Les Siècles Morts. Par André De Guerne. (1853-1912) Vicomte de Guerne. Le Poète Des Temps Anciens. Tome III L’Orient Chrétien. Alphonse Lemerre Edition 1890. A La Glorieuse Et Immortelle Mémoire De Leconte De Lisle Les Siecles Morts Sont Dédiés Par Son Reconnaissant Disciple Et Son Fidèle Admirateur. TABLE DES MATIERES. Préface. Divo Marco Ælio Aurelio Antonino Aug. Sacrum. Hymne Platonicien. La Descente Aux Enfers. Le Miracle D'Isis. Les Martyrs. La Passion De Pistis Sophia. Elagabal. Les Epigrammes. Le Taurobole. Le Concile. La Mort De Julien. Hymne A La Beauté. Les Dévots. Iesous Christos, Theou Uios, Soter. Le Reniement De Nymphodora. Le Stylite. Pan. La Malédiction De Paphos. L'Autel. Le Converti. Les Adôniastes. Consolation A Séréna. Le Barbare. Athènes Sauvée. L'Autokrator. L'Augusta. Les Philosophes. Les Derniers Sages. L'Eternel. Préface. Les siècles évoqués dans L’Orient Chrétien connurent les premiers les véritables luttes religieuses. Le monde en avait jusqu’alors ignoré l’âpreté. Est-ce à dire que les doctrines antiques ne se disputèrent pas l’esprit humain? non sans doute; les sectes et les écoles furent rivales, mais aucune ne s’imposa par la violence, aucune ne fut persécutrice. Ou elles demeurèrent étrangères les unes aux autres, ou elles se tolérèrent d’abord et finirent par se fondre en une sorte de mythologie philosophique dont l’Hellénisme fut le fruit tardif. Seul Israël s’était enfermé dans une haineuse solitude; seul aussi il eut à subir de rudes et sanglants assauts; mais trop certain de sa révélation, trop confiant en sa destinée prophétique, trop fier pour céder, trop absolu pour se transformer, il devait fatalement être vaincu et le sort commun des institutions qui se proclament immuables lui était tôt ou tard réservé. Rome, Athènes, Alexandrie, généralement hospitalières aux Dieux étrangers, ne pouvaient cependant accueillir celui qui les avait maudites et se déclarait encore leur irréconciliable ennemi. Les légions qui rasèrent le temple et la ville du farouche Iahveh servirent peut-être la liberté future. Les hommes purent alors faire un instant le rêve que le fanatisme avait disparu de la terre. Le jeune Christianisme, presque innommé encore, né dans l’ombre, inconnu ou méprisé, semblait une aube spirituelle. Heures vraiment divines où, pour la première fois, dans les bourgs de Galilée, au bord des lacs et sur les collines, des voix pieuses murmurèrent des paroles d’amour, de miséricorde et d’espérance! Les Apôtres s’étaient partagé l’univers pour y semer le grain céleste, et Paul, en formulant la nouvelle doctrine, ouvrait également aux gentils le royaume idéal d’un avenir fraternel. Les communautés, pauvres et fragiles, se prêtaient un mutuel secours. D’Antioche à Rome une même pensée, un même enthousiasme unissaient les coeurs dans une même foi. De naïves légendes, de merveilleux récits suffisaient aux âmes simples. Elles recevaient les vagues enseignements que des inconnus leur apportaient et aspiraient délicieusement la brise qui venait de Judée. Mais aux temps apostoliques succédaient les temps héroïques. Déjà quelques faits particuliers avaient attiré sur la secte récente l’attention inquiète des autorités païennes: des chrétiens se refusaient à rendre aux Dieux et aux Empereurs les honneurs légaux; les inoffensives réunions de fidèles se groupaient, s’enrichissaient, étendaient leur influence; déjà des lettrés, des rhéteurs, des fonctionnaires même, adoraient le Crucifié, consolateur des humbles et des déshérités. La religion de Jésus se répandait et, à mesure que s’accroissait le nombre de ses adeptes, sentait la nécessité d’une orthodoxie. La liberté commençait à la gêner. Église constituée, consciente de sa force, elle devenait jalouse, militante, intolérante. Les controverses polies et délicates, les apologies cicéroniennes, dans le genre de l’Octavius où semble flotter encore un dernier parfum des lettres antiques, ne seront plus de mode et paraîtront bien pâles et bien légères aux nouveaux athlètes de la Foi. A quoi bon discuter? A quoi bon essayer de convaincre? Le temps est venu d’affirmer, d’imposer, de condamner. A force de commenter les Prophètes, les Pères n’ouvriront plus leurs bouches qu’à des malédictions. Et telle est l’ardente aspiration des âmes fermement convaincues vers la domination, que, peu à peu, le Christianisme, oubliant tout ce qu’il devait à la libre pensée hellénique, ne se souviendra plus que de ses origines juives et ne retournera vers elles que pour ressusciter le vieux fanatisme des nabis. L’Église chrétienne comptait déjà des docteurs; elle allait compter des martyrs. Les persécutions furent pour elle un orage bienfaisant. Du sol ensemencé se lèvera une sanglante et généreuse moisson et, parmi les opprobres, au milieu des dangers et des combats, l’Église grandira sans relâche, établira un culte, sacrera des ministres, ordonnera des hiérarchies, s’organisera sûrement pour la lutte suprême contre la société défaillante. L’agonie du Polythéisme commençait en effet. Elle fut longue, avec de nobles réveils, suivis de chutes profondes; elle fut irrémédiable. La beauté pure des mythes et des Dieux d’Hellas n’étant plus comprise, la piété se réfugia dans d’obscurs sanctuaires. Les consolations que la vieille religion ne donnait plus, les espérances .qu’elle ne savait plus nourrir, le monde les demanda à des divinités barbares. Au fond des grottes symboliques, le Dieu perse, Mithra, accomplit le taurobole et purifie par le sanglant baptême. Isis et Sarapis accueillent les âmes inquiètes dans leurs temples égyptiens. Les mystères attirent; les miracles étonnent et retiennent la foule. L’univers est en proie à une démence mystique et l’orgie orientale, l’orgie sacrée d’Élagabal, traînant son Dieu d’Émèse jusqu’au Capitole, affole et terrifie l’Occident. Ainsi à l’unité chrétienne, persistante malgré les hérésies aussitôt dénoncées et condamnées, le Polythéisme n’opposait plus que des sectes divisées, au temple du Dieu unique que des chapelles particulières. Sur toutes ces ruines, la philosophie seule florissait encore. Le Lycée et l’Académie renaissaient dans les écoles romaines et sous les portiques alexandrins. Le monde venait d’admirer le plus magnifique exemple de la grandeur humaine. La Sagesse s’était assise sur le trône impérial et Marc-Aurèle avait incliné devant elle sa toute-puissante majesté. Marc-Aurèle, maître de l’univers, fut le disciple a" un esclave. Epictète enseignait la résignation; Marc-Aurèle se résigna à la pourpre. Il la porta comme les stoïciens portaient leur manteau grossier. Jamais âme plus haute et plus pure ne conçut et n’accomplit le Devoir, Obéir à la destinée, comprendre la vanité de toute chose et n’en pas moins agir selon l’ordre éternel de la Nature, être bon, juste et pieux sans espérer de récompense et sans croire à la réalité des Dieux, telle fut la grave doctrine morale dont s’inspira le saint Empereur, Le Polythéisme ne pouvait plus être sauvé puisqu’il ne le fut pas par la vertu de Marc-Aurèle. La vieille Athènes semblait dormir dans son glorieux linceul; son université végétait sans éclat; celle d’Alexandrie l’avait définitivement vaincue. Comme elle avait été sous les Lagides l’asile des sciences humaines, elle devint, sous la domination romaine, le centre des spéculations nouvelles. Philon, en essayant de combiner la Bible et les systèmes orientaux avec la philosophie de Platon, fut le précurseur du néo-platonisme. Un ancien portefaix, Ammonios, s’en fit l’apôtre, Plotin et sans doute Origène recueillirent ses leçons. Ainsi naquirent de la même source les deux grands courants de la philosophie néo- platoniciennne et de la philosophie chrétienne. De là tant de rapports évidents, de là aussi les innombrables hérésies qui troublèrent les premiers siècles de l’Église. Une d’elles particulièrement, difficile à bien connaître tant furent nombreuses ses diverses manifestations, le Gnosticisme, oriental avec Bardesane, égyptien avec Basilide et Valentin, s’inspirant à la fois du mazdéisme zoroastrien, des antiques théogonies de l’Égypte et de la Khaldée, de la Kabbale hébraïque et d’un évangile falsifié, ou peut-être simplement perdu pour nous, étonna les intelligences par l’étrangeté de ses songes, les séduisit par ses mystérieuses obscurités et leur fit entrevoir le rêve d’une vérité supérieure, née de la fusion de tous les anciens systèmes, exclusivement réservée aux élus qui, émancipés de la matière, ne vivaient plus que de la vie de l’Esprit. La Grèce propre, la terre vénérable des Dieux, paraissait épargnée par l’invasion du mysticisme oriental ou chrétien. Athènes restait la forteresse du Polythéisme. Les belles fêtes se célébraient toujours; les cortèges fleuris n’avaient point cessé de fouler la voie sacrée d’Éleusis; les temples s’enrichissaient encore de pieuses offrandes; les Dieux, éternisés par l’art, gardaient leur grâce et leur majesté, et tandis que les Sages adoraient en eux l’immortelle beauté des mythes et l’harmonie souveraine de l’univers, les foules continuaient de suspendre à leurs autels des guirlandes joyeuses. C’est là que jusqu’aux derniers temps persisteront les cultes locaux. Les grottes et les sources ombragées serviront longtemps de retraites aux divinités agrestes; et quand plus tard les pasteurs surpris par l’orage et les voyageurs égarés balbutieront de dévotes invocations, les noms seuls auront changé. Les Saints et les Saintes s’installeront peu à peu à la place des anciens Daimones, protecteurs de la contrée, accepteront les mêmes hommages et ne seront que les héritiers populaires des Génies des montagnes et des Nymphes des fontaines. La fluidité même de l’esprit grec et l’immatérialité d’un culte plus esthétique que théologique, plus civique que religieux, défendaient l’antique Hellas contre les nouveautés dangereuses. Athènes demeurera pendant des siècles le suprême asile des Dieux. Asile nécessaire, car la guerre qui leur était déclarée se faisait plus terrible et plus impitoyable. Un changement immense, le plus considérable peut-être que l’Histoire ait enregistré, venait de s’accomplir. Constantin avait officiellement embrassé le Christianisme. Une apparition miraculeuse lui avait-elle dessillé les yeux? La politique l’avait-elle décidé? Tout le glorieux passé s’écroulait; les barbares assiégeaient déjà les frontières; l’unité de gouvernement était brisée, Rome abandonnée par les Empereurs; des Césars rivaux s’arrachaient les lambeaux de l’Empire. Une seule puissance se maintenait et s’accroissait. Le Christianisme, cimenté par les dernières persécutions de Dioclétien et de Maximin Daïa, représentait le principe d’autorité. D’autre part, tous les esprits cultivés ne croyaient plus depuis longtemps qu’à un Dieu unique. Pour eux tous les Dieux se confondaient en un seul, l’Être suprême, la Divinité. La Trinité chrétienne elle aussi ne formait qu’un seul Dieu. Pourquoi ne pas tenter la fusion définitive, le syncrétisme supérieur qui rendraient à l’Empire la paix si longtemps troublée, rétabliraient l’union nécessaire à ses intérêts menacés et lui apporteraient l’appui d’un parti vivant, actif, invincible? La religion du Christ était une force; Constantin la toléra d’abord, la ménagea, l’adopta, l’absorba enfin. Le Christianisme a triomphé. État religieux dans l’État politique, la liberté devient son ennemie. Les hérésies menacent non seulement sa doctrine, mais aussi son existence officielle; les règles posées par les synodes particuliers, les anathèmes prononcés par eux ne suffisent plus; il lui faut un Sénat; il le réunit à Nicée, Le premier Concile oecuménique, présidé par le légat romain, est dominé par le trône de Constantin, Le symbole universel y est proclamé; la foi catholique imposée; et désormais l’autorité impériale se chargera d’exécuter les sentences de l’Église, mais la contraindra trop souvent, en échange, à sanctionner les pires forfaits. La paix, rêvée par Constantin, ne fut pas même une trêve. Lui-même pencha vers l’Arianisme, après l’avoir condamné. A peine victorieuse, l’Église dut redescendre dans l’arène et affronter de nouveaux combats, plus graves et plus dangereux. Un philosophe, d’un esprit noble et méditatif, héritier lointain de Marc-Aurèle, régnait alors. Julien avait trouvé l’Empire dans le plus misérable état. Dans les grandes villes, Constantinople, Alexandrie, Antioche, en proie aux discussions religieuses, les Ariens et les orthodoxes se disputaient les consciences et plus encore les sièges épiscopaux. Le clergé excitait les discordes; le sang avait coulé partout. Tels étaient donc les fruits de la conversion du monde, Julien, abreuvé aux sources helléniques, ne vit qu’un remède à tant de maux: le retour au passé et aux Dieux antiques, protecteurs de l’Empire, Le philosophe se fit théologien; il invoque le Roi-Soleil et la Mère des Dieux, rêve une théogonie scientifique, flagelle les ridicules des chrétiens; à leurs miracles, il oppose les miracles de ses thaumaturges. Mais le temps lui manque pour achever son oeuvre; il meurt comme un sage et comme un héros et de tant de zèle, de tant de piété, de tant de vertu, il ne reste qu’un nom maudit et qu’une mémoire exécrée. Le Galiléen avait vaincu! La tentative de Julien avorta parce que lui-même ne fut pas le large et libre esprit qu’il eût fallu. Mystique, dévot surtout, la religion qu’il voulut donner au monde n’était pas l’antique religion de la Beauté. Adorer une divinité inconnue sous le nom de Dieu ou sous celui de Parfait importait peu; les âmes ne s’y trompèrent pas et demeurèrent indifférentes. Le culte du Beau eut- il pu régénérer le triste et chancelant univers? Peut-être. La thaumaturgie et la mathématique étaient en tout cas impuissantes. Oui, le Galiléen avait vaincu. Mais ce qui fut l’Empire allait s’écrouler lentement dans la fange et le sang. Les moeurs anciennes sont définitivement abolies, les statues divines souillées et brisées. Jamais le monde ne connut de plus sombres siècles. Des frontières débordées monte le cri de l’angoisse universelle. Les Goths, les Huns, les Vandales, sont aux portes de Constantinople et d’Athènes; Rome elle-même succombe. Et dans le grand silence qui suit la marche des Alaric et des Attila, il ne s’élève plus que des imprécations chrétiennes qui excitent la justice de Dieu et se réjouissent du châtiment des impies. Les invasions subites, les villes saccagées, les campagnes dépouillées de leurs moissons, les dénonciations, l’avidité du fisc aux abois, tout contribuait à rendre la vie bien dure et bien incertaine; sans cesse la pudeur des vierges redoutait la violence barbare. Où fuir? Quel refuge restait ouvert où un peu de paix et de sécurité semblât encore possible? Poussés sans doute par une foi sincère, consumés par cette soif de souffrance et de renoncement qui est peut-être ce qu’il y a de plus étrange et en même temps de meilleur dans l’humanité, mais aussi, les uns par le désir secret d’échapper aux enrôlements, les autres par l’espoir d’une protection efficace, qui leur assurerait au moins l’existence journalière, hommes et femmes se ruèrent vers les solitudes. Les monastères débordent; chaque caverne sert de cellule à un anachorète. Une armée monacale est bientôt prête à se lever au premier signal et à purger la face de la terre des abominations qui la souillent. Elle n’y manquera pas, hélas! Des villes entières s’écrouleront avec leurs trésors et leurs bibliothèques dans les flammes allumées par les cénobites; des évêques; des conciles soumettront leurs décrets aux chefs de ces bandes fanatiques; le paganisme sera traqué de toute part et la pure et sainte Hypatie, déchirée par les moines de Cyrille, rendra à ses Dieux un suprême témoignage et tombera sur leur dernier autel. Le Christianisme, orthodoxe ou hérétique, qui minait la civilisation païenne, poursuivait malgré tout ses conquêtes et domptait les hordes envahissantes. Le monde ne fut vraiment chrétien que lorsqu’il fui devenu barbare. Siècles stériles et misérables qui n’entendent plus les grandes voix des Origène et des Athanase, des Grégoire de Nazianze et des Chrysostome, mais que charment les interminables discussions théologiques et les récits des hagiographes et des chroniqueurs ecclésiastiques! La Poésie existe-t-elle encore? Hélas! les Poètes ne sont-ils pas Claudien et Paulin de Noie, Mérobaude et Prudence, Sidoine Apollinaire et Synésios? Siècles infâmes et sanglants où, précédés d’un cortège d’eunuques, de patrices barbares, de fonctionnaires hiérarchisés, de cochers de cirque, de moines sordides et de somptueux évêques, n’apparaissent plus dans une farouche apothéose que des spectres d’Empereurs, affublés des noms de la Divinité! Justinien réveille un instant l’Empire de sa torpeur et lui restitue comme un dernier reflet de sa vieille gloire; Théodora en ressuscite toutes les hontes et le couple tragique s’évanouit dans une splendeur à la fois barbare et chrétienne. Les suprêmes vestiges du Polythéisme s’effaçaient. Athènes sera muette désormais et les sept derniers sages exilés, lorsqu’ils reviendront mourir sur la terre sacrée, n’y retrouveront même plus la poussière des Dieux. L’agonie se prolongera. L’ombre sera profonde, silencieuse, universelle. Mais bientôt le Croissant montera dans le ciel nocturne et fera pâlir la lumière de la Croix. L’Islam, conquérant et féroce, épouvante et soumet l’Orient; l’Occident s’effondre dans la nuit du Moyen-Age. Là, s’arrête l’oeuvre du Poète. Quels sont cependant les véritables siècles morts, sinon les huit siècles qui vont suivre, morts pour la pensée humaine, morts pour l’art et pour la Beauté? Le poète a voulu clore son livre par un dernier poème qui en résume la philosophie. Dépassant les siècles, évoquant le monde agonisant et glacé, il a vu surgir des décombres l’Homme brisé, vaincu, mais immortel, dupe des Dieux illusoires qu’il a conçus, mais se redressant contre eux comme un juge et comme un vengeur, le vieil Adam, type de l’homme toujours semblable à lui-même dans tous les temps et sous tous les cieux, symbole auguste de l’humanité tout entière qui libre, transfigurée, s’élance vers de nouvelles destinées, mais surtout, hélas! vers de nouvelles douleurs et de plus amères désillusions. Ainsi sont terminés ces volumes consacrés au cycle des religions antiques. Elles vinrent de l’Orient; elles y retourneront peut- être. C’est peut-être vers une Jérusalem nouvelle que se tourneront un jour les âmes désabusées. Sera-ce la Jérusalem prédite par les Prophètes? Ne le croyons pas; elle n’est point de ce monde. L’Histoire, religieuse ou politique, n’est qu’un perpétuel recommencement; ce qui fut sera encore tant que l’humanité souffrante traînera sous le soleil son ignorance désespérée. Le mystère est éternel et les religions ne furent que des baumes salutaires distillés sur la blessure incurable des âmes. Toutes possédèrent une part de vérité relative, appropriée aux temps et aux circonstances, et les plus grossières comme les plus idéales comptèrent des fidèles et souvent des martyrs. Mais les mythes et les cultes ne naissent pas spontanément; ils s’engendrent les uns les autres, se transforment et s’épurent sans cesse. Ce qui nous apparaît, dans le reculement des siècles, comme la création d’une race, est un héritage quelle tient d’ancêtres ignorés. Quelles peuplades, errant sur les sommets neigeux de l’Asie, au bord des fleuves ou des mers retentissantes, saluèrent d’abord le soleil bienfaisant et les eaux fécondantes? Quels hymnes vagues de terreur ou de gratitude hésitèrent sur les lèvres des hommes jusqu’à l’heure où quelque vieillard, premier poète et premier prêtre, y mêla le nom d’un dieu? De quelles légendes primitives sont dérivées les grandes théogonies de la Khaldée, de la Phénicie, de l’Egypte et de l’Éran? Nous l’ignorons; mais nous constatons l’influence qu’elles-mêmes exercèrent sur les mythologies et les croyances de la Grèce et d’Israël. Que ne doit pas enfin à la philosophie hellénique et à la pensée hébraïque la théologie chrétienne? Le lien même qui unit entre elles les religions humaines à rattaché l’un à l’autre les poèmes des Siècles Morts. Les trois volumes n’en forment en réalité qu’un seul. En publiant le premier, L’Orient Antique, l’auteur essaya d’élever un péristyle barbare qui ressemblât à ces monuments informes, bâtis de blocs gigantesques, où s’ébauchent de rudes et massives représentations de monstres. Les héros de ce livre sont les Dieux dont les rois sont les reflets. L’homme est si faible encore! il apparaît si vague et si tremblant dans la fumée rouge des incendies et des sacrifices! Il pense sans doute, mais il sent surtout; il redoute les éléments; ce qu’il divinise, ce qu’il adore, ce sont les forces fécondes et les étranges voluptés. La voix des Dieux, le rut violent de leurs amours’ étouffent les plaintes de l’humanité. Si dans L’Orient Grec le titre même interdisait à l’auteur de consacrer à la divine Hellas des poèmes particuliers, le poète a du moins voulu répandre sur son oeuvre le rayonnement du flambeau sacré et le parfum lointain des lauriers attiques. Plus souple, déjà plus vivant, plus abordable aussi aux lecteurs, ce deuxième volume est moins hiératique et plus humain. Les idées, dont beaucoup sont encore les nôtres, y sont indiquées; les problèmes que nous tenions toujours de résoudre y sont posés. L’homme a pris conscience de lui-même et ses Dieux sont des émanations de son âme. La vie, un instant illuminée, s’assombrit; la mort découvre les abîmes de feu et les vengeances éternelles; mais l’espérance immortelle descend de l’Empyrée et s’assied en souriant sur les tombeaux. Ces deux volumes préparaient le dernier essai que le poète publie aujourd’hui. L’Orient Chrétien complète Les Siècles Morts. lien retrace h dernière période; il marque l’aboutissement dans l’histoire des religions orientales. On s’étonnera peut-être que le poète n’ait pas consacré à Byzance des poèmes plus importants. Certes, il eût été bien tentant défaire revivre dans le cadre étincelant des mosaïques, dans l’intérieur des palais mystérieux, dans la chaude atmosphère des basiliques tumultueuses, dans les cirques et dans les forums ensanglantés, ces empereurs théologiens, ces impératrices ambitieuses ou débauchées, ces eunuques tout-puissants, ces barbares éblouis, ces impérieux évêques, ces populaces ondoyantes et rétives qui furent les personnages d’une longue et éclatante tragédie. Un volume entier eût été nécessaire, et l’auteur a dû se borner, se rappeler qu’il avait dans ses précédents ouvrages abusé des descriptions, et que le drame qui dominait ce livre était celui qui se jouait dans les consciences: la tragique opposition du Christianisme vainqueur et du paganisme mourant. La lutte dure encore entre d’autres systèmes et le dernier acte du grand drame religieux n’est pas achevé. Aussi le lecteur découvrira peut-être plus facilement, sous des formes et des peintures antiques, des sentiments moins étrangers à nos âges. En annonçant, il y a sept ans, la publication successive de trois volumes, le poète avait réclamé un long crédit de ceux qui voudraient bien s’intéresser à ces livres austères. Il demandait que l’oeuvre ne fût appréciée que dans son ensemble. Terminée aujourd’hui, quelle soit jugée. Mais en la relisant, l’auteur n’en aperçoit plus guère que les défauts. Quoiqu’il maintienne encore les théories émises dans la préface du premier volume sur l’union possible de la poésie et de la science, il n’est pas sans en reconnaître les difficultés et les périls. La poésie a-t-elle toujours suffisamment voilé le squelette de l’érudition? Si la fantaisie devait être nécessairement bannie de si graves poèmes, la poésie na-t-elle pas quelquefois aussi partagé son exil? Questions dont la réponse n’appartient pas au poète. Il n’ambitionne pas le succès, car il n’ignore pas que la voie qu’il a choisie, si loin des chemins vulgaires, n’y saurait conduire. Il espère seulement que ces poèmes ne seront pas condamnés tout d’abord, selon l’ancien usage, comme impersonnels et impassibles; impersonnels, si l’on y cherche l’âme particulière du poète, ils cessent de l’être si l’on y considère l’âme éternelle et diverse de l’humanité; impassibles, le sont-ils toujours et les larmes des siècles n’y coulent-elles donc jamais? Le poète ose souhaiter que l’estime des lettrés ne manque pas à une oeuvre longue et sévère, consciencieusement poursuivie dans l’étude et le silence. Jadis, au temps troublé des décadences, des hommes, lassés des luttes fratricides, indifférents aux choses périssables, abandonnaient les villes et, loin des bruits du monde, délivrés des travaux et des soucis transitoires, demandaient à la solitude la paix du coeur et l’oubli de tout ce qui n’était pas divin. Sans doute, ils ne déposèrent pas toujours au seuil des cellules monastiques le fardeau des passions humaines, mais ils emportèrent avec eux le songe sublime d’un nouvel idéal. Comme les anachorètes des siècles anciens, nous vivons en un âge barbare. A tout ce qui fut beau, à tout ce qui n’apporte pas une satisfaction immédiate et matérielle, à tout ce qui ne contribue pas à l’utilité brutale de l’existence, notre époque prodigue ses dédains ou sa pitié. N’envisageons pas le sort que l’avenir réserve à la Poésie. Une amère mélancolie envahirait nos âmes et dessécherait ce qui reste encore en elles de piété et d’espérance. Croyons seulement que la Poésie est le don gratuit et suprême et que si elle doit succomber avec nos races épuisées, elle ressuscitera sous d’autres deux, dans la jeunesse et l’immortalité. Pour nous, pareils aux moines austères de la vieille Égypte, plus policés et plus tolérants, mais non moins tristes et non moins désabusés, enfermons, nous aussi, notre rêve consolateur dans une inviolable Thébaïde. Paris, juillet 1896. Divo Marco Ælio Aurelio Antonino Aug. Sacrum. S’il est vrai qu’un seul jour il fut permis au monde De rêver que les Dieux le prenaient en pitié Et faisaient luire encore en son ombre profonde Un rayon de justice et d’amour oublié; S’il est vrai qu’un seul jour, hors de la fange, l’homme Put redresser son front et son coeur abattu; Si le morne univers vit une fois dans Rome Le sceptre impérial porté par la Vertu; Si, fils de la Sagesse et couronné par elle, Un Auguste régna qui fut vraiment divin; Si l’Empire un instant comprit, ô Marc-Aurèle! Que tout, sauf le Devoir, était fragile et vain: Sois bénie, ô Nature, ô Puissance infinie, Qui, réalisant l’être en ton sein radieux, Unis dans le plus noble et le plus pur génie La sainteté de l’homme à la bonté des Dieux! Salut! toi qui, dans l’ordre et la morale austère Du mal universel cherchant la guérison, Tout-puissant Empereur et Maître de la terre, Courbas ton coeur stoïque au joug de la Raison! Marc-Aurèle, salut! La fleur de ta pensée, La fleur de l’Ame antique embaume encor les temps. La gloire des héros, par ta gloire effacée, Semble un sillage obscur sur des flots inconstants. Q’importent à la brève et dédaigneuse Histoire Les noms des guerriers morts sur l’amas des cités? Qu’importe le laurier? La force et la victoire Montrent toujours aux cieux des bras ensanglantés. Soldat! la rouille est prompte à dévorer un glaive; Conquérant! chaque étape est un pas vers l’oubli; Une stèle est dressée, un arc pompeux s’élève, Un siècle passe et l’herbe a tout enseveli. Mais celui qui, domptant la chair, méprise et brave La volupté rapide et le désir pervers, Qui, des suprêmes lois fidèle et libre esclave, Mêle une âme soumise au divin univers; Celui qui, soulevant les plis de la matière, Voit sous l’étroit linceul le squelette blanchir Et, vers l’Incorruptible ouvrant une aile altière, Tend vers les Dieux un coeur ardent à s’affranchir: Celui-là, triomphant dans un combat sublime, Seul vainqueur de soi-même et du monde agité, Confie aux temps futurs son grand nom et l’imprime Sur les tables d’airain de l’immortalité. Tel, plus vivant toujours, plus vénérable encore, De la Cité sereine immortel citoyen, Tu règnes! Ta pensée en un reflet d’aurore Semble glisser vers nous de la cime du Bien. Marc-Aurèle! vêtu de la pourpre acceptée, Toi seul stoïquement ne consentis à voir Dans la Fortune d’or à ton chevet portée Qu’un plus solide appui vers un plus haut devoir. Devoir, joug glorieux, saint fardeau que dispense La grave Destinée à chacun des mortels, Allégé par l’espoir, plus beau sans récompense, Plus vraiment adoré quand il n’a point d’autels! Ton âme fut son temple inébranlable, ô Sage! D’où, résigné, pensif, à la Nature uni, Tu voyais fuir les jours et se perdre au passage Leurs flots tumultueux dans l’abîme infini. Si les Dieux n’étaient point, que t’importait la vie Sans les témoins sacrés de ton viril effort? Si le ciel accueillait ton âme inassouvie, Si les Dieux existaient, que t’importait la mort? Et par les degrés d’or de la Sagesse auguste. Vers le Bien, vers le Beau, vers le Devoir prescrit, Toujours meilleur, plus fort, plus parfait et plus juste, Ascète impérial, tu montais en esprit. Ta pensée, éclairant l’humble nuit d’Épictète, De célestes rayons s’illumine pour nous, Telle qu’une eau limpide et ruisselant d’un faîte Où dans un air plus pur naît un soleil plus doux. Derniers beaux jours du monde où la fange romaine Vit éclore le lys qu’Hellas avait nourri! Ô siècle, où sur un sol dévasté l’âme humaine Comme une fleur suprême a librement fleuri! Puisque dans sa beauté la Sagesse idéale Sur le trône avec toi s’est assise un moment, Marc-Aurèle! les temps sont clos; la nuit fatale Peut du sombre Orient rouler éperdument. L’Empire, violant la paix où tu reposes, Peut t’évoquer encore en ses derniers hasards Et, troublant ton sommeil d’un bruit d’apothéoses, Consacrer ta statue au temple des Césars; La triste humanité, veuve du rêve antique, Peut vouer sa vieillesse à des cultes impurs Et chercher désormais, sanglante et frénétique, Une ivresse étrangère au sein des Dieux obscurs; Les temps sont clos! Troublés, cédant à la fortune, À l’appel du Devoir les coeurs ont hésité, Comme un lâche troupeau de soldats qu’importune Le signal du combat par les buccins jeté. Qu’importe? Dispersés par l’ouragan des âges, Mais puisant à ta source un immortel secours, Sans relâche, humblement, ô Maître! d’autres sages Vers le sommet sacré s’efforceront toujours. D’autres viendront encor tendre une lèvre avide Au flot spirituel de l’antique vigueur Et, lassés de l’espoir et déçus du ciel vide, Dans la calme Nature anéantir leur coeur; Et toujours au Destin opposant leur poitrine, Fermes et conscients, sachant qu’il faut souffrir Et que l’angoisse humaine est la règle divine, D’autres se lèveront pour lutter et mourir. Mais nul, ô Marc-Aurèle, ô Maître magnanime! Ne dressera jamais sur l’univers futur Un temple aussi parfait à la Raison sublime, À la Vertu parfaite un autel aussi pur. Et jamais, vénérant ton âme et ta parole, Fidèles et pieux, les siècles ne ceindront D’une plus radieuse et plus sainte auréole, Ô stoïque Penseur! un plus auguste front. Hymne Platonicien. De quel nom te nommer, Sommet caché des choses, Principe, Intelligence, Etre infini, sans nom, Ô Suprême, ô Parfait, ô Bon, Cause des causes. Du Désir à la Vie unique et pur chaînon? Ineffable, salut! Essence incognoscible, Ô Tout contenant tout, étendue invisible, Dieu pensant et pensé par l’immense Univers! Toi-même es l’origine et, comme une eau qui suinte D’une même paroi coule en filets divers, C’est de toi que filtra la pluralité sainte Des Dieux dont la pensée organise en créant. Père, qui donc es-tu? Sur l’antique néant Ton Verbe fit courir le souffle de la Vie. Par toi, le Démiurge actif, essentiel, Conscient, pétrissant la matière asservie, Faisant germer le monde et l’âme et le grand ciel, Du sensible Univers réalisa l’idée. Toute oeuvre manifeste, à l’imparfait contour, Par la conception du type est précédée; Mais l’ouvrier nouveau sait que son rêve, un jour, Emané de l’esprit, doit fleurir dans la forme. Ton rêve, ô Créateur! conçu dans l’infini, Dans le fini s’affirme et croît selon la Norme, Vers le Premier Parfait avec l’Un réuni. Salut, ô Fin suprême, où se perd la nature! Où l’âme humaine tend comme vers le soleil La plante prisonnière en une grotte obscure! L’Esprit aspire au Bien, mais, hélas! est pareil À l’aiglon faible encor dont l’aile est impuissante. Il hésite, il s’élance, il tombe. Il faut qu’il sente Ta sage Providence éparse autour de lui. Ô Dieu! loin du fragile et loin de la matière, Sois vers le Beau divin son guide et son appui! Que par l’amour, l’effort, la vertu, la prière, Sur l’aile du Désir l’âme s’élève aux Dieux! Des Dieux intelligents la prière est l’amie; Par elle, fibre enfin, l’âme heureuse, affermie, S’affranchit et s’absorbe en ton sein radieux, Ô Principe! et mêlée aux célestes Pléiades, Comme un astre au zénith montant vers l’Unité, Dans l’Absolu parfait conçoit les trois monades Divines: Vérité, Symétrie et Beauté. Je te prie, entends-moi, Sommet caché des choses, Du Désir à la Vie unique et pur chaînon, Principe, Intelligence, ô Bon, Cause des causes, Ô Suprême, ô Parfait, Être infini, sans nom! La Descente Aux Enfers. Si enim omnes omnino dixerimus tune esse liberatos, qui illic inventi sunt, quis non gratuletur, si hoc possimus ostendere? praesertim propter quosdam qui nobis litterario labore suo familiariter innotuerunt, quorum cloquium ingeniumque miramur; non solum poetaset oratores,... verum etiam illos qui haec non cantando vel deelamando, sed philosophando dixerunt... S. Augustinus. Epist. CLXIV. Ad Evodium. Le Miracle D'Isis. Les mois n’ont point calmé mon deuil impérissable. Déesse! Zénonis, en proie aux noirs chagrins, Si jeune encore et veuve, errante sur le sable, Mêle sa plainte amère au bruit des flots marins. La mer vaste chantait, propice et sans écume, Lorsque, livrant ta voile au vent qui t’emporta, Doriôn, cher époux! tu vis dans l’acre brume Pour la dernière fois décroître Sarepta. Hélas! te souvient-il que debout sur la rive, En mon coeur anxieux priant des Dieux ingrats, Je soulevais, heureuse et tour à tour pensive, Le fils de ton amour qui riait dans mes bras? La mer ne connaît plus les rapides sillages Où derrière ta nef traînaient tes lourds filets; Et ton cher corps, meurtri parmi les coquillages, De l’avide Melqarth orne les verts palais. Regarde-moi! reviens, Spectre, si tes prunelles, Perçant le glauque toit des flots silencieux, Reconnaissent encore aux plages maternelles Ton épouse à genoux et les mains vers les cieux! Et toi qui disparais dès que, naissante et pâle, Du cap oriental l’aube fraîche émergeant D’une vague lueur baigne la mer d’opale, O Lune, ô bonne Isis, Reine au croissant d’argent! Isis, Aphrodite, favorable aux épouses, Et sous des noms divers indulgente à nos voeux, Fais que je baise encor de mes lèvres jalouses Du blême Doriôn les humides cheveux! Ainsi vous entendiez, sables, rochers, abîme, La voix de Zénonis, à l’heure où le soleil, Vers l’occident pourpré guidant son char sublime, Traînait sa robe d’or sur l’océan vermeil. Et les jours ramenaient la fête coutumière D’Isis navigatrice ouvrant aux noirs vaisseaux Les ports enguirlandés et la mer printanière Sous le céleste azur reflété par les eaux. De Sarepta joyeuse abandonnant l’enceinte, Parmi les jeux légers et les cris des jongleurs, Le peuple entier suivait la procession sainte Vers l’éclatant rivage et le navire en fleurs. Vouée à Sarapis, la flûte traversière Aigrement répondait aux sistres embrochés; Les baumes épandus parfumaient la poussière Et les roses pleuvaient sur les chemins jonchés. Graves, dans les plis droits des blancs péplos de laine, Des femmes aux beaux bras soulevaient sur leurs dos Des miroirs retournés où se mirait leur Reine, Et les prêtres ployaient sous les sacrés fardeaux. Voici les deux autels aux mains du Pastophore Et la galère en feu d’où jaillit un fanal Et le haut Caducée et la branche et l’amphore Et le vase arrondi comme un sein virginal; Et, dans l’ordre prescrit, la foule tutélaire Des Dieux: le Messager fauve, terrible à voir, L’Anubis monstrueux, le Chien crépusculaire Dont le museau farouche est tantôt rouge ou noir; Et la Vache féconde offrant, comme un symbole, L’intarissable lait ruisselant de ses pis; Et Kybèle étrangère, au front qui s’auréole De rayons et de tours, de pavots et d’épis. Enfin, telle la lune au firmament nocturne, Brillait le simulacre auguste, au contour grec, L’Urne d’or ciselé, l’Urne isiaque, l’Urne Dont l’anse est un aspic et le col un long bec. Et voici que se meut la Barque solennelle, La Nef égyptienne aux flancs incrustés d’or, Qui semble, sous la voile ouverte comme une aile, Un cygne somptueux qui va prendre l’essor. Au bord des flots prochains baisant déjà sa proue, Le mystique Vaisseau balance ses agrès Et, rompant ses liens, glisse, nage et s’ébroue Dans une écume bleue et dans un brouillard frais. Il vole, il disparaît, libre et sans équipage, Symbolique et fleuri des fleurs de la saison; Et l’ardente clameur qui monte et se propage D’un adieu triomphal le suit à l’horizon. Car nul pilote humain, accoudé sur la barre, Ne guidera sa course à travers les écueils. Que le port hellénique ou le havre barbare Gardent à son destin de fraternels accueils! Il fuit. Le soir descend sur le rivage où traîne Comme un dernier reflet de la splendeur des Dieux. Et Zénonis est seule et la lune sereine Berce la brève paix des flots insidieux. Mais soudain Zénonis dans l’ombre vaporeuse Se dresse et croit revoir, du haut d’un noir rocher. Comme en un rêve, au loin, la Nef aventureuse Hésiter dans la nuit limpide et s’approcher. Au souffle inespéré du vent léger qui saute, Le Vaisseau, sur la mer qui brille et s’aplanit, Tourne sa proue aiguë et vogue vers la côte Comme un oiseau marin vers les roseaux du nid. Sur l’avant lumineux une forme se penche, Voilant d’un pan d’azur son sein resplendissant, Pure comme la neige hivernale et plus blanche, Impalpable et le front couronné du croissant. A son col radieux pend un collier d’étoiles, Des astres argentés sèment ses cheveux noirs, Et la clarté qui filtre au travers de ses voiles A la fraîcheur de l’aube et la douceur des soirs. La Déesse a plongé son bras nacré dans l’onde Et du fond transparent de l’humide tombeau Attire, ruisselant du flot bleu qui l’inonde, Un corps, longtemps gardé, qui gît intact et beau. Isis, d’un pied divin foulant la mer lactée, Couvre de son manteau le cadavre blêmi Et sur les bruns varechs de la plage abritée Dépose doucement Doriôn endormi. Zénonis a bondi; Zénonis voit et touche Les flancs marmoréens de l’époux adoré; Et les baisers anciens s’envolent vers ta bouche, Doriôn! Reconnais les yeux qui t’ont pleuré. Jusqu’à toi lentement glisse un rayon de lune; D’un céleste regard Isis t’a ranimé. Toi qu’un pieux amour arrache à ta fortune, Aux bras de Zénonis revis, ô bien-aimé! Du serment nuptial infaillible gardienne, O femme! ô nautonier, miraculeux vivant! Maintenant que blanchit l’aube quotidienne, Mêlez l’hymne d’Isis aux murmures du vent! Elle aussi, la Déesse, a pleuré son veuvage Et la pitié des morts emplit son coeur amer. Aimez! La Bienfaisante a fui l’humain rivage Et la lune avec elle a sombré dans la mer. Les Martyrs. Quand, des cirques romains assiégeant les gradins, Un peuple furieux, aux jours des sombres fêtes, Déchirait l’air pesant de hurlements soudains, Sous le vélum pourpré qui palpitait aux faites; Quand les lions captifs dans les cages de fer Répondaient aux clameurs des plèbes jamais lasses: Quand, plus vaste et plus haut que l’orage et la mer. Montait jusqu’à César le cri des populaces: Alors, chassés à coups de lances et de fouets, Sacrés troupeaux voués aux grandes hécatombes, Vous surgissiez du fond des souterrains, muets Et blancs comme des morts qui sortiraient des tombes. Parmi les corps géants des Germains égorgés, Parmi les blonds Gaulois râlant dans la poussière. Autour de la spina confusément rangés, Vous rêviez, éblouis, à la palme dernière. Fidèles au Dieu mort, vous voyiez resplendir Dans le trépas prochain l’espérance et la gloire, Tandis que humant l’air sanglant, prêts à bondir, Les lions affamés rampaient dans l’ombre noire. Chocs monstrueux! mêlée atroce! bonds ardents! Femmes, enfants, vieillards, apôtres et pontifes, Pâture convulsive où s’acharnent les dents, Chairs vives, flancs ouverts palpitant sous les griffes, Cadavres pantelants par lambeaux dispersés, Étreintes d’où jaillit le sang fumant des vierges, Flots rouges submergeant les murs éclaboussés Comme un torrent gonflé qui déborde ses berges. Et si, repus enfin, les fauves chevelus Se couchaient pour dormir sur les corps de vos frères, L’inconsolé regret de vivre un jour de plus Mordait, ô survivants! vos âmes téméraires. Combattants fraternels oubliés par la mort, Altérés de l’ivresse amère des tortures, Vos yeux, levés au ciel, pleuraient l’injuste sort Et vos bras se tendaient vers les douleurs futures. Et quand le cirque au loin se hérissait de pieux Acérés et de croix et de bûchers en flammes, L’extase et le désir charmaient vos coeurs joyeux Et vos chants saluaient l’espoir des morts infâmes. Et sur les hauts gibets, convulsés et râlants, Pasteurs! les poings cloués, vous bénissiez encore, Et vous jetiez sans peur, ô Vierges aux seins blancs, Vos saintes nudités au feu qui les dévore. Candides Légions, ô Martyrs inconnus, Plus forts que l’épouvante et les affres charnelles, Quels rêves innocents, quels songes ingénus De délice et de paix flottaient dans vos prunelles? Vers quels cieux révélés preniez-vous votre essor, Loin du monde mauvais, de la nuit et des fanges? Dans quel miraculeux palais d’azur et d’or, Élus ensanglantés, vous attendaient les Anges? Jésus, sanglant aussi, vous accueille, ô Héros Dont les corps profanés, au travers de l’arène, Méconnaissables, noirs, traînés avec des crocs, Sombrent dans la Cloaque abjecte et souterraine! Vivaces floraisons que la Foi fit sortir Du berceau vacillant de la naissante Église! Fleurs de pourpre germant aux pieds du Dieu-Martyr, Dans les sillons chrétiens que le sang fertilise! Gloire à vous qui, vainqueurs des combats surhumains » Dédaigniez le haillon d’une chair corruptible Et, libres de la vie, avez reçu des mains D’un Ange inattendu la palme indestructible! Gloire à ceux qui, d’orgueil et de vigueur vêtus, Contre un jour éternel changeant une heure brève, Invincibles témoins des robustes Vertus, Ont souffert comme vous et sont morts pour un rêve! La Passion De Pistis Sophia. ...A cause de cette gnose, vous serez sauvés. Pap. gnost. Bruce. Trad. AMELINEAU, P. 87. Il arriva donc que par l'ordre du Premier Mystère Pistis Sophia, avant regardé en haut, vit la Lumière du voile du Trésor de Lumière. Et elle désira aller en ce lieu et ne put parvenir en ce lieu. Pistis Sophia, opus gnosticum. Éd. Schwartze, trad. lat., p. 31, lignes 11-15. À l’occident rougi l’astre est déjà tombé. Pour la quinzième fois dans le mois de Tôbé, Au fond du ciel nacré nageait la lune ronde. Les souffles de la nuit berçaient la paix du monde; La terre, languissante et prête à s’assoupir, Au murmure des vents unissait son soupir. C’était aux temps nouveaux. Ressuscité des ombres, Jésus rêvait au loin sous les oliviers sombres; Et, comme au dernier soir, les Disciples assis Silencieusement sondaient leurs coeurs transis. Et la Mère était là; Marthe et les deux Maries Vers le Maître égaré tendaient leurs mains meurtries Et, sur leur bouche amère éteignant l’oraison, De pleurs inconsolés baignaient le noir gazon. Or, sortant de la nuit, Jésus dit: -Voici l’heure Où, renversant enfin l’enceinte extérieure Comme autour de l’autel un homme abat un mur, Je penche le flambeau sur le Mystère obscur. Priez, ô Bienheureux! La Colombe éternelle Descend et vous effleure, ô Justes, de son aile, Et l’Esprit Saint révèle à ses prédestinés L’ordre immense et secret des mondes émanés. C’est l’heure où l’Ineffable et le Premier Mystère Sur ma lèvre ont brisé le sceau que j’ai dû taire, Ont mis en mes vertus les rayons nés en Eux Et, revêtant ma chair du manteau lumineux, M’ont envoyé vers vous pour que ma voix dépose En vos seins glorieux l’universelle Gnose. Amen! trois fois amen! Levez-vous, approchez! Le voile, suspendu sur les Æons cachés, Va se fendre et tomber aux yeux des Pneumatiques. Dès qu’imposant les mains sur les rameaux mystiques, J’aurai béni la flamme et la fumée et l’eau. Préparez l’holocauste; apportez le rouleau; Et purs, comme il convient aux Messagers suprêmes, Courbez vos fronts élus sous les triples baptêmes! Autour des vases pleins, sur l’odorant tapis Du myrte, du genièvre et du nard en épis, Le lentisque, l’encens que le Liban distille, La cannelle fleurie et la myrrhe subtile Crépitaient. Sur un lit pétillant de sarments, Avec des éclats brefs et de hauts flamboiements Vers les cieux embaumés fumaient les aromates. Et Jésus au milieu des flammes écarlates Prit le vase d’airain que l’onde avait rempli, Le bénit en silence et le voila d’un pli De sa robe; et soudain sur le tertre de sable Un vin miraculeux, sanglant, intarissable, Noya le clair foyer sans éteindre le feu. Tout se tait. Un rayon céleste, vague et bleu, S’épanche de la Lune et flotte dans l’espace, S’irise, atteint les monts lointains, descend, dépasse Le faîte des palmiers et fixe en frémissant Sur le front du Sauveur son trait resplendissant. Et la clarté blanchit, s’épanouit, se dore; De l’intacte blancheur naît une immense aurore, Et la lumière vit, jaillit, croît en splendeur. Illuminations, rayonnements, candeur De la neige éclatante à l’aube sur les cimes, Pourpres du grand soleil à ses couchers sublimes, Étincelant azur des matins radieux, Les lueurs de la terre et les astres des cieux, Tout se fond et palpite en une flamme unique. Et dans l’éblouissante et divine tunique, Jésus, vêtu de gloire, environné d’éclairs, Plane dans la hauteur et parle dans les airs: -Voici le vêtement de la triple Puissance Qu’a tissé de rayons l’antique Connaissance, L’habit où sont gravés les sceaux mystérieux Du Destin, de la Sphère et des vingt-quatre Lieux. Ses plis sont comme une aile ouverte qui m’enlève. Dans l’invisible abîme où j’ai volé sans trêve, O cinq Gouffres, ô sept Amen, ô cinq Rameaux, O Voix, ô neuf Gardiens, ô Sauveur des Jumeaux, Par leur ordre et leur nom j’ai connu vos mystères! J’ai changé le chemin des globes planétaires Et, loin de la Lumière et du Trésor perdu, Dans le chaos nocturne où je suis descendu J’ai sauvé l’âme errante et Sophia punie. Qui suis-je? Qu’ai-je fait? Lorsque sera finie La fuite, dans les temps, des siècles révolus, Lorsque tous les Æons, ne se distinguant plus, Dans la Perfection du céleste royaume Réuniront leur gloire au centre du Plérôme, Alors, ô Bien-aimés, l’Esprit vous répondra! Maintenant dans la nuit une autre parlera, Disant le vain désir, la chute, la souffrance, Le chaos ténébreux, la vivace espérance Et le salut suprême et l’immortalité! Dans une brume d’or, la multiple clarté Décroissait lentement ainsi qu’au crépuscule Le soleil moribond en palissant recule. Les Disciples, hagards, mains jointes, à genoux, Disaient: -Hélas! la voix du Très-Sage est pour nous Dont la raison psychique hésite, erre et défaille, Comme l’herbe marine aux mulets et la paille Aux poissons. L’ignorance égare nos esprits Et ton Verbe, Seigneur, Seigneur, est incompris! Le sacrifice ardent et la flamme embaumée Brillaient encor. La nuit s’empourprait. La fumée Montait légère et droite aux cieux inaperçus, Lorsque de la nuée entr’ouverte, au-dessus Du brasier, une forme étrange et taciturne Émergea, pâle et morne, en sa robe nocturne. Un diadème obscur ceignait ses cheveux longs; Une chaîne brisée enserrait ses talons, Tandis que sur sa tête, où la clarté persiste, D’un astre éteint jadis tremblait le reflet triste. Son oeil réfléchissait comme un changeant miroir L’espérance joyeuse et l’amer désespoir. Tour à tour émanaient de ce spectre de femme L’immuable Lumière ou la matière infâme, Et dans sa voix lointaine hésitaient tour à tour La crainte et la pitié, le désir et l’amour: -Abîme! ô Propatôr! ô Père! entends mes plaintes! O première Pensée, Emanations saintes, O Nous, Alétheia, Logos, Zoè, salut! O couples successifs où l’Unité se plut A déployer sans fin ses longues énergies, Intelligence enclose au sein des Syzygies, Salut! Mère implacable à ton vil rejeton, Toi qui m’abandonnas ainsi qu’un avorton Qu’on dépose en fuyant à la porte d’un temple, Ma mère! aucun Æon n’était-il assez ample Pour accueillir mon rêve et nourrir mon désir? O matin merveilleux où je vis s’éclaircir L’horizon désolé de la prison natale! J’étais seule, à l’écart. La porte orientale S’ouvrit et je vis luire en un firmament d’or, O Vertu, ta splendeur! et ta gloire, ô Trésor! Et, jaillissant du sein du Père, la Lumière Irradier, plus pure, à sa source première. Et moi, dans ma ferveur, mon ivresse et ma foi, Pour t’adorer, Lumière, et m’envoler vers Toi, Au Lieu de mes destins à jamais infidèle, Lumière! j’ai tenté de fuir à tire-d’aile. Mais désertant ma tâche et bravant la fureur Des Arkhons, j’ai sombré dans le gouffre d’erreur. Et tous ont dit entre eux: -Si Sophia soulève Le grand Voile et s’évade en la beauté d’un rêve, Son mépris pèsera sur nos aveugles yeux. Et nous serons pareils aux hommes envieux Connaissant la Lumière et la voyant s’éteindre. Que Sophia s’égare et pleure sans l’atteindre, Car le rêve est mauvais et le Voile est pesant. Comme tombe un ramier, que blesse un trait perçant, J’ai connu la descente en la nuit solitaire Et, d’Æons en Æons, de Mystère en Mystère, Dépouillé mon éclat et semé mes Vertus. Et les jours étaient clos et les chants s’étaient tus. Au fond du noir Chaos, comme un mourant qui râle, Je gisais; mais, dans l’ombre avide et sépulcrale, Du lumineux Trésor le souvenir vainqueur Impérissablement illuminait mon coeur. Monstres, nés de l’abîme, ô Puissances funèbres, O Face de lion surveillant les ténèbres, Ialdabaôth, gardien du mirage éclatant, Arkhons, Tridynamos, vous entendiez pourtant L’hymne du repentir monter vers la Lumière: Voici que je serai semblable à la poussière Que disperse, le soir, le pas des animaux; Voici que, fléchissant sous le fardeau des maux, Comme un blessé jeté dans une sépulture, J’ai mes pleurs pour breuvage et ma chair pour pâture. Le pied de l’Arrogant m’accable et les Æons, Pleins de haine, jaloux, joyeux, ont dit:.-Créons Des supplices nouveaux pour Sophia captive. Et je supplie en vain l’ombré vindicative; Et, comme un fleuve impur roulant d’épais limons, Débordent de leur lit creusé par les démons Les émanations troubles de la matière. Et cependant vers Toi j’ai soupiré, Lumière! J’ai nourri l’espérance immortelle et j’ai cru En ton rayon divin dans les. cieux apparu. Lumière, prends pitié! Lumière haute, penche Vers ma face de deuil ta face auguste et blanche, Et relève mon coeur fidèle et délivré Pour n’avoir point maudit et point désespéré. Tel j’ai chanté mon chant, et l’hymne de ma bouche Irrita l’Arrogant plus sombre et plus farouche. Et de son souille rude émanaient le Serpent, Le Basilic royal et le Dragon rampant Dont sept têtes de feu hérissent l’encolure. Et, comme ensevelie en ma propre souillure, Je périssais, Jésus, cher Æon! quand tu vins A ma suprême angoisse ouvrir tes bras divins. Et te reconnaissant, je t’ai chanté mon psaume, Jésus, Fils de Christos, Æon, Fruit du Plérôme, Messager du Salut, suivi par Mikhaël! Abîme inférieur, Abime d’en haut, Ciel, Sphères, ô sombres Lieux voués aux Démiurges, Écoutez! Écoutez, Anges, Décans. Liturges, Le psaume inattendu qu’a chanté Sophia: L’Abîme a vu passer celui qui délia L’Arrogant et, vainqueur de la nuit et du piège, Me dressa sur la Bête et me donna pour siège Les sept fronts du Dragon dans le puits du néant. Salut à toi, Jésus! Naguère en te créant, Gage parfait et pur de leur reconnaissance, Les grands Æons, mêlant leur plus subtile essence, Par Christos et Pneuma dans l’ordre t’ont produit, Et le Plérôme entier t’a porté comme un fruit. Gloire à toi, Rédempteur, et gloire à la Lumière! Par Toi, j’ai reconquis ma place coutumière, Comme un convive heureux qui s’assied au banquet. Par Toi s’est déchiré le rideau qui masquait L’étincelant Trésor de la Hauteur sereine. Comme une éruption, du fond de la Géhenne, La Clarté primitive a jailli sous tes pas Et vivante, effrénée et ne tarissant pas, Par flots, par torrents d’or, par nappes vagabondes Inondé le chaos et submergé les mondes. Et par Toi, plus rapide et plus brillant encor, J’ai contemplé mon rêve et j’ai pris mon essor. Gloire à Toi, Rédempteur, et gloire à la Lumière! Comme en un vase pur recueillant ma prière, La Pitié, la Justice et la Paix ont porté Mon tardif repentir aux Lieux de la Clarté. Et la matière enfin s’écoulant de mon âme, De mon désir ardent naquit l’ardente flamme, L’ombre de ma tristesse et l’onde de mes pleurs Et la création de toutes mes douleurs. Tel qu’un mur de cristal le Trésor m’environne; Je plane dans la Sphère où ma beauté rayonne Plus haut que le nuage et l’aigle inaperçu. Gloire a Celui par qui j’ai compris et j’ai su! Gloire au Père! à l’Abîme! à la Pensée entière! Gloire à Toi, Rédempteur, et gloire à la Lumière! Et Pistis Sophia se taisant, sa splendeur Comme un astre fuyant fendit la profondeur, Déchira la nuée en laissant derrière elle Un fleuve de clarté blanche et surnaturelle, Fit dans le blême ciel pâlir la lune, emplit L’immensité, monta toujours, s’ensevelit Dans l’Invisible et vague, impalpable, ravie, S’évanouit au gouffre éclatant de la Vie. Alors, comme un berger d’un sommet obscurci, Jésus redescendit du nuage, et voici La parole suprême écrite par Philippe: -Heureux, en vérité, l’Esprit qui participe Au Mystère et comprend que le jour est venu De la rédemption par le Verbe inconnu! Heureux qui sait et voit! Heureux en qui le Père Par la Grâce, la Gnose et le Silence opère La résurrection de l’Esprit! Tel qu’un mort Libre de ses liens s’éveille, entend et sort Du sépulcre, l’Esprit que la foi sainte enivre, Après avoir souffert, se réjouit de suivre Sophia lumineuse au fond des infinis. Et maintenant, des sceaux et des nombres munis, Allez comme elle, allez vers la splendeur nouvelle Du Nom mystérieux que la Gnose révèle, Afin qu’en vérité, lumière, grâce et foi, Vous sachiez pourquoi l’âme est un souffle, pourquoi La matière est coupable et se révolte et souffre, Pourquoi le mont altier naît à côté du gouffre, Pourquoi tremble l’agneau, pourquoi rôdent les loups, Pourquoi les cieux sont clairs et les Æons jaloux. Les temps sont accomplis. Possesseurs invincibles Du Mystère émané de tous les Invisibles, Montez par les chemins révélés, à travers Les ténèbres, l’abîme et les noirs univers, Vers l’éblouissement de l’immuable cause. Adieu! Ceints de l’armure intacte de la Gnose, Ayant l’esprit pour glaive et la foi pour soutien, Apparaissez debout sur l’horizon païen, Tels que, vengeur du mal, de l’ombre et du blasphème. Au jour du Jugement je surgirai moi-même! Et Jésus s’envola dans la flamme; et soudain La nuit s’enfuit. Une aube éclaire le Jardin. Comme lorsqu’une lampe illumine une salle. Du bûcher de l’offrande un arôme s’exhale; Et les Apôtres purs, extasiés, priant, Selon le rite exact tournés vers l’Orient, Élevant en leurs mains l’herbe généthliaque, Le papyrus rigide et la plante héliaque, Initiés au Verbe éternel, pèlerins De l’Esprit, précurseurs du jour, ceignant leurs reins, Se dispersent, semant aux quatre angles du monde La semence vitale et la Gnose féconde. Elagabal. Parmi les cyprès droits et les pins symboliques, Le temple éblouissant, sur le haut Palatin Hérissé de piliers et d’aiguilles phalliques, Le temple d’or, ouvrant ses portes métalliques, Bâille comme une gueule à l’horizon lointain. Un nuage d’encens et de chair consumée S’échappe en tourbillons du porche lumineux. Une fournaise au fond tord sa gerbe enflammée; Des lions inquiets rôdent dans la fumée Et des serpents marbrés entrecroisent leurs noeuds. L’été brûle; le jour resplendit; le ciel verse Une poussière d’or sur les larges degrés; Et debout sous la chaude et rayonnante averse, Deux cents prêtres, le front ceint de la mitre perse, Attendent le grand Dieu qui vient des monts sacrés. Il vient. À l’aigre bruit des flûtes cristallines, Le Bloc noir, vénéré des Syriens grossiers, Dès l’aurore a quitté les demeures divines Et, comme un conquérant, foulé les sept collines; Et son char est d’or pur traîné par six coursiers. Incrusté de joyaux, chargé d’orfèvreries, Le double essieu, tournant comme un astre vermeil, Flamboie; et sous un dais de guirlandes fleuries, Un aigle, élargissant son vol de pierreries, De ses ailes en feu couvre le Dieu-Soleil. Le Dieu viril et fort dont la splendeur inonde L’univers éclatant et le ciel radieux, Parmi les doubles choeurs et le peuple qui gronde, Approche et, triomphant, roi de Rome et du monde, A sa pompe étrangère attelle tous les Dieux. Porteuses de la Flamme éternelle et subtile, Tes prêtresses, Vesta! l’abritent sous le lin; Aux mains des Saliens le Bouclier rutile, Et le Palladium et le sacré Bétyle Suivent ton simulacre, ô grand Capitolin! Tandis que secouant la pourpre qui lui pèse, A pied devant le char, le bel Impérator, L’Adolescent divin, Grand-Prêtre dans Émèse, Élagabal, joyeux, d’une caresse apaise Les étalons fumants cabrés au timon d’or. La sueur à son front perle; de la tiare, Flottants et débouclés coulent ses cheveux longs Qu’un lourd bandeau, brodé d’escarboucles, sépare; Et, balayant la terre, une robe barbare Ruisselle en plis soyeux du col jusqu’aux talons. Sous l’armille enserrant leurs épaules charnues, Des mimes aux yeux peints balancent l’encensoir; Et Lui, rassasié de voluptés connues, Foulant comme un tapis des corps de femmes nues, Danse la danse sainte en l’honneur du Dieu noir. Au bruit sourd du tambour qui ronfle et la stimule, Glissant et s’allongeant, rompant ses noeuds tordus, La danse orientale en rhythmes lents ondule; Et le Danseur s’avance et s’arrête et recule Et tourne, les yeux clos et les bras étendus. En cadence, imitant la course circulaire Des astres emportés dans le haut firmament Autour de l’axe d’or de la splendeur solaire, Dans le strident éclat du chant qui s’accélère, Il tourne, tourne encore et tombe en écumant. Et soudain, au fracas des cymbales de cuivre, Il bondit, haletant, éperdu, les regards Fixes dans la blancheur des yeux convulsés, ivre, Inspiré, bestial, bavant, semblant poursuivre Quelque apparence obscène avec des cris hagards. Tel qu’un fauve altéré de subites luxures, L’impudique Héros, arrachant en passant De ses poings hasardeux les blondes chevelures, Déchire de baisers aigus et de morsures Les seins marmoréens, teints d’écume et de sang. Émergeant brusquement de sa robe de soie, Plus beau qu’une Vénus sortant du flot marin, Élagabal, debout sous le ciel qui flamboie, Dévoile au peuple immense et rugissant de joie Sa nudité divine et son désir sans frein. Et voici que là-haut sur la colline, veuve Des graves Dieux de Rome et des cultes défunts, Du temple, éblouissant dans sa majesté neuve, Du temple d’or s’épanche en bouillonnant un fleuve D’huile rare, de vin, de sang et de parfums. Les prêtres, saluant de leurs clameurs sans nombre La monstrueuse orgie et le Danseur lascif, Ont de mille taureaux versé la pourpre sombre: Et l’effréné cortège au parvis qu’il encombre S’engouffre en un assaut suprême et convulsif. Tout disparaît. Au fond des géantes enceintes Les mobiles splendeurs pâlissent tour à tour; Tout se confond et roule en d’obscures étreintes; Et des rugissements mêlés aux voix éteintes Monte un vent furieux de délire et d’amour. Et, les deux pieds posés sur les nuques des femmes, Élagabal, hissé devant le porche ardent, Triomphalement nu surgit dans l’air en flammes Et, brandissant le sceptre entre ses mains infâmes, L’offre au divin Soleil qui meurt à l’Occident! Les Epigrammes. I LE RELIQUAIRE. Ici, Mélanippos, le hardi rétiaire, Qui n’entend plus sonner la trompette d’airain, Laisse pendre à jamais au sombre vestiaire Son étroite tunique et son trident marin. A Césarée, à Rome, et plus souvent qu’Hercule! Il a, d’un jet rapide, en son filet fermé Emprisonné le tigre et l’ours noir qui s’accule Et capturé le Thrace ou le Samnite armé. Enfin, plus déplorable et rude aux plus célèbres, L’irrésistible Mort, le domptant à son tour, A pris Mélanippos dans ses mailles funèbres; Et lui, vaincu par elle, a fui l’éclat du jour. II AU GRAND SPHINX. Ton redoutable corps, oeuvre des Dieux vivants, Sur le noir pays dresse sa stature, Et, debout sur le sable, écarte les grands vents Du blé vert pointant de la glèbe obscure. Toi qui n’es pas le Sphinx thébain, rouge de sang, Mais la bienfaisante et chaste lionne Aux mamelles de marbre, au front resplendissant, Qui, sous les palmiers, va suivant La ton e, Salut! Garde avec Elle, en son repos sacré, Le funèbre Roi de la vieille Egypte, Osiris infernal, sublime et désiré, Frère d’Hèphaistos dans la sombre crypte! III APHRODISIOS. Moi qui fus dans Alexandrie Le chef des choeurs mélodieux, Passant, je voue aux sombres Dieux L’infidèle que j’ai chérie! Par mon épouse et son amant, Larron de ma vie éphémère, Je suis mort d’une mort amère, Percé d’une flèche en dormant. J’avais vingt ans. Les triples Moires Ont précipité mon destin Et je fais, dans l’Hadès lointain, L’ornement des demeures noires. IV INVOCATION. Je salue Anubis, éternel et suprême, Et son père Osiris, couronné d’or, le même Que le Kronide Zeus et qu’Ammôn, Roi des Dieux, Qu’on nomme Sarapis, honoré dans Cyzique, Et qui, le front chargé du calathos mystique, Partage l’abondance aux mortels soucieux. Et je salue encor sa mère Isis, la Reine Bienheureuse, éclatante, aux yeux aigus, sereine, Que le sombre Ouranos enfanta sur les flots, Déesse au triple rang de mamelles fécondes, Porte-sceptre, flambeau de la mer et des mondes, Découvrant les trésors dans les sépulcres clos! Qu’autour de l’hypogée où mon âme erre seule, Anubis indulgent ferme sa noire gueule! Que Sarapis lointain, sans froncer les sourcils, M’accueille! Et que du bord de ma tombe éternelle, Isis, ceinte de fleurs, voilée et maternelle, Par l’aigre bruit du sistre écarte les soucis! V. LES VIERGES. Leur mère m’a vendu deux vierges de Korinthe. Bérénice, aux robustes flancs, M’accable de baisers et je fuis son étreinte; A Myrrha mes baisers brûlants! Mais le marbre est moins froid que sa lèvre confuse. L’une s’offre sans me charmer; Malheureux d’être aimé! L’autre, hélas! se refuse; Hélas! plus malheureux d’aimer! VI MITHRA. Invincible Soleil, la race Akhéménide Te nomme le Titan qui rosit les sommets, Et l’Égypte, Osiris qui, dans la pyramide, Garde les vains joyaux et les funèbres mets. Moi, je t’adorerai dans les grottes obscures, Selon ton nom persique et ton rite, ô Mithra! A l’heure où, préparant ses secrètes piqûres, Le Scorpion sacré vers l’autel rampera. Et je verrai, témoin muet d’un grand symbole, Le glaive inviolé tiré hors du fourreau, Et, baptisé soudain du sang du taurobole, Ta grande ombre à genoux sur le col du Taureau. Et l’antre frémira lorsque, dans la nuit brune, Du monstre agonisant courbant les cornes d’or, Tu sembleras saisir les cornes de la Lune Qui saigne a l’horizon et te résiste encor! VII. À DIONYSIA. Du tombeau que j’élève ici A la plus chère des épouses, Vous qui fûtes chères aussi, Mortes! ne soyez point jalouses. Ombres douces, n’oubliez pas La soeur que vous avez pleurée. Elle fut belle. Le trépas Comme une fleur l’a respirée. Telle est la vie: un jour qui fuit, Une espérance dans un rêve, Un cortège effacé qui suit Une route impalpable et brève. VIII. LA BEAUTÉ. J’oublie, ô Nikè! ta beauté profane Et tes seins jumeaux aux pommes pareils, Et tes regards bleus et tes pieds vermeils. Ta chair est fragile et le temps la fane. Nikè, j’ai connu de graves amours, Car j’ai contemplé la Vierge chrétienne, Dont la beauté sainte, éclipsant la tienne, Enivre mes yeux et dure toujours. Pure Syrienne aux lèvres pudiques, Elle trône, au fond de son temple obscur, En robe de lin, en manteau d’azur, Dans un cercle d’or et de mosaïques. Son oeil réfléchit le firmament bleu; Sous ses pieds vainqueurs roulent des étoiles Et ses seins, captifs sous de chastes toiles, Ses seins virginaux allaitent un Dieu. IX. LES ENCHANTEMENTS. Au feu qui siffle, au feu qui brille, J’ai jeté la rouge toison Et le laurier sec qui pétille. Va, servante! Va, jeune fille, Cracher au seuil de sa maison! Par Aphrodite d’Amathonte, Par Sélènè, reine des nuits, Par le Tartare que j’affronte, Que l’effroi, l’amour et la honte Sèchent son coeur, rongé d’ennuis! L’inutile amant de Kybèie Aux kaisers mêlés de sanglots Est moins farouche et moins rebelle. Cependant je suis nue et belle Comme Kypris sortant des flots. Charmes vains! je pleure et m’indigne. Sur son front, son coeur éperdu, Ses épaules, il trace un signe. O charmes vains! pudeur maligne! Est-ce un Dieu qui Ta défendu! X. DIVINUS AMOR. -Que veux-tu? Cette rose? -Elle pâlit déjà. -Ce lys? -Il est fané. -Ce raisin qu’ombragea Naguère un pampre roux sur les coteaux de Krète? -La guêpe l’a rongé. -Mon âme? -Elle s’apprête, A peine reposée, à fuir comme un oiseau. -Prends cet harmonieux et consolant roseau Qui frémira d’amour si ta lèvre le touche. -Il se taira bientôt quand se taira la bouche. -O Vierge, que veux-tu? -Rien de fragile et vain. -Vierge, un mal ignoré t’accable. -Un mal divin, Pasteur! -Sois jeune et belle. -O jeunesse éphémère! -Aime. -Est-ce pour jamais? -Sois aimée! -O chimère! Laisse-moi savourer en mon coeur expirant L’austère volupté d’aimer un Dieu souffrant. XI. LE REMÈDE. Coeur faible, coeur involontaire, Qui te plains lorsque tu guéris, O mon coeur, l’Enfant sagittaire Te blesse de ses traits chéris. Ils sont amers et tu les aimes. Ils sont sacrés; tu les blasphèmes, Coeur fragile et désabusé! O coeur malade, pour renaître, Offre-toi, sur la croix du Maître, A la lance qui l’a percé! XII. AUX MUSES. Pour la dernière fois, Muses, chantez! O Muses Tristes, qui contemplez les ruines confuses D’un monde agonisant, pieux à vos autels, Muses, chantez encore! Aux flûtes bucoliques Mêlant la grande Lyre et les chants immortels, Dites l’adieu funèbre aux Dieux mélancoliques! Pleurez la rose aurore errante aux pics neigeux, Et le jour et la nuit favorable, et les jeux Des Satyres cornus et des Nymphes agrestes! Pleurez les rois divins, nés des cieux étoiles, Et, de vos blancs péplos couvrant leurs nobles restes, Dites l’adieu funèbre aux Dieux inconsolés! Au pale souvenir de leur culte fidèles, Pour les Dieux dédaignés cueillez les asphodèles, O Muses! Il est bon d’honorer les tombeaux Avec les noirs parfums, les larmes, les fleurs sombres. Ici, de tous les Dieux sont couchés les plus beaux. Dites l’adieu funèbre aux éternelles Ombres! Le Taurobole. Zôroastrès le premier, sur les montagnes qui avoisinent la Perse, consacra un antre naturel, fleuri et arrosé par des sources, en l’honneur de Mithras, créateur et père de toutes choses. Pour lui, l'antre était l’image du monde organisé par Mithras, et les objets qui y étaient disposés à des intervalles déterminés portaient les symboles des éléments et des zones du monde. Porphyre, l’Antre des Nymphes, VI. Trad. P. Quillard. Clos ta bouche en passant sous les portes de l’Antre Étrangère! Oubliant les mystères chrétiens, Aborde au port et foule un seuil ténébreux; entre Sans révéler pourquoi ni de quel lieu tu viens. Silence! Courbe-toi. Les portes sont sacrées; L’une, celle du Monde, est grande ouverte au Nord; L’autre, étroite, conduit aux sphères éthérées; Du côté du Notos l’âme immortelle sort. Un olivier mystique ombrage de sa feuille La fente du rocher. Glisse-toi; prends ma main; Suis-moi. Prêtre du Dieu bienfaisant qui t’accueille, J’écarte les rameaux de ton obscur chemin. Dénoue en pénétrant tes longs cheveux; dépouille Ta robe, et de ton corps impie et débauché, Comme d’un glaive terne on efface la rouille, Efface obstinément la lèpre du péché. Femme, meurtris ta chair fragile et prise au piège Du mal universel et de l’obscurité. L’habit des suppliants te couvre et te protège Comme sous un linceul un cadavre abrité. Des vieilles passions éternellement veuve, A tes vaines amours jette un suprême adieu; Au triple aveuglement convient la triple épreuve Infaillible, par l’eau, par le sang, par le feu. Du temple extérieur franchis la colonnade; Descends les noirs degrés. Sur les sombres parois L’épi jaune et barbu s’unit à la grenade, Le pin pyramidal s’adosse aux cyprès droits. Autour du souterrain sacré, le Zodiaque Roule sa roue énorme et ses astres sculptés, Et dans sa profondeur la grotte mithriaque Cache tout l’univers et ses Divinités. Du faite scintillant la stalactite suinte; Une source bouillonne au bassin qu’elle emplit; Vénère les eaux; l’onde est fatidique et sainte; C’est de son sein vivant que le Soleil jaillit. Image aux mille aspects de la Nature entière, La caverne s’émeut, se parfume et bruit Tandis que de l’abîme où croupit la matière, S’épurant par degrés, l’âme s’envole et fuit. Silence! ouvre les yeux. Le voile se détache. Silence! Initiée au Mystère éternel, Répands le fiel amer; lave tes mains sans tache Et ta bouche innocente avec le divin miel. Frémis! Voici l’instant: le viril Dadophore Au foyer sidéral allume son flambeau; La crypte resplendit comme un pic à l’aurore; Sur le rocher natal se pose le corbeau. Et soudain, justicier, immolateur suprême, Armé de l’arc solide et du large couteau, L’invincible Soleil, Mithra, parait lui-même, Coiffé du bonnet perse et vêtu du manteau. C’est Lui! Les Dieux muets dans les hauteurs sans bornes Tressaillent. Il s’apprête au céleste combat, Et le Taureau rétif qu’il saisit par les cornes Bondit en mugissant, lutte encore et s’abat. Du monstre agenouillé piquant la chair secrète, Le scorpion maudit tend ses pinces de fer: Mais le chien vigilant, accroupi sous la bête, Lèche la plaie atroce et boit le sang amer. Maintenant, ô terreur! sous l’autel descendue, O myste, incline-toi; baise le sol fangeux; Le sang lustral s’épand sur ta tête éperdue Comme les flots épais d’un déluge orageux. Car là-haut, dominant le formidable groupe, Levant le coutelas qui luit hors du fourreau, Mithra de son genou presse la fauve croupe Et tranche d’un seul coup la gorge du Taureau. Victoire! Il est tombé. Le sang brûlant t’asperge; Le sang jusqu’à ton col pousse son flux ardent, Et tu plonges, roulée au flot qui te submerge, Dans la pourpre du bain mystique et fécondant. Victoire au Dieu! Victoire au Couronné qui l’aime Et siège avec Mithra sur le sommet vermeil! Victoire à toi, naissant par le sanglant baptême A la Vie immortelle au sein du Dieu-Soleil! Combats, initiée au suprême symbole, Parmi la Légion qui sait les mots vainqueurs, Et, des limons visqueux où pleut le taurobole, Vois le germe futur se lever dans les coeurs! Vide la coupe sainte où fermente sans terme Le sang très pur promis au monde racheté; Mange le pain sauveur où Mithra même enferme Son essence invisible et sa Divinité. Ainsi qu’au fond du ciel le peuple magnifique Des astres que nul oeil humain ne dénombra, Adore, ensevelie en ton rêve extatique, Les Dieux de tous les temps pullulant dans Mithra. Car Lui seul, arrachant aux embûches funèbres Ton âme frémissante, en proie aux noirs démons, L’emportera, sauvée, à travers les ténèbres Vers l’Antre bienheureux qui fleurit sur les monts. Pâle étrangère, adieu. Pure selon les rites, Ivre et sanglante encor du flot sacramental, Pars! Au murmure lent des paroles prescrites, Les portes s’ouvriront pour le retour fatal. Pour le retour furtif vers la nuit et la terre Silencieusement les portes s’ouvriront; Et, vouée à jamais au secret du Mystère, Passe, la bouche close et du sang sur le front. Le Concile. I LES PÈRES. Au centre du palais qui dresse sur Nicée Sa colonnade grecque, éclatante et pressée, Une salle s’emplit de murmures soudains. Les Pères sont entrés et vers les hauts gradins S’avancent; et, selon la sainte hiérarchie Dont nulle dignité ne doit être affranchie, Chacun d’eux, patriarche, évêque, abbé, s’assied Au rang, proche du trône ou lointain, qui lui sied. Le premier, Osius de Cordoue; on le nomme Légat de Silvester, Pape, Evêque de Rome. Deux prêtres l’assistant, Vincent avec Victor, Déposent devant lui le Livre et la croix d’or Et s’inclinent. D’un pas lent gravissant les marches, Drapés de manteaux blancs, viennent les Patriarches Et les Evêques, chefs des sièges vénérés, Fondés par un Apôtre ou plus tard consacrés Par un sang glorieux ou par d’illustres cendres: Eustathès d’Antioche et les deux Alexandres, Macaire d’AElia, Bytalios de Tyr Et Philogonios qui, dit-on, fit sortir Deux démons accouplés du corps d’un consulaire. De tous les horizons que la foi pure éclaire, De l’Occident brumeux, de l’Orient troublé, De l’Egypte où l’erreur croît comme un mauvais blé, Des bords mystérieux où les hordes gothiques Lavent des cuirs sanglants dans des eaux méphitiques, Des rivages qu’à peine émeut le nom romain, Tous, après avoir lu le sacré parchemin, Pontifes et pasteurs des églises, ministres Du Tout-Puissant, martyrs, témoins des jours sinistres, Se sont levés et, tels que des guerriers, vêtus De force et brandissant le glaive des vertus, Pleins de communs espoirs et d’unanimes joies, Ont, guidés par l’Esprit, tenté les âpres voies. Tous sont là: Potamôn, évêque sur le Nil, Paphnuce qui connut la prison et l’exil, Paul d’Héliopolis que le schisme divise, Sylve, évêque d’Azoth, celui de Panéphyse, Philippos, et Kaios de Thmuis, et Macrin Qui, d’Eleuthéropole, entend le flot marin Rugir et s’apaiser sous la main qui le dompte. Puis le rude Akritos qui fit dans Diosponte Dévorer par des porcs un juif qui blasphéma; Près de lui, Nikélas et Bassos de Zeugma Et Gorgonos de Cynne avec trouble regardent Cyrille de Paphos où les anges qui gardent Le sanctuaire neuf aperçoivent parfois Une forme impudique émerger des parois Et, pleurant dans la nuit l’ancien baiser des mâles, Mirer sa nudité dans les eaux baptismales. D’autres encor: Cynon, Protogénès, venu De Dacie, AEnéas, Phèdre et Jean, plus connu En Perse qu’à Byzance, et Nicaise des Gaules Dont les cheveux ardents flottent sur les épaules, Hermas de Pamphilie et Kathiros du Pont Qui ne sait plus le grec et qui toujours répond En un langage obscur et grossier. Tête rase, Couvert de bure et ceint d’une corde, Athanase, Diacre et n’ayant point le sceau du sacrement, Au dernier rang, dans l’ombre, est assis humblement. Mais sur son front, à l’heure où la vertu chancelle, L’aigle inspiré de Jean semble étendre son aile. La volonté virile étincelle en ses yeux; Athanase brandit le flambeau radieux; La science est son glaive et la foi sa cuirasse. Il est le combattant que nul choc ne terrasse, Le pilier de l’autel, l’astre attendu que suit La Chrétienté souffrante, éparse dans la nuit. Et parmi tous son nom resplendit. Et le nombre Des Pères est si grand que leur cortège encombre Le palais et que Dieu semble avoir fait surgir Un monument immense et prompt à s’élargir, Si vaste et si profond qu’un forum est moins ample. Et l’Esprit Saint y plane ainsi que dans un temple. Mais à l’écart, debout près de l’autel central, Couvrant son maigre sein du lin presbytéral, Un homme aux yeux ardents, sombre, inflexible, grave, Seul, médite. Arius, le fils indompté, brave L’Eglise maternelle et les Juges, soutiens De la règle infaillible et des dogmes chrétiens. C’est lui qui par le monde, en Egypte, en Asie, Comme un poison subtil distillant l’hérésie, Glace les coeurs tremblants et dessèche en sa fleur L’universelle foi des temps sacrés. Voleur Des âmes, serpent vil, chacal, rôdeur oblique Dans la moisson levant du sol apostolique, Il est l’irrémissible insulte au ciel clément, La main fourbe, la dent qui mord, la voix qui ment Et sème le scandale et menace et révèle A ton Église, ô Christ! une angoisse nouvelle. Comme les troubles eaux d’un cloaque empesté, Sédition, fureur, orgueil, impiété, Débordant à la fois hors de son âme impure, Sur l’univers pieux étalent leur souillure Et viennent de leurs flots battre de toute part L’arche religieuse et l’éternel rempart. Et l’ulcère récent de l’infernal mensonge Si douloureusement mord les chairs et les ronge Que, parmi les Pasteurs par Christ commis aux soins Du saint bercail, plusieurs, hélas! prêtres et oints De l’Esprit, oublieux des vieilles disciplines Et livrant à Satan des âmes plus enclines Aux luttes qu’à la paix, aux noirs forfaits qu’au bien, Ont glissé du sommet dans l’abîme arien. Eusèbe, espoir déçu de la foi triomphante, Secundus, Théognis, Marinus, Ménophante, Narcisse et Théonas sont des noms d’apostats Que l’Eglise, implacable aux secrets attentats, Cèle, à jamais maudits, dans une nuit profonde, Comme un lépreux sa lèpre en sa retraite immonde. Et les jours d’amertume étant pleins, c’est pourquoi Le Basileus vainqueur, Bouclier de la Foi, Très-auguste et très-grand, par courriers et par lettres Ayant mandé docteurs, évêques, clercs et prêtres, Tous, fermes dans la règle ou rongés par l’erreur, Siégeant au Saint Synode, attendent l’Empereur. II L’EMPEREUR. Jamais, ni les héros, ni les Rois magnanimes, Ni les vainqueurs, chargés de dépouilles opimes, Ni les consuls romains ni les divins Césars Dont le monde à genoux voyait rouler les chars, Dans une plus splendide et fière apothéose N’apparurent. Tout bruit cesse. La porte close, La porte éburnéenne aux battants ajourés Roule, lente et muette, autour des gonds cuivrés. Et par la gigantesque et subite ouverture, La lumière vibrante, en nappe ardente et pure, Traîne un long fleuve d’or sur le pavé poli. Les flambeaux sont éteints et la flamme a pâli; Les marbres blancs et verts des parois droites semblent Des miroirs traversés d’astres errants qui tremblent; L’ivoire est embrasé; la mosaïque en feu Mêle à l’airain qui brûle un reflet jaune et bleu, Et les figures d’or dont la roideur s’anime Ont des aspects de dieux sur un bûcher sublime. Et dans ce flamboiement fauve et surnaturel La pompe impériale, en ordre solennel, Déroulait la splendeur de sa marche divine. Cent vingt soldats romains et cent vingt d’origine Barbare précédaient les dix Comtes guerriers. Et les Ducs, distingués par l’or des baudriers. Les Illustres suivaient au rang que leur assigne La fonction, le nom, la faveur ou l’insigne; Graves et somptueux dans leurs manteaux brodés, Les deux Comtes égaux par qui sont commandés Trois mille Arméniens nommés les Domestiques; Et le Grand Trésorier des Largesses publiques, Et le Maître serein des Offices sacrés, Et, sous l’éclat pesant des lourds colliers ouvrés, Sous la plaque d’émail où l’aigle d’or s’incruste, L’Eunuque imberbe et las, Chef de la Chambre auguste. Tel le soleil chassant les astres au matin, Superbe et glorieux, tel paraît Constantin. Il entre. La vapeur de l’encens auréole Son front d’un nimbe blanc qui palpite et s’envole; Un laurier d’or le ceint; comme un feuillage vert L’émeraude s’enroule à son col découvert. Sa tunique est de pourpre aux lourdes broderies, Où, parmi les joyaux et les orfèvreries, Étincellent la Croix, les Clous et le Marteau; Et, comme une fibule éclatante, au manteau Brille, en perles tracé, le sacré Monogramme. Et des démons, tissés et tordus dans la trame Des brodequins de soie, ont l’air d’être foulés Sous le poids dédaigneux des pieds immaculés. Il passe. Une rumeur le suit. Et dans la salle Un murmure de joie autour de Lui s’exhale, Innombrable et, pareil au frisson des forêts. Et les Pères-, debout, contemplant sur ses traits L’austère majesté de la Force sereine, Reconnaissent Celui qui juge et qui refrène, L’Ange envoyé par Dieu vers son Église en deuil. En face d’un autel, un trône. Sans orgueil, Le très-saint Empereur, auguste et pacifique, Très-noble, très-pieux, très-grand, très-magnifique, Siège. Le Labarum, planté sur les degrés, Contre la haste d’or mêle en frissons pourprés Ses plis miraculeux aux pourpres de la robe. Le divin Constantin tient le sceptre et le globe; Comme Dieu dans le Ciel, il est seul au sommet; Il est sage, il est fort, et Jésus lui transmet L’héritage avili par des Césars indignes. Par le Christ et les Dieux marqué des doubles signes, Empereur et Pontife, il a les deux pouvoirs. La croix blanche, apparue au milieu des cieux noirs, L’illumine. Il rayonne, il enchaîne, il délivre; Appuyé sur le glaive, appuyé sur le Livre, Il règne et l’univers, comme un monstre dompté, Gît en silence aux pieds de sa Divinité. Alors baisant la croix et l’évangéliaire, Prenant Dieu pour témoin, Christ pour auxiliaire, L’Empereur très-pieux se lève et parle ainsi: -Vénérables, salut! Vous tous, venus ici Au jour que j’attendais comme on attend l’aurore, Vous qu’un zèle étranger imprudemment dévore, Et vous qui sans faiblir, fidèles et soumis, Paissez, loin des renards et des loups ennemis, Le troupeau catholique à l’ombre de l’Empire, Salut! L’orgueil vous ronge et la discorde est pire Dans les coeurs révoltés que dans les camps anciens. Mensonges, dogmes faux, chacun nourrit les siens; Le blasphème, Terreur et la haine jalouse Ont déchiré le sein de la divine Épouse Et le manteau royal de la sainte Unité N’est plus qu’un haillon vil au vent impur jeté. L’Église du Sauveur saigne de vos disputes, Évêques! J’ai compté les lambeaux que vous pûtes Arracher en dix ans à son corps douloureux: Sièges épiscopaux se condamnant entre eux, Alexandrie, hélas! luttant contre Antioche, Le mal contagieux gagnant de proche en proche, L’impunité vendue à chaque carrefour, Les mystères souillés et niés au grand jour Et, grâce à vous, bourreaux de l’Église en détresse, Le paganisme heureux qui ricane et vous presse! Vous êtes sans pitié, farouches, et je crois Que la guerre où jadis j’ai vaincu par la Croix Contre Licinius eut des assauts moins rudes Que les combats livrés par vos Béatitudes. Or, j’ai signé la lettre et vous ai réunis, Seigneurs! Dans vos chemins, par la Grâce aplanis, Guidez plus prudemment la marche du vieux monde; L’arbre mauvais grandit: que votre bras l’émonde, Mais sans troubler encore, insultants et rivaux, De vos dissentiments la paix des jours nouveaux. Basant l’ordre établi sur la doctrine antique, Prêtez l’appui céleste à ma loi politique Et, de l’Empire uni partageant les destins, Scellez l’unique Foi sur les schismes éteints. Amen! que vers le Ciel ma prière et les vôtres Montent. Par Jésus-Christ et par les douze Apôtres, Faites fleurir l’amour dans les coeurs affligés; Priez, Très-chers, pesez, délibérez, jugez. J’ai dit. Que librement chacun parle et réponde. III ATHANASE. Avoir franchi les monts, avoir déchiré Fonde D’une proue empressée et joyeuse, être vieux, Cicatrisés, meurtris, faussaires, envieux, Sentir errer déjà dans les coeurs, sur les bouches, Le vent de l’anathème et ses clameurs farouches, Ceindre le bandeau d’or, avoir considéré Le glaive impérial presque à demi tiré, Etre évêques, savants, puissants, dépositaires Du droit apostolique et des divins Mystères, Etre les plus nombreux, les plus saints, être là Devant l’autel, devant l’Empereur: tout cela Pour tarder, discourir, argumenter, entendre L’hérésie attaquer et l’erreur se défendre Et peut-être, tant l’homme est faible, triompher! Exaspérer la flamme au lieu de l’étouffer, O cieux! éterniser dans l’Église et les villes Le tumulte et l’effroi des révoltes civiles, Lasser en vain sa langue ou la prostituer, Laisser le temps de mordre au chien qu’on peut tuer Et relâcher le loup quand il est pris au piège, O faute, ô douleur! Telle une âpre crainte assiège Les coeurs irrésolus des Pères. On se tait. Chacun reste à son rang comme s’il méditait; Et, dans la salle énorme où le silence tombe, En son vol incertain l’invisible Colombe, Cherchant où se poser, ne trouve pas un front. Mais soudain frémissant, impatient, plus prompt Que le cheval numide au souffle des trompettes. Un homme bondit, jeune, intrépide; et les têtes Angoisseuses, les yeux pleins de haine ou d’espoir, Vers l’ombre de l’autel se tournent pour le voir. Un nom vibre; il grandit, il éclate: -Athanase! Le Diacre est debout dans la chaire; il écrase Entre ses doigts ardents un parchemin roulé. Indigné, furieux et comme flagellé Par l’Ange inspirateur qu’on sent errer dans l’ombre. Il parle: -A l’heure obscure où le navire sombre, Auguste très-divin, vénérables Seigneurs, Pères très-indulgents, chargés d’ans et d’honneurs, Pilotes de la Barque, orgueil du Saint Synode, Pardonnez au plus humble un zèle peu commode! Malgré vos saintetés, vos splendeurs, vos renoms, Malgré la discipline austère et les Canons, Diacre, j’en appelle à Vos Grandeurs et j’ose A la face du Ciel plaider la bonne cause. Ainsi parlait Élie, ainsi parlaient aux rois Les Prophètes par Dieu suscités autrefois En des temps désastreux moins amers que nos âges. Le monde est en péril, Vieillards! De noirs présages Ont assombri les cieux, comme à l’heure où monta La nuée infernale aux flancs du Golgotha. Trois siècles ont miné l’Eglise universelle, Qui, sur le roc sacré, se lézarde, chancelle, S’écroule et voit de gouffre en gouffre, par morceaux. Choir la pierre angulaire et tomber les arceaux. O vivant souvenir des règnes idolâtres, Où, sous l’ardent soleil des clairs amphithéâtres, Un peuple extasié de martyrs pantelants Vers les cieux entr’ouverts levait des bras sanglants! Chers tourments! pleurs bénis! ô bienheureuses flammes! Dans le sang généreux germaient de fortes âmes Qui, droites, sans fléchir, fleurissant dans les maux, Puisaient au même tronc la sève des rameaux! Maintenant l’arbre meurt et l’aquilon charrie La feuille dispersée, inutile et flétrie. Le mensonge éternel qui ressuscite, hélas! Ne s’est point couronné, Dieux de Rome et d’Hellas! De vos pampres roussis ou de vos roses mortes. Mais un démon plus vil a rampé sous les portes Et surgi comme un spectre au milieu des vivants. Regardez; ouvrez l’oeil et l’oreille. Les vents Sont empestés; la Mort sur les monts et les plaines Souille ses tourbillons et vomit ses haleines. Le voici! Chien, chacal, vipère, basilic, Menteur et renégat, empoisonneur public, Traître, blasphémateur, hérétique et faussaire, Je te nomme, Arius! Qui donc ronge et lacère Comme un tigre acharné, des griffes et des crocs, La tunique du Christ arrachée aux bourreaux, Et, mêlant, ô Jésus! son écume aux morsures, De ta chair rédemptrice a rouvert les blessures? Qui donc, dans son repaire entassant les trésors, De sa lubricité souillant âmes et corps, Dans l’ombre a fait rougir de ses vices infâmes La pudeur des enfants et la vertu des femmes? C’est toi! Qui sans relâche, abject et forcené, Deux fois chassé du temple et deux fois condamné, Au sein d’Alexandrie a creusé sa caverne? C’est encor toi? Qui donc tient la crosse et gouverne? Le Patriarche ou toi, le Synode ou celui Dont Mélèce est l’oracle et le Diable l’appui? Quoi! le Christ souffleté par ses prêtres rebelles, Les docteurs bafoués par discours ou libelles, L’obéissance, un mot, les voeux rompus et vains, La fermentation des plus aigres levains Dans les âmes, en proie à la colère, au doute, Les chefs trahis, l’armée innocente en déroute, L’Église agonisante et les fléaux accrus, Le Fils remis en croix, voilà ton oeuvre, Intrus! Le Fils! O quelle amère et sombre ingratitude De son éternité trouble la quiétude! Le Fils divin nié, né dans les temps, effet De la Cause infinie et par là moins parfait, O blasphème! Arius a dit: -Il fut une heure Où d’abord Dieu, substance unique, antérieure, Était seul; et le Fils n’existait pas avant Que ne fût du chaos né l’univers vivant. Dieu, dans sa solitude et son omnipotence, N’engendra point le Fils de sa propre substance, Mais formant le Logos, créateur à son tour, En lui créa le ciel invisible et le jour Et la terre visible et le choeur angélique. Et le Fils, par le zèle et l’effort symbolique S’élevant jusqu’à Dieu, par le Père adopté, Fut Dieu par la sagesse et par la volonté. Blasphème, aveuglement lugubre, ô sacrilège! O Toi, Verbe de Dieu, vrai Dieu, que répondrai-je? O Toi, l’Inséparable et le Co-éternel, Librement engendré dans le sein paternel Et descendu des Cieux pour le rachat du monde, T’incarnant, Homme et Dieu, dans la Vierge féconde, Logos, Verbe adoré, Fils divin, Jésus-Christ! Par l’Apôtre et David ne fut-il pas écrit: -Celui-là c’est mon Fils et voici ma Lumière. Et: -Qui voit sa splendeur voit ma splendeur entière. Et: -Le Verbe existait dès le commencement Et le Verbe était Dieu! -Pères, Arius ment; Arius se repaît d’ombre; Arius torture, Comme un tortionnaire infâme, l’Ecriture; Arius est sinistre, odieux et pareil A l’aveugle niant la clarté du soleil. Or, Pasteurs de l’Église, Évêques du Concile, L’heure est grave et la tâche est déjà difficile. J’adjure, au nom du Ciel que l’éclair va rougir. Vos Saintetés de voir, de comprendre et d’agir Et de guérir l’ulcère et d’ouvrir l’apostume. Debout! Que dans vos mains le fer flamboie et fume! César, debout pour Dieu! Pontifes, tous debout Pour l’Église! Semez d’un bout à l’autre bout De l’univers chrétien la terreur et la vie! Ployez l’homme rétif et la terre asservie Sous l’infrangible joug du dogme proclamé! Resserrez le lien par les siècles formé; Fauchez, brûlez l’ivraie et l’hérésie immonde; Raffermissez la base immuable du monde; Pétrissez le. ciment de l’Église, à jamais Splendide et rayonnante aux plus calmes sommets; Condamnez, maudissez Arius et sa bande; Et que le genre humain, plein de clameurs, entende Rouler dans l’anathème immense et furieux L’écho multiplié de la foudre des Cieux! IV ARIUS. Cris, applaudissements, injures, chocs, tumulte. L’arien désespère et le fidèle exulte; Bouches ouvertes, poings crispés et bras tendus, Rude entrecroisement de gestes éperdus Vers l’Empereur. Auguste est immobile et rêve. Tel se dresse l’aspic, tel Arius se lève: -Ainsi dans la maison de prière et de paix Comme un torrent gonflé grondent les flots épais De l’insulte pieuse et des haines vivaces. Si, dans le mur penchant du temple, des crevasses Béantes ont laissé croître et se mélanger Le lichen parasite et le lierre étranger; Si, par quelque fissure, une brusque éclaircie Glisse et vient émouvoir la grave orthodoxie, Comme un rayon de jour dans un noir souterrain; Si l’antique splendeur du siège Alexandrin S’éteint dans l’ignorance et la décrépitude: Si, caduc et têtu, le Patriarche élude Les décrets d’Antioche, abolis sans débat; Si le ciel a permis que la crosse tombât De la main d’Achillas à la main d’Alexandre Et que lui-même, faible et vieux, la laissât prendre Par un diacre obscur, flatteur, avide et fin, Tortueux, ignorant, par Athanase enfin, Qui donc est devant vous le bouc expiatoire, Le bandit, le lépreux, le monstre? Il est notoire Qu’Athanase est sincère et qu’Arius est faux, Que la foi catholique est une et sans défauts Et que l’indifférence est un profond asile Où, comme en un tombeau, dort à l’aise un concile. Dormez, le lit est doux! Votre ciel est serein; Mais parfois du clairon vibre le chant d’airain, Et parfois a la foudre éclatant aux nuées L’âme d’un peuple unit ses ardentes huées. Réveillez-vous, c’est l’heure et l’Esprit est vivant! Ce qu’on nomme hérésie, Evêques, n’est souvent Qu’une porte qui cède au flanc d’un mur qui tombe, Une lueur filtrant dans une catacombe, Une ombre qui s’éclaire, une aurore qui luit. Chercher, douter, nier, c’est dissiper la nuit. L’âme religieuse a des profondeurs vagues Où le songeur entend mugir de sombres vagues; Elles s’amassent, vont, se brisent, et leur choc Ébranle incessamment l’indestructible Roc. N’arrêtez point les flots, Vieillards! Coupez la digue. Si l’immortel Vaisseau lutte, roule et fatigue, Livrez la voile pleine à l’ouragan des cieux. Pontifes, croire est bien; sages, savoir est mieux. Or, comme enseveli dans l’étude et l’extase, Et du Père et du Fils méditant l’hypostase, J’ai vu dans le Ciel morne, ouvert par le milieu, Flamboyer l’Unité, seule éternelle, Dieu. Et les tribus du ciel, Anges, Saints et Prophètes, Etant tristes, voilaient leurs faces stupéfaites Et tressaillaient d’angoisse et pleuraient sourdement. Et j’entendis alors errer au firmament De lamentables voix se répondant entre elles: -Le torrent déchaîné des humaines querelles Déborde et rejaillit aux pieds du Tout-Puissant. Et voici que l’azur regarde en frémissant L’homme, en un rêve altier, vêtir la créature De l’unique, immuable et divine Nature. Le Christ est Dieu! Le Fils à son père est égal Et la Divinité s’obscurcit d’un rival! O souffles orageux, répondez à la terre! Or, des célestes voix je suis le mandataire, Évêques, et voici ce qu’Arius vous dit: Tel dans l’espace en feu le soleil resplendit Dont les astres divers ne sont qu’un reflet pâle, Tel Dieu réside seul en sa gloire idéale. Il est suprême, Il vit, et sa paternité N’est qu’un rapide instant du temps illimité. Mais, sa propre substance étant indivisible, Celui qu’il engendra par sa grâce indicible, Le Fils, issu du Père, en sa création N’est qu’un plus vertueux et plus parfait rayon. Déroulez, ô Docteurs, le parchemin biblique; Élevez le flambeau du texte évangélique; Interrogez, lisez; que verrez-vous? Ceci: -L’Éternel engendra son Fils et l’a choisi Pour l’exalter sur tous et l’oindre de justice. -Le Fils que j’ai créé pour qu’il m’assujettisse Toute chose, est lui-même à ma grandeur soumis. Répondez, ô Vieillards! Le Père a-t-il permis Que le sceau de la mort marquât le Fils de l’Homme? Le Verbe est-il le fruit de la Sagesse? En somme, J’en atteste la croix suspendue à vos cous, Seigneurs, était-ce un Dieu? Seigneurs, acceptez-vous La possibilité qu’un Dieu pâtisse et meure? Non! l’équité survit et la raison demeure Comme un pilier solide en vos coeurs soucieux. Le monde en suppliant tourne vers vous les yeux. Il attend, il soupire, il invoque, il espère L’oubli du grand blasphème à l’unité du Père. Il veut, dans sa justice et dans sa liberté, Voir la perfection dans la Divinité Et, du dogme maudit balayant l’imposture, Ne plus prostituer vers une créature L’encens religieux qu’aspire un Dieu jaloux. La foi, comme la mer, a de vastes remous; La conscience humaine y flotte a la dérive. Toute croyance est vraie avant qu’on la proscrive; Proscrite, elle grandit dans le sang des martyrs. Oh! combien de remords, combien de repentirs Ont vainement pansé d’irréparables plaies? Héros, mages, songeurs, cadavres sur des claies, Combien par leur trépas ont du bûcher fatal Fait un impérissable et sacré piédestal? Le douteux avenir est le vengeur suprême; Ce que hait aujourd’hui, demain l’acclame et l’aime. Comme Moïse enfant sur le Nil ballotté, Dans son berceau flottant vagit la Vérité. On condamne, on absout, on affirme, on discute: Qu’importe? Sur les monts l’aigle suspend sa chute: Qu’importe? L’esprit vole et l’univers poursuit Sa rude ascension dans l’orage et la nuit. Il se tait. Arius, farouche, se recueille. Comme un vent qui s’éloigne agite encor la feuille, De sa lèvre crispée un dernier râlement S’échappe, où Ton entend se heurter par moment, Comme une oraison vague, obscure, évocatoire, L’écho lointain des mots doxologiques: Gloire Au Père par le Fils dans l’Esprit Saint! V LES MARTYRS. Les cieux Indifférents, sereins, restaient silencieux. L’astre mourait; sa flamme oblique et vespérale, D’un reflet d’incendie ensanglantant la salle, Baignait le Basileus d’une ardente vapeur. L’impérial témoin est-il sourd? A-t-il peur, Puisque, stérile et vain, le vent théologique A rugi sans troubler sa majesté tragique? Comme un rempart croulant, du côté du péché Sous le choc de l’enfer le Synode a penché; Christ est vaincu, Satan joyeux, Arius libre. Et dans les âpres coeurs la haine hurle et vibre: Chaque prunelle fauve allume un double éclair; De furibondes voix vont se croisant dans l’air Et, dans un tourbillon d’imprécations louches, Le Symbole arien s’envole sur les bouches. Alors, -en bondissant des sommets orageux, L’avalanche est moins prompte et les torrents neigeux De moins rapides flots submergent la vallée, Une foule, du haut de la salle ébranlée, De gradins en gradins dévale en rugissant. Confesseurs et martyrs, ils vont, teignant de sang Les marbres étoiles et les parois luisantes, Secouant de leurs mains humides et pesantes Les stalles, les dossiers de granit et les fûts. Tels, quand la nuit avide étreint les bois touffus, Les fauves affamés désertent leurs tanières, Tels, ils vont furieux et hagards. Leurs crinières, Ignorantes du fer, rebelles aux bandeaux, Sordides, ruisselaient sur la maigreur des dos. Les dents luisaient, les yeux étincelaient; les crosses De corne ou de bois brut entre les poings féroces Tournoyaient dans l’espace autour des fronts chenus; Et des sayons de poil sortaient des torses nus. Ainsi soudainement se ruaient les Evêques Du désert, ennemis des. subtilités grecques Et des doutes pieux et des trop longs discours. Ils vont, roulant, clamant, précipitant toujours Leur descente orageuse au travers du Concile. Et l’immobilité des Illustres vacille Et Constantin cerné lève le sceptre d’or. En vain! Dans le barbare et formidable essor, Un martyr éborgné pousse un martyr aveugle. Paphnuce, les genoux rompus, chancelle et beugle; Spiridion le traîne, ainsi que d’un hallier Il arrachait jadis, pâtre, un trop vieux bélier. Domnus montre en hurlant de rouges alvéoles, Car, tout usurpateur étant cher aux idoles, Maxence avec des clous lui fit sauter les dents. Paul, dont la chair grilla sur des charbons ardents, Etale un dos rayé comme la peau d’un tigre. Nébozard, qui, jeté demi-mort dans le Tigre, Resta trois jours entiers caché dans les roseaux, Est perclus. L’un, en proie au bec des noirs oiseaux, Hausse un visage glabre et percé comme un crible; L’un tend un col tordu; l’autre une face horrible, Où du nez consumé saigne le trou béant; Et celui-là, barbu, fauve, velu, géant, La mâchoire en lambeaux, sans langue, sans oreilles. Arbore atrocement parmi les plus vermeilles Les blessures, ô Christ! de tes sacrés combats. Et dans l’aire envahie, autour du trône, en bas, Tous les anciens martyrs, mêlant leurs cicatrices, Ébranlent le palais de voix accusatrices, Agitent des moignons sanglants, des bras roidis, Excitent la torpeur des Pères engourdis Et les tirent, tremblants, par leurs barbes hirsutes. Et du tumulte obscur et du fracas des luttes Une immense clameur jaillit éperdument: -Christ! nous avons souffert! Christ! notre sang fumant A témoigné pour Toi plus haut que la parole. Christ, en qui nous croyons, Christ, un nouveau symbole Ferait vains les tourments de tes Persécutés! Ecoutez Athanase, ô déserts! ô cités! Verbe éternel, salut! Fils de Dieu, Dieu toi-même, O Consubstantiel, salut! Sauveur suprême, Prédit, vêtu de chair, mort et ressuscité, Foi des siècles, Espoir des temps, Gloire et Clarté, Salut! Par la rosée empourprant nos cilices, Par nos affronts, nos maux, nos douleurs, nos supplices, Nous jurons que le Christ,? fait homme, s’est offert Et que c’est pour un Dieu que nous avons souffert! Et la clameur montait plus confuse et la foule Impitoyable, ainsi qu’une écumante houle Assiège un naufragé sur un étroit écueil, Menaçait Arius reculant jusqu’au seuil: -Anathème! vengeance! à mort l’hérésiarque! Arrière, émasculés que Dieu réprouve et marque! Anathème! Justice! Exil! A mort! à mort! Le Labarum, haussé soudain, palpite et tord Sa pourpre inviolable au-dessus des mêlées. Les gardes, abaissant leurs lances effilées, Du grand trône assailli dégagent les degrés. Et les Pères domptés, éblouis, effarés, Ont vu, tel qu’au milieu des batailles épiques, Constantin se dresser en un cercle de piques. Et, comme du Ciel même où l’Esprit parlerait, Tomba dans l’air vibrant l’irrémissible arrêt: -Par ma toute-puissanee, au nom du Saint Concile, Arius est coupable et mauvais. Je l’exile. Que, chassé par les vents et vomi par les mers. Il soit errant dans l’ombre et seul dans l’univers; Et que, si, transgressant l’édit formel et l’ordre, Comme un chien plein de rage et toujours prêt à mordre, Il s’aventure et rôde autour du saint Bercail, Il traîne un corps séché comme un épouvantail, Et que chacun, sujet de l’Empire ou barbare, Le tue avec l’épieu, l’abatte à coups de barre Et, présentant sa tête aux Comtes aumôniers, Sur le Sacré Trésor reçoive vingt deniers! Et les bras élevés comme autrefois Moïse, Les Évêques, hérauts de l’immortelle Église, Ont en un choeur suprême uni leurs trois cents voix: -Par le Père et le Fils éternel, par la Croix, Anathème à celui qui blasphème et renie La vérité divine et la gloire infinie! Que, retranché vivant du sein des nations Et voué pour jamais aux exécrations, Il roule avec Coré, Dathan, Judas, Pila te, Dans l’ombre extérieure et la nuit scélérate! Anathème! Que mort, abject, loin des tombeaux, Son corps soit le dégoût et l’effroi des corbeaux; Que son âme fétide, aux vains remords en proie, Dans le Lac flamboyant brûle, sombre et tournoie Et qu’il s’engouffre, impie et toujours tourmenté, Dans la mort sans espoir et dans l’éternité! Tel, indomptable encor quand l’ouragan s’apaise, L’océan furieux, ébranlant la falaise De suprêmes assauts et de chocs souterrains, Recule en bouillonnant sur les rochers marins, Telle la triomphante et farouche Assemblée Écrase aux portes d’or sa foule amoncelée. Tout bruit s’éteint: les voix, l’anathème, les pas; Et l’Excommunié sinistre n’entend pas Aux poings des noirs geôliers sonner le fer des chaînes. Seul et livide, il songe aux vengeances prochaines, Au vent mystérieux qui fait dans leurs chemins Dériver les vaisseaux et les esprits humains. Comme sur les sillons l’ombre, au soir des batailles. Pleine d’un brusque effroi, tend ses lugubres mailles. L’énorme obscurité saisit dans ses filets Trône, autel, bancs déserts, salle vide, palais, Et dans son lourd réseau roule Nicée entière. Et comme en son royaume entre la Nuit altière, Souveraine, implacable, indignée et jetant Sur le monde complice et sur l’homme inconstant Sur l’éternelle erreur, l’orgueil, la violence, Son noir linceul d’oubli, de paix et de silence. La Mort De Julien. Aucun de ses chers Dieux, comme aux jours homériques. N’a pour le protéger bondi du Pavé d’or Et, dans un tourbillon de flammes héroïques, D’un bouclier sacré couvert l’Impérator. Un trait vole et le perce; il tombe; de son foie Le sang rapide et pur s’échappe avec le fiel. Mais l’austère guerrier, sans crainte et plein de joie, En saluant la mort, t’admire encore, ô ciel! Silence! la nuit monte au ciel de la Khaldée; Ares sanglant décroît à l’horizon bruni Et Zeus pousse au zénith sa planète attardée. L’Ame éparse du monde erre dans l’infini. L’ombre est éblouissante et l’espace est sans voiles; La profondeur en fête allume ses palais, Tandis qu’en se croisant de fuyantes étoiles Embrasent tout l’azur d’incandescents reflets. Alors, en cet instant où, prête à fuir comme elles, Ton âme illuminée entre au firmament bleu, O Julien! pensif et résigné, tu mêles Aux souffles de la nuit un grave et lent adieu; Adieu que rien n’attriste, adieu d’un sage antique, Adieu que, déjà libre au sein de la Beauté, Tu jettes du sommet de ta raison mystique, Toi le Maître du monde, au monde enfin quitté: -Esprits de l’Univers, ô bienveillants Génies, Soleil, Roi lumineux, Lune, Astres immortels, Dieux, dont je réveillai les saintes agonies, Je salue en mourant vos chancelants autels! Je pars; je vais là-bas suivre vos beaux cortèges, Déesses! Mère auguste, ô toi qu’indolemment Des lions chevelus traînaient, parmi les neiges, A travers les pins noirs, vers l’inutile Amant Hermès, inspirateur des paroles certaines, Zeus, principe de tout, Apollon, Roi vermeil Des Muses que nourrit la maternelle Athènes, Planez, ô Dieux, planez sur mon dernier sommeil! Faites fleurir encor dans mon coeur enfin sage L’espoir noble et pieux d’un avenir divin; Et que vos blancs oiseaux m’apportent le présage Que mon rêve, splendide et court, ne fut pas vain! Et vous, que le regret, à cette heure sublime, Incline sur la couche où m’attend le trépas, Amis des anciens jours, Priscus, et toi, Maxime, Que m’importe la mort si vous ne pleurez pas? La Moire fut propice et son arrêt fut juste, Si, prêtre et philosophe, ô très-chers! vous vivez Pour témoigner aux temps comment meurt un Auguste. Confiant sa mémoire aux Dieux qu’il a sauvés. Empereur, je descends du temple de la vie, Comme un pontife saint des marches de l’autel. Du sacrifice offert la flamme est assouvie; La mort libératrice est la porte du ciel. Ainsi qu’un voyageur du haut d’un promontoire Promène un long regard sur l’océan lointain, Tel, je contemple, au fond de l’ombre évocatoire, La mer trouble des jours où vogua mon destin. Je vois ma vie errante au gré des vents contraires Sur des flots irrités, rouges du sang des miens. Je vois luire et trembler dans le coeur de mes frères Le glaive de Constance et les poignards chrétiens. Seul d’entre eux, j’ai connu les noirs hivers de Gaule, Et l’exil triomphal au bord du Rhin gelé, Et Lutèce où la pourpre accabla mon épaule, Lutèce, chère encore, où les Dieux m’ont parlé, Quand, des cercles tracés sur le disque nocturne, Toute blanche, au milieu d’un nuage augurai, La Vierge, surgissant, à mon coeur taciturne Transmit la force intime et l’ordre sidéral. Sans plaintes, sans orgueil et sans joie insensée, Sans faiblir, j’ai porté mon fardeau glorieux; Mais le trône romain ne fut dans ma pensée Qu’un plus haut piédestal pour y placer les Dieux. Eux seuls, les Dieux d’Hellas, qu’un nouveau culte offense. Harmoniques, brillants, purs et consolateurs, Eux que j’ai vus raillés et livrés sans défense Aux chiens Galiléens ignorants et menteurs; Vils, furieux, démons écumants dont la haine, Toujours exaspérée et sourde au repentir, Au delà du tombeau poursuit la race humaine Et d’un esclave en croix veut faire un Dieu-martyr! L’impiété gonflait leurs âmes révoltées, Et, d’un voile funèbre assombrissant nos jours, La moitié de l’Empire honorait les athées. Le serpent venimeux sifflait dans leurs discours. Mais voici que pâlit leur étoile éphémère, Et vous n’entendrez plus leurs sophistes obscurs Aux vers religieux d’Hésiode et d’Homère Mêler l’erreur profane et des versets impurs. Ai-je accompli ma tâche et satisfait mon zèle? Je ne sais. Le Destin tranche trop tôt mon fil. Qu’importe? Voici l’heure où la clarté ruisselle; L’Astre parfait en moi verse son feu subtil. Le songe du passé s’efface en ma mémoire; J’ai prié, médité, souffert et combattu. Si l’effort est entier, qu’importe la victoire? Je meurs enseveli dans ma propre vertu. Je sais, amis, je sais que mon oeuvre peut-être Suivra mon nom proscrit dans les siècles pervers Et que mes Dieux fuiront, maudits avec leur prêtre, Le sol épouvanté du barbare univers; Mais que toujours vivants, dans leur noblesse unique, Toujours jeunes et beaux, toujours chers aux grands coeurs. Les Esprits immortels, fils de l’âme hellénique, Dans l’azur idéal joindront encor leurs choeurs. Je sais que, lasse enfin de funèbres exemples Et du Galiléen qui déçut son espoir, L’humanité pieuse à l’ombre de leurs temples, Comme une épouse en deuil, retournera s’asseoir. Maintenant de vos yeux, amis, chassez les larmes; Écoutez! L’avenir palpite dans mon sein, Maxime! Et le Mystère, évoqué par tes charmes, Nage comme autrefois dans le feu du bassin. Et lorsque, tel qu’un myste au bout des circuits sombres. J’aurai franchi le seuil où l’Absolu fleurit, O Théurges, alors, par la vertu des nombres, Par les carrés impairs, suscitez mon esprit! Comme vous autrefois dans la crypte d’Ephèse, Devant Isis debout sous le voile écarté, Je vous révélerai l’éternelle genèse Du Parfait dans son verbe et dans son unité. Vous contemplerez l’Ame éthérée et superbe, Unie en sa substance au grand Centre commun. Et le monde et l’objet, préconçus par le Verbe, Dans l’espace et le temps confondus avec l’Un. Et vous verrez surgir en sa sphère idéale L’invisible Soleil aux rayons convergents, Symétrique splendeur, clarté primordiale, Force, puissance, roi des Dieux intelligents. Alors, comme embrasés de sa flamme infinie, Enivrant vos regards à la source du jour, Vous comprendrez enfin l’ineffable harmonie De la Matière ardente et du fécond Amour. Mystère! Drame heureux! Symbole manifeste Qu’enseigne Pessinunte! O naissance, ô bienfait! Attis est descendu de la cité céleste; Il naît! La Vierge-mère a conçu du Parfait! C’est lui dont la Nature est la jalouse amante; C’est lui pour qui s’émeut la Terre aux vastes flancs, Quand il vient, escorté de la foule écumante Des grands lions ignés et des Galles hurlants. Attis, fécondateur des formes et des choses, Lorsque le fer trancha ta chair, ivre d’effroi, Ce fut le vain désir vers l’infini des causes, O Mutilé divin, qui souffrit avec toi! Et lorsque, délivré des voluptés charnelles, Volontaire martyr, lavé d’un sang vermeil, Tu montes, le front ceint d’étoiles éternelles, Siéger, mystique et pur, au centre du Soleil, Ton triomphe sanglant est la victoire austère De l’ordre universel sur l’amour réprouvé; Et notre âme à son tour, échappant à la terre, S’élance pour te suivre au firmament rêvé. Fleur de l’arbre sacré, fruit tombé de la vie, Hors des cercles fuyants de l’espace agité, Attis, accueille-la, transparente et ravie, Dans l’immatérielle et sereine Unité! J’ai dit. Le sang pourpré coule de ma blessure, Mon âme fuit; je meurs. Les astres radieux Brillent, la lune émerge et tout le ciel s’azuré; Dans l’indulgente nuit j’entends venir les Dieux. Le Roi-Soleil les guide et dans la sainte aurore Ils grandissent, unis, visibles, lumineux, Et l’univers charmé chante et salue encore Le Vrai, le Beau, l’Amour et la Justice en eux. Et la pieuse voix se tut, et dans l’espace Ton rêve, ô Julien, s’envola pour jamais, Comme un aigle blessé d’une aile déjà lasse S’élève et pour mourir gagne les purs sommets. Meurs et bénis la mort si ton oreille est sourde, Si ton regard est clos par un sommeil pesant. Que la funèbre pierre à ta cendre soit lourde, Prêtre! ne reviens plus vers le temple gisant. Tes Dieux se sont couchés sous leurs autels sans culte, Et l’avenir, encor paré de leurs lambeaux, Dans la haine et le sang, plante, suprême insulte, La croix galiléenne au seuil de leurs tombeaux. Hymne A La Beauté. Aube à peine flottante au fond des mornes cieux, Fille du songe obscur où s’attardaient les Dieux, Elle émergea de l’ombre antique, Lente, grave, pareille au premier rayon d’or Qui, lorsque dans la nuit le vallon gît encor, Hésite au faîte d’un portique. La Terre, ivre d’amour, d’allégresse et d’espoir, Quand, moins farouche enfin, blanchit l’horizon noir, Frémit, sachant qu’Elle était née, Frémit comme une vierge heureuse en s’éveillant De saluer la jeune aurore, au seuil brillant De la nuptiale journée. Déesse, tu parus. L’aigle des monts déserts, À ton char attelé, t’emporta dans les airs, Inextinguible météore; Et la forêt s’emplit de souffles inconnus, Et tu vis se courber pour baiser tes pieds nus, Ô Beauté! l’océan sonore. L’ombre s’évanouit; l’ombre s’épanouit; Tout est joie et lumière et l’on entend, la nuit, Se ruer la foule mouvante Des monstres du chaos effarés et géants, Et des troupeaux de sphinx choir aux gouffres béants, Dans une fuite d’épouvante. Ô Beauté! le lion lèche le faon naissant; Le tigre apprivoisé n’asperge plus de sang Le doux mystère des nymphées; L’ours en ses bras velus berce l’agneau frileux; Le Centaure brutal suit vers les coteaux bleus La marche auguste des Orphées. Où s’émeut une lyre une âme chante aussi; La Nature domptée y répond, et voici Que l’Harmonie éclate et vibre. Une haute voix sort des chênes inspirés, Et les poèmes saints et les hymnes sacrés Coulent du coeur de l’homme libre. Jeunesse de la terre! inoubliable éveil! La pâle Hamadryade ouvre d’un bras vermeil La vivante prison des arbres; La source réfléchit l’azur silencieux; Le mont offre au ciseau pour en créer des Dieux La chair divine de ses marbres. Par toi, mystérieuse en ta gloire, ô Beauté! O Sublime! par toi sous le ciel enchanté D’Hellas, à jamais maternelle, Le peuple triomphal de nos Dieux préféra A l’Olympe neigeux les temples que sacra Le sceau de la Forme éternelle. Par toi, le monde antique a sur de vrais autels, Dans leur sérénité, dressé les Immortels; Par toi, survivant aux désastres, Le grand Zeus, appuyé sur le sceptre d’airain, Se lève et foule encor de son pas souverain L’empire étincelant des astres. Par toi la Mort est belle et sourit aux tombeaux; Au sang noir, ruisselant sur les corps en lambeaux, Tu donnes la pourpre des roses; Aux sages, aux héros de la patrie en deuil Tu promets le laurier, la mémoire et l’orgueil Des futures apothéoses. Salut! Sur l’univers, dans la fange abattu, Surgis, surgis encore, ô suprême Vertu, Immuable et toujours nouvelle, Soleil jamais lassé de croître et d’éblouir, Qui, de ton calme azur, vois pâlir et s’enfuir La comète qui s’échevèle! À toi le dernier chant et les derniers parfums, Et les derniers regrets, voués aux Dieux défunts, Et les larmes des nobles races Embrassant ton autel de leurs bras épuisés! Salut à toi, Déesse, aux lieux divinisés Par l’éternité de tes traces! Du faîte de ton pur et sacré piédestal, Laisse des temps maudits rouler le cours fatal, Laisse monter la nuit profonde. Ainsi qu’un haut rocher qu’assiège un flot amer Impérissable ment se dresse sur la mer, O Beauté, surgis sur le monde! Les Dévots. NARTHALOS. A peine si l’aurore a d’un doigt diligent Écarté le rideau des ombres incertaines, A peine si là-bas en s’éveillant Athènes Voit un premier rayon baigner ses murs d’argent, Que déjà Parménas fuit son toit solitaire Et, malgré le saint jour et le récent édit, Se hâte vers le bois sauvage où s’arrondit Un autel ruiné sur un tertre de terre. PARMÉNAS. Par Zeus! cher Narthalos, silence! ou ce bâton D’une rude caresse usera ton épaule. Ou plutôt, non! Pardonne. Aux branches d’un vieux saule, Dans la forêt prochaine, un fauve essaim, dit-on, Hier en bourdonnant a suspendu sa grappe. Au soleil matinal je crains qu’il ne s’échappe Ou que, devançant l’Astre à l’horizon du ciel, Quelque voisin plus prompt ne le cueille et ne prive L’indigent Parménas de la cire et du miel. Mais ne me retiens plus, ami. Déjà la grive Sur les hauts peupliers se pose et chante. Adieu. Quand midi flamboiera dans la nue enflammée, Sûrement je viendrai, riche et content de peu, Partager avec toi ma capture embaumée. NARTHALOS. Va, cesse de tromper par un discours subtil L’ami qui prudemment t’interroge. Faut-il Des fleurs, ô malheureux, pour surprendre l’abeille? Eh quoi! sous ton bras tremble un chevreau nouveau-né; Une colombe blanche, au bord de ta corbeille. De son bec amoureux frappe le jonc tourné. Que sais-je enfin? ces dons, ces offrandes frivoles Dont les païens, hélas! aveugles aux clartés, En des temples secrets engraissent les idoles. Les chemins sont peu sûrs et les bois habités Par des monstres, ami, dévorant au passage Le mortel imprudent dont nul ange ou nul saint, Fidèle compagnon, ne défend le voyage. PARMÉNAS. Je ne crains rien. Mon coeur est robuste et j’ai ceint Mon glaive rouillé. Mais sur la route déserte Si l’hydre est embusquée, eh bien! je verrai, certe, Hèraklès protecteur surgir et l’écraser. Et toi-même, paré comme en un jour de fête, Le manteau sur l’épaule et sans craindre d’user Tes sandales de cuir, mais l’air grave et la tête Penchée, et l’oeil mi-clos, comme il sied pour un deuil, Où vas-tu? NARTHALOS. Vers l’Eglise où les Chrétiens, mes frères, Autour de leur Évêque assemblés sur le seuil, Oublieront aujourd’hui les hymnes funéraires Pour fêter le Martyr par un chant triomphal Et du jour de sa mort faire son jour natal. PARMÉNAS. Triste joie! O Soleil, Père antique des choses! Soleil, toujours propice et toujours adoré, Guide mes pas heureux loin des cultes moroses, Vers la grotte pieuse au fond du bois sacré! Car c’est là, Narthalos, sous la grave ramure, Que je retrouve encor des autels familiers; La tourterelle y chante, une source y murmure Et les Dieux en exil m’y sont hospitaliers. NARTHALOS. Tes misérables Dieux tremblent dans leurs repaires. PARMÉNAS. Le tien, dont nul présent ne calme la fureur, Qu’est-il donc? NARTHALOS. Le seul Dieu, celui de l’Empereur. PARMÉNAS. Les miens ne sont-ils pas ceux qu’adoraient nos pères? NARTHALOS. Laisse à leur noir destin nos ignorants aïeux. Comme un phare éclatant les splendeurs éternelles N’avaient pas lui, Jésus! à leurs coupables yeux. La nuit intérieure aveuglait leurs prunelles. Mais depuis l’aube, enfin justement évincés De leurs temples maudits, croules dans les ténèbres, Les antiques démons sont pour jamais chassés Et jonchent l’univers de leurs restes funèbres. PARMÉNAS. C’est avec ces débris et ces marbres impurs Que des temples nouveaux vous construisez les murs. NARTHALOS. Telle d’une ruine, en un marais gisante, Naît une cité neuve, immense et florissante. PARMÉNAS. Maintenant inquiets, épars, baissant la voix. Nous dérobons nos Dieux, et nos tristes prières Se mêlent aux frissons des feuilles dans les bois. Mais les chênes sacrés cachent dans les clairières Des autels de gazon que la chèvre ou l’agneau Teignent d’un jeune sang qui fume vers la nue. Un cippe est dressé là qu’étreint le lierre; une eau Pure et claire, puisée à la source connue, Pour la libation s’épanche de nos mains. Et nos Dieux indulgents, doux, amis des humains, Humbles comme nos voeux, comme nos coeurs modestes, Aiment l’hommage ému d’un culte agonisant Et la fidélité de nos présents agrestes. Mai prodigue ses fleurs, Juillet le grain pesant, L’automne, le raisin pourpré, les belles pêches; Même l’hiver glacé réserve aux Dieux chéris Des offrandes de vin, de lait et de noix sèches. De ces dons naturels les Dieux savent le prix. NARTHALOS. L’ironique pitié, voisin, rit sur ma lèvre. Un tertre gazonné dans un hallier profond, Des fruits, du lait, des noix, de l’eau pure, une chèvre. Cela suffit! Les Dieux sont satisfaits et font Un accueil favorable à de tels sacrifices! Viens. L’église chrétienne, au sommet du coteau, Répand dans l’air vibrant le signal des offices. Vénérable, écrasé sous l’or de son manteau, Une mitre de lin couvrant ses nobles tempes, Devant l’autel, où luit le cercle ardent des lampes, Un vieillard, un Évêque est debout. Tu verrais, Dans leur pompe bénie et leur majesté sainte, De l’holocauste pur les augustes apprêts. Tout un peuple en prière, à genoux dans l’enceinte, De la main du Pontife accepte avec ferveur Une miraculeuse et blanche nourriture, Et le sang du mystère est celui du Sauveur. Festin céleste! Dieu livre à sa créature Avec sa propre chair le pain d’où vont sortir L’espérance éternelle et le salut suprême! Il choisit pour autel le tombeau d’un Martyr, Et la victime offerte, ô Jésus, c’est toi-même! PARMÉNAS. J’ignore les grands Dieux, Zeus, Poséidon, le lien, Moi qui ne sais prier que les Dieux des campagnes, Pan aux jambes de bouc, Hermès qui de mon bien Marque la borne, et ceux qui font sur les montagnes Croître une herbe nouvelle où je pais mon troupeau. Parfois, j’ai vu bondir les Nymphes chasseresses, Rapides, l'arc en main et ceintes d’une peau De biche. Un soir d’été, j’ai vu les fauves tresses D’une jeune Dryade errer sur son sein nu. Même j’épie encor le Satyre cornu Dont ma farouche enfance aimait la danse agile. Je vous sens près de moi, chères Divinités, Et me plais à compter, sous ma lampe d’argile, Mes Daimones anciens par un pasteur sculptés. Vous défendez ma terre et protégez ma vigne. O gardiens! mon bercail s’est accru par vos soins; Votre bras vigilant épouvante et désigne Le larron qui se glisse entre les pieux disjoints. Qui donne la santé? Qui, sinon vous, dispense La force au laboureur, la sagesse au vieillard? Qui sait mieux écarter de nos bourgs sans défense Le Goth dévastateur et le soldat pillard? NARTHALOS. Ami, comme le tien, mon toit fidèle abrite Des images de pierre et des portraits dévots. Si le ciel est à Dieu, la terre au moins hérite De la vertu des Saints et de leurs longs travaux. Le Saint, dans sa chapelle, à l’angle de la route, Guide le voyageur perdu, l’accueille, écoute Ses voeux et, quand le soir empourpre l’horizon, Monte au ciel et les porte au pied du Trône unique. Solitaire ou martyr, il entend l’oraison Du faible qui succombe à l’assaut satanique, Débonnaire héritier du sommet déserté Où les Nymphes en fuite ont suspendu leurs courses, C’est lui qui, tous les ans, verse dans l’eau des sources La guérison subite ou la fécondité. Pour moi, soit qu’une ardente et longue sécheresse Jaunisse la prairie et fende les guérets, C’est lui que ma prière invoque, excite et presse; Soit que la pluie en lacs change les vallons frais, Que le fleuve déborde ou que la digue cède, C’est encor lui, lui seul, que j’appelle à mon aide. PARMENAS. Certes le monde est plein d’esprits, d’anges errants Qu’avec peine aujourd’hui la piété dénombre. Leurs bienfaits sont égaux et leurs noms différents: Tels le saule et l’ormeau répandent la même ombre. NARTHALOS. O très-puissants Martyrs, par votre sang versé, O Saints miraculeux, par vos vertus bénies, Pardonnez! O Jésus, pardonne à l’insensé, Egalant à vos dons les oeuvres des Génies! O malheureux! selon l’Édit impérial, Au Préfet de la ville, au Juge légitime Je devrais, moi, chrétien zélé, sujet loyal, Dénoncer ton blasphème et révéler ton crime. Mais tous deux, nés ici, sous un astre pareil, Par autant de printemps nous mesurons notre âge. Un berceau fraternel unit notre sommeil, Tandis que lentement du commun pâturage Ta mère vénérable et ma mère aux doux yeux Ramenaient le troupeau de leurs brebis poudreuses. Je me tairai. Le jeûne et les cierges pieux Et le pèlerinage aux tombes bienheureuses Peut-être, du Très-Haut détournant la fureur, Soumettront sa justice à sa miséricorde. Adieu. Triste pour toi gisant dans ton erreur, Je vais prier, pleurer, pour que le Ciel accorde Sa lumière à tes yeux et sa grâce à ton coeur. PARMÉNAS. Adieu. J’honorerai d’une offrande équitable Les Kharites, la Nymphe agreste, Erôs vainqueur, Afin qu’un bouc barbu féconde ton étable, Que ton jardin prospère à l’abri des cyprès. Afin que la plus belle entre les jeunes filles, Xantho dont l’oeil est bleu, dont le teint est plus frais Que l’églantine rose ou la fleur des jonquilles. Xantho te favorise et rêve en t’attendant. NARTHALOS. Néglige, ô Parménas, une prière vainc. Pour qui possède Christ le reste est abondant. Que m’importent la terre et la richesse humaine. La beauté périssable et le rapide amour? Je suis le voyageur qui marche dans sa voie, Oubliant la fatigue, heureux, pourvu qu’il voie A l’horizon divin poindre le dernier jour. PARMÉNAS. Avant que l’Astre en feu n’étende au loin sa gloire, Écoute, ô Narthalos, et grave en ta mémoire Ce conseil qu’un matin, errant dans l’Agora, J’entendis un vieillard donner à ses disciples: -Aujourd’hui t’appartient; ce que demain sera, Tu l’ignores. Jouis. Les Destins sont multiples. Rêve, aime, sois aimé. Hâte-toi de cueillir Tous les bonheurs légers qu’un Dieu t’accorde encore. Charme ton âme, enfant, mais sans t’enorgueillir De connaître les Dieux que l’univers implore. Quel que soit le sentier où s’attardent tes pas, Suis-le paisiblement: il te mène au trépas. Si la vie est un bien, bénis qui la procure; Espère et reçois peu; vis caché, simple et droit, Sans demander jamais à quelle source obscure La Divinité puise un bonheur qui t’échoit. Iesous Christos, Theou Uios, Soter. ILS sont venus les temps où les flots et la terre Entendront tout à coup, dans le ciel solitaire. Sonner des sept clairons l’irrésistible appel; Où les soleils voués à l’abîme éternel, Ultimes naufragés de la hauteur mouvante, Sombreront dans la mer qui hurle d’épouvante. Comme un grand cavalier, dans les cieux assombris, Hommes! Dieu surgira sur les derniers débris. Ravageant les cités, la Mort au front livide, Ivre de sa fureur, dans l’immensité vide Suivra ses pas sanglants jusqu’aux noirs horizons. Tout se taira; sanglots, rumeurs des frondaisons, O rages, cris d’effroi, tumultes de l’espace, Silence! La Justice a rugi sur sa trace. Tremblez! Et cependant, vêtu d’humaine chair, Hôte d’un corps mortel, ô peuple impie et cher, Elisant parmi tous la race qui chancelle, Outragé, flagellé, meurtri, je viens vers elle Unir à ses douleurs le sang que j’ai versé. Une pitié divine emplit mon coeur percé. Inutile trépas, puisque la cicatrice Ouverte au flanc d’Adam survit au sacrifice! Salut toujours offert et toujours dédaigné! Seigneur! par le gibet où ma vie a saigné, O Père! accepte enfin pour le rachat du monde Ta filiale Hostie et le sang qui l’inonde, Et dans l’asile heureux de l’infaillible port Reçois l’homme sauvé par la croix et la mort! Le Reniement De Nymphodora. I Lasse d’un siècle impur et d’un monde pourri, La Syrienne ardente, impie et débauchée A relevé vers Toi son coeur endolori; Par ta grâce soudaine, ô Christ! enfin touchée, La belle courtisane, aux yeux pervers, a cru Que le sein du Pasteur la tiendrait bien cachée. Le sang marqua la route où ses pieds ont couru, L’épine en fut rougie et la ronce en fut teinte; Et l’effroi du désert autour d’elle est accru. L’eau des bassins la pleure en une lente plainte Et la rose inutile agonise à son seuil Où les Désirs errants penchent leur torche éteinte. Où donc est la déesse et la reine et l’orgueil Des festins? Les flambeaux ont roulé dans leur cendre; La nuit n’a plus d’aurore et le jour est en deuil. La fille d’Aphrodite, hélas! a laissé prendre, Comme un poisson furtif par le pêcheur guetté, Aux filets des chrétiens son coeur léger et tendre. Beaux amants dont l’ivresse a tant de fois heurté La porte hospitalière à la volupté prompte. Vos fleurs se faneront devant l’huis déserté. Vous ne reverrez plus, ô berges de l’Oronte, La reine d’Antioche, aux bras des noirs porteurs, Apparaître et passer demi-nue et sans honte! Et vous, dont elle aima les murmures flatteurs, O bosquets de Daphnè, lauriers, retraite verte, Sources des bois sacrés, ô fleuve, ô flots chanteurs, Pleurez! Pleurez, Amours! Antioche est déserte. Nymphodora t’oublie, ô ciel qu’elle enivra Du parfum de sa chair au Dieu récent offerte! Le désert syrien garde Nymphodora. La pécheresse en fuite a choisi sa cabane Près de la grotte sombre où Sabbas expira. Le toit est de roseaux que le vent sèche et fane; Le sable brûlant filtre à travers les parois Et la porte tressée est close au bruit profane. A genoux sur le sol hérissé par endroits De pointes et de joncs aigus, la pénitente Contre sa gorge en feu presse une noire croix. Or, dans le songe amer d’une impossible attente, L’oeil fixé sur le ciel impénétrable et sourd, Elle hésite et frémit et tout l’enfer la tente. Sa chair est faible, hélas! et le joug est trop lourd Que le Réparateur impose à son col frêle. Nul ange, descendu des cieux, ne la secourt. Et, pleine de terreurs, la nuit surnaturelle Dans le coeur de la femme éveille un rêve impur Où la fange fermente et rejaillit sur elle. Lentement, un par un, hors de l’abîme obscur Les démons surgissaient et dévoraient son âme, Pressés comme les vers grouillant dans un fruit mûr. En vain Nymphodora ferme à la troupe infâme Ses oreilles, ses yeux que brûlent d’acres pleurs. Béelzébuth l’invite et Satan la réclame. En vain, comme irrités de subites chaleurs, Ses bras désespérés serrent sur sa poitrine, Ainsi qu’un bouclier, le Gibet des douleurs: Telle qu’une aube rouge au front d’une ruine, La vision s’accroît, monte, éclate, remplit La hutte et d’un reflet infernal l’illumine. La croix semble saigner sous Jésus qui pâlit, Plus triste, plus sanglant, plus solitaire encore Qu’au jour prophétisé, lorsque tout s’accomplit. En vain. Nymphodora renie avant l’aurore Ses voeux et ses remords, son Église et son Dieu, Dont le ciel dédaigné va pour jamais se clore. Elle a revu les jours divins, le coteau bleu Où la chère maison s’ouvrait aux fraîches brises, Et l’âtre inconsolé de son dernier adieu; Et le temple où nichaient les colombes éprises Qui, palpitant de l’aile aux soleils printaniers, Se posaient côte à côte et dormaient dans les frises. Voici la pente douce où les verts citronniers, Inclinant leurs rameaux sur l’onde lumineuse, Tentaient de leurs fruits d’or la main des nautoniers; Et le verger fertile et la haie épineuse, Et la barrière agreste où le déclin du jour Te surprenait, ô vierge, accoudée et rêveuse, Quand, de l’autre côté se dressant à son tour, Daphnis, tremblant lui-même et comme toi timide, Te contemplait dans l’ombre et te parlait d’amour. Comme ton coeur battait sous ta blanche khlamyde! Érôs discret et pur volait au fond des cieux Et Sélènè complice argentait l’herbe humide. O jours sacrés! jeunesse! ô choeurs mélodieux Qui ne charmerez plus son âme sans reproche. Nymphodora vous pleure en d’éternels adieux! Nymphodora vous fuit. Quelle est dans Antioche Celle qui sur un char d’ivoire et d’or s’assied? Un peuple entier l’acclame et rit à son approche. Devant elle l’encens fume sur un trépied; L’air, quand elle a passé, garde un parfum de myrrhe; La vapeur du styrax comme un nimbe lui sied. Son nom, Nymphodora, de Byzance à Palmyre Fait, comme un chant de flûte, au coeur de ses amants Renaître un songe heureux où sa beauté se mire. Sur le tissu broché de ses fins vêtements Un ouvrier subtil a, pour la courtisane, Peint Aphrodite nue au bord des flots dormants. Les fards teignent sa lèvre et sa peau diaphane; L’antimoine agrandit son oeil; sur ses cheveux Flamboie insolemment la mitelle persane. Telle fleurit un jour, belle et propice aux voeux, Celle que, vierge encore, un chef Goth a surprise Et fait crier d’angoisse entre ses bras nerveux. Mais le soldat aimé la chasse et la méprise; Et voici que, le coeur rompu, le corps meurtri, Elle a versé le philtre impur qui charme et grise. Et tous, l’éphèbe ardent et le vieillard flétri, Grec, barbare ou Romain, rhéteur et consulaire, À sa lèvre lascive ont bu le vin fleuri. Gladiateurs, cochers du cirque, pour lui plaire, Ont combattu, volé, cueilli les palmes d’or Et dans son lit obscène englouti leur salaire: Tous les désirs vers elle ont hâté leur essor, Tandis que, pleins de fièvre, au fond du crépuscule Luisaient des yeux hagards qui la priaient encor. Ainsi, Nymphodora! rejaillit, flambe et brûle Le feu sombre des jours mauvais que tu connus; Et son reflet impie embrase ta cellule. Vois: avec les démons tes dieux sont revenus. Ils t’appellent. Regarde! Adonis ressuscite, Astarté Syrienne étale ses seins nus. L’ancienne volupté gronde et te sollicite Et, comme un arbre mort qu’entraîne un flot fangeux, Tu roules du sommet dans l’abîme illicite. Sous le voile grossier crispant tes bras neigeux, Tu rejettes au loin la corde et le cilice; Jésus meurt de nouveau dans ton coeur orageux. Et le Diable déjà prépare ton supplice. II Telle la nuit mauvaise aux souilles enfiévrés De la femme inquiète avait souillé les rêves. Et le jour blêmissait aux cieux désespérés. Et le soleil plus haut faisait les ombres brèves, Et les dunes de sable, au mouvant horizon, Semblaient des flots épais repoussés par les grèves. Seul, d’un pied lent et sûr, par la déclinaison Des rocs, un homme allait, troublant la solitude D’un murmure pesant de psaume ou d’oraison. Car, chaque mois, selon la pieuse habitude, Du lointain monastère il descendait ainsi, Courbé sous la besace et le sac de peau rude; Et bien repu, joyeux, jeune et sans nul souci Que de vivre, apportait à chaque solitaire Le millet et le son, l’orge et le pain durci. Le moine sur le seuil de la cellule austère S’arrête. Un long frisson l’a secoué devant Nymphodora si belle et gisant sur la terre. N’est-ce pas le démon de son rêve vivant, La femelle apparue en ses nuits de détresse, Le fantôme d’amour qui fuit au jour levant? N’est-ce pas l’indulgente et bonne pécheresse, L’esclave sans remords livrant sa nudité A la silencieuse et brutale caresse? Nul témoin. Le désert farouche, épouvanté, Gardera le secret du crime et du parjure. Le vautour rôde seul et plane au ciel d’été. Voici la proie. Alors, haletant sous la bure, Le moine s’exaspère et bondit tout à coup, Hideux, la face rouge et suant de luxure. Mais, sans crainte, déjà Nymphodora debout, Brandissant d’un poing fort la croix comme une masse. A fait du front fendu jaillir un sang qui bout. Et l’homme sacrilège agite dans l’espace Ses bras velus, recule et s’adosse aux parois Et tourne sur lui-même et tombe en criant: -Grâce! Grâce par le Sauveur Jésus et par sa Croix Qui me foudroie au seuil du crime irréparable! Grâce par la pitié du Ciel en qui tu crois! Alors, devant ce corps râlant et misérable, L’écume du dégoût monta jusqu’à tes dents Et l’amertume emplit ta bouche inexorable, O femme! -Cieux muets, inertes confidents De mon angoisse, ô foudre, avez-vous sur ma tête Croisé les glaives d’or de vos éclairs ardents? Quel ange de son aile a gardé ma retraite? Quel dieu m’a protégée, et pour le châtiment Dans ton ciel, ô Jésus! quelle vengeance est prête? Ta paix est douloureuse et ta parole ment; Et l’étoile d’amour qu’un soir je vis paraître N’était que lueur fausse au morne firmament. Pour Toi, pour ton pardon, pour ton salut, ô Maître! J’ai tout quitté. Mon coeur comme un champ de blé mûr Donnait sa gerbe entière à la moisson du prêtre. Il disait: Viens, ma soeur! Plus le chemin fut dur Plus promptement luira la splendeur éternelle Où ton trône est choisi dans le céleste azur. Heureuse par la foi, purifiée en elle, Viens! Et, libre avec nous, ferme aux désirs malsains Le sépulcre blanchi de ta beauté charnelle. Comme la biche errante au creux des verts bassins. Viens étancher ta soif à la source d’eau vive Et prends place, ô brebis! dans le troupeau des Saints. Du banquet solitaire inattendu convive, Lave ton âme abjecte au fleuve baptismal Pour que Jésus y naisse et que l’Esprit y vive. Dompte la chair; chéris ton fardeau; crains le mal: Abjure les faux dieux qu’adora ton enfance; Expire avec l’Agneau sur le gibet fatal! Tel parlait ton apôtre et, faible, sans défense, J’ai volé vers un ciel qu’il entr’ouvrait pour moi Et mon coeur a nourri ta sublime démence, Galiléen! Mon sang a cimenté ma foi; Et, pour t'appartenir intacte et tout entière, Au désert d’Orient j’ai vécu sans effroi. J’ai de mes longs cheveux balayé la poussière, Du fouet armé de clous j’ai lacéré mes flancs Et des pleurs pénitents ont rougi ma paupière. Et tout cela, Jésus! larmes et bras sanglants Éperdument levés vers un espoir suprême, Jeûnes, terreurs des nuits sombres, soleils brûlants, Holocauste du coeur qui s’immole lui-même, Tout cela, tout cela, Jésus! ne fut donc rien Qu’un songe d’épouvante où passe un spectre blême! Dieu nouveau, rédempteur promis au siècle ancien, Du haut de ton azur la chute est plus profonde! Dieu que j’avais rêvé, tu n’étais pas le mien! Toujours le vieux péché souffle une haleine immonde; Toujours le cep maudit porte son fruit amer, Et l’incurable lèpre use le flanc du monde. Toujours l’épave humaine aux vagues de la mer, Et le vice éternel qui monte et nous submerge Et le désir farouche à l’assaut de la chair! Toi vers qui l’univers comme un astre converge, Erôs, je te reviens! Toi dont j’ai soupiré Le nom fatal et doux dans mes songes de vierge. Triomphe, triste Érôs! Désert où j’ai pleuré, Où, comme au grand soleil fond une blanche neige, S’évapora la paix de mon rêve sacré, Adieu! La vertu ment et l’espoir est un piège. J’ai lutté, supplié, souffert, et Dieu s’est tu; Et tout m’a fui, sinon le moine sacrilège. O cadavre de l’homme à mes pieds abattu, Sois maudit! Sois maudite, illusion chrétienne! Songe d’un coeur trompé, meurs, et maudit sois-tu! Telle qu’une captive ayant brisé sa chaîne, Lasse enfin du blasphème et du joug détesté, Nymphodora bondit vers la cité lointaine. Faim, soif, lions grondants, douteuse obscurité. Rien n’arrête sa course éperdue et meurtrie Vers l’horizon natal et vers la liberté. Et votre ombre l’accueille, ô palmiers de Syrie! L’eau du ruisseau frissonne en son lit raviné Et les fleurs qu’elle aimait embaument la prairie. Là, parmi les jardins et les bois de Daphné, Antioche étincelle et, toute blanche, érige Sa royale splendeur dans l’air illuminé. Maintenant le poison a versé son vertige; Les Dieux sont triomphants et l’Amour a vaincu, Et la rose impudique a fleuri sur sa tige. Nymphodora! la paix de ton coeur a vécu. Chrétienne ou renégate, impure ou sainte, ô femme! Le remords dans ton sein plante son glaive aigu. La grande inquiétude a germé dans ton âme, Et la beauté des jours est morte désormais. L’oubli n’a plus pour toi d’assez puissant dictame. Plus seule qu’au désert où tu te consumais, Tu traîneras en vain les restes de ta vie Sans joie et sans espoir et blessée à jamais. Car celle qui par Christ fut un seul jour ravie Saigne d’un coup mortel que rien ne peut guérir Et porte un double faix sur son âme asservie: La tristesse de vivre et la peur de mourir. Le Stylite. À l’horizon désert, sinistre et monotone, Le Stylite ascétique habite la colonne. Brûlé par le soleil, par l’oraison courbé, Il est là, maigre et vieux, nu sur l’étroit espace, Sourd au bruit des vivants et sourd au vent qui passe. Dans un céleste rêve à jamais absorbé. En le voyant si haut, soudain les caravanes, Pour traverser les monts, taisent leurs cris profanes: Le chasseur d’aigles fuit et le noir chamelier Regarde en frémissant ce spectre qu’il ignore, Surgissant dans le soir, surgissant dans l’aurore, Comme un corbeau lointain posé sur un pilier. Les peuples angoisseux, aux jours des grands désastres, Levant leurs yeux en pleurs vers le voisin des astres, Jusqu’à lui tour à tour hurlaient leur désespoir. Et les Princes montaient et les Impératrices Gravissaient le sentier des crêtes Télanisses; Et le vieillard rêvait sans entendre et sans voir. Le monde est à ses pieds comme une plaine rase Où le cèdre royal et l’herbe qu’on écrase, Le pic et le ravin sont d’égale hauteur. La terre peut mourir ou le printemps renaître: Dans la création il ne voit plus paraître Que le mystérieux et divin Créateur. Que midi flambe droit sur le pilier sans ombre Ou que le soir tombant l’allonge au sable sombre; Que, refoulant la nuit, l’aube émerge au ciel bleu: Il ne sait rien, médite et songe que les heures, Pleines d’anxiété, de péchés et de leurres, Ne sont que gouttes d’eau dans le gouffre de Dieu. Mais ce jour-là, parmi les foules plus contrites, Des Evoques d’Egypte et des Archimandrites Vers l’immuable ascète avaient en vain crié; Car pour l’Église en deuil la mer était mauvaise Et la Nef, ballottée aux tempêtes d’Éphèse, Livrait à tous les vents son flanc avarié. Or, abaissant soudain sa farouche paupière, Voici que le Stylite a vu dans la poussière Des crosses d’or reluire et mêler leurs éclairs Aux fulgurations des croix épiscopales. Et sa voix descendit, comme dans les rafales Un bref croassement tombé du haut des airs: -Le pauvre dit: Je n’ai ni le millet ni l’orge. Le pauvre a faim. Malheur! Et le prêtre se gorge, Et le pontife heureux enrichit son bâton De joyaux dérobés au trésor de l’Eglise. Avec le gouverneur l’évêque rivalise Pour tondre de plus près la laine du mouton. Chacun, pasteur, diacre, acolyte, abbé, moine, Dans l’univers chrétien taille son patrimoine. Tout est bon, le vallon, la plaine et le coteau. Le coffre de la dîme est si plein qu’il éclate; Malheur! Moins ardemment les soldats de Pilate Se ruèrent jadis sur le sacré Manteau! Du marécage humain fuyant la fange immonde, Seigneur! j’avais fermé l’oreille aux bruits du monde Et mes yeux et mon âme à son iniquité. Quel crime ai-je commis pour rouvrir ma prunelle, Seigneur! en ce temps même où l’Épouse éternelle Prostitue à Satan sa gloire et sa beauté? Mes Pères, écoutez! Peuples, Grands de la terre, S’il est vrai qu’attentifs à la voix solitaire, C’est Dieu qui vous guida vers le témoin des jours, Écoutez! toute vie est un vaisseau qui sombre; Les choses d’ici-bas sont le reflet d’une ombre; Les siècles épuisés tariront dans leur cours. Sur Babylone en feu la foudre s’amoncelle; Désertez les cités! Quand la maison chancelle, L’homme sans un regret quitte les murs croulants. Convives du festin servi pour mille années, Comptez les mets flétris sur les tables fanées; Les temps ont dévoré la moitié des mille ans. Laissez sans les couper sécher les moissons mûres; Dans les forums étroits laissez les pourritures Sous le ciel empesté s’entasser par monceaux Et les cadavres nus au centre de la ville! Fuyez! La chair de l’homme est pâture assez vile Pour que l’aigle affamé l’abandonne aux pourceaux. Au désert les vieillards, les mâles et les femmes, Cloaques d’amertume et de désirs infâmes, L’adultère et l’époux et celui qui rêva Même une fois, la nuit, d’une vierge ignorée, Et le fornicateur dont la lèvre altérée Aux égouts de l’amour terrestre s’abreuva! Au désert les plus purs et les plus noirs de crimes, L’anathème et l’absous, les bourreaux, les victimes, Le riche au coeur scellé comme un grenier trop plein. Et le juge vendu qui suppute en silence Le poids d’or nécessaire à fausser la balance! Au désert l’indigent, la veuve et l’orphelin I Que tardez-vous? Tranchez toute branche féconde; Ceignez vos reins; qu’un fer impitoyable émonde La chair coupable, ainsi qu’un arbre empoisonné. Vous tous, ô fruits tardifs des baisers éphémères, Qui de vos premiers pleurs avez maudit vos mères, Cherchez la solitude aux lieux où l’homme est né! Au désert, comme aux temps d’Antoine et de Macaire! Contre l’éternité changeant un jour précaire, Allez, de vos péchés doublant les talions, Entrelaçant l’épine au crin de vos cilices Et de la pénitence épuisant les délices, De vos austérités effarer les lions! Inclinés au seul joug des rudes disciplines, Montez par le chemin des pauvretés divines, Libres, transfigurés, vers les cieux aperçus, Et qu’enfin, le meilleur s’immolant pour le pire, L’âme qui vers la paix et la lumière aspire Souffre et saigne sa vie et meure en Christ Jésus! Et la voix se taisait comme se tait la foudre, Tandis que, prosternés d’effroi, souillés de poudre, Les Évêques jetaient la crosse et les bandeaux, Les soldats leur butin et les Rois leur couronne, Et, comme un holocauste, au pied de la colonne, Dans un brasier subit brûlaient leurs vils fardeaux. Et les bras étendus, sur le faîte sublime, Tel qu’un pâtre isolé du haut d’une âpre cime, L’ascète à l’horizon suit d’un regard voilé L’innombrable troupeau qui serpente et s’allonge Et dans les sables roux, vers la nuit et le songe, Disparaît éperdu, stérile et désolé. Pan. Glissant des monts prochains, l’aube blanchit à peine Les toits du monastère, assoupi dans la plaine. La cité sainte est close, obscure, et la croix d’or Sur le portail massif ne reluit pas encor, Que déjà du matin la cloche avant-courrière Sème dans l’air pieux l’appel de la prière. Et soudain, réveillant de leurs pas réguliers L’ombre et la solitude austère, par milliers, Tels qu’un troupeau muet viennent les cénobites. Pleine de feux épars et de clartés subites, Dans le cercle embrasé de cent lampes, qui font Comme un chemin astral du parvis jusqu’au fond, L’église s’ouvre. En blocs de pierre grise, énorme, Rectangulaire, elle a la gigantesque forme D’une très-glorieuse et vénérable croix. L’éclat du pavement réfléchit les parois Où l'émail inégal des vastes mosaïques Étire vaguement des profils ascétiques Et fait autour des fronts rasés, de nimbes ceints. Flotter des papyrus avec des noms de saints, Et des archanges blancs, en de rigides stoles, Allonger leurs buccins au fond des cinq coupoles. L’encens religieux fumant sur les charbons Tord sa spirale bleue au pied des deux ambons; Et seul, près de l’autel, en sa chaise plus haute, Abbâ Sarapamôn regarde. Côte à côte, Les moines dans l’église ont courbé les genoux Et la tête, et, frappant leur poitrine à grands coups. A voix lente, selon la règle de Pakhôme, Récité l’oraison et murmuré le psaume Et sourdement poussé, comme un souffle orageux, La supplication de leur coeur ombrageux. Alors, devant ses fils innombrables, le Père Lumineux et parfait, celui par qui prospère La règle étroite au lieu dans le désert choisi, Pneumatophore saint, chef de Tabennisi, Abbâ Sarapamôn se lève, et sa prunelle Resplendit d’un rayon de la joie éternelle: -Frères, louange à Dieu! Frères, comme il est dit, La parole est venue et Jacob l’entendit. Israël, son témoin, tressaille et se redresse Dans l’orgueil du triomphe et la bonne allégresse. Frères, louange à Dieu! Voici: triste et lassé, Par le labeur du jour et l’âge terrassé, Je gisais lourdement sur la natte étendue, Les yeux fermés, les mains jointes, l’âme perdue. Dans l’abîme inconstant du terrestre sommeil. Par le toit crevassé, seul un astre vermeil Glissait un froid rayon dans ma cellule obscure, Comme un reflet de lampe en une sépulture. Et j’étais comme un mort, roide et blême, attendant Le clairon justicier de l’Ange. Cependant Un frisson secoua ma chair inerte. Un songe, Océan de vertige où notre esprit se plonge, Un songe horrible, issu du ténébreux enfer, Flotta comme un nuage, autour de moi, dans l’air. Et je vis un gibet sur une âpre colline, Là-bas, vers l’Orient où s’efface et décline La primitive foi, née au berceau divin. Et des formes sans nom montaient du noir ravin Vers le faîte et couraient et s’acharnaient, pareilles A des rats monstrueux escaladant les treilles. Le pampre orgiastique ornait leurs fronts cornus; Une barbe ombrageait leurs seins; et je connus Au rire obscène et vil de leurs épaisses lèvres, A leurs torses humains sur des cuisses de chèvres, A leurs pieds bondissants et fourchus, que c’étaient Les Satyres anciens et qu’ils ressuscitaient. Tel, d’une plus farouche et redoutable mine, Marche le bouc devant le troupeau qu’il domine, Tel, le plus grand de tous, le plus antique aussi, Le plus laid, le plus rude et le plus endurci, Qui trouble, au fond des bois, la paix du soir lunaire, Celui qu’adore Hellas et que Mendès vénère, Pan, le bouc infernal, sans relâche et plus haut Poussait vers le gibet l’infatigable assaut. Et Faunes, Ægipans, Satyres, tous ensemble Ébranlaient de leurs poings l’arbre sublime où tremble Le cadavre éternel du divin Rédempteur. Et je le vis, hélas! fléchir sur la hauteur; Et l’oeil de mon esprit se referma dans l’ombre, Croyant voir, sous l’effort de la horde sans nombre, Ta croix, Jésus! ta croix de salut et d’espoir, Avec ton corps meurtri, pencher, se rompre et choir. Et moi, la gorge sèche et les yeux pleins de larmes, Solitaire et vaincu, comme un guerrier sans armes, Dans l’impuissant effroi du rêve enseveli, J’attendais, ô douleur! que tout fût accompli, Quand, ainsi l’aquilon chasse en passant la neige, Un grand vent souleva le peuple sacrilège, Le heurta pêle-mêle, aux lueurs des éclairs, Et, par delà les monts, les fleuves, les déserts, Roula les Dieux hagards jusqu’à la mer de Grèce. Et le gouffre s’ouvrit et la mer vengeresse Engloutit Pan lui-même avec ses fils velus, Tandis que, déchirés aux rochers chevelus, Leurs membres monstrueux ensanglantaient les rades. Et voici qu’à l’entour des îles Ekhinades, Une âpre voix courut et s’enfla peu à peu, Lamentable aux Gentils et douce aux fils de Dieu, Que les flots apaisés écoutaient, que des anges, Bienheureux messagers, répétaient aux Phalanges, Qui, triomphalement vaguant du sud au nord, Proclama par trois fois: -Pan, le grand Pan est mort! Bénissons le sommeil et la grâce inconnue, Frères! puisque la voix est jusqu’ici venue Et que le bon message est si tôt apporté Par le songe nocturne à mon humilité, Et que, dès le réveil, un ange me révèle La vérité certaine et la gloire nouvelle. Béni le Seigneur Christ qui fonde et qui détruit, Béni dans le matin, dans le jour et la nuit, Béni lorsqu’il détient, béni lorsqu’il relaxe, Béni dans l’oraison secrète ou la synaxe! -Amen! Alléluia! -dirent les moines. Tel Que le vent des forêts, du portail à l’autel Un chant mystique emplit l’église. Avec l’aurore, Sous le plafond doré monta l’hymne sonore, Grave, victorieuse, éclatante et par bonds Aux versets du Psalmode alternant les répons. Redressant devant tous sa stature hautaine, Sarapamôn revêt la chasuble de laine Et, de diacres blancs et de prêtres suivi, Foule le sanctuaire aux yeux humains ravi, Quand, troublant tout à coup l’ordre du sacrifice, Un cri barbare et long vibre dans l’édifice. Homme et bête à la fois, couvert de poils, tenant L’immortelle Syrinx en son poing rayonnant, Un être au large sein, à l’impudique bouche, Bondit, fauve, impudent, lascif, joyeux, farouche, Et de ses pieds de bouc bat le sacré pavé. En vain Sarapamôn, pâle et le bras levé, Accourt, défend le seuil et rugit l’anathème: Le Bouc divin s’approche et rit du vieillard blême. Ardent, impétueux et dompteur effréné Du peuple monacal dans l’ombre prosterné, Il court. Et sa clameur formidable et rapide Éveille un rude écho prolongé dans l’abside: -Pan est toujours vivant, et le grand Pan c’est moi! Et nul ne répondit au blasphème, et l’effroi Silencieusement courba plus bas les têtes Comme un champ d’épis mûrs au souffle des tempêtes, Lorsque, d’un dernier bond, le Satyre moqueur, Dépassant la clôture et les degrés du choeur, Resplendit, seul et nu, dans la clarté des torches. Alors le Chèvre-pied parla: -Fermez les porches; Tournez les clefs de bronze et doublez les verrous; Des murs, jamais trop hauts, bouchez les anciens trous; Dans les sables brûlants cachez les monastères; Épaississez la nuit autour de vos mystères: Qu’importe? Me voici, c’est moi. J’entre, je viens. Comme le loup rôdeur, dans les enclos chrétiens. Je vis; ma vaste joie éclate, et de ma joue Sort l’ouragan du rire énorme qui secoue Les abîmes des mers et les gouffres des cieux. L’église chante; abbé, moines, tous sont joyeux; La cellule est moins triste et le désert exulte; Des grottes, des tombeaux sort un obscur tumulte; Tout s’illumine et rit. Le jour rayonne ainsi Qu’un flambeau promené sur un faîte éclairci. Une vapeur légère ourle le bord du Fleuve Et flotte allègrement dans l’aube rose et neuve. Et nous sommes heureux, vous, moi, le ciel, le vent. Vous de m’avoir cru mort, et moi d’être vivant! Le Dieu, vêtu de jour et baigné de lumière, Semble clore en rêvant sa luisante paupière Et, troublé comme un homme en sa route hésitant, Avant d’aller plus loin, réfléchir un instant. Il reprit:-L’ombre est vaste, hélas! Qu’est la Nature? Le berceau vagissant ou l’âpre sépulture? L’anxiété vous mord. Qui de vous peut savoir Si l’enfant en naissant voit l’aurore ou le soir: Si la vie et la mort, également funèbres, Sont les portes du jour ou celles des ténèbres? Qui de vous, ô mortels, à la nuit condamnés, Sait ce que font les Dieux des êtres qui sont nés, Et ce que l’avenir prépare avec les choses? Quel voile est soulevé sur les métamorphoses Et quelle voix dira jamais si toute fin N’est pas l’avènement d’un univers divin? Tout naît, tout vit, tout meurt et tout renaît, les hommes Et les Dieux. Infinis et multiples, nous sommes Les membres du grand corps qui palpite et se meut. Terre féconde, ciel éblouissant, d’où pleut L’averse radieuse et nocturne des astres, De combien d’Immortels comptez-vous les désastres, Tandis que, sans faiblir, d’un cours précipité Vous roulez puissamment en votre éternité? O temps! matin du monde, explosion des Forces, Sèves, torrents gonflés qui rompiez les écorces! O siècles du passé qui refluez en moi! Docile et frémissant d’un ineffable émoi, Comme au zéphyr ailé frissonnent les ramures, La divine Syrinx s’emplissait de murmures Et chantait d’elle-même entre les doigts du Dieu. Et Pan, comme charmé, serein, l’oeil au ciel bleu, La caressant d’un souffle épars, versant en elle, Avec le nombre égal, l’Harmonie éternelle, Disait: -Toi qui te plais à faire en tes roseaux Naître la grande voix des forêts et des eaux, Agreste, pacifique et chassant les discordes, Mère aux rustiques chants de la Lyre à sept cordes, Syrinx! tes sept tuyaux, animant de leurs sons Du splendide Ouranos les sacrés horizons, Règlent le choeur mouvant des astres symétriques Et l’invisible accord des sphères concentriques! Syrinx, éveille-toi! Dis le ciel florissant Sur l’antique Gaïa, du noir chaos naissant. Dis l’Océan farouche et les fleuves dociles, Les sables, les rochers et les brillantes îles Comme d’humides fleurs sur la coupe des mers, Et les golfes où dort l’ombre des lauriers verts! Chante, Syrinx, et dis l’éclosion des choses Et le premier soleil foulant les cimes roses, Et les matins d’azur et les soirs orageux Alternant la lumière et l’ombre dans leurs jeux, Et la funèbre Nyx qui verse de son urne L’épouvante tragique et la terreur nocturne, Et la Terre fertile et les Dieux bienheureux Et Pan, immense et seul, au fond des bois ombreux. Chante! Salut à vous! salut, forêts! ô chênes D’Arcadie! ô ravins cachés, grottes prochaines Qui prêtiez au désir vos lits de rameaux secs, O prés ensoleillés, aimés des pasteurs grecs, Antres, arbres, ruisseaux, salut! Je vis; j’habite La terre, et l'univers roule dans mon orbite. Je suis le fauve amant des Nymphes au beau sein; J’aime! Toutes ont fui; mais j’entends leur essaim Avec des rires brefs bourdonner dans les saules. Je vois les blonds cheveux flotter sur les épaules, Les bras étinceler et de furtifs éclairs Teindre d’un sang humain le marbre pur des chairs, Et sur les dos nacrés et sur les cuisses blanches Jouer et rosir l’ombre indiscrète des branches. Je guette; les pins noirs me dérobent; j’attends La nuit complice et bonne aux désirs haletants, Et je bondis. Clameurs d’effroi. Vous êtes douces, O Nymphes! Je suis Pan! Vous fuyez! Dans les mousses Mon désir furieux galope sur vos pas. Et la plus jeune, ô toi qui d’abord t’échappas! Tombe captive et prête à ma rapide étreinte. Une autre, une autre encor dans sa fuite est atteinte Et délaissée. Ainsi je vais brusque, ingénu, Lacérant la ceinture et baisant le sein nu, Indifférent, pareil à la féconde haleine Qui disperse le germe au hasard de la plaine. Et c’est moi qui reviens, moi qui toujours poursuis Les Filles de l’orage au fond des longues nuits Et qui, jamais lassé, dressant ma forme brune, Saute dans la clairière et danse au clair de lune, Tandis que les pasteurs, gardiens des boucs barbus, S’arrêtant pour me voir aux flancs des monts herbus, Sentent un grand frisson courir sous leur tunique Et naître dans leur coeur l’épouvante panique. Il se taisait. Abbâ Sarapamôn leva Son front et sourdement dit: -Par le Seigneur, va, Maudit! rejoindre enfin tes frères dans l’abîme! Assez mentir, Satan! Meurs! -La Syrinx sublime S’enfla profondément et les lions royaux Semblèrent rugir tous au creux de ses tuyaux. L’éléphant y barrit et les cerfs y bramèrent, Et, mugissant aussi, les taureaux s’alarmèrent D’unir leurs beuglements aux hurlements des loups. La chanson de l’oiseau filtra par les sept trous. Et l’univers sonore, ouvrant tous ses cratères, Heurtant de tous ses flots les rochers solitaires, Par tous ses aquilons soufflant dans tous ses bois, Écho de tous les bruits, fondit toutes ses voix Dans la tonnante voix de l’Âme universelle: -Silence! Je suis Pan, je suis Tout! Je recèle Tout être et toute chose en mon sein radieux. Suis-je le père auguste ou le fils des grands Dieux? Qui le sait? Je suis né de tous; je participe A la vie, à la mort, à la chute, au principe, Comme le feu subtil au foyer immortel, Par mon regard humain à ta lumière, ô ciel! Et par mes pieds de bouc a la matière infâme. L’ardente volupté me brûle de sa flamme Et l’éternel Désir, circulaire et sans freins, Qui creuse ma poitrine et consume mes reins, Laisse mes yeux fermés à la Beauté sereine. Générateur velu qu’un rut barbare entraîne, Je féconde au hasard et j’étreins sans choisir Puisque l’amour pour moi n’est que l’âpre désir. La Terre m’a charmé; je la prends pour amante. Elle s’offre, conçoit, bouillonne, éclot, fermente, Attache à son épaule un manteau de gazons, Étale sur ses flancs l’or bruyant des moissons, Rafraîchit ses bras nus aux brouillards des cascades Et, partageant ses fleurs aux Nymphes Oréades, De la vallée au faîte égrène ses parfums. La Mer m’a plu. Je l’aime et plonge en ses embruns. Mon baiser formidable ébranle ses cavernes; Une blême clarté pâlit les ombres ternes Où les monstres marins roulent leurs vastes noeuds; Thétis rugit d’amour dans son lit sablonneux Et tord éperdument ses cheveux d’algues vertes, De palais irisés peuple ses eaux désertes, Réfléchit tout le ciel dans son miroir changeant Et, toujours vierge et belle en son péplos d’argent, D’un soupir amoureux gonfle le sein des vagues. J’ai vu le firmament bleuir les ondes vagues. Il est immense, il est silencieux encor; Il est à moi. La vie y porte mon essor; Me voici. Tout est sombre, ô Dieux! Vous êtes mornes, Impuissants et perdus dans un désert sans bornes. Vous êtes inactifs comme des chiens repus, Injustes, soupçonneux, lâches et corrompus Ainsi que des tyrans redoutant leurs esclaves. L’oisiveté vous ronge, ô Dieux! Quelles entraves Met le Destin jaloux à vos inertes mains? Vos rêves accomplis, vos travaux surhumains, Où sont-ils P Je vois l’ombre et n’y vois point d’étoiles. Alors d’un bras fougueux déchirant tous les voiles, Écrasant sous mes pieds les trônes familiers, De l’obscur Olympos j’ébranle les piliers. Je prends la foudre à Zeus et je commence à faire Flotter le globe heureux dans la pure atmosphère. La bienfaisante pluie, hommes, est ma sueur; L’orage est ma parole, et la brusque lueur De l’éclair le regard de ma prunelle errante. Je réveille le feu de la forge expirante; Le marteau d’Hèphaistos se balance à mon poing, Retombe et sur l’enclume étincelante joint Les éléments de l’ombre à ceux de la lumière. C’est moi qui viens ouvrir, à l’heure coutumière, Les portes de l’aurore aux chevaux du Soleil Et dans l’azur conquis guide son char vermeil. Et, lorsque, ayant vêtu ta robe de mystère, Tu berces dans ses plis le rêve de la Terre, O Nuit! le grand semeur des cieux illimités, Semant les astres d’or dans tes sillons lactés, O Nuit, c’est toujours moi! Substance, force, flamme, Je suis le corps géant qui se divise et l’âme Par qui s’anime et vit l’abîme universel. Père, générateur, destructeur éternel, Comme un potier divin, entre mes mains fécondes Avec les globes morts je pétris d’autres mondes; Pour un soleil éteint, j’en allume un plus beau; Je dévore, engloutis, mais je fais du tombeau Ressusciter la cendre et rejaillir les races, Ainsi qu’aux prés nouveaux pointent les herbes grasses. C’est dans ma profondeur que la chair se flétrit Et que, purifié, renaît et croît l’Esprit; Car, origine et fin, je suis le centre et l’orbe Du vivant univers qui roule, foule, absorbe Hommes, Dieux, éléments, nature, éternité! Pleurez, chantez ma mort! Qu’importe? Ayant été, Je serai. L’Océan de ses houles sauvages, Minant les caps rocheux, balaiera les rivages; Au penchant des coteaux, dans la mousse et les fleurs Les sources couleront et verseront leurs pleurs, Et les hautes forêts salueront dans l’espace Le zéphyr qui s’attarde ou l’aquilon qui passe; Et vous croirez m’entendre et me voir à la fois Bruire avec les eaux et vivre avec les bois. O Terre! aussi longtemps que les ombres secrètes De mystère et d’horreur peupleront tes retraites, Tant que l’inépuisable et douteux avenir Ne sera qu’un matin pour ce qui doit finir, Tant que la Mère auguste offrira sa mamelle, Que le mâle, nerveux poursuivra la femelle, Tant que, fils du désir fatal et ténébreux, L’amour halètera dans les coeurs douloureux, Que, plongeant dans la nuit sa prunelle obstinée, Un homme, interrogeant l’aveugle Destinée, Cherchera l’âme éparse au fond des vastes cieux, Tant que dans ma splendeur évolueront les Dieux, Bestial et sacré, Roi de l’aube future, Pan unira sa gloire à ta gloire, ô Nature! La grande voix se tut et nul n’y répondit. L’Abbâ baissa les yeux et, muet, interdit, Pleura, triste et honteux, comme un vieillard qui laisse Le serpent du désir baver sur sa vieillesse. Et les moines hagards, au long du sol prostrés, Croyant baiser en cor les pavés consacrés, Sous un souffle embaumé, d’un front involontaire Heurtaient éperdument le sein noir de la Terre, Aspiraient la chaleur qui sort de ses flancs bruns Et d’une lèvre avide en buvaient les parfums. Et rajeunis, ravis par la vive Nature, Descellant leur coeur d’homme, enivré sous la bure D’un effluve infini, voluptueux, païen, Ils palpitaient d’amour et ne voyaient plus rien Qu’un printemps débordant, plein de fleurs el d’arômes. Où, de son vaste front armé crevant les dômes, Écartant les parois de ses pieds effrénés, Effondrant les remparts, rompant les murs minés, Le Dieu perçait l’azur de sa tête cornue Et démesurément grandissait dans la nue. Et l’église, ruine altière encor, soudain Sentit la sève errer, verdit comme un jardin Et se mit à fleurir aux yeux des cénobites. Sur les débris sacrés, sur les pierres bénites, Des végétations croisaient leurs noeuds confus. Des lianes tressaient sur la rondeur des fûts Des colliers rutilants et de vertes ceintures; Et par les seuils disjoints, les trous et les fissures Une vigne pourprée allongeait ses rameaux. Deux palmiers frissonnaient sur les ambons jumeaux; L’autel avait pour drap des blés et des sésames, Des ronces pour barrière, et les cierges pour flammes Portaient des roses d’or et des lotos d’azur. La croix de sycomore incrusté d’argent pur Était un arbre immense où dans les noires branches Pendaient de rouges fruits et des floraisons blanches. Et toute la ruine, exhalant les senteurs Des blancs acacias, des nymphæas flotteurs, Toute vive d’oiseaux, d’abeilles nourricière, Ainsi qu’une forêt moins sombre à sa lisière, Ouvrait, élargissant l’écart des frondaisons, Des brèches de clarté sur tous les horizons. Voici la Terre Noire et le désert libyque Où rôde en rugissant le lion famélique. Voici le Nil sacré qui bondit en naissant Et déborde et s’étale et dans un flot de sang Sur le rivage épais berce les crocodiles; Et les canaux brillants et les lacs semés d’îles, Et les marais, voilés de roseaux et d’iris, D’où s’élance le vol rose et blanc des ibis; Et, sous les frais dattiers, les troupeaux de gazelles Dont la course est muette et dont l’ombre a des ailes. Et par delà l’Égypte et les sables déserts Montait la vision du mobile univers, Avec ses bleus sommets, ses vallons, ses campagnes, Ses torrents suspendus aux flancs de ses montagnes, Ses pôles, de frimas et de nuit couronnés, Ses volcans, chevelus de flamboiements ignés, Ses étés, ses hivers, ses pics et ses abîmes. Une aurore immortelle illuminait les cimes. Le ciel serein flambait et les astres rivaux, Pâles, fuyaient devant le char aux blancs chevaux. L’Orient resplendit comme un temple qui s’ouvre; Le Midi fume et brûle et l’Occident se couvre D’une armure d’airain qu’étoilent des clous d’or. La comète s’embrase et heurte le décor Du Zodiaque en feu qui roule les spirales De ses monstres tordus dans des splendeurs astrales. Tout s’allume, rayonne et palpite à son tour; Océan, terre, ciel, sont des gouffres d’amour. Du zénith au nadir, de l’aube au crépuscule La Volupté divine étincelle et circule. Plus d’ombre, plus d’effroi, plus de joug odieux; L’arbre, le flot, la pierre et l’être sont des Dieux Dans l’immortalité de la Nature auguste. Tout s’efforce en naissant vers un destin plus juste Et l’Homme glorieux, roi du vieil univers, Ivre, transfiguré, rêve et voit, au travers De la clarté joyeuse ou de la nuit béante, De Pan mystérieux rôder l’ombre géante. La Malédiction De Paphos. Quel nautonier hardi sur la mer écumeuse, Comme Ulysse autrefois vers l’île de Circé, Vers la sainte Paphos guidant sa nef pieuse, A l’heure favorable entre au port délaissé? Quel pèlerin suprême à la rive interdite Aborde et, sans frémir, revient, fidèle encor, Dévotement suspendre à l’autel d’Aphrodite Le rameau vert de myrte ou la branche aux fruits d’or? Hélas! le voyageur qu’attend un peuple en fête N’est point l’éphèbe ému ni l’anxieux amant Qui saluaient de loin la Déesse et le faîte Du temple ensoleillé sous le bleu firmament. Celui qui, descendant de la noire galère, La crosse épaisse au poing, apôtre et conquérant, S’avance, ivre d’horreur, de haine et de colère, Hélas! s’est arrêté sur le seuil odorant. Légat de Théodose, évêque de la ville, Il vient purifier par le fer et le feu Le diocèse obscène et la province vile Où dans sa gloire abjecte Érôs est toujours Dieu. Un cortège fiévreux de moines, d’exorcistes, Hâves, par la ferveur et le jeûne amaigris, Hurlant comme des loups sur de récentes pistes, Suit les pas du vieillard vers les bosquets fleuris, Vers les bosquets fleuris où, sous les branches souples, Couronnés de jasmins et de pampres tressés, Les beaux amants passaient et s’égaraient par couples, Pâles, les yeux ardents et les bras enlacés. Et du temple béant franchissant le portique, L’évêque a vu blanchir sur l’autel radieux, Dans l’éternel et pur éclat du marbre antique, L’orgueil inviolé des humains et des Dieux: L’Aphrodite fatale, éblouissante et nue, Mère des longs désirs et des forfaits sanglants, Qui verse au coeur de l’homme une ivresse inconnue Et recèle la vie et la mort dans ses flancs. Et voici que, dressé face à face avec elle, Comme avant un combat s’insultent deux rivaux, Le Pontife éperdu clame vers l’Immortelle L’anathème du Christ et des siècles nouveaux: -Rivage, flots brillants qu’a souillés la naissance De la Prostituée aux sourires impurs, Paphos, ô double ville, où la concupiscence S’attache aux coeurs lépreux comme le lierre aux murs! O jardins empestés de roses et d’arômes! Bois qui prêtiez votre ombre aux délires secrets! Voici que le Seigneur sur la soeur des Sodomes Comme un archer farouche a fait voler ses traits! Voici que, messager des vengeances célestes, Je viens comme un faucheur raser le champ joyeux Et rallumer le feu pour y brûler les restes De l’immonde moisson qui mûrit sous les cieux. Peuple, le temps n’est plus où les lyres profanes Chantaient les jours heureux, l’amour et la beauté, Tandis que haletaient les choeurs des courtisanes Au bruit de l’aigre flûte et du sistre agité. Paphos! Paphos! mépris éternel de la terre, Tombeau voluptueux de la vertu des forts! Paphos, qui, désertée, infâme et solitaire, D’effluves souterrains troubles la paix des morts! Toi qui n’entendras plus roucouler tes colombes Ni le vent amoureux bercer tes citronniers, Où des lits s’élevaient je creuserai des tombes, Où flottaient des parfums j’ouvrirai des charniers. Et ceux qui, sans relâche et consumés de fièvres, A tes philtres aigus, à tes poisons subtils Tendaient avidement d’insatiables lèvres, Paphos, chère aux démons, Paphos, où seront-ils? Sur l’herbe vénéneuse étalant leurs chairs vertes, Oubliés sans linceul, ils offriront enfin Aux seuls baisers des vers leurs bouches découvertes Et leurs coeurs en lambeaux aux vautours pleins de faim. Et toi, qui, sur les bords charmés des mers de Grèce Fantôme oriental par l’écume apporté, Sur le monde ébloui qui te croyait déesse Surgissais dans ta honte et dans ta nudité! Joyeuse des péchés et propice aux débauches, Aphrodite, aux cheveux souillés, aux larges seins, Qui fais rougir les fronts immaculés et fauches Comme des épis mûrs les Héros et les Saints, Maîtresse de l’orgie et des plaisirs immondes. Qui, t’embusquant le soir aux douteux carrefours, Laisses flotter dans l’ombre et vaguer sur les mondes Le rêve inassouvi des terrestres amours! A la face du ciel vengé, vieille Aphrodite, Par la Croix que j’élève aux lieux où tu tombas, Par le Dieu que j’annonce, à jamais sois maudite! Roule et sombre à jamais dans les gouffres d’en bas! Que, lamentable et veuf de ses apothéoses, Par le feu, par le temps et l’oubli dévoré, Ton simulacre, épars sur le fumier des roses, Jonche de ses éclats le rivage abhorré! Car, par moi, le vieillard qui porte en ses mains rudes Le remède, Paphos, l’île aux jardins déserts, Verra s’épanouir la fleur des solitudes Et la Croix du salut rayonner dans les airs. Anathème! Anathème! Allez! frappez! c’est l’heure! Excitez les brandons, mes fils! semez le sel! Que tout brûle, se rompe et s’engloutisse et meure Aux pieds du Dieu jaloux et du Christ éternel! Comme des chiens hurlants et brisant leurs attaches, Les moines, à la voix qui les pressait ainsi, S’élançaient. Au soleil vibrait l’éclair des haches, La flamme jaillissait du portique obscurci; Et quand tout eut croulé, fûts, paroi consumée, Bronzes et chapiteaux, dans le brasier fatal, De sanglantes lueurs rose et comme animée, La Déesse apparut sur son haut piédestal. Souriante, bravant le désastre et la haine, Aphrodite planait sur son temple gisant Et livrait pour mourir sa chair marmoréenne A l’étreinte du feu subtil et caressant. Mais soudain le vieillard bondit vers la statue, Brise les flancs divins que l’homme avait chéris, Arrache de l’autel la Déesse abattue Et dans le gouffre ardent jette les noirs débris. Et, debout, au sommet de la ruine atroce, Comme un guerrier vainqueur sur un rempart détruit, Le tragique pasteur plantant sa lourde crosse, Bénit Paphos conquise et morte dans la nuit. L'Autel. Khirîna, de Hidil, a recueilli les restes Du vieux temple gisant sur le sol paternel Et, la nuit, à l’écart, a de ses mains modestes Pour la Dame des eaux rebâti cet autel. Déesse Anâhita qu’un siècle ingrat exile, O Vierge ruisselante au flot jamais tari, O Pure! Khirîna t’offre cet humble asile Où ta source peut naître et chanter à l’abri. La forme en est grossière, et si la brique est terne, C’est que le feu chrétien en lécha les morceaux. Mais la frise est intacte où sur l’émail alterne Le bareçma mystique avec la fleur des eaux. Est-ce un autel? Hélas! un tertre bas à peine, Caché par les roseaux courbés au vent du soir. C’est ton dernier refuge où, près de la fontaine, Ta dernière prêtresse aime encore à s’asseoir. Elle y revient songer aux époques fécondes Où, reflétant l’azur, limpide et sans limons, Le torrent adoré de tes célestes ondes S’épanchait librement de la hauteur des monts. Et tu transparaissais dans la mouvante écume Comme la lune blanche en un ciel nuageux, Légère, éblouissante et semant dans la brume Les diamants épars sur tes deux seins neigeux. Et c’est toi qui fuyais et qui versais ton urne Dans mille ruisseaux bleus, fils des lacs assoupis, Et qui venais suspendre, invisible et nocturne, Des perles de rosée aux pointes des épis. L’homme d’un coeur pieux honorait le mystère De tes larmes d’azur filtrant du sol sacré Et puisait chaque jour dans ton cours salutaire La virile vigueur d’un corps régénéré. Maintenant l’ombre triste éteint tes clartés fraîches Et le culte est fini des sources et des flots Que Mithra matinal criblait de roses flèches. Les eaux ne baisent plus le bord des bassins clos. Mais tu vivras ici, toujours utile et pure, O Très-Sainte, ô Maîtresse, ô Reine aux yeux changeants, Fluide, inépuisable et bonne et sans souillure Et chère à Khirîna, prompte aux soins diligents. D’un murmure plus doux charmant la jeune aurore. Près du rustique autel caché par les roseaux, Des vertes profondeurs tu jailliras encore Dans la coupe en ruine où boivent les oiseaux. Et quand la nuit royale enfin tendra ses voiles. Dérobant les joyaux du ciel splendide et noir, Tu feras dans ton sein ruisseler les étoiles Et les astres divins fleurir dans ton miroir. Le Converti. Comme la foi chancelle et la ferveur tiédit, Le décret du Synode, approuvé par l’édit Impérial, signé du très-saint Théodose, En ses canons sacrés mande, ordonne et dispose Que l’ivraie, hérésie horrible ou culte ancien, Schisme ou rébellion, sera du sol chrétien Impitoyablement et sans délai fauchée, Et que, si la doctrine, hélas! en vain prêchée, Laisse les coeurs errants sourds à la voix de Dieu, L’exil ou la prison, les verges et le feu, Partout où la justice arme la main romaine, O Christ! d’agneaux soumis peupleront ton domaine. Évagrius, évêque, est fidèle et par lui La céleste Lumière aux yeux fermés a lui. Loin des libres sentiers, loin de la voie oblique, Son troupeau broute en paix dans l’enclos catholique, Tandis que le Pasteur, sondant d’un oeil jaloux Le désert et les monts d’où descendent les loups, Plein de haine et d’ardeur, les guette et suit leurs pistes. Païens, Juifs, Ariens, Dokètes, Donatistes Qui, dans l’orgueil brutal d’un coeur rude et hautain, Sont jusqu’en leurs tombeaux traqués par Augustin, Nul n’échappe; et la geôle est si profonde et sombre Où l’Evêque enfouit ses victimes sans nombre Que nui, laïque ou clerc, n’en est jamais sorti Même absous, repentant et dûment converti. Évagrius, lassé de grands et vains massacres, Entouré ce jour-là de moines, de diacres, Grave et la crosse en main, trône dans la prison. Dans le noir caveau Hotte une acre exhalaison De soufre, de sang frais et de chair consumée. Et les torches, au mur noirci par la fumée, D’une pourpre douteuse embrasent les parois Où pendent fouets plombés, chaînes, carcans étroits, Coutelas effilés, haches, ciseaux, tenailles Et rouets de bois brut à tordre les entrailles. Évagrius médite et murmure: -Il est bon De voir la flamme bleue errer sur le charbon, D’oüir claquer les dents, craquer les os, d’entendre L’hérétique hurler et l’orgueilleux se rendre Aux probantes raisons de nos bourreaux secrets. Trancher le mal, sévir et tuer sans regrets, C’est mon droit; l’Empereur auguste me l’accorde. L’Église, maternelle en sa miséricorde, Sauvant l’âme aux dépens du corps persécuté, La jette, ivre d’amour, de joie et de clarté, Aux bras que le Sauveur ouvrit sur le Calvaire. Sans les Pasteurs virils, sans moi, la Loi sévère Serait telle qu’un glaive au fourreau. C’est en vain, O Maître, qu’eût jadis coulé ton sang divin; En vain que la Colombe eût sacré tes apôtres, Que Pierre eût triomphé, Paul combattu, que d’autres, Confesseurs et martyrs, pontifes et docteurs, De l’unité chrétienne immortels fondateurs, Eussent d’un même élan parcouru la carrière, Si nous, derniers soldats et postés en arrière, Chassant tes ennemis de ton camp ravagé, Avions faibli, Seigneur, et ne t’avions vengé! Tout est bien. La foi vit et ton règne prospère Au diocèse heureux dont tu m’as fait le père. Encor quelques fronts durs et têtus à pétrir, O Christ! et devant toi je ferai refleurir, Comme dans un jardin discret et symétrique, La merveilleuse paix de l’Église d’Afrique. Voici l’heure où l’agneau bêle auprès du bercail, Où le bon ouvrier songe au pieux travail, Et dans son champ, lavé d’une averse sanglante, Hâte l’éclosion de la moisson trop lente. Jésus, sois-lui propice et garde du péril L’artisan de ta gloire entière. Ainsi soit-il! Tel, armé de vigueur et de foi, lent et digne, L’Évêque, ayant prié, vers l’ombre fit un signe. Soudain, comme aveuglé par les blêmes éclairs Des flambeaux résineux excités par deux clercs, Un homme, un spectre, nu, décharné, tremblant, pâle, Apparut; et devant la chaise épiscopale Rudement un bourreau lui courba les genoux. Alors Évagrius dit: -Mon fils, est-ce à nous, Ignorant et pécheur, vieillard que la mort guette, Qu’il convient de parler et de porter requête? Que sommes-nous? un homme, un prêtre, rien, sinon Le juge élu par Dieu pour juger en son nom, L’ouvrier du pressoir, le vigneron qui trie La grappe incorrompue et la grappe pourrie, Et tous les jours présente à son Maître divin Le raisin de rebut et l’outre de bon vin. Je sais que ton exemple attriste et scandalise Cyrène où tu naquis, la province et l’Église, Que prudemment, dans l’ombre en un secret peureux, L’erreur de Donatus ronge ton coeur lépreux Et que ton front, rebelle aux sacrés anathèmes, Demeure, malgré nous, souillé des deux baptêmes. Or, moi, selon mon droit et selon mon pouvoir, Je t’ordonne, maudit, d’abjurer sans surseoir Et d’accepter, intacte, en parole et pensée, L’universelle foi des Pères de Nicée. L’homme baissa la tête et se tut. Et voilà Que le fouet du bourreau dans l’air pesant siffla Et lacéra les chairs et dénuda les côtes Pendant que, se dressant parmi les plaintes hautes Du patient, lié tout sanglant contre un pieu, Évagrius criait: -Tu crois en un seul Dieu, Le Père, omnipotent et créateur des choses? Mais l’homme obstinément serrant ses lèvres closes, Il dit encore: -En un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique du Père et, comme il est écrit, Verbe de Dieu, vrai Dieu, lumière de lumière? Et comme, cuirassé de sa force première, L’homme, toujours muet, rêvait: -Tu céderas, Mulet rétif! Bourreau, fais ton oeuvre! -Les bras Entravés et les pieds pressés entre des planches, Une chaîne de fer rougi mordant ses hanches Et les membres tirés aux trous du chevalet, L’hérétique endurci se tordait et hurlait; Et les muscles saillaient sous la peau qui se marbre Comme des noeuds épais sous une écorce d’arbre. Évagrius reprit: -Engendré, non formé Et consubstantiel. Le crois-tu, coeur fermé, Que, descendu des cieux pour le salut du monde, Il s’incarna, mourut sur une croix immonde Et le troisième jour ressuscita des morts? Le crois-tu? -Le silence était lugubre. Alors, Tandis que çà et là les tenailles ardentes Creusaient des trous sanglants au fond des chairs pendantes. Tandis que crépitaient l’huile et le plomb fondu, L’Évêque, fou de rage, effroyable, éperdu, Haineux, couvant sa proie, horriblement tenace, Penché sur le martyr, lui crachait à la face: -Ressuscita des morts et... -Quel frisson passa Dans la geôle? Vaincu, brisé, l’homme haussa En un suprême effort son visage livide, Roula dans l’ombre rouge un oeil hagard et vide, Tordit ses poings, roidit ses membres déjà froids Et désespérément hurla: -Je crois! je crois! Et la mort pitoyable ouvrit son aile sombre Pour en couvrir cet homme et l’emporter dans l’ombre. Et satisfait, devant ce cadavre en lambeaux Et cette inerte chair vouée aux vils tombeaux, L’évêque Évagrius leva ses mains unies Et dit: -Gloire au Seigneur! Amen! Soyez bénies, O subites clartés qui, ruisselant des cieux, A l’heure de la mort illuminez les yeux! O bienheureux salut qui, dans l’azur en fête, Fais retentir encor la harpe du Prophète, Et le choeur angélique et les Saints vénérés Exulter d’allégresse au bruit des chants sacrés! Ainsi qu’un holocauste, épuré par la flamme, Divin Martyr, Jésus! je te livre cette âme, Libre, guérie, enfin comme tu la voulus, Pour la vêtir, ô Christ! du manteau des élus Et, l’arrachant de force au monde ingrat et rude, La couronner de gloire en ta béatitude. Seigneur, ayez pitié! Recevez-la, Seigneur, Dans la paix éternelle et l’éternel bonheur! Et, traçant dans l’espace un signe emblématique, Évagrius, suivi du peuple fanatique Des moines, précédé d’un diacre tondu, Foula l’obscur pavé, noir de sang répandu, Traîna sa robe longue au flot visqueux des dalles, Y trempa jusqu’au bord le cuir de ses sandales, Franchit la porte basse et disparut sans voir Un sang miraculeux goutte à goutte pleuvoir Des branches de la croix devant ses pas portée, Ni pâlir sur le bronze une face irritée, Ni dans l’ombre pleurer Jésus qui s’indignait Et solitairement, le flanc percé, saignait. Les Adôniastes. Adônis! Adônis! la mort ferme ta bouche, Hélas! cher Adônis, adieu, Toi qui gardes encor sur la funèbre couche L’immortelle beauté d’un Dieu! Telles lugubrement dans la ville assiégée Les femmes de Khytras, seins nus, cheveux épars, Poussaient leur clameur triste, errante et prolongée Du temple enguirlandé jusqu’au pied des remparts. -Adônis! Adônis! voici l’heure fatale Où le céleste Sanglier Du sang de la blessure ouverte à ton flanc pâle A rougi l’herbe du hallier. Dans la nuit bruissante et sinistre, les torches Jettent d’obscurs éclairs sur les casques d’airain; Et les guerriers armés, immobiles aux porches, Veillent, sondant la plaine et l’horizon marin. -Adônis! Adônis! pour jamais tu reposes, Les yeux clos, les bras languissants, Sur un lit nuptial de jasmins et de roses, Dans les nuages de l’encens. De la flotte barbare amarrée au rivage, Du camp déjà dressé près des sables amers, Bondit soudain le peuple innombrable et sauvage Que l’ouragan d’Afrique a vomi sur les mers. -Adônis! Adônis! O voyageur qui passes De l’Érèbe au monde changeant, Ouvre tes yeux d’aurore et vois sur les terrasses Briller les corbeilles d’argent! Le vautour est moins prompt à fondre sur sa proie Que le Vandale ailé qui rôde autour des ports. Comme un bûcher massif le môle ardent flamboie, Et les fossés comblés boivent le sang des morts. -Adônis! Adônis! quand germeront les plantes, La laitue et l’orge et le thym Et le fenouil tardif et les herbes trop lentes A verdir, au dernier matin? Et sur l’effondrement des machines en flammes, Sur le choc des béliers, sur la chute des tours, Plane, jamais lassé, le hurlement des femmes, Amoureux et funèbre, inassouvi toujours: -Adônis! Adônis! l’amour dont tu nous sèvres Consume nos coeurs haletants; La volupté disperse avec les longues fièvres Tous les effluves du printemps. Et le vent printanier, chargé d’odeurs magiques, Portant aux défenseurs l’écho désespéré, Verse en leurs seins troublés les langueurs léthargiques Qui font des faibles poings choir le glaive acéré. -Adônis! Adônis! que les voix des pleureuses Frappent seules les cieux ternis, O Seigneur, embaumé par nos mains douloureuses A l’ombre d’un berceau d’anis! Vils troupeaux, résignés aux sanglants holocaustes, Mêlant d’âpres sanglots aux lamentables choeurs, Les soldats énervés ont oublié leurs postes Et déserté la brèche où montent les vainqueurs. -Adônis! Adônis! Préféré d’Aphrodite Au sein rose, au baiser vermeil, Mystérieux Époux, sors de la nuit maudite Dans les parfums et le soleil! Le sang comme une source au travers des murailles Filtre. La mort avide a fauché sa moisson; Et la ville, où les corps gisent sans funérailles, N’est plus qu’un monceau noir qui fume à l’horizon. -Adônis! Adônis! couronné d’anémones, Naissant et mourant tour à tour, Tu fais sur le chemin des saisons monotones Fleurir la douleur et l’amour! Quelques femmes encore, au carnage échappées, Ivres d’un rêve obscur, les yeux d’extase emplis, Infatigablement traînent leurs mélopées Sur la muette horreur des temples abolis: -Adônis! Adônis! Adoré! vois nos larmes, Romps le sceau du mystique adieu; Ressuscite! La vie aura de nouveaux charmes Pour fêter le réveil d’un Dieu! Consolation A Séréna. Honoratus, évêque, à Séréna, salut: Enfant prédestinée aux épreuves divines, Ma fille, s’il est vrai que le Seigneur se plut A couronner ton front d’innocentes épines, Si tes pleurs ont coulé sur le sein maternel, Si ton coeur virginal, troublé des premiers rêves, Nourrit de longs espoirs ses félicités brèves Et d’un terrestre amour fit un deuil éternel, Pleure comme Rachel et comme Magdeleine. Mais que tes pleurs, pareils aux pleurs légers des nuits, Soient comme la rosée aux plantes de la plaine; Que ton âme, émergeant du fond des noirs ennuis, Résignée et rendue à sa clarté première, Brille, comme un trésor qu’un laboureur hâtif Dans le sillon béant révèle à la lumière. Oui, le guerrier chrétien, frappé d’un trait furtif, L’époux futur, promis à ton amour pudique, Sans prière et sans nom gît au désert d’Afrique. Messager du Très-Haut, l’obéissant destin A tranché d’un seul coup avec l’arbre robuste La tige où s’enlaçait la (leur de ton matin. Jamais l’anneau mystique, où la croix d’or s’incruste, D’un cercle étincelant ne chargera ton doigt; Et tu n’entendras pas, ô Vierge déjà veuve! Le rire des enfants charmer ton triste toit. Mais le Seigneur Jésus sourit à ton épreuve Et fait aux yeux des Saints, dans le ciel enchanté, S’épanouir le lys de ta virginité. Telle que la colombe errante et menacée, Ton âme eût-elle en vain affronté les périls? Voix flatteuses, splendeurs d’une cour insensée, Tentations, désirs sans frein, exemples vils, Voluptueux regrets des Dieux qu’Hellas honore, Peut-être, j’en frémis, dans ce coeur qui s’ignore Eussiez-vous goutte à goutte et sourdement filtré, Comme un ruisseau fangeux en un bassin limpide! Sur quel mensonge amer, ma fille, as-tu pleuré? Des choses d’ici-bas la fuite est plus rapide Que le vol inquiet de l’oiseau vers son nid. Midi flambe et déjà le soir marche dans l’ombre, Tout pâlit, tout s’efface, hélas! et tout finit; Le plus joyeux vaisseau se heurte au rocher sombre; Rien n’est vrai, rien n’est beau de ce qui doit périr. On aime; l’univers s’illumine; on espère, On oublie, et, debout au seuil du noir repaire, La Mort camuse attend, ricane et vient ouvrir Au fantôme chéri la porte sépulcrale. Mais toi, fille du Christ, lève le front; reçois Le baptême des pleurs ainsi qu’une eau lustrale. Pieusement soumise aux redoutables lois, Du mépris de la terre emplis ton coeur sublime; Foule aux pieds ta douleur comme un haillon jeté Et viens, ô Séréna, viens, sereine victime, Puiser aux flots bénis d’un immortel Léthé L’oubli consolateur et l’éternelle ivresse. Viens! Suis Jésus sanglant sous la croix qui l’oppresse. L’Église est le bercail infranchissable et sûr Où vit et meurt en paix le blanc troupeau des Vierges. Il t’invite; il t’accueille; entre et vois dans l’azur, Propice et rayonnante à la clarté des cierges, La Panagia tendre en souriant les bras Vers ta langueur, vers ta pâleur, vers ta jeunesse. Viens! Au pied de l’autel, qu’une diaconesse, Parmi ses graves soeurs, pose sur ton front ras L’inviolable lin des divines épouses, Tandis qu’au bruit des chants, dans les hauteurs des cieux, Les Veuves du Seigneur et les Vierges jalouses Lentement fileront de fils mystérieux Ta robe nuptiale et ton voile invisible. Adieu! Que l’oraison, comme un baume paisible, Épande ses parfums sur ta blessure! Adieu. Chéris la solitude où le coeur fructifie; Vis et meurs en priant. Honoratus confie Tes jours au sanctuaire et ta mémoire à Dieu. Le Barbare. LA NOURRICE. Maîtresse, un étranger trouble la solitude Où tu fuis, loin des yeux, l’éclat brûlant du jour: Son pas sonore émeut les marbres de la cour; Il commande, il t’appelle en son langage rude. Sous la rouge toison il cache un torse nu; D’ardents cheveux en flots inondent son épaule. Les bords Kymmériens, la Scythie ou la Gaule Sans doute en leurs déserts ont nourri l’inconnu. HELLA. Nourrice, tu le sais: celui que la demeure Riante accueillerait dans l’atrium vermeil, Est un hôte importun lorsqu’il survient à l’heure Où le pesant midi mesure un court sommeil. Qu’il soit comte ou consul, Romain, Grec ou barbare, De l’huis, gardé par vous, ne levez point la barre, Esclaves! Toi, nourrice, écarte l’étranger Du seuil tranquille. LA NOURRICE. Hélas! l’imprudente parole Sur ta lèvre d’enfant court comme un vent léger, Ma fille! Le guerrier que ton amour affole, Semblable aux Dieux du Nord qu’engendre l’aquilon, S’avance environné de leur splendeur farouche. Que dis-je? Certe issu d’une immortelle souche, Il est fort comme Hercule et beau comme Apollon. HELLA. Qu’importe? Erôs, à qui plaisent la paix et l’ombre, Aux nocturnes baisers prête un parfum plus doux. LA NOURRICE. Un esclave le suit, porteur de dons sans nombre; Sur un plateau d’argent scintillent des bijoux; Dans une bourse ronde et de perles brodée, L’or éveille un allègre et généreux concert; La pourpre tyrienne et le lin de Judée Ruissellent à longs plis hors d’un coffre entr’ouvert. Que sais-je encore? Auprès d’une tunique peinte Flotte un manteau de soie. Hélas! et tout cela, Joyaux, ivoire, airain, sombre orgueil de Korinthe, Héritage royal dédaigné par Hella, N’embellira jamais la chambre familière! Allez, allez orner, trésors, bien loin d’ici, Une porte moins close et plus hospitalière! HELLA. La vieillesse a troublé ton esprit obscurci, Nourrice! Hâte-toi vers l’étranger. Sois prompte A préparer le vin, le miel jaune et les fruits. Érôs capricieux saura pour qui le dompte Faire du jour discret la plus douce des. nuits. EUTHARIK. Femme! aux bords où naquit le fils des grands Amales Les femmes aux yeux bleus ouvraient plus vite aux mâles L’asile passager de leurs tentes de peaux. Le cuir sanglant des boeufs, la laine des troupeaux Aux robustes amours prêtaient un lit rapide Et les filles des Goths, en leur coeur intrépide, Nourrissaient fièrement l’orgueil d’avoir serré Sur leur sein glorieux le brave au sang pourpré. Romaines, vos maisons valent des citadelles; Vos serviteurs sont sûrs comme des chiens fidèles Et nos camps, à l’abri des profondes forêts, Sont moins bien défendus que vos légers attraits. Mais Eutharik, habile à des combats plus graves, Hella, fleur de Byzance, a vaincu tes esclaves. Eutharik devant toi prosterne un front guerrier Que le joug et la peur n’ont jamais fait plier. HELLA. Salut, ô Chef! Un Dieu sourit à ta jeunesse. Entre et parle à voix haute afin que je connaisse Sous quels cieux ignorés a fleuri ton destin. EUTHARIK. Que de guerriers sont morts depuis qu’au jour lointain Le Tanaïs profond a de son flot rapide Lavé le dernier-né de la tribu Gépide! J’ai grandi. Les marais, les sommets nuageux, Les forêts tour à tour ont vu mes âpres jeux, Quand, seul parmi les joncs, au temps des hautes crues, Mes traits dans le ciel noir perçaient les lentes grues, Et quand, aux flancs des monts taillant des échelons, De l’aire aux bords sanglants j’arrachais les aiglons. Forêts, où, sur la neige et le sol blanc de givre, J’aimais, en me courbant, de l’aube au soir à suivre, Pas à pas, en silence, ému, de roc en roc Le renne au front armé, le grand cerf ou l’auroch, Je vous revois! Ici, contre les parois plates Des cavernes, l’ours brun se dressait sur ses pattes Et gigantesque, horrible et bavant, l’oeil en feu, Avant de succomber mordait encor l'épieu. Tel, dans la solitude et l’ombre inviolable, Le fer ou Tare en main, à mes frères semblable, J’ai vécu, jusqu’à l’heure espérée où là-bas Vibrèrent l’hymne antique et le chant des combats. J’ai vu sur les grands chars plier les tentes vides Et par les noirs ravins et les plaines livides, Vers des champs plus féconds que dore un chaud soleil, Rouler, rouler sans fin tout un peuple, pareil Aux flots impétueux poussés par la tempête. O clairs mugissements des trompes que répète L’écho sonore! ô chocs! ô batailles! assauts Qui brisaient leur élan contre des murs plus hauts Que le granit poli des sombres monts Riphées! O fuites dans la nuit! Brusques retours! trophées Dont la splendeur ornait mon seuil ensanglanté! Quels orages, quels vents tragiques m’ont jeté Des bords du Méotide aux lacs de Pannonie Et sans trêve, au hasard, sur la terre infinie Ont élargi mon vol de vautour? J’ai foulé Le Taurus et l’Olympe et l’Apennin pelé; J’ai vu Milan pleurer sa résistance vaine Et, dans le marécage impur où gît Ravenne, Blêmir, quand nous passions, des ombres de Césars. HELLA. Tais-toi? Je te contemple avec des yeux hagards, O Chef encor sanglant du sang des vieilles races. De quelle proie errante as-tu flairé les traces? De quel dernier carnage, oublié par les Huns, Viens-tu dans la cité humer les chauds parfums? Que me veux-tu? EUTHARIK. T’aimer! HELLA. Pitié! je tremble. EUTHARIK. Écoute. Assez longtemps mes pieds ont saigné sur la route, O femme! assez longtemps, effroi des citadins, J’ai respiré de loin l’odeur de vos jardins, Comme un passant qu’on chasse en lui jetant des pierres. Que de fois, franchissant fossés et murs-frontières, Rôdeur aventureux, autour de vos enclos, De mes chevaux ardents j’excitai les galops! Ta richesse, ton nom, ta gloire, ô Romanie, De rêves somptueux peuplaient mon insomnie Et, comme au faîte altier d’un temple radieux, Constantinople-reine éblouissait mes yeux. Et je foule aujourd’hui ses pavés de porphyre! Je suis comme un homme ivre et joyeux, qui chavire Du Cirque à l’Hebdomon, de l’Hebdomon au port. Et mon coeur se dilate et le désir le mord, Avant de replonger dans l’ombre coutumière, D’aimer et d’être heureux dans l’or et la lumière. Car je t’ai vue, ô toi, ma joie et mon espoir! Toi qui passais, livrant au vent léger du soir Tes seins frais dont les fleurs fleurissaient ta tunique. Dédaigneuse et plus belle en ta splendeur unique Que les marbres sculptés dont le soleil baissant Teignait d’un rouge éclat d’incendie ou de sang La nudité moqueuse et la roideur inerte, Tu passais, ô beauté, dans ta litière ouverte. L’aigre flûte réglait le pas des noirs porteurs; Et poudreux, haletants, Comtes et Sénateurs Te suivaient et, jaloux, disputaient aux Patrices Les roses qui pleuvaient de tes mains séductrices. Me voici; c’est mon tour! Je t’aime aussi. Je vaux Ces esclaves dorés et ces mornes rivaux Aussi las pour aimer que pour ceindre l’armure. J’aime tes yeux profonds et clairs, ta chevelure Brillante sur ton front comme un casque d’airain, Tes colliers, tes joyaux à l’éclat souverain, Les parfums de ta chair, fleur de la race humaine, Et ta grâce fragile et ta beauté romaine. Viens! HELLA. Le fauve lion, qui s’apprivoise enfin, Dans la maison d’Hella satisfera sa faim. Mais toi, venu de loin, sais-tu que dans Byzance Tout amour se mesure à la munificence, Qu’un baiser y vaut plus qu’un héritage ailleurs, Et que, de mes amants, les plus beaux, les meilleurs N’ont plus en me quittant qu’un manteau sans fibule? Quels dons me charmeront? quel trésor s’accumule À ma porte ou reluit dans les paniers tressés? EUTHARIK. Que sais-je? Tout! ma part de butin! Est-ce assez De l’or où des Césars s’usent les effigies, Des vases dérobés aux secrètes orgies, Des calices, des croix d’émail et des flambeaux Dont les prêtres chrétiens éclairaient des tombeaux, Des perles, des rubis, des toges précieuses, Et des peaux des renards et des martres soyeuses Qu’en des bois de bouleaux chassent les Suéthans? HELLA. Digne de dénouer ma robe aux plis flottants, Barbare, sois aimé. Viens; mes savantes lèvres, Excitant dans ton sein le feu des chaudes fièvres, Te verseront l’oubli des maux. J’écraserai L’herbe voluptueuse et le laurier sacré Cueilli sur un tombeau, le soir, au clair de lune; Et tu boiras le philtre, et la crainte importune Et les soucis rongeurs fuiront ton coeur ravi; Et je t’enfermerai pâle, heureux, assouvi, Dans la blanche prison de mes bras. Et quand l’ombre Des tentes, par delà la Thrace triste et sombre, Couvrira ton sommeil, lourd de bière ou de vin, Rapide amant d’Hella, qu’un souvenir divin De volupté, d’orgueil et de joie insensée, D’un immortel printemps parfume ta pensée! EUTHARIK. Non, non! L’épieu solide, au flanc de l’ours fiché, Par la main du chasseur n’en est point arraché; Le loup, quand dans la plaine il a saisi sa proie, Dans le hallier lointain la déchire et la broie. Tu me suivras! Errer encor, jaloux et seul! Sentir l’ombre du soir peser comme un linceul Sur mon âme! Sois douce, Hella! Pitié! J’élève Mes mains! Mon coeur serait comme un tronçon de glaive Que la rouille incrustée a terni pour jamais. Ne crains rien! Fuis la ville infâme; les sommets T’apparaîtront si beaux dans l’azur et la neige Lorsque resplendira le Bloc gravé, le Siège Royal, la roche sainte où la mousse aura bu Le sang jadis offert aux Dieux de ma tribu! Et les chanteurs sacrés rediront nos légendes Antiques, aux festins journaliers où les viandes Rouges, sur les grands plats portés par deux captifs. Chargeront de leur poids les escabeaux massifs, Tandis que surgira sur d’amples envergures Le noir hérissement des gigantesques hures. Nos huttes sont d’argile et nos palais de bois; Mais tributs des cités, trésors conquis des rois, Y roulent, lourds amas d’or, de joyaux, d’épices, Ainsi que l’avalanche au fond des précipices. Et reine des guerriers invincibles, foulant Les champs semés de morts et l’univers tremblant, Tu souriras, Hella, de voir les ambassades De nos bourgs humblement franchir les palissades, Et suppliants, craintifs, blêmes, courbant leurs cous, Les Sénateurs de Rome embrasser tes genoux. HELLA. Arrière! Mon coeur lâche a bondi sous l’insulte. Arrière! Un Goth cruel, rude, à la barbe inculte, Dont les membres épais luisent de suint ranci, Un Goth, ô faibles Dieux, m’accable et parle ainsi! Érôs offensé pleure et contemple sa fille Que charmait tour à tour tout ce qui chante et brille. Les lyres, les miroirs, les amours, le ciel clair, Régnant, parmi les loups, dans la bise et l’éclair! Des bains voluptueux oubliant les délices, Je ne laisserais plus au bord des vasques lisses L’onde tiède baiser mes pieds chargés d’anneaux! L’âpre haleine du Pôle et les vents hivernaux Corroderaient mon teint plus fragile et plus rose Que l’oeillet transparent ou l’églantine éclose! Plus jamais l’antimoine, en dilatant mes yeux, Ne les rendrait plus clairs que les astres des cieux! Jamais les frais onguents, les gommes, la céruse, Les fards de Sarepta, de l’Inde ou de Péluse Sur mon visage terne, aux lugubres pâleurs, Ne marieraient l’éclat de leurs vives couleurs! Jamais la poudre d’or, sur mes cheveux semée, Ne les teindrait des feux d’une aurore embaumée! Blafarde et sans parure, en des festins grossiers, J’engloutirais sans faim la chair des carnassiers! Quels vents m’apporteraient, mêlés aux cris des bêtes, Les accords de la lyre et les chants des poètes Et ressusciteraient, dans le muet désert, Des mots grecs ou latins l’ineffable concert? D’un éternel adieu je vous saluerais, places, Forums, chères villas, palais, jardins, terrasses Où la nuit chaude mêle en effluves légers Les parfums de la mer à ceux des orangers! Et toi, Cirque, tombeau des hommes, où la foule Aspire en rugissant l’odeur du sang qui coule, Cirque où le peuple entier, ébloui, transporté, Indifférent aux jeux, acclame ma beauté, Cirque où, grave et penchée au bord de la tribune, Je supplie en secret Hermès et la Fortune Lorsque, précipitant leur essor fabuleux, Les chars fougueux des Verts pressent les chars des Bleus! Va-t’en, Barbare! Hella te hait et te méprise. En un rêve abhorré, folle, un instant surprise, J’oubliai ta naissance et ton sang odieux Et ma patrie en deuil et ma race et mes Dieux. Va! mon âme romaine en ma poitrine altière Se réveille à ta vue et revit tout entière. Je te hais, par l’horreur de nos champs dévastés, Par la cendre épaissie où chantaient les cités, Par les cadavres nus et cloués sur les portes, Par les hommes sanglants et par les vierges mortes. Par l’angoisse des jours et les Dieux profanés, Je te hais, je te hais! Pars! EUTHARIK. Mes bras obstinés T’enlacent. HELLA. Je te hais! EUTHARIK. Je t’aime! HELLA. Arrière, esclave! EUTHARIK. Ah! tes lèvres, ô femme, ont répandu leur bave. Le chien chassé se venge et mord. Prends garde! Vois Le glaive. Non! le fer est pur. Horreur! mes doigts Convulsifs dans sa gorge ont creusé leurs empreintes. Ses yeux, ses larges yeux aux prunelles éteintes Jaillissent de l’orbite. Horreur! sa langue pend; Une visqueuse et rouge écume se répand Hors de la bouche. Horreur! Elle gît là, farouche, Violette, effrayante, au travers de la couche, Dans l’éternel linceul de ses cheveux obscurs. J’ai tué la Romaine. Où suis-je? LA NOURRICE. Sur les murs La corneille en passant, sinistre et noire, ébauche Une ombre qui menace en décroissant à gauche. J’ai peur. Maîtresse, enfant, mon âme, réponds-moi! Rien. J’entre en frémissant d’un augurai émoi. Dieux! La chambre est béante où la mort s’est ruée; La maîtresse est muette et livide, tuée Par le Barbare! Au meurtre! O serviteurs d’Hella, Accourez! Armez-vous de haches! Celui-là, Le meurtrier fatal, l’homme roux qui s’élance N’atteindra pas vivant le seuil vengé! EUTHARIK. Silence! La vipère est broyée et ne sifflera plus. O fleuves, roulez-moi dans vos anciens reflux, Gonflés du sang des rois et des peuples serviles! Enivrez-moi, combats, carnages, sacs des villes, Ronflements d’incendie à l’horizon saignant, Angoisseuses clameurs des vierges étreignant De leurs bras convulsés un autel inutile! Tempête, emporte-moi vers l’ombre où l’aigle hostile Me reverra, vengeur des antiques mépris, De l’Empire et de Rome insulter les débris Et, comme un dur chasseur foule une bête immonde, Meurtrir d’un pied sanglant le cadavre du monde! Athènes Sauvée. Viens! La proie est facile, ô Chef! Poursuis sans halte La Bête agonisante en son hallier païen! Dans son péché maudite, elle n’attend plus rien Que le fer de ton glaive en sa gorge, ô grand Balthe! Alarik, Alarik, salut! Libérateur Dont le Christ a guidé les victoires hautaines Du Danube natal jusques aux murs d’Athènes, D’Athènes sourde, aveugle et chère au Tentateur! Viens! Que le fer ruisselle et que la torche vole! Vainqueur par la famine ou par la trahison. Entre, ô Barbare, et rase au niveau du gazon Les colonnes du temple écroulé sur l’idole, Afin que, chancelant sous le vent qui te suit, Ruinés, avilis, les marbres du mensonge, Dieux, Déesses, Héros, que l’herbe avide ronge, Dorment leur vil sommeil dans la fange et la nuit. Au butin! Le Seigneur, ô Chef, arme ta droite! A toi bijoux, trésors, vases d’argent sertis! Si pour tout contenir tes chars sont trop petits, Si de ton camp borné l’enceinte est trop étroite. O Roi, nous serons là, sans nombre, à ton départ, Nous, les moines chrétiens, les pauvres, les modestes, Pour achever ton oeuvre et recueillir tes restes Et du Ciel indulgent réserver l’humble part. Tels, devant Alarik, pleins de rage et de joie, Enivrés de vengeance et de sanglants espoirs, Croix, haches ou brandons aux poings, les Hommes noirs Clamaient, et sans pitié montraient la noble proie. Et le Barbare, au pied des remparts inégaux, Entendait, sous les cieux, monter la rumeur vile, Et d’un geste brutal excitait vers ta ville, O Pallas-Athènè! l’essor des guerriers Goths. Il voit au loin la foule, en longue théorie, Traîner ses pas craintifs à travers les Longs-Murs, Et les vierges, le front ceint de voiles obscurs, Mener en gémissant le deuil de la Patrie. Parmi les oliviers, il voit, sur les coteaux, Les Simulacres blancs allonger leurs allées Et, sur le faîte auguste où sont les Propylées, Du Parthénon divin fleurir les chapiteaux. Sans remords, ignorant l’air sacré qu’il respire, Il va, ne sachant rien du sol qu’il a foulé, Sinon qu’un blond soleil y fait mûrir le blé Et que la Cité sainte est un lambeau d’empire. Sa horde aux cheveux roux, fauve et montrant les crocs. À l’appel monacal mêlant un cri barbare, Reflue autour de lui, gronde et déjà prépare Un rouge sacrifice aux esprits des Héros. L’Ilyssos empourpré, sous les lauriers des berges. Vers la sanglante mer charriera de grands morts; Et les vaisseaux visqueux sombreront dans les ports, Et l’Agora sans bruit boira le sang des vierges. Le Balthe a secoué dans l’air son glaive aigu, Et l’armée en hurlant bondit vers les murailles; Et l’univers, ce soir, comme à des funérailles, Dira, voilant sa face: -Athènes a vécu! Le sacrilège assaut se précipite et roule, O terreur! Mais soudain, frémissant et dompté, Le vain torrent se brise au seuil de la Cité. L’épouvante divine a traversé la foule. Farouche, au vent guerrier livrant les crins épars De son casque, la lance en main, le grand Achille De la brèche au fossé courait d’un pied agile, Et de son corps géant dominait les remparts. Tel il apparaissait sous les murs Priamides En l’orbe étincelant de son boucher d’or. Lorsque d’un flot fumant le sang divin d’Hektôr Du Péléide heureux empourprait les knémides. Dans les coeurs indécis semant l’effroi mortel, Telle invinciblement surgit l’Ombre héroïque, Tandis que, se dressant sur l’Acropole antique, La Vierge aux glauques yeux s’armait au fond du ciel. Athènè-Promakhos levait son bras rigide Et brandissait la pique à son poing souverain; Et les serpents vengeurs tordaient leurs noeuds d’airain, Et Méduse aux yeux verts s’irritait sur l’Ægide. Belliqueuse, intrépide, au bouclier vermeil, Dans l’éblouissement de l’armure frangée, Au-dessus du combat la Déesse outragée Comme un aigle vainqueur planait dans le soleil. Par l’espace orageux qui s’ouvrait devant elle, La Guerrière, d’un bond, s’élançait des cieux clairs; Et dans son dur regard ainsi que deux éclairs Etincelaient l’Audace et la Force immortelle. Et tous deux emportés par un vol radieux, Pallas Libératrice et le Héros robuste De leur double splendeur couvraient la Ville auguste Et la Terre pieuse où vécurent les Dieux. Le Chef épouvanté tremble, hésite et recule; Barbares chevelus, moines hurleurs, tout fuit. Vers les champs ou la mer décroît et meurt le bruit. Athènes en chantant s’endort au crépuscule. Maintenant la Victoire a marqué ton chemin, Alarik! Le vieux monde en expirant te nomme. D’Olympie à Byzance et de Ravenne à Rome Marche, la haine au coeur et la torche à la main! Qu’importe? Marche encor jusqu’à l’humide tombe Que le Barentinus gardera dans ses flots. Qu’importent les cités, les morts, les longs sanglots Et l’univers romain qui chancelle et qui tombe? Les Dieux sont toujours là, dans la paix du ciel bleu, Chers comme un souvenir, puissants comme un exemple, Et défiant, du faîte éternel de leur temple, Les siècles et l’oubli, le Barbare et son dieu. Dans sa jeune vigueur, comme à la première heure, L’ombre des Immortels, nobles Rois des vieux jours, Planera dans l’espace et défendra toujours La Ville souveraine où la Beauté demeure. Et le monde verra sur le sommet sacré Athènes survivant à son passé sublime, Et l’Acropole encore ériger sur la cime Le haut Palladion dans l’éther azuré. L'Autokrator. Terreur sur les trois mers, effroi sur les sept monts; L’Empire et la Cité gisent dans leurs décombres; Car de ses bords gelés et de ses forêts sombres Le Danube natal a vomi les démons. La flamme est moins subite et le vent moins rapide Que le vol furieux des fauves cavaliers; Ils vont où Dieu les jette, aveugles, par milliers, Le Hun poussant le Scythe, et l’Avar le Gépide. Le diadème au front et le globe à la main, Soeur auguste de Rome éternelle et sacrée, Toi qui, dans la splendeur de ta robe pourprée, Te révélais déesse à l’univers romain, Byzance! où sont les toits d’argent que l’aube dore. La mosaïque ardente aux murs de tes palais Et les blanches villas dont les mouvants reflets S’irisaient sous la lune, aux flots bleus du Bosphore? Toi qui, parmi les fleurs dormant ton clair sommeil, Au poids de tes trésors payais ta quiétude Et sans peur, dédaignant le fer du glaive rude, Mirais la beauté grecque en ton golfe vermeil; Byzance! ils sont venus les jours expiatoires Que le ciel outragé mesure à ton destin; Et voici qu’à plein vol, à l’horizon lointain, L’Ange apocalyptique ouvre ses ailes noires. La nuit. Fourmillement d’ombres au pied des murs, Rumeurs, tumulte, assauts. L’épouvantable horde Bondit en rugissant, tourbillonne et déborde Son camp, cerné de chars tendus de cuirs impurs. Fuites vaines que barre un cercle d’incendies; Femmes aux bras des Huns tordant leurs corps sanglants; Cadavres pollués de vierges aux seins blancs, Dans l’horreur et la mort atrocement roidies; La louche trahison glissant sur les remparts; Les Patrices vendus et les soldats rebelles; Pillage, sacrilège; au désert des chapelles Les grands ciboires d’or dans la poussière épars. Et comme aux jours de deuil, sortant des sombres porches, Par les chemins muets que la terreur fraya, Le simulacre errant de la Panagia Passe, suprême espoir, dans la lueur des torches. Autour du cirque vide où rôdent les lions, Plus farouches encor grondent les populaces Qui, des faubourgs au centre, ivres et jamais lasses, Poussent le flux sanglant de leurs rébellions. Et l'énorme clameur monte; le feu s’élance. Comme une mer battant un immobile écueil, Tout un peuple en délire assiège en vain le seuil De l’asile introublé du très-sacré silence. Clos, morne, à l’horizon de l’Hebdomon obscur, Le palais, dans la nuit dressant ses murs tragiques, Garde, intrépide aux seuls combats théologiques, L’Empereur très-divin, très-pieux et très-pur. Dans l’impassible paix de la chambre interdite, Sous la calme clarté tombant des lampes d’or, Devant la croix d’émail, l’Auguste Autokrator Baise le Livre et prie et tour à tour médite. Gravement, sans remords, il songe aux jours anciens Où la croyance unique illuminait l’Empire. Si les temps sont mauvais, si l’avenir est pire, Dieu, qu’il honore et sert, reconnaîtra les siens. Car en Dieu, seul puissant, en Christ Jésus, seul maître, Sont victoire, repos, gloire, espérance, honneur; La force irrésistible est aux mains du Seigneur Et c’est de sa vertu que tout salut doit naître. Qu’importent les cités, l’Empire et l’univers Et le destin du monde en proie à la tourmente, Pourvu que ton Église, ô Christ! règne et cimente La foi de Chalcédoine au fond des coeurs pervers? Et dans la chambre haute, aux aveugles clôtures, Près de Byzance en feu, près du massacre humain, L’Autokrator transcrit sur un blanc parchemin Un mystique traité contre les deux Natures. L'Augusta. L’Augusta très-divine est la soeur de l’aurore. Elle est fraîche comme elle et comme elle se plaît, Dès l’heure où l’horizon frissonne et se colore, À fuir la chambre close où la nuit l’exilait. Par les couloirs de marbre où filtre un jour bleuâtre. Par l’escalier béant aux degrés smaragdins, Par les salles où l’eau pleure aux bassins d’albâtre, L’Augusta passe et va vers les secrets jardins. Dans sa jeunesse heureuse et sa liberté brève, Foulant la poudre d’or qui sable le chemin, Seule dans la clarté palpitante, elle élève, Comme un sceptre léger, une fleur dans sa main. Miroir fragile, où dort l’ombre verte des palmes, Un lac pur arrondit sa coupe de saphir, Et des cygnes neigeux cinglent sur les eaux calmes Tels que de blancs vaisseaux que pousse un frais zéphyr. L’abeille, qui s’échappe en bruissant des ruches, Boit les jeunes parfums des calices ouverts; Par-dessus les treillis argentés, des autruches Dressent leur tête chauve et mordent les fruits verts. Au bord des piédestaux tendant leurs gorges bleues, Des paons font brusquement s’élargir au soleil Et vibrer tout le ciel étoile de leurs queues; L’ibis lisse sa plume en un frisson vermeil. Tout s’éveille, rayonne, aime, fleurit, embaume: Le coeur de l’Augusta s’enivre du matin; La rose livre au vent son plus subtil arôme: Le coeur de l’Augusta vole au pays lointain. Au pays fabuleux dont la beauté l’invite, Son rêve, avec les nefs, fuit sur la golfe amer; Et joyeuse, accoudée aux balustres d’ophite, L’Augusta voit le ciel descendre dans la mer. Elle contemple au loin Byzance et ses collines. Les églises en croix et les dômes cuivrés Et, s’étageant là-bas, du côté des salines, Les cirques lumineux et les remparts dorés. Tout, la nature en fête et la Ville et l’Empire, Trésors que l’oeil pensif se lasse à dénombrer, Tout ce qui charme, luit, s’épanouit, respire, Naît pour vêtir sa gloire et vit pour l’adorer. Mais voici qu’au doux bruit des ailes et des ondes, Aux chants de l’aube éclos parmi la frondaison, Le sourd frémissement des foules vagabondes Se mêle dans l’aurore et monte à l’horizon. Et soudain l’Augusta songe qu’il est des hommes Dont le commun destin souffle les vains flambeaux, Et que les murs vantés des Milans et des Romes Sont des abris d’un jour bâtis sur des tombeaux. Adieu, clarté naissante, allégresse première, Limpides voluptés, formes, parfums, couleurs. Adieu! L’ombre future obscurcit la lumière; La mort, comme un aspic, a jailli dans les fleurs. L’Augusta dans la nuit qui flotte en sa prunelle Suit la fuite de l’heure et des sorts inconstants; Car vers l’instant fatal la clepsydre éternelle, Sûre, lente, sans fin, pleure les pleurs du Temps. En un pompeux cortège, aux murmures funèbres Des moines de l’Euxin, son cadavre embaumé, Couché sur la litière, ira vers les ténèbres, Dans sa robe suprême à jamais enfermé. Et la crypte de jaspe engloutissant sa proie, Au centre du caveau dont le mur flamboiera, Elle-même, en un flot de velours et de soie, Blême, les yeux ouverts, sinistre, apparaîtra. Droite, dans la splendide horreur des pourpres roides, Le diadème au front, le cercle d’or aux reins, Elle éternisera sur ses épaules froides L’écroulement figé des joyaux souverains, Et, parmi les émaux et les fleurs lapidaires, Dans l’immobile orgueil du tragique décor, Siégera, somptueuse, entre deux lampadaires, Squelette impérial, sur un haut trône d’or. Les Philosophes. À Louis Ménard. HERMOGÉNÈS. Du faîte illuminé des collines fleuries Le soir religieux tombe sur les prairies; Aux dernières lueurs qui l’empourprent encor Le fleuve languissant traîne de longs flots d’or Et déjà dans les champs du firmament sans voiles Dionysos conduit le troupeau des étoiles. Amis, l’heure est propice et, les graves discours Dans la nocturne paix déroulant mieux leur cours, Il semble qu’une douce et céleste rosée Du sage qui médite avive la pensée Et que l’âme des Dieux errante dans les airs D’un rayon plus subtil effleure l’univers. En cet instant rapide et vague où s’accélère Le vol silencieux d’Hermès crépusculaire, Voués au culte ancien, il sied que nous versions Sur le marbre évidé l’eau des libations Et que, vers l’Empyrée où la prière vibre Élevant jusqu’aux Dieux notre âme austère et libre, Nous vénérions en eux l’Idéal immortel. PRAXILLA. Certe, en mon coeur ému je dresse un humble autel Aux Dieux toujours présents dans le monde invisible, Et je pare de myrte et de lierre flexible Le temple hospitalier où je les sens vivants. Salut! Ames des cieux, Rois des flots et des vents, Hôtes divins et purs du foyer domestique, Régulateurs sacrés de l’Harmonie antique, Tout-Puissants qui siégez, égaux et fraternels, Infaillibles, heureux, Daimones éternels! Et vous, chères clartés, vénérables Déesses! O Fille de la Mer, Kypris aux blondes tresses. Par qui s’épanouit sous l’azur enchanté Le rêve de l’amour et de la volupté! Et toi, Terre féconde, inépuisable mère Dont Eleusis en deuil entend la plainte a mère, Dèmèter! Et toi, Vierge inviolable, aux yeux Brillants comme l’éclair et purs comme les cieux, Agoraia, Nikè, Kora, Pallas, Hygie, Ordre, beauté, sagesse, éloquence, énergie, Divine intelligence éclose au vrai soleil! Déesses! descendez de l’Ouranos vermeil Et, du mystère antique ouvrant les portes closes, Révélez-nous l’essence et la raison des choses! PHOEBION. Les Dieux, rêves d’un jour, gisent dans leurs tombeaux; Le monde ébranlé croule et les derniers flambeaux S’éteignent. La nuit vient: les nombres et les astres En leurs combinaisons roulent de grands désastres; L’homme, comme un enfant brisant ses vains jouets, Reste, stupide et nu, devant ses Dieux muets. Praxilla! la Nature est seule encor vivante Dans sa puissance altière et sa splendeur mouvante, Élaborant la vie et la mort à la fois. L’être inconsciemment végète sous ses lois; Mais d’une âme hautaine, au devoir obstinée, Sur l’ordre universel réglant sa destinée, Le sage, de vigueur et de fierté vêtu, Roi par la volonté, règne par la Vertu. THÉOPHANÈS. Il est vrai, Phoebion! L’humanité punie, De ses Dieux oubliés dédaignant l’agonie, Dans la nuit éternelle eût avec eux sombré, Malgré l’orgueil stoïque et surhumain, malgré La noble austérité de la vertu païenne, Si, du mensonge impur rompant la trame ancienne, Un Dieu ne l’eût sauvée au prix d’un sang divin. Du fond des siècles morts qui l’espéraient en vain Il a surgi, Celui qu’annonçait la Sibylle, L’Enfant miraculeux qui dans sa main débile Tient aujourd’hui le globe et le sceptre vainqueur. Il est né dans l’étable et les Anges en choeur Guidèrent, aux rayons de l’astre prophétique, Les Rois et les pasteurs vers son berceau rustique. Et les humbles pensifs, les pauvres, les souffrants, Comme un troupeau perdu, suivaient ses pas errants Des sables du désert aux lacs de Galilée. Et quand de la colline infâme et désolée, Devant Jérusalem, monta vers le ciel noir La suprême clameur du divin désespoir, Le grand cri douloureux des âmes moribondes Emplit comme un écho les siècles et les mondes. L’âme nouvelle, amis, avait pris son essor. Dans le deuil et l’effroi vous l’entendez encor Au pied du Mont sacré pousser sa plainte ardente. Les pleurs, comme une source amère et fécondante, Ruissellent de la Croix dans les coeurs altérés; La Vierge maternelle, entre ses bras navrés Berçant éperdument le cadavre du Juste, Divinisa l’angoisse et la souffrance auguste, Et l’âme est comme un arbre épanoui qui sort Vivace et florissant du sol noir de la mort. PRAXILLA. Oui, la douleur est bonne et les larmes sont douces, Telles qu’aux jours d’été, sur les fleurs et les mousses, Ta chaude pluie, ô Zeus! et ta fraîcheur, ô Nuit! Mais, cher Théophanès, le Dieu qui me séduit, Le Dieu jeune et charmant dont le sang pur arrose La couche d’or, parmi l’anémone et la rose, L’Adônis de Byblos, pâle et le flanc ouvert, Le Dieu que j’aime enfin, n’a-t-il donc pas souffert? HERMOGÉNÈS. Et vous, neigeux sommets, cavernes de Phrygie, Où retentit la vaste et frénétique orgie, Séculaires forêts, n’avez-vous point tremblé Des longs rugissements d’Atys émasculé, Quand le sang généreux du martyr volontaire D’un infécond torrent purifiait la terre? Et toi, dont Babylone a connu la douleur, Amante de Tammouz, moissonné dans sa fleur? Et toi, dont le sanglot sort de la vieille Egypte Comme un bruit souterrain d’une invisible crypte, O Mère, Épouse, Soeur, au sein trois fois percé, Isis! le Dieu des morts, ne l’as-tu pas bercé, Défunt et mutilé, sur tes genoux funèbres? Ainsi, Théophanès, celui dont tu célèbres Les mystères obscurs et le culte inconnu, Le Dieu galiléen qui gît, inerte et nu, Et brise le sépulcre à la troisième aurore, Le dernier-né des Dieux que la Syrie adore, Pleuré d’une Déesse et cher aux mornes coeurs, Celui-là peut siéger parmi les sombres choeurs Et, baigné de parfums, ceint de fleurs funéraires, Dans un ciel pâlissant régner avec ses frères. Mais, avant lui, la Terre avait bu l’âcre vin De la souffrance humaine et du tourment divin. Le sacrifice, au fond des antiques ruines, Avait, sanglant et libre, enfoncé ses racines, Et l’amour et la mort avaient déjà fleuri. PHOEBION. Tristes fleurs s’inclinant sur un rameau pourri! Qu’attendez-vous, amis, des cultes que suggère Aux peuples anxieux une ivresse étrangère? Tels, échappés soudain des ardents horizons, Les souffles libyens, chargés de chauds poisons, Au milieu du chemin couchent les caravanes, Tels, je crains ces transports, ces hurlements profanes, Ces cortèges impurs, ces péplos en lambeaux, Et ces longs pleurs versés sur d’amoureux tombeaux. Dans les corps énervés flottent de faibles âmes. Mais nous, indifférents, sourds aux sanglots des femmes, Contre les vains assauts des passions sans frein, Comme des boucliers, tendons des coeurs d’airain. Stoïquement soumis aux rigides doctrines, Aux lâchetés du siècle opposant nos poitrines, Sans pitié, sans espoir, sans abaisser nos fronts, Remplissons nos destins, vivons, luttons, mourons. Que la douleur pour nous soit une vile esclave Qu’un maître tout-puissant, l’homme, dédaigne et brave; Et que nos clairs esprits à jamais indomptés Aux autels d’aucun Dieu n’immolent leurs fiertés. THÉOPHANÈS. Tu parles gravement, fils du vieil Epictète; Mais nos rudes chrétiens, nos martyrs dont la tête À roulé sous le glaive aux pieds des proconsuls; Ceux qui, les yeux au ciel, sans peur et sans reculs, Des lions affamés affrontaient les morsures, Les vierges bénissant l’opprobre et les tortures, Les enfants aux bûchers et les vieillards en croix, Les grands triomphateurs des combats d’autrefois, Phoebion, je salue en leurs âmes sublimes Le plus splendide essor des vertus magnanimes. PRAXILLA. Et toi, divine soeur, dernière abeille, hélas! Qui recueillit le miel sur les lauriers d’Hellas, Prêtresse immaculée, auguste et pure hostie, Temple vivant des Dieux, vénérable Hypatie, Les Immortels passaient dans ton rêve étoile Et c’est pour de vrais Dieux que ton sang a coulé. HERMOGÉNÈS. Vrais, car ils étaient beaux de la beauté des choses. Embaumés dans la myrrhe ou couronnés de roses, Vivant, ressuscitant, sombres ou lumineux, C’était le monde entier qui palpitait en eux. De la terre et des cieux universels symboles, Les astres à leurs fronts prêtaient des auréoles. Ils vivaient indécis, libres, légers, charmants; La matière éternelle et les vieux éléments Semblaient s’épanouir dans leurs amours sans nombre; La Nuit ouvrait sa couche au Jour, vainqueur de l’Ombre. Et l’Ombre était déesse et le Jour était dieu. Dans leurs calmes regards se mirait le ciel bleu; La pensée infinie et les instincts difformes Se heurtaient sourdement en leurs combats énormes, Et l’aëde pieux écoutait dans leurs voix Gémir la grande mer et soupirer les bois. Et si parfois, fauchés par une mort tragique, Les plus beaux s’endormaient dans l’hiver léthargique, La Terre, mère et veuve, agonisante aussi, D’un lugubre manteau couvrant son sein transi, De glace et de brouillard voilait ses pâturages Et du sang des Dieux morts aspergeait les feuillages. Et l’homme, au deuil terrestre et symbolique uni, Voyait du noir Hadès naître un Dieu rajeuni, Une pourpre plus chaude ensanglanter les roses Et la Vie, immortelle en ses métamorphoses, S’enivrer du printemps et bouillonner toujours. THÉOPHANÈS. Mais en ces Dieux humains, souffrant de vos amours, Ivres de vos désirs, formes vagues et brèves, Je vois, Hermogénès, les miroirs de tes rêves, Vaporeux et ternis par un souffle incertain. Qu’un jour, un seul instant, un oublieux destin, Imprudent nautonier, hors des routes fixées Précipitant l’essor des sphères embrasées, Heurte le globe errant a ces astres déserts Qu’un mouvement céleste emporte dans les airs, La Terre, Hermogénès, impuissante et fragile, Se brisera soudain comme un vase d’argile; Et le vent de l’abîme, avec les noirs limons, Les champs et les forêts, les rochers et les monts, Les flots échevelés et la nature entière, De tous ces Dieux épars balaiera la poussière. Mais Lui, l’éternel Dieu que j’adore en esprit, L’Être primordial dont la parole ouvrit Les gouffres du néant où tout s’agite et tombe, Mon Dieu, toujours vivant dans l’azur ou la tombe, Par-dessus les débris des mondes, par-dessus L’embrasement final des cieux qu’il a conçus, Par-dessus les cités, les Athènes, les Romes, Les temples, les tombeaux et les cendres des hommes, Planera dans les temps et dans l’éternité. PRAXILLA. S’il triomphait, hélas! adieu joie et beauté! THÉOPHANÈS. Oui; mais sur le sépulcre a fleuri l’espérance. HERMOGÉNÈS. Selon ta foi, la mort est une délivrance, L’ascension de l’âme au travers de l’azur, L’essor dans l’inconnu vers l’idéal futur. Peut-être. Mais, liés par les serments austères, Scellons en nos discours le secret des Mystères, Amis. Toi, Praxilla, salue, ô noble enfant, Des pâles Adônis le retour triomphant; Répands l’urne mystique et ton coeur et ta vie Sur la jeunesse éteinte et la beauté ravie, Comme une vierge en deuil au tombeau des aïeux. Théophanès, maudis la nature et les Dieux; Qu’importe! Indifférent à tes obscurs présages, Le monde organisé connaîtra d’autres âges, Et si jamais, vieilli, vide, croulant et las, Dans la nuit séculaire il se brise en éclats, Quels océans d’oubli, quels flots profonds de brumes Auront alors noyé les spectres que nous fûmes, Et quelle voix suprême à l’univers vaincu Dira, Théophanès, quels Dieux ont survécu? Et toi, qui, solitaire et sans plier la tête, T’ensevelis vivant dans ta vertu parfaite Comme en un fier sépulcre où ne glisse aucun jour, Habite, ô Phoebion, ton orgueilleux séjour. Mais, abaissant les yeux, pardonne à l’homme et laisse L’antique foi, les pleurs, l’espoir à sa faiblesse. Si les Dieux ont péri dans ton coeur introublé, Songe qu’ils furent doux et qu’ils ont consolé, Que la terre âpre et nue et par eux embellie A dressé des autels à la Mélancolie Et que, loin de la foule et des temples épais, Le sage, en liberté, dans l’extase et la paix, N adore dans les Dieux que la beauté des mythes. PHOEBION. Il en est un pourtant. Les neiges sans limites Gardent sa majesté sur un lointain sommet. Il est un Dieu tombé que Phoebion admet. Symbole impérieux de la vertu qui lutte, Le Titan dont le Ciel précipita la chute, Le grand Supplicié sur le rocher sanglant A l’aigle inassouvi livre son vaste flanc. En vain la griffe étreint sa chair persécutée, Le bec déchire en vain le coeur de Prométhée: Ni l’homme ni les Dieux n’ont entendu sortir Un souffle de pardon des lèvres du Martyr. Par les pieds et les mains cloué sur le roc sombre. Il gît, seul, dédaigneux, infrangible, dans l’ombre, L’immortel Bienfaiteur, farouche et méconnu. Et le Géant qui souffre et dont nul n’est venu Venger ou consoler l’éternelle agonie, Le tragique Oublié qui se révolte et nie La justice divine et la sainte équité, Par la haine et l’effroi sans relâche insulté, Aux lueurs des éclairs, là-bas, je le contemple Comme l’image auguste et l’immuable exemple Du bien toujours puni par le ciel envieux Et de l’homme, opposant à la fureur des Dieux Dans un corps en lambeaux un coeur indestructible. HERMOGÉNÈS. Telle, toujours voilée, impalpable et flexible, L’humaine vérité fuit par divers sentiers. Légères fictions, rêves, dogmes ailiers Enlacent à l’antique et vénérable branche Le lierre parasite ou l’avide orobanche. Éphémères témoins, nous, respirons la fleur, Sans demander quel peintre a choisi sa couleur Ni comment ses parfums sont nés d’un frais zéphire. Amis, du sein du fleuve où Sélènè se mire Monte une vapeur bleue; au fond du ciel pâli Les astres en silence ont sans doute accompli Sous la baguette d’or du céleste Chorège La moitié du chemin que l’heure agile abrège. Cessant d’interroger les mondes endormis, Invoquons le sommeil, et que les Dieux amis Fassent pieusement flotter dans nos prunelles Le songe ineffacé des Formes éternelles. Les Derniers Sages. Sorts, incantations, théurgiques miracles, Rien ne suspend le vol du jeune et sombre Dieu, Et les signes nouveaux, marqués par les oracles, Les signes ont paru dans le nuage en feu. La tempête est plus rude au travers de l’Empire Qu’aux jours où l’édifice auguste s’effondra. Justinien l’excite, et l’épouvante est pire Dans l’air qu’en respirant souille Théodora. Le couple s’acharnant du fond des oratoires, Au nom du Christ vainqueur et du dogme chrétien. Vous proscrit, ô Science, orgueil des vieilles gloires, Vertu, de l’âme antique infaillible soutien! Ils vont, tristes et lents, ils vont, les derniers Sages Qu’Athènes a nourris sous ses lauriers fanés, Suprêmes héritiers des beaux et nobles âges, Gardiens des blancs autels et des Dieux condamnés. L’édit impérial les chasse et les disperse, Loin de la Grèce en proie au Dieu, nié par eux; Et seule, hospitalière et barbare, la Perse S’ouvre comme un asile à leurs pas douloureux. Enfermant en leur sein la Sagesse et ses rêves, Les exilés pensifs pour la dernière fois Ont du bleu Sounion baisé les saintes grèves Et salué la mer, la colline et les bois. Pour la dernière fois dans la lumière attique L’Acropole a fleuri sur le sommet divin. L’ombre d’un voile impie a couvert le Portique Et le faîte éternel et l’éclatant ravin. Fraternels, résignés, austères, sans parole, Les Sept, voilant leurs fronts, pleurent le sol sacré; Et l’ancien souvenir de la vivante École Comme un amer parfum emplit leur coeur navré. Où sont les clairs éveils des aubes toujours chères Où, pieux, à la grave et céleste Raison Les Ephèbes nombreux, groupés autour des chaires, De leur jeunesse ardente offraient la floraison? Jardins où sous les pins palpite encore et flotte L’âme du grand Platon, comme un souille embaumé, Lycée, où s’épanchait des lèvres d’Aristote L’hymne de la Nature et du monde animé! Toi, dont Tritogénie est l’immortelle hôtesse, Ville où, dans la splendeur d’un déclin radieux, Proklos, le dernier-né des fils de la Sagesse. D’un culte universel adora tous les Dieux, Athènes! ô patrie! adieu, ciel des ancêtres, Ciel qui ne luiras plus sur l’exil et la nuit! La vision des temps monte au coeur des vieux Maîtres; Le passé glorieux les console et les suit. Qu’importent le présent, plein de deuils et d’alarmes, Et l’avenir plus sombre et les siècles obscurs, Si les Dieux, embaumés dans l’angoisse et les larmes, Ressuscitent un jour, plus divins et plus purs, Alors que, lasse enfin d’une attente illusoire, Déposant le fardeau du songe oriental, Lasse des maux soufferts, l’âme reviendra boire L’ivresse primitive au bord du flot natal; Alors qu’au Dieu mortel de la triste Judée, Préférant les Dieux nés de l’esprit et des cieux, Elle reconnaîtra dans l’éternelle Idée L’étincelant soleil qui baigna les aïeux? Soleil fécondateur qui jaillis et flamboies Sur la mer! Hèlios au dévorant essor! Apollon triomphal, père des calmes joies, Musagète par qui chantait la Lyre d’or! Zeus, dont le noir sourcil faisait trembler la terre, Sarapis sépulcral, sauveur ou justicier, Athèna qui, du haut de ta retraite austère, Sur le crime impuni fixais tes yeux d’acier! Et toi, Fleur de l’écume amoureuse et sonore, Sourire de la vie en un monde enchanté, Aphrodite divine, en qui survit encore Le rêve éblouissant de l’antique Beauté! Artémis qui foulais l’éclat neigeux des faîtes, Salut! Filles du ciel, Muses, sévères soeurs, Mères des chants sacrés et des formes parfaites, Qui tressiez le laurier sur le front des penseurs! Dans Athènes, où gît ton blanc cadavre, ô Grèce, Des siècles immortels éteignez le (lambeau! Dormez, avec l’orgueil viril et l’allégresse, Dans le double linceul de l’Amour et du Beau! Dormez! qu’un nouveau Dieu, conquérant d’un ciel vide, Sur un gibet sanglant torde son maigre corps: La vieille humanité pleure un songe splendide; Et l’Olympe est désert et les vrais Dieux sont morts! Ainsi les recueillant dans vos coeurs taciturnes, Sur les chemins poudreux des exils infinis, Sages! vous emportiez comme en de saintes urnes Les restes méconnus des Immortels bannis. Et quand, sous le fardeau de vos regrets sublimes, Vous revîntes chercher, spectres religieux, Le vestige effacé des sereines Victimes Et clore vos longs jours où vécurent les Dieux, Le monde indifférent vous vit, derniers fidèles, Drapés dans les haillons des gloires en lambeaux, Sur les tertres croulants semer des asphodèles Et lentement mourir à l’ombre des tombeaux. L'Eternel Survivant. Et les temps n’étaient plus. En une ombre pesante Se figeait lentement la Vie agonisante. Nul bruit dans l’air obscur; du fond du ciel béant Nul souffle, descendu sur le nouveau néant, N’a ridé l’épaisseur léthargique des ondes Ni réveillé l’Esprit au sein glacé des mondes. La neige dans les plis d’un suaire éternel Étreint lugubrement l’abîme originel. Et le blême soleil épouvanté recule Dans un vague, insondable et sanglant crépuscule, Et ne laisse traîner de sa pourpre en haillons Qu’une lueur blafarde au bord des blancs sillons. La plaine est sans limite où, dans la froide aurore, L’humanité, vieillie et fratricide encore, Se rua pêle-mêle à son combat dernier. C’est là. Champ de terreur et de meurtre, charnier Où, couchés face à face et bossuant la neige, Des morts semblent brandir un glaive sacrilège Et de leurs bras roidis, rigidement levés, Garder le geste vain des coups inachevés. Princes, Impérators, Rois barbares, Khalifes, Chefs et soldats, seigneurs et serfs, clercs et pontifes. Dont les temples rasés ne font plus sur le sol Qu’un monticule égal d’où, le soir, prend son vol Le hibou taciturne, ami des ombres lourdes, Tous sont là. L’ouragan couvrit leurs plaintes sourdes. Et la terre frémit et le firmament noir, Pour ne plus rien entendre et pour ne plus rien voir. Voila d’obscurité sa face indifférente. Et c’est là que la race innombrable et souffrante Dans la haine et la mort a scellé son destin; C’est là que, haletant vers un but incertain Et de glaives jaloux se déchirant eux-mêmes, Les peuples insensés ont mêlé leurs blasphèmes Et, chassés par le monde, acharnés, furieux, Pour la dernière fois pris à témoin leurs Dieux. Maintenant l’ombre vient, nage, s’étale et roule Un océan de nuit sur l’immobile foule; Et le silence, accru de moment en moment, Ouvre son aile et plane universellement. Mais soudain, dominant la plaine sépulcrale, Surgit, brusque et livide, une forme spectrale. Un vieillard est debout. L’impérissable Aïeul, L’antique Adam se lève, et, telle qu’un linceul Qui se déchire au vent et par lambeaux frissonne, La neige autour de lui s’écarte et tourbillonne. Et l’Ancêtre, parmi les cadavres pressés De ses fils, est muet et songe aux jours passés. Lui seul, le Premier-né des temps qui cessent d’être, Regarde enfin mourir le globe qu’il vit naître Et l’astre qui dora sa jeune floraison Sombrer comme une épave au suprême horizon. Les siècles en croulant par milliers sur sa tête N’ont point courbé son front; la flamme et la tempête Ont glissé sur l’airain de sa poitrine; altier, Invincible, immortel, farouche, tout entier, Comme un cèdre robuste épargné par la foudre, Sur l’amas des cités et des mondes en poudre Il est debout. Espoirs, remords, appels déçus, Cris d’orgueil et d’effroi vers les cieux aperçus Comme l’Éden fermé, dans un lointain magique, Ont empli de leurs bruits son oreille tragique, Et les siècles vivants ont dans son coeur amer, Sans trêve, flot par flot, versé toute la mer De la douleur terrestre et de l’angoisse humaine. Depuis le premier jour de l’antique Semaine, Depuis le premier-né qu’engendra son amour, Un choeur inapaisé l’a suivi sans retour, Plus nombreux, plus immense et plus intarissable Que l’écroulement lourd des vagues sur le sable. Éternel survivant des âges révolus, L’Homme a lassé ses yeux du destin qui n’est plus. Ancêtre, il a tout vu: sa race violente, Maudite à son berceau, mauvaise et pullulante, Et le mal triomphant et le crime impuni, Et les essors brisés vers le rêve infini, Et la haine et les pleurs et l’humanité lâche Dans la nuit, au hasard, étreignant sans relâche Les fantômes flottants de la Divinité. Et voilà qu’à la fin vengeur et révolté, Adam, le vieux témoin, grandissant sur l’abîme, Fit jusqu’au firmament croître une ombre sublime. Et le vent précurseur courut sur l’univers Et balaya les os hors des tombeaux ouverts Et, par l’écartement des livides nuées, Dans un haut tourbillon de cendres refluées, Chassa confusément le noir essaim des Dieux, Tandis que, par degrés haussant jusques aux cieux La majesté virile et morne de sa face, Solitaire et géant, l’Homme emplissait l’espace. Et les temps n’étaient plus. Alors le Survivant, Le Vieillard immortel tressaillit; et levant Ses bras désespérés sur l’humanité morte, Devant la vision, d’une voix grave et forte, L’Homme parla: -Nature! Abîme! ô vieux sommets! Ossuaire du monde effondré pour jamais! Mers pleines de rumeurs, ô mers qui dans les havres De votre sein profond vomissez les cadavres! Terre! forêts dont l’ombre abrita ses aïeux! Ciel! pardonnez à l’homme et maudissez les Dieux! Voici l’heure; écoutez! Du fond de ma mémoire Surgit, horrible et nu, le spectre de l’Histoire, Et les religions, les dogmes et les fois De leurs tombeaux épars se lèvent a la fois. Comme sous un linceul qu’un bras caché retire, Je vois ressusciter l’Humanité martyre. Et de tous ses sanglots, de tous ses hurlements D’angoisse, de ses pleurs vers les cieux incléments, De ses appels trahis vers l’équité divine. L’impitoyable écho rugit en ma poitrine. Et moi, l’Homme, héritier de vos trop longs remords, Je jette, au dernier jour, peuples! vers les Dieux morts L’anathème tardif des races qui sont nées. Filles de ma douleur en naissant condamnées, Pourquoi le premier crime a-t-il pesé sur vous Et sous un joug de fer courbé vos faibles cous? Pourquoi, dans mon orgueil, à l’aurore exécrable, Hélas! ai-je effleuré le voile impénétrable Et promené trop tôt aux murs de ma prison La coupable lueur d’une vaine raison Comme un flambeau fumeux dans une grotte obscure? Oh! quel aigle a tendu plus haut son envergure? Quel aquilon sonore a plus profondément Que mon rêve effréné, dans l’abîme écumant Creusé les flots amers et tordu leurs spirales? Ai-je arrêté mon vol vers vos splendeurs astrales, O cieux, où s’allumaient des mondes fraternels Comme des clartés d’or sur de lointains autels? Cadavres de mes fils, ô morts, races dernières, Pardonnez I Pardonnez, ô siècles, ô poussières, Si l’Ancêtre est vivant, ne vous ayant légué De l’aube primitive où son rêve a vogué Qu’une illusion triste et jamais assouvie, Qu’une terre inféconde où se flétrit la vie, Qu’un impossible ciel peuplé de Dieux maudits! Salut, ô souvenir des calmes paradis Où l’âme en frémissant riait à la lumière! Que la Terre était belle en sa verdeur première, Comme une vierge heureuse offrant éperdument Son sein mystérieux à son royal amant! Quel matin printanier, né sur les cimes roses, Vêtait de nacre et d’or la jeunesse des choses, Éblouissait l’azur et, glissant du sommet, D’un rayon fugitif et lumineux charmait Les lacs bleus endormis à l’ombre des feuillées! Candide étonnement des forces éveillées, Nuptiales ardeurs, innocentes amours, Comme vous palpitiez dans les coeurs sans détours, Alors qu’insoucieux des désirs et des rêves, Fleurissait le baiser des primitives Èves! Quel était le plus doux, ô cèdres, ô palmiers, Du soupir de la femme ou du chant des ramiers, Alors que le frisson des eaux et des ramures, En un choeur indécis unissant leurs murmures, Répondait vaguement, sous les cieux infinis, A la voix des berceaux, soeur de la voix des nids? O souvenir sacré des pures origines, Par l’absence des Dieux aubes vraiment divines, Du monde à peine éclos ineffables concerts, Que les cieux étaient beaux quand ils étaient déserts! O jour désespéré, jour où nous les peuplâmes, Nous qui, du firmament divinisant les flammes, Vîmes un trait vengeur dans un sillon d’éclair; Nous dont l’oeil dénombra dans les vapeurs de l’air D’inconscients témoins de nos destins rapides, Et dans les noirs rochers, les bois, les eaux limpides, Vit des êtres divins fuir et multiplier; Nous qui, rongés de peur et prompts à supplier, Sur un barbare autel, rouge de sacrifices, Dressant nos passions, nos terreurs et nos vices, A la face du monde, enfin caduc et vieux, Portons l’amer péché d’avoir créé les Dieux! Qu’étiez-vous cependant, Rois des races passées, Sinon les humbles fils de nos propres pensées, Créations d’un jour, floraisons d’un moment, Songes d’un illusoire et bref enivrement Dont les siècles punis ont éternisé l’heure? D’un rayon de soleil égayant ma demeure, Beaux, indulgents, penchés sur mon berceau soumis, Vous pouviez m’apparaître ainsi que des amis Que la détresse appelle et que l’angoisse invoque Dans la déserte horreur de la nuit équivoque. Et les jours de ma vie, égaux et bienheureux, Comme un ruisseau tranquille au fond d’un vallon creux, Eussent coulé si doux à l’ombre de vos ailes! Mais rien n’a tressailli dans les hauteurs cruelles Et les Dieux n’ont semé dans nos seins énervés Que l’éternel remords de les avoir rêvés. Du jour où l’homme est né jusqu’à l’heure dernière La Désillusion marche dans son ornière Et tout ce qu’il adore, aime, espère, est pareil Aux neiges de l’hiver fondant au chaud soleil. Mon enfance charmée, en leurs métamorphoses, Crut entendre les Dieux soupirer dans les choses: Vanité! mon enfance était seule à chanter. Homme, alors que l’esprit s’envole et va heurter Les barrières d’airain des cieux inaccessibles, Mon délire a cru voir aux mains des Dieux sensibles Resplendir la clef d’or d’un plus vaste horizon: Rien! l’ombre plus compacte égara ma raison. Et quand, brisé par l’âge et vaincu par la haine, Comme un guerrier blessé qui tombe dans l’arène, J’ai fermé pour mourir mes yeux épouvantés, Quand, résigné, tremblant, sourd aux cris révoltés, J’ai cherché le repos dans un oubli sans borne, Quel souffle doux et pur a traversé l’air morne?. Quels pitoyables Dieux ont rallumé pour moi L’espérance native et l’amour et la foi? Lequel a consolé mon âpre solitude? Si j’ai trouvé la paix, c’est dans ma lassitude. Je suis las de marcher vers un but qui me fuit, Ainsi qu’un voyageur qui, perdu dans la nuit, Au travers du chemin se couchant dans la vase, N’attend qu’un char tardif qui passe et qui l’écrase. Oui, je suis las de vivre, et le fardeau divin Depuis trop longtemps pèse et m’accable à la fin. Je suis las et sans force et tel qu’un vieux navire, Rompu, battu des flots, qui dérive et chavire. Trop longtemps j’ai souffert et vu l’oeuvre des Dieux S’épanouir sur nous en forfaits odieux; Trop longtemps j’ai compté leurs sombres dynasties, Au fond des souterrains ou des temples blotties, S’abritant sous l’effroi comme sous un rempart. Dieu succédant à l’autre et lui volant sa part, L’horrible après l’obscur, l’infâme après l’obscène, Et le vindicatif repu de chair malsaine Et l’idole impassible après le dieu jaloux: Où sont-ils? Chiens maigris pourchassés par les loups, Qu’êtes-vous devenus, spectres des Dieux sans cultes, Des Dieux nés dans la pourpre et morts dans les insultes, Qui, pullulant toujours et se reprocréant, Aboutissaient au gouffre ouvert à leur néant? Maintenant je suis seul et seul encor j’avance, Parmi les Dieux éteints traînant ma survivance. Tout croule. Le soleil inutile a pâli Et le rouge océan des siècles est rempli. Du naufrage divin viennent les noirs pirates! Le ciel a vu blêmir l’éclair des Érostrates; Les jours religieux sont clos, et tout s’est tu. Chaque Dieu s’est couché sous son temple abattu Dont nul adorateur, nul pontife et nul prêtre, Quand, propice au secret, la nuit commence à naître, N’ose d’un pied furtif effleurer l’abandon. Tombé des poings sanglants, l’implacable brandon N’excite plus la flamme aux quatre coins du monde. Des antiques vivants voici la cendre immonde, Et, dans les champs déserts des carnages sacrés, O morts! la nuit qui vient vous couvre par degrés. Mais avant que la morne éternité ne verse L’oubli des maux soufferts à la race perverse, Avant que l’ouragan n’efface de tout lieu L’ombre errante et le nom de ce qui fut un Dieu, Avant que tout finisse, avant l’instant suprême, O morts! ouvrez l’oreille au dernier anathème! Écoutez, ô tombeaux survivant aux cités! Écoutez, astres, cieux, univers! Écoutez, De ma postérité cendres infortunées! Puisque, faisant mentir les jeunes destinées, Vous avez dès l’aurore éteint tous les espoirs; Puisque le vieux soleil et les astres des soirs Ont voilé leurs splendeurs pour n’être point complices, Puisque, gorgés de sang et joyeux des supplices, Molochs inassouvis, sur des hommes hurlants Vous refermiez le gouffre embrasé de vos flancs; Puisque dans l’âme humaine, éblouie, aimante, ivre D’espoir, vous avez mis avec l’effroi de vivre L’irrémissible deuil d’un éternel enfer; Puisque a cet oiseau libre, heureux, chantant dans l’air, Au fond de vos filets vous avez coupé l’aile; Puisque sur la nature et la forme immortelle, Sur le Désir, le Beau, la Liberté, l’Amour, Un sceau réprobateur fut posé tour à tour; Puisque rien ne fut vrai de ce que vous promîtes; Puisque l’arbre divin vit tomber tous ses mythes Et ses cultes flétris comme des fruits trop mûrs; Puisque rien ne vivra dans les déserts futurs: O Dieux! Par tous les maux et par toutes les larmes, Par les siècles de haine et les siècles d’alarmes, Par tout le sang versé sur vos autels rivaux, Par tous les morts blanchis et tous les morts nouveaux, Par toutes les douleurs sans fin, par tous les crimes Commis en votre nom, par toutes vos victimes, Par tout ce qui vécut, par tout ce qui souffrit, Par les voix et les coeurs, par la chair et l’esprit, Par la pitié des forts et le dédain des justes, Par la raison virile et les vertus augustes, Par la Terre et par l’Homme, ô Dieux, soyez maudits! Et l’Ancêtre se tut et de ses bras roidis Couvrit son large sein qui haletait encore. Et du nord au midi courut l’écho sonore De la voix, comme un souille orageux. Et voilà Qu’avec la neige errante en tourbillons, roula Une suprême, immense et lamentable plainte, Dans l’air silencieux presque en naissant éteinte. Et le charnier humain tressaillit jusqu’au fond Comme lorsqu’un rocher tombe en un puits profond. Et dans son noir chaos, hérissé d’âpres vagues, L’abîme occidental chassa des spectres vagues, Informes, décharnés, blêmes, déjà promis Au gouffre ténébreux qui les avait vomis. Et cette multitude, au fond de la nuée Vaguant d’un pôle à l’autre, éparse, exténuée, Ne voulant par mourir, mêlant de vains sanglots Aux hurlements du vent, de l’orage et des flots, Comme les passagers moribonds et sans nombre D’une galère énorme, aux flancs rompus, qui sombre, Sembla soudain, parmi de grands débris flottants, S’engloutir pour jamais dans le remous du temps. Alors, les Dieux couchés dans leur linceul d’écume, L’Homme immortel vit poindre au travers de la brume Une lueur douteuse, encor pâle et traînant Un lambeau de clarté dans le ciel frissonnant, Comme un reflet de jour sous une porte basse. Alors l’Homme comprit et, jetant dans l’espace Une clameur d’ivresse et d’espoir indompté, Cria vers l’Avenir et vers la Liberté. Et voici que germa dans sa prunelle avide., La terre étant vengée et le ciel étant vide, L’auguste vision d’un nouvel univers, Radieux, fraternel, ayant brisé ses fers Et d’un essor égal, puissant et pacifique, Hâtant vers le bonheur son destin magnifique. Et par-dessus la nuit, sur le plus haut gradin Des monts, illuminés par un rayon soudain, L’orbe du vieux soleil jaillit dans l’étendue. Et l’astre, sous un dais de pourpre suspendue, Bienfaisant et sacré, splendide et rajeuni. Comme un roi glorieux monta dans l’infini, Si pur qu’en revoyant sa flamme immaculée La Terre fut joyeuse et mourut consolée; Tandis que, renaissant au baiser du soleil, Adam transfiguré, tel qu’au premier éveil, Enfermant en son coeur l’Espérance éternelle, Bondissait vers l’aurore et s’abîmait en elle. Source: http://www.poesies.net