Poésies. Par Alice De Chambrier. (1861-1882) TABLE DES MATIERES J’aurai vingt ans demain. . . Sérénade. L’Atlantide. Soir Au Désert. Évolutions. Ruines. Adieux De Socrate A Platon. Dans un nid de verdure... Le Soir. J’aurai vingt ans demain... J’aurai vingt ans demain! Faut-il pleurer ou rire? Saluer l’avenir, regretter le passé, Et tourner le feuillet du livre qu’il faut lire, Qu’il intéresse ou non, qu’on aime ou soit lassé? Vingt ans, ce sont les fleurs toutes fraîches écloses, Les lilas parfumés dans les feuillages verts, Les marguerites d’or et les boutons de roses Que le printemps qui fuit laisse tout entr’ouverts.... Mais c’est aussi parfois l’instant plein de tristesses Où l’homme, regrettant les jours évanouis, Au seuil de l’inconnu tout rempli de promesses Sent des larmes au fond de ses yeux éblouis! Pareil au jeune oiseau qui doute de son aile Et n’ose s’élancer hors du nid suspendu, Il hésite devant cette route nouvelle Qui s’ouvre devant lui pleine d’inattendu. L’oeil a beau ne rien voir de triste sur la route; Malgré le gai soleil, les oiseaux et les fleurs, Le coeur parfois frissonne et dans le calme écoute Une lointaine voix qui parle de malheur. Sérénade. S’il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour vous aimer beaucoup, Le mien n’appartient à personne, Il vous aime par dessus tout. S’il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur à vous, tout entier Le mien n’appartient à personne Un mot de vous peut le lier. S’il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour vous en amuser Le mien n’appartient à personne Il est à vous pour un baiser. S’il vous fallait un coeur, mignonne, Un coeur pour après l’oublier Le mien n’appartient à personne Vous pouvez le mystifier. Mais pourtant, sachez-le, mignonne, Si ce coeur était méprisé Il ne croirait plus en personne Car du coup vous l’auriez brisé. L’Atlantide. Quand le léger vaisseau, dans sa course rapide, Tendant sa voile au vent, fuit sur l’onde limpide, Et trace sur la mer un sillon lumineux, Il semble que l’on voit sous le flot écumeux Se dresser tout au fond de l’ancien Atlantique Les palais d’une ville étrange et fantastique; Et sur l’onde ridée au souffle du zéphyr, On entend murmurer, ainsi qu’un long soupir, Celle qui dort ici sous la nappe liquide. Comme dans son linceul: c’est la belle Atlantide. Hélas! ce lieu n’est plus qu’un immense tombeau. Un vaste continent repose sous cette eau, Presqu’ignoré de tous, englouti par les ondes; Nul bruit ne vient troubler ses retraites profondes, Rien ne réveille plus les antiques cités. De grands coraux ont crû dans les murs incrustés, Et seuls de noirs requins viennent d’un air avide Errer sous les palais de l’ancienne Atlantide. Et pourtant cette ville eut ses jours de grandeur: Avant de s’engloutir en cette profondeur, Le grand Océan bleu venait mouiller ses plages, Et les verts orangers ombrageant ses rivages Inclinaient mollement leurs cimes sur les eaux, Lorsqu’un zéphyr léger caressant leurs rameaux Couvrait de leurs fruits d’or la rive verdoyante; Et plus loin vers les monts, magnifique, imposante, On voyait se dresser la Ville aux grandes tours, Avec ses hauts palais, pleins d’étranges contours, Et le peuple joyeux dans la cité splendide, Disait: « Vis à toujours! éternelle Atlantide ». Ils disaient: éternelle. -Ah! ne savaient-ils pas, Les pauvres malheureux, que tout passe ici-bas? Pensaient-ils retenir cette gloire éphémère? Un soir d’été pourtant ils sentirent la terre Vaciller sous leurs pas. Puis un sourd grondement Les frappa de terreur... Quand vint le jour naissant, Tout avait disparu, rien que la mer immense. ... À l’horizon... partout, un horrible silence; Sur les vagues encor quelques tristes débris; Et comme un point perdu dans le vaste ciel gris, Fuyait un Aigle noir, et son aile rapide Effleurait les grands flots où dormait l’Atlantide. Juin 1878 Soir Au Désert. (Prologue à « La Nuit du désert ») Le désert est muet comme un sépulcre immense; Pas un chant, pas un bruit ne trouble le silence; Seuls quelques grands Chameaux marchent dans le lointain, Tandis que le soleil qui s’incline soudain, D’une étrange façon dilate leur grande ombre. L’air paraît enflammé; des Nuages d’or sombre, Fantômes couronnés, faits de pluie et de feu, Traversent au galop l’infini pur et bleu, Répandant sur l’argent des mille grains de sable, Quelque reflet changeant qui fuit, insaisissable. À l’horizon, là-bas, dans un miroitement. Un Lac aux flots profonds repose doucement; Quelque rayon doré danse encor sur sa grève, Puis disparaît d’un bond; et le lac, comme un rêve, S’efface lentement dans les brumes du soir. Puis c’est la nuit, jetant soudain son manteau noir Sur l’immensité vague; et la Lune voilée, Reine que suit de près une cour étoilée, Qui monte les degrés de son trône mouvant Et jusque sur le sol laisse languissamment Traîner les plis soyeux de sa robe d’argent. Juin 1879 Évolutions. Où sont-ils disparus, les Peuples innombrables, Autrefois échappés des gouffres du néant. Pareils aux légions dévorées par les sables Que la vague dépose au bord de l’Océan? Un jour, ils sont venus en conquérants superbes, Ils ont soumis le globe, ils ont régné sur lui; Puis un seul coup de faux qui tranchait le champ d’herbes Les a plongés soudain dans l’éternelle nuit. On a vu s’écrouler, leurs pouvoirs séculaires, Babylone, Ninive, et Thèbes et Memphis; Ces cités n’ont laissé que débris éphémères, Témoins inanimés, argile enseveli. Dans ces lieux aujourd’hui, vastes déserts stériles, S’étalaient les splendeurs d’un luxe raffiné. Et le peuple joyeux qui remplissait les villes A l’immortalité se croyait destiné. Il n’a fallu qu’un jour et peut-être qu’une heure Pour renverser leurs murs, leurs temples et leurs dieux, Pour faire des palais somptueux la demeure Des serpents du désert et des oiseaux des cieux. D’autres ont succédé, rescapés des naufrages; D’autres ont recueilli leurs vestiges divers. Ruines disséminées sur l’Océan des âges, Épaves d’un vaisseau gisant au fond des mers. Alors, Art et Science ont entr’ouvert leurs ailes Comme un aigle superbe au vol capricieux; Ils se sont envolés dans des contrées nouvelles Pour y refaire un nid sous l’éclat d’autres cieux. Ce fut d’abord l’Asie où l’histoire du monde Naît sous les verts bosquets de la terre d’Éden, L’Asie, astre éclatant perçant la nuit profonde Tel le soleil levant dans l’ombre du matin. Avec elle l’Afrique et la fertile Égypte Où le Nil apparaît comme un dieu bienfaisant, Thèbes et sa nécropole énorme, sombre crypte D’où les morts assemblés regardaient le présent. Ils choisirent après, l’Europe, l’Italie, Ce pays mollement bercé par les flots bleus, Où, dans le vague écho d’une plainte affaiblie, L’onde vient expirer sur le sable onduleux. L’Italie, où semblable à quelque pierre fine Enchâssée au milieu d’un écrin précieux, Rome, que soutenait la volonté divine, Des peuples étonnés éblouissait les yeux. Elle-même à son tour fut prise et renversée; Elle a vu se ternir sa gloire et sa splendeur; Ce qu’il reste en ce jour de sa beauté passée N’est qu’un lointain reflet de sa vieille grandeur. Puis ce fut tout le Nord de l’Europe ignorée Qui devint le séjour du savoir et des arts; C’est elle maintenant la première contrée, Et les hommes sur elle attachent leurs regards. Jusqu’à quand? -Nul ne sait. Il est un Nouveau Monde Au-delà des grands flots qui s’accroît jour par jour; Sa frontière est immense et sa terre est féconde, L’Amérique, peut-être, aura demain son tour. Puis elle passera. -Quelle terre lointaine Recevra le dépôt par d’autres égaré? Dans quelle région, chez quelle race humaine Luiront encor les feux de ce flambeau sacré? Oui! dans quelque mille ans, dans moins longtemps peut-être, Où seront nos palais, nos empires, nos lois? - Le Temps, ce niveleur farouche, ce grand maître, Aura tout transformé pour la centième fois. Et nos belles cités dont nous nous faisons gloire, Où devaient à toujours se succéder nos fils, Ne seront plus qu’un rêve à la triste mémoire, Comme vous, ô Ninive, ô Thèbes, ô Memphis! Bevaix, 28 août 1882 Ruines. « Et des larves de murs sous des spectres de tours. » VICTOR HUGO J’ai vu comme l’on voit quelquefois dans un rêve, Une immense Cité près d’une immense grève, Avec des dômes d’or et des palais géants, Des temples incrustés de mille diamants, Que quatre grands Lions aux roussâtres crinières, Menaçant le soleil de leur têtes altières, Depuis quinze cents ans, immobiles, gardaient. Et celle ville-là, des peuples l’habitaient. Faisant retenir l’air de leurs clameurs joyeuses Où l’Océan mêlait ses voix tumultueuses. ... Plus tard j’ai repassé devant cette cité, Et voulant la revoir, je m’y suis arrêté; Mais à peine mes pas ont foulé sa poussière Que devant mes regards elle s’est tout entière Écroulée -et n’est plus qu’une ruine immense Dont le cri des Vautours trouble seul le silence. J’ai vu dans un jardin une brillante Fleur; De l’amour elle avait emprunté la couleur, Et mille papillons voltigeant autour d’elle, L’effleuraient en passant d’un baiser de leur aile. Un Rossignol, caché dans ses légers rameaux. Lui chantait, radieux, tous ses chants les plus beaux, Et même osait parfois, plein d’allégresse folle. Poser son bec rosé sur la rose corolle. ... Plus tard j’ai repassé devant le beau jardin. Je voulais voir la fleur, connaître son Destin; Mais elle n’était plus que ruine légère Et le rossignol mort reposait sur la terre. J’ai vu l’Homme mortel, debout, superbe et grand, Lever la tête au Ciel et marcher confiant; Beau comme le Soleil, tout baigné de lumière, Il semblait être un dieu! -n’était qu’un éphémère. ... Plus tard j’ai repassé pour le revoir encor. Mais je n’ai plus trouvé qu’un fantôme de mort, Une ruine affreuse en une solitude Où quelques noirs Serpents vivent en quiétude. J’ai vu tout l’Univers de splendeur rayonnant Et le crus immortel, puisqu’il était si grand. ... Illusion! lui-même, hélas! ruine immense, Errera quelque jour dans l’éternel Silence Des déserts azurés, entraînant avec lui Tous ces vivants d’hier, décombres aujourd’hui. Et dans quelque infini, porte d’un autre Espace, Il ira s’engouffrer sans laisser nulle trace. Hélas! et c’est en vain que j’ai partout cherché Un lieu qui ne fût point par la mort entaché. Partout sur mon chemin, des Spectres et des Ombres, Des vestiges détruits sous des profondeurs sombres Ont surgi devant moi, puis m’ont dit lentement: « Il n’est que l’Inconnu qui ne soit pas néant. » Juin 1879 Adieux De Socrate A Platon. (Fragment.) Adieu, j’entends la mort qui s’approche et m’appelle; Mon âme est sur le seuil de l’immortalité; Encor quelques instants, et déployant son aile, Elle découvrira ce qu’est l’éternité. Elle découvrira ce qu’elle est elle-même, Et faisant à la terre un solennel adieu Humble et purifiée à cette heure suprême Entre elle et le néant, elle trouvera Dieu. Dans un nid de verdure... " Dans un nid de verdure, au pied du coteau sombre, Un village est blotti comme un oiseau frileux; Les grands arbres lui font une auréole d'ombre Et projettent sur lui leurs contours onduleux. Au nord, le vieux Jura le veille et le protège; Au midi, le lac bleu l'endort de sa chanson. Et les Alpes au front ceint de glace et de neige Coupent l'espace clair de son vaste horizon. Partout des ruisseaux frais roulent une eau glacée, Goutte à goutte assemblée au milieu des grands bois, Et c'est en bondissant que l'onde courroucée S'échappe de goulots devenus trop étroits. Le voyageur lassé, joyeux s'y désaltère Et rafraîchit son front mouillé par la sueur... ... Ce village riant dans la campagne claire, C'est Bevaix, une perle au milieu d'un écrin. " Le soir. C’est l’heure où sur les blanches grèves Le lac mystérieux s’endort. C’est l’heure où sur nos fronts les rêves Passent avec leurs ailes d’or. C’est l’heure où les oiseaux se taisent Et se blottissent dans leurs nid, L’heure où les crépuscules baisent Le front songeur de l’infini Où suspendue à l’azur sombre Ainsi qu’une lampe d’argent La lune oscille égayant l’ombre Des feux de son regard changeant, Où, dans le manteau de la brune parmi les mourantes lueurs On voit s’allumer une à une Les étoiles aux jeux rieurs. C’est l’heure où notre âme ennoblie Par tant de pure majesté A comme une image affaiblie Des gloires de l’éternité. L’heure où recueillie elle effleure Les mystères du grand ciel bleu. C’est l’heure où se sentant meilleure Elle se rapproche de Dieu. Source: http://www.poesies.net