Textes Divers. Par Anna De Noailles. (1876-1933) Parmi Les Lettres Qu’On N’Envoie Pas. Madame, Je puis enfin vous offrir aujourd’hui mon amitié. Ces mots vous surprendront. Voilà bien des années, penserez-vous, qu’une tendre affection nous lie. Il est vrai que je vous ai toujours aimée avec un empressement qui, bien que sincère, dépassait le naturel, et dont j’ai souffert avec orgueil et contrition. Vous-même avez ressenti pour moi une sympathie vigilante où je voyais s’agiter parfois le mystère de la crainte, de brusques et légères révoltes, que dominait un instinctif enchaînement. Vous me recherchiez comme je vous recherchais. Si j’avais été dans l’usage de pouvoir me plaindre, c’est près de vous que j’aurais apporté ma tristesse et cherché mon secours. Vous, plus frémissante, bien qu’obscure, m’avez fait la grâce de me livrer à certaines heures votre mélancolie, qui n’exposait pas de raisons. J’ai senti contre mon visage votre visage turbulent de cris retenus, de réserve palpitante, et je connais le goût de vos larmes dont se noyait mon coeur, - car, dans ces moments de confiance, vous m’étiez plus sacrée que ma vie, et que celle de l’être qu’en secret nous partagions. De toutes mes forces, j’ai essayé de vous dissimuler ma compassion renseignée; je soutenais votre orgueil, je vous dispensais une confuse mais suffisante sécurité. Vous n’avez rien su de ce long amour qui a parcouru dans le même temps votre existence et la mienne. Quand vous étiez mariée depuis quelques années - et déjà je vous connaissais - j’ai rencontré votre mari. L’ai-je aimé du premier regard? je le crois; du moins ai-je éprouvé aussitôt cette stupeur éblouie et l’annonce de cette bonne nouvelle émanée du fond des âges que reçoit l’âme consentante, qui affronte son destin. Je ne puis pas dire que j’ai lutté contre cette subite et décisive passion. Si j’ai pu douter d’elle au début, ne point m’y intéresser immédiatement, la laisser flotter et même languir, assoupie, dans les ténèbres de mon esprit actif, plein d’habitudes et d’occupations, je ne distinguais pas non plus les pensées de celui que mon regard avait marqué d’un rayon inconscient mais sûr. Je ne cherchais pas à pénétrer ses résolutions, je ne devançais pas les desseins de son coeur, je pensais à tout le reste des choses du monde, - en attendant. -La circonstance vint, non recherchée, non prévue, subite et lente à la fois, contenant la nécessité dans sa calme préparation. Quand nous sûmes silencieusement lui et moi que, nous aimant, nous devions ne pas nous aimer, nous nous aimions déjà d’un amour qui peut tout, sauf de renoncer à soi. Que d’autres parlent des combats de la conscience, des hésitations en commun, de mutuelles et héroïques résolutions. Nous ne fûmes pas de ces coeurs-là. Pas une seconde nous n’hésitâmes. Nous n’eûmes pas à nous le dire, nous le savions; notre devoir désormais n’était pas de nous fuir l’un l’autre, mais de nous réunir pour la tâche auguste, d’un grand secours, d’une grande ferveur réciproques[1], et de nous armer avec diligence et minutie pour que vous ne souffriez pas. -Nul être n’a jamais pensé à un autre être avec plus d’assiduité déférente et tendre que lui et moi nous n’avons, sans relâche, pensé à vous. Je puis vous dire ces mots à présent que cet unique ami a délaissé votre amour et le mien pour un attachement nouveau, fantasque, déraisonnable, incompréhensible à votre esprit comme au mien, dont nous souffrons toutes deux différemment, mais de manière que, dans tout l’univers, vous seule et moi soyons pareilles. Jamais une femme n’a pu comprendre l’homme qu’elle aime comme peuvent se comprendre les deux femmes attachées à un même homme; que savions-nous de lui, vous et moi, sinon chacune l’amour dont nous l’aimions? Par ce que je lui donnais d’excessif il m’était étranger, comme il était étranger à votre plus austère tendresse. Mais vous et moi nous avions pour lui le même attrait, contre lui les mêmes griefs, et si nous nous étions liguées pour flatter tous ses goûts, ou liguées pour lui nuire, nous aurions, sans nous concerter, accompli les mêmes actes. Ainsi, lorsque chacune de nous, était séparée de lui par son amour pour lui, il établissait en l’une et l’autre une image de lui également exacte et tyrannique, qui nous rendait semblables. Les lettres de moi que vous avez arrachées, dans votre surprise et votre détresse, aux ténèbres d’un tiroir secret, vous ont révélé la tendresse qui me liait à votre époux, et que j’avais espéré vous laisser ignorer toujours. Je ne puis pas vous consoler, Madame, il y faudrait aujourd’hui trop d’efforts et trop d’hypocrisie, mais je puis vous dire enfin combien vous me fûtes chère. Je m’autorise à vous parler avec cette franchise douloureuse parce que, de nous deux, je suis la plus accablée. Vous n’étiez pas attachée à cet homme comme je l’étais; il n’était plus votre idée fixe, nourricière, votre climat, et, contre tous les maux, ce tampon de chloroforme que l’on fait respirer aux mourants. Vous l’aimiez encore, c’est bien peu de chose; moi je l’aimais. Vos enfants, qui ne sont désormais plus qu’à vous, fortifient votre orgueil d’avoir raison et mettent autour de vous la preuve de votre noblesse sans reproche et de votre dignité. Le trouble voilé, mystérieux, dans lequel, inconsciemment, mais avec un regard à la fois confiant et anxieux, vous avez vécu toutes ces années, se dissipe enfin. Vous respirez un air assaini, vous appartenez à des divinités familières qui préparent votre avenir plus heureux: la solitude, le silence, la clairvoyance, la fierté. Vous redevenez la jeune fille que d’autres hommes ont souhaitée violemment, ont implorée en mariage, et qui est restée pour eux le rêve matinal, obscurci soudain d’un nuage, qui, disparaissant par l’absence de l’intrus, vous rend votre primitive figure désirée. Mais moi, Madame, j’ai connu l’amour que je vous volais. Ce fut là toute mon histoire, je n’en veux point d’autre, et si je ne dis pas que je vais me tuer, c’est que cette brusque mort dépend de notre volonté, qui ne dépend pas d’elle-même, - mais j’espère, et même je prévois de mourir peu à peu, sans beaucoup tarder. - À qui parlerai-je désormais, sinon une fois encore à vous, par cette lettre sans secret? La violence que suscite l’amour trahi, ces bonds de l’âme qui soulèvent le corps et le précipitent sur des abîmes d’horreur où l’on reste suspendu, sans qu’aucune force naturelle ne nous entraîne hors de celle chambre hideuse et sans péril jusqu’au repos de la tombe, il est, Dieu merci, des médicaments qui les apaisent, qui les endorment, et l’on peut connaître la torpeur. Mais je vais vous dire le mot le plus profond de la douleur humaine, si l’on y met l’accent de lassitude et d’infini qu’il comporte: - Je m’ennuie. -Depuis que j’ai cessé d’aimer celui que nous aimions, - et l’abandon nous fait croire que nous n’aimons plus quand nous mourons de cette passion même, - je m’ennuie. Rien ne me semble nécessaire, ni acceptable, ni possible. Si ce transfuge entrait en ce moment chez moi, il me semble qu’au lieu de me soulever vers sa présence, par une loi d’ascension éblouie que j’ai tant connue, je resterais engourdie sur mes oreillers, pareille à ces enfants endormis à qui leurs parents viennent souhaiter un tardif bonsoir, et qui, mal réveillés, opposent un grondement hostile aux baisers qu’avec assurance on applique dans leurs cheveux. Mais ce que je voulais vous dire, ce n’est pas mon malheur, bien qu’il me semblerait noble et doux que par l’aveu de son excès et par son fardeau il pût vous révéler le poids plus léger du vôtre; - ce que je veux vous dire, c’est ce que fut mon sentiment pour vous. Quelle femme l’a exprimé à celle qu’elle lésait en secret? Laquelle a eu cette tendresse et celle audace, où tout est vérité? -Oui, je vous ai aimée, d’une amitié parfaite; rien ne la pouvait troubler, je n’étais pas jalouse de vous. Votre personne charmante m’émouvait par tous ses détails de grâce, et parfois de beauté, que, dans la sincérité de son âme, un homme que j’aimais dédaignait. J’ai eu pour vous cette affection plénière d’une femme qui n’en craint point une autre. -Que des femmes aient combattu l’épouse, aient voulu lui nuire, l’aient traitée sans égards, ne l’aient pas choyée, respectée, voilà qui est fréquent, me dit-on, mais pour moi incroyable. Comment n’être pas reconnaissante à celle qui limite notre jalousie; qui nous garde de l’inconnue redoutable; qui veille à notre place sur l’égarement et la diversité du désir, et qui, en nous permettant de la contempler en la simplicité de sa vie sans éclat, nous offre le spectacle d’une rivale ignorante, amicale, soigneuse, et dont souvent l’aspect nous rassure? Nous vous aimions. Vous étiez entre nous connue le troisième état de cette passion qui, pour se rejoindre, était sans cesse contrainte de vous traverser. J’observais en vous la part de la vie de votre compagnon qui m’échappait: - part secrète, similaire à la mienne et dont je n’ai jamais connu l’aveu. - Je plains les femmes qui, voyant reposer sur leur coeur celui qui à travers les difficultés du mensonge, des précautions hardies et de la dissimulation est venu s’abattre dans leurs bras, ne lui octroient pas le paisible halètement, le droit à l’oubli de leur méfait commun, et la salubrité du silence. Nous vous aimions. Je n’ai rien su de vous que sa silencieuse préférence pour moi. -Dans ces rapides rencontres de l’hiver, où ceux qui se rejoignent par passion étreignent sur eux une saison ruisselante de soleils et de laves; dans ces belles heures longues et chaudes de l’été, où les êtres réunis se reposent comme Ève et Adam, dans un état de force et de paix qui établit pour chaque couple, au fond des chambres, la richesse tranquille du Paradis terrestre; dans cette liberté enfantine de l’allégresse où chacun parlant pour soi-même épand la source pure des confidences plénières, j’ai pu éviter la tentation de connaître vos secrets, et ma victoire sur vous. - Vous m’apparaissiez comme une soeur occupée, distraite, débonnaire, qui ne sait pas garder tout son avoir. Votre existence, loin de m’irriter, me soutenait de sa lointaine et ménagère poésie. Que veulent tant de maîtresses exigeantes? Il me suffisait que celui qui vivait à vos côtés vous eût laissée quelques instants auparavant, et qu’il fût venu. Toute la passion de l’homme tient dans cette résolution, simple, provisoire, difficile, dans ce trajet du devoir au bonheur. - Nous n’avions pas de remords, notre innocence absolue et méritoire ce ne pouvait être de renoncer à nous-mêmes, mais c’était de vous aimer. -Si vous, Madame, à présent que vous êtes libre, rencontrez un de ces couples humains où le mariage semble lié à la quiétude heureuse, et que soudain vous vous aperceviez, avec une amère surprise mais une invincible nécessité, que cet homme et vous-même êtes destinés l’un à l’autre, n’exercez pas sur lui votre jalousie, ne faites peser nulle contrainte sur le coeur de l’homme, qui craint toujours instinctivement sa compagne soumise. Veillez au bonheur de la femme tranquille et habituée. -Certes, elle nous fait souffrir, elle nous apparaît trop privilégiée, celle qui dort auprès de celui dont nous ne connaissons que brièvement le contact tumultueux et la calme forme allongée; nous lui envions ces heures d’habitude, d’indifférence, de sommeil, qui lui permettent de s’abreuver et de se baigner constamment aux saveurs, aux senteurs, aux moiteurs qui nous enivrent. Nous l’envions de pouvoir adhérer sans cesse à cette émanation de molécules tièdes et dorées qui tourbillonnent autour d’un être, animent et étendent son contour, et constituent le charme inévitable et le divin maléfice. Mais de quelle force aussi, compensant le temps trop bref accordé à l’expansion délirante, nous exerçons la turbulence et la voracité, nous implantons dans notre coeur l’éphémère, nous prenons possession du palpable, du délectable, du visible et de l’invisible, comme un mouleur rapide et passionné qui voudrait garder toute l’empreinte d’un cadavre! La passion des amantes a quelque chose de sacré par sa communication immédiate avec les périls et la mort. Pourquoi est-ce vous que j’eusse crainte, moi qui aimais dans un affamement continuel et sans mesure? Le triomphe véritable c’est d’aimer plus que ne le fait la rivale, non d’être aimée davantage. Pourtant, l’habitude qui lie les époux est un trésor dont parfois la masse nous fascine, nous hante, nous affole, quand nous concevons qu’elle livre tout l’être que nous aimons, en sa quotidienne et constante vie animale, et par là peut conduire l’amour à la satiété: but inconscient de notre excessif désir; vindicative, poignante et inconcevable espérance! Mais nous savons bien aussi que jamais plus la femme perpétuellement promise et accordée ne provoquera la stupeur et l’enchantement; jamais plus elle ne peut obliger, même par l’absence et les intervalles, la mémoire haletante, terrassée par le souvenir, à refaire ce continuel trajet vers l’ébahissement du désir anxieux, assouvi, - vers la divine incrédibilité du bonheur! C’est l’apanage oppressant du bonheur de ne pouvoir pas être cru, de se maintenir dans une atmosphère d’annonciation. La satisfaction habituelle et facile jamais plus n’amène ce recul déraisonnable de l’intelligence qui fait douter du passé et de l’absolu. Cette suppression du temps et de la précision n’est naturelle qu’à la passion seule, qui, mécanisme impérieux et décevant de l’appétit le plus exigeant, constate que jamais n’est suffisamment ingéré et absorbé l’être convoité, - de sorte que l’amour est un inlassable besoin, qui s’accroît par le goût que nous recevons de ce repas de l’âme et de l’être, et qui crée un vertige de désir ascendant, de connaissance rapide et de privation immédiate, par quoi l’attraction, le plaisir et sa cessation même sont toujours situés dans la nécessité de la mort. -Peut-être penserez-vous, Madame, que vous aimant comme je le faisais quand je connus celui qui fut ma destinée, j’aurais dû abandonner mon but. Vous objecterez que la pitié m’a toujours semblé le plus naturel, le plus indiscutable des sentiments humains. Il est vrai. Mais si grande que fût ma pitié pour vous, j’eus de moi une pitié plus grande encore. Dès que j’aimai cet homme, j’ai eu pitié de moi, pitié de mon dénuement, de ma pauvreté, de ma tristesse, pitié grande et juste d’une âme qui, jusqu’alors triomphante, mesure par ce qu’elle vient d’obtenir ce qu’elle peut perdre, et qui, confrontant l’univers avec un homme, a trouvé cet homme supérieur au monde. Et qui peut fuir ce qu’il aime? Quels sont ceux qui, ayant soudain constaté la fascination d’un visage, et repéré dans l’enchantement, la consternation, l’inutile effort de dénigrement, les parcelles de la beauté, se sont détournés d’elle, ont renoncé à s’incorporer ce qui donne à l’âme son extension infinie et au corps la juste mesure de son exigence fraternelle? Où sont-ils ceux qui, s’arrachant à la tentation, sont partis, ont voyagé, parcouru des paysages, le coeur broyé par l’acceptation du renoncement? Que devenaient-ils quand ils voyaient les noblesses de l’univers, l’implacable obstination des cieux à ignorer les faibles décrets humains, le palais du Vent dans l’Inde monumentale, les jardins de bambous dans l’île de Candie, la force des printemps sur l’antique Sicile, ou mieux encore, dans la plus pauvre auberge du plus pauvre village bâti de chaux et de boue, une humble chambre avec son morne lit, où le maussade et humide silence semble appeler la transfiguration du plaisir? - À quoi ont-ils songé en tout lieu, sinon qu’en ce point même, dans le faste inutile ou la pire misère, eût pu leur être révélée la raison de leur existence éphémère et vaine, que là ils eussent déchiffré leur confus destin, possédé l’expérience de leur nécessité? Ceux qui se désistent des privilèges du risque, à quel tribunal secret de leur conscience ont-ils décrété leur déchéance de la joie, admis leur condamnation, prononcé pour eux cette peine de mort du renoncement, plus cruelle que la mort même? De quel droit ont-ils fait échouer une des suaves combinaisons du sort? Quelle paix espèrent-ils obtenir de la mort, amicale aux seuls bons travailleurs du rêve, ceux qui n’ont pas, soulevés au-dessus de leurs chétifs scrupules, et dans un sentiment d’innocence démoniaque, commis une fois dans la vie le crime dangereux du bonheur? En Espagne. La Nouvelle Revue Française, Tome V, 1911 (pp. 647-660). Il faut d'abord avoir soif. Sainte Catherine De Sienne. Août 1905. Je pense qu'il est pour chaque être un point du monde où soudain lui apparaissent groupés tous les rayons du rêve épars, et, sur une terre encore étrangère, il se sent retenu par des racines nou- velles, mais si profondes qu'en lui va circuler toute la sève enclose depuis des siècles dans le mysté-rieux terrain. Ce fut pour moi, de l'autre côté d'Hendaye, la petite ville de Fontarabie. -Petite Fontarabie sur la Bidassoa, vous n'avez pas les syllabes éclatantes de Salamanque ou du Guadalquivir, vous ne brillez pas dans l'imagination comme Bilbao ou comme Valladolid, mais du fond de la barque oia j'étais je vous re-gardais approcher, et, me tournant encore vers Hendaye, j'étais émue de ce mystère qui rend si dissemblables, si marqués de leur race et de leurs passions deux points de terre que sépare un ruban d'eau. Là-bas la France, ici désormais l'Espagne... Aucun rayon de la grande gloire ne tombe sur cette petite ville oubliée, qui, pourtant, âpre et brûlée, avec ses toits plats et sa lourde église, annonce toute sa contrée. Sur un étroit monticule elle tourne, s'élève, mystérieuse, noire, couleur de soufre; il semble qu'elle ait pris sur quelque bûcher cette teinte de fumée et de flamme, au temps où l'Espagne catholique allumait ses hauts incendies. Une oppression tombe sur notre coeur. Mais on aborde; la pierre où les pieds s'appuient est rose; déjà cette générosité, ce royal accueil 1 Franchissant la jetée de granit vermeil nous atteignons le sol même, d'une teinte ocreuse, torride aux regards. Et voici que sous un ciel païen, plus exalté que les chants d'Homère, une cloche sonne; aussitôt on a reconnu les deux puissances de ces lieux: l'enivrement et le tombeau. On lève la tête, on voit l'imposante, la maussade église; tout l'azur, qui dans l'espace s'étale sans limites, sans se disjoindre, et semble rouler autour de la terre, ne la baigne pas et ne la pénètre pas: ce sont des royaumes ennemis. Par les plus chauds après-midi d'août le clocher espagnol conserve sa gravité; sa pierre compliquée, travaillée en retrait comme les alvéoles, repousse les complaisances de l'air, les crépitements du soleil, se fait à soi- même de l'ombre. Ce lourd bijou d'une teinte d'or a la sourde lueur de la topaze ternie. Qui officie dans cette noire église . Sans doute un prêtre impé-tueux, cruel, un frère de quelque beau tueur de taureaux; et la cloche, qui sonne encore, comme un couteau courbe m'entre dans le coeur. Avant de visiter l'église je veux voir le paysage, et je vais jusqu'à la mer où glisse un mol sable orangé. De solides cabanes, battues par le vent salé, sont plantées dans ce désert amer; elles étalent leurs dures couleurs jaunes, blanches, ver-millon au bord de la vague si bleue; et ces tons crus et rapprochés, comme on en voit aux costumes des paysans, ont déjà une acre puissance. C'est l'Espagne, sordide, violente, striée d'ocre, de poix, de chaux, ravagée par la clarté, -et rouge piment du monde! Je monte vers la ville, voici les rues merveil-leuses: calle Mayor, calle de Las Tendas, vieilles petites rues intactes, où les maisons s'alignent, éclatantes et diverses comme les perles des bazars. Les toits, sculptés plus soigneusement que les corniches d'un palais, en s'avançant abritent les miradors, les précieux balcons, les rampes de fer verni. Noires et blanches, fragiles comme des vitrines, ornées aux fenêtres de dentelles aussi délicates que les écharpes des madones, faibles sous les diadèmes de leurs toits trop beaux, ces demeures semblent n'être là que pour des scènes de galanterie et de plaisir. Un oeillet jeté ébranlerait toute la mince façade. Dans ces rues exiguës, pareilles à de somptueux couloirs, on imagine les rôles de l'ingénue, de l'intrigant, du jaloux et du barbier. Les yeux levés, je regarde: au-dessus d'un si étroit espace, des mains tendues relieraient l'un à l'autre les miradors; en se penchant les amants pourraient s'embrasser. Toute cette ville semble faite pour des courses nocturnes, pour les furtives trahisons; on croit voir les portes battre, les fenêtres s'ouvrir, se fermer, Almaviva presser Rosine, et les tuteurs apparaître, bafoués, trompés, en robe de chambre, en bonnet de nuit. Ah! si l'on entendait une guitare! Et voici qu'une guitare s'accorde, retentit... On écoute; d'abord on demeure insensible; l'oreille accueille défavorablement ce tapage mono-tone, sans langueur, sans flexion, cet orage sur des fils électriques. Mais le joueur s'acharne, s'étour-dit, s'enivre, le bois de l'instrument autant que les cordes résonne; cette guitare semble une plan-chette large et lisse où l'on a fixé des nerfs. Quel amoureux ébranlement! quelle rage! quelle colère des mains, des pieds et des dents! Musique bar-bare, irritante, sans douceur qui parle au rêve; aucun enjôlement, mais la brutale puissance d'un cri qui ne veut se taire, d'une incurable volupté, qui ne veut ni l'apaisement ni la mort. Que ce soient des habaneras, le tango trépidant, la mala- guena, c'est toujours cette même rapide bacchanale, qui fait, dans toutes les Espagnes, les hommes frapper leurs paumes d'une cadence sèche et serrée, tandis que les danseuses heurtent le sol de leur talon précis comme le sabot du bouc, et mêlent, dans les contradictions de leur jeu fréné-tique, la passion et la révolte. Soudain, au haut de la ville, un cri de femme s'élance, violent et long, auquel du bas de la ville répond un cri semblable; cri terrible, déraison-nable, qui, dans nos cités, annoncerait l'assassinat ou l'incendie, et, dans ce pays d'expansion suprême, sert à vendre le poisson que ces jeunes femmes portent sur la tête, dans de plates conques d'osier. Je quitte la rue stridente, jaune et rouge, et j'entre dans la sombre église. Chez quel Dieu suis-je, qui veut tant de ténèbres et de larmes, qui veut surtout une rigoureuse étiquette, un si pesant cérémonial. Tout ce que le siècle de Louis XIV a inventé pour ses réjouissances, pour le mariage des dau-phines, d'heureuses draperies, de tentures envolées, de profanes alléluias, ici sert au deuil. C'est une cour. Les saintes vierges semblent moins des mères désolées que des dames d'honneur participant aux catastrophes du palais, et occupées à bien seconder la douleur de leur maître. Elles ne sont ni tendres, ni saintement torturées, ces mères divines qui ne s'appliquent pas à nous faire aimer leur Enfant Jésus. L'une d'elles, vêtue de velours sombre et de dentelles, sorte de duègne magnifique, le tient négligemment, comme un bouquet, un éventail. Mais ses yeux limpides sont levés vers le ciel dans une extase poignardée. Une autre, en manteau noir, a le tumulte des nuées d'orage et le mystère de la foudre. Une autre encore, statuette de bois peint, debout dans un camail de taiFetas cramoisi qui s'écarte comme une pivoine expirante, élance son regard avec la rapidité du parfum et des fusées. Elles nous donnent le spectacle de l'exagération aisément supportée, ces infantes aux joues volup-tueuses, et ce qu'on leur demande du fond du coeur, ce n'est ni l'espoir, ni le repentir, ni une bonne mort, mais la grâce d'accueillir comme elles le font, constamment et sans que le visage en soit terni, les sensations excessives. Voici, couché dans l'ombre, descendu de sa croix, voilé, en cette saison hors d'usage, le Christ du Vendredi-saint; il est de la taille d'un homme. On voit les épaules et le dos, d'une teinte livide; c'est vraiment un homme, un mort, et qui prenait trop de place, car on a un peu replié ses genoux. Ce cadavre de cire contamine de son malaise toute l'église, et d'ailleurs semble au rebut dans l'ombre, tandis que son Père victorieux règne dans les ten-tures gonflées. Chez quel Dieu sommes-nous? Ni un homme, ni un prophète, c'est un empereur. On n'a en lui nulle confiance, on ne peut ni l'adoucir, ni le convaincre; on le flatte, on le craint; c'est un Dieu comme il y a des loups, impitoyable: Dieu espagnol, frère de ce Charles- Quint somptueux et hypocondre, dont le pesant palais, sur la place de Fontarabie, -vaste cube couleur de terre cuite, -frémit encore d'avoir vu passer l'ombre équestre, hautaine, courbée, et portant la longue lance. Lorsque je sortis de l'église, le soir était venu. Six heures du soir en été; l'azur faiblissait à peine, s'argentait seulement. Sur de petits che-mins secs, escarpés, pelés, des muletiers avan-çaient: muletiers en béret bleu, poussant leurs bêtes, transportant des sacs de farine, et tels qu'on les voit passer chez Cervantes, dans la vallée du Toboso... Six heures du soir en été. Je contemplais le bel horizon. Ici Hendaye, plus loin Béobie, Irun, Hernani; là-bas l'île des Faisans: île des Faisans, mi-espagnole et mi-française, qui ne conserve des pompes qu'elle eut pour l'entrevue de ses rois qu'un bouquet de feuillage des tropiques, et son nom charmant, au plumage doré.... -Chère Espagne, je vous connais à peine, je n'ai vu de vous que la petite ville de Fuenterrabia qui monte vers le ciel comme un coquillage con-tourné. Je n'ai écouté que pendant quelques instants, devant une auberge oii fumait le choco-lat à la cannelle, le bruit de la guitare, son crépite-ment de cigales romantiques; mais cela suffit pour que je vous immole les autres contrées de la terre. Je le sais, quand j'entendrai un bouvier chanter sur la plaine aragonaise, ou Séville se détraquer les nerfs au Carnaval, je posséderai toute ma détresse. C’est pour cela que je vous aime. Le faste, le deuil et la gloire vous les contenez dans les catafalques de vos églises, dans le nom seul des provinces de Castille ou de Navarre, comme sur vos places éclatantes s’étalent l’amour et la cruauté. Si pitoyable que j’aie été je ne repousserai pas vos jeux féroces, j’aurai pour vos jeunes dieux cornus les regards de Pasiphaé. Je ne chercherai pas à amortir le mal que vous me ferez. Vos saintes vierges, dans leurs niches noires, et tandis que coulent leurs larmes comédiennes, se protègent de deux fines mains le coeur. Je ne protège pas mon coeur. Dans l’immense arène que vous êtes tout entière, Espagne, je ne recherche point la "place d’ombre " comme font les élégants de vos cités pour les courses de taureaux, mais je prends une " place de soleil " avec les pauvres, les humbles, les véritables, ceux qui portent la fleur de grenade et le couteau, et qui, quand la nuit est venue, aux sons des guitares rageuses, chantent, dansent, se désirent et se tuent, éclatent comme un sol brûlé sous le ciel sec des nuits d’Espagne... Ah, sous ce ciel uni, d’un bleu qui le soir seulement pâlit, se borde d’un peu de rose, quel coeur ne désespérerait! Pour une âme trop sensible, un ciel si beau, c’est déjà une grande source de douleur; un ciel si beau fait rêver d’éternité; l'âme alors, irritée, déréglée, que rien ne fléchit, veut aussi des minutes d'humaine éternité. Une voix en elle lui crie: " Demeure... " Il n'est pas, pour les êtres, d'autre manière de demeurer que de tendre vers l'amour. Quel amour . Hélas! ici, non la douceur, non la tendresse, mais cet amour de violence et d'imagination qui fait s'ap-peler et se joindre deux bouches rouges et brû-lantes, dans le pays de l'oeillet! Espagne voluptueuse, c'est vous-même qui pour moi serez cet ardent, ce muet complice. En regar-dant votre peuple léger, brillant, qui brûle et danse comme les étincelles d'un brasier, et dont le visage torturé de joie semble celui d'un damné en para- dis, je croirai avoir sous mes yeux le spectacle de mon propre coeur. Je vivrai là solitaire et médita-tive. Je n'échangerai avec aucune créature mon amitié; je trouverai dans l'espace ce qu'il faut d'appui à mon rêve: les plus lourds regards, les plus chargés de détresse et de vie ne se portèrent point sur d'autres yeux, mais sur l'infini, et c'est avec ce qu'ils ont laissé de soupirs et d'amour sur cette surface immobile, que je croiserai mon âme. -Mais l'âme, qu'en faites-vous, ouragans embaumés d'Espagne? Hélas! à quelle cruauté, à quel égoïsme effréné doit atteindre la religion de soi-même sur cette terre consacrée au bonheur! Rien ici ne suscite l'immense et sainte pitié. Une vieille mendiante que je vis assise sur un petit talus couleur de feu, ne paraissait point malheureuse, mais acariâtre; riche et fille des rois cette vieille femme aurait eu, semble-t-il, la même attitude sombre, digne et fâchée, car c'est d'avoir perdu la jeunesse qui constitue l'irrémédiable déchéance sur ce sol de la volupté. Ne pas vieillir! ne pas mourir! dormir à peine! Défendre contre le sommeil même les minutes du temps et de la délicieuse jeunesse, voilà ce que conseille cette terre haletante, où la guitare toute la nuit continue son effroyable amusement, où les petites filles déjà, les vieilles femmes encore, frap-pent passionnément les paumes de leurs mains, par goût de l'incoercible danse! La lumière déclinait. Assise au coin de la calle Mayor, près d'un aloès luisant, poudreux, sec et grillagé d'épines comme un ananas élancé, je re-gardais les derniers rayons du soleil perforer, dissoudre les murs de craie. Les cieux envahissants se pressaient autour de moi, j'aspirais le feu du jour; le silence me frappait de ses coups larges et secrets, qui deviennent dans le coeur sonores jusqu'à l'étourdissement. En face de moi, au coin de la rue dormante, un jeune homme, vêtu de blanc et d'une ceinture bleue, debout dans une échoppe de bois verni, -sorte de casier miroitant sans porte et sans vitrage, -tressait des espa-drilles avec une rapidité, une aisance prodigieuses. Ses bras demi-nus et la longue aiguille saupoudrée d'une farine glissante semblaient escamoter les torsades de chanvre. " O peuple charmant, pensais- je, qui ne faites rien que par adresse, fantaisie; dont chaque mouvement révèle l'aptitude à l'au-dace, à la grâce, à la souplesse, au plaisir! Vous ne réussissez que la beauté ou la tragique détresse. Mais je vous aime de ne pas savoir servir! J'ai vu dans cette petite ville un douanier, une hôtelière, un cocher, ils étaient ridicules; ils avaient, en accomplissant leur humble devoir, la contenance effrayée des jeunes fauves travestis qu'on exhibe dans un cirque. Rien ne vaut, sur le sol d'Espagne, qui ne soit emportement, libre désir, volontaire abaissement! " Surpris par le crépuscule flamboyant, l'abon-dant azur, vertigineux et las, semblait tourbillon-ner; il se colorait, au couchant, d'un rose incendié. Les hirondelles effilées, leur noir vol recourbé, leurs cris lancés et retombants dessinaient sur le ciel du soir quelque mosquée fantastique, aux arceaux d'amour et de mélodie! Des larmes coulaient sur mon immobile visage; chacun des nerfs du coeur, tenté, caressé, irrité par la beauté du jour, et douloureux par le trajet du désir, donnait sa suprême affliction. Une rose trop ouverte que je tenais à la main se laissait mourir aussi; nous expirions de plénitude, nous ne pouvions plus contenir tant de forces amassées. Qu'il faisait chaud, calme, accablant! Tel un sommeil de tigre le silence de l'Espagne, au cré-puscule, inquiète. Un groupe de lavandières se dirigeait, les bras chargés de hardes multicolores, vers les eaux douces du fleuve, là-bas, dans les herbages. Ah! que n'ai-je pu l'entendre jaillir d'un de ces gt)siers de filles farouches le chant forcené, intrépide, la séguedille, rythme du délire, vivace, rauque, intarissable, qui bondit comme au profond des montagnes une claire cascade bouil- lonnant entre des parois rocheuses! Tout se taisait. Soumise à la puissante Destinée, je pleurais lentement comme durent pleurer dans la torture les corps maintenus dont les os sous la pression du fer se fendaient. Je ne bougeais pas; où aller? Il m'eût fallu fuir l'univers! Alors, tandis que je souffrais ainsi, je com-pris vos secrets et vos larmes, vierges en deuil, vierges exaltées et percées de couteaux des fiévreux et ténébreux autels. Abandonnées aux soins de votre Epoux divin, mais sollicitées par toutes les ardeurs et les fureurs de l'Espagne, amantes séquestrées, qui, aux jours des processions, entre les oeillets et les éventails, dans les rues de Grenade et de Séville voyez la beauté des hommes et leur incomparable frénésie, quel devient votre ennui quand on vous replace dans le pieux sérail couleur d'ambre et de sucre brûlé, frais comme un noir parasol, où, par milliers, vous implorez votre impérial et morne ami. En vain, le regard précipité comme un torrent, vous montrez à ce Dieu impalpable, sans limites, sans regard et sans âge, votre coeur où les sept péchés humains enfoncent leur glaives acérés. En vain vous lui représentez que vos larmes de cristal, vos mains pointues, vos mouchoirs embaumés, votre vocation des pleurs et de la pâmoison vous désignent pour ces danses fières et rebelles qui semblent scandées par les piaffements des chevaux guerriers du Cid. En vain, plus redoutables que les déesses des acropoles, avez-vous rendu par les langueurs et les larmes vos âmes tentantes, il vous garde et ne vous répond rien. Et devant votre douleur dédaignée, vos coeurs qui " meurent de ne pas mourir ", vos regards qui s'envolent, s'arrachent comme la flamme dans le vent, je songe à votre soeur favorisée, Thérèse d'Avila, Epousée véritable, amie de l'Ami! Je l'ai vue, cette reine des brûlants transports, un matin de printemps à Rome, dans l'église Santa Maria délia Vittoria, où, -marbre enflammé, -elle perpétue l'image de son grand désir exaucé. De vieux prêtres, des dévotes marmonnaient leurs lentes prières dans l'odeur de l'encens et de l'humide fraîcheur; on entendait le bruit léger des rosaires, des chaises remuées. J'avançais; et alors je la vis dans sa grotte resplendissante qu'éclaire un jaune vitrail où le soleil semble capturé, accumulé. Elle est là, marbre onctueux, reluisant, poli, enduit semble-t-il de cette huile parfumée où se baignait Esther. Abattue sur les nuées, enchaînée à son Dieu par le lien d'une ineffable volupté, la sainte a les mains ouvertes, elle lâche le monde, ne tient plus rien, attend tout de lui. Et il prend en pitié sa favorite, il répond à l'attente éperdue, à la royale mendicité de ce confiant, de ce violent visage: dépêché par lui, un ange gracieux, curieux, habile^ dirige vers ce coeur bouleversé sa flèche d'or. O promesse de délivrance! Et dans cette église d'Italie, comme ensuite dans une église d'Espagne, je me souvins du cri ardent que Swinburne prête à Phèdre défaillante: "Viens, prends ton épée et tue, ne me laisse pas périr de faim entre le désir et la mort!" C De Noailles. Source: http://www.poesies.net