Rabelais Par Anatole France (1844-1924) TABLE DES MATIERES DEDICACE A MADAME FELIX ROUSSEL AVANT-PROPOS RABELAIS LIVRE PREMIER DEUXIÈME LIVRE SUITE DE LA VIE DE RABELAIS INTRODUCTION AU TROISIÈME LIVRE TROISIÈME LIVRE INTRODUCTION AU QUATRIÈME LIVRE QUATRIÈME LIVRE SUITE DE LA VIE DE RABELAIS CINQUIÈME LIVRE CONCLUSION DEDICACE A MADAME FELIX ROUSSEL Chère madame, Puisque vous attachez du prix à ces barbouillages, je suis heureux de vous les offrir. Ce manuscrit est inédit et contient un cours élémentaire sur Rabelais. La biographie est exacte, les citations abondantes: ce sont deux mérites. Croyez, chère madame à ma respectueuse et fidèle amitié. ANATOLE FRANCE Paris, le 10 décembre 1909. AVANT-PROPOS Mesdames et Messieurs, Je veux tout d’abord vous exprimer ma reconnaissance, ma joie et ma fierté de l’accueil que j’ai reçu dans votre belle patrie. Les témoignages de votre faveur que vous m’avez tant prodigués dès ma venue parmi vous, je les reçois, je les accepte, parce que je ne les rapporte pas à moi qui ne suis rien, mais à ce que je représente: ce que vous avez accueilli en moi, c’est l’esprit français, frère du votre, c’est une langue, une littérature et des traditions, qui durant tant de siècles, dans notre vieille Europe, ma mère et la vôtre, ont été unies, associées, mêlées à votre langue, à votre littérature, à vos traditions, c’est le génie latin, c’est l’union intellectuelle des enfants de Molière et des héritiers de Cervantès. Frères et amis latins qui après avoir, par vos ancêtres, accompli tant de grandes et belles oeuvres en Europe, fondez aujourd’hui, en ce nouveau monde, si vaste et si fécond, la civilisation de l’avenir, recevez le salut d’un hôte ému et joyeux de votre jeune grandeur. Vous unissez, dans vos moeurs nobles et charmantes, à l’activité de l’esprit moderne et à la douceur des temps nouveaux, la générosité de vos grands ancêtres et la vieille fierté castillane ; je salue en vous un grand passé et un grand avenir. Et vous, chers compatriotes qui êtes venus porter, en ce pays ami, sous les couleurs blanches et bleues votre activité, votre savoir, vos talents et qui y êtes traités fraternellement, Français réunis ici pour entendre un Français, je vous remercie d’une sympathie que je vous rends au centuple. Mesdames et Messieurs, Ce n’est pas sans une longue réflexion, ce n’est pas sans avoir tout pesé soigneusement que j’ai choisi le sujet dont je viens vous entretenir, et si je me suis décidé à vous parler de Rabelais, ce n’est pas sans raison. J’ai résolu d’étudier avec vous, si tel est votre plaisir, l’auteur du Pantagruel parce que je le connais un peu, parce que c’est un très grand écrivain et, parmi les grands écrivains, un des moins connus et des plus difficiles à connaître, parce que l’histoire de sa vie et de ses oeuvres, ayant été complètement renouvelée en ces dernières années par la critique, je puis vous apporter en ce vieux sujet de curieuses nouveautés, et enfin et surtout parce que l’oeuvre de ce grand homme est bonne, qu’elle dispose les esprits à la sagesse, à l’indulgence, à la gaieté bienfaisante, que la raison s’y plait et s’y fortifie, que nous y apprenons l’art précieux de nous moquer de nos ennemis sans haine ni colère. Ce sont là, je crois, de bonnes raisons. Et peut-être aussi que, à mon insu, les difficultés de la tâche m’ont tenté. Vous faire connaître Rabelais, le grand Rabelais, le vrai Rabelais, sans blesser, sans choquer sans alarmer personne, sans offenser un moment les plus chastes oreilles, l’entreprise semble périlleuse. J’ai l’entière certitude de l’accomplir heureusement jusqu’au bout. Je suis sûr de ne pas prononcer un seul mot dont puisse s’alarmer la pudeur la plus délicate. Mais ce n’est pas tout. La vie de Rabelais est mêlée à ces grands mouvements de la Renaissance et de la Réforme dans lesquels se forma l’esprit moderne. Et cela encore était pour me décider dans mon choix. L’ampleur du sujet communiquera quelque force à ma parole. Je toucherai à ces questions avec une liberté digne de vous. Je vous estime trop pour ne vous pas dire tout ce que je croirai être la vérité. Car vous êtes vous-mêmes des hommes de vérité et j’ai abordé parmi vous, je le sais, je le sens, sur un sol libre, où rien ne gêne l’essor de la pensée. Ce serait vous offenser que de ne pas vous ouvrir toute mon âme et tout mon coeur. Vous m’avez appelé. Me voici devant vous sans réserve et sans feinte. Mais ai-je besoin de dire que je croirais trahir les lois les plus sacrées de l’hospitalité, si je m’écartais en quoi que ce fût du respect dû aux consciences, aux convictions, à la foi, à la vie intérieure des âmes? J’ai aussi mes convictions, j’ai aussi ma foi. S’il arrivait, par impossible, qu’elles fussent violemment attaquées sur cette terre hospitalière, je ne répondrais que par un tranquille silence, assuré que le calme convient à la raison et le dédain à l’indépendance intellectuelle. Mais pourquoi chercher des nuages dans un ciel pur? Nous sommes ici dans les régions sereines de la littérature où vous m’avez convié, où tout est Concorde, paix, amitié, sourire. Mesdames et Messieurs, Il me semble que, pour vous présenter la vie et l’oeuvre d’un grand écrivain, le mieux est d’exposer les faits dans l’ordre chronologique. Je vous dirai donc tout ce qu’on sait de Rabelais depuis sa naissance jusqu’a sa mort, et nous étudierons ses livres à la date de leur apparition. Je sais que je suis peu fait pour un auditoire tel que le vôtre, mais il ne faut rien affecter, pas même la modestie. RABELAIS Dans le jardin de la France, près d’une forêt, au pied d’une colline rocheuse que surmonte le vieux château des Plantagenet et des Valois, sur la rive droite de la Vienne, est assise la première ville du monde, au dire de son plus illustre enfant, ville fameuse, pour le moins ; son blason l’atteste: Chinon, Petite ville, grand renom, Assise dessus pierre ancienne, Au haut le bois, au pied la Vienne. Très antique cité que Grégoire de Tours appelle Caïno, ce qui fait qu’un Chinonais avec lequel nous allons faire connaissance en attribue la fondation à Caïn, premier bâtisseur de villes, Chinon à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième étalait gaiement, au soleil humide de la Touraine, ses rues tortueuses, ses clochers et ses tours. A cette époque, Antoine Rabelais, sieur de la Devinière, licencié ès lois, exerçait la profession d’avocat, et, comme le plus ancien avocat du siège, il fut en 1527, en l’absence des lieutenants général et particulier, chargé de la plus haute juridiction dans le ressort de Chinon. Son père était mort jeune ; sa mère, Andrée Pavin, mariée en secondes noces à un sieur Frapin, lui donna six enfants, dont l’un devint chanoine d’Angers, seigneur de Saint-Georges et auteur de beaux et joyeux noëls en langage poitevin. Au décès de sa mère, survenu en l’an 1505, Antoine Rabelais avait hérité le domaine, châtel et maison noble de Chavigny et tous les droits de fiefs, justice, seigneurie et juridiction, cens, rentes et devoirs, prés, pêcheries, pâtures appartenant à la défunte. Il possédait dans la ville une vaste maison, dite la maison d’Innocent-le- Pâtissier, qui devint, vers la fin du seizième siècle, un cabaret à l’enseigne de la Lamproie. Une cave en dépendait. Pour aller de la maison à la cave, au rebours de ce qu’on fait ordinairement quand on va aux caves, il fallait monter à celle-là par autant de degrés qu’il y a de jours dans l’année, car elle était située beaucoup plus haut que le logis, au niveau du château qui domine la ville. Puis, pour y entrer, après avoir ainsi grimpé, on descendait par un arceau couvert de peintures. C’est pourquoi cette cave était dite la Cave- Peinte. Antoine Rabelais possédait aussi, dans la paroisse de Sully, à une bonne lieue de Chinon, vis-à-vis la Roche-Clermaut, la métairie de la Devinière dont il portait le nom. Le clos en était planté de pineau. On nomme ainsi un raisin noir, à petit grain, dont la grappe a la forme d’une pomme de pin. Dire que le pineau de la Devinière était exquis, ce n’est pas assez dire. Ecoutez plutôt le propos que certain buveur, enfant du pays, tient à la Saulaie, sur l’herbe drue, lors de la naissance de Gargantua: « O Lacryma Christi, c’est de la Devinière! O le gentil vin blanc! Et, par mon âme, ce n’est que vin de taffetas! hen! hen! Il est à une oreille, bien drapé de bonne laine. » « Drapé de bonne laine », notre buveur, qui connaissait la farce de Pathelin, parle comme le marchand qui vantait son drap. Et, quand il s’écrie que le pineau est à une oreille, c’est que les Chinonais mettaient le bon vin dans des cruchons à une oreille, ou, pour autrement dire, à une seule anse. Certains connaisseurs affirment que le vin de ce petit cru, bien que très honnête, était toutefois trop rustique et roturier pour qu’on l’habillât ainsi de taffetas et de velours. Ne les écoutons pas. Il vaut mieux nous en rapporter au buveur de la Saulaie. Appartient-il à un rabelaisien de déprécier le clos de la Devinière? La femme d’Antoine Rabelais, qui était une Dusoul, avait déjà donné trois enfants à son mari, Antoine l’aîné, Jamet le cadet, et Françoise, quand, vers 1495, elle mit au monde un dernier-né, François, qui devait égaler en savoir les plus savants hommes de son siècle et conter les plus divertissantes et les plus profitables histoires qui aient jamais été contées en ce monde. On croit que notre François naquit non point à Chinon même, mais à la Devinière, dont le souvenir lui est resté toujours si cher, que, à l’instant même, nous n’osions pas en rabaisser les vignes, de peur d’irriter ses mânes joyeux. De trois à cinq ans, il passa son temps comme les petits enfants du pays: « c’est à savoir: à boire, manger et dormir ; à manger, dormir et boire ; à dormir, boire et manger. Toujours se vautrait par les fanges, se mascarait le nez, se chauffourait le visage, éculait ses souliers, bâillait aux mouches et courait volontiers après les papillons,- patrouillait en tout lieu- Les petits chiens de son père mangeaient dans son écuelle. » C’est l’enfance de Gargantua que je vous dis là. Celle de François Rabelais fut pareille, je vous assure. Vers l’âge de neuf ou dix ans, l’enfant fut envoyé non loin de la Devinière, au village de Seuilly, où il y avait une abbaye dont, une quarantaine d’années auparavant, un Guillaume Rabelais avait été tenancier et qui conservait des relations avec la famille du jeune François. Que ses parents l’y envoyassent pour l’y faire moine et voulussent consacrer au Seigneur leur dernier-né, nous l’ignorons. Nous ne savons pas même si sa mère n’était pas morte en lui donnant le jour, comme Badebec vint à trépasser en mettant Pantagruel au monde. Mais on ne peut s’empêcher de se rappeler, à ce sujet, ce propos du moinillon de Seuilly devenu vieux, sur ces mères qui destinent dès le bas âge leurs enfants au cloître: « Je m’ébahis, dit-il, qu’elles les portent neuf mois en leurs flancs, vu qu’en leurs maisons elles ne peuvent les porter ni souffrir neuf ans, non pas sept le plus souvent, et, leur mettant une aube seulement sur la robe et leur coupant je ne sais combien de cheveux sur le sommet de la tête, et avec certaines paroles, les font devenir oiseaux. » Par oiseaux, il entend les moines. Et il donne la raison qui, le plus souvent, meut les parents à mettre leurs enfants en religion. C’est que les moines, étant morts au monde, se trouvent incapables d’hériter. « Aussi, dit-il, quand, dans quelque noble maison, il y a trop d’enfants soit mâles, soit femelles, de sorte que, si chacun recevait sa part de l’héritage paternel, comme la raison le veut, la nature l’ordonne et Dieu le commande, les biens de la maison seraient épuisés, les parents se déchargent de leurs enfants en les faisant clergaux. » Clergaux, le mot est particulier à notre auteur, mais il s’entend de soi. François Rabelais trouva, dit-on, à Seuilly un jeune moine nommé Buinart, qui l’étonna par un sens droit et simple, un coeur inébranlable et un poing robuste, et dont il devait faire plus tard Frère Jean des Entommeures en ajoutant certes beaucoup à la nature. Mais, s’il est vrai que Frère Buinart se fâcha de la peinture, c’est qu’il était trop simple d’esprit, ou qu’il en jugeait par ouï- dire et sur l’avis des malveillants. L’écolier, au sortir de Seuilly, entra comme novice dans le couvent de la Baumette, fondé par le roi René. Il y rencontra le jeune rejeton d’une vieille souche tourangelle, Geoffroy d’Estissac, qui devint évêque de Maillezais à vingt-trois ans, et deux des frères du Bellay, dont l’un était évêque et l’autre capitaine. Il se fit juger favorablement par tous trois et les prévint grandement en sa faveur. Rabelais acheva son noviciat chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte, passa par tous les degrés de la cléricature et reçut les ordres vers 1520. Parmi tous ces moines qui, dit-on, faisaient voeu d’ignorance encore plus que de religion il s’adonna avec ferveur aux études et, s’il est vrai, comme il semble, que plus tard, en peignant l’homme studieux, il se peignit lui-même, nous ne pouvons douter que sa jeunesse n’ait été chaste et recueillie, tout à fait exemplaire. Et vraiment on se plait à reconnaître le jeune frère François, dans ce tableau si riche et si frais, qui orne un des chapitres du troisième livre de Pantagruel: « Contemplez la forme d’un homme attentif à quelque étude, vous verrez en lui toutes les artères du cerveau tendues comme la corde d’une arbalète- de manière qu’en tel personnage studieux vous verrez suspendues toutes les facultés naturelles, cesser tous sens extérieurs, bref, vous le jugerez n’être en soi vivant, être hors soi abstrait par extase- Ainsi est dite vierge Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges ; ainsi demeurent les Charites en pudicité éternelle. Et il me souvient avoir lu que Cupido quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n’assaillait les Muses, répondit qu’il les trouvait tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l’une à contemplation des astres, l’autre à supputation des nombres, l’autre à dimension des corps géométriques, l’autre à invention rhétorique, l’autre à composition poétique, l’autre à disposition de musique, qu’approchant d’elles, il détendait son arc, fermait sa trousse, éteignait son flambeau, par honte et crainte de leur nuire. Puis ôtait le bandeau de ses yeux pour plus ouvertement les voir en face et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenait le plus grand plaisir du monde, tellement que souvent il se sentait tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces et s’endormait à l’harmonie, tant s’en faut qu’il les voulût assaillir ou de leurs études distraire. » (III, xxxj.) A Fontenay-le-Comte, Rabelais se sentit brûlé d’une soif inextinguible de savoir, de cette soif qui dévorait alors les plus vastes esprits et les âmes les plus nobles. Le grand souffle qui passait à cette heure sur le monde entier, ces tièdes haleines du printemps de l’esprit avaient touché son front. Avec le génie antique l’humanité renaissait. L’Italie s’était éveillée la première à la science et à la beauté. Dans la patrie de Dante et de Pétrarque, la sagesse antique n’avait jamais pu mourir entièrement. Un fait étrange, conté par un annaliste pontifical du quinzième siècle, Stefano Infessura, est comme le symbole de ce réveil. C’était le 18 avril 1485 ; le bruit court dans Rome que des ouvriers lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé un sarcophage romain portant ces mots gravés sur le marbre blanc: JULIA FILLE DE CLAUDIUS. Le couvercle soulevé, on vit une vierge de quinze à seize ans, dont la beauté, par l’effet d’onguents inconnus ou par quelque charme magique, brillait d’une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveux blonds répandus sur ses blanches épaules, elle souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d’enthousiasme, souleva le lit de marbre de Julia et la porta au Capitole où le peuple, en longue procession, vint admirer l’ineffable beauté de la vierge romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement, car sa forme disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin la ville fut si grandement émue de ce spectacle que le pape Innocent, craignant qu’un culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia, la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais le peuple romain ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé devant ses yeux. La Renaissance en Italie et dans toute l’Europe fut cela. Ce fut l’antiquité retrouvée, les lettres, les sciences antiques restaurées. Quelle vertu féconde, quelle puissance de vie renferment les chefs d’oeuvre de la Grèce et de Rome! Ils sortent de la poussière et soudain la pensée humaine déchire son linceul. De ces vestiges épars, ensevelis depuis plus de mille ans, jaillit une source éternelle de rajeunissement. Les esprits, nourris de scolastique, formés aux disciplines étroites de l’école, trouvent au commerce des anciens une inspiration libératrice. Songez-y! En ces fragments grecs et latins, que l’on tirait de l’ombre des cloîtres, revivaient deux grandes civilisations, régies par des lois sages, soutenues par des vertus héroïques, honorées par l’éloquence, embellies par la poésie et les arts. Ce monde barbare, mort d’ignorance et d’effroi, comprenons mieux, comprenons tout à fait sa résurrection. Le génie grec fut par lui-même libérateur et sauveur ; mais ce fut surtout l’effort qu’elles firent pour le pénétrer, qui délivra les âmes. Les idées de Platon et de Cicéron furent fécondes, sans doute ; l’application et la discipline des esprits qui s’étudiaient à les pénétrer furent plus fécondes encore. Les hommes osèrent enfin penser! Croyant penser par les anciens, ils pensèrent par eux-mêmes. Voilà la Renaissance. L’imprimerie, qui « par suggestion angélique », comme dit notre auteur, fut inventée vers le milieu du quinzième siècle, aida beaucoup à cette renaissance des études qui, pour son excellence, fut appelée du seul mot de Renaissance. L’imprimerie en ses commencements, cachée et déguisée, humble imitatrice de la calligraphie et tout occupée à copier des Bibles, grandit, s’étend et devient l’universelle dispensatrice des lettres sacrées et profanes. La presse multiplie les textes ; c’est, pour parler avec pantagruélisme, c’est l’énorme pressoir d’où jaillit pour tous le vin de la connaissance. Paris, qui avait eu sa première presse sous Louis XI, dans une cave de la Sorbonne, en compte bientôt vingt ou trente. La docte ville de Lyon en possédait déjà cinquante au commencement du seizième siècle. L’Allemagne en avait alors plus de mille. La foire des livres est pour Francfort une source inépuisable de richesse. Les trésors de l’antiquité renfermés naguère dans les coffres de quelques humanistes, courent, circulent partout. Virgile est imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512. Les lettrés de tous les pays échangent entre eux leurs idées et leurs découvertes. Dans la ville de Bâle, au fond d’une boutique d’imprimeur, un petit vieillard maigre et débile, Érasme de Rotterdam, conduit d’un coeur inlassable l’humanité vers plus de science et de conscience. En même temps que le passé se révèle dans sa gloire et sa beauté classiques, les navigations de Vasco de Gama, de Colomb et de Magellan font apparaître la vraie figure de la terre, et le système de Copernic, brisant les cercles étroits du ciel astrologique, découvre soudain l’immensité des univers. En France, les études sont restaurées ; les collèges s’y créent de toutes parts, protégés par les évêques contre la paresse et la barbarie des moines. La scolastique sèche et stérile se meurt: sa mort est, dans le domaine de l’esprit, la mort de la mort. La scolastique est morte ; tout renaît, tout refleurit, tout sourit. Frère Rabelais, en son couvent de Fontenay, ressentait cette ardeur de savoir et de comprendre qui embrasait alors l’élite des esprits. Là, parmi tous ces moines qui n’étudiaient point de peur d’attraper les oreillons, il se trouvait trois ou quatre religieux, adonnés, comme lui, aux études antiques. L’un d’eux ne nous est connu que par le surnom grec de Phinétos. Un autre est ce Pierre Lamy qui, déjà très avancé dans les études grecques, lorsque Frère François, plus jeune, s’y essayait, avait acquis par ses connaissances l’estime des plus fameux humanistes. En ce temps-là, par tous les pays, les adeptes de la science se connaissaient, se recherchaient, formaient comme des confréries secrètes. Ils s’allaient visiter les uns les autres et se livraient entre eux à de doctes entretiens, d’une liberté dont nos conversations académiques ne donnent point l’idée. Où, si l’on ne pouvait se voir, on s’écrivait. La correspondance des savants d’alors répondait à ce que sont, de nos jours, la collaboration aux revues spéciales et les communications à l’Institut. La quantité de lettres érudites échangées entre humanistes est prodigieuse. « Je suis accablé de lettres d’Italie, de France, d’Angleterre et d’Allemagne », dit Henri Estienne. Érasme nous apprend qu’il recevait une vingtaine de lettres par jour et qu’il en écrivait quarante. Les moines hellénistes de Fontenay fréquentaient les esprits élégants de la contrée: Jean Brisson, avocat du roi, et sa parenté, qui excitaient le Frère François à jeter le froc aux orties, espérant jouir ensuite plus librement de sa conversation ; Artus Caillé, premier lieutenant particulier de Fontenay ; André Tiraqueau, gendre de Caillé, juge à Fontenay ; Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, tous humanistes et grands admirateurs de l’antiquité, tous gens à trouver aux Pandectes des grâces infinies et qui comme Pantagruel, sachant par coeur les beaux textes du droit romain, les conféraient avec philosophie. N’espéraient-ils pas (et non sans raison) retrouver dans ces vieux textes des règles droites et des lois justes? Près d’eux, Rabelais devint lui- même assez bon légiste et grand admirateur de Papinien. Pierre Lamy était en correspondance avec l’illustre annotateur des Pandectes, qui, mieux que personne en France, savait le grec et le latin et qui conciliait avec ses doctes études les hautes fonctions de secrétaire du roi, Guillaume Budé. Ce grand homme écrivait au religieux de Fontenay des lettres très érudites, en grec et en latin ; et, dans chaque lettre, il mettait un mot pour le jeune Rabelais: « Saluez de ma part votre frère en religion et en science- Adieu et saluez quatre fois en mon nom le gentil et savant Rabelais ou de vive voix, s’il est près de vous, ou par écrit, s’il est absent. » Le gentil et savant Rabelais aspirait à l’honneur de recevoir aussi une lettre du grand homme. Pierre Lamy promit de la lui obtenir ; mais, pendant assez longtemps, ses soins demeurèrent sans effet. Frère François, ne recevant rien dénonça plaisamment son compagnon à Guillaume Budé comme s’étant targué d’un crédit imaginaire. Budé entra dans la plaisanterie qui, toute surchargée de droit romain, n’était pas des plus légères. Ces géants de l’érudition jouaient avec le Digeste comme Gargantua avec la grosse cloche de Notre-Dame. Le juge Tiraqueau, qui venait d’épouser en 1512, à vingt-quatre ans, demoiselle Marie Caillé, âgée de onze ans, recherchait les meilleurs moyens d’instruire, éduquer, former sa jeune épouse. A cet effet, il consulta les anciens, et, après avoir conféré une multitude de textes, il composa hâtivement un traité De legibus connubia libus, auquel il fit travailler, à ce qu’on suppose, les jeunes et savants cordeliers de Fontenay et qui fut imprimé en l’an 1513. Voici, en substance, la doctrine de Tiraqueau sur les droits et les devoirs des époux: La femme est inférieure à l’homme ; à elle d’obéir ; à lui de commander. La nature le veut ainsi. La force et la raison sont le partage de l’homme. Il faut choisir une femme qui ne soit ni trop belle ni trop laide, dont la condition soit en rapport avec celle où l’on se trouve soi-même, sans pourtant éviter trop soigneusement d’épouser une fille noble. Il convient de fuir l’hymen des veuves et des filles déjà mûres. Les hommes doivent se marier à trente-six ans ; les filles à dix-huit. (Nous venons de voir que Tiraqueau avait épousé à vingt-quatre ans une fille de onze ans.) On fera bien de s’enquérir de la famille, de la patrie, du caractère de la future épouse. Fiançailes : Que les femmes ne s’ornent pas pour d’autres que leurs maris présents ou futurs. Que chacun découvre à son futur conjoint ses imperfections sans que pour cela la jeune fille doive se dévêtir devant son fiancé. Le mari ne doit pas permettre à sa femme de se considérer comme son égale. Il se gardera pourtant de la frapper et de la maltraiter en quelque manière que ce soit ; car elle a deux vengeances toutes prêtes. L’une s’entend assez ; l’autre est le poison. La femme a pour domaine le jardin ; pour outil la quenouille. L’époux peut prendre conseil de sa femme ; mais qu’il se garde de lui découvrir ses secrets. Que ceux qui veulent être aimés de leur femme l’aiment en retour et lui soient strictement fidèles. Que les époux s’abstiennent de recourir aux incantations, aux philtres et autres sortilèges par lesquels on pense gagner le coeur. Que ce soit à force d’affection mutuelle et par d’autres moyens honorables qu’ils fassent entre eux naître, durer et croître l’amour conjugal. Sans doute, le docte Tiraqueau ne traite pas les femmes comme on le faisait alors communément par toute la Gaule dans les contes et les farces: Il n’a pas le ton de l’auteur des Quinzes joies du maria ge. Il veut être juste. C’est bien ce qui est grave. Être souverainement juste avec les femmes, c’est leur faire une souveraine injure. En dépit des louanges que lui donna Rabelais, Tiraqueau, en toutes choses, manquait de douceur et d’agrément. Il disait que, les femmes bonnes étant rares, on ne doit pas faire des lois pour elles. Il les faisait pâtir pour les méchantes. Enfin, sans être l’ennemi des femmes, il n’était pas leur ami, puisqu’il n’était pas l’ami des grâces. Son livre fit quelque bruit. Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, très ami des cordeliers hellénistes de Fontenay et de Tiraqueau lui-même, entreprit de réfuter le De legibus connubia libus, dans un livre latin portant par un raffinement d’élégance un titre grec,??????a??e??? f?t???, De la nature des femmes, apologie du sexe si durement traité par le juge de Fontenay. Rabelais était l’ami d’Aymery Bouchard ; il était plus encore, ce semble, l’ami d’André Tiraqueau. Celui-ci consulta sur cette querelle de légistes le jeune cordelier, bien que ce ne fût pas matière de bréviaire. Il y avait dans l’affaire un point obscur pour Tiraqueau. Aymery Bouchard disait dans son livre que les femmes l’avaient pris pour avocat, le chargeant de les défendre contre l’auteur du De legibus connubia libus. Le juge de Fontenay ne comprenait pas que les femmes eussent songé à prendre un défenseur dans un procès qui roulait sur un livre qu’elles n’avaient pas lu, puisqu’il était écrit en latin. Comment se savaient-elles attaquées? se demandait anxieusement le juge de Fontenay. Sur ce point difficile, Frère François donna une explication dont Tiraqueau se tint pour satisfait. -Aymery, lui dit le jeune moine, Aymery qui a le goût des femmes (mulierarius, dit le texte) a bien pu se laisser aller, à table ou au coin du feu, à leur traduire en français, à sa façon, les endroits du livre où le sexe n’est pas toujours ménagé. Il voulait vous noircir afin de se faire bien venir d’elles. On voit que déjà le jeune Frère François observait et connaissait la nature. Mais, trop savant pour ne pas consulter les anciens, il allégua aussitôt l’autorité de Lucien qui recommande à l’orateur, en son??t???? d?das?a???, de plaire aux femmes s’il veut réussir. C’est ainsi que François Rabelais, à la fleur de l’âge, mêlé à cette docte querelle, fut appelé à considérer le mariage dans ses avantages et ses inconvénients, entre lesquels nous verrons plus tard son autre lui-même, Panurge, suspendu. En 1520, Pierre Lamy se rendit à Saintes, auprès du président Aymery Bouchard, défenseur des femmes. Durant son séjour dans cette ville, il écrivit au juge Tiraqueau, adversaire des femmes, une lettre latine qui nous à été conservée et qui nous montre que la mutuelle amitié des deux champions n’avait pas péri dans la querelle. Il y est parlé de Rabelais comme d’un très jeune homme, déjà plein de science, mais qui ne s’essaye que depuis peu de temps à écrire en grec. « J’éprouve, dit Pierre Lamy, une violente contrariété lorsque je prévois que si j’ai dû, dans l’intérêt d’Aymery, rester longtemps éloigné de ceux dont le regret me consume, c’est-à-dire vous et notre cher Rabelais, le plus érudit de nos frères franciscains, d’un autre côté, pour revenir près de vous, ce qui, à ma grande joie, ne tardera guère, il faudra m’arracher aux délices d’Aymery. Mais je trouve une puissante consolation dans la pensée qu’en jouissant de l’un de vous deux, je jouis de l’autre, tant vous vous ressemblez par le caractère et par la science, et que ce même Rabelais, si diligent à remplir les devoirs de l’amitié, nous tiendra fréquemment compagnie par ses lettres, tant latines, dont la composition lui est très familière, que grecques, dans lesquelles il s’essaye depuis quelque temps- Je me réserve de vous en dire plus long quand nous pourrons à loisir reprendre nos assemblées sous notre bosquet de lauriers et nos promenades dans les allées de notre petit jardin. » Il n’est pas surprenant que Rabelais, qui s’essayait en 1520 à écrire en grec des lettres familières, fût capable, quatre ans plus tard, de composer en cette langue des vers à l’imitation de Méléagre. Il célébra le De legibus connubia libus en une épigramme que, selon la coutume du temps, Tiraqueau fit imprimer en tête du livre, dans l’édition de 1524. En voici la traduction littérale: « Voyant ce livre dans les demeures Elyséennes, hommes et femmes indistinctement diront: « Les lois par lesquelles le fameux André a enseigné à ses Gaulois l’union conjugale et la gloire du mariage, si Platon nous les avait apprises, y aurait-il parmi les hommes quelqu’un de plus illustre que Platon? » L’ouvrage célébré de la sorte n’est qu’une indigeste compilation, un recueil de textes assemblés sans art ni critique. Tiraqueau plus grand que Platon!- La louange démesurée et vaine se perd dans son immensité même. Le tort en est moins à Rabelais qu’à l’esprit d’un temps où l’on ne gardait nulle mesure dans l’éloge comme dans l’invective. Après ce que nous venons de voir, on ne peut pas dire que la règle de Fontenay fût très sévère ni que les religieux y vécussent séparés du monde. Mais le Chapitre et la plupart des moines voyaient d’un mauvais oeil les trois ou quatre hellénistes de la communauté. Ils craignaient que la science ne perdît les âmes et particulièrement la science du grec. Cette crainte ne leur était pas particulière ; on l’avait dans tous les couvents. On y croyait que le grec rendait hérétique. A Fontenay, un frère Arthus Coultant, entre autres religieux, se montrait très contraire aux hellénisants, si l’on en juge par le ressentiment qu’il inspira à Rabelais, dont c’était la bête noire. Espion et calomniateur, il rendait aux moines studieux tous les mauvais offices. C’est ce que notre auteur donne à entendre en l’appelant, dans son indignation joyeuse, frère articulant, c’est-à-dire regardant curieusement, et frère diabliculant, c’est-à-dire calomniant. Enfin, le Chapitre fit faire des perquisitions dans les cellules de Pierre Lamy et de François Rabelais. On y découvrit des livres grecs, quelques écrits venus d’Allemagne et d’Italie et des ouvrages d’Érasme. Ces livres furent confisqués. En outre une lourde accusation pesait sur les deux savants. On leur reprochait qu’au lieu de consacrer à la mense conventuelle les profits qu’ils retiraient de la prédication évangélique, ils les affectaient à l’entretien d’une nombreuse bibliothèque. C’est là un grief dont nous ne pouvons être juges, mais dont on sent la gravité. Pierre Lamy et François Rabelais, privés de livres et de papier, mis au secret, éprouvaient de grands maux et en redoutaient de pires, du fait de ces malheureux moines que l’ignorance et la peur rendaient crédules et méchants. Frère François, prudent et sage, craignait les farfadets. Ainsi appelait-il le frère Arthus et tous autres frères diabliculants. Pierre Lamy n’était pas plus rassuré. En ces conjonctures, ce très savant homme se rappela que les anciens Romains pratiquaient la divination en lisant un livre à l’endroit qu’avant de l’ouvrir ils avaient marqué de l’ongle et qu’employant de préférence, à cet usage, les oeuvres de Virgile, ils appelaient cette façon de découvrir l’avenir les sorts virgiliens. Il prit un Virgile, glissa le doigt dans le livre fermé, l’ouvrit et lut à l’endroit ainsi marqué ce vers: Heu! Fige crudeles terras, fuge litus avarum! Ah! Fuis ces terres cruelles, fuis ce rivage avare! Pierre Lamy et François Rabelais ne méprisèrent point les avertissements de l’oracle. Trompant leurs geôliers, ils échappèrent par une fuite prompte aux griffes des cruels farfadets et trouvèrent dans la contrée une retraite sûre, car ils y avaient des amis. L’état d’un religieux fugitif n’en était pas moins précaire et dangereux. Cachés on ne sait où, malades de tourment et d’inquiétude, ils font agir en leur faveur de puissants personnages et trouvent des protecteurs jusques auprès du roi. Le grand Guillaume Budé, à qui ils ont écrit l’un et l’autre, leur répond avec l’éloquente et sincère indignation d’un helléniste qui voit des hellénistes frappés pour avoir cultivé les belles études par lui-même cultivées avec amour. Sa lettre, pompeusement indignée, est dans ce style ampoulé propre à toutes les épîtres des savants d’alors et dont Rabelais va nous donner bientôt d’assez beaux exemples. Car il cicéronisait au besoin. Voici, traduit en français, un passage suffisamment ample de la lettre de Guillaume Budé: « O Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu’à moi! J’apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l’étude de la langue grecque, vous êtes inquiétés et vexés de mille manières par vos frères, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. O funeste délire! O incroyable égarement! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l’aveuglement jusqu’à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière!- Nous avions déjà appris et vu de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée ; nous savions qu’ils nous avaient attaqué nous-même comme le chef de ceux qu’avait saisis, ainsi qu’ils le disent, la fureur de l’hellénisme, et qu’ils avaient juré d’anéantir le culte des lettres grecques, restauré depuis quelque temps à l’éternel honneur de notre époque- » Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle- Mais j’ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs ont su qu’ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi lui-même. Ainsi, vous êtes sortis à votre honneur de cette épreuve et vous allez, je l’espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur. » Rabelais reçut du grand humaniste une lettre peu près semblable. Budé le félicite surtout d’avoir récupéré ses livres et d’être désormais à l’abri de toute violence. « J’ai reçu d’un des plus éclairés et des plus humains d’entre vos frères et je lui ai fait affirmer sous serment la nouvelle qu’on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à votre tranquillité premières. » Guillaume Budé ne se trompait pas. Les deux cordeliers étaient hors de danger. Les affaires de Rabelais allaient au mieux: Frère François recevait du pape Clément VII un indult qui l’autorisait à passer dans l’ordre de saint Benoît et à entrer dans l’abbaye de Maillezais avec le titre et l’habit de chanoine régulier et la faculté de posséder des bénéfices. Ces licences ne suffirent pas encore à Rabelais qui, sans les farfadets, eût été, peut-être, un excellent moine: mais il ne pouvait souffrir le son des cloches et n’aimait pas à interrompre ses études pour aller à matines. Il se mit à courir le monde, disant la messe à l’occasion. Cette irrégularité n’était pas pour choquer excessivement l’évêque de Maillezais qui savait quel homme exquis était Frère François, puisqu’il l’avait eu pour condisciple à la Baumette. Geoffroy d’Estissac était un jeune prélat, monté en 1518, à moins de vingt-cinq ans, avec dispense, sur le siège de Maillezais, où il menait une vie élégante et seigneuriale. Maillezais, assise sur son plateau, au milieu du marais vendéen, domine l’une des deux branches que forme l’Aulise, affluent de la Sèvre Niortaise. Là s’élevait une antique abbaye, érigée en évêché par le pape Jean XXII. Geoffroy d’Estissac qui, à la manière des seigneurs de la Renaissance, menait une vie splendide, donnait à l’église abbatiale, nouvellement reconstruite, un portail tout étincelant des merveilles de la nouvelle architecture et transformait les bâtiments conventuels en un palais de goût italien, avec un cloître charmant, une fontaine jaillissante, de larges et nobles escaliers. Autour de cette belle demeure, Geoffroy d’Estissac plantait des jardins pleins de fleurs et d’herbes rares. Reçu à Ligugé et logé, peut- être, dans le donjon circulaire où l’on montre encore sa chambre, Rabelais se retrouva en bonne compagnie de savants. Il s’y lia notamment d’amitié avec Jean Bouchet, Poitevin comme lui, procureur à Poitiers, auteur des Anna les d’ Aquita ine et d’une multitude d’écrits en prose et en vers. Il y avait à Ligugé, nous dit-on, bons fruits et bons vins, mais surtout bons livres et doctes entretiens. Rabelais a vanté le cru de Ligugé. Peut-être y a-t-il mis un peu de complaisance. Et je vous dirai, à ce propos, que je soupçonne notre François de ne s’être jamais connu en vins. Il ne parle que de bouteilles ; mais ses bouteilles étaient des livres et il ne s’enivrait que de sagesse et de bonne doctrine. Geoffroy d’Estissac aimait les humanistes et ne haïssait pas les réformateurs. Il y avait alors en France beaucoup d’évêques et de cardinaux qui protégeaient les savants et favorisaient la diffusion des textes profanes et sacrés. La Cour, jusqu’à cette date de 1524, était favorable aux nouveautés. La Réforme, qui était née en France avant Luther, n’avait pas de meilleure amie que la douce et pieuse soeur du roi, Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon, puis reine de Navarre. Le roi lui-même y inclinait. Les rois de France ont toujours résisté aux papes autant qu’ils l’ont pu et François Ier serait sans doute demeuré jusqu’au bout favorable aux réformateurs français s’il n’avait pas eu besoin du Saint-Siège contre Charles-Quint et les Impériaux. La Sorbonne, les moines et le menu peuple tenaient, au contraire pour les vieilles moeurs et les vieilles croyances. Les petites gens des villes les soutenaient, les défendaient avec quel zèle, avec quelle fureur, on le verra bientôt. Aussi n’est-il pas surprenant que Frère François, suspect aux moines de Fontenay, ait été traité favorablement par l’évêque de Maillezais. Frère François était merveilleusement studieux. Nous savons par lui-même qu’à Ligugé, il travaillait au lit, dans sa petite chambre. Ce n’était point mollesse ; mais la chambre n’était pas chauffée. Les gens de ce temps-là n’avaient pour se garantir du froid que les courtines de leur lit et le manteau de la cheminée. François Rabelais se forma un savoir qui étonnait ses plus doctes contemporains ; Il devint philosophe, théologien, mathématicien, jurisconsulte, musicien, arithméticien géomètre, astronome, peintre et poète. En cela il égalait Érasme et Budé. Mais en quoi il est unique ou du moins étrangement rare dans son siècle, c’est que sa science n’était pas seulement de livres ; elle était de nature ; non littérale, mais d’esprit ; non seulement de mots, mais de choses, et vivante. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait pensé à étudier la médecine comme la science qui pénétrât le plus avant dans le secret de la vie, du moins pouvait-on l’espérer en ce temps de grandes espérances. La Faculté de médecine de Montpellier était fort ancienne. L’enseignement y avait été apporté par les Arabes et les Juifs. Elle était illustre par ses professeurs, ses privilèges et ses doctrines. François Rabelais se rendit à Montpellier ; mais il ne s’y rendit pas tout droit, ni par le plus court. Telle n’était pas sa méthode. Il aimait les beaux voyages et, comme on dit d’Ulysse, les longues erreurs. Ainsi que Jean de La Fontaine qui devait l’imiter en cela comme dans l’art de conter, volontiers il s’amusait à prendre le plus long. Chemin faisant, selon toute probabilité, il visita les villes et universités de France, Paris, Poitiers, Toulouse, Bourges, Orléans, Angers. Enfin, le 17 septembre de l’an 1530, il s’inscrivait en ces termes sur le registre de la Faculté de médecine de Montpellier: « Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l’effet d’étudier la médecine et me suis choisi pour parrain l’illustre maître Jean Schyron, docteur et régent dans cette université. Je promets observer tous les statuts de ladite Faculté de médecine, lesquels sont d’ordinaire gardés par ceux qui ont, de bonne foi, donné leur nom et prêté serment suivant l’usage et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce dix-septième jour de septembre, l’an de Notre Seigneur 1530. » Que François Rabelais ait fait d’excellentes études de médecine, ce n’est pas douteux. Nous savons qu’il acquit surtout des connaissances approfondies en anatomie et en botanique. Sa curiosité, son ardeur pour la science étaient inextinguibles. Mais il était aussi très prompt au plaisir. Ayant trouvé à Montpellier joyeuse compagnie, il prenait sa large part des amusements auxquels se livrait la jeunesse de l’école. Nous tenons de lui-même qu’il se divertit beaucoup à jouer une comédie, ou plutôt une farce avec ses condisciples Antoine Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet et Jean Perdrier. C’était une de ces farces dans le genre de Pathelin, si chères au peuple de France, au temps du roi Louis XII, pleines de traits vifs et de bon comique. Rabelais l’intitule lui-même: « La morale comédie de celui qui avait épousé une femme muete », et nous en donne un résumé très suffisant pour en connaître l’action. La femme était muette. Son bon mari voulait qu’elle parlât. Elle parla par l’art du médecin et du chirurgien qui lui coupèrent le filet. Dès qu’elle eut recouvré la parole, elle parla tant et tant que son mari excédé retourna au médecin pour lui demander de remédier à ce mal et de la faire taire. J’ai bien en mon art, répondit le médecin, des remèdes propres à faire parler les femmes. Je n’en ai pas pour les faire taire. Le remède unique contre bavardage de femme est surdité du mari. Le pauvre mari accepta ce remède, puisqu’il n’y en avait point d’autre. Les médecins, par on ne sait quel charme qu’ils firent, le rendirent sourd. La femme, voyant qu’il n’entendait mot, et qu’elle parlait en vain, de dépit de ne pouvoir se faire entendre devint enragée. Le médecin réclama son salaire. Le mari répondit qu’il n’entendait pas sa demande. Le médecin lui jette au dos une poudre par la vertu de laquelle il devient fou. Le mari fou et la femme enragée se mirent d’accord pour battre le médecin et le chirurgien qui restèrent demi- morts sur le carreau. Ainsi finit la comédie. Rabelais dit qu’il ne rit jamais plus qu’à ce patelinage. Nous n’en sommes pas surpris. Il aimait les farces et celle-ci est excellente. Et ce qui n’était pas pour déplaire à un humaniste, on y trouve du Térence. Le dénouement en est pris à l’admirable farce de Pathelin. Molière, pour son Médecin ma lgré lui, a puisé largement dans l’analyse donnée par Rabelais. Voici bien des siècles illustres de théâtre dans ce divertissement d’écoliers. Parmi les plaisirs que prenait Rabelais en ses études de médecine, il faut compter ses promenades aux Iles d’Or, qu’on appelle aussi Stoechades et que nous nommons îles d’Hyères, que baigne la mer bleue, à cinq lieues de Toulon, toutes fleuries d’orangers, de vignes, d’oliviers, de chênes-lièges, de pins, de palmiers, et de lauriers-roses. Il se plaisait tellement en ces îles qu’il imagina plus tard de s’en dire le caloyer, titre religieux en usage parmi les Chrétiens d’Orient. Promu au grade de bachelier, il fit, selon l’usage, un cours public et commenta les Aphor ismes d’Hippocrate et l'Ar s Parva de Gallien, et il quitta la Faculté sans y avoir obtenu le doctorat. Rabelais ne pouvait durer longtemps dans le même lieu. Lyon l’attirait. Cette ville était, plus encore que Paris, la ville des imprimeurs. Les savants y affluaient, sûrs d’y trouver du travail et des relations. Il s’y rendit au commencement de l’année 1532. A partir de novembre de la même année, il exerça les fonctions de médecin de l’Hôtel-Dieu, à raison de quarante livres par an. Nous le voyons, en médecine, partagé entre deux doctrines, l’autorité des anciens, qui était alors souveraine (on jurait par Hippocrate), et l’étude de la nature, à laquelle son génie le portait constamment. Il faisait des dissections, pratique condamnée par l’Eglise et réprouvée par les moeurs, à laquelle les savants ne se livraient guère, André Vésale, trop jeune encore, n’avait pas commencé sa chasse aux cadavres sous les gibets et dans les cimetières. Rabelais, dans l’Hôtel-Dieu de Lyon, disséqua publiquement un pendu. Etienne Dolet, qui s’était fait déjà un nom parmi les humanistes, célébra ce fait comme extraordinaire et louable, dans un discours en vers latins que, par une fiction hardie, il mettait dans la bouche du supplicié. Il lui faisait dire: « Étranglé par le noeud fatal, je pendais misérablement à la potence. Fortune inespérée et qu’à peine j’eusse osé demander au grand Jupiter! Me voici l’objet des regards d’une vaste assemblée ; me voici disséqué par le plus savant des médecins, qui va faire admirer dans la machine de mon corps l’ordre incomparable, la sublime beauté de la structure du corps humain, chef-d’oeuvre du créateur. La foule regarde, attentive- Quel insigne honneur et quel excès de gloire! Et dire que j’allais être le jouet des vents, la proie des corbeaux tournoyants et rapaces! Ah! Le sort peut maintenant se déchaîner contre moi. Je nage dans la gloire. » Rabelais était lié d’amitié avec Étienne Dolet, de quatre ans plus jeune que lui ; au cours de ses travaux, il observa un petit poisson qu’il crut reconnaître pour être le garum, sorte d’anchois qui servait chez les anciens à préparer un condiment très recherché. Après divers essais, il se flatta d’avoir recomposé la formule de l’antique saumure et, l’ayant mise en vers latins, l’envoya à Dolet avec un flacon de Garum. Il est admirable de voir les curiosités encyclopédiques des humanistes s’étendre sur la gastronomie latine et les antiquités culinaires. Bons savants qui refaisaient, la plume à la main, les soupers de Lucullus et en réalité se régalaient chichement chez le traiteur d’une andouille ou d’une demi aune de boudin. Encore leur fallait-il le plus souvent se contenter d’un hareng. François Rabelais, à Lyon, se partageait entre l’hôpital et la boutique de Sébastien Gryphe. L’érudition le disputait à la médecine. L’érudition l’emporta, du moins un moment. Il s’absenta de l’Hôtel-Dieu sans congé, et, pour cette faute fut immédiatement remplacé. Alors, pour vivre, il fit des livres qui se vendaient dans la boutique de la rue Mercière, où pendait un griffon pour enseigne. Ce griffon était l’emblème parlant de Sébastien Gryphe, imprimeur et libraire, venu de Souabe s’établir à Lyon vers 1524 et qui, quatre ans plus tard, était célèbre pour la beauté des textes grecs et latins sortis de ses presses. Rabelais publia chez Sébastien Gryphe, en 1533, les Epistolæ medicina les Ma nardi, qu’il dédia au juge Tiraqueau, et les Aphor ismes d’Hippocrate, avec une épître à l’évêque Geoffroy d’Estissac. Il n’avait pas oublié les jours de Fontenay-le-Comte et de Ligugé. Notre auteur crut devoir donner cette édition des Aphorisme s, bien qu’il y en eut déjà d’autres, parce qu’il possédait un beau manuscrit ancien de cet ouvrage, contenant des gloses abondantes. Il y puisa avec plus d’enthousiasme que de critique et ne craignit pas d’éclaircir ce qui par soi-même était déjà suffisamment clair. Si l’on en croit M. Jean Plattard, bon juge en ces questions, François avait encore beaucoup à apprendre en matière d’érudition pour prendre place parmi les grands humanistes de l’époque. Il publia en même temps, avec une épître liminaire mi-grecque mi-latine au défenseur des femmes, Aymery Bouchard, devenu conseiller du roi et maître des requêtes, deux morceaux de droit romain, le testament de Lucius Cuspidius, et un contrat de vente. Du coup, François n’avait pas eu la main heureuse. C’était deux pièces fausses, très fausses, absolument fausses. Le testament de Cuspidius avait été fabriqué au siècle précédent par Pompeius Lactus et le contrat de vente était l’oeuvre de Jovianus Pontanus qui en avait fait le prologue d’un dialogue comique intitulé Actius. Comment un si habile homme put-il commettre une telle méprise? Il aimait l’antiquité l’amour rend aveugle et l’enthousiasme nuit à la critique. Nous devons nos connaissances des anciens à ces grands hommes de la Renaissance. N’abusons pas contre eux de ce qu’ils nous ont appris. Et, puisque les contemporains de Rabelais ne semblent pas avoir trop universellement contesté l’authenticité de ces deux pièces, ne faisons pas à l’éditeur un grief trop lourd d’une erreur que son époque avait peine à reconnaître. Enfin, si le grand Tourangeau ne se méfia pas assez des compatriotes du Pogge, ne donnons pas dans le travers opposé, ne péchons pas par trop de défiance et n’attribuons pas au Pogge lui-même les oeuvres de Tacite. Les Humanistes formaient, au seizième siècle, comme un État par le monde, la république des lettres. Le mot est du temps. Et le vieil Érasme de Rotterdam était le prince de cette république spirituelle. Rabelais, qui avait naguère souhaité très ardemment une lettre de l’illustre Guillaume Budé, saisit l’occasion qui lui fut offerte en 1532, à Lyon, de correspondre avec ce grand Érasme. Un prélat, ami des lettres, comme il y en avait tant alors, Georges d’Armagnac, évêque de Rodez, avec qui il venait de faire connaissance, le chargea, au mois de novembre, de faire parvenir à Érasme un exemplaire des oeuvres de Flavius Josèphe. Rabelais accompagna cet envoi d’une lettre latine au grand homme qui achevait alors à Bâle une vie de labeur et de gloire. Pour une raison qui n’a pas encore été expliquée, que je sache, cette lettre porte en suscription le nom inconnu de Bernard de Salignac. Mais il n’est pas douteux que Désiré Érasme n’en soit le destinataire. En voici, traduits littéralement, les passages les plus dignes d’intérêt: « J’ai saisi avec empressement cette occasion, ô mon père humanissime, de te prouver, par un hommage reconnaissant, quels sont pour toi mon profond respect et ma piété filiale. Mon père, ai-je dit? Je t’appellerais ma mère, si ton indulgence m’y autorisait. Car ce que nous voyons des mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l’avoir vu, avant de savoir même ce qu’il sera, qui le protègent, l’abritent contre l’inclémence de l’air, tu l’as fait pour moi, moi dont le visage ne t’était point connu, et dont le nom obscur ne pouvait t’être favorable. Tu m’as élevé ; tu m’as prêté les chastes mamelles de ton divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à toi seul. Si je ne le publiais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri, honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité. » Cette lettre exprime, avec la grandiloquence que comportait alors le genre épistolaire, des sentiments très vrais et très sincères. Rabelais avait beaucoup pratiqué les écrits d’Érasme ; il avait surtout lu et relu les Apophtegme s et les Adages; et il lui arrivait souvent, quand il écrivait, de reproduire quelque endroit de ces deux ouvrages. Il le faisait d’autant plus volontiers qu’alors il était louable d’imiter et honorable de prouver d’abondantes lectures. En même temps qu’il accomplissait les travaux d’érudition qui le mettaient en honneur parmi les lettres, il donnait çà et là quelques heures à d’autres ouvrages méprisés des savants, mais qu’aujourd’hui nous trouvons très dignes d’intérêt. Il faisait des prédictions et des almanachs en langue vulgaire pour le commun des lecteurs, et il y mettait beaucoup plus du sien que dans ses publications savantes. Il y mettait à foison des joyeusetés et de grosses facéties, et aussi les maximes d’une haute sagesse. Ses prédictions n’étaient que moqueries et brocards à l’endroit des astrologues et des devins. Il y raillait les tireurs d’horoscopes et donnait de son incrédulité à leur endroit des raisons excellentes. « La plus grande folie du monde, disait-il, est de penser qu’il y ait des astres pour les rois, papes et gros seigneurs plutôt que pour les pauvres et souffreteux: comme si nouvelles étoiles avaient été créés depuis le temps du déluge ou de Romulus ou Pharamond à la nouvelle création des rois. » En ces petits livres populaires, il exprime constamment l’idée d’un dieu par qui l’univers est régi. Annonçant dans l’almanach pour 1533 les mutations futures des royaumes et des religions, il se hâte d’ajouter: « Ce sont secrets du conseil étroit du roi éternel, qui tout ce qui est et qui se fait modère à son franc arbitre et bon plaisir, lesquels vaut mieux taire et les adorer en silence. » Dès 1532, Rabelais avait accompli une tâche plus humble encore et qui devait pourtant le conduire à faire le plus singulier, le plus étonnant, le plus merveilleux livre du monde. Il avait rédigé, sur un thème populaire, une histoire pour amuser les ignorants et les simples, une histoire de géant, les Grandes et inestimables chroniques de Gargantua. Ce Gargantua n’était pas un personnage de l’invention de Rabelais. Sa renommée se perdait dans la nuit des temps ; sa popularité était grande surtout dans les campagnes: dans toutes les provinces de France, les paysans avaient à conter des prodiges incroyables de sa force, des miracles de son appétit. En mille endroits, on montrait d’énormes pierres, des quartiers de roc, qu’il avait apportés, une butte, une colline tombée de sa hotte. Le récit de Rabelais, intitulé: Grandes et inestimables chroniques, n’est qu’un ravaudage de facéties traditionnelles et dès longtemps populaires. Il le porta, non pas à la docte imprimerie de Gryphe, mais chez un libraire de Lyon, nommé François Juste, où il s’en vendit plus en un mois que de Bibles en neuf ans. Comment Rabelais fut-il bientôt amené à faire sur ce même Gargantua et son fils Pantagruel le plus bizarre, le plus joyeux, le plus étrange des romans, une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre et ne peut être comparée qu’au Sa tyricon de Pétrone, au Gran Ta ca ño de Francisco de Quevedo, au Don Quicho 't'e de Cervantès, au Gu 'l'iver de Swift et aux romans de Voltaire? A cette question on ne saurait répondre avec autant de précision et d’exactitude qu’on voudrait. Comme le furent longtemps les sources du Nil, les origines du Gargantua et du Pantagruel nous sont inconnues. Sur ce sujet, je ne peux mieux faire que de citer les paroles prudentes du plus savant des éditeurs de Rabelais, le regretté Marty Laveaux: « On devine plutôt qu’on ne sait que Rabelais refit pour l’éditeur lyonnais François Juste une facétie traditionnelle et dès longtemps populaire, qu’il intitula les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Garga ntua qu’ensuite, amusé par son sujet, par le succès de ce livret, il y ajouta comme une suite son Panta gr uel, qu’enfin il substitua au premier et informe essai un nouveau et définitifGarga ntua, qui est devenu le premier livre du roman, comme Pantagruel en est le second. » Telles sont les vraisemblances. Sans entrer à ce sujet dans une discussion aride et confuse, qui ne nous conduirait à rien de certain, nous allons étudier ces deux premiers livres, et, tout en nous gardant bien de décider, de notre propre autorité, si le second livre a été composé avant le premier, c’est celui-ci que nous examinerons d’abord. L’ordre des matières, quoique de médiocre importance chez notre auteur, nous en fait une obligation. Car il est certain que Pantagruel est fils de Gargantua. On ne peut douter de cette filiation. Nous allons faire connaissance avec ces deux horribles géants, qui sont, au fond, de très bonnes personnes, et vivre dans leur société qui est honnête et même exemplaire. Près d’eux, nous allons passer à chaque instant du plaisant au sévère et du bouffon au sublime. Nous allons goûter tour à tour le sel attique et le sel de cuisine. Je crois que vous trouverez de la saveur à l’un et à l’autre ; mais ce dont je puis vous répondre, c’est que, dans le commerce des géants et de leurs familiers, vous n’entendrez rien (j’y veillerai) qui puisse offenser les plus chastes, les plus craintives, les plus délicates oreilles. Je serai prudent, je serai- Je m’arrête. Vous finiriez par trouver, mesdames, que j’en promets trop. LIVRE PREMIER Pour la généalogie de Gargantua, l’auteur nous renvoie à la grande chronique pantagruéline. A propos de cette naissance, il fait une remarque sur la grandeur et la décadence des maisons royales: « Je pense, dit-il, que plusieurs sont aujourd’hui empereurs, rois, ducs, princes et papes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de coterets. Comme, au retour, plusieurs sont gueux, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus du sang et ligne de grands rois et empereurs- Quant à moi, ajoute-t-il, je crois que je suis descendu de quelque riche roi ou prince au temps jadis. Car oncques ne vîtes homme qui eût plus grande affection d’être roi et riche que moi ; afin de faire grande chère, pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes amis et tous gens de bien et de savoir. » On trouvera peut-être que dès cet endroit l’esprit de Rabelais se révèle, que ce grand railleur ne respecte ni prince, ni roi, ni pape, qu’il voit plus avant que la Renaissance et la Réforme, jusque dans les temps modernes. Oh! que l’on aurait tort, et comme on se tromperait! Que Rabelais ait pensé de la sorte, il s’en faut du tout au tout. Le propos qu’il tient là est tout vulgaire et tout populaire, et tout commun (sans en être pire pour cela). Notre auteur ne fait que dire ici très plaisamment ce qu’avaient dit avant lui tous les bons prêcheurs, moines comme lui. C’est propos évangélique. Rien n’est plus éloigné de la pensée de Rabelais que de vouloir rabaisser l’autorité royale. Le roi François n’eut pas de sujet plus obéissant et plus respectueux que Frère François. Je le dis afin que nous nous gardions de prendre un lieu commun pour une nouveauté, et aussi pour que nous nous avisions que les lieux communs sont parfois très hardis. Reprenons notre livre. Le père de Gargantua s’appelle Grandgousier ; sa mère Gargamelle ; elle était fille du roi des Parpaillots. Grandgousier, nous dit-on, était bon raillard en son temps, aimait à boire net et à manger salé, ayant toujours une bonne provision de jambons de Bayonne et de Mayence et force langues fumées. Un jour de fête où l’on avait mangé trois cent soixante sept mille quatorze boeufs et dansé sur l’herbe, Gargantua sortit de l’oreille de sa mère. On lui assigna dix-sept mille neuf cent treize vaches pour l’allaiter, mais il buvait plus volontiers vin que lait. Lorsqu’il fut grand, le père le fit habiller de ses couleurs blanc et bleu ; neuf cents aunes de toile pour sa chemise, huit cent treize aunes de satin blanc pour le pourpoint, et quinze cent neuf et demi peaux de chien pour les aiguillettes « et c’est alors qu’on commença à attacher les chausses au pourpoint et non le pourpoint aux chausses, ce qui est contre nature, comme l’a démontré Ockam sur les E xponibles de maître Hautechaussade » . Ockam était un théologien assez réformateur de son temps, et peu porté pour le pape ; mais il pratiquait la scolastique ; c’est assez pour que Rabelais se moque de lui. La scolastique était sa bête noire. Quand il fut temps de donner un précepteur à Gargantua, son père choisit un grand docteur en théologie, maître Thubal Holopherne, qui apprit l’A.B.C. à l’enfant si bien que celui-ci le disait par coeur au rebours, et qui l’instruisit dans la vieille scolastique. Ce grand docteur étant venu à mourir, un vieux tousseux, nommé maître Jobelin Bridé, lui succéda, qui, employant les mêmes méthodes, réduisait l’enseignement à des exercices de mémoire. L’enfant étudiait avec zèle ; il apprenait bien, mais plus il étudiait, plus il devenait niais, rêveur et assotté. Son père s’en plaignit à son ami le vice-roi de Papeligosse qui lui répondit tout franc: -il vaudrait mieux ne rien apprendre qu’apprendre tels livres sous tels précepteurs. Car leur savoir n’est que bêterie et leur sapience n’est que moufles (c’est-à-dire bouffissures) abâtardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse. Au soir, en soupant, ce vice-roi fit venir un de ses pages nommé Eudémon, bien coiffé, bien mis, bien épousseté, d’honnête maintien et plus semblable à un petit ange qu’à un homme, puis il dit à Grandgousier: -Voyez-vous ce jeune enfant? Il n’a encore seize ans. Voyons, si bon vous semble, quelle différence il y a entre le savoir de vos rêveurs matéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant (c’est le Moyen Age et la Renaissance en présence, ou, pour parler plus exactement, la scolastique et les humanités). L’essai plut à Grandgousier. Eudémon, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assurés et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile commença son compliment et, quand il l’eut bien et dûment félicité, il se mit tout à son service. Le tout fut proféré avec gestes appropriés, prononciation distincte, voix éloquente, langage latin très orné. Après quoi Gargantua, pour toute réponse, se prit à pleurer comme une vache et se cacha le visage de son bonnet. Il ne fut possible de tirer de lui une seule parole. A cette scène du vieux roman correspond une scène historique qui eut lieu en France, sous Louis XIV. Les deux scènes gagneront à être rapprochées. Je vous rappellerai donc que le jeune duc de Berry, qui avait été princièrement éduqué par quelque Thubal Holopherne et quelque Jobelin Bridé du XVIIe siècle, tint un jour devant le Parlement une contenance qui rappelle celle du jeune Gargantua salué par Eudémon. Voici comment Saint-Simon raconte cette séance, où le prince renonça à la couronne d’Espagne: « Le premier président fit son compliment à monsieur le duc de Berry. Lorsqu’il eut achevé ce fut à ce prince à répondre. Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président et dit: Monsieur- Après un moment de pause, il répéta: Monsieur- Il regarda la compagnie, et puis dit encore: Monsieur- Il se tourna à monsieur le duc d’Orléans, plus rouges tous deux que le feu, puis au premier président, et finalement demeura court, sans qu’autre chose que « monsieur » lui pût sortir de la bouche- Enfin, le premier président, voyant qu’il n’y avait plus de ressource, finit cette cruelle scène, ôtant son bonnet à monsieur le duc de Berry, et s’inclinant fort bas comme si la réponse était finie, et tout de suite dit aux gens du roi de parler. » » En rentrant à Versailles, la princesse de Montauban alla au-devant de lui et sans savoir un mot de ce qui s’était passé, elle se mit à crier dès qu’elle aperçut le duc, qu’elle était charmée de la grâce et de l’éloquence avec laquelle il avait parlé au Parlement. Il rougit de dépit sans dire une parole, et, à la fin, n’y tenant plus, il emmena monsieur de Saint-Simon chez lui, puis se mit à pleurer, à crier, à se plaindre du roi et de son précepteur: » -Ils n’ont songé qu’à m’abêtir, s’écria-t-il en pleurant de rage, et à étouffer ce que je pouvais être ; on ne m’a rien appris qu’à jouer et à chasser et ils ont réussi à faire de moi un sot et une bête, incapable de tout, et qui ne sera jamais propre à rien- » Les deux scènes se ressemblent. Mais il faut convenir à la louange de Rabelais que celle de Gargantua et d’Eudémon est tout aussi vraie et vivante que l’autre. Grandgousier, furieux de voir son fils si mal éduqué, voulait tuer maître Jobelin. Puis, sa colère étant tombée, car il était bon homme, il ordonna qu’on payât ses gages au vieux tousseux, qu’on le fît chopiner théologalement et qu’on l’envoyât à tous les diables. Maître Jobelin parti, Grandgousier, sur le conseil du vice-roi, confia l’éducation de Gargantua à un jeune savant nommé Ponocrates, qui était le précepteur de ce gentil Eudémon. On ne pouvait faire un meilleur choix. Et il fut convenu que les deux jeunes princes se rendraient avec Ponocrates à Paris pour profiter des avantages que trouvent dans cette ville ceux qui veulent étudier. Pendant le voyage, Gargantua redevint le géant très horrifique de la légende. Il monta une jument de Numidie qui avait une queue si longue, qu’en quelques coups elle abattait une forêt. La Beauce était alors couverte de bois. La jument de Gargantua s’y émoucha, et la Beauce devint aussitôt la plaine nue que nous connaissons. Gargantua, selon notre auteur, visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique. Gargantua s’assit sur les tours de Notre-Dame. Là, considérant les grosses cloches, il les fit sonner bien harmonieusement. Ce que faisant, il lui vint en pensée qu’elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument. Et il les emporta dans son logis. Les Parisiens, émus de la perte de leurs cloches, s’assemblèrent au pied de la tour de Nesle et, après avoir délibéré en grand tumulte, décidèrent d’envoyer le plus ancien et le plus vénéré maître de la Faculté, Janotus de Bragmardo, pour les réclamer. Maître Janotus se rendit, précédé de trois bedeaux au logis de Gargantua. Ponocrates, en les voyant, crut d’abord que c’étaient des masques ; mais, apprenant qui ils étaient et ce qu’ils venaient faire, il en avertit Gargantua, qui les fit conduire à l’office où ils burent théologalement. Cependant le fils de Grandgousier rendit les cloches à l’insu de maître Janotus, qui fit une belle harangue pour les demander: « Ce ne serait que bon, dit-il, que vous nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoin- Si vous nous les rendez à ma requête, j’y gagnerai dix pans de saucisses et une bonne paire de chausses, qui me feront grand bien à mes jambes, où elles ne tiendront pas leur promesse- Ha! Ha! n’a pas paire de chausses qui veut. Je le sais bien quant est de moi. » A ce premier argument, il en ajoute d’autres d’un ordre plus général ; « Une ville sans cloches est comme un aveugle sans bâton, un âne sans croupière et une vache sans cymbales- etc. » Cette harangue fit beaucoup rire les assistants et maître Janotus les voyant rire se mit à rire plus fort qu’eux. Ainsi les simples sont heureux: tout leur est contentement, Gargantua fit donner à ce bel orateur du bois de chauffage, du vin, un lit de plume, une écuelle, et sept aunes de drap noir pour en faire des chausses. Sur quoi maître Janotus alla réclamer à la Faculté le salaire qu’on lui avait promis. Mais on ne lui donna rien pour cette raison qu’il avait déjà reçu. Ponocrates qui était un excellent éducateur commença par faire oublier à son élève tout ce que les vieux sorbonnistes Thubal Holopherne et Jobelin Bridé lui avaient appris. Il lui donna pour cela de l’ellébore. Puis il le mit en un train d’études tel que pas une heure du jour n’était perdue. Gargantua s’éveillait à quatre heures du matin. Pendant qu’on le frictionnait, un jeune page lui lisait un passage de l’Ecriture Sainte. Tandis qu’il vaquait à sa toilette, son précepteur expliquait les points obscurs et difficiles des précédentes lectures. Ensuite, ils allaient examiner l’état du ciel, la position du soleil et de la lune. Gargantua se laissait habiller, peigner, accoutrer, parfumer en récapitulant les leçons de la veille, non sans en déduire des conséquences pratiques. Il se trouvait ainsi tout habillé et entendait des lectures pendant trois heures. Après quoi, nos élèves allaient jouer à la paume, à la balle, laissant la partie quand il leur plaisait, ou lorsqu’ils commençaient à transpirer abondamment. Bien essuyés, ils récitaient quelques endroits de la leçon du jour en attendant le dîner. Au commencement du repas, ils entendaient lire quelque roman de chevalerie. Parfois, la lecture se prolongeait après que le vin eût été servi ; parfois les convives devisaient joyeusement entre eux ; cette joie même était profitable, car ils devisaient des propriétés et vertus de tout ce qui leur était servi à table, du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et à ce sujet ils apportaient les témoignages des anciens, Pline, Élien, Aristote, Athénée et ce Dioscorides, que don Quichotte lira plus tard avec les commentaires du docteur Laguna. L’entretien roulait ensuite sur la leçon du matin, et tous rendaient grâce à Dieu. Au sortir de table, on apportait des cartes, non pour jouer, mais pour y découvrir des amusements mathématiques ; on dessinait des figures géométriques et astronomiques ; on chantait à quatre et cinq parties, on jouait du luth, de l’épinette, de la harpe, de la flûte, de la viole et du trombone. Cette récréation durait une heure. Elle était suivie d’une étude de trois heures: lecture, écriture. On devait s’exercer à bien tracer les lettres à l’antique, c’est-à-dire les caractères italiques mis en honneur par le grand imprimeur helléniste de Venise, Alde Manuce ; le gothique était laissé aux sorbonagres et aux scolastiques. Ce fait, les jeunes princes sortaient de leur hôtel. Un jeune gentilhomme tourangeau nommé Gymnaste, donnait à Eudémon et à Gargantua des leçons d’équitation. Gargantua monte un cheval barbe, un genêt, un roussin, et non plus son horrifique jument qui, en s’émouchant, abattit les forêts de Beauce ; Gargantua n’est donc plus un géant? Naguère il s’asseyait sur les tours de Notre-Dame ; maintenant il s’assied sur le banc des écoliers et à la table des chrétiens. N’en soyez pas surpris. Le sage ne doit s’étonner de rien. Gargantua change de taille à tout moment. Rabelais n’est pas embarrassé de lui donner une stature convenable en toute rencontre: géant quand il est le héros populaire des vieux contes, prince de proportions honnêtes et de bonne mine quand il est mêlé à la vie et introduit par le plus profond des comiques dans la comédie humaine. Après l’équitation, le fils de Grandgousier se livrait ensuite à tous les exercices propres à former un homme de guerre. Il chassait, nageait, criait comme tous les diables pour s’exercer le thorax et les poumons, maniait les haltères, herborisait. Le souper qu’on attendait en récapitulant les études de la journée était copieux et s’accompagnait de propos savants et utiles. Après les grâces, on faisait de la musique ; on jouait aux gobelets et, à l’occasion, on allait faire visite à quelque savant ou à quelque voyageur. On observait dans le ciel des nuits la position des astres. On récapitulait brièvement tout ce qu’on avait lu, vu, su, fait et entendu au cours de la journée et, après avoir prié Dieu et s’être recommandé à sa clémence, on se mettait au lit. Quand l’air était pluvieux, on s’exerçait à couvert ; on s’amusait à botteler du foin, à fendre et à scier du bois, à battre le blé dans la grange, et, au lieu d’herboriser, on visitait les gens de métiers, droguistes, apothicaires, et même les bateleurs et vendeurs de thériaque, car Rabelais pensait qu’il y avait quelque chose à apprendre même des charlatans et des faiseurs de tours. Voilà des journées bien pleines et bien variées, beaucoup de travail, sans trop de fatigue. On ne peut concevoir un plus sage, un meilleur système d’éducation. Un homme d’État français, François Guizot, qui, sans doute, était bien austère et réformé pour beaucoup goûter et surtout avouer sans réserve un esprit démesurément joyeux, mais qui, dans sa jeunesse, avait appliqué sa grande intelligence aux questions de pédagogie, François Guizot sut reconnaître le mérite de notre auteur comme éducateur et précepteur. En 1812, il écrivait dans une revue d’éducation ces lignes qui ont été réimprimées depuis dans ses oeuvres: « Rabelais a reconnu et signalé les vices des systèmes et des pratiques d’éducation de son temps ; il a entrevu, au début du seizième siècle, presque tout ce qu’il y a de sensé et d’utile dans les ouvrages des philosophes modernes, entre autres de Locke et de Rousseau. » M. Jean Fleury, dans son ouvrage sur Rabelais, rapproche très ingénieusement de maître Jobelin et de Ponocrates, deux grands prélats du dix-septième siècle, précepteurs de cour. Le parallèle, irrévérencieux pour l’un de ces prélats, flatteur pour l’autre, est, à l’égard de tous deux, assez inattendu. Je vais vous le lire, parce qu’il est curieux, et plus juste au fond qu’il ne semble d’abord, en tenant compte des restrictions et des atténuations apportées par l’auteur. Voici ce piquant morceau de pédagogie critique: « La famille de Louis XIV nous offre aussi, toute proportion gardée, un prince élevé à la façon de Gargantua d’après la méthode traditionnelle, et un prince élevé comme Eudémon, d’après une méthode plus rationnelle. Le dauphin, élevé par Bossuet, resta d’une déplorable médiocrité ; le duc de Bourgogne, élevé par Fénelon, devint un homme remarquable. Cela tenait aux dispositions des élèves, sans doute, mais cela tenait encore plus au mode d’enseignement. Bossuet appliqua le système de Jobelin ; beaucoup apprendre par coeur. Fénelon se rapprocha du système de Ponocrates ; il mit son élève en rapport direct avec les choses, et, pour l’élever à sa hauteur, il commença par se faire jeune et ignorant comme lui. Les deux systèmes sont écrits dans les ouvrages composés par les deux évêques pour leurs élèves. Bossuet présente la science dans toute son aridité et son austérité. Voyez plutôt l'Histoir e univer se 'l'e, la P olitique tir ée de l’ Écritur e Sa inte, la Conna issa nce de Dieu et de soi-même. Y a-t- il là un seul mot qui suppose un auditeur jeune et ignorant? L’illustre écrivain descend-il quelque peu de ses hauteurs pour se mettre à la portée de son élève? Jamais. Il s’impose, il faut qu’on le croie ; il faut qu’on apprenne sans comprendre un moment, sauf à comprendre plus tard. Son élève l’a cru sur parole, il ne s’est pas donné la peine de comprendre ce qu’on ne daignait pas lui expliquer ; son intelligence est restée dans les langes et ne s’est jamais développée. » Fénelon, au contraire, commence par se mettre à la taille de son élève ; il lui compose des fables pour l’amuser en l’instruisant, des fables nées pour la plupart d’une circonstance de la vie du jeune prince. Pour lui apprendre l’histoire, il ne commence pas par lui mettre entre les mains un livre aride et systématique ; il cause avec lui sur les grands hommes et quelquefois, dans ses Dia logues des mor ts, par exemple, il le fait assister aux conversations qu’ils ont entre eux. L’esprit de l’enfant s’épanouit sous cette influence bienfaisante ; dans cette atmosphère de patience et d’amour, le jeune prince grandit par l’intelligence ; il se transforme moralement, et, s’il lui eût été donné de régner, il fût devenu un souverain remarquable, moins brillant peut-être, mais plus sensé que Louis XIV. Le dauphin, sur le trône, eût été inférieur à Louis XV. » Bossuet a mieux réussi que maître Jobelin. Fénelon n’a pas aussi bien réussi que Ponocrates, mais enfin les deux systèmes se sont trouvés en présence. Ils ont été pratiqués par des hommes également éminents et ils ont produit en petit les résultats annoncés par l’auteur de Gargantua. » (Fleury, I, pp, 188 et suivantes.) Encore aujourd’hui, les éducateurs de notre jeunesse auraient beaucoup à apprendre du vieux bouffon. Pendant que Gargantua étudiait à Paris sous de si bonnes disciplines, éclatait à Chinon l’affaire des fouaces. Voici ce qui s’était passé: en la saison des vendanges, au commencement de l’automne, les bergers de la contrée étant à garder les vignes, quelques habitants du bourg de Lerné vinrent à passer sur le chemin, conduisant à la ville dix ou douze charges de ces galettes très chères aux Tourangeaux et aux Poitevins, qui les nomment des fouaces. Les bergers demandèrent poliment à ces gens de leur céder de ces fouaces au prix du marché. A cette demande, les fouaciers ne répondirent que par des injures, donnant aux bergers plusieurs épithètes diffamatoires, et les appelant rustres, brèche- dents, et malotrus. Un des bergers, nommé Forgier, leur reprocha leurs façons. -Viens ça, lui répondit le fouacier Marquet ; je te donnerai de ma fouace. Forgier alors tendit une pièce d’argent, pensant recevoir des fouaces. Mais Marquet lui donna, au lieu de fouaces, de son fouet dans les jambes. Le berger cria au meurtre et lança son bâton par tête à Marquet qui tomba sous sa jument. Les métayers de Grandgousier, qui, près de là, gaulaient des noix, accoururent aux cris et frappèrent sur les fouaciers comme sur du seigle vert. Ceux-ci ayant pris la fuite, métayers et métayères, bergers et bergères les poursuivirent, les arrêtèrent et leur prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, qu’ils payèrent d’ailleurs au prix accoutumé. Puis ils mangèrent leurs fouaces, sans remords, et, bien régalés, dansèrent au son de la cornemuse. Les fouaciers retournèrent incontinent à Lerné et portèrent plainte à leur roi Picrochole contre les bergers et les métayers de Grandgousier. Pour venger leur offense, Picrochole, aussitôt, assembla son armée et envahit les terres de Grandgousier. Ainsi s’alluma une guerre effroyable. Les soldats gâtaient et dissipaient tout sur leur passage ; ils n’épargnaient ni pauvre, ni riche, ni lieu profane, ni lieu sacré. C’est ainsi qu’ils vinrent piller l’abbaye de Seuillé ou Seuilly, celle-là même où François Rabelais avait été envoyé vers l’âge de neuf ou dix ans pour y devenir oiseau, c’est-à-dire moine. Les bons moines, ne sachant à quel saint se vouer, décidèrent de faire une belle procession pour détourner la fureur des ennemis. Le moyen était louable, mais il n’était point sûr, car qui peut prévoir les desseins de l’Éternel? Qui peut se flatter de les changer? Or, il y avait dans l’abbaye un jeune moine adroit et frisque nommé Jean des Entommeures. Entendant le bruit que menaient les soldats dans les vignes, Frère Jean des Entommeures va voir ce qu’ils font et, avisant qu’ils vendangent le clos, court au choeur de l’église où les moines chantaient pour apaiser le Seigneur. -C’est bien chanté, vertu Dieu! s’écrie-t-il. Que ne chantez-vous: Adieu panier s! Vendanges sont fa ites? A ces mots, le prieur, élève une voix indignée. -Que fait cet ivrogne ici? Qu’on le mène en prison! Troubler ainsi le service divin!- -Mais le service du vin, répliqua Frère Jean, faisons qu’il ne soit point troublé ; car vous-même, monsieur le prieur, aimez boire du meilleur. Ainsi fait tout homme de bien. Ce disant, il met bas son grand habit, se saisit du bâton de la croix qui était de coeur de cormier, et donne brusquement sur les ennemis qu’il déconfit tous, jusqu’au nombre de treize mille six cent vingt-deux sans les femmes et les petits enfants. Averti de l’invasion et du ravage de ses terres, Grandgousier fut rempli de surprise et de douleur. C’était un bon roi. -Hélas! Hélas! s’écria-t-il, qu’est ceci? Picrochole, mon ami ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient assaillir! Qui le meut? Qui le poinct? Qui l’a conduit? Mon Dieu, mon sauveur, aide-moi, inspire-moi, conseille-moi. Je proteste, je jure devant toi, que jamais je ne lui fis déplaisir, ni dommage à ses gens. Bien au contraire je l’ai secouru d’hommes, d’argent, de faveur et de conseil. Qu’il m’ait à ce point outragé, ce ne peut être que par l’esprit malin- Ah! mes bonnes gens, mes amis et mes féaux serviteurs, faudra-t-il que je vous donne la peine de m’aider? Il faut, je le vois bien, que je charge du harnais mes pauvres épaules lasses et faibles, et qu’en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut ainsi. Car de leur labeur je suis entretenu, de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfants et ma famille. Néanmoins, je ne ferai la guerre qu’après avoir essayé tous les moyens de paix. Sages paroles! Heureux les peuples, si les princes pensaient toujours ainsi! Le bon roi envoie à Picrochole son maître des requêtes, Ulrich Gallet, pour s’enquérir des causes de la guerre et il écrit à son fils Gargantua pour le rappeler dans la patrie menacée. Ulrich Gallet fait à Picrochole une belle harangue cicéronienne. Le roi de Lerné y répond outrageusement par ce peu de mots: « On vous en broiera des fouaces! » A ces menaces d’un prince colérique, le saint roi Grandgousier ne répond que par de nouvelles offres de paix. Tel Idoménée au livre IX du Télémaque : « Idoménée est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d’être vaincu, mais il craint d’être injuste ; » Picrochole refuse de recevoir les envoyés de Grandgousier. -Ces rustres ont belle peur, lui dit le capitaine Touquedillon qui commandait ses armées, Grandgousier tremble dans ses chausses. Les conseillers de Picrochole lui promettent la conquête de l’univers. L’imprudent monarque les en croit avec facilité. Il faut citer cette scène presque tout entière. -Sire, aujourd’hui nous vous rendons le plus heureux, le plus chevalereux prince qui oncques fut depuis la mort d’Alexandre de Macédoine. -Couvrez-vous, dit Picrochole. -Grand merci, sire, nous sommes à notre devoir- Le moyen est tel: vous laisserez ici quelque capitaine en garnison, avec une petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que par les remparts faits à votre invention. Vous répartirez votre armée en deux parties, comme vous le concevez parfaitement. Une partie ira se ruer sur ce Grandgousier et ses gens, qui seront, de prime abord, facilement déconfits. Là, vous ramasserez de l’argent à tas. Car le vilain a du comptant. Vilain, disons-nous, parce qu’un noble prince n’a jamais un sou. Thésauriser est le fait d’un vilain. L’autre partie tirera vers Aunis, Saintonge, Angoumois et Gascogne, Périgord, Médoc et les Landes, prendra sans résistance villes, châteaux et forteresses. A Bayonne, à Saint-Jean-de-Luz, à Fontarabie, vous saisirez tous les navires et, côtoyant la Galice et le Portugal, vous pillerez toute la côte jusqu’à Lisbonne, où vous ferez réquisition de tout le matériel nécessaire à un conquérant. Par la corbleu! L’Espagne se rendra, car ce ne sont que fainéants. Vous franchirez le détroit de Sibylle, et là, vous érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles d’Hercule en perpétuelle mémoire de votre nom. Et ce détroit sera nommé la mer Picrocholine. Passée la mer Picrocholine voici Barberousse qui se rend votre esclave. -Je le prendrai à merci, dit Picrochole. -Voire! font les conseillers, pourvu qu’il se fasse baptiser. Et ils poursuivent: -Vous assaillerez hardiment toute la Barbarie ; vous retiendrez en votre main Majorque, Minorque, la Sardaigne et la Corse. Côtoyant à gauche, vous dominerez toute la Gaule Narbonnaise, la Provence, Gênes, Florence, Lucques, et vous direz bonjour à Rome. Le pauvre monsieur du Pape se meurt déjà de peur. -Par ma foi, dit Picrochole, je ne lui baiserai pas la pantoufle. -L’Italie prise, voici Naples, la Calabre, les Pouilles et la Sicile tout à sac, et Malte avec. Je voudrais bien voir que les plaisants chevaliers de Rhodes vous résistassent. -J’irais volontiers à Lorette, dit Picrochole. -Point! point! répondirent-ils. Ce sera au retour. De là, nous prendrons Candie, Chypre, Rhodes et les îles Cyclades et nous tomberons sur la Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu garde Jérusalem, car le Soudan ne vous est pas comparable en puissance. -Je ferai donc rebâtir le temple de Salomon, dit Picrochole. -Non! dirent-ils encore, attendez un peu. Ne soyez pas si prompt dans vos entreprises. Il vous convient premièrement d’avoir l’Asie Mineure, la Carie, la Lycie, la Pamphilie, la Cilicie, la Lydie, la Phrygie, la Mysie jusqu’à l’Euphrate. -Verrons-nous, demanda Picrochole, Babylone et le mont Sinaï? -Non, pour cette heure, répondirent-ils. N’est-ce pas assez d’avoir transfrété la mer Hircanienne, chevauché les deux Arménies et les trois Arabies? -Par ma foi, dit-il, c’est à perdre la tête! Ha! pauvres gens que nous sommes ! -Quoi donc? demandèrent-ils. -Que boirons-nous par ces déserts? -Sire, nous avons déjà mis ordre à tout. Dans la mer Syrienne, vous avez neuf mille quatorze grands navires chargés des meilleurs vins du monde. Ils arrivent à Jaffa. Là sont réunis deux cent vingt mille chameaux et seize cents éléphants, que vous avez pris à une chasse, lorsque vous entrâtes en Lybie. Vous vous emparâtes en outre de toute la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils point du vin en suffisance? -Voire! dit Picrochole, mais nous ne bûmes point frais: -Par la vertu non pas d’un petit poisson, répliquèrent-ils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l’empire de l’univers ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué que vous soyez venus, vous et vos gens, saufs, et entiers jusqu’au fleuve du Tigre. -Mais, demanda Picrochole, que fait pendant ce temps la partie de notre armée qui déconfit ce vilain humeux de Grandgousier? -Ils ne chôment pas, répondirent-ils, les rencontrerons tout à l’heure. Ils vous ont pris la Bretagne, la Normandie, les Flandres, le Hainaut, le Brabant, l’Artois, la Hollande, la Zélande ; ils ont passé le Rhin par-dessus le ventre des Suisses et des Lansquenets et une partie d’entre eux ont dompté le Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, la Savoie jusqu’à Lyon. Là, ils ont rencontré vos légions revenant des conquêtes navales de la mer Méditerranée. Ils se sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac la Souabe, le Wurtemberg, la Bavière, l’Autriche, la Moravie et la Styrie. Puis ils ont donné fièrement ensemble sur Lubeck, la Norvège, la Suède et le Groenland jusqu’à la mer Glaciale. Cela fait, ils conquirent les Iles Orchades et subjuguèrent l’Écosse, l’Angleterre et l’Irlande. De là, naviguant par la mer fabuleuse et par les Sarmates, ils ont vaincu et dompté Prusse, Pologne, Lithuanie, Russie, Valachie, Transylvanie, Hongrie, Bulgarie, Turquie et sont à Constantinople. -Allons nous joindre à eux au plus tôt, dit Picrochole, car je veux être aussi empereur de Trébizonde. -Ne tuerons-nous pas tous ces chiens de Turcs et de Mahométans? demandèrent- ils. Vous donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnêtement. -La raison le veut, dit-il, c’est équité. Je vous donne la Garmaigne, la Syrie et toute la Palestine. -Ah! sire! dirent-ils, c’est bien à vous. Grand merci! Dieu vous fasse toujours prospérer. A ce conseil était présent un vieux gentilhomme, éprouvé en divers hasards et vrai routier de guerre, nommé Echephron, qui, entendant ces propos, dit: -J’ai grand’peur que toute cette entreprise ne soit semblable à la farce du pot au lait, dont un cordonnier se faisait riche par rêverie. Puis, le pot cassé, il n’eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes? Quelle sera la fin de tant de travaux et de traverses? -Ce sera, dit Picrochole, que, au retour, nous nous reposerons à notre aise. -Mais, répliqua Echephron, si, d’aventure, vous n’en revenez jamais?- Car le voyage est long et périlleux. Ne vaut-il pas mieux que, dès maintenant, nous nous reposions? Ce dialogue merveilleux, d’un comique à la fois énorme et fin, cette scène qui coule abondante et rapide est une des plus belles expansions du génie si riche de Rabelais. Pourtant l’idée, la structure de la scène ne lui appartient pas. Il l’a prise dans l’entretien de Pyrrhus et de Cinéas rapporté par Plutarque dans la vie du tyran d’Épire. Il faut lire cet original pour mieux admirer la richesse de la copie, mieux sentir, si je puis dire, l’originalité de l’imitation. Permettez-moi de vous lire ce morceau, excellent en lui-même, du bon Plutarque. Nous le prendrons, si vous voulez dans la traduction de Jacques Amyot, parce qu’elle est très agréable et, pour vous donner l’occasion de comparer le style de Rabelais avec celui d’un écrivain qui lui est de peu d’années postérieur et contribua, comme lui, à l’achèvement de la langue française. Voici donc le passage de Plutarque ; ne vous en effrayez pas, il est court ; et je vous signale tout d’abord cette brièveté comme un élément de comparaison. « Cinéas, que Pyrrhus employait en ses principales affaires, voyant que ce prince était fort affectionné à la guerre d’Italie, le trouvant un jour de loisir, le mit en tels propos: -L’on dit, sire, que les Romains sont fort bons hommes de guerre, et qu’ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si donc les Dieux nous font la grâce d’en venir au-dessus, à quoi nous servira cette victoire? Pyrrhus lui répondit: -Tu me demandes une chose qui est de soi-même tout évidente. Car, quand nous aurons dompté les Romains, il n’y aura plus en tout le pays cité grecque ni barbare qui nous puisse résister, mais conquerrons incontinent sans difficulté tout le reste de l’Italie, la grandeur, bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-même. Cinéas, faisant un peu de pause, lui répliqua: -Et quand nous aurons pris l’Italie, que ferons-nous, puis après? Pyrrhus, ne s’apercevant pas encore où il voulait venir, lui dit: -La Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très facile à prendre, pour ce que toutes les villes y sont en dissension les unes contre les autres, n’ayant point de chef qui leur commande depuis qu’Agathocle est décédé, et n’y a que des orateurs qui prêchent le peuple, lesquels seront fort faciles à gagner. -Il y a grande apparence en ce que tu dis, répondit Cinéas, mais quand nous aurons gagné la Sicile, sera-ce la fin de notre guerre? -Dieu-nous fasse la grâce, répondit Pyrrhus, que nous puissions atteindre à cette victoire, et venir à bout de cette entreprise, ce nous sera une entrée pour parvenir à bien plus grandes choses. Car qui se tiendrait de passer puis après en Afrique et à Carthage, qui seront conséquemment en si belle prise, vu qu’Agathocle, s’en étant secrètement fui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux, fut bien près de la prendre ; et, quand nous aurons conquis et gagné tout cela, il est bien certain qu’il n’y aura plus pas un des ennemis, qui nous fâchent et qui nous harcèlent maintenant, qui ose lever la tête contre nous. -Non certes, répondit Cinéas ; car il est tout manifeste qu’avec si grosse puissance, nous pourrons facilement recouvrer le royaume de la Macédoine, et commander sans contradiction, à toute la Grèce ; mais quand nous aurons tout en notre puissance, que ferons-nous à la fin? Pyrrhus alors, se prenant à rire: -Nous nous reposerons, dit-il, à notre aise, mon ami, et ne ferons plus autre chose que faire festins tous les jours et nous entretenir de plaisants devis les uns avec les autres, le plus joyeusement, et en la meilleure chère qui nous sera possible. Cinéas adonc l’ayant amené à ce point lui dit: -Et qui nous empêche, sire, de nous reposer dès maintenant, et de faire bonne chère ensemble, puisque nous avons tout présentement, sans plus nous travailler, ce que nous voulons aller chercher, avec tant d’effusion de sang humain, et tant de dangers? Encore ne savons-nous si nous y parviendrons jamais, après que nous aurons souffert et fait souffrir à d’autres des maux et travaux infinis. » (Plutarque, Vie de Pyrrhus, trad. Amyot.) Voilà l’élégant et clair filet que Rabelais noya de sa veine impétueuse. Boileau a tiré à son tour, du même endroit de Plutarque, les meilleurs vers de son Épître au Roi. Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage, Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage? Disait au roi Pyrrhus un sage confident, Conseiller très sensé d’un roi très imprudent. -Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où l’on m’appelle. -Quoi faire? -L’assiéger. -L’entreprise est fort belle -Et digne seulement d’Alexandre ou de vous ; Mais, Rome prise enfin, Seigneur, où courons-nous? -Du reste des Latins la conquête est facile -Sans doute, on les peut vaincre: est-ce tout? -La Sicile De là nous tend les bras ; et bientôt, sans effort, Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port. -Bornez-vous la vos pas? -Dès que nous l’aurons prise, Il ne faut qu’un bon vent et Carthage est conquise. Les chemins sont ouverts: qui peut nous arrêter ? -Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter: Nous allons traverser les sables de Lybie, Asservir eu passant l’Egypte, l’Arabie, Courir delà le Gange en de nouveaux pays, Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs, Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire? -Alors, cher Cinéas, victorieux, contents, Nous pourrons rire à l’aise et prendre du bon temps. -Eh! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire, Du matin jusqu’au soir, qui vous défend de rire? Ces vers sont solides et bien frappés. Mais combien la prose de Rabelais l’emporte pour l’abondance, la couleur, le mouvement et la vie! Enfin, comme elle a plus de poésie! Mais pour suivons le récit de la grande guerre picrocholine. Le jeune Gargantua, qui a retrouvé à propos sa gigantesque stature et sa jument de Numidie, défait Picrochole dans une grande bataille où le capitaine Tripet rend plus de quatre potées de soupes et l’âme parmi les soupes. C’est notre auteur qui le dit. Ces façons de parler pouvaient être pardonnées à un bouffon. Un philosophe qui se fût exprimé avec cette liberté sur l’âme immortelle eût été grillé comme une andouille, Rabelais avait grand avantage à passer pour fou. Et il ne l’ignorait pas. Mais poursuivons. Gargantua, en se peignant les cheveux après la bataille, fait tomber de sa tête les boulets de canon que l’ennemi y avait envoyés, et, dans un de ses repas, il avale six pèlerins avec sa salade. Le bon roi Grandgousier s’honora dans cette guerre plus encore par son humanité que par ses victoires. Picrochole désespéré s’enfuit vers l’île Bouchart. Seul et démonté, il voulut prendre un âne dans un moulin. Mais les meuniers l’en empêchèrent bien. Ils le battirent comme plâtre et, l’ayant détroussé, lui jetèrent une méchante souquenille. Ainsi s’en alla le pauvre colérique et, passant l’eau près de Langeais, il conta ses mauvaises fortunes à une vieille bohémienne, qui lui prédit que son royaume lui serait rendu à la venue des coquecigrues. « Depuis, dit notre auteur, ne sait-on ce qu’il est devenu. Toutefois, l’on m’a dit qu’il est présentement pauvre gagne-denier à Lyon, colère comme devant. Et toujours s’enquiert à tous les étrangers de la venue des coquecigrues, espérant, selon la prophétie de la vieille, être, à leur venue, réintégré en son royaume. » Ainsi se termina la guerre picrocholine. Cette querelle de rois, cette lutte formidable qui met aux prises des géants fabuleux, des capitaines illustres, un moine d’une vaillance inouïe et qui vaut à lui seul une armée, admirez qu’elle se déroule tout entière dans un coin fleuri du Chinonais, dans le petit coin où Rabelais vit s’écouler son enfance. Si le champ de bataille est le berceau de l’auteur, les héros de la guerre ne seraient-ils point du même endroit? Ils en sont, n’en doutez point. Le méchant Picrochole et le bon Gargantua sont tous deux compatriotes du Frère François. La guerre gargantuane et picrocholine représente la rivalité de deux maisons notables du Chinonais. Ce Pyrrhus tourangeau, cet insatiable roi, ce colérique Picrochole, c’est un médecin de Chinon, qui s’appelait en réalité Gaucher-de- Sainte-Marthe. Son fils Charles devait plus tard appartenir à la reine de Navarre, homme sage et bon, qui toutefois ne pardonnerait jamais Picrochole à Rabelais. Et ce roi gigantesque et débonnaire, le bonhomme Grandgousier qui, après souper, se chauffe à un beau, clair et grand feu où grillent les châtaignes, qui écrit au foyer avec un bâton brûlé d’un bout, dont on escharbotte le feu, et qui fait à sa femme et à toute sa famille de beaux contes du temps jadis, c’est, n’en doutez pas, le propre père de notre auteur, Antoine Rabelais, licencié ès lois, avocat à Chinon. François n’a pensé d’abord qu’à conter plaisamment les disputes de Gaucher et de son père, et cette querelle de voisins, cette affaire de fouaces enlevées est devenue une épopée burlesque, grande comme l'Ilia de. C’est le don de Rabelais de rendre immense tout ce qu’il touche. On dit que, semblablement, Miguel Cervantès commença d’écrire pour se moquer d’un hidalgo, contre lequel il avait un grief, son Don Quichote, qui devait contenir une si large et joyeuse humanité. Ainsi donc, ce premier livre est un poème comique comme Le Lutrin, où de petits faits et de petites gens sont haussés plaisamment à la grandeur épique. Et pourquoi pas? Qu’est-ce qui est grand? Qu’est-ce qui est petit en ce monde? Tout dépend du sentiment de l’observateur et du ton du narrateur. Vous lirez peut-être que Rabelais a fait dans ce premier livre l’histoire comique de son temps, que son Picrochole est Charles-Quint, Gargantua, François Ier, et la jument de Gargantua, révérence parler, la duchesse d’Étampes. N’en croyez rien. Ce sont des sottises. Le malheur des grands écrivains est d’inspirer toutes sortes de sottises à des nuées de commentateurs. Rabelais a conté dans la guerre picrocholine ses souvenirs d’enfance. Il ne peignit jamais que d’après nature. C’est pour cela que ses tableaux sont si vrais et d’un si vif intérêt. Frère Jean des Entommeures est, nous l’avons dit, un jeune moine que Rabelais connut, dans son enfance, à Seuillé. Ce Frère Jean, dans la chronique, aida beaucoup Grandgousier à défendre ses États. Pour l’en récompenser, le bon roi fonda et dota une abbaye qui ne porta le nom d’aucun saint du calendrier, mais fut appelée l’Abbaye de Thélème parce que chacun y faisait sa volonté. Cette fondation donne lieu à Rabelais de montrer son goût pour les arts et ses connaissances en architecture. A l’encontre des humanistes de son temps qui, pour la plupart, s’attachaient peu à la beauté des formes et au charme des couleurs, il vivait par les yeux autant que par l’esprit et son attention était surtout captivée par l’art de bâtir, que la renaissance italienne avait renouvelé en s’inspirant de Vitruve et des ruines antiques. A Saintes, il admira vivement, ce semble, l’amphithéâtre romain. Son abbaye de Thélème garde toutefois un air assez gothique avec les six tours dont elle est flanquée. Elle est si exactement décrite dans sa structure et ses proportions qu’on a pu tenter d’en tracer le plan. Cet essai a été fait deux fois, d’abord vers 1840 par François Lenormant, puis, tout récemment, par M. Arthur Heulhard. Ces deux archéologues ont obtenu des plans, des coupes et des élévations qui certes ne sont point identiques, mais qui offrent entre elles d’assez grandes ressemblances. Ce résultat prouve que Rabelais est un écrivain exact et précis, qui décrit les objets dans la perfection. Nous pouvons donc, en le lisant, nous figurer assez bien l’Abbaye de Thélème. C’est un bel édifice dans le goût de la première renaissance française. Les trois Grâces s’y montrent sur une fontaine au milieu de la cour. On lit ces mots à l’entrée: Fais ce que voudras. Dans cette abbaye, qui est celle de ses rêves, Frère François, dont l’esprit répugnait à toute contrainte, prend le contre-pied des règles ordinaires de la vie monastique et dispose tout à rebours de ce qu’il avait observé et éprouvé à Fontenay. Les femmes sont admises à Thélème dans la compagnie des hommes. On y est libre, galant et riche. Ce sont trois grands points. Les deux premiers dépendent de l’humeur des thélémites. Le troisième est uniquement assuré par la munificence de Grandgousier. Ce prince a doté l’abbaye assez libéralement pour que les thélémites puissent passer leur temps en études libérales, en exercices d’arts, en joyeux devis, en plaisants entretiens. Rabelais ne songe point à nous dire à quelle somme cette richesse se monte ni comment elle est administrée. On nous demanderait plus de précision à cet égard, si nous nous avisions aujourd’hui de présenter un plan de phalanstère. Il n’est pas inutile de faire remarquer que ce moine qu’on a peint comme un ivrogne et un goinfre, en traçant le plan détaillé de son abbaye, a oublié les cuisines. DEUXIÈME LIVRE Le deuxième livre, qu’on croit avoir été écrit le premier, nous enseigne d’abord la généalogie et la naissance de Pantagruel, fils de Gargantua et de Badebec. Badebec ne survécut pas à la naissance de son fils. C’est pourquoi le bon Gargantua, entre cette naissance et cette mort, riait comme un veau et pleurait comme une vache. C’est mon auteur qui parle ainsi: excusez-le. Ce n’est pas là, mesdames, la pire des incongruités qu’il se soit permises ; croyez-m’en sur ma parole! Pantagruel, à l’âge d’étudier, alla à Poitiers, où il profita beaucoup. Un jour, il détacha d’un rocher une grosse pierre ayant environ douze toises dans tous les sens et il la mit sur quatre piliers, au milieu d’un champ, « afin, dit Rabelais, que les écoliers, quand ils ne sauraient autre chose faire, passassent leur temps à monter sur ladite pierre, à banqueter à force flacons, jambons et pâtés, et écrire leurs noms dessus avec un couteau » . Nous sommes en pleine tradition populaire. Les paysans attribuaient au caprice des géants le transport de ces pierres brutes, qu’on a nommées, depuis, druidiques, celtiques, préhistoriques, sans leur trouver une origine mieux prouvée que celle que Rabelais attribue, par ouï-dire, à la pierre levée de Poitiers, où de son temps les étudiants allaient manger et boire. Pantagruel est, pour l’instant, un géant capable d’avaler, comme son père, trois pèlerins dans sa salade. Patience! il deviendra bientôt un homme de stature raisonnable, comme vous et moi. Mais plût aux dieux que nous fussions tous aussi sages! Car ce Pantagruel va se trouver, en toutes occasions la raison et la bonté mêmes. Un jour, après souper, se promenant aux portes d’Orléans, avec ses compagnons, il rencontra un écolier qui venait par la route de Paris, et, dès qu’ils se furent salués, il lui demanda: -Mon ami, d’où viens-tu à cette heure? L’écolier lui répondit: -De l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce. Et, sur une autre question de Pantagruel, l’écolier reprend: -Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule, nous déambulons par les compites ou quadrivies de l’urbe. Et, ne s’arrêtant plus de latiniser, il révèle en ces termes la province de France dont il est natif: -L’origine primève de mes ayes et ataves fut indigène des régions lémoviques. -J’entends bien, répond Pantagruel, tu es Limousin pour tout potage et tu veux ici contrefaire le Parisien. Et le bon géant le prit à la gorge et faillit l’étrangler. Cet épisode de l’étudiant limousin est célèbre. Le chancelier Pasquier y fait allusion dans ses Recherches sur la France : « Nous devons, dit-il, nous aider du grec et du latin, non pour les écorcher ineptement, comme fit, sur notre jeune âge, Hélisenne, dont notre gentil Rabelais s’est moqué fort à propos en la personne de l’écolier limousin. » Il se peut que, comme le dit Pasquier, Rabelais se soit moqué d’un nommé Hélisenne, et il est possible que la moquerie soit bonne ; mais elle ne lui a pas coûté grand effort. Ce discours de l’étudiant limousin se trouve dans un livre que l’imprimeur Geoffroy Tory avait publié quatre ans, pour le moins, avant le livre II du Panta gr uel. C’était sans doute une plaisanterie traditionnelle parmi les étudiants de l’Université de Paris. Mais nous sommes prévenus: Rabelais prenait de toutes mains, comme Molière. Les grands inventeurs sont de grands emprunteurs. C’est à croire qu’on ne s’agrandit pas sans voler. Ajoutons que, en prenant à l’imprimeur Geoffroy Tory ces verbocinations latiales, Rabelais s’est donné des verges pour se fouetter, car nous le verrons parfois latiniser aussi terriblement que ce jeune Limousin. Et celui-ci avait au moins une excuse: il était Limousin ; il ne savait que son patois et le latin d’école. Comment aurait-il parlé français? Étant à Orléans, Pantagruel fut prié par les habitants de placer dans le clocher une énorme cloche qu’on ne savait comment remuer. Ce fut un jeu pour le jeune géant que d’aller par les rues agitant cette cloche comme une sonnette. Les habitants, charmés, souriaient à la gentillesse de ce jeune prince. Leurs nez s’allongèrent le lendemain, quand ils s’aperçurent que cette sonnerie avait gâté tous leurs vins. Or, en ce temps-là, le vin des coteaux de Saint-Jean-le-Blanc passait pour baume divin. Notons à cette occasion que Rabelais haïssait les cloches. Il ne leur pardonnait pas d’avoir gouverné sa vie et troublé ses lectures grecques à Fontenay. Sans doute, bien des gens d’église alors partageaient cette aversion. Les philosophes du dix-huitième siècle n’entendaient pas avec plus de plaisir les gros bourdons des cathédrales. André Chénier, qui professait l’athéisme, demanda en beaux vers que l’airain funèbre ne gémît point sur son cercueil. Son voeu fut exaucé. Ce furent les romantiques, je crois, qui les premiers trouvèrent de la poésie à ces voix aériennes des clochers et des tours. Chateaubriand célébra la poésie des cloches. Il les eût moins aimées si, comme Rabelais, elles l’avaient fait lever au milieu de la nuit. Pantagruel, à peine arrivé à Paris, visita la bibliothèque de Saint-Victor. Il y vit des livres dont notre auteur donne les titres imaginaires et ridicules. On a fait de grands efforts pour les identifier à des ouvrages véritables et l’on n’y a pas toujours réussi. Il semble que Rabelais s’est surtout moqué des scolastiques. Il était humaniste: l’humanisme devait tuer la scolastique ou être tué par elle. Prenons garde toutefois de louer François de toutes sortes de belles intentions qu’il n’eut jamais. Lui-même, il s’est moqué, par avance, des commentateurs qui s’aviseraient de lui donner trop d’esprit. Il est vrai qu’il a dit aussi qu’il fallait casser l’os pour trouver la moelle. Que de sujets d’incertitudes! S’il fallait les examiner à fond, on n’en finirait jamais, et nous sommes pressés. Une voix nous crie comme dans le poème de Dante: « Regarde et passe, » Étant à Paris, Pantagruel reçut de Gargantua, son père, une lettre fort belle qui a le mérite de montrer le progrès des études en France sous François Ier, et de peindre au vif les pères et les enfants, à cette heure ardente où renaissait l’esprit humain: « - Encore que mon feu père, de bonne mémoire, Grandgousier eût adonné toute son étude à ce que je profitasse en toute perfection et savoir politique, et que mon labeur et étude correspondît très bien, voire encore outrepassât son désir, toutefois, comme tu peux bien entendre, le temps n’était, tant propre ni commode aux lettres comme est de présent, et je n’avais abondance de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps était encore ténébreux et sentant l’infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge rendue aux lettres et j’y vois tel amendement que, de présent, à difficulté je serais reçu en la première classe des petits grimauds, qui, en mon âge viril, étais (non à tort) réputé le plus savant dudit siècle- » Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque, sans laquelle c’est honte qu’une personne se dise savant, hébraïque, chaldaïque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usage, qui ont été inventées de mon âge par inspiration divine, comme à contrefil l’artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m’est avis que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinien, n’était telle commodité d’étude qu’on y voit maintenant. Et ne se faudra plus d’oresenavant trouver en place ni en compagnie, qui ne sera bien poli en l’officine de Minerve. Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palfreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps. » Que dirai-je? Les femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine- » C’est pourquoi, mon fils, je t’admoneste, que tu emploies ta jeunesse à bien profiter en étude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon, dont l’un par vives et vocales instructions, l’autre par louables exemples, te peuvent endoctriner. J’entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement, la grecque, comme le veut Quintilien ; secondement, la latine, et puis l’hébraïque pour les saintes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à l’imitation de Platon, quant à la latine, de Cicéron. Qu’il n’y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t’en donnai quelque goût, quand tu étais encore petit, en l’âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d’astronomie saches-en toutes les règles. Laisse-moi l’astrologie divinatrice et l’art de Lullius (Raymond Lulle) comme abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu saches par coeur les beaux textes, et me les confères avec philosophie. » Et quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement ; qu’il n’y ait mer, rivière, ni fontaine, dont tu ne connaisses les poissons ; tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et plantes des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et Midi, rien ne te soit inconnu. » Puis soigneusement, revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudistes et cabalistes ; et par fréquentes anatomies (dissections) acquiers-toi parfaite connaissance de l’autre monde, qui est l’homme. Et, par quelques heures du jour, commence à visiter les saintes lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament et Épîtres des apôtres ; et puis, en hébreu, le Vieux Testament. Somme, que je voie un abîme de science. Car d’oresenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et repos d’étude, et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et secourir nos amis en toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et veux que, de bref, tu essayes combien tu as profité ; ce que tu ne pourras mieux faire que tenant conclusions en tout savoir, publiquement envers tous et contre tous ; et hantant les gens lettrés qui sont tant à Paris comme ailleurs. » Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n’entre point en âme malivole, et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; et, par foi formée de charité, être à lui joint, en sorte que jamais tu n’en sois séparé par péché. » Défie-toi des illusions du monde. Ne mets pas ton coeur à vanité: car cette vie est transitoire et la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes proches et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs, fuis les compagnies des gens auxquels tu ne veux point ressembler, et, les grâces que Dieu t’a données, ne les reçois point en vain. Et, quand tu reconnaîtras avoir acquis tout le savoir de par delà, retourne vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction avant que de mourir. » GARGANTUA » Mais voici venir un personnage intéressant à connaître, car c’est un abrégé de l’humanité. Il a de grands besoins, il est ingénieux, naturellement pervers, sociable, et son âme est inquiète. C’est Panurge. Pantagruel le rencontra par aventure sur le pont de Charenton, en piteux équipage et à demi mort de faim. Panurge lui demanda l’aumône en arabe, en italien, en anglais, en basque, en bas-breton, en vieil hollandais, en espagnol, en danois, en hébreu, en grec, en latin, et en bas-allemand, avant de la demander en français. On pourrait y découvrir la sottise des gens d’esprit qui veulent tout compliquer. C’est plutôt une fantaisie sans conséquence du bon Rabelais qui s’amuse. Avouons qu’il s’amuse ici un peu étourdiment, puisqu’il nous montre ce studieux et docte Pantagruel n’entendant pas le latin de Panurge qui pourtant est assez bon. Mais il fallait faire passer toutes les langues connues et inconnues avant la française et maternelle que Panurge parle excellemment, car il a été nourri jeune au jardin de France. C’est Touraine! Les façons de Panurge ne déplaisent nullement à Pantagruel qui se prend d’une soudaine amitié pour l’inconnu et lui dit un peu vite: -Par ma foi! Si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moi ferons une nouvelle paire d’amis, comme Énée et Achates. Pantagruel qui, par bonheur, n’était plus trop grand pour passer sous une porte (nous savons que Rabelais l’allonge et raccourcit à sa volonté) annonce, un jour, qu’il est prêt à soutenir une discussion contre tout venant. Ces sortes de défis étaient fréquents entre savants. Pic de la Mirandole, à vingt-trois ans, disputa de omni re scibili. Pantagruel, aussi jeune et non moins docte, afficha neuf mille sept cent soixante-quatre thèses, qu’il était prêt à défendre. Pendant six semaines, il disputa tous les jours, à la Sorbonne, de quatre heures du matin à six heures du soir et s’acquit ainsi une vaste renommée. En ce moment, le Parlement avait à juger un procès si difficile, si embrouillé, qu’on n’y comprenait rien. La Cour, en son embarras extrême, résolut de consulter le savant sorbonniste. -Faites venir les contendants, dit Pantagruel. Ils comparurent et l’arbitre donna la parole au demandeur qui commença en ces termes: -Monsieur, il est vrai qu’une bonne femme de ma maison portant vendre des oeufs au marché- -Couvrez-vous, dit Pantagruel. -Grand merci! dit le plaideur. Et il reprit: -- mais à propos passait entre les deux tropiques six blancs vers le zénith et maille. Par autant que les monts Riphées avaient, cette année-là, grande stérilité de happelourdes, etc., etc. Le peu que je vous en cite montre que la cause était obscure. Le demandeur parla longtemps sans apporter plus de lumière. Le défendeur fut plus véhément, mais il ne fut pas plus clair: -Dois-je endurer, s’écria-t-il avec indignation, qu’à l’heure où je mange en paix ma soupe sans mal penser ni mal dire, on me vienne ratisser et tarabuster le cerveau, me sonnant Pantiquaille et disant: Qui boit en mangeant sa soupe, Quand il est mort, il n’y voit goutte, etc. C’était décidément une cause ardue. Pantagruel, en dépit des difficultés qu’elle présentait, la jugea souverainement et rendit un arrêt mémorable, dont voici la teneur: -Vu, entendu, et bien calculé le différend qui s’est élevé entre les deux seigneurs ici présents, la cour leur dit que, considérant l’horripilation de la chauve-souris déclinant bravement du solstice d’été pour mugueter les billevesées, etc. L’arrêt était aussi obscur que la cause. C’est pour cela sans doute qu’il parut équitable aux deux parties qui se tinrent pour contentes et satisfaites. Dès lors Pantagruel fut réputé à bon droit aussi juste que Salomon. Mais revenons à Panurge. Lorsque Pantagruel le rencontra sur le pont de Charenton, Panurge revenait de Turquie, où les infidèles l’avaient mis à la broche tout lardé comme un lapin. Du moins l’affirmait-il. Et il jurait de plus avoir été miraculeusement délivré par la puissante intervention du grand saint Laurent, non sans avoir aidé, comme il convient, le miracle par son industrie. Avec un tison qu’il tint entre ses dents, il mit le feu à la maison du pacha qui le faisait cuire et qui, dans ce péril, invoqua tous les diables et nommément Grilgoth, Astaroth, Rappalus et Gribouillis. Ce qui fit grand’peur à l’embroché Panurge, car il était lardé et les diables sont prompts à emporter quiconque sent le lard, tout au moins le vendredi tout le long de l’année, et pendant les quarante jours du carême, à moins de dispense. Panurge conte encore beaucoup d’autres turqueries. Le seizième siècle était moins politique le dix-septième. Les turqueries de Rabelais sont d’une bouffonnerie plus féroce que celles de Molière. Maintenant qu’il y a un parlement à Constantinople, tous ces vieux turcs de comédie sont relégués dans le musée du rêve. Et que le rêve est froid, étiqueté dans sa vitrine! Panurge à l’âge de trente-cinq ans, était de stature moyenne, ni trop grand, ni trop petit, et avait un nez un peu aquilin, fait en manche de rasoir, bien galant homme de sa personne, mais sujet à une maladie qu’on appelait en ce temps-là: « faute d’argent: c’est douleur non pareille! » Toutefois, il avait soixante- trois manières d’en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait ; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, ribleur, s’il en était à Paris. Au demeurant, le meilleur fils du monde. Bref un homme comme un autre. Toujours il machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet. S’il voyait un homme et une femme assis côte à côte à l’église, il les cousait ensemble. Il cousit un jour la chasuble d’un prêtre à sa chemise, en sorte que, après l’office, le célébrant ôta l’une avec l’autre, au grand scandale des assistants. On plaçait alors dans les églises de ces grands bassins en cuivre à godrons ou bien à figures, représentant soit Adam et Ève, soit le raisin de Chanaan, et que, aujourd’hui, les amateurs d’antiquités connaissent bien. Les fidèles qui sous le pontificat de Léon X achetaient des indulgences (on sait que Rome en vendait beaucoup alors) mettaient leur offrande dans le bassin. Panurge, quand il était à court d’argent, achetait des indulgences. C’était tout profit pour lui, car, tandis qu’il mettait une petite pièce dans le plat, il en tirait une grosse. -Vous vous damnez comme un serpent, lui disait Rabelais (car c’est Rabelais en personne qui intervient en son livre, dans cette affaire d’indulgences) ; vous êtes larron et sacrilège. Mais Panurge, alléguant la parole divine ; « Vous recevrez au centuple ce que vous donnez », se flattait, au contraire, de sa conformité avec l’Évangile. Il n’avait pas, en cette industrie, le mérite de l’invention, car on lit dans un colloque d’Érasme: « Il y a des gens si dévots à la Vierge qu’en feignant de mettre à l’offrande ils escamotent adroitement ce qu’un autre a mis. » Panurge, comme Pantagruel, disputa en Sorbonne. Il disputa contre un docteur anglais ; la discussion eut ceci de particulier, qu’elle se fit en silence, par signes. Ce fut Panurge qui l’emporta. Cette victoire le mit en réputation dans la ville de Paris ; on le louait publiquement ; il était bien venu dans les compagnies ; il ne douta plus de rien et devint amoureux d’une grande dame de la ville. Il l’alla voir en son hôtel et lui tint des propos que je ne puis vraiment pas rapporter. Heureusement que ce n’est pas nécessaire ; il suffira de vous avertir que, en amour, les discours de Panurge vont droit au fait, qu’ils sont serrés et pressants. La dame s’en fâcha: elle eût voulu plus de délicatesse. -Méchant fol, lui répondit-elle, vous appartient-il de me tenir de tels propos? A qui pensez-vous parler? Allez! Ne vous trouvez jamais devant moi. Et, comme il ne cessait point, elle menaça d’appeler le monde et de le faire assommer de coups. -Oh! répliqua Panurge, vous n’êtes pas si méchante que vous dites, ou je me suis bien trompé à votre physionomie. Car la terre monterait aux cieux et les cieux descendraient dans l’abîme et tout l’ordre de nature serait perverti avant qu’en une beauté et élégance telle que la vôtre se trouve une goutte de fiel- Votre beauté est tant excellente, tant singulière, tant céleste, que je crois que nature l’a mise en vous comme en modèle, pour nous donner à entendre combien elle peut faire quand elle veut employer toute sa puissance et tout son savoir. Ce n’est que miel, ce n’est que sucre, ce n’est que manne céleste de tout ce qui est en vous. C’était à vous à qui Paris devait adjuger la pomme d’or, non à Vénus, ni à Junon, ni à Minerve ; car jamais il n’y eut tant de magnificence en Junon, tant de prudence en Minerve, tant d’élégance en Vénus, comme il y a en vous. O dieux et déesses célestes! Qu’heureux sera celui à qui vous ferez cette grâce- Et Panurge revenant au fait avec son exactitude ordinaire, la dame se mit à la fenêtre pour appeler les voisins. -Je vais les chercher moi-même, dit Panurge. Et il s’en alla sans grandement se soucier du refus qu’il venait d’essuyer. Le lendemain, à l’église, il s’approche de la dame, lui prend son chapelet et lui fait gâter sa robe par des chiens. Indigne vengeance. Telles sont les amours de Panurge ; elles ne sont point honnêtes. Cependant Pantagruel fut avisé que Gargantua son père ayant été transporté au pays des fées, son royaume d’Utopie était envahi par les Dipsodes qui, sous la conduite de leur roi Anarche, assiégeaient la capitale. Le jeune prince se rend aussitôt dans ce pays de Dipsodie, qui se trouve bien distant du Chinonais, car il est dans l’Afrique du Sud. Rabelais nous donne de ces surprises ; mais le sage ne doit s’étonner de rien. Ce nom d’Utopie, Rabelais, vous ne l’ignorez point, l’a pris à Thomas Morus, qui avait imaginé une île de ce nom, pour en faire le séjour d’une société meilleure que celle dans laquelle il vivait. Dans l’Utopie de Thomas Morus, le socialisme règne, le collectivisme est mis en pratique. Les biens sont en commun, les biens, non les femmes ; chacun garde jalousement la sienne. Il n’y a d’amour que dans le mariage et l’adultère est puni de mort. Tel est le rêve paradisiaque d’un conseiller du roi Henri VIII. Il est vrai que, pour éviter autant que possible les unions malheureuses, sir Thomas More autorise les fiancés à se voir l’un l’autre sans voiles sous la surveillance d’une matrone et d’un patriarche- Mais nous n’avons point à étudier ici la civilisation utopienne, puisque Rabelais a pris à Morus le nom de son île sans lui en prendre les moeurs et qu’il n’y a rien de commun entre l’Utopie anglaise et l’Utopie française qui n’est qu’une Utopie pour rire. Oh! que nous n’aurons pas lieu d’y étudier les questions sociales! Une fois débarqué en Utopie, Pantagruel, rassemblant ses compagnons Panurge, Épistémon, Eusthène et Carpalim, leur dit avec sa sagesse accoutumée: -Voyons un peu ce que nous avons à faire et n’imitons pas les Athéniens qui commençaient par agir et délibéraient ensuite. Pantagruel, redevenu en Utopie un géant tranche-montagne, y rencontre un adversaire à sa taille, le capitaine Loup-Garou, dont la massue pesait neuf mille sept cents quintaux et deux quarterons, et au bout de laquelle étaient treize pointes de diamant, dont la moindre était plus grosse que la plus grosse cloche de Notre-Dame de Paris. Avant de se mesurer avec Loup-Garou, le fils de Gargantua se recommande à Dieu, et lui promet, s’il se tire avec honneur de cette terrible aventure, de faire prêcher dans son royaume le saint évangile purement, simplement et entièrement et d’exterminer les abus semés par les papelars. Ordinairement, les géants sont païens: celui-ci est chrétien. Il se dit catholique, mais il est pour la Réforme, et il faudrait savoir ce qu’il appelle les papelars. Je crains que ce ne soit les bons catholiques soumis à l’autorité du pape. Loup-Garou et ses géants furent défaits et exterminés. Mais Pantagruel fit une perte cruelle: le fidèle Épistémon, dans la bataille, eut la tête coupée. Le mal, contrairement à toute apparence, n’était pas sans ressource. Panurge, qu’on ne connaissait point comme chirurgien, oignit la tête et le corps d’une certaine pommade, les ajusta l’un à l’autre, veine contre veine, nerf contre nerf, vertèbre contre vertèbre, fit quinze ou seize points d’aiguille et mit à l’entour un peu d’onguent ressuscitatif. Soudain Epistémon commença à respirer, puis à ouvrir les yeux, puis à bâiller, puis à éternuer. -Il est guéri, dit Panurge, qui semble ne s’être pas vanté excessivement de cette cure admirable. Épistémon, un peu enroué, commença à parler. Il avait vu les diables, disait-il, et causé familièrement avec Lucifer. Il assurait, que les diables étaient bons compagnons, et se plaignait de ce que Panurge l’eut si tôt rappelé à la vie. -Je prenais, en enfer, dit-il, un singulier passe-temps à voir les damnés. -Comment? demanda Pantagruel. -On ne les traite pas si mal que vous le pensez, répondit Épistémon ; mais leur état est changé en étrange façon. Car je vis Alexandre-le-Grand qui rapetassait de vieilles chausses et ainsi gagnait sa pauvre vie. Xerxès criait la moutarde ; Romulus était saunier. Et notre auteur donne de la sorte aux héros de l’antiquité, aux preux de Bretagne et de France et à tous les princes de l’Europe quelque métier mécanique et manuel. Giulio, qui, de son vivant, avait ordonné à Michel-Ange de le représenter l’épée à la main, est dans les enfers crieur de petits pâtés. Il ne porte plus sa grande et bougrisque barbe. Cléopâtre vend des oignons et Livie épluche des légumes. Pison est paysan, Cyrus vacher, Brutus et Cassius arpenteurs, Démosthène vigneron, Fabius enfileur de patenôtres, Artaxerxès cordier, Énée menuisier, Achille teigneux, Agamemnon lèche-pot, Ulysse faucheur, Nestor gueux, Ancus Martius calfat- Et la liste se déroule plus longue qu’un jour sans pain. Malheureusement, on ne peut, le plus souvent, saisir le moindre rapport entre le personnage et son état ; et lorsque, d’aventure, on saisit ce rapport, c’est bien pis, car alors on s’aperçoit que ce ne sont que jeux de mots saugrenus et chocs ridicules de syllabes. Notre François, qui pense à lui seul mieux et plus que son siècle tout entier, exerce pleinement quand il lui plaît ce don céleste de ne penser à rien. Cela lui arrive tout à coup comme une bénédiction. Il fait alors des chapelets de mots. O le benoît auteur! Et cela est encore et cela est toujours très bien. -Je vis, poursuit Épistémon, je vis Épictète, vêtu galamment à la française, sous un beau feuillage, avec force demoiselles, se rigolant, buvant, dansant, et auprès de lui force écus au soleil- Quand il me vit, il m’invita à boire avec lui, ce que je fis volontiers et nous chopinâmes théologalement. Je vis maître François Villon qui demanda à Xerxès combien la denrée de moutarde. Un denier, répondit Xerxès. Sur quoi Villon le traita de vilain et lui reprocha rudement de surfaire les vivres. Le moyen âge a laissé plusieurs récits de voyages dans l’autre monde, sans parler de La Divine Comédie de Dante. Rabelais en a certainement connu quelques- uns, mais il n’a rien pris dans aucun de ces contes chrétiens. Il a emprunté les principaux traits et l’esprit même de sa petite Nékyia à un ancien, à son auteur préféré, La Né kyo mancie de Lucien lui a seule servi de modèle. C’est là qu’il a trouvé ces changements dans les conditions humaines dont Épistémon s’étonne et se réjouit. Dans ce dialogue, le philosophe Ménippe, interrogé par Philonide, lui conte la promenade qu’il vient de faire chez les morts. PHILONIDE Dis-moi, Ménippe, ceux qui ont sur la terre des tombeaux élevés et magnifiques, des colonnes, des statues, des inscriptions, ne sont-ils pas plus considérés aux enfers que le commun des morts? MÉNIPPE Tu plaisantes, mon cher. Si tu avais vu Mausole lui-même, ce Carien illustré par son tombeau, je suis convaincu que tu n’aurais pas fini de rire, en le voyant étendu honteusement dans un coin, perdu dans le reste de la foule- Mais tu aurais ri bien davantage, j’en suis sûr, en voyant des rois, des satrapes réduits à l’état de mendiants, forcés par la misère à se faire marchands de viandes salées, ou bien maîtres d’école, exposés aux insultes du premier venu, et souffletés comme les plus vils esclaves. Je ne pouvais me contenir en voyant Philippe de Macédoine occupé dans un coin à recoudre, pour quelque argent, de vieilles savates. On en voyait encore beaucoup d’autres demander l’aumône dans les carrefours, des Xerxès, des Darius, des Polycrates- PHILONIDE Ce que tu nous dis là des rois est étonnant et presque incroyable. Mais que faisaient Socrate, Diogène et nos autres sages? MÉNIPPE Socrate se promenait aussi là-bas, discutant avec tout le monde. Près de lui étaient Palamède, Ulysse, Nestor et tous les morts aimant à bavarder. Les jambes de Socrate étaient encore enflées par l’effet du poison qu’il avait bu. Quant au brave Diogène, il est voisin de l’Assyrien Sardanapale, du Phrygien Midas et de quelques autres riches. Lorsqu’il les entend gémir au souvenir de leur fortune passée, il rit, il est en belle humeur. Le plus souvent, il se couche sur le dos et chante si fort, d’une voix rauque et sauvage qu’elle couvre les plaintes de ces malheureux: grande désolation pour ces morts qui ont pris la résolution d’aller se loger loin du voisinage insupportable de Diogène. De l’original à la copie, quelle différence, quel contraste! Rabelais ne se limite pas, ne s’arrête pas. Il s’amuse. Il joue avec les mots comme les enfants avec les cailloux ; il en fait des tas. A lui la richesse, l’abondance, la joie puérile et sonore la force immense qui s’ignore. Une fine élégance, la mesure et l’ordre appartiennent à son modèle. Il est rapide, sobre, économe. Il paraît sec quand la traduction lui a ôté l’harmonie de son langage natif. Mais on le sent poli comme l’ongle. S’il en était autrement, les Grecs ne seraient point les Grecs. C’est une des preuves les plus inattendues, les plus paradoxales et pourtant les plus fortes et les plus certaines du génie de Rabelais que, ayant tant connu, pratiqué, imité Lucien, il soit toujours resté si éloigné de son modèle de prédilection. Il prenait de toutes mains ; son temps l’y portait. Mais, à son insu, il transformait tout ce qu’il touchait. Le roi Anarche, dans ce deuxième livre, a à peu près le sort que trouve dans le premier livre le roi Picrochole. Panurge, ayant fait prisonnier ce malheureux Anarche, le marie avec une vieille lanternière. Pantagruel leur donne une petite loge auprès de la rue Basse et un mortier de pierre à piler la sauce. Anarche devint le plus gentil crieur de sauce verte qui fût jamais vu en Utopie. Après la capture d’Anarche, de tous les peuples d’Utopie, les Amyrodes seuls résistaient encore. Pantagruel à la tête de son armée alla les réduire. Un orage les surprit en plaine, la pluie tombait roide. Pantagruel tira à demi la langue et en couvrit son armée. « Cependant, dit Rabelais, moi qui vous fais ces tant véritables contes, je m’étais caché sous une feuille de bardane. Mais, quand je les vis si bien couverts, j’allais à eux ; mais, ne trouvant pas de place sous la langue tant ils y étaient serrés, je montai dessus et cheminai bien deux lieues avant d’entrer dans la bouche. Mais, ô dieux et déesses, que vis-je là? Je vis de grands rochers: je crois que c’étaient des dents, et de grands prés, de grandes forêts, de fortes et grosses villes non moins grandes que Lyon ou Poitiers. Le premier que j’y trouvai, ce fut un bonhomme qui plantait des choux. Je lui demandai, tout ébahi: « Mon ami, que fais-tu ici? -Je plante des choux, dit-il. » C’est encore du Lucien. Bien avant que Frère François n’explorât la bouche du géant, Lucien avait découvert un monde dans le ventre d’une baleine. Il rapporte que des voyageurs, avalés par le monstre, rencontrèrent dans ses entrailles un vieillard et un jeune homme qui cultivent un jardin. « Le vieillard, dit l’auteur grec, nous prend la main et nous conduit à sa demeure, qu’il avait su rendre assez commode. Là, il nous sert des légumes, des fruits, du poisson, du vin. » Ce livre deux, moins bon, peut-être, que le premier, dont il reproduit les principaux thèmes, mais encore excellent par endroits, finit sur un curetage de l’estomac de Pantagruel. C’est aux médecins d’en juger le mérite technique. Le morceau n’est guère plaisant, à mon avis. En ferons-nous un reproche à Rabelais ? Oh! que non! Ce Pantagruel est un monde, un monde avec ses terres, ses océans, ses plantes, ses animaux. Il convient qu’on y trouve du fumier et de l’engrais comme on y trouve des fleurs et des fruits. SUITE DE LA VIE DE RABELAIS Le Gargantua et le Pantagruel, imprimés en façon de petits livrets populaires, avec de grossières gravures sur bois, plurent beaucoup et trouvèrent de nombreux lecteurs, car on en fit en peu de temps plusieurs éditions. Mais les théologiens jetèrent feu et flammes. Ils étaient pour lors en grande effervescence. La propre soeur du roi, la bonne reine de Navarre, fut, en cette année 1533, dénoncée, injuriée, menacée de la potence et du bûcher, jouée ignominieusement sur les tréteaux du collège de Navarre. Un livre de sa main, un livre austère, édifiant, ascétique, Le Miroir de l’âme pécher esse, faisait scandale. Ce n’était pas tout alors d’être pieux ; il fallait l’être sorboniquement. Panta gr uel fut condamné en Sorbonne avec un livre que j’avoue n’avoir pas lu, la Sylve d’a mours. De longtemps, on n’avait vu en France des temps si mauvais. On brûlait force hérétiques à Paris et à Rouen. Et le menu peuple trouvait qu’on n’en brûlait pas assez. Le vent de colère et de cruauté soufflait d’en bas, montait de la plèbe qui applaudissait aux supplices et respirait avec ivresse l’odeur des grillades. Le roi n’était pas méchant ; Il n’avait nul fanatisme. C’était un homme léger, tout occupé de galanteries et de prouesses, qui aimait les arts, les lettres et se montrait aussi favorable aux savants et aux artistes que le lui permettaient sa frivolité et son égoïsme ; il demeurait incertain, impuissant devant ce débordement de fureurs monacales et populaires. Mais, ne fût-ce que par intérêt et pour défendre son indépendance contre les entreprises du pape, il inclinait à une réforme sage, modérée et royaliste de l’église de France. Tout à coup, au mois d’octobre 1534, un coup d’audace des réformés, une bravade insolente du parti qu’on nommait alors les sacramentaires, le jeta du côté des bourreaux. Le 18 de ce mois on trouva affichés à Paris et dans plusieurs autres villes et jusque dans la chambre du roi des placards d’une extrême violence contre la messe. François Ier en fut irrité et effrayé. Dès lors, il laissa faire les théologiens ; partout les bûchers s’allumèrent. Il songea même un moment à défendre d’imprimer des livres. Le danger était grand d’écrire sur des matières de foi et tout, alors, était matière de foi ou s’y rapportait. Pourtant, il ne faut pas croire que l’auteur du censuré Pantagruel fut en très grand danger d’être brûlé. Parmi les suspects, il était, au contraire, un des moins menacés. Comme Brutus dans la Rome de Tarquin, François Rabelais, dans ses livres, faisait le fou, et pouvait se permettre ainsi de dire ce qu’un homme réputé sensé n’aurait pas dit impunément. Son Gargantua et son Pantagruel passaient pour des bouffonneries détestables à la vérité, mais sans conséquence, et qu’on censurait seulement dans l’intérêt des convenances et des bonnes manières. Et puis, maître François était médecin de l’évêque de Paris. On se rappelle que le jeune moine de la Baumette avait fait connaissance avec deux personnages très grands et très puissants, les frères Guillaume et Jean du Bellay, d’une très illustre maison d’Anjou. Or, en 1534, Rabelais était au service de Jean du Bellay, évêque de Paris, que le roi envoyait cette année-là en ambassade à Rome. Il est nécessaire de dire ici quelques mots de ce prélat dont la protection fut si précieuse à notre auteur. Jean du Bellay, tout jeune, avait étonné l’Université de Paris par l’étendue de ses connaissances sacrées et profanes. Rompu aux exercices de la dialectique et aux disputes publiques, il avait tenu tête aux théologiens les plus obstinés. C’était là à quoi s’employaient volontiers les beaux esprits de l’Église. Ils faisaient afficher dans tous les carrefours de la ville les thèses qu’ils prétendaient soutenir, comme nous avons vu tout à l’heure le jeune Pantagruel en mettre neuf mille sept cent soixante- quatre, d’un coup, à Paris, « touchant en icelles les plus forts doutes qui fussent en toutes sciences » . Souple, aimable, persuasif, Jean du Bellay réussit très bien dans les négociations dont il fut chargé par le roi. Envoyé en Angleterre auprès du roi Henri VIII, il avait su le gagner et avait obtenu, à son retour en France, l’évêché de Paris. Il avait assisté en 1533 à l’entrevue de Marseille où s’était conclu entre le pape Clément VII et le roi François Ier un accord dont les réformés de France devaient payer les frais. Personne agréable au pape autant qu’à Henri VIII, il se trouvait désigné pour négocier à Rome le divorce du roi d’Angleterre. Il se mit en chemin avec sa maison. Passant par Lyon, il y trouva Frère François Rabelais, qu’il avait connu naguère novice à la Baumette, et, pour l’amour du grec, il le prit avec lui comme médecin. Joyeux de parcourir cette terre d’Italie qui avait nourri une des plus belles civilisations du monde et où la science antique s’était réveillée de son long sommeil, Rabelais se promettait de converser avec les savants, d’étudier la topographie de Rome et de chercher des plantes inconnues en France. L’évêque avec sa suite se mit en route au mois de janvier 1534 et, pressés par la rigueur du temps et la nécessité des affaires, ils s’arrêtèrent à peine dans les villes qui se trouvaient sur leur parcours. Rabelais explora Rome avec deux studieux compagnons, Claude Chapuis, bibliothécaire du roi et poète français, et Nicolas Leroy, juriste, un peu luthérien. On sent souvent dans la fréquentation de Rabelais une odeur de fagot. Il entreprit une description complète de la Ville Éternelle dont il commençait à connaître jusqu’au moindre vicolo, mais il renonça à ce travail quand il apprit qu’un antiquaire milanais nommé Marliani s’en était chargé et venait de le mener à bonne fin. Cependant Jean du Bellay déployait en vain la finesse de son esprit et l’abondance de son éloquence. Il ne put gagner les cardinaux à la cause du roi d’Angleterre. Il parla bien, et, si l’on en croit Rabelais, il parla mieux que Cicéron ; le consistoire n’en conclut pas moins à la validité du mariage d’Henri VIII. C’était provoquer le schisme qui dure encore. Sans être personnellement mêlé aux négociations, Rabelais assista à la séance où le pape et le sacré collège discutèrent cette question, petite en elle-même, et si grande par ses conséquences ; il s’y intéressa vivement ; car il était aussi curieux des affaires de son temps que des antiquités grecques, latines et hébraïques. Le 15 avril, l’ambassade était de retour à Lyon. Rabelais publia dans cette ville une édition de la topographie de Marliani, avec une épître latine à l’évêque Jean du Bellay, dans laquelle il exprimait éloquemment sa gratitude à son maître et protecteur. « Ce que j’ai souhaité le plus, dit-il dans cette épître cicéronienne, ce que j’ai souhaité le plus depuis que j’ai quelque sentiment du progrès des belles- lettres, c’est de parcourir l’Italie et de visiter Rome, tête du monde ; et ce voeu, tu l’as exaucé avec tant de bonté que non seulement j’ai vu l’Italie (chose déjà précieuse en soi), mais que je l’ai vue avec toi, le plus savant homme qui soit sous la voûte des cieux et le plus généreux (ce dont je ne t’ai pas encore assez loué). Oui, il m’est plus cher de t’avoir vu dans Rome que d’avoir vu Rome elle-même. » Voir Rome, c’est une heureuse fortune à laquelle tout homme d’une suffisante condition peut atteindre, pourvu qu’il ne soit ni manchot, ni perclus de tous ses membres ; mais t’avoir vu à Rome, dans l’éclat de félicitations inouïes, ô joie! Avoir été mêlé à la gestion des affaires dans le temps de la noble ambassade où t’avait envoyé notre invincible roi François, ô gloire! Avoir été près de toi quand tu prononças le discours sur le cas de la reine d’Angleterre, devant le sacré collège, ô félicité! » Jean du Bellay retourna en Italie au mois de juillet 1535, et cette fois encore François Rabelais l’accompagna. Le 18, ils étaient à Carmagnole, le 22 à Ferrare. Là, l’ambassadeur eut recours à l’art de son médecin ; il était souffrant et peu propre, disait-il, à courir la poste. A Florence où ils s’arrêtèrent, maître François, en bonne compagnie de gens studieux, contempla le beau site de la ville, la structure du dôme, la somptuosité des églises et des palais. Comme il luttait avec ses compagnons à qui louerait plus dignement ces magnificences, un moine d’Amiens, nommé Bernard Lardon, surpris et mécontent: -Je ne sais que diantre, dit-il, vous trouvez ici tant à louer. J’ai aussi bien contemplé que vous et ne suis pas plus aveugle. Et puis, qu’est-ce? Ce sont belles maisons, c’est tout! Mais Dieu et monsieur saint Bernard, notre bon patron, soient avec nous! en toute cette ville, je n’ai pas vu encore une seule rôtisserie et j’y ai curieusement regardé et considéré- En quatre fois, en seulement trois fois moins de chemin que nous n’avons fait ici en nos contemplations je vous pourrais montrer à Amiens plus de quatorze vieilles rôtisseries bien odorantes. Je ne sais quel plaisir vous avez pris à voir des lions et des tigres près du beffroi et les porcs-épics et les autruches du Palais Strozzi. Par ma foi, nos fieux, j’aimerais voir un bon et gros oison en broche. Ces porphyres, ces marbres sont beaux? je n’en dis point de mal. Mais les darioles d’Amiens sont meilleures à mon goût. Ces statues antiques sont bien faites, je le veux croire. Mais, par saint Ferréol d’Abbeville, les jeunes bachelettes de nos pays sont mille fois plus avenantes. Ceci, ai-je besoin de le dire? est du Rabelais littéral. Les lions et les tigres dont parle Frère Bernard Lardon ne sont point, comme on pourrait croire, sculptés dans le marbre ; ce sont les animaux d’une ménagerie princière. Les grands seigneurs italiens gardaient des bêtes féroces dans leurs palais. Un dessin, conservé au Louvre, de Giovanni Bellini représente un riche palais de la Renaissance avec des fauves enchaînés dans les caves. Vers la mi-août, Jean du Bellay était à Rome où il reçut le chapeau. Bien qu’il s’y trouvât dans des circonstances graves et difficiles, il prenait le temps de rechercher les antiques. Il acheta, pour y faire des fouilles, une vigne du côté de San Lorenzo in Palisperna, entre le Viminal et l’Esquilin. Il reçut d’un cardinal romain un beau pilon antique. Mais ce présent fait à un étranger souleva une telle clameur à Rome que du Bellay dut rendre le pilon au gouverneur du Capitole. A cette époque, les palais de la Ville Éternelle étaient ornés, comme ils le sont encore aujourd’hui, de morceaux antiques, marbres, bronzes, jaspes, porphyres. Les grands seigneurs en faisaient mettre dans les cours, dans les jardins, sur les perrons et aux entrées des salles. Or, un jeune Français, qui devait se faire plus tard une renommée comme cosmographe, André Thévet, se trouvant à Rome durant l’ambassade de Jean du Bellay, allait par la ville, examinant les sculptures avec une ardeur passionnée. Un jour que sa curiosité l’avait entraîné dans la cour et dans les jardins d’un seigneur et qu’il s’abîmait dans la contemplation des vestiges d’un si grand passé, les laquais, comprenant mal ce qui l’attirait dans une demeure privée, le prirent pour un espion. Ils lui auraient fait un mauvais parti si le jeune Thévet ne s’était réclamé de Rabelais auprès du maître du logis. Rabelais présenta son compatriote à ce seigneur comme un grand voyageur et un amateur d’antiquités. Et dès lors Thévet eut ses entrées dans toutes les maisons romaines. On voit par ce seul fait que le médecin du cardinal du Bellay avait du crédit auprès de la noblesse d’Italie. Rabelais fréquentait, dans la Ville Éternelle, les prêtres venus d’Orient. L’évêque de Cérame, qui lui donna quelques leçons d’arabe, abusa de la crédulité de son élève, qui n’était pourtant pas très ingénu, en lui persuadant que le bruit des cataractes du Nil s’entend à une distance de plus de trois journées, c’est-à-dire comme de Paris à Tours. Rabelais n’avait pas en religion une situation régulière. De peur des farfadets, comme il disait, où plutôt pour se mettre en état de profiter de tous les avantages qu’il pouvait attendre de ses illustres protecteurs, il adressa au pape une supplique pr o a posta sia. Il y confesse avoir déserté la vie religieuse, vagabondé à travers le siècle et demande au souverain pontife une absolution pleine et entière, la permission de reprendre l’habit de saint Benoît, de rentrer dans un monastère de cet ordre, où l’on voudrait bien le recevoir et de pratiquer partout, avec l’autorisation de ses supérieurs, l’art de la médecine, dans lequel il a pris, disait-il, les degrés de bachelier, de licencié et de docteur, de le pratiquer dans les limites imposées canoniquement aux religieux, c’est-à-dire jusqu’à l’application du fer et du feu exclusivement, par seule humanité, et sans aucun espoir de lucre. Nous ferons remarquer, sans y insister plus que de raison, que Rabelais à cette époque avait le grade de licencié en médecine, et n’était pas encore docteur en titre, bien qu’il en eût amplement le talent et le savoir. Sa requête lui fut accordée par un bref du pape Paul III Farnèse, daté du 17 janvier 1536, deuxième année de son pontificat. Le bref est conçu dans les termes les plus flatteurs, pour Rabelais: « Voulant avoir égard au zèle pour la religion, à la science et à la littérature, à l’honnêteté de la vie et des moeurs, à tous les mérites et vertus qui te recommandent, touché par tes supplications, nous t’absolvons, etc. » Mais gardons-nous bien de chercher dans ce texte la pensée du Saint-Père sur l’auteur du Pantagruel. C’est style de chancellerie. Ce qui dut être plus sensible à Frère François que ces témoignages de ses mérites et de ses vertus, c’est que, contre l’usage, le pape lui octroya gratis et sans dépens la composition des bulles d’absolution. Il n’en coûta à l’impétrant que l’expédition, c’est-à-dire, comme il le dit lui-même irrévérencieusement, les honoraires des référendaires, procureurs et autres tels barbouilleurs de parchemin. De Rome, Rabelais entretenait avec l’aimable évêque de Maillezais, Geoffroy d’Estissac, une correspondance dont il nous reste quelques lettres. Le 29 novembre 1535, il mande à l’évêque qu’il lui envoie des graines de Naples, pour le jardin de Ligugé, les meilleures, et desquelles le Saint-Père fait semer en son jardin secret du Belvédère. Il lui envoie aussi de la pimprenelle. Et, s’il n’y joint point du nasicord et de l’arrouse, c’est qu’il les trouve trop dures et bien moins aimables à l’estomac que les espèces cultivées à Ligugé. On est touché de voir Maître François travailler ainsi à enrichir ces jardins, dont, pauvre moine, il avait joui, et pourvoir de légumes cette table où il s’était assis alors qu’il était en butte aux ressentiments des farfadets. Il fournit des avis sur le temps de semer les graines qu’il expédie, et les soins à donner à la plante. Il offre des oeillets d’Alexandrie, des violes matronales, et aussi d’une herbe dont les Italiens tiennent en été leurs chambres fraîches et qu’ils appellent belvédère. « Mais, ajoute-t-il, ce serait plutôt pour madame d’Estissac. » Il veut parler de la jeune Anne de Daillon, mariée à Louis d’Estissac, neveu de l’évêque. En retour, il demande quelques écus. L’ambassadeur du roi de France était fort gueux. Son médecin, comme on peut penser, l’était encore bien davantage. Rabelais n’avait jamais d’argent ; c’était sa maladie, et tous les sentiments qu’il prête à cet égard à Panurge, il les a éprouvés. Il demande volontiers aux grands, estimant que c’est les obliger que de les quêter. Un jour, il écrit à l’évêque de Maillezais: « Si mon argent est court, je me recommanderai à vos aumônes. » C’est ce qu’il ne manque pas de faire peu de jours après: « Je suis contraint de recourir encore à vos aumônes. Car les trente écus qu’il vous plut me faire ici livrer sont quasi venus à leur fin. Et pourtant je n’en ai rien dépensé en méchanceté ni pour ma bouche. Car je bois et mange chez M. le cardinal du Bellay ou M. de Maçon. Mais en ces petites barbouilleries de dépêches et louage de meubles de chambre et entretien d’habillement s’en va beaucoup d’argent, encore que je m’y gouverne tant chichement qu’il m’est possible. Si votre plaisir est de m’envoyer quelque lettre de change, j’espère n’en user qu’à votre service et n’en être ingrat au reste. Je vois en cette ville mille petites mirolifiques à bon marché qu’on apporte de Chypre, de Candie et de Constantinople. Si bon vous semble, je vous enverrai ce que je verrai le mieux convenable tant à vous qu’à ma dite dame d’Estissac. Le port, d’ici à Lyon, ne coûtera rien, » Maître François, hâtons-nous de le dire, en donnait à monseigneur d’Estissac pour son argent largement. Je ne parle pas des petites mirolifiques qui devaient ressembler beaucoup aux chapelets d’ambre, aux plateaux de cuivre, aux tissus bariolés et aux broderies de nos bazars orientaux, ni des graines, salades et légumes de Naples, mais l’évêque de Maillezais le chargeait des affaires les plus considérables qu’il avait en cour de Rome, et Rabelais s’en acquittait avec adresse. C’est un des plus anciens biographes de notre auteur, Colletet, qui l’affirme. Enfin, il donnait à son correspondant des nouvelles de Rome et de toute la chrétienté, ce qui était précieux à une époque où l’on ne pouvait guère être instruit des affaires publiques que par des lettres privées. Or, des événements considérables s’accomplissaient alors dans la chrétienté, et Rabelais, sans être en état de démêler les intrigues qui s’ourdissaient en Italie, était assez bien instruit des faits à mesure qu’ils se produisaient. Et, pour ce qui concernait le roi de France, il avait des sources particulières d’information et, si l’on en croit certains bruits, moins de discrétion parfois qu’il n’en faut en ces sortes d’affaires. Charles-Quint, qui avait fait cette année-là son expédition de Tunis, rentré vainqueur en Sicile, préparait la conquête de la France et formait des desseins à la Picrochole. Sachant que les prophéties amènent parfois l’accomplissement des faits qu’elles annoncent, ses partisans lançaient toutes sortes de pronostications conformes aux desseins de l’Empereur, et un certain livre, plein de ces oracles, soulevait dans Rome une vive émotion. Rabelais, qui l’avait sous la main, en envoya un exemplaire à M. de Maillezais. « De ma part, dit-il en annonçant cet envoi, je n’y ajoute foi aucune. Mais on ne vit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et divinations comme elle est de présent. » Cependant Charles-Quint, qu’on attendait à Rome, se tenait à Naples, nouant des alliances, levant des troupes, et recueillant de l’argent. Rabelais instruit l’évêque de Maillezais que l’Empereur a remis sa venue jusqu’à la fin de février, et il ajoute: « Si j’avais autant d’écus comme le pape voudrait donner de jours de pardon à quiconque la remettrait jusqu’à cinq ou six ans d’ici, je serais plus riche que Jacques Coeur ne fut oncques. » Ce sentiment du souverain pontife se comprend du reste. Rome venait d’être mise à sac et dépouillée de toutes ses richesses ; on s’attendait à ce que, si l’Empereur et ses reîtres s’y abattaient, il ne restât plus rien dans la malheureuse cité. « On a commencé en cette ville, poursuit Rabelais, le gros apparat pour le recevoir. Et l’on a fait, par le commandement du pape, un chemin nouveau par lequel il doit entrer. Pour dresser et aplanir ce chemin, on a démoli et abattu plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises, ras de terre, ce que plusieurs interprètent en mauvais présage. » Cependant l’Empereur approchait, et le cardinal du Bellay ne se sentait plus en sûreté à Rome. Des officieux l’avisaient de se garder du fer et du poison ; croyant sa vie menacée et résolu à échapper par la fuite à ce mortel danger, il fait répandre par ses médecins le bruit d’une migraine qui le retient au lit, il saute à cheval et fuit seul par la Romagne, Bologne, Montcalieri, jusqu’en France. Les domestiques du cardinal, pendant deux jours, ignorèrent son départ. Rabelais qui n’était pas sans doute mieux instruit que les autres rejoignit son maître à Paris. A cette époque, Charles-Quint, s’efforçant de réaliser des projets longuement caressés, passait le Var et entrait en Provence avec cinquante mille hommes, pendant que les Impériaux pénétraient en France par le Nord, prenaient Guise, assiégeaient Péronne et marchaient sur Paris. Le cardinal Jean du Bellay, évêque de cette ville, nommé, par ordonnance du 21 juillet 1536, lieutenant général du roi, travaillait, comme autrefois l’évêque Synésius dans la Pentapole, à mettre en état de défense sa ville épiscopale. Sa tâche était difficile, car les murailles de Paris ne valaient rien. Nous avons sur ce point l’autorité du Panta gr uel. En effet, il y est dit, au xve chapitre du Livre II, que Panurge, les considérant avec dérision, en discourut avec une méprisante ironie. -Oh! s’écria-t-il, que fortes elles sont et bien en point pour garder les oisons en mue! Par ma barbe! Elles sont compétentement méchantes pour une telle ville comme celle-ci. Car une vache avec sa queue en abattrait plus de six brasses. -O mon ami, lui répondit Pantagruel, sais-tu ce que dit Agésilas, quand on lui demanda pour quoi la grande cité de Lacédémone n’était point ceinte de murailles ? Montrant les habitants et citoyens de la ville tant bien experts en discipline militaire et tant forts et bien armés: « Voici, dit-il, les murailles de la cité. » Signifiant qu’il n’est muraille que de bras, et que les villes et cités ne sauraient avoir muraille plus sûre et plus forte que la vertu des citoyens et habitants. Ainsi cette ville est si forte par la multitude du peuple belliqueux qui est dedans, qu’ils ne se soucient de faire autres murailles. D’ailleurs qui la voudrait emmurailler comme Strasbourg, Orléans ou Ferrare, il ne serait possible, tant les frais et dépenses seraient excessifs. -Voire! mais, dit Panurge, il est bon d’avoir quelque visage de pierre quand on est envahi de ses ennemis, ne fût-ce que pour demander qui est là-bas. Le cardinal du Bellay mettait en pratique les sages maximes de Panurge et s’efforçait de donner à Paris visage de pierre pour accueillir les Impériaux. Il fortifia la ville d’un rempart et de boulevards et fit entrer des provisions. Mais le péril qu’on redoutait cessa de lui-même ; l’armée impériale fondit, épuisée par la famine et la dysenterie. Le siège de Péronne fut levé et presque en même temps Montmorency obligea Charles-Quint à repasser le Var. On peut être sûr que ces événements ne furent pas indifférents à Rabelais qui était porté d’un grand amour pour la France et son roi et en qui le sentiment de la gloire militaire soufflait par larges bouffées. L’évêque de Paris était abbé de l’abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés. Nous savons que Rabelais avait obtenu, par un bref du Pape, la permission d’être moine dans un monastère de l’ordre de saint Benoît où l’on voudrait bien le recevoir. Il fut agréé comme religieux de Saint-Maur et résida dans cette maison. Mais l’abbaye de Saint-Maur venant d’être érigée en collégiale par le Pape, à la sollicitation du cardinal abbé, les religieux y avaient état de chanoines. Rabelais dès lors en semblait exclu, à moins d’un nouveau bref, l’autorisant à obtenir le canonicat. Or, quitter Saint-Maur, à l’entendre, c’était quitter le paradis. Paradis de salubrité, disait-il, d’aménité, de sérénité, de délices, et de tous les honnêtes plaisirs d’agriculture et vie rustique. On ne sait ce qu’il advint de cette supplique, et il n’y a guère d’intérêt à le savoir. Rabelais, pas plus qu’Éve, ne pouvait tenir dans un paradis ; il avait, comme elle, trop de curiosité pour cela- On le trouve encore à Paris quand l’imprimeur humaniste Étienne Dolet, poursuivi comme meurtrier et gracié par le roi, donna dans cette ville, pour y célébrer la clémence royale, un banquet où il réunit une foule illustre de savants, de lettrés et de poètes, Guillaume Budé, Danès, Toussain, Macrin, Bourbon, Voulté, Clément Marot, le Virgile gaulois, et François Rabelais, qui y était invité à titre d’excellent médecin. Etienne Dolet nous a transmis lui-même en vers latins et le nom des convives et le sujet des conversations. On parla sous la rose des plus habiles écrivains, dont se glorifiaient les pays étrangers- Érasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazar, et chacun de ces noms fut salué d’acclamations bruyantes. Si la muse antique d’Etienne Dolet n’a pas renchéri sur l’austérité des discours, ce banquet fut un banquet de sages et les orgies auxquelles on s’y livra furent ce qu’un poète grec appelle les tranquilles orgies de la pensée. Bien peu de temps après cette fête, Rabelais se rendit à Montpellier où, le 22 mai 1537, il fut promu docteur, titre qu’il avait pris avant de l’obtenir, mais non sans en être digne, car c’était, tout nous porte à le croire, un très bon médecin. Il était, comme nous l’avons vu, botaniste et anatomiste, cuisinier, érudit, et il montrait, au dire de son savant ami Sussanneau, ce visage joyeux, serein, gracieux, ouvert qui réjouit le malade, notable partie de l’art d’Hippocrate et de Galien. En 1537, il fit à Lyon, sa ville préférée, un nouveau séjour, troublé par une mésaventure sur laquelle nous sommes fort mal renseignés. Une lettre, qu’il adressait à quelque ami d’Italie, fut remise au cardinal de Tournon qui, y trouvant, à tort ou à raison, des indiscrétions blâmables, l’envoya au chancelier du Bourg, avec quelques lignes qui témoignent de sa mauvaise humeur à l’endroit du médecin de Jean du Bellay. « Monsieur, mande-t-il, je vous envoie une lettre que Rabelesus écrivait à Rome, par où vous verrez de quelles nouvelles il avertissait un des plus mauvais paillards qui soient à Rome. Je lui ai fait commandement qu’il n’eût à bouger de cette ville (de Lyon) jusqu’à ce que j’en susse votre volonté. Et, s’il n’eût parlé de moi en ladite lettre et aussi qu’il s’avoue au roi et reine de Navarre, je l’eusse fait mettre en prison pour donner exemple à tous ces écriveurs de nouvelles. Vous m’en manderez ce qu’il vous plaira, m’en remettant à vous d’en faire entendre au roi ce que bon vous en semblera. » Quoi qu’en dise le cardinal de Tournon, Rabelais était au cardinal du Bellay, ambassadeur du roi, et, par conséquent, au roi lui-même ; il n’était pas à la reine de Navarre ; mais il se peut qu’il se réclamât d’une princesse si secourable, recours assuré des humanistes nécessiteux ou persécutés. Elle était, dit un de ses serviteurs, le port et le refuge de tous les désolés. Nous ne savons pas si les griefs du cardinal de Tournon étaient fondés ; ce qui est certain, c’est que l’affaire n’eut pas de suites fâcheuses pour Rabelais que nous voyons, en 1538, accompagner François Ier à Aigues-Mortes et assister à ces entrevues qui, mettant en présence l’empereur et le roi, rangèrent celui-ci dans le parti catholique espagnol, au grand dommage des humanistes, qui étaient tous plus ou moins réformateurs et luthérisaient à la manière française et légère. Un dévouement exclusif à la cause de l’orthodoxie romaine anima la conduite de François Ier et de Charles-Quint réconciliés. Rabelais revint à Lyon avec le roi son maître à la fin de juillet 1538. Il est temps de révéler un fait longtemps ignoré, mais certain, de sa vie privée. François Rabelais eut, dans cette ville de Lyon, d’une mère qui nous est inconnue, un enfant, un fils qui reçut sur les fonts du baptême le nom de Théodule, et l’on est porté à croire que ce fut le père qui lui donna ce nom, qui veut dire adorateur de Dieu. Rabelais ne manquait pas une occasion de montrer son amour du Dieu tout-puissant. Il l’aimait en philosophe, pour l’amour de Platon, et contre ses prêtres. Loin de cacher cet enfant comme une honte, François le laissait voir à tout venant, et le petit Théodule fut bercé dans la pourpre sur les genoux des cardinaux. Les princes de l’Église ne pouvaient se montrer sévères pour un moine qui, après tout, n’accordait pas plus qu’eux aux sollicitations de la chair. Le cardinal Jean du Bellay, pour ne nommer que lui, vivait dans une sorte d’union conjugale avec la soeur, deux fois veuve, de ce cardinal de Tournon, que nous venons de voir si fort irrité contre Maître François. Théodule, à qui souriaient les princes de l’Église, Théodule mourut âgé de deux ans. Un ami de Rabelais, Boyssonné, juriste et poète, consacra à cet enfant, sorti si jeune de la vie, toute une flore latine d’élégies, de distiques, d’hendécasyllabes, de vers iambiques. Voici la traduction de ces petits poèmes imités, pour la forme, de l’Anthologie grecque, mais tout empreints de pensée chrétienne. Je me sers de la version de M. Arthur Heulhard, légèrement modifiée par endroits. DE THÉODULE RABELAIS MORT ÂGÉ DE DEUX ANS Tu demandes qui repose en ce tombeau si petit? C’est le petit Théodule lui-même ; à la vérité en lui tout est petit, âge, forme, yeux, bouche, enfin pour le corps c’est un enfant. Mais il est grand par son père, le docte et l’érudit, versé dans tous les arts qu’il convient que connaisse un homme bon, pieux et honnête. Ce petit Théodule les aurait tous tenus de son père, si le destin l’avait fait vivre, et, de petit qu’il était, il serait un jour devenu grand. A THÉODULE RABELAIS MOURANT A L’ÂGE DE DEUX ANS Pourquoi nous quitter si tôt, je te le demande, Rabelais? Pourquoi ce désir de renoncer aux joies de la vie? Pourquoi tomber avant le jour, trahissant la tendre jeunesse? Pourquoi s’apprêter à mourir d’une mort prématurée? RÉPONSE Ce n’est, pas, Boysson, par haine de vivre que j’abandonne la vie ; si je meurs, c’est pour ne pas mourir à jamais. J’ai pensé que la vie avec le Christ est la seule vie qui doive être précieuse aux bons. DISTIQUE (au même) En allant si petit aux cieux, Théodule, tu montres que ceux-là seuls qui partagent ton sort sont aimés de Dieu. AUTRE Moi qu’on appelait Théodule, c’est-à-dire esclave de Dieu, je prie pour que vous soyez semblables à moi par le nom et par la chose. AUTRE Celui que tu vois reposer dans cette tombe exiguë, vivant eut pour familiers des pontifes romains. AUTRE Lyon est sa patrie, son père Rabelais. Qui ignore l’un et l’autre ignore deux des plus grandes choses du monde. IAMBES Craignant de devenir esclave des hommes et ne voulant obéir qu’au seul Dieu très bon et très haut, pour ne pas être forcé de descendre des chevaux aux ânes, moi qui avais deux ans ici-bas, je quitte les mortels et je m’envole aux cieux. Ces vers sont d’un platonisme chrétien qui peut nous paraître affecté, mais qui était tout à fait de mise alors. La philosophie, autant que l’habit et la coiffure, est sujette à la mode, et il n’y a rien qui marque mieux un lieu et une époque que l’idée qu’on s’y fait de l’absolu et de l’infini. L’éternité même, nous nous la représentons à notre image, et dans notre goût. L’abstrait a son pittoresque comme le concret. Nous saisissons volontiers dans ces causeries l’occasion d’un rapprochement littéraire, d’une comparaison qui fasse saisir le style des temps et la manière des auteurs. C’est pourquoi je citerai, après les vers latins de Boyssonné, un petit poème de plus de deux cents ans postérieur, sur un sujet semblable, une élégie d’André Chénier sur la mort d’un enfant. Autant la muse latine du vieux juriste de Toulouse a de roideur et de solennité, autant la muse française du fils de Santi L’Hommaca a de souplesse, de grâce et de pathétique. SUR LA MORT D’UN ENFANT L’innocente victime, au terrestre séjour, N’a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant, échappé de nos bras ; Adieu, dans la maison d’où l’on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand, de moissons couverte, La campagne d’été rend la ville déserte ; Dans l’enclos paternel, nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l’herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L’axe de l’humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N’inquiéteront plus nos soins officieux ; Nous ne recevrons plus, avec des cris joyeux, Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux. (André Chénier) En 1537, le frère du cardinal du Bellay, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, fut chargé d’exercer par intérim, en l’absence du maréchal d’Annebault, les fonctions de lieutenant général du roi en Piémont. Le roi de France venait de conquérir ce pays, sans difficulté ; le difficile était de le garder. Langey dut mettre en état de défense Turin menacé par les Impériaux, installer dans cette ville un parlement chargé d’appliquer la loi française, pourvoir aux offices de judicature, mettre en état, dans tout le pays, les fortifications des châteaux et des villes, faire venir de France huiles, épiceries, poisson salé pour le carême, médicaments, dont le Piémont était dénué. Maître François appelé à Turin en 1540 y exerça les fonctions de médecin du vice-roi, qui avait grand besoin des secours de son art, car Langey, ayant de peu dépassé la cinquantaine, était fort usé, et le travail surhumain auquel il se livrait achevait de ruiner sa santé délabrée. Homme universel, le pantagruéliste rendait d’autres services à son maître que ceux de médecin. Il était son intermédiaire auprès de plusieurs savants. Il correspondait, notamment avec le légiste Jean Boyssonné dont nous venons de lire les vers latins, avec Guillaume Bigot, avec Guillaume Pélicier, évêque de Narbonne, puis de Montpellier, et, à cette époque, ambassadeur du roi de France à Venise. Nous avons deux lettres de ce prélat à Rabelais, l’une du 23 juillet, l’autre du 17 octobre 1540, qui sont d’un ton amical et familier. Il est question, dans la seconde de ces lettres, de manuscrits hébraïques et syriaques et de livres grecs dont l’ambassadeur français négociait l’acquisition. Pélicier demanda au moine helléniste d’employer tout son crédit pour faire réussir cette négociation. Nous ne savons si Rabelais s’employa utilement dans cette affaire, mais elle réussit aux souhaits de Pélicier et les manuscrits orientaux acquis par l’ambassadeur enrichissent encore aujourd’hui nos dépôts publics. Il paraît bien que Maître François, qu’un prélat tel que l’évêque de Montpellier traitait si honorablement, s’attira à Turin encore une mauvaise affaire par son indiscrétion. Il fut pris d’une telle frayeur de ce qu’il avait commis, qu’il repassa éperdument les Alpes et fut rencontré à Chambéry, la tête perdue, et ne sachant où aller. Nous ne connaissons pas sa faute, mais elle était sans doute moins grave qu’il ne se le figurait, car, au mois de mars 1541, il était de retour à Turin, en grâce auprès du vice-roi et recevant de nouvelles missives de l’ambassadeur du roi de France à Venise. Après trois ans d’un labeur acharné, Langey assura la défense du Piémont ; mais, travaillé de la goutte, épuisé de fatigue, impotent et ne pouvant plus, comme il disait, servir son roi que du cerveau et de la langue, il demanda son congé et se fit ramener en litière dans son pays. Ce vaillant et habile homme mourut à Saint-Symphorien, au pied du mont Tarare entre Lyon et Roanne, le 9 janvier 1543. François Rabelais, qui assista à sa fin, nous rapporte que les dernières pensées de ce grand capitaine embrassèrent l’avenir du royaume. « Les trois ou quatre heures avant son décès il employa en paroles vigoureuses, en sens tranquille et serein, nous prédisant ce que depuis en partie nous avons vu, en partie nous attendons advenir, bien que pour lors ces prophéties nous semblassent étranges, nullement croyables et qu’il ne nous apparaissait aucun pronostic de ce qu’il prédisait. » Les papiers de Langey ne furent point retrouvés après sa mort. On soupçonna un serviteur allemand de les avoir dérobés, bien que cet homme parût peu capable d’en connaître le prix. Rabelais, interrogé sur cette disparition, répondit qu’il n’avait jamais songé à rechercher ces papiers, les croyant renfermés dans les coffres des mules, qu’on n’avait point ouverts. On lit dans le testament de Langey: « Item au sieur Rabelais et à messire Gabriel Taphenon, médecins, veut et ordonne ledit sieur testateur, qu’il leur soit donné, outre leurs salaires et vacations, c’est à savoir, audit Rabelais cinquante livres tournois par an jusques à ce que ces héritiers l’ayent pourvu ou fait pourvoir en l’Église jusques à trois cents livres tournois par an ; audit Taphenon, cinquante écus une fois payés. » On suppose que c’est en exécution de cette clause que René du Bellay, évêque du Mans, frère de Guillaume et de Jean du Bellay, conféra à Rabelais la cure de Saint-Christophe-du-Jambet au diocèse du Mans, dont l’ancien médecin de Langey touchait le revenu, sans être tenu à la résidence. Rabelais garda de son protecteur un souvenir ému. Dans son quatrième livre, que nous étudierons bientôt, il associa la fin du bon chevalier Guillaume du Bellay à tout ce que Plutarque rapporte de grand, de noble, de mystérieux, de terrible sur la mort des génies, des héros et du grand Pan lui-même. Il prêta à l’un des plus sages héros de son livre ce propos hyperbolique que, tant que Langey fut vivant, la France demeura en telle félicité que tout l’univers l’enviait et que soudain, après son trépas, elle devint en mépris à tout le monde durant de longues années. Enfin, il composa en latin un livre des hauts faits de Langey, qu’un autre familier de ce seigneur, Claude Massuau, traduisit en français sous ce titre: « Stratagèmes, c’est-à-dire prouesses et ruses de guerre du preux et très célèbre chevalier Langey au commencement de la tierce guerre césarienne. Lyon. Séb. Gryphe 1542 » Le texte latin et la traduction française sont également perdus. Environ ce temps, l’amitié d’Etienne Dolet et de François Rabelais se rompit violemment et les torts les plus graves ne furent, peut-être, pas du côté d’Etienne. Ce libraire, très suspect d’hérésie, ayant réimprimé le Pantagruel avec tous les passages de nature à irriter les sorbonagres, de plus en plus violents et cruels, Rabelais prit peur ; et ce ne fut pas sans raison. Le danger était réel et l’on peut justement reprocher à ce farouche Dolet, si imprudent pour lui-même, d’avoir été aussi imprudent pour autrui ; on peut l’accuser de s’être plu à compromettre, à découvrir, à exposer un ami. Et il n’est pas surprenant que Rabelais se soit empressé de désavouer un aussi dangereux éditeur. Rabelais était prudent, il craignait le feu: « Je suis, de ma nature, disait-il, assez altéré sans me chauffer davantage. » Qui donc lui en ferait un grief? Comme il publiait au même moment une édition expurgée, il y mit une lettre où il faisait parler son imprimeur, mais dont le style le trahit, et il dit expressément que Dolet a « par avarice, soustrait un exemplaire de ce livre étant encore sous presse » . Le reproche ne se conçoit pas. Dolet n’avait eu qu’à prendre un des nombreux exemplaires des vieilles éditions ; et, s’il s’était procuré frauduleusement pour les copier les feuilles de la nouvelle édition amendée et expurgée, son édition se serait trouvée pareillement expurgée et amendée. Rabelais, sous le nom de son imprimeur, ajoute que Dolet est un monstre « né pour l’ennui et injure des gens de bien » . Il était peu perspicace ayant mis dix ans à s’en apercevoir. Cette aventure est triste et c’est une aventure éternelle. Que ce soit l’humanisme, la liberté intellectuelle et morale, la justice, ou toute autre tendance généreuse, les esprits se soulèvent en un puissant mouvement. Entre défenseurs de la même cause, entre ouvriers de la même oeuvre, on s’unit, on se soutient, on s’excite, on s’anime ; la grande tâche en est allégée et généreusement enlevée. Puis on se lasse, on s’arrête. C’est l’heure mauvaise des querelles, des récriminations, des disputes, des brouilles. Ne soyons pas trop sévères pour Rabelais. Il n’était, après tout qu’un homme, et les qualités exquises de son esprit ne le rendaient que plus sensible, plus inquiet et plus irritable. Dolet, ce brutal, l’avait poussé à deux doigts de la prison, vers le bûcher ; il lui avait fait peur. Hélas! nous sommes méchants quand nous avons peur. INTRODUCTION AU TROISIÈME LIVRE Mesdames et Messieurs, Nous allons poursuivre aujourd’hui l’étude du plus grand homme que la France ait produit dans son plus grand siècle. Mais je dois tout d’abord vous remercier de la bienveillance fidèle que vous témoignez à un conférencier qui ne la mérite que par son effort et ses intentions. Je vois, parmi vous, un homme qui serait bien mieux à ma place que moi. Mais cette place, il l’occupera bientôt. Ce jour-là, je prendrai pour l’entendre celle qu’il occupe aujourd’hui et tout sera dans l’ordre. En attendant, je salue l’écrivain qui soutient aujourd’hui le vieil honneur de la littérature espagnole, qui sait donner au roman l’émotion du drame et l’ampleur de l’épopée, se distingue également par la parole et la plume et sème à travers le monde les plus nobles idées. Mesdames et Messieurs, je crois être votre interprète à tous en donnant la bienvenue dans cette enceinte à Blasco Ibanez. Mon ami Seignobos, professeur d’histoire à la Sorbonne, parlant d’un livre d’histoire de ma façon, me reprochait bien gracieusement d’avoir dissimulé les lacunes des textes et les limites parfois étroites de nos connaissances dans le tissu serré du récit et l’harmonie de la composition. Reproche flatteur, que mon livre ne méritait pas, et que cette causerie méritera moins encore. La biographie de Rabelais, par l’injure du temps et la négligence des hommes, est pleine de trous que je n’essayerai pas de boucher par quelque ravaudage. Il s’y trouve tout du long des lacunes. Ces lacunes occupent à peu près tout l’espace qu’il nous reste à parcourir. Après la mort du bon chevalier, nous perdons Maître François pour le retrouver un moment à Orléans dans la maison et à la table du seigneur de Saint-Ay, Etienne Lorens, qu’il avait connu homme d’armes de la compagnie de Langey et capitaine de Turin. Saint-Ay servait le roi de France avec zèle dans des négociations secrètes. En 1545, Saint-Ay reçut Rabelais dans son château qui s’élevait sur un coteau planté de vignes, au bord de la Loire, entre Meung et Orléans. Au pied du coteau, coulait une source près de laquelle notre auteur avait, dit-on, coutume de travailler. On montrait plus tard la table ronde en pierre sur laquelle il écrivait, Etienne Lorens, qui appartenait au roi, s’entourait volontiers, à ce qu’il semble, de gens doctes, inclinant à la Réforme. Tel était cet Antoine Hullet, à qui Rabelais écrivit de Saint-Ay une lettre qui nous a été conservée par grand hasard, par laquelle l’inventeur du pantagruélisme l’invite philosophiquement à venir se joindre aux hôtes de l’ancien serviteur de Langey. Il s’efforce de l’attirer par l’appât des poissons arrosés du vin du cru, qui était excellent. Rabelais sans doute aimait la table, mais prenez garde que, quand il parle de banquets, il songe le plus souvent au banquet des Muses, et que le vin qu’il célèbre est le vin de la sagesse. Enfin, conviant Antoine Hullet à la table de Saint-Ay dont il lui vante les poissons: « Vous viendrez, lui dit-il, non quand il vous plaira, mais quand le vouloir vous y apportera de ce grand Dieu, bon et plein de pitié, lequel ne créa oncques le carême, mais bien les salades, harengs, merluches, carpes, brochets, bars, ombrines, ablettes, rippes, etc-, item les bons vins, singulièrement celui qu’on garde ici à votre venue, comme un Saint-Graal et une seconde essence, voire quinte essence. Ergo veni, domine, et noti tardare. » En 1545, Rabelais obtint du roi François Ier un privilège pour l’impression du troisième livre de Pantagruel qui parut l’année suivante sous ce titre: Tiers livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel, composé par Maître François Rabelais docteur en médecine et ca 'l'oier des Iles Hièr es. L’auteur susdit supplie les lecteurs bénévoles soi réserver à rire au soixante et dix-huitième livre. Le premier livre avait paru en 1532, le deuxième livre vers 1534, onze ans auparavant. Dans ce long intervalle de temps, l’auteur avait perdu le fil ténu de son histoire! Aucun lien, pour ainsi dire, ne relie ce troisième livre aux précédents et pourtant Rabelais semble, quand il reprend son roman en sa maturité, se rappeler les jours déjà anciens de Fontenay-le-Comte, et se plaire à mettre en oeuvre les idées qu’il avait échangées avec le juge André Tiraqueau, sous le bosquet de lauriers, touchant les femmes et le mariage. Le troisième livre, en effet, est aux trois quarts rempli par la très ample et très plaisante consultation de Panurge sur la question de savoir s’il se pourra marier sans inconvénients. Nous allons feuilleter ensemble, si vous voulez bien, ce merveilleux troisième livre, le plus riche, le plus beau peut-être, le plus abondant en scènes comiques, de tout le Panta gr uel ; Mais rappelons auparavant que cette année 1546, signalée par l’apparition de cette oeuvre joyeuse et lumineuse, fut douloureuse et sombre. Le roi François Ier, inquiet et malade, ne résistait plus aux exigences cruelles de la Sorbonne et du Parlement. Les persécuteurs de la pensée sévissaient âprement contre les humanistes, les philosophes, les savants, les poètes, contre quiconque, inclinant à la réforme de l’Église, luthérisait quelque peu. Clément Marot traînait en exil sa vie indigente ; Bonaventure Despériers venait de se suicider ; Etienne Dolet était étranglé et brûlé sur la place Maubert à Paris ; à Meaux, berceau des plus doux réformés, quatorze bûchers s’allumaient. C’est dans cet air lugubre, dans cette puanteur de chair grillée qu’éclata la voix bienfaisante du bouffon plein de sagesse. Abordons ce troisième livre en regrettant, par avance, de ne pouvoir nous y attarder à loisir. TROISIÈME LIVRE Lorsque s’ouvre le troisième livre et que l’auteur poursuit, après une longue interruption, le récit des hauts faits du bon Pantagruel, nous voyons le fils de Gargantua organiser le pays qu’il vient de conquérir. Il transporte une colonie d’Utopiens en Dipsodie et assigne à Panurge pour seigneurie la terre de Salmigondin. Mais Panurge gouverne si mal ses affaires qu’en peu de temps il est couvert de dettes, et ne s’en tourmente guère. Comme dit Fantasio: « Quand on a des dettes et qu’on ne les paye pas, c’est comme si on n’en avait pas. » Panurge qui a beaucoup plus d’esprit que Fantasio ne se contente pas de supporter aisément sa condition de débiteur, il l’exalte, et la glorifie, et, sur la considération de sa dette, il établit non seulement une théorie du crédit public, mais toute une philosophie de l’homme et de la nature. « Les dettes, dit-il, sont comme le lien des cieux et de la terre et le lien des hommes entre eux. Imaginez un monde où les êtres ne se devraient rien, ne se donneraient rien. Là, entre les astres ne sera cours régulier quelconque ; tous seront en désarroi- La lune restera sanglante et ténébreuse. A quel propos lui départirait le soleil sa lumière? Il n’y était en rien tenu- En ce monde déréglé, rien ne prêtant, rien n’empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n’a figuré Ésope en son apologue- L’âme tout indignée prendra sa course à tous les diables- Au contraire, imaginez-vous un monde auquel chacun prête, chacun doive- Quelle harmonie sera parmi les mouvements réguliers des cieux! Quelle sympathie entre les éléments! Comme nature se délectera en ses oeuvres et productions, Cérès chargée de blés, Bacchus de vins, Flore de fleurs, Pomone de fruits. Entre les humains paix, amour, dilection, fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse- » Pantagruel ne se laisse pas convaincre par ces beaux discours. « Prêchez et patrocinez d’ici à la Pentecôte, répondit-il à Panurge, vous serez ébahi comme vous ne m’aurez rien persuadé- Je me charge de payer vos dettes ; seulement n’en faites plus dorénavant. » Pantagruel est un roi libéral et magnifique, mais ennemi des folles prodigalités. Panurge, délivré de ses dettes, et voyant fuir sa jeunesse, songea à se marier, et consulta à ce sujet son maître Pantagruel, ne voulant agir que sur son avis. -J’en suis d’avis, répondit Pantagruel, et vous le conseille. -Mais, si vous croyez que le meilleur soit de demeurer comme je suis, j’aimerais mieux ne me point marier. -Ne vous mariez donc point. -Voire, mais voudriez-vous que je demeurasse ainsi seulet toute ma vie, sans compagnie conjugale? Vous savez qu’il est écrit: Væ soli. L’homme seul n’a jamais tel contentement qu’on voit entre gens mariés. -Mariez-vous donc, de par Dieu! -Mais si ma femme me faisait- Vous savez qu’il en est grande année. -Ne vous mariez donc pas, car la sentence de Sénèque est véritable et ne souffre point d’exception: Ce qu’à autrui tu auras fait, sois certain qu’autrui te le fera. -Voire, mais puisque je ne puis pas plus me passer de femme qu’un aveugle d’un bâton, n’est-ce pas le mieux que je m’associe quelque honnête et prude femme? -Mariez-vous donc! -Mais, si Dieu voulait que ma femme me battît, je serais plus patient que Job si je n’enrageais tout vif. -Ne vous mariez donc point. -Mais, seul et non marié, personne ne se soucie de moi et ne me porte un amour tel qu’on dit être l’amour conjugal. Et, si, par aventure, je tombais malade, je serais traité à rebours. Le sage dit: « Là où n’est femme, j’entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en grand danger- » -Mariez-vous donc, de par Dieu! -Mais si, étant malade et impotent, ma femme, non seulement ne me secourait pas au besoin, mais encore se moquait de ma calamité, et, qui pis est, me volait, comme j’ai vu souvent advenir? -Ne vous mariez donc pas. -Voire, mais je n’aurais jamais autrement des fils et des filles légitimes, qui allassent perpétuer mon nom, auxquels je laisse mon héritage et avec lesquels je me puisse égayer, comme je vois journellement votre bon père faire avec vous. -Mariez-vous donc, de par Dieu! Plaisante consultation, dont on trouve déjà l’idée dans la littérature du moyen âge et que Molière a imitée dans sonMaria ge for cé. Peut-on mieux dire que ce sage Pantagruel? Il y a de bons mariages, il y en a de mauvais. Dès lors, quel conseil donner? -Consultons, dit Pantagruel, les sorts virgiliens et homériques. Cela consiste, nous avons déjà eu occasion de le voir, à enfoncer trois fois une épingle dans un volume d’Homère ou de Virgile et à tenir pour un oracle les vers marqués par la pointe. Panurge a recours à cette sorte de divination. Malheureusement, il ne put rien tirer de clair des vers ainsi désignés. Pantagruel lui conseilla d’user de la divination par les songes. -L’âme dans le sommeil, dit ce bon roi, s’ébat et revoit sa patrie qui est le ciel. Là elle reçoit participation insigne de sa première et divine origine et, en contemplation de cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part, à laquelle rien n’arrive, rien ne passe, rien ne déchet, pour qui tous les temps sont présents, l’âme note non seulement les choses qui se sont passées dans les mouvements inférieurs, mais aussi les choses futures, et, les rapportant à son corps et les faisant connaître par les sens et organes du corps, auxquels elle les a communiquées, elle est appelée vaticinatrice et prophète. Cette fameuse définition de Dieu, qui a cela de remarquable qu’elle définit parfaitement le non-être et l’absence absolue de Dieu, se retrouve, ai-je besoin de vous le dire, dans Pascal. Pour en chercher l’auteur, il faudrait remonter aux philosophes alexandrins, et peut-être même aux empiriques grecs. Ce serait un peu long. Ne quittons point Panurge. Il eut recours à la divination par les songes et rêva qu’il était marié, que sa femme lui faisait mille caresses et lui attachait au front une jolie petite paire de cornes. Il rêva encore qu’il était changé en tambourin et sa femme en chouette. Ce songe ne parut pas susceptible d’une explication évidente et plausible. Pantagruel proposa de consulter la sibylle de Panzoust, et le bon roi se mit aussitôt en route avec Épistémon et Panurge, En trois jours, ils furent transportés d’Utopie dans le Chinonais. Comment cela? Ne taisons pas la vérité quand elle est bonne à dire. La vérité, c’est que Rabelais avait oublié que son Pantagruel se trouvait en Utopie, au nord de la Chine, ou dans quel que contrée approchante. Cela lui était sorti de la tête. Délicieux oubli, sommeil plus doux que celui du vieil Homère. Cervantès fait chevaucher Sancho sur son âne qu’il a perdu et qu’il cherche en pleurant. Rabelais ne sait plus sur quel continent il a laissé ses personnages. O distractions adorables, ô ravissantes étourderies du génie! Est-ce que votre très savant et très distingué bibliothécaire, M. Paul Groussac, avec son grand sens littéraire et sa haute autorité, n’a pas déjà parlé des sympathiques étourderies de l’auteur du Don Quichotte? Voilà donc nos amis à Panzoust près Chinon. C’est tant mieux! Bien plus que les prodiges d’Utopie, me plaît la douceur tourangelle. A la croupe d’une montagne, sous un grand et ample châtaignier, leur fut montrée la maison de la sibylle. Ils y entrèrent et trouvèrent, au coin de la cheminée, la vieille mal vêtue, édentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, qui faisait un potage de choux verts, avec une couenne de lard jaune et un vieux savorados. Un vieux savorados, si vous voulez le savoir, est un os creux, un os à moelle qu’on met dans le potage pour lui donner du goût. Afin d’épargner la dépense, on le fait servir plusieurs fois, mais, vieux, il a moins de goût qu’en sa fraîche et savoureuse nouveauté. C’est signe que, comme les sorcières de Thessalie qui arrêtaient le cours de la lune, comme les sorcières qui, sur la bruyère, prédirent à Macbeth la couronne d’Écosse, comme les tireuses de cartes qui vivent dans des mansardes, comme les somnambules qui suivent les foires en roulotte, comme toutes ses pareilles depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la vieille de Panzoust soutient péniblement sa misérable vie, et l’on pourrait s’étonner que des créatures qui s’attribuent de si grandes facultés en tirent de si maigres profits. La sibylle chinonaise resta quelque temps en silence, pensive et rechignant des dents, puis elle s’assit sur le fond d’un boisseau, prit ses fuseaux et ses dévidoirs et mit son tablier sur la tête- Y songez-vous, que Rabelais, à Rome, avait vu, dans la Sixtine, les sibylles de Michel-Ange nouvellement découvertes? La Cumane est plus fière et la Delphique plus noble ; mais celle de Panzoust est plus pittoresque. Ses gestes et ses paroles effrayèrent Panurge qui la prit pour une démoniaque invocatrice de diables, et il ne pensa plus qu’à se sauver. Car il avait peur des diables, surtout parce que les diables attiraient les théologiens, qui lui inspiraient un raisonnable effroi. Finalement, la sibylle traça son oracle sur huit feuilles de sycomore qu’elle jeta au vent. Panurge et ses compagnons s’essoufflèrent à les rattraper ; Malheureusement, ces vers étaient obscurs et susceptibles d’interprétations diverses. Pantagruel y vit que Panurge serait trompé et battu par sa femme. Panurge qui ne voulait être ni trompé ni battu n’y trouva naturellement rien de semblable. Cela est humain. Nous donnons volontiers aux choses un sens qui nous flatte. Enfin, comme le dit Pantagruel, ce qu’il y avait de plus clair, c’est que l’oracle n’était pas clair. Le bon géant fut d’avis de consulter un muet, les oracles par gestes et par signes étant, dit-on, les plus véritables. Un muet, qu’on appela, fit des signes ; mais il fut impossible de les comprendre. Pantagruel proposa alors d’interroger un homme vieux, décrépit, près de sa fin. Le sage prince prêtait en effet aux mourants un esprit sibyllin. « Les anges, disait-il, les héros, les bons démons (selon la doctrine platonicienne) voyant les humains proches de la mort, hors des troubles et sollicitations terrestres, les saluent, les consolent, parlent avec eux et déjà commencent à leur communiquer l’art de divination. » Pantagruel exprime ici sa croyance avec gravité, et il semble que Rabelais lui- même ne soit pas éloigné de la partager, car il allègue d’un ton dont on ne peut nier le sérieux et l’émotion l’exemple de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, qu’il vit mourir à Saint-Symphorien, ainsi que nous l’avons raconté. Guillaume du Bellay, dit Rabelais, employa les trois ou quatre heures avant son décès en paroles vigoureuses, en sens tranquille et serein, nous prédisant ce qui, pour une part, s’est accompli depuis lors. Pantagruel, Épistémon, Panurge et Frère Jean des Entommeures, que nous avions un peu oublié, se rendirent donc au logis du vieux poète français Raminagrobis, et trouvèrent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte et regard lumineux. Panurge le requit d’exposer son jugement sur le doute du mariage. Raminagrobis se fit apporter de l’encre et du papier et écrivit un petit poème, qui commence ainsi: Prenez-la, ne la prenez pas. Si vous la prenez, c’est bien fait. Si ne la prenez en effet, Ce sera oeuvré par compas. « Par compas », c’est-à-dire sur mesure et très exactement. Comme ces vers se retrouvent dans les oeuvres de Guillaume Crétin, on a quelque raison de reconnaître ce vieux poète en Raminagrobis. Le mourant donna à Panurge et à sa compagnie les vers qu’il venait de composer, et leur dit: -Allez, enfants, en la garde du grand Dieu des cieux et ne m’inquiétez plus de cette affaire ni d’autre qui soit. Ce jourd’hui, qui est le dernier et de mai, et de moi (on prononçait: de mé et de mé ; c’est un jeu de mots), j’ai hors de ma maison, à grande fatigue et difficulté, chassé un tas de vilaines, immondes et pestilentes bêtes, noires, bigarrées, fauves, blanches, cendrées, grivolées, qui ne voulaient me laisser à mon aise mourir, et par perfides piqûres, griffures harpiaques, importunités freloniques, toutes forgées à l’officine de je ne sais quelle insatiabilité, m’arrachaient des doux pensements auxquels je me livrais, contemplant, voyant et déjà touchant et goûtant le bien et félicité que le Bon Dieu a préparé à ses fidèles et élus en l’autre vie et état d’immortalité. Qui étaient ces vilaines bêtes qui assiégeaient le lit du mourant? Panurge scandalisé les reconnut sans hésitation pour les moines de toutes robes, cordeliers, jacobins et autres religieux mendiants. Il y en avait quatre ordres, gris et bruns, dont on a fait les quatre mendiants, raisins secs, figues sèches, amandes et noisettes, que l’hiver on sert en France au dessert. -Mais que lui ont fait s’écria en sortant le chercheur d’oracles, que lui ont fait ces pauvres diables de capucins et de minimes? Ne sont-ils assez malheureux, les pauvres diables? Ne sont-ils assez enfumés et parfumés de misère et calamité, les pauvres hères, dont la substance n’est que poisson?- Il s’en va, par Dieu, damné comme un serpent, à trente mille hottées de diables. Médire de ces bons et vaillants piliers d’église! (J’ai bien peur que, dans la pensée de notre auteur, il ne faille prononcer pilleurs d’église.) Il a grièvement péché. Son âne (pour son âme ; c’est une faute d’impression, sans doute, mais elle a l’air d’être faite exprès), son âne s’en va à trente mille pannerées de diables. Propos malsonnants sur l’immortalité de l’âme. Voilà en cette année 1546 de quoi faire brûler le livre avec l’auteur. Cette année-là, Étienne Dolet fut brûlé et étranglé sur la place Maubert à Paris, pour moins, pour trois mots traduits de Platon. Mais c’était un homme grave. Les plaisanteries de Rabelais ne tiraient pas à conséquence. Il pouvait tout dire. Et, en dépit de ce mauvais jeu de mots, je pense qu’il croyait à l’immortalité de l’âme, je pense qu’il y croyait au moins cinq jours sur sept, ce qui est beaucoup. Panurge a enfilé l’escalier. Pour rien au monde, il ne retournerait au chevet du vieux poète mourant. Il a trop peur des farfadets. Rabelais, autant que Panurge, a peur des farfadets. Il les craint et les brave ; il les brave en les craignant ; il les craint en les bravant. Avant de dire son mot, il fait le fou. Il enveloppe ses audaces dans des bouffonneries. Il amasse dans son texte toutes les obscurités, comme la nymphe surprise au bain trouble l’eau de la fontaine. Panurge consulte ensuite sur le sujet qui lui tient au coeur un astrologue nommé Her Trippa, que, à cause de la ressemblance des noms, on identifie à Corneille Agrippa, astrologue et médecin, auteur d’un traité sur l’incertitude et la vanité des sciences. Her Trippa lui prédit que sa femme le trompera. Consultation savante ; tous les modes de divination y sont énumérés ; les noms succèdent aux noms interminablement ; on s’y noie et Panurge ne se pardonne pas d’avoir perdu son temps dans la tanière de ce diable enjuponné. Sur le conseil de Frère Jean, il écoute ce que disent les cloches. Mais il n’arrive pas à savoir si elles disent: marie-toi, marie-toi, marie-toi, ou: marie point, marie point, marie point. Toute divination ayant été éprouvée vaine et décevante, le noble Pantagruel appela un théologien, un médecin, un légiste et un philosophe, pour mettre un terme aux perplexités de Panurge. Le théologien, Père Hippothadée, consulté le premier, parla fort bien. A cette demande de Panurge: « Serai-je trompé? » il répondit: « Nenni, mon ami, s’il plaît à Dieu. » D’où Panurge conclut: « Je le serai donc, s’il plaît à Dieu. » Là-dessus, pour l’éclairer, le bon Père lui décrit l’épouse qu’il doit prendre: issue de gens de bien, instruite en vertus et honnêteté, aimant et craignant Dieu. -Vous voulez, dit Panurge, que j’épouse la femme forte décrite par Salomon. Elle est morte- Grand merci toutefois, mon père! Quant au médecin Rondibilis, grand explorateur des secrets naturels, il déclara net que la disgrâce tant redoutée à l’avance par Panurge était naturellement des apanages du mariage ; il compara les femmes à la lune et leur reprocha leur hypocrisie: « Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait (c’est Rondibilis qui parle) que nature me semble, parlant en tout honneur et révérence, s’être écartée de ce bon sens, par lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a bâti la femme. Et, y ayant pensé cent et cinq cents fois, je ne sais qu’en penser, sinon que, forgeant la femme, elle a eu égard à la sociale délectation de l’homme et à la perpétuité de l’espèce humaine plus qu’à la perfection de l’individuale muliébrité. Platon ne sait en quel rang il les doit colloquer ou des animaux raisonnables ou des bêtes. » A ce propos, Ponocrates fait un conte qu’on faisait déjà avant Rabelais et qu’on a refait après, et que vous connaissez sans doute. Le voici: Le pape Jean XXII passant un jour par le couvent de Fontevrault fut prié par l’abbesse et par les dames de les autoriser à se confesser les unes aux autres, alléguant qu’il y a certains péchés que les religieuses ne peuvent découvrir à un homme sans une insupportable honte. -Nous nous les dirons plus volontiers les unes aux autres. -Je vous accorderais de bon coeur ce que vous me demandez là, répondit le pape. Mais j’y vois un inconvénient. C’est que la confession ne doit pas être divulguée, et que, vous autres femmes, vous auriez grand’peine à en garder le secret. -Nous le garderons très bien, répondirent-elles, et mieux que ne font les hommes. Avant de les quitter, le Saint-Père leur donna en garde une boîte dans laquelle il avait fait mettre une linotte, et il les pria de la serrer en quelque lieu sûr et secret, leur promettant, foi de Pape, de leur accorder ce qu’elles demandaient, si elles gardaient la boîte bien cachée, et leur faisant défense rigoureuse de l’ouvrir sous peine de censure ecclésiastique et d’excommunication éternelle. Cette défense ne fut pas plus tôt faite, qu’elles grillèrent de voir ce qu’il y avait dans la boîte, et il leur tardait que le pape fût dehors pour contenter leur envie. Leur ayant donné sa bénédiction, il se retira. Il n’avait pas fait trois pas hors de l’abbaye, que les bonnes dames accoururent en grande presse pour ouvrir la boîte défendue et voir ce qu’il y avait dedans. Le lendemain, le pape leur fit visite et elles s’attendaient à ce qu’il leur délivrât la permission écrite de se confesser les unes aux autres. Avant de traiter cette affaire, il se fit apporter la boîte. On la lui remit, mais le petit oiseau n’y était plus. Le pape leur représenta alors qu’elles auraient trop de peine à garder le secret de la confession puisqu’elles avaient gardé si peu de temps le secret de la boîte. Grécourt, ayant mis ce conte en jolis vers, y ajouta un trait assez malin. Dans sa version, quand le pape, trouvant la boîte vide, refusa aux religieuses la permission de se substituer à leurs confesseurs: Tant mieux, reprit tout bas une nonnain, Je n’étais pas pour la métamorphose. Un confesseur est toujours quelque chose. Le philosophe Trouillogan est consulté à son tour. -Or ça, de par Dieu, me dois-je marier? demanda Panurge. -Il y a de l’apparence. -Et si je ne me marie point? -Je n’y vois inconvénient aucun. -Vous n’y en voyez point? -Nul, ou la vue me déçoit. -J’en trouve plus de cinq cents. -Comptez-les. -Je dis improprement parlant, et prenant nombre certain pour incertain, c’est-à- dire beaucoup- Je ne peux me passer de femme, de par tous les diables- Donc me marierai-je? -Par aventure. -M’en trouverai-je bien? -Selon la rencontre. -Si je rencontre bien, comme j’espère, serai-je heureux? -Assez. -Et si je rencontre mal? -Je m’en excuse. -Mais conseillez-moi, de grâce. Que dois-je faire? -Ce que vous voudrez. -Tarabin tarabas. Panurge s’impatiente, mais il ne cesse d’interroger. -Me marierai-je? Si je ne me marie point, je ne serai jamais trompé. -J’y pensais. -Et, si je suis marié, je serai trompé? -On le dirait. -Si ma femme est sage et chaste, je ne serai jamais trompé? -Vous me semblez parler correctement. -Sera-t-elle sage et chaste? Reste seulement ce point. -J’en doute. -Vous ne l’avez jamais vue? -Que je sache. -Pourquoi donc doutez-vous d’une personne que vous ne connaissez pas? -Pour cause. -Et si vous la connaissiez? -J’en douterais encore plus. A ce coup, Panurge se met très en colère. Il appelle son page: -Page, mon mignon, prends mon bonnet et va dans la basse-cour jurer une petite demi-heure pour moi. Je jurerai pour toi quand tu voudras. Molière, grand Rabelaisien, a mis cette scène dans son Maria ge F or cé. -Sganarelle. J’ai envie de me marier. -Marphurius. Je n’en sais rien. -Je vous le dis. -Il se peut faire. -La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. -Il n’est pas impossible. -Ferai-je bien ou mal de l’épouser? -L’un ou l’autre. -J’ai une grande inclination pour la fille. -Cela peut être. -Le père me l’a accordée. -Il se pourrait. -Mais, en l’épousant, je crains d’être trompé. -La chose est faisable. -Mais que feriez- vous si vous étiez à ma place? -Je ne sais. -Que me conseillez-vous de faire? -Ce qu’il vous plaira. Le juge Bridoye (il serait pardonnable que vous l’eussiez oublié), le juge Bridoye avait été appelé en consultation, mais il n’avait pu venir. Il avait dû se rendre en toute hâte à Myrelingues où il était cité devant le Parlement pour répondre d’une sentence par lui rendue. Pantagruel, curieux de suivre cette affaire, se transporta à Myrelingues avec ses familiers, Panurge, Epistémon, Frère Jean et les autres. Quand ils entrèrent dans la salle du Parlement, le président Trinquamelle demandait à Bridoye comment il avait pu rendre une certaine sentence qui ne semblait nullement équitable. Pour toute raison et pour toute excuse, Bridoye répondit qu’il était devenu vieux, qu’il n’avait plus la vue aussi bonne qu’autrefois, qu’il ne reconnaissait pas les points des dés aussi distinctement que par le passé, et que, dans la sentence du procès dont il était question, il aurait pris un quatre pour un cinq. En quoi il n’était pas répréhensible, les infirmités naturelles ne devant point être imputées à crime. -De quels dés voulez-vous parler, mon ami? demanda le président Trinquamelle. -Les dés des jugements, dont vous autres, messieurs, vous usez ordinairement en votre cour souveraine. Ainsi font tous les autres juges pour juger les procès. -Comment faites-vous, mon ami? -Je fais comme vous autres, messieurs, conformément à l’usage judiciaire. Ayant bien vu, revu, lu, relu, paperasse et feuilleté les pièces, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, tripliques, etc-, etc-, comme doit faire le bon juge, je pose sur le bout de la table, en mon cabinet, tous les sacs du défendeur (ils mettaient dans des sacs les pièces dont on fait aujourd’hui des dossiers), tous les sacs du défendeur et lui livre chance. Cela fait, je pose les sacs du demandeur sur l’autre bout et je lui livre chance pareillement. Et Bridoye expose qu’il jette alors les dés. Il en a de petits pour les causes ardues, et de gros, bien beaux et harmonieux, pour les causes plus liquides. Il rend la sentence selon le sort des dés, et ne doute point qu’en procédant ainsi il ne se conforme à l’usage constant de la magistrature. -Voire, mais, mon ami, lui demande le président Trinquamelle, puisque vous faites vos jugements en jetant les dés, pourquoi ne consultez-vous pas le sort dès le moment où les parties comparaissent devant vous, sans autre délai? A quoi vous servent les écritures et autres procédures contenues dans les sacs? -A trois choses, répond Bridoye. Premièrement, pour la forme, sans laquelle un arrêt n’est point valable. Secondement, comme exercice honnête et salutaire. Troisièmement, comme vous autres, messieurs, je considère que le temps mûrit toutes choses ; par le temps, toutes choses viennent en évidence: le temps est père de vérité. Et Bridoye conte à ce propos l’histoire de Perrin Dandin, qui était tout autre chose que le Perrin Dandin des Plaideurs. Le Perrin Dandin de Bridoye n’était pas juge ; c’était un vieux cultivateur poitevin, connu à trente lieues à la ronde comme appointeur, c’est-à-dire conciliateur de procès. On ne tuait pourceau en tout le voisinage, dont il n’eût des abatis et des boudins. Il était tous les jours de banquet, et il ne mettait jamais les plaideurs d’accord sans les faire boire. Enfin, il terminait à lui seul plus de procès qu’il ne s’en vidait dans tous le palais de justice de Poitiers. Or, son fils Tenot Dandin voulut se mêler aussi de concilier les plaideurs ; mais il n’y réussissait point et ne parvenait pas même à terminer le plus petit différend ; au contraire, il irritait et aigrissait davantage les plaideurs qu’il voulait adoucir et calmer. Il se plaignit un jour à son père de son mauvais succès. Perrin Dandin lui en révéla la raison: -Tu n’appointes jamais les différends, lui dit le vieillard. Pourquoi? Tu les prends dès le commencement, étant encore verts et crus. Je les appointe tous. Pourquoi? Je les prends sur leur fin, bien mûrs et digérés, quand mes plaideurs ont la bourse vide. A ce moment, je me trouve à propos comme du lard dans des pois. -C’est pourquoi, conclut Bridoye, je temporise, attendant la maturité du procès. Bridoye ayant achevé de prononcer sa défense, la cour lui ordonna de se retirer et s’en remit à Pantagruel du soin de prononcer une sentence. Le sage prince, considérant que, dans le nombre incalculable des arrêts rendus par Bridoye, un seul avait paru mal fondé, estima qu’il n’y avait pas lieu de sévir. Voilà un des meilleurs contes de Rabelais, un des meilleurs qui aient été jamais contés en aucun temps et en aucun pays, même dans le pays de La Fontaine et dans le pays de Quevedo. L’auteur du Barbier de Sévile a pris Bridoye à notre auteur et il en a fait Bridoison. Bridoison est stupide. Bridoye était naïf et nous apprenons de lui une grande vérité. Méditons-la, et ne l’oublions jamais. Que les arrêts de la justice soient fondés en droit ou qu’ils soient motivés par le sort des dés, ils n’en valent ni plus ni moins. Voilà la conclusion précieuse de cette histoire. Elle a été écrite par le fils d’un homme de loi. Rabelais, nous le savons aujourd’hui, a été bercé dans les sacs des plaideurs et nourri dans la chicane. Toujours en souci matrimonial, Panurge interroge un fou, Triboulet. En effet, la vérité sort parfois de la bouche des simples. Mais Triboulet, tout fou qu’il était, ne parla pas plus clairement que les docteurs et les maîtres, et ce dernier espoir fut déçu comme les autres. C’est par Triboulet que finit la grande consultation. Panurge décide qu’il ira interroger l’oracle de la Dive Bouteile. -Je sais, dit-il à Pantagruel, je sais un homme prudent, un mien ami, qui connaît le lieu, le pays et la contrée en laquelle est l’oracle et son temple. Il nous y mènera sûrement. Allons-y ensemble ; je vous supplie de m’y conduire. Je vous ai de longtemps connu amateur de voyages, désirant toujours voir et toujours apprendre. Nous verrons des choses admirables. Pantagruel consentît à conduire Panurge à l’oracle de la Dive Bouteille, non sans en avoir demandé d’abord la permission au roi Gargantua son père, revenu, je ne sais comment, du royaume des fées. Et ce fils respectueux protesta en même temps qu’il ne se marierait jamais sans le consentement paternel. Ce qui permit à Gargantua de prononcer un discours éloquent, généreux, indigné, contre ceux qui induisent les enfants à se marier sans le su et aveu de leurs père et mère. -Feraient-ils pis, s’écrie Gargantua, commettraient-ils un acte plus cruel, les Goths, les Scythes, les Massagètes, dans une place ennemie par longtemps assiégée et prise de force? Ils voient les dolents pères et mères tirer hors de leur maison, par un inconnu, un étranger, un barbare, leurs si belles, délicates, riches et saines filles, qu’ils avaient nourries si chèrement, en tout exercice vertueux, disciplinées en toute honnêteté, espérant les donner en mariage, en temps opportun, aux enfants de leurs voisins et antiques amis, nourris et institués de mêmes vertus, et voir naître d’eux lignage héritant les moeurs avec les biens et meubles de leurs pères. Contre qui Rabelais (car c’est bien lui qui parle par la bouche de son géant), contre qui Rabelais s’indigne-t-il ainsi avec tant de force et d’éloquence? Contre les mystes, dit-il. Il n’ose les désigner plus clairement. Mais tout le monde, quand parut le livre, reconnaissait, en ces mystes, les moines qui subornaient les filles et les mariaient à l’insu et contre le gré de leurs parents. C’était un des fléaux domestiques les plus redoutés alors. Ces religieux fondaient leurs détestables pratiques sur le droit canon, « Bien sais- je, dit Pasquier, dans ses Recherches sur la France, que, depuis quelques centaines d’années, quelques moines rapetasseurs de vieilles gloses nous ont insinué cette barbare et brute opinion que, de droit canon, le consentement des pères et mères n’était requis, au mariage de leurs enfants, que par honneur et non par nécessite. » C’est contre ces religieux suborneurs et marieurs clandestins que Rabelais s’élève véhémentement. Remarquez, à cette occasion, comme il a tous les tons, le plus noble comme le plus familier, et comme il sait passer, quand il lui plaît, du bouffon au pathétique. Pantagruel, après avoir pris congé du bon roi Gargantua son père, se rendit au port de Thalasse, près Saint-Malo, accompagné de Panurge, d’Epistémon, de Frère Jean des Entommeures et des autres familiers de sa noble maison. Il commença à armer ses navires et il y fit notamment charger une grande quantité de l’herbe pantagruélion. Qu’est-ce que cette herbe pantagruélion? A en juger par la description que Rabelais nous en fait, c’est le chanvre. En quatre chapitres, l’auteur en définit les caractères, en expose les divers usages, en exalte les propriétés, en recommande les vertus. Et, dans ce morceau qui termine son troisième livre, il se montre botaniste exact autant qu’enthousiaste. Ce grand homme peut être cité parmi les créateurs de la botanique, car, le premier, il eut quelque idée du sexe des plantes. Ainsi s’achève, d’une façon imprévue et magnifique, ce merveilleux troisième livre, si abondant en excellentes scènes de comédie et où Molière puisa à pleines mains. Je ne connais pas de pages, dans toute la littérature française, d’un style aussi riche, d’un sens aussi plein. INTRODUCTION AU QUATRIÈME LIVRE Après avoir donné son quatrième livre à l’imprimeur dans les premiers jours de 1546, Rabelais s’en fut à Metz, ville impériale, avec l’ancien capitaine de Turin, cet Étienne Lorens qui l’avait si bien reçu, quelques années auparavant, dans son château de Saint-Ay, au bord de la Loire. Étienne Lorens, agent secret du roi, allait négocier pour son maître. On a cru que son ami Rabelais avait fui jusque dans les murs de Metz la fureur des farfadets. Et il est vrai que le Pantagruélisme n’avait pas pour la Sorbonne et le Parlement une odeur agréable, et que le roi et sa soeur la reine de Navarre ne pouvaient plus rien pour leurs amis, suspects d’hérésie et d’impiété. Il est vrai que le juge Tiraqueau, devenu membre du Parlement et très zélé pour la défense de l’orthodoxie, rayait le nom de François Rabelais de tous ses écrits. Mais notre auteur gardait encore de puissants protecteurs, les évêques de Paris, du Mans, de Tulle, de Montpellier, le cardinal de Châtillon et le Panta gr uel passait, bien à tort il est vrai, pour une bouffonnerie sans conséquence. Il semble bien, après les recherches heureuses de M. Henri Clouzot, que Maître François se soit très tranquillement installé dans la maison que le seigneur de Saint-Ay avait dans la ville de Metz. De là, il écrivît au cardinal du Bellay une très humble supplique pour obtenir de lui un peu d’argent. « Si vous n’avez de moi pitié, lui dit-il, je ne sais que devenir. Sinon en dernier désespoir m’asservir à quelqu’un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes études. » Il proteste qu’il est impossible de vivre plus frugalement qu’il ne fait. Tout ce qu’il demande, c’est de pouvoir « vivoter » et s’entretenir honnêtement, comme il a fait jusque-là, pour l’honneur de la maison à laquelle il appartenait lors de sa sortie de France. Cette lettre est très humble, sans doute, mais elle est surtout comminatoire. Maître François, docteur en médecine, dit poliment au cardinal évêque: « Si vous me continuez mes subsides, je reste à vous ; si vous ne me les continuez pas, je me donne à un autre, ainsi que le veulent mon état et ma condition. » Ces du Bellay étaient des gens de bien et d’honneur ; mais ils n’avaient guère d’argent. Vous vous rappelez que Langey à sa mort devait beaucoup à son médecin. Rabelais n’ignore pas que, pour être entendu des grands, il faut frapper souvent et fort et ne pas craindre d’être importun. Saint-Ay se chargea de faire tenir la lettre au cardinal évèque, mais, sans y ajouter le moindre mot de recommandation, sans doute parce qu’il savait que Rabelais, dans sa propre maison, ne manquait pas du nécessaire. Rabelais à Metz était d’autant moins à plaindre, qu’il se faisait agréer, en avril 1547, comme médecin stipendié de l’Hôtel-Dieu. Il resta un an plein au service de la République, moyennant cent vingt livres, et il contenta si bien les habitants de Metz, que les magistrats lui accordèrent les appointements d’un trimestre comme gratification. Il « vivotait » donc assez bien. François Ier mourut le 31 mars 1547. Henri II, qui lui succédait, n’avait pas, comme son père, le goût des arts, des lettres et des élégances de l’esprit. Son intelligence était étroite, son coeur petit, et l’on pouvait augurer que les luthériens de France seraient, sous le nouveau prince, plus âprement persécutés qu’ils ne l’avaient été même durant les dernières années, pourtant si pleines de supplices, du feu roi. Le premier acte du souverain confirma toutes les craintes des modérés. Henri II établit au Parlement la chambre ardente qui devait expédier les procès d’hérésie. Le cardinal du Bellay, dont le crédit était diminué à la nouvelle cour, préférant servir son roi de plus loin, retourna à Rome et y vécut dans l’exil déguisé d’une ambassade. Il appela cette fois encore près de lui Rabelais, qui se trouvait dans la Ville Eternelle au mois de février 1549, lors de la naissance de Louis d’Orléans, deuxième fils de Henri II et de Catherine de Médicis. Nous savons en quel mépris ce grand esprit tenait les astrologues et comme il raillait ceux qui croient qu’il y a au ciel des étoiles pour les princes et non pour les gueux. Pourtant, soit pour complaire à l’ambassadeur, soit pour obtenir la faveur du roi, il tira l’horoscope du nouveau-né et lui prédit un sort favorable, si toutefois il échappait à quelque triste aspect en l’angle occidental de la septième maison. L’astrologue malgré lui, qui savait son Virgile, se rappelait, sans doute, les beaux vers du sixième livre de l’ Énéide : Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas! Tu Ma rce lus eris. Mais Virgile, quand il faisait prédire par le vieillard Anchise la mort prématurée du fils d’Octavie, ne faisait qu’annoncer un événement accompli. Rabelais risquait une vaticination plus chanceuse. L’enfant royal n’alla pas même jusqu’à la septième maison, et sa mort attesta la fausseté d’un horoscope dont Maître François savait autant et mieux que personne l’imposture, lui qui avait dénoncé comme abus et vanité l’art de Raymond Lulle et la divination par l’inspection du ciel. A l’occasion de cette naissance, le cardinal du Bellay et l’ambassadeur de France donnèrent à Rome des réjouissances et notamment une sciomachie ou bataille feinte, dont Rabelais envoya la description au cardinal de Guise que nous voyons, sans surprise, protéger la vieillesse de Rabelais, car la guerre civile n’avait pas encore éclaté, les Guises n’étaient pas encore les chefs des catholiques espagnols et romains, et Frère François, s’il n’était point papiste, était encore moins calviniste. Le réformé Théodore de Bèze, qui l’avait autrefois célébré, le regardait alors comme la bête de l’Apocalypse et comme un monstre plein d’iniquité. Ce n’était point une raison pour qu’il fût épargné. Il recevait au contraire des coups des deux partis, réformé pour les catholiques, papiste pour les réformés. Pendant qu’il vivait à Rome auprès du cardinal du Bellay, en France, un moine de Fontevrault, nommé Gabriel de Puits-Herbault, en latin Putherbus, l’attaquait violemment dans un livre nommé Theotimu s qui trouvait des lecteurs. Il se peut que, comme on l’a dit récemment, l’animosité de ce religieux contre le pa ntagruélisme eût des causes particulières et qu’elle fût née de ce que Rabelais dans sa grande comédie pantagruéline, avait joué, sous le nom de Picrochole, un Sainte-Marthe, ami de Puits-Herbault. Néanmoins, c’est l’impiété, la mécréance, le calvinisme, que le Theotimu s reproche à Maître François, et l’attaque est bien générale et bien ample, puisque du Bellay et les indulgents prélats de l’Église de France y sont enveloppés. Ce moine enragé envoie Rabelais à Calvin et il le voudrait déjà au diable: -Plût à Dieu, s’écrie-t-il, qu’il fût à Genève, lui et son pantagruélisme, s’il est encore de ce monde! Car il avait, au commencement de ce règne, suivi la tourbe des cardinaux renvoyés et relégués à Rome. Et il nous peint un Rabelais biberon, glouton, cynique, portrait bien faux, qu’on croira longtemps vrai. S’il avait de nombreux ennemis, il avait aussi de puissants protecteurs et il en comptait autant et plus peut-être à la cour de Henri II qu’il n’en avait trouvé auprès du feu roi, pourtant lecteur et, dit-on, amateur du Panta gr uel. Il était bien vu des Guises et du cardinal Odet de Châtillon. Quand il revint en France, non seulement il ne fut point inquiété, mais, déjà curé de Saint- Christophe-du-Jambet, au diocèse du Mans, il fut nommé, le 18 janvier 1550, à la cure de Meudon, près Paris. Si l’on s’en rapporte à des témoignages anciens et non sans valeur, il accomplit ses fonctions curiales avec beaucoup de dignité et de dévouement. « Sa maison (à Meudon), au dire d’Antoine Leroy, son plus vieux biographe, interdite aux femmes, était ouverte aux savants, avec lesquels il aimait à s’entretenir. Il détestait l’ignorance, surtout chez les ecclésiastiques, et retrouvait, pour caractériser les prêtres illettrés, la verve satyrique de l’auteur de Pantagruel. Quos vocaret Isidis a se 'l'os. Du reste c’étaient les seuls envers lesquels il manquât de charité. Les misérables étaient toujours sûrs de trouver du secours dans sa bourse. Il était d’une si grande intégrité que jamais on ne l’avait surpris manquant de parole à personne. Enfin, ses connaissances en médecine l’avaient rendu doublement utile à sa paroisse. » Guillaume Colletet, un peu plus tard, témoigne aussi des vertus du curé de Meudon: « Il desservit cette cure avec toute la sincérité, toute la prudhomie et toute la charité que l’on peut attendre d’un homme qui veut s’acquitter de son devoir. Du moins, l’on ne voit ni par tradition, ni autrement, aucune plainte formée contre ses moeurs ni contre sa conduite pastorale. Au contraire, il y a bien de l’apparence que son troupeau estoit très content de luy, comme on le peut inférer de certaines lettres qu’il écrivit à quelques-uns de ses amys, qui sont encore entre les mains des curieux et que j’ay veues, où entre autres choses il lui mande qu’il avait de bons et pieux paroissiens en la personne de monsieur et madame de Guise (le duc et le cardinal de Guise venaient d’acquérir le château de Meudon), marque du grand soin qu’il apportoit à faire sa charge et à se faire aimer de ceux dont son évesque lui avoit donné la direction spirituelle. » Que Rabelais se soit acquitté avec décence et dévouement d’un ministère qu’il avait assumé, nous n’en doutons pas. Mais qu’il pût s’astreindre longtemps à des fonctions sédentaires, c’est ce que nient toute sa vie errante, vagabonde, curieuse, son âme insatiable de voir et de connaître. Il n’est pas sûr, quoi qu’en disent et Golletet et Leroy, il n’est pas sûr que cet homme de bien ait résidé très exactement dans sa cure, et, précisément, nous apprenons que, lors de la visite pastorale de son évêque, Eustache du Bellay, neveu du cardinal Jean, au mois de juin 1531, Pierre Richard, vicaire, et quatre des servants étaient présents en la paroisse de Meudon ; le curé absent. Au reste, Rabelais, qui ne se fixait nulle part, ne demeura curé de Meudon que l’espace de deux ans moins quelques jours. Il résigna ses deux cures le 9 janvier 1552 nous ne savons pourquoi. La fin de sa vie, à laquelle nous touchons, est enveloppée d’une obscurité profonde. Quelques jours après cette double résiliation paraissait pour la première fois en son intégrité le quatrième livre du Panta gr uel. Les premiers chapitres en avaient été publiés à Grenoble en 1547. Le quatrième livre complet fut achevé d’imprimer chez Michel Fezandat, libraire à Paris, le 28 janvier 1552 et parut avec privilège du roi et une épître à monseigneur Odet, cardinal de Châtillon. Ce livre, dont l’apparition n’est séparée de celle du troisième livre que par un très court intervalle de temps, en est la suite et contient la navigation de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de la Dive Bouteille. Nous allons le parcourir et ce ne sera certes pas sans joie, car il est plein de morceaux excellents et précieux. Il s’y déroule encore d’excellentes scènes de comédie humaine, bien que l’allégorie, avec ses froides fictions, y remplace trop souvent ce mouvement, ce tumulte de la vie, si réjouissant dans les précédents livres. QUATRIÈME LIVRE Le quatrième livre est rempli tout entier par le voyage de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de la Dive Bouteille. Quel est ce voyage? M. Abel Lefranc, professeur au Collège de France, croit pouvoir répondre avec certitude : « C’est celui qui a tant occupé les esprits des géographes et des navigateurs depuis le temps de la Renaissance jusqu’au nôtre: le voyage de la côte d’Europe à la côte occidentale d’Asie par le fameux passage du Nord-Ouest, au nord de l’Amérique, tant de fois vainement cherché et dont on n’a constaté définitivement l’impossibilité pratique qu’il y a peu d’années. » Le bon géant et sa cour s’embarquent à Thalasse, tout proche Saint-Malo. Or Saint-Malo est le port d’où partit et où rentra Jacques Cartier, qui, de 1534 à 1542, releva le cours du Saint-Laurent et la carte de Terre-Neuve. On disait encore au dix-septième siècle, à Saint-Malo, que Rabelais avait appris de ce navigateur les termes de la marine et du pilotage, et M. Abel Lefranc croit que le pilote Xénomanes, qui conduit la flotte pantagruéline, n’est autre que ce même Jacques Cartier, pilote du roi de France. C’est possible. N’en disputons pas. Il n’y a aucun intérêt à ce que le pilote Xénomanes soit Jacques Cartier ou tout autre, puisque Rabelais ne lui a donné aucun caractère particulier, aucune physionomie propre. Il ne faut pas non plus suivre trop attentivement sur la carte l’itinéraire de Pantagruel, qui ne fait escale que dans des îles allégoriques et dont le voyage est surtout satirique. Ce qui, toutefois, est vrai, c’est que l’auteur, très jaloux selon son habitude de la grandeur et de la puissance de la France et très attentif à louer le roi son maître, se montre, ici comme ailleurs, fort intéressé au progrès des forces navales du royaume, et quand le roi Henri II, au commencement de son règne, en 1547, eut fait construire de nouveaux navires, Maître François, dans la deuxième édition de son quatrième livre, ajoute des trirèmes, des ramberges, des galions, des liburniques à la flotte du bon Pantagruel qui n’en avait que faire. Mais il se plut à doter de ces bâtiments magnifiques et nouveaux les navigateurs partis à la recherche de la Dive Boutei 'l'e, afin d’exalter la marine de son roi, alors que les navigateurs français cherchaient à s’assurer une part du nouveau monde. Rabelais était pour les grands armements. Je ne sais s’il poussait aux constructions navales sans prévoir l’excès des dépenses ; ce qui est certain, c’est qu’il ne travaillait pas pour un syndicat de constructeurs, de fournisseurs et de financiers. Il y avait alors comme aujourd’hui des fournisseurs avides qui volaient le roi. Le roi, quand ils étaient trop riches, les dépouillait. Tels étaient alors l’ordre et l’économie des finances en matière de travaux publics. Le quatrième jour, nos navigateurs firent escale dans l’île Médamothi « belle à l’oeil et plaisante, nous dit-on, à cause du grand nombre des phares et hautes tours marbrines, desquelles tout le circuit est orné », mais qui, portant un nom grec qui veut dire nulle part, pourrait bien ne pas exister. Nous n’en parlerions pas si Gymnaste n’y achetait pour le compte de Pantagruel l’histoire d’Achille en soixante-dix-huit pièces de tapisserie de soie rehaussée d’or et d’argent, ce qui compose une belle suite, et ce n’est pas par un vain caprice que notre auteur nous montre ces tentures ; en ce moment même, le roi Henri II, pour donner l’essor à l’industrie des tissus dans son royaume, faisait exécuter à ses frais des tapisseries de haute lisse ; et Rabelais, à qui cette somptuosité coûte peu, déploie l’histoire d’Achille en soixante-dix-huit pièces à la gloire de l’industrie française. En cours de route, Pantagruel tire le gozal du panier où il était enfermé. Le gozal, c’est un pigeon, un pigeon du colombier de Gargantua. Lui mettant à la patte un noeud de soie blanche en signe que tout va bien, Pantagruel le lâche sur le pont, et le gozal vole à tire-d’aile vers le colombier lointain et porte avec son noeud blanc nouvelles des navigateurs. C’est le pigeon messager, le pigeon voyageur, qui n’est pas, comme vous voyez, une invention moderne. Le cinquième jour de la traversée, un navire est en vue. Les passagers qu’il porte viennent du pays de Lanternois et sont tous Saintongeais. On se salue, on s’accoste. Panurge qui s’est transporté à bord du vaisseau lanternois se prend de querelle avec un marchand de moutons, nommé Dindenault, qui l’appelle lunettier de l’Antéchrist. J’ai oublié de vous dire que Panurge portait des lunettes à son bonnet, ce que Dindenault trouvait extrêmement ridicule. La querelle s’envenima fort. Pantagruel parvint toutefois à l’apaiser. Panurge et Dindenault se donnèrent la main et burent l’un à l’autre. Panurge, qui avait de la rancune, et n’était pas franc du collier, vida un second hanap de vin à la santé du marchand et le pria de lui vouloir vendre un de ses moutons. Dindenault, qui vraiment était d’abord difficile et peu gracieux, prit mal ces ouvertures. -Vraiment, dit-il à Panurge, vous êtes un gentil chaland! O le vaillant acheteur de moutons! Vraiment vous portez le minois non point d’un acheteur de moutons, mais bien d’un coupeur de bourses- Panurge ne se laissa pas rebuter, et se fit plus pressant. -De grâce, vendez-moi un de vos moutons. Combien? -Mon ami, répondit le marchand, ce n’est viande que pour rois et princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse et tant friande, que c’est baume. Je les amène d’un pays où les pourceaux (Dieu soit avec nous! ) ne mangent que mirobolants. Les truyes (sauf l’honneur de toute la compagnie) ne sont nourries que de fleurs d’orangers. -Mais, dit Panurge, vendez-m’en un et je vous le payerai en roi. Dindenault ne répond que par un éloge hyperbolique et prolixe de ses moutons. Il en loue les épaules, les gigots, la poitrine, le foie, la rate, les tripes, les côtelettes, la tête, les cornes. Le patron du navire l’interrompt brusquement: -C’est trop barguigné. Vends-lui, si tu veux. Si tu ne yeux pas, ne l’amuse plus. -Je lui veux bien vendre pour l’amour de vous, dit le marchand. Mais il me payera trois livres tournois de la pièce en choisissant. -C’est beaucoup! fait Panurge ; en nos pays, j’en aurais bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. -Lourdaud! sot que tu es! s’écrie Dindenault, qui était mal embouché, mais fort savant, le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus que le meilleur de ceux que jadis les Colchidiens vendaient un talent d’or la pièce. -Benoît monsieur, dit Panurge, vous vous échauffez trop. Voici votre argent. Ayant payé le marchand, il choisit dans le troupeau un beau et grand mouton, et l’emporta criant et bêlant. Cependant tous les autres bêlaient, regardant où l’on menait leur compagnon. Dindenault disait: -Oh! qu’il a bien su choisir, le chaland! Il s’y entend! Soudain Panurge, sans mot dire, jette son mouton, criant et bêlant, dans la mer. Tous les autres moutons, criant et bêlant, commencèrent à se jeter après lui par-dessus bord. C’était à qui sauterait le premier. Il n’était pas possible de les retenir. Vous connaissez le naturel du mouton. C’est de suivre celui qui va devant, quelque part qu’il aille. Aussi Aristote le dit-il le plus sot et inepte animal du monde. Le marchand, tout effrayé de voir ses moutons se noyer et périr devant ses yeux, s’efforçait de les empêcher et retenir de toutes ses forces. Mais c’était en vain. Finalement, il en prit un grand et fort par la toison, sur le tillac du navire, croyant ainsi le retenir et sauver le reste conséquemment. Mais le mouton fut si puissant qu’il emporta en mer avec soi le marchand- Le navire vidé du marchand et des moutons: -Reste-t-il ici, demanda Panurge, aucune âme moutonnière? Où sont ceux de Thibault l’Aignelet? Et ceux de Regnault Belin, qui dorment quand les autres paissent? Je n’en sais rien. C’est un tour de vieille guerre. Que t’en semble, Frère Jean? -Tout bien de vous, répondit Frère Jean des Entommeures. Je n’y ai rien trouvé mauvais, sinon que vous deviez réserver le payement et garder l’argent en bourse. -Vertu Dieu, s’écria Panurge, j’ai eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons-nous ; le vent est propice. Frère Jean, écoute ici. Jamais homme ne me fit plaisir sans récompense, ou reconnaissance pour le moins. Je ne suis point ingrat, ne le fus, ne le serai. Jamais homme ne me fit déplaisir sans repentance en ce monde ou en l’autre. Tel est le plus fameux épisode du quatrième livre. Celui des moutons de Panurge, qui seraient mieux nommés les moutons de Dindenault. L’invention n’en appartient pas à Rabelais. Il a pris toute cette histoire à un moine italien, Théophile Folengo, qui le conta, en vers macaroniques, avec beaucoup d’esprit. La Fontaine la prit à son tour à Rabelais et en fît un récit qui paraîtra, je le crains, un peu sec au regard de son modèle. Après l’aventure des moutons, nos voyageurs abordent ensuite à l’île des Enasés, dont les habitants ont le visage triangulaire ; à l’île de Chéli, où tout le monde fait des simagrées, et à Procuration qui, comme le nom l’indique, est le pays des procureurs, la terre de la chicane. Un habitant de l’île explique à Pantagruel comment les Chicanous gagnent leur vie à être battus. Si bien que, s’ils demeuraient longtemps sans recevoir quelque bonne rossée, ils mourraient de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants. « Quand un moine, dit notre auteur, un prêtre, un usurier, un avocat veut mal à quelque gentil homme de son pays, il envoie vers lui un de ces Chicanous. Chicanous le citera, l’ajournera, l’outragera, l’injuriera impudemment, suivant son recors et instruction, tant que le gentilhomme, s’il n’est pas paralytique de ses membres, et plus stupide qu’un têtard, sera contraint de lui donner bastonnades et coups d’épée sur la tête, ou mieux le jeter par les créneaux et fenêtres de son château. Cela fait voilà Chicanous riche pour quatre mois comme si coups de bâton fussent ses naïves et naturelles moissons. Car du moine, de l’usurier, de l’avocat, il aura bon salaire, et du gentilhomme réparations parfois si grandes et excessives, que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avec danger de misérablement pourrir en prison, comme s’il eût frappé le Roi. » C’est ce que Racine a mis si joliment en scène dans les Plaideurs. CHICANNEAU. Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage, Et moins je me remets, Monsieur, votre visage. Je connais force huissiers. L’INTIMÉ. Informez-vous de moi ; Je m’acquitte assez bien de mon petit emploi. CHICANNEAU. Soit! Pour qui venez-vous? L’INTIMÉ. Pour une brave dame, Monsieur, qui vous honore, et de toute son âme Voudrait que vous vinssiez à ma sommation Lui faire un petit mot de réparation. CHICANNEAU. De réparation? Je n’ai blessé personne, L’INTIMÉ. Je le croîs: vous avez, Monsieur, l’Ame trop bonne, CHICANNEAU. Que demandez-vous donc? L’INTIMÉ. Elle voudrait, Monsieur, Que, devant des témoins, vous lui fissiez l’honneur De l’avouer pour sage et point extravagante. CHICANNEAU. Parbleu! C’est ma comtesse. L’INTIMÉ. Elle est votre servante. CHICANNEAU Je suis son serviteur. L’INTIMÉ. Vous êtes obligeant, Monsieur. CHICANNEAU. Oui, vous pouvez l’assurer qu’un sergent Lui doit porter pour moi tout ce qu’elle demande. Hé quoi donc? les battus, ma foi, pairont l’amende! Voyons ce qu’elle chante. Hon- « Sixième janvier, Pour avoir faussement dit qu’il fallait lier, Étant à ce porté par esprit de chicane, Haute et puissante dame Yolande Cudasne, Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et caetera, Il soit dit que, sur l’heure, il se transportera Au logis de la dame ; et là, d’une voix claire, Devant quatre témoins assistés d’un notaire, Zeste! ledit Hiérome avoura hautement Qu’il la tient pour sensée et de bon jugement. Le Bon. » C’est donc le nom de Votre Seigneurie? L’INTIMÉ. Pour vous servir, (à part.) Il faut payer d’effronterie. CHICANNEAU. Le Bon? Jamais exploit ne fut signé Le Bon. Monsieur le Bon! L’INTIMÉ. Monsieur. CHICANNEAU. Vous êtes un fripon. L’INTIMÉ. Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme CHICANNEAU. Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome. L’INTIMÉ. Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer: Vous aurez la bonté de me le bien payer. CHIC ANNE AU. Moi, payer? En soufflets. L’INTIMÉ. Vous êtes trop honnête: Vous me le pairez bien. CHICANNEAU. Oh! tu me romps la tête. Tiens! voilà ton paiment. L’INTIMÉ. Un soufflet! Écrivons: « Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions, Aurait atteint, frappé, moi, sergent, à la joue, Et fait tomber du coup mon chapeau dans la boue. » CHICANNEAU, lui donnant un coup de pied. Ajoute cela! L’INTIMÉ. Bon! c’est de l’argent comptant ; J’en avais bien besoin. « Et, de ce non content, Aurait avec le pied réitéré, » Courage!- « Outre plus, le susdit serait venu, de rage, Pour lacérer ledit présent procès-verbal. » Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point. CHICANNEAU. Coquin! L’INTIMÉ. Ne vous déplaise, Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise. CHICANNEAU, tenant un bâton. Oui-da! Je verrai bien s’il est sergent. L’INTIMÉ, en posture d’écrire. Tôt donc, Frappez. J’ai quatre enfants à nourrir. CHICANNEAU. Ah! pardon! Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre ; Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très sergent Touchez là: vos pareils sont gens que je révère ; Et j’ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents. L’INTIMÉ. Non, à si bon marché l’on ne bat point les gens. CHICANNEAU. Monsieur, point de procès! L’INTIMÉ. Serviteur! Contumace, Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah! CHICANNEAU. De grâce, Rendez-les-moi plutôt L’INTIMÉ. Suffit qu’ils soient reçus: Je ne les voudrais pas donner pour mille écus. (Acte II, sc. IV.) Panurge raconte l’histoire d’un certain seigneur de Basché qui s’entend à rosser les Chicanous sous couleur de les divertir. Ce seigneur, à son tour, raconte, sous la treille, l’histoire de François Villon et du sacristain des cordeliers de Saint-Maixent. Voici ce morceau, le plus merveilleux, peut-être, pour le style et le mouvement, de toute l’oeuvre prodigieuse que nous étudions ici. « Maître François Villon, sur ses vieux jours, se retira à Saint-Maixent, en Poitou, sous la faveur d’un homme de bien, abbé dudit lieu. Là, pour donner passe-temps au peuple, il entreprit de faire jouer la Passion en gestes et langage poitevin. Les acteurs engagés, les rôles distribués, le théâtre préparé, il annonça au maire et aux échevins que le mystère pourrait être prêt à l’issue des foires de Niort. Restait seulement à trouver des costumes convenables aux personnages. Villon, pour habiller un vieux paysan qui jouait Dieu le Père, demanda à Frère Etienne Tappecoue, sacristain des cordeliers du lieu, de lui prêter une chape et une étole. Tappecoue refusa, alléguant que, par leurs statuts provinciaux, il était très rigoureusement défendu aux cordeliers de rien donner ou prêter aux joueurs de tels jeux. Villon répliqua que les statuts de l’ordre concernaient seulement les farces, les momeries et les jeux dissolus. Ce nonobstant Tappecoue lui dit péremptoirement qu’il se pourvût ailleurs, si bon lui semblait, et qu’il n’espérât rien de sa sacristie, car sûrement il n’en aurait rien. » Villon rapporta aux acteurs cet entretien en grande indignation, ajoutant que Dieu ferait de Tappecoue vengeance et punition exemplaire bientôt. » Le samedi suivant, Villon eut avis que Tappecoue, sur la pouliche du couvent, était allé faire la quête à Saint-Ligaire et qu’il serait de retour sur les deux heures après midi. Or donc il passa en revue les acteurs de la diablerie dans la ville et sur le marché. Ses diables étaient tout caparaçonnés de peaux de loups, de veaux et de béliers passementées de têtes de mouton, de cornes de boeufs et de grands crochets de cuisine ; ceints de grosses courroies desquelles pendaient de grosses cymbales de vaches et des sonnettes de mulets à bruit horrifique. Certains tenaient à la main des bâtons noirs pleins de fusées ; d’autres portaient de longs tisons allumés, sur lesquels, à chaque carrefour, ils jetaient à pleines poignées de la résine en poudre, dont il sortait un feu et une fumée terribles. » Les ayant ainsi conduits à la joie du peuple et à la grande frayeur des petits enfants, finalement il les mena banqueter en une cassine (c’est-à-dire une auberge de campagne, une guinguette) hors des murs de la ville, sur le chemin de Saint-Ligaire. Arrivés à la cassine, ils aperçoivent de loin Tappecoue, qui retournait de sa quête. » -Par la mordienne, dirent alors les diables, il n’a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape! Faisons-lui peur! » -C’est bien dit, répond Villon, Mais cachons-nous jusqu’à ce qu’il passe et chargez vos fusées et tisons. » Tappecoue arrivé à l’endroit où ils étaient, ils se précipitèrent tous sur le chemin, devant lui, terribles, jetant feu de tous côtés sur lui et sur sa pouliche, sonnant de leurs cymbales, et hurlant en diables: » -Hho hho hho hho bourrrous, rourrous, rourrous, hou hou hou hho hho hho. Frère Etienne, faisons-nous pas bien les diables? » La pouliche tout effrayée se mit au trot, à bonds, et au galop, à ruades, doubles pédales et pétarades, tant qu’elle jeta bas Tappecoue, quoi qu’il se tînt à la selle de toutes ses forces. Ses étrivières étaient de cordes. Un de ses souliers à lanières, celui du pied droit, y était si fort entortillé qu’il ne le put jamais tirer. Aussi était-il traîné à écorchecul par la pouliche toujours multipliant ses ruades contre lui et fourvoyée de peur par les haies, buissons et fossés. De façon qu’elle lui martela toute la tête et que la cervelle en tomba près de la croix Osanière ; puis elle lui mit les bras en pièces, l’un ici, l’autre là ; les jambes de même, et des boyaux fit un long carnage, en sorte que la pouliche, arrivée au couvent, ne portait de lui que le pied droit dans le soulier entortillé. » Villon, voyant accompli ce qu’il avait prévu, dit à ses diables: » -Vous jouerez bien, messieurs les diables, vous jouerez bien, je vous assure. Oh! que vous jouerez bien! Je défie la diablerie de Saumur, de Doué, de Montmorillon, de Langés, de Saint Espain, d’Angers, voire, par Dieu! de Poitiers, avec leur grande halle, de pouvoir vous être comparée. Oh! que vous jouerez bien! » Cette mort de l’avare Tappecoue, traîné par sa jument, me fait songer malgré moi à la mort de l’impie Panthée, déchiré par les Bacchantes. La fin de Panthée, dans la tragédie grecque, est aussi terrible que la fin de Tappecoue est comique dans le conte pantagruélique. Mais le moine de Saint-Maixent et le roi de Thèbes ont tous deux offensé quelque chose de divin. L’un méconnaît un dieu, l’autre offense un poète. Leur châtiment à l’un et à l’autre était inévitable, nécessaire, conforme à l’ordre universel, et le burlesque de Rabelais égale en grandeur le pathétique d’Euripide. Ayant quitté le port des Chicanous, la flotte de Pantagruel est assaillie par une effroyable tempête. La mer s’enfle tumultueusement ; le ciel tonne ; l’air est devenu noir ; on ne voit de lumière que celle des éclairs ; les navires se fatiguent sous l’assaut des vagues monstrueuses. Panurge accroupi sur le tillac tremble, invoque tous les saints, et se lamente: -Oh! que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux! O Parques, que ne m’avez-vous filé planteur de choux! O que petit est le nombre de ceux que Jupiter a favorisés du bonheur de planter des choux! Ils ont toujours un pied sur terre et l’autre n’en est pas loin. Il avait bien raison, Pyrrhon, lorsque, se trouvant en un danger semblable au nôtre et, voyant près du rivage un porc qui mangeait de l’orge épandue, le déclara bien heureux à double titre: d’abord, il avait de l’orge à foison, et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneurial, il n’est que le plancher des vaches- Cette vague nous emportera. Dieu sauveur! O mes amis, un peu de vinaigre! Bou! bou! bou ! C’est fait de moi. Otto, to, to. Je me noie. Frère Jean des Entommeures, qui s’était mis en pourpoint pour aider aux matelots, l’interpelle en passant: -Pardieu, Panurge le veau, Panurge le pleurard, Panurge le criard, tu ferais bien mieux de nous aider, que de rester là pleurant comme une vache, assis sur ton derrière comme un magot. Mais Panurge pleure et gémit de plus belle. -Frère Jean, mon ami, mon bon père, je me noie, c’est fait de moi. Je me noie: l’eau est entrée dans mon soulier par le col de ma chemise. -Viens nous aider, dit Frère Jean. Trente légions de diables! viendra-t-il? -Ne jurons point à cette heure, dit Panurge. Demain, tant que vous voudrez, Holos! holos! nous sommes au fond. Il m’est entré dans la bouche plus de dix-huit seaux d’eau. Bous, bous, bous. Qu’elle est amère et salée! -Par la vertu bleu, dit Frère Jean, si je t’entends encore piauler, je régalerai de toi le loup marin- Tenez bien là-haut! Voilà qui est bien éclairé, bien tonné. Je crois que tous les diables sont déchaînés aujourd’hui ou que Proserpine va donner un héritier à son mari. Tous les diables dansent aux sonnettes. -Vous péchez, Frère Jean, dit Panurge. Il me fâche de vous le dire- Je crois que cela vous fait du bien de jurer ainsi- Toutefois, vous péchez- Et il continue à se lamenter: -Je ne vois ni ciel ni terre. Ah! si j’étais maintenant dans le clos de Seuillé ou chez Innocent le pâtissier à Chinon, sous peine de me mettre en pourpoint pour cuire les petits pâtés- La tempête apaisée et le navire près d’entrer dans un port, Panurge retrouve tout son courage et toute son assurance: -Ha! Ha! s’écrie-t-il, tout va bien, l’orage est passé. Faut-il vous aider encore? Rabelais est un grand comique. Il n’a d’égaux qu’Aristophane, Molière et Cervantès. Sa tempête est une grande scène de comédie humaine qui se termine par un trait à jamais admirable. Quant à la description de la mer et du ciel, elle y est confuse et formée, ce semble, moins d’après le spectacle de la nature que sur des souvenirs littéraires. Il faut arriver jusqu’à Pierre Loti ou tout au moins jusqu’à Bernardin de Saint-Pierre pour trouver dans un livre une tempête vue et sentie. Le port où la flottille de Pantagruel aborde après la tempête est celui des Macréons, dont l’île, autrefois riche, marchande et populeuse, est maintenant, par l’injure du temps, pauvre et déserte. Là, dans une forêt obscure, parmi des temples en ruines, des obélisques et des tombeaux antiques, habitent les démons et les héros. Un vieillard raconte aux voyageurs les vicissitudes causées par la vie et la mort des hôtes sublimes de la forêt et leur révèle, en même temps, la cause de la tempête dont ils viennent d’échapper à si grand’peine. -Nous croyons, dit le bon Macréon, qu’hier il est mort quelque héros, au trépas duquel fut excitée cette horrible tempête. Car, eux vivants, tout bien abonde en ce lieu et autres îles voisines, et en mer est calme et sérénité continuelle. Au trépas d’un chacun d’eux, ordinairement nous entendons, par la forêt, grandes et plaintives lamentations, et voyons en terre pestes et afflictions, en l’air troubles et ténèbres, en mer tempête et fortunal. Pantagruel, tout prêt à adopter ces idées, en fournit lui-même une explication: -Comme la torche, ou la chandelle, dit-il, tout le temps qu’elle est vivante et ardente, luit aux assistants, éclaire tout autour, délecte un chacun et à chacun offre son service et sa clarté, ne fait mal ni déplaisir à personne ; sur l’instant qu’elle est éteinte, par sa fumée et évaporation elle infecte l’air, elle nuit aux assistants et à chacun déplaît. Ainsi est-il de ces âmes nobles et insignes. Tout le temps qu’elles habitent leur corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable. Sur l’heure de leur départ, communément advient, par les îles et continents, grands tremblements en l’air, ténèbres, foudres, grêles ; en terre, secousses, tremblements, étonnements ; en mer, fortunal et tempêtes, avec lamentations des peuples, mutations des religions, transport des royaumes et éversion des républiques. Epistémon, qui, à ce moment, peut être identifié à Rabelais lui-même, prend alors la parole et apporte à l’appui de la croyance où Pantagruel incline un exemple récent et mémorable. -Nous avons fait naguère l’expérience de ces choses, dit-il, au décès du preux et docte chevalier Guillaume du Bellay. Tant qu’il vécut, la France fut en telle félicité que tout le monde lui portait envie, tout le monde s’y ralliait, tout le monde la redoutait. Soudain après son trépas, elle a été en mépris de tout le monde bien longuement. Nous avons eu déjà occasion de citer ces paroles. En fait Epistémon ne confirme pas autant qu’il le prétend les opinions des Macréons et de Pantagruel sur la mort des démons et des héros. Les maux que causa, selon lui, dans la France, la perte de Guillaume du Bellay, ne ressemblent en rien à un tremblement de terre ou à la tempête où Panurge pensa mourir. Ce sont les maux nécessaires d’un royaume soudainement privé d’un de ses plus grands capitaines. Epistémon, ou plutôt Rabelais, exagère, peut-être (nous avons déjà eu l’occasion de le dire), les services rendus par Guillaume du Bellay au royaume, qui retrouva après lui de vaillants capitaines et d’habiles négociateurs. Mais Rabelais appartenait aux du Bellay. Il était allé en Piémont avec ce courageux et sage Guillaume, seigneur de Langey, qui ne l’avait pas oublié dans son testament. Il lui en témoigne une reconnaissance dont les marques devaient être immortelles. Quant à ces rêveries sur les âmes des héros qui, disjointes de leur corps, troublent l’air et sèment la tempête, elles sont tirées de Plutarque, et le bon Pantagruel, lorsqu’il en raisonne, ne fait que traduire un passage du traité Des Oracles qui ont cessé. En manière de conclusion, il affirme sa foi en l’immortalité des âmes: -Je crois, dit-il, que toutes âmes intellectives sont exemptes des ciseaux d’Atropos ; toutes sont immortelles: anges, démons et humaines. Puis, comme il se plaît à enfiler des histoires, il conte celle du pilote Thamous, que, toute connue qu’elle est, nous ne pouvons passer car elle est trop belle et inspire de trop insatiables curiosités. Elle est aussi tirée du traité Des Oracles qui ont cessé. La voici dans la traduction que Jacques Amyot donna des oeuvres morales de Plutarque un petit nombre d’années après la publication du quatrième livre de Panta gr uel. Le style en est agréable et facile. Je n’y ferai pas d’autre changement que de corriger un contre sens, car, je le dis en passant, Amyot a moins bien lu et compris son texte que Rabelais: « Épitherses, maître en grammaire, contait que, pour aller en Italie, il s’embarqua un voyage sur un navire chargé de plusieurs marchandises, et de grand nombre de passagers, et disait que, sur le soir, le vent leur faillit auprès des Iles Échinades, et que leur navire alla roulant, tant qu’il arriva près des Paxes, que la plupart des passagers étaient veillant, et y en avait beaucoup qui buvaient encore, achevant de souper, quand tout soudain on entendit une haute voix, venant de l’une de ces îles de Paxes, qui appelait Thamos si fort qu’il n’y eut aucun de la compagnie qui n’en demeurât tout ébahi. Ce Thamos était un pilote égyptien que peu de ceux qui étaient en la nef connaissaient par son nom. Pour les deux premières fois qu’il fut appelé, il ne répondit point, mais à la troisième, si. Et lors celuy qui l’appelait, renforçant sa voix, lui cria que quand il serait près de Palodes, qu’il dénonçât que le grand Pan était mort. Épitherses nous contait que tous ceux qui ouïrent le cri de cette voix en demeurèrent fort émerveillés et entrèrent là-dessus en dispute, à savoir s’il serait bon de faire ce qu’il commandait, ou bien de ne s’en entremettre point, mais finalement qu’ils résolurent ainsi ; que, s’ils avaient bon vent, lors qu’ils passeraient par devant Palodes, que Thamos passât outre sans mot dire ; mais, si d’aventure il y avait calme et qu’il ne tirât point de vent, qu’il criât tout haut ce qu’il avait entendu. Quand ils furent près du rivage, il advint qu’il ne tirait vent ni haleine, et était la mer fort plate ; par quoi ce Thamos, regardant de dessus la proue vers la terre, dit tout haut ce qu’il avait entendu, que le grand Pan était mort. Il n’eut pas plus tôt achevé de dire, que l’on entendit un grand bruit, non d’un seul, mais de plusieurs ensemble qui se lamentaient et s’ébahissaient tout ensemble: et, pour autant que plusieurs étaient présents, la nouvelle en fut incontinent espandue par toute la ville de Rome, tellement que l’empereur Tiberius César envoya quérir ce Thamos, et ajouta tant de foi à son dire qu’il fit enquérir qui pouvait être ce Pan-là. » Voici maintenant la version plus libre de Rabelais: « Épitherses, père de Æmilian rhéteur, naviguant de Grèce en Italie, dedans une nef chargée de diverses marchandises et plusieurs voyageurs, sur le soir, cessant le vent auprès des îles Echinades, lesquelles sont entre la Morée et Tunis, fut leur nef portée près de Paxes. Étant là abordée, quelques-uns des voyageurs dormant, d’autres veillant, d’autres buvant et soupant, fut de l’île de Paxes ouïe une voix de quelqu’un qui hautement appelait Thamous. Auquel cri tous furent épouvantés, car Thamous était leur pilote, natif d’Egypte, mais non connu de nom, fors à quelques-uns des voyageurs. Fut secondement ouïe cette voix laquelle appelait Thamous en cris horrifiques. Personne ne répondant, mais tous restant en silence et trépidation, en tierce fois, cette voix fut ouïe plus terrible que devant, dont advint que Thamous répondit: « Je suis ici. Que me demandes-tu? Que veux-tu que je fasse? » Lors fut cette voix plus hautement ouïe, lui disant et commandant, quand il serait en Palodes, publier et dire que Pan, le grand dieu, était mort. Cette parole entendue, disait Épitherses tous les nochers et voyageurs s’être ébahis et grandement effrayés. Et entre eux délibérant quel serait meilleur ou taire ou publier ce qui avait été commandé, Thamous dit son avis être, s’il advenait qu’ils eussent alors le vent en poupe, de passer outre sans mot dire, et s’il advenait qu’il fût calme en mer, de signifier ce qu’il avait entendu. Quand donc ils furent près de Palodes, il advint qu’ils n’eurent ni vent ni courant. Adonc Thamous, montant en proue et projetant sa vue sur la terre, dit, ainsi qu’il lui était commandé, que Pan le grand était mort. Il n’avait encore achevé le dernier mot, quand furent entendus grands soupirs, grandes lamentations et effrois sur terre, non d’une personne seule, mais de plusieurs ensemble. Cette nouvelle (parce que plusieurs avaient été présents) fut bientôt divulguée à Rome. Et Tibère César, lors empereur en Rome, envoya quérir ce Thamous. Et, après l’avoir entendu parler, ajouta foi à ses paroles. » Plutarque comme Rabelais, les Alexandrins aussi bien que les humanistes, croyaient que Pan, le grand Pan, était Tout, le grand Tout, pa?, en grec, signifiant tout. Et l’on conçoit dès lors quelle mystérieuse terreur répand cette voix entendue sur la mer: « Le Grand Pan est mort. » Cette étymologie n’en est pas moins très fausse et même très absurde. Pan était né avec des cornes, de la barbe, un nez camus et des pieds de bouc. Il habitait l’Arcadie, vivait dans les bois et les prairies et gardait les troupeaux ; il inventa la syrinx dont il tirait des sons rustiques. Ce petit dieu inspirait parfois la terreur aux hommes par ses apparitions soudaines. Avec une telle figure et de telles habitudes, son nom devrait être plutôt rapproché du verbe?a?, qui veut dire paître, puisqu’il paissait les agneaux ; et il est probable que telle en est la première et vraie signification. Quant à devenir le symbole de l’univers, c’est une fortune qui advint à ce demi-homme par une ressemblance fortuite de sons. Les poètes pensent, le plus souvent par calembours et jeux de mots. Et beaucoup d’hommes sont poètes en cela. Ne doutant pas que le grand Pan ne fût le grand Tout, Pantagruel ne put se défendre de penser que ce grand Tout est le Dieu fait homme et que la parole entendue par Thamous annonce la mort de Jésus-Christ. -Je l’interpréterai, dit-il, de ce grand servateur des fidèles qui fut, en Judée, ignominieusement occis par l’envie et iniquité des Pontifes, docteurs, prêtres et moines de la loi mosaïque. A bon droit, ajoute le doux géant, il peut être dit Pan en langue grecque, car il est notre Tout. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, tout ce que nous avons, tout ce que nous espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C’est le bon Pan, le grand pasteur qui a en amour et affection ses brebis et ses bergers, à la mort duquel s’élevèrent plaintes, soupirs, effrois et lamentations en toute la machine de l’univers, cieux, terre, mer, enfers. En parlant de la sorte, Pantagruel, au dire de notre véridique auteur, versa des larmes grosses comme des oeufs d’autruche. L’interprétation qu’il donne du récit mystérieux de Plutarque ne lui appartient pas en propre: on la trouve déjà dans Eusèbe ; elle fut abandonnée quand l’esprit historique et critique, soufflant sur les origines chrétiennes, eut dissipé les fables. On se plut alors à considérer l’apocalypse du pilote égyptien comme un symbole de la mort des dieux antiques: « Le Grand Pan est mort », cela veut dire, pour les poètes et les philosophes modernes, le monde ancien s’écroule et sur ses décombres s’élève un monde nouveau. Les vieux autels sont désertés, un nouveau dieu est né. C’est ainsi qu’un poète provençal d’un talent très pur et très fin, Paul Arène, a interprété le vieux mythe de Plutarque, dans un poème intitulé: « Noël en mer. » Je crois que vous l’entendrez avec plaisir après Plutarque et Rabelais, comme un exemple du rajeunissement d’un vieux thème et de la mobile éternité des légendes. Que ne l’entendez-vous de la bouche de l’artiste consommé dans l’art de dire, que nous avons plusieurs fois applaudi ensemble sur cette même scène? Sylvain, de la Comédie-Française, dit ce poème admirablement. Je vous en lirai seulement les premiers vers, qui rentrent dans mon sujet. Lorsque le vieux Thamus, pâle et rasant le bord, A la place prescrite eut crié: « Pan est mort! » Le rivage s’émut, et, sur les flots tranquilles, Un long gémissement passa, venu des Iles. On entendit les airs gémir, pleurer des voix, Comme si, sur les monts sauvages, dans les bois Impénétrés, les dieux, aux souffles d’Ionie, Les dieux, près de mourir, disaient leur agonie. Le soleil se voila de jets de sable amer ; Un âpre vent fouetta les vagues de la mer, Et l’on vit, soufflant l’eau de leurs glauques narines, Les phoques de Prêtée et ses vaches marines S’échouer, monstrueux, et pareils à des monts, Sur l’écueil blanc d’écume et noir de goémons. Puis, tandis que Thamus, le vieux patron de barque, Serrait le gouvernail et jurait par la Parque, Un silence se fit et le flot se calma. Or, le mousse avait pu grimper en haut du mât, Et, tenant à deux mains la voilure et l’antenne: Père! s’écria-t-il tout à coup, capitaine! Père! un vol de démons ailés et familiers Vient sur la mer, dans le soleil, et par milliers, Si près de nous que leur essaim frôle les planches De là barque! Je les vois passer, formes blanches. Ils chantent comme font les oiseaux dans les champs ; Leur langue est inconnue et je comprends leurs chants. Ils chantent: Hosanna! Les entendez-vous, père? Ils disent que le monde a fini sa misère, Et que tout va fleurir. Père, ils disent encor Que les hommes vont voir un nouvel âge d’or! Un dieu nous le promet, un enfant dont les langes N’ont ni dessins brodés à Tyr, ni larges franges Pourpres, et qui vagit dans la paille et le foin- Quel peut être, pour qu’on l’annonce de si loin, Cet enfant-dieu, né pauvre, en un pays barbare? D’un coup brusque le vieux Thamus tourna la barre: Les démons ont dit vrai, mon fils. Depuis le temps Que Jupiter jaloux foudroya les Titans, Et depuis que l’Etna mugit, crachant du soufre, L’homme est abandonné sur terre, l’homme souffre, Peinant toujours, gelé l’hiver, brûlé l’été, Sans te vaincre jamais, ô maigre pauvreté! Qu’il vienne donc! qu’il vienne enfin, l’Enfant débile Et divin, si longtemps promis par la Sibylle ; Qu’il vienne, celui qui, détrônant le hasard, Doit donner à chacun de nous sa juste part De pain et de bonheur. Plus de maux, plus de jeûnes, Les dieux sont bons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes. (Poésies, p. 80.) Voilà le mythe du vieux Thamous interprété par un poète moderne. M. Salomon Reinach en a donné tout récemment dans son Or pheus une explication plus littérale et plus précise, en le rapportant aux fêtes d’Adonis. Adonis, aimé d’Aphrodite, fut tué à la chasse par un sanglier, et pleuré de son amante. Chaque année, à l’anniversaire de sa mort, les femmes de Byblos pleuraient le jeune dieu, et dans leurs lamentations le nommaient de son nom sacré, Thamouz, qu’on ne prononçait qu’en ces mystères douloureux. Ce culte et ces rites s’étendirent sur toute la Grèce. Tandis qu’ils longeaient les côtes d’Épire, les passagers grecs d’un bateau égyptien, dont le pilote se trouvait avoir nom Thamouz, entendirent crier pendant la nuit: Thamouz, Thamouz, Thamouz panmegas tethnèke, c’est-à-dire: Thamouz le très grand est mort. Le pilote crut qu’on l’appelait et qu’on annonçait ainsi la mort du grand Pan, pan mega s. C’est la fin de la légende. Du moins, celle-ci finit-elle gracieusement dans un choeur de pleureuses et parmi les gémissements des femmes des mystères. Nous avons beaucoup tardé chez les Macréons. Mais le paysage, les récits, les idées, les images, tout y est d’un singulier attrait et d’une beauté rare. Dans la description de cette île mélancolique et de son bois sacré, tout est grave, religieux, héroïque. On se la représente comme cette île de pins noirs mouillée dans les eaux de Corfou, et que Boecklin a peinte avec tant de grandeur, tant de tristesse et tant de mystère. Pantagruel et ses compagnons poursuivent leur navigation à la recherche de la Dive Bouteille. A peine l’île des Macréons hors de vue, l’île de Tapinois est signalée. C’est une île misérable, habitée, par Carême prenant, c’est-à-dire par le carême en personne. Rabelais, qui, en religion, n’entreprend jamais sur le dogme, est au contraire très réformateur en matière de discipline ecclésiastique. Il personnifie le carême en un monstre odieux et ridicule, mangeur de poisson, dictateur de moutarde, père nourricier des médecins, bon catholique au reste et de grande dévotion, pleurant les trois quarts du jour et n’assistant jamais aux noces. Rabelais, par la bouche de Xénomanes, fait l’anatomie de Carême prenant. Le morceau fort long est demeuré longtemps inintelligible ; et l’on avouera qu’il est difficile de comprendre un texte tel que celui-ci: « Quaresme prenant a les membranes comme la coqueluche d’un moine, l’estomac comme un baudrier, la plèvre comme un bec de corbin, les ongles comme une vrille, etc. » Tout récemment, un savant physiologiste, compatriote de Rabelais, le docteur Ledouble, a trouvé un sens à ces comparaisons: il paraît que Maître François y montre une grande connaissance de l’anatomie. Je le croirais volontiers. Ce sont jeux de savant. Mais ils sont fastidieux. Au sortir de l’île de Tapinois, en vue de l’île Farouche, les navigateurs rencontrent une baleine énorme. En bon humaniste, qui parle volontiers grec et latin, Rabelais l’appelle un physetère. Pantagruel harponne l’animal et notre auteur conte la pêche à la baleine avec son exactitude coutumière et en homme qui connaît la technique des arts, métiers et industries. On s’est demandé quel symbole se cache sous cet épisode maritime, et si l’adversaire du carême n’avait pas voulu tuer le jeûne canonique avec ce gros cétacé. C’est chercher bien loin. Comme le fait remarquer M. Abel Lefranc, « une pêche de ce genre était un intermède presque obligé au cours d’une navigation dans les mers de l’Amérique du Nord, où chaque année, à pareille époque, les pêcheurs de la baie de Saint- Brieuc, de la Rochelle, d’Olonne, de Saint-Jean-de-Luz, et de Ciboure, venaient chasser la baleine, déjà rare dans les parties de l’océan plus voisines de l’Europe » . Mais, après tout, nous sommes libres de voir dans ce physetère tout ce que nous voulons. C’est un des grands attraits du livre que nous analysons ici, de fournir aux esprits des sens divers, selon leur curiosité et leur génie. L’île Farouche est peuplée d’andouilles. Au regard de l’île de Carême prenant, c’est le gras en face du maigre, et, si vous voulez, les calvinistes opposés aux papistes. Et, ce qui donne à croire que ces andouilles sont calvinistes, c’est qu’elles sont terribles. Panurge en a une peur bleue. Frère Jean à la tête des cuisiniers les charge impétueusement et les transperce de sa broche. Qu’est-ce à dire? Rabelais veut-il, si grand mal aux réformés? Il nous semblait tout, à l’heure incliner vers eux. Il faut y regarder de plus près. Il aimait assez les réformateurs de France ; il exécrait les réformés de Genève, les démoniaques Calvins, qui le lui rendaient bien. Les andouilles dont il nous conte si joyeusement le massacre et l’extermination, ce sont apparemment des andouilles genevoises. Si elles avaient été de Troyes, il en aurait eu pitié, et n’en aurait pas laissé faire un tel carnage. Gardons-nous toutefois de donner un sens trop symbolique aux aventures des capitaines Riflandouille et Tailleboudin et de Niphleseth, reine des andouilles, des habitants de Ruach qui ne vivent que de vent, et du géant Bringuenarîlles qui se nourrissait de moulins à vent et qui mourut étouffé en mangeant un coin de beurre frais à la gueule d’un four chaud, par l’ordonnance des médecins. Mais, quand nous abordons à l’île de Papefiguière et que nous apprenons que les habitants de ce pays n’échappèrent aux exactions des papimanes que pour tomber sous le joug des seigneurs féodaux, nous ne pouvons nous empêcher de songer à l’Église germanique, que Luther n’arracha à la rapacité des pontifes romains que pour la soumettre à l’autorité des princes allemands. Ici l’allusion vient à nous, son voile à demi soulevé. Papefiguière est surtout célèbre, dans la tradition gauloise, par son petit diable, qui ne pouvait encore tonner et grêler que sur le persil et les choux, très innocent et ne sachant ni lire ni écrire. Avisant un laboureur dans son champ, il lui demanda ce qu’il faisait. Le pauvre homme lui répondit qu’il semait son champ de touzelle (c’est une espèce de blé) pour s’aider à vivre l’an suivant. -Voire, lui dit le diable. Ce champ n’est pas tien. Il est à moi et m’appartient. En effet, depuis que les gens de Papefiguière, avaient offensé le Pape, tout leur pays était adjugé aux diables. -Semer du blé, poursuivit le petit diable, n’est pas mon état. C’est pourquoi je te laisse ce champ. Mais c’est à condition que nous en partagerons le profit. -Je le veux bien, répondit le laboureur. -J’entends, dit le diable, que, du profit, nous fassions deux lots. L’un sera ce qui croîtra sur terre, l’autre ce qui sera sous terre. Le choix m’appartient, car je suis diable, issu de noble et antique race. Tu n’es qu’un vilain. Je choisis ce qui sera sous terre. Tu auras le dessus. En quel temps sera la cueillette? -A mi-juillet, répondit le laboureur. -Or, dit le diable, je ne manquerai pas de m’y trouver. Fais ton devoir, vilain, travaille. Je vais tenter de nobles nonnains ; de leur vouloir je suis plus qu’assuré. La mi-juillet venue, le diable se représenta au champ de touzelle, accompagné d’un escadron de petits diableteaux. Là, rencontrant le laboureur, il lui dit: -Vilain, comment t’es-tu porté depuis mon départ? Il convient de faire ici nos partages. -C’est raison, répondit le laboureur. Alors, le laboureur commença avec ses gens à scier le blé. En même temps, les petits diables arrachaient le chaume. Le laboureur battit son blé dans l’aire, le vanna, le mit en sacs et le porta au marché pour le vendre. Les diableteaux firent de même et s’assirent au marché, près du laboureur, pour vendre leur chaume. Le laboureur vendit très bien son blé et de l’argent emplit un vieux demi-brodequin, qu’il portait à sa ceinture. Les diables ne vendirent rien ; mais, au contraire, les paysans, en plein marché, se moquaient d’eux. Le marché clos, le diable dit au laboureur: -Vilain, tu m’as cette fois trompé ; à l’autre, tu ne me tromperas pas. -Monsieur le diable, répondit le laboureur, comment vous aurais-je trompé? Vous avez choisi le premier. La vérité est qu’en ce choix vous me pensiez tromper, espérant que rien ne sortirait de terre pour ma part et que vous trouveriez dessous tout le grain que j’avais semé- Mais vous êtes bien jeune au métier. Le grain que vous voyez en terre est mort et corrompu ; sa corruption a été génération de l’autre que vous n’avez vu vendre- Aussi choisissez-vous le pire: c’est pourquoi vous êtes maudit dans l’Évangile. -Laissons ce propos, dit le diable. De quoi, l’an qui vient, sèmeras-tu notre champ? -Pour profit de bon ménagier, répondit le laboureur, il conviendrait de le semer de raves. -Or, dit le diable, tu es un bon vilain. Sème raves à force. Je les garderai de la tempête et ne grêlerai pas dessus. Mais entends bien: je tiens pour ma part ce qui sera hors de terre. Tu auras le dessous. Travaille, vilain, travaille. Je vais tenter les hérétiques. Ce sont âmes friandes en carbonnade. Venu le temps de la récolte, le diable se trouva au champ de raves avec ses diableteaux qui se mirent à scier et à recueillir les feuilles de raves. Après lui, le laboureur bêchait et tirait les grosses raves et les mettait en sacs. Puis ils s’en allèrent tous ensemble au marché. Le laboureur vendit très bien ses raves. Le diable ne vendit rien. Qui pis est, on se moquait de lui publiquement. -Je vois bien, vilain, dit alors le diable, que par toi je suis encore trompé. Ce conte, est-il besoin de le dire? n’est pas de l’invention de Rabelais. Rabelais l’a pris dans le fonds populaire. La Fontaine le prit à Rabelais pour le mettre en vers. Voici le conte, tel que l’a écrit le poète, dans une langue excellente: -Papefigue se nomme L’île et province où les gens autrefois Firent la figue au portrait du Saint-Père. Punis en sont ; rien chez eux ne prospère: Ainsi nous l’a conté maître François. L’île fut lors donnée en apanage A Lucifer ; c’est sa maison des champs. On voit courir par tout cet héritage Ses commensaux, rudes à pauvres gens, Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes, Si maints tableaux ne sont point apocryphes. Advint un jour qu’un de ces beaux messieurs Vit un manant rusé, des plus trompeurs, Verser un champ dans l’île dessus dite. Bien paraissait la terre être maudite, Car le manant avec peine et sueur La retournait et faisait son labeur. Survint un diable à titre de seigneur. Ce diable était des gens de l’Évangile, Simple, ignorant, à tromper très facile, Bon gentilhomme et qui, dans son courroux, N’avait encor tonné que sur les choux ; Plus ne savait apporter de dommage. -Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage N’est mon talent: je suis un diable issu De noble race, et qui n’a jamais su Se tourmenter ainsi que font les autres. Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres ; Ils sont à nous dévolus par l’édit Qui mit jadis cette île en interdit. Vous y vivez dessous notre police. Partant, vilain, je puis avec justice M’attribuer tout le fruit de ce champ ; Mais je suis bon, et veux que dans un an Nous partagions sans noise et sans querelle. Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux? Le manant dit: - Monseigneur, pour le mieux Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle ; Car c’est un grain qui vient fort aisément. -Je ne connais ce grain-là nullement, Dit le lutin. Comment dis-tu?- Touzelle ?- Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle De cette sorte ; or, emplis-en ce lieu ; Touzelle, soit! Touzelle, de par Dieu! J’en suis content. Fais donc vite et travaille ; Manant, travaille! et travaille, vilain! Travailler est le fait de la canaille: Ne t’attends pas que je t’aide un seul brin, Ni que par moi ton labeur se consomme ; Je t’ai jà dit que j’étais gentilhomme, Né pour chômer et pour ne rien savoir. Voici comment ira notre partage: Deux lots seront, dont l’un, c’est à savoir Ce qui hors terre et dessus l’héritage Aura poussé, demeurera pour toi ; L’autre, dans terre, est réservé pour moi. L’août arrivé, la touzelle est sciée, Et, tout d’un temps, sa racine arrachée Pour satisfaire au lot du diableteau. Il y croyait la semence attachée, Et que l’épi, non plus que le tuyau, N’était qu’une herbe inutile et séchée. Le laboureur vous la serra très bien. L’autre au marché porta son chaume vendre: On le hua ; pas un n’en offrit rien ; Le pauvre diable était prêt à se pendre. Il s’en alla chez son copartageant. Le drôle avait la touzelle vendue, Pour le plus sur, en gerbe et non battue, Ne manquant pas de bien cacher l’argent. Bien le cacha. Le diable en fut la dupe. -Coquin, dit-il, tu m’as joué d’un tour. C’est ton métier. Je suis diable de cour Qui, comme vous, a tromper ne m’occupe. Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain? Le manant dit ; -Je crois qu’au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes ; Vous en aurez, monseigneur, pleines hottes, Si mieux n’aimez raves dans la saison. -Raves, navets, carottes, tout est bon, Dit le lutin. Mon lot sera hors terre ; Le tien dedans. Je ne veux point de guerre Avecque toi, si tu ne m’y contrains. Je vais tenter quelques jeunes nonnains. L’auteur ne dit ce qui firent les nonnes. Le temps venu de recueillir encor, Le manant prend raves belles et bonnes, Feuilles sans plus tombent pour tout trésor Au diableleau qui, l’épaule chargée, Court au marché. Grande fut la risée ; Chacun lui dit son mot cette fois-là. -Monsieur le diable, où croit cette denrée? Où mettrez-vous ce qu’on en donnera ? Avec quelle fidélité La Fontaine, le meilleur linguiste de son siècle, reproduit les formes de langage, les tours de phrase, le vocabulaire de son modèle! Mais poursuivons notre voyage à la recherche de l’oracle. Après l’île de Papefiguière, Pantagruel et ses compagnons abordent l’île des Papimanes. -L’avez-vous vu? lui crient d’abord tous les habitants. L’avez-vous vu? Panurge, s’avisant qu’ils veulent parler du Pape, leur répond qu’il en a vu trois, à la vue desquels il n’a guère profité. -Comment? s’écrient les Papimanes. Nos sacrées décrétales chantent qu’il n’y en a jamais qu’un vivant. -J’entends, répond Panurge, que je les ai vus successivement, les uns après les autres. Autrement n’en ai-je vu qu’un à la fois. A ce coup, c’est Rabelais qui parle sous le nom de ce mauvais garnement de Panurge. En effet, Rabelais, au moment où il écrivait le quatrième livre, avait vu trois papes: Clément VII, Paul III et Jules III. Tout le peuple du pays, hommes, femmes, petits enfants, venus au-devant d’eux en procession, et les mains jointes au ciel, crient: -O gens heureux! ô bien heureux! Homenaz, évêque de Papimanie, leur baise les pieds. Ce prélat les ayant priés à dîner, le repas abondant en chapons, porcs, pigeons, levrauts, coqs d’Inde, etc., fut servi par des filles jeunes, belles, savoureuses, blondelettes, doucettes, de bonne grâce, vêtues de robes blanches à double ceinture, la tête nue, les cheveux noués de bandelettes et rubans de soie violette, semés de rosés, d’oeillets, de marjolaine, qui invitaient les convives à boire, avec de doctes et mignonnes révérences. En cela le bonhomme Homenaz ne faisait que suivre la coutume des Valois qui, au service coutumier des pages, substituaient volontiers, à leur table, celui de jeunes et belles demoiselles. Homenaz, au milieu de ce festin magnifique, entonne les louanges des sacrées décrétales qui, si elles étaient obéies, feraient, disait-il, le bonheur du genre humain et commenceraient une ère de félicité universelle. Les décrétales sont, vous le savez, des lettres par lesquelles le Pape, résolvant une question qui lui est soumise, donne, à l’occasion d’un cas particulier, une solution applicable à tous les cas analogues. Parfois, on en produisit de fausses, pour créer des précédents favorables. Or, ce n’est pas en vain que Rabelais conduit ses lecteurs auprès d’un Papimane entiché de décrétales. Il en prend texte pour railler abondamment, et avec une acrimonie qui ne lui est pas habituelle, ces textes vrais ou faux, sur lesquels le Souverain Pontife prétendait établir ses droits sur les peuples et sur les princes. Il met de copieuses railleries à l’endroit de ces saintes épîtres dans la bouche des compagnons de Pantagruel. Ponocrates conte que Jean Chouart, de Montpellier, a pris, pour battre son or, un feuillet des décrétales, et que toutes ses pièces furent estropiées. -Au Mans, dit Eudémon, François Cornu, apothicaire, avait fait des cornets avec celles des décrétales qu’on nomme extravagantes, c’est-à-dire éparses, et tout ce qu’il y empaqueta fut, sur l’instant, empoisonné, pourri, gâté. -A Paris, dit Carpalim, un tailleur, nommé Groignet, avait employé de vieilles décrétales en patrons: tous les habillements taillés sur ces patrons furent perdus. Les deux soeurs de Rhizotome, Catherine et Renée, ayant mis des collerettes savonnées de frais, bien blanchies et bien empesées, dans un tome des décrétales, elles en retirèrent les collerettes plus noires qu’un sac de charbonnier. Homenaz, qui écoute ces malins propos et bien d’autres encore (car Rabelais est inépuisable en saillies bonnes ou mauvaises contre les décrétales), Homenaz répond: -Je vous entends, ce sont petits quolibets des hérétiques nouveaux. C’est trop dire. Sans doute Rabelais est pour la réforme de l’Eglise ; mais il n’est ni schismatique ni hérétique. Il n’a pas assez de foi pour pécher contre la foi. Entre nous, je crois qu’il ne croit à rien. Mais il ne s’agit point ici de sa pensée secrète: il s’agit de sa doctrine. Il est avec les évêques et les prélats de France, contre la Sorbonne et les moines ; il est gallican ; il est un zélé défenseur des droits de l’Église et de la couronne de France ; il est contre le Pape pour le roi très chrétien. Au fond, ce qu’il reproche surtout à la politique romaine, manifestée par les décrétales, c’est d’usurper sur la puissance temporelle des rois ; c’est de tirer à Rome l’or de la France. Du dogme, il n’en a souci et se montre à cet égard aussi accommodant que possible. Il ne s’inquiète en aucune façon de la messe et des sacrements. Ce qu’il a grandement à coeur, au contraire, c’est l’intérêt du royaume et du souverain. Il faut se rappeler l’antique querelle des rois de France et des papes: elle remplit l’histoire de la fille aînée de l’Église. Or Rabelais est corps et âme à son pays, à son prince: voilà sa politique, voilà sa théologie! Ayant quitté l’île des Papimanes, Pantagruel et ses compagnons, sur les confins solitaires de la mer glaciale, entendirent soudain des bruits de voix, les rumeurs d’une foule d’hommes, distinguèrent des syllabes, des mots, et ces paroles dans le désert des eaux leur causaient de la surprise et une sorte d’effroi. Le pilote les rassura: -Il y eut ici, l’année dernière, dit-il, une grande bataille. Les paroles des hommes, les cris des femmes, le hennissement des chevaux et tous les bruits de la bataille se sont gelés. Maintenant l’hiver est passé, la chaleur est venue, les paroles dégèlent. Nous touchons à la fin du quatrième livre. Pantagruel descend au manoir de messer Gaster, messer Gaster le ventre en personne, premier maître ès arts du monde. Voyage allégorique, s’il en fut, et qui fournit un excellent thème à l’abondante sagesse de Rabelais. L’incomparable auteur nous montre comment messer Gaster est le père des arts: « Dès le commencement, il inventa l’art de forger le fer et l’agriculture pour cultiver la terre, afin qu’elle lui produisît le grain. Il inventa l’art militaire et les armes pour défendre le grain, la médecine et l’astrologie avec les mathématiques nécessaires pour mettre le grain en sûreté et hors les calamités de l’air, le dégât des bêtes brutes, le larcin des brigands. Il inventa les moulins à eau, à vent, à bras, pour moudre le grain et le réduire en farine ; le levain pour fermenter la pâte, le sel pour lui donner la saveur, le feu pour la cuire, les horloges et cadrans pour connaître le temps de la cuisson de Pain, créature de Grain. Étant advenu que Grain manquait en un pays, il inventa l’art et le moyen de le transporter d’une contrée dans une autre. Par grande invention, il mêla deux espèces d’animaux, ânes et juments, pour production d’une troisième que nous appelons mulets, bêtes plus puissantes, moins délicates, plus dures aux labeurs que les autres. Il inventa chariots et charrettes, pour le porter plus commodément. Quand la mer ou les rivières empêchèrent le trafic, il inventa bateaux, galères et navires (chose de laquelle se sont les éléments étonnés) pour naviguer outre mer, et transporter le grain des nations barbares, inconnues, lointaines. » Ah! s’il revenait aujourd’hui au monde, le vieux Maître François, s’il fréquentait au milieu de nous, oh! qu’il aurait d’inventions nouvelles et merveilleuses à ajouter aux antiques arts de messer Gaster! les transports à vapeur, les cours des marchés connus instantanément sur toute la surface du globe par le télégraphe, la conservation des viandes par le frigorifique, les engrais chimiques, la culture intensive, la sélection méthodique, la vigne américaine venant ranimer les vieilles souches épuisées de l’antique Europe, et le Bacchus du nouveau monde rendant la vie à notre Bacchus latin, et tant d’autres merveilles de l’homme que ses âpres besoins rendent ingénieux. Qu’il serait émerveillé, le vieux Maître, en voyant l’élevage et l’agriculture portés au point d’activité et de richesse qui fait de votre pays, heureux Argentins, le pays le plus prospère du monde! Après le manoir de messer Gaster, nous n’avons plus qu’à signaler l’île de Chaneph qu’habitent hypocrites, chattemites, ermites, cagots, tous pauvres gens subsistant des aumônes que les voyageurs leur donnent, et nous aurons parcouru des voyages de Pantagruel à la recherche de la Dive Bouteille tout ce que François Rabelais en publia de son vivant. Le bon Rabelais nous l’a montré de son doigt gigantesque: voilà la cause première de vos énergies, de vos grandes qualités sociales. C’est messer Gaster, le grand maître ès arts du monde, qui vous a enseigné la mise en valeur rapide des richesses de votre sol, inspiré votre activité commerciale, suscité vos progrès économiques et financiers. SUITE DE LA VIE DE RABELAIS La Sorbonne censura le quatrième livre et la publication en fut suspendue par un arrêt du Parlement en date du 1er mars 1552, portant que, « attendu la censure faite par la Faculté de théologie contre certain livre mauvais, exposé en vente sous le titre de Quatrième livre de Pantagruel, avec privilège du roi, la cour ordonne que le libraire sera promptement mandé en icelle et lui seront faites défenses de vendre et exposer ledit livre dedans quinzaine: pendant lequel temps ordonne la cour au procureur du roi d’avertir ledit seigneur roi de la censure faite sur ledit livre par ladite Faculté de théologie, et lui en envoyer un double pour suivre son bon plaisir » . L’imprimeur, Michel Fezandat, mandé devant la cour, défense lui fut faite de vendre l’ouvrage pendant quinze jours sous peine de punition corporelle. Après un délai que nous ne pouvons déterminer, la suspension fut levée. Le bruit courait en novembre 1552 que Rabelais, jeté en prison, était chargé de chaînes. C’était un faux bruit. L’auteur du Pantagruel était libre, mais il touchait à sa fin. La date et le lieu de sa mort nous sont inconnus. Son épitaphe, composée par Tahureau, donne lieu de croire que des amis l’entourèrent à ses derniers moments et qu’il plaisanta leur douleur. Colletet dit qu’il mourut à Paris dans une maison de la rue des Jardins et qu’il fut enseveli dans le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre qu’on montrait encore au dix-septième siècle. En ce temps, les poètes et les humanistes se plaisaient à composer les épitaphes des morts illustres. Ronsard consacra à Rabelais une épitaphe en forme d’ode où il le célèbre surtout comme buveur: Jamais le soleil ne l’a vu, Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu, Et jamais au soir la nuit noire, Tant fût tard, ne l’a vu sans boire. Il chantait la grande massue Et la jument de Gargantue, Le grand Panurge et le pays Des Papimanes ébahis, Leurs lois, leurs façons, leurs demeures, Et frère Jean des Entommeures Et d’Épistémon les combats. O toi, quiconque sois, qui passes, Sur sa fosse répands des tasses, Répands du brit et des flacons, Des cervelas et des jambons. Notre délicatesse moderne, au premier abord, trouve volontiers ces vers injurieux, et nous ne nous serions pas attendu à ce que le prince des poètes parlât ainsi du maître incomparable ; mais, à y prendre garde, cette épitaphe est imitée de quelques petits poèmes de l’anthologie grecque, consacrés à la mémoire d’Anacréon. Et cela, dans la pensée d’un Ronsard, est un honneur pour Rabelais. Un autre poète de la P léia de, Baïf, composa pour Rabelais une épigramme funéraire qui n’est pas sans grâce: O Pluton, Rabelais reçoi, Afin que toi qui es le roi De ceux qui ne rient jamais Tu ais un rieur désormais. Mais nous citerons avec plus de plaisir une fort belle épitaphe en vers latins que Pierre Boulanger, qui était médecin et avait connu Rabelais, composa en l’honneur de l’auteur de Pantagruel. En voici la traduction littérale: « Sous cette pierre est couché le plus excellent des rieurs. Quel homme il fut, nos descendants le chercheront ; car tous ceux qui ont vécu de son temps savaient bien quel était ce rieur ; tous le connaissaient, et, plus que personne, il était cher à tous. Ils croiront peut-être que ce fut un bouffon, un farceur qui attrapait les bons plats à force de bons mots. Non, non, ce n’était pas un bouffon, ni un farceur de carrefour. Mais, avec un génie exquis et pénétrant, il raillait le genre humain et ses désirs insensés et la crédulité de ses espérances. Tranquille sur son sort, il menait une vie heureuse, les vents soufflaient toujours pour lui favorables. Cependant on n’eût pas pu trouver un plus savant homme, quand, laissant les plaisanteries, il lui plaisait de parler sérieusement et de jouer les rôles graves! Jamais sénateur au front menaçant au regard triste et sévère, ne s’est assis plus gravement sur son siège élevé. Qu’une question fût proposée, grande et difficile, qu’il fallût pour la résoudre beaucoup de science et d’habileté, vous auriez dit qu’à lui seul les grands sujets étaient ouverts et que les secrets de nature n’étaient révélés qu’à lui. Avec quelle éloquence il savait relever tout ce qu’il lui plaisait de dire, à l’admiration de tous ceux à qui ses facéties mordantes et ses bons mots habituels avaient fait croire que ce rieur n’avait rien d’un savant! Il savait tout ce que la Grèce et tout ce que Rome ont produit. Mais, nouveau Démocrite, il riait des vaines craintes et des désirs du vulgaire et des princes, et de leurs frivoles soucis, et des travaux anxieux de cette courte vie où se consume tout le temps que nous veut bien accorder la Divinité bienveillante. » C’est l’esprit, l’âme, le génie de Rabelais que le médecin poitevin a su exprimer dans sa belle épitaphe. Rabelais laissait en mourant (nous l’avons vu) son Panta gr uel incomplet. Neuf ans après sa mort, il parut un fragment du cinquième et dernier livre formant seize chapitres. Le livre en son entier fut mis au jour en 1564 sans indication de lieu ni de librairie. On a nié que Rabelais en fût l’auteur. Plusieurs, frappés des tendances calvinistes qu’on trouve dans cet écrit, n’y peuvent reconnaître l’auteur que Calvin traitait d’athée et qui traitait Calvin de démoniaque. Mais le calvinisme du cinquième livre se borne à peu près à des attaques contre les moines et Rabelais a toujours raillé les pauvres encapuchonnés. Comme Lenormant, je crois reconnaître par endroits, dans ces pages, la griffe du lion. Ce n’est pas à dire que nous soyons assurés de posséder intégralement le texte même de Rabelais. Il est probable que l’auteur n’avait pas donné la dernière main à son ouvrage. Il y avait des lacunes, des obscurités. L’éditeur a éclairci, complété, selon le besoin, et parfois peut-être sans besoin, pour améliorer et pour montrer son talent. Les éditeurs de ce temps-là n’entendaient pas leur devoir comme l’entendent ceux du nôtre. Ils ne se croyaient pas tenus à la fidélité et voulaient embellir l’ouvrage qu’ils donnaient. Tous les ouvrages posthumes du seizième siècle témoignent de cette infidélité. Il n’est pas surprenant qu’on en découvre des traces dans le cinquième livre, tel qu’il nous est parvenu. Ce qui, je l’avoue, est assez inquiétant, c’est le train que l’éditeur anonyme a placé en tête et que voici: Rabelais est-il mort? Voici encore un livre. Non, sa meilleure part a repris ses esprits, Pour nous faire présent de l’un de ses écrits Qui le rend entre tous immortel et fait vivre. c’est-à-dire, autant que je puis comprendre: Rabelais est mort, mais il a repris ses sens pour nous faire présent de ce livre. Il faut convenir qu’on n’annoncerait pas différemment un pastiche. Mais il faut compter avec la maladresse d’un mauvais rimeur ; et cela peut vouloir dire: Rabelais n’est pas mort, puisqu’il revit dans ce livre. En prolongeant cette discussion, nous n’arriverions qu’à accumuler les doutes. Abordons l’énigmatique ouvrage. CINQUIÈME LIVRE Ce livre posthume nous donne la suite et la fin du voyage de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille. Nous ne l’examinerons pas dans le même détail que les autres, parce que, si je le crois dans son ensemble l’oeuvre de Rabelais, nous ne sommes pas sûrs de l’y retrouver dans toutes les parties, et pour cette raison encore que l’allégorie, qui refroidissait déjà tant de chapitres du quatrième livre, tient dans celui-ci une très grande place, et y répand la tristesse et l’ennui, en même temps que le ton devient plus âpre et que les attaques contre les farfadets et les chats fourrés se font plus violentes que dans tout ce que l’auteur avait livré lui-même au public. Les navigateurs abordent d’abord dans l’île Sonnante, où l’on entend perpétuellement les cloches. Rabelais ne pouvait souffrir le son des cloches et la peinture, assez sombre, de cette contrée paraît bien être de lui. L’île est habitée par des oiseaux en cages, lesquels sont d’Église, comme l’indiquent leurs noms, clergaux, monagaux, prêtregaux, abbegaux, évesgaux, cardingaux et papegaut, qui est unique en son espèce, clergesses, monagesses, prêtregesses, abbegesses, évesgesses, cardingesses, papegesses. Ces oiseaux ne sont point natifs de l’île ; ils viennent du dehors. Plusieurs y sont envoyés tout jeunes par leurs mères qui ne pouvaient les souffrir à la maison. Le plus grand nombre en vient de Jour sans pain, qui est excessivement long. Ce qui revient à dire que l’égoïsme cruel des parents et la pauvreté des familles nombreuses peuplent les couvents. C’est dans cette île que Panurge conte l’apologue du Roussin et de l’Ane. Il est digne de Rabelais. Je ne puis que renvoyer au texte ceux d’entre vous qui ne craignent point les libertés du vieux langage. Les voyageurs arrivent ensuite à l’île des Ferrements. Les arbres y portent, au lieu de fruits, des outils et des armes, pioches, serfouettes, faux, faucilles, bêches, truelles, cognées, serpes, scies, doloires, ciseaux, tenailles, dagues, poignards. Quand on veut se procurer un outil ou une arme, on secoue l’arbre et ces fruits de fer, en tombant, s’adaptent aux manches et aux fourreaux qui poussent juste au-dessous d’eux. Chacun interprétera le mythe comme il lui plaira. Puis on nous mène en l’île de Cassade, c’est-à-dire en l’île de Tromperie, de Moquerie. On y voit, entre autres singularités, des rochers carrés, autour desquels ont été faits plus de destructions, plus de pertes de vies et de biens, qu’autour de toutes les Syrtes, Charybdes, Sirènes, Scylles et gouffres de toute la mer. Ces rochers carrés sont des dés à jouer. Rabelais ici, comme un bon prêcheur catholique, s’élève contre les jeux de hasard. Dans cette île de Tromperie, nous rencontrons des gens dont l’espèce n’est point éteinte: les marchands de fausses antiquités. L’un d’eux vend aux Pantagruélistes un morceau de la coque des deux oeufs de Léda, Dans ce même temps, des montreurs de reliques donnaient à toucher, moyennant finance, une plume de l’ange Gabriel. Les navires pantagruéliens abordèrent ensuite à l’île de Condamnation, où siège la justice criminelle. Les juges qui administrent sont les chats fourrés. Ils ont des chats le pelage et les griffes. Voici le portrait qu’en fait l’auteur: « Ils pendent, brûlent, écartèlent, décapitent, tuent, emprisonnent, ruinent et minent tout. Le Vice est par eux appelé Vertu ; la Méchanceté s’appelle pour eux Bonté ; la Trahison a nom Fidélité, le Larcin, Libéralité. Pillerie est leur devise. Leur méchanceté n’est pas plus connue que la cabale des Juifs. C’est pour cela qu’elle n’est pas détestée, corrigée et punie comme elle devrait. Mais, si elle est quelque jour mise en évidence et manifestée au peuple, il n’y aura pas d’orateur assez éloquent, de loi assez rigoureuse, de magistrat assez puissant pour les préserver d’être brûlés tout vifs dans leur raboulière, » L’île des Apedeftes où nous débarquons ensuite est l’île de la Cour des comptes. Les Apedeftes sont uniquement occupés à mettre en presse des maisons, des prés, des champs, pour en faire suer de l’argent, dont une partie seulement revient au roi. Le reste a disparu. Nous nous rendons ensuite à l’île des Outres. Nos aïeux se divertissaient sans doute, comme d’une peinture de Breughel-le-Vieux, de ces descriptions de gens obèses qui, après quelque goinfrerie, crèvent dans leur peau avec un bruit horrible. Nous ne nous y plaisons plus aujourd’hui que par amitié pour le passé et par fantaisie d’archéologue. Après avoir passé outre (le jeu de mots est dans le texte et n’en vaut pas mieux pour cela) nous arrivons au royaume de la Quinte Essence où les habitants sont ingénieux et subtils. Les uns blanchissent des Éthiopiens en leur frottant le ventre d’un panier ; d’autres labourent leur champ avec une charrue attelée de renards ; certains coupent le feu avec un couteau ; d’autres gardent de l’eau dans un crible ; Il y en a qui mesurent le saut des puces ; il y en a qui gardent la lune des loups. Des esprits si avisés ne donnèrent toutefois aucune nouvelle de l’oracle aux Pantagruéliens qui poursuivent leur voyage et débarquent dans l’île d’Odes, où les chemins cheminent, En cette île les routes se meuvent d’elles-mêmes et marchent comme des animaux. Les habitants demandent: -Où va ce chemin? On leur répond: -A la paroisse, à la ville, à la rivière. Tout comme ailleurs. Mais en Odes cette réponse est littérale. Les voyageurs prennent le chemin opportun et, sans autrement peiner ni se fatiguer, ils sont portés à destination. On a conclu de cela que Rabelais avait prévu le trottoir roulant de l’Exposition de 1900. Mais, visiblement, notre auteur, qui s’amuse, joue sur cette façon courante de dire qu’un chemin, part de tel endroit et va à tel endroit. Ce qui est bien plus digne d’attention dans ce chapitre, c’est le passage que voici: « Considérant les allures de ces chemins mouvants, Séleucus prit opinion dans cette île d’affirmer que la terre se meut véritablement et tourne sur ses pôles, non le ciel, bien que le contraire nous semble être la vérité. Étant sur la rivière de Loire, il nous semble que les arbres voisins se meuvent. Toutefois, ils ne se meuvent pas, et c’est nous qu’emporte le décours du bateau. » Or, ce système de Séleucus est celui que Copernic exposa en 1343, Rabelais professe que la terre tourne sur ses pôles ; c’était de son temps une grande nouveauté et une grande hardiesse. Pascal, plus d’un siècle après, en savait moins, et jusque vers la fin du siècle des philosophes, en France, les petits livres de cosmographie à l’usage des écoliers enseignaient le système de Ptolémée, donnant celui de Copernic comme une pure hypothèse. Et ne croyez pas aujourd’hui même, au vingtième siècle, le troupeau des ânes, le vulgaire, si bien instruit de ces choses. Dans mon pays, il a suffi tout récemment d’une proposition mal comprise du grand mathématicien Poincaré pour qu’une foule de lettrés ignorants (l’espèce en est prospère) replacent la terre au centre du monde, grand sujet de satisfaction pour l’orgueil humain. Mais poursuivons notre voyage. Ayant quitté l’île d’Odes, nous mouillons dans le port des Esclots ou des Sabots, où se trouve un monastère de religieux très humbles, qui s’appellent eux-mêmes les frères Fredons, parce qu’ils fredonnent incessamment des psaumes. A la vue de ces moines, Frère Jean s’écrie: -A cette heure, je connais, en vérité, que nous sommes aux antipodes de l’Allemagne, où l’on démolit les monastères et défroque les moines ; ici à rebours on les érige. Ceci peut passer à bon droit pour un trait favorable à la réforme de Luther. Car Rabelais laisse assez voir, dans tout ce qu’il écrit, que les moines sont malheureux, inutiles et nuisibles. Il se moque d’eux abondamment, mais, à y regarder de près, il ne les hait point, si toutefois ils ne font pas les farfadets, ne vexent point cruellement ceux qui étudient le grec, et ne demandent point qu’on brûle les gens pour leur savoir et leur esprit. Lorsqu’il reproche aux pauvres frocards de se ruer en cuisine, il le fait avec plus de gaîté que de colère. N’oublions pas que, de tous les personnages de son universelle comédie, celui qu’il a doté de plus de courage, de bonté, de vertu agissante est un moine, et non pas un moine renégat, un moine défroqué, mais un vrai moine, « moine, comme il dit, si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie » . Et, quand il fonde une institution sociale où il met tout son esprit et tout son coeur, c’est encore une abbaye, une abbaye où la règle est conforme à la nature, où l’on aime la vie, où l’on pense moins au ciel qu’à la terre, mais enfin une abbaye et une demeure conventuelle. La dernière escale des bons Pantagruélistes est le pays de Satin, où les arbres et les fleurs sont de velours et de damas, les bêtes et les oiseaux de tapisserie. Ils ne mangent, ne chantent, ni ne mordent. Nos voyageurs virent dans cette île un petit vieillard bossu, contrefait et monstrueux, qu’on nommait Ouï-Dire. Il avait la gueule fendue jusqu’aux oreilles et dans la gueule sept langues et chaque langue fendue en sept parties, Toutes les sept parlaient ensemble. Il portait sur la tête et le reste du corps autant d’oreilles qu’Argus avait d’yeux. « Autour de lui, ajoute l’auteur, je vis nombre innombrable d’hommes et de femmes écoutant et attentifs- L’un d’eux, tenant une mappemonde, la leur enseignait par petits aphorismes ; tous y devenaient clercs et savants en peu d’heures et parlaient de choses qu’il faudrait une vie entière pour connaître, non pas entièrement, mais en minime partie, des Pyramides, du Nil, de Babylone, des Troglodytes, des Pygmées, des Cannibales, de tous les diables, et le tout par ouï-dire. Là, je vis Hérodote, Pline, Solin, Bérose, Philostrate, Méla, Strabon et tant d’autres antiques, Albert-le-Grand, Paul Jove, Jacques Cartier, Marco Polo et je ne sais combien d’autres modernes historiens, écrivant de belles besognes, et le tout parouï-dire. » Cet endroit donne sujet à réflexions. Rabelais, si toutefois ce texte lui doit être intégralement attribué (car, dans ce cinquième livre, tout détail est suspect), Rabelais met parmi les conteurs de fables Jacques Cartier, pilote du roi. Cela va un peu à l’encontre du système qui ferait des navigations pantagruélines une sorte de variation littéraire sur un thème géographique de l’explorateur malouin. Rabelais semble dire que, dans les relations de Jacques Cartier, tout n’est pas vérité. Mais ce qu’il y a de plus singulier pour qui connaît l’esprit de la Renaissance, c’est de voir un humaniste, un helléniste, un latiniste comme Rabelais révoquer en doute l’autorité historique de Philostrate, de Strabon, d’Hérodote et de Pline ; c’est d’entendre une docte et très docte personne, comme Rabelais, se moquer de ces illustres anciens, et prétendre qu’ils parlent par ouï-dire, ainsi qu’un Marco Polo, un Paul Jove, pu tout autre moderne ; cela sort tellement des habitudes communes à tous les savants d’alors, cela est si particulier, que nous pouvons, à ce coup, soupçonner Maître François d’être un grand sceptique et de n’avoir cru à rien au monde, à rien sinon à la misère humaine qu’assiste la pitié et que l’ironie amuse. Douter des récits d’Hérodote en 1540! Mais notre bon Rollin n’en doutait pas encore sous Louis XIV! Après cette dernière escale au pays du Mensonge, Pantagruel et ses compagnons atteignirent enfin le terme de leur voyage. Ils abordent au pays des Lanternes dont la description est prise à l'Histoir e vér ita ble, mise si abondamment à profit dans le quatrième livre. C’est bon signe. A ces imitations de Lucien, nous croyons reconnaître notre Rabelais et nous doutons moins d’avoir la clef du temple et le mot de l’oracle. Le Lanternois est peuplé de lanternes vivantes. La reine est une lanterne revêtue de cristal de roche, damasquiné et passementé de gros diamants. Les lanternes du sang royal sont garnies d’albâtre gypseux. Le reste, vêtu de corne, de papier, de toile cirée. L’une d’elles est de terre, comme un pot. C’est la lanterne d’Epictète qui, d’après Lucien, fut vendue trois mille deniers à un amateur. Les Pantagruélistes dînèrent chez la reine et il semble bien qu’il s’agit ici d’un banquet philosophique, et que ces lanternes, ces flambeaux, représentent la sagesse et la vertu. Le banquet achevé, la reine donne à chacun de ses convives le choix de la lanterne qui le doit reconduire. Ici c’est Rabelais qui parle, et quel autre que Rabelais eût pu dire ce que vous allez entendre? « Par nous fut élue et choisie la mie du grand maître Pierre Lamy, que j’avais autrefois connue à bonnes enseignes. Elle pareillement me reconnaissait, et elle nous sembla plus divine, plus propice, plus docte, plus sage, plus diserte, plus humaine, plus débonnaire, mieux capable de nous conduire qu’aucune autre qui fût dans la compagnie. Remerciant bien humblement la dame reine, nous fûmes accompagnés jusqu’à notre navire par sept jeunes falots baladins, comme déjà luisait la claire Diane. » Qui a pu écrire ces lignes exquises, sinon Rabelais? Qui a pu rappeler dans cette docte allégorie la mémoire vieille de quarante ans du jeune moine qui partagea, dans l’abbaye de Fontenay, les études et les périls de Frère François, et qui consulta les sorts virgiliens pour savoir s’il devait craindre les farfadets? Quel autre que Rabelais a pu payer ainsi à l’ami des jeunes années le tribut du souvenir? Mais nous voici arrivés à l’oracle de la Dive Bouteille, qui est dans une île toute proche du Lanternois, où une sage lanterne conduit Pantagruel et ses compagnons. Ils passent d’abord par un grand vignoble fait de toutes espèces de vignes et portant, en toute saison, feuilles, fleurs et fruits. La lanterne savante ordonne à chacun de manger trois raisins, de mettre des pampres dans ses souliers et de tenir dans sa main gauche un rameau vert. Au bout du vignoble s’élevait un arc antique, orné des trophées du buveur et qui conduisait à une tonnelle toute faite de ceps de vigne, chargés de raisins, et sous laquelle passèrent les compagnons. -Sous cette treille, dit Pantagruel, n’eût jamais passé le pontife de Jupiter. -La raison en est mystique, répond la très claire lanterne. En y passant, le pontife du maître des dieux aurait eu des raisins, c’est-à-dire le vin, par­dessus la tête ; il eût semblé comme maîtrisé et dominé par le vin. Or, les pontifes et toutes personnes qui s’adonnent et se vouent à la contemplation des choses divines, doivent maintenir leurs esprits en tranquillité, hors toute perturbation des sens, laquelle est plus manifeste dans l’ivrognerie qu’en toute autre passion, quelle qu’elle soit. Pareillement, vous ne seriez pas reçus au temple de la Dive Boutei 'l'e, après avoir passé sous la treille, si Bacbuc, la noble prêtresse, ne voyait du pampre dans vos souliers, ce qui signifie, au rebours, que vous avez le vin en mépris et que vous le foulez aux pieds. Ils descendirent sous terre par un arceau peint d’une danse de femmes et de satyres, comme la cave peinte de Chinon, première ville du monde (voilà qui semble encore du Rabelais authentique). Au bas de l’escalier, ils se trouvèrent en face d’un portail de jaspe, d’ordre dorique, sur lequel était écrit en lettres d’or:?? o???????e?a. Dans le vin la vérité. Les portes étaient d’airain, massives, à reliefs ciselés, et l’on voudrait y reconnaître un souvenir de ces portes du baptistère de ce beau San Giovanni de Florence, que Michel-Ange proclamait dignes d’être placées à l’entrée du Paradis, et que Rabelais avait admirées, pendant que Frère Bernard Lardon d’Amiens cherchait une rôtisserie. Elles s’ouvrirent. Deux tables d’airain indien, de couleur azurée, s’offrirent d’abord aux regards des visiteurs, portant ces deux inscriptions: Ducunt volentem fa ta, nolentem trahunt Ce que l’auteur traduit par: « Les destinées mènent celui qui consent, tirent celui qui refuse. » Et cette sentence tirée du grec: « Toutes choses se meuvent à leur fin. » Le temple où ils entrèrent était pavé de mosaïques représentant des pampres, des lézards et des colimaçons, que notre auteur décrit en homme qui a regardé des mosaïques romaines. Sur les voûtes et les murs, on voyait, pareillement en mosaïques, les victoires de Bacchus dans les Indes, et le vieux Silène en compagnie de jeunes gens agrestes, cornus comme des chevreaux, cruels comme des lions, toujours chantant et dansant la Gordace. La description de ces tableaux trahit un admirateur des ouvrages antiques et surtout un lecteur de Philostrate et de Lucien. Le nombre des figures, en même temps énorme et précis, soixante- neuf mille deux cent vingt-sept d’une part, quatre-vingt-cinq mille cent trente- trois d’une autre part, est tout à fait dans les procédés statistiques de Maître François. La lampe qui éclairait le temple, comme eût fait le soleil, avait la panse ornée d’une frise représentant un combat d’enfants. L’huile et la mèche en brûlaient perpétuellement, sans qu’il fût besoin de les renouveler. Pendant que les voyageurs admiraient ces merveilles, Bacbuc, prêtresse de la Dive Bouteille, avec sa compagnie, s’avança vers eux, la face joyeuse et riante, les mena auprès d’une fontaine entourée de colonnes et surmontée d’un dôme qui s’élevait au milieu du temple, et, leur présentant des tasses et des gobelets, les invita gracieusement à boire. Et chacun des buveurs trouva à l’eau de cette fontaine le goût du vin qu’il imaginait, vin de Beaune, vin de Grave, galant et voltigeant, vin de Mirevaux, plus frais que glace ; et, quand ils changeaient d’imagination, l’eau changeait de goût. Ensuite, la prêtresse revêtit Panurge de l’habit des néophytes admis aux mystères, et, quand celui-ci eut chanté des vers en manière d’invocation, elle jeta dans la fontaine une poudre qui la fit bouillir et murmurer comme une ruche d’abeilles. Alors fut entendu ce mot: TRINQUE Et Bacbuc prit Panurge sous le bras doucement, lui disant: -Ami, rendez grâces aux cieux, la raison vous y oblige ; vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot le plus joyeux, le plus divin, le plus certain, qu’encore on ait entendu d’elle depuis le temps qu’ici je procède à son très sacré oracle. Ayant ainsi parlé, la prêtresse prit un gros livre, recouvert d’argent, le plongea dans la fontaine et dit: -Les philosophes, prêcheurs et docteurs de votre monde vous repaissent par les oreilles de belles paroles. Ici, nous incorporons réellement nos préceptes par la bouche. C’est pourquoi je ne vous dis point: Lisez ce chapitre. Voyez cette glose! Je vous dis: Tâtez ce chapitre. Avalez cette belle glose! Jadis un antique prophète de la nation judaïque mangea un livre et fut clerc jusqu’aux dents ; présentement vous en boirez un et serez clerc jusqu’au foie. Tenez! ouvrez les mandibules. Panurge ayant la gueule bée, Bacbuc prit le livre d’argent ; nous pensions que ce fût véritablement un livre à cause de sa forme qui était comme d’un bréviaire ; mais c’était un vénéré, vrai et naturel flacon, plein de vin de Falerne, lequel elle fit tout avaler à Panurge. -Voici, dit Panurge, un notable chapitre et une glose fort authentique. Est-ce tout ce que voulait dire la bouteille? -Rien de plus, répondit Bacbuc, car TRINQUE est le mot dicté à tous les oracles, célébré et entendu de toutes nations, et nous signifie Buvez!- » Non rire, mais boire est le propre de l’homme: je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes, je dis boire vin bon et frais. Notez, amis, que de vin, divin on devient, et n’y a argument aussi sûr, ni art de divination moins fallacieux. Vin, o inos en grec, signifie force, puissance, car il a le pouvoir d’emplir l’âme de toute vérité, tout savoir et philosophie. Si vous avez noté ce qui est écrit en lettres ioniques à la porte du temple, vous avez pu entendre qu’en vin est vérité cachée. La Dive Bouteille vous y envoie. Soyez vous-même interprètes de votre entreprise. Ainsi parla Bacbuc. -Il n’est pas possible, dit Pantagruel, de mieux dire que ne fait cette vénérable prêtresse. Trinque donc. -Trinquons, dit Panurge. Qu’est-ce que ce vin puisé à la fontaine sainte et qui donne à l’esprit force et puissance? L’auteur ne le dit pas ; mais il le laisse deviner: ce n’est pas le jus de la vigne, au sens propre et littéral, c’est la science qui, dans une âme droite, enseigne les véritables devoirs et donne le bonheur, autant du moins qu’on le peut trouver en ce monde. Il ne s’agit plus de savoir si Panurge se mariera et sera trompé par sa femme. Le bon Pantagruel et sa docte compagnie n’ont pas fait un si long voyage pour deviner une énigme qui, après tout, n’intéresse que Panurge lui-même. C’est sur le sort de l’humanité tout entière que les Pantagruélistes sont allés consulter l’oracle de la Dive Bouteille et l’oracle leur a répondu: TRINQUE, abreuvez-vous aux sources de la connaissance. Connaître pour aimer, c’est le secret de la vie. Fuyez les hypocrites, les ignorants, les méchants ; affranchissez-vous des vaines terreurs ; étudiez l’homme et l’univers ; connaissez les lois du monde physique et moral, afin de vous y soumettre et de ne vous soumettre qu’à elles ; buvez, buvez la science ; buvez la vérité ; buvez l’amour. CONCLUSION Madame Roland, condamnée par un tribunal sanglant, en appela sur l’échafaud à l’impartiale postérité ; heureuse illusion d’une victime innocente. La postérité, composée d’hommes, n’est jamais impartiale et ne fonde son consentement unanime que sur son ignorance ou son indifférence. La postérité a parfois le sens épique et légendaire, qui grandit et simplifie ; elle n’a jamais le sens historique, ni la perception du vrai. La tradition opère les plus étranges métamorphoses et fait mener aux héros qu’elle emporte avec elle une vie posthume bien différente de celle qu’ils menèrent en chair et en os. Rabelais en est un exemple. Il fut populaire par sa renommée imméritée d’intrépide buveur, et la tradition lui composa une biographie tout autre que celle dont j’ai essayé de vous présenter les éléments solides. Il n’est pas sans intérêt, après vous avoir montré le Rabelais véritable, de vous présenter quelques traits du Rabelais légendaire. C’est pourquoi, choisissant deux ou trois méchantes fables qu’on trouve dans toutes les vieilles biographies de notre auteur, je vous les conterai le plus rapidement possible, en commençant par l’une des plus fabuleuses qui se rapporte au dernier séjour de Maître François à Montpellier. Tandis que Rabelais professait la médecine, dit la légende, le chancelier du Prat fit rendre un arrêt qui abolissait les privilèges de la Faculté de Montpellier. Les maîtres eurent alors recours à ce collègue dont ils estimaient l’esprit. Ils le députèrent à la cour pour obtenir la cassation de l’arrêt qui les frappait. Arrivé à Paris, Rabelais se présenta à l’hôtel du chancelier, et, n’ayant point été reçu, il se promena devant la porte en robe verte, une longue barbe grise pendue au menton. Chacun s’arrêtant pour le regarder, il répondait à ceux qui l’interrogeaient qu’il était l’écorcheur de veaux et que ceux qui voulaient être les premiers écorchés se hâtassent. Le chancelier était à table lorsqu’on lui rapporta les propos de cet homme extravagant. Il ordonna qu’on le fît entrer. Et Rabelais le harangua avec tant de savoir et d’éloquence, que le chancelier lui promit de rétablir et de confirmer à sa considération les privilèges de l’Université de Montpellier. Il est fort inutile, n’est-ce pas, de montrer l’invraisemblance d’un tel récit. On lit encore dans les anciennes vies de notre auteur un trait qui rappelle l’épisode du médecin de Sancho Pança dans l’île de Barataria: Rabelais, médecin de Guillaume du Bellay, assistant au dîner de ce seigneur, frappe de sa baguette un plat contenant un beau poisson et le déclare indigeste. Sur cet arrêt, les serviteurs remportent intact à la cuisine le poisson que Maître François court dévorer, et, quand le seigneur Guillaume, surprenant son médecin attablé, lui demande pourquoi il mange d’un mets qu’il a déclaré mauvais pour l’estomac: « Ce n’était pas le poisson, répond Rabelais, que, du bout de ma baguette, je désignais comme indigeste ; c’était le plat qui le contenait. » Voilà comment s’y prenaient nos pères pour rendre rabelaisienne la vie de Rabelais. Il faut rapporter, bien qu’elle soit insipide et saugrenue l’historiette fameuse qui a donné lieu au dicton du Quart d’heure de Rabelais, puisque ce dicton a passé dans la langue. La voici: Revenu de Rome, notre auteur se trouvait dans une hôtellerie de Lyon, mal vêtu, sans argent pour payer son gîte et regagner Paris où il avait affaire. En ces conjonctures, il prit de la cendre dans la cheminée et la renferma dans de petits sachets sur lesquels il écrivit: « Poison pour faire mourir le roi », « Poison pour faire mourir la reine », « Poison pour faire mourir M. le Duc d’Orléans, » Puis il laissa les sachets bien apparents dans la chambre. L’hôtesse les y découvrit et, tout effrayée, alla trouver le lieutenant criminel qui expédia immédiatement à Paris l’homme aux sachets, lequel, amené devant le roi, le fit beaucoup rire au récit de son expédient. Il est singulier qu’un tel conte ait paru croyable. Enfin, on donnait autrefois comme authentiques les propos que Rabelais mourant aurait tenus au page envoyé par le cardinal du Bellay pour s’enquérir de la santé du malade: « Dis à mon seigneur l’état où tu me vois. Je m’en vais chercher un grand peut-être. Il est au nid de la pie. Dis-lui qu’il s’y tienne. Tirez le rideau, la farce est jouée. » Cela est beaucoup plus littéraire que le reste et imité en partie de Suétone. Mais cela est tout aussi faux. Rabelais fut populaire seulement par les trois ou quatre historiettes que je viens de rapporter. Jamais ses écrits ne pénétrèrent dans les foules ignorantes, et, chose à peine croyable et pourtant bien vraie l’imagerie populaire et la bibliothèque bleue qui répandent dans les campagnes de France le portrait et la vie de Gargantua n’en présentent aucun trait emprunté à notre auteur. Elles s’inspirent des récits populaires antérieurs à ceux de Rabelais. Panurge et Frère Jean leur sont inconnus. Quoi qu’on en ait dit, le Panta gr uel est un livre écrit uniquement pour des lettrés ; le pantagruélisme est une philosophie accessible seulement à une élite d’esprits rares ; c’est presque une doctrine ésotérique, cachée, secrète. Au seizième siècle, parmi ces rares esprits, se signale le cardinal du Perron, qui appelait le Panta gr uel le livre par excellence, la vraie bible, et faisait dîner à l’office ceux de ses convives qui confessaient ne l’avoir pas lu. Montaigne nomme une fois Rabelais dans ses Essais. Nous citerons tout le passage, bien que de peu de valeur en lui-même. Mais tout de Montaigne intéresse : « - La continuation et contention trop ferme éblouit mon jugement, l’attriste et le lasse. Ma vue s’y confond et s’y dissipe- Si ce livre me fâche, j’en prends un autre et ne m’y adonne qu’aux heures où l’ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides ; ni aux grecs parce que mon jugement ne sait pas faire ses besognes d’une puérile et apprentisse intelligence. Entre les livres simplement plaisants, je trouve des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second, s’il les faut loger sous ce titre, dignes qu’on s’y amuse. Quant aux Amadis et telles sortes d’écrits, ils n’ont pas eu le crédit d’arrêter seulement mon enfance. » (Essa is, livre II, ch. x.) Ainsi Montaigne range le Panta gr uel parmi les livres de simple plaisanterie qui l’amusent. Cette opinion nous semble pour le moins légère et frivole ; c’est une inadvertance du génie qu’il faut mettre avec Rabelais au premier rang des génies du seizième siècle. Mais quel contraste entre le Tourangeau solide, massif, compact, carré, rude, coloré, et le souple Gascon, ondoyant et divers! Montaigne est certes d’un entretien agréable et profitable ; mais il est difficile à saisir ; il glisse, il échappe. Il n’y a que les professeurs qui soient sûrs de le comprendre, parce que leur profession est de tout comprendre. Je le pratique, je l’aime, je l’admire, mais je ne suis pas sûr de le bien connaître. Son esprit change d’une phrase à l’autre et parfois dans le cours d’une phrase qui n’a même pas besoin d’être très longue. S’il est vrai qu’il s’est peint dans ses Essa is, il y a donné de lui une image plus brisée que la lune sur les flots. Je vous dis cela hors de propos ; mais on ne pouvait passer silencieusement sur le grand nom de Montaigne. Ce Rabelais, que Montaigne trouvait léger, Estienne Pasquier, très grave légiste, profond historien, sage philosophe, le mettait pour le jugement et la doctrine au-dessus de tous les écrivains de son temps. « Celui-ci, dit-il en ses Recherches, aux gaîtés qu’il mit en lumière, se moquant de toutes choses, se rendit le non pareil. De ma part, je reconnaîtrai franchement avoir l’esprit si folâtre que je ne me lassai jamais de le lire, et ne le lus onques que je n’y trouvasse matière de rire et d’en faire mon profit tout ensemble. » Estienne Pasquier n’est pas le seul grave magistrat de son temps qui se soit réjoui et édifié en Rabelais. Le président de Thou, le grand historien, loue Rabelais d’avoir écrit avec la liberté de Démocrite et une gaîté bouffonne un ouvrage très ingénieux où, sous des noms fictifs, il met en scène tous les ordres de l’État et de la société. Jacques de Thou ne tombait pas plus qu’Estienne Pasquier dans l’erreur de Montaigne qui ne voyait en Rabelais qu’un bouffon ; toutefois, quand il composa des vers latins sur l’incomparable auteur, se conformant à la tradition populaire, il en fit un joyeux buveur. L’ivresse du Silène de Chinon était matière à vers antiques. Ce fut en 1598 que Jacques de Thou composa les vers dont je parle, et voici dans quelle circonstance. S’étant rendu cette année-là à Chinon, il logea dans la maison paternelle de Rabelais, qui était devenue une hôtellerie. A la demande d’un compagnon de voyage, il fit des vers sur ce sujet et faisait parler l’ombre de Rabelais, réjouie de ce changement. Ce petit poème est agréable. Je vous en lirai, si vous voulez, une traduction française du commencement du dix-huitième siècle: J’ai passé tout mon temps à rire ; Mes écrits libres en font foi. Il sont si plaisants qu’à les lire, On rira même malgré soi. La raison sérieuse ennuie Et rend amers nos plus beaux jours. Que peut-on faire de la vie, Sans rire et plaisanter toujours? Aussi Bacchus, Dieu de la Joie, Qui régla toujours mon destin, Jusqu’en l’autre monde m’envoie De quoi dissiper mon chagrin. Car de ma maison paternelle Il vient de faire un cabaret Où le plaisir se renouvelle Entre le blanc et le clairet. Les jours de fête on s’y régale, On y rit du soir au matin. Dans le salon et dans la salle, Tout Chinon se trouve en festin. Là, chacun dit sa chansonnette ; Là, le plus sage est le plus fou, Et danse au son de la musette Les plus gais branles du Poitou. La cave s’y trouve placée Où fut jadis mon cabinet. On n’y porte plus sa pensée Qu’aux douceurs d’un vin frais et net. Que si Pluton, que rien ne tente, Voulait se payer de raison Et permettre à mon ombre errante De faire un tour à ma maison, Quelque prix que j’en puisse attendre, Ce serait mon premier souhait, De la louer ou de la vendre Pour l’usage que l’on en fait. Ainsi pour les Muses, pour la muse latine de de Thou, comme pour la muse française de Ronsard, Rabelais est un ivrogne. Les Muses sont des menteuses ; mais elles savent trouver du crédit et faire croire leurs fables. Parmi les Pantagruélistes du dix-septième siècle, il faut citer Bernier, le philosophe gassendiste, l’ami de Ninon de Lenclos et de madame de La Sablière, le savant Huet, évêque d’Avranches, Ménage, madame de Sévigné, La Fontaine, Racine, Molière, Fontenelle, et l’on conviendra que la liste est assez belle. Quant à La Bruyère, on connaît son jugement sur notre auteur: « Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c’est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu’à l’exquis et à l’excellent ; il peut être le mets des plus délicats. » Certes, le Panta gr uel était le mets des plus délicats, de la Fontaine, de Molière, de La Bruyère lui-même. Quant à charmer la canaille, si l’on entend par canaille les gens qui n’ont ni esprit, ni lettres, ni belles connaissances, comment Rabelais l’eût-il pu faire à l’époque où La Bruyère écrivait, vers 1688, puisque alors sa langue n’était plus intelligible qu’aux lettrés et que, pour un paysan, un crocheteur, un petit commis, un marchand, c’était de l’hébreu? Voltaire vint tard à Rabelais ; mais, quand il se mit à l’aimer, il en fut fou et l’apprit par coeur. Le dix-huitième siècle pouvait parfois se sentir offensé par Rabelais dans sa délicatesse ; mais il ne pouvait pas ne pas goûter la philosophie du curé de Meudon qui trouva alors des imitateurs assez heureux, comme l’abbé Dulaurens. En 1791, Ginguené, poète et publiciste, publia un livre, intitulé: De l’autorité de Rabelais dans la Révolution présente, et dans la constitution civile du clergé, où notre auteur est considéré comme philosophe, comme politique, et amené un peu par force aux idées modernes. Rabelais, qui se moquait des prophètes et des devins, a dû rire dans les Champs Elysées des commentateurs qui lui faisaient prédire la Révolution française. Toutefois, il est juste de dire que les grands penseurs voient loin devant eux, qu’ils préparent l’avenir, et tracent la tâche aux hommes d’État qui l’accomplissent avec des oeillères, et parfois un bandeau sur les yeux, comme les chevaux de manège. Je ne dis cela que pour les hommes d’État de la vieille Europe. La critique du dix-neuvième siècle, très avertie, très curieuse, et, dans son ensemble, très souple, habile à pénétrer les sentiments, les moeurs, les caractères, le langage du passé, fut très favorable à Rabelais, reconnut son génie, consacra sa gloire. Mais, comme il est difficile, comme il est peut-être impossible de sortir de son temps, même à une époque d’évocations, de restitutions, de reconstructions, à une époque où Michelet a fait de l’Histoire une résurrection ; comme enfin tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons, nous ne voyons que nous dans autrui ; comme nous ne pouvons nous défendre de prêter nos sentiments aux hommes d’autrefois, la tendance générale des grands et des petits critiques de 1830 et de 1850 fut de romantiser l’auteur du Pantagruel et de l’incliner, sinon à la mélancolie (c’était trop évidemment impossible), du moins à la gravité, à la profondeur méditative, et, pour peu qu’on fût libéral et libre penseur, de le tirer à une philosophie indépendante, qui n’était ni de son esprit ni de son temps. Cela est sensible dans Michelet, dans Henri Martin, dans Eugène Noël. Sainte-Beuve, avec sa finesse accoutumée, sut redresser ce travers et rendre au géant du seizième siècle son indépendance et sa libre humeur. Lamartine a dit beaucoup de mal de Rabelais. Victor Hugo en a dit beaucoup de bien. Ils ne l’avaient lu ni l’un ni l’autre, mais ils en avaient chacun une sorte d’intuition. Lamartine le devinait tout différent de lui, d’un génie tout opposé et contraire au sien. Victor Hugo s’imaginait, au contraire, qu’il y avait entre le créateur de Gargantua et celui de Quasimodo une parenté, une ressemblance. De là l’origine des jugements qu’ils portèrent. Chacun en parlant de Rabelais ne songeait qu’à lui-même. Guizot consacra, nous l’avons vu, une longue et substantielle étude à la pédagogie de Rabelais. Il n’est pas d’aspect sous lequel, au XIXe siècle et au XXe notre auteur n’ait été considéré- Nous avons eu d’excellents travaux sur Rabelais médecin, Rabelais botaniste, Rabelais humaniste, Rabelais légiste, Rabelais architecte. Parmi les travaux les plus modernes, sur ce grand homme, je citerai les intéressantes analyses de Jean Fleury et la très bonne étude littéraire de Paul Stapfer, les notices de Rathery, de Moland, les travaux de Marty-Laveaux et les très précieux articles de la Revue des Études rabela isiennes que M. Lefranc, du Collège de France, dirige avec tant de zèle et de savoir. Nous voici parvenus au terme de nôtre tâche, que votre bienveillance m’a rendue facile et douce. Nous avons fait le tour du géant, et, comme les pèlerins du conte, approché le monstre intrépidement. Heureux si j’ai pu contribuer à vous le faire trouver aussi aimable et bon qu’il est vaste et grand. Ce sera mon honneur d’avoir célébré le génie français devant des Latins appelés, dans le nouveau monde, aux plus magnifiques destinées. Je me retire heureux et fier de ma tâche si j’ai pu contribuer pour une faible part à resserrer les liens de sympathie qui unissent l’esprit argentin à l’esprit français. FIN Source: http://www.poesies.net.