Les Siècles Morts. Par André De Guerne. (1853-1912) Vicomte de Guerne. Tome I L’Orient Antique. Alphonse Lemerre Edition 1890. TABLE DES MATIERES. Préface. L'Exil. BABEL-ASSOUR. Incantation Khaldéenne -Contre Les Sept. La Lamentation D'Istar. Hymne A La Lune. La Vision De Nabou-koudoor-Ousour. L'Épouse De Mardouk. LA TERRE DE KEM. Éloge Du Scribe. L'Amenti. ISRAËL-KENAAN. La Fuite D'Iaqob. Le Chant De Debora. Iahvé. Le Talion. Schelomo. Bèn-Hadad. La Prière Du Nabi. Le Marchand De Zour. ERAN. Zarathoustra. Les Créations D'Ahoûra-Mazdâ. Hymne A Mitra. Les Louanges D'Ardvi-çoûra-Anâhita. Persépolis. Préface. On a dit que ce siècle était le siècle de l’Histoire. À nulle autre époque, en effet, la poussière des temps n’a été remuée plus profondément; et les civilisations antiques en sortent aujourd’hui dans leur rude majesté. L’homme préhistorique est apparu; la science a reconstitué les états successifs du globe, les types des races, leurs habitations diverses, leurs industries primitives. Nous pouvons nous représenter vaguement, ce que furent les grands exodes des premières familles, à travers un monde inconnu, le long des fleuves immenses, luttant chaque jour contre de nouveaux dangers et s’établissant enfin dans ces solitudes innommées où s’élèveront plus tard des cités et des temples. Nous concevons de quelle manière les forces naturelles sont devenues des formes divines, bienfaisantes ou néfastes. Les prières et les incantations peuvent rendre plus favorables encore les Esprits protecteurs ou chasser les Esprits mauvais. Les sacrifices offerts par l’homme sont des échanges avec les Dieux. Combien de siècles ont été nécessaires pour élaborer la pensée religieuse de l’Humanité? Nul ne le saura jamais. Mais elle nous apparaît, presque complète déjà, dans les grandes civilisations historiques d’Égypte et de Khaldée. Et la découverte de leurs mystérieuses archives est bien l’oeuvre du XIXe siècle. Babylone, l’Assyrie, l’Egypte, la Perse, n’étaient connues naguère que par les historiens grecs. Hérodote, Diodore de Sicile avaient recueilli de précieuses légendes. Les renseignements transmis par eux étaient loin d’être sans valeur. Néanmoins le vieux monde n’était qu’un monde grec. Les noms déformés étaient grecs; les discours, la pensée même, avaient revêtu une apparence hellénique. Un seul livre, la Bible, semblait reproduire fidèlement quelques traits de la vie antique. Entouré de peuples ennemis, foulé par les conquérants d’Assyrie et d’Égypte, Israël en avait gardé la marque profonde. Israël avait connu les cultes étrangers et s’en était enivré; il avait souffert dans la vallée du Nil, trafiqué avec Tyr et Zidôn,, pleuré au bord des fleuves de la Babylonie. Et son Livre Sacré conservait, en le maudissant, le souvenir des rois. vainqueurs et de leurs dieux barbares. Mais que de lacunes. encore et de mystères subsistaient dans la Bible! Les. études nouvelles ont éclairé en bien des points ce qui était obscur, et confirmé d’une éclatante manière ce qui était acquis à l’Histoire. L’auteur regrette de ne pouvoir retracer, en tête d’un volume de vers, l’histoire des études orientales, et celle des découvertes faites dans leur domaine. Il eût été intéressant de montrer au lecteur quels dévouements à la science, quelle merveilleuse intuition, quel pénétrant génie ont été nécessaires aux premiers initiateurs. De nombreux et illustres savants suivent aujourd’hui les glorieux maîtres de l’Égyptologie et de l’Assyriobgie., Une littérature immense a été révélée, qui s’augmente chaque jour de richesses inespérées. Soeur de la langue hébraïque, appartenant à la même famille, possédant les mêmes racines, la littérature khaldéo-assyrienne nous a déjà livré un récit du déluge parallèle à celui de la Genèse, des épopées mythologiques, des hymnes, des incantations, de véritables lexiques, et d’innombrables inscriptions historiques. A peine quelques lignes d’écritures indéchiffrables, quelques ruines enfouies sous les sables, /attestaient encore la puissance des royautés disparues. De même pour l’Égypte, pour la Perse. Et c’est à l’aide de ces fragments épars qu’ont été restituées, avec une étonnante certitude, là. langue, la religion, la poésie, l’histoire des vieux empires de l’Orient. Chaque année de nouvelles fouilles sont exécutées, de nouvelles ruines sont découvertes et explorées. Récemment encore, l’antique civilisation sumérienne surgissait des monticules de la Basse- Khaldée. Et voici que depuis peu un autre empire, celui des Hitthites, que la Bible et les textes égyptiens mentionnent souvent, semble sortir de l’ombre, et qu’une langue inconnue fait entendre ses premiers bégaiements. Le déchiffrement des inscriptions a été tenté, et l’on est en droit d’espérer que les ruines de la Syrie, comme celles de Tello, nous dévoileront prochainement leurs mystères, Ainsi, de toutes parts, les puissants empires d’autrefois ressuscitent et semblent revivre à nos yeux, dans leur réalité, Les documents abondent: les poèmes cosmogoniques et mythologiques, les hymnes, les rituels, les formules magiques, nous font connaître les religions et les superstitions; les monuments figurés, cylindres, bas-reliefs, peintures, objets usuels, nous restituent les cérémonies du culte, les types physiques, les costumes, les moeurs et d’innombrables scènes de l’existence journalière; les inscriptions royales racontent les guerres, rappellent les fondations ou les restaurations des édifices dont les ruines sont rendues à la lumière; des tablettes et des manuscrits nous initient à la vie civile, aux procès même, aux transactions de toute nature. A la suite de l’histoire régénérée, guidée par elle, la Poésie a- t-elle le droit de pénétrer dans les mystères du passé? Sans réveiller ici les discussions sur l’essence et le but de la Poésie, on est néanmoins en droit de se demander s’il ne lui est pas permis d’échapper aux fugitives impressions du moment, et d’errer, comme au milieu d’une vaste nécropole, parmi les cendres des temps qui ne sont plus. Car, de ces ruines, l’homme se dégage encore, Il souffre, il aime, il espère, il meurt. Ses Dieux, dont il peuple l’univers, sont les formes les plus hautes et, pendant de longs siècles, l’unique expression de sa pensée. La Poésie a-t- elle le droit de s’emparer des mythes, de ressusciter ces Dieux et d’essayer de peindre les races antiques dans leur milieu propre et dans toute leur barbarie ou leur civilisation, avec leurs croyances et leurs moeurs? L’auteur le croit; et ce recueil de poèmes n’a pas d’autre but. Il serait impossible de rappeler ici les nombreux essais de poésie «archéologique» tentés jusqu’à ce jour, depuis le XVIe siècle, tels que les traductions des psaumes ou les poèmes inspirés par les récits bibliques. De grands exemples s’imposent du reste entre tous. André Chénier, le premier, puisa ses inspirations à la source de la véritable antiquité grecque. En 18I5, Alfred de Vigny, imitant Théocrite, écrivait la Dryade; en 1817 le court fragment intitulé le Bain d’une Dame romaine, plus tard, Moïse, la fille de Jephté et d’autres admirables poèmes, tels que la Colère de Samson. Mais, comme le fait remarquer très justement M. Leconte de Lisle, dans son Discours de réception à l’Académie Française, -et ce qu’il dit de Moïse peut s’appliquer aux autres poèmes d’Alfred de Vigny: «Le poème de Moïse n’est qu’une étude de l’âme dans une situation donnée, n’appartient à aucune époque nettement définie et ne met en lumière aucun caractère individuel original.» Victor Hugo, avec son prodigieux génie, embrassa, dans la Légende des Siècles, toutes les périodes de l’humanité, tous les temps, toutes les races. Ici encore je citerai M. Leconte de Lisle: «Mais si la Légende des Siècles, dit-il, est plutôt, çà et là, l’écho superbe de sentiments modernes, attribués aux hommes des époques passées, qu’une résurrection historique ou légendaire, il faut reconnaître que la foi déiste et panthéiste de Victor Hugo, son attachement exclusif à certaines traditions, lui interdisaient d’accorder une part égale aux diverses conceptions religieuses dont l’humanité a vécu et qui toutes ont été vraies à leur heure, puisqu’elles étaient les formes idéales de ses rêves et de ses espérances.» Cette prédominance du sentiment moderne et personnel dans la Poésie historique, que M. Leconte de Lisle constatait chez A. de Vigny et chez V. Hugo, n’existe pas chez lui-même, sauf peut-être dans son chef-d’oeuvre, Kaïn, qui, dans un cadre sémitique, enferme tous les regrets, toutes les revendications, toutes les haines et toutes les souffrances de l’humanité, accablée sous le poids de la Fatalité divine et se redressant enfin contre son éternel persécuteur. M. Leconte de Lisle, admiré aujourd’hui comme le maître incontesté de la Poésie contemporaine, à qui l’avenir réserve la plus noble place parmi les plus grands Poètes français, a le premier donné le modèle de ce que devait être la restitution poétique de l’Antiquité. Son imagination, précise et savante, a su laisser à chacune des mythologies, des religions et des races qu’il a chantées leur caractère propre et leur physionomie ethnique, avec leur grâce, leur splendeur, ou leur rudesse particulière. Son oeuvre parcourt le cycle entier de l’Histoire. Dans une langue d’une étonnante variété, merveilleusement souple et appropriée à chaque sujet, le poète retrace puissamment les civilisations diverses. Les rêves de l’Inde et ceux de la Grèce, l’Esprit de l’Orient et celui du Nord, l’âme obscure et féroce du Moyen-Age, se réveillent et palpitent dans ses vers évocateurs. D’autres poètes encore ont soulevé quelque coin du voile mystérieux du passé. Les Noces Corinthiennes, de M. Anatole France, doux et mélancolique reflet des âmes troublées par le souvenir des Dieux anciens et l’avènement du Dieu nouveau, ne sont pas oubliées. Même quelques poèmes, inspirés par les traductions publiées des textes cunéiformes ou hiéroglyphiques, ont déjà paru. La même curiosité intellectuelle ramène à la fois vers la plus haute antiquité plusieurs poètes contemporains. Ainsi du mouvement historique procède le mouvement poétique actuel. Profiter des découvertes archéologiques, évoquer dans leur milieu les hommes et les choses, et tenter de représenter à son tour, dans une suite de poèmes, le long déroulement des siècles, telle fut l’ambition de l’auteur. Les Siècles morts, avec leur sous-titre l’Orient antique, ne sont que la première partie d’une oeuvre que, l’auteur essayera de réaliser si la force et le talent nécessaires ne lui font pas défaut. Le volume qu’il présente aujourd’hui au jugement de ses maîtres, de ses amis et de quelques rares lecteurs, est particulièrement austère. L’Orient primitif, surtout l’Orient sémitique, laisse peu déplace au rêve et aux longues méditations, propres au génie aryen. Une civilisation grandiose, mais rude et sanglante, éclate de toutes parts. Guerres sans fin, villes incendiées ou rasées, princes et guerriers mis en croix, livrés aux plus cruels supplices, femmes, enfants, nations tout entières traînées en esclavage et transplantées d’un bout à l’autre des empires: tels sont les plus fréquents tableaux que retracent les annales de Babylone et d’Assyrie. Les livres de la Bible, sauf quelques traits de la vie pastorale, sont pleins des vengeances d’Iahvé, des abominations des Rois, des luttes des tribus. Les malédictions des Prophètes tonnent sans cesse sur le peuple choisi et sur les nations de l’univers. Partout la haine bouillonne; partout le sang ruisselle. Et cependant, au fond des temples khaldéens, les vieux récits cosmogoniques sont recueillis, le cours des astres est étudié et interprété, les générations divines sont expliquées. Les Dieux exercent leur action sur le monde. Les conquérants les invoquent et les interrogent. Des cultes sanglants et voluptueux une pensée religieuse se dégage; les mythes se transforment et se développent. Le mythe d’Istar et de Douzi engendre celui d’Aschtoreth et d’Adôni. Tout s’enchaîne et tout contribue à former le patrimoine religieux de l’humanité successive. Israël conçoit l’unité de son Dieu jaloux, élève le temple et, par la voix de ses nabis, jette son cri d’espérance au Messie idéal. . N’appartenant pas au monde sémitique, mais ayant exercé une influence considérable au moins sur Israël et sur la Phénicie, l’Égypte semble sortir de la nuit des temps en pleine possession d’elle-même. Dans les plus anciens monuments de sa littérature, une âme existe et pense. Éternellement agenouillée devant son Dieu solaire, elle l’adore sous toutes les formes et sous tous les noms. La vie et la mort de l’homme sont assimilées à l’existence même du soleil. Il naît au jour avec le soleil, parcourt ses phases lumineuses, disparaît avec lui dans le ciel inférieur, et, justifié, presque divinisé, ressuscite avec Horus à l’horizon du matin. Le Livre des Morts, dont les exemplaires complets ou des fragments se retrouvent à côté de chaque momie, est un recueil d’hymnes, d’incantations, de formules conjuratoires, une sorte de rituel funéraire, ainsi que l’a appelé Emmanuel de Rougé, où la vie d’outre-tombe du défunt, assimilé à Osiris, est retracée tout entière, depuis le moment où, pénétrant dans «la Divine Région inférieure,» l’âme paraît devant les Dieux, jusqu’à celui où, après avoir accompli les travaux ordonnés et avoir été jugée digne de la béatitude suprême, elle accompagne, réunie à son corps, la barque du Soleil et «opère toutes les transformations désirables.» Le chapitre CXXV, avec sa vignette peinte, est particulièrement intéressant. Il contient ce que Champollion a nommé la confession négative. Le défunt se glorifie du mal qu’il n’a pas fait pendant sa vie. C’est une exposition de la haute morale pratiquée dans l’ancienne Égypte. La traduction que M, Paul Pierret, le savant conservateur du Musée Égyptien du Louvre, a donnée du Livre des Morts, a surtout servi à l’auteur pour le poème intitulé l’Amenti. Une autre partie des Siècles morts est consacrée à la littérature avestique. La lutte d’Ahoâra-Mazdâ (Ormuz) et d’Agro-Mainyous (Arhiman) est indiquée dans les Créations d’ Ahoûra-Mazdâ. D’autres hymnes, empruntés à la traduction de l’Avesta par Mgr de Harlez, sont condensés et peuvent donner une idée de ce que fut le génie de l’Eran. Quoique aryenne et étrangère au vieil Orient sémitique, la religion de Zoroastre ne devait pas être négligée ici. Fut-elle, telle du moins quelle nous apparaît dans l’Avesta. la religion des Akhéménides? Ce point est obscur et controversé. Elle fut, en tout cas, la religion de la Perse. L’influence du Parsisme se fait sentir en Judée après la captivité. L’empire Perse fut le dernier des grands empires asiatiques. Il succomba lui-même sous les coups d’Alexandre; et la conquête grecque, en établissant dans le monde la prédominance hellénique, marque véritablement la fin du monde antique. Avec lui se termine ce premier volume. Ceux qui suivront, sous le titre général des Siècles morts, seront consacrés, l’un à l’Orient grec, le deuxième à Rome et à Byzance. L’auteur demande la permission d’esquisser rapidement le plan qu’il a conçu et qu’il essayera d’exécuter dans ses livres postérieurs. Alexandre a porté ses armes triomphantes jusqu’au delà de l’Indus. Après sa mort, de nouveaux royaumes se fondent sur les ruines des empires écroulés. L’Hellénisme s’infiltre en Asie avec les Séleucides, en Égypte avec les Lagides et les Ptolémées. Israël résiste seul encore à l’invasion morale de l’esprit grec. Mais, dompté à son tour, il inculque à ses vainqueurs sa propre pensée. Avec Philon et son école, la doctrine du monothéisme se répand. Alexandrie, devenue le centre intellectuel du monde, voit tous les mythes se métamorphoser et se mélanger. Les plus antiques doctrines sont restaurées; la philosophie grecque les interprète et les épure, tandis que la philosophie juive affirme son dogme de l’unité divine. Mais un mouvement particulier agitait toujours les sectes et les écoles de la Judée, soumise maintenant aux Romains. L’idée messianique se réveille, plus ardente que jamais, et du fond de la Galilée une voix se fait entendre qui répète: «Le royaume de Dieu est proche.» Jésus sème dans les coeurs déshérités sa parole inspirée; et la dernière des grandes religions sémitiques germe dans les âmes, pleines d’espérances inconnues. La même haine que les anciens Nabis portaient à Babel et à Assour vit toujours chez leurs descendants; et les mêmes anathèmes sont lancés contre Rome. Le fanatisme est à son comble; Jérusalem, qui en est le foyer, périt dans des flots de sang et des tourbillons de fumée. Le Temple indestructible est détruit; mais Israël dispersé emporte sa Thora, les premiers éléments de la Mischna et du Thalmud, et élève dans son coeur un nouveau temple à sa Loi. A partir de la chute de Jérusalem, le monde entier est devenu Romain. Rien ne subsiste plus de l’Asie ni de la Grèce, rien, si ce n’est cependant le germe déposé par. Jésus de Nazareth dans l’âme des Galiléens. Il grandit; la légende se dessine peu à peu; Paul la propage parmi les gentils, et l’avènement du Christianisme devient le fait historique le plus important de l’époque. Au sein d’une civilisation à outrance, les âmes sont envahies par une mélancolie inconnue. Les Dieux grecs et latins ont perdu leur noblesse primitive; la piété a déserté leurs autels; les Jupiter et les Vénus sont de simples personnages mythologiques, dont les aventures servent de canevas aux amplifications poétiques. C’est alors que les cultes de l’Orient ressuscitent dans le monde romain, Mitra, le Dieu avestique de la bonne foi et des pâturages, devient le mystérieux sacrificateur du Taureau; Sarapis sort des sanctuaires égyptiens. Les anciennes religions orientales jettent une troublante et dernière lueur avant de s’éteindre pour jamais. Les mystères chrétiens se glissent hors des catacombes, et les femmes d’abord sont charmées par eux. Les associations pieuses les attirent; elles, à leur tour, entraînent les hommes vers le culte qui les console et les enivre. Le Christianisme grandissant est persécuté. Les philosophes l’attaquent et le raillent; et les docteurs de la nouvelle Église se lèvent et proclament ses dogmes à la face du monde. Enfin l’Église du Christ triomphe officiellement, et c’est alors surtout que les schismes et les hérésies la déchirent. Les conciles condamnent l’erreur, fixent la Foi des siècles futurs, et la théologie byzantine s’égare dans les plus incroyables spéculations. L’évêque de Rome s’est assis sur le trône des Césars. Malgré la réaction de Julien, les derniers vestiges de l’hellénisme s’effacent, et le Christianisme, soumettant les barbares à son joug, victorieux de la philosophie agonisante, se dresse à son tour, dans toute sa puissance universelle, violente et persécutrice. Voici l’oeuvre que le poète a rêvé d’écrire, et qu’il écrira peut- être. Elle ne dépassera pas le seuil du Moyen-Age et l’heure même où tout est mort de ce qui fit la force ou la beauté de la haute antiquité. Quelques mots sont nécessaires pour expliquer de quelle manière ces poèmes ont été conçus. Ils ne sont pas, en général, des traductions ou des interprétations; mais l’auteur a essayé, en s’inspirant des textes et des monuments connus, en groupant les détails d’une même époque, en ne s’écartant pas des données admises par la science, d’imaginer une action et un cadre où puisse se développer poétiquement quelque tableau mythique, religieux ou historique. L’auteur croit, par exemple, que pour donner une idée vraie de la poésie des Prophètes, il ne suffit pas, en principe, de prendre une traduction et de transposer en vers un morceau d’Isaïe ou d’Ézéchiel, fût-ce le plus beau et le plus éloquent; mais que c’est à l’écrivain même, possédant à fond toute la littérature prophétique, imprégné de l’esprit des temps et des circonstances, à composer un poème qui contienne la substance des diverses oeuvres qui l’inspirent et qui soit, en quelque sorte, une nouvelle et véritable prophétie. L’auteur ne se dissimule pas que ce volume aurait besoin d’être accompagné de notes nombreuses. Mais un appareil d’érudition n’ajouterait rien à la valeur intrinsèque des poèmes, si toutefois ils en possèdent quelqu’une. Les poètes qui voudront bien lire ces vers, jugeront si la matière historique a été convenablement transformée en matière poétique. Les érudits s’apercevront peut- être que ce livre n’a pas été composé légèrement et que de sérieuses études en ont précédé l’exécution et, pour ainsi dire, formé l’ossature. Quelques remarques encore sur l’orthographe et la prononciation des noms propres. Autant que possible ils ont été transcrits sous la forme la plus généralement adoptée par la science philologique. L’auteur a. cru cependant devoir faire quelques concessions, soit à l’euphonie, soit aux habitudes de la langue française. C’est ainsi que le nom de Iahvé, par exemple, qui, d’après la rigoureuse orthographe hébraïque, doit être scandé Iah-vé, en deux syllabes, en compte trois. De même Iehouda est décomposé en I-e-hou-da. Plusieurs autres noms encore sont dans le même cas. Il est certain aussi que le nom de Abd-Eschmoun, le nom de Ên-guédi, commençant par un aïn, consonne forte, il eût fallu écrire: la maison que Abd-Eschmoun, la vigne de En-guédi. Était-il possible, avec la prononciation française, de ne pas élider l’e muet? L’auteur ne l’a pas pensé. Ces détails, du reste, ne doivent pas avoir plus d’importance qu’ils n’en comportent dans un livre de vers. Le poète n a jamais consenti à oublier qu’il écrivait avant tout une oeuvre poétique et que l’harmonie devait toujours y conserver ses droits. Certains noms de pays se rencontrent dans divers poèmes, avec une articulation différente. Le nom de l’Egypte peut servir d’exemple. Lorsqu’il se trouve dans un poème assyrien, il est écrit Mousri, tel que le donnent les inscriptions cunéiformes; la Terre de Kem, dans les poèmes égyptiens, selon la lecture hiéroglyphique; Miçraïm, dans les poèmes bibliques ou directement inspirés par le Livre hébreu. Dans la prononciation des noms propres, le son doit, en général , être ouvert, toutes les lettres ayant leur valeur propre[1]. Ainsi dans le nom du Dieu-Lune Sin, le n final sera prononcé comme si le nom était écrit Schine; dans Schomron (Samarie), le m et le n doivent être sonores. Comme dans ce même nom de Sin, dans celui d’Assour, dans celui de Samas, etc., le s, surmonté de l’accent conventionnel (v), a la valeur Sch, comme si les noms étaient transcrits Schin, Asschour, Schamasch. Le s n’a, du reste, été employé que dans la transcription des noms et des formes assyriennes. Le s simple se prononce dur entre deux voyelles. Ces exemples suffisent et le poète s’excuse de les donner. Mais il lui a semblé que bien des vers contenant des noms propres et leur devant une harmonie particulière, la perdraient totalement si la prononciation était chargée ou assourdie. Encore une fois, l’auteur n’ignore pas toutes les lacunes et toutes les imperfections que présente ce livre, tout ce qu’il a d’austère et à quel petit nombre de lecteurs il s’adresse. Heureux si, parmi les poètes et les écrivains, quelques-uns veulent bien s’intéresser à ces vers, si complètement étrangers à l’âme moderne et aux sentiments du présent, rendre justice aux efforts du poète et juger qu’il n’a pas été trop inférieur à la tâche qu’il s’était imposée. Heureux surtout si son Maître illustre et vénéré, M. Leconte de Lisle, veut permettre à son modeste disciple de lui dédier les Siècles morts comme un témoignage de respectueuse affection et de profonde admiration. Paris, juin 1889. Il est cependant nécessaire de remarquer que deux exceptions se rencontrent dans ce livre. Page 78, vers 3: Hors des monts de Mâdaï, bondir le mulet Perse, le premier hémistiche paraîtrait faux, si le lecteur n’était averti que le mot Mâdaï doit se prononcer comme s’il était écrit Mâdail. De même, page 131, vers 11, El-Schaddaï sera lu El- Schaddail. Deux exceptions à cette règle ont été faites pour les mots Sinaï et Âdonaï, la décomposition de la syllabe finale de ces noms ayant été consacrée par l’usage. L'Exil. Ils vont sans trêve; ils vont sous le ciel bas et sombre. Les Fugitifs, chassés des anciens paradis; Et toute la tribu, depuis des jours sans nombre, Dans leur sillon fatal traîne ses pieds roidis. Ils vont, les derniers-nés des races primitives, Les derniers dont les yeux, sur les divins sommets, Dans les herbes en fleur ont vu fuir les Eaux vives Et grandir un Soleil, oublié désormais. Tout est mort et flétri sur les plateaux sublimes Où l’aurore du monde a lui pour leurs aïeux; Et voici que les fils, à l’étroit sur les cimes, Vers l’Occident nocturne ont cherché d’autres cieux. Ils ont fui. Le vent souffle et pousse dans l’espace La neige inépuisable en tourbillons gonflés; Un hiver éternel suspend, en blocs de glace, De rigides torrents aux flancs des monts gelés. Des amas de rochers, blancs d’une lourde écume, Témoins rugueux d’un monde informe et surhumain, Visqueux, lavés de pluie et noyés dans la brume, De leurs blocs convulsés ferment l’âpre chemin. Des forêts d’arbres morts, tordus par les tempêtes, S’étendent et le cri des voraces oiseaux, Près de grands lacs boueux, répond au cri des bêtes Qui râlent en glissant sur l’épaisseur des eaux. Mais l’immense tribu, par les sentiers plus rudes, Par les ravins fangeux où s’engouffre le vent, Comme un troupeau perdu, s’enfonce aux solitudes, Sans hâte sans relâche et toujours plus avant. En tête, interrogeant l’ombre de leurs yeux ternes, Marchent les durs chasseurs, les géants et les forts, Plus monstrueux que l’ours qu’au seuil de leurs cavernes Ils étouffaient naguère en luttant corps à corps. Leurs longs cheveux, pareils aux lianes farouches, En lanières tombaient de leurs crânes étroits, Tandis qu’en se figeant l’haleine de leurs bouches Hérissait de glaçons leurs barbes aux poils droits. Les uns ceinte de roseaux tressés ou d’herbes sèches, Aux rafales de grêle offraient leurs larges flancs; D’autres, autour du col attachant des peaux fraîches, D’un manteau bestial couvraient leurs reins sanglants. Et les femmes marchaient, lentes, mornes, livides, Haletant et pliant sous les dooubles fardeaux Des blêmes nourrissons pendus à leurs seins vides Et des petits enfants attachés sur leur dos. En arrière, portés sur des branches unies, De grands vieillards muets songaient aux jours lointains Et, soulevant parfois leurs paupières ternies, Vers l’horizon perdu tournaient des yeux éteints. Ils allaient. Mais soudain, quand la nuit dans l’espace Roulait, avec la peur, l’obscurité sans fin, La tribu tout entière, épuisée et trop lasse, Multipliait le cri terrible de sa faim. Les chasseurs ont hier suivi des pistes fausses; Le renne prisonnier a rompu ses liens; L’ours défiant n’a pas trébuché dans les fosses; Le cerf n’est pas tombé sous les crocs blancs des chiens. Le sol ne livre plus ni germes ni racines, Le poisson se dérobe aux marais submergé; Rien, ni les âcres fruits ni le flux des résines, Ni la moëlle épaisse au creux des os rongés. Et voici qu’appuyés sur des haches de pierre, Les mâles, dans l’horreur d’un songe inassouvi, Ont compté tous les morts dont la chair nourricière Fut le festin des loups, sur le chemin suivi. Voici la proie humaine, offerte à leur délire, Vieillards, femmes, enfants, les faibles, autour d’eux Vautrés dans leur sommeil stupide, sans voir luire Les yeux des carnassiers en un cercle hideux. Les haches ont volé. Devant les corps inertes, Dans la pourpre qui bout et coule en noirs ruisseaux. Les meurtriers, fouillant les poitrines ouvertes, Mangent les coeurs tout vifs, arrachés par morceaux. Et tous, repus, souillés d’un sang qui fume encore, Parmi les os blanchis épars sur le sol nu, Aux blafardes lueurs de la nouvelle aurore, Marchent, silencieux, vers le but inconnu. Telle, de siècle en siècle incessamment errante, Sur la neige durcie et le désert glacé Ne laissant même pas sa trace indifférente, La tribu, sans espoir et sans rêve, a passé. Tels, les Fils de l’Exil, suivant le bord des fleuves Dont les vallons emplis traçaient le large cours, Sauvages conquérants des solitudes neuves, Ont avancé, souffert et pullulé toujours; Jusqu’à l’heure où, du sein des vapeurs méphitiques, Dont le rideau flottant se déchira soudain, Une terre, pareille aux demeures antiques, À leurs yeux éblouis fleurit comme un jardin. Devant eux s’étalait calme, immense et superbe, Comme un tapis changeant au pied des monts jeté, Un pays, vierge encore, où, mugissant dans l’herbe, Des vaches au poil blanc paissaient en liberté. Et sous les palmiers verts, parmi les fleurs nouvelles, Les étalons puissants, les cerfs aux pieds légers Et les troupeaux épars des fuyantes gazelles Écoutaient sans effroi les pas des étrangers. C’était là. Le Destin, dans l’aube qui se lève, Au terme de l’Exil ressuscitait pour eux, Comme un réveil tardif après un sombre rêve, Le vivant souvenir des siècles bienheureux. La Vie a rejailli de la source féconde, Et toute soif s’abreuve à son flot fortuné, Et le désert se peuple et toute chair abonde, Et l’homme pacifique est comme un nouveau-né. Il revoit le Soleil, l’immortelle Lumière, Et le ciel où, témoins des clémentes saisons, Des astres reconnus, à l’heure coutumière, Montent, comme autrefois, sur les vieux horizons. Et plus loin, par de la le sable monotone, Il voit irradier, comme un profond miroir, L’étincelante mer dont l’infini frissonne Quand le Soleil descend dans la rougeur du soir. Et le Ciel sans limite et la Nature immense, Les eaux, les bois, les monts, tout s’anime à ses yeux. Moins aveugle et moins sourd, un univers commence Où son coeur inquiet sent palpiter des Dieux. Ils naissent du chaos où s’ébauchaient leurs formes, Multiples et sans noms, l’un par l’autre engendrés; Et le reflet sanglant de leurs ombres énormes D’une terreur barbare emplit les temps sacrés. Ils parlent dans l’orage; ils pleurent dans l’averse. Leur bras libérateur darde et brandit l’éclair, Comme un glaive strident qui poursuit et transperce Les monstres nuageux accumulés dans l’air. Sur l’abîme éternel des eaux primordiales Nagent des Dieux prudents, tels que de grands poissons; D’infaillibles Esprits peuplent les nuits astrales; Des serpents inspirés sifflent dans les buissons. Puis, lorsque surgissant comme un roi, dans l’aurore, Le Soleil triomphal brille au firmament bleu, L’homme, les bras tendus, chante, contemple, adore La Majesté suprême et le plus ancien Dieu; Celui qui féconda la Vie universelle, L’ancêtre vénéré du jour propice et pur, Le guerrier lumineux dont le disque étincelle Comme un bouclier d’or suspendu dans l’azur; Et celui qui parfois, formidable et néfaste, Immobile au ciel fauve et morne de l’Été, Flétrit, dévore, embrase, et du désert plus vaste Fait, jusqu’aux profondeurs, flamber l’immensité. Mais quand l’homme, éveillant l’éternelle Nature, Ses formes, ses couleurs, ses clartés et ses voix, Fut seul devant les Dieux, fils de son âme obscure, Il tressaillit d’angoisse et supplia ses Rois. Alors, ô Souverains! les taureaux et les chèvres D’un sang expiatoire ont inondé le sol; Et l’hymne évocateur, en s’échappant des lèvres, Comme un aiglon divin tenta son premier vol. Idoles de granit, simulacres de pierre, Bétyles, Pieux sacrés, Astres du ciel serein, Vers vous, avec l’offrande, a monté la prière, Et la graisse a fumé sur les autels d’airain. Les siècles ont passé; les races successives Ont bâti des palais, des tours et des cités Et des temples jaloux, dont les parois massives Aux profanes regards cachaient les Dieux sculptés. Celui qui féconda la Vie universelle, L’ancêtre vénéré du jour propice et pur, Le guerrier lumineux dont le disque étincelle Comme un bouclier d’or suspendu dans l’azur; Et celui qui parfois, formidable et néfaste, Immobile au ciel fauve et morne de l’Été, Flétrit, dévore, embrase, et du désert plus vaste Fait, jusqu’aux profondeurs, flamber l’immensité. Mais quand l’homme, éveillant l’éternelle Nature, Ses formes, ses couleurs, ses clartés et ses voix, Fut seul devant les Dieux, fils de son âme obscure, Il tressaillit d’angoisse et supplia ses Rois. Alors, ô Souverains! les taureaux et les chèvres D’un sang expiatoire ont inondé le sol; Et l’hymne évocateur, en s’échappant des lèvres, Comme un aiglon divin tenta son premier vol. Idoles de granit, simulacres de pierre, Bétyles, Pieux sacrés, Astres du ciel serein, Vers vous, avec l’offrande, a monté la prière, Et la graisse a fumé sur les autels d’airain. Les siècles ont passé; les races successives Ont bâti des palais, des tours et des cités Et des temples jaloux, dont les parois massives Aux profanes regards cachaient les Dieux sculptés. BABEL-ASSOUR. Incantation Khaldéenne -Contre Les Sept. Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! Ils sont sept Dieux mauvais, irrités et farouches, Qui rôdent dans l’abîme et dessèchent la mer. Ils sont le résidu des eaux; le vent amer S’amasse, tourbillonne et mugit dans leurs bouches; Eux, les Dévastateurs, pourvoyeurs des tombeaux, Qui rongent la moelle et les chairs en lambeaux Des mourants convulsifs arrachés à leurs couches. Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! Ils sont sept, fils d’Allât, dont l’infaillible geste Est comme un dard aigu dans la peau du dormeur. Ils corrodent les reins et gonflent la tumeur; Le tremblement de terre est leur marche funeste. Ils volent sur le toit, tordent leurs noeuds rampants Sous la porte fermée, ainsi que des serpents; Tout à la fois poison, fièvre, incendie et peste. Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! Les Sept, n’engendrant point, ni mâles ni femelles, Paralysent la femme en énervant l’époux. La mère, au nouveau-né bercé sur ses genoux, Offre un lait qui s’aigrit dans ses flasques mamelles. Ce sont eux qui, repus de larmes et de sang, Boivent encor sans soif et vont épaississant La bile jaune au fond des inertes prunelles. Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! Les Sept! Conjurez-les, Esprit d’Istar guerrière, Esprit de Kin, Esprits de Bel et de Ningal, Esprit des Profondeurs, qui, d’un souffle inégal, Sur la face du vide as semé la poussière! Qu’ils n’aient plus de refuge au temple de Satir! Et que l’homme sauvé les regarde sortir, L’homme, fils de son Dieu, béni dans sa prière! Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! Les Sept, fantômes vains, par l’ancienne embrasure, Sous mon toit protégé ne pénétreront point. S’ils attaquent ma main, que de leur propre poing Rejaillisse contre eux le sang de leur blessure! Que leur corps soit frappé, s’ils ont frappé mon corps! Qu’ils soient anéantis, les Sept, mangeurs des morts, Les Sept, exterminés par leur propre morsure! Souviens-toi des Démons méchants, Esprit des cieux! Esprit de l’Univers, souviens-toi des sept Dieux! La Lamentation D'Istar. «.... Et on rapporte que, la nuit de sa mort, toutes les idoles des différentes contrées de la terre se réunirent dans le temple de Babylone, auprès de la grande statue d’or, qui est celle du Soleil ..... Elle se mit à faire l’oraison funèbre de Tammuz et à raconter ce qui lui était arrivé; toutes les idoles pleurèrent et gémirent pendant toute cette nuit, et au matin, elles s’envolèrent et retournèrent à leurs temples, dans les différentes contrées de la terre... Agriculture nabatéenne, d’après Moïse Maïmonide, Moré Nébouchim, III, 29. Cf. F. LENORMANT, Les premières civilisations, T. II, p. 97. I Le vent souffle. Pareille à l’ombre initiale, La nuit sur Babilou, sur la Cité royale, Sur les palais muets et les jardins sacrés, Arrondissait sa voûte où les astres serrés, Dans la course du vent qui chassait les nuages, Comme des flots poussés contre de noirs rivages, Luisaient par intervalle et s’éteignaient encor. Seul, dans le ciel sinistre ouvrant sa corne d’or, Sin, déchirant la mer opaque des nuées, Blanchissait, par instants, leurs masses refluées. Et dans la profondeur, tels que des spectres lourds, Blêmissaient vaguement des escaliers de tours, De rigides parois, des temples dont la cime Montait et se perdait dans le nocturne abîme. Le Fleuve antique, au loin, parmi de grands roseaux, Sur les sables obscurs roulait ses mornes eaux, Où nageaient, charriés du fond du désert sombre, Des troncs de palmiers morts, entre-choqués dans l’ombre. Les lions prisonniers dans les parcs en gradins Erraient; et par éclats, leurs grondements soudains, Prolongés en échos de terrasse en terrasse, Emplissaient l’air troublé d’une rumeur vorace. Parfois, rauque, étranglé, farouche, épouvanté, Un râle se mêlait au bruit d’un corps jeté: Quelque captif, lancé par-dessus la clôture Aux fauves inquiets qui flairaient leur pâture. Le silence creusait le gouffre de la nuit; Et sous le ciel aveugle où nul astre ne luit, En rafales, le vent, venu des solitudes, Parmi les arbres durs et les feuillages rudes, Tumultueusement soufflait, depuis le soir. Et les hauts monuments dressant un faîte noir, Les temples colossaux construits depuis vingt nères, Accrochant tour à tour quelques reflets lunaires Aux livides rondeurs de leurs dômes cuivrés,... Dans la mouvante nuit étageaient par degrés L’amas pyramidal de leurs chambres sublimes. Mais seul, comme un sommet dominant d’autres cimes. Le temple de Samas, au long de ses parois, Par les grilles de bronze et sous les seuils étroits, Laissait, du sanctuaire où le Soleil habite, Filtrer des jets de flamme et de clarté subite, Où surgissaient en blocs monstrueux et confus Des simulacres d’or sur d’innombrables fûts, Des Dieux armés de dards, foulant des bêtes mortes, Des formes de taureaux barrant de larges portes Et de grands bas-reliefs où, dans leurs becs aigus, Des vautours emportaient des têtes de vaincus. Et les plus vieux palmiers tremblaient. La violence Du vent s’exaspérant dans le vaste silence, Ainsi que des fétus, les courbait jusqu’au sol. Les nocturnes oiseaux, chavirés dans leur vol, Retombaient lourdement avec des bruits funèbres; Et tigres et lions, rasés dans les ténèbres, D’un souffle de terreur emplissaient leur prison. Mais voici que soudain, du fond de l’horizon Immense, déchirant la nuit du ciel antique D’un grondement d’orage et d’un cri fatidique, Une voix qui hurlait dans la foudre et le vent Répéta par trois fois: -Douzi n’est plus vivant! Il est mort! Il est mort, le Dieu Fils de la Vie! Pleurez sur le Dieu jeune, ô Dieux que je convie! Pleurez, Dieux des pays! ô Dieux du monde entier, Pleurez! Et désertant les monts, le temple altier, La caverne, la crypte ou les eaux éternelles, Venez! Précipitez vos foules fraternelles Et prolongez les pleurs et le gémissement Près du lit funéraire où gît l’Unique Amant! - Et dans un tourbillon, la plainte solitaire Courut, plus lamentable, aux bornes de la terre, Dépassa la tempête, épouvanta les cieux Et troubla le repos et le sommeil des Dieux. Et les temples lointains, quand les Seigneurs gémirent, De la base au sommet chancelèrent, frémirent, Comme des monts fendus par de sourds tremblements, Tandis que furieux, hors des portails fumants Et des murs crevassés par de brusques secousses, Dans un cercle d’éclairs, noyés de vapeurs rousses, Les Dieux de pierre et d’or se levaient tout à coup. Ils venaient. L’Univers, d’un bout à l’autre bout, Oscillait de terreur au bruit de leur passage; Et la Lune voila d’effroi, comme un présage, Sa corne intermittente au firmament sanglant. Ils venaient par le ciel, d’un vol rapide ou lent, Par les chemins obscurs qui s’ouvraient dans les nues, Par l’abîme coupé de routes inconnues, Par les déserts muets où leurs pas étouffés Se croisaient au hasard sur les sables chauffés, Par les gorges, les pics et les forêts lugubres, Par les roseaux brisés des marais insalubres, Par la mer convulsive où leurs barques d’airain D’une écume éclatante ourlaient le flot marin. Ils venaient, ceux pour qui les Patésis antiques Construisaient dans Akkad des demeures de briques, Les Maîtres de Soumer, les Dieux de Zirpourla, Dimmer et Moulkit-lal et tous ceux qu’assembla Le fidèle Pasteur au temple des Cinquante; Nin-ghirsou, le Héros valeureux qui fréquente Sur un vaisseau marin les eaux de Kasourra. Et la juste Bagas que le Ciel engendra, Et Nina souveraine et Dame de la terre, Et Nin-Kis, brandissant le sceptre héréditaire. Enchevêtrant leurs noeuds tordus par l’ouragan, Des serpents noirs, taillés en pierre de Magan, Rampaient dans un sillon de flamme et de fumée; Et voici qu’avec eux, nombreux comme une armée, Les Dieux de Babilou, mêlés aux Dieux d’Assour, Vers le Temple aperçu se hâtaient à leur tour. Le premier, traversant le ciel des Sept Planètes, Sur les vents assemblés aux ailes toujours prêtes, Anou, tel qu’un vieux chef pour qui s’ouvrent les rangs, Passait; et les Soleils et les Astres errants S’écartaient devant lui comme un peuple d’esclaves. Bel, Maître des Pays, Père et Seigneur des Braves, Ebranlait en marchant la Montagne du Nord, Franchissait le sommet d’un pied terrible et fort Et de son front, armé de six paires de cornes, Fendait comme un taureau l’immensité sans bornes, Tandis: que, plein de hâte, avec de grands sanglots, Ea nageait dans l’ombre et déchirait les flots De son ventre écaillé qu’un torse humain domine. Précédé par la peur, suivi par la famine, Nirgal, le combattant, bondit comme un guerrier, Prend sa masse, secoue à son bras meurtrier Un monstre agonisant aux griffes acérées, Et son pas, qui résonne au-dessus des contrées, Roule, comme un tonnerre, au mois ardent du Feu. Mardouk, tel qu’un lion, se dresse, et du milieu De la chambre splendide où sa vigueur repose, S’élance, casque au front, brise la porte close, Saisit son arc, étreint, sous le bouclier clair, Son glaive tournoyant comme un vivant éclair, Pointe sa lance, part et s’engouffre dans l’ombre. Et la foule des Dieux hors des temples sans nombre Bouillonnait; et des cris, des pleurs, des bruits de char S’élevaient sur Larsam et montaient de Sippar. D’Ourouk à Ninouâ, de Nipour aux enceintes De Borsippa, des murs vêtus de briques peintes Aux dômes indécis de cèdre et de métal, Une immense clameur troubla le sol natal, A l’heure où, désertant les sphères éternelles, Assour au coeur du Disque ouvrit ses larges ailes. Et, comme un long cortège en deuil, de toutes parts, Les yeux brûlés de pleurs et les cheveux épars, De leurs ongles aigus lacérant leurs poitrines, Volaient, derrière lui, les épouses divines, Belit et Damkina, la molle Zarpanit Qui presse de la main son ventre de granit, Et Goula sidérale et les Esprits d’étoiles, Et la funèbre Allât qui couvre de ses voiles Le Pays sans retour où descendent les morts. Puis, confus, bousculés et mêlant leurs essors, Dans le vent plus rapide erraient les vieux Génies, Les monstres au front d’homme, aux quatre ailes unies, Les grands taureaux mitres dont la barbe en rouleaux Sur un poitrail massif ruisselle en vastes flots; Et ceux qui, présentant le fruit et la corbeille, Gardiens du songe heureux, protecteurs de la veille, Avec un regard d’aigle ont un bec carnassier. Et tout cela, grands Dieux, Monstres, bétail grossier Dressé, depuis les temps, au seuil des portes lourdes, Pêle-mêle emporté, joignait ses rumeurs sourdes Au tumulte des vents sur l’antique univers, Et loin du sol choisi, loin des temples ouverts, Sans fin vers Babilou fuyait dans la tempête. Comme un appel vibrant qu’un long écho répète, La Voix pleurait toujours dans le ciel assombri, Et, plus désespéré, l’interminable cri Allait s’élargissant jusqu’aux confins du monde, Aux bords occidentaux où la mer furibonde Qui se gonfle, se creuse et s’ouvre comme un trou, Entraîne en les brisant les barques d’Aq’harrou. Les lamentations sans trêves et sauvages S’enflaient; et les flots noirs hurlaient, et les rivages A la clameur d’Arvad unissaient tour à tour La clameur de Zidôn et la clameur de Zour. Et tous les Baalim et tous les vieux Bétyles Abandonnaient les ports, les cités et les îles, Tous, Melqarth nautonier, géant, taillé d’un bloc, Et Baal-Libanon avec Baal-Moloch Qu’une rouge fournaise emplit jusqu’à la bouche, Baal-Zeboub, porté sur des ailes de mouche, Et Reseph lumineux que suit Baal-Phégor. Puis Eschmoun guérisseur dont la main tient encor Le serpent médical, conduit les sept Kabires; Et dans l’ombre, à travers les flots, loin des navires, Sur des mâts arrachés et des avants rompus, Nagent en grimaçant les Patèques trapus. Le bruit répercuté grandit et suit les côtes, Et des golfes d’azur, ceints de murailles hautes, De Qarath-Hadaschath répond le cri fatal Que pousse, en s’éveillant, Tanith Pené-Baal. Elle part; sur ses pas Baal-Hammon s’élance; Et la mer déchaînée accroît sa violence, Les emporte, les roule et les mêle à la fois Au tumulte des Dieux qu’épouvantait la Voix. Et voilà que passaient, comme en des chars de guerre, Les Dieux barbares, durs, sanglants, nourris naguère De chair d’homme, fumant sur des autels d’airain. De leurs manteaux, gonflés par un galop sans frein, Ruisselait, chaude encor, la pourpre des victimes. Dieux de Gazza, Seigneurs des villes maritimes, Kemosch, Dieu de Moab, Hadad, de Dammeseq. Et tous ceux devant qui, sur un lit de bois sec, Dans la fumée ardente et les langues de flammes, Se tordent en hurlant des enfants et des femmes; Et ceux que réjouit, autour des pieux lascifs, L’indécise beauté des danseurs convulsifs; A qui sur les hauts-lieux plaît le baiser des mâles, Et, sous les myrtes verts, les sanglots et les râles Et les sueurs d’amour, au long des membres nus. Le désert se soulève, et des monts inconnus, Des gorges de Thémoud, des pics de Nabatène Monte en un tourbillon, dans la nuit incertaine, Le peuple informe et noir des Dieux du grand Désert. Les bornes de basalte et le Rocher couvert De bijoux consacrés sur des robes royales, Heurtent leurs angles durs aux pierres sidérales. Ils s’ébranlent, pareils aux blocs monumentaux Qu’un tremblement de terre arrache aux piédestaux; Et le vent qui les chasse en sa fuite éperdue, Comme une grêle énorme, à travers l’étendue, Avec de sourds fracas, de formidables chocs Et de brusques éclairs sur la noirceur des rocs, Amasse et précipite une averse de pierres. Et le vent redoublait; et les ombres dernières Des Bétyles épais s’effaçaient vers le Nord, Où rugissait l’Esprit au temple du Dieu mort. Mais quand la multitude infrangible et poudreuse Tout entière eut sombré dans la nuit ténébreuse, Voici qu’à l’horizon sinistre et décharné, Dressant son faîte rouge, abrupt, illuminé D’éclairs vertigineux et de lueurs de cuivre, Où de vagues Esprits ailés semblaient poursuivre L’invisible Jaloux que le mont déroba, Comme un bûcher, soudain le Sinaï flamba. Et voici qu’au-dessus des sommets de porphyre, Sous un ciel de cristal que la foudre déchire, Quatre grands Keroubim planaient. Leurs ailes d’or S’unissaient deux par deux dans un unique essor. Une clarté tombait de leurs quadruples faces, Et, de tous les côtés, tournoyaient sur leurs traces Quatre cercles vivants où palpitaient des yeux. Et dans un vol égal les Êtres radieux Soulevaient et voilaient sous une tente énorme Un trône de saphir où siégeait une forme Terrible, inaperçue, à la barbe de feu, Comme un vieillard farouche avec l’aspect d’un Dieu. Le Sinaï rugueux tressaillit d’épouvante; Et ce fut dans le ciel comme une ombre vivante, Quand, parmi les éclairs, le tonnerre et les vents, Le Tabernacle obscur gonfla ses plis mouvants Et quand, environné d’horreur et de mystère, Vêtu d’ombre jalouse, Iahvé solitaire Aux bras des Keroubim s’enfonça dans la nuit. Des Dieux, encor des Dieux dont la horde poursuit D’autres Dieux inconnus que les temples vomissent. Tramant le flot verdi de ses eaux qui blêmissent, Le vieux Nil paternel réveille ses ibis; Et le glapissement des rauques Anubis, Comme un clairon funèbre, au fond des nécropoles Et des palais divins, va troubler les Idoles. Les verrous sont rompus; sur de hauts escaliers De gigantesques Dieux se pressent par milliers. Comme de grands oiseaux s’abattant sur les chaumes. Leur innombrable foule envahit tous les Nomes, D’Abou jusqu’à Saï, d’Ouas à Mannower. Tel qu’un fauve guerrier, Set tend son arc de fer, Et s’écrie, et joyeux d’ouvrir une autre tombe, Annonce que là-bas un Dieu nouveau succombe. Dans la tempête, au loin, mugissent les Hapis; Les monstres anxieux et les Sphinx accroupis Ainsi que des gardiens devant de lourds pylônes, Les Animaux sacrés, parmi les sables jaunes, Découpent vaguement des profils léonins; Et d’autres, abaissant sur des corps féminins Des mufles élargis, coiffés de doubles plumes, S’effacent tout à coup dans l’océan des brumes Que le Fleuve soulève au travers de Mousri. Ammon-Râ flamboyant, traîné dans la bari Par deux chacals, suivi de noirs cynocéphales, Apparaît un instant et fuit dans les rafales. Pthah, tel qu’une momie, et Khem générateur Et le morne Osiris traversent la hauteur Du Ciel solaire, où passe, en troupes incertaines, La plaintive tribu des Déesses lointaines. Telle hurlait la Voix; tels des quatre côtés Du monde s’élançaient les Dieux épouvantés. Là-bas, vers Babilou dont la masse agrandie Croissait et s’empourprait de reflets d’incendie. Solitaire, au milieu, comme un sommet fumant, S’ouvrait la Pyramide où reposait l’Amant. A l’entour, se ruant au lieu des funérailles, Les Esprits assiégeaient la rampe et les murailles; Et les portes roulaient; et dans la profondeur Immobile, Samas éteignait sa splendeur. Et haletants, foulés au seuil du Sanctuaire, Mêlant un cri suprême à l’appel mortuaire, Pleins d’angoisse, effarés, loin de leur ciel vermeil. Tous les Dieux s’engouffraient au Temple du Soleil. II Et quand la séculaire et céleste Demeure Eut englouti les Dieux dans l’ombre intérieure, Quand sur les panneaux d’or des portails refermés Les peaux eurent tendu leurs plis accoutumés, Quand la foule divine, envahissant l’enceinte. Se fut rangée autour, près de la noire plinthe, Le Lieu de la Splendeur et de la Majesté Apparut presque obscur et comme inhabité. Pareille aux flancs creusés d’une barque profonde. Recouverte d’émail fondu, la voûte ronde Brillante de clous d’or, toute peinte d’azur. Avait l’aspect du ciel inaltérable et pur. Des poutres de palmier tombaient de légers voiles, Brodés de fils d’argent, où tremblaient des Étoiles, Des disques, des croissants, des astres radieux, Des symboles secrets et les nombres des Dieux. Cachant l’épais bitume avec l’argile grise, Au faite des parois se déroulait la frise D’émail multicolore et de carreaux vernis, Où, symétriquement, sur les côtés unis, De rangs superposés couvrant les quatre faces, Sur un fond d’un blanc cru fleurissaient des rosaces, Des lotus bleus, des fruits jaunes, des arbres verts Et la plante sacrée aux boutons entr’ouverts. Plus bas, se prolongeaient jusqu’au bord des portiques Des luttes d’animaux et des combats mythiques, Où des héros géants, peints d’ardent vermillon, Perçaient de chaque main la gueule d’un lion. Plus bas encor, devant l’autel des Dieux sublimes, Le Sacrificateur égorgeait des victimes, Et le Prêtre debout, d’un geste consacré, Conduisait l’Adorant vers le trône carré Où siégeait, revêtu de la tunique à franges, Un Être au double front ceint de bornes étranges. Sous la frise éclatante alternaient sur le mur Des lamelles d’argent et des plaques d’or pur, Et par place, enchâssés dans le bronze ou l’ivoire. Des morceaux de lapis et de sardonyx noire. Au fond du Sanctuaire, en un retrait sculpté, Plein d’ombre, de silence et d’immobilité, Sur un grand piédestal se dressait la statue Du Soleil, seule, énorme, entièrement vêtue De roides robes d’or, de perles, de joyaux, De bracelets en croix et de colliers royaux. Mais le Disque éternel pâlissait sur sa tête; Et le Dieu, comme en deuil de sa splendeur secrète, De lui-même éteignait son propre flamboiement. Des pleurs nouveaux noyaient ses yeux de diamant, Et la stupeur commune et l’angoisse divine De sanglots inconnus déchiraient sa poitrine. Car il a vu dresser sur trois degrés, ce soir, Au milieu de l’enceinte un lit de cyprès noir, Funéraire, tendu de pourpres violettes, Et s’allumer la myrrhe au fond des cassolettes. Il a vu, gémissant et le pleurant en vain, Un cortège hâtif porter l’Epoux divin, Et s’arrêter, sortant des humides ténèbres, Au chevet du Dieu mort, les Deux Poissons funèbres. Il gît, le Dieu muet, le Rejeton choisi, Le Printanier, l’Amant, le bien aimé Douzi, Fauché dès son matin comme une fleur dans l’herbe, Le Fils mystérieux dont la beauté superbe Rayonnait sur la vie et l’enivrait d’amour. Il gît; ses yeux sont clos; son corps au beau contour Tel qu’un marbre rigide éclate sur la couche. La pâleur a flétri les roses de sa bouche; De son front sans bandeau pendent ses cheveux bruns; En flots calamistrés, luisante de parfums, Frissonne et s’élargit sa barbe juvénile Sur la froide blancheur de son torse immobile; Au bord du lit étroit retombe un bras glacé Près des vases de terre et du glaive émoussé; Et le sang généreux, le sang du Dieu s’épanche, Jaillit du flanc ouvert et de la cuisse blanche, Inonde les genoux, coule en filets pourprés Et d’un tiède ruisseau baigne les pieds sacrés. O deuil! les Dieux hagards s’agitent et se lèvent. Ils frémissent; leurs yeux pleurent; leurs cris s’achèvent En de longs hurlements. De lamentables mains Se tendent vers la couche, et des bras surhumains, Violents, lacérés, tordus, criblés d’entailles, D’une sanglante pluie aspergent les murailles. Les Dieux, ivres d’horreur, s’élancent. Mais voilà Que surgit devant eux, près du lit qui trembla, Istar, la Mère auguste et l’Epouse immortelle, Qui, d’un geste irrité les repoussant loin d’elle, Protège encor Douzi de son voile étendu. C’est Elle! Elle a versé sur son époux perdu, Avec ses pleurs jaloux, le flot des aromates. Elle a sur la chair pâle et sur les lèvres mates Collé sa bouche avide et ses baisers ardents. Et rien n’a répondu. Nul souffle, entre les dents, A son dernier sanglot n’a mélangé d’haleine. Le cadavre adoré, sur les tapis de laine, Est comme un bloc d’albâtre et n’a pas tressailli. Et la Déesse, encor rouge du sang jailli, Presse le Dieu glacé d’une suprême étreinte. Mais de soudaines voix ont répété sa plainte, Comme un écho prochain, dans le temple obscurci: Les voix des mornes Soeurs, celles qui vont aussi Appelant et cherchant le Fils de leurs entrailles, Et qui, le sein meurtri, mènent les funérailles De l’Epoux disparu, frappé du coup fatal, Astoreth qui réveille Adoni dans Gébal, Et la féconde Isis qui recueille et sillonne De ses larmes sans fin le coffre et la colonne Où, comme en un vaisseau, sur l’abîme ont roulé Les membres refroidis d’Osiris mutilé. Istar entend. Le corps des célestes Pleureuses Sur les degrés s’affaisse en poses douloureuses, Et le double sanglot de leur commun regret Au coeur de la Déesse est comme un double trait. La passion la brûle et la fureur l’égaré. Son manteau d’or tissé l’accable; sa tiare, Où l’Étoile du soir s’incruste et resplendit, Tombe et sur le pavé par trois fois rebondit. Rompant les noeuds croisés de son écharpe étroite. Sous ses doigts convulsifs, la tunique où miroite Le pectoral i)rodé se fend du haut en bas. Les bracelets massifs en glissant de ses bras Et les colliers rompus, pesants comme des chaînes, Sur le sol, à ses pieds, traînent leurs splendeurs vaines. Noirs comme un ciel d’hiver, ses lugubres cheveux D’une lourde nuée ombrent ses reins nerveux; Un tragique frisson, des seins aux pointes dures Jusqu’au ventre altéré de divines luxures, Court, ainsi qu’un grand vent sur un lac irrité. Et dans sa formidable et fière nudité, Au centre illuminé de la vaste Demeure, Istar devant les Dieux paraît, regarde et pleure. Elle ouvre, comme un pâtre aux boeufs pressés au seuil, La porte de sa bouche aux paroles de deuil, Et laisse se gonfler et mugir comme un fleuve Le flot désespéré de sa douleur de veuve: -Hélas pour mon Époux, tombé sans défenseur! Hélas! Hélas pour moi, son Épouse et sa Soeur! Hélas, ô Rejeton, Fils Unique, ô Victime, Premier-né qu’engendra l’Esprit du grand Abîme! Hélas! la mort précoce a clos ton oeil chéri, O Nourrisson divin dont la lèvre a tari Ma féconde mamelle, aux jours de ton enfance! L’hivernal sanglier de sa rude défense T’a percé, comme un chien dans le désert des bois;. Et voici qu’a nouveau j’entends, comme autrefois. Les lamentations monter dans l’air sonore. Silence, ô Dieux! Silence, ô durs Pasteurs qu’honore Le troupeau gémissant des hommes! ô Soleils, Étoiles, Rayons clairs, ô Sept Astres vermeils Qui voguiez avec moi dans le ciel planétaire, Éteignez-vous! O Vents qui desséchez la terre De votre gueule en feu d’où sort un tourbillon, Courez, vents du Midi, vents du Septentrion, Vents qui dans les marais ridez les eaux putrides, Soufflez sur l’univers, Esprits des Vents arides! Vous ne hennirez plus, ô chevaux attelés! Comme à l’heure où, livrant vos crins échevelés Aux frissons belliqueux des anciennes victoires, Vers le ciel des combats, rayé de flèches noires, Loin des temples d'Assour vous emportiez mon char. Et vous, Lions puissants, dont le pied nu d’Istar Foulait le dos robuste et la noble crinière, Puisque les pleurs tombés des yeux de la Guerrière Ont coulé longuement sur vos mufles poilus. Lions, gardiens d’Istar, vous ne rugirez plus! Mais vous, Dieux étrangers, Dieux inconnus, Dieux frères. Dieux qui pleurez Douzi dans les nuits funéraires, Cortège inattendu des Dieux, écoutez-moi! Malheur! Malheur! O Soir lamentable! L’effroi A dévoré la chair de l’immortelle Amante Et brisé le rempart de mon âme où fermente, Comme en un cellier creux, le vin de ma douleur. Mon coeur s’est abreuvé dans le puits du malheur; Le vase est en morceaux et l’outre m’est ravie Où bouillonnait la source antique de la Vie. Dans l’Aral ténébreux, dans la Maison des morts, Les Eaux de pestilence ont inondé mon corps. Mes lèvres oublieront les baisers d’autres lèvres, Et mes bras desséchés, brûlés de vaines fièvres, Mes bras où j’enfermais l’amour universel, La volupté du monde et les ardeurs du Ciel, Mes bras ne presseront contre mes seins avides Que des monstres sans forme et des spectres livides. Aveugle, ceint d’un mur de fer, sans horizon, L’Abîme inférieur m’ouvrira sa prison; Et j’entrerai, traînant, comme une esclave errante, L’inutile fardeau de ma beauté mourante. Car les mois réguliers ont déjà, dans leur cours, Ramené l’heure triste et les funestes jours Où j’ai cherché Douzi dans la blême étendue Du Pays sans retour où je suis descendue. Hélas! le souvenir, tel qu’une vaste mer Qui déferle et mugit, gronde en mon coeur amer. Je regarde émerger de l’ombre primitive L’univers ébloui de ma splendeur native. Je revois s’élancer sur les flots éclatants, Solitaire et pensif, l’Esprit des premiers temps, Et croître et flamboyer, dans le ciel de mon Père, La face aux rayons d’or de mon Astre prospère, Lorsque sur Babilou la nuit obscurcissait Le fuyant crépuscule où Samas palissait. Palmier, qui, verdissant parmi les fleurs divines, Jusqu’au fond de l’Abîme étendais tes racines, Salut! Mon bien-aimé, le front sur mon genou, Dormait sous ton feuillage au jardin d’Éridou. Là, comme une forêt, ton auguste ramure Abritait au milieu ma couche immense et pure, Où, loin des yeux humains et des pieds étrangers, Plus doux que l’huile épaisse et les fruits des vergers. Le Fils de mon amour buvait les Eaux fécondes. Douzi! Douzi! le Sort a desséché les ondes, Et l’hiver meurtrier ouvrit devant tes pas La porte du Pays d’où l’on ne revient pas. Allât, ma soeur jalouse, a tiré la barrière De l’enceinte immuable où s’éteint la lumière. Le gouffre t’engloutit et la nuit t’aveugla Au seuil de la Maison qu’habitait Irqalla, Où, tels que des oiseaux vêtus d’immondes plumes, Tous les morts, abreuvés de fétides écumes, Mâchent la boue infecte et les fangeux limons; Où le sable enflammé corrode les poumons; Où sans trêve, pareil à l’ouragan funeste, Un vent empoisonné souffle en semant la Peste. Comme une louve errante au fond des bois déserts Cherche le loup blessé, court et remplit les airs Et les halliers sanglants d’un hurlement sauvage, Telle j’épouvantais du cri de mon veuvage L’horizon de la terre et l’horizon des cieux. Tel, plus ardent encore, en mon coeur anxieux, Brûlait le vain bûcher de mon amour terrible. Telle la volupté farouche, inextinguible, Malgré le deuil nouveau, mordait mes flancs sacrés. Et j’aspirais au loin dans les vents altérés, Comme un acre parfum, l’exhalaison des mâles; Et j’écoutais hennir et répondre aux cavales Les étalons cabrés qui, s’avançant par bonds, Battaient l’espace heureux de leurs pieds vagabonds. L’universel désir, l’insatiable ivresse Rongeaient mon coeur céleste et ma chair de Déesse. Lasse enfin d’évoquer l'inoublié Douzi, J’allai flairant ma proie et mes bras ont saisi, Fantômes mensongers de sa forme incertaine, De terrestres amants que poursuivait ma haine. Des ongles et du bec, un aigle ensorcelé A scellé son amour sur mon corps étoile. Mais le vent a vanné les plumes de ses ailes, Ses ongles par morceaux et son bec en parcelles. Sept par sept, j’arrachai les griffes et les dents D’un lion, terrassé sous mes pieds imprudents. J’ai dompté, par un piège et par des maléfices, Le cheval de combat, le cheval aux poils lisses, L’étalon vigoureux, dont le rigide assaut D’un rude accouplement m’éveillait en sursaut, Hurlante et polluée, et jamais satisfaite. Mais j’ai rompu sa force et j’ai courbé sa tête Par la course, la faim, le breuvage et le fouet. Le berger des troupeaux, l’enfant qui dénouait, En m’offrant ses brebis, ma ceinture éclatante, Le pâtre émasculé s’est enfui de ma tente Comme un cerf aux abois hâtant ses bonds fiévreux, Poursuivi par ses chiens et dévoré par eux. Ainsi, d’un vil cortège à la piste suivie, Pareille à la femelle encore inassouvie, O Dieux! je languissais loin du Fils bien aimé, Quand je tournai mon oeil vers le Héros armé. Vers l’amour d’Iztoubar j’ai levé ma paupière, Vers l’amour d’Iztoubar j’ai crié ma prière: -Sous le voile écarté de mes cheveux flottants, Tu cueilleras les fleurs de mes seins palpitants. Viens! Je suis ton épouse, Iztoubar! Et toi-même, Vainqueur, vêtu de pourpre avec le diadème, Monte et sois mon époux. Le char aux essieux d’or, Aux coursiers emportés dans un splendide essor, Te conduira, joyeux, par la porte odorante, Vers ma maison de cèdre et ma couche enivrante. Et je serai ta vigne, et, parmi les coussins, J’égrènerai pour toi mes grappes de raisins, Tandis que, parfumant le frais pavé des salles, Ta servante à genoux déliera tes sandales. Viens! Mes chambres d’argent, mes palais trop étroits, Seront tes réservoirs pour les tributs des rois. Tes grands taureaux au joug courberont leur front large; Le mulet de lui-même acceptera sa charge; Tes brebis, sans relâche offertes aux béliers, Dans ton royal bercail s’accroîtront par milliers Et de doubles agneaux peupleront tes étables. J’ai dit. Mais Iztoubar, aux armes redoutables, De mon visage en pleurs a détourné son oeil; Et son pied dédaigneux n’a point foulé mon seuil, Et sa bouche a vomi contre ma face impure Tout le vomissement de la suprême injure: -Puisque l’aigle éperdu, l’étalon sans rival, Puisque l’enfant, meurtri par ton amour brutal, Puisque rien n’assouvit ta fureur ni ton âme, Moi, je n’entrerai point! Ta maison vide, ô femme! Sur les talons prudents de ma Divinité Ne refermera pas son portail empesté. Loin de tes rets trompeurs je fuirai, comme un fauve. L’air pesant et mortel que souffle ton alcôve. Ton lit voluptueux, -dont le pilier brillant, Comme un poignard aigu, transperce le Vaillant, - Est un antre caché sous un buisson d’épines. Le nocturne hibou niche dans ses ruines, Et la flamme sanglante, aux ondoyants reflets, Dévore jusqu’en bas le mur de ton palais. Arrière, Istar! ô toi plus lascive et plus vile Qu’une prostituée assise dans la ville, Qui, les genoux croisés, la corde autour du front, Silencieuse et peinte, attend ceux qui viendront. Ce fut alors, ô Dieux! quand l’insulte dernière, Telle qu’une cinglante et rapide lanière, Sur ma joue avilie eut creusé son sillon; Quand plongeant dans mon coeur, comme un dur aiguillon Qui tremble dans la plaie et l’augmente et l’irrite, L’implacable mépris de ma beauté proscrite, Au carrefour d’Ourouk Iztoubar fut entré; Quand d’un fer triomphant le Héros eut châtré Le Taureau, mon vengeur, et vers ma face pâle Jeté la peau rugueuse et la force du Mâle; Alors, loin du ciel pur, vers le morne séjour Où m’attendait l’Epoux qu’évoquait mon amour, J’ai tourné mon espoir et j’ai voulu descendre. Ouvrez-vous pour Istar, noirs chemins, dont la cendre Couvre en tourbillonnant le pavé sépulcral! Et toi, sombre Gardien des portes de l’Aral, Geôlier du seuil farouche et de l’exil barbare, Fais glisser devant moi les verrous et la barre; Sinon, forçant le mur, j’arracherai ses clous, Et les morts affranchis, semblables à des loups, Par la brèche échappés des lugubres royaumes, Au peuple des vivants mêleront leurs fantômes. Je t’implore, ô Maîtresse! Allât! Reine des Dieux! Fuyant la terre sourde et le ciel odieux, Je viens vers toi. Ma chair sera ma nourriture, Et je boirai le sang de ma propre blessure, Dans la fangeuse horreur des gouffres meurtriers. Je me lamenterai sur les pâles guerriers Dont mon épieu massif brisa les forteresses; Sur les vierges en deuil, voilant de longues tresses Un front que nul époux n’a jamais profané; Et, coulant plus amer sur le beau Nouveau-né, L’unique Rejeton, fauché dès son aurore Comme un frêle arbrisseau dont la fleur vient d’éclore, Le torrent de mes pleurs débordera l’Enfer! Et ma soeur répondit: -Gardien du seuil de fer, Quelle voix a troublé la torpeur souterraine? La colère d’Istar est comme la gangrène Qui ronge ma poitrine et dévore mes reins. Sa fureur est un mal contagieux. Je crains Les Dieux supérieurs; je suis l’herbe coupée Sous la luisante faux que tient leur main crispée. Je suis le brin flétri sous les rameaux en fleur. Fais rouler le portail sur les gonds du Malheur: Selon l’usage ancien, par la blême avenue Qu’elle entre en se courbant méconnaissable et nue! De l’humide plafond, des murs fuligineux, Des serpents qui tombaient m’enlaçaient dans leurs noeuds. J’entrai. Mais je sentis, dès le premier passage, La main du noir Gardien qui frôlait mon visage, S’abaissait, lacérant dans l’ombre, à mon côté, Les vêtements épars de ma Divinité, Et m’arrêtant devant les Sept Portes obscures, D’un geste impitoyable arrachait mes parures. Ma tiare éclatante et mon bandeau souillé Tombèrent brusquement de mon front dépouillé. Les rubis incrustés de mes pendants d’oreilles, Pleins de flamboiements clairs et de rougeurs pareilles Aux pourpres du matin sur les sommets neigeux, De leurs orbes sanglants trouaient le sol fangeux, Tandis que de mon cou s’égrenait sur les dalles La laiteuse blancheur de mes colliers d’opales. Puis ma robe frangée, aux larges plis soyeux, Et ma ceinture d’or où rayonnaient des yeux Et des pierres d’azur parmi des perles blanches Jusqu’à terre à leur tour glissèrent de mes hanches. Pareils à des serpents, mes bracelets tordus S’échappaient, un par un, de mes bras éperdus, Et les anneaux d’argent qui sonnaient sur ma jambe, Craquaient comme un bois sec dans un bûcher qui flambe. Mais plus proche, en passant, enfin j’apercevais L’immensité de l’ombre et du Pays mauvais, Déjà la morne Allât m’attendait dans son antre, Quand, près du dernier seuil, se fendit sur mon ventre L’invisible tissu qui voilait ma pudeur. O Palais de l’Aral! Antique profondeur, Funèbre sanctuaire où ma soeur infidèle M’abreuva d’amertume et m’enchaîna près d’Elle! O gouffre, où j’égarai mes pas irrésolus En appelant Douzi de mes cris superflus! Longs mois, où le taureau muet, sans force et lâche, Paissait une herbe rare en oubliant la vache; Où l’époux dédaigneux, inutile et glacé, Fuyait la froide épouse et le lit renversé; Où rien ne germait plus; où frémissait à peine, Au fond du coeur séché de la famille humaine, L’inerte souvenir des vieilles voluptés! Et la vie expirait. Les Dieux déshérités Pleuraient Istar captive et sa beauté perdue. Samas disparaissait; l’éclipse inattendue Déchirait dans la nuit la lune par morceaux, Et les Dieux inquiets, vers le Seigneur des Eaux Levant leurs yeux troublés, interrogeaient l’Ancêtre. Mais lui, l’antique Ea songeait: -Je ferai naître L’Esprit libérateur, le clair Ouddousnamir. J’enverrai vers Istar et la ferai sortir. Armé du nom des Dieux, va, Messager des femmes! Briser le mur épais et les portes infâmes. Va! Qu’Istar délivrée avec son Bien-aimé Remonte plus brillante au ciel accoutumé; Qu’Istar épuise l’outre éternelle et s’enivre Des eaux de renaissance et des eaux qui font vivre, Et qu’Allât, prosternant son front humilié, Soit devant les Grands Dieux comme un roseau plié. L’Esprit parut. L’Aral chancela sur sa base. Allât cria: -Maudit! que le créneau t’écrase, Que ton vin soit la mare et le cloaque impur, Le manteau de ton corps la seule ombre du mur Et que, plus dévorants que des oiseaux de proie, Tous les maux inconnus s’acharnent sur ton foie! Mais l’Esprit lumineux passait; et devant lui Le royaume, où jamais aucun astre n’a lui, D’une lumière oblique éclairait ses cavernes; Et les morts réveillés voyaient, de leurs yeux ternes, Rouler sur les gonds noirs les sept porches béants; Et moi-même, à travers de visqueux océans De fange et de limon, j’accélérais ma course Vers le lieu fatidique où jaillissait la Source, L’Abîme où, débordant leur vasque de cristal, Bouillonnaient l’Eau puissante et le Torrent vital. C’était là. Parmi l’ombre immobile et bleuâtre, Mon Bien-aimé buvait dans la coupe d’albâtre. Dans ses veines d’azur, dans ses yeux entr’ouverts, La vie et la clarté rayonnaient au travers; Et ses membres semblaient, gonflés d’ardente sève, Des dattiers, lourds de fruits, que l’été dore et crève. Salut! ô jour nouveau! Soleil! Ciel retrouvé! Printemps, qui balançais sur l’Amant conservé Les parfums rajeunis des floraisons précoces! Baisers inoubliés des fugitives noces, O baisers de Douzi que les divins palmiers Au jardin solitaire ont cachés les premiers, Salut! Le Rejeton, dans sa grâce éphémère, Tendait ses faibles bras vers le coeur de sa mère; Et moi, comme une épouse ayant baisé ses yeux, Je l’emportai vivant dans le ciel des Grands Dieux. Les mois sont revenus. L’antique destinée A refermé sur toi le cercle de l’année. Voici l’heure, ô Douzi! Le vent froid des sommets Mord tes membres glacés et roidis désormais. Le flot précipité de tes blessures neuves D’une sanglante écume empourpre l’eau des fleuves; L’écorce des Pays est un champ dévasté Et la terre muette, en sa stérilité, Te pleure, ô Printanier, qui disparais encore! Pleurez! la nuit s’amasse et n’aura plus d’aurore! Pleurez, Esprits des Dieux, vous qui me reverrez Heurter au mur de fer mes bras désespérés! Pleurez, Esprits des Dieux! De mes mains suppliantes Je briserai la coupe, et de pierres voyantes Je remplirai le creux de mes genoux meurtris. Seigneurs, souvenez-vous! Souvenez-vous, Esprits! Esprits des profondeurs, Esprits des sombres portes, Esprits qui dispersez avec les races mortes La cendre des vivants dans d’éternels remous, Esprits, recevez-moi quand je reviens vers vous! Non! Je vaincrai l’Abîme. Au Mois de mon Message, Namtar ne suivra plus mon douloureux passage, Comme un chien sur la trace, aux pleurs de mon effroi. C’est Istar qui t’appelle, ô Douzi! Souviens-toi! Douzi! Douzi! Douzi! Fils et Pasteur unique, Quel sort interrogé, quel mot talismanique, Quel nombre rouvrira l’abîme où tu descends? Quelle imprécation vers les Dieux impuissants Te fera refleurir sur les vertes collines, Comme un acacia, séché dans ses racines, Que baigne et rafraîchit l’eau des canaux lâchés? O lèvres de l’Epoux! ô membres arrachés! O déluge de sang, intarissable pluie Qu’aux flancs du Bien-aimé ma chevelure essuie! O restes abattus de sa virilité, Epieu fécondateur, glaive de volupté, Qui naguère, aux saisons des célestes semailles, Plus dur qu’un soc d’airain, labourais mes entrailles! O Taureau mugissant, réveille-toi! Bondis Hors du funèbre enclos, sur les bords arrondis De l’Abîme natal où monte et se révèle Le Soleil printanier de ta vigueur nouvelle! A la voix des pleureurs, au bruit de mes sanglots, Ressuscite, ô Douzi! Rallume en tes yeux clos, Comme des rayons d’or dans l’océan des nues, La flamme primitive et les clartés connues Et foule avec Istar, ô Maître glorieux, La Montagne du Nord où sont les anciens Dieux! - III Elle dit. Et soudain, sans force, inanimée, Au bord du lit funèbre où traînait la fumée Des torches de résine et des flambeaux éteints, Muette, trébuchant sur ses pieds incertains, Istar s’affaisse et gît près du cadavre pâle. Aussitôt, des parois à l’entour de la salle, Des recoins, submergés par la nuit, du pavé, Des escaliers, des tours et du dôme crevé, Des lieux du sacrifice et de la chambre occulte, Tous les Dieux déchaînés surgirent en tumulte. Plus pressés, plus nombreux et plus retentissants Qu’une antique forêt de pins, sur les versants De l'Ourarthou neigeux où grondent les tempêtes, Se mêlaient au hasard de grands profils de bêtes, Des torses monstrueux, des mufles et des fronts, Des faces de taureaux où luisaient des yeux ronds, Des visages divins creusés par l’épouvante, Toute la multitude innombrable et mouvante Qui se ruait ensemble et qu’un vent violent Semblait pousser de l’ombre autour du lit sanglant. Là, dans le Temple obscur où les voix montaient seules, Soupirs des bouches, cris, rugissements des gueules, Monotone rumeur des souffles convulsifs, Pareille au bruit roulant des flots sur les récifs, Dur cliquetis des becs, sifflements des reptiles, Plaintes qui s’éveillaient dans le choc des Bétyles, Tonnerres inconnus, fracas mystérieux Qui déchirent le ciel lorsque parlent les Dieux, Se fondaient dans la nuit en un sanglot unique. Et de ce hurlement, comme un cri de panique, Sortait: -Malheur sur nous! Douzi n’entendra pas! Malheur! La coupe est vide, Istar, où tu trompas L’inextinguible soif de ton espoir stérile. Viens! Le mur sépulcral est creusé dans la ville, Où, roide et décharné, baigné d’huile et de miel, Dormira pour jamais l’ancien Pasteur du Ciel. Hélas! -Les bruits mouraient en d’immenses murmures. Telles dans l’ouragan frémissent les ramures Des cèdres. Et les Dieux refluaient en laissant Istar, à deux genoux dans les flaques de sang, Hausser jusqu’à Douzi sa face découverte Et d’un dernier baiser mordre la chair inerte. Mais lorsque le silence immobile eut empli Le Temple et l’horizon, dans l’ombre enseveli, Lorsque tout l’univers avec le Dieu livide Se fut comme englouti dans l’immensité vide, Voici que tous les Dieux virent subitement Sous le baiser d’Istar frémir le jeune Amant. Et sentirent passer, comme un feu qui circule, Des effluves d’amour au fond du crépuscule. Soupir encor douteux du sommeil hivernal, Faible, tendre, plus pur qu’un frisson matinal, Un souffle précurseur sur la bouche adorée Flottait; et, sous la chair transparente et nacrée, Le sang fluide errait en ruisseaux lumineux. La brune chevelure, échappée a ses noeuds, S’emplissant de rayons, croissait en auréole Autour du front, baigné d’une clarté plus molle. Puis dans les yeux, encor noyés du long sommeil, Comme un large vaisseau roulait un ciel vermeil Que, dans l’espace humide et les profondeurs bleues, Des constellations balayaient de leurs queues. Et tous les feux vivants, tous les astres des mois Que fait mouvoir, selon d’inéluctables lois, Sin illuminateur sur l’horizon nocturne, Tous les flambeaux épars de l’ombre taciturne, Dans l'oeil divin, poli comme un miroir d’argent. Reflétaient la splendeur de leur éclat changeant. Des membres de Douzi, telle qu’une rosée, Ruisselait alentour la Vie inépuisée, Et d’un flot débordant la mâle volupté Gonflait le vaste coeur du Fils ressuscité, Tandis que palpitait, las d’un repos stérile, L’aiguillon rajeuni de sa vigueur virile. Douzi renaît. Istar de son bras triomphant Enlace, porte, étreint le beau corps de l’Enfant, Et le baise, et jalouse, éclatante et ravie, Crie, avant tous les Dieux: -Salut, Fils de la Vie! - Les joyeuses clameurs et les chants enivrés Répondent, ébranlant sous les plafonds sacrés Les revêtements d’or des portes colossales, Dont les battants, pareils aux vibrantes cymbales, Se heurtent l’un à l’autre et s’ouvrent en grondant. Samas se lève et marche. Autour du trône ardent Sa flamme en crépitant se réveille et flamboie. Il s’avance. Sa robe, aux plis d’or et de soie, Traîne sur son passage en sillons embrasés. De sa barbe en anneaux, de ses cheveux frisés, De sa haute tiare où germe la lumière, S’échappe et s’élargit la splendeur coutumière. Il passe; et par degrés le Temple devant lui, Du pavé constellé jusqu’au faîte ébloui, S’illumine, rayonne, éclate et se colore De feux multipliés et de clartés d’aurore. Simulacres, autels, trônes, linteaux, piliers, Tels que de grands flambeaux, s’allument par milliers. Hors des lotus ouverts et des coeurs de grenades Sculptés en chapiteaux au front des colonnades, Eclosent brusquement de rutilantes fleurs Dont l’émail des parois réfléchit les couleurs. Et l’antique Soleil, comme un roi dans la foule, Marche; son pied de feu sur le pavé qu’il foule Laisse une rouge empreinte et dévore en passant Le lit abandonné du Pasteur renaissant. Et la flamme solaire en tourbillons s’envole, Filtre par la muraille et, noyant la coupole D’un flot de pourpre et d’or, la consume et la fend, Tandis que, suspendu sous le ciel triomphant, Embrasant d’un seul coup la vaste plate-forme, Du Temple intérieur jaillit le Disque énorme. Alors, comme un troupeau qui s’éveille et franchit Les enclos trop étroits, quand le matin blanchit Sous les joncs desséchés l’eau moins sombre des mares, Les Dieux de Babilou, les Baalim barbares, Tous ceux qu’avait poussés d’un souffle continu L’irrésistible vent dans le temple inconnu, Sortirent de la nuit, et du haut des terrasses, Vers leurs cieux paternels tous les Maîtres des races S’envolèrent ensemble au fond du firmament. Et sur l’immense azur, dans le ciel écumant De flots d’or, effondrés dans la pourpre des vagues, Les Dieux évanouis fuyaient en ombres vagues. Dans la sainte hauteur de l’Abîme éternel Anou disparaissait, et les cornes de Bel Semblaient trouer l’espace où, par la déchirure, Mardouk resplendissant agitait son armure. Au coeur d’un incendie ouvrant ses plumes d’or, Le Disque ailé d’Assour prend un suprême essor Vers Ninouâ lointaine et les villes de pierre Dont le soleil levant allume la poussière. Pesants, d’un lourd sabot rasant encor le sol, Les Taureaux enivrés, ébranlant dans leur vol Les dômes et les tours et les observatoires, Sous le ciel obscurci traînent leurs masses noires. Les Dieux des Prêtres-Rois, chassés vers le midi Où meurt le flot vaseux de la mer de Khaldi, Regagnaient d’un élan formidable et sans balte Les temples étages où des blocs de basalte Sculptés et jusqu’en bas pleins de signes écrits, Depuis le dernier soir, attendaient les Esprits. Et les Dieux d’Aq’harrou sur des barques rapides, Joyeux navigateurs, fendaient les cieux limpides Et nageaient dans l’air bleu vers les temples sereins, Ornés de peaux, de mâts et d’avirons marins. D’autres, le corps gonflé de flammes et de braises, Rougissaient l’horizon de reflets de fournaises. En couples enlacés, d’un vol plus ralenti, Vers les bosquets en fleurs les Seigneurs de ’Hatti, Suivant la route vague où tournoyaient des roses, Saluaient le réveil des voluptés écloses Et revoyaient l’enceinte où les prostitués Enervés et lascifs, d’amour exténués, Chiens vils, dispensateurs de stériles caresses, Soupirent, ignorant les baisers des prêtresses. Les blocs abrupts, naguère effroi des déserts blancs, Palpitent, sentent presque à leurs énormes flancs, Comme à de noirs aiglons, pousser de rudes ailes, S’élèvent; et leur fuite a semé d’étincelles Le sable illimité qui s’embrase autour d’eux, Et du ciel se soulève et se fend. Deux par deux Portant leur Dieu caché dans l’Arche du Mystère, Les Keroubim, vêtus d’une splendeur austère, Tourbillonnent. Au loin dans l’espace envahi, Se découpe le front du morne Sinaï. Et dans la nue éparse et les vapeurs de soufre, Le Tabernacle saint flotte au travers du gouffre Et solitairement décroît dans la clarté, Au murmure houleux de l’aquilon dompté. Telle vogue au matin vers son port magnifique La barque du Soleil sur le Nil pacifique, Telles, vers le rivage où les accueille Hâthor Sur le fleuve du ciel glissaient des barques d’or, D’où les Dieux de Mousri, ceints de couronnes doubles, Fixant sur l’horizon leurs yeux profonds et troubles, Comme un bétail épais que rassemble un bouvier, Suivaient dans l’air subtil l’essor de l’Epervier. Et tous ces Dieux errants que la lumière inonde, Peuplant l’azur sans borne et planant sur le monde, Noyant tous leurs rayons dans l’océan du jour, Voyaient monter Samas et, sur la grande tour, Douzi, l’unique Époux, éclore, et d’un sourire, Sol de Kar-Dunias! éveiller ton empire. Et voici que flambaient, au nord, à l’occident, A l’orient en feu comme un bûcher ardent, Les sommets empourprés dont le cirque domine Le pays tout entier, que l’aurore illumine. Et les fleuves jumeaux, traînant, lourds et gonflés, Le cours étincelant de leurs flots rassemblés Jusqu’à la Mer antique où le Soleil se lève, S’élargissaient, rongeaient les sables de la grève, Et, comme deux métaux dans le four d’un fondeur, Mêlaient leurs nappes d’or et leur double splendeur. Le Perath débordé, parmi l’herbe et les glaises, Reflétait l’incendie aux parois des falaises. Les canaux réguliers, bordés de noirs buissons, Larges et trop remplis, luisaient dans les moissons; Et leurs ondes d’argent, écumant aux barrages, D’un réseau de cristal coupaient les pâturages Où de grands cerfs rameux, suivis de jeunes faons, Bramaient et bondissaient autour des éléphants. Enivrés et repus, vautrés en longues files, Sur le sable mouillé bâillaient des crocodiles; Et plus proches, du fond des marais khaldéens Qui fumaient, hérissés de joncs paludéens, Par bandes s’élançaient des sangliers sauvages Dont les grognements sourds faisaient sur les rivages, Parmi les dards aigus et les roseaux piquants, Bruire au loin le vol épais des pélicans. Dans les champs où fuyaient de grandes ombres d’ailes, Plus rapides encor, des troupeaux de gazelles Couraient, dont le poil roux se teignait des couleurs Des pistils fécondés dans les herbes en fleurs. Et fauves du désert et lions dans la geôle, Ce qui hurle, rugit, brame, glapit, miaule, Tous les aigles de l’air, tous les oiseaux légers Qui vont se poursuivant dans les bois d’orangers, Tout ce que fait s’unir, tout ce que multiplie Le printemps, épandu sur la terre amollie, Tout ce que la fureur du grand rut enflammait Se cherchait, s’accouplait, était heureux, s’aimait. Douzi rayonne; il vit. Le souffle de sa bouche Circule, emplit de sève, émeut, mûrit et couche, Comme un interminable et frissonnant tapis, La géante moisson des blés chargés d’épis. Le millet étincelle et l’orge de ses lames Assiège en ondulant des champs de hauts sésames, Dont le sol ébloui jette la floraison Jusqu’aux bois de palmiers qui ferment l’horizon. Mais plus riche, plus vaste et plus superbe encore, Ceinte de son rempart triple et multicolore, La Demeure des Dieux, leur orgueil et leur coeur, Babilou surgissait aux yeux du Dieu vainqueur. Et par-dessus le mur aux cent portes dorées, Comme une éclosion de fleurs démesurées, Les Pyramides d’or, les temples rutilants, Les sanctuaires peints, aux toits étincelants Dont le cuivre et le plomb allumaient les faîtages, Dans l’azur embrasé plongeaient leurs sept étages. Et successivement quand le jour les frappa, De la Cité Royale aux murs de Borsippa Comme de hauts sommets dont s’allonge la chaîne, Les dômes, émergeant de la clarté soudaine, Pareils à des volcans par la flamme empourprés, Lancèrent tour à tour de degrés en degrés Des flots de lave ardente et de rouge poussière Qui s’épanouissaient en gerbes de lumière, Tandis que, réveillant de leurs pas réguliers Les rampes, les chemins et les longs escaliers, Les prêtres khaldéens, en processions saintes, Vers les autels, dressés au fond des chambres peintes, Portaient sur des brancards les images des Dieux. Les harpes frémissaient; les choeurs mélodieux Chantaient au Printanier les hymnes liturgiques;. Et les parfums fumaient sur les trépieds magiques; Et des arbres, des murs, des piliers et des toits Les colombes d’Istar s’envolaient à la fois. Et dans le flamboiement triomphal et suprême, Comme des spectres noirs, vêtus d’une ombre blême, Les derniers Dieux perdus pâlissaient; et l’azur Voyait la grande Istar, dans son manteau d’or pur, Superbe, éblouissante, immortelle et jalouse, Aux baisers de son Fils frémir comme une épouse Et, joyeuse, emporter entre ses bras pieux Douzi ressuscité dans la splendeur des cieux. Hymne A La Lune. Père illuminateur, Sin, face coutumière, Brillant dans ta puissance au seuil mystérieux Du Temple flamboyant de la Grande Lumière, Maître du ciel profond, Nannar, Maître des Dieux! Toi qui, donnant le sceptre à la main forte, ô Père, Baignes les noirs pays dans ton fleuve argenté, Tu partages la terre immense et fais prospère Le fondement du Trône et de la Royauté. Tes yeux sont d’or limpide et ta barbe est d’albâtre; Tu pointes, ô Seigneur, tes cornes de taureau, Et ton rayon perçant, métallique et blanchâtre, Luit comme un glaive clair tiré hors du fourreau. Salut, toi qui jaillis dans ta splendeur insigne, Rejeton préféré du Firmament vermeil, Vivant universel, croissant comme une vigne Qui germe d’elle-même et fleurit au soleil! O toi, qui, fécondant le sein des plaines rases, Dispensant la rosée aux champs épais et verts, Fais tressaillir les eaux et règles dans tes phases Le flux et le reflux des insondables mers! Ta volonté céleste est comme un vent qui passe; Le ciel est ton domaine et, lorsque tu parais, Les Dieux inférieurs pâlissent dans l’espace, Les Dieux au nom formé par des nombres secrets. O sans rival parmi le peuple de tes frères, Renouvelant ta face, éclipsant tour à tour Le fugitif éclat de tes quartiers contraires, Sois favorable, ô §in, et bienveillant dans Our. Que l’épouse t’appelle et que l’époux te nomme, O Maître du bonheur, dans la noble maison, O Sublime, ô Très-Pur, ô Père que tout homme Adore et voit monter sur le vague horizon! La Vision De Nabou-koudoor-Ousour. -Le Roi commença et dit: -N’est-ce pas là cette grande Babylone que j’ai bâtie pour la demeure de ma Royauté, dans ma grande force» et pour la gloire de ma magnificence. -Et la parole était encore dans la bouche du Roi, qu’une voix tomba du ciel: -Il t’est dit, Roi Nabuchodonosor, ta royauté te sera enlevée. -On te repoussera du milieu des hommes; ta demeure sera en compagnie des animaux des champs; tu mangeras de l’herbe comme les boeufs Daniel, chap. IV Samas brûle. Les murs ardents aux briques peintes Resplendissent, pareils aux étoiles du ciel; Et brillant au soleil, de loin les trois enceintes Semblent des cercles d’or qu’emprisonne Imgour-Bel. Les jardins endormis versent en lourdes masses L’immobile forêt qui s’étage à leurs flancs; Dans les canaux profonds les royales terrasses Baignent les derniers blocs de leurs escaliers blancs. Tout se tait. A l’odeur des cavales farouches. On n’entend plus hennir les étalons cabrés; Seuls les lions captifs, irrités par les mouches, Rugissent sourdement dans les enclos sacrés. Dans le palais muet, nul esclave n’effleure D’un pied furtif et prompt la splendeur du pavé. Mardouk et les grands Dieux veillent sur la demeure De la Royauté sainte et du Trône élevé. Les chanteuses d’Êlam ont laissé les sambuques Silencieuses pendre aux deux battants d’airain, Tandis que, balançant des palmes, les eunuques Abaissent derrière eux les peaux de veau marin. Car le Roi de Babel, superbe et plein de gloire, Nabou-koudour-ousour, serviteur de ses Dieux, Sur sa couche de cèdre aux pieds d’or et d’ivoire, A reposé son front auguste et clos ses yeux. Il est le Fils de Bel, et Mardouk le protège. C’est lui qui rebâtit la Tour et répara Le Temple de Larsam et la Demeure où siège La splendeur de Samas, au coeur de Sippara. Il a percé Moab de ses flèches aiguës, Et, liant par le cou leurs princes à son char, De sa lance poussé les nations vaincues Comme un morne bétail vers le sol de Schinar. Ton sang a rejailli, Ziôn, sur tes murailles; L’incendie a sifflé sur le seuil éternel; Les chiens dans le Parvis ont traîné les entrailles Des prêtres d’Iahvé, massacrés sur l’autel. Dans la chambre sculptée où nul rayon ne glisse, Respirant la fraîcheur des murs silencieux, Sur une peau rayée, au poil soyeux et lisse, Il s’étend, confiant en la force des Dieux. Il dort. Deux lions roux, aux angles de la couche, Languissants et domptés, griffent les lourds tapis. Mais voici qu’un cri rauque a convulsé sa bouche Et qu’un songe a pesé sur ses yeux assoupis. Voici qu’il a vu croître, au fond du désert sombre, Un arbre gigantesque où pendent des fruits murs. Et la bête sauvage habitait sous son ombre, L’oiseau faisait son nid dans les rameaux obscurs. Dans le sol déchiré ses racines profondes Plongeaient; son dôme noir s’élargissait dans l’air, Plus haut que les grands caps que, de leurs barques rondes, Les marins de Zidôn voient monter sur la mer. Et le vent balançait les branches étoilées, Quand le Voyant cria: -Le Bûcheron divin, Comme un cèdre abattu dans les herbes foulées, Couchera l’arbre mort au travers du ravin! Colosse mutilé que l’ouragan secoue, Il croulera, souillé par l’aigle et le vautour; Et, pourrissant dans la pestilence et la boue, Sera comme un roseau dans les marais d’Assour! - Et le Roi, redressant sa stature, livide, Baigné de sueur, plein d’épouvante et d’ennui, Emplit de sa clameur la salle haute et vide Où les lions rampants grondaient autour de lui: -L’effroi religieux étreint ma gorge sèche. Je suis comme un dormeur en sursaut réveillé, Comme un guerrier d’Aram que blesse un fer de flèche Et qui roule sanglant sur le sable mouillé. Les Keroubim massifs ne barrent plus ma porte; Nabou n’est plus gardien de mon palais vermeil Et ne disperse plus l’horreur vaine qu’apporte La nocturne Lilith à mon royal sommeil. Les Khaldéens, pâlis sur les tables antiques, Ceux qui rêvent la nuit au fond des tombeaux vils, Ceux qui savent le rang et les nombres mystiques Des grands Dieux, protecteurs du Pays, où sont-ils? Où sont ceux qui, parmi les vents et les tonnerres, Distinguent dans le ciel la marche de Nirgal, Et les observateurs des éclipses lunaires, Et les juges du mois favorable ou fatal? Pourquoi devant le Trône, en posture servile, N’ont-ils pas joint leurs mains et tressailli d’effroi? Ils ont fui. Je suis seul! Babel, ma grande Ville, Tient ses portes d’airain closes devant son Roi. A moi tous mes guerriers, pleins de cris et de haines! Durs vainqueurs d’Ouâbar et de Mousri, frappez! Coiffez le casque rond et préparez les chaînes; Sur la pierre, aiguisez la courbe des harpes! Vos mains ont agité la lance radieuse Et la flèche a frémi sur la corde des arcs. Irrité, j’ai poussé la course furieuse Des chevaux de combat loin de l’ombre des parcs. Babel! entends les pas de mon armée en marche; Me voici, rugissant et fort comme un lion. Je couperai le pont et je fendrai son arche, Et je t’étoufferai dans ta rébellion. Et tu verras, hurlant sous les toits qui s’écroulent, Ramper tes derniers fils sur leurs genoux fauchés; Les mères, s’abreuvant des pleurs que leurs yeux roulent, Bercer des enfants morts sur leurs seins arrachés. Et tes vierges, en proie au rut des multitudes, Se tordre et se voiler de leurs sombres cheveux, En crachant de dégoût sous les étreintes rudes Des soldats violents, hérissés et nerveux. Et tes adolescents, la tête rase, imberbes, Vêtus de laine fine et de colliers massifs, Pleurant leurs désirs morts sous les palmiers superbes, Solitaires, errer comme des chiens lascifs. Le désert se soulève et bout. Le vent d’orage Court en noirs tourbillons sur le sable enflammé: L’ombre croît, et Babel comme dans un mirage Disparaît tout à coup de l’horizon fermé. Hélas! Elle n’est plus, la Cité des merveilles, La Ville chère encore à mon orgueil royal, Celle que je voyais florissante en mes veilles Et plus riche que Zour où règne Itthobaal. Les rameurs se hâtant sur les deux bords du fleuve Ne débarqueront plus l’orge ni le froment. Le lit mystique est vide où la prêtresse veuve N’ouvrira plus ses bras à son rapide amant. Tout s’est évanoui dans l’obscurité morne; La nuit qui monte emplit mon palais déserté, Et les aveugles Dieux ont abattu ma corne Et le trône sans gloire où gît ma Royauté. Et moi, comme un captif sous le fouet qui déchire, Nabou-koudour-ousour, moi le Roi, le Seigneur Des nations, je fuis, je tombe, et mon Empire Est comme un champ qu’on fauche et bon pour le glaneur. Naguère j’ignorais les noms de ses provinces, J’étais le Roi puissant d’Akkad et de Soumer, Dont le pied s’essuyait au front de tous les princes, Des montagnes du Nord aux sables de la mer. Bien loin du soi natal je transplantais les hommes D’Aq’harrou, de ’Hatti, d’Êlam et des tribus De Kousch; et les Gardiens des métaux et des sommes Dans les coffres de cèdre entassaient les tributs. Fils des Rois très anciens, Vengeur des Dieux sublimes, Je clouais les enfants aux portes des cités, Joyeux des hurlements d’un peuple de victimes Sur les bûchers tordus par les vents empestés. Et je dressais sur les remparts des croix sans nombre, Comme on borde un chemin de cyprès réguliers, Et je plantais des pals de bois dur où dans l’ombre, Les yeux crevés, râlaient des vaincus par miniers. J’ai peur. Qui frappe encor son Roi, comme un esclave? La lanière de cuir mord en sifflant; ma chair Saigne; mes lourds genoux fléchissent, et je bave Ma salive fétide en un sanglot amer. Où sont mes Dieux, les Dieux augustes de nos Pères, Ceux pour qui j’ai versé l’huile épaisse et le vin, Et Celui dont le geste offrait, aux jours prospères, La corbeille tressée et la pomme de pin? Et Nabou, protecteur de ma tête royale, Et Zarpanit, ma Dame, et Nisrouk et Dagan Que berce dans ses flots la Mer Primordiale, Et Bin dévastateur, Seigneur de l’ouragan? Dieux ingrats! Ma vengeance abattra les coupoles De vos temples dans Mas, dans Ourouk et Nipour; Et l’or dont ma splendeur a vêtu vos idoles, Le fondeur de Thoubal le fondra dans son four. Je briserai l’autel aux degrés métalliques Où l’encens fume et monte en nuages légers, Et ferai, sur les monts, dresser des pieux phalliques Devant les Baalim et les Dieux étrangers. Iahvé, mon captif, me relève et me sauve; Il sort de sa Maison et me prend en pitié! Non! L’Élohim est sourd et cruel. Comme un fauve, Je m’enfonce au désert, par mes fils oublié. L’abîme sablonneux déborde et précipite Sa houle amoncelée et ses replis de feu. La poussière embrasée en tournoyant crépite Sous l’éclat ruisselant du ciel obscur et bleu. L’implacable soleil, qui brûle mes paupières, Dessèche l’herbe rousse et les buissons rampants Et fait étinceler sur le sable et les pierres Les dos noirs et marbrés de monstrueux serpents. Meurtri, répudié comme un lépreux qu’on chasse Hors des tentes et loin des cités et des murs, Vain spectre de moi-même et terreur de ma race, J’erre, et mon corps saignant nourrit des maux impurs. Comme un boeuf égaré va broutant l’herbe rase Et s’arrête et mugit vers les enclos connus, Tel j’hésite. Ma voix sur les rochers s’écrase Et le vent de la nuit roidit mes membres nus. Mon coeur d’homme est séché; ma poitrine avilie Abrite un coeur de loup tortueux et grossier. Au bruit de mots humains que ma mémoire oublie Ma langue épaisse et lourde adhère à mon gosier. Et le poil de ma face est comme une crinière Formidable et sordide où pullulent les poux; Et lorsque je me lève, au fond de ma tanière, Mes cheveux en torrent roulent sur mes genoux. Le jour meurt. C’est l’instant où les chasseurs nocturnes, Altérés, les flancs creux et mordus par la faim, Suivent à pas pesants, courbés et taciturnes, La piste fraîche encor sur le sable sans fin. J’entends monter du fond des marais et des plaines La confuse rumeur des bêtes de la nuit. Autour de moi, dans l’air plein de chaudes haleines, Tout un peuple invisible et furieux bruit. Des souffles courts, des chocs soudains, des bonds énormes, Des fronts heurtés, un brusque et sourd piétinement, Et des mufles baveux et des museaux difformes, Des prunelles de flamme ouvertes fixement. Horreur! ils m’ont flairé comme une chose immonde; Le sang rougit ma cuisse et coule en longs ruisseaux. Arrière! C’est mon tour, ô bêtes! ma faim gronde Entre mes crocs, plus durs que ceux des lionceaux! Va-t’en, chacal, va-t’en loin d’ici! C’est ma proie, Le chien mort desséché sous les soleils ardents; Je l’ai caché parmi les ronces, et je broie Sa chair putréfiée où s’incrustent mes dents. De grands oiseaux velus me frôlent de leurs ailes; La meute aux mille cris des carnassiers géants Me poursuit; et les becs aveuglant mes prunelles, Je roule épouvanté dans des gouffres béants. O Dieux vengeurs! Je bois à longs traits l’eau saumâtre Où le reptile glisse en un sillon fangeux! Je meurs! Mon corps pourrit sur la vase jaunâtre, Abject et nu, parmi les joncs marécageux. Nabou-koudour-ousour n’est plus. Sa chair, plus vile Que les os dispersés de l’hyène et du bouc, Ne baignera jamais dans le miel et dans l’huile Et ne dormira pas dans les tombeaux d’Ourouk. Et le Roi s’éveilla. Lentement dans la salle Il promène au hasard ses yeux pesants et durs, Comme cherchant, au fond de l’ombre colossale, Le songe encor flottant dans les angles des murs. Il se lève, et d’un pied brutal et fort repousse Les deux fauves gardiens de son lit délaissé, Qui font luire, au travers de leur crinière rousse, La blancheur de leurs crocs sous le mufle plissé. Aux cris du Roi, vibrant sous les arcades sourdes, Les eunuques et les esclaves sont entrés; Et leurs bras éperdus relevant les peaux lourdes, Le jour éblouissant ruisselle en flots dorés. Les Protecteurs sont là, près des portes massives, Les yeux toujours ouverts, sculptés selon leur rang: Adar étouffe encore en ses mains convulsives Le monstre exaspéré qui le griffe en mourant. Zarpanit offre encore aux voluptés sans bornes Sa poitrine de marbre et son ventre divin; Bel, assis et le front hérissé des six cornes, Regarde le Taureau dressé qui lutte en vain. Alors devant ses Dieux de pierre et de basalte, Chassant l’effroi du songe au réveil emporté, Nabou-koudour-ousour en son coeur fier exalte La gloire de son nom et de sa majesté. Les perles de la mer et les gemmes étranges Brillent sur sa tiare en cercle radieux; Sur ses sandales d’or sa robe à larges franges, Deux fois teinte, retombe et traîne en plis soyeux. Miçraïm a serti l’amulette d’ivoire Et la pierre d’azur qui pend à ses colliers. Ses cheveux sont frisés; sa barbe épaisse et noire Roule sur sa poitrine en anneaux réguliers. Et voici que, tenant le sceptre à longue hampe, En silence il s’assied sous le haut parasol, Sans voir, poussière vague et muette qui rampe, Les Mages et les Chefs prosternés sur le sol. Car là-bas, sous les cieux inaltérés et calmes, Il regarde onduler, comme un tapis vermeil Que moire par endroits l’ombre éparse des palmes, Les moissons du Schinar dans l’orgueil du soleil. Au loin, s’illuminant de longs reflets de cuivre, Dort un marais rempli de vastes nénuphars, Où viennent se baigner et boire et se poursuivre Les onagres rétifs aux traits doubles des chars. Coupant avec lenteur la plaine immense et blonde, Au milieu des canaux, oeuvres des anciens rois, Le Perath nourricier pousse son eau féconde Vers la Ville Royale, entre les quais étroits. Là, sous tes pieds, Seigneur des pays, tu contemples Comme un essaim vibrant ton peuple et ta cité, Et l’amas éclatant des palais et des temples Où dorment tous tes Dieux dans leur sérénité. Ta ville énorme, ô Chef, déborde par ses rues. Vois; près des bords vaseux, de l’aube jusqu’au soir, S’entassent, aux massifs épais de briques crues, Les lits de roseaux secs sur le bitume noir. Les radeaux arrondis qui flottent sur des outres Abordent pesamment aux quais chargés de grains; Les captifs aux chantiers traînent les lourdes poutres, Enchaînés par le col et des cordes aux reins. Les rudes cavaliers, nombreux, de toutes races, Au bruit des instruments, ceignent les glaives clairs, Et sur la courte robe attachant les cuirasses, Tourbillonnent sans fin dans un cercle d’éclairs. Tout se confond, les boeufs épais aux cornes fières Et les chameaux poudreux qui reviennent d’Ophir, Et les chevaux, faisant sonner dans leurs crinières Les plaques d’argent fin de leurs harnais de cuir. Mais ton regard, ô Roi, comme un aigle qui plane. Par delà l’horizon incandescent et bleu, A vu s’épanouir sur le ciel diaphane La rouge floraison des monuments en feu. Sous un soleil aigu dont nulle ombre n’apaise L’irritante chaleur et l’éclat aveuglant, Comme un métal fondu qui sort de la fournaise, Flambe au long des parois l’émail jaune et brûlant. Samas éblouissant baigne les toits splendides, Les cent portes d’airain et les triples remparts, Et fait irradier en haut des Pyramides Les simulacres d’or dans la lumière épars. Le grand temple, séjour de Mardouk, où repose L’antique souvenir, cher au coeur de Babel, Érige dans l’azur ses murs de brique rose Et son dôme de cuivre et son faîte immortel. Gloire de Borsippa, la Tour à sept étages, -Chacun selon son Dieu sept fois peint et doré, Sanctuaire éternel et Maison des Présages, Découpe son profil sur l’horizon pourpré. Et partout, revêtus de flamboyantes lames, Les édifices neufs, de gradins en gradins, Précipitent des flots de rayons et de flammes Dans les grands réservoirs striés d’éclairs soudains. Et Toi, d’un geste immense enfermant les murailles Et la foule innombrable et le Fleuve et la Tour, Tu souris gravement, te lèves et tressailles, Tel qu’un lion s’étire en rugissant d’amour. Comme un vin qui fermente et déborde le vase, O Roi, ton coeur gonflé s’échappe dans tes cris; Et frémissant de joie et d’orgueil et d’extase, Tu jettes ta parole aux horizons surpris: -Babel! Babel! Berceau de l’Empire! ô merveille! Siège de mon repos et de ma royauté, Nabou-koudour-ousour, comme un pasteur qui veille, A protégé ton peuple et gardé ta beauté. Aussi, quand tu verras les cités disparues Bossuer le désert où niche le hibou, Tu t’épanouiras sur leurs cendres accrues, Comme un pin solitaire au jardin d’Éridou! Moi-même dédaignant l’immuable poussière Du Pays sans retour où dorment mes Aïeux, Pour les siècles futurs; sur des tables de pierre J’inscris mon nom royal près de celui des Dieux. - Alors, parmi la foule autour du trône antique, Le captif Daniel leva son bras plié; Et le Roi vit passer, en son oeil prophétique, L’épouvante prochaine et le songe oublié. L'Épouse De Mardouk. ....Babel est prise, Bel couvert de confusion; Mérodach est vaincu... Jérémie, L, 2. Depuis les jours sans nombre où les Rois très antiques Ont nivelé le sol et détourné les eaux, La Tour se dresse au loin sous les cieux prophétiques. Des peuples disparus ont traîné par monceaux Le bitume et la brique et l’argile à sa base, Où des Rois oubliés ont enterré leurs sceaux. De sa masse immuable et splendide elle écrase Babilou qui croupit au nord du Fleuve noir, Sous des huttes de joncs, chargés de lourde vase. Nipour et Borsippa peuvent apercevoir Le faîte, lamé d’or, que le soleil éclaire, Comme un flambeau sacré, du matin jusqu’au soir. Car selon l’ancien rite et l’ordre séculaire, Elle est orientée aux quatre vents du ciel, Sur le bloc ignoré de sa pierre angulaire. Sept temples, enfermant la cellule et l’autel, Etagent leurs gradins de la base à la cime Où sept Dieux ont fixé leur séjour immortel. Les portes sont de cèdre et de pin maritime; Et jamais rien d’impur n’a profané le seuil De la chambre où Mardouk goûte une paix sublime. Or ce soir, morne et plein d’amertume et de deuil, Sur sa couche d’argent le Dieu rêve et s’irrite, Et l’angoisse prochaine a passé dans son oeil. Le déluge des temps roule et se précipite, Entraînant avec lui vers l’abîme inconnu Sa tiare éphémère et sa splendeur proscrite. Sa corne est sans éclat et le jour est venu, Puisque au mois annoncé on a voilé sa face, D’être comme un captif méconnaissable et nu. Le présage était vrai. Les Dieux d’une autre race, Tels que des conquérants gorgés d’or et de vin, Sur son trône avili s’assoiront à sa place. Mardouk songe en son coeur impénétrable. En vain Le parfum de Tarschisch s’évapore et balance Un nuage odorant autour du front divin. Vainement devant lui l’eau murmure et s’élance En perles des bassins de marbre et de métal: Mardouk ne voit plus rien; il attend en silence. Il attend le témoin de son ennui fatal, La Vierge qui, vouée aux insultes futures, Le verra d’un seul coup choir de son piédestal. C’est elle. Torche en main, par les salles obscures Le prêtre Khaldéen guide ses pas furtifs; Et la flamme qui passe éveille les sculptures. Elle fait se dresser de leurs socles massifs Les colosses divins, tels qu’une immense foule, Ouvrant leurs yeux de pierre et dans l’ombre attentifs. Sur des hauts-reliefs peints, Nirgal enchaîne et foule Des taureaux fabuleux, convulsés sous son char; L’arche d’Hasis-Adra vogue à travers la houle. Plus loin, devant la frise où combat Iztoubar, Portant Tare étoile, le carquois et la verge, Sur un lion rampant monte la grande Istar. Tels se pressent les Dieux dont la statue émerge Des murs noirs, aux lueurs du flambeau qui décroît; Rigides et muets, tous regardent la Vierge. Elle effleure à pas lents le pavé riche et froid, Et les anneaux d’argent de ses chevilles fines Tintent sur les degrés de l’escalier étroit. Elle est belle parmi les esclaves divines, Comme un astre nouveau qui s’allume au couchant, Comme un palmier choisi parfumant les collines. Sur le manteau brodé qu’elle traîne en marchant Un voile, trois fois teint de pourpres violettes Et constellé d’émaux, retombe en la cachant. De la tiare au col de lourdes bandelettes Pendent des deux côtés, et jusqu’au sein fleuri Comme un serpent s’enlace un collier d’amulettes. Les gardiens des trésors ont ouvert et tari Les grands coffres où, tels que le blé dans les granges, S’entassaient les joyaux de Zour et de Mousri. Aussi comme un soleil brillent, parmi les franges, La ceinture incrustée et le pectoral d’or, Semé d’yeux éclatants et de pierres étranges. Sept fois purifiée elle est plus pure encor Que l’eau des réservoirs où, par la sécheresse, La colombe, au matin, se baigne et prend l’essor. Car nul n’a respiré la fleur de sa jeunesse Ni comme un épi mur moissonné sa beauté. Le Dieu jaloux et fort a gardé sa prêtresse. Les femmes en secret seules ont écarté Le voile inviolé sur ses seins et son ventre Et connu la pudeur de sa virginité. Les portes ont roulé sur les gonds noirs. Elle entre, Tombe et ferme ses yeux qu’aveugle la splendeur De Mardouk immobile et rayonnant au centre De la mystérieuse et vaste profondeur. II En ce moment, coupé d’éclairs stridents et rudes, Dans le ciel rouge, empli de hurlements, souffla Comme un vent de fureur, chassé des solitudes. Or le Dieu tressaillit sur son trône, et voilà Qu’il se dressa, criant d’une voix âpre et forte Dont le temple éternel comme un roseau trembla: -La foudre éclate au nord et l’ouragan l’apporte! Malheur sur le Pays! Malheur sur Babilou! Sur la cité qui gît dans sa majesté morte! Malheur sur le Pays, sur le Roi jeune et fou Qui chancelle et pâlit aux bras des étrangères Et marche dans le sang fumant jusqu’au genou! Comme il arrache et tord les étoffes légères Sur leurs flancs arrondis, tel sera lacéré Son vêtement de gloire aux pourpres mensongères. Sa royauté sera comme un mur effondré, Son coeur comme un cloaque et sa force pareille A celle d’un chevreau que le tigre a flairé. Les rires des vainqueurs riront à son oreille, Et sa ville royale et son toit triomphant Sembleront un rucher que déserte l’abeille. Tel qu’un vaisseau pourri qui chavire et se fend Son trône va sombrer; sa lance obscure et terne Sera comme un fétu dans la main d’un enfant. La malédiction rugit; la mort te cerne; Écoute la parole, ô Roi Bel-sar-onsour! Car le sang comme un flot déborde la citerne. J’ai retiré de toi mon glaive et mon amour; Et voici qu’à ton mur tu vois en traits de flamme Les trois mots incompris flamboyer tour à tour. Et toi, qui viens t’offrir au lit qui te réclame, Épouse de Mardouk, debout! Rouvre tes yeux! Mon sceptre sur ton front s’abaisse. Écoute, ô femme! Vainement tu tendras, sur tes tapis soyeux Et les peaux de lions de la couche mystique, Tes lèvres et ton corps vers le baiser des Dieux. En vain jusqu’au matin la Pyramide antique Pour la dernière fois entendra retentir Comme un râle altéré ton sanglot fatidique. O Vierge Khaldéenne, avant de s’engloutir Avec son temple en feu sous l’amas des murailles, Mardouk entre tes seins ne viendra plus dormir. Je n’engendrerai point au fond de tes entrailles Le Vengeur impuissant, le Fils de ma fureur, L’Enfant mystérieux promis aux funérailles. Car c’est l’instant. Ce soir, sanglant, voilé d’horreur, Le disque du soleil a la double apparence Et les trois rayons bleus du signe avant-coureur. Dans les vases d’airain l’huile est épaisse et rance; On a cherché les doigts aux mains d’un nouveau-né. Et sa mère en hurlant maudit sa délivrance. La lionne a gémi; le chien a profané Le sanctuaire impur et la chambre déserte Où son vomissement sur la dalle a traîné. Moi-même enseveli, tel qu’une idole inerte, Dans mon abjection et ma stérilité, Je ne conjure point l’opprobre de ma perte. Avec les autres Dieux par l’orage emporté, Au Pays sans retour où nous allons descendre Je cacherai l’affront de ma divinité. Tel qu’un pestiféré, sans voir et sans entendre, Pour étancher ma soif, pour apaiser ma faim, Je boirai l’eau bourbeuse et mangerai la cendre. Les signes ont paru, mais l’anathème est vain; Et Mardouk foudroyé, qui tombe à la renverse, Meurt et s’anéantit dans l’orgueil de sa fin. Malheur! J’entends marcher la nation perverse, Et de son lourd sabot broyant peuples et murs, Hors des monts de Mâdaï, bondir le mulet Perse. Il accourt, le Pasteur formidable, aux yeux durs, Poussant comme un troupeau dans le désert aride Les poudreux tourbillons de ses guerriers impurs; Celui qui monte en char et qui tient par la bride Les chevaux de Mithra, dont le poil est vermeil, Le grand Roi, Roi des Rois, Kouras, Akhéménide; Celui qui va, semblable au loup rôdeur, pareil Au voleur se glissant par la porte du Fleuve, De ton sang, ô ma Ville, inonder ton sommeil. Tels que des boucs lascifs dans une étable neuve, Ardents et bousculés vers tes enclos ouverts, Les rouges cavaliers foulent ton lit de veuve. Voici les Chefs, laissant de leurs morts découverts Se pourrir, aux sommets, la chair nauséabonde, Comme un festin servi pour les chiens et les vers; Les ravageurs des parcs où la gazelle abonde, Dont, à travers les monts, le fouet d’Auramazdâ Excite vers tes champs la horde vagabonde. Temples, berceaux divins, terre que féconda Le sang de Thihamthi, répandu sur la grève, Rempart où la vigueur des Mâles résida! Colosses écroulés comme un arbre sans sève, Pyramides et Tours, jardins, palais, je vois Monter la nuit du crime et le matin du glaive. Gémissez et pleurez, femmes! du haut des toits, Sur moi, sur Babilou, vomissez l’anathème! Poussez vos hurlements vers vos enfants en croix! Sous vos cheveux épars, souillés de cendre blême, Ainsi que des hiboux aux seuils de vos maisons, Jetez le cri funèbre et le sanglot suprême! Malheur! Malheur! L’éclair onduleux des tisons M’enveloppe et la flamme inextinguible gagne Par bonds précipités les bords des horizons. Je meurs! Derniers Esprits dont le vol m’accompagne, Emportez-moi dans l’ombre avec les Dieux vaincus, Vers le Nord solitaire où surgit la Montagne! Et là, veillant ma chair en proie aux becs aigus, Ombrageant mon tombeau de vos ailes nocturnes, Effacez de mes yeux les jours que j’ai vécus! - Tel Mardouk a crié sous les cieux taciturnes. III Comme un feu protecteur tous les soirs allumé, Dont la fuite assombrit la nuit opaque et morne, Les astres désertaient le ciel accoutumé. Du nord jusqu’au midi l’obscurité sans borne Roule sinistrement l’épaisseur de ses flots Où la lune qui meurt plonge sa double corne. Le vent s’apaise, tombe, et ses âpres sanglots Ont cessé de répondre au grondement vorace Des lions affamés au fond des antres clos. Et le Perath, autour des remparts qu’il embrasse, Sous les palmiers rugueux coule, à travers la nuit, Vers la cité superbe aux jardins en terrasse. Sur les murs assiégés rien ne bouge ou ne luit. Aucun soldat, debout au seuil des citadelles, Ne jette un cri d’alarme et ne veille. Nul bruit. Lourds de viande et de vin, les archers infidèles Dorment, dans leurs manteaux, près des portes de fer Que les chauves-souris frôlent de lents coups d’ailes. Les machines battant les tours, comme la mer, De leurs chocs réguliers n’ébranlent plus l’enceinte, Et la grêle des traits ne siffle plus dans l’air. Mais oubliant le camp et le Perse et l’étreinte, Exultant dans sa force et ses désirs altiers, Le coeur de Babilou s’enorgueillit sans crainte. Dans le silence obscur, parmi les noirs dattiers, Mêlée aux chants aigus des trompettes joyeuses, La rumeur de la fête emplit les deux quartiers. Étrangers et soldats vers les cours spacieuses Où siègent à leur rang les femmes aux yeux peints, Courent, la lèvre sèche, en troupes furieuses. Et tous, offrant des fruits, des poissons ou des pains, Aux bras voluptueux des brunes courtisanes, S’enfoncent tour à tour dans l’ombre des grands pins. Les esclaves, au bruit des cymbales profanes, Vêtus de pourpre abjecte, enivrés et meurtris, Le bâton dans la main, vont assis sur des ânes. Et le Roi, tout au fond du palais, loin des cris, Trônant environné d’eunuques et de sages, Boit le vin de palmier dans des brocs d’or fleuris. Rien ne trouble son coeur. La terreur des présages S’efface comme un songe, et son père et son Dieu N’ont pas du sacrifice éloigné leurs visages. Et le tumulte croît toujours. Mais au milieu Des remparts, comme un puits perd ses eaux tarissables, Le Perath oublié va baissant peu à peu. Lentement sur les bords des quais infranchissables Le vieux fleuve, captif entre ses murs dormants, Découvre par degrés ses roseaux et ses sables. Des pilotis visqueux et des soubassements, Depuis les jours d’Ea rongés d’herbe et d’écume, Pieu vent sur le granit de jaunes suintements. Et les hautes parois, enduites de bitume, Se dressent d’un seul bloc hors du lit desséché Où meurent les poissons sur le limon qui fume. Mais du Perath fangeux, par les canaux lâché, Monte confusément dans la profondeur sombre Un bruit pareil aux pas d’un troupeau détaché. Elle approche en rampant dans la vase et dans l’ombre, Sous le poil des manteaux voilant les boucliers, L’armée inattendue, invisible et sans nombre. Kouras sur un char blanc que trois cents cavaliers Entourent, Tare bandé, frémissants et farouches, Attend l’heure, immobile au pied des escaliers. Une double clameur déchire et tord les bouches; Et du fleuve tari jusqu’aux mornes remparts, Vibre dans Babilou l’éclair des torches louches. Des pavés et des seuils, des toits, de toutes parts, Comme un torrent subit le sang ruisselle et noie Des monceaux charriés de cadavres épars. La flamme hésite encore et va cherchant sa proie; Mais soudain, jaillissant comme d’un grand bûcher, Dans la nuit qu’elle embrase elle siffle et tournoie. Alors, tel qu’un veilleur debout sur un rocher, Mardouk, du faîte altier de son temple, regarde Le flux incandescent s’épandre et s’approcher. L’Epouse délaissée, à genoux et hagarde, Pleurant sur sa jeunesse et les derniers dédains, Tend ses bras suppliants vers le Dieu qui la garde. Mais lui, baigné de pourpre et de reflets soudains, Rigide, affermissant le sceptre à lourde hampe, Voit le feu qui déborde autour des vieux jardins. Des assises de brique aux marbres de la rampe, Vers les pins résineux et les cyprès géants Comme un monstre écaillé la flamme ondule et rampe. Des cascades d’airain, de fauves océans D’asphalte et de métal, écroulés des tours noires, Roulent en nappes d’or sur les degrés béants. Comme une eau qui se brise aux flancs des promontoires, La flamme qui déferle en longs replis cuivrés Couvre les zigurrâts et les observatoires. Tout disparaît: taureaux, gardiens des seuils sacrés, Simulacres divins, gigantesques statues Des rois anciens, siégeant sur des trônes dorés. Et les montants dressés des portes revêtues D’ivoire, et les piliers de cèdre étincelants Flambent dans la hauteur des salles abattues. Parmi la vague rouge, aux immenses élans, Seule la Pyramide antique érige encore Ses temples étages et ses toits rutilants. Mais sans repos le feu court, s’irrite et dévore La ville entière et monte et l’étreint brusquement De la base au sommet d’un jet multicolore. Et le haut sanctuaire, ainsi qu’un pic fumant, Lance, vivante et droite, une flamme écarlate Comme une éruption vers le noir firmament. La coupole s’affaisse et rompt la paroi plate, Et par vastes lambeaux calcinés et tordus, Sur le sol crépitant la brique peinte éclate. Et quand tout eut sombré, temples, autels fendus, Voilà ce qu’au milieu de la chambre sublime Vit le peuple muet des vainqueurs éperdus. Comme sur un bûcher où monte la victime, Au faîte chancelant de la Tour, surgissait Un groupe colossal suspendu sur l’abîme. L’incendie, enserrant de son triple lacet Le piédestal miné, la muraille et les grilles, Enveloppait le Dieu que la Vierge embrassait. Les anneaux de métal autour de ses chevilles, Se boursouflant, fondaient et coulaient en ruisseaux, Et sur l’épaule ardente éclataient les armilles. Tels qu’au soleil d’été brûlent de grands roseaux, Ses cheveux s’embrasaient et, comme un cercle d’astres, Flamboyaient à l’entour les perles des réseaux. Trônant sur le brasier et l’amas des pilastres, Mardouk saisit l’Epouse en ses bras furieux Comme une proie offerte aux suprêmes désastres. Et dans un dernier râle un flot prodigieux D’airain, de plomb fondu, d’argent et d’or liquide Jaillit du front divin, de la bouche et des yeux. Ce fut tout. En croulant, la rouge Pyramide Emplit le ciel sinistre et la terre et la nuit De l’éblouissement de sa gerbe torride. Et Mardouk s’effondra sur le temple détruit. LA TERRE DE KEM. Éloge Du Scribe. Entends, ô Khons-Hoptou! L’homme s’agite et change. Mais celui-là, mon fils, est digne de louange Qui se souvient et tout d’abord, Ainsi qu’un voyageur la route poursuivie, Contemple ce qui fut, ouvre l'oeil sur sa vie Et veille en préparant sa mort. Heureux dès sa naissance, heureux parmi les hommes, Le Scribe satisfait dont les mains économes N’ont point connu les durs travaux; Qui, les genoux croisés, assis dans les écoles, Médite, au bruit secret des prudentes paroles, Les leçons des maîtres rivaux. Entends! Comme un esclave enfermé dans la geôle, Le guerrier dès l’enfance a courbé son épaule Sous le poids des armes de fer. Le pus ronge sa tête et le casque la broie; Le sang rougit ses pieds; le cuir de la courroie Use son ventre et mord sa chair. Le carquois, les pains noirs, l’outre d’eau corrompue, Font ployer comme un arc son échine trapue, Dans les marches vers les Khètas; Et quand soudain bondit le barbare farouche, Le guerrier sans vigueur recule, geint, se couche Avec les morts tombés en tas. Le forgeron suant remplit de ses mains viles, Plus rudes que l’écaille au dos des crocodiles, La gueule ardente de son four; Le maçon, suspendu sur les échafaudages, Chancelle au vent qui passe en rompant les cordages, Au faîte oscillant de la tour. Le laboureur confie au sol noir qu’il défriche Le grain, nouvel espoir d’une moisson plus riche; L’oiseau pille les champs pelés; Et la récolte est vaine et trompeur le salaire Lorsque se dresse, armé du bâton, près de l’aire, Le collecteur royal des blés. Tout labeur journalier sème et nourrit sa peine. Le pâtre haletant pousse, égare, promène Son troupeau parmi les marais; Le batelier du Nil descend, remonte encore, Et le chasseur d’oiseaux, debout avant l’aurore, Tire en vain le cordeau des rets. Mais le Scribe, ô mon fils, tranquille en sa demeure, Goûtant avec la paix la gloire intérieure, Se réjouit d’un coeur pieux, Du bout d’un roseau fin effleurant sa palette, Trace des signes bleus, rouges, noirs, et feuillette Les papyrus de ses aïeux. Le Scribe intelligent est semblable aux abeilles; Il aspire les sucs, élabore en ses veilles Le miel parfumé des écrits; Butinant au hasard dans le jardin des mètres, Il s’enivre lui-même et du parfum des lettres Charme les coeurs et les esprits. Telle la vie heureuse et sans inquiétude, Très longue, vénérable et libre dans l’étude, O Khons-Hoptou, luira pour toi. Peut-être quelque jour, comme un rayon solaire, Sur ton front glorieux que la science éclaire Tombera le regard du Roi. L'Amenti. Son âme se tient debout devant Osiris. Il a été trouvé de bouche pure sur la terre. Je me place devant le maître des Dieux Je me lève en Dieu vivant; je brille dans la société des Dieux qui sont au ciel. Livre des Morts, ch. I, lignes 16-17. Traduction P. Pierret. I La Montagne de l’ouest, les rivages du Fleuve Et le rocher libyque où, dans sa tombe neuve, Sous des bandes de lin, parmi les noirs parfums, Dort le peuple embaumé des Osiris défunts, Retentissent de cris et de sanglots funèbres. Un cortège sans fin vers le Lieu des Ténèbres, Par les rampes des monts et le chemin sacré, Suit le traîneau mystique où le Mort vénéré, Cousin royal, Grand Chef d’Ouas, Prophète unique, Serviteur du Taureau, Neb-Seni, véridique, Allongeant sa momie au fond du coffre épais, Monte vers le sépulcre et s’étend dans la paix. Il n’est plus, le Seigneur du Nome héréditaire. Son âme a dépassé la Porte du Mystère; Mais son corps périssable aux mains des embaumeurs Reste pur et complet, et malgré les clameurs, Malgré la plaie ouverte et le couteau de pierre, Ressuscite immortel en sa forme première. L’acre bain de natrum a corrodé les chairs; La résine de cèdre et les parfums amers, Les aromates noirs, les poudres végétales, Deux mois, ont imprégné le corps aux membres pâles. Le coeur et les poumons, le foie et l’intestin, Dans des vases scellés, marqués du nom certain, Ont séché, défendus par les quatre Génies, Sous le lit funéraire où, les jambes unies, Remplissant tout entier le coffre de carton, Colliers d’émail au cou, barbe fausse au menton, Dans le réseau croisé des fines bandelettes, L’incorruptible mort, avec ses amulettes Et le rouleau funèbre enclos dans son cercueil, Solitaire, attendait le jour du dernier deuil. Le jour suprême a lui. La salle intérieure De la resplendissante et terrestre demeure A vu le maître ancien pour la dernière fois. Les prêtres sont venus. Les sanglots et les voix Des parents ont mêlé leurs plaintes douloureuses Aux larmes de la veuve, à l’appel des pleureuses, Au monotone choeur des fils désespérés, Qui vont, le front meurtri par leurs poings lacérés, Souillant leur face blême et dans leur chevelure Semant la boue épaisse et la poussière impure. À travers Pi-Amen, dans l’ordre habituel Réglé pas les Grands Dieux et le saint Rituel, Le cortège éploré déroule en longue file Sa pompe accoutumée aux portes de la ville. En tête, transportant les meubles du tombeau, Le lit, les coffrets peints, le siège et le flambeau. Les figures d’émail, les vases, les offrandes, La bière fermentée et les pains et les viandes, Marchent les serviteurs que Neb-Seni vivant Aveuglait de rayons comme un soleil levant. Et derrière eux, parmi les pleureuses, le Prêtre Parfume avec l’encens le char pompeux du Maître. Mais le Nil vénéré traîne ses flots divins; Et les radeaux emplis nagent vers les ravins Et les rocs, surplombant la rive occidentale Où la crypte s’enfonce en une nuit fatale. Le mort s’embarque, il vogue et, passager d’un jour, Voyage vers le puits du ténébreux séjour, Tandis que sur les eaux le battement des rames D’un rhythme intermittent scande le chant des femmes. LES PLEUREUSES. Laissez, ô matelots, laissez, laissez encor Pendre les avirons au long des barques d’or! Qu’il ne s’éloigne pas, qu’il demeure à sa place, Le mort silencieux qu’un triple voile enlace. O vous qui reverrez le seuil de vos maisons, Ne hâtez point vos pas vers d’autres horizons; Attendez! Mais, hélas! la barque Osirienne Emporte loin d’ici son âme avec la mienne; Il part! Vers l’occident et l’impalpable lieu Tu navigues, parfait, dans le vaisseau du Dieu, Pour aborder au port de la double Justice, O toi, vivant hier, véridique et sans vice! Toi que servaient jadis des esclaves nombreux, Oublié, sans escorte, abandonné par eux, Parcours, ô Voyageur, la grande solitude! Tes pieds, liés ensemble, ont perdu l’habitude De suivre dans les champs le chemin des travaux. Et voici qu’aujourd’hui, ceint de langes nouveaux, Tu gis, comme un enfant qu’on porte et qu’on balance, Dans l’immobilité de l’éternel silence. Pleurez! Pleurez! Pleurez! ô lamentables cris! Toi veuve au sein voilé, toi mère aux cheveux gris, Menez le deuil farouche et, déchirant vos membres, Roulez vos corps meurtris contre les murs des chambres! La flotte aborde enfin; le cortège a passé. Dans l’ordre primitif, loin du Nil traversé, Il décroît lentement et s’allonge et circule Par les sentiers rugueux où, dans le crépuscule, Aux flancs des monts abrupts, taillés en escaliers, Les images des morts s’alignent par milliers. Et toutes, sur des blocs côte à côte rangées, Gardiennes du repos au seuil des hypogées, Sans gestes, sans regards, comme un peuple d’aïeux, Accueillent le Défunt vénérable et pieux Qui vient, dans l’ombre sainte, habiter auprès d’elles L’obscure profondeur des maisons éternelles. Salut, tombeau secret! Le voyage est fini Que sur l’heureuse terre accomplit Neb-Seni. La demeure est ouverte et la stèle est plantée; Les aliments sont prêts, l’offrande est apportée. Le chacal Anopou dresse le coffre étroit Devant la porte basse où Neb-Seni, tout droit Dans la gaine de cèdre aux lourdes planches peintes, Entend monter vers lui l’écho mourant des plaintes, Et comme un hôte cher, voilé du masque bleu, Reçoit le dernier pleur et le suprême adieu. Le prêtre a répandu l’eau purificatoire, Et le crochet de fer emmanché dans l’ivoire A successivement frôlé les yeux éteints Du cadavre, la bouche et les pieds incertains Et tout ce qui vivra, comme aux jours de la vie, Dans la béatitude éternelle et ravie. Et lui, le Mort très pur, le Prophète inspiré, Le Chef que pleure encor Pi-Amen, est entré Dans sa tombe divine où la nuit préalable Garde jusqu’au réveil la chair inviolable. La porte est close; il dort. Neb-Seni n’entend pas La clameur décroissante et le bruit du repas Où ses proches, devant les lugubres murailles, Boivent au long banquet le vin des funérailles, Tandis que, se penchant sur des harpes de deuil, Des chanteurs au front ras chantent l’antique orgueil De sa gloire, et la vie après la sépulture Au sein des Dieux cachés, dans la splendeur future. LE PREMIER HARPISTE. Ton destin est parfait dans l’immobilité, O grand Chef! Les vivants meurent, et d’autres races, Sur la terre de Kem et le sable argenté, Avant de disparaître, ont effacé leurs traces. Toujours Râ flamboyant monte au firmament clair Et Toum s’évanouit dans l’ombre vespérale; Toujours le souffle épars dans la chaleur de l’air, Aux soleils printaniers, joint la femelle au mâle. Tout meurt et tout renaît. Les murs de la cité Sont détruits, où naguère ont respiré les Maîtres; Et, comme un peuple vain n’ayant jamais été, Disparaît à son tour la tribu des Ancêtres. Mais toi, comme un amant charmé, dans la douceur Des chants et des parfums, qu’à jamais tu suspendes Autour des seins naissants de la vierge, ta soeur, Des perles en colliers et des fleurs en guirlandes. Que ton âme s’abreuve à l’eau de ton bassin Où frissonne, ô très bon! l’ombre des sycomores, Et que ton coeur limpide, inébranlable et sain, Soit comme un temple ouvert aux profondeurs sonores. Puis, au moment des Dieux, quand viendra la saison Du nocturne voyage, après la tâche faite, Plein de force et de joie, entre dans la Maison, Osiris Neb-Seni, Chef du nome et Prophète! LE DEUXIÈME HARPISTE. O Formes! ô Cachés! Cycles des Dieux! Esprits Dont le nom fatidique ouvre les yeux surpris Du voyageur errant au sein des formes sages! O vous, êtres futurs, peuples multipliés, Qui lirez aux parois des tombeaux oubliés L’obscur déroulement des chants et des présages! Vous qui serez témoins et direz pleins d’effroi: -La grandeur de la terre est un songe! Pourquoi L’anéantissement sinistre de la tombe? Écoutez! C’est le port où tout revient finir, Races des premiers jours, nations à venir, Où toute chose humaine aborde, roule et tombe. Mourir, c’est se dissoudre au coeur illimité De celui dont le temps emplit l’éternité; C’est unir à son Dieu sa poussière et sa gloire; C’est présenter son âme au creux de ses deux mains, Et nourri de justice et de mets surhumains, Dans la barque divine embarquer sa mémoire. Ta mémoire, ô Louable! est dans On, et les Dieux Découvrent le mystère à ton oeil radieux. Anopou te soutient, ton Seigneur te protège; Les tissus de Taït voilent ton corps; Manou A suspendu l’émail funéraire à ton cou; Les deux soeurs d’Osiris ont suivi ton cortège. Car dès son jeune éveil, sans crainte et sans effort, Ton âme a préparé la couche de la Mort Comme une épouse heureuse un lit sans flétrissure; Et joyeux dans ton coeur et plein du dernier jour, Comme ont fait tes aïeux, n’as-tu pas à ton tour Aux monts occidentaux creusé ta sépulture? Le soir obscurcissait les murs silencieux Des tombeaux. Sous la lune immense au fond des cieux, Des simulacres noirs peuplaient la nécropole. Les lamentations cessaient; toute parole Expirait lentement aux lèvres des amis, Et seuls, vaguant en troupe aux ravins endormis, Les chacals aboyaient dans l’ombre sépulcrale. Repose, ô Neb-Seni! Que la chambre centrale Où ta momie heureuse est couchée à jamais Déborde de boissons et regorge de mets! Que tout passant futur, lisant ta noble stèle, Redise au Dieu gardien la prière immortelle, Et que ton âme errante et ton corps dédoublé, Pareils à deux oiseaux qu’emporte un souffle ailé, Réunis à la fin du temps expiatoire, Plongent dans la lumière et planent dans la gloire! II Tel qu’un chant de marin qui décroît sur le Nil, Tout bruit s’apaise et meurt. Loin du terrestre exil L’âme de Neb-Seni se réveille et commence La descente subite et le voyage immense. Elle va, franchissant la porte de l’Enfer, L’abîme inférieur du divin Nouter-Kher, Et, comme un épervier ouvrant ses ailes sombres, Plonge au pays nocturne où s’engouffrent les ombres, Elle parle -Osiris, Taureau de l’Amenti, O Roi d’éternité, mon oeil appesanti Se fixe sur le mur de ta demeure antique. Je viens; je suis semblable à ton vengeur mystique: Je suis Horus! je suis Fils du Stable, enfanté Dans l’infrangible lieu de la Stabilité. L’Immobile de coeur, dont la parole est vraie, Me reçoit. Je suis Thot. J’entre, je sors, je fraye Le chemin véritable à la barque de Râ. Mais quand avec les Dieux le Juge apparaîtra, Quand je serai pesé, ni mal ni violence Ni péché de mon coeur n’entraînant la balance, Que, naviguant à l’ouest dans le cercle vermeil, Je surgisse et flamboie à côté du Soleil! Et voici qu’à travers l’immensité liquide De l’Abîme, perdue, hésitante et sans guide, L’âme, comme un serpent qui déroule ses noeuds, Se dégageait de l’ombre; et les deux Lumineux, Les Lions flamboyants des prunelles solaires, L’accueillant aux remparts des champs crépusculaires, La présentaient, captive et morne en ses réseaux, A Toum, né de la Grande, au sein des calmes eaux. Embarrassée encor de bandeaux et de linges, L’immobile jaillit des entrailles des singes. Le Mobile éternel et grimaçant toujours La fuit et l’abandonne à l’océan des jours Où, vivante, elle meut dans les replis des choses Le cycle interrompu de ses métamorphoses. Elle va; le chacal, chef des tombeaux humains, Avec Thot conducteur montre les noirs chemins. Les souffles inconnus des régions divines, Les quatre vents d’Isis emplissent ses narines. Ainsi que le soleil enfanté par Hier L’âme se renouvelle, et les Dieux de l’Enfer, Les grands Seigneurs divins, Maîtres du Labourage, Tels que des ouvriers façonnant leur ouvrage, Forgent pour l’Osiris, pur et ressuscité, Le glaive étincelant de toute Vérité. Les noms secrets des Dieux, la Science et les Charmes, Esprit de l’Osiris Neb-Seni! sont tes armes. Repu de nourriture agréable à ta faim, Tu conçois le principe et regardes la fin. De ton coeur descellé sort le mystique éloge, Et répondant toi-même au Dieu qui t’interroge, Comme un scribe savant explique un livre ancien, Tu découvres le vrai, l’engendrement du bien, La lente éclosion de l’Être et sa naissance Sous le multiple aspect de son unique essence. Tu dis le Noun sublime et son flot paternel, D’où jaillit, au matin, dans l’abîme du ciel, Le disque oriental de la splendeur féconde; Nout au corps étoile, qui, ployant sur le monde Ses reins rebondissants ainsi qu’un arc tendu, Abrite Shou, porteur du Soleil suspendu; Et Toum, ancêtre et fils de Râ qui monte et dore L’horizon triomphal qu’Horus empourpre encore; Et le soir qui descend et le bon Amenti, Où revient Osiris, d’où lui-même est sorti, Quand, au jour du cercueil, s’engendrant en lui-même, Phoenix ressuscité dans son vengeur suprême, Il absorbe le temps, l’éternité, la loi. Tu dis les doubles yeux resplendissant sur toi; Les deux bassins jumeaux où gît la Grande Verte, Et le phallus sanglant et la cuisse entr’ouverte, D’où la vache Mehour délivre l’OEil sacré; Et le combat nocturne et Râ transfiguré, Et l’âme renaissant du baiser des deux âmes, Et le Dieu-Lévrier, gardien du Lac des flammes, Et le grand Chat dans On, au pied du Perséa; Et le Dieu monstrueux et celui qui créa Des supplices nouveaux, la nuit du dernier compte; Et la Déesse au mufle écrasé, que surmonte L’orbe resplendissant entre les cornes d’or, Khem, au bras prisonnier, et le Mangeur d’Hathor; Et, comme un long manteau, les boucles protectrices Ruisselant sur ton corps, du front des deux Nourrices. L’Ame a dit le secret. Elle est comme un miroir Dont le métal poli réfléchit tout savoir. Elle se lève; un flot de rayons l’environne; La Vérité des Dieux la pare et la couronne; Elle est comme un vaisseau près d’aborder au port; Elle avance; et rompant les verrous de la mort Et la tombe où, muette, attend la chair jalouse, Vers son corps endormi vole comme une épouse. Elle vient; elle appelle et, planant au-dessus, Réveille la momie, écarte les tissus, Brille comme une flamme en une lampe ardente, Et de sa clarté vive, intacte et fécondante, Pénètre, anime, emplit le cadavre sauvé. O nouvelle existence! ô souffle retrouvé! Le Défunt parle et vit; le fer sacré le touche Et brise tout à coup l’entrave de sa bouche. Sa langue humaine, agile et prête aux anciens mots, Circule allègrement entre les bords jumeaux Des lèvres que le sang teint de pourpre subite. Son oeil, encor voilé, se rouvre dans l’orbite. Il tend les bras; il marche et ses pieds sans liens Dépassent l’hirondelle et la course des chiens. Puis, telle qu’une étoile au fond de la nuit noire, Voilà qu’en hésitant refleurit la mémoire, Et qu’à voix haute, au loin, la Mort a proclamé Le terrestre surnom dont il était nommé. Son coeur d’homme, troublé par la vie éphémère, Son coeur qu’il a reçu comme un don de sa mère, Son coeur ressuscité, son coeur palpite en lui. Sa poitrine se gonfle et commande aujourd’hui, Selon l’ordre immuable et les règles exactes, Au tourbillon dompté des désirs et des actes. Comme un guerrier puissant, tout armé, Neb-Seni, Le bâton dans la main, vénérable et muni De force, de science et de charmes magiques, Bondira sans effroi vers les combats tragiques Que tout mortel, entrant dans les funèbres murs, Sur l’infernal chemin livre aux monstres obscurs. Hors des marais prochains, des lacs hérissés d’îles, Vous qui sortez, ô corps des quatre Crocodiles, Vous qui tournez la tête et ne regardez point Venir le combattant, debout, la lance au poing, Arrière! Il a rompu vos cuirasses squameuses, Brisé vos dents, percé vos gueules écumeuses, Et pour les absorber, tiré de leur prison Les souffles reconquis du quadruple horizon! Dans ses cheveux se tord la vipère frontale, En vain le grand serpent siffle, rampe, s’étale Et dévore le dos de l’Ane agenouillé; En vain, rouge de sang, près du billot souillé, Le glaive inévitable étincelle et menace; En vain, comme un pêcheur fixant sa large nasse, Dans les roseaux du fleuve, aux tournoyants reflets, Le Plongeur de l’abîme a tendu ses filets; En vain, pour l’égarer, sous des cieux sans étoiles, Le Nautonier perfide a déployé ses voiles: Neb-Seni, sans effroi, lutte, triomphe et, tel Qu’un Dieu toujours nourri de froment immortel, Repoussant l’immondice, ayant vomi l’ordure, Il mange le blé rouge et les pains sans souillure, Aux sycomores saints cueille les fruits offerts, Tandis que lentement, parmi les rameaux verts, Nout, inclinant le vase où l’eau céleste abonde, Lui verse la jeunesse et la vigueur féconde. Les Dieux vivent en lui; ses yeux ne sont plus clos. Tels que les flots gonflés vont succédant aux flots En mêlant leur écume, aux pieds des caps énormes, Il voit se dérouler les êtres et les formes; Et lui-même, unissant son esprit et sa chair A la substance unique, aux souffles purs de l’air, Se transfigure au sein de la Vie éternelle. Il plane, épervier d’or abritant sous son aile Le cercueil ténébreux du divin Mutilé; Il est le Chef des Chefs sur le trône étoile, Le phoenix qui s’envole et l’échassier qui longe Les bords marécageux de la Mer du Mensonge, Le poisson révélé par l’Horus de Kem-our Et le monstre établi sur la terreur du jour. Il circule, il agit, il chante, aboie et glousse; Et dans le ciel de l’Ouest, baigné de clarté douce, S’ouvrant comme une plante, épanoui, pareil Au lotus fleurissant dans le champ du Soleil, Il fait croître et mûrir entre ses pistils roses La semence des Dieux et les germes des choses. C’est l’heure. O régions! Plaines du Nouter-Kher! Vallons de l’Amenti! Séjour aux murs de fer, Canaux, bassins de flamme où le Défunt s’abreuve, Neb-Seni s’est levé pour la suprême épreuve. Il se hâte; sa main tient le livre secret Que Thot a déposé dans le profond coffret. L’Intelligent, c’est lui. Le Dieu de la Palette Le guide, à travers l’ombre et la nuit violette, Vers la rive où, bercé par le flot éclatant, Le céleste vaisseau se balance et l’attend. O toi, Barque du Noun, que l’Osiris appelle: -Maître des deux pays, au fond de la chapelle, - Toi qui le repoussais avant qu’il te nommât Les noms du gouvernail, de la poupe et du mât, O Barque! Neb-Seni brandit la rame et passe, Navigateur certain, dans le sublime espace. Il attache les plis de ta voilure en feu; Compagnon des rameurs, assis aux pieds du Dieu, Il précède le Disque et tient en équilibre Dans le ciel du désert l’OEil flamboyant où vibre L’éclair mystérieux du foyer inconnu. Parmi les papyrus il aborde au sol nu; Et soudain, comme un prince entrant dans son domaine, Il voit, presque vivants d’une existence humaine, Ceints d’un rempart de fer au magique verrou, Fleurir les champs d’azur des vallons d’Aarou. Entre l’écartement des monstrueux pilônes Jusqu’aux bleus horizons s’enfonçaient les vingt zones Où les morts bienheureux, de leurs bras délivrés, Cultivaient le sol noir des champs inexplorés. Comme un fleuve d’argent, sous des papyrus grêles Et des tiges de joncs qui bruissaient entre elles, Quand les fouettait soudain l’aile en feu d’un flamant, Le Nil céleste errait autour du Firmament, Et par mille canaux, à travers les vallées, Versant l’eau pacifique aux plaines ondulées, Baignait les perséas et les verts tamarins. Là, sous l’oeil indulgent des Esprits souterrains, Les Morts, comme au retour des saisons ordinaires, Guidant un peuple vain d’aides imaginaires, Dans une glèbe obscure ouvraient de lents sillons, Et de leurs bras, armés de fouets et d’aiguillons, Poussaient des boeufs courbés sous le joug des charrues. D’autres ombres, ainsi qu’au temps des hautes crues, Entre des murs de glaise endiguaient des canaux; Et d’autres, pas à pas, dans les champs infernaux Semaient le grain trié des récoltes futures, Ou, de l’aurore au soir, parmi les gerbes mûres Que les faucilles d’or striaient d’éclairs ardents, S’avançaient sous l’abri des lourds épis pendants, Et moissonnaient en paix des blés de sept coudées. Tel, au centre indécis des terres fécondées, Neb-Seni, sans repos foulant le sol des Dieux, Joint son labeur funèbre aux labeurs des aïeux. Il laboure, ensemence et rompt son corps robuste Aux travaux accomplis depuis que l’Ordre auguste Fit germer l’univers terrestre et dans les vents Frissonner l’âme éparse au sein des blés mouvants. Ainsi toujours plus pur et parcourant sans trêve L’invisible existence et la nuit d’où s’élève L’âme de l’Osiris vers les divers sommets, Neb-Seni triomphant, semblable désormais Au Dieu momifié des cités funéraires, Vainqueur du mal, de l’ombre et des Esprits contraires, Comme un astre levant apparaît à Ro-sta. Muni du vautour d’or, du Livre que dicta L’Ibis intelligente aux scribes des archives, Il frappe au palais noir dont les chambres massives Recèlent, au milieu du Tribunal sacré, La nocturne splendeur d’Osiris Oun-nowré. III Au coeur de l’Amenti, la Maison colossale, L’infaillible Demeure ouvre sa grande salle Que soutiennent, debout à ses extrémités, Deux piliers de granit, aux troncs peints et sculptés De rameaux élancés et de tiges grimpantes, Et dont les chapiteaux font, au ras des charpentes, Fleurir, dans la hauteur, des coupes de lotus. L’entablement doré mêle à des uroeus L’hiéroglyphe peint de la flamme et le signe De la Vérité sainte; et sur la même ligne Shou, de ses bras tendus, couvre les Yeux vermeils. Et plus bas, accroupis sur la frise et pareils A des monstres hideux, muets, guettant leur proie, Les Juges infernaux dont le regard flamboie Dressent des fronts humains, des mufles, de longs cous, Des profils d’éperviers, d’ibis et de hiboux Et des gueules en feu, rouges d’ardente écume. Mais seul, près de l’autel que l’encens bleu parfume, Parmi les (leurs d’azur, penchant de toutes parts Vers le Dieu satisfait leurs calices épars, Devant la table creuse où les pains s’amoncellent, Où le lait, et la bière et le vin noir ruissellent, Où les chevreaux, les boeufs, les oiseaux des marais, Pour l’éternel festin, sont offerts et sont prêts: Méditant en son coeur l’inévitable oracle, Osiris est assis au fond du tabernacle. Sur un trône aux degrés larges et bas, son corps Repose emprisonné dans le réseau des morts. Les deux plumés d’autruche ornent sa mitre blanche. Il presse sur son sein le fouet au rude manche, Et la crosse royale entre son poing fermé Resplendit, comme un sceptre aux mains d’un chef armé. C’est Lui! l’Être parfait, le Seigneur taciturne, Le Soleil englouti du firmament nocturne, Le Très-bon, le Très-pur, l’Universel Vainqueur, Le Roi du Tiaou, dont l’impassible coeur Se glace et ne bat plus dans l’inerte poitrine. Comme un dattier fécond l’équité prend racine En son âme, et le Vrai, germe des justes lois, Éclôt dans sa parole et fleurit dans sa voix. Mais soudain, surgissant de la profondeur blême, La Déesse paraît, et Neb-Seni lui-même, Comme un homme hésitant au sortir de la nuit, S’avance, tend les bras, la vénère et la suit. Il a vu le Dieu grave, et dans l’obscur silence Sous le Cynocéphale osciller la balance, Et le doigt d’Anopou peser exactement Dans les plateaux légers le poids du Jugement. Il parle; et de sa bouche où gémit la prière, Sa vie, aux jours nombreux, s’échappe tout entière, Et son coeur, face à face avec la Vérité, Apparaît dans sa fange et dans sa nudité. -Salut à vous, Seigneurs de la nuit absolue! Salut, quarante-deux! O chefs, je vous salue! Vous tous, qui, réjouis par le sang des pécheurs, Dans les tombeaux des morts plongez vos yeux chercheurs! Je te salue, ô Toi Véridique, Ame double, Osiris Oun-nowré, Dieu que jamais ne trouble Le remords qui s’acharne au coeur des disparus! Je viens à toi. Le fouet de mes péchés accrus, O saint! ne mordra pas ma chair abandonnée. Sur le chemin d’en haut semant ma destinée, Comme un sage ouvrier qui médite en marchant, Je récolte aujourd’hui le blé pur de mon champ. Salut! Salut! Salut! J’avoue et justifie Le temps de ma durée et le cours de ma vie; Et mes actes humains, déroulés à la fois, Sont tels que des tableaux gravés sur des parois. J’ai vécu. Pi-Amen, le nome et ses provinces Ont ajouté mon titre à la liste des princes; Et les chefs des soldats, comme au poste d’honneur, Suivaient, le glaive au poing, les pas du gouverneur. J’étais l’OEil du palais, la Prunelle du Maître, Le Pasteur vigilant et fort qui faisait paître Sur le sol du Figuier le troupeau des vivants. Scribes et messagers, prophètes et savants, Contrôleurs préposés sur des métiers sans nombre, Silencieusement pullulaient dans mon ombre. La Sagesse divine et la bonté du Roi, Sa gloire et sa splendeur se reflétaient en moi Comme un ciel étoilé dans un étang limpide. Puis livrant aux dangers ma jeunesse intrépide Et perçant de mes traits les cavaliers Khétas Que les luisantes faux abattaient par grands tas, Dans la poussière éparse au vol des chars de guerre, Auprès de Râ-mes-sou j’ai combattu naguère. J’ai vu le Roi bondir comme un lion puissant, Le casque d’or au front, terrible et brandissant L’éclatante harpe que la pourpre ensanglante, Dans les champs belliqueux hâter la mort trop lente Et, seul devant les siens, contre les chars rivaux D’un invincible bras pousser ses deux chevaux, Victoire à Pi-Amen et Noura satisfaite. O joyeuses clameurs! Chants d’ivresse et de fête! Frisson respectueux de la foule, expirant, Comme un flot sur la rive, aux pieds du conquérant! O retour triomphal après les grandes luttes, Au bruit retentissant des cymbales, des flûtes Et des trompes d’airain et des tambours de peaux! O tributs de parfums et d’or! ô longs troupeaux De captifs, engloutis dans la nuit des carrières! J’ai tout vu. Mais l’orgueil des victoires guerrières N’a pas roidi mon âme et cuirassé mon coeur. Alors, lassé du glaive et domptant ma vigueur, J’ai fait s’épanouir en formes magnifiques La pierre et le granit des travaux pacifiques. Obélisques, tombeaux, palais, temples massifs, Plus épais que les monts, plus durs que les récifs Battus du lourd bélier des eaux intarissables, Jaillirent à ma voix des marais et des sables; Et comme une immobile et vaste frondaison, L’ombre monumentale obscurcit l’horizon. Et Râ-mes-sou passait heureux dans son Empire, Et de sa lèvre grave un indulgent sourire Tombait sur Neb-Seni comme un rayon lointain, Quand triomphalement, dorés par le matin, Les colosses royaux sur des piédestaux roses Profilaient dans l’azur leurs immuables poses. Et le terme est venu de mes ans accomplis, Et mes jours sont pareils à des vases remplis, Sortant de mon tombeau, sans appui, sans refuge, Seul avec ma vertu, je viens devant mon juge Rendre compte du mal, évoquer le bienfait; Et comme un serviteur, scribe au coeur satisfait, Dans la salle des Dieux, je découvre et proclame La pureté jalouse et l’orgueil de mon âme. Je suis pur! Je suis pur! Je suis pur! Ma maison Fut le verger précoce où mûrit la raison; Et devant tous les fils de ma race prospère Je suis venu m’asseoir où s’asseyait mon père. O vous dont ma honte prévoyait les besoins, Abandonnés, souffrants, pauvres, soyez témoins! Quel parent, quel ami, quel étranger, redresse Comme un reproche ancien sa face et sa détresse? Ai-je, multipliant l’effort des travailleurs, Fait rouler dans leurs yeux le flot amer des pleurs? Du fouet et du bâton l’excitant sans relâche, Pour l’esclave trop faible exagéré la tâche, Et dans les durs chemins, d’un fardeau trop pesant Chargé le boeuf paisible ou l’âne obéissant? Ai-je dans les enclos, sans compter, loin des crèches, Dispersé le foin vert, l’orge et les pailles sèches, Dérobé la génisse aux troupeaux des bouviers, Ou, tendant mes filets à travers les viviers, Péché des poissons morts dans les mailles confuses, Et, nocturne voleur, par pièges et par ruses Pris le bétail du temple ou les oiseaux des Dieux? Maître du sol royal, dans la ville, en tous lieux, J’ai respecté la borne et marqué les clôtures. Je n’ai pas fait couler par d’autres ouvertures L’eau des canaux voisins sur mon champ personnel, Ni détourné le cours du Fleuve originel, Ou, fraudant l’acheteur, aux balances publiques Faussé le poids légal des anneaux métalliques. Je n’ai jamais pillé les viandes ou les pains; Ni, brisant les parois des sarcophages peints Et profanant les morts de mes mains ennemies, Arraché leurs bandeaux aux membres des momies. Jamais, brûlé d’amour, mon coeur lascif et prompt D’un aveugle désir n’a fait rougir mon front. Craignant les vils baisers et l’acte volontaire Et le vice et l’opprobre et la couche adultère, Jamais, au souvenir de mes péchés enfuis, Le remords de mes jours n’a dévoré mes nuits. Mais bon parmi les bons, sage parmi les sages, Je n’éloignerai pas mon coeur de vos visages, O Dieux, ô Justiciers, ô morne Sokari! La Vérité, le Bien, la Science ont nourri De leurs sucs précieux mon âme et ma pensée. Je revis dans l’éclat de ma vertu passée, Tel qu’un astre du soir qui monte à l’occident. Le pauvre est mon appui, l’humble mon répondant; Car domptant le rebelle et brisant l’indocile, J’ouvrais aux délaissés mes bras comme un asile. J’étais le pied du faible et le manteau des nus, Et lorsque dans les pleurs je les avais connus, Les affligés, riant, espéraient dans l’épreuve. J’étais l’épaule ferme où s’appuyait la veuve, Le manteau du vieillard, le vase toujours plein Du lait renouvelé que buvait l’orphelin, Le foyer de la salle hospitalière et chaude Où s’étendait, la nuit, le voyageur qui rôde, Las et transi de froid, auprès des murs fermés. Intarissablement aux mains des affamés Le blé de mes greniers ruisselait comme une onde. Le Fleuve était rempli, la terre était féconde, Et le peuple sans nombre, autour de moi pressé, La famine et la soif ne l’ont pas renversé. Tel vécut Neb-Seni, prudent et tutélaire; Telle sa bouche close, ignorant la colère, N’a point hâté le cours des mots irréfléchis; Tel il n’a pas, rampant sur ses genoux fléchis, Dans la voie interdite et le sentier du crime, A l’heure solitaire, attendu sa victime. Tel encore il présente aux Dieux accusateurs L’austère vérité de ses jours protecteurs. Et maintenant, Seigneurs, jugez en connaissance! Pesez en Neb-Seni le mal et l’innocence. Hommage à vous, ô Dieux de l’Abîme infernal, Equitables, siégeant en haut du tribunal, Salut! Salut à toi dans la double Retraite, O Résident de l’Ouest, dont la demeure est prête Dans Aboud, comme un nid dans les roseaux plongé. Je suis le fils d’Isis, Horus, ayant vengé Son père agonisant dans la Nuit du massacre. Salut! La porte s’ouvre et je viens; je consacre L’offrande funéraire à qui la répartit. Ainsi qu’aux Dieux vivants, livre à mon appétit Le banquet du tombeau, le breuvage et les proies, Milliers de pains, milliers de boeufs et milliers d’oies, Afin que toujours fort, parmi tes serviteurs, L’Osiris Neb-Seni vogue dans les hauteurs, Sur le navire d’or monte, s’unisse au groupe Des Ancêtres divins assemblés à la poupe, Et, tel qu’un nautonier, fasse avancer au ciel Le vaisseau flamboyant du Voyage éternel! Et la voix du Défunt se tait dans l’ombre épaisse. Horus silencieux se lève, touche, abaisse La balance infaillible, au plateau vacillant, Où gît, seul d’un côté, le coeur de l’Excellent. Ma, Fille du Soleil, la Plume véridique Charge l’autre plateau de son poids fatidique. Mais le fléau chancelle au sommet du pilier Et d’un long mouvement, tranquille et régulier, Fléchit, remonte encor, s’équilibre et s’arrête. Alors Thot, mesurant l’égalité parfaite, Sur l’antique palette inscrit en rouges traits La sentence des Dieux et leurs justes arrêts. De son bec recourbé tombent les mots suprêmes; Il dit: -Que sur vos fronts, autour des diadèmes, Les Uroeus vivants, ô Dieux! ne sifflent plus. L’Osiris Neb-Seni clôt ses jours révolus Et la perfection lumineuse est prouvée Dans son âme sans tache, éternelle et sauvée. Son coeur interrogé, qui répond sans détours, Au milieu de Ro-sta resplendira toujours. Pylône, écarte-toi! Recule, ô sombre Porte! Afin que dans Toser l’Osiris entre et sorte, Vive, paraisse au jour et transforme à son gré, Dans le cycle de Râ, son corps régénéré. Réjouissant les Dieux de sa beauté première, Qu’il soit le cercle d’or et l’oeil dans la lumière; Image d’Oun-nowré, le front ceint de l’atef, Qu’il saisisse le fouet et le bâton du Chef; Qu’il naisse avec Horus enfant; qu’il accompagne Le cadavre de Toum, couché dans la Montagne. Et planant sur la terre et triomphant déjà, Flambe éternellement au centre de l’Oudja! - IV Et tandis qu’au milieu des muettes demeures, Sans hâte et se suivant, le cortège des heures Foulait d’un pas égal les plaines de la nuit, Tandis que, pleins de joie et se levant sans bruit, Malgré la Dévorante ouvrant sa gueule creuse, Les Juges du sépulcre absolvaient l’âme heureuse, Soudain vers l’Orient de l’Amenti, voilà Qu’une clarté flottante et blanche étincela. Voilà qu’environné de flamme pourpre et jaune, L’immobile Osiris tressaillait sur son trône, Et brisant ses liens comme un taureau puissant, Engendrait en soi-même Horus resplendissant. Puis, des flots bleus du Noun, où la barque attendue Parmi les Dieux errants glissait sur l’Etendue, Le nouveau Disque rouge émergea lenteme nt. Et les justes Esprits sans relâche en ramant. Poussaient le vaisseau d’or sur l’onde illuminée. Saluant son départ, au seuil de la journée, Les Akhimous halaient la céleste bari, A la proue éclatante, au gouvernail fleuri, Qui, traversant l’abîme et la morne vallée, Sous l’abri frissonnant de sa tente étoilée, Portait le Dieu-Soleil vers l’horizon béant. Et le Disque s’avance, et l’ombre et le néant, Le ciel inférieur, la cuve tout entière Où fermente la vie, où se meut la matière, Tout frémit, ressuscite aux yeux du Fécondant. Il monte; et sur sa barque, en un sillage ardent, Au travers de l’Espace accélérant sa fuite, Le Dieu reçoit les Morts triomphants à sa suite. Et Neb-Seni, vêtu de lumière, enivré De l’éblouissement du voyage éthéré, Se mêle à l’équipage et circule et s’absorbe Dans la flamme solaire et dans l’OEil du grand Orbe. Neb-Seni, comme un astre indistinct et noyé Dans le fleuve lacté du ciel multiplié, Palpite et resplendit en la rougeur vivante. Son corps est le gardien, son âme est la servante Du Lion qui se dresse aux régions d’Aker. Il est le jour qui luit; il est le jour d’hier, L’Éternel Devenir où sa forme englobée Renaît pour se dissoudre au sein du Scarabée. Il s’élance; il grandit sur le chemin du Nil; Son coeur mystérieux nourrit le feu subtil, Et son bras dégagé fait, dans leur noir repaire, Reculer, tous les jours, les vainqueurs de son Père. Désormais Neb-Seni divinisé, plus pur Que l’Épervier sacré qui, planant dans l’azur, Préside au lent réveil des formes abolies, Unira son essence aux âmes accomplies, Et, nautonier des Dieux universels, vivra De sa propre splendeur dans la splendeur de Râ.. Salut à l’Osiris qui surgit dans la flamme I Le choeur des Osiris ressuscites l’acclame; L’Amenti déserté pâlit; du haut des cieux La Double Terre au loin se déroule à ses yeux; Et Lui, chassant. Forage et repoussant la nue, Réalisant le Vrai devant l’Ame inconnue, Adore, est adoré, rompt les murs ténébreux Et mêle un chant de gloire au chant des Dieux heureux: -Régions! Firmament! Terre du Sycomore! Exultez d’allégresse! O Demeures des Dieux, Comme un bois de palmiers qui frémit à l’aurore, Tremblez! un souffle ardent a balayé les cieux. La nuit lutte et s’abîme au gouffre radieux, Comme un monstre dompté que le bûcher dévore. Salut, Har-makhouti! Salut, Râ dans ton oeuf, Qui revis flamboyant aux bras des deux Couveuses. Mystérieux Epoux dont le ciel était veuf, Qui marches, revêtu de pourpres somptueuses, Et sans ployer jamais tes épaules nerveuses Soutiens le Disque d’or, forgé d’un métal neuf! Salut, grand Epervier des sphères éternelles, Seigneur des Horizons, qui parcours en ton vol Le chemin journalier des Eaux originelles! Le collier d’Uroeus rampe autour de ton col, Et, du nord au midi, l’immensité du sol S’illumine et renaît au feu de tes Prunelles. La Terre, à ton réveil, devant ta Majesté S’épanouit d’espoir et tressaille de joie, O Voyageur divin de l’air illimité! Lorsque, guidant ta barque et croisant dans ta voie, Tu fais sur l’univers, où ta force flamboie, De ta parole, ô Saint, jaillir la Vérité! O Soleil, en ton âme immortelle et profonde L’Ame du Dieu caché se manifeste au jour. Et toi seul, ô Taureau, Régulateur du monde, Multipliant l’Espèce et l’enivrant d’amour, Tu gardes la substance et remplis tour à tour De tes créations l’éternité féconde. Sans toi, sans le regard de ton limpide éclair, Toute forme vivante au sein de la nature, Tout oiseau, tout poisson, tout être et toute chair, Tout Dieu, néant abject laissé sans sépulture, Serait comme un cadavre où, dans la pourriture, Se croise horriblement le noir sillon du ver. Par toi germent les fleurs, les champs d’herbes vivaces, Par toi l’or étincelle et le lapis bleuit; Tu fais souffler les vents, tu diriges, tu traces L’époque de la graine et la saison du fruit, Et par toi, sur la terre où tes yeux l’ont produit, Le troupeau des humains étend ses quatre races. Ciel du midi, du nord, de l’est et du couchant, Horizons éblouis, ouvrez vos portes saintes, Devant Râ qui s’avance et grandit en marchant. Esprits des morts divins, libres de vos étreintes, A genoux sur sa route, en baisant ses empreintes, Acclamez le Vainqueur d’un innombrable chant! Hommage à toi, Soleil, engendré par toi-même, Soleil, toujours antique et toujours rajeuni, Dont le bras, sans faiblir, frappe l’impie et sème L’épouvante de vivre au coeur de l’impuni, Père des siècles morts et du temps infini, Véridique, coiffé du double diadème! Hommage à toi, Soleil! Râ, que nous entraînons Dans le vaisseau joyeux des millions d’années; Hommage de ta suite et de tes compagnons, Lorsque, renouvelant tes formes spontanées, Tu parais à ton heure, en maître des journées! Hommage à toi, Soleil, adoré sous tes noms! Har-makhouti debout dans l’aube orientale! Eternel devenir, Scarabée, ô Khepra! OEil des deux horizons, Flamme auguste et vitale, Grand Illuminateur du champ céleste, ô Râ! Toum, que, le soir venu, l’Abîme engloutira! Osiris embaumé dans la crypte natale! Hommage à toi! Salut dans les cieux éclatants. Dans l’Amenti nocturne et sur l’immense terre, O Vieillard enfermé dans les bornes du Temps! Salut! Navigue en paix comme un roi solitaire, Et parcours, entouré d’un glorieux mystère, Ton éternité sainte et tes cycles constants! - ISRAËL-KENAAN. La Fuite D'Iaqob. Les tentes de Laban dormaient dans la nuit bleue, Et dans Paddan-Aram, autour des puits déserts, Les taureaux abreuvés, se fouettant de leur queue, Aspiraient l’odeur chaude, éparse dans les airs. La lune étincelait. L’immobile silence Écrasait les enclos où quelque vieux pasteur, En sommeillant debout, appuyé sur sa lance, Parmi les buissons noirs profilait sa hauteur. Les Therafim de bois gardaient les tentes basses Où les femmes, la lèvre humide et le sein nu, Sur des peaux de brebis posant leurs têtes lasses, Rêvaient au maître absent qu’elles avaient connu. Et c’était à l’époque où les saisons nouvelles, Aux flancs creux des troupeaux excitant leurs chaleurs, Font se heurter les boucs à l’entour des femelles Et se précipiter les béliers querelleurs. Or, ayant étendu son manteau de poil rude, Iaqob résigné reposait ce soir-là, Quand l’ange d’Iahvé, troublant la solitude, L’appela dans un songe et vint et lui parla: -Voici qu’il est marqué, le jour de ton salaire; Voici que les agneaux des brebis en travail Et les chevreaux naissant dans l’enclos circulaire, Tous tachetés de noir, peupleront ton bercail. Car les mâles puissants unis aux mères pleines, Ont approché des eaux et sont venus pour voir Les bâtons de styrax plongés dans les fontaines Et le bois d’amandier flottant sur l’abreuvoir. Lève-toi! Viens! Avec tes fils et tes compagnes, Tes serviteurs sans nombre et tes vastes troupeaux, Marche vers Kenaan, marche vers les montagnes; Pasteur prédestiné, marche vers ton repos! Je suis le Dieu gardien du Pacte indélébile, De la stèle dressée et du voeu solennel, L’Élohim devant qui ta droite aspergea d’huile Le Roc de ma Demeure, érigé dans Beth-El. - Et voici qu’Iaqob se leva. Sa voix brève Dans la nuit murmurante éveilla les dormeurs; Et Lia solitaire interrompit son rêve, Et Rahel écoutant s’étonna des rumeurs. Et la tribu partit. Des lueurs indécises Argentaient l’herbe douce à travers les rameaux; Et les hommes marchaient, et les femmes assises Berçaient leur songe vague au pas lent des chameaux. Gazelles et taureaux, vaches, ânes paisibles, Menu bétail saignant de ses pieds fatigués, Allaient, toujours poussés vers les monts invisibles, Et traversant le fleuve et s’abreuvant aux gués. Les filles de Laban disaient: -Notre partage, O Maître, était plus vain que la cendre et plus vil. Élohim t’établit sur tout notre héritage Et le lot de nos fils est à toi, dans l’exil. - Les jours avaient passé. Mais la dixième aurore, Blanchissant Guileäd et les sommets rugueux, Éclaira les Vengeurs dans le ravin sonore Où Laban irrité descendait avec eux. Et la voix de Laban sonna, rude et farouche: -Pourquoi, comme un voleur furtif, vers d’autres lieux Iaqob s’enfuit-il, à l’heure où sur ma couche Le sommeil confiant appesantit mes yeux? Pourquoi dérobe-t-il, comme une injuste proie, Mes filles, mes troupeaux, mes Dieux et mes trésors, Puisque pour son départ j’aurais fait, dans la joie Ronfler les tambourins et chanter les kinnors? Ton Élohim te garde; et moi, contre ta vie, Protégé d’Iahvé, je n’accomplirai rien. Mais j’ouvrirai ta tente où ma force ravie, Mes Therafim volés gisent parmi ton bien. - Iaqob répondit: -Qui m’insulte et m’opprime, Et contre mon Seigneur quelle est ma trahison? Mon âme est un ruisseau que ne souille aucun crime; La part de l’étranger n’est pas dans ma maison. La ronce du désert a mordu mes chevilles Et l’épine sanglante a déchiré ma peau. Près de toi j’ai servi quatorze ans pour tes filles: J’ai servi près de toi six ans pour le troupeau. Combien as-tu perdu d’agneaux dans ta pâture Et parmi tes brebis compté d’avortements? Ai-je égaré tes boucs ou, pour ma nourriture, Fait rôtir tes béliers sur trois cailloux fumants? J’emporte mon salaire, et, si ma tente est pleine, Aucun Dieu de Laban n’est caché dans mon sac. Le labeur de mes mains, le profit de ma peine Sont pesés justement par le Dieu d’Içehaq. - Et Laban, écartant la toile aux rudes trames, Dans la tente secrète ouvrait les coffres bas. Mais Rahel, ce jour-là souffrant du mal des femmes, Resta devant son père et ne se leva pas. Rahel gisait muette et pensive, étant celle Qui dérobant la nuit les Therafim pieux, Les avait enfouis dans le cuir de sa selle. Et Laban dans le camp ne trouva point ses Dieux. Alors levant les yeux comme un homme en prière, Iaqob devant tous dressant un grand monceau, Dit: -Qu’El-Schaddaï nous juge, afin que cette pierre Sur le double serment repose comme un sceau! - Et Laban: -Que ce roc soit la stèle éternelle Qui marque la limite où ma tribu campa! Qu'lahvé, dans les temps, comme une sentinelle, Veille des deux côtés sur Gal-Ed et Miçpa! Que jamais plus, gardiens du pacte et du bornage, L’Élohim d’Abraham, l’Élohim de Nahor, Ne voient Laban franchir le Tas du Témoignage Ni son fils Iaqob le dépasser encor! - Puis tous les deux, la main sous la cuisse, échangèrent Le serment solennel, juré devant leurs Dieux. Et, sur la pierre assis, tous les pasteurs mangèrent; Et le soleil baissait sur les monts radieux. Les femmes aux bassins avaient rempli leurs urnes; Les troupeaux ruminaient dans l'herbe et les épis; Le lune pâlissante errait aux cieux nocturnes; Des anges murmuraient dans les vents assoupis. Et dès l’aube, parmi les blancheurs diaphanes Et l’ombre vaporeuse au fond du firmament, Sur le sable poudreux le pas des caravanes Du côté de Schekem mourut confusément. Le Chant De Debora. Or, en ces temps, le mal, comme une lèpre impure Qui s’accroît sans relâche et s’irrite et suppure, Ayant rongé le coeur d’Israël, et ses yeux S’étant, loin d'lahvé, tournés vers d’autres Dieux, Vers ceux de Kenaan et ceux de l’Emorite, Le Fort avait poussé sur la race proscrite L’ouragan toujours prêt des châtiments anciens. Et les fils des tribus erraient, tels que des chiens Vagabonds, pleins d’effroi, nourris de choses viles, Des champs abandonnés aux carrefours des villes Que broyait Iabin, roi dans Haçor. Son bras Avait, en le fauchant, laissé le sol plus ras Qu’après l’irruption des noires sauterelles. Et ses bandes étaient sans nombre; et derrière elles, Avec un bruit pareil au fracas de la mer, Traînaient cent tours de bois et neuf cents chars de fer. Et c’était Sisera le chef de cette armée. En rouges tourbillons la flamme et la fumée, Sur les champs d’Israël, au travers des moissons, Ainsi que des serpents, rampaient. Les nourrissons Meurtrissaient vainement le sein tari des mères; Et le maigre bétail, loin des sources amères, Fuyait en longs troupeaux vers les monts dévastés; Et sur les coteaux nus, les tentes, les cités, Lugubrement planait l’effroi des solitudes. Telles, depuis vingt ans, les vengeances très rudes D’Iahvé flagellaient son peuple humilié, Lorsque, se rappelant l’Élohim oublié, Miçraïm et la fuite et l’alliance antique, Debora, qu’éveillait le frisson prophétique, Cria: -Vienne le jour où Baraq montera! Baraq, de Naphthali, monta vers Debora. Le coeur mordu d’angoisse et saignant de tristesse, Dans les monts d’Ephraïm songeait la Prophétesse, Silencieuse, auprès du Palmier immortel, Sur le chemin qui va de Rama vers Beth-El. Et l’esprit d’Iahvé l’inspirait. Son oeil sombre, Fixé sur l’avenir, en interrogeait l’ombre, Comme un flambeau penché sur un gouffre inconnu. Mais sachant que le jour était enfin venu, Elle appela Baraq; et le cri de sa bouche Fut, parmi les tribus, comme un clairon farouche Sonnant la délivrance et le réveil promis: -O fils d’Abinoam I contre nos ennemis Voilà que l’Éternel, comme un vengeur, se lève! Je vois courir l’éclair sur le tranchant du glaive, Et l’aigle des sommets reprendre son essor. Iahvé devant toi marche vers le Thabor, O Baraq! Et sa force arme ton bras débile. Va! choisis tes guerriers, ô Chef! et prends dix mille Des Forts de Naphthali, des Forts de Zeboulon, Et descends avec eux écraser du talon Iabin de Haçor et l’invincible foule De Kenaan. Combats! Le sang qui fume et coule Rougit les flots épais du Qischon débordé; Et Sisera, pareil au cheval débridé Qui s’échappe, les crins épars et hors d’haleine, Vers l’enclos de Héber fuit dans la vaste plaine. Mais par ses noirs cheveux tu ne suspendras point La tête du Guerrier formidable à ton poing. C’est aux mains d’une femme, à l’ombre de sa tente, Qu’Élohim a livré la victime éclatante, Comme un bélier promis au couteau du boucher. Or, cela fut ainsi. De rocher en rocher, Comme un torrent subit roulant ses eaux gonflées, Des cimes du Thabor aux pentes des vallées Les dix mille vaillants d’Israël ont bondi. Du camp Kenanéen dans l’ivresse engourdi Un long cri d’épouvante est monté dans l’espace. Mais le feu brusquement, comme un éclair qui passe, Jaillit de toutes parts, déborde les fossés, Rampe et siffle à travers les pieux entrelacés, Lèche la palissade et l’étreint et l’embrase, Et, comme un tourbillon, s’acharne et mord la base Et les noirs escaliers des hautes tours de bois. Au-dessus du tumulte et des cris et des voix Suppliantes et des clameurs vaines des femmes, Des rauques hurlements des blessés dans les flammes, Rugissait la mêlée atroce, avec le bruit D’un vent tempétueux qui ronfle dans la nuit. Les pierres, qui heurtaient les cuirasses d’écailles, Volaient, comme la grêle, au loin, rompant les mailles Des lourds casques d’airain sur les fronts entrouverts. Comme les faux, traçant, aux flancs des coteaux verts, De plus larges sillons dans les herbes couchées, Tels les grands chars ouvraient de sanglantes tranchées Dans les rangs confondus où roulaient par miniers Les chevaux furieux avec leurs cavaliers. L’armée, abandonnant au feu qui les dévore Ses Élohim vaincus, vers le Qischon sonore Se précipite, fuit, s’écrase; et le torrent Aux berges de granit traîne en les déchirant Des corps décapités vers la mer inconnue. Sisera jette au loin son glaive et, tête nue, S’élance hors du char, dont les chevaux cabrés S’effarent, arrachant de leurs sabots dorés Des lambeaux de chair rouge aux cicatrices fraîches. Livide, épouvanté sous l’averse des flèches, Trébuchant sur les morts, Sisera s’est enfui. Et comme des vautours acharnés après lui, L’enfermant peu à peu de leur cercle vorace, Les Terreurs d’Iahvé s’envolent sur sa trace. Baraq, l’épée au poing, le presse avec des cris; Sur les rochers aigus saignent ses pieds meurtris. Il fuit vers Çaanim où, près des eaux profondes, Héber avait en paix dressé ses tentes rondes, Et sous l’oeil d’Elohim conduisait ses troupeaux De chèvres, de brebis, de boeufs et de chameaux. Les femmes, en rentrant, portaient de grandes jattes Débordantes de lait, ou, sur des pierres plates, Allumaient, vers le soir, les foyers coutumiers Et, lasses, s’adossant aux troncs des noirs palmiers, Cuisaient la chair des veaux et les pains de farine. Seule et grave, à l’écart, croisant sur sa poitrine Ses bras puissants, cerclés de bracelets de fer, Devant sa tente, Iaël, la femme de Héber, Est debout. Son coeur mâle est joyeux; elle écoute La confuse rumeur de l’armée en déroute Et regarde là-bas, de son oeil fixe et dur, Rougir, comme une aurore, au fond du ciel obscur, Le sombre flamboiement de l’immense incendie. Mais tout à coup près d’elle, immobile et roidie D’horreur, devant le spectre apparu brusquement, Sisera tend les bras et tombe en écumant. La boue et la sueur souillent sa barbe impure; Ses yeux creux sont ardents, et dans sa chevelure Où se mêlent la ronce et les dards acérés, Le sang coule et se fige en caillots empourprés. Il voit l’enclos offert a son effort suprême; Et, comme un suppliant, épouvantable et blême, Il se traîne à genoux et, défaillant d’effroi, Dit: -Par tes Élohim, ô femme, sauve-moi! Iaël dit: -Ne crains rien. Que mon Seigneur pénètre Dans la tente interdite où je l’accueille en maître. Sisera dit: -J’ai soif. -Et tandis qu’il parlait, Vers ses lèvres Iaël pencha l’outre de lait, Disant: -Que mon Seigneur boive et se désaltère. Sisera dit: -Défends la tente solitaire. Et Iaël répondit: -Seigneur, j’attesterai Par le nom de mon Dieu que tu n’es pas entré. Dors! -Et dans un manteau de laine épaisse et teinte Le chef Kenanéen s’étendit, et sans crainte, A l’abri des serments par deux fois répétés, S’endormit. Et Iaël veillait à ses côtés. Le jour tombait. Le bruit lointain de la mêlée S’apaisait et mourait dans la nuit étoilée. Les troupeaux de Héber, réunis à l’entour Des enclos, vers les puits se pressaient à leur tour, Tandis que, les crins droits, hennissaient les cavales. Mais dans la tente obscure, Iaël, par intervalles, Ecoutait s’épaissir le souffle du dormeur. Puis tout se tut, appels des pâtres et rumeur Des troupeaux assoupis, couchés dans l’herbe sombre. Et Sisera dormait d’un lourd sommeil, dans l’ombre, Sans qu’aucun mouvement fît onduler un pli Du manteau rude épars sur son corps affaibli. Nul rêve, ni l’armée innombrable et détruite, Ni l’horreur du combat sans pitié, ni la fuite, Ni le glaive à ses reins, ni son sang épuisé, Ne trouble le repos où gît, comme écrasé De fatigue et d’effroi, le guerrier morne et pâle, Dont la bouche est ouverte ainsi que dans un râle. Soudain, comme un chasseur prudent et sans témoin, Iaël s’est redressée et marche vers un coin Solitaire, où, massifs, au ras des toiles jointes, Luisaient des pieux de fer aiguisé, dont les pointes Contre les tourbillons et les assauts du vent Fixaient dans le sol dur la tente au pli mouvant. Elle arrache un des pieux; d’une main, sous sa robe, Comme fait un voleur nocturne, elle dérobe Un lourd marteau d’airain; et sans hâte et sans peur, Telle qu’un ouvrier vers un secret labeur, Glisse, à pas étouffés, dans l’ombre solennelle Où seul vibre l’éclair vengeur de sa prunelle. Pour le meurtre nouveau la force d’Iahvé D’une mâle vigueur gonfle son bras levé. Elle brandit la masse et, serrant les mâchoires, Dans la tempe du chef, parmi les mèches noires, Enfonce, d’un seul coup, le pieu de fer rouillé. Tous les os sont rompus; et le sable mouillé Boit le sang furieux qui bouillonne et s’épanche. La cervelle fumante, en nappe rouge et blanche. Coule du front béant, horriblement percé: L’oreille se déchire, et de l’oeil convulsé De sombres pleurs visqueux ruissellent sur la face. Mais Elle, la lionne et l'orgueil de sa race, Baignant ses pieds souillés dans le sang répandu, S’acharne et frappe encor le cadavre étendu. La femme au coeur viril, assouvissant sa haine, Ainsi qu’un bûcheron qui fend le tronc d’un chêne. Pousse à coups redoubles l’irrésistible pieu Dans le crâne éclaté, troué par le milieu, Et cloue, en un torrent de pourpre intarissable, Comme un fauve abattu, Sisera sur le sable. Alors Baraq passa. Sur le seuil ruisselant, Tranquille, Iaël sortit, qui, de son bras sanglant, Tenant haute une torche à la tueur flottante, Releva devant lui la porte de la tente: Et, dans le calme orgueil du meurtre consommé, Heurtant de son pied nu le corps inanimé, Cria: -Ne cherche pas! Entre, ô Chef, et regarde! Vois le Guerrier muet et la tête hagarde Où s’enracine encor le pieu que j'ai planté. Béni soit Élohim dans son éternité! Or à sa voix les fils des tribus exultèrent, Et ce soir-là Baraq et Debora chantèrent: -Puisque pour la vengeance Israël s’est levé, Puisque dans le péril son coeur n’eut point d’alarmes, Puisque les Chefs offerts ont agité leurs armes, Sur terre et dans les cieux, bénissez Iahvé! Béni soit Iahvé! Princes, ouvrez l’oreille! Rois, écoutez le Psaume, aux lèvres de l’Abeille, Eclater dans l’aurore et monter dans la nuit! Car je glorifierai l’Élohim de mes pères Et le Libérateur qui frappe et qui détruit Nos ennemis joyeux dans leurs cités prospères. Quand les sables d’Edom, quand les monts de Séir, Sur la poussière en feu, sur la cime âpre et nue, Comme un astre du soir, Seigneur! t’ont vu jaillir, Le sol épouvanté frémit; et dans la nue Les outres de la pluie ont rompu tous leurs sceaux. Devant toi s’est crevé, comme un rempart sans force, Le réservoir antique où s’engouffraient les eaux, Et la terre ébranlée a fendu son écorce. Dans le désert jaloux des cieux que tu soumets, Tu voles comme un aigle au-dessus des abîmes. Tu parais, ô Seigneur! et sous tes pieds sublimes Les montagnes de marbre abaissent leurs sommets! Chantez! L’effroi subit hantait les fondrières Des chemins effacés, comme aux jours de Schamgar. Sur les chemins perdus, dans les larges ornières, Au pas égal des boeufs ne roulait aucun char. Et les Mâles en pleurs, courbés de lassitude, Loin des champs sans moissons et des bourgs dévastés, Ainsi que des vieillards, avec la multitude, S’écrasaient en hurlant aux portes des cités. Israël! tes guerriers, pareils à des esclaves, Tremblaient, s’humiliant sous le bâton des Rois. Où donc couraient les Forts? Où donc fuyaient les Braves? Où luisait une épée et sonnait un carquois? Car ta race, ô Seigneur! ayant, parmi les races, Choisi des Élohim pétris d’impurs limons, A l'ombre des pins noirs, dansait devant les faces Des Elohim nouveaux adorés sur les monts. Mais moi, moi Debora, je parais et me dresse Comme une mère en deuil, au milieu des tribus. J’ai relevé leurs coeurs au temps de la détresse, Et réveillé tes fils endormis dans l’ivresse Et le vomissement des vins qu’ils avaient bus. O vaillants d’Israël! ô peuple, offrant sans crainte Ta chair en holocauste au Dieu qui t’a sauvé! O générations, foule innombrable et sainte, Sur terre et dans les cieux bénissez Iahvé! O vous, qui sur le dos des ânesses luisantes Passez par nos chemins, voyageurs anxieux, Vous qui siégez au bord des sources jaillissantes, Bénissez Iahvé sur terre et dans les cieux! En tous lieux, sur les monts, sur les eaux, dans les plaines, Plus haut que la trompette et que le tympanon, Que la voix de la flûte aux bassins des fontaines, Bénissez sa justice et bénissez son nom! Surgis, ô Debora! Baraq, debout près d’Elle, Compte pour Élohim le monceau des frappés, Et chasse devant Lui, comme un troupeau rebelle, Tes captifs, trébuchant sur leurs orteils coupés! Ils sont venus, pareils à des aigles rapides, Joyeux et combattant des serres et du bec, Ceux de Bèn-iamin et les fils intrépides Des pasteurs d’Ephraïm, errants dans Amaleq. Ils sont venus vers toi, les Scribes et les Sages, Les Chefs de Zeboulon, les Juges de Makir, Les puissants d’Issakar qui tournent leurs visages Vers le rude combat et marchent sans faiblir. Mais lorsque Naphthali vole et se précipite, Auprès de ses torrents comme un pâtre en repos, Reouben est assis et Reouben hésite. Dans les enclos fermés que la montagne abrite, Auprès de ses torrents, en gardant ses troupeaux, Reouben est assis et Reouben hésite. Immobile et pensif, Gad se repose en paix, Au bord de l’Iarden qu’ombragent les platanes. Pourquoi Dan reste-t-il, avec des courtisanes, Ainsi qu’un étranger, près des vaisseaux épais? Là-bas, se partageant la côte occidentale, Jusqu’à Zidôn la Grande où vient mourir la mer, A jamais retranché de la tribu natale, Dans ses ports défendus à quoi s’attarde Ascher? Comme un âne rétif et craignant les obstacles, Leur coeur s’est détourné du peuple fraternel. -Maudissez les repus dans leurs sourds tabernacles, Et maudissez Méroz! -a rugi l’Éternel. Les Rois de Kenaan ont envahi les cimes; Les guerriers sont tombés sur les berges du Lac. Aux puits de Meguiddo s’entassaient les victimes, Et les corps des percés autour de Thaanak. Mais contre Sisera, dans les hauteurs sans voiles, Les étoiles du ciel ont combattu pour nous. Elles ont combattu, les célestes étoiles, Les Rois sans boucliers, écrasés sous leurs coups. Et les cadavres froids ont obstrué les ondes Du Qischon irrité, refluant dans son cours. Tu les engloutissais dans tes eaux furibondes, Qischon tumultueux, Torrent des anciens jours! Enclos de Çaanim, abris secrets, ô tentes, Où les femmes, le soir, chantent des chants en choeur, Que parmi les tribus, parmi vos habitantes, Soit à jamais bénie Iaël, au bras vainqueur! Sisera qui fuyait entra dans sa demeure; Il a cherché de l’eau, comme un cerf poursuivi. Elle a donné du lait et présenté du beurre, Dans sa plus belle coupe, au Chef qu’elle a servi. Sisera confiant s’endormit devant elle: Mais elle a pris la masse ainsi qu’un ouvrier. Chantez! la tempe éclate et le sang chaud ruisselle; Le pieu qu’elle enfonça tremble au front du Guerrier! Ta mère, ô Sisera! qui s’inquiète et veille, Monte sur le toit plat de sa haute maison, Interroge, regarde et prête en vain l’oreille Au bruit des chars de fer roulant à l’horizon. --Pourquoi mon premier-né, depuis des jours sans nombre, A dit ta mère en pleurs, par le chemin connu, Avec ses chariots retentissant dans l’ombre, Vers les murs d’Haroscheth n’est-il pas revenu? -Le Chef s’attarde, ô mère! ont répondu les femmes, A choisir son butin, à charger son trésor, Les robes aux longs plis, la pourpre aux fines trames, Les tissus colorés où brillent des fils d’or, Les vierges d’Israël, aux lèvres amoureuses, Qui laissent sur leurs seins flotter leurs cheveux bruns, Celles qu’il conduira, dans ses chambres joyeuses, Vers le lit nuptial, au milieu des parfums! Qu’ainsi tes ennemis tombent sous ta Victoire, Seigneur! Mais dans les temps ton Elu surgira, Comme un soleil levant qui monte dans sa gloire! Tels, le soir, ont chanté Baraq et Debora. Iahvé. Moi, je suis Iahvé, l’Élohim dont la main Tira de Miçraïm le peuple de tes pères, Israël! Et moi-même ai tracé ton chemin Vers la plaine conquise et les coteaux prospères. J’ai fait pleuvoir la manne et du coeur du rocher Inépuisablement jaillir la fraîche source. Ma colonne de feu, que tu voyais marcher, Dans le désert nocturne a précédé ta course. Et voilà que je parle, et voilà que sur toi Descend, avec l’éclair, mon regard redoutable. Voilà que tu vivras enfermé dans ma Loi, Comme un troupeau parqué dans une sombre étable. Voilà que t’avançant dans mes sentiers étroits, Selon ma règle antique et mon précepte auguste, Te verras, dans tes champs hérissés d’épis droits, Croître le blé du Riche et la moisson du Juste. Pour tes lourds chariots, rentrant le nouveau blé, Des gerbes d’autrefois tu videras tes granges, Et le grain débordant, aux pieds des boeufs foulé, Chargera l’aire encore au matin des vendanges. Et quand sur les coteaux pierreux les raisins noirs Verseront l’allégresse au fond de tes entrailles, Réjouis-toi, mon peuple, au bruit de tes pressoirs Gémissant jusqu’au jour des lointaines semailles! Dressant mes pavillons et ma tente au milieu De vos camps défendus, et semant les miracles, J’habiterai, caché dans le nuage en feu, Comme un hôte jaloux, parmi vos tabernacles. L’épée étincelante en cercle fauchera Les ennemis fuyant sur la terre usurpée; Un seul de vos guerriers en frappant suffira Pour en abattre mille au vent de son épée. Mais si, brisant mon joug et le pacte divin, Si, rebelle et têtu comme un âne indocile, Mon peuple inattentif, guidé toujours en vain, Pour de nouveaux autels déserte mon asile; Si son coeur est pareil à l’onagre sans frein, Si Milkom ou Kemosch ont dévoré mes dîmes, Si les pieux de Baal et les Serpents d’airain Du Libanon ombreux ont profané les cimes: Alors, tournant vers toi ma face de terreur, Je répandrai le sang comme une horrible pluie, Et romprai dans ta main, ô peuple! en ma fureur, Le bâton de ma force où ta marche s’appuie. Sur ton sol de métal, du haut d’un ciel de fer, Parmi les oliviers, la vigne et les récoltes, J’exciterai la flamme et je tordrai l’éclair, Vengeant sept fois ton crime et sept fois tes révoltes. Vous tramerez, Lions! des gorges aux sommets, La chair des nouveau-nés pendue à vos crocs sombres. Et les nids des hiboux empliront à jamais Les fentes des cités et le creux des décombres. Tes idoles, tes bois, tes cippes, tes hauts-lieux, Broyant, je les broierai comme un verre fragile; Et j’étendrai, muet, ton cadavre odieux Sur les cadavres froids des Baalim d’argile. Que le vomissement des fornications, Rejaillissant sur toi, souille encor tes murailles! Et qu’Israël, vanné parmi les nations, Soit comme un grain pourri qu’on jette avec les pailles! Et que son peuple, au bord des fleuves étrangers, Soit comme un daim, qui tremble au bruit de la poursuite, Ou qu’un frisson de vent dans des arbres légers Réveille, fait bondir, effare et met en fuite. Puis les pentes des monts et les plaines d’en bas, Infécondes enfin, libres, abandonnées, Sous un morne soleil connaîtront leurs sabbats Et jouiront en paix du repos des années. Alors, quand, frémissant d’angoisse et dévorant Les fruits de leurs péchés et leurs fautes accrues, Mes fils, courbant l’épaule au joug du conquérant, Glaneront leur pâture aux carrefours des rues; Quand ma vieille fureur, comme un vin fermenté, Débordera le vase où bouillait ma colère; Quand mes fils, gémissant au nom de leur Cité, Lèveront leurs yeux morts vers le Dieu tutélaire; Alors, me souvenant, dans mes cieux éclaircis Je déploierai mon arc et ma lumière neuve, Et je purifierai leurs coeurs incirconcis, Comme un haillon souillé qu’on lave dans un fleuve. Et l’alliance antique, Abraham, le serment, La race d’Iaqob, vivant dans ma mémoire, O peuple! je ferai luire éternellement L’Astre de ma puissance et le jour de ma gloire. Car je suis Iahvé, qui tirai tes aïeux Du sol de Miçraïm, du Lieu de l’esclavage. Je suis ton Élohim devant qui tous les dieux Ne sont que des cailloux dans un ravin sauvage. Le Talion. Et devant Élohim, dans la crainte et l’attente, Au pied du Sinaï dont le sommet caché D’une nuée ardente environnait Mosché, Israël fugitif avait dressé sa tente. Et le camp s’emplissait d’innombrables rumeurs, Et le cri de l’angoisse et le cri de la haine Se mêlaient, dans la nuit, à la voix du Cohène, Et vers un Etranger le peuple hurlait: -Meurs! L’homme de Miçraïm a vomi son blasphème, Et l’insulte a jailli sur le Nom profané. Et voici qu’Élohim vengeur a condamné Les générations jusque s à la septième; Et voici qu’Élohim, comme un maître irrité, A cause du pécheur, ploiera ta tête impure. O Race d’Israël! Et poursuivra l’injure Septante fois sept fois dans ta postérité. Mais la voix d’Iahvé parla dans l’ombre sainte: -Écoutez! L’insulteur du Nom, que nul vivant Comme un secret jaloux ne doit jeter au vent, Sera, par les cheveux, traîné hors de l’enceinte. Tout homme imposera sa droite sur son front, Et lui, paiera, qu’il soit votre frère ou votre hôte, Son âme pour son crime et son sang pour sa faute. Et les fils des tribus qui le lapideront Aux bêtes de la nuit livreront sa poussière. Par le mal sans pitié tu vengeras le mal. Le prix compensateur, payé pour l’animal, N’éteindra pas encor la dette meurtrière, Et la mort d’un vivant engendrera la mort. Le sang lavera seul, comme une onde assez pure, Le sang inexpié versé par la blessure. Frappe celui qui frappe et mords celui qui mord, O mon peuple! Voici la loi de ma justice: Fracture pour fracture, oeil pour oeil, dent pour dent, Inextinguible feu contre bûcher ardent, Vengeance du Seigneur contre le préjudice! Moi, je suis Iahvé, ta force et ton appui! Or l’implacable voix se tut dans la nuit noire. Et loin du camp, pareil au bouc expiatoire, L’homme fut lapidé, lorsque l’aurore eut lui. Et tout le jour, l’essaim des mouches venimeuses Tournoya dans l’air bleu, sur le cadavre impur. Et le soir, les corbeaux, aiguisant leur bec dur, Rongèrent les deux yeux dans les orbites creuses, Et le ver pullula dans la chair sans abri. Et le Nom fut vengé que nul être ne nomme; Et Mosché, devant Dieu, chanta la mort de l’homme Conçu par Schelomith, la fille de Dibri. Schelomo. Devant le palais neuf, celui qui fut nommé Forêt du Libanon, au temps accoutumé, Schelomo, tel qu’un Dieu sur un autel d’ivoire, Immobile, pensif, plein de jours et de gloire, Est assis sur un trône où vingt lions dorés S’allongent face à face, au bord de dix degrés. Un siècle entier blanchit sa barbe qui ruisselle, Et de son front luisant, où la mitre étincelle, Ses cheveux parfumés tombent en flots d’argent. Sous les rigides plis de son manteau changeant, Le lin de Miçraïm, brodé de lourdes franges, De perles noires, d’ambre et de joyaux étranges Et de fleurs et de fruits, en fils d’or copiés, Du col, chargé d’anneaux, l’enferme jusqu’aux pieds. Un serpent d’or, aux yeux de diamant, scintille Et s’enroule trois fois autour de la cheville Du Roi resplendissant, et deux cercles vermeils, Incrustés de rubis, brillent à ses orteils. Devant lui, s'étirant en nappes violettes, Des nuages d’encens montaient des cassolettes; Et les parfums d’Edom flottaient dans l’air serein, Hors des vases d’onyx, de porphyre ou d’airain Dont les coeurs s’entr'ouvraient ainsi que des grenades. Au long du pavé froid, entre les colonnades, Les fûts de cèdre noir aux chapiteaux sculptés, Parmi les fleurs de pourpre et les lis argentés, Errants et familiers, des paons, aux gorges bleues, Déployaient en marchant les astres de leurs queues. Trente vierges d’Aram, par de légers accords, De leurs doigts longs et fins éveillaient les kinnors Ou mêlaient aux frissons des harpes Khaldéennes Leurs chants, plus cadencés que le chant des fontaines. Et, derrière le trône, adossés aux piliers, Trois cents guerriers choisis, haussant leurs boucliers, Irradiaient, debout dans l’or de leurs cuirasses. Mais Schelomo lassé, du sommet des terrasses, D’un suprême regard indifférent et dur, Contemplait à ses pieds, dans l’immuable azur, La Cité de David, merveilleuse et si belle A l’ombre des palmiers qui frissonnaient sur elle, Que sa muraille neuve était comme un collier. Il voit, vers l’Occident, au faîte irrégulier Du Moriâ crayeux où gît la Pierre antique, Étinceler le marbre et l’airain du Portique, Et le Temple immortel, la Maison d’Iahvé, Le Lieu splendide et saint, par son ordre achevé, Plaqué de lames d’or, surgir dans la lumière. Il voit Ziôn, la Tour et l’enceinte première, La caverne interdite où dormiront les Rois Et le mur de rochers, aux abruptes parois. Millo s’élève au nord, étageant sur ses pentes Les grands palais de cèdre aux épaisses charpentes. Au sud, rempli de bruit et de peuple, l’Ophla Enserre un quartier sombre, où David exila La race d’Iebous, parmi les courtisanes, Les marchands de parfums et les vendeurs profanes Qui servent en secret des Élohim lascifs. Plus loin, sous la fraîcheur que versent les massifs De rouges grenadiers et de fleurs étoilées, L’eau des sources jaillit au fond des Trois Vallées, Et Schiloah captive emplit les réservoirs, Tandis que, découpant ses flancs rugueux et noirs, Le mont des Oliviers, comme une forteresse Immense, à l’horizon connu flamboie et dresse Sur Ierouschalaïm son faîte illuminé. C’est l’heure où, gravissant les rampes de Mischné, Vers le Roi, solitaire et muet sur son siège, Tout un peuple joyeux serpente en long cortège. Les Cohanim, vêtus de tuniques sans plis, Balançant, deux par deux, les encensoirs polis, Sous l’ombre intermittente et le frisson des palmes, S’avancent les premiers, majestueux et calmes. Les Anciens d’Israël, les Vieillards des tribus Suivent; et derrière eux, porteurs de lourds tributs, Chefs des pays, des champs et des coteaux fertiles, Viennent, à pas égaux, les Intendants des villes. Le glaive courbe au poing, cuirassés d’or, les Sars Retiennent les chevaux qui piaffent à leurs chars, Et passent, exhaussant, parmi la multitude, Leurs fronts cicatrisés et la majesté rude De leurs faces de bronze et de leurs yeux ardents, Et, dans le cliquetis de leurs carquois pendants, Au poil brun des manteaux mêlent leurs barbes blanches; Puis ceux qui, traversant sur des barques de planches L’abîme inexploré, naguère ont vu fleurir Les rivages de Kousch et les jardins d’Ophir. Vêtus d’un cuir serré sous un manteau plus ample, Les hommes de Zidôn, architectes du Temple, Habiles à tailler la pierre et le bois dur, A fondre le métal, à recouvrir d’or pur Les colonnes de cèdre et les parois des salles, A joindre sur les toits les poutres transversales, Précédant les sculpteurs de Gébal et de Zour, Tiennent la règle droite et marchent à leur tour. La foule suit, confuse, innombrable, enivrée. Mais tout à coup, voyant, dans la splendeur sacrée De sa mâle vieillesse et de sa royauté, Schelomo, ruisselant comme un soleil d’été, Trôner sur la terrasse éloignée et superbe, Le peuple, ainsi qu’au vent penche un vaste champ d’herbe, Se prosterna dans l’ombre, aux portes du palais. Les trompettes d’airain, aux éclatants reflets, Sonnaient, et les tambours de peau rude et tendue De leurs ronflements sourds emplissaient l’étendue. Puis tout se tut; et seul un long frémissement Courut, courbant les fronts sous le bleu firmament. Sars, Intendants, Vieillards, Prêtres, tous s’arrêtèrent En extase, éblouis, quand les harpes chantèrent. Et des groupes épars, s’avançant tour à tour, Un hymne répété de victoire et d’amour, Grave, ininterrompu, triomphal, prophétique, Monta vers Schelomo, comme un dernier cantique Que le vent glorieux apporta jusqu’à lui. LE PEUPLE D’IEROUSCHALAÏM. Bénissez Iahvé, le rocher et l’appui D’Israël et du Roi! Des cités aux campagnes, Des sables du désert aux sommets des montagnes, O chants, retentissez plus beaux et plus joyeux Que les Psaumes anciens, chantés par les aïeux! LES COHANIM. Béni soit Iahvé, l’Elohim de nos pères, Et béni Schelomo dans sa postérité! Le Roi très sage a vu mûrir ses jours prospères, Plus nombreux que les fruits dans son jardin d’été. David élut Ziôn et ferma son enceinte. Mais sur Taire d’Oman lui-même a fait bâtir Pour l’arche d’Iahvé la Maison neuf fois sainte Et suspendu là pourpre à l’entour du Debir. Aux yeux des nations, dans les chambres nouvelles, Le Roi pieux, béni d’Élohim, a caché Sous des Keroubim d’or, joignant leurs doubles ailes, Les pierres du Horeb que rapporta Mosché. Il fait s’amonceler au Lieu des Sacrifices, Sur l’autel de bois creux, aux deux leviers d’airain, La graisse des béliers, les veaux et les prémices De la vigne et des fruits, de la laine et du grain. Quand le sang consacré ruisselle au long des rampes, Comme aux jours d’Aharon, pour les fils d’Israël; A l’heure où, vers le soir, fume, aux clartés des lampes, Devant le Voile rouge un parfum éternel; Plus éclatant qu’un astre ou qu’un lever d’aurore, Il apparaît semblable, en son manteau royal, Au Grand-Prêtre, vêtu de l’éphod tricolore, Avec tous les joyaux brillant au pectoral. La Sagesse est en lui, comme un parfum mystique, Comme une huile odorante en un vase d’Akko. Sa voix a la douceur d’un miel aromatique Et la Ville à ses chants répond comme un écho. Iahvé-Zebaoth lui parle dans les nues; Et les songes d’en haut planent sur son sommeil, Et font se réfléchir les choses inconnues Au fond de son oeil clair, comme un miroir vermeil. Que le Roi soit béni par vous qui gardez l’Arche, O Race d’Aharon, ô race de Lévi, Puisque devant son Dieu le Roi se lève et marche, Tel qu’un pasteur prudent par son troupeau suivi! Élohim, son espoir, autour de lui déploie, Ainsi qu’un pavillon, la splendeur des cieux purs, Et fait s’épanouir, dans la paix et la joie, La Tige de David, pour les siècles futurs. LES VIEILLARDS. Heureux qui, satisfait et s’asseyant à l’ombre De l’odorant verger que son père a planté, Dans le repos du soir compte ses jours sans nombre Et revit à jamais dans sa postérité! Heureux qui, vers la fin du chemin rude et sombre, Voit, ainsi qu’Iaqob, pulluler ses enfants Et les fils de ses fils bénis et triomphants! Heureux qui voit errer, parmi les hautes herbes, Tendant leurs cols poudreux vers l’eau des puits épars, Par milliers ses brebis et ses taureaux superbes; Celui qui, dans ses champs fermés de toutes parts, Aux bras des serviteurs voit déborder ses gerbes! Mais plus heureux le coeur où fut enraciné Le Lis de la Sagesse, et qui l'a moissonné! Dans le sein des vieillards la sagesse est pareille Au raisin mûrissant sur les ceps d’En-guédi. Tel est un fruit tardif où s’enivre une abeille, Telle une source au creux d’un volcan refroidi. C’est la vierge sans tache et la femme qui veille, L’irréprochable épouse, au coeur limpide et bon, Dont l’époux est plus pur que les lacs de Heschbon. L’âge a ridé nos fronts et dépouillé nos têtes; Mais, témoins des vieux jours et des temps d’Israël, Nous frémissons de joie, en guidant pour les fêtes Le peuple des tribus vers un unique autel. Schilo! comme une veuve, au fond de tes retraites, Pourquoi pousser encor tes sanglots superflus, Quand ton gémissement ne s’entend déjà plus? La main du Très-Puissant exaltera la corne Du Roi sage. Son coeur est comme une arche d’or Que la prudence habite et que la justice orne. Sa douceur est un puits; son conseil, un trésor; Sa gloire resplendit sur la terre sans borne; Et la terre attentive, en un frisson pieux, Ecoute sa parole et la reçoit des cieux. LES INTENDANTS. Fils de David, salut! La terre est ton partage. Du Hermon à Séir, et du Fleuve au Torrent, D’Aram à Miçraïm s’étend ton héritage. Les pentes des coteaux et le sol odorant, Les monts, les vallons frais, les enclos et les friches Fleurissent pour toi seul, ô Roi superbe et grand! Tour à tour les pays, plus vastes ou plus riches, T’apportent leurs tributs, l’orge avec le blé mûr, La viande des boeufs gras avec la chair des biches. Tout ce qui germe et croît et tout animal pur, Toute bête des champs ou des bois qui rumine Et d’un ongle fendu frappe le terrain dur; Tout poisson écaillé des lacs ou d’eau marine, Et tout oiseau du ciel, s’entasse, chaque soir, Aux tables du festin que ta face illumine. Scharôn est ton grenier. Hebron est ton pressoir; Mais Ierouschalaïm, le coeur de ton royaume, S’ouvre aux biens étrangers ainsi qu’un réservoir. Élohim te nourrit et t’abreuve. Le baume Découle sur ta barbe, et ton bras fait sonner Les freins des nations, réunis dans ta paume. Les Princes devant toi viennent se prosterner; L’univers t’appartient, et la récolte, ô Maître! La terre d’Israël est bonne à moissonner. Règne! Que ton regard comme un rayon pénètre L’abîme où, sous tes pieds, gisent tes serviteurs. Heureux qui voit de loin sur ta face apparaître La splendeur du soleil levant sur les hauteurs! LES SARS. Sur les sommets rugueux le souffle d’une armée Est comme un vent d’orage et comme un tourbillon. Comme un rugissement farouche de lion Vibre la voix du Chef sur la cime enflammée. En haut des monts abrupts dressez des étendards! Poussez des hurlements en brandissant des glaives! Ainsi que des éclairs, courent des lueurs brèves A travers la forêt des lances et des dards. Édom s’est effondré; le Pelischthi s’écroule; Le sang des mutilés déborde comme un flot Dans la plaine fumante, où passaient au galop Les chariots de guerre emportés dans la foule. Rabbath-Ammôn conquise écume en sa fureur. Gueschour et Midian, ainsi que des esclaves, Tournant la meule énorme en la maison des Braves, Meurtris, les yeux crevés, râlent dans la terreur. Les Princes sont muets; les Cités et leurs Filles Et leur peuple et leur temple, et leurs Dieux, pleins d’effroi, Au souffle d’Iahvé tombent devant le Roi, Telles que l’orge mûre au tranchant des faucilles. Chevauchant le Keroub dans le vent irrité. Élohim est la pierre et le rocher fidèle Où David triomphant fonda la citadelle Et le mur de sa force et de sa royauté. Elohim a guidé Schelomo dans sa gloire, Et, ceignant de vigueur ses muscles et ses reins, Autour de son poignet assemblé les deux freins Des chevaux attelés à son char de victoire. LES MARINS. O Roi, loin du rivage et d’Ezion-Guéber, Le vent occidental a poussé sur la mer Tes navires à voile ronde, Sur la mer qu’ils fendaient pour la première fois, Où le flot ignoré contre leurs murs de bois En masses lourdes roule et gronde. La mer de Souph a vu les fils de Zeboulon, Par ton ordre nouveau, fuir devant l’aquilon, Et ceux de Dan emplir encore Tes vaisseaux voyageurs de baume précieux, De pourpres, de tapis et de tissus soyeux, De verre limpide et sonore. Ta flotte de Tarschisch, indifférente aux vents, Semble une ville, assise au bord des flots mouvants. C’est Bâschan qui polit les rames; Le cèdre au Libanon est tombé pour les mâts Et les pins de Senir sont couchés en amas Pour les flancs creux, battus des lames. La mer est ton royaume; Êlatb est ton trésor. Comme un fleuve éclatant, Ophir, versant son or, Déborde jusque dans tes rades; Et les bois d’Orient parfument ton chemin, Quand tu passes, ô Maître, en appuyant ta main Sur le santal des balustrades! LE PEUPLE D’IEROUSCHALAÏM. David fut le pasteur qu’élut Adonaï, Et le bras du Vaillant ne l’a jamais trahi. Mais toi, la vaste mer s’ajoute à ton domaine; Du rivage conquis tu dénombres à peine Tes vaisseaux assemblés, chargés pour le départ, Et, pareil au lion, tu prends ta double part. LES ARCHITECTES. Quel Dieu, comme le Dieu de Schelomo, demeure Dans un temple parfait de bois et de métal, Fermé d’un mur massif qu’une terrasse affleure, Et dont, par tous côtés, l’enceinte extérieure Repose, inébranlable, au roc fondamental? Hiram, roi de Zidôn, a dit: -Le pin conique Et le cèdre des monts, scié par le milieu, Je les donne. Et l’orgueil du Libanon antique Avec l’or vêtira la Maison magnifique Que le fils de David bâtira pour son Dieu. - Et selon l’épaisseur, la forme et les mesures, Le cèdre fut taillé par dix mille ouvriers. Les sculpteurs de Gébal, fouillant les pierres dures, Ont joint en cordons droits, dans les architectures, Les coupes des lotus aux fleurs des grenadiers. Deux colonnes, de douze et de dix-huit coudées, Dressent leurs chapiteaux sous les cieux aveuglants. Le sang s’échappe au bord des tables évidées, Et l’on entend les eaux, dans les canaux guidées, Emplir la mer de bronze et les bassins roulants. Plus beau que la montagne où s’élève la pierre Des Élohim anciens, habitants des hauts-lieux, Le Temple d’Israël monte dans la lumière. Quel roi, dans Miçraïm ou sur la terre entière, D’un vêtement plus riche a revêtu ses Dieux? LE PEUPLE D’IEROUSCHALAÏM. Les tentes d’Iaqob, parmi les térébinthes, S’inclinent, ô Ziôn, devant tes portes saintes. Le Pelischthi t’admire et craint ta royauté, Et Rahal et Babel ont connu ta beauté! Les bras toujours posés aux deux côtés du trône, Dans la vapeur du soir resplendissante et jaune, Schelomo, sans un geste, en un repos complet, Les yeux ouverts, le front immuable, semblait Ne rien sentir, ne rien voir et ne rien entendre. Mais voici que chanta, vague, lointain, plus tendre Que la voix d’une flûte aux lacs de Naphthali, L’écho mystérieux d’un cantique affaibli. Derrière un voile épais de pourpre suspendue, Dont les plis droits fermaient la chambre défendue Et le treillis doré qui regardait la cour, Au royal souvenir de leur antique amour, Soupiraient, sous le lin qui presse leurs poitrines, Sept cents filles de rois et trois cents concubines. LES FEMMES. Tel qu’un lion puissant parmi les lionceaux, Tu montes du désert plus mâle et plus farouche. L’herbe sèche fleurit lorsque ton pied la touche, Et lorsque tu parais croissent les arbrisseaux. Qu’ils sont beaux, sur la colline, Les pieds nus du Bien-aimé, Foulant, quand le soir décline, Le sentier accoutumé. Il vient, sous les sycomores, Par les pentes du ravin. Ecoutez ses pas sonores Dans le silence divin! C’est lui! L’entendez-vous? Le Bien-aimé m’apporte, Avec le miel nouveau, le parfum nuptial. O filles de Ziôn! je l’aime. Ouvrez la porte, La porte du verger à mon époux royal! Mon époux est pareil aux grappes du troène; Moi, je suis comme un lis dont le coeur va s’ouvrir. Laissez-moi m’enivrer du vin de son haleine; Aux bras du Bien-aimé laissez-moi m’endormir! Dans la plaine brûlante où je gardais ma vigne Sous le soleil, parmi les tentes de Qédar, Quand j’entendis sa voix et j’aperçus son signe, Mes désirs altérés l’ont suivi dans son char. Le Roi m’a fait entrer dans la plus riche salle Du palais solitaire, aux lambris de cyprès, Où je suis, près de lui, pareille à la cavale Qui vient de Miçraïm et bondit dans les traits. Il m’a dit que je suis plus belle Que Thirça; que mes yeux sont comme les bassins Où pleut l’eau de Heschbon, et que mes jeunes seins Sont les jumeaux d’une gazelle. Mais lui, quand il se lève et s’approche, apparaît Sur la foule des jeunes hommes, Comme un pommier, rouge de pommes. Sur les arbres de la forêt. Ses lèvres, où les lis éclosent, Sont des jardins fleuris; ses yeux Sont des colombes qui se posent Au bord d’un vase précieux. Ses reins sont un rempart d’ivoire Et ses jambes des piliers d’or; Son front se dresse dans la gloire Comme la cime du Thabor. O filles de Ziôn, chantez l’époux superbe Qui vide mon cellier et récolte ma gerbe! Il est comme un taureau sur les monts d’Ephraïm. Son bras voluptueux soutient ma tête lasse, Quand, le soir, pour lui plaire, avec mes soeurs j’enlace Les danses de Mahanaïm. Le fils de Bath-Schéba porte encor la couronne; Ainsi qu’aux jours anciens, la splendeur l’environne Comme un manteau brodé qui traîne sur ses pas. J’ai rêvé de l’époux, qui, parfumant ma couche, Femmes de Schelomo! prit le miel de ma bouche. J’ai rêvé de l’époux; ne me réveillez pas! Et le soleil plus bas allongeait sur la Ville, Comme un voile flottant, l’ombre du soir tranquille. Mitres, cuirasses d’or, casques, boucliers clairs, Où d’obliques rougeurs et de mourants éclairs Erraient, comme un rayon furtif, sur les piscines, S’éteignaient tour à tour, tandis que des collines, Des terrasses, des murs, des rochers violets, Des palmiers indécis, du Temple et des palais Tombait la majesté d’un vivant crépuscule. Le cortège des Grands se confond et recule; Le peuple s’émerveille et se retourne encor Vers le trône aperçu dans un nuage d’or; Et de l’occident vague incessamment ruisselle En flots silencieux la nuit universelle. Mais soudain tout s’arrête; et voici qu’au sommet De Millo, qu’un dernier flamboiement allumait, Croissait, comme une tour au fond d’un incendie, L’ombre de Schelomo, sur le peuple agrandie. Le vieux Roi, tel qu’un Dieu las d’immobilité, Sur le plus haut degré du trône déserté Exhaussait lentement sa royale stature, Tandis que, d’une gloire empourprant l’ouverture Du Portique embrasé, le suprême soleil Derrière lui mourait à l’occident vermeil. Et le peuple, aveuglé par l’immense auréole, Entendit Schelomo qui jetait sa parole, Disant: -O vanité des vanités! Et tout Est vanité! Voici que j’ai pris en dégoût Toute chose fragile et toute vie humaine. J’ai songé, j’ai tout vu. Le monde que Dieu mène Comme un bloc impuissant oscille au même point. Les fleuves, dans la mer qui ne déborde point. S’engouffrent à la fois pour s’échapper encore. Le soleil monte, luit, se couche et dans l’aurore Ressuscite et se hâte en un cercle éternel. Et moi, sage et très vieux, moi Roi sur Israël, Moi, plein de jours et plein de gloire et de richesse, Voici que j’ai sondé le puits de la sagesse, L’abîme de l’esprit, le fond du coeur humain; Et n’ayant plus trouvé dans le creux de ma main Que miettes de poussière et cendre insaisissable, J’ai vu que la science était pareille au sable Sans trêve balayé dans le désert mouvant, Et que tout, sous le ciel, était pâture au vent. Du jour où je suis né, j’ai marché dans ma voie. Comme un cerf altéré, j’ai tendu vers la joie Mes lèvres qu’enivrait le vin des voluptés, O mon peuple! Et l’ivresse et les plaisirs goûtés Sur ma langue ont laissé l’amertume, et leur lie Souille l’acre liqueur dont ma coupe est remplie. L’homme hésite, ignorant le but de ses travaux; Le fils d’Adam se lasse à des labeurs nouveaux. Mais j’ai dit en mon coeur, moi Schelomo: -Qu’importe La future avenue où s’ouvrira la porte? Bâtissons! Car je veux que mon nom souverain Et que mon sceau royal, dans la pierre ou l’airain, Pour les temps à venir enfoncent leurs empreintes. Je bâtirai des murs, des villes, des enceintes, Des palais crénelés et de vastes maisons, Hautes comme des tours sur les bleus horizons, Des demeures de cèdre et de cyprès, des chambres Avec des lits de pourpre, où, reposant mes membres, Je dormirai, veillé par un esclave noir. Je planterai des parcs où je viendrai m’asseoir, Et de mes frais jardins, à l’ombre des platanes, Je verrai jusqu’à moi monter les caravanes De mes chameaux sans nombre, à leur retour d’Ophir; Et l’eau, parmi les fleurs d’argent et de saphir, Parmi les oliviers, les figuiers, lourds de figues, En nappes de cristal couler entre ses digues; Et mes troupeaux au loin qui soulèvent les flots D’une immense poussière en rentrant aux enclos. Et j’accumulerai l’épargne des provinces, La richesse des Rois et le trésor des Princes Et le bien des Puissants, en des coffres de fer. De baume et d’huile rare ayant baigné ma chair, Je bercerai mon rêve à la voix des chanteuses, Et, comme au coeur ouvert des grenades juteuses, Aux lèvres, à ma bouche offertes tour à tour, Je puiserai la joie et l’ivresse et l’amour. Tandis que, déroulant leurs écharpes légères, Attendront à mes pieds les vierges étrangères. - Or voici: J’ai bâti des temples, des maisons; J’ai fendu les rochers; j’ai tiré des prisons, Pour les ensevelir vivants dans les carrières, Cent vingt mille captifs, équarrissant des pierres A la vague lueur des torches. Mes jardins Ont fleuri; les canaux, lâchés en jets soudains, D’une odorante pluie ont embaumé la terre; J’enrichis mon trésor; le trône héréditaire, Je l’ai fait croître ainsi qu’un cèdre au Libanon; Et les peuples, muets au seul bruit de mon nom, Les peuples anxieux ont entendu naguère Sur la face du monde errer mes chars de guerre. Alors ayant pesé ma peine et mon profit, Voici ce que j’ai vu: Malheur! Rien ne suffit A peupler le désert où l’humanité souffre. L’insatiable coeur de l’homme est comme un gouffre Que l’or ni le désir ne combleront jamais. Puissance, orgueil, vertu, lassent comme des mets Oubliés sur la table en des festins funèbres. L’homme n’est qu’un aveugle au milieu des ténèbres. Vanité! Vanité! Tout n’est que Vanité! Un autre coupera l’arbre que j’ai planté, Un autre, en mon verger s’asseyant à ma place, Vendangera ma vigne et sur la branche basse Du figuier que j’aimai moissonnera mes fruits. O vanité! Travaille, amoncelle, jouis! L’Abîme te réclame et ton fils attend l’heure De compter l’héritage, au fond de ta demeure. Malheur à moi! Je suis inaccessible et seul, Vêtu de ma splendeur comme d’un grand linceul. Nul autre bruit humain ne frappe mon oreille Que la voix des flatteurs, mensongère et pareille Au sifflement du vent sous un seuil descellé. Un éternel soupçon ronge mon coeur troublé; Et j’ai maudit l’amour: car j’ai vu toute femme Qui tendait en riant le filet de son âme, Les chaînes de ses mains et le lacs de son corps, Plus amère aux vivants que le Schebl aux morts. O vanité de naître! O vanité de vivre! Vanité de tenter! vanité de poursuivre! Vanité de la gloire et de la royauté! Vanité de l’amour! Tout n’est que vanité! Tout!... si ce n’est la mort. Homme ou bête grossière, Faits d’un même limon, à la même poussière Chassés d’un souffle égal, désespérés, hideux, Quand le terme est venu, retournent tous les deux. C’est l’heure! Le soleil s’obscurcit; et la lune Et les astres éteints sombrent dans la nuit brune. Les gardes du palais trébuchent au portail, Et le vaillant chancelle, et par le soupirail Celles qui regardaient voient monter l’épouvante Et s’effriter le mur de la maison vivante. La meule ne moud plus le grain improductif, Et l’oiseau matinal trouble un sommeil tardif; La route est plus pesante et la côte plus âpre Où s’embusque l’effroi, comme un spectre; la câpre Ne rend plus la vigueur aux muscles imprudents, Et l’amande trop dure entre les vieilles dents Est telle qu’un gravier qui grince entre deux roues. Seigneur! Voici qu’un siècle a sillonné mes joues De sillons plus pressés et de trous plus nombreux Que des ruisseaux de pluie au fond des vallons creux, Voici que va se rompre au mur de la citerne Le vase d’où s’échappe une eau fétide et terne; Et voilà que le jour est proche où je viendrai, Sous les froides parois du sépulcre muré, Dormir dans Ir-David où me suivra ma race. Adonaï! mes fils effaceront la trace Des pas de Schelomo sur le sol paternel; Et le Scheôl vengeur, l’Abîme originel, A cause du péché, dans l’immensité noire Engloutira ma chair et noiera ma mémoire. Ta droite m’abandonne, et je ne suis plus rien Qu’abjecte pourriture et vermine de chien. De tout ce que j’ai fait, de mon oeuvre princière, Les siècles dédaigneux vanneront la poussière Au vent de ta Justice et de ton Équité! Vanité! Vanité! Tout n’est que vanité! Et Schelomo pleura. La nuit comme un suaire Enserrait les sommets, les tours, le sanctuaire, Et sur la multitude et les chefs disparus Roulait confusément ses plis toujours accrus. Seul, debout, face à face avec l’ombre divine, Il entendait décroître au loin, dans la ravine, Comme un vaste troupeau qu’un pâtre détachait, L’innombrable rumeur du peuple qui marchait. Tout bruit cessa. Ziôn voila son front livide, Et Schelomo fut seul sur la terrasse vide. Alors, de l’horizon des monts inaperçus La lune lentement monta; puis au-dessus Du Moriâ spectral où blêmissait le Temple, Grandit et se fixa comme un oeil qui contemple. Et la voix d’Iahvé, dans le vent violent, Courant d’un bout à l’autre, emplit le ciel sanglant, Ainsi qu’au Sinaï roule un lointain tonnerre. Une main flamboya sur la rondeur lunaire; Et dans la main farouche un manteau secoué Au vent inattendu tordait son poil troué. Et dans la vaste nuit, d’un geste frénétique, Élohim lacéra le manteau prophétique Et le jeta dans l’ombre, en dix lambeaux épars, Comme une peau d’onagre aux dents des léopards. Et Schelomo, sentant sur ses tempes plus blêmes Passer le vol glacé des vanités suprêmes, Et s’ouvrir sous ses pieds, comme un gouffre béant, L’abîme de la mort et le puits du néant, Tressaillit dans sa chair, frissonna dans son âme, Et comprit que la vie était comme une flamme Qui vacille et s’éteint dans l’ombre du tombeau, Et que tout homme, esclave ou roi, lépreux ou beau, Jeune ou vieux, riche ou pauvre, entre les mains divines Était comme l’hysope aux fentes des ruines, Qu’un souffle, en la mêlant aux sables des murs nus, Sème éternellement dans les vents inconnus. Bèn-Hadad. Or, sous le ciel ardent, les murs de brique rose Étincelaient; le vent chantait dans les palmiers; La fraîche Dammeseq, comme une fleur éclose, Enivrait le vallon des parfums coutumiers. Et les eaux murmuraient, et les sources prochaines D’un fluide cristal emplissaient les viviers; Et les souffles du nord berçaient de leurs haleines La vigne enveloppante aux troncs des oliviers. Mais dans le palais blanc dressé sur la terrasse, Voici que Bèn-Hadad souffre et ferme ses yeux. Le Roi de Dammeseq gît. Un mal le terrasse, Inconnu des devins et rebelle à ses Dieux. Il n’entend plus tinter aux chevilles des femmes Le léger cliquetis des anneaux argentés; Il ne voit plus reluire en leurs yeux pleins de flammes Le suppliant espoir des promptes voluptés. La harpe Khaldéenne a lassé son oreille; La flûte est douloureuse à son coeur affaibli, La voix de la colombe irritante est pareille Au grincement du fer sur le granit poli. Le Roi songe. Il revoit sa gloire et sa défaite, Et la chute d’Aram et son peuple meurtri, Et Schomron délivrée et le morne Prophète, Et le bras d’Iahvé sur la maison d’Omri; Et le royal trésor, semé dans la campagne, Et par tous les fuyards l’Iarden envahi, Et les chevaux divins ébranlant la montagne, Et sur la crête en feu les chars d’Adonaï. Et voici qu’il cria: -Qu’Hazaël cherche l’Homme, Le Nabi d’Élohim, Élischâ, mon sauveur! Que les présents, portés sur les bêtes de somme, Entassent devant lui le prix de sa faveur. Et guidant les chameaux qui pliaient sous la charge, Hazaël, serviteur de Bèn-Hadad, marcha Vers la Ville confuse, où, sous la porte large, Immobile et pensif, s’asseyait Elischâ. Et le Nabi, les bras croisés sur sa poitrine, Dit: -Bèn-Hadad, ton roi guérira dans son lit. Puis de ses yeux profonds, au long de sa narine, Comme une source, un pleur inattendu jaillit. Et sous les sourcils blancs, son regard, comme un glaive Inévitable, entrant dans le coeur d’Hazaël, Elischâ dit: -J’ai vu! Le jour sanglant se lève! Le jour du meurtre luit à l’horizon du ciel! Bouches, hurlez! Saignez, ô chairs! Coulez, ô larmes! Car j’entends tes guerriers, Serviteur de ton roi! Fouler le sol conquis et trancher de leurs armes La moisson de douleur qui se lève après toi. Le mur de Dammeseq est comme une chaudière D’où le torrent de feu ruissellera sur nous! O villes d’Israël! ô palais! ô poussière! O vierges de Schomron, dont les bras étaient doux! Car toi-même, Hazaël! roi sur la terre immense Où Dammeseq repose au bord des fraîches eaux, Bourreau de Bèn-Hadad! Voici qu’en sa démence Ta haine aiguisera les dents des lionceaux. Le peuple d’Israël sera, sous tes étreintes, Comme un captif vieilli sous la meule écrasé; Et du ventre béant de ses femmes enceintes Le sang noir coulera comme un vin transvasé! Or Hazaël, pensif, vers la maison du Maître Hâtant ses pas fiévreux, dit: -Tu vivras, ô Roi! Les parfums de la nuit flottaient sous la fenêtre; Bèn-Hadad espérait et dormait sans effroi. Mais quand l’aube éclaira la chambre encore obscure, Bèn-Hadad étouffé gisait, mort, sans secours, Convulsé, violet, roidi, la couverture Dans la gorge muette enfonçant ses plis lourds. La Prière Du Nabi. Or Ierouschalaïm est déserte; son mur Incendié; ses fils, nourris de porc impur, Parmi les étrangers errent au bord du Fleuve. Iahvé, restant sourd et n’ouvrant point ses yeux, A rompu l’alliance et refermé les cieux; La Tige de Ziôn a séché dans l’épreuve. Seul de son peuple, à l'heure où le soir qui descend, Comme aux jours du Malheur, teint de pourpre et de sang Les oliviers sacrés et les vieux térébinthes, Le Nabi, sous la cendre abjecte, le front ras, Vers le Vengeur antique a levé ses deux bras Et, pleurant, s’est assis devant les Portes saintes. Du haut de la montagne il a vu la Cité; Il a vu s’échapper et fuir en liberté, Aux pentes de Millo, les boucs expiatoires; Il a vu s’effondrer les rugueuses parois Des chambres d’Ir-David, tombeaux des anciens Rois, Et les piliers fumer, tels que des torches noires. Il a vu la colline où le glaive d’Assour A fauché le Portique et le Temple et la Tour Comme un champ de blé mûr; et dans sa course vaine Le Qidrôn emporter les restes des remparts, Et plus loin, vers le sud, sous les figuiers épars, Les eaux de Schiloah se tarir dans la plaine. Et dans la solitude obscure, çà et là, Du vallon de Hinnôm au sommet de l’Ophla, Les bêtes de la nuit sortaient de leurs repaires. Alors sur la ruine, en son affliction, Le Prophète a crié vers le Dieu de Ziôn, Le Zebaoth jaloux qu’ont adoré ses pères: -Malheur que le Prophète a vu sur Israël. Jusques à quand, Seigneur! t’appellerai-je? Et tel Que sur son piédestal une immobile idole, Resteras-tu sans voix pour ton peuple souffrant? Seigneur, quand feras-tu, contre le Conquérant, Eclater ton orage et tonner ta parole? Pareil au loup chasseur qui rôde vers le soir, Aux brèches de ta Ville il est venu s’asseoir, Le Khaldéen armé qu’a poussé ta colère; Et comme un moissonneur moissonnant ta moisson, Le faucheur de Schinar, au seuil de ta maison, Sur ses genoux sanglants a compté son salaire. Il a levé son arc et ton bras l’a roidi. Ta fureur, l’enivrant comme un vin d’En-guédi, L’a choisi pour le meurtre, élu pour la blessure. Toi-même contre nous as cuirassé ses reins, Forgé le bouclier et le glaive et les freins, Et rempli son carquois et lié sa chaussure. Et voici que ton peuple est comme un boeuf chassé Du pâturage antique où tu l’as engraissé. Ses Princes au désert ont bu les eaux putrides Et ses Rois, à prix d’or, acheté leur pain dur, Tandis que les vieillards, couchés au pied du mur, De pleurs silencieux baignaient leurs âpres rides. Les vierges, près du Fleuve, assises sur ses bords, Aux saules inclinés suspendent lés kinnors, Les tympanons ronflants et les harpes mystiques; Ou, se tordant les bras au festin du vainqueur, Eveillent, dans le bruit et le rire moqueur, L’écho plaintif et doux de leurs anciens cantiques. Pleure, Ierouschalaïm! Phagorî Hebrôn, pleurez! Sommets du Libanon, où les vents altérés Se parfumaient d’amour dans vos cèdres sublimes, Pleurez! Desséchez-vous, flots de la Mer de Sel! Des neiges du Hermon aux rochers du Karmel, Le souffle du Seigneur a couru sur les cimes. C’est Lui qui s’est dressé comme un juge irrité, O Maison d’Iaqob! pour ton iniquité. Il a rompu ta corne; il a rasé la terre, Et n’a laissé debout ni le toit du berger, Ni le cep infécond, ni l’arbre du verger, Ni la borne oubliée en un champ solitaire. C’est l’Éternel, le Fort, le Juste et le Jaloux. Car lui seul a brisé les mâchoires des loups, Rogné l’ongle du tigre et le bec du vorace, Dans la mer suspendue englouti par milliers Les boeufs et les chevaux avec leurs cavaliers Et frappé Miçraïm dans son Prince et sa race. Le Seigneur a foulé les tribus sous son char; De Moab à Thêman, de Rabbath à Qédar, La rumeur de l’angoisse emplit les mornes plaines. Édom! pourquoi brûler comme un tas de bois sec! Où sont tes pavillons, ô mur de Dammeseq, Et tes jardins en fleur, au bord de tes fontaines? Reine, n’exulte plus! Babel, ton jour viendra! Et la Prostituée orgueilleuse sera Comme une femme impure après sa délivrance. Et les Princes contre elle élèveront leur main; Et ceux qui la verront à l’angle du chemin, En la méconnaissant, riront de sa souffrance. Car voici qu’Élohim se souvient du captif Et de son serviteur. Peuple, sois attentif! Écoute, Iehouda! Terres, ouvrez l’oreille! Vous, montagnes, torrents, îles, flots de la mer! O fille de Ziôn, tressaille dans ta chair, Telle qu’au chant du coq la vierge qui sommeille! Parole d’Iahvé: Je suis le Dieu vivant Qui commande à l’abîme et parle dans le vent. La lune, sous mes pieds, comme une pâle lampe, Disparaît; le soleil est l’oeil de ma splendeur; La tempête est mon souffle et dans la profondeur L’éclair est sous mes pieds comme un serpent qui rampe. Parmi les nations, mon alliance a lui Pour Israël; mon arc s’est étendu sur lui Et mon bras, dans ses temps, a semé les miracles, Jusqu’au jour où mon peuple indigne et délaissé, Sous les cyprès aigus, sur les monts, eut dressé Les pierres de Baal devant mes tabernacles. Les fils paieront sept fois le péché des aïeux, Parce que sans remords, montant vers les hauts-lieux, Ils ont séché d’amour aux lits des étrangères; Parce que sur Beth-El l’holocauste a fumé; Parce que tout à coup leur coeur s’est allumé Pour Kemosch, comme un feu dans les herbes légères. Mais l’heure est proche, ô peuple, où je me souviendrai, Où, pareil au bouvier rentrant le soir, j’irai Détacher de ton cou le joug avec la corde; Où, fatigué du glaive et lassé de punir, J’entendrai dans mon ciel passer comme un soupir Le cri, toujours vivant, de ma Miséricorde. Je tiendrai mon serment, fait aux anciens nabis; Et le terme est venu des maux que tu subis. La Tige d’Iessé croîtra sur tes ruines, O DavidI Et sa fleur fleurira tes piliers. Montagnes, bondissez ainsi que des béliers! Ainsi que des agneaux, exultez, ô collines! Chante, Ierouschalaïm! Ziôn, choisis ton rang! Le Saint viendra du sud, le Juste de Paran, Comme le vent d’été sur la terre obscurcie. La Vierge triomphante, ayant sur son orteil Le croissant radieux, l’étoile et le soleil, Criera dans le désert: -J’ai conçu ton Messie! - Le sourd n’entendra point; l’aveugle dira: Non. Mais Lui sur tous les Rois proclamera mon nom, Et sur tous les sommets faisant flotter mon signe, Du bruit de ma trompette éveillant l’univers, Conduira, par les champs, les gorges et les mers, Toutes les nations travailler dans ta vigne Et nul ne dira plus, Ziôn! que tu tombas, Lorsque à tes jours de fête, à tes nouveaux sabbats, Les prêtres chanteront dans le Temple d’ivoire. Alors j’accepterai l’holocauste et le sel, Et tu sacrifieras des veaux sur mon autel. Car je suis ton Seigneur, ta Force et ta Victoire! - Tel, du soir au matin, près des mornes enclos, Le Voyant prophétique a poussé ses sanglots. Mais lentement, à droite, ainsi qu’une prunelle Immense, flamboyant comme un ardent charbon, Le soleil oublié, du côté de Heschbon, Monte et s’épanouit dans sa gloire éternelle. Et sur la Ville inerte et rouge encor de sang, La Tige d’Iessé germait et, grandissant Comme un palmier divin, jetait au loin son ombre Depuis le Moriâ jusqu’aux monts d’Ephraïm, Tandis que, dans le ciel entr’ouvert, Élohim, Tel qu’un semeur pensif, étendait sa main sombre. Et le Nabi frémit devant le Seigneur-Dieu, Puis vit distinctement jaillir et croître un feu Qui courut, balayant la cendre impure encore, Et par-dessus les murs et les toits des maisons, Quatre grands Keroubim, vers les quatre horizons, Ceints du glaive enflammé, s’envoler dans l’aurore. Le Marchand De Zour. Abd-Eschmoun, le vieillard de Zour, marchand d’esclaves, Est assis tristement, farouche, les yeux graves, Sur une pierre abrupte, au seuil de sa maison. Au loin, dans la clarté du limpide horizon, Sur le rocheux îlot que ceint l’antique abîme, Surgit, pleine de bruit, la Cité maritime, Zour, ville de Melqarth, dont les premiers vaisseaux De leurs noirs éperons ont labouré les eaux, Et franchissant Tarschisch et les mers inconnues, Aux limites du monde ont, sur les plages nues, Dressé, doubles témoins, les colonnes du Dieu. Le port, où vient mourir le flot tranquille et bleu, S’ouvre, abritant au long des larges quais de pierre La flotte de commerce et la flotte guerrière. Et sans cesse, gaouls chargés et déjà prêts, Navires arrondis, aux multiples agrès, A la voile de pourpre, aux éclatantes flammes, Sur le rhythmique effort de leurs trois rangs de rames, Tels que des monstres lourds frappant, le flot vermeil, Partaient et décroissaient sur l’orbe du soleil. Et d’autres, aux flancs creux, pleins de métaux étranges, D’argent, de poudre d’or, du produit des échanges, Et d’étain précieux que sous un ciel blafard Dérobent, dans la nuit, les Iles du brouillard, Se hâtant vers la rive avec des cris de joie, Saluaient le rocher paternel, où flamboie Le temple reconnu de Melqarth Nautonier. Et de la cave obscure et de l’étroit grenier, Hors de toute maison, les richesses accrues En tas resplendissants débordaient par les rues, Comme le grain foulé sur le sol aplani. Tous ceux qui débarquaient, marins au front bruni, Mercenaires armés, chefs royaux et pilotes, Aux esclaves du port abandonnant les flottes, Pour l’holocauste offert montaient, dès leur retour, Vers l’autel où siégeait Melqarth, Baal de Zour. Les hauts bûchers flambaient, et sur les grands pylônes Leurs reflets ondoyants couraient en lueurs jaunes. Et la foule encombrait les cours, les escaliers, Où des taureaux muets, des veaux et des béliers, Liés des deux côtés, au bord des marches lisses, Attendaient, l’oeil mi-clos, l’instant des sacrifices. Et sous les lourds battants grinçaient les gonds sacrés; Les prêtres soulevaient, de leurs bras lacérés, Les voiles de l’autel et les peaux suspendues; Et les parfums mêlaient leurs vapeurs confondues A l’odeur du sang frais et des chairs en lambeaux. Et soudain, côte à côte ainsi que deux flambeaux, Resplendissaient, dressés dans la profondeur chaude, Le divin Pilier d’or et le Bloc d’émeraude. Puis les Dieux satisfaits et les prêtres payés, Les matelots ont fui vers les sentiers frayés Où, filles d’Aschtoreth, les brunes courtisanes, Sous le réseau flottant des robes diaphanes, Livrent aux vils baisers leurs corps indifférents. De l’ombre des cyprès et des pins odorants, Du bois voluptueux que fleurit le troène, Un souffle violent s’accroît, palpite et traîne Jusqu’aux bosquets prochains, où, lascif et charmant, Le pâle hiérodule attend son rude amant. Et las, rassasiés des voluptés publiques, Le col nu surchargé d’amulettes phalliques, Les marins, agitant au bout des avirons Leurs ceintures de laine avec leurs bonnets ronds. Par bandes dévalaient; et leur foule sauvage Emplissait en criant les barques de passage, Et nageaient vers la terre où, tels que des fruits mûrs, L’ancien quartier de Zour suspendait à ses murs Des vases de métal et des plaques de verre. Mais le vieil Abd-Eschmoun, immobile et sévère, N’entend et ne voit rien. Sous le sourcil froncé, Son oeil, à l’horizon obstinément fixé, Interroge la mer de l’aube à la nuit close. En vain derrière lui l’esclave noir dispose Le chevreau cuit à point, le vin habituel, L’huile, les poissons frits et les gâteaux de miel: Abd-Eschmoun inquiet ne tourne pas la tête. Vainement l’étranger passe, revient, s’arrête, Compte et pèse en sa main le poids d’or de l’achat, Regarde avec lenteur les vierges d’Élischah, Qui, près du mur, debout sur les tréteaux de planches, De leurs cheveux épars voilent leurs gorges blanches: Abd-Eschmoun n’entend plus tinter les schéqels d’or. Qu’importent la richesse ancienne et le trésor, Et le secret amas des chambres précieuses, Lourds tapis de Babel et tuniques soyeuses, Lapis bleus, diamants d’Ophir, rubis taillés, Bracelets, colliers d’ambre et joyaux émaillés, Pectoraux féminins à la forme bombée Où, parmi les lotus, brille le scarabée? Abd-Eschmoun n’en sait plus le nombre ni le prix. Il ne sait plus tromper le voyageur surpris Et, près du papyrus, sur une dalle noire, Abandonne à ses pieds la pointe et l’écritoire. Mais déjà le soleil décroît à l’occident, Déjà la lune émerge au fond du ciel ardent, Et déjà sur la mer, à la crête des vagues, Les étoiles d’argent tremblent en reflets vagues; Et les derniers vaisseaux, sous le suprême effort Des rameurs flagellés, se bâtent vers le port Que des chaînes de fer barrent au crépuscule. Et l’horizon s’efface et la nuit s’accumule, Et le ciel étoile berce les Dieux connus. Mais soudain le vieillard se lève; ses bras nus S’agitent. Il murmure et blasphème et chancelle. Le flot intérieur de ses larmes ruisselle Sur son nez recourbé comme un bec de vautour. Il déchire sa robe, arrache tour à tour Ses cheveux et les poils de sa barbe souillée, Sanglote, et prolongeant l’inutile veillée, Exhale avec ses cris son désespoir sans fin: -O Baalim vengeurs! ô Dieux priés en vain, Je vous supplie, ô Dieux favorables! O Maîtres! O toi, Baal-Tammouz, Adôn, Seigneur des êtres! Dévorateur suprême, ô Roi Baal-Molok, Dont la statue ardente, au centre de son bloc, Ouvre un portail d’airain d’où jaillit la fournaise! Dieux Patèques, chargeant de votre corps obèse L’avant peint et sculpté de mes vaisseaux perdus! Trois gaouls, ô douleur! trois gaouls attendus Dont le regret m’accable et ronge ma vieillesse, Eux que mon rêve, hélas! apercevait sans cesse Doublant la digue énorme après tant de longs mois! Ecoutez, ô Seigneurs de l’Abîme! Ils sont trois Qui, partis au printemps de la sixième année Et saluant de loin la rive abandonnée, Ont vogué vers Tarschisch et reconnu Gadir. Hommes de Zour, amis, qui les voyiez bondir, Ainsi que des dauphins, sur les vagues perfides, Où sont-ils? Mes vaisseaux désemparés et vides, Aux rochers de Kitthim ont-ils crevé leurs flancs, Ou, s’échouant aux bords des Saqalas sanglants, Obstrué les détroits de leurs vastes épaves? Les chefs étaient prudents, les marins étaient braves, Et Baal-Iathon, fils de Kelesch-Baal, Vieux pilote d’Arvad et nautonier royal, Habile à distinguer la place des Kabires, Vers le nord, au départ, guidait les trois navires. Hélas! la coque ronde était solide encor. L’image de Melqarth, en bois revêtu d’or, Trônait superbement sur la proue éclatante, Et la pourpre teignait la voilure et la tente Où, serrés à l’abri, s’étageaient les ballots. Moi-même, hélas! moi-même, autrefois, sur les flots J’ai conduit, plein d’espoir, leur course aventureuse. Mais, vainqueur de la mer qui bouillonne et se creuse, N’ai-je point malgré tout, tempêtes, vents, dangers, Gouffres et tourbillons, pirates étrangers, Ainsi que des requins embusqués dans les havres, Malgré la faim, la soif, les combats, les cadavres Des compagnons jetés à l’abîme écumant, Ramené mes vaisseaux au port d’embarquement? Salut, ô jours anciens, où sur les lames hautes Ma barque obéissante a bondi loin des côtes, Ouvrant sa voile rouge au vent qui la gonflait! Jamais l’oiseau captif, échappé du filet, N’a fui sous le ciel pur d’une aile aussi rapide. Salut! Roi de la mer, mon gaoul intrépide, Terreur des ennemis, orgueil de nos comptoirs, Semblait une île énorme, aux flancs larges et noirs, Qui voguait, emportant dans sa masse profonde La royauté de Zour jusqu’aux bornes du monde. Sous des cieux ignorés et des climats divers, Combien de lourds étés, ô Dieux, combien d’hivers, Ont brûlé mon visage et corrodé ma face? Que de guerriers surpris ont sombré sur ma trace, Quand, malgré l’alliance et les serments jurés, Je fuyais, entraînant aux vaisseaux amarrés Le troupeau prisonnier des enfants et des femmes! Combien, nageant encor, tués à coups de rames, Percés de traits, le crâne et les membres béants, Ont d’un sang méprisé rougi les océans! J’ai vu les blancs rochers et les gorges barbares Où les fils de Thoubal forgent en longues barres Le fer solide; où l’eau des fleuves va mêlant Une poussière d’or au sable étincelant. J’ai vu des caps déserts; j’ai vu des races viles, Errantes aux forêts, sans temples et sans villes, Des hommes rouges, noirs, et d’autres aux poils blonds Dont les cheveux tressés tombaient jusqu’aux talons. Et le premier, longeant les côtes innommées, Sur le gouffre vaincu des eaux jamais calmées, J’ai vu, se hérissant sous un ciel incertain, Bleuir dans l’air figé les Iles de l’Étain. De tous les ouragans j’ai connu les fatigues; Nourri de poissons secs, de dattes et de figues, D’eau fétide abreuvé, j’ai, pendant cinquante ans, Livré ma voile pleine aux vents intermittents, Et chassé tour à tour de rivage en rivage, Combattant, trafiquant, sur la grève sauvage Derrière un câble bas étalé mes tapis. Muets, émerveillés, à l’entour accroupis, Les barbares d’abord tendaient leurs mains avides Vers moi, qui seul, debout parmi les coffres vides, Tantôt flatteur et souple, ou farouche et brutal, Offrais des vases peints, des coupes de métal, Des verres transparents, des glaives et des flèches, Des étoffes de lin, teintes de pourpres fraîches, Et des robes de laine et des casques guerriers. Puis au comptoir récent des grands aventuriers Les hommes des pays apportaient en échange Leurs trésors enfouis et l’argent sans mélange. Tarschisch, dans les plateaux, selon le double poids, Pesait le cuivre et l’or, le cinabre et la poix; Ophir, les diamants, l’onyx, les perles mates, L’ivoire, le santal avec les aromates. Et lorsque, enfin chargés, mes gaouls alourdis Tentaient pour le retour les flots approfondis, Lorsqu’ils fuyaient dans l’ombre, ou, battus des tempêtes, Roulant autour des mâts les voiles inquiètes, Au milieu des éclairs, parmi les tourbillons, Dans la houleuse écume ouvraient de blancs sillons, Abd-Eschmoun confiant, debout sur son navire, Semblait le Roi-dompteur d’un furieux empire, Et, toujours vers le nord tournant ses calmes yeux, Cherchait l’étoile fixe et suppliait les Dieux. Alors vous m’entendiez, ô Puissants! Gad-Fortune! Toi, Reine Baalath, Dame des Cieux, ô Lune! Eschmoun préservateur! Dieux marins f Mais voici Que maintenant, vieillard en proie au noir souci, Ruiné, pauvre et vil, désespéré, je verse Des pleurs sans fin. Mon bien, mes trésors, mon commerce, Le séculaire honneur d’un glorieux trafic, Hélas! tout m’abandonne, et l’opprobre public Entre dans la maison qu’Abd-Eschmoun a bâtie. Cependant n’ai-je point payé la chair rôtie, L’holocauste du boeuf, le don du chevreau vif, L’offrande du bélier, selon l’ancien tarif Gravé, sur une stèle, à la porte des temples? Quel autre a suspendu des couronnes plus amples Aux murs du sanctuaire et, le jour du départ, Au sacrificateur laissé plus large part? Que de schéqels sonnants et que de doubles mines, Que de lingots, ravis aux ténèbres des mines, Que d’éphas de blé mûr, de baths d’huile ou de vin, O Dieux! à vos autels j’aurais portés en vain, Si, toujours dédaignée et lassant votre oreille, La voix du serviteur est stérile et pareille Au murmure du vent sur de lointains sommets! O Rêve! les voilà! Par Melqarth, je promets Douze boeufs à Baal et six a la Déesse. J’offrirai tout; la peau, les entrailles, la graisse Que retient l’indigent, moi, j’en fais l’abandon. Et le vin parfumé, le vin cuit de Zidôn Ruissellera. Je vois, aux reflets des étoiles, A l’occident pâli monter de triples voiles. Le jour naît; le port s’ouvre, et voici qu’apparaît, Autour du vieil Ilot, l’immobile forêt Des mâts bariolés, près du bord qu’elle affleure. Salut, ô chers gaouls! La Mer Intérieure, La Grande Mer, propice à vos anciens travaux, Vous ramène encor prêts pour des périls nouveaux. Et vous, ô Dieux! ouvrez vos narines actives Au parfum crépitant de la chair des captives! J’accours. Je vous apporte, en mes chars triomphants, Le choix des nourrissons et des plus beaux enfants, Comme à l’heureux matin de mon premier voyage, Quand je montais, suivi d’un immense équipage, Vers le temple vermeil, de flamme environné, Au bûcher de Molok jeter mon premier-né! Mais le vieillard se tait; il sourit, il achève En son coeur rassuré l’illusion du rêve. Il revoit l’aube claire et Zour à son réveil, Le flot silencieux qui miroite au soleil, La rade éblouissante et le port et le môle, Dressé comme un gardien formidable qu’épaule La citadelle blanche aux sinueux remparts. Et barques et vaisseaux croisent de toutes parts Leurs sillages d’argent sur l’azur de la houle; Et les marchés remplis débordent, et la foule Tumultueusement encombre les quartiers. Et toujours là, muet pendant des jours entiers, Ou riant à la mer avec de sombres rires, Le trafiquant de Zour attendit ses navires. Et ses vieux compagnons, entendant derrière eux Le rauque sifflement du vieillard aux yeux creux, Indifférents, passaient sans détourner la tête. Et les petits enfants, à la marche inquiète, Hâtaient leurs pas craintifs, tremblant de toujours voir Cet homme solitaire, assis de l’aube au soir, Sordide, abandonné, sur une même pierre, Et qui, de ses deux mains abritant sa paupière, Eternellement blême, au seuil de sa maison, Plongeait un regard mort dans le vide horizon. ERAN. Zarathoustra. Il est né. Les torrents ont bondi d’allégresse Et les eaux dans leur cours ont reflué vers Lui. La terre aux prés nombreux contemple avec ivresse Le nouveau firmament où le soleil a lui. Il est né, le Très-Saint, le Pur, le Premier Prêtre, Le Premier Conquérant et le Premier Pasteur, Le Premier Mazdéen qui proclame et pénètre Le Verbe primitif, auguste et créateur. C’est Lui, Zarathoustra, qui rit à la lumière Comme un rayon naissant sur les sommets neigeux; L’avenir prophétique est clos sous sa paupière, Tel qu’un éclair caché dans un ciel orageux. Il rit. Les troupeaux lents et repus d’herbe grasse, Les bêtes des forêts, l’arbre au feuillage épais, Toute la terre immense où germe et croît la race Des Aryas pasteurs, dans l’amour et la paix; Et tout ce que Mazdâ créa dans l’étendue, Le monde corporel, le ciel, tout a frémi, Quand ce rire, flottant sur la bouche attendue, Fut comme un vent léger sur un lac endormi. Mais seuls, accélérant leur course vagabonde, Ivres, jaloux, lascifs, menteurs, toujours vaincus, Les Dévas, dont la lèvre abjecte bave et gronde, Vers le berceau divin tendent leurs doigts aigus. Là gît l’Enfant sauveur, inerte, faible encore, Zarathoustra, prophète et justicier futur, Qui les flagellera du fouet âpre et sonore De la Prière, unie au Sacrifice pur; Celui dont la semence, après lés mille années, Engendrera le Chef incorruptible et fort Qui, balayant au loin les races condamnées, Refermera sur eux les portes de la mort. Qu’il meure! Et les Dévas, hurlants et pleins de joie, Les sombres Ravageurs, les nocturnes Jaloux, Au désert du couchant traînent comme une proie Le Nouveau-né promis, qu’ont épargné les loups. La horde, au flanc d’un mont que seul foule, ravage Et creuse le sabot du bétail vagabond, En un sentier abrupt, fermé d’un roc sauvage, Abandonne l’Enfant et disparaît d’un bond. Soudain, chassant la neige ainsi qu’une avalanche, Aveuglé de terreur, fou de rage et de faim, D’un formidable choc heurtant la paroi blanche, Un lourd troupeau de boeufs roule au long du ravin. Leur masse bousculée, incessamment accrue, Descend, se précipite et s’écrase et mugit Et, plus compacte encore, à bonds pressés se rue Vers l’unique chemin qu’un sang visqueux rougit. Mais voici que bondit par-dessus la mêlée Un taureau gigantesque, à l’oeil tranquille et fier, Qui fronce avec orgueil sa robe immaculée Et pointe en s’arrêtant ses deux cornes de fer. Immobile, il oppose à la troupe hagarde Son poitrail vigoureux, comme un rempart, défend D’un mur massif la route infranchissable, et garde Entre ses quatre pieds le sommeil de l’Enfant. Et le troupeau meurtri, parmi les rochers lisses, Recule, fuit, s’abat, tombe en amas sanglants. Un beuglement funèbre emplit les précipices; Et le Taureau divin gonfla ses larges flancs. Le céleste Taureau parla dans l’ombre vaste: -Quel gardien conduira le troupeau bondissant Vers l’enclos préparé, si le Déva néfaste Frappe le nouveau Chef et le Pasteur naissant? Vers qui s’élèvera, dans les gras pâturages, Le sourd mugissement du bétail maladif, Si le Méchant disperse ou corrompt les fourrages Qu’aiment la Vache-mère et le Boeuf primitif? Je t’implore, ô Mazdâ! moi le premier des êtres Dont ta fécondité peupla le monde pur, Et ma plainte vers Toi monte, ô Maître des Maîtres! Dans l’aurore éclatante ou sous le ciel obscur. Protège le Très-Saint que j’ai sauvé moi-même! Qu’il soit le Guide heureux, le Veilleur sans repos, Pacifique, pieux, plein du Savoir suprême, Le Pasteur immortel que suivront les troupeaux. Que l’homme violent le redoute et s’incline! Que le Sage grandisse à jamais écouté, Et sème, ô Créateur! le grain de ta doctrine Sur la Terre de joie et de prospérité! - Et l’âme du Taureau s’évanouit dans l’ombre. Et vers Zarathoustra, par les cieux éclaircis, Volait en souriant, favorable et sans nombre, L’armée aux casques d’or des saintes Phravasis. Les Créations D'Ahoûra-Mazdâ.? O Créateur, ô Saint, quel est, parmi les êtres Vivant et t’adorant sur le sol des ancêtres, Le premier Mazdéen qui reçut avant moi, Comme un céleste don, ta Parole et ta Loi, Et qui, t’interrogeant dans le secret mystique, Connut la double essence et l’origine antique? - Ahoûra-Mazdâ dit au saint Zarathoustra: -O fidèle, ô très pur, ton oreille entendra L’auguste vérité que fait jaillir mon Verbe. Le premier et le seul fut Yïma, superbe, Lumineux, éclatant, aux troupeaux plus nombreux Que les étoiles d’or dans le ciel ténébreux. Voici. J’avais créé les Divinités pures, Les Dieux spirituels, les Phravasis futures, Les Amésas-Çpentas, puissants et vénérés, Mitra le Vigilant, Dieu des serments jurés, Qui surgit avant tous au sommet des montagnes, Véridique, fécond, favorable aux campagnes, Victorieux, à qui les combattants rivaux Offrent le sacrifice, au dos de leurs chevaux; Et Çraosa le saint et les Esprits sans nombre Dont je peuplai l’espace et l’immensité sombre. Mon antique ennemi, chef des Dévas hurlants. Au profond de l’enfer cachait, pour neuf mille ans, L’inutile fureur des Drujes convulsives. Mais façonnant en paix mes oeuvres successives, Contre Anro-Mainyous, tel qu’un nouveau rempart, Je fondai l’univers et j’en marquai ma part. Le ciel, mon plus parfait et mon premier ouvrage, Le ciel tumultueux, caverne de l’orage, Le grand ciel, tour à tour pâlissant et vermeil, Où la lune des mois nage avec le soleil, Nocturne, solitaire, immense, emplit l’Espace. Puis les divines eaux, que le nuage amasse, Ruisselèrent sans fin du gouffre universel, Et la Terre monta dans le vide éternel. Le sol joyeux fuma sous les moissons fleuries, Et le vent enivré du parfum des prairies Chanta dans l’épaisseur des taillis printaniers. Dans leurs lits bien tracés les fleuves prisonniers Inépuisablement roulaient leurs ondes fraîches. Les sources, abreuvant au loin les herbes sèches, D’elles-mêmes erraient en des canaux épars. Les arbres, lourds de fruits, offraient de toutes parts, Pressés et débordant ainsi que des corbeilles, Le savoureux fardeau de leurs grappes vermeilles; Et les champs étages et les prés toujours verts D’un manteau frémissant abritaient l’univers. Mais sur la terre vierge ou dans le ciel sonore Rien n’avait palpité, rien ne vivait encore. Des vallons inconnus aux fertiles sommets Nul souffle intelligent n’avait couru jamais. La sève originelle, âpre et comme inféconde, Fermentait vainement dans le désert du monde, Quand, le frappant du pied, gonflant son large col, Le Taureau primitif conquit le nouveau sol. Unique, seul vivant et créé sans matière, Le mystique Taureau foula la terre entière, But l’eau des lacs d’azur à l’abri des forêts, Dans l’herbe gigantesque entra jusqu’aux jarrets, Tandis que, sans tarir, le flot de sa semence S’épanchait au hasard sur la nature immense. Enfin, toujours fécond, pensif, jamais lassé, Dans ma volonté ferme, ô Juste! je plaçai, Comme au plus haut sommet de mon oeuvre complète, L’Homme, ancêtre des Purs, sur la terre parfaite. Or les Dieux bienfaisants et les Saints Immortels Régnaient et dirigeaient les mondes corporels Dans le repos promis aux races fortunées, Quand Anro-Mainyous, après trois mille années, Rompant la trêve auguste, écuma dans la nuit, Et sifflant de fureur sur le chaos détruit, De sa puissance vaine accumulant les restes, Opposa ses Dévas aux Yazatas célestes. Un frisson de terreur secoua l’univers, Lorsque, sanglant et noir, s’ouvrit l’oeil du Pervers; Et comme aux jours maudits de la lutte première, L’ombre du Meurtrier obscurcit ma lumière. O Régions du monde! ô bienheureux séjours! Terres qu’illuminait le ciel des anciens jours, Aurores qui versiez du haut des coteaux roses Vos limpides clartés sur le matin des choses, Vergers, sources, torrents qui descendiez des monts! Ce fut l’heure implacable où le vol des Démons, Fils d’Anro-Mainyous, tourbillonna sans trêve. Comme un nuage épais que l’ouragan soulève, Les Drujes, les Dévas, les sombres Légions Sur le champ dévasté des Seize Régions S’abattirent; le mal croissait comme un ulcère. Azi, les Pairikas, l’éternel Adversaire, Tous accouraient, tandis qu’en décombres poudreux La Vie agonisante expirait derrière eux. Mais sans cesse attentif à mon labeur sublime, Par un bienfait nouveau vengeant un nouveau crime, Je veillais, je luttais, et l’Ennemi, d’en bas, Par mes créations comptait tous ses combats. Tout frémit. La mort plane. Anro-Mainyous broie L’univers éperdu comme une immense proie. Tremblant et décharné, le Taureau primitif Pousse dans l’air funèbre un beuglement plaintif, S’épuise à secouer le Déva qui l’accable, Dépérit, consumé du mal irrévocable, Chancelle, tombe et meurt. Mais de ses membres froids Sortent les douze grains qui germent à ma voix; Et comme un vase pur, la Lune fécondée Recueille sa semence, obstinément gardée, D’où naissent à leur tour, par couples et jumeaux. Le bétail ruminant et les grands animaux. La Terre, sous l’assaut des Drujes perverties, Telle qu’un mur rompu, se fend en sept parties. La nuit les enveloppe et sur les sept Karsvars Le soleil refroidi traîne en rayons blafards. Le vent chasse la nue opaque; derrière elle Tourbillonne la neige et crépite la grêle, Et l’hiver inconnu, mortel et glacial, Surgit des noeuds figés du Serpent fluvial. L’Homme, le premier-né, Gaya, l’unique Ancêtre, Combat, mais tombe aussi sous l’aiguillon du Traître. Il meurt I Le germe coule au long du flanc percé; Et du flot prolifique, ardent et dispersé, Encor purifié par la clarté solaire, Telle qu’un lever d’astre au ciel crépusculaire, Jaillit l’impérissable et jeune Humanité. Sans forces, sans espoir, pour quelque temps dompté, Le Meurtrier s’enfuit. Et les siècles passèrent. Beaux, puissants, abrités parles monts qu’ils creusèrent, Sous le ciel favorable où rayonnait le jour, Les hommes confiants pullulaient dans l’amour, Et, débordant au loin les régions heureuses, Multipliaient l’essaim des races vigoureuses. Les ânes, les chevaux, les chèvres, les grands boeufs, Bondissaient librement dans les enclos herbeux, Pendant que, l’oeil ouvert, près de la multitude, Les chiens, gardiens sacrés, hérissaient leur poil rude. Tel fut l’accroissement des vivants, si nombreux Que le monde créé fut trop étroit pour eux, Comme une enceinte close où le peuple s’écrase. Les bêtes, au hasard broutant une herbe rase, Maigrissaient, et la terre enfantait sous leurs pas De quadruples moissons et ne suffisait pas. Ce fut alors, ô saint Zarathoustra! Le sage Et brillant Yïma, le Pasteur au visage Plus beau que le soleil sur les monts apparu, Vivait, et son royaume, au loin toujours accru Jusqu’aux bleus horizons qu’ont désertés vos pères, Regorgeait de chevaux et de troupeaux prospères. Je l’appelai: -Très-pur que ma bonté forma, Fils de Vivanhao, lumineux Yïma, Sers-moi! Premier pasteur, sois mon premier prophète. Promulgateur choisi de ma Règle parfaite, Va comme un messager qui propage en tout lieu La flamme inextinguible et les autels du Feu. - Mais le pur Yïma me répondit: -Toi-même, M’as-tu créé gardien de ton oeuvre suprême, O Mazdâ? Quel vivant défendra désormais Dans ta création les êtres que j’aimais? Quel autre, dispersant le vol des Drujes noires, Étendra mon royaume et les vieux territoires, Si, promulguant ta Loi sous le ciel étranger, Je suis comme un prophète et comme un messager? Laisse-moi paître encor mes troupeaux et protège Mon royaume, ô Mazdâ! sans hiver et sans neige, Sans qu’un torride été brûle mon champ doré, Sans que rien n’y périsse; et je te servirai! - -Que selon ton désir, que selon ta prière, S’élargisse, Yïma, la terre nourricière, Dis-je. -Et je lui donnai, comme un double trésor, L’éclatante charrue avec l’aiguillon d’or. Et la terre, à nouveau stérile et trop couverte De bêtes et d’humains, par six fois entr’ouverte, S’agrandit sans relâche, et son immensité Fleurit dans la douceur d’un immuable été. D’autres siècles encore au fond du temps antique S’étaient évanouis, quand ma voix prophétique, Rappelant Yïma, dit: -Écoute, ô Pasteur! Viens! Anro-Mainyous, d’un souffle destructeur, Réveille autour de toi le peuple impur des Drujes. Voici l’heure où tremblants, mornes et sans refuges, Les troupeaux éperdus, sur les chemins glacés Cherchant leur trace vague et leurs pas effacés, Déserteront la plaine et fuiront la colline, Jusqu’aux sommets noyés que l’eau couvre et ravine; Où la neige hivernale, unie aux quatre vents, Sans trêve épaissira sur les êtres vivants La stérile blancheur de son linceul funèbre. Voici l’heure, Yïma! L’Aryâna célèbre, La Terre irréprochable où s’assemblent les Purs, Sous l’eau torrentielle et les limons obscurs Sera comme un cadavre étendu dans la fange, Sans qu’un vol de corbeaux le déchire et le mange, Si tu ne viens en aide au monde anéanti. O toi qu’a protégé l’auguste Armaïti, Trace un enclos propice et construis la demeure. Que des quatre côtés l’enceinte extérieure, Longue d’un carétus, enferme tour à tour Le verger, la maison, le portique et la cour; Qu’au milieu du rempart, la porte lumineuse Resplendisse, en s’ouvrant, dans la nuit ténébreuse. Et là, près des bassins où murmurent les eaux, S’accouplera sans peur le peuple des oiseaux, Sous l’abri parfumé des frondaisons épaisses. Là tu rassembleras les germes des espèces Et tous ceux qui, parmi les animaux anciens, Parqués dans les enclos sous la garde des chiens, Étant de race fière et de forme plus belle, N’ont point au double joug tendu leur cou rebelle. Puis recueillant toi-même en tes pieuses mains Les germes des meilleurs et des plus purs humains, Les germes des plus forts, des plus grands, des plus sages, Aux bornes de l’enceinte, auprès des neuf passages, Tels que des grains semés, enfouis-les encor Au coeur des noirs sillons qu’entr’ouvre le Soc d’or. Et le noble Yïma construisit la demeure. Et des quatre côtés, l’enceinte extérieure, Longue d’un carétus, enferma tour à tour Le verger, la maison, le portique et la cour. Au bord des lacs, dans l’ombre où les oiseaux s’aimèrent, Les germes répandus s’unirent et germèrent; Et toute la demeure, éclatante au dedans, S’illumina de feux et de flambeaux ardents. Telle, ô Zarathoustra! la race conservée, Dans la retraite sainte et toujours cultivée, Sans haine, sans effroi, chaste, riche en troupeaux, Vécut dans la justice et l’immortel repos. Ensemble, sur son front déchirant tous leurs voiles, Se lèvent le soleil, la lune et les étoiles; Et l’année aux longs mois, pour les hommes heureux, N’est qu’un moment d’ivresse et qu’un jour amoureux. Telle, embaumant les cieux, la nature et la vie, Fleurira dans les temps l’Humanité ravie, Sur la terre Aryenne où l’oiseau Karshipta Promulgua le premier ma loi qu’il apporta, Jusqu’au soir triomphal des victoires dernières, Où le vieil Ennemi, vaincu par tes prières, Au fond du Nord dévique à jamais sombrera Dans l’éternel enfer, ô saint Zarathoustra! Hymne A Mitra. I Nous honorons Mitra, Dieu des vastes campagnes, Pour son éclat sans tache et pour sa majesté! C’est Lui qui le premier jaillit sur les montagnes. Au premier Yazata, dont le bras irrité Disperse l’imposture et déchire la fraude, Nous présentons l’offrande et le jus fermenté! C’est Lui qui, l’oeil ouvert sur le voleur qui rôde, Protégera l’enclos pacifique et fera Bondir les grands troupeaux hors de l’étable chaude. Pour sa protection nous honorons Mitra! II C’est Lui le Véridique et Sage, aux mille oreilles, Dont l’oeil resplendissant découvre au fond des coeurs Tous les songes mauvais accomplis dans les veilles. Il passe, et déchaînant les ouragans vainqueurs, Garde, avec la parole et la foi du Fidèle, Même les faux serments et les pactes moqueurs. Sa face est un miroir d’argent, et devant elle Même le vain traité, que le pervers jura, Est solide et puissant comme une citadelle. Pour sa protection nous honorons Mitra! III Salut! Tes larges bras jusqu’aux bornes du monde Enferment tour à tour, comme en un cercle ardent, L’Orient, par delà le Fleuve à l’eau féconde, L’Abîme où s’engloutit le nocturne occident, Et tout ce que limite au milieu de la terre La trop lente Ranha, de son cours descendant. Salut, toi qui, foulant, splendide et solitaire, Avant le soleil d’or, le sommet du Hâra, Montes comme une flamme et jaillis du cratère! Pour sa protection nous honorons Mitra! IV Lui, Puissant des Puissants, Rapide des Rapides, Sur un char attelé de lumineux chevaux, Sur un céleste char parcourt les cieux limpides; Lui qui, Maître des Rois et des guerriers rivaux, Aux épaules des Forts attache la cuirasse Et les carquois sonnants, remplis de traits nouveaux; Lui qui dans la mêlée étreint, frappe et terrasse, Aux pieds victorieux du Chef qui l’adora, L’ennemi révolté dont il détruit la race: Pour sa protection nous honorons Mitra! V Il brandit la massue éclatante, aux cent pointes, Qui s’abat sans relâche et fait craquer les os Sous les plaques de fer des cuirasses disjointes. Ses coursiers, respirant le feu par leurs naseaux, L’emportent. L’arc frémit; le glaive impérissable Fauche les combattants comme de vils roseaux. Qu’il vienne! Sous ses coups, tel qu’un boeuf sur le sable, Le Sacrificateur néfaste s’abattra Avec le Prêtre impur et le Prêtre coupable. Pour sa protection nous honorons Mitra! VI De son char de triomphe, au gré de ses pensées, Sur les Dévas méchants volent, comme un éclair, Les traits aux plumes d’aigle et les flèches lancées. La Malédiction aux mâchoires de fer, Comme un noir sanglier, le garde et le précède, Et Rashnou, devant Lui, s’élève en fendant l’air. Tel vers le Mazdéen qui l’appelle à son aide, Marche le Protecteur, à côté d’Ahoûra, Avec la lance d’or et l’arc à corde raide. Pour sa protection nous honorons Mitra! VII Nous honorons Mitra qui, sur les monts sans voiles, Prépara le premier le Hôma consacré Dans un mortier céleste aux flancs semés d’étoiles. Nous honorons Mitra, le Pasteur vénéré, Chef des troupeaux errant sur le sol de nos pères, Qui fait couler la source et reverdir le pré; Qui défendit le Juste en ses enclos prospères, Et, dans le vol strident des glaives, massacra Les Drujes, au coeur noir, au fond de leurs repaires. Pour sa protection nous honorons Mitra! VIII Nous honorons Mitra selon la règle ancienne, Selon le rite pur du monde incorporel, Selon la majesté de la Foi Mazdéenne. Nous honorons Mitra, le soleil immortel, Les étoiles, la lune et le ciel prophétique, Par l’offrande et le Feu qui brille sur l’autel. Nous honorons Mitra, gardien du Sage antique, Du Pur qui Ta prié, du Saint qui le priera, En balançant la tige et le rameau mystique. Pour sa protection nous honorons Mitra! Les Louanges D'Ardvi-çoûra-Anâhita. J’honore Ardvi-çoûra-Anâhita, l’Eau pure, L’Eau salutaire, fraîche, errante et sans souillure, Qui jaillit au sommet du mont Hukâirya. Ses mille réservoirs, tels que des sources pleines, S’épanchent largement sur les champs et les plaines Par les mille canaux que Mazda leur fraya. J’honore Ardvi-çoûra, selon l’ordre et le rite. J’offre le sacrifice en la forme prescrite, Les cent vases, la viande et le Hôma divin, Les chevaux, le bétail, les brebis consacrées, Afin que le méchant, aux dents démesurées, Au coucher du soleil, ne l’offre pas en vain. J’honore Ardvi-çoûra, bienfaisante et féconde, Qui se divise au loin, se multiplie et gronde Et va purifiant les troupeaux vagabonds, La semence de l’homme et le lait des nourrices, La sainte Ardvi-çoûra dont les eaux créatrices Comme un fleuve éternel baignent le coeur des Bons. Par mes voeux, par mes chants, par mon culte, j’honore La Vierge aux bras dorés, au flot large et sonore Qui bouillonne et remplit la mer Vourukasha; Celle qui, s’avançant sur un char de lumière, S’interroge en secret, songe, et voit la première Se lever le Très-Saint que son amour chercha. C’est Elle qui descend des cieux semés d’étoiles. Les femmes et les chefs, les vierges sous leurs voiles, Lorsque paraît l’Époux au seuil de la maison, Les Maîtres des Pays, les guerriers, et tout homme Qui, devant les troupeaux et les bêtes de somme, Marche, les yeux fixés sur le vague horizon; Les sages Atharvans, gardiens des choses saintes, Pareils à des pasteurs surveillant les enceintes Où ruminent les boeufs près du fourrage épais, Tout être ceint du glaive ou porteur de la Tige Implore Ardvi-çoûra qui protège et dirige Le Mazdéen pieux dans la règle et la paix. Quand Ahoûra-Mazdâ, dans la Terre parfaite, Dit: -Prépare et conduis le coeur de mon Prophète, Le Saint Zarathoustra, selon ma volonté. - Elle entendit le voeu du Créateur antique; Et l'âme de l’Élu, comme un rameau mystique, Fleurit dans le devoir et la sérénité. Quand le pasteur brillant, Yïma, sur les crêtes Des monts où l’eau ruisselle, offrit dix mille têtes De bétail, mille boeufs avec cent étalons, L’abondance éternelle emplit la terre auguste; Et les noirs Karapans, mutilés par le Juste, D’une bave impuissante ont souillé ses talons. Devant Ardvi-Çoûra s’enfuit et meurt la Druje; Dans l’implacable nuit les Dévas sans refuge, Comme un peuple effaré, tournent éperdument. J’honore Ardvi-Çoûra, majestueuse, pure, A la sandale d’or, à la vaste ceinture, Dont la mitre divine orne le front charmant. Le bareçma léger fleurit dans sa main droite; Ses deux seins gracieux gonflent sa robe étroite; L’émeraude étincelle autour de ses’ colliers, Et la peau des castors, choisie au temps propice, Cousue en fils d’argent, resplendissante et lisse, Sur ses pieds virginaux tombe en plis réguliers. O vierge Ardvi-Çoûra, Reine des quatre Mâles, La pluie et le verglas, la nue et les rafales Sont comme des guerriers rangés autour de Toi. Que le fleuve sans fin de tes faveurs fécondes, Plus large et bienfaisant que le cours de tes ondes, Baigne le Mazdéen priant selon la Loi! Que son glaive soit clair comme un feu qui s’allume! Que son cheval de guerre, ardent et blanc d’écume, Foule, au soir du combat, les ennemis domptés! Que son camp, défendu comme une citadelle, Regorge d’aliments, et qu’un guerrier fidèle Dans son char de bataille attende à ses côtés! O Très-Sainte, descends! Descends, ô Salutaire, De ton trône étoile, fertiliser la terre! En flots étincelants, tombe des monts sacrés! O sainte Ardvi-Çoûra, qui bondis et t’épanches Et laisses sans tarir rouler de tes mains blanches Le torrent des faveurs et des biens implorés! Persépolis. Le Roi des Rois, Seigneur des Pays, Roi de Perse, Grand Roi, Darayâvous, Akhéménide, a fui. Le glaive grec s’acharne à ses flancs qu’il transperce, Et dans les champs d’Issos le vent glacé disperse La cendre des guerriers tombés autour de lui. Près d’Arbèle, il a vu s’écrouler dans la fange Ses défenseurs, foulés aux pieds des éléphants, Et, toute hérissée ainsi qu’un monstre étrange, Du fond de l’horizon s’ébranler la Phalange Dans un cercle d’airain plein d’éclairs triomphants. Il a vu s’accomplir le sinistre présage; Il a vu les chameaux éventrés par milliers, Les chariots de guerre arrêtés au passage, Les archers sans carquois détourner leur visage, Fléchir les Immortels et fuir les Cavaliers; Il a vu ses trésors et ses fils et ses femmes Et le sceptre royal, les colliers à trois rangs, Et ses robes de pourpre aux éclatantes trames, Et ses vases d’or pur, livrés aux mains infâmes, Partagés, dans l’opprobre, entre les conquérants. Hier encor, parmi les foules accroupies, Il trônait, rayonnant comme un dieu sur l’autel. Au bord de son chemin, des nations impies Se tordaient sur des croix, et les Vingt Satrapies Étaient le piédestal du Maître universel. Il régnait sur Assour; le Dadyce féroce, Le rude Mycien, le Mède épouvanté, L’Egypte et Saparda, Tyr et la Gappadoce, Au coeur du Disque ailé, sentaient le Dieu colosse, Auramazdâ, planant sur l’univers dompté. Aux parois des palais, sur les rochers sauvages, Partout, du sud au nord, où le guidait son Dieu, Il gravait sa mémoire et sculptait ses images, Tandis que, recueillant le bois séché, les Mages Allumaient sur l’autel l’inextinguible feu. Darayâvous a fui; le Roi des Rois succombe. Il traîne aux monts déserts ses pas agonisants; Ekbatane est conquise et Pasagardes tombe, Et le triomphateur souille la haute tombe Où Kyros oublié dort depuis deux cents ans. Il vient, le Héros jeune et beau. L’Asie entière Est le champ de victoire offert au nouveau Roi. L’éclair dévastateur suit sa marche princière, Et l’aquilon farouche emporte la poussière Des empires déchus et des Dieux pleins d’effroi. Bercé comme un amant aux bras des courtisanes, La coupe en main, le front coiffé du casque d’or, Au murmure adouci des musiques profanes, Il voit le long troupeau des chameaux et des ânes Hors de Persépolis traîner le grand Trésor. Mais la torche a couru dans l’ombre des murailles; La flamme immense emplit l’obscurité du soir; Ainsi qu’une forêt de troncs criblés d’entailles, L’Apadâna chancelle et, comme des écailles, Les panneaux émaillés roulent sur le sol noir. Hellas a tressailli dans ses cités lointaines, Quand a monté la pourpre et jailli la rougeur; Et l’amer souvenir de ses antiques haines Intarissablement saignant au coeur d’Athènes, L’immortelle Pallas a béni son vengeur. Et l'Orient barbare et les tribus errantes Regardaient, dans le feu tourbillonnant et clair, Sur l’amas consumé des villes expirantes, Tel que le jeune Dieu des races conquérantes, Grandir à l’horizon l’ombre d’Alexander. Source: http://www.poesies.net