Poésies Chrestiennes Par Antoine Godeau (1605-1672). TABLE DES MATIERES EGLOGUE 1 EGLOGUE 2 EGLOGUE 3 EGLOGUE 4 EGLOGUE 5 EGLOGUE 6 EGLOGUE 7 EGLOGUE 8 PARAPHRASE 1ER CANTIQUE DE MOYSE PARAPHRASE 2EME CANTIQUE DE MOYSE PARAPHRASE PLAINTE DE DAVID PARAPHRASE CANTIQUE DE JUDIT PARAPHRASE CANTIQUE D'EZECHIAS PARAPHRASE CANTIQUE TROIS ENFANS CANTIQUE DE ZACHARIE CANTIQUE DE SIMEON CANTIQUE DE LA SAINCTE VIERGE PARAPHRASE CANTIQUE ST AMBROISE PARAPHRASE PSEAUME 70 PARAPHRASE PSEAUME 94 PARAPHRASE PSEAUME 112 PARAPHRASE PSEAUME 130 PARAPHRASE PSEAUME 138 PARAPHRASE PSEAUME 145 LES LARMES DE LA MAGDELAINE LES LARMES DE SAINCT JEAN STANCES EGLOGUE 1 P1 Eglogues sacrées, dont l'argument est tiré du cantique des cantiques. L'espoux, l'espouze. L'Espouze Incomparable objet de mes chastes desirs, Medecin de mes maux, source de mes plaisirs, Soleil dont la lumiere est si douce à mon ame, Mon unique souhait, et ma derniere flâme, Cher et divin espoux en l'estat ou je suis Vos baisers seulement gueriront mes ennuis, Ne les differez plus ces baisers adorables Qui seuls peuvent changer le sort des miserables, Que de vos seuls liens mon coeur soit attaché, Faites regner la grace où regnoit le peché, Joignez de nouveaux biens à vos faveurs passées, Des effects courageux à de saintes pensées, Que desormais mon sein soit le but de vos coups, Que je meure à moy-mesme, et ne vive qu'en vous, Que ma premiere ardeur pour jamais soit esteinte, Soyez seul mon espoir, mon desir, et ma crainte. Vous aviez autrefois des foudres dans les mains Pour abattre l'orgueil des aveugles humains, Tantost la terre ouvroit ses entrailles profondes, Tantost la mer rompoit la prison de ses ondes, Pour perdre les citez et punir les mortels, De qui le sacrilege attaquoit vos autels. Que vous estes changé dans le siecle où nous sommes, Je vous trouve insensible à la faute des hommes; Vous les venez chercher afin de les guerir, Vous empeschez leur mort lors qu'ils veulent perir, On ne voit plus vos yeux enflammez de colere, Vous estes leur amant, leur sauveur, et leur pere, Vous leur donnez les biens qu'ils ne demandent pas, Et dedans vos sentiers vous conduisez leurs pas. Alors que le printemps étale sa richesse, Et bannit de nos champs l'horreur et la tristesse, Les diverses beautez dont la terre se peint, N'ont point d'éclat pareil aux fleurs de vostre teint. Il n'est point de parfum si doux que vostre haleine, Et les fruits dont l'automne enrichit nostre pleine, La manne qu'au matin on voit tomber du ciel, Aupres de vos faveurs n'ont pour moy que du fiel. Sans vostre aymable nom il n'est rien qui me plaise, Si j'ay quelques douleurs, ce beau nom les appaise, Et pour rendre la force à mon coeur languissant, Je n'ay qu'à recourir à ce charme innocent. Je ne soufre pas seule, ô roy de mes pensées, Mille jeunes beautez de vos yeux sont blessées, Mille jeunes beautez se consument pour vous, Et veulent comme moy vous avoir pour espoux. Mais d'un feu tout divin mon ame est allumée, Une jalouze erreur n'y fait point de fumée, Je voudrois que vos yeux mes aymables vainqueurs De leurs traits amoureux blessassent tous les coeurs, Que chacune vesqust sous vostre heureux empire, Et qu'en fin elle obtint les faveurs où j'aspire. Alors qu'on vous possede on vous possede en paix, L'ame où vous respandez vos celestes bien-faits, Rend graces tous les jours à vos mains liberales, Pour les chastes plaisirs que goustent ses rivales. Le partage inegal de vos dons precieux, Rend les hommes contens, sans les rendre envieux, Et vostre amour contraire à nostre amour mortelle, Unit tous ses subjets d'une chaisne eternelle. Vous pres de qui les jours ne sont que des momens, Cher frere, cher autheur de mes contentemens, Il me plaist de marcher dans vos routes divines, Mais leur longueur m'estonne, et j'en crains les espines. Je sçay que mon esprit est un guide trompeur Que l'audace peut perdre aussi bien que la peur, Que vostre seule main des pieges nous delivre, Et qu'on n'a pas sans vous la force de vous suivre. Donnez-moy donc la main, et conduisez mes pas, Si vous estes pour moy je ne trembleray pas, On me verra courir au bord des precipices, On m'entendra chanter au milieu des suplices, Et pour vous tesmoigner l'ardeur de mon amour Je perdray sans regret la lumiere du jour. Que le moindre travail, que la moindre soufrance, Obtient à vos amans une ample recompense! À peine ô mon espoir, ay-je fait le dessein De recevoir vos traits et vos feux dans mon sein, À peine ay-je donné quelques preuves fidelles De l'innocente ardeur de mes flâmes nouvelles, À peine devers vous sur l'aisle des zephirs, Ay-je envoyé mes cris, mes voeux, et mes souspirs, Qu'oubliant pour jamais mes ingrates malices, Vous me faites gouster vos plus sainctes delices. Objets dont autrefois mes sens furent ravis, Honneurs que j'ay cherchez, plaisirs que j'ay suivis, Pour arrester mon coeur vous n'avez plus d'amorce, Il fait avecque vous un eternel divorce. Dieu! Quel aveuglement au sien seroit pareil, Si pour une comete il quittoit le soleil, S'il preferoit les fers, à la riche couronne Que le ciel luy promet, luy prepare, et luy donne. Cét agreable coup dont il se trouve atteint, A fait mourir les fleurs qui brilloient sur mon teint, Mais je ris de ma perte, et m'estime assez belle Pourveu qu'à mon espoux je paroisse fidelle. Beautez de qui l'orgueil trouble le jugement, Ne me reprochez pas cét heureux changement, Et sçachez que ce dieu, qui seul m'est toutes choses, Ayme mieux ma noirceur, que vos lis et vos roses. Un mortel dans l'amour qui le rend furieux, Fait obeyr son ame à la loy de ses yeux, Ils exercent sur elle un tyrannique empire, Si quelque objet leur plaist, soudain elle souspire, Si sa beauté s'esteint, son feu s'esteint aussi, Et le temps qui l'emporte, emporte son souci. Tel n'est pas cét amant à qui je rends hommage, La pureté du coeur le ravit et l'engage, Et l'on a trouvé l'art de le bien enflâmer, Si tost qu'on a trouvé celuy de bien-aymer. Les sermens qu'il nous fait ne sont jamais perfides, Il ne regarde point si le front a des rides, Si l'injure des ans luy ravit ses appas, On est belle à ses yeux, quand on ne peche pas. Mes freres ennemis du bon-heur de ma vie Meslent à mes douceurs le fiel de leur envie, Et pour me d'estourner de suivre mon amant, Leur bouche contre luy blaspheme incessamment. Ils nomment tous les jours mes ardeurs insensées, Ils condamnent mes voeux, ils blasment mes pensées, Et taschent de porter par un lasche projet, Mes devoirs et ma foy vers un nouvel objet. Toutesfois j'ay vaincu les effors de leur rage, Ma juste passion m'a donné du courage, Et rien n'empesche plus, ô mon divin espoux, Qu'apres mes longs travaux je ne m'unisse à vous. Monstrez-moy dans ces bois vostre aymable visage, Mais que ce ne soit plus au travers d'un nuage, J'ay l'esprit assez fort pour sonder vos secrets, Je puis sans m'éblouyr vous contempler de pres, Mon oeil n'est plus mortel, l'amour le purifie, L'amour le rend hardy, l'amour le fortifie. L'Espoux J'approuve tes transports, et tes soins amoureux, Je prends plaisir à voir tes desseins genereux, Et veux bien, ô beauté qui captives mon ame, Donner quelque remede à ta pudique flâme. Si ton coeur innocent me consacre sa foy, Tu regnes dans le mien, et je brusle pour toy, Mais quelque passion que je face parestre, Si tu ne me veux perdre, apprends à te cognoistre, Un esprit que l'orgueil ne transporte jamais, Est pour moy sur la terre un celeste palais, S'il se plaint, je l'entens, s'il me cherche, il me trouve, Il n'a point de desirs qu'aussi-tost je n'approuve, Et son bon-heur est tel, qu'il regne dans les cieux, Où son humilité n'osoit lever les yeux. Quand suivant le conseil d'un superbe courage, Tu me veux dans ces bois contempler sans nuage, Ce dessein criminel tesmoigne ton orgueil, Et cherchant mon sejour, tu cherches le cercueil. Tandis que dans le corps ton ame est prisonniere, Tu ne peux supporter l'éclat de ma lumiere, Qui n'a point sur le throsne où tu voudrois monter, Le voyle que l'amour me fait icy porter. Etoufe chere soeur, étoufe une pensée, Dont enfin ma bonté se tiendroit offensée, N'aproche point d'un feu qui te peut consumer, Une fille sçait tout, qui me sçait bien aymer. Que si de mon refus ta vanité s'étonne, Et ne peut obeïr aux loix que je luy donne, Cesse de me servir, ne m'importune plus, Et quitte pour jamais des desirs superflus. Reprens, reprens ces soins où ton ame plongée, De funestes remords fut si long-temps rongée, Ne croy que ton erreur, fais gloire de faillir, Et seme sur les eaux pour ne rien recueillir. Mais il n'est pas besoing d'un remede si rude, Ton repentir paroist dans ton inquietude, Je voy bien que ton coeur cognoissant son defaut, S'accuse par ces pleurs d'avoir volé si haut. Chasse de ton esprit le trouble et les allarmes, Je reçoy tes regrets, et j'approuve tes larmes, Ne crains point d'approcher, mon bras est desarmé, Et je te veux aymer, en voulant estre aymé. Bien que l'enfer me craigne, et que le ciel m'adore, Que je sois le sauveur que par tout on implore, Tu te peux asseurer que mon affection Ne durera pas moins que ta discretion. Mais c'est te faire tort de soubçonner ton ame D'un ingrat changement, quand je suis tout de flâme. Tandis que mes rigueurs éprouverent ta foy, Tu n'avois des regards et des voeux que pour moy, Tu nommois tes douleurs, tes plus cheres delices, Tu ne craignois pour moy ny feux ny precipices, Tu mettois ton bon-heur à sçavoir obeïr, Pour m'aymer purement, tu voulois te haïr, Rien n'estoit impossible à tes flâmes fidelles, Et l'amour apres moy te portoit sur ses aisles. Pourrois-tu donc changer aujourd'huy que je sens De tes rares vertus les attraits innocens, Et que pour couronner ton pudique martyre, Je veux avecque toy partager mon empire. L'Espouze Ne pleurez plus mes yeux, consolez-vous mon coeur, En fin ma patience a flechy mon vainqueur, Encor que pres de luy je ne sois que poussiere, Il ne dédaigne pas d'écouter ma priere, De recevoir mes pleurs, d'approuver mon dessein, D'asseurer mes frayeurs, et de m'ouvrir son sein. Une humble servitude a produit ces merveilles, A porté mes souspirs jusques à ses oreilles. A mis dedans ses mains les biens que je reçoy, Descouvert à mes yeux les grandeurs que je voy, Fait gouster à mon coeur des delices sans nombre, Et jouïr du vray bien dont je n'avois que l'ombre. Ô mon frere, ô mon roy, que ces divins plaisirs, Sçavent bien augmenter l'ardeur de mes desirs. Non non, ne craignez pas que jamais je vous quitte, Je ne suis pas sans foy, pour estre sans merite, Ce que je ne prends pas avecque ma beauté, Je le sçay retenir par ma fidelité. S'il faut sentir pour vous tous les traits de l'envie, S'il faut quitter ses biens, s'il faut perdre la vie, La triste pauvreté ne m'estonnera pas, Je m'offriray sans crainte au plus rude trespas, Au rang de mes plaisirs, je mettray mes blessures, Je feray vanité de soufrir les injures, Tout me sera leger, et mon coeur amoureux Pourveu qu'il soit aymé se croira bien-heureux. Mais un plus doux espoir console mon courage, Je suis dedans le port, et ne crains plus l'orage. Ce nompareil amant dont mon coeur est ravi, Fait tous les jours des rois de ceux qui l'ont servi, On brusle avec plaisir du beau feu qu'il allume, Il purge les esprits que l'on croit qu'il consume, Ses beautez sont sans fard, et ses douceurs sans fiel, Qui l'ayme sur la terre, est desja dans le ciel. Ceux qui sont ses captifs de palmes se couronnent, S'ils ont des envieux, leurs vertus les estonnent, Leur constance se rit de ses persecuteurs, Et les change souvent en ses adorateurs. EGLOGUE 2 L'espoux, l'espouze. L'Espoux Innocente beauté ne rougis point de honte D'avoüer en tous lieux que l'amour te surmonte, Que je suis ton desir, que tu brusle pour moy. Et que ton coeur me garde une eternelle foy. Je sçay l'art de dompter les courages rebelles, J'inspire la constance aux humeurs infidelles, J'ammolis les rochers, j'echaufe les glaçons, Et mesme sur les eaux je cueille des moissons. Je suis maistre du temps, j'ay des graces sans nombre, Mes vertus sont sans tache, et mes clartez sans ombre. Les plus aymables fleurs dont la terre se peint. Perdent durant l'hyver la fraicheur de leur teint, Mais la loy des saisons qui change toutes choses Ne sçauroit effacer ny mes lis, ny mes roses. Par la fidelité chacun peut m'acquerir, Le coeur qui me reçoit ne peut jamais perir, Mais il faut qu'il soit humble, il faut qu'il soit fidelle, Il faut que la raison en conduise le zele. Que nul objet mortel ne le puisse charmer, Et qu'il ne face effort que pour me bien aymer. C'est assez me loüer, il est temps, chere amante, Qu'en te loüant aussi mon amour se contente, Et je veux que l'on parle aux siecles avenir, De ces puissans attraits qui m'ont pû retenir. Comme lors que le jour redore les collines Une roze étincelle au milieu des espines : Ainsi cette beauté qui souspire pour moy, Dans ses afflictions fait reluire sa foy. Tousjours quelque tempeste attaque son courage, Mais tousjours sa constance empesche son naufrage, L'enfer contre elle en vain de colere fremit, Lors qu'il croit l'esbransler, c'est lors qu'il l'affermit, Et quand à ses efforts, il adjouste les ruzes, Il voit par ses clartez ses tenebres confuses. Il n'est point de grandeur qui la puisse esblouïr, Je suis le seul thresor dont elle veut jouïr, Le soleil qu'elle suit, le sauveur qu'elle implore, Le maistre qu'elle sert, et le dieu qu'elle adore. L'Espouze Quelque peine qu'amour me face resentir, Mon coeur au changement ne sçauroit consentir, Le berger qui m'enflâme a le mesme avantage Sur les autres bergers qu'on voit en ce rivage, Que dessus les buissons, un arbre glorieux, Dont le superbe front s'esleve jusqu'aux cieux. Je dois à sa bonté l'honneur de ma constance, C'est luy seul qui m'apprend à faire resistance. Sa lumiere a chassé mes brouillards plus espais, Et sa seule presence est cause de ma paix. Ce n'est pas seulement d'une amoureuse oeillade, Qu'il m'a voulu guerir lors que j'estois malade, L'excés de son amour mesurant sa faveur, Il s'est faict mon captif, pour estre mon sauveur. Que depuis ce moment mon bon-heur est extresme; Je vis en mon espoux, et non plus en moy-mesme, Des mortelles grandeurs je n'ay plus de soucy, Si je cognois le bien, je le sçay faire aussy, La molle volupté pour moy n'a plus d'amorces, Mon coeur dans ses combats s'étonne de ses forces, Il ne sent plus les traits qui l'ont jadis blessé, Il n'est plus dans les fers dont il estoit pressé, Quelque vent qui l'attaque, il demeure immobile, Quoy qu'il vueille entreprendre, il le trouve facile, Une immuable foy gouverne ses desseins, Tous ses desirs sont purs, tous ses mouvemens saincts. Que j'ayme les ardeurs de ceste belle flâme, Que j'ayme les transports qu'elle cause en mon ame, Ha! Je ne puis parler, une douce langueur À mes sens étonnez desrobe la vigueur. Dans la triste prison où je suis enfermée, Le feu qui me consume est meslé de fumée, Le laurier que je tiens peut flestrir dans ma main, Si je regne aujourd'huy, je puis servir demain. Mais un jour dans le ciel, je verray sans nuage Celuy dont maintenant ma foy n'a que l'image, Je me verray soumise au bien-heureux d'estin De l'aymer sans degoust, et d'en jouïr sans fin, Je seray dans son temple une ferme colomne, Et je ne craindray plus de perdre ma couronne. Pour me faire en repos attendre ce moment Et charmer les rigueurs de mon bannissement, Offrez-vous à mon coeur veritez adorables, Gages de mon bon-heur, promesses favorables, Espoir de ce beau jour qui rompra mes liens, Et me fera puiser dans la source des biens. Sans ce divin secours mon ardeur vehemente Ne scauroit supporter une si longue attente. Mais je me plains à tort, cét amant que je sers M'éclaire dans mes nuits, me soulage en mes fers, Repousse de sa main tous les traits qu'on me darde, Et me fait entrevoir le bon-heur qu'il me garde. Je sens mesme en parlant un paisible repos, Qui se glisse en mon ame, et qui rompt mes propos. Mon esprit transporté dans ceste ardeur nouvelle, Semble se detacher de sa prison mortelle, Il n'est plus à luy-mesme, il ne peut exprimer Ces nouvelles douceurs qui le viennent charmer, Il succombe aux assauts que son amour luy donne, Ce qu'il voit le ravit, et ce qu'il fait l'estonne. L'Espoux Ma seur est endormie, et dans son doux sommeil Elle doit de moy seul attendre son reveil. Vous qui de mon amour sçavez la violence, Bergeres, et bergers gardez tous le silence, Ne la contraignez point par vos soins curieux De me fermer son ame, en vous ouvrant ses yeux. Quand elle dort pour vous, c'est pour moy qu'elle veille, D'un langage muet alors je la conseille, Je l'instruy, je l'éclaire, et contente ses voeux, Nous meslons nos sousppirs, nos larmes, et nos feux, Je ne refuse point ses petites offrandes, Dans ses necessitez je previens ses demandes, Et je n'ay majeste, richesses, ny grandeurs, Qui ne soient le butin de ses chastes ardeurs. Mais si tost qu'elle sort de ce repos celeste, Elle ressent dans l'ame une crainte funeste, Mille soucis cuisans, mille importuns desirs Corrompent la douceur de ses premiers plaisirs. L'Espouze N'entens-je pas la voix de celuy que j'implore? Ne l'apperçoy-je pas plus brillant que l'aurore, Lors que sur l'horison ses feux sont de retour? En le voyant si beau, qui ne mourroit d'amour? Ha tout mon sang s'émeut, c'est luy cheres compagnes, Qui plus viste qu'un cerf court dessus nos montagnes. Comme si de mon heur il estoit ennemy. Il ne monstre à mes yeux ses beautez qu'à demy, Mais il veut qu'on l'adore, et non pas qu'on le voye, Il se faut contenter des regards qu'il envoye, Il suffit, il suffit de le cognoistre un peu, Pour ne vouloir jamais brusler d'un autre feu. Bannissons un desir dont la douceur nous trompe, C'est pour nostre salut qu'il nous cache sa pompe, Nostre esprit fait naufrage en sondant ses secrets, Il eschauffe de loin, mais il brule de pres, Et l'art de s'élever à son throsne supresme, Est celuy de descendre au dessous de soy-mesme; Il parle, je l'entens, mes compagnes c'est luy Qui veut de quelque espoir consoler nostre ennuy. L'Espoux Beauté de qui la foy n'eust jamais de pareille Ma soeur, je ne veux plus que ton ame sommeille, Leve-toy mon espouze, et suy sans differer Celuy dont tes vertus peuvent tout esperer. Ne crains point de trouver les campagnes desertes, Tu ne les vis jamais si riches ny si vertes, Les aymables zephirs chassent les aquilons, Les fleurs de toutes parts émaillent les vallons, Le ciel ne paroist plus obscurcy de nuages, Les fleuves moins enflez reprennent leurs rivages, Aussi-tost que l'aurore a ramené le jour Les tourtres dans nos bois parlent de leur amour, Et leur ame insensible à des flâmes nouvelles, Vous apprend, ô mortels, à demeurer fidelles. De fueilles et de fruits nos figuiers sont couvers, Les vignes aux ormeaux meslent leurs pampres verds, On ne voit plus d'éclairs, on n'oyt plus de tonnerre, Et le ciel est jaloux des beautez de la terre, Vien jouïr avec moy de ces riches thresors, Vien me dire tes soins, tes peines, tes transpors; Les oyseaux amoureux quand l'aube les reveille, D'un concert moins plaisant chatoüillent mon oreille, Un ruisseau qui s'enfuit au travers des cailloux, Bruit le long de ses bords d'un murmure moins doux, Que ne seront pour moy ces plaintes innocentes Que doivent t'inspirer tes flâmes violentes. Si l'on voit sur ton front les traits de la douleur, Si ton teint a perdu sa vermeille couleur, Si les pleurs sur ta joüe ont laissé quelques traces, Apprens qu'à ton espoux tes langueurs sont des graces, Et ne regrette point une fresle beauté, Qui me plaist beaucoup moins que ta fidelité. Que s'il te reste encor quelque imparfaite idée De ces premiers objets dont tu fus possedée, Si des soins importuns te veulent divertir Alors que ton amour te presse de partir, Poursuy sans te troubler ta premiere entreprise, Et croy qu'en tes desseins le ciel te favorise. L'Espouze Je ne puis exprimer les biens que je reçoy, Je suis à mon espoux, mon espoux est à moy, On ne peut m'offencer sans luy faire une injure, Je soufre pour luy seul, pour moy seul il endure, Et nostre amour unit d'un lien nompareil, Le maistre et le captif, la nuit et le soleil. Les bergers de ces lieux dans leurs foibles courages Reçoivent tous les jours de nouvelles images, Agitez à tous vens, émeus à tous objets, Une inconstante erreur gouverne leurs projets, Ce qu'ils ont poursuivy, soudain ils l'abandonnent, Le plaisir les dégouste, et les maux les étonnent. Aussi d'un autre amant j'ay voulu faire choix, Amant qui veut tousjours, ce qu'il veut une fois, Amant qui pour les coeurs où la vertu preside, Ne fut jamais ingrat, ni jaloux, ni perfide, Amant qui de mes jours doit estre le flambeau, Et m'éclairer encore en la nuit du tombeau, Que ne vient-il ce jour, ou perçant les étoiles Je verray mon soleil sans ombres et sans voiles, Ou l'esprit détaché de la prison du corps, Fera sans se lasser mille divins efforts. Hastez-le cher espoux, et sensible à mes plaintes Tirez-moy d'un sejour de soucis et de craintes. C'est assez demeurer entre tant d'ennemis, Donnez-moy le laurier que vous m'avez promis; J'ay fait dessus la terre une assez longue course, Et je suis un ruisseau qui remonte à sa source. EGLOGUE 3 L'espouze, les compagnes de l'espouze, l'espoux. L'Espouze Mon coeur est allumé d'un si divin flambeau Mes desirs sont si purs, et mon joug est si beau, Que je ne craindray point d'apprendre à tout le Monde, Qu'amour me fait languir d'une attainte profonde. Dés la pointe du jour au bord des nos ruisseaux J'accorde mes chansons à celles des oyseaux, Je parle des beautez de celuy que j'adore, Je parle de l'ardeur du feu qui me devore, Et veux bien que chacun écoutant mes regrets, Aprenne dans nos bois mes pudiques secrets. Mon mal durant la nuit accroist sa violence, Et lors que la nature en un profond silence Semble avoir dans nos champs un bandeau sur les yeux, Pour plaindre mes tourmens je veille avec les cieux. Les sanglots dans le sein, les plaintes dans la bouche, J'appelle mon espoux, dont le seul nom me touche, Mais helas c'est en vain, il rit de mon ennuy, Et prend plaisir au mal que je soufre pour luy. D'où viendroit ce malheur? Seroit-il bien possible Qu'à ma chaste amitié son coeur fust insensible? Fais-je un crime en l'aymant? Et ma fidelité Peut-elle pas en moy tenir lieu de beauté? Non, non, il prend plaisir au feu qui me consume, C'est luy qui le nourrit aussi bien qu'il l'allume. Il est vray, je le cherche, et ne le puis trouver, Il ne fuit pas pourtant, mais il veut m'eprouver, Il veut de mon amour voir la perseverance, Et courronner apres ma fidelle esperance. Il ne peut contenter des desirs languissans, Il faut pour le flechir que les veux soient pressans, Qu'ils sortent d'un esprit ou son image saincte Soit d'un burin de feu profondement emprainte, Ou nul autre penser ne soit entretenu, Ou d'un respect constant luy seul soit recognu, En fin ou commendant mesme avec violence Il rencontre l'ardeur avec l'obeissance. Quand nos fragiles sens du plaisir aveuglés Suivent des passions les transports dereglés, Que la soif des thresors s'allume dans nos veines, Que du bon-heur d'autruy nous composons nos peines, Et que nostre interest, ou que nostre plaisir, Est la supresme loy que suit nostre desir; Que nos yeux sont charmez par les choses sensibles, Et nos coeurs dégoutez des beautez invisibles, Que faisant quelque effort pour voir la verité, Il est plain de foiblesse, ou de temerité; En ce funeste estat faut-il que l'on s'estonne, Si l'espoux que je sers soudain nous abandonne, Je ne puis plus soufrir son triste esloignement, Il faut que de mon lit je sorte promptement, Et que sans me troubler des objets plus funebres, Je cherche mon soleil au milieu des tenebres. Astres que dans les cieux le silence conduit, Dont les vives clartez font un jour de la nuit; Vastes plaines de l'air d'où tombe la rosée, Par qui de nos vallons la soif est appaisée; Fontaines et ruisseaux qui d'un cours diligent Roulez sur les cailloux vostre liquide argent, Dont le murmure sourd flate mes réveries, Et qui comme serpens glissez dans nos prairies; Ô terre qui propice au desir des humains, Payes si richement le travail de leurs mains, Corrupteurs de la paix, instrumens de la guerre, Metaux que loin des yeux dans son ventre elle serre; Plantes dont la vertu par un secret effort, Emousse si souvent les fleches de la mort; Arbres qui tous les ans vainqueurs de la froidure, Revestez vos rameaux d'une jeune verdure; Vous qui volez dans l'air vostre empire natal, Vous qui fendez des eaux le mobile crystal, Et vous qui par le droit d'une heureuse naissance, Sur tout ce qui respire avez de la puissance; Hommes, cieux, elemens, sera-ce parmy vous Que j'auray le bon-heur de trouver mon espoux? Ne me le cachez point, et devant que je meure Rendez-moy, rendez-moy cét espoux que je pleure. Mais je vous parle en vain, le monde est un miroir Où son image seule à nos yeux se fait voir, Et bien que cette image ayt des graces sans nombre, Je ne puis toutefois me contenter d'une ombre. Je ne puis moderer mon transport glorieux, Il faut ou que je meure, ou qu'il s'offre à mes yeux. Ô vous dont sa faveur recompense la flâme, Qui le trouvez tousjours au milieu de vostre ame, Qui sçavez mieux que moy comme il faut l'adorer, Je viens de vos conseils le secours implorer. Vous n'estes point jaloux quand un autre confesse Que pour un mesme objet mesme desir le presse, Sa gloire est vostre honneur, et faire des rivaux Est le plus digne but ou tendent vos travaux. Prestez-moy donc la main, esclaircissez mes doutes, Et du lieu que je cherche enseignez-moy les routes. Une si longue erreur vous doit faire pitié, Le merite me manque, et non pas lamitié, Pour suivre mon espoux j'ay quitté toutes choses, Ses plus rudes sentiers m'ont paru plains de roses, Sous ses plus dures loix mon coeur s'est asservy, Sa voix s'est fait ouïr, aussi-tost j'ay suivy, Aussi-tost oubliant mes plus cheres compagnes, J'ay traversé des bois, j'ay passé des montagnes, Ni l'horreur de la nuit, ni la chaleur du jour, N'ont pû d'un seul moment retarder mon amour. Apres tant de travaux que reste-t'il à faire, Pour monstrer que mon coeur n'a soin que de luy plaire? Mes veux sont écoutez je le voy, je le voy Cét adorable amant qui s'approche de moy; De ses premiers desdains bannissons la memoire, Et songeons seulement à goûter nostre gloire. Ô filles de Sion qui sçavez mon ennuy, Je veux bien qu'avec moy vous souspiriez pour luy Mais par ce doux tourment qui seul fait mes delices, Par l'amour des vertus, et la haine des vices, Par ces chastes plaisirs dont vous vous nourrissez, Par ce trait amoureux dont vos coeurs sont blessez, Je vous viens conjurer d'attendre qu'il s'éveille, Puisque dessus mon sein maintenant il sommeille. Les Compagnes De L'Espouze Beauté dont les plaisirs sont nos contentemens, Et dont nous admirons les amoureux tourmens, Ne crains point qu'aujourd'huy nos plaintes indiscretes, Troublent de ce sommeil les delices secretes. Nos coeurs sont les captifs des yeux de ton espoux, Mais pour estre amoureux ils ne sont pas jaloux. Au lieu de murmurer quand il nous abandonne Pour te faire des biens qu'il ne fait à personne, Nous goustons le bon-heur de tes chastes amours, Et dans nostre transport nous faisons ce discours, Nompareille beauté dont l'amour est la vie, C'est offencer le ciel que te porter envie, Nostre adorable amant qui cognoist tes ferveurs, Nous convie à l'aymer, te comblant de faveurs. Vaincre tes passions est ton unique estude En un si beau dessein rien ne te semble rude, Ton esprit genereux est maistre de ton corps, Tousjours ton chaste amour fait des nouveaux effors, Tu ne vis qu'en l'espoux dont les yeux t'ont blessée, Et ne peux sans horreur souffrir d'autre pensée. L'Espouze Compagnes de mes feux et de ma loyauté, Ne vous estonnez pas si j'ay quelque beauté, Je porte dans mon sein l'autheur des belles choses, Celuy qui peut changer les espines en roses, Celuy de qui le monde a receu ses thresors, Celuy dont la sagesse entretient ses accords, Celuy qui pour tromper nostre aveugle prudence, Eleve la foiblesse, et destruit la puissance, Cheres soeurs, il s'esveille, escoutons le parler, Et laissons à luy seul nos peines consoler. L'Espoux Je prepare à tes jours un repos si durable, Je veux à tes desseins estre si favorable, Que tu confesseras que tes travaux passés Par de si doux plaisirs sont trop recompensés. Ne crains point qu'ennuyé de te combler de grace Ma faveur se tarisse, ou mon amour se passe, Je me laisse arrester aux liens de ta foy, Tout l'univers est mien, et je veux estre à toy, Ton esprit travaillé d'une mortelle crainte Esprouvoit en m'aymant une rude contrainte, Mille ennemis jaloux du bon-heur de tes fers Excitoient contre toy des orages divers, Et si dans ce combat tu ne t'és point renduë, C'est moy qui t'ay conduite, et qui t'ay defenduë. Mais ils ne peuvent plus ce qu'ils ont pû jadis, Fussent-ils plus cruels, fussent-ils plus hardis. Pour conduire tes pas je t'ay donné des guides, Qui ne sont ni jaloux, ni foibles, ni timides, Un sommeil paresseux ne les abat jamais, Ils sont vaillans en guerre, ils sont prudens en paix, Et contre tous les coups des plus rudes tempestes Tousjours pour te defendre ils ont leurs armes prestes. Si par fois quelque mal te venoit tourmenter, À ces guides sçavans tu le peux raconter, Mieux instruits que tu n'es dans les choses celestes, Ils güeriront bien-tost tes blessures funestes, Ils te feront bien-tost ariver dans le port, Et t'apprendront bien-tost à mespriser la mort. Ce n'est pas au soucy d'éclairer tes pensees, D'esteindre les ardeurs de tes flâmes passées, De te faire à moy seul consacrer tes attraits, De te faire en moy seul terminer tes souhaits, De regler tes desseins, d'affermir ta constance, Que je veux, chere soeur, borner ta recompense. Si ton coeur me conserve une eternelle foy, Si j'y commande seul, s'il n'écoute que moy, Sçache que dans le ciel m'a bonté te prepare Un superbe palais qui n'a rien que de rare. De ce riche palais où l'air est tousjours pur, Les piliers sont d'argent, et les lambris d'azur, Les yeux sont éblouïs de leur vive lumiere, Les ornemens de l'art égallent la matiere, Châque jour on y trouve un miracle nouveau, Et pour comble de biens, j'y parois sans bandeau. L'Espouze Divin roy de mon coeur, pour des faveurs si grandes Vous puis-je presenter d'assez dignes offrandes? Apres tant de bien-faits, il le faut avoüer, Se taire par respect, c'est vous sçavoir loüer. Ô filles de Sion que châcune s'éveille, Et d'une extreme amour vienne voir la merveille, Venez voir nostre roy qui cache sa grandeur Pour n'éblouyr nos yeux de sa vive splendeur, Qui pour nous couronner quitte son diadesme, Et qui pour nous sauver se vient perdre soy-mesme. EGLOGUE 4 L'espoux, l'espouze. L'Espoux Je ne puis m'empescher dans mon ardeur nouvelle De m'escrier souvent que mon amante est belle, Que ses chastes attraits dessus moy sont puissans; Et que j'ayme les coups de ses yeux innocens, Mais de quelque beauté que ton visage éclate, C'est ton coeur qui me plaist, c'est ta foy qui me flatte, Cher et fidelle espouse, honneur de ce sejour, Ton zele et ta prudence ont causé mon amour. Depuis que ton esprit m'a recognû pour maistre, Tu me sçais adorer, et tu te sçais connestre, Tu sçais que c'est à moy que tu dois les thresors Qui font aymer ton ame, et qui parent ton corps, Que seul je te soustiens, que ta perseverance Vient moins de ta vertu, que de mon assistance. Aussi ne crains-je point de parler devant toy, Des justes sentimens que me donne ta foy, Et de m'entretenir des graces de ton ame, Qui cherit ses liens, et qui vit de sa flâme. Ce que dans la nature on voit de precieux, L'accord des elemens, l'influence des cieux, Ne sont plus les objets où s'occupent tes veilles, Et tu veux contempler de plus hautes merveilles. Je suis seul ton estude, en moy seul tu te plais, Tantost tu t'entretiens de mes rares bien-faits, Tantost par des effors qu'amour rend legitimes, Des grandeurs de mon nom tu sondes les abysmes. Mais tousjours le respect accompagne tes pas, On te voit adorer ce que tu n'entens pas, Et tu ne regles point aux loix de ta prudence, Ce qui n'est gouverné que par ma providence. Lors que le soin ardent d'honorer mes autels, Te fait jetter les yeux sur l'estat des mortels, Ton coeur pour leurs vertus ne conçoit point d'envie, Et s'ils ont des defaux, tu corriges leur vie. Tu blasmes sans mespris, tu juges sans orgueil, Et leur calamité te fait porter le dueil. De la moindre action, de la moindre pensée, L'amour que tu leur dois ne fut jamais blessée; Ton coeur est patient s'ils ont de la fureur, Tu ne te lasses point combattant leur erreur, Et quand d'un soin exact tu veux dans leur memoire Imprimer le respect qu'ils doivent à ma gloire, Ou ce qu'en mes secrets ton amour à compris, Tu sçais t'accommoder à leurs foibles esprits, Tu leur donnes la main, avec eux tu begayes, Et les flates souvent pour mieux guerir leurs playes. Quels coeurs par ton discours ne seroient enflamez? Quels demons ne seroient en anges transformez? Par luy ceux qui nageoient dans les sales delices, Apprennent à me suivre au milieu des supplices; L'avare s'affranchit des funestes liens Où l'engage la soif et l'amour de ses biens; Le plus ambitieux se mocque de la pompe, De ces vaines grandeurs dont le desir le trompe, Le plus docte découvre en son raisonnement Un temeraire orgueil joint à l'aveuglement, Et ceux qui dédaignoient mes faveurs amoureuses, Reçoivent sans regret mes loix plus rigoureuses. Qu'on les charge de fers, qu'on les comble d'ennuy, Ils trouvent en son sein leur gloire et leur appuy, Dans cét illustre asyle on ne les peut surprendre, Tu leur fournis de traits afin de se defendre, Et si de quelque effroy leur coeur est abbatu, Tes exemples puissans r'animent leur vertu. Je ne me puis lasser de le redire encore Rien n'égale l'ardeur dont ton esprit m'adore, Tu ne succombes point dedans l'adversité, Tu ne te corromps point dans la felicité, Lors que pour t'éprouver je me monstre plus rude, Ton esprit transporté benit sa servitude, Tu ne murmures point, et ton coeur amoureux, Croid que c'est sa froideur qui me rend rigoureux. Poursuy, divine soeur ayme tousjours tes chaisnes, Rends un fidelle hommage à l'autheur de tes gesnes, Je tariray bien-tost la source de tes pleurs, Et bien-tost tes plaisirs passeront tes douleurs. Mais tandis que sensible au mal que je te donne, Je te prepare au ciel une riche couronne, Ne crains point les dangers où t'engage ton sort, Ry de ces ennemis qui conspirent ta mort, Marche sans t'estonner au bord du precipice, Et croy que tu peux tout quand je te suis propice : Ces farouches lions qui t'emplissent d'effroy, Comme foibles agneaux s'enfuiront devant toy, Tes pieds écrazeront la teste des viperes, Et tu feras trembler les ours et les pantheres. Ces exploits sont fameux, et semblent surpasser Ce que de ta valeur la raison peut penser, Ce n'est pas toutefois où se borne ta gloire, Je suis dans ces combats ta derniere victoire, Je me suis laissé prendre aux charmes de tes yeux, Et pour ton chaste sein j'abandonne les cieux. Bien que dans ce sejour le coeur sacré des anges, S'occuppe incessamment a chanter mes loüanges, Bien que l'astre brillant qui mesure les jours, Y face soubs mes pieds son infaillible cours, Il le faut avoüer, il n'a rien qui me plaise, Comme ce chaste sein dont j'allume la braize. J'approuve ses desirs, j'ayme à voir ses transports, Je gouverne son zele, et regle ses efforts. Depuis qu'à mon pouvoir il a rendu les armes, J'ay voulu quelquefois examiner tes charmes, Et pour ne point faillir, j'ay pris en ce moment L'oeil d'un juge severe, et non pas d'un amant. Mais tousjours, chere soeur, mes recherches fidelles, M'ont fait trouver en toy quelques graces nouvelles, Ton amour est sans tache, et ces voûtes d'azur, Ces globes eternels, n'ont point d'astre si pur. Ces jardins curieux où la grandeur royale Avecque tant d'éclat ses merveilles étale, Où la nature et l'art font paroistre à l'envi, Ces diverses beautez dont l'esprit est ravi, Ont le regret de voir leurs superbes allées, De mille indignes pas à toute heure foulées. Comme si pour le peuple ils estoient embellis, L'un y cueille une roze, et l'autre y cueille un lis, Et les plus belles fleurs pour estre trop touchèes, Devant que de s'éclorre y sont souvent sechèes. Tel n'est pas ton esprit que j'ay voulu choisir, Pour en faire un sejour de gloire et de plaisir, Depuis qu'il m'a receu tout m'y cede la place, De mes pas seulement j'y remarque la trace, Ses desirs, ses pensers, n'ont rien que d'innocent, Le feu de son amour n'est jamais languissant, Il m'adore en silence, et d'un effort extresme, Pour estre tout à moy cesse d'estre à luy-mesme. Jamais dans ce jardin les ardentes chaleurs, Ni les froids aquilons n'ont fait mourir les fleurs, Je leur sers de soleil, et mes graces divines Comme une douce pluye abbreuvent leurs racines. Là d'un pourpre éclatant la grenade reluit, Icy mille pomiers font monstre de leur fruit, En cét endroit le bausme, en cét autre la myrre, M'envoyent leurs parfums sur l'aisle de zephire, Ces fruits sont tes vertus, et ces douces odeurs, Le renom qui s'espand de tes chastes ardeurs. Mais bien que maintenant ton amour soit connuë, Qu'on sçache en quels liens ton ame est retenuë, Tes plus riches thresors sont cachez aux humains, Qui donnent à leur foy les reigles de leurs mains. Ton ame est un abysme, et c'est moy qui le sonde, Seul je cognois les fruits dont je la rends feconde, Et nul autre que moy ne juge sainement De ces sacrez efforts qu'elle fait en m'aymant. C'est un ruisseau caché qui le long de sa course, Garde la pureté qu'il tire de sa source, Dont la vive fraischeur les campagnes nourrit, Qui jamais ne desborde, et jamais ne tarit. L'Espouze Donc apres tant de soins, donc apres tant de veilles, Vostre voix cher espoux, resonne à mes oreilles, Doncques, ô roy des cieux, vous abaissant à moy, Vous me loüez encor des biens que je vous doy. Aveugles passions joignez toutes vos forces, Servez-vous contre moy de subtiles amorces, Ni l'amour des plaisirs, ni la peur du trespas, En mon chaste dessein ne m'esbranleront pas. Comme lors que des vens les haleines terribles, Troublent de nostre mer les campagnes paisibles, Et qu'eslevant au ciel des montagnes de flots, Leur courroux est plus fort que l'art des matelots, Un superbe rocher assis sur le rivage, Soustient sans s'esbransler la fureur de l'orage, La vague aux environs de colere fremit, Mais la vague se creve, et le roc s'affermit : Ainsi de quelque ennuy que l'on trouble ma vie, Quelques traits enflamez que me jette l'envie, Quelques rudes tourmens qu'il me faille endurer, Quoy que du changement on me face esperer, Tousjours semblable à moy, tousjours plaine de zele, J'entretiendray l'ardeur de ma flâme fidelle, Pour suivre mon amant les maux me seront doux, Et je ne craindray rien que son juste courroux, Qui luy peut resister? Que ne peut entreprendre Le plus foible mortel quand il le veut defendre? Je me connois moy-mesme, et sçay bien que sans luy Je ne puis surmonter le plus leger ennuy. Mais je sçay bien aussi qu'alors qu'il me seconde, Je puis sans vanité défier tout le monde. Ne vous lassez jamais, ô mon divin espoir, De monstrer que sur vous mes feux ont du pouvoir, Si je suis un jardin, soyez-en le zephire, Devant vostre clarté que l'ombre s'en retire, Cueillez-y de ses fleurs, goustez-y de ses fruits, Ne doivent-ils pas plaire à qui les a produits? L'Espoux Tes tourmens sont finis, cher objet de ma flâme, J'ay choisi pour jamais mon sejour dans ton ame. J'ay veu comme le soin de me garder ta foy Luy fait ranger son corps sous une dure loy, Je sçay que sans repos à ma grace elle aspire, Qu'elle croit me servant posseder un empire, Que ses plus doux pensers, ses plus chers entretiens, Ont pour unique objet sa flâme et ses liens, Qu'avec moy tout luy plaist, que sans moy tout l'offence, Qu'avecques du sçavoir elle a de l'innocence, Que le respect preside à son affection, Que son zele est conduit par la discretion, Et que soit qu'elle souffre, ou qu'elle soit contente, Elle est dans son amour également constante. Ô vous qui souhaitez une mesme faveur, Contemplez mon amante, imitez sa ferveur, Chassez de vos esprits ce soucy qui les ronge, Mesprisez ces grandeurs qui passent comme un songe, Choisissez-moy pour guide, et me donnez la main, Des seuls mets de ma table appaisez vostre faim, Et si l'ardente soif se glisse dans vos veines, Ne la desalterez que dedans mes fontaines. Ne craignez pas, amis, de manquer de secours. Qui me sçait bien chercher, me rencontre tousjours. EGLOGUE 5 L'espouze. Les compagnes de l'espouze. L'Espouze À la fin dans mon coeur je revoy la bonnace, Aux douceurs du sommeil les ennuis ont fait place, Mes desirs insensez ne me travaillent plus, S'ils font quelques efforts, ils sont tous superflus, L'amant que je cheris mille graces m'envoye, Et je sçay mieux sentir que declarer ma joye. Mais quoy que sa bonté me comble de plaisirs, Quoy qu'il soit favorable à mes chastes desirs, Que de fruits et de fleurs il me rende feconde, Que par luy je repose en une paix profonde, Toutefois mon esprit à luy-mesme suspect, Craint tousjours de manquer de soins ou de respect. Je ne l'ignore pas, mon espoux a des aisles, Il entre en un moment dans les ames fidelles, Aussi-tost qu'on l'invoque, aussi-tost il paroist, Son remede est certain, son secours tousjours prest, Il n'attend qu'un souspir, qu'une larme, qu'un signe, Pour donner des thresors dont le coeur n'est pas digne. Aussi m'a-t'il appris qu'il n'est pas moins leger, Pour s'enfuïr loin d'un coeur qui songe à le changer, Ou qui veut accorder par un dessein funeste, Une terrestre ardeur avec un feu celeste. Quand quelque tourbillon ride le front des eaux, Et ploye en cent façons les humides roseaux; Quand j'ay sur le sablon quelques lettres tracées, Et qu'aussi-tost du vent elles sont effacées; Qu'à la pointe du jour je voy naistre une fleur, Et que devant la nuit elle pert sa couleur; Telle, dis-je à l'instant, dans le siecles où nous sommes, Est la foible vertu dont se vantent les hommes. Si-tost que mon espoux esclaire leurs esprits, D'une celeste flâme ils se sentent épris, Leur coeur doit dans sa foy demeurer immobile, Tout leur paroist leger, tout leur semble facile, Les fers qu'ils ont brisez ne leur plairont jamais, Et dans la vertu seule ils trouvent des attraits. Mais lors que cette flâme est un peu refroidie, Ils retombent bien-tost dedans leur maladie, Leur coeur ne tarde guere à violer sa foy, Tout leur semble fascheux, tout les remplit d'effroy, Aux douceurs du repos ils preferent les gesnes, Ils craignent la franchise, et n'ayment que leurs chaisnes. Innocentes beautez qui marchez sur mes pas, Dedans ce changement ne les imitez pas, Mon espoux vous soustient, mon espoux vous fait vivre, Des pieges des demons mon espoux vous delivre, Mon espoux est la source, et l'homme le ruisseau, Il est un grand soleil, l'homme un petit flambeau, Et ces rois orgueilleux dont l'éclat nous estonne, Ne peuvent contre luy defendre leur couronne. Il me souvient tousjours de ce funeste ennuy Que ressentoit mon coeur devant qu'il fust à luy, Et puisque ce malheur r'entre dans ma memoire, Bergeres, je veux bien vous en tracer l'histoire. Les Compagnes De L'Espouze Parle chaste beauté, qui connois mieux que nous Ce qui peut contenter, ou fascher nostre espoux, Nos ames de leurs fers à peine dégagées, À peine hors du goufre où l'on les vid plongées, Pour marcher seurement dans un chemin nouveau, Ne se peuvent passer de guide et de flambeau. Peut estre en nos ardeurs nous sommes indiscrettes, Et nous nous corrompons pour nous croire trop nettes, Retire-nous d'erreur, et nous viens faire voir, Comme il faut temperer l'amour et le devoir, Comme l'on doit marcher quand on le veut atteindre, Comme on doit esperer, et comme on peut se plaindre. L'Espouze Lors que mon coeur fertile en injustes desirs, Languissoit sous la loy de ses sales plaisirs, Et que l'ambition, l'avarice, et l'envie, Gouvernoient à leur gré les momens de ma vie, De ce funeste estat mon espoux eut pitié, Et vint luy-mesme un jour m'offrir son amitié. Chere soeur, me dit il, bien que tu me mesprises, Que tousjours le peché regne en tes entreprises, Bien que sourde à ma voix, tu faces vanité De payer mon amour d'un mespris effronté, Bien qu'en vain ma clemence à toy se soit offerte, Je ne puis toutesfois consentir à ta perte. Ouvre-moy donc ton coeur que je veux affranchir, Et que de mes thresors il me plaist d'enrichir. Je suis le seul objet qui le peut satisfaire, Que l'on ne voit jamais à luy-mesme contraire, Qui ne d'egouste point, qui plaist incessamment, Et qui d'un heur sans fin paye un petit tourment. Helas je fus de glace au feu de ces paroles, Mes plaisirs, respondi-je, ont esté mes idoles, Ils le seront tousjours, fussent-ils plains de fiel. Je me tiens à la terre, et vous laisse le ciel. Suivre mon appetit dans tout ce qu'il souhaite, Est la loy que j'observe, et que je me suis faite, Mon coeur s'est dépoüillé des soins de l'advenir, Ce que croit mon esprit, ma main le veut tenir, En vain de mon salut un autre se tourmente, Si je suis en érreur, mon érreur me contente. Mais quoy que cét orgueil fut digne de la mort, Resolu de me vaincre il fit un autre effort, Et de tous ses rayons esclairant mes pensées, Je conçeus de l'horreur de mes fautes passées. Je ne differay point, je courus pour le voir, Je fondis toute en pleurs afin de l'emouvoir, Ces tiltres esclatans dont j'étois affamée, Parurent a mes yeux une vaine fumée, Ce coeur que les plaisirs rendoient si criminel, Fit alors avec eux un divorce eternel, Ce corps qui si long-temps s'estoit monstré rebelle, Apprit de la raison à devenir fidelle, Et si dans mon erreur je l'avois caressé, Dessous un joug de fer je le tins oppressé. Je pensois bien alors en mon ame esclairée Sentir de mon espoux la presence sacrée, Je me trompay pourtant, il s'enfuit à son tour, Et voulut par sa fuite esprouver mon amour. Plaine du beau desir de me quitter moy-mesme, De m'unir pour jamais à sa beauté supresme, Et de gouster sans trouble un repos glorieux, J'avois à tous momens les larmes dans les yeux. Mais pour pleurer sans cesse, et faire mille plaintes, Pour invoquer son ayde, au milieu de mes craintes, Pour soufrir un ennuy pire que le trespas, À mes yeux languissans il ne se monstre pas. En ce funeste estat, pour vaincre tant d'obstacles, J'allay plaine de foy rechercher les oracles De ces heureux bergers à qui mon cher espoux Monstroit dans nos forests un visages plus doux, Qui sçavoient ses secrets, et qui pareils aux anges Ne se lassoient jamais de chanter ses loüanges. Je leur contay mon mal, j'imploray leur secours, Mais je perdis alors mes pleurs et mes discours, Au lieu de me guerir ils accrurent mes peines, Un feu plus violent se glissa dans mes veines Lors que je sçeus par eux qu'elle estoit la bonté, Quels estoient les thresors, la gloire, la beauté, La sagesse, l'amour, le scavoir, la puissance De ce divin amant dont je pleurois l'absence. Les Compagnes De L'Espouze Que ce recit nous touche, et qu'il nous fait bien voir, Que le repos des coeurs n'est pas en leur pouvoir, Que lors que nostre espoux apres luy nous appelle, Il faut qu'on obeïsse à sa voix immortelle, Et que le refusant lors qu'il veut s'approcher, On ne le trouve plus quand on le va chercher. Tu le tiens maintenant, il repose en ton ame, De ses chastes faveurs il appaise ta flâme, Il ne te cache rien, et tes yeux plains d'ardeur, Sans jamais se lasser contemplent sa grandeur. L'Espouze Bergeres, il est vray, mon espoux me visite, Et ma fidelité luy tient lieu de merite. Que si pour m'éprouver, ou bien pour me punir, Il veut de sa presence encore me bannir, Et qu'allant dans les bois, ou sur quelque rivage, Vous le trouviez dormant au frais de quelque ombrage, Eveillez-le sans crainte, et dites-luy pour moy, Que malgré ses rigueurs je garderay ma foy, Que je languis d'amour, et que bien qu'il me laisse, Il est le seul objet qui me plaira sans cesse. Les Compagnes De L'Espouze Estoufe cette peur, l'espoux que nous aymons, Nous écoute tousjours quand nous le reclamons, Il n'est point inconstant et l'on est tousjours belle, Pourveu que dans sa flâme on demeure fidelle. Entretiens-nous plustost de ses divins attraits, Si ton coeur est en trouble où sera nostre paix? Si tu crains qu'il te laisse avec quelle apparence, Devons-nous esperer l'honneur de sa presence? L'Espouze Je vous veux obeïr, encor que ce tableau Demande le travail d'un plus docte pinceau, Et que l'objet commun de nostre doux servage, Soit capable luy seul de faire son image. Le ciel qui prit le soin de composer son corps, Se d'époüilla pour luy de ses plus grands thresors, Mais ce n'est ni son front plus poly que l'yvoire, Ni ses yeux courronnez de rayons et de gloire, Ni son teint dont jamais le froid ni la chaleur, N'ont par leur violence effacé la couleur, Ni son haleine encor, ni sa bouche vermeille, Ni sa main delicate à nulle autre pareille, Ni sa taille, son port, son geste, son maintien, Qui sont de mon esprit le plus ferme lien. Les beautez de son ame ont bien plus de puissance Pour arrester la mienne en son obeissance. Le soleil est moins clair que n'est son jugement, Il n'est jamais oisif, il fait tout sagement, Ses pensers pour objet n'ont point de choses basses, Il est à ses amans prodigue de ses graces, Il escoute leur plainte, et pour leur seureté, Son regard dessus eux est tousjours arresté. Adorable regard que ne peus tu produire, Dans les coeurs innocens où tu daignes reluire, Les glaçons en braziers par toy sont transformez, Les rochers les plus durs par toy sont animez, Tu donnes de la force à ceux qui sont debiles, Tu changes les deserts en des plaines fertiles, Tout ce qui vit icy mourroit sans ton secours, Tu ne te lasses point, et travailles tousjours. Les hommes ne sont rien qu'une masse de bouë, De qui le temps triomphe, et dont la mort se joüe, Mon espoux toutesfois a soin de les nourrir, S'ils ont des ennemis il les vient secourir, Et si dans leurs tourmens ils implorent son ayde, Aussi-tost sa bonté leur offre le remede. S'ils ne respondent point à sa divine ardeur, Il sçait par mille traits échauffer leur froideur, Et les eaux plaisent moins aux colombes fidelles Pour se venir mirer, ou pour laver leurs aisles, Que ne luy plaist le coeur d'un fragile mortel, Dont sa main prend plaisir de se faire un autel. Si son oeil est serain, si son port est modeste, Sa bouche est innocente, et son discours celeste, Pour cognoistre les biens que l'on doit estimer, Ce que l'on doit haïr, ce que l'on doit aymer, Comment il se faut vaincre, et conserver la joye, Au millieu des douleurs que le ciel nous envoye, Comment dans le travail on trouve le repos, C'est assez de prester l'oreille à ses propos. Sa puissance reluit dans ses moindres ouvrages, L'ordre de ses desseins étonne les plus sages, Comme il ne peut tromper, nul ne le trompe aussi, Il agit sans travail, il veille sans souci, Il n'est rien que sous luy sans force il ne reduise, Il donne à tous momens, et jamais ne s'épuise. Tel est, chastes beautez, cét aymable vainqueur Qui ne dédaigne pas l'empire de mon coeur, Ou plutost c'est ainsi que d'une main grossiere, Je tire le portrait du dieu de la lumiere. On pourroit mieux compter tous les sables mouvans, Qui servent de joüet aux haleines des vens, Les fleurs dont au printemps la terre se couronne, Et les fruits differens que nous offre l'automne, Que les perfections de mon celeste amant, Et qui n'en parle point, en parle dignement. Quel bon-heur sur la terre au mien est comparable? Ce berger si parfait, si fort si redoutable, Qui n'est rien que bonté, que sçavoir, que splendeur, Daigne brusler pour moy d'une amoureuse ardeur. Admirez ma fortune, ô fidelles compagnes, Et faites-la sçavoir par toutes ces campagnes, Ce recit glorieux est digne de vos chants, Il console les bons, il fait honte aux méchans, Il exhorte le juste à la perseverance, Dans l'ame du pecheur il met la repentance, Asseure ses frayeurs, releve son espoir, Et sur ses passions luy donne du pouvoir. Mais quand vous parlerez du bon-heur de ma vie, De l'adorable joug où je suis asservie, De ce que je ressens, et de ce que je voy, N'ayez lors ni respect, ny loüanges pour moy, Respectez mon espoux, celebrez sa clemence, De son divin amour loüez la vehemence, Adorez sa bonté qui me comble de biens, Qui me conduit au port, et qui rompt mes liens. EGLOGUE 6 L'espoux, l'espouze. Les compagnes de l'espouze. Les Compagnes De L'Espouze Beauté dont les conseils delivrent nos esprits, Alors qu'en quelque piege ils se trouvent surpris, Où comme en un miroir châcune se contemple, Et dont châque action est pour nous un exemple, D'où vient que toute seule au bord de ce ruisseau, Tu troubles par tes pleurs le crystal de son eau? Cét espoux dont l'image en nos coeurs est tracée, Apres tant de travaux t'auroit-il bien laissée? Sans doute il te ravit ses celestes appas, Pour un moindre malheur tu ne pleurerois pas. L'Espouze Ne vous estonnez point des larmes que je verse, Dans mes chastes desseins je n'ay plus de traverse, Mon ame a triomphé de tous ses ennemis, Mon corps à son empire est maintenant soûmis, Et pensant qu'aux demons il ne sert plus de proye, Les larmes que j'espans sont des larmes de joye. Dans ce lieu solitaire où l'on oyt pour tout bruit Le murmure plaisant d'un ruisseau qui s'enfuit, Où reigne la fraîcheur, et dont l'ombre sacrée, Des rayons du soleil est tousjours reverée, Je viens m'entretenir des plaisirs innocens Dont aujourd'huy mon frere a comblé tous mes sens, Et de cét heureux jour où mon ame captive, Commencea de brusler d'une flâme si vive. Lors que des voluptez j'avalois le poison, Je pensois estre libre, et j'estois en prison, Je pensois estre en vie, et mon ame estoit morte, Je mesprisois le ciel dont on m'ouvroit la porte, Mon erreur me plaisoit, je courois au trespas, Et ne pouvois soufrir qu'on arrestast mes pas. En de nouveaux desseins à toute heure occupée, Je trompois mes amans, ou j'en estois trompée, Je m'attachois a l'ombre, et je laissois le corps, Pour me precipiter je faisois des efforts, Je ne trouvois du jour que dedans mes tenebres, Les objets innocens me paroissoient funebres, Et quand on me parloit de suivre la vertu, Mon courage aussi-tost se trouvoit abbatu. Je ne me figurois dans les routes divines, Que monstres, que perils, que travaux, et qu'épines, Mon coeur en dureté surpassoit un rocher, L'heur qu'on me premettoit ne me pouvoit toucher, Aux plus sages conseils je fermois les oreilles, Aux plaisirs seulement je consacrois mes veilles Et plaignois le destin de ces heureux esprits Qui pour ce que j'aymois, n'avoient que du mespris, Qui parmy les honneurs estoient sans insolence, Qui dans un grand sçavoir estoient sans arrogance, Et qui ne donnoient pas à leurs sens aveuglés Tout ce qui peut flater leurs desirs déreiglés. De ce funeste estat mon espoux m'a tirée, De ses divins rayons mon ame est esclairée, Je suis en liberté, tous mes pleurs sont taris, Mon esprit est vivant, et mes maux sont gueris. Je mesprise les biens dont la terre est pourveüe, Et le ciel seulement est digne de ma veüe, Mon erreur me déplaist, et je ne me plains pas, Qu'au bord du precipice on arreste mes pas, À servir mon espoux je suis toute occuppée, Je ne le trompe point, je n'en suis point trompée, Je faits pour mon salut mille effors amoureux, Dans ses afflictions mon coeur se croit heureux, Je ne sçaurois soufrir mes premieres tenebres, Tous les objets mortels me paroissent funebres, Et lors que l'on m'exhorte à suivre la vertu, Mon courage n'est point de frayeur abatu. Je marche avec plaisir dans les routes divines, J'en ayme les perils, j'en cheri les espines, Je suis dans les travaux plus ferme qu'un rocher, Tout ce qui n'est point Dieu ne me sçauroit toucher, J'ouvre à ses seuls conseils mon ame et mes oreilles, Je luy donne mes soins, mes desirs et mes veilles, Et ne sçaurois loüer que ces sages espris, Qui font des vanitez un genereux mespris. En cét heureux estat où mon espoux m'a mise, Puis-je sans l'offencer craindre qu'il me m'esprise? Lors qu'il est plus aymé, seroit-il mécontant? Non, vivons en repos, il n'est point inconstant, Mon sein est la demeure où sans cesse il habite, Et l'amour luy defend de la trouver petite. Ainsi qu'un jardinier dés que lastre du jour, Sort pour nous esclairer de l'humide sejour, Et que de tous costez l'ombre est esvanoüye, Vient voir si quelque fleur n'est point épanoüye, Et de quel nouveau fruit l'arbre qu'il a planté A couvert ses rameaux durant l'obscurité : De mesme il prend plaisir à voir de quelle sorte, Je me sers des thresors que luy-mesme m'apporte, À voir quel mouvement mon esprit a conçeu, Si par la vanité mon coeur n'est point deçeu, Si sur ses passions il a de la puissance, Et si tousjours sa flâme accroist sa violence. Lors que par mes froideurs j'ay cru l'avoir perdu, J'ay long-temps souspiré sans qu'il m'ait respondu, Je l'ay cherché long-temps dans nos sombres bocages, Dans les antres secrets, sur ces fameux rivages, Et dessus le sommet du Liban glorieux, Sans que de sa presence il consolast mes yeux. Sa main avec usure aujourd'huy recompense Les cruelles douleurs de cette longe absence, Il ne refuse rien à l'ardeur de ma foy, Mon esprit est à luy, son esprit est à moy. Les Compagnes De L'Espouze Il faut bien que ton coeur ayt un rare merite, Puis qu'il enclost celuy qui n'a point de limite, Que laissant dans le ciel et son throsne et sa cour, Il y daigne descendre, et faire son sejour. Belle amante dont l'heur nous comble de merveille, Pouvons-nous esperer une gloire pareille? L'Espouze Que vos desirs soient purs, que dedans vostre coeur, Jamais un autre objet ne demeure vainqueur, Ne vous plaignez jamais de vostre servitude, Benissez sa bonté lors qu'il vous sera rude, Que gaigner son amour soit vostre seul dessein, Vous le verrez bien-tost entrer dans vostre sein. Il ne peut endurer que l'esprit se divise, Qui luy donne un rival, l'offence et le mesprise, Mais qui ne recognoist que son divin pouvoir, Qui se laisse à luy seul sainctement émouvoir, Peut bien sans vanité se promettre à luy-mesme, De voir changer un jour ses fers en diadesme, De goûter cent plaisirs pour un leger ennuy, De posseder son maistre, et regner avec luy. Taisons-nous, je l'entens cét espoux adorable, Dont l'oreille à nos veux est tousjours favorable. L'Espoux Depuis que dans tes yeux mon coeur est arresté, Je ne me puis lasser de loüer ta beauté, Au bord de nos ruisseaux, dans les antres sauvages, Dans les bois reculez dont j'ayme les ombrages, Durant le chaud du jour, au milieu de la nuit, Cét aymable penser incessamment me suit. Sion ne vante plus tes palais magnifiques, Tes imprenables tours, tes superbes portiques, Ô mons delicieux où les cedres constans, Se mocquent des effors de la foudre et du temps, Et d'où l'on ne voit point dans les plaines voisines, Desçendre d'un torrent les affreuses ravines. Ô vallons qui charmez nos esprits et nos sens, Où le baume découle, où distile l'encens. Où le myrthe fleurit, où toujours l'abondance Du soigneux laboureur surpasse l'esperance, Cessez de vous loüer pour ces tresors divers, Qui ne redoutent point la fureur des hyvers, Les pudiques appas dont ma soeur est pourveuë : Arrestent desormais et mon ame et ma veuë : Vous estes effacez par un objet si beau, Vostre soleil est sombre auprés de ce flambeau, Et pres des jeunes fleurs dessus son teint écloses, Vos lis sont sans blancheur, et sans pourpre vos roses. J'entens dans nos forests dés la pointe du jour, Mille jeunes beautez qui souspirent d'amour, Qui conjurent mes yeux de leur estre propices, D'approuver leurs langueurs, et finir leurs supplices, Mais leurs perfections, leurs travaux, et leur foy, N'ont rien, divine soeur, qui soit égal à toy. Il me souvient qu'un jour contemplant tes merveilles, Elles firent ouïr ce mots à mes oreilles. Quelle est cette beauté qui s'éleve dans l'air, Et qui laisse apres elle un si brillant éclair? Que ses yeux ont d'attrais, que son port venerable, Imprime dans les coeurs un respect adorable; L'aube n'est point si belle alors qu'en Orient Elle vient découvrit son visage riant, Et que d'un vase d'or dessus les prez humides On luy voit épancher mille perles liquides. Mais c'est trop peu loüer son éclat nompareil, Il efface la lune, et fait honte au soleil. Que ce discours pourtant ne te rende pas vaine, Ménage en me suivant tes pas et ton haleine, N'aspire point à voir ce que je veux cacher, Je t'ay fait assez prés de ma gloire approcher, Et si tu me veux perdre il ne faut que pretendre De lire en mes secrets et les pouvoir comprendre. L'Espouze Cher amant qui regnez dessus ma volonté, Ne me soupçonnez point d'un orgueil effronté, Par vous de ses desirs mon ame est la maistresse, Sçait qu'elle est vostre force, et qu'elle est sa foiblesse. Adore vos grandeurs, revere vos secrets, Et ne fait plus pour vous des efforts indiscrets. Tandis que dans le corps elle sera captive, Il faut que seulement vostre image elle suive, Il faut que de la gloire attendant le flambeau, Elle marche en tremblant, et porte le bandeau. Mais finissez bien-tost les peines que j'endure, Venez me retirer d'une peine si dure, Et hastez ce beau jour où mon coeur bien-heureux Ne sera plus pour vous un aveugle amoureux, Où de vos belles mains mes larmes essuyées, Où de vostre secours mes forces appuyées, De ce que j'ay semé je cueilleray le fruit Et jouïray d'un jour qui n'aura point de nuit. Lors qu'on est dans le ciel on ne craint plus la guerre, On n'est jamais en paix lors qu'on est sur la terre; Dans le ciel on joüit, sur la terre on attend, Là le bien est solide, icy rien n'est constant; Là nulle occasion ne provoque à mal faire, Icy la volupté se farde pour nous plaire; Là le corps immortel à nostre ame obeït, Icy le corps mortel l'aveugle et la trahit; Là resonnent les chants de triomphe et de joye, Icy dedans les pleurs tous les jours on se-noye; Là chacun est comblé de plaisirs innocens, Icy l'ame renonce aux delices des sens; Là se goustent les fruits d'une heureuse victoire, Icy l'on rend combat dans l'espoir de la gloire; Là tout ce que l'on voit est sainct et precieux, Icy l'on ne voit rien qui n'offense les yeux; Là le bon-heur d'autruy ne cause point d'envie, Icy nul n'est content du bon-heur de sa vie; Là nulle affliction n'esprouve les vertus, Icy sous les méchans les bons sont abbatus. Les Compagnes De L'Espouze Que ce discours nous plaist, et que dedans nos ames, Il fait naistre de soins, de desirs, et de flâmes, Les honneurs, les thresors, en vain nous tenteront, Pour nous les voluptez en vain se farderont, Le monde desormais n'a rien qui nous contente, Nous aspirons au ciel, le ciel est nostre attente, Le ciel est le seul port où nous voulons surgir, Ce n'est que pour le ciel que nous voulons agir, Si nous sommes sans peur au millieu de l'orage, C'est que l'espoir du ciel nous donne du courage. L'Espoux Bergeres que le ciel soit l'objet de vos veux, Que son espoir contente, et nourrisse vos feux, Méprisez des grandeurs la pompe mensongere, Que vostre ame pour moy ne soit jamais legere, Parlez moy tous les jours de vostre passion, Aspirez à l'honneur de ma possession, Je le veux, je l'approuve, et je vous le conseille, Car il n'est point de gloire à la mienne pareille. Mais ne vous troublez pas dans l'espoir de ce bien, Si je vous fais soufrir, ne vous plaignez de rien, Augmentez vostre amour, si j'augmente vos gesnes, Attendez en repos que je brize vos chaisnes, Endurez vostre exil, et songez que c'est moy Qui veux par cette absence esprouver vostre foy, Et que de vostre amour, que de vostre martyre, Je dois estre l'objet, et non pas mon empire. EGLOGUE 7 L'espouze. Les compagnes de l'espouze. Les Compagnes De L'Espouze Quel sejour te retient, ô nompareille amante, Et pourquoy si long-temps trompes-tu nostre attente? Nous nous égarerons si nous marcheons sans toy, Et manquerons bien-tost de courage, ou de foy. Autrefois le dessein de graver dans nostre ame L'amour et le respect de l'objet qui t'enflâme, De nous faire changer de desirs, et de veux, Te faisoit negliger l'heur de tes propres feux, Bien que dans ses secrets tu te fusses instruite, Bien que jusqu'à son throsne il t'eust souvent conduite, Ton esprit toutesfois n'en fut jamais plus vain, Tu ne dédaignois pas de nous donner la main, Tu ne te mocquois point de nos erreurs grossieres, Et tousjours ta bontè prevenoit nos prieres. Pourquoy donc aujourd'huy t'éloignes-tu de nous? De nostre chaste amour ton coeur est-il jaloux? Quel crime avons nous fait dont tu sois offensée? Et pour quelle raison changes-tu de pensée? Rends-nous, ô beau soleil, tes celestes rayons, Nous sommes en repos lors que nous te voyons, Mais ton éloignement nous donne mille craintes, Et fait que dans ces bois on n'entend que nos plaintes. Nous nous plaignons à tort taisons-nous la voicy, Elle vient consoler nostre amoureux soucy, Elle vient dissiper nos tenebres profondes, Et borner pour jamais nos erreurs vagabondes. L'Espouze Bergeres que le soin de servir vostre amant, Et de plaire à ses yeux travaille incessamment, J'ay selon mon projet, dans vostre impatience, Fait de vostre ferveur l'heureuse experience. Lors que vous m'accusiez de méloigner de vous, Je sondois vostre coeur, j'y cherchois mon espoux, Et je voulois sçavoir sans me faire cognoistre, Si vous sentiez le mal que vous faites paroistre, Si vous obeïssiez, et si sans murmurer, Vous sçaviez quelquefois des rigueurs endurer. Si les illusions dont le plaisir nous trompe, Si les biens, si l'honneur avec toute sa pompe, Sur vos esprits encor avoient quelque pouvoir, Et si vous demeuriez dans un mesme devoir. Graces à mon espoux, ma recherche soigneuse Dans son evenement vous est avantageuse, De vos coeurs innocens l'amour chasse la nuit, Vous produisez ensemble et des fleurs et du fruit, Vostre esprit est constant au milieu de ses peines, Vos rares qualitez ne vous rendent pas vaines, Vous aymez sagement, et dedans vostre coeur, Mon frere est recognu comme unique vainqueur. De moy qui languissant d'une profonde attainte, Ay tousjours sur le front la tristesse depeinte, Dont les yeux sont changez en deux sources de pleurs, Qui benis mes travaux, qui cheris mes douleurs, Qui veille incessamment de peur d'estre surprise, Et qui contraire au monde ayme ce qu'il mesprise, Je ne me puis lasser, soit la nuit soit le jour, D'adorer le subjet de mon divin amour : Je songe à mon espoux tandis que je sommeille, J'ay son nom à la bouche alors que je m'éveille, Et je ne puis trouver pour flatter mon ennuy, Un remede plus doux que de parler de luy. Apres tant de faveurs, ne suis-je pas ingrate, Si mon ressentiment dans mon discours n'éclate? Si sa possession n'est mon souverain bien? Et si mon coeur reçoit d'autre joug que le sien? Les Compagnes De L'Espouze Chef d'oeuvre glorieux du pouvoir de nature, Dont le coeur est si grand, et la vertu si pure, Nompareille beauté qui nous sers de flambeau, Seule de ton espoux tu peux faire un tableau, Et de quelques secrets qu'une autre main se vante, La tienne en cét ouvrage est seule assez sçavante. Aussi nous te laissons un si rare subjet, Et nous nous contentons de t'avoir pour objet. Celebre les beautez que celebrent les anges, Nous nous contenterons de chanter tes loüanges, Et d'offrir châque jour le long de nos ruisseaux, À l'honneur de ton nom des cantiques nouveaux. Agreables zephirs souflez sans violence, Hostes de ces forests, oyseaux, faites silence, Jourdain qui vers la mer t'enfuïs, si promptement, Arreste un peu ta course, ou coules lentement, Delicates brebis qui dedans ces prairies, Broutez l'émail tremblant dont elles sont fleuries, Cessez de nous troubler par vos cris innocens, Tandis que ce discours occuppera nos sens. Que d'un pas asseuré, que d'un ferme courage, Tu suis ton cher amant au milieu de l'orage; Que sa rigueur te plaist; et que dans ses sentiers Ta genereuse main moissonne de lauriers! L'aveugle volupté qui marche sur les rozes, Qui ne peut rien donner, et promet toutes choses, La vaine ambition qui se repaist de vent, Et qui flatte les coeurs d'un calme decevant, Le desir des thresors qui soy-mesme s'iritte, La jalouze fureur qui ronge le merite, Le temeraire orgueil qui sans bride et sans loy, Foule aux pieds l'innocence et n'admire que soy; En fin les passions à ta perte animées, N'ont jamais refroidy tes flâmes renommées, Ne t'ont pû detourner du dessein glorieux, De mespriser la terre, et d'aspirer aux cieux. Ta fidelle amitié n'est point subjete au change, Le vice en tes vertus ne fait point de meslange, Un invisible noeud dans ton coeur les conjoint, Beau noeud qui ne se lasche, et qui ne se rompt point. Ton ame sur la terre à ton corps attachée, N'est jamais par sa chaisne en son vol empeschée, Et tandis que le temps d'un insensible effort, Consume ta vigueur, et te meine à la mort, Tandis que ton beau teint perd sa grace premiere, Et que ton oeil brillant voit languir sa lumiere, Elle devient plus forte, et gaigne des appas, Qui ne sont point subjets à la loy du trespas, Une foy sans soubçon, une sage constance, Un respect eternel, une ferme esperance, Des grandeurs et des biens un genereux mespris, Et mille autres vertus dont le ciel est le prix. Souvent dessous l'éclat des vertus les plus belles, Le vice a desguisé ses laideurs criminelles, Souvent les envieux de ta felicité, De guides et d'amys ont le port emprunté, Mais leurs efforts puissans, et leurs trames subtiles, Pour surprendre ta foy se trouvent inutiles. Tu sçais sans te tromper faire une election, Et juger sainement de la perfection, Un funeste remords ne ronge point ton ame, Tu marches hardiment, tu ne crains point le blasme, On ne peut soupçonner, ta sainte pureté, Ta flâme a des chaleurs, et n'est pas sans clarté. Que ton celeste espoux dans ces bois solitaires, Te fait voir de secrets, et t'apprend de mysteres! Que ton coeur pour respondre à ses rares bien-faits, Est tous les jours fertile en de chastes souhaits! Il ne s'égare point en des pensers frivoles, Les biens et les honneurs ne sont point ses idoles, Il est tout à l'objet dont il a fait le choix, Son amour le conduit, son amour fait ses loix, Lors qu'il est endormy son amour le réveille, Dans ce qu'il entreprend son amour le conseille. Aussi ce coeur bruslé d'une si sainte amour, Est de ton cher espoux l'ordinaire sejour, Et la pourpre éclatante alors que la teinture, Par un art merveilleux acheve sa peinture, Plaist moins aux yeux des roys qui s'en doivent parer, Que ne luy plaist ce coeur qui le sçait adorer. Lors que pour esprouver si ces saintes delices, Qu'on gouste en le suivant provoquent tes services, Pour voir si ton esprit est assez genereux, Pour le suivre, et l'aymer, lors qu'il est rigoureux, Il ferme son oreille à ta plainte fidelle, Et s'emble t'affliger d'une absence eternelle, Tousjours d'un mesme pas tu marches aprés luy, Tousjours ta foy constante allege ton ennuy, Avec de mesmes soins tu tâches de luy plaire, Et le pouvoir servir te tient lieu de salaire. Ainsi l'on voit la palme eslever ses rameaux, Plus on les veut courber soubs de pesants fardeaux; Ainsi les grands rochers en dépit des tempestes, Portent devers le ciel leurs orgueilleuses testes. L'Espouze Je ne puis plus soufrir un discours si flateur, Si je fais quelque bien, mon frere en est l'autheur, Si je ne tombe plus dans mes fautes passées, C'est que ses doux rayons éclaire mes pensées, Si mon coeur à sa voix a depuis respondu, C'est à luy seulement que l'honneur en est deu. Je meritois la mort, sa bonté ma fait vivre, Je le fuyois par tout, il m'aprend à le suivre, Mes yeux estoient chargez, luy seul les éclaircit, Mes maux estoient cuisans, luy seul les adoucit, La vertu m'estonnoit, je la trouve facile, Tous les vens m'agitoient, je deviens immobille, Je redoutois le joug, où je me veux ranger, Et je change aujourd'huy pour ne jamais changer. Les Compagnes De L'Espouze Tu ne peux refuser des loüanges si vrayes, Nous sçavons quelle main ferme toutes tes playes, Mais nous sçavons aussi que depuis ce moment, Ton coeur n'est plus ouvert qu'aux traits de ton amant. En vantant le ruisseau, vantons-nous pas la source? Loüons-nous pas ton but, quand nous loüons ta course? Et l'eloge qu'on donne aux beautez d'un portrait, Ne le donne-t'on pas au peintre qui l'a fait? Pourrions-nous oublier l'amour que tu nous portes, Et que sans tes conseils nos ames seroient mortes? Non, ce n'est pas pour toy que tu vis seulement, Le soin de nous sauver te presse incessamment, Et les doctes discours que ton zele t'inspire, Pour éclairer nos coeurs, et guerir leur martyre, Pour y faire regner une profonde paix, Non plus que le Jourdain ne tarissent jamais. Sainte espouze poursuy, que ta main nous conduise, Au milieu de nos nuits, que ta clarté nous luise; Sois la source feconde où nos coeurs enflâmez, Rafraichissent l'ardeur dont ils sont consumez. Lors que des passions les amorces funestes, Nous viendrons dégouster des delices celestes, Lors que contre les loix d'un pudique devoir, Nos esprits, et nos sens se voudront émouvoir, Fais-nous voir nostre perte, instruy nostre ignorance, Apprens-nous le bel art de la perseverance, Et monstre-nous en toy, comme dans un tableau, Que sans la loyauté le coeur n'est jamais beau. L'Espouze Vous voulez cheres soeurs, que je sois vostre guide, Qu'à vos chastes desseins pour jamais je preside, Et qu'oubliant le soin de mes propres plaisirs, Je gouverne vos feux, et regle vos desirs. Mais sçachez qu'aujourd'huy par un bon-heur extresme Mon esprit ne peut plus disposer de luy-mesme, Je suis à mon amant, je ne l'ose quitter, Bien que de mes conseils je vous veille assister. Les Compagnes De L'Espouze Encore qu'avec nous ton esprit se partage, Et que dans nos ennuis ton conseil nous soulage, Tu n'abandonnes point ton espoux glorieux, Que dans ton chaste sein tu portes en tous lieux, Et qui ne te fait part d'une clarté si vive, Qu'afin que dans ces bois nostre troupe te suive. L'Espouze Suivez-moy, cheres soeurs, et ne vous lassez pas, Dans ce chemin nouveau je conduiray vos pas. Je deviendray sensible à vos moindres tristesses, Et je vous feray part de toutes mes richesses. Mais il se faut resoudre à vivre en des langueurs, À benir des mépris, et soufrir des rigueurs, À prodiguer son sang quand on le doit respandre, À croire fermement ce qu'on ne peut comprendre, À servir sans relasche, et n'en rien esperer, À ne refuser rien, et ne rien desirer. Les Compagnes De L'Espouze Nous recevons ces loix, fussent-elles plus rudes, Nous benissons nos soins et nos inquietudes, Nous voulons bien pleurer, nous voulons bien soufrir, Nous voulons bien aux fers nous mesmes nous offrir, Prodiguer nostre sang pour defendre sa gloire, Contre nostre raison ne laisser pas de croire, Servir sans esperer ni thresors, ni plaisirs, N'avoir dedans le coeur ny refus, ni desirs, N'examiner jamais les volontez divines, Ne cueillir point de roze, et sentir des espines. L'Espouze Venez s'il est ainsi, venez, mon cher espoux Visiter une troupe où l'on n'ayme que vous, Venez dans ces forests où regne l'innocence, Apaiser de nos feux la sainte vehemence. Vous ne vous plaisez pas dans ces riches citez, Où l'or et le porphyre étallent leurs beautez, Où le luxe, et les arts corrompent la nature, Où le crime triomphe, et l'innocence endure, Où la volupté charme, et la vertu fait peur, Où châcun est trompé, s'il ne devient trompeur, Où l'on voit des vieillards l'avarice affamée, Faire de ses thresors sa bonne renommée, Où les jeunes qu'amour abreuve de poison, Pensent par leur erreur témoigner leur raison, Où qui sçait mieux trahir a le plus de prudence, Où la pudeur deplaist, où l'on suit l'imprudence, Où tout ce qui profite est reputé permis, Où c'est estre sans coeur qu'aymer ses ennemis, Où les ambitieux se baignent dans les crimes, Des peuples et des roys font souvent leurs victimes, Se mocquent du tonnerre, abatent les autels, Et ne craignent ni Dieu ni demons, ni mortels; Où les plus chastes lits trouvent des adulteres, Où pour illusions passent tous les mysteres, En fin où vostre nom n'est pas moins odieux, Qu'il est doux, qu'il est saint, et chery dans ces lieux. La nature en ces bois de ses graces parée, Par le luxe insolent n'est jamais alterée, On y fuit du peché les faux contentemens, Et vostre beauté seule y trouve des amans. De vos seules faveurs nos coeurs insatiables, Dans leur premiere foy ne sont point variables, Vous estes leur espoir, vous estes leur desir, Vous estes leur grandeur, leur thresor leur plaisir, En fin c'est de vous seul que nous sommes jalouses, Et nostre ambition est d'estre vos espouses. EGLOGUE 8 L'espoux, l'espouze. Les compagnes de l'espouze. L'Espouze Apres tant de travaux, et de tourmens divers, Qu'en gouvernant mes soeurs mon esprit a soufers, Cher espoux, mon attente, et ma gloire supresme, Me pourrez-vous blasmer si je songe à moy-mesme? Et si dans ces transports qui me comblent d'honneur, Je forme quelques voeux pour mon propre bon-heur? Desja parmy nos bois mille jeunes amantes, Ont pour vous dans le coeur des flâmes vehementes, Vostre beauté divine est leur seul entretien, Et pour suivre vos pas elles ne craignent rien. Mais je m'amuse en vain, ô doux roy de mon ame, À vous faire un recit de leur pudique flâme, Vos yeux qui percent tout cognoissent mieux que moy, De quel prix est leur zele, et ce que vaut leur foy. Elles vous doivent tout, et sans vostre assistance, J'eusse en vain entrepris d'affermir leur constance, De leur faire quitter la terre pour les cieux, Et d'éclairer leur ame, en leur bandant les yeux. Que si dans le desir de les rendre parfaites, De les faire arriver à vos saintes retraites, De leur enseigner l'art d'aymer discretement, Et ne s'oublier pas dans le contentement, J'ay fait quelque action digne de recompense, D'un si rude travail, donnez-moy la dispense, Soufrez que je repose, ô mon divin espoux, Et faites qu'en ces bois je ne trouve que vous. Doux tourment de mon coeur, gloire de ma pensée, Medecin des ennuis dont mon ame est pressée, Sauveur de qui j'espere, et cherche le secours, Le feu qui me devore augmente tous les jours, Et si par vos faveurs vous n'allegez ma peine, Je n'ay plus de constance, et ma mort est certaine. Allons nous retirer dans quelque antre écarté, Où jamais le soleil ne porte la clarté, Là je vous conteray quel estoit mon martyre, Loin de vos yeux divins pour qui seuls je souspire, Et combien j'ay soufert dans le juste dessein, D'épandre dans les coeurs les flâmes de mon sein, De publier par tout vos graces liberales, D'accroistre vostre gloire, et faire des rivales. Apres ce long recit de mes chastes douleurs, Cher frere dont l'amour me couste tant de pleurs, Vous me ferez ouyr vostre douce parole, Dont l'espoir seulement me charme, et me console. L'Espoux Je ne puis refuser de si juste desirs, Il est temps qu'aux douleurs succedent les plaisirs, Aux soucis le repos, à l'orage le calme, Et qu'au lieu de cypres, ton front porte la palme. J'ay pris plaisir à voir cette fidelle ardeur, Qui pressoit ton esprit, annonçant ma grandeur, Elevant à mon nom mille riches trofées, R'allumant dans les coeurs mes flâmes étoufées, Et rangeant sous mes loix ces rebelles esprits, Qui faisoient vanité de m'avoir à mespris. Repose maintenant, ô pudique merveille, Repose sur mon sein, ne crains pas qu'on t'éveille. Ô fille de Sion, honneur de ces forests, Qui la trouvez sensible à vos tourmens secrets, Que d'un goufre profond sa main a retirées, Qu'elle a par sa clarté tant de fois éclairées, Fuyez bien loin d'icy, ne la reveillez pas, Et sçachez que c'est moy qui guideray vos pas. Les Compagnes De L'Espouze Astre à qui nostre esprit se veut laisser conduire, Vostre amante fidelle a soin de nous instruire, Elle a veillé pour nous depuis cét heureux jour, Qu'elle a blessé nos coeurs des traits de vostre amour; Nostre rebellion ne l'a point étonnée, À vaincre nostre erreur elle s'est obstinée, Si quelqu'une tomboit, sa charitable main De l'abysme mortel la retiroit soudain. Bien que de vos secrets elle eust la cognoissance, On ne l'ouyt jamais blasmer nostre ignorance; Sans se mettre en colere elle nous instruisoit, De ce que vous fuyez, de ce qui vous plaisoit, De l'éclat des vertus, de la laideur des crimes, Des desirs déreglez et des voeux legitimes, Comment on vous doit craindre, et comment vous aymer, Et quels sont les attraits qui vous peuvent charmer. Doncques sans insolence et sans ingratitude, Luy pourrions-nous causer la moindre inquietude? Pourrions-nous bien troubler d'un importun propos, Les douceurs qu'elle gouste en son chaste repos? L'Espoux Bien qu'un profond sommeil ayt fermé ta paupiere, Ton coeur comme tes yeux ne perd pas la lumiere, Il veille chere soeur, il veille avecque moy, Et ses ardens souspirs me parlent de sa foy. N'est-ce pas justement que je te le demande? Doit-il pas obeyr à ce que je commande? Apres avoir rompu ses funestes liens, Apres l'avoir guery, l'avoir comblé de biens, Bruslé de mon amour, et remply de ma crainte, Me donneroit-il bien quelque subjet de plainte? L'Espouze C'est trop priver mes yeux de leur objet plus doux, Il faut que je les ouvre, et que je parle à vous, Il faut que de mon feu la sainte violence M'agite, me transporte, et rompe mon silence, Nourir de vos faveurs l'agreable penser, Et s'en entretenir, c'est les recompenser. Lors que les doux zephirs bannissent la froidure, Et qu'on revoit les champs tapissez de verdure, Que les oyseaux cachez sous les fueillages verds, Dés la pointe du jour commencent leurs concerts, Si quelque jeune fille, ornement de sa bande, Entre dans un jardin pour faire une guirlande, Elle y voit à la fois mille diverses fleurs, Ses yeux sont éblouïs de leurs vives couleurs, Tantost l'une luy plaist, tantost l'autre l'attire, Et pauvre en l'abondance, elle ne sçait qu'élire : Ainsi dans le discours que je veux commençer, Je ne sçay que choisir, et ne sçay que laisser, Les graces dont mon frere à mon ame pourveüe, De leur divin éclat éblouïssent ma veüe, Toutes égallement sont dignes de mes vers, Et toutes pour me plaire ont des appas divers. Je ne puis concevoir la sagesse profonde, Dont depuis si long-temps il gouverne le monde, Je ne puis exprimer tant de rares thresors, Que sa prodigue main a versé dans nos corps, Sa bonté me ravit, sa puissance m'étonne, Et quand j'en veux parler, mon esprit m'abandonne. Mais, ô divin autheur de mon nouveau tourment, J'ay bien d'autres subjets d'un juste estonnement, Vostre grace pour nous fait bien d'autre miracles, Elle a bien sçeu forcer de plus puissans obstacles, Elle a bien autrefois sçeu faire un autre effort, Pour nous rendre la vie, et pour vaincre la mort. Vous estes descendu par des routes nouvelles, De ce throsne brillant de clartez eternelles. Et bien loin de punir nostre injuste fureur, De nous laisser mourir dans nostre aveugle erreur, Vous soufrez nos refus, nos mépris, nos injures, Et vous faites blesser, pour fermer nos blessures. L'Espoux Il le faut avoüer, j'aymois trop les humains, Pour laisser perdre en eux l'ouvrage de mes mains, Et bien que j'eusse pû finir leur servitude, Sans que je me rendisse à moy-mesme si rude, Je ne l'ay pas voulu pour les mieux retenir, Et mieux graver mon nom dedans leur souvenir. Ayme-moy donc ma soeur, ayme-moy sans mesure, Consacre-moy tes soins j'en payeray l'usure, Consacre-moy ton coeur, j'en seray le flambeau, Et si mon feu le brusle il en sera plus beau. Comme l'or se r'afine en l'ardente fournaise, Il deviendra plus pur au milieu de ma braise, Et quelques ennemis qui viennent l'attaquer, Sans estre temeraire il s'en pourra mocquer. Non ne te flate pas, leur ruse ou leur malice, L'auroit bien-tost jetté dedans le precipice, L'aveugle ambition l'auroit bien-tost charmé, Bien-tost de l'avarice il seroit allumé, L'orgueil, la volupté, l'impudence, l'envie, D'un pouvoir absolu gouverneroient ta vie, Si ce feu glorieux par un estrange sort, Consumant sa vigueur ne le rendoit plus fort. Que le ciel contre toy tous ses foudres assemble, Que la mer se desborde, et que la terre tremble, Que l'on tende par tout des pieges à tes pas, Et que tous les demons conspirent ton trespas, Ne crains point, chere soeur, je suis dedans ton ame, Je veille à ta defence, et je nourris ta flâme. Celuy de qui l'esprit rempli de vanité, Prend l'ombre pour le corps, le fart pour la beauté, Qui n'a que soy pour guide, à qui les sens commandent, Et qui leur veut donner tout ce qu'ils luy demandent, Ne peut de ce beau feu les effets concevoir, Ne peut de ce beau feu ressentir le pouvoir, Son ardeur luy desplaist, sa lumiere l'offence, Et ses severes loix étonnent sa licence. Mais celuy dont l'esprit remply d'humilité, Sçait distinguer le fart d'avecque la beauté, Qui me fait de soy-mesme une agreable offrande, Qui me prend pour son guide, à qui seul je commande, Reçoit avec plaisir cette divine ardeur, En ayme les effets, en conçoit la grandeur, Se soûmet sans contrainte à son plus rude empire, Et trouve son bon-heur dans son chaste martyre. L'Espouze Flambeau de mon esprit, roy de ma volonté, Cher espoux, dont mon ame esprouve la bonté, Vous voulez aujourd'huy que vos loix me soient saintes, Et que de vos beaux yeux j'esprouve les attaintes, Il est juste, ô mon frere, et vous gardant ma foy, Je ne merite rien, je fay ce que je doy. Mais y puis-je obeyr, si vostre voix puissante Ne vient fortifier mon ame languissante? Puis-je éviter la mort si vous ne me sauvez? Puis-je monter au ciel si vous ne m'eslevez? Mon ame de vos feux peut-elle estre esclairée, Si par vostre clemence elle n'est preparée? Venez divin amant, venez la consumer, Venez comme un cachet au monde la fermer, Et bien que de beautez elle soit d'espourveue, Ne luy refusez pas l'honneur de vostre veüe. Quand vos yeux immortels s'ouvrent sur les humains, Ils trouvent aussi-tost des thresors dans leurs mains, Ils estoient inconstans, ils deviennent fidelles, Ils ne pouvoient marcher, et leurs pieds ont des aisles, Châque objet les troubloit, leur esprit est en paix, Et cét heureux repos ne les quitte jamais. L'Espoux Je ne sçaurois soufrir que tes mains soient oysives, Que pour vivre en repos desormais tu me suyves, Et que ne consultant que tes seuls interests, Tu me viennes chercher dans mes sombres forests, Cependant que tes soeurs errent à l'avanture, Que leur esprit succombe au tourment qu'il endure, Et ne sçait que choisir de mille advis divers, Pour dissiper sa nuit, et sortir de ses fers. Embrasse seulement le soin de les instruire, Je te feray sçavoir comme il les faut conduire. Si quelqu'une ressent les premiers traits d'amour, Son innocente ardeur s'accroistra châque jour; Si quelque autre au plaisir dont les vices la flatent, À la fausse splendeur dont les honneurs éclatent, A fermé son esprit par un sage desdain, Et n'y veut recevoir que moy de souverain, Elle peut s'asseurer que jamais sa constance, En vain n'implorera ma fidelle asistance, Que ni la volupté, ni le feu, ni le fer, Ni l'effort des mortels, ni la rage d'enfer, Ne pourront l'ébransler dans la sainte entreprise, De se quiter soy-mesme, et de m'estre soûmise. En fin toutes verront qu'on gaigne à me servir, Que je donne ma grace, ou la laisse ravir, Qu'un soûpir, une larme, une bonne pensée, D'un bon-heur eternel sera recompensée. Qu'alors qu'on les desire, on obtient mes bien-faits, Que mes divins presens surpassent les souhaits, Et que c'est commander que m'avoir pour son maistre, Estre heureux que soufrir, vivre que me connestre. Adieu je me retire et te laisse apres moy, Pour me gaigner leur coeur, et me garder leur foy. Que cét adieu pourtant n'estonne pas ton ame, Bien que je sois absent, j'auray soin de ta flâme, J'entendray tes souspirs, et je verray tes pleurs, Je te rendray constante au milieu des douleurs, Je te feray gouster mille chastes delices, Et je seray le prix de tes moindres services. L'Espouze Apres cette asseurance, ô mes soeurs pouvez-vous, Refuser justement d'adorer mon espoux? De moy puis qu'il m'oblige à vous servir de guide, Qu'il veut que mon esprit tienne le vostre en bride, Que j'esclaire ses nuicts, et rompe ses liens, Le remplisse de flâme, et le comble de biens, Je ne craindray pour vous, ni les soins, ni les peines, Et s'il vous faut du sang, j'épuiseray mes veines, Je verray sans regret le trespas arriver, Et me voudray bien perdre afin de vous sauver. Les bergers de ces lieux avec leurs larmes feintes, Leurs sanglots, leurs souspirs, et leurs tragiques plaintes, Abusent bien souvent une jeune beauté, Qui n'oppose à leur fart que la simplicité. Tel n'est pas nostre espoux, dont l'amour est sans terme, Et la terre qu'on voit sur son centre si ferme, Les cieux qui sur leur pole eternizent leur cours, Sont moins stables encor que ne sont ses discours. Il ne s'offence pas si tost qu'on le mesprise, Il est jaloux sans trouble, et prudent sans feintise, La colere et la paix s'accordent dans son sein, Il a des repentirs sans changer de dessein, Il est remply de biens, et veut que l'on luy preste, Et jamais sans usure il ne fait une debte. Aymons-le donc mes soeurs, qu'à jamais dans ces champs, Ses divines beautez soient l'objet de nos chants, Mais il faut qu'à luy seul nos coeurs rendent hommage, Luy donner un rival, c'est luy faire un outrage, Vouloir avec le sien nourrir une autre amour, C'est vouloir accorder les ombres et le jour. Les Compagnes De L'Espouze Ô nompareille amante, ô guide favorable, Qui dans ta cognoissance à toy seule es semblable, Apres mille bien-faits receus de ton espoux, Nostre franchise encor pourroit-elle estre à nous? Nous l'aymons, nous l'aymons, et cette belle flâme, Mesme apres le tombeau luira dedans nostre ame. L'Espouze Doux sejour du repos, desirable tombeau, Qui dois de nostre gloire allumer le flambeau, Pourquoy ne touvres-tu? Quand viendra la journée, Où nostre exil verra sa course terminée, Où les contentemens passeront nos desirs, Où nous serons sans trouble au milieu des plaisirs, Où nous ne craindrons plus que nostre esprit se trompe, Où tous seront brillans de lumiere et de pompe, Où tous seront contens d'un partage inégal, Et gousteront le bien sans meslange de mal. Cependant de mon frere adorons la puissance, Quoy qu'il veille de nous, rendons obeïssance, Attendons qu'il nous parle, aymons le seulement, Et non pas le plaisir que l'on gouste en l'aymant. Quand nos coeurs commençoient à mespriser la terre, Qu'à nos sens aveuglez nous declarions la guerre, Et que par un chemin qui n'estoit point battu, Au travers des hazards nous cherchions la vertu, Nous pouvions bien alors songer aux recompenses, Et d'un plaisir futur flatter nos esperances. Cheres soeurs, cét objet est trop bas aujourd'huy, En servant nostre espoux ne regardons que luy, Deust-il à nos ardeurs n'estre point favorable, Aymons-le desormais parce qu'il est aymable, Ne luy demandons point ces douceurs, ces transpors, Qui naissent bien souvent moins du coeur, que du corps, S'il veut que nous pleurions, n'espargnons point nos larmes, Et s'il nous veut troubler, adorons ses allarmes. Ne nous obstinons pas à tousjours endurer, Recevons ses clartez s'il nous vient esclairer, Si de quelques douceurs il paye nos services, Ouvrons nos chastes coeurs à ses chastes delices, Songeons qu'en nous aymant nous nous pouvons trahir, Et que sçavoir aymer, c'est sçavoir obeyr. Mais le soleil se cache, et la nuit tend ses voiles, Le ciel de toutes parts se couronne d'estoiles, On ne voit dans les champs ni berger, ni troupeau, Retirons-nous, mes soeurs, dedans nostre hameau, Demain nous nous verrons sur ce mesme rivage, Nous nous entretiendrons de nostre heureux servage, Et peut-estre mon frere émeu par nos souspirs, Viendra par ses discours flater nos deplaisirs. PARAPHRASE 1ER CANTIQUE DE MOYSE Il est temps que l'ennuy face place à la joye, Ces cruels ennemis dont nous fusmes la proye, Dans les flots irritez rencontrent leurs tombeaux, Nos tourmens sont finis, nos jours vont estre calmes, Et Dieu qui fait pour nous des prodiges nouveaux, Dans le sein de la mer nous fait cueillir des palmes. Erigeons à sa gloire un superbe trofée, D'un monarque insolent la rage est estoufée, Ses traits sont retournez contre son propre flanc, Ses chars sont engloutis par les vagues profondes, Et ce camp qui pensoit nager dans nostre sang, À la mercy des vents, nage dedans les ondes. Seigneur, c'est ton pouvoir qui produit ces miracles, Qui change la nature, et force ses obstacles, Pour nous sauver des fers d'un tyran inhumain, Il juroit nostre perte, il avoit pris la foudre, Mais luy mesme est tombé sous les coups de ta main, Et ce roy redouté n'est plus qu'un peu de poudre. Ta clemence pour nous fait des choses si grandes, Que nous n'esperons pas de trouver des offrandes, Dont la riche valeur nous aquitte envers toy, Te donner des thresors, c'est les rendre à leur maistre, Et le coeur qui te garde une eternelle foy, Peut seul par ton amour tes graces reconnestre. Comme on voit un rocher dont l'orgueilleuse teste, Ne peut plus resister aux coups de la tempeste, Avec un bruit affreux tomber au fonds de l'eau : Ainsi ces ennemis dont la rage brutale, Alloit de nostre vie esteindre le flambeau, Font aux creux de la mer une cheute fatale. Grand dieu c'est à ce coup que ta puissance esclate, Qu'elle montre qu'en vain un monarque se flate, Dans les desseins trompeurs que forme son orgueil, Pharaon est défait, ses jours trouvent leur terme, Et son throsne se change en un triste cercueil, Lors qu'aux yeux des mortels, il paroissoit plus ferme. Ô dieu qui devant toy fais marcher la victoire, Sa mort est ton triomphe, et sa honte ta gloire, Il esprouve aujourd'huy combien pesent tes coups, Ses projets insensez s'en vont tous en fumée, Et l'effroyable feu de ton juste courroux, Consume en un moment son infidelle armée. Tu fendis de la mer les inconstantes plaines, On vid les aquilons retenir leurs haleines, Et l'onde impetueuse interrompre son cours, Les abysmes profons ouvrirent leurs entrailles, Les flots où nous pensions devoir finir nos jours, Firent au tour de nous, deux liquides murailles. Suivons-les, (dit ce roy) mettons la main aux armes, Et sans estre touchez, ni de cris, ni de larmes, Vengeons par leur trespas le mépris de nos dieux, Donnons-leur aujourd'huy ces sanglantes victimes, Le ciel qu'ils ont fasché les assemble en ces lieux, Pour leur faire payer l'usure de leurs crimes. Ce discours animoit les troupes insensées, Qu'à marcher sur nos pas la rage avoit poussées, Et l'effet eust suivy leur funeste dessein, Mais si tost que ton peuple eust touché le rivage, Les flots en un moment refermerent leur sein, Et de ce camp mutin ne firent qu'un naufrage. Ô dieu qui t'és vangé de ces ames hautaines, Source de nos plaisirs, juste autheur de leur peines, Quelle force est égale à ton divin pouvoir? Qui change comme toy les loix de la nature? Qui n'est dans lignorance aupres de ton sçavoir? Et prés de ta clarté, quelle autre n'est obscure? Où sont ces insolens dont l'horrible blasphesme, Oza bien mépriser ta puissance supresme, Qui ne parloient pour nous que de feux et de fers? Sous leurs pas orgueilleux la terre s'est ouverte, La main qu'ils défioient les abysme aux enfers, Et ne laisse pas voir les traces de leur perte. Si ta juste rigeur éclate en leur vangeance, Ta bonté se fait voir dans nostre delivrance, En finissant nos maux tu te rends glorieux; Mais c'est peu de punir une race perfide, Acheve ton ouvrage, ô monarque des cieux, Et ne dédaigne pas de nous servir de guide. Tu le feras, grand dieu, ton assistance est preste, D'un laurier glorieux tu ceindras nostre teste, Nous gousterons les biens que tu nous as promis, Nous t'aurons pour flambeau dans la nuit la plus noire, Nous ferons des captifs de tous nos ennemis, Et par toy nous sçaurons enchaisner la victoire. Je les voy ce me semble, et lis sur leur visage, De leur perte prochaine un asseuré presage, La crainte leur fait voir mille fantosmes vains, Ils sont, ils sont à nous, il nous ouvrent leur villes, Ne craignons point les dars qu'ils portent dans les mains, Ils sont pour des fuyars des fardeaux inutiles. Il n'en faut plus douter, tes mains nous sont propices. Nous verrons cette terre où reignent les delices, Où les fleurs au matin sont couvertes de miel, Où sur un sable d'or serpentent les fontaines, Où jamais les broüillars n'obscurçissent le ciel, Où jamais sans moissons on ne trouve les plaines. C'est dans ce beau sejour où quittant le tonnerre, Tu dois avec plaisir habiter sur la terre, Et te montrer sensible aux plaintes des mortels, C'est là que tu verras ta puissance adorée, Que l'encens fumera sur tes riches autels, Et que nos veux seront d'eternelle durée. Arbitre souverain des volontez humaines, Sans ton divin secours ces parolles sont vaines, Donne nous des effets, rends nostre camp vainqueur, Détruy nos ennemis dont tu cognois l'audace, Oste-leur le courage, et nous enfle le coeur, Fais-nous de feu pour eux, fais-les pour nous de glace. PARAPHRASE 2EME CANTIQUE DE MOYSE Throsnes estincelans du seigneur des armées, Miroirs où son pouvoir reluit si vivement, Palais de la clarté, voûtes d'astres semées, Cieux qui sans vous lasser marchez incessamment, Globes qu'on voit ensemble et legers, et solides, Arrestez vos courses rapides, Cessez vos doux concers pour ouyr mes discours, Et toy dont la beauté me remplit de merveille, Partages des mortels, terre, preste l'oreille, Et porte ma parolle à tes antres plus sours. Comme lors que le jour vient dorer les montagnes, Le ciel de tous costez laisse tomber des pleurs, Dont la vertu secrete enrichit les campagnes, Et conserve l'émail de leurs vives couleurs : Insensibles humains qu'aucun bien-fait ne touche, Ainsi les discours de ma bouche Facent dans vos esprits la vertu refleurir, Qu'ils portent la lumiere où la nuit est si noire, Et vous enseignent l'art de servir, et de croire, Ce dieu que vous forcez à vous laisser perir. Servez-le desormais, et chantez ses loüanges, Parlez de sa grandeur dont vous estes tesmoins, Et pour vivre icy bas comme vivent les anges, L'aymer, et le loüer, soyent vos uniques soins; Il confond les desseins de l'humaine prudence, Sans la loy de sa providence L'univers qu'il a fait ne subsisteroit pas, Il est juste, il est bon, il est sainct, il est sage, Tousjours mille beautez brillent dans son ouvrage, Et tousjours la victoire accompagne ses pas. Mais je te parle en vain, peuple aveugle et barbare, Tu ris insolemment de son divin pouvoir, Plus sa clemence est grande, et sa faveur est rare, Plus il trouve ton coeur rebelle à son devoir; Il n'est rien que bonté, tu n'és rien que malice, Il ne se plaist qu'en la justice, Dans le mal seulement tu trouves tes plaisirs, Pour la voix des demons tu quittes sa parolle, Ce qu'abhorrent ses yeux, est ta plus saincte idole, Et rien que ton erreur ne reigle tes desirs. Est-ce de ses biens-faits la juste recompense? Sur un sable mouvant, ont-ils esté gravez? Ingrats, ignorez-vous que sans son assistance, Vous seriez dans les fers dont vous estes sauvez? Vous a-t'il pas rendu tous les devoirs d'un pere? D'un goufre profond de misere, Au port où je vous voy, vous fit-il pas surgir? Si je vous suis suspect, consultez vos ancestres, Que de tant d'ennemis son bras a rendus maistres, De vostre ingratitude ils vous feront rougir. Lors que par un pouvoir qui n'eut jamais d'exemple, Ce dieu qui n'a besoin ni d'encens, ni d'autels, Qui trouve dans soy-mesme et sa gloire, et son temple, Divisa l'univers entre tous les mortels, Qu'il mit comme à la mer des bornes aux provinces, Et fonda le trosne des princes Dont il se declara le vangeur et l'appuy, Il voulut qu'Israël en ce commun partage, Remportast dessus tous la gloire et l'avantage, D'estre la nation qu'il choisissoit pour luy. Mais n'allons point chercher dans la nuit de l'histoire, Les premiers mouvemens de son divin amour, C'est assez que châcun r'appelle sa memoire, C'est assez de sçavoir ce qu'il fait en ce jour; D'un monarque insolent il a vaincu la rage, Il nous a fait trouver passage, Où son camp orgueilleux a trouvé le tombeau, Et parmy les horreurs d'un desert effroyable, Lors que nostre salut nous estoit incroyable, Il n'a pas dédaigné d'estre nostre flambeau. Comme un aigle amoureux de sa race nouvelle, Lors qu'il voit sur sa peau les plumes s'estaller; La fait sortir du nid, la porte sur son aisle, Et s'élevant un peu l'accoustume à voler : Ainsi ce dieu puissant dont nous sommes l'ouvrage, Lors que quelque ennuy nous outrage, Fait bien voir qu'il nous tient pour ses plus chers enfans, Ce bon pere a soucy qu'aucun ne nous offence, Il soûtient nostre cause, il prend nostre deffence, Nous enseigne à combatre, et nous rend triomphans. C'est luy seul, Israël, qui t'a servy de guide, Luy seul ta retiré de ces tombeaux mouvans, Ces steriles sablons de qui la face aride, Tantost mont, tantost plaine, est le joüet des vens; Par luy seul les rochers de leurs plus dures veines, Veirent naistre mille fontaines; Luy seul eut tous les jours le soin de te nourrir, Il te donne une terre aussi riche que belle, Et la trame des ans y seroit eternelle, S'il n'estoit arresté que tous doivent mourir. C'est où fleurit le myrthe à l'envy de la palme, Où jamais les serpens ne rampent sous les fleurs, Où reigne l'abondance, où l'air est tousjours calme, Où le ciel ne se peint que de vives couleurs, Où le flambeau du jour sous un triste nuage Ne cache point son beau visage, Où pour le laboureur tout arrive à souhait, Où dessus les rochers les olives meurissent, Où de fleurs seulement les brebis se nourrissent, Et ne manquent jamais ni d'agneaux, ny de lait. Peuple ingrat, quels devoirs? Quels veux? Quels sacrifices? Ne devoient reconnoistre un pere si benin? Et par quelle raison en ce lieu de delices, De tant de belles fleurs, as-tu fait du venin? Comme un jeune cheval tu refuses la bride, D'insolent, tu deviens perfide, Tu laisses aux plaisirs l'empire de tes sens, Et sans craindre la main qui lance le tonnere, Tu donnes à des dieux de metal, et de terre, L'hommage de tes veux, et l'honneur de l'encens. Mais ne te flatte point dans cette felonnie, Ce dieu pour qui ton coeur fut tousjours si mutin, Lassé de supporter ton aveugle manie, Prononce ainsi l'arrest de ton dernier destin; C'est trop long-temps souffert d'une engeance rebelle, Il faut qu'une peine cruelle Contente ma justice, et vange mon honneur; Mes yeux ne lancez plus de regards pitoyables, Il faut que desormais vous soyez effroyables, Et que son infortune esgale son bon-heur. Ces ingrats qui pensoient éviter ma justice, Dans leurs calamitez auront beau m'invoquer, Ou je ne verray point leur infame supplice, Ou je ne le verray, qu'afin de m'en mocquer; On eust dit qu'ils vouloient que je portasse envie À ces dieux qui n'ont point de vie, Devant qui tous les jours ils courboient les genoux, Et moy je veux qu'un peuple autrefois miserable, Exerce dessus eux un pouvoir redoutable, Et que de son bon-heur ils deviennent jaloux. Je ne suis plus leur pere, et je deviens leur juge, Ils vont de mon courroux les effets esprouver, En vain ils chercheront quelque lieu de refuge, Dans le sein de la terre il les ira trouver, Il va faire tomber les mons les plus superbes, Mourir les fleurs, seicher les herbes, Et tarir dans son lit le paisible Jourdain; Où le calme est si doux, on verra les tempestes, Tous mes traits à la fois tomberont sur leur testes, Et leur mort seulement desarmera ma main. L'air qu'ils respireront leur donnera la peste, Tous les fleuves pour eux n'auront que du poison, Le soleil s'enfuira d'un sejour si funeste, Une eternelle nuit couvrira l'horison, Ou du malheur des rois l'ardente messagere, Paroissant dessus l'hemisphere, Lancera dessus eux ses rayons ennemis, Il ne moissonneront qu'espines sur la terre, Et tous les animaux pour leur faire la guerre, S'affranchiront du joug où je les ay soumis. Les uns dans les combats serviront de victimes, Et tomberont aux pieds d'un superbe vainqueur, Les autres estonnez de l'horreur de leur crimes, Porteront en tous lieux leur bourreau dans le coeur, La crainte se lira sur leurs tristes visages, Elle glacera leurs courages, Sans avoir d'ennemis ils trembleront tousjours, Les jeunes et les vieux sentiront ma colere, La femme et le mary, les enfans et le pere, Et rien de ma fureur n'arrestera le cours. Où sont ces factions de fureur animées? Où sont ces orgueilleux de qui j'ay tant souffert? Leurs projets ne sont plus que de vaines fumées, Rien ne prend leur deffence et contre eux tout me sert; Mais non, je ne veux pas esteindre leur memoire, Pour le juste soin de ma gloire, Il faut que de pitié je me laisse émouvoir, De peur que l'ennemy qui se rit de leurs larmes, Ne presume tenir de la force des armes, Le triomphe fameux qu'il tient de mon pouvoir. Aveugle nation dont l'audace effrontée, Flestrissant leur honneur s'attaque encore au mien, Ne croy pas desormais demeurer indomtée, Et que bien-tost ton mal ne surpasse ton bien, Une erreur ridicule a flatté ta vaillance, Ce n'est pas l'effort de ta lance, Qui met dessous le joug tant de braves guerriers, Le feu de mon courroux rend leur terre deserte, Je te les ay livrez, j'ay conspiré leur perte, Et leur seule malice a semé tes lauriers. Donc par tous les effets d'un fidelle service, Israël fait changer un arrest si sanglant, Du dieu dont ton orgueil provoque la justice, La faveur est soudaine, et le courroux est lent, Bien quà ses volontez il te trouve rebelle, Croy que pour un peuple infidelle, Un pere si clement ne voudroit t'oublier, Tes veux seront oüys, il finira tes gesnes, Et puis que ton peché t'arreste dans les chaisnes, Un parfaict repentir te pourra deslier. Ce dieu que nous servons, et qui par ses parolles, Nous a si bien appris comme on doit l'honnorer, N'est pas sourd et muet ainsi que les idoles, Que nos cruels vainqueurs font gloire d'adorer; Implorons donc son ayde au milieu de nos peines, Nos plaintes ne seront plus vaines, Il guerira nos maux, il conduira nos pas, Et se ressouvenant quelle est nostre naissance, Sa main de nos vainqueurs destruira la puissance, Et leurs forts ni leurs tours, ne les sauveront pas. Bien que leur insolence ait des suites prosperes, Que vaincre et qu'assaillir soit le mesme pour eux, Ne pensons pas pourtant que ces fils de viperes, Doivent estre innocens, parce qu'ils sont heureux; Ce que chacun d'eux ayme, est le dieu qu'il adore, Leurs fruicts sont des fruicts de Gomore, Qu'on voit fumer encor des vengeances du ciel, Une noire fureur empoisonne leurs veines, Et si quelques ruisseaux serpentent dans leurs plaines, Leur couleur est de sang, et leur goust est de fiel. Enyvrez des douceurs d'une promte victoire, Ils osent proferer ces mots injurieux, Que ce dieu dont la force est esgale à la gloire, Pour deffendre les siens n'a-t'il quitté les cieux? Quand les feux reduisoient leurs campagnes en poudre, Pourquoy ne lançoit-il la foudre? Que faisoit sa valeur? Qui retenoit ses mains? Dequoy leur a servy l'encens et les victimes? Leur bras fut-il plus fort? Leurs coeurs plus magnanimes? Pour croire un autre dieu que les autres humains. Croit-on que le seigneur soit sourd à ce blasphesme? Et s'il n'a peu soufrir nostre infidelité, Pourroit-il endurer une impudence extresme, Qui ne pardonne pas à sa divinité? Il n'en faut point douter, leur brutale arrogance Hastera nostre delivrance, Aussi bien quels malheurs nous restent à soufrir? Nos thresors sont pillez nos villes sont desertes, De monceaux d'ossements nos plaines sont couvertes, Et la mort à nos yeux par tout se vient offrir. Apres les tourbillons d'une noire tempeste, La profonde bonnace en fin va revenir, Et Dieu qui soubs le joug nous fait courber la teste, Est touché de nos pleurs, et las de nous punir, C'est maintenant (dit-il) que mes yeux favorables, Vont sur ces peuples miserables, Espandre les rayons d'une eternelle amour, Des maux qu'ils ont soufferts ma justice est contente, Il faut que mes faveurs surpassent leur attente, Et que leur ennemis endurent à leur tour. Ils pensent à mes yeux cacher leurs sacrileges, Que je ne puis changer le bon-heur de leur sort, Mais leur perte s'approche, et je leurs tends des pieges, Où ma juste fureur leur donnera la mort, Rien ne les peut sauver, ils verront à leur honte, Que ce bras dont ils ne font conte, Peut sans faire d'effort, abbattre leur orgueil, Que j'excerce un pouvoir à qui tout autre cede, Que si je fais le mal, je donne le remede, Et quand je veux, je ferme, et j'ouvre le cercueil, Je ne puis plus soufrir, je ne suis plus propice, Pour leur percer le sein j'éguise tous mes traits, Et ma main leur prepare un si rude supplice, Qu'il rendra mon couroux redoutable à jamais; Leurs superbes citez se verront desolées, Leurs filles seront immolées, Au fer victorieux de ceux qu'ils ont domptez, De leur barbare sang mes fleches seront teintes, J'en laveray mes mains, et riray de leurs plaintes, Comme ils rioyent des pleurs que mon peuple a jettez? Ministres malheureux du plus rude suplice, Dont Dieu punit jamais un oubly criminel, Ne pensez pas qu'un jour nostre mal ne finisse, Et que dans les combats vostre heur soit eternel; Changez donc desormais ce prophane langage, De qui vostre insolence outrage Un peuple malheureux que vous chargez de fers, Le seigneur qu'il adore est prest de le defendre, Vous n'avez rien conquis qu'il ne vous faille rendre, Et vos maux passeront les maux qu'il a soufferts. PARAPHRASE PLAINTE DE DAVID Fidelles compagnons de mes longues traverses, Soldats qui me donnez tant de preuves diverses, D'une invincible foy, Ne vous estonnez pas si je verse des larmes, Et trahis par mes yeux la gloire de mes armes, On pleure justement, quand on pleure son roy. Il le faut avoüer, la mort que je soûpire, Me conserve la vie, et m'asseure l'empire Pour qui j'ay combatu, Mais dans les sentimens que la douleur me donne, Je croirois à Saül dérober la couronne, Si j'avois refusé des pleurs à sa vertu. Peuple, qu'on soit touché d'un regret veritable, Qu'on plaigne le destin de ce roy redoutable, Qui desçend chez les morts; Regretter un monarque, et loüer sa memoire, Contre l'effort des ans asseure mieux sa gloire, Que le marbre orgueilleux dont on couvre son corps. Qui ne seroit émeu de malheurs si tragiques, Saül qui fust l'appuy des fortunes publiques, Ne joüit plus du jour, Jonathas a suivy ses tristes destinées, Et leurs meilleurs soldats en leurs jeunes années, Mourant pour leur defence ont monstré leur amour. Ô dieu, s'il est permis à l'humaine prudence, De sonder les secrets de cette providence Qui conduit les mortels, D'où vient qu'en ce combat ton pouvoir se declare Avec tant de faveur pour un peuple barbare, De qui le sacrilege attaque tes autels? Mais sans monter si haut d'un vol plein d'insolence, Il vaut mieux admirer par un profond silence, Ce divin jugement, Et que chacun aprenne à mespriser le monde, Où les prosperitez s'écoulent comme l'onde, Et qui pour sa nature a pris le changement. Laissons couler nos pleurs, monstrons par nostre pleinte, L'excez de la douleur dont nostre ame est atteinte, Et ses tragiques soins, Le seigneur qui nous oste un si brave monarque, De nostre amour fidelle approuve cette marque, Pourveu que ses vainqueurs n'en soient pas les tesmoins, Ne racontons jamais aux peuples infidelles, D'un si sanglant malheur les honteuses nouvelles, Ils riroient de nos pleurs, Et leurs filles dançant autour de leurs idoles, Rediroient par mépris les funestes parolles, Dont nous nous servirions pour plaindre nos douleurs. Qui pourroit endurer sans mourir de tristesse, Qu'Ascalon pour monstrer sa publique allegresse, Allumast mille feux? Et que les philistins dissent à nostre honte, Que le dieu dont Jacob par tout fait tant de conte, Abandonne les siens, et qu'il combat pour eux? Theatre infortuné du destin de ces princes, Dont le bras fit regner par toutes nos provinces L'abondance, et la paix, Ô mons de Gelboé, que vos sources tarissent, Que vostre air soit mortel, que vos fleurs se fletrissent, Que pour vous le printemps ne retourne jamais. Que le ciel tous les jours sur vous lance la foudre, S'il y vient des troupeaux, qu'il les reduise en poudre, Qu'il y soit tousjours nuit, Qu'il n'y tombe jamais une fraische rosée, Et que du laboureur l'esperance abusée, Apres un long travail, ny cueille point de fruit. De l'oingt du roy des cieux le tiltre venerable, N'a peu sauver un prince aux aages memorable, De la loy du tombeau, Et la mort dont la main enleve sa couronne, Nous apprend que contre elle une ferme colomne, Ne resiste pas plus, qu'un debile roseau, Qui jamais esleva de plus riches trofées. Et qui vid plus souvent des guerres étoufées, Au bruit de sa valeur? La terreur de son nom asseuroit son empire, Et sans le trop loüer, peuples vous pouvez dire, Qu'il n'a paru mortel qu'en ce dernier malheur. Il cueilloit tous les jours quelques palmes nouvelles, Il forçoit la victoire à déployer ses aisles, Pour suivre sa vertu; Le sage Jonathas secondoit sa vaillance, Par ses exploits fameux il prouvoit sa naissance, Et jamais sans triomphe il n'avoit combatu. Une aigle genereux au sortir de son aire, Fond dessus les oyseaux d'une aisle moins legere, Pour contenter sa faim, Que ces deux grands guerriers au mespris de leur vie, Ne couroient aux dangers où la gloire convie, Et les plus forts tomboient sous les coups de leur main. Tel qu'on voit un lion plain d'ardeur et de rage, Devers un ennemy digne de son courage, Sur l'areine courir, Tels les vid-on jadis, soit dedans les batailles, Soit lors qu'ils attaquoient les plus fortes murailles, Aspirer à l'honneur de vaincre, ou de mourir. Mais ces astres si beaux dans la mesme carriere, Ont par le mesme sort veu changer leur lumiere, En des nuits sans matin, Ces princes genereux qu'unissoit la nature, Ne sont pas separez dedans la sepulture, Et leur amour paroist dans leur dernier destin. Filles, quittez ces fleurs dont on vous vid parées, Cependant que Saül dans toutes vos contrées, Fit refleurit la paix, Suspendez maintenant l'usage de vos charmes, Donnez-luy des soupirs, presentez-luy des larmes, Et dedans vos discours ne l'oubliez jamais. Incomparable amy qui n'és plus rien que cendre, Puisque dans le tombeau la mort te fait descendre, Sans respecter ton rang, Que ne puis-je aujourd'huy contenter mon courage? Et qu'au lieu de ces pleurs qui baignent mon visage, N'ay-je la liberté de te donner mon sang! Tu vivois en moy seul, je te donnois la vie, Nos coeurs n'estoient touchez, que d'une mesme envie, Et de mesme plaisirs, Faut-il donc qu'un amour qui n'estoit point vulgaire, Apres t'avoir perdu, te pense satisfaire, Par le commun tribut des pleurs et des souspirs? Je sçay que de beaux yeux ont de puissantes forces, Qu'on laisse avec plaisir à leurs douces amorces, Ravir sa liberté, Mais quoy que de leurs fers leurs esclaves publient, Ils ne sont point du prix des chaisnes qui me lient, Et le temps ne peut rien sur ma fidelité. Belle ame qui sortant de ta prison mortelle, As sans doute emporté d'une amitié fidelle, Le chaste souvenir, Puisque la loy du ciel ordonne que je vive, Je veux que mon esprit dans la tombe te suive, Et qu'il commence un dueil qui ne puisse finir. PARAPHRASE CANTIQUE DE JUDIT Poussons dans l'air des cris de joye, Oublions nos longues douleurs, Qu'aujourd'huy nostre front se voye Couronné de chapeaux de fleurs, Faisons retentir les loüanges, Du dieu dont le pouvoir nous a sauvez des fers, Et qui pour nous arma les anges, Alors que contre nous s'armerent les enfers. Je sçay que sa force et sa gloire, Se lisent sur le front des cieux, Mais dans cette illustre victoire, Leur éclat brille beaucoup mieux, Elle apprend à toute la terre, Qu'il tient entre ses mains le sort des combattans, Et que sans lancer le tonnerre, Il peut d'une parole abatre les titans. Tel qu'on voit des hautes montagnes, Descendre un torrent furieux, Dans le sein des vertes campagnes, De qui l'émail charmoit les yeux; Tel de l'orgueilleuse Assyrie, Sort le camp infidelle avec ses estendars, Et l'on n'oppose à sa furie, Que des soldats craintifs, et de foibles rempars. Devant luy vole une poussiere, Qui le couvre d'un voile épais, Le soleil en pert sa lumiere, La terre gemit sous le fais, Les chevaux tarrissent les fleuves, La plaine retentit d'un effroyable bruit, Et par tout on ne voit que preuves, De ce que peut un roy que la fureur conduit. Tout eust flechy dessous ses armes, Et ses escadrons triomphans, Devant nos yeux trempés de larmes, Eussent égorgé nos enfans, Il eust laissé dans nos familles, Les vestiges cruels d'un insolent bon-heur, Et sa main espargnant nos filles, Leur eust vendu la vie, au prix de leur honneur. L'effet eut suivy la menace De ces sacrileges guerriers, Si Dieu lassé de leur audace, N'eust point fait secher leurs lauriers, Les racines en sont couppées, Holoferne n'est plus, son camp fuit, ou se rend, Leurs esperances sont trompées, Et la main d'une femme a fait un coup si grand. Ce n'est point un camp redoutable, Ni des titans bouffis d'orgueil, Qui par un effort memorable, De son lit, on faict son cercueil, Judit détourne la tempeste, Qui partoit de la main d'un barbare vainqueur, Sa main triompha de sa teste, Aussi-tost que son oeil triompha de son coeur, Quand la mortelle destinée, Que le ciel rend commune à tous, Eut à sa coûche infortunée, Dérobé son fidelle espoux, Ses yeux virent mourir leur flâme, Sa grace disparut, son teint perdit ses fleurs, Et le chaste feu de son ame, Ne nourrit son ardeur que de l'eau de ses pleurs. Mais quand autour de ses murailles, Un prince inhumain se fait voir, Que la soif brusle les entrailles, D'un peuple qui manque d'espoir; Pour l'affranchir de servitude, Et plonger Holoferne aux eternelles nuits, Elle quitte sa solitude, Et fait un peu de tréve avecque ses ennuis. Pour forcer ce coeur infidelle, À luy consacrer tous ses veux, D'une façon rare et nouvelle, Sa main frize ses beaux cheveux, Ses yeux qui nageoient dans les larmes, Reprennent leurs attraits, rappellent leurs clartez, Et tout ce que l'art a de charmes, Conspire à relever l'éclat de ses beautez. Telle, ou plus magnifique encore, Elle alla trouver l'ennemy, Si tost qu'il la voit, il l'adore, Sans elle il ne vit qu'à demy, Il n'a que son nom dans la bouche, Il ne peut commander à son desir nouveau; Mais s'il la destine à sa couche, Sa genereuse main le destine au tombeau. Son ame de vin eschaufée, Nage desja dans les plaisirs, Que luy promet le vain trofée, De ses impudiques desirs, Lors que Judit qui le méprise, Luy fait sentir le fer que son ange conduit, Le corps tombe, et l'ame surprise, Parmy des flots de sang sous la terre s'enfuit. Quand la nouvelle fut semée Du triste sort de ce vainqueur, Les plus vaillans de son armée Perdirent l'esprit et le coeur, Le seigneur contre eux se declare, Il prononce l'arrest de leur dernier destin, Et pour verser leur sang barbare, Nos soldats courageux mesprisent le butin. Les enfans de leur main debile, Immolent ces audacieux, Qui pensoient bloquant nostre ville, Empescher le secours des cieux, Leur ombre leur est redoutable, Et ce superbe camp qui tarit nos ruisseaux, Par une vengeance équitable, Paye avecque son sang l'usure de leurs eaux. Grand dieu qui nous veis dans la guerre Le joüet d'un prince insolent, En fin tu lances le tonnerre, Dont le coup nous sembloit si lent, Tu nous fais voir que la prudence, Sans ton divin secours ne peut rien affermir, Et que l'oeil de ta providence, Veille quand les mortels l'accusent de dormir. Pour payer des faveurs si grandes, Ô monarque de l'univers, Nous n'avons point d'autres offrandes, Que nos voix, nos luths et nos vers, Nous les consacrons à ta gloire, Nos coeurs te garderont une eternelle foy, Tu vivras dans nostre memoire, Et nos chants n'auront plus d'autre sujet que toy. Ton pouvoir n'a point de limites, Tes yeux peuvent tout découvrir, Tes faveurs passent nos merites, Tu donnes tout sans t'apauvrir, Tu pers ceux qui t'ozent déplaire, D'une grande cité, tu fais un grand tombeau, Et devant ta juste colere, La couronne est un verre, et le sceptre un roseau. Que la terre te rende hommage, Que l'ame de châque mortel, Où l'on voit luire ton image, Soit ta victime et ton autel, Tousjours les grands dons ne te plaisent, Tu n'aymes pas tousjours les honneurs de l'encens, Mais tousjours nos larmes t'appaisent, Et tousjours tu reçois des souspirs innocens. Ces voûtes dont on voit la course, Si juste en ses diversitez, Le soleil cette vive source, De richesses et de clartez, L'air, le feu, la mer et la terre, Que ta puissance unit d'un si ferme lien, Et dont elle accorde la guerre, Par un mot seulement furent formez de rien. Seigneur lors que tu fis le monde, Tu fis paroistre ton pouvoir, Aujourd'huy ta bonté profonde, Dans sa conduite se fait voir, Tu te répans par toutes choses, Ta sagesse est l'esprit dont tout est animé, Et sur toy seul tu te reposes, Du soin de ce grand corps que toy seul as formé. Lors que nostre ingrate malice, Te met les armes à la main, Contre les traits de ta justice, Le pecheur se deffend en vain, D'une parole tu renverses Ces rois qui jusqu'au ciel élevoient leur orgueil, Et par mille routes diverses, Leurs injustes desseins trouvent un mesme écueil. Tu fais marcher devant ta face, Les foudres et les tourbillons, Quand tu veux dissiper l'audace, De leurs perfides bataillons, Leurs montagnes sont ébranslées, Le ciel lance sur eux des regards irritez, Et dessous ses ondes salées, La mer ensevelit leurs infames citez. Telle n'est pas la destinée, De ceux qui reverent ta loy, Leur innocence est couronnée, Ta gloire est le prix de leur foy, Jamais pour eux tu ne sommeilles, Jamais l'evenement ne trompa leur dessein, Leurs plaintes touchent tes oreilles, Et lors qu'on les poursuit, tu leur ouvres ton sein. Vous vous trompez, superbes princes, Alors qu'aveuglez de fureur, Vous pensez remplir nos provinces, De sang, de carnage, et d'horreur, Ce dieu puissant à qui nous sommes, Se rit dedans le ciel de vostre vanité, Et pensant attaquer des hommes, Vostre rage s'attaque à la divinité. Il vous ostera le courage, Le nostre deviendra plus fort, Vous ferez un honteux naufrage, Il nous conduira dans le port, Vostre sang vangera nos larmes, Nous rirons devant vous de vos tourment divers, Vous serez blessez de vos armes, Et nous verrons vos corps la pasture des vers. PARAPHRASE CANTIQUE D'EZECHIAS Dans les vives douleurs dont je sens les atteintes, Seigneur, c'est donc en vain que je te fais mes plaintes, Au milieu de mes jours je verray le cercueil, Mes pechez m'ont reduit en cét estat funeste, Mon mal est sans remede, et le bien qui me reste, N'est que le repentir de mon premier orgueil. Alors que j'esperois un grand nombre d'anées, Je voy sur l'horison mes dernieres journées, Les voeux pour mon salut sont des voeux superflus, Admirables thresors de qui la terre abonde, Cieux qui marchez tousjours, divins flambeaux du monde Images de mon dieu, je ne vous verray plus. Sortez de mon esprit, esperances frivoles, Honneurs, pompes, thresors, qui fustes mes idoles, Objets vains et trompeurs de mon jeune desir, La beauté de mes jours s'écoule comme un songe, Et dans ces tristes lieux où la douleur me plonge, Le jour ne luit jamais, non plus que le plaisir. À peine de mes jours la trame est-elle ourdie, Que je la voy coupper par une maladie, Dont l'art des medecins irrite les efforts, Le jour m'est importun, et la nuit m'espouvante. L'avenir me fait peur, le passé me tourmente; Et devant que mourir je souffre mille morts. Rois qui ne connoissez d'autres dieux que vous mesmes Qui pensez que la mort craindra vos diadesmes, Lisez vostre destin dans mon triste accident, Il ne me reste rien de ma premiere pompe, Je perds la majesté de qui l'éclat vous trompe, Et devant mon midy, je voy mon occident. Ce dieu dont la colere est un trait de tonnerre, Qui fait mouvoir les cieux, qui fait trembler la terre, Donne un juste supplice au mal que j'ay commis, Mes plaisirs sont passez, la gloire m'abandonne, Et la mort toute seule abbat une couronne, Que j'ay sçeu conserver contre mille ennemis. Seigneur, comme autrefois tu ne m'és plus propice, Tu veux que ta puissance éclate en mon suplice, Qu'il monstre à tous les rois combien pese ta main, Et je te voy pour moy tel qu'un lion superbe, Qui d'un cruel effort terrasse dessus l'herbe, Une foible brebis pour contenter sa faim. Puis que ce sont tes mains qui reglent ma fortune, Il faut qu'en cét estat ma douleur t'importune, Il faut pour te fléchir que j'esleve ma voix, Imitant les accens des chastes tourterelles, Qui pendant leur veufvage en leurs flâmes fidelles, Troublent par leurs souspirs le silence des bois. Belles voûtes dazur, throsnes de la lumiere, Des esprits affligez esperance derniere, Mes regards vainement sont attachez sur vous, C'est en vain que je prie, en vain je fonds en larmes, L'excez de mon orgueil vous feit prendre les armes, L'excez de mon regret ne vous rend pas plus doux. L'orage qui m'attaque accroist sa violence, Seigneur, fay dessus moy reluire ta clemence, Esloigne de ma teste un malheur eternel, Retire-moy des flots, appaise leur colere, Car si je t'ay pour juge, aussi t'ay-je pour pere, Et je suis ton enfant, si je suis criminel. Mais que puis-je alleguer pour excuser mon crime? La peine que je sens n'est que trop legitime, Mes pechez m'ont conduit à ce moment fatal, À qui dois-je conter ma funeste avanture? Comment puis-je guerir du tourment que j'endure? Puis-que mon medecin est l'autheur de mon mal. Avec quelque rigueur que ta main me punisse, Je confesse, grand dieu, que tu me rends justice, J'ay merité le mal que tu me fais sentir, Aussi pour détourner la mortelle tempeste, Que mon ingratitude attire sur ma teste, Je ne veux employer que le seul repentir. Que si pour t'apaiser, et t'arracher la foudre, Qui veut de mes lauriers faire un monceau de poudre, C'est trop peu que mes yeux ne cessent de pleurer, S'il faut pour vivre en toy, mourir à mes delices, Ne crains point de fraper, redouble mes supplices, Dans l'espoir du pardon je puis tout endurer. Quand mille exploits fameux me couronnent de gloire, Qu'une profonde paix, doux fruit de ma victoire, Mesle dans mes estats l'abondance aux plaisirs, La mort couvre mes yeux de ses voiles funebres, Et changeant ma lumiere en obscures tenebres, Me ravit tous les biens qui flattoient mes desirs. Ô mes yeux arrestez vos humides fontaines, Mon dieu reçoit ma plainte, il soulage mes peines, Il éclaire mon ame, il brise tous ses fers, D'un eternel oubly mes fautes sont couvertes, Mon bien va surpasser la grandeur de mes pertes, Et j'espere le ciel, si j'ay craint les enfers. Quand ta juste rigueur m'eust la clarté ravie, La perte de mon sceptre, et celle de ma vie, Donnoit-elle du lustre à ton divin pouvoir? Dessus le front des cieux ta puissance est escrite, Mais ceux que ta rigueur au tombeau precipite, Cessent de la loüer en cessant de les voir. Ce bel astre du jour, et ces claires estoiles, Que la nuit laisse voir au travers de ses voiles, Adjoustent a mon zele une nouvelle ardeur, J'admire les beautez dont la terre est pourveüe, Et ses thresors divers ne plaisent à ma veüe, Qu'à cause que je voy des traits de ta grandeur. Seigneur, conduis mes pas au bout de la carriere, Preste tousjours l'oreille à ma juste priere, Espans tousjours sur moy ta divine faveur, Et dans ce temple auguste, où l'on voit ta justice, Abandonner la foudre au moindre sacrifice, Je publiray tousjours que tu fus mon sauveur. PARAPHRASE CANTIQUE TROIS ENFANS Espoir de toute ame affligée, Grand dieu nostre unique recours, Par qui la trame de nos jours, Malgré les feux est prolongée, Seigneur, dont la puissante main, Des fers d'un tyran inhumain, Sauva nos ancestres fidelles, Que ton nom soit tousjours beny, Que par des chansons immortelles, On celebre à jamais ton pouvoir infiny. Que dans le sejour où ces anges, Qui ne sont que flâme et qu'ardeur, Servent de throsne à ta grandeur, On chante tes saintes loüanges, Qu'on te benisse dans les cieux, Où ta gloire ébloüit les yeux, Où tes beautez n'ont point de voiles, Où l'on voit ce que nous croyons, Où tu marches sur les estoilles, Et d'où jusqu'aux enfers tu lances tes rayons. Rares et superbes ouvrages, Merveilles, chef-d'oeuvres divers, Qui paroissez dans l'univers, Venez rendre à Dieu vos hommages, Ce que vous avez de beauté, De richesse, et de majesté, Vous le devez à sa puissance, Elle vous a formez de rien, Et la loy de sa providence, Est de vostre grandeur l'infaillible soustien. Benissez Dieu troupes aislées, Anges, qu'embrase son amour, Clairs flambeaux, qui dans ce sejour Guidez nos ames exilées, Voûtes d'or, miracles roulans, Globes de flâme estincelans, Palais d'admirable structure, Throsnes d'azur, superbes corps, Beaux cieux, gloire de la nature, Celebrez sa grandeur en vos divins accords. Mers sur nos testes suspenduës, Eaux qui couvrez le firmament, Vertus que dans châque element, La providence a respanduës; Miroir de la divinité, Pere immortel de la clarté, Par qui seul la terre est feconde, Oeil du ciel qui nous fais tout voir, Roy des astres, ame du monde; Benissez du seigneur l'adorable pouvoir. Loüez sa grandeur nompareille, Inconstant soleil de la nuit, De qui le char roule sans bruit Lors que la nature sommeille, Illustre courriere des mois, Lune, dont les secretes loix Gouvernent les plaines salées, Feux errans, celestes flambeaux, Fleurs d'or sur le ciel estalées, Astres benissez Dieu qui vous a faits si beaux. Perles brillantes et liquides, Douce nourriture des fleurs, Manne du ciel, fertiles pleurs, Dont l'aube rend les prez humides; Et vous corps sans ame mouvans, Objets trompeurs, jouets des vens, Voiles du ciel, subtiles nües, Espoir de nos champs alterez, Louez les forces si connues, De ce bras qui du rien a les hommes tirez. Horribles autheurs des tempestes, Rois de l'air, terreur des nochers, Vens qui des plus fermes rochers, Esbranlez les superbes testes; Foudres qui grondez dans les airs, Ravines, orages, esclairs, Effroy des ames criminelles, Armes dont le ciel irrité Punit icy bas ses rebelles, Benissez du seigneur la haute majesté. Feu qui d'une vitesse extrême, As pris place dessous les cieux, Où sans te monstrer à nos yeux, Tu vis seulement de toy-mesme; Air, où le ciel avec horreur, De son equitable fureur Imprime les sanglantes marques, Lors qu'elle est preste de punir, Ou les peuples, où les monarques, Benissez le seigneur qu'on ne peut trop benir. Prin-temps qui fais pousser les herbes, Hyver couronné de glaçons, Esté dont les riches moissons, Rendent nos campagnes superbes; Gresle, neige, broüillars espais, Loüez le seigneur à jamais, Celebrez son nom adorable, Tout ce qu'il produit est parfait, Et cét univers admirable, De son divin pouvoir n'est qu'un petit effet. Nuit amoureuse du silence, De qui les innocens pavots, De nos soins et de nos travaux, Adoucissent la violence; Jour qui chassant l'obscurité, Fais connoistre la verité Des objets que cachent les ombres, Benissez ce dieu nompareil Sans qui les astres seroient sombres, Et qui de ses clartez esbloüit le soleil. Riche et pesante creature, Vielle nourrice des humains, Qui rends au travail de leurs mains, La recompense avec usure, Tertres par leur soin cultivez, Monts qui jusqu'au ciel eslevez L'orgueil des vos cimes hautaines, Vallons de richesses couvers, Fleuves, estangs, ruisseaux, fontaines, Benissez le seigneur que benissent nos vers. Fameux theatre des naufrages, Mer dont les flots impetueux Viennent d'un pas respectueux Baiser le sable des rivages, Creux et vaste empire du vent, Dont le calme est si decevant, Molle ceinture de la terre, Lien de cent peuples divers, Champ de la paix, et de la guerre, Celebrez à jamais l'autheur de l'univers. Vivans écueils, lourdes balaines, Reines de l'humide troupeau, Qui trouvez à peine assez d'eau, Au milieu des liquides plaines; Hostes de l'air, et des forests, Dont les chansons ont des attraits, Qui charment si bien nos oreilles; Et vous où Dieu ne faict pas voir, Moins de beautez et de merveilles, Terrestres animaux, benissez son pouvoir. Rendez-luy vos justes hommages, Redoublez vos sainctes ferveurs, Ô vous qu'il comble de faveurs, Hommes, ses vivantes images; Peuple qu'il a choisi pour sien, Dont il s'est rendu le soustien, Tandis que tu luy fus fidelle; Et vous qui prés de ses autels, Où vostre charge vous appelle, Implorez sa faveur pour les autres mortels, Ames qui parmy la licence, Et sous cét air contagieux, Qui se respand en tant de lieux, Vous conservez dans l'innocence, Pour qui les sentiers des vertus Quoy que rudes et peu batus, Sont pleins d'agreables delices, Loüez ce dieu qui vous conduit, Qui vous fait triompher des vices, Et vous sert de soleil au milieu de la nuit. Mais nous qu'il couronne de gloire, Qu'il garde au milieu de ces feux, À qui dans un combat fameux, Il fait remporter la victoire, Nous dont il a brisé les fers, Nous qu'il retire des enfers, De qui la cause arme les angles, Celebrons son nom à jamais, Faisons retentir ses loüanges, Et quand nous parlerons, parlons de ses bien-faits. Qui n'eust dit qu'un sanglant courage Alloit contenter sa fureur, Que nostre foy n'estoit qu'erreur, Et nostre constance que rage, Alors que d'un cruel effort, On nous enfermoit où la mort Reigne sur un thrône de flâme, Mais ce dieu dont les sainctes loix, N'ont jamais sorty de nostre ame, Renverse les arrests que prononcent les rois. Les rigueurs de la servitude, Les tourmens, les pertes, l'ennuy, Alors qu'on les soufre pour luy, N'ont rien ni d'amer, ni de rude, On court au plus honteux trespas, Le vice avec tous ses appas, Rencontre des coeurs immobiles, Leurs efforts ne sont plus mortels, Et les roseaux les plus fragiles, En colonnes changez soustiennent ses autels. CANTIQUE DE ZACHARIE En fin je voy sur l'horison, Venir cette heureuse journée, Qui bornant d'Israel la triste destinée, Luy doit de tous ses maux donner la guerison. Un astre brillant de splendeur, Dissippe la nuict où nous sommes, Et Dieu prestant l'oreille à la plainte des hommes, Pour rompre leur liens abbaisse sa grandeur. Peuples, il n'en faut plus douter, La maison de ce grand prophete, Dont en un sceptre d'or Dieu changea la houlette, Nous presente celuy qui nous doit racheter. C'est le bien qu'il nous a promis, C'est le monarque redoutable, Qui nous doit delivrer d'un joug insuportable, Et mettre dans nos fers nos premiers ennemis. Nous avons souspiré long-temps, Apres l'effet de tes oracles, Mais ô dieu de Jacob, en ce jour de miracles, Tous nos maux sont gueris, et tous nos voeux contens. Tu fais grace à tous les humains, Tu finis leurs longues miseres, Et le bien qu'en esprit tu feis voir à nos peres, Est le bien qu'aujourd'huy nous tenons dans nos mains. Mais, ô mortels, s'il est si doux, S'il vous fait des faveurs si grandes, Apprenez que vos coeurs sont les seules offrandes, Que pour reconnoissance il desire de vous. Il veut que dans tous vos discours, On n'entende que ses merveilles, Que son nom seulement soit doux à vos oreilles, Et que vous luy donniez le printemps de vos jours. Il vous remet en liberté, Il vous sauve du precipice, Afin que vos esprits luy rendent le service, Que leur ressentimens doivent à sa bonté. Ton heur n'est-il pas nompareil, Cher enfant qui me dois la vie, Et qui n'auroit sujet de te porter envie, Servant comme tu fais d'aurore à ton soleil. Tu viens annoncer aujourd'huy, Que ce roy l'espoir de la terre, Au lieu de vent, d'esclairs, de flâme, et de tonnerre, Fait marcher la clemence, et la paix devant luy. Qu'à la fin nos voeux sont ouys, Que nos offences sont remises, Que nous allons gouster les delices promises, Et voir un grand soleil sans en estre éblouis. Que par d'invincibles accors, Les cieux et la terre s'unissent, Que par les veritez les figures finissent, Et qu'un jour eternel illumine les morts. CANTIQUE DE SIMEON Puis que par un bon-heur à nul autre pareil, Mes yeux ont veu lever ce glorieux soleil, Apres qui le monde souspire, Ô dieu dont la clemence a contenté mes voeux, Pour combler ce bien-fait, la grace que je veux, Est que tu souffres que j'expire. Permets, permets seigneur, que j'aille chez les morts, Annocer que ta grace ouvre tous ses thresors, Que ta main quitte le tonnerre, Que des fils de Jacob le salut est certain, Et qu'un astre se leve aux rives du Jourdain, Qui sauvera toute la terre. CANTIQUE DE LA SAINCTE VIERGE Je ne puis plus cacher la grandeur de ma joye Pour mon ressentiment c'est trop peu qu'on la voye Paroistre dans mes yeux, Il faut que mon discours en donne connoissance, Et qu'on adore en moy la gloire et la puissance, Du monarque des cieux. Luy qui n'est que beauté, que force, et que lumiere, A daigné m'eslever d'une obscure poussiere, Au rang ou je me voy, Et mon humilité luy plaist de telle sorte, Qu'il prefere mon sein au trosne qui le porte, Et veut naistre de moy. C'est pour ce cher enfant que le monde souspire, C'est par ce cher enfant que d'un commun martyre, Les rigueurs finiront, Et c'est pour cét enfant qui doit naistre sans pere, Que les hommes captifs sortant de leur misere, Sans fin me beniront. Je ne me puis lasser de le redire encore, Dieu que la terre craint, et que le ciel adore, Me comble de faveur, Il descend dans mon sein, et me rendant feconde, Il veut que ce soit moy qui donne à tout le monde, Son maistre, et son sauveur. Il est juste, il est sainct, et les coeurs qui le Craignent, Reçoivent tous les jours aussi-tost qu'ils se Plaignent, Leur salut de ses mains, Un souspir amoureux luy fait quitter les armes, Et le feu de son ire est esteint par les larmes, Que versent les humains. Lors qu'il fit l'univers, il fit une merveille, Mais il faut avoüer qu'elle n'est point pareille À celle de ce jour, Où son bras immortel jadis si redoutable, Fait en nostre faveur un chef-d'oeuvre adorable, De puissance et d'amour. De ces audacieux qui n'estant rien que terre, Osent par leurs discours luy declarer la guerre, Il dissipe l'orgueil, Il nous ouvre les yeux pour voir ce grand mystere, Et si pour nous sauver c'est un port salutaire, C'est pour eux un écueil. À qui tout défailloit, il donne toutes choses, Les espines vont croistre ou fleurissoient les roses, Tout va changer de loix, La peur se va glisser dans les coeurs des plus braves, Les princes orgueilleux vont devenir esclaves, Et les esclaves rois. Israël ne crains plus, ta misere est finie, Tu ne languiras plus dessous la tyranie Du peché triomphant, Desormais à tes veux rien ne fait plus d'obstacle Et si tu veux sçavoir qui produit ce miracle, C'est la main d'un enfant. Enfant l'amour du ciel, et la gloire du monde, Dont les vives clartez chassent la nuit profonde, Tu nous estois promis, Dieu ne veut plus de nous de sanglantes victimes, C'est assez de ton sang pour effacer les crimes Que nous avons commis. PARAPHRASE CANTIQUE SAINCT AMBROISE Source eternelle de lumiere, Arbitre du sort des humains, Toy devant qui les souverains Ne sont qu'une vile poussiere, Grand dieu qui dessus l'univers Tiens sans cesse les yeux ouvers, Et qui n'as point d'inquietude, Nostre coeur n'est-il pas suspect D'une brutale ingratitude, Si nous nous taisons par respect? Bien que les plus hautes loüanges Ne te rendent pas glorieux, Tu prends plaisir dedans les cieux, Aux sacrez concerts de tes anges, Ils ne sont jamais consumez Du feu dont ils sont allumez, Tousjours tes beautez les contentent, Leur esprit t'adore et te craint, Et pour tous hymnes il te chantent, Le seigneur, le seigneur est sainct. Les cieux, ces campagnes brillantes Dont rien n'efface les couleurs, Où ta main sema comme fleurs, Les estoiles estincelantes, Les astres de qui les thresors Enrichissent les autres corps, Par des influences secrettes, Dans ce bel ordre qu'ils font voir, Sont autant de langues muettes, Qui nous parlent de ton pouvoir, Cette guerre et ces alliances Qu'on voit entre châque element; Ce reflux dont le mouvement, Est l'écueil de nos connoissances; Ces moissons qui parent nos champs, Aprés que les coutres tranchans Ont leurs entrailles déchirées, Sont des mirois où tes beautez, Afin d'estre considereés, Temperent leurs vives clartez. Aussi tost que l'aube vermeille Vient aux peuples de l'orient Monstrer son visage riant, Et que la nature s'éveille, Dessus le bord de nos ruisseaux Les cris differens des troupeaux Implorent ta saincte assistance, Et les petits hostes des bois, Rendent hommage à ta puissance Par le doux concert de leurs voix. Ceux dont les ames éclaircies Des grands succez de l'avenir, Ont daigné nous entretenir De tant de hautes propheties, De qui les yeux ont veu de pres Les merveilles et les secrets Que tu couvres de milles voiles, Benissent sans fin ta bonté, Dans cét empire où les étoiles Pres de toy perdent leur clarté. Les messagers de ta parole Qui plains d'une celeste ardeur, Pour faire adorer ta grandeur Couroient de l'un à l'autre pole, Ces doctes et fameux témoins, De tous les travaux et les soins Où leur maistre soûmit sa vie, Chantent dans leurs heureux transport, Que sa route qu'ils ont suyvie Les a fait arriver au port, Ces incomparables athletes, Dont les efforts plus que mortels Ont fait au pied de tes autels, Tomber les idoles müetes, Les martyrs, qui dans leurs douleurs Ne verserent jamais de pleurs, Où n'en verserent que de joye, Benissent l'aymable destin, Qui pour peu de sang leur octroye, Un bon-heur qui n'a point de fin. L'eglise cette illustre barque, Contre qui l'enfer inhumain Conspire et se mutine en vain, Ta pour pilote et pour monarque, Elle adore un pere puissant, Un fils sage et tousjours naissant, Dont jamais l'estre ne commence, Un esprit, dieu de charité, Qui recevant d'eux son essence, Espuise leur fecondité. Doux medecin de nos miseres, Qui pour nous sauver du trespas Où le peché guidoit nos pas, Soufris tant de peines ameres, Que nostre vain raisonnement Se travaille inutilement Pour comprendre cette avanture, Où l'on voit contre la raison, Un dieu pour sauver la nature, S'enfermer neuf mois en prison. Cher objet de nostre esperance, Divin flambeau qui nous conduits Dans la sombre horreur de nos nuits, Tu n'és plus un dieu de soufrance, Lors que tu sortis du tombeau, Ta gloire alluma son flambeau, Et la mort ne peut plus l'esteindre, Tu renverses tous ses projets, Dans l'enfer ton bras se fait craindre, Et tes vainqueurs sont tes subjets. Ton trespas est nostre victoire, Par luy le ciel nous est promis, Ceux qui furent tes ennemis, Sont les heritiers de ta gloire, Nous aymons, nous sommes aymez, Les cieux ne nous sont plus fermez, Il n'ont plus pour nous de tonnerre, Et ton pere dont le courroux, Nous a si long-temps fait la guerre, N'a des caresses que pour nous. Avec toy son throsne il partage, Il te donne tous ses thresors, Et les anges dans leurs accords, Comme à luy te rendent hommage, Tu reposes dedans son sein, Il n'a ni penser ni dessein, Que par toy mesme tu ne voyes, Et dans un commerce si doux, Vous composez tous deux vos joyes, Sans avoir besoin que de vous. Du ciel un jour tu dois descendre, Avec mille escadrons armez, Et les elemens consumez Ne seront lors qu'un peu de cendre, Lors à l'empire de ta vois, Tous les morts verront à la fois Ouvrir leurs demeures funebres, Et leur coeur qui prend tant de soin, Pour se cacher dans les tenebres, Sera leur juge et leur témoin. Durant le cours qu'à nostre vie, Ta providence a limité, Seigneur que nostre volonté, À la tienne soit asservie, Rends-nous de nous mesmes vainqueurs, Fais que jamais dedans nos coeurs, Tes flames ne soient estoufées, Si tu conserves nostre chair, Tu conserveras les trofées, Qui jadis t'ont cousté si cher. Fais-nous, ô source de clemence, Ressentir tes soins parternels, Bien que nous soyons criminels, Prens le soin de nostre defence, Assiste-nous dans nos combats, Et quand nous aurons mis abas Nos enemis inexorables, Fais nous jouyr dedans le ciel, De ces plaisirs incomparables Dont la douceur n'a point de fiel. Cependant preste un peu l'oreille, Aux respectueuses chansons, Dont icy nous te benissons Avec une ardeur sans pareille, Publier quel est ton pouvoir, Qu'elle est ta gloire et ton sçavoir, Est le seul plaisir qui nous touche, Mais quoy que nous disions de toy, Nostre coeur mieux que nostre bouche, Te peut parler de nostre foy. Quitte ce visage severe, Qui nous feroit mourir d'effroy, Menace les demons en roy, Caresse les hommes en pere, Pardonne leurs desloyautez, Et lors que tes bras redoutez Voudront laisser cheoir le tonnerre, Quoy que merite nostre erreur, Songe que des objets de verre, Sont indignes de ta fureur. PARAPHRASE PSEAUME 70 Juge des princes de la terre, Grand dieu qui portes dans tes mains Les tempestes et le tonnerre, Pour punir l'orgueil des humains, Arbitre souverain des affaires du monde, Quelque vive douleur dont je sois tourmenté, Aujourd'huy mon ame ne fonde, L'espoir de son secours qu'en ta seul bonté. Que tous les demons me menaçent, Et que pour me donner la loy, Ces tygres inhumains ne facent Ni paix ni treve avecque moy, Si tu daignes, seigneur, embrasser ma deffence, De ces fiers ennemis je m'esprise l'effort, Et malgré leur vaine insolence, J'espere de gouster les delices du port. Que je te trouve secourable, Seul azile des innocens, Guery d'une main favorable, Les cruels ennuys que je sens, Romps de mes ennemis l'entreprise mortelle, Environne mon front d'un laurier glorieux, Et sois tousjours ma citadelle, Contre les attentats de ces audacieux. L'honneur des puissances supresmes, Est de faire tes volontez, Tu donnes seul les diadesmes, Et par toy seul ils sont ostez, Aussi dés ma jeunesse en ta seule assistance, J'ay cherché le remede aux maux que j'ay soufferts, Prend donc le soin de ma deffence, Et sauve-moy des mains qui me forgent des fers. Dans les sombres flancs de ma mere, Tu m'as tesmoigné ton amour, Tu me voulus servir de pere, Aussi-tost que je vins au jour, Je ressens ces faveurs, je les veux reconnoistre, Mais que pourroit donner pour preuve de sa foy, Un pauvre captif à son maistre, Un enfant à son pere, un subject à son roy? L'or n'est pas ce que tu demandes, Et pour toy, des coeurs innocens Sont de bien plus riches offrandes, Qu'un holocauste et que l'encens Je veux donc imiter le zele de tes anges, Je veux que mon esprit n'ayt que toy pour objet, Et que tes divines loüanges, De tous mes entretiens soient l'unique subjet. Lors que dans un cruel orage On m'a veu sans pallir de peur, Monstrer tout ce qu'un grand courage, Peut faire contre un grand malheur, On a mis ma constance au nombre des merveilles, Mais d'un tel dieu que toy quiconque est assisté, Il a des victoires pareilles, Et jamais ne se rend à son adversité. Que ceste grace continuë, Que j'esprouve un mesme secours, Lors que la viellesse chenuë, Ternira l'éclat de mes jours, Ne retire jamais tes lumieres passées, Ne viens point m'affliger d'une forte douleur, Lors que de mes veines glacées Un hyver sans printemps bannira la chaleur. Voicy le discours ordinaire, De ceux qui conspirent ma mort, Son dieu ne nous est plus contraire, Il l'abandonne à nostre effort, Maintenant à ses veux son oreille est fermée, Conspirons donc sa perte, abaissons son orgueil, Reduisons sa gloire en fumée, Et faisons que du throsne il descende au cercueil. Seigneur, puny leur arrogance, Remply leurs courages d'effroy, Monstre nous que nostre esperance, Ne se fonde en vain dessus toy, Renverse les projets de leur rage insensée, Dissipe leurs desseins par quelque coup fameux, Que l'embusche qu'ils m'ont dressée, À leur confusion soit un piege pour eux. Dans la douleur la plus cruelle Dont je puisse estre combatu, L'espoir de ton ayde fidelle, Soustiendra ma foible vertu, Et bien que tous les jours ta gloire et ta puissance, De leur vive splendeur ébloüissent nos yeux, Toutesfois par ma delivrance, Ton nom dans l'univers sera plus glorieux. Je te consacreray mes veilles, Et ne chanteray sur mon lut Que les adorables merveilles Que tu feras pour mon salut, Quoy que privé de l'art que nous donne l'estude, Je ne laisseray pas de benir ta bonté, Car je sçay que l'ingratitude T'offence beaucoup plus que la temerité. Tu m'as dés ma tendre jeunesse, Fait heureusement concevoir Les miracles de ta sagesse, Et les effets de ton pouvoir, Doncques pour reconnoistre un faveur si rare, Pourrois-je faire moins que m'en entretenir? Et ne serois-je pas barbare, De permettre à mon ame un autre souvenir? Grand monarque de la nature, Ouvre tousjours les yeux sur moy, Et fay qu'à la race future, Je t'annonce avec tant de foy, Fay que d'un ton si fort tes miracles je chante, Et touche les esprits d'une si saincte ardeur, Que dans l'ame la plus meschante, Je grave le respect qu'on doit à ta grandeur. Sous quelles rudes violences Ne m'as tu point fait souspirer? Quelles barbares insolences Nay-je esté contraint d'endurer? Mais tousjours ta clemence assista mon courage, Les larmes de mes yeux ont esteint ton courroux, Et pour moy le plus noir orage, S'est tousjours veu suivy par un calme plus doux. Sainct objet de l'amour des anges, Sage moteur de l'univers, Desormais tes seules loüanges, Seront le subjet de mes vers, D'un doux ravissement mon ame transportée, Annoncera ta gloire, et publiera tousjours, Que ton bras seul la rachetée, Que seul de ses ennuis tu termines le cours. PARAPHRASE PSEAUME 94 Vous qui ne nourrissez que des desirs funestes, Et dont l'ame insensible aux delices celestes, Est esclave des sens, Sortez de vostre erreur, et venez reconnoistre Celuy que l'univers reconnoist pour son maistre Et devant qui les rois se trouvent impuissans. Quand le ciel courroucé pour but de ses tempestes Ne prendroit desormais que nos coupables testes, Quand nous serions bannis, Qu'on nous fuyroit par tout, qu'on riroit de nos pertes, Qu'un air mortel rendroit nos campagnes desertes, Nous serions toutesfois trop doucement punis. Mais Dieu qui d'un regard nous peut reduire en poudre, Ne lance qu'à regret une mortelle foudre, Sur le chef des humains, Et bien que sa menace irritte leur malice, Tous les jours sa clemence empesche sa justice, De perdre en les perdant l'ouvrage de ses mains. Donc les sanglots au coeur, les yeux noyez de larmes, Allons jusqu'à son throsne, et sans craindre ses armes, Confessons nostre erreur, Eust-il le bras levé pour punir nos parjures, Pour defendre sa gloire, et venger ses injures, Nos pleurs et nos souspirs calmeront sa fureur. Mortels ne pensez pas qu'il manque de puissance, Pour punir les pecheurs dont la foible arrogance, Se mocque de sa loy, S'il semble leur donner tous les biens qu'ils desirent, S'il permet que les bons dans leurs chaisnes souspirent, C'est que de ses enfans il éprouve la foy. Le seul dieu d'Israël est le vray dieu du monde, Rien ne peut égaler sa sagesse profonde, Il commande en tous lieux, Sur un centre immobile il balance la terre, Il produit dans son sein les metaux qu'elle enserre, Et d'un orde infaillible il gouverne les cieux. L'orgueilleux ocean mesprisant ses limites, Eust desja soubs l'horreur de ses vagues depites Couvert mille citez, Mais sa puissante main les tempestes modere, Avec un peu de sable arreste leur colere, Et tient dans leurs cachots tous les vens arrestez. Il fait cheoir ces rochers dont les cimes chenües, Elevent leur orgueil jusques dedans les nües, Il renverse les mons, Il détruit les projets des superbes monarques, Abat de leur grandeur les insolentes marques, Et range soubs ses loix l'enfer et les demons. Si nous avons des biens, sa grace en est la source, Quand l'haleine nous manque au milieu de la course, Il nous rend la vigueur, Il escoute nos veux, il respond à nos plaintes, Il reigle nos desirs, il asseure nos craintes, Et laisse à nos souspirs amollir sa rigueur. Ne resistez donc pas alors qu'il vous inspire, Venez sans differer vous soumettre à l'empire De ses divines loix, Que pour luy vos ardeurs soient vives et fidelles, Et n'imitez jamais vos ancestres rebelles, Qu'un temeraire orgueil rendit sourds à sa voix. En vain en leur faveur sa main fit des miracles, En vain dans leur passage il força les ostacles Des flots imperieux, En vain il les nourrit dans des deserts horribles, En vain il les rendit aux armes invincibles, Et fit pour les sauver changer l'ordre de cieux. Ces ingrats dont les noms ternissent nostre histoire, Oublioient ses faveurs, s'opposoient à sa gloire, D'un courage effronté, Leurs coeurs n'estoient remplis que de desirs frivoles, Ils mesprisoient son temple, ils servoient des idoles, Et ne prenoient la loy que de leur volonté. En fin il se vangea de leurs ingratitudes, Ces meschans dans l'horreur des vastes solitudes, Trouverent le tombeau, Et ne veirent jamais ce bien-heureux rivage, Où leur posterité plus fidelle et plus sage, Fonda soubs sa conduite un empire nouveau. De ce malheur tragique apprenons à le craindre, Laissons-nous à ses loix heureusement contraindre, Adorons son pouvoir, Donnons à son amour nostre ame toute entiere, On ne peut s'egarer quand on suit sa lumiere, Et l'on devient heureux si tost qu'on le peut voir. PARAPHRASE PSEAUME 112 Peuples racontez les loüanges Du dieu dont le pouvoir a bâty l'univers, Et que son nom si doux en la bouche des anges, Soit l'unique subjet que celebrent vos vers. Reverez ce dieu redoutable, Consacrez-luy vos coeurs, ainsi que vos discours, Sa volonté peut tout, son nom est adorable, Où le soleil commence, et termine son cours. S'il combat, il a la victoire, Il est seul dans le monde à luy-mesme pareil, Les yeux sont ébloüis de l'éclat de sa gloire, Et ne peuvent sans voile approcher ce soleil. Sa puissance est incomparable, Il voit dessous ses pieds les astres abaissez, Il gouverne la terre, et son oeil favorable, Soulage les ennuis dont les coeurs sont pressez. C'est luy de qui la providence A tousjours soin du pauvre, et reconnoist sa voix, C'est luy qui se mocquant de l'humaine prudence, Des bergers fait souvent des princes et des rois. Luy seul rend les meres fecondes, Son soucy paternel conduit nos actions, Il est nostre flambeau dedans nos nuits profondes, Et nous sert de refuge en nos afflictions. PARAPHRASE PSEAUME 130 Seigneur à qui seul je veux plaire, Tu sçay si d'un vol temeraire Je monte au throsne de mon roy, Si mon respect est hypocrite, Et si tous les desseins que la haine medite, Ont jamais esbranlé ma foy. Je me sçay connoistre moy-mesme, Et je sçay ce qu'au diadesme On doit d'honneur et de respect, Je passe innocemment ma vie, Et si l'on ne me voit avec des yeux d'envie, Je ne sçaurois estre suspect. Je n'ay jamais sur ma puissance Fondé l'orgueilleuse esperance, De voir prosperer mon dessein, Tousjours je t'ay pris pour mon juge, Et lors que j'ay cherché quelque lieu de refuge, Je ne l'ay cherché qu'en ton sein. Un enfant que sevre sa mere, En elle seulement espere, Et de l'oeil il la suit tousjours : Ainsi lors que ta providence, M'oste quelques plaisirs, ou confond ma prudence, C'est à toy seul que j'ay recours. Ne faut-il pas que je confesse, Que si je t'invocque sans cesse, Sans cesse je suis écouté, Que tu veilles pour ma defence, Et que c'est par le bruit de ta seule assistance, Que je suis foible et redouté. Peuples, imitez mon exemple, De vostre coeur faites un temple Où son saint nom soit adoré, Demeurez-luy tousjours fidelles, Et quand vous gemirez soubs des peines cruelles, Qu'il soit seul de vous imploré. PARAPHRASE PSEAUME 138 Seigneur de qui la terre adore la puissance, Quiconque croit tromper l'oeil de ta connoissance, Il se trompe luy-mesme en un si vain projet, Tu sondes nostre coeur, tu lis dans nos pensées, Et quand tu veux punir nos erreurs insensées, Tu n'épargnes le roy, non plus que le subjet. J'ay beau dissimuler, et t'opposer des voyles, De ce regard plus pur que le feu des étoiles, Tu dissipes les nuits où je me veux cacher, Tu prevois mes malheurs devant que je les sente, Et lors qu'à mon esprit ta grace se presente, Tu sçais s'il te doit plaire, ou s'il te doit fascher. Si quelquefois pour moy quelque rayons de gloire, Ont éclairé mon coeur dans sa nuit la plus noire, J'en ay bien-tost perdu l'aymable souvenir, L'amour, l'ambition, la haine, la colere, M'emportent le present comme une ombre legere, Et je deviens aveugle en cherchant l'avenir. Mais, ô divin soleil à qui tout doit son estre, Le passé ne sçauroit à tes yeux disparoistre, L'avenir, le present, n'est qu'un seul temps pour toy, Je ne puis pas comprendre un miracle si rare, Plus je fais de chemin, et plus loin je m'esgare, Je ne le puis comprendre, et pourtant je le croy. Si lassé de me voir d'une injuste licence, Favoriser le vice, opprimer l'innocence, De mes lâches forfaits tu veux borner le cours, Si tu me veux punir d'un severe suplice, Quel lieu peut me soustraire aux traits de ta justice? Et qui peut contre toy me donner du secours? Bien que trouvant dans l'air des routes inconnuës, D'un vol audacieux je traverse les nuës, Et que j'arrive en fin jusques au firmament, Au lieu d'y rencontrer un asseuré refuge, N'y trouveray-je pas le throsne de mon juge? Et pourray-je soufrir son regard seulement? Quand je m'enfermerois dans les grotes profondes, Que le vaste ocean couvre dessous ses ondes, Ou que je descendrois jusqu'au sein des enfers, Pourrois-je m'esloigner de ta saincte presence? Et lors que tu voudrois punir mon insolence, Leurs abysmes profonds seroient-ils pas ouverts? Autrefois sur le point de contenter la flâme, Qu'un injuste desir allumoit dans mon ame, J'ay tenu ce discours qui me remplit d'horreur, Pourquoy dans les travaux consumay-je ma vie? Si je prends les plaisirs où l'âge me convie, La nuit qui couvre tout, couvrira mon erreur. Ô projets insensez, ô superbe ignorance, Ô dessein sacrilege, ô funeste esperance, Quel fruit me laissez-vous qu'un triste repentir, On ne peut rien celer au seigneur que j'adore, Et s'il preste l'oreille à quiconque l'implore, À qui l'oze fascher son bras se fait sentir. Quand nous voulons sonder ses conseils adorables, Et soustenir de prés ses regards redoutables, Nous trouvons une nuit dans ses vives clartez, Mais son oeil dans nos coeurs ne trouve jamais d'ombres, Il perce en un moment tous ces nuages sombres, Dont ils pensent couvrir leurs infidelitez. Grand dieu ne dois-tu pas avoir cét avantage? Dois-tu pas sans erreur connoistre ton ouvrage? Ne te devons-nous pas la lumiere du jour? Et comme ton pouvoir luit en nostre naissance, Nous faisant tous les jours sentir ton assistance, Ne nous monstres-tu pas l'excez de ton amour, L'homme est le grand chef-d'oeuvre ou ta main liberale, D'un ordre nompareil des richesses étale, Dont nul que leur autheur ne reconnoist le prix, Des contraires humeurs elle fait le meslange, Soubs d'immuables loix tous les sens elle range, Et respand dans le corps le sang et les esprits. Ô que pour des ingrats tes faveurs sont extresmes, Ils sont plustost en toy qu'ils ne sont en eux-mesmes, Tu prends soin de leurs corps devant qu'ils soient formez, Et sçais plus clairement les desseins qu'ils bastissent, Les desirs insensez qu'en secret ils nourrissent, Que ne les sçait l'esprit dont ils son animez? Il faut que je m'escrie apres tant de merveilles Qu'elles graces, mon dieu, sont aux tiennes pareilles? Comment peux-tu soufrir nostre injuste froideur? Et d'où vient que cette ame où reluit ton image, Au lieu de t'adorer par un fidelle hommage, Par sa rebellion irrite ta grandeur? On compteroit plustost les arenes volantes, Que l'Afrique contient dans ses plaines bruslantes, Que les dons infinis que tu fais aux humains, C'est un profond abysme où la raison se noye, Et plus à le sonder ses forces elle employe, Plus elle reconnoist que ses efforts sont vains. Encor que je ne sois qu'une masse de boüe, Je pensay toutesfois, il faut que je l'avoüe, Que mes yeux verroient clair dans cette obscurité, Mais apres le travail de cette longue estude, Que m'est-il demeuré que de l'incertitude, Et que le repentir de ma temerité? Mieux instruit desormais, je sçauray bien me taire, Je mettray sur mes yeux un bandeau salutaire, Et de ta volonté je feray ma raison, Dans ton éloignement je te seray fidelle, Tu seras mon souhait, et je n'auray de zele Que celuy de l'honneur de ta saincte maison. Quand lassé de soufrir les méchans sur la terre, Tu lanceras sur eux un horrible tonnerre, Je loüeray ta justice en ce moment fatal, Et je ne craindray pas qu'une mesme tempeste, Pour me perdre avec eux fonde dessus ma teste, Car je suis ennemy de tous ceux qui font mal. Non, je ne marcheois point dans leurs sentiers iniques, Je n'avois point de part à leurs noires pratiques, Tous leurs actes sanglans me donnoient de l'horreur, Et lors que sans respect de ta gloire supresme, Leur bouche contre toy vomissoit un blaspheme, Je me sentois saisy d'une ardente fureur. Je soufrois sans regret les injustes murmures, Les mortels attentas, les brutales injures, D'un peuple à qui les rois sont tousjours odieux, De graces bien souvent je comblois le coupable, Mais mon coeur s'aigrissoit, j'estois inexorable, Alors qu'on s'attaquoit à ton nom glorieux. Si je ne suis plongé dans la mesme ignorance, Si l'on me voit pour luy touché de reverence, Je doy cét avantage à ta seul faveur, Tu m'as daigné choisir dés ma tendre jeunesse, Tu m'as fait amoureux de ta saincte sagesse, Et ta flâme invisible entretient ma ferveur. De cét oeil qui voit tout ly dedans mon courage, Voy si dans ses liens quelque autre objet l'engage, Voy si de la vangeance il garde les desirs, Si la soif des thresors incessamment le ronge, S'il fuit la verité, s'il ayme le mensonge, Et s'il n'est pas constant dans tous ses déplaisirs. Apres avoir connu que mes flâmes sont sainctes, Que mon coeur est sensible à tes seules attaintes, Protecteur de Jacob, ne m'abandonne pas, Que je marche tousjours sous ta vive lumiere, Tu donnes la courronne au bout de la carriere, Et je croy l'obtenir si tu guide mes pas. PARAPHRASE PSEAUME 145 Objet dont mon ame est ravie, Seigneur mon unique flambeau Je veux tous les jours de ma vie, T'offrir un cantique nouveau. Quand quelque ennemy vous assiege, Hommes, implorez son appuy, On ne tombe point dans le piege, Alors que l'on marche apres luy. Ne fondez point vostre asseurance Sur le secours des potentats, Eux-mesmes n'ont pas la puissance De sauver leurs propres estats. L'éclat de leur scepre vous trompe, La mort se rit de leur orgueil, Et se plaist à cacher leur pompe Dans la nuit d'un triste cercueil. Bien qu'ils soient des foudres de guerre, Qu'un peuple soit à leur mercy, Comme ils sont sortis de la terre, Ils r'entrent dans la terre aussi. Dieu seul à luy-mesme semblable, Ne peut ni changer, ni finir, Et sa main rend inébranlable Celuy qu'elle veut soustenir. Qu'en luy châcun de nous espere, Il nous va rendre triomphans, Et nous defendre comme pere, Quand nous l'aymerons comme enfans. Bien-heureux celuy qui peut dire, Le seigneur a soin de mes jours, Et luy découvrant mon martyre, Sa bonté le guerit tousjours. Jadis sa parole feconde Faisant l'office de ses mains, A fait le ciel, la terre, et l'onde, Pour le service des humains. Alors qu'ils le prennent pour guide, Tout est conforme à leur souhait, Et la terre est bien moins solide Que les promesses qu'il leur fait. Il ne peut soufrir ceux qui mentent, Il est le dieu de verité, Et ses graces ne se presentent Qu'aux coeurs plains de sincerité. Des justes il prend les querelles Il se plaist à les secourir, Et dans les famines mortelles Il a le soin de les nourrir. Alors que l'on les persecute, Sa clemence les vient sauver, Et si tost qu'ils font quelque cheute, Elle accourt pour les relever. Il n'est point de chaisne si dure, Qu'il ne rompe facilement; Et de la nuit la plus obscure, Il fait le jour en un moment. En luy la veufve desolée Trouve un mary qui la maintient, Et châque jour est consolée Par quelque bon-heur qui luy vient. Mais si par tout le juste esprouve L'effet de ses soins paternels, Sa justice en tous lieux se trouve, Pour tourmenter les criminels. De son equitable colere Rien ne les sçauroit guarentir, Et de leur dessein temeraire Le seul fruit est le repentir. Ne pensons pas que nostre peine, Ne le touche un jour de pitié, Et que s'il nous a pris en haine, Il ne nous prenne en amitié. Bien-tost sa divine clemence, Luira dessus nostre horison, Et mettra contre l'apparence Nos cruels tyrans en prison. LES LARMES DE LA MAGDELAINE Elegie. Aussi-tost que Jesus blessé d'un trait d'amour, Eust perdu sur la croix la lumiere du jour, Et que ses ennemis dans la fin de sa vie, Eurent avec horreur leur vengeance assouvie, L'illustre Magdelaine abandonnant le lieu Qui servit de theatre au supplice d'un dieu, Les yeux noyez de pleurs, l'ame plaine de crainte, Sur les bords du Jourdain vint faire ceste plainte. Unique confident de ma chaste amitié, Si ton coeur est sensible aux traits de la pitié, Jourdain, sors maintenant de ta couche profonde, Et vien pour m'écouter au plus haut de ton onde. Si je t'ay découvert les celestes faveurs, Dont Jesus autrefois nourrissoit mes ferveurs, Et les heureux transports que causoit dans mon ame, Cét agreable autheur d'une agreable flâme, Je te veux raconter quelles vives douleurs Font naistre mes sanglots, et font couler mes pleurs, Je te veux raconter la plus triste avanture, Qui jamais ayt troublé l'ordre de la nature, Tandis que dans ces lieux on n'entend aucun bruit, Et que pour me troubler personne ne me suit. Jesus qui sur tes bords a fait tant de miracles, Jesus qui sur tes bords prononça tant d'oracles, Jesus l'amour du monde, et la gloire des cieux, Vient d'estre le joüet d'un peuple furieux, Mes yeux ont veu mourir le dieu de la justice, Et la main de l'amour a fait ce sacrifice. Pouvois-je recevoir un coup moins attendu? En perdant mon sauveur n'ay-je pas tout perdu? Quel desespoir n'est juste? Et quel dessein tragique N'est maintenant permis à ma flâme pudique? Qu'au lieu de souspirer au bord de ces ruisseaux, Ne vas-je deschirer son juge, et ses bourreaux? Que ne vas-je brusler une ville execrable, Qui fit un criminel d'un monarque adorable? Mais la douleur m'emporte, et je ne songe pas, Que je gaigne la vie en cét heureux trespas. Changez-vous donc mes yeux, en deux sources de larmes, Et n'employez jamais que ces debiles armes; Mon coeur, ne pousse plus que de tristes souspirs, Empoisonne ta playe, aigri tes déplaisirs, Et ne permets jamais les regrets à ma bouche, S'ils doivent appaiser la douleur qui te touche. Appaiser ma douleur, dieu quelle lascheté, Quelle mesconnoissance, et quelle impieté. Jesus, si je brulois d'une flâme ordinaire, Si je n'aymois en toy qu'une vertu vulgaire, Si j'attendois de toy pour prix de mes ardeurs, Les fragiles plaisirs, et les vaines grandeurs, Le beau feu dont mon coeur ne se veut jamais plaindre, Pourroit avec raison dans mes larmes s'esteindre, Mais je t'ayme, ô Jesus, et ce beau nom comprend, Ce qu'eust jamais la terre et le ciel de plus grand, Mais tu meurs, ô Jesus, et tu meurs pour mon crime, Ta croix est ton autel, et ton corps la victime. Seul astre dont mon coeur veut recevoir le jour, Un favorable excez de clemence et d'amour, Pour sauver des ingrats, t'a fait perdre la vie? Tu laisses triompher la malice et l'envie? Un cercueil à l'honneur de couvrir ce beau corps, Où le ciel espandit ses plus riches thresors? Tes beaux yeux ont perdu ces clartez et ces flâmes, Qui gravoient le respect, et l'amour dans les ames? Les roses de ton teint ont perdu leur couleur? Et sur toy chaque membre à souffert sa douleur! Ô miracle! ô prodige! ô cruelle avanture! Ô subjet de frayeur pour la race future Celuy qui de nos maux est l'unique support, A voulu se soumettre à la loy de la mort. Mais vous qui dans le ciel celebrez ses loüanges, Tesmoins de sa grandeur, saintes trouppes des anges, Avez-vous pû soufrir que des fers inhumains Fissent rougir de sang la neige de ses mains? Ces mains dont il soustient la masse de la terre, Qui conduisent les cieux, qui lancent le tonnerre, Et qui par un effort digne de leur pouvoir, Vous comblerent jadis de gloire et de sçavoir. Quand donnant à leur crime un ombre de justice, Ses lasches ennemis le menoient au suplice, Quand ceux qui le jugeoient devenant ses bourreaux, Exerçoient sur son corps mille tourmens nouveaux, Que châcun contre luy vomissoit son blaphesme, Qu'il estoit couronné d'un sanglant diadesme, Qu'il portoit sur son dos son autel glorieux, Et que desja la mort nageoit dedans ses yeux, Deviez-vous pas alors de vos sieges descendre? Aupres de vostre roy deviez-vous pas vous rendre? Et perdre des ingrats, qui ce semble ont tenté D'eterniser leur nom par leur impieté? Mais dedans quel erreur l'ennuy m'a-t'il plongée, Jesus le seul espoir de mon ame affligée, Soleil dont la lumiere est si douce à mon coeur, Si tu l'avois voulu, tu serois le vainqueur, Et sans armer tes mains d'une mortelle foudre, Un seul de tes regards les eust reduits en poudre. Quelque vaine grandeur que possedent les roys, Quoy que leur volontés establissent des loix, Qu'un peuple qui les craint, et qui flatte leur crime, Serve à leur cruauté de sanglante victime, Tu peux en un moment destruire leur orgueil, Tu peux en un moment leur ouvrir le cercueil, Renverser leurs desseins, punir leur impudence, Et changer les projets de leur vaine prudence : Mais sage gouverneur de la terre et des cieux, Flambeau dont je ressens les rayons gratieux, Ce rare excez d'amour qui te donna la vie, Par un contraire effet l'a maintenant ravie; Tu veux rendre le sang que tu nous avois pris, Tu nous comble d'honneur en soufrant des mépris, Ta cheute nous soustient, ta prison nous delivre, Ta douleur nous guerit, et ta mort nous fait vivre. Ces tigres inhumains qui souloient dessus toy Ce barbare courroux qui me remplit d'effroy, Recevant de tes mains le pouvoir de te nuire, Font paroistre ta gloire au lieu de la destruire, Ils te rendent la vie, et se donnent la mort; S'exposent à l'orage et te menent au port, Nous font veoir ta puissance, et monstrent leur foiblesse, Par un discours contraire à l'humaine sagesse. Vous pour qui ce soleil a perdu sa clarté, Vous dont un nom si sainct fut tousjours respecté, Fidelles arrestez la course de vos larmes, Ce dieu de qui l'amour a pour vous tant de charmes, Ce dieu qui dans le ciel esclattant de splendeur, Quitta pour vous sauver sa pompe et sa grandeur, Ne sera pas long-temps dans ces demeures sombres, Où sa presence asseure, et console les ombres. Ce mont dont le sommet s'esleve jusqu'aux cieux, Qui reçoit dans son sein un sang si precieux, Et qui sert de theatre à ceste illustre histoire, N'est point comme l'on croit le tombeau de sa gloire, Puis qu'il nous l'a promis nous devons esperer, De veoir encor un coup ses rayons esclairer. Un jour arrivera que les plus grands du monde, Mesprisans les dangers de la terre et de l'onde, Viendront pour adorer la trace de ses pas, Pour contempler ces lieux tesmoins de son trespas, Et la croix qu'aujourd'huy l'on noircit de blasphemes, Paroistra richement dessus leurs diadesmes. LES LARMES DE SAINCT JEAN Stance. Donc par une estrange avanture, Le monarque de la nature, Dessus un bois infame a veu finir ses jours, On a trahy son innocence, Et celuy dont le ciel adore la puissance, Pour defendre sa vie a manqué de secours. Ses mains qui balancent la terre, Au lieu de lancer le tonnerre, Se laissent attacher par celles d'un bourreau, Il est insensible aux injures, Et son extresme amour plustost que ses blessures, Va bien-tost l'enfermer dans la nuict du tombeau. Son oeil n'a plus ces vives flâmes À qui j'ay veu dessus les ames, Exercer autresfois un empire si doux, Des espines parent sa teste, Et celuy qu'on implore au fort de la tempeste, D'un orage mortel esprouve le courroux. Divins chantres de ses loüanges, Adorables trouppes des anges Le reconnoissez-vous en ce funeste lieu? Mais quoy qu'il change de visage, Dans l'excez de son mal il a tant de courage, Quon ne sçauroit doubter qu'il ne soit nostre dieu. Il eust pû d'un seul coup de foudre Reduire ses bourreaux en poudre, Et se vanger du tort qu'on fait à sa grandeur, Mais, ô nompareille clemence, Cependant que leur haine a plus de vehemence, C'est lors que son amour augmente son ardeur. Non, non, s'il a perdu la vie, Les tourmens ne l'ont point ravie, Car qui l'eust empesché de se rendre immortel? Luy-mesme a fait ses destinées, Ce n'est que mon peché qui borne ses années, Et qui respand son sang sur ce fameux autel. Cher objet de nos esperances, Si les plaintes et les soufrances D'une race perfide ont touché vostre coeur, Et si dans le siecle où nous sommes, Il vous plaist de payer pour la faute des hommes, Faut-il que l'on vous traite avec tant de rigueur? Faut-il seigneur qu'on vous deschire, Et que tant de monde conspire, À trouver des tourmens pour vous faire soufrir? Si la douleur qui me possede, Ne se peut appaiser par un autre remede, Descendez de la croix, car j'ayme mieux mourir. Quoy ceste parole feconde, Qui du rien a tiré le monde, Ne nous peut-elle ouvrir le celeste sejour? Et pour comble de nos miseres, Nous reprochera-t'on que comme les viperes, En sortant de vos flancs nous vous ostons le jour? Mais c'est vainement que je crie, Vous succombez soubs la furie, Des lasches ennemis qui vous ont arresté, Desja la croix est eslevée, Vos bras sont attachez, et l'heure est arrivée, Où l'enfer doit sur vous souler sa cruauté. C'est fait, vous perdez la parole, Vostre ame innocente s'envole, Les juifs ont triomphé, tout cede à leur orgueil, Et les devoirs qu'on vous peut rendre, C'est de verser des pleurs, et de vous aller prendre Sur ce throsne honteux pour vous mettre au cercueil. Le soleil d'un sombre nuage, Cache l'or de son beau visage, Comme si de vos yeux il tiroit sa clarté, Et que luisant sur des perfides Dont vous avez senty les efforts homicides, Il avoit quelque part en leur impieté. Toute la terre est estonnée, De luy veoir finir la journée, Et si l'astre des nuicts monte sur l'orison, Il jette des regards si sombres, Qu'ils ne font qu'augmenter la frayeur et les ombres, Dont la mort que je pleure est la seul raison. L'air est obscurcy de tenebres, Les plus beaux objets sont funebres, Hors du sein des cercueils on voit sortir les corps, Et celuy qu'on met dans la tombe, Celuy qui soubs l'effort de ses juges succombe, Au mesme temps qu'il meurt, ressuscite des morts. En fin, ô doux roy de mon ame, Pour qui d'une si vive flâme Chacun sçait que mon coeur fut tousjours consumé, Toute la nature vous pleure, Et si vous ne soufrez que j'expire à ceste heure, On ne croira jamais que vous m'ayez aymé. Sans doute la race future, Sçachant qu'une telle avanture Ne m'a point fait mourir, doubtera de ma foy, Et desja je croy que ces roches, Se fendant de douleur me font quelques reproches, Et disent que vos maux les touchent plus que moy. Lors que le dieu de la justice, Mourut par un honteux supplice, C'est ainsi que Sainct Jean exprimoit son ennuy; Et s'il n'eust bien sceu que son maistre, Devoit comme un phoenix de luy-mesme renaistre, Sans doute de regret il fut mort comme luy. STANCES Dans le funeste estat où mon mal me reduit, Soit que l'astre du jour laisse aux feux de la nuit, Le soin d'illuminer la terre, Soit qu'il sorte des eaux de rayons couronné, Ma peine est sans relasche, et je suis condamné, À ne pouvoir mourir, ni vaincre en cette guerre. Tandis que le demon qui preside au repos, Seme dessus les yeux ses humides pavots, Ma bouche est ouverte à la plainte, Mille spectres hideux environnent mon lit, Et quand je perds la voix, quand mon coeur s'affoiblit, Je les voy disparoistre, et rire de ma crainte. Cét art qui fait le meurtre avec impunité, Et dont nostre foiblesse accroist l'authorité, Par les remedes m'empoisonne, Soubs leur cruel effort je me trouve abbatu, Et s'ils sont innocens alors qu'on me les donne, Alors que je les prends, ils changent de vertu. En vain mon appetit forme quelques desirs, Une severe loy s'oppose à ses plaisirs, Mon propre salut me tourmente, Pour rafraischir ma flâme, on m'offre du poison, Je n'oserois parler, mon lit est ma prison, Et l'on croit me trahir alors qu'on me contente. Cependant mon esprit qui suit la loy du corps, Voit succomber sa force aux funestes efforts, D'une noire melancolie, Il nourrit des pensers qui l'emplissent d'effroy, Et ceux que leur amour attache aupres de moy, Pleurent tantost mon mal, et tantost ma folie. Souvent je croy voguer sur la face de l'eau, Quelquefois que l'orage attaque mon vaisseau, Je me veux sauver à la nage, Mes bras en fendant l'air pensent fendre des flots, Puis je change de voix, et parle aux matelots, Comme si les zephirs nous menoient au rivage. Sortant de cette erreur une autre m'entretient, Il me semble qu'au jour Amarille revient, Je suis esbloüy de ses charmes, Mais pensant l'embrasser, je voy comme un éclair Ce fantosme amoureux disparoistre dans l'air, Et pour le rappeller je n'ay rien que des larmes. Tragique souvenir de mes jeunes erreurs, Pourquoy r'allumes-tu les premiers fureurs, Dont mon ame fut agitée, Raison reprends ta place, et vien me consoler, Ou m'enseigne à me taire, ou m'enseigne à parler, Et ne me quitte point comme je t'ay quittée. Mere des vrais plaisirs, vive source des biens, Raison je te quittay, quand je pris ces liens, Qu'on ne sçauroit porter sans crime, Quand j'adoray l'ouvrage, et mesprisay l'autheur, Et que ma liberté d'un lasche usurpateur Par son aveuglement fit un roy legitime. Je perdis avec toy la joye et le repos, Une cruelle ardeur se glissa dans mes os, Je sentis un secret martyre, Je me plus dans la nuit, je craignis la clarté, Et bien que mon esprit connust la verité, Mon coeur ne put l'aymer, ny ma bouche la dire. Avec toy je verray revenir le repos, Je ne nourriray plus de brasier dans mes os, Je gueriray de mon martyre, Je haïray la nuit, j'aymeray la clarté, Et lors que mon esprit verra la verité, Mon coeur voudra l'aymer, et ma bouche la dire. Mais je t'invoque en vain, tu ne me peus guerir, Dans l'estat où je suis il me faudra perir, Si les cieux ne me sont propices, Le peché me retient dans des fers rigoureux, La volupté me charme, et mon coeur amoureux Goûte moins tes conseils, qu'il ne fait ses delices. Soleil dont les rayons ne s'eclypsent jamais, Grand dieu, c'est ta bonté qui me rendra la paix Que mes offenses m'ont ravie, Qui peut mieux qu'un grand roy me faire un si grand don? Qui peut mieux que mon juge accorder mon pardon? Qui peut mieux m'animer que l'autheur de la vie? Seigneur, je le sçay bien, j'ay merité mon mal, Je sçay que j'ay suivi mon appetit brutal, Que j'ay mesprisé tes paroles, Que j'ay fait châque jour quelques crimes nouveaux; Et que c'est justement que j'ay pour mes bourreaux, Les biens et les plaisirs qui furent mes idoles. Mais je sçay bien aussi que tu n'és que bonté, Que la juste fureur de ton bras irrité, Est par nos larmes appaisee, Que ta main dans nos maux nous donne du secours, Et refile souvent la trame de nos jours, Alors que la douleur, ou les ans l'ont usee. Quand tu nous punirois d'un eternel tourment, Ta puissance et ta gloire en nostre chastiment Paroistroient elles d'avantage? Tu frappes tes enfans, en frappant les mortels, Abandonnant leurs coeurs, tu quittes tes autels Et destruisant leur corps, tu destruis ton ouvrage. Tu m'as fait pour le ciel, j'y doy regner un jour, J'y doy par les liens d'une parfaite amour, M'unir à ta beauté supresme Esclaire donc mon ame, augmente ses ferveurs, Tu ne sçaurois donner de trop riches faveurs, À qui tu daignes bien te promettre toy mesme. Si je puis en soufrant mes crimes reparer, Ne me gueris jamais, je veux bien endurer, Il n'est peine que je refuse Appaise seulement le trouble de mon coeur, Rends-le par ton secours de luy mesme vainqueur, Et defaits promptement le charme qui l'abuse. Source: http://www.poesies.net.