, avec les mots inconcevables qui lui donnoient tant d'inquiétude. Cette occupation dura jusques bien avant dans la nuit, et lui fit entierement oublier nos amans infortunés. Nous ne ferions pas mal de le laisser où il est, pour nous rendre auprès de sa malheureuse fille. Le cabinet des vestales où les sylphides la gardoient, représentoit partout ce qui pouvoit avoir du rapport aux vierges de l'antiquité. On voyoit de leurs statues qui révéroient le feu sacré dont elles étoient dépositaires; d'autres qui par une mort glorieuse se délivroient des poursuites et de la violence des mauvais empereurs, et d'autres enfin qui ayant succombé à des tentations de moindre éclat, étoient sur le point d'en subir le châtiment rigoureux. à peine le druide avoit-il quitté sa fille dans le cabinet des vestales, que cette tendre et désespérée amante s'étoit évanoüie. En reprenant ses esprits, elle reprit aussi toute sa douleur: ce furent des cris et un redoublement de désespoir qu'il n'est pas possible d'exprimer: elle demandoit au ciel, à la terre et aux sylphides, cet objet adoré dont elle avoit tranché les jours elle-même. Mais que devint-elle, lorsqu'en jettant les yeux sur ses mains et sur ses habits, elle les vit ensanglantés du martyre de l'infortuné bélier. à cette vûe son désespoir étant parvenu au dernier excès, l'égarement vint à son secours, comme il avoit fait quelques jours auparavant. Elle se mit tout d'un coup à ouvrir de grands yeux, et se mettant dans l'esprit qu'elle étoit une vestale faussement accusée, qu'on alloit brûler toute vive, elle demanda des tablettes pour y faire le testament de son coeur dont elle vouloit charger les sylphides pour le rendre à son cher amant. Les sylphides furent effrayées de son égarement, elles reculerent quelques pas. Alors Alie s'écria, non, vierges dénaturées, vous n'êtes pas dignes du précieux dépôt que vous refusez. Mais je le vois lui-même, ajouta-t-elle en se levant avec précipitation; je vois cette ombre bien-aimée qui vient recevoir mes derniers adieux. Il n'en fallut pas davantage pour se trouver en pleine liberté; ce qui me feroit croire que c'étoit plutôt des villageoises travesties en nymphes qui gardoient Alie, que de vraies sylphides; car elles se sauverent dès que leur maîtresse eut dit qu'elle voyoit l'ombre de son amant, et la belle Alie toûjours remplie de cette idée, couroit comme une insensée, croyant poursuivre le prince de Noisy qu'elle appelloit à haute voix. Elle étoit parvenue jusques à la porte du jardin, et quoique cette porte fût fermée, elle crut que son amant lui venoit d'échapper par là. Cet obstacle auroit terminé sa course, puisque tout l'art et toutes les forces du monde ne pouvoient faire ouvrir une porte que l'enchantement tenoit fermée, sans la bague qu'Alie avoit au doigt, et que son pere lui avoit mise pour la garantir des supercheries de l'enchanteur Merlin. Elle porta par hasard la main sur la porte du jardin, dès que le talisman l'eut touchée, elle s'ouvrit, et la charmante Alie se mit à courir les champs. Elle traversa ce pont qui lui avoit donné tant d'allarmes peu de tems auparavant, et le traversa sans savoir qu'il fût de la façon du pauvre bélier: si elle l'avoit su, je ne sai ce qu'elle seroit devenue, car elle n'auroit pas manqué de s'y arrêter pour faire quelque exclamation, et si par hasard elle l'eût touché de son talisman, adieu le pont et la nymphe; tout enchantement se détruisant dès qu'on y portoit la bague: mais quand le malheur en veut, on n'évite un péril que pour tomber dans un plus grand. Le géant Moulineau n'avoit pas manqué de se rendre auprès de la porte du jardin pour y être introduit après la mort du druide, suivant ce qu'ils avoient concerté son premier ministre et lui; et tandis que la triste scene dont nous venons de parler se passoit au-dedans du jardin, il n'avoit cessé de roder au-dehors; il ne comprenoit rien au long retardement d'une révolution qui le devoit mettre en possession de sa maîtresse et des trésors du druide, et qui ne devoit coûter que quelques coups de cornes. Tantôt il s'imaginoit que le bélier l'avoit trahi, et tantôt qu'il avoit été trahi lui-même. Mais enfin la nuit étant venue pendant qu'il étoit agité de son impatience et de ses réflexions, il venoit de passer le pont pour regagner son quartier, lorsque la malheureuse Alie l'ayant apperçu parmi les ténebres, le prit d'abord pour cette chere ombre qu'elle poursuivoit, et cette idée lui faisant redoubler sa course; cher prince, dit-elle, arrête et reçois les derniers soûpirs de ta cruelle et de ton innocente meurtriere. L'amoureux Moulineau reconnut la voix qui frappoit son oreille; et quoique ce fût cette même voix qui l'avoit appellé nain, il se détourna vîte vers ce visage dont l'éclat dissipoit les ombres de la nuit. Quelles furent ses pensées en voyant la belle Alie qui venoit les bras ouverts se précipiter dans les siens! Il imagina que le fidele bélier avoit égorgé le druide; et que sa fille libre désormais, s'abandonnoit dès cette premiere occasion au penchant qu'elle avoit toûjours eû pour lui. L'auteur de ces mémoires a eû tort d'interrompre cette aventure justement où nous en sommes pour rentrer chez le druide, l'heure étoit indue, les illusions menent loin, et les géans sont avantageux. Tandis que celui-ci se sentoit tout transporté d'une fortune si peu espérée, le druide ayant inutilement feuilleté ses antiques manuscrits, se souvint enfin de sa fille: mais comme il la croyoit en sûreté sous la protection du vigilant Poinçon, il s'avançoit vers la fontaine du berceau, pour disposer du corps de l'infortuné prince de Noisy, selon qu'il avoit résolu: mais il ne fut pas plutôt au milieu du jardin, qu'il y vit les sylphides dont les unes se cachoient dans les palissades, et les autres fuyoient à son approche: il les appelloit à haute voix, en leur demandant ce qu'elles avoient fait du prince de Noisy: mais cette question n'avoit garde de les faire revenir. Voyant qu'il n'en pouvoit rien tirer, il se rendit en toute diligence au bord de la fontaine, où il fut bien surpris d'y trouver le petit poinçon qui se désespéroit. Que fais-tu dans ces lieux, lui dit le druide, et qu'est devenue ma fille? Votre fille, répondit le désolé Poinçon, est en toute sûreté entre les mains des sylphides: mais pour le corps du prince de Noisy dont je m'étois chargé, il est perdu malgré tous mes soins; je pleurois auprès de lui, je déplorois sa cruelle destinée, et je compatissois au désespoir de la belle Alie; lorsque j'ai vû tout-à-coup auprès de moi l'homme de l'aspect le plus grand et le plus respectable, après vous, qui soit dans tout l'univers. Cet homme après avoir donné des larmes à l'aventure dont je lui ai fait le récit en peu de mots, m'a dit qu'au lieu de donner des larmes inutiles au malheur de celui que je regrettois, il falloit lui rendre le seul devoir qui lui convenoit, qui étoit de plonger son corps dans la fontaine pour le purger du sang dont il étoit souillé, avant que vous vinssiez le brûler. Je l'ai cru, mais le corps du prince de Noisy n'a pas eû plutôt touché l'eau, qu'il s'est abîmé jusques au fond de la fontaine malgré tous mes efforts, et dans le même instant le berceau s'étant élevé jusques au-dessus de l'eau, cet homme l'a saisi, et a disparu à mes yeux. C'en est donc fait, cruel Merlin, s'écria le druide, tu as vaincu! Mais pour toi scélérat, dit-il à Poinçon, qui mets le comble à mes malheurs, tremble de la punition que je te prépare. Le miserable Poinçon étoit plus mort que vif; cependant le druide ne savoit pas encore tous ses malheurs. Il mena le coupable Poinçon à la statue de Cléopatre pour l'y renfermer: mais cette même statue qui s'étoit ouverte sans le secours du talisman pour y fermer le couteau, refusa de s'ouvrir pour y faire entrer Poinçon. Ce fut dans ce moment que le druide s'apperçut qu'il avoit laissé sa bague au doigt de sa fille: il courut la chercher au cabinet des vestales (et vous jugez bien que ce fut inutilement.) nouvelles allarmes! Nouveaux reproches et nouvelles menaces à l'infortuné Poinçon. Le druide regagna son palais pour y chercher Alie: après de vaines recherches, il parcourut tout le jardin. Il commençoit à être aux abois lorsque levant les yeux au ciel, comme on fait d'ordinaire dans les désastres imprévus, il crut y voir quelque nouvelle étoile. Il n'y a point d'astronome qui ne suspende la plus vive inquiétude pour une nouvelle découverte de ces régions. Il connut bien-tôt que c'étoit ou une comette, ou quelqu'autre phénomene, et bien-tôt après il n'y connut plus rien. C'étoit une chose lumineuse qui sembloit suspendue en l'air, et qui grossissoit à mesure que cela s'approchoit de la terre: il découvrit enfin que c'étoit un chariot tout environné de lumiere, qui fit un grand circuit autour du jardin. Lorsqu'il ne fut plus qu'à la hauteur des palissades, il lui parut attelé de deux licornes qui portoient des flambeaux à l'extrémité de leurs cornes. Ce chariot qui lui causoit un étonnement merveilleux, vint enfin se poser au milieu du jardin. Comme il n'avoit pas un esprit à s'effrayer pour des prodiges, il s'approcha de ce chariot: tous ces flambeaux qu'il avoit vûs en l'air, étoient autant de bougies placées dans des gaines autour du chariot, et les cornes des animaux qui l'avoient traîné, n'étoient autre chose que deux grandes gaines, portant chacune un flambeau allumé. Pendant que le druide donnoit toute son attention à ce nouveau spectacle, le chariot s'ouvrit, et la mere aux gaines en sortit en lui présentant la main. C'étoit une femme de bonne mine, et qui portoit si bien son âge, qu'elle ne paroissoit pas avoir quarante ans, quoiqu'elle en eût bien quatre cens, elle avoit une andrienne de velours cramoisi, semée par-tout de gaines en broderie d'or. Donnez, dit-elle au druide, le soin de cette voiture à quelqu'un qui vous en réponde, elle pourroit vous être de quelque secours dans l'embarras où je sai que vous êtes. Je ne l'ai connu que par hasard aujourd'hui, et j'ai vû en examinant mes livres que ce que je cherche n'est pas loin d'ici. Il n'y a que sept minutes que je suis partie de Moulins, peut-être aurois-je prévenu le funeste accident qui vous est arrivé, si j'avois découvert plutôt ce que j'ai ignoré si long-tems: mais allons nous reposer dans votre palais. Le druide ayant appellé Poinçon qui par respect se tenoit à l'écart, lui commanda d'un air sévere de conduire le chariot au cabinet des vestales, et de le garder. En entrant dans le salon du palais, la mere aux gaines fut frappée des caracteres que le couteau avoit tracés; elle en tressaillit, et s'arrêtant tout court: que vois-je? Dit-elle, et par quelle aventure mon précieux couteau s'est-il échappé des mains du perfide Merlin, pour vous consoler de votre malheur dans un langage inconnu au reste des mortels? Le druide émerveillé, sans pourtant lui révéler l'aventure de son couteau, la supplia de lui expliquer ces paroles, puisqu'elles sembloient le regarder. Voici, dit la mere aux gaines, leur explication: ne craignez rien pour votre Alie tant que vous aurez son berceau. Gardez votre bélier de l'eau, et je vous réponds de sa vie. Le docte M nous assure qu'à cette explication le druide devint plus pâle que la fraise de la mere aux gaines; cependant qu'il ne voulut pas lui avoüer ce qu'il en étoit. La magicienne ayant remarqué le trouble du druide, lui dit, passons dans un autre lieu où je pourrai plus commodément vous instruire de certaines choses qui sont sans doute échappées à cette connoissance universelle dont l'art et la nature vous ont comblé. à ces mots le druide la conduisit dans la salle des peintures. C'étoit un lieu véritablement enchanté. Il y avoit fait peindre la représentation d'un ameublement où l'or brilloit par-tout au milieu des couleurs les plus vives, et tout cela si bien imité, qu'il n'y avoit personne qui ne l'eût prise pour une véritable tapisserie: des figures grotesques, des musiques barbares, des oiseaux de la Chine, et mille fleurs indiennes en faisoient les sujets. Les tableaux qu'on y voyoit ne représentoient ni le passé ni le présent, cela n'étoit pas digne de l'art, ni de la science du druide. Le plus bel ouvrage dont cette superbe salle paroissoit enrichie, étoit un jeune Auguste majestueux, qui dans les siecles futurs devoit réunir le vaste empire des Gaules sous sa domination, et dont la gloire devoit s'étendre jusques à de nouveaux climats. La mere aux gaines le reconnut, quoiqu'il ne dût naître que deux cens ans après; et dès qu'elle eut donné quelques momens d'attention aux autres ornemens, elle s'assit sur un magnifique canapé, fit mettre le druide auprès d'elle, et lui parla de cette maniere. HISTOIRE DE LA MERE AUX GAINES Quoique je sache que vous êtes instruit d'une partie des choses qui me regardent, je suis très-certaine que les plus essentielles et les plus particulieres vous sont inconnues, c'est de quoi je vais vous entretenir le plus succinctement qu'il me sera possible. Le druide n'étoit guere en état de donner son attention aux discours de la mere aux gaines; car l'explication qu'elle lui avoit donnée des caracteres du salon, et le desir de retrouver Alie, lui causoient une agitation intérieure que toute sa raison pouvoit à peine dissimuler; cependant il écouta la magicienne avec une tranquilité apparente. Je suis fille du premier souverain de la Gaule armorique, continua-t-elle; en naissant on m'appella Philoclée, nom bien différent de celui qu'une tradition populaire me fait porter depuis un siecle. Je naquis aussi belle qu'on peut l'être en naissant: mais cette beauté devint si merveilleuse dans la suite, que j'ai passé pour un miracle de beauté, et mon étoile qui m'avoit favorisée de cet avantage, voulut encore me donner un esprit qui surpassoit l'éclat de tant de graces, ce fut ce qui m'empêcha d'en être moi-même ébloüie. Les adorateurs de mes appas ne me touchoient qu'autant que l'esprit et la science les distinguoient. Je fus long-tems sans en voir qui fussent dignes de mon choix; tout mon plaisir étoit la solitude, et tous mes amusemens la lecture. Mon pere, le prince le plus magnifique de son siecle, étoit aussi le plus ignorant: cependant il avoit rassemblé à grands frais les livres les plus rares et les plus curieux de l'univers: mais il n'en avoit jamais lû un seul. Cette bibliotheque étoit mon séjour ordinaire: de ma lecture et du choix que j'en faisois, je tirai les premiers élémens de ces connoissances qui m'ont rendue si fameuse. Une application continuelle, jointe à la pénétration de mon génie, m'eurent bien-tôt rendue maîtresse des caracteres les plus inconnus, et du sens le plus obscur des livres dont cette bibliotheque étoit remplie. Cependant le plus précieux de tous ces volumes me parut long-tems impénétrable: il contenoit un nombre infini de plantes et de fleurs, tantôt entremêlées, tantôt rangées séparément, et quelquefois interrompues dans leurs arrangemens par les plantes et les constellations, sous les différentes figures dont les astronomes nous les représentent. Je ne doutai pas que ce ne fût autant d'hiérogliphes employés au lieu des différens caracteres dont les autres livres étoient écrits. Je vins à bout d'un langage si difficile et inconnu à tout autre, malgré le mystere et les énigmes qui l'enveloppoient. Je ne fus que trop récompensée de mon travail et de mes veilles, par les secrets que ce livre me révéla. Mon pere, qui ne me trouvoit de défaut que celui d'être trop attachée à la lecture, m'avoit souvent menacée de faire brûler tous ces livres. Un jour il vint m'arracher de sa bibliotheque pour me mener à une chasse à l'oiseau: on me mit en habit de chasse. Je montai à cheval, et dans cet état au milieu d'une suite brillante de l'un et de l'autre sexe, j'effaçois toutes les femmes, et je charmois tous les hommes sans y faire la moindre attention. Nous étions dans le milieu d'une vaste plaine qui bordoit une riviere assez profonde. Dès que la chasse commença, mille cris s'éleverent, et mon cheval effrayé m'emporta d'une course rapide droit à cette riviere. Il s'y précipita, et l'ayant passée, il ne s'arrêta que dans le milieu d'un bois. Je mis pié à terre, j'attachai mon cheval au premier arbre; et charmée que cet accident m'eût éloignée d'une foule importune, je me promenai quelque-tems, et trouvant un lieu propre à me reposer, je m'assis sur un gason naissant au pié d'un vieux chêne. Là je m'abandonnai à la rêverie; elle me mena si loin, que le jour commençoit à baisser lorsque j'en fus tirée par un assez grand cri au haut de l'arbre contre lequel j'étois appuyée; un gros hibou causoit ce bruit, il tomboit de branches en branches, et s'étant embarrassé sur la derniere par une infinité de guenillons qui lui pendoient aux piés, je crus que c'étoit de lui dont on s'étoit servi pour la chasse. Les oiseaux de cette espece sont d'ordinaire le joüet et la fable des autres oiseaux. Comme j'en faisois tout un autre cas, je le mis en liberté: mais au lieu de s'envoler lorsque je l'eus débarrassé, il se mit à terre à deux pas de moi, et me regarda fixement. L'obscurité naissante commençoit à lui rendre l'usage de la vûe que le grand jour lui avoit ôtée. Au lieu de me parler comme je crus qu'il alloit faire, après m'avoir tant lorgnée, il fit un petit cri, batit des ailes et s'envola; son vol ne fut pas rapide, il se posa sur un autre chêne à dix pas de là, et fit un second cri, je m'en approchai: mais le hibou disparut, et de l'endroit où je l'avois vû il sortit un rayon de lumiere. Plusieurs flambeaux parurent un moment après dans le bois, et une partie de ceux qui s'étoient répandus pour me chercher dans tous les environs, m'ayant trouvée, je regagnai la cour de mon pere bien avant dans la nuit. Depuis ce jour la bibliotheque me fut interdite, tout ce que je pus obtenir fut d'en tirer un seul livre. Ce fut celui des hiérogliphes; et comme mon pere crut que ce n'étoit que pour en regarder les images, il me fut permis de le faire porter aux promenades solitaires que j'allois chercher. Elles étoient d'ordinaire vers le bois où j'avois vû cet hibou; je m'y engageai un jour bien avant, après avoir laissé ceux qui m'accompagnoient à l'entrée du bois, pour m'y promener avec plus de liberté, j'y voulus attendre le coucher du soleil, dans l'espérance de voir mon hibou. J'examinois avec soin tous les arbres, sans avoir pû reconnoître celui d'où j'avois vû sortir ce rayon de lumiere; et m'étant fatiguée dans cette recherche inutile, je me couchai sur l'herbe, et m'endormis d'un profond sommeil: il ne dura guere, et ce qui causa mon réveil, fut de me sentir presque dans les bras d'un homme, ou pour mieux dire d'une de ces figures humaines sous lesquelles on peint les satyres, il en avoit le visage, et quoiqu'il n'en eût ni les cornes ni les piés, son corps étoit herissé d'un poil affreux. Mes efforts et mes cris auroient peut-être été inutiles pour m'en garantir, si le hibou le plus effroyable que jamais hibou puisse être, n'eût allarmé ce monstre; il s'éloigna de quelques pas, et leva les yeux pour voir d'où venoit ce cri, il vit comme moi quelque chose de lumineux entre les griffes du hibou, qui descendant à plomb sur lui, l'étendit à mes piés. Je le crus frappé de la foudre, la terre étoit arrosée de son sang, et quoique j'en eusse horreur, je ne laissai pas de m'en approcher, je ne pûs résister à la curiosité de m'éclaircir de ce qui lui avoit porté le coup mortel; il étoit tombé à la renverse, et je vis le manche d'un couteau dont toute la lame paroissoit enfoncée dans son coeur. Je ne l'eus pas plutôt retiré, que les endroits de cette lame qui n'étoient point souillés de sang, m'ébloüirent par leur éclat. Dès que ce couteau fut à ma possession, je crus avoir le plus précieux de tous les trésors, et je ne me trompois pas; je voulus en laver la lame dans l'eau claire qui sortoit d'un rocher à deux pas d'où j'étois: mais ce fut inutilement, l'eau ne faisoit que rendre la couleur du sang plus vive: ce prodige m'étonna, et mon étonnement redoubla encore par un nouveau prodige; j'en appuyai la pointe sur le rocher pour essayer si le sang ne s'effaceroit point: mais dès que cette pointe toucha le rocher, le couteau sembla s'animer d'un mouvement auquel je cédai; et suivant le mouvement de la main dont je le tenois, il forma des caracteres communs: mais ce qu'il écrivit étoit dans le même langage que ce qui est écrit dans votre salon, et c'est ce langage que j'avois appris dans le livre dont je viens de vous parler. Voici ce qui étoit écrit sur le rocher. Jeune beauté qui n'aimez rien de tout ce qu'à votre âge on aime, jeune beauté gardez-moi bien, et je vous garderai de même. Je me suis un peu étendue sur ces premieres circonstances de ma vie, parce qu'elles ne vous étoient pas connues, je vais vous parler plus succinctement du reste. J'avois deux trésors inestimables qui m'élevant au-dessus des connoissances ordinaires, ne me laissoient de goût que pour les spéculations sublimes. Tout ce que j'avois essayé pour ôter le sang qui souilloit mon couteau, n'avoit pû le faire disparoître: je m'avisai un jour de le grater avec la pointe d'un poinçon d'or: l'or se fondit, et le sang s'effaçant jusques à la moindre tache, le couteau devint plus brillant que les astres du ciel. Je le consultois dans toutes mes difficultés, et je sortois toûjours d'embarras par ce qu'il écrivoit. Je reconnois à présent que ce n'est que dans le tems qu'il est sanglant qu'il s'explique dans cette langue inconnue. J'ai souvent crû que c'étoit le couteau dont Apollon s'étoit servi pour écorcher Marsias, puisqu'il rendoit des oracles, et qu'il les rendoit toûjours en vers. Mais finissons. Je restai auprès de mon pere sans jamais vouloir consentir aux engagemens pour lesquels on ne cessoit de me tourmenter, et j'y restois dans tout l'éclat de ma premiere fraîcheur, tandis que toutes les personnes de mon âge voyoient disparoître leurs charmes par le nombre des années; je m'apperçus qu'on s'ennuyoit d'une beauté que l'on voyoit depuis si long-tems, et m'en trouvant ennuyée moi-même, je quittai mon climat natal, pour faire de nouvelles découvertes dans les terres étrangeres. Je visitai l'égypte, l'Afrique, la Perse et les Indes; plusieurs siecles s'étant écoulés pendant ces différens voyages, et les longs séjours que j'ai faits dans ces régions reculées, je me determinai enfin à revenir en Europe, pour l'enrichir de tant de veilles et de tant de pénibles travaux. J'y trouvai la réputation du fameux Merlin par-tout répandue; le desir de savoir si les merveilles qu'on publioit de sa science étoient dignes de cette réputation, me fit passer en Angleterre, je pris la figure que vous me voyez pour ce voyage, et j'y trouvai Merlin égal à tout ce qu'on publioit à son avantage. Son extraction est illustre, puisqu'il descend comme moi, d'un des premiers souverains de l'Armorique, dont la postérité s'est établie dans la province de Cornouaille dont il avoit le duché. La faveur du roi d'Angleterre donnoit un grand relief à Merlin, je l'en trouvai digne, je fus charmée de son esprit: mais je ne fus pas si contente de son caractere, quoiqu'il le cachât autant qu'il lui étoit possible par une grande apparence de sincérité qui couvroit un artifice qui alloit jusques à la supercherie. Je connus bien-tôt que les soins qu'il prenoit pour me paroître agréable et pour s'insinuer auprès de moi, avoient pour but son intérêt. Il me parloit souvent de cette merveilleuse Philoclée dont quelque chronique de Bretagne faisoit mention, et qu'on croyoit encore, disoit-il, parmi les vivans. Il me parloit encore d'un glaive enchanté qui avoit rendu cette beauté fameuse immortelle; en me disant toutes ces choses, il me regardoit avec une extrème attention. Il n'en fallut pas davantage pour m'allarmer, j'eus recours à mon couteau, et mon couteau m'avertit que Merlin en vouloit au plus précieux de mes trésors. Toute ma science ne pouvant me rassurer contre les artifices d'un homme qui sembloit m'avoir découverte; je quittai l'Angleterre pour me réfugier au pié du mont-Apennin, et pour m'y cacher à sa poursuite et à tous ses projets, j'y pris cette forme d'extrème décrépitude, où l'on m'a vûe: mais toutes mes précautions furent inutiles, le perfide fit tant qu'il m'enleva mon couteau. Vous savez une partie de ce qui m'est arrivé depuis, vous savez le sujet de ces gaines universelles, qui m'ont fait donner le nom de la mere aux gaines, vous savez aussi ce qui m'attira en France. Je suis instruite de ce qui vous est arrivé depuis deux jours, et c'est pour vous offrir tout le secours de mon art, joint au vôtre, que je viens ici. Le perfide Merlin chassé de l'Angleterre, a non-seulement trouvé asyle à la cour de Pepin, mais sa nouvelle faveur l'a mis en possession de la principauté de Noisy, c'est là qu'il a élevé son fils dans la même crainte de votre voisinage, que vous avez toûjours eu du sien. Vous voyez que les astres se sont moqués de toutes les précautions que vous avez prises l'un et l'autre pour éloigner deux coeurs dont la tendresse devoit être si fatale à leur union: le livre dont je vous ai parlé, m'a instruite de toutes ces choses, et me promet la possession du trésor que Merlin m'a volé. Je sai le moyen de rappeller son fils des portes du trépas à la vie, et ce n'est qu'en lui rendant ce fils, que l'enchanteur se résoudra à me rendre mon couteau. C'est maintenant à vous à m'apprendre par quel hasard il a pû échapper de ses mains pour égorger son fils, et pour tracer ensuite les caracteres que j'ai lûs sur le marbre de votre salon. Le druide, pénétré de son affliction, ne pouvant plus se contraindre, et sentant de plus le besoin qu'il pouvoit avoir de la magicienne, se jetta alors à ses genoux, et en les arrosant de ses larmes, il lui conta naturellement l'état présent des choses. Quoi! S'écria la mere aux gaines, le prince de Noisy a disparu dans la fontaine? Le berceau d'Alie en paroissant au-dessus de l'eau a été enlevé par Merlin? Car n'en doutez point, c'est lui-même qui vous a fait le vol, et de plus votre fille est perdue. Que de malheurs! Ajouta-t-elle, la perte d'Alie qui vous est le plus sensible de tous, me fait trembler pour vous, puisque vous ne la trouverez qu'en retrouvant son berceau, et comment l'espérer, votre plus cruel ennemi en étant possesseur, et cet ennemi est Merlin, qui malgré mes soins et mes précautions m'enleva mon couteau. En disant ces mots quelques larmes échapperent à la magicienne, et d'un ton pénétré de douleur, elle répéta ces vers que le couteau lui avoit tracés dans la forêt. Jeune beauté gardez-moi bien, et je vous garderai de même. C'est ce que tu me recommandois, continua-t-elle, précieux trésor que j'ai tant appréhendé de perdre, et dont j'ai regretté la perte avec des remords si cuisans, et qui ne finiront jamais. Hélas! Que pouvois-je faire de plus pour te conserver? Que ne me gardois-tu de même selon ta promesse, quand le chariot enchanté vint se présenter à mes yeux, dans les déserts de l'Apennin. Le druide à ce redoublement de douleur que témoigna la mere aux gaines, crut ne pouvoir mieux prendre son tems, pour lui apprendre que ce couteau si précieux et si regretté, étoit en sa puissance, en lui offrant de le lui remettre entre les mains. Elle fut si transportée de ravissement à cette nouvelle, qu'elle pensa s'en évanoüir. Le druide la conduisit à la statue de Cléopatre, oubliant qu'il n'avoit plus cette bague qui pouvoit seule la faire ouvrir. Il resta donc tout court vis-à-vis de la statue et de la magicienne, à qui il avoüa, qu'en perdant sa fille, il avoit aussi perdu son talisman qu'elle avoit au doigt; il lui apprit que cette bague étoit la seule clé qui pouvoit ouvrir la statue qui renfermoit son couteau. La magicienne désespérée, résolut de mettre toute sa science en usage pour triompher des obstacles qui s'opposoient à son bonheur. Elle dit au druide d'ordonner à Poinçon d'aller sous toutes sortes de formes chercher Alie, tandis qu'elle s'occuperoit du soin de faire retrouver le berceau. Revenons donc à la belle Alie, que nous avons laissée se jettant à corps perdu entre les bras du géant; cette situation m'auroit donné de l'inquiétude pour toute autre qu'Alie: mais grande étoit la vertu des talismans antiques, et plus grande encore la foi de ceux qui y croyent. La charmante Alie qui pensoit courir après l'ombre de son cher amant, s'étoit attendue à n'embrasser que l'air: mais quelle fut sa surprise de se trouver entre les bras d'un corps solide et raisonnablement épais! Sa frayeur lui rendit d'abord toute sa raison. Alors voyant avec horreur le danger où elle venoit de se jetter elle-même, elle fit mille cris et mille efforts pour se débarrasser du géant, qui loin de lâcher sa proie, la porta dans son quartier, sans qu'elle eût seulement touché du pié à terre. Quel effroi s'empara de son ame quand elle se vit renfermée, et qu'elle vint à songer que dans un même jour elle avoit poignardé l'objet de toute sa tendresse, et qu'elle se trouvoit au pouvoir d'un monstre qu'elle détestoit. Le géant lui demanda pourquoi elle avoit tant fait de cris en nommant le prince de Noisy; elle lui dit que c'étoit pour l'avoir tué de sa propre main; le géant voulut l'embrasser pour la remercier: mais s'étant défendue de cette marque de sa reconnoissance, il lui demanda ce qu'étoit devenu son bélier. Il est mort, lui répliqua-t-elle, c'est moi qui l'ai assassiné. Malheureux prince de Noisy! S'écria-t-elle. C'est moi qui sous la... le moulineau transporté de fureur, sans donner à Alie le tems d'achever, et sans consulter son amour pour elle, lui donna un soufflet qui la renversa à ses piés, et fut tenté de lui couper la tête, pour venger le meurtre qu'elle venoit d'avoüer. Elle fut ravie d'être battue, tant elle craignoit un meilleur traitement. Malheureuse, lui dit le géant, en la relevant rudement, vois ce que te coûte ta perfidie. Sans l'aveu que tu viens de me faire, je t'aurois dès cette nuit reçu tout botté dans mon lit: mais ne crois pas échapper à ma vengeance, s'il est vrai que tu aies tué mon bélier; je vais t'enfermer dans sa chambre, et ensuite je m'informerai de la vérité. Tremble si mon favori n'est plus, ton pere sera ma premiere victime, et quand je serai las de t'avoir fait servir à mes amusemens, je t'enterrerai toute vive. Après avoir prononcé cette effroyable sentence, le géant renferma Alie dans la petite cabane de défunt le bélier, où il lui donna le tems de faire des réflexions, tandis qu'il ronfla jusques au jour. Dès qu'il parut, le cruel Moulineau se mit en campagne, et la malheureuse Alie qui ne craignoit rien tant que l'exécution de l'arrêt prononcé contre elle, songeoit par quel genre de mort elle pourroit prévenir ce malheur. Comme elle regardoit de tous côtés, elle vit le nom d'Alie gravé par tout sur les murailles, elle ne douta point que ce ne fût de la façon du fidele et délicat bélier, et ce fut pour elle un nouvel accroissement à sa douleur, qui fût interrompue à la vûe de ce livre, qu'elle avoit jetté de la fenêtre du druide au prince de Noisy pour le ramasser; elle s'appuya de la main contre la porte de la cabane, dès que la bague l'eut touchée, cette porte s'ouvrit: vous croyez bien que l'étonnement d'Alie fit place à l'empressement qu'elle eut de saisir une si heureuse occasion de se sauver tenant son livre: mais elle se garda bien de tourner ses pas vers le jardin de son pere, où elle savoit que le géant étoit allé; ce fut donc pour éviter sa rencontre, qu'elle prit un assez grand détour, et après avoir marché assez long-tems, elle apperçut un bois où elle se jetta pour y attendre la nuit. Ce bois faisoit une partie de la forêt de Noisy. Dès qu'elle y fut assez avancée pour s'y croire en sûreté, elle se laissa tomber au pié du premier arbre, accablée de douleur, d'épouvante et de lassitude: elle se seroit donnée moins de tourment, si elle avoit pû s'imaginer ce qui se passoit ailleurs. Le petit Poinçon ayant pris exactement la forme du bélier étoit sorti de chez le druide environ en même-tems que le géant sortoit de sa demeure, ils ne manquerent pas de se rencontrer, et d'aussi loin que le seigneur Moulineau apperçut son cher favori, il se repentit du mauvais traitement qu'il avoit fait à la belle Alie, il courut à lui plein de joie, ne doutant pas qu'il ne le vînt chercher pour le mettre en possession du reste des trésors de son ennemi: mais il fut fort surpris de voir que son favori le bélier, au lieu de l'attendre, fuyoit d'un autre côté, il eut beau l'appeller et le menacer en courant après, le bélier fuyoit toûjours. Cette fuite de l'un et cette poursuite de l'autre, par le terrain le plus difficile que le petit Poinçon pouvoit trouver, dura si long-tems, que le géant se rendit, et après un vaste détour, se voyant assez près de son quartier, il résolut d'aller prendre son grand cheval, pour avoir raison du déserteur qu'il avoit si long-tems et si inutilement poursuivi. Dès que le géant eut lâché prise, le bélier partit à toutes jambes, et après avoir parcouru tous les lieux à la ronde sans rien trouver, il parvint avant le coucher du soleil, à cet endroit de la forêt de Noisy, que la pauvre Alie avoit pris pour sa retraite: il la trouva dans le moment que défaisant de la plus belle jambe du monde la plus belle jarretiere de l'univers, elle alloit étrangler au premier arbre la créature la plus charmante et la plus désolée qui fût jamais. La présence du bélier prévint le funeste effet de son désespoir. Rien ne peut exprimer son étonnement et sa joie à cette vûe. Est-ce-toi? S'écria-t-elle, en l'embrassant, est-ce-toi, mon cher prince? Est-ce-toi que je revois sous cette figure odieuse qui m'a si cruellement abusée? Le petit Poinçon pleuroit tandis qu'elle lui tâtoit le côté, pour chercher la blessure qu'elle lui avoit faite; il balançoit à se découvrir, s'affligeant de lui ôter la joie que lui causoit cette illusion: mais il fallut pourtant reprendre sa véritable forme, et voyant l'affliction que la tendre Alie en eut, il la conjura de se calmer, en lui disant, qu'elle devoit beaucoup espérer du secours que lui promettoit la mere aux gaines, dont il lui apprit l'arrivée. Alie se laissant aller aux discours flateurs de Poinçon, prit le parti de le suivre pour se rendre chez son pere. Pendant qu'ils marchoient, l'aimable Poinçon qui s'étoit chargé du livre pour en débarrasser Alie, lui dit, ma belle maîtresse, si vous saviez la joie que vous allez causer au druide monseigneur, en lui rapportant ce livre, vous en sentiriez moins de douleur, il est rempli des plus beaux secrets de la nature, et des plus jolies histoires du monde; je vais pour vous faire trouver le chemin moins ennuyeux, et pour distraire votre affliction vous en conter une, car mon maître me le laissoit lire quelquefois; pour lui il ne s'est jamais amusé à lire les contes dont il est rempli. Il y avoit autrefois un druide en basse Bretagne, qui s'appelloit Gaspard Le Savant, il l'étoit à tel point, qu'il avoit fait un gros livre, où toute la science du monde étoit renfermée, il avoit aussi inventé un langage nouveau, composé de fleurs, de plantes, de planettes, et je ne sai combien d'autres choses. Or ce Gaspard Le Savant avoit un fils si beau qu'il devint amoureux de lui-même, il n'avoit point de plus grand plaisir que celui de passer les journées entieres à se mirer dans l'eau, ce fut pour cela que son pere l'appella Narcisse; cependant il étoit si affligé de la folie de son fils, qu'il le fit venir un jour dans son laboratoire, et après l'avoir bien grondé de son impertinente coqueterie, mon fils, lui dit-il, tu ne serois jamais bon à rien, si je te gardois auprès de moi, c'est pourquoi je vais te donner une commission qui te fera voir le monde: mais c'est à condition que tu ne te verras jamais toi-même, car si jamais tu te regardes dans l'eau, tu deviendras si effroyable, que tu auras horreur de ta figure, et si ce malheur arrive, il n'y aura que celle qui pourra lire et entendre ce qui est écrit dans mon livre, qui pourra te rendre cette beauté qui t'a tourné la tête, et que tu mépriseras alors pour en aimer un autre. De plus, en reprenant ta premiere beauté, toute ma science te sera communiquée, ainsi qu'à celle entre les mains de qui doit tomber mon livre, si elle peut comprendre un langage inventé par moi seul. écoute ce que je vais te dire. Il y a dans le monde une forêt, et dans cette forêt il y a un arbre difficile à trouver, et dans cet arbre il y a une gaine d'or, et d'un or qui ne se fondra point, comme fera tout autre or, en touchant le couteau que je vais te donner, c'est cette gaine qu'il faut que tu cherches, que tu trouves, et que tu me rapportes; à ces mots, il lui donna le couteau, l'embrassa tendrement, et le fit partir: mais il ne l'eut pas plutôt perdu de vûe, qu'il se repentit de l'avoir éloigné de lui, et agité des craintes que lui donnoient les périls qui menaçoient un fils chéri, il mourut peu de tems après le départ de Narcisse. Narcisse, pour obéir aux ordres de son pere, parcouroit tous les bois, et visitoit, mais inutilement, tous les arbres de ces bois pour trouver une gaine à son couteau. L'histoire dit, qu'il fut bien trois ans à faire vingt lieues, tant il s'amusoit à parcourir toutes les forêts qui se trouvoient sur son chemin. Au bout de ces trois années, il parvint à la cour du prince Koraliosmadée, qui régnoit pour lors en Bretagne: mais comme ce n'étoit pas dans les cours des princes qu'il devoit trouver cette gaine qu'il cherchoit, il n'en approcha qu'autant qu'il le falloit pour visiter les bois qui en étoient les plus proches; il en vit un fort agréable, presque entouré d'une riviere, dont l'onde étoit plus claire que le cristal, il falloit la passer pour aller dans la forêt: mais en la traversant, la curiosité de voir si les fatigues de ses voyages n'avoient rien diminué de sa beauté, l'emporta sur toutes les menaces de son pere, et il se pencha vers la surface de l'eau. Quelle fut sa surprise, lorsqu'au lieu d'y voir le visage du beau Narcisse, il y vit celui d'un gros hibou, le cri d'horreur qu'il en fit l'effraya bien plus, puisque ce fut celui d'un vrai hibou, et avant qu'il en pût faire un second, il le devint depuis les piés jusqu'à la tête. Son jugement lui resta cependant: mais il en avoit si peu, que ce n'étoit pas la peine de le lui ôter. Il perdit la vûe dans ce moment, et pensa s'en désespérer, il la recouvra dès que la nuit fut venue, et se réfugia dans le bois. Le malheureux Narcisse y menoit une triste vie, se cachant tout le jour dans le creux d'un arbre, et passant les nuits à se nourrir de quelques souris, et à chercher la gaine du couteau qu'il avoit toûjours soigneusement gardé; il chercha tant, qu'il trouva l'arbre par l'éclat dont brilloit au milieu des ténebres cette merveilleuse gaine: mais il ne put jamais parvenir à la tirer de l'arbre, ni à y mettre son couteau, il passoit une partie des nuits à se tourmenter pour venir à bout de l'un ou de l'autre: mais tout ce qu'il put faire, fut de cacher son couteau dans le même arbre tout auprès de la gaine. Enfin je ne me souviens plus par quel hasard une certaine princesse le tira d'un grand embarras, cette princesse étoit si belle, qu'il en devint amoureux; elle se promenoit souvent dans ce bois: mais il avoit le malheur de ne la voir que lorsqu'elle y restoit jusques à la nuit, ce fut pendant une de ces nuits, que s'étant endormie auprès de l'arbre où étoit le hibou, qui contemploit sa beauté, un sauvage la réveilla par quelque insulte, l'amoureux hibou eut recours à son couteau, et la sauva je ne sai plus comment: mais en la sauvant il perdit son couteau, et cette beauté l'emporta. La perte de ce trésor auroit désespéré le hibou, s'il n'étoit resté entre les plus belles mains de l'univers. Cette charmante princesse en eut bien-tôt connu toutes les vertus; étant un jour restée jusques à la nuit dans ce bois, elle mit la pointe de son couteau sur une pierre unie, le fidele hibou s'étoit mis auprès d'elle sans qu'elle s'en fût apperçue, le couteau écrivit tout seul, comme il avoit coutume de faire; et voici ce qu'il écrivit. Belle princesse au beau couteau, plumez, plumez en l'oiseau. à peine cette charmante princesse avoit-elle été en possession du couteau, qu'elle avoit juré de suivre en tout ce qu'il lui traceroit de faire; voulant obéir aux ordres qu'elle en recevoit dans ce moment, elle tourna la tête pour chercher le hibou, sa joie fut extrème de le voir à ses côtés, elle le saisit d'abord, et se mit à le plumer avec son couteau, non sans quelque remord de lui faire un si mauvais traitement, après le service qu'elle en avoit reçu. à mesure qu'elle le plumoit, le beau Narcisse reprenoit sa premiere figure. La princesse ne fut point effrayée de ce prodige, et l'histoire dit, que quoiqu'il restât nud en lui ôtant ses plumes, elle ne lui en laissa pas une seule: il se sentit tout d'un coup rempli de toute la science de feu Gaspard Le Savant son pere; c'est pourquoi demandant permission à la princesse de se rendre invisible, il lui promit de se rendre le lendemain sous un berceau, dans un des jardins du prince son pere. Ce fut là qu'elle fut enchantée de cette beauté dont il ne faisoit plus de cas, ce fut sous ce berceau heureux, secret témoin de leur bonheur, qu'ils se marierent et qu'ils se communiquerent leurs sciences et tous leurs secrets. Il lui donna celui de ne jamais paroître vieille, et de ne jamais mourir; il la fit jurer ensuite de ne se jamais défaire de son couteau, à la possession duquel leur bonheur commun étoit attaché et de ne jamais parler ni de son avanture, ni de leur union. Ils menerent long-tems la vie la plus heureuse du monde, sans qu'on s'en apperçût, par le secret que l'heureux Narcisse avoit de se rendre invisible. Il l'avertit qu'il étoit inutile de se tourmenter pour tirer la gaine d'or de l'arbre où elle étoit, puisque ce miracle étoit réservé à un autre, que cependant la possession de ce couteau ne pouvoit être assurée que par celle de la gaine. Je ne sai plus pour quelle raison ils quitterent leur pays: mais après avoir voyagé par tout le monde, Narcisse toûjours invisible, et la princesse toûjours aussi belle qu'il lui plaisoit de l'être, ils s'établirent quelque part auprès d'une montagne. Se promenant un jour, la princesse vit descendre du haut de cette montagne, un chariot lumineux; de ce chariot sortit un enchanteur qui lui fit voir la gaine de son couteau, et qui se mettant à genoux devant elle, lui dit qu'il l'avoit long-tems cherchée pour lui donner ce trésor, inutile dans toutes autres mains que dans les siennes. Il ajouta qu'il n'y avoit que lui qui pût y mettre le couteau; la princesse fut si charmée en recevant la gaine d'or, que sans songer au risque qu'elle pouvoit courir, elle donna son cher couteau pour l'y placer, mais l'enchanteur ne l'eut pas plutôt entre les mains qu'il disparut. Je vous ennuyerois ma belle maîtresse, si je vous disois le désespoir où tomba l'étonnée princesse, de se voir dans les mains l'inutile gaine du couteau qu'elle venoit de perdre. Mais que devint-elle, et quelle fut sa douleur, lorsque revenant pour conter son avanture à son cher Narcisse, elle ne le trouva plus; elle passa des tems infinis à le chercher par toute la terre, sans en avoir des nouvelles, non plus que de son couteau, car ce n'est qu'en le retrouvant qu'elle doit revoir son cher époux; elle revint au même païs où elle avoit perdu tout ce qu'elle avoit de plus précieux; c'est dans ces lieux que le désespoir ayant aigri la bonté de son naturel, elle se mit à faire tous les maux les plus affreux à deux amans, dont je vous conterai l'histoire quand la fin de vos malheurs vous aura rendu l'esprit plus disposé à l'écouter. Le petit Poinçon en finissant son récit, s'apperçut qu'il s'étoit égaré dans la forêt: mais quelque chemin qu'il pût prendre pour retrouver celui des jardins du druide, jamais il n'en put venir à bout, il fallut céder à la puissance invisible, qui le conduisit avec la belle Alie jusques au milieu du palais de Noisy. Ils y arriverent dans le tems que l'enchanteur Merlin ordonnoit l'appareil des derniers devoirs qu'il vouloit rendre à ce fils bien aimé; tout y étoit rempli de gemissemens; le corps du beau prince par une communication souterraine étoit passé de la fontaine du berceau, dans celle qui faisoit le principal ornement des jardins du palais de Noisy; ce beau corps étoit étendu sur un amas de fleurs auprès du bucher qu'on avoit élevé pour le brûler, et le berceau verd orné de guirlandes de ces mêmes fleurs, étoit à ses piés. Ce spectacle mit la tendre Alie hors d'elle-même, elle cacha pourtant son désespoir au petit Poinçon, pour qu'il ne l'empêchât pas de se jetter comme elle le méditoit, au milieu des flammes qui devoient devorer le corps de son amant. Poinçon qui s'étoit vû entraîner malgré lui dans un autre lieu que celui qu'il cherchoit, s'étoit caché derriere une palissade avec Alie, ne pouvant obtenir d'elle de fuir ce triste et cruel spectacle. Tout étant prêt pour la cérémonie, l'inconsolable Merlin fit placer le corps du prince au haut du bûcher, environné de gommes et de parfums les plus délicieux de l'Arabie; il fit mettre le berceau verd à ses piés, et haussant un flambeau qu'il tenoit, il leva les yeux au ciel, en disant, inhumaine Alie, beauté funeste à mon repos, et encore plus funeste au plus fidele des amans, viens assouvir ta cruauté, par le plaisir de voir consommer la victime que tu as immolée à ta rage! Mais tremble, fremi des horreurs qui t'environneront partout lorsque ton berceau sera réduit en cendres. En achevant ces mots, il alloit mettre le feu au bûcher, et la malheureuse Alie partoit déja pour s'y précipiter, quand des cris qu'on entendit en l'air firent lever les yeux à tout le monde: Merlin s'arrêta, et quelques momens après il vit descendre la mere aux gaines dans son char avec le druide. Ah! Ma belle maîtresse, s'écria Poinçon, courons au-devant de la mere aux gaines, la voilà qui vient sans doute à votre secours avec monseigneur le druide votre pere. Dès que la magicienne fut descendue de son char, elle ôta la bague du doigt de sa fille pour la donner au petit Poinçon, avec ordre d'aller chercher en toute diligence le couteau enchanté, sans oublier cet or précieux qui lui servoit de gaine. Merlin en voyant la mere aux gaines sentit de la joie et de la crainte, il savoit les justes reproches qu'il méritoit d'elle, et il savoit ce qu'elle pouvoit en sa faveur; tandis que la magicienne faisoit quelques plaintes à Merlin, et que Merlin lui faisoit beaucoup d'excuses, en la suppliant de faire céder la vengeance à la générosité, on vit arriver le petit Poinçon tout rayonnant de lumiere par l'éclat de l'or et du couteau qu'il portoit. La mere aux gaines tressaillit, et pensa s'évanoüir de joie à cette vûe. Elle le reçut des mains du druide; alors élevant sa voix, que l'on descende le prince du bucher, dit-elle, il n'a point encore vû les sombres bords de l'Acheron, ce couteau ne fut jamais fatal qu'aux criminels et aux scélérats. Mais pourquoi alonger ce récit par des circonstances ennuyeuses au dénouement de l'histoire: toutes les personnes intéressées à cette aventure avoient leur compte; la mere aux gaines son couteau, le druide son livre, et Alie son berceau. Notre héros qui n'étoit que dangereusement blessé, se trouvoit entre les mains de trois personnes dont l'art étoit capable de ressusciter tous les héros morts depuis le grand Cyrus, et ces trois personnes unissant leur pouvoir en faveur du beau prince de Noisy, il est aisé de penser qu'il fut rendu à la belle Alie avec plus de charmes, plus d'agrémens et plus de tendresse que jamais. La naissante aurore éclaira cette espece de résurrection, et le soleil qui s'étoit couché la nuit précédente sur des lieux remplis de deuil et d'affliction, les vit à son retour remplis de la joie la plus vive. Ce fut au milieu de cette joie, que le géant Moulineau monté sur son cheval énorme, sonna trois fois du cor à la porte du château, pour demander sa prisonniere et son bélier, ou pour défier au combat tous les habitans du château, au cas qu'on le refusât. L'amant d'Alie qui vouloit se signaler à ses yeux, accepta le défi, et lui fit dire, que le prince de Noisy nouvellement arrivé d'un long voyage, lui donnoit un rendez-vous à trois jours de là, sur le pont élevé par son bélier, pour y vuider leur querelle, et s'y disputer la gloire d'être à la charmante Alie. Cette charmante Alie dans les transports que lui causoit ce changement inopiné dans sa fortune, sentoit mille fois plus d'amour pour le prince de Noisy, sous sa figure naturelle, qu'elle n'avoit senti de haine pour lui sous celle du bélier. Ce fut à lui comme le prince le plus spirituel et le plus galant de son tems, à trouver des expressions dignes de lui en marquer sa reconnoissance, et capables de lui faire oublier ses malheurs passés. Alie aussi curieuse que tendre, voulut savoir de son amant, comment il étoit devenu bélier, le prince lui dit que s'étant laissé aller à ses rêveries la nuit qu'elle lui avoit jetté le livre, elles l'avoient insensiblement conduit jusques au bord de la Seine, que le jour commençant à paroître, il avoit eu la curiosité de l'ouvrir, qu'il n'y avoit trouvé que les signes du zodiaque, que s'étant appliqué à considérer celui du bélier, il n'avoit pû s'empêcher de lire ce qui étoit dessous, qu'à la troisieme lecture de ces paroles mystérieuses, il s'étoit vû tout d'un coup transformé en bélier; il est inutile, poursuivit-il, de vous parler de mon étonnement et de mon désespoir, j'étois encore dans le premier mouvement de l'un et de l'autre, quand le géant arriva, dont la meute m'auroit étranglé, s'il n'eût par hasard trouvé quelque chose à ma figure qui lui plut. Je n'ai point quitté son service depuis ma métamorphose. Cependant ce livre dont je déchiffrois tous les jours quelque chose malgré son obscurité, me faisoit espérer que je pourrois par son secours, reprendre ma premiere figure, c'est par son moyen que j'ai su en un instant élever le pont; par son secours j'avois repris l'usage de la parole, par son secours encore je me rendis invisible le jour que je répondis aux regrets de la belle Alie, et c'est enfin par lui que j'avois su que l'or liquide dont le druide étoit en possession, me délivreroit de mon enchantement aussi-tôt qu'on m'en auroit touché. Voilà, belle Alie, continua le prince, ce qui me détermina à aller chez le druide votre pere, où je ne comptois pas vous présenter une victime, aussi fus-je si consterné des marques d'indignation que vous me donnâtes avant de me frapper du couteau, que j'en reçus le coup avec assez d'indifférence. La fin de ce récit renouvella les regrets et les douleurs d'Alie: mais la présence de son cher prince l'eut bien-tôt consolée, sur-tout quand elle entendit Merlin et le druide convenir ensemble, qu'elle seroit unie au prince de Noisy dans trois jours. Ce jour heureux étoit aussi celui qu'on avoit marqué pour le combat, et malgré les allarmes de la belle Alie, qui ne comprenoit pas trop comment un homme bien amoureux pouvoit se battre le jour même qu'il devoit posseder ce qu'il aimoit, malgré, dis-je, toutes ses inquiétudes, le beau prince de Noisy tint sa parole. Vous ne doutez pas, mademoiselle, que ce combat ne finît, comme finissent toûjours les combats des géants avec les héros. Le seigneur Moulineau fut renversé à la premiere course, et culbutant de l'endroit le plus haut du pont jusqu'au fond du fossé, il se cassa le cou sans être regretté des spectateurs. Jamais nôces ne furent célébrées avec tant de magnificence, et jamais mariés ne furent si contens. Voilà ce que le savant M a pû découvrir de ces aventures, et voici ce qu'il ajoute sur le jugement du nom dont vous avez souhaité d'être informée, ce lieu qui s'appelloit autrefois pont d'Alie. Dans l'antique tradition, de Moulineau prenant le nom, voyoit sa gloire ensevelie avec le géant son patron. Et quoiqu'elle soit rétablie dans l'agrément du premier son, un reste de corruption le fait appeller Pontalie. Source: http://www.poesies.net