Les Quatre Incarnations Du Christ. (1867) Par André Henri Constant Van Hasselt. (1806-1874) TABLE DES MATIERES Préface. Dédicace. CHANT I L’OEuvre Du Christ. CHANT II La Chute De L’Empire Romain. CHANT III Les Croisades. CHANT VI La Paix Universelle. Préface. Dans la préface de deux recueils de poésies publié l’un en 1852, l’autre en 1862, l’auteur disait à propos du poëme des Incarnations du Christ: « Cet oeuvre, qui n’est que le développement de quelques versets d’Isaïe (ch. xi, v.6-9), est un simple exposé des phases successives de la genèse sociale, déterminées par la manifestation de l’esprit chrétien dans les grands événements de l’histoire jusqu’à la complète réalisation de la parole du Sauveur sur la terre. « Le premier chant appartient au récit de la vie terrestre du Christ et à l’exposé de sa doctrine; le deuxième se rapporte à la chute de l’empire romain, c’est-à-dire à l’extinction du foyer du paganisme antique en Europe, et au mouvement des peuples barbares, c’est-à-dire à la diffusion de la doctrine chrétienne sur notre continent; le troisième nous conduit aux croisades, première manifestation d’une idée commune à tous les peuples de cette partie du monde, ou « premier événement européen, » comme dit M. Guizot; enfin, le quatrième nous introduit dans l’avenir, dans cette ère de plénitude sociale que rêvent tous les poètes et qu’entrevoient tous les penseurs: tableaux divers dont chacun est le corollaire développé de celui qui le précède, et dont le lien commun est le Juif Errant, symbole de l’homme qui souffre et de l’humanité qui ne mourra qu’à la fin des temps. » Ce peu de mots lui semble suffire pour faire com-prendre l’idée qui a inspiré ce poëme. A la suite de cet ouvrage le lecteur trouvera soixante-sept nouvelles études rhythmiques, où l’auteur a appliqué la loi de l’accentuation littéraire, sans laquelle aucune poésie lyrique ne saurait correspondre à une musique mesurée quelconque. Parmi ces morceaux, il y en a quelques-uns qui avaient déjà paru dans des recueils précédents, mais qui ont été plus rigoureusement et plus symétriquement articulés. L’auteur y a joint aussi deux extraits de la traduction rhythmée qu’il a faite, avec la collaboration de son ami M. Rongé, de l’opéra de Weber, le Freischütz. Ces morceaux, pense-t-il, serviront à prouver qu’il est possible d’ajus-ter des paroles à toute mélodie sans la désaccentuer, preuve déjà fournie, du reste, par l’accueil flatteur et presque inespéré qui a été fait en Allemagne, en France et en Angleterre à la traduction rhythmée que les deux collaborateurs ont donnée du Fidélio de Beetho-ven, de l’Obéron de Weber, du Don Juan, du Mariage de Figaro et de la Flûte enchantée de Mozart. Bruxelles, 15 décembre 1867. DÉDICACE Au peintre N. De Keyser. Quand le navire, prêt à quitter le rivage, A ses voiles au vent, ses matelots à bord, Et va s’aventurer sur l’Océan sauvage, Le nautonnier regarde à l’horizon d’abord. Il cherche si dans l’air rien n’annonce l’orage. Puis il fait éclater mille cris de transport Et, se livrant au flot - ou peut-être au naufrage, Salue avec la voix de ses canons le port. Aquilon maintenant peut souffler ou Zéphire. Il part en arborant à sa poupe qui vire Son drapeau fièrement sur sa hampe affermi. Ainsi, prêt à céder à l'onde qui l’entraîne, Ma frêle nef aussi déploie à sa misaine Son drapeau, rien qu’un nom, mais le tien, mon ami. 5 décembre 1867. CHANT I L’OEuvre Du Christ. Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccatum mundi. Evang. sec. JOANNEM, I, 29. LE POÈTE. Seigneur, voici la nuit. Quand direz-vous à l’aube: - « Monte, et verse la vie et la lumière au globe? » - Seigneur, voici la nuit. Quand direz-vous au jour: - « Monte, et viens éclairer l’oeuvre de mon amour? » - Car le monde, ô Seigneur, a quitté votre route. Il chemine à travers les ténèbres du doute Et cherche, en tâtonnant dans son obscurité, De quel côté du ciel luira la vérité. L’homme, hélas! déviant des traces de Moïse, Ne sait plus le chemin de la terre promise, Et ses pieds sont rentrés au désert des aïeux. L’éclair du Sinaï s’est éteint dans ses yeux. Des tables de la loi les lettres effacées Ne lui traduisent plus, ô Seigneur, vos pensées. Votre code oublié qui nous le refera? UNE VOIX. Mon Christ avec son sang un jour le récrira. LE POÈTE. Dans le ciel, dont le dôme a les monts pour pilastres, O pâtres chaldéens, que vous disent les astres? La nuit, livre étoile de constellations, A-t-elle un nouveau mot à dire aux nations? Vous, familiers avec cette algèbre éclatante, Pâtres, que lisez-vous, au seuil de votre tente, Sur ces pages d’azur, où chaque soir écrit Toutes ces lettres d’or dont vous savez l’esprit? Vous, dont les yeux, d’Isis pénétrant tous les voiles, Comprennent ce que dit la langue des étoiles, Que savez-vous du jour que Dieu nous a promis? LES PÂTRES. Quand il s’allumera, nous serons endormis. LE POÈTE. Fleuves sacrés, ô Nil aimé des pyramides, Qui vois l’ibis divin hanter tes bords humides; Araxe, dont l’Abouz laisse en paix de ses flancs, Comme un guerrier blessé, couler les flots sanglants; Oxus, que profana le coursier d’Alexandre; Euphrate, où tant de rois déchus ont vu descendre Leurs trônes tour à tour de leur base arrachés; Gange, qui dans tes eaux laves tous les péchés Et verses sans relâche aux amphores des brames Tes ondes que Wishnou sillonna de ses rames; Depuis quatre mille ans, fleuves mélodieux, Vous étanchez la soif des sages et des dieux. Quel secret entendu sur vos rives antiques Murmurent à la nuit vos roseaux prophétiques? Quels mots mystérieux chuchotez-vous tout bas? LES FLEUVES. Poète, nous rêvons, mais nous ne parlons pas. LE POÈTE. Sommets religieux, montagnes, promontoires, Caps devenus autels, rochers expiatoires, Ararat, où Noé de l’arche descendit, Sauvant ce qui restait du genre humain maudit; Himalaya, qui vois les choses inconnues Que l’azur éternel nous cache dans les nues; Sinaï, que gravit Moïse avec sa foi Pour en descendre avec les tables de la loi; Horeb, que Raphidim avec effroi contemple; Liban, où Salomon prit les cèdres du temple; Etna, qui sers de phare aux voiles des marins Et dardes vers les cieux tes éclairs souterrains; Pinde, où montent les pieds des grands visionnaires; Alpes, qu’incessamment sillonnent les tonnerres; Caucase, où Prométhée a senti, deux mille ans, Les ongles des vautours lui tenailler les flancs; De l’oeuvre du Seigneur, vous témoins solitaires, Dites, que savez-vous, ô montagnes austères, Du Sauveur que la voix des siècles nous prédit? LE CAUCASE. Moi seul, avec les yeux de mon hôte maudit, Moi seul, un soir, parmi le morne crépuscule, J’ai vu le Rédempteur. - N’était-ce pas Hercule? LE POÈTE. O villes, autrefois ruches pleines de bruit, Mais que le soc du temps déracine et détruit; Babylone, Palmyre, Ecbatane, ô ruines, Où les siècles obscurs entassent leurs bruines; Ninive, dont le Tigre a baisé les remparts; Memphis, qui vois tes murs crouler de toutes parts; Thèbes, dont les grands sphinx aux mornes attitudes, Hôtes silencieux des vastes solitudes, Ont toujours quelque énigme à poser aux déserts; Karnak, qui dors couché dans tes longs roseaux verts; Tyr, qui, couvrant les mers des voiles de tes flottes, A tous les points du globe envoyais tes pilotes, Que savez-vous du jour nouveau qui doit venir? LES VILLES ANTIQUES. Nous sommes le passé. Dieu seul sait l’avenir. LE POÈTE. Grèce qui ne vis plus, Rome qui vis encore, De son lustre éternel la gloire vous décore. Vous avez dominé le monde tour à tour, L’une ayant son génie, et l’autre, son épée. Tous les peuples liront votre double épopée, Dont les siècles avec leur immortel burin Gravent les chants rivaux sur leur livre d’airain. Grèce, mère des dieux et mère des poètes, Tu sais tous les secrets de leurs lèvres muettes. Or, puisque ton oreille a retenu, dit-on, Ce que pensait Socrate et que rêvait Platon, A-t-elle aussi gardé quelque note étouffée Des hymnes de Linus et des rhythmes d’Orphée, Rhapsodes inspirés, Pindares inconnus, Dont les noms jusqu’à nous à peine sont venus, Et qu’Homère, architecte illustre de sa gloire, Des grands blocs de ses vers bâtissant ton histoire, Absorba dans son nom, jour qui s’épanouit, Comme fait le soleil des astres de la nuit? Le vieux Trophonius que dit-il dans son antre Et Delphes dans sa grotte où nul profane n’entre? Prophète végétal qui parlait autrefois, Le chêne de Dodone a-t-il perdu la voix? Didyme comprend-il les strophes incertaines Que chante au vent du soir le flot de ses fontaines, Et Samos entend-il encore sur ses monts Les tonnerres d’Héré gronder quand nous dormons? LA GRÈCE. Mes oracles éteints, d’où l’esprit se retire, Se sont tous endormis, ne sachant plus que dire. Ils gardent le silence, et j’interroge en vain Les bouches qui parlaient sur le trépied divin. LE POÈTE. Rome, pour mesurer la carte de la terre, Ta main n’a qu’à lâcher ton aigle militaire. Rien qu’à ton nom les rois tremblent dans leurs palais. Ainsi qu’un oiseleur, tu tiens dans tes filets Toutes les nations, vassales de ton glaive. Plus de pouvoir humain qui de toi ne relève, Et le monde a compris que tu tiens sous le ciel Une des royautés prédites par Daniel. L’univers pour toi seule enfante ses largesses. Les siècles à tes pieds entassent leurs sagesses, Et sur ton Capitole, Olympe radieux, Ton génie éternel accueille tous les dieux. Quand ils parlent entre eux, que disent-ils, ô Rome, Des temps où l’on verra le Verbe se faire homme, Et parmi les vivants apparaître celui Dont l’image aux yeux seuls des prophètes a lui? ROME. Mon Olympe est muet. Mais demande à Virgile Dans quel mythe il a vu rayonner l’Évangile, Et si dans le Sauveur quelque jour je verrai Le symbole futur de Saturne et de Rhé. Puis interroge encor la sibylle de Cume, Dont l’esprit lumineux sous l’erreur, sombre écume, Voit couler ce flot pur qu’on nomme vérité, Et discerne, à travers toute nuit, la clarté. LE POÈTE. Cependant l’heure est proche, et l’aube du Messie, L’aube du jour marqué dans toute prophétie, Est près de dévoiler ses rayons éclatants Et de réaliser les promesses des temps. Quand le silence a clos la bouche des oracles, Le Seigneur va parler par la voix des miracles Et se montrer au monde, ainsi qu’il est écrit, Vivant et sous les traits de son fils Jésus-Christ. Il veut renouveler son pacte avec la terre Et compléter la loi que sur ta cime austère Il écrivit, autel où Moïse monta, Sinaï, - marchepied du sombre Golgotha! Bethléem, Bethléem, que de cités célèbres, Où la nuit morne étend son manteau de ténèbres Et dont le souvenir, dans l’ombre enseveli, S’enfonce chaque jour plus avant dans l’oubli: Capitales d’empire et têtes de royaumes, Que couvrent aujourd’hui les sables ou les chaumes; Centres éblouissants où, de tous les humains, Ainsi qu’à leur vrai but, convergeaient les chemins; Carrefours où venaient se rencontrer des races Dont l’histoire elle-même en vain cherche les traces; Abreuvoirs dont les flots, depuis longtemps taris, D’âge en âge épandaient la sagesse aux esprits; Vaste enchevêtrement de marbre et de porphyre; Palais auxquels des monts entiers n’ont pu suffire; Enceintes de granit aux immenses contours, Qui remplissaient les airs de dômes et de tours; Citadelles d’airain où fourmillait naguère Un monde de soldats avec leurs chars de guerre Et qui, dans leurs remparts, comme en une prison, Enfermant le soleil de tout un horizon, Entassaient dans les cieux leurs murs inabordables Et prolongeaient sans fin leurs lignes formidables; Forteresses de gloire ou foyers de clarté, Si grands qu’on les eût dits faits pour l’éternité! Pourtant que reste-t-il de leur splendeur passée? L’une est un rêve éteint, l’autre, une ombre effacée: Ruines que la nuit remplit de ses sanglots, Le désert de son sable, et la mer de ses flots, Ou qui, débris obscurs d’édifices momies, Reposent au linceul du néant endormies; Ports détruits qui, le long de leurs môles déserts, Regardent l’algue en paix lisser ses cheveux verts; Cadavres enfouis dans le limon des fleuves; Villes mornes pleurant, le soir, comme des veuves; Sépulcres écroulés, que parfois, en rêvant, On fouille, sans plus rien y trouver de vivant, Ou qui n’ont plus gardé de place sur la terre Et dont le nom lui-même est pour nous un mystère! O Bethléem, mais tant qu’on verra dans les cieux Les chars des astres d’or rouler sur leurs essieux Et le soleil tracer, dans sa route première, Du soc de ses rayons ses sillons de lumière, Ton nom sera sacré, ton nom sera béni. Les temps le rediront dans leur hymne infini. Les bouches des petits et les lèvres des sages Se le répéteront à travers tous les âges; Car, du monde chrétien vrai centre et vrai milieu, D’une étable tu vas faire un palais à Dieu! Regarde, ô Bethléem! Que vois-tu dans la nue? BETHLÉEM. Je vois monter au ciel une étoile inconnue. L’homme, depuis le jour de la création, N’a pas vu resplendir de constellation Plus brillante parmi les lumières sans nombre Dont l’ange de la nuit jonche les champs de l’ombre, Chemin de perles d’or, sables de diamant Que le pied du Seigneur foule au bleu firmament. LE POÈTE. Écoute, ô Bethléem! Qu’entends-tu dans la nue? BETHLÉEM. J’entends venir du ciel une voix inconnue. Ni l’oiseau printanier qui, dans les bois ombreux, Égrène au vent des nuits ses rhythmes amoureux, Ni les psaumes, tissus de strophes merveilleuses, Qu’entonne au soir le choeur de mes brunes veilleuses, Ni les chants que mes luths soupirent quelquefois, O poëte, ne sont plus doux que cette voix. CHOEUR DES ANGES. O monde, prête-nous l’oreille; car nous sommes Toute la vérité. Gloire à Dieu dans le ciel! Paix sur la terre aux hommes De bonne volonté! Pour les peuples voici qu’à l’horizon se love Le soleil inconnu. La concorde et l’amour remplaceront le glaive; Car le Christ est venu. La promesse des temps enfin se réalise, Et Dieu reprend son tour. Le temple obscur s’écroule et fait place à l’Église, Comme la nuit au jour. Pour le monde, épuisé par trop de luttes vaines, Les portes vont s’ouvrir, Les portes de la vie, où n’entrent point les haines, - Et la mort va mourir! À BETHLÉEM. Ainsi chantait le choeur invisible des anges, Et, l’oreille attentive à ces strophes étranges, Les pâtres qui veillaient leurs troupeaux dans les champs Se demandaient entre eux d’où venaient ces doux chants, Mais ne se doutaient pas, troupe de Dieu choisie, Ni que le ciel fit luire aux humbles, ses élus, L’aube qu’on attendait, mais qu’on n’espérait plus. C’est le roi du salut, bergers, qui vient de naître, Et c’est vous qui deviez avant tous le connaître, Vous, premiers courtisans de cette royauté Qui vient reconquérir l’homme à l’éternité. Il a pris pour palais une étable de chaume. Or, les faibles étant les forts de son royaume, Entrez au sanctuaire obscur, mais fortuné, Où le promis des temps, le Sauveur nouveau-né, Vagit dans le berceau qu’il s’est fait d’une crèche, N’ayant pour oreiller qu’un peu de paille fraîche; Car le vagissement de cet enfant vermeil Réveillera le monde entier de son sommeil. Tous les morts l’entendront dans leur sépulcre sombre, Et les vivants plus morts que les hôtes de l’ombre. Sur leurs trônes sanglants les rois l’écouteront, Et les autels usés des faux dieux trembleront. Ce que les voix d’en haut vous ont dit, fils des chaumes, Les royaumes le vont redisant aux royaumes. Les étoiles du ciel le savent. Les déserts L’apprennent aux vautours qui traversent les airs. La fleur des champs en parle aux fleurs des hautes cimes. L’Océan réjoui l’entend dans ses abîmes, Et les fleuves, roulant aux mers leurs grandes eaux, S’entretiennent du Christ avec leurs longs roseaux. Dans l’idiome obscur dont se servent les bouches Des antres conversant avec les monts farouches, Dans le bruit des forêts, dans le bruit des torrents Et des vents, ces chasseurs des nuages errants, Toute langue répète, ou chante ou balbutie Ce nom de l’Oint de Dieu, c’est-à-dire Messie. Car la nature entière a compris l’inconnu, Et senti que le jour du salut est venu, Aube des temps nouveaux, promis à nos ancêtres Et que Diraient en vain les docteurs et les prêtres, Pharisiens qui n’ont, par les yeux de leurs clercs, Jamais sondé l’esprit des textes les plus clairs. LES VOIX. LA NUIT. Tracez votre aire au ciel, ô bâtons des augures, Et dites ce qu’on voit sous mes voûtes obscures. LES DEVINS. De l’Orient voici venir vers Israël Un astre que jamais on n’a vu dans le ciel. L’ÉTOILE DE BETHLÉEM. Mages, où vont vos pas? LES MAGES. Nous allons reconnaître Dans son berceau l’enfant divin qui vient de naître. L’Orient par nos mains lui porte ses présents. GASPAR. Moi, j’ai la myrrhe. MELCHIOR. Et moi, j’ai l’or. BALTHASAR. Et moi, l’encens. LES ROIS. Il est le roi des rois. LES BERGERS. Et le pasteur des hommes. Le pré de son troupeau, c’est la terre où nous sommes. LES TEMPLES PAÏENS. Pour lui faire un cortège immense et radieux Nous voulons lui prêter le peuple de nos dieux. L’ÉGLISE FUTURE. Taillés par les sculpteurs, coulés par les orfèvres, La vue à leurs yeux manque et la voix à leurs lèvres. Ce peuple aveugle et sourd, fait de marbre ou d’airain, Peut-il entendre ou voir le maître souverain? UN ROCHER DE SYÈNE. Pour bâtir son palais, j’ai des blocs de porphyre. LA TERRE. A son palais le monde entier ne peut suffire. BABYLONE. Je forgerai son sceptre orné de diamants. UN MARAIS. Son sceptre croit parmi mes longs roseaux dormants. DAMAS. De son glaive royal, en ma forge bruyante, Mes mains aiguiseront la lame flamboyante. LK8 PROPHÈTES. Pour dominer le monde et pour vaincre l’enfer, Sa parole suffit et vaut mieux que le fer. ECTABANE ET SUSE. Pour daller sa demeure aux salles spacieuses, Nous avons des monceaux de pierres précieuses. LA HARPE DE DAVID. Mieux que dans un palais bâti d’or et d’azur Il aime à séjourner dans un coeur droit et pur. THÈBES. J’ai cent griffons taillés en marbre vert et jaune; Ils iront s’accroupir aux marches de son trône. L’AVENIR. Ton peuple de griffons, garde-le. Ce seront Les siècles devant lui qui se prosterneront. PERSÉPOLIS. Son trône sera fait d’onyx aux veines blanches. UN ARBRE. Moi, je le lui ferai d’une croix à deux branches. MEMPHIS. Allons, mes argentiers, combien faut-il encor De temps pour ciseler son diadème d’or? UN BUISSON. Moi, je tresse déjà sa couronne d’épines. TYR. Pour teindre sa tunique aux royales crépines, Mes cuviers sont remplis de pourpre éblouissant. LE GOLGOTHA. Et moi, je lui ferai sa pourpre de son sang. LES COTEAUX D’ENGADDI. Nos vignes, pour remplir les coupes de sa table, Garderont le trésor de leur jus délectable, Et nos grappes seront plus douces que le miel. L’EPONGE DU CALVAIRE. Son breuvage sera fait d’absinthe et de fiel. CHÉOPS. Vers mon Nil paternel si, mort, il veut descendre, Ma grande pyramide accueillera sa cendre; Memnon lui chantera son cantique de deuil, Et tous mes sphinx feront cortège A son cercueil. LE SÉPULCRE DE JOSEPH D’ARIMATHIE. Pyramides que l’homme éleva dans l’espace, Écueils que bat le flot du simoun quand il passe, Tombeaux qui rassemblez, depuis plus de mille ans, Des générations de princes dans vos flancs, Cavernes de lions couronnés et d’hyènes, Antres des Sésostris et des races anciennes, Monuments qui dressez vos sommets au ciel bleu. Vous êtes trop étroits pour contenir un Dieu! LE POÈTE. Donc le Messie est né qu’entrevit l’oeil des sages, Comme un astre attendu, dans la brume des Ages, Aube des temps meilleurs que nous avions rêvés. Car il fallait un Dieu pour vider l’ossuaire. Où lé Lazare humain dormait dans son suaire, Et pour crier aux morts: « Levez-vous et vivez! » Seigneur, ta créature en ses routes funèbres, Loin des sentiers du ciel, marchait par les ténèbres; Elle allait tâtonnant sans trouver son chemin; Et, l’oreille fermée à toute prophétie, Nul ne se demandait quand le jour du Messie S’allumerait aux cieux, dans mille ans ou demain. Dans la foule des dieux dont l’Olympe s’encombre L’homme ne voyait plus rayonner ta grande ombre Ni ton nom, ce soleil vivant qui resplendit. Il ne respirait plus que le doute et les haines, A la glèbe du mal rivé par mille chaînes, Ainsi que Prométhée au Caucase maudit. L’éternité pour lui n’était qu’un mot sonore, Qu’un sommeil sans réveil, qu’une nuit sans aurore; L’âme, rien qu’un démon fait pour servir les sens. Et dans les coeurs, pareils aux landes infertiles, Tous les vices grouillaient, ces sinistres reptiles, Toutes les passions, ces monstres rugissants. La nef des nations allait à la dérive, Comme un vaisseau perdu qui cherche en vain la rive Où le phare sauveur doit lui montrer le port. Du Sinaï muet les échos centenaires Avaient depuis longtemps oublié tes tonnerres. Dans la mort tous les yeux ne voyaient que la mort. Mais nous sommes au bout du désert où chemine L’humanité qu’enfin ton aurore illumine. Au puits de vérité sa soif va s’étancher. L’homme est près de sortir de ses sentiers arides, Ou de trouver, au moins, dans les sables torrides, Sous les palmiers d’Horeb, l’eau vive du rocher. Car le Christ c’est l’amour, et le Christ c’est la vie. Vers le but dont parfois notre marche dévie Il est le vrai sentier, il est le droit chemin. Il est la vérité, le fanal, la lumière, Le foyer du palais, l’âtre de la chaumière, Le refuge vivant de tout le genre humain; La demeure éternelle où le ciel réalise Le Temple, ce symbole incomplet de l’Église; Le toit du voyageur, le baume qui guérit, L’abri toujours ouvert, la bouche qui console, L’ancre d’or du salut, l’étoile et la boussole De tous les naufragés du coeur et de l’esprit! Dieu fait homme pour mieux te faire entendre aux hommes, Va maintenant, ô Christ, sur la terre où nous sommes Préparer le froment de toute vérité, Et forge-nous la clé de ton éternité. Au milieu des docteurs, dont l’âme te contemple, Confonds, enfant encor, la sagesse du Temple. Puis, dans ton saint silence enferme-toi, rêvant Au langage sacré qui parle dans le vent Et concertant, ô Maître, avec la solitude Le plan médiateur dont tu fais ton étude. Dans l’âpre Sahara, domaine des typhons, Recueille en ton esprit tous ces versets profonds Que trace le désert sur ses pages de sable Et dont tu comprends seul le texte insaisissable. Dans le livre éternel des vallons et des champs, Où la nature écrit ses emblèmes touchants, O moissonneur divin, rassemble ces symboles Que tu ressèmeras plus tard en paraboles Dans le coeur fécondé des générations, - Comme le laboureur dans le lit des sillons Jette la graine, espoir de sa moisson future, - Et dont tout l’avenir fera sa nourriture; Puis, sur les pas de Jean, ton précurseur humain, Dans la foule apparais, ta lumière à la main. Esprit que tout l’esprit de ton Père accompagne, Gravissant le trépied du désert, la montagne, Parle à la multitude attentive à ta voix, Femmes, enfants, vieillards accourus à la fois Pour entendre ta bouche, où le ciel se révèle, Annoncer le matin de la Bonne Nouvelle Et l’accomplissement de tout ce qu’a promis Le passé prophétique aux peuples endormis. Fais entrer dans la nuit de toutes les prunelles Le jour des vérités, ces splendeurs éternelles. Ressuscite l’amour au fond de tous les coeurs. Éclaire les esprits pleins de doutes moqueurs. Explique-leur le sens de cette vie obscure, De la vie éternelle incomplète figure. Des chaînes du péché brise tous les anneaux. Au bord de tout abîme allume tes fanaux. Ouvre, pour l’introduire en ton royaume immense, A tout le genre humain les bras de ta clémence. Fais tomber, en passant, de leur vieux piédestal Le mensonge des dieux de marbre ou de métal, Et dans le fond obscur des âmes apparaître La lumière qu’enfin le siècle doit connaître. Que s’il reste des coeurs par l’erreur endurcis, Ou des yeux par la nuit du vieux monde obscurcis, Aux peuples dont l’oreille est fermée aux oracles, Parle, ô Maître divin, la langue des miracles. Guéris, en les touchant simplement de tes mains, Les infirmes couchés au bord de tes chemins; Fais parler les muets et rends aux sourds l’ouïe; Rouvre à l’aveugle obscur sa prunelle éblouie, Et fais sortir vivant Lazare, ton ami, De la tombe où sa chair quatre jours a dormi, Symbole universel de la race des hommes Que ta main doit tirer du sépulcre où nous sommes, Pour la conduire un jour dans la sainte cité Que le ciel a construite en son éternité. Puis, de tous nos péchés victime expiatoire, Sois la dérision du Temple et du prétoire. Plus grand que tous les dieux faits de marbre ou d’airain, Confirme par ton sang ton verbe souverain, Et, pour que l’avenir tout entier se remplisse Du cri du Golgotha, témoin de ton supplice, A tes bourreaux, vainqueur triomphant de la mort, O Christ, lègue un pardon plus grand que leur remord! LE CALVAIRE. LE POÈTE. Colombes du Cédar, qui nichez sur les branches, Ouvrez au vent du Sud, ouvrez vos ailes blanches. Mon oeil parcourt en vain tout le grand désert nu. Le Maître savez-vous ce qu’il est devenu? LES COLOMBES. O poète, en ce jour solennel des azymes, Pour la dernière fois, avec ses douze intimes, Au banquet de la pâque il est allé s’asseoir: Et déjà le soleil décline vers le soir. Voilà qu’il rompt le pain et qu’il bénit la coupe. Puis, voulant tout entier s’offrir au pieux groupe, Il dit, de cet accent à tous les coeurs si cher: « Buvez, voilà mon sang; mangez, voilà ma chair. » LE POÈTE. Étoiles de la nuit, prunelles éclatantes, Que les pâtres, assis sur le seuil de leurs tentes, Regardent rayonner dans l’infini des cieux, Que voyez-vous dans l’ombre, étoiles, de vos yeux? LES ÉTOILES. Au mont des Oliviers le vent nocturne pleure. On entend sangloter les arbres qu’il effleure; Car le Sauveur est là sur l’herbe prosterné, De sombres visions partout environné. D’un calice sanglant à ses yeux dans l’espace Le fantôme obstiné toujours passe et repasse. Lui, le coeur plein d’angoisse et de larmes, il sent Ruisseler de son front une sueur de sang, Et, pendant que la brise en ses cheveux se joue, Le baiser de Judas frissonner sur sa joue. Puis encore là-bas il voit à l’horizon Les torches apparaître avec la trahison. LE POÈTE. Éperviers du Carmel, fils des régions hautes Où s’accrochent les nids dont vous êtes les hôtes, Savez-vous, éperviers aux yeux fauves et gris, Pourquoi Jérusalem élève au ciel ces cris? LES ÉPERVIERS. Le Temple est dans la joie et la ville est en fête, Et les toits des maisons se peuplent jusqu’au faite Pour voir passer le Christ qui monte lentement, Ployant sous le fardeau de sa croix par moment, Le chemin du Calvaire; et de toutes les bouches Sortent des cris de haine et des rires farouches. Les lances des soldats le poussent en avant. Les bourreaux à travers la foule au flot mouvant Le traînent, et le sang sur tout son corps ruisselle, Et sa marche épuisée à chaque instant chancelle, Et partout l’on entend cette rumeur courir: « Voyons comment ce Dieu s’y prendra pour mourir! » LE POÈTE. Vautours, dont l’Abarim, sur ses crêtes chenues, Voit se baigner le vol immense dans les nues, Pourquoi regagnez-vous vos aires, et pourquoi Frissonnez-vous d’horreur et tremblez-vous d’effroi? LBS VAUTOURS. Cachez-nous dans vos plis, ô voiles des nuées! Nous avons vu le Christ, au milieu des huées, Du rocher du supplice atteindre le sommet. O démence! Est-ce bien le ciel qui la permet? La foule autour de lui gronde comme un orage, Et lui jette l’insulte et lui jette l’outrage, Et les marteaux sanglants et les clous inhumains L’attachent sur la croix par les pieds et les mains. LE POÈTE. Aigles, que Garizim voit, sur ses larges faites, Tout joyeux accourir au souffle des tempêtes Et vous jouer avec les flammes de l’éclair, Pourquoi reculez-vous au plus profond de l’air? LES AIGLES. Nous avons sur la croix, --- spectacle qui nous navre, - Vu le Sauveur cloué, pâle comme un cadavre, Priant pour ses bourreaux et les deux bras ouverts Comme s’il y voulait serrer tout l’univers. On dirait que déjà l’homme se transfigure. Une lueur céleste éclaire sa figure. Son sang est un manteau de pourpre, puis encor Les dards de sa couronne ont l’air de rayons d’or. LE POÈTE. O cèdres du Liban, dont les cimes sacrées Jettent vers l’Orient vos ombres vénérées, Écoutez! écoutez! Ne l’entendez-vous pas Ce sanglot ou ce cri qui s’élève là-bas? LES CÈDRES. Un souffle d’épouvante et d’horreur nous effleure, Et nous ne savons pas pourquoi, devançant l’heure, Déjà la nuit déroule au ciel son voile obscur Et couvre du manteau des ténèbres l’azur. Le sol tremble. O mon Dieu! qu’est-ce donc qui se passe? De sinistres clartés par moments dans l’espace Se montrent, et voilà vibrer dans l’infini Ce cri lugubre: « Eli, lamma sabacthani! » LE POÈTE. Palmiers, que Réphaïm balance sur ses roches, Du drame du Calvaire, ô vous témoins plus proches, Vous devez mieux le voir que les cèdres dormants Dont le Liban revêt ses noirs escarpements. LES PALMIERS. Dans les airs où la nuit vide ses urnes d’ombre Le jour a disparu comme une nef qui sombre, Les ténèbres ayant submergé son flambeau. On entend tressaillir les morts dans leur tombeau; Et, spectateurs muets du deuil de la nature, Les fantômes des saints quittent leur sépulture, Pâles et demandant ce que les hommes font Pour les troubler ainsi dans leur sommeil profond. LES LARMES DU MONDE. « Il est mort! Il est mort! » gémit la voix des nues. « Est-ce pour voir ce deuil que nous sommes venues « Du Nord et du Midi vers l’Orient vermeil, « Et que, de tous les cieux hôtesses radieuses, « Nous avons revêtu nos robes merveilleuses « Que dore le soleil? » « Il est mort! Il est mort! » se lamentent les arbres, Les saules inclinés qui pleurent sur les marbres, Le cèdre qui dans l’air tord ses bras effarés, Les palmiers étoiles pour qui Dieu fit l’espace, Et les oliviers verts d’où la brise qui passe Fait sortir des sanglots sourds et désespérés. « Il est mort! Il est mort! » disent, en leurs voyages, Les aigles éperdus dans l’ombre des nuages, Et le tigre qui fuit vers son antre sanglant, Et le lion, saisi d’une terreur profonde, Qui tressaille, croyant sentir trembler le monde Sous son pied chancelant. « Il est mort! Il est mort! » répond tout ce qui souffre. « Nous étions dans la nuit, nous marchions vers le gouffre. « Mais nos péchés le Christ les a tous expiés. « Et voilà qu’il nous quitte avec nos espérances. « Comme hier, nous faut-il aux ronces des souffrances « Ensanglanter nos coeurs et déchirer nos pieds? » LE POÈTE. Non, le Christ n’est pas mort; car le Christ est la vie. Il est la vérité que l’homme crucifie. Le temple de son corps que vous croyez détruit, Vous, verrez dans trois jours qu’il l’aura reconstruit. Non, le Christ n’est pas mort sur cette croix qui saigne. Son verbe est éternel ainsi que l’est son règne. Sa parole vivante à jamais restera La fontaine où la soif des coeurs s’abreuvera. Non, le Christ n’est pas mort. - A l’heure où le soir tombe, Enfermez sa dépouille humaine dans la tombe; Scellez, comme sur ceux qui pour toujours s’en vont, De grands blocs de granit son sépulcre profond; Des soldats apostés de peur qu’on ne l’enlève, Devant son noir caveau faites veiller le glaive, - Quand, du troisième jour, ainsi qu’il l’a prédit, L’aube se lèvera sur le Temple interdit, Le sanhédrin, debout devant la crypte ouverte, En vain le cherchera dans sa tombe déserte. Il en sera sorti, vivant et radieux, Pour retourner, vainqueur de la mort, dans les cieux. LA RENCONTRE DE DEUX REMORDS. Voici la nuit dans l’ombre allumer ses étoiles. Les tentes du désert ont déployé leurs toiles, Et près de ses chameaux, marcheurs aux pieds calleux, Le voyageur étend ses membres anguleux; Car il ne comprend rien aux lugubres murmures Que le palmier lui jette avec ses dattes mûres. A travers le silence il entend seulement Quelque lion rugir de moment en moment, Mais rugir de terreur plutôt que de colère, A l’horizon lointain qu’un peu de lune éclaire. Puis le désert s’endort; car il est innocent, N’ayant pas, ô Seigneur, mis sa lèvre à ton sang. Pendant qu’ainsi, couché dans son manteau de sable, Il sommeille, rêvant son rêve insaisissable, - Le peuple meurtrier sur son chevet aussi Se couche, mais troublé d’un sinistre souci. Car l’on entend des voix gémir dans les ténèbres. Pilate croit ouïr partout des cris funèbres, Et tout le sanhédrin veille dans la stupeur, Demandant au remords s’il ressemble à la peur. Dans son lit de cailloux le lourd Cédron sanglote, Et la brise nocturne, où pleure la hulotte, Semble un gémissement de deuil. - En ce moment La porte de Ghennat s’entr’ouvre lentement, Et du côté du mont, témoin du grand mystère, On voit marcher obscurs dans la nuit solitaire Deux hommes. Où vont-ils, fantômes ténébreux, Mornes et n’osant pas se regarder entre eux? Enveloppés du noir manteau que tisse l’ombre, On dirait deux esprits sortis d’un rêve sombre. Seuls les astres du ciel éclairent leur chemin. L’un tremble, quoique ayant un bâton à la main, Et l’autre par instants frémit, sinistre et blême, Comme s’il contemplait quelque spectre en lui-même. Étranges voyageurs, qui sait où vont leurs pas? Les échos aux rochers le demandent tout bas, Et la brise, en passant par les rameaux des palmes, Murmure: « Je l’ignore » aux arbres verts et calmes. Sont-ce des messagers de la Mort qui s’en vont Voir comment un Dieu dort dans son cercueil profond, Ou si tous les gardiens apostés sur sa pierre Sous l’aile du sommeil ont fermé leur paupière? Qui sait? Les sentiers même où cheminent leurs pas Vous diraient, s’ils parlaient: « Nous ne le savons pas. » Au pied du Golgotha, tous deux font halte ensemble. L’un ayant un instant regardé l’autre, il semble Que le même frisson les secoue à la fois, Et leur rende la vue et leur rende la voix. - « Ahasvérus! » dit l’un. - « Judas! » lui répond l’autre. JUDAS. Salut au juif errant! AHASVÉRUS. Salut au faux apôtre! JUDAS. Hélas! marqués tous deux du même signe au front. AHASVÉRUS. L’épouvante et l’effroi des races qui viendront. JUDAS. Frère, comme ta main tremble en ma main glacée. Et comme de terreur ta chair est hérissée! AHASVÉRUS. Frère, et toi tu frémis comme un arbre des monts Qui tressaille dans l’ombre au souffle des démons. JUDAS. Aussi, vois-tu, depuis la porte du prétoire, J’ai refait, cette nuit, la route expiatoire, Et suivi pas à pas tout le chemin sanglant Que le Christ arpenta de son pied chancelant. Pèlerinage affreux! Car, sur toutes les pierres Et sur tous les cailloux semés dans les ornières, Ayant peur de moi-même et d’horreur frémissant, J’ai cherché, j’ai trouvé les traces de son sang. Le long du noir sentier j’en ai compté les gouttes. De mes lèvres J’aurais voulu les baiser toutes; Et, dans l’obscurité, je les ai par moments Cru voir étinceler comme des diamants. Et maintenant autour de moi tout semble rouge. Du rocher immobile au nuage qui bouge, Tout prend cette couleur, ton lugubre et profond. Tout est rouge partout où mes prunelles vont. Tout est rouge. On dirait que les étoiles mornes Sont des taches de sang dans l’espace sans bornes; Et, quand je rentre en moi, Je vois dans mon esprit Ruisseler à grands flots le sang de Jésus-Christ. Hélas! fut-il Jamais de vision pareille? J’ai son sang dans les yeux!.... AHASVÉRUS. Moi, sa voix dans l’oreille! Lorsque Pilate, aux yeux des Juifs et des Romains, Eut cru laver sa honte en se lavant les mains, Et, dans la lâcheté cherchant une complice, Eut livré le Sauveur des hommes au supplice, Tout le peuple cria: « Mort au Nazaréen! » Le Christ restait muet et ne répondait rien, Cependant ses bourreaux l’entraînent, et la foule Le suit en l’outrageant et le frappe et le foule. Lui marche résigné dans l’insulte et l’affront. La couronne d’épine ensanglante son front. Le manteau dérisoire ouvert sur ses épaules, Il fléchit par moments sous les fouets et les gaules, Traînant le lourd fardeau de sa croix et celui Des péchés des humains qu’il a pris tous sur lui. Oh! je le vois encor sur le seuil de ma porte S’arrêter, succombant sous l’arbre entier qu’il porte. Comme il est là, je crie, inspiré par Satan: « Ne souille pas le seuil de ma maison. Va-t’en! « Marche et suis ton chemin! » Et tristement il lève Vers moi ses yeux sereins et calmes, comme un rêve De ceux à qui le ciel montre ses visions. J’y cherche des éclairs, et j’y vois des rayons. Un seul instant, son doux regard sur moi se pose, Et lui, pâle, s’appuie au seuil et se repose. Mais l’esprit du démon ressaisit mon esprit, Et je répète: « Marche, et va-t’en, Jésus-Christ! » Alors, se relevant de la pierre sanglante Où vient de s’affaisser sa force chancelante, Il reprend le fardeau de sa croix et me dit: « Homme au coeur sans pitié, que ton seuil soit maudit! « Mes pieds et mes genoux achèveront la roule « Que mon sang doit marquer en coulant goutte à goutte, « Pour que tout l’avenir retrouve au Golgotha « La colline où le Fils de l’Homme s’arrêta. « Mais toi, tu marcheras, coeur impie et sévère, « Jusqu’à la un des temps, sans trouver ton Calvaire, « Et vers ton Golgotha des siècles tout entiers « Verront tes pieds user les cailloux des sentiers! » Puis il passe. - Et je vois, dans ce moment suprême, O terreur! ma maison se fermer d’elle-même!... Je vois crouler mon seuil!... De ma porte aux ais roux J’entends l’éternité fermer les lourds verrous!.. Les siècles vont remplir de toiles d’araignées Mes fenêtres toujours d’un doux soleil baignées. La cigogne, en allant visiter les déserts, Ne regardera plus mon toit du haut des airs, Et l’escalier de ma terrasse au nord bâtie N’y verra plus monter que la ronce et l’ortie. Car j’éprouve un affreux besoin de vivre, puis Je ne sais quelle horreur de rester où Je suis. Où que j’aille, une force invincible m’entraîne. Si tranquille que soit la nuit et si sereine, Son silence lui-même a des cris et des voix Qui m’assaillent de tous les côtés à la fois. « Marche! » me dit sans cesse une langue inconnue. « Marche! » me dit le vent. « Marche! » me dit la nue. Les arbres, les buissons, jusqu’au torrent fuyant, Tous semblent des échos de ce mot effrayant, Et je vais... JUDAS. Où mes pieds ne voudraient pas te suivre. AHASVÉRUS. Où donc vas-tu? JUDAS. Je vais mourir. AHASVÉRUS. Et je vais vivre! CHANT II La Chute De L’Empire Romain. anducemus et bibamus, eras enim moriemur. S. PAUL ad Corinth., I, cap. 15. LE POÈTE. Puisque à toute clarté, puisque à toute lumière Les Romains obstinés ont fermé leur paupière, Qu’ils écoutent du moins, fils d’un siècle maudit, Ce que le ciel m’inspire et que ma voix leur dit! Un jour le Maître avait, selon son habitude, Du pain de vérité nourri la multitude, Le soir, il descendit de la montagne et prit, Avec ses compagnons, ses frères en esprit, Le sentier qui conduit au lac de Galilée. La foule cependant ne s’est point écoulée. Infirmes, possédés, malades et lépreux Attendent que la main du Christ s’ouvre sur eux. Il dit: « Marche! » à l’infirme étendu sur la pierre, Des aveugles obscurs il rouvre la paupière, Chasse des possédés le démon, en passant, Et corrige la chair des lépreux et leur sang. Puis, ayant à chacun, comme dit le prophète, Pris le mal dont il souffre, et sa tâche étant faite, Il veut, se dirigeant vers le rivage amer, Gagner avec les siens l’autre bord de la mer, Il entre dans la barque et s’assied. Les apôtres Y montent lentement les uns après les autres, Pendant que Pierre, ayant disposé les agrès, Ouvre la voile au vent qui souffle doux et frais. Et la nef prend le large et la brise l’emmène. Or le Christ, fatigué selon la force humaine, S’endort. - Bientôt la mer commence à s’agiter, La tempête à bruire et les flots à monter. Leur tumulte fiévreux à chaque instant augmente. Le fouet de l’ouragan les bat et les tourmente. Le lac semble mugir de l’un à l’autre bout, Et l'on dirait un grand cuvier qui fume et bout, Un cirque où, secouant leurs crinières d’écume, Tous les monstres de l’eau s’acharnent dans la brume Et se cabrent les uns sur les autres. Dans l’air, Se brisent par moments les angles d’un éclair. Tout le ciel est rempli de bruits et de huées. Le tourbillon des vents tord les sombres nuées Comme une main tordrait une éponge. - Pourtant Le Maître continue à dormir, n’écoutant Ni les rumeurs que font les tonnerres dans l’ombre, Ni les rugissements du lac bruyant et sombre. Pendant ce temps la barque, errante au gré des flots, Refuse d’obéir au bras des matelots. Elle est comme un aveugle et marche à l’aventure, Et chaque coup de vent fait craquer sa mâture. Les flots amoncelés, qui hurlent à l’entour, L’assaillent comme font les béliers une tour. Du gouvernail rompu la force est épuisée. Comme une aile d’oiseau qu’une flèche a brisée, La voile est en lambeaux, et l’on voit par moment Une lame envahir le pont en écumant Et rouler sa fureur de la poupe à la proue. Le navire parfois tourne comme une roue Dans un tourbillon noir, ou plonge au plus profond Du gouffre obscur des eaux dont nul ne sait le fond. Cependant l’épouvante a saisi les apôtres. Tremblants et se serrant les uns contre les autres, Ils réveillent le Christ qui dort, qui dort toujours. - « O Maître, nous allons périr sans ton secours! » - « Hommes de peu de foi, « leur répond le doux Maître, « La peur, celui qui croit ne doit point la connaître. » Puis, levant les deux mains, il gourmande les vents Et les flots ameutés et leurs gouffres mouvants Et les éclairs, ces fouets flamboyants des orages, Qu’agitent dans les cieux les chasseurs des nuages, Et la tempête cesse, et, comme elle, dompté, Le lac reprend son calme et sa sérénité. Une tempête encor plus effrayante et pire Soulève en ce moment l’océan de l’empire, Et le vaisseau romain, battu de toutes parts, Sent trembler, sous l’assaut des vagues, ses remparts. Sans chef ni gouvernail, sans voile ni pilote, Comme une algue marine, au gré de l’onde il flotte. Le hasard seul le mène et lui fait son chemin, Sans savoir quel écueil il heurtera demain, Comme on voit quelquefois, dans le cirque, un quadrige Qui bondit, n’ayant plus de main qui le dirige, Et va rompre, emporté par des coursiers sans frein, Aux bornes ses essieux et son timon d’airain. Le flot des nations, plein de rumeurs sauvages, Grossit toujours et monte à fleur de ses rivages; Et, d’instant en instant plus obscur, l’horizon Voit les foudres tracer sur sa vaste cloison Leurs énigmes de flamme, effrayants caractères Dont les Daniels seuls comprendraient les mystères. De tous les points du ciel, lugubre et plein de bruit, Un souffle d’ouragan gronde à travers la nuit; Car il est, ô Romains, fait de toutes les haines Des peuples réveillés qui vont briser leurs chaînes, Et fait, le savez-vous? des malédictions Que vous lance la voix des générations... Mais vous n’entendez pas ces cris ni ces insultes, Ni les vagues battant, comme des catapultes, Les flancs du vieux navire où vous êtes montés. Et vous ne voyez pas vos mâts décapités, Ni l’abîme hurlant et sinistre qui râle, Comme pour vous chanter son ode sépulcrale, Ni, dans l’obscurité du ciel toujours plus noir, S’éteindre par degrés tous les astres du soir, Ni votre nef, qui sent l’eau sourdre en ses entrailles, Livrer à chaque lame un pan de ses murailles Si bien que l’univers sur l’océan romain Ne verra plus flotter qu’une épave demain. Et rien ne vous émeut, aveugles que vous êtes! Et vous demeurez sourds au grand cri des tempêtes! Vous dormez par le coeur, vous dormez par l’esprit! Pourtant qui d’entre vous s’appelle Jésus-Christ? UN INCONNU. Non, ils ne dorment pas. Car la vie, ô poëte, Est pour eux un banquet, une orgie, une fête; Ne croyant pas à l’autre, ils prennent celle-ci Comme un vase rempli de cécube choisi, Où tous boivent l’ivresse avec leur lèvre avide Et qu’on les voit jeter loin d’eux quand il est vide. Mais le moment est proche où les sourds entendront; Car leurs lits de festin sous eux s’écrouleront, Et déjà sur les murs de leur salle joyeuse Se montre vaguement la main mystérieuse Dont le doigt y fera briller l’arrêt de Dieu, Mané, Thécel, Phares, écrit en traits de feu. La réalité sort des langes des figures, Et les siècles qu’à Rome assignaient les augures Pour les douze vautours comptés par Romulus, O poëte, demain ils seront révolus. LE POÈTE. Vieillard, qui donc es-tu pour parler de la sorte? Un prophète? un voyant? L’INCONNU. Poète, que t’importe De quel nom on me nomme et d’où je suis venu, Moi qui vois l’invisible et qui sais l’inconnu? Je suis l’homme des temps. Les siècles sont mes frères. Avec eux j’ai fouillé les stèles funéraires Et sondé les débris de ces vastes cités Dont l’Orient peuplait ses États mal voûtés. Sachant de quoi sont faits ces toits qu’on nomme empires Ou royaumes, les uns mauvais, les autres pires, Je sais les jours que prend et ce que fait de bruit La chute d’un pouvoir lorsque Dieu le détruit. Des quatre royautés, maîtresses du tonnerre, Que rêva Daniel, le grand visionnaire, Trois ont cessé de vivre, et leur orgueil jaloux Au monde n’a laissé rien que ces trois cailloux. Regarde, je les ai ramassés dans le sable, L’un est Assur, qui, se croyant impérissable, Vouait un éternel encens à ses trépieds Et s’écroula, brisant Babylone à ses pieds. L’autre est l’Égypte, Isis à jamais disparue, Dont le désert, ainsi qu’un lac en temps de crue, A couvert les cités de ses grands flots dormants Et submergé l’histoire avec ses monuments. Le troisième est la Perse aux vieilles satrapies. Le hibou hante seul leurs ruines impies, Et le chacal nocturne achève ses festins Sur l’autel de Mithra, dont les feux sont éteints. Voici venir le temps où doit s’écrouler Rome. Car le néant se met dans tout ce que fait l’homme, Et l’on ne bâtit rien, État ni monument, Sans qu’il se mêle un peu de ruine au ciment. Sur ses grands murs construits par la main des Cyclopes, Ninive en larmes voit brouter les antilopes, Et le Nil de ses flots sortir le nénuphar Pour regarder où fut le toit de Putiphar. Dans le palais détruit où régnait Cléopâtre, L’obscur silence entend hurler les chiens du pâtre Et les oiseaux de nuit, dans leur vol anguleux, Heurter leur aile grise à ses pilastres bleus. Bactres, Persépolis, Ecbatane, Palmyre, Suse dont l’ombre au flot du Choaspe se mire, Babylone, berceau du monde assyrien, De votre éternité que vous reste-t-il? Rien. Et seuls les habitants des antres troglodytes Et les spectres cachés dans les villes maudites Que Siddim engloutit dans ses flots sulfureux, De votre passé mort s’entretiennent entre eux. Hier vous étiez encor les grandes et les fortes. La guerre en vain frappait de ses béliers vos portes; Et, vidant contre vous ses sombres arsenaux, La catapulte usait ses dards sur vos créneaux. Et voici que parmi vos murailles tombées Le lézard glisse auprès des mornes scarabées, Et la ronce à l’assaut monte de toutes parts Sur les blocs de granit qui formaient vos remparts. J’en ai tant vu briller et s’éteindre - ô mystère! - D’étoiles dans le ciel, de peuples sur la terre, De cités qu’autrefois hantaient les fiers esprits Et dont le temps lui-même ignore les débris, De conquérants tombés de leur char de victoire Pour devenir fumier dans le champ de l’histoire, - Que j’ai, témoin obscur des grands événements, L’oreille faite au bruit de ces écroulements. Mon pied, sans s’arrêter, traverse les royaumes, Et les jours devant moi sont comme des fantômes. Les semaines, les mois, les ans, les siècles vont Roulant, roulant toujours vers ce gouffre sans fond Que creuse dans le temps l’éternité farouche. Mais je vais écoutant ce que dit chaque bouche, Regardant ce que fait chaque main, peuple ou roi, Demandant le comment de tout et le pourquoi, M’expliquant tour à tour, contemplateur des choses, Les causes par l’effet et l’effet par les causes, Et partout je rencontre, en haut ainsi qu’en bas, La forte main de Dieu que l’homme ne voit pas. Quatre cents ans j’ai vu, dans ce laboratoire, Atelier ténébreux où travaille l’histoire, Ce que sa main écrit de drames effrayants Et de combien d’orgueils elle fait nos néants. O poète, je sais par quel détour oblique Rome empire sortit de Rome république, Et comment, le bandit complétant le larron, Un Auguste toujours finit dans un Néron Après avoir passé par Tibère et par Claude; Car le premier chaînon du crime c’est la fraude. J’ai suivi pas à pas tous ces monstres divers Que Rome, l’éternel effroi de l’univers, Vit, sinistre témoin de leurs ignominies, Du trône des Césars tomber aux gémonies, Spectres impériaux dont les temps à venir Recueilleront avec horreur le souvenir, Étonnés qu’au berceau de ces loups sanguinaires Le Seigneur n’ait pas fait éclater ses tonnerres. J’ai, vieux contemporain des générations, Tour a tour parcouru toutes les nations Que la terre nourrit et que le ciel éclaire. J’ai vu partout la haine et partout la colère, Et partout s’indigner les peuples frémissants Du joug que leur épaule a porté six cents ans. L’Afrique, du milieu de ses ruines mornes, Crie au simoun errant dans ses déserts sans bornes: « Qu’as-tu fait du linceul de sables meurtriers « Où tu couchas hier Cambyse et ses guerriers? » Et l’Asie à son tour, l’Asie aux dieux difformes, Jour et nuit crie: « Allons, mes éléphants énormes, « Mes tigres, mes chacals, mes lions dévorants, « Levez-vous et mettez en lambeaux mes tyrans! » Et par l’Europe entière une clameur funèbre, Du Rhin à la Vistule et de la Seine à l’Èbre, Se prolonge, apprenant au monde conjuré Que souvent la révolte est un devoir sacré. Quatre siècles entiers, moi qui marche et qui sue Dans mon rude chemin sans terme et sans issue, J’ai recueilli ces cris, j’ai commenté ces voix. Dans le passé profond l’avenir je le vois; Et, de quelque côté que je tourne l’oreille J’entends gronder un flot humain qui se réveille Et sur ses fondements tout l’empire trembler Comme un vieux pan de mur qui s’apprête à crouler. LE POÈTE. Mais encore qui donc, voyageur séculaire, Qui donc es-tu? L’INCONNU. Je suis celui que l’ombre éclaire. LE POÈTE. Quoi! cet Ahasvérus dont le Seigneur maudit Le seuil et la maison?... AHASVÉRUS. Poète, tu l’as dit. Je suis l’homme marqué du sceau de l’anathème, Mais aujourd’hui lavé par les eaux du baptême, Puis encor dans le flot du Jourdain des douleurs; Car nous ne souffrons pas sans devenir meilleurs Dans le chrétien nouveau plus rien du Juif impie Ne reste. Mon passé sinistre, je l’expie, Et, presque résigné, je suis mon long chemin Pour m’arrêter peut-être en mille ans ou demain. Or, dans le monde entier je sais ce qui se passe. Écoute tous ces bruits qui vibrent dans l’espace: C’est le chant du réveil des peuples qu’on entend, Diane du grand jour que l’avenir attend. LES VOIX DU MONDE ROMAIN. LA GERMANIE. Mes plaines ont besoin de sanglantes rosées. O larmes sur Varus par Auguste versées, Cinq siècles ont-ils pu vous dessécher enfin? Car mes sillons ont soif et mes corbeaux ont faim. VELLÉDA. Dans le silence obscur des nuits mornes et brunes, O ma mère, j’ai lu tous les secrets des runes. Des flots de sang, des flots et des flots couleront. Tes sillons altérés à pleins bords en boiront. L’ÉPÉE D’ARMINIUS. Cinq siècles de combats ne m’ont point émoussée. Nos champs vont s’abreuver de leur rouge rosée. Sous mon tranchant fatal que de morts tomberont! Nos corbeaux affamés longtemps s’en repaîtront. LA SCANDINAVIE. Moi, le Nord qu’une brume éternelle enveloppe, Ventre d’où sont sortis les peuples de l’Europe, J’ai mes Cimbres encor, les fils vaillants de ceux Que Marius frappa de son glaive chanceux. LA VISTULE. Et moi, mes Huns, montes sur leurs grandes cavales Dont le souffle orageux a le bruit des rafales Que les bouches du Nord font gronder à travers Les branches des sapins tordus par les hivers. LE DANUBE. Debout, mes Alamans, fils des hordes alaines! Levez-vous plus nombreux que les épis des plaines. Et qu’on croie, à vous voir, une immense forêt De piques et de dards aigus qui marcherait! L’ELBE. Cyules des Saxons que l’Océan polaire Voit de ses ouragans affronter la colère, En mer les nefs d’osier qui portent sur les flots Mon peuple aventureux de soldats matelots! LE RHIN. Rochers, entassements de lave, pics sauvages, Dont la chaîne s’étend le long de mes rivages, Remplissez tout mon lit de vos blocs; je veux voir. Sur ce pont tous mes Francs passer avant ce soir. TRÊVES. Allumez votre lampe, ô mes blondes veilleuses, Et videz jusqu’au bout vos quenouilles joyeuses; Car voici les guerriers aux boucliers d’airain Et leurs cornes d’aurochs qui vont franchir le Rhin. ARRAS. Honte aux coeurs paresseux 1 Honte aux Ames rétives! Pressez, mes tisserands, vos navettes actives. Restez sur vos métiers courbés jusqu’à demain. Nous tissons le linceul du cadavre romain. LA GAULE. Hâtez-vous; car mon coq, héraut au cri sonore, Annonce le réveil de cette grande aurore Que ma haine depuis bien des siècles attend. Mes bagaudes armés s’assemblent en chantant. L’ongle de mes coursiers bat l’aire des étables, Et mes clairons sont pleins de souffles redoutables. LES PYRÉNÉES. Mes aigles ce matin sont sortis de leur nid. Où vont-ils effleurant leurs rochers de granit, Mes aigles dont la joie allume la paupière? Je les vois aiguiser leurs serres sur la pierre, Je les vois aiguiser leur bec d’acier aussi. A quel combat sanglant s’apprêtent-ils ainsi? LES AIGLES. L’aigle de Rome est las de porter le tonnerre. Nous allons installer nos aiglons dans son aire; Car son vol ne sait plus s’élever dans les cieux, Et l’avenir du monde est fermé pour ses yeux. L’ESPAGNE. Moi, pour brûler son nid de rapine et de honte, J’allumerai ma torche aux flammes de Sagonte, Et j’ai pourtant, - l’histoire a de pareils hasards, - Prêté trois empereurs au trône des Césars. LA GRANDE-BRETAGNE. Spectres perdus parmi tous ces monstres infâmes, Pour qui rien n’est sacré, vieillards, enfants ni femmes, Et pour qui l’univers est comme une forêt Où dans l’ombre le crime armé s’embusquerait. Mais leur règne s’écroule et leur force est passée. C’est pourquoi sur ton char monte, ô Boadicée, Et bats des mains à voir dans leur obscur charnier Ces bandits empourprés tomber jusqu’au dernier. LES ALPES. Nous sommes l’Helvétie, et nos épaules blanches Ont porté, cinq mille ans, leurs manteaux d’avalanches. N’est-ce pas trop déjà de ce fardeau, mes soeurs, Pour que nous subissions encor nos oppresseurs? Sur nos glaciers d’argent le vent libre circule. Libre est l’aigle qui monte, avec le crépuscule, Sur nos pics, frère ailé des nuages errants. Soyons libres comme eux et brisons nos tyrans! LA GRÈCE. Quels sont ces bruits d’épée et quels ces bruits de lance Qui troublent mon sépulcre et son obscur silence? Car voilà déjà plus de six siècles entiers Que l’oubli, cette ronce, envahit mes sentiers. Or est-ce Salamine, ou Mycale, ou Platée Qui, filles de ma gloire illustre et redoutée, Viennent me réveiller dans mon cercueil glacé, Comme si l’avenir refaisait le passé? L’ARMÉNIE. Remplissez vos carquois, mes fauves sagittaires, Et lancez vers le Nord vos coursiers militaires, Noirs griffons du désert qui vont sans mors ni frein Au bruit dé vos tambours aux sonnettes d’airain. Car l’Euphrate vous vit, ô mes Parthes, naguère, Broyer toute une armée avec ses chars de guerre. Des succès glorieux vous savez le chemin, Comme au temps de Crassus, dont je garde la main. LA NUMIDIE. Cigognes que, du haut de ses crêtes chenues, L’Atlas voit traverser l’océan bleu des nues, Cigognes qui venez du Midi, regardez! Où s’en vont ces courants de peuples débordés? CARTHAGE. Quoi! tu ne vois donc pas à quel but Dieu nous mène? Nous préparons à Rome un nouveau Trasimène. Du glaive d’Annibal j’ai retrempé l’acier, Et de sa housse d’or revêtu mon coursier. LA LIBYE. Mes lions accroupis dans les oasis vertes, Vos gueules vers le Nord toutes larges ouvertes, La prunelle farouche et la narine au vent, Pourquoi regardez-vous vos ongles si souvent? Depuis l’aube jusqu’à la nuit livide et terne, Sans tremper votre lèvre à l’eau de la citerne, Roulant sous vos longs cils votre oeil fauve et hagard, Que sondez-vous ainsi l’horizon du regard? L’ÉGYPTE. Memphis a vu monter sur ses trois pyramides Trois ibis, habitants du Nil aux bords humides; Six licornes de Thèbe et six griffons ont pris Le chemin du Delta par les grands sables gris. Qu’est-ce donc que l’ibis regarde et qu’il écoute? La licorne qu’a-t-elle entrevu sur sa route? Au bout de son sentier le griffon éperdu Quel bruit mystérieux a-t-il donc entendu? CHOEUR DES NATIONS. Que disent tes cadrans, que disent tes clepsydres, O Rome? car voici l’heure où viennent les hydres, Les serres des vautours et les dents des lions. Voici vers toi le cri des races qui s’élève. Voici venir les fils de la lance et du glaive Pour te briser, fléau des générations. Car la paix avec toi n’est que la servitude. Douze siècles ta louve a, dans sa solitude, Ta louve a bu le sang des peuples opprimés. Mais leur tour est venu de monter dans l’histoire, Et tes pieds descendront l’escalier de ta gloire. Et tes fastes vont être à tout jamais fermés. Hier le coeur, aujourd’hui l’anévrisme du monde, On entend battre, au fond de ta poitrine immonde, Les palpitations de tout le genre humain. Toute corruption fait du sang dans tes veines. Tu ris des nations et de leurs larmes vaines; Mais à ta pourpre on va les essuyer demain. Sous ses porches béants ton arche triomphale Verra passer demain la vivante rafale Des vengeurs suscités par les siècles qui font, - Des droits sacrés de l’homme austères sentinelles, Lorsque enfin luit le jour des luttes solennelles, - Aux orgueils les plus hauts un néant plus profond. Maudits soient par le ciel et maudits par la terre L’amphore où, chaque jour, ta soif se désaltère, Le sceptre et le manteau que souillent tes Césars, La voie où leur pied marche et l’escalier qu’il monte, Le trône où leur grandeur siège moins que leur honte, Le tranchant de leur glaive et l’essieu de leurs chars! Nous, les Francs et les Huns, les Goths et les Vandales, De tes palais on nous verra fouler les dalles. Nous boirons l’hydromel aux coupes de tes dieux. Nous briserons l’essieu de tes chars de victoire; Et, dans nos boucliers ayant pesé ta gloire, Nous jetterons ta cendre aux vents de tous les cieux. Nous seuls savons le sens des mots et des figures Dont l’avenir remplit la bouche des augures. Mais toi tu n’entends rien aux signes du passé. Voila qu’à chaque instant ta splendeur diminue, Et chaque soir ajoute un peu d’ombre à la nue Où doit s’ensevelir ton soleil éclipsé. C’en est fait, c’en est fait, Rome, de ton prestige. Ton vieux laurier n’a plus de sève dans sa tige. Parmi les nations tu cesses de compter. Et le monde va voir, dans la cité latine, Entourant de ses cris la roche palatine, Jupiter en descendre et le Christ y monter! LE POÈTE. Mais Rome, tout entière au bruit joyeux des fêtes, O peuples, n’entend pas la rumeur que vous faites, Ni vos pas retentir, cavaliers, fantassins, Ni mugir vos clairons, ni râler vos buccins, Ni vos béliers briser les portes de l’empire, Ni l’effroi palpiter dans tout coeur qui respire. Car Rome chante aussi, la bacchante, laissant Se mêler par endroits quelque strophe de sang, Âpre assaisonnement de sa gaîté farouche, A l’hymne des festins que fredonne sa bouche, Pendant qu’à flots vermeils on fait couler le vin Des amphores d’Anxur dans les coupes d’or fin. DANS UN TRIOLINIUM. « Nous aimons à voir, brunes filles des Gaules, « Nous aimons à voir, blondes filles du Rhin, « Vos cheveux flotter sur vos blanches épaules « Et vos coeurs s’ouvrir à l’amour souverain. « Nous aimons à voir, quand les coupes cyniques « Ont versé les flots du falerne écumant, « Frissonner vos seins sous vos blanches tuniques « Et vos corps se tordre aux baisers d’un amant. « Nous aimons sentir, ô suprêmes délices! « Se pâmer nos yeux pris d’un charme vainqueur; « Car vos bouches sont, ô beautés, les calices « Où l'on boit l’amour, ce falerne du coeur. « Par les dieux, laissons aux chrétiennes moroses « Les refus glacés, le dédain des Amours. « C’est pour nous qu’ils font, en avril, tant de roses, « C’est pour nous qu’ils font tant de femmes, toujours. « L’avenir est noir, nous ont dit les augures. « Votre rire est doux; leur grimoire est peu clair. « Laissons-les fouiller leurs énigmes obscures. « Chantez-nous, beaux corps, vos beaux hymnes de chair. « Aux baisers mêlons le sang rouge des treilles « Et noyons au vin les stupides remords, « Puis rendons notre âme à deux lèvres vermeilles, « Si Pluton nous veut dans l’empire des morts. » DANS LE CIRQUE. En tes tricliniums parfumés de verveine, Laisse la volupté, Rome, te mettre en veine, Les femmes et l’amour illustrer tes festins, Et sonner les chansons aux doux rhythmes latins. Mais toute nuit, hélas! d’une aube se complique. Le paganisme chante et le cirque réplique. L’amphithéâtre est plein. Cent mille spectateurs Des gradins étages occupent les hauteurs. Sous le vélum, qui fait un charmant crépuscule, On voit au premier rang Maximien Hercule, Tigre humain dont le sort dut faire un empereur, Et le peuple l’acclame avec joie et terreur. Non loin des sénateurs accoudés sur leurs stalles, Le front calme et serein, se placent les vestales, Et l’on entend hurler, comme dans un enfer, Tous les bourreaux du cirque en leurs cages de fer, Les lions de Barca, les tigres de Nubie, Les buffles écumants qu’enfante la Libye Ou dont le Taurus, plein de sinistres secrets, Voit, la nuit, flamboyer les yeux dans ses forêts, Les panthères que l’Inde abrite aux bords du Gange Et dont le grincement simule un rire étrange, Les chacals de Pétra, les hyènes de Sur, Les loups, fauves rôdeurs des montagnes d’Assur, Les ours que le Liban cache sous ses vieux ormes, Et jusqu’aux éléphants, blocs rugueux et difformes, Dont le pied, en marchant de son pas coutumier, Broie un cadavre humain ou le tronc d’un palmier. Tous ces monstres, les yeux remplis d’éclairs, attendent. Ayant tous soif de sang et faim de chair, ils tendent A travers les barreaux leur mufle aux cris stridents Et les grattent avec leurs griffes et leurs dents. Mais le sang et la chair descendent dans l’arène: Trois chrétiens, un vieillard, une vierge sereine, Puis un jeune homme fort et calme, tous portant Au front une auréole invisible et chantant: « Devant vous, Seigneur, nous courbons nos têtes « Et nos coeurs aussi. « Notre espoir au ciel, ô Seigneur, vous êtes « Notre force ici. » Et le peuple en fureur, que l’instinct du sang pousse, Vers les trois condamnés hurle en levant le pouce, Tandis que l’empereur sur son trône sourit. Mais l’hymne continue au nom de Jésus-Christ. « Des païens obscurs nul de nous n’envie « Les destins heureux. « Car la mort, Seigneur, c’est pour nous la vie, « C’est la mort pour eux. » Les sénateurs muets trépignent dans leurs stalles, Et l’on voit s’empourprer le front blanc des vestales; Mais le chant des martyrs, bestiaires de Dieu, Continue a monter vers le ciel large et bleu. « Nous avons marché, coeurs croyants et calmes, « Dans la nuit du temps. « Ouvrez-nous, Seigneur, la cité des palmes, « L’éternel printemps. » Et l’on entend, avec la foule impatiente, O tigres, ô lions, votre meute effrayante Dans vos cages de fer rugir et s’agiter; Mais la voix des chrétiens continue à chanter. « Nous allons mourir; mais, mon Dieu, qu’importe? « Nous mourrons joyeux, « Si la tombe doit nous ouvrir la porte « Qui conduit aux cieux! » Voilà que trois lions bondissent dans l’arène, Le premier pris à Zin, le second à Cyrène, Le troisième tiré d’un ravin du Nébo Où Moïse oublié n’eut pas même un tombeau: Tous effrayants, mêlant encor dans leur crinière Au sable du désert l’odeur de la tanière. Le dos arqué, tous trois s’arrêtent un moment, Et, faisant éclater un long rugissement, Promènent autour d’eux leur regard qui foudroie. Des ongles et des dents ils choisissent leur proie; Et, comme si des yeux ils se fussent compris, Ils poussent à la fois trois formidables cris. Un bond, et chacun d’eux (ô moment d’épouvante!) De ses griffes saisit sa victime vivante, Et chacun des martyrs, comme un suprême adieu, Adresse à l’empereur ces mots: « Gloire au seul Dieu! » Et meurt, ayant trouvé, comme Christ, son Calvaire. Votre royaume est donc bien difficile à faire, Qu’il faille tant de sang, mon Dieu, pour affirmer La vérité qui doit dans les âmes germer? Mais votre nom, Seigneur, maître de tout mystère, Soit béni dans le ciel et béni sur la terre, Et votre volonté se fasse en tous les temps! Or la foule applaudit pendant quelques instants, Ayant vu, sans qu’un cri soit sorti de leurs bouches Les martyrs déchirés par les monstres farouches, Sur le sable tomber, les bras ouverts en croix, Comme pour dire encore après la mort: « Je crois. » En ce moment au bord de l’arène se penche Un vieillard secouant sa chevelure blanche, Puis se dresse, les yeux fixés sur Maximien, Et s’écrie: « Empereur, que leur sort soit le mien! « Car tes dieux ne sont tous que des dieux d’imposture, « Fabriqués de mensonge et faits de pourriture, « Symboles creux, mais pleins des vices des humains. « Il n’est qu’un seul Dieu vrai, c’est le Christ, ô Romains! » Pareil au noir Caurus qui souffle les tempêtes, Ce nom va soulevant la multitude. « Aux bêtes! » Ce cri dans tous les coeurs, ce cri dans tous les yeux, D’un bout du cirque à l’autre, éclate furieux. « Aux bêtes! » On dirait le tonnerre qui roule, A travers tous les rangs ameutés de la foule, Et cent mille regards fixés sur l’empereur Attendent ce que va décider sa fureur. Un signe de sa main, - et, l’oeil plein de lumière, Le vieillard, qui tout bas murmure une prière, Dans l’arène s’élance. On voit en même temps De leurs cages bondir trois tigres haletants, Formidables, ayant, sur l’Euphrate qui gronde, Bravé, cinq ans, les dards et la flèche et la fronde. Tout frissonne à l’aspect de ces monstres hideux, Tout, hormis le vieillard qui marche au-devant d’eux. Leur faim rugit. Leurs dents et leurs griffes s’apprêtent. Mais tout à coup voilà que tous trois ils s’arrêtent Et devant l’inconnu se prennent à frémir. D’épouvante à ses pieds on les entend gémir. Cet être surhumain quel est-il? Est-ce Hercule, Pour que tout le désert devant lui seul recule? Pour que sous son regard, plein d’étranges rayons, On voie ainsi trembler et tigres et lions? Et tous les spectateurs, le front sinistre et blâme, Regardent l’empereur qui tressaille lui-même, Disant: « Si c’est un Dieu, le ciel est contre nous. » Cependant le vieillard, tombant à deux genoux Et se croisant les mains sur sa poitrine nue, S’écrie (et Rome entend cette voix inconnue): « Grâce! grâce, Seigneur! quatre siècles entiers « J’ai marché sans trouver le bout de mes sentiers. « Comme dans un sépulcre enfermé dans la vie, « Au fond de leurs tombeaux, les morts je les envie; « Car ils ont le repos du moins, que je n’ai pas. « La terre incessamment s’allonge sous mes pas. « Les lions de l’Atlas et les tigres des jongles « Refusent d’entamer ma chair avec leurs ongles. « L’hyène à mon aspect recule avec effroi. « Les flammes des volcans ne veulent pas de moi. « Les déserts africains n’ont pas assez de sables, « Ni dans ses bassins verts, gouffres inépuisables, « La mer assez de flots pour me faire un linceul. « De pays en pays je marche triste et seul, « Moi qui n’ai plus, hélas! dé toit ni de famille « Et que n’accueillent plus, l’été, sous la charmille, « Ou, l’hiver, à côté du foyer babillard, « Le baiser d’un enfant ni la main d’un vieillard. « C’est en vain que je frappe aux portes de la tombe, « Voulant dormir, pareil à tout mortel qui tombe, « Dormir, dormir enfin de ce sommeil profond « Que les chevets glacés des sépulcres nous font. « Mais il faut que je marche, hélas! et que je vive. « Car, - bien que le Seigneur, de ses sources d’eau vive « Ait ouvert à ma soif le généreux trésor - « La révolte parfois dans mon âme entre encor. « L’ouragan dans mon coeur, l’ouragan dans ma tête, « Je suis comme un oiseau qu’emporte la tempête. « L’Himalaya, sublime escalier de l’azur, « Où l’aigle voyageur trouve un asile sûr, « Que de fois, ô mon Dieu, dans ses brises neigeuses, « Il m’a vu rafraîchir mes tempes orageuses! « Dans les eaux de ses lacs, tout frémissants d’horreur, « Que de fois, ô mon Dieu, j’ai miré ma terreur « Jusqu’à l’heure où la nuit, vers l’Orient plus sombre, « Roulait dans les ravins ses avalanches d’ombre, « Et que les astres d’or s’allumaient dans les cieux « Afin que l’infini me vit de. tous ses yeux! « Je donne des frissons à toute âme vivante. « Je suis le condamné sinistre, l’épouvante, « Le spectre de la vie et l’ombre de la mort, « L’éternité du crime et celle du remord. « Mon nom, l’aigle des pics le redit à l’espace. « Les chiens avec effroi le hurlent quand je, passe; « Et, me voyant venir de loin, la mère dit: « Silence, mes enfants; voilà l’homme maudit! -- A mes pieds fatigués toute porte se ferme. « Et l’avenir encor, qui sait ce qu’il renferme « D’angoisse, de souffrance et d’épreuves enfin, « Mystérieux anneaux de ma chaîne sans fin? « O Seigneur, qui savez le nombre des étoiles, « Perles d’or dont la nuit brode ses sombres voiles, « Et comptez chaque jour dans leurs gouffres béants « Les sables des déserts, les flots des océans, « Vous savez tous les pleurs sortis de mes paupières, « Vous avez entendu mes cris et mes prières, « Vu les froides sueurs de mon front ruisseler « Et senti sous vos mains tous mes membres trembler. « Seigneur, j’ai tour à tour visité tous vos temples, « De tous vos confesseurs médité les exemples, « Interrogé vos saints dans les déserts discrets « Où leur esprit entend votre voix de plus prés. « Dans toutes les douleurs j’ai marqué mes étapes. « Les catacombes m’ont admis à leurs agapes, « Et souvent, dans le cirque où tombaient vos martyrs, « J’ai prosterné devant la mort mes repentirs. « Mais elle ne veut pas se faire ma complice. « Le glaive à mes remords refuse le supplice. « Les haches des bourreaux, les tenailles de fer, « Comme sur du granit, s’émoussent sur ma chair. « Les bûchers flamboyants s’éteignent quand j’y touche. « Le plomb fondu se change en glace dans ma bouche, « Et voici les lions, à ma vue effrayés, « Comme des chiens soumis se coucher à mes pieds. « Quand aurez-vous pitié de votre créature? « Oh 1 laissez-moi rentrer du moins dans la nature; « Et, mesurant le crime, ô Dieu juste, au remord, « Laissez tomber sur moi le pardon de la mort! « Seulement, ô Seigneur, laissez-moi voir encore « Sur la Rome chrétienne éclater votre aurore, « Et monter votre croix, ce soleil radieux « Sur l’Olympe, déjà trop étroit pour ses dieux! » » Puis sa main quatre fois ramasse un peu du sable Que rougit des martyrs le sang ineffaçable, Et, le jetant dans l’air aux quatre points du vent: « Regardez, reprend-il, ô Fils du Dieu vivant! » Ensuite, sans qu’un tigre ou qu’un lion proteste, Il étend son manteau pieux sur ce qui reste Des trois morts. Après quoi, pareil à Daniel, Du cirque morne il sort en regardant le ciel. LE POÈTE. Allons, vengeurs que Dieu suscite pour les races, Prenez vos javelots, vos dards et vos cuirasses! La justice du ciel par vous doit s’accomplir Et l’urne du destin déborde à se remplir. Car le droit désormais de la force relève, Et si Dieu c’est la main, n’êtes-vous pas le glaive? Daces, dont les aïeux se souviennent encor Du vieux Persépolis, la ville aux dômes d’or; Cimbres, que Marius vit unir sur vos casques Les mufles des dragons aux ailes des tarasques; Hérules, qui buvez l’Oder aux flots glacés Et changez en désert le sol où vous passez; Saxons, qui, vous berçant sur les mers boréales, Mêlez au bruit du vent vos chansons martiales; Angles, qui, baptisés dans l’océan breton, Portez dans les combats vos targes de laiton; Goths, que l’Espagne attend; Vandales, dont l’Afrique Doit voir rouler les chars sur sa terre historique; Lombards, dont on verra le belliqueux essaim Abreuver ses coursiers aux flots verts du Tessin; Quades aux cheveux roux; Frisons aux larges braies; Teutons à l’oeil luisant comme l’oeil des orfraies; Sicambres, qui, jamais à nul joug asservis, Aiguisez sur vos rocs la hache de Clovis; Alains, qui, fiers du sang des anciens Massagètes, Enduisez de poison le fer de vos sagettes; Burgondes, qui portez en guise d’étendard Une tête d’aurochs sur la hampe d’un dard; Sarmates voyageurs, Suèves et Gépides; Huns, qui, lançant au vent vos cavales rapides, Mêlez à l’ouragan votre ouragan de bruit, Vous, que l’horreur devance et que la terreur suit, Vous tous, peuples épars dans l’Europe asservie, Réveillés par la voix de Dieu qui vous convie, De l’avenir obscur, vous, ouvriers secrets, Descendez de vos monts, sortez de vos forêts! Accourez tous, torrent humain qui roule et gronde! Accourez avec l’arc et la lance et la fronde! Avec vos chars de guerre et vos chevaux ailés Dont la tempête tord les crins échevelés! Vengeurs inattendus de tout ce qui respire, Ébranlez les remparts du formidable empire! Déracinez du sol la tour de son orgueil, Et de son grand néant faites-lui son cercueil! LES HYMNES DES BARBARES. UN SOLDAT D’ALARIC. La neige a fait tomber ses plumes blanches Dans nos noirs sentiers. L’obscur sapin a fait pleurer ses branches Quatre jours entiers. Le rauque corbeau dans l’ombre s’élance. Le loup des forêts bondit sur nos pas. Ils savent où vont les fils de la lance. Ils savent où vont les fils des combats. Les nornes ont filé, des nuits entières, Leurs fuseaux d’airain, Chantant vos runes sombres, ô sorcières, Sous leurs toits de crin. Leurs yeux ont-ils lu la grande épopée Qu’écrit l’avenir du monde là-bas? Ils savent où vont les fils de l’épée. Ils savent où vont les fils des combats. Odin fait, jour et nuit, gémir l’enclume, Forgeron du sort. De notre gloire enfin l’éclair s’allume, O guerriers du Nord! Nos noirs étalons au bruit de l’orage Hennissent de joie et doublent le pas. Ils savent où vont les fils du carnage. Ils savent où vont les fils des combats. UN SOLDAT D’ATTILA. L’épervier des bois dans son nid se lamente. Le vautour des monts a gémi tout le soir. Vous boirez, oiseaux, si la soif vous tourmente, Vous boirez demain au sanglant abreuvoir, Épervier des bois et vautour des monts! Le coursier du roi, secouant sa crinière, Va frappant le sol et demande son mors. Du matin au soir il redit sa prière: « Donnez-moi, seigneur, ma litière de morts. » Le coursier du roi va frappant le sol! Le clairon bruit dans l’armée aguerrie, Et les loups ont faim dans leurs sombres halliers. Et la lance est prête, et le glaive nous crie: « Je me rouille ici près des noirs boucliers. » Le clairon bruit et les loups ont faim! Nous voici venir, nous, les fils des Alrunes, Nations, tremblez dans vos mornes vallons. Nos coursiers sont noirs, leurs crinières sont brunes; Nos carquois sont pleins, et nos glaives sont longs. Nous voici venir, nations, tremblez! UN SOLDAT DE GENSÉRIC. Tempêtes du nord, rugissez dans l’espace! Hurlez! hurlez! La foudre conduit votre meute qui passe, O vents ailés! Courez dans les cieux, aboyez sur nos têtes Avec l’éclair. Plus vite que vous nous marchons, ô tempêtes, Coursiers de l’air. Rafales neigeuses du pôle accourues, Soufflez! soufflez! Dans l’air automnal, ô triangles des grues, Volez! volez! Voici s’avancer nos cavales sans nombre Plus vite encor. « Où va, se dit-on, cet orage dans l’ombre « Au son du cor? » » Ravines des monts par la neige gonflées, Roulez vos flots. Broyez, ô torrents, dans le creux des vallées Les noirs bouleaux. Ainsi nous broyons les cités, les royaumes, Chemin faisant. Et, morne linceul, sur les peuples fantômes L’oubli descend! LES TROIS DERNIERS JOURS DE ROME. LE PREMIER JOUR. ROME. Esclaves, écoutez comme on frappe à ma porte. On frappe, on frappe encor. LES ESCLAVES. Rome, que nous importe? ROME. Mes veilleurs endormis, ma foi, qu’est-ce qu’ils font? LES ESCLAVES. Tes veilleurs sont plongés dans un sommeil profond. Sous leurs chevets, ce soir, une main invisible A dérobé la clé de ta force invincible. Ce sont des juifs peut-être, ou, qui sait? des chrétiens. UN BARBARE. La clé de ta puissance, ô Rome, je la tiens, Car c’est, regarde ici, la pointe de mon glaive. Ton étoile décline et la mienne se love. Descends ton escalier de porphyre vermeil, Et laisse tes veilleurs dormir leur lourd sommeil. Mais hâte-toi d’ouvrir, car je suis las d’attendre. Et je suis Alaric, puisque tu dois l’entendre. Comme autrefois Brennus, Rome, tu t’en souviens, Je suis un messager du destin, et je viens, Quand tu te fais exprès complice des révoltes Pour mieux ravir au champ des peuples ses récoltes, O Rome, je viens voir ce qu’il te reste encor Des rapines du monde au fond de ton trésor. Nous en ferons deux parts, à moi l’une, à toi l’autre; Sinon, je prends le tout; car ce droit est le nôtre. Mais je suis généreux, tel que tu me vois là. Et j’en veux seulement la moitié. ROME. La voilà. LE DEUXIÈME JOUR. ROME. Cette nuit, écoutant le chant des tibicines, J’ai senti mon palais trembler dans ses racines. Mes augures, ouvrez le livre des destins, Et dites-moi qui trouble ainsi mes doux festins. Ma coupe de cristal a frémi sous ma lèvre, Et mon lit chancelé comme pris par la fièvre. C’est étrange. Les dieux sont capables de tout. LES AUGURES. Hélas! les dieux sont morts. Un seul reste debout, Un seul, un seul encore, et ce n’est pas le nôtre. Qui sait, - (car aussi bien l’un ne vaut-il pas l’autre?) Qui sait si ce n’est pas le dieu nazaréen Dont le pied reste empreint au désert syrien? ROME. Celui-là, j’en réponds, est mort aussi. Pilate A vu jeter au sort son manteau d’écarlate. Et lui-même l’a vu coucher dans le tombeau. Or donc quel pourrait bien être ce dieu nouveau Qui commande aux terreurs de s’asseoir à ma table? UN BARBARE. C’est le Dieu des chrétiens, le maître redoutable, L’esprit le plus nouveau, l’esprit le plus ancien. De l’avenir du monde il compose le sien, Et ne veut plus que rien par le hasard se fasse. C’est pourquoi tous les deux il nous met face à face. ROME. Qui donc es-tu? LE BARBARE. Je suis la terreur et l’effroi. Les Huns ont ciselé ma couronne de roi. J’ai broyé sous mes pieds tes légions servîtes. J’ai laissé sur le Rhin dix cadavres de villes. J’ai balayé du sol Aquilée et Milan Et Pavie et ses tours. Puis j’ai pris mon élan Vers le Tibre, pour voir ce qu’il rouie en son onde De débris de Césars, immondices du monde. J’ai vu ce que le temps fait de ces choses-là, Et j’en ai le dégoût au coeur, foi d’Attila. Or, puisqu’il faut mourir, et que ton heure approche, Puisqu’on creuse déjà ton caveau dans la roche, Que de ta pourpre on garde encor quelque lambeau Pour coudre ton linceul et te mettre au tombeau, Donne-moi ton trésor, et que ta main soit preste. ROME. Alaric m’en a pris la moitié. Prends le reste. LE TROISIÈME JOUR. ROME. Quel brouillard de terreur passe devant mes yeux? Ils n’aperçoivent plus un coin d’azur aux cieux. De sombres visions toutes mes nuits sont pleines. Qu’entend-on sur les monts? Que voit-on dans les plaines? Mes féciaux, tenant la verveine à la main, Depuis soixante jours se sont mis en chemin. Aux quatre points du vent que chacun d’eux explore, Quels spectres ont-ils vus? Je n’en sais rien encore. Mais je me sens trembler depuis qu’ils sont partis, Et je me dis souvent: « Quand donc reviendront-ils? » LE PREMIER FÉCIAL. Je viens de l’occident. Un vieux gardeur de chèvres M’a dit, en ébauchant un rire sur ses lèvres: « Eh quoi! l’astre romain n’a donc plus un rayon? « C’est ma lampe, le soir, sous mon toit de clayon. » LE DEUXIÈME FÉCIAL. Je viens du nord. J’ai vu sous leurs manteaux de neige Les Alpes se disant l’une à l’autre: « Que n’ai-je « Un souffle d’ouragan qui transporte mes rocs? « Car j’irais lapider Rome avec tous mes blocs. » LE TROISIÈME FÉCIAL. Je viens de l’orient. La foudre le sillonne. L’empire a vu crouler sa dernière colonne. Aétius tombé fut le dernier Romain. Les barbares seront peut-être ici demain. LE QUATRIÈME FÉCIAL. Je viens du sud. L’Etna du fond de son cratère, Augure souterrain, prophétise a la terre. Le Vésuve aussi gronde et jette à tous les vents Son râle de terreur au milieu des vivants. Dans quel coin de l’empire, hélas! trouver un gîte? Nombreux comme les flots que la tempête agite, Nombreux comme au désert les sables voyageurs Qui noyèrent Cambyse en leurs gouffres vengeurs, Hier Ostie a vu de leurs barques fatales Sur ses bords étonnés descendre les Vandales. Toute l’Afrique est là. Dans leurs marais bourbeux Les pâtres de Frégène ont abrité leurs boeufs. Ils disent qu’Annibal revient, et qu’il ramène Ses lances pour nous faire un second Trasimène. Pourtant ce n’est pas lui; c’est un autre, et l’on dit Qu’un griffon lui forgea le glaive qu’il brandit. UN BARBARE. C’est moi, c’est Genséric, et je viens de Carthage. Entre elle et toi le sort ne veut plus de partage. Du coursier d’Annibal j’ai mis à mon coursier La bride aux clous d’airain et les sabots d’acier. Le soleil de l’Atlas a brillé sur mes piques. Mes chevaux ont brouté dans tous les lieux épiques, Et, plus fortes encor que les mains d’Attila, Mes mains ont muselé les lions de Thaï a. Or je veux faire voir aux peuples que j’amène Ce qu’il reste de dents a la louve romaine. Fais comparaître ici ton dieu Férétrien. Mais d’abord ton trésor. ROME. Hélas! je n’ai plus rien. GENSÉRIC. Ton sceptre. ROME. Disparu. GENSÉRIC. Ta pourpre. ROME. Elle est usée. GENSÉRIC. Et ta couronne. ROME. Hélas! ma couronne est brisée. GENSÉRIC. Ton trône. ROME. Hélas! mon trône est un simple escabeau. GENSÉRIC. Tes dieux. ROME. Ils sont partis emportant leur flambeau. GENSÉRIC. Tes temples de granit. ROME. Ils tombent en ruines. La nuit au lieu d’encens les remplit de bruines. GENSÉRIC. Ta coupe d’or. ROME. Elle est tarie. GENSÉRIC. Et tes palais. ROME. Je n’en sais plus que faire, ô Genséric, prends-les. CHANT III Les Croisades. Dominus exercituum praecepit militiae belli, venientibus de terra procul, a summitate coeli. ISAIAE XIII, 4. LE POÈTE. Les saules du Jourdain frémissent sur leurs rives; Le Christ a reparu sur le mont des Olives, Les rosiers de Cédar embaument l’air de miel; Pour la troisième fois le Christ descend du ciel. Il vient renouveler son sublime mystère, Et voir si sa doctrine a germé sur la terre Et si l’arbre éternel que ses mains ont planté Pour l’homme a fait mûrir ses fruits de vérité. Il écoute, il regarde, il regarde, il écoute Les pas du genre humain qui marche dans sa route, Aux splendides clartés du soleil de la croix Qui brille à l’horizon des peuples et des rois. Or, comme il était là sur la montagne austère, Parcourant en esprit tous les points de la terre, Une voix, étrangère au monde des vivants, Retentit tout a coup à tous les rumba des vents. LA VOIX. Que voyez-vous venir, aigles, rois de l’espace? LES AIGLES. Nous voyons a nos pieds un ouragan qui passe. Il vient du nord, jetant des bruits sourds dans les airs. Il roule enveloppé dans un nuage sombre. La rumeur du tonnerre y gronde, et dans son ombre Se croisent les éclairs. LA VOIX. Que voyez-vous venir, ô sphinx des pyramides? LES SPHINX. A travers l’océan de nos sables numides, Nous voyons naviguer le vaisseau de la croix. Dix nations au vent ouvrent ses larges voiles. Pour pilotes le ciel lui donne ses étoiles, Et la terre, ses rois. LA VOIX. Que voyez-vous venir, ô montagnes chenues? LES MONTAGNES. Nous voyons a travers les grandes steppes nues Un troupeau de lions passer en bondissant. Ils dressent sur leurs cous les poils de leurs crinières. Ils vont de vos cités se faire des tanières Et boire votre sang. LA VOIX. Que voyez-vous venir, minarets des mosquées? LES MINARETS. Apprêtez au combat vos lances convoquées, O fils de Mahomet! ô peuples du turban! La guerre va faucher vos citadelles blanches. Les coursiers des chrétiens vont effeuiller les branches Des cèdres du Liban. Montez sur vos créneaux! montez sur vos murailles! Le Nil va se rougir du sang des funérailles. Les glaives de Damas vont s’user dans vos mains. La tour de votre orgueil va crouler sur les dalles, Et le prêtre du Christ imprimer ses sandales Dans tous vos grands chemins. Malheur! malheur! malheur! Sur les montagnes grises Le vautour du Carmel, ouvrant son aile aux brises, De son oeil plein d’éclairs regarde l’occident. Le chacal de Pétra hurle et bondit de joie, Et le lion de Ziph attend venir sa proie Et s’aiguise la dent. Malheur! malheur! malheur! Dans la terre où nous sommes, Les sépulcres seront trop étroits pour les hommes. Le cheval du désert mâche, en tremblant, son mors. Sidon gémit, penché sur la vague profonde, Et le Cédron s’apprête a rouler dans son onde Les vivants et les morts. Allons, émirs du Roum, ceignez vos cimeterres! Vizirs d’Alep, sortez de vos tours solitaires! Califes, déployez au vent vos étendards! Damas, fais resplendir tes lames retrempées! Ascalon et Bagdad, aiguisez vos épées, Vos flèches et vos dards! Cavaliers du désert, qui vivez sur vos selles, Arabes dont les yeux sont remplis d’étincelles, Abyssins, qui portez un croissant sur vos fronts, Guerriers de la Nubie et mamelouks du Caire, Levez-vous! levez-vous! car voici que la guerre Embouche ses clairons. Mahomet, les chrétiens vont, comme un tas de chaume, Aux pieds de leurs coursiers disperser ton royaume. Leurs glaives ont crié: « Son règne doit finir! » Des versets du Koran allume le tonnerre! Rassemble tes aiglons, aigle, au bord de ton aire! Les chrétiens vont venir! Prophète des croyants, prends ta cotte de mailles Et ton sabre trempé dans le feu des batailles! Déroule ton drapeau tissé des mains d’Allah! Réveille tes enfants du Nil au bord du Tigre! Prends les dents du lion! Prends les griffes du tigre! Car les chrétiens sont là! LE POÈTE. Cette rumeur gronda des bouches de l’Oronte Aux tombeaux de Memphis que le simoun affronte, Des rochers de Dârfôq jusqu’à la grande mer Qui boit les eaux du Nil dans son courant amer. Au moment où ce bruit éclata sur ses ondes La mer Rouge cria sous ses algues profondes: « Pour tes glaives d’acier, pour tes chars vêtus d’or, « Pharaon, dans mon lit j’ai de la place encor. » Et le désert, avec ses flots de sables jaunes, Des ruines d’Amoun vint heurter les pylônes, Disant: « Cambyse est-il ressuscité? Moi seul « Je veux, comme autrefois, lui faire son linceul! » Alors on entendit mille plaintes étranges Sortir des oasis qui dorent les oranges, Des verts roseaux du Nil et des antres glacés Où dorment dans leur nuit les siècles entassés. Ibsamboul, sur le seuil de tes cryptes de pierre, Tes colosses sculptés ouvrirent leur paupière, Et,-- le long de tes rocs, que le soleil jaunit, Brandirent les leviers de leurs bras de granit; Et, - tandis qu’entr’ouvrant ses pyramides sombres, Gizeh de ses rois morts vit se grouper les ombres Sur les mornes gradins de ses tombeaux géants Pour écouter la voix qui troublait leurs néants, - De l’un a l’autre bout du vieux sol des califes, Le sens mystérieux de vos hiéroglyphes, 0 sphinx î s’ouvrit aux yeux du monde, et l’on comprit Le mot que vous gardiez sur vos socles écrit. Les échos du Thabor à travers les nuages Le faisaient retentir, et l’aigle en ses voyages Le répétait au vent qui vient au Sinaï Baiser les lieux marqués des pas d’Adonaï; Et le palmier avec la voix de ses ramures, Et le cèdre où toujours gémissent des murmures, Et l’orgue des torrents qui pleure dans les monts, Chantaient: « Voici venir le Christ que nous aimons! « Ton esprit de nouveau s’est fait homme, et le globe, « O Maître! attend le jour dont Bethléem fut l’aube. « Quand la première fois tu vins, l’humanité « Avait soif d’espérance et soif de vérité; « Et la terre, pareille à la Samaritaine, « Se pencha, haletante, au bord de la fontaine, « -- O Christ! que ton amour de ton coeur fit jaillir. « Le monde rafraîchi se sentit tressaillir « Quand ta main, ô semeur de douces paraboles! « Jeta dans ses sillons la graine des symboles « « Afin que ta moisson se fit. L’humanité « Avait faim d’espérance et faim de vérité. « Or, nous avons vu croître au milieu de l’ivraie, « O laboureur divin! ta gerbe forte et vraie, « Et ses épis s’ouvrir à tous les vents des cieux « Pour que ton verbe saint germât dans tous les lieux. « Depuis qu’au Golgotha (souvenir qui nous navre!) « Ta croix au monde entier fit parler ton cadavre, « A peine comptions-nous cinq siècles révolus, « L’Olympe était désert et ses dieux n’étaient plus; « La Rome des païens croulait, d’effroi saisie, « Et semait ses débris sur l’Europe et l’Asie. « Le temps s’est allongé de cinq siècles nouveaux, « O Seigneur! et voici que vingt peuples rivaux, « Mais unis par ton nom dans une même race, « Ont ta croix pour bannière et pour chemin ta trace, « Et montrent, introduits dans ton divin milieu, « Que tous les fils d’Adam sont fils du même Dieu. « Ainsi, de phase en phase et d’épreuve en épreuve, « Comme la mer immense est le but de tout fleuve, « Le but des nations est la fraternité. « Toutes doivent un jour faire une humanité! « Dans les événements des annales humaines, « Élaboration des peuples que tu menés, « Quand ton esprit s’incarne et se transforme en fait, « On n’en sait point la cause, on n’en voit que l’effet. « Mais les races par toi, - blocs épars sur la terre, - « Feront une famille, et ton sang salutaire « Est le ciment qui doit les souder pour toujours; « Et, quand le globe enfin verra luire ces jours « Qu’a marqués l’avenir dans le cadran des âges, « Et que dans l’Évangile entrevoit l’oeil des sages, « La terre cessera, Seigneur, d’être un enfer; « Les siècles d’or naîtront sur les siècles de fer; « Car ton esprit aura vaincu l’esprit immonde, « Et le règne du mal disparaîtra du monde. « Ta loi sera la loi de tous. Le genre humain, « Marchant du même pas dans le même chemin, « Aura franchi son grand désert comme Moïse « Et touché de ses pieds sa Chanaan promise. « Adam, régénéré dans ses enfants maudits, « Reparaîtra vivant au seuil du paradis; « Et, le voyant venir, l’ange au glaive de flamme « De son arme inutile abaissera la lame, « Et l’Éden rouvrira sa porte a l’exilé; « Car les clous du Calvaire en auront fait la clé. » LE POÈTE. Or voici l’unité des races qui commence, Et l’Europe devient une famille immense. Une commune idée unit peuples et rois. Les châteaux fraternels répondent aux beffrois. Vingt nations, hier étrangères entre elles, Imposent aujourd’hui silence à leurs querelles, Et marchent, se tendant l'une à l’autre la main, Dans la même pensée et le même chemin, Vers le tombeau du Christ, ce rendez-vous des glaives. O soleil d’Occident, voilà que tu te lèves! L’Europe semble un camp de l’un à l’autre bout, Et tous ses fils armés, ses peuples sont debout. Trompettes des châteaux, cloches des cathédrales Et tocsins des cités, toujours remplis de râles, Parlent la même langue et poussent à la fois Le même cri du coeur avec la même voix. L’APPEL AUX ARMES. LES CHAUMIÈRES. Mes soeurs, hâtons le pas. Nous sommes les chaumières Qu’à son berceau le Christ appela les premières. Ne devons-nous pas être - humble et pieux souci! - Auprès de son tombeau les premières aussi? Nos fléaux sont pesants; nos faux sont aiguisées, Et nos fils ont des mains au travail exercées: Ils sauront battre Taire et faucher d’un bras sûr Le champ des bataillons comme un champ de blé mûr. LES CHÂTEAUX. C’est à nous de marcher les premiers; car nous sommes Du rang des chevaliers, du rang des gentilshommes; Et, dans nos fossés verts où murmurent les joncs, On ne peut condamner à l’ennui nos donjons, Ni, quand nos chefs s’en vont, nous laisser en arrière, Nous qui sommes vêtus de cuirasses de pierre Et qui ne portons pas des casques de créneaux Pour ne les voir servir que de nids aux moineaux. LES BASILIQUES. Quoi! vous vous en iriez sans nous, les basiliques? Les arches du Seigneur, ainsi qu’aux temps bibliques, Ont leur place marquée à ce grand rendez-vous; Car ne sommes-nous pas châteaux-forts comme vous? Nous sommes à la fois le coeur et la pensée. A nous de diriger l’Europe menacée Vers la tombe de vie où le Christ descendit Pour y vaincre la mort, comme il l’avait prédit. LES CITÉS. De la nôtre pourquoi séparer votre cause! L’aube de Dieu pour tous n’est-elle pas éclose? Et les arcs de nos fils, au péril familiers, Ont valu quelquefois le fer des chevaliers. Oh! ne dédaignez pas les piques et les flèches. Dans les rangs ennemis elles feront des brèches, Et leur coin belliqueux au fort des escadrons Ouvrira des chemins aux lances des barons. LES BEFFROIS. Allez, châteaux, cités, basiliques sacrées, Et vous, par le Seigneur aux palais préférées, Chaumières où les coeurs sont plus purs et plus droits; Nous resterons ici, nous les tours des beffrois. Sur les jeunes berceaux, sur les tombes anciennes, Laissez veiller pour vous nos cloches citoyennes; Car c’est assez de nous pour garder la cité Et cet autre trésor de Dieu, la liberté. LES TROMPETTES ET LES CLAIRONS. Trompettes et clairons, voix sonores du cuivre, Chantons, et l’on verra tous les vaillants nous suivre. LES BANNIÈRES ET LES PENNONS. Bannières et pennons, ouvrons nos plis aux vents; Car n’est-ce pas à nous de prendre les devants? LES GLAIVES DES PALADINS. Va-t-on nous oublier, nous qui sommes les fortes, Nous qui savons comment on brise murs et portes, Et, ministres muets des jugements de Dieu, Poudroyons l’injustice en son obscur milieu? L’ÉPÉE D’ARTHUS. Et moi l’Excalibar, que les harpes de Galles Ont surnommé l’épée aux luttes sans égales, Combats dont je ne sais le nombre et dont les preux Dans leurs veilles de nuit s’entretiennent entre eux? LA FRANCISQUE DE CHARLES MARTEL. Et moi de qui Poitiers se ressouvient encore, Moi qui, durant un jour entier, depuis l’aurore Ai sur les Sarrasins frappé comme ferait Un bûcheron qui veut abattre une forêt? L’ÉPÉE DU CID. Et moi la Tisona, que l’Espagne célèbre Des bouches du Minho jusqu’aux bouches de l’Ebre Et qui porte gravé sur ma coquille d’or Le nom étincelant du Cid Campéador? L’ÉPÉE DE ROLAND. Et moi la Durandal de Roland, dont la lame, Quand il me brandissait, semblait être une flamme Et laisse, pour montrer à tous ce que je vaux, La broche que j’ouvris aux monts de Roncevaux? L’ÉPÉE D’OLIVIER. Et moi qui, dans les chants de geste, fus nommée Hauteclaire et valais presque toute une armée? LA CROSSE DE TURPIN. Et moi donc qui, mêlée aux lances vaillamment, Ayant horreur du sang, assomme seulement? L’ÉPÉE DE CHARLEMAGNE. Et moi surtout, et moi qui m’appelle Joyeuse, Moi que, sur son enclume ardente et radieuse, Véland le forgeron fit avec trois éclairs En une nuit d’automne enlevés dans les airs, Si bien qu’à mon tranchant, sur vingt champs de bataille, Ni le fer ni l’acier n’ont pu faire une entaille? J’ai brisé les Saxons, les Lombards et les Huns. Des peuples tour à tour j’ai démembré les uns, Et chassé pour jamais les autres de l’histoire. Chaque coup que je frappe est un coup de victoire. A mon gré j’ai taillé les blocs des nations; J’ai tracé leur chemin aux générations, Et je sais, faite avec les flammes d’un orage, Sarrasins et païens, ce que vaut leur courage. Donc, mes soeurs, une place en vos rangs n'appartient, Et Joyeuse, le fer de Charlemagne, y tient. LA FRANCE. Levez vous, levez-vous, les douze pairs de France! Le saint sépulcre attend de vous sa délivrance. Aigles, que dormez-vous encore dans vos nids? Mon oriflamme est là, Montjoie et saint Denis! L’ANGLETERRE. Le cri de Dieu le veut! dans mes plaines résonne, Et le saule d’Arthus sur son tertre frissonne; Car voyez, mes Normands, mes Saxons, mes Gallois, Le Calvaire saigner une seconde fois! L’ALLEMAGNE. Accourez, mes vaillants! Car chacun de mes chênes Promet une massue à vos luttes prochaines, O mes héros sortis des héros disparus Au fond des bois obscurs où l’ombre de Varus A cherché, cinq cents ans, dans le sombre silence, Ses vieilles légions détruites par la lance! LA SCANDINAVIE. Des ouragans du pôle, ô mes fiers matelots, Entendez-vous souffler la trompe sur les flots, Et mugir sur la mer, Sahara d’ondes glauques, Le simoun boréal avec ses bouches rauques? Dirigez vers le Sud, où mes braves s’en vont, Vos navires connus de l’Océan profond; Car je ne voudrais pas, moi fille des orages, Dans les combats du Christ voir manquer leurs courages. LA BRETAGNE. Ni moi, mes paladins aux glaives belliqueux. L’histoire n’en pourrait citer de plus grands qu’eux. Des héros du Saint-Grâl et de la Table ronde, Jusqu’à mes pâtres, faits pour l’arc et pour la fronde, Tous sentent dans leurs coeurs fermenter les vertus Et brûlent d’égaler les compagnons d’Arthus. LA BELGIQUE. Ni moi, dont les châteaux sur les flots de la Meuse Et sur les rocs baignés par l’Amblève écumeuse Se dressent, et, tout fiers de leur pieux trésor, Des gloires du passé se souviennent encor, Je ne voudrais laisser de mes guerriers épiques Se rouiller dans les tours les lances et les piques. Car j’eus Pépin d’Herstal et j’eus Charles Martel. J’ai nourri de mon lait ce géant immortel Que l’histoire a nommé Charlemagne et dont l’ombre Jette encor ses clartés dans notre époque sombre. Et maintenant voici que mon duc Godefroi Ceint son glaive lorrain, sceptre futur d’un roi. L’ITALIE. O remparts de Sion, pour venir à votre aide, J’ai mes braves aussi, Bohémond et Tancrède. Venise a ses vaisseaux armés de lourds crampons. Gène et Pise ont leurs nefs, galères à trois ponts Qui flottent sur la mer comme des citadelles Et savent comme on lutte avec les infidèles. Aux lions rugissants du Taurus éperdu Le lion de saint Marc a souvent répondu; Et, la nuit et le jour, d’épouvante saisie, L’Afrique en tressaillant crie à sa soeur l’Asie: « Veillons, moi dans mon sable, et toi sur tes brisants; « Car voici les Génois, et voilà les Pisans! » L’ESPAGNE. Sur mes âpres Sierras dans le ciel découpées, Je vois mes hidalgos aiguiser leurs épées. Contre les Sarrasins vont-ils marcher aussi? N’est-ce donc point assez de les combattre ici? LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Au sommet du Liban, mont des visionnaires, Se bercent trois nopals aux rameaux centenaires. Sur leurs fûts sont gravés trois versets du Koran. A leur ombre qu’on voit verdir deux fois par an, Le vieillard des rochers, les deux jambes croisées, Rêve sur son divan fait d’herbes entassées. Dans ses doigts amaigris il tient un chapelet, Et d’instant en instant il murmure un couplet Du saint Kitab écrit par la main du prophète. Un vieux turban de deuil enveloppe sa tête. Ses vêtements sont noirs et sont tout en lambeaux; Immobile, on dirait un spectre des tombeaux, Hors qu’un éclair remplit sa paupière chagrine. Sa longue barbe blanche inonde sa poitrine, Et sur ses traits creusés par les austérités Rayonnent par moments de sinistres clartés. Les yeux vers l’occident, sur l’onde lazuline Il suit, rêvant toujours, le soleil qui décline Comme un guerrier sanglant dont la main dans les flots Laisse, près de mourir, tomber ses javelots; Et ses regards muets ne cessent de le suivre, Et déjà tout le ciel prend des teintes de cuivre, Tandis qu’à l’horizon un dernier rayon d’or Comme un reflet d’épée éclate et vibre encor. Mais la nuit, par degrés, plus épaisse et plus sombre, Déroule dans les airs son vaste linceul d’ombre, Et tout s’efface au loin comme dans un brouillard. Alors, levant au ciel ses deux bras, le vieillard: « Le sultan des esprits, Mahomet, à la terre « Des grands conseils d’Allah révéla le mystère. « Des saintes vérités la coupe dans ses mains, « Il vint et la tendit aux lèvres des humains, « Disant: « Hommes, buvez; vous verrez la lumière. » « Car c’était la splendeur et la clarté première. « Or les peuples, buvant au calice sacré, « Ont senti dans leur sein leur coeur régénéré « Et vu, comme, au matin, une lueur d’aurore, « Le jour intérieur dans leurs âmes éclore. « Les ténèbres ont fui devant tous les croyants. « Le vrai soleil s’est fait pour leurs pas défaillants. « Il a lui pour les yeux des simples et des sages, « Chassé l’obscurité du vieux sentier des âges, « Ouvert à nos désirs les cieux étincelants « Et fait rebrousser l’ombre au moins de cinq mille ans. « Mais, quand le monde où tant d’erreur encor domine, « Du vrai flambeau d’Allah par degrés s’illumine, « Faut-il que ses rayons s’effacent pas à pas « Ainsi que toi, soleil, qui te couches là-bas? « Car les chrétiens sont là, les Franks, les infidèles « Qui changent en esprits des oiseaux armés d’ailes, « Taillent leur forme impie en fétiche divin, « Font un dieu de leur Christ et s’enivrent de vin. « Hélas! hélas! hélas! Est ce le crépuscule? « Est-ce l’heure du soir où la clarté recule? « Et les lions d’Allah, à l’erreur alliés, « Dans Beled-el-Haram se sont-ils oubliés? Il se tait, et, penchant son front morose et blême, Il semble interroger l’avenir en lui-même. Quel verset du Koran passe devant ses yeux Ou quel ange venu de la terre ou des cieux? Un mot mystérieux parfois sort de sa bouche, Et, du lourd chapelet que tord sa main farouche, Il laisse entre ses doigts, rempli de visions, Glisser les grains avec les malédictions. La peste, du poison soeur terrible, mais pire, Qui fait souffler la mort dans l’air que l’on respire, Les embûches, la faim, la soif, les trahisons, Les meurtres que la nuit couvre de ses cloisons, Le simoun redouté, les noires épouvantes Que le désert suscite en ses plaines mouvantes, Et toutes les horreurs, spectres à vous glacer, Entre ses doigts fiévreux on croit les voir passer. Parfois, comme un chasseur, lâchant sa meute sombre, « Aux chrétiens! aux chrétiens! » murmure-t-il dans l’ombre, Et, du morne horizon parcourant le contour, Aux quatre points du vent il parle tour à tour. LE VIEILLARD. Chameliers du désert, fils des plaines torrides, Où vont vos longs chemins et vos sentiers arides? Si c’est vers l’oasis d’Amoun que vous allez, Voyez si mes vautours y sont tous rassemblés; Ou, sur les bords du Nil arrêtant vos chamelles, Le soir, quand vous trairez le lait de leurs mamelles, Voyez si mes émirs chaussent leurs éperons. LES CHAMELIERS. Nous verrons ce qu’ils font et nous te le dirons. LE VIEILLARD. O rochers d’Ispahan, berceau des nobles races Qu’Allah, sultan du ciel, enrichit de ses grâces, Dans les antres creusés par le temps dans vos flancs, Les djinns aiguisent-ils leurs dards étincelants? Harah, dont le granit conserve encor la brèche Où l’arc d’Allah se fit du prophète une flèche, La goule a-t-elle soif au bord de son étang? LES ROCHERS. Les dards des djinns sont prêts. La goule a soif de sang. LE VIEILLARD. O pâtres du Taurus qu’on voit de roche en roche Des nocturnes chacals vous signaler l’approche, Les archers de Garoun, les frondeurs de Khellis Ont-ils leur fronde armée et leurs carquois remplis? Et ces tiers épouseurs des querelles des anges Regardent-ils parfois le fil de leurs alfanges, Comme font les chasseurs le bout de leurs épieux? LES PÂTRES. Ils sont là les hadjis au coeur ferme et pieux. LE VIEILLARD. Ascalon et Joppé que baigne l'onde verte, Akka qui vois ta rade, au vent du soir ouverte, S’arrondir sur la vague en forme de croissant, Tyr et Sidon où meurt le flot en frémissant, Beirout qui vois au nord blanchir Laodicée, Et Tripolis qui pris la mer pour fiancée, Vos remparts sont-ils forts? Vos vaisseaux sont-ils prêts? LES VILLES MARITIMES. Nos murs ont leurs créneaux; nos vaisseaux, leurs agrès. Puis il reprend: « Allah! sois béni d’âge en âge! « Car jamais le caillou sur le flot ne surnage, « Mais l’huile de parfum et le baume sacré « Qui dispensent la force au coeur selon ton gré. « Hélas! il faut toujours des épreuves à l’âme. « Les forges de Damas le savent; c’est la flamme « Qui transforme le fer et le change en acier. « Il faut les vents aux lacs, l’éperon au coursier, « Et par le mal souvent le bien fait son ouvrage. « Sans le couteau le cep est stérile, et l’orage, « Autant que le soleil, féconde le sillon. « A l’homme le combat et la faim au lion! » A ces mots il se lève et lentement regagne, A travers les sentiers obscurs de la montagne, Courbé sur son bâton, morne et presque irrité, La tour où son esprit hante l’immensité. Il va, le front pensif, et par moments s’arrête Regardant s’aiguiser dans l’ombre quelque crête Dont l’aigle voyageur se fait un reposoir Quand au soleil, son frère, il dit adieu, le soir, Ou, muet, écoutant le vague et doux susurre D’une source qui sort, comme d’une blessure, Du flanc d’un rocher noir et d’arbres hérissé. Puis il reprend sa marche et d’un pas plus pressé. Dans le ciel, par endroits, une étoile s’allume Ou file, comme si quelque invisible enclume Faisait, sous un marteau dont nul n’entend le bruit, Jaillir une étincelle aux plaines de la nuit. A cette lueur vague et sinistre, il chemine Et son esprit, rempli de ténèbres, rumine Mille pensers obscurs et farouches, laissant Hurler les rois velus du désert frémissant Et gémir les échos des forêts léthargiques Qui couvrent la montagne et ses sommets tragiques, Tandis que, dans le creux d’un noir ravin, parfois Un chacal affamé fait entendre sa voix Et que, sur l’horizon des grands sables sans borne, Le Liban voit monter la lune rouge et morne. Or, comme le vieillard, le coeur rempli de deuil, De sa tour de granit touche presque le seuil, Il voit dans son sentier, demi-clair, demi-sombre, .Un inconnu sortir, comme un rêve, de l’ombre. Face à face tous deux s’arrêtent un moment. Puis l’étranger, levant ses deux bras lentement: - Hassan Ben-Sabbah, fils d’Himjari, fils du doute, Toi qu’on nomme le Vieux de la Montagne, écoute! Tes yeux et ton esprit sont pleins d’obscurité. Que savent ils du but où va l’humanité? Dans le travail de Dieu tu fais entrer tes haines; Mais son bras libre et fort n’accepte point ces chaînes, Et l’avenir n’est pas avec toi, mécréant, Toi qui prends le déclin du jour pour l’orient. C’est moi qui te le dis, moi... LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Ton nom peu m’importe. Puisque la nuit t’amène ici, voilà ma porte. La tente du désert et la tour du rocher Sont ouvertes toujours pour qui veut approcher. Entre. Que le Seigneur soit avec toi, mon hôte. Entre, et repose-toi, car la montagne est haute. Puis, si, dans ton esprit moins obscur que le mien, Luit le soleil d’Allah sans qui l’on ne voit rien, Parle-moi; car d’erreurs notre argile est pétrie. Mais un seul mot d’abord. Voyageur, ta patrie? L’INCONNU. La terre. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Ta tribu? L’INCONNU. Toute l’humanité. Ma patrie! ah! quel mot barbare, en vérité! Mot forgé d’égoïsme et composé de haine, Mais qui n’a point de sens dans une langue humaine, Et, n’étant pas écrit au glossaire de Dieu, Doit disparaître aussi du nôtre en temps et lieu. Déjà depuis mille ans j’attends qu’il s’en efface. Dieu pourtant fait tout bien, quelque chose qu’il fasse. S’il est lent, c’est qu’il a pour lui l’éternité. Nous n’avons que le temps et notre vanité. Il a ses travailleurs que rien jamais ne lasse. Quand un siècle finit, un autre le remplace; Ouvriers du Très-Haut ou manoeuvres, ils font La tâche qu’il leur dit selon son plan profond. Cependant, lui toujours est le maître suprême. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Frère, où donc as-tu vu la lumière? L’INCONNU. En moi-même, Puis aussi dans le monde, où, dix siècles entiers, J’ai suivi le Seigneur dans tous ses vrais sentiers, Regardant par l’obscur soupirail de l’histoire Comment sa main travaille en son laboratoire, Observant ce qu’il veut, épiant ce qu’il fait, Et découvrant toujours la cause dans l’effet. L’homme ne construit rien que Babels qui s’écroulent, Royaumes ou palais qui l’un sur l’autre roulent. Ou lois qui disent: « oui » » tel jour, et tel jour: « non, » Enfin que sais-je encor? mille choses sans nom, Même des escabeaux qu’ils appellent des trônes. Mais qu’importent à Dieu toutes ces Babylones, Ces États dont l’histoire encombre son chemin, Ces lois, règles d’un jour, erreurs du lendemain, Ces palais faits de marbre, éclatantes masures, Ces trônes étayés par leurs marches peu sûres, Où s’assied, attifé d’un morceau d’oripeau, Quelque prince, berger qui mange son troupeau? Ah! c’est bien de cela que lui se préoccupe! Aux branches des dattiers il fait mûrir le drupe, Il féconde les blés dans les sillons des champs, Donne aux rosiers leurs fleurs, aux rossignols leurs chants, Dit aux brises du soir de rafraîchir les plaines, Verse aux sources des monts ses urnes toujours pleines, Prête au jour le soleil et la lune à la nuit, Tire le fruit du germe et le germe du fruit, Règle le cours savant des saisons et des astres, Maintient le firmament sur ses larges pilastres, Et parfois trace avec le burin d’un éclair Son nom sur quelque page invisible de l’air. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Des humbles et des grands, des simples et des sages Que son nom soit béni jusqu’à la un des âges! L’INCONNU. Et dans l’éternité!... Car les siècles pour lui, Le passé, l’avenir, sont toujours aujourd’hui. Tout sort de son esprit et de ses mains fécondes. Du néant ténébreux il a tiré les mondes, Encombré l’infini de soleils radieux Dont la lumière encor n’a pas atteint nos yeux, Fait la vie et la mort pour tout ce qui respire, Et dit à l’homme: « Tiens, la terre est ton empire. » Mais c’est l’humanité qui lui reste a bâtir, OEuvre où doit le travail des siècles aboutir, Et qui, depuis Adam faite dans sa pensée, Un jour s’achèvera comme il l’a commencée. L’édifice, que l’oeil n’entrevoit qu’à demi, S’élève lentement sur sa base affermi, Temple vivant où tout sera paix et lumière, Et chaque nation doit en être une pierre. Toutefois l’ouvrier qui construit, homme ou Dieu, Façonne le granit et cuit la brique au feu, Il forge ou tord le fer, il équarrit le chêne, Afin que tout s’ajuste à sa place et s’enchaîne Dans l’ensemble, selon le plan qu’il s’en est fait, Et que le monument soit durable et parfait. Or, le marteau qui forge et le ciseau qui taille Ce sont, entre les mains du Seigneur qui travaille, Les épreuves, hélas! que notre genre humain Rencontre à chaque pas dans son âpre chemin, Les tyrans, la famine et la peste et la guerre, Bienfaits, et non fléaux, comme croit le vulgaire, Car c’est du fond du mal que l’on voit mieux le bien, Et qui n’a pas souffert n’espère plus en rien. Va, la guerre longtemps sera la sainte chose, L’instrument le plus sûr du progrès et la cause. Le laboureur joyeux, en chantant ses chansons, Creuse le sol, berceau des futures moissons. C’est bien. Mais, dans le champ des races attardées, A la guerre d’ouvrir le sillon des idées, Au clairon de sonner l’aube des nations, Diane du grand jour des générations. Vois, la soeur de l’épée et l’épouse du glaive, La belliqueuse Europe est là qui se soulève. Voici ses paladins dont nous savons les noms. La brise d’orient souffle dans leurs pennons; Leurs lances, que jamais le sang ne rassasie, Veulent étinceler au chaud soleil d’Asie, Et leurs fauves coursiers, les yeux remplis d’éclairs, Demandent à fouler le sable des déserts. C’est la France d’abord avec son oriflamme, Qu’aux premiers rangs toujours la victoire réclame. Puis viennent les Lorrains, dont les noirs destriers Ont toujours le poitrail plein de souffles guerriers. Puis ces fiers Provençaux dont le double délire Fait chanter à la fois et l’épée et la lyre. Puis ces héros moitié normands, moitié latins, Que la mer baptisa dans ses flots tarentins. Tout le Nord doit les suivre. Eux, rien ne les arrête. On dirait, à les voir, le vol d’une tempête. De l’antique Nicée aux monstrueux contours Ils brisent les remparts et font crouler les tours. Puis voici la Phrygie et l’âpre Dorylée Qui leur ouvre à regret sa sanglante vallée. Puis le vaste désert par ses sables brûlants Laisse s’acheminer leurs escadrons plus lents, Sans offrir à la soif de leurs lèvres avides Que des marais salés et des citernes vides. Puis l’Oronte les voit, descendus sur ses bords, De la vieille Antioche essayer les abords, Pendant six mois aux flancs des murs pleins de tumulte Faire tonner béliers, baliste et catapulte, Et dérouler enfin le drapeau de la croix Sur son château rougi du sang de tant de rois. La Syrie à son tour au sud les voit descendre. Ils laissent derrière eux Marra réduit en cendre. Longeant des deux côtés les pentes du Liban, Ils somment tour à tour les cités du turban, Emesse d’une part, de l’autre Maraclée, Tortose, puis Arka, cette douve cerclée De six vastes gradins, cerceaux faits de granit. Beirout, Sidon et Tyr, qu’un même sort unit, Regardent, par les monts aux pentes escarpées, Défiler des forêts de lances et d’épées. Akka tremble d’effroi dans ses remparts marins, Et le Carmel demande à ses noirs tamarins Ce que leur dit l’écho de la grotte d’Élie. La forêt de Sârons d’épouvante est remplie, Et Joppé de loin crie aux rochers de Ramla: « O ma soeur, cache-toi, car les chrétiens sont là! » Emmaüs, qui se dit ville de la victoire, Les suit des yeux doublant son vaste promontoire, Puis Rama, du sommet de ses toits dépeuplés, Devant Jérusalem les voit tous rassemblés... LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Quoi! mon frère, ils sont là, dis-tu? Mais je regarde Sans cesse, et n’ai pas vu même leur avant-garde... L’INCONNU. Au lieu de l’oeil charnel, ouvre l’oeil de l’esprit. Tu verras qu’ils viendront, ainsi que c’est écrit. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Soit! Allah est Allah! Sa volonté se fasse! Mais toi, que je te voie un instant face à face. Entre dans ma maison; car tu parais bien las. L’INCONNU. Aussi voilà mille ans que je chemine, hélas! LE VIEUX DE LA MONTAIGNE. Donc viens te reposer sous mon toit solitaire. L’INCONNU. Mon toit c’est le nuage et mon lit c’est la terre. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Mes dattiers ont des fruits cachés parmi leurs fleurs. L’INCONNU. Pour ma faim il suffit du pain noir des douleurs. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Le lion dans les monts rôde à l’heure où nous sommes. L’INCONNU. Pour craindre les lions je crains trop peu les hommes. LE VIEUX DE LA MONTAGNE. Reste au moins jusqu’au jour. L’INCONNU. Vieillard, dans mon chemin, Hélas! on ne s’arrête aujourd’hui ni demain. Dis donc de faire halte au nuage qui passe, Au simoun du désert qui souffle dans l’espace, Aux feuilles mortes que la bise enlève aux bois, Au flot que jette au vent l’Océan plein d’abois, A l’aigle qui parcourt sa zone inaccessible, A l’éclair qui, prenant quelque globe pour cible, Jaillit parfois de l’arc du Maître originel; Mais ne dis pas: « Arrête! » au marcheur éternel. Donc, Hassan, au revoir. Que le Seigneur t’assiste, O vieillard! Je reprends mon sentier noir et triste. Où doit-il aboutir? Je l’ignore, Dieu seul Sachant où croit le lin qui fera mon linceul. Et, du ciel, un moment, consultant les étoiles, L’inconnu, dont les yeux pénètrent tous les voiles, Leur demande sa route, et dans la vaste nuit Comme un fantôme obscur enfin s’évanouit, Tandis que Hassan, morne et la tête baissée, Semble dans son esprit suivre quelque pensée, Écoutant vainement, le long des pics ardus, Les pas de l’étranger un moment entendus. Autour de lui plus rien que les rumeurs nocturnes Que poussent les torrents sous les cieux taciturnes, Les plaintes d’un ruisseau qui, dans l’ombre des bois, Aux échos assoupis rend par moments leur voix, Les soupirs de la bise à travers les ramures Des cèdres dont la nuit prolonge les murmures, Et ce concert que fait le mont patriarcal Des chants du rossignol et des cris du chacal. « Dieu, qui parles si haut dans la nuit solennelle, « Couvre-moi de ta main, garde-moi sous ton aile, « Fais germer dans mon coeur tes saintes vérités, « Verse dans mon esprit ténébreux tes clartés, « Et fais que, dans la route obscure de la vie, « Du but marqué par toi jamais je ne dévie! » Ayant dit, Ben-Sabbah, une larme dans l’oeil, De sa tour solitaire enfin franchit le seuil. LES VOIX DE JÉRUSALEM. LE ROCHER DE SAPHA. Moi qui conserve au fond de mes cryptes loyales, O princes de Juda, vos poussières royales, Que va-t-il m’arriver? que vais-je devenir? J’entends les noirs chevaux de la guerre hennir. LA GROTTE DE JÉRÉMIE. Quel bruit se mêle donc, sous ma voûte sacrée, Aux échos mal éteints de ta voix inspirée? Réponds à mon angoisse, ô prophète divin. Quel autre Pharraon-Néko s’approche enfin? LE MONT DU SCANDALE. Moi qui tremble souvent, pris de terreurs subites En songeant à Hémos, le dieu des Moabites, David, ton fils vient-il, sorti de son tombeau, Souiller mes vieux sommets de quelque autel nouveau? LE MONT DES OLIVES. Et moi qui me rappelle encor la nuit suprême Où le Christ pleura tant sur ceux que son coeur aime, Salomon me vient-il renouveler le don De l’Astaroth cornue, adorée à Sidon? LA VALLÉE DE JOSAPHAT ET CELLE DE RÉPHAÏM. Pareilles à deux soeurs qu’un même sort rassemble, Vers la mer de bitume Hinnom nous mène ensemble. Nos torrents desséchés par les feux du soleil, Hélas! vont se remplir de bien du sang vermeil. LE MONT ARRA. La main d’Antiochus-Épiphane naguère Me mit, on s’en souvient, mon vêtement de guerre. Quel autre Macchabée, hélas! va m’arracher Ma ceinture de pierre et mon toit de rocher? LE MONT SION. Tu le sais, dès le temps des premiers rois bibliques, O cité de David, j’ai gardé leurs reliques. Quelque Vespasien nouveau doit-il venir Effacer de mon roc jusqu’à leur souvenir! LE MONT MORIAH. L’aube naissante ici le premier me contemple. Salomon me choisit pour y bâtir son temple. Hiram de Tyr vient-il chasser de mon sommet Le symbole outrageant des fils de Mahomet? LE MONT BEZETHA. Mes frères, vous avez des pentes escarpées Où ne peuvent monter les lames des épées. J’ai, pour vous protéger, mes créneaux et mes tours. Eh! les aigles qu’ont-ils à craindre des vautours? LE CALVAIRE. Frères, ne craignez rien. C’est moi qui vous l’enseigne, Moi qui, depuis le jour de la croix, encor saigne. Laissez les fils du Christ dans vos remparts entrer. Du joug de Mahomet ils vont nous délivrer. MAMRÉ. A l’ombre des dattiers, mes (lieuses magiques Murmurent, nuit et jour, leurs formules tragiques, Et vident leurs fuseaux le long des grands chemins. LE POÈTE. Mais le fil bien souvent se casse dans leurs mains. BETHBÉSAR. Des vengeances du Ciel implacables ministres, Mes tisserands, penchés sur leurs métiers sinistres Des malédictions vont tissant le linceul. LE POÈTE. Mais la vie et la mort sont aux mains de Dieu seul. LES FORGERONS DE JÉRICHO. Dans nos noirs ateliers, fournaises flamboyantes, Nous forgeons, fatiguant nos enclumes bruyantes, Des alfanges d’acier pour la main des vaillants. LE POÈTE. Mais Dieu donne la force au bras des vrais croyants. LES CAVERNES DE TEKOA. Dans leurs antres obscurs, chaque soir, mes sorcières De leurs enchantements allument les chaudières Et contre les chrétiens vont lâcher tout l’enfer. LE POÈTE. La foi brise les murs de granit et le fer. PRISE DE JÉRUSALEM. O ville de Jébus, qu’on nomme El-Cods, l’aurore De toutes les splendeurs de ses rayons te dore. O cité de la croix, l’heure approche. Là-bas Vois-tu ce pèlerin cheminer pas à pas? Sourd aux chocs des béliers qui battent tes murailles, Sourd aux cris que tes fils tirent de leurs entrailles, A travers l’ouragan des flèches et des dards, A travers les mourants tombant de toutes parts, Et les morts entassés et le sang qui ruisselle, Il va toujours, il va. Son regard étincelle. Bien que l’âge ait blanchi sa barbe et ses cheveux, Il marche le front haut, le pied ferme et nerveux, Ayant la majesté de ces vieillards antiques Qu’Athènes regardait passer sous ses portiques; Et, sans le nom du Christ marqué sur tous les grains Du chapelet qui sert de ceinture à ses reins, On dirait, à le voir, Nestor le Péliade Ressuscité du grand tombeau de l’Iliade. Malgré l’assaut grondant avec ses bruits d’enfer, L’acier frappant l’acier, le fer frappant le fer, Les remparts s’écroulant à pans de mur énormes Sous les chocs répétés des balistes difformes, Et les clairons poussant leurs souffles furieux, Il va toujours, il va, l’oeil tourné vers les cieux. La mort a-t-elle peur du passant vénérable? Car, bien que sans cuirasse, il semble invulnérable, Les flèches et les dards l’effleurant par moment Comme s’ils n’osaient pas le toucher seulement. Murmurant un lambeau de prière ou d’antienne, Il dirige ses pas vers la porte d’Etienne. Du val de Josaphat il prend l’âpre sentier, Et, par son rêve obscur absorbé tout entier, Suit le chemin pierreux qui mène à Béthanie. Puis il monte au jardin qui vit ton agonie, O Christ, sur la montagne où les gras oliviers Mêlent leurs rameaux noirs, pleins de vols d’éperviers. Là, du côté du mont dressé sur la vallée Que creusa le Cédron de son onde écoulée, Il s’assied au penchant d’un roc, cap de granit Que l’occident avec ses chauds rayons jaunit. A ses pieds, les tombeaux d’Étienne et de Marie, Gethsémané qui pleure et Siloé qui prie, Et la cité plus haut, que, combattants fiévreux, Les Turcs et les Chrétiens se disputent entre eux. Il regarde un instant cette vaste tempête, Et contemple la ville, en secouant la tête. Puis, tandis que du fond de son coeur plein de deuil, Une larme jaillit et perle dans chaque oeil: « - Mon Dieu! murmure t-il, le passé qui s’efface « Et moi, nous devions-nous retrouver face à face? « Je le croyais éteint dans un oubli profond. « Voilà que devant moi dix siècles se refont. « Je remonte avec eux ce chemin de souffrance, « Où mes yeux vainement ont cherché l’espérance « Et dont l’horizon morne et sans cesse nouveau « Ne m’a pas laissé même entrevoir un tombeau. « O Seigneur, mille étés ont passé sur ma tête « Et mille hivers déjà, sans que mon pied s’arrête. « Hélas! votre courroux n’a donc pu se lasser? « Tous les astres du ciel, en me voyant passer, « Ont versé sur mon front leurs larmes de lumière. « Le palais n’a-t-il point pitié de la chaumière? « Souvent les chameliers, sous leurs tentes de crin, « Se demandent entre eux: - Où va ce pèlerin? « Quel est son but? Quelle est la Médine inconnue « Où va s’humilier cette tête chenue? » - « Les sentiers sous mes pas m’interrogent souvent: « - Vieillard, où donc vas-tu par la pluie et lèvent? - « Le lion du désert et l’aigle des montagnes « Disent à mes douleurs:- Êtes-vous ses compagnes? - « Et les fleuves au sable amassé sur leur bord: « - Où donc ce voyageur va-t-il chercher un port? - « Pitié, Seigneur! qu’enfin votre courroux s’apaise. « Retirez de mon front la main qui sur moi pèse, « Et laissez, ô mon Dieu, mon sépulcre s’ouvrir; « Car un siècle est bien long, quand vivre c’est souffrir! « Les aigles ont leurs nids; les lions, leurs repaires. « Mais le temps qu’a-t-il fait du vieux toit de mes pères? « Mon seuil a disparu. Ma terrasse a croulé. « L’oiseau qui l’égayait parfois s’est envolé. « Mon figuier n’a plus d’ombre et ma citerne est vide. « Regardez. L’araignée en ma maison dévide « Le fil de ses fuseaux, et le long des murs gris « Tisse et suspend sa toile à leurs mornes débris. « Regardez. A la place où, chaque jour, ma mère « Voyait dans mon berceau sourire sa chimère, « Ce ne sont plus, hélas! que buissons épineux « Enchevêtrant les uns dans les autres leurs noeuds. « Et plantés là sans doute - oh! d’horreur j’en frissonne! - « Par quelque dard tombé, Christ, de votre couronne « En ce moment sinistre où, poussé par Satan, « Sur mon seuil, sans pitié, je vous criai: « Va-t’en! » « Depuis ce jour fatal qu’au monde nul n’oublie, « Dix fois l’urne des temps s’est vidée et remplie. « Dix siècles de remords et de deuil tour à tour, « N’est-ce donc point assez pour expier un jour î « Pitié, Seigneur! pitié! marquez enfin mon heure. « Oh! laissez-moi bâtir ma dernière demeure « Et passer, éclairé par votre saint flambeau, « De l’exil de la vie à l’exil du tombeau! » UNE VOIX DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT. Ahasvérus, ton jour n’est pas si près d’éclore. Bien des mois, bien des ans, bien des siècles encore Fuiront, ayant qu’il vienne, ô marcheur éternel, Toi, de l’oeuvre de Dieu spectateur solennel. Vois comme de nouveau le Seigneur se révèle. Sur Jébus rayonnant luit une aube nouvelle. Le Calvaire devient un phare de clarté, Et la croix du salut monte sur la cité. Hosanna dans le ciel! Hosanna sur la terre! Pour la seconde fois le Sauveur, - ô mystère! - Entre à Jérusalem, triomphant comme au jour Où le peuple à ses pieds prosterna son amour, Et des guerriers ses fils chacun dans l’air balance, En guise de rameau, son épée ou sa lance. L’orient, d’où nous vient le jour matériel, Ne connaît rien encor des vérités du ciel. Des brahmes jour et nuit il interroge et creuse Les mythes, songes vains de leur nuit ténébreuse; Pour chercher le vrai Dieu, son regard impuissant Aux gouffres de Buddha sans relâche descend, Et le nom du Seigneur son esprit en délire Dans les védas obscurs croit par moments le lire. Les lettres de ce nom, splendeur de tous les cieux, Échappent à son coeur aussi bien qu’à ses yeux, Et c’est à peine, hélas! s’il en sait la première. Il faut que l’Occident lui rende la lumière, Il faut que ce Tobie, atteint de cécité, Grâce à l’????? chrétien, retrouve la clarté. Or voici que l’Europe à l’Asie attardée Laisse entrevoir déjà le fanal de l’idée. Ses guerriers de mon sol disparaîtront demain; Mais leurs fils apprendront à braver le chemin De l’Indus et du Gange et des rives cachées Que les marins d’Argo si longtemps ont cherchées: Inde où règne Brahma, Chine où Bouddha plus fort Des castes à jamais rompit l’infâme accord, Archipels, continents, îles, débris de mondes Que l’énorme Océan voit flotter sur ses ondes Et dont ses noirs typhons sans cesse font le tour, Mais où la vérité doit jeter l’ancre un jour. Qui sait? d’autres plus tard, de la mer des Atlantes Enfermant les moussons dans leurs voiles trop lentes, D’un nouvel horizon exploreront le champ. Sur ces bords inconnus où le soleil couchant Dore d’un autre jour l’autre face du globe, Eux, de la croix du Christ feront éclater l’aube. Ainsi doit s’accomplir, au bout des temps prescrits, Par l’union des coeurs l’unité des esprits, Et, la rédemption achevant son mystère, Le royaume de Dieu se fonder sur la terre. AHASVÉRUS. Combien me faut-il donc marcher encore, hélas! De siècles et de jours? Car mes pieds sont bien las, Et le sentier où vont mes sandales usées Voit faiblir chaque soir mes forces épuisées. Où donc en est le terme? LA VOIX. Eh! demande au torrent S’il sait où doit un jour finir son cours errant, Et demande au nuage obscur où la tempête Le doit pousser, dans quel abîme ou sur quel faite, Puis encore demande aux sables des déserts Où l’aile du simoun les chasse par les airs. AHASVÉRUS. Le nuage est muet. Le torrent ni le sable Ne parlent une langue aux hommes saisissable. Hélas! ma voix irait leur demander en vain En quel temps, en quel lieu ma route prendra fin. Dieu seul le sait, Dieu seul, auteur de toutes choses. Oh! pourquoi tient-il donc toujours les lèvres closes? Pourtant.... la volonté du Maître glorieux Soit faite sur la terre ainsi que dans les cieux! Et, se laissant tomber à genoux sur la pierre, Le vieillard dans son coeur murmure une prière, Puis se relève, prend son bâton voyageur Et descend vers Siddim, le lac morne et vengeur. Du Bahr-El-Mouth, couvert d’une éternelle brume, Il longe le rivage inondé de bitume, Laisse à sa droite Hébron, à sa gauche Ségor, Et disparaît enfin dans le vallon d’El Ghor. CHANT IV La Paix Universelle. Ultima Cumaei venit jam carminia aetas: Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. VIRGIL., Eglog. IV, 4 seqq. VERITAS. O sage, qui toujours, abeille diligente, As cherché dans la nuit ton aube intelligente Et dans les douces fleurs de l’étude as surpris L’arôme du savoir, ce miel pur des esprits; Mineur silencieux qui sondes et qui creuses Le sol de la pensée aux veines ténébreuses, Ton pic, qui va fouillant sans cesse l’inconnu, Au bout de son filon n’est-il point parvenu? LE SAVANT. Vérité, pur rayon du vrai jour, étincelle Que Dieu dans le trésor de ses splendeurs recèle, Étoile qui deviens, à ton moment donné, Soleil pour éblouir l’oeil de l’homme étonné Et jeter ta lumière à toute chose obscure, J’ai feuilleté le livre entier de la nature. Je sais tout, hors le sens de ces lettres de feu Que dans l’azur du ciel écrit la main de Dieu. L’éclair des visions a rempli ma paupière. Du puits sacré mes mains ont soulevé la pierre. Des antres sibyllins je connais les secrets. Les chênes m’ont parlé dans les saintes forêts. Des sphinx, peuple muet des déserts solitaires, Les énigmes m’ont vu sonder tous leurs mystères, Et je vois jusqu’au fond du plus obscur des mots Que nous balbutia le rêveur de Pathmos. Tu m’as vu déchirer le voile épais des mythes, Du champ de l’inconnu reculer les limites, Et, chercheur obstiné, démêler d’un oeil sûr Les chiffres anguleux taillés au roc d’Assur, Comme ceux que l’Egypte a gravés sur ses stèles Et l’Iran sur ses monts, archives immortelles Dont les lettres de pierre et les versets profonds Ont usé vainement les ongles des griffons. Men-saôs qui, peuplant les cercles druidiques, Dressez dans les cromlechs vos spectres granitiques, Dagobas de Ceylan et topas de Tanjour, Pagodes que Wishnou se choisit pour séjour, Tâs dont la Chine entend sonner au vent les cloches, Antres qu’Éléphantine a creusés dans ses roches, Je sais tous les secrets que, depuis vingt mille ans, Vous gardez enfouis dans l’ombre de vos flancs. Bruits étranges qu’Apis soufflait par ses narines, Arcanes que Siddim aux villes sous-marines Conserve dans ses flots lourds et bitumineux, J’ai trouvé dès longtemps votre sens lumineux. Bétyles syriens et runes Scandinaves, Mystères qu’Ellora dérobait dans ses caves Et Palenque, là-bas, dans sa morne cité Faite avec un lambeau pris à l’immensité, Védas obscurs scellés dans les pierres écrites Que l’Inde accumulait dans ses villes sanscrites, Et textes par Mossoul dans l’ombre ensevelis, Ce que les temps à peine épelaient, - je le lis. Symboles d’Orient, germes des prophéties, J’ai rempli de clartés vos ombres éclaircies Prométhée à mon roc cloué par les enfers, J’ai senti de mon bras se détacher mes fers. Je contemple du haut des sciences humaines Toute l’oeuvre divine avec ses phénomènes. Au fond de toute nuit, que j’explore à l’oeil nu A travers l’infini je saisis l’inconnu. Des hommes et des dieux j’ai remonté les traces Vers le berceau premier des peuples et des races. Oh! que de fois Amoun, dans sa morne oasis, M’a vu mettre en lambeaux tous les voiles d’Isis! Bans ces plaines sans fin, naguère infranchissables, Où’ le désert écrit ses annales de sables, J’ai secoué souvent les grands sphinx accroupis, Symboliques gardiens de ses dieux décrépits. Bes empires détruits j’ai fouillé l’ossuaire, Et je sais ce qu’il reste en votre obscur suaire, O cadavres d’États, ô nuits sans orient, De vanité, d’orgueil, de cendre et de néant. Je sais le but où va tout ce qui monte ou tombe. J’interpelle souvent les siècles dans leur tombe, Et, de leur lourd sommeil réveillés à la fois, Ces échos du passé répondent à ma voix. Profondeurs de la mer, abîmes de l’espace, Vous où Léviathan, vous où la foudre passe, Oiseleur de lumière ou pécheur de clartés, Je sonde tour à tour vos gouffres redoutés. L’intelligence humaine a cependant ses bornes. Au livre du Seigneur il est des pages mornes Dont l’oeil d’aucun mortel, avant les temps venus, Ne saura déchiffrer les signes inconnus. Car le conseil de Dieu se tient à portes closes, Et l’aube par degrés se fera pour les choses. Et l’homme, en son orgueil adresserait en vain Le Pourquoi du néant au Parce que divin. PAX. Poète, que vois-tu par l’oeil de ta pensée? Enfin, la terre au ciel est-elle fiancée? Poète, que vois-tu? Chantre à l’oeil clairvoyant, L’homme va-t-il sortir des langes du néant? O disciple rêveur des hêtres et des chênes, Sur l’enclume de Dieu va-t-il briser ses chaînes? Dans le vase où sa bouche a puisé tant de fiel, Enfin l’amour vient-il verser un peu de miel? LE POÈTE. Ils sont passés les jours de haine et de colore. Devant l’humanité s’ouvre une nouvelle ère. Le glaive a pour jamais émoussé son tranchant. Les lèvres des clairons ont oublié leur chant. Les Pharaons muets dorment dans leur suaire, Et les champs de bataille ont clos leur ossuaire. Napoléon, Cyrus, Alexandre, César, Le monde, qui tremblait quand passait votre char, Ne connaît plus vos noms ni votre gloire éteinte. Votre pourpre, - ce sang des peuples, - est déteinte. Le temps a balayé la trace de vos pas Et dispersé l’écho du bruit de vos combats. L’histoire, qui vous garde en ses mornes royaumes, Seule encor dans sa nuit voit errer vos fantômes. Ses mains ont pour toujours, fléaux des nations, Rompu l’échelle d’or de vos ambitions. Conquérants, dont la mort déboucla les cuirasses, Le souffle du sépulcre a passé sur vos races. De vos trônes, maudits des hommes et de Dieu, Le dernier mendiant a fait son dernier feu; Et l’on ne verra plus, Seigneur, comme naguère, Les vautours tressaillir aux appels de la guerre; Et l’on n’entendra plus, Seigneur, comme autrefois, Des canons vers les cieux monter la grande voix, Ni le glas des tocsins propager dans les villes L’émeute fratricide et les luttes civiles, Ni les mères en deuil crier à tous les vents: « Savez-vous, savez-vous où dorment nos enfants? » Car voici que ton verbe enfin se réalise. La concorde et la paix ont bâti ton église. Le monde, rajeuni comme le vieil Êson, A repris la beauté de sa verte saison. L’Éden des premiers jours refleurit sur la terre, Et rend sa sève au tronc de l’arbre humanitaire. Tous les coeurs dans l’esprit du Christ sont absorbés, Et de l’arbre du mai tous les fruits sont tombés. En nous versant l’amour comme un second baptême, Tu nous as relevés, Seigneur, de l’anathème; Et, rejeté par toi dans l’abîme vaincu, Satan t’a vu briser son glaive et son écu. CONCORDIA. O penseur! que vois-tu dans ton esprit qui songe? Ton rêve n’est-il donc toujours qu’un vain mensonge? A ce morne horizon qu’on nomme l’avenir, Est-ce l’aube où la nuit que ton oeil voit venir? Toi, qui, montant, le soir, sur les hautes collines, Feuillettes dans ton coeur les pages sibyllines, O penseur! que lis-tu sur l’obscur parchemin? L’avenir est-il loin? Ou viendra-t-il demain? LE PENSEUR. De l’océan de Dieu j’ai côtoyé la grève. Toutes les vérités germent dans l’oeuf d’un rêve. Tout rêve quelque jour devient réalité, Et le mensonge est las de sa stérilité. Le soleil s’est levé pour les races maudites, Et l’accomplissement sort des choses prédites. Le vieux passé n’est plus, et le siècle nouveau Du triangle chrétien a refait son niveau. Le laboureur divin de la Bonne Nouvelle A sur le globe entier secoué sa javelle. De ses enseignements la graine sainte a pris Racine au fond des coeurs comme au fond des esprits; Et voilà que, selon les versets du prophète, Le champ du Christ est mûr et la moisson est faite. Un jour plus beau va luire aux générations; Et, pour laver le flot souillé des nations, Une source nouvelle a jailli dans le fleuve. La terre a dénoué sa ceinture de veuve, Et les peuples, longtemps par l’erreur abrutis, Lazares sociaux, de la mort sont sortis. Or, quand la vérité, sainte magicienne, Va de l’esprit nouveau remplir la lettre ancienne, Et briser de ses mains le boisseau qui cachait La lumière de vie où notre espoir marchait, Sur les eaux du déluge, - où l’arche sainte flotte, Ayant pour lest le monde et la foi pour pilote, Berceau que l’avenir s’est fait de son tombeau, - Laisse, ô Noé! s’enfuir les ailes du corbeau. Mais attends! La colombe, au vent des cieux lâchée, Cherche du mont Arar la cime encor cachée. Tout à l’heure elle va reparaître, portant Son rameau d’olivier, sur l’horizon flottant. Ce rameau, gage saint de paix et de concorde Dieu l’a fait croître au champ de sa miséricorde; Car le règne si long des haines va finir. Les vieux siècles sont morts. Les nouveaux vont venir. HYMNE DES VIEUX SIÈCLES. Notre règne s’éteint. Nous tombons en ruines, Arbres déracinés que rongent les bruines Et la pluie et les vents. Et cependant, Seigneur, à votre créature Nos bras ont huit mille ans tendu sa nourriture Sous nos dômes mouvants. Notre feuillage a vu s’abriter à son ombre Des races dont vous seul, Seigneur, savez le nombre Et le nom effacé. Les aigles ont bâti leurs nids dans nos ramures, Et l’homme referait, rien qu’avec nos murmures, L’histoire du passé. Oh! qui dira combien nos branches fécondées Ont au soleil de Dieu fait éclore d’idées, Fleurs d’où sortaient toujours les fruits du lendemain, Lois et religions, symboles et croyances, Sagesse et doute obscur, systèmes et sciences, Énigmes que les sphinx posaient au genre humain? Brahmes illuminés, prêtres, mages, sibylles Qui faisaient comparaître à leurs yeux immobiles Toute l’éternité, Sages qui voulaient voir tout effet dans sa cause, Tous à nos rameaux verts ont cueilli quelque chose, Erreur ou vérité. Et voici que le ciel nous reprend notre force. Les ongles des enfants déchirent notre écorce Qui rompt sous leurs genoux; Et, sans nous regarder, la caravane humaine, Que votre main, Seigneur, dans d’autres routes mène, Passe à côté de nous. Donc nous avons fini, selon votre pensée, Notre tâche depuis vingt mille ans commencée. Installé dans nos flancs, le ver rongeur nous mord. Nous redressons en vain notre cime flétrie. Dans nos troncs décharnés toute sève est tarie, Notre règne est passé. Le passé, c’est la mort. HYMNE DES SIÈCLES NOUVEAUX. Notre règne est venu. L’avenir, c’est la vie. De son chemin d’hier votre vaisseau dévie, O peuples désolés. Pour guider vers le port vos rames et vos voiles, Il faut un autre phare, il faut d’autres étoiles A vos cieux dépeuplés. Ces étoiles, c’est nous! Ce phare, nous le sommes! Nous venons apporter notre lumière aux hommes. Nous sortons de la nuit pour leur rendre le jour. Car toute obscurité doit enfin disparaître. Le juge dans la loi, dans le temple le prêtre Ne verront plus régner que le seul Dieu d’amour. Nos flambeaux inconnus à tous les Zoroastres Montent sur l’horizon comme de nouveaux astres, Et déjà nous voyons La terre prodiguer ses trésors moins avares Et les fronts ulcérés des Jobs et des Lazares Se couvrir de rayons. Le miel mystérieux va couler dans les fleuves. Car l’homme a traversé le cycle des épreuves. Dans sa dignité sainte il relève le cou. Il a rompu le joug de tous les esclavages, Sans songer à fouetter ses Pharaons sauvages Avec les noeuds vengeurs de son dernier licou. Vingt mille ans il a bu l’eau des sources amères Et cherché son chemin à travers les chimères Du grand désert de feu. Mais le voici qui va, terminant son exode, Réaliser ton rêve, Isaïe, ô rapsode Du poème de Dieu! Etendards d’Hamalec qui dans Riphim habite, Javelots de Sihon, lances du Moabite, Sa main vous a brisés, sa main forte aux combats, Et Josué, porteur du sceptre de Moïse, Au delà du Jourdain, dans la terre promise, Du peuple voyageur a fait rentrer les pas. Or la paix du Seigneur est faite sur la terre. L’aube de vérité va jaillir, - ô mystère! - De la nuit du tombeau. Tous les antres du mal ferment leurs sombres porches, Et voilà que succède à la lueur des torches La clarté du flambeau! LE POÈTE. Un clairon de lumière a vibré dans les nues Et répand dans les cieux ses splendeurs inconnues, Rayonnement superbe et semblable à celui Qui sur ton humble crèche, ô Bethléem, a lui. Tous les peuples, les uns le coeur plein d’espérance, Les autres frémissant de quelque horrible transe, Sont dans l’attente; et l’on regarde, et l’on se dit: - « C’est un astre d’espoir. » - « C’est un astre maudit. » - « Non, c’est l’aube qui naît. » - « Non, c’est le soir qui tombe. » - « L’aurore de la vie. » - « Ou celle de la tombe. » - « L’âge nouveau qui s’ouvre, et, promis dès longtemps, « Au monde rajeuni vient rendre son printemps. » - « Le sablier s’écoule, et les heures s’arrêtent. » - Non, c’est l'éclosion des siècles qui s’apprêtent, Crépuscule du jour qu attend l’humanité Pour se constituer dans sa vaste unité, Et pour voir s’accomplir la parole prédite. Plus de race opprimée ou de caste maudite. Les uns avaient le jour, et les autres, la nuit, Seigneur, et c’est pour tous que votre soleil luit. De progrès en progrès, de conquête en conquête, Ainsi voilà qu’enfin l’humanité s’est faite. Votre règne est venu, votre règne infini. Que votre nom, Seigneur, à jamais soit béni I Et vous, enfants d’Adam, héritiers de sa chute, Voici venir aussi le terme de la lutte, Jour de victoire après les jours des grands combats, Que vos voeux appelaient, mais qu’ils n’attendaient pas. Oh! l’on pourrait compter, plutôt que vos épreuves, Les sables des déserts, les gouttes d’eau des fleuves, Les globes étoiles qui roulent dans la nuit, Et les flots de la mer, ce gouffre obscur de bruit. Mais votre coeur reprend sa candeur primitive Et revêt tout l’éclat de sa blancheur native. Un idéal plus pur brille à vos yeux sereins, Les haillons du péché sont tombés de vos reins. Car le Seigneur a fait rentrer sa créature Dans la sérénité de la douce nature. De la glèbe du mal affranchis désormais, Vous pouvez aspirer à de plus hauts sommets. N’ayant plus l’âme au joug des haines asservie, Vous pouvez marcher fiers et libres dans la vie, Sans vous dire, en pleurant sur vos rêves détruits, Que les fleurs quelquefois valent mieux que les fruits. La clarté du vrai jour remplit votre paupière. Comme le diamant dans sa gaine de pierre, Le seul amour du bien habite votre coeur, D’où le mal disparaît et le doute moqueur. Votre esprit, rayonnant d’une splendeur auguste, N’a plus soif que du vrai, n’a plus faim que du juste. De l’erreur vous savez tous les pièges secrets, Et déjà votre oreille écoute de plus près Ces hymnes composés de versets de lumière Que la terre entendit à son heure première Et ces cantiques faits de strophes de clartés, Étoiles de la nuit, que dans l’air vous chantez Quand l’azur infini vous laisse dans l’espace Entrevoir le profil de l’Eternel qui passe. La grande paix est faite, et partout règne enfin La sainte égalité qui n’aura pas de fin. Vieux temples des abus, vieilles lois lézardées, Vous tombez en ruine au souffle des idées. Plus de princes, bergers qui mangent leurs moutons, De sceptre ni de crosse, avatars de bâtons, De code à double sens, qui, toile d’araignée, Ne saisit que toi seule, ô mouche dédaignée, De rois, Nemrods toujours armés de leur épieu, Qui se proclament fils de la grâce de Dieu, Hélas! comme si nous, vains néants qu’il tolère, O peuples, nous étions les fils de sa colère. Du passé disparu rappelant le retour, Les Césars vainement escaladent leur tour. Guetteurs désespérés, en vain leurs sentinelles A sonder l’avenir fatiguent leurs prunelles, Sans rien voir, par delà cette obscure cloison Dont les préjugés morts formaient leur horizon, Que l’accomplissement de ce que l’homme espère, La vaste ascension des races qui s’opère, Le vrai jour qui succède aux ombres de la nuit, Et l’aube qui pour tous enfin s’épanouit. Donc la voici s’ouvrir cette ère magnifique Où chacun remplira sa tâche pacifique; Où, la guerre fermant son sinistre portail, On ne se défîra qu’aux luttes du travail; Où le canon, folie à jamais disparue, Va céder pour toujours sa roue à la charrue; Où les peuples captifs, rentrés dans leur Sion, Vont s’ouvrir tout le champ de la création. Car vous, produits, et vous, forces de la nature Que la bonté de Dieu livre à la créature, Gaz qui vous élevez, pesanteur qui descends, Fleuves qui vous tordez dans vos lits frémissants, Torrents qui sillonnez les flancs de la colline, Animaux que le joug ou le frein discipline, Souffles puissants du vent qui dans l’air bruissez, Plantes qui vêtez l’homme ou qui le nourrissez, Météores, saisons, astres, chaleur, lumière, Soleil toujours brillant de ta beauté première, Océans où l’oeil voit, comme dans un miroir, Éclore chaque étoile aux approches du soir, Gazons verts émaillés des diamants de l’aube, Houille et métaux cachés dans les veines du globe, Moissons dont les épis hérissent les guérets, Arbres, piliers vivants du temple des forêts, Vous êtes le milieu, vous êtes le domaine Que le Créateur fit pour la famille humaine, L’atelier qui pour nous travaille jour et nuit Et que l’esprit d’en haut seul dirige et conduit. Mais le ciel fit à l’homme un but plus haut encore. Dans notre esprit aussi l’aube devait éclore. De notre nuit voici le jour réel sortir, Que Dieu, depuis Adam, nous a fait pressentir, La foi, cette unité finale des croyances, Dont tout sage, à travers les brumes des sciences, Crut voir le crépuscule à l’horizon des cieux, Et qui vient éclairer à la fin tous les yeux; Car il faut bien, quand l’ombre autour de nous s’efface, Que la lumière aussi dans les âmes se fasse. Depuis Homère, issu d’Orphée et de Linus, Cycliques moissonneurs de mythes inconnus, En vain Platon médite, en vain Socrate songe Mêlant la poésie aux rêves du mensonge; En vain, l’un affirmant, et l’autre disant: « Non, » Pythagore ébloui ferme l’oeil de Zénon; Sur les monts de Chaldée en vain les Zoroastres Discutent dans la nuit le langage des astres Et cherchent, feuilletant le livre ouvert du ciel, Le problème du monde et celui du réel; En vain Lucrèce, armé du flambeau d’Épicure, Sonde les profondeurs de sa pensée obscure; En vain Spinosa, plein du doute qui l’absout, Sans trouver Dieu dans rien, croit l’entrevoir dans tout Et, songeur égaré, s’aveugle dans ses rêves, Plus mobiles qu’au vent les sables sur les grèves. Le monde trop longtemps a vu l’humanité Avec des blocs d’erreurs bâtir sa vérité, Architecte insensé dont la main indécise Replâtrait constamment cette tour mal assise, Hélas! dont Dieu n’avait pas pétri le ciment Ni sur le dur granit posé le fondement. Et les hommes disaient: « C’est la tour solennelle, « Le fanal d’où jaillit la lumière éternelle, « Le phare de clartés où tourne incessamment « Tout oeil, comme le fer, ô pôle, à ton aimant. » Et, quand chacun de ceux qui cheminaient dans l’ombre De cette autre Babel montait l’escalier sombre, Et que son pied touchait le faite aérien, Il croyait voir très-loin, - mais il ne voyait rien! Seuls, interrogateurs des choses éternelles, Les prophètes, voyants aux ardentes prunelles, Savent tout ce qu’a dit le passé ténébreux Et tout ce que parfois se révèlent entre eux Les siècles qui s’en vont et les siècles qui viennent. Leurs yeux ayant tout vu, de tout ils se souviennent, Et l’avenir profond, sondé par leur esprit, Leur a montré partout le grand Exode écrit, Le règne de Saturne annoncé par Virgile, La promesse changée en fait par l’Évangile, Où le Christ, rachetant la race des maudits, Fit du noir Golgotha le seuil du Paradis. Or, les temps sont venus de bâtir d’autres pierres Vérité, qui dois luire à toutes les paupières, Ton palais éternel où tout le genre humain, Constructeur unanime, a déjà mis la main. Regarde chaque race, architecte ou manoeuvre, Apporter son travail et concourir à l’oeuvre; Chaque peuple, sculpteur que le Seigneur bénit, Tailler son bloc de marbre ou son bloc de granit; Et, pour mieux achever la tâche commencée, L’un prodiguer son bras, et l’autre sa pensée. Ainsi, ce temple, avec l’esprit de Dieu construit, Sera de ceux que rien dans les temps ne détruit; Car toi, douce Espérance, et toi, Charité sainte, O soeurs, vous en aurez tracé l’auguste enceinte, Et votre double nom sur sa façade écrit, Vous l’avez couronné du nom de Jésus-Christ! LES DIEUX DU PASSÉ. LES BRAHMES. Nous, fils de l’Orient, du haut des pics antiques, Où l’Himalaya chante aux siècles ses cantiques, Nous avons les premiers, aux plaines du Thibet, Des langages humains composé l’alphabet, Et sur le Gange saint, fleuve aux sources occultes, Vu descendre Brahma, père des anciens cultes, Le Lokapurwayas et le Dhatra géant Qui fit sortir le monde et l’homme du néant. Puis, des dix avatars de Wishnou sur la terre, Nous avons recueilli partout le verbe austère. Krishna, Bouddha, Kalki, nous ont vus tour à tour De leurs dogmes nouveaux faire, en priant, le tour. Mais voici que pour nous le vrai jour vient de naître. Le Christ toujours vivant à nous s’est fait connaître, Et, l’ombre de sa croix illuminant nos yeux, Nous savons quel chemin nous doit mener aux cieux. LES GUÈBRES. Adorateurs du feu, nous, fils de Zoroastre, Nous avions enfermé l’Éternel dans un astre. Aveugles, nous avions fait notre Dieu vermeil D’Ormuz enveloppé du manteau du soleil. Mais nos coeurs obscurcis étaient pleins de ténèbres. L’aurore du Seigneur brille enfin pour les Guèbres Et notre esprit, trouvant enfin son vrai milieu, A vu que le soleil n’est que l’ombre de Dieu. LES ÉGYPTIENS. Nos prêtres nous disaient: « Avant l’aube des âges, « Il était un esprit sans nom parmi les sages, « Éternel, immuable, infini, tout-puissant. « Des ténèbres d’Athor, nuit du monde naissant, « Il tira Kneph, le jour, la lumière féconde; « Et, s’accouplant au Verbe, il jeta dans le monde « Pli ta, le principe ardent de la vie et du feu, « Et cette trinité compose notre Dieu. « Phta créa Potiris le ciel et Tho la terre; « Puis, ayant façonné le groupe planétaire, « Du soleil Osiris fit l’oeil du jour qui luit « Et de la lune Isis l’oeil pâle de la nuit. « Typhon tient dans le mal son formidable empire. « Chaque zone du ciel a pour garde un Cabire. « Dans la nuit des esprits Toth allume le jour, « Et Mendès, l’ægipan, remplit les coeurs d’amour. » A combien d’autres dieux encor notre âme inculte Adressait son encens et prodiguait son culte! Dans les lotus du Nil ils naissaient par milliers; Même nous adorions jusqu’aux chats familiers. Loup, chacal, crocodile, obtenaient nos hommages. Le taureau prophétique Apis avait ses mages. Anubis aboyait, et son frère vermeil Memnon chantait quand l’aube annonçait le soleil. Mais, depuis que, du haut de son Calvaire sombre, La croix du Christ répand la clarté de son ombre, Le colosse thébain fait silence, laissant Le désert regarder ce jour éblouissant, Et ne sait pas pourquoi sa bouche reste close, Ni quel deuil rend muets ses sphinx de granit rose, Ni dans quel ouragan sinistre du simoun S’est brisé le trépied des oracles d’Amoun. LES BABYLONIENS. Sous nos dômes bâtis de marbre et de porphyre, Tout un monde de dieux ne pouvait nous suffire. Bâl, le géant du feu, père des immortels, Aurait passé dix ans à compter ses autels, Et son frère Moloch, formidable et difforme, Assis sur quelque fût de jaspe, socle énorme, De la création rêve étrange et nouveau, Nous montrait son corps d’homme à tête de taureau. Cent monstrueux serpents gros comme des troncs d’arbre, Cent dragons accroupis sur leurs bases de marbre, Et cent griffons à l’oeil terrible et flamboyant Leur faisaient jour et nuit un cortège effrayant. Que de siècles ont vu ces nations serviles Dont le Tigre et l’Euphrate allaient baignant les villes, A nos mythes impurs apporter leur encens! Mais les voilà tombés de leurs cieux impuissants. Des débris de Moloch ramassés par l’Afrique, Dans ses sables muets Carthage en vain fabrique Un autre homme-taureau pour ses autels déserts. En vain Tyr admet Bâl parmi ses dieux divers Et, voulant célébrer un jour sa bienvenue, Lui donne pour épouse Astarté la Cornue. Car Babylone est morte, et Tyr est effacé, Et Carthage n’est plus qu’un nom dans le passé. LES SCYTHES. Nous, de qui les aïeux, du Tanaïs au Gange, De leurs chars voyageurs promenaient la phalange, Et poussaient quelquefois leur roulante cité A travers les rochers du Caucase irrité; Nous qui, ne respirant que luttes et batailles, Récoltions, en chantant, nos sanglantes semailles, Et dont les noirs chevaux, formidable escadron, Mêlaient leurs cris de joie aux hymnes du clairon; Nous n’avions point de temple, et l’on n’y songeait guère; Car il n’était pour nous qu’un dieu, c’était la guerre, Le seul dieu que jamais nos pères aient connu. Son symbole visible était un glaive nu. Mais du Christ désormais le monde entier relève, Et la croix de la paix a remplacé le glaive. LES GRECS. Tous nos temples obscurs étaient peuplés de dieux, Et leur chef était Zeus, le mythe radieux, Le fils puissant de Rhée, engendré par Saturne. Au fond d’une caverne obscure et taciturne, Surpris qu’un dieu pût naître en un pareil séjour, L’Ida, mont créateur, le vit venir au jour. U trouva dans la chèvre Amalthée une mère. Des colombes, ainsi que dit le vieil Homère, Versèrent l’ambroisie à ses lèvres d’enfant. Les Grâces entouraient son berceau triomphant Et les rayons vermeils dont l’aube se colore. Puis on vit Jupiter du faible enfant éclore Superbe, comme il sied au maître des humains, Portant les lourds carreaux de la foudre en ses mains. Maître de l’univers, formidable, terrible, Il passait, chaque nuit, les astres dans son crible, Il rivait Prométhée au flanc d’un rocher nu, Et plongeait les Titans au Tartare inconnu. Fronçait-il le sourcil parfois dans sa colère, Le globe tressaillait sur son axe polaire, L’Océan frémissait, et Neptune, en grondant, En vain sur ses coursiers fatiguait son trident. Pourtant il s’amusait beaucoup. Par intervalles A Junon, son épouse, il donnait pour rivales Latone, Io, Léda, courtisanes du ciel, Et Ganymède était son page officiel. Il buvait le nectar et mangeait l’ambroisie, Apollon lui disant quelque chanson choisie Et Vénus complétant le luth aux doux accords Par le rhythme vivant des poses de son corps. Son trône s’élevait au sommet de l’Olympe, Rocher depuis longtemps désert et morne, où grimpe, Lorsque avril en verdit les flancs âpres et nus, Le pâtre seul avec ses compagnons cornus. Et nous rougissons tous, ô Dieu juste et sévère! A comparer au Christ cloué sur son Calvaire Notre Zeus d’autrefois, mythe du vice impur, Sur son mont couronné de rayons et d’azur. LES SCANDINAVES. Notre dieu n’était pas d’une race plus pure. Il s’appelait Odin, fils de Bor, fils de Bure. Il avait, disait-on, fait du corps d’un géant Le monde, et suscité les hommes du néant. Des sommets de l’Asgard il dominait la terre Et l’éclairait des feux de son oeil solitaire. Son nom, multiplié par cent quinze surnoms, Remplissait tous les lieux dont nous nous souvenons. Le loup le connaissait, et l’aigle dans son aire. Il tenait dans sa main le marteau du tonnerre, Et, souverain du monde, il faisait ses trépieds Des volcans que l’Islande allumait à ses pieds. Flambeau de ses festins, l’aurore boréale L’illuminait, la nuit, de sa torche idéale. Il avait la puissance, il avait la splendeur. Les douze Ases faisaient cortège à sa grandeur. Pour gardes il avait les douze Valkyries, Les vierges des combats, à la lutte aguerries, Qu’on voyait, au plus fort des batailles, fauchant Leur moisson de guerriers, fils du glaive tranchant. Les deux corbeaux Hugin et Munin, à chaque aube, Espions coassants, faisaient le tour du globe, Et venaient, chaque soir, au maître tour à tour Raconter les vertus ou les crimes du jour. L’atelier de la mort avait ses trois vestales; Les Nomes, du destin ouvrières fatales, Assises jour et nuit sous le frêne Ygdrasil, Du sort humain nouaient et dénouaient le fil. Puis au delà des mers obscures et sans phare, Dans les flancs ténébreux du vaisseau Naglefare, Les âmes s’en allaient au séjour du remords Ou vers le Valhalla, palais vivant des morts. Mais dès longtemps Odin, le dieu des bords du Phase, A vu crouler l’Asgard comme un rocher sans base, Et, dégageant enfin du mythe le réel, Du Valhalla sanglant le Christ a fait le ciel. LES SLAVES. Nous aussi nous avions nos temples pleins d’idoles, Spectres dont notre erreur se faisait des symboles. Il en est deux surtout qu’on nommait en tremblant: Swentibor le dieu noir, Swentewit le dieu blanc. L’un était roi du jour, l’autre était roi de l’ombre. L’un faisait la lumière, et l’autre, la nuit sombre. Swentibor habitait le monde souterrain. Swentewit pour séjour avait le ciel serein, La haute région de l’azur et des astres. Son palais, qu’étayaient d’invisibles pilastres, Élevait au zénith ses larges dômes d’or Où n’atteignaient jamais l’aigle ni le condor, Ni la foudre elle-même, alors que dans la nue Elle remonte et cherche une route inconnue. Son royaume embrassait le vaste empire bleu. Lui, comme le soleil, en tenait le milieu, Et ses trois cents chevaux, groupe ardent et sonore, Hennissaient à ses pieds pour saluer l’aurore Et buvaient la rosée aux urnes du matin. Plus beau qu’Apollon, fils du ciel grec et latin, Les peuples le nommaient l’archer de la lumière. Sitôt qu’à l’horizon montait l’aube première, On le voyait, son arc frémissant a la main, Se frayer à travers les brumes un chemin, De son carquois de feu multiplier les floches, Dans les nuages gris ouvrir de larges brèches, Puis, les ayant chassés dans l’espace, s’asseoir Sur son trône entouré de rayons, jusqu’au soir, Verser avec l’amour la vie à toutes choses, Épanouir les lis et parfumer les roses, Au fond des nids joyeux réveiller à la fois Les strophes des buissons et les hymnes des bois, Rendre aux brises du ciel leurs fécondes haleines Et dorer les moissons dans les sillons des plaines. Mais, quand il faisait tout sur la terre fleurir, Il laissait la moisson de nos coeurs se flétrir. L’AFRIQUE. Je n’avais point d’autel pour mes races obscures, Ni symboles savants, ni mythes, ni figures; Point de temple où l’on vit mes peuples ténébreux Épancher leur prière ou prosterner leurs voeux. Chacun se construisait son autel en lui-même Pour y placer son dieu, toujours farouche emblème, Formé d’une épouvante ou fait d’une terreur, Et du vrai Dieu d’amour barbare avant-coureur. Mais le doux Christ aussi pour les miens a fait luire L’étoile d’or qui doit au salut les conduire, Et, plaçant devant eux son phare de clarté, Leur montra le chemin de son éternité. L’AMÉRIQUE. Sur mes rochers déserts, dans mes forêts profondes, J’adorais Manitou, le grand esprit des mondes. De mon triangle saint Tangatanga formait La base radieuse et l’éclatant sommet. J’avais encor Téotl, le dieu par excellence, Et Vitslibochtli, roi du glaive et de la lance, Punchao le soleil, et la lune Quila Que la nuit à son char de lumière attela. Du monde surhumain puissances redoutées, Terribles quelquefois et toujours irritées, Elles étaient l’effroi de mes peuples, laissant Parfois sortir du fond de leurs antres de sang, Légion de fléaux, la famine, la peste, Enfin la guerre, hélas! pire encor que le reste. Et moi, pour apaiser la colère des dieux, J’aiguisais le tranchant de mes couteaux pieux, Je dressais mes bûchers où le feu se promène, Et j’y faisais brûler une hécatombe humaine. Mais la voix du Sauveur a parlé dans ma nuit L’aube de Bethléem pour moi s’épanouit, Et mes peuples, enfin sortis de leur démence, Ne reconnaissent plus que toi, Dieu de clémence, Toi qui vivais hier, toi qui vivras demain, O Père universel de tout le genre humain! LE CREDO DE L’HUMANITÉ. Oui, le Seigneur est grand! Éternel dans l’immense, Pour lui rien ne finit, pour lui rien ne commence. Auprès de sa splendeur toute splendeur pâlit. Les foudres dans les cieux se taisent quand il passe, Les astres éblouis tressaillent dans l’espace Et l’Océan profond frissonne dans son lit. Oui, le Seigneur est fort! Sa parole féconde Du ventre du chaos a fait sortir le monde, Et son doigt aux soleils a tracé leurs chemins. Sur son axe invisible il fait tourner la terre, Et du torrent des jours, dont il sait le mystère, Il tient l’urne en ses mains. Oui, le Seigneur est bon! Pour toute créature Il fait incessamment travailler la nature, La source des rochers et l’arbre des forêts. Les saisons et les jours font chacun leur ouvrage; Le soleil et le vent, même jusqu’à l’orage Qui féconde le germe au sillon des guérets. Aussi, que toute voix, Seigneur, te glorifie, Toi maître de la mort et maître de la vie, Toi que nous adorons, toi dans qui nous croyons Et qui » dans nos sentiers d’angoisse et de souffrance, Fais resplendir enfin cet astre d’espérance Dont voici les rayons! Que ce phare toujours, ô Seigneur, nous dirige, Flambeau divin par qui notre nuit se corrige! Vers le bien et le vrai guide notre raison. Régie, jetant l’oubli sur nos fautes passées, Toutes nos actions et toutes nos pensées, Et sois notre seul but, notre seul horizon. Sois toujours l’eau vivante où notre âme s’abreuve, Que nos coeurs sans murmure acceptent toute épreuve. Que notre pied demeure au sentier de ta loi: Laisse régner toujours la concorde où nous sommes, Et donne-nous d’aimer, ô Seigneur, tous les hommes, Tous nos frères en toi. Tous nos frères en toi, garde-les dans ton ombre. Verse-leur le trésor de tes grâces sans nombre. Fais régner le bonheur sous leurs toits triomphants, Et bénis à la fois leurs champs toujours prospères, Le seuil de leurs maisons, les tombes de leurs pères Et les berceaux joyeux où dorment leurs enfants. Dispense de tes mains, ô Seigneur, toujours pleines Les toisons à leurs prés, les moissons à leurs plaines, A leur coeur la lumière, a leur esprit le jour. Pour toujours mets entre eux la paix douce et sereine. Ote aux grands le mépris, ôte aux petits la haine, Et donne à tous l’amour! DERNIÈRE VISION DU POÈTE. Oh! comme la nature est belle et magnifique! O Seigneur, c’est ainsi que ta main pacifique A l’homme la livra lorsque, dans ta bonté, Tu l’eus fait pour la vie et pour l’éternité. On dirait le jardin céleste, ton domaine, Où le souffle éternel du printemps se promène, Où rien ne doit mourir, rien, excepté la mort, O Seigneur, et le mal, père obscur du remord. Comme au jour où ta voix souveraine et féconde Du gouffre du néant eut évoqué le monde, La terre au ciel sourit, couverte de splendeur. De son enfance elle a la grâce et la candeur. Un avril, qui n’aura point de un, dans ses plaines Épanche le trésor de ses corbeilles pleines, Et l’arbre des saisons prodigue en même temps Les présents de l’automne et les fleurs du printemps. Montagnes, dont l’autour fait dans l’air ses étapes; Collines, que les ceps émaillent de leurs grappes; Sources, dont les rochers, mamelles de granit, Font jaillir les flots purs et que rien ne ternit; Plantes, qu’on voit mêler, par la brise bercées, Les gemmes de vos fleurs aux perles des rosées; Lacs, dont l’azur profond, miroir toujours changeant, Regarde au ciel passer les nuages d’argent; Ruisseaux, qui gazouillez dans l’herbe vos murmures; Champs moitié verts, moitié dorés de moissons mûres; Forêts, où prés du loup le cerf habite en paix Et qui prêtez le toit de vos rameaux épais À l’oiseau qui converse avec la fleur candide; Image de l’Éden perdu, terre splendide, Poème étincelant de fleurs et de rayons, Mille rhythmes joyeux sortant de tes sillons, Mille strophes d’amour sur les arbres écloses, Font des chansons des nids et du parfum des roses, De la voix des forêts et des soupirs du vent L’hymne que la nature adresse au Dieu vivant, Hosanna qui répond à ce cantique immense Que l’aube chaque jour dans l’air bleu recommence Ou dont les astres d’or, dans l’ombre épanouis, Font le concert sublime et visible des nuits. Car, puisque l’homme, après tant de siècles de lutte, S’est senti, grâce à Dieu, relever de sa chute, La terre aussi devait, flore de sa beauté, Revêtir le manteau de sa virginité. Or, de ce cadre plein d’une lumière sainte Comme je contemplais la radieuse enceinte, Je vis, sous les rameaux de deux larges palmiers Qu’égayaient de leur vol colombes et ramiers, Deux beaux groupes assis, qui, dans l’herbe et la mousse, Respiraient la fraîcheur de l’ombre calme et douce. Et c’étaient des vieillards et c’étaient des enfants. Et les enfants jouaient, heureux et triomphants. On les eût pris, à voir leurs yeux pleins d’étincelles, Pour des anges du ciel, s’ils avaient eu des ailes, Et sur leur front candide et vermeil s’annonçait L’esprit de l’homme juste et fier qui commençait. Plus calmes, les vieillards, qu’un même coeur rassemble, Souriaient aux enfants, ou devisaient ensemble, Parlaient de la bonté de Dieu, leur créateur, Et, louant tour à tour dans son oeuvre l’auteur, Semblaient, tout transportés d’une extase suprême, Communier avec la nature elle-même. Plus loin, un laboureur, sans boeufs, sans aiguillon, Conduisait sa charrue et traçait son sillon. Le travail n’est-il pas pour l’homme une prière? Mais la nature est bonne, et voilà que, derrière Le soc étincelant qui toujours marche et va, La future moisson germe et lève déjà. Plus loin encor, plus loin, tout au fond de la plaine. Où chaque brise aux fleurs parfume son haleine, Je vis s’épanouir un splendide jardin, Et rien qu’à sa beauté, je devinai l’Éden. Mais, depuis vingt mille ans, sa porte condamnée Fermait aux fils d’Adam son entrée obstinée, Et, debout sur le seuil du Paradis de Dieu, Veillait un ange armé d’une lame de feu. Il était là depuis les premiers jours du globe. De la création on voyait encor l’aube Étinceler au fond de ses yeux éclatants. Il avait, sans vieillir, vu s’écouler les temps. Ses bras semblaient taillés dans la neige des pôles; Ses cheveux déroulés flottaient sur ses épaules, Et son front rayonnait de la double beauté De l’être et de l’esprit, fils de l’éternité. En ce moment un homme, un vieillard pâle, austère, Comme ne tenant plus aux choses de la terre, Traversa la largeur de la plaine. On voyait L’extase illuminer son oeil qui flamboyait. Sur ses cheveux blanchis, sur son front morne et sombre, Que de siècles avaient accumulé leur ombre! Que de remords cachés et de deuils avaient mis Des rides à son coeur et sur ses traits blêmis! D’où vient ce pèlerin? Où va ce patriarche? Malgré les ans, son pied est ferme, il marche, il marche D’un pas de plus en plus rapide et diligent. Le signe des chrétiens, une humble croix d’argent Pend au chapelet noir qui lui sert de ceinture. Le soleil couvre d’or sa tunique de bure Et semble, devinant l’homme des visions, Vouloir le revêtir d’un manteau de rayons. Les oiseaux dans les cieux, les arbres sur la terre Ont l’air d’interroger ce spectre de mystère, Et moi-même je crus, en voyant ce vieillard, Un fantôme sorti de la nuit d’un brouillard. Aidé de son bâton, rameau noueux d’un chêne, Il monte lentement une rampe prochaine Et par degrés s’élève au sommet d’un rocher Si haut que le chamois peut seul en approcher. Là, debout comme l’aigle, enfant des hautes cimes, Éclairé du grand jour qui luit aux lieux sublimes, Il ouvre les deux bras et les tend vers le ciel, Comme sur le Nébo, le guide d’Israël, Lorsqu’il eut entrevu, toutes larges ouvertes, La terre de promesse et ses campagnes vertes Et ses vallons souvent dans un rêve apparus. Or ce second Moïse était Ahasvérus! Mais, - pendant qu’il est là qui regarde et contemple La terre où le Seigneur s’est reconstruit son temple, Et que, le front baigné dans l’azur du ciel bleu, Il se sent, chaque instant, plus rapproché de Dieu, - Pourquoi le laboureur avec sa main fiévreuse Arrête-t-il son soc dans le sillon qu’il creuse? Et pourquoi pousse-t-il ce cri d’étonnement? A ses pieds, dans le sol, qui s’ouvre largement, Il voit étinceler une chose inconnue. Relique du passé, c’est une lame nue, Acier à deux tranchants et rouillé par endroits. Sa poignée est de cuivre et figure une croix, Et Tanne, s’allongeant de plus en plus étroite, S’aiguise et se termine en pointe fine et droite. Car c’est un glaive. L’homme au coeur presque interdit Le prend et, Rapprochant des vieillards, il leur dit: « Qui sait à quoi servit autrefois cette lame? « « A coup sûr, ce n’est pas un soc, je le proclame. » Les vieillards, regardant le glaive tour à tour, De leur groupe étonné lui font faire le tour, Et pas un seul d’entre eux, pas même le plus sage, De l’acier belliqueux ne devine l’usage. L’arme jusqu’à trois, fois suit le même chemin. Mais, comme elle voyage ainsi de main en main, Tantôt la pointe en l’air et tantôt la poignée, - Voyant la croix, d’un flot de lumière baignée, Un enfant, inspiré d’une sainte ferveur, S’écrie: « Oh! regardez! C’est la croix du Sauveur! » » - « En vérité, c’est elle! » exclament tous ensemble. Puis un des vieillards prend avec sa main qui tremble Le vieux glaive, symbole enfin transfiguré, Et plante dans le sol le signe vénéré. Parmi l’herbe et les fleurs où le soleil ruisselle, Couverte de rayons, la croix sainte étincelle, Et tous, vieillards, enfants, en tombant à genoux, Disent: « Que le Seigneur soit et reste avec nous! » Prosternez devant Dieu votre coeur et votre âme, Laissez monter au ciel vos prières de flamme; Car voici qu’Adam vient, père du genre humain. Il s’avance tenant une palme à la main. Son visage, éclairé d’une sainte lumière A repris tout l’éclat de sa beauté première, Et de tout son passé, larmes, deuils et regrets, Rien n’altère le calme auguste de ses traits. Tout resplendit en lui. Tout rayonne dans Eve. Leur Caïn pardonné semble sortir d’un rêve, En s’appuyant au bras d’Abel qui le conduit. Et toute la famille humaine qui les suit, Vaste rameau du tronc des peuples et des races Dont Dieu seul sur la terre a pu suivre les traces Et qu’il a vus passer, c’est-à-dire souffrir, Attend l’heure où l’Éden consente à se rouvrir. A mesure qu’Adam, toujours serein et calme, S’avance, en élevant vers le ciel bleu sa palme, O miracle suprême! il voit du Paradis La porte s’ébranler sur ses vieux gonds maudits, Puis s’ouvrir toute large, - et, vision étrange, Du seuil longtemps fermé voilà s’écarter l’ange, Qui dit, posant le pied sur son glaive de feu: « Soyez les bienvenus dans la maison de Dieu! » Mais, avant de rentrer dans sa sainte patrie, L’aïeul des nations, de sa lèvre attendrie Baisant trois fois le seuil du jardin éternel, Y répand tout son coeur dans ce chant solennel: « Merci, Seigneur, ô toi, le grand, le bon, le Juste, « Souverain, par la force, et par la gloire, auguste! « Ton pardon quelque jour sur tout crime descend. « Car tu m’as relevé dans ma race rebelle, « Et dans ton paradis, où ta voix me rappelle, « Va rentrer l’exilé tant de siècles absent. « Ta droite m’a frappé. Ta droite me redresse. « Sur mon arbre de deuil refleurit l’allégresse. « Dans mon sentier d’erreurs reverdit le réel. « Mes pieds ont achevé ma route expiatoire, « Et ton doigt m’a montré mon chemin de victoire. « Dans le chemin du ciel. « Mes générations ont vidé goutte à goutte « Le calice du mal, de l’orgueil et du doute, « Et tourné vingt mille ans autour des vérités. « Au creuset des douleurs tour à tour épurées, « Tu fais luire à leurs yeux ces étoiles sacrées « Dont la nuit de nos coeurs compose ses clartés. « L’Éden avait fermé sa porte infranchissable. « Laboureurs du désert, nous semions sur le sable, « Sans qu’une moisson vint dans nos sillons maudits. « Nous avons fait le tour des misères humaines, « Et voici qu’à la un, Seigneur, tu nous ramones « Dans ton saint Paradis! » Puis il prend dans sa main la main d’Ève qui tremble. Au séjour du bonheur tous deux rentrent ensemble, Et tous leurs descendants les suivent pas à pas Dans cette paix de Dieu qu’ils ne soupçonnaient pas. Pendant ce temps, du haut du rocher qu’il domine, Ahasvérus regarde, et son front s’illumine, Et sa bure devient lumière, et par degré Se couvre de splendeur l’homme transfiguré. Une larme, longtemps dans son coeur prisonnière, En ce moment jaillit de ses yeux, la dernière, Et, tendant vers le ciel ses deux bras décharnés: « Seigneur, dit-il, voici que vous me pardonnez! « Votre miséricorde, ô mon Dieu, soit bénie! « J’ai trouvé le repos, ma route étant finie. » Il dit, et son bâton qu’il prend par les deux bouts Il le ploie et le casse en deux sur ses genoux. Source: http://www.poesies.net