Poésies. Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Revue des Deux Mondes, Période initiale, tome 4, 1830 (pp. 384-387). TABLE DES MATERES L’Embarquement. Arrangement A L’Amiable. Le Sylphe. L’Embarquement. Saint-Nazaire, 10 mai 1829. Allons, les passagers! qu’on monte dans la barge, Nous sommes en retard, le navire ancre au large, Le vent souffle bon frais. La marée en partant laisse l’eau moins amère, Partons comme elle... Enfant, vite embrasse ta mère, Tu pleureras après. Vous pleurerez après, vous aussi, jeune fille! Vous quittez votre amant!... Qu’il vous suive à Manille, C’est un fort beau pays. Il verra dans le port ses jonques azurées, Et sur la rive au loin ses pagodes dorées, Et ses champs de maïs. Qu’il vienne! sur mon bord je lui donne une place; Je veux à vos yeux bleus accorder cette grâce De le prendre avec nous. Je le passe et nourris sans qu’il ait rien à faire, Et quant à son hamac, ma foi, c’est une affaire À régler entre vous. Il y consent...Alors que Dieu vous soit en joie... À vos rames, enfans, qu’un instant on louvoie À babord des rescifs. Voyez! voyez! contre eux comme courent les lames! À bâbord, à bâbord, courbez-vous sur vos rames. Allons!... joyeux et vifs!... C’est cela... Passagers, voyez-vous la Pauline? Tenez, c’est ce trois-mâts dont le beaupré s’incline Sur le flot indolent Que sa flamme en flottant comme un serpent traverse, Et qui tranquille et fier sur les vagues se berce, Ainsi qu’un goéland. Voyez-vous sur son bord cette foule incertaine? Elle m’attend; c’est moi qui suis son capitaine; Je dis: Obéissez! Et pour prendre un mousquet, amarrer un cordage, Hisser mon pavillon ou tenter l’abordage, Cent bras sont empressés Il faut voir mes marins pendant ces jours de fête, Où gronde la bataille, où mugit la tempête, Où sur les flots mouvans Mon vaisseau qu’un brouillard entoure comme un voile, Sent siffler à travers sa mâture et sa voile Les boulets et les vents. Sur la mer dont à peine il ouvre la surface, Il s’arrête ou bondit, se déploie ou s’efface Sous mon ordre pressé; Et lorsque le boulet ou le roc vient l’atteindre, Je l’entends aussitôt tressaillir et se plaindre Comme un homme blessé. Mais que le vent s’apaise, ou que le feu s’éteigne; Qu’aux ordres du second, répétés par l’enseigne Et par les matelots, Des morts ou des débris son pont se débarrasse, La Pauline bientôt se relève avec grâce Pour se mirer aux flots. Coquette, elle veut voir sa voilure changée, Car elle n’ose pas se montrer négligée Au plus petit bateau. Ainsi la jeune fille à l’amour se révèle, Et demande à son père une robe nouvelle À chaque bal nouveau. C’est que je l’aime aussi comme on aime une fille; C’est tout simple, j’ai vu clouer depuis sa quille Jusqu’à son perroquet; Et dans le port de Brest lorsqu’elle fut lancée, J’ai voulu, comme au front pur d’une fiancée, Attacher un bouquet. Oh! si je la perdais! alors que deviendrais-je? Comment la remplacer? Et puis d’ailleurs pourrais-je Survivre à son trépas? Une fois un boulet fracassa ses mâtures; Je pleurai ma Pauline, et j’avais deux blessures Que je ne sentais pas. Enfant de l’Océan, avec idolâtrie Je l’aime et trouve en lui parens, amis, patrie; C’est, je crois, sans raison Que Dieu fit cette terre à l’aspect qui repousse, Et qui n’est bonne au plus qu’à faire de l’eau douce Et sécher du poisson. Nous sommes arrivés. -Encore un coup de rames. Deux hommes à bâbord! que l’on hisse les femmes Dans le fauteuil de crin. L’échelle est trop rapide et leurs mains sont trop douces, Et d’ailleurs comme nous, ces jolis petits mousses N’ont pas le pied marin. C’est bien!... Qu’on lève l’ancre et qu’on mette à la voile, Et si le même vent demain souffle en sa toile, Nous verrons du hauban L’Océan devant nous immense et solitaire, Et loin, derrière nous, à l’horizon, la terre Mince comme un ruban. Arrangement A L’Amiable. En me promenant hier au rivage, Où pendant une heure à vous j’ai rêvé, J’ai laissé tomber mon coeur sur la plage; Vous veniez ensuite et l’avez trouvé. Aujourd’hui, comment arranger l’affaire? Les procès sont longs, les juges vendus, Je perdrai ma cause. Et pourtant, que faire Vous avez deux coeurs et je n’en ai plus. Mais quand on le veut, pourtant, tout s’arrange, Et souvent un mal finit par un bien: De nos coeurs entre eux faisons un échange, Donnez-moi le vôtre, et gardez le mien. Le Sylphe. Je suis un sylphe, une ombre, un rien, un rêve, Hôte de l’air, esprit mystérieux, Léger parfum que le zéphir enlève, Anneau vivant qui joint l’homme et les dieux, De mon corps pur les rayons diaphanes Flottent mêlés à la vapeur du soir; Mais je me cache aux regards des profanes. Et l’âme seule, en songe, peut me voir. Rasant du lac la nappe étincelante, D’un vol léger j’effleure les roseaux. Et, balancé sur mon aile brillante. J’aime à me voir dans le cristal des eaux. Dans vos jardins quelquefois je voltige, Et, m’enivrant de suaves odeurs, Sans que mon poids fasse incliner leur tige, Je me suspends au calice des fleurs. Dans vos foyers j’entre avec confiance, Et, récréant son oeil clos à demi. J’aime à verser des songes d’innocence Sur le front pur d’un enfant endormi. Lorsque sur vous la nuit jette son voile, Je glisse aux cieux comme un long filet d’or, Et les mortels disent: «C’est une étoile Qui d’un ami nous présage la mort.» Source: http://www.poesies.net