Poésies. (1826) Par Amable Tastu. (1798-1885) (Sabine Casimire Amable Voïart) (Édition de 1838) TABLE DES MATIERES D'où vient que l'âme humaine. . . L'Écho De La Harpe.. La Jeune Mère Mourante. L'Étoile De La Lyre. La Véronique. À Prud'hon. La Liberté, Ou Le Serment Des Trois Suisses. La Veille De Noël. La France Et L'Industrie. La Lyre Egarée. Germanicus. Lai De La Mort D'Amour. L'Ermitage De Notre-Dame-De-Consolation. Lyon En 1793. Le Dernier Jour De L'Année. Le Barde. La Guirlande. La Mer. L'Odalisque. L'Ange Gardien. La Poésie. Les Feuilles De Saule. Les Oiseaux Du Sacre. À M. Victor Hugo. L'Espérance. À Ma Muse. Sur La Mort De Madame Dufrénoy. La Chambre De La Châtelaine. Rêverie. Julia Alpinula. La Fille Des Fées. La Mort. Marie Stuart. Le Retour A La Chapelle. La Barque. Windsor. Télésille. Péristère. Chant De Sapho Au Bûcher D'Érinne. Le Printemps. L'Enfant De Canaris. Le Rossignol. Scènes Du Passé. Les Deux Poètes. Les Saisons Du Nord. La Mendiante. Sonnet. L'Orage. Shakspeare. La Gloire. D’où vient que l’âme humaine. . . D’où vient que l’âme humaine est ainsi disposée, Que jamais ses regards troublés et mécontens N’ont pu s’accoutumer à la marche du temps? Sur l’éternel chemin-, chaque borne posée Nous attriste. D’où vient? je ne sais; mais toujours Le vertige nous prend avoir couler nos jours: Si vous reparcourez l’enclos où votre enfance Aspirait l’existence et l’air par tous les sens; Si quelque ancien portrait de votre adolescence Vous regarde et vous rit d’un rire de quinze ans; Du bouquet nuptial si la fleur conservée Un jour sous votre main tout à coup s’est trouvée, Que d’amertume, hélas! dans ce legs du passé, Vestige qu’en fuyant son pied nous a laissé! Et qu’est-ce donc, quand l’art sous sa forme savante Enferma les pensers qu’en notre âme il a lus, De retrouver, nous morts, notre image vivante, Et de recompter là, tout pâles d’épouvante, Ces battemens du coeur que nous ne sentons plus! Non, non, je ne saurais les voir, ni les relire Ces mots qui m’ont paru les accords d’une lyre; Qui, les mêmes toujours dans leur sens apparent, Éveillent dans mon âme un écho différent! Eh! qui peut, corrigeant le travail d’un autre âge, Sur un métier nouveau remettre un vieil ouvrage! Au mien, beau seulement de ses fraîches couleurs, J’ai manqué bien des points, j*ai gâté bien des fleurs, Je le sais! Mais comment en rassortir les soies? Je n’ai plus de ce temps les douleurs ni les joies! Puis d’ailleurs, à quoi bon retirer du chemin Quelque faute échappée à ma novice main? La route sur mes pas autrefois parcourue, Aujourd’hui, j’en ai peur, sera bien peu courue. Songez-vous qu’en six ans passés, chaque saison A cueilli tour à tour sa funèbre moisson? Qu’en six ans, les soleils qui se suivent sans cesse Ont vu fleurir l’enfance et mûrir la jeunesse? Que nous avons compté, parmi leurs jours pesans, Trois jours où notre France a vieilli de dix ans? Que la tombe a triplé sa proie accoutumée? Hélas! combien sont morts de ceux qui m’ont aimée! Combien d’autres pour moi le temps aura changés! Je n’en murmure pas; j’ai tant changé moi-même! Force est bien d’obéir à cette loi suprême: Mais où retentiront mes chants découragés? Mes amis, où sont-ils? Notre mobile race De dix ans en dix ans renouvelle sa face; Que pourrait demander de faveur ou d’appui Le poète d’alors au public d’aujourd’hui? L’homme des jours présens ne va plus, solitaire, Les yeux perdus au ciel, ou baissés vers la terre: Tous ont serré les rangs, et marchent de concert, Comme la caravane au milieu du désert; Pressé par le besoin, poursuivi par l’orage, Chacun tient l’oeil fixé sur le but du voyage, Et, d’un instant perdu connaissant la valeur, Craindrait de se baisser pour cueillir une fleur. Aussi ma barque part avec peu d’assurance, Et, de peur de sombrer, s’allégeant d’espérance, Demande, en commençant son fugitif sillon, Comment on salûra son léger pavillon. Je l’ignore, et je crains! Il est des sympathies Qui, muettes un jour, cessent d’être senties, Et tel, par qui jadis ces chants étaient fêtés, A peine s’avoûra qu’il les ait écoutés! Avez-vous souvenir, à l’âge où tout enchante, D’une voix qui vous plut, voix timide et touchante, Qui, pleine d’harmonie et de séductions, Répondit la première à vos émotions? Que, plus tard, cette voix résonne à votre oreille, De vos rêves déçus vous raillez la merveille, Vous prenant en pitié d’avoir si mal jugé... Elle est la même encor; mais vous avez changé! L’Écho De La Harpe. My gentle Harp! once more I waken The sweetness ofthy slumbering strain. Th. Moore. Ma douce Harpe! j’éveille encore le charme de tes accords endormis. Pauvre harpe du barde, au lambris suspendue, Tu dormais, dès long-temps poudreuse et détendue. D’un souffle vagabond la brise de la nuit Sur ta corde muette éveille un léger brait: Telle dort en mon sein cette harpe cachée, Et que seule la Muse a quelquefois touchée. Alors qu’un mot puissant, un songe, un souvenir, Une pensée errante et douce à retenir, L’effleurent en passant d’une aile fugitive, Elle vibre soudain; et mon âme attentive, Émue à cet accord qui se perd dans les cieux, Garde du son divin l’écho mélodieux. La Jeune Mère Mourante. Elle tomba; le prêtre au sein d’un noir asile Emporta, belle encor, la dépouille immobile. H. DE Latouche. Des feux du soir l’horizon se colore; J’entends gronder un tonnerre lointain; L’air embrasé semble irriter encore Ce mal brûlant qui dévore mon sein. Un bruit, un mot, tout accroît mon martyre: Epoux, amis, éloignez-vous de moi; Que mon désir ne cause point d’effroi, Seule un moment il faut que je respire. Fuis avec eux, feinte sérénité, Dont ma pitié rassurait leur tendresse, Aux jours éteints de ma courte jeunesse Je puis du moins donner en liberté Ces pleurs furtifs que répand ma faiblesse. En paix du moins je contemple ces lieux Où se jouaient mes riantes années, Et dont l’aspect, doux encore à mes yeux, Me promettait tant d’heures fortunées. Oui, c’en est fait, de son souffle mortel Le dernier jour glace mon front livide; J’entends le bruit de son aile rapide, Elle m’apporte un sommeil éternel. Vous pleurerez, vous dont j’étais chérie; Mais, en fuyant, le temps consolateur Ne laissera dans votre âme attendrie Qu’un souvenir qui n’est pas sans douceur. Oui, de nos pleurs l’âge tarit la source; Les maux passés sont des rêves confus; Les ans jaloux entraînent dans leur course Les derniers voeux de ceux qui ne sont plus. Et toi, ma fille, à mon amour si chère, Tu connaîtras de précoces douleurs: Quand vainement tu chercheras ta mère, Quelle autre main saura sécher tes pleurs? Ciel! qu’ai-je dit? Moi, de toi séparée! Au doux aspect de tes traits ingénus, Au son naïf de ta voix adorée Mes sens glacés cesseraient d’être émus! Je ne pourrais, à l’âge où se déploie De la raison la première clarté, Voir à la fois, palpitante de joie, Naître ta grâce et fleurir ta beauté! Et des plaisirs quand l’amorce traîtresse Viendra s’offrir à ton coeur sans détour, Je ne pourrai diriger ta jeunesse, Et l’entourer d’un inquiet amour!.... O désespoir! ô crainte déchirante! De quels tourmens vous aggravez mon sort! Pour toi, ma fille, alarmée et tremblante, Puis-je avec calme envisager la mort? Foi consolante! Espérance sacrée! Soyez l’appui de mon âme égarée; Dans ses terreurs venez la soutenir, Et révélez cet obscur avenir!... Dieu! quelle paix subite, inattendue, A mes accens des deux est descendue! N’entends-je pas retentir dans les airs Les premiers sons des célestes concerts? Transports sacrés de la gloire immortelle, De mon enfant ne me séparez pas; Des lieux divins je puis veiller sur elle, La suivre encore et guider tous ses pas! Oui, Dieu puissant, je le crois, je l’espère, Je deviendrai son ange protecteur; Ah! cet espoir dans le coeur d’une mère Peut ajouter à l’éternel bonheur. Je ne crains plus votre pâle lumière, Entourez-moi, mystérieux flambeaux; Sombres apprêts, précurseurs des tombeaux, Venez veiller à ma couche dernière. Ministres saints, humbles consolateurs, Prêtez l’oreille à ma voix presque éteinte; Que votre bouche efface mes erreurs, Et de mon front approchez l’huile sainte. Mort, prends ta proie; et vous, hymnes pieux, Accompagnez mon âme dans les cieux. L’Étoile De La Lyre. Pièce couronnée aux Jeux Floraux Ils écoutent les concerts inconnus du cygne et de la lyre céleste. Chateaubriand. Ah! nous ne sommes plus au temps où le poète Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète! Victor Hugo. Sur les monts vaporeux la nuit jette ses voiles; Mon oeil suit lentement sa marche dans les cieux; Et je vois s’avancer, resplendissant d’étoiles, Son char silencieux. Le vent du soir émeut les feuilles vacillantes; L’hymne de Philomèle éveille les échos; Et des célestes feux les images tremblantes Scintillent sur les eaux. L’air plus frais et plus pur dérobe à nos prairies Ces parfums ravissans, délices de la nuit; Et mollement bercé de vagues rêveries, Le temps passe sans bruit. O nuit! dans quels transports se perd l’âme égarée, Alors que parcourant l’immensité du ciel, Nous comptons ces soleils, de la plaine éthérée Ornement immortel! Mais nous cherchons en vain le but dans leur carrière, Une fin à leur cours, inégal ou constant, Et pour nos yeux déçus cet amas de lumière N’est qu’un voile éclatant. La Grèce y lut du moins son histoire brillante; Et j’aperçois encor, près de ses demi-dieux, Le fabuleux Dauphin, la Flèche étincelante, Et l’Aigle radieux. Toi que chérit surtout la nuit mystérieuse, Sur son front azuré verse un plus doux rayon, Toi qui brillas jadis, lyre mélodieuse, Dans les mains d’Arion. Alors, de la nature éloquent interprète> Ton pouvoir animait le naissant univers, Frétait des bruits divins à la terre muette, Peuplait les deux déserts. Alors tes nobles sons, en prodiges fertiles, Rassemblaient les humains errans au fond des bois, Aux champs béotiens faisaient surgir les villes, Et leur donnaient des lois. Reine de l’avenir, et fille du génie, La Lyre aux jeux de Mars appelait les guerriers, Célébrait leurs exploits, et sa mâle harmonie Dispensait les lauriers. Haletant du triomphe, un athlète intrépide Apparaît: épuisé de vingt combats divers, Quels biens lui sont promis? Les chants de Simonide Et des feuillages verts. Lyre! qui te rendra ta divine influence, Et les magiques sons qui soumettaient nos coeurs? Ah! ressaisis tes droits, et répands sur la France Tes antiques faveurs! Oui, les fils glorieux de nos belles contrées Rappelleront l’éclat de ton premier pouvoir: Déjà le monde écoute, et les harpes sacrées Vont bientôt s’émouvoir. Entendez, entendez de la Lyre agrandie D’innombrables accords s’élancer à la fois! Les uns iront porter la vérité hardie A l’oreille des Rois; D’autres, enfans heureux d’une terre adorée, Réveilleront l’écho de ses jours glorieux, Ou raviront pour elle, à la corde inspirée, Des pleurs harmonieux. Et vous, accords divins, accords dont le Prophète Endormait dans Juda de royales fureurs, Dans les coeurs agités apaisez la tempête Des coupables erreurs. Alors que mon pays, soumis à ta puissance, Lyre, s’applaudira de tes hymnes touchans, Moi, pensive, de loin, dans un joyeux silence, J’écouterai ces chants. Astre consolateur, ma voix faible et craintive Ne se mêlera point à tes nobles concerts; Mais je laisse pour toi sa douceur fugitive S’exhaler dans les airs. J’attache un oeil rêveur sur tes clartés mobiles, Sur ce front lumineux, dans l’onde répété; Et, sous mes doigts distraits, quelques notes faciles Honorent ta beauté. Des bords de l’Orient s’élançant dans l’espace, Dès que le roi du jour sur son empire a lui, On oublie à la fois les astres qu’il efface, On ne voit plus que lui. Toi, fille de la nuit, quand les ombres fidèles Des champs aériens rembrunissent l’azur, Sans éclipser tes soeurs, tu répands auprès d’elles Un feu tranquille et pur. Une gloire semblable est la seule où j’aspire; C’est d’un pareil destin que mon coeur est jaloux. Ah! dans la nuit des ans laisse briller ma lyre De rayons aussi doux! La Véronique. Sur le tableau du Zéphir de Prudh'on. Zéphire seul doit caresser les fleurs. Parny. Le jour paraît, Zéphir s’éveille, Abandonne le sein des fleurs, Où, s’enivrant de leurs odeurs; Il sommeillait depuis la veille. Sur son aile il porta cent fois Aux Dieux l’encens d’un sacrifice, Des accords à l’écho des bois. Ce jour, guidé par le caprice, Il voltige dans nos bosquets; Une eau pure, un ombrage frais, Arrêtent sa course légère; Il folâtre sur la fougère, Se joue aux branches des ormeaux, Entr’ouvre une fleur printanière, Balance son vol sur les eaux. Cette fleur, hier caressée, Cesse d’être belle à ses yeux; Las de parfums et de rosée, Zéphir suspend enfin ses jeux. Mais bientôt son aile inconstante S’agite, et d’un essor nouveau Il fait plier l’herbe tremblante, Qui frémit au bord du ruisseau. Zéphir sourit, et l’onde émue Fait gémir l’écho du vallon: Le dieu d’une plante inconnue Vient d’embellir le frais gazon. Bientôt de la fleur étrangère Colorant le front délicat, L’azur de son aile légère Lui prête un fugitif éclat: Mais, fleur fragile et passagère, Un instant ternit ta fraîcheur; Souvent, Véronique éphémère, Un souffle léger de ton père Suffit pour emporter ta fleur. Demain nous chercherons peut-être Ce frêle éclat qui nous séduit: Un jeu du Zéphir t’a fait naître, Un jeu du Zéphir te détruit! À Prud’hon. Envoi de la Véronique. Muses! vous savez tout, vous Déesses; et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. André Chénier. Messager discret et fidèle, Dit un jour Amour au Zéphir, Je veux étonner l’avenir Du prix que j’accorde à ton zèle! A mes yeux tu l’as mérité, Quand j’ai vu mes aveux timides Et les soupirs de la beauté Portés sur tes ailes rapides. Viens chez les heureux favoris Du Dieu de la double colline: Celui qui sut peindre Cyprine Et d’Adonis les traits chéris Peut seul à l’univers surpris Dévoiler ta beauté divine. Viens, déjà Phoebus de retour Des cieux nous verse la lumière; Ma mère et sa riante cour Suivront ta course printanière. Il dit: les Heures du matin, Sur un nuage teint de rose, Guident le cortège divin Vers l’asile cher au Destin, Où le fils des Muses repose. Tu dors, lui dit tout bas l’Amour, Tu dors, peintre de Cythérée! Des succès que promet ce jour Entends sonner l’heure sacrée. L’artiste, à ces sons enchanteurs, Du sommeil soulève le voile; Les Grâces préparaient sa toile, Flore disposait les couleurs, Et, plein du feu qui le domine, Zeuxis de la main de Cyprine Reçoit les pinceaux créateurs. Jeux, Ris, Plaisirs, troupe immortelle, Dansez les bras entrelacés; Au bruit de vos chants cadencés S’anime la toile fidèle: Déjà le plus léger des Dieux, Saisissant la branche captive, Sourit, et d’un pied curieux Effleure l’onde fugitive; Le cours vaporeux du ruisseau Où se réfléchit son image, Ce jour, si doux sous le feuillage, Naissent du magique pinceau, Et l’art répand sur le tableau L’humide fraîcheur du bocage. Cupidon, sur son arc penché, Reconnaît dans l’oeuvre nouvelle La main du gracieux Apelle Qui naguère embellit Psyché; Sa mère, d’un charme caché Voulant enrichir la peinture, Laissait tomber de sa ceinture Les dons de plaire, d’attacher, Le doux succès qui suit leurs traces, Et le groupe riant des Grâces Défendait au Temps d’approcher. La Liberté, Ou Le Serment Des Trois Suisses. .... Les peintres devraient chercher dans l’histoire des sujets de tableaux qui réuniraient à la fois la majesté de la morale à la grandeur de la nature... L’histoire des Suisses en fournit un sujet sublime. Le peintre représenterait les trois grands libérateurs de l'Helvétie, vêtus de leurs simples habits de paysans, assemblés secrètement dans un lieu désert, au bord d’un lac solitaire, et délibérant de la liberté de leur patrie au milieu des montagnes, des torrens, des forêts; le silence de la nature les environne, et ils n’ont pour témoin de leur sainte union que le Dieu qui entassa ces Alpes glacées, et déroula ce firmament sur leur tête. Chateaubriand, Essai sur les Révolutions. Le tableau qui a inspiré ces vers fait partie de la galerie de S. A. R. Mgr. le duc d’Orléans. Ils étaient là tous trois (1)! A travers les nuages, La lune révélait sur leurs mâles visages D’un héroïque espoir les présages vainqueurs: Sous leurs habits grossiers battaient de nobles coeurs. Un serment généreux sort de ces bouches pures, Et l’écho menaçant, par l’écho répété, Redit de monts en monts, avec de sourds murmures: Liberté! liberté! On l’entendra, ce nom que la Suisse réclame, Comme un céleste accord retentir d’âme en âme; Et déjà, descendu de ces sommets déserts, Puissant, mystérieux, il plane dans les airs; A toute heure, en secret, du peuple qu’on opprime Un pouvoir inconnu ranimant la fierté, Dit au coeur assez fort pour ce fardeau sublime: Liberté! liberté! Orgueilleux Gouverneur, quelle terreur te presse! Pourquoi fermer sur toi la sombre forteresse? Ah! de la liberté dénonçant les efforts, Un traître l’aurait-il livrée à tes trésors? Non, mais à ton effroi tu sens qu’elle s’éveille; Tu lis partout son nom d’un oeil épouvanté; Partout un Dieu vengeur répète à ton oreille: Liberté! liberté! Elle eût dormi long-temps sans cette voix cruelle Qui tourna vers un fils la flèche paternelle! Mais les yeux des tyrans d’un bandeau sont couverts; En croyant les river, ils ont brisé vos fers, Enfans de l’Helvétie; achevez leur ouvrage: Déjà, livrant Gessler à l’abîme irrité, La vengeance de Tell crie au sein de l’orage: Liberté! liberté! (2) Liberté, c’est ton jour; ce sol est ton empire: Là, nulle ambition sons tes traits ne conspire; D’un peuple pauvre et fier toi seule armes les mains. Sur ces pics sourcilleux, vierges de pas humains, L’aigle au vol indompté semble te rendre hommage, Le bleu miroir des lacs, réfléchir ta beauté, Et le bruit des torrens, dire à l’écho sauvage: Liberté! liberté! Héritier de ces biens, toi qui les abandonnes, Et soutiens à prix d’or les lointaines couronnes, D’où vient qu’aux premiers sons d’un air mélodieux, J’ai vu des pleurs furtifs s’échapper de tes yeux? Sans doute, en l’écoutant, tu rêvais ta patrie, Et des vallons natals l’agreste majesté; Sans doute il murmurait à ton âme attendrie: Liberté! liberté! La Veille De Noël. Pièce couronnée aux Jeux Floraux. Chantez au Seigneur un nouveau cantique, car un petit enfant nous est né, un fils nous a été donné. Messe de Minuit. Entre mes doigts guide ce lin docile, Pour mon enfant tourne, léger fuseau; Seul tu soutiens sa vie encor débile, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Les entends-tu, chaste Reine des anges; Ces tintemens de l’airain solennel? Le peuple en foute entourant ton autel, Avec amour répète tes louanges. Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Si je ne puis unir aux saints mystères Des voeux offerts sous les sacrés parvis, Si le devoir me retient près d’un fils, Prête l’oreille à mes chants solitaires. Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Porte des cieux, Vase élu, Vierge sainte, Toi qui du monde enfantas le Sauveur, Pardonne, hélas! trahissant ma ferveur, L’hymne pieux devient un chant de plainte. Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Le monde entier m’oublie et me délaisse; Je n’ai connu que d’éternels soucis: Vierge sacrée, au moins donne à mon fils Tout le bonheur qu’espérait ma jeunesse! Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Paisible, il dort du sommeil de son âge, Sans pressentir mes douloureux tourmens. Reine du ciel, accorde-lui long-temps Ce doux repos, qui n’est plus mon partage! Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Tendre arbrisseau menacé par l’orage, Privé d’un père, où sera ton appui? A ta faiblesse il ne reste aujourd’hui Que mon amour, mes soins et mon courage. Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Mère du Dieu que le chrétien révère, Ma faible voix s’anime en t’implorant; Ton divin fils est né pauvre et souffrant: Ah! prends pitié des larmes d’une mère! Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Des pas nombreux font retentir la ville; Ce bruit confus, s’éloignant par degrés, M’apprend la fin des cantiques sacrés. J’écoute encor... déjà tout est tranquille. Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Tout dort, hélas! je travaille et je veille; La paix des nuits ne ferme plus mes yeux. Permets du moins, appui des malheureux, Que ma douleur jusqu’au matin sommeille! Pour mon enfant tourne, léger fuseau, Tourne sans bruit auprès de son berceau. Mais non, rejette, ô divine Espérance! Ces lâches voeux, vains murmures du coeur; Je veux bénir cette longue souffrance, Gage certain d’un immortel bonheur. Entre mes doigts guide ce lin docile, Pour mon enfant tourne, léger fuseau; Seul tu soutiens sa vie encor débile; Tourne sans bruit auprès de son berceau. La France Et L’Industrie. (Juillet 1824) À M. Ternaux. ... J’aime à vanter la France; Qu’elle accepte en tribut de périssables fleurs. Casimir Delavigne. Qui la méconnaîtrait cette terre sacrée, Si chère à la valeur, des beaux-arts honorée, Qu’un rayon du soleil, un seul cri des combats, Couvre soudain de fleurs, de fruits et de soldats; Qui, pareille à l’épi courbé par la tempête, Au premier vent propice a relevé sa tête, Riche encore, et portant dans ses vertes prisons Le grain, fécond espoir de nouvelles moissons! Oh! la connaissez vous cette terre sacrée, Constant amour du ciel, et par ses soins parée, Où l’air est bienfaisant, le sol prodigue et sûr, Où dans leurs lits nombreux roulent des flots d’azur, Dont le fils exilé tressaille au nom de France, Où jamais ne périt une noble espérance, Où la perte d’un an se répare en un jour, Tant la fortune absente y presse son retour? Mon pays!... Étrangers qu’il appelle à ses fêtes, Venez y contempler de paisibles conquêtes, Venez, et dites-nous quels travaux orgueilleux Balancent de nos arts les produits merveilleux! Parlez; dans vos climats quelle active industrie Peut surpasser, que dis-je! égaler ma patrie? Qui de vous ne l’admire, et quel coeur si mal fait Peut l’aborder sans joie ou la fuir sans regret? A ses festins souvent les nations rivales, Buvant le long oubli de leurs terres natales, S’écriaient: « Doux pays! et le seul entre nous « Qui, de tous invoqué, peut se passer de tous! » Et toi, fière Albion, sa constante ennemie, De la France mourante épiant l’agonie, D’un triomphe assuré l’orgueil enflait ton sein; Regarde, elle est debout, et le glaive à la main! La lutte recommence, et, du Tage au Bosphore, Nos agiles métiers te vont poursuivre encore; De leurs nombreux efforts vois-tu les nobles fruits? Par nos arts ranimés ces chefs-d’oeuvre produits, Les vois-tu? De leurs dons la confuse richesse Au Louvre enorgueilli se rassemble et se presse. Là, ton oeil étonné se repose à la fois Sur l’argile du pauvre et la coupe des rois; Ici, nos Elzévirs ont fixé la pensée; Là, la marche du temps sur l’émail est tracée, Plus loin l’art embellit de ses coûteux apprêts Les marbres de nos monts, les bois de nos forêts. Rival de Birmingham, notre acier étincelle. Mais des villes voici la cohorte fidèle: Nîmes l’antique, Amiens, la superbe Lyon, Rouen et Saint-Quentin, émules d’Albion, Valencienne, où le lin se joue en blancs nuages, De nos prospérités offrent de nobles gages; Et leurs nombreuses soeurs, se tenant par la main, De Bayonne à Calais, de l’Océan au Rhin, De leurs travaux hardis, suivant la chaîne immense, Ajoutent des rameaux au laurier de la France. O royale demeure! ô Louvre! vieux palais Qui de nos ateliers honores les bienfaits, Puis-je, comptant leurs dons, sous tes voûtes antiques, Redire tous les noms inscrits sur tes portiques? Honneur de mon pays, la justice entre vous, Pour choisir à son gré, devrait vous nommer tous; Mais ma timide voix, qu’effraie un tel partage, Offre à tous, dans un seul, un légitime hommage. Il est un lieu célèbre, où le bronze imposant Presse, royale image, un coursier bondissant (3), Souvenir de ce roi qui vit dans sa pairie A la voix de Colbert accourir l’Industrie. Là, des fils déliés et ravis aux toisons, Pour les sexes divers, les diverses saisons, S’assemblent avec art. Des chèvres voyageuses Là s’ourdissent encor les dépouilles soyeuses: Travail heureux, fécond, et qui sait retenir Nos trésors, vers l’Asie empressés de courir. Dans les murs élégans où son triomphe étale Des bazars de Stamboul la pompe orientale, Venez à votre tour, orgueilleux Musulmans, Venez de schalls français entourer vos turbans; Et craignez que l’éclat de leurs brillantes laines Ne se teigne de sang sous le fer des Hellènes; Laissez les doux objets vendus à vos plaisirs S’emparer dans l’ennui des éternels loisirs, Des tapis paresseux si chers à leur mollesse Des duvets indiens l’ondoyante souplesse D’un luxe accoutumé va parer leur beauté. Et vous, filles du Gange et de la volupté, Essaim aux pieds bruyans, agiles Bayadères, Ces tissus vaporeux, ces écharpes légères, Devraient autour de vous, frêle et brillant trésor, Flotter en plis mouvons d’azur, de pourpre et d’or. Quoi! c’est à vous, Français, que ces trames unies, De nos salons jadis honteusement bannies, Offrent leurs plis épais et leurs sombres couleurs! Naguère vos habits semblaient un champ de fleurs; Où donc est de vos goûts la frivole inconstance? Ne reverrez-vous plus la mobile élégance Des satins qui long-temps souverains en ce lieu, Vinrent parer Lauzun en quittant Richelieu? Sans doute leur splendeur, à la cour exilée, De l’oubli plébéien doit s’être consolée, Loin de ce drap fâcheux qui, fixant tous les choix, Éclipse la fortune et le rang à la fois. Mais je parle, et déjà la voûte industrieuse Reçoit à flots pressés la foule curieuse. L’élégance est séduite, et le goût enchanté Lui montre la couleur propice à la beauté. La mode et le désir, magiciens habiles, Ont fait glisser son or entre ses doigts faciles; Sa prodigalité n’aigrit point mon esprit, A ce caprice utile un coeur français sourit; Il sait que de cet or, versé par l’opulence, Une part va du moins consoler l’indigence. Le malheureux s’avance et demande; il obtient, Et bénit en secret la main qui le soutient. Et toi qui du besoin pressens l’horrible empire, Pauvre assez pour souffrir, pas assez pour le dire, Viens sans crainte. Au milieu du luxe industrieux, Dont l’éclat un instant peut réjouir tes yeux, Un humble aliment s’offre à ton humble fortune, Et défend qu’en ces lieux ton aspect importune. Toi, source de nos biens, peuple laborieux, Qu’appellent des métiers les fils ingénieux, Ne crains plus que du pain, à tes jours nécessaire, Le prix puisse jamais surpasser ton Salaire; Par un art prévoyant vois ces blés préservés; Le sol qui les produit te les a conservés: Pour l’année indigente, ô touchante merveille! Une Cérès plus riche a caché sa corbeille. Reçois, peuple, à la fois, et de la même main, Le bonheur qu’il te faut, du travail et du pain. Et toi, tu peux sourire, ô patrie adorée! Tu souffris si long-temps! Mère auguste et sacrée, A l’aide de tes fils sors du lit douloureux; Que ton retour au jour soit le repos pour eux! Puissent-ils désormais, prix digne de leurs larmes, Voir tes arts, tes vaisseaux, tes métiers et tes armes, En tout temps, en tous lieux, dans la guerre ou la paix, Imposer des tributs, et n’en subir jamais! La Lyre Egarée. Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts. André Chénier. Vierges du Pinde, où cachez-vous ma Lyre? L’ai-je égarée aux bosquets que j’aimais? De son destin ne sauriez-vous m’instruire? M’est-elle donc enlevée à jamais? Pour la trouver, de la double colline Mes tristes pas deux fois ont fait le tour; Mais vainement, filles de Mnémosyne, J’ai parcouru votre riant séjour. Voici les lieux chers à ma rêverie, Voici les prés dont j’ai chanté les fleurs, Les marbres saints, l’autel de la patrie, Que tant de fois j’ai mouillé de mes pleurs. Et cependant je ne vois rien encore; De toutes parts je jette en vain les yeux; J’éveille en vain dans sa grotte sonore L’écho sacré des bois religieux. Ma Lyre, hélas! si tu n’es pas brisée, Si tu peux fuir les pas du voyageur, Dans les gazons la nocturne rosée A tes accens ravira leur douceur. Un jour peut-être, à mes désirs rendue, D’un poids rouet tu chargeras mes mains; Et moi, pleurant ta puissance perdue, Du mont sacré j’oublîrai les chemins. Vierges du Pinde, où cachez-vous ma Lyre? Elle n’est point aux sentiers que j’aimais. De son destin ne sauriez-vous m’instruire? M’est-elle donc enlevée à jamais?... Germanicus. (4) Chant d’une jeune Romaine. Ceux même à qui Germanicus était inconnu le pleureront. Tacite. Traduction de Dureau de Lamalle. Pourquoi des anciens jours réveiller la mémoire? Ma voix suffirait elle à leur immense gloire? Laissez, laissez dormir les antiques douleurs, Ne forcez point mes yeux à se mouiller de pleurs. Parti du fond de la Syrie, Quel cri d’effroi glace nos coeurs? 0 mort! ton aveugle furie Est le signal de nos malheurs! Il est tombé l’espoir de la patrie; Germanicus, nova désormais sacré, Germanicus, héros trop tôt pleuré, Tu meurs; tes amis en silence Recueillent ton dernier soupir, Et ce mot, vengeance, vengeance! Retentit dans leur souvenir. Déjà la publique colère Dénonce tout bas le poison, Préparé des mains de Tibère, Versé par les mains de Pison. Tremble, Pison, le châtiment s’apprête: Ils sont courts tes honteux honneurs; Bientôt, pour apaiser d’importunes terreurs, Un maître soupçonneux demandera ta tête. Tel l’assassin épouvanté Craint jusqu’aux instrumens funèbres, Ministres de sa cruauté, Et seul, fuyant dans les ténèbres, Brise son glaive ensanglanté. Quelle est la nef aux flancs agiles Qui sillonne l’azur des flots? Du sein de ses voiles mobiles S’exilaient de plaintifs sanglots. Hélas! ce navire funeste, Mais cher aux Romains attendris, Du grand Germanicus porte tout ce qui reste: Ses cendres, sa veuve et ses fils! Peuple, cours au rivage; et toi, belle Italie, Reçois avec respect ces funèbres trésors! Aux transports douloureux qui seuls Pont accueillie, L’épouse du héros a reconnu tes bords. Vainement de ses maux on voudrait la distraire, Attirer ses regards vers la terre abaissés, La soulager du poids de l’urne funéraire, Ou du soin de ses fils autour d’elle pressés; L’intérêt puissant qu’elle inspire Flatte son altière douleur, Et la fierté qui sur son front respire Semble l’orgueil de son malheur. Déjà la cité souveraine Ouvre ses immortels remparts; Restes d’un demi-dieu, déjà de toutes parts S’élève à votre aspect une clameur soudaine. Orateurs, magistrats, pontifes, sénateurs, Laissent l’autel désert, l’échafaud sans licteurs; Au deuil universel leurs tristes voix s’unissent, La tribune se tait, les feux sacrés pâlissent, Les chants religieux suspendent leurs accords; Ces cris d’un peuple entier qui redemande un père, Dans le fond du palais où se cache Tibère, Éveillent les remords. Romains, laissez couler vos larmes! Qui vous rendra jamais les biens que vous perdez? Ces jours trop peu connus d’un règne sans al armes, Fn vain aux Dieux jaloux trop souvent demandés? Rome, si de l’objet de sa douleur profonde Elle eût reçu les lois, Aurait connu dès-lors ces délices du monde Qu’on ne vit qu’une fois! Lai De La Mort d’Amour. Cy gist amors qui bien amer faysoit, Li faulx amans l’ont jeté hors de vie; Amors vivant n’est rien que tromperie: Por franc amors priez Dieu, s’il vos plaist. Thibaud, roi de Navarre. Merci, gentilles Jouvencelles, M’avez reçu dans le châtel. Soyez-tendres autant que belles, Saurez les chants du ménestrel; Les retins de mon noble maître, Car ai tout appris dans sa cour; Vous conterai LA MORT D’AMOUR, Et vous verrai plorer peut-être! N’est plus Amour qui bien aimer faisait, Les faux amans l’ont jeté hors de vie; Amour vivant n’est rien que tromperie: Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît! Que franc Amour avait de charmes! Quel éclat brillait dans ses yeux! De sa mort n’avais point d’alarmes, Le croyais au nombre des Dieux. L’une de vous pourrait connaître Que n’ai point flatté le portrait; Ne veux pas trahir son secret, Mais la verrai rougir peut-être. N’est plus Amour qui bien aimer faisait, Les faux amans l’ont jeté hors de vie; Amour vivant n’est rien que tromperie: Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît! Las! bientôt, malgré sa jeunesse, Il sentit la faux du trépas; Accablé d’ennuis, de tristesse, Amour s’éteignait dans mes bras. Voyais sa force disparaître, Ses traits se faner et pâlir; Un oubli le faisait mourir, Un regard l’eût sauvé peut-être! N’est plus Amour qui bien aimer faisait, Les faux amans l’ont jeté hors de vie; Amour vivant n’est rien que tromperie: Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît! Mis en bûcher lettre amoureuse, Sermens félons, trompeurs aveux, L’azur d’une écharpe menteuse, Bouquets flétris et blonds cheveux; L’astre du soir vint à paraître, Y portai les restes d’Amour. Alors, pour le priver du jour, Mes pleurs auraient suffi peut-être! N’est plus Amour qui bien aimer faisait, Les faux amans l’ont jeté hors de vie; Amour vivant n’est rien que tromperie: Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît! Dans un bocage solitaire S’élève la tombe d’Amour; On verra naïve bergère Yrêver au déclin du jour. Puisse un coeur inconstant et traître Dans ce lieu passer un moment! Sur l’albâtre du monument En soupirant lira peut-être: « Ci-gît Amour qui bien aimer faisait, Les faux amans l’ont jeté hors de vie; Amour vivant n’est rien que tromperie: Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît! » L’Ermitage De Notre-Dame-De-Consolation. (Pyrénées-Orientales.) Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et les pieds de gazons; C’est là qu’il faut s’asseoir Alfred de Vigny. Connaissez-vous ces monts dont la tête immobile Oppose son silence au bruit des flots mouvans? Au sein de leurs rochers est un pieux asile Cher aux êtres souffrans. C’est là que chaque jour de fervens solitaires A la Reine du ciel répètent dans leurs voeux: « Espoir des affligés, recours dans nos misères, Sauvez les malheureux! » Par le sentier rapide, une jeune inconnue Jusqu’à ce toit sacré parvint avec effort. Là, ses regards erraient sur la vaste étendue Dans un muet transport. Elle considérait la roche menaçante, Les ruisseaux fugitifs, l’immensité des mers, Les gazons, la chapelle; et sa voix gémissante S’exhalait dans les airs. Le souffle du midi, le bruit lointain des ondes, Se mêlaient tour à tour à ses tristes accens; Et le pasteur, guidant ses chèvres vagabondes, A retenu ces chants: « Le bonheur fuit les pas de l’humble voyageuse; L’image de mon sort me suit dans ces déserts. Mes jours sont agités, ma vie est orageuse, Comme ces flots amers! « Sur mes traits abattus, où la douleur est peinte, De l’âge qui me luit on cherche en vain la fleur; Et mon front jeune encor porte déjà l’empreinte Que laisse un long malheur! «Vous, arbres, dont l’abri me couvre et m’environne, Vous semblez partager le deuil de mes beaux ans, Et l’automne à vos pieds effeuille la couronne, Don fleuri du printemps. « Vous pleurerez bientôt votre beauté ravie. De son souffle glacé l’hiver va la flétrir: Comme le noir chagrin qui dépouille la vie Et ne fait pas mourir. « Les pieux habitans de ce lieu solitaire, Loin d’un monde trompeur, ignorent tous ses maux; Et, simples voyageurs, ils ne font sur la terre Qu’attendre leurs tombeaux. « Laissant tous les mortels, heureux ou misérables, S’occuper vainement d’un douteux avenir, Ils savent que leurs jours sont désormais semblables Au jour qui va finir. « Ainsi, durant la nuit, quand l’élément perfide Gronde au pied des rochers qui bornent ce vallon, Ils s’endorment au bruit de ce ruisseau limpide, Errant sur le gazon. « Et moi, ne puis-je aussi trouver un lieu propice, Où les peines du coeur s’endorment à jamais? A défaut du bonheur, Vierge consolatrice, Fais-moi trouver la paix! « Permets, Reine des cieux, qu’après de longs orages, Je puisse enfin goûter quelques jours de repos, beaux comme tes vallons, doux comme tes ombrages, Et purs comme tes eaux! » Lyon En 1793. (5) Malheur a ceux qui mettent le divin flambeau de la liberté entre les mains d’un furieux. Ce flambeau n’éclaire pas, il brûle, il réduit en cendres les campagnes et les villes. Schiller. Traduction de Camille Jordan. Qui les a vus franchir la puissante limite? Comment de nos soldats ont-ils vaincu l’élite, Ces nombreux bataillons de guerriers inconnus? Jusqu’aux murs de Lyon comment sont-ils venus? Quoi! déjà leurs coursiers s’abreuvent dans le Rhône; Et des feux ennemis le cercle l’environne! Mais non, tous sont Français, assaillans, défenseurs, Je vois sur les deux camps flotter les trois couleurs. Là, proclamant ton nom, ô Liberté chérie! L’écho répète: « Allons, enfans de la patrie! » Ici « Mourir pour elle est le sort le plus doux! » Français! au nom du ciel, qui donc combattez-vous? L’un répond: la Révolte, et l’autre: l’Injustice. O peuple, de tes chefs ignorant l’artifice, Et toujours abusé par des mots généreux, Tu crois agir pour toi, tu n’agis que pour eux. Lyon, est-ce bien toi que la France abandonne, Toi, la plus belle fleur de sa noble couronne? Toi, qui de ses rivaux fixes l’oeil envieux? Eh! de quoi punit-on ce peuple industrieux, D’une liberté sage adorateur sincère, Qui la sut conserver même aux jours de Tibère; Qui, paisible, mais fier, chérissait à la fois Et son indépendance et le nom de ses rois? Naguère il accueillit, au même esprit fidèle, Du pouvoir et des droits l’alliance nouvelle. Mais au bruit des forfaits, ce peuple épouvanté, S’étonna de frémir au nom de liberté, Brisa ce nouveau joug, et d’une main hardie Repoussa de son sein le meurtre, l’incendie, Et flétrissant Chalier d’un juste châtiment, Renversa de la mort le fatal instrument. Lyon, voilà ton crime! Un sénat sanguinaire De son espoir déçu te promet le salaire. Pour le rassasier et de pouvoir et d’or, Que de sang a coulé! que de sang coule encor, Et ne doit s’arrêter qu’au jour où des supplices Les témoins seront tous victimes ou complices! A ses décrets de mort Lyon a résisté; Lyon, tu périras! ton arrêt est porté. Les tyrans, de soldats ravis à nos frontières Ont dirigé vers toi les phalanges guerrières. Des récits mensongers allument leur fureur, Et d’une indigne cause on flétrit leur valeur, Immolant au désir d’une aveugle vengeance La gloire, l’intérêt, le salut de la France! Quoi donc! subirez-vous une homicide loi? Levez-vous, citoyens! Lyon, réveille-toi! Que des périls communs arment pour ta défense Le riche et l’indigent, la vieillesse et l’enfance. Des ennemis pour vous naissent de toutes parts; Levez-vous, levez-vous, courez à vos remparts! Défendez vos foyers, vos épouses, vos mères; Citoyens, levez-vous, et que vos adversaires, Surpris d’efforts si grands et de si lents succès, Sentent que devant eux sont aussi des Français! Cependant la jeunesse, en ardentes cohortes, A la voix de Précy s’élançant vers les portes, En défendra l’abord. Plus calmes, au dedans, S’assemblent des vieillards les bataillons prudens: Ils surveillent sans bruit, nocturnes sentinelles, Des ennemis cachés les trames criminelles; Et d’une habile main, l’intrépide ouvrier, Loin du métier oisif, sert le bronze guerrier. Dignes de tous, enfin, magnanimes, actives, Les femmes, oubliant leurs faiblesses craintives, Parcourent des blessés l’asile douloureux, Et leur tendre pitié sait unir auprès d’eux Au remède puissant une douce parole, Au soin qui les soulage un mot qui les console. Ce sont elles encor dont l’oeil audacieux Suit le globe enflammé qui traverse les deux, Et, signalant au loin sa route flamboyante, Dirigent par leurs cris la pompe prévoyante. Celles-ci, qu’inspirait la vierge d’Orléans, Écoutent de leurs coeurs les belliqueux élans, S’arment; et l’assiégeant, au milieu du carnage, A méconnu leur sexe en voyant leur courage. A la commune ardeur l’enfant même soumis, Portait d’un faible bras les boulets ennemis. Près du fleuve, la ville à sa perte exposée, S’ébranlait sous les feux de la rive opposée. Là d’hivers en hivers, lentement amassés, Les fils de la forêt, de leurs troncs entassés, Formaient un sûr rempart, où l’airain formidable, Sans relâche, lançait la bombe infatigable. Ce danger, dit Précy, doit cesser aujourd’hui: Pour on noble projet il loi faut un appui; Déjà son oeil le cherche et sa voix le réclame. « Qui de vous, Lyonnais, ira porter la flamme, Embraser ces chantiers si funestes pour vous, Et montrer l’ennemi qu’ils cachent à nos coups? » On obéit trop vite. Un essai téméraire De ses desseins secrets instruit son adversaire. Aux regards de Précy, qu’alarme un tel revers, Laurençon et Dujast soudain se sont offerts. Ses voeux seront comblés. D’une audace naissante L’ardeur a coloré leur joue adolescente: Rien ne les intimide; ils sont dans l’âge heureux Où l’âme encore ouverte aux pensers généreux Méconnaît les périls et ne voit que la gloire. Des périls? Les tiens seuls vivent dans leur mémoire, O Lyon, et pour toi, fiers d’exposer leurs jours, Ils bravent les conseils, dédaignent les secours. Impatiens d’agir, l’instrument de ravage Qu’un démon destructeur inventa dans sa rage, Le tube incendiaire, au vol fatal et prompt, Sous un étroit lien presse leur jeune front: Tous deux plongent au fleure, et, d’un bras intrépide, L’un et l’autre à i’envi fendent son cours rapide. Leurs amis cependant, les larmes dans les yeux, Tremblans d’avoir reçu leurs éternels adieux, Écoutent sur la rive, immobiles et sombres, Chacun des bruits légers qui traversent les ombres; Et tons, malgré la nuit, sur le fleure penchés, Tiennent au bord lointain leurs regards attachés. Soudain un feu rougeâtre a coloré la nue, Et des deux tout à coup embrase l’étendue; Le succès est certain, et les jeunes héros, Fiers d’avoir réussi, s’élancent dans les flots, Bravent du plomb mortel l’atteinte meurtrière, Et touchent triomphans la rive hospitalière. Lyon avec transport les a revus tous deux; Et quand sa main offrait à ces fils généreux Le prix où leur valeur avait droit de prétendre, D’elle ils n’ont accepté qu’un fer pour la défendre. Mais à leurs simples noms désormais est lié Ce noble dévoûment qu’eux seuls ont oublié. Ah! si ma faible voix les pouvait tous redire, Que de faits glorieux animeraient ma lyre! De tant de citoyens, vain-et sublime effort, Tandis qu’ils opposaient, sans désarmer le sort, L’union à la force et le courage au nombre, On vit soixante fois le jour remplacer l’ombre! Mais leurs toits s’écroulaient sous les feux dévorans; Mais la mort sans relâche éclaircissait leurs rangs: Tout leur manque à la fois, et la faim menaçante Soulève au milieu d’eux sa force pâlissante! Le Rhône semble fuir de ces bords désolés. Lui-même aux assiégeans, dans ses flots écoulés, Il ouvre un gué facile, et son onde tarie, Ainsi que la fortune, a trahi sa patrie. Cédez, le ciel le veut; cédez, tristes Français; Vous luttez vainement; vos maux sont à l’excès: Fuyez, allez chercher quelque lointain asile. Lyon, de tes enfans une moitié s’exile! Que dis-je! cet exil, ils ne l’atteindront pas; Le meurtre et la vengeance ont volé sur leurs pas. Cachez, ah! cachez-moi cette fuite sanglante!... Mais aux murs de Lyon, le deuil et l’épouvante, Avec ses oppresseurs, sont entrés à la fois, Et règnent avec eux au nom sacré des lois; Du sceau réprobateur ils marquent leur conquête. Déjà, pour satisfaire à leur rage secrète, Les murs trop lentement tombent sous le marteau, Trop lentement s’abat l’homicide couteau. Pour des forfaits plus prompts, la mèche est allumée, Le canon part, répond à la mine enflammée, La mort et la ruine à la fois ont frappé! Leur espoir cette fois n’a pas été trompé; Sous les débris fumans de la ville qui croule, Le sang en longs ruisseaux de toutes parts s’écoule, Et le génie altier de l’antique Albion Debout sur le détroit, l’oeil fixé sur Lyon, Se repaissant des maux où la France est en proie, Trois fois trouble les airs par un long cri de joie! Il n’est pas temps encor! En vain tu t’es flatté Qu’un peuple malheureux, proscrit, persécuté, Disperserait au loin son errante industrie; Il faut à ses travaux le ciel de la patrie. Fleuves, champs paternels, beaux vallons du Mont-d’Or, Loin de vous, pour vous seuls, il garde ce trésor; Et le premier soleil, après de longs orages, Reverra ses métiers enrichir vos rivages. Tel, au penchant des monts, si d’un essaim mouvant Le toit mal assuré cède à l’effort du vent, Arrachée à l’abri de la ruche native, Vous voyez l’habitante effarouchée, oisive, D’une aile vagabonde errer dans la forêt, Et de ses doux travaux oublier le secret; Mais qu’un bras vigilant relève son asile, Soudain le peuple ailé reprend sa loi tranquille. Portant de fleurs en fleurs un fructueux essor, Dans la cire odorante il épanche à flots d’or Un butin embaumé, pareil à l’ambroisie Qu’inventa pour ses dieux l’antique Poésie. Le Dernier Jour De L’Année. Pièce couronnée aux Jeux Floraux. Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Alph. De Lamartine. Déjà la rapide journée Fait place aux heures du sommeil, Et du dernier fils de Vannée S’est enfui le dernier soleil. Près du foyer, seule, inactive, Livrée aux souvenirs puissans, Ma pensée erre, fugitive, Des jours passés aux jours présens. Ma vue, au hasard arrêtée, Long-temps de la flamme agitée Suit les caprices éclatans, Ou s’attache à l’acier mobile Qui compte sur l’émail fragile Les pas silencieux du temps. Un pas encore, encore une heure, Et l’année aura sans retour Atteint sa dernière demeure; L’aiguille aura fini son tour. Pourquoi, de mon regard avide, La poursuivre ainsi tristement, Quand je ne puis d’un seul moment Retarder sa marche rapide? Du temps qui vient de s’écouler, Si quelques jours pouvaient renaître, II n’en est pas un seul, peut-être, Que ma voix daignât rappeler! Mais des ans la fuite m’étonne; Leurs adieux oppressent mon coeur; Je dis: C’est encore une fleur Que l’âge enlève à ma couronne, Et livre au torrent destructeur; C’est une ombre ajoutée à l’ombre Qui déjà s’étend sur mes jours; Un printemps retranché du nombre De ceux dont je verrai le cours! Écoutons!... Le timbre sonore Lentement frémit douze fois; Il se tait... Je l’écoute encore, Et l’année expire à sa voix. C’en est fait; en vain je l’appelle, Adieu!... Salut, sa soeur nouvelle, Salut! Quels dons chargent ta main? Quel bien nous apporte ton aile? Quels beaux jours dorment dans ton sein? Que dis je! à mon âme tremblante Ne révèle point tes secrets: D’espoir, de jeunesse, d’attraits, Aujourd’hui tu parais brillante; Et ta course insensible et lente Peut-être amène les regrets! Ainsi chaque soleil se lève Témoin de nos voeux insensés; Ainsi toujours son cours s’achève, En entraînant comme un vain rêve, Nos voeux déçus et dispersés. Mais l’espérance fantastique, Répandant sa clarté magique Dans la nuit du sombre avenir, Nous guide d’année en année, Jusqu’à l’aurore fortunée Du jour qui ne doit pas finir. Le Barde. Imitation de Thomas Moore. Oh! blame not the Bard... Ne blâmez point la molle rêverie Qui m’aide à fuir les pensers glorieux: Je ne puis rien aux maux de ma patrie; Je veux du moins en détourner les yeux. Festins, où naît l’éclatante saillie, Apportez-moi vos plaisirs renaissans: La coupe d’or, l’amour et la folie Vont désormais inspirer mes accens; Et toi, ma harpe, en vantant le sourire, Le doux caprice, armes de la beauté, Oublie, hélas! que tu saurais redire Ces mots sacrés: Vengeance et Liberté! Ne blâmez point la molle rêverie Qui m’aide à fuir les pensers glorieux: Je ne puis rien aux maux de ma pairie; Je veux du moins en détourner les yeux. Oui, cette corde, âme d’un luth sonore, Courberait l’arc au signal du danger; Elle saurait, sous la main qui l’honore, Lancer le trait fatal à l’étranger. Mais contre Érin (6) l’injuste sort conspire. Le seul flambeau qui nous guide aux honneurs, A ce bûcher où la patrie expire, Doit emprunter ses funèbres lueurs. Ne blâmez point la molle rêverie Qui m’aide à fuir les pensers glorieux: Je ne puis rien aux maux de ma patrie; Je veux du moins en détourner les yeux. Ah! qu’un rayon, qu’un éclair d’espérance, Perce la nuit qui voile mon pays! Qu’un seul guerrier ose saisir la lance, Qu’un seul instant à mes voeux soit promis! Entre mes mains la coupe déjà prête Verra ses flots à mes pieds répandus; Du myrte oisif, arraché de ma tête, Je couvrirai le fer d’Harmodius (7). Ne blâmez point la molle rêverie Qui m’aide à fuir les pensers glorieux Je ne puis rien aux maux de ma patrie; Je veux du moins en détourner les yeux. Trompeur délire! espérance insensée! Erin, Erin, antique amour des mers, Tu n’as gardé de ta gloire passée Qu’un souvenir qui vivra dans mes vers. Mes chants, portés sur les vagues lointaines, A l’univers rediront tes malheurs; Et nos tyrans, même en rivant tes chaînes, S’étonneront de répandre des pleurs. Ne blâmez point la molle rêverie Qui m’aide à fuir les pensers glorieux: Je ne puis rien aux maux de ma patrie; Je veux du moins en détourner les yeux. La Guirlande. Imitation de Thomas Moore. I know where the winged visions dwell. Je connais dans les bois, sur le front des montagnes, La fleur qui sert d’asile aux songes incertains. Cours, ô jeune beauté, dépouille les campagnes; Que leurs dons parfumés s’assemblent sous tes mains. Hâtons-nous de former la guirlande légère Qui doit rendre l’amour à tes voeux assidus; Hâtons-nous, le temps fuit, la fleur est passagère; Les songes et les fleurs demain ne seront plus! Le songe de l’amour, vers la vierge timide, S’élance chaque nuit de ce jasmin humide; Le songe de l’espoir, plus fidèle au malheur, Et dont le chant magique assoupit la douleur, Naît de cet amandier qui dans les airs balance De ses rameaux fleuris la pompeuse imprudence. Hâtons-nous, profitons de ces riants tributs; Les songes et les fleurs demain ne seront plus! Cette fleur, où se cache une brillante image, Teint des couleurs de l’or la dent du faon sauvage (8); La noire mandragore (9), en inspirant l’horreur, Poursuit le meurtrier d’un fantôme vengeur. Garde-toi d’approcher cette plante ennemie Qui jette la terreur dans nos Sens éperdus. Tressons, tressons ces fleurs; hâtons-nous, jeune amie; Les songes et les fleurs demain ne seront plus! Voici le cannellier à l’écorce odorante; Le songe du coeur pur qui l’habite le jour, Oppose au noir soupçon la douceur caressante: Ah! ce songe puissant ramènera l’amour. Hâtons-nous, hâtons-nous, achevons la guirlande; Les instans différés sont des instans perdus. Cours, au front d’un amant, déposer ton offrande: Les songes et les fleurs demain ne seront plus! La Mer. Imitation de Thomas Moore. Come o’er the sea Maiden! with me... Viens! ô viens avec moi sur la mer azurée; Qu’aux vents capricieux ma barque soit livrée. Tu seras ma compagne, alors que le soleil Colore l’Océan de son éclat vermeil, Ou lorsque, s’échappant de la nue orageuse, La neige au sein des flots tombe silencieuse. Que nous font des saisons les changemens divers! La flamme qui nous luit ne connaît point d’hivers. Ah! qu’importe le sort si ta main caressante S’appuie au gouvernail de ma nef inconstante! Si nous sommes unis, si l’amour suit nos pas, La vie est prés de toi, la mort où tu n’es pas. Viens! ô viens avec moi sur la mer azurée; Qu’aux vents capricieux ma barque soit livrée, Oublions des saisons les changemens divers: La flamme qui nous luit ne connaît point d’hivers. Crois-moi, fuyons la terre et ses brillantes chaînes, L’Océan fût créé pour les âmes hautaines; Confions-nous sans crainte à son sein indompté, Refuge de l’amour et de la liberté. Là, point d’oeil curieux, point de langues traîtresses N’oseront épier ou blâmer nos caresses: Nous n’aurons pour témoin qu’un ciel propice et doux Qui semble s’abaisser entre le monde et nous. Viens! ô viens avec moi sur la mer azurée, Qu’aux vents capricieux ma barque soit livrée; Oublions des saisons les changemens divers: La flamme qui nous luit ne connaît point d’hivers. L’Odalisque. Imitation de Thomas Moore. There’s a buwer of roses by Bendeemer’s stream. Aux bords du Bendemir est un berceau de roses Que jusqu’au dernier jour on me verra chérir; Le chant du rossignol, dans ses fleurs demi-closes, Charme les flots du Bendemir. J’aimais à m’y bercer d’un songe fantastique; M’enivrant de parfums, de repos, d’avenir, J’écoutais tour à tour l’oiseau mélancolique Et les ondes du Bendemir. Maintenant, loin des lieux où fleurit mon aurore, Je dis: Voit-on encor la rose s’embellir, Et le chantre des nuits soupire-t-il encore Sur les rives du Bendemir? Non, le printemps n’est plus, la rose s’est flétrie, Le triste rossignol de douleur va mourir, Et je ne verrai plus couler dans ma patrie Les flots d’azur du Bendemir. Mais il nous reste au moins, quand la rose est passée, Un parfum précieux que l’art sait obtenir, Pareil au souvenir qui rend à ma pensée Les bords riants du Bendemir. L’Ange Gardien. Imitation de Thomas Moore. Dieu a ordonné à ses anges de vous garder pendant tout le temps de votre vie. Ps. 90. O qu’il est beau cet esprit immortel, Gardien sacré de notre destinée! Des fleurs d’Eden sa tête est couronnée, Il resplendit de l’éclat éternel. Dés le berceau sa voix mystérieuse, Des voeux confus d’une âme ambitieuse, Sait réprimer l’impétueuse ardeur, Et d’âge en âge il nous guide au bonheur. L’ENFANT Dans cette vie obscure à mes regards voilée, Quel destin m’est promis? à quoi suis-je appelée? Avide d’un espoir qu’à peine j’entrevois, Mon coeur voudrait franchir plus de jours à la fois! Si la nuit règne aux cieux, une ardente insomnie A ce coeur inquiet révèle son génie; Mes compagnes en vain m’appellent, et ma main De la main qui l’attend s’éloigne avec dédain. L’ANGE Crains, jeune enfant, la tristesse sauvage Dont ton orgueil subit la vaine loi. Loin de les fuir, cours aux jeux de ton âge; Jouis des biens que le ciel fit pour toi: Aux doux ébats de l’innocente joie N’oppose plus un front triste et rêveur; Sous l’oeil de Dieu suis ta riante voie, Enfant, crois-moi, je conduis au bonheur. LA JEUNE FILLE Quel immense horizon devant moi se révèle! A mes regards ravis que la nature est belle! Tout ce que sent mon âme, ou qu’embrassent mes yeux S’exhale de ma bouche en sons mélodieux! Où courent ces rivaux armés du luth sonore? Dans cette arène il est quelques places encore; Ne puis-je, à leurs côtés me frayant un chemin, M’élancer seule, libre, et ma lyre à la main? L’ANGE Seule couronne à ton front destinée, Déjà blanchit la fleur de l’oranger; D’un saint devoir doucement enchaînée, Que ferais-tu d’un espoir mensonger? Loin des sentiers dont ma main te repousse, Ne pleure pas un dangereux honneur, Suis une route et plus humble et plus douce. Vierge, crois-moi, je conduis au bonheur. LA FEMME O laissez-moi charmer les heures solitaires; Sur ce luth ignoré laissez errer mes doigts, Laissez naître et mourir ses notes passagères Comme les sons plaintifs d’un écho dans les bois. Je ne demande rien aux brillâmes demeures, Des plaisirs fastueux inconstant univers; Loin du monde et du bruit laissez couler mes heures Avec ces doux accords à mon repos si chers. L’ANGE As-tu réglé dans ton modeste empire Tous les travaux, les repas, les loisirs? Tu peux alors accorder à ta lyre Quelques instans ravis à tes plaisirs. Le rossignol élève sa voix pure, Mais dans le nid du nocturne chanteur Est le repos, l’abri, la nourriture.... Femme, crois-moi, je conduis au bonheur. LA MÈRE Revenez, revenez, songes de ma jeunesse; Éclatez, nobles chants; lyre, réveillez-vous! Je puis forcer la gloire à tenir sa promesse; Recueillis pour mon fils ses lauriers seront doux. Oui, je veux à ses pas aplanir la carrière, A son nom, jeune encor, offrir l’appui du mien, Tour le conduire au but y toucher la première, Et tenter l’avenir pour assurer le sien. L’ANGE Vois ce berceau, ton enfant y repose; Tes chants hardis vont troubler son sommeil, T’éloignes-tu? ton absence l’expose A te chercher en vain à son réveil. Si tu frémis pour son naissant voyagé, De sa jeune âme exerce la vigueur: Voilà ton but, ton espoir, ton ouvrage. Mère, crois-moi, je conduis au bonheur. LA VIEILLE FEMME L’hiver sur mes cheveux étend sa main glacée; Il est donc vrai! mes voeux n’ont pu vous arrêter, Jours rapides! et vous, pourquoi donc me quitter, Rêves harmonieux qu’enfantait ma pensée? Hélas! sans la toucher, j’ai laissé se flétrir La palme qui m’offrait un verdoyant feuillage, Et ce feu, qu’attendait le phare du rivage, Dans un foyer obscur je l’ai laissé mourir. L’ANGE Ce feu sacré renfermé dans ton âme S’y consumait loin des profanes yeux; Comme l’encens offert dans les saints lieux, Quelques parfums ont seuls trahi sa flamme. D’un art heureux tu connus la douceur, Sans t’égarer sur les pas de la gloire; Jouis en paix d’une telle mémoire; Femme, crois-moi, je conduis au bonheur. LA MOURANTE Je sens pâlir mon front, et ma voix presqu’éteinte Salue en expirant l’approche du trépas. D’une innocente vie on peut sortir sans crainte, Et mon céleste ami ne m’abandonne pas. Mais quoi! ne rien laisser après moi de moi-même! Briller, trembler, mourir comme un triste flambeau! Ne pas léguer du moins mes chants à ceux que j’aime, Un souvenir au monde, un nom à mon tombeau! L’ANGE Il luit pour toi le jour de la promesse, Au port sacré je te dépose enfin, Et près des cieux ta coupable faiblesse Fleure un vain nom dans un monde plus vain. La tombe attend tes dépouilles mortelles, L’oubli tes chants; mais l’âme est au Seigneur. L’heure est venue, entends frémir mes ailes; Viens, suis mon vol, je conduis au bonheur! La Poésie. À mademoiselle M.-A. Nodier. Enivrons-nous de poésie .............................. Elle est un reste d’ambroisie Qu’aux mortels ont laissé les Dieux. Beranger. Déjà tu la connais, tu grandis sous son aile, Jeune enfant aux yeux noirs; demeure-lui fidèle: Les fils de l’Hélicon, de leurs plus doux accords, A tes heureuses mains ont livré les trésors. Mais toi, brillant rameau d’une tige choisie, Féconde, et dès long-temps chère à la poésie, N’as tu point entendu ses accens immortels? N’as-tu point en secret encensé ses autels? Oh! que son culte est pur, que sa voix est puissante, Quand elle instruit tout bas une muse naissante! Alors l’ardent espoir d’un succès incertain, Ou l’inquiet souci d’un avenir lointain, Sont ignorés encore; et l’âme qu’elle inspire Est émue ou calmée au seul son de la lyre. Tout lui parle, la touche, et fait naître ses chants, Le réveil d’une fleur, parure de nos champs, La plainte d’un oiseau, sous l’ombrage égarée, Les feux tremblans, épars dans la voûte azurée, Et 1’automne, où la terre est prête à s’assoupir, Où les vents à son deuil mêlent un long soupir, Et les feuilles des bois, aux premières gelées, En légers tourbillons dans les airs envolées. Vagues émotions, doux et rêveurs loisirs, Le poète chérit vos innocens plaisirs! C’est alors que parfois, au souffle de la muse, Apparaît tout à coup une image confuse; Sa beauté, par degrés dévoilée à nos yeux, Se revêt mollement d’un vers harmonieux, Et la rime bientôt, sonore et cadencée, S’éveille, et sans effort s’enchaîne à la pensée. Qu’il est doux de sentir le mètre obéissant Environner, saisir, presser d’un mot puissant Un son parti du coeur, une note attendue, Mais que, l’oreille encor n’avait pas entendue! Jeune fille, à ces mots tu souris, je le vois; Sans plier ton esprit à de bizarres lois, D’un langage inspiré tu connaîtras l’ivresse: De poétiques fleurs couronnent ta jeunesse, Mais une main plus chère a su te les cueillir: Des travaux paternels tu peux t’enorgueillir. Toi qui des monts d’Ecosse as gardé la mémoire, Et du lutin d’Argail sais la touchante histoire, Le charme des succès ne t’est point étranger; Mais tu l’auras goûté sans peine et sans danger. Les Feuilles De Saule. .... Un jour je m’étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Chateaubriand. Un songe, un rien, tout lui fait peur. La Fontaine. L’air était pur; un dernier jour d’automne, En nous quittant, arrachait la couronne Au front des bois; Et je voyais d’une marche suivie Fuir le soleil, la saison et ma vie, Tout à la fois. Près d’un vieux tronc, appuyée en silence, Je repoussais l’importune présence Des jours mauvais; Sur l’onde froide, ou l’herbe encor fleurie, Tombait sans bruit quelque feuille flétrie, Et je rêvais!... Au saule antique incliné sur ma tête Ma main enlève, indolente et distraite, Un vert rameau; Puis j’effeuillai sa dépouille légère, Suivant des yeux sa course passagère Sur le ruisseau. De mes ennuis jeu bizarre et futile! J’interrogeais chaque débris fragile Sur l’avenir; Voyons, disais-je à la feuille entraînée, Ce qu’à ton sort ma fortune enchaînée Va devenir? Un seul instant je l’avais vue à peine, Comme un esquif que la vague promène, Voguer en paix: Soudain le flot la rejette au rivage; Ce léger choc décida son naufrage... Je l’attendais!... Je fie à l’onde une feuille nouvelle, Cherchant le sort que pour mon luth fidèle J’osai prévoir; Mais vainement j’espérais un miracle, Un vent rapide emporta mon oracle Et mon espoir. Sur cette rive où ma fortune expire, Où mon talent sur l’aile du Zéphire S’est envolé, Vais je exposer sur l’élément perfide Un voeu plus cher?... Non, non, ma main timide A reculé. Mon faible coeur, en blâmant sa faiblesse, Ne put bannir une sombre tristesse, Un vague effroi: Un coeur malade est crédule aux présages; Ils amassaient de menaçans nuages Autour de moi. Le vert rameau de mes mains glisse à terre: Je m’éloignai pensive et solitaire, Non sans effort: Et dans la nuit mes songes fantastiques Autour du saule aux feuilles prophétiques Erraient encor! Les Oiseaux Du Sacre. .... Les oiseleurs lâchent dans l’Eglise plusieurs centaines de moineaux et de colombes qui voltigent autour du trône, des lustres et des tribunes. Diverses Relations des cérémonies du sacre de Charles X. On a remarqué que la plupart des oiseaux sont venus se brûler à la flamme des lustres et des candélabres... Drapeau blanc du 31 mai 1825. Vieux Temple, antique honneur de la cité royale Où Clovis inclina sa tête martiale Et sentit, sous la main du pontife sacré, L’onde sainte mouiller son front régénéré: N’as-tu pas vu, du sein de ta froide poussière, Des siècles endormis, se lever l’ombre altière? Pour toi les temps passés vont-ils renaître encor? Oui; ta nef resplendit de feux, d’azur et d’or; La foule se pressant sous tes muets portiques Y réveille l’écho des saintes basiliques; Et, fière, avec transport tu ressaisis ces droits D’entendre et de bénir les sermens de nos rois. D’un temple simulé la brillante structure, Déguisant à nos yeux ta noble architecture, Nous dérobe, il est vrai, ces pensers imposans Que réveillent en nous les vestiges des ans; Mais de la royauté le faste s’y déploie. Signes accoutumés de la publique joie, Le fer luit, l’encens fume, et des autels parés Les puissans de l’état encombrent les degrés. Pourquoi, lorsqu’une plainte, un seul cri de détresse Peut attrister soudain le concert d’allégresse, Pourquoi des prisonniers?... Sous ces légers barreaux S’agitent tristement de timides oiseaux; Ils s’efforcent à fuir, d’une aile effarouchée, Cette pompe des rois qu’ils n’avaient point cherchée. Pauvres petits captifs! privés d’un bien si doux, La liberté, que toute voix réclame, De vos tyrans ne soyez point jaloux, Chacun d’eux l’appelle en son âme, Et des nobles acteurs de cet auguste drame Aucun n’est plus heureux que vous! Nul d’un libre loisir ne peut goûter les charmes: L’immobile soldat est captif sous les armes; Son chef, le fer en main, brillant d’or et d’acier, A l’ordre qu’il transmet doit plier le premier; Les spectateurs pressés dans cette vaste enceinte S’imposent le fardeau d’une longue contrainte; Soumis au même joug, le pontife à l’autel Cède aux liens dorés d’un devoir solennel. Sous les réseaux du privilège, Voyez ces fiers prélats, qu’enchaîne sur leur siège L’honneur de consacrer les suprêmes sermens; De leur pieux office alongeant les momens, Le blême ennui qui les assiège Au milieu d’eux se glisse et siège Sous les mitres de diamans. Ennui! triste ennemi qu’aucun mortel n’évite, Je ne vois que des jeux où ta langueur habite; Du prêtre à l’assistant tout ressent ton pouvoir, Jusqu’au bras engourdi de ce jeune acolyte Qui laisse échapper l’encensoir. Déjà les douze Pairs, qu’en vain la Manche hermine Revêt d’un éclat féodal, Succombent à leur tour à ce charme fatal; Leur front s’appesantit, leur épaule s’incline, Sous le bandeau de comte ou le manteau ducal. Des insignes royaux doublant le faix suprême, Et fidèle à la majesté, Il effleure en passant le monarque lui-même Esclave de sa dignité. A son souffle glacé, le long des galeries, Comme ces fleurs d’un jour dans nos salons flétries, Se décolore la Beauté: L’éclat pompeux des pierreries, Le poids des lourdes broderies, Enchaînent sa légèreté; Son inquiète oisiveté Accusant les heures tardives, Sur les pas de la Liberté, Voit s’enfuir les Grâces craintives. La Liberté! bientôt vous pourrez l’espérer, Tristes oiseaux! voyez, réduits à l’implorer, Tous ces volontaires esclaves, Dont un piège flatteur ou de brillans appâts, Dans cette cage immense ont attiré les pas! Pressés de s’affranchir, ils invoquent tout bas L’instant qui rompra vos entraves; Le voici!... mille cris s’élèvent à la fois. Le canon fait gronder sa formidable voix; La cloche livre aux vents ses bruyantes volées, Et soudain, dans les airs, les cohortes ailées Cherchent d’un libre essor la céleste clarté: Du bonheur des oiseaux elle est l’avant-courrière; C’est pour trouver la liberté Qu’ils s’élancent vers la lumière. Mais des vitraux sacrés le jour mystérieux Déguise ce vrai jour que réclamaient leurs yeux; Mais les mille clartés de ces fêtes pompeuses Abusent leurs regards par des lueurs trompeuses; La vapeur de l’encens, les chants religieux, Le bruit confus du peuple enfermé dans ces lieux, Les vifs reflets de l’or, tout accroît leur vertige: Déjà le faible essaim en tournoyant voltige; Égarés, éblouis aux flambeaux de l’autel, Ils cèdent par degrés à cet éclat mortel, Imprudens! c’en est fait, leur aile est consumée! Ils tombent sur les fleurs dont la terre est semée, Et leur corps palpitant, tout près de s’assoupir, Aux joyeuses clameurs mêle un dernier soupir!.... - Mais qu’importe un soupir? sans l’entendre la foule Sous l’antique portail à flots bruyans s’écoule... Moi seule je demeure, et consacre tout bas Les sons d’un luth obscur à cet obscur trépas. Dormez, dormez, frêles victimes Des royales solennités. Tandis que ces choeurs unanimes, Écho des hautes vanités, S’élancent des harpes sublimes, Ma lyre veille à vos côtés. Innocens Passereaux, et vous, blanches Colombes, L’universelle joie, hélas! creuse vos tombes: Faut-il qu’un deuil se mêle aux plaisirs des mortels! N’ont-ils point prodigué dans leur fête chérie Le luxe et ses trésors, les arts et leur féerie, Et la pompe de nos autels? Pourquoi donc à leurs jeux les immoler encore Ces chantres des bosquets, charme de nos loisirs, Qu’un souffle du Seigneur dans les airs fit éclore Pour l’honorer par leurs plaisirs? Pourquoi les retenir sous la voûte gothique? Leurs cris retentissant de portique en portique Devaient-ils réveiller l’écho religieux? Que ne leur rendiez-vous de leurs forêts natives Les cintres verdoyans, les mouvantes ogives, Et la voûte immense des cieux? Ce n’est qu’au sein des airs que leur vol se balance; Au seul écho des bois appartient leur chanson. Hélas! votre avare clémence N’a fait qu’agrandir leur prison! Eh! qu’aviez-vous besoin de peupler vos églises Des emblèmes vivans de ces vieilles franchises Qu’au jour du nouveau règne imploraient vos aïeux? Quand les temps sont changés, qu’importe à ma patrie Des moeurs qui ne sont plus la vaine allégorie! Elle a des biens plus précieux, Et c’est la Vérité qui plait seule à ses yeux! Vous que scellent encor les vengeances royales, Levez-vous, lourds barreaux; tombez, grilles fatales, Qu’un pardon descende sur vous: Si de la Liberté nous invoquons l’image, Les cachots dépeuplés lui rendront un hommage Digne d’elle et digne de nous!... Mais d’où naît ton audace, ô toi, lyre timide? Pourquoi t’abandonner à son élan rapide? Tu t’élèves, semblable à cet enfant des mers Qui d’un vol merveilleux tout à coup fend les airs; Dans la plaine éthérée, à sa race étrangère, Il déploie un moment sa force passagère; Mais du souple tissu qui soutient ses efforts Si le jour a séché les humides ressorts, Du transfuge des eaux alors la chute est prompte, Et l’élément natal ensevelit sa honte. Pourquoi veux-tu braver le sort qui t’est promis? Lyre, reviens aux chants qui seuls te sont permis... Dormez, dormez, frêles victimes Des royales solennités; Vous qui, des bois touffus abandonnant les cimes, Vîntes mourir dans nos cités,, Tandis qu’en vos abris quelques oeufs près d’éclore Froids et seuls reposent encore Aux nids que vousavez quittés! Voix du printemps fleuri, que pleuve le bocage, Du moins en perdant la clarté Cessez de redouter les réseaux ou la cage; Vous rencontrez la mort en fuyant l’esclavage. Mais la mort c’est la liberté! À M. Victor Hugo. On croirait que les Muses se sont retirées pour jamais, qu’Apollon se reviendra plus, tant ils semblent sourds à la voix du poète. Vida, traduction de Le Batteux, ch. 2. Heureux qui, dans l’essor d’une verve facile, Soumet à ses pensers un langage docile; Qui ne sent point sa voix expirer dans son sein, Ni la lyre impuissante échapper à sa main, Et cherchant cet accord, où l’âme se révèle, Jamais n’a dû maudire une note rebelle!... Hélas! ce n’est pas moi!... D’un cri de liberté Jamais comme mon coeur mon vers n’a palpité; Jamais le rhythme heureux, la cadence constante, N’ont traduit ma pensée au gré de mon attente; Jamais les pleurs réels à mes yeux arrachés N’ont pu mouiller ces chants de ma veine épanchés. Quelquefois me berçant d’espérances lointaines, J’aurais voulu tenter ces régions hautaines Où sous l’azur des cieux nos aigles rassemblés, Tracent d’un vol hardi les cercles redoublés; Mais jamais dans les airs mon aile balancée N’a fermé sans fléchir la courbe commencée; Toujours mon vol tendait au terrestre séjour, Et mon oeil s’est baissé devant l’éclat du jour. L’Espérance. .... Hopes like stars but bright to fall. Miss L. E. Landon. Nos espérances ressemblent à ces étoiles qui ne brillent que pour tomber. Loin de moi, séduisante fée, Loin de moi ton prisme imposteur! Trop souvent ton souris menteur Apaisa ma plainte étouffée. Pourquoi te plaire à m’égarer, Pourquoi ces perfides caresses? Je ne crois plus à tes promesses, Non, je ne veux plus espérer. Les appuis que mon coeur tranquille Crut opposer aux coups du sort, Plus faibles qu’un roseau fragile, Se sont brisés au moindre effort. Hélas! la fortune est légère, L’amitié vaine et passagère De l’intérêt subit la loi, Et, dans sa pitié mensongère, Se rit de la crédule foi. Dans les rêves de la jeunesse L’ombre du bonheur nous séduit; Sur tes pas, trompeuse déesse, Nous croyons l’atteindre sans cesse, Et le repos même nous fuit. Mais à peine un malheur menace, On t’invoque, ta main efface Le soudain effroi qu’il produit; Nous n’osons regarder l’abîme; Ainsi qu’une lâche victime Pâlit à l’aspect du bourreau, Et dans la liqueur enivrante Offerte à sa lèvre mourante Boit l’oubli du fatal couteau. Trop long-temps tu m’as abusée; De l’espoir d’une route aisée Tu flattas mon naissant orgueil, Et ma barque aux flots exposée Toujours a rencontré recueil. Fuis donc, perfide enchanteresse, Fuis, et ne crois plus m’égarer: Je puis braver ta folle ivresse, Non, je ne veux plus espérer! Doux chants, mélodieux délire, Charme secret de mes beaux ans, C’est méconnaître votre empire, Hélas! qu’attirer sur la lyre Le regard distrait des passans. De votre douceur solitaire Pourquoi révéler le mystère? Ou, sur la foi de l’avenir, Dédaigner les biens qu’elle donne, Pour cette inutile couronne Que je ne puis même obtenir? Ainsi chaque riante image S’évanouit comme un nuage Au premier caprice des vents; Sur un océan sans rivage, Mes yeux en vain cherchent la plage Où s’arrêtent les flots mouvans; Le temps de ses ailes rapides Moissonne, stériles et vides, Des jours qu’il aurait dû parer; Chacune des fleurs que je cueille Sous mes doigts se fane et s’effeuille; Non, je ne veux plus espérer! À ma Muse. Le jour de la fête de Mme Dufrénoy. Ce jour amène votre fête. Madame Dufrénoy. Muse, est-ce vous? dans ces bois dépouillés Où l’Aquilon au loin gronde et murmure, D’un long regard, aux bosquets effeuillés, Vous demandez leur riante parure. C’est vainement. L’impitoyable hiver Détruit les fleurs; mais son souffle perfide Vous laisse au moins ce laurier toujours vert, Four couronner le front d’Adélaïde. Muse, accourez. Les fils de l’Hélicon, D’Adélaïde et du Dieu qui l’inspire, Dans leurs accords ont répété le nom. Chantez aussi ce nom cher à la lyre, De vos pipeaux enflez les faibles sons; N’oubliez pas que, d’une voix timide, Vous préludiez à vos douces chansons, En écoutant le luth d’Adélaïde. Rappelez-vous la fille d’Israël (10) Qui réveilla les harpes prophétiques; Et dans la paix des veilles poétiques Inspirez-vous de son hymne immortel. Obéissez à l’espoir qui me guide; Qu’un jour, surpris de vos accords touchans, Le Dieu des vers retrouve dans vos chants Un faible écho de ceux d’Adélaïde. Mille Sapho brillèrent tour à tour; D’un nom si beau chacune s’environne; Mais l’immortelle a vu sous sa couronne Pâlir le front de ces Muses d’un jour. Se détournant de leur chute rapide, Elle a souri dans le sacré vallon, Depuis qu’Amour, pour consoler son nom, Remit sa lyre aux mains d’Adélaïde. Sur La Mort De Madame Dufrénoy. And the tear that we shed, tho’ in secret it rolls, Shall long keep his memory green in our souls. TH. Moore. Et les larmes que nous versons, quoiqu’elles coulent en secret, entretiendront long-temps sa mémoire vivante dans nos âmes. Une brise inconnue a passé sur la lyre, La lyre lui répond par un lugubre accord, Et de vagues terreurs tout bas semblent me dire: C’est un souffle de mort! Je vois sur l’Hélicon un long crêpe s’étendre; De ses harpes en deuil les gémissantes voix S’élèvent, et le nom que je tremblais d’entendre A retenti deux fois. Je ne le pouvais croire! Il est donc vrai, c’est elle, C’est elle qui nous fuit, c’est elle que je perds! Cessez, fils d’Apollon, cette plainte fidèle, Et ces pieux concerts. Non, non, ce n’est pas vous, c’est moi qu’elle a nommée; La crédule amitié l’aveuglait dans son choix; C’est à mes faibles chants que de sa renommée Elle a légué le poids. Hélas! en exhalant ma promesse timide, Un sourire peut-être en a suivi l’essor, Tant ce malheur si prompt, tant cette mort rapide Paraissait loin encor! Pleurs, cessez de couler; un solennel office Enchaîne ma douleur aux pompes du cercueil: Sa tombe attend de moi le dernier sacrifice Et les hymnes du deuil. Belle âme, que trop tôt le sort nous a ravie, D’un culte universel n’as-tu pas tressailli, Toi, qui, de tous les maux, fruits amers de la vie, Ne craignais que l’oubli? Du volage public l’indifférent silence Te fit douter parfois de ton noble avenir: Mais tu meurs, et ce jour aux fastes de la France Inscrit ton souvenir. Comme un juge indolent, si la foule sommeille, Aux bruits des chants rivaux qui s’élèvent en choeurs, A la fin du combat sa justice s’éveille Pour nommer les vainqueurs. Son arrêt sur ton front a posé la couronne. Le poétique essaim de tes succès épris Contemple avec respect l’éclat qui t’environne, Et te cède le prix. Qui pourrait y prétendre, et d’une main avide Ravir à ton cercueil ces lauriers éclatans? Qui s’oserait asseoir à cette place vide Où tu régnas long-temps? Ah! que ce rang suprême à jamais t’appartienne! Quel Français oublîra, pour de nouveaux accords, Celle qui réveilla la lyre lesbienne Inconnue à nos bords! Chants d’amour, purs accens dignes du siècle antique, Mélodieux soupirs, chers au sacré vallon, Contre le temps ingrat votre pouvoir magique Protégera son nom! Mais que lui fait la gloire, autrefois son idole? Sans doute elle dédaigne en un séjour plus beau Ce bien, le seul pourtant, de ce monde frivole, Qui nous suive au tombeau. Le seul! ah, qu’ai-je dit! l’amitié plus puissante Sur les hôtes du ciel conserve encor ses droits; Et peut-être, parmi la foule gémissante, Tu reconnais ma voix. Eh bien, tu l’as voulu, j’ai rempli ma promesse, J’ai chanté; dans mon sein étouffant mes soupirs, Retenant mes sanglots, j’immolai ma tristesse A tes derniers désirs... Maintenant laissez-moi dans l’ombre et le mystère Fleurer les doux avis dont l’espoir m’animait, L’accueil accoutumé, la voix qui m’était chère, Et le coeur qui m’aimait; Heureuse de pouvoir, dans ma douleur profonde, Sur sa tombe en secret déposer quelques fleurs, La regretter tout bas, et dérober au monde Des yeux mouillés de pleurs! La Chambre De La Châtelaine. Imitation de Maturin. Amors est-il malz? est-il biens ....................................... Sçay contre li siens carreletz Foibles escus, casques, borletz; Mais n’est-il plante qu’en guarisse Nj d’encantor qui le jorisse! Agnes De Bragelongne. « Délivrez-moi de ma lourde parure; Ces longs habits, cette riche coiffure, Doublent encor la fatigue du soir. L’heure s’avance, et déjà du manoir Les murs épais sont enveloppés d’ombre. Seuls, du soldat veillant dans la nuit sombre, Les pas égaux font retentir les tours; Hâtez-vous donc, prêtez-moi vos secours! Je veux ce soir, pour prix de votre zèle, Vous proposer une énigme nouvelle. Far toi, Loïse, un désir est rempli A peine éclos; et d’un trop long oubli Je dois venger ta muette tendresse: Ce carcan d’or qui parait ta maîtresse, Aimable fille, est désormais à toi; Garde toujours ce souvenir de moi. Et vous, merci; car vos mains, damoiselles, Plus que jamais sont promptes et fidèles. » La dame alors s’approcha de son lit, Sous son beau corps l’épais duvet fléchit; Sur les coussins laissant tomber sa tète: « Écoutez-moi, dit-elle, je suis prête; Or, qui saura me dire, d’entre vous, Quand le sommeil nous arrive plus doux? Parlez!... - Pour moi, dit Blanche avec mystère, Je m’endors mieux, je ne puis vous le taire, Quand une vieille, assise à mon foyer, Me fait tout bas des contes de sorcier, Ou me redit l’histoire véridique Du moine blanc qu’au monastère antique, Près des tombeaux on voit errer le soir; Et je tressaille, et crois aussi le voir. Le sommeil vient, et l’erreur se prolonge; Ou m’arrachant au vain effroi d’un songe, Je veille alors le rosaire à la main. Si mon brasier se ranime soudain, A ses lueurs inégales et rares Mon oeil poursuit mille formes bizarres Qui semblent fuir, glisser le long des murs, Et s’élever jusqu’aux plafonds obscurs. - La peur est-elle un plaisir? » dit Germonde En secouant sa jeune tête blonde; « Moi j’aime mieux, le front sur l’oreiller, Ouïr comment un jeune chevalier Est rencontré de quelque blanche fée; Par les périls sa valeur échauffée Doit triompher d’un noir enchantement, Et sous ses coups tombent en un moment Cent paladins et les géans eux-même; Et c’est alors que la beauté qu’il aime S’unit à lui par le plus doux lien: Que peut de plus un chevalier chrétien Que d’exposer, pour l’amour de sa dame, Le bien du corps et le salut de l’âme? - Moi, s’écria la vive Aliénor, Si le sommeil jamais d’un doux essor Sur mon chevet vient incliner ma tête, C’est au sortir d’une brillante fête; A pas légers des couples gracieux Semblent encor se mouvoir à mes yeux, Et leur offrir cet éclat qui les flatte, Les joyaux d’or, les mantels d’écarlate; Aux sons égaux des joyeux instrumens J’épie encor les signes des amans, Et cet écho des plaisirs de la veille Me fait sourire alors que je sommeiire. Et vous, Loïse? - Oh! moi, je dors, je crois, Dès que j’ai fait le signe de la croix: Pour qu’un plaisir au repos nous invite, Il faut l’attendre, et le mien vient si vite!... » La noble dame avec un doux souris: « Nulle de vous n’a su ravir le prix. Celle-là dort plus doucement bercée, Qu’attend au lit quelque tendre pensée, Et qui, fuyant la contrainte du jour, Y va rêver à son premier amour. Premier!... dernier!... ah! quel est mon délire! Son seul amour, aurais-je dû vous dire! Allez en paix!... ma Loïse, c’est toi Qui veilleras ce soir auprès de moi. Et maintenant, bonne nuit, damoiselles! - Dame, salut! » ensemble dirent-elles; Et sans retard, le cortège attentif S’éloigne alors d’un pas lent et furtif. Leur soin discret clôt la porte fidèle, Et le rideau qui retombe sur elle, Rasant le seuil avec un léger bruit, Semble à son tour murmurer: Bonne nuit! - Toi, viens, enfant; viens, et me fais entendre Quelque vieux chant mélancolique et tendre. N’en sais-tu pas qui soit triste à la fois Comme mon coeur, et doux comme ta voix? Dont l’harmonie, ou rêveuse ou plaintive, Charme si bien mon oreille attentive, Que du sommeil le vol silencieux A mon insu puisse effleurer mes yeux? » La jouvencelle, à sa dame soumise, Du riche étui, dont l’éclat le déguise, Tire soudain le luth aux doux accords. L’heure est propice; au-dedans, au-dehors, Rien n’interrompt le nocturne silence. La Châtelaine, en sa molle indolence, De ses pensers suivait le cours changeant Et se taisait. Dans la lampe d’argent Qui se balance à la haute solive, Se consumait le doux jus de l’olive; De ses contours, ciselés avec art, Quelques rayons échappés au hasard, Vont effleurer le lit où se déploie L’azur mouvant des courtines de soie; Ses longs tapis où, d’un épais velours, La blanche hermine enrichit les contours, Du dais massif les angles où se cache L’or du cimier sous l’ombre du panache, Et la splendeur des pilastres dorés Qui de l’estrade entourent les degrés. D’un champ de soie où l’argent se marie, Le bleu tissu de la tapisserie, A pans égaux voilait le mur grossier. L’oeil admirait, près du vaste foyer, Du prié-dieu l’élégante structure; Là, le missel qu’enrichit la peinture Repose ouvert, et de toutes les fleurs Son blanc vélin réfléchit les couleurs, Et le feu clair qui pétille dans l’âtre Du bénitier semble rougir l’albâtre. Pour les parfums les vases préparés Brûlaient encore, et de leurs flancs dores Ils unissaient les vapeurs embaumées Au doux tribut de ces eaux parfumées, Luxe odorant avec soin épanché Sur les rameaux dont le sol est jonché. De ce moment secondant le délice, L’astre des nuits, voluptueux complice, Glissant alors à travers les vitraux, Vint ranimer leurs transparens émaux, Et colorant le pavé de la chambre Y refléter l’azur, le pourpre et l’ambre. Quel oeil mortel résiste à ses douceurs, Quand le sommeil compte pour précurseurs De doux parfums, des clartés fugitives, Des mots flatteurs et des notes plaintives? Loïse enfin, d’un air timide et doux, Saisit le luth posé sur ses genoux, En raffermit la corde détendue, Des tons divers parcourut l’étendue, Dans chacun d’eux préludant tour à tour; Puis murmura le chant qu’un troubadour, Pour mieux bercer la beauté qui sommeille, A sa mémoire a confié la veille. Chant. Dormez, noble dame, dormez! Les murs gardés font les nuits sans alarmes; Laissez veiller vos hardis hommes d’armes, Et ceux que vos yeux ont charmés. Ah! si le comte de Montfort, Le champion de l’Église de France, De ses bannerets le plus fort; De nos preux la meilleure lance, Contre ce châtel, quelques jours, Guidait ses archers intrépides, Le vol de leurs flèches rapides Ne saurait effleurer ces tours. Dormez, noble dame, dormez! Les murs gardés font les nuits sans alarmes; Laissez veiller vos hardis hommes d’armes, Et ceux que vos yeux ont charmés. Cinq cents chevaliers valeureux Font circuler la coupe dans vos salles, Vos vassaux dix fois plus nombreux Secondent leurs armes loyales; Qui pourrait contre leurs désirs Troubler les songes de leur belle, Hors la cloche de la chapelle Ou le doux bruit de leurs soupirs? Dormez, noble dame, dormez! Les murs gardés font les nuits sans alarmes; Laissez veiller vos hardis hommes d’armes, Et ceux que vos yeux ont charmés. » Loïse alors se tut, et sa maîtresse Avec effort soulevant sa paresse, D’un bras de neige entr’ouvrit ses rideaux, Et soupira: « Malgré ces forts créneaux, Ces bons archers, ces nombreux hommes d’armes Et les vaillans dévoués à mes charmes, Un ennemi s’est glissé jusqu’à moi! - Dieu! s’écria Loïse avec effroi, Quel est son nom?... » Et respirant à peine Elle écoutait; mais de la Châtelaine Un doux sommeil avait fermé les yeux, Et du rideau quittant les plis soyeux Sa blanche main retomba sur la couche. Pourtant Loïse, au souffle que sa bouche En sons confus exhalait tour à tour, Prêta l’oreille, et crut entendre: AMOUR. Rêverie. Tis night!.... The soul forgets her schemes of hope and pride, And flies unconscious o’er each backward year. Byron. Il est nuit!.... C’est l’heure où l’âme oublie ses projets d’espérance et d’orgueil, et plane presqu’à son insu sur les années passées. Alors que sur les monts l’ombre s’est abaissée, Des jours qui ne sont plus s’éveille la pensée; Le temps fuit plus rapide, il entraîne sans bruit Le cortège léger des heures de la nuit. Un songe consolant rend au coeur solitaire Tous les biens qui jadis l’attachaient à la terre, Ses premiers sentimens et ses premiers amis, Et les jours de bonheur qui lui furent promis. Calme d’un âge heureux, pure et sainte ignorance, Amitié si puissante, et toi, belle"espérance, Doux trésors qui jamais ne me seront rendus, Ah! peut-on vivre encore et vous avoir perdus! Julia Alpinula. Julia Alpinula, jeune prêtresse de la déesse Aventia, mourut peu de temps après son père, condamné â mort comme traître par Aulus Coecina, et dont elle essaya vainement d’obtenir la grâce. Son épitaphe a été découverte depuis plusieurs années dans l’Helvétie romaine; la voici: Julia Alpinula Hic Jaceo Infelicis Patris Infelix Proles deae aventiae sacerdos exorare patris necem non potui male mori in fatis illi erat VIXI Annos XXIII. Note 15 du poème de Childe-Harold. Byron. Soleil, tu disparais sous l’aile de la nuit, Et mon triste regard vainement te poursuit. Demain ces monts d’azur te reverront encore; Mais Julia demain ne verra pas l’aurore. De mes jours languissans, que la douleur flétrit, La flamme vacillante à chaque instant pâlit. Tu m’entendras, ô toi, redoutable déesse; Tu béniras encor ta mourante prêtresse. Écoutez, vous, échos des bois religieux, Qui répondiez souvent à mes hymnes pieux; Recueillez maintenant, au milieu des ténèbres, Les soupirs fugitifs de mes accens funèbres: A mon hymne de mort prêtez quelque douceur, Car mon dernier moment est mon premier bonheur. « Descends des cieux, heure silencieuse; Le front voilé, tu conduis sur tes pas Le long sommeil, la paix mystérieuse. Je te salue, heure de mon trépas! Quel Dieu cruel nous condamne à la vie Quand le bonheur ne doit pas l’embellir, Quand aux soucis elle reste asservie, Quand nous naissons pour pleurer et mourir! Tel fut mon sort. Ma solitaire enfance N’a point connu les baisers maternels; Un deuil profond désola ma naissance: Mes jeunes ans, dévoués aux autels, Se sont enfuis dans l’ombre et le silence. Tel quelquefois, sous un ciel rigoureux, Passe sans joie un printemps nébuleux. Ainsi de vous s’éloignait l’allégresse, Jours solennels de ma courte jeunesse; Un sort lointain, d’une vague terreur, Troublait ma vie et glaçait ma pensée; Et la douleur dans mon âme bercée, Pour s’éveiller attendait le malheur. Le malheur tonne, et ce court sommeil cesse; Sa froide haleine effeuille ma jeunesse; La tombe ouverte attend mes derniers pas; Mais son repos est doux à ma misère; J’irai dormir à côté de mon père, Je te salue, heure de mon trépas! Unique objet de qui j’étais chérie, Unique amour qu’on permit à mon coeur, O de mes jours cher et funeste auteur, Tous mes efforts n’ont pu sauver ta vie! Ta mort du moins de la mienne est suivie, Et cet espoir console ma douleur. O Coecina! tes fureurs satisfaites M’ont vue en vain pleurant à tes genoux, Humilier les saintes bandelettes Sans adoucir ton superbe courroux. Juge inflexible, un juge plus sévère Saura partout t’atteindre et te punir: Romain cruel, tu m’as ravi mon père, Mais ta rigueur ne peut nous désunir. Je reconnais son ombre glorieuse, Qui, chez les morts, de loin me tend les bras... Hâte ta marche, heure silencieuse, Heure sacrée, heure de mon trépas! Quelle voix sombre incessamment m’appelle? Je vois déjà la fatale nacelle; Elle s’avance... Adieu, temple sacré, Portiques saints, autels où j’ai pleuré, Parés des fleurs par mes mains moissonnées, Et que mes yeux ne verront point fanées! Monts escarpés, rochers, flambeaux des cieux, Et vous, échos, recevez mes adieux! Ne pleurez point, ô mes jeunes compagnes, En confiant ma tombe à ces montagnes. Je touche au port, et ma mourante main Suspend aux murs du sacré sanctuaire Ces saints bandeaux, ce vêtement de lin, Derniers tributs d’un voyage éphémère. Quel froid mortel!... quelles ombres! La nuit Autour de moi se glace et s’épaissit... Ce vent léger que mon front sent à peine... Aube riante, est-ce ta fraîche haleine? Du jour naissant tu devances les pas; Il va briller... je ne le verrai pas. Je sens déjà ton aile ténébreuse, C’est toi... salut, heure silencieuse, Heure sacrée, heure de mon trépas!... » Est-ce encor Julia qui doucement soupire? Non, c’est le dernier son échappé de sa lyre, Et comme elle expirant, ce bruit harmonieux S’affaiblit par degrés et se perd dans les cieux... Le souffle matinal efface les étoiles, Et de la sombre nuit repousse au loin les voiles, Sur les monts azurés l’aurore luit... hélas! N’avait-elle pas dit: « Je ne la verrai pas! » La Fille Des Fées. Fragment d'un fabliau. Vers ecrits sur l'album de madame la duchesse de saint leu. Ils vous diront que vostre doulx langaige Les cueurs humains aliene et engaige, Et que l’accueil de vos doulces manières Peult appaiser Mars entre ses banières. Si vous touchez espinettes ou luz, Vous appaisez les sujets d’Éolus; Et si l’aller par les champs vous délecte, A chascun pas croist une violette. Clément Marot. L’heure a sonné, c’est dans la sombre nuit Que s’accomplit la tâche maternelle; Sous les rideaux de la mère nouvelle L’ombre a guidé le repos qui la suit. Laissant mourir ses clameurs étouffées, L’enfant aussi fermait des yeux lassés; Près du berceau, les bras entrelacés, Dansait alors le choeur léger des fées. Elles formaient des chants mélodieux, Aériens, inconnus au vulgaire, Mais dont parfois la harpe du trouvère A recueilli les sons mystérieux. De leurs accens trois fois les airs frémissent, Le sol trois fois sous leurs pas mesurés A tressailli... Les mains se désunissent, Et par trois fois ces mots sont murmurés: « Douez l’enfant. » L’une, vive et folâtre, Touche aussitôt ses petits pieds d’albâtre; Deux de ses soeurs s’avancent à la fois, Et de l’enfant pressent les faibles doigts; L’autre effleurait ses lèvres embaumées; Une autre encor ses paupières fermées; Et la dernière avec un ris vainqueur, Posa, joyeuse, une main sur son coeur. Le charme est prêt, la mystique formule A mots pressés de rangs en rangs circule; La harpe vibre, et ses sons fugitifs Ont éveillé les destins attentifs. Conjuration. L’éclat d’un léger météore A glissé sur l’azur des cieux; Le chant du coq n’a point encore Troublé l’écho silencieux. Conjurons les nombres magiques Que la voix des sorts prophétiques Va désunir ou marier; Conjurons l’ombre et le mystère, Le feu, l’onde, l’air et la terre, Et le rameau du coudrier. Reçois nos dons, jeune mortelle! Au doux appel des instrument, Tu verras la grâce fidèle S’enchaîner à tes mouvemens. D’admirateurs environnée, Quelque jour leur foule étonnée, Suivant des yeux tes pieds légers, Croira voir nos danses rapides, Qui laissent sur les prés humides Une empreinte, effroi des berger. Reçois nos dons! Par la lumière, Des sept couleurs brillant faisceau, Dans leur parure printanière Les fleurs naîtront sous ton pinceau. Reçois un don plus doux encore, Ravis à la corde sonore Des accens de gloire et d’amours, Et rends à ta noble patrie Les jours de la chevalerie, Et les chants de se» troubadours. Reçois nos dons! Que sur ta bouche Règnent les séduisans discours, Le mot qui plaît, l’accueil qui touche, Et l’adieu qu’on retient toujours; Dans tes yeux, ces regards de flamme Où l’âme se révèle à l’âme; Dans ton coeur enfin l’amitié, Le don d’aimer pour être aimée; L’indulgence au soupçon fermée, Et les trésors de la pitié. Mais notre jeune souveraine, Qui seule se taisait encor, S’écrie: Un jour tu seras reine, J’en atteste mon sceptre d’or, Ton front, digne du rang suprême, Embellira ce diadème, Conquête et présent du guerrier: Nous le jurons par le mystère, Le feu, l’onde, l’air et la terre, Et le rameau du coudrier. Quoi! tous les dons?... tous!... imprudente audace! Mais vainement une sourde menace Leur présageait le courroux du destin, Et chaque fée, en admirant sa grâce, Laisse un baiser sur le front enfantin. ............................................................ Des harpes d’or la, voix éolienne, Mourut alors comme un souffle lointain, Et par degrés la troupe aérienne S’évanouit aux lueurs du matin. ............................................................ La Mort. Aver la morte innanzi gli occhi parme. Pétrarque. Il me semble avoir la mort devant les yeux. Quand de la vie essayant le voyage, L’enfant sourit à son naissant destin, La Mort est là; comme un léger nuage Elle apparaît à l’horizon lointain: Sans redouter cette ombre fugitive, Qu’aperçoit seule une mère craintive, Il rit, bercé d’ignorance et d’espoir; Son beau matin ne prévoit point de soir. La Mort est là, quand des jours de l’enfance, Aux mains du Temps, le sable est écoulé. Avec effroi, la vive adolescence Distingue alors son fantôme voilé: Au sein des jeux, aux heures de l’étude, Une soudaine et vague inquiétude Vers cet objet ramène son regard; Le voile obscur se soulève plus tard: Il est une heure où l’aveugle jeunesse D’un vain espoir laisse échapper l’ivresse, Heure funeste, où les premiers malheurs Font à nos yeux verser les premiers pleurs, Où tout entier le monde se révèle! La Mort est là; mais la Mort paraît belle! C’est un jeune ange, au maintien triste et doux; D’un léger deuil le voile l’environne, De pâles fleurs son beau front se couronne; C’est un ami qui s’approche de nous; D’aucun effroi sa marche n’est suivie; Ses chastes mains, du flambeau de la vie Contre le sol pressent l’éclat mortel; Mais d’un regard il endort la souffrance, Mais tous ses traits rayonnent d’espérance, Mais il sourit et nous montre le ciel! Du jour bientôt le midi nous éclaire, Et, dégagé des vapeurs du matin, L’ange grandit; son front devient sévère En dépouillant ce nuage incertain: Plus il avance et plus on le redoute; Tous les trésors amassés sur la route, Sa vaste main s’ouvre pour les ravir, Et c’est alors que la Mort fait pâlir! Mais elle approche et s’agrandit sans cesser L’âme entrevoit le terme du chemin; Déjà s’enfuit, sous l’ombre qui s’abaisse, L’éclat mourant d’un soir sans lendemain; Du poids des ans s’accroît notre faiblesse; La Mort est là! courbés par la vieillesse, Quand nous touchons à ses pieds redoutés, Son front immense est caché dans la nue; Mais si le spectre échappe à notre vue, Nous le sentons debout à nos côtés! Quoi, je mourrai, quoi? le temps à sa suite Amènera l’irrévocable jour, Le jour muet et sombre, où sans retour S’arrêtera ce coeur qui bat si vite? Oui, quand les biens que garde l’avenir Me chercheront, j’aurai quitté la terre, Comme au vallon, une fleur solitaire Se fane et meurt, laissant pour souvenir Quelques parfums et des feuilles légères, Faibles jouets des brises bocagères. Vous, de la lyre amis harmonieux, Oh! recueillez avec un soin pieux Ces chants épars où j’ai laissé mon âme; Ils vivront peu; mais peut-être une femme, A leur douceur séduite par degré, Suivra de l’oeil la page fugitive... Puis tout à coup s’arrêtera pensive, En répétant tout bas: Quoi, je mourrai! Marie Stuart. Adieu, plaisant pays de France, O ma patrie La plus chérie, Qui a nourri ma jeune enfance. Adieu! France! adieu, mes beaux jours! La nef qui déjoint nos amours N’a cy de moi que la moitié; Une part te reste, elle est tienne; Je la fie à ton amitié Pour que de l’autre il te souvienne. Marie Stuart. Vers la France, ô légers nuages, Que chasse un vent rapide et frais, Portez à ses joyeux rivages Mes voeux, mes soupirs, mes regrets. Pays si cher à ma mémoire, Objet constant de mes désirs, Tu gardes mes songes de gloire, D’amour, de joie et de plaisirs. Loin de toi la perte d’un trône Ne peut éveiller mes douleurs, Et j’ai moins pleuré ma couronne Que tes eaux, ton ciel et tes fleurs. Vers la France, o légers nuages, Que chasse un vent rapide et frais, Portez à ses joyeux rivages Mes voeux, mes soupirs, mes regrets. O vous, qui d’une cour ravie Naguère excitiez les transports, Talens, délices de la vie, Frétez-moi vos brillans accords! Harpe sonore, ton empire Du sort n’éprouve point les coups, Et toujours le malheur t’inspire Des chants plus puissans et plus doux. Vers la France, ô légers nuages, Que chasse un vent rapide et frais, Portez à ses joyeux rivages Mes voeux, mes soupirs, mes regrets. O France que mon coeur appelle, J’aime à dire en rêvant à toi: Peut-être une larme fidèle Sur ces bords coule encor pour moi; Peut-être une voix attendrie, De mes chants émue en secret, Murmure le nom de Marie, Tressaille, soupire et se tait! Vers la France, ô légers nuages, Que chasse un vent rapide et frais, Portez à ses joyeux rivages Mes voeux, mes soupirs, mes regrets. Le Retour A La Chapelle. D’un souvenir si doux l’erreur évanouie Laisse au fond de mon âme un long étonnement. Madame Desbordes-Valmore. La chose n’est pas nouvelle, ce n’est pas la première lois que vous l’éprouvez; et si vous vivez long-temps, ce ne sera pas la dernière. Imitation de J.-C. Je te salue, ô Vierge tutélaire; Ton humble autel reconnaît-il ma voix? Est-ce bien là ce degré solitaire Où, jeune encor, j’ai prié tant de fois? Oui, la voilà cette image gothique Qui souriait, son enfant dans les bras; Voici la nef, et le pavé rustique Qui résonnait au seul bruit de mes pas. Non, ce n’est point un de ces vains mensonges Dont si souvent fut bercé mon sommeil; Je vois ces lieux, qu’appelaient tous mes songes, Ces lieux, témoins de mon premier réveil. Ici mon oeil, sur le fleuve des âges, Poursuit en vain quelques flots écoulés, Ou redemande à de nouveaux ombrages Quelques rameaux par le temps dépouillés. Je reconnais l’airain mélancolique Qui m’éveillait de son glas matinal, Ou proclamait la prière angélique, De mon repos fidèle et doux signal. Qu’ils étaient purs les voeux que mon enfance Offrait alors à la Reine des cieux! Qu’ils étaient beaux les jours que l’espérance Laissait briller à mes regards joyeux! Comme un essaim dont les rapides ailes D’un bruit confus troublent long-temps les airs, Elles ont fui ces heures infidèles, Et m’ont ravi mes trésors les plus chers. Combien de fois sur un autre rivage D’un long soupir j’appelai ce séjour! Des bords lointains, vers ce riant village, Combien de fois j’ai rêvé mon retour! Hélas! j’ai cru, dans ma vaine allégresse, En revoyant ces abris protecteurs, Y retrouver les biens de ma jeunesse, La paix, la joie et les nobles erreurs. Songes trompeurs, illusions menteuses, Dont le réveil est douloureux et prompt, L’âge a détruit vos images flatteuses, Comme il pâlit les roses de mon front! Partout l’oubli, le deuil, le froid silence, Tous mes amis dispersés ou perdus, Et par le temps, le trépas et l’absence, Tous mes liens dénoués ou rompus! Coteaux fleuris, bosquets, vallon fertile, Sentier connu, de feuillage ombragé, Bois que j’aimais, fleuve pur et tranquille, Pour moi du moins vous n’avez point changé! Vous, murs sacrés, des jours de mon jeune âge Vous éveillez un plus doux souvenir! Comme autrefois, antique et sainte image, Tu peux encor m’entendre et me bénir! Le sort jaloux, Vierge mystérieuse, N’a pu m’ôter ma constance et ma foi, Et ma prière, humble et silencieuse, D’un vol pieux s’élève encor vers toi! La Barque. .... Frale barca Mi trovo in alto mar senza governo. Petrarca. Mon oeil rêveur suit la barque lointaine Qui vient à moi, faible jouet des flots; J’aime à la voir déposer sur l’arène D’adroits pécheurs, de joyeux matelots. Mais à ma voix, nulle voix qui réponde! La barque est vide, et je n’ose approcher. Nacelle vagabonde, A la merci de l’onde, Pourquoi voguer sans rame et sans nocher? La mer paisible et le ciel sans nuage Sont embellis des feux du jour naissant; Mais dans la nuit grondait un noir orage; L’air était sombre et le flot menaçant!... Quand l’espérance, en promesses féconde, Ouvrit l’anneau qui t’enchaîne au rocher, Nacelle vagabonde, A la merci de l'onde, Pourquoi voguer sans rame et sans nocher? Oui, ton retour cache un triste mystère! D’un poids secret il oppresse mon coeur. Sur cette plage, errante et solitaire, J’ai vu pleurer la femme du pêcheur! Es-tu l’objet de sa douleur profonde? Ses longs regards allaient-ils te chercher? Nacelle vagabonde, A la merci de l'onde, Pourquoi voguer sans rame et sans nocher? Windsor. Fragment imité de l'anglais. It is a place full of Storied and poetical associations... Washington Irwing. Vieux château de Windsor, dont les pierres gothiques Éveillent d’Albion les harpes romantiques, Livre au barde étranger quelque grand souvenir, Qu’il puisse avec ses chants léguer à l’avenir. Naguère j’ai cru voir, sous tes portiques sombres, De tes hôtes royaux errer les nobles ombres, Et tout bas j’évoquais les noms des anciens rois, Espérant qu’un d’entre eux répondrait à ma voix. C’était d’un jour serein la fraîche matinée, Mai de ses dons rians parait la jeune année; A l’appel des parfums dans les airs répandus, L’abeille reprenait ses travaux suspendus; La brise printanière agitait les feuillages, Sur la face du ciel chassait de blancs nuages, Glissait sur les gazons, sifflait dans les détours Des murs irréguliers et des massives tours, Et, caressant l’orgueil de leurs têtes altières, Faisait flotter au loin les royales bannières. Le luxe du printemps, la verdure des cours, Où la mousse a jeté ses tapis de velours, Le petit cri joyeux de la vive hirondelle, Des palais délaissés habitante fidèle, Ni ce soleil brillant, précurseur de l’été, N’égayaient de ces lieux la vieille majesté. Errans dans le palais dont Albion s’honore, Mes pas retentissaient sous la voûte sonore; Ce bruit, que prolongeait l’arceau silencieux, Semblait d’un temple saint l’écho religieux; Mes yeux rapidement glissaient sur les images Qui rendent aux Bretons leurs guerriers et leurs sages; Par quel charme nouveau tout-à-coup arrêtés?... Oui, voilà cet essaim de riantes beautés, Dont la grâce, à la fois lascive et fastueuse, Ornait de Charles Deux la cour voluptueuse! Ces yeux demi-voilés, ces longs cheveux flottans, Ne purent désarmer ni la mort, ni le temps; Et, comme l’ouragan qui ravage un parterre, Leur vol a moissonné ces fleurs de l’Angleterre. Télésille. Scène lyrique. It is a place full of Storied and poetical associations... Washington Irwing. RÉCITATIF Dieu des beaux-arts, père de l’harmonie, Vois régner en ces lieux la guerre et ses fureurs! Tu m’abandonnes!... dans les pleurs S’éteint le feu de mon génie. O douleur! je verrai des vainqueurs insolens Dans ces murs apporter la flamme; Nos autels renversés, nos guerriers expirans; Et moi!... je ne suis qu’une femme! CANTABILE. Éloignez-vous, pressentimens trompeurs Qui troublez la paix de ma vie! Un Dieu peut sauver ma patrie, Et mettre un terme à nos malheurs! Et toi, ma compagne fidèle, Lyre, doux écho de mes chants, Reviens, et rends-moi ces accens Qui m’ont promis une gloire immortelle. Reviens, reviens, ma compagne fidèle, Lyre, doux écho de mes chants! RÉCITATIF. O ciel! quelle terreur nouvelle Agite ce peuple éperdu? Partout une voix trop fidèle Redit ces mots: Tout est perdu? AIR. Où suis-je?... quel brûlant délire! Mon coeur palpite... je frémis... Ah! je le sens, un Dieu m’inspire; J’entends sa voix me dire: Combats, et sauve ton pays! Ma patrie, en proie aux alarmes, Veut des soldats, et non des larmes; A mes transports unissez-vous; A votre tour défendez vos époux, Femmes d’Argos, prenez les armes! Courez, et de vos faibles mains Saisissez la lance homicide; Que l’airain cache un front timide: forçons les Dieux à changer nos destins! ROMANCE. Adieu, tranquille solitude, Témoin de mes heureux loisirs; Douce paix, poésie, étude, Je renonce à tous vos plaisirs. Fleurs qui parez ma chevelure, Aimables filles du matin, Fuyez; une pesante armure Va couvrir ma tête et mon sein. Lyre, trop long-temps délaissée, Enfant des arts, chère aux amours, Interprète de ma pensée, Adieu!... peut-être pour toujours! FINAL. Un Dieu me conduit et m’inspire, Sa voix commande, j’obéis; Sans cesse je l’entends redire: Combats, et sauve ton pays! CHOEUR. Saisissons la lance homicide; D’un glaive armons nos faibles mains; Que l’airain cache un front timide: Forçons les Dieux à changer nos destins. Péristère. Chant D'Erinne. Fragment du poème d'Erinne. (11) Erinne a fait peu de choses; ses vers sont peu nombreux, mais on y sent la présence des Muses. Aussi sa mémoire est immortelle, et la nuit obscure du temps ne la couvrira pas de ses ailes noires, pendant que des myriades entières de poètes modernes, tels que nous, périssent dans l’oubli. C’est que le faible chant du cygne est plus doux que le cri perçant des geais, qu’emportent les vents impétueux de l’hiver. Antipater, de Sidon. Mes chants, amis de l’ombre et du mystère Vous rediront le sort de Péristère. Prêtez l’oreille, ô Nymphes d’alentour, Et gardez-vous de défier l’Amour. Pour soulager ses passereaux fidèles, Le char d’azur de la reine des belles S’abat à l’ombre au sein des prés fleuris; Libres de noeuds, les oiseaux de Cypris Aux flots d’argent des ondes jaillissantes Rafraîchissaient leurs ailes frémissantes. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Très de sa mère, étendu sur la rive, Amour rêvait et riait à la fois; Faible jouet de sa malice oisive, L’émail des champs s’effeuillait sous ses doigts. « Pourquoi livrer d’inutiles offrandes Aux vents jaloux, tandis qu’en leurs parvis Gnide et Paphos réclament des guirlandes? Viens essayer, dit Vénus à son fils, Qui de nous deux, sur le sein de Cybèle, Aura cueilli la moisson la plus belle, Entre cette heure et l’heure où le soleil Vers l’horizon penche son front vermeil; Quand, moins ardent, son rayon se prolonge, Et que des bois l’ombre à leurs pieds s’alonge. » Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Il part; l’Eurus dans sa course orageuse, L’oiseau qui fuit de perfides réseaux, Le papillon, l’abeille voyageuse, L’insecte ailé qui brille sur les eaux, Seraient moins prompts, moins agiles, moins beaux. Impatient, il vole aux fleurs nouvelles; Du battement de ses rapides ailes Le carquois d’or sur son dos retentit. Déjà Vénus, qu’un sourire avertit, Voit sur le sein de la verte prairie S’amonceler la récolte fleurie. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Mais quel témoin de la lutte divine Parut alors à travers les rameaux, Que blanchissait la naissante aubépine? Ce front de lis paré de bruns anneaux, Ces grands yeux noirs, dont la flamme mobile De l’enfant-dieu suivait le vol agile, Et de ces traits la timide gaîté, Tout révélait quinze ans et la beauté. Du lin tissu la neige éblouissante Environnait sa grâce adolescente. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Vénus la voit, et de son doigt l’appelle; C’est vainement, et la jeune rebelle S’enfuit d’abord; puis un souris divin La rassura; puis la belle craintive Hésite; puis se montre, accourt enfin, Confuse encor, mais riante et naïve. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour. Gardez-vous bien de défier l’Amour. Viens, dit alors la reine de Cythère; Nymphe, Vénus implore ton secours. Ces mots flatteurs ont séduit Péristère. Jeune imprudente, à quel péril tu cours! Ses pieds vermeils ne touchent pas la terre; Les fleurs des prés, des bois, des arbrisseaux, Entre ses mains s’amassent en faisceaux; Et des bosquets l’odorante richesse Est rassemblée aux pieds de la déesse. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Mais l’ombre croît au pied de la colline, Le char du jour vers l’Occident s’incline; Vénus alors montre à l’Amour surpris L’ample moisson autour d’elle amassée; Il s’en irrite, et sa fierté blessée De ce combat cède à regret le prix. Mais son vainqueur bientôt frappe sa vue; Près de Cypris une nymphe ingénue Se tient cachée, et, sous ses voiles blancs, Presse son coeur de ses deux bras tremblans; L’enfant ailé lui promet un salaire, Et de son arc la frappe avec colère. Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Courroux fatal, triste métamorphose! Un froid soudain roidit ses pieds de rose, Et de son corps un duvet argenté Ensevelit la pudique beauté. Sa voix s’éteint, ses yeux en vain supplient; Ses blancs tissus en ailes se replient; Elle veut fuir, mais, d’un vol impuissant, Sur le gazon retombe en gémissant. Elle est colombe, et son plaintif langage Semble redire aux échos du bocage: Vous, qu’il menace, ô Nymphes d’alentour, Gardez-vous bien de défier l’Amour. Chant De Sapho Au Bûcher D’Érinne. Fragment Du Poème D'Erinne. Vous qui passez près de ce monument baigné de larmes, quand vous descendrez chez Pluton, dites-lui: Dieu des enfers, que tu es jaloux de la beauté! Erinne. Heureuse, ô jeunes Lesbiennes, La prêtresse du dieu des vers, Dont les vierges Ioniennes, Seules, inspirent les concerts! Heureuse celle qui sommeille Avant le moment où s’éveille L’erreur, mère des longs regrets; Celle-là meurt digne d’envie, Qui laisse après soi dans la vie Des chants purs comme ses attraits. Pleurez, vierges, pleurez la fille de la lyre Qui redemande en vain d’un noble et pur délire Le songe évanoui; Celle pour qui la honte à la gloire est unie, Qui de tout son bonheur a payé son génie, Et n’en a point joui; Celle qu’atteint l’envie et sa langue mortelle: Mais ce n’est point Érinne, hélas! ce n’est pas elle! Chaste vierge, nouvelle amante, L’hymen réclamait ses appas, Et j’ai vu sa tête charmante Flétrie au souffle du trépas. Brisant ta chaîne commencée, De ton sort, belle fiancée, Si Pluton se montre jaloux, Du moins ton ombre consolée Sentira sur le mausolée Tomber les pleurs d’un jeune époux. Celle qu’il faut pleurer, autrefois sans rivale, A cherché le bonheur à la clarté fatale De l’amoureux flambeau. Elle aima sans mesure, et ne fut point aimée. Du courroux de Vénus, lentement consumée, Elle marche au tombeau, Où ne la suivra point une larme fidèle Non, ce n’est point Érinne, hélas! ce n’est pas elle! Elle a passé comme l’aurore Qui fuit au sommet des coteaux, Comme la voix triste et sonore Du cygne entraîné par les eaux, Comme la fleur de Cythérée, Quand les heures de la soirée Découronnent son front vermeil, Ou comme la source argentée Dont l’eau faiblement agitée S’épuise aux rayons du soleil. Celle qu’il faut pleurer, celle-là souffre encore, Mais elle attend son heure, et peut-être l’implore. Elle a vu dans la nuit, Sur son lit qu’entouraient de sinistres présages, Les Muses tristement pencher leurs beaux visages, Et quand le jour s’enfuit, Il sort des flots glacés une voix qui l’appelle. Non, ce n’est point Erinne, hélas! ce n’est pas elle. Le Printemps. Imitation des Stances de Clémence Isaure. Bela sazo, joëntat de l’aunada, Tornar fazetz lo dolse joc d’amors, Et per ondrar fiseles Trobadors Avetz de flors la testa coronnada. De la Vergès humils regina des angels, Disen, cantan la pietat amorosa, Quan dab sospirs amars engoisso dolorosa Vie morir en la crots lo gran Prince dels cels. Ciutat de mos anjols, o tan genta Tholosa, Als fis aymans uffris senhal d’onor; Sios à jamas digna de son lausor, Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa! Soen à tort l’ergulhos en el pensa Qu’ondrad sera testeras del aymadors; Mès jo say ben que lo joën Trobadors Oblidaran la fama de Clamensa. Tal en los cams la rosa primavera Floris gentils quan torna lo gay temps, Mes del vent de la nueg brancejado rabenis, Moric, et per totjorn s’esfassa de la terra. Viens, charmante saison, jeunesse de l’année, Viens animer encor le luth des Troubadours, Des fleurs que tu fais naître accours environnée, Elles seront le prix de nos chansons d’amours. Voici venir le jour où la Reine des anges, Seule, au pied de la croix, répandit tant de pleurs, Qu’elle"entende aujourd’hui l’hymne de nos louanges Redire aux saints autels ses sublimes douleurs. Cité de mes aïeux, Toulouse tant chérie, Sois à jamais l’orgueil, l’amour de tes enfans; Qu’ils trouvent dans les murs de leur belle patrie Le sujet et le prix de leurs nobles accens! Poètes orgueilleux, caressez l’espérance De laisser après vous un renom immortel; Le mien s’éteindra vite; et le nom de Clémence Ne sera point connu du jeune Ménestrel. La rose du matin le soir jonche la terre; Avec indifférence on la voit se flétrir; Et le vent de la nuit, de son aile légère, Disperse dans les airs son dernier souvenir. L’Enfant De Canaris. O mon oiseau dépaysé, oiseau chéri! la terre étrangère jouit de toi, et moi j’ai la douleur de ton absence. Chant grec, trad. de Fauriel. .... Toujours la France aima la Grèce. N.-L. Lemercier. Jeune oiseau voyageur, fils du vautour des mers Qui d’une aile puissante, au milieu des orages, A balaye les flots amers, Que viens-tu chercher sur nos plages?... N’avais-tu pas sur tes rivages L’éclat d’un soleil éternel, De fraîches eaux, de beaux ombrages, Et l’abri du nid paternel?... Mais, hélas! sous l’azur d’un ciel toujours tranquille Tu n’as foulé qu’un sol toujours ensanglanté De l’effort douloureux et peut-être inutile Que fait pour s’affranchir l’antique Liberté! Et tu viens sur nos bords, enfant de l’Hellénie, De tes doctes aïeux réclamer le génie; Quoi! du legs qu’ils ont fait à la postérité Leur berceau poétique est seul déshérité? L’esclavage et le temps ont banni de l’Attique L’hymne de Sunium, les leçons du Portique; Mais aux trésors puisés dans ces divins écrits, Est-ce à toi de prétendre, ô fils de Canaris! Quelles leçons vaudraient l’exemple de ton père! Et de quels tendres soins la douceur étrangère Peut-elle s’égaler aux baisers maternels?... Servir la Liberté, ton pays, tes autels, Vivre pour les chérir, mourir pour les défendre, C’est là, surtout, c’est là ce qu’il te faut apprendre, Et pour y parvenir il n’était pas besoin, Jeune enfant d’un héros, de t’envoyer si loin! Si ta noble patrie, à tes mains intrépides, Doit confier un jour ses brûlots enflammés, Que ne te laissait-on, pour maîtres et pour guides, Ses hardis matelots et ses klephtes armés! C’était assez pour toi. Leurs chants, dans ta mémoire, De tes concitoyens auraient gravé la gloire; Et l’hymne des succès, du deuil ou des combats, T’eût nommé Pharmakis, Christos, Boukovallas, Moscho, qui tour à tour mère, épouse, héroïne, Son enfant au bras gauche, au droit sa carabine, Des balles dans son tablier, Savait agir, combattre et mourir en guerrier. Le sort n’accorda point à ces noms de la veille De ceux des anciens jours la sonore douceur, Qu’importe?... Il est toujours assez doux à l’oreille Le nom qui fait battre le coeur! De quoi te serviront nos études frivoles, Cet inutile amas de stériles paroles? De quoi te serviront ces sciences, ces arts, Dont la clarté féconde enrichit nos remparts, Si parmi nous, enfant, de ton âme innocente Une haleine glacée éteint l’ardeur naissante? Et si ton père un jour cherche en vain dans ton coeur Ce généreux secret qui seul le rend vainqueur (12)? Ah! crains de respirer cet air qui nous oppresse; Fuis vers ton sol natal!... O malheureuse Grèce! Tu souffres, mais tu vis du moins. Ici tout dort De ce sommeil pesant précurseur de la mort. On dirait que la France en sa morne apathie Avec ta jeune ardeur n’a plus de sympathie: Elle applaudit de loin aux droits que tu défends, Comme une antique aïeule aux jeux de ses enfans; Impassible témoin de ta brûlante audace, Des nobles passions elle a perdu la trace; Elle en parle aujourd’hui, mais elle n’y croit plus. La Foi, la Liberté, ces mères des vertus, Qui respirent encore au sein de tes murailles, Chez elle ne sont plus que des mots éclatans, Des étendards levés au milieu des batailles Four rallier les combattans. Mais parmi ces soldats, ennemis sans colère, Engagés au hasard dans les deux camps rivaux, Mille croisent le fer pour gagner leur salaire, Bien peu mourraient pour leurs drapeaux. Ceux-là même déjà par degré s’affaiblissent; Les noirs pressentimens dans leur âme se glissent; Leur nombre fatigué décroît, et chaque jour L’inexorable mort les décime à son tour (13). Nous punis-tu, Seigneur, de notre indifférence? Il n’est plus qu’une seule, une noble espérance, Elle combat encor pour les Grecs malheureux; Mais que dis-je! peut-être elle expire avec eux; Grand Dieu! s’il était vrai!...Foi! Liberté! Patrie! Les Hellènes vaincus, votre cause est flétrie! Dans quels lieux désormais vous chercher parmi nous? Qui donc, s’ils succombaient, s’immolerait pour vous? Ah! ne trahissez pas leurs efforts magnanimes! De leurs revers, hélas! vous seriez les victimes! Alors de nos dédains s’accroîtront vos soucis; Et comme ces beautés des fabuleux récits, Qui mouraient du regret de n’être point aimées, On vous verra languir lentement consumées; Loin de ce monde ingrat vos pas iront chercher Un désert, un abri qui vous puisse cacher; Peut-être quelques voix vous nommeront encore, Mais vous ne serez plus qu’un bruit vague et sonore! Non, vous ne mourrez point; nos jours déshérités Vainement auront vu s’éteindre vos clartés, A ce flambeau divin si la flamme est ravie, Un souffle généreux peut lui rendre la vie. Peut-être, jeune Grec, c’est le tien qu’il attend Pour briller de nouveau! Peut-être en te quittant Ce penser en secret préoccupait ton père! Défiant du succès, dans sa cause il espère: Le présent est douteux; il te confie à nous Comme lé germe heureux d’un avenir plus doux! Vois d’un arbre lointain la semence féconde, Sur d’autres bords, malgré la barrière de l’onde, Déposer les trésors dans son sein contenus, Et son ombre étrangère, et ses fruits inconnus! N’es-tu point réservé pour un pareil prodige, Précieux rejeton d’une héroïque tige, Par de fidèles mains sur nos bords transplanté? Mais pour donner ces fruits qu’attend la Liberté, Tu dois croître à l’écart, t’élever en silence. Oui, ceux à qui le sort confia ton enfance De ce dépôt sacré connaîtront tout le prix! Ils ne laisseront pas le nom de Canaris Devenir le jouet d’un engoûment futile, Ni l’habit étranger de leur noble pupille, Et sa grâce touchante en sa naïveté, Amuser des salons la vaine oisiveté! Ah! qu’il ne quitte point les amis de son âge! Leur coeur n’a qu’un élan, leur bouche qu’un langage; Et jamais leurs discours d’un voile d’intérêt Ne cherchent à couvrir quelque dessein secret. Enfant, reste près d’eux. Leur riante jeunesse Egaîra de tes traits la précoce tristesse. Autour de toi pressé, que ce peuple enfantin Essaie en se jouant ton langage lointain; Ou que des premiers faits inscrits dans ta mémoire, Attentif et tremblant, il écoute l’histoire, Et s’étonne à ces maux, de son âge ignorés. Dis-lui les Grecs trahis, tes proches massacrés, Le Pacha dans tes murs, Psara livrée aux flammes, Les prêtres, les vieillards, les enfans et les femmes Jonchant le sol fumant de leurs sanglans débris, Sous le fer des vainqueurs; et devant Canaris Leurs navires, chargés d’une livide proie, Fuyant sur cette mer où s’engloutit leur joie!... Sur ces mobiles fronts, dans ces regards pensifs, Se peindra le reflet de tes récits naïfs. Puisse dès ce moment leur jeune intelligence Épouser ta querelle, adopter ta vengeance, Avec elle grandir et couronner demain Cette oeuvre qu’aujourd’hui nous implorons en vain! Espère, jeune Hellène! à ton pays unie Tu verras quelque jour la France rajeunie Se lever tout entière à ta voix, et nos fils Suivre au-delà des mers le fils de Canaris. Hélas! elle a fermé ces lèvres courageuses Qu’illustraient des partis les luttes orageuses! Tribune où se débat le droit des nations, Ce coeur ne battra plus sous tes émotions! Silence admirateur, tumultueux murmure, Vous n’accueillerez plus cette voix libre et pure! Jamais le monde encor n’entendra sur ses pas Courir ce bruit flatteur qui le nommait tout bas, Ne verra les regards d’une ardente jeunesse D’un hommage muet l’environner sans cesse Et la foule pressée ouvrir i son aspect Ce passage soudain que frayait le respect! Triomphe mérité! gloire digne d’envie! Couronne, noble prix de cette noble vie, Où l’essor du talent n’est point vague et sans fruit, Où des mots éloquens ne sont point un vain bruit, Où parler c’est agir, où le génie et l’âme Utilisent l’élan de leurs ailes de flamme, Où le don d’émouvoir peut prétendre à l’honneur De nous hâter d’un pas vers le commun bonheur!... Tu le sais, toi qui dors sur la couche éternelle! De tes nobles amis le cortège fidèle Compte, le coeur en deuil et les jeux obscurcis, Quel vide tu laissas dans leurs rangs éclaircis: Et ceux qui, du pouvoir instrument arbitraire, Opposaient à tes voeux leur nombre mercenaire, N’osent, libres enfin de cette autorité Que prêtait à ta voix l’austère probité, S’applaudir de l’espoir que la mort leur envoie, Et, tout bas triomphans, rougissent de leur joie. Le Rossignol. Il se méfie du voisinage de l’homme, et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouie. Il chante alors un drame inconnu qui a son exorde, son exposition, ses récits, ses événemens entremêlés, tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt de ressouvenir amers et lamentables, qu’il exprime par de longs soupirs. Bernardin De Saint-Pierre. Sur l’azur plus pâle des cieux Le crépuscule étend son voile, Des bergers la bleuâtre étoile Pare son front silencieux. Des oiseaux le peuple sonore Suspend ses concerts éclatans, Seul, un Rossignol chante encore, De ceux qu’un précoce printemps Pour nos plaisirs a fait éclore. Premier né des premiers amours, Jeune enfant d’un soleil propice, Qui donc guida ta voix novice Dans ses mélodieux détours? Que dis-je! as-tu besoin d’un maître? Non, non, il t’a suffi de naître. Semblable aux élus du Seigneur, Pour chanter tu vins sur la terre, Sans que ton hymne solitaire Ait d’autre but que ton bonheur, D’autre témoin que le mystère. Mais non; jaloux d’être écouté, Tu t’approches de nos demeures, Et ta timide vanité S’assure dans l’obscurité, Compagne nocturne des heures. Là, si nul bruit n’émeut les airs, Le chantre de la nuit paisible Trahit sa présence invisible Par de mystérieux concerts. Qu’alors une jeune indiscrète, Cherchant l’harmonieux chanteur, Ébranle autour de sa retraite L’abri d’un rameau protecteur, Soudain, effarouché, timide, Déployant son aile rapide, Il fuit; et le suivant des yeux La vierge, à sa place arrêtée Muette, confuse, attristée, Pleure long temps de ses adieux!... Scènes Du Passé. Déjà ils se lèvent, déjà ils se raniment: je revois mes amis éteints; ils sont assemblés dans Lora, comme ils l’étaient dans un autre temps.... O mes amis, que vous êtes changés!... Ossian. Verts gazons où fleurit la blanche marguerite, Ombrage qu’au printemps la violette habite, Vallons, bocage, humble sentier, Dont la mousse reçoit cette pluie argentine Qui tombe au gré des vents du front de l’aubépine Ou des rameaux de l’églantier. Prés dont mes jeunes pas foulaient l’herbe penchée, Bosquets d’arbustes verts, où la source cachée Jaillit loin des yeux du passant, Où la brise d’avril, d’une aile printanière, M’apportait en fuyant à travers la clairière, L’odeur du feuillage naissant; Bords féconds et chéris, frais et riant théâtre, Où, la lyre à la main, ma jeunesse folâtre Ouvrit le drame de mes jours, Parfois quand du sommeil mes nuits sont délaissées Votre image s’éveille, et des scènes passées Je crois recommencer le cours. Je revois tour à tour la penchante colline Dont l’invisible écho de ma voix enfantine A répété les premiers airs; Cet enclos ombragé cher aux plaisirs rustiques; Et de ceux que j’aimais les ombres fantastiques Peuplent encor ses bancs déserts. Voici la blanche église et l’autel de Marie, Et tous ces lieux alors chers à ma rêverie, Où j’ai chanté, prié, souffert; Car mes beaux jours, hélas! n’étaient pas sans nuage, Et plus d’un sombre aspect, avec leur douce image, A mon souvenir s’est offert. Pourtant le coeur fidèle à ces jours d’espérance, De leurs momens de joie et même de souffrance Ne veut rien livrer à l’oubli: Des maux qui ne sont plus l’amertume s’efface, Et quand la main du temps en adoucit la trace, Le malheur est presque embelli. Ainsi, durant le cours d’un rapide voyage, Chaque site en fuyant, ou fertile, ou sauvage, D’attraits nouveaux semble paré; Et les monts qu’au matin on gravit avec peine, Le soir charment nos yeux, quand la vapeur lointaine Y jette son voile azuré. Les Deux Poètes. Eh bien! jeunes rivaux, que la lutte commence; Oui, chantez tour à tour. Virgile, Églog., trad. de Firmin Didot. La pièce suivante fait allusion aux Epîtres que se sont adressées MM. de Lamartine et Casimir Delavigne. J’aime à voir dans ces chants, nobles fils du génie, Qu’enfantait immortels l’aveugle d’Ionie, L’impétueux Ajax ceindre le fer d’Hector Et parer le Troyen de son baudrier d’or; J’aime, après ces héros de l’antique épopée, A voir nos paladins échanger leur épée, Puis, vers des camps rivaux poursuivant leur chemin, Se séparer amis et se presser la main; J’aime, aux jeux des pasteurs, la flûte du Ménale Applaudissant les airs d’une flûte rivale; J’aime des luths unis l’harmonieux essor, J’aime des sons divers le merveilleux accord; Mais surtout j’aime à voir, animés d’espérance, Ces jeunes passagers, fils chéris de la France, Qui d’un soin maternel protégeait leur départ, Se saluer de loin du geste et du regard; J’aime à les voir tous deux des poétiques rives Livrer aux flots changeans leurs barques fugitives, Et, d’un jaloux dépit l’un et l’autre vainqueur, S’encourager de l’oeil, de la voix et du coeur. L’un, pensif et les yeux levés vers les étoiles, Au souffle du Très-Haut abandonnait ses voiles, Et sans presque y songer entraîné vers le port, Il semblait dédaigneux des hommes et du sort. Il chantait cependant, et sa harpe sacrée, Qu’ombrageait mollement la palme consacrée, Exhalait des accords ravissans, inconnus, Mais que les coeurs souffrans ont soudain retenus; Ou, rivale parfois des harpes de Solime, Le son qu’elle produit, majestueux, sublime, Semble un soupir de l’orgue en nos temples pieux. Poétique chanteur, peintre mélodieux, De sa voix, qu’animait une secrète flamme, Chaque note long-temps retentissait dans l’âme, Et tandis qu’attirés à des accens si doux, Les cygnes l’entouraient d’un cortège jaloux, Lui, souriait de voir leur troupe curieuse Suivre d’un vain effort sa trace harmonieuse. L’autre, un pied sur la proue et le front couronné, Semble avoir recueilli, possesseur fortuné, La triple lyre d’or que d’une main habile Un Grec fixa jadis sur le trépied mobile, Et des modes divers enchaînés sous ses doigts, A la foule charmée il impose les lois. Il chante: à cette voix toutes les voix répondent, Il forme un noble voeu, tous nos voeux s’y confondent, Il redit ces doux noms: Patrie et Liberté! Des battemens du sien nos coeurs ont palpité! Ces mots font tressaillir sur la rive lointaine Les échos endormis de Sparte et de Messène, L’air s’émeut, et le flot par le flot emporté Semble redire au loin: Patrie et liberté! Harmonieux rivaux, couple cher à la gloire! Le sort qui vous promit une longue mémoire Aime à vous voir tous deux, confians passagers, La tenter à la fois sur vos esquifs légers. Puissent ce vent propice et cette mer tranquille, A vos voiles fidèle, à vos rames docile, Ne vous point menacer de leurs jeux inconstans, Et vous laisser au port surgir en même temps! Tels furent mes souhaits quand, debout sur la rive, Je les vis s’éloigner, satisfaite et pensive; Leurs nacelles fuyaient d’un égal mouvement, Et Fonde tour à tour les berçait mollement. Les chants se répondaient, à leur douceur pareille Mon âme était émue, et je prêtai l’oreille Tant que l’air m’apporta le plus léger accord! Je n’entendais plus rien, je voulais voir encor; Mon oeil franchit des flots la mobile étendue, Mais l’horizon déjà les cachait a ma vue!... Les Saisons Du Nord. When short and scant the sun-beam throws Upon the weary waste of snows A cold and profitless regard. Walter Scott. Ce morne désert de neiges, où le soleil passager laisse tomber à regret un froid et stérile regard. Connaissez-vous ces bords qu’arrose la Baltique, Et dont les souvenirs, aimés du Barde antique, Ont réveillé la harpe amante des torrens? Connaissez-vous ces champs qu’un long hiver assiège, L’orgueil des noirs sapins que respecte la neige, Ces rocs couverts de mousse et ces lacs transparens? D’un rapide printemps la fugitive haleine Y ranime en passant et les monts et la plaine; Un prompt été le suit, et, prodigue de feux, Se hâte de mûrir les trésors qu’il nous donne; Car l’hiver menaçant laisse à peine à l’automne Le temps de recueillir ses présens savoureux. Mais ces rares beaux jours, quel charme les décore! La nuit demi-voilée y ressemble à l’aurore: Une molle douceur se répand dans les airs; Et cette heure rapide où le soleil repose, Clisse avec le murmure et les parfums de rose Des bouleaux agités par la brise des mers. Hâtez-vous de goûter d’éphémères délices; L’hiver qui vous poursuit de ses tristes prémices, D’un givre étincelant a blanchi ces climats: Bientôt l'onde s’arrête à sa voix redoutable, Et sur les champs muets que son empire accable D’une haleine puissante il souffle les frimas. Mais aux natals plaisirs lui seul offre un théâtre, Ses chemins de cristal et ses tapis d’albâtre Ouvrent leur blanche arène aux traîneaux triomphans; Et malgré ses rigueurs et sa morne durée, Lui seul prête ses traits à l’image sacrée Qui grave la patrie au coeur de ses enfans. Beaux climats du Midi, terres du ciel aimées! Que sont au fils du Nord vos brises embaumées? Les jasmins de Grenade et leurs parfums si doux Ne pourraient l’arracher à sa mélancolie, Sous vos rameaux en fleurs, citronniers d’Italie, Il rêve un sol de glace et des cieux en courroux. La Mendiante. Jetez vos regards sur moi, et ayez compassion de moi, car je suis seule et pauvre. Ps. 22. Le jour fuit, la nuit tombe, et ses ombres glacées Ajoutent leur tristesse à mes tristes pensées! Pour moi, tout est besoin, souffrance, isolement, Mon feu s’éteint, mon corps languit sans aliment, J’ai froid, j’ai faim. Pourtant du fond de mon asile J’entends le bruit joyeux des plaisirs de la ville. Dans ces jours de folie et de brillans loisirs, Qui pourrait refuser à mes humbles désirs Le pain qui soutiendrait ma débile existence! Sortons, et des passans réclamons l’assistance: Que du moins leur secours m’empêche d’expirer, Si je puis me résoudre, hélas! à l’implorer!... Mon coeur bat, mes genoux fléchissent, et ma bouche Craint de ne pas trouver un accent qui les touche!... Madame!... ils passent tous... Monsieur!... Sur leur chemin Vainement le malheur tend sa tremblante main: A la pitié leur âme est à jamais fermée, Ou ma voix à prier est mal accoutumée; Hélas!... Quels doux concerts! quels sons pleins de gaîté! Dans ces salons, où brille une vive clarté, Retentissent ces airs, doux signal de la danse; J’écoute en soupirant leur rapide cadence. Charme de la jeunesse, accords jadis connus, Beaux jours de mes beaux ans, qu’êtes-vous devenus? Loin d’un monde orgueilleux, les fêtes du village, Un rustique instrument et le bal sous l’ombrage, Me donnaient des plaisirs qui valaient tous les siens: A ses loisirs pompeux je préférais les miens. O momens fugitifs de mon adolescence, Qu’embellissaient la paix, l’espoir et l’innocence, J’en atteste aujourd’hui vôtre doux souvenir, Je ne demandais rien au douteux avenir, Rien, que de me laisser sans regrets, sans envie, Suivre le cours obscur d’une paisible vie! Eh bien! fortune, amis, espoir, j’ai tout perdu. Quand je réclame en vain le bonheur qui m’est dû, Vous, favoris du sort, bercés par la mollesse, Vous osez m’étaler cet éclat qui me blesse! Je vis dans la douleur, vous vivez dans les jeux, Pourquoi vous plus que moi? pourquoi vous seuls heureux! Tandis qu’autour de vous tout respire la joie, Que vos ombres, glissant sur ces rideaux de soie, Décèlent vos plaisirs, moi, je souffre et je meurs. Ah! du moins, que mes cris, mes sinistres clameurs, S’élèvent jusqu’à vous et troublent votre ivresse. Frémissez à l’accent d’une voix vengeresse! Puissent ces gais concerts, ce doux bruit d’instrumens Se transformer pour vous en sourds gémissemens! Qu’au fond de ces miroirs, brillans de vos images, La Misère et la Faim de leurs pâles visages Sur vos fronts consternés épouvantent les Ris! Puissent sur vous enfin, peser de tout leur prix Ces colliers, ces bandeaux, ces coûteuses parures, Dont le luxe odieux insulte à mes tortures! Allez, soyez maudits!... Je m’égare... Grand Dieu! Qu’ai-je fait! qu’ai-je dit, hélas! et dans quel lieu! Cet amer désespoir, ces criminelles plaintes, D’un temple révéré souillaient les marches saintes!... J’essaie à me soumettre et je l’essaie en vain, En vain un froid mortel se glisse dans mon sein: Cette félicité, qui se cache à ma vue, Je ne veux point mourir sans l’avoir entrevue! Pardonnez-moi! Seigneur! Je suis faible, ma voix S’élève encor vers vous une dernière fois; Parlez, Dieu tout-puissant! de ces biens de la vie, Me rendrez-vous ailleurs la part qui m’est ravie?... Ce bonheur fugitif, que j’espérai long-temps, Je ne l’ai point goûté, Seigneur, et je l’attends! Sonnet. À mademoiselle M... de N... Era la donzella ornata dî sembianze mirabili, di leggiadro conlegno, di voce molle, d’insinuante loquela. A. Verri. La jeune fille était parée d’une merveilleuse beauté, d’un gracieux maintien, d’une voix douce, d’une séduisante parole. Que de ses blonds anneaux ton beau front se dégage; Au ciel, jeune Mary, lève tes grands yeux bleus! Vois-tu sur l’horizon monter ce blanc nuage, Dont le soleil naissant teint les flancs onduleux? Celui-là dans son sein n’enferme point d’orage: Riant comme ta vie, et pur comme tes voeux, Il revêt les couleurs qui parent ton jeune âge, Les roses de ta joue et l’or de tes cheveux. Un souffle matinal le berce dans l’espace; Mais l’heure fuit, hélas! et sans laisser de trace Il va s’évanouir dans un air attiédi! Oh! puisse ta jeunesse, innocente et paisible, Ne livrer, comme lui, dans sa fuite insensible; Qu’un azur plus serein aux ardeurs du midi! L’Orage. . . . Ah! quanto a ricordarlo è duro! TASSO Hélas! que le souvenir en est pénible encore! L’éclair luit, le tonnerre gronde! Le voile d’une nuit profonde S’étend sur la face des cieux. D’où vient qu’en mon âme oppressée S’agite l’image effacée De jours déjà loin de nies yeux? Ces jours, où la terre natale Aux mains d’une ligue fatale Livrait ses foyers envahis, Où la gloire, en fuyant nos armes, Vit couler mes premières larmes Sur les malheurs de mon pays! Où des combats l’écho sonore, De la peine endormie encore Hâta le funeste réveil; Où, peuplant mes tranquilles rêves, Des fantômes armés de glaives Troublèrent mon jeune sommeil. Je croyais voir, des toits en flammes, S’enfuir les enfans et les femmes, Les époux tomber sous le fer, Et, penchée au bord de ma couche, Plus d’une fois d’un cri farouche Je crus entendre frémir l’air. Cependant mon âme alarmée Voyait encor l’Europe armée Prête à reculer devant nous: Unique voeu, grâce dernière, Que ma confiante prière, Du Ciel attendait à genoux. Peut-être ainsi durant l’orage La simple fille du village Allume le cierge sacré; Et sa foi naïve et profonde Oppose à la foudre qui gronde L’eau sainte et le buis consacré. Mais l’orage dans sa furie Redouble! et j’ai vu ma patrie Plier enfin son front puissant; Un jour j’entendis à nos portes Le pas des lointaines cohortes Sur le pavé retentissant. Et moi, près du foyer penchée, La tète dans mes mains cachée Fuyant même des yeux amis, J’essayais, dans ma triste veille, De dérober à mon oreille Le bruit des tambours ennemis! Ainsi de ces jours d’épouvante Dans mon sein l’image est vivante, Rien encor ne l’a pu bannir; Et de mes plus belles années Les heures les plus fortunées Ont glissé de mon souvenir. La joie est une fleur légère; Du présent l’aile passagère La fait naître et la voit mourir; Mais une blessure guérie Au souffle du temps qui varie, Parfois nous fait encor souffrir. De nos plaisirs les ans avides N’épargnent sous leurs pieds rapides Que les vestiges des douleurs, Nos traits où le rire s’efface, Long-temps hélas gardent la trace Qu’en passant y creusent les pleurs! Shakspeare. .... Nature might stand up And say lo all the world: This was a man! Shakspeare. La nature pouvait se lever, et dire au monde entier: C’était un homme! Telle, aux regards surpris d’un jeune passager, Jeté par le hasard sous un ciel étranger, Où d’un monde inconnu l’aspect nouveau commence, Apparaît tout à coup la cataracte immense. Vaste et profond torrent, le fleuve impétueux Précipite des monts ses flots tumultueux; Des arbres, des rochers, des fleurs de ses rivages Il reflète en passant les fuyantes images: Là, dans le gouffre ému d’un formidable bruit, Il s’engloutit couvert d’une éternelle nuit, Laissant à peine à l’oeil qui le poursuit dans l’ombre Mesurer la hauteur de sa colonne sombre; Et plus loin, la cascade aux caprices des vents, Aux rayons du soleil, livrant ses plis mouvans, Comme un voile argenté se déploie avec grâce; Un millier d’arcs-en-ciel se joue à sa surface; Et l’onde, aux feux du jour lançant des feux pareils, Scintille, divisée en globules vermeils; Mais en touchant le but de sa chute rapide, Ce n’est plus qu’un brouillard, dont l’épaisseur humide Présente aux yeux trompés par la blanche vapeur Ces spectres, vains enfans de l’ombre et de la peur. Le voyageur, qu’émeut ce spectacle sublime, Demande-t-il au fleuve entraîné vers l’abîme, Alors qu’il le contemple immobile et surpris, S’il roule dans ses flots quelques fangeux débris? Non, il suit dans son cours l’imposant phénomène; De beautés en beautés son regard se promène, Et sans même opposer à ses flots éternels Les flots purs et féconds des fleuves paternels, D’une pompe inconnue à son natal rivage Il admire long-temps la majesté sauvage! Telle, sous mille aspects fidèles et divers, Reflétant les tableaux d’un magique univers, Telle du barde anglais m’apparut l’harmonie Alors que par degrés j’entrevis son génie. De ces fils immortels que sous des traits humains Il a laissé, vivans, s’échapper de ses mains, Il semble que nos yeux aient connu le visage, Tant la mémoire est prompte à garder leur image! A son gré, ces récits, vaine ombre du passé, S’animent; et semblable, en son vol cadencé, Au coursier merveilleux dont l’aile vagabonde Emportait d’un seul bond Astolphe au bout du monde, Dans son élan sublime il échappe aux regards, Et de l’antique Rome il touche les remparts. Tremble, César! la nuit en prodiges féconde En vain en ta faveur semble ébranler le monde, Elle n’ébranle point ces coeurs audacieux Qui cherchent en eux seuls la volonté des Dieux. Dans cette nuit terrible, à mes yeux se présente Du second des Brutus la figure imposante. Brunis! âme de Rome, honneur de tes aïeux, Quel dessein redoutable est écrit dans tes yeux? Est-ce pour échapper à des pensers funèbres Que tes pas agités errent dans les ténèbres? Fuis-tu de ton pays l’impérieuse voix? Ou, tout près d’accomplir ses rigoureuses lois, Aux regards pénétrans d’une épouse fidèle Crains-tu de te trahir?... Écoutons!... il appelle... BRUTUS. Esclave! Lucius!... Il dort profondément! Eh bien, de cette paix goûte l’enchantement! Je ne troublerai point, quelqu’ennui qui me presse, De ton jeune sommeil la salutaire ivresse: Nos rêves inquiets, nos projets soucieux, N’écartent point encor ses douceurs de tes yeux, Et de fantômes vains ton sein n’est point l’asile: Aussi ta vie est calme et ton repos facile; Tu peux dormir!... PORCIA entre. Seigneur! BRUTUS. Porcia, vous ici? A l’air froid du matin, par la brume épaissi, Votre sexe doit-il exposer sa faiblesse? Rentrez... PORCIA. N’espérez point, Brutus, que je vous laisse Vous livrer sans relâche au chagrin qui vous suit. Je le vois, de mon Ut il vous chasse la nuii; Le jour, il vous contraint d’abandonner la table; A toute heure, en tout lieu, sans cesse il vous accable; De vos sombres pensers si j’interromps le cours, Soudain vous imposez un frein à mes discours, Et d’un geste irrité m’ordonnez le silence. Je me tais; cependant ma triste vigilance, Épiant vos secrets dans vos yeux obscurcis, Sans les interroger partage vos soucis; C’est en vain que le jour ou commence ou s’achève, A votre sombre humeur je ne vois point de trêve, Et si vos traits comme elle étaient changés, Brutus, Mes regards affligés ne vous connaj^raient plus. Qu’avez-vous?... BRUTUS. Moi? je souffre; un mal secret m’obsède. PORCIA. On vous verrait alors en chercher le remède: Vous ne le faites point. BRUTUS. Demeurez sans effroi. Rentrez, ma Porcia, rentrez et laissez-moi. PORCIA. Vous malade!... Et je vois votre tète exposée Aux brouillards malfaisans, à l’humide rosée! Vous malade, Brutus, quand vous bravez sans peur, Le corps demi-vêtu, cette impure vapeur! Non, non, je le vois trop, le mal est dans votre âme, Une part m’en est due et mon coeur la réclame; Donnez, donnez-la-moi; pour l’obtenir de vous Je saurai, s’il le faut, l’implorer à genoux. Au nom de ma beauté que vantait l’Italie, Au nom de vos sermens, de ce voeu qui nous lie, De mes titres sacrés, de ma tendre amitié, Si ce n’est par amour, parlez-moi par pitié; Révélez vos secrets à celle qui vous aime; Parlez, que craignez-vous? c’est un autre vous-même. Quels sont ceux qui chez vous ont pénétré sans bruit? Ils semblaient redouter l’oeil même de la nuit, Et de sombres manteaux me cachaient leur visage! BRUITS. De grâce, levez-vous; cessez un tel langage. PORCIA. Eh! pourquoi me forcer vous-même à l’employer? Devrais-je être, Brutus, réduite à vous prier! Si le sort à la vôtre a joint ma destinée, Au plaisir de vos yeux il ne Ta point bornée; Ou mon partage est-il en ce commun lien, De soutenir par fois un frivole entretien, D’égayer vos repas, d’embellir votre couche? Dois-je enfin, étrangère à tout ce qui le touche, De Brutus seulement amuser les loisirs? S’il ne me veut donner de part qu’à ses plaisirs, S’il ne m’ouvre ses bras qu’en me fermant son âme, Je suis sa concubine et ne suis point sa femme! BRUTUS. Vous êtes, Porcia, le premier de mes biens. PORCIA. Pourquoi donc vos secrets ne sont-ils pas les miens? Votre prudence est elle à ce point alarmée?... Je suis femme il est vrai, mais cette femme aimée Que le noble Brutus honora de son nom, Je suis femme il est vrai, mais fille de Caton! M’osez-vous soupçonner d’un courage vulgaire, Femme d’un tel époux et fille d’un tel père? Un fer tranchant qu’ici j’enfonçai de mes mains Est garant de ma force à garder vos desseins: Si j’ai, sans le trahir par un lâche murmure, Caché, dix jours entiers, ce fer dans ma blessure, Douterez vous encor, Brutus, me croirez-vous Indigne de porter les secrets d’un époux?... BRUTUS. Vous? Dieux qui l’entendez, rendez-moi digne d’elle! Oui, noble Porcia, bientôt ton sein fidèle De ces tristes secrets va partager le poids; Apprends donc.. .Mais quel est ce bruit confus de voix’ On vient, accorde-moi quelques momens encore; Rentre, tu sauras tout!... Ce secret qu’elle implore Sera trop tôt connu. Voyez ces fiers Romains, Le fer libérateur étincelle en leurs mains. Déjà du coup mortel la victime frappée A baigné de son sang le marbre de Pompée; Bientôt de cette mort la sinistre rumeur Soulève au sein de Rome une longue clameur, Un trouble sans objet y fermente; la foule Murmure, puis se tait, s’assemble, puis s’écoule; Elle implore la voix qui la doit réunir Pour apprendre s’il faut approuver ou punir. Tel l’incendie attend, dans sa naissante rage, Que l’onde ou que le vent l’éteigne ou le propage. Bravez, fiers conjurés, ces flots tumultueux; Le poignard à la main, paraissez devant eux; De ce peuple indécis ne craignez point d’outrage, Vos discours, par degrés, vont dissiper l’orage; Partagez entre vous ces groupes dispersés. Autour de Cassius quelques-uns sont pressés; Pour entendre Brutus, tout le reste s’élance, Il monte à la tribune, il est monté; silence! BRUTUS. Amis! concitoyens! je vous dois compte à tous, Et j’apporte sans peur ma cause devant vous; Romains! vous me croirez, il y va de ma gloire; Mais songez à ma vie, avant que de me croire. S’il reste un ami tendre à César qui n’est plus, Celui-là l’aimait moins que ne l’aima Brutus! Il n’est aucun de vous qui plus que moi l’honore; Mais si j’aimais César, j’aimais mieux Rome encore: Il m’a fallu choisir, car tel était son sort, Avec César, esclave, ou libre, par sa mort. Je l'ai dit cependant, César fut un grand homme: Il était mon ami, mais le tyran de Rome; J’ai dû de ses hauts faits louer le conquérant; Je regrette l’ami, j’ai frappé le tyran! S’il est un coeur servile et fait pour l’esclavage, Lui seul a droj,t ici de blâmer ce langage; Qu’il m’accuse, il le peut, lui seul est offensé. Du nombre des Romains s’il veut être effacé, Qu’il sorte de vos rangs, qu’il se montre et s’écrie: Que seul il préférait un homme à la patrie! J’attends une réponse... PLUSIEURS CITOYENS. Aucun, Brutus, aucun! BRUTUS. J’ai donc fait mon devoir; tel est l’avis commun. Mais accuser César n’est point ici mon rôle; Les motifs de sa mort, inscrits au Capitole, Sans nier sa grandeur, sans aggraver ses torts, Vous instruiront, amis, du but de nos efforts. Mais voici sa dépouille, Antoine la devance; A la tête du deuil, Antoine qui s’avance, Recueillera pourtant les fruits de ce trépas! Que dis-je! et qui de vous n’en recueillera pas! Un seul mot, et j’ai dit: si quelque jour un homme Jugeait ma propre mort utile au bien de Rome, Sur moi qu’à l’instant même il lève ce poignard, Et qu’il me tue, ainsi que j’ai tué César. TOUS LES CITOYENS. Vivez, Brutus, vivez! QUELQUES-UNS. Mort à qui veut un maître! UN CITOYEN. Brutus, le seul Brutus était digne de l’être! UN AUTRE. Eh! quel prix à nos yeux n’a-t-il pas mérité! UN AUTRE. Qu’il soit à sa demeure en triomphe porté! UN AUTRE. Que, redit mille fois, son nom frappe la nue! UN AUTRE. Qu’auprès de ses aïeux s’élève sa statue... LE PREMIER CITOYEN. Oui, qu’il soit fait César!... Brutus, les entends-tu? Sont-ce là ces Romains que rêvait ta vertu? Ils fêtent du tyran la puissance bannie, Et pour prix de sa mort t’offrent sa tyrannie! Faut-il s’en étonner! Non, si tu t’es flatté Qu’ils entendraient encor le nom de liberté, Tu t’abusais; ce don inutile et sublime T’a conquis leur faveur et non pas leur essaie: Ainsi, désenchanté, sans en être compris, Domine quelque temps ces mobiles esprits; Mais tournant contre toi l'arme de la parole, Antoine va régner; et ce peuple frivole, Accueillant de César le souvenir banni, Te maudira peut-être autant qu’il t’a béni. Malheur à toi! doué de ce souffle éphémère Qui soulève à son gré la vague populaire; Tu crois la gouverner, mais plutôt que d’asseoir Sur sa base flottante un durable pouvoir, Tu graveras sur l’onde ou le sable mobile De tes pensers profonds l’empreinte indélébile, Sans que le flot l’entraîne en ses sillons mouvans Ou que le sable fuie au caprice des vents. Mais la scène a changé; c’est encor l’Italie. Sous la trace des ans énervée, amollie, Elle a gardé du moins, à travers ses douleurs, Ses vêtemens de fête aux brillantes couleurs! O nuit! que sur ces bords ton ombre a de délices! Que de fleurs à ton souffle entr’ouvrent leurs calices! Quel parfum enrichit cet air déjà si pur! Quel éclat dans ces feux qui peuplent ton azur! Mais tes astres jaloux, devant l’aube naissante, Ont voilé de dépit leur face pâlissante, Et de ton noir manteau, dégagée à demi, Vérone à mes regards lève un front endormi. Terre des souvenirs, tes colonnes antiques Des modernes palais décorent les portiques! Dans ces jardins pompeux, par le jour dévoilés, Se sont réfugiés tous tes dieux exilés; A leurs autels, privés d’un feston idolâtre, Le seul jasmin suspend ses étoiles d’albâtre. Maison des Capulets, tes nobles possesseurs D’un climat fortuné savourant les douceurs, Élevés au sommet des fortunes humaines, Ont sans doute oublié qu’il est encor des peines! Que dis-je! ah! qui peut fuir le malheur ou l’amour! Tous deux ont pénétré dans ce brillant séjour; J’écoute, et du matin les brises fugitives Apportent jusqu’à moi leurs paroles plaintives. JULIETTE. Quoi, sitôt! quoi, déjà! déjà! tu veux partir! De l’approche du jour rien n’a pu t’avertir! C’était le rossignol, et non pas l’alouette, Dont le chant a frappé ton oreille inquiète; Crois-en, mon Roméo, ce grenadier en fleurs Qui l’entend chaque nuit raconter ses douleurs, C’était le rossignol... ROMÉO. Vois-tu, ma bien-aimée, S’étendre à l’horizon cette ligne enflammée? Vois-tu les traits du jour entr’ouvrir l’orient, Les étoiles pâlir, et le matin riant Du milieu des brouillards qui voilent nos campagnes, S’élever radieux sur le front des montagnes? Il faut partir et vivre, ou rester et mourir! JULIETTE. Non, ce n’est pas le jour, où donc veux-tu courir? Le jour est encor loin; c’est quelque météore Qui pour guider ta fuite a devancé l’aurore. Oh! ne pars point! ROMÉO. Eh bien! qu’on me surprenne ici, Juliette le veut et je le veux aussi. Non, ce n’est pas le jour! la lune au front d’albâtre Répand sur nos coteaux cette lueur grisâtre; Non, ce n’est pas le jour! ce ramage joyeux Qui dès long-temps résonne au plus haut point des cieux! Ce n’est pas l’alouette à la voix matinale; L’erreur, si c’en est une, à moi seule est fatale: Et qu’importe la mort! Qu’en dis-tu, mon amour? Restons, restons encor, non, ce n’est pas le jour! JULIETTE. C’est le jour! c’est le jour! va-t’en, hâte ta fuite; Tu ne saurais, hélas! t’éloigner assez vite. Ces sons étourdissans, cette importune voix, C’était bien l’alouette: oh! mieux vaudrait cent fois Entendre du hibou le ai rauque et bizarre Que ce héraut du jour dont le chant nous sépare. Fuis! d’instans en instans l’horizon s’éclaircit. ROMÉO. Et d’instans en instans notre sort s’obscurcit. JULIETTE. Gardiens du court bonheur que le ciel nous envie, Livrez l’entrée au jour et laissez fuir ma vie; Sous ma tremblante main, volets, entr’ouvrez-vous! ROMÉO. Un baiser, un adieu! je descends. JULIETTE. Mon époux, Mon ami, songe bien qu’il faudra que je meure, Si le malin, le soir, chaque jour, à toute heure, Je n’ai, dans cet exil, des nouvelles de toi: Les momens sans te voir sont des siècles pour moi, Tu le sais; et mon coeur mesurant les journées, Oh! qu’avant ton retour j’aurai compté d’années! ROMEO. Tout ce que peut l’amour, hélas! je le promets. JULIETTE. Roméo! Roméo! si c’était pour jamais! Crois-tu qu’un jour/du moins, le ciel nous réunisse? Le crois-tu? ROMÉO. Je l’espère! oui, dans ce temps propice Nos maux ne seront plus qu’un faible souvenir, Triste et doux entretien de nos jours à venir. JULIETTE. Et moi j’ai dans le coeur un funeste présage; Je ne sais quel prestige a pâli ton visage: Au pied de ce balcon, maintenant descendu, Tu me parais un mort dans sa tombe étendu! ROMÉO. C’est ainsi, cher amour, que vous frappez ma vue: Le chagrin dévorant nous dessèche et nous tue! Adieu, ma Juliette! JULIETTE. Adieu, chère âme, adieu! Vous serez réunis, mais, hélas! dans quel lieu! Non, je ne veux point voir sous ces voûtes funèbres La mort, à coups pressés, frapper dans les ténèbres, Et le remords tardif, au pied de vos tombeaux, D’une funeste haine éteindre les flambeaux. Mais soudain l’éclair brille; à sa pâle lumière, Une pluie orageuse inonde la bruyère; Léar à leur fureur livre ses traits flétris, Et de ses blancs cheveux jette au vent les débris: Vieillard infortuné, faible roi, pauvre père, Qui ne sait tes malheurs, qui n’a plaint ta misère! Tu ne sens, dédaigneux des injures du ciel, Que le trait enfoncé dans ton coeur paternel: De tes enfans ingrats le nom est sur ta bouche. Ton fou, le seul ami que ta fortune touche, Jouet accoutumé de ta prospérité, En vain à tes malheurs consacre sa gaîté. LÉAR. Soufflez, vents orageux! mugis, sombre tempête! Cataractes des deux, que rien ne vous arrête! Fleuves, sources, torrens, débordez à la fois; Inondez nos cités, engloutissez nos toits! Et vous, feux sulfureux, plus prompts que la pensée, Frappez ces cheveux blancs, cette tête glacée, Pourvu qu’un même coup détruise avec éclat Ces principes féconds, germes de l’homme ingrat! LE FOU. O maître! sans retard courons chercher un gîte; Vers tes filles, crois-moi, retournons au plus vite; Dussions-nous les prier longtems J’aime encor mieux L’eau bénite de cour que l’eau froide des cieux; Viens, ou pour tes enfans charge-moi d’un message: Cette nuit n’a pitié ni du fou ni du sage. LÉAR. Grondez, noirs ouragans, redoublez vos efforts; De ma débile vie usez tous les ressorts! Des célestes fléaux redoutables familles, Grêle, foudres, éclairs, vous n’êtes point mes filles; Je n’ai point entre vous partagé mes Etats, Et l’amour paternel ne vous fit point ingrats! Venez, je me soumets à vos fureurs sinistres! Mais non, de mes enfans vils et lâches ministres, De ces perfides coeurs vous servez les desseins; Ah! pourquoi leur prêter vos secours assassins Contre un faible vieillard, et, du haut de la nue, Assaillir sans pitié sa tête chauve et nue? LE FOU. Pour, la tête qui loge une ombre de raison, Le meilleur couvre-chef est un toit de maison. Il chante. On me dit fou; mais, sur mon âme, Je voudrais bien qu’à mon choix on eût mis Un mauvais gîte et la plus belle femme: Un fou courrait droit à la dame, Et moi je prendrais le logis. LÉAR. Oui, je veux désormais, quelque mal que j’endure, De ce coeur ulcéré contenir le murmure; Oui, oui, je me tairai, j’en ai déjà trop dit. KENT entre, Qui va là?... LE FOU. Vous voyez un grand près d’un petit, Un sage près d’un fou. KENT, au roi. C’est vous, mon noble maître! Mon oeil qui vous cherchait a peine à vous connaître; La nature de l’homme, en cette nuit d’horreur, Succombe à la souffrance ou cède à la terreur. LÉAR. Eh! que m’importe, à moi, ce tonnerre qui gronde! Ce vent âpre et glacé, cette eau qui nous inonde! De leurs coups redoublés ils m’accablent en vain, Je ne sens que l’orage enfermé dans mon sein. Dans une telle nuit! Cruelle Gonérille! Malgré le froid, la pluie!... O Régane! ô ma fille! Enfans pervers!... Chasser ce père infortuné! Votre vieux père! lui qui vous a tout donné!... Faix! ma tête s’égare. Et toi, bruyant orage, Poursuis, je ne crains rien de ton aveugle rage! Les Dieux te sauront bien montrer leurs ennemis, Et chercher dans l’oubli les forfaits endormis. . Cache-toi, main sanglante; et vous, lèvres parjures, Tremblez! Crime impuni, lave bien tes souillures! Scélérat qui, suivant de ténébreux chemins, As dressé sous des fleurs tes pièges inhumains, Brise-toi de terreur! Vous, inceste, adultère, Couvrez vos traits hideux des voiles du mystère; Fuyez, dérobez-vous au courroux éternel, Ou, forcés de répondre à ce terrible appel, Essayez de fléchir sa justice implacable!... Mais moi, je suis victime, hélas! et non coupable! KENT. Une cabane est là, seigneur! son toit léger Vous prêtera du moins un abri passager. Moi, d’un logis voisin repoussé tout à l’heure, Je tais tenter encor cette avare demeure. LÉAR. Oui, ma raison revient, je vous connais... C’est toi, Mon pauvre fou! j’ai froid; as-tu froid comme moi? Mon corps s’est épuisé dans cette horrible lutte. Allons, conduisez-nous. Où donc est cette hutte? Montrez-moi cette paille, ami, ce pauvre seuil Qu’aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil, Tant la nécessité sous sa verge nous plie! Pauvre fou! ne crois pas que ton maître t’oublie; Viens; ce coeur insensible à des malheurs nouveaux, Sait plaindre encor ta peine et souffrir de tes maux. LE FOU, chantant. Ici-bas le vrai sage De loin prévoit l’orage, Ou, paisible et content, Le reçoit en chantant; Prend sans plainte importune Son lit comme il l’obtient. Comme il peut la fortune, Et le temps comme il vient. LÉAR. Bien, mon enfant; marchons, car ma tète affaiblie Craint de toucher ce point qui mène à la folie. Suis-moi, pauvre garçon, viens! LE FOU. Si quelque beauté S’enrhume cette nuit, elle l’a mérité... Un moment! je me sens en humeur de prédire... Du prophète Merlin c’est l’esprit qui m’inspire! Quand les prêtres étaleront Moins de savoir que de paroles; Quand les brasseurs n’échangeront Que de l’eau contre nos pistoles; Quand les nobles dirigeront L’art du tailleur qui les habille; Quand les arrêts contenteront L’intérêt de chaque famille; Quand les langues ne médiront Que pour condamner le scandale; Quand les filous ne voleront Que pour l’honneur de la morale; Quand les usuriers gagneront Tout l’argent qu’ils destineront A de pieuses entreprises; Quand les courtisanes iront A confesse, et n’édifîront Que des couvens et des églises; On Terra la confusion Grande au royaume d’Albion; Et pour mieux en désigner l’âge, Ces faits merveilleux adviendront Au temps où, pour suivre l’usage, Les gens sur deux pieds marcheront! Mais bientôt, saisissant la baguette magique, Le poète inspiré mêle un chant fantastique A ses mâles concerts. Dans une nuit d’été, sur la plaine fleurie, Comme un songe riant le peuple de féerie Se joue au sein des airs. Le laboureur dans son asile, Oublieux du temps qui s’enfuit, Dort, heureux qu’un sommeil tranquille L’empêche de compter minuit; C’est l’heure où le feu sous la cendre Brille et se ranime soudain; L’esprit follet, l’adroit Robin, Sur le foyer vient de descendre. La lune est voilée à demi; Le loup hurle dans les ténèbres: Des vieux cimetières ami, Le hibou sur les murs funèbres Gémit; à peine dans les airs Glissent ses notes fugitives, Les ombres s’échappent plaintives Du sein des tombeaux entr’ouverts; Alors sur la grève des mers, Dans les clairières du bois sombre, Près des joncs qui bordent sans nombre La rive des étangs déserts, Le peuple aérien des fées, Mystérieuses coryphées ’Des chants magiques de la nuit, S’éveille et s’assemble sans bruit; Leur danse, inconnue aux profanes, Dans ses rapides mouvemens Fait bientôt en plis diaphanes Flotter leurs légers vêtemens. Le pâtre égaré dans la plaine, Dont l’oeil fasciné se promène Sur ces brillantes visions, Croit que des nuits la pâle reine A laissé tomber sur l’arène D’humides et tremblans rayons; Et si quelque note lointaine De leurs mystérieux concerts Lui parvient au souffle des airs, En vain son oreille incertaine Écoute; elle entend seulement Des rossignols le doux ramage, Le bruit du sonore feuillage, Ou de la brise du rivage Le monotone sifflement. Le barde cependant sur l’humide prairie A surpris quelquefois la reine de féerie; De sa langue inconnue il a compris les sons, Et seul a recueilli ses magiques chansons. TITANIA. Oh! de ces verts gazons épaississez l’enceinte; Inclinez sur mon front ces touffes d’hyacinthe Aux calices d’azur! Que je puisse trouver sur ma couche de mousse De suaves parfums, une ombre fraîche et douce, Un sommeil calme et pur! Prenez vos armes d’or, tandis que je repose: Que l’insecte caché dans le bouton de rose Expire sous vos coups; Dépouillez de la nuit les peuplades fidéles, Pour qu’en légers manteaux le crêpe de leurs ailes Voltige autour de vous! Que l’une de vos soeurs sur moi veille dans l’ombre; Mais avant toutefois d’aller dans la nuit sombre Chercher vos ennemis, Chantez; qu’un air de fée à mon gré se prolonge, Et ce charme puissant fera descendre un songe Sur mes yeux endormis! CHOEUR DE FÉES. Bercez, bercez la jeune souveraine, Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux; Doux rossignols, bercez, bercez la Reine, Bercez la Reine et charmez son repos. PREMIÈRE FÉE. Je veille ici, fuyez, impurs reptiles, Souples lézards, vous insectes agiles Cuirassés d’or! N’agite plus, folâtre sauterelle, L’herbe nouvelle; Faible grillon, tais-toi, la Reine dort. DEUXIÈME FÉE. Four en former des parures légères, Je cours ravir aux jeunes primevères Tous leurs rubis; Ces tendres fleurs, frêles joyaux des fées, Sont mes trophées, Et notre Reine en sème ses habits. CHOEUR. Bercez, bercez la jeune souveraine, Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux; Doux rossignols, bercez, bercez la Reine, Bercez la Reine et charmez son repos. PREMIÈRE FÉE. Pour l’agiter sur sa tête sacrée, Je m’armerai de l’aile bigarrée Des papillons; Ou, lui cachant la nocturne lumière, De sa paupière J’écarterai ses importuns rayons. DEUXIÈME FÉE. J’irai chercher les aigrettes mobiles, Brillant duvet de ces globes fragiles Que les amans Soufflent parfois d’une inquiète haleine, Et que la plaine Voit fuir moins vite, hélas! que leurs sermens. CHOEUR. Bercez, bercez la jeune souveraine, Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux; Doux rossignols, bercez, bercez la Reine, Bercez la Reine et charmez son repos. Mais semblable en sa fuite au nuage qui passe, Le songe disparaît, la vision s’efface, Et du monde idéal l’éclat évanoui Fascine encor long-temps mon regard ébloui. La raison cependant, docile à ces prestiges, D’un merveilleux génie admire les prodiges: Ainsi de ses secrets le puissant enchanteur, A mes yeux étonnés déployait la hauteur. Posant un pied tremblant sur sa trace immortelle, J’essayai de le suivre en sa route nouvelle. J’ai tenté de saisir, sous mes faibles pinceaux, Quelques traits détachés de ses vastes tableaux; Et de ses nobles chants ma voix inentendue Tout bas a répété quelque note perdue. Oh! ne me blâmez point! Si de nos bois surpris Un orchestre imprévu frappe les verts abris, D’un écho fugitif la voix par intervalles Y marie au hasard des notes inégales, Et du penchant des monts renvoie au gré des airs Quelques sons affaiblis de ces lointains concerts. La Gloire. Il faut aimer les arts pour les plaisirs qu’ils donnent, non pour la gloire qu’ils promettent. Madame Beaufort D’Hautpoul. Qui! moi, moi l’envier, la chercher ou l’attendre? Moi, d’un immense écho flatter ma faible voix? Non, je n’y prétends point, mais je crois la comprendre; Et je m’applaudis de mon choix! Porter dans ses travaux la flamme au ciel ravie; Nouveau fils de Japet douer de traits divins Une muette argile, et d’un souffle de vie Animer l’oeuvre de ses mains; S’abreuver sans relâche aux flots de Castalie; Maîtriser à son gré le magique instrument Qui, du chantre d’Énée au chantre d’Athalie, A transmis son enchantement. Émouvoir, éclairer, ou dominer le monde, Et, frayant le premier de glorieux chemins, Y laisser après soi cette trace profonde Que suit la foule des humains, Voilà, voilà la Gloire! Un hymne que répète Des siècles rassemblés le choeur mystérieux, Et non ce vain plaisir qu’à l’oreille distraite Apporte un son mélodieux. Cherchez-la, poursuivez l’éclat qui l’environne, Remportez sur ses pas un immortel honneur, Vous, qui l’aimez assez pour payer sa couronne Au prix de tout votre bonheur. Bravez, si vous l’osez, cette rumeur confuse De triomphes bruyans et de blâmes amers, Et d’un sublime effort arrachez à la Muse Des chants dignes de l’univers. Mais moi, qui, bégayant sa langue cadencée, Jamais n’en attendis, sans art et sans dessein, Qu’un mot, pour révéler cette intime pensée Qui mourrait peut-être en mon sein; Moi, qui, sans m’asservir aux larmes qu’elle coûte, Mesurai ses accords à mes pas nonchalans, Et qui n’ai recueilli sur ma paisible route Que des sourires bienveillans; Contente d’amasser des palmes éphémères, D’un pins long avenir j’ai sevré mon orgueil. Il suffit que mes chants, des épouses, des mères, Bercent ou la joie ou le deuil. D’un triomphe si doux laissez-moi l’espérance, Que ces chants entre nous soient un secret lien, Qu’au nom du sol natal vos coeurs, femmes de France, Battent à l’unisson du mien! Si je puis, emportant le seul prix où j’aspire, Un jour au but fatal reposer sans effroi, D’un pas inattentif n’éveillez pas ma lyre Endormie alors près de moi. Qu’importe si nul bruit ne survit à ma tombe, Si dans le cercle étroit, par mes accords rempli, Sitôt que de mes mains le luth s’échappe et tombe, Règnent le silence et l’oubli! Le chant du rossignol ne laisse point de trace, Nulle voix après lui ne redit ses concerts, Et le doux bruit de l’onde expire sous la glace Où l’emprisonnent les hivers; Mais, dans la nuit muette, un regret qui s’éveille Est peut-être le prix des accens de l’oiseau; Peut-être on se souvient d’avoir prêté l’oreille Au frais murmure du ruisseau. Notes (1) Les trois grands patriotes qui donnèrent la liberté à leur pays furent Werner Stauffacher, Arnold de Melchtal et Walter Furst. (2) Ce sujet a été aussi traité avec un grand talent par M. Steuben. Le tableau appartient à S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans. (3) La place des Victoires, où se trouvent les magasins de M. Ternaux. (4) Cette pièce devait être intercalée dans l'ouvrage intitulé: Voyage d'un Égyptien à Rome, par M. Henry, bibliothécaire à Perpignan, et placée dans la bouche d'une jeune Romaine, petite-fille de Marc-Aurèle. (5) Les faits rappelés dans cette pièce sont empruntés aux Mémoires pour servir à l'Histoire de Lyon pendant la Révolution, par M. l'abbé Aimé Guillon de Montléon, l'un des conservateurs de la bibliothèque Mazarine. (6) Érin, ancien nom de l'Irlande. (7) Voyez l'hymne grec attribué à Alcée: « Je porterai mon glaive caché dans les myrtes, comme firent Harmodius et Aristogiton quand ils tuèrent le tyran Hipparque. » (8) Une herbe du Mont-Liban a la propriété de teindre en jaune les dents des animaux qui s'en nourrissent. (9) On a prétendu que la mandragore jetait un cri quand on l'arrachait. (10) Les plaintes d'une jeune Israélite, pièce couronnée aux Jeux Floraux, est, selon moi, l'une des plus belles de madame Dufrénoy. (11) Ces fragmens formant deux pièces complètes, j'ai cru pouvoir les insérer dans ce volume, d'autant que le poème n'est pas destiné à être achevé. Érinne, jeune poète grecque, contemporaine de Sapho, est auteur de quelques pièces fugitives, et d'un poème intitulé le Fuseau, qui n'est point parvenu jusqu'à nous, mais dont les vers ont été, par quelques auteurs, comparés à ceux d'Homère. Cette jeune muse mourut à dix-neuf ans, au moment de se marier. Asclépiade, Léonidas, Antipater de Sidon et plusieurs autres poètes, en déplorant sa mort prématurée, ont célébré à l'envi ses talens, sa beauté, sa modestie, son goût pour la retraite et pour les travaux de son sexe. Ses biographes remarquent que sa liaison avec la célèbre Sapho ne porta aucune atteinte à sa réputation. (12) Un capitaine anglais demandait à Canaris s'il savait quelque secret particulier pour préparer ses brûlots: « Mon secret est ici, » répondit Canaris en posant la main sur son coeur. (13) Ici se trouvaient quelques vers consacrés au général Foy, dont j'appris la perte au moment où j'écrivais cette pièce. Des avis auxquels j'ai dû céder m'ont engagée à les supprimer, comme nuisant à l'ensemble du morceau. Je les reproduis ici, tout faibles qu'ils sont, à cause de l'hommage qu'ils contiennent, et que j'aurais laissé à la place qu'il occupait, fût-ce au détriment de mes vers, si je n'avais consulté que moi. Source: http://www.poesies.net