Biographie Nationale De Belgique. Par André Henri Constant Van Hasselt. (1806-1874) TABLE DES MATIERES Adenès. Alix De Louvain. Arschot, Arnulf (comte D') Assche, Godefroid (Et Henri D') Baudoin Ier (Roi De Jérusalem.) Beaufort-Spontin. (Guillaume II De) Beaufort-Spontin. (Guillaume III De) Beaufort-Spontin. (Jacques De) Beaufort-Spontin. (Frédéric-Auguste-Alexandre, duc De) Bergen. (Adrien Van) Carloman. (Roi) Carloman. (Maire) Notes. Adenès. ADENÈS ou ADANS, surnommé le Roi, poëte, né dans le Brabant, xiiie siècle. Sur cet écrivain, à coup sûr un des plus considérables, quoiqu’un des moins renommés de son temps, l’histoire littéraire ne possède guère d’autres détails que ceux dont nous sommes redevables à lui-même et qui se trouvent semés çà et là dans ses écrits comme par hasard. Si le nom d’Adenès, sous lequel il est plus généralement connu, n’est tout simplement qu’un de ces diminutifs dont l’usage fut si commun au moyen âge, ou si, comme le pense M. Paulin Paris (Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 679), il fut donné à notre Adam pour le distinguer du célèbre Adam de la Halle, son émule et son contemporain, c’est ce qu’il est impossible de décider. Nous n’avons pas des lumières plus certaines pour déterminer d’une manière précise la signification de son surnom le Roi. Adenès le prit-il parce que, selon M. Paris (ouvr. cit., p. 677), il occupa, à la cour du duc de Brabant Henri III, la charge de chef ou roi des ménestrels, fonction très- complexe, en vertu de laquelle celui qui s’en trouvait investi était à la fois «chef d’orchestre, directeur de théâtre et s’il nous est permis d’ajouter intendant des plaisirs?» Ou parce que, d’après de La Serna Santander (Mémoire historique sur la bibliothèque dite de Bourgogne, p. 118) et Ferdinand Wolf (Ueber die alt-französichen Heldengedichte, p. 30), il fut attaché au service du même prince en qualité de héraut ou de roi d’armes? Ou parce que, s’il faut en croire M. Francisque Michel (Examen critique du roman de Berte, p. 7), il fut chef ou roi d’une de ces associations littéraires qui, connues sous le nom de puys et instituées à l’exemple des cours d’amour de la Provence, existaient en Flandre depuis la première moitié du xiiiesiècle et s’y sont perpétuées jusqu’à nos jours sous la dénomination plus moderne de sociétés de rhétorique? Ou bien parce que, d’après l’opinion de Roquefort (État de la poésie française pendant les xiie et xiiie siècles, p. 138), il obtint simplement une couronne dans quelque concours poétique ouvert par l’une ou l’autre de ces compagnies? Rien ne nous permet de l’affirmer. On ne possède pas des renseignements plus positifs sur le lieu de naissance, sur la famille, ni sur la position sociale d’Adenès. Cependant nous pouvons admettre, d’après une conjecture généralement consacrée, qu’il fut d’origne brabançonne. En effet, il nous apprend lui- même, dans un poëme, inédit encore, de Cléomadès, qu’il dut à la munificence du duc de Brabant Henri III le bienfait de son instruction littéraire et de son éducation. On sait que ce prince, qui gouverna le duché depuis l’an 1248 jusqu’à sa mort, survenue en 1261, accueillait volontiers les poëtes et qu’il cultivait lui même les lettres avec quelque succès, comme l’attestent trois ou quatre de ses chansons que le temps nous a conservées. C’est de lui qu’Adenès entend parler en disant: Menestrex au bon duc Henri Fui. Cil m’aleva et norri Et me fist mon mestier aprendre. De ces lignes on a déduit naturellement que notre poëte vit le jour dans le Brabant, qu’il appartenait à une famille peu favorisée des dons de la fortune et, que sa naissance ne saurait guère être reportée au delà de l’année 1240. On y voit aussi qu’une fois initié à l’art de la poésie, il obtint la position officielle de ménestrel de la cour de son généreux protecteur. Si, à ce titre, il vécut dans une certaine familiarité littéraire avec Henri III, on ne le sait pas d’une manière certaine; mais rien n’autorise à en douter. En effet, dans plusieurs passages de son poëme de Cléomadès, il manifeste le plus vif attachement pour ce prince. Même lorsque, le 28 février 1261, le duc, se trouvant malade à Louvain et sentant venir la mort, eut fait ouvrir toutes larges les portes de son hôtel, afin que, riches et pauvres, on laissât pénétrer autour de sa couche tous ceux qui le souhaiteraient, Adenès assista pieusement à cette belle agonie, durant laquelle, dit-il, loin d’avoir besoin de sermons, le mourant prêchait lui-même les autres et distribuait des aumônes. Je meïsmes aussi i fui, Qui puis bien dire, sans doutance, K’ains plus bele reconnoissance Ne pot avoir mes hom mortes Que il ot. Diex en soit loés! Bien des années après ce jour, il se souvint encore avec attendrissement de la triste et touchante scène dont il avait été témoin, et s’écria dans l’élan de sa douleur et de sa reconnaissance: Loiaus princes fu et gentis, Et bons, el biaus, et dous, et fraus, Et courtois. Nous ignorons quelle fut, à la cour de Brabant, la position d’Adenès durant les longues querelles intestines dont le duché fut le théâtre après la mort de Henri III et qui s’élevèrent à l’occasion de la tutelle des enfants mineurs encore de ce prince. On sait que ce fut seulement en 1267 que l’aîné, Henri, disgracié de la nature et faible d’esprit, se retira dans un monastère d’augustins à Dijon, après avoir abdiqué l’autorité ducale en faveur de son frère puîné, Jean, premier du nom; que celui-ci, alors à peine âgé de seize ans, fut inauguré l’année suivante et que Godefroid, le plus jeune des trois fils du feu duc, fut investi du comté d’Arschot. Ces deux princes paraissent avoir continué à notre poëte la protection et la bienveillance dont leur père l’avait honoré; car il s’exprime en ces termes dans le poëme de Cléomadès: Lui (Jean) et mon seignor Godefroit Maintes fois m’ont gardé de froit. Cependant il ne resta pas longtemps à la cour du nouveau duc, soit que son imagination, surexcitée par les créations romanesques et par les poétiques incidents des gestes au récit desquels il allait consacrer exclusivement son talent, lui eût inspiré le goût des voyages lointains et des aventures peut-être, soit qu’il n’eût pas trouvé dans Jean un admirateur assez fervent des lettres françaises, ce prince, poëte lui-même, s’adonnant plus spécialement à la culture de la langue flamande, comme on peut l’inférer des neuf chansons qu’il nous a laissées et qui sont écrites dans cet idiome. Quel qu’ait été le motif réel de son départ du Brabant, nous le trouvons attaché, en 1269, à Gui de Dampierre, futur comte de Flandre, dont le père, Guillaume, avait été un zélé protecteur des poëtes, selon le témoignage de Marie de France et d’autres écrivains contemporains. Gui lui-même avait hérité de son père le goût de la poésie, comme l’atteste Adenès dans ces vers de son chant des Enfances Ogier: Li jongleöur deveront bien plourer Quant il morra; car moult pourront aller Ains que tel prince puissent mais recouvrer. La nouvelle position d’Adenès devait lui sourire d’autant plus que son maître, l’un des principaux grands vassaux de la France, du chef de sa mère, Marguerite de Flandre, se préparait à prendre part à la deuxième croisade organisée par le roi saint Louis. Aussi bien cette expédition allait offrir au poëte l’occasion de voir de près le spectacle de ces grands coups d’épée qu’il s’apprêtait à décrire dans ses chants. En effet, nous le voyons, au printemps de l’année 1270, suivre, avec tout le corps des ménestrels, Gui de Dampierre au port d’Aigues-Mortes, où se rassemblait l’armée royale. On sait que cette croisade, destinée d’abord à soutenir le pouvoir déjà chancelant des chrétiens en Syrie, fut brusquement détournée de son cours par l’influence égoïste du roi Charles de Sicile et dirigée vers Tunis. Arrivée en Afrique, le 18 juillet, elle rentra en Europe le 18 novembre, après avoir accompli quelques infructueux faits d’armes et vu mourir, deux mois auparavant, le roi Louis non loin des ruines historiques de Carthage. Adenès descendit-il avec son maître sur la côte d’Afrique? ou resta-t-il dans l’un des navires qui se tinrent à l’ancre sur la rade de Tunis, avec les maisons de la reine de Navarre, de la comtesse d’Artois et de la femme de Philippe de France? Aucun document ne nous renseigne à ce sujet. De sorte que notre poëte se vit peut-être trompé dans l’espoir qu’il devait nourrir d’assister à quelque importante action militaire, ou de s’y mêler, à l’exemple de son poétique prédécesseur, Quesnes ou Conon de Béthune. La flotte ayant transporté l’armée royale de Tunis à Trapani, en Sicile, vers le milieu du mois de novembre 1270, nous y retrouvons Adenès visitant tour à tour les villes de Montréale, Palerme, Catane et Messine. Vers la fin de janvier 1271, il passe, avec la maison de Gui de Dampierre, le détroit du Phare; puis, il traverse, à petites journées, toute l’Italie du sud au nord, par Cosenza, Naples, Capoue, Rome, Viterbe, Florence, Bologne, Modène, Reggio, Parme, Bergame, Milan, Novare et Verceil. Le 11 mai, il opère l’ascension du grand Saint-Bernard, dîne au célèbre hospice et arrive le lendemain à Villeneuve sur le lac de Genève. Deux jours après, il atteint Lausanne et prend le chemin de Paris par Dôle, Châtillon, Bar-sur-Aube et Provins. S’il ne fut pas donné à notre poëte de prendre un rôle actif dans l’expédition avortée de Tunis, au moins il rapporta de son voyage une foule de souvenirs dont il enrichit plus tard son poëme des Enfances Ogier et particulièrement celui de Cléomadés. On a prétendu (Ferdin. Wolf, ouvr. cit., p. 31) qu’Adenès suivit à Paris la princesse Marie de Brabant, lorsqu’elle épousa, en 1274, le roi Philippe le Hardi, et qu’il resta, depuis cette époque, attaché au service de cette reine. Cependant ce fait n’est guère probable; car nous savons, par deux états de dépense de la maison de Gui de Dampierre, que, pendant les années 1275 et 1276, notre poëte fut encore l’objet des libéralités de ce prince. Puis, d’ailleurs, Adenès lui-même, après nous avoir dit qu’il écrivit sa geste des Enfances Ogier à la demande du comte de Flandre, ajoute: Ce livre veuil la roïne envoyer Marie. En outre, à la fin du roman de Cléomadès, le dernier de ses écrits, il nous apprend lui-même qu’il appartenait à Gui de Dampierre: Et (Diex) gart le bon conte Guion De Flandres, eui loer doit on; Car en lui maint, par vérité, Fois et honnours et charité; Et certes, se à lui n’estoie, De la bonté plus parleroie De lui, etc. Il résulte évidemment de là qu’il était encore attaché à la maison de Flandre, alors que la princesse brabançonne portait déjà depuis longtemps la couronne des lis. Jusqu’à quelle époque demeura-t-il à la cour de Gui? Aucun renseignement ne nous permet de le préciser. Entra-t-il même au service de la reine Marie? Aucun fait ne nous éclaire sur cette question, bien qu’il nous soit difficile de comprendre comment il eût pu, sans avoir longtemps séjourné sur les bords de la Seine, étudier aussi profondément qu’il paraît l’avoir fait le dialecte de l’Ile-de-France; car, ainsi que l’observe avec raison M. Paulin Paris (ouvr. cit., p. 683), «Nulle part la langue et l’orthographe du xiiie siècle ne sont plus nettement et plus heureusement représentées que dans les manuscrits conservés de ses ouvrages, et qui, souvent exécutés sous ses yeux, sont tous conformes les uns aux autres.» Quoi qu’il en soit, d’après deux indications fournies par le poële lui-même, l’un dans les Enfances Ogier, l’autre dans Berte aux grans piés, il allait parfois à Saint-Denis consulter quelque moine ou la librairie de cette illustre abbaye sur les Ystoires qu’il s’occupait de traduire en poëmes. Ces voyages, qui avaient toujours lieu au printemps, ...Ou tans k’yver convient cesser, Que abrissel prennent à boutonner Et herbelette commencent à lever, il les faisait probablement à la suite du comte Gui, que des liens de famille unissaient à la reine Marie et que, d’ailleurs, ses obligations de vassal de la France devaient assez souvent amener auprès de son suzerain Philippe le Hardi. Peut-être chacun de ces voyages était-il pour Adenès l’occasion de se voir admis auprès de la reine elle-même, qui, fille et soeur de poëte, ne pouvait manquer de faire bon accueil à l’ancien protégé de son père, le duc Henri III, et au ménestrel titulaire du comte de Flandre. C’est sans doute dans une de ces visites qu’Adenès fut présenté à Blanche de France, soeur du roi, et, depuis 1275, veuve de Ferdinand, infant de Castille, à Robert II, comte d’Artois et neveu de Philippe le Hardi, ainsi qu’à Mahaut, fille de ce prince. C’est là, sans doute, aussi que l’idée de son poëme de Cléomadès lui fut suggérée par la reine Marie et par la princesse Blanche, auxquelles il fait allusion dans ces vers: ... Ce me fait reconforter Que me daignierent commander. Que je ceste estoire entendisse Et à rimer l’entrepreïsse Deux Dames en cui maint la flour De sens, de biauté, de valour; mais dont il a pris soin de nous faire connaître le nom dans un acrostiche placé à la fin de ce chant. On ignore en quelle année Adenès mourut. M. Paulin Paris (ouvr. cit., p. 682) assure que notre poëte se trouvait encore, en 1296, au service du comte de Flandre; mais nous ne savons sur quelles preuves cette opinion est fondée, à moins qu’il n’y ait dans cette indication une erreur typographique et qu’il ne faille lire 1276 au lieu de 1296. Quoi qu’il en soit, nous pensons que l’on peut, sans risquer de trop s’éloigner de la vérité, rapporter la mort du ménestrel brabançon à l’une des quinze dernières années du xiiie siècle. Il nous reste d’Adenès quatre grandes compositions épiques: les Enfances Ogier, Berte aux grans piés, Buevon de Commarchis et Cléomadès. La deuxième est la seule qui ait été publiée jusqu’à ce jour. Celle des Enfances Ogier, qui comprend au delà de 8,000 vers et que l’on regarde comme le premier ouvrage de notre ménestrel, est, d’après l’analyse qu’en a donnée M. Paulin Paris, une paraphrase un peu traînante, quoique généralement versifiée avec élégance, du poëme rude, mais animé, que Raimbert de Paris écrivit, au commencement du xiiie siècle, sur les aventures de cet Ogier le Danois dont la merveilleuse légende se mêle si étroitement à celle des paladins de Charlemagne. Le deuxième poëme créé par Adenès est Berte aux grans piés. Il a pour sujet la légende de cette Berthe, fille du roi Flore de Hongrie, dont les romanciers du moyen âge ont fait la mère de Charlemagne, soit d’après une chronique provençale, inédite encore, mais mentionnée par M. Paulin Paris (Hist. litt, de la France, t. XX, p. 702), soit d’après la chronique allemande de Weihenstephan que l’on rapporte au xiiie siècle et que le baron von Aretin nous a fait connaître (Aelteste Sage ueber die Geburt und Jugend Karls des Grossen), soit d’après des récits populaires dont Godefroid de Viterbe (Chronic., part. XVII, ap. Pistor, t. II, p. 300) s’était déjà fait l’écho un siècle avant Adenès, et peut-être même antérieurement à la chronique provençale dont il vient d’être parlé. [1] Beuvon de Commarchis, qui est la troisième chanson de notre poëte et que l’on regarde comme la plus faible de ses productions, constitue une simple imitation ou plutôt un simple remaniement du Siége de Barbastre, l’une des branches du cycle romanesque d’Aimeri de Narbonne et de ses enfants. Enfin, le dernier ouvrage d’Adenès, c’est le roman de Cléomadès. Il est le plus considérable des écrits de notre ménestrel; car il ne comporte pas moins de 18,844 vers octosyllabiques. La scène se passe sous le règne de Dioclétien et le sujet paraît emprunté aux traditions espagnoles ou mauresques. C’est un roman d’aventures dont celui de Valentin et Orson, si populaire qu’il soit encore aujourd’hui, n’est qu’une contrefaçon grossière, et dont la bibliographie nous fait connaître plusieurs reproductions, en prose française et espagnole, publiées vers la fin du xve et au commencement du xvie siècle. Sans doute, comme s’exprime le savant éditeur du roman de Berte aux grans piés, le poëme de Cléomadès est trop long pour offrir une lecture constamment attachante; mais il abonde en traits intéressants pour l’histoire des moeurs contemporaines. Il est précieux pour notre pays à un double titre, d’abord parce qu’il est l’oeuvre d’un Brabançon, ensuite parce qu’il nous donne un aperçu des pérégrinations que Gui de Flandre a dû faire dans différentes parties de l’Italie, en 1270 et en 1271, et qu’il fournit plusieurs détails précieux sur les ducs de Brabant Henri III et Jean Ier. Aussi la commission chargée par l’Académie royale de Belgique de mettre en lumière les grands écrivains nationaux qui se sont exprimés en langue française, a-t-elle décidé que Cléomadès fera partie de cette série de publications, et c’est à l’auteur de la présente notice qu’est dévolu l’honneur de procurer la première édition de cet ouvrage. André Van Hasselt. Alix De Louvain. Alix De Louvain vivait au xiie siècle. Parmi les catastrophes qui signalèrent le premier siècle de la conquête normande en Angleterre, une des plus terribles sans contredit fut la mort tragique et prématurée de Guillaume, unique héritier légitime du roi Henri Ier. Ce jeune prince, qui, déjà solennellement agréé par les barons normands pour successeur de son père, avait le privilége d’être né sur le sol anglais et d’être issu d’une princesse anglo-saxonne, et qui rattachait ainsi par son berceau et par sa mère la race conquérante à la race conquise, avait péri misérablement dans un naufrage durant la nuit du 24 an 25 novembre 1120. Le roi étant veuf et ne possédant plus d’autre enfant légitime qu’une fille, Mathilde, épouse de Henri V, empereur d’Allemagne, fut longtemps en proie à un morne désespoir. Cependant, quoiqu’il approchât déjà de la vieillesse, il voulut se remarier, espérant se créer une nouvelle famille, et prit pour seconde épouse Alix, fille de Godefroid le Barbu, premier duc de Lotharingie de la maison de Louvain. Cette princesse, que les chroniqueurs du xiie siècle appellent tantôt Alix, Aléis ou Adeliza, tantôt Eliza, Athelinde ou Adèle, et dont Philippe Mouskès, de même que l’annaliste de Waverley, vante la rare beauté, l’esprit et la grâce, fut conduite en Angleterre par une suite nombreuse à la tête de laquelle se trouvait Francon, abbé d’Afflighem. La cérémonie du mariage s’accomplit en grande pompe à Windsor, immédiatement après la fête de la Chandeleur, l’an 1122, et, à la Pentecôte suivante, la jeune reine, à qui son époux avait assigné comme douaire le château et le comté d’Arundel, dans la province de Sussex, fut solennellement couronnée, dans l’abbaye de Westminster, par Raoul, archevêque de Canterbury. Depuis le moment où la belle Alix fut unie au roi Henri, quelle action exerça-t-elle sur l’esprit et sur le coeur de ce monstre historique, qui fit maudire par un contemporain l’institution de la royauté comme une inspiratrice de crimes: res regia scelus? Nous l’ignorons. Seulement il nous est permis de conclure que cette influence n’a dû guère être puissante; car nous voyons le roi continuer à faire peser durement son épée sur les vaincus et ceux-ci continuer à protester par la bouche de tous leurs chroniqueurs contre les violences et les atrocités de leur maître et de ses barons. Évidemment un esprit délicat et jeune, comme l’était celui d’Alix, dut se sentir mal à l’aise à côté du farouche vieillard à qui elle était associée. Et ce fut là peut- être un des motifs qui lui inspirèrent de chercher un refuge intellectuel dans la sereine distraction des lettres; car, dès ce moment, nous la voyons prendre une part active, sinon tout à fait directe, au développement de la poésie française chez les Normands. On le sait, Guillaume le Conquérant ne s’était pas borné à déposséder les Anglo-Saxons et à saisir non-seulement leurs terres, mais encore leurs revenus et leurs meubles, pour les distribuer entre ses compagnons d’armes. Il voulut aussi confisquer la langue des vaincus et y substitua la langue française dans tous les actes publics, même dans les homélies religieuses et dans les cours de justice où un témoignage n’était valable que pour autant qu’il fût rendu dans l’idiome des vainqueurs. Si ce fut à cette époque surtout qu’on vit s’implanter dans la littérature française une foule de légendes et de traditions anglo-saxonnes, particulièrement celles du cycle d’Arthus, le héros national dont les vaincus attendaient la résurrection pour les venger des humiliations auxquelles ils étaient soumis, - on vit en même temps, grâce aux mesures du roi normand, s’opérer au delà du détroit l’intrusion d’une multitude de formes et de vocables français dont le mélange avec l’idiome indigène constitue la langue anglaise. Mais l’appât de la conquête n’avait pas uniquement tenté les hommes de guerre. Des aventuriers de toute espèce, jusqu’à des moines fugitifs, émigrèrent vers cette terre ouverte à tous les genres de rapacité, ceux-là pour s’approprier un simple champ avec métairie, ceux-ci pour s’emparer d’une église ou d’une plantureuse abbaye. Les poëtes et les ménestrels normands n’avaient pu manquer de prendre le même chemin, les uns pour essayer de s’attacher à quelque personnage nouveau, les autres pour égayer les loisirs des familles de tant de châtelains enrichis par l’épée. De ce nombre fut probablement le poëte inconnu qui, parlant de la princesse belge, s’exprimait en ces termes: Donna Aaliz la roïne, Par qui valdrat lei divine. Par qui creistrat lei de terre Et remandrat tante guerre Par les armes Henri le rei. et qu’elle engagea elle-même à versifier cette mystérieuse légende de saint Brandain qui a jeté des racines si profondes dans toutes les littératures de l’Europe pendant le moyen âge. L’Histoire littéraire de la France nous fait connaître un autre trouvère qui entretint des relations poétiques avec Alix de Louvain: c’est le normand Philippe de Thaün, des environs de Caen, qui rima, sous le titre de Bestiaire, une sorte d’imitation du Physiologus de Théobald, et dédia son oeuvre à l’épouse du roi Henri, ainsi qu’il le dit en ces vers: Philippe de Thaün En franceise raisun Ad estrait le Bestiaire, Un livre de grammaire, Pur l’onur d’une gemme Ki mult est bele femme; Aeliz est nomée, Roïne corunée, Roïne d’Angleterre. Sa ame n’ait ja guerre. En ebreu, en verté, Est Alix laus de Dé. Un troisième poëte, qui mentionne avec une sorte de déférence intime la princesse brabançonne, fut le trouvère normand Geoffroi Gaimar, à qui nous devons une chronique rimée sous le titre de L’Estorie des Engles, et qui fut probablement attaché à la cour d’Angleterre, comme il le fut plus tard à la maison de Raoul Fitz Gilbert, seigneur de Scampton en Lincolnshire. C’est à lui qu’Alix commanda un poëme à l’éloge du roi son époux. De cet éloge un Normand pouvait se charger sans scrupule. Le poëme lui-même nous ne le connaissons point; mais ce fut sans doute un de ces rhythmes que les trouvères du moyen âge avaient coutume de réciter en les accompagnant d’une sorte de mélopée, puisque, selon le témoignage du poëte, il lui fut enjoint par la reine d’en noter par chant le premier vers: Or, dit Gaimar, s’il ad garant, Del rei Henri dirat avant. Que, s’il en volt un poi parler E de sa vie translater, Tels mil choses en porrad dire K’unkes Davit ne fist escrire, Ke la roïne de Louvain N’en tint le livre dans sa main. Ele en fist fère un livre grant, Le primer vers noter par chant. Le mariage d’Alix avec Henri demeura stérile, et cette circonstance devait bientôt faire naître les plus graves complications. L’empereur Henri V, étant mort le 22 mai 1125, sa veuve Mathilde revint auprès de son père à Windsor, et dès lors la jeune reine vit se ranimer quelque peu sa solitude. Aux fêtes de Noël qui suivirent, le château royal offrit un de ces spectacles solennels comme la chevalerie d’outre-Manche n’en avait admiré depuis longtemps. On y vit arriver tous les comtes et les barons du royaume et du duché, avec écuyers et pennons, puis tous les prélats de Normandie et d’Angleterre, avec chapelains, crosse et mitre. Le roi les avait convoqués pour les inviter à jurer fidélité à sa fille Mathilde et à lui obéir, après la mort de son père, comme ils eussent fait à lui-même. Tous prêtèrent ce serment, et l’un des premiers fut Étienne, fils du comte de Blois et d’Adèle, fille de Guillaume le Conquérant. Un an et demi plus tard, à la Pentecôte de 1127, une autre cérémonie royale s’accomplit à Rouen. Henri mariait en secondes noces sa fille Mathilde à ce Geoffroi, fils de Foulques, comte d’Anjou, à qui l’on donna le surnom de Plantagenêt, parce qu’il avait l’habitude de porter à son chaperon une branche de genêt en guise de plume. Croyant suffisant le serment prêté à son héritière à Windsor, il eut l’imprudence de procéder à cette union sans avoir préablement consulté les seigneurs au moins pour la forme; et cette infraction aux usages féodaux devait amener, dans un avenir prochain, la commotion la plus profonde dans le royaume. A la vérité, lorsque Mathilde, ayant donné, en 1133, le jour à un fils, le roi convoqua une seconde fois les barons et les prélats d’Angleterre et de Normandie, et les requit de reconnaître pour ses successeurs les enfants de sa fille, après lui et après elle; - ils le jurèrent de nouveau. Mais deux ans après, en 1135, Henri mourut dans son duché continental, à Saint-Denis-le-Formant d’où il fut transporté en Angleterre pour être inhumé à Reading, non loin de Windsor. Alors, qui le croirait? on vit tous ces mêmes seigneurs, hommes d’épée et hommes d’Église, qui s’étaient engagés par serment à reconnaître et à soutenir la royauté de Mathilde et de ses enfants, se parjurer et conférer la couronne à Étienne de Blois. Depuis le moment de cette usurpation, Alix disparut pour quelque temps de la scène de l’histoire. Probablement elle se retira dans son château d’Arundel, où nous la retrouvons un peu plus tard. Ce fut là peut-être que, d’après un chroniqueur normand, elle épousa en secondes noces ce Guillaume d Aubigny qui fut connu, depuis cette époque, sous le nom de comte d’Arundel et qui devait jouer bientôt un rôle si important dans les démêlés du roi Henri II avec Thomas Becket, bien qu’un autre écrivain (Chronic. Gervasii Cantuariens. ad ann. 1139) laisse planer quelque soupçon sur la légitimité du lien qui unissait Alix à ce seigneur. Quoi qu’il en soit, lorsque, après un règne de deux années, la popularité d’Étienne de Blois se fut usée et qu’une partie des barons et des prélats, se ressouvenant du serment qu’ils avaient prêté à la fille de Henri Ier, eurent commencé à se prononcer pour la royauté de cette princesse, Alix fut la première à offrir, dans la forteresse d’Arundel, à sa bru Mathilde un point d’appui d’où elle pût seconder les efforts de ses partisans. On sait que la guerre civile, allumée par cette compétition royale, se prolongea avec des chances diverses jusqu’en 1153, et qu’elle se termina par un accord en vertu duquel la couronne serait définitivement dévolue aux Plantagenêts, après la mort d’Étienne de Blois, événement qui se réalisa en 1155. Depuis 1139, Alix n’était plus intervenue personnellement dans cette lutte sanglante et acharnée, et son nom paraît entièrement effacé de l’histoire. Cependant elle donna encore signe de vie dans un acte de libéralité qu’elle signa en 1148. Cette charte, qui conféra au monastère d’Afflighem la possession de plusieurs domaines situés en Angleterre (terræ in Iderswerda et Westernæredonc, in Vremdyc, Frondic et Pakinge), doit être considérée à la fois comme un patriotique hommage rendu à un établissement qui a toujours été un objet particulier des largesses des comtes de Louvain et des ducs de Brabant, et comme un pieux souvenir attaché à la tombe du frère de la donatrice, Henri, qui y était mort en 1140, sous l’habit de moine. Alix elle- même cessa de vivre le neuvième jour des calendes de mai (23 avril) 1151. Ses restes mortels furent inhumés dans l’église d’Afflighem, quoique son décès ne se trouve pas marqué dans l’obituaire de l’abbaye brabançonue. André Van Hasselt. Duchesne, Rerum normannicar. Scriptores. - Twysden, Histor. anqlican. Scriptores. - Gale, Rerum anglican. Scriptores. - Dinteri Chronicon. - De La Rue. Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères. - Histoire littéraire de la France - Butkens, Trophées. - Aug. Thierry, Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Arschot, Arnulf (comte D') ARSCHOT (Arnulf comte D’), homme de guerre, vivait au xiie siècle. Dans la grande épopée des croisades, il se présente une foule d’épisodes dont plusieurs constituent des faits d’armes éclatants, mais dont la plupart ont été presque entièrement laissés dans l’ombre, l’attention des contemporains s’étant plus particulièrement fixée sur les lignes principales de ce vaste poëme. De ce nombre est la croisade de Portugal, qui eut lieu en 1147, et à laquelle les Belges prirent une part si considérable. Trois années auparavant, le deuxième comte de Portugal, Alphonse- Enriquez, dont le père, Henri de Bourgogne, avait été investi de ce fief par le roi de Castille, Alphonse le Brave, s’était déclaré indépendant de son suzerain et avait pris publiquement le titre de roi. Fier de la célèbre victoire d’Ourique, remportée par lui, en 1139, sur les rois maures de l’?lentéjo, de Sylvès, de Mérida et de Badajoz, il continuait avec des chances diverses la lutte qu’il avait engagée avec les infidèles. Maître du cours du Douro, il cherchait à s’étendre du côté du sud et à s’emparer de la ligne du Tage. Déjà il avait enlevé Santarem et songeait à mettre le siége devant Lisbonne. Mais les forces dont il disposait ne suffisaient pas pour assurer le succès d’une si grande entreprise. En ce moment même une flotte de croisés allemands, partie de Cologne et des ports du Weser, ralliait, à Darmouth, sur la côte d’Angleterre, une autre flotte composée de bâtiments flamands et anglais qui se disposait à contourner la péninsule ibérique pour entrer dans la Méditerranée et se diriger vers l’Orient: c’était le 17 mai 1147. Cette armée navale réunie se composait d’environ deux cents voiles et avait pour connétable Arnulf d’Arschot. Ayant repris la mer, elle essuie, après quelques jours de navigation, une violente tempête qui la disperse dans tous les sens. Une cinquantaine de navires seulement atteignent le port de Corim en Gallice, d’où ils s’acheminent vers l’embouchure du Tambre. Là ils jettent l’ancre, et les croisés, ne se trouvant qu’à six milles de Compostelle, entreprennent un pèlerinage au tombeau si fameux alors de saint Jacques, où ils célèbrent la Pentecôte. Puis ils remettent à la voile et relâchent, à l’entrée du Douro, décidés à y attendre l’arrivée du connétable, qui les rejoint le onzième jour avec le reste des bâtiments. Dans ces entrefaites, le roi Alphonse entame des négociations avec l’armée chrétienne et la décide à entreprendre le siége de Lisbonne. Aussi bien combattre les infidèles en Europe ou les combattre en Asie, n’est-ce pas accomplir le même voeu? D’ailleurs, le pillage de cette riche cité musulmane n’est pas à dédaigner. La flotte tout entière ayant remis à la voile, gagne l’embouchure du Tage, et, le 28 juin, elle prend position devant la future capitale du Portugal, les Anglais en aval, les Flamands en amont du fleuve. Aussitôt Arnulf et le roi Alphonse prennent les dispositions nécessaires pour l’investissement, immédiat de la place. Une partie des pèlerins sont débarqués et, unis aux Portugais, ils cernent la ville du côté de la terre, tandis que les navires la menacent du côté du Tage. Dès le surlendemain une vive attaque est ordonnée, et les croisés s’emparent des faubourgs. Mais ils se trouvent tout à coup arrêtés devant le corps même de la forteresse, reconnaissant l’impossibilité de l’enlever à moins de recourir à un siége en règle. On se met donc à creuser les acheminements et à construire les tours et les machines destinées à battre les murailles, Ces travaux occupent les assaillants durant tout un mois, dont chaque jour est marqué par un combat plus ou moins sanglant; car les assiégés ne restent pas inactifs, et leur nombre, s’il faut en croire un témoin des événements, s’élève à plus de deux cent mille combattants, tandis que l’armée chrétienne en compte à peine treize mille. Cette considérable disproportion de forces suffit pour faire comprendre combien, d’une part, la résistance dut être terrible, et combien, de l’autre part, il fallut de prodiges de courage et d’énergie pour venir à bout de l’entreprise où l’on s’était engagé. Le 1er août fut désigné pour un assaut général. Deux tours mouvantes, l’une construite par les Flamands, l’autre par les Anglais, s’avancèrent vers les murs, et les navires s’approchèrent des remparts pour y abattre leurs ponts volants. Mais, en ce moment, les Sarrasins opérèrent une vigoureuse sortie, refoulèrent les chrétiens et détruisirent au moyen du feu grégeois la tour des Anglais, ainsi qu’une grande galerie de sape établie par les Flamands pour pratiquer une brèche dans l’enceinte de la place. Ce désastre anéantissait les travaux d’un mois entier. Cependant, grâce à l’héroïque sang-froid d’Arnulf et du roi Alphonse, les assiégeants ne se découragèrent point. Ils parvinrent à rétablir leur galerie de sape et à miner une partie des remparts, malgré les efforts que la garnison mit en oeuvre pour détruire ce travail, et les fréquentes sorties qu’elle ne cessait d’opérer. Dans ces entrefaites, la famine commença à sévir parmi les assiégés, qui, cernés de toutes parts, se virent bientôt réduits à se nourrir de la chair de cheval et même de chien. Toutefois l’acharnement qu’ils mettaient à se défendre n’en fut pas diminué. En effet, lorsque, dans la journée du 15 octobre, les croisés essayèrent de s’emparer de la ville par une brèche de deux cents pieds de large que la mine avait ouverte durant la nuit précédente, ils se virent inopinément arrêtés par un nouveau retranchement formé à la hâte et garni d’archers et d’une multitude de machines de trait. Repoussés avec une perte considérable, malgré la vigueur de l’attaque, ils étaient près de se livrer au découragement. Mais, quelques jours plus tard, ils se trouvèrent en mesure de tenter un nouvel assaut, un habile architecte pisan ayant achevé de construire une tour mouvante plus haute et plus solide que celle que les Sarrasins avaient brûlée. Le 21 octobre, cette formidable machine, protégée par des peaux de boeufs contre les atteintes du feu grégeois, s’approche lentement de la brèche dont tous les défenseurs tombent sous la grêle épaisse de traits et de flèches que les archers et les arbalétriers flamands et allemands ne cessent de leur lancer. De partielle qu’elle a été pendant quelque temps, l’attaque ne tarde pas à devenir générale. Elle est si furieuse et si bien conduite que les assiégés cèdent de toute part. Reconnaissant bientôt l’impossibilité de continuer la résistance, ils demandent enfin à capituler, et les croisés leur accordent la vie sauve et la liberté de sortir de la place, mais sans pouvoir emporter une arme ni rien de ce qui leur appartient. S’il faut en croire une ancienne légende castillane, le commandant musulman de Lisbonne, appelé Banalmasar, confessa, dans cette circonstance, la supériorité du Dieu des croisés et embrassa le christianisme. Quoi qu’il en soit, ceux-ci trouvèrent dans la ville un butin si considérable que beaucoup d’entre eux se fixèrent en Portugal: fait qui nous explique l’existence dans cette contrée, d’un grand nombre de noms de famille dont l’origine est évidemment flamande ou allemande. Un de nos historiens les plus compétents, M. le baron Kervyn de Lettenhove, s’en autorise même pour voir dans le nom du bourg de Villaverde un souvenir des croix vertes que portaient les croisés belges. L’année de la naissance et celle de la mort d’Arnulf d’Arschot nous sont inconnues. L’histoire ne nous fournit sur la biographie de ce personnage aucun autre détail que la brillante expédition dont il fut le connétable et qui assura au nouveau royaume de Portugal la possession de sa capitale Lisbonne. André Van Hasselt. Epistola Arnulfi ad Milonem, epicopum Morinorum, ap. Martène et Durand, Amplissima Collect. t. I, p. 800. - Epistola Dodecheni abbatis, ap. Pistorium, Rerum germanic scriptor., t. I, p. 676. - Helmondi Chronic. Slavor., lib. I, cap. 61, ap. Leibnitz, Scriptor. Brunsv., t. II, p. 588. - Henric Huntingdon, Histor., lib. VIII, ap. Savil, Rerum anglicar. scriptor., p. 169-228. - Romancero castellano, edit. de Depping, t. I, n. 201, comp. n. 202 et 203. Assche, Godefroid. (Et Henri D') Assche (Godefroid et Henri D’), hommes de guerre du xie siècle. - Les deux frères Godefroid et Henri d’Assche figurent avec un certain éclat parmi les chevaliers lotharingiens et belges qui prirent part à la première grande croisade. Ils appartiennent à l’importante lignée des seigneurs d’Assche, qui, investis de la dignité de guidons héréditaires du Brabant, virent leur descendance mâle et directe s’éteindre vers 1217, année où la dernière représentante de leur nom, Elisabeth, fit entrer les titres de leur race dans la famille des Grimberghe par son mariage avec Guillaume, seigneur de cette maison. La date de leur naissance est inconnue; mais on peut la placer approximativement entre les années 1050 et 1060. La première fois que leur nom se trouve positivement mentionné, c’est dans l’acte de vente par lequel Ide de Boulogne et ses deux fils, Godefroid de Bouillon et Baudouin, transportèrent au chapitre de Sainte-Gertrude de Nivelles les alleux de Baisy et de Genappe: acte qui, selon le cartulaire de cet établissement, s’accomplit en 1096, dans l’église de Saint-Servais à Maestricht et que Godefroid et Henri d’Assche signèrent comme témoins. Attachés l’un et l’autre à la maison militaire du duc Godefroid, ils partirent avec lui pour l’Orient dans le courant du mois d’août 1096. L’armée lotharingienne prit route, comme on sait, par l’Allemagne et par la Hongrie. Mais, quand elle fut arrivée à la frontière de ce royaume, il fallut négocier avec le roi Kalmany, afin d’obtenir le libre passage à travers ses États. Douze chevaliers furent chargés de cette mission, et à leur tête se trouva Godefroid d’Assche, qui porta la parole au nom de son maître et qui, d’après l’historien Guillaume de Tyr, avait déjà été précédemment envoyé en qualité de négociateur auprès de ce souverain. Lorsque l’armée eut planté ses tentes sous les murs de Constantinople et que l’empereur Alexis eut sollicité à plusieurs reprises Godefroid de Bouillon à venir lui faire une visite dans sa capitale même, le duc, craignant une de ces embûches si familières à la cour de Byzance, fit connaître son refus à l’empereur par l’intermédiaire de trois chevaliers, parmi lesquels nous voyons encore figurer Godefroid d’Assche. Jusqu’alors ce seigneur n’avait rempli que des missions où la parole avait eu à se faire entendre plutôt que l’épée à se montrer, et peut-être fut-il aussi, plus tard, de même que son frère, parmi les grands dignitaires de la maison du duc, qui, avec leur maître, prêtèrent entre les mains de l’Empereur le serment d’hommage exigé des croisés par le despote byzantin. Mais, une fois l’armée transportée en Asie et parvenue à l’extrémité du territoire de l’empire, que les Musulmans n’avaient pas encore entamé, un rôle plus actif commença pour les hommes de guerre. Selon le témoignage de Guillaume de Tyr et d’Albert d’Aix, Godefroid et Henri d’Assche se signalèrent parmi les plus braves. Ces historiens les qualifient tantôt de milites fortissimi, tantôt de strenuitate commendabiles, tantôt encore d’hostibus infestissimi, sans toutefois nous indiquer avec quelque détail les actes d’éclat par lesquels les deux héros belges se distinguèrent. Seulement, au siége de Nicée, qui eut lieu durant les mois de mai et de juin 1097 et qui constitue un des faits militaires les plus mémorables de la première croisade, nous voyons Henri d’Assche diriger la construction d’une de ces énormes machines désignées par la balistique du moyen âge sous le nom de vulpes, renards, et destinées à couvrir les mineurs chargés de porter la sape sous les remparts. Le même seigneur et son frère furent probablement aussi aux côtés de Godefroid de Bouillon lorsque ce prince, assisté de Raymond de Toulouse et d’Hugues de Vermandois, dégagea, dans la vallée de Gorgon, près de Dorylée, le corps d’armée de Bohémond de Tarente, de Robert de Normandie, d’Étienne de Blois, de Tancrède et d’Hugues de Saint-Pol, cerné par l’ennemi et déjà en partie écrasé. Les deux chevaliers belges prirent part à la marche si pénible et si désastreuse que l’armée accomplit à travers la Bithynie et la Phrygie et durant laquelle un si grand nombre de leurs compagnons d’armes succombèrent à la fatigue et à des privations de toute espèce. En effet, nous retrouvons Henri d’Assche (Alb. Aquensis, lib. IV, cap. 47) sous les murs d’Antioche que les croisés investirent le 18 octobre 1097 et dont ils commencèrent immédiatement le siége. Nous ne rappellerons pas les terribles épreuves auxquelles ils furent soumis pendant l’attaque de cette formidable forteresse, qui résista à tous leurs efforts durant plus de huit mois et qui ne tomba en leur pouvoir que par la trahison d’un renégat. Nous ne rappellerons pas davantage l’horrible famine par laquelle ils furent décimés lorsque, se trouvant maîtres de la ville, ils se virent tout à coup cernés eux-mêmes par une armée de deux cent mille combattants placée sous les ordres de Korboga, prince de Mossoul. Bornons-nous à dire que, d’après Albert d’Aix, Henri d’Assche fut un de ceux avec qui Godefroid de Bouillon, dans cette affreuse détresse, partagea son dernier pain. Les croisés eussent été perdus dès ce moment si, par un effort presque surhumain, ils n’avaient eu le courage d’attaquer un ennemi si supérieur en nombre et le bonheur de le mettre dans une déroute complète. Mais leur situation ne tarda pas à devenir plus pénible encore. La multitude des cadavres entassés autour d’Antioche et laissés sans sépulture, corrompit l’air, et une peste affreuse éclata dans l’armée chrétienne. De sorte que, pour échapper à la contagion, les chefs se dispersèrent dans toutes les directions, particulièrement vers la vallée de l’Euphrate. Là se trouvait le comté d’Édesse que Baudouin, frère du duc Godefroid, avait conquis pendant que le gros de l’armée avait marché de Dorylée vers Antioche. Le duc s’y retira avec ses hommes et établit jusqu’à la fin du mois d’octobre 1098 ses cantonnements dans les châteaux d’Aïntab, de Ravendan et de Tellbascher. Ce dernier fut assigné à Henri d’Assche. Mais, atteint par la maladie, le héros brabançon y mourut, et ses restes y furent solennellement mis en terre. Moins heureux que beaucoup d’autres guerriers belges qu’il comptait parmi ses compagnons d’armes, Henri d’Assche n’eut pas le bonheur de pénétrer dans Jérusalem. Son frère Godefroid le fut-il davantage? Nous ne saurions le dire, les historiens des croisades gardant le silence sur son nom depuis le moment où l’armée traversa les âpres solitudes de la Phrygie. André Van Hasselt. Butkens, Trophées, etc., t. II. - Albertus Aquensis, ap. Bongars, Gesta Dei per Francos, t. I. - Guill. Tyrius, ibid., t. I. - Matthæus Westmonastiensis, Flor. histor., ad ann. 1097. Baudoin Ier (Roi De Jérusalem.) Baudoin Ier, roi de Jérusalem, troisième fils d’Eustache II, comte de Boulogne, et d’Ide de Lotharingie, fille de Godefroid III et soeur de Godefroid IV, ducs de Lothier, vivait au xie et au xiie siècle. Baudouin descendait, par sa mère, des anciens comtes de Verdun et d’Ardenne, qui se rattachaient à la Belgique actuelle par de si nombreux liens, notamment par le titre de marquis d’Anvers et par celui de comtes d’Eenham. Quel fut le lieu de sa naissance, nous ne le savons par aucun document contemporain. Mais une tradition, recueillie et confirmée par une suite de chroniqueurs dont quelques-uns remontent au xiiie siècle, lui assigne pour berceau, de même qu’à son frère Godefroid de Bouillon, soit Genappe, soit Baisy, localités brabançonnes qui constituaient des alleux appartenant à Ide de Lotharingie et que cette princesse vendit, en 1096, au monastère de Nivelles, au moment où ses fils s’apprêtaient à partir pour l’Orient avec la première armée des croisés. Plus jeune de quelques années que Godefroid, et fils puîné d’Ide et d’Eustache de Boulogne, Baudouin fut destiné d’abord, comme cadet de famille, à entrer dans les ordres sacrés. Il était déjà pourvu de plusieurs riches bénéfices par les cathédrales de Reims, Liége et Cambrai, lorsqu’on le vit échanger tout à coup la robe des clercs contre la cotte de mailles des chevaliers et prendre pour femme Godehilde, épouse divorcée de Robert de Beaumont et fille de Raoul II, comte de Conches. Un fois entré dans la vie active des hommes de guerre, il ne tarda pas à manifester d’une manière éclatante sa vocation militaire dans plusieurs de ces luttes acharnées dont l’histoire des petites seigneuries féodales est remplie, et la légende nous apprend même comment, ayant été fait prisonnier, dans une de ces rencontres, par Robert, comte de Mortain, il fut délivré de sa captivité par l’intervention miraculeuse de saint Firmat. Aussi, lorsque la première croisade se mit en route vers Constantinople pour se diriger de là vers l’Asie Mineure et la terre sainte, vit-on Baudouin se ranger sous la bannière de son frère Godefroid, avec les autres seigneurs et hommes d’armes lotharingiens. D’après le portrait que le chroniqueur Guillaume de Tyr a tracé de notre héros, Baudouin se distinguait parmi tous les croisés par la hauteur extraordinaire de sa taille. Sans être beau, il se faisait remarquer par la dignité de sa personne. Il avait la barbe et les cheveux bruns, le teint bistré, la lèvre supérieure un peu proéminente, et le nez recourbé en forme de bec d’aigle. Ses membres étaient robustes; et, endurci à la fatigue, il était toujours le premier sous les armes au moment du danger. Cependant, même sous le harnais de l’homme de guerre, il avait conservé quelque chose de la prestance du clerc; et, quand, plus tard, il eut été élevé au trône, la majestueuse gravité avec laquelle il portait la chlamyde royale l’eût fait prendre pour un prélat plutôt que pour un souverain. A la vérité, ces dehors solennels ne servaient qu’à mieux déguiser l’ambition dont le guerrier lotharingien était rempli; car c’est avec raison que le poëte de la Jérusalem délivrée a pu le caractériser en ces termes: Ma vede in Baldovin cupido ingeguo Ch’ all’ umane grandezze intento aspira. La première fois qu’il apparut sur la scène des événements qui signalèrent l’expédition chrétienne, ce fut lorsque Godefroid négocia avec Kalmany, roi de Hongrie, les conditions du passage de l’armée à travers ce royaume. Baudouin et sa femme, qui l’accompagnait, se trouvèrent au nombre des otages qui furent remis au souverain magyare jusqu’à ce que toutes les lances lotharingiennes eussent franchi le cours de la Save, limite méridionale de ses États. Un peu plus tard, pendant les derniers jours de l’année 1096, lorsque les guerriers chrétiens eurent planté leurs tentes sous les murs de Constantinople et que l’empereur Alexis eut défendu à ses sujets de leur fournir des vivres, ce fut Baudouin qui décida, par ses instances, son frère Godefroid à mettre le pays au pillage et qui prit sur lui de refouler dans la ville les troupes impériales, chargées de réprimer ces déprédations. Mais ce fut surtout au printemps de l’année suivante, quand l’armée, ayant pénétré dans l’Asie Mineure, eut mis le siége devant Nicée, que notre héros se signala par la bravoure chevaleresque avec laquelle il aida à disperser la formidable cavalerie que le roi seldjoucide Kilisch-Arslan amenait au secours de sa capitale. La sanglante bataille de Dorylée, qui se livra le 1er juillet de la même année, lui donna une nouvelle occasion d’affermir sa réputation de courage et d’intrépidité. Après cette journée désastreuse, commença, on le sait, la marche laborieuse et pénible que l’armée eut à faire, pendant la dévorante chaleur de l’été, à travers les plaines arides de la Phrygie pour atteindre Antioche de Pisidie et se diriger de là vers cette Antioche de Syrie dont la prise coûta tant de sang et de travaux. Pendant que le gros des forces des croisés s’acheminait lentement de ce côté, Tancrède, à la tête de cinq cents lances, et Baudouin avec sept cents chevaliers et deux mille fantassins, prirent les devants afin d’éclairer le pays. Le premier fit route par Iconium vers Héraclée, d’où il se rabattit brusquement vers le sud et atteignit la ville de Tarse, si importante par son commerce. Ayant intimidé la faible garnison qui la défendait, il l’amena à se rendre aussitôt que l’armée des croisés elle-même approcherait, et obtint d’arborer provisoirement sa bannière sur les remparts. Sur ces entrefaites, Baudouin, qui s’était égaré avec ses hommes, arriva tout à coup devant Tarse, et, abusant de la supériorité de ses forces, il substitua sa bannière à celle de Tancrède, qui leva aussitôt ses tentes et se dirigea vers Adana. Mais à peine celui-ci se fut-il éloigné, qu’un détachement de trois cents chevaliers appartenant à Bohémond de Tarente se montra en vue de la place. Aussitôt Baudouin, faisant accroire à la garnison que c’était l’avant-garde de la grande armée, la somma de leur ouvrir les portes de la ville. Elle lui livra immédiatement plusieurs tours dans lesquelles il s’installa avec ses troupes. Les hommes de Bohémond s’étant approchés pendant ce temps, il leur interdit l’entrée de la forteresse et poussa même la cruauté jusqu’à leur refuser des vivres. De sorte qu’ils furent forcés de camper sous les remparts. Malheureusement, la garnison musulmane, profitant de l’obscurité de la nuit, pénétra furtivement dans le camp des croisés, les surprit pendant leur sommeil, en égorgea une partie et prit la fuite. Ce désastre causa naturellement une vive exaspération parmi ceux qui avaient échappé au massacre, et peu s’en fallut qu’ils n’en vinssent aux mains avec les gens de Baudouin, qui ne réussit que difficilement à apaiser leur colère. Le hasard voulut que dans ce même moment une flotte de pirates flamands, hollandais et frisons, commandée par Guinemer de Boulogne et occupée, depuis huit ans, à faire, de la Méditerranée, le théâtre de leurs déprédations, entrât dans le port de Tarse. Ces hommes d’aventures, Baudouin n’eut pas de peine à les décider à le suivre. Ayant ainsi renforcé sa troupe, il se dirigea vers Mamistra, que Tancrède venait de conquérir et plaça ses tentes devant cette ville où la nouvelle s’était répandue de ce qui venait de se passer à Tarse. A l’arrivée des Lotharingiens, les compagnons de Tancrède ne purent retenir leur colère, et ils le décidèrent à tirer vengeance de l’odieuse conduite tenue envers leurs frères d’armes. Ils opérèrent donc une sortie et tuèrent un bon nombre des gens de Baudouin. Mais celui-ci, ayant promptement rallié les siens, refoula les assaillants dans la ville et en fit un grand carnage. Cette lutte fratricide se termina par une réconciliation à laquelle Baudouin se montra d’autant plus disposé à accéder, qu’il venait d’apprendre que son frère Godefroid avait été dangereusement blessé en chassant un ours dans les escarpements du Taurus. A cette nouvelle, il se hâta de rejoindre l’armée, craignant que le commandement ne lui en échappât si Godefroid venait à succomber à sa blessure. Du reste, cette crainte fut bientôt justifiée par la froideur et le mépris que tous les barons, instruits des événements qui s’étaient passés à Tarse et à Mamistra, s’empressèrent de lui témoigner. Peut-être même Bohémond de Tarente n’eût-il pas manqué de lui demander compte de l’injure faite à son neveu Tancrède, s’il n’avait été retenu par l’estime et l’affection qu’il professait pour Godefroid de Bouillon. Baudouin ne tarda pas à se sentir humilié du dédain qu’on lui montrait et du vide qui se faisait autour de lui. Aussi ne songea- t-il plus qu’à s’éloigner de l’armée. Pour cela il ne lui manquait qu’un prétexte ou une occasion. Cette occasion lui fut offerte par un Grec, nommé Pancrace, qui s’était attaché à son service pendant le siége de Nicée et qui, condamné aux galères pour avoir trahi à plusieurs reprises l’empereur son maître, était parvenu à s’évader de sa captivité. Le Byzantin lui suggéra l’idée de pénétrer dans l’Euphratène, dont la conquête, disait-il, n’offrirait pas la moindre difficulté. Aucun projet ne pouvait sourire à Baudouin autant que celui-là. Mais pas un chevalier ne voulut d’abord le suivre, et ce ne fut qu’à force de belles promesses qu’il réussit à en engager deux cents sous sa bannière. Les hommes de pied, chez qui la répulsion que tous éprouvaient pour son caractère orgueilleux fut plus prompte à céder à l’espoir d’un riche butin, se mirent à son service en plus grand nombre. Le succès de l’expédition dépassa toutes les espérances du guerrier lotharingien. En effet, les chrétiens de toute la région de l’Euphrate supérieur, qui ne subissaient qu’en frémissant le joug et les exactions des infidèles, lui ouvrirent partout volontairement les portes de leurs villes, et même on vit les musulmans abandonner leurs citadelles et leurs forteresses sans attendre qu’il vînt en personne les sommer de se rendre, tant était générale la crainte qu’inspirait son nom. C’est ainsi qu’il se trouva bientôt en possession des châteaux de Tellbascher, de Ravendan et d’un grand nombre d’autres qu’il fit occuper en partie par ses hommes, en partie par les chrétiens du pays, Arméniens ou Grecs. La nouvelle de cette conquête aussi rapide que prodigieuse ne tarda pas à se répandre de proche en proche dans toutes les régions voisines. Au delà de l’Euphrate, Édesse était la seule ville qui ne fût pas occupée par les infidèles. Elle était gouvernée par un prince qui, après l’avoir administrée au nom de l’empereur de Byzance, s’était déclaré indépendant au moment où les musulmans avaient envahi la contrée. Mais l’âge avancé que ce chef avait atteint ne lui permettait plus de la défendre efficacement contre les hordes turques qui, rôdant presque sans relâche sous les murs de la place, en rançonnaient les habitants et se livraient dans les environs à des déprédations continuelles. Aussi, au bruit de l’approche des Latins, le conseil des douze notables qui administraient Édesse de concert avec leur chef, força-t-il le vieillard d’inviter le guerrier chrétien à prendre la ville sous sa protection, de consentir à partager avec lui l’autorité souveraine et de le désigner pour son successeur. Quoique Baudouin n’eût sous la main que quatre-vingts chevaliers, - car le reste de ses forces étaient nécessaires à la défense des châteaux forts qu’il avait conquis, - il s’avança vers l’Euphrate. Mais il ne tarda pas à rebrousser chemin vers Tellbascher, à la nouvelle que l’émir de Samosate lui avait dressé une embuscade non loin du fleuve. Il fit bien; car l’émir le suivit jusqu’à Tellbascher et sembla même disposé un instant à entreprendre le siége de cette forteresse, quand on le vit tout à coup se retirer, le troisième jour. Alors Baudouin se hâta de rassembler les garnisons disséminées dans les différents châteaux qu’il avait conquis et s’achemina résolument vers Édesse. Sa marche fut presque une marche triomphale. Partout les citadelles et les places fortes s’ouvraient devant lui, et les Arméniens, venant à sa rencontre avec des croix et des bannières, lui baisaient les pieds et le bord de ses vêtements comme à leur libérateur. Les habitants d’Édesse surtout l’accueillirent avec des cris d’allégresse. Leur prince et tout le clergé vinrent au-devant de lui et l’introduisirent dans la ville en chantant des hymnes de joie. Cependant le vieux chef édesséen se repentit bientôt de l’engagement qu’il avait contracté. Au lieu de partager avec Baudouin son autorité et ses revenus, il proposa de le prendre à sa solde, lui et les siens, à condition qu’ils se chargeraient de la défense de la ville. Mais, trop fier pour se faire le vassal d’un Grec qui n’était pas même de sang royal, le Lotharingien repoussa cette offre avec indignation et se disposa à quitter immédiatement Édesse. Aussitôt une vive agitation se manifesta parmi les habitants, et une émeute populaire allait éclater, quand le vieillard, se ravisant tout à coup, déclara qu’il adoptait le chevalier franc pour son fils et le serra, en présence de la foule, sur sa poitrine nue, selon l’usage oriental. Baudouin n’eut pas de peine à justifier la confiance que les Édesséens avaient mise dans son épée. Son premier soin fut d’essayer de s’emparer de Samosate dont l’émir les mettait périodiquement à rançon et retenait en otage une partie de leurs enfants; mais, n’ayant pu réussir à enlever cette ville de vive force, il la tint en échec au moyen de quelques postes fortifiés qu’il garnit de troupes et qui la mirent dans l’impossibilité d’inquiéter désormais les habitants d’Édesse. Ceux-ci conçurent alors le dessein de déposséder leur ancien chef de la part d’autorité qu’il s’était réservée. Leurs notables commencèrent par négocier avec lui les conditions de son abdication; mais ils ne purent vaincre sa résistance. De sorte qu’il ne restait plus qu’à le déposer par la force. Une émeute fut donc organisée dans laquelle le vieillard fut tué à coups flèches en essayant de se sauver par la fuite. Baudouin ne s’ingéra point d’une manière ostensible dans ce complot ni dans ce crime. Cependant il en recueillit sans scrupule tous les bénéfices, et accepta la souveraineté d’Édesse avec le riche trésor que son prédécesseur avait amassé. Une fois investi du pouvoir suprême, il songea à consolider le nouvel État qu’il avait projeté de fonder. Plusieurs circonstances heureuses l’aidèrent à réaliser ce dessein. En effet, l’émir musulman de Samosate lui vendit cette ville pour dix mille deniers d’or, et bientôt un autre émir, Balak, lui céda à prix d’argent l’importante forteresse de Saroudsch qui, située entre Édesse et l’Euphrate, permettait à Baudouin de se tenir en communication avec la grande armée chrétienne. C’est ainsi que se fonda ce puissant comté d’Édesse qui, durant la première période de l’existence du royaume de Jérusalem, en constitua au nord-est le principal boulevard et qui resta pendant quarante-cinq ans sous la domination latine. Les chroniqueurs des croisades ne manquent pas de s’étendre sur les habitudes fastueuses du nouveau souverain d’Édesse, qui prit à coeur d’éblouir par son luxe les populations soumises à son autorité. Il avait laissé croître sa barbe à la mode orientale. Il faisait se prosterner devant lui ses sujets et prenait toujours ses repas étant assis les jambes croisées sur de somptueux tapis. Quand il allait visiter l’une ou l’autre ville de son comté, il y faisait son entrée précédé d’un groupe de cavaliers qui sonnaient du clairon, et partout où il allait, on voyait marcher devant lui un dignitaire de sa maison portant un bouclier d’or, sur lequel était figurée la forme héraldique d’une aigle aux ailes déployées. Sa première femme ayant succombé à la fatigue quand la grande armée eut atteint Marasch, dans la petite Arménie, il avait épousé en sécondes noces la fille d’un prince arménien que le chroniqueur Guillaume de Tyr nous fait connaître sous le nom de Tafroc. Mais ce lien ne l’empêcha point de faire de fréquentes infractions à la de fidélité conjugale, quoiqu’il ne se permît jamais de donner du scandale ni d’employer la violence à l’égard des femmes. Pendant que les croisés, après la prise d’Antioche de Syrie, se trouvaient en proie à la peste, Baudouin offrit à une partie de leurs chefs, entre autres à son frère Godefroid, l’hospitalité dans son comté d’Édesse. Non content de les recevoir dans ses villes et dans ses châteaux situés sur les bords salubres de l’Euphrate, il leur fournit des vivres en abondance et les combla de riches présents. Mais cette générosité faillit lui devenir funeste. Les Edesséens s’en irritèrent, voyant avec dépit les latins s’installer presque en maîtres dans les forteresses, et leur prince, non-seulement donner le pas sur eux à ses compatriotes, mais encore tolérer toutes les exactions et les violences auxquelles il leur plaisait de se livrer. Leur mécontentement se transforma bientôt en un complot auquel prirent part quelques chefs musulmans établis dans le voisinage et qui eut pour objet d’assassiner le prince ou au moins de chasser tous les latins du comté. Heureusement, avant que la conspiration eût eu le temps d’éclater, elle fut dénoncée à Baudouin par un des principaux habitants d’Édesse que les conjurés avaient essayé vainement d’attirer dans leur parti. L’entreprise avorta de la sorte. Le comte fit saisir les coupables, ordonna que deux des chefs fussent aveuglés et ne rendit la liberté aux autres que moyennant une forte rançon, se contentant de faire mutiler ceux qui n’avaient pas de quoi racheter leur liberté. Les amendes imposées aux auteurs de ce complot produisirent la somme considérable de soixante mille besants, que Baudouin partagea libéralement entre ses compatriotes et ses adhérents, augmentant ainsi sa renommée de largesse et de magnificence. Cependant il n’échappa à ce danger que pour se voir bientôt exposé à un autre péril. Sous prétexte de lui vendre le château d’Amacha, Balak, ancien émir de Saroudsch, voulut traîtreusement l’attirer dans cette place forte. Mais, prévenu par un de ses chevaliers, qui se défiait de la loyauté des gens de l’émir, Baudouin n’y envoya que dix de ses hommes, que les musulmans firent immédiatement mettre aux fers, croyant que le comte lui-même était du nombre. Quoique déçus dans leur attente, ils ne relâchèrent point les captifs, dont la plupart échappèrent par la fuite ou furent échangés contre des prisonniers tombés entre les mains des chrétiens; deux seulement furent décapités. Dans ces entrefaites, les croisés accomplirent la prise de Jérusalem. Ce fut le 8 juillet 1099 qu’ils s’emparèrent de la ville sainte. Ni Baudouin, ni Bohémond de Tarente n’eurent la gloire de concourir à ce grand fait d’armes, tous deux ayant trouvé à satisfaire leur ambition en se taillant un État presque souverain dans le territoire de l’empire d’Orient, l’un en créant à son profit le comté d’Édesse, l’autre en érigeant à son bénéfice la principauté d’Antioche. Vers la fin de l’automne seulement, Baudouin, après qu’il eut assuré ses possessions contre les attaques que les hordes musulmanes pourraient diriger contre elles pendant son absence, se décida à visiter Jérusalem et à y passer, avec Bohémond, les prochaines fêtes de Noël. Puis, ayant visité pieusement tous les lieux saints, il rentra dans son comté, où, l’année suivante, vers la fin d’août, il reçut la nouvelle de la mort de son frère Godefroid, qui avait fermé les yeux le 17 du même mois. Prévoyant les divisions intestines qui, après sa mort, ne manqueraient pas de déchirer le royaume, Godefroid, avant de rendre le dernier soupir, avait fait jurer solennellement à Dagobert, patriarche de Jérusalem, qu’il mettrait en oeuvre toute son influence pour assurer la couronne à un prince de la maison de Lotharingie. Cependant, à peine Godefroid eut-il expiré, que l’astucieux prélat faussa son serment et commença à intriguer pour faire porter au trône Bohémond de Tarente. D’autres manoeuvraient pour faire conférer la pourpre à Raymond, comte de Toulouse. Au milieu de ces dissentiments, personne, si ce n’est quelques fidèles partisans de Godefroid, n’avait songé d’abord à Baudouin, à qui Tancrède surtout se montrait hostile pour l’injure qu’il avait reçue naguère sous les murs de Tarse. Mais, grâce à l’appui que les amis de Godefroid trouvèrent dans l’archidiacre Arnulf, gardien officiel du saint sépulcre, ils purent bientôt constituer un parti puissant en faveur de Baudouin. Averti par eux, celui-ci se hâta aussitôt de rappeler d’Antioche son neveu Baudouin du Bourg, fils de Hugues de Rhétel, pour l’investir du comté d’Édesse. Puis, ayant rassemblé quatre cents lances et mille hommes de pied, il s’achemina vers Jérusalem, dès les premiers jours d’octobre. Il se dirigea d’abord vers Antioche, où sa femme s’embarqua pour Jaffa; ensuite, il prit route par Laodicée vers Tripoli, où il apprit que les Turcs occupaient avec des forces imposantes, entre Biblus et Bairouth, un étroit défilé qu’il devait traverser. Le passage paraissait impraticable même aux plus hardis. Baudouin le força la lance à la main, et augmenta encore par ce fait d’armes la réputation militaire dont il jouissait parmi les plus braves. Enfin, il entra à Jérusalem le 11 novembre; et, après avoir, quelques jours plus tard, opére du côté d’Ascalon, d’Hébron et de Suse, une expédition qui lui donna une nouvelle occasion de se signaler, il reçut, malgré l’opposition du patriarche et de Tancrède, l’hommage de tous les barons du royaume qu’il confirma dans leurs fiefs. Pendant les fêtes de Noël, il se reconcilia avec Dagobert et fut solennellement couronné à Bethléem. Ce ne fut pas sans rencontrer de grandes difficultés qu’il commença son règne. En effet, Tancrède refusa de le reconnaître pour son suzerain, et il fallut presque recourir à la force pour l’amener à déposer les fiefs de Caïfa, de Tibériade et d’autres dont il avait été investi naguère par Godefroid. Ce vassal rebelle étant parti pour Antioche dont il alla gouverner la principauté au nom de son parent Bohémond, le roi crut l’occasion favorable pour entamer à son tour le patriarche Dagobert, avec qui sa réconciliation avait été plus apparente que réelle. Il lui reprocha d’avoir faussé le serment prêté à Godefroid et produisit même une lettre adressée par le prélat à Bohémond pour engager celui-ci à tuer Baudouin pendant le voyage qu’ils avaient fait ensemble à Jérusalem en 1099. Ces accusations ne firent qu’envenimer la querelle, si bien que le roi, n’osant mettre lui- même la main sur le patriarche, le dénonça à la cour de Rome et le chargea, en outre, du fait d’avoir vendu un morceau de la vraie croix. Un légat du pape arriva bientôt, qui réussit à calmer l’irritation de Baudouin. Ce qui acheva d’amener un rapprochement entre le roi et le patriarche, ce fut la générosité dont celui-ci fit preuve en offrant une somme considérable au souverain dont il savait le trésor épuisé. Quoique, dès ce moment, la concorde se fût quelque peu rétablie dans le royaume, les premiers mois se passèrent sans qu’il fût possible de songer à agrandir ni même à compléter la conquête. Ce fut seulement vers la Pentecôte de l’année 1101 que le roi ouvrit la campagne. Elle fut signalée par le siége et la prise d’Arsuf et de Césarée. Elle le fut plus encore par une mémorable victoire que Baudouin remporta, le 7 septembre, entre Ascalon et Jaffa, sur une armée égyptienne qui ne comptait pas moins de onze mille cavaliers et vingt mille fantassins, et à laquelle le roi n’avait à opposer que deux cent soixante lances et neuf cents hommes de pied. Après cette bataille, où Baudouin fit des prodiges de valeur et d’où on le vit, au dire des chroniqueurs, sortir tout ruisselant du sang des ennemis qu’il avait abattus, force fut au roi de laisser dormir ses armes pendant plus de six mois, ses victoires elles mêmes ne servant qu’à éclaircir les rangs de sa petite armée, sans qu’une nouvelle lance y vînt remplir un vide. A la vérité, trois nouvelles expéditions s’étaient préparées en Europe pour venir au secours des latins d’Orient: la première en Italie, la seconde en France et la troisième en Allemagne. Mais le plus grand nombre des guerriers qui y prirent part trouvèrent, comme on sait, la mort avant d’avoir traversé les solitudes de la Phrygie. La bravoure souvent téméraire de Baudouin restait donc l’appui le plus puissant du royaume de Jérusalem. Cependant le roi n’avait pas été sans comprendre la nécessité de s’emparer du littoral de la Syrie, dont la possession devait ouvrir les ports de cette contrée à la navigation européenne et dispenser les armées chrétiennes de prendre, pour s’acheminer vers les lieux saints, le long et périlleux détour de l’Asie Mineure. Ce fut à atteindre ce but que Baudouin, dès ce moment, appliqua ses soins et ses forces, certain qu’il était, d’ailleurs, de se voir secondé à l’envi, dans son entreprise, par les Vénitiens, les Génois et les Pisans. De grands motifs politiques eussent dû lui commander de chercher, avant tout, à se rendre maître d’Ascalon, place d’armes importante qui mettait les garnisons turques du littoral en communication avec l’Égypte et où s’organisaient tous les ans des expéditions destinées à inquiéter la capitale même du royaume latin. Mais il ne se trouvait pas en force pour entreprendre une attaque contre cette formidable forteresse. Il songea donc à s’emparer d’abord de Saint-Jean-d’Acre, dont le port était un des plus sûrs qu’il y eût sur toute la côte. En 1103, il entreprit le siége de cette place; mais il ne put réussir à la réduire par les armes. L’année suivante, il fut plus heureux; ayant engagé une flotte de Génois, qui avait passé l’hiver à Laodicée, à concourir à l’attaque de la ville, en leur promettant, en cas de succès, le tiers des péages dont seraient à l’avenir frappés les navires qui y aborderaient, outre un quartier soumis à leur propre juridiction, il renouvela le siége au printemps suivant et força la garnison à se rendre. En 1104, il planta ses tentes devant Tripolis, que les Génois enfermèrent du côté de la mer; mais il ne parvint à enlever cette ville que le 10 juin 1109. Vers la fin de l’hiver, il se porta devant Bairouth et, avec le secours des Pisans, il s’en rendit maître dans le courant du mois d’avril 1110. Avant la fin de la même année, il fut maître de Sidon, grâce à la coopération d’une flotte que Sigurd, roi de Norwége, avait conduite en Orient. Après cette nouvelle conquête, il ne lui restait plus, pour dominer tout le littoral de la Syrie, depuis Laocidée jusqu’à Jaffa, qu’à réduire la place de Tyr. Quoiqu’elle fût bâtie sur une île rendue inaccessible de tous les côtés par les eaux de la mer et défendue par trois enceintes de murailles, il entreprit de s’en emparer. Après avoir demandé vainement à l’empereur Alexis le secours d’une flotte, il fit rassembler devant la ville tous les navires qui se trouvaient dans les différents ports et coupa du côté de la terre toutes les communications des Tyriens à l’aide d’une armée de dix mille hommes. Mais, faute de moyens suffisants pour atteindre l’ennemi, ce siége, commencé à la fin de novembre 1111 et connu pour l’un des plus mémorables dont l’histoire des croisades fasse mention, il fut forcé de le lever vers le commencement de l’été suivant, non sans avoir accompli des prodiges de courage et d’audace. Car il n’avait cessé d’être, sous la pourpre comme sous la cotte de mailles du guerrier, le chevalier le plus vaillant de son armée et le plus hardi à braver tous les dangers. Souvent même il poussait le courage jusqu’à la témérité. Un jour, se trouvant en présence de l’ennemi, il dit à Étienne de Blois qui lui recommandait de ne pas trop se hâter d’engager le combat: - Quand même vous ne seriez pas tous avec moi, les païens qui sont là devant nous n’échapperaient point à mon épée. Un autre jour, en 1103, comme il résidait à Jaffa, il sortit de la ville avec dix chevaliers pour se livrer au plaisir de la chasse, et s’aventura avec cette faible troupe jusque dans les forêts voisines de Césarée, lorsqu’on vint lui annoncer qu’une bande de soixante guerriers musulmans rôdait dans les environs et répandait l’épouvante dans toute la contrée. Bien que ni lui ni ses compagnons, tous simplement armés d’une épée, d’un arc et d’un trousseau de flèches, n’eussent ni cuirasse ni bouclier, il voulut se mettre à la recherche des ennemis; et, les ayant atteints, il se jeta le premier au milieu d’eux, semant, comme toujours, la mort et la terreur autour de lui. Mais, au moment où, arrêté tout à coup devant un buisson, il détournait son cheval, il fut frappé si vigoureusement d’un coup de lance par un musulman embusqué dans les broussailles, qu’il tomba à terre, baignant dans son sang et que ses compagnons le crurent mort. Surexcités par cette conviction et animés du désir de le venger, ils assaillirent les ennemis avec tant d’impétuosité et de fureur qu’ils en tuèrent un grand nombre et mirent le reste en fuite. Combien fut grande leur joie lorsque, ayant rejoint leur chef, ils reconnurent qu’il vivait encore! Ils lui firent aussitôt une civière de branchages et le transportèrent à Jérusalem où, grâce aux soins d’un mire expérimenté, il ne tarda pas à guérir et à reprendre sa force première, bien que cette blessure fût regardee plus tard comme la cause déterminante de sa mort. A l’esprit d’aventure qui constituait le fond de son caractère, Baudouin joignait une noblesse de sentiments tout à fait chevaleresque, dont il donna des preuves en plusieurs circonstances, même à ses ennemis. Ainsi, lorsque, en 1004, les habitants de Ptolemaïs eurent consenti à se rendre à condition de pouvoir se retirer avec tous leurs biens, et que les Génois se furent jetés sur ces infortunés pour les dépouiller et les égorger, il fallut toutes les supplications du patriarche Dagobert pour détourner le roi de lancer ses chevaliers sur ses propres alliés. Ainsi encore, en 1101, comme il revenait d’une expédition militaire avec un grand nombre de prisonniers qu’il avait faits au delà du Jourdain, il arriva que, chemin faisant, la femme d’un des principaux émirs arabes se sentit prise de mal d’enfant. Baudouin lui témoigna la plus vive sollicitude; et, ne voulant pas l’exposer aux dangereuses fatigues de la route, lui procura un commode abri, lui laissa quelques-unes de ses esclaves pour l’assister, deux chamelles pour lui fournir du lait, et même le manteau dont il était couvert. Cet acte de charité porta ses fruits. En effet, au printemps de l’année suivante, une armée musulmane de vingt mille combattants ayant débouché d’Ascalon et pénétré jusque dans le voisinage de Rama, Baudouin fut forcé de s’enfermer dans cette ville avec une cinquantaine de lances, après avoir imprudemment engagé le combat et essuyé un sanglant échec. Il eût été perdu, si le chef arabe dont il avait si généreusement protégé la femme, ne l’eût aidé à regagner Jérusalem avec quelques-uns des siens. Cependant la politique qu’il avait poursuivie en opérant la conquête de la plupart des villes maritimes de la Syrie, fut loin d’avoir les résultats qu’il en avait espérés; car, durant tout le reste de son règne, on n’y vit plus aborder aucune flotte de croisés un peu importante. Puis, encore, quand la plus grande unité de vues était nécessaire pour affermir le royaume, le désordre était partout. D’un côté, c’était l’égoïsme du patriarche de Jérusalem qui ne s’occupait que de grossir son trésor au prix du sang des hommes d’armes. D’un autre côté, c’était l’égoïsme de la plupart des seigneurs qui, après avoir réussi à se tailler un domaine plus ou moins considérable dans le territoire conquis, songeaient avant tout à leur défense personnelle ou à leur agrandissement particulier et se préoccupaient médiocrement d’un plan commun d’opérations militaires. Souvent même éclataient parmi eux des querelles que l’ennemi ne se faisait jamais faute de mettre à profit pour organiser des campagnes contre l’un ou contre l’autre. Baudouin appliquait toutes ses forces à maintenir entre eux l’union et la concorde, sans y réussir toujours. Il vit même, en 1110, une formidable armée musulmane envahir le comté d’Édesse à la sollicitation de Tancrède, qui administrait la principauté d’Antioche au nom de Bohémond de Tarente, rentré en Europe avec l’intention d’y lever une armée. Dans cette grave circonstance, il fallut que le roi réunît toutes ses forces sur l’Euphrate pour sauver Édesse. Aussi les dernières années de son règne furent- elles singulièrement pénibles. Bien qu’il sentît que l’État dont il tenait les rênes était moins un royaume solidement assis qu’un camp passager, il n’en continua pas moins à se signaler par une foule de glorieux faits d’armes. Mais les forces dont il disposait étant trop peu nombreuses pour lui permettre de songer à quelque grande entreprise militaire, il fut réduit à se tenir simplement sur la défensive au milieu des hordes ennemies qui l’entouraient de toutes parts. A la vérité, Jérusalem voyait, tous les ans, affluer des pèlerins de toutes les contrées de l’Europe; mais presque tous retournaient dans leurs foyers après avoir visité les lieux saints, et bien peu restaient pour aider leurs frères à consolider le royaume. La situation de Baudouin devint surtout critique lorsque survint, en 1112, la mort de Tancrède qui avait jusqu’alors si vaillamment défendu la principauté d’Antioche et dont le faible successeur, son neveu Roger, n’était pas capable de contenir, du côté du nord, les hordes musulmanes campées entre l’Euphrate et l’Oronte. En effet, au commencement de l’été suivant, une armée ennemie de trente mille hommes déboucha de cette contrée, à la voix du sultan de Bagdad, et traversa toute la Syrie orientale jusqu’à l’extrémité méridionale du lac de Tibériade, où elle resta campée durant trois mois entiers, pour dévaster tout le pays d’alentour. A la première apparition des musulmans, Baudouin s’était dirigé vers Ptolémaïs avec tout ce qu’il avait pu rassembler de forces. Se voyant à la tête de sept cents lances et de quatre mille fantassins, il avait marché résolument à l’ennemi, et lui avait offert la bataille dans le voisinage du mont Thabor. Mais sa témérité lui fut fatale. Au premier choc, quinze cents de ses hommes de pied et trente deux chevaliers tombèrent. Après une courte résistance, les autres furent mis dans une déroute si complète que le roi, entraîné par eux, laissa sa bannière et tout son camp au pouvoir du vainqueur. Ce désastre eut lieu le 30 juin. Trois jours après, Roger d’Antioche, le comte de Tripoli et Baudouin d’Édesse avec ses vassaux rejoignirent les débris de l’armée latine. Dès ce moment, le roi pouvait disposer de seize mille combattants, et il se trouvait en position de reprendre l’offensive. Mais il ne réussit point à faire accepter le combat aux ennemis qui, évitant toute rencontre, se bornèrent à dévaster le pays et à se retirer pas à pas. Comme Baudouin, après la défaite qu’il venait d’essuyer, s’était jeté dans Ptolémaïs avec les restes de ses forces, il reçut dans cette ville un message qui lui annonça la prochaine arrivée de la veuve de Roger de Sicile, la duchesse Adélaïde, fille de Boniface de Montferrat, dont il se proposait de faire sa troisième femme. Car il avait répudié, en 1105, sa deuxième épouse, la fille du prince arménien Tafroc, parce qu’il suspectait sa vertu depuis que, en se rendant par mer d’Antioche à Jaffa, elle avait été poussée par une tempête dans une île occupée par les Sarrasins. La reine elle-même s’était retirée volontairement dans le couvent de Sainte-Anne, à Jérusalem, et y avait pris le voile. Mais un jour, sous prétexte de rendre visite à quelques parents et d’aller recueillir des dons pieux pour son monastère, elle était partie pour Constantinople avec le consentement du roi. Arrivée dans cette capitale, elle n’avait eu rien de plus pressé que de dépouiller sa robe de religieuse pour se livrer à toute sorte de débordements, justifiant ainsi les soupçons dont elle avait été l’objet. Dès ce moment Baudouin avait recherché la main d’une princesse qui fût une compagne digne de lui et qui lui apportât de quoi réparer son trésor épuisé par tant d’entreprises dispendieuses. D’après les conseils d’Arnulf, élevé en 1112 à la dignité de patriarche, il laissa tomber son choix sur la veuve de Roger, duc de Sicile, et celle-ci consentit à le prendre pour époux à condition que, si leur union restait stérile, le fils qu’elle avait eu de son premier mari succéderait au roi sur le trône de Jérusalem. Dans le courant du mois d’août, on vit cingler vers le port de Ptolémaïs un navire qui portait la duchesse. Il était protégé par deux galères à trois rangs de rames et accompagné de sept bâtiments chargés d’or, d’argent, de pierres précieuses, de vêtements de pourpre, d’armes magnifiques et de provisions de toute espèce. On raconte que le mât du vaisseau où se trouvait Adélaïde était couvert de plaques d’or fin. A la nouvelle de l’arrivée de sa riche fiancée, le roi envoya au-devant d’elle trois galères conduites par des marins expérimentés. Cependant, peu s’en fallut qu’elles ne fussent elles-mêmes capturées par les Turcs. En effet, poussées par une tempête du côté d’Ascalon, elles ne parvinrent qu’après un combat opiniâtre à échapper à la chasse que leur donnèrent plusieurs navires ascalonites. Heureusement la mer s’apaisa, et la brillante escadre de la duchesse entra dans le port de Ptolémaïs, où le roi l’attendait accompagné de tous ses barons et entouré d’un luxe dont l’appareil n’avait pas encore été vu dans le nouvel État latin. Les solennités du mariage accomplies, le couple royal prit la route de Jaffa et de là celle de Jérusalem. Depuis cette époque, et pendant les années qui s’écoulèrent jusqu’à la fin du règne de Baudouin, on ne vit plus le sultan d’Égypte lancer, comme il avait en coutume auparavant de faire tous les ans, une armée sur le territoire du royaume. De sorte que le roi put désormais s’occuper tranquillement d’assurer la défense du pays en fortifiant les différents points de ses frontières où elles étaient le plus vulnérables. Parmi les forteresses dont il garnit de la sorte les limites du royaume, particulièrement du côté de l’Égypte, la plus importante fut celle de Mont-Royal, qu’il construisit en 1115 et qui devait servir à dominer la vallée d’El Gor, continuation méridionale de celle où dort la mer Morte. L’année suivante, il retourna dans cette région avec soixante chevaliers déterminés, s’avança jusqu’à la mer Rouge et s’apprêtait à gravir les rampes du Mont-Sinaï, quand les moines qui habitaient le monastère bâti sur la montagne sainte le dissuadèrent de cette ascension, de crainte que sa présence au milieu d’eux ne les rendît suspects aux Égyptiens. En effet, on ne tarda pas à apprendre qu’une horde armée se rassemblait dans le voisinage, et le roi jugea prudent de se retirer. Mais il se dirigea cette fois vers Hébron et Ascalon, d’où il revint à Jérusalem après avoir enlevé tous les troupeaux qu’il avait rencontrés sur sa route. Cette expédition hardie suggéra au visir égyptien Afdal l’idée de demander à Baudouin une trêve qui lui fut accordée sans difficulté. Aussi bien le roi méditait une entreprise d’un caractère plus aventureux encore. Il avait appris des moines du Sinaï que là il ne se trouvait plus qu’à trois journées de marche de Babylone, capitale et résidence du grand calife d’Égypte. Dès ce moment il ne rêva plus que la conquête de cette ville. Mais une grave maladie dont il fut atteint en 1117, à Ptolémaïs, le força de renoncer à ce projet ou plutôt d’y surseoir. Bientôt personne n’osa plus espérer qu’il en revînt, et lui-même crut fermement qu’il allait mourir, si bien qu’il prit toutes ses dispositions dernières. En ce moment le patriarche Arnulf lui représenta que le pape Pascal regardait comme entaché de nullité son mariage avec la duchesse Adélaïde et lui fit connaître qu’il eût à se séparer d’elle, la fille de Tafroc, sa femme légitime, vivant encore. Il parla avec tant d’autorité que le malade promit de soumettre la question à un synode de prélats, s’il échappait à la mort. Baudouin se rétablit en effet. Alors se réunit, dans l’église de la Sainte-Croix, à Ptolémaïs, un synode d’évêques et d’abbés qui déclara nulle l’unoin du roi avec Adélaïde et lui enjoignit de se séparer d’elle. La séparation eut lieu aussitôt, et l’infortunée princesse regagna la Sicile. Au mois de mars 1118, quand Baudouin eut repris toutes ses forces, il se décida à faire une chevauchée en Égypte et à exercer des représailles dans les terres des infidèles, pour les dommages qu’ils avaient si souvent causés aux chrétiens par leurs brusques invasions. Accompagné de deux cent seize chevaliers et de quatre cents sergents d’armes expérimentés, il traversa sans obstacle le désert de Sur et atteignit le Nil à Farama, non loin de l’antique Peluse. Si grande était la terreur que son nom répandait parmi les populations, qu’on vit à son approche les habitants des principales villes s’enfuir et les laisser désertes. Il ne se croyait plus qu’à trois étapes de Babylone et résolut de surprendre cette capitale avant que les Égyptiens eussent eu le temps d’organiser une défense efficace. Mais, ne voulant pas laisser derrière lui la grande cité de Farama, il y fit mettre le feu et ordonna à ses hommes d’en démolir les murailles. Pendant qu’il aidait lui-même à ce travail, il éprouva subitement une vive inflammation à l’endroit où il avait été blessé en 1103 en chassant dans le voisinage de Césarée. Sentant qu’il n’avait plus longtemps à vivre, il rassembla autour de lui ses principaux chevaliers et leur annonça qu’il allait bientôt les quitter. Comme ils se répandaient en cris de douleur, il les consola lui-même. Puis, s’adressant à son cuisinier Addo, il exigea de lui une dernière preuve de fidélité et lui ordonna d’ouvrir son corps quand il aurait cessé de vivre, d’en ôter les viscères et de le remplir de sel et d’aromates. Ensuite on fit de quelques pieux de tente une civière sur laquelle on coucha le malade qui ne pouvait plus se tenir à cheval, et l’on reprit la route de Jérusalem en longeant la côte de la mer. Quand on eut atteint Al-Arish, personne ne douta plus que la fin du roi ne fût prochaine, et quelques-uns de ses compagnons lui demandèrent quel prince il regardait comme le plus digne de lui succéder. Il répondit que c’était son frère Eustache, si ce prince se décidait à revenir en Orient, et, à défaut d’Eustache, Baudouin du Bourg. Ayant dit ces mots, il expira doucement. Après quoi Addo sépara du corps les viscères qui furent enterrés à Al-Arisch, et l’on emporta le cadavre royal. Sans que les musulmans songeassent à les inquiéter, les chevaliers continuèrent leur route vers la ville sainte. Ils y arrivèrent le dimanche des Rameaux, au moment même où le patriarche et son clergé, après avoir béni les branches symboliques, descendaient processionnellement, avec toute la communauté des fidèles, du mont des Oliviers dans la vallée de Josaphat. Le cercueil qui contenait le roi ayant tout à coup apparu à leurs regards, les chants religieux firent silence, et des cris unanimes de douleur y succédèrent. La procession se reforma aussitôt et entra dans la ville avec le corps par la porte d’Or, c’est-à-dire par celle-là même par où le Christ y avait fait son entrée, à pareil jour, onze siècles auparavant. En même temps Baudouin du Bourg, qui venait, avec une nombreuse escorte, célébrer à Jérusalem les fêtes pascales, y arrivait par la porte de Damas. Quelques jours après, le roi fut enterré dans une des chapelles de l’église du Saint-Sépulcre, dans la chapelle dite d’Adam, où Godefroid reposait depuis dix-huit ans. On érigea sur ses restes une tombe de marbre blanc, sur laquelle on traça ces cinq vers: Rex Baldewinus, Judas alter Machabeus, Spes patrie, vigor ecclesie, virtus utriusque, Quem formidabant, cui dona tributa ferebant Cedar et Egyptus, Dan ac homicida Damascus. Proh dolor! in modico clauditur hoc tumulo. Ce tombeau, de même que celui de Godefroid, fut respecté pendant plus de six siècles par les musulmans. Ils furent détruits tous deux par le sacrilège incendie que le clergé grec alluma, en 1808, dans l’église du Saint-Sépulcre pour avoir l’occasion d’en expulser les latins. Mais, si le monument où se trouvait si énergiquement résumée l’histoire de la vie de Baudouin a disparu, les actes héroïques de ce prince vivront éternellement dans l’histoire, et peut-être encore, à l’heure qu’il est, les musulmans du désert continuent-ils à jeter, en passant, ainsi que leurs aïeux firent pendant tout le moyen âge, quelque pierre au tertre sous lequel furent enfouis, près d’Al-Arisch, les viscères du plus redoutable ennemi de l’islamisme et qui est encore désigné par le nom de Hedsharath Barduil, ou tombeau de Baudouin. André van Hasselt. Orderic Vital, Hist. ecclesiastic. - Annoe Comnenæ, Alexias. - Guillelm. Tyr., Hist. rerum in tranzmarin. partib. gestar. - Albert Aquenss., Super passag. Godefrid de Bull. et alior. princip., lib. XII. - Pet. Tudebod. Hist. de Hierosolymitan. itiner. - Fulcher. Carnot, Hist. Hierosolymitan. - Guib. Abbat. Hist. Hierosolymitan. - Bongars, Gesta Dei per Francos. - Du Chesne. Scriptor rer. Francicar. - Don Bouquet, Recueil des hist. des Gaules et de la France. - Michaud, Histoire des Croisades. - Wilken, Geschichte des Kreuzzüge. - Tobler, Golgotha, Seine Kirchen und Klöster. - Le baron de Hody, Description des tombeaux de Godefroid de Bouillon et des rois latins de Jérusalem. Beaufort-Spontin. (Guillaume II De) Beaufort-Spontin (Guillaume II De), sire de Spontin et de Gedinne, dit l’Ardennais. Homme de guerre. xiiie-xive siècle. Le titre de sire de Spontin fut porté, depuis le milieu du xiie siècle, par l’un des fils puînés de Lambert II, comte de Beaufort-sur-Meuse. De cette branche de la maison de Beaufort, Guillaume II fut le quatrième représentant. L’année de sa naissance est inconnue; mais il avait déjà atteint l’âge d’homme en 1275, c’est-à-dire à l’époque de cette fameuse Guerre de la Vache, qui fil couler tant de sang dans le pays de Liége et de Namur et dans laquelle toute la famille des Beaufort, les sires de Gosnes, de Fallais et de Spontin, jouèrent un rôle si considérable. Quelle part Guillaume II prit à cette lutte, nous ne le savons pas, quoiqu’il n’y ait presque pas à douter qu’il n’ait fait là ses premières armes. Un témoignage positif, celui du poëte-chroniqueur Jean van Heelu, nous le montre parmi les guerriers qui figurèrent dans cette célèbre bataille de Woeringen, où le duc de Brabant Jean Ier conquit le duché de Limbourg. Guillaume II y suivit, avec les hommes d’armes de Spontin, la bannière de son suzerain Henri III, comte de Luxembourg, et son nom devait se rattacher à l’un des principaux épisodes de cette sanglante et mémorable journée du 5 juin 1288. En effet, on sait, d’après le récit que Van Heelu nous a laissé de cette bataille dont il fut un témoin oculaire (V. 7553), qu’après diverses alternatives la lutte avait pris un incroyable caractère d’acharnement et s’était transformée en une horrible mêlée. Dans la presse on vit le duc Jean et, le comte de Luxembourg se chercher l’un l’autre pour engager un combat corps à corps. Déjà celui-ci avait pénétré jusque dans le voisinage du duc, lorsque son cheval, atteint d’un violent coup de masse d’armes, l’emporta à quelque distance. Mais, ayant réussi, quelques instants après, à maîtriser sou destrier, il revint à la charge, accompagné d’un écuyer à qui il avait fait lever la visière de son casque pour mieux le reconnaître dans la foule où ils étaient engagés. Cet écuyer était Guillaume de Spontin. Après quelques efforts, le duc et le comte se trouvèrent face à face. Déjà Henri de Luxembourg avançait le bras pour saisir Jean de Brabant et l’arracher de ses étriers, quand un varlet brabançon porta au cheval de l’adversaire de son maître un coup d’épée qui lui fit sortir les entrailles du corps. - «Meurtrier, qu’as-tu fait? Tu vas me payer cela!» s’écria aussitôt Spontin en se jetant sur le varlet du duc. Mais, enveloppé et percé de coups, il ue tarda pas à tomber, et ce fut par miracle qu’il échappa à la mort. Quelques instants après, la bataille fut gagnée par les Brabançons. Le comte de Luxembourg était mort, l’archevêque de Cologne était pris et tous leurs alliés mis dans une déroute complète. On suppose que Guillaume de Spontin fut au nombre des prisonniers luxembourgeois que la perte de la bataille avait fait tomber entre les mains du vainqueur. Quoi qu’il en soit, il succéda l’année suivante (1289) à sou père comme sire de Spontin. Si Guillaume de Spontin avait gagné ses éperons à la journée de Woeringen, son humeur batailleuse ue se laissa cependant pas entraîner jusqu’à s’immiscer dans la guerre d’Awans et de Waroux, bien que plusieurs membres de son parentage s’y trouvassent engagés. Un objet plus sérieux le préoccupait, c’était de concourir à cette ligue que l’aristocratie liégeoise forma, en 1312, pour essayer de contrarier le mouvement démocratique qui, grâce à la faiblesse de l’autorité épiscopale, se manifestait de plus en plus. Bien qu’il fût homme lige du comté de Luxembourg, il entra dans la confédération des seigneurs liégeois à raison des droits qu’il conservait dans la principauté épiscopale comme étant des Beaufort-sur-Meuse. On sait comment cette ligue fut détruite, pendant la nuit du 3 au 4 août 1312, et le massacre, connu, dans l’histoire de Liége, sous le nom de la Mal Saint-Martin, atteste le triomphe de l’élément démocratique. Guillaume de Spontin fut du nombre des seigneurs qui échappèrent à ce carnage. Le pouvoir des patriciens était brisé; mais leurs prétentions de caste n’étaient pas amoindries. Ils formèrent successivement plusieurs nouvelles confédérations qui furent également impuissantes et auxquelles la célèbre paix de Fexhe, conclue le 18 juin 1316, mit un terme définitif. Deux années auparavant, une trêve ayant été conclue à Saint-Trond, et les habitants de Huy en ayant été exclus, ceux-ci se crurent trahis par l’aristocratie dont ils avaient épousé la cause. C’en fut assez pour les décider à se répandre dans le Condroz où ils exercèrent les plus affreux dégâts. Bientôt les Dinantais se mirent de la partie et vinrent planter le siége devant le château de Spontin. Cette forteresse, formidable déjà par elle-même, était soutenue par plusieurs forts avancés dont on voit encore les vestiges. Cependant, elle ne put résister aux efforts réunis des milices de Huy, Dinant, Fosses et Waroux. Malgré la défense opiniâtre que Guillaume II leur opposa, le château fut pris. Mais les ennemis ne s’y maintinrent que quatre jours. Le sire de Spontin, ayant réuni les garnisons disséminées dans ses fortins, prit l’offensive et ne tarda pas à se rendre de nouveau maître du château paternel. Ce fut là le dernier acte de sa vie militaire. Il mourut le 16 février 1321, et ses restes furent déposés dans l’humble église de Spontin, sous une dalle où se trouvent gravés, outre son blason répété aux quatre angles du monument, ces mots: Chy gist Mesires Williame, chevalier, dit li Ardenoys, ki fut Sires de Spontin. Sous la même dalle repose sa femme, Ada de Sombreffe. A. Van Hasselt. Beaufort-Spontin. (Guillaume III De) Beaufort-Spontin. (Guillaume III De) sire de Spontin, de Gedinne, de Brumagne, etc., dit l’Ardennais. Homme de guerre, xive siècle. Il était fort jeune encore lorsqu’il succéda, le 17 juillet 1326, à son père Jacques de Beaufort, sire de Spontin. Cependant il avait déjà atteint sa majorité en 1339; car ce fut en cette année qu’il releva, du comte de Luxembourg, la seigneurie paternelle par-devant la cour du baillage souverain de Poilvache. Si dans le registre aux actes de dénombrement des fiefs de ce baillage il se trouve désigné par le même surnom l’Ardenoys sous lequel son aïeul avait été connu du chroniqueur de la bataille de Woeringen, Guillaume III ne le cédait point, comme homme de guerre, à son belliqueux ancêtre. Mais c’est sous la bannière de Namur qu’il devait continuer la renommée de bravoure que Guillaume II avait attachée à son nom. En effet, Jean l’Aveugle, comte de Luxembourg, avait vendu, en 1342, la prévôté de Poilvache, dont le fief de Spontin était une dépendance, à la comtesse douairière de Namur, Marie d’Artois. Cette circonstance et une parfaite conformité d’esprit chevaleresque firent s’attacher le jeune sire de Spontin à Robert, l’un des fils puînés de Marie d’Artois et frère du comte Guillaume Ier. Tous deux aspiraient d’une égale ardeur à montrer leur épée dans quelque grande entreprise militaire. L’esprit sans doute préoccupé des merveilleux exploits dont les chants de geste des trouvères avaient placé le théâtre en Orient, ils se tournèrent de ce côté, bien que le mouvement des croisades eût cessé depuis un demi- siècle et que la puissance chrétienne en Orient se trouvât réduite à la possession des îles de Rhodes et de Chypre. Nous ne possédons guère de détail sur le voyage qu’ils accomplirent en Palestine. Seulement nous savons par le témoignage de Froissart (liv. I, chap. CCL, édit. Kervyn de Lettenhove), qu’ils visitèrent ensemble le mont Horeb, le mont Sinaï, de même que le saint sépulcre, et que, dans le voisinage des tombes historiques où reposaient les restes des deux premiers rois latins de Jérusalem, Robert de Namur reçut des mains du sire de Spontin les honneurs de la chevalerie. Ils furent de retour en Europe en 1347. Rentré à Namur, Robert apprit que les Anglais venaient de mettre le siége devant Calais. Partageant l’animosité que sa mère nourrissait contre la France depuis que son frère Robert d’Artois s’était vu forcé de s’expatrier, il réunit une troupe de vaillants hommes d’armes et courut offrir son bras à Édouard d’Angleterre. Parmi eux ne pouvait manquer de se trouver son parrain d’épée, Guillaume de Spontin. Malheureusement, ils n’arrivent pas à temps pour prendre part à la bataille de Crécy, ni à aucun autre fait militaire; car la ville de Calais se rend aux Anglais, puis une trêve intervient qui doit se renouveler successivement jusqu’en 1350. De sorte que les jeunes guerriers namurois eussent été déçus dans l’espoir de se signaler par quelque action d’éclat, si un incident n’était survenu qui leur permit de montrer ce qu’ils valaient. Pendant la lutte qui venait d’avoir lieu, une foule de corsaires espagnols n’avaient cessé de courir sus aux navires anglais et de les mettre au pillage. Mais, une fois la guerre suspendue en France, le roi Édouard songea à prendre sa revanche sur l’Espagne. Or, il se trouvait précisément à Bruges et dans les autres ports de la Flandre une soixantaine de gros bâtiments de commerce espagnols qui étaient venus charger du drap et de la toile. Leur chargement étant complet, ils s’équipèrent en guerre et mirent en mer. De son côté, Édouard avait rassemblé dans le port de Calais des forces navales suffisantes pour barrer le chemin à cette flotte et la prendre ou la détruire. Ses plus déterminés barons se trouvaient dans ces navires dont lui-même avait pris le commandement en chef. Celui sur lequel il avait arboré son pavillon était confié à la bravoure de Robert de Namur et de ses valeureux compagnons d’armes. Froissart (liv. I, ch. CCLXXI-CCLXXIV) nous a laissé une description vivante et animée du combat qui s’ensuivit et dans lequel les Espagnols laissèrent quatorze de leurs bâtiments au pouvoir des Anglais. On y lit qu’au plus fort de l’action, le navire commandé par Robert de Namur se trouva un instant dans le plus grand danger et faillit même être pris par deux vaisseaux espagnols; mais, grâce à la bravoure de ses défenseurs, il parvint non-seulement à se dégager, mais encore à s’emparer des deux bords ennemis. Quelle part le sire de Spontin prit, depuis l’an 1350 jusqu’en 1369, à la guerre entre la France et l’Angleterre, nous ne le savons pas. Mais, durant cet espace de temps, nous le voyons intervenir dans un grand nombre d’actes importants du gouvernement du comte de Namur, d’où l’on peut inférer qu’il jouissait d’une haute considération dans les conseils de ce prince. En 1369, lorsque le duc de Lancastre, débarqué à Calais avec des forces considérables, les eut conduites à Tournehem, entre Ardres et Saint-Omer, où il se retrancha en présence d’une armée française que le roi Charles V s’apprêtait précisément à lancer sur l’Angleterre, le sire de Spontin et Robert de Namur reparurent tout à coup sous la bannière anglaise, cherchant une occasion de faire acte de prouesse. Mais cette fois encore l’occasion de se signaler leur fut refusée, l’armée française ayant presque aussitôt reçu l’ordre de se dissoudre, après quelques escarmouches de peu d’importance. Une de ces rencontres donna lieu à un épisode chevaleresque dont Froissart n’a pas manqué de prendre note et dont les deux hommes d’épée belges furent les héros. A la fin d’une nuit, comme les guerriers namurois venaient de faire le guet, on annonça tout à coup qu’un corps français s’avançait vers l’endroit où ils avaient leur quartier et se disposait à attaquer le camp. Aussitôt Robert de Naraur s’adressant au sire de Spontin: «Allons aider nos gens!» lui dit-il. Puis, ayant mis son bassinet sur la tête et fait dérouler la bannière qui était plantée devant sa tente, il s’élança au-devant de l’ennemi avec quelques-uns de ses fidèles. Plusieurs essayèrent vainement de le retenir jusqu’à ce que le duc de Lancastre eût été prévenu; mais il s’écria: «Qui voudra envoyer devers monseigneur de Lancastre, si envoie; et qui m’aime, si me suive!» Sans plus ajouter un mot, il partit, l’épée au poing, ayant à ses côtés le seigneur de Spontin et messire de Senseilles, ainsi que plusieurs autres chevaliers qui furent bientôt en bataille. Leurs gens avaient engagé le combat avec les Français qui étaient en grand nombre. Mais ceux-ci, voyant arriver la bannière de Namur, crurent que toute l’armée anglaise la suivait, et ils se replièrent prudemment. Pendant le court séjour que les Anglais venaient de faire dans l’Artois, le sire de Spontin avait pu se refaire quelque peu la main à la lance et à l’épée, après avoir passé tant d’années dans les conseils du comte de Namur. De sorte que la bataille de Bastweiler, à laquelle il devait prendre part, ne le trouva pas au dépourvu. Nous ne rappellerons pas ici les causes qui amenèrent entre Guillaume, duc de Juliers, et Wenceslas, duc de Brabant, cette querelle par laquelle fut motivée l’invasion des terres du duché rhénan par l’armée brabançonne, en 1371. On sait que, le 22 août, cette armée se trouva en présence des forces réunies du duc de Juliers et du duc de Gueldre, dans la plaine de Bastweiler, à deux lieues et demie d’Aix-la-Chapelle. Wenceslas divisa ses troupes en deux corps de bataille. Il partagea le commandement de l’un avec le comte de Saint-Pol, et confia la direction de l’autre à Robert de Namur; accompagné de son frère Louis et de son neveu Guillaume qui devait plus tard recueillir la succession du comté sous le nom de Guillaume III. Dans ce même corps se trouvait le sire de Spontin, ayant à ses côtés son fils aîné à qui il voulait faire gagner ses éperons dans une grande action militaire. L’affaire s’engagea et les Brabançons furent mis dans une déroute complète. Le duc Wenceslas fut pris avec une grande partie des siens. Robert de Namur, de même que son frère et son neveu, le sire de Spontin et son fils, se trouvèrent au nombre des prisonniers. Ils ne furent relâchés que l’année suivante. Depuis ce temps, le nom de Guillaume III de Beaufort-Spontin ne figura plus que dans quelques actes publics. Il mourut le 7 avril 1385, d’après l’inscription d’une dalle tumulaire conservée dans l’église de Spontin. André Van Hasselt. Beaufort-Spontin. (Jacques De) Beaufort-Spontin. (Jacques De), homme de guerre, mort en 1504, fut le troisième représentant de la branche de cette famille qui porta plus particulièrement le titre seigneurial de Freyr, et qui commença à l’aïeul de ce seigneur, Jacques de Beaufort-Spontin, fils de Marguerite de Wavre et de ce même Guillaume que nous avons vu faire ses premières armes dans la plaine de Bastweiler, à côté de son père. Descendant de ces hommes d’épée qui, d’après le témoignage du vieux Mélart, étaient toujours si chatouilleux et si hauts à la main, il avait dans l’histoire de sa lignée trop de modèles de chevalerie, pour qu’il ne cherchât pas à les imiter lui-même. Presque enfant encore, il assista, à côté de son père, Guillaume, sire de Freyr, à la sanglante bataille que le comte de Nassau, un des lieutenants du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, livra, le 19 octobre 1465, aux Liégeois dans les plaines de Montenaken. Après cette terrible rencontre, il fut armé chevalier sur le champ de bataille même. L’année suivante, il prit part, cette fois encore avec son père, au célèbre siége de Dinant et au sac de cette malheureuse ville. Mais en 1467, sans qu’on sache la cause de la mésintelligence qui s’éleva tout à coup entre le père et le fils, une rupture ouverte eut lieu entre eux. Jacques, paraît-il, n’avait pas encore atteint sa majorité légale, et son père voulut l’émanciper, c’est-à-dire, comme s’exprime l’acte curieux qui fut dressé à cette occasion, le mettre hors de son pain, de sa main et de sa tutelle. Il le conduisit donc, le 2 janvier 1467, devant le sire de Beaurewart, lieutenant du souverain bailli du comté de Namur, auquel il déclara sa volonté. Sur quoi le lieutenant comtal lui demanda ce qu’il entendait donner à son fils. Guillaume répondit qu’il ne voulait lui donner qu’une dague. En même temps il remit une dague au jeune homme qui déclara se tenir pour satisfait. Ensuite, à la réquisition du sire de Beaurewart, il prit son fils par le pan de sa cotte et le lui livra. «Ainsi,» dit en terminant ce singulier acte d’émancipation, «fut jeté et mis hors de la tutelle, pain et main de son père, bien à droit et à loy, selon les us et coutumes de ladite cour.» Une fois en possession de sa liberté, Jacques de Beaufort-Spontin, quel usage en fit-il? On ne le sait. Mais ou conjecture qu’il alla mettre son épée au service du roi Louis XI, à l’exemple de tant d’autres seigneurs bourguignons qui à cette époque se disposaient à faire ou achevaient de faire défection à Charles le Téméraire, à cause de la dureté et de la violence de ce prince, et au nombre desquels se trouvaient les Croy, les Lalaing, les La Hamayde et jusqu’à ce Philippe de Comines qui, après avoir été l’ami et l’affidé du duc Charles, devint le confident et le conseiller le plus intime du roi. Du moins, si nous devons en croire le témoignage de Georges Chastellain (Chronique, IIe partie, chap. III), Jacques de Spontin fut l’un des deux ambassadeurs que le roi Louis envoya, en 1470, au Téméraire, pour le rassurer sur la fidèle exécution des traités, quoiqu’il soutînt ouvertement en France aussi bien qu’en Angleterre, les intérêts de la maison de Lancastre contre ceux de la maison d’York, à laquelle le duc s’était allié deux années auparavant en épousant madame Marguerite. Quoi qu’il en soit, Jacques de Spontin ne reparut dans le comté de Namur que le 18 juillet 1476, jour où nous le voyons faire le relief de sa seigneurie de Freyr; car il venait de recueillir l’héritage de son père, décédé le 11 du même mois. Depuis cette époque, il s’effaça de nouveau jusqu’en 1488. Alors il rentra en scène pour montrer qu’il n’avait oublié ni sou métier d’homme de guerre ni ses devoirs de chevalier, lui qui avait commencé la vie sur un champ de bataille. On sait quels troubles sanglants eurent lieu vers cette époque à Gand et à Bruges, à propos de la tutelle de Philippe le Beau, fils de Marie de Bourgogne et de Maximilien, archiduc d’Autriche. On sait aussi que l’empereur Frédéric, pour y mettre fin, lança une armée allemande sur la Flandre. Le désordre se répandit de proche en proche, et dans toutes les provinces bourguignonnes de la Belgique, Maximilien avait ses adhérents comme ses adversaires. L’aristocratie tenait en général pour l’archiduc. Parmi les seigneurs qui, dans le comté de Namur, s’étaient rangés avec le plus de ferveur à la cause de ce prince, figurèrent le sire de Spontin et celui de Freyr. Ils en donnèrent des preuves non équivoques lorsque, en 1488, le gouverneur et souverain bailli du comté, Jean de Berghes, ne pouvant réussir à s’emparer du château de Namur, où une bande de soldats révoltés s’était enfermée, invoqua le secours de tous les barons fidèles. Le sire de Freyr fut un des premiers à lui offrir l’aide de son épée et de ses hommes d’armes, et concourut vaillamment à la prise de la redoutable forteresse. Mais, à dater de cet événement, il ne reparut plus sur la scène publique, si ce n’est plusieurs années plus tard. En effet, après que l’archiduc Maximilien eut été élevé au trône de l’empire, Philippe le Beau fut solennellement inauguré, en 1494, dans quelques-unes des seigneuries dont se composait l’héritage de Marie de Bourgogne, sa mère. Il le fut à Namur, l’année suivante, et Jacques de Beaufort-Spontin assista à cette solennité parmi les barons du comté qui reçurent le serment du jeune souverain. Il mourut sans laisser aucun héritier mâle. Sa fille unique, Jeanne de Spontin, mourut sans postérité, mais après avoir transporté la seigneurie de Freyr à un neveu de son père, à Guillaume de Beaufort-Spontin, fils de Guillaume IVe du nom. Les restes de Jacques furent déposés dans une des chapelles de l’église abbatiale de Waulsort, non loin du château de Freyr-sur- Meuse. André Van Hasselt. Beaufort-Spontin. (Frédéric-Auguste-Alexandre, duc De) Beaufort-Spontin. (Frédéric-Auguste-Alexandre, duc De). Homme d’État. Deuxième fils de Charles-Albert, comte de Beaufort et marquis de Spontin, il naquit à Namur le 14 septembre 1751. Il parut prédestiné, dès son berceau, au plus brillant avenir; cependant peu d’existences furent aussi agitées que la sienne. Devenu orphelin à l’âge de deux ans. il fut placé, avec son frère, sous la tutelle de leur oncle paternel, Philippe-Alexandre, comte de Beaufort-Spontin, chambellan de l’impératrice Marie-Thérèse. Confiés plus tard à la direction d’un gentilhomme français, les deux frères furent conduits, en 1766, à l’Université de Turin, qui jouissait alors d’une certaine renommée, surtout pour ses chaires de jurisprudence. Mais, comme ils traversaient les escarpements des Alpes, l’aîné tomba dans un précipice, se brisa le crâne et mourut. Dès ce moment Frédéric-Auguste-Alexandre resta l’unique héritier des domaines et des titres de sa famille. Après avoir consacré deux ans à l’étude du droit, il reprit le chemin des Pays-Bas, mais non sans avoir parcouru d’abord toute l’Italie, la Suisse et une grande partie de la France, recueillant partout cet enseignement suprême que procurent la vue des choses et le commerce des hommes. Aussi, lorsqu’il rentra dans sa patrie, il manifesta une maturité d’esprit rare, à cette époque un peu frivole, chez les jeunes gens de son âge et de son rang. Présenté par le comte Charles-Albert à la cour du prince Charles de Lorraine, investi alors du gouvernement général des Pays-Bas autrichiens, il plut à ce prince et obtint, en 1775, la clef de chambellan de l’impératrice Marie-Thérèse. Il avait alors vingt- quatre ans. La rectitude de son intelligence et la distinction de sa personne, autant que l’illustration de sa famille, firent du jeune marquis un des ornements de la cour. Bientôt une alliance conclue avec une des lignées les plus éminentes de l’Espagne acheva de le fixer au premier rang. Le 5 mai 1781, il épousa Marie-Léopoldine de Toledo, fille du duc de l’Infantado. C’est à cette occasion que l’empereur Joseph II l’éleva au rang de duc, sous le nom de Beaufort-Spontin, par lettres patentes du 2 décembre 1782. Dès lors tout sembla sourire au jeune duc. A la jouissance d’une haute position sociale et d’une opulente fortune, était venu se joindre le bonheur domestique; car il obtint successivement cinq enfants, un fils et quatre filles, de son union avec la duchesse de l’Infantado. Mais les jours d’épreuve allaient venir. On approchait de 1790, et la grande tempête qui allait bouleverser l’Europe s’annonçait. Les provinces belges étaient déjà elles- mêmes tout en feu. Elles avaient balayé le gouvernement autrichien, à l’occasion des réformes que l’empereur Joseph II avait essayé d’y introduire, et deux partis s’y étaient formés, l’un démocratique et constitutionnel, l’autre aristocratique et secondé par le clergé. Le duc de Beaufort-Spontin ne se rallia ni à l’un ni à l’autre, ayant trop de raison pour se rattacher à celui-ci et trop de traditions de famille pour se prononcer en faveur de celui-là. Il se tint donc à l’écart autant que sa position le lui permettait. D’ailleurs, un grave souci de famille avait commencé à le préoccuper, l’état précaire de la santé de sa femme. Puis survint la mort du duc de l’Infantado, événement qui le décida à partir avec toute sa famille pour l’Espagne, où il vécut dans la retraite pendant deux ans à peu près. Ce temps avait suffi pour replacer la Belgique sous la domination autrichienne. Mais, dès le commencement du règne de Erançois II, le bruit se répandit que la guerre allait éclater entre l’Autriche et la France. C’en fut assez pour décider le duc à retourner dans sa patrie. Il rentra à Bruxelles le 2 mai 1792, mais pour y voir mourir sa femme deux mois après. Si ce deuil de famille fut grand pour lui, il eut bientôt à en porter un autre, celui de notre indépendance menacée par l’invasion française. Tant que dura l’occupation momentanée de nos provinces par les armées de la République, il se borna à conserver une position tout à fait passive. Mais, une fois que la campagne de 1793 eut replacé la Belgique sous l’autorité de l’Autriche, on le vit user de toute l’influence que lui donnaient son nom et sa position pour arrêter ou atténuer la violence des mesures réactionnaires auxquelles les conseillers du pouvoir ne semblaient que trop disposés. Ce rôle honorable, mais souvent difficile, ne put le rebuter, et il ne fit que lui concilier de plus en plus l’estime de l’empereur. Du reste, on sait que, durant la crise financière où se trouvaient nos provinces épuisées par les exactions que les agents de la Convention française y avaient exercées, l’autorité avait fait, en 1793, un appel au patriotisme et au dévouement des Belges pour subvenir aux besoins les plus pressants de l’armée. En cette circonstance, le duc de Beaufort avait donné l’exemple de la générosité en fixant volontairement à 272,000 francs sa cotisation annuelle pour toute la durée de la guerre. Pour se rapprocher du théâtre des événements, l’empereur François résolut de se rendre lui-même à Bruxelles, où il arriva le 9 avril 1794, et il alla presque aussitôt rejoindre l’armée sur les frontières de la France. Mais la campagne fut courte: elle se termina le 25 mai par la bataille de Fleurus qui décida du sort de la Belgique, désormais incorporée à la France. Durant le séjour que l’empereur avait fait à Bruxelles, il avait conféré au duc de Beaufort la double dignité de grand maréchal de la cour et deprcsident du tribunal aulique auprès de l’archiduc Charles-Louis investi, en 1793, de la lieutenance du gouvernement et de la capitainerie générale des Pays-Bas. Cette cour éphémère, emportée comme par un ouragan, le duc la suivit à Vienne, où il eut, deux années plus tard, en 1796, le malheur de perdre l’unique héritier de son nom. A ce malheur domestique vint se joindre bientôt la menace d’un autre désastre. Le duc se vit porté sur la liste des émigrés et tous ses biens furent séquestrés. Cependant il obtint, le 9 juin 1800, d’être rayé de la liste de proscription. Mais restait le serment de fidélité à la Constitution française exigé de tous ceux dont les noms avaient figuré sur les listes de l’émigration. Le duc ne le prêta point, et il se borna à faire simplement acte de présence en Belgique quelques jours avant le 2 décembre 1805, où la perte de la bataille d’Austerlitz mit l’Autriche à la discrétion de la France. Le traité de Presbourg ayant, bientôt après, rétabli la paix entre les deux puissances, il put retourner tranquillement à Vienne. Il y épousa en secondes noces, le 1er octobre 1807, Ernestine- Marguerite, comtesse de Stahremberg, fille du prince de ce nom et de la princesse Marie-Louise-Françoise d’Arenberg. Une des principales préoccupations du duc était toujours de faire reconnaître sa qualité de sujet autrichien. Ses démarches à cet effet étaient sur le point d’aboutir, lorsque parut tout à coup un décret par lequel l’empereur Napoléon enjoignait à tous les Belges qui avaient accepté un service civil ou militaire d’une puissance étrangère de rentrer dans leur patrie avant le 9 avril 1809; car la guerre venait d’éclater de nouveau entre la France et l’Autriche. Compris dans les termes de ce décret, le due de Beaufort se vit directement menacé, par la haute police de l’empire, de la confiscation de tous ses biens, situés en Belgique, s’il tardait à regagner le territoire français. Force lui fut donc de rentrer à Bruxelles, où il reçut aussitôt l’ordre de fixer sa résidence à Paris. Là rien ne fut épargné, ni séductions ni menaces, pour l’amener à se rallier au gouvernement impérial et à accepter la charge de chambellan à la cour de Napoléon. Il résista aux offres comme aux intimidations. Sur ce refus, il reçut l’ordre de renvoyer la clef de chambellan à l’empereur François II. Il la remit au prince de Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche en France, mais non sans faire connaître qu’il ne cédait qu’à la contrainte. Dès ce moment il vécut à Paris sous l’oeil invisible, mais toujours ouvert, de cette police que le duc d’Otrante avait organisée avec un soin qui avait tous les caractères d’une véritable science. Durant les trois années que le duc de Beaufort passa de la sorte à Paris, il ne reçut qu’à trois reprises l’autorisation de passer quelques semaines dans ses terres en Belgique. La troisième fois qu’il lui fut permis de revoir le sol natal, la nouvelle de la défaite essuyée par l’armée française à Leipzig, le 13 octobre 1813, se répandit dans nos provinces. Le 2 février suivant, l’avant-garde des armées alliées fit son entrée à Bruxelles. Les Pays-Bas hollandais étaient déjà rentrés en possession de leur autonomie. Mais les provinces belges, qu’allaient-elles devenir? Après avoir invité, dans une proclamation, toutes les forces vives du pays à se rallier à la cause commune de l’Europe, les alliés voulurent laisser croire à la Belgique qu’elle serait constituée en nation indépendante, et ils organisèrent, dans ce dessein, un gouvernement provisoire composé entièrement d’éléments nationaux. Le 12 février 1814, le duc de Beaufort-Spontin fut nommé gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, et on lui adjoignit un conseil composé du comte Eugène de Robiano, de M. de Limpens, ancien chancelier du Brabant, et de M. de la Vielleuse. Malheureusement, à ce conseil on ne laissa toute liberté d’action que pour régler les questions religieuses et rétablir les rapports entre l’État et l’Église, si gravement troublés durant la domination française. D’un autre côté, des commissions militaires, agissant au nom du gouverneur général, se livraient de leur propre chef à l’arbitraire en faisant arrêter les citoyens soupçonnés de sympathie pour le gouvernement déchu. Enfin, les partis étaient fort divisés sur la question de l’avenir réservé à notre patrie. Comprenant la nécessité d’avoir au moins l’air de permettre, dans une certaine mesure, aux aspirations populaires de se manifester, le prince de Saxe-Weimar, commandant en chef des alliés en Belgique, résolut de convoquer les notables du pays à l’effet de choisir une députation chargée de faire connaître aux souverains coalisés le voeu de la nation belge. Le duc de Beaufort, le marquis d’Assche et le marquis de Chasteler furent désignés par l’assemblée pour remplir cette mission. Mais quand la députation arriva à Chaumont, où l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie et le roi de Prusse se trouvaient en ce moment, le sort de nos provinces était déjà décidé. En effet, dans une stipulation secrète annexée au traité d’alliance que ces trois souverains avaient conclu avec l’Angleterre le 1er mars, et exprimée plus tard dans le traité de Paris et dans celui de Londres, il avait été convenu que les Provinces-Unies des Pays-Bas recevraient un accroissement de territoire qui devait être la Belgique. C’en fut assez pour jeter le découragement dans l’esprit du duc de Beaufort, à qui pesait déjà la charge nominale et sans autorité effective dont il était revêtu. Aussi résigna-t-il, le 26 mars, ses fonctions de gouverneur général. Cependant l’empereur d’Autriche qui, dans une de ses entrevues avec le duc, lui avait rendu la clef de chambellan et conféré le titre de conseiller intime, tenait à le voir rester attaché à l’administration générale de nos provinces. Décidé à montrer jusqu’au bout son dévouement à la chose publique, il consentit à accepter les fonctions de président du conseil privé, et il continua à les remplir jusque sous le gouvernement provisoire du prince d’Orange, plus tard Guillaume Ier, roi des Pays-Bas. Il fut un des premiers à pressentir le système politique et religieux que ce prince ne devait pas tarder à inaugurer dans le nouveau royaume et dont l’application amena la révolution de 1830. Dès la création de cet État, il considéra son rôle politique comme fini. Cependant le nouveau souverain ne se fit pas faute de lui offrir, en 1815, la présidence de la première Chambre de la législature. Le duc avait déjà refusé une éminente charge de cour, en se retranchant derrière sa qualité de sujet autrichien. Il déclina, cette fois encore, la haute distinction que le pouvoir tenait à lui faire accepter; car il lui répugnait de jurer fidélité à une constitution qui avait été frauduleusement imposée à la Belgique. Ce refus n’empêcha pas le roi de faire, en février 1816, une nouvelle tentative pour rallier à son trône le chef d’une des premières maisons du pays. Non content de lui conférer les insignes de commandeur de l’ordre du Lion des Pays-Bas, il lui fit offrir les fonctions de grand maréchal de la cour, que le titulaire, comte de Mérode-Westerloo, venait de résigner après quelques mois d’exercice. Guillaume Ier fit plus: respectant les scrupules du duc au sujet du serment constitutionnel, il l’en dispensa. Dès lors le duc de Beaufort crut ne pas devoir persister dans son refus. Mais il ne jouit pas longtemps de cette nouvelle faveur. Il mourut à Bruxelles, le 23 avril 1817, et sa dépouille mortelle fut transférée dans le caveau de l’église de Florenne. André van Hasselt. Van Heelu, Rymkronyk. - Hemricourt, Miroir des nobles de la Hesbaye. - Froissart, Chroniques. - Philippe de Comines, Chroniques. - Grammaye, Nanurcum. - Melart et Gorissen, Histoire de la ville et du château de Huy. - De Marne, Histoire du Comté de Namur. - Gaillot, Histoire du Comté de Namur. - Goethals, Histoire généalogique de la famille de Beaufort-Spontin. Bergen. (Adrien Van) BERGEN (Adrien VAN), xvie et xviie siècle. - Quoique ce personnage, devenu célèbre par la part qu’il prit à un des faits d’armes les plus hardis qui aient été accomplis durant la lutte engagée entre l’Espagne et les Pays-Bas, se soit réellement appelé Adrien van Overacker, il n’est généralement connu des historiens que sous le nom de Van Bergen, Van Berghen, Vanden Berghen ou Vanden Berg, orthographié diversement selon les différentes dénominations de la ville de Berg ou Berg-op-Zoom, d’où Adrien était probablement originaire. Plus tard, quand l’événement dans lequel il joua un rôle si important l’eut mis en évidence, il quitta son premier nom patronymique pour y substituer celui de Van Bergen qui resta désormais attaché à ses descendants. On ignore la date de la naissance d’Adrien. On ne sait pas davantage quel était le lieu de sa résidence au moment où il apparut sur la scène de l’histoire, et ce n’est que par voie de conjecture qu’on peut lui attribuer la ville de Berg-op-Zoom pour berceau. Tout ce que l’on connaît de positif à son sujet, c’est que, vers l’an 1590, il exerçait un trafic considérable d’expédition sur les eaux intérieures de la Zélande et du Brabant septentrional. A cette époque, la ville de Bréda se trouvait au pouvoir des Espagnols. Or, le prince Maurice de Nassau attachait la plus grande importance à la possession de cette forteresse qui lui eût permis d’attaquer d’autant plus énergiquement les provinces méridionales des anciens Pays-Bas qu’il avait déjà, en deçà des grandes eaux qui les séparent des provinces du nord, deux solides points d’appui, l’un à Berg-op-Zoom, l’autre à Steenbergen, outre les châteaux de Gorcum et de Loevestein. De son côté, le duc de Parme mettait le plus grand prix à conserver une place qui était en quelque sorte la clef de la Belgique centrale, et il y entretenait une forte garnison composée d’Espagnols et d’Italiens. Celle-ci ne semblait pouvoir être réduite que par un siége en règle. Elle le fut par un statagème mémorable dans l’histoire des guerres du xvie siècle. Depuis longtemps un gentilhomme cambrésien, Charles de Haraugier, l’un des plus audacieux aventuriers qui se trouvassent au service des Provinces-Unies, avait conçu le projet de se rendre maître de Bréda. Pour le réaliser, il lui fallait le concours d’Adrien van Bergen, et ce concours le patriote brabançon le lui assura. Un des bateaux de celui-ci naviguait sur la Marck et servait spécialement à approvisionner la garnison de la forteresse de cette tourbe que l’on extrait en si grande quantité des marécages du Brabant septentrional. Il s’agissait de cacher au fond de cette embarcation une troupe d’hommes déterminés, de les introduire dans la place et de faire ensuite main basse sur la garnison. Ce plan, concerté avec le comte Philippe de Nassau, le prince Maurice et Olden Barneveld, avocat de la province de Hollande, devait recevoir son exécution le lundi 26 février 1590. Van Bergen avait fait établir secrètement dans son bateau un faux pont sous lequel Haraugier et soixante-dix hommes de guerre résolus se blottirent aussi bien qu’ils purent, et il voulut prendre lui-même le commandement du navire. Mais ici commença une suite de contrariétés qui faillirent faire avorter l’audacieuse entreprise. Le vent contraire et la gelée qui ferma subitement la rivière ne permirent au bâtiment d’avancer ni de reculer, et le retinrent pendant trois jours immobile à la même place. Si bien que, dans la matinée du jeudi 1er mars, les compagnons d’Haraugier manquant de vivres et pouvant à peine respirer dans l’étroit espace où ils étaient resserrés, commencèrent à murmurer hautement; leur chef se vit forcé de leur permettre de descendre à terre et de gagner le retranchement de Noordam où ils passèrent la journée à se refaire. S’étant rembarques dans la soirée, ils arrivèrent le lendemain à un quart de lieue de Bréda, et ce fut seulement le 3 mars, à dix heures du matin, que le bateau atteignit le voisinage de la citadelle, où il atterrit provisoirement en attendant que la marée vînt et lui permît d’entrer dans le fossé du château même. Cependant, la barque s’étant heurtée de tous côtés contre les glaçons et se trouvant couchée sur le flanc à cause du reflux qui avait considérablement fait baisser la rivière, ne tarda point à prendre eau dans une partie de sa cale, de manière que les gens d’Haraugier s’y virent bientôt plongés jusqu’aux genoux. Alors il se passa parmi ces hommes une de ces scènes tragiquement grandioses qui s’attachent, comme des inventions légendaires, à toutes les entreprises dont le succès dépend des efforts d’un héroïsme collectif. L’histoire nous apprend que, dans ce moment critique, le lieutenant de Lierre, Mathieu Helt, atteint d’un rhume violent et préoccupé uniquement de la crainte que sa toux ne trahît ses compagnons d’armes, leur présenta son poignard et les supplia de le frapper droit au coeur s’il se prenait à tousser encore. Heureusement il ne fut pas nécessaire de recourir à cette extrémité. La marée étant survenue, le bâtiment ne tarda pas à se remettre à flot et les voies d’eau purent être rebouchées. Durant ces entrefaites, uu sergent du poste qui gardait l’entrée de la forteresse s’étant approché dans une petite nacelle, avait mis pied dans le bateau à l’effet d’opérer la visite. Mais il se borna à ouvrir une des fenêtres de la cabine pour s’assurer qu’il ne s’y trouvait rien de suspect. Après quoi, l’écluse du fossé de la citadelle ayant été ouverte, il ordonna à plusieurs soldats de s’attacher aux amarres de l’embarcation et de la tirer jusque devant la porte du château. Puis ils commencèrent immédiatement à décharger la tourbe. Comme le jour n’était pas encore tout à fait à son déclin et que le travail était déjà avancé au point qu’on allait mettre à nu le plancher du faux pont, Van Bergen, qui n’avait pas un seul instant perdu son sang-froid, comprit que tout serait perdu s’il ne parvenait à trouver un moyen de faire stationner pendant la nuit son bateau à l’entrée de la citadelle. Il avait eu la précaution de mettre un homme à la pompe, moins pour rejeter au dehors l’eau qui avait pénétré dans la cale, que pour couvrir par le bruit de la machine la moindre rumeur qui pourrait se faire entendre dans l’intérieur de l’embarcation. Il poussa plus loin encore la prudence. Prétextant qu’il était fatigué outre mesure, que le déchargement pouvait se terminer le lendemain et que son aide aussi avait besoin de prendre du repos, il donna à celui-ci quelque argent pour aller se rafraîchir dans la ville avec les soldats qui l’avaient assisté, et lui ordonna en même temps de venir le rejoindre un peu plus tard. Mais le commandant du poste lui fit observer que ses instructions ne lui permettaient pas d’autoriser plus d’un seul étranger à passer la nuit dans l’enceinte de la citadelle. Alors Van Bergen changea de plan. Il fit rester son aide dans le bateau, en lui recommandant de ne point négliger l’indispensable manoeuvre de la pompe. Puis il rentra dans la ville, moins pour y passer la nuit que pour informer au plus vite le prince Maurice de la situation d’Haraugier et de ses intrépides compagnons. Le prince se tenait prêt à tout événement, et devait, l’obscurité venue, prendre position à quelque distance de la place avec un corps de cavalerie et de fantassins. Afin d’assurer mieux encore le succès de l’entreprise, il avait depuis quelques jours adroitement répandu le bruit qu’il avait résolu de tenter, cette nuit même, un coup de main sur Geertruidenberg et de l’enlever aux Espagnols. Trompé par cette fausse nouvelle, le gouverneur de Bréda avait voulu prendre les devants. Après avoir remis le commandement de la citadelle à son fils, jeune homme sans expérience, il s’était acheminé avec une bonne partie de ses forces vers la ville menacée, pour la mettre à l’abri d’une surprise. De manière que tout semblait concourir au succès du plan si habilement convenu entre Haraugier et Van Bergen. Le soir, vers onze heures, le capitaine cambrésien sortit du bateau et partagea ses hommes en deux troupes, dont il chargea l’une de forcer l’entrée du château qui faisait face au port et dont il conduisit l’autre vers la porte voisine de l’arsenal. Les postes de garde égorgés, la garnison surprise dans son premier sommeil, essaya d’abord d’opposer quelque résistance; mais elle finit par céder devant l’énergie et l’audace des assaillants. Pendant ce temps l’alarme s’était répandue dans la ville, où l’avant-garde du prince Maurice, commandée par le comte de Hohenlohe, ne tarda pas à pénétrer et où le prince arriva bientôt lui-même avec le reste de ses hommes, tandis que les Espagnols et les Italiens, frappés de terreur, s’en évadaient en fuyant dans toutes les directions. Ainsi s’accomplit, dans la nuit du 3 au 4 mars 1590, ce mémorable fait d’armes qui mit au pouvoir des Provinces-Unies une forteresse dont elles devaient se faire plus tard un point d’appui pour porter des coups si rudes à la puissance espagnole dans les Pays-Pas. La prise de Bréda fut célébrée dans toutes les villes de l’Union par des fêtes et des prières publiques. Pour perpétuer le souvenir de cette conquête, les États firent frapper une médaille, dont une face portait cette inscription: Breda à servitute Hispanâ vindicata, ductu principis Mauritii à Nassov., 4 martii, anno 1590, et sur le revers de laquelle ou voyait figuré, au milieu de ces deux légendes: Parati vincere aut mori et Invicti animi premium, le bateau historique de Van Bergen, au moment où Haraugier et ses héroïques compagnons en sortaient pour accomplir leur glorieuse entreprise. La république décerna à chacun des braves qui avaient concouru à ce grand fait d’armes un exemplaire en or de cette médaille attachée à un collier du même métal. Celle qui fut donnée à Adrien van Bergen fut conservée longtemps par sa famille, alliée, dès le xviie siècle, à celle de Herry, dans les archives de laquelle nous avons vu cette pièce historique mentionnée deux fois par des inventaires. Ce qu’elle est devenue, on l’ignore. L’intrépide coopérateur d’Haraugier se fixa désormais à Bréda, où une notable pension lui fut assignée par l’État. Il y termina paisiblement ses jours vers l’an 1608 ou 1610. Ses fils Adrien et Charles obtinrent des fonctions importantes, l’un dans l’ordre judiciaire, l’autre dans l’ordre administratif, et plus tard un de ses descendants, Nicolas van Bergen, un des imitateurs les plus heureux de la manière de Rembrandt, se signala dans l’art de la peinture, sans avoir toutefois pu réaliser tout ce qu’il promettait, la mort l’ayant enlevé quand il comptait vingt-neuf ans à peine. André Van Hasselt. E. Van Meteren, Historie der Nederlandsche oorlogen. - J. Wagenaar, Vaderlandsche Historie. - G. Van Loon, Histoire métallique des Pays-Bas. - Archives des familles Van Bergen et Herry. Carloman. (Roi) Carloman, roi d’Austrasie. VIIIe siècle. - En revenant de Tours, où il était allé demander avec peu de succès, au tombeau de saint Martin, à être guéri de l’hydropisie dont il souffrait depuis longtemps, le roi Pepin le Bref mourut à Saint-Denis, en 768, selon les uns, le 23 (Annal. Pefav.; Marian Scot. Chron., apud Bouquet, tome V, p. 368), selon d’autres, le 24 (Einh. Ann.), selon d’autres encore, le 25 septembre (Annal. Tilian.). S’il faut en croire le témoignage d’Eginbard, immédiatement après la mort de Pépin, les principaux leudes se réunirent en assemblée solennelle et reconnurent rois ses deux fils Charles et Carloman, à condition qu’ils partageraient équitablement entre eux les États de leur père, mais de telle manière que Charles, étant l’aîné, obtînt toutes les provinces que son père avait possédées en vertu du partage opéré par Charles Martel, et que Carloman fut mis en possession de tout ce que son oncle Carloman avait eu dans son lot. (Vita Karol. Magn. cap. iii. Cf. Einhard. Annal. ad ann. 768). Cette indication est d’accord avec celle que nous fournissent la Chronique de Verdun (ap. Bouquet, tome V, p. 372) et Adrevald (Mirac. S. Benedict in Gall., cap. xviii, ap. Mabillon, Act. SS. Ord. S.Benedict. Sæc. II, p. 375). Mais d’autres autorités (Annal. Mettens. ad ann. 768) et Fredegar. Soholastic. Chron. Contin. P. IV, cap. 86), nous font connaître que Pepin, étant revenu de Tours et sentant que sa mort était prochaine, convoqua à Saint-Denis une assemblée générale du royaume et que là, en présence des leudes et des évêques, il fit lui-même le partage de ses États entre ses deux fils. Quoi qu’il en soit, ce partage différait essentiellement de celui que Charles Martel avait établi; car les indications géographiques que nous fournissent à ce sujet le troisième et le quatrième continuateur de Frédégaire (cap. 110 et 136), d’accord avec la réalité des faits, ne peuvent en aucune manière se concilier avec ce que Éginhard, la chronique de Verdun et Adrevald nous disent des lots assignés aux deux jeunes princes. En effet, soit que le nouveau partage ait été opéré par le roi lui-même, soit qu’il l’ait été par ses fils, on remarque qu’il n’y est plus tenu aucun compte de la délimitation historique des royaumes mérovingiens, et ce fait a une importance bien plus grande qu’on ne pourrait le croire au premier aspect. Aussi bien, il constitue un premier pas vers l’effacement de toute distinction entre les diverses tribus de la race franque, distinction sur laquelle était basée l’ancienne division territoriale. Depuis l’avénement des Pepin à la mairie palatine, l’Austrasie - où la race conquérante était plus dense qu’elle ne l’était dans la Neustrie et où l’esprit guerrier avait résisté avec plus d’énergie à la mollesse gallo-romaine, - était devenue le véritable centre de la natalité nationale. La possession de ce royaume devait nécessairement un jour ou l’autre assurer à celui qui en serait investi une action prédominante sur les deux royaumes voisins, Neustrie et Bourgogne. Puis encore la véritable force d’expansion de l’État fondé par Charles Martel et réalisé par Pepin le Bref se trouvait du côté du nord et de l’est, où il restait à s’assimiler des races jeunes, belliqueuses et auprès desquelles on pouvait invoquer la communauté des origines nationales, bien plutôt que du côté de l’ouest et du sud, où les anciens conquérants, perdus au milieu des populations plus romanisées et plus efféminées de la Gaule, étaient déjà des instruments presque usés dans la main de l’histoire. Telles sont évidemment les considérations qui ont dû diriger les leudes, soit sous Pepin, soit sous ses fils, pour leur faire abandonner l’ancien mode de partage par coupe longitudinale et adopter un système tout nouveau. Celui-ci consista à tracer sur la carte de la Gaule et de la Germanie une ligne presque diagonale qui, partant du littoral de l’Océan atlantique de manière à couper en deux l’Aquitaine, la Neustrie et l’Austrasie, franchissait le Rhin au-dessus de Mayence. Tout le territoire situé au nord-ouest de cette ligne constitua la part de Charles, et le reste forma le lot de Carloman. Des trois anciens royaumes mérovingiens il ne restait donc intact que celui de Bourgogne. Mais le sol germanique était ouvert à la fois aux deux princes sur un développement de frontières presque égal, Charles pouvant à son gré dominer de son épée les Frisons, les Saxons et la Thuringe, et Carloman pouvant, par une partie de l’Austrasie ou par l’Alsace, tenir le pied posé sur l’Alamanie[2]. Si cette division territoriale avait pu se maintenir, elle eût probablement fait prendre un tout autre cours à l’histoire des luttes qui ensanglantèrent si souvent les bords du Rhin et dont le dernier mot n’a peut-être pas encore été dit. C’est pour ce motif que nous avons tenu à l’indiquer avec quelque détail. Nous y avons tenu aussi pour démontrer que la qualification de roi d’Austrasie attachée au nom de Carloman n’est pas rigoureusement justifiée par les faits géographiques. Une fois le partage opéré, les deux nouveaux rois sont couronnés le même jour, le 9 octobre 768, Charles à Noyon, Carloman à Soissons. Dès ce moment, éclate entre les deux frères une inimitié dont les véritables causes sont encore inconnues, pour ne s’expliquer peut- être que lorsque le mystère dont les historiens contemporains, tous dévoués à Charles, ont entouré son berceau, sera définitivement éclairci. Cette discorde, Pepin ou l’assemblée des leudes avait, sans doite, voulu la prévenir, en divisant les États franks de manière à ne laisser à aucun des deux fils la facilité de prédominer sur l’autre par la possession exclusive de l’Austrasie. Mais, Pepin mort, elle se fit jour avec une violence qui a fort bien pu contribuer à hâter la fin de Carloman. A la vérité, Éginhard, dans son panégyrique de Charlemagne, a l’air de nier cette rupture en rejetant toute la faute sur les dispositions hostiles de quelques-uns des principaux chefs austrasiens du royaume de Carloman qui déconseillèrent à celui-ci de prendre part, en 769, à l’expédition que son frère entreprit contre Hunold d’Aquitaine. (Einhard. Annal. ad ann. 769. Cf. Einhard. Vita Karoli Magni, cap. iii, v et xviii.) Mais la cause de l’animosité que les deux rois professaient l’un pour l’autre doit être plus sérieuse. Les plumes qui écrivaient sous l’influence directe de Charlemagne ou qui cherchèrent plus tard à complaire à ses descendants ne laissent échapper à ce sujet que quelques insinuations vagues, mais d’autant plus suspectes qu’elles sont moins désintéressées. Ainsi, dans sa fameuse lettre, Cathwulf félicite Charlemagne d’avoir été visiblement l’objet d’une protection spéciale du Ciel, Dieu l’ayant préservé dés embûches que lui tendait son frère comme Esaü à Jacob[3]. Ainsi encore, le poëte saxon, copiant quelques passages d’Éginhard, parle de l’animosité et de la haine que Carloman nourrissait contre son frère[4]. En quoi consistaient ces embûches? Aucun fait ne nous le prouve. Par quels actes ces haines se manifestèrent-elles? Aucun indice historique ne nous le fait connaître. De quelque côté que l’on se tourne dans ce mystère de famille, on voit se dresser devant soi des murailles. Un seul fait est positif, c’est qu’il y avait entre les deux frères une antipathie, disons même une hostilité réelle, et que la reine-mère Berthrade ne réussit qu’à grand’peine à maintenir entre eux une apparence de concorde. Après une longue conférence qu’elle eut à ce sujet avec le plus jeune des deux frères à Seltz, en Alsace, elle partit même pour Rome, en 770, à l’effet d’amener le Pape à intervenir pour les réconcilier l’un avec l’autre. Etienne s’interposa, en effet. Mais de quelle manière et en quels termes? Nous l’ignorons. Seulement nous possédons une lettre dans laquelle il exprime aux deux princes la joie qu’il a éprouvée en apprenant qu’ils ont fait la paix ensemble et qu’ils vivent en amitié comme deux véritables frères utérins et germains[5]. De l’histoire du règne de Carloman, il n’a rien survécu dans les chroniques contemporaines. Il semble qu’elles se soient donné le mot pour augmenter l’obscurité et le silence autour de ce prince; car il n’est guère possible d’admettre que, durant un règne de trois années, il ne se soit passé dans sa vie politique aucun événement digne d’être annoté par l’un ou l’autre de ces annalistes si prompts quelquefois à prendre note d’un miracle apocryphe ou d’un incident monastique sans aucune importance pour l’histoire. On ne peut se défendre de reconnaître dans ce mutisme général une sorte de préméditation systématique. A peine s’il reste du passage du jeune roi quelques chartes qui témoignent de sa libéralité envers différentes abbayes, particulièrement envers celles de Saint-Germain et de Saint-Denis. Les scribes dévoués à Charles ne rompent le silence que pour annoncer tout à coup, vers la fin de 771, la mort de Carloman. Encore remarque-t-on, non sans une douloureuse surprise, qu’ils se bornent à consigner le fait avec une froideur et une sécheresse qui feraient presque croire que la disparition prématurée de cet infortuné était prévue et dans l’ordre naturel des choses. A peine si l’ingrate abbaye de Saint-Denis lui consacre ces deux lignes pour s’acquitter des libéralités dont elle a été l’objet: «Trespassa en la ville de Samoucy en la seconde none de décembre. Mis fu en sépulture en l’église de Saint-Denis en France, de lès le roy Pepin son père.» (Chronique de Saint-Denis, ad ann. 771.) Éginhard, le biographe officiel de Charles, est un peu plus explicite. «Le roi Charles, dit-il, ayant tenu, selon l’usage, une assemblee générale à Valenciennes, partit de cette ville pour prendre son quartier d’hiver (à Attigny, sur la limite des deux fractions de l’Austrasie). Il s’y trouvait depuis peu de temps, lorsque son frère Carloman mourut dans la villa de Samoussy (près de Laon), le deuxième jour des nones de décembre (4 décembre).» (Annal. ad ann. 771.) Mais pas une ligne, pas un mot qui indique que Charles ait donné le moindre regret au frère qu’il venait de perdre. Au contraire, voyons ce qui passe. A peine Carloman, expiré, une terreur, qui est demeurée le secret de l’histoire, s’empare de sa veuve Gilberge[6], qui se hâte d’enlever de leur berceau ses deux jeunes enfants et de s’enfuir au delà des Alpes avec quelques-uns d’entre les principaux leudes restés fidèles à la cause du malheur; et parmi lesquels était probablement cet Otger[7] que le moine du Saint-Gall fera apparaître plus tard avec Didier, roi des Lombards, sur les remparts de Pavie et que les romans du moyen âge ont rendu si célèbre sous le nom d’Ogier le Danois ou l’Ardennois. L’infortunée reine ne se crut en sûreté que sous la protection de Didier, devenu l’irréconciliable ennemi de Charles depuis que celui-ci méditait de lui renvoyer honteusement sa fille Désiderata. Sans aucunement s’inquiéter des fugitifs, qu’il est bien sur d’atteindre un peu plus tard, Charles ne songe qu’à s’emparer du royaume de son frère. Aussi bien, comme si la fortune eût voulu lui servir de complice, en lui faisant choisir précisément, cette année-là, Attigny pour sa résidence d’hiver, il se trouve tout à fait à la portée des événements. Il se rend donc rapidement à Corbeny, situé près de Craonne et non loin de Samoussy: «Là, nous disent les Annales de Metz (d’accord en ce point avec celles d’Éginhard), arrivèrent les chapelains Folcar et Folrad avec d’autres évêques et prêtres, outre les comtes Wirin et Adelard avec d’autres leudes distingués qui avaient relevé de Carloman, et ils conférèrent l’onction royale à Charles qui obtint heureusement la monarchie entière des Francs.» Ainsi le fait était accompli. Dès ce moment, Charles pouvait prétendre à devenir un jour Charlemagne, et l’Occident à faire de la cour d’Aix-la-Chapelle une rivale de celle de Bysance. La fuite de la veuve de Carloman et l’accueil que lui fit Didier, contribuèrent peut-être à décider Charles à hâter l’expédition qu’il entreprit contre ce roi, malgré la vive opposition de ses leudes. On sait que cette campagne, entreprise en 773, ne se termina que l’année suivante. Elle eut pour résultat la destruction du royaume des Lombards. Leur roi fut pris avec toute sa famille, excepté son fils Adalgis qui trouva un asile à Constantinople, chez l’empereur Constantin Copronyme. Lui-même, avec sa femme et ses autres enfants, fut amené prisonnier en Austrasie et confié à la garde d’Agilfrid, évêque de Liége. Que devinrent la femme et les deux fils de Carloman? Tout ce que nous savons, c’est que, pendant le siége de Pavie où Didier s’était enfermé, elle s’enfuit à Vérone avec ses enfants et que, Charles s’étant emparé de cette place, ils tombèrent tous les trois, avec le leude austrasien Otger, entre les mains du roi qui les amena probablement en France où leurs traces se perdirent à tout jamais. Dans quelle tombe ou dans quel monastère cette femme eut-elle à expier le tort d’avoir été reine, et ces enfants le tort d’avoir été fils de roi? Ici nous laissons le champ des conjectures ouvert tout large. Quant à Carloman lui-même, il nous reste un dernier mot à dire au sujet de sa sépulture. D’après la chronique de Saint-Denis, comme nous avons vu, il fut inhumé dans l’abbaye de cette ville où reposait déjà son père Pepin. Cependant nous lisons dans les Annales de Metz, dans Hincmar, dans Flodoard et dans les Annales de l’ordre de Saint-Benoît, qu’il fut enterré dans la basilique de Saint-Remy, à Rheims. (Annal. mettens. ad ann. 771; Hincmar, Opp. tome II, p. 832; Flodoard, Histor. Remens., tome II, p. 17; Mabillon, Annal. Ordin. Sancti Benedict., tome II, lib. 24, § 35.) L’aurait-on expulsé des cryptes royales de Saint-Denis et exilé de son sépulcre comme on avait exilé ses enfants du trône? Ou bien aurait-on voulu jeter le voile de l’incertitude même sur le lieu où reposaient ses restes, pour effacer jusqu’au dernier souvenir de son existence? Nous ne savons. André van Hasselt. Einhard, Annales. - Vita Karol. Magn. - Sigeb. Gembl., Chron. - Chronic. Virdun. - Fredegar. Scholastic. Chron. contin. - Ann. Mettens., Annal. Petav., Annales Tilian. - Marian. Scot. Chron. - Adrevald. Miracul. S. Benedict. in Gallià. - Chroniq. de St-Denis. - Hincmar, de Villa Novalliac. - Flodoard, Histor. Remens. - Poeta Saxo. - Mabillon, Annal. ord. S. Benedict. - Ejusd. Act. SS. Ord. S. Benedict. Carloman. (Maire) Carloman, maire du palais d’Austrasie. VIIIe siècle. - Charles Martel, l’illustre héros de Poitiers, avait succombé à la fièvre dans la villa royale de Kiersy-sur-Oise, le 15 (Annal. Petav. Chronic. breve) ou le 22 octobre 741 (Fredegar. Scholast. Chron. Cont., cap. 110). Il laissa de sa première femme Rotrude, deux fils et une fille, Carloman, Pepin et Hiltrude, et de Sonichilde ou Swanahilde, sa deuxième épouse, un fils nommé Gripo. On sait qu’il eut en outre un fils naturel, ce comte Bernard qui joua un si grand rôle dans l’histoire de Charlemagne, celui-là même que mentionne Éginhard dans ses Annales (ad ann. 773), et qui fut le père du célèbre comte Wala et de saint Adélard ou Adalhard, abbé de Corbie. D’après le conseil de ses principaux leudes. Charles avait, peu de temps avant sa mort, partagé le gouvernement des royaumes francs entre les deux fils de Rotrude et assigné à Carloman l’Austrasie avec les duchés d’outre-Rhin, à Pepin, la Neustrie et la Bourgogne, ne laissant à Gripo qu’un simple apanage formé de quelques comtés détachés des trois royaumes principaux. Si le prestige que Charles Martel avait exercé sur les Francs durant un quart de siècle lui avait permis de se passer d’un roi pendant quatre ans; si, dans le partage du gouvernement des royaumes, il avait posé un véritable acte de souveraineté, - il était à craindre qu’après sa mort les populations si diverses dont se composaient les États mérovingiens n’en vinssent à se détacher les unes des autres, et que le lien établi entre elles par la communauté des champs de bataille et des conquêtes ne vînt à se rompre. Mais ni dans l’un ni dans l’autre de ses deux héritiers, le sang des Pepin ne se démentit. L’énergie traditionnelle de leur race et l’union parfaite dans laquelle ils vécurent depuis leur avènement eussent suffi pour contenir les nationalités si hostiles les unes aux autres qu’ils avaient à gouverner, mais auxquelles les intrigues ourdies par Sonichilde en faveur de son fils Gripo devaient bientôt donner un prétexte ou une occasion de se soulever. Cependant ils jugèrent prudent de donner à leur position une apparence de légalité et d’écarter tout soupçon d’usurpation sur l’autorité royale, en tirant de l’ombre d’un monastère un enfant imbécile, Childéric III, fils du dernier prince mérovingien Chilpéric II, et en le revêtant de cette royauté dérisoire que Pepin devait, quelques années plus tard, faire disparaître à tout jamais. Il ne leur suffit pas d’avoir ainsi donné satisfaction à cette religion de la légitimité qui avait encore conservé un certain prestige; si amoindris que fussent les dieux qui en étaient l’objet, ils trouvèrent nécessaire aussi de ménager une sorte de rapprochement entre leur maison et le clergé irrité d’avoir vu Charles Martel, non pas séculariser les biens ecclésiastiques, comme on l’a prétendu à tort[8], mais disposer à son gré des crosses épiscopales, des abbayes et des bénéfices de toute espèce pour récompenser les hommes d’armes qui l’avaient assisté dans ses grandes guerres. L’agent le plus actif que Rome eût, à cette époque, dans le nord de l’Europe, saint Boniface, leur fut en cette circonstance d’un secours inappréciable. Grâce à l’aide de l’illustre missionnaire, Carloman put, dès le 21 avril 742, réunir en synode les grands du royaume et les évêques australiens, et aplanir les difficultés les plus urgentes et les plus sérieuses. (Baluz. Capitular., tom. I, p. 145.) Dans la suite, une assemblée du même genre eut lieu d’année en année, et nul n’ignore l’importance que présente pour l’histoire de la civilisation dans nos contrées le concile tenu en 743 à Leptines ou Estines, en Hainaut, sous la présidence de saint Boniface. (Baluz. Capitular., tom. I, p. 150.) Quand Carloman et Pepin se furent fortifiés de la sorte dans leur nouvelle position, ils se trouvèrent en mesure de faire face à tous les dangers. Le plus grand de tous les menaçait dans l’intérieur même de leur famille. En effet, si un bon nombre de leudes étaient mécontents du morcellement des royaumes au profit de Gripo, l’ambitieuse Sonichilde était moins satisfaite encore de la part exiguë que son fils avait obtenue dans l’héritage paternel. Aussi ne se fit-elle pas faute de pousser Gripo à la révolte, de souffler partout les divisions, et de décider même la jeune Hiltrude de s’enfuir secrètement avec quelques leudes au delà du Rhin et à se réfugier chez Odilo, duc de Bavière, qu’elle épousa sans en avoir demandé l’autorisation à ses frères. Ce fut donc contre la veuve de leur père et contre son dernier né que Carloman et Pepin eurent à sévir d’abord. Sonichilde et son fils s’étaient jetés dans la place forte de Laon, décidés à s’y défendre. Mais les deux frères vinrent avec leurs forces réunies attaquer la ville et l’enlevèrent sans beaucoup de difficultés. S’étant emparés de Sonichilde et de Gripo, ils enfermèrent celui- ci dans la forteresse austrasienne de Chèvremont[9], celle-là dans le monastère neustrien de Chelles-sur-Marne. Une fois délivrés de leurs ennemis domestiques, ils purent s’occuper sérieusement de ceux du dehors, et, à coup sûr, il n’en manquait pas. Au sud, s’agitait l’Aquitaine où les Basques s’étoient mis sous les armes à la voix de leur duc Hunold, fils d’Eudès. À l’est et au nord, les Bavarois, les Alamans et les Saxons avaient formé une ligue et s’apprêtaient à briser le lien qui les rattachait à l’empire franc. De sorte que l’ancien territoire des royaumes mérovingiens semblait entouré d’un cercle de révoltes ou de défections et que la cause de chacun des deux maires palatins se trouvait également mise en question. Dans la communauté du péril, leurs efforts durent être communs aussi. Aussitôt après la fermeture du synode que Carloman avait ouvert le 21 avril 742, ils réunissent leurs armées et marchent contre l’Aquitaine. Ayant franchi la Loire, ils dévastent la majeure partie de la Touraine, du Poitou et du Berry, d’où ils reviennent à l’approche de l’automne, avec un butin considérable et un grand nombre de prisonniers. Nous ne savons quelle cause les empêcha cette fois de pénétrer plus avant dans l’Aquitaine et de chercher à atteindre Hunold lui-même. Toujours est-il qu’avant la fin de la même année, ils franchissent le Rhin, s’avancent jusqu’aux sources du Danube et forcent les Alamans à se soumettre et à fournir des otages. Ce succès obtenu, ils s’engagent dans l’angle formé par le Danube et par le Lech. Là, Odilon de Bavière, assisté de plusieurs bandes de mercenaires saxons, alamans et slaves, avait élevé un vaste retranchement dont la face était protégée par une haute et solide muraille et dont les deux côtés étaient défendus par le cours torrentueux du Lech et par le lit déjà passablement large du Danube. Soit que l’on ne se trouvât pas en forces suffisantes pour entreprendre l’attaque de cette espèce de camp retranché, soit que la saison fût trop avancée pour qu’on pût espérer d’y pénétrer avant les grandes rigueurs de l’hiver, les deux maires reprirent le chemin de la France. Mais, l’année suivante (743), ils repartissent devant le camp d’Odilon. Pendant quinze jours, l’assiégé, se tenant prudemment enfermé dans sa forteresse, insulte et défie les haches et les lances franques. Toutefois il ne juge pas inutile l’intervention d’un prêtre romain Sergius, envoyé par le pape Zacharie pour engager les assaillants à se retirer, sous peine d’encourir la colère de saint Pierre. Sans se laisser ébranler par cette menace, ils tiennent bon, et, la nuit suivante, ils franchissent le Lech, le Danube et les abords marécageux du retranchement sur des ponts formés de chariots. Ayant pénétré de cette façon dans le camp à la faveur de l’obscurité, ils font un effroyable carnage des Bavarois. Odilon ne réussit qu’à grand’peine à s’échapper avec un petit nombre des siens et à se mettre en sûreté sur la rive droite de l’Inn. Ils ne jugent pas à propos de le suivre jusque-là et se contentent de parcourir la Bavière pendant cinquante-deux jours et de tout saccager. Ils ne cessèrent cette oeuvre de destruction qu’à la nouvelle que les Saxons venaient de se soulever à leur tour, et que Hunold d’Aquitaine s’était engagé envers Odilon à opérer de son côté une diversion en envahissant la Neustrie, où, en effet, on ne tarda pas à le voir dévaster tout le pays depuis la Loire jusqu’aux environs de Chartres. Ne pouvant tenir tête à un si grand nombre d’ennemis à la fois, les deux frères se séparent l’un de l’autre. Pendant que Pépin court rejeter les Aquitains hors de la Neustrie, Carloman marche contre les Saxons, les taille en pièces et fait prisonnier leur chef Theuderic qu’il ne relâche qu’après en avoir reçu le serment d’obéissance. Mais ce serment est si mal tenu que, l’année suivante (744), le maire austrasien est forcé de rentrer avec son armée dans la Saxe. Il s’empare de nouveau de Theuderic, mais l’emmène cette fois prisonnier, pendant que Pepin pénètre sur le territoire des Alamans, les disperse, et poursuit leur duc Théobald jusque dans les escarpements des Alpes. La soumission de ce chef et la captivité de Theuderie privaient Odilon de ses plus actifs alliés. Dès lors il se vit obligé de traiter à son tour avec Carloman et de reconnaître derechef l’autorité austrasienne. Ayant réduit à l’impuissance ces turbulentes populations d’outre- Rhin que plus tard Charlemagne lui-même eut tant de peine à maintenir sous son sceptre, Carloman et Pepin songèrent enfin, en 745, à frapper un grand coup en Aquitaine. Mais, effrayé à l’approche de l’armée formidable qui allait fondre sur lui, Hunold demande à négocier avant même que les Francs aient atteint la Loire, et il jure soumission et fidélité à Carloman et à Pepin ainsi qu’à leurs enfants. Cette courte campagne laissa aux épées franques le temps de faire une troisième apparition parmi les Saxons qui achevèrent de se soumettre et dont un grand nombre embrassèrent volontairement le christianisme. Cette expédition semblait devoir être la dernière pour consolider l’autorité des deux fils de Charles Martel. Cependant il n’en fut point ainsi. À peine rentré en Austrasie, Carloman eut-il congédié ses leudes, qu’il reçut la nouvelle que le duc des Alamans Théobald franchissait le Rhin et commençait à exercer des déprédations dans l’Alsace. Il en éprouva une violente irritation et résolut d’en finir avec ce turbulent vassal. Dès le printemps de l’année 746, il franchit le Rhin à son tour, s’avança droit vers la Souabe et convoqua les leudes alamans à Canstadt. Ils y parurent tous en armes. Mais il les fit immédiatement cerner par ses Austrasiens et dépouiller de leur harnais de guerre. Après quoi il procéda à une enquête rigoureuse sur la part que Théobald et quelques-uns de ses adhérents avaient prise aux événements qui s’étaient passés, et conclut en ordonnant le massacre du duc et de tous les complices de sa foi-mentie. Cet acte de rigueur fut aussi le dernier acte de la vie militaire et politique de Carloman. Depuis longtemps, dit-on, il nourrissait dans son esprit le dessein de renoncer aux grandeurs du monde et à la vie tumultueuse des camps pour passer le reste de ses jours dans le recueillement et dans la solitude; le souvenir du massacre de Canstadt contribua peut-être à fixer sa résolution. Il s’en ouvrit enfin à son frère, et, en 747, il résigna entre les mains de Pepin tous ses titres et tous ses droits. Puis, accompagné de son fils Drogon, qui, ajouta-t-on, aspirait avec une égale ardeur à la paix du cloître, il s’achemina vers l’Italie, avec une brillante escorte de leudes porteurs de riches présents, destinés par son frère au pape Zacharie. Le pape lui-même lui donna la tonsure avec le conseil de se rendre au Mont-Cassin et de prêter serment d’obéissance à la règle de saint Benoît. Carloman fit ainsi; et, après avoir fait recevoir son serment par l’abbé Optatus, il jeta les fondements d’un monastère qu’il fit bâtir, en l’honneur de saint Sylvestre, sur le mont Soracte. Plus tard il s’y installa lui-même. Cependant il n’y demeura pas longtemps. Troublé trop fréquemment dans sa solitude par les visites des pèlerins francs qui affluaient à Rome, il résolut de rentrer à Mont-Cassin et y trouva enfin le repos qu’il cherchait. Bien que nous ne puissions ajouter une foi entière aux anecdotes que Reginon nous a transmises sur l’entrée mystérieuse de Carloman à Mont-Cassin et particulièrement sur la manière dramatique dont le cénobite austrasien se fit connaître aux moines ses nouveaux compagnons, nous le voyons cependant se vouer à toutes les pratiques de la vie claustrale avec la même ferveur qu’il avait mise naguère à conduire un grand gouvernement et à diriger une armée. Toutefois il n’y put demeurer complétement étranger aux affaires du siècle. Si les documents contemporains ne nous renseignent pas au sujet de la part qu’il prit à l’élévation de Pepin à la royauté, nous savons cependant qu’il intervint à plusieurs reprises auprès de son frère en faveur de Gripo, qui, rendu à la liberté en 747, avait payé d’ingratitude la générosité de Pepin en lui suscitant une foule d’ennemis, mais qui était de nouveau tombé entre les mains du roi. Nous savons aussi que, en 753, lorsque le pape Étienne III s’apprêtait à venir en France solliciter le secours de Pepin contre le roi des Lombards Aistulf, Carloman se rendit lui-même en Neustrie. A la vérité, les historiens ne sont pas d’accord sur la nature de la mission qu’il y remplit, les uns affirmant qu’il avait été obligé par son abbé et par Aistulf lui-même, de qui relevait le Mont-Cassin, à essayer de dissuader Pepin de répondre à l’appel du pape (Einhardi Ann. ad ann. 753; Hermann. Contract. ap. Dom Bouquet, tom. V, p. 362; Anastas. Vita Stephani, ap. Dom Bouquet, tom. V,p. 436); d’autres prétendant, au contraire, qu’il accompagna de sa personne le souverain pontife pour solliciter le roi de prendre les armes contre les Lombards (Marian. Scot. Chronic., lib. III, ap. Dom Bouquet, tom. V, p. 363); d’autres encore assurant qu’un des principaux motifs qui l’amenèrent en deçà des Alpes, fut de réclamer en faveur du Mont-Cassin la restitution du corps de saint Benoît qui avait été naguère transféré en Bourgogne et se conservait dans le monastère de Florey-sur-Ousche (Sigebert. Gemblac. Chronic., ad ann. 753). De toutes ces assertions la plus vraisemblable est que Carloman vint plaider en France la cause de Rome contre les Lombards. On sait que, l’année suivante (754), Pepin fit sa première expédition contre Aistulf et qu’il força ce prince à lui fournir des otages et à lui prêter serment de féauté. Pendant que le roi montrait dans les plaines de la Lombardie la force et la valeur de son épée, la reine Bertrade et Carloman attendaient à Vienne en Dauphiné le retour de l’armée. Mais, avant que la campagne se trouvât terminée, le cénobite austrasien fut atteint delà fièvre et y succomba. Son corps fut transporté au Mont-Cassin où il reçut une sépulture honorable et où l’on voit encore aujourd’hui, dans l’église du monastère, une chapelle richement ornée de peintures et de mosaïques, qui porte le nom de chapelle de saint Carloman. André van Hasselt. Notes. (1) Dans le cours de cette notice, nous avons constamment écrit Berte aux grans piés par respect pour l’orthographe des manuscrits existants. Mais nous croyons qu’il faut lire Berte au gran pié, conformément à la légende allemande, d’après laquelle la mère de la véritable Berthe (appelée Bertha mit dem grossen Fuss) reconnut sa fille à la différence qu’il y avait entre les deux pieds de la prétendue mère de Charlemagne et conformément à ce vers de Godefroid de Vitterbe qui, parlant de Pepin le Bref, dit: Eius sponsa fuit grandis pede nomine Berta. D’ailleurs, cette opinion s’accorde parfaitement avec les Reali di Francia, où il est dit (lib. VI, cap. II) : Io vi avviso che Berta ha un piè un pocco maggior dell’altro, ed e il piè destro. (2) Einhard, Annal. ad ann. 786. Édit. Pertz, noie 41. - Comp. aussi Luden, Geschichte des Teutschen Volkes, t. IV, p, 241. (3) ...Ut de fratris tui insidiis in omnibus Deus le conservavit, ut de Jacob et Esau legitur. - Cathwulfi Epistola ad Carolum, ap. Bouquet, t. V, p. 635. (4) Atque simultates illum rixasque moventem. Hic semper multum protulerat patiens. Poeta Saxo, lib. V. v. 177 seqq. (5) ...Nunc, Deo propitio, in communem dilectionem et concordiam, ut vere uterinos et germanos fratres, vos connexos esse discentes, in magnam lactiliam convertere dignatus est. Epittol. Stephani Papæ, ap Bouquet, t. V, p. 539. (6) Une note ajoutée au Codex de Paris (n° 4628) ajoute: Quæ dicitur Theoberga. (7) Sigebert de Gembloux l’appelle Autarius (Chronic. ad ann. 774). (8) Voir à ce sujet l’excellent travail du docteur Roth, Geschichte des Beneficialwesens, p. 325 et suiv. (9) Karlomannus, Grifonem sumens, in Novo Castello, quod Juxta Arduennam situm est, custodiri fecit. (Einhardt. Annal., ad ann. 741.) Une note ajoutée par M. Pertz à ce passage d’Eginhardt, dans les Monumenta Germaniæ historica, indique la ville de Neufchâteau en Ardennes. Mais nous croyons que c’est là une erreur. Le Novum Castellium, dont il est question ici, est manifestement le même que celui qui se trouve mentionné dans une charte dressée par Charlemagne à Herstal en 779, mais que Miræus (Opp. diplomat. t. I, p. 496) prend à tort pour Aix-la-Chapelle. En rapprochant de ce document deux chartes de l’empereur Othion II, on voit que la forteresse qui servit de prison à Gripo ne fut autre que celle de Kevermont ou Chèvremont, près de Liége, laquelle, restaurée par Sainte Begge et par Anségise, fut le lieu où naquit Pepin d’Herstal. Ce dernier fit ù l’église de Sainte-Marie in Novo Castello plusieurs donations importantes que Charlemagne confirma simplement dans la charte de 779 et qui furent transférées par l’empereur Othon à l’église de Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, après que Chèvremont eut été pris par l’évêque de Liége, Notger, en 980. Source: http://www.poesies.net