Poésies. Par Anatole Jean François Marie Lebras. (1859-1926) TABLE DES MATIERES. A Un Maître Inconnu. Autre Amusette. Soir D'Automne. Soir De Bretagne. Au Lavoir De Keranglaz. Au Manoir De Keranglaz. Couchant D'Août. La Lépreuse. Le Pâtre De La Nuit. L'Eternelle Histoire. Lever D'Aube. Messe Noire. Barque Echouée. Coiffe Trégorroise. Nocturne. Octobre. Paysage Trégorrois. Quimper. Sanctuaire En Ruines. Thrène. Dédicaces Pour La "Chanson De La Bretagne". A Un Maître Inconnu. Du temps que j'étais écolier sauvage En un vieux collège aux livres moisis, S'en vint jusqu'à moi, s'en vint une page D'un recueil tout frais de « Morceaux choisis ». Comme l'eau d'avril au creux des fontaines, Ainsi le printemps riait dans ces vers. Je lus -et je vis, aux brumes lointaines, S'ouvrir les yeux neufs d'un autre univers. Je n'étais plus seul dans ma solitude: Un soleil ami, voilé de langueur, Dorait les bancs noirs de la sombre étude Et de sa tendresse inondait mon coeur. Oh! les beaux vers francs, et de quelle flamme, Intimes et chauds, comme le foyer!... Leur chant vous entrait si profond dans l'âme Qu'en les récitant on croyait prier. De qui étaient-ils? Je l'ai su peut-être, Mais je t'en demande humblement pardon: O maître inconnu qui fus mon vrai maître, L'enfant que j'étais oublia ton nom. En devenant homme, il oublia même Le rythme des mots qui l'avaient charmé... Mais l'accent secret, le son du poème, Je l'entends toujours, comme sublimé. A sa caressante et souple musique Si vieilli soit-il, mon coeur fond encor, Et je bénis l'heure où ta main magique Suspendit en moi ce théorbe d'or. Autre Amusette. Dip et dipa, dipadoup, Mon chat est à filer de l’étoupe, Et ma poule à filer de la soie, Et mon coq a lui chanter. Les canards main à main A porter la pâte au fournil; Et le renard sur le fait de la maison, A faire la cour aux oies Soir D'Automne. L'automne est la saison dolente. L'âme des labours assoupis Berce d'une hymne somnolente L'enfance des futurs épis; Et, triste, la mer de Bretagne Se prend à gémir, dans le soir. Par les sentiers de la montagne, Commence à rôder le Mois Noir. Et les cloches ont l'air de veuves, Dans les clochers silencieux... Nous n'irons plus aux aires-neuves! Voici l'hiver, le temps des vieux. Pour le départ des alouettes, Tintent les glas des abandons. Pleurez, ô chapelles muettes, Les cierges éteints des Pardons! ... Avec les oiseaux de passage, Les Clercs s'en vont aux premiers froids. Ils emportent, selon l'usage, Leurs livres, noués trois par trois. L'automne est la saison dolente. Les mères, sur le seuil, longtemps, De leur bénédiction lente Encouragent les hésitants; Car, près d'enjamber la barrière, Plus d'un a suspendu son pas, Comme si des voix, par derrière, Lui chuchotaient: « Ne t'en va pas! » Soir De Bretagne. Sur les coteaux pâlis flotte une ombre indécise: Au portail de la ferme une femme est assise, Qui, d'un refrain breton vaguement fredonné, Dans ses bras arrondis berce son premier-né; Sous le corsage étroit où s'amincit son buste Pointent deux jeunes seins, gonflés d'un lait robuste; Son regard, à travers le ciel mourant, poursuit Un songe ailé de mère heureuse. Dans la nuit Qui déjà sur les champs assoupis se condense, Monte un bruit de sabots qui sonnent en cadence; Le pas s'approche: un homme apparaît, vigoureux Et svelte, balançant au fond du chemin creux Son torse où pend sa veste accrochée à l'épaule; D'un geste bucolique, il porte en main la gaule Dont le houx encor vert s'achève en aiguillon; Il dégage en marchant une odeur de sillon, L'âpre et saine senteur de la terre éventrée. La femme, à son aspect, dans la ferme est rentrée: Une lampe, soudain, comme un signal d'amour, Brille. L'homme franchit le pailler de la cour. Derrière lui, le col tendu, la croupe haute, Ses boeufs cornouaillais obliquent, côte à côte, Vers l'étable où le foin s'émèche aux râteliers. Quand, repus, ils ont clos leurs yeux ensommeillés, On peut voir,comme aux temps divins de l'Évangile, Par un carreau de vitre enchâssé dans l'argile, Une étoile poser son rayon caressant Sur les grands mufles roux qu'aima Jésus naissant. Au Lavoir De Keranglaz. L'étang mire des fronts de jeunes lavandières. Les langues vont jasant au rythme des battoirs, Et, sur les coteaux gris, étoilés de bruyères, Le linge blanc s'empourpre à la rougeur des soirs. Au loin, fument des toits, sous les vertes ramées, Et, droites, dans le ciel, s'élèvent les fumées. Tout proche est le manoir de Keranglaz, vêtu D'ardoise, tel qu'un preux en sa cotte de maille, Et des logis de pauvre, aux coiffures de paille, Se prosternent autour de son pignon pointu. Or, par les sentiers, vient une fille, si svelte Qu'une tige de blé la prendrait pour sa soeur; C'est la dernière enfant d'un patriarche celte, Et sa beauté pensive est faite de douceur. Elle descend, du pas étrange des statues, Et, soudain, au lavoir, les langues se sont tues. L'eau même qui susurre au penchant du chemin Se tait, sous ses pieds nus qui se heurtent aux pierres, On voit courir des pleurs au long de ses paupières, Et sa quenouille pend, inerte, de sa main... L'étang mire, joyeux, des fronts de lavandières, Et sait pourtant quel deuil ils porteront demain!... Au Manoir De Keranglaz. Elle est couchée en son lit clos; Elle dort, elle dort, Tryphine! Aussi blonds que la paille fine, Ses cheveux coulent à longs flots Sur la nacre de sa poitrine. Et la cuisine vaste est pleine de sanglots!... On a pour la veillée invité les fileuses; Par les sentiers prochains on les entend venir. La vieille Anna Congard est parmi les « veilleuses ». Lévénez à la mort ne cesse de hennir. Leur linge sur l'épaule, entrent les lavandières. Ces prêtresses des eaux, des sources nourricières, Sur le front de la morte étendant leurs battoirs, L'aspergent en chantant du pleur des étangs noirs. Et sont près du foyer les vieilles « pèlerines ». Keranglaz, de tout temps, leur fut hospitalier. Leurs écuelles, toujours, à côté des terrines, Eurent place dans l'âtre ainsi qu'au vaisselier. Comme elles cheminaient ce soir par la contrée, Ayant flairé la mort en passant près du seuil, Toutes de Keranglaz ont envahi l'entrée, Leur coiffe rabattue en signe de grand deuil. A la coutume antique obstinément fidèles, Elles ont prosterné sur l'âtre leur vieux corps, Puis, d'un ton primitif et sauvage, une d'elles En l'honneur de la morte a dit le chant des morts. "Ne pleure pas, ô toi qu'on pleure; "La vie est si douce où tu vas; "Elle est si mauvaise ici-bas, "Que la plus courte est la meilleure!... "Toi qu'on pleure, ne pleure pas! "Morte en tes jeunes destinées, "Tu n'auras pas vu les autans "Faire bruire tes années "Ainsi que des feuilles fanées "Dans les sentiers de ton printemps! "Fille, tu n'as pas été femme! "Ton coeur est pur comme le feu. "Tu n'as qu'à voler jusqu'à Dieu "Sur l'aile blanche de ton âme. "Péchés d'enfant pèsent si peu! Tryphine a dans ses doigts un chapelet d'ébène, Sous l'ombre de ses cils qui semble s'allonger, Son regard clos à peine Le long des rideaux blancs suit le songe léger Que, vivants, ses yeux clairs se plurent à songer. Et le vieux Keranglaz, n'ayant plus d'héritière, Sentant crouler sur lui sa maison tout entière, Serre sa tête dure entre ses poings velus Et pleure sur les siens qui ne verdiront plus. La vieille Anna Congard, parmi les vieilles femmes, S'est mise à chevroter la " prière des âmes "; Et les répons plaintifs fredonnés vaguement Font à la douce morte un plaintif bercement. Et, dans le ciel, des voix s'éveillent par centaines; Et l'on entend frémir des musiques lointaines; Et tout l'espace vibre, et c'est signe, dit-on, Qu'on ouvre à deux battants le paradis breton... Le firmament en fleur est comme un pommier rose, Et l'aube s'est levée, et la veillée est close... Couchant d'août. A Reine-Anne. Voici venir vers nous le soir aux yeux de cendre, Clairs encor d'un reflet de la braise du jour Dans le couchant d'août, ma mie, allons l'attendre, Parmi l'or pâlissant de notre été d'amour. Nous lui dirons: « Sois pur, soir pacifique et tendre, Fraîcheur des champs brûlés, repos des membres lourds, Oh! ne te hâte point, soir béni, de descendre Vers les grands pays d'ombre oh doit finir ton cours! Laisse-nous savourer ton délice éphémère, Passant sacré, porteur de l'urne balsamaire D'où s'épand sur le monde un miel immense et doux. Nos fronts que le soleil a brunis de son hâle Déjà penchent... Du moins, prolonge un peu sur nous Le mystique frisson de l'heure occidentale. Et nous t'adorerons, ô soir, à deux genoux. » La Lépreuse. Monna Keryvel met pour aller paître, Pour aller, aux champs, paître ses brebis, Avec sa croix d'or qu'a bénite un prêtre, Monna Keryvel met ses beaux habits. Un doux cavalier s'en vient d'aventure Il a " bonjouré " Monna Keryvel; C'est un fils de noble, à voir sa monture, Et son parler fin sent l'odeur de miel. Monna Keryvel n'a su que répondre Au doux cavalier qui la bonjoura; Mais son joli coeur s'est mis à se fondre, Monna Keryvel demain pleurera. Le Pâtre De La Nuit. De qui surveillait-il les troupeaux? On ne sait. Mais, chaque soir, à l'heure où le soleil baissait, Sur le Roc-Trévézel on le voyait paraître, Debout, dans l'attitude immobile d'un prêtre En oraison devant l'Esprit de ce haut-lieu... Le couchant s'éteignait dans le firmament bleu Et les ombres des monts, en nappes déroulées Du front chauve des cairns au sein vert des vallées, S'épandaient comme un fleuve aux larges eaux, sans bruit Que buvait cette mer de ténèbres -la nuit. Alors, tandis qu'épars sur les gazons des pentes Erraient les boucs lascifs et les chèvres grimpantes, Lui, l'homme, il entonnait, pour se sentir moins seul, Quelque chant qu'un aïeul apprit à son aïeul. L'air en était si pur, si fervent et si tendre Que les tourbiers du Yeun s'attardaient à l'entendre, Heureux de respirer dans l'espace muet Le peu de songe humain qu'il y perpétuait. Or, un soir, la complainte à peine commencée Suspendit tout d'un coup son vol, l'aile cassée Un silence panique enveloppa les cieux; Ressaisis par la peur primitive, anxieux De cet abîme noir, sans vie et sans haleine, Ce fut en vain que les chemineurs de la plaine Réclamèrent aux monts les accents du chanteur. Il se tenait toujours debout sur la hauteur, Mais l'âme indifférente aux êtres comme aux choses. Et sa voix gisait morte entre ses lèvres closes. On raconta plus tard que, rêveur éveillé, La nuit, ô pâtre élu, t'avait émerveillé En laissant à tes yeux choir ses ultimes voiles... Tu fus celui qui, le premier, vit les étoiles Décrocher des arceaux du ciel leurs lampes d'or Et dans l'éther béant monter, monter encor, Sans fin, -tel un cortège innombrable de vierges Allant à quelque autel d'en-haut vouer leurs cierges Par delà des azurs insoupçonnés d'en bas. Une immense harmonie accompagnait leurs pas, Selon les lois d'un rythme inconnu de la terre... Ainsi te fut, dit-on, révélé le mystère Dont nul autre avant toi n'avait été troublé: Le vide universel s'était soudain peuplé, Les mondes en chantant traversaient l'étendue. Et, devant leur chanson, la tienne s'était tue. L'Eternelle Histoire. Ils avaient dit bonsoir aux femmes En train de coucher les petits; Et, sur le dos mouvant des lames, A la brune, ils étaient partis. Ils étaient partis, à mer haute, Pour conquérir le pain amer Qu'il faut gagner loin de la côte, Au péril de la haute mer. Dans la nuit, la nuit sans étoiles, Ils disparurent... A Dieu vat! Le Guilvinec pleure cinq voiles, Et cinq autres Leskiagat. Pêle-mêle, mousses imberbes, Patrons chenus, fiers matelots Roulent, fauchés comme des herbes Par le vent, ce faucheur des flots. Oh! la triste chanson d'automne, Et qu'il fera froid, cet hiver, Dans le coeur dolent des Bretonnes, Veuves tragiques de la mer! Lever D'Aube. Drapée en sa cape de veuve, S'efface à pas discrets la nuit Voici poindre la clarté neuve De l'aube qui s'épanouit. Elle promène sur les choses Son beau regard silencieux Et la mer se jonche de roses Sous la caresse de ses yeux. Pour son adorable venue Le désert du ciel s'est paré... Salut, déesse chaste et nue, Fille de l'Orient sacré! Et soudain tout vit. Les nuages Tendent leurs voiles au vent frais; L'allègre chanson des voyages Se réveille dans leurs agrès. Et la pensée au coeur de flamme, Soeur pure de l'aube qui luit, Erige, comme elle, dans l'âme Son front clair, vainqueur de la nuit. Messe Noire. A Pauline Ménou. Dans la nuit noire, recourbée en nef d'église, S'inscrivent, par instants, des pâleurs de vitraux Qu'une clarté de lune intermittente irise: Un vent religieux frissonne sur les eaux. Au large de l'Ar-Men solitaire, agonise L'âme, lente à sombrer, des soirs occidentaux. Un deuil plane sur les maisons de pierre grise; Les orgues de la mer roulent des lamentos. C'est la messe du Raz, l'office de Ténèbres Les phares angoissants clignent leurs yeux funèbres, De tout l'espace monte un sourd Miserere ... Quelqu'un d'ivre, qui dort le front sur une épave, Tressaille et, rajustant les pans de son ciré, Se signe, sans savoir pourquoi, d'un geste grave... Et, sans savoir sur quoi, moi-même j'ai pleuré. Barque Echouée. Barque échouée au bord des rivages bretons, J'ai désappris l'essor de mes jeunes sillages Et laissé, sur mes flancs, se nouer en festons Vos scalps souillés d'écume, ô goémons des plages. Il ne m'importe plus si d'autres les refont, Mes croisières d'antan, mes belles odyssées; Promise au lent trépas des carènes blessées, J'abandonne le large à celles qui s'en vont. Ni l'aile des courlis que le matin soulève, Ni l'émoi de la mer sous un vierge soleil Ne peuvent, dans mon être à la tombe pareil, Faire sourdre un regret ou tressaillir un rêve. Je vois partir mes soeurs à la pointe du jour, Je les vois revenir aux premières étoiles, Sans envier le chant que gonflent dans leurs toiles La fièvre du départ et l'orgueil du retour. Coiffe Trégorroise. Sur un front lisse et pur, finement épinglée, Tu m'évoques ma mère, ô coiffe du Trégor, Et, dans ta conque frêle avec art ciselée, C'est toute la chanson de mon passé qui dort. Comme tu palpitais, pudique, à la veillée, Sur quelque nuque mince aux chastes frisons d'or! De ton charme, longtemps, j'eus l'âme ensorcelée Et, d'y songer ce soir, mon coeur tressaille encor. Coiffe de mon pays, aucun ruban profane Jamais n'a déparé ta grâce diaphane: Ton élégance est toute en ta simplicité. Les filles du Trégor t'ont faite à leur image: Aussi frais que ton lin sans tache est leur visage, Aussi vierge de tout mensonge leur beauté. Nocturne. A madame Adolphe Graff. Le ciel s'éteint, tout va dormir Je songe à des choses passées; C'est à la fois peine et plaisir. La veilleuse du souvenir S'allume au fond de mes pensées. J'entends des pas, j'entends des voix, Des pas furtifs, des voix lointaines C'est peine et plaisir à la fois. On dirait le frisson des bois Sur le coeur tremblant des fontaines. Des formes traversent la nuit, Formes noires et formes blanches... Où vont-ils et qui les conduit, Ces passants qui passent sans bruit, Comme la lune entre les branches? Le vent d'une ombre m'a frôlé... Fantôme d'enfant ou de femme? Sur la veilleuse il a soufflé Quelque chose d'inconsolé S'est mis à pleurer dans mon âme. Octobre. A Maggie. Octobre m'apparaît comme un parc solitaire: Les mûres frondaisons commencent à brunir. Et des massifs muets monte une odeur légère, Cet arôme plus doux des fleurs qui vont mourir. L'étang, les yeux voilés, rêve, plein de mystère, Au fantôme ondoyant de quelque souvenir; Une langueur exquise a pénétré la terre, Le temps même a plié son aile pour dormir. Le ciel, plus imprécis, fait l'âme plus profonde. On sent flotter en soi tout le passé du monde Et, secoué soudain d'un grand frisson pieux, L'on croit ouïr au loin des rumeurs sibyllines, Tandis que, dans la pourpre ardente des collines. Semble saigner encor le sang des anciens dieux. Paysage Trégorrois. O grand pays religieux, Pavé de pierres sépulcrales, Un jour sombre te vient des cieux Par des vitraux de cathédrales! ... Vous avez peut-être passé Dans le sentier des primevères. Sur l'horizon, plane, dressé, Le groupe noir des « Cinq Calvaires ". Ils sont là cinq Christs, tous pareils, Aux faces mornes et ridées, Que font grimacer les soleils, Que font larmoyer les ondées. A l'entour, des pins rabougris, Tordus au vent des épouvantes, Bercent l'immense horizon gris A leurs frissons d'orgues vivantes. Sanctuaire En Ruines. A François Gélard. J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire Aux trois quarts, hélas! ruiné, Où, sur un pauvre autel de pierre, Des fleurs achèvent de faner. J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire... Voilà beau temps qu'on n'y vient plus, Au matin, dire la prière Et, le soir, tinter l'angélus. Jadis, pareilles à des vierges, En de claires processions, Vous incliniez ici vos cierges, O mes blanches illusions; Mais, par les routes des collines, J'ai vu, dans l'ombre des lointains, Fuir les dernières pèlerines; Et les cierges se sont éteints. Plus de cloches, plus de grand'messe, Plus de cantiques de pardon! Sur le tabernacle en détresse Verdit l'herbe de l'abandon. J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire... Toutes les dalles du pavé Portent le "ci-gît" mortuaire Des grands destins que j'ai rêvés. Ils sont là, couchés les mains jointes, Comme des preux de l'ancien temps, Appuyant leurs souliers à pointes Aux chimères de mes vingt ans. Et, de leurs niches descendues, Les images que j'adorai Vers des demeures inconnues, L'une après l'une, ont émigré; Des passants ont brisé les saintes Dont mes jeunes dévotions Baisèrent, sur les vitres peintes, Les doigts prolongés en rayons. Oh! les Madones, les Maries, D'autres encore aux noms très doux, Roses d'antan, fleurs défleuries, Où êtes-vous? Où êtes-vous? Vous fûtes mon électuaire, Mon Graal, de myrrhe embaumé... J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire. Ses dieux sont morts: il s'est fermé. Thrène. C'est un soir d'octobre, à Beg-Meil. Par les marches de l'étendue, Rouges encor d'un sang vermeil, La nuit pieuse est descendue Pour ensevelir le soleil. De ses mains ferventes et pures, Elle a couché l'astre vital Dans les somptueuses guipures Du grand linceul occidental, Et voici qu'au gouffre atlantique Où le mort splendide a sombré L'Océan roule son cantique, Son immense Dies irae. Les étoiles, une par une, Piquent leurs cierges dans le ciel Et, blanche Antigone, la lune S'incline au tombeau fraternel. Sur sa tristesse sidérale Flottent, en crêpes d'argent clair, Des pans de brume d'où s'exhale Comme un goût de larmes dans l'air... O lune, immortelle pleureuse, A ton deuil cosmique, ce soir, Permets qu'une âme douloureuse Mêle son humble désespoir. Laisse-moi croire, pour une heure, Que tu l'as peut-être entendu, Mon cri d'atome humain qui pleure L'être unique à jamais perdu. Que de fois, que de fois, ô lune, Nous avons, Elle et moi, peureux, En ce même repli de dune, Tremblé du crime d'être heureux! Que de fois, sur ces mêmes sables, Nous avons frissonné soudain De sentir nos coeurs périssables Frôlés par l'aile du destin! Alors vers toi notre prière Montait; et ton regard en nous Distillait, avec sa lumière, Son dictame apaisant et doux. O lune qui nous fus amie En ces temps, hélas! révolus, La vie en qui j'avais ma vie, Celle qui m'était tout n'est plus. Coeur solitaire, corps sans âme, Réduit à regretter sans fin Ce qu'une tendresse de femme Peut contenir de plus divin, Je viens m'enivrer de ma peine, Aux lieux qu'entre tous Elle élut, Et leur offrir ma plainte vaine Comme un tiste et dernier salut. A Beg-Meil, par un soir d'automne, Fut composé ce thrène amer Le long de la grève bretonne Où, de Vorlenn à Toul-ar-Stêr, Sonne le sanglot de la mer. Dédicaces Pour La "Chanson De La Bretagne". A Madame E.B. Un soir que vous rêviez assise au bord des grèves Vint s'étendre à vos pieds un harpeur de Quimper. Les rêves qu'il chantait ressemblaient à vos rêves Comme le bruit des pins aux rumeurs de la mer. Il disait la beauté de la terre océane, Son sortilège lent, délicat et secret, Et c'était votre charme, ô soeur de Viviane, Qu'en chantant son pays le harpeur célébrait. Source: http://www.poesies.net