Crimes Célèbres. Vaninka 1800-1801. (1841) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Sur la fin du règne de l'empereur Paul Ier, c'est-à-dire vers le milieu de la première année du XIXe siècle, comme quatre heures de l'après-midi venaient de sonner à l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, dont la flèche d'or domine les remparts de la forteresse, un rassemblement assez considérable de gens de toutes conditions commença de se former vis-à-vis la maison du général comte Tchermayloff, ex-commandant militaire d'une ville assez considérable située dans le gouvernement de Poltawa. Ce qui avait donné occasion aux premiers curieux de s'arrêter, c'étaient les apprêts qu'ils avaient vu faire, au milieu de la cour, du supplice du knout (1), que devait subir un esclave du général, qui remplissait auprès de lui les fonctions de barbier. Quoique ce soit une chose assez commune à Saint-Pétersbourg que l'application de ce genre de peine, elle n'en attire pas moins, lorsqu'elle se fait d'une manière publique, tous ceux à peu près qui passent dans la rue ou devant la maison où elle doit avoir lieu. C'était donc ce qui était arrivé en cette occasion et ce qui avait causé le rassemblement qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était formé devant la maison du général Tchermayloff. Au reste, les spectateurs, si pressés qu'ils fussent, n'eurent pas le droit de se plaindre qu'on les faisait attendre, car vers quatre heures et demie, un jeune homme de vingt-quatre à vingt-six ans, revêtu de l'élégant uniforme d'aide de camp et la poitrine couverte de décorations, parut sur le petit perron qui s'élevait au fond de la cour, en avant du corps de bâtiment qui faisait face à la grande porte et qui donnait entrée dans les appartements du général. Arrivé là, il s'arrêta un instant, fixa les yeux sur une fenêtre dont les rideaux hermétiquement fermés ne laissaient pas la moindre chance à sa curiosité, quelle qu'elle fût, de se satisfaire; puis, voyant qu'il serait inutile qu'il perdit son temps à regarder de ce côté, il fit un signe de la main à un homme à barbe qui se tenait debout près d'une porte qui donnait dans les bâtiments, réservés aux serviteurs; aussitôt la porte s'ouvrit, et l'on vit s'avancer, au milieu des esclaves, que l'on forçait d'assister à ce spectacle pour qu'il leur servit d'exemple, le coupable qui allait recevoir la punition de la faute qu'il avait commise, et qui était suivi de l'exécuteur. Ce patient était, comme nous l'avons dit, le barbier du général; quant à l'exécuteur, c'était tout bonnement le cocher, que son habitude de manier le fouet élevait ou abaissait, comme on le voudra, chaque fois qu'une exécution pareille avait lieu, aux fonctions de bourreau; fonctions, au reste, qui ne lui ôtaient rien de l'estime ni même de l'amitié de ses camarades, bien convaincus qu'ils étaient que le coeur d'Ivan n'était pour rien dans leur supplice, mais que c'était son bras seul qui agissait. Or, comme son bras était, ainsi que le reste de son corps, la propriété du général, et qu'en conséquence ce dernier pouvait en faire ce que bon lui semblait, ils ne s'étonnaient aucunement qu'il l'employât à cet usage. Il y avait plus, une correction administrée par Ivan était presque toujours plus douce qu'elle ne l'eût été venant de la part d'un autre. Car il arrivait parfois qu'Ivan, qui était un bon garçon, escamotait un ou deux coups de knout sur la douzaine, ou, s'il était forcé par celui qui assistait au supplice de mettre de l'ordre dans ses comptes, il s'arrangeait de manière à ce que l'extrémité du fouet frappât la planche de sapin sur laquelle était couché le coupable, ce qui était au coup sa plus douloureuse percussion. Aussi, lorsque c'était le tour d'Ivan de s'étendre sur la couche fatale et de recevoir pour son compte la correction qu'il était dans l'habitude d'administrer, celui qui jouait momentanément le rôle d'exécuteur, avait-il alors pour lui les mêmes ménagements qu'Ivan avait eus pour les autres, et ne se souvenait-il que des coups épargnés, et non des coups reçus. Au reste, cet échange de bons procédés entretenait entre Ivan et ses camarades une douce union, qui n'était jamais si resserrée qu'au moment où une exécution nouvelle allait avoir lieu: il est vrai que la première heure qui la suivait était ordinairement aussi toute à la souffrance, ce qui rendait quelquefois le knouté (2) injuste pour le knouteur (3). Mais il était rare que cette prévention ne disparût pas dès le soir même, et que la rancune tint contre le premier verre d'eau-de-vie que le bourreau buvait à la santé du patient. Celui sur lequel Ivan allait avoir à exercer cette fois son adresse, était un homme de trente-cinq à trente-six ans, à la barbe et aux cheveux roux, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, et dont on reconnaissait l'origine grecque à son regard, qui, tout en exprimant la crainte, avait conservé, si l'on peut parler ainsi, derrière cette expression momentanée, son caractère habituel de finesse et de ruse. Arrivé près de l'endroit où l'exécution devait avoir lieu, le patient s'arrêta, jeta un regard sur la fenêtre vers laquelle s'était déjà dirigée l'attention du jeune aide de camp, et qui restait toujours hermétiquement fermée; puis reportant circulairement les yeux sur la foule qui encombrait l'entrée de la rue, il finit par les arrêter, avec un frissonnement douloureux d'épaules, sur la planche où il devait être étendu. Ce mouvement n'échappa point à son ami Ivan, qui s'approchant de lui pour enlever la chemise d'étoffe rayée qui lui couvrait les épaules, en profita pour lui dire à demi voix: « Allons, Grégoire, du courage. -Tu sais ce que tu m'as promis, répondit le patient avec une expression indéfinissable de prière. -Pas pour les premiers coups, Grégoire, ne compte pas là-dessus. Pendant les premiers coups, l'aide de camp regardera; mais sur les derniers, sois tranquille, nous trouverons bien moyen de lui escamoter quelque chose. -Prends surtout garde à la pointe du fouet. -Je ferai de mon mieux, Grégoire, je ferai de mon mieux, est-ce que lu ne me connais pas? -Hélas! si, répondit Grégoire. -Eh bien? dit l'aide de camp. -Voici, Votre Noblesse, répondit Ivan, nous y sommes. -Attendez, attendez, Votre Haute Origine, s'écria le pauvre Grégoire, donnant, pour le flatter, au jeune capitaine le titre de Vache Vousso Korodié (4), sous lesquels on désigne les colonels; il me semble que la fenêtre de mademoiselle Vaninka s'ouvre. Le jeune capitaine porta vivement les yeux vers l'endroit qui déjà, ainsi que nous l'avons dit, avait plusieurs fois attiré son attention; mais pas un pli des rideaux de soie, qu'on apercevait à travers les carreaux, n'avait bougé. -Tu te trompes, drôle, dit l'aide de camp en détachant lentement ses yeux de la fenêtre, comme s'il eût espéré, lui aussi, la voir s'ouvrir, tu te trompes; et d'ailleurs qu'a à faire ta noble maîtresse dans tout ceci? -Pardon, Votre Excellence, continua Grégoire, gratifiant l'aide de camp d'un nouveau grade; mais c'est que... comme c'est à cause d'elle que je vais recevoir... il se pourrait qu'elle eût pitié d'un pauvre serviteur... et... -Assez, dit le capitaine avec un accent étrange, et comme si lui- même eût été de l'avis du patient et eût regretté que Vaninka n'eût pas fait grâce, assez,et dépêchons. -À l'instant, Votre Noblesse, à l’instant même, dit Ivan; puis se retournant vers Grégoire: « Allons, camarade, continua-t-il, voilà le moment. » Grégoire poussa un profond soupir, jeta un dernier regard vers la fenêtre, et voyant que tout restait de ce côté dans le même état, il se décida enfin à se coucher sur la planche fatale; en même temps, deux autres esclaves, qu'Ivan avait choisis pour ses aides, lui prirent les mains, et lui étendant les bras, lui attachèrent les poignets à deux poteaux placés à distance, de sorte qu'il se trouva à peu près comme s'il eût été mis en croix: alors on lui emboîta le cou dans un carcan, et voyant que tout était prêt et qu'aucun signe favorable au coupable n'apparaissait à la fenêtre toujours fermée, le jeune aide de camp lit un signe de la main, et dit: Allons. -Patience, Votre Noblesse, patience, dit Ivan, retardant encore l'exécution, dans l'espérance que quelque signe sortirait de l'inexorable fenêtre; c'est qu'il y avait un noeud à mon knout, et si je l'y laissais, Grégoire aurait droit de se plaindre. L'instrument dont s'occupait l'exécuteur, et dont la forme est peut-être inconnue à nos lecteurs, est une espèce de fouet dont le manche peut avoir deux pieds de long à peu près: à ce manche s'attache une lanière de cuir plat, dont la largeur est de deux doigts, et la longueur de quatre pieds, cette lanière se termine par un anneau de cuivre ou de fer, auquel tient comme prolongement de la première une autre bande de cuir, longue de deux pieds, et large d'abord d'un pouce et demi, mais s'amincissant toujours, jusqu'à ce qu'elle finisse en pointe; on trempe cette lanière dans le lait, puis on la fait sécher au soleil, de sorte que, grâce à cette préparation, son extrémité devient aussi aiguë et aussi tranchante que celle d'un canif: en outre et ordinairement tous les six coups on change la lanière, parce que le contact du sang amollit celle dont on s'est servi. Quelque mauvaise volonté, ou quelque maladresse qu'Ivan mit à défaire son noeud, il lui fallut bien cependant en finir; d'ailleurs les spectateurs commençaient à murmurer, et leurs murmures ayant tiré le jeune aide de camp de la rêverie où il paraissait être tombé, il releva sa tête abaissée sur sa poitrine, jeta un dernier coup d'oeil vers la fenêtre, et, voyant que rien n'annonçait que la miséricorde viendrait de ce côté, il se tourna de nouveau vers le cocher, et avec un signe plus impérieux, et d'une voix dont l'accent n'admettait pas de retard, il lui ordonna de commencer l'exécution. Il n'y avait plus à reculer, Ivan devait obéir; aussi n'essaya-t- il plus de chercher même un nouveau prétexte: se reculant de deux pas pour prendre son élan, il revint à la place où il était d'abord; se haussant sur la pointe des pieds, il fit flamboyer le knout au-dessus de sa tête, et, l'abaissant tout d'un coup, il en frappa Grégoire, avec une telle adresse que la lanière fit trois fois le tour du corps de la victime, l'enveloppant comme un serpent, et alla frapper de sa pointe le dessous de la planche sur laquelle il était couché. Néanmoins, malgré cette précaution, Grégoire jeta un grand cri, et Ivan compta un. À ce cri, le jeune aide de camp s'était retourné vers la fenêtre, mais la fenêtre était restée fermée, et machinalement il avait reporté les yeux sur le patient en répétant le mot un. Le knout avait tracé un triple sillon bleuâtre sur les épaules de Grégoire. Ivan reprit son élan, et avec la même adresse que la première fois il enveloppa de nouveau le torse du patient de sa lanière sifflante, ayant le soin toujours que la pointe ne l'atteignit point. Grégoire poussa un second cri et Ivan compta deux. Cette fois le sang commença non pas de jaillir, mais de venir à la peau. Au troisième coup quelques gouttes de sang parurent. Au quatrième le sang jaillit. Au cinquième des éclaboussures sautèrent à la figure du jeune officier, qui se recula, tira son mouchoir et s'essuya le visage. Ivan profita de cette circonstance, qui l'avait distrait, pour compte sept au lieu de six. Le capitaine ne fit aucune observation. Au neuvième coup, Ivan s'interrompit pour changer de lanière, et, dans l'espoir qu'une seconde supercherie passerait avec autant de bonheur que la première, il compta onze au lieu dé dix. En ce moment une fenêtre placée en face de celle de Vaninka s'ouvrit. Un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, revêtu de l'uniforme de général, y apparut, puis, de la même voix dont il aurait dit: Courage, redoublez, il dit: Assez, c'est bien! et referma la fenêtre. Aussitôt l'apparition, le jeune aide de camp s'était retourné du côté de son général, la main gauche collée à la couture de son pantalon et la main droite à son chapeau, et était resté immobile pendant les quelques secondes qu'avait duré l’apparition; puis la fenêtre refermée, il avait redit après le général les mêmes paroles; de sorte que le fouet levé retomba sans loucher le patient. -Remercie Sa Haute Excellence, Grégoire, dit alors Ivan en roulant la lanière du knout autour de son manche, car il te fait grâce de deux coups; ce qui, ajouta-t-il en se baissant pour lui délier la main, avec deux que je l'ai escamotés, te fait seulement un total de huit coups au lieu de douze. Allons donc, vous autres, déliez- lui donc l'autre main. Mais le pauvre Grégoire n'était en état de remercier personne; presque évanoui de douleur, à peine s'il pouvait se soutenir. Deux mougiks le prirent par-dessous le bras et ramenèrent, toujours suivi d'Ivan, au logement des esclaves. Cependant, arrivé à la porte, il s'arrêta, retourna la tête, et apercevant l'aide de camp qui le suivait des yeux d'un air de pitié: M. Foedor, lui cria-t-il, remerciez de ma part Sa Haute Excellence le général. Quant à mademoiselle Vaninka, ajouta-t-il à voix basse, je me charge de la remercier moi-même. -Que murmures-tu entre tes dents? s'écria le jeune officier avec un mouvement de colère; car il avait cru remarquer dans la voix de Grégoire un accent de menace. -Rien, Votre Noblesse, rien, dit Ivan: le pauvre garçon vous remercie, M. Foedor, de la peine que vous avez prise d'assister à son exécution, et il dit que c'est bien de l'honneur pour lui; voilà tout. - C'est bon, c'est bon, dit le jeune homme se doutant qu'Ivan changeait quelque chose au texte original, mais ne voulant pas évidemment en savoir davantage; et que si Grégoire ne veut pas me redonner cette peine, il boive un peu moins d'eau-de-vie, ou que, quand il sera ivre, il se souvienne au moins d'être plus respectueux. Ivan fit un signe de profonde soumission, et suivit ses camarades. Foedor rentra sous le vestibule, et la foule se retira, fort mécontente de la mauvaise foi d'Ivan et de la générosité du général, qui lui avait fait tort de quatre coups de knout, c'est-à-dire du tiers de son exécution. Et maintenant que nous avons fait faire connaissance à nos lecteurs avec quelques- uns des personnages de cette histoire, qu'ils nous permettent de les mettre en relation plus directe avec ceux qui n'ont fait qu'apparaître, ou qui sont restés cachés derrière le rideau. Le général comte Tchermayloff, qui, ainsi que nous l'avons dit, après avoir eu le gouvernement d'une des villes les plus importantes des environs de Poltawa, avait été rappelé à Saint- Pétersbourg par l'empereur Paul Ier, qui l'honorait d'une amitié toute particulière, était resté veuf avec une fille, qui avait hérité de la fortune, de la beauté et de l'orgueil de sa mère, laquelle prétendait descendre directement de l'un des capitaines de cette race de Tartares qui, sous les ordres de D'Gengis, envahirent, au XIIIe siècle, la Russie. Par un hasard fatal, ces dispositions hautaines avaient été encore augmentées chez la jeune Vaninka par l'éducation qu'elle avait reçue. N'ayant plus sa femme, et ne pouvant s'occuper lui-même de sa fille, le général Tchermayloff avait fait choix pour elle d'une gouvernante anglaise, qui, au lieu de combattre les penchants dédaigneux de son élève, n'avait fait que leur donner un nouveau développement en fortifiant son aristocratie naturelle des principes raisonnés qui font de la noblesse anglaise la noblesse la plus orgueilleuse de la terre. Au milieu des différentes études auxquelles s'était livrée Vaninka, il y en avait donc une à laquelle elle s'était attachée spécialement; c'était, si l'on peut le dire, la science de sa position: aussi connaissait-elle parfaitement le degré de noblesse et de puissance de toutes les familles appartenant à la noblesse, celles qui avaient le pas sur la sienne, et celles qu'elle primait; elle pouvait, sans se tromper, chose qui cependant n'est pas facile en Russie, appeler chacun par le titre que lui donne le droit de prendre son rang. Aussi avait-elle le plus profond mépris pour tout ce qui était au-dessous de l'excellence. Quant aux serfs et aux esclaves, on comprend qu'avec le caractère donné de Vaninka ils n'existaient point pour elle: c'étaient des animaux à barbe, fort au-dessous, pour le sentiment qu'ils lui inspiraient, de son cheval ou de son chien: et certes, elle n'eût pas un instant mis en balance la vie d'un mougik avec celle de l'un ou de l'autre de ces intéressants animaux. Au reste, comme toutes les femmes distinguées de sa nation, elle était assez bonne musicienne, et parlait également bien le français, l'italien, l'allemand et l'anglais. Quant aux traits de son visage, ils s'étaient développés en harmonie avec son caractère. Il en résultait que Vaninka était belle, mais d'une beauté peut-être un peu arrêtée. En effet, son grand oeil noir, son nez droit, ses lèvres relevées aux deux coins par l'expression dédaigneuse de sa physionomie, faisaient naître au premier abord, dans ceux qui s'approchaient d'elle, une impression étrange qui ne s'effaçait que devant ses égaux ou ses supérieurs, pour lesquels elle redevenait une femme comme toutes les femmes, tandis que pour les subalternes elle restait fière et inabordable comme une déesse. À dix-sept ans, l'éducation de Vaninka étant terminée, son institutrice, dont le rude climat de Saint-Pétersbourg avait déjà altéré la santé, demanda sa retraite. Elle lui fut accordée avec cette fastueuse reconnaissance dont les seigneurs russes sont à cette heure en Europe les derniers représentants: alors Vaninka se trouva seule, et n'ayant plus pour la diriger dans le monde que l'aveugle amour de son père dont elle était, comme nous l'avons dit, la fille unique, et qui, dans sa rude et sauvage admiration pour elle, la regardait comme un composé de toutes les perfections humaines. Les choses en étaient à ce point dans la maison du général, lorsqu'il reçut une lettre qu'un de ses amis d'enfance lui écrivait à son lit de mort. Exilé dans ses terres à la suite de quelques démêlés avec Potemkin, le comte Romayloff avait vu interrompre sa carrière, et n'ayant pu reconquérir sa faveur perdue, il s'en allait mourant de tristesse à quatre cents lieues de Saint-Pétersbourg, moins encore peut-être de son exil et de son propre malheur que parce que ce malheur avait atteint dans sa fortune et dans son avenir son fils unique, Foedor. Le comte, sentant qu'il allait le laisser seul et sans appui dans le monde, recommandait, au nom de son ancienne amitié, ce jeune homme au général, désirant que, grâce à la faveur dont il jouissait auprès de Paul Ier, il obtint pour lui une lieutenance dans un régiment. Le général répondit aussitôt au comte que son fils trouverait en lui un second père; mais lorsqu'arriva le message consolateur, Romayloff n'était plus, et ce fut Foedor qui reçut la lettre et l'apporta au général, en venant lui annoncer la perte qu'il avait faite, et réclamer la protection promise; cependant quelque diligence qu'il eût faite, le général était déjà en mesure, et Paul Ier, sollicité par lui, avait accordé au jeune homme une sous-lieutenance dans le régiment Semonofskoi; de sorte que Foedor entra en fonctions le lendemain même de son arrivée. Quoique le jeune homme n'eût fait que passer, pour ainsi dire, à travers la maison du général pour se rendre aux casernes situées dans le quartier de la Litenoi, il y était resté assez de temps pour voir Vaninka et en emporter un profond souvenir: d'ailleurs, Foedor arrivant le coeur gros de passions primitives et généreuses, sa reconnaissance pour le protecteur qui lui ouvrait une carrière était profonde, et tout ce qui lui appartenait lui semblait avoir des droits à sa gratitude; de sorte que peut-être s'exagéra-t-il la beauté de celle qu'on lui présenta comme sa soeur, et qui, sans égard pour ce titre, le reçut avec la froideur et l'orgueil d'une reine. Au reste, cette apparition, toute froide et glacée qu'elle avait été, n'en avait pas moins laissé, comme nous l'avons dit, sa trace dans le coeur du jeune homme, et son arrivée à Saint-Pétersbourg avait été marquée par une impression nouvelle et inconnue jusqu'alors dans sa vie. Quant à Vaninka, à peine avait-elle remarqué Foedor: en effet, qu'était pour elle un jeune sous-lieutenant sans fortune et sans avenir? Ce qu'elle rêvait, c'était quelque union princière qui fit d'elle une des plus puissantes dames de la Russie; et, à moins de voir se réaliser pour son compte un rêve des Mille et une Nuits, Foedor ne pouvait rien lui promettre de pareil. Quelques jours après cette première entrevue, Foedor revint prendre congé du général; son régiment faisait partie du contingent qu'emmenait avec lui en Italie le feld-maréchal Suwarow; et Foedor allait ou se faire tuer ou se rendre digne du noble protecteur qui avait répondu de lui. Cette fois, soit que l'uniforme élégant dont il était revêtu eût ajouté encore à la beauté naturelle de Foedor, soit qu'au moment du départ, et dans l'exaltation de l'espérance, son enthousiasme eût couronné le jeune homme d'une auréole de poésie, Vaninka, tout étonnée du changement merveilleux qui s'était fait en lui, daigna, sur l'invitation de son père, tendre sa main à celui qui les quittait. C'était bien au-delà de ce que Foedor eut osé espérer; aussi mit-il un genou en terre comme il eût fait devant une reine, et prenant la main de Vaninka entre ses mains tremblantes, à peine osa-t-il l'effleurer de ses lèvres: mais, si léger qu'eût été ce baiser, Vaninka avait frémi comme si un fer brûlant l'eût touchée, car elle avait senti un frisson lui courir par tout le corps et une rougeur ardente monter à son visage. Aussi avait-elle retiré si vivement sa main, que Foedor, craignant que cet adieu, si respectueux qu'il était, ne l'eût blessée, resta à genoux, joignit les mains, et leva les yeux sur elle avec une telle expression de crainte, que Vaninka, oubliant son orgueil, le rassura par un sourire. Foedor se releva, le coeur plein d'une joie indéfinissable, et sans pouvoir dire d'où cette joie lui venait; mais ce dont il se rendait parfaitement compte, c'est que, quoiqu'il fût sur le point de quitter Vaninka, il n'avait jamais été si heureux qu'il l'était en ce moment. Le jeune officier partit en faisant des rêves d'or; car son horizon, qu'il fût sombre ou brillant, était digne d'envie: s'il aboutissait à une tombe sanglante, il avait cru voir dans les yeux de Vaninka qu'il serait regretté d'elle; s'il s'ouvrait sur la gloire, la gloire le ramenait en triomphe à Saint-Pétersbourg, et la gloire est une reine qui fait des miracles pour ses favoris. L'armée dont faisait partie le jeune officier traversa l'Allemagne, déboucha en Italie par les montagnes du Tyrol, et entra à Vérone le 14 avril 1799; aussitôt Suwarow fit sa jonction avec le général Mélas, et prit le commandement des deux armées. Le lendemain le général Chasteler lui proposa de faire une reconnaissance; mais Suwarow, le regardant avec étonnement, lui répondit: je ne sais pas d'autre moyen de reconnaître l'ennemi que de marcher à lui et de le battre. En effet, Suwarow était habitué à cette stratégie expéditive; c'était ainsi qu'il avait vaincu les Turcs à Folkschany et à Ismaïloff; c'était ainsi qu'il avait conquis la Pologne après une campagne de quelques jours, et pris Praga en moins de quatre heures. Aussi Catherine reconnaissante avait envoyé au général victorieux une couronne de chêne entrelacée de pierres précieuses du prix de six cent mille roubles; lui avait expédié un bâton de commandant en or massif tout garni de diamants; l'avait créé feld- maréchal général avec la faculté de choisir un régiment qui porterait son nom à toujours; puis, à son retour, lui avait permis d'aller prendre quelque repos dans une terre magnifique dont elle lui avait fait don, ainsi que des huit mille serfs qui l'habitaient. Quel merveilleux exemple pour Foedor! Suwarow, fils d'un simple officier russe, avait été élevé à l'école des cadets, et était parti sous-lieutenant comme lui: pourquoi dans le même siècle n'y aurait-il pas deux Suwarow? Suwarow arrivait donc précédé d'une réputation immense, religieux, ardent, infatigable, impassible, vivant avec la simplicité d'un Tartare, combattant avec la vivacité d'un Cosaque; c'était bien l'homme qu'il fallait pour continuer les succès du général Mélas sur les soldats de la république, découragés par les ineptes hésitations de Scherer. D'ailleurs, l'armée austro-russe, forte de cent mille hommes, n'avait devant elle que vingt-neuf à trente mille Français. Suwarow débuta, ainsi que c'était sa coutume, par un coup de tonnerre. Le 20 avril, il se présenta devant Brescia, qui voulut résister en vain; après une canonnade qui avait duré une demi- heure à peine, la porte de Pescheria avait été enfoncée à coups de hache, et la division Korsakow, dont le régiment de Foedor formait l'avant-garde, était entrée dans la ville au pas de charge, poursuivant la garnison, qui, composée de mille deux cents hommes seulement, se réfugia dans ta citadelle. Pressé avec une impétuosité que les Français n'avaient pas l'habitude de trouver dans leurs ennemis, et voyant déjà les échelles dressées contre les remparts, le chef de brigade Boucret demanda à capituler; mais la position était trop précaire pour qu'il obtint aucune condition de ses sauvages vainqueurs. Boucret et ses soldats furent faits prisonniers de guerre. Suwarow était l'homme du monde qui savait le mieux profiter d'une victoire: à peine maître de Brescia, dont la rapide occupation avait jeté un nouveau découragement dans notre armée, il avait ordonné au général Kray de presser vigoureusement le siège de Prescheria: en conséquence, le général Kray avait établi son quartier à Valeggio, à distance égale de Prescheria et de Mantoue, s'étendant depuis le Pô jusqu'au lac de Garda, sur la rive du Mencio, et investissant à la fois les deux villes. Pendant ce temps le général en chef, se portant en avant avec le gros de son armée, passait l'Oglio sur deux colonnes, étendait une de ses colonnes sous les ordres du général Rosemberg du côté de Bergame, et poussait l'autre, sous la conduite de Mélas, jusque sur le Sério; tandis que des corps de sept ou huit mille hommes, commandés par les généraux Kaïm et Hohenzollern, étaient dirigés sur Plaisance et sur Crémone, bordant toute la rive gauche du Pô; de sorte que l'armée austro-russe s'avançait, déployant quatre- vingt mille hommes sur un front de dix-huit lieues. À la vue des forces qui s'avançaient, et qui étaient triples des siennes, Scherer, battant en retraite sur toute sa ligne, avait fait rompre les ponts qu'il avait sur l'Adda, n'espérant point pouvoir les défendre, et avait transporté son quartier général à Milan, attendant dans cette ville une réponse à la lettre qu'il avait adressée au Directoire, et dans laquelle, reconnaissant tacitement son incapacité, il envoyait sa démission. Mais, comme son successeur tardait à arriver, et que Suwarow s'avançait toujours, de plus en plus épouvanté de la responsabilité qui pesait sur lui, Scherer avait remis le commandement entre les mains d'un de ses plus habiles lieutenants: le général choisi par le démissionnaire lui-même était Moreau, qui allait encore une fois combattre ces mêmes Russes dans les rangs desquels il devait mourir. Cette nomination inattendue fut proclamée au milieu des cris de joie des soldats: celui que sa magnifique campagne sur le Rhin avait fait nommer le Fabius français parcourut toute la ligne de son armée, salué par les acclamations successives de ses différentes divisions, qui criaient: Vive Moreau! vive le sauveur de l'armée d'Italie! Mais cet enthousiasme, si grand qu'il fût, n'avait point aveuglé Moreau sur la terrible position où il se trouvait: sous peine d'être débordé par ses deux extrémités, il lui fallait présenter une ligne parallèle à celle de l'armée russe; de sorte que, pour faire face à son ennemi, force lui était de s'étendre du lac de Lecco à Pizzighitone, c'est-à-dire sur une ligne de vingt lieues. Il est vrai qu'il pouvait se retirer vers le Piémont, concentrer ses troupes sur Alexandrie, et attendre là les renforts que le Directoire promettait d'envoyer: mais en opérant ainsi il compromettait l'armée de Naples en la livrant isolée à l'ennemi. Il résolut donc de défendre le passage de l'Adda le plus longtemps possible, afin de donnera la division Dessolles, que devait lui envoyer Masséna, le temps d'arriver en ligne pour défendre sa gauche, tandis que la division Gauthier, à laquelle l'ordre avait été donné d'évacuer la Toscane, arriverait à marches forcées pour se réunir à sa droite. Quant à lui, il se porta au centre pour y défendre de sa personne le pont fortifié de Cassano, dont la tête était couverte par le canal Ritorto, qu'occupaient, avec une nombreuse artillerie, des avant-postes retranchés. Puis, toujours aussi prudent que brave, Moreau prit toutes ses mesures pour assurer, en cas d'échec, sa retraite vers les Apennins et la côte de Gênes. Ses dispositions étaient à peine terminées, que l'infatigable Suwarow entra dans Triveglio: en même temps que l'arrivée du général en chef russe dans cette ville, Moreau apprit la reddition de Bergame et de son château, et le 25 avril il aperçut les têtes de colonne de l'armée alliée. Le même jour, le général russe divisa ses troupes en trois fortes colonnes, correspondant aux trois points principaux de la ligne française, mais supérieures chacune de plus du double aux troupes qu'elles avaient à combattre: la colonne de droite, conduite par le général Wukassowich, s'avança vers la pointe du lac de Lecco, où l'attendait le général Serrurier; la colonne de gauche, sous le commandement de Mélas, vint se placer en face des retranchements de Cassano; enfin, les divisions autrichiennes des généraux Zopf et Ott, qui formaient le centre, se concentrèrent à Canonia, pour être à portée, au moment donné, de s'emparer de Vaprio. Les troupes russes et autrichiennes bivaquèrent à portée de canon des avant-postes français. Le soir même, Foedor, qui faisait partie avec sou régiment de la division Chasteler, écrivit au général Tchermayloff: « Nous sommes enfin en face des Français; une grande bataille doit avoir lieu demain matin-.demain soir je serai lieutenant ou mort. » Le lendemain, qui était le 26 avril, le canon retentit dès la pointe du jour aux extrémités de la ligne: c'étaient, à notre extrême gauche, les grenadiers du prince Bagration qui attaquaient; c'était, à notre extrême droite, le général Seckendorff qui, détaché du camp de Triveglio, marchait sur Créma. Les deux attaques eurent lieu avec un succès bien différent: les grenadiers de Bagration furent repoussés avec une perte terrible; tandis que Seckendorff, au contraire, chassait les Français de Créma, et poussait ses reconnaissances jusqu'au pont de Lodi. Les prévisions de Foedor furent trompées, son corps d'armée ne donna point de toute la journée, et son régiment resta immobile, attendant des ordres qui n'arrivèrent pas. Les dispositions de Suwarow n'étaient point entièrement prises, il avait encore besoin de la nuit pour les accomplir. Pendant cette nuit, Moreau, ayant appris les avantages qu'avait remportés Seckendorff à son extrême droite, avait fait parvenir à Serrurier l'ordre de ne laisser à Lecco, qui était un poste facile à défendre, que la dix-huitième demi-brigade légère et un détachement de dragons, et de se replier sur le centre avec le reste de ses troupes; Serrurier reçut l’ordre vers les deux heures du matin, et l'exécuta aussitôt. De leur côté, les Russes n'avaient point perdu leur temps: profitant de l'obscurité de la nuit, le général Wukassowich avait fait rétablir le pont détruit par les Français à Brévio, tandis que le général Chasteler en faisait construire un nouveau deux milles au-dessous du château de Trezzo. Ces deux ponts avaient été l'un réparé et l'autre construit sans que les avant-postes français eussent eu le moindre soupçon. Surpris à quatre, heures du matin par les deux divisions autrichiennes qui, masquées parle village de San-Gervasto, avaient atteint la rive droite de l'Adda sans être aperçues, les soldats chargés de défendre le château de Trezzo l'abandonnèrent et battirent en retraite; les Autrichiens les poursuivirent jusqu'à Pozzo; mais les Français s'arrêtèrent tout à coup et firent volte-face: c'est qu'à Pozzo était le général Serrurier et les troupes qu'il ramenait de Lecco, et qu’ayant entendu derrière lui la canonnade, il s'était arrêté un instant, et, obéissant a la première loi de la guerre, il avait marché vers le bruit et vers la fumée: c'était donc lui qui ralliait la garnison de Trezzo et qui reprenait l'offensive, envoyant un de ses aides de camp à Moreau pour le prévenir de la manoeuvre qu'il avait cru devoir faire. Le combat s'engagea alors entre les troupes françaises et les troupes autrichiennes avec un acharnement inouï; c'est que les vieux soldats de Bonaparte avaient pris, dans leurs premières campagnes d'Italie, une habitude à laquelle ils ne pouvaient renoncer: c'était de battre les sujets de Sa Majesté Impériale partout où ils les rencontraient. Cependant la supériorité du nombre était telle, que nos troupe commençaient à reculer, lorsque de grands cris, poussés à l'arrière-garde, annoncèrent un renfort: c'était le général Grenier qui, envoyé par Moreau, arrivait avec sa division au moment où sa présence était le plus nécessaire. Une partie de la nouvelle division renforça les colonnes, doublant les masses du centre, tandis que l'autre s'étendit sur la gauche pour envelopper les généraux ennemis; puis le tambour battit de nouveau sur toute la ligne, et nos grenadiers commencèrent à reconquérir ce champ de bataille déjà pris et repris doux fois. Mais en ce moment un renfort arrivait aux Autrichiens: c'était le marquis de Chasteler et sa division: le nombre se trouvait de nouveau du côté de l'ennemi. Grenier replia aussitôt son aile pour en renforcer le centre, et Serrurier, disposant sa retraite en échiquier, se replia surPozzo, où il attendit l'ennemi. Ce fut sur ce point que se concentra le fort de la bataille; trois fois le village de Pozzo fut pris et repris, jusqu'à ce qu'enfin, attaqués une quatrième fois par des forces doubles des leurs, les Français furent obligés de l'évacuer. Dans cette dernière attaque, un colonel autrichien fut blessé mortellement; mais, en revanche, le général Beker, qui commandait l'arrière-garde française, n'ayant pas voulu battre en retraite avec ses soldats, fut entouré avec quelques hommes, et, après les avoir vus tomber les uns après les autres autour de lui, fut forcé de rendre son épée à un jeune officier russe, du régiment de Semenofskoi, qui remit son prisonnier aux soldats qui le suivaient, et retourna aussitôt au combat. Les deux généraux français avaient pris pour point de ralliement le village de Vaprio; mais dans le premier moment de désordre qu'avait jeté dans nos troupes l'évacuation de Pozzo, une charge si profonde avait été faite par la cavalerie autrichienne, que Serrurier se trouva, séparé de son collègue, et fut forcé de se retirer avec mille cinq cents hommes, sur Verdorio tandis que Grenier atteignait seul le point convenu et s'arrêtait à Vaprio pour faire de nouveau face à l’ennemi. Pendant, ce temps un combat terrible se livrait au centre. Mélas avec dix-huit à vingt mille hommes, avait attaqué les postes fortifiés qui se trouvaient, comme nous l’avons dit, en tête du pont de Cassano et de Ritento-Canale. Dès sept heures du matin et comme Moreau venait de se dégarnir de la division Grenier, Mélas, conduisant en personne trois bataillons de grenadiers autrichiens, avait attaqué les ouvrages avancés. Là, pendant deux heures, avait eu lieu un carnage terrible: repoussés trois fois, en laissant plus de quinze cents hommes au pied des fortifications, les Autrichiens étaient revenus trois fois à la charge, renforcés chaque fois de troupes fraîches, et toujours conduits et encouragés par Mélas, qui avait ses anciennes défaites à venger. Enfin, attaqués une quatrième fois, forcés dans leurs retranchements, les Français, en disputant le terrain pied à pied, vinrent s'abriter dans leur seconde enceinte, qui défendait la tête du pont même, et que commandait Moreau en personne. Là, pendant deux heures encore, on lutta homme contre homme, tandis qu'une artillerie terrible se renvoyait la mort presque bouche à bouche. Enfin, les Autrichiens, ralliés une dernière fois, s'avancèrent à la baïonnette, et, à défaut d'échelles, ou de brèche, empilant contre les fortifications les corps de leurs camarades tués, ils parvinrent à escalader parapet. Il n’y avait pas un instant à perdre; Moreau ordonna la retraite, et tandis que les Français repassaient l’Adda, il protégea de sa personne leur passage avec un seul bataillon de grenadiers, dont, au bout d’une demi-heure, il ne lui restait plus que cent vingt hommes. Trois de ses aides de camps, en outre, avaient été tués à ses côté. Mais la retraite s’était opérée sans désordres; il se retira alors à son tour, faisant toujours face à l’ennemi, qui mettaient le pied sur le pont au moment où il atteignait l’autre rive. À l’instant même les Autrichiens s’élancèrent à sa poursuite; mais tout à coup un bruit terrible se fit entendre, dominant celui de l’artillerie: la deuxième arche du pont venait de sauter, emportant dans les airs tous ceux qui couvraient l’espace fatal, chacun recula de son côté, et dans l’espace laissé vide on vit retomber, comme une pluie, des débris d’hommes et de pierre. Mais, à l’instant même où Moreau venait de mettre un obstacle momentané entre lui et Mélas, il vit arriver en désordre le corps d’armée du général Grenier, qui avait été forcé d’évacuer Vaprio, et qui fuyait, poursuivi par l’armée austro-russe de Zopf, d’Ott et Chasteler. Moreau ordonna un changement de front, et faisait face à ce nouvel ennemi qui lui tombait sur les bras au moment où il s’y attendait le moins, il parvint à rallier les troupes de Grenier et à rétablir la bataille. Mais pendant qu’il se retournait, Mélas rétablissait le pont, et passait, à son tour, ma rivière. Moreau se trouva alors attaqué en tête et sur ses deux flancs par des forces triples des siennes. Ce fut alors que tous les officiers qui l'entouraient le supplièrent de songer à sa retraite, car du salut de sa personne dépendait pour la France la conservation de l'Italie. Moreau résista longtemps, car il comprenait les conséquences terribles de la bataille qu'il venait de perdre, et à laquelle il ne voulait pas survivre, quoiqu'il fût impossible de la gagner; mais une troupe d'élite l'enveloppa, et, formant autour de lui un bataillon carré, recula, tandis que le reste de l'armée se faisait tuer pour protéger la retraite de celui dont le génie était regardé comme la seule espérance qui lui restât. Le combat dura encore près de trois heures, pendant lesquelles l'arrière-garde de l'armée fit des prodiges. Enfin, Mélas, voyant que son ennemi lui était échappé, et sentant que ses troupes, fatiguées d'une lutte aussi opiniâtre, avaient besoin de repos, ordonna de cesser le combat, et s'arrêta sur la rive gauche de l'Adda, s’échelonnant dans les villages d'Imago, de Gorgonzola et de Cassano, demeurant ainsi maître du champ de bataille, sur lequel nous laissions deux mille cinq cents morts, cent pièces de canon et vingt obusiers. Le soir, Suwarow ayant invité le général Beker à souper avec lui, lui demanda quel était celui qui l'avait fait prisonnier. Beker répondit que c'était un jeune officier du régiment qui était entré le premier dans Pozzo: Suwarow s'informa aussitôt quel était ce régiment; on lui répondit que c'était celui de Semenofskoi; le général en chef ordonna alors qu'on fit des recherches pour connaître le nom de ce jeune homme. Un instant après, on annonçait le souslieutenant Foedor Romayloff. ll venait apporter à Suwarow l'épée du général Beker. Suwarow le retint à souper avec lui et son prisonnier, Le lendemain, Foedor écrivait à son protecteur: « J'ai tenu ma parole, je suis lieutenant, et le feld-maréchal Suwarow a demandé pour moi à Sa Majesté Paul Ier l'ordre de Saint- Vladimir. » Le 28 avril, Suwarow entrait à Milan, que Moreau venait d'abandonner pour se retirer derrière le Tésin, et faisait appliquer sur tous les murs de cette capitale la proclamation suivante, qui peint admirablement l'esprit du héros moscovite: « L'armée victorieuse de l'empereur apostolique et romain est ici: elle combat uniquement pour le rétablissement de la sainte religion, du clergé, de la noblesse, et de l’antique gouvernement de l'Italie. « Peuples, unissez-vous à nous pour Dieu et pour la foi; car nous sommes arrivés avec une armée à Milan et à Plaisance pour vous secourir. » Les victoires si chèrement achetées de la Trebia et de Novi succédèrent à celle de Cassano, et laissèrent Suwarow tellement affaibli, qu'il ne put profiter de ses avantages; d'ailleurs, au moment où le général russe allait se remettre en route, un nouveau plan arriva, envoyé par le conseil aulique de Vienne. Les puissances alliées avaient décrété l'envahissement de la France, et, désignant à chaque général la route qu'il devait suivre pour accomplir ce nouveau plan, avaient décidé que Suwarow entrerait en France par la Suisse, et que l'archiduc lui céderait ses positions et se rabattrait sur le Bas-Rhin. Les troupes avec lesquelles Suwarovv, qui, laissant Moreau et Macdonald en face des Autrichiens, devait désormais opérer contre Masséna, étaient trente mille Russes qu'il avait avec lui sous les armes; trente mille autres, détachés de l'armée de réserve que le comte de Tolstoy commandait en Gallice, et qui devaient être amenés en Suisse par le général Korsakoff; vingtcinq à trente mille Autrichiens, commandés par le général Hotze; enfin, cinq à six mille émigrés français, sous la conduite du prince de Condé; en tout quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze mille hommes. Foedor avait été blessé en entrant à Novi; mais Suwarow avait couvert sa blessure avec une seconde croix, et le grade de capitaine avait hâté sa convalescence; de sorte que le jeune officier, plus heureux encore que fier du nouveau degré militaire qu'il venait de conquérir, se trouva en état de suivre l'armée lorsque le 18 septembre elle commença son mouvement vers Salvedra, et commença de pénétrer avec son général dans la vallée de Tésin. Tout avait bien été jusqu'alors, et tant qu'il était demeuré dans les riches et belles plaines de l'Italie, Suwarow n'avait eu qu'à se louer du courage et du dévouement de ses soldats; mais lorsque aux champs fertiles de la Lombardie, arrosés par de belles rivières aux doux noms, ils virent succéder les âpres chemins de la Lévantine et se dresser devant eux, couvertes de neiges éternelles, les cimes sourcilleuses du Saint-Gothard, alors l'enthousiasme s'éteignit, l'énergie disparut, et de sombres pressentiments s'emparèrent du coeur de ces sauvages enfants du Nord. Des murmures inattendus coururent sur toute la ligne; puis tout à coup l'avant-garde s'arrêta, déclarant qu'elle ne voulait pas aller plus loin. En vain Foedor, qui commandait une compagnie, pria, supplia ses soldats de se séparer de leurs camarades, et de donner l'exemple en marchant les premiers; les soldats de Foedor jetèrent leurs armes et se couchèrent à côté d'elles. Au moment où ils venaient de donner cette preuve d'insubordination, de nouveaux murmures s'élevèrent à la queue de l'armée, s'approchant comme une tempête: c'était Suwarow qui passait de l'arrière-garde à l'avant- garde, et qui arrivait, acompagné de cette terrible preuve de mutinerie et d'insubordination qu'il soulevait sur toute la ligne à mesure qu'il passait devant elle. Lorsqu'il arriva en tête de la colonne, ces murmures devinrent des imprécations. Alors Suwarow s'adressa à ses soldats avec cette éloquence sauvage à laquelle il devait les miracles qu'il avait opérés avec eux. Mais les cris de: La retraite! la retraite! couvrirent sa voix. Alors il fit prendre les plus mutins et les fit frapper du bâton jusqu'à ce qu'ils succombassent sous ce honteux supplice. Mais les châtiments n'eurent pas plus d'influence que les exhortations, et les cris continuèrent. Suwarow vit que tout était perdu, s'il n'employait pas, pour ramener les factieux, quelque moyen puissant et inattendu. Il s'avança vers Foedor: Capitaine, lui dit-il, laissez là ces drôles: prenez huit sous-officiers, et creusez une fosse. Foedor, étonné, regarda son général, comme pour lui demander l'explication de cet ordre étrange. -Faites ce que j'ai commandé, dit Suwarow. Foedor obéit, les huit sous-officiers se mirent à la besogne. Dix minutes après, la fosse était creusée, au grand étonnement de toute l'armée, qui s'était réunie en demi-cercle, s'échafaudant sur les deux montagnes qui bordaient la route, comme sur les gradins d'un vaste amphithéâtre. Alors Suwarow descendit de cheval, brisa son sabre et le jeta dans la fosse; il détacha, l'une après l'autre, ses épaulettes, et les jeta avec son sabre; puis il arracha les décorations qui lui couvraient la poitrine, et les jeta avec son sabre et ses épaulettes; enfin, se mettant nu, il s'y coucha lui-même à son tour, criant à haute voix: couvrez-moi de terre, abandonnez ici votre général! Vous n'êtes plus mes enfants, je ne suis plus votre père: il ne me reste qu'à mourir. À ces mots étranges, qui furent prononcés d'une voix si puissante qu'ils avaient été entendus de toute l'armée, les grenadiers russes se jetèrent dans la fosse en pleurant, et enlevèrent leur général dans leurs bras, en lui demandant pardon et en le suppliant de les conduire à l'ennemi. -A la bonne heure! cria Suwarow, je reconnais mes enfants. À l'ennemi! à l'ennemi! Ce ne furent point des cris, mais des hurlements, qui répondirent à ces paroles. Suwarow se rhabilla, et pendant qu'il se rhabillait, les plus mutins, se traînant sur la poussière, venaient lui baiser les pieds. Puis, lorsque ses épaulettes furent reboutonnées à ses épaules, lorsque ses croix brillèrent de nouveau sur sa poitrine, il remonta à cheval, suivi de l'armée, dont tous les soldats juraient d'une seule voix de mourir jusqu'au dernier plutôt que d'abandonner leur père. Le même jour, Suwarow attaque Aerolo; mais les mauvais jours commençaient à naître, et le vainqueur de Cassano, de la Trebia et de Novi, avait laissé la fortune lassée dans les plaines de l'Italie. Pendant douze heures six cent Français arrêtèrent trois mille grenadiers russes sous les murs de la ville, si bien que la nuit arriva sans que Suwarow eût pu les en chasser. Le lendemain, il fait marcher toutes ses troupes pour envelopper cette poignée de braves; mais le ciel se couvre, et bientôt le vent chasse une pluie froide au visage des Russes. Les Français profitent de cette circonstance pour battre en retraite, évacuent la vallée d'Urseren, passent la Reuss, et vont se mettre en bataille sur les hauteurs de la Fourca et du Grimsel. Mais une partie du but de l'armée russe est atteinte, le Saint-Gothard est à elle. Il est vrai qu'aussitôt qu'elle s'en éloignera les Français le reprendront et lui fermeront la retraite; mais qu'importe à Suwarow? n'est-il pas habitué à marcher toujours en avant? Il marche donc sans s'inquiéter de ce qu'il laisse derrière lui, gagne Andermatt, franchit le Trou d'Ury, et trouve Lecourbe gardant avec quinze cents hommes les défilés du Pont-au-Diable. Là la lutte recommence; pendant trois jours quinze cents Français arrêtent trois mille Russes. Suwarow rugit comme un lion enveloppé dans des filets; car il ne comprend plus rien à sa fortune. Enfin, le quatrième jour, il apprend que le général Korsakoff, qui l'a précédé et qu'il doit rejoindre, s'est fait battre par Molitor, et que Masséna a repris Zurich et occupe le canton de Glaris. Alors il renonce à suivre la vallée de la Reuss, et écrit à Korsakoff et à Jallachieh: « J'accours pour réparer vos fautes; tenez ferme comme des murailles; vous me répondez sur votre tête de chaque pas que vous ferez en arrière. » L'aide de camp était, en outre, charge de communiquer aux généraux russes et autrichiens un plan de bataille verbal; c’était l'ordre aux généraux Linsken et Jallachieh d'attaquer les troupes françaises chacun de son côté, et d'opérer leur jonction dans la vallée de Glaris, où Suwarow lui-même devait descendre par le Klon-Thal, pour enfermer Molitor entre deux murailles de fer. Suwarow était si sûr que ce plan devait réussir, qu'en arrivant sur les bords du lac de Klon-Thal, il envoya un parlementaire pour sommer Molitor de se rendre, attendu, lui dit-il, qu'il était entouré de tous côtés: Molitor fit répondre alors au maréchal que le rendez-vous donné par lui à ses généraux était manqué, attendu qu'il les avait battus l'un après l'autre et repoussés dans les Grisons; mais qu'en revanche, comme Masséna s'avançait par Muotta, c'était lui, Suwarow, qui se trouvait à son tour entre deux feux: en conséquence, Molitor le sommait de mettre bas les armes. En écoutant cette étrange réponse, Suwarow crut qu'il faisait un rêve; mais bientôt revenant à lui, et comprenant le danger qu'il y avait à rester dans les défilés où il se trouvait, il se précipita sur le général Molitor: celui-ci le reçut à la pointe de ses baïonnettes, et là, fermant le défilé, il contint pendant huit heures, avec douze cents hommes, quinze à dix-huit mille Russes. Enfin, la nuit venue, Molilor évacua le Klon-Thal, et se retira sur la Linth pour défendre les ponts de Noefels et de Mollis. Le vieux maréchal se répandit alors comme un torrent sur Glaris et Mitlodi, et là il apprit que Molilor lui avait dit la vérité; que Jallachieh et Linsken étaient battus et dispersés; que Masséna s'avançait sur Schwitz, et que le général Hosemberg, à qui il avait confié la défense du pont de Muotta, avait été forcé de se replier; de sorte qu'il allait bien véritablement se trouver lui- même dans la position où il avait cru mettre Molitor. Il n'y avait pas de temps à perdre pour battre en retraite: Suwarow se jeta dans les défilés d'Engi, de Schwauden et d'Elm, précipitant tellement sa marche qu'il abandonna ses blessés et une partie de son artillerie. Aussitôt les Français se lancèrent à sa poursuite, le joignant tantôt dans les précipices, tantôt dans les nuages. Alors on vit des armées tout entières passer là où des chasseurs de chamois ôtaient leurs souliers, marchaient pieds nus, et s'aidaient de leurs mains pour ne pas tomber; trois peuples venus de trois points différents s'étaient donné rendez-vous au- dessus de la demeure des aigles, comme pour rendre de plus près Dieu juge de la justice de leur cause. Alors il y eut des instants où toutes ces montagnes glacées se changèrent en volcans, où les cascades descendirent sanglantes dans la vallée, et où roulèrent jusqu'au plus profond des précipices des avalanches humaines; si bien que la mort fit une telle moisson, là où la vie n'était jamais parvenue, que les vautours, devenus dédaigneux par abondance, ne prenaient plus, disent par tradition les paysans de ces montagnes, que les yeux des cadavres pour les porter à leurs petits. Enfin Suwarow parvint à rallier ses troupes dans les environs de Lindeau, et rappela à lui Korsakoff, qui occupait encore le poste de Bregenz; mais toutes ses troupes réunies ne s'élevaient plus qu'à trente mille hommes; c'était le reste de quatre-vingt mille que Paul Ier avait fournis pour son contingent dans la coalition: c'est qu'en quinze jours trois corps d'armée, dont chacun était plus nombreux que toute l'armée de Masséna, avaient été battus par cette armée. Aussi Suwarow, furieux d'avoir été vaincu par ces mêmes républicains dont il avait annoncé d'avance l'extermination, s'en prit-il aux Autrichiens de sa défaite, et déclara-t-il qu'il attendrait, avant de rien entreprendre pour la coalition, les ordres de l'empereur, auquel il venait de faire connaître la trahison de ses alliés. La réponse de Paul Ier fut qu'il eût à faire reprendre à ses soldats le chemin de la Russie, et à revenir lui-même au plus vite à Saint-Pétersbourg, où l'attendait une entrée triomphale; le même ukase portait que Suwarow serait logé le reste de sa vie au palais impérial, enfin qu'il lui serait élevé un monument sur une des places publiques de Saint-Pétersbourg. Foedor allait donc revoir Vaninka. Partout où il y avait eu un danger à courir dans les plaines d'Italie, dans les gorges du Tésin, sur les glaces du mont Pragel, il s'y était précipité un des premiers, et parmi les noms cités comme dignes de récompenses, son nom s'était trouvé toutes les fois: or Suwnrow était trop brave lui-même pour être prodigue de pareils honneurs quand ils n'étaient pas mérités. Il revenait donc, comme il l'avait promis, digne de l'intérêt de son noble protecteur, et, qui sait? peut- être de l'amour de Vaninka. D'ailleurs, le maréchal l'avait pris en amitié, et nul ne pouvait savoir où pouvait conduire l'amitié de Suwarow, que Paul Ier honorait à l'égal d'un guerrier antique. Mais nul ne pouvait se reposer sur Paul Ier, dont le caractère était un composé de mouvements extrêmes; aussi, sans avoir démérité en rien de son maitre, sans savoir d'où lui venait cette disgrâce, Suwarow reçut, en arrivant à Riga, une lettre du conseiller privé, qui lui signifiait, au nom de l'empereur, qu'ayant toléré chez ses soldats une infraction à une loi disciplinaire, l'empereur lui ôtait tous les honneurs dont il était revêtu et lui défendait de se présenter devant lui. Une semblable nouvelle fut un coup de foudre pour le vieux guerrier, déjà ulcéré des revers qu'il venait d'éprouver, et qui, pareils à ces orages du soir, venaient ternir une splendide journée. En conséquence, il assembla tous ses officiers sur la place de Riga, prit congé d'eux en pleurant, et comme un père qui quitte sa famille; puis, ayant embrassé les généraux et les colonels, serré la main aux autres, il leur dit encore une fois adieu, les laissant libres de suivre sans lui leur destination, et se jetant dans un traîneau, il marcha nuit et jour, arriva incognito dans cette capitale où il devait entrer en triomphateur, se fit conduire dans un quartier éloigné, chez une de ses nièces, où quinze jours après il mourut, le coeur brisé de douleur. De son côté, Foedor avait fait presque la même diligence que son maréchal, et comme lui était entré dans Saint-Pétersbourg, sans qu'aucune lettre le précédât ni annonçât son arrivée; comme Foedor n'avait aucun parent dans la capitale, et que d'ailleurs sa vie entière était concentrée sur une seule personne, il se fit conduire droit à la perspective de Niuwski, dont la maison du général, située au bord du canal Catherine, faisait l'angle; puis, arrivé là, sautant à bas de sa voiture, il s'élança dans la cour, monta en bondissant le perron, ouvrit la porte de l'antichambre, et tombant inattendu au milieu des valets et des officiers inférieurs de la maison, qui jetèrent un cri de surprise en l'apercevant, il demanda où était le général; on lui répondit en lui montrant la porte de la salle à manger: il était là et déjeunait avec sa fille. Alors, par une réaction étrange, Foedor sentit que les jambes lui manquaient, et s'appuya contre le mur, pour ne pas tomber, au moment de revoir Vaninka, cette âme de son âme, pour laquelle seule il avait tant fait de choses; il frémit de ne pas la retrouver telle qu'il l'avait quittée. Mais en ce moment même la porte de la salle à manger s'ouvrit, et Vaninka parut: en apercevant le jeune homme, elle jeta un cri, et se retournant vers le général: Mon père, c'est Foedor, dit-elle avec cette expression instantanée qui ne permet pas que celui qui l'entend se trompe au sentiment qui l'a inspirée. -Foedor! s'écria le général en s'élançant et en tendant les bras. Foedor était attendu ou aux pieds de Vaninka, ou sur le coeur de son père; il comprit que le premier moment devait être au respect et à la reconnaissance, et se précipita dans les bras du général. Agir autrement, c'était avouer son amour; et avait-il le droit d'avouer cet amour avant de savoir s'il était partagé? Foedor se retourna, et, comme à l'heure où il était parti, mit un genou en terre devant Vaninka; mais un moment avait suffi à l'altière jeune fille pour faire refluer jusqu'au plus profond de son coeur les sentiments qu'elle avait éprouvés; la rougeur qui avait passé sur son front, pareille à une flamme, avait disparu, et elle était redevenue la froide et altière statue d'albâtre, oeuvre d'orgueil commencée par la nature et achevée par l'éducation; Foedor baisa sa main, sa main était tremblante, mais glacée; Foedor sentit le coeur lui manquer, et crut qu'il allait mourir. -Eh bienl Vaninka, dit le général, pourquoi es-tu si froide pour un ami qui nous a causé à la fois tant de terreur et de joie? Allons, Foedor, embrasse ma fille. Foedor se releva suppliant, mais demeura immobile en attendant qu'une autre permission vînt confirmer celle du général. -N'avez-vous pas entendu mon père? dit Vaninka on souriant .mais, cependant sans avoir assez de puissance en elle-même pour éteindre l'émotion qui vibrait au font de sa voix. Foedor approcha ses lèvres des joues de Yaninka, et comme il tenait en même temps sa main, il lui sembla que, par un mouvement nerveux et indépendant de sa volonté, cette main avait légèrement serré la sienne; un faible cri de joie était près de s'échapper de sa poitrine, lorsqu'en jetant les yeux sur Vaninka, ce fut lui qui fut effrayé à son tour de sa pâleur, ses lèvres surtout étaient blanches comme si elle était morte. Le général fit asseoir Foedor à table, Vaninka reprit sa place, et comme par hasard elle était à contre-jour, le général, qui n'avait aucun soupçon, ne s'aperçut de rien. Le déjeuner, comme on le pense bien, se passa à faire et à écouter le récit de cette campagne étrange qui avait commencé sous le soleil ardent de l'Italie et avait été finir dans les glaces de la Suisse. Comme il n'y a point à Saint-Pétersbourg de journaux qui disent autre chose que ce que l'empereur permet de dire, on avait bien appris les succès de Suwarow, mais on ignorait ses revers; Foedor raconta les uns avec modestie, et les autres avec franchise. On devine l'intérêt immense que prit le général à un récit pareil fait par Foedor; ses deux épaulettes de capitaine, sa poitrine couverte de décorations, prouvaient que le jeune homme accomplissait un acte d'humilité en s'oubliant lui-même dans la narration qu'il venait de faire: mais le général, trop généreux pour craindre de partager la disgrâce de Suwarow, avait déjà fait une visite au feld- maréchal mourant, et avait appris de lui avec quel courage s'était conduit son jeune protégé. Lorsque celui-ci eut achevé son récit, ce fut donc au tour du général d'énumérer tout ce qu'avait fait de bien Foedor, dans une campagne de moins d'un an; puis, cette énumération finie, il ajouta que dès le lendemain il allait demander à l'empereur de prendre le jeune capitaine pour son aide de camp. Foedor, à ces mots, voulut se jeter aux genoux du général; mais celui-ci le reçut une seconde fois dans ses bras, et pour lui donner une preuve de la certitude qu'il avait de réussir, le général lui désigna le jour même le logement qu'il devait occuper dans la maison. En effet, le lendemain le général revint du palais Saint-Michel, annonçant cette heureuse nouvelle que sa demande lui était accordée. Foedor était au comble de la joie: à compter de ce moment, il était commensal du général en attendant qu'il fit partie de sa famille. Vivre sous le même toit que Vaninka, la voir à toute heure, la rencontrer à chaque instant dans une chambre, la voir passer comme une apparition au bout d'un corridor, se trouver deux fois par jour avec elle à la même table, c'était plus que Foedor n'avait jamais espéré; aussi crut-il d'abord que ce bonheur lui suffirait. De son côté, Vaninka, si fière qu'elle fût, avait été prise au fond du coeur d'un vif intérêt pour Foedor; puis, il était parti lui laissant la certitude qu'il l'aimait, et pendant son absence, son orgueil de femme s’était nourri de la gloire que le jeune officier acquérait, dans l'espoir de rapprocher la distance qui le séparait d’elle: de sorte que lorsqu'elle l'avait vu revenir ayant franchi une partie de cette distance, elle avait senti, aux battements de son coeur, que son orgueil satisfait venait de se changer en un sentiment plus tendre, et que, de son côté, elle aimait Foedor autant qu'il lui était possible d'aimer; elle n'en avait pas moins, comme nous l'avons dit, renfermé ces sentiments, dans leur enveloppe glacée; car Vaninka était ainsi faite: elle voulait bien dire un jour à Foedor qu'elle l'aimait; mais, jusqu'au jour où il lui plairait de le dire, elle ne voulait pas que le jeune homme devinât qu'il était aimé. Les choses durèrent ainsi pendant quelques mois, et cet état, qui avait paru à Foedor le suprême bonheur, lui sembla bientôt un affreux supplice. En effet, aimer et sentir son coeur toujours prêt à déborder d'amour, être du matin au soir en face de celle qu'on aime, à table rencontrer sa main, dans un corridor étroit toucher sa robe, quand on entre dans un salon, ou lorsqu'on sort d'un bal, la sentir s'appuyer sur son bras, et sans cesse être forcé de contraindre son visage à ne rien laisser paraître des émotions de son coeur, il n'y a pas de volonté humaine qui puisse résister à une pareille lutte; aussi Vaninka vit-elle que Foedor n'aurait plus la force de garder longtemps son secret, et résolut- elle d'aller au-devant d'un aveu qu'elle voyait sans cesse près de s'échapper de son coeur. Un jour qu'ils se trouvaient seuls, et qu'elle voyait les efforts inutiles que faisait le jeune homme pour lui cacher ce qu'il éprouvait, elle alla droit à lui, et le regardant: Vous m'aimez, Foedor? lui dit-elle. -Pardon! pardon! s'écria le jeune homme en joignant les mains. -Pourquoi me demander pardon, Foedor? Votre amour n'est-il pas pur? -Oh! oui! oui! mon amour est pur, d'autant plus pur qu'il est sans espoir. -Et pourquoi sans espoir? demanda Vaninka; mon père ne vous aime- t-il pas comme un fils? -Oh! que me dites-vous là? s'écria Foedor; comment, si votre père m'accordait votre main, vous consentiriez donc?... -N'êtes-vous pas noble de coeur et noble de race, Foedor? Vous n'avez pas de fortune, c'est vrai; mais je suis assez riche pour deux. -Alors, mais alors, je ne vous suis donc pas indifférent? -Je vous préfère du moins à tous ceux que j'ai vus. -Vaninka! la jeune fille fit un mouvement d'orgueil. Pardon! reprit Foedor, que faut-il que je fasse? Ordonnez; je n'ai pas de volonté en face de vous; je crains que chacun de mes sentiments ne vous blesse: guidez-moi, j'obéirai. -Ce que vous avez à faire, Foedor, c'est de demander le consentement de mon père. -Ainsi, vous m'autorisez à cette démarche? -Oui; mais à une condition. Laquelle? oh! parlez! parlez! -C'est que mon père, quelle que soit sa réponse, n'apprendra jamais que vous vous présentez à lui autorisé par moi; c'est que nul ne saura que vous suivez les instructions que je vous donne; c'est que tout le monde ignorera l'aveu que je viens de vous faire; c'est, enfin, que vous ne me demanderez pas, quelque chose qui arrive, de vous seconder autrement que de mes voeux. -Tout ce que vous voudrez! s'écria Foedor; oh! oui, je ferai tout ce que vous voudrez! Ne m'accordez-vous pas mille fois plus que je n'osais espérer? Et votre père me refusât-il, eh bien! ne saurai- je pas, moi, que vous prendrez votre part de ma douleur? -Oui; mais il n'en sera pas ainsi, je l'espère, dit Vaninka en tendant au jeune officier une main qu'il baisa ardemment; ainsi donc, espoir et courage! Et Vaninka sortit, laissant, toute femme qu'elle était, le jeune officier cent fois plus tremblant et plus ému qu'elle. Le même jour, Foedor demanda un entretien au général. Le général reçut son aide de camp, comme il avait coutume de le faire, d'un visage ouvert et riant; mais aux premiers mots que prononça Foedor, son visage se rembrunit. Cependant, à la peinture de cet amour si vrai, si constant et si passionné que le jeune homme éprouvait pour sa fille; quand il lui eut dit que cet amour était le mobile de ces actions glorieuses dont il l'avait loué si souvent, le général lui tendit la main, et, presque aussi ému que lui, il lui dit que pendant son absence, ignorant cet amour qu'il emportait avec lui, et dont il n'avait reconnu aucune trace chez Vaninka, il avait, sur l'invitation de l'empereur, engagé sa parole avec le fils du conseiller privé. La seule chose qu'avait demandée le général, c'était de ne point se séparer de sa fille avant qu'elle eût atteint l'âge de dix-huit ans: Vaninka n'avait donc plus que cinq mois à rester sous le toit paternel. Il n'y avait rien à répondre à cela: en Russie, un désir de l'empereur est un ordre, et du moment où il est exprimé, nul n'a la pensée même de le combattre. Cependant, ce refus avait empreint un tel désespoir sur le visage du jeune homme, que le général, touché de cette peine silencieuse et résignée lui tendit les bras; Foedor s'y précipita en éclatant en sanglots? alors le général l'interrogea sur sa fille; mais Foedor répondit, comme il avait promis de le faire, que Vaninka ignorait tout, et que la démarche venait de lui seul: cette assurance rendit un peu de calme au général; il avait craint de faire deux malheureux. À l'heure du diner, Vaninka descendit et trouva son père seul. Foedor n'avait point eu le courage, d'assister au repas, et de se retrouver, au moment où il venait de perdre tout espoir, en face du général et de sa fille, il avait pris un traîneau et s'était fait conduire aux environs de la ville. Pendant tout le temps que dura le dîner, à peine si le général et Vaninka échangèrent une parole; mais, si expressif que lut ce silence, Vaninka commanda à sa physionomie avec sa puissance habituelle, et le général seul parut triste et abattu. Le soir, comme elle allait descendre pour prendre le thé, on vint le lui apporter dans sa chambre, en lui disant que le général s'était senti fatigué, et s'était retiré dans ses appartements. Vaninka fit quelques questions sur la nature de son indisposition; puis, ayant appris qu'elle n'offrait aucun symptôme inquiétant, elle chargea le valet de chambre qui lui donnait cette nouvelle de reporter à son père l'expression de son respect, lui faisant dire qu'elle se mettait à ses ordres, s'il avait besoin de quelqu'un ou de quelque chose: le général fit répondre à sa fille qu'il la remerciait, mais n'avait pour le moment besoin que de solitude et de repos. Vaninka dit que de son côté elle allait se renfermer chez elle: le valet de chambre se retira. À peine fut-il sorti, que Vaninka donna l'ordre à Annouschka, sa soeur de lait, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de suivante, de guetter le retour de Foedor, et de venir la prévenir aussitôt qu'il serait rentré. À onze heures du soir, les portes de l'hôtel se rouvrirent. Foedor descendit de traineau, et monta aussitôt à son appartement, où il se jeta sur un divan, écrasé sous le poids de ses propres pensées; à minuit, il entendit frapper à sa porte, il se leva tout étonné et alla ouvrir: c'était Annouschka qui venait lui dire de la part de sa maîtresse de passer à l'instant même chez elle. Si étonné qu'il fût de ce message, auquel il était loin de s'attendre, Foedor obéit. Il trouva Vaninka assise et vêtue d'une robe blanche, et comme elle était plus pâle encore que d'habitude, Foedor s'arrêta à la porte, car il lui semblait avoir vu une statue toute préparée pour un tombeau. -Venez, dit Vaninka d'une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion. Foedor s'approcha, attiré par cette voix, comme le fer l'est par l'aimant. Annouschka ferma la porte derrière lui. -Eh bien! dit Vaninka, que vous a répondu mon père? Foedor lui raconta tout ce qui s'était passé: la jeune fille écouta ce récit d'un regard impassible; seulement ses lèvres, qui étaient la seule partie de son visage où l'on pût encore reconnaître la présence du sang, devinrent blanches comme le peignoir qui l'enveloppait. Quant à Foedor, il était, au contraire, dévoré par la fièvre, et paraissait presque insensé. -Maintenant, quelle est votre intention? dit Vaninka de la même voix glacée dont elle avait fait les autres questions. -Vous me demandez quelle est mon intention, Vaninka! que voulez- vous donc que je fasse, et que me reste-t-il donc à faire, si ce n'est, pour ne pas reconnaître les bontés de mon protecteur par quelque lâcheté infâme, de fuir Saint-Pétersbourg et d'aller me faire tuer dans le premier coin de la Russie où il éclatera une guerre? -Vous êtes un fou, dit Vaninka avec un sourire où l'on pouvait reconnaître un singulier mélange de triomphe et de mépris; car, de ce moment, elle sentait sa supériorité sur Foedor, et comprenait qu'elle allait diriger en reine le reste de sa vie. -Alors, s'écria le jeune officier, guidez-moi, ordonnez; ne suis- je pas votre esclave? -Il faut rester, dit Vaninka. -Rester! -Oui, c'est d'une femme ou d'un enfant de s'avouer ainsi vaincu au premier coup; un homme, s'il mérite vraiment ce nom, un homme lutte. -Lutter! et contre qui? contre votre père? Jarnais! -Qui vous parle de lutter contre mon père? c'est contre les événements qu'il faut se roidir, car le commun des hommes ne dirige pas les événements; mais, au contraire, est entraîné par eux. Ayez l'air, aux yeux de mon père, de combattre votre amour, qu'il croie que vous vous en êtes rendu maître; comme je suis censée ignorer votre démarche, on ne se défiera pas de moi, je demanderai deux ans, et je les obtiendrai. Qui sait les événements qui sont cachés dans ces deux années? L'empereur peut mourir, celui qu'on me destine peut mourir, mon père lui-même, et que Dieu le protège! mon père lui-même peut mourir!... –– Mais si l'on exige de vous?... -Si l'on exige de moi! interrompit Vaninka, et une vive rougeur s'élança à ses joues pour disparaître aussitôt; et qui donc exigerait quelque chose de moi? Mon père? il m'aime trop pour cela; l'empereur? il a dans sa famille même assez de sujets d'inquiétudes pour ne pas porter le trouble dans celle des autres: d'ailleurs, il me restera toujours une ressource dernière, quand toutes les ressources seront épuisées: la Newa coule à trois cents pas d'ici, et ses eaux sont profondes. Foedor jeta un cri; car il y avait dans le plissement du front et dans les lèvres serrées de la jeune fille un tel caractère de résolution, qu'il comprit la possibilité de briser cette enfant, mais non pas celle de la faire plier. Cependant le coeur de Foedor était trop en harmonie avec le plan que proposait Vaninka, pour que, ses objections levées, il en cherchât de nouvelles. D'ailleurs, eût-il eu ce courage, la promesse que lui fit Vaninka de le dédommager en secret de la dissimulation qu'il était obligé de s'imposer en public eût vaincu ses derniers scrupules; puis, Vaninka, par son caractère arrêté, et par son éducation d'accord avec son caractère, avait, il faut le dire, sur tout ce qui l'entourait, et même sur le général, une influence à laquelle, sans s'en rendre compte, chacun obéissait. Foedor souscrivit donc comme un enfant à tout ce qu'elle exigeait, et l'amour de la jeune fille s'augmenta de sa volonté combattue et de son orgueil satisfait. C'était quelques jours après cette décision nocturne, arrêtée dans la chambre de Vaninka, qu'avait eu lieu, pour une légère faute, l'exécution à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, et dont Grégoire avait été victime, sur la plainte qu'avait portée Vaninka à son père. Foedor, qui, en sa qualité d'aide de camp, avait dû présider à la punition de Grégoire, n'avait point fait autrement attention aux paroles de menace que l'esclave avait prononcées en se retirant. Ivan le cocher, après avoir été bourreau, s'était fait médecin, et avait appliqué sur les épaules déchirées du patient les compresses d'eau et de sel qui devaient les cicatriser. Grégoire était resté à l'infirmerie trois jours, pendant lesquels il avait retourné dans son esprit tous les moyens possibles d'arriver à une vengeance; puis, comme au bout de trois jours il était guéri, il avait repris son service, et, excepté lui, chacun avait oublié bientôt tout ce qui s'était passé; il y a même plus, si Grégoire avait été un vrai Russe, il eût bientôt oublié luimême cette punition, trop familière aux rudes enfants de la Moscovie pour qu'ils en gardent une longue et rancuneuse mémoire; mais Grégoire, comme nous l'avons dit, avait du sang grec dans les veines; il dissimula et se souvint. Quoique Grégoire fût un esclave, les fonctions qu'il remplissait auprès du général l'avaient amené peu à peu à une familiarité plus grande que celle dont jouissaient les autres serviteurs. D'ailleurs, dans tous les pays du monde, les barbiers ont de grands privilèges auprès de ceux qu'ils rasent: cela vient peut- être de ce que l'on est instinctivement moins fier envers un homme qui tient chaque jour pendant dix minutes votre existence entre ses mains. Grégoire jouissait donc des immunités de sa profession, et il arrivait presque toujours que la séance quotidienne que le barbier faisait auprès du général se passait dans une conversation dont il faisait tous les frais. Un jour que le général devait assister à une revue, il avait appelé Grégoire avant le jour, et comme celui-ci lui passait, le plus doucement qu'il lui était possible, le rasoir sur la joue, la conversation tomba, ou plutôt fui conduite sur Foedor, et le barbier en fit le plus grand éloge, ce qui amena tout naturellement son maître à lui demander, en se souvenant intérieurement de la correction que lui avait fait administrer le jeune aide de camp, s'il ne trouvait pas, à celui qu'il présentait comme le modèle de la perfection, quelque léger défaut qui fit ombre à de si grandes et de si belles qualités. Grégoire répondit qu'à l'exception de l'orgueil, il croyait Foedor irréprochable. -L'orgueil? demanda le général étonné, c'est le vice dont je le croyais le plus exempt. -J'aurais dû dire l'ambition, répondit Grégoire. -Comment, l'ambition? continua le général; mais il me semble qu’il n’a pas fait preuve d’ambition en entrant à mon service; car, après la manière dont il s’était conduit dans la dernière campagne, il pouvait facilement aspirer à l’honneur de faire partie de la maison de l’empereur. ––Oh! il y a ambition et ambition, dit en souriant Grégoire; les uns ont l’ambition d’un poste élevé, les autres celle d’une illustre alliance; les uns veulent tout devoir à eux-mêmes, les autres espèrent se faire un marchepied de leur femme, et alors ils lèvent les yeux plus haut qu’ils ne devraient les lever. -Que veux-tu dire? s’écria le général, commençant à comprendre où en voulait venir Grégoire. -Je voulais dire, Excellence, répondit celui-ci, qu’il y a bien des gens que les bontés qu’on a pour eux encouragent à oublier leur position, pour aspirer à une position plus élevée; quoiqu’ils soient déjà placés si haut que la tête leur tourne. -Grégoire, s’écria le général, tu t’embarques là, crois-moi, dans une mauvaise affaire; car c’est une accusation que tu portes, et si je la reçois comme telle, il te faudra prouver ce que tu avances. -Par saint Basile! général, il n’y a si mauvaise affaire dont on ne se tire, lorsqu’on a la vérité pour soi; d’ailleurs, je n’ai rien dit dont je ne sois prêt à donner preuve. -Ainsi, s’écria le général, tu persistes à soutenir que Foedor aime ma fille! -Ah! dit Grégoire avec duplicité de sa nation, ce n’est pas moi qui le dit: Votre Excellence, c’est vous; moi, je n’ai point nommé mademoiselle Vaninka. -Ce n’en est pas moins ce que tu as voulu dire, n’est-ce pas? Contre ton habitude, voyons, réponds franchement. -C’est vrai, votre Excellence, c'est ce que j'ai voulu dire. -Et, selon loi, ma fille répond à cet amour, sans doute? -J'en ai peur pour elle et pour vous, Excellence. -Et qui te fait croire cela? Parle. -D'abord, M. Foedor ne manque pas une occasion de parler à mademoiselle Vaninka. -Il est dans la même maison qu'elle, ne veux-tu pas qu'il la fuie? -Lorsque mademoiselle Vaninka rentre tard, et que par hasard M. Foedor ne vous a pas accompagné, à quelque heure qu'il soit, M. Foedor est là pour lui donner la main lorsqu'elle descend de voiture. -Foedor m'attend, et c'est son devoir, dit le général, commençant à croire que les soupçons de l'esclave n'étaient fondés que sur de légères apparences; il m'attend, continua-t-il, parce qu'à quelque heure du jour ou de la nuit que je rentre, je puis avoir des ordres à lui donner. -Il ne se passe point de journée que M. Foedor n'entre chez mademoiselle Vaninka, quoique ce n'est pas l'habitude qu'une pareille faveur soit accordée à un jeune homme dans une maison comme celle de Votre Excellence. -La plupart du temps c'est moi qui l'y envoie, dit le général. -Oui, le jour, répondit Grégoire; mais... la nuit? -La nuit! s'écria le général en se levant tout debout, et en pâlissant de telle façon qu'au bout d'un instant il fut forcé de s'appuyer sur une table. -Oui, la nuit, Votre Excellence, répondit tranquillement Grégoire, et puisque j'ai commencé, comme vous le dites, à me faire une mauvaise affaire, eh bien! je me la ferai complète: d'ailleurs, dût-il m'en revenir une punition nouvelle et plus terrible encore que celle que j'ai reçue, je ne souffrirai pas que l'on trompe plus longtemps un si bon maître. -Fais bien attention à ce que tu vas dire, esclave, car je connais ceux de ta nation, et prends-y garde, si l'accusation que tu portes par vengeance ne repose pas sur des preuves visibles, palpables, positives, tu seras puni comme un infâme calomniateur. -J'y consens, répondit Grégoire. -Et tu dis que tu as vu entrer de nuit Foedor chez ma fille? -Je ne dis point que je l'y ai vu entrer, Excellence, je dis que je l'en ai vu sortir. -Et quand cela? -Il y a un quart d'heure, en me rendant chez Votre Excellence. -Tu mens, dit le général en levant le poing sur l'esclave. -Ce ne sont point là nos conventions, Votre Excellence, répondit l'esclave en se reculant: je ne dois être puni que si ne je donne point de preuves. -Mais tes preuves, quelles sont-elles? -Je vous l'ai dit. -Et tu espères que je croirai à ta parole? -Non; mais j'espère que vous croirez en vos yeux. -Et comment cela? -La première fois que M. Foedor sera chez mademoiselle Vaninka passé minuit, je viendrai chercher Votre Excellence, et alors elle pourra juger par elle-même si je mens; mais jusqu'à présent, Votre Excellence, toutes les conditions du service que je veux vous rendre sont à mon désavantage. -Comment? -Oui, si je ne donne pas de preuves, je dois être traité comme un infâme calomniateur, c'est bien; mais si j'en donne, que me reviendra-t-il? -Mille roubles et ta liberté. -C'est marché fait, Excellence, répondit tranquillement Grégoire en replaçant les rasoirs dans la toilette du général. Et j'espère qu'avant huit jours vous me rendrez meilleure justice que vous ne le faites en ce moment. À ces mots, l'esclave sortit, laissant, par son assurance, le général convaincu qu'un malheur suprême le menaçait. À compter de ce moment, comme on le pense bien, le général écouta chaque mot, examina chaque geste qu'échangèrent devant lui Vaninka et Foedor; mais ni du côté de l'aide de camp ni de la part de sa fille il ne vit rien qui dût confirmer ses soupçons; au contraire, Vaninka lui parut plus froide et plus réservée que jamais. Huit jours se passèrent ainsi; dans la nuit du huitième au neuvième jour, et vers les deux heures du matin, on frappa à la porte du général: c'était Grégoire. -Si Votre Excellence veut entrer chez sa fille, dit Grégoire, elle y trouvera M. Foedor. Le général pâlit, s'habilla sans prononcer un seul mot, suivit l'esclave jusqu'à la porte de Vaninka, et arrivé là, faisant de la main un geste, il congédia le dénonciateur, qui, au lieu de se retirer, ainsi que l'ordre muet lui en avait été donné, se cacha à l'angle du corridor. Quand le général se crut seul, il frappa une première fois; mais, à cette première fois, tout demeura silencieux: cependant le silence n'indiquait rien, car Vaninka pouvait dormir, il frappa une seconde fois et la voix de la jeune fille demanda d'un ton parfaitement calme: Qui est là? -C'est moi, dit le général d'une voix tremblante d'émotion. -Anuouschka dit la jeune fille s'adressant à sa soeur de lait, qui couchait dans la chambre voisine de la sienne, ouvre à mon père. Pardon, mon père, continua-t-elle; mais Annouschka s'habille, et dans un instant elle est à vous. Le général attendit avec patience; car il n'avait reconnu aucune émotion dans la voix de sa fille, et il espérait que Grégoire s'était trompé. Au bout d'un instant la porte s'ouvrit, et le général entra, jetant un long regard autour de lui: il n'y avait personne dans cette première chambre. Vaninka était couchée, plus pâle peut-être que d'habitude, mais parfaitement calme et ayant sur les lèvres ce sourire filial avec lequel elle accueillait toujours son père. -À quelle heureuse circonstance, demanda la jeune fille avec sa plus douce voix, dois-je le bonheur de vous voir à une heure aussi avancée de la nuit? -Je voulais te parler d'une chose importante, dit le général; et, quelle que soit l'heure, j'ai pensé que tu me pardonnerais de troubler ton sommeil. -Mon père sera toujours le bienvenu chez sa fille, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il s'y présente. Le général regarda de nouveau autour de lui, et tout le confirma dans la pensée qu'il était impossible qu'un homme fût caché dans la première chambre, mais restait la seconde. -Je vous écoute, dit Vaninka après un moment fit silence. -Oui; mais nous ne sommes pas seuls, répondit le général, et il est important que d'autres oreilles n'entendent pas ce que j'ai à te dire. -Annouschka, vous le savez, est ma soeur de lait, dit Vaninka. -N'importe, reprit le général; et s'avançant, une bougie à la main, vers la chambre à côté, qui était plus petite encore que celle de sa fille: Annouschka, dit-il, veillez dans le corridor à ce que personne ne nous écoute. Puis, en prononçant ces paroles, le général jeta le même coup d'oeil investigateur autour de lui; mais, excepté la jeune fille, il n'y avait personne dans le cabinet. Annouschka obéit, le général sortit derrière elle, et, après avoir jeté encore un dernier regard autour de lui, rentra dans la chambre de sa fille, et vint s'asseoir sur le pied de son lit: quant à Annouschka, sur un signe que lui fit sa maîtresse, elle la laissa seule avec son père. Le général tendit la main à Vaninka, et Vaninka lui donna la sienne sans hésitation. -Ma fille, dit le général, j'ai à te parler d'une chose importante. -Laquelle, mon père ? demanda Vaninka. -Tu vas avoir dix-huit ans, continua le général, c'est l'âge où se marient ordinairement les jeunes filles de la noblesse russe. Le général s'arrêta un instant pour juger de l'impression que ces paroles pourraient faire sur Vaninka; mais sa main resta immobile dans celle de son père. -Depuis un an ta main est engagée par moi, continua le général. -Puis-je savoir à qui? demanda froidement Vaninka. -Au fils du conseiller actuel, répondit le général qu'en penses- tu? -C'est un digne et noble jeune homme, à ce qu'on assure, dit Vaninka; mais je ne puis avoir d'autre opinion sur lui que celle qu'on lui a faite: n'est-il pas depuis trois mois en garnison à Moscou? -Oui, dit le général; mais dans trois mois il doit revenir. Vaninka resta impassible. -N'as-tu donc rien à me répondre? demanda le général. -Non, mon père; seulement j'ai une grâce à vous demander. -Laquelle? -Je ne voudrais point me marier avant l'âge de vingt ans. -Et pourquoi? -J'ai fait un voeu. -Mais si des circonstances nécessitaient la rupture de ce voeu et rendaient urgente la célébration de ce mariage? -Lesquelles? demanda Vaninka. -Foedor t'aime, dit le général en regardant fixement Vaninka. -Je le sais, répondit la jeune fille avec la même impassibilité que s'il était question d'une autre que d'elle. -Tu le sais! s'écria le général. -Oui, il me l'a dit. -Et quand cela? -Hier. -Et tu lui as répondu... -Qu'il fallait qu'il s'éloignât. -Et il y a consenti? -Oui, mon père. -Quand part-il? -Il est parti. -Mais, dit le général, il m'a quitté à dix heures. -Et moi, il m'a quittée à minuit, dit Vaninka. -Ah! fit le général respirant pour la première fois à pleine poitrine, tu es une digne enfant, Vaninka, et je t'accorde ce que tu demandes, c'est-à-dire deux ans encore. Songe seulement que c'est l'empereur qui a décidé ce mariage. -Mon père me rendra la justice de croire que je suis une fille trop soumise pour être une sujette rebelle. -Bien, Vaninka, bien, dit le général. Ainsi donc le pauvre Foedor t'a tout dit? -Oui, dit Vaninka. -Tu as su qu'il s'était adressé à moi d'abord. -Je l'ai su. -Alors c'est de lui que tu as appris que ta main était engagée? -C'est de lui. -Et il a consenti à partir? C'est un bon et'noble jeune homme, que ma protection suivra partout. Oh! si ma parole n'avait pas été donnée, je t'aimais tant, continua le général, que, si tu n'eusses pas eu de répugnance pour lui, sur mon honneur, Je lui eusse accordé ta main. -Et vous ne pouvez dégager votre parole? demanda Vaninka. -Impossible, dit le général. -Alors, que ce qui doit arriver s'accomplisse, dit Vaninka. -Voilà comme doit parler ma fille, dit le général en l'embrassant. Adieu, Vaninka. Je ne te demande point si tu l'aimais. Vous avez fait votre devoir tous les deux; je n'ai rien à exiger de plus. À ces mots, il se leva et sortit: Annouschka était dans le corridor, le général lui fit signe qu'elle pouvait rentrer, et continua son chemin; à la porte de sa chambre il trouva Grégoire. -Eh bien! Votre Excellence? lui demanda celui-ci. -Eh bien! dit le général, tu avais à la fois tort et raison: Foedor aime ma fille, mais ma fille ne l'aime pas. Foedor est entré chez ma fille à onze heures du soir, mais il est en sorti à minuit pour toujours. N'importe, tu peux venir demain, tu auras tes mille roubles et ta liberté. Grégoire s'éloigna stupéfait. Pendant ce temps, Annouschka était rentrée chez sa maîtresse comme elle en avait reçu l'ordre, et avait fermé la porte avec soin. Aussitôt Vaninka avait bondi hors de son lit, et s'était approchée de cette porte, écoutant les pas du général, qui s'éloignaient lorsqu'ils eurent cessé de retentir, elle s’élança vers le cabinet d'Annouschka, et aussitôt les deux femmes se mirent à écarter un paquet de linge jeté dans l'embrasure d'une fenêtre. Sous ce linge était un grand coffre à ressort; Annouschka pressa un bouton, Vaninka souleva le couvercle; les deux femmes poussèrent en même temps un grand cri: le coffre était devenu un cercueil; le jeune officier était mort étouffé. Longtemps les deux femmes espérèrent qu'il n'était qu'évanoui; Annouschka lui jeta de l'eau à la figure, Vaninka lui fit respirer des sels: tout fût inutile. Pendant la longue conversation que le général avait eue avec sa fille, et qui avait duré plus d'une demi-heure, Foedor, ne pouvant, se dégager du coffre, dont le ressort s'était refermé, avait été tué par le défaut d'air. La position était affreuse; les deux jeunes filles étaient enfermées avec un cadavre: Annouschka voyait la Sibérie en perspective; Vaninka, il faut lui rendre cette justice, ne voyait que Foedor. Toutes deux étaient au désespoir. Cependant, comme le désespoir de la femme de chambre était plus égoïste que celui de la maîtresse, ce fut Annouschka qui trouva un moyen de sortir de la situation où elles étaient toutes deux. -Mademoiselle, s'écria-t-elle tout à coup, nous sommes sauvées. -Vaninka releva sa tête, et regarda sa femme de chambre avec des yeux tout baignés de larmes. -Sauvées! dit-elle, sauvées! Nous peut-être, mais lui!... -Écoutez, mademoiselle, dit Annouschka; votre situation est terrible, oui sans doute; votre malheur est grand, je l'avoue; mais votre malheur pourrait être plus grand et votre situation plus terrible encore. Si le général savait tout... -Et que m'importe? dit Vaninka. Maintenant, je le pleurerais à la face de la terre. -Oui, mais à la face de la terre, vous sériez déshonorée. Demain vos esclaves, après-demain Saint-Pétersbourg, sauraient qu'un homme est mort enfermé dans votre chambre. Songez-y, mademoiselle, votre honneur, c'est l'honneur de votre père, c'est celui de votre famille. -Tu as raison, dit Vaninka en secouant la tête, comme pour faire tomber de son front les pensées funèbres qui le chargeaient; tu as raison. Que faut-il faire? -Mademoiselle connaît mon frère Ivan? -Oui. -Il faut tout lui dire. -Y penses-tu? s'écria Vaninka; nous confiera un homme! que dis-je, à un homme! à un serf, à un esclave! -Plus ce serf et cet esclave est placé bas, répondit la femme de chambre, plus nous sommes sûres du secret, puisqu'il aura tout à gagner en nous le gardant. -Ton frère s'enivre, dit Vaninka avec une crainte mêlée de dégoût. -C'est vrai, répondit Annouschka; mais où trouverez-vous un homme à barbe qui n'en fasse pas autant? Mon frère s'enivre, moins qu'un autre; il y a donc moins à craindre m sa part que de la part de tout autre. D'ailleurs, dans la position où nous sommes, il faut bien risquer quelque chose. -Tu as raison, répondit Vaninka en reprenant cette résolution qui lui était habituelle et qui grandissait toujours à la hauteur du danger. Va chercher ton frère. -Nous ne pouvons rien faire ce matin, dit Annouschka en écartant un des rideaux de la fenêtre. Vous voyez, voilà le jour. -Mais que faire du cadavre de ce malheureux? s'écria Vaninka. -Il demeurera caché où il est toute la journée, et ce soir, tandis que vous serez au spectacle de la cour, mon frère l'emportera d'ici. -C'est vrai, c'est vrai, murmura Vaninka avec un accent étrange; je vais ce soir au spectacle; je n'y peux manquer; on se douterait de quelque chose. Oh! oh! mon Dieu! mon Dieu!... -Aidez moi, mademoiselle, dit Annouschka, toute seule je ne suis pas assez forte. Vaninka pâlit affreusement; mais, pressée par le danger, elle alla avec résolution au cadavre de son amant; puis, l'ayant soulevé par les épaules pendant que sa femme de chambre le soulevait par les jambes, elle le recoucha dans le coffre. Aussitôt Annouschka abaissa le couvercle, et fermant le coffre à la clef, elle en mit la clef dans sa poitrine. Puis toutes deux rejetèrent sur lui le linge qui l'avait dérobé aux yeux du général. Le jour se leva sans que, comme on s'en doute bien, le sommeil eût approché des yeux de Vaninka. Elle n'en descendit pas moins à l'heure du déjeuner; car elle ne voulait pas donner à son père le moindre soupçon. Seulement on eût pu croire, à sa pâleur, qu'elle sortait de la tombe. Le général attribua cette pâleur au dérangement qu'il lui avait causé. Le hasard avait merveilleusement servi Vaninka en lui inspirant de dire que Foedor était parti; car, alors, non seulement le général ne fut point étonné de ne pas le voir paraître, mais, comme son absence même était la justification de sa fille, il donna un prétexte à cette absence en disant qu'il avait chargé son aide de camp d'une mission. Quant à Vaninka elle se tint hors de sa chambre jusqu'au moment où l'heure était venue de s'habiller. Huit jours auparavant elle avait été au spectacle de la cour avec Foedor. Vaninka aurait pu se dispenser, en prétextant une légère indisposition, d'accompagner son père, mais elle craignait deux choses en agissant ainsi: la première, de donner des inquiétudes au général, qui alors serait resté lui-même peut-être, et eût rendu l'enlèvement du cadavre plus difficile; la seconde, de se trouver en face d'Ivan, et d'avoir à rougir devant un esclave. Elle préféra donc faire sur elle un effort surhumain, et remontant dans sa chambre, accompagnée de sa fidèle Annouschka, elle commença à se parer avec le même soin que si elle eût eu le coeur plein de joie. Puis, lorsque cette toilette cruelle fut finie, elle ordonna à Annouschka de fermer la porte de la chambre; car elle voulait revoir Foedor, et dire un dernier adieu au corps de celui qui avait été son amant. Annouschka obéit, et Vaninka, le front couvert de fleurs, la poitrine chargée de perles et de pierreries, mais sous tout cela plus froide et plus glacée qu'une statue, s'avança, du pas dont marche un fantôme, vers la chambre de sa suivante. Arrivée devant le coffre, Annouschka l'ouvrit de nouveau; alors Vaninka, sans verser une larme, sans pousser un soupir, mais avec le calme profond et inanimé du désespoir, se baissa vers Foedor, prit un simple anneau que le jeune homme avait au doigt, le plaça au sien, entre deux bagues magnifiques, puis l'embrassa au front: Adieu, mon financé, lui dit-elle. En ce moment elle entendit des pas qui s'approchaient. Un valet de chambre venait demander de la part du général si sa fille était prête. Annouschka laissa retomber le couvercle du coffre, et Vaninka, allant ouvrir elle-même, suivit le messager qui marchait devant elle en l'éclairant, tandis que, confiante dans sa soeur de lait, elle lui laissait accomplir le funèbre et terrible soin dont elle s'était chargée. Un instant après, Annouschka vit sortir par la grande porte de l'hôtel la voiture qui emportait le général et sa fille. Elle laissa s'écouler une demi-heure, puis elle descendit à son tour et alla chercher Ivan. Elle le trouva buvant avec Grégoire, à qui le général avait tenu parole, et qui avait reçu le jour même mille roubles et sa liberté. Heureusement les convives n'étaient encore qu'au commencement de la fête, et Ivan avait, par conséquent, la tête assez saine pour que sa soeur n'hésitât point à lui confier son secret. Ivan suivit Annouschka dans la chambre de sa maîtresse. Là elle lui remit en mémoire tout ce que Vaninka, altière mais généreuse, avait permis à sa soeur de faire pour lui. Les quelques gorgées d'eau-de-vie qu'avait déjà bues Ivan l'avaient prédisposé à la reconnaissance. L'ivresse des Russes est essentiellement tendre: Ivan protesta de son dévouement en termes si entiers et si complets, qu'Annouschka n'hésita plus, et, levant le couvercle du coffre, lui montra le cadavre de Foedor. À cette terrible apparition, Ivan demeura un instant immobile; mais bientôt il calcula ce que pouvait lui rapporter d'argent et de bien-être la confidence d'un pareil secret. En conséquence, il jura par les serments les plus sacrés de ne jamais trahir sa maîtresse, et, comme l'espérait Annouschka, s'offrit pour faire disparaître le cadavre de l'aide de camp. La chose fut facile: au lieu de retourner boire avec Grégoire et ses camarades, Ivan alla préparer un traîneau, le chargea de paille, cacha au fond une pince en fer, le conduisit à la porte de sortie des appartements, et, s'étant assuré qu'il n'était épié par personne, il prit dans ses bras le corps du trépassé, le cacha sous la paille, s'assit dessus, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, suivit la perspective de Niuwski jusqu'à l'église Znamenie, passa au milieu des boutiques du quartier Rejestwenskoi, poussa son traîneau sur la Newa, s'arrêta au milieu de la rivière glacée en face de l'église déserte de Sainte-Madeleine, et là, protégé par la solitude, enveloppé de la nuit, caché derrière la masse sombre de son traîneau, il commença avec sa pince à attaquer la glace, épaisse de dix-huit pouces, puis lorsqu'un trou assez grand fut fait, après avoir fouillé Foedor et pris l'argent qu'il avait sur lui, il le fit glisser par l'ouverture pratiquée, la tête la première, et reprit le chemin de l'hôtel, tandis que le cours emprisonné de la Newa entraînait le cadavre vers le golfe de Finlande. Une heure après, le vent avait formé une nouvelle croûte de glace, et il ne restait pas même trace de l'ouverture pratiquée par Ivan. À minuit, Vaninka rentra avec son père. Une fièvre intérieure l'avait dévorée toute la soirée; de sorte que jamais elle n'avait paru si belle; si bien qu'elle n'avait cessé d'être accablée des hommages des plus nobles et des plus galants seigneurs de la cour. En rentrant, elle trouva Annouschka sous le vestibule. Celle-ci l'attendait pour prendre sa mante; en la lui donnant, Vaninka l'interrogea d'un de ces regards qui contiennent tant de choses. -Tout est fini, dit la femme de chambre à demi-voix. Vaninka respira comme si on lui eût enlevé une montagne de dessus la poitrine. Quelque puissance que Vaninka eût sur elle-même, elle ne put soutenir plus longtemps la présence de son père, et s'excusa sur la fatigue éprouvée pendant la soirée de ce qu'elle ne pouvait pas rester à souper avec lui. Vaninka remonta chez elle, et là, la porte une fois fermée, elle arracha ses fleurs de son front, ses colliers de sa poitrine, fit couper avec des ciseaux le corset qui l'étouffait, puis, se renversant sur son lit, elle put enfin pleurer et se tordre à son aise. Quant à Annouschka, elle remercia Dieu de cette explosion; le calme de sa maîtresse l'épouvantait plus que son désespoir. Cette première crise passée, Vaninka put prier. Elle passa une heure à genoux, puis sur les instances de sa fidèle suivante, elle se coucha: Annouschka s'assit au pied du lit: ni l'une ni l'autre ne dormirent; mais du moins, quand vint le jour, les larmes qu'avait versées Vaninka l'avaient soulagée. Annouschka fut chargée de récompenser son frère: une somme trop considérable donnée à la fois à un homme à barbe aurait pu être remarquée. Aussi, Annouschka se contenta-t-elle de dire à Ivan que, lorsqu'il aurait besoin d'argent, il n'avait qu'à lui en demander. Grégoire, profitant de sa liberté, et voulant faire valoir ses mille roubles, acheta, en dehors du canal de ville, un petit cabaret où, grâce à son adresse et aux connaissances qu'il avait parmi les gens des meilleures maisons de Saint-Pétersbourg, il commença à faire d'excellentes affaires; si bien qu'en peu de temps le Cabaret Rouge, c'était le nom et la couleur de l'établissement de Grégoire, fut en grande réputation. Un autre eut ses fonctions près du général, et, moins l'absence de Foedor, tout rentra dans l'ordre accoutumé chez le comte de Tchermayloff. Deux mois s'étaient écoulés ainsi sans que personne eût conçu le moindre soupçon sur ce qui s'était passé, lorsqu'un matin, avant l'heure habituelle du déjeuner, le général fit prier sa fille de descendre chez lui. Vaninka tressaillit de crainte, car depuis la nuit fatale tout lui était un sujet de terreur. Elle n'en obéit pas moins à son père, et, rappelant toute sa force, elle s'achemina vers son cabinet. Le comte était seul; mais, au premier coup d'oeil, Vaninka vit bien qu'elle n'avait rien à craindre de cette entrevue. Le général l'attendait avec cette expression paternelle qui, toutes les fois qu'il se trouvait en face de sa fille, devenait le caractère particulier de sa physionomie. En conséquence, elle s'approcha avec son calme habituel, et, s'inclinant devant le général, elle lui donna son front à baiser. Celui-ci lui fit signe de s'asseoir, et lui présenta une lettre tout ouverte. Vaninka, étonnée, regarda un instant son père, puis reporta les yeux sur la lettre: elle contenait la nouvelle de la mort de l'homme auquel sa main avait été engagée, il venait d'être tué en duel. Le général suivait sur le visage de sa fille l'effet de la lecture, et, quelque puissance que Vaninka eut sur elle-même, tant de pensées différentes, tant de regrets douloureux, tant de remords poignants vinrent l'assaillir en songeant qu'elle était redevenue libre, qu'elle ne put entièrement dissimuler l'émotion qu'elle éprouvait. Le général s'en aperçut, et l'attribua à l'amour qu'il soupçonnait depuis longtemps sa fille d'avoir pour le jeune aide de camp. -Allons, dit-il en souriant, je vois que tout est pour le mieux. -Comment cela, mon père? demanda Vaninka . -Sans doute, continua le général: Foedor ne s'est-il pas éloigné parce qu'il t'aimait? -Oui, murmura la jeune fille. -Eh bien! maintenant, dit le général, il peut revenir. Vaninka resta muette, les yeux fixes et les lèvres tremblantes. -Revenir... dit-elle au bout d'un instant. -Sans doute, revenir! Ou nous aurons bien du malheur, continua le général en souriant, ou nous trouverons bien dans la maison quelqu'un qui sache où il est. Informe-t’en, Vaninka; dis-moi le lieu de son exil, et je me charge du reste. -Personne ne sait où est Foedor, murmura Vaninka d'une voix sourde, personne, que Dieu... Personne! -Eh quoi! s'écria le général, il n'a pas donné de ses nouvelle depuis le jour où il a disparu? Vaninka secoua la tête en signe de négation; elle avait le coeur si effroyablement serré, qu'elle ne pouvait plus parler. Le général à son tour devint sombre. -Craindrais-tu donc quelque malheur? dit-il à Vaninka. -Je crains qu'il n'y ait plus de bonheur pour moi sur la terre! s'écria Vaninka succombant sous la force de sa douleur; puis aussitôt: Laissez-moi me retirer, mon père, continua-t-elle; j'ai honte de ce que j'ai dit. Le général, qui ne vit dans cette exclamation de Vaninka que le regret d'avoir laissé échapper l'aveu de son amour, embrassa sa fille au front, et lui permit de se retirer, espérant, malgré l'air sombre dont Vaninka avait parlé de Foedor, qu'il lui serait possible de le retrouver. En effet, il alla le jour même chez l'empereur, lui raconta l'amour de Foedor pour sa fille, et lui demanda, puisque la mort l'avait délié de son premier engagement, de permettre qu'il disposât de sa main en sa faveur: l'empereur y consentit; alors le général sollicita une nouvelle faveur: Paul était dans un de ses jours de bienveillance, et se montra disposé à l'accorder. Le général lui dit que, depuis deux mois, Foedor avait disparu, que tout le monde, et même sa fille, ignorait en quel lieu il était, et le supplia de faire faire des recherches. L'empereur fit venir à l'instant même le grand maître de la police, et donna les ordres nécessaires. Six semaines s'écoulèrent sans amener aucun résultat. Vaninka, depuis le jour de la lettre, était plus triste et plus sombre que jamais; vainement de temps en temps le général voulait-il lui rendre quelque espoir, Vaninka alors secouait la tête et se retirait. Le général cessa de parler de Foedor. Mais il n'en fut pas de même dans la maison; le jeune aide de camp était aimé des domestiques, et, à part Grégoire, il n'y en avait pas un seul qui lui voulût du mal: aussi, depuis qu'on avait appris qu'il n'avait point été envoyé en mission par le général, mais qu'il avait disparu, cette disparition était-elle l'objet éternel de la conversation de l'anti chambre, de la cuisine, et de l'écurie. Il y avait encore un autre lieu où l'on s'en occupait fort: c'était au Cabaret Rouge. Depuis le jour où il avait connu ce départ mystérieux, Grégoire s'était repris a ses soupçons: il était sûr d'avoir vu entrer Foedor chez Vaninka, et, à moins qu'il n'en fût sorti pendant qu'il s'en était allé chercher le général, il ne comprenait pas comment ce dernier ne l'avait point trouvé chez sa fille. Une chose aussi le préoccupait, qui lui paraissait peut- être bien avoir quelque coïncidence avec cet événement, c'était la dépense que faisait Ivan depuis cette époque, dépense bien extraordinaire chez un esclave; mais cet esclave était le frère de la soeur de lait chérie de Vaninka; de sorte que, sans en être sûr encore, Grégoire soupçonnait déjà la source de cet argent. Une chose le confirmait encore dans ses soupçons, c'est qu'Ivan, qui était resté non seulement son plus fidèle ami, mais encore était devenu une de ses meilleures pratiques, ne parlait jamais de Foedor, se taisait quand on en parlait devant lui, et s'il était interrogé, ne faisait aux interrogations, si pressantes qu'elles fussent, que cette réponse laconique: Parlons d'autre chose. Sur ces entrefaites, le jour des rois arriva: c'est un grand jour à Saint-Pétersbourg que le jour des rois, car c'est en même temps le jour de la bénédiction des eaux: comme Vaninka avait assisté à la cérémonie, et qu'elle était fatiguée d'être restée debout pendant deux heures sur la Newa, le général ne sortit pas le soir, et donna congé à Ivan; Ivan profita de la permission pour aller au Cabaret Rouge. Il y avait foule chez Grégoire, et Ivan fut le bienvenu dans l'honorable société; car on savait qu’il arrivait ordinairement les poches pleines: cette fois, il ne manquait pas à ses habitudes, et à peine fut-il arrivé, qu'il fit sonner les sorok-kopecks, à la grande envie des assistants. À ce bruit indicateur, Grégoire, une bouteille d'eau-de-vie à chaque main, accourut avec d'autant plus d'empressement qu'il savait bien que, lorsque c'était Ivan l'amphitryon, il y avait, lui Grégoire, un double profit, comme fournisseur et comme convive; Ivan ne fit point défaut à cette double espérance, et Grégoire fut invité à prendre sa part de la consommation. La conversation tomba sur l'esclavage, et quelques-uns de ces malheureux, qui trouvaient à peine pour se reposer de leurs fatigues éternelles quatre jours dans l'année, se récrièrent bien haut sur le bonheur dont jouissait Grégoire depuis qu'il avait obtenu sa liberté. -Bah! dit Ivan que l'eau-de-vie commençait à échauffer, il y a des esclaves qui sont plus libres que leurs maîtres. -Que veux-tu dire? demanda Grégoire en lui versant un nouveau verre d'eau-de-vie. -Je voulais dire plus heureux, reprit vivement Ivan. -C'est difficile à prouver, dit Grégoire d'un ton de doute. -Pourquoi cela? Nos maîtres... à peine sont-ils nés, qu'on les met entre les mains de deux ou trois pédants, l'un Français, l'autre Allemand, le troisième Anglais: qu'il les aimé ou qu'il ne les aime pas, il faut qu'il reste en leur société jusqu'à l'âge de dix-sept ans, et que, bon gré mal gré, il apprenne trois langues barbares aux dépens de notre belle langue russe, qu'il a quelquefois complètement oubliée quand il sait les autres. Alors, s'il veut être quelque chose, il faut qu'il se fasse soldat: s'il est sous-lieutenant, il est esclave du lieutenant; s'il est lieutenant, il est esclave du capitaine; s'il est capitaine, il est esclave du major; et cela va ainsi jusqu'à l'empereur, qui n'est l'esclave de personne, mais qu'un beau jour on surprend à table, à la promenade ou dans son lit, et qu'on empoisonne, qu'on poignarde ou qu'on étrangle. S'il suit la vie civile, c'est bien autre chose: c'est une femme qu'il épouse, et qu'il n'aime pas; ce sont des enfants qui lui viennent il ne sait d'où, et dont il faut qu'il prenne soin; c'est la lutte éternelle à laquelle il est nécessaire qu'il se livre, s'il est pauvre, pour nourrir sa famille, et s'il est riche, pour ne pas être volé par son intendant et trompé par ses fermiers. Est-ce vivre cela? Tandis que nous, morbleu! nous naissons, et c'est la seule douleur que nous coûtons à notre mère, le reste regarde le maître. C'est lui qui nous nourrit; c'est lui qui nous choisit notre état, état toujours facile à apprendre, à moins qu'on ne soit tout à fait une brute. Sommes-nous malades? Son médecin nous soigne gratis; car ce serait une perte pour lui s'il nous perdait. Sommes-nous bien portants? Nous avons nos quatre repas assurés le jour, un bon poêle sur lequel nous nous couchons la nuit. Devenons-nous amoureux? Jamais il n'y a d'empêchement à notre mariage, que si la promise ne nous aime pas; si elle nous aime, le maître lui-même nous invite à hâter ce mariage; car il tient à ce que nous ayons le plus d'enfants possible? Ces enfants viennent- ils? On fait, à leur tour, pour eux, ce que l'on a fait pour nous. Trouvez-moi beaucoup de grands seigneurs aussi heureux que leurs esclaves. -Oui, oui, murmura Grégoire en lui versant un nouveau verre d'eau- de-vie; mais, avec tout cela, tu n'es pas libre. -Libre de quoi? demanda Ivan. -Libre d'aller où tu veux et quand tu veux. -Moi? libre comme l'air, répondit Ivan. -Fanfaron! dit Grégoire. -Libre comme l'air! te dis-je; car j'ai de bons maîtres, et surtout une bonne maitresse, continua Ivan avec un sourire étrange; et je n'ai qu'à demander, c'est fait! -Comment? Si, après l'être grisé aujourd'hui chez moi, tu demandais à revenir t'y griser demain, reprit Grégoire, qui, tout en portant un défi à Ivan, n'oubliait pas ses intérêts, si tu demandais cela... -J'y reviendrais, dit Ivan. -Tu y reviendrais demain? dit Grégoire. -Demain, après-demain, tous les jours, si je voulais. -Le fait est qu'Ivan est le favori de mademoiselle, dit un autre esclave du comte qui se trouvait là, et qui profitait de la libéralité de son camarade Ivan. -C'est égal, dit Grégoire: en supposant qu'on t'accordât de pareilles permissions, l'argent manquerait bientôt. -Jamais! dit Ivan en avalant un nouveau verre d'eau-de-vie, jamais l'argent ne manquera à Ivan tant qu'il y aura un kopeck dans la bourse de mademoiselle. -Je ne la savais pas si libérale, dit aigrement Grégoire. -Oh! tu n'as pas de mémoire, l'ami; car tu sais bien qu'elle ne compte pas avec ses amis, témoin les coups de knout... -Je ne voulais pas parler de cela, reprit Grégoire: des coups, je sais bien qu'elle en est prodigue; mais de son argent, c'est autre chose, car je n'en ai jamais vu la couleur. -Eh bien! veux-tu la voir la couleur du mien? dit Ivan se grisant de plus en plus: alors, la voila! voilà des kopecks, voilà des sorok-kopecks, voilà des billets bleus qui valent cinq roubles, voilà des billets roses qui en valent vingt-cinq; et demain, si on voulait, on vous montrerait des billets blancs qui en vaudraient cinquante. À la santé de mademoiselle! Et Ivan tendit de nouveau sa tasse, que Grégoire remplit jusqu'au bord. -Mais l'argent, dit Grégoire, poussant de plus en plus Ivan, l'argent compense-t-il le mépris? -Le mépris! dit Lan, le mépris! qui est-ce qui me méprise? Est-ce toi, parce que tu es libre? La belle liberté! J'aime mieux être un esclave bien nourri qu'un homme libre qui meurt de faim. -Je dis le mépris de nos maîtres, reprit Grégoire. -Le mépris de nos maîtres ! Demande à Alexis, demande à Daniel que voilà, si mademoiselle me méprise? -Le fait est, dirent les deux esclaves interrogés, et qui tous deux étaient de la maison du général, qu'il faut qu'Ivan ait un charme; car on ne lui parle jamais que comme à un seigneur. -Parce qu'il est le frère d'Annouschka, dit Grégoire, et qu'Annouschka est la soeur de lait de mademoiselle. -C'est possible, dirent les deux esclaves. -Pour cela ou pour autre chose, reprit Ivan; mais enfin, c'est comme cela, et pas autrement. -Oui; mais si ta soeur mourait... dit Grégoire, ah !... -Si ma soeur mourait, reprit Ivan, ce serait dommage, parce que ma soeur est une bonne fille: à la santé de ma soeur! Mais si elle mourait, ça ne changerait rien à la chose: c'est pour moi qu'on me respecte, et on me respecte parce qu'on me craint. Voilà! -On craint le seigneur Ivan! dit Grégoire en éclatant de rire. Il en résulte que, si le seigneur Ivan se lassait de recevoir des ordres, et qu'il en donnât à son tour, on obéirait au seigneur Ivan. -Peut-être! dit Ivan. -Il a dit: Peut-être! répéta Grégoire en riant plus fort; il a dit: Peut-être! Avezvous entendu, vous autres? -Oui, dirent les esclaves, qui avaient tant bu qu'ils ne pouvaient plus répondre que par monosyllabes. -Eh bien! je ne dis plus: Peut-être; maintenant je dis: Pour sûr. -Ah! je voudrais bien voir cela, dit Grégoire; je donnerais bien quelque chose pour voir cela. -Eh bien! renvoie tous ces drôles-là, qui boivent et qui s'enivrent comme des pourceaux, et tu le verras pour rien. -Pour rien! dit Grégoire, tu plaisantes! Est-ce que tu crois que je leur donne à boire gratis? -Eh bien! voyons: pour combien peuvent-ils boire de ton atroce eau-de-vie d'ici à minuit, que tu es obligé de fermer ta bicoque. -Mais pour vingt roubles à peu près . -En voilà trente: mets-les à la porte, et que nous restions entre nous. -Mes amis, dit Grégoire en tirant sa montre comme pour y regarder l'heure, il va être minuit, vous connaissez l'ordonnance du gouverneur; ainsi, retirez-vous. Les Russes, habitués à l'obéissance passive, se retirèrent sans murmurer, et Grégoire se trouva seul avec Ivan et les deux autres esclaves du général. -Eh bien! nous voilà entre nous, dit Grégoire: que comptes-tu faire? -Mais que diriez-vous, reprit Ivan, si, malgré l'heure avancée, malgré le froid, et quoique nous soyons des esclaves, mademoiselle quittait l'hôtel de son père, et venait porter un toast à notre santé? -Je dis que tu devrais profiter de cela, répondit Grégoire en haussant les épaules, pour lui dire d'apporter en même temps une bouteille d'eau-de-vie; il y en a probablement de meilleure dans la cave du général que dans la mienne. -Il y en a de meilleure, dit Ivan en homme qui en était parfaitement sûr, et mademoiselle en apportera une bouteille. -Tu es fou! dit Grégoire. -Il est fou! répétèrent machinalement les deux autres esclaves. -Eh! je suis fou! dit Ivan; eh bien! tiens-tu le pari? -Que paries-tu? -Une assignation de deux cents roubles contre une année à boire chez toi à discrétion. -Cela va, dit Grégoire. -Les camarades en sont-ils? demandèrent les deux mougiks. -Ils en sont, dit Ivan; et à leur considération, nous réduirons le terme à six mois. Cela va-t-il? -Cela va, dit Grégoire. Les deux parieurs se frappèrent dans la main l'un de l'autre, et la chose fut convenue. Alors avec une confiance faite pour confondre les témoins de cette scène étrange, Ivan prit son caftan fourré qu'il avait, en homme de précaution, étendu sur le poêle, s'en enveloppa et sortit. Au bout d'une demi-heure, il reparut. -Eh bien! s'écrièrent à la fois Grégoire et les deux autres esclaves. -Elle me suit, dit Ivan. Les trois buveurs se regardèrent confondus; mais Ivan reprit tranquillement sa place au milieu d'eux, versa une nouvelle rasade, et élevant son verre: À mademoiselle, dit-il; c'est bien le moins que nous devions à sa complaisance de venir nous rejoindre par une nuit si froide et quand la neige tombe à flocons. -Annouschka, dit une voix en dehors, frappe à cette porte, et demande à Grégoire s'il n'aurait pas chez lui quelques-uns de nos gens. Grégoire et les deux esclaves se regardèrent stupéfaits; ils avaient reconnu la voix de Vaninka; quant à Ivan, il se renversait sur sa chaise, en se dandinant avec une impertinence miraculeuse. Annouschka ouvrit la porte, et l'on put voir, comme l'avait dit Ivan, la neige qui tombait à unis flocons. -Oui, madame, dit la jeune fille, il y a mon frère et encore Daniel et Alexis. Vaninka entra. -Mes amis, dit-elle avec un sourire étrange, on m'a dit que vous buviez à ma santé, et je viens vous apporter de quoi faire toast pour toast: voici une bouteille de vieille eau-de-vie de France, que j'ai choisie à votre intention dans la cave de mon père. Tendez vos tasses? Grégoire et les deux esclaves obéirent avec la lenteur et l'hésitation de l'étonnement, tandis qu'Ivan avançait son verre avec une parfaite effronterie. Vaninka versa elle-même et à tous bord à bord, et comme ils hésitaient à boire: Allons, à ma santé, mes amis, dit-elle. -Hourra! crièrent les buveurs, rassurés par le ton de douceur et de familiarité de la noble visiteuse, et ils vidèrent leurs verres d'un seul trait. Vaninka leur en versa aussitôt une seconde tasse, puis posant la bouteille sur la table: Videz cette bouteille, mes amis, dit-elle, et ne vous inquiétez pas de moi; nous allons, avec la permission du maître de la maison, attendre près du poêle, Annouschka et moi, que cette tempête soit passée. Grégoire voulut se lever pour pousser des escabeaux près du poêlé; mais, soit qu'il fût complètement ivre, soit que quelque liqueur narcotique fût mêlée à l'eau-de-vie, il retomba sur son banc, en essayant, mais en vain, de balbutier une excuse. -C'est bien! c'est bien! dit Vaninka, que personne de vous ne se dérange. Buvez, mes amis, buvez. Les convives profitèrent de la permission, et chacun avala le contenu de la tasse qui se trouvait devant lui: à peine Grégoire avait-il vidé la sienne qu'il tomba sur la table. -Bien, dit Yaninka à demi voix à sa suivante, l'opium fait son effet. -Mais quelle est votre intention? demanda Annouschka. -Tu verras tout à l'heure. Les deux mougiks ne tardèrent pas à suivre l'exemple du maître de la maison et à tomber à leur tour l'un à côté de l'autre: Ivan était resté le dernier, luttant encore contre le sommeil, et essayant de chanter une chanson bachique; mais bientôt sa langue refusa de le servir, ses yeux se fermèrent malgré lui, et tout en cherchant l'air qui le fuyait, tout en balbutiant des paroles qu'il ne pouvait prononcer, il tomba sans connaissance auprès de ses camarades. Aussitôt Vaninka se leva, et fixa sur ces hommes un regard de flamme, puis ne s'en rapportant pas à ses yeux, elle les appela les uns après les autres par leurs noms, mais sans qu'aucun d'eux répondit. Alors elle frappa ses mains l'une dans l'autre, et avec un accent joyeux: Voici le moment, dit-elle; et s'en allant au fond de la chambre, elle y prit une brassée de paille, qu'elle porta dans un angle de la pièce, en fit autant aux trois autres, et tirant une branche de sapin tout enflammée du poêle, elle mil le feu successivement aux quatre coins de la chaumière. -Que faites-vous? s'écria Annouschka, au comble de la terreur et essayant de l'arrêter. -J'ensevelis notre secret sous la cendre, répondit Vaninka. -Mais mon frère! mon pauvre frère! s'écria la jeune fille. -Ton frère est un infâme, qui nous avait trahies; et nous étions perdues si nous ne le perdions. -Oh! mon frère! mon pauvre frère! -Tu peux mourir avec lui, dit Vaninka en accompagnant cette proposition d'un sourire qui prouvait qu'elle n'eût point été fâchée que Annouschka poussât jusque-là l'amour fraternel. -Mais voilà le feu, madame! voilà le feu! -Sortons donc! s'écria Vaninka; et entraînant la jeune fille tout éplorée, elle ferma la porte derrière elle et jeta au loin la clef dans la neige. -Au nom du ciel, rentrons vite! s'écria Annouschka. Oh! je ne puis voir ce spectacle affreux! -Restons, au contraire, dit Vaninka en arrêtant sa suivante par le poignet avec une force presque masculine, restons jusqu'à ce que cette maison s'abîme sur eux, jusqu'à ce que nous soyons certaines que pas un n'en peut échapper . -O mon Dieu Seigneur! s'écria Annouschka en tombant à genoux, ayez pitié de mon pauvre frère, car la mort va le conduire à vous avant qu'il n'ait eu le temps de se préparer à paraître en votre présence. -Oui, oui, prie, c'est bien, dit Vaninka, car c'est leurs corps que je veux perdre, et non leurs âmes. Prie, je te le permets. Et Vaninka resta debout, et les bras croisés, éclairée ardemment par la lueur de l'incendie, tandis que la suivante priait. L'incendie ne fut pas long: la maison était de bois, calfeutrée avec des étoupes, comme toutes les maisons des paysans russes; de sorte que la flamme, apparaissant aux quatre coins, s'élança bientôt au dehors, et excitée par la tourmente ne forma plus, au bout de quelques instants, qu'un immense bûcher. Vaninka suivait d'un oeil ardent les progrès de l'incendie, tremblante toujours de voir s'élancer hors des flammes quelque spectre à demi brûlé. Enfin le toit s'abima, et Vaninka, libre de toute crainte, reprit alors seulement le chemin de l'hôtel du général, où, grâce à la faculté qu'avait Annouschka de sortir à toute heure du jour et de la nuit, les deux femmes rentrèrent sans être vues. Le lendemain, il n'était bruit dans Saint-Pétersbourg que de l'incendie du Cabaret Rouge: on retira de dessous les débris quatre cadavres à demi consumés, et comme trois esclaves du général n'étaient point rentrés, le général ne douta point que ces cadavres méconnaissables ne fussent ceux d'Ivan, de Daniel et d'Alexis; quant au quatrième, il était certain que c'était celui de Grégoire. Les causes de l'incendie restèrent un secret pour tout le monde, la maison était isolée, et le chasse neige si violent, que sur la route déserte, nul n'avait rencontré les deux femmes: Vaninka était sûre de sa suivante. Son secret était donc mort avec Ivan. Mais alors le remords prit la place de la crainte; la jeune fille si inflexible en face de l'événement se trouva sans force contre son souvenir; il lui sembla qu'en déposant le secret de son crime dans le sein d'un prêtre, elle serait soulagée de cet effroyable fardeau: elle alla donc trouver un pope connu pour sa haute charité, et lui raconta, sous le sceau de la confession, tout ce qui s'était passé. Le prêtre demeura épouvanté à ce récit; la miséricorde divine est sans bornes, mais la rémission humaine à ses limites. Le pope refusa à Vaninka l'absolution qu'elle lui demandait. Ce refus était terrible: il éloignait Vaninka de la sainte table; cet éloignement serait remarqué, et il ne pourrait être attribué qu'à quelque faute inouïe ou à quelque crime inconnu. Vaninka tomba aux pieds du prêtre, et au nom de son père, sur lequel sa honte retomberait en déshonneur, elle le supplia d'adoucir la rigueur de ce jugement. Le pope réfléchit profondément; puis il crut avoir trouvé un moyen de tout concilier, c'était que Vaninka s'approchât de la table sainte avec les autres jeunes filles: le prêtre s'arrêterait devant elle comme devant les autres, mais seulement pour lui dire: Priez et pleurez. Et les assistants, trompés par les démonstrations, croiraient que, comme ses compagnes, elle avait reçu le corps du Christ. Ce fut tout ce que Vaninka put obtenir. Cette confession avait eu lieu vers les sept heures du soir: et la solitude de l'église, jointe à l'obscurité de la nuit, lui avait donné un caractère plus effrayant encore. Le pope rentra chez lui pâle et tremblant. Sa femme Élisabeth l'attendait seule; elle venait de coucher dans la chambre voisine sa petite fille Arina, âgée de huit ans. En apercevant son mari, la femme jeta un cri d'effroi, tant elle le trouva défait et changé. Le pope essaya de la rassurer, mais le tremblement de sa voix ne fit qu'augmenter ses terreurs. La femme voulut savoir d'où venait son émotion. Le pope refusa de le lui dire. Élisabeth avait appris la veille la maladie de sa mère, elle crut que son mari avait reçu quelque fâcheuse nouvelle; ce jour était un lundi, jour néfaste chez les Russes; en sortant le matin, Élisabeth avait rencontré une personne en deuil: c'était trop de présages réunis pour ne pas annoncer un malheur. Élisabeth éclata en sanglots en s'écriant: Ma mère est morte! Le pope voulut en vain la rassurer en lui affirmant que son trouble ne venait point de là, la pauvre femme, préoccupée d'une seule idée, ne répondait à toutes ses protestations que par ce cri éternel: Ma mère est morte! Alors, pour chasser cette espèce de vertige, le pope lui avoua que son émotion était née de l'aveu d'un crime qu'il venait d'entendre au confessionnal. Mais Élisabeth secoua la tête. C'était un artifice, disait-elle, pour lui cacher le malheur qui venait de l'atteindre. La crise, au lieu de se calmer, devient plus violente, les larmes s'arrêtent, les convulsions se déclarent; le prêtre alors lui fait jurer qu'elle gardera le secret, et le mystère sacré de la confession est trahi. La petite Arina s'est réveillée aux premiers cris d'Élisabeth, et, inquiète et curieuse à la fois de ce qui se passe entre son père et sa mère, elle s'est levée, est venue écoutera la porte, et a tout entendu. Ainsi le secret de la faute est éteint, mais le secret du crime est connu. Le jour de la communion arrive; l'église de Saint-Siméon est pleine de fidèles: Vaninka vient de s'agenouiller devant la balustrade du choeur. Derrière elle est son père et ses aides de camp, derrière ceux-ci, leurs domestiques. Arina est aussi dans l'église avec sa mère: l'enfant curieuse veut voir Vaninka, dont elle a entendu prononcer le nom dans cette terrible nuit où son père a manqué au premier et au plus saint des devoirs imposés à un prêtre. Pendant que sa mère prie, elle quitte sa chaise, se glisse entre les fidèles, et parvient presque jusqu'à la balustrade. Arrivée là, elle est arrêtée par le groupe des domestiques du général. Mais Arina n'est pas venue si loin pour rester en route, elle essaye de passer entre eux, ils s'y opposent, elle persiste, un d'eux la repousse avec brutalité, l'enfant renversée va se heurter la tête à un banc, et se relève toute sanglante en criant: Tu es bien fier pour un homme à barbe! est-ce parce que tu appartiens à la grande dame qui a brûlé le Cabaret Rouge? Ces paroles, prononcées à haute voix et au milieu du silence qui précédait la sainte cérémonie, ont été entendues de tout le monde; un cri leur répond; Vaninka vient de s'évanouir. Le lendemain, le général était aux pieds de Paul Ier, et lui racontait, comme à son empereur et à son juge, toute cette longue et terrible histoire, que Vaninka, écrasée sous la longue lutte qu'elle avait soutenue, lui avait enfin révélée pendant la nuit qui avait suivi la scène de l'église. L'empereur, après cet aveu étrange, resta un instant pensif; puis, se levant du fauteuil où il était resté assis pendant tout le temps qu'avait duré la narration du malheureux père, il alla vers un bureau, et écrivit sur un papier volant la décision suivante: « Le pope ayant violé ce qui doit rester inviolable, c'est-à-dire le secret de la confession, sera exilé en Sibérie et déchu des fondions du sacerdoce. Sa femme le suivra; elle est coupable pour n'avoir point respecté le caractère d'un ministre des autels. La petite fille ne quittera point ses parents. « Annouschka, la femme de chambre, ira également en Sibérie, pour n'avoir pas averti son maître de la conduite de sa fille. « Je conserve au général toute mon estime; je le plains, et je m'afflige avec lui du coup mortel qui vient de le frapper. « Quant à Vaninka, je ne connais aucune peine qu'on puisse lui infliger, je ne vois en elle que la fille d'un brave militaire, dont la vie fut toute consacrée au service de son pays. D'ailleurs, ce qu'il y a d'extraordinaire dans la découverte du crime semble placer la coupable hors des limites de ma sévérité: c'est elle-même que je charge de sa punition. Si j'ai bien compris ce caractère, s'il lui reste quelques sentiments de dignité, son coeur et ses remords lui traceront la route qu'elle doit suivre. (5)» Paul Ier remit au général ce papier tout ouvert, en lui ordonnant de le porter au comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg. Le lendemain, les ordres de l'empereur étaient exécutés. Vaninka entra dans un couvent, où vers la fin de la même année elle mourut de honte et de douleur. Le général se fit tuer à Austerlitz. Notes. (1) Supplice par fouet. (2) Celui qui reçoit les coups de fouet. (3) Celui qui donne les coups. (4) Homme de haute naissance. (5) Nous empruntons tous les détails de l’histoire tragique que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, ainsi que le jugement textuel rendu par Paul Ier, à l’excellent ouvrage publié il y a douze ou quinze ans par M. Dupré de Saint-Maure et intitulé l’Ermite en Russie. A lui tous nos remerciements; à nous la crainte d’avoir affaibli l’intérêt en substituant notre narration à la sienne. Source: http://www.poesies.net