Prières Et Méditations Chrestiennes. Par Antoine Godeau (1605-1672). TABLE DES MATIERES PRIERES Priere A Jesus-Christ. Priere Pour Le Matin. Priere Pour Le Soir. MEDITATIONS Meditation Apres La Saincte Communion. Meditation Sur La Naissance De Jesus-Christ. Meditation Sur La Passion De Jesus-Christ. Meditation Sur Ces Parolles De David. PRIERES Priere A Jesus-Christ. Quand j' aurois l' esprit aussi eslevé que les anges, et que comme un autre Paul j' aurois veu des choses dans le ciel, que nulles oreilles n' ont encore entenduës, nuls yeux considerées, et nul entendement comprises, ô Jesus, que pourrois-je penser, et que pourrois-je dire qui fût approchant de la grandeur de l' estat où je te considere. Si je consulte mes yeux, je voy l' ouvrage du sainct esprit en ton humanité, que nul peché n' a corrompuë, et nul deffaut alterée, depuis qu' il la forma du plus pur sang de ta bien-heureuse mere. Tu és le plus beau d' entre les fils des hommes, il n' y a pas une tache en toy, les anges ne se peuvent rassasier de ta veuë, le soleil est obscur aupres des rayons qui sortent de ta face, et ces cicatrices que tu portes, sont plustost des marques de ton triomphe, que du pouvoir des bourreaux qui les ont gravées sur toy. Mais si je te considere auparavant l' union de ta divine personne à cette nature miserable, que tu as espousée pour ne faire jamais divorce avec elle, ne faut-il pas, ô Jesus, dont le nom est si doux à mes oreilles, et l' amour à mon coeur, que je me taise encore, et demeure dans une religieuse confusion. Tu és l' image et la splendeur de ton pere, mais image si parfaicte, que tu n' és qu' une mesme chose avec luy. Il t' engendre, et toutes-fois il ne te devance pas ; il te donne son essence, sans la perdre, ou la diminuer : car tu és ce qu' il est, et il est ce que tu seras tousjours, Dieu eternel, tout bon, tout sage, et tout puissant comme luy, vivant d' une mesme vie que luy, remplissant tout comme luy et demeurant à jamais dans le sejour de son sein. Ce que nous voyons sur la terre, est l' ouvrage de tes mains, car toutes choses ont esté faites par le verbe, et tu és ce verbe ineffable, qui a esté, qui est, et qui sera à jamais prononcé par la bouche de ton pere. Tu n' és point oisif, mais comme ta saincte parole nous declare, tu operes de toute eternité, produisant avec ton pere cette troisiesme personne, ce feu ; cét amour, qui est dieu comme toy. ô qu' il est doux de t' aymer, ô Jesus, qu' il est avantageux de te servir, ayant non seulement une puissance si admirable qu' il n' est point de maux que tu ne guerisses, mais encore une bonté si parfaite, qu' il n' est point de si petits services, que tu ne recompenses liberalement. Tu contentes tousjours, et ne desgoustes jamais. Tu es la paix de l' esprit, la lumiere de l' entendement, le flambeau de la volonté, la joye du coeur, la couronne de nostre esperance, et le centre où se trouve le repos que nous cherchons vainement ailleurs. Je te consacre mon ame, mon corps, et tout ce que je possede. Reçoy-le, ô mon doux sauveur, et enflame si bien mon coeur du feu sacré de ton amour, qu' il en puisse estre heureusement consumé. Qu' à jamais je t' aye devant les yeux, ô humanité unie, ô personne unissante ; que je t' adore ô divinité rabaissée, que je te revere, ô Dieu dans le sein de ton pere, ô homme dans les entrailles de Marie. Que je ne respire, ny ne vive que pour toy, accepte ma tres-humble servitude, et donne-moy la force de ne m' en départir jamais ; que je ne te quitte point, toy qui es une fontaine d' eau vive, pour les cisternes, des enfans des hommes, qui ne peuvent long-temps garder de l' eau, où qui n' en gardent que de bourbeuse et de corrompuë. Je confesse que l' esclat de ta majesté me devroit éblouïr, et que c' est une hardiesse estrange de se presenter devant son juge, estant coupable de tant de crimes. Mais de quelque costé que je puisse tourner les yeux, je voy tant de témoignages de douceur, que je me persuade aisément de te trouver plustost disposé à me combler de faveur, qu' à te vanger de mon ingratitude. Si je me considere comme celuy qui a mesprisé tes inspirations, fermé l' oreille à tes conseils, dédaigné tes graces, et violé tes commandements, je tremble, et je ne puis esperer de t' avoir que pour un juge tres-severe. Mais si je me regarde comme l' ouvrage de tes mains, que ta puissance a tiré du neant, ta grace appellé à la connoissance de ton nom, ton amour sauvé de la puissance de la mort, ton sang rendu heritier du paradis, et ta bonté attendu à la penitence ; je conçoy de grandes esperances de trouver en toy les sentimens d' un pere qui leve le bras pour chastier ses enfans, mais qui laisse tomber les verges au premier soupir, que le repentir de leur faute leur tire du coeur. Je crie à toy en l' amertume du mien, car tu es mon unique esperance, et tu nous as asseurez par ta saincte parole, que tu ne veux point que le pecheur meure, mais qu' il se convertisse ; que tu frappes incessamment à la porte de nostre coeur, n' attendant que son ouverture pour y establir une eternelle demeure ; que tu és proche de ceux qui t' invoquent, et te craignent, et que tu te laisses aisément trouver à ceux qui t' appellent à leur secours, et qui te cherchent en esprit et en verité. Que suis-je seigneur, pour estre l' object de ta colere ? Tu es ce dieu auquel le ciel sert de throsne, qu' une eternelle lumiere environne, devant qui les cherubins se couvrent la face de leurs aisles, qui as pour messagers les tonnerres et les tempestes, qui confonds la prudence des grands, et renverses les empires comme il te plaist. Et moy je ne suis que poudre et cendre, ma naissance est sale, la suite de ma vie penible, et ma mort plaine de foiblesse. Mon esprit n' a que des tenebres, ma volonté que des desobeyssances, et mon appetit que des desordres. Je me porte au bien avec peine, je fais le mal avec plaisir, je ne puis ni marcher tout seul, ni croire la raison qui me veut conduire. Je suis la mesme inconstance, la dépoüille du temps, la proye des maladies, le joüet des afflictions, et la matiere de toute corruption. Ne veüille donc, ô Dieu tout bon, tout sage, et tout-puissant, éprouver ta force, et descharger ta colere sur une creature la mesme malice, la mesme ignorance, et la mesme foiblesse. Comme juste tu me dois punir ; comme misericordieux tu me peux sauver. Mais puis que tous les jours ta misericorde change les arrests de ta justice, et que ton amour t' attache les bras sur la croix, laisse-toy fléchir à ma priere, et au lieu du supplice dont je suis digne, donne-moy le baiser de paix que je ne merite pas, oublie mon ingratitude, esclaire mon entendement, embrase ma volonté de ce feu d' amour que tu as apporté du ciel sur la terre, et fais que ni les eaux des tribulations, ni les grandeurs du monde, ni les voluptez ne puissent jamais ni l' esteindre, ni le refroidir. Priere Pour Le Matin. voila les tenebres de la nuict qui se dissipent à l' arrivée du nouveau jour, et chacun retourne à son exercice ordinaire, ô mon Dieu ; qui es mon veritable soleil, leve-toy, je te prie, et vien esclairer mon ame qui demeure en ton absence dans des tenebres plus noires que celles qui couvrirent autresfois la terre d' Aegypte. Puis qu' ayant creé toutes choses pour mon service, tu m' as creé pour le tien, et que mon occupation en ceste vie ne doit estre que de t' aymer ; esveille la paresse de mon coeur, et blesse-le de ce traict qui est si doux à ceux qui le sentent, afin qu' il commence à produire de nouvelles affections, dont ta divine beauté sera l' unique suject. Fay que j' entre dans une vie toute nouvelle, et que mon ame soit fermée aux esperances du monde et à ses plaisirs. Comme les estoilles se cachent en la presence du soleil, que les mauvaises affections qui ont possedé mon ame jusques aujourd' huy s' esteignent aussi-tost que tu commenceras de luy descouvrir ta lumiere. Que je t' ayme seul, te cherche seul, te possede seul, puis que seul tu és la beauté qui n' a point de deffaut, le thresor qui n' inquiete jamais celuy qui le trouve, et le plaisir qui ne le peut dégouster. Comme le soleil nous fait reconnoistre la verité des objets, découvre à mon entendement, ô Dieu qui és la lumiere eternelle, la fausseté des biens qui l' ont trompé jusques icy. Mais quand cét astre que tu as creé pour presider au jour fera place à la nuict, ne laisse point mon ame dans les tenebres, esclaire-là eternellement, et fay luy produire par la chaleur de ton amour les bonnes oeuvres, qui seront suivies de la beatitude eternelle, que j' espere d' obtenir par le merite de ton sang. Priere Pour Le Soir. quand sera-ce, ô mon dieu, que je fléchiray les genoux devant ta majesté pour l' adorer, et non pas pour luy demander pardon ? Jusques à quand me serviray-je de ta bonté pour t' offenser, et de tes armes pour te faire la guerre ? Jusques à quand me presenteray-je à toy comme un rebelle ? Tu m' as conservé cette journée ? Tu as esloigné de ma teste les malheurs que je meritois. Sans ton assistance je n' eusse peu me servir ni de mes sens, ni de mon esprit. Je n' eusse peu ni vaquer à mes affaires, ni gouverner ma famille. Tu m' as donné des lumieres pour découvrir les pieges qu' on me tendoit. Tu m' as fortifié contre les attaques de mes ennemis. Tu m' as empesché de m' aller jetter dans les precipices où mille autres sont tombez. Tu m' as sauvé quand je me voulois perdre. Si je suis dans le sein de l' eglise, si je n' ay les mains soüillées ni de meurtres, ni de sacrileges, si j' ay recueilli quelque fruict de mon travail, si je me suis dignement aquitté de ma charge, si mes enfans et toutes les personnes que j' ayme sont en bonne santé, c' est à toy, ô seigneur, que je suis redevable de toutes ces graces. Mais comment est-ce que je les ay reconnuës ? Je n' ay pas employé une seule minute à ton service, en ouvrant les yeux au jour, mon coeur s' est ouvert aux pensées de mon ambition, de mon avarice, et de mes autres convoitises. J' ay employé tout mon esprit à mes affaires, et si je t' ay prié ç' a esté des levres seulement. Je me suis regardé moy-mesme, et n' ay point songé que je devois travailler pour ta gloire. Les prosperitez d' autruy m' ont fait mal aux yeux, et mes afflictions m' ont porté au murmure et au blaspheme. Je n' ay cherché qu' à plaire aux hommes, qu' à contenter mes passions, et donner à mes sens les plaisirs qu' ils desiroient. En fin tous les momens de cette journée sont remarquables par quelqu' un de mes crimes. Quoy, Seigneur, n' és-tu pas juste ? N' as-tu pas les yeux ouverts sur les actions des hommes ? Peus-tu supporter une ingratitude si dénaturée ? Y a-t' il clemence que je ne doive avoir lassée et convertie en fureur ? ô que ta misericorde me donne de confusion, et que ta patience m' est un suplice bien rude ! C' est à ce coup que je ne provoqueray plus ta colere ; c' est à ce coup que je reconnoistray mes erreurs, et que je les quitteray pour jamais. Beni cette resolution, ô grand Dieu, reçoy mes larmes, agrée mes soupirs, accepte mon repentir, et oublie mes rebellions, que je veux reparer par une eternelle obeïssance. Le soleil s' éloigne de nostre horizon, mais, ô soleil de justice, ne t' éloignes pas de moy, veille dans mon coeur tandis que mon corps sera endormy, éclaires-le cependant que mes yeux seront fermez, et ne permets pas que je tombe dans le sommeil du peché. Je sçay bien que je demande à celuy que j' ay offensé qu' il me conserve, et que j' ay recours au juge qui me doit punir. Mais si mes crimes me donnent de la crainte, ta bonté me donne de l' assurance. Je sçay, ô seigneur, combien sont grandes les richesses de ta misericorde. Si je me repens, tu me pardonnes. Si je differe à me convertir, tu m' attends. Tu me r' appelles quand je m' égare, tu m' instruis sur ce que j' ignore, tu me consoles dans mes peines, tu ne t' enfuis pas quand je te quitte, et tu me tends les bras pour m' embrasser lors que je te cherche. Tu me releves quand je tombe, tu m' affermis apres ma cheute, tu viens à moy aussi tost que je t' appelle, et m' ouvres ton coeur au mesme instant que je t' ouvre le mien. ô Jesus, je veux reconnoistre desormais l' excés de ta bonté. Je ne te donneray plus subject de me reprocher mes infidelitez si frequentes, et l' abus de ta patience. Je renonce devant toy à toutes les choses que je ne puis aymer avec toy. Je te presente le sacrifice de mon esprit humilié et repentant, et ne refuse aucune peine, si ta justice me l' ordonne. Frappe, blesse, n' espargne ni santé, ni honneur, ni richesses, ni enfans, ni amis, je perdray gayement toutes ces choses, pourveu que je ne te perde point, et qu' un jour je te possede dans la gloire à laquelle tu m' as appellé. pour dire devant la confession. Seigneur, les loix de ta justice sont bien differentes de celles des hommes, parmy eux la confession du crime est suivie du chastiment, et pour obtenir le pardon de toy, il suffit d' advoüer que l' on a failly. C' est pourquoy je viens hardiment declarer mes ingratitudes et mes malices à celuy que tu as voulu establir en ta place, pour me les remettre, et m' assurer que tu és prest de m' embrasser comme un enfant, qui ne laisse pas de t' estre fort cher, encore qu' il te soit rebelle. Je me voulois perdre, et tu m' as tendu la main pour me sauver. Je marchois dans les tenebres, et tu m' as fait voir une lumiere à la faveur de laquelle je t' ay trouvé. J' allois apres les desirs de ma concupiscence, et tu m' as r' amené dans le sentier de tes commandemens. Tu as heureusement appaisé le trouble de mes passions, et m' as donné des avant-gousts de cette tranquillité que l' on ne trouve qu' en toy, comme elle ne procede que de toy. Acheve ton ouvrage, ô mon dieu, deslie ma langue, mais ouvre premierement mon coeur, ouvre-le aux mal-heureuses pensées qui l' ont rempli jusqu' icy, afin qu' elles en sortent, ouvre-le à ton amour, afin qu' elle y entre pour n' en sortir jamais. Quand je verray avec ces yeux que tu auras esclaircis la foiblesse de l' ennemy auquel je me suis si souvent rendu, sans doute j' auray honte de ma lâcheté, et defieray toutes ses forces, à l' advenir. L' esclat qui m' a surpris ne me pourra plus ébloüir. Je beniray ta misericorde qui aura rompu les chaisnes de ma captivité, et diray avec S Pierre, qu' il fait bon d' estre eternellement avec toy. Tu ne peux souffrir rien de soüillé, purifie moy donc, et me donne ces sainctes larmes qui feront recevoir une eternelle consolation à ceux qui les respandent. Mais que ce soient des larmes de sang, afin que j' y noye mes offences, et que mon coeur y lave ces ordures qui te feroient pour jamais absenter de luy. Moyse frappant le rocher avec sa verge en fit sortir des eaux en abondance, pour desalterer son peuple qui mouroit de soif. Je suis une pierre insensible à tes inspirations, et sans mouvement pour faire le bien : mais d' une seule parole tu peux m' oster toutes mes duretez, et me faire produire des sources qui me desaltereront parfaictement, et rejailliront jusques dans le ciel. L' eau que tu donnes monte jusques là, et quiconque en a beu une fois, est pour jamais dégousté des fontaines de la terre, qui se tarissent bien tost, et ne peuvent rafraichir que pour un moment. ô mon ame pourquoy rougirons-nous de dire ce que nous n' avons pas eu honte de commettre ? Le dieu devant lequel tu parles connoist tes infirmitez, il les excuse, et il est tout prest de te les pardonner ? Helas ? Quel rapport y a-t' il entre une ingratitude desnaturée comme la tienne, et une si legere satisfaction que celle qu' il te faut faire aujourd' huy ? Parle sans crainte, ton juge n' attend pour dire qu' il te pardonne, sinon que tu proferes avec une veritable contrition ce peu de paroles, je t' ay offencé. pour dire apres la confession. il me semble encore, ô Seigneur, que tu as les armes dans les mains pour me perdre, que l' enfer est ouvert pour m' engloutir, que ma conscience m' accuse et me condamne. Il me semble que toutes les creatures s' élevent contre moy, et t' animent à la vengeance ; que les demons me reprochent qu' ils n' ont commis qu' un seul peché, et que le nombre des miens est infini ; que les cieux, les elemens, et les animaux m' accusent de m' estre revolté contre celuy auquel ils obeïssent. En fin l' image de mes crimes est si fort imprimée dans mon esprit, que j' ay de la peine à croire que je sois eschapé du danger où ils m' avoient mis. Mais je t' offence, ô mon dieu, et suis injurieux à ta gloire, si je doute plus long-temps de mon bon-heur. J' ay comparu devant ton throsne comme rebelle, je puis maintenant m' y presenter comme ton sujet. Tu y estois assis comme juge, tu avois les tourbillons de feu, les vens, et les tonnerres à tes costez, pour executer tes arrests, et je t' y voy à ceste heure avec une majesté qui me donne plus de respect et d' amour, que de terreur. La patience et la misericorde sont assises aupres de toy, tu ne me permets pas seulement d' approcher, tu viens au devant de moy pour m' embrasser, et tu me donnes le baiser de paix de la mesme bouche qui me devoit condamner. J' ay adoucy ta colere avoüant que j' ay merité ses plus cruels effets, tu as laissé tomber la foudre aussi tost que mes yeux ont laissé couler quelques larmes, j' ay esté guery en te découvrant mon mal, et tu m' as remis toutes mes debtes quand j' ay promis d' essayer à te satisfaire. ô mon ame, quel doit estre ton regret d' avoir offensé un dieu qui ne se vange point, qui souffre qu' on le méprise, et qui ne s' enfuit pas quand on le recherche ; qui se haste de faire du bien à des ingrats, et differe de jour en jour à punir les coupables ; qui se contente des moindres offrandes, et qui donne à ceux qui luy doivent ? Seroit-il possible que tu aymasses en esclave, celuy qui t' ayme en pere ? Que ce ne fust qu' à cause qu' il te peut punir, que tu ne le veux pas offenser, et que si tu pouvois esperer qu' il soufrist tes injures, tu luy en fisses tous les jours de nouvelles. Quoy, Seigneur, tu m' as donné la vie, et je n' en consacrerois pas toutes les minutes à ton service ? Tu m' as tiré du neant, et je ferois tout ce qui me seroit possible pour rentrer dans le neant, je veux dire le peché ! Tu as eu soin de moy sans avoir besoin de moy, et je n' aurois pas soin de chercher ta grace, dont je ne me puis passer ! De toute eternité, tu as voulu que je fusse en toy, me preparant l' estre, et les faveurs que j' ay receuës depuis, et je ne voudrois pas que tu fusses en moy, par l' obeyssance et la fidelité que je suis obligé de te conserver ! Tu as quitté ta gloire pour l' amour de moy, et je ne voudrois pas quitter le sujet de ma honte pour l' amour de toy ! Tu me presentes la main pour me retirer du precipice, et au lieu de l' adorer, je l' attacherois encore sur la croix ! Non, mon sauveur, je ne tomberay point dans une ingratitude si noire, et un aveuglement si deplorable. Les glaces de mon coeur se sont fonduës ; il estoit de pierre, maintenant il est de chair ; les traits de ton amour y entrent sans peine, la douleur qu' ils luy font le contente, et il n' apprehende rien tant que de ne la sentir plus. Le diray-je, ô mon dieu, et pardonneras-tu ce transport à mon amour. S' il estoit possible que tu perdisses ta puissance, et que les hommes pussent t' offencer impunément, je demeurerois neant-moins toujours fidelle à ton service, et je croirois estre obligé de t' aymer, par ce que tu serois bon. ô bonté increée ! ô bonté incomprehensible ! Je te considere toute seule dans la resolution que je fais de quitter le peché, je te consacre mon coeur, mes pensées, mes paroles, et mes actions. C' est pour t' aymer que je me veux hayr moy-mesme. C' est pour toy que je renonce à mes delices, que j' embrasse la saincte penitence, et que je vay commencer une vie toute nouvelle. Si je ne suis plus cét ingrat, cét aveugle, ce rebelle que j' estois, ô bonté infinie, ce changement est un de tes miracles. Tu fais que je leve les yeux vers le ciel comme vers le palais que j' espere de posseder, et non plus comme vers le lieu d' où je craignois de voir descendre mon juge, et mon suplice. Tu fais que le repos de ma conscience est un doux sommeil, et non pas une lethargie mortelle ; que je marche sur les espines sans me plaindre d' estre piqué, et que je quitte les voluptez lors qu' elles se presentent à moy avec plus de charmes. Pourrois-je estre insensible à tant de graces ? Seroit-il possible que la lumiere que tu m' as fait trouver me degoutast, que je ne pusse souffrir la santé que tu m' as renduë, et que je reprisse les chaisnes que tu viens de rompre. Si tu ne continuës à m' assister, ce mal-heur n' est pas seulement possible, il est inevitable. Couvre moy donc de tes aisles, ne detourne jamais ta veuë de dessus moy, ne t' endors point tandis que ma barque est sur la mer de ce monde, afin que je ne face point naufrage, et que ma derniere erreur ne soit pire que la premiere ; afin que je ne lasse pas ta patience, et que la mesure de mes iniquitez estant comblée, tu ne me laisses point à la mercy des desirs de mon coeur. pour dire devant la communion. si je me presente hardiment à ta saincte table, il ne faut pas, seigneur, que tu m' accuses de temerité. Car je sçay bien que je n' ay pas la robe nuptiale, que ceux qui viennent à ce sacré festin doivent porter, et que mes ingratitudes passées me rendent indigne de participer à un honneur qui n' est reservé qu' à ceux qui t' obeyssent. Mais ta bonté me donne la hardiesse que je prens. Je croy qu' apres avoir receu mes larmes, et escouté les soupirs que la recognoissance de mes pechez m' a tirez du coeur, tu trouveras bon que je vienne chercher le remede qui me guerira parfaitement, et la derniere faveur qui m' asseurera que j' ay fait ma paix avec toy. Que ton amour est extréme, ô mon sauveur, tu ne te contentes pas d' avoir quitté le sein de ton pere pour venir converser avec nous, d' avoir pris une nature subjette à tant de miseres, d' avoir terminé une vie pleine de douleurs, par une mort pleine d' ignominie ; tu descends encore tous les jours du ciel sans que tu le quittes neantmoins, et par une presence particuliere, tu te plais à converser parmy les hommes que tu as tant aymez. Mais que dis-je, c' est trop peu pour l' excés de ton amour. En ta mort, tu as donné ton sang pour tous, en ce banquet, tu le donnes encore à tous. Les cieux sont trop petits pour ta grandeur, et ta divinité est la demeure d' elle mesme. Cependant tu entres dans nostre coeur, tu t' y renfermes, tu t' y plais, et par une union admirable, tu demeures en nous, et nous fais demeurer en toy. Les anges voyent ton humanité, nous la recevons dans nous mesmes ; ils t' adorent sur le thrône de ta gloire, et les prestres t' en font descendre tous les jours, pour servir de nourriture à nostre ame. ô pain mystique, en la force duquel nous pouvons marcher jusques en Oreb, c' est à dire jusques au sejour de l' eternelle Hierusalem ; ô arbre qui nous donnes la vie pour ne la perdre jamais ; ô source qui nous desalteres pour n' avoir plus de soif ; ô edem spirituel, ô arche de nostre eternelle alliance, ô manne dont la douceur est incomparable, ô froment des esleuz, ô verge qui ne fais que des miracles, ô asyle inviolable, ô banquet ou tous sont admis, tous contentez, et tous repeuz, non d' une viande commune, mais du pain des forts, du fils de la droicte de Dieu, et de l' humanité saincte de Jesus. ô table preparée pour me fortifier contre tous ceux qui me voudroient assaillir ; ô abbregé de merveilles, en fin ô Jesus qui nous convies à ce banquet, avec quelle asseurance me pourray-je presenter à toy. Mais pourquoy ne m' y presenterois-je pas hardiment, puis que tu appelles tous ceux qui sont travaillez pour les soulager, tous les malades pour les guerir, tous les impurs pour les nettoyer. Je suis prest de tomber sous le fardeau de mes pechez, et en recevant ton corps, j' espere d' en estre entierement déchargé. Mes playes sont incurables à tout autre remede qu' à celuy-là, et mes yeux ne seront jamais esclaircis que par ceste admirable collyre. Haste toy mon dieu, et ne tarde point ; donne moy la pureté que tu m' obliges de garder ; reçoy moy comme un enfant prodigue, me donnant une robe neufve, et m' admettant à ce festin qui me dégouttera pour jamais de toutes les voluptez du siecle, et me rendra victorieux des ennemis ausquels jusqu' icy je n' ay peu resister. MEDITATIONS Meditation Apres La Saincte Communion. I en fin je tiens celuy que mon ame cherchoit il y a si long temps. Je l' ay trouvé cét espoux, dont les baisers me sont plus chers que tous les thresors de la terre, et pour qui toutes les filles de Hierusalem soupirent d' amour. Mais mon bon-heur ne se termine pas à ceste rencontre seulement, je l' ay embrassé cét amant nompareil, l' object de l' admiration des anges, le bien-aymé du pere, le desir des nations, ce verbe par lequel toutes choses ont esté faites, et qui conserve toutes choses. Il est à moy, comme je suis à luy, il demeure en moy, et par un miracle digne de son eternelle bonté, il s' est accommodé à ma petitesse, pour me faire approcher de sa grandeur. Afin que l' esclat de sa lumiere ne m' ébloüît pas, il s' est caché souz un voile corruptible, et ma donné ce baiser de paix, ce baiser de sa bouche, qui m' asseure que le temps des larmes est passé, et que l' hiver fait place au prin-temps, lequel fera produire à mon coeur des fleurs d' esperance, et des fruits de charité tout ensemble. II apres que la reyne de Saba eust contemplé les magnificences de la cour de Salomon, et qu' elle eust oüy les divins oracles qui sortoient de sa bouche, elle nomma bien-heureux ceux qui pouvoient toujours jouîr d' un semblable contentement, et confessa que la reputation de sa gloire et de sa sagesse estoit moindre que la verité. Mais avec combien plus de sujet, ô Jesus, dois-je maintenant demeurer ravy en la contemplation des miracles qui paroissent en ce sacré festin, d' où je viens de sortir ; où le dieu de la gloire quitte le ciel pour descendre sur la terre ; où celuy qui commande aux anges, obeït à la voix d' un homme ; où il sert de nourriture à tous ceux qui s' approchent de luy ; où le pain corruptible est fait une chair immortelle ; et le vin, un sang dont la moindre goutte est capable de rachepter mille mondes. ô qu' heureux sont ceux qui goustent souvent des mets de cette saincte table, et que l' espreuve que je fais de la force qu' ils donnent contre les afflictions, de la lumiere dont ils esclairent l' esprit dans les tenebres du peché, du feu qu' ils allument dans les coeurs, est encore bien au dessus de mon esperance. III tu pouvois guerir la maladie de mon ame, esclairer mon esprit, eschauffer ma volonté ; appaiser mes passions, et me donner les forces necessaires pour marcher dans les sentiers de tes commandements, sans entrer dans ma maison. Il ne falloit qu' un mot de ta bouche pour operer toutes ces merveilles : mais, ô excez d' amour et de bonté, tu as voulu me venir visiter, ô Jesus, tu as voulu me dire la bonne parole, et demeurer en moy, pour me faire demeurer en toy. Demeure-y eternellement, car le jour commence à disparoistre pour moy aussi tost que tu en es esloigné, je me trouve parmy les ombres de la mort, et je me voy le joüet de mes ennemis. Je l' advoüe, mon dieu, ce coeur où il t' a pleu d' entrer, n' a pas les vertus que tu y desires pour ornements. Mais tu les y ameneras toutes aussi tost que tu le rempliras. Je commenceray une vie nouvelle, je dépoüilleray le vieil Adam pour me revestir du nouvel homme, je hayray ce que j' ay aymé, j' aymeray ce que je hay, et je diray à toute heure, c' est maintenant que je commence à vivre, ce changement ne vient pas de moy ; mais de la droite de Dieu. IV les apostres sortoient des tribunaux des juges avec la joye sur le visage, et les benedictions dans la bouche, et l' allegresse dans le coeur, quand ils avoient enduré quelque ignominie, ou quelque peine pour la deffence du nom de leur maistre. Helas mon ame, quels doivent estre tes transports et tes ravissements aujourd' huy que ton dieu oubliant tes ingratitudes passées, t' a fait participant d' une faveur qu' il n' accorde pas aux anges. Aujourd' huy qu' il t' a enyvrée d' un torrent de volupté, que d' esclave que tu estois, il ta reconnuë pour sa fille, d' heritiere de la mort, il t' a renduë heritiere du paradis, aujourd' huy qu' il t' a descouvert toutes ses richesses, et s' est donné luy mesme à toy pour gage de la vie qu' il te promet. ô Jesus on t' adore au milieu des flâmes, et je ne t' aymerois pas parmy les delices ? On repute à gloire les injures que l' on souffre pour toy, et je ne ferois point de compte de tes faveurs ? Je ne baiserois pas la main qui me met le diadéme sur la teste ? Je ne suyvrois pas celuy qui m' attire en l' odeur de ses parfums, et qui m' a introduit dans ces divins celiers, où il garde ce vin qui engendre les vierges, c' est à dire, qui fait naistre les vertus dans l' ame, la lumiere dans l' esprit, l' amour dans le coeur, et le calme dans les passions. V qu' il ne t' arrive jamais, ô mon ame, de commettre la faute que firent les israëlites. Dieu les avoit retirez d' Egypte, il avoit fait fendre la mer pour leur passage, il s' estoit mis à la teste de leur armée, il leur avoit envoyé du ciel un pain formé de la main des anges pour leur servir de nourriture. Cependant les ingrats se dégouterent de ceste viande, ils l' appellerent legere, et regreterent de n' estre pas morts entre les marmites du pays qu' ils venoient de quitter. Helas je n' estois pas dans une captivité moins rigoureuse que celle de pharaon. Car quel tyran a plus de rigueur que le peché dont j' estois esclave ? Toutesfois seigneur tu as rompu mes chaisnes ; tu m' as fait passer au travers de la mer de ton sang, pour me conduire à la terre promise ; afin que je ne m' egarasse point tu m' as servy de conducteur ; et je n' ay pas si tost eu faim, que tu m' as pourveu de nourriture. Mais, ô Jesus, qui pourroit parler dignement de la douceur et du prix de ceste nourriture ? Car tu es ceste viande, tu es ce pain dont je suis nourry, et ceste fontaine d' eau vive ou ma soif est estanchée pour jamais. Que je meure plustost que de songer au peché que je viens de quitter, que de regretter ces chaisnes qui pour estre d' or ne laissoient pas d' estre rudes, que de souhaitter ces plaisirs qui n' avoient qu' une fausse douceur meslée de veritables amertumes, et de souspirer tant soit peu aprez cette fausse bonnace qui est d' autant plus perilleuse, que le naufrage s' y fait sans estre devancé de la tempeste. Oüy Jesus, je te tiens, et je ne te laisseray point que tu ne m' ayes beny, mais d' une benediction eternelle, d' une benediction efficace, et qui soit suivie de la gloire. VI ô Jesus qui prens plaisir à marcher entre les lis, c' est à dire, qui ayme les ames pures, comment n' as tu point eu horreur des saletez de la mienne ? Comment, ô roy de gloire, es-tu entré dans un cachot ou mille serpens faisoient leur repaire, et quel rapport entre la lumiere eternelle qui esclaire tout homme venant en ce monde, et les tenebres dont tu l' as trouvé obscurcy. En cela, mon sauveur, je reconnoy l' excez de ton amour. Je meritois de ne te voir jamais qu' en colere, et tu viens te presenter à moy avec un visage plain d' amour ; tu me parles d' un ton d' amant, et non pas de juge ; tu me traites comme ton heritier, et non pas comme un criminel. Il ne te suffit pas de me proposer une eternelle recompense, tu me donnes le plus efficace moyen que tu ayes estably dans ton eglise pour y arriver. Tu me regardes combattre, tu me donnes des forces pour n' estre pas vaincu, et tu me couronneras apres la victoire. ô Jesus, sois à jamais beny, sois ma vie, sois ma force, sois ma lumiere, sois mon unique esperance, et ma couronne dans l' eternité. VII allons, mon ame, apres cét espoux qui nous appelle, marchons gayement, et ne craignons point de danger souz sa conduitte. ô pain celeste fortifie-moy durant les combats de ceste vie. Sois la seule nourriture apres laquelle je soupireray, ô sang sois la source où je me desaltereray, le remede de mes maux, mon thresor en mes necessitez, ma consolation dans mes disgraces, et mon refuge en mes afflictions. Plaisirs qui avez occupé dans mon coeur la place qui n' estoit deuë qu' à Jesus, sortez pour jamais de mon souvenir, ou si je me souviens encore de vous, que ce ne soit que pour vous detester. Amour de la terre, je vous donne congé ; mon coeur a receu Jesus, il ne peut rien loger de plus digne que Jesus. Jesus le remplira à jamais, et tous ses soupirs ne seront que pour Jesus. ô verbe, je t' adore dans le sein de ton pere, ô Jesus, je te revere dans le sein de Marie, ô Jesus, je te rends mes hommages en cét estat caché où tu és sur les autels. VIII seigneur permets de grace que je meure, puis que non seulement je t' ay veu, mais ce qui doit estonner le ciel et la terre, que j' ay mangé ta chair, et beu ton sang. Il n' y a plus rien qui me doive arrester au monde, puis que je possede celuy qui est toutes choses ; et je ne sçauray mieux mourir que de la mort de Moyse, au baiser du seigneur. Mais dispose de ta creature comme il te plaira, et si c' est ton plaisir que je demeure sur la terre, vien souvent me consoler, vien souvent me repaistre de ceste viande celeste, qui me donnera des avant-gouts du paradis, et me fera soufrir doucement les rigueurs de mon exil. A la sainte vierge. si je ne considerois que la grandeur ou vous estes eslevée, je n' aurois pas la hardiesse de vous addresser mes prieres. Je sçay qu' il n' y a point de pure creature qui vous soit égale, ni au ciel, ni en la terre ; que les cherubins sont moins sçavans que vous, les seraphins moins enflamez du celeste amour, les throsnes moins stables, les principautez moins fortes ; en fin que les autres esprits qui composent les celestes hierarchies vous reconnoissent pour leur reyne. Je n' ignore pas aussi que toutes les vertus des hommes à quelque perfection qu' elles puissent estre arrivées, sont obscurcies par la lumiere des vostres, et qu' il n' y a que Dieu au dessus de vous. Mais le diray-je ? Ouy saincte vierge, je le puis dire sans blaspheme, Dieu a voulu s' abaisser au dessous de vous. Car Jesus-Christ n' est-il pas Dieu comme le pere qui l' engendre, et comme le saint esprit qu' il produit avec son pere ? Et Jesus-Christ dont le nom est adorable aux anges, et redoutable aux demons, n' est-il pas le fils de Marie ? Durant sa vie cachée, n' a-t' il pas obey à Marie ? N' a-t' il pas en sa naissance et en sa nourriture voulu dependre des soins de Marie ? En cét estat je ne vous puis regarder en asseurance. Vostre visage jette des rayons trop éclatans pour des yeux foibles et malades comme les miens. Je vous voy environnée de trop de pompe, pour m' aprocher de vostre throsne, et me promettre que vous m' écouterez. Je vous considere donc comme mere de l' humble Jesus, comme advocate des pecheurs, et non pas comme reyne des anges ; revestuë de nostre chair mortelle, et non pas comme revestüe de cét habit de gloire si agreable en la diversité de ses couleurs, et si precieux en la richesse de sa matiere ; comme l' espouse qui se cache dans les trous de la pierre, et non pas comme celle qui marche sur la lune, et qui est couronnée du soleil. Abaissez les yeux sur moy, voyez les blessures dont je suis couvert, les chaisnes soubs lesquelles je gemis, et le precipice où je vay tomber. Vous aymez si tendrement ceux pour lesquels vostre fils est venu au monde, que je vous feray pitié, et que vous serez disposée à me secourir. Il n' y a rien à faire pour me rendre aussi heureux que je suis miserable, qu' à montrer à vostre fils ce chaste sein qui l' a nourry. La consideration de l' advocate luy fera absoudre le criminel, et je luy deviendray cher aussi-tost qu' il verra que vous aurez soin de moy. à qui me puis-je mieux adresser pour trouver de la misericorde qu' à vous qui avez enfanté le dieu de la misericorde ? Qui peut davantage aupres du fils que la mere ? Aupres du Sainct Esprit que son espouse ? Aupres du pere eternel que sa fille ? Que peut demander plus volontiers celle qui a donné à Jesus sa tres-pure humanité pour rachepter les pecheurs, que la remission des pechez ? Et qui en est plus chargé que moy ? De quelque costé que je me regarde, je ne trouve en moy que des playes et des cicatrices. L' orgueil est dans mon entendement, l' infidelité dans ma memoire, la rebellion dans ma volonté, et l' erreur dans mes sens. Le nom de chrestien que je porte m' oblige à vivre d' une vie nouvelle, et toutesfois je suis mort. Je me sers des armes de Jesus pour luy faire la guerre, et de sa bonté pour le mépriser. N' ay-je donc pas besoin d' une main puissante comme la vostre, pour me relever ? ô arche mystique en laquelle le dieu d' Israël s' est veritablement reposé ! ô tabernacle que Dieu a fait pour luy de ses propres mains ! ô sanctuaire ou le prestre selon l' ordre de Melchisedec est entré une fois, non pas revestu d' ornemens magnifiques, mais pour se couvrir d' une nature corruptible. ô precieux autel dont les pierres n' ont esté taillées d' aucun homme ! ô lampe tousjours ardente, ô mer de cristal toujours pure, et jamais agitée. En fin pour dire tout ô Marie, servez moy de refuge contre les ennemis qui me poursuivent. Je vous offre toutes les puissances de mon ame, mon entendement, afin qu' il s' occupe à contempler vos excellences ; ma memoire, afin quelle se souvienne de vous ; et ma volonté, afin qu' elle vous ayme. De quoy me dois-je entretenir plus souvent que de celle qui a donné à la terre un sauveur, à l' enfer un maistre, aux captifs un liberateur, et aux malades un medecin. Quel objet plus noble de meditation puis-je choisir, que celle en qui la virginité et la fecondité ne sont pas contraires ; et qui donnant au fils du pere eternel la chair dont il a voulu se revestir, a fait entendre sur la terre ce nouveau langage ; qu' un dieu est né, et qu' il est né dans une estable ; qu' un dieu a eu besoin de nourriture ; qu' un dieu a esté sujet aux inclemences de l' air ; mais ce qui surpasse tous les efforts de la nature humaine, qu' un dieu est mort sur une croix. Devant que les abysmes fussent crées, devant que les astres du matin loüassent Dieu, vous estiez avec luy, vous estiez le plus noble objet de sa providence apres la sainte humanité du verbe. Il vous preparoit les faveurs dont il vous a si liberalement comblée ; il vous regardoit avec des yeux d' amour, comme le cher et glorieux canal par lequel devoient passer les graces, et l' autheur de la grace. ô terre sainte, ô terre benie, ô terre vrayement de promission, qui découlez de lait et de miel, et en laquelle il n' y a ni serpens, ni poisons. ô cite dont mille choses glorieuses sont dites, ô Marie, ne m' abandonnez point ; que j' aye à jamais vostre nom dans ma bouche, et vostre amour dans le coeur. ô Marie soyez le commencement et la fin de ma joye, tandis que je seray esclave dans la Babylone du siecle. Que j' aye toujours vostre image devant les yeux, que je vous adresse tous mes souspirs et toutes mes plaintes, jusques à ce que le pouvoir des enfans d' Edom soit aneanty, et que j' entre dans la celeste Hierusalem pour y jouyr de vostre presence, et de celle de vostre fils, auquel soit gloire et honneur au siecle des siecles, ainsi soit-il. Meditation Sur La Naissance De Jesus-Christ. I cet homme admirable que Dieu avoit trouvé selon son coeur, et qu' il avoit choisi entre les bergers, pour l' asseoir sur le throsne d' Israël, demandoit autrefois des aisles de colombe pour voler jusques au ciel, où il esperoit de trouver un parfait repos. Mais pour moy si je desire des aisles comme luy, ce n' est pas pour monter jusques dans ce sejour où je trouverois une majesté qui m' ébloüiroit ; c' est seulement pour aller jusques en Bethleem, afin d' adorer l' enfant qui vient d' y naistre. Je sçay que la porte du paradis m' est fermée, et que celle de l' estable est ouverte. Là mon juge sied sur son throsne, icy mon sauveur est couché sur un peu de paille. Là il tient des foudres, icy ses bras sont attachez avec des langes. Là il est environné de pompe, icy je ne voy qu' un homme, une vierge, et deux animaux. Là on entend des anges qui celebrent sa justice et sa puissance, icy les esprits bien heureux ne parlent que de sa bonté, et de sa foiblesse. Là il tonne, icy il pleure. Là les cherubins n' oseroient regarder son visage, icy je voy Marie qui le baise. ô aisles amoureuses que je souhaite, ne me portez donc pas devant le tribunal où ma sentence de mort me seroit prononcée, portez-moy aux pieds de la creiche où j' entendray celle de mon absolution. II qu' elle douce musique vient chatoüiller mes oreilles, et qu' elle nouvelle estoille paroist dans le ciel ? Cieux, est-ce vous qui faites cét admirable concert ? Soleil est-ce toy qui luis souz la forme de cét astre ? ô cantique admirable, de quoi me parlez-vous. gloire à Dieu dans le ciel, et paix en terre aux hommes de bonne volonté. bien-heureux esprits, (car je ne doute plus que vous ne soyez les chantres que j' entends) depuis le premier instant de vostre creation ne glorifiez-vous pas celuy dont vous estes ministres ? Que faites-vous autre chose que chanter, saint, saint, saint. Les cieux, les elemens, toutes les creatures vivantes, inanimées, petites, grandes, ne glorifient-elles pas Dieu ? paix en terre, que ceste paix que vous proclamez avec tant de magnificence doit estre importante et glorieuse. Nos princes se contentent de la faire publier par un heraut, et vous descendez du ciel en nombre infiny pour nous en apporter la nouvelle. je vous annonce, adjoutez-vous, une grande joye, aujourd' huy vostre redempteur est né en Bethleem, vous trouverez dans une estable un enfant enveloppé de langes, et couché sur une creche . Je ne doute point de la verité de tout ce que vous me direz, car vous ne pouvez estre que veritables, estant unis à Dieu qui est l' essentielle verité. Je ne m' estonne pas non plus de vous voir faire la charge d' ambassadeurs vers les hommes qui sont moins nobles que vous, à cause que je sçay que vous aymez ceux qui seront un jour vos concitoyens dans le ciel. Mais que nous annoncez-vous ? une grande joye. benis soyez-vous à jamais pour ces heureuses nouvelles. Il y a long-temps que toute la nature est en deüil, et que le regret de nostre servitude nous consume de tristesse. Depuis que nostre premier pere quitta les felicitez qu' il possedoit, pour un bien qu' il ne pouvoit obtenir ; depuis qu' il oublia les preceptes de son dieu pour suivre les conseils d' un demon, tous les hommes n' ont mené qu' une vie douloureuse, et languissante, qui ne se peut mieux nommer qu' une mort. Le ciel a esté fermé pour eux, où s' il s' est quelquefois ouvert, ce n' a esté que pour envoyer des foudres sur leurs testes. Le monde a changé de face, les astres nous ont envoyé la famine et la peste au lieu de verser sur nous de benignes influences. Le feu est descendu pour devorer les hommes et les villes. L' air s' est corrompu, la mer est sortie de ses bornes pour faire des deluges, la terre s' est fenduë pour nous engloutir, et les animaux, de nos esclaves qu' ils estoient, sont devenus nos bourreaux, et nos maistres. Il est vray que Moyse nous a apporté quelques remedes, mais leur rudesse se peut quasi appeller un second mal. Sa loy est plaine de maledictions, de menaces, et de supplices contre ceux qui la violent. Comme elle a esté donnée avec des foudres, les foudres ont vengé ses mépris, et ses desobeïssances. Elle nous a fait reconnoistre que nos inclinations estoient merveilleusement corrompuës puis qu' il falloit une bride si rude pour nous retenir dans nostre devoir. Nous avons apperceu quelques lumieres par son moyen, mais ç' a esté au travers de tant de voiles, qu' elles n' ont servy qu' à nous rendre nos tenebres plus insupportables, et nous faire souhaiter la clarté qui s' enfuyoit de nous. ô joye que nous annoncent les anges, ô redemption, ô loy nouvelle, ô accomplissement de nos souhaits, ô clarté, ô graces, il y a long-temps que nous soupirons apres vous, il y a long-temps que nous avons besoin de vous. III un sauveur vous est né aujourd' huy. nous allons donc sortir de nos miseres, nos fers vont donc estre brisez, nos debtes aquitées, nos blessures gueries, nos ennemis surmontez, et nostre felicité asseurée. un sauveur, qu' il doit estre puissant, qu' il doit estre bon, qu' il a de miracles à faire, et d' injures à souffrir. Le ciel est fermé, il faut qu' il l' ouvre, Dieu est courroucé contre nous, il faut qu' il l' appaise ; les hommes sont morts, il faut qu' il leur rende la vie ; ils seront ingrats, il faut qu' il l' endure ; ils blasphemeront contre son nom, il faut qu' en recompense il les benisse. En un mot, il faut qu' il soit Dieu. Mais si c' est un dieu, comment est-il né aujourd' huy ? Dieu est celuy qui est, Dieu ne peut commencer, le temps n' est que la mesure des choses perissables, quiconque naist sur la terre, est enfant d' Adam, et en ceste qualité, il a besoin qu' on le rachepte luy-mesme. un sauveur vous est né en Bethleem. quel petit et obscur theatre avez-vous choisi, ô sauveur du monde. Hierusalem ne devoit-elle pas estre honnorée de vostre naissance ? Le siege du royaume ne devoit-il pas recevoir celuy qui vient pour le gouverner, et pour le delivrer ? Comment est-ce que les peuples pourront adorer vos lumieres, ô divin soleil, vous levant au milieu de la nuict, et sur un horison si reculé ? Au moins puis que vous fuyés les yeux des hommes donnez-nous quelques signes pour vous reconnoistre. vous le trouverez, dans une estable enveloppé de langes, reposant sur une creiche, quel langage ! Qu' elles tenebres ! Quels enigmes ! Quels mysteres ! dans une estable ! quel palais pour le roy des cieux et de la terre ? enveloppé de langes, qu' elle majesté, qu' elle pompe pour le fils de David ? reposant sur une creiche, qu' elle delicatesse pour celuy qui est assis sur les cherubins ? Quoy seigneur toute la terre est à vous, et vous ne choisissez qu' une estable ? Les enfans des princes mortels sont enveloppez de pourpre, et vous l' estes de drapeaux ? Leur berceau est un petit thrône duquel on ne s' approche qu' avec respect, et vous estes couché sur du foin. Si tost que vous eustes formé Adam d' un peu de terre, vous le mistes dans un paradis de volupté ; que veut dire ô seigneur, que vous vous oubliez vous mesmes, et que vous voulez naistre dans un lieu, où il n' y a que pauvreté et que misere ? Vous sçavez bien que les hommes ne jugent des choses que par l' apparence exterieure, et que si les roys n' avoient ni majesté sur le visage, ni pompe dans la suitte, ni esclat dans leurs palais, ils auroient autant de rebelles que de sujets. Pourquoy donc ne vous accommodez vous pas à nostre foiblesse ? Que ne vous voit-on revestu de gloire, qu' une grande cour ne se prosterne-t' elle à vos pieds pour vous adorer ? Que ne se fait-il des signes au ciel, et sur la terre, pour apprendre que le roy de l' univers est né ? Certes si vous veniez avec la force et la pompe que doit ce semble avoir celuy qui veut racheter le monde, il n' y auroit personne qui refusast de vous reconnoistre. Vous ne trouveriez point de blasphemateurs et d' incredules ; vous demoliriez la synagogue, et on ne pleureroit point ses ruynes, vous seriez suivy de tous les peuples, et on ne vous nommeroit point seditieux. Les demons sont les ennemis que vous avez à combattre ; qui se pourroit imaginer que les bras d' un enfant les puisse vaincre ? La loy a esté donnée à Moyse avec des esclairs et des foudres, comment est-ce que la vostre que vous venez publier avec des cris et des gemissemens la pourra abolir ? Il avoit le visage plus éclatant que le soleil quand il l' apportoit aux israëlites, et on ne voit sur le vostre que des marques de foiblesse et d' infirmité. ô abysme, ô merveilles, ô secrets, je ne laisse pas de vous reverer, encore que je ne vous puisse comprendre. IV allons et ne differons pas d' avantage, passons jusques en Bethleem pour adorer ce sauveur qui vient d' y naistre. J' ay eu de la peine à comprendre, ô Jesus comment il est possible que celuy qui remplit le ciel et la terre, se soit enfermé dans le sein d' une creature, et soit maintenant contenu dans une creiche ; comment celuy qui est Dieu devant tous les siecles, et qui sera Dieu apres tous les siecles, est aujourd' huy un enfant d' un jour. Mais depuis que je me suis prosterné devant ce foin, et devant ceste paille, où vous reposez, les tenebres de mon esprit s' éclaircissent, vos gemissemens m' instruisent, et je reconnoy clairement les merveilles de vostre providence. L' équipage où je vous trouve a esté dressé par les mains de l' amour, et je ne voy que mysteres, de quelque costé que je jette les yeux. Une vierge croit, et incontinent vous estes formé dans ses entrailles. Pour devenir vostre mere, elle ne laisse pas de demeurer vierge. Elle est fille de son fils, elle est mere de son pere, et elle donne la vie à celuy de qui elle l' a receuë. Dans le ciel la distinction des personnes n' empesche pas l' unité de la nature ; icy l' unité de la personne n' est pas contraire à la difference des natures ; icy la divine n' absorbe point l' humaine, et l' humaine ne ravale point la divine. La divine s' unit à l' humaine, et l' une ne s' écoule pas dans l' autre. Dieu devient ce qu' il n' estoit pas, et demeure ce qu' il estoit ; on l' avoit veu commandant, tonnant, éclairant ; on le voit qui obeyt, qui pleure, et qui crie. ô Jesus si vous pleurez, la seule compassion de nos miseres vous fait répandre des larmes : vous n' entrez point criminel dans le monde, au contraire vous y venez pour en chasser le crime. Dans le ciel vous n' avez point de mere, sur la terre vous n' avez point de pere. Là vous estes engendré, icy vous estes creature. Là vous estes le verbe de Dieu, icy vous estes le fils de Marie. Là vous donnez la gloire, icy vostre ame la reçoit, et la reçoit de vous mesmes. Là vous estes immortel, icy vous estes capable d' endurer, et de mourir. Là vous deputez les anges, icy ils sont deputez vers vous. Vous joignez icy les extremitez, le ciel et la terre, la lumiere et les tenebres, l' eternité et le temps, la gloire et la foiblesse, la vie et la mort, la couronne et les chaines, le juge et le criminel. Vous avez creé le monde par puissance, vous le venez racheter par amour. Les hommes ne vous pouvoient entendre tandis que vous estiez la parole increée de vostre pere, et vous avez voulu devenir la parole incarnée dans le sein de Marie, afin que vostre langage leur fust intelligible. Ils ne pouvoient aller à vous, vous estes venu à eux : ils ne sçavoient où estoit leur remede, et vous leur avez presenté. ô verbe engendré, ô verbe incarné, ô fils de Dieu, ô fils de l' homme, ô souverain juge, ô pitoyable mediateur, ô lumiere, ô tenebres, ô grandeur abaissée, ô bassesse élevée, je vous adore, et vous rens hommage. V que l' ordre de vostre sagesse est admirable, et qu' il est bien vray ô mon dieu, que le ciel est moins esloigné de la terre, que vostre conduite de celle des hommes. Vous ne naissés ni dans les palais, ni sur la pourpre, ni parmy une superbe cour : vous choisissés un lieu caché, une estable : Joseph et Marie sont ceux qui voyent la premiere pointe de vos rayons. Si je cherche la raison de ces choses dans mon esprit, je n' y trouve qu' incertitude et que tenebres : si je la cherche dans vostre amour, je ne voy que sagesse et que lumieres. Vous venez au monde pour illuminer les aveugles, et si vous estiez environné de splendeur, ils seroient éblouïs aussi tost qu' ils auroient recouvré la veuë. L' orgueil les a fait tomber du thrône ou vous les aviez eslevez, il faut que vostre humilité les y reconduise. Adam voulant devenir Dieu est devenu moins qu' homme, il faut que vous vous faciez homme, afin qu' on puisse dire veritablement, l' homme est Dieu. Il a escouté la voix du serpent, il faut que vous escoutiez ceste saincte colombe, ce divin esprit qui est Dieu comme vous, lequel vous conjure avec des gemissemens inenarrables, de faire grace à des rebelles, et de mourir pour des ingrats. Nous avons offensé un dieu qui n' est que force, et que majesté ; comment le pourrons-nous satisfaire n' estant que misere et que foiblesse ? Sa justice neant-moins veut estre contente, il luy faut une victime, où il va lancer la foudre sur nostre teste. ô divin Jesus, vous vous presentez pour recevoir le coup, et il ne falloit pas tarder davantage. Vous vous revestez de la nature des coupables qu' il veut punir, afin qu' il vous frappe au lieu d' eux ; et vous l' unissez à la vostre qui est la sienne, afin que vostre satisfaction l' appaise, et qu' il ne vous puisse refuser la grace que vous luy demandez. Il est vray que nostre ingratitude est bien noire, que nous luy avons mis les armes entre les mains, et qu' il n' a que trop long-temps attendu nostre repentir. Mais ô divin enfant, n' estes vous pas son fils bien aymé ? N' estes vous pas son image ? N' avez vous pas esté offencé avec luy, puis que vous estes Dieu comme luy ? Que ne peuvent ces larmes que vous respandez ? Qu' elle colere pourroit resister à ces cris, à ces gemissemens, dont retentit vostre estable ? Qu' elle debte ne seroit aquitée par la plus petite de vos souffrances ? Quel orgueil ne s' effaceroit par vostre humilité ? Qu' elle desobeyssance par vostre soumission ? Qu' elle ingratitude par vostre amour ? Qu' elles taches par vostre sang ? VI espargnez-vous un peu ô divin Jesus, ne suyvez pas les mouvemens de vostre amour. C' est assez que vous soyez né pour les hommes, ne mourez pas pour eux. C' est assez de ces larmes que vous versez, de ce froid que vous endurez, de ceste pauvreté dans laquelle je vous trouve, pour appaiser vostre pere, et nous ouvrir le paradis. Que sommes nous ô dieu de gloire, pour vous obliger à estre si liberal d' une chose si precieuse que vostre sang ? Serez vous moins heureux quand nous serons miserables ? Helas seigneur, je vous offence de tenir ce discours, je m' oppose à vostre gloire, pensant m' opposer à vostre honte. Vostre mort, et vos tourmens seront illustres, vostre foiblesse abattera l' empire des demons, vostre humilité confondra l' orgueil de la terre, vostre condemnation absoudra les hommes, vos espines seront leurs couronnes, vostre roseau leur sceptre, vos injures leurs benedictions, et vostre sepulchre leur berceau. Je ne veux donc point retenir le torrent de vostre amour. ô Jesus rachetez nous, mourez pour nous, montés sur la palme de vostre croix pour nous cueillir les fruits de la gloire et de la grace, eslevez vous sur le sommet du calvaire pour attirer toute la terre à vous, ouvrez vos veines pour en faire sortir des fleuves qui noyent nos pechez, qui eschauffent nos glaces, et esteignent nos concupiscences. ô divin berceau de mon dieu, je m' approche hardiment de toy, parce que je sçay bien que ce cher enfant lequel y repose, est venu en cét équipage d' humilité pour m' oster la crainte de sa justice. J' espere avoir le mesme honneur que tu possedes ; oüy Jesus je me promets que vous entrerez dans mon coeur, qui sera aussi riche que les cieux, quand il vous plaira d' y demeurer. C' est une terre sterile sans vos influences. La nuict y est eternelle, si vous ny faites luire vos lumieres ; il s' y esleve continuellement des orages, si vous ny apportez le calme ; il s' y forme chaque jour de nouvelles rebellions, si vous n' y commandez. ô Jesus, à qui doit-il appartenir qu' à vous, qui le venez acheter au prix de vostre sang ? Dans quelles mains peut-il estre plus asseuré que dans celles qui conservent le monde apres l' avoir creé, et de qui nous viennent toutes nos graces ? En vous le donnant, je vous rends ce qui vous appartient ; mais plustost je contracte une nouvelle debte, car qu' elle proportion y a-il entre l' offrande, et celuy qui la reçoit. Je vous le presente mort, et vous l' animez ; pauvre, et vous l' enrichissez ; vuide, et vous le remplissez de vous mesme. Si je l' engage à quelque creature, qu' en puis-je esperer que de la honte, et du repentir ? Que les liens qu' on luy donnera seront rudes ; qu' il aura de tourmens à supporter ; et que tous ses services seront steriles ! Mais si vous daignez l' accepter, ô Jesus, qu' il y aura de gloire, et de satisfaction pour luy ! Qu' il entrera dans une douce servitude ! Que ses joyes seront pures ! Et que tous ses transports auront de recompenses ! Il est indigne de ce bon-heur, et vous pouvez luy refuser sans me faire tort. Mais puis que vous venez chercher les égarez, guerir les malades, racheter les captifs, et resusciter les morts, j' espere que vous ne dedaignerez pas un subject dans lequel vous pouvez faire toutes ces merveilles. Naissés donc en luy ô divin enfant, mais croissés incontinent ; que vostre amour, et vostre crainte y arrivent bien tost à un aage parfait, c' est à dire, au point où elles doivent estre, pour vaincre tous les ennemis qui me voudroient attaquer, et sortir de tous les pieges où ils tâcheroient de me surprendre. ô Jesus que vos gemissemens resonnent tousjours à mes oreilles, et que je face sans relâche et sans degoût ce qu' ils desirent de moy. Que je me convertisse, que je quitte les creatures, que je vous ayme, et que je vous suive. Que vos larmes attirent les miennes, que je ne fuye plus la pauvreté que vous consacrez en vostre personne, et que j' aye honte de vouloir vivre dans les delices, cependant que vous estes dans la misere. Que je soûpire apres ceste paix que vous apportez en terre, que j' en ressente les effets, et que je ne recherche plus les chaînes que vous venez rompre. En fin que Jesus vive en moy, et que je vive en Jesus, ainsi soit-il. Meditation Sur La Passion De Jesus-Christ. I cruelles et mal-heureuses pensées qui nourrissez les inquietudes de mon esprit, osez-vous me venir tourmenter jusques dans ces lieux, dont l' entrée vous est deffenduë, et où tous les objets ne parlent que de pureté, et de repos. Les echos de ces deserts sont muets quand on les entretient de ces ridicules plaintes que vous me mettez dans la bouche. Il est permis d' y troubler les fontaines avec ses larmes, mais c' est le regret d' avoir gousté les voluptez du monde, plustost que celuy de les avoir perduës, qui les doit faire naistre. Si on y entend quelques soupirs, ce sont des soupirs de penitence. Si on y voit des visages pasles, l' austerité leur a donné ceste couleur. Si les coeurs y sont blessez, Jesus-Christ a fait leurs blessures. S' ils brulent, c' est du feu de son amour. Si on y hayt quelque chose, c' est le peché. Si on y espere, c' est le paradis que l' on attend. Si on s' y vange, c' est contre soy-mesme. S' il s' y trouve de l' avarice, elle n' est que pour le temps, dont on ne veut pas perdre une minutte. Si quelqu' un y est insatiable, ce n' est que des graces de son sauveur, et des espines de sa croix. Si on y parle c' est pour instruire les autres, ou pour s' accuser de ses imperfections ; en fin ô profanes pensées ô amour des choses du monde, il n' y a point de place pour vous dans ce lieu, et je ne puis vous entretenir tant soit peu sans commettre un grand sacrilege. II si les enfans ont subject de croire que celuy qui les traite avec toute sorte de rigueur, et qui ne prent aucun soin de leur avancement, n' est pas leur veritable pere, quoy qu' il en porte le nom, avec combien plus de raison dois-je estimer que le monde n' est pas le mien, apres en avoir receu tant d' outrages ? J' ay suivy ses maximes, j' ay fait ses volontez, j' ay fermé les yeux à la lumiere qui me vouloit esclairer pour demeurer dans les tenebres, et j' ay mieux aymé me perdre, que de marcher souz la conduite d' un autre guide. La vanité a possedé mon esprit, l' ambition a eu mes meilleures pensées, l' amour a disposé de toutes mes heures, l' envie m' a reveillé la nuict, l' avarice m' a occupé tout le jour. Si j' ay eu des desirs, ç' a esté pour les grandeurs du monde ; si j' ay ressenty des joyes, ses contentemens en ont esté le sujet ; si mon esprit a esté troublé, c' est quand le monde ne m' a pas esté aussi favorable que je desirois ; en fin j' ay servy le monde, j' ay fondé mon esperance sur le monde, j' ay adoré le monde, et toutesfois quel fruit ay-je recueilly de mes peines, que la honte d' avoir suivy un maistre trompeur, qui n' est pas assez puissant pour faire du bien à ses esclaves quand il le voudroit ; ni assez bon pour les vouloir reconnoistre quand il en auroit la puissance. Les biens que j' estimois solides se sont evanoüis comme un songe. J' ay eu quelques illusions agreables, mais le despit d' avoir esté trompé, fait que je ne puis m' en resouvenir sans honte, et ma foiblesse me deffend d' en rappeller les images, de crainte que je ne m' y laisse surprendre une seconde fois. On me promettoit le port, et je n' ay rencontré que des orages ; on me faisoit esperer des roses, et je n' ay senty que des espines ; je pensois suivre un astre, et j' ay marché souz la conduite d' une commette. La moisson me parroissoit d' or, et je n' ay recueilly que du chaume. La main qui faisoit semblant de me couronner, m' a chargé de chaînes ; et la fontaine, qui s' offroit pour me desalterer, m' a empoisonné. Je ne te puis donc trop cruellement haïr, ô monde, et tes outrages seront tousjours plus grands que mon aversion. Pour aymer extremement Dieu, il suffit de le connoistre un peu, et pour aymer le monde il ne le faut point connoistre du tout. à mesure que Dieu se descouvre, il paroist plus aymable, et aussi tost que le monde se fait voir un peu clairement, il donne de l' horreur. En Dieu on trouve plus de beauté qu' on ne s' estoit peu imaginer ; et dans le monde plus de laideur et d' imperfections qu' on eust peu croire. Dieu contente, et ne dégouste jamais ; le monde dégouste, et ne contente point. On se rafraichit en beuvant des fontaines du ciel, on s' échauffe d' avantage en beuvant de celles de la terre. En fin on a souvent beaucoup de peine à faire le mal, et il est aisé de faire le bien. Je te fuy donc ô monde, et je vous cherche ô Jesus ; mais en vous cherchant vous trouveray-je ? Ouy seigneur, il est aisé de vous rencontrer, car vous estes par tout. Si je regarde les cieux, je vous y trouve, puis que c' est vous qui reglez leurs mouvemens, et leurs influences. Si je considere les elemens, je vous y rencontre encore, car le feu marche devant vous, l' air forme des tempestes pour executer vos vengeances, la terre est vostre marchepied, et la mer reçoit de vos mains les bornes qu' elle n' oseroit passer. Si je descens dans les enfers je vous y voy comme un juge rigoureux qui punit l' ingratitude des demons et des hommes, par un supplice qui durera autant que vous mesmes. Mais ô mon dieu je ne trouve point que dans tous ces lieux vous ayez le visage que je desire, et qui me donnera la hardiesse de parler à vous. Ceste majesté qui vous accompagne me fait peur, mes yeux ne peuvent supporter l' éclat des lumieres qui vous environnent, et comme je suis un grand pecheur, je ne vous voy jamais la foudre entre les mains, que je ne pense que vous l' allez jetter sur moy. III demeurez donc dans vostre midy, ce n' est pas là où je vous veux chercher. Il me souvient bien de la reprimende que vous fistes à vostre espouse quand elle vous conjura de luy monstrer ce sejour. Reposez ô mystique Salomon sur ce lit precieux environné des forts d' Israël, je n' iray point troubler vostre sommeil. Demeurez sur ce thrône devant lequel les vieillarts se prosternent, je n' ay garde de m' y aller presenter. Je sçay qu' elle est ma pauvreté, je n' ignore pas quels sont mes deffaux, et que l' entrée de tous ces lieux m' est defenduë en l' estat où je suis. Où vous trouveray-je donc, mon dieu ? Aussi tost que j' ay entendu vostre voix, je me suis levé ; mais helas vous estiez desja party, j' ay couru par toutes les ruës de Hierusalem, et aucun ne m' a donné de vos nouvelles. On ne vous y connoit point pour ce Jesus la gloire et les delices du pere eternel, mais bien pour un seditieux et un criminel, que l' on vient de crucifier. Ouvrez vous mes yeux, voicy le lieu où il repose, voicy l' endroit où je le puis voir avec le visage que je cherche. Les esclairs ne sortent point de ses yeux, il n' a ni les menaces ni les tempestes dans la bouche, ses bras sont attachez, ceux qui l' environnent sont ses boureaux, et non pas les ministres de ses vengeances. En fin je me puis approcher en asseurance de ceste croix, où l' arrest qu' il prononce est un arrest d' absolution pour tous les pecheurs. ô amour preste moy tes aisles pour monter sur ceste montagne où il endure ; mais ce n' est pas assez de m' y porter, il faut que tu me blesses, et que tu me brusles. Car c' est en vain que je seray spectateur de ce qui s' y passe, si je n' endure avec luy, et si mon coeur n' est embrasé du mesme feu qui brusle le sien. Il se plaist maintenant à souffrir, puis-je donc trouver un moyen plus propre pour l' obliger à me regarder que de souffrir avec luy ? Autresfois il estoit un feu consumant, il est maintenant luy-mesme consumé par le feu de son amour. Autresfois on luy offroit des holocaustes, et maintenant il se presente en sacrifice à son pere. Helas serois-je bien si mal-heureux que de n' estre point eschauffé aupres de ce brasier ? Souffrirez-vous ô mon dieu, et seray-je exempt de douleur ? Vous avez dit que vous ne ferez part de vostre gloire à personne, mais je ne demande que le partage de vos peines. J' aspire à vostre couronne, mais c' est à celle que les juifs vous ont mise sur la teste. Je veux porter vostre sceptre, mais c' est celuy qu' ils vous ont donné par derision. Quand ces trois jeunes hebreux sortirent de la fournaise de Babylone sans estre bruslez, c' estoit une preuve de vostre amour en leur endroit ; mais si je sors d' aupres de vous sans estre consumé, ne sera-ce pas un tesmoignage de vostre colere ? Quoy le feu se prend à toutes choses, et vous m' espargnez ? Vous estes venu apporter le feu au monde, et vous ne voulez pas que je brusle ? Il est vray, ô feu divin, que je ne suis pas digne que vous me faciez sentir vostre chaleur, mais qu' elles graces recevray-je, si je ne reçoy que celles que je merite ? Vous brusliez autresfois dans un buisson, ne desdaignez pas de brusler dans un autre. Mon coeur est plain d' espines, et ce que je desire que vous faciez d' avantage pour luy, c' est que vous le consumiez entierement. Car il faut que j' aye un coeur nouveau, et que comme le phenix, il se brusle à vos celestes rayons, pour renaistre plus pur et plus beau qu' il n' estoit auparavant. IV je sens que ma priere est exaucée, ô mon dieu, je commence à brusler, et à mesure que mon coeur s' allume, mes yeux s' éclaircissent. J' apperçoy maintenant ce que les tenebres de mon ignorance me cachoient, et dans ceste veuë, je ne puis plus retenir mes pensées. Il faut que je vous parle ; car vous estes attaché sur ceste croix pour entendre mes requestes et mes plaintes. Mais ô Jesus je n' ay que faire de vous descouvrir ma pauvreté, vous la cognoissez mieux que moy mesme. Je croy peut-estre avoir les choses qui me manquent ; peut-estre mon mal plus dangereux est celuy que je sens le moins peut-estre suis-je au bort du precipice, dont je me croy plus esloigné. Apprenez moy donc ce que je vous doy demander, ô mon sauveur, reiglez mes prieres, et guerissez moy des maux dont je ne me plaindray point. En l' estat ou vous estes, vous ne pouvez refuser ceux qui vous prient ; voicy le jour de vostre victoire, quoy qu' il paroisse le jour du triomphe de vos ennemis. C' est aujourd' huy que les demons perdent leur force, que l' enfer est vaincu, et que les hommes de criminels deviennent innocens, d' esclaves libres, et d' heritiers de la mort, heritiers de la vie, et du paradis. C' est aujourd' huy que le ciel vous est ouvert ; car il failloit que vous souffrissiez pour entrer dans la gloire, et vous avez souffert. En fin c' est à ce jour, ô Jesus que vous devez donner des graces, accorder des privileges, ouvrir des prisons, finir des bannissemens, guerir des malades, et enrichir des pauvres. Jettez les yeux sur moy, ô mon sauveur ; vous verrez que j' ay besoin de vostre lumiere, pour recognoistre la verité ; de vostre assistance, pour vaincre mes passions : de vostre main, pour rompre mes chaisnes : de vostre grace, pour retourner au ciel, qui est ma veritable patrie : de vos remedes, afin de guerir des blessures du peché : et de vos richesses, afin que je ne me presente plus à vous les mains vuides, comme j' ay fait jusques icy. Quoy mon sauveur vous ne me respondez point ? La violence des tourments vous a-elle osté l' usage des oreilles, et de la voix ? Ne parlay-je pas avec assez de zele, ou ne me voulant rien accorder, faites vous semblant de ne me point entendre ? Mais pourquoy fais-je ceste plainte ? Toutes ces playes qui couvrent le corps de mon Jesus ne sont-ce pas autant de bouches qui me répondent. Leur langage est muet, mais qu' il est doux ! Qu' il est éloquent ! Et qu' il exprime de choses. Prestons l' oreille et nous aurons sujet d' estre satisfaits de leurs responses. Mais ne prestons pas l' oreille seulement, donnons le coeur : et donnons-le sans reserve : c' est à nostre ame que Jesus mourant parle de ceste sorte. V approche, pauvre amante, qui me trouves maintenant non sur un lit de fleurs, ou sous des planchers de cedre, ou parmy les parfums, mais sur un thrône plain d' ignominie, et avec le diadesme dont la rage des juifs m' a couronné. Approche ma bien aymée, tu t' esgareras, si tu ne te ranges aupres de moy. L' enfer te poursuit, tes passions te font la guerre, et tu ne peux éviter d' estre prise, si tu ne te viens cacher dans ces playes, d' où tu vois sortir des fleuves de sang. Tu y trouveras une retraite asseurée, une source ou tes flâmes criminelles seront esteintes, et un thresor ou tu pourras prendre ce qui te manque. Tu demandois à estre blessée, entre dans ce sejour sanglant, et tes souhaits seront accomplis ; autant de gouttes de sang qui coulent de mes veines, sont autant de traits de feu qui te blesseront heureusement. Tu voulois brusler, et qu' elles glaces ne se fondroient aupres de moy qui suis maintenant dans mes plus violentes ardeurs ? Il semble que tu craignes d' approcher ; te fais-je horreur en l' estat ou je suis ? Ou m' ayant veu le plus beau des hommes, as tu de la peine à me reconnoistre aujourd' huy que la figure humaine ne m' est pas demeurée ? Je suis toutesfois le mesme Jesus que tu as adoré. Ce visage que tu vois couvert de sang, est celuy pour lequel les anges bruslent d' amour. Ces bras qui sont attachez, pourroient reduire les cieux et la terre en ce premier neant dont je les ay tirez. Mais en l' estat où je suis je ne veux point me resouvenir de ma puissance. Comme l' amour, que je t' ay porté, est la cause de toutes les peines que je souffre, je ne te veux parler que de ta conqueste, et de mon amour. Je t' achepte avec un si grand prix que je te puis bien appeller mienne ; toutesfois je veux que tu te donnes à moy, et que tu confirmes par ton consentement, l' acquisition que j' ay faite de ton ame sur ceste croix. Quand il me plaira de me servir des autres creatures, je m' en serviray comme un maistre de ses esclaves. Je commanderay au feu de descendre contre sa nature, et il m' obeïra aussi tost. Je feray sortir la mer de ses abysmes, j' esbranleray la terre, je changeray l' ordre des elements, et je ne trouveray de la resistance nulle part. Pour toy, mon espouse, je te gouverne d' une autre façon. Je te traitte en fille, et non pas en servante ; je desire que tu m' aymes, et c' est pour t' obliger à m' aymer, que je meurs. Mais je veux que ce soit sans contrainte ; je te conduits et ne te traine pas ? Je te donne des loix, mais je ne t' impose point de necessité. Seroit-il possible que tu ne voulusses pas estre heureuse ? Que tu refusasses des liens qui te sont plus avantageux que ton ancienne liberté ? Que celuy qui te donne sa vie, ne peust obtenir ton coeur ? Que tu feisses difficulté de quitter la terre pour luy, apres qu' il a quitté le ciel pour toy ? Que tu preferasses les creatures, à celuy qui les a faites ? Le ruisseau à la source, et les tenebres à la lumiere ? Que je répendisse mon sang, et que tu ne voulusses pas verser une larme ? Que je souffrisse, et que tu fusses sans douleur ? Que je t' offrisse ma couronne, et que tu la dedaignasses ? Que je te voulusses sauver, et que tu voulusses te perdre. Je te disois autresfois, ouvre moy ma soeur, mon espouse, par ce que ma teste est plaine de la rosée de la nuict ; mais aujourd' huy je te conjure de me recevoir dans ton coeur à cause que mon corps est couvert de playes, que je n' ay point de membre qui ne souffre une particuliere douleur, et que c' est dans ton coeur seulement que je puis trouver quelque repos. Seroit-il possible que comme autresfois tu me respondisses, je ne me puis lever, j' ay lavé mes pieds, et je les sallirois en marchant. L' estat ou je suis est bien plus digne de pitié, et ton ingratitude seroit beaucoup plus noire. Car c' est pour t' aymer que je souffre, tes mains ont fait toutes mes blessures, tu m' as attaché sur ceste croix, et au lieu de t' en accuser, au lieu d' en vouloir prendre quelque vengeance, je ne desire que de t' embrasser, que d' entendre un soupir de ta bouche, et voir couler de tes yeux une larme. Leve toy ma bien aymée, le bain où tu as peu entrer n' est pas capable de te nettoyer si bien que mon sang. C' est une source qui ne te purgera pas seulement des ordures que tu pourrois avoir amassées, elle t' embellira, elle renouvellera la fraicheur de ton teint, et te donnera des graces que tu n' oserois esperer. Souvien toy que quand tu me refusas la porte de ta chambre, je m' en allay de colere, et que tu ne me pus retrouver qu' avec beaucoup de peine. Que ceste experience te rende sage, car si j' ay des aisles pour m' approcher de ceux qui m' ayment aussi-tost qu' ils m' invoquent, j' en ay aussi pour m' esloigner d' eux, aussitost qu' ils me mesprisent. Mais je voy bien ce qui te rend paresseuse, tu sçais que je suis attaché, et que je n' ay garde de m' enfuïr. Ouy, mon espouse ces liens me retiennent, je t' attens, et tu ne dois point craindre d' estre refusée, si tu me veux donner un baiser. Mes bras qui te pourroient repousser sont cloüez, et je baisse la teste afin que tu ayes moins de peine à prendre ceste faveur. Regarde les changemens que fait un extreme amour. Tu m' as demandé autresfois un baiser, et maintenant je te l' offre ; tu souhaitois mes bonnes graces, et je recherche les tiennes ; tu voulois courir apres moy, et je desire de te suivre ; tu avois envie d' estre introduitte dans ma chambre, et je te prie que tu me reçoives dans ton coeur. ô mon espouse ne me desdaigne point par ce que j' ay perdu ma beauté. Tu m' as dit autresfois que pour estre noire, tu ne laissois pas d' estre belle, et je te dis maintenant que pour estre couvert de sang, pour estre sur une croix, je ne laisse pas d' estre aymable. VI permettez seigneur que j' interrompe le doux langage de vos playes, et que je me plaigne amoureusement de ce que vous vous plaignez de moy. Helas il n' est point besoin que vous me parliez de la grandeur de vos peines, mes yeux en sont tesmoins, et il faudroit que j' eusse une ame plus insensible que les marbres, pour n' en estre point touché. Je ne doute point de vostre amour, au contraire je souhaitte que vous en moderiez les preuves, et que vous soyez plus chiche de vostre sang, pour une mal-heureuse creature comme moy. Je souffre avec vous, vos injures m' offensent, vos cloux me percent, et vos ennemis sont les miens. Mais si ma recognoissance ne respond pas à la faveur que je reçoy, si je ne puis quitter la terre pour celuy à qui je fais quitter le ciel ; si j' ayme le monde qui me trompe, et méprise un dieu qui me comble de faveurs ; que vous puis-je dire, ô Jesus, sinon que ce sont des effets de la corruption de ma nature, que j' ay dans moy-mesme les semences de ceste ingratitude, et que mes forces ne sont pas suffisantes pour vous suivre, comme je doy. Ouy mon sauveur, il faut que vous me donniez les mouvemens que vous me demandez : mes yeux ne peuvent pleurer, si vous ne les remplissez de larmes, mon coeur sera tousjours de glace, si vous ne l' allumez : et mon ame sterile, si vous ne luy faictes produire les bonnes actions, que vous desirez d' elle. J' ay esté conceu en peché, je suis né avec le peché, ma vie est une suitte continuelle de pechez, et si vostre grace ne m' assiste, je mourray dans le peché. Ouvrez vos yeux sur moy, ils m' éclaireront parmy les tenebres qui m' environnent, je verray la laideur de ce que j' adore, et le precipice où je suis prest de tomber. Mais il ne suffit pas ô Jesus de me monstrer que le chemin que je suy me conduit à la mort, descouvrez moy celuy qu' il faut que je tienne, et me donnez la main, afin que je ne m' esgare point. Vous creastes autresfois une estoille pour conduire les mages en Bethleem, afin qu' ils ne peussent douter que cét enfant auquel les astres servoient d' ambassadeurs, ne fut veritablement roy de tout le monde, encore qu' ils le veissent dans une creiche. Mon sauveur vous estes maintenant en un estat, où vostre divinité n' est pas moins mal-aisée à descouvrir, où le voile qui cache vostre puissance n' est pas moins espais ; de sorte que je ne puis vous confesser pour mon maistre, vous adorer au milieu des tourmens, et vous aymer dans ceste difformité, si vous ne me faites voir par la lumiere de vostre grace, que vous estes le salut d' Israël, le bien aymé du pere, et le dieu du ciel, et de la terre. Dans le ciel vous donnez à l' esprit des bien-heureux une qualité qui les esleve au dessus de leurs forces naturelles, et les rend capables de vous voir ; quoy seigneur une ame qui est dans une parfaite innocence, qui n' est plus troublée d' aucunes passions, ne peut supporter toute seule l' esclat de vostre lumiere ; et une ame attachée dans un corps qui luy fait la guerre, qui peut estre demain criminelle si elle est innocente aujourd' huy, seroit capable de vous aymer sans vostre assistance. N' avez-vous pas dit que personne ne peut aller à vous si vous ne l' attirez, et qu' est-ce que vous aymer sinon sortir de soy-mesme pour aller à vous. Attirez moy donc, ô Jesus, je feray beaucoup de chemin en peu de temps pourveu que vous me vouliez conduire. Si je rencontre des monstres, ils ne m' estonneront point ; si des ennemis se presentent, je les combatray sans aucune crainte. Car je puis tout estant assisté de vous, et rien n' est capable de me faire du mal tandis que je seray souz vostre protection. VII ô Jesus, il est bien raisonnable que je vous ayme, et je vous veux aymer, car quel objet merite mieux mes affections, et les peut plus avantageusement reconnoistre. Si je vous considere, ô mon sauveur, n' estes vous pas l' image du pere eternel ? Mais image si parfaicte, que comme il est ce que vous estes, vous estes ce qu' il est. Ne possedez-vous pas toutes les splendeurs de la gloire, puis qu' auparavant, que les siecles fussent, vous estiez dans son sein ? N' est-ce pas devant vostre face que les cherubins se couvrent de leurs aisles, et que les thrônes tremblent ? N' est-ce pas à vous à qui les cieux appartiennent ? Et à qui toutes les creatures obeyssent ? Puis-je imaginer aucune perfection qui vous manque ? La beauté des creatures, n' est-elle pas laideur aupres de la vostre ? Mais n' est-ce pas vous qui avez voulu naistre pour moy dans une estable ? N' est-ce pas vous qui mourez pour moy sur ceste croix ? Pourquoy donc ne vous aymerois-je pas, puis que vous estes si aymable, et que vous me donnez de si grands tesmoignages de vostre amour ? Pourquoy ne vous aymerois-je pas seul, puis qu' il n' y a que vous qui soyez digne d' estre aymé ? Mais ce n' est pas seulement pour l' amour de vous qu' il faut que je vous ayme, c' est encore pour l' amour de moy. Car je suis foible, et vous estes puissant ; je suis aveugle, et vous estes la lumiere qui ne s' esteint jamais ; je suis esgaré, et vous estes le chemin du ciel toutes choses me manquent, et vous avez toutes choses. Quand j' ay servy les creatures, j' ay esté contraint d' achepter leurs faveurs bien cherement, et apres les avoir acquises, j' ay reconnu que l' on m' avoit trompé. Mais ô le bien aymé de mon coeur, ô Jesus pour qui je veux soupirer toute ma vie, il me suffit de desirer vos bonnes graces pour les obtenir, et je suis bien asseuré que je ne les perdray point, tandis que je les voudray conserver. Les creatures font voir tout d' un coup ce qu' elles ont d' aymable afin de nous éblouyr et de nous surprendre ; mais à mesure qu' elles se descouvrent d' avantage, elles dégoutent ceux qui les avoient adorées, quand ils ne les connoissoient pas si bien. ô mon dieu, il n' en est pas ainsi de vous, car sçachant que nous ne pourrions supporter l' éclat de vos perfections si vous nous les monstriez toutes à la fois, vous les faites paroistre l' une apres l' autre ; et si ce n' est point une impieté de s' en imaginer quelques unes moins excellentes que les autres, c' est par elles que vous commencez, afin de fortifier nostre veuë petit à petit, et l' accoustumer à soustenir les splendeurs de vos lumieres. Mais, ô Jesus, comme le soleil à mesure qu' il s' advance sur l' horison a plus de chaleur et de rayons : ainsi à mesure que vous vous découvrez, vous vous faites voir plus aymable, et plus glorieux. C' est pour cela que vous vous nommez un dieu caché. Car quoy que vous descouvriez de vos perfections, il y en a tousjours que vous cachez afin d' humilier nos esprits, et de leur faire voir que lors qu' ils pensent vous mieux connoistre, c' est lors qu' il leur reste plus de beautez à descouvrir en vous. VIII mais seigneur si vous avez esté autrefois un dieu caché dans le sein de vostre pere, ne l' estes vous pas bien davantage sur ceste croix ? Ce premier sejour que vous ne quittez jamais est si lumineux qu' il n' y a point d' oeil qui puisse descouvrir ce qui s' y passe ; et ce thrône sur lequel je vous voy maintenant, est si ignominieux, que mon esprit se perd quand il cherche la raison pour laquelle vous avez voulu y estre eslevé. Je vous adore ô verbe qui avez esté engendré en tout temps, et qui serez engendré lors qu' il n' y aura plus de temps. Vous habitez une lumiere inaccessible. Les anges ne peuvent soustenir les splendeurs de vostre face, comment est-ce qu' une creature ignorante comme moy n' en seroit point ébloüie ? Toutesfois ne suffit-il pas pour faire connoistre que vous estes Dieu, de ne pouvoir comprendre ce que vous estes. Mais ô Jesus je voy maintenant qu' apres estre né dans le temps, vous mourez aussi dans le temps. Dieu est couvert de gloire, et vous estes couvert de playes ; il a une couronne esclatante de pierres precieuses, et le diadéme que vous portez est d' espines ; la beauté de sa face donne de l' amour ; la difformité de la vostre fait peur. Les anges l' adorent, et les hommes vous mesprisent, le ciel est son thrône et la croix est le vostre ; les cieux le loüent, et la terre vous maudit ; il donne la loy, et vous la recevez ; il est juge, et vous estes jugé. N' estes vous donc pas un dieu bien caché en cét estat, et si vous ne m' ouvrez les yeux pour voir vostre gloire au milieu de vos opprobres, comment pourray-je connoistre que vous estes mon dieu ? Mais un autre qu' un dieu pourra-il souffrir si long-temps, et avec tant de courage les tourmens qu' il n' a jamais meritez ? Un autre qu' un dieu pourroit-il benir ceux qui le maudissent, et sauver ses juges et ses bourreaux ? Le soleil se cacheroit-il pour la mort d' un autre que d' un dieu ? La lune seroit-elle pasle, et les estoilles sanglantes, si un autre qu' un dieu mouroit aujourd' huy ? ô Jesus, si vous estes caché pour vos meurtriers, vous ne l' estes pas pour moy. Je ne puis comprendre comment il se peut faire, qu' estant l' autheur de la vie, vous mouriez maintenant, que vos bras qui ont fait le ciel et la terre, soient attachez : que vous souffriez sur le calvaire, et que vous regniez dans le ciel : que les demons vous reconnoissent pour juge, et qu' ils ayent ce semble aujourd' huy la victoire sur vous. Mais je reconnois bien aussi la foiblesse de mon esprit, et je n' ay garde de mesurer vostre puissance par mes raisonnemens. Je confesse que vous estes mon sauveur, que vous rompez les chaines dont mon peché m' avoit lié jusques icy, et que vous vous offrez en sacrifice à vostre pere eternel, afin de me le rendre favorable, et de m' ouvrir le paradis. ô rares effets de vostre amour en mon endroit ; l' enfer estoit mon partage, et vous voulez que je possede le ciel ; j' estois condamné à la mort, et vous desirez que je vive ; j' estois esgaré et vous me remettez dans le bon chemin ? ô Jesus vostre divinité est cachée, mais vostre amour n' est point caché. Il a choisi ceste montagne pour faire paroistre ses effets, afin que tout le monde en fut spectateur, et que les hommes qui n' avoient jamais veu un dieu regnant dans le ciel, veissent un dieu souffrant sur le calvaire. Je vous adore dans le secret de vostre grandeur, ô verbe eternel, mais ô Jesus, ô homme qui estes Dieu, ô Dieu qui estes homme, je vous donne mon coeur, je vous consacre toutes mes affections dans cét estat d' ignominie et de misere ; ou l' excez de vostre bonté vous a reduit. Je ne puis vous embrasser dans le sein de vostre pere, mais je vous puis embrasser sur la croix. Là vous ne souffrez rien d' impur, icy vous lavez toutes nos ordures dans vostre sang. Non, je ne desire point d' aisles pour voler jusques au sejour de vostre gloire, jusques à ceste saincte Hierusalem, dont j' entens raconter des choses si merveilleuses. Vous estes attaché, et je le veux estre avec vous : vous souffrez, et je desire souffrir : vous mourez, et je ne veux plus de vie apres vous avoir perdu. Mais ô Jesus, vostre amour empesche que mes voeux ne soient satisfaits. Car vous n' estes attaché sur la croix que pour me deslier, vous n' endurez que pour m' exempter de peine, vous ne souffrez les blasphemes des juifs, que pour me procurer les benedictions de vostre pere, et vous ne perdez la vie que pour me la donner. IX soyez à jamais beny ô Jesus, que ma memoire ne s' entretienne que des faveurs de Jesus, que mon coeur ne brusle que pour Jesus, que je ne parle que de Jesus, que je ne vive qu' afin de servir Jesus. ô Jesus dont le nom est plus doux que le miel, Jesus la paix de l' esprit, la lumiere de l' entendement, le thresor de la memoire, le flambeau de la volonté, Jesus le plus beau et le plus aymable des enfans des hommes, je dis un eternel adieu aux creatures pour vous servir. Sortez de mon ame cruelles pensées qui nourrissez mes inquietudes, souvenirs de mes erreurs, objects trop passionnement adorez, soins mal employez, larmes, plaintes, jalousies, desirs, tristesses, joyes, en fin ô mouvements de mes premieres passions, abandonnez mon ame pour jamais : il n' y a plus de place que pour Jesus, vos tenebres ne peuvent s' accorder avec sa lumiere, ny vostre trouble avec son repos. ô Jesus que les blessures que vous faites sont douces : qu' il y a de plaisir à brusler du feu que vous allumez : que les moindres services que l' on vous rend, attirent de grandes recompenses. N' abandonnez point vostre ouvrage, vous m' avez inspiré le dessein de vous suivre, continuez à me prester la main. J' ay beau faire des resolutions de vaincre ma concupiscence, d' assubjetir mon corps à la loy de l' esprit, de mespriser toutes les difficultez qui se presenteront en vostre service, et de souffrir toutes choses pour vous ; s' il arrive que vous vous esloigniez tant soit peu de moy, je perdray courage, mes ennemis me surmonteront facilement, et je seray plus captif que jamais souz la tyrannie du peché. Je puis tout avec vous, mais je ne puis rien sans vous, ô Jesus, combattez donc avec moy, afin que je vainque, et que je puisse dire dans le paradis avec les anges, vive Jesus. paraphraze sur le pseaume cinquantiesme, miserere mei deus. c' est en vain que je pense trouver du repos quelque part : je porte tousjours dans moy-mesme le tesmoin qui m' accuse, le juge qui me condamne, et le bourreau qui me punit. Quand je commettois le peché que je deteste maintenant, la passion me possedoit avec une si furieuse violence, que je ne considerois ni l' enormité de mon crime, ny la punition qui le devoit suivre. Il me sembloit que le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, estoit de ne contenter pas mes desirs, que mon authorité justifioit mon insolence, et que le ciel ne verroit pas mon adultere, ou qu' il le souffriroit. Mais helas, que j' ay bien d' autres pensées à ceste heure : je reconnois que d' une puissance legitime j' ay passé à la tyrannie ; que de berger estant devenu roy, de roy je suis devenu loup, et que j' ay provoqué la colere d' un dieu, qui peut en un instant armer toutes les creatures contre moy. En quelque lieu que j' aille, ceste pensée m' accompagne, et je ne puis si bien composer mon visage dans les assemblees, qu' il ne face voir clairement le trouble de mon esprit. Il me semble que chacun me reproche mon peché, et s' apreste d' en faire la vengeance. La solitude ne m' est pas plus favorable, car n' estant point diverty par d' autres objets, je ne songe qu' au mal-heureux estat ou mon ingratitude m' a reduit. Mais ô seigneur des armées, ô mon juge, ô mon pere, ô fidelle protecteur de la maison de Jacob, j' ay tant de confiance en vostre bonté, que je me promets d' estre bien tost delivré du supplice que je merite, et des remors qui ne me donnent point de repos. Il est vray je suis indigne de vostre grace, et j' advouë que mon ingratitude vous dispense d' estre non seulement severe en mon endroit, mais encore cruel. Je vous doy la vie, comme les autres hommes, mais outre le bien de l' estre, je vous doy le thrône où je suis eslevé. C' est par vostre assistance que j' ay eschapé des pieges que tant d' ennemis m' avoient tendus. Je vous ay toujours eu pour guide, pour maistre, et pour conseiller. Cependant au lieu de demeurer fidelle à vostre service, et de reconnoistre par un zele inviolable les graces que j' ay receuës de vous, j' ay mesprisé vos ordonnances, et comme si ce n' eust pas esté assez de soüiller le lict d' un de mes serviteurs, j' ay trempé mes mains dans son sang. Apres cela, ostez moy le sceptre, faites soulever mes peuples contre moy, que je sois le triomphe de mes ennemis, et la risée de mes subjets : que mes mal-heurs ne fassent pitié à personne. En fin lancez tous les traits de vostre rigueur sur ma teste, mon ingratitude sera encore trop doucement punie. Je fais ceste confession devant vous, ô mon dieu, et quand j' espere que vous me pardonnerez, ce n' est pas que je croye mon offense petite, ou vostre justice foible. C' est sur cét excez de clemence dont nous ressentons si souvent les effets, que je fonde l' espoir du pardon que je vous demande. Car si jamais vostre bonté a deu faire quelque effort, je reconnois que c' est maintenant qu' elle doit faire le plus signalé dont elle est capable, et que mon crime n' estant pas commun, il ne peut estre effacé par une misericorde commune. Donc, ô source de grace qui ne tarissez jamais, venez me purifier ; ô incomparable medecin guerissez toutes mes playes, ô souverain juge oubliez mes crimes, et mes ingratitudes. Ils ne me donnent point de relasche, j' en ay la pensée eternellement presente dans l' esprit, et l' image devant les yeux. En fin mon offence est mon supplice, et si vous ne me rendez le calme, il est impossible que ma patience puisse plus long-temps souffrir, une si cruelle, quoy que juste persecution. Certes, c' est le moins que je puisse faire aujourd' huy, que de confesser librement et publiquement, que vous m' avez toujours comblé de faveur, et que je suis le plus meschant et le plus ingrat de tous les hommes. Vous estes le seul juge devant lequel je suis obligé de respondre, et vous seul me pouvez punir. Mais puis que rien n' a tant de force pour obtenir de vous un entier pardon, qu' une franche et libre confession de son crime : je veux avoüer devant tout le monde, non seulement le peché qui est connu, mais encore celuy dont vous seul me pouvez convaincre. Si mon adultere est public, mon homicide ne l' est pas : vous sçavez seul la raison du commandement dont je chargeay le pauvre Vrie, et ce n' est que devant vos yeux que j' ay égorgé ceste innocente victime. Ainsi mes mains ne sont pas moins criminelles que mes yeux : ainsi un mal-heureux amour apres avoir mis un bandeau sur ceux-cy, a mis un poignart entre celles-là. Je suis donc coupable ô mon dieu, et quand vous m' avez nommé tel par la bouche de Nathan, vous ne m' avez point fait de tort, mes actions justifient ses paroles, et je ne leur ay donné que trop de fondement. Mon crime est grand, et mon aveuglement est estrange. Je l' advouë seigneur, et je ne pretens ni le deffendre, ni le diminuer. Mais estant ce que je suis, que pouvois-je faire autre chose que ce que j' ay fait ? Les tenebres sont l' heritage de mon entendement ; tandis que je marcheray souz la conduite de ma raison foible et alterée comme elle est, il est impossible que je ne m' esgare. Je suis un ruisseau qui n' est pas plus clair que sa source, et un fruict qui retient l' amertume de l' arbre qui l' a porté. Comme ma mere a esté conceuë en peché, elle m' a enfanté en peché, et si la grace du ciel ne m' assiste, tous les momens de ma vie ressemblant au premier qui l' a commencée, ne peuvent estre que des suites de peché. J' eusse marché asseurément si vous m' eussiez tousjours tenu la main, mais vous m' avez laissé, et aussi-tost je me suis perdu. Tout ce qui est au monde est capable de changement. Il n' y a que vous seul, ô mon dieu, qui ne pouvez estre dans l' inconstance, et la vicissitude. Nous changeons d' amis et d' affections, par ce que nous pouvons prendre le mensonge pour la verité, et les vices pour les vertus. Mais rien ne vous peut tromper, les choses se presentent à vos yeux telles qu' elles sont en effect, et vous voulez tousjours ce que vous avez une fois voulu. Ay-je donc pas subject de me promettre que vous me recevrez en grace, m' ayant autresfois tesmoigné par tant de faveurs, que vous m' aymiez cherement. J' avois une simplicité d' esprit, une douceur qui ne vous déplaisoit pas ; vous vous estes pleu à m' instruire sur les merveilles de vostre sagesse, que nos entendemens ne peuvent comprendre, et il n' y a point de si grands mysteres, soit ceux que vous avez desja accomplis, soit ceux que vostre providence reserve pour un autre temps, que je n' aye veuz en esprit. Quoy, seigneur, seroit-il possible qu' apres tant de faveurs, vous me fissiez sentir eternellement vostre colere ? Que vous ne fissiez plus de compte de ce que vous avez prisé ? Et que vous vous cachassiez pour jamais à celuy, qui a veu tant de splendeurs et tant de lumieres. J' ay peu me blesser, mais je ne puis pas guerir ma playe ; je suis tombé tout seul, mais j' ay besoin de quelqu' un qui me releve. Ma propre temerité m' a fait revolter contre mon roy legitime, mais il n' est pas en ma puissance de me remettre en ses bonnes graces quand il me plaira. C' est donc à vous, ô mon dieu, de me rendre la veuë, de purger mon coeur, d' amortir ses feux, de fermer ses blesseures, et de me recevoir une seconde fois au nombre de vos subjects. Vous le ferez seigneur, et vostre bonté, vos promesses, ma confession, mes larmes, mon repentir, ne me permettent pas d' en douter. Vous espandrez sur moy vos divines graces, vous me laverez dans ceste source de misericorde qui ne tarit point, et toutes mes offences y seront purgées. Je recouvreray l' innocence que j' ay perdue ; si je surpasse maintenant les corbeaux en noirceur, je seray plus blanc que la neige ; si j' apprehende aujourd' huy les foudres ; j' espereray les faveurs, et les benedictions. Je n' auray plus l' imagination troublée des frayeurs qui l' espouvantent à ceste heure ; la tristesse ne laissera point de nuages dans mon esprit, et j' entendray une secrette voix dans mon coeur, qui me comblera d' une saincte joye, et m' asseurera que vous m' avez pardonné mes ingratitudes. Mais, seigneur, c' est de vous que dépend l' effet de ces esperances dont je tasche à me consoler. Je les conçoy aisement à cause que je sçay que vostre misericorde n' a point de bornes, qu' encore que nous soyons des enfans ingrats vous ne laissez pas d' estre tousjours un pere fort debonnaire, et que dans le combat de vostre mesconnoissance et de vostre amour, c' est tousjours vous qui remportez l' avantage. Je fons en larmes, je reconnois qu' il n' y a point de punition si rude, qui ne soit trop douce pour moy. Apres cela, que puis-je faire que baisser la teste, et recevoir le coup si vous estes resolu de me frapper. Ne le faites pas seigneur, contentez vous que je me confesse digne du suplice, et que je le crains. Je ne suis pas digne de vostre colere ; c' est sur les rochers et non pas sur les roseaux que vous devez lancer vostre tonnerre : ce sont les rebelles, et non pas ceux qui vous demandent pardon, qui meritent que vous leur fermiez l' oreille. Vostre gloire en sera-elle plus illustre, quand je seray dans le tombeau, ou les morts ne vous peuvent loüer ? Detournez, detournez vos yeux de mes pechez, car il est impossible que mes larmes et mes regrets vous flechissent, tandis qu' ils auront un si desagreable objet. Oubliez-les, ô grand dieu, mais ce n' est pas assez pour mon salut : effacez-les parfaictement de ma conscience, et les en bannissez par un exil eternel. Hastez-vous, ô mon unique esperance, car mon mal est si dangereux, que l' on n' y peut remedier avec trop de diligence. Mais pour commencer ceste guerison, arrachez hors de mon sein le coeur où une flamme adultere s' est esprise, et m' en donnez un nouveau, qu' aucun venin n' ait corrompu, où vostre seule image soit tracée, et qui ne soit capable de brusler que pour vous. Il vous coutera moins d' en créer un autre, que de le reformer. J' y puis faire entrer des mauvais desirs, des flammes injustes, des pensées deshonnestes, et des desirs criminels, car j' ay dans moy-mesme la source de tous ces venins, et ils n' y sont receus que trop facilement. Mais si je veux que mes souhaits soient legitimes, mes ardeurs sainctes, mes affections pures, et mes entreprises innocentes, il faut que ce soit de vostre main que je reçoive toutes ces richesses. C' est vous seul qui me les pouvez donner, c' est vous seul aussi qui me les pouvez conserver, de sorte que quand je vous demande que vous enrichissiez mon pauvre coeur de ces thresors, je vous demande en mesme temps que vous le fermiez de telle sorte qu' ils n' en puissent sortir. Ce n' est pas assez que vous vous approchiez de moy, ne vous en esloignez jamais. Il n' y a point d' ennemis que je ne surmonte, quand vous conduirez mes coups, et ma main. Les plus foibles me surmonteront si vous me laissez avec mes seules forces. Je vous priois tantost de destourner vostre visage de moy, par ce qu' estant encore dans le peché, et n' ayant pas receu vostre grace, vous ne me pouviez voir sans me haïr, et que je ne pouvois supporter l' esclat de vostre face couroucée sans trembler. Mais maintenant que je pense estre reconcilié avec vous, je vous conjure de me considerer eternellement, et de n' oster jamais vos yeux de dessus-moy. Ce sont les divins soleils qui eschaufferont mon ame de ces heureuses ardeurs, dans lesquelles il n' y a rien de blasmable que la mediocrité ; qui me feront voir la verité des objets que je ne puis discerner par une autre lumiere, qui m' esclaireront dans les tenebres de ceste vie, et me feront produire toutes sortes de fruicts. Que je reçoive donc eternellement leurs sainctes influences ; ô mon dieu, que j' aye tousjours pour guide vostre s. Esprit, je ne puis marcher sans luy, et avec luy il est impossible que je me lasse, ou que je m' esgare. Je n' eusse pas commis les offences dont je suis coupable, s' il m' eust tousjours accompagné ; et s' il me laisse, qui doute, que je n' y retombe, et que ceste seconde cheute ne soit plus dangereuse que la premiere ? En perdant la grace, j' ay perdu ceste secrette joye, que l' esprit gouste beaucoup mieux qu' il ne la peut exprimer, et qui n' est autre chose, que l' effect d' une saincte et amoureuse asseurance que l' on est bien avec son dieu. Vous m' avez déja rendu l' une, ô mon sauveur, rendez-moy l' autre, s' il vous plaist, car c' est le gage qui m' asseurera de vostre amour, et de mon bon heur. Mais ne permettez pas que ce repos soit un sommeil lethargique. Accordez dans mon coeur la crainte de vostre justice, et la confiance en vostre misericorde, que je me réjouysse d' avoir recouvré vos bonnes graces, et que j' apprehende leur perte ; que mes mains ne soient ni tremblantes, ni engourdies, et que la paix ne m' empesche pas de songer à mes ennemis. Pour produire ces effects, j' ay besoin d' une assistance particuliere, et d' un esprit ferme, solide, inébranlable. Il n' y a rien de plus inconstant que mon coeur ; la legereté, l' erreur, l' incertitude entrent s' il faut ainsi dire, dans la composition de sa nature. Fortifiez-moy donc, ô dieu d' Israël, de cét esprit qui me manque, et que vous seul me pouvez donner. Je ressentiray toute ma vie les graces que vous m' aurez faictes en me pardonnant, et ma faute redoublera mon zele envers vous. Mais je ne me contenteray pas de vous loüer en secret. Je publieray par tout la grandeur de vos misericordes, mon exemple apprendra aux meschans que s' ils continüent à provoquer vostre justice, ils ne la peuvent éviter ; et que s' ils veulent recourir à vostre bonté, elle est preste de les recevoir. De ceste façon en pardonnant à un rebelle, vous en gaignerez une infinité d' autres, et ceux que je convertiray, seront l' usure innocente de la faveur que j' auray receuë. Ne differez donc point de me faire une faveur, qui retournera à vostre gloire. Ne vous souvenez jamais, que j' ay trempé mes mains dans le sang d' un homme, qui est le chef-d' oeuvre des vostres ; que je luy ay ravy ce que je ne luy puis rendre, et ce que nul que vous ne luy pouvoit donner. Helas, je sçay qu' il crie vengeance devant vostre thrône, et que sa voix est si forte et si juste, que vous en estes esmeu. Soit que je veille, ou que je dorme, mon imagination me represente le fantosme d' Urie ; à ceste heure mesme, il me semble que je le voy, et la crainte me fait perdre la parole. Venez, ô eternelle lumiere, dissiper ces vapeurs et ces broüillars. ô seigneur, imposez silence à ce sang dont la clameur est si effroyable ; et je beniray à jamais vostre misericorde, je celebreray à jamais vostre justice, et ne refuseray aucune satisfaction pour l' appaiser. Le peché a fermé ma bouche, quand il a empoisonné mon coeur. Car comme un mauvais arbre, ne sçauroit porter que de mauvais fruits : un esprit qui est esclave de la volupté, ne peut produire ni pensées, ni parolles qui soient sainctes. Graces, à vostre bonté, mon ame est hors de ses chaisnes, c' est pourquoy je me promets que vous deslierez bien tost ma langue, et que vous souffrirez que mes levres annoncent vostre loüange. Certes depuis que je vous ay si cruellement offencé, j' eusse bien eu recours aux victimes pour vous fleschir, j' eusse bien ensanglanté vos autels, et fait fumer des monceaux d' encens, pour vous rendre favorable à mes prieres. Mais puis que toute la terre est vostre, et que vous avez donné la vie à tous les animaux, n' est-ce pas vous faire present de ce qui vous appartient ? Quelle convenance y eust-il eu entre l' offrande et celuy qui la recevoit ? Entre le crime et la satisfaction ? C' estoit mon sang qu' il falloit verser, et non pas celuy des bestes. C' estoit moy qui me devois offrir en holocauste, qui devois estre la victime, puis que j' estois le coupable. Mais, ô dieu d' Israël, vous ne vous plaisez pas à des sacrifices sanglants, un coeur touché d' un veritable repentir, un esprit qui s' humilie devant vostre face, les larmes, les rigueurs, les souspirs, les resolutions de bien vivre sont les plus agreables que l' on vous puisse presenter. Vous destournez souvent vos yeux des heccatombes, que l' on vous immole, l' encens qui fume sur vos autels ne monte pas tousjours jusques à vostre trône, et les plus riches presens vous sont quelquesfois en horreur. Mais vous ne mesprisez jamais les pleurs qu' une vraye contrition fait respandre, cette douce pluye esteint tousjours le feu de vostre colere, une priere qui sort d' un coeur humilié penetre la solidité des cieux, et s' il faut ainsi parler, fait taire les anges pour estre ouye. En fin vous estes le seigneur des armées, le fort, et le tout-puissant, l' exterminateur des superbes, le roy des rois, le dieu des nations, et celuy qui est ; mais avec toute ceste puissance, et ces tiltres magnifiques, vous ne resistez pas à un coeur qui vous confesse sa faute, qui la regrete, et vous en demande pardon. Les armes vous tombent des mains ; vous avez pitié de ses miseres, vous essuyez ses larmes, arrestez ses souspirs, fermez ses blesseures, enrichissez sa pauvreté, chassez ses craintes, et l' eslevez en un plus haut estat de gloire et de felicité, que celuy qu' elle avoit perdu. Seigneur, si je vous ay tellement offencé que je ne merite pas que vous me pardonniez ; si mon ingratitude m' a rendu de telle sorte odieux que mes prieres ne puissent estre ni entenduës ni exaucées ; pardonnez du moins à la miserable Hierusalem, qui n' est point coupable de ma faute. Quittez, quittez la foudre, ou ne la lancez que sur ma teste ; chastiez le roy, et espagnez le siege du royaume ; ne laissez-pas d' y venir establir vostre demeure, de permettre que l' on vous y consacre un temple, que l' on y rende ses voeux, et ses hommages, que l' on y entre avec respect, et que l' on en sorte avec joye. Que je ne sois point cause qu' elle perde les faveurs que vous luy voulez faire, et que vous luy avez promises ; qu' elle ne reigne sur toutes les autres villes du monde, que les richesses n' y abondent, que la paix n' y soit eternelle, et que des murailles imprenables ne l' environnent et ne la deffendent. Quand je verray qu' il n' y aura point de doute que vous ne soyez flechy, je ne craindray point de vous donner des marques de mon ressentiment. Je vous offriray des sacrifices de justice, un coeur bruslant d' amour, des actions innocentes, des regrets de vous avoir manqué de foy, et des resolutions de ne vous estre jamais infidelle. Vous ne refuserez pas ces sacrifices, ô mon Dieu, car ce sont les plus excellens que nous vous puissions presenter, et les plus agreables que vous puissiez recevoir. Meditation Sur Ces Parolles De David: "-Tu as rompu mes liens, je t' immoleray une hostie de loüange, et invoqueray le nom du seigneur, au pseaume CXV." I grand Dieu vous avez fait nos ames libres, vous leur avez donné la puissance de choisir et de suivre tel chemin qu' il leur plaist, afin que nous approchassions davantage de vous, qui faictes toutes choses sans autre loy que celle de vostre propre volonté. Nous avons toutesfois dans nous mesmes les semences d' une passion, qui semble estre jalouze de ceste franchise. Cét ennemy qui usurpe le nom d' amour, nous tend perpetuellement des pieges, et les couvre de fleurs si agreables que nous avons impatience d' y tomber. Il semble que nous ne serons jamais assez-tost soubs une loy qui n' est escrite qu' avec le fer et le sang ; qu' il n' y a de veritables joyes qu' en ses déplaisirs, de vie qu' en ses langueurs, et de calme qu' en ses orages. Nostre entendement ne veut pas prendre la peine d' examiner les objets que les sens luy presentent, de peur d' en reconnoistre les defauts, et d' estre obligé par l' inclination naturelle qui le porte à aymer la verité, de les haïr et de les condamner. Nous passons plus avant, car nous nous figurons que nos desirs sont justes ; oubliant l' autheur, nous ne laissons pas de dire que nous l' aymons dans ses ouvrages, et nous pensons qu' il nous en doit de reste, quand nous luy faisons place dans nostre coeur avec son esclave, et le plus souvent avec son ennemy. D' abord il ne nous semble pas que nous nous engagions, ce n' est à nostre compte qu' une complaisance particuliere, et qu' une inclination un peu plus qu' indifferente pour le merite d' une belle personne. Nous nous promettons de n' avancer qu' autant qu' il nous plaira, et de ne prendre du feu qu' à nostre mesure. Nous ne sommes pas si foibles que de nourrir des desirs inutiles, ni si méchans que d' en concevoir de deshonnestes. Nous suivons seulement un mouvement de simpathie qui ne regarde que la vertu, et que nous soumetrons sans peine à la raison aussi tost que nous reconnoistrons qu' il s' en voudra escarter. Mais, ô pensées vaines et frivoles, ô ridicule opinion de nos forces, que vous causez d' embrasemens, et de cheutes ! De la complaisance, nous passons insensiblement à une violente affection, ce qui nous a esté un divertissement nous devient une necessité, nous ne pouvons plus nous retenir nous mesmes, nous allons jusqu' au fonds du precipice, nous formons des chimeres pour les combatre, nous nous flattons dans nos inquietudes, et les appellons nos delices. Jamais nos esperances ne sont trop esloignées, et pour illegitimes que soient nos pretensions, nous ne manquons ni d' artifice pour les faire reüssir, ni d' impudence pour les deffendre. En cét estat, que faut-il attendre d' une ame, quelle vous serve, mon Dieu, quelle vous suive, qu' elle se plaise à faire vostre volonté ? Helas, il ne faut pas luy demander cela ! Vostre amour y est morte, et vostre lumiere esteinte. Vostre voix n' y est point entenduë, il n' y a que glace pour vos ardeurs, que refus pour vos presens, que mespris pour vos caresses. Il faut aymer les creatures en vous, mais quand on vous ayme dans les creatures, on court fortune de prendre le change, et de quitter la source pour le ruisseau, et le peintre pour l' image. II les tyrans qui ont remply le ciel de martyrs, n' avoient point de tourments, que ces mal-heureuses affections ne surpassent en cruauté. Car le contentement de mourir pour la deffence de vostre nom, et l' indubitable esperance d' une meilleure vie que celle qu' ils perdoient, faisoit que pour eux, les chevalets, les buschers, et les rouës n' avoient rien, ni d' horrible, ni de rude. Mais en ceste servitude infortunée de creatures, il n' y a que des amertumes toutes pures, on ne sçait bien souvent ni ce que l' on desire, ni ce que l' on craint. Si on a quelque plaisir pour but, son esperance est incertaine, son acquisition difficile, et sa jouyssance dangereuse. On est veritablement à plaindre, quand il semble que l' on est en estat de donner de l' envie ; on est perdu lors que l' on est au port ; et comme ceux qui ont la fievre en changeant de lict portent avec eux le feu qui les brusle : ainsi nos pauvres coeurs passant du desir à la possession, changent seulement de prison et non pas de captivité, de bourreau, et non pas de supplice. Il y a mille routes où on s' égare aussi-tost que l' on a quitté le chemin de la saincte dilection ; plus on marche, plus on se lasse ; plus on seme, moins on recueille ; plus on fait d' efforts pour sortir du piege, et plus on s' y embarasse. Les fonctions mesme de la vie naturelle en sont alterées. Les nuicts cessent d' estre tranquiles, le lict est semé d' espines, tous les songes espouvantent, et le jour qui apporte la lumiere à la terre, ne peut chasser les tenebres de ceste profonde melancholie dont le coeur est dechiré. ô seigneur, je confesse qu' il seroit à souhaiter pour moy, que j' eusse moins d' experience en ces matieres. J' aurois espargné beaucoup de temps que j' ay perdu, et je ne serois pas coupable d' avoir respandu tant de larmes, fait tant de voeux, et jetté tant de soupirs, pour l' eternité des mesmes chaines, dont si j' eusse esté sage, j' eusse travaillé à me défaire. Cela toutefois n' est pas arrivé sans une adorable dispensation de vostre providence, car j' ay appris à mes despens, que le monde est un trompeur, que ses joyes sont imparfaictes, qu' il n' y a point d' asseurance en ses promesses, de solidité en son éclat, ni de repos en son calme. Que la servitude des creatures est intolerable, et que la seule vie de la grace, est libre, heureuse, et tranquile. Depuis que par l' excés de vostre misericorde j' ay commencé d' en vivre ; je m' écrie à tous momens. Vous avez rompu mes liens, pour reconnoissance je ne vous offriray point le sang des taureaux et des brebis. La synagogue vous appaisoit, et vous remercioit par la vie des bestes, mais l' eglise m' apprend que vous ne prenez plus de plaisir aux holocaustes, ses autels ne sont point sanglants, quoy qu' ils ne soient jamais sans victime, et le sacrifice du coeur et des loüanges, est celuy que vous demandez. Je vous sacrifieray donc une hostie de loüange, que vous bruslerez du feu de vostre amour, et dont s' il vous plaist, vous ferez monter l' odeur jusques à vostre thrône. ô que les jours s' écoulent promptement, quand on les passe dans vos saincts tabernacles ! Qu' il faict bon demeurer avec vous, et que celuy à qui on promet l' entrée de vostre maison, a subjet de se resjouyr ! Les promesses du monde sont des fables, et les vostres des veritez solides. Vostre joug est doux, on ne vous rend point de services, dont vous ne soyez tesmoin, et qui n' obtienne une particuliere couronne. Vous estes plus élevé que les cieux, plus profond que la mer, plus vaste que la terre ; et toutesfois vous descendez, vous vous accourcissez, et vous restraignez dans l' estenduë de nostre coeur. Aux enfans vous donnez du laict, et à ceux qui ont l' estomach plus fort, une viande plus solide. Vous bastissez vostre temple au milieu de nous, et les vertus sont les pierres precieuses dont vous l' ornez. Vous aymez ce sejour par dessus tous les autres, et bien que vous y trouviez de la rebellion, vous ne l' abandonnez pas pour cela. ô que nous concevons de mysteres, quand nous voulons vous écouter ! Que les tenebres qui aveugloient nos entendemens s' enfuyent bien loing de nous ! Que ce que nous avons méprisé nous paroist estimable, que ce que nous adorions se presente à nos yeux avec de grandes difformitez ! Alors chacun s' écrie, c' est maintenant que je commence à vivre, jusqu' icy j' ay pris l' ombre pour le corps, j' ay eu peur lors que je devois estre en asseurance, je me suis rendu aux ennemis que je pouvois aisement deffaire, j' ay creu que mes chaines seroient eternelles, que le service de Dieu estoit accompagné d' inquietudes, et que le monde seul estoit un bon maistre, mais je reconnois bien que je me suis trompé. ô dieu de Jacob, ce changement est un effet du pouvoir de vostre droite, j' eusse esté noyé dans ce deluge de passions et de vices, si vous ne m' en eussiez retiré. à vous la gloire aux siecles des siecles, je ne me lasseray point de le confesser en l' assemblée des saints, et de dire à jamais, Dieu m' a fait des choses grandes, et m' a sauvé en la puissance de son bras. III ô terre des vivans, ô Hierusalem, dont les fondemens sont sains, quand seray-je un de tes citoyens. Helas ! Il y a long-temps que mon exil continuë, que je suis meslé parmy les habitans de Cedar, qui ne me donnent point de repos, qui se liguent pour m' assaillir, et qui blasphement contre le seigneur en ma presence, il y a long-temps que je combats mes inclinations corrompuës sans les pouvoir vaincre, que je veux me detacher de moy-mesme pour m' unir à luy, sans arriver à cét heureux estat, et que je soupire apres ceste robbe d' innocence et d' immortalité qu' il m' a promise. Je m' ennuye de la longueur de mon pelerinage, je ne voy rien sur la terre qui me contente, il n' y a point de joyes, ou elles ne sont pas pures, et les choses les plus esclatantes sont les moins solides. Vous seul, ô mon Dieu, estes tousjours semblable à vous mesmes ; vous estes l' ancien des jours, et toutesfois vous ne vieillissez point. Nous sommes nez pour vous, nous ne pouvons estre remplis que de vous. Nous allons à vous, et jusques à ce que nous soyons parvenus à vous, nostre coeur est dans l' agitation et dans l' inquietude. Icy nous vous trouvons par la grace, et c' est le lien par lequel nous nous unissons à vous. Vostre bonté est si grande que vous nous eslevez à la participation de vostre divine nature, que vous nous transformez en vous, et nous faictes monter de lumiere en lumiere, comme parlent les deux plus grands apostres de vostre eglise. Mais nous sommes temeraires, si nous nous asseurons d' aller jusques au bout de la lice sans tomber. La moindre tentation est capable de nous abatre, le plus foible ennemy de nous surmonter, le piege le plus grossier de nous prendre, nous ne sçavons si nous sommes dignes de vostre amour, ou de vostre haine ? Faites donc poindre ce beau jour, ou nous recevrons l' effet de vos promesses, ou la gloire achevera ce que la grace a commencé, ou nous entrerons comme vos enfans adoptifs en possession de l' heritage que vous nous avez preparé avant la constitution des siecles, ou nous serons de ce troupeau dont les oüailles entendent eternellement vostre voix, ou vous serez tout en tous, et à chacun toutes choses. Mais pour joüyr de ceste fidelité, il faut se resoudre à mourir. L' ordre que Dieu a estably veut que la corruption precede l' immortalité, les tenebres, la lumiere ; et la foiblesse, la puissance. Le tombeau est le champ où le corps est semé contemptible, et d' où il sort glorieux. Vous mesmes, ô Jesus, y estes entré chargé de playes, et nous aurions mauvaise grace de souhaitter une loy plus douce, que celle à laquelle vous vous estes soumis. Cependant l' ame a tant d' amour pour le corps où elle est logée, que le seul mot de separation l' espouvante. Ceste crainte est un effect de sa foiblesse, et vous seul l' en pouvez guerir. Vous avez non seulement vaincu la mort, quand vous avez rachepté les hommes que le peché d' Adam rendoit ses esclaves ; vous nous avez encore appris à la mespriser, et à la vaincre, et on se mocque dans l' escole chrestienne, de celle que la philosophie toute orgueilleuse qu' elle est, nomme la plus terrible de toutes les choses du monde. Les pecheurs meurent, les justes ne font que dormir, et que tandis qu' ils dorment vous comblez leurs ames des faveurs dont leurs corps doivent estre un jour participans ; vous soustenez leur teste de vostre main droite, et les embrassez de vostre gauche, les faisant reposer en esperance, jusques à ce jour qui est appellé vostre jour, et qui sera le jour où les bons pourront dire, voicy le jour que le seigneur a fait, réjouyssons nous en iceluy. Que ceux qui n' attendent rien apres la mort, craignent la mort ; que ceux qui bornent tous leurs contentements en ceste vie, tremblent à la seule veuë du cercueil ; mais pour nous qui esperons, et qui sçavons que nous n' avons sur la terre, que des tentes passageres, disons hardiment que nos liens ne nous plaisent point, et crions en l' amertume de nostre coeur, laissez aller vos serviteurs en paix, non parce qu' ils ont veu le salutaire du seigneur, mais parce qu' ils ne le voient point ; parce qu' ils sont tous les jours dans les angoisses de l' enfantement, qu' ils gemissent et qu' ils se tourmentent dans leur prison, ne pouvant plus souffrir d' estre esloignez de vous, qui estes leur port, leur refuge, et leur veritable centre. Que perdons nous en perdant la vie ? Qu' est-elle pour les plus heureux, qu' une serenité de peu de durée ? Et pour les miserables, qu' un feu sans clarté, et une servitude sans recompense ? Les uns s' en servent pour faire autre chose que ce qu' ils doivent, les autres pour faire mal, et la pluspart pour ne rien faire. Si le corps n' est point tourmenté par les maladies, l' esprit ne se donne-il pas la gesne à luy mesme par ses curiositez et ses affections inutiles ? Combien d' heures devons nous aux necessitez de la nature ? Combien l' ambition, l' avarice, l' envie, et les voluptez nous en laissent-elles de reste ? Que gaignons-nous en allongeant, que d' estre long-temps vieux, c' est à dire, de mourir à plusieurs fois. Differons tant qu' il nous plaira, à la fin il faut rendre ce qui n' est pas à nous, et plus la possession a duré, plus la perte est insupportable. Si on eust interrogé les martyrs lors qu' ils estoient dans les flâmes, en quel estat se trouvoit leur esprit, qu' elle response pensons nous que ces courageux athletes eussent renduë ? Qu' ils craignoient de mourir, non certes, jamais ceste parole ne fust sortie de leurs bouches. Ils se fussent plustost plains que la mort tardoit trop à venir, que leurs boureaux estoient trop clemens, et si on eust veu quelques larmes sur leurs visages elles eussent esté plustost des signes de leur joye, que de leur crainte, ou de leur tristesse. Les ignaces irritoient les lions, et desiroient d' estre brisez et moulus sous leurs dents ; les vierges delicates se moquoient de l' appareil de leurs supplices, et pour parestre belles aux yeux de leurs espoux, ne se paroient que de leurs playes. IV je desire seigneur, d' arriver bien-tost à ceste saincte Hierusalem que vous avez bastie de vos propres mains, et qui estant quarrée, nous apprend par sa forme, que ceux qui l' habitent ne sont plus capables d' inconstance et de changement. Mais qui peut se promettre d' en estre citoyen ? Ce sera celuy qui marche en innocence, dont les mains ne sont tachées ni d' homicides, ni d' usures, qui n' a jamais engagé son coeur aux affections de la terre, qui a eu pitié des pauvres, qui n' a trompé ni la veufve, ni l' orphelin, qui a disposé des degrez dans son coeur pour s' eslever de vertu en vertu ; en fin ce sera celuy à qui je ressemble le moins. Quelle consolation puis-je donc prendre durant les ennuis de ceste vie ? Il est vray, le ciel ne m' appartient pas, aussi nay-je garde de le demander comme mien. Il est à vous, par ce qu' il est à vostre pere, avec lequel toutes choses vous sont communes, il est encore à vous, parce que vous l' avez gaigné par vostre sang. Mais vous ne l' avez pas fermé aussi-tost que vous vous y estes élevé par vostre propre vertu, et vous n' y estes pas entré tout seul. Vous avez mené en triomphe des esclaves que vous avez couronnez, et nous envoyant vostre S Esprit, vous nous avez donné de tres-fortes et de tres-particulieres asseurances que nous y pourrons monter comme vous, si nous voulons tenir le mesme chemin. Je ne suis pas si temeraire que d' en concevoir aucune certitude. Car nul ne sçait s' il est digne d' amour ou de haine, nul ne sçait si vous vous éloignez de luy, ou si vous vous en approchez ; on peut ne se sentir coupable d' aucun crime, et toutesfois n' estre pas justifié devant vos yeux, qui sans s' arrester à l' apparence comme ceux des hommes, regardent le coeur. Pour sçavoir une chose certainement, il en faut connoistre le principe. Or qui vous peut connoistre, ô seigneur, vous qui estes le principe, la cause, et la source de la grace. Si les cieux ne sont pas nets devant vous, si vous avez trouvé de l' impureté dans vos anges, si les justices des hommes ne sont qu' ordure, et si vous les jugez, ne devons nous pas operer nostre salut avec crainte, et avec tremblement ? Celuy qui commence se peut-il promettre d' achever ? Le peché n' est-il pas quelquesfois si subtil qu' on le commet sans le remarquer ? N' a t' on pas veu des confesseurs devenir idolatres, des boureaux aller au martyre, des débauchées chercher le desert, et des vierges se prostituer dans les villes? L' ange prevaricateur avoit de tres-grandes graces, et toutesfois qui en a jamais si mal usé ? Adam avoit de tres-rares lumieres, et toutesfois qui a jamais esté si aveugle ? Ce que je sçay, seigneur, c' est que vostre misericorde est une source qui ne tarit point. Graces à vostre bonté, je haïs mes defauts, et je me soumets à telle loy qu' il vous plaira de me donner, je renonce à toutes choses pour m' unir à vous, je veux bien perdre toutes choses pour jouyr de vous, et ma plus grande crainte est d' estre reculé de vous. S' il y a quelque imperfection dans mes desirs, si mon coeur a quelque blesseure que je ne voye point, guerissez-là, ô unique medecin, en qui j' espere ; deschirez, bruslez, couppez, arrachez, pourveu qu' il vous devienne agreable, je ne sçaurois souffrir que des douleurs legeres et heureuses. Dans ceste resolution, j' ay quelque asseurance, que vous ne me priverez-pas de l' heritage que vous m' avez promis, et quand je suis comme noyé de tristesse, je m' escrie ; il me reste encore peu de temps à souffrir, l' hyver sera bien-tost passé, les fleurs apparoistront bien-tost en nostre terre, et je verray le salutaire de Dieu. Retirez-vous de moy hommes sanguinaires, je n' ay point eu de commerce avec vous. J' ay combattu aussi courageusement qu' il m' a esté possible. Le juge qui a veu mon combat, me rendra la couronne qu' il a preparée à tous ceux qui vainquent. Mais quand il ne me couronneroit point, je ne pourrois me repentir de luy avoir esté fidelle. Je serois tousjours prest de luy donner mon sang, et son amour auroit plus de puissance sur moy, que ni les promesses, ni les menaces du monde. V nous n' ignorons pas seulement, ô mon Dieu, si nous sommes en vos bonnes graces, tous les autres mysteres que la foy nous propose, sont couverts de voiles et de tenebres. Nous donnons en vain la gesne à nos esprits, pour estre satisfaits sur tant de doutes, il faut à la fin que nous nous écrions, ô profondeur, ô abysmes des jugemens de Dieu, qui vous pourra sonder sans se perdre. Il faut que les choses soient auparavant que les hommes les connoissent. Mais, ô seigneur, vous connoissez les choses devant que de les avoir produites, elles sont plustost en vous, qu' en elles mesmes, et elles sont plus noblement dans vous, que dans leur estre propre. Vous n' avez pas attendu que je fusse au jour, pour sçavoir qu' elles devoient estre mes pensées, mes paroles, et mes actions. Vous avez preveu toutes mes voyes, et ceste connoissance est si admirable, que je n' en puis comprendre ni la raison, ni l' oeconomie. Elle me ravit en admiration, lors que le soleil se leve, elle m' y laisse quand il se couche, et j' aurois plustost compté les arenes de la mer, que je n' aurois entendu ses merveilles. ô pensées, ô connoissances que vous m' estes cheres, que vous m' estes precieuses ? Que je prens de plaisir à demeurer dans ces respectueuses tenebres, où je ne cours point fortune de m' égarer, et que je souffre de bon coeur l' éloignement d' une lumiere dont je serois éblouy. Ce n' est pas seigneur, que je veille abandonner la meditation de vos merveilles, ni quitter la science des saincts, pour la science du siecle qui charge l' esprit et ne le nourit point ; à jamais, à jamais je feray compte de vostre parole, et l' aymeray plus que l' or et les pierres precieuses. Tous les autres discours me paroistront des fables ridicules, et j' auray eternellement vostre loy devant mes yeux. Je tâcheray de la graver dans mon coeur, je l' annonceray sans crainte en la presence des grands de la terre, et confesseray qu' elle est mon bouclier, mon espée, mon azyle et ma sauvegarde. Mais je ne me fieray point à la force de mon esprit pour penetrer dans son intelligence, j' obeïray sans contredire, et je m' empescheray bien de chercher de nouveaux chemins, et des lumieres nouvelles. ô mon unique esperance, faictes moy la grace d' effectuer ces sainctes resolutions, fortifiez-moy de vostre esprit principal, purifiez mon entendement, percez mon coeur de vostre crainte, et empeschez qu' il ne soit percé de ceste fleche qui vole en plein jour, de ceste pernicieuse complaisance en son sentiment, qui est si subtile qu' on en sent le coup, devant que d' appercevoir la main qui la tire. Il me suffit, il me suffit de vous sçavoir, ô Jesus, et de vous sçavoir crucifié ? Vostre apostre avoit veu de grands mysteres dans son extase, toutesfois il les passe sous silence, et ne se glorifie qu' en vostre croix, et en la sienne. Les docteurs de la loy ont condamné vostre vie, et conspiré vostre mort. Les enfans qui ne sçavoient pas parler vous ont suivy, vous avez ouvert leurs bouches pour en tirer des tesmoignages de vostre grandeur. C' est aux simples que vous revelez vos mysteres, vous venez sautant sur les montagnes et sur les collines, pour vous arrester dans les vallées ; vous n' estes ni dans le bruit, ni dans les éclairs de la sagesse humaine, vous voulez des victimes qui n' ayent point de langue, le silence est la vraye façon de vous loüer, et l' on parle bien de vous, quand on confesse que l' on n' en peut parler. VI la philosophie nous enseigne que puis qu' il y avoit un mouvement dans le monde, il devoit se trouver un estre qui ne fust point meu, ou qui ne le fust que par luy-mesme, et que l' idée estant toujours plus excellente que l' ouvrage, la source plus pure que le ruisseau, et la cause plus noble que son effet ; ce premier estre immobile devoit posseder plus de perfections, que les astres dont il regle les periodes, et que les autres creatures qui ne subsistent que par luy. Mais voila tout ce que nous pouvons apprendre d' elle. Car quand il s' est trouvé des esprits, qui ont voulu s' élever sur ses aisles pour contempler dans le ciel, celuy qu' ils ne se contentoient pas d' entrevoir sur la terre, ils ont fait de si grandes et de si honteuses cheutes, que l' école chrestienne en a eu pitié. Et certes, il faut avoüer qu' il n' appartient qu' à ses disciples de voler bien haut sans tomber, et que si elle a quelques degrez communs avec l' academie, pour monter à Dieu, elle ne tarde gueres à la laisser derriere. Toutefois on ne peut nier que la lumiere de la foy ne soit une lumiere sombre, et qu' il ne faille que l' entendement qui la reçoit de Dieu, se face de la violence pour croire ce qu' il ne peut comprendre. Mais voicy une grande differance. Les tenebres de la philosophie nous font égarer, et les tenebres de la foy nous conduisent aussi heureusement dans la loy de grace, que la colomne de la nuée conduisit autresfois les israëlites à leur sortie de l' Egypte. ô seigneur, j' adore en cela vostre sagesse et vostre bonté. Vous avez donné l' empire des creatures à l' homme, et vous vous estes reservé le commandement sur l' homme. Vous l' avez composé de deux parties fort differentes, du corps et de l' ame, et vous avez estably un ordre, par lequel vous estes absolu sur les facultez de l' un et de l' autre. Car vous prescrivez aux sens l' usage des plaisirs dont ils sont capables. La volonté vous est soumise par l' obeissance à vos preceptes, et l' entendement est fait vostre esclave par la creance que vous voulez qu' il adjouste à ce qu' il ne comprend point. Or à cause qu' il semble estre né avec plus de liberté que les autres puissances, il est rangé sous un joug plus rude. En effect la volonté n' est obligée d' aymer que ce qui luy paroist aymable, au lieu que l' entendement est obligé de croire des mysteres qu' il ne peut concevoir. ô heureuse captivité, ô tenebres fortunées, qui font que nous marcheons sous la conduite d' un dieu, ô favorable ignorance, par laquelle nous avons en nous la source de la science et de la verité. Il y a eu des princes qui ne se monstroient jamais à leurs peuples, afin de leur cacher des defauts qui les eussent peut-estre rendus mesprisables, et conserver par ceste solitude le respect qu' ils desiroient qu' on leur rendist. Ne nous imaginons pas qu' il en soit ainsi de Dieu. S' il nous defend de nous approcher de luy, s' il se couvre de peur que nous ne l' envisagions, c' est qu' il ménage nos forces, et qu' il a pitié de nostre foiblesse, qu' il nous veut eschaufer, et ne nous consumer pas, et que pour peu qu' il se monstre, il fait voir assez de beauté, pour nous obliger à l' aymer. Quand il mit le premier homme dans le paradis terrestre, il n' excepta qu' un seul arbre entre tous ceux dont ce beau lieu estoit enrichy, et dont il avoit permission de manger. Lors qu' il nous reçoit par le baptesme dans le jardin de son eglise, il nous defend de toucher à ses mysteres, et veut que nous demeurions dans une ignorance respectueuse. Qui pourra donc souffrir l' insolence de ceux qui veulent trouver de nouveaux sentiers dans un chemin, où il n' a voulu mettre que celuy de l' humilité. N' est-ce pas imiter l' orgueil du premier ange qui ne perdit son siege que pour ne s' en estre pas contenté, et ne devint meschant, que parce qu' il ne vouloit pas demeurer humble. Seigneur, augmentez ma foy, que j' avouë estre extremement foible et languissante ; que ce ne soit pas en moy un simple et leger acquiescement d' esprit, à ce qui luy est revelé de vos mysteres, mais une tres-parfaite soumission de mon entendement à vos eternelles veritez, une claire demonstration, une forte persuasion, une creance solide de tout ce que l' eglise me propose. La foy est une lumiere, et vous estes la source de toutes les lumieres. à qui puis-je donc mieux m' addresser qu' à vous pour l' obtenir ? Mais que cette lumiere ne m' esclaire pas seulement, qu' elle me brusle, qu' elle me consume, et que je sente quelques estincelles de ces ardeurs qui eschaufant les apostres, leur faisoient benir leurs juges, et aymer leurs supplices. Que j' aye la foy de vos enfans qui vous craignent et vous ayment, et non pas celle des demons, qui d' une mesme bouche confessent vostre nom, et le maudissent. Que je me souvienne eternellement des graces que vous m' avez faites, et que je chante toute ma vie, seigneur, c' est vous qui avez rompu les liens de ma captivité. Source: http://www.poesies.net