Poème De L’Amour. (1924) Par Anna De Noailles. (1876-1933) Anna, Princesse Brancovan, Comtesse Mathieu de Noailles. (1920-1923) Il faut d’abord avoir soif... Catherine de Sienne. À l’amitié Sentiment divin par qui, selon la présence ou l’absence, nous sommes vivants ou tués, je dédie ces poèmes d’imagination sur l’amour, passion cruelle et vaine. A.N. TABLE DES MATIERES I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL XLI XLII XLIII XLIV XLV XLVI XLVII XLVIII XLIX L LI LII LIII LIV LV LVI LVII LVIII LIX LX LXI LXII LXIII LXIV LXV LXVI LXVII LXVIII LXIX LXX LXXI LXXII LXXIII LXXIV LXXV LXXVI LXXVII LXXVIII LXXIX LXXX LXXXI LXXXII LXXXIII LXXXIV LXXXV LXXXVI LXXXVII LXXXVIII LXXXIX XC XCI XCII XCIII XCIV XCV XCVI XCVII XCVIII XCIX C CI CII CIII CIV CV CVI CVII CVIII CIX CX CXI CXII CXIII CXIV CXV CXVI CXVII CXVIII CXIX CXX CXXI CXXII CXXIII CXXIV CXXV CXXVI CXXVII CXXVIII CXXIX CXXX CXXXI CXXXII CXXXIII CXXXIV CXXXV CXXXVI CXXXVII CXXXVIII CXXXIX CXL CXLI CXLII CXLIII CXLIV CXLV CXLVI CXLVII CXLVIII CXLIX CL CLI CLII CLIII CLIV CLV CLVI CLVII CLVIII CLIX CLX CLXI CLXII CLXIII CLXIV CLXV CLXVI CLXVII CLXVIII CLXIX CLXX CLXXI CLXXII CLXXIII CLXXIV CLXXV I Ce fut long, difficile et triste De te révéler ma tendresse; La voix s'élance et puis résiste, La fierté succombe et se blesse. Je ne sais vraiment pas comment J'ai pu t'avouer mon amour; J'ai craint l'ombre et l'étonnement De ton bel oeil couleur du jour. Je t'ai porté cette nouvelle! Je t'ai tout dit! je m'y résigne; Et tout de même, comme un cygne, Je mets ma tête sous mon aile... II Comprends que je déraisonne, Que mon coeur, avec effroi, Dans tout l'espace tâtonne Sans se plaire en nul endroit... Je n'ai besoin que de toi Qui n'as besoin de personne! III Je voudrais bien qu'on départage Le double voeu qui me combat: - Je souhaite ne vivre pas, Mais je veux revoir ton visage! Certes, la mort est le seul lieu Qui convienne à ce corps trop triste, Mais il faut encor que j'existe: Je ne peux pas quitter tes yeux! L'espace, le ciel, la nature Me plaisent moins que le tombeau; Je n'aime plus nulle aventure, Mais savoir que tu vis est beau Savoir que tu vis, être sûre, D'être seule à le savoir tant! Dois-je te faire la blessure De te rendre moins existant? Qui veux-tu qui jamais respire Ton être avec tant de grandeur? - Et songe que tu me fais peur, À moi, la meilleure et la pire!... IV Quand mon esprit fringant, et pourtant aux abois, A tout le jour souffert de sa force prodigue, L'heure lasse du soir vient m'imposer son poids; Merci pour la fatigue! Peut-être que la peur, l'orgueil, l'ambition Peuvent, par leur angoisse aride et hors d'haleine, Recouvrir un instant ma triste passion; Merci pour l'autre peine! Rétrécissant sur toi le confus infini, Je ne situais plus que ton coeur dans l'espace; Le sombre oubli des nuits te rend ta juste place; Le sommeil soit béni! Parfois, abandonnée à ma hantise unique, J'ignore que le corps a ses humbles malheurs, Mais la souffrance alors m'aborde, ample et tragique; Merci pour la douleur! N'octroyant plus au temps ses bornes reposantes, Tant le désir rêveur m'offre ses océans, Tu me désapprenais la mort; elle est présente; Merci pour le néant... V J'ai travesti, pour te complaire, Ma véhémence et mon émoi En un coeur lent et sans colère. Mais ce qui m'importe le plus Depuis l'instant où tu m'as plu, C'est d'être un jour lasse de toi! - Je perds mon appui et mon aide, Tant tu me hantes et m'obsèdes Et me deviens essentiel! Je ne vois la vie et le ciel Qu'à travers le vitrail léger Qu'est ton nuage passager. - Je souffre, et mon esprit me blâme, Je hais ce harassant désir! Car il est naturel à l'âme De vivre seule et d'en jouir... VI Ce que je voudrais? Je ne sais. Je t'aime de tant de manières Que tu peux choisir. Fais l'essai De ma tendresse nourricière. Chaque jour par l'âme et le corps J'ai renoncé quelque espérance, Et cependant je tiens encor À mon amoureuse éloquence, À cet instinct qui me soulève De combler d'amour ta torpeur; - Et tandis que ton beau corps rêve, Je voudrais parler sur ton coeur... VII Que crains-tu? L'excès? l'abondance D'un coeur où tout vient s'engloutir? Tu crains ma voix, mon pas qui danse? Pourtant, j'ai si peur de meurtrir, Même de loin, ta nonchalance! Ma main se prive de saisir Ta belle main qui se balance. Tu vois, je me tiens à distance, Renonçant au moindre plaisir.... - Va, tu peux avoir confiance Dans les êtres de grand désir! VIII Pourquoi ce besoin fort et triste De voir haleter et languir Dans la détresse du plaisir Le corps rêveur que l'on assiste? Espère-t-on ainsi capter La part de l'âme inviolable, Et voler, par la volupté, A l'être épars et dévasté, Sa solitude insaisissable? - Ah! pouvoir excéder mes droits, Pouvoir te dérober dans l'ombre Ton secret, tes forces, tes lois, Et sentir que ton désarroi Appartient à mon âme sombre Plus que je n'appartiens à toi! IX Jusqu'où peut-on aimer, poursuivre, détenir? Quand a-t-on épuisé la quantité des yeux? Quand vient l'heure où l'esprit se vante de finir Ce repas renaissant, intact et captieux? Avoir ne donne rien à l'appétit sans terme, Tout est commencement et dérisoire effort; Quel est ce gain léger, cette avance, ce germe, Tant que tu m'éblouis et que tu n'es pas mort? - La concluante mort cependant serait vaine, J'ai besoin que tu sois quand je ne vivrai plus; Je tremble d'emporter dans le froid de mes veines L'éclat mystérieux par lequel tu m'as plu... X Dans les ténèbres de Vérone On entend mourir Juliette. À Venise, - ardente, inquiète, On voit suffoquer Desdémone. - Envions le coeur qui s'arrête Quand un excès d'amour l'étonne Le plaisir n'est que ce qu'on prête, Mais la vie est ce que l'on donne... XI Lorsque je souffre trop de ton brillant visage, Quand mon coeur asservi ne peut plus te quitter, Je songe qu'autrefois de lointains paysages, Des ports et leurs vaisseaux, de fameuses cités M'éblouissaient ainsi; mon désir irrité Croyait ne pas pouvoir vivre sans ces rivages... - Je n'en eus plus besoin quand je les eus chantés. XII J'ai souffert, lutté; - bien souvent, Par un élan fourbe et secret, Je faisais un pas en avant, Croyant que je t'esquiverais! J'ai serré, j'ai broyé mon coeur, Et, comme dit François Villon, « Sué Dieu sait quelle sueur! » Mais au bout de ce temps si long Je suis sur le même chemin Que j'avais cru fuir bravement, Et sournoise, et plus fortement, Je cherche tes yeux et ta main; Je vois que j'ai tout employé, La peur, la réprobation, Le courage ferme ou ployé, À détruire ma passion; Et me voici, l'esprit têtu Hélas! et mieux fait pour souffrir! - Le corps qui s'est trop débattu N'a plus la force de mourir... XIII Si j'apprenais soudain que, triste, halluciné, Maudissant, haïssant, tu as assassiné, J'irais tranquillement vers cette main mortelle, J'abdiquerais le monde, et me tiendrais près d'elle... XIV Jadis je me sentais unique, Je vivais sous mes propres lois. Aujourd'hui j'échange avec toi La vie orageuse et mystique. Songe, à ce transfert magnifique! Par ce tendre appauvrissement Je n'ai plus rien qui soit vraiment Ma solitude et ma défense; Et même quand la nuit commence, Solitaire, avec le fardeau De ta vague et pesante absence, Le glissant enchevêtrement Des sombres cheveux sur mon dos N'appartient plus à mon repos, Mais me rattache à toi. - Je pense À ta suave bienfaisance, Quand tu jettes à demi-mot, À travers la grâce et l'offense, Sur mon coeur bandé de sanglots, Un chant moins long que mon écho... XV S'il te plaît de savoir jusqu'où Irait mon amour triste et fort, Jusqu'où, dans son terrible essor, S'avancerait, à pas de loup, Le long de ton destin retors, Mon besoin, mon désir, mon goût De ta pensée et de ton corps: Je t'aimerais même fou, Je t'aimerais même mort! XVI Les mots que tu me dis ne comptent pas beaucoup, Mais si j'ai confiance en toi, C'est pour ce mouvement du visage et du cou D'une tourterelle qui boit. Tes projets quelquefois sont obscurs et divers, Pourtant jamais tu ne te nuis; Ton souffle dans l'espace attiédirait l'hiver, Ton rire est le croissant des nuits. Je ne puis m'abuser alors que tu me plais: Que peux-tu prendre ou bien donner, Puisque l'étonnement dont mon coeur se repaît Est de songer que tu es né?... XVII Toujours, à toutes les secondes, Tandis qu'errante ou sous mon toit Je suis moins moi-même que toi, Ton corps lointain se mêle au monde! - Je t'évoque: doux, sans orgueil, Alternant les bonds et les pauses, La tristesse comblant ton oeil, Avec précaution tu poses, (C'est dans mon songe!) sur le seuil De mon âme amère et déclose, Ton pas calculé de chevreuil... XVIII Quand la musique en feu déchaîne ses poèmes, Quand ce noble ouragan soulève jusqu'aux cieux Les désirs empourprés des coeurs ambitieux, Sachant ton humble vie, et sa faiblesse même, Moi, toujours simplement et pauvrement je t'aime... XIX La pluie est cette nuit d'été En marche à travers le feuillage; On perçoit son léger tapage Pointu, dansant et velouté. - Mon coeur rêve avec fixité, Et déborde de ton image! J'entends, sur mon balcon étroit, Tomber par groupe deux et trois De ces belles larmes timides. - Ainsi rouleraient de mes yeux Des perles de cristal humide, Si soudain bon, silencieux, Dissipant la vive tristesse Que me causent l'âme et le corps, Tu me livrais avec paresse (Car j'accepte tes maladresses, Ô toi pour qui tout est effort!) Ce baiser par quoi je m'endors... XX Je crois que j'ai dû te parler De ta personne, sans répit, Et peut-être t'ai-je accablé Sous tant de pampres et d'épis! J'ai dû, offensant ton silence, Mais d'une voix qui passait outre, Vanter ta raison, ta constance, Ta chaleur, ta douceur de loutre, Et ta bonté, et ce coeur droit Auquel tu veux m'associer... - Mais t'ai-je assez remercié De l'amour que j'avais pour toi? XXI Si je t'aime avec cet excès, Et cette netteté aussi, Avec cet oeil adroit qui sait, C'est à cause de mon pays! De mon pays lointain, antique, L'illustre Hellade des cigales, Où, sans doute, aux jeux olympiques, Se mouvaient tes grâces égales; Grâces du visage et du coeur, Force charmante, allègre effort D'un front qu'ennoblit de sueur L'élan de l'âme avec le corps! Platon, Mnasalque, Diotime, T'eussent entouré de clameurs. Moi je t'aime, je souffre et meurs; - Reçois ce présent plus intime... XXII Ah! j'avais bien raison de craindre Le mol printemps et sa douceur! - Le beau soir tiède a ta tiédeur. Tout est humain, tout semble peindre, Par l'azur, le rêve, l'odeur, Ta personne. Dans le silence Envahissant, mouvementé, De ce soir proche de l'été, C'est ta grâce qui se balance. Et le vent chaud sur le chemin - Ô désir! mémoire! espérance! – À la vive et secrète aisance Des belles veines de tes mains... XXIII Je n'attends pas de la Nature Qu'elle ajoute à mon coeur fougueux Par sa lumière et sa verdure, Et pourtant le printemps m'émeut: Ces mille petits paysages Que forment les arbres légers Gonflés d'un transparent feuillage M'arrêtent et me font songer. Je songe, et je vois que ton être, Que je n'entourais que d'amour, Me touche bien quand le pénètre Le subit éclat des beaux jours! Sous cet azur tu ne ressembles Plus à toi seul, mais à mes voeux, À ce grand coeur aventureux, Aux voyages qu'on fait ensemble, Aux villes où l'on est soudain Rapprochés par le romanesque, Où la tristesse et l'ennui presque Exaltent le suave instinct. – J'imagine que la musique, La chaleur, la soif, les dangers, Rendraient le plaisir frénétique Dans la maison des étrangers! Il ne serait pas nécessaire Que tu comprisses ces besoins, Tu pourrais languir et te taire, Dans l'amour l'un seul a des soins. Mais si je ne dois te connaître Que dans un indolent séjour, Loin des palais où les fenêtres. Montrent les palmiers dans les cours, Loin de ces rives chaleureuses Où, les nuits, les âmes rêvant Prennent, dans l'ardeur amoureuse, Les cieux constellés pour divan, Si jamais, - bonheur de naguère, Enfance! attente! volupté! - Nous ne goûtons la joie vulgaire Et tendre, dans les soirs d'été, De voir que flamboie et fait rage La foire dans un petit bourg, Et que le cirque et son tapage Viennent s'immiscer dans l'amour, Je me bornerai à ta vie, Aux limites de tes souhaits, Repoussant le dieu qui convie À fuir la tendresse et la paix... XXIV Je ne t'aime pas pour que ton esprit Puisse être autrement que tu ne peux être Ton songe distrait jamais ne pénètre Mon coeur anxieux, dolent et surpris. Ne t'inquiète pas de mon hébétude, De ces chocs profonds, de ma demi-mort; J'ai nourri mes yeux de tes attitudes, Mon oeil a si bien mesuré ton corps, Que s'il me fallait mourir de toi-même, Défaillir un jour par excès de toi, Je croirais dormir du sommeil suprême Dans ton bras, fermé sur mon être étroit... XXV XXVI Le silence répand son vide; Le ciel, lourd d'orage, est houleux; On voit bouger, tiède et limpide, Le vent dans un mimosa bleu. Prolongeant sa douceur étale, Le jour ressemble aux autres jours; Un craintif et secret amour Rêve,sans ouvrir ses pétales. – Ainsi, pour longtemps en jouir, La Hollande, en ses vastes serres, Par des blocs de glace resserre Les tulipes qui vont s'ouvrir... XXVI Matin, j'ai tout aimé, et j'ai tout trop aimé; À l'heure où les humains vous demandent la force Pour aborder la vie accommodante ou torse, Rendez mon coeur pesant, calme et demi-fermé. Les humains au réveil ont besoin qu'on les hèle, Mais mon esprit aigu n'a connu que l'excès; Je serais tel qu'eux tous, Matin! s'il vous plaisait De laisser quelquefois se reposer mon zèle. C'est par mon étendue et mon élan sans frein Que mon être, cherchant ses frères, les dépasse, Et que je suis toujours montante dans l'espace Comme le cri du coq et l'ouragan marin! L'univers chaque jour fit appel à ma vie, J'ai répondu sans cesse à son désir puissant Mais faites qu'en ce jour candide et fleurissant Je demeure sans voeux, sans voix et sans envie. Atténuez le feu qui trouble ma raison, Que ma sagesse seule agisse sur mon coeur, Et que je ne sois plus cet éternel vainqueur Qui, marchant le premier, sans prudence et sans peur, Loin des chemins tracés, des labours, des maisons, Semble un dieu délaissé, debout sur l'horizon... XXVII Je possédais tout, mais je t'aime Mon être est par moi déserté; Je vis distante de moi-même, Implorant ce que j'ai été: Songe à cette mendicité! Est-ce ta voix ou ton silence, Ou bien ces indulgents débats Où, répétant ce que tu penses, Je t'induis en tes préférences Afin de suivre tous tes pas, Qui me font, avec confiance, Affirmer notre ressemblance, Ô toi que je ne connais pas?... XXVIII On m'a parlé ce soir des villes savoureuses Qui sur les mers du Sud rêvent indolemment, Répandant leur odeur de rose et de piment, Sans connaître leur prix, sans se savoir heureuses! Tu ressembles souvent, dans ton charme attristé, À l'ignorant bonheur de ces rêveuses villes, Toi qui fais émaner la chaude volupté De ton être évasif, distrait, triste et tranquille... XXIX L'automne a lentement mouillé les paysages; Son humide tristesse en mon coeur s'insinue. La nature, pourtant, ne peut me sembler nue. Puisque en elle, au lointain, respire ton visage. Je reproche à mes yeux de se sentir déçus Par la légère pluie enserrant l'univers. Mais l'été fut plaintif. Bientôt voici l'hiver. Et je me sens mourir, car je n'ai pas reçu Les seuls dons que mon coeur hanté se représente: Mon épaule meurtrie, et ta tête, pesante... XXX Ce n'est pas lorsque tu semblais Indifférent, distrait et morne, Que mon âme se dépeuplait De sa ténacité sans borne. - Mais parfois plus doux, plus aimant, Riant, reprenant confiance Et me regardant clairement, Tu me tuais par l'espérance... XXXI L'esprit conquérant souhaitait Une foule, et non un visage, Mais sa force qui s'ébattait Connaît le dolent amarrage. Une rose, au centre du jour, S'enveloppe de l'atmosphère; Flèche invisible de l'amour Une brise vient la défaire, Et sous ce vent soudain et bref On voit choir ses brillants pétales... - Je ne te fais pas un grief De toutes ces choses fatales! XXXII Quand tu me plaisais tant que j'en pouvais mourir, Quand je mettais l'ardeur et la paix sous ton toit, Quand je riais sans joie et souffrais sans gémir, Afin d'être un climat constant autour de toi; Quand ma calme, obstinée et fière déraison Te confondait avec le puissant univers, Si bien que mon esprit te voyait sombre ou clair Selon les ciels d'azur ou les froides saisons, Je pressentais déjà qu'il me faudrait guérir Du choix suave et dur de ton être sans feu, J'attendais cet instant où l'on voit dépérir L'enchantement sacré d'avoir eu ce qu'on veut: Instant éblouissant et qui vaut d'expier, Où, rusé, résolu, puissant, ingénieux, L'invincible désir s'empare des beaux pieds, Et comme un thyrse en fleur s'enroule jusqu'aux yeux! Peut-être ton esprit à mon âme lié Se plaisait-il parmi nos contraintes sans fin, Tu n'avais pas ma soif, tu n'avais pas ma faim, Mais moi, je travaillais au désir d'oublier! - Certes tu garderas de m'avoir fait rêver Un prestige divin qui hantera ton cooeur, Mais moi, l'esprit toujours par l'ardeur soulevé, Et qu'aurait fait souffrir même un constant bonheur, Je ne cesserai pas de contempler sur toi, Qui me fus imposant plus qu'un temple et qu'un dieu, L'arbitraire déclin du soleil de tes yeux Et la cessation paisible de ma foi! XXXIII Je songe au jardin, et à toi, À tes pas, à la longue allée Où calme, et la voix envolée, Tu t'expliquais. Je songe au toit Qui t'a vu languir, ne rien faire, Et puis lire et songer, et puis Acquérir l'amoureux appui De l'orgueil que je te confère Par mon coeur, incessant brasier Qui forge ta claire fortune... - Sur le sol l'ombre des rosiers Comme un geste extasié De la terre à la douce lune... XXXIV Le temps n'a pas toujours une égale valeur, Tu cours et je suis immobile, Je t'attends; cela met quelque chose en mon coeur De frénétique et de débile! J'entame avec l'instant un infime combat Que départage le silence. L'heure, qui tout d'abord semblait me parler bas, Frappe soudain à coups de lance. Elle semble savoir, et garder son secret, Le destin se confie à elle; On ne pénètre pas dans cette ample forêt Où rien n'est promis ni fidèle! - Puisque la passion, en son sauvage trot, Gaspille sa richesse amère, Révérons ces instants de la vie éphémère Dont chacun nous semblait de trop! - Attendre: épuisement sanglant de l'espérance, Tentative vers le hasard, Hâte qui se prolonge, indécise souffrance De savoir s'il est tôt ou tard! Impatience juste, exigeante et soumise, À qui manque, pour bien lutter, Le pouvoir défendu de refaire à sa guise L'univers puissant et buté! - Certes, mon coeur ne veut te faire aucun reproche Des minutes que tu perdais; Tu me savais vivante, active, sûre et proche, Moi, cependant, je t'attendais! Sans doute la démente et subite tristesse Qui se mêle aux jeux éperdus Est le profond sanglot refoulé que nous laisse La douleur d'avoir attendu!... XXXV Es-tu bon? Oui, puisque je t'aime Et que tu vis. Je puis tenir Tout acquiescement de toi-même: L'amour n'a pas d'autre problème Que d'autoriser le désir... XXXVI Je suis lasse, rien ne m'assiste, Je voudrais choir sur le chemin. Dois-je songer que tu existes? Poursuivrai-je cet examen? Je rêve à tes yeux, à tes mains. Que tu me plais! Mais je persiste À souffrir! - Hélas! c'est si triste, Et si joli, un être humain! XXXVII Le désir triomphal, en son commencement, Exige toutes les aisances; Il ignore le temps, le sort, l'atermoiement; Il exulte, il chante, il s'avance! On serait stupéfait et transi de savoir, Aux instants où l'amour débute, Combien seront soudain précaires l'abreuvoir, Le dur pain et la pauvre hutte! Le coeur éclaterait comme d'un son du cor S'il entrevoyait dans l'espace Tant de honte acceptée humblement, pour qu'un corps Ne nous prive pas de sa grâce... XXXVIII Éros - Les volets, les rideaux, les portes Ont protégé notre bonheur; Mais, ô mon amie, ô ma morte, Toi qui meurs, qui vis et remeurs, En ce moment où monte à peine Ta lasse respiration, Que fais-tu de ta passion? Quel est ton plaisir ou ta peine? Écho - Ne demande rien, mon amour; Ne bouge pas, reste en ta place; Que ta suave odeur tenace M'ombrage de son net contour. Je ne pense à rien, je suis telle Que quelque mourante immortelle Qui sent en son coeur tournoyer Les flèches qui l'ont abattue, Et sans pouvoir tuer la tuent. - Dans cette ivresse de souffrir Avec complaisance, ô prodige! J'observe aux confins du vertige La stupeur de ne pas mourir... XXXIX Si je n'aimais que toi en toi Je guérirais de ton visage, Je guérirais bien de ta voix Qui m'émeut comme lorsqu'on voit, Dans le nocturne paysage, La lune énigmatique et sage, Qui nous étonne chaque fois. - Si c'était toi par qui je rêve, Toi vraiment seul, toi seulement, J'observerais tranquillement Ce clair contour, cette âme brève Qui te commence et qui t'achève. Mais à cause de nos regards, À cause de l'insaisissable, À cause de tous les hasards, Je suis parmi toi haute et stable Comme le palmier dans les sables; Nous sommes désormais égaux, Tout nous joint, rien ne nous sépare, Je te choisis si je compare; - C'est toi le riche et moi l'avare, C'est toi le chant et moi l'écho, Et t'ayant comblé de moi-même, Ô visage par qui je meurs, Rêves, désirs, parfums, rumeurs, Est-ce toi ou bien moi que j'aime? XL aimer, c'est de ne mentir plus. Nulle ruse, n'est nécessaire Quand le bras chaleureux enserre Le corps fuyant qui nous a plu. - Crois à ma voix qui rêve et chante Et qui construit ton paradis. Saurais-tu que je suis méchante Si je ne te l'avais pas dit? - Faiblement méchante, en pensée, Et pour retrouver par moment Cette solitude sensée Que j'ai reniée en t'aimant! XLI Je bénis le sommeil, lui seul peut déformer Par sa ténèbre étroite, habile et travailleuse, Les traits de ton image où mon âme amoureuse, Sachant tous tes défauts, ne voit rien à blâmer! Je m'endors agitée, et, pareille aux voyages, Débordante d'espoirs, d'attente, de projets; Et puis, à mon réveil, engourdie encor, j'ai La douceur de trouver ma raison lasse et sage. Je ne souhaite rien; fidèle à mes soucis Je songe tendrement à la tombe loyale Où, descendue enfin dans la paix sans rivale, J'oublierai les désirs dont j'ai souffert ici; Et je ne cherche pas à me tromper moi-même Sur le dur sentiment que tu m'as inspiré; Non, je ne t'aime pas avec l'honneur sacré, Avec l'esprit ravi! Non, pauvre homme, je t'aime... Et si ton hésitant, faible et modique orgueil Ne peut s'accommoder de l'animale flamme, Moi, du moins, j'eus le droit de voir périr des âmes Pour les lèvres, les bras, les noirs cheveux et l'oeil! XLII Le bonheur d'aimer est si fort, Étant seul la négation Du quotidien et de la mort, Que je n'ai, dans ma passion, Dans cet amour que je ressens, Vraiment jamais rien désiré, Rien attendu, rien espéré, Que mon désir éblouissant! Vent pur des nuits suave abondance, moisson! Flots d'air frais arrachés aux golfes des étoiles, Espace palpitant qui fais comme une voile Se gonfler dans mon coeur les rêves et les sons, Pénétrez dans la chambre ennemie où repose Le trésor éclatant d'un beau corps soucieux, Et ramenez vers moi, plus parfait que la rose, Le bleuâtre parfum qui flotte sur ses yeux! XLIII Faut-il que tu sois juste aussi, Étant vivace et délectable? Le soleil même, ample et précis, Délaisse la rose ou l'érable; - Qu'appelle-t-on être équitable? Peux-tu nourrir également Toutes les âmes qui t'appellent? Dédaigne leurs tendres querelles: Être aimé, c'est être clément. - Que l'on vive en ta dépendance! Quels sont ces vaniteux, ces rois, Ces coeurs jaloux, ces fronts étroits, Ces corps dépouillés de prudence Qui se dirigent sans effroi Vers cette aride pénitence De s'être fâchés avec toi?... XLIV Les mots sans qu'on les craigne ont d'effrayants pouvoirs, Ils sont les bâtisseurs hasardeux des pensées, L'âme la plus puissante est parfois dépassée Par ces rêves actifs que l'on voit se mouvoir. - Laissons se balancer dans leur ombre décente L'excessive tristesse et l'excessif besoin! Confions le secret ou la hâte oppressante Au silence sacré qui ne les livre point. Un souvenir dormant cesse d'être coupable, Tout ce qui n'est pas dit est innocent et vrai; S'il consent à garder sa face sombre et stable Le mensonge lui-même est un noble secret. Ô Vérité tentante et qu'il faut qu'on esquive, Monacale pudeur, effort, renoncement, Sainteté des torrents retenant leur eau vive, Solitude du coeur et de la voix qui ment! Tendresse de la main qui parcourt et qui lisse La vie atténuée et calme des cheveux, Tandis que le désir se prive du délice De déchaîner l'orage éloquent des aveux Résolution pure, auguste et difficile De n'accaparer pas l'esprit avec le corps, De rester étrangers, pour que le plus fragile Ne soit pas prisonnier de l'ineffable accord! Feintise d'être heureux en dehors de l'ivresse, Accommodation aux paisibles instants: Plus que les cris, les pleurs, les secours, les caresses, Vous êtes le mérite insondable et constant! XLV Ceux qui, hors du rêve et des transes Par quoi le souffle est empêché, Goûtent d'heureuses impudences, Semblent par le sort protégés. Nul dieu jaloux n'est attaché A punir leur insouciance, - Et peut-être que la souffrance Est l'unique et sombre péché. XLVI Ce n'est peut-étre pas le tribut que réclame Un coeur profond et délicat, Cet amour allongé qui vient comme une lame Frapper la rive avec fracas. Ne pouvant pas comprendre et juger ce qu'on aime, On ne fait que doubler son coeur; On est comme on voudrait que l'on fût pour soi-même; Mais l'abondance a ses erreurs! - Ne livrons pas à ceux qu'un faible élan contente L'univers que nous possédons; Transmettre, en exultant, l'espace qui nous hante Est un fardeau autant qu'un don. La passion contient l'amour avec la hargne, Et son orage est maladroit Peut-être faudrait-il que parfois l'on épargne Les coeurs étonnés d'être étroits! Déguisons la fierté de nous sentir prodigues; - Que pèse notre orgueil du feu Devant la pauvreté de notre être qui brigue La faveur d'obtenir un peu! Devenons attentifs à ces âmes choisies Que l'on goûte à travers leurs corps Contraignons, en souffrant, l'altière fantaisie, - Aimer moins est si fort encor! Il n'est pas, pour nouer une divine attache, Que ces excès mal assainis. - Mais vraiment, se peut-il qu'auparavant l'on sache Que l'on blesse par l'infini? XLVII Puisque je ne puis pas savoir Ce que tu penses, je t'écoute; Ta voix en vain peut se mouvoir, Je poursuis mon songe et mon doute. Tu m'étonnes en étant toi, En ayant ton élan, ta vie; Je me sens toujours desservie Par ce que tu prétends ou crois. - Mais quelquefois, dans le silence, Je sens, comme une calme chance, Se révéler notre unité, Et j'entends les mots que tu penses Et que je n'ai pas écoutés... XLVIII Le courage est ce qui remplace Ce que l'on désire, et parfois Si ferme et si haute est sa foi Qu'il s'enivre du vain espace. Semblable à la musique, il sait Envahir, leurrer, se répandre, Mais il n'est qu'un mortel essai Pour l'instinct véhément et tendre, Car, dans les choses de l'amour, Les seules exactes et sages Et qui dédaignent tout détour, Comment croirait-on au courage? XLIX On est bon si l'on est tranquille, Content, indifférent, distrait; Mais si, plié sur son secret, L'esprit sent sa force servile, Qui dira l'ardeur, la bonté, D'un instant de méchanceté? L Quand l'argentine nuit se répand dans l'espace, Quand l'homme sans soleil rentre dans ses maisons, La terre fait monter à sa calme surface, Ainsi qu'une amoureuse et secrète saison, Le tumulte animal, délicat et vorace, Qui semble avoir brisé de célestes prisons Ou déchiré les rets d'une invisible nasse... Comme un clair ricochet d'étoile sur les eaux, Dont les lueurs seraient faiblement inégales, Un crapaud, retiré dans la paix des roseaux, Fait gonfler et crever entre de courts repos Ses deux bulles d'air musicales... - Invisibles, menus et pourtant solennels, Les insectes, l'oiseau, les aromes s'emparent De l'ombre, où leur éclat est confidentiel; Ce grand fourmillement d'érotiques appels S'entasse dans l'éther et pourtant se sépare, Comme si le plaisir restait toujours avare De son rêve exigu joint à l'universel; - Si l'homme vient rêver parmi ces grands cantiques, Quand l'animal désir, comme un sachet plus lourd, Se suspend à la nuit, plus ample que les jours, Et lui livre l'aveu exultant et pudique De ses chants de métal, nets et mélancoliques, Il demeure étonné, dans sa grandeur mystique, D'avoir tous les pensers sans avoir tout l'amour! LI Si quelque être te plaît, ne lutte pas, aborde Ce visage nouveau sur lequel est venu Se poser le soleil de tes yeux ingénus; Tout ce qui te séduit, ma douleur te l'accorde. - Et moi, de loin; le coeur par le tien soutenu, Emmêlant ton plaisir et ma miséricorde, Je bénirai ton front posé sur des bras nus, Ton regard poignardé qui devient plus ténu, Et tes baisers soyeux qui rêvent et qui mordent... - Je ne me plaindrai pas, je les aurai connus. LII Tu ne peux avoir de bonté, Malgré de studieux efforts, Puisque le désir ni la mort Ne t'ont suffisamment hanté. - Si l'on pouvait mettre en lambeaux, Rendre immobile et désarmer L'être effrayant qu'on veut aimer, Tout plaisir serait un tombeau! C'est par peur de souffrir aussi Que l'on recherche un tendre accord, Et que l'amour a tant souci De l'autre âme et de l'autre corps... LIII LIV ? C'est l'hiver, le ciel semble un toit D'ardoise froide et nébuleuse, Je suis moins triste et moins heureuse. Je ne suis plus ivre de toi! Je me sens restreinte et savante, Sans rêve, mais comprenant tout. Ta gentillesse décevante Me frappe, mais à faibles coups. Je sais ma force et je raisonne, Il me semble que mon amour Apporte un radieux secours À ta belle et triste personne. - Mais lorsque renaîtra l'été Avec ses souffles bleus et lisses, Quand la nature agitatrice Exigera la volupté, Ou le bonheur plus grand encore De dépasser ce brusque émoi, - Quand les jours chauds, brillants, sonores Prendront ton parti contre moi, Que ferai-je de mon courage À goûter cette heureuse mort Qu'au chaud velours de ton visage J'aborde, je bois et je mords?... LIV Quand un soudain sommeil a séparé de toi Ma pensée attentive, anxieuse et tenace; Quand je suis prisonnière en ce cachot étroit, Et quand l'amour, toujours pareil à la menace, Semble avoir dans le songe égaré les contours De ton être par qui me parvient l'atmosphère, Je goûte obscurément cet instant calme et court Dont s'est enfui le mal que ton oeil peut me faire... LV Vis sans efforts et sans débats, Garde tes torts, reste toi-même, Qu'importent tes défauts? Je t'aime Comme si tu n'existais pas, Car l'émanation secrète Qui fait ton monde autour de toi Ne dépend pas de tes tempêtes, De ton coeur vif, ton coeur étroit, C'est un climat qui t'environne, Intact et pur, et dans lequel Tu t'emportes, sans que frissonne Ton espace immatériel: - L'anxieux frelon qui bourdonne Ne peut pas altérer son ciel... LVI Certes tu n'étais pas créé pour moi, cher être, Mais je le croyais, par désir! Ma raison disait: non; mon coeur disait: peut-être! Et l'on tâche à ne pas mourir! LVII Enfin la première nuit froide Plus de vents dansants, amollis. L'atmosphère est tendue et roide, Le beau ciel d'argent dépoli Allonge sa paix où se creuse Le puits des étoiles neigeuses. - Va-t-il enfin me protéger, Ce climat soudain sans tendresse, De ton beau visage étranger Sur lequel mon amour s'abaisse Comme ces oeillets las, déteints, Qu'englobent les pleurs du matin?... LVIII J'ai puissamment goûté l'orgueil D'avoir reçu de la nature L'éclat bondissant d'un bel oeil, Archer double de la figure; J'ai souvent, devant des miroirs, Ressenti la force contente De m'arrêter, d'apercevoir Une héroïne palpitante; Mais combien faible est la valeur D'un visage pur et vainqueur, Alors que je t'offre un tel coeur! LIX Tu sais, je n'étais pas modeste, Je n'ignorais pas les sommets Où je vivais, puissante, agreste; Rêveuse, universelle, - mais J'ai soudain vu sur ton visage Un clair et vivant paysage, Où, morne, insensible, lassé, Tu m'as défendu de passer... LX Je ne puis jamais reposer Mon esprit, qui, de loin, contrôle Le souci qui vient t'épuiser, L'ennui qui pèse à ton épaule. Jamais je n'ignore un instant Que tu respires, parles, rêves; J'éprouve, triste combattant, La nécessité d'une trêve! - Ah! j'aurais besoin que parfois, Dans une calme et longue aurore, L'univers m'apparût sans toi, Et ne t'eût pas fait naître encore! LXI Je crois à l'âme, si c'est elle Qui me donne cette vigueur De me rapprocher de ton coeur Quand tu parais sombre et rebelle! Je crois à l'âme, si vraiment C'est d'elle que je tiens l'audace De t'avoir scruté face à face Dans les divins commencements! - Mais, ô Nature impérieuse, Instinct qui ne cédez jamais, Turbulence mystérieuse, N'est-ce point par vous que j'aimais? LXII Quand ce soir tu t'endormiras Loin de moi, pour ta triste nuit, En songe pose sur mon bras Ton beau col alourdi d'ennui. Jette vers moi ce qui t'encombre, Défais-toi des mornes pensées, Je les ramasserai dans l'ombre Comme une glaneuse insensée, Ivre d'amour, et qui dénombre Des roses, des lys, des pensées... LXIII Je voyais, aussi nettement qu'on voit la rose en fraîche toile, S'épanouir au firmament La pulpe altière des étoiles. Je révais. Par les jours trop chauds, Quand l'heure du soir songe et stagne, Une rue, un mur blanc de chaux, Me restituaient les Espagnes. Auprès d'un verger de Passy, Quand la nuit met sa molle roche Sur tout l'espace dessaisi, J'entendais, au lointain, des cloches Éparpiller leur lent souci... L'univers logeait dans mon coeur, Lorsque tu vins comme un voleur... LXIV Ô suave ami périssable, Tu ne pourras laisser de traces Que le temps mobile n'efface Comme fait le vent sur les sables! Tes doux jeux, charmants, éphémères, Sont faits d'écume et d'âme amère. Et cependant, quoi que tu fasses, Il restera que je t'aimais, Que j'ai dit ta grâce à l'espace, Et penché sur tes yeux ma face Où le soleil se résumait! LXV LXVI ? Je voudrais mourir, mais non pas D'une autre et plus tranquille mort Que celle que causent ton pas, Ta voix, ton regard, ton abord. Pourrai-je renoncer, crois-tu, - Bel arbre humain, cyprès! tilleul! À ce grand besoin éperdu Que j'ai de périr par toi seul? LXVI Un soir où tu ne parlais pas, Où tu me regardais à peine, Mes yeux erraient à petits pas Sur ton visage aux belles peines, Et j'ai fait avec ton ennui Un étrange et mystique pacte Où tout me dessert et me nuit; Et, depuis, mes rêves, mes actes, A travers les jours et les nuits, L'éloignement, l'atroce ennui, S'en vont, résolus, invincibles, Vers ton corps que j'ai pris pour cible... LXVII Moi seule je connais ta langoureuse allure, Tous les autres regards peuvent bien s'y tromper. Mais j'ai surpris (ô juin, par l'orage estompé!) Comme un cristal où git l'invisible fêlure, Ton rire épanoui, d'angoisse entrecoupé... LXVIII Je n'ai besoin, de toi, que toi-même! sans l'âme, Sans l'amitié, la voix, le plaisir, le bonheur! Hélas! de t'avoir vu triste m'a fait si peur Que de ton coeur muet mon désir ne réclame Que l'humble instant sans paix, sans consolation, Où mon esprit troublé, qui meurt de passion, Contemple avec une ample et radieuse aisance Le miracle restreint de ta triste présence... LXIX Si vraiment les mots t'embarrassent, Ne dis rien. Rêve. N'aie pas froid; C'est moi qui parle et qui t'embrasse; Laisse-moi répandre sur toi, Comme le doux vent dans les bois, Ce murmure immense, à voix basse... LXX Pareils à l'Océan qui dans sa force trouble Contient un orage inconnu, Tes yeux de sombre azur sont pleins de lueurs doubles, Jamais ils ne me semblent nus. Je ne connais pas bien ces lieux de ma misère Et de ma longue attention; Ainsi que sur la lande aux chardons aigus, j'erre, Me blessant aux déceptions. - Hélas! J'étais puissante, attentive, précise, Mais où toucher ton coeur amer? À présent je ressemble à ces femmes assises Guettant les barques sur la mer. J'attends qu'une heure sonne à quelque vague horloge, Que je ne sais où situer; Je souffre dans mon coeur indomptable où se loge L'espoir, que tu ne peux tuer! - Et pourtant, cher esprit où s'ébattent des ailes, J'aime mieux ne jamais connaître les nouvelles Que renferme ton front têtu, J'appréhende le mot par qui le coeur chancelle... Merci de t'être toujours tu! LXI Il fut un temps où, turbulente, Sous les yeux des astres divins, Grave, ignorant que tout est vain, J'exigeais de rester vivante. Aujourd'hui j'aspire au début D'une éternelle somnolence, Morte mille fois d'avoir bu Tous les poisons dans ton silence... LXII À présent que j'ai bien connu Ton visage calme et suave, Et, dans leur repos triste et brave, L'allongement de tes doigts nus, Comment voudrais-tu qu'autre chose Ne provoquât pas mon dédain? Comment aimer encor la rose Vaine et fringante des jardins? Comment goûter avec folie, Comme je faisais autrefois, Les grandes feuilles amollies Qui forment le dôme des bois? Comment vanter l'azur? Ah! puis-je Chanter,encor les vastes cieux, Moi qui chancelle du vertige De voir, dans le bleu de tes yeux, Le profond espace! Ô prunelles Anxieuses, au fond desquelles Tournoie une noire hirondelle... LXIII Nos maux nous ont tués; si nous vivons encor, Ayant perdu notre âme et notre ressemblance, Si l'esprit offensé reste soumis au corps, C'est pour quelque secrète, amoureuse souffrance Aux trompeuses raisons, aux mensongers ressorts, Qui débute par l'espérance... LXIV Peut-être jamais ne saurai-je Pourquoi tu te taisais! L'été, L'azur, les nuits claires, la neige, Comme ton visage entêté, N'ont rien pour les interpréter! Ils brillent, parfument, rayonnent, Implacables, distraits, charmants, Sans rien répondre à nos tourments - Mais, hélas! ce coeur de lionne, Ce coeur puissant, ce coeur adroit, Qui, pour ne pas troubler ton calme, Se suspendait au loin sur toi, Plus léger que l'ombre des palmes, Que l'arôme immense et sans poids, Faut-il vraiment qu'il se détruise, Et faut-il que nul ne te dise, Pour ne pas déranger ta paix, Que c'est l'univers qu'il comblait! LXV En ce moment tu ne sais pas La force que je t'ai donnée. - Quel jour, quelle heure, quelle année, À ton midi; à ton trépas, À quel point de ta destinée Concevras-tu, triste, effrayé, Que tu n'as pas su voir briller Ce grand amour de douce louve Que jamais plus on ne retrouve? LXXVI Combien de fois aurais-je dû Me sentir lasse et sans courage! Mais mon coeur n'a jamais perdu Son désir pour ton beau visage. Dans mon puissant amour tu n'as Vu que ma douceur de colombe; Pourtant je veux que sur ma tombe L'on inscrive: Elle s'obstina... LXXVII Que puis-je te laisser qui t'émeuve et survive À mon souffle triste et fervent? Jamais ma passion ne semblait décisive À ton esprit sombre et mouvant? Peut-être verras-tu un plus pur témoignage De mon inconcevable émoi Dans l'aveu sans propos, sans fièvre et sans image Des jours où j'eus pitié de moi? LXXVIII Ai-je imprudemment souhaité Guérir de toi? Quelle ignorance M'irritait contre ma souffrance! - Ah! Que rien ne me soit ôté De la détresse qui me cache Le passé, le lendemain! Sois La seule chose que je sache Et qui blesse! Rien ne déçoit Dans la sombre et féconde ivresse D'un désir encore ascendant. - Lèvres rêveuses sur les dents, Regard qui se meut ou se pose, Gardez votre pouvoir ardent, Vous qui, dans une chambre close, Par le souvenir obsédant, M'inondez d'une odeur de roses! LXXIX Quelque douleur que je ressente Je serai juste. Tu prêtas Ton image à mon âme ardente, Mais c'est mon coeur qui te dota Des richesses qui me tourmentent. Et, sagement, tu as droit à La solitude impertinente... LXXX Demeure craintif, raisonnable, Détourne-toi de ma bonté. Que ce soit bien toi qui m'accables. - Et refuse la volupté Que t'offre mon coeur, irrité Par sa cruauté charitable... LXXXI Tu n'as aucun tort. Mes aïeux Ont du aimer ces basiliques Où parmi l'or des mosaïques Brillent des cailloux durs et bleus. - Tu n'es pas, face pathétique, Responsable d'avoir tes yeux! - Et ce regard qui semble inique À mon coeur, dans ses lourds moments, Je le sens malgré mon tourment, Tu le portes innocemment... LXXXII Enfin je puis ne plus épier le printemps! Je cesse d'écouter, d'une oreille attentive, Ce frémissant secret qui soulève et ravive, Et dont j'ai vénéré le bruit sourd et montant! Je puis me reposer de la tâche royale De recueillir avec des sens religieux L'appel de la nature aux trompeuses cymbales, Qui veut relier l'homme à d'inutiles cieux! L'univers n'a plus rien qu'il m'ôte ou qu'il m'apporte, Mon être est à l'écart de ses jeux décevants, Dans un tombeau sacré je suis comme une morte, Et ma vie est encore en pleurs dans un vivant! LXXXIII Tu vis, - moi je porte le faix De ton étrange et dur destin, Puisque le mal que tu me fais Tu ne peux pas en être atteint! LXXXIV Il n'est pas vrai qu'on soit orgueilleux d'aimer tant, Et que d'un oeil d'aigle on regarde Les passants affairés, indifférents, contents, Noyés de lumière blafarde. Il n'est pas vrai qu'un grave et poignardant amour Isole noblement le rêve; Nul ne dit les combats dont l'assaille sans trêve Le désir, conflit sombre et sourd! Il n'est pas vrai que l'âme altière et transportée Bénisse son cruel fardeau. Même si l'on paraît éblouie et hantée, L'on ne vit qu'en courbant le dos. Comment se réjouir d'avoir livré sa chance À l'étranger vague et secret Qui, selon sa rieuse ou grave nonchalance, Nous emmêle à son sort distrait? - Ah! pouvoir n'aimer pas celui qu'on aime! N'être Pas l'esclave d'un beau vivant! Vivre libre, espérer, choisir, vouloir, connaître! Fendre l'azur comme le vent! Ne pas être liée avec de durs cordages, Secs et fermés comme des poings, Au charme inévitable et fortuit d'un visage, Qu'on eût pu ne rencontrer point! N'avoir pas transféré sa digne solitude, Unique et nombreuse à la fois, Dans un corps dont les yeux, la voix, la lassitude Semblent sacrés ou bien narquois! Ne pas être obligée à constater sans cesse Que rien ne nous est plus soumis, Et que, ne nous laissant qu'une atroce paresse, Notre coeur bat dans l'ennemi!... LXXXV Mon enfance, dans mon coeur, Subsistait avec aisance. J'ai souffert de ta rigueur Tu as tué mon enfance! En son midi l'ample été Voit ses roses qui renaissent, Ainsi brillait ma beauté: Tu as tué ma jeunesse! Et pendant que tu détruis Ma vie aux luisantes ailes, Moi je t'offre un divin fruit: La renommée éternelle... LXXXVI Aucun jour je ne me suis dit Que tu pouvais être mortel. Tu ressembles au paradis, À tout ce qu'on croit éternel! - Mais, ce soir, j'ai senti, dans l'air Humide d'un parc triste et blême, La terreuse odeur des asters Et du languissant chrysanthème... Quoi! tu peux mourir! - et je t'aime! LXXXVII Le plus hanté des deux amants A moins besoin de son ivresse Que de voir faiblir son tourment. Il lui faut que cet excès cesse! - Je ne veux pas mourir avant De t'avoir trouvé moins charmant... LXXXVIII Les vers que je t'écris ne sont pas d'Orient, Je ne t'ai pas connu dans de beaux paysages, Je ne t'ai vu mobile, anxieux ou riant, Qu'en des lieux sans beauté qu'animait ton visage. Tout le tragique humain je l'ai dit simplement, Comme est simple ta voix, comme est simple ton geste, Comme est simple, malgré son fastueux tourment, Mon invincible esprit que ton oeil rend modeste. Mon front méditatif, et qui porte le poids De sentir s'emmêler à mes pensers les astres, Te bénit pour avoir appris auprès de toi Le rêve resserré et les humbles désastres. Et si ton innocent et rayonnant aspect Ne m'avait longuement imposé son mirage, Je n'aurais pas la vive et misérable paix Qui préserve mes jours des douleurs sans courage... LXXXIX Peut-être faut-il accepter, Dans la détresse de l'amour, Ces grandes douleurs sans contours Pareilles à la sainteté. - Je ne veux pas que l'on retire À mon coeur, sans autre habitude Désormais que ce doux martyre, L'affligeante béatitude! XC Tu es comme tu pouvais être, Toi qui n'as pas su ma bonté! - Apaisante Fatalité, Dès que l'on sait te reconnaître On contemple ces yeux, ces mains Qui nous nuisent ou nous enchantent, Comme on entend, la nuit, que chante Un rossignol sur le chemin!... XCI Tu m'as retiré mon orgueil, Puisque, riante et triomphante, Je n'ai pas égayé ton oeil! Tu m'as rendue humble et prudente Puisque ton soucieux esprit N'a pas quitté sa triste pente! Mon front reste à jamais surpris Puisque mon coeur aux voix ardentes, En somme, tu ne l'as pas pris! XCII Amour, pourquoi toujours mêler ton nom divin À la mort sombre et négative? Toi seul es évident, tout autre espoir est vain, Rien n'est rien, hormis ceux qui vivent. Toi seul poses l'empreinte allègre de tes pas Sur la cruelle et sourde terre. Tout est brutal et froid. - Toi seul es un mystère, Puisque la mort n'existe pas!... XCIII Crois-moi, ce n'est pas aisément Que l'on supporte un beau visage: Il peut dispenser le tourment Que confère un clair paysage. - Je sais la coalition, L'alliance, la connivence De ton regard sans passion Et de ta lèvre qui s'avance. Et pourtant nul ne dépérit, Sauf moi, de cette grâce étrange Où ton oeil triste se mélange Avec ta bouche qui sourit... XCIV Je t'aimais par les yeux, je puis Me détourner de ton visage, Te parler sans boire à ce puits De ton regard vibrant et sage. Je t'accosterai comme font Les prêtres avec les abbesses; Plus rien ne trouble et ne confond Une paupière qui s'abaisse. Si terrible que soit l'amour, Si spontané, ferme, invincible, Le coeur heureux l'aidait toujours... Mais tu me seras invisible. Grave, je porterai le deuil, Que nul hormis toi ne soupçonne, De dédaigner sur ta personne L'injuste beauté de ton oeil. Quand ta voix engageante et tiède Voudra reprendre le chemin De mon coeur, qui te vint en aide Avec la douceur de mes mains, J'aurai cet aspect d'infortune Qui surprend et fait hésiter; Tu pourras, sombre iniquité, Croire enfin que tu m'importunes! Comment me nuirait désormais Ton fin et vivant paysage Si mes yeux n'abordent jamais Son délicat coloriage? Si jamais je ne me repais De la nourriture irritante Par quoi je détruisais ma paix? Si plus rien en toi ne me tente? - Et qu'étais-tu, toi que j'ai craint Plus que toute mort et tout blâme, Si ton charme succombe au frein Du noble souci de mon âme? XCV Je ne fais pas cas de ta gratitude, Bien que dans mon coeur mourant, étonné, Grâce à toi l'air rentre avec plénitude; Mais j'avais besoin de tout te donner! XCVI L'amour et ses élans pudiques Ont, dans leurs songes réticents, Les noblesses de la musique. La passion aux cris puissants, Par ses sommets et ses abîmes Mêle à ses voeux des pleurs décents. - Mais il est de secrètes cimes Où s'élaborent sourdement L'espoir, le but, le mouvement, Où gît, ardent, supplicié, Invincible, au destin lié, Mais tremblant qu'on ne le bafoue, Le désir! - que jamais l'on n'avoue... XCVII Tant aimer! Non, aucun orgueil Ne me soulève cette fois! Hermione aux cris de chevreuil, Phèdre hantant les rocs, les bois, Me sont de détestables soeurs! La sérénité, la douceur, Les calmes jours, leurs purs trésors, Surpassent ces mortels transports! - D'où nous viendrait cette fierté D'avoir atrocement goûté Au sombre suc de la Nature? - Ô Raison! sache nous blâmer! Réprouve les coeurs affamés, Dis-le! pour que la créature Renonce à l'humaine pâture! Il est honteux de tant aimer!... XCVIII En ton absence je ne puis Être plus ou moins seule. Aucune Voix qui console, aucun appui N'atténuerait mon infortune; Il faudrait qu'un autre être soit, Qu'il brille à mes yeux! qu'il s'oppose À ton image, à tes exploits! Mais pourquoi l'espérer? Pourquoi? - Implacable métamorphose, Dans mon esprit actif, adroit, C'est toi seul qui redeviens toi! XCIX Un triste orgue de Barbarie Enfonce dans l'air du matin, Comme à coups de couteau qui crie, Un vulgaire, un pointu refrain, Et même cela, cela même, Ce triste chant malade et maigre, Dans la rue où souffle un vent aigre, Me fait songer au bleu foyer De ton regard droit et noyé, Et m'indique combien je t'aime! C À quoi veux-tu songer? À toi. Songeons à toi. Non, je ne juge pas ton amer caractère; Rien de ton coeur serré ne me parait étroit Si sur toi j'ai plié mon amour de la terre, Mon amour des humains, de l'infini, des cieux, Ma facile allégresse à répandre ma vie, À rejoindre d'un bond, par les ailes des yeux, L'éther qui m'appartient et dont tous ont envie! Qu'y a-t-il de plus sûr et de meilleur que toi, Ou, du moins, que l'amour brisant que tu m'inspires? - Le souci, les regrets, la mort sous tous les toits, L'ambition qui râle et l'ennui qui soupire! - Moi je suis à l'abri! Je n'ai, pour me tuer, Pour me faire languir, pour créer ma détresse, Que l'anxieux regard dans tes yeux situé, Que l'accablant désert où souvent tu me laisses. C'est assez! Ah! c'est trop! Ou bien c'est suffisant! Ces suprêmes chagrins m'ont d'autres maux guérie; Et quelquefois je sens se réjouir mon sang Quand tu ris comme l'eau dans la fraîche prairie! CI Dans les instants où je dors, Jetée au fond des ténèbres, Je ressens la paix funèbre D'être une morte, et toi mort. Mais, hélas! ô ma merveille, Toi si débordant, si beau, Comme brisant un tombeau Tu revis quand je m'éveille! Tout mon être en est blessé, Et, baissant mon front hagard, Je médite ton regard Je recommence à penser... - Au fond des bagnes, sans doute, Le pauvre forçat écoute, Sous le soleil dont il meurt, Une sournoise rumeur... CII Ce qu'on tolère mal dans un amour extrême C'est qu'un être soit ce qu'il est; Insidieusement on le détruit, - on aime Plus âprement que l'on ne hait! On voudrait adapter à son âme diverse Cet humain subtil et puissant. Qui peut se ressembler? Et même si l'on verse Ensemble le trésor du sang! Pourquoi ce harassant et douloureux effort? Quel est le lien qu'on réclame, Si l'un a l'ignorant sortilège du corps, Et l'autre l'invincible flamme?... CIII il est doux d'aimer faiblement, Quand, ayant vaincu sa puissance, L'amour dès son commencement Ressemble à la convalescence. Quand on songe à ce qu'eût été Cette tempête meurtrière, Et qu'à présent, malgré l'été, Malgré la chaleur, la lumière, Malgré la musique, malgré Ce point fascinant d'un visage, On a doucement enterré, Entre l'ardeur et le courage, - Noirs cyprès d'un clair paysage Le désir dans un tombeau sage... CIV Nous t'avons bien redouté, Bien haï, bien rejeté, D'un coeur résistant et sûr, Par suave excès d'azur, Par excès de volupté, Néant sans maux ni défauts; Mais nous voici bien en peine Si tu nous rends notre haine. - Vieille Mort avec ta faux Viens moissonner les soupirs De nos esprits sans plaisir... - Plaignons les heureux, il faut Qu'ils apprennent à mourir! CV Sauf toi, tous les humains regards Peuvent s'assurer de ma peine; Loin de toi, je gis, l'oeil hagard, Sans voix, et respirant à peine. Que fais-tu, toi qui n'es aimé Que de moi seule avec extase? Saurai-je desceller le vase De ton beau sourire fermé? Se peut-il qu'il soit admissible Quand tout dans l'amour est possible Que je périsse de désir? - Bel être qu'on ne peut saisir, Âme ferme, calme, têtue, Confiante en des lendemains, Lorsque, moi, chaque heure me tue, Pourquoi ne pas tendre ta main À ma main qui, rien qu'en touchant Ton poignet nonchalant et triste, M'indiquerait pourquoi j'existe, Et me restituerait mon chant!... CVI Que m'importe que l'on te juge, Qu'ignorant quel fut ton tourment L'on parle maladroitement De ton coeur, qui fut sans refuge? - Moi je n'oublierai pas le jour Où j'ai vu, dans la triste chambre Qu'un chaud soleil colorait d'ambre, Dédaignant tout humain amour Ton oeil appeler au secours... CVII Vivre, c'est désirer encor; Le courage, c'est l'espérance; Quand l'esprit se meurt de souffrance, On sent parfois rêver le corps. - La triste enfance, que harasse L'énigme oppressante des jours, A hâte d'appuyer sa face Au dur visage de l'amour. Le songeur poursuit dans l'espace Que parfument les bleus étés D'aériennes voluptés. Le désir et l'anxiété Cherchent un sort qui les délasse. - Moi, j'attends que ta beauté passe... CVIII Ce n'est pas cet excès qui m'enivre et m'accable Qui te rend si cher à mon coeur; La passion déçoit, tant le sort est instable; L'on souhaite en être vainqueur; Mais il est des moments oisifs comme des palmes Qui rendent légers et contents, Et je m'attache à toi par ces jours lents et calmes Où je ne t'aime pas autant... CIX Oui, la douceur est toujours feinte En amour. - Croirais-tu vraiment Que ce brillant contentement Ne masquât pas d'amères plaintes? Certes tout mon être bénit Ta vie où j'ai mis l'infini, Mais, corps charmant, ô coeur de roche, Toi que j'aime! un constant reproche Émane de mes yeux séduits. Quoi! toujours t'admirer, et puis Toujours, en silence, surprendre Tes défauts, - et, d'un coeur plus tendre, Mêlé de louanges, de pleurs, Te voiler mon humble colère Ah! réclamais-je ces douleurs? - Et de quel droit viens-tu me plaire?... CX Sans doute ma vie est plus morne, Et plus stable aussi qu'autrefois. Ce n'est plus l'espace sans borne Que je poursuis; j'assiste à toi. Mais tandis que mes pas s'arrêtent Auprès de ton coeur grave et sûr, Des dieux offensés me regrettent À quelque banquet de l'azur! CXI Je ne veux pas ta vérité, Ta franchise, tes confidences; L'enchantement de t'écouter Est combattu par ma prudence; Car, si je connaissais vraiment Le charme profond qui t'isole, Je saurais les jours où tu mens, J'épierais le son des paroles, J'aurais cet exigeant instinct De te vouloir exact et probe, Je t'aimerais sans ce dédain Dont ma défiance s'enrobe, Je saurais ton signe sacré, Et qu'il est juste que je t'aime, Tandis que ton coeur ignoré Ne relève que de moi-même; Je ne veux pas, ô toi qui passes, M'attacher à tes purs loisirs, Ni te situer dans l'espace Autrement que par mon désir! CXII Lorsque l'on n'aime pas, l'on devine, l'on sait Les mérites d'un autre coeur, L'on juge exactement, et, si l'on haïssait, L'on rendrait encor quelque honneur. Mais l'amour, recherchant l'extrême ressemblance, Ne peut jamais se satisfaire, Il tient en vacillant la secrète balance Où se nuit un double mystère... CXIII Ce n'est pas une tendre chose D'aimer! L'instinct dévorateur Pille l'âme, les yeux, l'odeur, Et puis, lassé, il se repose. - Et l'on regarde doucement Ce qui causa tant de souffrance! Et l'on est bon, l'on rit, l'on ment, L'on évite tous les tourments À ce faible et fragile amant, À cause de l'indifférence... CXIV Tu as ta force, j'ai ma ruse; Ta force est d'être ce que j'aime, Elle est dans ta faiblesse même. - Mais parfois mon instinct plaintif Écoute d'un coeur attentif Ma passion pour toi qui s'use. Tu ne peux t'en douter, sachant Qu'on n'épuise jamais mon âme, Tu n'entends pas mon secret blâme, Ni ce léger chant triomphant D'une ardeur que le temps entame. Tu restes calme et confiant. - Mais moi, épiant ma détresse, Je perçois jusqu'au battement Plus délicat de mon ivresse; Je goûte, - lourde et sans tourment, - Une consolante paresse. - Ah! si je pouvais oublier Ces instants courts, rares, extrêmes, Où, mes doigts à tes bras liés, Je poursuis en ton coeur pillé Je ne sais quel plus pur moi-même, Je déferais mon coeur du tien, Et, recouvrant mon amplitude, J'irais vers cette solitude En qui tout être m'appartient!... CXV Ami parmi tous les amis, De quoi voudrions-nous nous plaindre? Aucun destin n'est compromis Si l'amitié n'a pu s'éteindre. Tu penses que seuls les amants, Par la hâte et par les délices, Ignorent le dolent supplice De l'immense désoeuvrement; Crois-tu que les corps et les bouches Rendent le bonheur plus entier? La passion, dès qu'on y touche Et qu'on l'observe, fait pitié! - Accepte d'un coeur moins farouche La tristesse de l'amitié... CXVI Un jour où je ne pus comprendre Ton esprit qui songeait au loin, Je me sentis soudain moins tendre, Et peut-être je t'aimais moins. Je te voyais petit, l'espace Me reconquérait peu à, peu, Je regardais ces calmes cieux Où jamais rien ne m'embarrasse. Mais alors tu mis sur mon coeur Ton beau visage sans réplique, Et je respirai ton odeur Inconsciente et tyrannique; Sans plus d'alarme et de fierté, J'absorbais avec gravité Ton âme innocente et physique, Plus ample pour moi que le ciel; - Senteur suave, âpre, vermeille, Tiède aveu confidentiel D'un corps qui songe ou qui sommeille, C'est toi la grâce nonpareille! - Ainsi sourd le parfum du miel De l'humble maison des abeilles... CXVII La bonté, n'étant pas l'excès De l'amour, fait souffrir souvent; Tant de douceur est décevant, On doute, on soupçonne, on ne sait. - Ces mots patients, ce besoin De ne pas nuire à ce qu'on aime Interloquent les coeurs extrêmes Qui, pouvant mieux, n'ont pas de soins Envers l'auguste passion Qui hait les élans retenus. - Je songe aux jours où j'ai connu Ta cruelle abnégation... CXVIII On ne sait si l'amour ressemble à la prière, À la rêveuse pureté, Ou bien si sa vigueur secrète et meurtrière. N'a pour but que la volupté. - J'évoque tendrement ta sérieuse enfance, Son brutal aguerrissement... Mais soudain je m'attache à l'impudique chance Des femmes dont tu fus l'amant! CXIX Le bonheur ainsi que l'ennui, Comme deux fleuves dans la nuit, S'en vont, rêveurs et téméraires, Se perdre dans les eaux amères. - Pourquoi nous semble-t-il toujours, Dans la peine ou bien dans l'amour, Qu'aucun des deux n'est éphémère?... CXX L'orgueil est l'ennemi constant De l'amour et de ses largesses; Fort comme la vie, il attend Que l'on retourne à sa noblesse. Il veille sur tout l'abandon, Sur tout le divin esclavage; Il n'accorde pas son pardon Au clair flamboiement des visages, - Aux visages lavés de pleurs, À ces larmes froides et rondes Qui ne sont pas de la douleur, Mais l'éblouissement du monde! - Certes, il est dur de quitter Cet orgueil prudent, fort et triste, Qui, repoussant la volupté, Fait croire à l'âme qu'elle existe; Mais à cause de cet effort Par qui tout l'être se surmonte, Par ce consentement de mort, Il est beau d'accepter la honte. - Je voudrais ne plus rien tenir Que de ton affable puissance, Ne respirer, ne me nourrir Qu'au doux gré de ta complaisance. Qu'il serait bon, ce dénuement, Au coeur royal que l'on détrône, Et qui vécut trop fièrement! - Être sans pain, sans vêtement, Et dans un tendre abaissement En recevoir de toi l'aumône... CXXI Certes j'aime ce que je pense La force éparse des idées Me semble par mon coeur aidée! J'espère, je crois, je dépense Mes ailes aux amples coudées. Le front brûlant, l'âme obsédée, Je puis mourir de turbulence. - Mais toi seul est ma récompense... CXXII Je n’ai pas écrit par raison, Ni pour fuir un destin obscur, Mais pour séduire les saisons Et plaire à l'ineffable azur, Et pour posséder chaque jour, Sans défaillance, sans remords, Et jusqu’au moment de la mort, Des droits infinis dans l’amour... CXXIII Puisque le coeur même, et le temps, Et les chétives circonstances Peuvent altérer la constance, J’ai bien fait de t'aimer autant! J’ai bien fait de graver mon âme Sur le joyau de ton regard, Pour qu'un jour toi-même réclames Contre les assauts du hasard, Pour que jamais plus tu n'oublies Cette chaîne des yeux mêlés, Ces flambeaux perforants qui lient Deux corps avides et comblés. - L’orgueilleuse et calme décence Qui succède à la volupté Vient de ce que la conscience Veut que ce qui fut ait été... CXXIV Quand je suis ivre de tourment, Gisant malade au fond du gouffre, Je ne me meurs pas faiblement, C’est par ma force que je souffre. Par tant de force, et par l’essai De calmer l’âme belliqueuse! Qui peut comprendre cet excès? La douleur, c'est ce que l’on sait, La douleur n'est pas partageuse. Elle est notre savoir secret, Notre silence, quoi qu'on fasse; Si nos cris remplissaient l’espace, Personne encore ne saurait; La douleur, c'est le point de rage Où le sort le plus redouté Vient défier notre courage La douleur, c'est la volonté, La volonté des coeurs sans bornes, Bondissants comme des taureaux, Qui, le front dur, le regard morne, L'épée ancrée entre les cornes, Sont étonnés de souffrir trop! - Ô volonté simple et féroce, Que tout méprise et veut dompter, Toi qui connais la gloire atroce De ne pouvoir pas accepter, C'est toi l'horreur et la noblesse Du désir qui, triste, assagi, Ne saigne plus quand tout le blesse, Et qui se tait quand il rugit! CXXV Royalement, - peut-être en vain, - Car, hélas! à l’heure qu'il est J'ignore encor ce qui te plait, Je t'ai fait des cadeaux divins! Sans que tu puisses t’en douter, Et comme un jardin pour les dieux, Mon coeur te situe au milieu De tous mes immortels étés. Et cependant que sous ton toit Tu ne rêves peut-être à rien, Je vois d'un oeil aérien Ce grand ciel que j’ai mis sur toi... CXXVI Automne pluvieux, mélancolique automne, Remets cet ami dans mes bras! Que m'importent ton eau, tes râles monotones, Ton dépit, ton sombre embarras, Si, dédaignant soudain tes humides rafales, Je retrouve le tiède été Près d'un corps chaleureux, et que mon front s'installe Dans la douceur de son côté! - Grâce d'un calme flot épandu dans une anse Qui le limite et le détient! Partage, ô mon amour, le délassant silence De mon être réduit au tien... CXXVII Les coeurs purs et spirituels Ne possèdent qu'un froid arôme Dont le fragile et faible baume N'est ni divin ni sensuel. Mais dans sa force qui réclame, Dans son miracle de chaleur, De raison, de fièvre, de pleurs, Le corps seul témoigne pour l'âme... CXXVIII Le secret est plus évident Que ce qui s'affirme et s’éploie; Le sourire errant sur les dents Est plus exultant que la joie. - Clairvoyance pleine d’égards Dont on couve une âme pâmée! C’est quand ta paupière est fermée Que je possède ton regard... CXXIX Azuré, faible, blessé Par le couteau de l'automne, L’été se meurt, affaissé Dans l’éther qui l'abandonne. C'est un jour étroit. - Refus D’opulence et de bien-être! - Mon amour, toi qui ne fus Que tel que tu pouvais être, Sans rien au delà de toi, Sans effort contre toi-même, Sans ce frémissant émoi Dont s’accroît celui qui aime, Ce beau soir intelligent, Aux couleurs nettes et ternes, Ressemble à ton coeur d’argent! Qui n'a ni chaleur ni cerne. - C'est un beau morceau pensant D’azur glacial et juste; Mais pour ce sang bondissant, Pour ce coeur vraiment auguste, Mais pour cet esprit royal Qui, disposant du mystère, Avait dans ton poing frugal le sceptre de la terre, Était-ce vraiment assez, Vraiment la comble mesure De ma bachique blessure, Ce pauvre amour que tu sais? CXXX Tu m'as quittée; adieu, je pense à toi. - Dans l'air du soir une horloge qui sonne! - Calme du ciel, douceur de ta personne, Dans ta maison ta persistante voix! Ta voix toujours, encor, loin de ma vie À qui pourtant tout de ton être est dû; Quelle que soit mon inlassable envie, Ton corps, ce soir, est pour mes yeux perdu. - Jamais mon coeur ne peut en ta présence Te dénombrer les baumes qu'il contient; Peut-être as-tu la juste connaissance Que rien ne m'est qui ne soit d'abord tien. C'est une étrange et formelle habitude Que nous avons de ne rien confronter De ton royaume et de ma servitude, De ton silence et du mien à côté. Une subtile et perspicace crainte Nous fait chercher de délicats détours: Quand notre amour veut exprimer l'amour, Notre franchise est faite de nos feintes. Ce pur silence, ample et de noble aloi, Nous a toujours tout appris, sans offense. Tacitement nous devinons nos lois, Et notre énigme est notre confidence... CXXXI Tu ne peux rien pour moi, puisque je t'aime, Un tel amour rend l'autre démuni. Garde ta force et ta tendresse même, Sache être pauvre auprès de l'infini. Je vois souvent ta peine sérieuse Et la bonté de tes beaux yeux pensants, Mais que me fait ton coeur reconnaissant? La gratitude est plus mystérieuse! Elle est en moi à cause que tu es, Non point toi seul, mais divers, ample, étrange; Reste indolent, oublieux, imparfait, Je porte en moi le soleil qui te change... CXXXII C’est d'une adresse humble et savante De t'avoir aimé de la sorte, Car, par mon coeur qui se transporte En ta force heureuse et mouvante, Je ne vis plus d'être vivante, Et ne mourrai pas d'être morte! CXXXIII J’ai, dès l'enfance, avec un oeil audacieux, Logé mon âme dans la nue; Le sol brillant m'était moins proche que les cieux Où jubilait ma bienvenue. Je croyais au vivace et radieux retour De ma tendresse dépensée: Confiance, désir, bondissements, pensée, Vous heurtiez un distrait séjour! Lentement, en souffrant, je prenais l'habitude Que désormais fût démêlé Cet univers secret d'avec mon amplitude; J’aimais mon royaume isolé. - Amour, pourquoi crois-tu pouvoir nie consoler Des obstacles que rien n'élude? Toi dont l'ardeur, autant que l'espace étoilé, Contribue à ma solitude! CXXXIV Ne souffre pas; tu vois, je suis pourtant moi-même, Malgré les multiples aspects. Tu cherchais le repos? Peut-être que tu m'aimes Pour cette absence de ta paix! Concevais-tu vraiment que le bonheur existe? Que l'on donne un ordre au destin? N'avais-tu donc jamais, d'un oeil lucide et triste, Vu le lent retour des matins? Dans l'immense ouragan où combattent les choses, Poursuivais-tu d'autres loisirs Que ces instants secrets où le désir compose Un baume d'âme et de plaisir? - L'amour n'est pas un don qui rend plaisante et stable, La vie aux sursauts coutumiers; Il fait mieux mesurer l'immensité des sables, Le puits distant sous les palmiers! Les travaux des humains, comme ceux des abeilles, Vaquent aux soins de la cité, Mais tout l'effort profond ne rêve et ne conseille Que l'apaisante volupté; C'est elle la chétive et complète patrie Dont l'être est sans cesse exilé; Acceptons que le sort protège et contrarie Un voeu toujours renouvelé! Acceptons que demain, comme aujourd'hui, demeure Un jour d'espoir et de chagrin; Il est beau de goûter le plaisir souverain Dans l'étroit calice d'une heure! Je refuse de croire à des jours aplanis Où pour nous deux l'injuste chance Arrêterait soudain, dans le temps infini, L'oscillement de ses balances. Certes j'eusse voulu charger d'un gai bonheur Ma méditative caresse, Mais peut-être ai-je mieux apparenté nos coeurs Si je t'ai donné la tristesse... CXXXV Tu m'enchantes, je te supporte; Songe combien ce mot est doux! J'abdique quand je deviens nous, J'accepte d'être cette morte; Ton charme, moins doux que tes torts, A dispersé ma solitude; C'est te préférer à mon sort, À ma vie, à son amplitude, Que de constater sans remords. Ce suave et secret accord Par qui tout l'univers s'élude... CXXXVI Quand je t'ai raconté l'histoire De mon amour grave, inquiet, J'ai pensé que je t'effrayais, J'ai cru que tu n'y pourrais croire. Mais sans honte, sans peur, sans gloire, Tu m'as dit que tu me croyais. - Tu m'as dit ces mots nécessaires, D'une voix sûre, et doucement; Quel autre cadeau peux-tu faire À ce coeur qui jamais ne nient Que de constater simplement Mon immense dépouillement?... CXXXVII Je n'aime pas que tu me plaises, Que ton image permanente Me tente, me trouble, me hante Ah! connaître encor d'autres aises Échapper, adroite hirondelle, À ton enjôleuse faiblesse! C'est par ta grâce qui me blesse Que je pourrais t'être infidèle... CXXXVIII J'ai perdu l'univers puisque tu me suffis, Je vois qu'il appartient aux autres; quelquefois Je songe à la grandeur que l'espace eut en moi, Mais j'ai quitté l'azur à cause que tu vis. Je regarde et j'entends les secrets mouvements De l'infini, des sons, des parfums, des couleurs; Mais l'air, l'arbre, les monts ne sont qu'un vêtement Que j'écarte des doigts comme une humble vapeur, Pour que tu restes seul parmi les éléments À vivre dans la vie ainsi que dans mon coeur... CXXXIX Mon esprit, séduit et plaintif, A longtemps tàché de connaître Ce qui me touche dans ton être, - C'est ton beau regard attentif. Ce noble état d'intelligence, Ce coeur logique et curieux, Font rêver, par tes sombres yeux, Ma pétulante nonchalance. - Et pourtant, ne sois pas surpris Si cette qualité pensive N'enveloppe pas mon esprit. Je ne peux pas être attentive, Parce que j'ai déjà compris!... CXL Si tu rencontrais par moment Des yeux qui sans désir inspectent Ce qui m'émeut craintivement, - Ton être sombre et véhément, Ta belle voix vague et directe, Ton beau regard sûr et dément - Dis-le-moi, pour je connaisse Ces yeux qui te voient sans amour, Et qui sauront peut-être un jour Me consoler de ma tristesse!... CXLI Je me taisais, j'avais fait voeu De ne te jamais reprocher Ton esprit net, sobre, empêché De tout élan, de tout aveu; Mais ce soir où le ciel d'automne Effeuille un soleil languissant, Laisse que ma voix s'abandonne À trahir les secrets du sang: - Entends-tu, cher coeur sans tendresse, Chère âme insensible et têtue, En ce jour où je te confesse Ma native et fière tristesse, Combien de fois je me suis tue? CXLII Je ne reconnais pas ta personne présente Tant mon rêve dut en souffrir; Ton visage est soudain, sous mes yeux qu'il enchante, Étrange et long à parcourir; L'être que l'on contemple et celui qu'on médite N'ont pas de semblables pouvoirs; L'éloignement restreint, estompe, efface, hésite. - Il est douloureux de te voir! Je ne puis ignorer, naïf porteur de grâces, Les fines flèches sans détour Qui, d'un trajet brillant, viennent frapper toujours Mon esprit à la même place! Je te regarde, et c'est par ton précis éclat Que je sens la faible puissance De ne te résumer que quand tu n'es plus là, Et de ne posséder vraiment que ton absence! CXLIII L’amour, vorace et triste, en son humble folie, Exige le serment qui rapproche et qui lie La mort avec la volupté; Une voix dit « toujours » et l'autre répond « oui », Car l’éphémère ardeur veut un luxe inouï D’avenir et d'éternité... CXLIV Je ne veux pas souffrir du doute, Ni que tu m'épargnes, ni même Que, concevant combien je t'aime, Tu m'accompagnes sur ma route. Quels efforts pourraient comprimer Ton ennui, ton désir, tes voeux? Si quelqu'un te plaît, va l'aimer! Aborde ces yeux, ces cheveux, Dévaste ce nouveau visage, Goûte ce coeur riant ou sage, Cours vers ton allègre espérance! Tu connaîtras la différence De la feinte et de la paresse D'avec mon incessante ivresse! - Un jour j'aurai ta préférence. Il n'est pour moi d'autre rivale Qu'une ardeur à la mienne égale! Qu'importe à mon coeur qui t'imprègne De sa tendre et secrète rage Qu'une femme que je dédaigne Puisse te plaire davantage! CXLV Si même la pudeur des anges Habitait le coeur féminin, Je t'aurais dit ces mots étranges, Mêlés d'arôme et de venin, Par quoi la nature impudente Vient au secours de l'âme ardente... CXLVI Parfois on ne peut pas t'atteindre, Atteindre ton coeur endurci; Comment te distraire ou te plaindre Si tu ne dis pas ton souci? Tu restes fier, et l'on peut croire Qu'un rustre vient de t'indigner. - Ainsi pâlissent dans l'Histoire Les princes qui n'ont pas régné... CXLVII Tu vis, tu parles, tu possèdes, Rien qu'en étant ce que tu es, Cet absolu que préparait L'antique sort qui nous précède. Mon désir ne t'est que prêté, Mais dans ces moments où me crible L'intérieure volupté, Je te souhaite moins visible, Je te regarde de côté, Comme à ces spectacles horribles, Où, tenté par la cruauté, L'oeil craintif devient une cible Pour le couteau de la beauté... CXLVIII Parfois, quand j'aperçois mon flamboyant visage, Lorsqu'il vient d'échapper à ta bouche et tes doigts, Je ne reconnais pas cette exultante image, Et je contemple avec un déférent effroi Cette beauté que je te dois! Comme de bleus raisins mes noirs cheveux oscillent, Ma joue est écarlate et mon oeil qui jubile mêle à sa calme joie un triomphant maintien; Je n'ai vu ce regard florissant et païen Que chez les chèvres de Sicile! Moment fier et sacré où, sevré de désir, Mon coeur méditatif dans l'espace contemple La seule vérité, dont nous sommes le temple; Car que peut-il rester dans le inonde à saisir Pour ceux qui, possédant leur univers ensemble, Ont mis l'honneur dans le plaisir?... CXLIX L'hiver aux opaques parois N'a pas de brises ni d'arômes; Tu respires en quelque endroit Et pour moi l'univers embaume! On voit, dans le froid firmament, Les étoiles aux feux fidèles; Mon regard recherche laquelle Met sur toi son scintillement. Axe élu, pour moi tu traverses Le globe d'un trait idéal. - Ainsi trompe et nous bouleverse Un amour fortuit et fatal... CL Il y a quelque nonchalance, Peut-être quelque pauvreté Dans ton amour plein de silence; Je le sens cette nuit d'été. L'espace étoilé qui nous lie Par ses zéphyrs et son odeur Ressemble plus à ma folie Qu'à ta noble et simple pudeur. Tu penses à toi en vivant, Tout ton être en toi persévère; Moi par l'arôme et par le vent Je rejoins les sublimes sphères. L'infini qui respire et luit S'accorderait avec mon être Si le ciel pouvait me connaître Et si j'appartenais à lui! Mais toi, sans même que tu saches D'où me vient ma triste fureur, D'où vient que mon désir s'attache À ta vive et sourde pâleur, Tu vis tranquillement, content De sentir ton esprit à l'aise Parmi tous mes soins, et pourtant Je n'aime pas que tu me plaises! Je n'aime pas ce dévouement Que suscite en moi quelque charme De ta voix; de tes mouvements, Toutes tes innocentes armes! Depuis le jour où je t'aimai Ma fierté s'irrite et réclame, Je ne me pardonne jamais Cette reddition de l'âme! Àh! laisse-moi te fuir, afin De te retrouver en moi-même, Selon ma soif, selon ma faim, Et suffisant pour que je t'aime! CLI Je suis sûre de ta bonté, Mais moins que du zèle trop tendre Dont j'accompagne tes méandres, Et que tu n'as pas mérité! J'entends que tu parles, je rêve, Tout ce que tu dis me convainc; Mais ces mots précis seraient vains Sans ta lèvre qui se soulève. Je révère ton sens humain, Mais la seule paix que j'obtienne Est quand la chaleur de tes mains A mis son parfum dans les miennes.... CLII Tu me donnes enfin la paix Par cet excès de toi; l'aisance Se répand en moi; tu te tais Et tu réponds à mon silence. - Je n'ai plus à questionner, Plus à perdre, plus à gagner, Rien à savoir, rien à nier; Je suis, dans l'ombre où je repose, Insensible comme les choses... . CLIII Il faudra bien pourtant que le jour vienne, un jour, Où je ne pourrai plus t'aimer, Où mon coeur sera dur, mon esprit sombre et sourd, Ma main froide et mes yeux fermés! Cet inutile effort pour ne pas te quitter, Ce vain espoir de vivre encor, L'horreur de déserter ma place à ton côté, C'est cela, rien d'autre, la mort! Ce n'est plus cette angoisse et ce scandale altier. De sombrer dans un noir séjour, De ne plus se sentir robuste et de moitié Dans tous les mouvements du jour! Ce n'est plus ce regret et ce décent orgueil D'adresser aux cieux constellés L'adieu méditatif et stupéfait d'un oeil Qui fut à leurs astres mêlé, - Mais n'être plus, parmi les humains inconnus, Qui vont chacun à leur labeur, La main forte et fidèle où tes doigts ont tenu, Le sein où s'est posé ton coeur; N'être plus le secret qui dit: C'est moi qui prends Ce qui te tourmente et te nuit; N'être plus ce désir anxieux et souffrant Qui songe à ton sommeil, la nuit; N'être plus ce brasier, qui tient ses feux couverts, Dont parfois tu n'as pas besoin! Hais qui saurait t'offrir un brûlant univers, Si tes voeux réclamaient ce soin. N'avoir plus, - ayant tout acquis et possédé, - Cette tâche, modeste enfin, De pouvoir, sans emphase, être prête à t'aider Quand ton esprit a soif et faim, Voilà ce qui m'effraie et comble de douleur Une âme à présent sans fierté. Car j'ai vraiment rendu de suffisants honneurs Aux cieux inhumains de l'été!... CLIV Sans regrets, crois-moi, sans effroi, Je vais mourir. Je meurs de froid. Je ne sens plus bien ta chaleur. On ne peut pas lutter sans cesse; Mon esprit contre ta paresse Se brise. C'est toi le vainqueur. Je sens s'éloigner de mon coeur Cette image immense et précise De ta personne errante, assise, Et qui m'enchantait de stupeur... Excuse ma voix qui s'épuise, Je te parle encor. Mais je meurs. CLV Tout le ciel d'été me renvoie Ton image, dont la vapeur Monte incessamment de mon coeur. Ah! que tu sois aussi la proie De cette mortelle langueur! - Se pourrait-il vraiment qu'on voie Faiblir celui qui nous fait peur! - N'es-tu pas fatigué d'entendre, Homme prudent, sage, cruel, Monter de ce coeur, ivre et tendre, Comme un râle perpétuel? CLVI Bien peu de coeurs sont désirants, Un tiède destin les rassure, Ils goûtent les faibles mesures, Les jours égaux, prévus et francs, L'avenir calme et sans ardeur. - Il faut plaindre les donateurs! CLVII Je ne croyais pas trouver là Des raisons de souffrir encor! - Un jardin, son humble décor, - (Lequel de nous deux a donc tort?) Mais ton oeil ressemble aux lilas! Tu sais, je n'anticipais pas, Je ne m'étais pas dit, vraiment, Moi qui te combats prudemment, Qu'à chaque instant, à chaque pas, Je heurterais mon coeur qui songe À quelque chose qui fût toi; Mais j'ai le dédain du mensonge! Hélas! j'avouerai que je vois En tout lieu, en tout paysage, Quelque élément de ton visage!... CLVIII Parce que dès l'enfance et d'instinct tu fus triste, Dans la cité bruyante ou sous les arbres verts, Et que tu fus surpris qu'on souffre, et qu'on persiste À souffrir, brave et lâche, en un morne univers; Parce que la gaîté ne fut sur ta personne Que le manteau lustré d'un fuyant carnaval, Et qu'un sonore ennui en ton âme résonne, Ton coeur hostile et pur est de mon coeur l'égal. Mais malgré cette étrange et noble ressemblance, Nous nous sentons divers, lointains, dépossédés. À quoi m'a donc servi ma suave puissance? J'ai disposé du monde et je ne puis t'aider! - Que faire si vraiment le destin se refuse, (Tandis que ta langueur recherche un calme oubli) À t'imposer, plus tendre et reposant qu'un lit, Mon coeur qui s'affermit en même temps qu'il s'use... CLIX Fais ce que tu veux, désormais. Va-t-en, reviens, ne viens jamais! - Mon coeur, qui lentement déchoit, Fait semblant de t'offrir ce choix; Pourtant, je sais bien, tu le penses! Que tu n'as nulle obéissance... - Je devrais, en ces sombres jours, Songer aux poignantes amours Qu'en des fronts plus purs je suscite. Mais il n'est pas de réussite Contre ces guerriers bien armés Qui, massés dans mon coeur qui rêve, Sans égards, sans pitié, sans trêve, Me contraignent tous à t'aimer... CLX Que puis-je te donner qui te rende paisible? Puis-je chercher pour toi, aux cieux inaccessibles, Les étoiles, jouets des anges? Verrai-je ton regard devenir clair et doux, Cependant que tes mains aux rêveuses phalanges Reposent noblement sur tes calmes genoux?... CLXI -Je croyais que l'amour c'était toi seul. J'entends Soudain l'étrange et pur silence du printemps! Le soir n'arrive point à l'heure coutumière: Ce doux prolongement de rêveuse lumière Est comme un messager qui dans le drame accourt Et puis d'abord se tait. - Je croyais que l'amour C'était toi seul, avec, serrés sur ton visage, La musique, les cieux, les climats, les voyages. Mais plus énigmatique, et plus réelle aussi, Le doigt levé, ainsi que, Saint Jean, de Vinci, Écoutant je ne sais quelle immense nouvelle, L'heure, qui se maintient et lentement chancelle, Me fixe d'un regard où les siècles ont mis Le secret fraternel à mon esprit promis... Le vent s'essaye et tombe. Au loin un chien aboie. Toi qui fus la douleur dont j'avais fait ma joie, Toi par qui je portais, mendiant, un trésor, Qui fus mon choix soudain et pourtant mon effort, Toi que mon coeur vantait, en appelant sa chance Cette ardente, servile, oppressante souffrance De sentir tout mon être entravé par ton corps, Toi qui fus mon salut et mon péril extrême, Se, pourrait-il ce soir que, plus fort que toi-même, L'éternel univers fût vraiment ce que j'aime?... CLXII Moi-même j’ai pensé parfois Que la flamme de mon esprit Magnifiait ton coeur surpris; Mais non; le trésor est en toi. Et ce que j’imagine n’est, (Si fort que soit mon tendre élan Quand les jours sont trop durs, trop lents,) Qu’égal à ce que je connais... CLXIII J'ai vraiment vécu des jours-tels, Si longs, si lourds par la souffrance, Que je songe avec complaisance Que rien d'humain n'est immortel! N'être plus! ni moi, ni toi-même! Oui, ni toi! par qui j'ai connu L'horreur de craindre ce qu'on aime! - Ignorer combien tu m'as plu, Et que tu fus l'homme suprême Par qui tout autre était exclu, - Toi dont j'ai baisé le bras nu!... CLXIV Meurt-on d'aimer? On peut le croire, Tant c'est une mortelle histoire! - Pourtant il me reste toujours La grâce, au loin, de tes contours. - Et la douleur dont tu m'enivres, Dont je crois que je vais mourir, Est peut-être, ô prudent désir! Le seul secret qui me fait vivre... CLXV En vain la peur d'un joug tendre et fatal Vient m'adjurer d'être de toi guérie: Un corps, aimé est comme un lieu natal, Un vif amour est comme une patrie! Je ne veux plus occuper ma raison À repousser ta permanente image. J'attends! - Parfois la plus chaude saison Boit la fraîcheur du survenant orage. - Mais quand ma vie au souhait insistant Est par ta voix jusqu'aux veines mordue, J'arrache un cri à mon coeur haletant, Comme un poignard dont la lame est tordue... CLXVI Impérieux mais indolent, Tu parcours durement la vie, Ayant jadis connu l'envie De rêver, d'un coeur triste et lent. Mais, comme un lutteur qu'on offense, Tu repousses d'un brusque élan Ces noblesses de ton enfance; Ton oeil est froid et vigilant. - Puissé-je, mourir en brûlant! CLXVII Le désir accable et tourmente, C'est une immuable saison Qui règne, précise et démente. Hardiment la noble raison Qu'irrite l'aspect d'un coeur ivre Combat l'ennemi clandestin. - Mais qui voudrait encor survivre Aux blessures de son destin, Si l'on pouvait tuer l'instinct? CLXVIII Je ne voudrais qu'un changement En ton être qui me fait peur; Mes délices et mon tourment Ne me viennent pas de ton coeur, Ni de ton esprit qui m'est cher, mais qu'il m'est aisé d'oublier... Hélas! mon désir est lié À quelque beauté de ta chair! Je retrouverais le repos Si ton visage était terni; Il n'est plus d'âme ou de propos Qui m'enseigneraient l'infini; Mais je constate ton regard Comme un implacable accident. Ce sont tes lèvres sur tes dents Qui rendent mon destin hagard... CLXIX J'aime d'un amour clandestin. Ce que de toi nul n'a aimé: Le sourd battement enfermé De ton coeur et de ton instinct. Nul n'a songé avec douleur À ces beaux secrets écorchés Du mouvement intérieur, Puissant, indomptable et caché! - Mais moi je sais que c'est ton sang Qui te fait net, pur, précieux, Et mon rêve en ton corps descend Comme vers de plus sombres cieux... CLXX Tout ce que nous aimons est déjà sous la terre, Un éphémère effort conduit encor nos jours, Mais, déçue à jamais par l'ingrate atmosphère, Pour mon regard il n'est de loi ni de mystère; Peut-être êtes-vous là, pourtant, tenace Amour? Tout rêve et tout espoir s'écroulent dans des tombes; Toute animation s'affaisse dans le sol; - Printemps passionné, caresses des colombes, Tendre essor des parfums, appel du rossignol, Incoercible élan d'un visage vers l'autre, Chaude haleine créant un humain paradis, Sainte présomption d'être ces deux apôtres Graves, dont l'un s'abreuve à ce que l'autre dit, Terrible instinct d'amour qui combattez le nôtre, Quand l'immense douleur nous a tout interdit, Malgré votre besoin de prolonger la race Vous n'êtes qu'un instant vifs au-dessus des morts; Vous usez chaque jour les âmes et les corps, Rien de tout ce qui vit ne laissera de traces; - Mais alors vous venez sourdement vous poser Comme un ordre pressant sur la plus triste face: Méprisable et divin miracle du baiser! CLXXI Je ne puis comparer mon mal À la douleur d'Yseult; ma tête N'a pas sur son rêve animal Cette blonde et molle tempête. Mais forte, et prolongeant le temps Que l'on met à périr d'ivresse, Dans un chant qui renaît sans cesse, Je meurs pour toi comme Tristan... CLXXII Lorsque tu ne seras, dans quelque humble retraite, Qu'un homme vieux et fatigué; Lorsque sera terni le charme que te prête Ton beau sourire triste et gai; Quand ton oeil studieux dont la langueur observe, Et même semble discuter, N'aura plus sa rêveuse et vigilante verve, Et son bleu calice éclaté, Quand nul ne fera plus tinter à ton oreille L'éloge que tu réclamais, Songe, ô futur cadavre, éphémère merveille, Avec quel excès je t'aimais! Rappelle à ton orgueil, s'il souffre et s'inquiète, Que c'est moi-même, et non pas toi, Qui voulus, rapprochant sournoisement nos têtes, Ce baiser tendre, humide et droit, Cet unique baiser qui met en équilibre Deux visages encore errants, Et qui ne m'a jamais plus permis d'être libre, En mon coeur vivace et mourant... CLXXIII Peut-être que ton corps charmant, qui me tourmente Par la grâce des mains, des lèvres et de l'oeil, Établit en moi seule une saison démente Où l'instinctif élan est grave comme un deuil. Je l'ai lu dans un juste et saisissant recueil: « La beauté de l'amant n'est qu'au coeur de l'amante » C'est donc moi qui te fais un excessif accueil! - Alors, pourquoi ce rare et précis esclavage? Mais mon mal est sacré puisque le sort le veut! Et c'est mon besoin fol comme mon besoin sage De préférer au monde un seul de tes cheveux! CLXXIV Le hasard et les jours passent d'un pied rapide, On ne sait ce qui vient ni ce qui va cesser; La place où bat mon coeur peut soudain être aride, La chance est brève, hélas! et tu n'es pas pressé! Et tu ne te dis pas, sous les cieux monotones Où tout est triste, amer, médiocre, décevant: « J'irai vers cette femme en ce matin d'automne, « J'aborderai ces yeux plus larges que le vent! « j'aborderai ce coeur qui n'a pas eu la crainte « De confier ses voeux, ses plaintes et ses pleurs. « Visage démuni sans réserve et sans feinte, « Où le trop vif amour insinuait sa peur! « Puisqu'elle m'a tout dit, bien qu'étant grave et fière, « Je pourrai demeurer simple et silencieux; « Et faire un don naïf, à cette âme plénière, « Des secrètes beautés qu'elle voit dans mes yeux; « Je la devine bien, et je n'ai pas eu même « À chercher quel était son épuisant souci: « Sa voix m'a tristement annoncé qu'elle m'aime, « Comme on dit que l'on meurt et que c'est bien ainsi! « Jamais le coeur puissant qui pâlit son visage « N'a tenté de goûter sur le mien son repos; « M'aimant, elle s'éloigne, et son front net et sage « Renferme le courage isolé des héros! « Puissante et délicate, usant de tendre ruse, « Elle va sans faiblir vers un but périlleux; « Malgré son pas joyeux, jamais rien ne l'amuse « Que le tragique espoir que l'on a d'être heureux! » - Non tu ne te dis pas: j'allégerai sa peine, Je ne laisserai pas languir ce coeur de feu, J'apporterai le lot de ma tendresse humaine À ce doux corps surpris de ne pas être deux. Non tu ne te dis pas: que puis-je craindre, en somme, Puisque rien ne me nuit en son plaintif désir? Cette compagne insigne et songeuse des hommes, Serai-je la seule âme à ne pas l'accueillir? Sur le globe sans joie où deux races existent, Celle des morts, hélas! et celle des vivants, As-tu vraiment voulu rendre toujours plus triste Le coeur le plus rêveur et le moins décevant? Viens, parfum! viens, chaleur! azur! air! nourriture! Amour, répands sur moi l'unique illusion, Puisque l'indifférente et moqueuse Nature Protège les humains pendant la passion! CLXXV Rien; l'univers n'est rien. Nulle énigme pour l'homme Dont l'esprit et les sens ont perçu le néant. - La turbulente vie hasardeuse, et le somme À jamais, dans le sol maussade et dévorant! Rien! Partout l'éphémère et partout le risible, Partout l'insulte au coeur, partout la surdité Du Destin, qui choisit pour délicate cible La noblesse de l'homme et sa sécurité. - Et parmi cette affreuse et poignardante injure, Seulement toi, visage au masque de velours, Divinité maligne, enivrante, âpre et pure, Consolateur cruel, doux et terrible Amour! Source: http://www.poesies.net