Poésies. Par Anatole France (1844-1924) TABLE DES MATIERES Le Mauvais Ouvrier. La Sagesse Des Griffons. La Danse des morts. La Part De Madeleine. Denys Tyran De Syracuse. Les Légions De Varus. L'Autographe. Sonnet. Le Mauvais Ouvrier. Maître Laurent Coster, coeur plein de poésie, Quitte les compagnons qui du matin au soir, Vignerons de l’esprit, font gémir le pressoir; Et Coster va rêvant selon sa fantaisie. Car il aime d’amour le démon Aspasie. Sur son banc, à l’église, il va parfois s’asseoir, Et voit flotter dans la vapeur de l’encensoir La dame de l’enfer que son âme a choisie; Ou bien encor, tout seul au bord d’un puits mousseux, Joignant ses belles mains d’ouvrier paresseux, Il écoute sans fin la sirène qui chante. Et je ne sais non plus travailler ni prier; Je suis, comme Coster, un mauvais ouvrier, À cause des beautés d’une femme méchante Sonnet. Elle a des yeux d’acier; ses cheveux noirs et lourds Ont le lustre azuré des plumes d’hirondelle; Blanche à force de nuit amassée autour d’elle, Elle erre sur les monts et dans les carrefours. Et nocturne, elle emporte à travers les cieux sourds, Dans le champ sépulcral où fleurit l’asphodèle, La pâle jeune fille idéale, et fidèle À quelque rêve altier d’impossibles amours. Vierge, elle aime le sang des vierges; et, farouche, Elle entr’ouvre la fleur funèbre de sa bouche Et d’un sourire froid éclaire ses pâleurs, Lorsque, prête à subir une peine inconnue, La victime aux cheveux de miel chargés de fleurs, Mourante et les yeux blancs, offre sa gorge nue. La Sagesse Des Griffons. C’était la nuit ardente et le retour du bal; Vaincue et triomphante et chastement lascive, Elle disait d’un ton de bien-être: J’ai mal! Les roses s’effeuillaient sur sa tête pensive Où murmurait encor l’âme des violons; Son pied avait parfois un spasme mélodique. Le mouchoir de dentelle au bout de ses doigts longs Glissait; et sur les bras du fauteuil héraldique, Ses bras minces et blancs s’allongeaient mollement, Nus, et laissaient tomber le fragile corsage, Si bien que, sur le sein, à chaque battement, L’ombre qui rend songeur se creusait davantage Dans la blancheur de sa chair de camélia. Mais soulevant ses bras, lianes odorantes, Lentement sur mon col, douce, elle les lia, Et soupira: Toujours! de ses lèvres mourantes. Sur sa tête d’enfant penchée au poids des fleurs Le dossier droit et haut montait lourd de ténèbres, Et sur sa nuque folle aux neigeuses fraîcheurs Les Griffons lampassés prenaient des airs funèbres, Car ils remémoraient, en de calmes ennuis, La longue obsession de leurs regards de chêne: Les bras évanouis des anciennes nuits Qui tous voulaient jeter une éternelle chaîne, Insensés! sur le cou docile de l’aimé, Ne sachant pas qu’au fond des demeures affreuses, Tout seuls, pliés en croix sur le sein accalmé, Ils s’en iraient où vont les bras des amoureuses. Car les Griffons debout au chevet féodal, Chimériques témoins de mes belles chimères, S’étaient enfin lassés d’entendre, après le bal, Les serments éternels des bouches éphémères. La Danse Des Morts. Dans les siècles de foi, surtout dans les derniers, La grand' danse macabre était fréquemment peinte Au vélin des missels comme aux murs des charniers. Je crois que cette image édifiante et sainte Mettait un peu d'espoir au fond du désespoir, Et que les pauvres gens la regardaient sans crainte. Ce n'est pas que la mort leur fût douce à prévoir; Dieu régnait dans le ciel et le roi sur la terre: Pour eux mourir, c'était passer du gris au noir. Mais le maître imagier qui, d'une touche austère, Peignait ce simulacre, à genoux et priant, Moine, y savait souffler la paix du monastère. Sous les pas des danseurs on voit l'enfer béant: Le branle d'un squelette et d'un vif sur un gouffre, C'est bien affreux, mais moins pourtant que le néant. On croit en regardant qu'on avale du soufre, Et c'est pitié de voir s'abîmer sans retour Sous la chair qui se tord la pauvre âme qui souffre. Oui, mais dans cette nuit étalée au grand jour On sent l'élan commun de la pensée humaine, On sent la foi profonde. -Et la foi, c'est l'amour! C'est là, c'est cet amour triste qui rassérène. Les mourants sont pensifs, mais ne se plaignent pas, Et la troupe est très-douce à la Mort qui la mène. On se tient en bon ordre et l'on marche au compas; Une musique un peu faible et presque câline Marque discrètement et dolemment le pas: Un squelette est debout pinçant la mandoline, Et, comme un amoureux, sous son large chapeau, Cache son front de vieil ivoire qu'il incline. Son compagnon applique un rustique pipeau Contre ses belles dents blanches et toutes nues, Ou des os de sa main frappe un disque de peau. Un squelette de femme aux mines ingénues Éveille de ses doigts les touches d'un clavier, Comme sainte Cécile assise sur les nues. Cet orchestre si doux ne saurait convier Les vivants au Sabbat, et, pour mener la ronde, Satan aurait vraiment bien tort de l'envier. C'est que Dieu, voyez-vous, tient encor le vieux monde. Voici venir d'abord le Pape et l'Empereur, Et tout le peuple suit dans une paix profonde. Car le baron a foi, comme le laboureur, En tout ce qu'ont chanté David et la Sibylle. Leur marche est sûre: ils vont illuminés d'horreur. Mais la vierge s'étonne, et, quand la main habile Du squelette lui prend la taille en amoureux, Un frisson fait bondir sa belle chair nubile; Puis, les cils clos, aux bras du danseur aux yeux creux Elle exhale des mots charmants d'épithalame, Car elle est fiancée au Christ, le divin preux. Le chevalier errant trouve une étrange dame; Sur ses côtes à jour pend, comme sur un gril, Un reste noir de peau qui fut un sein de femme; Mais il songe avoir vu dans un bois, en avril, Une belle duchesse avec sa haquenée; Il compte la revoir au ciel. Ainsi soit-il! Le page, dont la joue est une fleur fanée, Va dansant vers l'enfer en un très-doux maintien, Car il sait clairement que sa dame est damnée. L'aveugle besacier ne danserait pas bien, Mais, sans souffler, la Mort, en discrète personne, Coupe tout simplement la corde de son chien: En suivant à tâtons quelque grelot qui sonne, L'aveugle s'en va seul tout droit changer de nuit, Non sans avoir beaucoup juré. Dieu lui pardone Il ferme ainsi le bal habilement conduit; Et tous, porteurs de sceptre et traîneurs de rapière, S'en sont allés dormir sans révolte et sans-bruit. Ils comptent bien qu'un jour le lévrier de pierre, Sous leurs rigides pieds couché fidèlement, Saura se réveiller et lécher leur paupière. Ils savent que les noirs clairons du jugement, Qu'on entendra sonner sur chaque sépulture, Agiteront leurs os d'un grand tressaillement, Et que la Mort stupide et la pâle Nature Verront surgir alors sur les tombeaux ouverts Le corps ressuscité de toute créature. La chair des fils d'Adam sera reprise aux vers; La Mort mourra: la faim détruira l'affamée, Lorsque l'éternité prendra tout l'univers. Et, mêlés aux martyrs, belle et candide armée, Les époux reverront, ceinte d'un nimbe d'or, Dans les longs plis du lin passer la bien-aimée. Mais les couples dont l'Ange aura brisé l'essor, Sur la berge où le souffre ardent roule en grands fleuves, Oui, ceux-là souffriront: donc ils vivront encor! Les tragiques amants et les sanglantes veuves, Voltigeant enlacés dans leur cercle de fer, Soupireront sans rin des paroles très-neuves. Oh! bienheureux ceux-là qui croyaient à l'Enfer. La Part De Madeleine. L'ombre versait au flanc des monts sa paix bénie, Le chemin était bleu, le feuillage était noir, Et les palmiers tremblaient d'amour au vent du soir. L'enfant de Magdala, la fleur de Béthanie, Gémissait dans la pourpre et l'azur des coussins. Le grand épervier d'or des femmes étrangères Agrafait sur son front les étoffes légères; La myrrhe tiédissait dans l'ombre de ses seins; Ses doigts, où les parfums des jeunes chevelures Avaient laissé leur âme et s'exhalaient encor Autour du scarabée et des talismans d'or, Gardaient des souvenirs pareils à des brûlures. Or elle haïssait ce corps qui lui fut cher; Tous les baisers reçus lui revenaient aux lèvres Avec l'âcre saveur des dégoûts et des fièvres. Madeleine était triste et souffrait dans sa chair; Et ses lèvres, ainsi qu'une grenade mûre, Entr'ouvrant leur rubis sous la fraîcheur du ciel, L'abeille des regrets y mit son âcre miel, Et le vent qui passait recueillit ce murmure: « J'avais soif, et j'ai ceint mon front d'amour fleuri; J'ai pris la bonne part des choses de ce monde, Et cependant, mon Dieu, ma tristesse est profonde, Et voici que mon coeur est comme un puits tari! « Mon âme est comparable à la citerne vide Sur qui le chamelier ne penche plus son front; Et l'amour des meilleurs d'entre ceux qui mourront Est tombé goutte à goutte au fond du gouffre avide. « Je n'ai bu que la soif aux lèvres des amants: Ils sont faits de limon, tous les fils de la mère; La fleur de leurs baisers laisse une cendre amère, L'étreinte de leurs bras est un choc d'ossements. « Je brisais malgré moi l'argile de leur chaîne. Seigneur! Seigneur! ce qui n'est plus ne fut jamais! Leurs souvenirs étaient des morts que j'embaumais Et qui n'exhalaient plus qu'à peine un peu de haine. « Et je criais, voyant mon espoir achevé: « Pleureuses, allumez l'encens devant ma porte, « Apprêtez un drap d'or: la Madeleine est morte, « Car étant la Chercheuse elle n'a pas trouvé! » « Et j'ouvrais de nouveau mes bras comme des palmes; J'étendais mes bras nus tout parfumés d'amour, Pour qu'une âme vivante y vînt dormir un jour, Et je rêvais encor les vastes amours calmes! « Le Silence entendit ma voix, qui soupirait Disant: « La perle dort dans le secret des ondes; « Or je veux me baigner dans des amours profondes « Comme tes belles eaux, lac de Génésareth! « Que votre chaste haleine à mon souffle se mêle, « Tranquilles fleurs des eaux, afin que le baiser « Que sur le front élu ma lèvre ira poser, « Calme comme la mort, soit infini comme elle! » « Telle je soupirais au bord du lac natal, Mais sur mes flancs blessés une mauvaise flamme, Rebelle, dévorait ma chair avec mon âme, Et voici que je meurs sur mon lit de santal. « Pourtant, j'accepte encor la part de Madeleine J'avais choisi l'amour et j'avais eu raison. Comme Marthe, ma soeur, qui garda la maison, Je n'aurai point pesé la farine ou la laine; « La jarre, au ventre lourd d'olives ou de vin, Dans les soins du cellier n'aura point clos ma vie; Mais ma part, je le sais, ne peut m'être ravie, Et je l'emporterai dans l'inconnu divin! » Elle dit: le reflet des choses éternelles L'illumina d'horreur et d'épouvantement. Alors elle se tut et pleura longuement: Une âme flottait vague au fond de ses prunelles. Or, Jésus, celui-là qui chassait le Démon Et qui, s'étant assis au bord de la fontaine, But dans l'urne de grès de la Samaritaine, Soupait ce même soir au logis de Simon. Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches, Madeleine tendit, humble, ses belles mains; Et l'on aurait pu voir des pensers plus qu'humains Rayonner sur son front comme des lueurs blanches. La tristesse rendait plus belle sa beauté; Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillage, Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage Dans du soleil, après la pluie, un jour d'été. L'enfant de Magdala, la fleur de Béthanie, S'en alla vers Jésus qu'on a nommé le Christ, Et parfuma ses pieds ainsi qu'il est écrit. Et la terre connut la tendresse infinie. Denys Tyran De Syracuse. LE TYRAN Je suis roi, fils de Zeus, car Zeus ayant reçu Dans sa couche d’airain la Nuit aux sombres voiles, En son flanc mit mon germe. Ainsi je fus conçu Avant que dans les cieux veillassent les étoiles. LE CHOEUR Fils auguste de Zeus et de la sombre Nuit, Ne pleure point des cieux l’obscurité première: Nos yeux sont si bien clos que le soleil qui luit, N’y pourrait pas glisser un trait de sa lumière. LE TYRAN Sachez-le bien: je suis entre vous et les cieux, Et je viens parmi vous, esclaves aux fronts pâles, Afin que vous n’ayez que ma bouche et mes yeux; Et moi j’enfanterai seul entre tous vos mâles. LE CHOEUR Et tu nous vois aussi, troupeau morne et tremblant, Au poids de ton cothurne accoutumer nos nuques. La belle Liberté nous a tendu son flanc, Et nous avons counu que nous étions eunuques. LE TYRAN Si certains sont tentés de répandre, imprudents! Le miel que sur leur langue a mis l’Abeille antique, Qu’ils se coupent plutôt la langue avec leurs dents, Pour que vous l’approuviez, voici ma politique. LE CHOEUR Parle, et ne crains plus, roi, l’Abeille et son miel d’or: Sur des lèvres sans voix l’Abeille est expirée; Son miel, trop fort pour nous, en paix suinte encor Aux fentes des tombeaux sur la route sacrée. LE TYRAN Or, vous saurez ceci de moi, qu’une cité Ne vaut pas tant par l’or qui sort des lèvres sages, Que par le fer aigu que portent au côté Ceux qui font dans le sang fleurir les nouveaux âges. LE CHOEUR Je suis de ton avis, ô roi, me souvenant Que l’an dernier, trois cents bonnes têtes civiques, En vérité faisaient un effet surprenant Sur les murs ennemis, mornes, au bout des piques. LE TYRAN Et je vous dis ceci: quand sous le hêtre épais, Assis pour vous juger, je tiendrai la balance, J’ordonne que vous tous me regardiez en paix Au plateau des amis jeter mon fer de lance. LE CHOEUR Devant ta chaise d’or nous nous tiendrons soumis. Roi, nous haïssons tous les balances égales, Mais au plateau penchant, étant de tes amis, Nous mettrons jusqu’aux clous qui tiennent nos sandales. LE TYRAN Or, ceux que d’entre vous le plus j’honorerai, Porteront à genoux à mes blanches cavales, De l’avoine dorée, et je leur permettrai De prendre les troupeaux des peuplades rivales. LE CHOEUR Nous briguons tous l’honneur d’apporter à genoux Une avoine dorée â tes cavales blanches, Ô roi; puis, pour ton lit, nous engraissons chez nous, Nos femmes aux grands yeux, nos soeurs aux belles hanches. LE TYRAN Cest bien, mais pour rançon, ô dormante cité, Du marbre de tes dieux et du sang de tes sages; Pour rançon de ta gloire et de ta liberté, Quel est donc le trésor que de moi tu présages? LE CHOEUR La volupté qui donne et parfume la mort, Les spasmes énervants des amours infécondes; Et, pour farder nos fronts que blêmit le remord, La lie âcre du vin et des bouches immondes. Les Légions De Varus. Auguste regardait pensif couler le Tibre; Il songeait aux Germains: ce peuple pur et libre L’étonnait; ces gens-là lui causaient quelque effroi: Ils avaient de grands coeurs et n’avaient point de roi. César trouvait mauvais qu’ils pussent se permettre D’être fiers, et de vivre insolemment sans maître. Puis le bon César prit pitié de leur erreur Au point de leur vouloir donner un empereur. Il crut d’un bon effet qu’aussi l’aigle romaine Se promenât un peu par la forêt germaine: Il n’est tel que son vol pour éblouir les sots Puis, l’or des chefs germains lui viendrait par boisseaux. On s’ennuyait; la guerre était utile en somme On n’avait pas d’un an illuminé dans Rome. Auguste se souvint d’un homme de talent; Varus s’était montré proconsul excellent; Maigre il était entré dans une place grasse, Et s’en était allé gras d’une maigre place. Donc Varus, que César aimait pour ses travaux, Ayant trois légions, trois ailes de chevaux, Et pour arrière-garde ayant quatre cohortes, De l’Empire romain les troupes les plus fortes, Mena ces braves gens à travers les forêts, Le front dans les taillis, les pieds dans les marais. Alors la forêt mère, inviolée et sainte, Etreignit les Romains dans son horrible enceinte, Les fit choir dans des trous, leur déroba les cieux; Chaque arbre avait des doigts et leur crevait les yeux. Les soldats abattaient ces arbres pleins de haines Et les chevaux, oyant gémir l’âme des chênes, Se jetaient effarés dans la nuit des halliers, Et, contre les troncs durs, brisaient leurs cavaliers. Des flèches cependant venaient, inattendues, Aux arbres ébranlés, clouer les chairs tordues Et les soldats mouraient la javeline aux mains. Hermann était debout au milieu des Germains Le chef dormant s’était relevé pour leur cause, Hermann, gloire sans nom! Hermann, l’homme, la chose De l’antique patrie et de la liberté, Toujours beau, toujours jeune et toujours indompté! Le chef blond était là, dans sa force éternelle Pieuse, le gardait la forêt maternelle. Le chef au pavois rouge, autour du bois hurlant, Serrait un long cordon de Germains au corps blanc; Et, trois jours et trois nuits, la sainte Walkyrie, Sur ces bois pleins de sang, fit planer sa furie Son oeil bleu souriait -et ses neigeuses mains Tranchèrent le jarret aux enfants des Romains. Lorsque le courrier vint, poudreux, dire l’armée De l’empire romain dormant sous la ramée, L’Empereur en conçut de si fortes douleurs Qu’il ôta de son front sa couronne de fleurs, Et renvoya la foule au milieu d’une fête; Aux tapis de son lit il se cogna la tête, En s’écriant: "Varus, rends-moi mes légions!". Bien quitte alors envers les expiations, Il allait s’endormir, quand, pleurante et meurtrie, Devant ses yeux mal clos, se dressa la Patrie. « César, rends-moi mes fils, lui dit-elle; assassin, Rends-moi, rends-moi ma chair et le lait de mon sein! César, trois fois sacré, toi qui m’as violée, Et qui m’as enchaînée et qui m’a mutilée, Oui, la chair et le sang de mes plus beaux guerriers, N’est vraiment qu’un fumier à verdir tes lauriers: A leur cime, une sève épouvantable monte, Hélas! et fait fleurir ma misère et ma honte. Et je n’ai plus mes fils, ceux qui dans mes beaux jours Me couronnaient d’épis, me couronnaient de tours. Rends-moi mes légions, ma force et ma couronne, Et dors sous tes lauriers, car leur ombre empoisonne! Autrefois, quand, aux jours de ma fécondité, J’enfantais dans la gloire et dans la liberté, Je riais à mes fils morts pour la cause sainte, Tombés en appelant ceux dont j’étais enceinte Leurs frères étaient prêts, et mon oeil radieux Les suivait citoyens, les perdait demi-dieux. Je sentais des guerriers frémir dans mes entrailles, Et mon lait refaisait du sang pour les batailles... Mais comme la lionne, en sa captivité, Je fais tout mon orgueil de ma stérilité. César! vois mes beautés maternelles flétries; Vois pendre tristement mes mamelles taries. Sur les fruits de ton viol mes flancs se sont fermés; Je ne veux pas des fils que ton sang a formés. Rends-moi mes légions, ces dernières reliques De la force romaine et des vertus publiques! César! rends-moi leur sang précieux et sacré; Rends-moi mes légions!... mais non, non; je croirai Le ciel assez clément et toi-même assez juste, Si seulement tu veux, divin César-Auguste, De tout ce sang glacé que les lunes du nord Boivent, de tant de chairs que la dent des loups mord, Me rendre ce qu’il faut de nerfs, de chair et d’âme, Pour tirer de ton cou tordu ton souffle infâme! » Ainsi, sur l’empereur roulant ses yeux ardents, Hurla la Louve, avec des grincements de dents. Puis Auguste entendit des murmures funèbres Tout remplis de son nom monter dans les ténèbres Formidables, et vit, par le ciel entr’ouvert, Des soldats défiler, blancs sous leur bronze vert; Et Varus, qui menait la troupe pâle et lente, Leur montrait le César de sa droite sanglante. César ferma les yeux et sentit, tout tremblant, Ses lauriers d’or glacer son front humide et blanc. Tendant ses maigres bras au ciel de Germanie, Il cria, blême, avec un râle d’agonie: «Varus! garde la troupe intrépide qui dort! Garde mes légions, ô ma complice! ô Mort! » L'Autographe. A Etienne Charavay. Cette feuille soupire une étrange élégie, Car la reine d’Écosse aux lèvres de carmin Qui récitait Ronsard et le Missel romain, A mis là pour jamais un peu de sa magie. La Reine blonde avec sa débile énergie Signa Marie au bas de ce vieux parchemin, Et le feuillet pensif a tiédi sous sa main Que bleuissait un sang fier et prompt à l’orgie. Là de merveilleux doigts de femme sont passés Tout empreints du parfum des cheveux caressés Dans le royal orgueil d’un sanglant adultère. J’y retrouve l’odeur et les reflets rosés De ces doigts aujourd’hui muets, décomposés, Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire. Source: http://www.poesies.net