OEUVRES COMPLÈTES D'ANDRÉ DE CHÉNIER (1762-1794) PREMIÈRE ÉDITION TOME I IMPRIMERIE DE BAUDOUIN FILS, RUE DE VAUGIRARD, N° 36 EDITION 1819 TABLE DES MATIÈRES. OEUVRES POÉTIQUES COMPLÈTES SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D'ANDRÉ CHÉNIER. L'INVENTION, poëme. IDYLLES. L'OARISTYS, imitée de la XVIIe Idylle de Théocrite. L'AVEUGLE. LA LIBERTÉ. LE MALADE. LE MENDIANT. MNAZILE ET CHLOÉ. LIDÉ. ARCAS ET PALÉMON. BACCHUS. EUPHROSINE. HYLAS. Au chevalier de Pange. NÉERE. Fragmens. ÉPILOGUE. ÉLÉGIES. II, tirée d'une Idylle de Bion. III. SUITE DES ÉLÉGIES. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X, au Chevalier de Pange. XI. XII. XIII, tirée d'une Idylle de Moschus. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. (Dans le goût ancien.) XXI. XXII. XXIII. XXIV. XXV. XXVI. XXVII. XVIII. XXIX. XXX. XXXI. XXXII. XXXIII. XXXIV. XXXV. SUITE DES ÉLÉGIES. XXXVI. XXXVII. (Imité d'Asclépiade.) XXXVIII. XXXIX. XL, aux deux Frères Trudaine. Fragmens. ÉPITRES. 1ere à M. Le Brun et au marquis de Brazais. A M. CHÉNIER L'AINÉ (ANDRÉ), par Le Brun. II. III. ODES. 1re, à Marie-Joseph de Chénier. II. III. IV. V, aux premiers fruits de mon verger. VI. VII. VIII, à Fanny, malade. IX, à Marie-Anne-Charlotte Corday. X. XI. LA JEUNE CAPTIVE. POÉSIES DIVERSES. Fragmens d'un poème intitulé HERMÈS. Fragmens d'un poème sur L'AMÉRIQUE. Fragmens d'un poème sur L'ART D'AIMER. HYMNE A LA FRANCE. LE JEU DE PAUME, à Louis David, peintre. Sur un groupe de JUPITER ET EUROPE. A M. de Pange. FABLE. (Horace, Satyre VI, livre IL) SUR LA FRIVOLITÉ. An bord du Rhône, le 7 juillet 1790. IAMBE Ier, sur les Suisses révoltés, du régiment de Châ-teauvieux, fétés à Paris sur une motion de Collot d'Herbois. IAMBE II. IAMBE III. IAMBE IV. (Derniers vers de l'auteur.) I SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D'ANDRÉ CHÉNIER. L'ÉCRIVAIN dont nous publions pour la première fois les ouvrages, n'avait laissé dans le souvenir de quelques amis des Muses qu'un nom promis à la célébrité, et une gloire moins fondée sur des titres que sur des regrets. Son talent n'était attesté que par quelques fragmens du genre de l'Élégie; mais ses vers étaient empreints de tant de grâce, ils avaient un tel parfum du génie antique, qu'il semblait que la mémoire des gens de goût et la tradition du plaisir qu'on éprouvait à les connaître, dût, sans les circonstances qui nous ont livré ses autres essais, remplacer pour lui les honneurs des éditions successives. Peut-être fallait-il laisser à ce poète, à la fois inconnu et célèbre, le prestige de sa destinée: peut-être y a-t-il quelque chose d'irréligieux à VI soulever le voile qui couvre une renommée d'innocence et de mystère. Pourquoi livrer les fruits imparfaits de cette muse aux hasards de nos préoccupations, et demander deux fois au jugement des hommes ce qu'ils accordent si difficilement? Nous eussions obéi à ces considérations, sans la crainte de n'être frappé de ces idées que parce qu'elles sont naturelles à ceux qui ne sont pas nés pour un grand nom, et de céder, par des abnégations faciles, à cette indifférence de la gloire qui ne suppose aucun sacrifice. C'est surtout aux poëtes que s'adresse l'espoir de notre zèle, en mettant au jour ce recueil; c'est au peu d'hommes restés fidèles à un culte délaissé, que cette lecture peut offrir un sujet d'étude et de méditations profitables. Les livres ne manquent pas aux idées positives de ce siècle; pourquoi n'en apparaîtrait-il pas un pour ces esprits qui n'ont pas encore déserté tous les champs de l'imagination? Leur estime peut consoler Chénier de l'indifférence qu'il doit attendre de la critique; et c'est dans cette espérance que nous allons jeter un coup- d'oeil sur ses ouvrages et sur sa vie si rapide. André-Marie De Chénier naquit à Constantinople, le 29 octobre 1762. Sa mère était une Grecque dont l'esprit et la beauté sont célèbres. Il fut le troisième fils de M. Louis de Chénier, consul-général de France. Le plus jeune des quatre frères était Marie VII Joseph, auteur de Fénélon, de Charles IX et de Tibère. Conduit en France à l'âge le plus tendre, André Chénier fut envoyé à Carcassonne et confié, jusqu'à neuf ans, aux soins d'une tante, soeur de son père. Il commença sous le ciel du Languedoc, aux bords de l'Aude dont les souvenirs le charmaient sans cesse, une éducation toute libre et toute rêveuse. Son père revint à Paris vers 1773 et le plaça, avec ses deux frères ainés, au collége de Navarre. Son goût pour la poésie se développa de très-bonne heure; il savait le grec à seize ans; il traduisit au collége une Ode de Sapho; et cette pièce, sans être digne de voir le jour, porte déjà le caractère d'un talent très-original. A vingt ans, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment d'Angoumois en garnison à Strasbourg. Mais il y cherchait la gloire; et ne trouvant dans cette vie oisive, dans les habitudes frivoles des officiers de ce temps-là, que de l'ennui et des dégoûts incompatibles avec son caractère, il revint, après six mois, recommencer à Paris des études fructueuses, parce qu'il les poursuivit sans distractions et sans maîtres. Il recherchait le commerce de tout ce que les arts, les sciences, les lettres possédaient de talens distingués. Il mérita, dès cette époque, l'honorable amitié de Lavoisier, de Palissot, de David VIII et de Lebrun. Animé de la passion de l'étude, il se levait avant le jour pour s'occuper de ses travaux: les seuls rêves de l'ambition qu'il ait connue étaient d'atteindre à l'universalité des connaissances humaines. L'excès du travail lui causa une maladie violente. Les deux frères Trudaine, ses amis d'enfance, après avoir hâté sa guérison, le décidèrent à les accompagner en Suisse. Il fit ce voyage à vingt-deux ans. On a retrouvé quelques notes de ses impressions passagères; niais rien qui se rapporte à l'idée d'écrire un ouvrage. On y sent même l'embarras d'une admiration trop excitée, et cette impuissance de l'enthousiasme qui a besoin pour créer de la magie des souvenirs. Au retour de cette excursion toute poétique, le marquis de la Luzerne, ambassadeur en Angleterre, l'emmena avec lui. Il parait qu'il passa à Londres des jours pénibles. Mécontent de son sort et de sa dépendance, déjà tourmenté d'une maladie qui l'obséda toujours, il épuisa en de fréquens voyages quelques années d'une vie errante, inquiète, incertaine, et ne se fixa enfin à Paris qu'en 1788. C'est alors, à vingt-six ans, qu'il mit dans ses travaux commencés et dans le plan des ouvrages qu'il voulait faire, une suite et un ordre constans. Charmé des Grecs, il forma son style sur leurs divins IX modèles; mais, frappé de l'intolérante obstination de quelques esprits à prétendre enfermer le vol des Muses dans le cercle de leurs étroites idées, il résolut de s'en affranchir, d'essayer des routes nouvelles, et consacra ce projet dans le poème intitulé l'Invention. L'amour de la nature et des vertus de cet âge naïf où l'on méconnut l'emploi de l'or, tourna ses idées vers l'Églogue. C'est une vocation des ames pures. Chatterton, dont la destinée présente avec celle de notre poète plus d'un rapport, s'exerça aussi dans ce genre. Cette sorte de composition était assez justement discréditée parmi nous, à cause des noms de Ronsard, de Fontenelle et quelques autres; mais Chénier chercha les traces des maîtres, et quelquefois il les a rencontrées. Un sentiment plein d'analogie avec la poésie s'empara des inspirations de ce coeur; il retrouva pour le peindre toute la grâce oubliée des formes antiques. Amour, qui accables et soutiens les jours du poète, nul peut-être n'était destiné à te rendre avec plus d'éloquence. Il prend sur sa lyre des accens d'une vérité déchirante, ce sentiment qui tient à la douleur par un lien, par tant d'autres à la volupté. Au milieu de ces agitations, il jeta les idées premières de plusieurs poèmes dont les plans n'étaient point arrêtés. Sous le titre vague d'Hermès, il X voulait, comme Lucrèce, expliquer la nature des choses par le secours de nos connaissances modernes. Il voulait chanter l'Amérique pour faire de la faiblesse et de l'innocence ses héros; retracer l'Art. d'aimer, si profond, si étudié dans les moeurs françaises; enfin, dans un poème de Suzanne, s'emparer de toute la poésie des livres saints et de la primitive élégance de Jacob. Il ne confiait le secret de ces espérances qu'à bien peu de personnes. Son frère, Lebrun, MM. de Pange et de Brazais étaient à peu près tout son aréopage. Il fuyait, comme un autre les cherche, les occasions éphémères de briller, mûrissait ses talens en silence, et dédaignait l'éclair d'une réputation qui devance ses titres. Il était livré à ces travaux assidus, quand d'imposans événemens vinrent l'arracher à cette carrière. L'année 1789 venait, de briller pour la France: les coeurs généreux palpitaient d'espoir; et celui d'André Chénier ne pouvait demeurer indifféremment dans les intérêts des lettres, quand ceux de la patrie s'agitaient. Eût-il été digne de la poésie, s'il n'eût aimé la liberté? Il lui prêta son appui; quitta la langue harmonieuse, des Muses pour la pressante logique des discussions, et fit à la raison publique qui demandait à s'éclairer, le sacrifice de sa chère obscurité. Réuni à quelques écrivains de mérite entre XI autres à ses amis MM. de Pange et Roucher, il établit dans le Journal de Paris une énergique opposition aux principes d'anarchie et aux résistances aristocratiques qui se développaient de toutes parts. C'était former sur sa tête cette tempête qui devait l'engloutir. On a dit assez généralement que les deux Chénier avaient professé en politique, et montré dans le cours de notre révolution des opinions opposées. C'est ici le lieu de rectifier cette erreur. Leur dissidence ne s'établit que sur un point; sur un point essentiel à la vérité, mais explicable par la seule différence de leurs caractères. Lorsque les Amis de la Constitution fondèrent leur club, sous ce titre d'abord respectable, Marie- Joseph consentit d'en faire partie. Son frère, plus éclairé, plus âgé que lui (on l'oublie souvent), pressentit quelle sinistre influence allait exercer cette association et quel tort, peut-être irréparable, elle allait faire à une cause glorieuse. Il fut des premiers à combattre ses doctrines et son pouvoir sanguinaires par de courageux écrits. Marie- Joseph, qui trouvait dans cette assemblée d'ardens amis, peut-être quelques prôneurs, quelques appuis pour ses efforts à la tribune et au théâtre, se défendit quelque temps de croire à leurs coupables vues. Il imprima dans les feuilles publiques que les écrits de son frère ne renfermaient point sa pensée; mais peu de temps après il s'éloigna avec horreur de cette société devenue trop célèbre sous la dénomination des Jacobins. Son erreur avait été courte, car elle s'était dissipée avant les premiers excès de ses collègues. Mais c'en était assez pour avoir frappé les esprits. Divisés sur un point, on établit que les deux frères l'étaient sur tous; et de-là cette opinion, encore répétée, qu'André Chénier appartenait à la cause des priviléges et des injustices. On conçoit qu'une -telle conquête ait tenté l'ambition de certain parti; mais là, comme ailleurs, ses prétentions s'évanouissent devant l'évidence. Doué d'une raison supérieure et de ce courage civil, rare en France où la valeur est commune, André Chénier. devait se placer dans les rangs peu nombreux de ces hommes que n'approchent ni l'ambition, ni la crainte, ni l'intérêt personnel. La plupart des esprits ne sauraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti, à aucune secte, et qu'on ose penser tout seul c'est le propre des amis de la liberté. Ceux-là se placent au milieu des factions qui se combattent; et il ne faut pas croire que s'ils suivent cette ligne, que s'ils s'exposent dans cette carrière, la plus périlleuse de toutes, ils en méconnaissent le désavantage. N'accusons point leur habileté pour nous dispenser d'honorer leur courage. Le caractère d'André Chénier. était armé contre XIII toute hypocrisie et tout arbitraire: il ne voulait pas plus, comme il l'a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales; des brigands à piques que des brigands à talons rouges; de la tyrannie des patriotes que de celle de la Bastille; des priviléges des dames de cour que de ceux des dames de halle. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les jacobins. On le verra, au péril de cette vie qui lui fut arrachée, s'offrir à défendre Louis XVI; et quand la cause d'une grande infortune lui parut sacrée, la plume qu'il lui prêta avait tracé les plus fortes paroles qu'on ait écrites contre cette résistance que le pouvoir monarchique voudrait opposer à la juste liberté des peuples. Cependant les événemens se précipitaient. Chénier avait mérité la haine des factieux; il avait célébré Charlotte Corday, flétri Collot-d'Herbois, attaqué Robespierre; et Je procès de Louis XVI vint réveiller la vengeance de ses puissans ennemis. Après avoir épuisé, dans les journaux du temps, tout. ce que la raison des ames généreuses pouvait avoir de force pour faire changer les formes de cette procédure, il proposa à M. de Malesherbes de partager près du Roi les périls de sa tâche; et lorsque la sentence mortelle fut prononcée, son dévouement sembla redoubler. On sait, que. le Roi avait demandé à l'Assemblée, par une lettre pleine de calme et de dignité, XIV le droit d'appeler au peuple du jugement qui le condamnait. Cette lettre, signée dans la nuit du 17 au 18 janvier, est d'André Chénier. Elle a été imprimée dans ce volume sur la minute écrite de sa propre main, et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes. Tant d'imprudentes vertus avaient compromis les jours de Chénier. On le décida à quitter Paris vers 1793. Il alla d'abord à Rouen, puis à Versailles où Marie - Joseph avait réuni des suffrages populaires. L'amitié des deux frères s'était entretenue par de continuels et de réciproques témoignages. Nous publions une lettre de l'auteur d'Henri VIII, où se peint la plus ancienne et la plus fidèle affection. C'est à son frère qu'il dédia sa tragédie de Brutus et Cassius. André, à son tour, prend sa défense contre les injurieuses déclamations de Burke; il adresse à Marie-Joseph la première de ses Odes, et se plaît sans cesse à rappeler dans ses ouvrages le souvenir de leur mutuel appui. A Versailles, son frère le protégea de son crédit; il choisit lui-même la maison qui lui servit d'asile; et là, dans ces murs devenus une solitude, abandonné à des jours de tristesse et de paix, notre poëte eût été conservé à la France, sans le plus déplorable et le plus inattendu des événemens. André apprit qu'un de ses amis, M. Pastoret, venait d'être arrêté à Passy. Il y vole; XV il veut offrir à sa famille quelques paroles de consolation. Des commissaires chargés d'une visite de papiers, jugèrent suspectes les personnes trouvées dans ce domicile, et les conduisirent toutes en prison. On rechercha l'origine de ce qu'on supposait un acte de quelque comité; on voulut connaître de quel pouvoir il pouvait émaner, afin de le fléchir. Ces démarches furent inutiles. Quelqu'un offrit une somme considérable pour cautionner la liberté du prisonnier; nulle autorité n'osa la lui rendre, et il était arrêté sans ordre!* Cependant les ennemis de la faction anarchique étaient tous recherchés, et les arrêts du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. L'unique sauve-garde des prisonniers était l'oubli où ils tombaient à la faveur de leur nombre. Ceux qui' sont sortis à cette époque de la terrible épreuve des cachots se souviennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la sollicitude de leurs amis. Il fallait se faire oublier ou périr. Marie-Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de la haine particulière de Robespierre qui redoutait ses principes et enviait ses talens, n'aurait eu que le crédit de faire xv hâter un supplice; il s'abstenait même de, paraître à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère, non le sauver. * La maison où Chénier fut arrêté, a Passy, est devenue la propriété d'un homme qui aime les lettres et les cultive avec succès. Il a consacré, dans ses jardins, un souvenir à ce funeste événement. Heureux si l'on eût suivi ses conseils! si l'on se fût renfermé, pour André, dans cette prudence qui Conserva les jours de M. Sauveur de Chénier, détenu en même temps à la Conciergerie. Nous n'expliquons point ces détails pour réfuter la basse calomnie qui essaya de rendre Marie-Joseph responsable du sort de son frère. Cette justification serai une injure à sa mémoire. Les plus violens adversaires de ses principes, les plus injustes détracteurs de son talent n'ont jamais trempé dans ces vils soupçons quand ils ont mérité l'honneur de le combattre. Certes, on ne connaît point à M. de Châteaubriand de raison d'aimer Chénier. Son successeur à l'Académie a peut-être, dans un discours fameux, laissé revivre trop de ressentimens contre lui; mais dans ce discours, il ajoute: «Chénier a su, comme moi, ce que c'est que de perdre un frère tendrement aimé; il serait sensible à l'hommage que je rends à ce frère, car il était naturellement généreux » On sait que les amis de l'un furent ceux de l'autre jusqu'à la mort. Et sa mère, dit le respectable M. Daunou, en parlant de la victime si malheureusement immolée, sa mère qui l'a pleuré quatorze ans, demeura tant qu'elle vécut avec Marie-Joseph. C'était lui qui la consolait. XVII Mais le père des deux poètes fatiguait de plaintes inutiles les hommes puissans de cette sanguinaire époque. Imprudent vieillard! il parvint à s'en faire entendre. « Quoi! lui dit un de ces agens de terreur, que je ne nommerai point parce qu'il vit encore, est-ce parce qu'il porte le nom de Chénier, parce qu'il est le frère d'un Représentant, que depuis six mois on ne lui a pas encore fait son procès? Allez, Monsieur, votre fils sortira dans trois jours.» Hélas! et en effet. Et quand le malheureux père allait parler aux amis de son fils, de ses espérances et de sa joie, on lui répondait: Puissiez-vous ne jamais accuser votre tendresse! André Chénier retoucha, dans sa prison, des ouvrages que son frère aurait publiés sans doute, si le travail qu'il commença à ce sujet ne fût demeuré imparfait, à cause de la dispersion des manuscrits en plusieurs mains et en plusieurs lieux. Oserons-nous dire quelle impression fut la nôtre, lorsque ces ouvrages, enfin rassemblés, tracés tous de sa propre main, nous furent confiés après vingt- trois ans d'oubli? , Chargé de ce précieux dépôt, avec quel recueillement je contemplais Ies traces fragiles d'une pensée peut-être immortelle; je relus ces chants avec quelque chose de l'émotion que donne l'écrit d'une main chérie et les affections les plus près de notre coeur. Que d'affligeantes idées me rappelaient quelques - uns de ces caractères furtivement XVIII tracés; ces lignes pressées sur d'étroits feuillets choisis pour être soustraits à l'inquisition d'un geolier! Le temps commençait de les attaquer; et je les déployais avec un soin presque égal à celui que j'avais vu naguère employer à Naples à dérouler les manuscrits d'Épicure ou d'Anacréon Une révolution de la nature avait presque anéanti ces beaux modèles; et nos discordes, plus terribles-encore, avaient long-temps menacé un de leurs glorieux disciples. Toutefois, le jeune poète ne fut jamais satisfait de ses esquisses. Le sens quelquefois douteux d'une pensée, les tours trop ellyptiques, les mots que pourra noter la critique, il les avait remarqués lui- même. Il se blâmait souvent; et j'ai retrouvé des passages qu'il avait soulignés ou censurés de sa main. Ceux de nos juges pour qui la correction est le premier des mérites, et qui sont moins touchés des beautés d'un ouvrage qu'offensés de ses défauts, pourront trouver à exercer leur blâme dans ce Recueil, qui n'eût pas été si étendu sens des intérêts qu'il m'a fallu respecter. Mais ces ésprits armés contre leur plaisir se souviendront peut-être que l'auteur ne parcourut de la carrière humaine que le temps des troubles et des passions. Si vous lui voulez une correction irréprochable, allez le redemander au tombeau qui se ferma sur lui à trente et un ans. Exigeront- ils les saveurs de l'automne d'un fruit naissant tombé sous les coups d'un orage? XIX L'ensemble de sa poésie donne l'enchantement. Elle a ce qui est le caractère des oeuvres du génie: le pouvoir de vous ravir à vos propres idées, et de vous transporter dans le monde de ses créations. J'ai vu partager cette ivresse enthousiaste aux esprits les plus difficiles et les plus accoutumés, par la réflexion, à calculer l'effet de la pensée. La plus, part de ses Idylles sont des modèles dont Théocrite avouerait l'ordonnance, et ses Élégies semblent des inspirations où Tibulle a jeté sa flamme, où La Fontaine a mêlé sa grâce. Mais j'oublie à parler des choses qui feront vivre son nom, que quelques jours dans la captivité lui restent encore, et qu'il convient d'achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine partageaient sa captivité. Suvée, prisonnier comme eux, s'occupait de faire son portrait. Cette peinture, possédée aujour- d'hui par M. de Vérac, est la seule image qui reste de lui. C'est à Saint-Lazare qu'il composa pour mademoiselle de Coigny cette Ode, la Jeune Captive, que peut-être on n'a jamais lue sans attendrissement. La veille du jour où il fut jugé, son père le rassurait encore en lui parlant de ses talens et de ses vertus. u Hélas! dit-il, M. de Malesherbes aussi avait des vertus! » parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple, convaincu d'avoir écrit contre la liberté et défendu la tyrannie, XX il fut encore chargé de l'étrange délit d'avoir conspiré. pour, s'évader. Ce jugement fut rendu pour être exécuté le 7 thermidor (25 juillet 1794); c'est-à-dire l'avant-veille de ce jour qui eût brisé ses fers et qui, délivra toute la France. MM. de Trudaine, demandèrent la faveur de périr avec lui, mais on les avait réservés à l'exécution du lendemain; (du lendemain, 8 thermidor!) les bourreaux s'applaudissaient, alors, quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis, à la place où ils allaient répandre le sien. Chénier monta à huit heures du matin sur la charrette des criminels. Dans ces instans où l'amitié n'est jamais plus vivement réclamée, où l'on sent le besoin d'épancher ce coeur qui va cesser de battre, le malheureux jeune homme ne pouvait ni rien recueillir ni rien exprimer des affections qu'il laissait après lui. Peut-être il. regardait avec. un désespoir stérile ses pâles compagnons de mort: pas un qu'il connût! A peine savait-il, dans les trente-huit victimes qui l'accompagnaient, les noms, de MM. de Montalembert, Créqui de Montmorency, celui du baron de Trenck, et de ce généreux Loiserolles, qui s'empressait de mourir pour sauver un fils à, sa place. Mais aucun d'eux n'était dans le secret de son ame; cet esprit qui entendit sa pensée, ce coeur parent du sien, comme a dit le poëte, Chénier l'appelait peut-être et frémissait de XXI son voeu, quand tout-à-coup s'ouvrent les portes d'un cachot fermé depuis six mois, et l'on place à ses côtés sur le premier banc du char fatal, son ami, son émule, le peintre des Mois, le brillant, l'infortuné Roucher. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre! « Vous-, disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père, un époux adoré, c'est vous qu'on sacrifie! -Vous, répliquait Roucher, vous vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie et d'espérance! -Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier; puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: Pourtant j'avais quelque chose là! C'était la Muse, dit l'auteur de René et d'Atala, qui lui révélait son talent au moment de la mort. Il est remarquable que h France perdit sur la fin du dernier siècle trois beaux talens à leur aurore: Malfilâtre, Gilbert et André Chénier. Les deux premiers ont péri de misère, le troisième sur un échafaud. » Cependant le char s'avançait. Et à travers les flots de ce peuple, que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux d'un ami qui accom. pagna toute leur marche funèbre, comme pour leur rendre un dernier devoir; et qui raconta souvent au malheureux père, qui ne survécut que dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de leur fin. ils parlèrent de poésie à leurs derniers momens. XXII Pour eux, après l'amitié, c'était la plus belle chose de la terre. Racine fut l'objet de leur entretien et de leur dernière admiration. Ils voulurent réciter ses vers, pour étouffer peut-être les clameurs de cette foule qui insultait à leur courage et à leur innocence. Quel fut le morceau qu'ils choisirent? Quand je fis cette question à un homme dont l'âge et les malheurs commencent à glacer la mémoire, il hésita à me répondre. Il me promit de rechercher ce souvenir, de s'informer près de quelques personnes à qui, autrefois, il avait pu le raconter. Je demeurai dans une pénible attente, jusqu'à ce qu'on me dît, après quelques jours, et avec l'accent d'une sorte d'indifférence qui était bien loin de moi: C'était la première scène d'Andromaque. Ainsi, tour à tour, ils récitèrent le dialogue qui expose cette noble tragédie. Chénier, que cette idée avait frappé le premier, commença; et peut- être un dernier sourire effleura ses lèvres, lorsqu'il prononça ces beaux vers: Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux. semble s'être adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. Ces sentimens étaient dans son coeur; l'époque où il succomba les explique. Pouvait-il regretter XXIII l'avenir? Il avait désespéré, en France, de la cause de la vertu et de la liberté. Ainsi périt ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n'avoir élevé de culte qu'à la vérité, à la patrie et aux Muses, on dit qu'en marchant au supplice, il s'applaudissait de son sort; je le crois. Il est si beau de mourir jeune! Il est si beau d'offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusions! Paris, 14 août 1819 H. DE LATOUCHE. OEUVRES POETIQUE COMPLÈTES D'ANDRÉ DE CHÉNIER. L'INVENTION, POÈME. Audendum est. O fils du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple roi! Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, L'Attique, et l'onde Égée, et la belle Ionie, Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore, aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers 2 L'INVENTION Et du tempe des arts que la gloire environne Vos mains ont élevé la première colonne. A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dicté d'importantes leçons. Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, Y doivent élever des colonnes nouvelles. L'esclave imitateur naît et s'évanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise: Nous voyons les enfans de la fière Tamise, De toute servitude ennemis indomptés, Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités. Osons; de votre gloire éclatante et durable Essayons d'épuiser la source inépuisable. Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; Ce n'est pas, sur le front d'une nymphe brillante, Hérisser d'un lion la crinière sanglante: Délires insensés! fantômes monstrueux! Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! Ces transports déréglés, vagabonde manie, Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie: D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, Où partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière POÈME. 3 Fait naître en ce chaos la concorde et le jour; D'élémens divisés il reconnaît l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervales, Sépare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts l'inventeur est celui Qui peint ce que chacun pût sentir comme lui, Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes; Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars; Les fait renaître ensemble, et par un art suprême Des traits de vingt beautés forme la beauté même. La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites; Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associé le ton. De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse Arrosa si long-temps les cités de la Grèce, De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille vastes rameaux. Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux arts les longues funérailles; De Sophocle et d'Eschyle, ardens admirateurs, De leur auguste exemple élèves inventeurs, 4 L'INVENTION, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théàtres d'Athène. Comme eux, instruit par eux, Voltaire offre à nos pleurs Des grands infortunés les illustres douleurs; D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines, Sous l'amas des débris, des ronces, dos épines, Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains, Retrouver, parcourir leurs antiques chemins. Mais, ô la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée! Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas De Virgile et d'Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée; Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée, Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux. Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée! Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. POÈME. 5 Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser écrivant d'après d'autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thalès, Ont dc loin à Virgile indiqué les secrets D'une nature encore à leurs yeux trop. voilée. Toricelli, Newton, Kepler et Galilée, Plus doctes, plus heureux, dans leurs puissans efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. Tons les arts sont unis: les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière (les vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers! Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, Ses germes, ses coteaux, dépouille de Thétis: Les nuages épais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre, Et l'hiver ennemi pour envahir la terre Roi des antres dut Nord: et, de glaces armés, Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés; Et l'oeil perçant du verre en la vaste étendue, Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue. Aux changemens prédits, immuables, fixés, Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; 6 L'INVENTION, Aux lois de Cassini les comètes fidèles; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes, Une Cibèle neuve et cent mondes divers, Aux yeux de nos Jasons sortis du, sein des mers. Quel amas de tableaux, de sublimes images, Nait de ces grands objets réservés à nos âges! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers â la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. Pensez-vous, si Virgile, ou l'Aveugle divin, Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses, De notre Pinde auguste éclatantes largesses? Nous en verrions briller leurs sublimes écrits: Et ces mêmes objets que vos doctes mépris Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère, Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire; Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur D'oser sortir jamais de ce cercle d'images Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers séduisans, Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens! Mais quelle voix jamais, d'une plus pure flamme, Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'aine! Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. Eh bien! l'ame est partout; la pensée a des ailes. Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles, POÈME. 7 Voyageons dans leur âge, où libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, Là du grand Cicéron la vertueuse haine Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; Là tonne Démosthène; ici, de Périclès La voix, l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse, Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce: Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux. Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,. Combattant sous les yeux des conquérons du monde. 0 terre de Pélops! avec le monde entier Allons voir d'Épidaure un agile coursier, Couronné dans les champs de Némée et d'Elide; Allons voir au théâtre, aux accens d'Euripide,, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux. Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, -revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Direz-vous qu'un objet, né sur leur Hélicon, A seul de nous charmer pu recevoir le don? Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? Que nos travaux savons, nos calculs studieux, Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, 8 L'INVENTION, Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? Voilà ce que Traités, Préfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle La nature est en nous la source et le modèle; Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre éternel, ces mouvemens divers, L'immense vérité, la nature elle-même, Soit moins grande en effet que ce brillant systême Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts? Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées, Dans un langage obscur saintement recelées: Le peuple les ignore. O Muses, O Phébus! C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. L'auguste poésie, éclatante interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. Cette reine des coeurs, à la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix. Sûre de voir partout, introduite par elle,, Applaudir à grands cris une beauté nouvelle, Et les objets nouveaux que sa voix a tentés Partout de bouche en bouche après elle chantés. Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres; Et rit quand, dans son vide, un auteur oppressé Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, De doux ravissemens partout accompagnée, POËME. 9 Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas. Sur l'aride buisson que son regard se pose,. Le buisson à ses yeux rit et jette une rose. Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! Sous ses doigts délicats réparer et cueillir Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir; Elle seule connaît ces extases choisies, D'un esprit tout de feu mobiles fantaisies, Ces rêves d'un moment, belles illusions, D'un monde imaginaire aimables visions, Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire. Seule, de mots heureux, faciles, transparens, Elle sait revêtir ces fantômes errans: Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide; Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses, Où la fière Vistule, en de nobles coteaux, Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là lès arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante où vit l'insecte volatile, Dans cet or diaphane il est lui-même encor, On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. 10 L'INVENTION, Qui que tu sois enfin; ô toi, jeune poète, Travaille; ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire, en le faisant toi-même; Si pour toi la retraite est un bonheur suprême, Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; Si tu sens chaque jour, animé de leur ame, Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs, c'est à toi de montrer Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire, Quand ils verront enfin cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant. Aux antres de Paros le bloc étincelant N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible. Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'ame, et tous ses traits. Tout l'Olympe respire en ses détours secrets. Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux Pour soulager Atlas des célestes fardeaux. Aux volontés du fer leur enveloppe énorme Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatans, des dieux pour nos autels C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C'est du vieillard troyen la mort envenimée; POÈME. 11 C'est des Hébreux errans le chef, le défenseur: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde. O qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs! Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s'éloignant d'eux, avec un soin jaloux, Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous! Que la nature seule, en ses vastes miracles, Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Thétis respectant le sommeil, N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton! Oh! si je puis, un jour!... Mais, quel est ce murmure, Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? O langue des Français! est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? Il n'est sot traducteur de sa richesse enflé, Sot auteur d'un poème, ou d'un discours sifflé, Ou d'un recueil ombré de chansons à la glace, Qui ne vous avertisse, en sa fière préface', Que si son style épais vous fatigue d'abord, Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort; 12 L'INVENTION, Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, Il n'en est point coupable; il n'est pas sans génie, Il a tous les talens qui font les grands succès: Mais enfin, malgré lui, ce langage français, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide. Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux, Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux? Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidelle? Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,. Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces aines profondes, S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes? Un rimeur voit partout un nuage; et jamais, D'un coup d'oeil ferme et grand, n'a saisi les objets; La langue se refuse à ses demi-pensées, De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées: 11 se dépite alors, et restant en chemin, 1l se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; Un langage imprévu dans son ame produit, Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit; Les images, les mots que le génie inspire, Où l'univers entier vit, se meut et respire, Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir, En foule en son cerveau se hâtent de courir. D'eux-même ils vont chercher un noeud qui les rassemble: Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble. POÈME. 13 Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, Telle Io tourmentée, en l'ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant poète, en ses transports brûlans, Le front échevelé, les yeux étincelans, S'agite, se débat; cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tête apaiser les orages, Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein, Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne: Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux, Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles; Les nombres tour à tour turbulens ou faciles: Tout porte au fond du coeur le tumulte et la paix, Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s'élance toute armée, Secouant et le glaive et le casque guerrier, Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante; Cire molle à tout feindre habile et complaisante, Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains. Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, Vint, par une conquête en malheurs plus féconde, Venger sur les Romains l'esclavage du monde, De leurs affreux accens la farouche âpreté Du latin en tous lieux souilla la pureté: 14 L'INVENTION, POËME. On vit de ce mélange étranger et sauvage Naitre des langues soeurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du Castillan la pompe et la fierté, Teint encor des couleurs du langage indompté, Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt, rendon, rendons grâces aux dieux; Un faux éclat long-temps ne peut tromper nos yeux, Et notre langue même à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, L'avertit dès l'abord que, s'il y veut monter, Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter; Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange. IDYLLES. 15 IDYLLES. L'OARISTYS, IMITÉE DE LA XXVIIe IDYLLE DE THÉOCRITE. DAPHNIS; NAÏS. DAPHNIS. HÉLÈNE daigna suivre un berger ravisseur Berger comme Pâris, j'embrasse mon Hélène. NAÏS. C'est trop t'énorgueillir d'une faveur si vaine. DAPHNIS. Ah! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur. NAÏS. Tiens; ma bouche essuyée en a perdu la trace. 16 IDYLLES. DAPHNIS. Eh bien! d'autres baisers en vont prendre la place, u NAÏS. Adresse ailleurs ces voeux dont l'ardeur me poursuit: Va, respecte une vierge. DAPHNIS. Imprudente bergère, Ta jeunesse te flatte; ah! n'en sois point si fière:. Comme un songe insensible elle s'évanouit. NAÏS. Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l'oranger fait succéder son fruit. DAPHNIS. Viens sous ces oliviers; j'ai beaucoup à te dire. NAÏS. Non; déjà tes discours ont voulu me tenter. DAPHNIS. Suis-moi. sous ces ormeaux; viens de grâce écouter Les sons harmonieux que ma flûte respire: J'ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter; Déjà tout le vallon aime à les répéter. NAÏS. Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire. DAPHNIS. Eh quoi! seule à Vénus penses-tu résister? IDYLLES. Naïs. Je suis chère à Diane; elle me favorise. DaPHNIS. Vénus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise. Naïs. Diane saura bien me les faire éviter. Berger, retiens ta main...;, berger, crains ma colère. DAPHNIS. Quoi! tu veux fuir. l'amour! l'amour à qui jamais Le coeur d'une beauté ne pourra se soustraire? Naïs. Oui, je veux le braver... Ah!... si je te suis chère... Berger..., retiens ta main..., laisse mon voile en paix. DAPHNIS. Toi-môme, hélas! bientôt livreras ces attraits A quelque autre berger bien moins digne de plaire. N AÏS. Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire. DAPHNIS. Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus. Naïs. Hélas! l'hymen aussi n'est qu'une loi de peine; il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. 18 IDYLLES. DAPHNIS. On ne te l'a dépeint que de fausses couleurs: Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène. Naïs. Une femme est esclave. DAPHNIS. Ah! plutôt elle est reine. NAÏS. Tremble près d'un époux et n'ose lui parler. DAPHNIS. Eh! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? Naïs. A des travaux affreux Lucine nous condamne. DAPHNIS. Il est bien doux alors d'être chère à Diane. Naïs. Quelle beauté survit à ces rudes combats? DAPHNIs. Une mère y recueille une beauté nouvelle: Des enfans adorés feront tous tes appas; Tu brilleras en eux d'une splendeur plus belle. NAïs. Mais, tes voeux écoutés, quel en serait le prix? IDYLLES. 19 DaPHNIS. Tout: mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie; Un jardin grand et riche, une maison jolie, Un bercail spacieux pour tes chères brebis; Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire; Je jure de quitter tout pour te satisfaire: Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris. NAÏS. Mon père... DAPHNIS. Oh! s'il n'est plus que lui qui te retienne, Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. Naïs. Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne: Quel est ton nom? DAPHNIS. Daphnis; mon père est Palémon. Naïs. Il est vrai: ta famille est égale à la mienne. DaPHNIS. Rien n'éloigne donc plus cette douce union. NAÏS. Montre-les moi ces bois qui seront mon partage. DaPHNIs. Viens;. c'est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés. 20 IDYLLES. Naïs. Restez chères brebis; restez sous cet ombrage. DAPHNIS. Taureaux, paissez en paix; à celle qui m'engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés. Naïs. Satvre, que fais-tu? Quoi! ta main ose encore... DAPHNIS. Eh! laisse-moi toucher ces fruits délicieux... Et ce jeune duvet... Naïs. Berger..., au nom des dieux... Ah:... je tremble... DAPHNIs. Et pourquoi? que crains-tu? Je t'adore. Viens. NaÏs. Non; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue; Mon père le verrait. DAPHNIs. Sur la terre étendue Saura te garantir cette épaisse toison. NaÏs. Dieux! quel est ton dessein? Tu m'ôtes ma ceinture. DAPHNIS. C'est un don pour Vénus 5 vois, son astre nous luit. IDYLLES. 21 NaÏs. Attends...; si quelqu'un vient... Ah dieux! j'entends du bruit. DAPHNIS. C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure. NaÏs. Tu déchires mon voile!... Où me cacher! Hélas! Me voilà nue! où fuir! DAPHNIS. A ton amant unie, De plus riches habits couvriront tes appas. NaÏs. Tu promets maintenant... Tu préviens mon envie; Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras. DAPHNIS Oh non! jamais... Pourquoi, grands dieux! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie. NAÏS. Ah... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane. DApHNIs. Que crains-tu? L'amour sera pour nous. NAÏS. Ah! méchant, qu'as-tu fait? DAPHNIS. J'ai signé ma promesse. 22 IDYLLES. NaÏs. J'entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse. DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. FRAGMENT. Accours, jeune Chromis, je t'aime, et je suis belle; Blanche comme Dianeet légère comme elle, Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle, Et me suivant des yeux, disent; « Comme elle est belle! » Nécre, ne vas point te confier aux flots » De peur d'être déesse; et que les matelots » N'invoquent, au milieu de la tourmente amère, » La blanche Galathée et la blanche Nécre. » IDYLLES. 23 L'AVEUGLE. « Dieu, dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute, » O Sminthe'e-Apollon, je périrai sans doute, » Si tu ne sers de guide â cet aveugle errant. » C'est ainsi qu'achevait l'aveugle eu soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfans de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulens Des Molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlans. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; Ils l'écoutaient de loin; et s'approchant de lui: « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? » Serait-ce un habitant de l'empire céleste? » Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste » Pend une lyre informe, et les sons de sa voix » Émeuvent l'air et l'onde et le ciel et les bois.» Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, 24 IDYLLES. Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger; n (Si plutôt sous un corps terrestre et passager n Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, » Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!) n Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, » Les humains près de qui les flots t'ont amené, » Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. » Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. » Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; » Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. » - Enfans, car votre voix est enfantine et tendre, » vos discours sont prudens, plus qu'on n'eût dû l'attendre; » Mais toujours soupçonneux, l'indigent étranger » Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. » Ne me comparez point à la troupe immortelle: » Ces rides, ceS cheveux, cette nuit éternelle, n Voyez; est-ce le front d'un habitant des cieux? » Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux » Si vous en savez un pauvre, errant, misérable, » C'est à celui-là seul que je suis comparable; » Et pourtant je n'ai point, comme fit Thomyris, » Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; » Ni, livré comme OEdipe à la noire Euménide, » Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; » Mais les dieux tout-puissans gardaient à mon déclin » Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim. t n Prends; et puisse bientôt changer ta destinée, » Disent-ils. n Et tirant ce que, pour leur journée, 25 IDYLLES. Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisans, Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesans, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande, et les figues mielleuses, Et du. pain à son chien entre ses pieds gissant, Tout hors d'haleine encore, humide et languissant; Qui malgré les rameurs, se lançant à la nage, L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.. « Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer. » Je vous salue, enfans venus de Jupiter. » Heureux sont les parens qui tels vous firent naître! » Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaît 1; » Je crois avoir deS yeux. Vous êtes beaux tous trois. » Vos visages sont doux, car douce est votre, voix. » Qu'aimable est la vertu que la grâce environne! » Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, » Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; » Car jadis, abordant à la sainte Délos, » Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, » Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. » Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés. »'Puisque les malheureux sont par vous honorés. » Le plus âgé de vous aura vu treize années: » A peine, mes enfans, vos mères étaient nées, » Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de. moi, » Toi, le plus grand de tous; je me confie â toi. » Prends soin du vieil aveugle.-O sage magnanime! » Comment, et d'où viens-tu? car l'oncle maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 26 IDYLLES. » - Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. » J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, » Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, » Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; » Car jusques à la mort nous espérons toujours. » Mais pauvre, et n'ayant rien pour payer mon passage, » Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. » -- Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? » Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. » - Enfans, du rossignol la voix pure et légère » N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire, » Et les riches grossiers, avares, insolens, » N'ont pas une ame ouverte à sentir les talens. » Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante, » Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, » J'allais; et j'écoutais le bêlement lointain » Da troupeaux agitant leurs Sonnettes d'airain. » Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles » Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles. » Je voulais deS grands dieux implorer la bonté, » Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité: » Lorsque d'énormes chiens, à la voix formidable, Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable, Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. » -Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire? Car jadis, aux accens d'une éloquente lyre, » Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, » D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. 27 IDYLLES. » -Les barbares! J'étais assis près de la poupe. » Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, » Chante; si ton esprit n'est point comme tes yeux, » Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux. » J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre; » Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre. » Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main » J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. » Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, » Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, » Que leur vie et leur mort s'éteigne dans l'oubli; » Que ton nom dans la nuit demeure enseveli. » -Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, » Et chérit les amis de la muse divine. » Un siége aux cloux d'argent te place à nos festins; » Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, » Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, » Te feront de tes maux oublier la mémoire. » Et si, dans le chemin, rhapsode ingénieux, » Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux, » Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, » T'a lui-même dicté de si douces merveilles. »--Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? Enfans du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous - Sicos est l'île heureuse où nous vivons, mon père. » -Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière! :, Car sur ses bords heureux je suis déjà venu, Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu: 28 IDYLLES. » Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore » Au Soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; » J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, » A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. » J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, » Et du fleuve Égyptus les rivages fertiles; »;Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, » Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. » La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, » Sur un arbuste assise, et se console et chante. » Commençons par les dieux: Souverain Jupiter; » Soleil, qui vois, entends, connais tout; et toi, mer, » Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, » Salut! Venez à moi de l'Olympe habitantes, » Muses; vous savez tout, vous déesses; et nous, » Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.» Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient; il les entend, près de son jeune guide, L'un sur l'autre pressés tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer; Car, en de longs détours de chansons vagabondes, Il enchaînait de tout les semences fécondes; Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fraternelles, IDYLLES. 29 Et depuis le chaos les amours immortelles. D'abord le Roi divin, et l'Olympe et les Cieux Et le Monde, ébranlés d'un signe de ses yeux; Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu'humain venant rougir la terré, Et les rois assemblés, et Sous les pieds guerriers, Une nuit de poussière,: et les chars meurtriers; Et les héros armés, brillans dans les campagnes, Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes. Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d'une voix humaine excitant les héros. De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles. Mais bientôt de soldats les remparts entourés, Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts, mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlans ou mugissans, les rustiques pipeaux, Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les notes dansantes; Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les nochers sur les gouffres amers. De là, dans le sein frais d'une roche azurée, En foule il appelait les filles de Nérée, Qui bientôt, à des cris, s'élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient des vaisseaux; Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d'Asphodèle, Et la foule des morts; vieillards seuls et souffrans, 30 IDYLLES. Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parens, Enfans dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée. Mais ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux, Quels doux frémissemens vous agitèrent tous Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine, Autant que d'Arachné les piéges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus! Et quand il revêtit d'une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine, Et quand il répétait en accens de douleurs' De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs, Qui, d'un fils méconnu marâtre involontaire, Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire; Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant Népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le Moly, fleur qui rend l'homme sage; Du paisible Lotos il mêlait le breuvage. Les mortels oubliaient, â ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parens aimés; Enfin, l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfans de la nue, Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs Attends; il faut ici que mon affront s'expie, IDYLLES. 31 » Traître! » Mais, avant lui, sur le centaure impie, Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L'insolent quadrupède en vain s'écrie, il tombe; Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque, et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancS, et le noir Macarée, Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé,. levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout-à-coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches, colorés, L'héréditaire éclat des nuages dorés. Mais d'un double combat Eurynome est avide; Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l'armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit l'agile Crantor; Le bras levé l'atteint; Eurynome l'arrête. D'un érable noueux il va fendre sa tête: Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant, L'aperçoit; à l'autel prend un chêne brûlant; Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S'élance; va saisir sa chevelure horrible, L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort, 32 IDYLLES. Crie; il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin les hurlernens de femme, L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, Et les vases brisés, et l'injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait, le tissu des saintes mélodies. Les trois enfans, émus à son auguste aspect, Admiraient, d'un regard de joie et de respect, De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. E partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfans, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, Chantaient: «Viens dans nos murs, viens habiter notre île; » Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, » Convive du nectar, disciple aimé des dieux; n Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère » Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.. >> IDYLLES. 33 LA LIBERTÉ. UN CHEVRIER, UN BERGER. LE CHEVRIER. BERGER, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux? LE BERGER. Blond pasteur de chevreaux, oui tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER. Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as.vu que toi, Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER. Tu te plais mieux sans doute au bois, â la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie; Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, Je me plais sur le roc à voir passer le jour. LE CHEVRIER. Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; 34 IDYLLES. Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? LE BERGER. Que m'importe? est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave. LE CHEVRIER. Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis fertile en agréables sons Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. LE BERGER. Non; garde tes présens. Les oiseaux de ténèbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accens funèbres, Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter. Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée; Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, Et de vos rossignols les soupirs caressans, Rien ne plaît â mon coeur, rien ne flatte mes sens; Je suis esclave. IDYLLES. 35 LE CHEVRIER. Hélas! que je te trouve à plaindre Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi; De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. Protége-moi toujours, O liberté chérie! 0 mère des vertus, mère de la patrie! LE BERGER. Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois, tes discours sont pour moi des affronts: Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. LE. CHEVRIER. Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre ame assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. LE BERGER. Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait. LE CHEVRIER. La terre, notre mère, et sa douce richesse Ne peut-elle du moins égayer ta tristesse? 36 IDYLLES. Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, Prodigue de trésors brillans fils, du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. 'Au bord de ces prés verds regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes déités quelle noble famille! La récolte et la paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, Qui viennent, sur les pas de la belle espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance. LE BERGER. Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave et je ne les vois pas., Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre; elle n'est point ma mère, Elle est pour moi marâtre; et la nature entière Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur, Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. LE CHEVRIER. Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, 37 IDYLLES. N'ont-ils donc rien qui plaise à ton ame insensible? N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe à leurs jeux; j'aime leur voix bêlante; Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante Vers leur mère en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. LE BERGER. Ils sont à toi: mais moi j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourmens sont la cause importune. Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, Un maître soupçonneux nous attend au retour. Rien ne le satisfait; ils ont trop peu de laine; Ou bien ils sont mourans, ils se traînent à peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocens et timides. Et puis menaces, cris, injure, emportemens, Et lâches cruautés qu'il nomme châtimens. LE CHEVRIER. Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? Autour de leurs autels, parés de nos festons, Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du. chaume, quelques fleurs, et par ces sacrifices Te rendre Jupiter et les nymphes propices? LE BERGER. Non: les danses, les jeux, les plaisirs des bergers, 38 IDYLLES. Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers, Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; Je ne les aime pas, ils m'ont donné des fers. LE CHEVRIER. Eh bien! que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour à la mienne, en ce bois fortuné, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau né. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre! Sa voix prit un. accent! Je crois toujours l'entendre. LE BERGER. Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus N'en pas redemander plus que je n'en reçus. O juste Némésis! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel comme on l'est avec moi. LE CHEVRIER. Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en. appelle, Dieux! De mes serviteurs la cohorte fidèle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes désirs facile et complaisant, IDYLLES. 39 Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître, Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître. LE BERGER. Et moi je le maudis cet instant douloureux Qui me donna le jour pour être malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien a moi, pour ne plaire à personne; Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. LE CHEVRIER. Berger infortuné, ta plaintive détresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu. Puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mémoire effacer tes malheurs, Et soigné par tes mains distraire tes douleurs! LE BERGER. Oui, donne et sois maudit; car si j'étais plus sage Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage; De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai volé le salaire Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; Et d'un si bon prétexte ardent à se servir, C'est à moi que ni-même il viendra les ravir. 40 IDYLLES. LE MALADE. « Apollon, dieu sauveur, dieu des savans mystères, » Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, » Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,' » Prends pitié de mou fils, de mon unique enfant! » Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, » Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, » Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils; » Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, » Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante » Qui dévore la fleur de sa vie innocente. » Apollon, si jamais, échappé du tombeau, » Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau; » Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue » De ma coupe d'onyx, à tes pieds suspendue; » Et, chaque été nouveau, d'un taureau mugissant » La hache à ton autel fera couler le sang. » Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable.? » Ton funeste silence est-il inexorable? 41 IDYLLES. » Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, » Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? » Tu veux que ce Soit moi qui ferme ta paupière? » Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? » C'est toi qui me devais ces soins religieux, » Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. » Parle, parle, mon fils, quel chagrin te consume? » Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. » Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? » -- Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. » Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien aimée. » Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, » Me ronge: avec effort je respire;'et je crois » Chaque fois respirer pour la dernière fois. » Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, » Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; » Tout me pèse, et me lasse. Aide-moi, je me meurs. » Tourne-moi, sur le flanc. Ah j'expire! A douleurs! » -Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage, » Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. » La mauve, le dictame ont, avec les pavots, » Mêlé leurs sucs puissans qui donnent le repos: » Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes » Une Thessalienne a composé des charmes. » Ton corps débile a vu trois retours du soleil » Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. » Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; » C'est ta mère, ta vieille, inconsolable mère 42 IDYLLES. » Qui pleure; qui jadis te guidait pas à pas, » T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras; » Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire; » Qui chantait, et souvent te forçait à sourire » Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, » De tes yeux enfantins faisaient couler deS pleurs. » Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, » Par qui cette mamelle était jadis pressée, » Un suc qui te nourrisse et vienne à ton secours, » Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours. » - O côteaux d'Erymanthe! ô vallons! ô bocage! » O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, » Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein » Agitais les replis de leur robe de lin! » De légères beautés, troupe agile et dansante... » Tu sais, tu sais ma mère? Aux bords de l'Érymanthe, » Là, ni loups ravisseurs, ni serpens, ni poisons. » O visage divin! ô fêtes! ô chansons! » Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, » Aucun lieu n'est si beau. dans toute la nature. » Dieux! Ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus » Si blancs, si délicats! Je ne les verrai plus. » O portez, portez-moi sur, les bords d'Érymanthe, » Que je la voie encor cette vierge charmante! » O!! que je voie ait loin la fumée à longs flots » S'élever de ce toit au bord de cet enclos.... » Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, » Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse. » Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 43 IDYLLES. » Je la vois à pas lents, en longs cheveux épars, » Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, » S'arrêter et pleurer sa mère bien aimée. » O que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! » Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? » Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, » Dire sur mon tombeau: Les parques sont cruelles? » - Ah! mon fils, c'est l'amour! c'est l'amour insensé » Qui t'a, jusqu'à ce point, cruellement blessé? » Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, » C'est toujours cet amour qui tourmenté les hommes. » S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur » Verra que cet amour est toujours leur vainqueur. » Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle nymphe charmante, » Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Erymanthe? » N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur » N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur. » Parle. Est-ce cette Églé, fille du roi des ondes? » Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? » Ou ne sera-ce point cette fière beauté » Dont j'entends le beau nom chaque jour répété; » Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? » Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, » Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? » Cette belle Daphné? - Dieux! ma mère, tais-toi, » Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? elle est fière, inflexible; » Comme les immortels elle est belle et terrible! » Mille amans l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. » Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. 44 IDYLLES. », garde que jamais elle soit informée... » M s, ô mort! ô tourment! ô mère bien aimée! » Tue vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. » Écoute Dia prière et viens à mon secours: » k meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, » De sa mère, à ses yeux, offrent la sainte image. » Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux; » Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; » Prends la coupe d'onyx, à Corinthe ravie; » Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; » Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; » Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. » Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; » Adjure cieux et mers, Dieux, temple, autel, déesse; » Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, » Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. » - J'aurai toujours un fils; va, la belle espérance » Me dit.... » Elle s'incline, et dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante) Sa démarche de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: « Mon cher fils, tu vivras, » Tu vivras. » Elle vient s'asseoir près de la couche: Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche. La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient; jette sur le lit un coup-d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tissus il veut cacher sa tête. IDYLLES. 45 « Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête » Dit-elle, que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? » Tu souffres. L'on me dit que je peux te guérir: » Vis; et formons ensemble une seule famille. » Que mon père ait un fils, et ta mère une fille. » 46 IDYLLES. LE. MENDIANT. C'ÉTAIT quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Crénée, Errait à l'ombre, aux bords du. faible et pur Crathis; Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine. Soudain, à l'autre bord, Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée Il remuait à peine une lèvre glacée; Des hommes et, des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours. Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse A ce hideux aspect sorti du fond du bois, Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, IDYLLES. 47 Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. « Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, » C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné. naissance, » Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains » Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains. » Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne » Qui te nomme sa fille et te destine au trône, » Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois » Venge les opprimés sur la tête des rois. » Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, » Crains de laisser périr l'étranger en détresse; » L'étranger qui supplie est envoyé des dieux. » Elle reste. A le voir elle enhardit ses yeux; et d'une voix encore Tremblante: « Ami, le ciel écoute qui l'implore; » Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horison, » Passe le pont mobile, entre dans la maison; » J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. » Pour la dixième fois célébrant ma naissance, » Mon père doit donner une fête aujourd'hui. » Il m'aime; il n'a que moi; viens t'adresser à lui. » C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, » Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.» Elle dit, et s'arrête, et le coeur palpitant, S'enfuit; car l'étranger, sur elle en l'écoutant, Fixait de ses yeux creux l'attention avide. Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisans. 48 IDYLLES. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortége nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et posant ses mains sur ce visage antique: «Indulgente nourrice, écoute; il faut de toi » Que j'obienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi: » Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, » Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... » Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui » J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. » Fais qu'il entre; et surtout, ô mère de ma mère! » Garde que nul mortel n'insulte à sa misère. » Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, » Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; » Oui; qu'à ton protégé ta fête soit ouverte. » Ta mère, mon élève, (inestimable perte!) » Aimait à soulager les faibles abattus. » Tu lui ressembleras autant par tes vertus » Que par tes yeux si doux, et tes graces naÏves. » Mais, cependant la nuit assemble les convives En habits somptueux, d'essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or semés, Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d'apprêts savoureux Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux; Sur leurs bases d'argent, des formes animées IDYLLES. 49 Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, Partout sur les buffets, sur la table étincèlent; Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncèlent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille idole de la fête, Est admise. La rose a couronné sa tète. Mais pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu Roi du festin.; Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre. Lorsque la double porte ouverte, un spectre sombre Entre; cherchant des yeux l'autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer; Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre. « Lycus, fils d'Evénon, que les dieux et le temps » N'osent jamais troubler tes destins éclatans. » Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille » Semblent d'un roi puissant l'idole de sa ville. » A ton riche banquet un peuple convié, » T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. » Regarde un étranger qui meurt dans la poussière » Si tu ne tends vers lui ta main hospitalière. » Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: » Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. » Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente » Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante! » Je fus riche, autrefois: mon banquet opulent » N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. » Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, » La faim qui flétrit l'aine autant que le visage, » Par qui l'homme souvent importun, odieux, » Est contraint de rougir et de baisser les yeux. » -- Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire » Des bons ou des méchans fait le destin prospère. » Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer » Le public ennemi, le riche au coeur de fer, » Enfant de Némésis, dont le dédain barbare » Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. » Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. » Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. » Respecter l'indigence est un devoir suprême. » Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) » Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, » Viennent tenter le coeur des humains fortunés. » D'accueil et de faveur un murmure s'élève. Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: << Salut, père étranger; et que puissent tes voeux » Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux. » Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; » Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. » Souvent marchent ensemble indigence et vertu; » Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, » Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. » Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, 51 IDYLLES. Sur de molles toisons, en un calme sommeil, » Tu peux, ici dans l'ombre, attendre le soleil. » Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, » Tes parens, si les dieux ont épargné leur vie. » Car tout mortel errant nourrit un long amour » D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. » Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille » A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. » Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: » Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. » Puis, si nulle, raison ne te force au mystère, » Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. » Il retourne, & sa place après que l'indigent S'est assis. Sur ses mains dans l'aiguière d'argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre où l'éponge est passée, S'approche; et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur les disques d'airain, Et l'amphore vineuse et la coupe aux deux anses. « Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances. » Ami, leur lendemain est, dit-on, un beau jour. >> Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l'échanson. verse à toute la troupe «Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer » L'étranger, devenu l'hôte de mon foyer. » Le vin de, main en main va roulant à la ronde; Lycus lui-môme emplit une coupe profonde, L'envoie à. l'étranger: « Salut, mon hôte, bois. 52 IDYLLES. » De ta ville bientôt tu reverras les toits, » Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase. » Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, Se lève; sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusques sur les yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage. « Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits, » De l'importun besoin j'ai calmé les abois, » Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? » Je n'ai plus ni pays, ni parens, ni domaines. » Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, » Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. » Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; » Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur » Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. » Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, » Déchiré de buissons, ou d'insectes avides, » D'un long jeûne flétri; d'un long chemin lassé, » Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, » Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;. » Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âgé. » La force et le travail, que je n'ai point perdus, » Par un peu de repos me vont être rendus. » Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. » Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, » Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, » Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. IDYLLES. 53 » Je puis même, tournant la meule nourricière, » Broyer le° pur froment en farine légère. » Je puis, la serpe en main, planter et diriger » Et le cep et la treille, espoir de ton verger. » Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, » Et devant mes pas, l'herbe ou la moisson tombée » Viendra remplir ta grange en la belle saison; » Afin que. nul mortel ne dise en ta maison, » Me regardant d'un oeil insultant et colère: » O vorace étranger! qu'on nourrit à rien faire. » -Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi » N'oserait élever sa langue contre toi. » Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, » Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. » - L'indigent se méfie. - Il n'est plus de danger. » -L'homme est né pour souffrir.-Il est né pour changer. » - Il change d'infortune! -Ami, reprends courage: » Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. » Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, » Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. » -Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. » Mais quoi! la confiante et paisible richesse » Parle ainsi. L'indigent espère en vain du sort; » En espérant toujours il arrive à la mort. » Dévoré de besoin, de projets, d'insomnie, » Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. » Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, » Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. 54 IDYLLES. » Toutefois ta richesse accueille mes misères; » Et puisque ton- coeur s'ouvre à la voix des prières, » Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, » D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, » S'il est des dieux du pauvre, 6 Lycus! que ta vie » Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie. » - Je te le dis encore, espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t'encourager. » Des changemens du sort j'ai fait l'expérience. » Toujours un même éclat n'a point à l'indigence » Fait du riche Lycus envier le destin » J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. » Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, » Offrit à mon travail de justes récompenses. » Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; » Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père; » Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. » A tous les malheureux je rendrai désormais » Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. » Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage, » Vous n'avez point ici d'autre visible image; » Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains » Pour vous représenter aux regards des humains. » Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle, » Fille d'une ame pure, en ses traits étincelle; » Que nombre de bienfaits, cc sont là ses amours, » Fassent une couronne à chacun de ses jours; » Et quand une mort douce et d'amis entourée, IDYLLES. 55 » Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, » Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui » A des fils s'il se peut encor meilleurs que lui. » -- Hôte des malheureux, le sort inexorable » Ne prend point Ies avis de l'homme secourable. » Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, » Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. » Cléotas est perdu, son injuste patrie » L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. » De ses concitoyens dès long-temps envié, » De ses nombreux amis en un jour oublié, » Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, » Au lien de ces festins brillans d'or et d'agathe, Où ses hôtes, parmi les chants, harmonieux, » Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, » Seul maintenant, sa faim visitant les feuillages, » Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; » Ou chez le riche altier apportant ses douleurs, » Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. » Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire » Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, » Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, » Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, » Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, » Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, » Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, » Et sans que nul mortel attendri sur ses maux, » D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; » Les torrens et la mer, l'aquilon et l'orage, 56 IDYLLES. » Des corbeaux et des loups les tristes hurlemens » Répondant seuls la nuit à ses gémissemens; » N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, » D'autres consolateurs que ses larmes amères, » Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort » A la porte d'un temple, en invoquant la mort. » -Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. » Dieux! ah grands dieux! partons Plus de jeux plus de fête, » Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; » Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. » Ah dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, » Enivré des vapeurs d'une folle opulence, » Celui qui lui, doit tout chante et s'oublie et rit, » Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, » Maudissant, cornue ingrat, son vieil ami qui l'aime. » Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? » En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? » Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? » Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; » Où l'as-tu vu? Mon hôte, à regret je t'afflige. » C'était lui, je l'ai vu » Les douleurs de son ame » Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme, » A Delphes, confiés au ministre du dieu, » Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. » Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, » On les avait suivis jusques aux Thermopyles. » Il en gardait encore un douloureux effroi. 57 IDYLLES. » Je le connais; je fus son ami comme toi. » D'un même sort jaloux une même injustice » Nous a tous deux plongés au même précipice. » Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté) » Sa marque d'alliance et d'hospitalité. » Vois si tu la connais.» O surprise! Immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et long-temps envisage L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. « Est-ce toi, Cléotas? toi, qu'ainsi je revoi? » Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi? » Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. » O Cléotas! mon père! ô toi, qui fus mon maître » Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor; » Et ton ancien Lycus veut te servir encor. » J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne. » Et dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. Les convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche, il rit; lui tend la main. << Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui la première » Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.» 58 IDYLLES. MNAZILE ET CHLOÉ CHLOÉ. Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure zéphyr au murmure des eaux, Parlez; le beau Mnazile est-il sous vos ombrages? Il visite souvent vos paisibles rivages. Souvent j'écoute, et l'air qui gémit dans vos bois A mon oreille au loin vient apporter sa voix. MNAZILE. Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qui pressez mollement cette enceinte odorante, Amenez-y Chloé, l'amour de mes regards. Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. Souvent ma bouche vient sous vos sombres allées Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées. CHLOÉ. Oh! s'il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui! Peut-être je devais d'un souris favorable L'inviter, l'engager à me trouver aimable. 59 IDYLLES. MNAZILE. Si pour m'encourager quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon coeur! J'aurais dû l'inviter, d'une voix douce et tendre, A se laisser aimer, à m'aimer, à m'entendre. CHLOÉ. Ah! je l'ai vu; c'est lui. Dieux! je vais lui parler! O ma bouche! ô mes yeux! gardez de vous troubler. MNAZILE. Le feuillage a frémi. Quelque robe légère C'est elle! O! mes regards ayez soin de vous taire. CHLOÉ. Quoi, Mnazile est ici? Seule, errante, mes pas Cherchaient ici le frais et ne t'y croyaient pas. MNaZILE. Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne J'avais fui le soleil et n'attendais personne. 60 IDYLLES. LYDÉ Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bélemens lointains partout m'ont appelée. J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: C'était d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître. O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside. Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; Viens remettre en mes mains ton ame vierge et tendre, IDYLLES. 61 Afin que mes leçons moins timides que toi Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. O je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein Je te verrais dormir, retenant mon haleine; De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter, Loin de ton beau, visage aurait soin d'écarter Lés insectes volans et la jalouse abeille. ARCAS ET PALÉMON. PALÉMON. Tu poursuis Damalis: mais cette blonde tète Pour le joug de Vénus n'est point encore prête. C'est une enfant encore; elle fuit tes liens, Et ses yeux innocens n'entendent pas les tiens. Ta génisse naissante au sein du pâturage Ne cherche aux bords des eaux que le saule et l'ombrage; Sans répondre à la voix des époux mugissans, Elle se mêle aux jeux de ses frères naissans. 62 IDYLLES. Le fruit encore verd, la vigne encore acide Tentent de ton palais l'inquiétude avide. Va, l'automne bientôt succédant à des fleurs Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs. Tu la verras bientôt, lascive et caressante, Tourner vers les baisers sa tête languissante. Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or; Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor; La fleur n'a point percé sa tunique sauvage; Le jeune oiseau n'a point encore de plumage. Qui prévient le moment l'empêche d'arriver. ARCAS. Qui le laisse échapper ne peut le retrouver. Les fleurs ne sont pas tout! le verger vient d'éclore, Et l'automne a tenu les promesses de Flore. Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté D'un fruit à peine mûr l'aimable crudité. L'oiseau d'un doux plumage enveloppe son aile. Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle. La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison. Effrayée et confuse, et versant quelques larmes, Sa mère en souriant a calmé ses alarmes. L'hyménée a souri quand il a vu son sein, Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main. Sur le coin'g parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore. La grenade en.ir'ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l'éclat de ses rubis nouveaux. IDYLLES. 63 BAC CHUS. Viens, O divin Bacchus, 6 jeune Thyonée, 0 Dyonise, Evan, Iacchus et Lénée, Viens, tel que tu parus aux déserts de N Quand ta voix rassurait la fille de Minos., Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les ménades couraient en longs cheveux épars, Et chantaient Evoè, Bacchus et Thyonée, Et Dyonise, Evan, Iacchus et Lénée; Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms, Et la voix des rochers répétait leurs chansons. Et le rauque tambour, les sonores cymbales? Les hautbois tortueux et les doubles crotales, Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune sylvain, Au hasard attroupés autour du vieux Silène, 64 IDYLLES. Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. EUPHROSINE. Ah! ce n'est point à moi qu'on s'occupe de plaire. Ma soeur plutôt que moi dut le jour à ma mère. Si quelques beaux bergers apportent une fleur, Je sais qu'en me l'offrant ils regardent ma soeur. S'ils vantent les attraits dont brille mon visage, Ils disent à ma soeur: C'est ta vivante image. Ah! pourquoi n'ai-je encor vu que douze moissons! Nul amant ne me flatte en ses douces chansons; Nul ne dit qu'il mourra si je suis infidèle. Mais j'attends. L'âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu'on ne voit point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire. IDYLLES. 65 HYLAS. AU CHEVALIER DE PANGE. LE navire éloquent fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, Craignant près de l'Euxin les menaces du nord, S'arrête; et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des héros le rivage est tranquille; Ils descendent. Hylas prend un vase d'argille, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine Trois naÏades l'ont vu s'avancer dans la plaine. Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, Un murmure plus doux l'avertit et l'attire. Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs: Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande. 66 IDYLLES. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arène il l'admire couler, Se courbe; et s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain. Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la min En un lit de jonc frais et de mousses nouvelles. Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté Le rassure et le loue et flatte sa beauté. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la première étamine, On sèchent en riant quelques pleurs gracieux,, Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. « Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, » D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image » Qui, de cent flots brisés, prompte à suivre la loi, » Ondoyante, volait et s'élançait vers moi. ». Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: Hylas! Hylas! Il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix, Et du fond des roseaux, pour adoucir sa peine, Lui répond d'une voix inentendue et vaine. De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Vas trouver mon ami, vas, nia fille nouvelle, IDYLLES 67 Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillans; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête A défier un jour les pipeaux de Ségrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts, NÉERE. Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois; Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort. « O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, » Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. » Adieu, mon Clinias; moi, celle qui te plus, » Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. » O cieux, 6 terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, » Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, » Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours 68 IDYLLES. » Néere tout son bien, Néere ses amours, » Cette Néere hélas! qu'il nommait sa" Néere, » Qui pour lui criminelle abandonna sa mère; » Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, » Aux regards des humains n'osa lever les yeux. » O! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène » Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; » Soit qu'aux bords de Poestum, sous ta soigneuse main » Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; » Au coucher du soleil, si ton ame attendrie » Tombe en une muette et molle rêverie, » Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. » Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. » Mon ame vagabonde, à travers le feuillage » Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage » Tu la verras descendre; ou du sein de la mer » S'élevant comme un songe,étinceler dans l'air. » Et ma voix toujours tendre et doucement plaintive » Caresser en fuyant ton oreille attentive. » 69 IDYLLES. FRAGMENS Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups. Il brise tes forêts: ta cime, épaisse et sombre En un bûcher immense amoncèle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte: sous ses piés Etend du vieux lion la dépouille héroÏque; Et l'oeil au ciel, la main sur fa massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros; et la flamme rapide Porte aux palais divins l'ame du grand Alcide! J'étais un faible enfant qu'elle était grande et belle: Elle me souriait et m'appelait près d'elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, 70 IDYLLES. Et sa main quelquefois aimable et caressante Feignait de châtier mon enfance imprudente. C'est devant ses amans, auprès d'elle confus, Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage; Et les bergers disaient, me voyant triomphant: « O que de biens perdus! O trop heureux enfant! » Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, M'appelait son rival et déjà son vainqueur. 11 façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre A souffler une haleine harmonieuse et pure. Et ses savantes mains prenant mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour â tour les trous du buis sonore. (IMITÉ DE PLATON.) LA reposait l'Amour, et sur sa joue en fleur B D'une pomme brillante éclatait la couleur. Je vis, dès que j'entrai sous cet épais bocage, Son arc et son carquois suspendus au feuillage. 71 IDYLLES. Sur des monceaux de rose, au calice embaumé, Il dormait. Un souris sur sa bouche formé L'entr'ouvrait mollement; et de jeunes abeilles Venaient cueillir le miel de ses lèvres vermeilles. J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d'Erychton, mortel prodigieux, Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent traînait ses pieds agiles. Elevé sur un axe Erychton le premier Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur près des mers, sur les sables arides, Fit voler à grand bruit les quadriges rapides. Le Lapithe hardi dans ses jeux turbulens Le premier des coursiers osa presser les flancs. Sous lui dans un long cercle achevant leur carrière Ils surent aux liens livrer leur. tête altière, Blanchir un frein d'écume, et légers, bondissans, Agiter, mesurer leurs pas retentissans. Je sais, quand le midi leur fait désirer l'ombre, Entrer â pas muets sous le roc frais et sombre, D'où parmi le cresson et l'humide gravier La naïade se fraie un oblique sentier. Là j'épie à loisir -la nymphe blanche et nue Sur un banc de gazon mollement étendue, 72 IDYLLES. Qui dort; et sur sa main, au murmure des eaux, Laisse tomber son front couronné de roseaux. Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux! Tu voles épier sous quelle yeuse obscure Tranquille il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalans, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons fermez, entourez la retraite. O craignez que vers lui des vestiges épars Ne viennent à guider ses pas et ses regards. Insensée, à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse, â son superbe amant, Adressait devant elle un doux mugissement. La perfide mourra. Jupiter la demande. Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur « Sois belle maintenant, et plais â mon vainqueur. » Elle frappe. Et sa haine à la flamme lustrale Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. An! prends un coeur humain, laboureur trop avide, j Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus. Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. Laisse la probité, que trahit la fortune, Comme l'oiseau du ciel se nourrir. à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés. (IMITÉ DE THOMPSON.) IDYLLES. 73 (TRADUIT D'EURIPIDE.) Au sang de ses enfans, de, vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée. Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main. Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain. Mère! amour! qui des deux eut plus de barbarie? L'amour fut inhumain; mère tu fus impie. Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison; Que Minerve abjurant leur fatale entreprise, Pélion n'eût jamais, aux bords du bel Amphryse, Vu le chêne, le pin,, ses plus antiques fils, Former, lancer aux flots, sous la main de Typhis, Ce navire animé, fier conquérant du Phase, Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase 74 IDYLLES. L'or du bélier divin, présent de Néphélé, Téméraire nageur qui fit périr Hellé! FILLE du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. Libre, elle lutte et fuit intraitable et rebelle; Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié. (TIRÉ DE MOSCHUS. ) Nouveau cultivateur, armé d'un aiguillon L'Amour guide le soc et trace le sillon; Il presse sous le joug les taureaux qu'il enchaîne. Son bras porte le grain qu'il sème dans la plaine. Levant le front, il crie au monarque des dieux: « Toi, mûris mes moissons, de peur que loin des cieux Au joug d'Europe encor ma vengeance puissante. » Ne te fasse courber ta tête mugissante. » IDYLLES. 75 ÉPILOGUE. MA muse pastorale aux regards des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts. Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles; Et ramenant Palès des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois, Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accens incliner leur feuillage; Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Dion, de Vénus répétant les douleurs, Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs. Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine. Et les bords montueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité, Qui du sage Gesner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux; 76 IDYLLES. Et partout, sur leurs bords, a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leur cours, Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours. De ces roseaux liés par des noeuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiettes. 77 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE PREMIÈRE. Abel, doux confident de mes jeunes mystères, Vois; Mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours; Viens. Tout aime au printemps et moi j'aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire, Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre. Ma muse aux durs glaçons ne livre point ses pas; Délicate, elle tremble à l'aspect des frimats, Et, près d'un pur foyer, cachée en sa retraite, Entend les vents mugir et sa voix est muette.. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux, Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux, Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains, sans crainte abandonnée Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux eu rameaux, tour à tour reposée,, 78 ÉLÉGIES. D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égaie; et des beaux jours prophète harmonieux, Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux. Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages, Je vais chantant Zéphir, les nymphes, les bocages; Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs, Et mes belles amours plus belles que les fleurs. ELEGIE II TIRÉE D'UNE IDYLLE DE BION. Loi N des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos, Effrayé d'un bonheur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthusé. Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris, Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient: « Tiens, berger, me dit-elle, » Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle; » Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; ÉLÉGIES. 79 » Montre-lui la sagesse; elle habite les champs.» Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide. Je lui dis nos plaisirs, et la paix des hameaux; Un Dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons. Quel Dieu, sur le Ménale, Forma de neuf roseaux une hâte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait, à son tour, d'amoureuses chansons; La douceur d'un baiser, et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre. Mon ame ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire; et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon coeur n'ont respiré qu'amour. 80 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE III. O lignes que sa main, que son coeur a tracées! O nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées! Oui: cette longue routé, et ces nouveaux séjours, Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai? suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux? Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sennar épaissit ses immenses feuillages, Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, Peut du Permesse encor visiter les retraites; Et loin de son amante, égayant sa langueur, Calmer par des chansons les troubles de son coeur! Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts, Et les choeurs d'Apollon méconnaissent ma voix. ÉLÉGIES, 81 Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde; N'éveillent plus mes sens ni mon -ame. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors; Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries, Et l'ennui taciturne habite ces prairies. Tu fis tous leurs attraits; ils fuyaient avec toi Sur le rapide char qui t'éloignait de moi. Errant et fugitif je demande Camille A ces antres, souvent notre commun asile; Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés, Sous tes lambris, jamais par moi seul habités, Où ta harpe se tait, où la voûte sonore Fut pleine de ta voix et la répète encore; Où tous ces souvenirs cruels et précieux D'un humide nuage obscurcissent mes yeux. Mais pleurer est amer pour une belle absente; Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante, Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs; Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime, Vous défendre une larme et pleurer elle-même. Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir? as-tu sur bien des coeurs promené ton pouvoir? Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire, Et chacun de tes pas compter une victoire? Oh quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant, Quelque belle tout bas te reproche en riant D'un silence distrait ton ame enveloppée, 82 ÉLÉGIES. Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée! Mais dieux, puisses-tu voir, sous un ennui rongeur, De ta chère beauté flétrir toute la fleur, Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes; D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes, Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois, Aux éloges rusés d'une flatteuse voix, Comme font trop souvent de jeunes infidèles, Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles. Invisible, inconnu, dieux! pourquoi n'ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de-zèle, Porter, comme le coeur, le vêtement fidèle. Quoi! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins, Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins! Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse De tes pieds délicats offense la faiblesse, Mes bras ne sont point là pour presser lentement Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant! Ah! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime. Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir - Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte, à mourir! Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande. Cc que je veux? di-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour; hélas! je me tourmente.). Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente; ELEGIES Dors en pensant à moi; rêve-moi près de toi; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi. ELEGIE IV Ah! je les reconnais et mon coeur réveille. 0 sons! O douces voix chères à mon oreille, 0 mes Muses, c'est vous. Vous, mon premier amont, Vous, qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour. Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir, Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.- Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage et fuis et les oublie; Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin. Je les vois revenir le front doux et serein'. J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absent, . De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure;. Leur chant mélodieux: assoupit ma blessure Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits 84 ÉLÉGIES. Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes Sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches côteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: Par vous de l'Anio j'admire le rivage, Par vous de Tivoli le poétique ombrage, Et de Bacchus assis sous des antres profonds, La Nymphe et le Satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde, Livre à vos favoris la nature et le monde; Par vous, mon ame au gré de ses illusions Vole et franchit les temps, les mers, les nations Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène; Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin Je vais changer en miel les délices du thim. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, dé leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.. Le papillon plus grand offre moins de couleurs. Et l'Orénoque impur, la Floride fertile, Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile; Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits; Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'éclat de môn plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve. moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, 85 ÉLÉGIES Mille fraîches beautés que partout j'environne; Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux. Partout, Sylphe ou Zéphire, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide Livre à d'autres baisers une infidèle main, Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur Mon nom et tes sermens et ma juste fureur. Mais périsse l'amant que satisfait la crainte. Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses sermens une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi! ÉLÉGIE V JE u NE fille, ton coeur avec nous veut se taire. Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. 86 ÉLÉGIES. Tu n'aimes qu'à rever, muette, seule, errante; Et la rose pâlit sur ta bouche mourante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour, Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre; même faible; on doit l'être un moment; Fidèle si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grace... Tu rougis? on dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient, et laissant ton ouvrage, Tu cours, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil sur sa trace accouru, Le suit encor long temps quand il a disparu. Nul, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font voler au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier; aux volontés du frein. 87 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE VI. Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les nivaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d'errer, de voir et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs (Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs) A mes pas inquiets tout me livre et m'engage. C'est au milieu des soins compagnons du voyage, Que m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne troubleront jamais. Je suivrai des amis; mais mon ame d'avance; Vous, mes autres amis, pleure de votre absence, Et voudrait, partagée en des penchans si doux, Et partir avec eux et rester près de vous. Ce couple fraternel, ces ames que j'embrasse D'un lien qui du temps craignant peu les menaces, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours. 88 ÉLÉGIES. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A porté mes ennuis et ne s'est point lassée. Quand Phoebus, que l'hiver chasse de vos remparts, Va de loin vous jeter quelques faibles regards, Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillans destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains. Marseille où l'Orient amène la fortune; Et Venise élevée à l'hymen de Neptune; Le Tibre fleuve-roi, Rome fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes qui n'est plus, et Bysance ma mère; Smyrne qu'habite encor le souvenir d'Homère. Croyez, car en tous lieux mon coeur m'aura suivi, Que partout où je suis vous avez un ami. Mais le sort est secret! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître? Souvent ce souffle pur dont l'homme est animé, Esclave d'un climat, d'un ciel accoutumé, Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le temps l'habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles, Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles, Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs Et mes derniers discours et mes derniers soupirs. Vivez heureux! gardez ma mémoire aussi chère, ÉLÉGIES. 89 Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine, Avant que dans vos bras la voile nous ramène. Si long-temps autrefois nous n'étions point perdus! j Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites, Et des nuits à leur tour usurpaient les limites, Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitons les bois et les côteaux vineux, Les peuples, les cités, les brillantes naÏades. Et l'humide départ des sinistres pleïades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs, On souvent rassemblés, livrés à nos loisirs, Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah! nous ressemblions, arrêtés ou flottans, Aux fleuves comme nous voyageurs inconstans. Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons rians leurs flots se ralentissent. Quand l'hiver accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves: Mais le printemps revient amollir leurs entraves, Leur frein s'use et se brise au souffle du zéphyr Et l'onde en liberté recommence à courir. 90 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE VIL AUJOURD'HUI qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis; dans vos mains je dépose ma cendre.. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceuil, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accens de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie, et ma dépouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur à ses heures dernières Se voir au loin périr dans des mémoires chères? L'espoir que des amis pleureront notre sort, Charme l'instant suprême et console la mort. Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques Quelque bord fréquenté des pénates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement animé, Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile Afin que votre ami soit présent à vos yeux, Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux, La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, ÉLÉGIES. 91 Raconte en ce tombeau quel malheureux habite. Quels maux ont abrégé ses rapides instans; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre long-temps. Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. Ma bouche du mensonge ignora le langage; Et jamais,- prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recélé dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable Ne déchire mon ame inquiète et coupable. Vos regrets la verront pure et digne de pleurs; Oui, vous plaindrez sans doute en mes longues douleurs Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, Au milieu des éclats d'une vive allégresse, Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, Sans doute vous direz; « Que n'est-il avec nous! >> Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, O que mollement reposera ma cendre, Si parfois un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leut ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 92 ÉLÉGIES. Inspirent à vos fils qui ne m'ont point connu L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu. Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux Pleure; et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux. ÉLÉGIE. VIII. Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon coeur Abel, que me veux-tu? je suis heureux, tranquille. Tu veux m'ôter mon bien, mon amour, ma Camille, Mes rêves nonchalans, l'oisiveté, la paix, A l'ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et fiais. Ai-je connu jamais ces noms brillans de gloire 93 ÉLÉGIES Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire? pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus, Je ne sais quels projets que je ne connais plus? Que d'Achille outragé, l'inexorable absence, Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense; Qu'a Colomb pour le nord révélant son amour, L'aimant nous ait conduits où va finir le jour; Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers, Respirant la mêlée et les cruels lauriers, Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante J'animais aux combats ma lyre turbulente; Des arrêts du destin, prophète audacieux, J'abandonnais la terre et volais chez les dieux. Au flambeau de l'amour j'ai vu fondre mes ailes. Les forêts d'Idalie ont des routes si belles! Là, Vénus me dictant de faciles chansons M'a nommé son entre ses nourrissons: Si quelquefois encore, à tes conseils docile, Ou jouet d'un esprit vagabond et mobile, Je veux, de nos héros admirant les exploits, A des sons généreux solliciter ma voix; Aux sens voluptueux ma voix accoutumée, Fuit; se refuse et lutte, incertaine, alarmée; Et ma main, dans mes vers de travail tourmentés, Poursuit avec effort de pénibles beautés. Mais si bientôt lassé de ces poursuites folles, Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles, Si je chante Camille, alors écoute, voî 94 ÉLÉGIES. Les vers pour la chanter naissent autour de moi. Tout pour elle a des vers! Ils renaissent en foule; Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s'écoule; Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs; Je les trouve cachés dans les replis des fleurs. Son sein a le duvet de ce fruit que je touche; Cette rose au matin sourit comme sa bouche; Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer, Ne vaut pas à mon coeur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers! Ils me viennent sans peine Doux comme son parler, doux comme son haleine. Quoi qu'elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux Demande un gros volume à mes vers amoureux. D'un souris caressant si son regard m'attire, Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire. Si la gaze la couvre, et le lin pur et fin Mollement, sans apprêt; et la gaze et le lin D'une molle chanson attend une couronne. D'un luxe étudié si l'éclat l'environne, Dans mes vers éclatans sa superbe beauté Vient ravir à Junon toute sa majesté. Tantôt, c'est sa blancheur, sa chevelure noire; De ses bras, de ses mains le transparent ivoire. Mais si jamais sans voile, et les cheveux épars, Elle a rassasié ma flamme et mes regards, Elle me fait chanter amoureuse Ménade, Des combats de Paphos une longue Iliade; Et si de mes projets le vol s'est abaissé, A la lyre d'Homère ils n'ont point renoncé. Mais en la dépouillant de ses cordes guerrières, ÉLÉGIES. 95 Ma main n'a su garder que les cordes moins fières Qui chantèrent Hélène et les joyeux larcins, Et l'heureuse Corcyre amante des festins. Mes chansons à Camille ont été séduisantes. Heureux qui peut trouver des Muses complaisantes, Dont la voix sollicite et mène à ses désirs Une jeune beauté qu'appelaient ses soupirs.. Hier, entre ses bras, sur sa lèvre fidèle, J'ai surpris quelques vers que j'avais faits pour elle. Et sa bouche, au moment que je l'allais quitter, M'a dit: « Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. » Si cette voix eût dit même chose à Virgile, Abel, dans ses hameaux il eût chanté Camille; N'eût point cherché la palme au sommet d'Hélicon, Et le glaive d'Enée eût épargné Didon.. ELEGIE IX. Amr vainqueur de Troie et des vents et des flots, D'un navire emprunté pressant les matelots, Le fils du vieux Laèrte arrive en sa patrie, Baise, en pleurant, le sol de son 11e chérie; Il reconnaît le port couronné de rochers, Où le vieillard des mers accueille les nochers, 96 ÉLÉGIES. Et que l'olive épaisse entoure de son ombre; il retrouve la source et l'antre humide et sombre'. Où l'abeille murmure; où, pour charnier les yeux,. Teints de pourpre et d'azur, des tissus précieux Se forment sous les mains des naÏades sacrées; Et dans ses premiers voeux ces nymphes adorées (Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir) De vivre, de régner lui permettent l'espoir. O des fleuves français brillante souveraine, Salut! ma longue course à tes bords me ramène, Moi que ta nymphe pure en son lit de roseaux Fit errer tant de fois au doux bruit de ses eaux; Moi qui la vis couler plus lente et plus facile, . Quand ma bouche animait. la flûte de Sicile; Moi, quand l'amour trahi me fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer mes douleurs. Tout mon cortége antique, àux chansons langoureuses, Revole comme moi vers tes rives heureuses. Promptes dans tous mes pas à me suivre en tous lieux, Le rire sur la bouche et les pleurs dans les yeux, Partout autour de moi mes jeunes élégies Promenaient les éclats de leurs folles orgies; Et les cheveux épars, se tenant-par la main De leur danse élégante égayaient mon chemin. Il est bien doux d'avoir dans sa vie innocente Une muse naÏve et de haines exempte, Dont l'honnête candeur ne garde aucun secret; Où l'on puisse au hasard, sans crainte, sans apprêt. Sûr de ne point rougir en voyant la lumière, Répandre, dévoiler son ame toute entière. ÉLÉGIES. 97 C'est ainsi, promené sur tout cet univers, Que mon coeur vagabond laisse tomber des vers. De ses pensers errans vive et rapide image, Chaque chanson nouvelle a son nouveau langage, Et des rêves nouveaux, un nouveau sentiment: Tous sont divers, et tous furent vrais un moment. Mais que les premiers pas ont d'alarmes craintives! Nymphe de Seine, on dit que Paris sur tes rives Fait asseoir vingt conseils de critiques nombreux, Du Pinde partagé despotes soupçonneux Affaiblis de leurs yeux la vigilance amère. Dis-leur que sans s'armer d'un front dur et sévère, Ils peuvent négliger les pas et les douceurs D'une muse timide, et qui parmi ses soeurs, Rivale de personne et sans demander grâce, Vient, le regard baissé, solliciter sa place; Dont la main est sans tache, et n'a connu jamais Le fiel dont la satire envenime ses traits. 98 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE X, AU CHEVALIER DE PANGE. Quand la feuille en festons a couronné les bois L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature, Si de ses dons heureux négligeant la culture, Sur son triste rameau, muet clans ses amours, Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, Tu t'es fait. du silence une coupable loi! Tu naquis rossignol. Pourquoi loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités? Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, Qui le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? 99 ÉLÉGIES. Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?, Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'ame et la voix de Tibulle, Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, Le trouva nouveau-né Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. Elle saisit le bout de ses ailes dorées, L'ôta de son berceau d'une timide main, Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée, L'aine de mille fleurs dans les zéphyrs semée; Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser. Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et deux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; Et bien- qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, 100 ÉLÉGIES. Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive', un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs, Sans se fixer jamais; non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, tin buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touffe épaisse elle va se cacher; Et sans bruit épier sur la grotte pendante Ce. que dira le Faune à la Nymphe imprudente Qui dans cet antre sourd et des faunes ami Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices., Elle ose regarder au fond des précipices Où sur le roc mugit le torrent effréné, Du droit sommet d'un mont tout-à-coup déchaîné. Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égare en des côteaux; ÉLÉGIES. 101 Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine. Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir. Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent; Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. Chaque soir une table, aux suaves apprêts, Asseoira près de nous nos belles adorées. Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées, Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; Et les verres emplis sous les bosquets lointains Viendront animer l'air; et du sein d'une treille De leur voix argentine égayer notre oreille. Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs, Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs, Si de leurs soins pressons la douce impatience N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense, Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis. Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; Et quand tu lui viendras présenter une rose, Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don, Ne t'ait vu de sa Vie et demande ton nom. 102 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE XI. AH! portons dans les bois ma triste inquiétude, O Camille! l'amour aime la solitude. Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi. Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi. Que dis-je! Ah! seul et loin d'une ingrate chérie, Mon coeur sait se tromper. L'espoir, la rêverie, La belle illusion la rendent à mes feux; Mais sensible, mais tendre, et comme je 1a veux De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice, Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice, De son sexe cruel n'ayant que les appas. je la feins quelquefois attachée à mes pas; Je l'égare et l'entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes... Mais présent, à ses pieds m'attendent les rigueurs, Et, pour des songes. vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image. Près d'elle, tout comme elle est touchant, gracieux; Tout est aimable et doux et moins doux que ses yeux. Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, ÉLÉGIES. 103 Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille. Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer, Qu'elle outrage, qui l'aime et veut toujours l'aimer. ÉLÉGIE XII. J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon coeur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon ame consternée, Seule dans elle-même hélas! emprisonnée? Viens, O ma lyre! Ô toi mes dernières amours; (Innocentes du moins) viens, O ma lyre; accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi! je suis seul? O dieux! où sont donc mes amis! Ah: ce coeur qui toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, Oh mes amis! Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée, ÉLÉGIES. 104 Ecoute; et croit souvent reconnaître vos pas; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas! Ah! vous accuserez votre absence infidelle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi; Il n'y voit qu'un désert; tout fuit, tout se retire. Son oeil ne vit jamais de bouche lui sourire; Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer, De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer. O de se confier noble et douce habitude! 1\ on mon coeur n'est point né pour vivre en solitude: Il me faut qui m'estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis; Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée, Réponde à mon silence, et sente ma pensée. Ah! si pour moi jamais tout coeur était fermé, Si.nul ne songe à moi, si je ne suis aimé, Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.- Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie Le malheureux qui, seul, exclus de tout lien, Ne connaît pas un coeur on reposer le sien; _Une ame on dans ses maux comme en un saint asile, Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille; Pour qui nul n'a de voeux, qui jamais dans ses pleurs Ne peut se dire: « Allons, je sais que mes douleurs >> Tourmentent mes amis, et quoiqu'en mon absence, m, 11s accusent mon sort et prennent ma défense. ÉLÉGIES. 105 ÉLÉGIE XIII, TIRÉE D'UNE IDYLLE. DE MOSCHUS. BEL astre de Vénus, de son front délicat Puisque Diane encor voile le doux éclat, Jusques à ce tilleul, au pied de la colline, Prête â mes pas secrets ta lumière divine. Je ne vais point tenter de nocturnes larcins, Ni tendre au voyageur des piéges assassins. J'aime: je vais trouver des ardeurs mutuelles, Une nymphe adorée, et belle entre les belles Comme parmi les feux que Diane conduit, Brillent tes feux si purs, ornement de la nuit. ÉLÉGIES. 106 ÉLÉGIE X I V. 0 Muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux; des grottes, des collines. Soit qu'en ses beaux vallons Nisme égare vos pas, Soit que de doux pensers, en de rians climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; Soit que parmi les choeurs de ces nymphes du Rhône La lune sur les prés où son flambeau. vous luit, Dansantes, vous admire au retour de la nuit. Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire, Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. Sur les pavés poudreux d'un brulant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soient point avares. Mais, ô faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je. habiter un champ qui soit à moi! Et villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir -et ne rien faire, inutile poète, ÉLÉGIES. 107 Goûter le doux oubli d'une vie inquiète P Vous savez si toujours dès mes plus jeunes ans Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires; Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires; Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux, Et du premier humain berceau délicieux. L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas. Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh! oui je veux un jour, en des bords retirés; Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. Li je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints. Avoir amis, enfans, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur, 108 ÉLÉGIES. Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur; Quand sorti vers le soir des grottes reculées II s'égare à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se Colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive et muette, B s'assied. Sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds dans le liquide azur Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur, Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout-à-coup animés, Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire. Julie, amante faible, et tombée avec gloire;, Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure. Clémentine adorée, ame céleste et pure Qui parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison Mânes aux yeux charmans, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout-à-coup il pense, ô mortels déplaisirs! Que ces touchans objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères, ÉLÉGIES. 109 De l'ame et du génie enfans imaginaires. Il se lève; il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses voeux. Il ira, le coeur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux. ÉLÉGIE XV Souvent le malheureux songe à quitter la vie, L'espérance crédule à vivre le convie. Le soldat sous la tente espère avec la paix, Le repos, les chansons, les danses, les banquets. Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance, Voit ses guérêts chargés d'une heureuse abondance. Moi, l'espérance amie est bien loin de mon coeur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur; Des jours amers, des nuits plus amères encore. Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore; Et je trouve partout mon ame et mes douleurs, Le nom de Lycoris et la honte et les pleurs. Ingrate Lycoris à feindre accoutumée, Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée? 110 ÉLÉGIES. Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un coeur qui n'adorait que vous? Amis, pardonnez-lui; que jamais vos injures N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures; Je ne veux point pour moi que son coeur soit blessé, Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé. Ces amis m'étaient chers; ils aimaient ma présence. Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense, Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c'est moi. Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie, A de jeunes désirs comme eux toujours en proie, Jeune amant des festins, des vers, de la beauté? Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété, Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge, Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage. Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort Quand tu ne n'aimes plus et souhaites ma mort. Amis, oui, j'ai vécu; ma course est terminée. Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année. Les amans malheureux vieillissent en un jour, Ah! n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour: Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides, Et non moins que le Temps la Tristesse a des rides. Quoi, Gallus! quoi le sort, si près de ton berceau, Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau? Hélas! mais quand j'aurai subi ma destinée, Du Léthé bienfaisant la rive fortunée Me prépare un asile et des ombrages verts: ÉLÉGIES. III Là, les danses, les jeux, les Suaves concerts, Et la fi niche Naïade, en ses grottes de mousse, S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce. Là jamais la beauté ne pleure ses attraits: Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais; Là tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle, Et tout plaisir durable et tout serment fidèle. Que dis-je? on aime alors sans trouble; et les amans Ignorant le parjure, ignorent les sermens. Venez me consoler, aimables héroÏnes: 0 Léthé! fais-moi voir leurs retraites divines; Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux. Ensevelis au fond de tes dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages. Un jour peut-être aussi, sous tes rians bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour, Reviendra toute en pleurs demander mon amour; Me dire que le Styx me la rend plus sincère, Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire, Que cent fois, rappelant notre antique lien, Elle a vu que son coeur avait besoin du mien. Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante: Pourtant.., O Lycoris! ô trop funeste amante! Si tu l'avais voulu, Gallus plein de sa foi, Avec toi voulait vivre et mourir avec toi. 112 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE XVI. O jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose. Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées. Hélas! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. O! si du moins alors je pouvais à mon tour, Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière; Voir mes Lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux long-temps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles; J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix. Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. ÉLÉGIES. 113 Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il pile, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête a la prière et son. ame aux, affronts, pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux! Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même, De devoir tout à soi, tout aux beaux arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis, De n'offrir qu'aux talens, de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille; et dans son saint loisir, Devant son propre coeur on n'a point-à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure: mais bientôt la tristesse s'envole; Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli. Lés délices des arts ont nourri mon enfance. Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, Des vers fils de l'amour et de la solitude. Tantôt de mon pinceau les timides essais 114 ÉLÉGIES. Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire. Elle rit et s'égaie aux danses du satyre. Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques ayeux Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux arts, ô de la vie, aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis rians consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses. Beaux arts, dieux bienfaisans, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, Je n'ai point partagé leur honte trop commune. Sur le front des époux de l'aveugle fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux. , J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles; Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain, Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère et Lebrun, les Muses elles-mêmes; De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime; Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère. ÉLÉGIES. 15 puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère, Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté long-temps mes pas de lieux en lieux, 'Amant des nouveautés compagnes de voyage. Courant partout; partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer. ÉLÉGIE XVI. An! des pleurs! des regrets! lisez, amis. C'est elle. On m'outrage, on me chasse, et puis on me rappelle. Non: il fallait d'abord m'accueillir sans détours. Non, non: je n'irai point. La nuit tombe; j'accours. On s'excuse, on gémit; enfin on me renvoie, Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie: Et parmi nos festins un billet repentant Bientôt me suit et vient me dire qu'on m'attend. << Ecoute, jeune ami de ma première enfance, » Je te connais. Malgré ton aimable silence, » Je connais la beauté qui t'a contraint d'aimer, » Qui t'agite tout bas, que tu n'oses nommer. » Certe, un beau jour n'est pas plus beau que son visage. 116 ÉLÉGIES » Mais, si tu ne veux point gémir dans l'esclavage, » Sache que trop d'amour excite leur dédain. » Laisse-la quelquefois te désirer en vain. » Il est bon, quelque orgueil dont s'enivrent ces belles, » De leur montrer pourtant qu'on peut se passer d'elles. » Viens, et loin d'être faible', allons, si tu m'en crois, » Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois; » Car dans cette saison de chaleurs étouffée, » Tu sais, le jour n'est bon qu'à donner 4 Morphée. » Allons. Et pour Camille elle n'a qu'à dormir. » Passons devant ses murs. Je, veux, pour la punir, Je veux qu'à son réveil demain on lui rapporte Qu'on m'a vu. Je passais sans regarder sa porte. Qu'elle s'écrie alors, les larmes dans les yeux, Que tout homme est parjure et qu'il n'est point de dieux! Tiens. C'est ici. Voilà ses jardins solitaires Tant de fois attentifs à nos tendres mystères Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux, Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux. Ah! le verre et le lin, délicate barrière, Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière Qui, jusqu'à l'aube, au teint moins que le sien vermeil, Veille près de sa couche, et garde son sommeil. C'est là qu'elle m'attend. O si tu l'avais vue, Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue, Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits. Ah! je me venge aussi plus qu'elle ne mérite. Un vain caprice, un rien.... Ami, fuyons bien vite; ÉLÉGIES. 117 Fuyons vite, courons. Mes projets seront sûrs Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs. ÉLÉGIE XVIII. Q u i moi? moi de Phoebus te dicter les leçons? Moi, dans l'ombre ignoré, moi, que ses nourrissons Pour émule aujourd'hui désavoûraient peut-être. Dans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître; Il n'en est point, ami. Les poëtes vantés, Sans cesse avec transport lus, relus, médités; Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée Sans cesse étudiée, admirée, adorée, Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatans. A peine avais-je vu luire seize printemps, Aimant déja la paix d'un studieux asile, Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille, Ma voix humble à l'écart essayait des concerts Ma jeune lyre osait balbutier des vers. Déjà même Sapho des champs de Mitylène Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. Déjà dans les hameaux, silencieux rêveur, Une source inquiète, un ombrage, une fleur, Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame, 118 ÉLÉGIES. De doux ravissemens venaient saisir mon ame. Des voyageurs lointains auditeur empressé, Sur nos tableaux savans où le monde est tracé, Je courais avec eux du couchant à l'aurore. Fertile en songes vains que je chéris encore J'allais partout, partout bientôt accoutumé; Aimant tous les humains, de tout le monde aimé. Les pilotes bretons me portaient à Surate, Les marchands de Damas me guidaient vers l'Euphrate. Que dis-je? dès ce temps mon coeur, mon jeune coeur Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur; Il se troublait dès-lors au souris d'une belle. Qu'à sa pente première il est resté fidèle! C'est là, c'est en aimant, que pour louer ton choix Les muses d'elles-même adouciront ta voix. Du sein de notre amie, ô combien notre lyre Abonde à publier sa beauté, son empire, Ses grâces, son amour de tant d'amour payé! Mais quoi! pour être heureux faut-il être envié? Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N'attireraient jamais les ondes du Permesse, Qu'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours Celui qui se livrant à ses chères amours, Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret? fut heureux en silence? Qu'il est doux, au retour de la froide saison, Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maison, De la voir devant vous accourir au passage; Ses cheveux en désordre épars sur son visage: ÉLÉGIES. 119 Son oreille de loin a reconnu vos pas, Elle vole et s'écrie et tombe dans vos bras Et sur vous appuyée et respirant à peine, A son foyer secret loin des yeux vous entraîne. Là, mille questions qui vous coupent la voix, Doux reproches, baisers, se pressent à la fois. La table entre vous deux à la hâte est servie. L'oeil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits. Sa bouche ne dit rien, mais ses yeux, mais son ame Vous parlent. Et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous. C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle. ÉLÉGIE XIX. Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle: Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle? Mais sa voix intrépide, et ses yeux et son front, Ne se vantaient-ils pas de m'avoir fait affront? C'est clone pour essuyer quelque nouvel outrage, 120 ÉLÉGIES. Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage, La prier, la maudire, invoquer le cercueil, Que je retourne encor vers son funeste seuil; Errant dans cette nuit turbulente, orageuse, Moins que ce triste coeur noire et tumultueuse? Ce n'était pas ainsi que sans crainte et sans bruit, Jadis à la faveur d'une plus belle nuit, Invisible, attendu par des baisers de flamme..;. O toi, jeune imprudent que séduit une femme, Si ton coeur veut en croire un coeur trop agité, Ne courbe point ta tête au joug de la beauté. Ris plutôt de ses feux et méprise ses charte's. Vois d'un oeil sec et froid ses soupirs et ses!arrhes. Règne en tyran cruel; aime à la voir souffrir; Laisse-la toute seule et transir et mourir. Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles, Son souris venimeux, ses caresses mortelles. Ah! si tu connaissais de quel art inouï La perfide enivra ce coeur qu'elle a trahi! De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!) Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne. Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas? Combien de fois, de joie expirante en mes bras, Faible, exhalant à peine une voix amoureuse: « Ah, dieux! s'écriait-elle, ah! que je suis heureuse! » Combien de fois encor d'une brûlante main, Pressant avec fureur ma tête sur son sein, Ses cris me reprochaient des caresses paisibles; Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles; ÉLÉGIES. 121 Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer, Et mon sexe cruel ne savait point aimer. Et moi, fier et confus de son inquiétude, Je faisais le procès à mon ingratitude; Je plaignais son amour, et j'accusais le mien. Je haÏssais mon coeur si peu digne du sien. Je frissonne. Ah! je sens que je m'approche d'elle. Oui; je la vois, grands dieux! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié môme feinte, Rassasié mon coeur et de fiel et d'absinthe. Ah! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler, De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère, Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser, Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui; laissons le dépit et l'injure farouche: Allons, je veux entrer le rire sur la bouche, Le front calme et serein.. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon coeur: de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances. 122 ÉLÉGIES ÉLÉGIE XX. (DANS LE GOUT ANCIEN.) PLEUREZ, doux Alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis; doux Alcyons, pleurez! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: Là l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, Et l'or dont au festin ses bras seront parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles L'enveloppe: étonnée et loin des matelots, Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots. Elle est-au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, Aux monstres dévorans eut soin de le cacher. ÉLÉGIES. 123 Par son ordre bientôt les belles Néréides S'élèvent au-dessus des demeures humides, Le poussent au rivage, et dans ce monument t L'ont au Cap du Zéphyr déposé mollement; E de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein, et traînant un long deuil, Répétèrent hélas! autour de son cercueil. Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée, Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée, L'or autour de ton bras n'a point serré de noeuds, Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux.' ÉLÉGIE XXI. L'ART, des transports de rame est un faible interprète; L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin 11 ne fait qu'obéir et que prêter sa main. 124 ÉLÉGIES. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, Si la folâtre joie et la jeunesse ardente Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs; " Ses vers frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillans de la santé qui luit sur son visage, Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage, Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, L'oublie en écoutant une amour étrangère; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés; Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, Ne voyant que des maux sur la terre où nous Sommes; Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes, Toujours vrai, sou discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage: Quand elle est prête â fuir, il l`arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent; Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son ame et sa vie. ÉLÉGIES. 125 ÉLÉGIE XXII. Esté, reste avec nous, ô père des bons vins! Dieu propice, ô Bacchus! toi, dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore. Toi, devant qui l'amour s'enfuit et s'évapore, Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorans s'exhalent dans les airs. Eh bien? mes pas ont-ils refusé de voussuivre? Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens, viens-y consoler ton ame inconsolable. Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon coeur tranquilleet libre, avait aucun besoin. Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; Je crois la voir muette et le regard confus, Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, 126 ÉLÉGIES. Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent? Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent. Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, Sous le liége tenace encor emprisonnés? Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, Ou ceux dont la Garonne enrichit ses côteaux, Ou la vigne foulée aux pressoirs de Citeaux? Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille, Qui cher à ses amis, à l'amour indocile, Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, Laisse couler la vie et n'y pense jamais. Ah! qu'un frontet qu'une ame, à la tristesse en proie, Feignent mal aisément et le rire et la joie. Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; Son fantôme attrayant est partout devant moi; Son nom, sa voix absente erre dans mon oreille. Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: Sons les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés, Bacchus mi rit l'azur de ses pampres dorés. J'ai peur que pour tromper ma haine et ma vengeance, Tous ces dieux malfaisans ne soient d'intelligence. Du, moins il m'en souvient, quand autrefois auprès De cette ingrate aimée, en nos festins secrets, Je portais à la hâte à ma bouche ravie La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie, Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, ÉLÉGIES. 127 Bien loin de les éteindre aiguillonnait mes feux. .Ma main courait saisir, de transports chatouillée,. Sa tête noblement folâtre, échevelée. Elle riait; et moi,, malgré ses bras jaloux, J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux. J'avais soin de reprendre, utile stratagème! Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même; Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitans, Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient long-temps. Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, Si de tout conquérir la soif qui la dévoré Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager. Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger; Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre; Si je ne l'abhorrais. Ah! qu'un coeur est à plaindre De s'être à son amour long-temps accoutumé, Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle? Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle: Que m'importe qu'un autre adore ses attraits; Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; Que tous deux en riant ils me nomment peut-être; De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître; Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein. Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée. Riez, amis; nommez ma fureur insensée. Vous n'aimez pas, et j'aime; et je brûle et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; 128 ÉLÉGIES. Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; Et dans ses yeux divins, pleins de-grâces, de charmes, Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, Vont ou me pardonner ou prononcer ma mort. ÉLÉGIE XXIII. 0 nuit, nuit douloureuse! ô toi, tardive aurore, Viens-tu? vas-tu venir? es-tu bien loin encore? Ah! tantôt sur un flanc, puis sur l'autre au hasard, Je me tourne et m'agite., et ne peux nulle part Trouver que l'insomnie amère, impatiente, Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle Camille;et c'est toi, mon amour Qui retient ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, dieux! Cette nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle, Mon ame comme un songe autour de ton sommeil Voltige. En me lisant, demain à ton réveil Tu verras, comme toi, si mon coeur est paisible. J'ai soulevé, pour toi, sur ma couche pénible, Ma tête appesantie. Assis, et plein de toi, Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi, Me voit, en sous plaintifs et mêlés de caresses, ÉLÉGIES. 129 Verser sur le papier môn coeur et mes tendresses. O Camille, tu dors! tes doux yeux sont fermés. Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles. Mais, si je me trompais! dieux! ô dieux! si tu veilles! Et lorsque loin de toi j'endure le tourment D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant, Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite, Une douce insomnie embellissait la fuite! Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. O dieu de paix! Sommeil, viens; fallût-il les fermer pour jamais. Un autre dans ses bras! ô douloureux outrage! Un autre! O honte! ô mort! ô désespoir! ô rage! Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les dieux A juger la beauté formèrent-ils mes yeux? Pourquoi cette ame faible et si molle aux blessures De ces regards féconds en douces impostures? Une amante moins belle aime mieux, et du moins Humbleet timide à plaire, elle est pleine de soins; Elle est tendre; elle a peur de pleurer votre absence. Fidèle, peu d'amans attaquent sa constance; Et son égale humeur, sa facile gaîté, L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté. Mais celle qui partout fait conquête nouvelle, Celle qu'on ne voit point sans dire: Qu'elle est belle! Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour. Souveraine au milieu d'une tremblante cour, Dans son léger caprice, inégale et soudaine, Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine. 136 ELEGIES. Si quelqu'un se dérobe à ses enchantemens, Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amans? On brigue ses regards, elle s'aimeet s'admire, Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. ÉLÉGIE XXIV. IL n'est que d'être roi pour être heureux au monde. Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde! Qui me voulus heureux, et prodigue envers moi M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse, De ses premiers regards l'orient le caresse. Lit, siéges, table y sont portant de toutes parts Lyres, dessins, crayons, confusément épars. Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. Là, dans un calme pur, je médite en silence Ce qu'un jour je veux être; et seul à m'applaudir, Je sème la moisson que je veux recueillir. Là, je reviens toujours;et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines: Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé; ÉLÉGIES. 137 Soit plutôt que; passant et vallons et rivières, J'aie an loin parcouru les terres étrangères D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle;; et chaque ciel ` M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse:. ÉLÉGIE XXV. REINE de mes banquets que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne. Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Hâtons-nous; l'heure fuit. Un jour inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes, Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante Que pourra la beauté quoique toute-puissante 132 ÉLÉGIES. Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. C'est alors, qu'exilé dans mon champêtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille, Du mobile univers interrogeant la voix, rirai de la nature étudier les lois. Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; Quel Titan foudroyé respire avec effort, Des cavernes d'Ætna la ruine et la mort; Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaînée, Le soleil bienfaisant nous ramène l'année. Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger; Quel autre sur la mer conduit le passager, Quand sa patrie absente et long-temps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant, jouissons; l'âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie: le moment d'être sage est voisin du tombeau. Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau; Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. J'ai pour, elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorans, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourans. ÉLÉGIES. 133 ÉLÉGIE XXVI. S'ILS n'ont point le bonheur, en est-il sur la terre! Quel mortel, inhabile à la félicité, Regrettera jamais sa triste liberté, Si jamais des amans il a connu les chaînes? Leurs plaisirs sont bien doux et douces sont leurs peines. S'ils n'ont point ces trésors que l'on nomme des biens, Ils ont les soins touchans, les secrets entretiens; Des regards, des soupirs la voix tendreet divine, Et des mots caressans la mollesse enfantine. Auprès d'eux tout est beau, tout pour eux s'attendrit. Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit. Aréthuse serpente et plus pure et plus belle; Une douleur plus tendre anime Philomèle. Flore embaume les airs; ils n'ont que de beaux cieux. Aux plus arides bords Tempé rit à leurs yeux. A leurs yeux tout est pur comme leur ame est pure; Leur asile est plus beau que toute la nature. La grotte, favorable à leurs embrassemens, D'âge en âge est un temple honoré des amans. 01 rives du Pénée, antres, vallons, prairies, Lieux qu'amour a peuplés d'antiques rêveries; 134 ÉLÉGIES. Vous bosquets d'Anio, vous ombrages fleuris, Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Lyris; Toi surtout, ô Vaucluse, ô retraite charmante! O! que j'aille y languir aux bras de mon amante; De baisers, de rameaux, de guirlandes lié, Oubliant tout le monde,et du monde oublié. Ah! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'ont connu qu'une oisive et morne indifférence, En bonheur, en plaisir pensent m'avoir vaincu: Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu. ÉLÉGIES XXVII. SOUFFRE un moment encor; tout n'est que changement, L'axe tourne, mon coeur; souffre encor un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année., L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va par des pentes fleuries S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que d'écueilset de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé, Des pénibles détroits d'une vie orageuse, ÉLÉGIES. 135 Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune arrivant à pas inattendus Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil. Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles, Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamant, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, Brillante déité! tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que libre de chaîne, Sur les bords où malgré ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers, Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel, peut-être dans mes flancs, Éteindra les douleurs et les sables brûlans. Là, j'irai t'oublier, rire de ton absence; Là, clins un air plus pur respirer en silence, (Et nonchalant du terme où finiront mes jours) La santé, le repos, les arts et les amours. 136 ÉLÉGIES. ÉLÉGIES XXVIII. NON, je ne l'aime plus; un autre la possède'. On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir., Allez, m'uses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien, Allez, musés, partez, si vous n'y pouvez rien. Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse; Sur les lèvres toujours on a quelque promesse: Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espolr, qu'elle m'avait permis. Nous irons au hameau. Loin, bien loin dé la ville, Ignorés et contens, un silence tranquille. Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. Là, son ame viendra m'aimer en liberté. Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse, Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret N'osera la connaître et savoir son secret. ÉLÉGIES. 137 Seul, je vivrai pour elle, et mon ame empressée Épîra ses désirs, ses besoins, sa pensée. C'est moi qui ferai tout; moi, qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds. Par moi, de ses atours à loisir dépouillée, " Chaque jour par mes mains la plume amoncelée La recevra charmante; et mon heureux amour Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour. Sa table par mes mains sera prête et choisie, L'eau pure, de ma main lui sera l'ambrosie. Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, Son esclave fidèle et son fidèle amant. Tels étaient mes projets, qu'insenséset volages Le vent a dissipés parmi de vains nuages! Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit: « Garde d'être inconstante, » Le monde entier déteste une parjure amante. » Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglans, » Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. » 0 honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer: En foule tes sermens venaient me rassurer. Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles: Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi P Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire 138 ÉLÉGIES. Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même; et moi, lent â me défier, J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; Et je baisais ce lin qui les avait touchées. Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis. Mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. Se voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie Eût consumé ces vers témoins de ma folie. La même lyre encor pourrait bien me venger, Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène! Allons. HaÏssons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh! sermens superflus! N'ais-je pas dit assez, que je ne l'aimais plus? ÉLÉGIE XXIX ET c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête? Et la belle Amélie est aussi de la fête; Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs, Et dont h danse molle aiguillonne aux plaisirs? Et sa soeur, aux accens de la voix la plus rare ÉLÉGIES. 139 Unira, dites-vous, les sons de la guitare? Et nous aurons Julie, au rire étincelant, Au sein plus que l'albâtre et solide et brillant? Certe, en pareille fête autrefois je l'ai vue, Ses longs cheveux épars, courante, demi-nue: En ses bruyantes nuits Cythe'ron n'a jamais Vu Ménade plus belle errer dans ses forêts. J'y consens. Avec vous je suis prêt à m'y rendre. Allons. Mais si Camille, ô dieux! vient à l'apprendre? Quel orage suivra ce banquet tant vanté, S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté! Oh! vous ne savez pas jusqu'où va son empire. Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire; Ou si, près d'une belle assis en un repas, Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas, Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure: Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure. « Chacun pour cette belle avait vu mes égards. » Je lui parlais des yeux; je cherchais ses regards. » Et puis des pleurs! des pleurs... que Memnon sur sa cendre A sa mère immortelle en a moins fait répandre. Que dis-je? sa vengeance ose en venir aux coups; Elle me frappe. Et moi, je feins dans mon courroux De la frapper aussi, mais d'une main légère; Et je baise sa main impuissante et colère:. Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits. La fureur ne peut même aigrir sa douce voix. Ah! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente. Sa colère me plaît et décèle une amante. Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour; 140 ÉLÉGIES. Et la crainte inquiète est fille de l'amour. L'assurance tranquille est d'un coeur insensible. Loin, à mes ennemis une amante paisible; Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi De voir de si beaux yeux irrités contre moi, Je me plais à nourrir de communes alarmes. Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes.; Accuser tin outrage ou calmer tin soupçon,. Et toujours pardonner ou demander pardon. Mais quels éclats, amis? C'est la voix de Julie: Entrons. O quelle nuit! joie, ivresse, folie! Que de seins envahis et mollement pressés Malgré de vains efforts que d'appas caressés! Que de charmes divins forcés dans leur retraite! Il faut que de la Seine, au cri, de notre fête, Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé; Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé, Écoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse, Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse. ÉLÉGIES. 141 ÉLÉGIE XXX. DE l'art de Pyrgotèle élève ingénieux, Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie, Sait confier les traits de la jeune Marie, Grave sur l'Améthyste ou l'Onyx étoilé Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé. Souvent, lorsqu'aux transports mon ame s'abandonne, L'harmonieux démon descend et m'environne, Chante;et ses ailes d'or agitant mes cheveux, Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux. Il m'a dit ta naissance, jeune Florentine! C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine Vîntes h recueillir; et vos rians berceaux L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux; Et Phoebus, du Cancer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir dans cette grotte humide,. Sous des piliers de. »acre entours de jasmin, Reposer sur un lit de pervenche et de thym. Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles ÉLÉGIES. 142 Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur, Qui coule avec sa voix et pénètre le coeur. Reine aux yeux éclatans, la belle poésie Lui sourit, et trempa sa bouche d'ambroisie, Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui font vivre la toile en magiques tableaux; Et mit dans ses regards ce feu, cette ame pure Qui sait voir la beauté fille de la nature. Une lyre. aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter. Et les douces vertus et les grâces décentes, Les bras entrelacés autour d'elle dansantes, Veillaient sur son sommeil; "et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher; Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance, Mêlèrent la candeur, la gaîté, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu, Et le talent modeste à lui seul inconnu; Et la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime, La simplicité chaste aux regards caressans, Prés de qui les pervers deviendraient innocens. Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillans sur son visage. Graves, si tu le peux, son ame et ses discours, Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours; Les jours de ses amis; troupe heureuse et fidèle, Qui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle. ÉLÉGIES. 143 De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces vertuset les grâces décentes N'inspirent aux coeurs purs que des flammes constantes. ÉLÉGIE XXXI DE Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage, Parle; de ce matin, dis-moi 1 est l'ouvrage? Du vertueux bonheur montres-tu les chemins A ce frère naissant, dont j'ai vu que tes mains Aiment à cultiver la charmante espérance? Ou bien vas-tu cherchant dans l'ombre et le silence Seul, quel encens le Gange aux flots religieux Vit les premiers humains brûler aux pieds des dieux? Ou comment clans sa route, avec force tracée, Descartes n'a point su contenir sa pensée? Consumant ma jeunesse en un loisir plus vain, Seul, animé du feu que nous nommons divin, Qui pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore, Je rêve assis au bord de cette onde sonore, Qu'au penchant d'Hélicon, pour arroser ses bois, Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois. A nos festins d'hier, un souvenir fidèle 144 ÉLÉGIES. Reporte mes souhaits, me flatte, me rappéle Tes pensers, tes discours, et quelquefois lés miens; L'amicale douceur de tes chers entretiens, Ton honnête candeur, ta modeste science, De ton coeur presque enfant la mûre expérience. Poursuis: dans ce bel âge où faibles nourrissons Nous répétons à peine un maîtreet ses leçons, Il est beau dans les soins d'un solitaire asile, (Même dans tes amours, doux, aimable, tranquille) De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté, Sage pour soi, content, chercher la vérité. Va, poursuis ta carrière; et sois toujours le même, Sois heureux, et Surtout aime un ami qui t'aime. Ris de son coeur débile aux désirs condamné, De l'étude aux amours sans cesse promené, Qui toujours approuvant ce dont il fuit l'usage, Aimera la sagesse, et ne sera point sage. ÉLÉGIE XXXII M ÂNES de Callimaque, ombre de Philétas, Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les choeurs de la Grèce, ÉLÉGIES. 145 Dites en. quel vallon vos écrits médités Soumirent à vos voeux les plus rares beautés.. Qu'aisément à ce prix un jeune coeur s'embrâse! Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase. L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux Que de ses favoris l'éclat laborieux. Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie, J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie; Et d'un essor nouveau, jusqu'à lui m'élevant, Volé de bouche en bouche heureux et triomphant. Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante M'ont séduit. L'Élégie à la voix gémissante, Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars; Belle, levant au ciel ses humides regards. Sur un axe brillant c'est moi qui la promène Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine; Le peuple des amours y marche auprès de nous; La lyre est dans leurs mains. Cortége aimable et doux, Qu'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie! Et ma fière Camille est la soeur de Délie. L'Élégie, ô Le Brun! renaît dans nos chansons, Et les muses pour elle ont amolli nos sons. Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre, Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre, Elle avait ton amour, comme elle avait le mien; Elle allait de ta lyre implorer le soutien. Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante Elle implorait aussi ma lyre complaisante. Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus, Elle avait deux amans "un à l'autre inconnus. 146 ÉLÉGIES. J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle; Et pourtant je me plais à lui rester fidèle; A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné, De rose ou de cyprès par elle couronné. Par la lyre attendris, les rochers du Riphée Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée. Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains; Arion à la lyre a dû de longs destins: Je lui dois des plaisirs. J'ai vu plus d'une belle, A mes accens émue, accuser l'infidèle Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi; Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi. Mais dieux, que de plaisir! quand muette, immobile, Mes chants font soupirer ma naÏve Camille; Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant, Éveille sur sa bouche un sourire indulgent; Quand ma voix altérée enflammant son visage, Son baiser vole et vient l'arrêter au passage. O! je ne quitte pins ces bosquets enchanteurs Où rêva mon Tibulle aux soupirs séducteurs; - Où le feuillage encor dit Corinne charmante; Où Cinthie est écrite en l'écorce odorante; Où les sentiers français ne me conduisaient pas; Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas. Ainsi, que mes écrits enfans de ma jeunesse, Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse; Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix, que mon aine y vivent à jamais; Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie, ÉLÉGIES. 147 Attendant le mortel qui fait toute sa joie, S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir. Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent; Qu'ils s'adressent nies vers, qu'ensemble ils les récitent: Lassés de leurs plaisirs, qu'au feu de mes pinceaux Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux; Qu'au matin sur sa couche à me lire empressée, Lise du cloître austère éloigne sa pensée; Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main Me glisse dans ses drapset tout près de son sein. Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue, S'écrie aux doux tableaux de ma muse ingénue: « Ce poëte amoureux, qui me connaît si bien, )) Quand il a peint son coeur, avait lu dans le mien. )) ÉLÉGIE XXXIII. DE PANGE, le mortel dont l'ame est innocente, Dont la vie est paisible et de crimes exempte, N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois; Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois; Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme. Incapable de nuire, il ne voit dans son ame 148 ÉLÉGIES. Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer, Confiant, il se livre aux délices d'aimer. O de Pange! ami sage, est bien fou qui s'ennuie. Si les destins deux fois nous permettaient la vie, L'une pour les travaux et les soins vigilans, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalans, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse. Mais si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois, Eh! pourquoi malheureux sous de bizarres lois, Tourmenter. cette vie et la perdre sans cesse? Haletans vers le gain, les honneurs, la richesse; Oubliant que le sort immuable en son cours, Nous fit des jours mortels, et combien peu de jours! Sans les dons de Vénus quelle serait la vie? Des l'instant où Vénus me doit être ravie, Que je meure. Sans elle ici-bas rien n'est doux. Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont au faîte des cieux le soleil remonté, Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été, Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide, Nous sèche, nous flétrit; et son souffle homicide Secoue et fait voler, dispersés dans. les vents, Tous ces feuillages morts qui font place aux vivans. La Parque sur nos pas fait courir devant elle Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle; Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil, Laisse voir au matin un regard du soleil. Quand cette heure s'enfuit, de nos regrets suivie, ÉLÉGIES. 149 La mort est désirable, et vaut mieux que la, vie. 0 jeunesse rapide! ô songe d'un moment! Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement, Presse d'un malheureux la tête chancelante, Courbe sur un bâton sa démarche tremblante; Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit, Et de soucis cuisans l'enveloppe et l'aigrit: C'est son bien dissipé, c'est son fils, c'est sa femme, Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'ame; Ou mille autres ennuis. Car, hélas! nul mortel Ne vit exempt de maux sous la voûte du ciel. 0! quel présent funeste eut l'époux de l'aurore, De vieillir chaque jour,et de vieillir encore, Sans espoir d'échapper à l'immortalité! Jeune, son front plaisait. Mais quoi! toute beauté Se flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse. Sur le front du vieillard habite la tristesse; _ Il se tourmente, il pleure, il veut que vous pleuriez: Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés. L'ombre épaisse et touffue et les prés et Zéphire Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire. La troupe des enfans, en l'écoutant venir, Le fuit, comme ennemi de leur jeune plaisir; Et s'il aime, en tous lieux sa faiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée. 150 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE XXXIV. Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire Moi, j'ai besoin d'aimer; qu'ai-je besoin de gloire? S'il faut, pour obtenir ses regards complaisons, A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans; S'il faut toujours errant, sans lien., sans maîtresse, Étouffer dans mon coeur la voix de la jeunesse, Et- sur un lit oisif, consumé de langueur, D'une nuit solitaire accuser la longueur? Aux sommets où Phoebus a choisi sa retraite, Enfant, je n'allai point me réveiller poète Mon coeur, loin du Permesse, a connu dans un jour Les feux de Calliope et les feux de l'amour. L'amour seul dans mon orme a créé le génie; L'amour est seul arbitre. et seul dieu de ma vie; En faveur de l'amour quelquefois Apollon Jusqu'à moi volera de son double vallon. Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche; Cette voix qui dispose à ne refuser rien,. Cette voix, des amans le plus tendre lien. Puisse un coup-d'oeil flatteur, provoquant mon hommage, ÉLÉGIES. 151 A ma langue incertaine inspirer du courage! Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté! puisse un vers caressant séduire la beauté! Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne, Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine, Si je puis par mes sons touchans et gracieux Aller grossir un jour ce peuple harmonieux De cygnes dont Vénus embellit ses rivages, Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages; Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air Mes yeux verront planer l'oiseau de Jupiter. Sans doute heureux celui qu'une palme certaine Attend victorieux dans l'une et l'autre arène; Qui tour à tour convive et de Guide et des cieux, Des bras d'une Maîtresse enlevé chez les dieux, Ivre de voluptés, s'enivre encor de gloire; Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire, Ceint des lauriers due Pinde et des fleurs de Paphos, Soupire l'Élégie et chante les héros. Mais qui sut à ce point, sous un astre propice, Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice? Qui put voir en naissant, par un accord nouveau, Tous les dieux à la fois sourire à son berceau? Un seul a pu franchir cette double carrière: C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire, Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon, Digne de la nature et digne de Buffon. Fortunée Agrigente, et toi reine orgueilleuse, Rome, à tous les combats toujours victorieuse, 152 ÉLÉGIES. Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus. Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus? Lucrèce aurait pu seule, aux flambeaux d'Epicure, Dans ses temples secrets surprendre la nature? La nature aujourd'hui de ses propres crayons Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons. C'est toi qu'elle a choisi; toi, par qui l'Hippocrène Mêle encore son onde à l'onde de la Seine; Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux Lui porteront encor des hommages jaloux;. Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile, Quand ta bouche animait la flûte de Sicile; Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs. Malherbe tressaillit au-delà du Ténare, A te voir agiter les rênes de Pindare'; Aux accens de Tyrtée enflammant nos guerriers, Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers. Les tyrans ont pâli, quand ta main courroucée Écrasa leur Thémis sous les foudres d'Alcée. D'autres tyrans encor, les méchans et les sots, Ont fui devant Horace armé de tes bons mots. Et maintenant, assis dans le centre du monde, Le front environné d'une clarté profonde, Tu perces les remparts que t'opposent les cieux, Et l'univers entier tourne devant tes _yeux. Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre, Tout ce qui peuple l'air et Thétiset la terre, A ta voix accouru s'offrant de toutes parts, Rend compte de soi-même, et s'ouvre à tes regards. ÉLÉGIES. 153 De l'erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de da nature étouffer les vestiges; Ta main les suit partout,et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument. Mais toi-même, Le Brun, que l'amour d'Uranie Guide à tous les sentiers d'où la mort est bannie; Qui, roi sur l'Hélicon, de tous ses conquérans Réunis dans ta main les sceptres différens; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton coeur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l'oeil du jour? Qu'aux rayons dont l'éclat ceint ta tête brillante, Ils suivent dans les airs ta route étincelante, Animent de leurs cris ton vol audacieux, Et d'un oeil étonné te perdent dans les cieux? Ou lorsque de l'amour, interprète fidèle, Ta naïve Érato fait sourire une belle; Que son ame se peint dans ses regards touchans, Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants; Qu'elle interrompt ta voix, et d'une voix timide S'informe de Fanni, d'Églé, d'AdélaÏde; Et vantant les honneurs qui suivent tes chansons, Leur enrie un amant qui fait vivre leurs noms? 154 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE Hier, en te quittant, enivré de tes charmes, Belle Daphné, vers moi, tenant en main des armes, Une troupe d'enfans courut de toutes parts. Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards. Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'ame, Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme, Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix: « Aimeras-tu Daphné? » criaient-ils à la fois, « L'aimeras-tu toujours? »,Troupe auguste et suprême, Ah! vous le savez trop, dieux enfans, si je l'aime. Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits? Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprèts? Sa beauté pouvait tout; mon âme sans défense N'a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui, je brûle; ô Daphné! laisse-moi du repos. Je brûle; ô de mon coeur éloigne ces flambeaux: Ah! plutôt que souffrir ces douleurs insensées, Combien j'aimerais mieux sur des Alpes glacées Être une pierre aride, ou dans le sein des mers Un roc battu des vents, battu des flots amers! 0 terre! ô mer! je brûle. Un poison moins rapide ÉLÉGIES. 155 Sut venger le Centaure et consumer Alcide. Tel que le faon blessé fuit, court; mais dans son flanc Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang; Ainsi là, dans mon coeur, errant à l'aventure, Je porte cette belle, auteur de ma blessure. Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts, Je ne le trouve plus dans vos antres secrets. Ah! si je vais encor rêver sous vos ombrages, Ce n'est plus que, d'amour. Du sein de vos feuillages, Daphné, fantôme aimé, m'environne, me suit De bocage en bocage, et m'attire et me fuit. Si dans mes tristes murs je me cherche un asile, Hélas! contre l'amour en est-il un tranquille? Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts, Contre elle, contre lui je me fais des remparts; A l'aspect de l'amour une terreur subite Met bientôt les beaux-artset les Muses en fuite. Taciturne, môn front appuyé sur ma main, D'elle seule occupé, mes jours-coulent en vain. Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume; Si je prends au hasard quelque docte volume, Encor ce nom chéri, ce nom délicieux Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux. Je lui parle toujours, toujours je l'envisage; Daphné; toujours Daphné, toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m'assiége, me poursuit, M'inquiète le jour, me tourmente la nuit. Adieu donc, vains succès, studieuses chimères, Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères; Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux, 156 ÉLÉGIES. Ils sont tous à Daphné, je n'en ai plus pour vous. Que ne puis-je à mon tour, ah! que ne puis-je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire. ÉLÉGIE XXXVI. O nécessité dure! ô pesant esclavage! O sort! je dois donc voir,et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours tissus de désirs et de pleurs Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs! Souvent, las d'être esclave et de boire la lie De ce calice amer que l'on nomme la. vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, Je regarde la tombe, asile souhaité; Je souris à la mort volontaire et prochaine; Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne, Le fer libérateur qui percerait mon, sein Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main, Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse; Mes parens, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux L'homme sait se cacher d'un voile spécieux. A quelque noir destin qu'elle soit asservie, ÉLÉGIES. 157 D'une étreinte invincible il embrasse la vie; Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami, de vivre et de souffrir. Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance, Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance; Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous. ÉLÉGIE XXXVII. (IMITÉ D'ASCLÉPIADE.) O nuit! j'avais juré d'aimer cette infidèle, Sa bouche me jurait une amour éternelle; Et c'est toi qu'attestait notre commun serment. L'ingrate s'est livrée aux bras d'un autre amant, Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure, Et c'est encore toi qu'atteste la parjure! Et toi lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui. fus témoin de ses douces promesses; Mais, hélas! avec toi son amour incertain 158 ÉLÉGIES. Allait se consumant, et s'éteignit enfin. Avec toi les sermens de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée. Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle, et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle, Combien elle est perfide et combien elle est belle! - Poëte malheureux, de quoi m'accuses-tu Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu, - Mes yeux, dans ses forfaits même ont su la poursuivre, Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre: Hier, elle semblait en efforts languissans Avoir peine à traîner ses pas et ses accens. Le jour venait de fuir, je commençais à luire; Sa couche la reçut, et je l'ouÏs te dire Que de son corps souffrant les débiles langueurs D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs. Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie. A peine tu sortais, que cette porte amie S'ouvre: un front jeune et blond se présente,et je vois Un amant aperçu pour la première fois. Elle alors; d'une voix tremblante et favorable, Lui disait: e Non, partez; non, je suis trop coupable.» Elle parlait ainsi, mais lui tendait les brai. Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas. ÉLÉGIES. 159 Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides. Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur; Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée De sa nudité seule embellie et parée, Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormiret s'éveiller; Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance, Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence. En vain, au dieu d'amour que je crus ton appui, Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui. Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle, Je l'aurais appelée ingrate, criminelle. Du moins pour réveiller dans leur profane sein Le remords, la terreur, je m'agitai soudain, Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante. Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux, Et d'une voix mourante, elle dit: « Ah! grands dieux! » Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures, » Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! » Elle s'élance; et lui, la serrant dans ses bras, La retenait, disant: « Non, non, ne l'éteins pas. »' Je cessai de brûler: suis mon exemple; cesse., On aime un autre amant, aime une autre maîtresse: Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi. 160 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE XXXVIII. JE suis né pour l'amour, j'ai connu ses travaux, Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux A porter ce revers mon ame est impuissante. Eh quoi! beauté divine, incomparable amante, Je vous perds! Quoi, par vous nos liens sont rompus, Vous le voulez; adieu, vous ne me verrez plus: Du besoin de tromper ma fuite vous délivre. Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre, Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort; Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort. Oui, sans mourir, hélas! on ne perd point vos charmes, Ah! que n'êtes-vous là pour voir couler mes larmes! Pour connaître mon coeur, vos fers, vos cruautés, Tout l'amour qui m'embrâse et que vous méritez. Pourtant que faut-il faire? on dit (dois-je le croire) Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire; Que jusqu'ici vos bras inconstans et légers Ont reçu mille amans comme moi passagers; Que l'ennui de vous perdre où mon ame succombe, N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe. Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser; ÉLÉGIES. I61 De vous comme eux encor je pourrai me passer. Mais quoi! je vous jurai d'éternelles tendresses! Et quand vous m'ayez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu'un piége? Il n'a point réussi, J'ai fait comme vous-même, ah! l'an vous trompe aussi; Vous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule. Vous avez donc pensé, perfide trop crédule, Qu'un amant, par vous-même instruit au Changement N'oserait, comme vous, abusés d'un serment? En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crime. A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s'est sèrvi le premier; Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier. Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile, Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile Lui-même à l'essayer justement condamné, A fait mugir l'airain qu'il avait façonné. Maintenant, poursuivez: il suffit qu'on vous voie, Vos filets aisément feront une autre proie; Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité. Vous me devez un peu cette beauté nouvelle„ Vos attraits sont à moi: c'est moi qui vous fis belle, Soit orgueil, indulgence; ou captieux détour, Soit que mon coeur gagné par vos semblans d'amour, D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre, (Car mon coeur est si bon et ma muse est si tendre!) Je vins à vos genoux, en soupirs caressans, D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens; 162 ÉLÉGIES. De vos regards éteints la tristesse chagrine Fut bientôt dans mes vers une langueur divine. Ce corps fluet, débile, et presque inanimé,. En un corps tout nouveau dans mes vers transformé, S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie; Des Nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie. Que de fois sur vos traits, par ma muse polis, Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis! Taudis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie, Et le soir, embellis de tout l'art du matin, N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin. Ces folles visions des flammes dévorées Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées. Sur la foi de mes vers mes amis transportés Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés, Vous voyaient; et soudain, dans leur surprise extrême, Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même; Et de mes yeux séduits plaignant la trahison M'indiquaient l'ellébore ami de la raison. Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage! Dieux! quels flots de vapeurs inondent son visage! Ses yeux si doux sont morts; elle croit qu'elle vit; Esculape doit seul approcher de son lit; Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte: ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu'ai-je dit? Oh non! Vénus avare ÉLÉGIES. 163 Ne m'a point fait un don qui.. fut toujours si rare. Si je l'ai cru long-temps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment; Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre en cent détours obscurs Guider ma main errante à pas muets et sûrs. Je l'ai, cru; pardonnez, mais ce sera, je pense, Oui, c'est qu'à mon sommeil plein de votre présence, Un songe officieux, enfant de mes désirs, M'apporta votre image et de vagues plaisirs. Cette faute à vos yeux doit s'excuser peut-être; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre. Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudens rivaux; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide, Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide, Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein, Pour troubler leur repos veille dans voué sein; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse; Vous pleurerez, et moi j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre, ou rire de vos pleurs. 164 ÉLÉGIES. Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul tranquille, Un songe me l'amène; et mon sommeil s'enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit, Elle allait me cherchant sur sa couche fidelle Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle., Les songes ne sont point capricieux et vains; Ils ne vont point tromper les esprits des humains. De l'Olympe souvent un, songe est la réponse, -. Dans tous ceux des amans, la vérité s'annonce. Quel air suave et fiais le beau ciel! le beau jour! Les Dieux me le gardaient; il est fait pour l'amour. Quel charme de trouver la. beauté paresseuse De venir visiter sa couche matineuse, De venir la surprendre, au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux; Douce dans son éclat, et fraîche, et reposée, Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée. Oh! quand j'arriverai, si, livrée aux repos, Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots, ÉLÉGIES 165 Oh! je me glisserai vers la plume indolente, Doucement, pas à pas, et ma main caressante, Et mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit mais un charmant réveil;. Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore, Et mes baisers long-temps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de de Querir, Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir. Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée. Que de bruit! que de chars! quelle foule agitée! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or; Et moi, tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile, Elle m'a dit: « Pourquoi t'éloigner de Camille? s Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire M'a vu passer le seuilet s'est mis à sourire. Bon! j'ai su (les amans sont guidés par- les dieux) Monter sans nul obstacleet j'ai fui tous les yeux.' Ah! que vois-je? Pourquoi ma porte accoutumée; Cette porte secrète est-elle donc fermée? Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi.: L'on ne vient pas. Ciel; elle n'est point seule! On murmure tout bas, Ah! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble. Ou se hâte; l'on court; on vient enfin; je tremble. Qu'est-ce donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais? Pourquoi ces yeux mouranset ces cheveux défaits? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée? 166 ÉLÉGIES. D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée? J'ai cru, prétant l'oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux. Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite, Perfide? un autre amant... Ciel! elle a pris la fuite. Ah dieux! je suis trahi. Mais je prétends l'avoir... Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez; mais fol espoir! La digne confidente auprès de sa maîtresse Lui travaille -à loisir quelque subtile adresse, Quelque discours profond et de raisons pourvu, Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu. Dieux! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide), S'essayant, effrontée à la fois et timide, Voulant hâter l'effort de ses pas languissans, Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissans Abattue, et Sa voix altérée, incertaine, Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine, Ses cheveux en désordreet rajustés en vain, Et son haleine encore agitée, et son sein... Des caresses de feu sur son sein imprimées, Et de baisers récens ses lèvres enflammées. J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit. Sans même oser répondre, interdite, elle fuit, Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge. Et moi, comme abus des promesses d'un songe, Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité, Plein d'amour et de joie et de tranquillité! ÉLÉGIES. 167 ÉLÉGIE XL, AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE. Axis, couple chéri, coeurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue. Je me connais. Toujours je suis libreet je sers; Etre libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli h savante richesse? Sais-je persuader à rues rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux, Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, 168 ÉLÉGIES. Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir. Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. Je leur crois des vertus, dès que je les vois belles. Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! Relevé d'une chute, une chute m'attend; De Carybde à Scylla toujours vague et flottant, Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, Je ne sais que périr de naufrage en naufrage. Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente, l'amour. Où les jeunes beautés, par une longue, étude, Font un art des sermens et de l'ingratitude. Heureux loin de ces lieux éclatans et trompeurs, Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles. O! que ne suis-je enfant de ce lac, enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté. Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière. Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, O! que. n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, Ces fleuves, ces torrens, qui, de leurs froids berceaux, Viennent du bel Assly nourrir les doux ombrages. Assly! frais Élysée! Honneur des pâturages, Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, Où l'Ar roule un or pur en son onde, semé. Là, je verrais assis dans ma grotte profonde La génisse traînant. sa mamelle féconde, ÉLÉGIES. 169 Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, & pas lents agiter sa cloche au son d'argent, promener près des eaux sa tête nonchalante, Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts, Ma conque rappelant mes troupeaux vagabonds, Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes; Cet air que d'Appenzel répètent les montagnes. Si septembre, cédant au long mois qui le suit, Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit.; Dans ses flancs colorés une luisante argille Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, Ou brûlant sur la cendre à la fuite du jour, Un mélèze odorant attendrait mon retour. Une rustique épouse et soigneuse et zélée, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mou verger, Le lait enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur, et tantôt mets solide En un globe fondant sous ses mains épaissi, En disque savoureux à la longue durci; Et cependant sa voix simpleet douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère: Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné Ce repos à mes jours ne fut point destiné. J'irai: je veux jamais ne revoir Ce rivage. Je veux, accompagné de ma nuise sauvage, Revoir le Rhin tomber en dos gouffres profonds, 170 ÉLÉGIES. Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons. Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours, la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus, Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac, fils des torrens! ô Thoun, onde sacrée! Salut, Monts chevelus, verds et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts Salut, de la nature admirables caprices, Où les bois, les cités, pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; Et toi., grotte escarpéeet voisine des cieux, Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, Voûte obscure, où s'étendet chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah! sous tes murs sans doute, un coeur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité! ÉLÉGIES. 171 FRAGMENS. Tel j'étais autrefois et tel je suis encor: Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Quand la nuit, accourant au sortir de la table, Si Fanni m'a fermé le seuil inexorable, Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! » 0 que de vide, hélas! dans les choses humaines! » Faut-il ainsi poursuivre, au hasard emportés, » Et l'argent et l'amour, aveugles déités! » Mais si Plutus revient de sa source dorée Conduire dans mes mains quelque veine égarée; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement; Adieu les grands discours, et le volume antique, Et le sage lycée, et l'auguste portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour, et molles élégies, Et jusques au matin amoureuses orgies. 172 ÉLÉGIES. En bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! Je devais une fois, du moins pour la punir, Tranquillement l'attendre et la laisser venir. Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence; Ce matin', de mon coeur trop facile bonté! Je veux la ramener sans blesser sa fierté; J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse, Je viens lui pardonner, c'est moi qu'elle accuse. C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, Et larmes, à couler toujours obéissantes; Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, Confus et repentant demander mon pardon. Lus esclaves d'Amour ont tant versé de pleurs! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille Les Muses contre lui nous offrent un asile; Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'Amour n'ose troubler la paix de Ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir Ce dieu Cruel, leur légitime effroi. Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi. ÉLÉGIES. 173 Mais, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses, Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire: C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux ou les héros; sondain Ma langue balbutie et se travaille en vain. Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même S'écoule de ma bouche et vole a ce que j'aime. SUR LA MORT D'UN ENFANT. L'INNOCENTE victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna jour. 'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage; Rien n'est un souvenir; un songe; une invisible image. Adieu, fragile enfant, échappé de nos bras; Adieu, dans la maison d'oû l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus; quand de moisson couverte La campagne d'été rend la ville déserté: Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux déstiné, Par de fidèles mains avec toi promené, 174 ÉLEGIES. Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regarde, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus, avec des cris joyeux, Les efforts impuissans de ta bouche vermeille, A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans le demeure oit nous nous suivrons tous; Où ta mère déjà, tourne ses yeux jaloux. PARTONS, la voile est prête, et Byzance m'appelle. Je suis vaincu; je suis au joug d'une cruelle. Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arracher Ses traits que malgré moi je vais toujours chercher; Son image partout à mes yeux répandue; Et les lieux qu'elle habite et ceux ou je l'ai vue. Son nom qui me poursuit, tout offre tout, moment, Au feu qui me consume un funeste a liment, Ma chère liberté, mon unique hérite,. Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage, Si doux à perdre, hélas? et si-tôt regrette, M'attends-tu sur ces bords ma chère liberté? Tout mortel se soulage à parler de ses maux. Le suc que d'Amérique enfantent les roseaux Tempère au moins un peu les breuvages d'absinthe. Ainsi le fiel d'amour s'adoucit par la plainte 5 ÉLÉGIES. 175 Soit que le jeune amant raconte son ennui A quelque ami jadis agité comme lui; Soit que seul dans les bois, ses éloquentes peines Ne s'adressent qu'aux vents, aux rochers, aux fontaines. (Londres, décembre 782.) Sans parens, sans amis, et sans concitoyens, Oublié sur la terre, et loin de tous les miens, Par les vagues jeté sur cette île farouche, Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les momens, je souhaite la mort. Et pas un seul ami dont la voix n'encourage; Qui près de moi s'asseye, et voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein, lie dise: « Qu'as-tu donc? » et me presse la main. La grâce, les talens, ni l'amour le plus tendre D'un douloureux affront ne peuvent nous défendre. Encore si vos yeux daignaient, pour nous trahir, Chercher dans vos amans celui qu'on peut choisir; Qu'une belle ose aimer sans honte et sans scrupule Et qu'on ose soi-même avouer pour émule! Mais dieux! combien de fois notre orgueil ulcéré A rougi du rival qui nous fut préféré! 176 ÉLÉGIES. Oui, Thersite souvent peut faire une inconstante. Souvent l'appât du crime est tout ce qui vous tente, LE courroux d'un amant n'est point inexorable. Ah! si tu la voyais cette belle coupable Rougir, et s'accuser et se justifier, Sans implorer sa grâce et sang s'humilier! Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, Et les cheveux épars immobile, Muette, Les bras, la gorge nus, en un mol abandon, Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. Viens près d'elle au matin; quand le dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots, Voir, sur sa couche encor du soleil ennemie, Errer nonchalamment une main endormie; Ses yeux s'ouvrir, et sur son teint vermeil, Se reposer encor les ailes du sommeil. 177 ÉPITRES. ÉPITRE PREMIÈRE, A M. LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS. Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne, Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, Sans qui de l'Univers je vivrais exilé: Depuis que de Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un trésor de misère, Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié? Ah! si quelque mortel est né pour la connaître, C'est nous, ames de feu, dont l'amour est le maître. Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux. Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, 178 ÉPITRES. Qui près de la beauté rougit et s'intimide; Et d'un pouvoir nouveau lentement dominé, Par l'appât du plaisir doucement entraîné, Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! Combien de fois tremblant et les larmes aux yeux, Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! Combien il frémira d'entendre sur sa tête Gronder les aquilons et la noire tempête; Et d'écueils en écueils portera ses douleurs, Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, Viendra le recueillir, le pousser au rivage; Endormir dans ses flancs le poison ennemi; Réchauffer dans son sein le sein de son ami; Et de son fol amour étouffer la semence, Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, Au repos d'un ami sacrifier le sien! Plaindre de s'immoler l'occasion ravie; Être heureux de sa joie et vivre de sa vie! Si le ciel a daigné, d'un regard amoureux, Accueillir ma prière et sourire à mes voeux; Je ne demande point que mes sillons avides Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides; Ni que le diamant, sur. la pourpre enchaîné, Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie Embellisse mon front des palmes du génie: ÉPITRES. 179 Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, Se partagent ma vie et pleurent mon trépas Que ces doctes héros, dont la main de la gloire A consacré les noms au temple de Mémoire, Plutôt que leurs talens, inspirent à mon coeur Les aimables vertus qui firent leur bonheur; Et que de l'amitié ces antiques modèles Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. Si le feu qui respire en leurs divins écrits D'une vive étincelle échauffa nos esprits; Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie; Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: Gardons d'en négliger la plus belle moitié; Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère, Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, Prêta de l'amitié les utiles secours. L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie, Elle essuya les yeux que fit pleurer Cinthie. Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, De Gallus expirant consolé le malheur? Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande. Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités Agréer de tes vers les lâches faussetés: Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. Pas un coeur, qui du tien zélé dépositaire, Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! 180 ÉPITRES. Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace, Que des Dieux et des rois l'éclatante disgrâce Nous frappe; leur tonnerre aura trompé leurs mains: Nous resterons unis en dépit des destins. Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; Qu'elle arme tous ses traits; nous sommes trois contre elle. Nos coeurs peuvent l'attendre et dans tous ses combats, L'un suc l'autre appuyés ne chancelleront pas. Oui, mes amis, voilà le bonheure la sagesse. Que nous importe alors si le dieu du Permesse Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris? Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, Où la félicité les reçut dans son temple, Nous les aurons suivis; et jusques au tombeau, De leur double laurier su ravir le plus beau. Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre, Ce coeur fut-leur génie, il fut leur Apollon, Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon. Castor charme les Dieux et son frère l'inspire. Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre. C'est près de Pollion, dans les bras de Varus; Que Virgile envia le destin de Nisus. Que dis-je? lls t'ont transmis ce feu qui les domine. N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine (*), ÉPITRES. 181 Le Brun, faire gémir la lyre des douleurs Que jadis Simonide anima de ses pleurs? Et toi, dont le génie, amant de la retraite, Et des leçons d'Ascra studieux interprète, Accompagnant l'Année en ses douze palais, Étale sa richesse et ses vastes bienfaits: Brazais, que de tes chants mon ame est pénétrée, Quand ils vont couronner cette vierge adorée, Pont par la main du temps l'empire est respecté, Et de qui la vieillesse augmente la beauté! (*) Fils de l'auteur du poème de la Religion, et petit-fils du grand Racine. Il mourut â Cadix, lors du désastre qui détruisit Lisbonne et qui branla toute la côte de Portugal et d'Espagne. (Note de l'auteur) L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre Ces sentimens du coeur que l'esprit ne peut feindre; De ses tableaux fardés les frivoles appas N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. Eh! comment me tracer une image fidèle Des traits dont votre main ignore le modèle? Mais celui, qui dans soi descendant en secret, Le contemple vivant ce modèle parfait: C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore; Lui, qui fait adorer la vertu qu'il adore; Lui, qui trace en un vers des Muses agréé, Un sentiment profond que son coeur a créé. Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée. Calliope jamais daigna-t-elle enflammer Un coeur inaccessible â la douceur d'aimer? Non; l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie:. Même souffle anima le poëte charmant, L'ami. religieux, et le parfait amant. 182 ÉPITRES. Ce sont toutes vertus d'une ame grande et fière. Bavius, et Zoile, et Gacon, et Linière, Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, Vécurent sans maîtresse et n'eurent point d'amis. Et ceux qui par leurs moeurs dignes de plus d'estime, Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime; Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux; Badinage insipide où leur ennui se joue, r, Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue. Voyez si d'une belle un jeune amant épris, A tressailli jamais en lisant leurs écrits; Si leurs lyres jamais, froides comme leurs ames, De la sainte amitié respirèrent les flammes. O peuples de héros, exemples des mortels! C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; Quand lame de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion. C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, Où les vertus étaient les lois de la patrie. O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,. Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue; Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Le; arts et l'amitié consolaient leur douleur. Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile ÉPITRES. 183 N'eût été pour le sage un désirable asile? Quand du Tibre avili le sceptre ensanglanté Armait la main du vice et la férocité; Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; Quand l'exil, la prison, le vol, l'assasinat, Étaient pour l'apaiser l'offrande du sénat? Thraséa, Soranus, Sénécion, Rustique, Vous tous dignes enfans de la patrie antique, Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, Braver du scélérat les indignes faisceaux, Du lâche délateur l'impudente richesse, Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, Garder une patrieet des lois et des moeurs; Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, Les flots contagieux de cette mer impure; Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, Sur ce monde profane un monde vertueux. Oh! viens rendre à leurs noms nos ames attentives, Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.. Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés, Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. Rends-nous hommes tomme eux. Fais sur la France heureuse Descendre des vertus la troupe radieuse: De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. Ranime les beaux-arts; éveille leur génie; Chasse de leur empire et la haine et l'envie: 184 ÉPITRES. Loin de toi, dans l'opprobre ils meurent avilis; Pour conserver leur trône ils doivent être unis. Alors de l'univers ils forcent les hommages; Tout, jusqu'à Plutus même, encensé leurs imagés; Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, Quand l'homme est respectable, honorent les talens. Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; La main de Phidias créa des immortels; Et Smyrne à son Homère éleva des autels. Nous, amis, cependant, de qui la noble audace Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, Au rang de ses granas noms nous pouvons être admis; Soyons cités comme eux entre les vrais amis. Qu'au-delà chi trépas notre ame mutuelle Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrés; que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code précieux. Qu'ils trouvent dans nos vers leur ame et leurs pensées; Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées; Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'être chez leurs neveux imités à leur tour. ÉPITRES. 185 ÉPITRES A M. CHÉNIER L'AINE, (ANDRÉ.) Our, l'astre du génie éclaira ton berceau; La Gloire a sur ton front secoué son flambeau; Les abeilles du Pinde ont nourri ton enfance. Phoebus vit à la fois naître aux murs de Byzance, Chez un peuple farouche et des arts ennemi, A la Gloire un amant, à mon coeur un ami. Que le nom de Péra soit vanté d'âge en âge! Dans ces mêmes instans, sur ce même rivage, Qui donnèrent Sophie à l'amour enchanté, Apollon te vouait à l'immortalité. Lui-même sur les flots guida la nef agile Qui portait des Neuf Soeurs l'espérance fragile; Lui-même, sur nos bords, dans ton sein généreux Souffla l'amour des arts, l'espoir d'un nom fameux. Le vulgaire jamais n'eut cet instinct sublime. Sur les arides monts que voit au loin Solyme, 186 ÉPITRES. Le cèdre, dans son germe invisible à nos yeux, Médite ces rameaux qui toucheront les cieux. Ton laurier doit un jour ombrager le Parnasse; J'entrevois sa hauteur dans sa naissante audace, Si, modeste en son luxe, et docile aux Neuf Soeurs, Il permet de leurs soins les heureuses lenteurs. Non, non: j'en ai reçu ta fidèle promesse; Tu ne trahiras point les nymphes du Permesse; Non, tu n'iras jamais, oubliant leurs amours, Adorer la fortune et ramper dans les cours. Ton front ne ceindra pas la mitre et le scandale; Tu n'iras point, des lois embrouillant le dédale, Consumer tes beaux jours à dormir sur nos lis, Et vendre à ton réveil les arrêts de Thémis, Ton jeune coeur, épris d'une plus noble gloire, A choisi le sentier qui mène à la victoire. Les armes sont tes jeux: vole à nos étendards; Les muses te suivront sous les tentes de Mars. Les muses enflammaient l'impétueux Eschyle. J'aime à voir une lyre aux mains du jeune Achille. Un coeur ivre de gloire et d'immortalité Porte dans les combats un courage indompté. Du vainqueur des Persans la jeunesse guerrière Toujours à son épée associait Homère. Frédéric, son rival, n'a-t-il pas sous nos yeux Fait parler Mars lui-même, en vers mélodieux? Couché sur un drapeau', noir de sang et de poudre, N'a-t-il pas, d'une main qui sut lancer la foudre, Avec grâce touché la lyre des Neuf Soeurs, ÉPITRES. 187 Et goûté dans un camp leurs paisibles douceurs? Son camp fut leur séjour; son palais fut leur temple. Imite ces héros; suis leur auguste exemple. Laisse un oisif amas de braves destructeurs, De l'antique ignorance orgueilleux protecteurs, Ériger en vertu leur stupide manie, Dégrader l'art des vers et siffler le génie: Le langage des dieux n'est point fait pour les sots. L'art qui rend immortel ne plaît qu'à des héros. Insensés! que du moins vos fureurs indiscrètes Sachent des vils rimeurs distinguer les. poëtes! A ces fils d'Apollon, ingrats! n'en doutez plus, Vous devez des plaisirs, des arts et des vertus. Et sans ressusciter les Merveilles antiques, Les chênes de Dodone et leurs vers prophétiques, Et la lyre d'Orphée assemblant l'homme épars, Et la voix d'Amphion lui créant des remparts; Quel autre qu'un poëte, en ses vives images, Sut rendre à la vertu de célestes hommages, La placer dans l'Olympe, et, sur les sombres bords, Des supplices du crime épouvanter les morts Les cieux à nos accens s'ouvrirent pour Alcide; Et l'Érèbe engloutit la pâle Danaïdes. Un monde juste est né des vers législateurs, Et l'homme dut une ame à leurs sons créateurs. Avant que la parole à nos yeux fût tracée, Et qu'un papier muet fit parler la pensée, 188 ÉPITRES. Par un art plus divin les vers ingénieux Fixèrent, dans l'esprit leur sens harmonieux. rame, en sons mesurés, se peignit à l'oreille; La mémoire retint leur frappante merveille. Seuls fastes des mortels, Ce langage épuré, Des usages, des lois fut le dépôt sacré; Grâce aux vers immortel, la seule Mnémosyne, Des siècles et des arts conserva l'origine. Nul art n'a précédé l'art sublime des vers; Il remonte au berceau de l'antique univers; Et cet art, le premier qu'inspira la nature, S'éteindra le dernier chez la racé future. Aime cet art céleste, et vole sur mes pas Jusqu'aux lieux où la gloire affronte le trépas. Soit que ton Apollon, vainqueur dans l'Épopée, T'honore d'une, palme à Voltaire échappée Soit que, de l'Élégie exhalant les douleurs, De Properce, en tes vers, tu ranimes les pleurs; Soit qu'enivré des feux de l'audace lyrique, Tu disputes la foudre à l'aigle pindarique; Ou soit que, de Lucrèce effaçant le grand nom, Assise au char ailé de l'immortel Buffon, Ta Minerve se plonge au sein de la nature, Et nous peigne des. cieux la mouvante structure. Tu me verras toujours applaudir tes succès Et du haut Hélicon t'aplanir les accès. Que du faite serein de ce temple des sages Tu verras en pitié le monde et ses orages! ÉPITRES. 189 Tant d'aveugles mortels s'agiter follement, Aux sentiers de la vie errer confusément, Se croiser, se choquer, disputer de richesse, Combattre d'insolence ou lutter de bassesse, S'élever en rampant à d'indignes honneurs, Et se précipiter sur l'écueil des grandeurs. Mais tandis qu'agité du souffle de l'envie, Fuyant, touchant à peine aux rives de la vie, Ce torrent de mortels roule à flots insensés A travers les débris des siècles entassés, La gloire, et l'amitié plus douce que la gloire, Fixeront nos destins au temple de Mémoire. LE BRUN. ÉPITRE IL AMI, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, Égaie au bout du vers une rime perfide; 190 ÉPITRES. Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe, irascible d'esprit, Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: J'estime peu cet art; ces leçons qu'ils nous donnent, D'immoler bien un sot, qui jure en son chagrin, Au rire âcre et perçant d'un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre, Et son livre au tombeau lui montrer le chemin; Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d'une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon ame innocente et facile; Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume D'un sel ingénieux la piquante amertume, J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop haut pour moi. Aux reproches sanglans d'un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, Et juges endormis aux cris de l'innocent; Ministres oppresseurs dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, ËPITRES. 191 Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d'un mépris légitime Le lâche, qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux Serait utile au moins s'il était dangereux. Non d'aller, aiguisant une vaine satire, Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé, Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé. Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocens, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front; Creuse â l'autre les flancs; puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent: mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir- Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? » 192 ÉPITRES. Me dit un curieux, qui s'est toujours fait gloire D'honorer les Neuf Soeurs, et toujours, après boire; Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. « -Qui, moi? Non. Je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère. » -Certe, un tel nous lut hier une épitre!... et son frère » Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!.... » Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. » Mais moi que le caprice et le hasard inspire, » Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. » -Bon! bon! Et cet HERmÈS, dont vous ne parlez pas, » Que devient-il? --Il marche, il arrive à grands pas. » -Oh! je m'en fie à vous.- Hélas! trop, je vous jure. » -Combien de chants de faits P-Pas un, je vous assure, » -Comment? » Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre; Puis, par un long canal en rameaux divisé, Y fait couler les flots de l'airain embrasé. Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes, et chacune attend et ne demande Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour. Moi je suis Ce fondeur: de mes écrits en foule Je prépare long-temps et la forme et le moule, Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain, Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain. Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. ÉPITRES. 193 Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, M'embrasent de leur flamme et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout-à-coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et les trouvant, Il s'admireet se plaît de se voir si savant. Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoilé à l'instant La couture invisible et qui va serpentant, Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculteet. brave, Tout Ce que des Toscans, la voix fière et suave, Tout Ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'oret de soie est passé dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement; J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, 194 - ÉPITRES. Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts; De rimes couronnée, et légère et dansante, En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés. Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache; et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager; Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi) Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi. ÉPITRE III. Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d'Élysée De la ville des lis ont couronné l'entrée ÉPITRES. 195 Aux lieux où sur l'airain Louïs ressuscité, Contemple de Henri le séjour respecté,; Et des jardins royaux l'enceinte spacieuse. Abandonne la rive où la Seine amoureuse, Lente, et comme à regret quittant ces bords chéris, Du vieux palais des rois baigne les murs flétris, Et des fils de Condé les superbes portiques. Suie ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où, tant qu'un beau soleil éclaire de beaux jours, Mille chars;élégans promènent les amours. Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S'étend, et porte au loin, jusqu'au pied des collines, Un long et riche amas de temples, de palais, D'ombrages où l'été ne pénètre jamais: C'est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle. S'il est ainsi, respecte un moment précieux: Sinon, tu peux entrer; tu verras dans ses yeux, Dès qu'il aura connu que c'est moi qui t'envoie, Sourire l'indulgenceet peut-être la joie. Souhaite-lui d'abord la paix, la liberté, Les plaisirs, l'abondance, et surtout la santé. Puis apprends, si toujours ami de la nature, Il s'en tient comme nous aux bosquets d'Épicure; S'il a de ses amis gardé le souvenir. Quelle muse à présent occupe son loisir. Si Tibulle et Vénus le couronnent de rose, Ou si dans les déserts que le Permesse arrose, Du vulgaire troupeau prompt à se séparer, Aux sources de Pindare ardent à s'enivrer, 196 ÉPITRES. Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine Les sons audacieux de la lyre Thébaine. Que toujours à m'écrire il est lent à mon gré; Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé, Les ruisseaux et les bois et Vénus et l'étude Adoucissent un peu ma triste solitude. Oui! les cieux avec joie ont embelli ces champs. Mais, Le Brun, dans l'effroi que respirent les camps, Où les foudres guerriers étonnent mon oreille, Où loin avant Phoebus Bellone me réveille, Puis-je adorer encore et Vertumne et Pales? Il faut un coeur paisible à ces dieux de la paix. ODE PREMIÈRE, A MARIE-JOSEPH CHÉNIER. Mon frère, que jamais la tristesse importune Ne trouble tes prospérités! Va remplir à la fois la scène et la tribune: Que les grandeurs et la fortune Te comblent de leurs biens, au talent mérités. Que les Muses, les arts toujours d'un nouveau lustre, Embellissent tous tes travaux; Et que cédant à peine à ton vingtième lustre, De ton tombeau la pierre illustre S'élève radieuse entre tous les tombeaux. 198 ODES. ODE II. STROPHE. O mon esprit, au sein des cieux, Loin de tes noirs chagrins une ardente allégresse Te transporte au banquet des dieux; Lorsque ta haine vengeresse Rallumée à l'aspect et du meurtreet du sang, Ouvre de ton carquois l'inépuisable flanc. De-là vole aux méchans ta flèche redoutée, D'un fiel vertueux humectée; Qu'au défaut de la foudre, esclave du plus fort, Sur tous ces pontifes du crime, Par qui la France, aveugle et stupide victime, Palpiteet se débat contre une longue mort, Lance ta fureur magnanime. ANTI-STROPHE. Tu crois, d'un éternel flambeau, Éclairant les forfaits d'une horde ennemie, Défendre à la nuit du tombeau D'ensevelir leur infamie. ODES. 199 Déjà tu penses voir, des bouts de l'Univers, Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers, Frémir l'horreur publique; et d'honneur et de gloire Fleurir ma tombe et ta mémoire: Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux, Quand l'amoureux fleuve d'Élide Eut de traîtres punis vu triompher Alcide; Ou quand l'arc Pithien d'un reptile fougueux Eut purgé les champs de Phocide. ÉPODE I. Vain espoir! inutile soin! Ramper est des humains l'ambition commune; C'est leur plaisir, c'est leur besoin. Voir, fatigue leurs yeux; juger, les importune; Ils laissent juger la fortune, Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire Qui donne et l'honneur et la gloire. Teint du sang des vaincus tout glaive est innocent. STROPHE II. Que tant d'opprimés expirans Aillent aux cieux réveiller le supplice; Que sur ces monstres dévorans Son bras d'airain s'appesantisse i Qu'ils tombent; à l'instant vois-tu leurs noms flétris, Par leur peuple vénal leurs cadavres meurtris, 200 ODES. Et pour jamais transmise à la publique ivresse Ta louange avec leur bassesse. Mais si Mars est pour eux, leurs vertus, leurs bienfaits Sont bénis de la terre entière. Tout s'obscurcit auprès de la splendeur guerrière; Elle éblouit les yeux, et sur les noirs forfaits Etend un voile de lumière. ANTI-STROPHE II. Dès-lors l'étranger étonné Se tait avec respect devant leur sceptre immense; Leur peuple à leurs pieds enchaîné, Vantant jusques à leur clémence, Nous voue à la risée, à l'opprobre, aux tourmens; Nous, de la vertu libre indomptables amans. Humains, lâche troupeau.... Mais qu'importent au sage Votre blâme, votre suffrage, Votre encens,. vos poignards, et de flux en reflux Vos passions précipitées? Il nous faut tous mourir. A sa vie ajoutées, Au prix du déshonneur, quelques heures de plus Lui sembleraient trop achetées. ÉPODE II. Lui, grands dieux! courtisan menteur, De sa raison céleste abandonner le faîte, Pour descendre â votre hauteur! En lui-même affermi, comme l'antique athlète, ODES. 201 Sur le sol où son pied s'arrête; Il reste inébranlable à tout effort mortel; Et laisse avec dédain ce vulgaire imbécile, Toujours turbulent et servile, Flotter de maître en maître et d'autel en autel. ODE III. BYZANCE, mon berceau, jamais tes janissaires Du Musulman paisible ont-ils forcé le seuil? Vont-ils jusqu'en son lit, nocturnes émissaires, Porter l'épouvante et le deuil? Son harem ne connaît, invisible retraite, Le choix, ni les projets, ni le nom des visirs. Là, sûr du lendemain, il repose sa tête, Sans craindre au sein de ses plaisirs, Que. cent nouvelles lois qu'une nuit a fait naître, De juges assassins un tribunal pervers, Lancent sur son réveil, avec le nom de traître, La mort, la ruine, ou les fers. Tes moeurs et ton Coran sur ton sultan farouche 202 ODES. Veillent, le glaive nu, s'il croyait tout pouvoir; S'il osait tout braver; et dérober sa bouche Au frein de l'antique devoir. Voilà donc une digue où la toute-puissance Voit briser le torrent de ses vastes progrès! Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance; Tu planes sur ses minarets! ODE IV. J'ai vu sur d'autres yeux, qu'amour faisait sourire, Ses doux regards s'attendrir et pleurer, Et du miel le plus doux que sa bouche respire Un autre s'enivrer. Et quand, sur mon visage, un trouble involontaire Exprimait le dépit de mon coeur agité, Un coup-d'oeil caressant, furtivement jeté, Tempérait dans mon sein cette souffrance amère. Ah! dans le fond de ses forêts, Le ramier, déchiré de traits, Gémit au moins sans se contraindre; ODES. 203 Et le fugitif Actéon, Percé par les traits d'Orion, Peut l'accuseret peut se plaindre. ODE V AUX PREMIERS FRUITS DE MON VERGER. Precurseurs de l'automne, O fruits nés d'une terre Ou l'art industrieux, sous ses maisons de verre, Des soleils du midi sait feindre les chaleurs, Allez trouver Fanny; cette mère craintive. A sa fille aux doux yeux, fleur débile et tardive, Rendez la force et les couleurs. Non qu'un péril funeste assiége son enfance; Mais du coeur maternel la tendre défiance N'attend pas le danger qu'elle sait trop prévoir. Et Fanny, qu'une fois les destins ont frappée, Soupçonneuseet long-temps de sa perte occupée, Redoute de loin leur pouvoir. L'été va dissiper de si promptes alarmes. Nous devons en naissant tous un tribut de larmes; Les siennes ont déjà trop satisfait aux dieux. 204 ODES. Sa beauté, ses vertus, ses grâces naturelles, N'ont point des dieux sans doute, ainsi que des mortelles, Armé le courroux envieux. Belle bientôt comme elle, au retour d'Érigone, L'enfant va ranimer, nourrisson de Pomone, Ce front que de Borée un souffle avait terni. O de la conserver, Cieux, faites votre étude; Que jamais la douleur, même l'inquiétude, N'approchent du sein de Fanny. Que n'est-ce encor ce temps let d'amour et de gloire, Qui de Pollux, d'Alceste, a gardé la mémoire, Quand un pieux échange apaisait les enfers! Quand les trois Soeurs pouvaient n'être point inflexibles, Et qu'au prix de ses jours, de leurs ciseaux terribles, On rachetait des jours plus chers! Oui, je voudrais alors qu'en effet toute prête, La Parque, aimable enfant, vint menacer ta tête, Pour me mettre en ta place et te sauver le jour; Voir ma trame rompue â la tienne enchaînée; Et Fanny s'avouer par moi seul fortuné Et s'applaudir de mon amour. Ma tombe quelque jour troublerait sa pensée. Quelque jour, à sa fille entre ses bras pressée, L'oeil humide peut-être, en passant prés de moi: « Celui-ci, dirait-elle, à qui je fus bien chère, ODES. 2o5 » Fut content de mourir, en songeant `que ta mère » N'aurait point à pleurer sur toi. » ODE VI. Non, de tous les amans les regards, les soupirs Ne sont point des piéges perfides. Non, à tromper des coeurs délicats et timides, Tous ne mettent point leurs plaisirs. Toujours la feinte mensongère Ne farde point de pleurs, vains enfans des désirs, Une insidieuse prière. Non, avec votre image, artificeet détour Fanny, n'habitent point une ame: Des yeux pleins de vos traits, sont à vous. Nulle femme Ne leur paraît digne d'amour. Ah! la pâle fleur de Clytie Ne voit au ciel qu'un astre; et l'absence du jour Flétrit sa tête appesantie. Des lèvres d'une belle un seul mot échappé, Blesse d'une trace profonde le coeur d'un malheureux qui ne voit qu'elle au monde. 206 ODES. Son coeur pleure en secret frappé, Quand sa bouche feint de sourire. Il fuit;et jusqu'au jour de son trouble occupé, Absente, il ose au moins lui dire: « Fanny, belle adorée aux yeux doux et sereins, » Heureux qui n'ayant d'autre envie » Que de vous voir, vous plaire et vous donner sa vie, » Oublié de tous les humains, » Près d'aller rejoindre ses pères, » Vous dira, vous pressant de ses mourantes mains: » Crois-tu qu'il soit des coeurs sincères? » ODE VII Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, â te voir parler et rougir et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité. La grâce, h candeur, la naïve innocence Ont, depuis ton enfance, De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté. Sur tes traits, ou ton ame imprime sa noblesse, Elles ont su mêler aux roses de jeunesse ODES 207 Ces roses de pudeur, charmes plus séduisans; 'Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage, De ce miel dont le sage Cherche lui-même en vain à défendre ses sens. O! que n'ai-je moi seul tout l'éclatet la gloire Que donnent les talens, la beauté, la victoire, Pour fixer sur moi seul ta penséeet tes yeux! Que loin de moi, ton coeur fût plein de ma présence Comme, dans ton absence, Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux. Je pense: Elle était là. Tous disaient: « Qu'elle est belle!» Tels furent ses regards, sa démarche fut telle, Et tels ses vêtemens, sa voix et ces discours. Sur ce gazon assise, et dominant la plaine, Des Méandres de Seine, Rêveuse, elle suivait les obliqués détours. Ainsi dans les: forêts j'erre avec ton image: Ainsi le jeune faon, dans son désert sauvage, D'un plomb volant percé, précipite ses pas. Il emporte en fuyant sa mortelle blessure; Couché près d'une eau pure, palpitant, hors d'haleine, il attend le trépas. 208 ODES.. ODE VIII, A FANNY, MALADE. Quelquefois un souffle rapide Obscurcit un moment sous sa vapeur humide L'or, qui reprend soudain sa brillante couleur. Ainsi du Sirius, ô jeune bien-aimée! Un moment l'haleine enflammée De ta beauté vermeille a fatigué la fleur. De quel tendre et léger nuage Un peu de pâleur douce, épars sur ton visage, Enveloppa tes traits calmes et languissans! Quel regard, quel sourire, à peine sur ta couche Entrouvraient tes yeux et ta bouche! Et que de miel coulait de tes faibles accens! O! qu'une belle est plus à craindre, Alors qu'elle gémit, alors qu'on peut la plaindre, Qu'on s'alarme pour elle. Ah! s'il était des coeurs, Fanny, que ton éclat eût trouvés insensibles, Ils ne resteraient point paisibles Près de ton front voilé de ces douces langueurs. ODES. 209 Oui, quoique meilleure et plus belle, Toi-même cependant tu n'es qu'une mortelle; Je le vois. Mais du ciel, toi, l'orgueilet l'amour, Tes beaux ans sont sacrés. Ton ame et ton visage Sont des dieux la divine image; Et le ciel s'applaudit de t'avoir mise au jour. Le ciel t'a vue en tes prairies Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries; Et tes dons et tes soins chercher les malheureux. Tes délicates mains à leurs lèvres amères Présenter des sucs salutaires, Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux. Souffrances que je leur envie! Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie, Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressans! Et leur toit rayonner de ta douce présence, Et la bonté, la complaisance, Attendrir tes discours, plus chers que tes présens Près de leur lit, dans leur chaumière, Ils crurent voir descendre un ange de lumière, Qui des ombres de mort dégageait leur flambeau; Leurs coeurs étaient émus comme, aux yeux de la Grèce, La victime qu'une déesse Vint ravir à l'Aulide, à Chalchas, au tombeau. Ah! si des douleurs étrangères D'une larme si noble humectent tes paupières, Et te font des destins accuser la rigueur, Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-être; 210 ODES. Et les douleurs que tu fais naître Ont-elles moins le droit d'intéresser ton coeur? Troye, antique honneur de l'Asie, Vil le prince expirant des guerriers de Mysie D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits.. D'Achille désarmé la main amie et sûre Toucha sa mortelle blessure, Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits. A tous les instans rappelée', Ta vue apaise ainsi l'ame qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux, Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire; Et quand tu daignes me sourire, Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux. ODE IX, A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDA. Quoi! tandis que partout, ou sincères, ou feintes, Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels; Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, Des fanges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels; ODES. 211 La vérité se tait! Dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée, Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux! Vivre est-il donc si doux! de quel prix est la vie, Quand, sous un joug honteux la pensée asservie, Tremblante au fond du coeur se cache a tous les yeux! Non, non, je ne veux point t'honorer en silence, Toi qui crus par ta mort ressusciter la France, Et dévouas tes jours à punir des forfaits. Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime, Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime, Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits. Le noir serpent, sorti de sa caverne impure, A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre Le venimeux tissu de ses jours abhorrés! Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides, Tu vins redemander et les membres livides, Et le sang des humains qu'il avait dévorés! Son oeil mourant t'a vue, en ta superbe joie, Féliciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait: « Va, tyran furieux, » Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices, » Te baigner dans le sang fut tes seules délices, » Baigne-toi dans le tien et, reconnais des dieux. » La Grèce, O fille illustre, admirant ton courage, Épuiserait Paros pour placer ton image Auprès d'Harmodius, auprès de son ami; 212 ODES. E-t des coeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse, Chanteraient Némésis, la tardive déesse, Qui frappe le méchant sur son trône endormi. Mais la France à la hache abandonne ta tête. C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. O! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire pâlir aux menaces de mort! C'est lui qui dut pâlir: et tes juges sinistres, Et notre affreux sénat et ses affreux ministres, Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime, Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui. .Long temps, sous les dehors d'une allégresse aimable, Dans ses détours profonds ton ame impénétrable Avait tenu cachés les destins du pervers. Ainsi, dans le secret amassant la tempête, Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête A foudroyer les monts, à soulever les mers. Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage D'en peuple abject, servile et fécond en outrage, Et qui se croit encore et libre et souverain. ODES. 213 La vertu seule est libre: Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule tu fus un homme, et vengeas les humains! Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans aine, Nous savons répéter quelques plaintes de femme, Mais le fer pèserait à nos débiles mains. Un scélérat de moins rampe dans cette fange. La vertu t'applaudit; de sa- mâle louange, Entends, belle héroïnes, entends l'auguste voix. 0 vertu! le poignard, seul espoir de la terre, Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et te vend à ses lois. ODE X. 0 Versaille, bois, ô portiques, Marbres vivans, berceaux antiques, Par les dieux et les rois Élysée embelli, A ton aspect, dans ma pensée, Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée, Coule un peu de calmeet d'oubli. Paris me semble un autre empire, Dès que chez toi je vois sourire 214 ODES. Mes pénates secrets couronnés de rameaux; D'où souvent les monts et les plaines Vont dirigeant nies pas aux campagnes prochaines, Sous de triples ceintres d'ormeaux. Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le séjour: Mais le sommeil, la solitude, Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude Composent aujourd'hui ta cour. Ah! malheureux! à ma jeunesse Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs. Mon ame, d'ennui consumée, S'endort dans les langueurs. Louange et renommée N'inquiètent plus mes désirs. L'abandon, l'obscurité, l'ombre, Une paix taciturneet sombre, Voilâ tous mes souhaits. Cache mes tristes jours Et nourris, s'il faut que je vive, De mon pâle flambeau la clarté fugitive, Aux douces chimères d'amours. Lame n'est point encor flétrie, La vie encor n'est point tarie, Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix. Qui cherche les pas d'une belle, Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle, De ses jours peut porter le poids. ODES. 215 J'aime; je vis. Heureux rivage! Tu conserves sa noble image, Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir; Quand, l'ame doucement émue, J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue, Et l'instant où je dois la voir. Pour elle seule encore abonde Cette source, jadis féconde, Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux. Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres, Langage d'amour et des dieux. Ah! témoin des succès du crime, Si l'homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son coeur à la félicité, Versailles, tes routes fleuries, Ton silence, fertile en belles rêveries, N'auraient que joie et volupté. Mais souvent tes vallons tranquilles, Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout-à-coup à mes yeux s'enveloppent de deuil.. J'y vois errer l'ombre livide D'un peuple d'innocens, qu'un tribunal perfide Précipite dans le cercueil. 216 ODES. ODE XI. LA JEUNE CAPTIVE. (Ce poème fut écrit dans la prison de Saint-Lazare, peu avant l'exécution de Chénier, sous la Terreur, en 1794.) L'Épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit les doux présens de l'aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoique l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je ne veux point mourir encore. Qu'un stoïques aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du Nord Je plie et relève ma tête. S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts? Quelle mer n'a point de tempête? L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai les ailes de l'espérance: Échappée aux réseaux de l'oiseleur Cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance. ODES. 217 Est-ce à moi de mourir! Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille; et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bien-venue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie. Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars,et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine. Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison, Je veux achever mon année. Brillante sur ma tigeet l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin, Je veux achever ma journée. O mort! tu peux attendre; éloigne, eloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi Le pàle désespoir dévore. Pour moi Palès encore a des asiles verts; Les amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux pas mourir encore. Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois S'éveillait; écoutant ces plaintes, cette voix, 218 ODES. Ces voeux d'une jeune captive; Et secouant le joug de mes jours languissans, Aux douces lois des vers je pliais les accens De sa bouche aimable et naÏve. Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle: La grâce décorait son front et ses discours, Et comme elle craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle. POÉSIES DIVERSES. FRAGMENS D'UN POÈME INTITULÉ: HERMÈS. Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, Ces héros conquérans, meurtrières idoles; Tous ces grands noms, enfans des crimes, des malheurs, De massacres fumans, teints de sang et de pleurs. Venez tomber aux pieds de plus nobles images Voyez ces hommes saints,. ces sublimes courages; Héros dont les vertus, les travaux bienfaisans, Ont éclairé la terre et mérité l'encens; Qui, dépouillés d'eux-même et vivant pour leurs frères, Les ont soumis au. frein des règles salutaires, Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens; En leur donnant des lois leur ont donné des biens, Des forcEs, des parens, la liberté, la vie; Enfin, qui d'un pays ont fait une patrie. 220 POÉSIES Et que de fois pourtant leurs frères envieux Ont d'affronts insensés, de mépris odieux, Accueilli les bienfaits de ces illustres guides! Comme dans leurs maisons ces animaux stupides, Dont la dent méfiante ose outrager la main Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim. Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices Goûte de la vertu les augustes délices. Il le sait: les humains sont injustes, ingrats. Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas; Qu'un jour, entre eux et lui,, s'élève avec murmure D'insectes ennemis une nuée obscure: N'importe; il les instruit, il les aime pour eux. ,Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux. Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence, Doit être son ouvrage et non sa récompense, Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau. Au loin dans l'avenir sa grande ame contemple Les sages opprimés que soutient son exemple. Des méchans, dans soi-même il brave la noirceur: C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son coeur. De ce faite serein, son olympe sublime, Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant, Travaille son sommeil actif et vigilant, Arrache au long repos sa nuit laborieuse, Allume avant le jour sa lampe studieuse, Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, Indompté dans la guerre, opulent dans la paix; DIVERSES. 221 Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, Les siècles prosternés aux pieds de sa mémoire. Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît. En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne, En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison céleste atteindre les hauteurs. Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, Entraînent sans convaincre; et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé recéler l'Éternel; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Un nymphe l'appelle et lui trace des lois, Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul et la tempête et l'air, Et le cri des forêtset la foudreet l'éclair; Tout. Il prend à témoin le monde et la nature; Mensonge grand et saint! glorieuse imposture! Quand aux peuples trompés ce piége généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux. 222 POÉSIES AVANT que des États la base fût constante, Avant que de pouvoir à pas mieux assurés Des sciences, des arts monter quelques degrés, Du temps et -du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, Lui seul, des vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte, ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide; pensée, L'abstraite intelligence et palpable et tracée; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre, et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garants sûrs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matières, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières, Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. DIVERSES. 223 De-là, dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prétres, animaux, peints en scènes vivantes, De la religion ténébreux monumens, Pour les sages futurs laborieux tourmens, Archives de l'État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De-là, dans un amas d'emblèmes captieux, Pour le peuple ignorant monstres religieux, Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du noeud qui le rassemble; Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tons nos discours n'ont su voir ni connaître Que les objets présens dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, Du coeur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps, ou plus longs ou plus courts, Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y;nit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin par le travail instruit Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé; Et la main qui l'entend des lèvres répété Se souvient d'en tracer cette image fidèle: Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle 224 POÉSIES Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux..» C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, Que l'esprit des humains est assuré de vivre. C'est alors que le fer, à la pierre, aux métaux, Livre en dépôt sabré, pour les âges nouveaux, Nos ames et nos moeurs fidèlement gardées; Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées. Dès-lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leur fils des exemples perdus! Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire. Les aÏeux, les enfans, les arrière-neveux, Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux. La patrie au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche Ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil. Dans nos vastes cités, par le sort partagés, Sous deux injustes lois les hommes sont rangés. Les uns, princes et grands, d'une avide" opulence Étalent sans pudeur la barbare insolence. Les autres, sans pudeur vils cliens de ces grands, Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans; Admirer ces palais aux colonnes hautaines DIVERSES. 225 Dont eux-même ont payé les splendeurs inhumaines, Qu'eux-même ont arrachés aux entrailles des monts, Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. Moi je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure, Cherchant loin de nos murs les temples, les palais Ou la divinité me révèle ses traits. Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, Ces chênes, ces sapins, premiers nés de la terre: Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris. D'un feu religieux le saint poete épris Cherche leur pur éther et plane sur leur cime. Mer bruyante, la voix du poete sublime Lutte contre les vents; et tes flots agités Sont moins forts, moins puissans que ses vers indomptés. A l'aspect du volcan, aux astres élancée, Luit, vole avec l'Etna la bouillante pensée. Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand:, Seul il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne; Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne. Là je vais dans mon sein méditant à loisir Des chants à faire entendre aux siècles à venir; Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère, Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire. Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon, Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, La ceinture d'azur sur la globe étendue. 226 - POÉSIES Je vois l'être et la vie et leur source inconnue; Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulans. Je poursuis la comète aux crins étincelans, Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux; Dans l'éternel concert je me place avec eux En moi leurs doubles lois agissent et respirent Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent. Sur moi qui les` attire ils pèsent à leur tour. Les élémens divers, leur haine leur: amour, Les causes, l'infin s'ouvre à môn oeil avide. Bientôt redéscendu sur notre fange humide, J'y rapporte des vers de nature enflammés, Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires, Où l'homme antique, errant dans ses routes premières, Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas. Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats, Je dirai l'Amérique â l'Europe montrée J'irai dans celte riche et sauvage contree Soumettre au Mançanar le vaste Maramon: Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits féconde, Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. DIVERSES. 221 FRAGMENS D'UN POÈME SUR L'AMERIQUE J'ACCUSERAI les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être'. a ravi La Pérouse. Il partit. L'amitié, les sciences, l'amour Et la gloire francaiseaise imploraient son retour. Dix ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée. Malheureux! un rocher inconnu sous les eaux A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux, Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance, Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s'apprêter l'exécrable festin? Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage, Attends-tu ton ami voguant de plage en plage; Ton ami qui partout jusqu'aux bornes des mers, Où d'éternelles nuits et d'éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace, Aux flots de l'Océan court demander ta trace? 228 POÉSIES Malheureux! tes amis, souvent dans leurs banquets, disent en soupirant: « Reviendra-t-il jamais! » Ta femme à son espoir, à ses voeux enchaînée, Doutant de son veuvage ou de son hyménée, N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire; et, toute entière aux pleurs, Cherche en son lit désert, peuplé de ton image, Un pénible sommeil que trouble ton naufrage. Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s'exprime ainsi: Poux moi, je lés crois fils de ces dieux malfaisans Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens, Loin d'être dieux eux-même ils sont tels que nous sommes, Vieux, malades, mortels. Mais s'ils étaient des hommes, Quel germe dans leur coeur peut avoir enfanté Uri tel excès de rage et de férocité? Chez eux peut-être aussi qu'une avare nature N'a point voulu nourrir cette race parjure. Le Cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d'habiter leurs bois infructueux. Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes Mûrir le doux Coco, les mielleuses Bananes. Leurs champs du beau MaÏs ignorent la moisson, Là Mangue leur r refusé une douce boisson. D'herbages venimeux leurs terres sont couvertes. DIVERSES. 229 Noires d'affreux poisons, leurs rivières désertes N'offrent à leurs filets nulle proie; et leurs traits Ne trouvent point d'oiseaux dans leurs sombres forêts. FRAGMENS D'UN POÈME SUR L'ART D'AIMER. Flore met plus d'un jour à finir une rose. Plus d'un jour fait l'ombrage où Palès se. repose; Et plus d'un soleil dore, au penchant des coteaux, Les grappes de Bacchus ces rivales des eaux.. Qu'ainsi ton doux projet en silence mûrisse, Que sous tes pas certains la route s'aplanisse. Qu'un oeil sûr te dirige, et de loin avec art Dispose ces ressorts que l'on nomme hasard. Mais souvent un jeune boraine, aspirant 4 la gloire De venir, voir et vaincre et prôner sa victoire, Vole et hâte l'assaut qu'il eût dû préparer. L'imprudent a voulu cueillir avant l'automne L'espoir à peine éclos d'une riche Pomone; 230 POÉSIES Il a coupé ses bleds quand les jeunes moissons Ne passaient point encor les timides gazons Si d'un mot échappé l'outrageuse rudesse A pu blesser l'amour et sa délicatesse, Immobile il gémit; songe â fout expier. Sans honte, sans réserve, il faut s'humilier; Églé, tombe à genoux, bien loin de te défendre Tu le verras soudain plus amoureux, plus tendre, Courir et t'arrêter, et lui-même à genoux Accuser en pleurant son injuste courroux. Mais souvent malgré toi, sans fiel ni sans injure, Ta bouche d'un trait vif aiguise sa piqure; Le trait vole, tu veux le rappeler en vain; Ton amant consterné dévore son chagrin: Ou bien d'un dur refus l'inflexible constance, De ses feux tout un jour a trompé l'espérance. Il boude: un peu d'aigreur, un mot même douteux Peut tourner la querelle en débat sérieux. O trop heureuse alors, si, pour fuir cet orage, Les grâces t'ont donné leur divin badinage, Cet air humble et soumis de n'oser s'approcher, D'avoir peur de ses yeux et de t'aller cacher, Et de mille autres jeux l'inévitable adresse, De mille mots plaisans l'aimable gentillesse, Enfin tous ces détours dont le charme ingénu Force un rire amoureux vainement retenu. DIVERSES. 231. Il t'embrasse, il te tient; plus que jamais il t'aime; C'est ton tour maintenant de le bouder lui-même. Loin de s'en effrayer, il rit; et mes secrets L'ont instruit des moyens de ramener la paix. QUAND Junon sur l'Ida plut au maître du monde, Nous l'avait tenue ait cristal de son onde; Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots de jasmin. Cultivez vos attraits; la plus belle nature Veut les soins délicats d'une aimable culture. Mais si l'usage est doux, l'abus est odieux. Des parfums entassés l'amas fastidieux, De la triste laideur trop impuissantes armes, A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes. Que dans vos vêtemens le goût seul consulté N'étale qu'élégance et que simplicité. L'or ni les diamans n'embellissent les belles; Le goût est leur richesse; et tout puissant comme elles Il sait créer de rien leurs plus beaux ornemens; Et tout est sous ses doigts l'or et les diamans. J'aime un sein qui palpite et soulève une gaze. L'heureuse volupté se plaît, dans son extase, A fouler mollement ces habits radieux Que déploie au Cathay le ver industrieux. Le coton mol et souple, en une trame habile, Sur les bords indiens, pour vous prépare et file 232 POÉSIES Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain, Qui, perfide et propice à l'amant incertain, Lui semble un voile d'air, un nuage liquide, Oit Vénus se dérobe et fuit son oeil avide, Crains que l'ennui fatal dans son coeur introduit Puisse compter les pas de l'heure qui s'enfuit. Il est pour la tromper un aimable artifice; Amuse-là des jeux qu'invente le caprice, Lasse sa patience à mille tours malins, Ris et de sa faiblesse et de ses cris mutins. Tu braves tant de fois sa menace éprouvée, Elle vole; tu fuis; la main déjà levée Elle te tient, te presse; elle va te punir. Mais vos bouches déjà ne cherchent qu'à s'unir, Le ciel d'un feu plus beau luit après un orages L'amour fait à Paphos naître plus d'un nuage, Mais c'est le souffle pur qui rend l'éclat à l'or, Et la peine en amour est un plaisir encor, Le hasard à ton gré n'est pas toujours docile? Une belle est un bien si léger, si mobile! Souvent tes doux projets, médités à loisir, D'avance destinaient la journée au plaisir; Non, elle ne veut pas. D'autres soins occupée, Tu vois avec douleur ton attente échappée, Surtout point de contrainte. Espère un plus beau jour, Imprudent qui fatigue et tourmente l'amour. DIVERSES. 233 Essaye avec les pleurs, les tendres doléances, De faire à ses desseins de douces violences. Sinon, tu vas l'aigrir; tu te perds. La beauté, Je te l'ai fait entendre, aime sa volonté. Son coeur impatient, que la contrainte blesse, Se dépite: il est dur de n'être pas maîtresse. Prends-y garde: une fois le ramier envolé, Dans sa cage confuse est en vain rappelé. Cède, assieds-toi près d'elle; et soumis avec grâce, D'un ton un peu plus froid, sans aigreur ni menace, Dis-lui que de tes voeux son plaisir est la loi. Va, tu n'y perdras rien, repose-toi sur moi. Complaisance. a toujours la victoire propice. Souvent de tes désirs l'utile sacrifice, Comme un jeune rameau planté dans la saison, Te rendra de doux fruits une longue moisson. FLORE a pour les amans ses corbeilles fertiles; Et les fleurs, dans leurs jeux, ne sont pas inutiles. Les fleurs vengent souvent un amant courroucé, Qui feint sur un seul mot de paraître offensé. Il poursuit son espiègle; il la tient, il la presse; Et, fixant de ses flancs l'indocile souplesse, D'un faisceau de bouquets en cachette apporté Châtie, en badinant, sa coupable beauté; La fait taire et la gronde, et d'un maître sévère Imite, avec amour, la plainte et la colère; 234 POÉSIES. Et négligeant ses cris, sa lutte, ses transports, Arme le fouet léger de rapides efforts,: Frappe et frappe sans cesse, et s'irrite et menace Et force enfin sa bouche: â lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d'Adonis, Vit des taches de rose empreintes sur ses lis.. Tel l'amour, enchanté d'un si doux badinage -. Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage, Caressait sa Psyché dans leurs jeux enfantins, Et de lacets dorée chargeait ses belles mains. Fontenay! lieu qu'amour fit naître avec la rose, J'irai (sur cet espolr mon ame se repose), J'irai te voir, et Flore et le ciel qui te luit. Là je contemple enfin (ma déesse m'y suit) Sur un lit que je cueille en tes rians asiles, Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles, Et dans la rose en feu l'albâtre confondu, Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu. Offrons tout ce qu'on doit d'encens, d'honneurs suprêmes Aux dieux, â la beauté plus divine qu'eux-mêmes. Puisse aux vallons d'Hémus, ou les rocs et les bois Admirèrent d'Orphéeet suivirent la voix, L'Hèbre ne m'avoir pas en vain donné naissance! Les Muses avec moi vont connaître Byzance. Et si le ciel se prête à mes efforts heureux, DIVERSES. 235 De la Grèce oubliée enfant plus généreux, Sur ses rives jadis si noblement fécondes, Du Permesse égaré je ramène les ondes. Pour la première fois de sa honte étonné, Le farouche turban, jaloux et consterné, D'un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes, Entendra nos accens et l'amour et vos charmes. C'est là, non loin des flots dont l'amère rigueur Osa ravir Sestos au nocturne nageur; Qu'en des jardins chéris des eaux et du zéphire, Pour vous, rayonnant d'or, de jaspe,;de porphire, Un temple par mes mains doit s'élever un jour.. Sous vos lois j'y rassemble une superbe cour Où de toits les climats brillent toutes les belles: Elles règnent sur tout, et vous régnez sur elles. Là des filles d'Indus l'essaim noble et pompeux, Les vierges de Tamise, au coeur tendre, aux yeux bleus, De Tibre et, d'Éridan les flatteuses sirènes, Et du blond Eurotas les touchantes.Hélènes, Et celles de Colchos, jeune et riche trésor, Plus beau que la toison étincelante d'or, Et celles qui du Rhin l'ornementet la gloire Vont dans ces froids torrens baigner leurs pieds d'ivoire, Toutes enfin; ce bard sera tout l'univers. 236 POÉSIES L'Amour croit par l'exemple, et vit d'illusions. Belles, étudiez ces tendres fictions Que les poëtes saints, en leurs douces ivresses, Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses. De tout aimable objet Jupiter enflammé; Et le dieu des combats par Vénus désarmé, Quand la tête en son sein, mollement étendue, Aux lèvres de Vénus son ame est suspendue; Et dans ses yeux divins oubliant les hasards, Nourrit d'un long amour ses avides regards; Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre; Quelles trois déités un berger vit descendre Qui, pour, briguer la pomme abandonnant les cieux, De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux; Et le sang d'Adonis, et la blanche Hyacinthe Dont la feuille, respire une amoureuse plainte; Et la triste Syrinx aux mobiles roseaux, Et Daphné de lauriers peuplant le bord des eaux; Herminie aux forêts révélant ses blessures, Les grottes, de Médor confidentes parjures, Et les ruses d'Armide, et l'amoureux repos Oû, sur des lits de fleurs, languissent les héros; Et le myrte vivant aux bocages d'Alcine. Les Grâces dont les soins ont élevé Racine Aiment â répéter ses écrits enchanteurs, Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs. DIVERSES. 237 Belles, ces chants divins sent nés pour voire bouche. La lyre de Le, Brun qui vous plaît et vous touche, Tantôt de l'élégie exhale les soupirs Tantôt au lit d'amour éveille les plaisirs. Suivez de sa Psyché la gloire et les alarmes; Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes Qu'amour vînt pour l'entendre; et dans ces chants heureux Il la trouva plus belle et redoubla ses feux. Mon berceau n'a point vu luire un même génie: Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie. Comme eux, aux traits d'amour j'abandonnai mon coeur Et mon vers a peut-être aussi quelque douceur. A LA FRANCE. France, ô belle contrée, ô terre généreuse, Que les dieux complaisons formaient pour être heureuse, Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs; Le midi de ses feux t'épargne les fureurs. Tes arbres innocens n'ont point d'ombres mortelles; Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule; ni. tes bois 238 POÉSIES Des tigres frémissans ne redoutent la voix; Ni les vastes serpens ne traînent; sur tes plaines, En longs cercles hideux, leurs écailles sonnantes. Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent tes sommets; Et de Baune et d'AÏ, les rives fortunées, Et la riche Aquitaine et les hauts Pyrénées, Sous leurs bruyans pressoirs font couler en ruisseaux Des vins délicieux mûris sur leurs, coteaux. La Provence odorante et de zéphire aimée Respire sur les mers une haleine embaumée, Au bord des flots couvrant, délicieux trésor, L'orange et le citron de leur tunique d'or; Et plus loin au penchant des collines pierreuses Forme la grasse olive aux liqueurs savonneuses, Et ces rézeaux légers, diaphanes habits, Où. la fraîche grenade enferme ses rubis. Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, Tes prés enflent de lait la féconde génisse; Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon, Épaissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux L'indomptable Garonne aux vagues insensées, Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées;., La Seine au flot royal, la Loire dans son sein, Incertaine, et la Saône et mille autres enfin DIVERSES 239 Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages, Fleurs, moissons et vergers et bois et pâturages; Rampent au pied des murs d'opulentes cités Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance. Amène les tributs du rivage lointain, Que visite Phoebus le soir où le matin? Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, De bassins en bassine ces ondes amassées, Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Thétis? Et ces vastes, chemins en tous lieux, départis, Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage, Pense aux noms des Trudaine et bénit leur ouvrage, Ton peuple industrieux est né peur les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses liras. Il s'élanoe aux assauts, et son fer intrépide Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide. Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons;, Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais faibles opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur. leur bouche muette; Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas, Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse, Et leur front et leur ame. O France trop heureuse, Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté -des cieux! 240 POÉSIES Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage Ne s'est soumis qu'aux lois d'un sénat libre et sage, Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur, Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur. Il triomphe, il t'insulte. O combien tes collines Tressailleraient de voir réparer tes ruines, Et pour la liberté donneraient sans regrets Et leur vin et leur huile et leurs belles forêts! J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, La mendicité blême et la douleur amère. Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur, Versant aux pieds des grands des larmes inutiles, Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles, Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi De mettre au jour des fils malheureux comme toi; Tu vois sous les soldats les villes gémissantes; Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes, Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers, Source d'oppressions et de fléaux divers: Vingt brigands revêtus du nom sacré de prince, S'unir à déchirer une triste province, Et courir, à l'envi, de son sang altérés,, Se partager entre eux ses membres déchirés. O sainte égalité! dissipe nos ténèbres, Renverse les verroux, les bastilles funèbres. Le riche indifférent, dans un char promené, De ces gouffres secrets partout environné, Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même; Près de ces noirs réduits de la misère extrême, DIVERSES. 241 D'une maîtresse impure achète les transports, Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts. Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance, Ministres. dont le coeur a connu la pitié, Ministres dont le nom ne s'est point oublié Ah! si de telles mains,, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rênes! L'équité clairvoyante aurait régné sur nous, Le faible aurait osé respirer près de vous. L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes, Sinon quelque pudeur aurait eu quelques craintes. Le délateur impie, opprimé par la faim, Serait mort dans l'opprobre; et tant d'hommes enfin, A l'insu de nos lois, à l'insu du vulgaire, Foudroyés sous les coups d'un pouvoir arbitraire, De cris non entendus, de funèbres, sanglots, Ne feraient point gémir les voûtes des cachots. Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, Un asile à ma vie en son paisible cours, Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, Où d'un grand, au coeur dur, l'opulence homicide Du sang d'un peuple entier ne sera point avide, Et ne me dira point, avec un rire afl'reux, Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux. Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice Recueillera les dons d'une terre propice; 242 POÉSIES Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger, Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager; Où mes yeux éloignés des publiques misères Ne verront plus partout les larmes de mes frères, Et la pâle indigence â la mourante voix, Et les crimes puissans qui font trembler les lois. Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée, De nos tristes climats pour long-temps ignorée, Daigne, du haut des cieux, goûter le libre encens D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocens, Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires, Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires; Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De voeux pour les humains tous ses chants retentissent: La vérité l'enflamme; et ses cordes frémissent, Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté Le doux nom des vertus et de la Liberté, DIVERSES. 243 LE JEU DE PAUME, A LOUIS DAVID, PEINTRE. Reprends ta robe d'or, ceins ton riche bandeau, Jeune et divine poésie: Quoique ces temps d'orage éclipsent, ton flambeau, Aux lèvres de David, roi du savant pinceau, Porte la coupe d'ambroisie. La patrie, à son art indiquant nos beaux jours, A confirmé mes antiques discours: Quand je lui répétais que la liberté mâle Des arts est le génie heureux; Que nul talent n'est fils de la faveur royale; Qu'un pays libre est leur terre natale. Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie, et délices du monde, Forts, à leur croissance livrés, Atteignent leur grandeur féconde. La palette offre l'ame aux regards enivrés. Les antres de Paros de dieux peuplent la terre. POÉSIES 244 L'airain coule et respire. En portiques sacrés S'élancent le marbre et la pierre. II. Toi-même, belle vierge à la touchante voix, Nymphe ailée, aimable sirène, Ta langue s'amollit dans les palais des rois, Ta hauteur se rabaisse,et d'enfantines lois Oppriment ta marche incertaine; Ton feu n'est que lueur, ta beauté n'est que fard. La liberté du génie et de l'art T'ouvre tous les trésors. Ta grâce augusteet fière De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclairé, Dompte les coeurs. La liberté, Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes, Arme ton fraternel secours. C'est de tes lèvres séduisantes Qu'invisible elle vole;et par d'heureux détours Trompe les noirs verroux, les fortes citadelles, Et les mobiles ponts qui défendent lés tours, Et les nocturnes sentinelles. Son règne au loin semé par tes doux entretiens Germe dans l'ombre au coeur des sages. Ils attendent son heure, unis par tes liens, DIVERSES. 245 Tous, en un monde à part, frères, concitoyens, Dans tous les lieux, dans tous les âges. Tu guidais mon David à la suivre empressé: Quand, avec toi, dans le sein du passé, Fuyant parmi les morts sa patrie asservie, Sous sa main, rivale des dieux, La toile s'enflammait d'une éloquente vie; Et la ciguë, instrument de l'envie, Portant Socrate dans les cieux; Et le premier consul, plus citoyen que père, Rentré seul par son jugement, Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son coeur le glorieux tourment; L'obole mendié seul appui d'un grand homme; Et l'Albain terrassé dans le mâle serment Des trois frères sauveurs de Rome. Un plus noble serment d'un si, digne pinceau Appelle aujourd'hui l'industrie. Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau Naît aussi pour notre patrie. Elle expirait: son sang était tari; ses flancs Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A soi-même inconnue, â son-heure suprême, Ses guides trembles, incertains Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême, De son salut la charger elle-même. 246 POÉSIES Long-temps, en trois races d'humains, Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance Les ministres de l'encensoir, Et les grands,et le peuple immense. - Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire; On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir Les représentans de l'empire. V. D'abord pontifes, grands, de cent titres ornés, Fiers d'un règne antique et farouche, De siècles ignorans à leurs pieds prosternés, De richesses, d'aÏeux vertueux ou prônés. Douce égalité, sur leur bouche, A ton seul nom pétille un rire âcre et jaloux. Ils n'ont point vu sans effroi, sans courroux, Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères, Forts de tous nos droits éclaircis, De la dignité d'homme, et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières. Le sénat du peuple est assis. Il invite en son sein, où respire la France, Les deux fiers sénats; mais leurs coeurs N'ont que des refus. Il commence: Il doit tout voir; créer l'État, les lois, les moeurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs Dévoiler la source féconde. DIVERSES. 247 VI. On tremble. On croit, n'osant encor lever le bras, Les disperser par l'épouvante. Ils s'assemblaient; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats, Luit la baïonnette insolente. Dieu! vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés, Tous, par la ville, ils errent indignés: Comme Latone enceinte, et déjà presque mère, Victime d'un jaloux pouvoir, Sans asile flottait, courait la terre entière, Pour mettre au jour les dieux de la lumière. Au loin fut un ample manoir Oit le réseau noueux, en élastique égide, Arme d'un bras souple et nerveux, Repoussant la balle rapide, Exerçait la jeunesse en de robustes jeux. Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs! temple à jamais fameux! Berceau des lois! sainte masure! VII. N'allons pas d'or, de jaspe, avilir à grands frais Cette vénérable demeure; Sa rouille est son éclat. Qu'immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais. Qu'au lit de mort tout Français pleure, 248 POÉSIES S'il n'a point vu ces murs où renaît son pays. Que Sion, Delphe, et la Mecque, et SaÏs Aient de moins de croyans attiré l'oeil fidèle. Que ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers-état à la honte rebelle, Fondateur de la liberté: Comme en hâte arrivait la troupe courageuse, A travers d'humides torrens Que versait la nue orageuse; Cinq prêtres avec eux; tous amis, tous parens, S'embrassant au hasard dans cette longue enceinte; Tous juraient de périr ou vaincre les tyrans; De ranimer la France éteinte; VIII. De ne point se quitter que nous n'eussions des lois Qui nous feraient libres et justes. Tout un peuple, inondant jusqu'aux faites des toits, De larmes, de silence, ou de confuses voix, Applaudissait ces voeux augustes. O jour! jour triomphant! jour saint! jour immortel! Jour le plus beau qu'ait fait luire le ciel Depuis qu'au fier Clovis Bellone fut propice! O soleil, ton char étonné S'arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice! O jour de splendeur couronné, Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire, DIVERSES. 249 Vers toi d'un oeil religieux Remonter au loin dans l'histoire. Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux, Du dernier avenir ira percer les ombres. Moins belle la comète aux longs crins radieux Enflamme les nuits les plus sombres. IX. Que faisaient cependant les sénats séparés? Le front ceint d'un vaste plumage, Ou de mitres, de croix, d'hermines décorés, Que tentaient-ils d'efforts pour demeurer sacrés? Pour arrêter le noble ouvrage? Pour n'être point Français? pour commander aux lois? Pour ramener ces temps de leurs exploits, Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême, Aux cris du peuple indifférens, Partageaient le trésor, l'État, le diadème? Mais l'équité dans leurs sanhédrins même Trouve des amis. Quelques grands, Et des dignes pasteurs une troupe fidèle, Par ta céleste main poussés, Conscience, chaste immortelle, Viennent aux vrais Français, d'attendre enfin lassés, Se joindre; à leur orgueil abandonnant des prêtres D'opulence perdus, des nobles insensés Ensevelis dans leurs ancêtres. POÉSIES. 250 X. Bientôt ce reste même est contraint de plier. O raison, divine puissance! Ton souffle impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier Rouler en paix son onde immense, Et dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamaiset leurs noms et leurs eaux. O France! sois heureuse entre toutes les mères. Ne pleure plus des fils ingrats, Qui jadis s'indignaient d'être appelés nos frères; Tous revenus des lointaines chimères, La famille est toute eu tes bras. Mais que vois-je? ils feignaient? Aux bords de notre Seine Pourquoi ces belliqueux apprêts? Pourquoi vers notre cité reine Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français Traînés à conspirer au trépas de la France? De quoi rit ce troupeau d'ennuques du palais? Riez, lâche et perfide engeance. XI. D'un roi facile et bon corrupteurs détrônés, Riez; mais le torrent s'amasse. Riez; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si long-temps déchaînés Vous n'attendiez plus tant d'audace? DIVERSES. 251 Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain. Tout est vaincu. La tyrannie en vain, Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre Ses cent yeux, ses vingt mille bras, Ses flancs gros de salpêtre, où mugit le tonnerre: Sous son pied faible elle sent fuir sa terre, Et meurt sous les pesans éclats Des créneaux fulminans; des tours et des murailles Qui ceignaient son front détesté. Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille à tous les vents jeté, Vole, débris infâme, et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle liberté, Altière, étincelante, armée, XII. Sort. Comme un triple, foudre éclate au haut des cieux; Trois couleurs dans sa main agile Flottent en long drapeau. Son cri victorieux Tonne. A Sa voix, qui sait, comme la voix des dieux, En homme transformer l'argile, La terre tressaillit. Elle quitta son deuil. Le genre humain d'espérance et d'orgueil Sourit. Les noirs dongeons s'écroulèrent d'eux-mêmes. Jusque sur les trônes lointains Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes, Pour retenir leurs tremblans diadèmes, Portèrent leurs royales mains. A son souffle de feu, soudain de nos campagnes 253 POÉSIES S'écoulent les soldats épars, Comme les neiges des montagnes; Et le fer ennemi tourné vers nos remparts, Comme aux rayons lancés du centre ardent d'un verre, Tout-à-coup à nos yeux fondu de toutes parts, Fuit et s'échappe sous la terre. XIII. Il renaît citoyen; en moisson de soldats Se résout la glèbe aguerrie. Cérès même et sa faux s'arment pour les combats. Sur tous ses fils, jurant d'affronter le trépas, Appuyée au loin, la patrie Brave les rois jaloux, le transfuge imposteur, Des paladins le fer gladiateur, Des ZoÏles verbeux l'hypocrite délire. . Salut, peuple français! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire. Par toi sous le niveau divin La fière égalité range tout devant elle. Ton choix, de splendeur revêtu, Fait les grands. La race mortelle Par toi lève son front si long-temps abattu. Devant les nations souverains légitimes, Ces fronts, dits souverains, s abaissent. La vertu Des honneurs aplanit les cimes. DIVERSES. 253 XIV. O peuple deux fois né! peuple vieux et nouveau! Tronc rajeuni par les années! phénix sorti vivant des cendres du tombeau! Et vous aussi, salut, vous porteurs du flambeau Qui nous montra nos destinées! Paris vous tend les bras, enfans. de notre choix! Pères d'un peuple! architectes des lois! Vous qui savez fonder, d'une main ferme et sûre, Pour l'homme un code solennel, Sur tous ses premiers droits, sa charte, antique et pure; Ses droits sacrés, nés avec la nature, Contemporains de l'Éternel. Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête. Tout obstacle est mort sous vos coups. Vous voilà montés sur le faîte. Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre. II vous reste à borner et les autres et vous; Il vous reste à savoir descendre. XV. Vos coeurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois Vous pouvez tout. Vous êtes hommes. Hommes, d'un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous, magistrats, peuples, rois, Citoyens, tous tant que nous sommes, POÉSIES 254 Tout mortel dans son coeur cache, même à ses yeux, L'ambition, serpent insidieux, Arbre impur, qui déguise une brillante écorce. - L'empire, l'absolu pouvoir Ont, pour la vertu même, une mielleuse amorce. Trop de désirs naissent de trop de force. Qui peut tout, pourra trop vouloir. Il pourra négliger, sûr du commun suffrage Et l'équitable humanité, Et la décence au doux langage. L'obstacle nous fait grands. Par l'obstacle excité, L'homme, heureux à poursuivre une pénible gloire, Va se perdre à l'écueil de la prospérité, Vaincu par sa propre victoire. XVI. Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer De sa subite indépendance. Contenez dans son lit cette orageuse mer. Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer, Dirigez sa bouillante enfance. Vers les lois, le devoir,et l'ordre, et l'équité, Guidez, hélas! sa jeune liberté. Gardez que nul remords n'en attriste la fête. Repoussant d'antiques affronts, Qu'il brise pour jamais, dans sa noble conquête, Le joug honteux qui pesait sur sa tête, Sans le poser sur d'autres fronts. Ah! ne le laissez pas, dans la sanglante rage DIVERSES. 255 D'un ressentiment inhumain, Souiller sa cause et votre ouvrage. Ah! ne le laissez pas sans conseil et sans frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimés, La torche incendiaire et le fer assassin, Venger la raison par des crimes. XVII. Peuple! ne croyons pas que tout nous soit permis. Craignez vos courtisans avides, O peuple souverain! A votre oreille admis Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis. Ils soufflent des feux homicides. Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits, Nos passions par eux deviennent lois. La pensée est livrée â leurs lâches tortures. Partout cherchant des trahisons, A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures, Ils vont forgeant d'exécrables pâtures. Leurs feuilles noires de poisons, Sont autant de gibets affamés de carnage. Ils attisent de rang en rang La proscription et l'outrage. Chaque jour, dans l'arêne, ils déchirent le flanc D'hommes que nous livrons à la fureur des bêtes. Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang Les coupes qu'ils nous tiennent prêtes. 256 POÉSIES XVIII. Peuple, la liberté, d'un bras religieux, Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés, des cieux. Son courage n'est point féroce et furieux; Et l'oppresseur n'est jamais libre. Périsse l'homme vil! périssent les flatteurs, Des rois, du peuple infâmes corrupteurs! L'amour du souverain, de la loi salutaire, Toujours teint leurs lèvres de miel. Peur, avarice ou haine, est, leur dieu sanguinaire. Sur la vertu toujours leur langue amère Distille l'opprobre et le fiel. Hydre en vain écrasé, toujours prompt. à renaître, Séjans, Tigellins empressés Vers quiconque est devenu maître; Si, voués au lacet, de faibles accusés. Expirent sous les mains de leurs coupables frères Si le meurtre est vainqueur; si les bras insensés Forcent des toits héréditaires; XIX. C'est bien. Fais-toi justice, o peuple souverain, Dit cette cour lâche t, hardie. Ils avaient dit C'EST BIEN; quand, la lyre à la main, L'incestueux chanteur, ivre de sang romain, Applaudissait à l'incendie. DIVERSES. 257 Ainsi de deux partis les aveugles conseils Chassent la paix. Contraires, mais pareils, Dans un égal abîme, une égale démence, De tous deux entraîne les pas. L'un, Vandale stupide, en son humble arrogance, Veut être esclave et despote, et s'offense Que ramper soit honteux et bas. L'autre arme son poignard du sceau de la loi sainte, Il veut du faible sans soutien Savourer les pleurs ou la crainte. L'un du nom de sujet, l'autre de citoyen, Masque son ame inique et de vice flétrie; L'un sur l'autre acharnés, ils comptent tous pour rien Liberté, vérité, patrie. XX. De prières, d'encens prodigue nuit et jour, Le fanatisme se relève. Martyrs, bourreaux', tyrans, rebelles tour à tour; Ministres effrayans de. concorde et d'amour, Venus pour apporter le glaive; Ardens contre la terre à soulever les cieux, Rivaux des lois, d'humbles séditieux, De trouble et d'anathème artisans implacables... Mais où vais-je? L'oeil tout-puissant. Pénètre seul les coeurs à l'homme impénétrables. Laissons cent fois échapper les Coupables, Plutôt qu'outrager l'innocent. Si plus d'un, pour tromper, étale un faux scrupule; 258 POÉSIES Plus d'un, par les méchans conduit, N'est que vertueux et crédule. De l'exemple éloquent laissons germer le fruit. La vertu vit encore. Il est, il est des ames Où la patrie aimée et sans faste et sans bruit, Allume de constantes flammes. XXI. Par ces sages esprits, forts contre les excès, Rocs affermis du sein de l'onde, Raison, fille du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix. Et vous, usurpateurs du inonde, Rois, colosses d'orgueil, en délices noyés, Ouvrez les yeux: hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon divin de vengeances prochaines S'avance vers Vous. Croyez-moi Prévenez l'ouragan et vos chutes certaines. Aux nations déguisez mieux vos chaînes Allégez-leur le poids d'un roi. Effacez de leur sein les livides blessures, Traces de vos pieds oppresseurs. Le ciel parle dans leurs murmures. Si l'aspect d'un bon roi petit adoucir vos moeurs; Oit si le glaive ami, sauveur de l'esclavage, Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos coeurs D'un effroi salutaire et sage DIVERSES. 259 XXII. Apprenez la justice; apprenez que vos droits Ne sont point votre vain caprice. Si votre sceptre impie ose frapper les lois; Parricides, tremblez; tremblez, indignes rois. La liberté législatrice, La sainte liberté, fille du sol français, Pour venger l'homme et punir les forfaits, Va parcourir la terre en arbitre suprême. Tremblez, ses yeux lancent l'éclair. Il faudra comparaître et répondre vous-même; Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadême, Sans gardes hérissés de fer. La nécessité traîne, inflexible et puissante, A ce tribunal souverain, Votre majesté chancelante; Là seront recueillis les pleurs du genre humain Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre, Elle entendra le peuple, et les sceptres d'airain. Disparaîtront, réduits en poudre. 260. POÉSIES SUR. UN GROUPE DE JUPITER ET EUROPE. Étranger, ce taureau qu'au sein des mers profondes D'un pied léger et sûr tu vais fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante Sur ses flancs est assise; et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et les pleurs dans les yeux Appelle ses parens, ses compagnes, ses jeux; Et redoutant la vague et ses assauts humides, Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.. L'art a rendu l'airain fluide et frémissant. On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même. Dans ces traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, Brillant objet des voeux de toutes les génisses. DIVERSES. 261 La vierge. tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour Et, se, fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. Il s'élance flans l'onde, et le divin nageur, Le taureau roi des dieux; l'humide ravisseur A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; Il approche de Crète et va voir les cent villes. A M. DE PANGE Heureux qui se livrant aux sages disciplines, Nourri du lait sacré des antiques doctrines, Ainsi que de talens a jadis hérité D'un bien modique et sûr qui fait la liberté! Il a, dans sa paisible et sainte solitude, Du loisir, du sommeil et les bois et l'étude; Le banquet des amis et quelquefois, les soirs, Le baiser jeune et frais d'une blanche aux yeux noirs. Il ne faut point qu'il dompte un ascendant suprême, Opprime son génie et s'éteigne lui-même, Pour user, sans honneur, et sa plume et son temps A des travaux obscurs tristement importans. Il n'a point, pour pousser sa barque vagabonde, 262 POÉSIES A se précipiter dans les flots du grand inonde; Il n'a point à souffrir vingt discours odieux, De raisonneurs méchans encor phis qu'ennuyeux Tels qu'en de longs détours de disputes frivoles Hurlent de vingt partis les prétentions folles, Prêtres et gens de cour, ambitieux tyrans, Nobles et magistrats, superbes ignorans, Tous vieux usurpateurs et voraces corsaires, Et dignes héritiers de l'esprit de nos pères. Il n'entend point tonner le chef-d'oeuvre ampoulé D'un sourcilleux rimeur au fauteuil installé. Il ne doit point toujours déguiser ce qu'il pense, Imposer à son aine un éternel silence, Trahir la vérité pour avoir le repos, Et feindre d'être un sot pour vivre avec les sots. FABLE. (HORACE, SATIRE VI, LIVRE IL) Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, Invita son ami dans son rustique asile. Il était économe et soigneux de son bien Mais l'hospitalité, leur antique lien, DIVERSES. 263 Fit les frais de ce jour, comme d'un jour de fête. Tout fut prêt, lard, raisin, et fromage et noisette. Il cherchait par le luxe et la variété A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, Qui parcourant de l'oeil sa table officieuse, Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus délicats. « Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère, » Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, » Ou préférer le monde à tes tristes forêts? » Viens.; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près: » Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance. » L'heure s'écoule, ami; tout fuit; la mort s'avance: » Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; » Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois. » Le villageois écoute, accepte la partie: On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs, Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux, quand notre couple avide Arrive en un palais opulent et splendide, Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'écrie; et riant de sa frayeur naÏve, L'autre sur le duvet fait placer son convive, S'empresse de servir, ordonner, disposer, Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. 264 POÉSIES Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; Sa Vie en ses déserts était âpre, importune: La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. Ici, l'on y peut vivre. Et dé rire. Et soudain Des volets à grand bruit interrompent la fête. On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire: « Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire, » Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté » Le sommeil, un peu d'orge, et la tranquillité. » SUR LA FRIVOLITÉ. MÈRE du vain caprice et du léger prestige, La fantaisie ailée autour d'elle voltige: Nymphe au corps ondoyant, née de lumière et d'air, Qui mieux que l'onde agile ou le rapide éclair, Ou la glace inquiète au soleil présentée, S'allume en un instant, purpurine, argentée; Ou s'enflamme de rose ou pétille d'azur, Un vol la précipite, inégal et peu. sûr. La déesse jamais ne connut d'autre guide. DIVERSES. 265 Les rêves transparens, troupe vaine et fluide, D'un vol étincelant caressent ses lambris. Auprès d'elle à toute heure elle occupe les ris. L'un pétrit les baisers des bouches embaumées; L'autre le jeune éclat des lèvres enflammées; L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau En globe aérien souffle une goutte d'eau. La reine, en cette cour qu'anime la folie, Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie; Et dans mille cristaux qui portent son palais, Rit de voir mille fois étinceler ses traits. (Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790.) ..........terre, terre chérie, Que la liberté sainte appelle sa patrie. Père du grand sénat, ô sénat de Romans, Qui de la liberté jeta les fondemens; Romans, berceau des lois, vous Grenoble et Valence, Vienne, toutes enfin! monts sacrés d'où la France Vit naître le soleil avec la liberté! Un jour le voyageur par le Rhône emporté, Arrêtant l'aviron dans la main de son guide En silence et debout sur sa barque rapide, 266 POÉSIES Fixant vers l'Orient un oeil religieux, Contemplera long-temps ces sommets glorieux; Car son vieux père, ému de transports magnanimes, Lui dira: « Vois, mon fils, vois ces augustes cimes. » DIVERSES. 267 IAMBE I ,,SUR LES SUISSES RÉVOLTÉS DU RÉGIMENT DE CHATEAUVIEUX, FÉTÉS A PARIS SUR UNE MOTION DE COLLOT-D'HERBOIS. SALUT, divin triomphe! entre dans nos murailles: Rends-nous ces guerriers illustrés, Par le sang de Désilleet par les funérailles De tant de Français massacrés. Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée; Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voute sacrée Où la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie Prosternés devant ses écrits. Un seul jour peut atteindre à tant de renommée, Et ce beau jour luira bientôt; C'est quand tu porteras Jourdan â notre armée, Et La Fayette à l'échafaud!* * Le sens ironique de cet iambe est sensible par l'opposition que présentent les quatre vers qui le terminent. Un suppôt de Marat, que l'anarchie de ces temps aurait pu associer à la gloire de nos armes, y contraste avec un vertueux défenseur du droit des peuples. L'un, cor nu sous le nom de Jourdan-cozzpc-tête, périt sur l'échafaud; l'autre est cet ami éclairé de la liberté, pour laquelle il a eu l'avantage de combattre dès sa jeunesse. 268 POÉSIES IAMBE II. Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort, Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie Ne s'informe plus de son sort. Les enfans qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs, Sans plus penser à lui le mangent s'il est tendre. Dans et abîme enseveli J'ai le même destin. Je m'y devais attendre. Accoutumons-nous à l'oubli. Oubliés comme moi dans cet affreux repaire Mille autres moutons comme moi Pendus aux crocs sanglans du charnier populaire Seront servis au peuple-roi. DIVERSES. 269 Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie, Un mot à travers ces barreaux, A versé quelque baume en mon ame flétrie; De l'or peut-être à mes bourreaux Mais tout est précipice: Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis; vivez contens. En dépit de Bavus soyez lents â me suivre. Peut-être en de plus heureux temps J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, Détourné mes regards distraits; A mon tour aujourd'hui mon malheur importune. Vivez, amis; vivez en paix. QuE promet l'avenir? Quelle franchise auguste, De mâle constance et d'honneur. Quels exemples sacrés, doux à l'ame du juste, Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis, terrible aux têtes criminelles, Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, Quels beaux échanges d'amitié Pont digne de regrets l'habitacle des hommes? La peur blême et louche est leur dieu. 270 POÉSIES Le désespoir?-le fer. Ah! lâches que nous sommes, Tous, oui tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort! Que la mort me délivre! Ainsi donc, mon coeur abattu Cède au poids de ses maux? Non, non, puissé-je vivre! Ma vie importe à la vertu. Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage, Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage, Brillans d'un généreux orgueil. S'il est écrit aux cieux que jamais une épée N'étincellera dans mes mains, Dans l'encreet l'amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains. Justice, vérité, si ma bouche sincère, Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère; Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou (plis atroce injure) L'encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure y Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre; un amant qui vous venge. Mourir sans vider mon carquois! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois, Ces tyrans effrontés de la France asservie, Égorgée!... O mon cher trésor, O ma plume! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie! Par vous seul je respire encor. DIVERSES. 271 Quoi! nul ne restera pour attendrir l'histoire Sur tant de justes massacrés: Pour consoler leurs fils, leurs veuves et leurs mères; Pour. que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance; Pour descendre jusqu'aux enfers Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers; Pour insulter leurs noms, pour chanter leur supplice! Allons, étouffe tes clameurs: Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice. Toi, Vertu, pleure si je meurs. IAMBE IV. (DERNIERS VERS DE L'AUTEUR.) COMME un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaie encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que l'heure en cercle promenée Ait posé, sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée, 272 POÉSIES DIVERSES. $on pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera mes paupières Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres. Source: http://www.poesies.net