Les Deux Diane. (1846-1847) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) TOME II TABLE DES MATIERES LV Les Petites Barques Sauvent Les Grosnavires. LVI Obscuri Sola Sub Nocte. LVII Entre Deux Abîmes. LVIII Arnauld Du Thill Absent Exerce Encore Sur Ce Pauvre Martin Guerre Une Mortelle Influence. LIX Lord Wentworth Aux Abois. LX Amour Dédaigné. LXI Amour Partagé. LXII Le Balafré. LXIII Dénouement Partiel. LXIV Heureux Auspices. LXV Un Quatrain. LXVI Le Vicomte De Montgonnery. LXVII Joie Et Angoisse. LXVIII Précautions. LXIX Prisonnier Au Secret. LXX Lecomte De Montgommery. LXXI Le Gentilhomme Errant. LXXII Où L’On Retrouve Arnauld Du Thill. LXXIII La Justice Dans L’Embarras. LXXIV Les Méprise Sont L’Air De Vouloir Recommencer. LXXV Le Réquisitoire D’Un Criminel Contre Lui-Même. LXXVI Justice! LXXVII Deux Lettres. LXXVIII Un Conciliabule De Protestants. LXXIX Autre Epreuve. LXXX Une Dangereuse Démarche. LXXXI L’Imprudence de La Précaution. LXXXII Occasions. LXXXIII Entre Deux De Voirs. LXXXIV Présages. LXXXV Tournoi Fatal. LXXXVI Nouvel Etat De Choses. LXXXVII Suites Des Vengeances De Gabriel. LXXXVIII Changement De Température. LXXXIX Guise Et Coligny. XC Rapports Et Dénonciations. XCI Un Espion. XCII Un Délateur. XCIII Roi Et Reine Enfants. XCIV Fin Du Voyage En Italie. XCV Deux Appels. XCVI Une Confiance Périlleuse. XCVII Déloyauté De La Loyauté. XCVIII Le Commencement De La Fin. XCIX La Forêt De Château-Regnault. C De La Politique Au Seizième Siècle. CI Le Tumulte D’Amboise. CII Un Acte De Foi. CIII Autre Echantillon De Politique. CIV Lueur D’Espoir. CV Sommeil Bien Gardé. CVI Le Lit De Mort Des Rois. CVII Adieu, France! CVIII Conclusion. LV Les Petites Barques Sauvent Les Gros Navires. Quand le vicomte d'Exmès se trouva ainsi à peu près seul avec le duc de Guise, il commença en lui disant: -Eh bien! êtes-vous content, monseigneur? -Oui, ami, répondit François de Lorraine, oui, content du résultat obtenu, mais, je l'avoue, inquiet du résultat à obtenir. C'est cette inquiétude qui m'a fait sortir de ma tente, errer par le camp, et venir chercher auprès de vous bon encouragement et bon conseil. -Mais qu'y a-t-il donc de nouveau? reprit Gabriel. L'événement a, ce me semble, dépassé toutes vos espérances. En quatre jours, vous voilà maître des deux boucliers de Calais. Les défenseurs de la ville même et du Vieux-Château ne tiendront pas maintenant plus de quarante-huit heures. -C'est vrai, dit le duc, mais ils tiendront quarante-hui heures, et cela suffit pour nous perdre et les sauver. -Oh! monseigneur me permettra encore d'en douter, dit Gabriel. -Non, ami, ma vieille expérience ne me trompe point, reprit le duc de Guise. À moins d'un coup de fortune imprévu, d'une chance hors des calculs humains, notre entreprise est manquée. Croyez-moi quand je vous le dis. -Et comment cela? demanda Gabriel avec un sourire qui répondait mal à la tristesse d'une telle confidence. -Je vais vous le démontrer en deux mots, et sur votre plan même. Suivez-moi bien. -Je suis toute attention, dit Gabriel. -La tentative étrange et hasardeuse où votre jeune ardeur a entraîné ma prudente ambition, reprit le duc, n'avait d'issue possible que par l'isolement et l'étonnement de la garnison anglaise. Calais était imprenable, soit, mais n'était pas insurprenable. C'est d'après cette idée que nous avons raisonné notre folie, n'est-ce pas? -Et jusqu'à présent, reprit Gabriel, les faits n'ont pas trop donné tort à nos calculs. -Non, sans doute, dit le duc de Guise, et vous avez prouvé, Gabriel, que vous saviez aussi bienjuger les hommes que voir les choses, et que vous aviez étudié le coeur du gouverneur de Calais aussi habilement que l'intérieur de la ville. Lord Wentworth n'a démenti aucune de vos conjectures. Il a cru que ses neuf cents hommes et ses redoutables avant-postes suffiraient pour nous faire repentir de notre audacieuse équipée. Il nous a estimés trop peu pour s'alarmer, et n'a pas daigné appeler à son secours une seule compagnie, ni sur le continent ni en Angleterre. -J'avais été à même, dit Gabriel, de préjuger comment son dédaigneux orgueil se comporterait en pareille circonstance. -Aussi, reprit le duc de Guise, avons-nous, grâce à cette outrecuidance, emporté le fort Saint-Agathe presque sans coup férir, et le fort de Nieullay par trois jours de lutte heureuse. -Si bien qu'à présent, dit joyeusement Gabriel, les Anglais et les Espagnols venant secourir, du côté de la terre, leur compatriote ou leur allié, trouveraient, au lieu des canons de lord Wentworth pour les seconder, les batteries du duc de Guise pour les écraser. -Ils s'en défieront et ne s'approcheront qu'à distance, reprit en souriant François de Guise, que gagnait la bonne humeur du jeune homme. -Eh bien, n'avons-nous pas conquis là un point important? reprit Gabriel. -Sans doute, sans doute, dit le duc; mais ce n'est malheureusement pas le seul, ce n'est même pas le plus important. Nous avons fermé aux auxiliaires extérieurs de Calais un des chemins qu'ils pouvaient prendre, une des portes de la place. Mais il leur reste une autre porte, un second chemin. -Lequel donc, monseigneur? demanda Gabriel, qui feignait de chercher. -Jetez les yeux sur cette carte, refaite par le maréchal Strozzi d'après le plan que vous nous aviez remis, dit le général en chef. Calais peut être secouru par deux extrémités: par le fort de Nieullay qui défend les chaussées et avenues de terre... -Mais qui les défend pour nous à présent, interrompit Gabriel. -Sans doute, reprit le duc de Guise; mais là, du côté de la mer, protégé par l'océan, les marais et les dunes, il y a, voyez! le fort de Risbank, ou, si vous l'aimez mieux, la tour Octogone; le fort de Risbank, qui commande tout le port et qui l'ouvre et le ferme aux navires. Qu'un avertissement en parte pour Douvres, en quelques heures les vaisseaux anglais amènent assez de renforts et de vivres pour assurer la place pendant des années. Ainsi, le fort de Risbank garde la ville, et la mer garde le fort de Risbank. Or, savez-vous, Gabriel, ce qu'après son échec de tantôt, fait à cette heure lord Wentworth? -Parfaitement, répondit avec calme le vicomte d'Exmès. Lord Wentworth, sur l'avis unanime de son conseil, expédie en toute hâte à Douvres un avertissement jusqu'ici trop retardé, et compte recevoir demain, à pareille heure, les renforts qu'il reconnaît enfin nécessaires. -Après? vous n'achevez pas? dit M. de Guise. -Mais j'avoue, monseigneur, que je ne vois pas beaucoup plus loin, reprit Gabriel. Je n'ai pas la prescience de Dieu. -Il suffit ici de la prévoyance d'un homme, reprit François de Lorraine, et, puisque la vôtre s'arrête à moitié chemin, je continuerai pour elle. -Que monseigneur veuille donc m'apprendre ce qui, selon lui, adviendra, dit Gabriel en s'inclinant. -C'est fort simple, reprit M. de Guise. Les assiégés, secourus au besoin par l'Angleterre entière, pourront, dès demain, nous opposer, aux Vieux-Château, des forces supérieures, des forces désormais invincibles. Si néanmoins nous tenons bon, d'Ardres, de Ham, de Saint-Quentin, tout ce qui se trouve d'Espagnols et d'Anglais en France va s'amasser, comme la neige hivernale, aux environs de Calais. Puis, quand ils se jugeront assez nombreux, ils nous assiégeront à leur tour. J'admets qu'ils ne reprennent pas tout de suite le fort de Nieullay, ils finiront bien par reprendre celui de Sainte-Agathe. Ce sera assez pour nous foudroyer entre deux feux. -Une telle catastrophe serait épouvantable en effet, dit paisiblement Gabriel. -Elle n'est que trop probable pourtant! reprit le duc de Guise, qui serrait sa main contre son front avec découragement. -Mais, dit le vicomte d'Exmès, vous n'avez pas été, monseigneur, sans songer aux moyens de la prévenir, cette catastrophe terrible? -Je ne songe qu'à cela, parbleu! dit le duc de Guise. -Ah! Eh bien? demanda négligemment Gabriel. -Eh bien! la seule chance, chance trop précaire, hélas! qui nous reste, c'est, je crois, de donner demain au Vieux-Château, en tout état de choses, un assaut désespéré. Rien ne sera prêt comme il faut sans doute, quoique l'on doive pousser cette nuit les travaux avec toute l'activité possible. Mais il n'y a pas d'autre parti à prendre, et cela est moins fou encore que d'attendre l'arrivée des renforts d'Angleterre. La furie française, comme ils disent en Italie, viendra peut-être à bout, dans son impétuosité prodigieuse, de ces inabordables murailles. -Non, elle s'y brisera, repartit froidement Gabriel. Pardonnez-moi, monseigneur, mais il me semble que l'armée de France n'est, en ce moment, ni assez forte ni assez faible pour l'aventurer ainsi dans l'impossible. Une responsabilité terrible pèse sur vous, monseigneur. Il est vraisemblable qu'après avoir perdu la moitié de notre monde, nous serions finalement repoussés. Que compte faire alors le duc de Guise? -Ne pas s'exposer du moins à une ruine totale, à un échec complet, dit douloureusement François de Lorraine, retirer de ces murs maudits les troupes qui me resteront, et les conserver pour de meilleurs jours au roi et à la patrie. -Le vainqueur de Metz et de Renty battre en retraite! s'écria Gabriel. -Cela vaut toujours mieux que de s'obstiner dans la défaite, comme le connétable à la journée de Saint-Laurent, dit le duc de Guise. -N'importe! reprit Gabriel, le coup serait désastreux et pour la gloire de la France et pour la réputation de monseigneur. -Eh! qui le sait mieux que moi! s'écria le duc de Guise. Voilà ce que c'est que le succès et que la fortune! Si j'avais réussi, j'eusse été un héros, un grand génie, un demi-dieu. J'échoue, et je ne serai plus qu'un esprit présomptueux et vain qui méritera la honte de sa chute. La même tentative qu'on eût appelée grandiose et surprenante, si elle eût heureusement abouti, va m'attirer les huées de l'Europe et ajourner, ou même détruire dans leur germe tous mes projets et toutes mes espérances. À quoi tiennent les pauvres ambitions de ce monde!... Le duc se tut, consterné. Il y eut un assez long silence que Gabriel, à dessein, se garda d'interrompre. Il voulait laisser M. de Guise mesurer de son oeil expert les terribles difficultés de sa situation. Puis, quand il jugea que le duc les avait de nouveau bien sondées, il reprit: -Je vous vois, monseigneur, dans un de ces moments de doute qui, au milieu même des plus grandes oeuvres, saisissent les plus grands ouvriers. Un mot cependant. Ce n'est pas certainement un génie supérieur, un capitaine consommé comme celui auquel j'ai l'honneur de parler, qui a pu s'engager à la légère dans une entreprise aussi grave que celle-ci. Les moindres détails, les éventualités les plus improbables en ont été prévus dès Paris, dès le Louvre. Vous avez dû trouver d'avance des dénouements à toutes les péripéties et des remèdes à tous les maux. Comment se fait-il que vous hésitiez et cherchiez encore? -Mon Dieu! dit le duc de Guise, votre enthousiasme et votre assurance juvéniles m'ont, je crois, fasciné et aveuglé, Gabriel. -Monseigneur!... reprit le vicomte d'Exmès avec reproche. -Oh! ne vous blessez pas, je ne vous en veux point, ami! J'admire toujours votre idée, qui était grande et patriotique. Mais la réalité aime justement à tuer les beaux rêves. Néanmoins, je m'en souviens bien, je vous avais posé mes objections sur cette même extrémité où nous voilà, et vous aviez détruit ces objections. -Et comment, s'il vous plaît, monseigneur? demanda Gabriel. -Vous m'aviez promis, dit le duc de Guise, que si nous nous rendions maîtres en peu de jours des deux forts de Sainte-Agathe et de Nieullay, les intelligences que vous aviez dans la place mettraient dans nos mains le fort de Risbank, et qu'ainsi Calais ne pourrait plus être secouru ni par mer ni par terre. Oui, Gabriel je me le rappelle, et vous devez vous le rappeler aussi, vous m'aviez promis cela. -Eh bien!... dit le vicomte d'Exmès sans paraître troublé le moins du monde. -Eh bien! reprit le duc, vos espérances vous ont menti, n'est-ce pas? Vos amis de Calais n'ont pas tenu parole, c'est l'usage. Ils ne sont pas encore certains de notre victoire, et ils ont peur, et ils ne se montreront que si nous n'avons plus besoin d'eux. -Excusez-moi, monseigneur; qui vous a dit cela? demanda Gabriel. -Mais, mon ami, votre silence même. L'instant est venu où vos auxiliaires secrets devraient nous sauver. Ils ne bougent pas et vous vous taisez. J'en conclus que vous ne comptez plus sur eux, et qu'il faut renoncer à ce secours. -Si vous me connaissiez mieux, monseigneur, reprit Gabriel, vous sauriez que je n'aime guère parler quand je puis agir. -Eh quoi? espérez-vous toujours? dit le duc de Guise. -Oui, monseigneur, puisque je vis, répondit Gabriel avec une expression mélancolique et grave. -Ainsi le fort de Risbank?... -Vous appartiendra, si je ne suis mort, quand cela sera nécessaire. -Mais, Gabriel, ce serait nécessaire demain, demain au matin! -Nous l'aurons donc demain au matin! répondit avec calme Gabriel, à moins, je le répète, que je ne succombe; mais alors vous ne pourrez pas reprocher un manque de parole à celui qui aura donné sa vie pour tenir sa promesse. -Gabriel, dit le duc de Guise, qu'allez-vous faire? Braver quelque danger mortel, courir quelque chance insensée? Je ne veux pas, je ne veux pas! La France n'a que trop besoin d'hommes tels que vous. -Ne vous inquiétez de rien, monseigneur, reprit Gabriel. Si le péril est grand, le but est grand aussi, et la partie vaut bien les risques qu'elle entraîne. Ne pensez qu'à profiter du résultat, et laissez-moi maître des moyens. Je ne réponds que de moi, et vous répondez de tous. -Que pourrais-je faire pour vous seconder du moins? dit le duc de Guise. Quelle part me laissez-vous dans vos desseins? -Monseigneur, reprit Gabriel, si vous ne m'aviez fait la grâce de venir ce soir sous cette tente, mon intention était d'aller vous trouver dans la vôtre et de vous adresser une requête... -Parlez, parlez! dit vivement François de Lorraine. -Demain, 5 du mois, au point du jour, monseigneur, c'est-à-dire sur les huit heures, les nuits sont longues en janvier, veuillez poster quelqu'un de sûr à ce promontoire d'où l'on voit le fort de Risbank. Si le drapeau anglais continue d'y flotter, hasardez l'assaut désespéré que vous aviez résolu, car j'aurai échoué, en d'autres termes je serai mort. -Mort! s'écria le duc de Guise. Vous voyez bien, Gabriel, que vous allez vous perdre. -N'employez pas, en ce cas, votre temps à me regretter, monseigneur, dit le jeune homme. Que seulement tout soit prêt et animé pour votre dernier effort, et je prie Dieu qu'il vous soit donné d'y réussir. Allez! que tout marche et combatte! Les secours d'Angleterre ne pourront arriver avant midi; vous aurez quatre heures d'héroïsme pour prouver, avant de battre en retraite, que les Français sont intrépides autant que prudents. -Mais vous, Gabriel, reprit le duc, répétez-moi du moins que vous avez quelques chances de succès. -Oui, j'en ai, rassurez-vous, monseigneur. Aussi, restez calme et patient comme un homme fort que vous êtes. Ne donnez pas trop vite le signal d'un assaut trop précipité. Ne vous jetez pas, avant l'ordre de la nécessité, dans cette extrémité hasardeuse. Enfin! vous n'aurez qu'à faire continuer tranquillement par M. le maréchal Strozzi et ses mineurs les travaux du siège, et vos soldats et artilleurs pourront attendre l'instant favorable pour l'assaut, si, à huit heures, on vous signale sur le fort de Risbank l'étendard de France. -L'étendard de France sur le fort de Risbank! s'écria le duc de Guise. -Où sa vue, je pense, continua Gabriel, ferait immédiatement rebrousser chemin aux navires qui arriveraient d'Angleterre. -Je le pense comme vous, dit M. de Guise. Mais, ami, comment ferez-vous? -Laissez-moi mon secret, je vous en supplie, monseigneur, dit Gabriel. Si vous connaissiez mon dessein étrange, vous voudriez m'en détourner peut-être. Or, ce n'est plus l'heure de réfléchir et de douter. D'ailleurs, je ne compromets en tout ceci ni l'armée ni vous. Les hommes qui sont là, les seuls que je veuille employer, sont tous des volontaires à moi, et vous vous êtes engagé à me laisser libre avec eux. Je désire accomplir mon projet sans aide ou mourir. -Et pourquoi cette fierté? demanda le duc de Guise. -Ce n'est point fierté, monseigneur, mais je veux payer de mon mieux la grâce inappréciable que vous avez bien voulu me promettre à Paris, et que vous vous rappelez, j'espère. -De quelle grâce inappréciable parlez-vous, Gabriel? dit le duc de Guise. Je passe pour avoir bonne mémoire, à l'endroit de mes amis surtout. Mais j'avoue à ma honte qu'ici je ne me souviens pas... -Hélas! monseigneur, reprit Gabriel, la chose est pourtant pour moi bien importante! Voici en effet ce que j'avais sollicité de votre bonté: s'il vous devenait prouvé que, par l'exécution comme par l'idée, on me devait, à moi seul, la prise de Calais, je vous avais demandé, non point de m'en faire publiquement l'honneur, cet honneur vous revient à vous, chef de l'entreprise, mais seulement de déclarer au roi Henri II la part que j'aurais eue, sous vos ordres, dans cette conquête. Or, vous aviez bien voulu me laisser espérer que cette récompense me serait accordée. -Quoi! est-ce là cette faveur inouïe à laquelle vous faisiez allusion, Gabriel? reprit le duc. Du diable si je m'en doutais! Mais, mon ami, ce ne sera pas une récompense, cela, ce sera une justice; et, secrètement ou publiquement, à votre gré, je serai toujours prêt à reconnaître et attester comme je le dois vos mérites et vos services. -Mon ambition ne va pas au delà, monseigneur, dit Gabriel. Que le roi soit informé de mes efforts, il a dans les mains un prix qui vaudra pour moi tous les honneurs et tous les bonheurs du monde. -Le roi saura donc tout ce que vous aurez fait pour lui, Gabriel. Mais moi ne puis-je rien de plus pour vous? -Si fait, monseigneur, j'ai encore quelques services à réclamer de votre bienveillance. -Parlez, dit le duc. -D'abord, reprit Gabriel, j'ai besoin du mot de passe pour pouvoir, cette nuit, à quelque heure que ce soit, sortir du camp avec mes gens. -Vous n'avez qu'à dire: Calais et Charles, les sentinelles vous livreront passage. -Ensuite, monseigneur, dit Gabriel, si je succombe et que vous réussissiez, j'ose vous rappeler que Mme Diane de Castro, la fille du roi, est prisonnière de lord Wentworth, et a les droits les plus légitimes à votre courtoise protection. -Je me souviendrai de mon devoir d'homme et de gentilhomme, répondit François de Lorraine. Après? -Enfin, monseigneur, dit le vicomte d'Exmès, je vais contracter cette nuit une dette considérable envers un pêcheur de ces côtes appelé Anselme. Si Anselme périt avec moi, j'ai écrit à maître Élyot, celui qui a soin de mes domaines, de pourvoir à la subsistance et au bien-être de sa famille privée désormais de soutien. Mais, pour plus de sûreté, monseigneur, je vous serai obligé de veiller à l'exécution de mes ordres. -Ce sera fait, dit le duc de Guise. Est-ce tout? -C'est tout, monseigneur, reprit Gabriel. Seulement, si vous ne me revoyez plus, pensez parfois, je vous prie, à moi avec quelque regret, et parlez de moi avec quelque estime, soit au roi qui sera certainement content de ma mort, soit à Mme de Castro, qui en sera peut-être fâchée. Et maintenant je ne vous retiens plus, et vous dis adieu, monseigneur. Le duc de Guise se leva. -Chassez donc vos tristes idées, ami, dit-il. Je vous quitte pour vous laisser tout entier à votre mystérieux projet, et je conviens que, jusqu'à demain huit heures, je serai bien inquiet et ne dormirai guère. Mais ce sera surtout à cause de cette obscurité qui pour moi plane sur ce que vous allez faire. Quelque chose me dit que je vous reverrai, et je ne vous dis pas adieu, moi. -Merci de l'augure, monseigneur! dit Gabriel; car, si vous me revoyez, ce sera dans Calais, ville française. -Et, en ce cas, reprit le duc de Guise, vous pourrez vous vanter d'avoir tiré d'un grand péril et l'honneur de la France, et le mien propre. -Les petites barques, monseigneur, sauvent quelquefois les gros navires, dit en s'inclinant Gabriel. Le duc de Guise, sur le seuil de la tente, serra une dernière fois, dans une accolade amicale, la main du vicomte d'Exmès, et rentra tout songeur à son logis. LVI Obscuri Sola Sub Nocte... Quand Gabriel revint à sa place, après avoir reconduit jusqu'à la porte M. de Guise, il fit de loin un signe à Martin-Guerre, qui se leva sur-le-champ et sortit, sans paraître avoir besoin d'autre explication. L'écuyer rentra, un quart d'heure après, accompagné d'un homme au teint hâve et vêtu misérablement. -Martin s'approcha de son maître, qui était retombé dans ses réflexions. Pour les autres compagnons, ilsjouaient ou dormaient à qui mieux mieux. -Monseigneur, dit Martin-Guerre, voici notre homme. -Ah! bien! dit Gabriel. C'est vous qui êtes le pêcheur Anselme dont Martin-Guerre m'a parlé? ajouta-t-il en s'adressant au nouveau venu. -Je suis le pêcheur Anselme, oui, monseigneur, dit l'homme. -Et vous savez, reprit le vicomte d'Exmès, le service que nous attendons de vous? -Votre écuyer me l'a dit, monseigneur, et je suis prêt. -Martin-Guerre a dû cependant vous dire aussi, continua Gabriel, que dans cette expédition vous couriez avec nous risque de la vie. -Oh! reprit le pêcheur, cela, il n'avait pas besoin de me le dire. Je le savais aussi bien et mieux que lui. -Et pourtant vous êtes venu? dit Gabriel. -Me voilà tout à vos ordres, repartit Anselme. -Bien! ami, c'est le fait d'un vaillant coeur. -Ou d'une existence perdue, reprit le pêcheur. -Comment cela? demanda Gabriel. Que voulez-vous dire? -Eh! par Notre-Dame de Grâce! fit Anselme, je brave tous les jours la mort pour rapporter quelque poisson, et bien souvent je ne rapporte rien. Il n'y a donc pas grand mérite à hasarder aujourd'hui ma peau hâlée pour vous, qui vous engagez, si je meurs ou si je vis, à assurer le sort de ma femme et de mes trois enfants. -Oui, dit Gabriel, mais le danger que vous affrontez journellement est douteux et caché. Vous ne vous embarquez jamais par la tempête. Cette fois, le péril est visible et certain. -Ah! reprit le pêcheur, il est sûr qu'il faut être un fou ou un saint pour s'aventurer sur la mer par une nuit pareille. Mais la chose vous regarde et je n'ai rien à y reprendre, si cette votre idée. Vous m'avez payé d'avance ma barque et mon corps. Seulement, vous devrez à la Sainte Vierge une fameuse chandelle de vraie cire si nous arrivons sains et saufs. -Et, une fois arrivés, Anselme, reprit Gabriel, votre tâche n'est pas finie. Après avoir ramé, vous devez, au besoin, vous battre et faire oeuvre de soldat après avoir fait oeuvre de marin. Partant, il y a deux dangers pour un, ne l'oubliez pas. -C'est bon, dit Anselme, ne me découragez pas trop. On vous obéira. Vous me garantissez la vie de ceux qui me sont chers. Je vous donne la mienne. Marché conclu, n'en parlons plus. -Vous êtes un brave homme, reprit le vicomte d'Exmès. Pour votre femme et vos enfants, soyez tranquille, ils ne manqueront jamais de rien. J'ai écrit à mon intendant Élyot mes ordres à ce sujet, et M. le duc de Guise lui-même s'en occupera. -C'est plus qu'il ne m'en faut, dit le pêcheur, et vous êtes plus généreux qu'un roi. Je ne ferai pas le finaud avec vous. Vous ne m'auriez donné que cette somme qui nous a, par ces temps si durs, tiré d'embarras, je ne vous aurais pas demandé mon reste. mais si je suis content de vous, j'espère que vous le serez de moi. -Voyons, reprit Gabriel, pourrons-nous bien tenir quatorze dans votre barque? -Elle en a tenu vingt, monseigneur. -Il vous faut des bras pour vous aider à ramer, n'est-ce pas? -Ah! oui, par exemple! dit Anselme. J'aurai déjà assez à faire au gouvernail et à la voile, si la voile peut tenir. -Nous avons, dit Martin-Guerre, Ambrosio, Pilletrousse et Landry qui rameront comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie, et moi-même, je nage aussi bien avec du bois qu'avec mes bras. -Oh! bien, reprit gaiement Anselme, j'aurai l'air d'un patron huppé,j'espère, avec tant et de si bons compagnons à mon service! Maître Martin ne m'a plus maintenant laissé ignorer qu'une chose, c'est le point précis où nous devons débarquer. -Le fort de Risbank, répondit le vicomte d'Exmès. -Le fort de Risbank! vous avez dit le fort de Risbank? s'écria Anselme avec stupéfaction. -Eh! sans doute, dit Gabriel, qu'avez-vous à objecter à cela? -Rien, reprit le pêcheur, sinon que l'endroit n'est guère abordable, et que, pour ma part, je n'y ai jamais jeté l'ancre. C'est tout rocher. -Refusez-vous de nous conduire? dit Gabriel. -Ma foi! non, et, quoique je connaisse mal ces parages-là, je ferai de mon mieux. Mon père, qui était comme moi pêcheur de naissance, avait coutume de dire: « Il ne faut vouloir régenter ni le poisson ni la pratique. » Je vous mènerai au fort de Risbank si je le puis. Une jolie promenade que nous ferons là! -À quelle heure faudra-t-il nous tenir prêts? reprit Anselme. -Vous voulez arriver à quatre heures, je crois? reprit Anselme. -De quatre à cinq, pas plus tôt. -Eh bien! du lieu dont nous partons afin de n'être pas vus et de n'exciter nul soupçon, il faut compter, à vue de nez, deux heures de navigation: l'essentiel est de ne pas nous fatiguer inutilement en mer. Puis, pour se rendre d'ici à la crique, calculons une heure de marche. -Nous quitterions alors le camp à une heure après minuit, dit Gabriel. -C'est cela, répondit Anselme. -Je vais donc à présent avertir mes hommes, reprit le vicomte d'Exmès. -Faites, monseigneur, dit le pêcheur. Je vous demanderai seulement la permission de dormir jusqu'à une heure un somme avec eux. J'ai fait mes adieux chez nous; la barque nous attend soigneusement cachée et solidement amarrée: je n'ai donc plus rien qui m'appelle dehors. -Reposez-vous, vous avez raison, Anselme, dit Gabriel; vous aurez assez de fatigue cette nuit. Martin-Guerre, préviens les compagnons maintenant. -Hé! vous autres, les joueurs et les dormeurs! cria Martin-Guerre. -Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? dirent-ils en se levant et s'approchant. -Remerciez monseigneur. Il y a expédition particulière à une heure, dit Martin. -Bon! très bien! parfait! répondirent en choeur unanime les soudards. Malemort mêlait aussi son hourrah de joie à ces marques non équivoques de satisfaction. Mais, dans le moment, entrèrent quatre aides d'Ambroise Paré, annonçant qu'ils venaient chercher le blessé pour le transporter à l'ambulance. Malemort se mit à jeter les hauts cris. En dépit de ses protestations et de sa résistance, on le plaça et on le maintint sur un brancard. Il adressa vainement à ses camarades les plus durs reproches, appelant même déserteurs et traîtres ces lâches qui allaient se battre sans lui. On ne tint pas compte de ses injures, et on l'emporta maugréant et jurant. -Il nous reste actuellement, dit Martin-Guerre, à régler toutes nos dispositions et à assigner à chacun son rôle et son rang. -Quelle espèce de besogne aurons-nous à faire? demanda Pilletrousse. -Il s'agit d'une sorte d'assaut, répondit Martin. -Oh! alors, c'est moi qui monte le premier! s'écria Yvonnet. -Soit! dit l'écuyer. -Non, c'est injuste! réclama Ambrosio. Yvonnet accapare toujours la première place au danger. On dirait qu'il n'y en a que pour lui, vraiment! -Laissez faire, dit le vicomte d'Exmès intervenant. Dans l'ascension périlleuse que nous allons tenter, celui qui montera le premier sera le moins exposé, je pense. La preuve en est que je veux monter le dernier, moi! -Alors Yvonnet est volé! reprit Ambrosio en riant. Martin-Guerre désigna à chacun son numéro d'ordre, soit pour la marche, soit dans la barque, soit à l'assaut. Ambrosio, Pilletrousse et Landry furent avertis qu'ils auraient à ramer. On prévit enfin tout ce qui pouvait être prévu afin d'éviter autant que possible les malentendus et la confusion. Lactance prit un instant Martin-Guerre à part. -Pardon, lui dit-il, croyez-vous que nous ayons à tuer? -Je ne sais pas au juste; mais c'est fort possible, répondit Martin. -Merci, reprit Lactance, en ce cas, je vais toujours me mettre en avance dans mes prières pour trois ou quatre morts et autant de blessés. Quand tout fut réglé, Gabriel engagea ses gens à prendre une heure ou deux de repos. Il se chargeait de les réveiller lui-même lorsqu'il le faudrait. -Oui, je dormirai volontiers un peu, dit Yvonnet; car mes pauvres nerfs sont horriblement excités ce soir, et j'ai tant besoin d'être dispos et frais quand je me bats! Au bout de quelques minutes, on n'entendit plus sous la tente que les ronflements réguliers des soudards et les monotones patenôtres de Lactance. Encore ce dernier bruit s'éteignit-il bientôt. Lactance s'assoupit aussi, vaincu par le sommeil. Gabriel seul veillait et pensait. Vers une heure, il éveilla sans bruit et un à un ses hommes. Tous se levèrent et s'armèrent en silence. Puis ils sortirent doucement de la tente et du camp. Aux mots Calais et Charles prononcés à voix basse par Gabriel, les sentinelles les laissèrent passer sans obstacle. La petite troupe, guidée par Anselme le pêcheur, s'avança alors par la campagne, le long des côtes. Pas un ne prononçait un mot. On n'entendait que le vent qui pleurait et la mer qui dans le lointain se lamentait. La nuit était noire et brumeuse. Personne ne se trouva sur le chemin de nos aventuriers. Mais, quand même ils eussent rencontré quelqu'un, on ne les eût vus peut-être, et si on les eût vus, à cette heure et par cette ombre, on les eût certainement pris pour des fantômes. Dans l'intérieur de la ville, il y avait aussi quelqu'un qui, à ce moment, veillait encore. C'était lord Wentworth, le gouverneur. Et cependant, comptant pour le lendemain sur les secours qu'il avait envoyé demander à Douvres, lord Wentworth s'était retiré chez lui pour prendre quelques instants de repos. Il n'avait pas dormi, en effet, depuis trois jours, s'exposant, il faut le dire, aux endroits les plus périlleux avec une infatigable valeur, se multipliant sur tous les points où sa présence était nécessaire. Le soir du 4 janvier, il avait encore visité la brèche du Vieux-Château, posé lui-même les factionnaires, passé en revue la milice urbaine chargée de la facile défense du fort de Risbank. Mais, malgré sa fatigue, et bien que tout fût certain et tranquille, il ne pouvait dormir. Une crainte vague, absurde, incessante le tenait éveillé sur son lit de repos. Toutes ses précautions étaient pourtant bien prises. L'ennemi ne pouvait matériellement pas tenter un assaut nocturne par une brèche aussi peu avancée que celle du Vieux-Château. Quant aux autres points, ils se gardaient d'eux-mêmes par les marais et par l'océan. Lord Wentworth se répétait tout cela mille fois, et cependant il ne pouvait dormir. Il sentait vaguement circuler dans la nuit autour de la ville un danger redoutable, un ennemi invisible. Cet ennemi n'était pas, dans sa pensée, le maréchal Strozzi, ce n'était pas le duc de Nevers, ce n'était pas même le grand François de Guise. Quoi! était-ce donc son ancien prisonnier que, de loin, du haut des remparts, sa haine avait plusieurs fois reconnu dans la mêlée? Était-ce vraiment ce fou, ce vicomte d'Exmès, l'amoureux de Mme de Castro? Risible adversaire pour le gouverneur de Calais dans sa ville encore si formidablement gardée! Cependant lord Wentworth, quoi qu'il fît, ne pouvait ni maîtriser cet effroi indistinct ni l'expliquer. Mais il le sentait et ne dormait pas. LVII Entre Deux Abîmes. Le fort de Risbank, qu'à cause de ses huit pans on nommait aussi la tour Octogone, était bâti, comme nous l'avons dit, à l'entrée du port de Calais, en avant des dunes, et posait sa masse noire et formidable de granit sur une autre masse aussi sombre et aussi énorme de rocher. La mer, quand elle était haute, venait briser ses lames contre le rocher, mais n'atteignaitjamais aux dernières assises de la pierre. Or, la mer était bien forte et bien menaçante dans la nuit du 4 au 5 janvier 1558, vers quatre heures du matin. Elle poussait de ces immenses et lugubres gémissements qui la font rassembler à une âme toujours inquiète et toujours désolée. À un moment, un peu après que la sentinelle de deux à quatre heures eût été remplacée, sur la plate-forme de la tour, par la sentinelle de quatre à six, une sorte de cri humain, comme échappé à une bouche de cuivre, se mêla, mais distinctement, dans la rafale, à la plainte éternelle de l'océan. Alors on eut pu voir le nouveau factionnaire tressaillir, prêter l'oreille, et, après avoir reconnu la nature de ce bruit étrange, poser son arbalète contre la muraille. Ensuite, quand il se fut assuré que nul oeil ne pouvait l'observer, il souleva d'un bras puissant sa guérite de pierre, et en tira un monceau de cordes formant une longue échelle à noeuds, qu'il assujettit fortement à des crampons de fer scellés dans les créneaux du fort. Enfin l'homme attacha solidement l'un à l'autre ces divers fragments de cordes, puis les déroula par-dessus les créneaux, et deux lourdes balles de plomb les firent bientôt descendre jusqu'au roc sur lequel le fort était assis. L'échelle mesurait deux cent douze pieds de longueur et le fort de Risbank deux cent quinze. À peine la sentinelle avait-elle achevé son opération mystérieuse, qu'une ronde de nuit parut au haut de l'escalier de pierre qui menait à la plate-forme. Mais la ronde trouva le factionnaire debout près de sa guérite, lui demanda et reçut le mot de ralliement, et passa sans avoir rien vu. La sentinelle, plus tranquille, attendit. Le premier quart de quatre heures était déjà passé. Sur la mer, après deux plus de deux heures de lutte et d'efforts surhumains, une barque montée par quatorze hommes parvint enfin à aborder au rocher du fort de Risbank. Une échelle de bois fut dressée contre le rocher. Elle atteignait à une première excavation de la pierre où cinq à six hommes pouvaient se tenir debout. Un à un et en silence, les hardis aventuriers de la barque gravirent cette échelle, et, sans s'arrêter à l'excavation, continuèrent à grimper, s'aidant seulement des pieds et des mains, en profitant de tous les accidents du terrain. Leur but était certainement d'arriver au pied de la tour. Mais la nuit était noire, la roche était glissante; leurs ongles s'arrachaient, leurs doigts s'ensanglantaient sur la pierre. Le pied manqua à l'un d'eux, il roula sans pouvoir se retenir et tomba dans la mer. Heureusement, le dernier des quatorze hommes était encore dans la barque, qu'il cherchait, mais inutilement, à amarrer avant de se confier à l'échelle. Celui qui était tombé, et qui d'ailleurs en tombant avait eu le courage de ne pas pousser un seul cri, nagea vigoureusement vers la barque. L'autre lui tendit la main, et, malgré les impatiences de la barque mouvante sous ses pieds, eut la joie de le recueillir sain et sauf. -Quoi! c'est toi, Martin-Guerre? dit-il, croyant le reconnaître dans l'ombre. -Moi-même, je l'avoue, monseigneur, répondit l'écuyer. -Comment as-tu pu te laisser glisser, maladroit? reprit Gabriel -Il vaut encore mieux que cela soit arrivé à moi qu'à un autre, dit Martin. -Et pourquoi? -Un autre eût peut-être crié, dit Martin-Guerre. -Allons! aide-moi, puisque te voilà, dit Gabriel, à passer cette corde derrière cette grosse racine. J'ai renvoyé Anselme avec les autres et j'ai eu tort. -La racine ne tient guère, monseigneur, reprit Martin. Une secousse la brisera, et la barque sera perdue, et nous avec. -Il n'y a pas mieux à faire, répondit le vicomte d'Exmès. Ainsi agissons, ne parlons pas. Quand ils eurent fixé la barque du mieux qu'ils purent: -Monte, dit Gabriel à son écuyer. -Après vous, monseigneur; qui vous tiendrait l'échelle? -Monte donc, te dis-je! reprit Gabriel en frappant du pied avec impatience. Le moment n'était pas propice aux discussions et cérémonies. Martin-Guerre grimpajusqu'à l'excavation, et, arrivé là, maintint d'en haut, de toutes ses forces, le montant de l'échelle, tandis que Gabriel la gravissait à son tour. Il avait le pied sur le dernier échelon, quand une vague violente secoua la barque, brisa le câble et emporta en pleine mer échelle et chaloupe. Gabriel était perdu si Martin, au risque de se perdre avec lui, ne se fût penché sur l'abîme d'un mouvement plus prompt que la pensée, et n'eût saisi son maître au collet de son pourpoint. Ensuite, avec la vigueur du désespoir, le brave écuyer ramena à lui Gabriel, sans blessure comme lui, sur le rocher. -Tu m'as sauvé à ton tour, mon vaillant Martin, reprit Gabriel. -Oui, mais la barque est loin! reprit l'écuyer. -Bah! comme dit Anselme, elle est payée! répondit Gabriel avec une insouciance qui voulait cacher son inquiétude. -C'est égal! dit le prudent Martin-Guerre en hochant la tête, si votre ami ne se trouve pas en faction là-haut, si l'échelle ne pend pas à la tour ou se rompt sous notre poids, si la plate-forme est occupée par des forces supérieures, toute chance de retraite, tout espoir de salut nous est enlevée avec cette maudite barque. -Eh bien tant mieux! dit Gabriel, il nous faut maintenant réussir ou mourir. -Soit! répondit Martin avec son indifférente et héroïque naïveté. -Allons! reprit Gabriel, les compagnons doivent être arrivés au bas de la tour, puisque je n'entends plus de bruit. Il faut les rejoindre. Fais attention, Martin, à bien te tenir, cette fois, et à ne jamais lâcher une main que lorsque l'autre sera fixée solidement. -Soyez tranquille, je tâcherai, dit Martin Ils commencèrent leur périlleuse ascension, et, au bout de dix minutes, après avoir vaincu des difficultés et des dangers innombrables, ils rejoignirent leurs douze compagnons qui les attendaient, pleins d'anxiété, groupés sur le roc au bas du fort de Risbank. Le troisième quart de quatre heures s'était, et au delà, écoulé. Gabriel aperçut avec une joie inexprimable l'échelle de cordes qui pendait sur le rocher. -Vous le voyez, amis, dit-il à voix basse à sa troupe, nous sommes attendus là-haut. Remerciez-en Dieu, car nous ne pouvons plus regarder en arrière: la mer a emporté notre barque. Donc, en avant! et que Dieu nous sauve! -Amen! dit Lactance. Il fallait que ce fussent véritablement des hommes déterminés ceux qui entouraient Gabriel! En effet, l'entreprise, quijusque-là était déjà bien téméraire, devenait presque insensée; et pourtant, à la terrible nouvelle que toute retraite leur était interdite, pas un ne bougea. Gabriel, à la lueur noire qui tombe du ciel le plus couvert, regarda attentivement leurs mâles visages et les trouva tous impassibles. Ils répétèrent tous après lui: -En avant! -Vous vous souvenez de l'ordre convenu? dit Gabriel. Vous passez le premier, Yvonnet, puis Martin-Guerre, puis chacun à la suite, à son rang désigné, jusqu'à moi, qui veux monter le dernier. La corde et les noeuds de cette échelle sont solides, j'espère! -La corde est du fer, monseigneur, dit Ambrosio. Nous l'avons essayée, elle en porterait trente aussi bien que quatorze. -Allons donc, mon brave Yvonnet, reprit le vicomte d'Exmès, tu n'as pas la part la moins dangereuse de l'entreprise. Marche, et du courage! -Du courage, je n'en manque pas, monseigneur! dit Yvonnet, surtout quand le tambour bat et le canon gronde. Mais je vous avoue que je n'ai pas plus l'habitude des assauts silencieux que de ces cordages flottants. Aussi suis-je bien aise de passer le premier, pour avoir derrière moi les autres. -Prétexte modeste pour t'assurer le poste d'honneur! dit Gabriel, qui ne voulait pas s'engager dans une discussion dangereuse. Allons! pas de phrases! Quoique le vent et la mer couvrent nos paroles, il faut faire et non dire. En avant, Yvonnet! et souvenez-vous tous qu'au cent cinquantième échelon seulement il est permis de se reposer. Vous êtes prêts? Le mousquet attaché sur le dos, l'épée aux dents?... Regardez en haut et non en bas, et pensez à Dieu et non au danger. En avant! Yvonnet mit le pied sur le premier échelon. Quatre heures venaient de sonner; une deuxième ronde de nuit venait de passer devant la sentinelle de la plate-forme. Alors, lentement et en silence, ces quatorze hommes intrépides se hasardèrent, l'un derrière l'autre, sur cette frêle échelle balancée au vent. Ce ne fut rien tant que Gabriel, qui venait le dernier, resta à quelques pas du sol. Mais, à mesure qu'ils avançaient, et que leur grappe vivante vacillait davantage, le péril prenait des proportions inouïes. C'eût été un spectacle superbe et terrible que de voir, dans la nuit et dans la rafale, ces quatorze hommes taciturnes, ces quatorze démons escalader la noire muraille, au haut de laquelle était la mort certaine. Au cent cinquantième noeud, Yvonnet s'arrêta. Tous en firent autant. Il était convenu qu'on se reposerait là, le temps de réciter chacun deux Pater et deux Ave. Quand Martin-Guerre eut fini se prières, il vit avec étonnement qu'Yvonnet ne bougeait pas. Il crut s'être trompé, et, se reprochant son trouble, recommença consciencieusement un troisième Pater et une troisième Ave. Mais Yvonnet restait toujours immobile. Alors, bien qu'on ne fût plus qu'à une centaine de pieds de la plate-forme, et qu'il devînt assez dangereux de parler, Martin-Guerre prit le parti de frapper sur les jambes d'Yvonnet et de lui dire: -Avance donc! -Non, je ne peux plus, dit Yvonnet d'une voix étranglée. -Tu ne peux plus, misérable, et pourquoi? demanda Martin frémissant. -J'ai le vertige, dit Yvonnet. Une sueur froide perla au front de Martin-Guerre. Il resta une minute sans savoir à quoi se résoudre. Si le vertige prenait Yvonnet et qu'il se précipitât, tous étaient entraînés dans sa chute. Redescendre n'était pas moins chanceux. Martin se sentit incapable d'accepter une responsabilité quelconque dans cette effrayante conjoncture. Il se contenta de se pencher vers Anselme, qui le suivait, et de lui dire: -Yvonnet a le vertige. Anselme frémit comme avait frémi Martin, et dit à son tour à Scharfenstein son voisin: -Yvonnet a le vertige. Et chacun, retirant une minute son poignard d'entre ses dents, dit ainsi à celui qui venait après lui: -Yvonnet a le vertige, Yvonnet a le vertige. Jusqu'à ce qu'enfin la fatale nouvelle arrivât à Gabriel, qui pâlit et trembla à son tour en l'entendant. LVIII Arnauld Du Thill Absent Exerce Encore Sur Ce Pauvre Martin-Guerre Une Mortelle Influence. Ce fut un moment d'angoisse terrible et de crise suprême. Gabriel se voyait entre trois dangers. Au-dessous de lui, la mer mugissante semblait appeler sa proie de sa voix formidable. Devant lui, douze hommes effrayés, immobiles, ne pouvant plus reculer ni avancer, lui barraient pourtant par leur masse le chemin vers le troisième péril, les piques et les arquebuses anglaises qui les attendaient peut-être là-haut. De toutes parts, sur cette échelle vacillante, s'offraient l'épouvante et la mort. Heureusement, Gabriel n'était pas homme à hésiter longtemps, même entre des abîmes, et, en une minute, il eut pris son parti. Il ne se demanda point si la main n'allait point lui échapper et s'il ne se briserait pas le crâne contre les rochers d'en bas. Il se souleva, en se cramponnant à la corde sur le côté, par la seule force de ses poignets, et passa successivement par-dessus les douze hommes qui le précédaient. Grâce à sa prodigieuse vigueur de corps et d'âme, il arriva ainsijusqu'à Yvonnet sans encombre, et put enfin poser ses pieds à côté de ceux de Martin-Guerre. -Veux-tu avancer? dit-il alors à Yvonnet d'une voix brève et impérieuse. -J'ai... le vertige... répondit le malheureux dont les dents claquaient, dont les cheveux se hérissaient. -Veux-tu avancer? répéta le vicomte d'Exmès. -Impossible!... dit Yvonnet. Je sens... que si mes pieds et mes mains... quittent les échelons qu'ils serrent... je me laisserai tomber. -Nous allons voir! dit Gabriel. Il s'éleva jusqu'à la ceinture d'Yvonnet et lui mit la pointe de son poignard dans le dos. -Sens-tu la pointe de mon poignard? lui demanda-t-il. -Oui, monseigneur, ah! grâce! j'ai peur, grâce! -La lame est fine et acérée, poursuivit Gabriel avec un merveilleux sang-froid. Au moindre mouvement, elle s'enfonce comme d'elle-même. Écoute bien, Yvonnet. Martin-Guerre va passer devant toi, et moi je resterai derrière. Si tu ne suis pas Martin, tu m'entends, si tu fais mine de broncher, je jure Dieu que tu ne tomberas pas et que tu ne feras pas tomber les autres; car je te clouerai avec mon poignard contre la muraille jusqu'à ce qu'ils aient tous passé sur ton cadavre. -Oh! pitié! monseigneur! j'obéirai! s'écria Yvonnet, guéri d'une terreur par une autre plus forte. -Martin! dit le vicomte d'Exmès, tu m'as entendu. Passe devant. Martin-Guerre exécuta à son tour le mouvement qu'il avait vu faire à son maître, et se trouva dès lors le premier. -Marche! dit Gabriel. Martin se mit à monter bravement, et Yvonnet, que Gabriel, en ne se servant que de la main gauche et des pieds, menaçait toujours de son poignard, oublia son vertige et suivit l'écuyer. Les quatorze hommes franchirent ainsi les cent cinquante derniers échelons. « Parbleu! pensait Martin-Guerre, à qui la bonne humeur revint quand il vit diminuer la distance qui le séparait du sommet de la tour; parbleu! monseigneur a trouvé là un remède souverain contre le vertige! » Il achevait cette joyeuse réflexion, lorsque sa tête se trouva au niveau du rebord de la plate-forme. -Est-ce vous? demanda une voix inconnue à Martin. -Parbleu! répondit l'écuyer d'un ton dégagé. -Il était temps! reprit la sentinelle. Avant cinq minutes, la troisième ronde va passer. -Bon! c'est nous qui la recevrons, dit Martin-Guerre. Et il posa victorieusement un genou sur le rebord de pierre. -Ah! s'écria tout à coup l'homme du fort en cherchant à le mieux distinguer dans l'ombre, comment t'appelles-tu? -Eh! Martin-Guerre. Il n'acheva pas. Pierre Peuquoy, c'était bien lui, ne lui laissa pas poser l'autre genou, et, le poussant avec fureur de la paume de ses deux mains, le précipita dans l'abîme. -Jésus! dit seulement le pauvre Martin-Guerre. Et il tomba, mais sans crier, et en se détournant, par un dernier et sublime effort, pour ne pas faire tomber avec lui ses compagnons et son maître. Yvonnet, qui le suivait et qui, en sentant de nouveau le sol ferme sous ses pas, recouvra tout à fait son sang-froid et son audace, Yvonnet s'élança sur la plate-forme, et après lui Gabriel et tous les autres. Pierre Peuquoy ne leur opposa aucune résistance. Il restait debout, insensible et comme pétrifié. -Malheureux! lui dit le vicomte d'Exmès en le saisissant et le secouant par le bras. Quelle fureur insensée vous a pris? Que vous avait fait Martin-Guerre? -À moi? rien, répondit l'armurier d'une voix sourde. Mais à Babette! à ma soeur!... -Ah! j'avais oublié! s'écria Gabriel frappé. Pauvre Martin!. .. Mais ce n'est pas lui!... Ne peut-on le sauver encore? -Le sauver d'une chute de plus de deux cent cinquante pieds sur le roc! dit Pierre Peuquoy avec un rire strident... Allez! monsieur le vicomte, vous ferez mieux, pour l'heure, de songer à vous sauver vous-même avec vos compagnons. -Mes compagnons, et mon père, et Diane! se dit le jeune homme, rappelé par ces mots aux devoirs et aux périls de sa situation. C'est égal! reprit-il tout haut, mon pauvre Martin!... -Ce n'est pas le moment de pleurer le coupable! interrompit Pierre Peuquoy. -Coupable! il était innocent, vous dis-je! Je vous le prouverai. Mais l'instant n'est pas venu, vous avez raison. Voyons, êtes-vous toujours disposé à nous servir? demanda Gabriel à l'armurier avec quelque brusquerie. -Je suis dévoué à la France et à vous, répondit Pierre Peuquoy. -Eh bien! dit Gabriel, que nous reste-t-il à faire? -Une ronde de nuit va passer, répondit le bourgeois. Il faudra garrotter et bâillonner les quatre hommes qui la composent... Mais, ajouta-t-il, il n'est plus temps de les surprendre. Les voici! Comme Pierre Peuquoy parlait encore, la patrouille urbaine débouchait en effet d'un escalier intérieur sur la plate-forme. Si elle donnait l'alarme, tout était perdu peut-être. Heureusement, les deux Scharfenstein, oncle et neveu, qui étaient très curieux et très fureteurs de leur nature, rôdaient déjà de ce côté-là. Les hommes de la ronde n'eurent pas le temps de jeter un cri. Une large main, fermant tout à coup à chacun d'eux la bouche par derrière, les renversa de plus sur le dos fort vigoureusement. Pilletrousse et deux autres accoururent, et, dès lors, purent sans peine bâillonner et désarmer les quatre miliciens stupéfaits. -Bien engagé! dit Pierre Peuquoy. Maintenant, monseigneur, il faut s'assurer des autres sentinelles, et puis descendre hardiment aux corps de garde. Nous avons deux postes à emporter. Mais ne craignez point d'être accablés par le nombre. Plus de la moitié de la milice urbaine, pratiquée par Jean et par moi, est dévouée aux Français et les attend pour les seconder. Je vais descendre le premier pour avertir ces alliés de votre réussite. Occupez-vous, pendant ce temps, des factionnaires. Quand je remonterai, mes paroles auront fait déjà les trois quarts de la besogne. -Ah! je vous remercierais, Peuquoy, dit Gabriel, si cette mort de Martin-Guerre... Et pourtant, ce crime n'était pour vous que justice! -Encore une fois, laissez cela à Dieu et à ma conscience, monsieur d'Exmès, reprit gravement le rigide bourgeois. Je vous quitte. Agissez de votre côté, tandis que j'agirai du mien. Tout se passa à peu près comme Pierre Peuquoy l'avait prévu. Les factionnaires appartenaient en grande partie à la cause des Français. Un seul, qui voulut résister, fut bientôt lié et mis hors d'état de nuire. Quand l'armurier remonta, accompagné de Jean Peuquoy et de quelques amis sûrs, tout le haut du fort de Risbank était déjà au pouvoir du vicomte d'Exmès. Il s'agissait maintenant de se rendre maître des corps de garde. Avec le renfort que lui amenaient les Peuquoy, Gabriel n'hésita pas à y descendre sur-le-champ. On profita habilement du premier moment de surprise et d'indécision. À cette heure matinale, la plupart de ceux qui tenaient pour les Anglais par leur naissance ou par leurs intérêts dormaient encore, en toute sécurité, sur leurs lits de camp. Avant qu'ils ne s'éveillassent, pour ainsi dire, ils étaient déjà garrottés. Le tumulte, car ce ne fut pas un combat, ne dura que quelques minutes. les amis de Peuquoy criaient: « Vive Henri II! Vive la France! » Les neutres et les indifférents se rangèrent immédiatement, comme c'est la coutume, du côté du succès. Ceux qui essayèrent quelque résistance durent bientôt céder au nombre. Il n'y eut, en tout, que deux morts et cinq blessés, et l'on ne tira que trois coups d'arquebuse. Le pieux Lactance eut la douleur d'avoir sur son compte deux de ces blessés et un de ces morts. Par bonheur, il avait de la marge! Six heures n'avaient pas sonné, que tout, au fort de Risbank, était soumis aux Français. Les récalcitrants et les suspects étaient enfermés en lieu sûr, et tout le reste de la garde urbaine entourait et saluait Gabriel comme un libérateur. Ainsi fut emporté, presque sans coup férir, en moins d'une heure, par un effort étrange et surhumain, ce fort que les Anglais n'avaient même pas songé à munir, tant la mer seule semblait puissamment le défendre! ce fort qui était cependant la clef du port de Calais, la clef de Calais même! L'affaire fut si bien et si promptement menée que la tour de Risbank était prise et que le vicomte d'Exmès y avait placé de nouvelles sentinelles avec un nouveau mot d'ordre sans qu'on en sût rien dans la ville. -Mais, tant que Calais ne se sera pas rendu aussi, dit Pierre Peuquoy à Gabriel, je ne regarde pas notre tâche comme terminée. Aussi, monsieur le vicomte, je suis d'avis que vous gardiez Jean et la moitié de nos hommes pour maintenir le fort de Risbank, et que vous me laissiez rentrer dans la ville avec l'autre moitié. Nous y servirons au besoin les Français mieux qu'ici par quelque utile diversion. Après les cordes de Jean, il est bon d'utiliser les armes de Pierre. -Ne craignez-vous pas, dit Gabriel, que lord Wentworth furieux ne vous fasse un mauvais parti? -Soyez tranquille! reprit Pierre Peuquoy, j'agirai de ruse: avec nos oppresseurs de deux siècles, c'est de bonne guerre. S'il le faut,j'accuserai Jean de nous avoir trahis. Nous aurons été surpris par des forces supérieures et contraints, malgré notre résistance, de nous rendre à discrétion. On aura chassé du fort ceux d'entre nous qui se seront refusé à reconnaître votre victoire. Lord Wentworth est trop bas dans ses affaires pour ne pas paraître nous croire et ne pas nous remercier. -Soit! rentrez donc dans Calais, reprit Gabriel. Vous êtes, je le vois, aussi adroit que brave. Et il est certain que vous pourrez m'aider si, par exemple, de mon côté, je tente quelque sortie. -Oh! ne risquez pas cela, je vous y engage! dit Pierre Peuquoy. Vous n'êtes pas assez en force, et vous avez peu à gagner et tout à perdre à une sortie. Vous voilà à votre tour inattaquable derrière ces bonnes murailles. Restez ici. Si vous preniez l'offensive, lord Wentworth pourrait bien vous regagner le fort de Risbank. Et, après avoir tant fait, ce serait grand dommage de tout défaire. -Mais quoi! reprit Gabriel, vais-je rester oisif et l'épée au côté, tandis que M. de Guise et tous les nôtres se battent et jouent leur vie?... -Leur vie est à eux, monseigneur, et le fort de Risbank est à la France, répondit le prudent bourgeois. Écoutez cependant: Quand je jugerai le moment favorable et qu'il ne faudra plus qu'un dernier coup décisif pour arracher Calais aux Anglais, je ferai soulever ceux que j'emmène et tous les habitants qui partagent mes opinions. Alors, comme tout sera mûr pour la victoire, vous pourrez sortir pour nous donner un coup de main et pour ouvrir la ville au duc de Guise. -Mais qui m'avertira que je puis me hasarder? demanda le vicomte d'Exmès. -Vous m'allez rendre ce cor que je vous avais confié, dit Pierre Peuquoy, dont le son m'a servi à vous reconnaître. Quand, du fort de Risbank, on l'entendra de nouveau sonner, sortez sans crainte, et vous pourrez une seconde fois participer au triomphe que vous avez si bien préparé. Gabriel remercia cordialement Pierre Peuquoy, choisit avec lui les hommes qui devaient rentrer dans la ville pour seconder les Français au besoin, et les accompagna gracieusement jusqu'aux portes de ce fort de Risbank dont ils étaient censés expulsés avec honte. Quand ce fut fait, il était sept heures et demie, et le jour commençait à blanchir dans le ciel. Gabriel voulut veiller lui-même à ce que les étendards de France, qui devaient tranquilliser M. de Guise et épouvanter les vaisseaux anglais, fussent placés sur le fort de Risbank. Il monta en conséquence sur la plate-forme témoin des événements de cette nuit terrible et glorieuse. Il s'approcha, tout pâle, de l'endroit où l'échelle de cordes avait été attachée, et d'où le pauvre Martin-Guerre, victime de la plus fatale méprise, avait été précipité. Il se pencha en frémissant, pensant apercevoir sur le roc le cadavre mutilé de son fidèle écuyer. Mais son regard ne le trouva pas d'abord et dut le chercher avec une surprise mêlée d'un commencement d'espoir. Une gargouille de plomb par où s'écoulaient les eaux pluviales de la tour avait en effet arrêté le corps à moitié chemin dans sa chute formidable, et c'est là que Gabriel le vit suspendu, plié en deux, immobile. Il le crut sans vie au premier aspect. Mais il voulait du moins lui rendre les derniers devoirs. Pilletrousse, qui était là, pleurant, que Martin-Guerre avait toujours aimé, associa son dévouement à la pieuse pensée de son maître. Il se fit solidement attacher à l'échelle de cordes de la nuit et se risqua dans l'abîme. Quand il remonta, non sans peine, le corps de son ami, on s'aperçut que Martin respirait encore. Un chirurgien appelé constata aussi la vie, et le brave écuyer reprit en effet un peu de connaissance. Mais ce fut pour souffrir davantage. Martin-Guerre était dans un cruel état. Il avait un bras démis et une cuisse cassée. Le chirurgien pouvait remettre le bras, mais il jugeait l'amputation de la jambe nécessaire et n'osait cependant prendre sur lui une opération aussi difficile. Plus que jamais, Gabriel se dépitait d'être enfermé vainqueur dans le fort de Risbank. L'attente, qui était déjà bien pénible, devenait atroce. Si l'on eût pu communiquer avec le maître-expert Ambroise Paré, Martin-Guerre était sauvé peut-être. LIX Lord Wentworth Aux Abois. Le duc de Guise, bien qu'avec la réflexion il ne pût croire au succès d'une entreprise aussi téméraire, voulut cependant s'assurer par lui-même si le vicomte d'Exmès avait ou non réussi. Dans la passe difficile où il se trouvait, on espère même l'impossible. Avant huit heures, il arrivait donc à cheval, avec une suite peu nombreuse, à la falaise que lui avait indiquée Gabriel, et d'où l'on pouvait en effet, au moyen d'une longue-vue, apercevoir le fort de Risbank. Au premier regard que le duc jeta dans la direction du fort, il poussa un cri de triomphe. Il ne se trompait pas! il reconnaissait bien l'étendard et les couleurs de France! Ceux qui l'entouraient lui affirmaient que ce n'était pas une illusion, et partageaient sa joie. -Mon brave Gabriel! s'écria-t-il. Il est véritablement venu à bout de ce prodige! N'est-il pas supérieur à moi qui doutais? Maintenant nous avons, grâce à lui, tout loisir de préparer et d'assurer la prise de Calais. Viennent les secours d'Angleterre, c'est Gabriel qui se chargera de les recevoir! -Monseigneur, il semble que vous les ayez appelés, dit un des suivants du duc qui, en ce moment, dirigeait la longue-vue du côté de la mer. Regardez, monseigneur, ne voilà-t-il pas à l'horizon les voiles anglaises? -Elles auraient fait diligence! repartit M. de Guise. Voyons cela. Il prit la lorgnette et regarda à son tour. -Ce sont bien vraiment nos Anglais! dit-il. Diantre! Ils n'ont pas perdu de temps, et je ne les attendais pas sitôt. Savezvous que si, à cette heure, nous avions attaqué le Vieux-Château, l'arrivée subite de ces renforts nous eût joué un assez vilain tour. Double sujet de reconnaissance envers M. d'Exmès! Il ne nous donne pas seulement la victoire, il nous sauve la honte de la défaite. Mais, puisque nous ne sommes plus pressés, voyons comment les nouveaux venus vont se conduire, et comment, de son côté, le jeune gouverneur du fort de Risbank se comportera avec eux. Il faisait tout à fait jour quand les vaisseaux anglais arrivèrent en vue du fort. Le drapeau français leur apparut comme un spectre menaçant aux premières lueurs du matin. Et, comme pour leur confirmer cette apparition inouïe, Gabriel les fit saluer de trois ou quatre coups de canon. Il n'y avait donc pas à en douter! c'était bien l'étendard de France qui ventelait sur la tour anglaise. Il fallait donc que, comme la tour, la ville fût déjà au pouvoir des assiégeants. Les renforts, malgré leur grande hâte, arrivaient trop tard. Après quelques minutes données à la surprise et à l'irrésolution, les vaisseaux anglais parurent s'éloigner peu à peu et retourner vers Douvres. Ils amenaient bien des forces suffisantes pour secourir Calais, mais non pour le reprendre. -Vive Dieu! s'écria le duc de Guise ravi, parlez-moi de ce Gabriel! Il sait aussi bien garder qu'il sait conquérir! Il nous a mis Calais dans les mains, et nous n'avons plus qu'à les serrer pour tenir la belle ville. Et, remontant à cheval, il revint toutjoyeux au camp presser les travaux du siège. Les événements humains ont presque toujours une double face, et, quand ils font rire les uns, font pleurer les autres. Dans le même moment où le duc de Guise se frottait les mains, lord Wentworth s'arrachait les cheveux. Après une nuit agitée, comme nous l'avons vu, de pressentiments sinistres, lord Wentworth s'était enfin endormi vers le matin, et sortait seulement de sa chambre, quand les prétendus vaincus du fort de Risbank, Pierre Peuquoy à leur tête, apportèrent dans la ville la fatale nouvelle. Le gouverneur n'en fut, pour ainsi dire, informé que le dernier. Dans sa douleur et sa colère, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il ordonna que le chef de ces fugitifs lui fût amené. On introduisit bientôt auprès de lui Pierre Peuquoy, qui entra l'oreille basse et avec une mine fort bien composée pour la circonstance. Le rusé bourgeois raconta, tout terrifié encore, l'assaut de la nuit, et dépeignit les trois cents farouches aventuriers qui avaient escaladé tout à coup le fort de Risbank, aidés sans aucun doute par une trahison, que lui, Pierre Peuquoy, n'avait pas eu le temps d'approfondir. -Mais qui commandait ces trois cents hommes? demanda lord Wentworth. -Mon Dieu! votre ancien prisonnier, M. d'Exmès, répondit ingénuement l'armurier. -Oh! mes songes éveillés! s'écria le gouverneur. Puis, les sourcils froncés, frappé d'un souvenir inévitable: -Eh! mais, dit-il à Pierre Peuquoy, M. d'Exmès, pendant son séjour ici, avait été votre hôte ce me semble? -Oui, monseigneur, répondit Pierre sans se troubler. Aussi ai-je tout lieu de croire, pourquoi vous le cacher? que mon cousin Jean, le tisserand, a trempé dans cette machination plus qu'il n'eût fallu. Lord Wentworth regarda le bourgeois de travers. Mais le bourgeois regarda intrépidement lord Wentworth en face. Comme sa hardiesse l'avait conjecturé, le gouverneur se sentait trop faible et savait Pierre Peuquoy trop puissant dans la ville pour laisser paraître ses soupçons. Après lui avoir demandé quelques dernières informations, il le congédia avec des paroles tristes, mais amicales. Resté seul, lord Wentworth tomba dans un accablement profond. N'y avait-il pas de quoi! La ville, réduite à sa faible garnison, fermée désormais à tout secours venant de terre ou de mer, serrée entre le fort de Nieullay et le fort de Risbank, qui l'accablaient au lieu de la défendre, la ville ne pouvait plus tenir qu'un petit nombre de jours, ou peut-être même un petit nombre d'heures. Horrible condition pour le superbe orgueil de lord Wentworth. -N'importe! se dit-il tout bas à lui-même, pâle encore d'étonnement et de rage; n'importe! je leur vendrai cher leur victoire. Calais est maintenant à eux, c'est trop certain! mais enfin je m'y maintiendrai jusqu'au bout, et leur ferai payer une si précieuse conquête du plus de cadavres que je pourrai. Et, quant à l'amoureux de la belle Diane de Castro... Il s'arrêta, une pensée infernale éclaira d'une lueur de joie son visage sombre. -Quant à l'amoureux de la belle Diane, reprit-il avec une sorte de complaisance, si je m'ensevelis, comme je le dois, comme je le veux, sous les ruines de Calais, nous tâcherons du moins qu'il n'ait pas trop à se réjouir de notre mort! et son rival agonisant et vaincu lui réserve aussi, qu'il y prenne garde! une effrayante surprise. Là-dessus, il s'élança hors de son hôtel pour ranimer les courages et donner ses ordres. Raffermi et calmé, en quelque sorte, par je ne sais quel sinistre dessein, il déploya un sang-froid tel que son désespoir même rendit à plus d'un esprit hésitant l'espérance. Il n'entre pas dans le plan de ce livre de raconter au long tous les détails du siège de Calais. François de Rabutin, dans ses Guerres de Belgique, vous les donnera dans toute leur prolixité. Les journées du 5 et du 6 janvier se consumèrent en efforts également énergiques de la part des assiégeants et de la part des assiégés. Travailleurs et soldats agissaient des deux côtés avec le même courage et la même héroïque obstination. Mais la belle résistance de lord Wentworth était paralysée par une force supérieure: le maréchal Strozzi, qui conduisait les tra vaux du siège, semblait deviner tous les moyens de défense et tous les mouvements des Anglais, comme si les remparts de Calais eussent été transparents. Il fallait que l'ennemi se fût procuré un plan de la ville! Ce plan, nous savons qui l'avait fourni au duc de Guise. Ainsi le vicomte d'Exmès, même absent, même oisif, était encore utile aux siens, et, comme le faisait remarquer M. de Guise dans se reconnaissante équité, son influence salutaire exerçait ses effets même de loin. Cependant l'impuissance à laquelle il se trouvait réduit lui pesait bien lourdement, au bouillant jeune homme! Emprisonné dans sa conquête, il était obligé d'employer son activité à des soins de surveillance qu'il trouvait trop faciles et trop vite remplis. Quand il avait fait sa ronde de toutes les heures avec cette attentive vigilance que lui avait apprise la défense de Saint-Quentin, il revenait d'ordinaire s'asseoir au chevet de Martin-Guerre pour le consoler et l'encourager. Le brave écuyer endurait ses souffrances avec une patience et une égalité d'âme admirables. Mais ce qui l'étonnait et l'indignait douloureusement, c'était le méchant procédé dont Pierre Peuquoy avait cru devoir user à son égard. La naïveté de son chagrin et de sa surprise, quand il s'interrogeait sur ce sujet obscur, eût dissipé les derniers soupçons que Gabriel aurait pu conserver encore sur la bonne foi de Martin. Le jeune homme se décida donc à raconter à Martin-Guerre sa propre histoire, telle du moins qu'il la présumait d'après les apparences et ses conjectures: il était maintenant évident pour lui qu'un fourbe avait profité de sa merveilleuse ressemblance avec Martin pour commettre, sous le nom de celui-ci, toutes sortes d'actions vilaines et répréhensibles dont il se souciait peu d'accepter la responsabilité, et aussi, pour accaparer sans doute tous les avantages et bénéfices qu'il avait pu détourner de son sosie sur lui-même. Cette révélation, Gabriel eut soin de la faire en présence de Jean Peuquoy. Jean s'affligeait et s'effrayait, dans sa conscience d'honnête homme, des suites de la fatale méprise. Mais il s'inquiétait surtout de celui qui les avait tous abusés. Qu'était ce misérable? Était-il marié aussi? Où se cachait-il? Martin-Guerre, de son côté, s'épouvantait à l'idée d'une perversité si grande. Tout en se réjouissant de voir sa conscience déchargée d'un tas de méfaits qu'elle s'était si longtemps reprochés, il se désolait en pensant que son nom avait été porté et sa réputation compromise par un misérable. Et qui sait à quels excès le coquin se livrait encore, à l'abri de son pseudonyme, à cette heure même où Martin gisait à sa place sur un lit de douleur! Ce qui surtout remplit de tristesse et de pitié le coeur du bon Martin-Guerre, ce fut l'épisode de Babette Peuquoy. Oh! il excusait à présent la brutalité de Pierre. Non seulement il lui pardonnait, mais il l'approuvait. Il avait très bien fait certainement de venger ainsi son honneur indignement outragé! C'était à présent Martin-Guerre qui consolait et rassurait Jean Peuquoy consterné. Le bon écuyer, dans ses félicitations au frère de Babette, n'oubliait qu'une chose, c'est qu'en somme c'était lui qui avait payé pour le vrai coupable. Lorsque Gabriel, en souriant, le lui fit observer: -Eh bien! n'importe! dit Martin-Guerre, je bénis encore mon accident! Du moins, si j'y survis, ma pauvre jambe boiteuse, ou encore mieux absente, servira à me distinguer de l'imposteur et du traître. Mais hélas! cette médiocre consolation qu'espérait là Martin était encore fort problématique; car survivrait-il? Le chirurgien de la garde urbaine n'en répondait pas. Il eût fallu les prompts secours d'un praticien habile, et deux jours allaient bientôt s'écouler sans que l'état alarmant de Martin-Guerre fût autrement soulagé que par quelques pansements insuffisants. Ce n'était pas là pour Gabriel l'un de ses moindres sujets d'impatience, et bien souvent, la nuit comme le jour, il se dressait et prêtait l'oreille pour écouter s'il n'entendrait pas ce son attendu du cor qui le devait tirer enfin de son oisiveté forcée. Mais nul bruit de ce genre ne venait varier le bruit lointain et monotone des deux artilleries d'Angleterre et de France. Seulement, dans la soirée du 6 janvier, comme Gabriel, depuis trente-six heures déjà, était en possession du fort de Risbank, il crut distinguer du côté de la ville un tumulte plus grand que de coutume et des clameurs inusitées de triomphe ou de détresse. Les Français venaient, après une lutte des plus chaudes, d'entrer en vainqueurs au Vieux-Château. Calais ne pouvait pas dorénavant résister plus de vingt-quatre heures. Néanmoins, toute la journée du 7 se passa en efforts inouïs de la part des Anglais pour reprendre une position si importante et pour se maintenir sur les derniers points qu'ils possédaient encore. Mais M. de Guise, loin de laisser l'ennemi reconquérir un pouce de terrain, en gagnait peu à peu sur lui; si bien qu'il devint bientôt évident que le lendemain ne verrait pas Calais sous la domination anglaise. Il était trois heures de l'après-midi. Lord Wentworth, qui ne s'était pas ménagé depuis sept jours, et qu'on avait constamment vu au premier rang, donnant la mort et la bravant, jugea qu'il ne restait guère aux siens que deux heures de force physique et d'énergie morale. Alors il appela lord Derby. -Combien croyez-vous, lui demanda-t-il, que nous puissions tenir encore? -Pas plus de trois heures, je le crains, répondit tristement lord Derby. -Mais vous répondriez de deux heures, n'est-ce pas? reprit le gouverneur. -Sauf quelque événement imprévu, j'en répondrais, dit lord Derby en mesurant le chemin que les Français avaient à faire encore. -Eh bien! ami, dit lord Wentworth, je vous confie le commandement et me retire. Si les Anglais, dans deux heures, mais pas avant, vous entendez! si, dans deux heures, les nôtres n'ont pas la chance plus favorable, et cela n'est que trop probable, je vous permets, je vous ordonne même, pour mieux mettre votre responsabilité à couvert, de faire sonner la retraite et de demander à capituler. -Dans deux heures, cela suffit, milord, dit lord Derby. Lord Wentworth fit part à son lieutenant des conditions qu'il pouvait exiger et que le duc de Guise lui accorderait sans nul doute. -Mais, lui fit remarquer lord Derby, vous vous oubliez dans ces conditions, milord. Je dois demander aussi à M. de Guise qu'il vous reçoive à rançon, n'est-ce pas? Un feu sombre brilla dans le morne regard de lord Wentworth. -Non, non, reprit-il avec un singulier sourire, ne vous occupez pas de moi, ami. Je me suis assuré moi-même tout ce qu'il me faut, tout ce que je souhaite encore. -Cependant... voulut objecter lord Derby. -Assez! dit le gouverneur avec autorité. Faites seulement ce que je vous dis, rien de plus. Adieu. Vous me rendrez ce témoignage en Angleterre que j'ai fait ce qu'il était humainement possible de faire pour défendre ma ville, et que je n'ai cédé qu'à la fatalité? Pour vous, luttez aussi jusqu'au dernier moment, mais ménagez l'honneur et le sang anglais, Derby. C'est mon dernier mot. Adieu. Et, sans vouloir en dire et en entendre davantage, lord Wentworth, après avoir serré la main de lord Derby, quitta le lieu du combat, et se retira seul dans son hôtel désert, en défendant par les ordres les plus sévères qu'on l'y suivît sous aucun prétexte. Il était sûr d'avoir au moins deux heures devant lui. LX Amour Dédaigné. Lord Wentworth se croyait bien certain de deux choses: d'abord, il lui restait deux bonnes heures avant la reddition de Calais, et lord Derby ne demanderait assurément à capituler qu'après cinq heures. Ensuite, il allait trouver son hôtel entièrement vide; car il avait eu la précaution d'envoyer aussi ses gens à la brèche depuis le matin. André, le page français de Mmede Castro, avait été enfermé par ses ordres. Diane devait être seule avec une ou deux femmes. Tout était en effet désert et comme mort sur les pas de lord Wentworth rentrant chez lui, et Calais, pareil à un corps dont la vie se retire, avait concentré sa dernière énergie à l'endroit où l'on combattait. Lord Wentworth, morne, farouche et en quelque sorte ivre de désespoir, alla droit au logement qu'occupait Mme de Castro. Il ne se fit pas annoncer à Diane, comme c'était son habitude, mais il entra brusquement, en maître, dans la chambre où elle se trouvait avec une des suivantes qu'il lui avait données. Sans saluer Diane stupéfaite, ce fut à cette suivante qu'il s'adressa impérieusement: -Vous, dit-il, sortez sur-le-champ! Il se peut que les Français entrent dès ce soir dans la ville, et je n'ai le loisir ni le moyen de vous protéger. Allez retrouver votre père. C'est là votre place. Allez tout de suite, et dites aux deux ou trois femmes qui sont ici que je veux qu'elles en fassent autant sur l'heure. -Mais, milord... objecta la suivante. -Ah! reprit le gouverneur en frappant du pied avec colère, n'avez-vous donc pas entendu que j'ai dit: Je veux! -Pourtant, milord... voulut dire Diane à son tour. -J'ai dit: Je veux! madame, repartit lord Wentworth avec un geste inflexible. La suivante, terrifiée, sortit. -Je ne vous reconnais pas, milord, en vérité, reprit Diane après un silence plein d'angoisse. -C'est que vous ne m'avez pas vu encore vaincu, madame, reprit lord Wentworth avec un amer sourire. Car vous avez été pour moi un excellent prophète de ruine et de malédiction, et j'étais en vérité un insensé de ne pas vous croire. Je suis vaincu, tout à fait vaincu, vaincu sans espoir et sans ressources. Réjouissez-vous! -Le succès des Français est-il vraiment assuré à ce point? dit Diane, qui avait bien de la peine à dissimuler sa joie. -Comment ne serait-il point assuré, madame? Le fort de Nieullay, le fort de Risbank, le Vieux-Château sont en leur pouvoir. Ils peuvent prendre la ville entre trois feux. Allez! Calais est bien à eux. Réjouissez-vous. -Oh! reprit Diane, c'est qu'avec un homme comme vous pour adversaire, milord, on doit n'être jamais certain de la victoire, et, malgré moi, oui, je l'avoue, et vous me comprendrez, malgré moi, j'en doute encore. -Eh! madame, s'écria lord Wentworth, ne voyez-vous pas que j'ai déserté la partie? Après avoir assisté jusqu'au bout à la bataille, ne voyez-vous pas que je n'ai pas voulu assister à la défaite, et que c'est pour cela que je suis ici? Lord Derby, dans une heure et demie, va se rendre. Dans une heure et demie, madame, les Français entreront triomphants dans Calais, et le vicomte d'Exmès avec eux. Réjouissez-vous! -C'est que, milord, vous dites cela d'un tel ton, qu'on ne sait pas si l'on doit vous croire, dit Diane, qui cependant commençait à espérer, et dont le regard, dont le sourire rayonnaient à cette pensée de délivrance. -Alors, pour vous persuader, madame, reprit lord Wentworth, car je tiens à vous persuader, je prendrai une autre manière, et je vous dirai: Madame, dans une heure et demie, les Français entreront ici triomphants, et le vicomte d'Exmès avec eux. Tremblez! -Que voulez-vous dire? s'écria Diane pâlissante. -Quoi! ne suis-je pas assez clair? dit lord Wentworth en se rapprochant de Diane avec un rire menaçant. Je vous dis: Dans une heure et demie, madame, nos rôles seront changés. Vous serez libre et je serai prisonnier. Le vicomte d'Exmès viendra vous rouvrir la liberté, l'amour, le bonheur, et me fairejeter, moi, dans quelque cul de basse-fosse. Tremblez! -Mais pourquoi dois-je trembler? reprit Diane en reculant jusqu'au mur sous le sombre et ardent regard de cet homme. -Mon Dieu! c'est bien facile à comprendre, dit lord Wentworth. En ce moment,je suis le maître,je serai l'esclave dans une heure et demie, ou plutôt dans une heure un quart, car les minutes passent. Dans une heure un quart, je serai en votre pouvoir; à présent, vous êtes au mien. Dans une heure un quart,le vicomte d'Exmès sera ici; dans ce moment, c'est moi qui y suis. Donc, réjouissez-vous et tremblez, madame! -Milord! milord! s'écria la pauvre Diane repoussant, palpitante, lord Wentworth, que voulez-vous de moi? -Ce que je veux de toi? dit le gouverneur d'une voix sourde. -Ne m'approchez pas! ou je crie, j'appelle, et je vous déshonore, misérable! reprit Diane au comble de l'effroi. -Crie et appelle, cela m'est bien égal, dit lord Wentworth, avec une tranquillité sinistre. L'hôtel est désert, les rues sont désertes. Nul ne viendra à tes cris, du moins avant une heure. Vois: je n'ai même pas pris la peine de fermer portes ni fenêtres, tant je suis sûr qu'on ne viendra pas avant une heure. -Mais, dans une heure enfin, on viendra, reprit Diane, et je vous accuserai, je vous dénoncerai, on vous tuera. -Non, dit froidement lord Wentworth, c'est moi qui me tuerai. Crois-tu que je veuille survivre à la prise de Calais! Dans une heure, je me tuerai, j'y suis résolu. ne parlons pas de cela. Mais, auparavant, je veux te prendre à ton amant et satisfaire à la fois, dans une volupté terrible et suprême, et ma vengeance et mon amour. Allons! la belle, vos refus et vos dédains ne sont plus de saison: je ne prie plus, j'ordonne! je n'implore plus, j'exige! -Et moi, je meurs! s'écria Diane en tirant de son sein un couteau. Mais, avant qu'elle eût le temps de se frapper, lord Wentworth s'était élancé vers elle, avait saisi ses petites mains frêles dans ses mains vigoureuses, lui avait arraché le couteau et l'avait jeté bien loin. -Pas encore! s'écria lord Wentworth avec un effrayant sourire. Je ne veux pas, madame, que vous vous frappiez encore. Après, vous ferez ce que vous voudrez, et, si vous aimez mieux mourir avec moi que de vivre avec lui, vous serez certainement libre. Mais cette dernière heure, car il n'y a plus qu'une heure à présent, cette dernière heure de votre existence m'appartient; je n'ai que cette heure pour me dédommager de l'éternité de l'enfer. Croyez donc bien que je n'y renoncerai pas. Il voulut la saisir. Alors, défaillante, et sentant que ses forces lui échappaient, elle se jeta à ses pieds. -Grâce! milord, cria-t-elle, grâce! je vous demande grâce et pardon à genoux. Par votre mère! souvenez-vous que vous êtes un gentilhomme. -Un gentilhomme! reprit lord Wentworth en secouant la tête, oui, j'étais un gentilhomme, et je me suis comporté en gentilhomme, ce me semble, tant que je triomphais, tant que j'espérais, tant que je vivais. Mais maintenant je ne suis plus un gentilhomme, je suis tout simplement un homme, un homme qui va mourir et qui veut se venger. Il releva Mmede Castro gisant à ses genoux d'une étreinte effrénée. Le beau corps abandonné de Diane se meurtrissait à la peau de buffle de son ceinturon. Elle voulait prier, crier, elle ne pouvait plus. En ce moment, il se fit un grand tumulte dans la rue. -Ah! cria seulement Diane, dont l'oeil éteint se ranima encore sur un peu d'espérance. -Bon! dit lord Wentworth avec un rire infernal, il paraît que les habitants commencent à se piller entre eux en attendant les ennemis. Soit! je trouve qu'ils font bien, ma foi! C'est encore au gouverneur à leur donner ici l'exemple. Il souleva Diane comme il eût pu faire d'un enfant, et la porta pantelante et brisée par ses propres efforts sur un lit de repos qu'il y avait là. -Grâce! put-elle dire encore. -Non! non! reprit lord Wentworth. Tu es trop belle! Elle s'évanouit... Mais le gouverneur n'avait pas eu le temps de poser sa bouche sur les lèvres décolorées de Diane, quand, le tumulte se rapprochant, la porte s'ouvrit avec fracas. Le vicomte d'Exmès, les deux Peuquoy et trois ou quatre archers français parurent sur le seuil. Gabriel bondit jusqu'à lord Wentworth, l'épée à la main, avec un cri terrible: -Misérable! Lord Wentworth, les dents serrées, saisit aussi son épée laissée sur un fauteuil. -Arrière! fit Gabriel aux siens qui allaient intervenir. Je veux être seul à châtier l'infâme. Les deux adversaires, sans ajouter une parole, croisèrent le fer avec furie. Pierre et Jean Peuquoy et leurs compagnons se rangèrent pour leur faire place, témoins muets mais non pas indifférents de ce combat mortel. Diane était toujours étendue sans connaissance. On a d'ailleurs deviné comment ce secours providentiel était arrivé à la prisonnière sans défense plus tôt que lord Wentworth ne s'y attendait. Pierre Peuquoy, pendant les deuxjours précédents, avait, selon sa promesse à Gabriel, excité et armé ceux qui tenaient secrètement avec lui pour le parti de la France. Or, la victoire n'étant plus douteuse, ceux-là étaient devenus naturellement assez nombreux. C'étaient pour la plupart des bourgeois avisés et prudents qui s'accordaient tous à penser que, puisqu'il n'y avait plus moyen de résister, le mieux était, après tout, de se ménager la meilleure capitulation possible. L'armurier, qui ne voulait frapper qu'avec toute sûreté son coup décisif, attendit que sa troupe fût assez forte et le siège assez avancé pour ne pas courir le risque d'exposer gratuitement la vie de ceux qui s'étaient fiés à lui. Dès que le Vieux-Château fut pris, il avait résolu d'agir. Mais il n'avait pas pu réunir sans quelques retards ses conspirateurs disséminés. Ce fut seulement au moment où lord Wentworth venait de quitter la brèche, que, derrière lui, le mouvement intérieur se manifesta. Mais, plus ce mouvement avait été lentement préparé, plus il fut irrésistible. Et d'abord le son retentissant du cor de Pierre Peuquoy avait fait, comme par enchantement, se précipiter hors du fort de Risbank le vicomte d'Exmès, Jean et la moitié de leurs hommes. Le faible détachement qui gardait la ville de ce côté fut promptement désarmé et la porte ouverte aux Français. Puis tout le parti des Peuquoy, grossi par ce renfort et enhardi par le premier et facile succès, s'élança vers la brèche où lord Derby tâchait de tomber le plus honorablement possible. Mais, quand cette sorte de révolte prit ainsi entre deux feux le lieutenant de lord Wentworth, que lui restait-il à faire? Le drapeau français était déjà entré dans Calais avec le vicomte d'Exmès. La milice urbaine soulevée menaçait d'ouvrir ellemême les portes aux assiégeants. Lord Derby préféra se rendre tout de suite. Il ne faisait en somme qu'avancer un peu l'exécution des ordres laissés par le gouverneur, et une heure et demie de résistance inutile, quand même cette résistance ne fût pas devenue impossible, ne retirait rien à la défaite et pouvait ajouter aux représailles. Lord Derby envoya des parlementaires au duc de Guise. C'était tout ce que demandaient pour le moment Gabriel et les Peuquoy. L'absence remarquée de lord Wentworth les inquiétait. Ils laissèrent donc la brèche, où retentissaient les derniers coups de feu, et, poussés par un secret pressentiment, prirent avec deux ou trois soldats dévoués le chemin connu de l'hôtel du gouverneur. Toutes les portes étaient ouvertes, et ils pénétrèrent sans aucune difficulté jusqu'à la chambre de Mme de Castro, où les entraînait Gabriel. Il était temps! et l'épée brandie de l'amant de Diane s'étendit à propos sur la fille de Henri II pour la préserver du plus lâche des attentats. Le combat de Gabriel et du gouverneur fut assez long. Les deux adversaires semblaient également experts aux choses de l'escrime. Ils montraient l'un et l'autre le même sang-froid dans la même fureur. Leurs fers s'enroulaient comme deux serpents et se croisaient comme deux éclairs. Cependant, au bout de deux minutes, l'épée de lord Wentworth lui échappa des mains, enlevée par un vigoureux contre du vicomte d'Exmès. Lord Wentworth voulut rompre pour éviter le coup, glissa sur le parquet, et tomba. La colère, le mépris, la haine et tous les sentiments violents qui fermentaient au coeur de Gabriel n'y laissaient plus de place pour la générosité. Il n'avait pas de ménagements à garder avec un pareil ennemi. Il fut à l'instant sur lui, l'épée levée sur sa poitrine. Il n'était aucun des assistants de cette scène, émus d'une indignation si récente, qui eût voulu arrêter le bras vengeur. Mais Diane de Castro, pendant ce combat, avait eu le temps de revenir de sa défaillance. En rouvrant ses yeux appesantis, elle vit, elle comprit tout, et s'élança entre Gabriel et lord Wentworth. Par une coïncidence sublime, le dernier cri qu'elle avait jeté en s'évanouissant fut le premier qu'elle poussa en reprenant ses sens: -Grâce! Elle priait pour celui-là même qu'elle avait inutilement prié. Gabriel, à l'aspect chéri de Diane et à l'accent de sa voix toutepuissante, ne sentit plus que sa tendresse et son amour. La clémence succéda tout à coup dans son âme à la rage. -Vous voulez donc qu'il vive, Diane? demanda-t-il à la bien-aimée. -Je vous en prie, Gabriel, dit-elle, ne faut-il pas qu'il ait le temps de se repentir! -Soit! dit le jeune homme, que l'ange sauve le démon, c'est son rôle. Et, tout en maintenant toujours sous son genou vainqueur lord Wentworth furieux et rugissant: -Vous autres, dit-il tranquillement aux Peuquoy et aux archers, approchez-vous et liez cet homme pendant que je le tiens. Puis vous le jetterez dans la prison de son propre hôtel jusqu'à ce que M. le duc de Guise ait décidé de son sort. -Non, tuez-moi! tuez-moi! criait lord Wentworth en se débattant. -Faites ce que je dis, poursuivit Gabriel sans lâcher prise. Je commence à croire que la vie le punira plus que la mort. On obéit au vicomte d'Exmès, et lord Wentworth eut beau se démener, écumer et injurier, il fut en un instant bâillonné et garrotté. Puis deux ou trois hommes le prirent dans leurs bras et emportèrent, sans plus de cérémonie, l'ex-gouverneur de Calais. Gabriel s'adressa alors à Jean Peuquoy, en présence de son cousin. -Ami, lui dit-il, j'ai raconté devant vous à Martin-Guerre sa singulière histoire, et vous possédez maintenant les preuves de son innocence. Vous avez déploré la cruelle méprise qui a frappé l'innocent au lieu du coupable, et vous ne demandez, je le sais, qu'à soulager le plus vite possible la rude souffrance qu'il endure pour un autre en ce moment. Rendez-moi donc un service... -Je devine, interrompit le brave Jean Peuquoy. Il faut, n'est-ce pas, que j'aille chercher et trouver cet Ambroise Paré qui doit sauver votre pauvre écuyer? J'y cours, et, pour qu'il soit mieux soigné, je le ferai transporter sur-le-champ chez nous, si la chose peut se faire sans danger pour lui. Pierre Peuquoy, stupéfait, regardait et écoutait Gabriel et son cousin comme s'il eût été sous l'empire d'un rêve. -Venez, Pierre, lui dit Jean, vous m'aiderez en tout ceci. Ah! oui, vous êtes étonné, vous ne comprenez pas; je vous expliquerai cela chemin faisant et vous convaincrai de ma conviction sans peine. Vous serez le premier ensuite, je vous connais, à vouloir réparer le mal que vous avez involontairement commis. Là-dessus, après avoir salué Diane et Gabriel, Jean sortit, emmenant Pierre qui déjà le questionnait. Quand Mme de Castro demeura seule avec Gabriel, elle tomba à genoux par un premier mouvement de piété et de gratitude, et, levant les yeux et les mains, en même temps vers le ciel et vers celui qui avait été l'instrument de son salut: -Soyez béni, mon Dieu! dit-elle. Soyez béni deux fois; pour m'avoir sauvée et pour m'avoir sauvée par lui! LXI Amour Partagé. Puis Diane se jeta dans les bras de Gabriel -Et vous, Gabriel, dit-elle, il faut aussi que je vous remercie et queje vous bénisse. Dans le denier éclair de ma pensée,j'invoquais mon ange sauveur, et vous êtes venu. Merci! merci! -Oh! dit-il, Diane, que j'ai souffert depuis que je ne vous ai vue, et qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue! -Et moi donc! s'écria-t-elle. Ils se mirent alors à se raconter, avec des longueurs peu dramatiques, il faut en convenir, ce qu'ils avaient fait et senti chacun de leur côté pendant cette dure absence. Calais, le duc de Guise, les vaincus, les vainqueurs, tout était oublié. Toutes les rumeurs et toutes les passions qui entouraient les deux amoureux ne parvenaient plus jusqu'à eux. Perdus dans leur monde d'amour et d'ivresse, ils ne voyaient plus, ils n'entendaient plus l'autre triste monde. Quand on a subi tant de douleurs et tant d'épouvantes, l'âme s'affaiblit et s'amollit en quelque sorte par la souffrance, et, forte contre la peine, ne sait plus résister au bonheur. Dans cette tiède atmosphère de pures émotions, Diane et Gabriel se laissaient aller avec abandon aux douceurs bien inaccoutumées depuis longtemps pour eux du calme et de la joie. À la scène d'amour violent que nous avons rapportée en succéda alors une autre, à la fois pareille et différente. -Qu'on est bien près de vous, ami! disait Diane. Au lieu de la présence de cet homme impie que je haïssais et dont l'amour me faisait peur, quelle ivresse que d'avoir votre présence rassurante et chérie! -Et moi, reprit Gabriel, depuis notre enfance, où nous étions heureux sans le savoir, je ne me rappelle pas, Diane, avoir eu, dans ma pauvre vie agitée et isolée, un seul moment comparable à celui-ci! Ils gardèrent un moment le silence, absorbés par une contemplation réciproque. Diane reprit: -Venez donc là vous asseoir près de moi, Gabriel. Le croiriez-vous, ami? cet instant qui nous réunit d'une façon si inespérée, je l'ai pourtant rêvé et presque prévu, dans ma captivité même. Il me semblait toujours que ma délivrance me viendrait de vous, et qu'en un danger suprême, ce serait vous, mon chevalier, que Dieu amènerait tout à coup pour me sauver. -Pour moi, reprit Gabriel, c'est votre pensée, Diane, qui m'attirait à la fois comme un aimant et me guidait comme une lumière. L'avouerai-je à vous et à ma conscience? Bien que d'autres puissants mobiles eussent dû m'y pousser, je n'aurais peut-être pas conçu, Diane, cette idée, qui est mienne, de prendre Calais; je ne l'aurais pas exécutée par des moyens vraiment téméraires, si vous n'aviez été prisonnière ici, si l'instinct des périls que vous y couriez ne m'eût animé et encouragé. Sans l'espoir de vous secourir, sans l'autre intérêt sacré que ma vie poursuit aussi, Calais serait encore au pouvoir des Anglais. Pourvu que Dieu ne me punisse pas, dans son équité, de n'avoir voulu et fait le bien que dans des vues intéressées! Mais la voix aimée de Diane le rassura un peu en s'écriant: -Dieu vous punir, vous, Gabriel! Dieu vous punir d'avoir été grand et généreux! -Qui sait? dit-il en interrogeant le ciel par un regard chargé d'une sorte de mélancolique pressentiment. -Je sais, moi, reprit Diane avec son charmant sourire. Elle était si ravissante en disant cela, que Gabriel, frappé de cet éclat et distrait de toute autre pensée, ne put s'empêcher de s'écrier: -Oh! vous êtes belle comme un ange, Diane! -Vous êtes vaillant comme un héros, Gabriel! dit Diane. Ils étaient assis tout près l'un de l'autre; leurs mains, par hasard, se rencontrèrent et se pressèrent. La nuit commençait d'ailleurs à se faire. Diane, la rougeur au front, se leva et fit quelques pas dans la chambre. -Vous vous éloignez, vous me fuyez, Diane! reprit tristement le jeune homme. -Oh! non, fit-elle vivement en se rapprochant. Avec vous, c'est bien différent! Je n'ai pas peur, ami! Diane avait tort: le danger était autre, mais c'était toujours le danger, et l'ami n'était pas moins à craindre peut-être que l'ennemi. -À la bonne heure, Diane! dit Gabriel en prenant la petite main blanche et douce qu'elle lui abandonnait de nouveau: à la bonne heure! laissons-nous être heureux un peu après avoir tant souffert. Laissons nos âmes se détendre et se reposer dans la confiance et dans la joie. -Oui, c'est vrai; on est si bien près de vous, Gabriel! reprit Diane. Oublions un moment, tant pis! le monde et le bruit d'alentour. Cette heure délicieuse et unique, savourons-la; Dieu, je crois, nous le permet sans trouble et sans crainte. Vous avez raison: pourquoi avons-nous tant souffert aussi! Par un gentil mouvement qui lui était familier lorsqu'elle était enfant, elle posa sa tête charmante sur l'épaule de Gabriel; ses grands yeux de velours se fermèrent lentement; ses cheveux effleurèrent les lèvres de l'ardent jeune homme. Ce fut lui qui, à son tour, se leva, tout frémissant et éperdu. -Eh bien? dit Diane en rouvrant ses yeux étonnés et languissants. Il tomba tout pâle à genoux devant elle, et ses mains l'entourèrent. -Eh bien! Diane, je t'aime! cria-t-il du fond du coeur. -Je t'aime, Gabriel! répondit Diane sans frayeur et comme obéissant à l'irrésistible instinct de son coeur. Comment leurs visages se rapprochèrent, comment leurs lèvres s'unirent, comment, dans ce baiser, se confondirent leurs âmes, Dieu seul le sait; car il est certain qu'ils ne le surent pas euxmêmes. Mais, tout à coup, Gabriel, qui sentait sa raison vaciller devant le vertige du bonheur, s'arracha d'auprès de Diane. -Diane, laissez-moi!... laissez-moi fuir! s'écria-t-il avec un accent de terreur profonde. -Fuir! et pourquoi fuir? demanda-t-elle, surprise. -Diane! Diane! si vous étiez ma soeur! reprit Gabriel hors de lui. -Votre soeur! répéta Diane anéantie, foudroyée. Gabriel s'arrêta, étonné et comme étourdi de ses propres paroles, et, passant la main sur son front brûlant: -Qu'ai-je donc dit? se demanda-t-il à voix haute. -Qu'avez-vous dit en effet? reprit Diane. Faut-il la prendre à la lettre, cette terrible parole? Quel est le mot de cet effrayant mystère? Serais-je réellement votre soeur, mon Dieu! -Ma soeur? Vous ai-je avoué que vous étiez ma soeur? dit Gabriel. -Ah! c'est donc la vérité! s'écria Diane palpitante. -Non, ce n'est pas, ce ne peut pas être la vérité! je ne la sais pas, qui peut la savoir? Et d'ailleurs, je ne dois rien vous dire de tout cela! C'est un secret de vie et de mort que j'ai juré de garder! Ah! céleste miséricorde! J'avais conservé mon sang-froid et ma raison dans les souffrances et les malheurs; faut-il que la première goutte de bonheur qui touche mes lèves m'enivre jus-qu'à la démence, jusqu'à l'oubli de mes serments? -Gabriel, reprit gravement Mme de Castro, Dieu sait que ce n'est pas une vaine curiosité qui m'anime; mais vous m'en avez dit trop ou trop peu pour mon repos. Il faut achever maintenant. -Impossible! impossible! s'écria Gabriel avec une sorte d'effroi. -Et pourquoi impossible? dit Diane. Quelque chose en moi m'assure que ces secrets m'appartiennent aussi bien qu'à vous, et que vous n'avez pas le droit de me les cacher. -C'est juste, cela, dit Gabriel, et vous avez certainement autant de droits que moi à ces douleurs. Mais, puisque le poids m'en accable seul, n'en demandez pas la moitié. -Si fait, je la demande, je la veux, je l'exige, cette moitié de vos peines! repartit Diane, et, pour dire encore plus, Gabriel, mon ami, je l'implore! Me la refuserez-vous? -Mais j'ai juré au roi! dit Gabriel avec anxiété. -Vous avez juré? reprit Diane. Eh bien, observez loyalement ce serment envers les étrangers, les indifférents, envers les amis mêmes, ce sera bien fait à vous. Mais avec moi qui, de votre propre aveu, ai dans ce mystère les mêmes intérêts que vous, pouvez-vous, devez-vous garder un injurieux silence? Non, Gabriel, si vous avez quelque pitié de moi. Mes doutes, mes inquiétudes à ce sujet ont déjà bien assez torturé mon coeur! Sur ce point, sinon hélas! dans les autres accidents de votre vie, je suis en quelque sorte un autre vous-même. Est-ce que vous vous parjurez, dites, quand vous pensez à votre secret dans la solitude de votre conscience? Croyez-vous que mon âme profonde et sincère, et mûrie par tant d'épreuves, ne saura pas, comme la vôtre, contenir et renfermer jalousement le dépôt confié, de joie ou d'amertume, qui est à elle comme à vous? La voix douce et caressante de Diane continua, remuant les fibres intimes du jeune homme comme un instrument docile: -Et puis, Gabriel, puisque le sort nous défend d'être joints dans l'amour et dans le bonheur, comment avez-vous le courage de récuser encore la seule communauté qui nous soit permise, celle de la tristesse? ne souffrirons-nous pas moins en souffrant du moins ensemble? Voyez donc! n'est-il pas bien douloureux de songer que l'unique lien qui devrait nous réunir nous sépare! Et, sentant que Gabriel, à moitié vaincu, hésitait cependant encore: -Prenez garde, d'ailleurs! reprit Diane, si vous persistez à vous taire, pourquoi ne reprendrais-je pas avec vous ce langage qui vous cause à présent, je ne sais pourquoi, tant d'épouvante et d'angoisse, mais que vous-même, après tout, avez autrefois appris à ma bouche et à mon coeur. Enfin, votre fiancée a le droit de vous répéter qu'elle vous aime, qu'elle n'aime que vous. Votre promise devant Dieu peut bien, dans ses chastes caresses, approcher ainsi sa tête de votre épaule et ses lèvres de votre front... Mais Gabriel, le coeur serré, écarta de nouveau Diane en frémissant. -Non! s'écria-t-il, ayez pitié de ma raison, Diane, je vous en supplie. Vous voulez donc absolument le savoir tout entier, notre redoutable secret? Eh bien! devant un crime possible, il m'échappe! Oui, Diane, il faut les prendre à la lettre, les paroles que ma fièvre avait laissé tomber tout à l'heure. Diane, vous êtes peut-être la fille du comte de Montgommery, mon père! Vous êtes peut-être ma soeur! Sainte Vierge! murmura Mme de Castro écrasée par cette révélation. Mais comment donc cela se fait-il? reprit-elle. -J'aurais voulu, lui dit Gabriel, que votre vie pure et calme ne connût jamais cette histoire pleine d'épouvante et de crimes. Mais je sens bien, hélas! qu'à la fin mes seules forces ne sont plus suffisantes contre mon amour. Il faut que vous m'aidiez contre vous-même, Diane, et je vais tout vous dire. -Je vous écoute, effrayée mais attentive, reprit Diane. Gabriel alors lui raconta tout, en effet: comment son père avait aimé Mme de Poitiers, et, au vu de toute la cour, avait paru aimé d'elle; comment le dauphin, aujourd'hui roi, était devenu son rival; comment le comte de Montgommery avait disparu unjour, et comment Aloyse avait été à même de savoir et de révéler à son fils ce qu'il était devenu. Mais c'était tout ce que savait la nourrice, et, puisque Mmede Poitiers refusait obstinément de l'avouer, le comte de Montgommery seul pouvait dire, s'il vivait encore, le secret de la naissance de Diane. Quand Gabriel eut achevé ce lugubre récit: -C'est affreux! s'écria Diane. Mais alors, quelle que soit l'issue, ami, il y aura donc un malheur au bout de notre destin! Si je suis la fille du comte de Montgommery, vous êtes mon frère, Gabriel. Si je suis la fille du roi, vous êtes l'ennemi justement irrité de mon père. Dans tous les cas, nous sommes séparés. -Non, Diane, répondit Gabriel. Notre malheur, grâce à Dieu, n'est pas tout à fait sans espérance. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, je vais achever. Aussi bien, je sens que vous aviez raison: cette confidence m'a soulagé, et mon secret, après tout, n'est pas sorti de mon coeur pour être entré dans le vôtre. Gabriel apprit alors à Mme de Castro le pacte étrange et dangereux qu'il avait conclu avec Henri II et la promesse solennelle du roi de rendre la liberté au comte de Montgommery si le vicomte de Montgommery, après avoir défendu Saint-Quentin contre les Espagnols, reprenait Calais aux Anglais. Or, Calais était depuis une heure ville française, et Gabriel pouvait croire sans vanité qu'il avait été pour beaucoup dans ce glorieux résultat. À mesure qu'il parlait, l'espoir dissipait peu à peu la tristesse du visage de Diane, comme l'aurore dissipe les ténèbres. Quand Gabriel eut fini, elle se recueillit un instant, pensive, puis, lui tendant la main: -Mon pauvre Gabriel, lui dit-elle avec fermeté, il y a pour nous sans doute dans le passé et dans l'avenir de quoi beaucoup penser et beaucoup souffrir. Mais ne nous arrêtons pas à cela, mon ami. Nous ne devons pas nous attendrir et nous amollir. Pour ma part, je tâcherai de me montrer forte et courageuse comme vous et avec vous. L'essentiel est actuellement d'agir et de dénouer notre sort d'une façon ou d'une autre. Nos angoisses touchent, je crois, à leur terme. Vous avez dès à présent tenu, et au delà, vos engagements envers le roi. Le roi tiendra,je l'espère, les siens envers vous. C'est sur cette attente qu'il faut concentrer désormais tous nos sentiments et toutes nos pensées. Que comptez-vous faire maintenant? -M. le duc de Guise, répondit Gabriel, a été le confident et le complice illustre de tout ce que j'ai tenté ici. Je sais que, sans lui, je n'aurais rien fait; mais il sait qu'il n'aurait rien fait sans moi. C'est lui, lui seul qui peut et qui doit attester au roi la part que j'ai eue dans cette nouvelle conquête. J'ai d'autant plus lieu d'attendre de lui cet acte de justice qu'il s'est, pour la seconde fois, ces jours-ci, solennellement engagé à me rendre ce témoignage. Or, je vais de ce pas rappeler sa promesse à M. de Guise, réclamer de lui une lettre pour Sa Majesté, puis, ma présence ici n'étant plus nécessaire, partir sur-le-champ pour Paris. Comme Gabriel parlait encore avec animation et que Diane l'écoutait, l'oeil brillant d'espérance, la porte s'ouvrit, et Jean Peuquoy parut, défait et consterné. -Eh bien! qu'y a-t-il, demanda Gabriel inquiet. Martin-Guerre est-il plus mal? -Non, monsieur le vicomte, répondit Jean Peuquoy. Martin-Guerre, transporté chez nous par mes soins, a déjà été visité par maître Ambroise Paré. Bien que l'amputation de la jambe soit jugée nécessaire, maître Paré croit pouvoir assurer que votre vaillant serviteur survivra à l'opération. -L'excellente nouvelle! dit Gabriel. Ambroise Paré est encore près de lui, sans doute? -Monseigneur, reprit tristement le bourgeois, il a été obligé de le quitter pour un autre blessé plus considérable et plus désespéré... -Qui donc cela? demanda Gabriel en changeant de couleur. Le maréchal Strozzi? M. de Nevers?... -M. le duc de Guise, qui se meurt en ce moment, répondit Jean Peuquoy. Gabriel et Diane jetèrent en même temps un cri de douleur. -Et je disais que nous touchions au terme de nos angoisses! reprit après un silence Mme de Castro. Ô mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! -N'appelez pas Dieu, madame! dit Gabriel avec un mélancolique sourire. Dieu est juste et punit justement mon égoïsme. Je n'avais pris Calais que pour mon père et vous. Dieu veut que je l'aie pris seulement pour la France. LXII Le Balafré. Néanmoins, toute espérance n'était pas morte pour Gabriel et Diane, puisque enfin le duc de Guise respirait encore. Les malheureux se rattachent avidement à la chance la plus incertaine, comme les naufragés à quelque débris flottant. Le vicomte d'Exmès quitta donc Diane pour aller voir par luimême jusqu'où portait le nouveau coup qui venait les frapper au moment même où la mauvaise fortune semblait se relâcher pour eux de ses rigueurs. Jean Peuquoy, qui l'accompagna, lui raconta, chemin faisant, ce qui s'était passé. Lord Derby, sommé par les bourgeois mutinés de se rendre avant l'heure fixée par lord Wentworth, venait d'envoyer au duc de Guise des parlementaires pour traiter de la capitulation. Cependant, sur plusieurs points, le combat durait encore, plus acharné dans ses derniers efforts par la colère des vaincus et l'impatience des vainqueurs. François de Lorraine, aussi intrépide soldat qu'habile général, se montrait à l'endroit où la mêlée semblait la plus chaude et la plus périlleuse. C'était à une brèche déjà à moitié emportée, au delà d'un fossé entièrement comblé. Le duc de Guise à cheval, en butte aux traits dirigés sur lui de toutes parts, animait tranquillement les siens et de l'exemple et de la parole. Tout à coup il aperçut, au-dessus de la brèche, le drapeau blanc des parlementaires. Un fier sourire effleura son noble visage; car c'était la consécration définitive de sa victoire qu'il voyait ainsi venir à lui. -Arrêtez! cria-t-il au milieu du fracas à ceux qui l'entouraient. Calais se rend: Bas les armes. Il leva la visière de son casque, et, poussant son cheval, il fit quelques pas en avant, les yeux fixés sur ce drapeau, signal de son triomphe et de la paix. L'ombre, d'ailleurs, commençait à tomber, et le tumulte n'avait pas cessé. Un homme d'armes anglais qui vraisemblablement n'avait ni vu les parlementaires ni entendu, dans le bruit, le cri de M. de Guise s'élança à la bride du cheval, qu'il fit reculer, et, comme le duc, distrait, sans même regarder l'obstacle qui l'arrêtait ainsi, donnait de l'éperon pour passer outre, l'homme le frappa de sa lance à la tête. -On n'a pu me dire, continua Jean Peuquoy, à quel endroit du visage M. le duc de Guise avait été atteint; mais il est certain que la blessure est terrible. Le bois de la lance s'est brisé et le fer est resté dans la plaie. Il paraît que l'Anglais qui avait porté ce coup désastreux a été mis en pièces par les Français furieux. Mais cela n'a pas sauvé M. de Guise, hélas! On l'a emporté comme mort. Depuis, il n'a seulement pas repris connaissance. -De sorte que Calais n'est pas même à nous? demanda Gabriel. -Oh! si fait! répondit Jean Peuquoy, M. le duc de Nevers a reçu les parlementaires et a imposé en maître les conditions les plus avantageuses. Mais le gain d'une telle ville compensera à peine pour la France la perte d'un tel héros. -Mon Dieu! vous le regardez donc déjà comme trépassé? dit en frissonnant Gabriel. -Hélas! hélas! fit pour toute réponse le tisserand en hochant la tête. -Et où me menez-vous de ce pas? reprit Gabriel. Vous savez donc où on l'a transporté? -Dans le corps de garde du Château-Neuf, a dit à maître Ambroise Paré l'homme qui nous a donné la fatale nouvelle. Maître Paré a voulu y courir tout de suite; Pierre lui a montré le chemin, et moi je suis venu pour vous avertir. Je pressentais bien que cela était important pour vous, et que, dans cette circonstance, vous auriez sans doute quelque chose à faire. -Je n'ai qu'à me désoler comme les autres et plus que les autres, dit le vicomte d'Exmès. Mais, ajouta-t-il, autant que la nuit me permet de distinguer les objets, il me semble que nous approchons. -Voici le Château-Neuf, en effet, dit Jean Peuquoy. Bourgeois et soldats, une immense foule agitée, pressée et murmurante encombrait les abords du corps de garde où le duc de Guise avait été porté. Les questions, les conjectures et les commentaires circulaient dans les groupes inquiets comme un souffle de vent entre les ombrages sonores d'une forêt. Le vicomte d'Exmès et Jean Peuquoy eurent bien de la peine à percer toute cette foule pour arriverjusqu'aux marches du corps de garde dont un fort détachement de piquiers et hallebardiers défendait l'entrée. Quelques-uns d'entre eux tenaient des torches allumées qui projetaient leurs lueurs rougeâtres sur les masses mouvantes du peuple. Gabriel tressaillit en apercevant, à cette lumière incertaine, debout au bas des marches, Ambroise Paré sombre, immobile, les sourcils contractés et serrant convulsivement de ses bras croisés sa poitrine émue. Des larmes de douleur et d'indignation étincelaient dans son beau regard. Derrière lui, se tenait Pierre Peuquoy, aussi morne et aussi abattu que lui. -Vous ici, maître Paré! s'écria Gabriel. Mais que faitesvous là? Si M. le duc de Guise a encore un souffle de vie, votre place est à ses côtés! -Eh! ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, monsieur d'Exmès! reprit vivement le chirurgien lorsque, levant les yeux, il reconnut Gabriel. Dites-le, si vous avez sur eux quelque autorité, à ces gardes stupides. -Quoi! vous refusent-ils donc le passage? demanda Gabriel. -Sans vouloir rien entendre, reprit Ambroise Paré. Oh! songer que Dieu fait peut-être dépendre une si précieuse existence de si misérables fatalités! -Mais il faut que vous entriez! dit Gabriel. Vous vous y serez mal pris. -Nous avons supplié d'abord, dit Peuquoy intervenant, nous avons menacé ensuite. Ils ont répondu à nos prières par des rires, à nos menaces par des coups. Maître Paré, qui voulait forcer le passage, a été violemment repoussé et atteint, je crois, par le bois d'une hallebarde. -C'est tout simple! reprit Ambroise Paré avec amertume, je n'ai ni collier d'or ni éperons; je n'ai que le coup d'oeil prompt et la main sûre. -Attendez, dit Gabriel, je saurai bien vous faire entrer, moi. Il s'avança vers les marches du corps de garde. Mais un piquier, tout en s'inclinant à sa vue, lui barra le passage. -Pardon, lui dit-il respectueusement, nous avons reçu pour consigne de ne plus laisser pénétrer qui que ce soit. -Drôle! reprit Gabriel, qui pourtant se modérait encore, ta consigne est-elle pour le vicomte d'Exmès, capitaine aux gardes de Sa Majesté, et l'ami de M. de Guise? Où est ton chef, que je lui parle? -Monseigneur, il garde la porte intérieure, reprit humblement le piquier. -Je vais donc à lui, reprit impérieusement le vicomte d'Exmès. Venez, maître Paré, suivez-moi. -Monseigneur, passez, vous, puisque vous l'exigez, fit le soldat. Mais celui-là ne passera pas. -Et pourquoi cela? demanda Gabriel. Pourquoi le chirurgien n'irait-il point au blessé? -Tous les chirurgiens, médecins et myrrhes, reprit le piquier, du moins tous ceux qui sont reconnus et patentés, ont été appelés auprès de monseigneur. Il n'en manque pas un, nous a-t-on dit. -Eh! voilà justement ce qui m'épouvante! dit avec un dédain ironique Ambroise Paré. -Celui-ci n'a pas brevet en poche, continua le soldat. Je le connais bien. Il en a sauvé plus d'un au camp, c'est vrai; mais il n'est point fait pour les ducs! -Pas tant de phrases! s'écria Gabriel en frappant du pied avec impatience. Je veux, moi, que maître Paré passe avec moi. -Impossible, monsieur le vicomte. -J'ai dit: je veux! drôle! -Songez, reprit le soldat, que ma consigne m'ordonne de vous désobéir. -Ah! s'écria douloureusement Ambroise, le duc meurt peutêtre pendant ces ridicules débats! Ce cri eût dissipé toutes les hésitations de Gabriel, si l'impétueux jeune homme avait pu en conserver dans un pareil moment. -Vous voulez donc absolument que je vous traite comme des Anglais! cria-t-il aux hallebardiers. Tant pis pour vous alors! La vie de M. de Guise vaut bien vingt existences comme les vôtres, après tout. Nous allons voir si vos piques oseront toucher mon épée. Sa lame flamboya hors du fourreau comme un éclair, et, entraînant derrière lui Ambroise Paré, il monta, l'épée haute, les marches du corps de garde. Il y avait tant de menace dans son attitude et dans son regard; il y avait tant de puissance dans le calme et l'attitude du chirurgien; puis, la personne et la volonté d'un gentilhomme avaient à cette époque un tel prestige, que les gardes subjugués s'écartèrent et baissèrent leurs armes, moins devant le fer que devant le nom du vicomte d'Exmès. -Eh! laissez-le! cria une voix dans le peupler. Ils ont vraiment l'air d'être envoyés de Dieu pour sauver le duc de Guise. Gabriel et Ambroise Paré arrivèrent donc sans autres obstacles à la porte du corps de garde. Dans l'étroit vestibule qui précédait la grande salle, il y avait encore le lieutenant des soldats du dehors avec trois ou quatre hommes. Mais le vicomte d'Exmès, sans s'arrêter, lui dit d'une voix brève et qui ne voulait pas de réplique: -J'amène à monseigneur un nouveau chirurgien. Le lieutenant s'inclina, et laissa passer sans la moindre objection. Gabriel et Paré entrèrent. L'attention de tous était trop vivement et trop cruellement distraite ailleurs pour qu'on prît garde à leur arrivée. Le spectacle qui s'offrit à eux était vraiment terrible et navrant. Au milieu de la salle, sur un lit de camp, était étendu le duc de Guise, toujours immobile et sans connaissance, la figure inondée de sang. Il avait le visage traversé de part en part; le fer de la lance, après avoir percé la joue au-dessous de l'oeil droit, avait pénétré jusqu'à la nuque au-dessous de l'oreille gauche, et le tronçon brisé sortait d'un demi-pied de la tête ainsi fracassée. La plaie était horrible à voir. Autour du lit, se tenaient dix ou douze médecins et chirurgiens, consternés au milieu de la désolation générale. Mais ils n'agissaient pas, ils regardaient seulement, et ils parlaient. Au moment où Gabriel entra avec Ambroise Paré, un d'eux disait à voix haute: -Ainsi, après nous être concertés, nous nous voyons dans la douloureuse nécessité de convenir que M. le duc de Guise est frappé mortellement sans espoir et sans remède; car, pour avoir quelque chance de le sauver, il faudrait que ce tronçon de lance fût retiré de la tête; et l'arracher, ce serait à coup sûr tuer monseigneur. -Donc vous aimez mieux le laisser mourir! dit hardiment, derrière les spectateurs du premier rang, Ambroise Paré, qui de loin avait jugé d'un coup d'oeil l'état, presque désespéré en effet, de l'illustre blessé. Le chirurgien qui avait parlé releva la tête pour chercher son audacieux interrupteur, et, ne le voyant pas, reprit: -Quel téméraire oserait porter ses mains impies sur cet auguste visage, et risquer sans certitude d'achever un tel mourant? -Moi! dit Ambroise Paré en s'avançant, le front haut, dans le cercle des chirurgiens. Et, sans se préoccuper davantage de ceux qui l'entouraient et des murmures de surprise qu'avaient excités ses paroles, il se pencha sur le duc pour voir de plus près la blessure. -Ah! c'est maître Ambroise Paré! reprit avec dédain le chirurgien en chef en reconnaissant l'insensé qui osait émettre un avis différent du sien. Maître Ambroise Paré oublie, ajouta-t-il, qu'il n'a pas l'honneur d'être au nombre des chirurgiens du duc de Guise. -Dites plutôt, reprit Ambroise, que je suis son seul chirurgien, puisque ses chirurgiens ordinaires l'abandonnent. D'ailleurs, il y a quelques jours, le duc de Guise, après une opération qui réussit sous ses yeux, voulut bien me dire, et très sérieusement, sinon officiellement, qu'au besoin désormais il réclamerait mes services. M. le vicomte d'Exmès, qui était présent, peut l'attester. -C'est la vérité, je le déclare, dit Gabriel. Ambroise Paré était déjà retourné au corps, en apparence inanimé, du duc, et examinait de nouveau la blessure. -Eh bien? demanda le chirurgien en chef avec un sourire ironique; après examen, persistez-vous encore à vouloir arracher le fer de la plaie? -Après examen, je persiste, dit Ambroise Paré résolument. -Et de quel merveilleux instrument comptez-vous donc vous servir? -Mais de mes mains, dit Ambroise. -Je proteste hautement, s'écria le chirurgien furieux, contre la profanation de cette agonie. -Et nous protestons avec vous, acclamèrent tous ses confrères. -Avez-vous quelque moyen de sauver le prince? reprit Ambroise Paré. -Non, la chose est impossible! dirent-ils tous. -Il est donc à moi, dit Ambroise en étendant la main sur le corps comme pour en prendre possession. -Et nous, retirons-nous, reprit le chirurgien en chef, qui fit en effet avec les siens un mouvement de retraite. -Mais qu'allez-vous faire? demandait-on de tous côtés à Ambroise. -Le duc de Guise est mort pour tous, répondit-il, je vais agir comme s'il était mort. Ce disant, il se débarrassait de son pourpoint et relevait ses manches. -Faire de telles expériences sur monseigneur, tanquam in anima vili! dit en joignant les mains un vieux médecin scandalisé. -Eh! répondit Ambroise sans quitter des yeux le blessé, je vais le traiter en effet, non comme un homme, non pas même comme une âme vile, mais comme une chose. Regardez. Il mit hardiment le pied sur la poitrine du duc. Un murmure mêlé de terreur, de doute et de menace courut dans l'assemblée. -Prenez garde, maître! dit M. de Nevers en touchant l'épaule d'Ambroise Paré; prenez garde! Si vous échouez, je ne réponds pas de la colère des amis et serviteurs du duc. -Ah! fit Ambroise avec un sourire triste en se retournant. -Vous risquez votre tête! reprit un autre. Ambroise Paré regarda le ciel; puis, avec une gravité mélancolique: -Soit! dit-il, je risquerai ma tête pour essayer de sauver celle-ci. Mais, au moins, reprit-il avec un fier regard, au moins qu'on me laisse tranquille! Tous s'écartèrent avec une sorte de respect devant la domination du génie. On n'entendit plus, dans un silence solennel, que les respirations haletantes. Ambroise Paré posa le genou gauche sur la poitrine du duc; puis, se penchant, prit seulement avec ses ongles, comme il l'avait dit, le bois de la lance, et l'ébranla par degrés, doucement d'abord, et plus fort ensuite. Le duc tressaillit comme dans une souffrance horrible. L'effroi avait mis sur tous les fronts des assistants la même pâleur. Ambroise Paré s'arrêta lui-même une seconde, comme épouvanté. Une sueur d'angoisse mouillait son front. Mais il se remit presque aussitôt à l'oeuvre. Au bout d'une minute plus longue qu'une heure, le fer sortit enfin de la blessure. Ambroise Paré le jeta vivement loin de lui, et, vite, se courba sur la plaie béante. Quand il se releva, un éclair de joie illuminait son visage. Mais bientôt, redevenant sérieux, il tomba à genoux, joignit les mains vers Dieu, et une larme de bonheur coula lentement sur sa joue. Ce fut un moment sublime. Sans que le grand chirurgien eût parlé, on comprenait qu'il y avait maintenant de l'espoir. Des serviteurs du duc pleuraient à chaudes larmes; d'autres baisaient par derrière l'habit d'Ambroise Paré. Mais on se taisait, on attendait sa première parole. Il dit enfin de sa voix grave, quoique émue: -Je réponds à présent de la vie de Mgr de Guise. Et, en effet, une heure après, le duc de Guise avait recouvré la connaissance et même la parole Ambroise Paré achevait de bander la blessure, et Gabriel se tenait à côté du lit où le chirurgien avait fait transporter son auguste client. -Ainsi, Gabriel, disait le duc, je vous dois, non seulement la prise de Calais, mais aussi la vie, puisque c'est vous qui avez amené, presque de force, auprès de moi maître Paré. -Oui, monseigneur, reprenait Ambroise, sans M. d'Exmès, ils ne me laissaient pas même approcher de vous. -Ô mes deux sauveurs! dit François de Lorraine. -Ne parlez pas tant, monseigneur, je vous en supplie, reprit le chirurgien. -Allons, je me tais. Mais un mot cependant, une seule question. -Qu'est-ce que c'est, monseigneur? -Croyez-vous, maître Paré, demanda le duc, que les suites de cette horrible blessure n'altéreront ni ma santé ni ma pensée? -J'en suis sûr, monseigneur, dit Ambroise. Mais il vous en restera, je le crains, une cicatrice, une balafre... -Une cicatrice! s'écria le duc, oh! ce n'est rien cela! cela orne un visage guerrier! et c'est un sobriquet qui ne me déplairait pas que celui de balafré. On sait que les contemporains et la postérité ont été de l'avis du duc de Guise, lequel, dès lors, comme son fils depuis, fut surnommé le Balafré par son siècle et par l'histoire. LXIII Dénouement Partiel. Nous sommes au 8janvier, lendemain dujour où Gabriel d'Exmès a rendu au roi de France sa belle ville perdue, Calais, et son plus grand capitaine en danger, le duc de Guise. Mais il ne s'agit plus ici de ces questions d'où l'avenir des nations dépend, il s'agit tout simplement d'intérêts bourgeois et d'affaires de famille. De la brèche devant Calais, et du lit de mort de François de Lorraine, nous passons à la salle basse de la maison des Peuquoy. C'est là que, pour lui éviter de la fatigue, Jean Peuquoy avait fait transporter Martin-Guerre; c'est là que, la veille au soir, Ambroise Paré avait, avec son bonheur habituel, pratiqué sur le brave écuyer une amputation jugée nécessaire. Ainsi, ce qui jusque-là n'avait été qu'espérance, était devenu certitude. Martin-Guerre, il est vrai, resterait estropié, mais Martin-Guerre vivrait. Peindre les regrets ou, pour mieux dire, les remords de Pierre Peuquoy, quand il avait appris de Jean la vérité, serait impossible. Cette âme rigide, mais probe et loyale, ne devait jamais se pardonner une si cruelle méprise. L'honnête armurier conjurait à chaque instant Martin-Guerre de demander ou d'accepter tout ce qu'il possédait, bras et coeur, biens et vie. Mais on sait que Martin-Guerre n'avait pas attendu l'expression de ce repentir pour pardonner à Pierre Peuquoy, et, qui plus est, pour l'approuver. Ils étaient donc pour le mieux ensemble, et on ne s'étonnera plus dès lors de voir se passer auprès de Martin-Guerre, qui était désormais de la famille, un conseil domestique pareil à celui auquel nous avons assisté pendant le bombardement. Le vicomte d'Exmès, qui repartait le soir même pour Paris, était aussi de cette délibération, moins pénible après tout que la précédente pour ses vaillants alliés du fort de Risbank. En effet, la réparation qu'avait à exiger l'honneur des Peuquoy n'était sans doute plus dorénavant impossible. Le vrai Martin-Guerre était marié, mais rien ne prouvait que le séducteur de Babette le fût. Il n'y avait plus qu'à retrouver le coupable. Aussi le visage de Pierre Peuquoy exprimait plus de sérénité et de calme. Celui de Jean, au contraire, était assez triste, et Babette, de son côté, paraissait fort abattue. Gabriel les observait tous en silence, et Martin-Guerre, étendu sur son lit de souffrance, se désolait de ne rien pouvoir pour ses nouveaux amis que leur fournir des renseignements bien vagues et bien incertains sur la personne de son sosie. Pierre et Jean Peuquoy revenaient dans le moment d'auprès de M. de Guise. Le duc n'avait pas voulu tarder plus longtemps à remercier les braves bourgeois patriotes de la part efficace et glorieuse qu'ils avaient eue dans la reddition de la ville; Gabriel, sur sa demande expresse, les lui avait amenés. Pierre Peuquoy racontait, tout fier et joyeux, à Babette les détails de cette présentation. -Oui, ma soeur, disait-il; quand M. d'Exmès a eu raconté au duc de Guise notre coopération en tout ceci dans des termes certainement trop flatteurs et trop exagérés, ce grand homme a daigné nous témoigner, à Jean et à moi, sa satisfaction avec une grâce et une bonté dont, pour ma part, je ne perdrai jamais la mémoire, lors même que je vivrais plus de cent ans. Mais il m'a surtout réjoui et touché en ajoutant qu'il désirait à son tour nous être utile et en me demandant en quoi il pourrait nous servir. Ce n'est pourtant pas que je sois intéressé, tu me connais, Babette. Seulement, sais-tu quel service je compte réclamer de lui?... -Non, en vérité, mon frère, murmura Babette. -Eh bien! soeur, reprit Pierre Peuquoy, dès que nous aurons trouvé celui qui t'a si indignement trompée, et nous le trouverons, sois-en sûre! je demanderai à M. de Guise de m'aider de son cré dit pour te faire rendre l'honneur. Nous n'avons ni force, ni richesse par nous-mêmes, et un tel appui nous sera peut-être nécessaire pour obtenir justice. -Et si, même avec cet appui, la justice vous fait défaut, cousin? demanda Jean. -Grâce à ce bras, reprit Pierre avec énergie, la vengeance du moins ne me manquerait pas. Et cependant, continua-t-il en baissant la voix et en jetant du côté de Martin-Guerre un regard timide, je dois convenir que la violence m'a jusqu'ici réussi bien mal. Il se tut et resta pensif une minute. Quand il sortit de cette distraction rêveuse, il s'aperçut avec surprise que Babette pleurait. -Eh bien, qu'y a-t-il donc, soeur? demanda-t-il. -Ah! je suis bien malheureuse! s'écria Babette en sanglotant. -Malheureuse! et pourquoi? L'avenir, il me semble, se rassérène... -Il se rembrunit, reprit-elle. -Non, tout ira bien, sois tranquille, dit Pierre Peuquoy. Entre une douce réparation et un châtiment terrible, on ne saurait hésiter. Ton amant va revenir à toi, tu seras sa femme... -Et si je le refuse pour mari, moi? s'écria Babette. Jean Peuquoy ne put retenir un mouvement joyeux qui n'échappa point à Gabriel. -Le refuser? reprit Pierre au comble de l'étonnement. Mais tu l'aimais! -J'aimais, dit Babette, celui qui souffrait, qui paraissait m'aimer, qui me témoignait du respect et de la tendresse. Mais celui qui m'a trompée, qui m'a menti, qui m'abandonne, celui qui avait volé, pour surprendre un pauvre coeur, le langage, le nom, peut-être les habits d'un autre, ah! celui-là, je le hais et je le méprise. -Mais enfin, s'il t'épousait? reprit Pierre Peuquoy. -Il m'épouserait, dit Babette, parce qu'il y serait contraint, ou bien parce qu'il espérerait les faveurs du duc de Guise. Il me donnerait son nom par peur ou par cupidité. Non! non! à mon tour, je veux plus de lui, moi! -Babette, reprit sévèrement Pierre Peuquoy, vous n'avez pas le droit de dire: « Je ne veux pas de lui. » -Mon bon frère, par grâce! par pitié! s'écria Babette éplorée, ne me forcez pas à épouser celui que vous nommiez vousmême un misérable et un lâche. -Babette, songez à votre front sans honneur! -J'aime mieux avoir à rougir de mon amour un instant, que d'avoir à rougir de mon mari toute ma vie. -Babette, songez à votre enfant sans père! -Il vaut mieux pour lui, je crois, dit Babette, perdre son père qui le détesterait, que sa mère qui l'adorera. Or, si elle épouse cet homme, sa mère mourra certainement de honte et de chagrin. -Ainsi, Babette, vous fermez l'oreille à mes remontrances et à mes prières? -J'implore votre affection, mon frère, et votre pitié. -Eh bien! dit Pierre Peuquoy, ma pitié et mon affection vont donc vous répondre avec douleur, mais avec fermeté. Comme il est nécessaire avant toute chose, Babette, que vous viviez estimée des autres et de vous-même, comme je vous préférerais malheureuse à déshonorée, vu que déshonorée vous seriez malheureuse deux fois; je veux, moi, votre frère, votre aîné, le chef de votre famille, je veux, vous m'entendez bien! que vous épousiez, s'il y consent, celui qui vous a perdue et qui seul peut vous rendre actuellement cet honneur qu'il vous a pris. La loi et la religion m'arment vis-à-vis de vous d'une autorité dont j'userais au besoin, je vous en préviens, pour vous contraindre à ce queje considère comme votre devoir envers Dieu, envers votre famille, envers votre enfant et envers vous-même. -Vous me condamnez à mort, mon frère, reprit Babette d'une voix altérée; c'est bien, je me résigne, puisque c'est mon destin, puisque c'est mon châtiment, puisque personne n'intercède pour moi. Elle regardait, en parlant ainsi, Gabriel et Jean Peuquoy, qui se taisaient tous deux, celui-ci parce qu'il souffrait, celui-là parce qu'il voulait observer. Mais, à l'appel direct de Babette, Jean Peuquoy ne sut point se contenir, et, s'adressant à elle, mais en se tournant vers Pierre, il reprit avec une amertume ironique, qui n'était pourtant guère dans son caractère: -Qui voulez-vous qui intercède pour vous, Babette? Est-ce que la chose qu'exige de vous votre frère n'est pas tout à fait juste et sage? Sa manière de voir est admirable, en vérité! Il a principalement à coeur l'honneur de sa famille et le vôtre, et, pour sauvegarder cet honneur, que fait-il? Il vous contraint d'épouser un faussaire. C'est merveilleux! Il est vrai que ce misérable, une fois entré dans la famille, la déshonorera probablement par sa conduite. Il est certain que M. d'Exmès ici présent ne manquera pas de lui demander, au nom de Martin-Guerre, un compte sévère d'une infâme substitution de personne, et que ceci pourra bien vous conduire devant les juges, Babette, comme femme de cet odieux voleur de nom. Mais qu'importe! Vous ne lui en appartiendrez pas moins au titre le plus légitime, votre enfant n'en sera pas moins le fils reconnu et avéré du faux Martin-Guerre. Vous mourrez peut-être de honte comme épouse; mais votre réputation de jeune fille demeurera intacte aux yeux de tous. Jean Peuquoy s'exprimait avec une chaleur et une indignation qui frappèrent de surprise Babette elle-même. -Je ne vous reconnais pas, Jean! lui dit Pierre avec étonnement. Est-ce bien vous qui parlez, vous si modéré, si calme?... -C'est parce que je suis calme et modéré, reprit Jean, que je vois mieux la situation où vous voulez inconsidérément nous entraîner aujourd'hui. -Croyez-vous donc, reprit Pierre Peuquoy, que j'accepterais plus aisément l'infamie de mon beau-frère que le déshonneur de ma soeur? Non, si nous retrouvons le séducteur de Babette, j'espère qu'après tout sa fraude n'aura causé de préjudice qu'à nous et à Martin-Guerre; et, en ce cas, je compte sur le dévouement de l'excellent Martin pour se désister d'une plainte qui tomberait sur des innocents en même temps que sur le coupable. -Oh! dit de son lit Martin-Guerre, je n'ai point l'âme vindicative et je ne veux pas la mort du pécheur. Qu'il vous paie sa dette, et je le tiens pour quitte envers moi. -Voilà qui est superbe pour le passé! reprit Jean Peuquoy, qui paraissait médiocrement charmé de la clémence de l'écuyer. Mais l'avenir? qui nous répondra de l'avenir? -C'est moi qui y veillerai, dit Pierre. L'époux de Babette ne quittera pas mes yeux, et il faudra bien qu'il reste honnête homme et marche droit, ou sinon... -Vous vous ferez encore justice vous-même, n'est-ce pas? interrompit Jean. Il sera bien temps! Babette, en attendant, n'en aura pas moins été sacrifiée. -Eh! mais, Jean, reprit Pierre avec quelque impatience, si la position est difficile, je la subis, je ne l'ai pas faite. Vous qui parlez, avez-vous trouvé une issue autre que celle que je propose? -Oui, sans doute, il y a une autre issue, dit Jean Peuquoy. -Laquelle? demandèrent à la fois Pierre et Babette; et Pierre, il faut le dire, avec autant d'empressement que sa soeur. Le vicomte d'Exmès gardait toujours le silence, mais il redoubla d'attention. -Eh bien, dit Jean Peuquoy, ne peut-il pas se rencontrer un honnête homme qui, touché plus qu'effrayé du malheur de Babette, consente à lui donner son nom! Pierre hocha la tête d'un air d'incrédulité. -N'espérons pas cela, dit-il. Pour fermer ainsi les yeux, il faudrait être ou amoureux ou lâche. Dans tous les cas, nous serons obligés d'initier à notre douloureux secret des étrangers, des indifférents; et, quoique M. d'Exmès et Martin soient pour nous des amis dévoués,je regrette déjà que les circonstances leur aient révélé ce qui n'eût pas dû sortir de la famille. Jean Peuquoy reprit avec une émotion qu'il essayait vainement de dissimuler: -Je ne proposerais pas à Babette un lâche pour époux, mais votre autre supposition, Pierre, n'est-elle pas également admissible? Si quelqu'un aimait ma cousine, si, à lui aussi, les événements avaient appris la faute mais en même temps le repentir, et s'il était résolu, pour s'assurer un avenir heureux et calme, d'oublier un passé que Babette, à coup sûr, voudrait effacer à force de vertus?... Si cela était, que diriez-vous, Pierre? Babette, que diriez-vous? -Oh! cela ne se peut pas! c'est un rêve! s'écria Babette, dont les yeux s'illuminèrent pourtant d'un rayon d'espoir. -Connaîtriez-vous un tel homme, Jean? demanda Pierre Peuquoy plus positif. Ou bien n'est-ce, de votre part, qu'une hypothèse et, comme dit Babette, un rêve? Jean Peuquoy, à cette question précise, hésita, balbutia, se troubla... Il ne remarquait pas l'attention silencieuse et profonde dont Gabriel suivait tous ses mouvements; il était absorbé tout entier à regarder Babette qui, palpitante et les yeux baissés, semblait ressentir une émotion que le brave tisserand, peu expert en ces matières, ne savait en quel sens interpréter. Il ne se détermina pas pour une traduction favorable à ses désirs; car ce fut d'un ton piteux qu'il répondit à l'interpellation directe de son cousin: -Hélas! Pierre, il est vraisemblable, je l'avouerai, que tout ce que j'ai dit n'était qu'on songe; il ne suffirait pas, en effet, pour la réalisation de mon rêve, que Babette fût beaucoup aimée, il faudrait aussi qu'elle aimât un peu; sans quoi elle serait encore malheureuse. Or, celui qui voudrait acheter ainsi de Babette son bonheur au prix de l'oubli aurait sans doute, de son côté, à se faire pardonner quelque désavantage, et ne serait probablement ni jeune, ni beau, ni, en un mot, aimable. Il n'y a donc pas d'apparence que Babette elle-même consentît à devenir sa femme, et c'est pourquoi tout ce que j'ai dit n'était, je le crains, qu'un songe. -Oui, c'était un songe! reprit tristement Babette, mais non pas, mon cousin, pour les raisons que vous dites. L'homme assez généreux pour me secourir d'un pareil dévouement, fût-il le vieillard le plus flétri et le plus morose, je devrais, moi, le trouver jeune, car son action témoignerait d'une fraîcheur d'âme qu'on n'a pas toujours à vingt ans; je devrais le trouver beau, car de si bonnes et si charitables pensées ne peuvent laisser qu'une noble empreinte sur un visage; je devrais enfin le trouver aimable, car il m'aurait donné la plus grande preuve d'amour qu'une femme pût recevoir. Mon devoir et majoie seraient donc de l'aimer toute ma vie, de tout mon coeur, et ce serait bien simple. Mais ce qui est impossible et invraisemblable, c'est de trouver une abnégation comme celle que vous imaginiez, mon cousin, pour une pauvre fille comme moi sans beauté et sans honneur. Il est peut-être des hommes assez grands et assez cléments pour concevoir un instant l'idée d'un pareil sacrifice, et c'est déjà beaucoup; mais, avec la réflexion, ceux-là même douteraient, et moi je retomberais de mon espérance dans mon désespoir. Voilà, mon bon Jean, les vraies raisons pour lesquelles ce que vous avez dit n'était qu'un songe. -Et si pourtant c'était la vérité? fit tout à coup Gabriel en se levant. -Comment? que dites-vous? s'écria Babette Peuquoy éperdue. -Je dis, Babette, reprit Gabriel, que cet homme si dévoué, si généreux existe. -Vous le connaissez? demanda Pierre tout ému. -Je le connais, répondit en souriant le jeune homme. Il vous aime en effet, Babette, mais d'une affection aussi paternelle que tendre, d'une affection qui aime à protéger, à pardonner même. Aussi pouvez-vous accepter sans arrière-pensée son sacrifice où ne se mêle aucun mépris, et qui n'est inspiré que par la pitié la plus douce et le plus sincère dévouement. D'ailleurs, vous donnerez autant que vous recevrez, Babette, vous recevrez l'honneur, mais vous donnerez le bonheur; car celui qui vous aime est seul, isolé au monde, sans joie, sans intérêts, sans avenir, et vous lui apporterez tout cela, et, si vous l'agréez, vous le rendrez aussi heureux aujourd'hui qu'il vous rendra unjour heureuse... N'est-il pas vrai, Jean Peuquoy? -Mais... monsieur le vicomte... j'ignore... balbutia Jean tremblant comme la feuille. -Oui, Jean, poursuivit toujours Gabriel souriant, oui, vous ignorez peut-être en effet une chose: c'est que, de son côté, Babette a pour celui dont elle est aimée, non seulement une profonde estime, non seulement une reconnaissance sentie, mais aussi une pieuse tendresse. Babette a, sinon deviné, du moins pressenti vaguement l'amour dont elle était l'objet, et elle en a été d'abord relevée à ses propres yeux, et puis touchée, et puis heureuse. C'est depuis ce temps qu'elle a conçu une si violente aversion contre le misérable qui l'a trompée. C'est pour cela qu'elle suppliait tout à l'heure à genoux son frère de ne pas l'unir à celui qu'elle a cru seulement aimer par une sorte d'erreur et de surprise, et qu'elle exècre aujourd'hui de toute son affection pour celui qui veut la sauver... Est-ce que je me trombe, Babette? -En vérité... monseigneur... je ne sais, dit Babette pâle comme la neige. -L'une ne sait pas, l'autre ignore, reprit Gabriel. Comment, Babette! comment, Jean, vous ne savez rien de vos propres consciences? Vous ignorez vos propres sentiments? Allons donc, c'est impossible! Ce n'est pas moi qui vous révèle, Babette, que Jean vous aime! Vous vous doutiez avant moi, Jean, que vous étiez aimé de Babette! -Se peut-il! s'écria Pierre Peuquoy ravi; non, se serait trop de joie! -Eh! voyez-les! lui dit Gabriel. Babette et Jean s'étaient regardés, encore irrésolus et à moitié incrédules. Et puis Jean lut dans les yeux de Babette une si fervente reconnaissance, et Babette dans les yeux de Jean une prière si touchante, qu'ils furent tout d'un coup convaincus et décidés. Sans savoir comment cela s'était fait, ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Pierre Peuquoy, dans son ravissement, n'avait pas la force de prononcer une parole, mais il serrait la main de Jean d'une étreinte plus éloquente que tous les langages du monde. Pour Martin-Guerre, il s'était, à tous risques, soulevé sur son séant, et, des larmes de joie plein la paupière, battait des mains avec enthousiasme à ce dénouement inattendu. Quand ces premiers transports furent un peu apaisés: -Voilà donc qui est conclu, dit Gabriel. Jean Peuquoy épousera Babette Peuquoy le plus promptement possible, et avant de s'installer près de leur frère, ils viendront chez moi passer quelques mois à Paris. Ainsi le secret de Babette, triste cause de cet heureux mariage, mourra enseveli dans les cinq loyales poitrines de ceux qui sont ici présents; un sixième pourrait trahir ce secret; mais celui-là, s'il s'informait du sort de Babette, ce qui est douteux, n'aurait plus longtemps à les troubler, c'est moi qui vous en réponds! Vous pouvez donc, mes bons et chers amis, vivre désormais contents et tranquilles, et vous abandonner en toute sécurité à l'avenir. -Mon noble et généreux hôte! dit Pierre Peuquoy en baisant la main de Gabriel. -C'est à vous, à vous seul, reprit Jean, que nous devons notre bonheur, tout comme le roi vous doit Calais. -Et chaque jour, matin et soir, dit Babette, nous prierons Dieu ardemment pour notre sauveur. -Oui, Babette, reprit Gabriel ému, oui, je vous remercie de cette pensée; priez Dieu pour que votre sauveur puisse à présent se sauver lui-même! XLIV Heureux Auspices. -Oh! répondit Babette Peuquoy au doute mélancolique de Gabriel, ne réussissez-vous pas dans tout ce que vous entreprenez? dans la défense de Saint-Quentin et la prise de Calais comme dans la conclusion du mariage de la pauvre Babette? -Oui, c'est vrai, reprit Gabriel avec un triste sourire, Dieu consent à ce que les obstacles les plus invincibles et les plus effrayants de ma route se dissipent devant moi comme par enchantement. Mais hélas! ce n'est pas une raison, ma chère enfant, pour que je touche à mon but souhaité. -Bon! fit Jean Peuquoy, vous avez fait trop d'heureux pour n'être pas à la fin heureux vous-même! -J'accepte cet augure, Jean, répondit Gabriel, et rien ne pourrait être pour moi d'un plus favorable présage que de laisser mes amis de Calais dans la paix et dans la joie. Mais, vous le savez, il faut à présent que je les quitte, qui sait? pour la douleur et les larmes, peut-être! Ne laissons du moins aucun souci en arrière, et réglons bien tout ce qui nous intéresse. On fixa alors l'époque du mariage, auquel Gabriel, à son grand regret, ne devait pas assister, puis le jour du départ pour Paris de Babette et de Jean. -Il se peut, dit tristement Gabriel, que vous ne me trouviez pas à mon hôtel pour vous recevoir. Cette prévision ne se réalisera point, j'espère, mais enfin je serai peut-être obligé de m'absenter pour un temps de Paris et de la cour. N'importe! venez toujours. Aloyse, ma bonne nourrice, vous accueillera à ma place aussi bien que je le ferais moi-même. Pensez quelquefois avec elle à votre hôte absent. Quant à Martin-Guerre, il devait, malgré qu'il en eût, demeurer à Calais. Ambroise Paré avait déclaré que sa convalescence serait longue, et exigerait les plus grands soins et les plus grands ménagements. Son dépit n'y faisait donc rien, il fallait que Martin se résignât. -Mais, dès que tu seras guéri, mon fidèle, lui dit le vicomte d'Exmès, reviens aussi à Paris, et, quoi qu'il m'arrive, je tiendrai ma promesse, sois tranquille! et te délivrerai de ton étrange persécuteur. J'y suis maintenant doublement engagé. -Oh! monseigneur, pensez à vous et non à moi, dit Martin-Guerre. -Toute dette sera payée, reprit Gabriel. Mais adieu, mes bons amis. Voici l'heure où je dois retourner auprès de M. de Guise. Je lui ai demandai en votre présence certaines grâces qu'il accordera, je pense, si j'ai pu le servir en ces derniers événements. Mais les Peuquoy ne voulurent pas accepter ainsi les adieux de Gabriel. Ils iraient l'attendre à trois heures à la Porte de Paris pour prendre congé de lui et le revoir encore une fois. Martin-Guerre seul se séparait en ce moment de son maître non sans regret et sans chagrin. Mais Gabriel le consola un peu avec quelques-unes de ces bonnes paroles qu'il savait trouver. Un quart d'heure après, le vicomte d'Exmès était introduit auprès du duc de Guise. -Vous voilà donc, ambitieux! lui dit en riant, quand il le vit entrer, François de Lorraine. -Toute mon ambition a été de vous seconder de mon mieux, monseigneur, reprit Gabriel. -Oh! de ce côté-là, vous ne vous en êtes pas tenu à l'ambition, reprit le Balafré. (Nous pouvons à présent donner au duc ce nom, ou pour mieux dire, ce titre.). Je vous appelle ambitieux, Gabriel, continua-t-il avec enjouement, à cause des demandes nombreuses et exorbitantes que vous m'avez adressées, et auxquelles ne je ne sais trop en vérité si je pourrai satisfaire. -Je les ai, en effet, mesurées à votre générosité plus qu'à mes mérites, monseigneur, dit Gabriel. -Vous avez alors de ma générosité une belle opinion! reprit le duc de Guise avec une douce raillerie. Je vous en fais juge, monsieur de Vaudemont, dit-il à un seigneur assis près de son lit et qui, dans l'instant, lui rendait visite. Je vous en fais juge, et vous allez voir s'il est permis de présenter à un prince d'aussi piètres requêtes. -Prenez donc que j'ai mal dit, monseigneur, repartit Gabriel, et que j'ai seulement mesuré mes demandes à vos mérites, et non pas à votre générosité. -Faussement répliqué encore! dit le duc; car votre valeur est cent fois au-dessus de mon pouvoir. Or, écoutez un peu, monsieur de Vaudemont, les faveurs inouïes que réclame de moi le vicomte d'Exmès. -Je prononce d'avance, monseigneur, dit le marquis de Vaudemont, qu'elles seront toujours trop peu de chose, et pour vous et pour lui. Cependant voyons-les. -Premièrement, reprit le duc de Guise, M. d'Exmès me demande de ramener avec moi à Paris, maisjusque-là d'employer à mon gré, la petite troupe qu'il avait enrôlée pour son propre compte. Il ne se réserve que quatre hommes de suite jusqu'à Paris. Et ces vaillants qu'il me prête ainsi, sous couleur de me les recommander, ne sont autres, monsieur de Vaudemont, que les diables incarnés qui ont pris avec lui, par une escalade titanique, cet inexpugnable fort de Risbank. Eh bien! lequel déjà, de M. d'Exmès ou de moi, rend service à l'autre en ceci? -Je dois convenir que c'est M. d'Exmès, dit le marquis de Vaudemont. -Et, ma foi! j'accepte cette nouvelle obligation, reprit gaiement le duc de Guise. Je ne gâterai point par l'oisiveté vos huit braves, Gabriel. Dès que je pourrai me lever, je les emmène avec moi devant Ham; car je ne veux pas laisser à ces Anglais un pouce de terre dans notre France. Malemort lui-même, l'éternel blessé, y viendra aussi. Maître Paré lui a promis qu'il serait guéri en même temps que moi. -Il va être bien heureux, monseigneur! dit Gabriel. -Voilà donc, reprit le Balafré, une première grâce accordée, et sans trop d'effort de ma part. Pour seconde obligation, M. d'Exmès me rappelle qu'il y a ici, à Calais, Mme Diane de Castro, la fille du roi, que vous connaissez, monsieur de Vaudemont, et que les Anglais détenaient prisonnière. Le vicomte d'Exmès, au milieu des préoccupations qui m'assaillent, me fait très à propos songer à assurer à cette dame du sang royal la protection et les hommes qui lui sont dûs. Est-ce encore là, oui ou non, un service que me rend M. d'Exmès? -Sans aucun doute, répondit le marquis de Vaudemont. -Ce second point est donc réglé, dit le duc de Guise. Mes ordres sont déjà donnés, et, bien que je passe pour assez mauvais courtisan, je tiens trop à mes devoirs de gentilhomme envers les dames pour oublier actuellement les égards commandés par la personne et le rang de Mme de Castro, laquelle sera accompagnée à Paris, quand et comme elle le voudra, par une escorte convenable. Gabriel s'inclina devant le duc pour tout remerciement, craignant de laisser voir l'intérêt et l'importance qu'il ajoutait à cette promesse. -Troisièmement, reprit le duc de Guise, lord Wentworth, l'ex-gouverneur anglais de cette ville, avait été fait prisonnier par le vicomte d'Exmès. Dans la capitulation accordée à lord Derby, nous nous engagions à le recevoir à rançon, mais M. d'Exmès, auquel prisonnier et rançon appartiennent, nous demande en effet l'autorisation de renvoyer en Angleterre lord Wentworth sans que celui-ci ait à payer aucun prix pour sa liberté. Cette action ne vat-elle pas faire grand honneur, au delà du détroit, à notre courtoisie, et M. d'Exmès ne nous rend-il pas encore ainsi un vrai service? -De la noble façon dont l'entend monseigneur, la chose est certaine, dit M. de Vaudemont. -Aussi, reprit le duc, soyez satisfait, Gabriel; M. de Termes est allé, de votre part et de la mienne, délivrer lord Wentworth et lui rendre son épée. Dès qu'il le souhaitera, il pourra partir. -Je vous remercie, monseigneur, dit Gabriel; mais ne me croyez pas si magnanime. Je ne fais qu'acquitter quelques gracieux procédés de lord Wentworth à mon égard quand j'étais moi-même son prisonnier, et lui donner en même temps une leçon de prud'hommerie dont il comprendra,je le présume, le reproche et l'allusion tacites. -Vous avez plus que tout autre le droit d'être sévère sur ces questions, dit sérieusement le duc de Guise. -Maintenant, monseigneur, reprit Gabriel, qui voyait avec inquiétude son principal souci passé sous silence par le duc de Guise, permettez-moi de vous rappeler ce que vous aviez bien voulu me promettre sous ma tente, la veille de la prise du fort de Risbank. -Attendez donc, ô jeune homme impatient! dit le Balafré. Après les trois éminents services que je vous rends et que M. de Vaudemont a constatés, j'ai bien le droit, à mon tour, d'en réclamer un de vous. je vous demande donc, puisque vous partez tantôt pour Paris, d'y porter et d'y présenter au roi les clefs de Calais... -Oh! monseigneur! interrompit Gabriel avec une effusion de gratitude. -Cela ne vous gênera pas trop, je pense, reprit le duc. Vous avez déjà d'ailleurs l'habitude de ces sortes de messages, vous qui vous étiez chargé des drapeaux de notre campagne d'Italie. -Ah! vous savez doubler les bienfaits par la bonne grâce, monseigneur! s'écria Gabriel ravi. -De plus, continua le duc de Guise, vous remettrez à Sa Majesté, par la même occasion, une copie de la capitulation, et cette lettre qui lui annonce notre succès, et que j'ai écrite tout entière de ma main ce matin, en dépit des prescriptions de maître Ambroise Paré. Mais, ajouta-t-il d'un air significatif, nul n'aurait pu sans doute, avec autant d'autorité que moi, vous rendre justice, Gabriel, et vous faire rendre justice. Or, vous serez content de moi, je l'espère, et, par conséquent, content du roi. Tenez, ami, voici cette lettre, voici, là, les clefs. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'en prendre soin. -Et moi, monseigneur, je n'ai pas besoin de me dire vôtre à la vie, à la mort, reprit Gabriel d'une voix émue. Il prit le coffret de bois sculpté et la lettre cachetée que lui tendait le duc de Guise. C'étaient là les précieux talismans qui lui vaudraient peut-être, et la liberté de son père, et son propre bonheur. -À présent, je ne vous retiens plus, dit le duc de Guise. Vous avez probablement hâte de partir, et moi, moins heureux que vous, j'éprouve, après cette matinée agitée, une fatigue qui, plus impérieusement encore que maître Paré, m'ordonne quelques heures de repos. -Adieu donc, et de nouveau merci, monseigneur, reprit le vicomte d'Exmès. En ce moment, rentra, tout consterné, M. de Thermes, que le duc de Guise avait envoyé à lord Wentworth. -Ah! dit le duc à Gabriel en l'apercevant, notre ambassadeur auprès du vainqueur ne partira pas sans avoir revu notre ambassadeur auprès du vaincu. Eh! mais, ajouta-t-il, qu'y a-t-il donc, de Thermes? Vous paraissez tout chagrin? -Aussi le suis-je, monseigneur, dit M. de Thermes. -Quoi! qu'est-il arrivé? demanda le Balafré. Est-ce que lord Wentworth?... -Lord Wentworth auquel, d'après vos ordres, monseigneur, j'avais annoncé sa délivrance et remis son épée, a froidement et sans mot dire accepté cette faveur. Je le quittais, étonné de cette réserve, quand de grands cris m'ont rappelé auprès de lui. Lord Wentworth, pour premier usage de sa liberté, s'était passé au travers du corps cette épée que je venais de lui rendre. Il est mort sur le coup, et je n'ai revu que son cadavre. -Ah! s'écria le duc de Guise, c'est le désespoir de sa défaite qui l'aura poussé à cette extrémité. Ne le pensez-vous pas, Gabriel? C'est un véritable malheur! -Non, monseigneur, répondit Gabriel avec une gravité triste, non, lord Wentworth n'est pas mort parce qu'il avait été vaincu. -Comment! mais quelle cause alors?... demanda le Balafré. -Cette cause, permettez-moi de vous la taire, monseigneur, reprit le vicomte d'Exmès. J'eusse gardé ce secret à la vie de lord Wentworth, je le garderai encore plus à sa tombe! Cependant, devant ce fier trépas, continua Gabriel en baissant la voix, je puis vous confier, à vous, monseigneur, qu'à sa place, j'eusse agi comme il vient d'agir. Oui, lord Wentworth a bien fait! car, n'eût-il pas eu à rougir devant moi, la conscience d'un gentilhomme est déjà un témoin assez importun pour qu'on doive à tout prix lui imposer silence, et, quand on a l'honneur d'appartenir à la noblesse d'un noble pays, il est de ces chutes fatales dont on ne se relève qu'en tombant mort. -Je vous comprends, Gabriel, dit le duc de Guise. Nous n'avons donc plus qu'à rendre à lord Wentworth les honneurs suprêmes. -Il en est maintenant digne, reprit Gabriel, et, tout en déplorant amèrement cette fin... nécessaire, j'aime néanmoins à pouvoir encore estimer et regretter, en partant, celui dontje fus l'hôte en cette ville. Quand il eut pris, quelques instants après, congé du duc de Guise avec de nouveaux remerciements, Gabriel alla droit à l'ancien hôtel du gouverneur, où Mme de Castro demeurait encore. Il n'avait pas revu Diane depuis la veille; mais elle avait bien vite appris, avec tout Calais, l'heureuse intervention d'Ambroise Paré et le salut du duc de Guise. Gabriel la trouva donc calme et raffermie. -Les amoureux sont superstitieux, et cette tranquillité de sa bien-aimée lui fit du bien. Diane fut naturellement plus contente encore quand le vicomte d'Exmès lui rapporta ce qui venait de se passer entre le duc de Guise et lui, et montra cette lettre et ce coffret qu'il avait achetés par tant et de si grands périls. Cependant, même au milieu de cette joie, elle donna un regret de chrétienne à la triste fin de ce lord Wentworth qui l'avait, il est vrai, outragée une heure, mais qui, pendant trois mois, l'avait respectée et protégée. -Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne! dit-elle. Gabriel lui parla ensuite de Martin-Guerre, des Peuquoy, de la protection que lui assurait, à elle, Diane, M. de Guise... Il lui parla encore de tout ce qui l'entourait. Il eût voulu trouver, pour rester, mille autres sujets d'entretien, et pourtant la pensée qui l'appelait à Paris le préoccupait bien impérieusement. Il souhaitait partir et demeurer, il était à la fois heureux et inquiet. Enfin, l'heure s'avançant, il fallut bien que Gabriel annonçât son départ, qu'il ne pouvait plus retarder que de peu d'instants. -Vous partez, Gabriel? Tant mieux pour cent raisons! dit Diane. Je n'avais pas le courage de vous parler de ce départ, et, toutefois, en ne le différant point, vous me donnez la plus grande preuve d'affection que je puisse recevoir de vous. Oui, mon ami, partez pour que j'aie moins longtemps à souffrir et à attendre. Partez pour que notre sort se décide plus promptement. -Soyez bénie pour ce bon courage qui soutient le mien! lui dit Gabriel. -Oui, tout à l'heure, reprit Diane, je sentais en vous écoutant, et vous deviez, en me parlant, éprouver je ne sais quelle gêne. Nous causions de cent choses, et nous n'osions aborder la vraie question de nos coeurs et de nos existences. Mais, puisque vous partez dans quelques minutes, nous pouvons revenir sans crainte au seul sujet qui nous intéresse. -Vous lisez du même coup d'oeil dans mon âme et dans la vôtre, reprit Gabriel. -Écoutez-moi donc, dit Diane. Outre cette lettre que vous portez au roi de la part du duc de Guise, vous en remettrez à Sa Majesté une autre de moi, que j'ai écrite cette nuit et que voici. Je lui raconte comment vous m'avez délivrée et sauvée. Ainsi il sera clair pour lui et pour tous que vous avez rendu au roi de France sa cité, et au père sa fille. Je parle ainsi car j'espère que les sentiments d'Henri II pour moi ne se trompent pas, et que j'ai bien le droit de l'appeler mon père. -Chère Diane! puissiez-vous dire vrai! s'écria Gabriel. -Je vous envie, Gabriel, reprit Mme de Castro, vous soulèverez avant moi le voile de nos destinées. Cependantje vous suivrai de près, ami. Puisque M. de Guise est si bien disposé pour moi, je lui demanderai à partir dès demain, et, quoiqu'il me faille voyager plus lentement que vous, vous ne me précéderez pourtant à Paris que de peu de jours. -Oh! oui, venez vite, dit Gabriel, votre présence me portera bonheur, il me semble. -En tout cas, reprit Diane, je ne veux pas être entièrement absente de vous; je veux que quelqu'un me rappelle de temps en temps à votre pensée. Puisque vous êtes forcé de laisser ici votre fidèle écuyer Martin-Guerre, prenez avec vous le page français que lord Wentworth avait placé près de moi. André n'est qu'un enfant, il a dix-sept ans à peine, et son caractère est peut-être plus jeune encore que son âge; mais il est dévoué, loyal, et pourra vous rendre service. Acceptez-le de moi. Parmi les autres rudes compagnons qui vous accompagnent, ce sera un serviteur plus aimant et plus doux que j'aimerai à savoir à vos côtés. -Oh! merci de ce soin délicat, dit Gabriel. Mais vous savez que je pars dans peu d'instants. -André est prévenu, dit Diane. Si vous saviez comme il est fier de vous appartenir! Il a dû se préparer, et je n'ai plus qu'à lui donner quelques dernières instructions. Pendant que vous ferez vos adieux à cette bonne famille des Peuquoy, André vous rejoindra avant que vous soyez sorti de Calais. -J'accepte donc avec joie! reprit Gabriel. J'aurai du moins quelqu'un à qui parler parfois de vous. -J'y avais aussi pensé! dit Mme de Castro en rougissant un peu. Mais maintenant adieu, reprit-elle vivement, il faut nous dire adieu. -Oh! non pas adieu, fit Gabriel, c'est le triste mot de la séparation; non pas adieu, mais au revoir! -Hélas! dit Diane, quand et surtout comment nous reverrons-nous! Si l'énigme de notre sort se résout par le malheur, le mieux ne sera-t-il pas de ne nous revoir jamais? -Oh! ne dites pas cela, Diane! s'écria Gabriel, ne dites pas cela. D'ailleurs, si ce n'est moi, qui pourra vous apprendre le dénouement funeste ou prospère? -Ah! Dieu! reprit Diane en frissonnant, qu'il soit prospère ou funeste, il me semble que, si je dois l'entendre de votre bouche, je mourrai de joie ou de douleur rien qu'en vous écoutant. -Cependant comment faire pour que vous sachiez?... dit Gabriel. -Attendez une minute, reprit Mme de Castro. Elle tira de son doigt un anneau d'or; puis elle alla prendre dans un bahut le voile de religieuse qu'elle avait porté au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin. -Écoutez, Gabriel, dit-elle solennellement. Comme il est probable que tout se décidera avant mon retour, envoyez André hors de Paris à ma rencontre. Si Dieu est pour nous, il remettra cet anneau nuptial à la vicomtesse de Montgommery. Si votre espérance nous ment, au contraire, il remettra ce voile de religieuse à la soeur Bénie. -Oh! laissez-moi à vos pieds vous adorer comme un ange! s'écria le jeune homme, l'âme pénétrée de ce touchant témoignage d'amour. -Non, Gabriel, non, relevez-vous, reprit Diane; soyons fermes et dignes devant les desseins de Dieu. Posez sur mon front un baiser chaste et fraternel, comme j'en pose un sur le vôtre, en vous douant, autant qu'il est en mon pouvoir, de foi et d'énergie. Ils échangèrent en silence ce saint et douloureux baiser. -Et maintenant, mon ami, reprit Diane, quittons-nous, il le faut, en nous disant, non pas adieu, puisque vous craignez ce mot, mais au revoir, dans ce monde ou dans l'autre! -Au revoir! au revoir! murmurait Gabriel. Il serrait Diane d'une muette étreinte contre sa poitrine, il la regardait avec une sorte d'avidité, comme pour puiser dans ses beaux yeux la force dont il avait tant besoin. Enfin, sur un signe triste mais expressif qu'elle lui fit, il la laissa aller, et, mettant à son doigt l'anneau, et le voile dans son sein: -Au revoir, Diane! dit-il encore une fois d'une voix étouffée. -Gabriel, au revoir! repartit Diane avec un geste d'espérance. Gabriel s'enfuit en quelque sorte comme un insensé. À une demi-heure de là, le vicomte d'Exmès, plus calme, sortait de cette ville de Calais qu'il venait de rendre à la France. Il était à cheval, accompagné du jeune page André, qui l'avait rejoint, et de quatre de ses volontaires. C'était Ambrosio, qui était bien aise d'emporter à Paris quelques menues marchandises anglaises dont il se déferait avantageusement dans le voisinage de la cour. C'était Pilletrousse qui, dans une ville conquise où il était maître et vainqueur... avec les autres, craignait les tentations et le retour de ses anciennes habitudes. Pour Yvonnet, il n'avait pas trouvé dans ce provincial Calais un seul tailleur digne de sa confiance, et son costume avait été trop endommagé par tant d'épreuves pour être désormais présentable. On ne le lui remplacerait convenablement qu'à Paris. Enfin Lactance avait demandé à accompagner son maître pour aller s'assurer auprès de son confesseur que ses exploits n'avaient pas dépassé ses pénitences, et que l'actif de ses austérités égalait le passif de ses faits d'armes. Pierre et Jean Peuquoy, avec Babette, avaient voulu accompagner à pied les cinq cavaliers jusqu'à la porte dite de Paris. Là, il fallait absolument se séparer. Gabriel, de la voix et de la main, dit un dernier adieu à ses bons amis qui, les larmes aux yeux, lui envoyaient mille souhaits et mille bénédictions. Mais les Peuquoy perdirent bientôt de vue la petite troupe, qui partit au trot et disparut à un tournant du chemin. Les braves bourgeois retournèrent, le coeur navré, auprès de Martin-Guerre. Pour Gabriel, il se sentait grave, mais non pas triste. Il espérait! Une fois déjà, Gabriel avait ainsi quitté Calais pour aller chercher à Paris une solution à sa destinée. Mais, cette fois-là, les circonstances étaient bien moins favorables: il était inquiet de Martin-Guerre, inquiet de Babette et des Peuquoy, inquiet de Diane qu'il laissait prisonnière au pouvoir de lord Wentworth amoureux. Enfin ses vagues pressentiments de l'avenir ne lui disaient rien de bon; car il n'avait fait, après tout, que prolonger la résistance d'une ville; mais cette ville n'en était pas moins perdue pour la patrie. Était-ce là un assez grand service pour une si grande récompense? Aujourd'hui, il ne laissait derrière lui aucune fâcheuse préoccupation. Ses chers blessés, le général et l'écuyer, étaient sauvés l'un et l'autre, et Ambroise Paré répondait de leur guérison; Babette Peuquoy allait épouser un homme qu'elle aimait et dont elle était aimée, et son honneur comme son bonheur étaient assurés désormais; Mme de Castro restait libre et reine dans une ville française, et, dès le lendemain, partirait pour rejoindre Gabriel à Paris. Enfin notre héros avait assez lutté avec la fortune pour pouvoir espérer qu'il l'avait lassée: l'entreprise qu'il avait menée à bout en fournissant l'idée et les moyens de prendre Calais n'était pas de celles que l'on discute ou dont on marchande le prix. La clef de la France rendue au roi de France! une telle prouesse légitimait sans aucun doute les plus extrêmes ambitions, et celle du vicomte d'Exmès était si juste et si sacrée! Il espérait! Les encouragements persuasifs et les douces promesses de Diane retentissaient encore à son oreille avec les derniers voeux des Peuquoy. Gabriel regardait autour de lui André, dont la présence lui rappelait sa bien-aimée, et les dévoués et vaillants soldats qui l'escortaient; devant lui, solidement attaché au pommeau de la selle, il voyait le coffret qui contenait les clefs de Calais; il touchait dans son pourpoint la précieuse capitulation, et les plus précieuses lettres du duc de Guise et de Mme de Castro; l'anneau d'or de Diane brillait à son petit doigt. Que de gages présents et éloquents de bonheur! Le ciel même, tout bleu et sans nuages, semblait parler d'espérance; l'air vif mais pur laissait bien circuler le sang dans les veines; les mille bruits de la campagne au crépuscule du soir avaient un caractère de calme et de paix, et le soleil, qui se couchait dans sa splendeur de pourpre à la gauche de Gabriel, donnait à ses yeux et à sa pensée le plus consolant spectacle. Il était impossible de se mettre en route vers un but désiré sous de plus heureux auspices! Nous allons voir ce qui en advint. LXV Un Quatrain. Le 12 janvier 1558 au soir, il y avait au Louvre, chez la reine Catherine de Médicis, une de ces réceptions dont nous avons déjà parlé, et qui réunissaient autour du roi tous les princes et gentilshommes du royaume. Celle-ci surtout était fort brillante et fort animée, bien que la guerre retînt en ce moment, dans le nord, auprès du duc de Guise, une bonne partie de la noblesse. Il y avait là, parmi les femmes, outre Catherine, la reine de droit, Mme Diane de Poitiers, la reine de fait, la jeune reinedauphine Marie Stuart, et la mélancolique princesse Élisabeth qui allait être reine d'Espagne, et que sa beauté déjà si admirée devait faire un jour si malheureuse. Parmi les hommes, il y avait le chef actuel de la maison de Bourbon, Antoine, le roi équivoque de Navarre, prince indécis et faible que sa femme au coeur viril, Jeanne d'Albret, avait envoyé à la cour de France pour tâcher de s'y faire rendre, par l'entremise d'Henri II, les terres de Navarre que l'Espagne avait confisquées. Mais Antoine de Navarre protégeait déjà les opinions calvinistes, et n'était pas vu d'un fort bon oeil à une cour qui brûlait les hérétiques. Son frère, Louis de Bourbon, prince de Condé, était là aussi; mais lui savait se faire mieux respecter, sinon mieux aimer. Il était cependant calviniste plus avéré que le roi de Navarre, et on le donnait pour le chef secret des rebelles. Mais il avait eu le don de se faire aimer du peuple. Il montait hardiment à cheval et maniait habilement l'épée et la dague, bien qu'il eût la taille petite et les épaules un peu exagérées. Il était d'ailleurs galant, spirituel, aimait les femmes avec passion, et la chanson populaire disait de lui: Ce petit homme tant joli Toujours cause et toujours rit, Et toujours baise sa mignonne, Dieu gard' de mal le petit homme. Autour du roi de Navarre et du prince de Condé, se groupaient naturellement les gentilshommes qui, ouvertement ou secrètement, tenaient pour le parti de la réforme, l'amiral Coligny, La Renaudie, le baron de Castelnau qui, arrivé récemment de la Touraine, sa province, était ce jour-là même présenté pour la première fois à la cour. L'assemblée, malgré les absents, était donc, on le voit, nombreuse et distinguée. Mais, au milieu du bruit, de l'agitation et de lajoie, deux hommes restaient distraits, sérieux et presque tristes. C'étaient, pour des motifs bien opposés, le roi et le connétable de Montmorency. La personne d'Henri II était au Louvre, mais sa pensée était à Calais. Depuis trois semaines, depuis le départ du duc de Guise, il songeait sans cesse, nuit et jour, à cette expédition hasardeuse qui pouvait chasser à jamais les Anglais du royaume, mais qui pouvait aussi compromettre gravement le salut de la France. Henri s'était reproché plus d'une fois d'avoir permis à M. de Guise un coup si dangereux. Si l'entreprise avortait, quelle honte aux yeux de l'Europe! que d'efforts il faudrait pour réparer un tel échec! La journée de Saint-Laurent ne serait rien à côté de cela. Le connétable y avait subi la défaite, François de Lorraine serait allé la chercher. Le roi, qui depuis trois jours n'avait pas de nouvelles de l'armée de siège, était donc tristement préoccupé, et n'écoutait qu'à peine les encouragements et les assurances du cardinal de Lorraine qui, debout près de son fauteuil, essayait de ranimer son espoir. Diane de Poitiers remarqua bien la sombre humeur de son royal amant; mais, comme elle voyait d'un autre côté M. de Montmorency pour le moins aussi morne, ce fut à lui qu'elle alla. C'était aussi le siège de Calais qui tourmentait le connétable, mais, nous l'avons dit, dans un sens fort différent. Un succès, en effet, mettrait définitivement au premier rang le duc de Guise, et rejetterait tout à fait le connétable au second. Le salut de la France était la perte de ce pauvre connétable! et son égoïsme, il en faut convenir, avait toujours eu le pas sur son patriotisme. Aussi reçut-il fort maussadement la belle favorite qui s'avançait souriante vers lui. On se rappelle quel amour étrange et dépravé la maîtresse du roi le plus galant du monde portait à ce soudard brutal. -Qu'a donc aujourd'hui mon vieux guerrier? lui demanda-t-elle de sa voix la plus caressante. -Ah! vous aussi, vous me raillez, madame! dit Montmorency avec aigreur. -Moi, vous railler, ami! Vous ne pensez pas à ce que vous dites. -Je pense à ce que vous dites, vous, reprit le connétable en maugréant. Vous m'appelez votre vieux guerrier. Vieux? c'est vrai, je ne suis plus un muguet de vingt ans. Guerrier? non. Vous voyez bien qu'on ne me juge plus bon qu'à me montrer en parade avec une épée dans les salles du Louvre. -Ne parlez pas ainsi, dit la favorite avec un doux regard. N'êtes-vous pas toujours le connétable? -Qu'est-ce qu'un connétable, lorsqu'il y a un lieutenant général du royaume? -Ce dernier titre passe avec les événements qui l'on fait déférer. Le vôtre, attaché sans révocation possible à la première dignité militaire du royaume, ne passe qu'avec vous. -Aussi suis-je déjà passé et trépassé, dit le connétable avec un rire amer. -Pourquoi dites-vous cela, ami? reprit Mme de Poitiers. Vous n'avez pas cessé d'être puissant et aussi redoutable aux ennemis publics du dehors qu'à vos ennemis personnels du dedans. -Parlons sérieusement, Diane, et ne cherchons point à nous leurrer l'un l'autre avec des mots. -Si je vous trompe, c'est que je me trompe, reprit Diane. Donnez-moi des preuves de la vérité, et non seulement je reconnais sur-le-champ mon erreur, maisje la répare autant qu'il est en moi. -Eh bien! dit le connétable, vous faites d'abord trembler devant moi les ennemis du dehors, ce sont là de consolantes paroles; mais, effectivement, qui envoie-t-on contre ces ennemis? un général plusjeune et sans doute plus heureux que moi! qui seulement pourrait bien un jour se servir de ce bonheur pour son propre compte. -Où voyez-vous que le duc de Guise réussira? demanda Diane par la plus habile flatterie. -Ses revers, reprit hypocritement le connétable, seraient pour la France un malheur affreux que je déplorerais amèrement pour mon pays; mais ses succès deviendraient peut-être un malheur plus affreux encore que je redouterais pour mon roi. -Croyez-vous donc, dit Diane, que l'ambition de M. de Guise?. .. -Je l'ai sondée, et elle est profonde, répondit l'envieux courtisan. Si, par un accident quelconque, il y avait un changement de règne, avez-vous songé, Diane, à ce que pourrait cette ambition, aidée de l'influence de Marie Stuart, sur l'esprit d'un roi jeune et sans expérience? Mon dévouement à vos intérêts m'a complètement aliéné la reine Catherine. Les Guise seraient plus souverains que le souverain. -Un tel malheur est, Dieu merci! bien improbable et bien éloigné, reprit Diane, qui ne put s'empêcher de penser que son connétable de soixante ans préjugeait trop facilement la mort d'un roi de quarante. -Il est contre nous d'autres chances plus rapprochées et presque aussi terribles, dit en hochant la tête d'un air grave M. de Montmorency. -Ces chances contraires, quelles sont-elles, mon ami? -Avez-vous perdu la mémoire, Diane! ou faites-vous semblant d'ignorer qui est parti à Calais avec le duc de Guise, qui lui a soufflé, selon toute apparence, l'idée de cette téméraire entreprise, qui reviendra triomphant avec lui, s'il triomphe, en sachant peut-être se faire attribuer par lui une partie de l'honneur de la victoire?... -Est-ce du vicomte d'Exmès que vous parlez? demanda Diane. -Et de quel autre, madame? Si vous avez oublié son extravagante promesse, il s'en souvient, lui! Bien plus, le hasard est si singulier! il est capable de la tenir et de venir réclamer hautement celle du roi. -Impossible! s'écria Diane. -Qu'est-ce qui vous paraît impossible, madame? que M. d'Exmès tienne sa parole? ou que le roi tienne la sienne? -Les deux alternatives sont également folles et absurdes, et la seconde plus encore que la première. -Si cependant la première se réalisait, dit le connétable, il faudrait bien que la seconde s'ensuivît; le roi est faible sur ces questions d'honneur; il serait fort capable, madame, de se piquer d'une loyauté chevaleresque, et de livrer son secret et le nôtre en des mains ennemies. -Encore une fois, c'est un rêve insensé! s'écria Diane pâlissante. -Enfin, Diane, ce rêve, si vous le touchiez de vos mains et le voyiez de vos yeux, que feriez-vous? -Mais, je ne sais, mon bon connétable, dit Mme de Valentinois; il faudrait aviser, chercher, agir. Tout plutôt que cette extrémité! Si le roi nous abandonnait, eh bien! nous nous pas serions du roi, et, sûrs d'avance qu'il n'oserait nous désavouer après l'événement, nous nous servirions de notre pouvoir à nous, de notre crédit personnel. -Ah! c'est ici que je vous attendais! dit le connétable; notre pouvoir à nous, notre crédit personnel! parlez du vôtre, madame! mais, quant au mien, il est si bas, qu'à vrai dire je le considère comme mort. Mes ennemis du dedans, que tout à l'heure vous plaigniez si fort, auraient certes beau jeu avec moi à cette heure. Il n'y a pas de gentilhomme dans cette cour qui n'ait plus de pouvoir que ce piteux connétable. Aussi, voyez quel vide autour de ma personne! C'est tout simple! qui donc se soucierait de faire sa cour à une puissance déchue? Il est donc plus sûr pour vous, madame, de ne pas désormais compter sur l'appui d'un vieux serviteur disgracié, sans amis, sans influence, voire même sans argent. -Sans argent? répéta Diane avec quelque incrédulité. -Eh! oui, pasques-Dieu! madame, sans argent! dit une seconde fois le connétable en colère, et c'est là peut-être à mon âge, ce qu'il y a de plus douloureux! La dernière guerre m'a ruiné, ma rançon et celle de quelques-uns de mes gens ont épuisé mes dernières ressources pécuniaires. Ils le savent bien, ceux qui m'abandonnent! Je serai réduit, un de ces jours, à m'en aller par les rues, demandant l'aumône comme ce général carthaginois, Bélisaire, je crois, dont j'ai ouï parler à mon neveu l'amiral. -Eh! connétable, n'avez-vous plus d'amis? reprit Diane, souriant à la fois de l'érudition et de la rapacité de son vieil amant. -Non, fit le connétable, plus d'amis, vous dis-je. Il ajouta avec l'accent le plus pathétique du monde: -Les malheureux n'en ont pas. -Je vais vous prouver le contraire, reprit Diane. Je vois bien maintenant d'où provient cette farouche humeur où vous étiez plongé. Mais que ne me le disiez-vous d'abord! Vous manquez donc de confiance avec moi? C'est mal. N'importe! je ne prétends me venger qu'en amie. Dites-moi, le roi n'a-t-il pas levé un nouvel impôt la semaine passée? -Oui, ma chère Diane, répondit le connétable singulièrement radouci, un impôt fort juste et assez lourd pour subvenir aux frais de la guerre. -Cela suffit, dit Diane, et je veux vous montrer tout de suite qu'une femme peut réparer, et au delà, les injustices de la fortune à l'égard des gens de mérite comme vous. Henri me paraît aussi fort mal en train; c'est égal! je vais de ce pas l'aborder, et il faudra bien que vous conveniez ensuite que je suis une alliée fidèle et une bonne amie. -Ah! Diane aussi bonne que belle! je le proclame dès à présent, dit galamment Montmorency. -Mais, de votre côté, reprit Diane, quand j'aurai renouvelé les sources de votre crédit et de votre faveur, vous ne m'abandonnerez pas au besoin, n'est-il pas vrai, mon vieux lion? et vous ne parlerez plus à votre amie dévouée de votre impuissance contre ses ennemis et les vôtres? -Eh! chère Diane, tout ce que je suis et tout ce que je puis n'est-il pas à vous? dit le connétable, et si je m'afflige parfois de la perte de mon influence, n'est-ce point uniquement parce que je crains de moins bien servir ma belle souveraine et maîtresse. -Bon! reprit Diane avec le plus prometteur de ses sourires. Elle mit sa main blanche et royale sur les lèvres barbues de son adorateur émérite, qui y déposa un tendre baiser, puis, le rassurant par un dernier regard, elle se dirigea sans retard vers le roi. Le cardinal de Lorraine était toujours près de Henri, faisant les affaires de son frère absent, et rassurant de toute son éloquence le roi sur l'issue à craindre de la téméraire expédition de Calais. Mais Henri écoutait plutôt sa pensée inquiète que le consolant cardinal. Ce fut en ce moment que Mme Diane s'avança vers eux. -Je gage, messire, dit-elle d'abord vivement au cardinal, que Votre Éminence dit du mal au roi de ce pauvre M. de Mont morency? -Oh! madame, reprit Charles de Lorraine, étourdi de cette attaque imprévue, j'ose prendre à témoin Sa Majesté que le nom de M. le connétable n'a pas même été prononcé dans notre entretien. -C'est vrai, dit nonchalamment le roi. -Autre manière de le desservir! fit Diane. -Mais si je ne puis ni parler ni me taire sur le compte du connétable, que dois-je donc faire, madame, je vous prie? -Il faudrait en parler pour en dire du bien, repartit Diane. -Soit donc! reprit le rusé cardinal; en ce cas, je dirai, car les ordres de la beauté m'ont toujours trouvé obéissant et soumis, je dirai que M. de Montmorency est un grand homme de guerre, qu'il a gagné la bataille de Saint-Laurent et relevé la fortune de la France, et qu'en ce moment encore, pour achever son oeuvre, il a pris une glorieuse offensive contre les ennemis, et tente un mémorable effort sous les murs de Calais. -Calais! Calais! ah! qui me donnera des nouvelles de Calais! murmura le roi qui, dans cette guerre de mots entre le ministre et la favorite, n'avait entendu que ce nom. -Vous avez une admirable et chrétienne façon de louer, monsieur le cardinal! reprit Diane, et je vous fais mon compliment d'une charité si caustique. -C'est qu'en vérité, madame, dit Charles de Lorraine, je ne vois pas du tout quel autre éloge on pourrait trouver de ce pauvre M. de Montmorency, comme vous l'appeliez tout à l'heure. -Vous cherchez mal, messire, reprit Diane. ne pourrait-on par exemple, rendre justice au zèle avec lequel le connétable organise à Paris les derniers moyens de défense, et rassemble le peu de troupes qui restent à la France, tandis que d'autres risquent et compromettent les vraies forces de la patrie dans des expéditions aventureuses. -Oh! fit le cardinal. -Hélas! soupira le roi, à l'esprit duquel n'arrivait que ce qui avait trait à son souci. -Ne pourrait-on ajouter encore, reprit Diane, que si le hasard n'a pas favorisé les magnifiques efforts de M. de Montmorency, que si le malheur s'est déclaré contre lui, il est du moins exempt de toute ambition personnelle, il n'a d'autre cause, lui, que celle du pays, et il a sacrifié tout à cette cause, tout: sa vie, qu'il exposait le premier; sa liberté, qu'on lui a si longtemps ravie; sa fortune même, dont il ne lui reste plus rien à cette heure. -Ah! dit avec l'air de l'étonnement Charles de Lorraine. -Oui, Votre Éminence, insista Diane, M. de Montmorency, sachez-le bien, est ruiné. -Ruiné! vraiment? reprit le cardinal. -Et si bien ruiné, continua l'impudente favorite, que je viens actuellement demander à Sa Majesté de secourir ce loyal serviteur dans sa détresse. Et, comme le roi, toujours préoccupé, ne répondait pas: -Oui, sire, dit Diane, s'adressant directement à lui pour appeler son attention, je vous adjure expressément de venir en aide à votre fidèle connétable, que le prix de sa rançon et les frais considérables d'une guerre soutenue pour le service de Votre Majesté, ont privé de ses dernières ressources... Sire, vous m'écoutez? -Madame, excusez-moi, dit Henri, mon attention ne saurait ce soir s'arrêter sur ce sujet. La pensée d'un désastre possible à Calais m'absorbe tout entier, vous le savez bien. -C'est justement pour cela, reprit Diane, que Votre Majesté, ce me semble, doit ménager et favoriser l'homme qui s'applique d'avance à atténuer les effets de ce désastre s'il vient à tomber sur la France. -Mais l'argent nous manque à nous-même autant qu'au connétable, dit le roi. -Et ce nouvel impôt qu'on vient d'établir? reprit Diane. -Cet argent, dit le cardinal, est destiné à la paie et à l'entretien des troupes. -Alors, reprit Diane, la meilleure part doit en revenir au chef de ces troupes. -Eh bien! ce chef est à Calais, répondit le cardinal. -Non, il est à Paris, au Louvre, dit Diane. -Vous voulez donc qu'on récompense la défaite, madame? -Cela vaut encore mieux, monsieur le cardinal, que d'encourager la démence. -Assez! interrompit le roi, ne voyez-vous pas que cette querelle me fatigue et m'offense. Savez-vous, madame, monsieur de Lorraine, savez-vous le quatrain que j'ai trouvé tantôt dans mon livre d'Heures? -Un quatrain? répétèrent ensemble Diane et Charles de Lorraine. -Si j'ai bonne mémoire, dit Henri, le voici: Sire, vous laissez, comme Charles désire, Comme Diane fait, par trop vous gouverner, Fondre, pétrir, mollir, refondre et retourner, Sire, vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire. Diane ne se déconcerta pas le moins du monde. -Un jeu de mots galant! dit-elle, qui m'attribue seulement sur l'esprit de Votre Majesté plus d'influence que je n'en possède, hélas! -Eh! madame, reprit le roi, vous ne devriez pas abuser de cette influence justement parce que vous savez l'avoir. -L'ai-je réellement, sire?... dit Diane de sa voix douce. Votre Majesté m'accorde donc ce que je lui demande pour le connétable?... -Soit! dit le roi importuné. Mais maintenant vous me laisserez, je pense, à mes douloureux pressentiments, à mes inquiétudes. Le cardinal, devant cette faiblesse, ne sut que lever les yeux au ciel. Diane lui lança de côté un retard triomphant. -Merci, Votre Majesté, dit-elle au roi. Je vous obéis en me retirant; mais bannissez le trouble et la crainte, sire! la victoire aime les généreux, et m'est avis que vous vaincrez. -Ah! j'en accepte l'augure, Diane! reprit Henri. Mais avec quels transports j'en recevrais la nouvelle! Depuis quelque temps, je ne dors plus, je n'existe plus. Mon Dieu! que le pouvoir des rois est borné! N'avoir aucun moyen d'apprendre ce qui se passe en ce moment à Calais! Vous avez beau dire, monsieur le cardinal, ce silence de votre frère est effrayant. Ah! des nouvelles de Calais! qui donc m'en apportera? Jésus! L'huissier de service entra, et, s'inclinant dans le même instant devant le roi, annonça à voix haute: -Un envoyé de M. de Guise, arrivant de Calais, sollicite la faveur d'être admis par Sa Majesté. -Un envoyé de Calais! répéta le roi en se levant debout, l'oeil brillant, se contenant à peine. -Enfin! dit le cardinal tout tremblant de crainte et de joie. -Introduisez le messager de M. de Guise, introduisez-le sur-le-champ, reprit vivement le roi. Il va sans dire que toutes les conversations s'étaient tues, que toutes les poitrines palpitaient, que tous les regards se tournaient vers la porte. Gabriel entra au milieu d'un silence de statues. XLVI Le vicomte de Montgommery Gabriel était suivi, comme lors de son retour d'Italie, de quatre de ses gens, Ambrosio, Yvonnet, Lactance et Pilletrousse, lesquels portaient les drapeaux anglais, mais qui s'arrêtèrent en dehors sur le seuil de la porte. Le jeune homme tenait lui-même, de ses deux mains, sur un coussin de velours, deux lettres et les clefs de la ville. À cette vue, le visage d'Henri II exprima un singulier mélange de joie et de terreur. Il croyait comprendre l'heureux message, mais le sévère messager l'inquiétait. -Le vicomte d'Exmès! murmura-t-il en voyant Gabriel s'approcher de lui à pas lents. Et Mme de Poitiers et le connétable, échangeant entre eux un regard d'alarme, balbutiaient aussi à voix basse: -Le vicomte d'Exmès! Cependant Gabriel, solennel et grave, vint mettre un genou en terre devant le roi, et d'une voix ferme: -Sire, lui dit-il, voici les clefs de la ville de Calais qu'après sept jours de siège et trois assauts acharnés, les Anglais ont remises à M. le duc de Guise, et que M. le duc de Guise s'empresse de faire remettre à Votre Majesté. -Calais est à nous? demanda encore le roi, quoiqu'il eût parfaitement entendu. -Calais est à vous, sire, répéta Gabriel. -Vive le roi! crièrent d'une seule voix tous les assistants, à l'exception peut-être du connétable de Montmorency. Henri II, qui ne pensait plus qu'à ses craintes dissipées et à ce triomphe éclatant de ses armes, salua d'un visage radieux l'assemblée émue. -Merci, messieurs, merci! dit-il; j'accepte, au nom de la France, ces acclamations, mais elles ne doivent point s'adresser à moi seul: il est juste que la meilleure part en revienne au vaillant chef de l'entreprise, à mon noble cousin M. de Guise. Des murmures d'approbation coururent dans l'assistance. Mais le temps n'était pas venu où l'on osât crier devant le roi: « Vive le duc de Guise! » -Et, en l'absence de notre cher cousin, continua Henri, nous sommes heureux de pouvoir, du moins, adresser nos remerciements et nos félicitations à vous qui le représentez ici, monsieur le cardinal de Lorraine, et à vous qu'il a chargé de cette glorieuse commission, monsieur le vicomte d'Exmès. -Sire, dit respectueusement mais hardiment Gabriel en s'inclinant devant le roi; sire, excusez-moi, je ne m'appelle plus le vicomte d'Exmès, maintenant. -Comment?... reprit Henri II en fronçant le sourcil. -Sire, continua Gabriel, depuis le jour de la prise de Calais, j'ai cru pouvoir me nommer de mon vrai nom, de mon vrai titre, le vicomte de Montgommery. À ce nom qui, depuis tant d'années, n'avait pas été prononcé tout haut à la cour, il y eut, dans la foule, comme une explosion de surprise. Ce jeune homme s'intitulait vicomte de Montgommery: donc le comte de Montgommery, son père sans doute, était vivant encore! Après cette longue disparition, que signifiait le retour de ce vieux nom si fameux jadis. Le roi n'entendait pas ces commentaires, pour ainsi dire muets, mais il les devinait sans peine; il était devenu plus blanc que sa fraise italienne, et ses lèvres tremblaient d'impatience et de colère. M me de Poitiers avait frémi aussi, et, dans son coin, le connétable était sorti de son immobilité morne, et son vague regard s'était allumé. -Ce nom est le mien, sire, dit avec calme Gabriel, et ce que Votre Majesté croit de la témérité n'est que de la confiance. Il était évident que Gabriel avait voulu, par un coup d'audace, engager irrévocablement la partie, risquer le tout pour le tout, et fermer au roi comme à lui-même toute hésitation et tout retour. Henri le comprit bien ainsi, mais il craignit son propre courroux, et, pour ajourner du moins l'éclat qu'il redoutait, il reprit: -Votre affaire personnelle pourra venir plus tard, monsieur; mais en ce moment, ne l'oubliez pas, vous êtes l'envoyé de M. de Guise, et vous n'avez pas achevé de remplir votre message, ce me semble. -C'est juste, dit Gabriel avec un profond salut. Il me reste à présenter à Votre Majesté les drapeaux conquis sur les Anglais. Les voici. De plus, M. le duc de Guise a écrit lui-même cette lettre au roi. Il offrit sur le coussin la lettre du Balafré. Le roi la prit, rompit le cachet, déchira l'enveloppe, et, tendant la lettre avec vivacité au cardinal de Lorraine: -À vous, monsieur le cardinal, lui dit-il, la joie de lire tout haut cette lettre de votre frère. Elle n'est pas adressée au roi, mais à la France. -Quoi! sire! dit le cardinal, Votre Majesté veut?... -Je désire, monsieur le cardinal, que vous acceptiez cet honneur qui vous est dû. Charles de Lorraine s'inclina, prit avec respect des mains du roi la lettre, qu'il déplia, et lut ce qui suit au milieu du plus profond silence: Sire, Calais est en notre pouvoir; nous avons repris en une semaine aux Anglais ce qui leur avait coûté, il y a deux siècles, un an de siège. Guines et Ham, les deux derniers points qu'ils possèdent encore en France, ne peuvent maintenant tenir bien longtemps; j'ose promettre à Votre Majesté qu'avant quinze jours nos ennemis héréditaires seront définitivement expulsés de tout le royaume. J'ai cru devoir être généreux pour les vaincus. Ils nous ont consigné leur artillerie et leurs munitions; mais la capitulation que j'ai consentie donne aux habitants de Calais qui le souhaiteraient le droit de se retirer avec leurs biens en Angleterre. Il eût peut-être été dangereux aussi de laisser dans une ville si nouvellement occupée cet actif ferment de révolte. Le nombre de nos morts et de nos blessés est peu considérable, grâce à la rapidité avec laquelle la place a été emportée. Le temps et le loisir me manquent, sire, pour donner aujour-d'hui à Votre Majesté de plus amples détails. Blessé moi-même grièvement... À cet endroit, le cardinal pâlit et s'arrêta. -Quoi, notre cousin est blessé! s'écria le roi feignant la sollicitude. -Que Votre Majesté et Son Éminence se rassurent, dit Gabriel. Cette blessure de M. le duc de Guise n'aura pas de suites, grâce à Dieu. Il ne doit lui en rester, à l'heure qu'il est, qu'une noble cicatrice au visage et le glorieux nom de Balafré. Le cardinal, en lisant quelques lignes d'avance, avait pu se convaincre par lui-même que Gabriel disait vrai, et, tranquillisé, il reprit la lecture en ces termes: Blessé moi-même grièvement, le jour même de notre entrée dans Calais, j'ai été sauvé par le prompt secours et l'admirable génie d'un jeune chirurgien, maître Ambroise Paré; mais je suis faible encore et privé, par conséquent, de la joie de m'entretenir longuement avec Votre Majesté. Elle pourra apprendre les autres détails de celui qui va lui porter, avec cette lettre, les clefs de la ville et les drapeaux anglais, et duquel il faut pourtant qu'avant de finir je parle à Votre Majesté. Car ce n'est pas à moi sire, que revient tout l'honneur de cette étonnante prise de Calais. J'ai tâché d'y contribuer de toutes mes forces avec nos vaillantes troupes; mais on en doit l'idée LES DEUX DIANE première, les moyens d'exécution et la réussite même au porteur de cette lettre, à M. le vicomte d'Exmès... -Il paraît, monsieur, interrompit le roi en s'adressant à Gabriel, il paraît que notre cousin ne vous connaissait pas encore sous votre nouveau nom. -Sire, dit Gabriel, je n'aurais osé le prendre pour la première fois qu'en présence même de Votre Majesté. Le cardinal continua sur un signe du roi: J'avouerai, en effet, queje ne pensais pas même à ce coup hardi, quand M. d'Exmès est venu me trouver au Louvre, m'a exposé le sublime dessein, a levé mes doutes et dissipé mes hésitations, et, enfin, a déterminé ce fait d'armes inouï qui suffirait, sire, à la gloire d'un règne. Mais ce n'est pas tout; on ne pouvait risquer légèrement une expédition si grave; il fallait que le conseil de l'expérience donnât raison au rêve du courage. M. d'Exmès fournit à M. le maréchal Strozzi les moyens de s'introduire dans Calais sous un déguisement, et de vérifier les chances de l'attaque et de la défense. De plus, il nous donna un plan exact et détaillé des remparts et des postes fortifiés, de sorte que nous nous avançâmes vers Calais comme si ses murailles eussent été de verre. Sous les murs de la ville et dans les assauts, au fort de Nieullay, au Vieux-Château, partout le vicomte d'Exmès, à la tête d'une petite troupe levée à ses frais, fit encore des prodiges de valeur. Mais là, il fut seulement égal à nombre de nos intrépides capitaines, qu'il est, je crois, impossible de surpasser. Je m'appesantirai donc peu sur les marques de courage qu'il donna en toute occasion, pour ne m'attacher qu'aux actions qui lui sont particulières et personnelles. Ainsi, la prise du fort de Risbank, cette entrée de Calais, libre du côté de la mer, allait ouvrir passage à de formidables secours venus d'Angleterre. Dès lors, nous étions écrasés, perdus. Notre gigantesque entreprise échouait au milieu des risées de l'Europe. Cependant par quels moyens, sans vaisseaux, s'emparer d'une tour qui défendait l'océan? Eh bien! le vicomte d'Exmès a fait ce miracle. La nuit, sur une barque, seul avec ses volontaires, à l'aide des intelligences qu'il s'était ménagées dans la place, il a pu, par une téméraire navigation, par une effrayante escalade, planter le drapeau français sur cet imprenable fort. Ici, malgré la présence du roi, un murmure d'admiration que rien ne put comprimer interrompit un moment la lecture, et s'échappa de cette foule illustre et vaillante, comme l'irrésistible accent de tous les coeurs. L'attitude de Gabriel, debout, les yeux baissés, calme, digne et modeste, à deux pas du roi, ajoutait à l'impression causée par le récit du chevaleresque exploit, et charmait à la fois les jeunes femmes et les vieux soldats. Le roi lui-même fut ému et fixa un regard déjà adouci sur le jeune héros de l'aventure épique. Il n'y avait que Mme de Poitiers qui mordait sa lèvre blanche et M. de Montmorency qui fronçait son sourcil épais. Le cardinal, après cette courte interruption, reprit la lettre de son frère. Le fort de Risbank gagné, la ville était à nous. Les vaisseaux anglais n'osèrent pas même tenter une attaque inutile. Trois jours après, nous entrions triomphants dans Calais, secondés encore par une heureuse diversion des alliés du vicomte d'Exmès dans la place, et par une énergique sortie du vicomte d'Exmès lui-même. C'est dans cette dernière lutte, sire, que j'ai reçu cette terrible blessure qui a failli me coûter la vie, et, s'il m'est permis de rappeler un service personnel après tant de services publics, j'ajouterai que ce fut encore M. d'Exmès qui, par la force presque, amena à mon lit de mort maître Paré, le chirurgien qui m'a sauvé. -Oh! monsieur, à mon tour, merci! dit en s'interrompant Charles de Lorraine d'une voix émue. Puis, avec un accent plus chaleureux, il reprit, comme si c'eût été son frère même qui eût parlé. Sire, on n'attribue d'ordinaire l'honneur des grands succès pareils à celui-ci qu'au chef sous lequel ils ont été remportés. M. d'Exmès, le premier, aussi modeste que grand, laisserait volontiers son nom s'effacer devant le mien. Néanmoins, il m'a semblé juste d'apprendre à Votre Majesté que le jeune homme qui lui remettra cette lettre a vraiment été la tête et le bras de notre entreprise, et que, sans lui, Calais, à l'heure où j'écris ceci dans Calais, serait encore à l'Angleterre. M. d'Exmès m'a demandé de ne le déclarer, si je voulais, qu'au roi, mais enfin de le dire au roi. C'est ce que je fais ici d'une voix haute avec reconnaissance et joie. Mon devoir était de donner à M. d'Exmès ce glorieux certificat. Le reste est votre droit, sire. Un droit que j'envie mais que je peux ni ne veux usurper. Il n'est guère, ce semble, de présents qui puissent payer celui d'une ville frontière reconquise et de l'intégrité d'un royaume assuré. Il paraît cependant, M. d'Exmès me l'a dit, que Votre Majesté a dans la main un prix digne de sa conquête. Je le crois, sire. Mais il n'y a en effet qu'un roi et qu'un grand roi comme Votre Majesté qui puisse récompenser, à peu près à sa valeur, ce royal exploit. Sur ce, je prie Dieu, sire, qu'il vous donne une longue vie et un heureux règne. Et suis, de Votre Majesté, Le très humble et très obéissant serviteur et sujet, François de LORRAINE. À Calais, ce 8 janvier 1558. Quand Charles de Lorraine eut achevé ainsi sa lecture et remis sa lettre aux mains du roi, le mouvement d'approbation qui était la félicitation contenue de toute cette cour se manifesta de nouveau, et, de nouveau, fit tressaillir le coeur de Gabriel, violemment ému sous son apparence tranquille. Si le respect n'eût imposé silence à l'enthousiasme, les applaudissements auraient sans nul doute fêté avec éclat le jeune vainqueur. Le roi sentit instinctivement cet élan général, qu'il partageait d'ailleurs un peu, et il ne put s'empêcher de dire à Gabriel, comme s'il eût été l'interprète du désir inexprimé de tous: -C'est bien, monsieur! c'est beau, ce que vous avez fait! Je souhaite que, comme M. de Guise me le donne à entendre, il me soit réellement possible de vous accorder une récompense digne de vous et digne de moi. -Sire, répondit Gabriel, je n'en ambitionne qu'une seule, et Votre Majesté sait laquelle... Puis, sur un mouvement d'Henri, il se hâta de reprendre: -Mais pardon! ma mission n'est pas encore tout à fait terminée, sire. -Qu'y a-t-il encore? dit le roi. -Sire, une lettre de Mme de Castro pour Votre Majesté. -De Mme de Castro? répéta vivement Henri. D'un mouvement prompt et irréfléchi, il se leva de son fauteuil, descendit les deux marches de l'estrade royale pour prendre luimême la lettre de Diane. Et, baissant la voix: -C'est vrai, monsieur, dit-il à Gabriel, vous ne rendez pas seulement sa ville au roi, vous rendez aussi sa fille au père. J'ai contracté deux dettes envers vous!... Mais voyons cette lettre... Et, comme la cour, toujours immobile et muette, attendait avec respect les ordres du roi, Henri, gêné lui-même par ce silence observateur, reprit à voix haute: -Que je ne contraigne pas, messieurs, l'expression de votre joie. Je n'ai plus rien à vous apprendre, le reste est affaire entre moi et l'envoyé de notre cousin de Guise. Vous n'avez donc qu'à commenter l'heureuse nouvelle et à vous en féliciter, et vous êtes libres de le faire, messieurs. La permission royale fut vite acceptée, les groupes causeurs se reformèrent, et bientôt l'on n'entendit plus que ce chuchotement indistinct et confus qui résulte dans les foules du bruit de cent conversations éparses. Mme de Poitiers et le connétable pensaient encore seuls à épier le roi et Gabriel. D'un coup d'oeil éloquent, ils s'étaient communiqué leur crainte, et Diane, par un mouvement insensible, s'était rapprochée de son royal amant. Henri ne remarquait pas le couple envieux; il était tout entier à la lettre de sa fille. -Chère Diane!... pauvre chère Diane!... murmura-t-il attendri. Et, quand il eut terminé cette lecture, entraîné par sa nature de roi, dont le premier et le spontané mouvement était certainement généreux et loyal: -Mme de Castro, dit-il à Gabriel presque à voix haute, me recommande aussi son libérateur, et c'estjustice! Elle me dit que vous ne lui avez pas seulement rendu la liberté, monsieur, vous lui avez aussi, à ce qu'il paraît, sauvé l'honneur. -Oh! j'ai fait mon devoir, sire, dit Gabriel. -C'est donc à moi à faire le mien à mon tour, reprit vivement Henri. À vous de parler à présent, monsieur. Dites, que souhaitez-vous de nous, monsieur le vicomte de Montgommery? LXVII Joie Et Angoisse. Monsieur le vicomte de Montgommery! À ce nom qui, prononcé par le roi, contenait déjà plus qu'une promesse, Gabriel tressaillit de bonheur. Henri allait évidemment pardonner! -Le voilà qui faiblit! dit à voix basse Mme de Poitiers au connétable qui s'était rapproché d'elle. -Attendons notre tour, reprit M. de Montmorency sans se déconcerter. -Sire, disait cependant au roi Gabriel plus ému, selon son habitude, par l'espoir que par la crainte; sire, je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté quelle grâce j'ose attendre de sa bonté, de sa clémence, un peu de sa justice. Ce que Votre Majesté avait exigé de moi, j'espère l'avoir fait... Ce que je demandais, Votre Majesté daignera-t-elle le faire?... A-t-elle oublié sa promesse, ou veut-elle bien la tenir?... -Oui, monsieur, je la tiendrai sous les conditions de silence convenues, répondit Henri sans hésiter. -Ces conditions, sire, j'engage de nouveau mon honneur qu'elles seront exactement et rigoureusement remplies, dit le vicomte d'Exmès. -Approchez-vous donc, monsieur, dit le roi. Gabriel s'approcha en effet. Le cardinal de Lorraine s'écarta discrètement. Mais Mme de Poitiers, assise tout près d'Henri, ne bougea pas, et put sans doute entendre ce qu'il disait, bien qu'il baissât la voix pour parler au seul Gabriel. Cette sorte de surveillance ne fit pourtant pas fléchir, il faut en convenir, la volonté du roi, qui reprit avec fermeté: -Monsieur le vicomte de Montgommery, vous êtes un vaillant que j'estime et que j'honore. Quand vous aurez ce que vous demandez, et ce que vous avez si bien conquis, nous ne serons pas, certes, encore quitte envers vous. Mais prenez toujours cet anneau. Demain matin, à huit heures, présentez-le au gouverneur du Châtelet; il sera prévenu d'ici là, et vous rendra sur-le-champ l'objet de votre sainte et sublime ambition. Gabriel, qui de joie sentit se dérober sous lui ses genoux, ne se retint pas, et se laissa tomber aux pieds du roi. -Ah! sire, lui dit-il, la poitrine inondée de bonheur et les yeux mouillés de douces larmes; sire, toute la volonté, toute l'énergie dont je crois avoir donné des preuves sont, pour le reste de ma vie, au service de mon dévouement à Votre Majesté, comme elles eussent été, je l'avoue, au service de ma haine si vous aviez dit: « Non! » -En vérité? fit le roi en souriant avec bonté. -Oui, sire, je le confesse, et vous devez me comprendre puisque vous avez pardonné; oui, j'eusse poursuivi, je crois, Votre Majesté jusque dans ses enfants, comme je vous défendrai et vous aimerai encore en eux, sire. Devant Dieu, qui punit tôt ou tard les parjures, je garderai mon serment de fidélité comme j'eusse tenu mon serment de vengeance! -Allons! relevez-vous, monsieur, dit le roi en souriant toujours. Calmez-vous aussi, et pour vous remettre, racontez-nous un peu en détail cette prise si inespérée de Calais dont je ne me lasserai jamais, j'imagine, de parler et d'entendre parler. Henri II garda ainsi plus d'une heure auprès de lui Gabriel, l'interrogeant et l'écoutant, et lui faisant répéter cent fois sans se laisser les mêmes détails. Puis il dut le céder aux dames avides de questionner à leur tour le jeune héros. Et d'abord, le cardinal de Lorraine, assez mal renseigné sur les antécédents de Gabriel, et qui ne voyait en lui que l'ami et le protégé de son frère, voulut absolument le présenter lui-même à la reine. Catherine de Médicis, en présence de toute la cour, fut bien obligée de féliciter celui qui venait de gagner au roi une si belle victoire. Mais elle le fit avec une froideur et une hauteur marquées, et le sévère et dédaigneux regard de son oeil gris démentait à mesure les paroles que sa bouche devait prononcer contre le gré de son coeur. Gabriel, tout en adressant à Catherine de respectueux remerciements, se sentait l'âme en quelque sorte glacée par ces compliments menteurs de la reine, sous lesquels, en se rappelant le passé, il lui semblait deviner une ironie secrète et comme une menace cachée. Lorsque, après avoir salué Catherine de Médicis, il se retourna pour se retirer, il crut avoir trouvé la cause du douloureux pressentiment qu'il avait éprouvé. En effet, ses regards étant tombés du côté du roi, il vit avec épouvante que Diane de Poitiers s'était rapprochée de lui et lui parlait avec son méchant et sardonique sourire. Plus Henri II paraissait se défendre, plus elle avait l'air d'insister. Elle appela ensuite le connétable, qui parla aussi pendant longtemps au roi avec vivacité. Gabriel voyait tout cela de loin. Il ne perdait pas un seul des mouvements de ses ennemis, et il souffrait le martyre. Mais, dans le moment même où son coeur était ainsi déchiré, le jeune homme fut gaiement abordé et interrogé par la jeune reinedauphine, Marie Stuart, qui l'accabla à la fois de compliments et de questions. Gabriel, malgré son inquiétude, y répondit de son mieux. -C'est magnifique! lui disait Marie enthousiasmée, n'est-il pas vrai, mon gentil dauphin? ajouta-t-elle en s'adressant à François, son jeune mari, qui joignit ses éloges à ceux de sa femme. -Pour mériter de si bonnes paroles, que ne ferait-on pas? disait Gabriel dont les yeux distraits ne quittaient pas le groupe du roi, de Diane et du connétable. -Quand je me sentais portée vers vous par je ne sais quelle sympathie, continua Marie Stuart avec sa grâce accoutumée, mon coeur m'avertissait sans doute que vous fourniriez ce merveilleux exploit à la gloire de mon cher oncle de Guise. Ah! tenez, je voudrais avoir, comme le roi, le pouvoir de vous récompenser à mon tour. Mais une femme, hélas! n'a pas de titres ni d'honneurs à sa disposition. -Oh! vraiment, j'ai tout ce que je pouvais souhaiter au monde! dit Gabriel. « Le roi ne répond plus, il écoute seulement! » pensait-il en lui-même. -C'est égal! reprit Marie Stuart, si j'avais le pouvoir, je vous créerais, je crois, des souhaits pour pouvoir les accomplir. Mais, pour le moment, tout ce que j'ai, tenez, c'est ce bouquet de violettes que le jardinier des Tournelles m'a envoyé tantôt comme assez rare après ces dernières gelées. Eh bien! monsieur d'Exmès, avec la permission de monseigneur le dauphin, je vous donne ces fleurs comme un souvenir de ce jour. Les acceptezvous? -Oh! madame!... s'écria Gabriel en baisant respectueusement la main qui les lui offrait. -Les fleurs, reprit Marie Stuart songeuse, sont en même temps un parfum pour la joie et une consolation pour la tristesse. Je pourrai quelque jour être bien malheureuse! je ne le serai jamais tout à fait tant qu'on me laissera des fleurs. Il est bien entendu qu'à vous, monsieur d'Exmès, à vous heureux et triomphant, je n'offre celles-ci que comme parfum. -Qui sait? dit Gabriel en secouant la tête avec mélancolie, qui sait si le triomphant et l'heureux n'en a pas plutôt besoin comme consolation. Ses regards, tandis qu'il parlait ainsi, étaient toujours fixés sur le roi qui, pour le coup, semblait réfléchir et baisser la tête devant les représentations de plus en plus vives de Mme de Poitiers et du connétable. Gabriel tremblait en pensant qu'assurément la favorite avait entendu la promesse du roi, et qu'il devait être question entre eux de son père et de lui. La jeune reine-dauphine s'était éloignée en se moquant doucement des préoccupations de Gabriel. L'amiral de Coligny l'aborda en ce moment, et, à son tour, lui adressa ses félicitations cordiales sur la brillante façon dont il avait soutenu et dépassé à Calais sa réputation de Saint-Quentin. On n'avait jamais trouvé le pauvre jeune homme plus favorisé du sort et plus digne d'envie que depuis qu'il endurait des angoisses jusque-là inconnues. -Vous valez autant, lui disait l'amiral, pour gagner des victoires que pour atténuer des défaites. Je suis tout fier d'avoir pressenti votre haut mérite, et je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas participé avec vous à ce beau fait d'armes, si heureux pour vous et si glorieux pour la France. -L'occasion s'en retrouvera, monsieur l'amiral, dit Gabriel. -J'en doute un peu, reprit Coligny avec quelque tristesse. Dieu veuille seulement que, si nous nous rencontrons encore sur un champ de bataille, ce ne soit pas dans deux camps opposés! -Le ciel m'en préserve en effet! dit vivement Gabriel. Mais qu'entendez-vous par ces paroles, monsieur l'amiral. -On a brûlé vifs, le mois dernier, quatre religionnaires, dit Coligny. Les réformés, qui chaquejour croissent en nombre et en puissance, finiront par se lasser de ces odieuses et iniques persécutions. Ce jour-là, des deux partis qui divisent la France, il pourra, je le crains, se former deux armées. -Eh bien? demanda Gabriel. -Eh bien! monsieur d'Exmès, malgré la promenade que nous avons faite ensemble rue Saint-Jacques, vous avez gardé votre liberté et ne vous êtes engagé qu'à la discrétion. Or, vous me paraissez trop bien et tropjustement en faveur pour n'être pas de l'armée du roi contre l'hérésie, comme on l'appelle. -Je crois que vous vous trompez, monsieur l'amiral, dit Gabriel, dont les yeux ne se détournaient pas du roi, j'ai lieu de penser, au contraire, que j'aurai bientôt le droit de marcher avec les opprimés contre les oppresseurs. -Quoi! qu'est-ce à dire? demanda l'amiral. Vous pâlissez, Gabriel, votre voix s'altère! Qu'avez-vous donc? -Rien! rien! monsieur l'amiral. Mais il faut que je vous quitte. Au revoir! à bientôt! Gabriel venait de surprendre de loin un geste d'acquiescement échappé au roi, et M. de Montmorency s'était éloigné sur-le-champ en jetant à Diane un regard de triomphe. Néanmoins, quelques minutes après, la réception fut close, et Gabriel, en allant saluer le roi pour prendre congé, osa lui dire: -Sire, à demain. -À demain, monsieur, répondit le roi. Mais, en disant cela, Henri II ne regarda pas Gabriel en face; il détournait même la vue; il ne souriait plus, et Mme de Poitiers souriait au contraire. Gabriel, que chacun croyait voir radieux d'espérance et dejoie, se retira l'épouvante et la douleur au coeur. Tout le soir, il erra autour du Châtelet. Il reprit un peu de courage en ne voyant pas sortir M. de Montmorency. Puis il tâtait à son doigt l'anneau royal, et se rappelait ces paroles formelles d'Henri II, qui n'admettaient pas le doute et ne pouvaient cacher un leurre: « L'objet de votre sainte et sublime ambition vous sera rendu. » N'importe! cette nuit qui séparait encore Gabriel du moment décisif allait lui paraître plus longue qu'une année! LXVIII Précautions. Ce que pensa, ce que souffrit Gabriel pendant ces mortelles heures, Dieu seul le sut; car, en rentrant chez lui, il ne voulut rien dire ni à ses serviteurs ni même à sa nourrice, et ce fut de ce moment-là que commença pour lui cette vie concentrée et muette en quelque sorte, toute à l'action, avare de paroles, qu'il continua rigidement depuis, comme s'il eût fait dans sa pensée voeu de silence. Ainsi espérances déçues, énergiques résolutions, projets d'amour et de vengeance, tout ce que, dans cette nuit d'attente, Gabriel sentit, rêva et se jura à lui-même, tout resta un secret entre cette âme profonde et le Seigneur. C'était à huit heures seulement qu'il pouvait se présenter au Châtelet avec l'anneau que lui avait remis le roi, et qui devait ouvrir toutes les portes, non seulement à lui, mais à son père. Jusqu'à six heures du matin, Gabriel demeura seul dans sa chambre sans vouloir recevoir personne. À six heures, il descendit, vêtu et équipé comme pour un long voyage. Il avait déjà demandé la veille à sa nourrice tout l'or qu'elle pourrait lui réunir. Les gens de sa maison s'empressèrent autour de lui, lui offrant leurs services. Les quatre volontaires qu'il avait ramenés de Calais se mettaient surtout à sa disposition. Mais il les remercia amicalement, et les congédia, ne gardant auprès de lui que le page André, le dernier venu, et sa nourrice Aloyse. -Ma bonne Aloyse, dit-il d'abord à cette dernière, j'attends ici de jour en jour deux hôtes, deux amis de Calais, Jean Peuquoy et sa femme Babette. Il se peut, Aloyse, que je ne sois pas là pour les recevoir. Mais, en mon absence même, en mon absence surtout, je te prie, Aloyse, de les accueillir et de les traiter comme s'ils étaient mon frère et ma soeur. Babette te connaît pour m'avoir entendu cent fois parler de toi. Elle aura en toi un confiance filiale; aie pour elle, je t'en conjure au nom de l'affection que tu me portes, la tendresse et l'indulgence d'une mère. -Je vous le promets, monseigneur, dit simplement la brave nourrice, et vous savez qu'avec moi cette seule parole suffit. Soyez tranquille sur vos hôtes. Rien ne leur manquera pour les soins de l'âme et du corps. -Merci, Aloyse, dit Gabriel en lui pressant la main. À vous maintenant, André, reprit-il en s'adressant au page que lui avait donné MmeDiane de Castro. J'ai certaines dernières commissions graves dont je veux charger quelqu'un de sûr, et c'est vous, André, qui les remplirez, vous qui remplacez pour moi mon fidèle Martin-Guerre. -Je suis à vos ordres, monseigneur, dit André. -Écoutez bien, reprit Gabriel; je vais dans une heure quitter cette maison, seul. Si je reviens tantôt, vous n'aurez rien à faire, ou plutôt je vous donnerai de nouveaux ordres. Mais il est possible que je ne revienne pas, que du moins je ne revienne ni aujourd'hui, ni demain, ni enfin de longtemps d'ici... La nourrice leva tout éplorée les bras au ciel. André interrompit son maître. -Pardon, monseigneur! vous dites qu'il se peut que vous ne reveniez pas de longtemps d'ici? -Oui, André. -Et je ne vous accompagne pas! et, de longtemps ici peutêtre, je ne vous reverrai? reprit André qui, à cette nouvelle, parut à la fois triste et embarrassé. -Sans doute, cela se peut! dit Gabriel. -Mais, reprit le page, c'est que Mme de Castro m'avait, avant mon départ, confié pour monseigneur un message, une lettre... -Et cette lettre, vous ne me l'avez pas encore remise, André? dit vivement Gabriel. -Excusez-moi, monseigneur, répondit André, je ne devais vous la remettre que lorsqu'au retour du Louvre, je vous verrais bien triste ou bien furieux. Alors seulement, m'avait dit Mme Diane, donnez à M. d'Exmès cette lettre, qui contient pour lui un avertissement ou une consolation. -Oh! donnez, donnez vite! s'écria Gabriel. Conseil et soulagement ne peuvent, je le crains, m'arriver plus à propos. André tira de son pourpoint la lettre soigneusement enveloppée et la remit à son nouveau maître. Gabriel la décacheta en hâte, et se retira pour la lire dans l'embrasure d'une croisée. Voici ce que contenait cette lettre: Ami, parmi les angoisses et les rêves de cette dernière nuit qui doit, peut-être à jamais! me séparer de vous, la pensée la plus cruelle qui ait déchiré mon coeur est celle-ci: Il se peut que, dans le grand et redoutable devoir que vous allez si courageusement accomplir, vous vous trouviez en contact et en conflit avec le roi. Il se peut que l'issue imprévue de votre lutte vous force à le haïr ou vous pousse à le punir... Gabriel, je ne sais pas encore s'il est mon père; mais je sais qu'il m'a jusqu'ici chérie comme son enfant. La seule prévision de votre vengeance me fait frémir en ce moment; l'accomplissement de cette vengeance me ferait mourir. Et cependant, le devoir de ma naissance me contraindra peutêtre à penser comme vous; peut-être aurai-je aussi à venger celui qui sera mon père contre celui qui a été mon père, effroyable extrémité! Mais, tandis que le doute et les ténèbres flottent encore pour moi sur cette terrible question, tandis quej'ignore encore de quel côté doivent aller ma haine et mon amour, Gabriel, je vous en conjure, et, si vous m'avez aimée, vous m'obéirez, Gabriel, respectez la personne du roi. Je raisonne encore maintenant, sinon sans émotion, au moins sans passion, et je sens... il me semble que ce n'est pas aux hommes à punir les hommes, mais à Dieu... Donc, ami, quoi qu'il arrive, ne prenez pas aux mains de Dieu le châtiment pour en frapper même un criminel. Si celui que j'ai nommé jusqu'ici mon père est coupable, il est homme, il peut l'être, ne vous faites pas son juge, encore moins son bourreau. Soyez tranquille, tout se paie au Seigneur, et le Seigneur vous vengera plus terriblement que vous ne pourriez le faire vous-même. Remettez sans crainte votre cause à sa justice. Mais, à moins que Dieu ne fasse de vous l'instrument involontaire, et en quelque sorte fatal, de cette justice impitoyable; à moins qu'il ne se serve, malgré vous, de votre main; à moins que vous ne portiez le coup sans voir et sans vouloir, Gabriel, ne condamnez pas vous-même et surtout n'exécutez pas vous-même la sentence. Faites cela pour l'amour de moi, ami. Grâce! c'est la dernière prière et le dernier cri que veut jeter vers vous Diane de CASTRO. Gabriel relut deux fois cette lettre; mais, pendant ces deux lectures, André et la nourrice ne surprirent sur son visage pâle d'autre signe que celui du sourire triste qui lui était devenu familier. Quand il eut replié et caché dans sa poitrine la lettre de Diane, il resta quelque temps en silence, la tête penchée, songeant. Puis, s'éveillant pour ainsi dire de ce rêve: -C'est bien, dit-il tout haut. Ce que j'ai à vous commander ne subsiste pas moins, André, et si, comme je vous le disais, je ne reviens pas ici tantôt, que vous appreniez sur mon compte quelque chose ou que vous n'entendiez plus parler de moi, quoi qu'il advienne ou n'advienne pas, enfin, retenez bien mes paroles, voici ce qu'il vous faudra faire. -Je vous écoute, monseigneur, dit André, et je vous obéira exactement; car je vous aime et vous suis dévoué. -Mme de Castro, dit Gabriel, sera dans quelques jours à Paris. Arrangez-vous de façon à être informé de son retour le plus promptement possible. -C'est facile, cela, monseigneur, dit André. -Allez même au-devant d'elle si vous pouvez, dit Gabriel, et remettez-lui de ma part ce paquet cacheté. Prenez bien garde de l'égarer, André, quoiqu'il ne contienne pour tout le monde rien de précieux, un voile de femme, rien de plus. N'importe! vous lui remettrez ce voile vous-même, à elle-même, et vous lui direz... -Que lui dirai-je monseigneur? demanda André voyant que son maître hésitait. -Non, ne lui dites rien, reprit Gabriel, sinon qu'elle est libre, et que je lui rends toutes ses promesses, même celle dont ce voile est le gage. -Est-ce tout, monseigneur? demanda le page. -C'est tout... dit Gabriel. Si pourtant on n'avait plus du tout entendu parler de moi, André, et si vous voyiez Mme de Castro s'en inquiéter un peu, vous ajouteriez... Mais à quoi bon? n'ajoutez rien, André, demandez-lui, si vous voulez, de vous prendre à son service. Sinon, revenez ici et attendez-y mon retour. -Comme cela, vous reviendrez sûrement, monseigneur! demanda, les larmes aux yeux, la nourrice. C'est que, comme vous disiez qu'on n'entendrait peut-être plus parler de vous?... -Ce sera peut-être le mieux, bonne mère, si l'on n'entend plus parler de moi, reprit Gabriel. En ce cas-là, espère et attendsmoi. -Espérer! quand vous aurez disparu pour tous, et même pour votre nourrice! Ah! c'est bien difficile, cela! reprit Aloyse. -Mais qui te dit que je disparaîtrai? repartit Gabriel. Ne faut-il pas tout prévoir? Pour moi, en vérité! quoique je prenne mes précautions, je compte bien t'embrasser tantôt, Aloyse, dans toute l'effusion de mon coeur! C'est là le plus probable; car la Providence est une mère tendre pour qui l'implore. Et n'ai-je pas commencé par dire à André que toutes mes recommandations seraient vraisemblablement inutiles et non avenues, au cas pres que certain de mon retour aujourd'hui?... -Oh! que Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles-là, monseigneur! s'écria la pauvre Aloyse tout émue. -Et vous n'avez pas d'autres ordres à nous donner, monseigneur, pendant cette absence, que Dieu abrège! demanda André. -Attendez, dit Gabriel, qu'un souvenir parut frapper. Et, s'asseyant à une table, il écrivit la lettre qui suit à Coligny: Monsieur l'amiral, Je vais me faire instruire dans votre religion, et comptez-moi dès aujourd'hui pour un des vôtres. Que ce soit la foi, votre persuasive parole ou quelque autre motif qui détermine ma conversion, je n'en voue pas moins sans retour à votre cause, à celle de la religion opprimée, mon coeur, ma vie et mon épée. Votre très humble compagnon et bon ami, Gabriel de Montgommery. -À remettre encore si je ne reviens pas, dit Gabriel en donnant à André cette lettre cachetée. Et maintenant, mes amis, il faut que je vous dise adieu et que je parte. Voici l'heure. Une demi-heure après, en effet, Gabriel frappait d'une main tremblante à la porte du Châtelet. LXIX Prisonnier Au Secret. M. de Salvoison, le gouverneur du Châtelet qui avait reçu Gabriel à sa première visite, était mort récemment, et le gouverneur actuel se nommait M. de Sazerac. Ce fut auprès de lui qu'on introduisit le jeune homme. L'anxiété, de sa main de fer, serrait si rudement la gorge au pauvre Gabriel, qu'il ne put articuler une parole. Mais il présenta en silence au gouverneur l'anneau que lui avait donné le roi. M. de Sazerac s'inclina gravement. -Je vous attendais, monsieur, dit-il à Gabriel. J'ai reçu depuis une heure l'ordre qui vous concerne. Je dois, à la seule vue de cet anneau, et sans vous demander d'autres explications, remettre entre vos mains le prisonnier sans nom détenu depuis de longues années au Châtelet sous le numéro 21. Est-ce bien cela, monsieur? -Oui, oui, monsieur, répondit vivement Gabriel, à qui l'espérance rendit la voix. Et cet ordre, monsieur le gouverneur? -Je suis tout prêt à l'accomplir, monsieur. -Oh! oh! vraiment! dit Gabriel qui tremblait des pieds à la tête. -Mais sans doute, répondit M. de Sazerac avec un accent où un indifférent aurait pu découvrir une nuance de tristesse et d'amertume. Pour Gabriel, il était trop troublé et absorbé par sa joie! -Ah! c'est donc bien vrai! s'écria-t-il. Je ne rêve pas. Mes yeux sont ouverts. C'étaient mes folles terreurs qui étaient des rêves. Vous allez me rendre ce prisonnier, monsieur! Oh! merci, mon Dieu! Sire, merci! Mais courons vite, je vous en supplie, monsieur. Et il fit deux ou trois pas, comme pour précéder M. de Sazerac. Mais ses forces, si robustes contre la souffrance, défaillirent devant la joie. Il fut contraint de s'arrêter un moment. Son coeur battait si vite et si fort, qu'il crut qu'il allait étouffer. La pauvre nature humaine ne pouvait suffire à tant d'émotions accumulées. La réalisation presque inattendue de si lointaines espérances, le but de toute une vie, le terme d'efforts surhumains atteint tout à coup; la reconnaissance pour ce roi si loyal et ce Dieu si juste; l'amour filial enfin satisfait; un autre amour, plus ardent encore, enfin éclairé; tant de sentiments touchés et excités à la fois, faisaient déborder l'âme de Gabriel. Mais de ce trouble inexprimable, de ce bonheur insensé, ce qui peut-être s'exhalait le moins confusément encore, c'était comme un hymne d'actions de grâces à Henri II d'où lui venait toute cette ivresse. Et Gabriel répétait dans son coeur reconnaissant le serment de dévouer sa vie à ce roi loyal et à ses enfants. Comment avait-il donc pu douter une minute de ce grand et excellent souverain! Puis, enfin, Gabriel secouant cette extase: -Pardon! monsieur, dit-il au gouverneur du Châtelet qui s'était arrêté avec lui. Pardon de cette faiblesse qui m'a un instant comme anéanti. C'est que la joie, voyez-vous, est quelquefois si lourde à porter! -Oh! ne vous excusez pas, monsieur, je vous en conjure! répondit d'une voix profonde le gouverneur. Gabriel, frappé cette fois ce cet accent, leva les yeux sur M. de Sazerac. Il était impossible de rencontrer une physionomie plus bienveillante, plus ouverte et plus honnête. Tout, dans ce gouverneur de prison, dénotait la sincérité et la bonté! Eh bien! chose étrange! le sentiment qui dans le moment se peignait sur ce visage d'homme de bien, tandis qu'il contemplait la joie expansive de Gabriel, c'était une sorte de compassion attendrie! Gabriel surprit cette expression singulière, et, saisi par un pressentiment sinistre, il pâlit tout à coup. Mais telle était sa nature, que cette crainte vague, introduite soudainement dans son bonheur, ne fit que rendre du ressort à ce vaillant esprit, et, redressant sa haute taille: -Allons, monsieur, marchons, dit Gabriel au gouverneur. Me voici prêt et fort maintenant. Le vicomte d'Exmès et M. de Sazerac descendirent alors dans les prisons, précédés d'un valet qui portait une torche. Gabriel retrouvait à chaque pas ses lugubres souvenirs, et reconnaissait aux détours des corridors et des escaliers les murailles sombres qu'il avait déjà vues, et les sombres impressions que, sans pouvoir se les expliquer, il avait ressenties là autrefois. Quand on arriva à la porte de fer du cachot où il avait visité avec un serrement de coeur si étrange le prisonnier hâve et muet, il n'hésita pas une seconde, et s'arrêta court. -C'est là, dit-il la poitrine oppressée. Mais M. de Sazerac secoua la tête avec tristesse. -Non, reprit-il, ce n'est pas là encore. -Comment! pas là encore! s'écria Gabriel. Est-ce que vous voulez me railler, monsieur? -Oh! monsieur, dit le gouverneur d'un ton de doux reproche. Une sueur froide mouilla le front de Gabriel. -Pardon! pardon! reprit-il. Mais que signifient ces paroles? Oh! parlez, parlez vite. -Depuis hier soir, monsieur, j'ai la douloureuse mission de vous l'apprendre, le prisonnier au secret enfermé dans cette prison a dû être transféré un étage encore au-dessous. -Ah! dit Gabriel comme égaré. Et pourquoi cela? -On l'avait prévenu, monsieur, vous le savez, je crois, que s'il essayait seulement de parler à qui que ce fût, s'il poussait le moindre nom, fût-il même interpellé, il serait transporté sur-le-champ dans un autre cachot plus profond encore, plus redoutable et plus mortel que le sien. -Je sais cela, murmura Gabriel, si bas que le gouverneur ne l'entendit point. -Une fois déjà, monsieur, poursuivit M. de Sazerac, le prisonnier avait osé contrevenir à cet ordre, et c'est alors qu'on l'avait jeté dans cette prison déjà bien cruelle que voici et où vous l'avez vu. Il paraît, monsieur, on m'a dit, que vous aviez été informé dans le temps de cette condamnation au silence qu'il subissait tout vivant. -En effet, en effet, dit Gabriel avec une espèce d'impatience terrible. Eh bien! monsieur?... -Eh bien! reprit péniblement M. de Sazerac, hier au soir, un peu avant la fermeture des portes extérieures, un homme est venu au Châtelet, un homme puissant dont je dois taire le nom. -N'importe, allez! dit Gabriel. -Cet homme, continua le gouverneur, a ordonné qu'on l'introduisit dans le cachot du numéro 21. Je l'ai accompagné seul. Il a adressé la parole au prisonnier sans obtenir d'abord de réponse, et j'espérais que le vieillard allait sortir vainqueur de cette épreuve; car, pendant une demi-heure, devant toutes les obsessions et les provocations, il a gardé un obstiné silence. Gabriel poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel, mais sans prononcer un mot pour ne pas interrompre le lugubre récit du gouverneur. -Malheureusement, reprit celui-ci, le prisonnier, sur une dernière phrase qu'on lui a glissée à l'oreille, s'est levé sur son séant, des larmes ont jailli de ses yeux de pierre! Il a parlé, monsieur! On m'a autorisé à vous rapporter tout ceci pour que vous croyiez mieux à mon attestation de gentilhomme lorsque j'ajoute: le prisonnier a parlé; je vous affirme, hélas! sur l'honneur, que je l'ai moi-même entendu. -Et alors? demanda Gabriel d'une voix brisée. -Et alors, reprit M. de Sazerac, j'ai été sur-le-champ requis, malgré mes représentations et mes prières, d'accomplir le barbare devoir que m'impose ma charge, d'obéir à une autorité supérieure à la mienne, et qui, à mon défaut, eût vite trouvé des serviteurs plus dociles, et de faire transférer le prisonnier par son gardien muet dans le cachot placé au-dessous de celui-ci. -Dans le cachot au-dessous de celui-ci! cria Gabriel. Ah! courons-y vite! puisque enfin j'apporte la délivrance. Le gouverneur hochait tristement la tête; mais Gabriel ne vit pas ce signe, il heurtait déjà ses pieds aux marches glissantes et délabrées de l'escalier de pierre qui conduisait au plus profond abîme de la morne prison. M. de Sazerac avait pris la torche des mains du valet qu'il avait congédié d'un geste, et, mettant son mouchoir sur sa bouche, il suivit Gabriel. À chaque pas que l'on descendait, l'air devenait de plus en plus rare et suffoquant. Quand on atteignait le bas de l'escalier, la poitrine haletante avait peine à respirer, et l'on sentait tout de suite que les seules créatures qui pussent vivre plus de quelques minutes dans cette atmosphère de mort étaient les bêtes immondes qu'on écrasait avec horreur sous ses pieds. Mais Gabriel ne pensait à rien de tout cela. Il prit des mains tremblantes du gouverneur la clef rouillée que celui-ci lui tendait, et, ouvrant la lourde porte vermoulue, il se précipita dans le cachot. À la lueur de la torche, on pouvait voir, dans un coin, sur une sorte de fumier de paille, un corps étendu. Gabriel se jeta sur ce corps, le tira, le secoua, cria: -Mon père! M. de Sazerac trembla d'effroi à ce cri. Les bras et la tête du vieillard retombèrent inertes sous le mouvement que leur imprimait Gabriel. LXX Le Comte De Montgommery. Gabriel, toujours à genoux, releva seulement sa tête pâle et effarée, et promena autour de lui un regard sinistrement tranquille. Il avait simplement l'air de s'interroger et de réfléchir. Mais ce calme émut et effraya plus M. de Sazerac que tous les cris et tous les sanglots. Puis, comme frappé d'une idée, Gabriel mit vivement sa main sur le coeur du cadavre. Il écouta et chercha pendant une ou deux minutes. -Rien! dit-il ensuite d'une voix égale et douce, mais terrible par cela même; rien! le coeur ne bat plus du tout, mais la place est chaude encore. -Quelle vigoureuse nature! murmura le gouverneur; il eût pu vivre encore longtemps. Cependant les yeux du cadavre étaient restés ouverts. Gabriel se pencha sur lui et les lui ferma pieusement. Puis il mit un respectueux baiser, le premier et le dernier, sur ces pauvres paupières éteintes que tant de larmes amères avaient dû mouiller. -Monsieur, lui dit M. de Sazerac qui voulut absolument le distraire de cette affreuse contemplation, si le mort vous était cher... -S'il m'était cher, monsieur! Interrompit Gabriel. Mais oui, c'était mon père. -Eh bien! monsieur, si vous vouliez lui rendre les derniers devoirs, on m'a permis de vous le laisser enlever d'ici. -Ah! vraiment? reprit Gabriel avec le même calme effrayant. On est très juste pour moi alors, et l'on me tient exactement parole, je dois en convenir. Sachez, monsieur le gouverneur, qu'on m'avait juré devant Dieu de me rendre mon père. On me le rend, le voilà. Je reconnais qu'on ne s'était nullement engagé à le rendre vivant. Il partit d'un éclat de rire strident. -Allons, du courage! reprit M. de Sazerac. Il est temps de dire adieu à celui que vous pleurez. -C'est ce que je fais, comme vous voyez, monsieur, reprit Gabriel. -Oui, mais j'entends qu'il faut actuellement vous retirer. L'air qu'on respire ici n'est pas fait pour les poitrines des vivants, et un plus long séjour au milieu de ces miasmes délétères pourrait devenir dangereux. -En voici sous nos yeux la preuve, dit Gabriel en montrant le corps. -Allons! allons! venez, repartit le gouverneur, qui voulut prendre le jeune homme sous le bras pour l'entraîner dehors. -Eh bien! oui, je vous suivrai, dit Gabriel, mais par grâce! ajouta-t-il d'une voix suppliante, laissez-moi une minute encore. M. de Sazerac fit un geste d'acquiescement et s'éloignajusqu'à la porte, où l'air était un peu moins méphitique et épais. Pour Gabriel, il resta à genoux près du cadavre, et, la tête penchée, les mains abandonnées, demeura quelques minutes immobile et muet, priant ou rêvant. Que dit-il à son père mort? Demanda-t-il à ces lèvres touchées un peu trop tôt par le doigt fatal de la mort le mot de l'énigme qu'il cherchait? Jura-t-il à la sainte victime de la venger en ce monde en attendant que Dieu la vengeât dans l'autre? Chercha-t-il dans ces traits défigurés déjà ce qu'avait été ce père qu'il voyait pour la seconde fois, et quelle aurait pu être une vie douce et heureuse passés sous la protection de son amour? Songea-t-il enfin au passé ou à l'avenir, aux hommes ou au Seigneur, à la justice ou au pardon? Ce morne dialogue entre un père mort et son fils resta encore un secret entre Gabriel et Dieu. Quatre ou cinq minutes s'étaient écoulées. La respiration commençait à manquer déjà à la poitrine des deux hommes qu'un devoir de piété et d'humanité avait amenés sous ces voûtes mortelles. -Je vous en supplie à mon tour, dit à Gabriel le grave gouverneur, il est grandement temps de remonter. -Me voici, dit Gabriel, me voici. Il prit la main glacée de son père et la baisa; il se pencha sur son front humide et décomposé, et le baisa. Tout cela sans pleurer. Il ne le pouvait pas. -Au revoir! lui dit-il, au revoir! Il se releva, toujours calme et ferme d'attitude, sinon de coeur, de front, sinon d'âme. Il envoya à son père un dernier regard et un dernier baiser, et suivit M. de Sazerac d'un pas lent et grave. En passant à l'étage supérieur, il demanda à revoir la cellule obscure et froide où le prisonnier avait laissé tant d'années et tant de pensées de douleur, et où lui, Gabriel, était entré déjà sans embrasser son père. Il y passa encore quelques minutes de méditation muette et de curiosité avide et désolée. Quand il remonta avec le gouverneur vers la lumière et la vie, M. de Sazerac, qui l'introduisit dans sa chambre, frissonna en le regardant au jour. Mais il n'osa pas dire au jeune homme que des mèches blanches argentaient maintenant par places ses cheveux châtains. Après une pause, il lui dit simplement d'une voix émue: -Puis-je à présent quelque chose pour vous, monsieur? Demandez, et je serai bien heureux de vous accorder tout ce que ne me défendent pas mes devoirs. -Monsieur, reprit Gabriel, vous m'avez dit qu'on me permettrait de faire rendre au mort les derniers honneurs. Ce soir, des hommes envoyés par moi viendront, et, si vous voulez bien faire mettre d'avance dans un cercueil le corps et leur laisser emporter ce cercueil, ils iront inhumer le prisonnier dans le caveau de sa famille. -Cela suffit, monsieur, répondit M. de Sazerac; je dois cependant vous avertir qu'on a mis une condition à cette tolérance. -Laquelle, monsieur? demanda froidement Gabriel. -Celle de ne faire, conformément à une promesse que vous auriez donnée, aucun scandale à cette occasion. -Je tiendrai aussi cette promesse, reprit Gabriel. Les hommes viendront à la nuit et sans savoir eux-même de quoi il s'agit, transporteront seulement le corps rue des Jardins-Saint-Paul dans le caveau funéraire des comtes de... -Pardon! monsieur, interrompit vivement le gouverneur du Châtelet, je ne savais pas le nom du prisonnier, et ne veux ni ne dois le savoir. J'ai été obligé par mon devoir et ma parole de me taire avec vous sur bien des points; vous n'êtes donc pas tenu à moins de réserve à mon égard. -Mais moi je n'ai rien à cacher, répondit fièrement Gabriel, Il n'y a que les coupables qui se cachent. -Et vous êtes seulement au nombre des malheureux, dit le gouverneur. Voyons, cela ne vaut-il pas encore mieux? -D'ailleurs, monsieur, continua Gabriel, ce que vous m'avez tu, je l'ai deviné, et je pourrais moi-même vous le dire. Tenez, par exemple, l'homme puissant qui est venu ici hier soir, et qui a voulu parler au prisonnier pour le faire parler, eh bien! je sais à peu près au moyen de quels charmes il a dû lui faire rompre le silence; ce silence d'où dépendait le reste de vie qu'il avait jusque-là disputé à ses bourreaux. -Quoi! vous sauriez?... dit M. de Sazerac. -Mais, sans doute, reprit Gabriel, l'homme puissant dit au vieillard: « Votre fils vit! » Ou bien: « Votre fils vient de se couvrir de gloire! » Ou encore: « Votre fils va venir vous délivrer! » Il lui a parlé de son fils, enfin, l'infâme! Le gouverneur laissa échapper un mouvement de surprise. -Et, à ce nom de son fils, continua Gabriel, le malheureux père, qui avait su jusque-là se contenir devant son plus mortel ennemi, n'a pu maîtriser un élan de joie, et, muet pour la haine, s'est écrié pour l'amour. Est-ce vrai, cela, monsieur, dites? Le gouverneur baissa la tête sans répondre. -C'est vrai puisque vous ne niez pas, reprit Gabriel. Vous voyez bien qu'il était inutile de vouloir me cacher ce que l'homme puissant avait dit au pauvre prisonnier! Et, quant à son nom, à cet homme, vous avez eu beau le passer aussi souis silence, voulez-vous que je vous le nomme? -Monsieur! monsieur! s'écria M. de Sazerac avec vivacité. Nous sommes seuls, c'est vrai! Pourtant, prenez garde! ne craignez-vous pas?... -Je vous ai dit, repartit Gabriel, que je n'avais rien à craindre! Donc, cet homme s'appelle M. le connétable, duc de Montmorency, monsieur! Le bourreau n'est pas toujours masqué. -Oh! monsieur! interrompit le gouverneur en jetant autour de lui des regards de terreur. -Pour ce qui est du nom du prisonnier, continua tranquillement Gabriel, pour ce qui est de mon nom, vous les ignorez. Mais rien ne s'oppose à ce queje vous les dise. Au surplus, vous auriez pu me rencontrer déjà, et vous pourrez encore me rencontrer dans la vie. Puis vous avez été bon pour moi dans ces moments suprêmes, et, quand vous m'entendrez nommer, ce qui vous arrivera peut-être d'ici à quelques mois, il sera bon que vous sachiez que l'homme dont on parle est votre obligé d'aujourd'hui. -Et je serai, dit M. de Sazerac, heureux d'apprendre que le sort n'a pas toujours été aussi cruel envers vous. -Oh! il n'est plus pour moi question de ces choses, dit Gabriel gravement. Mais, en tous cas, pour que vous sachiez mon nom, je m'appelle, depuis la mort de mon père cette nuit dans cette prison, je m'appelle le comte de Montgommery. Le gouverneur du Châtelet, comme pétrifié, ne trouva pas un mot à dire. -Là-dessus, adieu, monsieur, reprit Gabriel. Adieu et merci. Que Dieu vous garde! Il salua M. de Sazerac et sortit d'un pas ferme du Châtelet. Mais quand l'air extérieur et le grand jour le frappèrent, il s'arrêta une minute, ébloui et chancelant. La vie l'étonnait en quelque sorte au sortir de cet enfer. Pourtant, comme les passants commençaient à le considérer avec surprise, il rassembla ses forces et s'éloigna de la fatale place. Ce fut d'abord vers un endroit désert de la grève qu'il se dirigea. Il tira ses tablettes et écrivit ceci à sa nourrice Ma bonne Aloyse, Décidément, ne m'attends pas,je ne rentrerai pas aujourd'hui. J'ai besoin pour quelque temps d'être seul, de marcher, de penser, d'attendre. Mais sois sans inquiétude sur mon compte. Je te reviendrai sûrement. Ce soir, fais en sorte que tout repose de bonne heure à l'hôtel. Toi, tu veilleras seule, et tu ouvriras à quatre hommes qui viendront frapper à la grande porte un peu avant dans la soirée, à l'heure où la rue est déserte. Tu conduiras toi-même ces quatre hommes, chargés d'un fardeau lugubre et précieux, au caveau funéraire de la famille. Tu leur montreras la tombe ouverte où ils doivent ensevelir celui qu'ils apporteront. Tu veilleras religieusement à ces funèbres apprêts. Puis, quand ils seront terminés, tu donneras à chacun des hommes quatre écus d'or, tu les reconduiras sans bruit, et tu reviendras ensuite auprès de la tombe t'agenouiller et prier comme pour ton maître et pour ton père. Moi aussi, à la même heure, je prierai, mais loin de là. Il le faut. Je sens que la vue de cette tombe me jetterait dans d'imprudentes et violentes extrémités, j'ai besoin de demander plutôt conseil à la solitude et à Dieu. Au revoir, ma bonne Aloyse, au revoir. Rappelle à André ce qui concerne Mme de Castro, et souviens-toi de ce qui concerne mes hôtes, Jean et Babette Peuquoy. Au revoir, et que Dieu te garde! Gabriel de M. Cette lettre écrite, Gabriel chercha et trouva quatre hommes du peuple, quatre ouvriers. Il donna d'avance à chacun d'eux quatre écus d'or, et leur en promit autant après. Pour gagner cette somme, l'un d'eux devait d'abord porter sur-le-champ une lettre à son adresse; puis, tous quatre n'avaient qu'à se présenter, le soir même, au Châtelet, un peu avant dix heures, à recevoir des mains du gouverneur M. de Sazerac un cercueil, et à transporter ce cercueil secrètement et silencieusement rue des Jardins-Saint-Paul, à l'hôtel où la lettre était adressée. Les pauvres ouvriers remercièrent Gabriel avec effusion et, en le quittant, tout joyeux de l'aubaine, lui promirent d'accomplir scrupuleusement ses ordres. « Eh bien! cela du moins fait quatre heureux, se dit Gabriel avec une joie triste, si l'on peut ainsi parler. » Il poursuivit ensuite sa route pour sortir de Paris. Son chemin le conduisait devant le Louvre. Enveloppé dans son manteau, et les bras croisés sur sa poitrine, il s'arrêta quelques minutes à considérer le château royal. -À nous deux maintenant! murmura-t-il avec un regard de défi. Il se remit en marche, et, tout en allant, il se récitait dans sa mémoire l'horoscope que maître Nostradamus avait écrit autrefois pour le comte de Montgommery, et qui, au dire du maître, par une coïncidence étrange, s'était trouvé, selon les lois de l'astrologie, convenir exactement à son fils: En joute, en amour, cettuy touchera Le front du roy, Et cornes ou bien trou sanglant mettra Au front du roy, Mais le veuille ou non, toujours blessera Le front du roy; Enfin, l'aimera, puis, las! le tuera Dame du roy. Gabriel songea que cette singulière prédiction s'était accomplie de tout point pour son père. En effet, le comte de Montgommery qui, dans un jeu, avait, étant jeune, frappé le roi François Ier d'un tison embrasé à la tête, depuis, était devenu le rival du roi Henri en amour, et venait enfin d'être tué la veille, par cette même dame du roi qui l'avait aimé. Or, jusqu'à présent, Gabriel, lui aussi, avait été aimé par une reine, par Catherine de Médicis. Suivrait-il sa destinée jusqu'au bout? Sa vengeance ou le sort devait-il de même lui faire vaincre et frapper en joute le roi? Si la chose arrivait, cela était bien égal ensuite à Gabriel que la dame du roi qui l'avait aimé le tuât tôt ou tard! LXXI Le Gentilhomme Errant. La pauvre Aloyse, faite depuis longtemps à l'attente, à la solitude et à la douleur, passa encore une fois deux ou trois heures éternelles, assise devant la fenêtre, à regarder si elle ne verrait pas revenir son jeune maître bien-aimé. Quand l'ouvrier que Gabriel avait chargé de sa lettre frappa à la porte, ce fut Aloyse qui courut ouvrir. Enfin, c'étaient des nouvelles! Terribles nouvelles! Aloyse, dès les premières lignes, sentit un voile s'étendre sur sa vue, et, pour cacher son émotion, dut rentrer promptement dans la chambre où elle acheva, non sans peine, de lire la lettre fatale avec des yeux gonflés de larmes. Pourtant, comme c'était une nature forte et une âme vaillante, elle se raffermit, essuya ses pleurs, et sortit pour dire au messager: -C'est bien. À ce soir. Je vous attendrai avec vos compagnons. Le page André l'interrogea avec anxiété. Mais elle ajourna toute réponse au lendemain. Jusque-là, elle avait assez à penser, assez à faire. Le soir venu, elle envoya au lit de bonne heure les gens de la maison. -Le maître ne reviendra sûrement pas cette nuit, leur ditelle. Mais, quand elle resta seule, elle pensa: « Si! le maître reviendra! Mais hélas! ce ne sera pas le jeune, ce sera le vieux. Ce ne sera pas le vivant, ce sera le mort. Car quel cadavre m'ordonnerait-on de descendre dans la sépulture des comtes de Montgommery? Ô mon noble seigneur! vous pour qui est mort mon pauvre Perrot, vous êtes donc allé le rejoindre, ce fidèle serviteur! Mais avez-vous donc emporté votre secret dans la tombe? Ô mystères! mystères! Partout le mystère et l'effroi! N'importe! sans savoir, sans comprendre, sans espérer, hélas! j'obéirai. C'est mon devoir, je le ferai, mon Dieu! » Et la douloureuse rêverie d'Aloyse se termina en une ardente prière. C'est l'habitude de l'âme humaine, quand le poids de la vie lui devient trop lourd, de se réfugier dans le sein de Dieu. Vers onze heures, les rues alors étaient entièrement désertes, un coup sourd retentit à la grand'porte. Aloyse tressaillit et pâlit, mais, rassemblant tout son courage, elle alla, un flambeau à la main, ouvrir aux hommes chargés du fardeau lugubre. Elle reçut avec un profond et respectueux salut le maître qui rentrait ainsi chez lui après une si longue absence. Puis elle dit aux porteurs: -Suivez-moi en faisant le moins de bruit possible. Je vais vous montrer le chemin. Et, marchant devant eux avec sa lumière, elle les conduisit au caveau sépulcral. Arrivés là, les hommes déposèrent le cercueil dans une des tombes ouvertes, replacèrent le couvercle de marbre noir, puis ces pauvres gens, que la souffrance avait rendus religieux envers la mort, ôtèrent leurs bonnets, s'agenouillèrent, et firent une courte prière pour l'âme du mort inconnu. Quand ils se relevèrent, la nourrice les reconduisit en silence, et, sur le seuil de la porte, glissa dans la main de l'un d'entre eux la somme promise par Gabriel. Ils s'éloignèrent comme des ombres muettes sans avoir prononcé une seule parole. Pour Aloyse, elle redescendit au tombeau, et passa le reste de la nuit agenouillée à prier et à pleurer. Le lendemain matin, André la trouva le front pâle mais calme, et elle se contenta de lui dire gravement: -Mon enfant, nous devons toujours espérer, mais nous ne devons plus attendre M. le vicomte d'Exmès. Pensez donc à rem plir les commissions dont il vous a chargé au cas où il ne reviendrait pas tout de suite. -Cela suffit, dit tristement le page. Je compte alors partir dès aujourd'hui pour aller au-devant de Mme de Castro. -Au nom du maître absent, je vous remercie de ce zèle, André, dit Aloyse. L'enfant fit ce qu'il disait, et, le jour même, se mit en route. Il alla, s'informant tout au long du chemin de la noble voyageuse. Mais ce ne fut qu'à Amiens qu'il la retrouva. Diane de Castro ne faisait que d'arriver dans cette ville avec l'escorte que le duc de Guise avait donnée à la fille d'Henri II. Elle était descendue se reposer quelques heures chez M. de Thuré, gouverneur de la place. Dès que Diane aperçut le page, elle changea de couleur, mais, se maîtrisant, elle lui fit signe de la suivre dans la chambre voisine, et, lorsqu'ils furent seuls: -Eh bien? lui demanda-t-elle, que m'apportez-vous, André? -Rien que ceci, madame, répondit le page en lui remettant le voile enveloppé. -Ah! ce n'est pas l'anneau! s'écria Diane. C'est tout ce qu'elle vit d'abord, et puis elle se remit un peu, et, prise de cette curiosité avide qui fait que les malheureux veulent aller jusqu'au fond de leur douleur, elle questionna vivement André. -M. d'Exmès ne vous a-t-il pas en outre chargé de quelque écrit pour moi? lui dit-elle. -Non, madame. -Mais vous avez à me transmettre du moins quelque message de vive voix? -Hélas! répondit le page en secouant la tête, M. d'Exmès a dit seulement qu'il vous rendait, madame, toutes vos promesses, même celle dont le voile est le gage. Il n'a rien ajouté de plus. -Dans quelles circonstances, cependant, vous a-t-il envoyé vers moi? Il avait reçu de vous ma lettre? Qu'a-t-il dit après l'avoir lue? En remettant ceci entre vos mains, qu'a-t-il dit? Parlez, André. Vous êtes dévoué et fidèle. L'intérêt de ma vie est peut-être dans vos réponses, et le moindre indice pourra me guider et me rassurer dans ces ténèbres. -Madame, dit André, je vais vous apprendre tout ce que je sais. Mais ce que je sais est bien peu de chose. -Oh! dites! dites toujours! s'écria Mme de Castro. André raconta alors, sans rien omettre, car Gabriel ne lui avait pas recommandé le secret vis-à-vis de Diane, tout ce que son maître, avant de partir, leur avait recommandé à Aloyse et à lui, André, dans la prévision que son absence pourrait se prolonger. Il dit les hésitations et les angoisses du jeune homme. Après la lecture de la lettre de Diane, Gabriel avait paru d'abord vouloir parler, et puis il avait fini par garder le silence, ne laissant échapper que quelques paroles vagues. Enfin André, selon sa promesse, n'oublia rien, ni un geste, ni un demi-mot, ni une réticence. Mais, comme il l'avait annoncé, il n'était guère instruit, et son récit ne fit qu'augmenter les doutes et les incertitudes de Diane. Elle regardait tristement ce voile noir, le seul messager et le vrai symbole de sa destinée. Elle semblait l'interroger et lui demander conseil. « En tous cas, se disait-elle, de deux choses l'une: ou Gabriel sait qu'il est mon frère, ou il a perdu toute espérance et tout moyen de pénétrer un jour le fatal secret. Je n'ai qu'à choisir entre ces deux malheurs. Oui, la chose est certaine, et je n'ai plus d'illusion dont je me puisse leurrer là-dessus. Mais Gabriel n'aurait-il pas dû m'épargner ces équivoques cruelles? Il me rend ma parole. Pourquoi? Pourquoi ne me confie-t-il pas ce qu'il va devenir et ce qu'il veut faire lui-même? Ah! ce silence m'effraie plus que toutes les colères et toutes les menaces! Et Diane s'interrogeait pour savoir si elle devait suivre son premier dessein, et rentrer, pour n'en plus sortir cette fois, dans quel que couvent de Paris ou de la province; ou si son devoir n'était pas plutôt de revenir à la cour, de chercher à revoir Gabriel, de lui arracher la vérité sur les événements du passé et sur ses desseins de l'avenir, et de veiller, en toute occurrence, sur les jours peut-être menacés du roi, de son père... De son père? Mais Henri II était-il son père? N'était-elle pas précisément fille impie et coupable en entravant la vengeance qui voulait punir et frapper le roi. Terrible extrémité! Mais Diane était une femme, et une femme tendre et généreuse. Elle se dit que, quoi qu'il advînt, on pouvait se repentir de la colère,jamais du pardon, et, entraînée par la pente naturelle de sa bonté, elle se détermina à retourner à Paris, et, jusqu'au jour où elle aurait des nouvelles rassurantes de Gabriel et de ses projets, à rester auprès du roi comme une défense et une sauvegarde. Gabriel lui-même n'aurait-il pas, qui sait, besoin de son intervention? Quand elle aurait sauvé ceux qu'elle aimait l'un de l'autre, il serait temps alors de se réfugier dans le sein de Dieu. Cette résolution prise, la vaillante Diane n'hésita plus et continua sa route pour Paris. Elle y arrivait trois jours après, et descendait au Louvre, où Henri II l'accueillait avec une joie tout expansive et une tendresse toute paternelle. Mais, malgré qu'elle en eût, elle ne put s'empêcher de recevoir ces témoignages d'affection avec tristesse et froideur, et le roi lui-même, qui se souvenait de l'inclination de Diane pour Gabriel, se sentait parfois embarrassé et ému en présence de sa fille. Elle lui rappelait des choses qu'il eût mieux aimé oublier. Aussi n'osait-il plus lui parler de l'union autrefois projetée avec François de Montmorency, et, sur ce point du moins, Mmede Castro fut tranquille. Elle avait bien assez d'autres soucis. Ni à l'hôtel de Montgommery, ni au Louvre, ni nulle part on n'avait de nouvelles positives du vicomte d'Exmès. Le jeune homme avait en quelque sorte disparu. Desjours, des semaines, des mois entiers s'écoulaient, et Diane avait beau s'informer directement ou indirectement, nul ne pouvait dire ce que Gabriel était devenu. Quelques-uns croyaient cependant l'avoir rencontré, morne et sombre. Mais aucun ne lui avait parlé: l'âme en peine qu'ils avaient prise pour Gabriel les avait toujours évités et fuis dès le premier abord. D'ailleurs, tous différaient dans leurs témoignages sur le lieu où ils avaient vu passer le vicomte d'Exmès; ceux-ci disaient à Saint-Germain, ceux-là à Fontainebleau, d'autres à Vincennes, et quelques-uns même à Paris. Quels fonds pouvaiton faire sur tant de rapports contradictoires? Et cependant beaucoup avaient raison. Gabriel, en effet, poussé par un terrible souvenir et par une pensée plus terrible, ne restait pas un jour à la même place. Un éternel besoin d'action et de mouvement le chassait d'un endroit dès qu'il y était arrivé. À pied ou à cheval, dans les villes ou dans les champs, il fallait qu'il allât sans cesse, pâle et sinistre, et pareil à l'antique Oreste poursuivi par les Furies. Il errait d'ailleurs toujours dehors, sous le ciel, et n'entrait dans les maisons que lorsqu'il y était contrait par la nécessité. Une fois pourtant, maître Ambroise Paré qui, ses blessés étant guéris et les hostilités un peu apaisées dans le Nord, était revenu à Paris, vit arriver et s'asseoir chez lui son ancienne connaissance le vicomte d'Exmès. Il le reçut avec déférence et cordialité comme un gentilhomme et comme un ami. Gabriel, en homme qui revient d'un pays étranger, interrogea le chirurgien sur des choses que personne n'ignorait. Ainsi, après s'être d'abord informé de Martin-Guerre qui, rétabli tout à fait, devait à cette heure être en route déjà pour Paris, il le questionna sur le duc de Guise et l'armée. Tout allait à merveille de ce côté. Le Balafré était devant Thionville; le maréchal de Thermes avait pris Dunkerke; Gaspard de Tavannes s'était emparé de Guines et du pays d'Oie. Il ne restait plus aux Anglais, ainsi que se l'était juré François de Lorraine, un seul pouce de terre dans tout le royaume. Gabriel écouta gravement et en apparence assez froidement ces bonnes nouvelles. -Je vous remercie, maître, dit-il ensuite à Ambroise Paré; je me réjouis d'apprendre que, pour la France du moins, notre entreprise de Calais ne sera pas tout à fait sans résultat. Néanmoins ce n'était pas la curiosité de ces choses qui m'amenait surtout à vous. Maître, avant de vous admirer à l'oeuvre au chevet des blessés, je me souviens que votre parole m'avait profondément remué, certainjour de l'an passé, dans la petite maison de la rue Saint-Jacques. Maître, je viens m'entretenir avec vous de ces matières de religion où pénètre si avant la vue de votre pensée. Vous avez définitivement embrassé la cause de la réforme, je suppose? -Oui, monsieur d'Exmès, dit fermement Ambroise Paré. La correspondance qu'a bien voulu ouvrir avec moi le grand Calvin a levé mes derniers doutes et mes derniers scrupules. Je suis maintenant le religionnaire le plus convaincu qui soit. -Eh bien! maître, dit le vicomte d'Exmès, voulez-vous faire participer à vos lumières un néophyte de bonne volonté? C'est de moi-même que je parle. Voulez-vous raffermir ma foi hésitante comme vous remettez un membre rompu? -C'est mon devoir de soulager, quand je le puis, les âmes de mes semblables aussi bien que leurs corps, dit Ambroise Paré. Je suis tout à vous, monsieur d'Exmès. Et ils causèrent pendant plus de deux heures, Ambroise Paré ardent et éloquent, Gabriel calme, triste et docile. Au bout de ce temps, Gabriel se leva, et, serrant la main du chirurgien: -Merci, lui dit-il, cette conversation m'a fait grand bien. Le temps n'est malheureusement pas encore venu où je puisse me déclarer ouvertement Réformé. Dans l'intérêt même de la religion, il faut que j'attende. Sinon ma conversion pourrait bien exposer quelque jour votre sainte cause à des persécutions, ou du moins à des calomnies. Je sais ce que je dis. Mais je comprends maintenant, grâce à vous, maître, que les vôtres marchent véritablement dans la bonne voie, et, dès à présent, croyez que je suis avec vous par le coeur, sinon par le fait. Adieu, maître Ambroise, adieu. Nous nous reverrons. Et Gabriel, sans s'expliquer davantage, salua le chirurgien philosophe et sortit. Dans les premiers jours du mois suivant, mai 1558, il reparut pour la première fois depuis son départ mystérieux à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul. Il y avait là du nouveau. Martin-Guerre y était revenu depuis quinze jours, et Jean Peuquoy y demeurait depuis trois mois avec sa femme Babette. Mais Dieu n'avait pas voulu que le dévouement de Jean souffrît jusqu'au bout, ni peut-être que la faute de Babette restât totalement impunie. Babette, quelques jours auparavant, était accouchée avant terme d'un enfant mort. La pauvre mère avait beaucoup pleuré, mais elle avait courbé la tête devant une douleur qui apparaissait à son repentir comme une expiation; et, de même que Jean Peuquoy lui avait généreusement offert son sacrifice, elle lui offrait sa résignation à son tour. D'ailleurs, les consolations affectueuses de son mari et les encouragements maternels d'Aloyse ne manquèrent pas à la douce affligée. Martin-Guerre aussi, avec sa bonhomie accoutumée, la réconfortait de son mieux. Un jour, comme ils devisaient amicalement tous les quatre, la porte s'ouvrit, et, à leur grande surprise, à leur plus grande joie, le maître de la maison, le vicomte d'Exmès, entra tout à coup d'un pas lent et d'un air grave. Quatre cris se confondirent en un seul, et Gabriel fut promptement entouré par ses deux hôtes, son écuyer et sa nourrice. Les premiers transports apaisés, Aloyse voulut questionner celui que tout haut elle appelait son seigneur, mais que dans son bon coeur elle nommait toujours son enfant. Qu'était-il devenu pendant cette longue absence? Que voulaitil faire, maintenant? Allait-il enfin rester parmi ceux qui l'aimaient? Gabriel posa un doigt sur ses lèvres, et, d'un regard triste mais ferme, imposa d'abord silence à la tendre sollicitude d'Aloyse. Il était évident qu'il ne voulait ou ne pouvait s'expliquer ni sur le passé ni sur l'avenir. Mais, en revanche, il interrogea Babette et Jean Peuquoy sur eux-mêmes. N'avaient-ils manqué de rien? Avaient-ils eu récemment des nouvelles de leur brave frère Pierre, resté à Calais? Il plaignit avec émotion Babette, et tâcha aussi de la consoler, autant qu'on peut consoler une mère qui pleure son enfant. Gabriel passa ainsi le reste du jour au milieu de ses amis et de ses serviteurs, bon et affectueux envers tous, mais sans secouer un seul instant la noire mélancolie qui semblait l'accabler. Quant à Martin-Guerre, qui ne quittait pas des yeux son cher maître enfin retrouvé, Gabriel lui parla et s'informa de lui avec beaucoup d'intérêt. Mais, de tout le jour, il ne dit pas un mot de la promesse qu'il lui avait faite autrefois, et parut avoir oublié l'obligation qu'il avait prise de punir le voleur de nom et d'honneur qui avait si longtemps persécuté le pauvre Martin. Martin-Guerre, de son côté, était trop respectueux et trop peu égoïste pour ramener la pensée du vicomte d'Exmès sur ce sujet. Mais, quand vint le soir, Gabriel se leva, et, d'un ton qui n'admettait ni contradiction ni réplique: -Il faut à présent que je reparte, dit-il. Puis, se tournant vers Martin-Guerre, il ajouta: -Mon brave Martin, je me suis occupé de toi dans mes courses, et, inconnu que j'étais, j'ai demandé, j'ai cherché, et je crois avoir trouvé les traces de la vérité qui t'intéresse: car je me souvenais bien de l'engagement que j'avais pris envers toi, Martin. -Oh! monseigneur! s'écria l'écuyer tout heureux et tout confus. -Donc, je te le répète, reprit Gabriel, j'ai recueilli des indices suffisants pour me croire maintenant sur la voie. Mais il faut que tu m'aides, ami. Pars dès cette semaine pour ton pays. Mais ne t'y rends pas directement. Sois seulement à Lyon d'aujour-d'hui en un mois. Je t'y retrouverai et nous nous concerterons pour agir ensemble. -Je vous obéirai, monseigneur, dit Martin-Guerre. Mais, jusque-là, ne vous reverrai-je pas? -Non, non, il faut que je sois seul dorénavant, reprit Gabriel avec énergie. Je m'en vais de nouveau, et n'essayez pas de me retenir, ce serait m'affliger inutilement. Adieu, mes bons amis. Martin, souviens-toi, dans un mois d'ici à Lyon. -Je vous y attendrai, monseigneur, dit l'écuyer. Gabriel prit cordialement congé de Jean Peuquoy et de sa femme, serra dans ses mains les mains d'Aloyse, et, sans vouloir remarquer la douleur de sa bonne nourrice, partit encore une fois pour reprendre cette vie errante à laquelle il semblait s'être condamné. LXXII Où L'On Retrouve Arnauld Du Thill. Six semaines après, le 15juin 1558, au village d'Artigues, près Rieux, sur le seuil de la plus belle maison du bourg, la vigne verte qui courait sur la brune muraille servait de fonds à un tableau domestique et villageois qui, dans sa simplicité un peu grossière, ne manquait pas toutefois d'un certain accent. Un homme qui, à en juger par ses pieds poudreux, venait de faire une assez longue course, était assis là sur un banc de bois, tendant nonchalamment ses souliers à une femme qui, agenouillée devant lui, était en train de les lui délacer. L'homme fronçait les sourcils, la femme souriait. -Auras-tu bientôt fini, Bertrande? dit l'homme durement. Tu es d'une maladresse et d'une lenteur qui me mettent hors de moi! -Voilà qui est fait, Martin, dit doucement la femme. -Voilà qui est fait? hum! grommela le prétendu Martin. Où sont maintenant mes souliers de rechange? Là! je parie que tu n'as pas eu seulement la précaution de les apporter, sotte femelle. Il va falloir que je reste pieds nus au moins deux minutes! Bertrande courut dans la maison, et, en moins d'une seconde, rapporta d'autres souliers qu'elle s'empressa de chausser ellemême à son maître et seigneur. On a sans doute reconnu les personnages. C'était, sous le nom de Martin-Guerre, Arnauld du Thill, toujours impérieux et brutal; c'était Bertrande de Rolles, infiniment adoucie et prodigieusement mise à la raison. -Et mon verre d'hydromel, où est-il? reprit Martin du même ton bourru. -Il est là tout prêt, mon ami, dit craintivement Bertrande, et je vais te l'aller quérir. -Toujours attendre! reprit l'autre en frappant du pied avec impatience. Allons! dépêche, ou sinon... Un geste expressif acheva sa pensée. Bertrande sortit et revint avec la rapidité de l'éclair. Martin lui prit des mains un plein verre d'hydromel qu'il avala d'un trait avec une évidente satisfaction. -C'est bien! daigna-t-il dire en rendant à sa femme le gobelet vide. -Pauvre ami! as-tu chaud! se hasarda à dire alors celle-ci en essuyant avec son mouchoir le front de son rude époux. Tiens, mets ton chapeau, de crainte d'un coup d'air. Tu es bien las, n'est-ce pas? -Eh! reprit Martin-Guerre tout grognant, ne faut-il pas se conformer aux sots usages de ce sot pays, et, à chaque anniversaire de ses noces, aller inviter à dîner, dans tous les villages environnants, un tas de parents affamés?... J'avais, par ma foi! oublié cette stupide coutume, et si tu ne me l'avais rappelée hier, Bertrande!... Enfin, la tournée est achevée; dans deux heures, toute la parenté aux mâchoires voraces arrivera ici. -Merci, mon ami, dit Bertrande. Tu as bien raison, c'est un usage absurde, mais enfin un usage impérieux auquel il faut se conformer, si l'on ne veut passer pour dédaigneux et insolents. -Bien raisonné! dit Martin-Guerre avec ironie. Et toi, fainéante, as-tu travaillé de ton côté, au moins? La table est-elle dressée dans le verger? -Oui, Martin, comme tu l'avais ordonné. -Tu es allée aussi inviter le juge? demanda le tendre époux. -Oui, Martin, dit Bertrande, et il a dit qu'il ferait son possible pour assister au repas. -Qu'il ferait son possible! s'écria Martin en colère. Ce n'est pas cela! Il faut qu'il y vienne! Tu l'auras invité de travers! Je tiens à ménager ce juge, tu le sais, mais tu fais tout pour me déplaire. Sa présence était la seule chose qui me fît passer un peu sur la fastidieuse coutume et l'inutile corvée de ce ridicule anniversaire. -Ridicule anniversaire! celui de notre mariage! reprit Bertrande les larmes aux yeux. Ah! Martin, tu es certainement à présent un homme instruit, tu as beaucoup vu et beaucoup voyagé, tu peux mépriser les vieux préjugés du pays... mais n'importe! cet anniversaire me rappelle un temps où tu étais moins sévère et plus tendre pour ta pauvre femme. -Oui, dit Martin avec un rire sardonique, et où ma femme était moins douce et plus acariâtre pour moi, où elle s'oubliait même quelquefois jusqu'à... -Oh! Martin! Martin! s'écria Bertrande, ne rappelle pas ces souvenirs qui me font rougir, et dont j'ai peine à présent à me rendre compte. -Et moi donc! quand je pense que j'ai pu être assez bête pour supporter... Ah! ah! ah! Mais laissons cela; mon caractère s'est fort modifié, et le tien aussi, j'aime à te rendre cette justice. Comme tu dis, Bertrande, j'ai vu depuis ce temps-là du pays. Tes mauvais procédés, en me forçant à courir le monde, m'ont contraint à gagner de l'expérience, et, en revenant ici l'an passé, j'ai pu rétablir les choses dans leur ordre naturel. Je n'ai eu pour cela qu'à rapporter avec moi un autre Martin appelé Martin-bâton. Aussi, maintenant, tout marche à souhait, et nous faisons vraiment le ménage le plus uni. -C'est bien vrai, grâce à Dieu! dit Bertrande. -Bertrande? -Martin! -Tu vas sur-le-champ, dit Martin-Guerre d'un ton absolu et souverain, tu vas retourner chez le juge d'Artigues. Tu renouvelleras tes instances, tu obtiendras de lui la promesse formelle de se rendre à notre repas, et, s'il n'y vient pas, songes-y, c'est à toi, à toi seule que je m'en prendrai. Va, Bertrande, et reviens vite. -Je vais et je reviens, dit Bertrande en disparaissant à la minute. Arnauld du Thill la suivit un instant d'un regard satisfait. Puis, resté seul, il s'étendit paresseusement sur son banc de bois, humant l'air et clignant des yeux avec la béatitude égoïste et dédaigneuse d'un homme heureux qui n'a rien à craindre et rien à désirer. Il ne vit pas un homme, un voyageur, qui, appuyé sur un bâton, marchait péniblement sur la route, solitaire à cette heure ardente, et qui, en apercevant Arnauld, s'arrêta devant lui. -Pardon, compagnon, lui dit cet homme, n'y a-t-il pas, je vous prie, dans votre bourg, d'auberge où je puisse me reposer et dîner. -Non, vraiment, répondit Arnauld sans se déranger, et il faut que vous alliez à Rieux, à deux lieues d'ici, pour trouver une enseigne d'hôtelier. -Deux lieues encore! s'écria le voyageur, quand je n'en puis plus déjà de fatigue. Volontiers donnerais-je une pistole pour trouver tout de suite un gîte et un repas. -Une pistole! dit avec un mouvement Arnauld, toujours le même à l'endroit de l'argent. Eh bien! mon brave homme, on pourra, si vous voulez, vous donner chez nous un lit dans un coin, et, quant au dîner, nous avons aujourd'hui un dîner d'anniversaire auquel un convive de plus ne paraîtra pas. Cela vous va-t-il, hein? -Sans doute, répondit le voyageur, je vous dis que je tombe de fatigue et de faim. -Eh bien! c'est chose dite, restez, reprit Arnauld, pour une pistole. -La voici d'avance, dit le voyageur. Arnauld du Thill se redressa pour la prendre et souleva en même temps le chapeau qui couvrait ses yeux et son visage. L'étranger put alors seulement voir ses traits, et, reculant de surprise: -Mon neveu! s'écria-t-il. Arnauld du Thill! Arnauld l'envisagea et pâlit, mais, se remettant aussitôt: -Votre neveu? dit-il, je ne vous reconnais pas. Qui êtes vous? -Tu ne me reconnais pas, Arnauld! reprit l'homme. Tu ne reconnais pas ton vieil oncle maternel, Carbon Barreau, à qui tu as donné tant de souci comme à toute ta famille d'ailleurs?... -Par ma foi! non, dit Arnauld avec un rire insolent. -Eh quoi! tu me renies et te renies ainsi! reprit Carbon Barreau. Tu n'as pas fait, dis, mourir de chagrin ta mère, ma soeur, une pauvre veuve que tu as abandonnée à Sagias, voilà quelque dix ans? Ah! tu ne me reconnais pas, mauvais coeur! mais je te reconnais bien, moi! -Je ne sais pas du tout ce que vous voulez me dire, reprit l'impudent Arnauld sans se déconcerter. Je ne m'appelle pas Arnauld, mais Martin-Guerre; je ne suis pas de Sagias, mais d'Artigues. Les vieux du pays m'ont vu naître et l'attesteraient, et, si vous voulez qu'on se moque de vous, vous n'avez qu'à répéter votre dire devant Bertrande de Rolles, ma femme, et tous mes parents. -Votre femme! vos parents! dit Carbon Barreau stupéfait. Pardon! est-ce que je me serais véritablement trompé? Mais non, c'est impossible! une telle ressemblance. -Au bout de dix ans est difficile à constater, interrompit Arnauld. Allez! vous avez la berlue, mon brave homme! Mes vrais oncles et mes vrais parents, vous allez les voir et les entendre vous-même tout à l'heure. -Oh bien! alors, reprit Carbon Barreau, qui commençait à être convaincu, vous pouvez vous vanter de ressembler à mon neveu Arnauld du Thill, vous! -C'est vous qui me l'apprenez, dit Arnauld en ricanant, et je ne m'en suis pas vanté encore. -Ah! quand je dis que vous pouvez vous en vanter, reprit le bonhomme, ce n'est pas qu'il y ait de quoi être fier de ressembler à un gueux pareil, au moins! Je puis en convenir puisque je suis de la famille, mon neveu était bien le plus affreux coquin qui se pût imaginer. Et quand j'y pense, au fait, il serait fort invraisem blable qu'il vécût encore! car, à l'heure qu'il est, il doit être depuis longtemps pendu, le misérable! -Vous croyez? reprit Arnauld du Thill avec quelque amertume. -J'en suis certain, monsieur Martin-Guerre, dit avec assurance Carbon Barreau. Cela, d'ailleurs, ne vous fait rien, n'est-ce pas, que je parle ainsi de ce drôle, puisque ce n'est pas vous, mon hôte? -Cela ne me fait rien absolument, dit Arnauld assez mal satisfait. -Ah! monsieur, reprit l'oncle, qui était un peu radoteur, que de fois me suis-je félicité, devant sa pauvre mère en larmes, d'être resté garçon, et de n'avoir jamais eu d'enfants qui auraient pu, pareils à ce mauvais garnement, déshonorer mon nom et désoler ma vie. -Tiens, mais c'est juste, se dit Arnauld, l'oncle Carbon n'avait pas d'enfants, c'est-à-dire pas d'héritiers. -À quoi pensez-vous, maître Martin? demanda le voyageur. -Je pense, dit doucereusement Arnauld, que, malgré vos assertions contraires, messire Carbon Barreau, vous seriez peutêtre bien aise aujourd'hui d'avoir un fils, ou même, à défaut de fils, ce méchant neveu que vous regrettez si médiocrement, mais qui enfin vous serait une affection, une famille, et à qui vous pourriez transmettre vos biens après vous. -Mes biens?... dit Carbon Barreau. -Sans doute, vos biens, reprit Arnauld du Thill. Vous qui semez si libéralement les pistoles, vous ne devez pas être pauvre! et cet Arnauld qui me ressemble serait votre héritier, je suppose. Pardieu! voilà que je regrette de ne pas être un peu lui. -Arnauld du Thill, s'il n'était pendu, serait mon héritier, en effet, repartit gravement Carbon Barreau. Mais il ne tirerait pas grand profit de ma succession, carje ne suis pas riche. J'offre une pistole pour me reposer et me rassasier un peu en ce moment parce que je suis épuisé de lassitude et de faim; cela n'empêche point, hélas! ma bourse d'être légère... trop légère! -Hum? fit Arnauld du Thill avec incrédulité. -Vous ne me croyez pas, maître Martin-Guerre? à votre aise. Il n'en est pas moins vrai que je me rends présentement à Lyon, où M. le président du parlement, dont j'ai été vingt ans l'huissier, m'offre un asile et du pain pour le reste de mes jours. Il m'a envoyé vingt-cinq pistoles pour payer mes petites dettes et faire ma route, le généreux homme! Mais ce qui m'en reste est tout ce que je possède. Et, par ainsi, mon héritage est trop peu de chose pour qu'Arnauld du Thill, quand même il vivrait encore, eût intérêt à le réclamer. C'est pourquoi... -En voilà assez, bavard! interrompit avec brusquerie Arnauld du Thill mécontent. Est-ce que j'ai le temps d'écouter vos radotages? Donnez-moi toujours votre pistole et entrez dans la maison, si cela vous plaît. Vous dînerez dans une heure, vous dormirez après, et nous serons quittes. Il n'y a pas besoin pour cela de tant de discours. -Mais c'est vous qui m'interrogiez! dit Carbon Barreau. -Allons! entrez-vous, bonhomme, ou n'entrez-vous pas? Voici déjà quelques-uns de mes convives, et vous me permettrez bien de vous quitter pour eux. Entrez. J'agis avec vous sans façon, je ne vous conduis pas. -Je le vois bien, dit Carbon Barreau. Et il entra dans le logis, tout en maugréant contre les subits revirements d'humeur de son hôte. Trois heures après, on était encore à table sous les ormes. Les convives étaient au complet, et le juge d'Artigues, dont Arnauld tenait tant à se concilier la faveur, était assis à la place d'honneur. Les bons vins et les propos joyeux circulaient. Les jeunes gens parlaient de l'avenir et les vieux du passé, et l'oncle Carbon Barreau avait pu s'assurer que son hôte s'appelait Martin-Guerre, et était connu et traité de tous les habitants d'Artigues comme un des leurs. -Te rappelles-tu, Martin-Guerre, disait l'un, ce moine augustin, le frère Chrysostôme, qui nous a appris à lire à tous les deux? -Je me le rappelle, disait Arnauld. -Te souviens-tu, cousin Martin, disait un autre, que c'est à ta noce qu'on a tiré pour la première fois des coups de fusil en réjouissance dans le pays? -Je m'en souviens, répondait Arnauld. Et, comme pour raviver ses souvenirs, il embrassait sa femme, assise à ses côtés toute fière et joyeuse. -Puisque vous avez si bonne mémoire, mon maître, dit tout à coup derrière les convives une voix haute et ferme apostrophant Arnauld du Thill, puisque vous vous souvenez de tant de choses, vous vous souviendrez bien aussi de moi, peut-être! LXXIII La Justice Dans L'Embarras. Celui qui parlait ainsi, d'un ton impérieux,jeta le manteau brun et le large chapeau qui le cachaient, et les conviés d'Arnauld du Thill, qui s'étaient retournés en l'entendant, purent voir un jeune cavalier de fière mine et de riches habits. À quelque distance, un serviteur tenait par la bride les deux chevaux qui les avaient amenés. Tous se levèrent respectueusement, assez surpris et fort intrigués. -Monsieur le vicomte d'Exmès! murmura-t-il tout effaré. -Eh bien! reprit d'une voix tonnante Gabriel en s'adressant à lui; eh bien! me reconnaissez-vous? Arnauld, après un moment d'hésitation, eut bien vite calculé ses chances et pris son parti. -Sans doute, dit-il d'une voix qui tâchait d'être ferme, sans doute, je reconnais monsieur le vicomte d'Exmès pour l'avoir vu quelquefois au Louvre et ailleurs, du temps que j'étais au service de M. de Montmorency; mais je ne puis croire que monseigneur me reconnaisse, moi pauvre et obscur serviteur du connétable. -Vous oubliez, dit Gabriel, que vous avez été aussi le mien. -Qui? moi! s'écria Arnauld feignant la plus profonde surprise. Oh! pardon, monseigneur se trompe assurément. -Je suis tellement certain de ne pas me tromper, reprit Gabriel avec calme, que je requiers ouvertement le juge d'Artigues, ici présent, de vous faire sur-le-champ arrêter et emprisonner. Est-ce clair, cela? Il y eut parmi les assistants un mouvement de terreur. Le juge s'approcha, fort étonné. Arnauld seul garda son apparence tranquille. -Puis-je savoir au moins de quel crime je suis accusé? demanda-t-il. -Je vous accuse, répondit Gabriel avec fermeté, de vous être iniquement substitué au lieu et place de mon écuyer Martin-Guerre, et de lui avoir méchamment et traîtreusement volé son nom, sa maison et sa femme, à l'aide d'une ressemblance si parfaite, qu'elle passe l'imagination. À cette accusation si nettement formulée, les conviés s'entre-regardèrent tout stupéfaits. -Qu'est-ce que cela signifie? murmuraient-ils. Martin-Guerre n'est pas Martin- Guerre! Quelle diabolique sorcellerie y a-t-il donc là-dessous? Plusieurs de ces bonnes gens se signaient et prononçaient tout bas des formules d'exorcisme. La plupart commençaient à considérer leur hôte avec épouvante. Arnauld du Thill comprit qu'il était temps de frapper un coup décisif pour ramener à lui les esprits ébranlés, et, se tournant vers celle qu'il appelait sa femme: -Bertrande! s'écria-t-il, parle donc! Suis-je, oui ou non, ton mari? La pauvre Bertrande, jusque-là effrayée, haletante, avait, sans dire un mot, regardé seulement de ses yeux tout grands ouverts, tantôt Gabriel, tantôt son époux supposé. Mais, au geste souverain d'Arnauld du Thill, à son accent de menace, elle n'hésita pas, elle se jeta dans ses bras avec effusion. -Cher Martin-Guerre! s'écria-t-elle. À ces mots, le charme fut rompu, et les murmures offensifs se tournèrent contre le vicomte d'Exmès. -Monsieur, lui dit Arnauld du Thill triomphant, en présence du témoignage de ma femme et de tous mes amis et parents qui m'entourent, persistez-vous dans votre étrange accusation? -Je persiste, dit simplement Gabriel. -Un instant! s'écria maître Carbon Barreau intervenant. Je savais bien, mon hôte, que je n'avais pas la berlue! Puisqu'il y a quelque part un autre individu qui ressemble trait pour trait à celui-ci,j'affirme, moi, que l'un des deux est mon neveu Arnauld du Thill, natif de Sagias comme moi. -Ah! voici un secours providentiel qui arrive à point! dit Gabriel. Maître, reprit-il en s'adressant au vieillard, reconnaissezvous donc votre neveu dans cet homme? -En vérité, dit Carbon Barreau, je ne saurais distinguer si c'est lui ou l'autre; mais je jurerais d'avance que, s'il y a imposture, elle est du fait de mon neveu, fort coutumier de la chose. -Vous entendez, monsieur le juge? dit Gabriel au magistrat; quel que soit le coupable, le délit n'est déjà plus douteux. -Mais enfin, où donc est celui qui, pour me frustrer, se prétend frustré? s'écria Arnauld du Thill audacieusement. Ne vat-on pas me confronter avec lui? Se cache-t-il? Qu'il se montre et qu'on en juge. -Martin-Guerre, mon écuyer, dit Gabriel, s'est, d'après mon ordre, constitué le premier prisonnier à Rieux. Monsieur le juge, je suis le comte de Montgommery, ex-capitaine des gardes de Sa Majesté. L'accusé lui-même m'a reconnu. Je vous somme de le faire arrêter et emprisonner comme son accusateur. Quand ils seront l'un et l'autre sous la main de la justice, j'espère pouvoir aisément prouver de quel côté est la vérité et de quel côté l'imposture. -C'est évident, monseigneur, dit à Gabriel le juge ébloui. Qu'on mène à la prison Martin-Guerre. -Je m'y rends moi-même de ce pas, dit Arnauld, fort que je suis de mon innocence. Mes bons et chers amis, ajouta-t-il en s'adressant à la foule qu'il jugea prudent de se gagner, je compte sur vos loyaux témoignages pour me secourir dans cette extrémité. Vous tous qui m'avez connu, vous me reconnaîtrez, n'est-ce pas? -Oui, oui, sois tranquille, Martin! dirent tous les amis et parents émus de cet appel. Quant à Bertrande, elle avait pris le parti de s'évanouir. Huit jours après, l'instruction du procès s'ouvrit devant le tribunal de Rieux. Un curieux et difficile procès assurément! et qui méritait bien de devenir aussi célèbre qu'il l'est encore, après trois cents ans, de nos jours. Si Gabriel de Montgommery ne s'en était un peu mêlé, il est probable que ces excellents juges de Rieux, auxquels fut déférée l'affaire, ne s'en seraient jamais tirés. Ce que Gabriel demanda avant tout, ce fut que les deux adversaires ne fussent mis, jusqu'à nouvel ordre, en présence l'un de l'autre sous aucun prétexte. Les interrogatoires et confrontations eurent lieu séparément, et Martin, comme Arnauld du Thill, resta soumis au plus rigoureux secret. Martin-Guerre, enveloppé d'un manteau, fut amené tour à tour en face de sa femme, de Carbon Barreau, de tous ses voisins et parents. Tous le reconnurent. C'était bien son visage, c'était sa tournure. Il n'y avait pas à s'y tromper. Mais tous reconnaissaient également Arnauld du Thill quand on le leur présentait à son tour. Ils s'écriaient, ils s'épouvantaient, aucun ne trouva d'indice qui pût faire éclater la vérité. Comment la distinguer en effet entre deux sosies aussi exactement semblables qu'Arnauld du Thill et Martin-Guerre? -Le diable d'enfer y perdrait son latin, disait Carbon Barreau, fort embarrassé de ses deux neveux. Mais, devant ce jeu inouï et merveilleux de la nature, ce qui devait guider Gabriel et les juges, c'étaient, à défaut de différences matérielles, les contradictions des faits et surtout les oppositions des caractères. Dans le récit de leurs premières années, Arnauld et Martin, chacun de son côté, racontait les mêmes faits, rappelait les mêmes dates, citait les mêmes noms avec une effrayante identité. À l'appui de ses dires, Arnauld apportait de plus des lettres de Bertrande, des papiers de famille et l'anneau béni le jour de ses noces. Mais Martin narrait comment Arnauld, après l'avoir fait pendre à Noyon, avait pu lui voler ces papiers et son anneau de mariage. Donc, la perplexité desjuges était toujours la même, leur incertitude toujours aussi grande. Les apparences et les indices étaient aussi clairs et aussi éloquents d'une part que de l'autre; les allégations des deux accusés semblaient aussi sincères. Il fallait des preuves formelles et des témoignages évidents pour trancher une question si ardue. Gabriel se chargea de les trouver et de les fournir. D'abord, sur sa demande, le président du tribunal posa de nouveau à Martinet à Arnauld du Thill, interrogés toujours séparément d'ailleurs, cette question: -Où avez-vous passé votre temps, de douze à seize ans? Réponse immédiate des deux accusés pris chacun à part: -À Saint-Sébastien en Biscaye, chez mon cousin Sanxi. Sanxi était là, témoin assigné, et certifiait que le fait était exact. Gabriel s'approcha de lui, et lui dit un mot à l'oreille. Sanxi se prit à rire et interpella Arnauld en langue basque. Arnauld pâlit et ne dit mot. -Comment? reprit Gabriel, vous avez passé quatre ans à Saint-Sébastien, et vous ne comprenez pas le patois du pays? -Je l'ai oublié, balbutia Arnauld. Martin-Guerre, soumis à cette épreuve à son tour, bavarda en basque pendant un quart d'heure, à la grande joie du cousin Sanxi, et à la parfaite édification de l'assistance et des juges. Cette première épreuve, qui commençait à faire luire la vérité dans les esprits, fut bientôt suivie d'une autre, laquelle, pour être renouvelée de l'Odyssée, n'en était pas moins significative. Les habitants d'Artigues de l'âge de Martin-Guerre se rappelaient encore avec admiration et jalousie son habilité au jeu de paume. Mais, depuis son retour, le faux Martin avait refusé toutes les parties qu'on lui proposait, sous prétexte d'une blessure reçue à la main droite. Le véritable Martin-Guerre se fit au contraire un plaisir, en présence des juges, de tenir tête aux plus forts joueurs de paume. Il joua même assis et toujours enveloppé de son manteau. Son second ne faisait que lui ramener les balles, qu'il lançait avec une dextérité vraiment merveilleuse. De ce moment-là, la sympathie publique, si importante dans ces occasions, fut du côté de Martin, c'est-à-dire, chose assez rare! du côté du bon droit. Un dernier fait bizarre acheva de ruiner dans l'esprit des juges Arnauld du Thill. Les deux accusés étaient absolument de la même taille; mais Gabriel, à l'affût du moindre indice, avait cru remarquer que son brave écuyer avait le pied, son pied unique, hélas! beaucoup plus petit que le pied d'Arnauld du Thill. Le vieux cordonnier d'Artigues comparut devant le tribunal, et apporta ses anciennes et nouvelles mesures. -Oui, dit le brave homme, il est certain qu'autrefois Martin-Guerre se chaussait à neuf points, et j'ai été bien surpris en voyant qu'à son retour sa chaussure en portait douze; mais j'ai cru que c'était l'effet de ses longs voyages. Le véritable Martin-Guerre tendit alors fièrement au cordonnier le pied unique que lui avait conservé la Providence, sans doute pour le plus grand triomphe de la vérité. Le naïf cordonnier, après avoir mesuré, reconnut et proclama le pied authentique qu'il avait chaussé autrefois, et qui, malgré les longs voyages et sa double fatigue, était resté à peu près le même. Dès lors, il n'y eut plus qu'un cri sur l'innocence de Martin. Gabriel voulait encore des témoignages moraux. Il produisit le paysan auquel Arnauld du Thill avait donné la commission étrange d'aller annoncer à Paris la pendaison de Martin-Guerre à Noyon. Le bonhomme raconta naïvement sa surprise en retrouvant rue des Jardins-Saint-Paul celui qu'il avait vu prendre la route de Lyon. C'était cette circonstance qui avait inspiré à Gabriel le premier soupçon de la vérité. On entendit ensuite de nouveau Bertrande de Rolles. La pauvre Bertrande, malgré le revirement de l'opinion, était toujours pour celui qui se faisait craindre. Interrogée pourtant si elle n'avait pas remarqué de changement dans le caractère de son mari, depuis qu'il était revenu: -Oh! oui, certes, dit-elle, il est revenu bien changé, mais à son avantage, messieurs les juges, se hâta-t-elle d'ajouter. Et, comme on la pressait de s'expliquer nettement: -Autrefois, dit la naïve Bertrande, Martin était plus faible et plus benin qu'un mouton, et se laissait mener, voire même gourmer par moi, au point que j'en avais parfois honte. Mais il est revenu un homme, un maître. Il m'a prouvé sans réplique que j'avais eu bien tort dans le temps, et que mon devoir de femme était d'obéir à sa parole et à sa baguette. À présent, c'est lui qui ordonne et moi qui sers, lui qui lève la main et moi qui baisse la tête. C'est de ses voyages qu'il a rapporté cette autorité-là, et c'est depuis son retour que nos rôles à tous deux sont devenus ce qu'ils devaient être. Maintenant, le pli est pris et j'en suis bien aise. D'autres habitants d'Artigues attestèrent à leur tour que l'ancien Martin-Guerre avait toujours été aussi inoffensif, pieux et bon, que le nouveau était agressif, impie et taquin. Comme le cordonnier et comme Bertrande, ils avaient attribué ces changements à ses voyages. Le comte Gabriel de Montgommery daigna prendre enfin la parole au milieu du respectueux silence des juges et des assistants. Il raconta par quelles étranges circonstances il avait eu tour à tour à son service les deux Martin-Guerre, comment il avait été si longtemps à s'expliquer les variations d'humeur et de nature de son double écuyer, mais quels événements l'avaient mis à la fin sur la voie. Gabriel dit tout enfin: les terreurs de Martin, les trahisons d'Arnauld du Thill, les vertus de l'un, les crimes de l'autre. Il rendit nette et évidente à tous les yeux cette histoire obscure et embrouillée, et finit en demandant châtiment pour le coupable et réhabilitation pour l'innocent. La justice de ce temps-là était moins complaisante et moins commode pour les accusés que celle de nos jours. C'est ainsi qu'Arnauld du Thill ignorait encore les charges accablantes acquises contre lui. Il avait bien vu avec inquiétude les épreuves de la langue basque et du jeu de paume tourner à sa confusion, mais il croyait après tout avoir donné des excuses suffisantes. Quand à l'essai du vieux cordonnier, il n'y avait rien compris. Enfin, il ne savait pas si Martin-Guerre, qu'on s'obstinait à lui cacher, s'était tiré mieux que lui, en somme, des interrogations et des difficultés. Gabriel, mû par un sentiment d'équité et de générosité, avait exigé qu'Arnauld du Thill assistât au plaidoyer qui le chargeait, et pût au besoin y répondre. Martin, lui, n'avait qu'y faire, et resta dans sa prison. Mais Arnauld y fut amené pour qu'on pût le juger contradictoirement, et ne perdit pas un mot du récit convaincant de Gabriel. Pourtant, quand le vicomte d'Exmès eut achevé, Arnauld du Thill, sans se laisser intimider ni décourager, se leva tranquillement et demanda la permission de se défendre. Le tribunal la lui aurait bien refusée; mais Gabriel se joignit à lui, et Arnauld put parler. Il parla admirablement. L'astucieux drôle avait réellement une éloquence naturelle, jointe à l'esprit le plus habile et le plus retors. Gabriel s'était surtout appliqué à répandre la clarté de l'évidence sur les ténébreuses aventures des deux Martin. Arnauld s'appliqua à brouiller tous les fils et à jeter une seconde fois dans l'esprit de ses juges une confusion salutaire. Il avoua lui-même ne rien comprendre à tous ces événements emmêlés de deux existences prises l'une pour l'autre. Il n'avait pas à expliquer tous ces quiproquos dont on l'embarrassait. Il devait seulement répondre de sa propre vie et justifier de ses propres actions. C'est ce qu'il était prêt à faire. Il reprit alors le récit logique et serré de ses faits et gestes depuis son enfance jusqu'au jour présent. Il interpella ses amis et parents, leur rappelant des circonstances qu'ils avaient euxmêmes oubliées, riant à de certains souvenirs, s'attendrissant à d'autres. Il ne pouvait plus, il est vrai, parler le basque ni jouer à la paume; mais tout le monde n'avait pas la mémoire des langues, et il montrait la cicatrice de sa main. Quand même son adversaire aurait satisfait les juges sur ces deux points, rien n'était plus facile au bout du compte que d'apprendre un patois et de s'exercer à un jeu. Finalement, le comte de Montgommery, induit certainement en erreur par quelque intrigant, l'accusait d'avoir volé à son écuyer les papiers qui établissaient son état et sa personnalité; mais il n'y avait de ce fait aucune preuve. Quant au paysan, qui pouvait affirmer que ce n'était pas un compère du soi-disant Martin? Pour l'argent de la rançon que lui, Martin-Guerre aurait volé au comte de Montgommery, il était en effet revenu à Artigues avec une certaine somme, mais plus forte que celle annoncée par le comte, et il expliquait l'origine de cette somme en exhibant le certificat de très haut et très-puissant seigneur le connétable, duc de Montmorency. Arnauld du Thill, pour sa péroraison, fitjouer avec une adresse infinie ce nom prestigieux du connétable aux yeux des juges éblouis. Il suppliait instamment qu'on envoyât prendre des informations sur son compte auprès de son illustre maître. Il était assuré que sa justification sortirait nette et palpable de cette enquête. Bref, le discours du rusé coquin fut si habile et si captieux, il s'exprima avec une telle chaleur, et l'impudence ressemble quelquefois si bien à l'innocence, que Gabriel vit les juges de nouveau indécis et ébranlés. Il s'agissait donc de frapper un coup décisif, et Gabriel s'y détermina, quoique avec peine. Il vint dire un mot à l'oreille du président, et celui-ci ordonna qu'on ramenât Arnauld du Thill dans sa prison, et qu'on introduisît Martin-Guerre. LXXIV Les Méprises Ont L'Air De Vouloir Recommencer. On ne reconduisit pas tout d'abord Arnauld du Thill au cachot qu'il occupait à la conciergerie de Rieux. Il fut mené dans le préau voisin du tribunal, où on le laissa seul pendant quelques instants. Il se pourrait, lui dit-on, après l'interrogatoire de son adversaire, les juges eussent besoin de l'entendre de nouveau. Abandonné à ses réflexions, le rusé commença par se féliciter en lui-même de l'effet qu'il avait évidemment produit par son habile et impudent discours. Le brave Martin-Guerre, avec son bon droit, aurait certes de la peine à être aussi persuasif. En tout cas, Arnauld avait gagné du temps! Mais, en examinant plus rigidement les choses, il ne pouvait guère se dissimuler qu'il n'avait gagné que cela. La vérité qu'il avait si audacieusement démentie finirait par éclater de tous côtés. M. de Montmorency lui-même, dont il avait osé invoquer le témoignage, se hasarderait-il à couvrir de son autorité les méfaits avérés de son espion? Cela était fort douteux. Au bout du compte, Arnauld du Thill, d'abord sijoyeux, tomba peu à peu de son espérance dans l'inquiétude, et, tout bien considéré, se dit que sa position n'était pas des plus rassurantes. Il courbait la tête sous ce découragement, lorsqu'on vint le prendre pour le ramener à sa prison. Le tribunal n'avait donc plus jugé à propos de l'interroger après les explications de Martin-Guerre! Nouveau sujet d'anxiété! Cela néanmoins n'empêcha pas Arnauld du Thill, qui remarquait tout, de remarquer que ce n'était pas son geôlier ordinaire qui était venu le prendre et qui l'accompagnait en ce moment. Pourquoi ce changement? Redoublait-on de précautions avec lui? Voulait-on le faire parler? Arnauld du Thill se promit de se tenir sur ses gardes et resta muet pendant tout le chemin. Mais voici bien un autre motif d'étonnement! la prison dans laquelle ce gardien nouveau conduisit Arnauld n'était pas celle qu'il occupait d'habitude! Celle-ci avait une fenêtre grillée et une haute cheminée qui manquaient dans l'autre. Cependant tout y attestait la présence récente d'un prisonnier, des débris de pain encore frais, une cruche d'eau à moitié vide, un lit de paille, un coffre entr'ouvert qui laissait voir des habits d'homme. Arnauld du Thill, accoutumé à se contenir, ne marqua aucune surprise; mais, dès qu'il se vit seul, il courut au coffre pour le fouiller. Il n'y trouva que des habits. Nul autre indice. Mais ces habits étaient d'une couleur et avaient une forme qu'Arnauld du Thill croyait se rappeler. Il y avait surtout deux justaucorps de drap brun et des hauts-de-chausse de tricot jaune qui n'étaient pas certainement d'une nuance ni d'une coupe commune. « Oh! oh! se dit Arnauld du Thill, ce serait singulier!... » Comme la nuit commençait à tomber, le geôlier inconnu entra. -Holà, maître Martin-Guerre! dit-il en frappant sur l'épaule d'Arnauld du Thill rêveur, de manière à lui prouver que, si le prisonnier ne connaissait pas son geôlier, le geôlier connaissait fort bien son prisonnier. -Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Arnauld du Thill à ce geôlier si familier. -Il y a, mon cher, reprit l'homme, que votre affaire apparemment se bonifie de plus en plus. Savez-vous qui a obtenu des juges et qui sollicite à présent de vous-même la faveur de vous entretenir quelques instants? -Ma foi, non! dit Arnauld, comment voulez-vous que je le sache? Qui cela peut-il être?... -Votre femme, mon cher, Bertrande de Rolles en personne, qui commence à voir sans doute de quel côté est le bon droit. Mais si j'étais à votre place, moi, je refuserais de la recevoir. -Et pourquoi cela? dit Arnauld du Thill. -Pourquoi? reprit le geôlier; mais parce qu'elle vous a si longtemps méconnu, donc! Il est bien temps vraiment qu'elle se range du côté de la vérité, quand demain, au plus tard, une sentence du tribunal va la proclamer publiquement, officiellement! Aussi, vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, et je vais congédier bel et bien votre ingrate? Le geôlier fit un pas vers la porte; mais Arnauld du Thill le retint d'un geste. -Non, non! lui dit-il, ne la renvoyez pas. Je veux la voir, au contraire,je veux. Enfin, puisqu'elle a obtenu le congé desjuges, introduisez Bertrande de Rolles, mon cher ami. -Hum! toujours le même! dit le geôlier, toujours débonnaire et clément! Si vous laissez si vite reprendre à votre femme son ascendant d'autrefois, vous ne risquez rien!... Enfin, enfin, cela vous regarde. Le geôlier se retira en haussant les épaules de pitié. Deux minutes après, il rentra avec Bertrande de Rolles. Lejour se faisait de plus en plus sombre. -Je vous laisse seuls, dit le geôlier, mais je viendrai chercher Bertrande avant qu'il soit nuit tout à fait: c'est l'ordre. Vous n'avez donc guère à vous qu'un quart d'heure, profitez-en pour vous chamailler ou pour vous réconcilier; à votre choix. Et il sortit de nouveau. Bertrande de Rolles s'avança alors toute honteuse et la tête basse vers le prétendu Martin-Guerre, qui resta assis et silencieux, la laissant venir et parler. -Oh! Martin, lui dit-elle enfin d'une voix faible et timide quand elle fut auprès de lui, Martin, voudrez-vousjamais me pardonner? Ses yeux se mouillèrent, et elle tremblait véritablement de tous ses membres. -Vous pardonner quoi! reprit Arnauld du Thill, qui ne voulait pas se compromettre. -Mais ma grossière méprise, dit Bertrande. J'ai eu certainement bien tort de ne pas vous reconnaître. Pourtant, n'y avait-il pas de quoi s'y tromper, puisqu'il paraît que, dans le temps, vous vous y trompiez vous-même? Aussi,je vous l'avoue, il faut, pour que je croie à mon erreur, que tout le pays, que M. le comte de Montgommery, et que lajustice, qui s'y connaît! m'attestent que vous êtes bien mon vrai mari et que l'autre n'était qu'un trompeur et qu'un imposteur. -Lequel, voyons? dit Arnauld, lequel est l'imposteur avéré? celui qu'a ramené M. de Montgommery ou celui qu'on a trouvé en possession du nom et des biens de Martin-Guerre? -Mais l'autre! répondit Bertrande, celui qui m'a trompée, celui que la semaine passéej'appelais encore mon époux, stupide et aveugle que j'étais! -Ah! la chose est donc bien établie maintenant? demanda Arnauld avec émotion. -Mon Dieu! oui, Martin, reprit Bertrande avec la même confusion. Ces messieurs du tribunal et votre maître, ce digne seigneur, m'ont affirmé tout à l'heure encore qu'il n'y avait plus de doute pour eux, et que vous étiez bien le véritable Martin-Guerre, mon bon et cher mari. -Ah! vraiment?... dit Arnauld du Thill en pâlissant. -Là-dessus, reprit Bertrande, on m'a donné à entendre que je ferais bien de vous demander pardon et de me réconcilier avec vous avant l'arrêt, et j'ai sollicité et obtenu la permission de vous voir... Elle s'arrêta, mais, voyant que son prétendu mari ne lui répondait pas, elle reprit: -Il est trop certain, mon bon Martin-Guerre, que je suis extrêmement coupable envers vous. Mais je vous prie de songer que c'est bien involontairement, j'en prends à témoins la Sainte Vierge et l'enfant Jésus! Ma première faute est de n'avoir pas découvert et démasqué la fraude de cet Arnauld du Thill. Mais pouvais-je supposer qu'il pût y avoir au monde des ressemblances si complètes, et que le bon Dieu pût s'amuser à faire deux créatures si exactement pareilles. Pareilles de visage et de taille, mais non, il est vrai, de caractère et de coeur! et c'est cette différence qui eût dû m'ouvrir les yeux, j'en conviens. Mais quoi! rien ne m'avertissait de me tenir sur mes gardes. Arnauld du Thill m'entretenait du passé comme vous auriez pu le faire. Il avait votre anneau, vos papiers. Nul ami, nul parent ne le soupçonnait. J'y suis allée à la bonne foi. J'attribuais vos changements d'humeur à l'expérience que vous aviez gagnée en courant le monde. Considérez, mon cher mari, que sous le nom de cet étranger, c'est toujours vous enfin que j'aimais, vous à qui je me soumettais avec joie. Considérez cela, et vous me pardonnerez cette première erreur qui m'a fait commettre sans le vouloir et sans le savoir, grand Dieu! le péché dont je passerai le reste de mes jours à demander grâce au ciel et à vous. Bertrande de Rolles se tut de nouveau pour voir si Martin-Guerre lui parlerait et l'encouragerait un peu. Mais il garda obstinément le silence, et la pauvre Bertrande, le coeur navré, continua: -S'il est impossible, Martin, que vous me gardiez rancune pour ce premier et involontaire grief, le second malheureusement mérite à coup sûr tous vos reproches et toute votre colère. Quand vous n'étiez pas là, j'ai pu prendre un autre pour vous, mais quand vous vous êtes présenté et qu'il m'a été loisible d'établir une comparaison, j'aurais dû vous reconnaître tout d'abord. Réfléchissez pourtant si, là encore, ma conduite n'aurait pas quelques excuses. D'abord, Arnauld du Thill était, comme vous disiez, en possession du titre et du nom qui vous appartiennent, et il me répugnait d'admettre la supposition qui me faisait coupable. En second lieu, c'est à peine si l'on m'a laissé vous voir et vous parler. Lorsqu'on m'a confronté à vous, vous n'aviez pas vos habits ordinaires, et vous étiez enveloppé d'un long manteau qui me dérobait votre taille et votre allure. Depuis, j'ai presque été mise au secret comme Arnauld du Thill et comme vousmême, et je ne vous ai guère revus tous deux qu'au tribunal, toujours séparément et toujours d'assez loin. Devant cette effrayante ressemblance, quel moyen avais-je de constater la vérité? Je me suis décidée, presque au hasard, pour celui que j'appelais mon mari la veille. Je vous conjure de ne pas m'en vouloir. Les juges aujourd'hui me certifient que je me suis trompée et qu'ils en ont acquis les preuves. Dès lors, je reviens à vous toute repentante et toute confuse, me fiant seulement à votre bonté et à votre amour d'autrefois. Ai-je eu tort de compter ainsi sur votre indulgence? Après cette question presque directe, Bertrande fit une nouvelle pause. Mais le faux Martin resta toujours muet. Il est évident que Bertrande, en abandonnant ainsi Arnauld du Thill, prenait pour l'attendrir un singulier moyen; mais elle était de très bonne foi, et s'enfonça de plus en plus dans cette voie, qu'elle croyait la vraie, pour en arriver au coeur de celui qu'elle suppliait. -Pour moi, reprit-elle d'un ton humble, vous me trouverez bien changée d'humeur. Je ne suis plus la femme dédaigneuse, capricieuse et colère qui vous a fait tant souffrir. Les mauvais traitements dont cet indigne Arnauld a usé envers moi, et qui auraient dû me le dénoncer, ont eu du moins le bon résultat de me plier et de me mater, et vous devez vous attendre à me trouver à l'avenir aussi docile et complaisante que vous êtes vous-même doux et bon... car vous serez bon et doux pour moi comme par le passé, n'est-il pas vrai? Vous allez me le prouver tout à l'heure en me pardonnant, et ainsi je vous reconnaîtrai à votre coeur comme je vous reconnais déjà à vos traits. -Donc, vous me reconnaissez, maintenant? dit enfin Arnauld du Thill. -Oh! oui, répondit Bertrande, et je me blâme seulement d'avoir attendu pour cela les sentences et jugements des juges. -Vous me reconnaissez? reprit Arnauld en insistant, vous me reconnaissez, non pour cet intrigant qui, la semaine dernière encore, s'intitulait audacieusement votre mari, mais bien pour le vrai et légitime Martin-Guerre, que vous n'avez pas revu depuis des années? Regardez-moi. Vous me reconnaissez bien pour votre premier, pour votre seul époux? -Mais, sans doute, dit Bertrande. -Et à quels signes me reconnaissez-vous, voyons? demanda Arnauld. -Hélas! dit naïvement Bertrande, à des signes tout extérieurs et indépendants de votre personne, je vous l'avoue. Vous seriez à côté d'Arnauld du Thill, habillé comme lui, la similitude est si parfaite que je ne vous distinguerais peut-être pas encore. Je vous reconnais pour mon véritable mari parce qu'on m'a dit que l'on allait me conduire à mon véritable mari, parce que vous occupez cette prison et non celle d'Arnauld, parce que vous me recevez avec cette sévérité que je mérite, tandis qu'Arnauld chercherait encore à m'abuser et à me séduire... -Misérable Arnauld! s'écria Arnauld d'une voix sévère. Et toi, femme trop facile et trop crédule! -Oui, accablez-moi, reprit Bertrande de Rolles. J'aime encore mieux vos reproches que votre silence. Quand vous m'aurez dit tout ce que vous avez sur le coeur, je vous connais, vous êtes indulgent et tendre, vous vous adoucirez, vous me pardonnerez! -Allons! dit Arnauld d'une voix plus douce; ne désespérez pas, Bertrande, nous verrons! -Ah! s'écria Bertrande, qu'est-ce que je disais! Oui, vous êtes bien mon vrai, mon cher Martin-Guerre! Elle se jeta à ses pieds, elle arrosa ses mains de larmes sincères; car elle croyait parler véritablement à son mari, et Arnauld du Thill, qui l'observait de son regard défiant, ne put concevoir le moindre soupçon. Les marques dejoie et de repentir qu'elle lui donnait n'étaient point équivoques. « C'est bon! grommelait Arnauld à lui-même, tu me payeras tout cela quelque jour, perfide!... » En attendant, il parut céder à un mouvement de tendresse irrésistible. -Je suis sans courage et je sens que je faiblis, dit-il en ayant l'air d'essuyer une larme qui ne coulait pas. Et, comme malgré lui, il effleura d'un baiser le front incliné de la repentante. -Quel bonheur! s'écria Bertrande, me voici presque rentrée en grâce! En ce moment, la porte se rouvrit, et le geôlier reparut. -Réconciliés! dit-il d'un air bourru en apercevant le groupe sentimental des deux prétendus époux. J'en étais sûr d'avance. Poule mouillée que vous êtes, allez, Martin! -Quoi! vous lui faites un crime de sa bonté? reprit Bertrande. -Hé! hé! allons donc! allons donc! disait Arnauld en souriant de l'air le plus paterne possible. -Enfin, je le répète, cela le regarde! reprit l'inflexible geôlier. Ce qui me regarde, moi, c'est ma consigne. L'heure est passée, et vous ne pouvez demeurer ici une minute de plus, la belle éplorée. -Quoi! le quitter déjà! dit Bertrande. -Bon! vous aurez le temps de le voir demain et les jours suivants, reprit le geôlier. -C'est vrai, demain libre! dit Bertrande. Demain, ami, nous reprendrons notre douce vie d'autrefois. -À demain donc les tendresses, fit le geôlier féroce. Pour le moment, il faut déguerpir. Bertrande baisa une dernière fois la main que lui tendait royalement Arnauld du Thill, lui envoya de la main un dernier adieu, et sortit devant le geôlier. Comme celui-ci allait fermer la porte, Arnauld le rappela. -Ne pourrais-je avoir de la lumière... une lampe? lui demanda-t-il. -Si vraiment, aujourd'hui comme tous les soirs, dit le geôlier, du moinsjusqu'à l'heure du couvre-feu,jusqu'à neuf heures. Dame! on ne vous tient pas aussi sévèrement qu'Arnauld du Thill, vous! et puis, votre maître le comte de Montgommery est si généreux! On vous oblige... pour l'obliger. Dans cinq minutes, je vous enverrai votre chandelle, ami Martin. Un valet de la prison apporta en effet de la lumière quelques instants après. Il se retira en souhaitant le bonsoir au prisonnier, et en lui recommandant de nouveau d'éteindre au couvre-feu. Arnauld du Thill, quand il se vit seul, dépouilla lestement les habits de toile qu'il portait, et revêtit non moins lestement un des fameuxjustaucorps bruns et les hauts-de-chausses de tricotjaune qu'il avait découverts dans le coffre de Martin-Guerre. Puis il brûla pièce à pièce son ancien costume à la lumière de sa chandelle, et en mêla les cendres aux cendres qui remplissaient déjà le foyer de la cheminée. Ce fut fait en moins d'une heure, et il put éteindre son flambeau et se coucher vertueusement, même avant le couvre-feu sonné. « Attendons, maintenant, se dit-il alors. Il paraît que décidément j'ai été vaincu devant les juges. Mais il serait plaisant que je pusse tirer de ma défaite même les moyens de ma victoire. Attendons. » LXXV Le Réquisitoire D'Un Criminel Contre Lui-Même. On comprend que, cette nuit-là, Arnauld du Thill ne dormit guère. Il resta seulement étendu sur la litière de paille, les yeux tout grands ouverts, fort occupé à évaluer ses chances, à ordonner son plan, et à combiner ses ressources. Le projet qu'il avait conçu de se substituer une dernière fois au pauvre Martin-Guerre était hardi sans doute, mais devait réussir par cette hardiesse même. Quand le hasard le servait si merveilleusement, Arnauld se laisserait-il trahir par sa propre audace? Non: il eut vite pris son parti, quitte à se régler d'ailleurs sur les incidents à venir et les circonstances imprévues. Lorsque le jour vint, il examina son costume, le trouva irréprochable, et s'appliqua à reprendre les allures et les attitudes qu'il avait autrefois étudiées sur Martin-Guerre. L'imitation était parfaite, si ce n'est qu'il exagérait un peu l'air bonasse de son sosie. Il faut convenir que ce misérable drôle eût fait un excellent comédien. Sur les huit heures du matin, la porte de la prison tourna sur ses gonds. Arnauld du Thill comprima un tressaillement et se donna une apparence indifférente et tranquille. Le geôlier de la veille reparut, introduisant le comte de Montgommery. « Diantre! voici la crise, se dit Arnauld du Thill. Jouons serré. » Il attendait avec anxiété le premier mot qui allait sortir de la bouche de Gabriel à sa vue. -Bonjour, mon pauvre Martin-Guerre, dit tout d'abord Gabriel. Arnauld du Thill respira. Le comte de Montgommery, en l'appelant Martin, l'avait bien regardé en face. Le quiproquo recommençait. Arnauld était sauvé. -Bonjour, mon bon et cher maître, dit-il à Gabriel avec une effusion de reconnaissance qui n'était pas tout à fait feinte, en vérité. Arnauld du Thill osa ajouter: -Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau, monseigneur? -La sentence sera, selon toute probabilité, prononcée ce matin, dit Gabriel. -Enfin! Dieu soit loué! s'écria Arnauld. J'ai hâte d'en finir, je l'avoue. Et il n'y a pas de doute et pas de crainte à concevoir, n'est-il pas vrai, monseigneur? Le bon droit triomphera. -Mais je l'espère, dit Gabriel en regardant Arnauld plus fixement que jamais. Cet infâme Arnauld du Thill en est aux moyens désespérés. -Vraiment? et que machine-t-il donc encore? demanda Arnauld. -Le croirais-tu? dit Gabriel, le traître essaie de renouveler encore les quiproquos d'autrefois. -Se peut-il! s'écria Arnauld en levant les bras au ciel. Et comment cela, grand Dieu? -Mais il ose prétendre, dit Gabriel, qu'hier, à l'issue de l'audience, les gardiens se sont trompés, qu'on l'a reconduit dans la prison d'Arnauld et qu'on t'a mené dans la sienne. -Est-il possible! dit Arnauld avec un beau mouvement de surprise et d'indignation. Et sur quoi fonde-t-il cette insolente affirmation, le malheureux? -Voici, dit Gabriel. Il n'a pas été, non plus que toi, ramené tout de suite hier dans son cachot. Le tribunal, en entrant en délibération, aurait pu avoir besoin d'interroger l'un ou l'autre. Les gardes l'ont donc laissé dans le vestibule d'en bas, comme ils t'avaient laissé dans le préau. Or, il jure que là est la cause de l'erreur, et qu'on avait coutume de laisser Arnauld dans le vestibule et Martin dans le préau. Les geôliers, en allant chercher leurs prisonniers, ont donc, selon lui, confondu naturellement l'un avec l'autre. Quant aux gardes, ce sont les mêmes qui vous ont conduits tous deux, et ces machines humaines ne connaissent que le prisonnier sans distinguer la personne. C'est sur ces misérables raisons qu'il appuie sa prétention nouvelle. Et il pleure, et il crie, et il me demande, il veut me voir. -L'avez-vous vu, en effet, monseigneur? demanda vivement Arnauld. -Ma foi! non, dit Gabriel. J'ai peur de ses ruses et de ses retours. Il serait capable de me séduire et de me tromper encore. Le drôle est si spirituel et si audacieux! -Eh quoi! monseigneur le défend a présent! reprit Arnauld du Thill feignant le mécontentement. -Je ne le défends pas, Martin, dit Gabriel. Mais convenons que c'est un esprit plein de ressources, et que, s'il avait appliqué au bien la moitié de son habileté... -C'est un infâme! s'écria Arnauld avec véhémence. -Comme tu l'accables aujourd'hui! reprit Gabriel. Cependant je pensais en venant, je l'avoue, qu'après tout il n'a causé la mort de personne, que, s'il est condamné dans quelques heures, il sera pendu sûrement avant huit jours, que la peine capitale est peut-être exorbitante pour ses crimes, et qu'enfin... nous pourrions, si tu voulais, demander sa grâce. -Demander sa grâce! répéta Arnauld du Thill avec un peu d'indécision. -Oui, cela vaut quelque réflexion, je sais bien, dit Gabriel. Mais voyons, réfléchis, Martin, qu'en dis-tu? Arnauld du Thill, le menton dans la main et se grattant la joue, demeura quelques secondes pensif sans répondre, puis, enfin, prenant son parti: -Non, non! pas de grâce! dit-il résolument. Pas de grâce! cela vaut mieux. -Oh! oh! reprit Gabriel, je ne te savais pas si implacable, Martin; ce n'est guère ton habitude, et hier encore tu plaignais ton faussaire et n'aurais pas demandé mieux que de le sauver. -Hier! hier! grommela Arnauld, hier il ne nous avait pas joué ce dernier tour, plus odieux, à mon avis, que tous les autres. -C'est vrai cela, dit Gabriel. Ainsi, décidément ton avis est que le coupable meure? -Mon Dieu! reprit Arnauld du Thill d'un air béat, vous savez, monseigneur, à quel point ma nature répugne à la violence, à la vengeance et aux conseils de sang. Mon âme est navrée d'être obligé d'accepter une nécessité si cruelle, mais c'est une nécessité. Considérez, monseigneur, que tant que cet homme si pareil à moi vivra, mon existence ne pourra être tranquille. Le dernier coup d'audace qu'il risque en ce moment nous prouve bien qu'il est incorrigible. En prison, il s'échappera; en exil, il reviendra! et, dès lors, me voilà inquiet, tourmenté, sans cesse prêt à le voir apparaître pour troubler encore et déranger ma vie. Mes amis, ma femme ne seront jamais certains d'avoir bien réellement affaire à moi. Ce sera une défiance perpétuelle. Il faudra toujours s'attendre à de nouveaux conflits, à d'autres contestations. Enfin, je ne pourrai jamais véritablement me dire en possession de moi-même. Je dois donc forcer mon caractère, monseigneur, avec douleur, avec désespoir; sans doute, je serai triste le reste de mes jours d'avoir causé la mort d'un homme, mais il le faut! il le faut! Cette imposture d'aujourd'hui lève mes derniers scrupules. Qu'Arnauld du Thill meure! je m'y résigne. -Soit donc, il mourra, dit Gabriel. C'est-a-dire il mourra s'il est condamné. Car enfin l'arrêt n'est pas porté encore. -Comment? est-ce que la chose n'est pas certaine? demanda Arnauld. -Probable, oui; certaine, non, répondit Gabriel. Ce diable d'Arnauld a tenu hier aux juges un discours bien subtil et bien persuasif. « Double sot que j'étais! » pensa Arnauld du Thill. -Tandis que toi, Martin, continua Gabriel, toi qui viens de me prouver avec une éloquence et une assurance admirables la nécessité de la mort d'Arnauld, tu n'as pas pu, tu t'en souviens, trouver hier devant le tribunal un seul argument, un seul fait pour le triomphe de la vérité. Tu es resté troublé et à peu près muet, malgré mes instances. On avait cependant consenti à t'instruire des moyens de défense de ton adversaire. Mais tu n'as su que dire pour les rétorquer. -C'est que, monseigneur, reprit Arnauld, je suis à mon aise en votre présence, tandis que tous ces juges assemblés m'intimident. En outre, je vous avouerai que je comptais sur mon bon droit. Il me semblait que la justice plaiderait pour moi mieux que moi-même. Mais ce n'est pas cela qu'il faut avec ces gens de loi. Ils veulent des paroles, je le vois bien. Ah! si c'était à recommencer! et s'ils voulaient encore m'entendre!... -Eh bien! que ferais-tu, Martin? -Eh! je prendrais un peu sur moi-même, et je parlerais donc! Avec cela qu'il n'est pas difficile de réduire à néant toutes les preuves et allégations de cet Arnauld du Thill. -Oh! ce n'est pas si facile encore! dit Gabriel. -Pardonnez-moi, monseigneur, reprit Arnauld. Je voyais les défauts de ses ruses aussi nettement qu'il devait les voir luimême, et, si j'avais été moins craintif, si les mots ne m'avaient manqué, j'aurais dit aux juges... -Que leur aurais-tu dit? voyons, parle. -Ce que je leur aurais dit? fit Arnauld. Mais rien ce plus simple, monseigneur; écoutez! Là-dessus, Arnauld du Thill se mit à réfuter d'un bout à l'autre son discours de la veille. Il débrouilla les événements et les méprises de la double existence de Martin-Guerre et d'Arnauld avec d'autant plus de facilité qu'il les avait embrouillés de sa propre main. Le comte de Montgommery avait laissé obscurs dans l'esprit des juges quelques points qu'il n'avait pu encore bien s'expliquer à lui-même. Arnauld du Thill les éclaira avec une lucidité merveilleuse. Il montra enfin à Gabriel les deux destinées de l'honnête homme et du coquin, aussi évidemment séparés et distinctes dans leur confusion que de l'huile mêlée à de l'eau. -Mais tu as donc pris, de ton côté, tes renseignements à Paris? demanda Gabriel. -Sans nul doute, monseigneur, reprit Arnauld, et au besoin, je fournirai des preuves de ce que j'avance. Je ne me remue pas aisément; mais quand on me pousse dans mes derniers retranchements, je sais faire de vigoureuses sorties. -Cependant, dit Gabriel, Arnauld du Thill a invoqué le témoignage de M. de Montmorency, et tu ne réponds pas à cela. -Si fait, j'y réponds, monseigneur. Il est bien vrai que cet Arnauld a été au service du connétable, mais c'était un honteux service que le sien. Il devait être quelque chose comme son espion, et c'est justement ce qui explique comment et pourquoi il s'était attaché à vous pour vous observer et vous suivre. Mais on emploie de telles gens, on ne les avoue pas. Croyez-vous que M. de Montmorency veuille accepter la responsabilité des faits et gestes de son émissaire? Non! non! Arnauld du Thill, mis au pied du mur, n'oserait s'adresser réellement au connétable, ou bien, s'il l'osait, en désespoir de cause, il en serait pour la honte, et M. de Montmorency le renierait. Donc, je me résume... Et, dans ce résumé logique et clair, Arnauld du Thill acheva de démolir pièce à pièce l'édifice d'imposture qu'il avait si habilement construit le jour précédent. Avec cette aisance dans la conviction et cette fluidité dans l'expression, Arnauld du Thill eût fait de nos jours un avocat bien distingué. Il eut le malheur de venir au monde trois cents ans trop tôt. Plaignons son ombre! -J'espère que tout cela est sans réplique, dit-il à Gabriel quand il eut terminé. Quel dommage que les juges ne puissent plus m'entendre ou qu'ils ne m'aient pas entendu! -Ils t'ont entendu, dit Gabriel. -Comment? -Regarde. La porte du cachot s'ouvrit, et Arnauld, tout stupéfait et un peu effrayé, aperçut debout, immobiles et graves sur le seuil, le président du tribunal et deux juges. -Qu'est-ce que cela signifie? dit Arnauld du Thill en se tournant vers Gabriel. -Cela signifie, reprit M. de Montgommery, que je me défiais de la timidité de mon pauvre Martin-Guerre, et que j'ai voulu qu'à son insu ses juges pussent écouter le plaidoyer sans réplique qu'ils viennent d'entendre. -À merveille, reprit Arnauld du Thill qui respira. Je vous remercie mille fois, monseigneur. Et, se tournant vers les juges: -Puis-je croire, dit-il d'un ton qu'il essaya de rendre craintif, puis-je espérer que ma parole a vraiment établi le bon droit de ma cause pour les esprits éclairés qui sont en ce moment arbitres de ma destinée? -Oui, dit le président du tribunal, les preuves qui viennent de nous être fournies nous ont convaincu. -Ah!... fit Arnauld du Thill triomphant. -Mais, reprit le président, d'autres preuves, non moins certaines et non moins concluantes, permettent d'affirmer qu'il y a eu hier confusion dans la translation des deux prisonniers; que Martin-Guerre a été reconduit dans votre prison, Arnauld du Thill, et que vous occupez à cette heure la sienne. -Quoi!... comment? balbutia Arnauld foudroyé. Monseigneur, que dites-vous de ceci? reprit-il en s'adressant à Gabriel. -Je dis que je le savais, répondit Gabriel avec sévérité. Je vous répète, Arnauld, quej'ai voulu faire établir par vous-mêmes les preuves de l'innocence de Martin et de votre culpabilité. Vous m'avez contraint là, malheureux, à un rôle qui me répugnait. Mais votre insolence m'a fait comprendre hier que lorsqu'on acceptait une lutte avec vos pareils, il fallait employer leurs armes, et qu'on ne pouvait vaincre les trompeurs que par la tromperie. Au reste, vous ne m'avez laissé rien à faire, et vous vous êtes tellement hâté de trahir votre propre cause, que votre lâcheté a été toute seule au-devant du piège. -Au devant du piège, répéta Arnauld. Il y a donc eu piège? Mais en tout cas, c'est votre Martin que vous abandonnez en moi, ne vous abusez pas, monseigneur! -N'insistez pas, Arnauld du Thill, reprit le président. L'erreur avait été combinée et ordonnée par le tribunal. Vous êtes démasqué sans retour possible, vous dis-je. -Mais, puisque vous convenez qu'il y a eu erreur, s'écria l'impudent Arnauld, qui vous assure, monsieur le président, qu'il n'y a pas eu erreur aussi dans l'exécution de vos ordres? -Le témoignage des gardes et des geôliers, dit le président. -Ils se trompent, dit Arnauld du Thill, je suis bien Martin-Guerre, l'écuyer de M. de Montgommery; je ne me laisserai pas condamner ainsi! Confrontez-moi avec votre autre prisonnier, et quand nous serons à côté l'un de l'autre, osez choisir, osez distinguer Arnauld du Thill de Martin-Guerre! le coupable de l'innocent! Comme s'il n'y avait pas déjà assez de confusion dans cette cause, vous en avez ajouté de nouvelles. Votre conscience vous empêchera de vous en tirer. Je vous crierai jusqu'au bout et malgré tout: « Je suis Martin-Guerre! » et je défie qui que ce soit de me démentir et quoi que ce soit de me contredire. Les juges et Gabriel secouaient la tête et souriaient gravement et tristement en présence de cette obstination sans pudeur ni vergogne. -Encore une fois, Arnauld du Thill, reprit le président, il n'y a plus de confusion possible entre Martin-Guerre et vous. -Et pourquoi? dit Arnauld; à quoi le reconnaît-on? quel signe nous distingue? -Vous allez le savoir, misérable! dit Gabriel indigné. Il fit un signe, et Martin-Guerre parut sur le seuil de la prison. Martin-Guerre sans manteau! Martin-Guerre mutilé! Martin-Guerre avec une jambe de bois! -Martin, mon brave écuyer, dit Gabriel à Arnauld, échappé au gibet que vous aviez fait dresser pour lui à Noyon, n'a pas échappé, sous Calais, à une vengeance trop légitime dirigée contre une de vos infamies; il a été précipité à votre place dans un abîme, et amputé de cette jambe qui, du moins, par la volonté mystérieuse de la Providence, juste encore lorsqu'elle paraît cruelle, sert maintenant à établir une différence entre le persécuteur et la victime. Les juges ici présents ne risquent plus de se tromper et peuvent désormais reconnaître le criminel à son impudeur et le juste à sa blessure. Arnauld du Thill, pâle, écrasé, anéanti sous la parole terrible et le regard foudroyant de Gabriel, n'essaya plus de se défendre et de nier: l'aspect de Martin-Guerre estropié réduisait d'avance à néant tous ses mensonges. Il se laissa lourdement tomber à terre comme une masse inerte. -Je suis perdu! murmura-t-il; perdu! LXXVI Justice! Arnauld du Thill était perdu en effet. Le tribunal entra sur-le-champ en délibération, et, au bout d'un quart d'heure, l'accusé fut appelé pour entendre l'arrêt suivant que nous transcrivons textuellement sur les registres du temps: « Vu l'interrogatoire d'Arnauld du Thill, dit Sancette, soi-disant Martin-Guerre, prisonnier à la conciergerie de Rieux. » Vu les dépositions des divers témoins, de Martin-Guerre, de Bertrande de Rolles, de Carbon-Barreau, etc... et notamment celle de M. le comte de Montgommery. » Vu les aveux de l'accusé lui-même, lequel, après avoir vainement essayé de le nier, confessa à la fin son crime. » Desquels interrogatoires, dépositions et aveux il appert: » Que ledit Arnauld du Thill est bien et dûment convaincu d'imposture, fausseté, supposition de nom et de prénom, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcins et autres. » La cour a condamné et condamne ledit Arnauld du Thill: » Premièrement, à faire amende honorable au devant de l'église du lieu d'Artigues, à genoux, en chemise, tête et pieds nus, ayant la hart au col, et tenant en ses mains une torche de cire ardente. » Ensuite de ce, à demander pardon publiquement à Dieu, au roi et à la justice, et auxdits Martin-Guerre et Bertrande de Rolles, mariés. » Et, ce fait, sera ledit Arnauld du Thill délivré ès-mains de l'exécuteur de la haute justice, qui lui fera faire les tours par les rues et lieux accoutumés dudit lieu d'Artigues, et toujours la hart au col, l'amènera au devant de la maison dudit Martin-Guerre. » Pour en une potence qui, à cet effet, y sera dressée, être pendu et étranglé, et, après, son corps brûlé. » Et, en outre, la cour a mis et met hors de procès ledit Martin-Guerre et ladite Bertrande de Rolles, et renvoie ledit Arnauld du Thill au juge d'Artigues pour faire mettre le présent arrêt à exécution selon sa forme et teneur. » Prononcéjudiciairement à Rieux, le douzièmejour dejuillet 1558. » Arnauld du Thill écouta cette sentence prévue d'un air morne et sombre. Cependant il renouvela ses aveux, reconnut la justice de l'arrêt et témoigna quelque repentir. -J'implore, dit-il, la clémence de Dieu et le pardon des hommes, et suis disposé à subir ma peine en chrétien. Martin-Guerre, présent à l'audience, donnait cependant une nouvelle preuve de son identité en fondant en larmes aux paroles, peut-être hypocrites, de son ennemi. Il triompha même de sa timidité accoutumée pour demander au président s'il n'y aurait pas moyen d'obtenir la grâce d'Arnauld du Thill, auquel, pour sa part, il remettait de grand coeur le passé. Mais il fut répondu au bon Martin-Guerre que le roi seul avait droit de faire grâce, et que, pour un crime si exceptionnel et si éclatant, il refuserait à coup sûr cette grâce, quand même le tribunal prendrait sur lui de la solliciter. « Oui, murmurait Gabriel dans sa pensée, oui, le roi refuserait de faire grâce. Et pourtant il aurait bien besoin qu'à lui-même aussi grâce fût accordée! mais il aurait raison d'être inflexible. Pas de grâce! jamais de grâce! justice! » Martin-Guerre ne pensait probablement point comme son maître; car, dans son besoin de pardonner, il ouvrit tout de suite ses bras à Bertrande de Rolles, contrite et repentante. Bertrande n'eut même pas à répéter les prières et les promesses que, par une dernière mais utile méprise, elle avait adressées au faussaire Arnauld du Thill, croyant parler à son mari. Martin-Guerre ne lui laissa pas le temps de déplorer de nouveau ses erreurs et ses faiblesses. Il lui coupa d'abord la parole avec un gros baiser, et l'emmena, triomphant et joyeux, dans cette petite et bienheureuse maison d'Artigues que depuis si longtemps il n'avait pas revue. Devant cette même maison, enfin retournée aux mains du possesseur légitime, Arnauld du Thill, huit jours après sa condamnation, subit, selon la sentence, la peine que ses crimes avaient si bien méritée. De vingt lieues à la ronde, on vint des campagnes environnantes pour assister à ce supplice, et les rues du pauvre bourg d'Artigues furent plus populeuses ce jour-là que celles de la capitale. Le coupable, il faut le dire, montra un certain courage à ses derniers moments, et couronna, du moins, par une fin exemplaire son existence indigne. Quand le bourreau eut crié trois fois au peuple, selon l'usage: « Justice est faite! » tandis que la foule se retirait lentement, silencieuse et terrifiée, il y avait, dans la maison de la victime, un homme qui pleurait et une femme qu priait, Martin-Guerre et Bertrande de Rolles. L'air natal, la vue des lieux où sa jeunesse s'était écoulée, l'affection des parents et des amis anciens, et surtout les soins de Bertrande, eurent en peu de jours dissipé du front de Martin-Guerre jusqu'à la trace du souci. Un soir de ce même mois de juillet, il était assis à sa porte, sous la treille, après une journée heureuse et calme. Sa femme s'occupait dans la maison à quelques soins de ménage. Mais Martin l'entendait aller et venir, il n'était donc pas seul! et il regardait à sa droite le soleil qui, se couchant dans tout son éclat, promettait au lendemain une journée aussi belle que celle qui venait de s'écouler. Martin-Guerre ne vit donc pas un cavalier qui venait à sa gauche, et qui s'approcha de lui sans bruit. Ce cavalier s'arrêta un instant à regarder avec un sourire grave la muette et tranquille contemplation de Martin. Puis il avança vers lui la main, et, sans rien dire, la toucha à l'épaule. Martin-Guerre se retourna vivement, porta la main à son bonnet, se leva: -Quoi! c'est vous, monseigneur! dit-il tout ému. Pardonnez, je ne vous avais pas vu venir. -Ne t'excuse pas, mon brave Martin, reprit Gabriel (car c'était lui),je n'étais pas venu pour troubler ton calme, mais pour m'en assurer au contraire. -Oh! bien, monseigneur n'a qu'à me regarder alors, dit Martin. -Ainsi faisais-je, Martin, dit Gabriel. Comme cela, tu es heureux? -Oh! plus heureux, monseigneur, que l'hirondelle dans l'air ou le poisson dans l'eau. -C'est tout simple, reprit Gabriel, d'abord tu as retrouvé dans ta maison l'abondance et le repos. -Oui, dit Martin-Guerre, c'est là sans doute une des causes de ma satisfaction. J'ai peut-être assez couru le monde, assez vu de batailles, assez veillé, assez jeûné, assez souffert de cent façons, pour avoir un peu le droit, n'est-ce pas? monseigneur, de me délasser avec plaisir pendant quelques jours. Quant à l'abondance, reprit-il en prenant un ton plus grave, j'ai trouvé en effet la maison riche, et trop riche. Cet argent-là ne m'appartient pas, et je n'y veux pas toucher. C'est Arnauld du Thill qui l'a apporté, et j'entends le restituer à qui de droit. La première et la plus forte part en revient à vous, monseigneur; car c'est l'argent détourné de votre rançon de Calais. La somme est mise de côté, toute prête à vous être rendue. Pour le surplus, qu'Arnauld l'ait pris ou reçu, peu m'importe! ces écus-là doivent salir les doigts. Maître Carbon-Barreau a pensé comme moi, l'honnête homme! et, ayant de quoi vivre, il refuse l'héritage indigne de son neveu. Les frais de justice payés, c'est donc aux pauvres du pays que ce reste-là reviendra. -Mais alors, tu ne dois pas posséder grand'chose, mon pauvre Martin? dit Gabriel. -Je vous demande pardon, monseigneur, dit l'écuyer. On n'a pas servi aussi longtemps un maître aussi généreux que vous sans qu'il en reste quelque chose. J'ai apporté de Paris dans mon sac une assez bonne somme. En outre, la famille de Bertrande avait du bien et lui a laissé quelque patrimoine. Bref, nous serons encore les richards du pays quand j'aurai acquitté nos dettes et fait nos restitutions. -Parmi ces restitutions, dit Gabriel, j'espère, Martin, que tu ne refuseras pas, venant de moi, ce que tu refuserais venant d'Arnauld. Je te prie, mon fidèle serviteur, de garder, à titre de souvenir et de récompense, cette somme que tu dis m'appartenir. -Comment, monseigneur! fit Martin-Guerre en se récriant, à moi un présent de cette importance! -Allons! dit Gabriel, crois-tu que je prétende payer ton dévouement? Ne serai-je pas toujours ton débiteur? N'aie donc point de fierté avec moi, Martin, et ne parlons plus de ceci. Il est convenu que tu acceptes ce peu que je t'offre, moins pour toi que pour moi, en vérité; car, tu me l'as dit, tu n'as pas besoin de cet argent pour vivre riche et considéré dans ton pays, et ce n'est pas cela qui ajoutera grand'chose à ton bonheur. Ton bonheur, tu ne t'en rends peut-être pas bien fidèlement compte, mais il doit être surtout, n'est-ce pas? dans ton retour aux lieux qui t'ont vu enfant et jeune homme. -C'est vrai, cela, monseigneur, dit Martin-Guerre. Je me sens à l'aise depuis que je suis ici, uniquement parce que j'y suis. Je regarde avec une joie attendrie des maisons, des arbres, des chemins qu'un étranger ne doit pas seulement remarquer. Décidément, on ne respire bien, je crois, que l'air que l'on a respiré le premier jour de sa vie! -Et tes amis, Martin? demanda Gabriel. Je viens, te dis-je, pour m'assurer par moi-même de tous tes sujets de bonheur. Astu retrouvé tes amis? -Hélas! monseigneur, quelques-uns étaient morts, dit Martin. Mais j'ai encore retrouvé bon nombre des compagnons de mon jeune temps, et tous m'aiment comme par le passé. Eux aussi reconnaissent avec satisfaction ma sincérité, ma bonne amitié et mon dévouement. Dame! ils sont tout honteux d'avoir pu confondre avec moi Arnauld du Thill, qui leur avait donné, à ce qu'il paraît, des échantillons d'un caractère tout différent du mien. Il y en a même deux ou trois qui s'étaient brouillés avec le faux Martin-Guerre à cause de ses mauvais procédés. Il faut voir comme ceux-là sont fiers et contents! En résumé, ils m'accablent à qui mieux mieux de marques d'estime et d'affection, pour réparer probablement le temps perdu, et, puisque nous en sommes, monseigneur, sur mes sujets dejoie, c'en est là une bien douce, je vous assure. -Je te crois, mon bon Martin, je te crois, dit Gabriel. Ah! çà, mais, entre ces affections qui t'entourent, tu ne me parles pas de celle de ta femme? -Ah! de ma femme?... reprit Martin-Guerre en se grattant l'oreille d'un air embarrassé. -Sans doute, de ta femme, dit Gabriel inquiet. Eh! quoi! Est-ce que Bertrande te tourmente encore comme autrefois? Son humeur ne s'est-elle pas amendée? Est-elle donc toujours ingrate envers ta bonté et envers le sort qui lui a donné un si tendre et si loyal mari? Comment! Martin, va-t-elle de nouveau te contraindre par ses façons acariâtres et querelleuses à quitter une seconde fois ton pays et tes chères habitudes? -Eh! tout au contraire, monseigneur, dit Martin-Guerre, elle m'attache trop à ces habitudes et à ce pays! Elle me soigne, elle me cajole, elle me baise. Plus de caprices ni de rébellions! Ah! bien oui! elle est d'une douceur et d'une égalité d'humeur dont je ne reviens pas. Je n'ai pas plutôt ouvert la bouche, qu'elle court. Elle n'attend pas mes désirs, elle les prévient. C'est admirable! et, comme naturellement je ne suis pas non plus impérieux et despotique, mais plutôt facile et débonnaire, nous avons une vie toute de miel, et formons le ménage le mieux uni qui soit au monde. -À la bonne heure, donc! dit Gabriel; tu m'avais presque effrayé d'abord. -C'est que, monseigneur, reprit Martin-Guerre, j'éprouve un peu de gêne et de confusion, s'il faut le dire, quand on met ce sujet sur le tapis. Le sentiment que je trouve dans mon coeur, si je m'interroge là-dessus, est assez singulier et me fait un peu honte. Mais, avec vous, n'est-il pas vrai, monseigneur, je puis m'exprimer en toute sincérité et naïveté? -Assurément, dit Gabriel. Martin-Guerre regarda craintivement autour de lui pour voir si personne ne l'écoutait, et surtout si sa femme pouvait l'entendre. Puis, baissant la voix: -Eh bien! monseigneur, dit-il, non seulement je pardonne à ce pauvre Arnauld du Thill, mais à cette heure,je le bénis. Quel service il m'a rendu! d'une tigresse il a fait une brebis, d'un démon un ange. Je recueille les bienheureux résultats de ses manières brutales sans avoir à me les reprocher. À tous les maris contrariés et tourmentés, et le nombre en est grand, dit-on, je souhaite uniquement... un sosie, un sosie aussi... persuasif que le mien. Enfin, monseigneur, Arnauld du Thill m'a occasionné bien des désagréments et des chagrins, c'est vrai; mais ces peines ne seront-elles pas, et au delà, compensées, s'il a su, par son énergique système, assurer mon bonheur domestique et la tranquillité de mes deniers jours? -C'est certain, dit en souriant le jeune comte de Montgommery. -J'ai donc raison, conclut gaiement Martin, de bénir Arnauld, quoique en secret, puisque je jouis à toute heure des fruits fortunés de sa collaboration. J'ai, vous le savez, monseigneur, quelque philosophie dans le caractère; etje prends partout le bon côté des choses. Or, il faut convenir qu'Arnauld m'a servi en tout point plus encore qu'il ne m'a nui. Il a été par intérim le mari de ma femme; mais il me l'a rendue plus douce qu'un jour de mai. Il m'a volé momentanément mes biens et mes amis; mais, grâce à lui, ces biens me reviennent augmentés et les amitiés consolidées. Enfin, il m'a fait passer par de fort rudes épreuves, notamment à Noyon et à Calais; mais ma vie actuelle ne m'en semble que plus agréable. Je n'ai donc qu'à me louer de ce bon Arnauld, et je m'en loue. -C'est d'un coeur reconnaissant, dit Gabriel. -Oh! mais, dit Martin-Guerre reprenant son sérieux, celui qu'avant tout et par-dessus tout doit remercier et vénérer ma reconnaissance, ce n'est pas cet Arnauld du Thill, bienfaiteur fort involontaire, c'est vous, monseigneur, vous à qui je dois réellement tous ces biens, patrie, fortune, amis et femme! -Encore une fois, assez là-dessus, Martin! dit Gabriel. Tout ce que je demande, c'est que ces biens, tu les aies. Et tu les as, n'est-ce pas, répète-le-moi encore, tu es heureux? -Je vous le répète, monseigneur, heureux comme je ne l'ai jamais été. -C'est tout ce que je voulais savoir, dit Gabriel. Et maintenant je puis partir. -Comment! partir! s'écria Martin. Vous pensez déjà à partir, monseigneur? -Oui, Martin. Rien ne m'attache ici, moi. -Pardon, c'est juste, et quand donc partez-vous? -Mais dès ce soir, dit Gabriel. -Et vous ne m'avez pas averti! s'écria Martin-Guerre. Moi qui oubliais! moi qui m'endormais! fainéant! Mais attendez, attendez, monseigneur, ce ne sera pas long, allez! -Quoi donc! dit Gabriel. -Eh! mes apprêts de départ, donc! Il se leva, agile et empressé, et courut à la porte de sa maison. -Bertrande! Bertrande! appela-t-il. -Pourquoi appelles-tu ta femme, Martin? demanda Gabriel. -Pour qu'elle me fasse tout de suite mon paquet et ses adieux, monseigneur. -Mais c'est inutile, mon bon Martin, tu ne pas pas avec moi. -Quoi! vous ne m'emmenez pas, monseigneur? dit Martin-Guerre. -Non, je pars seul, dit Gabriel. -Pour ne plus revenir? -Pour ne pas revenir de longtemps, du moins. -Alors, qu'avez-vous donc, monseigneur, à me reprocher? demanda tristement Martin-Guerre. -Mais rien, Martin, tu es le plus fidèle et le plus dévoué des serviteurs. -Pourtant, reprit Martin, il est naturel que le serviteur suive le maître, que l'écuyer suive le cavalier, et vous ne m'emmenez pas! -J'ai trois bonnes raisons pour cela, Martin. -Oserai-je, monseigneur, vous demander lesquelles? -D'abord, reprit Gabriel, il y aurait cruauté, Martin, à t'arracher à ce bonheur que tu goûtes si tardivement, et à ce repos que tu as si bien gagné. -Oh! quant à cela, monseigneur, mon devoir est de vous accompagner et de vous servir jusqu'à ma dernière heure, et j'abandonnerais, je crois, le paradis pour vous. -Oui, mais c'est à moi à ne pas abuser de ce zèle dont je te remercie, dit Gabriel. En second lieu, le douloureux accident dont tu as été victime à Calais ne te permet plus, mon pauvre Martin, de me rendre des services aussi actifs que par le passé. -Il est vrai, monseigneur, que je ne puis plus, hélas! combattre à vos côtés ni monter à cheval avec vous. Mais, à Paris, à Montgommery, ou même au camp, il est des offices de confiance dont vous pourriez,je l'espère, encore charger le pauvre invalide, et dont il s'acquitterait de son mieux. -Je le sais, Martin; aussi peut-être aurais-je l'égoïsme d'accepter, sans une troisième raison. -Puis-je la connaître, monseigneur? -Oui, reprit Gabriel avec une gravité mélancolique, mais à une condition, d'abord que tu ne l'approfondiras pas, et puis que tu t'en contenteras, et que tu n'insisteras plus pour me suivre. -C'est donc bien sérieux et bien impérieux, monseigneur? -C'est triste et sans réplique, Martin, dit Gabriel d'une voix profonde. Jusqu'ici, ma vie a été toute d'honneur, et, si j'avais voulu laisser prononcer plus souvent mon nom, eût été toute de gloire. Je crois en effet avoir rendu à la France et au roi d'immenses services, et, pour ne parler que de Saint-Quentin et de Calais, j'ai peut-être largement et noblement payé ma dette à la patrie. -Qui le sait mieux que moi, monseigneur? dit Martin-Guerre. -Oui, mais, Martin, autant cette première part de mon existence aura été loyale et généreuse, et appellera le grand jour et la lumière, autant celle qui me reste à remplir sera sombre, effrayante, et cherchera le secret et les ténèbres. J'aurai sans doute la même énergie à déployer, mais pour une cause que je n'avouerai pas, vers un but que je cacherai. J'avais jusqu'ici, en champ ouvert, devant Dieu et devant les hommes, à gagner joyeusement une récompense. J'ai maintenant, dans la nuit et dans l'angoisse, à venger un crime. Je me battais; je dois punir. De soldat de la France, je deviens le bourreau de Dieu. -Jésus! s'écria Martin-Guerre en joignant les mains. -Donc, reprit Gabriel, il faut que je sois seul pour cette oeuvre sinistre où moi-même je prie le ciel d'employer mon bras et non ma volonté, où je voudrais être seulement un instrument aveugle et non une tête pensante. Et puisqueje demande, puisque j'espère que mon terrible devoir ne prendra que la moitié de mon être, comment veux-tu, Martin, que je songe à t'y associer? -C'est juste, et je comprends cela, monseigneur, dit le fidèle écuyer en baissant la tête. Je vous remercie d'avoir daigné me donner cette explication, bien qu'elle m'afflige, et je me résigne comme je vous l'avais promis. -Et moi, je te remercie à mon tour de cette soumission, dit Gabriel; le dévouement ici est de ne point trop alourdir le pesant fardeau de responsabilité qui déjà m'accable. -Mais quoi, monseigneur, reprit Martin-Guerre, ne puis-je absolument rien pour vous servir en cette occasion? -Tu peux prier Dieu, Martin, pour que, selon mon souhait, il m'épargne cette initiative qui me coûte tant à aborder. Tu as un coeur pieux et une vie honnête et pure, ami, et ta prière peut m'aider ici plus que ton bras. -Je prierai, monseigneur, je prierai; avec quelle ardeur! je n'ai pas besoin de vous le dire. -Maintenant, adieu, Martin, reprit Gabriel; il faut que je te quitte pour retourner à Paris, pour être prêt au jour qu'il plaira à Dieu d'assigner. Toute ma vie, j'ai défendu le droit en combattant pour l'équité: que le Seigneur s'en souvienne au jour suprême dont je parle! qu'il fasse rendre justice à son serviteur comme j'ai fait rendre justice au mien! Et, les yeux au ciel, le noble jeune homme répétait: -Justice! justice! Depuis six mois, quand Gabriel avait les yeux ouverts, c'était d'ordinaire pour les tenir ainsi fixés au ciel auquel il demandait justice. Quand il les refermait, c'était toujours pour revoir la sombre prison du Châtelet dans sa pensée plus sombre, qui criait alors en lui: « Vengeance! » Dix minutes après, il s'arrachait à grand'peine aux adieux et aux larmes de Martin-Guerre et de Bertrande de Rolles que celuici avait appelée. -Allons, adieu, adieu! mon bon Martin, mon fidèle ami! fit-il en dégageant presque de force ses mains de celles de son écuyer, qui les lui baisait en sanglotant. Il faut que je parte, adieu! nous nous reverrons. -Adieu, monseigneur, et que Dieu vous garde! oh! qu'il vous garde! C'est tout ce que put dire le pauvre Martin-Guerre tout suffoqué. Et il regarda à travers ses pleurs son maître et son bienfaiteur remonter à cheval et s'enfoncer dans les ténèbres qui commençaient à s'épaissir et qui lui dérobèrent bientôt le sombre cavalier, comme elles lui avaient dérobé depuis longtemps sa vie. LXXVII Deux Lettres. À la suite de ce procès si difficile et si heureusement terminé des deux Martin-Guerre, Gabriel de Montgommery disparut de nouveau pendant plusieurs mois, et reprit son existence errante, indécise et mystérieuse. On le rencontrait encore en vingt lieux différents. Néanmoins, il ne s'éloignait jamais des environs de Paris ni de la cour, s'arrangeant dans l'ombre de manière à tout voir sans être vu. Il guettait les événements; mais les événements se disposaient mal à son gré. L'âme du jeune homme, tout entière à une seul idée, n'entrevoyait pas encore l'issue qu'attendait sa juste vengeance. Le seul fait d'importance qui se passa dans le monde politique pendant ces quelques mois, ce fut la conclusion de la paix par le traité de Cateau-Cambrésis. Le connétable de Montmorency, jaloux des exploits du duc de Guise et des nouveaux droits que son rival acquérait chaque jour à la reconnaissance de la nation et à la faveur du maître, avait enfin arraché cette paix à Henri II par l'influence toute-puissante de Diane de Poitiers. Le traité fut signé le 3 avril 1559. Bien que conclu en pleine victoire, il n'était guère avantageux à la France. Elle conservait les Trois-Évêchés, Metz, Toul et Verdun, avec leurs territoires. Elle retenait Calais pour huit ans seulement, et payait huit cent mille écus d'or à l'Angleterre si la place n'était pas restituée dans cet espace de temps (mais cette clef de la France ne fut jamais rendue, et les huit cent mille écus ne furent pas payés). Enfin, la France rentrait en possession de Saint-Quentin et de Ham, et gardait provisoirement, dans le Piémont, Turin et Pignerol. Mais Philippe II obtint en toute souveraineté les fortes places de Thionville, Marienbourg, Hesdin. Il fit raser Thérouanne et Yvoy. Il fit rendre Bouillon à l'évêque de Liège, aux Génois l'île de Corse, à Philibert de Savoie la plus grande partie de la Savoie et du Piémont conquis sous François Ier. Enfin, il stipula son mariage avec Élisabeth, fille du roi, et celui du duc de Savoie avec la princesse Marguerite. C'étaient là, pour lui, d'énormes avantages, et tels que sa victoire de Saint-Laurent ne lui en avait pas fait espérer de plus grands. Le duc de Guise, en accourant furieux de l'armée, accusa hautement et non sans raison la trahison de Montmorency et la faiblesse du roi d'avoir cédé d'un trait de plume ce que les armes espagnoles n'auraient pu nous arracher après trente années de succès. Mais le mal était fait, et le sombre mécontentement du Balafré n'y réparait rien. Gabriel ne s'en réjouit point. Sa justice poursuivait l'homme dans le roi et non pas le roi dans la France. Il eût bien voulu se venger avec sa patrie, mais non pas contre elle. Cependant il nota dans son esprit le ressentiment qu'avait dû concevoir et qu'avait conçu le duc de Guise en voyant les sublimes efforts de son génie déjoués par les sourdes menées de l'intrigue. La colère d'un Coriolan princier pouvait servir dans l'occasion les desseins de Gabriel. François de Lorraine n'était pas d'ailleurs, tant s'en faut! le seul mécontent du royaume. Un jour, Gabriel rencontra aux environs du Pré-aux-Clercs le baron de La Renaudie, qu'il n'avait pas revu depuis la conférence matinale de la rue Saint-Jacques. Au lieu de l'éviter, comme il faisait chaque fois qu'un visage de connaissance se trouvait devant lui, Gabriel l'aborda. Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre; ils se ressemblaient par plus d'un côté, notamment par la loyauté et l'énergie. Tous deux également étaient nés pour l'action et passionnés pour la justice. Après les premiers compliments échangés: -Eh bien! dit La Renaudie résolument, j'ai vu maître Ambroise Paré, vous êtes des nôtres, n'est-ce pas? -De coeur, oui, de fait, non, répondit Gabriel. -Et quand donc enfin nous appartiendrez-vous tout à fait et ouvertement? dit La Renaudie. -Je ne vous tiendrai plus maintenant le langage égoïste qui vous avait peut-être indignés contre moi, reprit Gabriel. Je vous répondrai au contraire: Je veux être à vous quand vous aurez besoin de moi, et quand je n'aurai plus besoin de vous. -C'est de la générosité! repartit La Renaudie. Le gentilhomme vous admire, l'homme de parti ne peut vous imiter. Si vous attendez le moment où nous aurons besoin de tous nos amis, sachez que le moment est venu. -Qu'arrive-t-il donc? demanda Gabriel. -Il y a un coup secret monté contre ceux de la religion, dit La Renaudie. On veut se débarrasser en une seule fois de tous les protestants. -Quels indices vous le font présumer? -Mais on ne se cache guère, reprit le baron. Antoine Minard, le président au parlement, a dit tout haut, dans un conseil à Saint-Germain, « qu'il fallait frapper un bon coup, si l'on ne voulait tomber dans une espèce de république comme les États suisses. » -Quoi! il a prononcé ce mot de république? s'écria Gabriel surpris. Mais sans nul doute, pour qu'on exagérât le remède, il exagérait le danger? -Pas beaucoup, reprit La Renaudie en baissant la voix. Il ne l'exagérait pas beaucoup, à vrai dire. Nous aussi, allez! nous sommes un peu changés depuis notre réunion de la chambre de Calvin. Les théories d'Ambroise Paré ne nous sembleraient plus aujourd'hui si hardies! et vous voyez d'ailleurs qu'on nous pous se aux partis extrêmes. -Alors, dit vivement Gabriel, je serai peut-être des vôtres plus tôt que je ne le pensais. -À la bonne heure, donc! s'écria La Renaudie. -De quel côté faut-il que j'aie les yeux? demanda Gabriel. -Sur le parlement, dit le baron. C'est là que la question va s'engager. Le parti évangéliste y compte une redoutable minorité, Anne Dubourg, Henri Dufaur, Nicolas Duval, Eustache de La Porte, et vingt autres. Aux mercuriales qui requièrent l'exécution des poursuites contre les hérétiques, ces partisans du calvinisme répondent en demandant la réunion du concile général, qui, aux termes des décrets de Constance et de Bâle, doit résoudre les affaires religieuses. Ils ont pour eux le droit; donc, il faudra qu'on emploie contre eux la violence. Mais nous veillons, veillez avec nous. -Cela suffit, dit Gabriel. -Restez à Paris, à votre hôtel, pour qu'on vous y avertisse au besoin, reprit La Renaudie. -Cela me coûte, mais j'y resterai, dit Gabriel, pourvu que vous ne m'y laissiez pas languir trop longtemps. Vous avez assez écrit et parlé, ce me semble, il faudrait réaliser et agir. -C'est mon avis, reprit La Renaudie. Tenez-vous prêt et soyez tranquille. Ils se séparèrent. Gabriel s'éloigna tout pensif. Dans l'ardeur de la vengeance, sa conscience ne se fourvoyaitelle pas? Voilà que maintenant il poussait à la guerre civile! Mais, puisque les événements ne venaient pas à lui, il fallait bien qu'il allât à eux. Ce jour même, Gabriel revint à son hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul. Il n'y retrouva que sa fidèle Aloyse. Martin-Guerre n'y était plus; André était resté près de Mme de Castro; Jean et Babette Peuquoy étaient retournés à Calais pour, de là, rentrer à Saint-Quentin, dont le traité de Cateau-Cambrésis rouvrait les portes au tisserand patriote. Le retour du maître dans sa maison déserte fut donc, cette fois, encore plus triste que de coutume. Mais la maternelle nourrice ne l'aimait-elle pas pour tous? Il faut renoncer à peindre la joie de la digne femme quand Gabriel lui apprit qu'il allait demeurer sans doute pour quelque temps avec elle. Il vivrait dans la retraite la plus cachée et la solitude la plus absolue; mais enfin il resterait, il ne sortirait que très rarement; Aloyse le verrait, le soignerait! Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était sentie aussi heureuse! Gabriel enviait avec un sourire triste ce bonheur d'une âme aimante. Hélas! il ne pouvait plus le partager, lui. Sa vie n'était désormais pour lui-même qu'une énigme terrible dont il redoutait et désirait à la fois la solution. Ce fut dans ces impatiences et ces appréhensions que ses jours s'écoulèrent, inquiets et ennuyés, pendant un mois et plus. Selon sa promesse à sa nourrice, il ne quittait guère son hôtel; seulement, le soir, il allait quelquefois rôder autour du Châtelet, et, en revenant, il s'enfermait de longues heures dans le caveau funèbre où des ensevelisseurs inconnus avaient une nuit furtivement apporté le corps de son père. Gabriel prenait un sombre plaisir à se reporter ainsi au jour de l'outrage pour entretenir son courage avec sa colère. Quand il revoyait les noires murailles du Châtelet, quand il revoyait surtout la tombe de marbre où était venue aboutir la souffrance d'une si noble vie, l'effrayante matinée où il avait fermé les yeux à son père assassiné se représentait à lui dans toute son horreur. Alors ses poings se crispaient, ses cheveux se hérissaient, sa poitrine se gonflait, et il sortait de cette contemplation terrible avec une haine toute neuve. Dans ces moments-là, Gabriel regrettait d'avoir mis sa vengeance à la remorque des circonstances; attendre lui devenait insupportable. Enfin! tandis qu'il attendait si patiemment, les meurtriers étaient triomphants et joyeux! Ce roi trônait paisiblement dans son Louvre! Ce connétable s'enrichissait des misères du peuple! Cette Diane de Poitiers s'enivrait de ses amours infâmes! Là-dessus, emporté par un mouvement irrésistible, il portait la main à la poignée de son épée, il faisait un pas pour sortir... Mais alors sa conscience épouvantée lui rappelait la lettre de Diane de Castro, cette lettre écrite de Calais dans laquelle sa bien-aimée le suppliait de ne pas punir par lui-même, et, à moins qu'il ne fût un instrument involontaire, de ne pas frapper, fût-ce des coupables. Gabriel relisait cette lettre touchante, et laissait retomber son épée au fourreau. Indigné de ses remords, il se remettait à attendre. Gabriel, en effet, était bien de ceux qui agissent, mais non pas de ceux qui conduisent. Son énergie était admirable quand il avait avec lui une armée, un parti ou seulement un grand homme. Mais il n'était ni d'un rang ni d'une nature à exécuter seul des choses extraordinaires, même dans le bien, à plus forte raison dans le crime. Il n'était né ni un prince puissant ni un puissant génie. Le pouvoir et la volonté de l'initiative lui manquaient également. À côté de Coligny et du duc de Guise, il avait accompli de surprenants exploits. Mais maintenant, comme il l'avait donné à entendre à Martin-Guerre, sa tâche était bien changée: au lieu de l'ennemi à combattre, il avait son roi à punir. Et personne, cette fois, pour l'aider dans cette oeuvre terrible! Il comptait encore, néanmoins, sur ces mêmes hommes qui lui avaient prêté déjà leur puissance, sur Coligny le protestant, sur le duc de Guise l'ambitieux. Une guerre civile pour la défense de la vérité religieuse, une révolte pour le triomphe de l'usurpation d'un grand génie, telles étaient les espérances secrètes de Gabriel. La mort ou la déposition d'Henri II, son châtiment, dans tous les cas, résultait de l'un ou de l'autre de ces soulèvements. Gabriel s'y montrerait au second rang comme un homme du premier. Il tiendrait jusqu'au bout le serment fait au roi lui-même: il poursuivrait le parjure jusque dans ses enfants et ses petits-enfants. Si ces deux chances lui manquaient, Gabriel, accoutumé à ne venir qu'à la suite, n'aurait plus qu'à laisser faire Dieu. Mais ces deux chances ne parurent pas d'abord devoir lui manquer. Un jour, le 13 juin, Gabriel reçut presque en même temps deux lettres. La première lui fut apportée vers les cinq heures de l'après-midi par un homme mystérieux qui ne voulut la remettre qu'à lui seul, et ne la lui remit qu'après avoir comparé les traits de son visage aux indications d'un signalement précis. Voici en quels termes cette lettre était conçue: Ami et frère, L'heure est venue, les persécuteurs ont levé le masque. Bénissons Dieu! Le martyre mène à la victoire. Ce soir même, à neuf heures, cherchez, place Maubert, une porte de couleur brune, au no 11. Vous frapperez à cette porte trois coups séparés par un intervalle régulier. Un homme ouvrira et vous dira: « N'entrez pas, vous n'y verriez pas clair. » Vous lui répondrez: « J'apporte ma lumière avec moi. » L'homme vous conduira à un escalier de dixsept marches que vous gravirez dans l'obscurité. En haut, un second acolyte vous abordera en vous disant: « Que demandezvous? » Répondez: « Ce qui est juste. » Vous serez introduit alors dans une chambre déserte où quelqu'un vous dira à l'oreille le mot d'ordre: Genève. Vous répondrez par le mot de ralliement: Gloire. Aussitôt l'on vous amènera parmi ceux qui ont aujourd'hui besoin de vous. À ce soir, ami et frère. Brûlez ce billet. Discrétion et courage! L. R. Gabriel se fit apporter une lampe allumée, brûla devant le messager la lettre, et lui dit pour toute réponse: -J'irai. L'homme salua et se retira. « Allons! se dit Gabriel, voilà enfin les religionnaires qui se lassent! » Sur les huit heures, comme il réfléchissait encore à cette convocation de La Renaudie, un page aux armes de Lorraine fut amené auprès de lui par Aloyse. Le page était porteur d'une lettre ainsi conçue: Monseigneur et cher compagnon, Je suis depuis six semaines à Paris, de retour de cette armée où je n'avais plus que faire. On m'assure que vous devez être aussi depuis quelque temps chez vous. Comment ne vous ai-je pas revu? M'auriez-vous oublié aussi dans ces temps d'ingratitude et d'oubli? Non, je vous connais, c'est chose impossible. Venez donc. Je vous attendrai, si vous voulez, demain matin, à dix heures, dans mon logement des Tournelles. Votre ami bien affectionné, François de LORRAINE. -J'irai, dit encore simplement Gabriel au page. Et, quand l'enfant se fut retiré: « Allons! pensa-t-il, voilà aussi l'ambitieux qui s'éveille! » Bercé par un double espoir, il se mettait en route un quart d'heure après pour la place Maubert. LXXVIII Un Conciliabule De Protestants. La maison no 11 de la place Maubert, où la lettre de La Renaudie donnait rendez-vous à Gabriel, était celle d'un avocat nommé Trouillard. On la citait déjà vaguement dans le peuple comme un lieu de réunion des hérétiques. Des chants lointains de psaumes entendus quelquefois le soir par les voisins avaient accrédité ces bruits dangereux. Mais ce n'étaient que des bruits, et la police du temps n'avait pas encore eu l'idée de les vérifier. Gabriel trouva sans peine la porte brune, et, d'après les instructions de la lettre, frappa trois coups régulièrement espacés. La porte s'ouvrit comme d'elle-même, mais une main saisit dans l'ombre la main de Gabriel, et quelqu'un lui dit: -N'entrez pas, vous n'y verriez pas clair. -J'apporte avec moi ma lumière, répondit Gabriel, selon la formule. -Entrez alors, lui dit la voix, et suivez la main qui vous guide. Gabriel obéit et fit ainsi quelques pas. Puis on le lâcha en disant: -Allez maintenant. Gabriel sentit avec son pied la première marche d'un escalier. Il compta dis-sept degrés et s'arrêta. -Que demandez-vous? lui dit une autre voix. -Ce qui est juste, répondit-il. Une porte s'ouvrit aussitôt devant lui, et il entra dans une chambre éclairée par une faible lumière. Un homme s'y trouvait seul, qui s'approcha de Gabriel et lui dit tout bas: -Genève! -Gloire! repartit sur-le-champ le jeune comte. L'homme alors frappa sur un timbre, et La Renaudie en personne entra par une porte dérobée. Il vint à Gabriel et lui serra la main affectueusement. -Savez-vous ce qui s'est passé au parlement aujourd'hui? lui demanda-t-il. -Je ne suis pas sorti de chez moi, répondit Gabriel. -Vous allez donc tout apprendre ici, reprit La Renaudie. Vous ne vous êtes pas encore engagé avec nous, n'importe! nous nous engagerons avec vous. Vous saurez nos desseins, vous compterez nos forces; il n'y aura plus rien de secret pour vous dans les choses de notre parti. Vous, cependant, vous resterez libre d'agir seul ou avec nous, à votre gré. Vous m'avez dit que vous étiez des nôtres d'intention, cela suffit. Je ne vous demande même pas votre parole de gentilhomme de ne rien révéler de ce que vous verrez ou entendrez. Avec vous la précaution est inutile. -Merci de cette confiance! dit Gabriel touché. Je ne vous en ferai pas repentir. -Entrez avec moi, reprit La Renaudie, et restez à mon côté; je vous dirai à mesure les noms de ceux de nos frères que vous ne connaîtrez pas! Vous jugerez par vous-même du reste. Venez. Il prit Gabriel par la main, poussa le ressort secret de la porte dérobée, et entra avec lui dans une grande salle oblongue où deux cents personnes environ étaient rassemblées. Quelques flambeaux épars çà et là n'éclairaient qu'à demi les groupes mouvants. D'ailleurs, ni meubles, ni tentures, ni bancs; une chaire de bois grossier pour le ministre ou l'orateur: voilà tout. La présence d'une vingtaine de femmes expliquait, mais ne justifiait nullement -hâtons-nous de le dire -les calomnies auxquelles donnaient lieu parmi les catholiques ces conciliabules nocturnes et secrets des réformés. Personne ne remarqua l'entrée de Gabriel et de son guide. Tous les yeux et toutes les pensées étaient tournées vers celui qui occupait dans le moment la tribune: religionnaire au front triste et à parole grave. La Renaudie le nomma à Gabriel. -C'est le conseiller au parlement Nicolas Duval, lui dit-il tout bas. Il vient de commencer le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui aux Augustins. Écoutez. Gabriel écouta. -Notre salle ordinaire du palais, continuait l'orateur, étant occupée par les apprêts des fêtes du mariage de la princesse Élisabeth, nous siégions provisoirement pour la première fois aux Augustins, et je ne sais, mais l'aspect de cette salle inusitée nous fit d'abord vaguement pressentir quelque événement inusité aussi. » Cependant le président Gilles Lemaître ouvrit la séance comme de coutume, et rien ne semblait donner raison aux appréhensions de quelques-uns d'entre nous. » On reprit la question agitée le mercredi précédent. Il s'agissait des opinions religieuses. Antoine Fumée, Paul de Foix et Eustache de La Porte parlèrent successivement en faveur de la tolérance, et leurs discours éloquents et fermes paraissaient avoir fait une vive impression sur la majorité. » Eustache de La Porte venait de se rasseoir au milieu des applaudissements, et Henri Dufaur prenait la parole pour emporter les suffrages encore hésitants, quand tout à coup la grande porte s'ouvrit, et l'huissier du parlement annonça tout haut: » -Le roi. » Le président ne parut nullement surpris, et descendit en hâte de son siège pour aller au-devant du roi. Tous les conseillers se levèrent en désordre, les uns tout stupéfaits, les autres fort calmes et comme s'attendant à ce qui arrivait. » Le roi entra accompagné du cardinal de Lorraine et du connétable. » -Je ne viens pas déranger vos travaux, messieurs du parlement, dit-il d'abord, je viens les seconder. » Et, après quelques compliments insignifiants, il termina en disant: » -La paix est conclue avec l'Espagne; mais, à l'occasion des guerres, il y a eu de mauvaises hérésies qui se sont introduites en ce royaume; il les faut éteindre comme la guerre. Pourquoi n'avez-vous pas entériné un édit contre les luthériens que je vous ai mandé?... Cependant, je le répète, continuez à poursuivre librement en ma présence les délibérations commencées. » Henri Dufaur, qui avait la parole, la reprit courageusement sur ce mot du roi, plaida la cause de la liberté de conscience, et ajouta même à ce hardi plaidoyer quelques avertissements tristes et sévères sur la conduite du gouvernement du roi. » -Vous vous plaignez des troubles? s'écria-t-il. Eh bien! nous en savons l'auteur. On pourrait répondre ce qu'Élie disait à Achab: « C'est vous qui tourmentez Israël. » » Henri se mordit les lèvres en pâlissant, mais garda le silence. » Alors Dubourg se leva et fit entendre des remontrances plus directes et plus sérieuses encore. » -Je sens, dit-il, qu'il est certains crimes, sire, qu'on doit impitoyablement punir, tels que l'adultère, le blasphème, le parjure, qu'on favorise tous les jours par le désordre et les amours coupables. Mais de quoi accuse-t-on ceux qu'on livre au bras du bourreau? De lèse-majesté? Jamais ils n'ont omis le nom du prince en leurs prières! Jamais ils n'ont ourdi de révolte ou de trahison! Quoi! parce qu'ils ont découvert par les lumières des Saintes Écritures les grands vices et les honteux défauts de la puissance romaine, parce qu'ils ont demandé qu'on y mît ordre, est-ce une licence digne du feu? » Le roi ne bougeait toujours pas. Mais on sentait couver sourdement sa colère. » Le président Gilles Lemaître voulut flatter bassement cette rancune muette. » -Il s'agit des hérétiques! s'écria-t-il avec une feinte indignation. Qu'on en finisse avec eux comme avec les Albigeois: Philippe-Auguste en a fait brûler six cents le même jour. » Ce langage violent servait peut-être encore plus la bonne cause que la fermeté modérée des nôtres. Il devenait évident qu'en définitive le résultat des opinions allait être au moins balancé. » Henri II le comprit, et voulut tout brusquer par un coup d'État. » -Monsieur le président a raison, dit-il. Il faut en finir avec les hérétiques, où qu'ils se réfugient. Et, pour commencer, monsieur le connétable, qu'on arrête sur-le-champ ces deux rebelles. » Il montra de la main Henri Dufaur et Anne Dubourg, et sortit précipitamment comme ne pouvant plus contenir son courroux. » Je n'ai pas besoin de vous dire, amis et frères, que M. de Montmorency obéit aux ordres du roi. Dubourg et Dufaur furent enlevés et saisis au corps en plein parlement, et nous demeurâmes tous consternés. » Gilles Lemaître trouva seul le courage d'ajouter: » -C'est justice! Ainsi soient punis tous ceux qui oseraient manquer de respect à la majesté royale! » Mais, comme pour le démentir, des gardes entrèrent de nouveau dans l'enceinte des lois, et, en exécution d'autres ordres qu'ils produisirent, arrêtèrent encore de Foix, Fumée et de La Porte, qui avaient parlé, eux, avant l'arrivée du roi, et s'étaient bornés à défendre la tolérance religieuse sans articuler contre le souverain le moindre reproche. » Il était donc certain que ce n'était pas pour leurs remontrances au roi, mais bien pour leurs opinions religieuses, que cinq membres inviolables du parlement venaient, au moyen d'un guetapens odieux, de tomber sous les coups d'une accusation capitale. Nicolas Duval se tut. Les murmures de douleur et de colère de l'assemblée avaient interrompu vingt fois et suivirent plus énergiquement que jamais le récit de cette grande et orageuse séance qui, pour nous, à distance, semble en vérité appartenir à une autre assemblée, et a l'air de s'être passée deux cent trente ans plus tard. Seulement, deux dent trente ans plus tard, ce n'était pas la royauté, c'était la liberté qui devait avoir le dernier mot!... Le ministre David succéda dans la chaire à Nicolas Duval. -Frères, dit-il, avant la délibération, pour que Dieu l'anime de son esprit de vérité, élevons ensemble vers lui par quelques psaumes nos voix et nos pensées. -Le psaume 40! crièrent plusieurs des réformés. Et tous se mirent à entonner ledit psaume. Il était singulièrement choisi pour rétablir le calme. C'était beaucoup plus, il faut l'avouer, le chant de la menace que l'hymne de la prière. Mais l'indignation débordait en ce moment dans les âmes, et c'était d'un accent pénétré que tous chantaient ces strophes, où leur émotion remplaçait presque la poésie absente: Gens insensés, où avez-vous les coeurs De faire guerre à Jésus-Christ? Pour soutenir cet Ante-Christ, Jusques à quand serez persécuteurs? Traîtres abominables! Le service des diables Vous allez soutenant; Et de Dieu les édits Par vous sont interdits À tout homme vivant. La dernière stance était surtout significative: N'empêchez plus la prédication De la parole et vive voix De notre Dieu, le roi des rois! On vous verrez sa malédiction Sur vous, prompte, s'étendre, Qui vous fera descendre Aux enfers ténébreux, Où vous serez punis Des maux qu'avez commis Par tourments douloureux. Le psaume terminé, comme si ce premier cri vers Dieu eût déjà soulagé les coeurs, le silence se rétablit et la délibération put s'ouvrir. La Renaudie prit le premier la parole pour en préciser d'abord les termes et le sens. -Frères, dit-il de sa place, en présence d'un fait inouï qui renverse toutes les idées du droit et de l'équité, nous avons à déterminer la conduite que doit tenir le parti de la réforme. Allons-nous patienter encore, ou bien agirons-nous? Et, dans ce cas, comment agirons-nous? Telles sont les questions que chacun doit se poser et résoudre selon sa conscience. Vous voyez que nos persécuteurs ne parlent de rien moins que d'un massacre universel, et prétendent nous rayer tous de la vie comme un mot mal écrit d'un livre. Attendrons-nous docilement le coup mortel? Ou bien, puisque la justice et la loi sont violées par ceux-là mêmes dont le devoir est de les protéger, essaierons-nous de nous faire justice à nous-mêmes et de substituer pour un moment la force à la loi?... À vous de répondre, frères et amis. La Renaudie fit une courte pause, comme pour laisser le temps au redoutable dilemme de se poser bien nettement dans tous les esprits. Puis il reprit, voulant à la fois éclairer et hâter la conclusion: -Deux partis divisent, nous le savons malheureusement tous, ceux que la cause de la réforme et de la vérité devrait réunir: il y a parmi nous le parti de la noblesse et le parti de Genève; mais, devant le danger et l'ennemi commun, il sied, ce me semble, que nous n'ayons qu'un coeur et qu'une volonté. Les membres de l'une et l'autre fractions sont également invités à donner leur avis et à proposer leurs moyens. Le conseil qui offrira les meilleures chances de réussite, de quelque part qu'il vienne, doit être universellement adopté. Et maintenant, parlez, amis et frères, en toute liberté et en toute confiance. Le discours de La Renaudie fut suivi d'une assez longue hésitation. Ce qui manquait justement à ceux qui l'écoutaient, c'était la liberté, c'était la confiance. Et d'abord, malgré l'indignation dont tous les coeurs étaient réellement pleins, la royauté conservait alors un trop grand prestige pour que les réformés, conspirateurs novices, osassent exprimer tout de suite franchement et sans arrière-pensée leurs idées de rébellion armée. Ils étaient résolus et dévoués en masse; mais chacun en particulier reculait devant la responsabilité d'une première motion. Tous voulaient bien suivre le mouvement, aucun n'osait le donner. Puis, ainsi que La Renaudie l'avait fait entendre, ils se défiaient les uns des autres; chacun des deux partis ne savait où l'autre le conduirait, et cependant leurs buts étaient, en vérité, trop dissemblables pour que le choix du chemin et des guides leur fût indifférent. En effet, le parti de Genève tendait en secret à la république, et celui de la noblesse seulement à un changement de royauté. Les formes électives du calvinisme, le principe de l'égalité que posait partout la nouvelle église, menaient directement au système républicain dans les conditions adoptées par les cantons suisses. Mais la noblesse ne voulait pas aller si loin, et se serait contentée, d'accord avec la reine Élisabeth d'Angleterre, de déposer Henri II et de le remplacer par un roi calviniste. On nommait tout bas d'avance le prince de Condé. On voit qu'il était difficile de faire concourir à une oeuvre commune deux éléments plus opposés. Gabriel s'aperçut donc avec regret, après le discours de La Renaudie, que les deux camps presque ennemis se mesuraient d'un oeil défiant sans paraître songer à tirer les conclusions des prémisses si hardiment établies. Une ou deux minutes se passèrent, au milieu d'un murmure confus, dans ces indécisions douloureuses. La Renaudie en était à se demander si, par sa trop brusque sincérité, il n'avait pas involontairement détruit l'effet du récit de Nicolas Duval. Mais, puisqu'il était entré dans cette voie, il voulut tout risquer pour sauver tout, et, s'adressant à un petit homme maigre et chétif, aux sourcils épais et à la mine bilieuse, qui se tenait dans un groupe voisin de lui: -Eh bien! Lignières, lui dit-il à voix haute, n'allez-vous pas parler à nos frères, et leur dire une fois ce que vous avez sur le coeur? -Soit! répondit le petit homme dont le regard sombre s'enflamma. Je parlerai, mais alors sans rien céder et sans atténuer rien. -Allez, vous êtes avec des amis, reprit La Renaudie. Tandis que Lignières montait dans la chaire, le baron dit à l'oreille de Gabriel: -J'emploie là un dangereux moyen. Ce Lignières est un fanatique -de bonne ou de mauvaise foi? je l'ignore -qui pousse les choses à l'extrême et provoque plus de répulsions que de sympathies. Mais n'importe! il faut à tout prix savoir à quoi nous en tenir, n'est-ce pas? -Oui, que la vérité sorte enfin de tous ces coeurs fermés! dit Gabriel. -Lignières et ses doctrines genevoises ne l'y laisseront pas dormir, soyez tranquille! reprit La Renaudie. L'orateur en effet débuta fort ex abrupto. -La loi elle-même vient d'être condamnée, dit-il. Quel appel nous reste? l'appel de la force et aucun autre! Vous demandez ce qu'il convient de faire? Si je ne réponds pas à cette question, voici quelque chose qui pourra y répondre à ma place. Il éleva et montra une médaille d'argent. -Cette médaille, reprit-il, parlera plus éloquemment que ma parole. Pour ceux qui, de loin, ne peuvent la voir, je dirai ce qu'elle représente: elle offre l'image d'une épée flamboyante qui tranche un lis dont la tige se courbe et tombe. Auprès, le sceptre et la couronne sont roulés dans la poussière. Lignières ajouta, comme s'il eût craint de n'être pas bien com pris: -Les médailles d'ordinaire servent à la commémoration des faits accomplis; que celle-ci serve à la prophétie d'un fait à venir! Je ne dirai rien de plus. Il en avait dit bien assez! Il descendit de la chaire au milieu des applaudissements d'une faible portion de l'assemblée et des murmures d'un plus grand nombre. Mais l'attitude générale, ce fut le silence de la stupeur. -Allons! dit La Renaudie à voix basse à Gabriel, ce n'est pas cette corde-là qui vibre le plus parmi nous. À une autre. -Monsieur le baron de Castelnau, reprit-il tout haut en interpellant un jeune homme élégant et pensif, appuyé contre la muraille à dix pas de lui; monsieur de Castelnau, n'avez-vous à votre tour rien à dire? -Je n'aurais eu rien à dire peut-être, mais j'ai à répondre, répondit le jeune homme. -Nous écoutons, dit La Renaudie. -Celui-ci, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille de Gabriel, appartient au parti des gentilshommes, et vous avez dû le voir au Louvre le jour où vous avez apporté la nouvelle de la prise de Calais. Castelnau, lui, est franc, loyal et brave. Il plantera son drapeau tout aussi hardiment que Lignières, et nous verrons s'il est mieux accueilli. Castelnau resta sur l'une des marches de la chaire, et ce fut de là qu'il parla: -Je commencerai, dit-il, comme les orateurs qui m'ont précédé. On nous a frappés avec l'iniquité, défendons-nous avec l'iniquité. Menons en champ ouvert parmi les cuirasses la guerre qu'on a portée dans le parlement parmi les robes rouges!... Mais je diffère d'opinion sur le reste avec M. de Lignières. Moi aussi, j'ai une médaille à vous montrer. La voici. Ce n'est pas la sienne. De loin, elle vous paraît ressembler aux écus monnayés qui sont dans nos bourses. C'est vrai, elle présente aussi l'effigie d'un roi couronné. Seulement, au lieu de: Henricus II, rex Galliæ, l'exergue porte: Ludovicus XIII, rex Galliæ1. J'ai dit. Le baron de Castelnau quitta, le front haut, sa place. L'allusion au prince Louis de Condé était flagrante. Ceux qui avaient applaudi Lignières murmurèrent, ceux qui avaient murmuré applaudirent. Mais la masse restait encore immobile et muette entre les deux minorités. -Que veulent-ils donc? demanda bas Gabriel à La Renaudie. -J'ai peur qu'ils ne veuillent rien! lui répondit le baron. En ce moment, l'avocat Des Avenelles demanda la parole. -Voici, je le crois, leur homme, reprit La Renaudie. Des Avenelles est mon hôte quand je suis à Paris; un esprit honnête et sage, mais trop prudent, trop timide même. Son avis fera leur loi. Des Avenelles, dès son début, donna raison aux prévisions de La Renaudie. -Nous venons, dit-il, d'entendre de courageuses et même d'audacieuses paroles. Mais le moment était-il réellement venu de les prononcer? ne va-t-on pas un peu trop vite? On nous montre un but élevé, mais on ne parle pas des moyens. Ils ne peuvent être que criminels. Plus qu'aucun de ceux qui sont ici, j'ai l'âme navrée de la persécution qu'on nous fait subir. Mais quand nous avons encore tant de préjugés à vaincre, faut-il, de plus, jeter sur la cause réformée l'odieux d'un assassinat? Oui, d'un assassinat! car vous ne pourriez obtenir par une autre voie le résultat que vous osez nous montrer. Des applaudissements presque unanimes interrompirent Des Avenelles. -Que disais-je? murmurait tout bas La Renaudie. Cet avocat est leur véritable expression! Des Avenelles reprit: -Le roi est dans la vigueur et la maturité de l'âge. Pour l'art. (???) Ces deux curieuses et étranges médailles existent au cabinet des médailles. racher du trône, il faudrait l'en précipiter. Quel homme vivant prendrait sur soi une telle violence? Les rois sont divins, Dieu seul a droit sur eux! Ah! si quelque accident, quelque mal imprévu, quelque attentat privé même, atteignait en ce moment la vie du roi et mettait la tutelle d'un roi enfant aux mains des insolents sujets qui nous oppriment!... alors ce serait cette tutelle et non la royauté, ce seraient les Guise et non François II qu'on attaquerait. La guerre civile deviendrait louable et la révolte sainte, et je vous crierais le premier: « Aux armes! » Cette énergie de la timidité frappa d'admiration l'assemblée, et de nouvelles marques d'approbation vinrent récompenser le courage prudent de Des Avenelles. -Ah! dit tout bas La Renaudie à Gabriel, je regrette maintenant de vous avoir fait venir. Vous devez nous prendre en pitié. Mais Gabriel, pensif, se disait en lui-même: « Non, je n'ai point à leur reprocher leur faiblesse, car elle ressemble à la mienne. Comme je comptais secrètement sur eux, il semble qu'ils comptent sur moi. » -Que prétendez-vous donc faire? cria La Renaudie à son hôte triomphant. -Rester dans la légalité, attendre! répondit résolument l'avocat. Anne Dubourg, Henri Dufaur et trois de nos amis du parlement ont été arrêtés; mais qui nous dit qu'on osera les condamner, les accuser même? M'est avis que la violence de notre part pourrait bien n'aboutir qu'à provoquer celle du pouvoir. Et qui sait si notre réserve n'est pas justement le salut des victimes! Ayons le calme de la force et la dignité du bon droit. Mettons tous les torts du côté de nos persécuteurs. Attendons. Quand ils nous verront modérés et fermes, ils y regarderont à deux fois avant de nous déclarer la guerre, comme je vous prie, amis et frères, d'y regarder à deux fois vous-mêmes avant de leur donner le signal des représailles. Des Avenelles se tut, et les applaudissements recommencèrent. L'avocat, tout glorieux, voulut constater sa victoire. -Que ceux qui pensent comme moi lèvent la main! reprit-il. Presque toutes les mains se dressèrent pour rendre témoignage à Des Avenelles que sa voix avait été celle de l'assemblée. -Voilà donc, dit-il, la décision prise... -De ne rien décider du tout, interrompit Castelnau. -D'ajouter jusqu'à un moment plus favorable les partis extrêmes, reprit Des Avenelles en jetant un regard furieux sur l'interrupteur. Le ministre David proposa de chanter un nouveau psaume pour demander à Dieu la délivrance des pauvres prisonniers. -Allons-nous-en, dit La Renaudie à Gabriel. Tout ceci m'indigne et m'irrite. Ces gens-là ne savent que chanter. Ils n'ont de séditieux que leurs psaumes. Quand ils furent dans la rue, ils marchèrent en silence, absorbés qu'ils étaient tous deux par leurs pensées. Au pont Notre-Dame, ils se séparèrent, La Renaudie retournant dans le faubourg Saint-Germain, et Gabriel à l'arsenal. -Adieu donc, monsieur d'Exmès, dit La Renaudie. Je suis fâché de vous avoir fait perdre votre temps. Croyez cependant que ceci n'est pas tout à fait notre dernier mot. Le prince, Coligny et nos meilleures têtes nous manquaient ce soir. -Je n'ai pas perdu mon temps avec avec vous, dit Gabriel. Vous vous en convaincrez peut-être avant peu. -Tant mieux! tant mieux! reprit La Renaudie. Pourtant, je doute... -Ne doutez pas, dit Gabriel. J'avais besoin de savoir si les protestants commençaient vraiment à perdre patience. Il m'est plus utile que vous ne croyez de m'être assuré qu'ils ne sont pas las encore. LXXIX Autre Epreuve. Le mécontentement des réformés lui faisant défaut, il restait encore à la vengeance de Gabriel une chance, celle de l'ambition du duc de Guise. Aussi, le lendemain matin, à dix heures, fut-il exact au rendezvous que la lettre de François de Lorraine lui avait assigné au palais des Tournelles. Le jeune comte de Montgommery était attendu. Dès son arrivée, il fut sur-le-champ introduit auprès de celui que, grâce à son audace, on appelait maintenant le conquérant de Calais. Le Balafré vint avec empressement au-devant de Gabriel et lui serra affectueusement les mains dans les siennes. -Vous voilà donc enfin, oublieux ami, lui dit-il. J'ai été forcé d'aller vous chercher, de vous poursuivrejusque dans votre retraite, et si je ne l'avais fait, Dieu sait quand je vous aurais revu! Pourquoi cela? Pourquoi n'être pas venu me trouver depuis mon retour? -Monseigneur, dit Gabriel à voix basse, de douloureuses préoccupations. -Ah! voilà! j'en étais sûr! interrompit le duc de Guise. Ils ont aussi menti, n'est-ce pas, aux promesses qu'ils vous avaient faites? Ils vous ont trompé, mécontenté, ulcéré? Vous, le sauveur de la France! Oh! je me suis bien douté qu'il y avait là quelque infamie! Mon frère, le cardinal de Lorraine, qui assistait à votre rentrée au Louvre, qui a entendu votre nom de comte de Montgommery, a deviné, avec sa finesse de prêtre, que vous alliez être la dupe ou la victime de ces gens-là. Pourquoi ne pas vous être adressé à lui? Il eût pu vous aider en mon absence. -Je vous remercie, monseigneur, reprit gravement Gabriel; mais vous vous trompez, je vous assure. On a tenu le plus strictement du monde les engagements pris avec moi. -Oh! vous dites cela d'un ton, ami!... -Je dis cela comme je le sens, monseigneur; mais je dois vous répéter que je ne me plains pas, et que les promesses sur lesquelles je comptais ont été exécutées... à la lettre. Ne parlons donc plus de moi, je vous en supplie, vous savez qu'ordinairement ce sujet d'entretien ne me plaît guère. Il m'est aujourd'hui, plus quejamais pénible. Je vous demande en grâce, monseigneur, de ne pas insister sur vos bienveillantes questions. Le duc de Guise fut frappé de l'accent douloureux de Gabriel. -Cela suffit, ami, lui dit-il, j'aurais peur en effet, maintenant, de toucher sans le vouloir à quelqu'une de vos cicatrices mal fermées, et je ne veux plus vous interroger sur vous-même. -Merci, monseigneur, dit Gabriel d'un ton digne et pénétré. -Sachez seulement, reprit le Balafré, qu'en tout lieu, en tout temps et pour quoi que ce soit, mon crédit, ma fortune et ma vie sont à vous, Gabriel, et que, si j'ai un jour cette chance que vous ayez besoin de moi en quelque chose, vous n'aurez qu'à étendre votre main pour trouver la mienne. -Merci, monseigneur, répéta Gabriel. -Ceci convenu entre nous, dit le duc de Guise, de quoi vous plaît-il, ami, que nous parlions? -Mais de vous, monseigneur, répondit le jeune homme, de votre gloire, de vos projets; voilà ce qui m'intéresse! voilà l'aimant qui m'a fait accourir à votre premier appel! -Ma gloire? mes projets? reprit François de Lorraine en secouant la tête. Hélas! c'est là pour moi aussi un triste sujet d'entretien. -Oh! que dites-vous, monseigneur? s'écria Gabriel. -La vérité, ami! Oui, je croyais, je l'avoue, avoir gagné quelque réputation; il me semblait que mon nom pouvait être actuellement prononcé avec un certain respect en France, avec une certaine terreur en Europe. Et ce passé déjà illustre me fais ant un devoir de regarder l'avenir, j'arrangeais mes desseins sur ma renommée, je rêvais de grandes choses pour ma patrie et pour moi-même. Je les eusse accomplies, ce me semble!... -Eh bien? monseigneur?... demanda Gabriel. -Eh bien! Gabriel, reprit le duc de Guise, depuis six semaines, depuis ma rentrée dans cette cour, j'ai cessé de croire à ma gloire, et j'ai renoncé à tous mes projets. -Et pourquoi cela? Jésus! -Mais n'avez-vous pas vu d'abord à quel traité presque honteux ils ont fait aboutir nos victoires! Nous aurions été forcés de lever le siège de Calais, les Anglais auraient encore en leur pouvoir les portes de la France, la défaite, enfin, nous eût, sur tous les points, démontré l'insuffisance de nos forces et l'impossibilité de continuer une lutte inégale, qu'on n'eût pas signé une paix plus désavantageuse et plus déshonorante que celle de Cateau-Cambrésis. -C'est vrai, monseigneur, dit Gabriel, et chacun déplore qu'on ait retiré de si pauvres fruits d'une aussi magnifique moisson. -Eh bien! reprit le duc de Guise, comment voulez-vous donc que je sème encore pour des gens qui savent si mal récolter? D'ailleurs, ne m'ont-ils pas contraint à l'inaction par leur belle conclusion de paix? Voilà mon épée condamnée pour longtemps à rester au fourreau. La guerre éteinte partout, à tout prix, éteint en même temps tous mes glorieux rêves; et c'est bien là aussi, entre nous, une des choses qu'on a cherchées. -Mais vous n'en êtes pas moins puissant, même dans ce repos, monseigneur, dit Gabriel. La cour vous respecte, le peuple vous adore, les étrangers vous redoutent. -Oui, je me crois aimé au dedans et craint au dehors, reprit le Balafré; mais ne dites pas, ami, qu'on me respecte au Louvre. Tandis qu'on annihilait publiquement les résultats certains de nos succès, on minait aussi en dessous mon influence privée. Quand je suis revenu de là-bas, qui ai-je trouvé plus que jamais en faveur? l'insolent vaincu de Saint-Laurent, ce Montmorency que je déteste!... -Oh! pas plus que moi, certes! murmurait Gabriel. -C'est par lui et pour lui que cette paix, dont nous rougissons tous, a été conclue. Non content de faire paraître ainsi mes efforts moins efficaces, il a su encore soigner dans le traité ses propres intérêts, et s'y faire restituer pour la deuxième ou troisième fois, je pense, sa rançon de Saint-Laurent. Il spécule jusque sur sa défaite et sa honte! -Et c'est là le rival qu'accepte le duc de Guise! reprit Gabriel avec un dédaigneux sourire. -Il en frémit, ami! mais vous voyez bien qu'on le lui impose! Vous voyez que M. le connétable est protégé par quelque chose de plus fort que la gloire, par quelqu'un de plus puissant que le roi lui-même! Vous voyez bien que mes services ne pourront jamais égaler ceux de Mme Diane de Poitiers, que la foudre écrase! -Oh! Dieu vous entende! murmura Gabriel. -Mais qu'a donc fait cette femme à ce roi? Le savez-vous, ami? continua le duc de Guise. Le peuple a-t-il vraiment raison de parler de philtres et de sortilèges? J'imagine, pour ma part, qu'il y a entre eux un lien plus fort que l'amour. Ce ne doit pas être seulement la passion qui les enchaîne ainsi l'un à l'autre, ce doit être le crime. Il y a, j'en jurerais! parmi leurs souvenirs un remords. Ce sont plus que des amants, ce sont des complices. Le comte de Montgommery frissonna de la tête aux pieds. -Ne le croyez-vous pas comme moi, Gabriel? lui demanda le Balafré. -Oui, je le crois, monseigneur, répondit Gabriel d'une voix éteinte. -Et, pour comble d'humiliation, reprit le duc de Guise, savez-vous, ami, outre le monstrueux traité de Cateau-Cambrésis, savez-vous la récompense que j'ai trouvée ici en revenant de l'armée? ma révocation immédiate de la dignité de lieutenant général du royaume. Ces fonctions extraordinaires devenaient inutiles en temps de paix, m'a-t-on dit. Et, sans me prévenir, sans me remercier, on m'a rayé de titre comme on met au rebut un meuble qui ne sert plus à rien. -Est-il possible? On ne vous a pas témoigné plus d'égards que cela? reprit Gabriel qui voulait attiser le feu de cette âme courroucée. -À quoi bon plus d'égards pour un serviteur superflu! dit en serrant les dents le duc de Guise. Quant à M. de Montmorency, c'est autre chose. Il est et il reste connétable! C'est un honneur qu'on ne reprend pas, celui-là, et qu'il a bien gagné par quarante ans d'échecs! Oh! mais, par la croix de Lorraine! si le vent de la guerre souffle de nouveau, qu'on vienne encore me supplier, m'adjurer, me nommer le sauveur de la patrie! Je les renverrai à leur connétable. Que celui-là les sauve s'il peut! C'est son emploi et le devoir de sa charge. Pour moi, puisqu'ils me condamnent à l'oisiveté, j'accepte la sentence, et jusqu'à des temps meilleurs, je me repose. Gabriel, après une pause, reprit gravement: -Cette détermination de votre part est fâcheuse, monseigneur, et je la déplore. Car je venais précisément vous faire une proposition... -Inutile, ami! inutile! dit le Balafré. Mon parti est pris. Aussi bien, la paix, je vous le répète et vous le savez aussi, nous ôte tout prétexte de gloire. -Pardon, monseigneur, reprit Gabriel, c'est justement la paix qui fait ma proposition exécutable. -Vraiment? dit François de Lorraine tenté. Et c'est quelque chose de hardi comme le siège de Calais. -C'est quelque chose de plus hardi, monseigneur. -Comment cela? reprit le duc de Guise étonné. Vous excitez vivement ma curiosité, je l'avoiue. -Vous me permettez donc de parler? dit Gabriel. -Sans doute, et je vous en prie. -Nous sommes bien seuls ici? -Tout seuls! et âme qui vive ne peut nous entendre. -Eh bien! monseigneur, reprit résolument Gabriel, voici ce que j'avais à vous dire. Ce roi, ce connétable veulent se passer de vous; passez-vous d'eux! Ils vous ont retiré ce titre de lieutenant général du royaume, reprenez-le! -Comment? Expliquez-vous! dit le duc de Guise. -Monseigneur, les princes étrangers vous redoutent, le peuple vous aime, l'armée est tout à vous: vous êtes déjà plus roi en France que le roi. Vous êtes roi par le génie; lui ne l'est que par la couronne. Osez parler en maître, et tous vous écouteront en sujets. Henri II sera-t-il plus fort dans son Louvre que vous dans votre camp? Celui qui vous parle serait heureux et fier de vous y appeler le premier Votre Majesté. -Voilà, en effet, un audacieux dessein, Gabriel, dit le duc de Guise. -J'apporte un dessein audacieux à une âme extraordinaire, reprit fermement Gabriel. Je parle pour le bien de la France. Il lui faut un grand homme pour roi. N'est-ce pas désastreux que toutes vos idées de grandeur et de conquête soient ignominieusement entravées par les caprices d'une courtisane et la jalousie d'un favori? Si vous étiez une fois libre et maître, où s'arrêterait votre génie? Vous renouvelleriez Charlemagne! -Vous savez que la maison de Lorraine descend de lui! dit vivement le Balafré. -Que nul n'en doute en vous voyant agir, reprit Gabriel. Soyez à votre tour pour les Valois un Hugues Capet. -Oui, mais si je n'étais qu'un connétable de Bourbon? dit le duc de Guise. -Vous vous calomniez, monseigneur. Le connétable de Bourbon avait appelé à son aide les étrangers, les ennemis. Vous ne vous serviriez que des forces de la patrie. -Mais ces forces dont je pourrais, selon vous, disposer, où sont-elles? demanda le Balafré. -Deux partis s'offrent à vous, dit Gabriel. -Lesquels donc? car, en vérité, je vous laisse parler comme si tout ceci n'était pas une chimère. Quels sont ces deux partis? -L'armée et la Réforme, monseigneur, répondit Gabriel. Vous pouvez d'abord être un chef militaire. -Un usurpateur! dit le Balafré. -Dites un conquérant! Mais, si vous l'aimez mieux, monseigneur, soyez le roi des Huguenots. -Et le prince de Condé? dit en souriant le duc de Guise. -Il a le charme et l'habileté, mais vous avez la grandeur et l'éclat. Croyez-vous que Calvin hésiterait entre vous deux. Or, il faut l'avouer, c'est le fils du tonnelier de Noyon qui dispose de son parti. Dites un mot, et demain vous avez à vos ordres trente mille religionnaires. -Mais je suis un prince catholique, Gabriel. -La religion des hommes comme vous, monseigneur, c'est la gloire. -Je me brouillerais avec Rome. -Ce sera un prétexte pour la conquérir. -Ami, ami! reprit le duc de Guise en regardant fixement Gabriel, vous haïssez bien Henri II! -Autant que je vous aime, j'en conviens, répondit le jeune homme avec une noble franchise. -J'estime cette sincérité, Gabriel, repartit sérieusement le Balafré, et, pour vous le prouver, je veux à mon tour vous parler à coeur ouvert. -Et mon coeur à moi se refermera pour toujours sur la confidence, dit Gabriel. -Écoutez donc, reprit François de Lorraine. J'ai déjà, j'en conviendrai, envisagé quelquefois, dans mes songes, le but que vous me montrez aujourd'hui. Mais vous m'accorderez sans doute, ami, que lorsqu'on se met en marche vers un tel but, il faut être au moins sûr de l'atteindre, et que risquer prématurément une telle partie, c'est vouloir la perdre?... -Cela est vrai, dit Gabriel. -Eh bien! reprit le duc de Guise, estimez-vous réellement que mon ambition soit mûre et que les temps soient favorables? Il faut préparer de longue main de si profondes secousses! Il faut que les esprits soient déjà tout prêts à les accepter! Or, croyezvous qu'on soit, dès aujourd'hui, habitué d'avance, pour ainsi dire, à la pensée d'un changement de règne? -On s'y habituerait! dit Gabriel. -J'en doute, reprit le duc de Guise. J'ai commandé des armées, j'ai défendu Metz et pris Calais, j'ai deux fois été lieutenant général du royaume. Mais ce n'est pas assez encore. Je ne me suis pas encore assez approché du pouvoir royal! Il y a des mécontents sans doute. Mais des partis ne sont pas un peuple. Henri II est jeune, intelligent et brave. Il est le fils de François Ier. Il n'y a pas péril en la demeure pour qu'on songe à le déposséder. -Ainsi, vous hésitez, monseigneur? demanda Gabriel. -Je fais plus, ami, je refuse, répondit le Balafré. Ah! si demain, par accident ou maladie, Henri II mourait subitement... « Et lui aussi pense à cela! » se dit Gabriel. -Eh bien! si ce coup imprévu se réalisait, monseigneur, ditil tout haut, que feriez-vous? -Alors, reprit le duc de Guise, sous un roi jeune, inexpérimenté, tout à ma discrétion, je deviendrais en quelque sorte le régent du royaume. Et si la reine mère ou bien M. le connétable s'avisaient de faire de l'opposition contre moi; si les Réformés se révoltaient; si enfin l'État en danger exigeait une main ferme au gouvernail, les occasions naîtraient d'elles-mêmes, je serais presque nécessaire! Alors, je ne dis pas, vos projets seraient peut-être les bienvenus, ami, et je vous écouterais. -Mais jusque-là, dit Gabriel, jusqu'à cette mort, bien improbable, du roi?... -Je me résignerai, ami. Je me contenterai de préparer l'avenir. Et si les rêves semés dans ma pensée ne germent en faits que pour mon fils, c'est que Dieu l'aura voulu ainsi. -C'est votre dernier mot, monseigneur? -C'est mon dernier mot, dit le duc de Guise. Mais je ne vous en remercie pas moins, Gabriel, d'avoir eu cette confiance dans ma destinée. -Et moi, monseigneur, dit Gabriel, je vous remercie d'avoir eu cette confiance dans ma discrétion. -Oui, reprit le duc, tout ceci est mort entre nous, c'est entendu. -Maintenant, ajouta Gabriel en se levant, je me retire. -Eh! quoi, déjà! dit le duc de Guise. -Oui, monseigneur, j'ai su ce que je voulais savoir. Je me souviendrai de vos paroles. Elles sont en sûreté dans mon coeur, mais je m'en souviendrai. Excusez-moi, j'avais besoin de m'assurer que la royale ambition du duc de Guise était encore assoupie. Adieu, monseigneur. -Au revoir, ami. Gabriel quitta les Tournelles plus triste et plus inquiet encore qu'il n'y était entré. « Allons! se dit-il, des deux auxiliaires humains sur lesquels je voulais compter, aucun ne m'aidera. Il me reste Dieu! » LXXX Une Dangereuse Démarche. Diane de Castro, dans son Louvre royal, vivait toujours au milieu de douleurs et de transes mortelles. Elle aussi attendait. Mais son rôle tout passif était peut-être plus cruel encore que celui de Gabriel. Tout lien ne s'était pas rompu cependant entre elle et celui qui l'avait tant aimée. Presque chaque semaine, le page André venait rue des Jardins-Saint-Paul, et s'informait de Gabriel auprès d'Aloyse. Les nouvelles qu'il reportait à Diane n'était guère rassurantes. Le jeune comte de Montgommery était toujours aussi taciturne, aussi sombre, aussi inquiet. La nourrice ne parlait de lui que les larmes aux yeux et la pâleur au visage. Diane hésita longtemps. Enfin un matin de ce mois dejuin, elle prit un parti décisif pour en finir avec ses craintes. Elle s'enveloppa d'un manteau fort simple, cacha son visage sous un voile, et, à l'heure où l'on s'éveillait à peine au château, sortit du Louvre, accompagnée du seul André, pour se rendre auprès de Gabriel. Puisqu'il l'évitait, puisqu'il se taisait, elle irait à lui, elle! Une soeur pouvait bien visiter son frère! Son devoir n'était-il même pas de l'avertir ou de le consoler? Malheureusement, tout le courage qu'avait dépensé Diane pour se résoudre à cette démarche devait être inutile. Gabriel, pour ses courses vagabondes, dont il n'avait pas tout à fait perdu l'habitude, cherchait aussi les heures solitaires. Quand Diane, d'une main émue, vint frapper à la porte de son hôtel, il était déjà sorti depuis plus d'une demi-heure. L'attendre? On ne savaitjamais quand il rentrerait. Et une trop longue absence du Louvre pouvait exposer Diane à des calom nies... N'importe! elle attendrait au moins le temps qu'elle eût voulu lui consacrer. Elle demanda Aloyse. Aussi bien elle avait besoin de la voir, de l'interroger elle-même. André fit entrer sa maîtresse dans une pièce écartée, et courut prévenir la nourrice. Depuis des années, depuis les jours heureux de Montgommery et de Vimoutiers, Aloyse et Diane, la femme du peuple et la fille du roi, ne s'étaient pas revues. Mais leur vie à toutes deux avait été remplie par la même pensée; mais la même inquiétude remplissait encore leurs jours de craintes et leurs nuits d'insomnies. Aussi, quand Aloyse, entrant en hâte, voulut s'incliner devant me de Castro, Diane, comme autrefois, se jeta dans les bras de la bonne femme et l'embrassa en disant, comme autrefois aussi: -Chère nourrice!... -Quoi! madame, dit Aloyse émue aux larmes, vous vous souvenez donc encore de moi? Vous me reconnaissez?... -Si je me souviens de toi! si je te reconnais! reprit Diane; c'est comme si je ne devais pas me souvenir de la maison d'Enguerrand! c'est comme si je pouvais ne pas reconnaître le château de Montgommery! -Cependant Aloyse contemplait Diane avec plus d'attention, et, joignant les mains: -Êtes-vous belle! s'écria-t-elle en souriant et en soupirant à la fois. Elle souriait, car elle avait bien aimé la jeune fille devenue une si belle dame. Elle soupirait, car elle mesurait toute la douleur de Gabriel. Diane comprit ce regard en même temps mélancolique et ravi d'Aloyse, et se hâta de dire en rougissant un peu: -Ce n'est pas de moi que je suis venue parler, nourrice. -Est-ce de lui? dit Aloyse. -Et de qui serait-ce? Devant toi, je puis ouvrir mon coeur. Quel malheur que je ne l'aie pas trouvé! Je venais le consoler en me consolant. Comment est-il? bien morne et bien désolé, n'est-ce pas? Pourquoi n'est-il pas venu me voir une seule fois au Louvre? Que dit-il? que fait-il? parle! parle donc, nourrice! -Hélas! madame, reprit Aloyse, vous avez bien raison de croire qu'il est morne et désolé. Figurez-vous... Diane interrompit la nourrice. -Attends, bonne Aloyse, lui dit-elle; avant que tu ne commences, j'ai une recommandation à te faire. Je resterais ici jusqu'à demain à t'écouter, vois-tu, sans me lasser, sans m'apercevoir de la fuite du temps. Il faut pourtant que je rentre au Louvre avant qu'on n'y ait remarqué mon absence. Promets-moi une chose: quand il y aura une heure que je serai ici avec toi, qu'il soit rentré ou non, avertis-moi, renvoie-moi -Mais c'est que, madame, dit Aloyse, je suis bien capable d'oublier l'heure, moi aussi; et je ne me fatiguerais pas plus à vous parler que vous à m'entendre, savez-vous! -Comment donc faire? reprit Diane, je crains nos deux faiblesses. -Chargeons de la dure commission une troisième personne, dit Aloyse. -C'est cela!... André. Le page, qui était resté dans la pièce voisine, promit de frapper à la porte lorsqu'il y aurait une heure d'écoulée. -Et maintenant, dit Diane en revenant s'asseoir près de la nourrice, causons à notre aise et tranquillement, sinon gaiement, hélas! Mais cet entretien, bien attachant à la vérité pour ces deux femmes attristées, offrait cependant nombre de difficultés et d'amertumes. D'abord, aucune des deux ne savait au juste jusqu'où l'autre était dans la confidence des terribles secrets de la maison de Montgommery. En outre, dans ce qu'Aloyse connaissait de la vie précédente de son jeune maître, il y avait bien des lacunes inquiétantes qu'elle avait peur pour elle-même de commenter. De quelle façon expliquer ses absences, ses retours soudains, ses préoccupations et son silence même? Enfin la nourrice dit à Diane tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle voyait du moins, et Diane, en écoutant la nourrice, trouvait sans doute une grande douceur à entendre parler de Gabriel, mais une grande douleur à en entendre parler si tristement. En effet, les révélations d'Aloyse n'étaient pas faites pour calmer les angoisses de Mme de Castro, mais bien plutôt pour les raviver, et ce témoin vivant et passionné des déchirements et des défaillances du jeune comte rendait présents pour ainsi dire à Diane tous les tourments de cette vie agitée. Diane put se persuader de plus en plus que, si elle voulait sauver ceux qu'elle aimait, il était grandement temps qu'elle intervînt. Même dans les plus pénibles confidences, une heure est bien vite passée. Diane et Aloyse tressaillirent tout étonnées en entendant André frapper à la porte. -Eh quoi! déjà! s'écrièrent-elles en même temps. -Oh! bien, tant pis! reprit Diane, je vais rester encore un petit quart d'heure. -Madame, prenez garde! dit la nourrice. -Tu as raison, nourrice, je dois, je veux partir. Un mot seulement. Dans tout ce que tu m'as dit de Gabriel, tu as omis... il m'a semblé... enfin, il ne parle donc jamais de moi? -Jamais, madame, j'en conviens. -Oh! il fait bien! dit Diane avec un soupir. -Et il ferait mieux encore de ne jamais songer à vous non plus. -Tu crois donc qu'il y songe, nourrice, demanda vivement me de Castro. -J'en suis trop sûre, madame, dit Aloyse. -Pourtant, il m'évite avec soin, il évite le Louvre. -S'il évite le Louvre, madame, dit Aloyse en secouant la tête, ce ne doit pas être à cause de ce qu'il aime. « Je comrpends, pensa Diane en frémissant: c'est à cause de ce qu'il hait. » -Oh!... dit-elle tout haut, il faut que je le voie; il le faut absolument. -Voulez-vous, madame, que je lui dise de votre part d'aller vous trouver au Louvre. -Non! non! pas au Louvre! dit Diane avec terreur; qu'il ne vienne pas au Louvre! Je verrai, je guetterai une occasion comme celle de ce matin. Je reviendrai ici, moi. -Mais s'il est sorti encore! dit Aloyse. Quel jour, quelle semaine sera-ce? le savez-vous à peu près? Il attendrait, vous pensez bien. -Hélas! dit Diane, pauvre fille de roi que je suis, comment pourrais-je prévoir à quel instant, à quel jour je serai libre. Mais, s'il se peut, j'enverrai André d'avance. -Madame, cria-t-il, les rues et les alentours du Louvre commencent à se peupler. -J'y vais, j'y vais, répondit Mme de Castro. Allons! il faut nous séparer, bonne nourrice, dit-elle tout haut à Aloyse. Embrasse-moi bien fort, tu sais, comme lorsque j'étais enfant, comme lorsque j'étais heureuse. Et, tandis qu'Aloyse, sans pouvoir rien dire, la tenait étroitement embrassée: -Veille bien sur lui, soigne-le bien, lui dit-elle à l'oreille. -Comme lorsqu'il était enfant, comme lorsqu'il était heureux, dit la nourrice. -Mieux! oh! mieux encore, Aloyse; dans ce temps-là, il n'en avait pas autant besoin. Diane quitta l'hôtel sans que Gabriel fût rentré. Une demi-heure après, elle se retrouvait sans encombre dans son logement du Louvre. Mais, si les suites de la démarche qu'elle avait risquée ne l'inquiétaient plus, elle n'en sentait que plus vivement son angoisse au sujet des projets inconnus de Gabriel. Les pressentiments d'une femme qui aime sont la plus évidente et la plus claire des prophéties. Gabriel ne rentra chez lui qu'assez avant dans la journée. La chaleur était grande ce jour-là. Il était fatigué de corps, plus fatigué d'esprit. Mais, quand Aloyse eut prononcé le nom de Diane et lui eut dit sa visite, il se redressa, il se ranima, tout vibrant et palpitant. -Que voulait-elle?... qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle fait?... Oh! pourquoi n'étais-je pas là! Mais parle, dis-moi tout, Aloyse, toutes ses paroles, tous ses gestes. Ce fut à son tour d'interroger avidement la nourrice en lui laissant à peine le temps de répondre. -Elle veut me voir? s'écria-t-il. Elle a quelque chose à me dire? Mais elle ne sait quand elle pourra revenir? Oh! je ne puis pas attendre dans cette incertitude, tu conçois cela, Aloyse. Je vais aller sur-le-champ au Louvre. -Au Louvre, Jésus! s'écria Aloyse épouvantée. M -Eh! sans doute, répondit Gabriel avec calme. Je ne suis pas banni du Louvre, je suppose, et celui qui a délivré à Calais me de Castro a bien le droit d'aller lui présenter ses hommages à Paris. -Assurément, dit Aloyse toute tremblante. Mais Mme de Castro a bien recommandé que vous ne veniez pas la trouver au Louvre. -Aurais-je quelque chose à y craindre? dit Gabriel fièrement. Ce serait une raison pour y aller. -Non, reprit la nourrice, c'est probablement pour elle-même que Mme de Castro redoutait... -Sa réputation aurait bien plus à souffrir d'une démarche secrète et furtive si elle était découverte, que d'une visite publique et au grand jour comme celle que je compte lui faire, que je lui ferai aujourd'hui, à l'instant même. Et il appela pour qu'on vînt le changer d'habits. -Mais, monseigneur, dit la pauvre Aloyse à bout de ses raisons, vous-même jusqu'ici vous évitiez le Louvre, Mme de Castro l'a remarqué. Vous n'avez pas voulu aller la voir une seule fois depuis votre retour. -Je n'allais pas voir Mme de Castro quand elle ne m'appelait pas, dit Gabriel. J'évitais le Louvre quand je n'avais aucun motif d'y aller. Mais aujourd'hui, sans que mon action soit intervenue en rien, quelque chose d'irrésistible m'invite, Mme de Castro désire me voir. J'ai juré, Aloyse, de laisser dormir en moi ma volonté, mais de laisser toujours faire la destinée et Dieu, et je vais me rendre au Louvre sur l'heure. Ainsi, la démarche de Diane allait produire le contraire de ce qu'elle avait souhaité. LXXXI L'Imprudence De La Précaution. Gabriel pénétra sans opposition dans le Louvre. Depuis la prise de Calais, le nom du jeune comte de Montgommery avait été prononcé trop souvent pour qu'on pensât à lui refuser l'entrée des appartements de Mme de Castro. Diane, dans le moment, s'occupait seule avec une de ses femmes à quelque ouvrage de broderie. Bien souvent, elle laissait sa main retomber, et, songeuse, se rappelait son entretien de la matinée avec Aloyse. Tout à coup, André entra tout effaré: -Madame, M. le vicomte d'Exmès! annonça-t-il! L'enfant ne s'était pas déshabitué de donner ce nom à son ancien maître. -Qui? M. d'Exmès! ici! répéta Diane bouleversée. -Madame, il est sur mes pas, dit le page. Le voici. Gabriel parut sur la porte, maîtrisant son émotion de son mieux. Il salua profondément Mmede Castro qui, tout interdite, ne lui rendit pas d'abord son salut. Mais elle congédia du geste le page et la suivante. Quand Diane et Gabriel furent seuls, ils allèrent l'un à l'autre, se tendirent et se serrèrent la main. Ils restèrent ainsi les mains unies une minute à se contempler en silence. -Vous avez bien voulu venir chez moi, Diane, dit enfin Gabriel d'une voix profonde. Vous aviez à me voir, à me parler. Je suis accouru. -Est-ce donc ma démarche qui vous a appris que j'avais besoin de vous voir, Gabriel, et ne le saviez-vous pas bien sans cela? -Diane, reprit Gabriel avec un sourire triste, j'ai fait ailleurs mes preuves de courage, je puis donc dire qu'en venant ici au Louvre, j'aurais eu peur! -Peur de qui? demanda Diane qui avait peur elle-même de sa question. -Peur de vous!... peur de moi!... répondit Gabriel. -Et voilà pourquoi, reprit Diane, vous avez préféré oublier notre ancienne affection?... je parle du côté légitime et saint de cette affection! se hâta-t-elle d'ajouter. -J'aurais préféré tout oublier, j'en conviens, Diane, plutôt que de rentrer de moi-même dans ce Louvre. Mais, hélas! je ne l'ai pas pu. Et la preuve... -La preuve? -La preuve, c'est que je vous cherche toujours et partout; c'est que, tout en redoutant votre présence,j'aurais donné tout au monde pour vous entrevoir une minute de loin. La preuve, c'est qu'en rôdant à Paris, à Fontainebleau, à Saint-Germain, autour des châteaux royaux, au lieu de désirer ce que j'étais censé guetter, c'est vous, c'est votre aspect charmant et doux, c'est votre robe aperçue entre les arbres ou sur quelque terrasse que je souhaitais, que j'appelais, que je voulais! La preuve enfin, c'est que vous n'avez eu qu'à faire un pas vers moi pour que, prudence, devoir, terreurs, tout fût oublié par moi. Et me voici dans ce Louvre que je devrais fuir! Et je réponds à toutes vos questions! Et je sens que tout cela est dangereux et insensé, et cependant je fais tout cela! Diane, avez-vous assez de preuves ainsi? -Oui, oui, Gabriel, dit précipitamment Diane toute tremblante. -Ah! que j'aurais été plus sage, reprit Gabriel, de persister dans mon ferme dessein, de ne plus vous voir, de m'enfuir si vous m'appeliez, de me taire si vous m'interrogiez! Cela eût bien mieux valu pour vous et pour moi, croyez-le bien, Diane. Je savais ce que je faisais. Je préférais encore pour vous des inquiétudes et des douleurs. Pourquoi, mon Dieu! suis-je sans force contre votre voix, contre votre regard?... Diane commençait à comprendre qu'en effet elle pouvait avoir eu tort de vouloir sortir de son indécision mortelle. Tout sujet d'entretien était une souffrance, toute question était un péril. Entre ces deux êtres que Dieu avait créés, pour le bonheur peutêtre, il ne pouvait plus y avoir, grâce aux hommes, que défiance, danger et malheur. Mais, puisque Diane avait ainsi provoqué le sort, elle ne voulait plus le fuir, tant pis! Elle sonderait tout l'abîme qu'elle avait tenté, dût-elle ne trouver au fond que le désespoir et la mort! Après un silence plein de pensées, elle reprit donc: -Je tenais, moi, à vous voir pour deux raisons, Gabriel: j'avais d'abord une explication à vous donner, et puis, j'avais à vous en demander une. -Parlez, Diane, repartit Gabriel. Ouvrez et déchirez à votre gré mon coeur. Il est à vous. -J'avais premièrement besoin de vous faire savoir, Gabriel, pourquoi, dès votre message reçu,je n'avais pas pris tout de suite ce voile que vous me renvoyiez, et n'étais pas entrée sur-le-champ dans quelque couvent, ainsi que je vous en avais exprimé le voeu à Calais dans notre dernière et douloureuse entrevue. -Vous ai-je adressé le moindre reproche à ce sujet, Diane? reprit Gabriel. Je vous avais fait dire par André que je vous rendais votre promesse. Ce n'était point de ma part une vaine parole mais une intention réelle. -C'était aussi mon intention réelle de me faire religieuse, Gabriel, et cette intention n'est encore qu'ajournée, sachez-le bien. -Pourquoi, Diane? pourquoi renoncer à ce monde pour lequel vous êtes faite? -Que votre conscience se tranquillise sur ce point, ami, reprit Diane: ce n'est pas tant pour obéir au serment que je vous avais juré, mais pour contenter le secret désir de mon âme, que je veux quitter ce monde où j'ai tant souffert. J'ai bien besoin de paix et de repos, allez! et ne saurais maintenant trouver le calme qu'avec Dieu. Ne m'enviez pas ce dernier refuge. -Oh! si, je vous l'envie! dit Gabriel. -Seulement, continua Diane, je n'ai pas tout de suite accompli mon irrévocable dessein pour une raison: je voulais veiller à ce que vous accomplissiez la demande contenue dans ma dernière lettre, à ce que vous ne vous fassiez pas juge et punisseur, à ce que vous ne préveniez pas Dieu. -Si jamais on le prévient! murmura Gabriel. -J'espérais enfin, continua Diane, pouvoir au besoin me jeter entre ceux que j'aime et qui se haïssent, et qui sait? peutêtre empêcher un malheur ou un crime. M'en voulez-vous de cette pensée, Gabriel? -On ne peut en vouloir aux anges de ce qui est de leur nature, Diane. Vous avez été généreuse, et c'est tout simple. -Eh! s'écria Mme de Castro, sais-je même si j'ai été généreuse? sais-je du moins jusqu'à quel point je le suis. Je pardonne dans l'ombre et au hasard! Et c'est justement là-dessus que j'ai à vous interroger, Gabriel; car je veux connaître dans toute son horreur ma destinée. -Diane! Diane! c'est une curiosité fatale! dit Gabriel. -N'importe! reprit Diane. Je ne resterai pas un jour de plus dans cette horrible perplexité! Dites-moi, Gabriel, avez-vous acquis enfin la conviction que j'étais réellement votre soeur? ou bien avez-vous perdu absolument tout espoir de savoir la vérité sur cet étrange secret? Répondez! je vous le demande, je vous en supplie. -Je répondrai, dit tristement Gabriel. Diane, il y a un proverbe espagnol qui dit: « Toujours, il faut caver au pire. » Je me suis donc habitué, depuis notre séparation, à vous regarder dans ma pensée comme ma soeur. Mais la vérité est que je n'en ai pas acquis de nouvelles preuves. Seulement, comme vous le disiez, je n'ai plus aucun espoir, aucun moyen d'en acquérir. -Dieu du ciel! s'écria Diane. Le... celui qui devait vous fournir ces preuves n'existait-il déjà plus lors de votre retour de Calais? -Il existait, Diane. -Alors, je le vois, c'est qu'on ne vous a pas tenu la promesse sacrée qu'on vous avait faite? Qui donc m'avait dit pourtant que le roi vous avait admirablement reçu? -On a tenu rigidement, Diane, tout ce qu'on m'avait promis. -Oh! Gabriel! avec quel air sinistre vous me dites cela! Quelle effrayante énigme y a-t-il encore là-dessous, sainte Mère de Dieu! -Vous l'avez exigé, vous allez tout savoir, Diane, dit Gabriel. Vous allez porter jusqu'au bout la moitié de mon secret d'épouvante. Aussi bien,je suis aise de voir ce que vous penserez de ma révélation, si vous persisterez, après l'avoir entendue, dans votre clémence, et si votre air, votre figure, vos gestes, ne démentiront point du moins vos paroles de pardon. Écoutez! -J'écoute et je tremble, Gabriel, dit Diane. Alors Gabriel, d'une voix haletante et frémissante, raconta tout à Mme de Castro: la réception du roi, comment Henri II lui avait encore renouvelé sa promesse, les représentations que Mme de Poitiers et le connétable avaient paru lui faire, quelle nuit d'angoisse et de fièvre lui, Gabriel, il avait alors passée; sa seconde visite au Châtelet, sa descente dans l'enfer de la prison pestiférée, le récit lugubre de M. de Sazerac, tout enfin! Diane écoutait sans interrompre, sans s'écrier, sans bouger, muette et raide comme une statue de pierre, les yeux fixes dans leur orbite, les cheveux hérissés sur le front. Il y eut une longue pause quand Gabriel eut achevé sa lugubre histoire. Puis Diane voulut parler, elle ne le put pas. Sa voix restait dans sa poitrine émue. Gabriel regardait avec une sorte de joie terrible son trouble et son épouvante. Enfin elle put jeter ce cri: -Grâce pour le roi! -Ah! s'écria Gabriel, vous demandez grâce? vous le jugez donc criminel aussi! Grâce? ah! c'est une condamnation! Grâce? il mérite la mort, n'est-ce pas? -Oh! je n'ai pas dit cela, reprit Diane éperdue. -Si fait! vous l'avez dit! vous êtes de mon avis, je le vois, Diane! Vous pensez, vous sentez comme moi. Seulement, nous concluons différemment selon nos natures. La femme demande grâce et l'homme demande justice! -Ah! s'écria Diane, imprudente et folle que je suis! pourquoi vous ai-je fait venir au Louvre? Au même instant, quelqu'un frappa doucement à la porte. -Qui est là? que me veut-on encore? mon Dieu! dit Mme de Castro. André entr'ouvrit la porte. -Excusez-moi, madame, dit-il, c'est un message du roi. -Du roi! répéta Gabriel dont le regard s'alluma. -Pourquoi m'apporter cette lettre, André? -Madame, elle est, m'a-t-on dit, pressée. -Donnez, voyons. Que me veut le roi? Allez, André. S'il y a une réponse, je vous appellerai. André sortit. Diane décacheta la lettre royale, et lut tout bas ce qui suit avec une terreur croissante: Ma chère Diane, On me dit que vous êtes au Louvre; ne sortez pas, je vous prie, avant que je ne sois allé chez vous. Je suis au conseil qui va s'achever d'un moment à l'autre. En le quittant, je me rendrai sur-le-champ et sans suite à votre logement. Attendez-moi à toute minute. Il y a longtemps que je ne vous ai vue seule! Je suis triste, et j'aurais besoin de causer quelques instants avec ma fille bienaimée. À tout à l'heure donc. HENRI. Diane pâlissante froissa cette lettre dans sa main crispée quand elle eut achevé de la lire. Que devait-elle faire? Congédier tout de suite Gabriel? Mais s'il rencontrait en s'en allant le roi qui, à tout instant, pouvait venir? Retenir près d'elle le jeune homme? Mais le roi allait le trouver en entrant! Prévenir le roi, c'était exciter des soupçons. Prévenir Gabriel, c'était provoquer sa colère en paraissant la craindre. Un choc entre ces deux hommes si dangereux l'un pour l'autre semblait maintenant inévitable, et c'était elle, Diane, elle qui eût voulu les sauver au prix de son sang, qui avait amené cette rencontre fatale! -Que vous mande le roi, Diane? demanda Gabriel avec un calme affecté que démentait le tremblement de sa voix. -Rien, rien, en vérité! répondit Diane. Une recommandation pour la réception de ce soir. -Je vous dérange peut-être, Diane, dit Gabriel. Je me retire. -Non, non! restez! s'écria Diane vivement. Après cela pourtant, reprit-elle, si quelque affaire vous appelle au-dehors sur-le-champ, je ne voudrais pas vous retenir. -Cette lettre vous a troublée, Diane. Je crains de vous être importun et vais prendre congé de vous. -Vous, importun, ami! pouvez-vous penser! dit Mme de Castro. N'est-ce pas moi qui suis allée vous chercher, en quelque sorte? Hélas! peut-être bien imprudemment, j'en ai peur. Je vous reverrai encore, mais non plus ici, chez vous. Dès que je pourrai m'échapper,j'irai vous voir,j'irai reprendre cet entretien terrible et doux. Je vous le promets. Comptez sur moi. Pour le moment, vous aviez raison, je vous avoue que je suis un peu préoccupée, un peu souffrante... J'ai comme la fièvre... -Je le vois, Diane, et je vous quitte, reprit tristement Gabriel. -À bientôt, ami, dit-elle. Allez, allez! Elle marcha avec lui jusqu'à la porte de la chambre. « Si je le retiens, pensait-elle en le reconduisant, il est certain qu'il verra le roi; s'il s'éloigne dans l'instant, il y a du moins une chance pour qu'il ne le rencontre pas. » Cependant elle hésitait, doutait et tremblait encore. -Pardon, un dernier mot, Gabriel, dit-elle toute hors d'elle-même sur le seuil de la porte. Mon Dieu! votre récit m'a tellement bouleversée!... j'ai peine à rassembler mes idées... Que voulais-je vous demander?... Ah! j'y suis. Un mot seulement, un mot d'importance. Vous ne m'avez toujours pas dit ce que vous aviez l'intention de faire. J'ai crié grâce! et vous criez justice! Cette justice, comment espérez-vous donc l'obtenir? -Je n'en sais rien encore, dit Gabriel d'un air sombre. Je me fie à Dieu, à l'événement et à l'occasion. -À l'occasion? répéta Diane en frissonnant. À l'occasion? Qu'entendez-vous par là? Oh! rentrez, rentrez! Je ne veux pas vous laisser partir, Gabriel, que vous ne m'ayez expliqué ce mot: à l'occasion. Restez, je vous en conjure. Et, le prenant par la main, elle le ramenait dans la chambre. « S'il rencontre le roi hors d'ici, pensait la pauvre Diane, ils seront seul à seul, le roi sans suite, Gabriel l'épée au côté. Du moins, si je suis là, je pourrai me précipiter entre eux, supplier Gabriel, me jeter au-devant du coup. Il faut que Gabriel reste. » -Je me sens mieux, dit-elle tout haut. Restez, Gabriel, reprenons cette conversation, donnez-moi l'explication que j'attends. Je me sens beaucoup mieux. -Non, Diane, vous êtes encore plus agitée que tout à l'heure, reprit Gabriel. Et savez-vous quelle pensée me vient à l'esprit et quelle cause je devine à vos terreurs? -Non, vraiment, Gabriel, comment voulez-vous que je sache?... -Eh bien! dit Gabriel, si tout à l'heure votre cri de grâce avouait que pour vous le crime était patent, vos appréhensions de maintenant, Diane, déclarent qu'à vos yeux la punition serait légitime. Vous redoutez donc pour le coupable ma vengeance; donc, vous la comprendriez, vous me retenez ici pour prévenir des représailles possibles qui vous effraient mais qui ne vous étonneraient pas, dites? qui vous sembleraient toutes simples, n'est pas? Diane tressaillit, tant le coup avait frappé juste! Néanmoins, rassemblant toute son énergie: -Oh! Gabriel, dit-elle, comment croyez-vous que je puisse concevoir de vous de telles pensées? Vous, mon Gabriel, un meurtrier! Vous, frapper par surprise quelqu'un qui ne se défendrait pas! C'est impossible! Ce serait plus qu'un crime, ce serait une lâcheté! Vous vous imaginez que je vous retiens? Erreur! Allez! partez! je vous ouvre les portes. Je suis bien tranquille sur ce point, du moins. Si quelque chose me trouble, ce n'est pas une pareille idée, je vous en réponds. Quittez-moi, quittez le Louvre en paix. Je retournerai chez vous achever notre entretien. Allez, mon ami, allez. Vous voyez comme je veux vous garder! En parlant ainsi, elle l'avait conduitjusque dans l'antichambre. Le page s'y trouvait. Diane pensa bien à lui ordonner d'accompagner Gabriel jusque hors du Louvre. Mais cette précaution eût encore trahi sa défiance. Arrivée là, cependant, elle ne put s'empêcher d'appeler André d'un signe, et de lui demander à l'oreille: -Savez-vous si le conseil est terminé? -Pas encore, madame, répondit tout bas André. Je n'ai pas vu sortir les conseillers de la grand'chambre. -Adieu, Gabriel, reprit tout haut Diane avec vivacité. Adieu, ami. Vous me forcez à vous renvoyer presque, pour vous prouver que je ne vous retiens pas. Adieu, mais à bientôt. -À bientôt, dit avec un sourire mélancolique le jeune homme en lui serrant la main. Il partit. Elle resta à le regarder jusqu'à ce que la dernière porte se fût refermée sur lui. Puis, rentrant dans sa chambre, elle tomba à genoux, les yeux en pleurs, le coeur palpitant, devant son prie-Dieu. -Ô mon Dieu! mon Dieu! disait-elle, veillez, au nom de Jésus! sur celui qui est peut-être mon frère, sur celui qui est peutêtre mon père. Préservez l'un de l'autre les êtres que j'aime, ô mon Dieu! Vous seul le pouvez maintenant. LXXXII Occasions. Malgré les efforts qu'elle avait faits pour l'empêcher, ou plutôt à cause de ces efforts, ce que Mme de Castro avait prévu et craint se réalisa. Gabriel était sorti de chez elle tout triste et tout troublé. La fièvre de Diane l'avait gagné en quelque sorte, et offusquait ses yeux, confondait ses pensées. Il allait machinalement par les escaliers et les corridors connus du Louvre sans faire beaucoup attention aux objets extérieurs. Néanmoins, sur le point d'ouvrir la porte de la grande galerie, il se rappela qu'à son retour de Saint-Quentin, c'était là qu'il avait rencontré Marie Stuart et que l'intervention de la jeune reine-dauphine lui avait permis d'arriver jusqu'au roi, auprès duquel l'attendait une première déception. Car on ne l'avait point trompé et outragé qu'une fois! c'était à plusieurs reprises qu'on avait frappé de mort son espérance! Après une première duperie, il eût bien dû s'habituer et s'attendre à ces interprétations exagérées et lâches de la lettre d'un traité sacré! Tandis que Gabriel roulait dans son esprit ces irritants souvenirs, il ouvrait la porte, et entrait dans la galerie. Tout à coup, il frémit, recula d'un pas, et s'arrêta comme pétrifié. Un homme était entré. Cet homme, c'était Henri II, Henri, l'auteur, ou du moins le principal complice de ces criminelles déceptions qui avaient à jamais désolé et perdu l'âme et la vie de Gabriel! Le roi s'avançait seul, sans armes et sans suite. L'offenseur et l'offensé, pour la première fois depuis l'outrage, se trouvaient en présence, seuls et séparés l'un de l'autre par une distance de cent pas à peine, qu'en vingt secondes et en vingt bonds l'on pouvait franchir. Nous avons dit que Gabriel s'était arrêté court, immobile et glacé comme une statue, comme la statue de la Vengeance ou de la Haine. Le roi aussi s'arrêta en apercevant subitement celui que, depuis près d'un an, il n'avait encore revu que dans ses songes. Ces deux hommes demeurèrent ainsi près d'une minute sans bouger, comme fascinés l'un par l'autre. Dans le tourbillon de sensations et d'idées qui remplissaient de ténèbres le coeur de Gabriel, le jeune homme perdu ne savait choisir aucune réflexion, trouver aucune résolution. Il attendait. Quant à Henri, malgré son courage éprouvé, ce qu'il ressentait, oui, c'était bien de l'effroi! Pourtant il redressa le front à cette idée, chassa toute lâche velléité, et prit son parti. Appeler, c'eût été craindre; se retirer, c'eût été fuir. Il s'avança vers la porte où Gabriel restait cloué. Aussi bien, une force supérieure, une sorte d'entraînement invincible et fatal l'appelait, le poussait vers ce pâle fantôme qui semblait l'attendre! Il commençait à subir le vertige de sa destinée. Gabriel le voyait marcher ainsi vers lui avec une espèce de satisfaction aveugle et instinctive, mais il ne parvenait à dégager aucune pensée des nuages qui obscurcissaient son esprit. Il mit seulement la main sur la garde de son épée. Quand le roi ne fut plus qu'à quelques pas de Gabriel, cette crainte qu'il avait déjà repoussée le reprit, et lui serra le coeur comme dans un étau. Il se disait vaguement que sa dernière heure était venue, et que c'était juste. Pourtant, il s'approchait toujours. Ses pieds semblaient le porter en avant d'eux-mêmes et sans que sa volonté endormie y eût part. Les somnambules doivent marcher ainsi. Lorsqu'il se trouva tout à fait devant Gabriel, qu'il put entendre son souffle et qu'il eut pu toucher sa main, il porta, dans son trouble étrange, la main à sa toque de velours, et salua le jeune homme. Gabriel ne lui rendit pas ce salut. Il garda son attitude de marbre, et sa main pétrifiée ne quitta pas son épée pour son chapeau. Pour le roi, Gabriel n'était plus un sujet, mais un représentant de Dieu devant lequel on s'incline. Pour Gabriel, Henri n'était plus un roi, mais un homme qui avait tué son père, et auquel il ne pouvait devoir que de la haine. Cependant il le laissa passer sans rien lui faire et sans rien lui dire. Le roi, de son côté, passa sans se retourner, sans s'étonner du manque de respect. Quand la porte se fut refermée entre ces deux hommes, et que le charme fut rompu, chacun d'eux se réveilla, se frotta les yeux, et se demanda: « N'était-ce pas un rêve? » Gabriel sortit lentement du Louvre. Il ne regrettait pas l'occasion perdue, il ne se repentait pas de l'avoir laissé échapper. Il éprouvait plutôt une espèce de joie confuse. « Voici ma proie qui vient à moi, pensait-il, la voilà qui tourne autour de mes filets, et qui se rapproche de mon épieu. » Il dormit cette nuit-là comme il n'avait pas dormi depuis longtemps. Le roi n'était pas si tranquille! Il se rendit chez Diane qui l'attendait, et qui le reçut, on devine avec quels transports! Mais Henri fut distrait et inquiet. Il n'osa parler du comte de Montgommery. Il se disait pourtant que Gabriel sortait sans doute de chez sa fille quand il l'avait rencontré. Mais il ne voulut point approfondir cela; seulement, lui qui était venu pour une effusion de confiance, il conserva pendant toute sa visite un air de défiance et de contrainte. Puis il rentra chez lui sombre et triste. Il se sentait mécontent de lui-même et des autres. Il ne dormit pas de la nuit. Il lui semblait qu'il était entré dans un labyrinthe d'où il ne sortirait pas vivant. « Cependant, se disait-il, je m'offrais en quelque sorte aujourd'hui à l'épée de cet homme. Il est donc certain qu'il ne veut pas me tuer! » Le roi, pour se distraire et s'étourdir, ne voulut pas rester à Paris. Pendant les jours qui suivirent cette rencontre du comte de Montgommery, il alla successivement à Saint-Germain, à Chambord et chez Diane de Poitiers, au château d'Anet. Vers la fin de ce mois de juin, il était à Fontainebleau. Et partout il déployait le plus d'activité possible, et semblait vouloir éteindre sa pensée dans le bruit, le mouvement et l'action. Les fêtes prochaines du mariage de sa fille Élisabeth avec le roi Philippe II donnaient à ce besoin fébrile d'activité un aliment et un prétexte. À Fontainebleau, il voulut offrir à l'ambassadeur d'Espagne le spectacle d'une grande chasse à courre dans la forêt. Cette chasse fut fixée par lui au 23 juin. La journée s'annonça comme devant être chaude et lourde. Le temps était à l'orage. Henri ne contremanda pas néanmoins les ordres donnés. Une tempête, c'est encore du bruit. Il voulut monter son cheval le plus impétueux et le plus rapide, et se livra à la chasse avec une sorte de fureur. Il y eut même un moment où, emporté par son ardeur et l'ardeur de son cheval, il dépassa tous ceux qui le suivaient, perdit la chasse de vue, et s'égara dans la forêt. Les nuages s'amoncelaient au ciel, de sourds grondements retentissaient au loin. L'orage allait éclater. Henri, penché sur son cheval écumant, dont il n'essayait pas de ralentir la course, mais qu'il pressait plutôt de la voix et de l'éperon, allait, allait, plus vite que le vent, parmi les arbres et les pierres; ce galop vertigineux lui plaisait, et il riait tout haut et tout seul. Pendant quelques instants, il avait oublié. Tout à coup son cheval se cabra, effrayé; un éclair venait de déchirer la nue, et le fantôme soudain d'une de ces roches blanches qui abondent dans la forêt de Fontainebleau s'était dressé à l'angle d'un sentier. Le tonnerre, en éclatant, redoubla la peur du cheval ombrageux. Il s'élança tout effaré. Son brusque mouvement en arrière avait cassé la bride près du mors. Henri n'en était plus maître. Alors commença une course furieuse, terrible, insensée. Le cheval à la crinière raidie, aux flancs fumants, aux jarrets d'acier, fendait l'air comme une flèche. Le roi, penché sur son cou pour ne pas tomber, les cheveux hérissés, les habits au vent, cherchait vainement à reprendre la bride qui lui eût d'ailleurs été inutile. Si quelqu'un les eût vu passer ainsi dans la tempête, il les eût pris à coups sûr pour une vision infernale et n'eût pensé qu'à faire le signe de la croix. Mais personne n'était même là! pas une âme vivante, pas une chaumière habitée. Cette dernière chance de salut qu'offre à l'homme en péril la présence de son semblable manquait au cavalier couronné. Pas un bûcheron, pas un mendiant, pas un braconnier, pas un voleur pour sauver ce roi! Et la pluie ruisselante, et les coups de plus en plus rapprochés de la foudre accéléraient de plus en plus le galop éperdu du cheval terrifié. Henri, de ses yeux égarés, tâchait vaguement de reconnaître le sentier de la forêt que suivait sa course mortelle. Il se reconnut à certaine éclaircie d'arbres, et il frémit. Le sentier menait droit au sommet d'une roche escarpée qui surplombait à pic, sur un trou profond, un abîme! Le roi s'efforça d'arrêter le cheval de la main, de la voix. Rien n'y fit. Se laisser tomber, c'était aller se briser le front sur quelque tronc d'arbre ou quelque saillie de granit. Mieux valait n'employer qu'au dernier moment cette ressource désespérée. Mais, en tout cas, Henri se sentait perdu, et déjà recommandait à Dieu son âme pleine de remords et pleine d'épouvante. Il ne savait même pas au juste à quel endroit du sentier il se trouvait, et si le précipice était près ou loin. Mais il devait être près, et le roi, à tous risques, allait se laisser glisser à terre... En jetant devant lui un dernier regard au loin, il aperçut, au bout du sentier, un homme, à cheval comme lui, mais arrêté à l'abri sous un chêne. Cet homme, il ne pouvait le reconnaître à cette distance. D'ailleurs, un manteau long et un chapeau à larges bords cachaient ses traits et sa tournure. Mais c'était sans nul doute quelque gentilhomme égaré aussi dans la forêt. Dès lors, Henri était sauvé. Le sentier était étroit, et l'inconnu n'avait qu'à pousser son cheval en avant pour barrer le passage à celui du roi, ou seulement à allonger la main pour l'arrêter dans sa course. Rien de plus facile, et, quand même il y aurait eu à cela quelque danger, l'homme, en reconnaissant le roi, ne devait pas hésiter à courir ce danger pour sauver son maître. En vingt fois moins de temps qu'on n'en met à lire ceci, les trois ou quatre cents pas qui séparaient Henri de son sauveur avaient été franchis. Henri, pour l'avertir, jeta vers lui un cri de détresse en agitant son bras levé. L'homme le vit et fit un mouvement. Il s'apprêtait sans doute. Mais, ô terreur! le cheval emporté passa devant lui sans que l'étrange cavalier fit pour le retenir le plus imperceptible geste. Il sembla même s'être un peu reculé pour éviter tout choc possible. Le roi poussa un second cri, non plus d'appel et de prière, cette fois, mais de rage et de désespoir. Cependant il croyait sentir sous les pieds de fer de son cheval sonner la pierre et non plus le sol. Il était arrivé au rocher fatal. Il prononça le nom de Dieu, dégagea son pied de l'étrier, et, à tout hasard, se laissa aller à terre. La secousse l'envoya rouler à quinze pas de là. Mais, par un vrai miracle, il tomba sur un tertre de mousse et d'herbe, et ne se fit point de mal. Il était temps! l'abîme s'ouvrait à vingt pas de là. Quant à son cheval, étonné de ne plus sentir son fardeau, il parut ralentir un peu son élan; si bien qu'arrivé sur le bord du gouffre, il eut le temps de le mesurer, et, par un dernier instinct, de se rejeter violemment en arrière, l'oeil agrandi, les naseaux fumants, la crinière échevelée. Mais si le roi l'eût monté encore, ce temps subit d'arrêt l'eût justement précipité dans l'abîme. Aussi, après avoir élevé vers Dieu, qui l'avait si évidemment protégé, une fervente action de grâce, après avoir rejoint, calmé et remonté son cheval, la première pensée d'Henri fut de courir, plein de colère, sur cet homme qui, sans l'intervention divine, l'eût laissé si lâchement périr. L'inconnu était resté à la même place, toujours immobile sous les plis de son manteau noir. -Misérable! lui cria en s'approchant le roi quand il fut à portée de se faire entendre. N'as-tu donc pas vu mon danger? Ne m'as-tu pas reconnu, régicide? Et, quand ce n'eût pas été ton roi, ne devais-tu pas sauver tout homme en un tel péril, puisque tu n'avais pour cela qu'à étendre le bras, infâme! L'homme ne bougea pas, ne répondit pas; il releva seulement un peu sa tête que dérobait aux yeux d'Henri son large feutre. Le roi frémit en reconnaissant la figure pâle et morne de Gabriel. Dès lors, il se tut, et, courbant le front: -Le comte de Montgommery! murmura-t-il tout bas: alors je n'ai rien à dire. Et, sans ajouter une parole, il donna de l'éperon à son cheval, et rentra au galop dans la forêt. « Il ne me tuerait pas, se disait-il, pris d'un frisson mortel, mais il paraît qu'il me laisserait mourir. » Pour Gabriel, resté seul, il se répéta avec un sourire lugubre: -Je sens ma proie venir et l'heure approcher. LXXXIII Entre Deux Devoirs. Les contrats de mariage d'Élisabeth et de Marguerite de France devaient être signés le 28 juin au Louvre. Le roi, dès le 25, était donc de retour à Paris, plus triste et plus préoccupé que jamais. Depuis cette dernière apparition de Gabriel surtout, sa vie était devenue un supplice. Il fuyait la solitude et voulait constamment des distractions à la sombre pensée dont il était pour ainsi dire possédé. Il n'avait cependant parlé non plus de cette seconde rencontre à personne. Mais il avait à la fois envie et peur de s'épancher làdessus avec quelqu'un de dévoué et de fidèle. Car pour lui il ne savait plus que croire et que résoudre, et l'idée funeste, à force d'être regardée par lui en face, s'était entièrement brouillée dans son esprit. Il se décida à s'en ouvrir avec Diane de Castro. Diane avait certainement revu Gabriel; c'était de chez elle que le jeune comte sortait, sans nul doute, quand il l'avait vu la première fois. Diane savait donc peut-être ses desseins. Elle pouvait, elle devait ou rassurer sur ce point ou prévenir son père! Et Henri, malgré les doutes amers dont il était sans cesse assailli, ne croyait pas sa fille bien-aimée coupable ou complice d'une trahison envers lui. Un secret instinct semblait l'avertir que Diane n'était pas moins troublée que lui. Mmede Castro, en effet, si elle ignorait les deux chocs étranges qui venaient d'avoir lieu déjà entre les destinées du roi et de Gabriel, ignorait aussi ce qu'était devenu depuis quelques jours ce dernier. André, qu'elle avait envoyé plusieurs fois à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul pour y prendre des informations, n'en avait rapporté aucune. Gabriel avait de nouveau disparu de Paris. Nous l'avons vu sur les traces du roi à Fontainebleau. Dans l'après-midi du 26 juin, Diane était seule, toute pensive, dans sa chambre. Une de ses femmes, accourant précipitamment, lui annonça la visite du roi. Henri était grave comme à son ordinaire. Après les premiers compliments, il entra tout de suite en matière, comme pour se débarrasser d'abord de ces importuns soucis. -Ma chère Diane, dit-il en plongeant ses yeux dans les yeux de sa fille, il y a bien longtemps que nous n'avons parlé ensemble de M. le vicomte d'Exmès, qui a pris maintenant le titre de comte de Montgommery. Y a-t-il aussi longtemps que vous ne l'avez vu, dites? Diane, au nom de Gabriel, pâlit et frémit. Mais, se remettant de son mieux: -Sire, répondit-elle, j'ai revu une seule fois M. d'Exmès depuis mon retour de Calais. -Et où l'avez-vous vu, Diane? demanda le roi. -Au Louvre, ici même, sire. -Il y a quinze jours environ, n'est-il pas vrai? dit Henri. -En effet, sire, répondit Mme de Castro, il peut y avoir quinze jours. -Je m'en doutais, reprit le roi. Il fit une pause, comme pour reconnaître ses nouvelles pensées... Diane le regardait avec attention et crainte, en essayant de deviner le motif de cet interrogatoire inattendu. Mais la physionomie sérieuse de son père lui parut impénétrable. -Sire, excusez-moi, dit-elle alors, rassemblant tout son courage, oserai-je demander à Votre Majesté pourquoi, après le long silence qu'elle a en effet gardé avec moi sur celui qui m'a sauvé à Calais de l'infamie, aujourd'hui, à cette heure, elle me fait l'honneur de cette visite tout exprès, j'imagine, pour me questionner sur son compte? -Vous désirez le savoir, Diane? dit le roi. -Sire, j'ai cette audace, reprit-elle. -Soit donc, vous saurez tout, poursuivit Henri, et je souhaite que ma confiance invite et provoque la vôtre. Vous m'avez dit souvent que vous m'aimiez, mon enfant? -Je l'ai dit et je le répète, sire, s'écria Diane; je vous aime comme mon roi, comme mon bienfaiteur et comme mon père. -Je puis tout révéler à ma tendre et loyale fille, dit le roi; or, écoutez-moi bien, Diane. -Je vous écoute avec toute mon âme, sire. Henri raconta alors ses deux rencontres avec Gabriel: la première dans la galerie du Louvre, la seconde dans la forêt de Fontainebleau. Il dit à Diane l'étrange attitude de rébellion muette qu'avait gardée le jeune homme, et comment la première fois il n'avait pas voulu saluer son roi, comment la seconde il n'avait pas voulu le sauver. Et Diane, à ce récit, ne sut point dissimuler sa tristesse et son effroi. Le conflit qu'elle redoutait entre Gabriel et le roi s'était déjà produit dans deux occasions, et pouvait se reproduire plus dangereux et plus terrible encore. Henri, sans paraître s'apercevoir de l'émotion de sa fille, termina en disant: -Ce sont là de graves offenses, n'est-il pas vrai, Diane? Ce sont presque des crimes de lèse-majesté! Et cependant j'ai caché à tous ces injures et dissimulé mon ressentiment parce que ce jeune homme a souffert à cause de moi dans le temps, malgré les glorieux services qu'il avait rendus à mon royaume, et dont il aurait dû sans doute être mieux récompensé... Et, fixant sur Diane son regard pénétrant: -J'ignore, continua le roi, je veux ignorer, Diane, si vous avez eu connaissance de mes torts envers M. d'Exmès; je veux seulement que vous sachiez que mon silence m'a été dicté par le sentiment et le regret de ces torts... Mais ce silence n'est-il pas imprudent aussi? Ces outrages n'en présagent-ils pas d'autres plus graves encore? Ne dois-je pas enfin prendre garde à M. d'Exmès? C'est là-dessus, Diane, que j'ai voulu amicalement venir vous consulter. -Je vous remercie de cette confiance, sire, répondit douloureusement Mme de Castro, ainsi placée entre les devoirs de deux affections. -Cette confiance est toute naturelle, Diane, reprit le roi. Eh bien?... ajouta-t-il, voyant que sa fille hésitait. -Eh bien! sire, reprit Diane avec effort, je crois que Votre Majesté a raison... et qu'elle agira peut-être sagement... en faisant attention à M. d'Exmès. -Pensez-vous donc, Diane, que ma vie coure des dangers? dit Henri. -Oh! je ne dis pas cela, sire! s'écria Diane vivement. Mais enfin M. d'Exmès paraît avoir été blessé profondément, et l'on peut craindre... La pauvre Diane s'arrêta toute tremblante et le front baigné de sueur. Cette espèce de dénonciation que lui arrachait la contrainte morale répugnait à ce noble coeur. Mais Henri interpréta sa souffrance d'une tout autre façon. -Je vous comprends, Diane! dit-il en se levant et en marchant à grands pas dans la chambre. Oui, je le pressentais bien; vous voyez, il faut que je me défie de ce jeune homme... Mais vivre sans cesse avec cette épée de Damoclès sur ma tête, c'est impossible. Les rois ont d'autres obligations que les autres gentilshommes. Je vais faire en sorte que l'on s'assure de M. d'Exmès. Et il fit un pas comme pour sortir; mais Diane se jeta audevant de lui. Quoi! Gabriel allait être accusé, livré, fait prisonnier peutêtre! Et c'était elle, Diane, qui l'aurait trahi!... Elle ne put supporter cette idée. Après tout, les paroles de Gabriel n'avaient pas été si menaçantes!... -Sire, un moment!... s'écria-t-elle. Vous vous méprenez, je vous jure que vous vous méprenez! Je n'ai pas dit le moins du monde qu'il y eût péril pour votre tête deux fois sacrée. Rien, dans les confidences de M. d'Exmès, n'a pu me faire supposer la pensée d'une crime. Sans cela, grand Dieu! ne vous aurais-je pas tout révélé? -C'est juste, dit Henri en s'arrêtant. Mais alors, que vouliezvous dire, Diane? -Je voulais dire seulement, sire, que Votre Majesté ferait bien d'éviter autant que possible ces rencontres fâcheuses où un sujet offensé pourrait oublier le respect dû à son roi. Mais d'un manque de respect à un régicide, il y a loin, sire. Sire, serait-il digne de vous de réparer un premier tort par une autre iniquité?... -Non, certes, ce n'était point mon intention, dit le roi; la preuve en est que je me suis tu. Et puisque vous dissipez mes soupçons, Diane, que vous répondez de ma sûreté devant votre conscience et Dieu, et que, selon vous, je puis être tranquille... -Être tranquille! interrompit Diane en frémissant. Mais je ne me suis pas non plus avancéejusque-là, sire. De quelle terrible responsabilité m'accablez-vous? Votre Majesté devra peut-être au contraire veiller, se tenir sur ses gardes... -Non, dit le roi, je ne puis toujours craindre et toujours trembler! Depuis deux semaines, je n'existe plus. Il faut en finir. De deux choses l'une: ou, confiant en votre parole, Diane,je vais m'abandonner tranquille à mon sort et à ma vie, penser au royaume et non à mon ennemi, ne plus du tout m'occuper enfin du vicomte d'Exmès; ou bien je vais faire mettre l'homme qui m'en veut hors d'état de me nuire, dénoncer à qui de droit ses insultes, et, trop haut placé et trop fièrement inspiré pour me défendre moi-même, laisser ce soin à ceux dont le devoir est de garder ma personne. -Qui sont donc ceux-là, sire? demanda Diane. -Mais, dit le roi, M. de Montmorency d'abord, connétable et chef de l'armée. -M. de Montmorency! répéta Diane en frissonnant. Ce nom abhorré de Montmorency lui rappelait à la fois tous les malheurs du père de Gabriel, sa longue et dure captivité et sa mort. Si Gabriel, à son tour, tombait entre les mains du connétable, un sort pareil lui était promis, il était perdu! Diane vit devant les yeux de sa pensée celui qu'elle avait tant aimé plongé dans un cachot sans air, y mourant en une nuit, ou, chose plus terrible! en vingt ans, et mourant en accusant Dieu, les hommes et surtout Diane, qui, sur quelques paroles incertaines et équivoques, l'aurait lâchement livré. Rien ne prouvait que la vengeance de Gabriel voulût ou pût atteindre le roi; il était certain que la rancune de M. de Montmorency n'épargnerait pas Gabriel. Diane, en quelques secondes, se représenta à l'esprit tout cela, et quand le roi, posant définitivement la question, lui demanda: -Eh bien! Diane, quel conseil me donnez-vous? Comme vous pouvez mieux que moi conjecturer les dangers que je cours, votre parole sera ma loi. Dois-je ne plus m'occuper de M. d'Exmès, ou m'en occuper au contraire? -Sire, répondit Diane qu'effraya l'accent de ces dernières paroles du roi, je n'ai pas à donner à Votre Majesté d'autre conseil que celui de sa conscience. Si tout autre qu'un homme offensé par vous, sire, vous eût manqué de respect sur votre chemin ou vous eût abandonné traîtreusement à votre danger, vous ne seriez pas venu me consulter, je pense, pour tirer un juste châtiment du coupable. Quelque impérieux motif a donc engagé Votre Majesté au silence du pardon. Or, je ne vois pas de raison pour qu'elle cesse d'agir comme elle a commencé de le faire. Car, enfin, M. d'Exmès, si la pensée d'un crime pouvait lui être venue, ne pourrait, ce me semble, attendre deux occasions meilleures que celles qui se sont offertes à lui dans une galerie du Louvre et dans la forêt de Fontainebleau, sur le bord d'une fondrière... -Cela suffit, Diane, dit Henri, et je ne vous demandais pas autre chose. Vous avez effacé de mon âme un grave souci, je vous en remercie, chère enfant. Ne parlons plus de ceci. Je vais pouvoir songer en toute liberté d'esprit aux fêtes de nos mariages. Je veux qu'elles soient splendides,je veux aussi que vous y soyez splendide, entendez-vous, Diane? -Que Votre Majesté m'excuse, dit Diane, mais je voulais lui demander justement la permission de ne point paraître à ces réjouissances. J'aimerais mieux, s'il faut l'avouer, rester dans ma solitude. -Eh quoi! dit le roi, mais ne savez-vous pas, Diane, que ce sera une pompe toute royale? Il y aura des jeux et des tournois les plus beaux du monde, et je serai moi-même un des tenants de la lice. Quelle affaire peut donc vous écarter de ces spectacles magnifiques, ma fille aimée? -Sire, reprit Diane d'un ton grave, j'ai à prier... Quelques minutes après, le roi quittait Mme de Castro, l'âme allégée d'une partie de ses angoisses. Mais ces angoisses, il les laissait toutes au coeur de la pauvre Diane. LXXXIV Présages. Le roi, dès lors, à peu près délivré des inquiétudes qui l'attristaient, pressa de toute son activité les préparatifs de ces fêtes magnifiques qu'il voulait donner à son bonne ville de Paris à l'occasion des heureux mariages de sa fille Élisabeth avec Philippe II et de sa soeur Marguerite avec le duc de Savoie. Mariages bien heureux, en effet, et qui méritaient certes d'être célébrés par tant de réjouissance! Le poète de don Carlos a dit de façon qu'il n'y ait plus à le redire où aboutit le premier. Nous allons voir ce qu'amenèrent les préliminaires du second. Le contrat de ce mariage de Philibert Emmanuel avec la princesse Marguerite de France devait être signé le 28 juin. Henri annonça que, ce 28 et les deux jours suivants, il y aurait aux Tournelles lice ouverte pour tournois et autres jeux chevaleresques. Et, sous prétexte de mieux honorer les deux époux, mais en réalité dans le but de satisfaire son goût passionné pour ces sortes de joutes, le roi déclara qu'il serait lui-même au nombre des tenants. Mais, le matin du 28 juin, la reine Catherine de Médicis, qui pourtant ne sortait guère en ce temps-là de sa retraite, fit demander avec instance un entretien au roi. Henri, cela va sans dire, acquiesça tout d'abord à ce désir de sa femme et de sa dame. Catherine entra tout émue dans la chambre du roi. -Ah! cher sire, s'écria-t-elle dès qu'elle le vit, au nom de Jésus! je vous en conjure, jusqu'à la fin de ce mois de juin, ne sortez pas du Louvre. -Et pourquoi cela, madame? demanda Henri, étonné de ce brusque début. -Sire, il doit vous arriver malheur ces jours-ci, reprit la Florentine. -Qui vous a dit cela? fit le roi. -Votre étoile, sire, observée cette nuit par moi et mon astrologue italien, avec les signes les plus menaçants de danger, de danger mortel. Il faut savoir que Catherine de Médicis commençait dès lors à se livrer à ces pratiques de magie et d'astrologie judiciaire, qui, s'il faut en croire les mémoires du temps, lui mentirent rarement dans tout le cours de sa vie. Mais Henri II était fort incrédule à l'endroit des astres, et répondit à la reine en riant: -Eh! madame, si mon étoile m'annonce un danger, il m'atteindra aussi bien ici que dehors. -Non, sire, répondit Catherine, c'est sous le ciel et à l'air libre que le péril vous attend. -Vraiment? c'est peut-être alors quelque coup de vent, dit Henri. -Sire, ne plaisantez pas sur ces choses! reprit la reine. Les astres sont la parole écrite de Dieu. -Eh bien! il faut convenir alors, dit Henri, que l'écriture divine est en général bien obscure et bien embrouillée. -Comment cela, sire? -Les ratures y rendent, je pense, le texte inintelligible, de telle sorte que chacun peut y déchiffrer à peu près ce qu'il veut. Vous avez vu, n'est-il pas vrai, madame, dans le grimoire céleste, que ma vie était menacée si je quittais le Louvre? -Oui, sire. -Eh bien! Forcatel y a vu, le mois passé, autre chose. Vous estimez Forcatel, je crois, madame? -Oui, dit la reine, c'est un savant homme! qui lit déjà là où nous ne faisons encore qu'épeler. -Apprenez donc, madame, reprit le roi, que Forcatel a lu pour moi, dans vos astres, ce beau vers qui n'a d'autre défaut que d'être inintelligible: Si ce n'est Mars, redoutez son image. -En quoi cette prédiction infirme-t-elle celle que je vous apporte? dit Catherine. -Attendez, madame! reprit Henri. J'ai là quelque part ma nativité qui fut composée l'an dernier. Vous rappelez-vous ce qu'elle me présage? -Mais assez vaguement, sire. -D'après cette nativité, madame, il est écrit que je mourrai en duel: ce qui sera rare et nouveau pour un roi, assurément! Mais un duel, ce n'est pas l'image de Mars, il me semble, c'est bien Mars lui-même, à mon humble avis. -Que concluez-vous, sire, de ceci? dit Catherine. -Mais, madame, que, puisque toutes les prédictions sont contradictoires, il est plus sûr de ne croire à aucune d'elles. Ces menteuses se démentent les unes les autres, vous voyez bien! -Et Votre Majesté quittera le Louvre ces jours-ci, demanda Catherine. -En toute autre circonstance, dit le roi, je serais heureux, madame, de vous être agréable en y demeurant avec vous. Mais j'ai promis et annoncé publiquement que j'irais à ces fêtes: je dois y aller. -Au moins, sire, vous ne descendrez pas dans la lice? reprit Catherine. -Ici encore, ma parole donnée m'oblige, à mon grand regret, de vous refuser, madame. Mais quel danger y a-t-il dans ces jeux? Je vous suis reconnaissant du fond du coeur de votre sollicitude; pourtant, laissez-moi vous dire que de telles craintes sont chimériques, et qu'y céder serait faire croire faussement aux périls de ces gentils et plaisants tournois, que je ne veux pas du tout qu'à cause de moi l'on abolisse. -Sire, reprit Catherine de Médicis vaincue, je suis habituée à céder à votre volonté. Encore aujourd'hui, je me résigne, mais avec la douleur et l'effroi dans le coeur. -Et vous viendrez aux Tournelles, n'est-ce pas, madame? dit le roi en baisant la main de Catherine, ne fût-ce que pour applaudir à mes coups de lance, et vous convaincre par vousmêmes de l'aveuglement de vos craintes. -Je vous obéirai jusqu'au bout, sire, lui dit la reine en se retirant. Catherine de Médicis assista, en effet, avec toute la cour, moins Diane de Castro, à ce premier tournoi où, tout le jour, le roi courut des lances contre tout venant. -Eh bien! madame, les étoiles avaient donc tort! dit-il en riant, le soir, à la reine. Catherine secoua tristement la tête. -Hélas! le mois de juin n'est pas fini, dit-elle. Mais, le second jour, 29 juin, ce fut de même: Henri ne quitta pas la lice, et il y eut autant de bonheur que de hardiesse. -Vous voyez, madame, que les astres se trompaient aussi pour aujourd'hui, dit-il encore à Catherine lorsqu'ils rentrèrent au Louvre. -Ah! sire, je n'en redoute que plus le troisième jour! s'écria la reine. Ce dernier jour des tournois, 30 juin, un vendredi, devait être le plus beau et le plus brillant des trois, et clore dignement ces premières fêtes. Les quatre tenants étaient: Le roi, qui portait pour livrée blanc et noir, les couleurs de Mme de Poitiers; Le duc de Guise, qui portait blanc et incarnat; Alphonse d'Este, duc de Ferrare, qui portait jaune et rouge; Jacques de Savoie, duc de Nemours, qui portait jaune et noir. « C'étaient là, dit Brantôme, quatre princes des meilleurs hommes d'armes qu'on eût pu trouver, non pas seulement en France, mais en autres contrées. Aussi firent-ils tout cejour-là merveilles, et ne savait-on à qui donner la gloire, encore que le roi fût un des plus excellents et des plus adroits à cheval de son royaume. » Les chances, en effet, se partagèrent belles entre ces quatre habiles et renommés tenants, et les courses se succédaient, la journée s'avançait, sans qu'on pût dire à qui appartiendrait l'honneur du tournoi. Henri II en était tout animé et tout enfiévré. Il était, dans ces jeux et passes d'armes, comme dans son élément, et il tenait à vaincre là autant peut-être que sur de vrais champs de bataille. Cependant le soir venait, et les trompettes et clairons sonnèrent la dernière course. Ce fut M. de Guise qui la fournit, et il le fit aux grands applaudissements des dames et de la foule assemblée. Puis la reine, qui respirait enfin, se leva. C'était le signal du départ. -Quoi! est-ce donc fini? s'écria le roi excité et jaloux. Attendez, mesdames, attendez! n'est-ce pas à mon tour à courir? M. de Vieilleville fit observer au roi qu'il avait ouvert la lice le premier, que les quatre tenants avaient fourni un pareil nombre de courses, que l'avantage était, il est vrai, resté égal entre eux, et qu'il n'y avait pas de vainqueur; mais qu'enfin la lice était fermée et la journée finie. -Eh! reprit Henri avec impatience, si le roi entre le premier, il doit sortir le dernier. Je ne veux pas que cela finisse ainsi. Aussi bien voilà encore deux lances entières. -Mais, sire, reprit M. de Vieilleville, il n'y a plus d'assaillants. -Si fait, dit le roi, tenez, celui-là qui a toujours tenu sa visière baissée et n'a pas couru encore. Qui est-ce, Vieilleville? -Sire, je ne sais pas... je n'avais pas remarqué, dit Vieilleville. -Eh! monsieur! dit Henri en s'avançant vers l'inconnu, vous allez, s'il vous plaît, rompre une lance, cette dernière lance avec moi. L'homme fut un peu de temps sans répondre, puis enfin, d'une voix grave, profonde et émue: -Que Votre Majesté, dit-il, me permette de refuser cet honneur. Sans qu'Henri pût s'en rendre compte, le son de cette voix mêla un trouble étrange à l'impatience fébrile dont il était agité. -Vous permettre de refuser! non, je ne permets pas cela, monsieur, dit-il avec un mouvement nerveux de colère. Alors l'inconnu leva silencieusement sa visière. Et, pour la troisième fois depuis quinze jours, le roi put voir le visage pâle et morne de Gabriel de Montgommery. LXXXV Tournoi Fatal. À l'aspect de cette sombre et solennelle figure du jeune comte de Montgommery, le roi avait senti un frémissement de surprise et peut-être de terreur courir par ses veines. Mais il ne voulut pas s'avouer à lui-même, encore moins laisser voir aux autres, ce premier mouvement qu'il réprima aussitôt. Son âme réagit contre son instinct, et, justement parce qu'il avait eu peur une seconde, il se montra brave et même téméraire. Gabriel dit une seconde fois de sa voix lente et grave: -Je supplie Votre Majesté de ne pas persister dans sa volonté! -J'y persiste cependant, monsieur de Montgommery, répondit le roi. Henri, la vue éblouie par tant d'émotions contraires, croyait deviner une sorte de défi dans les paroles et l'accent de Gabriel. Effrayé par le retour de ce trouble étrange que Diane de Castro avait un moment dissipé, il se raidissait énergiquement contre sa faiblesse, et voulait en finir avec des lâches inquiétudes qu'il jugeait indignes de lui, Henri II, un fils de France, un roi! Il dit donc encore à Gabriel avec une fermeté presque exagérée: -Apprêtez-vous, monsieur, à courir contre moi. Gabriel, l'âme aussi bouleversée pour le moins que celle du roi, s'inclina sans répondre. En ce moment, M. de Boisy, le grand écuyer, s'approcha et dit au roi que la reine l'envoyait conjurer de sa part Sa Majesté de ne plus courir pour l'amour d'elle. -Répondez à la reine, dit Henri, que précisément c'est pour l'amour d'elle que je veux encore courir cette lance. Et, se tournant vers M. de Vieilleville: -Allons! monsieur de Vieilleville, armez-moi sur-le-champ, dit-il. Dans sa préoccupation, il demandait à M. de Vieilleville un service qui rentrait dans les attributions de la charge du grand écuyer, M. de Boisy. M. de Vieilleville surpris le lui fit respectueusement remarquer. -C'est juste! dit le roi en se frappant le front. Où donc ai-je la tête? Il rencontra le regard froid et immobile de Gabriel, et reprit avec impatience: -Mais si! j'avais raison! Ne faut-il pas que M. de Boisy aille achever la commission de la reine et lui reporter mes paroles? Je savais bien ce que je faisais et ce que je disais! Armez-moi, monsieur de Vieilleville. -Cela étant, sire, dit M. de Vieilleville, et puisque Votre Majesté veut absolument rompre encore cette dernière lance, je lui ferai observer que c'est à moi de la courir contre elle, et je réclame mon droit. En effet, M. de Montgommery ne s'est pas présenté au commencement dans la lice, et n'y est entré que lorsqu'il la croyait fermée. -Vous avez raison, monsieur, dit vivement Gabriel, et je me retire pour vous céder ma place. Mais, dans cet empressement du comte de Montgommery à éviter tout combat avec lui, le roi s'obstinait à voir les ménagements insultants d'un ennemi qui s'imaginait lui faire peur. -Non! non! répondit-il à M. de Vieilleville en frappant du pied la terre. C'est contre M. de Montgommery et non contre un autre que je veux courir cette fois! et voilà bien assez de délais! Armez-moi. Il échangea un regard hautain et fier contre le regard fixe et grave du comte, et, sans rien ajouter, il avança le front pour que M. de Vieilleville lui mît l'armet. Évidemment son destin l'aveuglait. M. de Savoie vint encore le supplier de quitter le champ au nom de Catherine de Médicis. Et, comme le roi ne répondait même plus à ses instances, il ajouta tout bas: -Mme Diane de Poitiers, sire, m'a dit aussi de vous prévenir en secret de prendre garde avec qui vous alliez disputer cette fois la partie. « Vais-je donc avoir l'air de craindre devant ma dame! » se dit-il. Et il garda toujours le silence hautain d'un homme importuné et déterminé. Cependant M. de Vieilleville, tout en l'armant, lui disait de son côté à voix basse: -Sire, je jure le Dieu vivant qu'il y a plus de trois nuits que je ne fais que songer qu'il vous doit arriver quelque malheur aujourd'hui, et que ce dernier juin vous est fatal1. Mais le roi ne parut pas même l'avoir entendu; il était déjà armé et il saisit sa lance. Gabriel tenait la sienne et comparaissait aussi en lice. Les deux champions montèrent à cheval et prirent champ. Il se fit alors dans la foule un silence étrange et profond. Tous les yeux étaient attentifs, toutes les respirations suspendues. Pourtant, le connétable et Diane de Castro étant absents, chacun, à l'exception de Mme de Poitiers, ignorait ce qu'il y eût entre le roi et le comte de Montgommery des motifs de haine et des sujets de vengeance. Nul ne prévoyait clairement à un combat simulé une issue sanglante. Le roi, habitué à ces jeux sans danger, s'était montré cent fois, depuis trois jours, dans l'arène dans des conditions en apparence semblables à celles qui se présentaient encore. Et cependant, dans cet adversaire resté mystérieux jusqu'au bout, dans ses refus significatifs de combattre, dans l'obstination aveugle du roi, on sentait vaguement quelque chose d'injusité et de terrible, et, devant ce danger inconnu, on se taisait et on atten1. Mémoires de Vincent Carloix, secrétaire de M. De Vieilleville. dait. Pourquoi? Personne n'aurait pu le dire! Mais un étranger qui fût arrivé en ce moment, à voir l'air de tous les visages, se serait dit: « Quelque événement suprême va certainement avoir lieu! » Il y avait de l'effroi dans l'air. Une circonstance remarquable donna un signe évident de cette disposition sinistre des pensées de la foule: Aux courses ordinaires, et tant qu'elles duraient, les clairons et les trompettes sonnaient de continuelles et étourdissantes fanfares. C'était comme la voix éclatante et joyeuse du tournoi. Mais, lorsque le roi et Gabriel entrèrent dans la lice, les trompettes se turent tout à coup et toutes ensemble; il n'y en eut plus une seul qui chantât, et, sans qu'on s'en rendît compte, l'attente et l'horreur générales, dans ce silence inaccoutumé, redoublèrent. Les deux champions, bien plus encore que les assistants, ressentaient ces impressions extraordinaires de trouble qui remplissaient pour ainsi dire l'atmosphère. Gabriel ne pensait plus, ne voyait plus, ne vivait plus, presque. Il allait machinalement et comme dans un rêve, faisant d'instinct ce qu'il avait déjà fait dans des circonstances pareilles, mais conduit en quelque sorte par une secrète et puissante volonté qui, à coup sûr, n'était pas la sienne. Le roi était plus passif et plus égaré encore. Il avait aussi devant les yeux une espèce de nuage, et, pour lui-même, avait l'air d'agir et de se mouvoir dans une fantasmagorie inouïe qui n'était ni la réalité ni le songe. Il y eut toutefois un éclair de sa pensée où il revit nettement et à la fois les prédictions que la reine lui avait apportées l'avant-veille au matin, celles de sa nativité, et celles de Forcatel. Tout à coup, éclairé par je ne sais quelle lueur terrible, il comprit le sens et les corrélations de ces sinistres augures. Une sueur froide l'inonda de la tête aux pieds. Il eut un instant l'envie de sortir de la lice et de renoncer à ce combat. Mais quoi! ces milliers d'yeux attentifs pesaient sur lui et le clouaient à sa place! D'ailleurs, M. de Vieilleville venait de donner le signal du départ. -Le sort en est jeté. En avant! et que Dieu fasse ce qu'il lui plaira. Les deux chevaux partirent au galop, en ce moment plus intelligents et moins aveugles peut-être que leurs lourds cavaliers bardés de fer. Gabriel et le roi se rencontrèrent au milieu de l'arène. Leurs lances à tous deux se choquèrent et se rompirent sur leurs cuirasses, et ils se dépassèrent sans aucun accident. Les pressentiments d'épouvante avaient donc eu tort! Il y eut comme un grand murmure de joie qui s'échappa à la fois de toutes les poitrines soulagées. La reine éleva vers Dieu un regard reconnaissant. Mais on se réjouissait trop tôt! Les cavaliers, en effet, étaient encore dans la lice. Après avoir touché chacun l'extrémité opposée à celle par où ils étaient entrés, ils devaient revenir au galop à leur point de départ, et, par conséquent, se rencontrer une seconde fois. Seulement, quel danger pouvait-on craindre encore? ils se croisaient sans se toucher. Mais, soit dans son trouble, soit avec intention, soit par malheur, qui sut jamais la cause hormis Dieu? Gabriel, en revenant, ne jeta pas, selon la coutume, le tronçon de la lance brisée qui lui était resté dans la main. Il le porta baissé devant lui. Et, en courant, emporté par son cheval lancé au galop, il rencontra au retour avec ce tronçon la tête d'Henri II! La visière du casque fut relevée par la violence du coup, et l'éclat de la lance entra profondément dans l'oeil du roi, et sortit par l'oreille. Il n'y eut que la moitié des spectateurs déjà distraits et levés pour le départ qui vit ce coup terrible. Mais ceux-là poussèrent un grand cri qui avertit les autres. Cependant Henri avait lâché la bride, s'était attaché au col de son cheval, et avait achevé ainsi la carrière au bout de laquelle le reçurent MM. de Vieilleville et de Boisy. -Ah! je suis mort! Ce fut la première parole du roi. Il murmura encore: -Qu'on n'inquiète pas M. de Montgommery!... c'était juste... je lui pardonne. Et il s'évanouit. Nous ne peindrons pas le trouble qui suivit. On entraîna Catherine de Médicis à demi morte. Le roi fut transporté sur-le-champ dans sa chambre des Tournelles sans qu'il eût repris connaissance un seul instant. Gabriel était descendu de cheval, et restait debout contre la barrière, immobile, pétrifié, et comme frappé lui-même par le coup qu'il avait porté. Les dernières paroles du roi avaient été entendues et répétées. Nul n'osait donc l'inquiéter. Mais on chuchotait autour de lui, et on le regardait à l'écart avec une sorte d'effroi. L'amiral de Coligny, qui avait assisté au tournoi, eut seul le courage de s'approcher du jeune homme, et, passant près de lui, à sa gauche, lui dit à voix basse: -Voilà un accident terrible, ami! Je sais bien que le hasard a tout fait; nos idées et les discours que vous avez entendus, à ce que m'a dit La Renaudie, au conciliabule de la place Maubert, ne sont assurément pour rien dans cette fatalité! N'importe! bien qu'on ne puisse vous accuser d'un accident, soyez sur vos gardes. Je vous donne le conseil de disparaître pour un temps, et de quitter Paris et même la France. Comptez sur moi toujours. Au revoir. -Merci, répondit Gabriel sans changer d'attitude. Un triste et faible sourire avait effleuré ses lèvres pâles, tandis que le chef protestant lui parlait. Coligny lui fit un signe de tête et s'éloigna. Quelques moments après, le duc de Guise, qui venait de voir emporter le roi, s'avança à son tour du côté de Gabriel en donnant quelques ordres. Il passe aussi près du jeune comte, à sa droite, et, en passant, lui dit à l'oreille: -Un coup bien malheureux, Gabriel! Mais on ne peut vous en vouloir: il faut seulement vous plaindre. Voyez donc pourtant! si quelqu'un avait entendu la conversation que nous avons eue aux Tournelles, quelles affreuses conjectures tireraient les méchants de ce simple mais bien funeste hasard! C'est égal, me voici puissant, et je suis tout à vous, vous le savez. Ne vous montrez pas pendant quelques jours, mais ne quittez pas Paris, c'est inutile. Si quelqu'un osait se porter votre accusateur, vous vous souvenez de ce que je vous ai dit: comptez sur moi partout, toujours, et pour quoi que ce soit. -Merci, monseigneur, dit encore Gabriel du même ton et avec le même mélancolique sourire. Il était évident que le duc de Guise et Coligny avaient, non une conviction certaine, mais un vague soupçon que l'accident qu'ils feignaient de déplorer n'était pas tout à fait un accident. Au fond, le protestant et l'ambitieux, sans vouloir en convenir vis-à-vis de leur conscience, présumaient bien, celui-ci que Gabriel avait saisi à tout hasard l'occasion de servir la fortune d'un protecteur admiré, celui-là que le fanatisme du jeune huguenot avait pu l'entraîner à délivrer ses frères opprimés de leur persécuteur. Tous deux s'étaient donc crus obligés de venir dire quelques bonnes paroles à leur discret et dévoué auxiliaire, et voilà pourquoi ils s'étaient rapprochés de lui tour à tour; et voila pourquoi Gabriel avait accueilli leur double erreur avec ce triste sourire. Cependant le duc de Guise était rentré dans les groupes troublés qui l'entouraient. Gabriel jeta enfin les yeux autour de lui, vit cette curiosité effrayée dont il était l'objet, soupira et se détermina à s'éloigner du lieu fatal. Il revint à son hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul sans que personne l'arrêtât ou l'interpellât même. Aux Tournelles, la chambre du roi était fermée à tout le monde, excepté à la reine, à ses enfants et aux chirurgiens accourus pour assister le royal blessé. Mais Fernel et tous les autres médecins reconnurent bien vite qu'il n'y avait plus d'espoir, et qu'ils ne pourraient sauver Henri II. Ambroise Paré était à Péronne. Le duc de Guise ne pensa pas à l'envoyer chercher. Le roi resta quatre jours sans connaissance. Le cinquième jour, il ne revint un peu à lui que pour donner quelques ordres, pour commander notamment qu'on célébrât sur-le-champ le mariage de sa soeur. Il vit aussi la reine et lui fit ses recommandations touchant ses enfants et les affaires du royaume. Puis la fièvre le prit, et le délire, et l'agonie. Enfin, le 10 juillet 1559, le lendemain du jour où, selon sa dernière volonté, sa soeur Marguerite en larmes avait épousé le duc de Savoie, Henri II expira après onze longs jours d'agonie. Le mêmejour, MmeDiane de Castro était partie ou plutôt s'était enfuie pour son ancien couvent des Bénédictines de Saint-Quentin, rouvert depuis la paix de Cateau-Cambrésis. LXXXVI Nouvel Etat De Choses. Pour la favorite comme pour le favori d'un roi, la vraie mort ce n'est pas la mort, c'est la disgrâce. Le fils du comte de Montgommery devait donc avoir suffisamment vengé sur le connétable et sur Diane de Poitiers l'horrible mort de son père, si, par lui, les deux coupables tombaient de la puissance dans l'exil, et de l'éclat dans l'oubli. C'est ce résultat que Gabriel attendait encore dans la morne et songeuse solitude de son hôtel, où il s'était enseveli, après le coup fatal du 30 juin. Ce n'était point son propre supplice qu'il redoutait, si Montmorency et sa complice restaient au pouvoir, c'était leur absolution. Et il attendait. Durant les onze jours d'agonie d'Henri II, le connétable de Montmorency avait mis tout en oeuvre pour conserver sa part d'influence dans le gouvernement. Il avait écrit aux princes du sang, les exhortant à venir prendre leur place dans le conseil du jeune roi. Ses instances s'étaient adressées surtout à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le plus proche héritier du trône après les frères du roi. Il lui avait mandé de se hâter, et que le moindre délai allait donner à des étrangers une supériorité qu'on ne pourrait plus leur ravir. Enfin, il avait envoyé courrier sur courrier, excité les uns, sollicité les autres, et n'avait négligé rien pour former un parti capable de tenir tête à celui des Guise. Diane de Poitiers, malgré sa douleur, l'avait aidé de son mieux dans ses efforts; car sa fortune, à elle aussi, était maintenant attachée à celle de son vieil amant. Avec lui, elle pouvait régner encore, sinon directement, efficacement du moins. En effet, quand, le 10 juillet 1559, l'aîné des fils d'Henri II fut proclamé roi par le héraut d'armes, sous le nom de François II, le jeune prince n'avait que seize ans, et, bien que la loi le déclarât majeur, son âge, son inexpérience et la faiblesse de sa santé le condamnaient à abandonner pour plusieurs années la conduite des affaires à un ministre plus puissant sous son nom que luimême. Or, quel serait ce ministre ou plutôt ce tuteur? Le duc de Guise ou le connétable? Catherine de Médicis ou Antoine de Bourbon? Là était la question pendante le lendemain du jour de la mort d'Henri II. Cejour-là, François II devait recevoir à trois heures les députés du parlement. Celui qu'il leur présenterait comme son ministre pouvait, en conscience, être salué par eux comme leur véritable roi. Il s'agissait donc d'emporter la partie, et, le matin de ce 12juillet, Catherine de Médicis et François de Lorraine s'étaient rendus, chacun de son côté, auprès du jeune roi, sous prétexte de lui apporter leurs condoléances, mais en réalité afin de lui souffler leurs conseils. La veuve d'Henri II avait même enfreint, pour ce but important, l'étiquette qui lui ordonnait de rester quarante jours sans se montrer. Catherine de Médicis, opprimée et laissée à l'écart par son mari, avait senti, depuis douze jours, s'éveiller en celle cette vaste et profonde ambition qui remplit le reste de sa vie. Mais, puisqu'elle ne pouvait être la régente d'un roi majeur, sa seule chance était de régner par un ministre dévoué à ses intérêts. Le connétable de Montmorency ne devait pas être ce ministre, il n'avait pas peu contribué sous le précédent règne à écarter l'influence légitime de Catherine pour y substituer celle de Diane de Poitiers. La reine mère ne lui pardonnait pas ces menées, et ne songeait plutôt qu'à le punir de ses procédés, toujours durs, et souvent barbares envers elle. Antoine de Bourbon eût été dans sa main un instrument plus docile. Mais il était de la religion réformée; mais Jeanne d'Albret, sa femme, était une ambitieuse, elle aussi; mais enfin son titre de prince du sang, joint à ce pouvoir effectif, pouvait lui inspirer de dangereuses velléités. Restait le duc de Guise. Seulement, François de Lorraine allaitil reconnaître de bonne grâce l'autorité morale de la reine mère, ou bien se refuser à tout partage de la puissance? C'était ce dont Catherine de Médicis était bien aise de s'assurer. Aussi accepta-t-elle avec joie l'espèce d'entrevue qu'en présence du roi, dans la matinée de cejour décisif, le hasard avait amenée entre elle et François de Lorraine. Elle allait trouver ou créer des occasions d'éprouver le Balafré et de sonder ses dispositions à son égard. Mais le duc de Guise, de son côté, n'était pas moins habile en politique qu'à la guerre, et il se tint soigneusement sur ses gardes. Ce prologue avant la pièce se passait au Louvre, dans la chambre royale où François II avait été installé la veille, et n'avait pour acteurs que la reine mère, le Balafré, le jeune roi et Marie Stuart. François et sajeune reine, à côté de ces ambitions déjà égoïstes et froides de Catherine et du duc de Guise, n'étaient, eux, que des enfants charmants, naïfs et amoureux dont la confiance devait appartenir au premier venu qui saurait adroitement s'emparer de leurs âmes. Ils pleuraient sincèrement la mort du roi leur père, et Catherine les trouva tout tristes et désolés. -Mon fils, dit-elle à François, c'est bien à vous de donner ces larmes à la mémoire de celui que, le premier de tous, vous devez regretter. Vous savez si je partage cette amère douleur. Cependant songez aussi que vous n'avez pas seulement des devoirs de fils à remplir. Vous êtes père à votre tour, père de votre peuple! Après avoir accordé au passé ce légitime tribut de regrets, tournez-vous vers l'avenir. Souvenez-vous enfin que vous êtes roi, mon fils, ou plutôt Votre Majesté, pour me conformer à un langage qui vous rappelle en même temps et vos obligations et vos droits. -Hélas! dit François II en secouant la tête, c'est, madame, un bien lourd fardeau que le sceptre de France pour des mains de seize ans, et rien ne m'avait préparé à penser qu'un tel poids dût accabler si tôt ma jeunesse sans expérience et sans gravité. -Sire, reprit Catherine, acceptez avec résignation et reconnaissance à la fois la charge que Dieu vous impose; ce sera ensuite à ceux qui vous entourent et qui vous aiment à l'alléger de tout leur pouvoir, et à joindre leurs efforts aux vôtres pour vous aider à la soutenir dignement. -Madame... je vous remercie, murmura le jeune roi embarrassé de la réponse à faire à ces avances. Et, machinalement, il tournait ses regards du côté du duc de Guise comme pour demander des conseils à l'oncle de sa femme. Au premier pas dans la royauté, et même vis-à-vis de sa mère, le pauvre adolescent couronné sentait déjà instinctivement des embûches sur son chemin. Mais le duc de Guise lui dit alors sans hésiter: -Oui, sire, Votre Majesté a raison; remerciez, remerciez avec effusion la reine de ses bonnes et encourageantes paroles. Mais ne vous contentez pas de la remercier. Dites-lui aussi avec hardiesse que, parmi ceux qui vous aiment et que vous aimez, elle est au premier rang enfin, et que, par ainsi, vous devez compter et vous comptez sur son efficace et maternel concours dans la tâche difficile que vous êtes appelé si jeune à remplir. -Mon oncle de Guise a été l'interprète fidèle de mes pensées, madame, dit alors tout ravi le jeune roi à sa mère, et si, de peur de les affaiblir, je ne vous répète point ses expressions, tenez-les cependant pour dites par moi-même, madame et mère bien-aimée, et daignez promettre à ma faiblesse votre précieux appui. La reine mère avait jeté déjà au duc de Guise un coup d'oeil de bienveillance et d'assentiment. -Sire, répondit-elle à son fils, le peu de lumières que je possède est à vous, et je serai heureuse et fière chaque fois que vous me consulterez. Mais je ne suis qu'une femme, et il faut à côté de votre trône un défenseur qui puisse tenir une épée. Ce bras fort, cette énergie virile, Votre Majesté saura les trouver sans doute parmi ceux-là mêmes que l'alliance et la parenté font ses soutiens naturels. Catherine de Médicis payait tout de suite au duc de Guise sa dette de bons procédés. Ce fut entre eux comme un pacte muet conclu par un seul regard, mais qui, avouons-le, n'était sincère ni d'un côté ni de l'autre, et ne devait pas, on le verra, être fort durable. Le jeune roi comprit sa mère, et, encouragé par un regard de Marie, tendit sa main timide au Balafré. Dans ce serrement de main, il lui donnait le gouvernement de la France. Toutefois, Catherine de Médicis ne voulut pas laisser son fils s'engager trop avant jusqu'à ce que le duc de Guise lui eût donné à elle-même des gages certains de son bon vouloir. Elle devança donc le jeune roi, qui allait probablement confirmer par quelque promesse formelle son geste de confiance, et prit la parole la première: -En tous cas, avant que vous ayez un ministre, sire, dit-elle, votre mère a, non pas une faveur à vous demander, mais une réclamation à vous faire. -Dites un ordre à me donner, madame, répondit François II. Parlez, je vous prie. -Eh bien! mon fils, reprit Catherine. Il s'agit d'une femme qui m'a fait beaucoup de mal, et en a fait plus encore à la France. Ce n'est pas à nous à blâmer les faiblesses de celui qui nous est plus que jamais sacré. Mais enfin votre père n'est malheureusement plus, sire; sa volonté ne règne plus dans ce château, et cependant cette femme, que je ne veux même pas nommer, ose y demeurer encore et m'inflige jusqu'au bout l'insulte de sa pré sence. Pendant la longue léthargie du roi, on lui avait déjà représenté qu'il n'était pas convenable qu'elle restât au Louvre. « Le roi est-il mort? a-t-elle demandé.-Non, il respire encore. -Eh bien! personne que lui n'a d'ordre à me donner. » Et elle est impudemment restée. Le duc de Guise interrompit avec respect la reine mère et se hâta de dire. -Pardon, madame; mais je crois connaître les intentions de Sa Majesté au sujet de celle dont vous parlez. Et, sans autre préambule, il frappa sur un timbre pour appeler. Un valet parut. -Qu'on fasse prévenir Mme de Poitiers, lui dit-il, que le roi veut lui parler à l'instant. Le valet s'inclina et sortit pour accomplir l'ordre. Le jeune roi ne paraissait pas le moins du monde s'étonner ou s'inquiéter de cette autorité qu'on prenait ainsi de ses mains sans son aveu. Le fait est qu'il était ravi de tout ce qui pouvait diminuer sa responsabilité et lui épargner la peine d'ordonner et d'agir. Toutefois, le Balafré voulut donner à sa démarche la sanction de l'acquiescement royal. -Je ne crois pas trop présumer, n'est-ce pas, sire, reprit-il, en me disant certain des désirs de Votre Majesté sur cette question? -Non, certes, notre cher oncle, reprit François avec empressement. Allez! faites! je sais d'avance que ce que vous ferez sera bien fait. -Et ce que vous dites est bien dit, mon mignon, glissa doucement Marie Stuart à l'oreille de son mari. François rougit de satisfaction et d'orgueil. Pour un mot, pour un regard d'approbation de sa Marie adorée, il eût, à vrai dire, compromis et livré tous les royaumes de la terre. La reine mère attendait avec une curiosité impatiente le parti qu'allait prendre le duc de Guise. Elle crut cependant devoir ajouter, autant pour remplir le silence que pour mieux marquer son intention: -Celle que vous venez de mander, sire, peut bien d'ailleurs, ce me semble, laisser le Louvre sans partage à la seule reine légitime du passé, aussi bien qu'à la charmante reine du présent, ajouta-t-elle en s'inclinant gracieusement vers Marie Stuart. L'opulente et belle dame n'a-t-elle pas pour refuge et consolation son superbe château royal d'Anet, plus royal et plus superbe, certes, que ma simple maison de Chaumont-sur-Loire. Le duc de Guise ne répondit rien, mais il nota dans son esprit cette insinuation. Il faut l'avouer, il ne détestait pas moins Diane de Poitiers que ne le faisait Catherine de Médicis. C'est Mme de Valentinois qui, jusque-là, pour plaire à son connétable, avait entravé de tout son pouvoir la fortune et les desseins du Balafré; c'est elle qui l'eût, sans doute, à tout jamais relégué dans l'ombre, si la lance de Gabriel n'eût brisé, avec la vie d'Henri II, le pouvoir de l'enchanteresse. Mais le jour de la revanche était arrivé enfin pour François de Lorraine, et il savait aussi bien haïr qu'il savait aimer. Dans ce moment, l'huissier annonça à haute voix: -Madame la duchesse de Valentinois. Diane de Poitiers entra, évidemment troublée, mais hautaine encore. LXXXVII Suites Des Vengeances De Gabriel. Mme de Valentinois s'inclina légèrement devant le jeune roi, plus légèrement encore devant Catherine de Médicis et Marie Stuart, et ne parut même pas s'apercevoir de la présence du duc de Guise. -Sire, dit-elle, Votre Majesté m'a fait ordonner de comparaître devant elle... Elle s'arrêta. François II, à la fois irrité et troublé par la fière attitude de l'ex-favorite, hésita, rougit, et finit par dire: -Notre oncle de Guise a bien voulu se charger de vous faire connaître nos intentions, madame. Et il se remit à causer à voix basse avec Marie Stuart. Diane se retourna lentement vers le Balafré, et, voyant le sourire fin et moqueur qui errait sur ses lèvres, essaya d'y opposer le plus impérieux de ses regards de Junon courroucée. Mais le Balafré était beaucoup moins facile à intimider que son royal neveu. -Madame, dit-il à Diane après un profond salut, le roi a su le chagrin sincère que vous avait causé le terrible malheur qui nous a frappés tous. Il vous en remercie. Sa Majesté croit aller au-devant de votre plus cher désir en vous permettant de quitter la cour pour la solitude. Vous pourrez partir aussitôt que vous le jugerez convenable, ce soir par exemple. Diane dévora une larme de rage dans son oeil enflammé. -Sa Majesté remplit en effet mon souhait intime, dit-elle. Qu'aurais-je à faire ici maintenant? Je n'ai rien tant à coeur que de me retirer dans mon exil, et cela, monsieur, le plus tôt possible, soyez tranquille! -Tout est donc pour le mieux, reprit légèrement le duc de Guise enjouant avec les noeuds de son manteau de velours. Mais, madame, ajouta-t-il plus sérieusement et en donnant à sa parole l'accent et la signification d'un ordre, votre château d'Anet, que vous tenez des bontés du feu roi, est peut-être une retraite bien mondaine, bien ouverte et bienjoyeuse pour une solitaire désolée comme vous. Voici donc Mmela reine Catherine qui vous offre en échange son château de Chaumont-sur-Loire, plus éloigné de Paris, et partant plus conforme à vos goûts et à vos besoins du moment, je présume. Il sera mis à votre disposition dès que vous le souhaiterez. Mme de Poitiers comprit fort bien que cet échange prétendu déguisait seulement une confiscation arbitraire. Mais que faire? comment résister? Elle n'avait plus ni crédit ni pouvoir! Tous ses amis de la veille étaient ses ennemis du jour! Il fallait céder en frémissant. Elle céda. -Je serai heureuse, dit-elle d'une voix sourde, d'offrir à la reine le magnifique domaine que je dois en effet à la générosité de son noble époux. -J'accepte cette réparation, madame, dit sèchement Catherine de Médicis en jetant à Diane un froid regard, et un regard reconnaissant au duc de Guise. Il semblait que ce fût lui qui fît présent d'Anet. -Le château de Chaumont-sur-Loire est à vous, madame, ajouta-t-elle, et sera mis en état de recevoir dignement sa nouvelle propriétaire. -Et là, poursuivit le duc de Guise pour opposer du moins une innocente raillerie aux furieux coups d'oeil dont le foudroyait Diane, là, dans le calme, vous pourrez, madame, vous reposer à loisir des fatigues que vous ont occasionnées, m'a-t-on dit, durant ces derniers jours, les nombreuses correspondances et conférences tenues par vous de concert avec M. de Montmorency... -Je ne croyais pas mal servir celui qui alors encore était le roi, reprit Diane, en m'entendant avec le grand homme d'État, le grand homme de guerre de son règne, pour tout ce qui concernait le bien du royaume. Mais, dans son empressement à rendre un mot piquant pour un mot piquant, Mme de Poitiers ne songeait pas qu'elle fournissait des armes contre elle-même, et rappelait à la rancune de Catherine de Médicis son autre ennemi, le connétable. -C'est vrai, dit l'implacable reine mère, M. de Montmorency a rempli de sa gloire et de ses travaux deux règnes tout entiers! et il est bien temps, mon fils, ajouta-t-elle en s'adressant au jeune roi, que vous songiez à lui assurer aussi l'honorable retraite qu'il a si laborieusement gagnée. -M. de Montmorency, reprit Diane, s'attend comme moi à cette récompense de ses longs services! Il était chez moi tout à l'heure quand Sa Majesté m'a demandée. Il y doit être encore, je vais l'y rejoindre et lui annoncer les bonnes dispositions où l'on est à son égard; il va pouvoir venir présenter tout de suite au roi ses remerciements et ses adieux. Et il est un homme, lui, il est connétable, il est un des puissants seigneurs du royaume! Sans nul doute, il trouvera tôt ou tard l'occasion de témoigner mieux que par des paroles sa profonde reconnaissance à un roi si pieux envers le passé, et aux nouveaux conseillers qui concourent si utilement à l'oeuvre de justice et d'intérêt public qu'il veut accomplir. « Une menace! se dit le Balafré. La vipère se redresse encore sous le talon. Eh bien, tant mieux! j'aime mieux cela! » -Le roi est toujours prêt à recevoir M. le connétable, reprit la reine mère toute pâle d'indignation. Et, si M. le connétable a des réclamations ou des observations à adresser à Sa Majesté, il n'a qu'à venir! On l'écoutera, et, comme vous dites, madame, on lui fera justice. -Je vais l'envoyer, repartit Mme de Poitiers d'un air de défi. Elle fit de nouveau au roi et aux deux reines sont salut superbe, et sortit, le front haut mais l'âme brisée, l'orgueil sur le visage et la mort dans le coeur. Si Gabriel eût pu la voir, il se fût trouvé déjà assez vengé d'elle. Catherine de Médicis elle-même, au prix de cette humiliation, consentait à ne plus autant en vouloir à Diane!... Seulement, la reine mère avait remarqué avec inquiétude qu'au nom du connétable, le duc de Guise s'était tu, et n'avait plus relevé les insolentes provocations de Mme de Poitiers. Le Balafré craignait-il donc M. de Montmorency et voulait-il le ménager? Conclurait-il au besoin une alliance avec ce vieil ennemi de Catherine? Il était important pour la Florentine de savoir à quoi s'en tenir là-dessus avant de laisser tomber sans résistance le pouvoir aux mains de François de Lorraine. Donc, pour le sonder et pour sonder en même temps le roi, elle reprit après la sortie de Diane: -Mme de Poitiers est bien impertinente, et paraît bien forte avec son connétable! Au fait, il est certain que si vous rendez à M. de Montmorency quelque autorité, mon fils, ce sera donner à M me Diane la moitié de cette autorité. Le duc de Guise garda encore le silence. -Quant à moi, poursuivit Catherine, si j'ai un avis à offrir à Votre Majesté, c'est celui de ne pas partager votre confiance entre plusieurs, c'est d'avoir pour seul ministre, ou M. de Montmorency, ou votre oncle de Guise, ou votre oncle de Bourbon, à votre choix. Mais l'un ou l'autre et non pas les uns et les autres. Une seule volonté dans l'État, avec celle du roi conseillé par le petit nombre de personnes qui n'ont intérêt qu'à son salut et à sa gloire... n'est-ce pas là votre opinion, monsieur de Lorraine? -Oui, madame, si c'est la vôtre, répondit le duc de Guise comme avec condescendance. « Allons! se dit Catherine, je devinais juste! Il pensait à s'appuyer sur le connétable. Mais, entre lui et moi, il faut qu'il se décide, et je ne crois pas qu'il y ait lieu d'hésiter. » -Il me semble, monsieur de Guise, reprit-elle tout haut, que vous devez d'autant mieux partager mon avis qu'il vous sert; car le roi connaît ma pensée, ce n'est ni le connétable de Montmo rency ni Antoine de Navarre que je lui voudrais pour conseiller. Et, quandje me déclare pour l'exclusion, ce n'est pas contre vous que je me déclare. -Madame, dit le duc de Guise, croyez, en même temps qu'à ma profonde reconnaissance, à mon dévouement non moins exclusif. Le fin politique appuya sur ces derniers mots comme s'il eût pris son parti et sacrifié décidément le connétable à Catherine. -À la bonne heure! reprit la reine mère. Quand ces messieurs du parlement vont arriver, il est bien qu'ils trouvent parmi nous cette rare et touchante unanimité de vues et de sentiments. -C'est moi surtout qui suis réjoui de ce bon accord! s'écria le jeune roi en battant des mains. Avec ma mère pour conseiller et mon oncle pour ministre, je commence à me réconcilier avec cette royauté qui m'effrayait tant d'abord. -Nous gouvernerons en famille, ajouta gaiement Marie Stuart. Catherine de Médicis et François de Lorraine souriaient à ces espérances ou plutôt à ces illusions de leurs jeunes souverains. Chacun d'eux avait pour le moment ce qu'il souhaitait, lui la certitude que la reine mère ne s'opposerait pas à ce que la toutepuissance lui fût confiée; elle, la croyance que le ministre partagerait cette toute-puissance avec elle. Cependant, on annonça M. de Montmorency. Le connétable, il faut le dire, fut d'abord plus digne et plus calme que Mme de Valentinois. Sans doute aussi il avait été prévenu par elle et voulait du moins tomber avec honneur. Il s'inclina respectueusement devant François II, et prit le premier la parole. -Sire, dit-il, je me doutais bien d'avance que le vieux serviteur de votre père et de votre aïeul aurait près de vous peu de faveur. Je ne me plains pas de ce revirement de fortune que j'avais prévu. Je me retire sans un murmure. Si jamais le roi ou la France ont encore ont encore besoin de moi, on me trouvera à Chantilly, sire, et mes biens, mes enfants, ma propre vie, tout ce que je possède sera toujours au service de Votre Majesté. Cette modération parut toucher le jeune roi, qui, plus embarrassé que jamais, se tourna vers sa mère avec une sorte de détresse. Mais le duc de Guise, pressentant bien que sa seule intervention allait faire tourner en colère la réserve du vieux connétable, dit alors avec les formes de la plus excessive politesse: -Puisque monsieur de Montmorency quitte la cour, il voudra bien, je pense, remettre, avant son départ, à Sa Majesté, le cachet royal que lui avait confié le feu roi et dont nous avons besoin dès aujourd'hui. Le Balafré ne s'était pas trompé. Ces simples paroles excitèrent au plus haut point l'ire du jaloux connétable. -Ce cachet, le voici! dit-il avec aigreur en le tirant de dessous son pourpoint. J'allais, sans qu'il fût besoin de m'en prier, le rendre à Sa Majesté; mais Sa Majesté, je le vois, est entourée de gens disposés à lui conseiller l'affront envers ceux qui n'auraient droit qu'à la reconnaissance. -De qui veut parler monsieur de Montmorency? demanda d'un air hautain Catherine. -Eh? j'ai parlé de ceux qui entourent Sa Majesté, madame, reprit le connétable revenant à sa nature bourrue et brutale. Mais il avait mal choisi son temps, et Catherine n'attendait que cette occasion pour éclater. Elle se leva et, dispensée de tout ménagement, commença à reprocher au connétable les façons rudes et dédaigneuses dont il avait toujours usé avec elle, son hostilité pour tout ce qui était florentin, la préférence qu'il avait publiquement donnée à la maîtresse sur la femme légitime. Elle n'ignorait pas que c'était à lui qu'il fallait attribuer toutes les humiliations souffertes par les émigrés qui l'avaient suivie! Elle savait que, pendant les premières années de son mariage, Montmorency avait osé proposer à Henri II de la répudier comme stérile, que, depuis, il l'avait lâchement calomniée!... À cela, le connétable, furieux et peu accoutumé aux reproches, répondit par un ricanement qui était une nouvelle insulte. Cependant le duc de Guise avait eu le temps de prendre à voix basse les ordres de François II, ou plutôt de lui dicter ces ordres, et, à son tour, élevant tranquillement la voix, il foudroya son rival, à la plus grande satisfaction de Catherine de Médicis. -Monsieur le connétable, lui dit-il avec sa politesse narquoise, vos amis et créatures qui siégeaient avec vous au conseil, Bochetel, l'Aubespine et les autres, notamment Son Éminence le garde des sceaux Jean Bertrandi, voudront probablement vous imiter dans vos désirs de retraite. Le roi vous charge de les remercier en effet de sa part. Dès demain, ils seront entièrement libres et déjà remplacés. -C'est bien! murmura M. de Montmorency entre ses dents. -Quant à M. de Coligny, votre neveu, qui est à la fois gouverneur de la Picardie et de l'île-de-France, poursuivit le Balafré, le roi considère qu'il y a là une double besogne vraiment trop lourde pour un seul, et veut bien décharger M. l'amiral de l'un des gouvernements, à votre choix. Vous aurez, n'est-il pas vrai? la bonté de l'en avertir. -Comment donc! reprit le connétable avec un douloureux ricanement. -Pour vous, monsieur le connétable... continua paisiblement le duc de Guise. -Me reprend-on aussi le bâton de connétable? interrompit avec aigreur M. de Montmorency. -Oh! repartit François de Lorraine, vous savez bien que la chose est impossible, et que la charge de connétable n'est pas comme celle de lieutenant général du royaume: elle est inamovible. Mais n'est-elle pas incompatible aussi avec celle de grandmaître dont vous êtes également revêtu? C'est l'opinion de Sa Majesté, qui vous redemande cette dernière charge, monsieur, et veut bien me l'accorder, à moi qui n'en ai pas d'autre. -C'est au mieux! reprit Montmorency qui grinçait des dents. Est-ce tout, monsieur? -Mais oui, je pense, dit le duc de Guise en se rasseyant. Le connétable sentit qu'il lui serait difficile de contenir plus longtemps sa rage, qu'il allait éclater peut-être, manquer de respect au roi, de disgracié devenir rebelle... Il ne voulut pas donner cette joie à son ennemi triomphant. Il salua brièvement et se disposa à partir. Pourtant, avant de s'éloigner, et comme se ravisant: -Sire, un dernier mot seulement, dit-il encore au jeune roi, un dernier devoir à remplir envers la mémoire de votre glorieux père. Celui qui l'a frappé du coup mortel, l'auteur de notre désolation à tous, n'a peut-être pas été maladroit, sire; j'ai du moins tout lieu de le croire. Dans ce funeste hasard, il a bien pu entrer, selon moi, une intention criminelle. L'homme que j'accuse devait, je le sais, se croire lésé par le roi. Votre Majesté ordonnera sans doute une sévère enquête à ce sujet. Le duc de Guise frémit de cette accusation formelle et dangereuse contre Gabriel. Mais Catherine de Médicis se chargea cette fois de répondre. -Sachez, monsieur, dit-elle au connétable, qu'il n'était pas besoin de votre intervention pour appeler sur un tel fait l'attention de ceux auxquels n'était pas moins précieuse qu'à vous l'existence royale si cruellement interrompue. Moi, la veuve d'Henri II, je ne puis laisser à personne au monde l'initiative dans un soin pareil. Soyez donc tranquille, monsieur, vous avez été devancé dans votre sollicitude. Vous pouvez vous retirer en paix sur ce point. -Je n'ai rien à ajouter alors, dit le connétable. Il ne lui était même pas permis de satisfaire personnellement sa profonde rancune contre le comte de Montgommery, et de se porter le dénonciateur du coupable et le vengeur de son maître. Suffoqué de honte et de colère, il sortit désespéré. Il partait le soir même pour son domaine de Chantilly. Ce jour-là, Mme de Valentinois quittait aussi ce Louvre où elle avait régné plus que la reine, pour le morne et lointain exil de Chaumont-sur-Loire, d'où elle ne devait plus revenir jusqu'à sa mort. Vis-à-vis de Diane de Poitiers, la vengeance de Gabriel fut donc accomplie. Il est vrai que, de son côté, l'ex-favorite en gardait une terrible à celui qui l'avait ainsi précipitée de sa grandeur. Pour le connétable, Gabriel n'en avait pas fini avec lui, et devait le retrouver le jour où il regagnerait son crédit. Mais n'anticipons pas sur les événements, et revenons en hâte au Louvre, où l'on vient d'annoncer à François II les députés du parlement. LXXXVIII Changement De Température. Selon le voeu émis par Catherine de Médicis, les envoyés du parlement trouvèrent au Louvre l'accord le plus parfait. François II, ayant à sa droite sa femme, et sa mère à sa gauche, leur présenta le duc de Guise comme lieutenant général du royaume, le cardinal de Lorraine comme superintendant des finances, et François Olivier comme garde des sceaux. Le Balafré triomphait, la reine mère souriait à son triomphe, tout allait pour le mieux! Et nul symptôme de mésintelligence ne semblait troubler les fortunés auspices d'un règne qui promettait d'être aussi long qu'heureux. Un des conseillers au parlement pensa sans doute qu'une idée de clémence ne serait pas mal venue dans ce bonheur, et, en passant devant le roi, cria du milieu d'un groupe: -Grâce pour Anne Dubourg! Mais ce conseiller oubliait quel zélé catholique était le nouveau ministre. Le Balafré, selon sa manière, feignit d'avoir mal entendu, et, sans même consulter le roi ni la reine mère, tant il était sûr de leur assentiment, répondit d'une voix haute et ferme: -Oui, messieurs, oui, le procès d'Anne Dubourg et de ses coaccusés sera poursuivi et promptement terminé, soyez tranquilles! Sur cette assurance, les membres du parlement quittèrent le Louvre, joyeux ou tristes suivant leur opinion, mais persuadés tous que jamais gouvernants n'avaient été plus unis et mieux satisfaits les uns des autres que ceux qu'ils venaient de saluer. Après leur départ, en effet, le duc de Guise vit encore sur les lèvres de Catherine de Médicis le sourire qui, chaque fois qu'elle le regardait, y semblait maintenant stéréotypé. Pour François II, il se leva, déjà fatigué par toute cette repré sentation. -Nous voilà enfin quittes pour aujourd'hui, j'espère, de ces affaires et de ces cérémonies, dit-il. Ma mère, mon oncle, est-ce que nous ne pourrons pas un de ces jours laisser un peu Paris, et aller finir le temps de notre deuil à Blois, par exemple, au bord de cette Loire que Marie aime tant! Ne le pourrons-nous pas, dites? -Oh! tâchez tous que cela se puisse! dit Marie Stuart. Par ces beaux jours d'été, Paris est si ennuyeux et les champs sont si gais! -M. de Guise verra cela, dit Catherine. Mais pour aujour-d'hui, mon fils, votre tâche n'est pas encore tout à fait achevée. Avant de vous laisser au repos, j'ai encore à vous demander une demi-heure de votre temps, et il vous reste à remplir un devoir sacré. -Lequel donc, ma mère? demanda François. -Un devoir de justicier, sire, dit Catherine, celui dans l'accomplissement duquel M. le connétable s'imaginait m'avoir devancée. Mais la justice de l'épouse est plus prompte que celle de l'ami. -Que veut-elle dire? se demanda le duc de Guise, alarmé. -Sire, reprit Catherine, votre auguste père est mort de mort violente. Celui qui a frappé n'est-il que malheureux ou est-il coupable? Je penche, quant à moi, pour cette dernière supposition... Mais, en tout cas, la question, ce me semble, vaut la peine d'être posée. Si nous acceptions avec indifférence un pareil attentat, sans prendre même le soin de demander s'il était volontaire ou non, quels dangers ne courraient pas tous les rois, vous le premier, sire? Une enquête sur ce qu'on appelle l'accident du 30 juin est donc nécessaire. -Mais alors, dit le Balafré, il faudrait, à votre avis, madame, faire arrêter sur-le-champ M. de Montgommery comme prévenu de régicide? -M. de Montgommery est arrêté depuis ce matin, dit Catherine. -Arrêté! et sur l'ordre de qui? s'écria le duc de Guise. -Sur le mien, reprit la reine mère. Aucune autorité n'était constituée encore. J'ai pris sur moi cet ordre. M. de Montgommery pouvait à tout instant prendre la fuite, il était urgent de le prévenir. Il a été conduit au Louvre sans bruit et sans scandale. Je vous demande, mon fils, de l'interroger. Sans autre permission, elle frappa sur un timbre pour appeler, comme avait fait le duc de Guise, deux heures auparavant. Mais, cette fois, le Balafré fronça le sourcil. L'orage se préparait. -Faites amener le prisonnier, dit Catherine de Médicis à l'huissier qui parut. Il y eut, quand l'huissier fut sorti, un silence embarrassant. Le roi paraissait indécis, Marie Stuart inquiète, le duc de Guise mécontent. La reine mère seule affectait la dignité et l'assurance. -Il me semble que si M. de Montgommery eût voulu s'échapper, rien ne lui eût été plus facile depuis quinze jours. Catherine n'eut pas le temps de répondre, car Gabriel fut amené au même moment. Il était pâle mais calme. Ce matin-là, de grand matin, quatre estafiers étaient venus le chercher à son hôtel, au grand effroi d'Aloyse. Il les avait suivis sans résistance aucune; depuis, il attendait sans trouble apparent. Lorsque Gabriel entra d'un pas ferme et d'un air tranquille, le jeune roi changea de couleur, soit émotion de voir celui qui avait frappé son père, soit effroi d'avoir pour la première fois à remplir ce devoir de justicier dont sa mère venait de lui parler: le devoir le plus terrible en effet qu'ait imposé aux rois le Seigneur. Aussi ce fut d'une voix qu'on entendit à peine, qu'il dit à Catherine, en se tournant vers elle: -Parlez, madame, à vous de parler. Catherine de Médicis usa sur-le-champ de la permission. Elle se croyait maintenant certaine de sa toute-puissante influence sur François II et sur son ministre. Elle s'adressa donc à Gabriel d'un ton magistral et superbe: -Monsieur, lui dit-elle, nous avons voulu, avant toute information, vous faire comparaître devant Sa Majesté elle-même, et vous interroger de notre propre bouche, pour qu'il n'y eût même pas besoin, vis-à-vis de vous, d'une réparation si nous vous trouvions innocent: pour que la justice fût plus éclatante, si nous vous trouvions coupable. Les délits extraordinaires veulent des juges extraordinaires. Êtes-vous prêt à nous répondre, monsieur? -Je suis prêt à vous entendre, madame, dit Gabriel. Catherine fut plutôt irritée que persuadée par ce calme de l'homme qu'elle haïssait déjà avant qu'il ne l'eût rendue veuve, qu'elle haïssait de tout l'amour qu'elle avait pu ressentir un moment pour lui. Elle reprit donc avec une sorte d'amertume offensante: -De singulières circonstances s'élèvent contre vous, monsieur, et vous accusent: vos longues absences de Paris, votre exil volontaire de la cour depuis près de deux ans, votre présence et votre attitude mystérieuse au fatal tournoi, vos refus même d'entrer en lice contre le roi. Comment se fait-il, vous habitué à ces jeux et passes d'armes, que vous ayez omis la précaution accoutumée et nécessaire de jeter au retour le tronçon de votre lance? Comment expliquez-vous cet étrange oubli? Répondez enfin. Qu'avez-vous à dire à tout cela? -Rien, madame, dit Gabriel. -Rien? fit la reine mère étonnée. -Absolument rien. -Comment! reprit Catherine, vous convenez donc?... vous avouez donc?... -Je n'avoue rien, je ne conviens de rien, madame. -Alors, vous niez? -Je ne nie rien non plus. Je me tais. Marie Stuart laissa échapper un geste d'approbation; François II écoutait et regardait avec une sorte d'avidité; le duc de Guise restait muet et immobile. Catherine reprit, d'un ton de plus en plus âpre: -Monsieur, prenez garde! Vous feriez mieux peut-être d'essayer de vous défendre et de vous justifier. Apprenez une chose: M. de Montmorency, qu'au besoin on entendrait comme témoin, affirme qu'à sa connaissance vous pouviez avoir contre le roi certains griefs, des motifs d'animosité personnelle. -Lesquels, madame? M. de Montmorency a-t-il dit lesquels? -Pas encore, mais il les dirait sans doute. -Eh bien! qu'il les dise, s'il l'ose! reprit Gabriel avec un sourire fier et paisible. -Ainsi, vous refusez tout à fait de parler? insista Catherine. -Je refuse. -La torture aurait peut-être raison de cet orgueilleux silence, savez-vous? -Je ne crois pas, madame. -Et puis, de cette façon-là, vous risquez votre vie, je vous en préviens. -Je ne la défendrais pas, madame. Elle n'en vaut plus la peine. -Vous êtes bien décidé, monsieur? Pas un mot? -Pas un seul, madame, dit Gabriel en secouant la tête. -Eh bien! c'est bien! s'écria Marie Stuart, comme entraînée par un élan irrésistible. C'est noble et grand, ce silence! c'est d'un gentilhomme qui ne veut même pas repousser le soupçon, de peur que le soupçon ne le touche. Je dis, moi, que ce silence est la plus éloquente des justifications! Cependant la vieille reine regardait la jeune reine d'un air sévère et courroucé. -Oui, j'ai peut-être tort de parler ainsi, reprit Marie Stuart; mais tant pis! je dis ce que je sens et ce que je pense. Mon coeur ne pourra jamais faire taire ma bouche. Il faut que mes impressions et mes émotions se fassent jour. Mon instinct, c'est ma politique à moi. Or, il me crie ici que M. d'Exmès n'a pas froide ment conçu et exécuté volontairement un tel crime, qu'il n'a été que l'instrument aveugle de la fatalité, qu'il se croit au-dessus de toute supposition contraire, et qu'il dédaigne de se justifier. Mon instinct crie cela en moi, et je le crie tout haut. Pourquoi pas? Le jeune roi regardait avec amour et joie sa mignonne, comme il l'appelait, s'exprimer avec cette éloquence et cette animation qui la faisaient vingt fois plus jolie encore que de coutume. Pour Gabriel, il s'écria d'une voix émue et profonde: -Oh! merci, madame, je vous remercie! Et vous faites bien! non pour moi, mais pour vous, vous faites bien d'agir ainsi. -Tiens! je le sais bien! reprit Marie avec l'accent le plus gracieux qui se pût rêver. -En avons-nous fini avec ces enfantillages de sentiment? s'écria Catherine irritée. -Non, madame, dit Marie Stuart blessée dans son amourpropre de jeune femme et de jeune reine, non! si vous en avez fini avec ces enfantillages-là, vous, nous qui sommes jeunes, Dieu merci! nous ne faisons que de commencer. N'est-il pas vrai, mon doux sire? ajouta-t-elle en se tournant gentiment vers son jeune époux. Le roi ne répondit pas, mais il effleura de ses lèvres le bout de ces doigts rosés que lui tendait Marie. La colère de Catherine,jusque-là contenue, éclata. Elle n'avait pu s'habituer encore à traiter en roi un fils presque enfant; de plus, elle se croyait forte de l'appui du duc de Guise, qui ne s'était pas prononcé jusque-là, et qu'elle ne savait pas un protecteur dévoué, et pour ainsi dire un complice tacite, pour le comte de Montgommery. Elle osa donc franchement se mettre en colère. -Ah! c'est ainsi! dit-elle aux dernières paroles légèrement moqueuses de Marie. Je réclame un droit, et l'on me raille! Je demande, en toute modération, que le meurtrier d'Henri II soit au moins interrogé, et, quand il refuse de se justifier, on approuve son silence; bien plus, on le loue! Eh bien! puisque les choses vont de cette sorte, plus de lâches réserves et de demi-mesures. Je me porte hautement l'accusatrice du comte de Montgommery. Le roi refusera-t-il justice à sa mère parce qu'elle est sa mère?... On entendra le connétable, on entendra, s'il le faut, Mme de Poitiers! la vérité se fera jour; et si l'État a des secrets compromis dans cette affaire, nous aurons desjugements, une condamnation secrète. Mais la mort d'un roi traîtreusement assassiné en présence de tout son peuple sera du moins vengée. Pendant cette sortie de la reine mère, un sourire triste et résigné errait sur les lèvres de Gabriel. Il se rappelait, à part lui, les deux derniers vers de la prédiction de Nostradamus: ... Enfin, l'aimera, puis, las! le tuera Dame du roy. Allons! la prédiction, jusque-là si exacte, devait s'accomplir jusqu'au bout! Catherine ferait condamner et périr celui qu'elle avait aimé! Gabriel s'y attendait, Gabriel était prêt. Cependant la Florentine, jugeant peut-être elle-même qu'elle allait bien loin, s'arrêta un instant, et, se tournant de sa meilleure grâce vers le duc de Guise toujours taciturne: -Mais vous ne dites rien, monsieur de Guise? fit-elle. Vous êtes de mon avis, n'est-il pas vrai? -Non, madame, reprit lentement le Balafré, non, je ne suis pas de votre avis, je l'avoue, et voilà pourquoi je ne disais rien. -Ah! vous aussi!... vous vous mettez contre moi! reprit Catherine d'une voix sourde et menaçante. -J'ai pour cette fois ce regret, madame, dit le duc de Guise. Vous voyez cependant quejusqu'icij'avais été avec vous, et que, pour ce qui concernait le connétable et Mme de Valentinois, je suis entré tout à fait dans vos vues. -Oui, parce qu'elles servaient les vôtres, murmura Catherine de Médicis. Je le vois à présent trop tard. -Mais, quant à M. de Montgommery, continua tranquille ment le Balafré, je ne puis en conscience partager votre sentiment, madame. Il me semble impossible de rendre responsable d'un accident tout fortuit un brave et loyal gentilhomme. Un procès serait pour lui un triomphe, pour ses accusateurs une confusion. Et, quant aux périls que ferait, selon vous, madame, courir à la vie des rois une indulgence qui veut plutôt croire au malheur qu'au crime, je trouve au contraire que le danger serait d'habituer trop le peuple à cette idée que les existences royales ne sont pas pour le monde aussi invulnérables et sacrées qu'il le suppose. -Voilà de hautes maximes politiques sans doute? reprit Catherine avec amertume. -Je les estime du moins vraies et sensées, madame, ajouta le Balafré, et pour toutes ces raisons et d'autres encore, je suis d'opinion que ce qui nous reste à faire, c'est de nous excuser vis à vis de M. de Montgommery d'une arrestation arbitraire, demeurée heureusement secrète, heureusement pour nous plus encore que pour lui! et ces excuses acceptées, nous n'aurons plus qu'à le renvoyer libre, honorable et honoré comme il l'était hier, comme il le sera demain, comme il le sera toujours. J'ai dit. -À merveille! reprit en ricanant Catherine. Et, s'adressant brusquement au jeune roi: -Et cette opinion, voyons! est-ce aussi la vôtre, par hasard, mon fils? lui demanda-t-elle. L'attitude de Marie Stuart, dont le regard et le sourire remerciaient le duc de Guise, ne devait pas laisser d'hésitation dans l'esprit de François II. -Oui, ma mère, dit-il, je conviens que l'opinion de mon oncle est la mienne. -Ainsi vous trahissez la mémoire de votre père? reprit Catherine d'une voix tremblante et profonde. -Je la respecte, au contraire, madame, dit François II. La première parole de mon père après sa blessure ne fut-elle point pour demander qu'on n'inquiétât pas M. de Montgommery? N'a-t-il pas, dans un des moments lucides de son agonie, réitéré cette demande ou plutôt cet ordre? Permettez, madame, à son fils d'y obéir. -Bien! et vous méprisez, en attendant et pour commencer, la volonté sainte de votre mère!... -Madame, interrompit le duc de Guise, laissez-moi vous rappeler à vous-mêmes vos propres paroles. Une seule volonté dans l'État! -Mais j'ai dit, monsieur, que celle du ministre ne devait venir qu'après celle du roi, s'écria Catherine. -Oui, madame, reprit Marie Stuart, mais vous avez ajouté que celle du roi pouvait être éclairée par les personnes dont le seul intérêt était évidemment celui de son salut et de sa gloire. Or, personne plus que moi, sa femme, n'a cet intérêt, je présume. Et je lui conseille, avec mon oncle de Guise, de croire plutôt à la loyauté qu'à la perfidie d'un sujet éprouvé et vaillant, et de ne pas inaugurer son règne par une iniquité. -C'est à de telles suggestions que vous adhérez, mon fils! dit encore Catherine. -Je cède à la voix de ma conscience, ma mère, répondit le jeune roi avec plus de fermeté qu'on n'eût pu en attendre de lui. -Est-ce votre dernier mot, François? reprit Catherine. Prenez-y garde! Si vous refusez à votre mère la première demande qu'elle vous adresse, si vous vous posez ainsi d'abord pour elle en maître indépendant et pour d'autres en instrument docile, vous pourrez bien régner seul, avec ou sans vos fidèles ministres! Je ne m'occupe plus de rien qui ait rapport au roi ou au royaume, je vous retire les conseils de mon expérience et de mon dévouement, je rentre dans ma retraite, et vous abandonne, mon fils. Songez-y! songez-y bien! -Nous déplorerions cette retraite, mais nous nous y résignerions, murmura à voix basse Marie Stuart, que François II seul entendit. Mais l'amoureux et imprudent jeune homme, comme un écho fidèle, répéta tout haut: -Nous déplorerions cette retraite, mais nous nous y résignerions, madame. -C'est bon!... dit seulement Catherine. Elle ajouta à voix basse en désignant Gabriel: -Quant à celui-ci, je le retrouverai tôt ou tard. -Je le sais, madame, lui répondit le jeune homme, qui pensait encore à la prédiction. Mais Catherine ne l'entendit pas. Furieuse, elle enveloppa le royal et charmant couple et le duc de Guise dans un regard vipérin, sanglant et terrible, regard fatal où l'on eût pu pressentir déjà tous les crimes de l'ambition de Catherine et toute la sombre histoire des derniers Valois!... Puis, sur ce foudroyant regard, elle sortit sans ajouter une parole. LXXXIX Guise Et Coligny. Après cette sortie de Catherine de Médicis, il y eut un moment de silence. lejeune roi paraissait étonné lui-même de son audace. Marie, dans une intuition délicate de sa tendresse, songeait avec quelque terreur à ce dernier regard menaçant de la reine mère. Pour le duc de Guise, il était secrètement charmé de se trouver débarrassé, dès sa première heure de pouvoir, d'une ambitieuse et dangereuse associée. Gabriel, qui avait occasionné tout ce trouble, prit le premier la parole: -Sire! dit-il, et vous, madame, et vous aussi, monseigneur, je vous remercie de vos bonnes et généreuses intentions envers un malheureux que le ciel même abandonne. Mais, malgré cette profonde reconnaissance dont mon coeur est pénétré pour vous, je vous le dis: à quoi bon écarter les dangers et la mort d'une existence aussi triste et aussi perdue que la mienne. Ma vie ne sert plus à rien et à personne, pas même à moi. Allez! je ne l'aurais pas disputée à madame Catherine, parce qu'elle est désormais inutile... Dans sa pensée, il ajouta tristement: « Et parce qu'elle pourrait encore être nuisible un jour. » -Gabriel, reprit le duc de Guise, votre vie a été glorieuse et bien remplie dans le passé, et sera encore bien remplie et glorieuse dans l'avenir. Vous êtes un homme d'énergie comme il en faudrait beaucoup à ceux qui gouvernent les empires, et comme ils n'en trouvent que trop peu. -Et puis, ajouta la voix consolante et douce de Marie Stuart, et puis vous êtes, monsieur de Montgommery, un grand et noble coeur. Depuis longtemps je vous connais, et nous nous sommes bien souvent entretenus de vous, Mme de Castro et moi. -Enfin, reprit François II, vos services précédents, monsieur, m'autorisent à compter sur vos services futurs. Les guerres actuellement éteintes peuvent se rallumer, et je ne veux pas, moi, qu'un moment de désespoir, quel qu'en soit le motif, prive à jamais la patrie d'un défenseur aussi loyal, j'en suis certain, qu'il est vaillant. Gabriel écoutait avec une sorte de surprise mélancolique et grave ces bonnes paroles d'encouragement et d'espérance. Il regardait tour à tour chacun des hauts personnages qui les lui adressaient, et il semblait profondément réfléchir. -Eh bien! oui, reprit-il enfin, cette bonté inattendue que vous me témoignez, vous tous qui devriez me haïr peut-être, cette bonté change mon âme et ma destinée. À vous, sire, à vous, madame et monseigneur, tant que vous vivrez, cette existence dont vous m'avez fait don, pour ainsi dire! Je ne suis pas né méchant! Ce bienfait me touche au fond du coeur. J'étais fait pour me dévouer, pour me sacrifier, pour servir d'instrument aux belles idées et aux grands hommes. Instrument parfois heureux, parfois fatal! Hélas! la colère de Dieu ne le savait que trop!... Mais ne parlons plus du passé lugubre, puisque vous voulez bien me croire encore un avenir. Cet avenir, pourtant, ce n'est pas à moi, c'est à vous qu'il appartient, c'est à mes admirations et à mes convictions. J'abdique ma volonté. Que les êtres et les choses auxquels je crois fassent de moi ce qu'il leur plaira. Mon épée, mon sang, ma mort, tout ce que je suis est leur chose. Je donne sans réserve et sans retour mon bras à votre génie, monseigneur, comme mon âme à la religion... Il ne dit pas à laquelle. Mais ceux qui l'écoutaient étaient trop aveugles catholiques pour que la pensée de la réforme leur vînt un seul instant à l'esprit. L'éloquente abnégation du jeune comte les toucha. Marie eut les larmes aux yeux, le roi se félicita d'avoir été ferme pour sauver ce coeur reconnaissant. Quant au duc de Guise, il croyait savoir mieux que personne jusqu'où pouvait aller chez Gabriel cette ardente vertu du sacrifice. -Oui, lui dit-il, ami, j'aurai besoin de vous. Je réclamerai quelque jour, au nom de la France et du roi, cette brave épée que vous nous promettez. -Elle sera prête, monseigneur, demain, aujourd'hui, toujours! -Gardez-la pour quelque temps au fourreau, reprit le duc de Guise. Sa Majesté vous le disait, le moment est tranquille, les guerres et les factions ont fait trêve. Reposez-vous donc, Gabriel, et laissez ainsi se reposer et s'apaiser le bruit funeste qui a entouré dans ces derniersjours votre nom. Certes, nul de ceux qui ont un titre et un coeur de gentilhomme ne songe à vous accuser de votre malheur. Mais votre vraie gloire exige que votre cruelle renommée s'éteigne un peu. Plus tard, dans un an ou deux, je redemanderai au roi, pour vous, cette charge de capitaine des gardes dont vous n'avez pas cessé d'être digne. -Ah! dit Gabriel, ce ne sont pas des honneurs que je souhaite, mais des occasions d'être utile au roi et à la France, des occasions de combattre, je n'ose plus dire, de peur de vous paraître ingrat, des occasions de mourir. -Ne parlez pas ainsi, Gabriel, reprit le Balafré. Dites-moi seulement que, lorsque le roi vous appellera contre ses ennemis, vous vous rendrez sur-le-champ à l'appel. -En quelque lieu que je sois et qu'il faille aller, oui, monseigneur. -C'est bien, dit le duc de Guise, je ne vous demande pas autre chose. -Et moi, dit François II, je vous remercie de cette promesse, et je ferai en sorte que vous ne vous repentiez pas de l'avoir tenue. -Et moi, ajouta Marie Stuart, je vous assure que notre confiance répondra toujours à votre dévouement, et que vous serez à nos yeux un de ces amis auxquels on ne cache rien, et auxquels on ne refuse rien non plus. Le jeune comte, plus ému qu'il n'eût voulu se l'avouer à luimême, s'inclina et toucha respectueusement de ses lèvres la main que lui tendait la reine. Puis il serra celle du duc de Guise, et, congédié par un geste bienveillant du roi, se retira, désormais acquis par un bienfait au fils de celui qu'il s'était engagé à poursuivre jusque dans sa postérité. Gabriel, en entrant chez lui, y trouva l'amiral de Coligny qui l'attendait. Aloyse avait appris à l'amiral, qui était venu visiter son compagnon de Saint-Quentin, qu'on avait mandé le matin son maître au Louvre; elle lui avait fait part de ses inquiétudes, et Coligny avait voulu resterjusqu'à ce que le retour du comte de Montgommery l'eût rassuré en rassurant la nourrice. Il reçut Gabriel avec effusion, et l'interrogea sur ce qui s'était passé Gabriel, sans entrer dans aucun détail, lui dit seulement que, sur une simple explication donnée par lui touchant la déplorable mort d'Henri II, il avait été renvoyé intact dans sa personne et son honneur. -Il ne pouvait en être autrement, reprit l'amiral, et toute la noblesse de France eût protesté contre un soupçon qui eût ainsi entaché un de ses plus dignes représentants. -Laissons ce sujet, dit Gabriel avec contrainte et tristesse. Je suis aise de vous voir, monsieur l'amiral. Vous savez que déjà j'appartenais de coeur à la religion réformée, je vous l'ai dit et écrit. Puisque vous pensez que je ne déshonorerai pas la cause à laquelle je croirai, je veux et je puis abjurer maintenant; vos discours, ceux de maître Paré, et les livres, et mes propres réflexions m'ont tout à fait convaincu! je suis des vôtres. -Une bonne nouvelle, et qui arrive à propos! dit l'amiral. -Il me semble toutefois, reprit Gabriel, que, dans l'intérêt même de la religion, il serait peut-être bon de tenir quelque temps ma conversion secrète. Ainsi que me le faisait observer tout à l'heure M. de Guise, tout bruit autour de mon nom est pour l'instant à éviter. Ce retard, d'ailleurs, se conciliera avec de nouveaux devoirs que j'ai à remplir. -Nous serions toujours fiers de vous nommer publiquement parmi les nôtres, dit l'amiral. -Mais c'est à moi de refuser ou d'ajourner, du moins, cette précieuse marque de votre estime, répondit Gabriel. Je tiens seulement à donner ce gage à ma croyance intime et inébranlable, et à pouvoir me dire dans ma conscience, un de vos frères, et par l'intention et par le fait. -À merveille! reprit M. de Coligny. Tout ce que je vous demande, c'est de me permettre d'annoncer aux chefs du parti cette notable conquête que font définitivement nos idées. -Oh! j'y consens de tout mon coeur, dit Gabriel. -Aussi bien, continua l'amiral, le prince de Condé, La Renaudie, le baron de Castelnau, vous connaissent déjà, et vous apprécient à votre valeur. -J'ai peur, hélas! qu'ils ne se l'exagèrent: cette valeur en tous cas, est bien diminuée. -Non, non! reprit Coligny, ils ont raison d'y compter. Moi aussi, je vous connais! D'ailleurs, continua-t-il en baissant la voix, nous allons peut-être avoir avant peu l'occasion de mettre à l'épreuve votre nouveau zèle. -Ah! vraiment? dit Gabriel surpris. Vous savez, monsieur l'amiral, que vous pouvez compter sur moi; pourtant avec certaines réserves, maintenant, que j'aurai à vous faire connaître. -Qui n'a les siennes?... reprit l'amiral. Mais écoutez, Gabriel. Ce n'était pas seulement l'ami, c'était aussi le religionnaire qui venait vous faire visite aujourd'hui. Nous avons parlé de vous avec le prince et avec La Renaudie. Même avant votre acquiescement décisif à nos principes, nous vous tenions pour un auxiliaire de mérite singulier et de probité inattaquable. Enfin, nous nous accordions chacun de notre côté à vous considérer comme un homme capable de nous servir s'il le pouvait, inca pable de nous trahir quoi qu'il advînt. -J'ai cette dernière qualité, en effet, à défaut de la première, reprit Gabriel. On peut toujours se fier, sinon à mon aide, du moins à ma parole. -Aussi avons-nous résolu de n'avoir jamais de secret pour vous, dit l'amiral. Vous serez, comme un des chefs, initié à tous nos desseins, et vous n'aurez que la responsabilité du silence. Vous n'êtes pas un homme comme les autres, et vis-à-vis des hommes d'exception, il faut agir exceptionnellement. Vous demeurerez libre, et nous seuls serons liés... -Une telle confiance!... dit Gabriel. -Ne vous engage qu'à la discrétion, je vous le répète, dit l'amiral. Et, pour commencer, sachez une chose: les projets qui vous ont été révélés à l'assemblée de la place Maubert, et qui avaient dû être ajournés, deviennent exécutables aujourd'hui. La faiblesse du jeune roi, l'insolence des Guise, les idées de persécution qu'on ne dissimule plus contre nous, tout nous exhorte à l'action, et nous allons agir... -Pardon! interrompit Gabriel. Je vous ai dit, monsieur l'amiral, que je ne me donnais à vous que dans de certaines limites. Avant que vous vous avanciez plus loin dans vos confidences, je dois vous déclarer que précisément je n'entends toucher en rien au côté politique de la réforme, du moins tant que durera le règne qui commence. Pour la propagande de nos idées et notre influence morale, j'offre volontiers ma fortune, mon temps, ma vie, mais je n'ai le droit de voir dans la réforme qu'une religion et non un parti. François II, Marie Stuart et le duc de Guise lui-même viennent d'agir envers moi avec générosité et grandeur. Je ne trahirai pas plus leur confiance que la vôtre. Laissez-moi m'abstenir de l'action et ne me préoccuper que de l'idée. Réclamez mon témoignage quand vous voudrez; mais je réserve l'indépendance de mon épée. M. de Coligny réfléchit une minute, puis reprit: -Mes paroles, Gabriel, n'étaient point des paroles vaines. Vous êtes et serez toujours libre. Marchez seul dans votre voie si cela vous convient. Agissez sans nous ou n'agissez pas. Nous ne vous demanderons aucun compte. Nous savons, ajouta-t-il d'un air significatif, que c'est quelquefois votre manière de ne vouloir ni associés ni conseillers. -Que voulez-vous dire? demanda Gabriel, surpris. -Je m'entends, reprit l'amiral. Pour le moment, vous demandez à ne pas vous mêler à nos conspirations contre l'autorité royale? Soit! Notre rôle à nous se bornera à vous avertir de nos mouvements et de nos projets. Suivez-nous ou restez à l'écart, cela vous regarde et ne regarde que vous. Vous saurez toujours, soit par lettre, soit par messager, quand et comment nous aurions besoin de vous, et puis vous ferez comme bon vous semblera. Si vous venez, vous serez le bienvenu; si vous vous abstenez, nul n'aura de reproche à vous faire. Voilà ce qui était convenu à votre égard entre les chefs du parti, même avant que vous m'eussiez prévenu de votre position. Vous pouvez accepter de telles conditions, ce me semble. -Aussi je les accepte et vous remercie, dit Gabriel. La nuit qui suivit ce jour-là, Gabriel, agenouillé dans le caveau funéraire des comtes de Montgommery devant la tombe de son père, parlait à son cher mort, et lui disait: -Oui, sans doute, ô mon père! j'avais juré, non seulement de punir votre meurtrier dans sa vie, mais encore de le combattre après lui dans sa race. Sans doute, ô mon père! sans doute. Mais je n'avais pas prévu ce qui arrive. N'y a-t-il pas des devoirs plus sacrés même que le serment? Quelle obligation peut vous contraindre à frapper un ennemi qui vous met l'épée dans la main, et s'offre, la poitrine nue, à vos coups? Si vous viviez, mon père, vous me conseilleriez, j'en suis sûr, d'ajourner ma colère, et de ne pas répondre à la confiance par la trahison. Pardonnez-moi donc, mort, de faire ce que, vivant, vous m'ordonneriez... D'ailleurs, quelque chose me dit que ma vengeance n'est pas pour longtemps suspendue. Vous savez là-haut ce que nous ne pou vons que pressentir ici bas. Mais la pâleur de ce roi débile, le regard effrayant dont l'a menacé sa mère, les prédictions, jusqu'ici fidèles, qui condamnent ma propre vie à s'éteindre par la rancune de cette femme, les conjurations déjà ourdies contre ce règne commencé d'hier, tout me prouve que probablement l'enfant de seize ans trônera moins longtemps encore que l'homme de quarante, et queje pourrai bientôt, mon père, reprendre ma tâche et mon serment d'expiation sous un autre fils d'Henri II. XC Rapports Et Dénonciations. Sept ou huit mois se passèrent sans grands événements, ni pour les héros de ce livre ni pour ceux de l'histoire. Mais, du moins, dans cet espace de temps, se préparèrent des événements d'une certaine gravité. Pour les connaître et nous mettre au courant, nous n'avons qu'à nous transporter, le 25 février 1560, dans l'endroit où l'on est censé toujours savoir le mieux les nouvelles, c'est-à-dire dans le cabinet de M. le lieutenant de police, qui s'appelait pour le moment M. de Braguelonne. Donc, le 25 février 1560, un soir, M. de Braguelonne, nonchalamment assis dans son grand fauteuil de cuir de Cordoue, écoutait le rapport de maître Arpion, l'un de ses secrétaires. Maître Arpion lisait « Cejourd'hui, le fameux voleur Gilles Rose a été arrêté dans la grande salle du palais, coupant un bout de ceinture garnie d'or à un chanoine de la Sainte-Chapelle. » -À un chanoine de la Sainte-Chapelle! voyez-vous cela! s'écria M. de Braguelonne. -C'est bien impie! dit maître Arpion. -Et bien adroit! reprit le lieutenant de police, bien adroit! car le chanoine est défiant. Je vous dirai tout à l'heure, maître Arpion, ce qu'il faudra faire de ce filou retors. Passons. « Les demoiselles des clapiers de la rue du Grand-Heuleu, continua Arpion, sont en état de révolte ouverte... » -Et pourquoi donc, Jésus? -Elles prétendent avoir adressé directement une requête au roi, notre sire, pour être maintenues en leur logis, et, en attendant, elles ont mis ou fait mettre le guet en déroute. -C'est fort drôle! dit en riant M. de Braguelonne. On mettra aisément ordre à cela. Ces pauvres filles! Autre chose. Maître Arpion reprit: « MM. les députés de la Sorbonne s'étant présentés à Paris, chez Mme la princesse de Condé, pour l'engager à ne plus manger de viande pendant le saint carême, ont été reçus avec force brocards par M. de Sechelles, lequel leur a dit, entre autres outrages, qu'il les aimait à peu près comme un clou sur son nez, et que c'étaient d'étranges ambassadeurs que des veaux comme eux. » -Ah! voilà qui est grave! dit le lieutenant de police en se levant. Refuser de faire maigre et insulter ces messieurs de la Sorbonne! Ceci va grossir votre compte, Mmede Condé, et quand nous vous présenterons le total! Arpion, est-ce tout? -Mon Dieu, oui! pour aujourd'hui. Mais monseigneur ne m'a pas dit ce qu'on ferait de ce Gilles Rose. -Voici, dit M. de Braguelonne: Vous le prendrez dans sa prison avec les plus adroits filous et tire-laines que vous y trouverez avec lui, et vous enverrez ces bons drilles à Blois, où l'on veut, dans la fête qu'on prépare au roi, amuser Sa Majesté en leur faisant faire montre de leurs tours et adresses. -Mais, monseigneur, s'ils retiennent les objets volés pour rire? -Ils seront pendus alors. En ce moment, un huissier entra et annonça: -Monsieur l'inquisiteur de la foi. Maître Arpion n'eut pas même besoin qu'on lui dît de sortir. Il salua respectueusement et s'esquiva. Celui qui entrait était effectivement un important et redoutable personnage. À ses titres ordinaires de docteur en Sorbonne et de chanoine de Noyon, il joignait le beau titre extraordinaire de grand inquisiteur de la foi en France. Aussi, pour avoir un nom si sonore que son titre, se faisait-il appeler Démocharès, bien qu'il s'appelât simplement Antoine de Mouchy. Le peuple avait baptisé ses émissaires mouchards. -Eh bien! monsieur le lieutenant de police? demanda le grand inquisiteur. -Eh bien! monsieur le grand inquisiteur? demanda le lieutenant de police. -Quoi de nouveau à Paris? -J'allais précisément vous adresser la même question. -Cela veut dire qu'il n'y a rien, reprit Démocharès avec un profond soupir. Ah! les temps sont durs. Rien ne va. Pas le moindre complot! pas le plus léger attentat! Que ces huguenots sont lâches! Nos métiers s'en vont, monsieur de Braguelonne! -Non, non, répondit M. de Braguelonne avec conviction. Non, les gouvernements passent, mais la police reste. -Cependant, reprit avec amertume M. de Mouchy, voyez où vient d'aboutir votre descente à main armée chez ces réformés de la rue des Marais. En les surprenant à table au milieu de leur cène, on devait bien espérer les surprendre mangeant du cochon en guise d'agneau pascal, comme vous nous l'aviez annoncé. On n'a rapporté de cette belle expédition qu'une pauvre poularde lardée. Est-ce cela, monsieur le lieutenant de police, qui peut faire beaucoup d'honneur à votre institution? -On ne réussit pas toujours, dit M. de Braguelonne piqué. Avez-vous été plus heureux, vous, dans votre affaire de cet avocat de la place Maubert, de ce Trouillard, je crois? Vous en attendiez pourtant des merveilles. -Je l'avoue, dit piteusement Démocharès. -Vous comptiez prouver clair comme le jour, poursuivit M. de Braguelonne, que ce Trouillard avait livré ses deux filles à ses coreligionnaires à la suite d'une épouvantable orgie, et voilà que les témoins, que vous avez si chèrement payés, ah! ah! ah! se rétractent tout à coup et vous démentent. -Les traîtres! murmura de Mouchy. -De plus, continua le lieutenant de police, j'ai reçu les rapports des chirurgiens et des matrones: il y est établi le plus nettement du monde que la vertu des deux jeunes filles n'a pas reçu la moindre atteinte. -C'est une infamie! grommela Démocharès. -Affaire manquée! monsieur le grand inquisiteur de la foi. Affaire manquée! répéta M. de Braguelonne avec complaisance. -Eh! s'écria avec impatience Démocharès, si l'affaire est manquée, c'est de votre faute. -Comment! de ma faute! reprit le lieutenant de police stupéfait. -Mais sans doute. Vous vous arrêtez à des rapports, à des rétractations, à des niaiseries! Qu'importe ces échecs et ces démentis! Il fallait poursuivre tout de même! et, comme si de rien n'était, accuser hardiment ces parpaillots. -Quoi! sans preuves? -Oui, et les condamner. -Sans crimes? -Oui! et les faire pendre. -Sans juges? -Eh! oui, cent fois oui! sans juges, sans crimes, sans preuves! Le beau mérite de faire pendre de vrais coupables! -Mais quelles clameurs et quelles fureurs contre nous alors! dit M. de Braguelonne. -Ah! c'est là que je vous attendais! reprit Démocharès triomphant. Là est la pierre d'assise de tout mon système, monsieur. En effet, que produisent ces fureurs dont vous parlez? des complots. Qu'amènent ces complots? des révoltes. Que ressort-il de ces révoltes? l'évidente utilité de nos fonctions. -Il est certain qu'à ce point de vue!... dit en riant M. de Braguelonne. -Monsieur, reprit magistralement Démocharès, retenez bien ce principe: « Pour récolter des crimes, il faut en semer. » La persécution est une force. -Eh! dit le lieutenant de police, il me semble que, depuis le commencement de ce règne, nous ne nous en sommes pas fait faute, de la persécution. Il était difficile d'exciter et de provoquer plus qu'on l'a fait les mécontents de toute sorte. -Peuh! Qu'a-t-on fait? dit le grand inquisiteur avec quelque dédain. -Mais d'abord comptez-vous pour rien les visites, attaques et pillages de tous les jours chez les huguenots innocents ou coupables? -Ma foi! oui, je compte cela pour rien, dit Démocharès, vous voyez bien qu'ils supportent avec une patience calme ces vexations par trop médiocres. -Et le supplice d'Anne Dubourg, neveu d'un chancelier de France, brûlé, il y a deux mois en place de Grève, n'est-ce rien aussi? -C'est peu de chose toujours, dit le difficile de Mouchy. Qu'a produit ce supplice? l'assassinat du président Minard, un des juges, et une prétendue conspiration dont on n'a pas retrouvé les traces. Voilà-t-il pas de quoi faire un grand fracas! -Et le dernier édit, qu'en pensez-vous? demanda M. de Braguelonne, le dernier édit qui s'attaque, non seulement aux huguenots, mais à toute la noblesse du royaume. Quant à moi, je l'ai dit sincèrement à M. le cardinal de Lorraine, je trouve cela bien audacieux. -Quoi! dit Démocharès, parlez-vous de l'ordonnance qui a supprimé les pensions? -Non, vraiment, mais de celle qui enjoignait aux solliciteurs, nobles ou vilains, de quitter la cour dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être pendus. La hart pour les gentilshommes comme pour les manants, convenez que c'est assez dur et passablement révoltant. -Oui, la chose ne manque pas de hardiesse, dit Démocharès avec un sourire de satisfaction. Il y a seulement cinquante ans, une ordonnance pareille eût,je l'avoue, soulevé toute la noblesse du royaume. Mais aujourd'hui, vous voyez, ils ont crié, ils n'ont pas agi. Pas un n'a bougé. -C'est ce qui vous trompe, monsieur le grand inquisiteur, dit Braguelonne en baissant la voix, et, s'ils ne bougent pas à Paris, je crois qu'ils se remuent en province. -Bah! s'écria de Mouchy avec empressement, vous avez donc des nouvelles? -Je n'en ai pas encore, mais j'en attends à toute minute. -Et d'où cela? -De la Loire. -Vous avez par là des émissaires? -Je n'en ai qu'un, mais il est bon. -Un seul! c'est bien chanceux, dit Démocharès d'un air coupable. -J'aime mieux, moi, reprit M. de Braguelonne, payer un seul affidé intelligent et sûr aussi cher que vingt coquins stupides. C'est ma manière, que voulez-vous? -Oui, mais qui vous répond de cet homme? -Sa tête, d'abord, et puis ses services passés; il a fait ses preuves. -N'importe, c'est bien chanceux! reprit Démocharès. Maître Arpion rentra doucement, comme M. de Mouchy parlait encore, et vint dire un mot tout bas à l'oreille de son maître. -Ah! ah! s'écria le lieutenant de police triomphant. Eh bien! Arpion, introduisez Lignières sur-le-champ... Oui, en présence de M. le grand inquisiteur; n'est-il pas un peu des nôtres? Arpion salua et sortit. -Ce Lignières est justement l'homme dont je vous parlais, reprit M. de Braguelonne en se frottant les mains. Vous allez l'entendre. Il arrive de Nantes à l'instant. Nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre, n'est-ce pas? et je suis aise de vous prouver que ma façon en vaut bien une autre. Ici, maître Arpion ouvrit la porte au sieur Lignières. C'était ce petit homme maigre, noir et chétif que nous avons vu déjà à l'assemblée protestante de la place Maubert, le même qui avait si hardiment montré la médaille républicaine et parlé de lis tranchés et de couronnes foulées aux pieds. On voit que si, dans ce temps-là, le nom d'agent provocateur n'existait pas encore, la chose florissait déjà. XCI Un espion. Lignières, en entrant, jeta d'abord sur Démocharès un regard froid et défiant, et, après avoir salué M. de Braguelonne, resta prudemment silencieux et immobile, attendant qu'on l'interrogeât. -Je suis enchanté de vous voir, monsieur Lignières, dit M. de Braguelonne. Vous pouvez parler sans crainte devant M. le grand inquisiteur de la foi en France. -Oh! certes! s'écria Lignières avec empressement, et si j'avais su que j'étais en présence de l'illustre Démocharès, croyez, monseigneur, que je n'aurais pas ainsi hésité. -Très bien! dit, en hochant la tête d'un air approbateur, de Mouchy, évidemment flatté de la déférence respectueuse de l'espion. -Allons!... parlez, monsieur Lignières, parlez vite! dit le lieutenant de police. -Mais, reprit Lignières, monsieur n'est peut-être pas parfaitement au courant de ce qui s'était passé à l'avant-dernier conciliabule des protestants, à La Ferté? -Je ne sais pas grand'chose, en effet, là-dessus, dit Démocharès. -Je vais donc, si l'on me le permet, ajouta Lignières, reprendre de là en quelques mots rapides le récit des faits graves recueillis par moi dans ces derniers jours: ce sera plus clair et mieux ainsi. M. de Braguelonne donna d'un signe l'autorisation que Lignières attendait. Ce petit retard servait mal, sans doute, l'impatience du lieutenant de police, mais flattait sa fierté en laissant briller devant le grand inquisiteur la capacité supérieure et même l'éloquence extraordinaire des agents qu'il savait choisir. Il est certain que Démocharès était à la fois surpris et charmé comme un connaisseur habile qui rencontre un instrument plus irréprochable et plus complet que ceux dont il s'est jusque-là servi. Lignières, excité par cette haute faveur, voulut s'en montrer digne, et fut véritablement fort beau. -Ce n'a pas été réellement bien grave, cette première assemblée de La Ferté, dit-il. Il ne s'y est fait et dit que des choses assez fades, et j'ai eu beau proposer de renverser Sa Majesté et d'établir en France la constitution des États suisses,je n'ai trouvé pour écho que des injures. On a seulement arrêté provisoirement qu'on adresserait au roi une requête, pour mettre un terme aux persécutions contre les religionnaires, et pour demander le renvoi des Guise, le ministère des princes du sang et l'appel immédiat aux États généraux. Une simple pétition, pauvre résultat. Cependant on s'est compté et organisé. C'est quelque chose. Puis il s'est agi de nommer des chefs. Tant qu'il n'a été question que des chefs secondaires de districts, on n'a trouvé aucune difficulté. Mais le chef général, la tête de la conspiration, c'est là ce qui a donné de la peine! M. de Coligny et le prince de Condé ont récusé par leurs représentants le dangereux honneur qu'on voulait leur faire en les désignant. Il valait mieux, a-t-on dit en leur nom, choisir un huguenot moins haut placé pour que le mouvement gardât plus évidemment le caractère d'une entreprise populaire. Un bon prétexte pour les niais! Ils s'en sont contentés, et, après maint débat, ils ont enfin élu Godefroid de Barry, seigneur de La Renaudie. -La Renaudie! répéta Démocharès. Oui, c'est en effet un des ardents meneurs de ces parpaillots. Je le connais pour un homme énergique et convaincu. -Vous le connaîtrez bientôt pour un Catilina! dit Lignières. -Oh! oh! fit le lieutenant de police, il me semble que c'est le surfaire un peu. -Vous allez voir, reprit l'espion, vous allez voir si je le sur fais! J'en viens à notre seconde assemblée, qui a eu lieu à Nantes, le 5 de ce mois de février. -Ah! ah! s'écrièrent en même temps Démocharès et Braguelonne. Et tous deux se rapprochèrent de maître Lignières avec une avide curiosité. -C'est que là, dit Lignières d'un air important, on ne s'est pas borné aux discours, pour le coup! Écoutez... Donnerai-je à mesure à vos seigneuries les longs détails et le preuves? ou bien courrai-je sur-le-champ aux résultats? ajouta le drôle, comme s'il eût voulu prolonger le plus possible son espèce de possession de ces deux âmes. -Des faits! des faits! cria le lieutenant de police avec impatience. -En voici donc, et vous allez frémir. Après quelques discours et préliminaires insignifiants, La Renaudie a pris la parole, et voici ce qu'il a dit en substance: « L'an dernier, quand la reine d'Écosse a voulu faire juger les ministres à Stirling, tous leurs paroissiens ont résolu de les suivre dans cette ville, et, quoique sans armes, ce grand mouvement a suffi pour intimider la régente et la faire renoncer à la violence qu'elle méditait. Je propose qu'en France nous commencions de même, qu'une grande multitude de religionnaires se dirige vers Blois, où le roi pour le moment réside, et qu'elle s'y présente sans armes pour lui remettre une pétition par laquelle il sera supplié de supprimer les édits de persécution, et d'accorder le libre exercice de leur religion aux réformés; et, puisque leurs assemblées nocturnes et secrètes ont été calomniées, de leur permettre de s'assembler dans les temples, sous les yeux de l'autorité. » -Eh bien! quoi! c'est toujours la même chose! interrompit Démocharès d'un air désappointé. Des manifestations pacifiques et respectueuses qui n'aboutissent à rien! Des pétitions! des protestations! des supplications! Sont-ce là les terribles nouvelles que vous nous annonciez, maître Lignières? -Attendez! attendez! dit Lignières. Vous comprenez bien que, comme vous et plus que vous,je me suis récrié à l'innocente proposition de La Renaudie. Où avaient abouti, où devaient aboutir ces démarches sans portée? D'autres religionnaires se sont prononcés dans ce sens. Alors La Renaudie, enchanté, a découvert le fond de sa pensée et trahi le hardi projet qu'il cachait sous cces humbles apparences. -Voyons ce hardi projet, dit Démocharès, en homme disposé à ne pas s'étonner pour peu. -Il vaut, je crois, la peine qu'on le déjoue, reprit Lignières. Tandis que l'attention sera distraite par cette foule de pétitionnaires timides et sans armes qui s'approcheront du trône en suppliant, cinq cents cavaliers et mille fantassins, vous entendez, messieurs, quinze cents hommes, choisis parmi les gentilshommes les plus résolus et les plus dévoués à la réforme et aux princes, se réuniront des diverses provinces, sous trente capitaines élus, s'avanceront en silence sur Blois par différentes routes, pénétreront dans la ville, de gré ou de force, je dis de gré ou de force, enlèveront le roi, la reine-même et M. de Guise, mettront ceux-ci enjugement, et substitueront à leur autorité celle des princes du sang, quitte à faire décider ensuite par les États généraux la forme d'administration qu'il conviendra d'adopter... Voilà le complot, messieurs. Qu'en dites-vous? Est-ce un enfantillage? Faut-il passer outre sans autrement s'en occuper? Suis-je enfin bon à rien ou utile à quelque chose? Il s'arrêta triomphant. Le grand inquisiteur et le lieutenant de police se regardaient tout surpris et assez alarmés. Il y eut une assez longue pause remplie pour eux par des réflexions de tout genre. -Par la messe! c'est admirable! je l'avoue, s'écria enfin Démocharès. -Dites que c'est effrayant, reprit M. de Braguelonne. -Il faut voir! il faut voir! continua le grand inquisiteur en hochant la tête d'un air capable. -Eh! dit M. de Braguelonne, nous ne savons que les desseins que ce La Renaudie avoue; mais il est facile de deviner qu'on ne doit pas s'en tenir là, que MM. de Guise se défendront, qu'ils se feront tailler en pièces, et que, si Sa Majesté confie au prince de Condé le pouvoir, ce ne sera que par la violence. -Mais puisque nous sommes prévenus! reprit Démocharès. Tout ce que ces pauvres parpaillots vont faire contre nous tourne dès lors contre eux, et ils se prennent à leur propre piège. Je gage que M. le cardinal sera ravi, et qu'il aurait payé cher cette occasion d'en finir avec ses ennemis. -Dieu veuille qu'il soit ravi jusqu'au bout! dit M. de Braguelonne. Et, s'adressant à Lignières, qui devenait un homme à ménager, un homme précieux, un homme important: -Quant à vous, lui dit-il, monsieur le marquis (il était réellement marquis, le misérable!), quant à vous, vous avez rendu à Sa Majesté et à l'État le plus éminent service. Vous en serez dignement récompensé, soyez tranquille! -Oui, ma foi! dit Démocharès, vous méritez une belle chandelle, monsieur, et vous avez toute mon estime! À vous aussi, monsieur de Braguelonne, mes sincères compliments sur le choix de ceux que vous employez! Ah! monsieur de Lignières a droit de compter sur ma plus haute considération, en vérité! -Ce m'est un prix bien doux de ce que j'ai pu faire, dit Lignières en s'inclinant avec modestie. -Vous savez que nous ne sommes pas ingrats, monsieur de Lignières, continua le lieutenant de police. Mais voyons, vous n'avez pas tout dit? A-t-on fixé une époque? un lieu de rendezvous? -On doit se réunir autour de Blois le quinze mars, répondit Lignières. -Le quinze mars! voyez-vous cela! dit M. de Braguelonne. Nous n'avons pas vingt jours devant nous! Et M. le cardinal de Lorraine qui est à Blois! Près de deux jours encore pour l'avertir et avoir ses ordres! Quelle responsabilité! -Mais quel triomphe au bout! dit Démocharès. -Voyons, mon cher monsieur de Lignières, reprit le lieutenant de police, avez-vous les noms des chefs? -Oui, par écrit, répondit Lignières. -Un homme unique! dit Démocharès avec admiration. Ceci me réconcilie un peu avec l'humanité. Lignières défit un couture intérieure de son pourpoint, en tira un petit papier qu'il déroula, et lut à haute voix: Liste des chefs avec les noms des provinces qu'ils doivent diriger: Castelnau de Chalosses: Gascogne. Mazères: Béarn. Du Mesnil: Périgord. Maillé de Brézé: Poitou. La Chesnaye: Maine. Sainte-Marie: Normandie. Cocqueville: Picardie. De Ferrière-Maligny: Île-de-France et Champagne. Châteauvieux: Provence, etc. -Vous lirez et commenterez cette liste à loisir, monsieur, dit Lignières en remettant au lieutenant de police la pancarte de trahison. -C'est la guerre civile organisée! dit M. de Braguelonne. -Et notez, ajouta Lignières, que, dans le même temps que ces bandes se dirigeront vers Blois, d'autres chefs, en chaque province, devront se tenir prêts à réprimer tout mouvement qui s'y manifesterait en faveur de MM. de Guise! -Bon! nous les tiendrons tous comme en un vaste filet! disait Démocharès en se frottant les mains. Eh! comme vous avez l'air atterré, monsieur de Braguelonne! Après le premier moment de surprise,je déclare queje serais bien fâché, pour mon compte, que tout ceci n'eût pas lieu. -Mais voyez donc combien il nous reste peu de temps! dit le lieutenant de police. En vérité, mon bon Lignières, je ne voudrais pour rien au monde vous adresser un seul reproche, mais, depuis le 5 février, vous auriez bien dû me prévenir. -Le pouvais-je? dit Lignières. J'ai été chargé par La Renaudie de plus de vingt commissions depuis Nantes jusqu'à Paris. Outre que j'ai pu recueillir ainsi de précieux renseignements, négliger ou ajourner ces commissions, c'eût été exciter les soupçons, vous écrire une lettre ou vous envoyer un messager, c'eût été compromettre nos secrets. -C'est juste! dit M. de Braguelonne, et vous avez raison toujours. Ne parlons donc plus de ce qui est fait mais de ce qui est à faire. Vous ne nous avez rien dit du prince de Condé? N'était-il pas avec vous à Nantes? -Il y était, répondit Lignières. Mais, avant de prendre un parti, il désirait avoir vu Chaudieu et l'ambassadeur anglais, et il a dit qu'il accompagnerait dans ce but La Renaudie à Paris. -Il viendra donc à Paris? La Renaudie y viendra donc? -Mieux que cela, ils doivent y être arrivés, dit Lignières. -Et où logent-ils? demanda M. de Braguelonne avec empressement. -Pour cela, je l'ignore. J'ai bien demandé, en manière de rien, où je pourrais retrouver notre chef si j'avais quelque communication à lui faire, mais on ne m'a enseigné qu'un moyen de correspondance indirect. Sans doute La Renaudie ne veut pas compromettre le prince. -Voilà qui est fâcheux, on ne saurait en disconvenir, reprit le lieutenant de police. Nous aurions eu besoin de suivrejusqu'au bout leurs traces! Maître Arpion rentra encore une fois, dans ce moment, de son pied léger et mystérieux. -Qu'est-ce que c'est, Arpion? dit avec impatience M. de Braguelonne. Vous savez bien que nous nous occupons de quelque chose d'important, que diable! -Aussi ne me serais-je pas permis d'entrer sans quelque chose de non moins important, répondit Arpion. -Voyons, qu'est-ce que c'est? Dites vite et dites tout haut. Nous sommes entre nous ici. -Un nommé Pierre Des Avenelles... reprit Arpion. De Braguelonne, Démocharès et Lignières interrompirent Arpion par un seul et même cri: -Pierre des Avenelles! -C'est cet avocat de la rue des Marmousets qui héberge d'ordinaire les réformés à Paris, dit Démocharès. -Et sur la maison duquel j'ai l'oeil depuis longtemps, reprit de Braguelonne. Mais le bonhomme est cauteleux et prudent, et déjoue toujours ma surveillance. Que veut-il, Arpion? -Parler à monseigneur sur-le-champ, dit le secrétaire. Il m'a semblé tout effaré. -Il ne peut rien savoir! dit vivement Lignières avec jalousie. D'ailleurs, ajouta-t-il avec dédain, c'est un honnête homme. -Il faut voir! il faut voir! reprit le grand inquisiteur. (C'était son mot.) -Arpion, reprit M. de Braguelonne, introduisez tout de suite cet homme. -Tout de suite, monseigneur, dit Arpion en sortant. -Pardon, mon cher marquis, continua de Braguelonne en s'adressant à Lignières, ce Des Avenelles vous connaît, et votre vue inattendue le pourrait troubler. Puis ni vous ni moi ne devons nous soucier qu'en tous cas il vous sache des nôtres. Ayez donc l'obligeance, pendant cette entrevue, de passer dans le cabinet d'Arpion, là-bas au fond de ce couloir. Je vous ferai rappeler dès que nous aurons terminé. Pour vous, restez, monsieur le grand inquisiteur. Votre présence imposante ne peut que nous être utile. -Soit, je demeure pour vous servir, dit Démocharès satisfait. -Et moi, je m'éloigne, reprit Lignières. Mais rappelez-vous ce que je vous dis, monsieur le lieutenant de police: vous ne tirerez pas grand'chose de ce Des Avenelles. Une pauvre cervel le! esprit timoré mais probe! rien qui vaille! rien qui vaille! -Nous ferons pour le mieux. Mais allez, allez, mon cher Lignières. Voici notre homme. Lignières n'eut en effet que le temps de s'échapper... Un homme entra, tout pâle et agité d'un tremblement nerveux, amené et presque porté par maître Arpion. C'était l'avocat Pierre Des Avenelles, que nous avons vu pour la première fois avec le sieur Lignières, au conciliabule de la place Maubert, et qui avait eu, si l'on s'en souvient, le succès de la soirée avec son discours si bravement timide. XCII Un Délateur. Ce jour où nous le retrouvons, Des Avenelles était tout à fait timide, et n'était plus du tout brave. Après avoir salué jusqu'à terre Démocharès et de Braguelonne: -Je suis sans doute, dit-il d'une voix tremblante, en présence de monsieur le lieutenant de police... -Et de M. le grand inquisiteur de la foi, ajouta de Braguelonne en montrant de Mouchy. -Oh! Jésus, s'écria le pauvre Des Avenelles, pâlissant davantage encore s'il était possible. Messeigneurs, vous voyez devant vous un bien grand coupable, un trop grand coupable. Puis-je espérer ma grâce? je ne sais. Un aveu sincère peut-il atténuer mes fautes? c'est à votre clémence à répondre. M. de Braguelonne vit tout de suite à quel homme il avait affaire. -Avouer ne suffit pas, dit-il d'une voix dure, il faut réparer. -Oh! si je le puis, je le ferai, monseigneur! reprit Des Avenelles. -Oui, mais pour le faire, continua le lieutenant de police, il faudrait avoir quelque service à nous rendre, quelque précieux renseignement à nous donner. -Je tâcherai d'en donner, dit l'avocat d'une voix étouffée. -Ce sera difficile, reprit négligemment de Braguelonne, car nous savons tout. -Quoi! vous savez?... -Tout! vous dis-je, et, dans la passe où vous vous êtes mis, votre repentir tardif ne peut plus guère, je vous en préviens, sauver votre tête. -Ma tête! ô ciel! ma tête est en danger? Pourtant, puisque je suis venu... -Trop tard! dit l'inflexible Braguelonne. Vous ne pouvez plus nous être utile, et nous savons d'avance ce que vous pourriez nous révéler. -Peut-être, dit Des Avenelles. Excusez ma question, que savez-vous? -D'abord, que vous êtes un de ces hérétiques damnés, dit d'une voix tonnante Démocharès intervenant. -Hélas! hélas! ce n'est que trop vrai! répondit Des Avenelles. Oui, je suis de la religion. Pourquoi? je n'en sais rien. Mais j'abjurerai, monseigneur, si vous m'accordez la vie. Le prêche a trop de périls. Je reviens à la messe. -Ce n'est pas tout, dit Démocharès, vous logez chez vous des huguenots. -On n'a pu en découvrir un seul, dans aucune des perquisitions, reprit vivement l'avocat. -Oui, dit M. de Braguelonne, vous avez probablement dans votre domicile quelque issue secrète, quelque couloir caché, quelque communication inconnue avec le dehors. Mais, un de ces jours, nous démolirons votre maisonjusqu'à la dernière pierre, et il faudra bien qu'elle nous livre son secret. -Je vous le livrerai moi-même, dit l'avocat. Car, j'en conviens, monseigneur,j'ai quelquefois reçu et hébergé des religionnaires. Ils paient de bonne pensions, et les procès rapportent si peu! Il faut bien vivre! Mais cela ne m'arrivera plus, et, si j'ab- jure, enfin! pas un huguenot ne s'avisera plus, je pense, de venir frapper à ma porte. -Vous avez aussi, continua Démocharès, pris souvent la parole dans le conciliabule des protestants. -Je suis avocat, dit piteusement Des Avenelles. Mais j'ai toujours parlé pour les partis modérés. Vous devez savoir cela, puisque vous savez tout... Et, s'enhardissant à lever les yeux sur les deux sinistres personnages, Des Avenelles reprit: -Mais pardon, il me semble que vous ne savez pas tout; car vous ne me parlez que de moi, et vous vous taisez sur les affaires générales du parti, bien autrement importantes en somme... Donc, je vois avez plaisir que vous ignorez encore bien des choses. -C'est ce qui vous trompe, dit le lieutenant de police, et nous allons vous prouver le contraire. Démocharès lui fit signe de prendre garde. -Je vous comprends, monsieur le grand inquisiteur, lui dit-il. Mais il n'y a point d'imprudence à moi à montrer notre jeu à monsieur, car monsieur ne sortira pas d'ici de longtemps. -Comment! je ne sortirai pas de longtemps d'ici? s'écria Pierre Des Avenelles avec épouvante. -Non, sans doute, dit M. de Braguelonne avec calme. Vous figurez-vous donc que, sous couleur de venir faire des révélations, vous pourrez tranquillement voir où nous en sommes, et vous assurer de ce que nous savons pour aller rapporter le tout à vos complices? Il n'en va ainsi, mon cher monsieur, et vous êtes de ce moment notre prisonnier. -Prisonnier! répéta Des Avenelles, d'abord abattu. Puis, avec la réflexion, il prit son parti. Notre homme, on se le rappelle, avait au plus haut point le courage de la lâcheté. -Eh bien! j'aime mieux cela, au fait! s'écria-t-il. Je suis plus en sûreté ici que chez moi, au milieu de tous leurs complots. Et, puisque vous me gardez, monsieur le lieutenant de police, vous ne vous ferez plus scrupule de vouloir bien répondre à quelques-unes de mes respectueuses questions. M'est avis que vous n'êtes pas tout à fait aussi complètement informé que vous croyez l'être, et que je trouverai moyen de vous prouver par quelque utile révélation ma bonne foi et ma loyauté. -Hum! j'en doute, dit M. de Braguelonne. -Des dernières assemblées de huguenots, d'abord, que savez-vous, monseigneur? demanda l'avocat. -Parlez-vous de celle de Nantes? dit le lieutenant de police. -Aïe! vous savez cela. Eh bien! oui, voyons celle de Nantes. Que s'y est-il passé? -Est-ce à la conspiration qu'on y a formée que vous faites allusion? reprit M. de Braguelonne. -Hélas! oui, et je vois que je ne vous apprendrai pas grandchose là-dessus, reprit Des Avenelles. Cette conspiration... -Est d'enlever le roi de Blois, de substituer violemment les princes à MM. de Guise, de convoquer les États généraux, etc... Tout cela c'est de l'histoire ancienne, mon cher monsieur Des Avenelles, et qui date déjà du 5 février. -Et les conjurés qui se croient si sûrs du secret! s'écria l'avocat. Ils sont perdus! et moi aussi. Car, sans nul doute, vous connaissez les chefs du complot? -Les chefs occultes et les chefs avoués. Les chefs occultes, c'est le prince de Condé, c'est l'amiral. Les chefs avoués, ce sont La Renaudie, Castelnau, Mazères... Mais l'énumération serait trop longue. Tenez, voici la liste de leurs noms et celle des provinces qu'ils doivent soulever. -Miséricorde! que la police est habile et que les conspirateurs sont fous! s'écria encore Des Avenelles. N'aurai-je donc pas le plus petit mot à vous apprendre? Le prince de Condé et La Renaudie, vous savez où ils sont? -À Paris, ensemble. -C'est effrayant! et je n'ai plus qu'à recommander mon âme à Dieu. Pourtant, un mot encore, de grâce: où sont-ils à Paris? M. de Braguelonne ne répondit pas tout de suite; mais, de son regard pénétrant et clair, sembla vouloir sonder l'âme et les yeux de Des Avenelles. Celui-ci, respirant à peine, répéta sa question: -Savez-vous où sont à Paris le prince de Condé et La Renaudie, monseigneur? -Nous les trouverons sans peine, répondit M. de Braguelonne. -Mais vous ne les avez pas encore trouvés! s'écria Des Avenelles ravi. Ah! Dieu soit loué! je puis encore gagner mon pardon. Je sais où ils sont, moi, monseigneur! L'oeil de Démocharès étincela, mais le lieutenant de police dissimula sa joie. -Où sont-ils donc? dit-il du ton le plus indifférent possible. -Chez moi, messieurs, chez moi! dit fièrement l'avocat. -Je le savais, répondit tranquillement M. de Braguelonne. -Quoi! comment! vous le saviez aussi? s'écria Des Avenelles pâlissant. -Sans doute!... Mais j'ai voulu vous éprouver, voir si vous étiez de bonne foi. Allons! c'est bien! je suis content de vous. C'est que votre cas était grave au moins. Avoir donné refuge à de si grands coupables! -Vous vous faisiez aussi coupable qu'eux! dit sentencieusement Démocharès. -Oh! ne m'en parlez pas, monseigneur, reprit Des Avenelles. Je me doutais bien des dangers que je courais. Aussi, depuis que je connais les effrayants projets de mes deux hôtes, je n'existe plus. Mais je ne les connais que depuis trois jours. Depuis trois jours seulement, je vous le jure. Vous devez savoir que je n'étais pas à l'assemblée de Nantes. Quand le prince de Condé et le seigneur de La Renaudie sont arrivés chez moi au commencement de cette semaine, je croyais bien recevoir des réformés, mais non pas des conspirateurs. J'ai en horreur les conspirateurs et les conspirations. Il ne m'ont rien dit d'abord, et c'est ce dont je leur en veux. Exposer ainsi à son insu un pauvre homme qui ne leur avait jamais rendu que des services! c'est très mal. Mais ces grands personnages n'en font jamais d'autres. -Hein? dit M. de Braguelonne, qui se regardait comme un très grand personnage. -Je parle des grands personnages de la réforme! se hâta de dire l'avocat. Donc, ils ont commencé par me cacher tout. Mais ils chuchotaient ensemble tout le jour, mais ils écrivaient le jour et la nuit; mais ils recevaient des visites à toute minute. J'ai guetté, j'ai écouté. Bref, j'ai deviné le commencement, de sorte qu'ils ont été obligés de me confesser la fin, leur assemblée de Nantes, leur grande conspiration, tout ce que vous savez enfin et ce qu'ils croient si bien à l'abri. Mais, depuis cette révélation, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Chaque fois qu'on entre chez moi, et Dieu sait comme on y entre souvent! je m'imagine qu'on vient me chercher pour me traîner devant les juges. La nuit, dans mes rares instants de sommeil fiévreux, je ne rêve que tribunaux, échafauds et bourreaux. Et je m'éveille, baigné d'une sueur froide, pour supputer, prévoir et mesurer les risques que je cours. -Les risques que vous couriez? dit M. de Braguelonne. Mais la prison d'abord... -La torture ensuite, reprit Démocharès. -Puis la pendaison probablement, ajouta le lieutenant de police. -Peut-être le bûcher, continua le grand inquisiteur. -Voir même, d'occasion, la roue, dit pour terminer par un effet M. de Braguelonne. -Emprisonné! torturé! pendu! brûlé! roué! s'exclamait à chaque parole maître Des Avenelles, comme s'il eût subi chacun des supplices qu'on lui énumérait. -Dame! vous êtes avocat, vous savez la loi, reprit M. de Braguelonne. -Je ne la sais que trop! s'écria Des Avenelles. Aussi, au bout de trois jours d'angoisses, je n'ai pu y tenir, j'ai bien senti qu'un tel secret était un fardeau trop lourd pour ma responsabilité, et je suis venu le remettre entre vos mains, monsieur le lieutenant de police. -C'était le plus sûr, reprit M. de Braguelonne, et, quoique votre révélation ne nous serve pas à grand-chose, comme vous voyez, nous aurons cependant égard à votre bonne volonté. Il s'entretint quelques instants à voix basse avec de Mouchy, qui parut lui faire adopter, non sans quelque peine, la résolution à suivre. -Avant tout, je vous demanderai en grâce, leur dit Des Avenelles suppliant, de ne pas trahir ma défection vis-à-vis de mes anciens... complices; car hélas! ceux qui ont massacré le président Minard pourraient bien aussi me faire un mauvais parti. -Nous vous garderons le secret, reprit le lieutenant de police. -Vous m'allez toutefois retenir prisonnier, n'est-ce pas? dit Des Avenelles d'un air humble et craintif. -Non, vous pouvez rentrer librement chez vous à l'instant même, répondit de Braguelonne. -En vérité? dit l'avocat. Alors ce sont mes hôtes, je le vois, que vous allez faire saisir. -Pas davantage. Ils resteront libres comme vous. -Comment cela? demanda Des Avenelles stupéfait. -Écoutez-moi, reprit M. de Braguelonne avec autorité, et retenez bien mes paroles. Vous allez retourner chez vous sur l'heure, de peur qu'une trop longue absence n'excite quelque soupçon. Vous ne direz plus un mot à vos hôtes ni de vos craintes ni de leurs secrets. Vous agirez et les laisserez agir comme si vous n'étiez pas entré dans ce cabinet aujourd'hui. Me comprenez-vous bien? N'empêchez rien et ne vous étonnez de rien. Laissez faire. -C'est aisé, cela, dit Des Avenelles. -Seulement, ajouta M. de Braguelonne, si nous avons besoin de quelques renseignements, nous vous les ferons demander ou nous vous appellerons ici, et vous vous tiendrez toujours à notre disposition. Si quelque descente dans votre maison est jugée nécessaire, vous y prêterez la main. -Puisque j'ai tant fait que de commencer, j'achèverai, dit Des Avenelles avec un soupir. -C'est bien. Un seul mot pour conclure. Si les choses se passent de manière à nous prouver que vous avez obéi à ces instructions bien simples, vous aurez votre grâce. Si nous pouvons soup çonner que la moindre indiscrétion vous est échappée, vous serez le premier et le plus cruellement puni. -Vous serez brûlé à petit feu, par Notre-Dame! dit Démocharès de sa voix lugubre et profonde. -Cependant!... voulut dire l'avocat, qui tressaillit. -Il suffit, dit Braguelonne. Vous avez entendu. Souvenezvous. Au revoir. Il lui fit de la main un geste impérieux. Le trop prudent avocat sortit, à la fois soulagé et oppressé. Après son départ, il y eut un moment de silence entre le lieutenant de police et le grand inquisiteur. -Vous l'avez voulu, j'ai cédé, dit enfin le premier. Mais j'avoue qu'il me reste des doutes sur cette façon de procéder. -Non, tout est pour le mieux! reprit Démocharès. Il faut que cette affaire ait son cours, je vous dis, et, pour cela, l'important était de ne point donner l'éveil aux conjurés. Qu'ils se croient sûrs du secret, et qu'ils agissent. Ils s'imaginent marcher dans la nuit, et nous suivons tous leurs mouvements au grand jour. C'est superbe! une pareille occasion ne se présenterait pas, d'ici à vingt ans, de terrifier par un grand coup l'hérésie. Et je connais là-dessus les idées de Son Éminence le cardinal de Lorraine. -Mieux que moi, c'est vrai, dit Braguelonne. Que nous reste-t-il cependant à faire? -Vous, dit Démocharès, vous demeurez à Paris, vous surveillez, par Lignières et par des Avenelles, vos deux chefs de conspiration. Moi, dans une heure, je pars pour Blois et j'avertis MM. de Guise. Le cardinal aura d'abord un peu peur, mais le Balafré est auprès de lui pour le rassurer; et, avec la réflexion, il sera ravi. C'est leur affaire à tous deux de réunir en quinze jours à petit bruit autour du roi toutes les forces dont ils pourront disposer. Nos huguenots cependant n'auront pu se douter de rien. Ils arriveront ensemble ou l'un après l'autre dans le piège tendu, ces étourneaux aveugles, et ils sont à nous! nous les tenons! Tuerie générale! Le grand inquisiteur se promenait à grands pas dans la chambre en se frottant les mains tout joyeux. -Dieu veuille seulement, dit M. de Braguelonne, qu'aucun retour imprévu ne vienne réduire à néant ce magnifique projet! -Impossible! reprit Démocharès. Tuerie générale! Nous les tenons! Faites revenir, s'il vous plaît, Lignières, qu'il achève de nous fournir les renseignements que je vais reporter au cardinal de Lorraine. Maisje tiens déjà l'hérésie pour morte. Tuerie générale! XCIII Roi Et Reine Enfants. En franchissant par la pensée deux jours et quarante lieues, nous serons au 27 février et dans le splendide château de Blois, où la cour était pour le moment réunie. Il y avait eu la veille grande fête et réjouissance au château, fête ordonnée par M. Antoine de Baïf, le poète, avec joutes, ballets et allégories. Si bien que, ce matin-là, le jeune roi et sa petite reine, pour l'amusement desquels la fête avait été donnée, se levèrent plus tard que de coutume et un peu fatigués encore de leur plaisir. Heureusement, aucune réception n'était indiquée, et, pour se délasser, ils purent à loisir deviser ensemble des belles choses qu'ils avaient admirées. -Pour moi, disait Marie Stuart, j'ai trouvé tous ces divertissements les plus beaux et les plus singuliers du monde. -Oui, reprenait François II, les ballets et les scènes jouées surtout. Maisj'avouerai que les sonnets et madrigaux m'ont paru faire un peu longueur. -Comment! se récria Marie Stuart, ils étaient fort galants et spirituels, je vous assure. -Mais trop perpétuellement élogieux, conviens-en, mignonne. Ce n'est pas très amusant, vois-tu, de s'entendre ainsi louer pendant des heures, et je m'imaginais hier au soir que le bon Dieu devait avoir parfois des moments d'impatience dans son paradis. Ajoute à cela que ces messieurs, surtout MM. de Baïf et de Maisonfleur, sèment leurs discours de nombre de mots latins que je ne comprends pas toujours. -Mais c'est de fort bon air, cela, dit Marie, c'est une façon qui sent son homme docte et de goût choisi. -Ah! c'est que tu es une savante, toi, Marie! reprit le jeune roi en soupirant. Tu fais des vers, et tu comprends le latin auquel je n'ai jamais pu mordre. -Mais c'est notre lot et notre récréation à nous autres femmes, le savoir! comme à vous autres hommes et princes l'action et le commandement. -C'est égal! reprit François II, je voudrais, ne fût-ce que pour t'égaler en quelque chose, être seulement aussi instruit, tiens! que mon frère Charles. -À propos de notre frère Charles, interrompit Marie, l'avez-vous remarqué hier dans son rôle de l'allégorie de la Religion défendue par les trois vertus théologales? -Oui, dit le roi, il faisait un des chevaliers qui représentaient les vertus, la Charité, je crois. -C'est cela même, reprit Marie. Eh bien! avez-vous su, sire, avec quelle fureur il frappait la tête de l'Hérésie? -Oui, vraiment, lorsqu'elle s'est avancée au milieu des flammes sur ce corps de serpent... Charles était hors de lui, c'est la vérité. -Et, dites-moi, mon doux sire, reprit la reine, est-ce qu'elle ne vous a pas paru ressembler à quelqu'un, cette tête de l'Hérésie? -En effet, dit François II, j'avais cru me tromper, mais elle avait assurément de l'air de M. de Coligny, n'est-ce pas? -Dites que c'était M. l'amiral trait pour trait. -Et tous ces diables qui l'ont emporté! dit le roi. -Et la joie de notre oncle le cardinal, reprit Marie. -Et le sourire de ma mère! -Il était presque effrayant! dit la jeune reine. N'importe! François, elle était encore bien belle hier, votre mère, avec sa robe d'or frisé, et son voile de crêpe tanné! un magnifique accoutrement! -Oui, reprit le roi; aussi, ma mignonne, ai-je fait demander pour vous une robe semblable à Constantinople par M. de Grandchamp, et vous aurez aussi un voile de gaze romaine pareil à celui de ma mère. -Oh! merci, mon gentil roi! Je n'envie pas certainement le sort de notre soeur Élisabeth d'Espagne, qui, dit-on, ne metjamais deux fois la même robe. Cependant, je ne voudrais pas que femme en France, fût-ce votre mère, semblât, à vous surtout, mieux parée que moi. -Eh! que t'importe au fond! dit le roi, ne seras-tu pas toujours la plus belle? -Il n'y a guère paru hier, reprit Marie boudant; car, après le branle au flambeau que j'ai dansé, vous ne m'avez pas dit un seul mot. Il faut croire qu'il ne vous a pas plu. -Si fait bien! s'écria François. Mais qu'aurais-je dit, bon Dieu! à côté de tous ces beaux esprits de la cour qui te complimentaient en prose et en vers. Dubellay prétendait que tu n'avais pas besoin d'un flambeau comme les autres dames, et que c'était bien assez de tes deux yeux. Maisonfleur s'effrayait du danger de ces deux vives lumières de tes prunelles qui ne s'éteignaient pas, elles! et qui pouvaient embraser la salle entière. Sur quoi Ronsard ajoutait que ces astres de tes regards devaient éclairer la nuit parmi les ténèbres, et le jour parmi le soleil. Fallait-il donc, après cette poésie, venir te dire tout uniment que je vous avais trouvées charmantes, toi et ta danse. -Et pourquoi pas? reprit Marie. Ce simple mot de vous m'eût plus réjouie que toutes leurs fadeurs. -Eh bien! ce mot, je te le dis ce matin, mignonne, et de tout mon coeur; car cette danse est toute parfaite et m'a presque fait oublier la pavane d'Espagne que j'aimais tant, et les pazzemeni d'Italie que tu dansais si divinement avec cette pauvre Élisabeth. C'est que ce que tu fais est toujours mieux fait que ce que font les autres. C'est que tu es la belle des belles, et que les plus jolies femmes paraissent comme chambrières auprès de toi! Oui, dans ton costume royal comme dans ce simple déshabillé, tu es toujours ma reine et mon amour. Je ne vois que toi! je n'aime que toi! -Mon cher mignon! -Mon adorée! -Ma vie! -Mon bien suprême! Tiens! n'eusses-tu qu'un chaperon de paysanne, je t'aimerais encore mieux que toutes les reines de la terre. -Et moi, reprit Marie, quand tu ne serais qu'un simple page, ce serait toi encore qui aurais mon coeur. -Oh! Dieu! dit François, que j'aime à passer mes doigts dans ces cheveux si doux, si blonds, si fins, à les mêler, à les brouiller. Je conçois bien que tes dames te demandent souvent à baiser ce col si rond et si blanc, et ces bras si gracieux et si potelés... Pourtant, ne leur permettez plus, Marie. -Et pourquoi? -J'en suis jaloux! dit le roi. -Enfant! reprit Marie avec un geste adorable d'enfant. -Ah! tiens, s'écria François avec passion, s'il fallait renoncer à ma couronne ou à Marie, mon choix serait bientôt fait. -Quelle folie! reprit la jeune reine. Est-ce qu'on peut renoncer à la couronne de France, la plus belle de toutes après celle du ciel? -Pour ce qu'elle fait sur mon front!... dit François avec un sourire moitié gai, moitié mélancolique. -Comment, reprit Marie, mais j'oubliais que nous avons justement à régler une affaire... une affaire de haute importance que mon oncle de Lorraine nous a renvoyée. -Oh! oh! s'écria le roi, cela ne lui arrive pas souvent. -Il nous charge, dit gravement Marie, de décider les couleurs de l'habillement de nos gardes-suisses. -C'est une marque de confiance qui nous fait honneur. Entrons donc en délibération. Quelle est, madame, l'avis de Votre Majesté sur cette difficile question? -Oh! je ne parlerai qu'après vous, sire? -Voyons! je pense que la forme de l'habit doit rester la même: large pourpoint à larges manches tailladé aux trois couleurs, n'est-il pas vrai? -Oui, sire. Mais quelles seront ces couleurs? Là est la question. -Elle n'est pas aisée. Mais vous ne m'aidez pas, mon gentil conseil. La première couleur?... -Il faut que ce soit blanc, dit Marie, la couleur de France. -Alors, reprit le roi, la seconde sera celle d'Écosse: bleu. -Soit! mais la troisième? -Si c'était jaune? -Oh! non, c'est la couleur d'Espagne. Vert plutôt. -C'est la couleur de Guise, dit le roi. -Eh bien! monsieur, est-ce donc un motif d'exclusion? reprit Marie. -Non pas! mais ces trois couleurs s'harmoniseraient-elles bien? -Une idée! s'écria Marie Stuart. Prenons le rouge, la couleur de la Suisse; cela rappellera au moins un peu leur pays à ces pauvres gens. -Idée excellente comme ton coeur, Marie! reprit le roi. Voilà donc cette importante affaire glorieusement terminée. Ouf! nous avons eu assez de peine! Les choses sérieuses nous en donnent moins, par bonheur. Et vos chers oncles, Marie, veulent bien se charger pour moi de tout le poids du gouvernement. C'est charmant! Ils écrivent, et je n'ai qu'à signer, parfois sans lire. Si bien que ma couronne sur mon fauteuil royal me remplacerait fort suffisamment s'il me prenait fantaisie... de faire un voyage. -Ne savez-vous pas bien, sire, dit Marie, que mes oncles n'auront jamais à coeur que votre intérêt et celui de la France? -Comment ne le saurais-je pas? reprit le roi, ils me le répètent trop souvent pour que je l'oublie. Tenez, c'est aujourd'hui jour de conseil, nous allons voir arriver M. le cardinal de Lorraine, avec ses humbles façons et ses respects exagérés qui ne m'amusent pas toujours, il faut l'avouer, et nous l'entendrons me dire, avec sa voix douce, et en s'inclinant à chaque parole: « Sire, la proposition que je soumets à Votre Majesté n'a en vue que l'honneur de votre couronne. Votre Majesté ne peut pas douter du zèle qui nous anime pour la gloire de son règne et le bien de son peuple. Sire, la splendeur du trône et de l'Église est le but unique, etc., etc. » -Comme vous l'imitiez bien! s'écria Marie en riant et battant des mains. Mais, d'un ton plus sérieux, elle reprit: -Il faut cependant être indulgent et généreux, François. Croyez-vous donc que votre mère, madame Catherine de Médicis, me réjouisse beaucoup aussi, quand, avec sa grande figure sévère et pâle, elle me fait des sermons sans fin sur ma parure, mes gens et mes équipages. Ne l'entendez-vous pas d'ici me disant, la bouche pincée: « Ma fille, vous êtes la reine; je ne suis plus aujourd'hui que la seconde femme du royaume; mais si j'étais à votre place, j'exigerais que mes femmes ne perdissent jamais la messe, non plus que les vêpres et le sermon. Si j'étais à votre place,je ne porterais pas de velours incarnadin, parce que c'est une couleur trop peu grave. Si j'étais à votre place, je réformerais ma robe d'argent et colombin à la bourbonnaise, parce qu'elle est trop décolletée. Si j'étais à votre place, je ne danserais jamais de ma personne, et me contenterais de voir danser. Si j'étais à votre place... » -Oh! s'écria le roi en riant aux éclats, comme c'est bien ma mère! Mais vois-tu, mignonne, elle est ma mère, après tout, et je l'ai déjà offensée assez grièvement en ne lui laissant aucune part dans les affaires de l'État, que tes oncles seuls administrent. Il faut donc lui passer quelque chose, et supporter avec respect ses gronderies. Moi, de mon côté, je me résigne à la tutelle doucereuse du cardinal de Lorraine uniquement parce que tu es sa nièce, entends-tu? -Merci, cher sire, merci de ce sacrifice! dit Marie avec un baiser. -Mais réellement, continua François, il y a des moments où je suis tenté d'abandonner jusqu'au titre de roi, comme j'en ai déjà abandonné le pouvoir. -Oh! que dites-vous là? se récria Marie Stuart. -Je dis ce que je sens, Marie. Ah! si pour être ton époux, il ne fallait pas être roi de France! Songe donc! je n'ai que les ennuis et les contraintes de la royauté. Le dernier de nos sujets est plus libre que moi. Enfin, si je ne m'étais fâché pour tout de bon, nous aurions eu chacun un appartement séparé. Pourquoi? parce que, prétendait-on, c'est l'usage des rois et reines de France. -Qu'ils sont absurdes avec leur usage! reprit Marie. Eh bien! nous le changeons, l'usage! et nous en établissons un nouveau, lequel, Dieu merci! vaut bien l'autre. -Assurément, Marie. Dis-moi, sais-tu quel est le secret désir que je nourris depuis quelque temps, déjà? -Non, en vérité. -Celui de nous évader, de nous enfuir, de nous envoler, de quitter pour un temps les soucis du trône, Paris, Blois, la France même, et d'aller... où? je ne sais pas, mais loin d'ici enfin! pour respirer un peu à l'aise comme les autres hommes. Marie, dis, est-ce qu'un voyage de six mois, d'un an, ne te ferait pas plaisir! -Oh! j'en serai ravie, mon bien-aimé sire, répondit Marie, pour vous surtout dont la santé parfois m'inquiète, et qui trop souvent souffrez de ces fâcheux maux de tête. La changement d'air, la nouveauté des objets, tout cela vous distrairait, vous ferait du bien. Oui, partons, partons!... Oh! mais le cardinal, la reine mère le souffriront-ils? -Eh! je suis roi après tout, je suis le maître, dit François II. Le royaume est calme et tranquille, et, puisqu'on se passe bien de ma volonté pour le gouverner, on pourra bien se passer de ma présence. Nous partirons avant l'hiver, Marie, comme les hirondelles. Voyons, où veux-tu aller? Si nous visitions nos États d'Écosse? -Quoi! passer la mer! dit Marie. Aller dans ces brouillards dangereux, mon mignon, pour votre délicate poitrine! non! j'aime mieux notre riante Touraine et ce plaisant château de Blois. Mais pourquoi n'irions-nous pas en Espagne rendre visite à notre soeur Élisabeth? -L'air de Madrid n'est pas bon pour les rois de France, Marie. -Eh bien! l'Italie alors! reprit Marie. Il y fait toujours beau, toujours chaud. Ciel bleu et mer bleue! des orangers en fleurs, de la musique et des fêtes! -Accepté l'Italie! s'écria gaiement le roi. Nous verrons la sainte religion catholique dans sa gloire, les belles églises et les saintes reliques. -Et les peintures de Raphaël, dit Marie, et Saint-Pierre et le Vatican! -Nous demanderons au saint-père sa bénédiction, et nous rapporterons force indulgences. -Ce sera charmant! dit la reine, et réaliser ce doux rêve ensemble, à côté l'un de l'autre, aimés, aimants, avoir l'azur dans nos coeurs et sur nos têtes!... -Le paradis! reprit François II avec enthousiasme. Mais comme il s'écriait ainsi, bercé par ce ravissant espoir, la porte s'ouvrit brusquement, et le cardinal de Lorraine, repoussant l'huissier de service qui n'eut pas même le temps de l'annoncer, entra tout pâle et tout essoufflé dans la chambre royale. Le duc de Guise, plus calme, mais aussi sérieux, suivait son frère à quelque distance, et l'on entendait déjà son pas grave retentir dans l'antichambre à travers la porte restée ouverte. XCIV Fin Du Voyage En Italie. -Eh! quoi, monsieur le cardinal, dit le jeune roi avec vivacité, ne saurais-je donc avoir un moment de loisir et de liberté, même en ce lieu? -Sire, répondit Charles de Lorraine, j'ai regret de contrevenir aux ordres donnés par Votre Majesté; mais l'affaire qui nous amène, mon frère et moi, est de telle importance, qu'elle ne souffre pas de délais. En ce moment, le duc de Guise entra gravement, salua en silence le roi et la reine, et resta debout derrière son frère, muet, immobile et sérieux. -Eh bien! je vous écoute, parlez donc, monsieur, dit François au cardinal. -Sire, reprit celui-ci, une conspiration contre Votre Majesté vient d'être découverte; ses jours ne sont plus en sûreté dans ce château de Blois: il importe de le quitter à l'instant même! -Une conspiration! quitter Blois! s'écria le roi, qu'est-ce que cela signifie? -Cela signifie, sire, que des méchants en veulent aux jours et à la couronne de Votre Majesté. -Quoi! dit François, ils m'en veulent à moi si jeune, à moi assis d'hier sur le trône, à moi qui, sciemment et volontairement du moins, n'ai jamais fait de mal à personne! Quels sont donc ces méchants, monsieur le cardinal? -Et qui serait-ce, reprit Charles de Lorraine, sinon ces maudits huguenots et hérétiques. -Encore les hérétiques! s'écria le roi. Êtes-vous bien sûr, monsieur, de ne pas vous laisser entraîner contre eux à des soupçons sans fondement? -Hélas! dit le cardinal, il n'y a malheureusement pas lieu de douter cette fois. Le jeune roi, si mal à propos interrompu dans ses rêves de joie par cette désolante réalité, paraissait vivement contrarié; Marie était tout émue de sa mauvaise humeur, et le cardinal tout troublé par les nouvelles qu'il apportait. Le Balafré seul, calme et maître de lui, attendait l'issue de toutes ces paroles dans une attitude impassible. -Qu'ai-je donc fait à mon peuple pour qu'il ne m'aime pas? reprit François dépité. -J'ai dit, je crois, à Votre Majesté que les révoltés ne sont que des huguenots, dit le cardinal de Lorraine. -Ce n'en sont pas moins des Français! reprit le roi. Enfin, monsieur le cardinal, je vous ai confié tout mon pouvoir en espérant que vous le feriez bénir, et je ne vois autour de moi que troubles, plaines et mécontentements. -Oh! sire! sire! dit Marie Stuart avec reproche. Le cardinal de Lorraine reprit avec quelque sécheresse: -Il ne serait pas juste, sire, de nous rendre responsables de ce qui ne tient qu'aux malheurs du temps. -Pourtant, monsieur, continua le jeune roi, je désirerais connaître une fois le fond des choses, et que pour un temps vous ne fussiez plus à mon côté, afin de savoir si c'est à moi ou bien à vous qu'on en veut. -Oh! Votre Majesté! s'écria encore Marie Stuart vivement affectée. François s'arrêta, se reprochant déjà d'avoir été trop loin. Le duc de Guise ne manifestait pas le moindre trouble. Charles de Lorraine, après un silence glacé, reprit de l'air digne et contraint d'un homme injustement offensé: -Sire, puisque nous avons la douleur de voir nos efforts méconnus ou inutiles, il ne nous reste plus, en loyaux sujets et en parents dévoués, qu'à nous éloigner pour laisser la place à de plus dignes ou à de plus heureux... Le roi, embarrassé, se tut, et le cardinal continua après une pause: -Votre Majesté n'aura donc qu'à nous dire en quelles mains nous devons remettre nos offices. En ce qui me touche, rien ne sera plus aisé sans doute que de me remplacer, et Votre Majesté n'aura qu'à choisir entre le chancelier Olivier, M. le cardinal de Tournon, et M. de L'Hospital... Marie Stuart désolée cacha son front dans ses mains, et François repentant n'eût pas mieux demandé que de revenir sur sa colère d'enfant; seulement, le silence hautain du grand Balafré l'intimidait. -Mais, poursuivit Charles de Lorraine, la charge de grandmaître et la direction des choses de la guerre exigent des talents si rares et une illustration si haute, qu'après mon frère, je trouve à peine deux hommes qui puissent y prétendre, M. de Brissac peut-être... -Oh! Brissac, toujours grondant, toujours fâché, dit le jeune roi, c'est impossible! -Et, en second lieu, reprit le cardinal, M. de Montmorency, qui, à défaut des qualités, a du moins le renom. -Eh! dit encore François, M. le connétable est trop vieux pour moi, et traitait autrefois trop légèrement le dauphin pour servir respectueusement aujourd'hui le roi. Mais, monsieur le cardinal, pourquoi omettez-vous mes autres parents, les princes du sang, le prince de Congé, par exemple? -Sire, dit le cardinal, c'est à regret que je l'apprends à Votre Majesté; mais, entre les noms des chefs secrets de la conspiration annoncée, le premier est celui de M. le prince de Condé. -Est-ce possible? dit le jeune roi stupéfait. -Sire, c'est certain. -Mais c'est donc tout à fait grave, ce complot tramé contre l'État? demanda François. -C'est presque une révolte, sire, répondit le cardinal, et, puisque Votre Majesté nous décharge, mon frère et moi, de la responsabilité plus terrible que jamais qui pesait sur nous, mon devoir m'oblige à la supplier de nommer nos successeurs le plus tôt possible; car les Réformés seront dans quelquesjours sous les murs de Blois. -Que dites-vous là, mon oncle? s'écria Marie effrayée. -La vérité, madame. -Et les rebelles sont nombreux? demanda le roi. -Sire, on parle de deux mille hommes, dit le cardinal. Des rapports, que je n'avais pu croire avant d'avoir reçu de Paris par M. de Mouchy avis de la conspiration, signalaient déjà leur avant-garde auprès de La Carrelière... Nous allons donc, sire, M. de Guise et moi... -Eh! quoi, dit vivement François, c'est dans un danger pareil que vous m'abandonneriez tous les deux? -Mais j'avais cru comprendre, sire, reprit Charles de Lorraine, que telle était l'intention de Votre Majesté. -Que voulez-vous? dit le roi, je suis si triste quand je vois que vous me faites... que j'ai des ennemis!... Mais tenez, ne parlons plus de cela, bel oncle, et donnez-moi plutôt des détails sur cette insolente tentative des révoltés. Que comptez-vous faire pour la prévenir? -Pardon, sire! reprit le cardinal encore piqué; d'après ce que m'avait fait entendre Votre Majesté, il me semblait que d'autres que nous... -Eh bien! oncle, je vous prie, qu'il ne soit plus question de ce mouvement de vivacité que je regrette, dit François II. Que puis-je vous dire de plus? Faut-il donc que je m'excuse et vous demande pardon? -Oh! sire, fit Charles de Lorraine, du moment que Votre Majesté nous rend sa précieuse confiance... -Tout entière, et de tout mon coeur, ajouta le roi en tendant sa main au cardinal. -Voilà bien du temps perdu! dit gravement le duc de Guise. C'était le premier mot qu'il eût prononcé depuis le commencement de l'entrevue. Il s'avança alors, comme si ce qui s'était passé jusque-là n'eût été que d'insignifiants préliminaires, un ennuyeux prologue où il avait laissé au cardinal de Lorraine le principal rôle. Mais ces puérils débats vidés, il reprenait hautement la parole et l'initiative. -Sire, dit-il au roi, voici ce dont il s'agit: deux mille révoltés, commandés par le baron de La Renaudie et appuyés en sous-main par le prince de Condé, vont descendre ces jours-ci du Poitou, du Béarn et d'autres provinces, et tenter de surprendre Blois et d'enlever Votre Majesté. François fit un mouvement d'indignation et de surprise. -Enlever le roi! s'écria Marie Stuart. -Et vous avec lui, madame, continua le Balafré, mais, rassurez-vous, nous veillons sur Vos Majestés. -Quelles mesures allez-vous prendre? demanda le roi. -Nous ne sommes prévenus que depuis une heure, dit le duc de Guise. Mais la première chose à faire, sire, est d'assurer votre personne sacrée. Il faut donc que, dès aujourd'hui, vous quittiez cette ville ouverte de Blois et son château sans défense pour vous retirer à Amboise, dont le château fortifié vous met à l'abri d'un coup de main. -Quoi! dit la reine, nous enfermer dans ce vilain château d'Amboise, si haut perché, si sombre et si triste! -Enfant! dit le Balafré à sa nièce, sinon avec la parole, du moins avec son regard sévère. Il reprit seulement: -Madame, il le faut. -Mais nous fuirons donc devant ces rebelles! dit le jeune roi tout frémissant de courroux. -Sire, reprit le duc de Guise, on ne fuit pas devant un ennemi qui ne vous pas encore attaqué, qui ne vous a même pas dénoncé la guerre. Nous sommes censés ignorer les desseins coupables de ces factieux. -Mais nous les savons cependant, dit François. -Que Votre Majesté veuille bien s'en rapporter à moi sur les questions d'honneur, répondit François de Lorraine. Nous n'évitons le combat que pour déplacer le champ de bataille. Etj'espère bien que les rebelles se donneront la peine de nous suivre jusqu'à Amboise. -Pourquoi dites-vous que vous l'espérez, monsieur? demanda le roi. -Pourquoi? dit le Balafré avec son superbe sourire, parce que ce sera une occasion d'en finir une fois pour toutes avec les hérétiques et l'hérésie, parce qu'il est temps de les frapper autrement que dans des fictions et allégories, parce que j'aurais donné deux doigts de ma main... de ma main gauche, pour amener sans torts de notre part cette lutte décisive que les imprudents provoquent pour notre triomphe. -Hélas! dit le roi, cette lutte, ce n'en est pas moins la guerre civile. -Acceptons-la pour la terminer, sire, reprit le duc de Guise. En deux mots, voici mon plan. Que Votre Majesté se rappelle que nous n'avons affaire ici qu'à des révoltés. Sauf cette retraite sur Amboise, qui ne me les effarouchera pas trop,j'espère, nous feindrons à leur égard la plus parfaite ignorance. Et quand ils s'avanceront pour nous surprendre en traîtres, ce sera nous qui les surprendrons et les saisirons dans leur propre piège. Donc, nul air d'alarme et de fuite,je vous le recommande à vous surtout, madame, dit-il en s'adressant à Marie. Mes ordres seront donnés et vos gens prévenus, mais en secret. Qu'on ne se doute au dehors ni de nos préparatifs ni de nos appréhensions, et je réponds de tout. -Et quelle heure est fixée pour le départ? demanda François avec une sorte de résignation abattue. -Sire, trois heures de l'après-midi, dit le duc de Guise; j'ai fait prendre d'avance les dispositions nécessaires. -Quoi! d'avance? -Oui, sire, d'avance, reprit avec fermeté le Balafré, car d'avance je savais bien que Votre Majesté se rangerait aux con seils de la raison et de l'honneur. -À la bonne heure! dit avec un faible sourire le jeune roi subjugué, nous serons prêt à trois heures, monsieur, nous avons toute confiance en vous. -Sire, reprit le duc, je vous remercie de cette confiance. J'en serai digne. Mais que Votre Majesté m'excuse, dans une telle circonstance les minutes sont comptées, et j'ai vingt lettres à écrire, cent commissions à donner. Nous prenons donc, mon frère et moi, humblement congé de Votre Majesté. Il salua assez sommairement le roi et la reine, et sortit avec le cardinal. François et Marie se regardèrent un instant en silence, tout attristés. -Eh bien! ma mie, dit enfin le roi, et notre beau voyage rêvé à Rome? -Il se borne à une fuite à Amboise, répondit en soupirant Marie Stuart. En ce moment, entra MmeDayelle, la première femme de la reine. -Est-ce donc vrai, madame, ce qu'on nous dit? fit-elle après les salutations d'usage. Il nous faut déménager sur l'heure, et quitter Blois pour Amboise? -Ce n'est que trop vrai, ma pauvre Dayelle, répondit Marie. -Mais savez-vous bien, madame, qu'il n'y a rien, mais rien dans ce château. Pas un miroir en état. -Il faudra donc tout emporter d'ici, Dayelle, dit la reine. Écrivez là tout de suite une liste des choses indispensables. Je vais vous dicter. D'abord, ma nouvelle robe de damas cramoisi à passement d'or... Et, revenant vers le roi qui était resté debout, pensif et triste, dans l'embrasure de la croisée: -Concevez-vous cela, cher sire, lui dit-elle, l'audace de ces réformés?... mais pardon, vous devriez aussi vous occuper des objets dont vous aurez besoin là-bas afin de n'être pas pris au dépourvu. -Non, dit François, je laisse ce soin à Aubert, mon valet de chambre. Pour moi, je ne pense qu'à mon chagrin. -Croyez-vous que le mien soit moins vif? dit Marie. Madame Dayelle, écrivez ma vertugade couverte de camelot d'or violet et ma robe de damas blanc avec passement d'argent... Mais il faut se faire une raison, continua-t-elle en s'adressant au roi, et ne pas s'exposer à manquer des choses de première nécessité... Madame Dayelle, marquez mon manteau de nuit de toile d'argent plain, fourré de loups cerviers... Il y a des siècles, n'est-il pas vrai, sire, que ce vieux château d'Amboise n'a été habité par la cour? -Depuis Charles VIII, dit François, je ne crois pas qu'un roi de France y ait demeuré plus de deux ou trois jours. -Et qui sait si nous n'allons pas y rester tout un mois! dit Marie. Oh! les vilains huguenots! Pensez-vous, madame Dayelle, que du moins la chambre à coucher ne soit pas trop dépourvue? -Le plus sûr, madame, dit la première femme en secouant la tête, serait de faire comme si nous n'y devions rien trouver. -Mettez donc ce miroir accoutré d'or, dit la reine, ce coffre de nuit de velours violet, ce tapis velu pour mettre à l'entour du lit... Mais avait-on déjà vu, sire, reprit-elle à demi-voix en revenant au roi, des sujets marcher ainsi contre leur maître et le chasser de chez lui, pour ainsi parler? -Jamais, je crois, Marie, répondit tristement François. On a bien vu quelquefois des marauds résister au commandement du roi, comme il y a quinze ans à Mérindol et à La Cabrière; mais attaquer les premiers le roi... je ne l'eusse pas même imaginé, je l'avoue. -Oh! dit Marie, mon oncle de Guise a donc raison; nous ne saurions prendre trop de précautions contre ces enragés rebelles... Madame Dayelle, ajoutez une douzaine de souliers, d'oreillers et douze linceuls... Est-ce tout? Je crois vraiment que j'en perdrai l'esprit! Tenez, aussi, ma chère, cette pelote de velours, ce bou gier d'or, ce poinçon, cette aiguille dorée... Je ne vois plus rien. -Madame n'emporte pas ses deux accoutrements de pierreries? dit Dayelle. -Si fait! je les emporte! s'écria vivement Marie. Les laisser ici! ils tomberaient peut-être aux mains de ces mécréants! N'est-ce pas, sire? Je le crois bien que je les emporte! -La précaution est bonne en effet, dit François avec un faible sourire. -Je n'omets plus rien d'important, ce me semble, ma chère Dayelle? reprit Marie Stuart cherchant des yeux autour d'elle. -Madame pense, j'espère, à ses livres d'Heures, reprit la camériste d'un air un peu précieux. -Ah! vous m'y faites songer... dit naïvement Marie. Emportez surtout les plus beaux, celui que m'a donné mon oncle le cardinal, et celui de velours écarlate avec les orfèvreries d'or. Madame Dayelle, je recommande tout cela à vos soins. Vous voyez à quel point nous sommes absorbés, le roi et moi, par la dure nécessité de ce départ subit. -Madame n'a pas besoin de stimuler mon zèle, dit la duègne. Combien faudra-t-il commander de coffres, de bahuts pour emporter tout cela? Cinq suffiront, j'imagine. -Demandez-en six, allez! répondit la reine. Il ne faut pas rester court dans ces déplorables extrémités. Six, sans compter ceux de mes dames, bien entendu. Mais qu'elles s'arrangent de leur côté, je n'ai certainement pas le coeur de m'occuper de pareils détails... C'est vrai, je suis comme vous, François, je n'ai l'esprit qu'à ces huguenots... hélas! Vous pouvez maintenant vous retirer, Dayelle. -Pas d'ordre pour les laquais et muletiers, madame? -Qu'ils mettent tout simplement leurs habits de drap, dit la reine. Allez, ma chère Dayelle, allez promptement. Dayelle salua et fit trois ou quatre pas vers la porte. -Dayelle! fit Marie la rappelant; quand je dis que nos gens ne doivent mettre que leurs habits de drap, vous me comprenez, c'est pour la route. Mais ils auront soin d'emporter leurs saies de velours violet et leurs manteaux violets doublés de veloursjaune, entendez-vous? -Cela suffit, madame. Madame n'a plus rien à ordonner? -Non, plus rien, dit Marie. Mais que tout ceci soit exécuté activement; nous n'avons que jusqu'à trois heures. Et n'oubliez pas les manteaux des laquais. Dayelle sortit pour tout de bon, cette fois. Marie alors, se retournant vers le roi: -Vous m'approuvez, n'est-il pas vrai, sire, lui dit-elle, pour ces manteaux de nos gens? MM. les réformés nous permettront bien au moins de donner à ceux de notre maison la tenue qui convient. Il ne faut pas non plus trop humilier la royauté devant ces rebelles! J'espère même, sire, que nous trouverons encore le moyen de donner à leur barbe quelque petite fête dans cet Amboise, tout affreux qu'il est. François hocha tristement la tête. -Oh! ne méprisez pas cette idée, reprit Marie. Cela les intimiderait plus qu'on ne pense, en leur faisant voir qu'en fin de compte nous ne les craignons guère. Un bal en ce cas-là serait, je ne crains pas de le dire, de l'excellente politique, comme votre mère elle-même, qui fait la capable, n'en trouverait pas de meilleure. N'importe! je n'en ai pas moins le coeur navré de tout cela, mon pauvre cher sire. Ah! les vilains réformés! XCV Deux Appels. Depuis le tournoi fatal du 10juillet, Gabriel avait mené une vie calme, retirée et morne. Lui, cet homme d'énergie, de mouvement et d'action dont les journées autrefois avaient été si pleines et si passionnées, il se complaisait maintenant dans la solitude et l'oubli. Jamais il ne se montrait à la cour, il ne voyait pas un ami, il sortait à peine de son hôtel où il laissait s'écouler ses longues heures tristes et songeuses, entre sa nourrice Aloyse et le page André, qui était revenu près de lui quand Diane de Castro s'était tout à coup réfugiée au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin. Gabriel, jeune homme encore par l'âge, était un vieillard par la douleur. Il se souvenait, il n'espérait plus. Que de fois, durant ces mois plus longs que des années, il regretta de n'être pas mort! Que de fois il se demanda pourquoi le duc de Guise et Marie Stuart s'étaient placés entre lui et la colère de Catherine de Médicis, et lui avaient imposé cet amer bienfait de la vie! Que faisait-il en effet en ce monde? À quoi était-il bon? La tombe était-elle donc plus stérile que cette existence où il végétait? si cela pouvait s'appeler une existence! Il y avait cependant aussi des moments où sa jeunesse et sa vigueur protestaient en lui contre lui-même. Alors il tendait son bras, il relevait son front, il regardait son épée. Et il sentait vaguement que sa vie n'était pas terminée, qu'il y avait encore pour lui un avenir, et que les heures chaudes de la lutte et peut-être de la victoire reviendraient tôt ou tard dans sa destinée. À tout bien considérer pourtant, il ne voyait plus que deux chances qui pussent le rendre à sa vraie vie, à l'action -la guerre étrangère ou la persécution religieuse. Si la France, si le roi se trouvaient engagés dans quelque guerre nouvelle, conquête à tenter ou invasion à repousser, le comte de Montgommery se disait que sa juvénile ardeur renaîtrait sans peine, et qu'il lui serait doux de mourir comme il avait vécu, en combattant. Et puis il aimerait à payer aussi la dette involontaire contractée par lui envers le duc de Guise, envers le jeune roi François II... Gabriel pensait encore qu'il serait beau aussi de donner sa vie en témoignage pour les vérités nouvelles dont son âme avait été dans ses derniers temps éclairée. La cause de la Réforme, c'est-à-dire, selon lui, la cause de la justice et de la liberté, était aussi sans doute une noble et sainte cause. Le jeune comte lisait assidûment les livres de controverse et de prédication religieuse qui abondaient alors. Il se passionnait pour ces grands principes révélés en paroles magnifiques par Luther, Mélanchton, Calvin, Théodore de Bèze et tant d'autres. Les livres de tous ces libres penseurs l'avaient séduit, convaincu, entraîné. Il eût été heureux et fier de signer avec son sang l'attestation de sa foi. C'était toujours le noble instinct de ce noble coeur de dévouer sa vie à quelqu'un ou à quelque chose. Naguère, il avait cent fois risqué ses jours pour sauver ou pour venger, soit son père, soit sa bien-aimée Diane... (Ô souvenirs éternellement saignants dans cette âme blessée!) Maintenant, à défaut de ces êtres chéris, c'étaient des idées sacrées qu'il eût voulu défendre. Sa patrie au lieu de son père, sa religion au lieu de son amour. Hélas! hélas! on a beau dire, ce n'est pas la même chose! et l'enthousiasme pour les abstractions ne vaut pas, dans ses souffrances et dans ses joies, la tendresse pour les créatures. N'importe! pour l'une ou pour l'autre de ces deux causes, la réforme ou la France, Gabriel eût encore été content de se sacri fier, et c'était sur l'un de ces sacrifices qu'il comptait pour le dénouement souhaité de son sort. Le 6 mars au matin, par une pluvieuse matinée, Gabriel, accoudé sur une chaise à l'angle de son foyer, méditait sur ces pensées qui lui étaient devenues habituelles, quand Aloyse introduisit auprès de lui un messager botté, éperonné et couvert de boue comme après un long voyage. Ce courrier arrivait d'Amboise, avec une forte escorte, porteur de plusieurs lettres de M. le duc de Guise, lieutenant général du royaume. Une de ces lettres était adressée à Gabriel, et voici ce qu'elle contenait: Mon bon et cher compagnon, Je vous écris ceci à la hâte sans avoir le loisir ni la possibilité de m'expliquer. Vous nous avez dit, au roi et à moi, que vous nous étiez dévoué, et que, quand nous aurions besoin de ce dévouement nous n'aurions qu'à vous appeler. Nous vous appelons aujourd'hui. Partez sur l'heure pour Amboise, où le roi et la reine viennent de s'installer pour quelques semaines. Je vous dirai à votre arrivée de quelle façon vous pouvez le servir. Il est bien entendu toutefois que vous resterez libre d'agir ou de ne pas agir. Votre zèle m'est trop précieux pour que je veuille en abuser ou le compromettre. Mais, que vous soyez avec nous ou que vous demeuriez neutre, en manquant envers vous de confiance, je croirais manquer à un devoir. Venez donc en toute hâte, et vous serez, comme toujours, le bienvenu. Votre affectionné, François De Lorraine. Amboise, ce 4 février 1560. P.-S. -Ci-joint un sauf-conduit dans le cas où, par hasard, vous seriez interrogé sur la route par quelque troupe royale. Le messager du duc de Guise était déjà reparti pour ses autres commissions, quand Gabriel eut achevé cette lettre. L'ardent jeune homme se leva aussitôt, et, sans hésiter, dit à sa nourrice: -Ma bonne Aloyse, fais, je te prie, venir André, et dis qu'on me selle le pommelé, et qu'on prépare ma valise de campagne. -Vous partez encore, monseigneur? dit la bonne femme. -Oui, nourrice, dans deux heures, pour Amboise. Il n'y avait pas à répliquer, et Aloyse sortit tristement, mais sans mot dire, pour faire exécuter les ordres de son jeune maître. Mais, pendant les préparatifs, voici qu'un autre messager demanda à parler en secret au comte de Montgommery. Il ne faisait point de fracas et n'avait point d'escorte, celui-là. Il était entré silencieusement et modestement, et il remit à Gabriel, sans prononcer une parole, une lettre dont il était chargé pour lui. Gabriel tressaillit en croyant reconnaître l'homme qui lui avait apporté autrefois de la part de La Renaudie l'invitation de se rendre au conciliabule protestant de la place Maubert. C'était le même homme, en effet, et la lettre portait la même signature. Cette lettre disait: Ami et frère, Je ne voulais pas quitter Paris sans vous avoir vu; mais le temps m'a manqué, les événements se pressent et me poussent; il faut que je parte, et je ne vous ai pas serré la main, je ne vous ai pas raconté nos projets et nos espérances. Mais nous savons que vous êtes avec nous, et je sais quel homme vous êtes. Avec vos pareils, il n'est pas besoin de préparations, d'assemblées et de discours. Un mot suffit. Ce mot, le voici: Nous avons besoin de vous. Venez. Soyez, du 10 au 12 de ce mois de mars à Noizai, près Amboise. Vous y trouverez notre brave et noble ami de Castelnau. Il vous dira ce dont il s'agit et ce que je ne puis confier au papier. Il reste convenu que vous n'êtes nullement engagé, que vous avez le droit de demeurer à l'écart, et que vous pourrez toujours vous abstenir sans encourir le moindre soupçon et le moindre reproche. Mais, enfin, venez à Noizai. Je vous y retrouverai. Et, à défaut de votre aide, nous réclamerons vos conseils. Puis quelque chose peut-il s'accomplir dans le parti sans que vous en soyez informé! Donc au revoir, à bientôt à Noizai. Nous comptons au moins sur votre présence. L. R. P.-S. -Si quelque troupe des nôtres vous rencontre en chemin, notre mot d'ordre est encore cette fois Genève, et notre mot de ralliement Gloire de Dieu! -Dans une heure je pars, dit le comte de Montgommery au messager taciturne qui s'inclina et sortit. « Qu'est-ce que tout cela signifie? se demanda Gabriel quand il fut seul, et que veulent dire ces deux appels venus de deux parts si opposées et qui me donnent rendez-vous presque dans le même lieu. C'est égal! c'est égal! envers le duc tout-puissant comme envers les religionnaires opprimés, mes obligations sont certaines. Mon devoir est de partir d'abord. Advienne ensuite que pourra! Quelque difficile que devienne ma position, ma conscience sait bien que je ne serai jamais un traître. » Et, une heure après, Gabriel se mettait en route, accompagné du seul André. Mais il ne prévoyait guère l'alternative étrange et terrible dans laquelle allait le placer sa loyauté même. XCVI Une Confiance Périlleuse. Au château d'Amboise, dans l'appartement du duc de Guise, le Balafré lui-même était en train d'interroger un homme de haute taille, nerveux et vigoureux, aux traits accentués, à la mine fière et hardie, et qui portait le costume de capitaine d'arquebusiers. -Le maréchal de Brissac, disait le duc, m'a assuré, capitaine Richelieu, que je pouvais avoir en vous pleine confiance. -M. le maréchal est bien bon, dit Richelieu. -Il paraît que vous avez de l'ambition, monsieur, reprit le Balafré. -Monseigneur, j'ai du moins celle de ne pas rester capitaine d'arquebusiers toute ma vie. Quoique né d'assez bonne souche, puisqu'on voit déjà des seigneurs du Plessis à Bovines, je suis le cinquième de six frères, et j'ai besoin, partant, d'aider un peu à ma fortune et de ne pas trop faire de fonds sur mon patrimoine. -Bien! dit avec satisfaction le duc de Guise. Vous pouvez ici, monsieur, nous rendre quelques bons offices dont vous ne vous repentirez pas. -Vous me voyez, monseigneur, prêt à tout entreprendre pour vous satisfaire, dit Richelieu. -Pour commencer, dit le Balafré, je vous ai fait donner la garde de la principale porte du château. -Et je promets d'en rendre bon compte, monseigneur. -Ce n'est pas, continua le duc, que MM. les réformés soient assez mal avisés, je pense, pour faire leur attaque d'un côté où il leur faudrait emporter sept portes de suite; mais, comme rien ne doit plus entrer et sortir que par là, le poste est des plus importants. Ne laissez donc passer personne, soit du dedans soit du dehors, que sur un ordre exprès signé de ma main. -Ce sera fait, monseigneur. Pourtant un jeune gentilhomme appelé le comte de Montgommery s'est présenté tout à l'heure sans ordre exprès mais avec un sauf-conduit signé par vous. Il arrive, dit-il, de Paris. Dois-je l'introduire, comme il le demande, auprès de vous, monseigneur? -Oui, oui, sans plus de retard, dit vivement le duc de Guise. Mais attendez; je n'ai pas fini de vous donner mes instructions. Aujourd'hui, à cette porte dont vous avez la garde, doit arriver vers midi le prince de Condé, que nous avons mandé pour avoir sous la main le chef présumé des rebelles, et qui, j'en réponds, n'osera pas donner raison aux soupçons en manquant à notre appel. Vous lui ouvrirez, capitaine Richelieu, mais à lui seul, et point à ceux qu'il pourrait conduire avec lui. Vous aurez soin de faire garnir de vos soldats toutes les niches et casemates qui sont dans la longueur de la voûte, et aussitôt qu'il arrivera, sous prétexte de lui rendre les honneurs, tous devront se mettre en parade, arquebuse au bras et mèche allumée. -Ce sera exécuté ainsi, monseigneur, dit Richelieu. -En outre, reprit le duc de Guise, quand les réformés attaqueront et que l'action commencera, surveillez de près notre homme vous-même, capitaine, et, vous m'entendez, s'il bouge d'un pas, s'il fait mine de vouloir s'unir aux assaillants, ou seulement s'il hésite à tirer l'épée contre eux, comme le lui ordonne son devoir... n'hésitez pas, vous, à le frapper. -Je ne verrais là aucune difficulté, monseigneur, dit avec simplicité le capitaine Richelieu, si ce n'est que mon rang de simple capitaine d'arquebusiers ne me rendra peut-être pas facile d'être toujours aussi près de lui qu'il le faudrait. Le Balafré réfléchit une minute, et dit: -M. le grand prieur et le duc d'Aumale, qui ne quitteront pas non plus d'un pas le traître supposé, vous donneraient le signal, et vous leur obéirez. -Je leur obéirai, monseigneur, répondit Richelieu. -Bien! dit le duc de Guise. Je n'ai pas d'autre ordre à vous donner, capitaine. Allez. Si l'éclat de votre maison a commencé avec Philippe-Auguste, vous pourrez bien le recommencer avec le duc de Guise. Je compte sur vous, comptez sur moi. Allez. Vous ferez, s'il vous plaît, introduire sur-le-champ auprès de moi M. de Montgommery. Le capitaine Richelieu s'inclina profondément, et sortit. Quelques minutes après, on annonçait Gabriel au Balafré. Gabriel était triste et pâle, et l'accueil cordial du duc de Guise ne le dérida pas. En effet, d'après ses conjectures et quelques paroles que les gardes avaient laissé échapper sans scrupule devant un gentilhomme porteur d'un sauf-conduit signé de Guise, le jeune religionnaire avait pu deviner à peu près la vérité. Le roi qui lui avait fait grâce et le parti auquel il s'était dévoué étaient en guerre ouverte, et sa loyauté se trouvait compromise dans le conflit. -Eh bien! Gabriel, lui dit le duc de Guise, vous devez savoir maintenant pourquoi je vous ai appelé? -Je m'en doute, mais je ne le sais pas précisément, monseigneur, répondit Gabriel. -Les réformés sont en pleine révolte, reprit le Balafré, ils vont venir nous attaquer en armes dans le château d'Amboise, voilà les nouvelles. -C'est une douloureuse et terrible extrémité, dit Gabriel, songeant à sa propre situation. -Mon ami, c'est une occasion magnifique, reprit le duc de Guise. -Que voulez-vous dire, monseigneur? dit Gabriel étonné. -Je veux dire que les huguenots croient nous surprendre et que nous les attendons. Je veux dire que leurs plans sont découverts, leurs projets trahis. C'est de bonne guerre, puisqu'ils ont tiré les premiers l'épée, mais nos ennemis vont se livrer euxmêmes. Ils sont perdus, vous dis-je. -Est-ce possible! s'écria le comte de Montgommery anéanti. -Jugez-en, continua le Balafré, jugez à quel point tous les détails de leur folle entreprise sont à jour pour nous. C'est le 16 mars, à midi, qu'ils doivent se réunir devant la ville et nous attaquer. Ils ont des intelligences dans la garde du roi, cette garde est changée. Leurs amis doivent leur ouvrir la porte de l'Ouest, cette porte est murée. Enfin, leurs détachements doivent parvenir secrètement ici par ces sentiers notés de la forêt de Château-Regnault; les troupes royales tomberont à l'improviste sur ces partis détachés à mesure qu'ils se présenteront, et ne laisseront pas arriver devant Amboise la moitié de leurs forces. Nous sommes exactement informés et admirablement sur nos gardes, j'espère! -Admirablement! répéta Gabriel terrifié. Mais, ajouta-t-il dans son trouble et sans trop savoir ce qu'il disait, mais qui donc a pu vous instruire?... -Ah! voilà, reprit le Balafré; ce sont deux des leurs qui nous ont dénoncé tous leurs projets: l'un pour de l'argent, l'autre par peur. Deux traîtres, je l'avoue, un espion payé, un alarmiste effrayé. L'espion, que vous connaissez peut-être, hélas! comme beaucoup d'entre nous, et dont il faudra vous défier, se nomme le marquis de... -Ne me le dites pas! s'écria vivement Gabriel, ne me dites pas ces noms! Je vous les demandais par mégarde; vous m'en avez bien assez dit déjà! Mais ce qu'il y a de plus difficile pour un homme d'honneur, c'est de ne pas trahir des traîtres. -Oh! dit le duc de Guise avec quelque surprise, nous avons tous en vous une entière confiance, Gabriel. Nous parlions de vous hier soir encore avec la jeune reine; je lui disais que je vous avais mandé, et elle m'en félicitait. -Et pourquoi m'avez-vous mandé, monseigneur? vous ne me l'avez pas encore appris. -Pourquoi? dit le Balafré; mais le roi n'a qu'un petit nombre de serviteurs dévoués et sûrs. Vous êtes de ceux-là pour nous, vous commanderez un détachement contre les rebelles. UNE CONFIANCE PÉRILLEUSE -Contre les rebelles? impossible! dit Gabriel. -Impossible! et pourquoi donc? reprit le Balafré; vous ne m'avez pas habitué à entendre de vous ce mot-là, Gabriel. -Monseigneur, dit Gabriel, je suis aussi de la religion. Le duc de Guise se dressa debout avec un brusque tressaillement, et regarda le comte avec une surprise presque effrayée. -Cela est ainsi, reprit en souriant tristement Gabriel. Quand il vous plaira, monseigneur, de me mettre en face des Anglais ou des Espagnols, vous savez que je ne reculerai pas, et que je vous offrirai ma vie plus qu'avec dévouement, avec joie. Mais dans une guerre civile, dans une guerre de religion, contre mes compatriotes, contre mes frères,je suis obligé, monseigneur de réserver la liberté que vous avez bien voulu me garantir. -Vous un huguenot! reprit enfin le duc de Guise. -Et un huguenot convaincu, monseigneur, dit Gabriel; c'est mon crime, mais c'est aussi mon excuse. J'ai foi aux idées nouvelles, et je leur ai donné mon âme. -Et votre épée en même temps, sans doute? dit le Balafré avec quelque amertume. -Non, monseigneur, reprit gravement Gabriel. -Allons donc! reprit le Balafré, vous allez me faire accroire que vous ignoriez le complot tramé contre le roi par vos frères, comme vous les appelez, et que ces mêmes frères renoncent de gaieté de coeur au concours d'un allié aussi intrépide que vous. -Il le faudra bien, dit le jeune comte, plus sérieux que jamais. -Alors, c'est eux que vous déserterez, reprit le duc de Guise; car votre foi nouvelle vous place entre deux manques de foi, voilà tout. -Oh! monsieur! s'écria Gabriel avec reproche. -Eh! comment vous arrangeriez-vous autrement? dit le Balafré en jetant avec une sorte de colère sa toque sur le fauteuil qu'il avait quitté. -Comment je m'arrangerais autrement? reprit Gabriel froid et presque sévère. Mais la chose est simple. Mon avis est que plus la position est fausse, plus l'homme doit rester sincère. Quand je me suis fait protestant, j'ai hautement et loyalement déclaré aux chefs huguenots que des obligations sacrées envers le roi, la reine et le duc de Guise m'empêcheraient toujours, pendant toute la durée de ce règne, de combattre dans les rangs des protestants, s'il y avait combat. Ils savent que la réforme est pour moi une religion et non un parti. Avec eux comme avec vous-même, monseigneur, j'ai stipulé le strict maintien de mon libre arbitre. À eux comme à vous, j'ai le droit de refuser mon concours. Dans ce triste conflit de ma reconnaissance et de ma croyance, mon coeur saignera de tous les coups portés, mon bras n'en portera aucun. Et voilà comment, monseigneur, vous me connaissiez mal, et comment, en restant neutre, j'espère pouvoir rester honorable et honoré. Gabriel parlait ainsi avec animation et fierté. Le Balafré, rappelé peu à peu au calme, ne pouvait s'empêcher d'admirer la franchise et la noblesse de son ancien compagnon d'armes. -Vous êtes un homme étrange, Gabriel! lui dit-il tout pensif. -Pourquoi étrange, monseigneur? Est-ce parce que je dis ce que je fais et fais ce que je dis? J'ignorais cette conspiration des protestants,je vous lejure. Pourtant, à Paris,j'ai reçu,je l'avoue, en même temps que votre lettre, une lettre de l'un d'entre eux; mais cette lettre, comme la vôtre, n'entrait dans aucune explication et me disait seulement: « Venez. » J'ai prévu la dure alternative où j'allais me trouver, et je suis néanmoins venu à ce double appel, monseigneur. Je suis venu pour ne déserter aucun de mes devoirs. Je suis venu pour vous dire à vous: « Je ne puis pas combattre ceux dont je partage la croyance. » Je suis venu pour leur dire, à eux: « Je ne puis pas combattre ceux qui ont épargné ma vie. » Le duc de Guise tendit la main au jeune comte de Montgommery. -J'ai eu tort, lui dit-il avec cordialité! Attribuez seulement mon mouvement de dépit au chagrin que j'ai ressenti en vous trouvant, vous sur qui je comptais tant, parmi mes ennemis. -Ennemi! reprit Gabriel, je ne suis pas, je ne serai jamais le vôtre, monseigneur. Pour m'être déclaré plus franchement qu'eux, suis-je plus votre ennemi que le prince de Condé et que M. de Coligny, qui sont comme moi des protestants non armés?... -Armés, si fait, ils le sont, dit le Balafré, je le sais bien, je sais tout! Seulement, ils cachent leurs armes. Mais il est certain que, si nous nous rencontrons, je dissimulerai comme eux, les appellerai amis, et, au besoin, me porterai officiellement garant de leur innocence. Comédie! c'est vrai, mais comédie nécessaire! -Eh bien! monseigneur, reprit Gabriel, puisque avec moi vous êtes assez bon pour dépouiller quelquefois ces conventions obligées, dites-moi qu'en dehors de la politique vous pouvez encore croire à mon dévouement et à mon honneur, à moi huguenot; dites-moi surtout que, si quelque jour la guerre étrangère éclatait de nouveau, vous me feriez toujours la grâce de réclamer ma parole et de m'envoyer à l'armée mourir pour la patrie et le roi. -Oui, Gabriel, dit le duc de Guise, tout en déplorant la différence qui maintenant nous sépare, je me fie et me fierai à vous toujours, et, pour vous le prouver et racheter un instant de soupçon que je regrette, prenez ceci et faites-en l'usage qu'il vous plaira. Il alla à une table écrire un mot qu'il signa et remit au jeune comte. -C'est l'ordre de vous laisser sortir d'Amboise, en quelque endroit que vous vouliez vous rendre, leur dit-il. Avec ce papier, vous êtes libre. Et cette marque d'estime et de confiance, sachez que je ne la donnerai pas au prince de Condé que vous me citiez tout à l'heure, et que, du moment où il mettra le pied dans ce châ teau, il y sera surveillé de loin comme un ennemi et tacitement gardé comme un prisonnier. -Aussi, cette marque de confiance et d'estime, je la refuse, monseigneur, dit Gabriel. -Comment! et pourquoi? reprit le duc de Guise étonné. -Monseigneur, savez-vous, si vous me laissiez sortir d'Amboise, où j'irais en en sortant? -Cela vous regarde, et je ne vous le demande pas, dit le Balafré. -Mais moi, justement, je veux vous le dire, reprit Gabriel. En vous quittant, monseigneur, j'irais où mon autre devoir rme réclame, j'irais parmi les rebelles retrouver l'un d'eux à Noizai... -À Noizai? c'est Castelnau qui commande, dit le duc. -Oui; oh! vous êtes bien informé, jusqu'au bout, monseigneur. -Et qu'iriez-vous faire à Noizai, malheureux? reprit le Balafré. -Ah! voilà! qu'irais-je en effet y faire? Leur dire: « Vous m'avez appelé, me voici, mais je ne puis rien pour vous, » et s'ils m'interrogeaient sur ce que j'ai pu entendre et remarquer en chemin, je devrais me taire, je ne pourrais pas les avertir du piège que vous leur tendez, vos confidences même m'en ôtent le droit. Donc, monseigneur, je requiers une grâce de vous... -Laquelle? -Retenez-moi ici prisonnier, et sauvez-moi ainsi une perplexité cruelle, car, si vous me laissez partir, je voudrai aller du moins faire acte de présence parmi ceux qui vont se perdre, et, si j'y vais, je ne serai pas libre de les sauver. -Gabriel, reprit le duc de Guise après avoir réfléchi, je ne puis ni ne veux vous témoigner une telle défiance. Je vous ai dévoilé tout mon plan de bataille, vous vous rendez parmi des amis dont l'intérêt capital est de connaître ce plan, et cependant voici votre laissez-passer. -Alors, monseigneur, reprit Gabriel abattu, accordez-moi du moins une dernière faveur. Je l'implore au nom de ce que j'ai pu faire pour votre gloire à Metz, en Italie, à Calais, au nom de ce que j'ai souffert depuis, et depuis, j'ai bien souffert! -De quoi s'agit-il? dit le duc de Guise. Si je le puis, je le ferai, ami. -Vous le pouvez, monseigneur, vous le devez peut-être, car ce sont des Français que vous combattez. Eh bien! permettezmoi de les détourner de leur fatal projet, non pas en leur en révélant l'issue certaine, mais en les conseillant, en les priant, en les conjurant. -Gabriel, prenez garde! dit solennellement le duc de Guise; qu'un mot vous échappe sur nos dispositions, et les révoltés persisteront dans leur dessin en en modifiant seulement l'exécution, et alors c'est le roi, c'est Marie Stuart, c'est moi qui serons perdus. Pesez bien cela. Maintenant, vous engagez-vous sur votre honneur de gentilhomme à ne leur laisser deviner ou soupçonner ni par un mot, ni par une allusion, ni par un signe, rien de ce qui se passe ici?... -Sur mon honneur de gentilhomme! je m'y engage, dit le comte de Montgommery. -Allez donc, dit le duc de Guise, et essayez de les faire renoncer à leur criminelle attaque; je renoncerai, moi, avec joie à ma facile victoire en songeant que c'est autant de sang français d'épargné. Mais si, comme je le crois, les derniers rapports ne mentent pas, ils ont dans leur entreprise une confiance trop aveugle et trop obstinée, et vous échouerez, Gabriel. N'importe! allez, et tentez ce dernier effort. Pour eux, pour vous surtout, je ne veux pas m'y refuser. -Pour eux et pour moi, je vous en remercie, monseigneur... dit Gabriel. Un quart d'heure après, il était en route pour Noizai. XCVII Déloyauté De La Loyauté. Le baron Castelnau de Chalosses était un valeureux et généreux jeune homme auquel les protestants n'avaient pas assigné le poste le moins difficile en l'envoyant prendre les devants au château de Noizai, lieu du rendez-vous général de leurs détachements pour le 16 mars. Il fallait qu'il se montrât aux huguenots et se cachât aux catholiques, et cette délicate position voulait autant de prudence et de sang-froid que de courage. Grâce au mot d'ordre que lui avait confié la lettre de La Renaudie, Gabriel put arriver sans trop d'obstacles jusqu'au baron de Castelnau. On était déjà au 15 mars dans l'après-midi. Avant dix-huit heures, les protestants devaient se rallier à Noizai; avant vingt-quatre heures, ils devaient attaquer Amboise. On voit qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour les détourner de leur dessein. Le baron de Castelnau connaissait bien le comte de Montgommery, qu'il avait vu maintes fois au Louvre, et dont les principaux du parti avaient souvent parlé devant lui. Il alla à sa rencontre, et le reçut comme un ami et comme un allié. -Vous voilà, monsieur de Montgommery, lui dit-il quand ils furent seuls. À la vérité, je vous espérais, mais je ne vous attendais pas. La Renaudie a été blâmé par l'amiral pour vous avoir écrit cette lettre. « Il fallait, lui a-t-il dit, avertir de nos projets le comte de Montgommery, mais ne point le convoquer. Il aurait fait ce qu'il aurait voulu. Le comte ne nous a-t-il pas prévenus que tant que régnerait François II son épée ne nous appartiendrait pas, ne lui appartiendrait pas à lui-même? » À cela, La Renaudie avait répondu que sa lettre ne vous engageait à rien et vous laissait votre indépendance tout entière. -C'est vrai, dit Gabriel. -Néanmoins nous pensions bien que vous viendriez, reprit Castelnau, car la missive de cet enragé baron ne vous disait pas de quoi il s'agissait, et c'est moi qui suis chargé de vous apprendre et notre dessein et nos espérances. -Je vous écoute, dit le comte de Montgommery. Castelnau répéta alors à Gabriel tout ce qui lui avait déjà annoncé en détail le duc de Guise. Et Gabriel vit avec effroi à quel point le Balafré était bien informé. Pas un point du rapport des délateurs n'était inexact, pas une circonstance du complot n'avait été omise par eux. Les conjurés étaient réellement perdus. -Maintenant, vous savez tout, dit en terminant Castelnau à son auditeur anéanti, et il ne me reste plus qu'à vous adresser une question dont je prévois d'ailleurs la réponse. Vous ne pouvez marcher avec nous, n'est-il pas vrai? -Je ne le puis, dit Gabriel en secouant tristement la tête. -Bien! reprit Castelnau, nous n'en serons pas pour cela moins bons amis. Je sais que c'est votre droit stipulé d'avance de ne pas vous mêler du combat; et c'est surtout votre droit en cette circonstance où nous sommes sûrs de la victoire. -En êtes-vous bien sûrs? demanda avec intention Gabriel. -Parfaitement sûrs, répliqua le baron, l'ennemi ne se doute de rien et sera pris à l'improviste. Nous avons eu un moment de crainte quand le roi et la cour se sont transportés de la ville ouverte de Blois au château fortifié d'Amboise. Évidemment, on avait eu quelques soupçons. -Cela sautait aux yeux en effet, dit Gabriel. -Oui, mais, reprit Castelnau, nos hésitations ont bientôt cessé, car il s'est trouvé que ce changement inopiné de résidence, loin de nuire à nos projets, les servait à merveille au contraire. Le duc de Guise s'endort à présent dans une sécurité trompeuse, et figurez-vous, cher comte, que nous avons des intelligences dans la place, et que la porte de l'Ouest nous sera livrée dès que nous présenterons. Oh! le succès est certain, vous dis-je, et vous pouvez sans aucun scrupule vous abstenir de la bataille. -L'événement, reprit gravement Gabriel, trompe quelquefois les plus magnifiques espérances. -Mais ici nous n'avons aucune chance contre nous, aucune! répéta Castelnau en se frottant joyeusement les mains. Demain verra le triomphe de notre parti et la chute des Guise. -Et... la trahison?... dit avec effort Gabriel, navré de voir tant de courage et de jeunesse se précipiter ainsi les yeux fermés dans l'abîme. -La trahison est impossible, reprit imperturbablement Castelnau. Les chefs seuls sont dans le secret, et aucun d'eux n'est capable... Or çà, monsieur de Montgommery, ajouta-t-il en s'interrompant,je crois, foi de gentilhomme! que vous êtesjaloux de nous, et vous me semblez vouloir à toute force mal augurer de notre entreprise par la rage que vous avez de n'y pouvoir prendre part. Fi, l'envieux! -Oui, c'est vrai, je vous envie! dit Gabriel d'un air sombre. -Là, j'en étais sûr! s'écria en riant le jeune baron. -Cependant, voyons, vous avez en moi quelque confiance? reprit Gabriel. -Une confiance aveugle, si nous parlons sérieusement répondit Castelnau. -Eh bien! voulez-vous écouter un bon conseil, un conseil d'ami? -Lequel? -Renoncez à votre dessein de prendre demain Amboise. Envoyez sur-le-champ des messagers sûrs à tous ceux des nôtres qui doivent vous rejoindre ici cette nuit ou demain, et faites-leur dire que le projet est manqué, ou doit être ajourné du moins. -Mais pourquoi? pourquoi? dit Castelnau qui commençait à prendre l'alarme. Vous avez sûrement, pour me parler ainsi, quelque raison grave? -Mon Dieu! non, reprit Gabriel avec une douloureuse contrainte. -Enfin, dit Castelnau, vous ne me conseillez pas pour rien d'abandonner et de faire abandonner à nos frères un projet qui se présente sous d'aussi favorables auspices? -Non, ce n'est pas pour rien sans doute, mais je ne puis vous dire pourquoi. Voulez-vous et pouvez-vous me croire sur parole?. .. Je m'avance en ceci plus que je ne devrais déjà. Faites-moi la grâce de me croire sur parole, ami. -Écoutez, reprit sérieusement Castelnau, si je prends sur moi cette étrange résolution de tourner bride au dernier moment, j'en serai responsable vis-à-vis de La Renaudie et des autres chefs. Pourrais-je au moins les renvoyer à vous? -Oui, répondit Gabriel. -Et vous leur direz, à eux, reprit Castelnau, les motifs qui ont dicté votre conseil? -Je n'en aurai pas le droit, hélas! -Comment voulez-vous alors, dit Castelnau, que je cède à vos instances? Ne me reprocherait-on pas cruellement d'avoir ainsi anéanti, sur un mot, des espérances certaines? Quelque confiance méritée que nous ayons tous en vous, monsieur de Montgommery, un homme n'est qu'un homme, et peut se tromper avec les meilleures intentions du monde. Si personne n'est admis à contrôler et à approuver vos raisons, nous serons certainement obligés de passer outre. -Alors, prenez-y garde! reprit sévèrement Gabriel, vous acceptez seul à votre tour la responsabilité de tout ce qui peut advenir de funeste! Castelnau fut frappé de l'accent avec lequel le comte prononça ces paroles. -Monsieur de Montgommery! lui dit-il, éclairé d'une lumière soudaine, je crois pressentir la vérité! On vous a convié ou vous avez surpris un secret qu'il vous est défendu de révéler. Mais vous savez quelque chose de grave sur l'issue probable de notre entreprise, par exemple, que nous avons été trahis, n'est-ce pas? -Je n'ai pas dit cela! s'écria vivement Gabriel. -Ou bien, continua Castelnau, vous avez vu, en venant ici, le duc de Guise, qui est votre ami, et qui, ne vous sachant pas des nôtres peut-être, vous a mis à même de savoir le fond des choses. -Rien dans mes paroles n'a pu vous faire supposer!... se récria Gabriel. -Ou bien encore, poursuivit Castelnau, vous aurez, en passant par Amboise, surpris des préparatifs, entendu des ordres, provoqué des confidences... Enfin, notre complot est découvert! -Est-ce donc moi, dit Gabriel effrayé, qui vous ai donné lieu de le croire? -Non, monsieur le comte, non, car vous vous serez engagé au secret, je le vois. Aussi je ne vous demande pas d'assurance positive, pas même un mot, si vous voulez. Mais, si je ne me trompe pas, un geste, un clignement d'yeux, votre silence même peuvent suffire à m'éclairer. Cependant Gabriel, plein d'anxiété, se rappelait les termes même de la parole donnée au duc de Guise. Sur son honneur de gentilhomme, il s'était engagé à ne laisser deviner ou soupçonner ni par un mot, ni par une allusion, ni par un signe, rien de ce qui se passait à Amboise. Pourtant, comme son silence se prolongeait: -Vous vous taisez toujours? dit le baron de Castelnau qui avait ses yeux rivés à son visage. Vous vous taisez, je vous comprends et vais agir en conséquence. -Et qu'allez-vous faire? demanda vivement Gabriel. -Prévenir, comme vous me l'aviez d'abord conseillé, La Renaudie et les autres chefs, arrêter tout le mouvement, et déclarer aux nôtres, quand ils arriveront ici, que quelqu'un en qui nous devons avoir toute confiance m'a dénoncé, m'a dénoncé une trahison probable... -Mais il n'en est rien! interrompit vivement le comte de Montgommery. Je ne vous ai rien dénoncé, monsieur de Castelnau. -Comte, reprit Castelnau en serrant avec une expression muette la main de Gabriel, est-ce que la réticence même ne peut être un avis et notre salut? et, une fois mis en garde, alors... -Alors? répéta Gabriel. -Tout ira bien pour nous et mal pour eux, dit Castelnau; nous ajournons à des temps plus propices notre entreprise, nous découvrons à tout prix les délateurs s'il en est parmi nous, nous redoublons de précautions et de mystère, et, un beau jour, quand tout est bien préparé, certains cette fois de notre coup, nous renouvelons notre tentative, et, grâce à vous, au lieu d'échouer, nous triomphons. -Et voilà justement ce que je voulais éviter! s'écria Gabriel, qui se vit avec terreur entraîné sur le bord d'une trahison involontaire. Voilà, monsieur de Castelnau, la vraie raison de mes avertissements et de mes conseils. Je trouve, absolument parlant, votre entreprise coupable et dangereuse. Vous mettez, en attaquant les catholiques, tous les torts de votre côté. Vous justifiez toutes leurs représailles. D'opprimés, vous vous faites rebelles. Si vous avez à vous plaindre des ministres, est-ce au jeune roi qu'il faut vous en prendre? Ah! je me sens triste à mourir en songeant à tout cela. Pour le bien, voyez-vous, vous devriez renoncer à tout jamais à cette lutte impie. Eh! laissez donc plutôt vos principes combattre pour vous! Point de sang sur la vérité! voilà seulement ce que j'ai voulu vous dire. Voilà pourquoi je vous conjure de vous abstenir, vous et tous nos frères, de ces funestes guerres civiles qui ne peuvent que retarder l'avènement de nos idées. -C'est réellement là le seul motif de tous vos discours? demanda Castelnau. -Le seul... répondit Gabriel d'une voix sourde. -Alors je vous remercie de l'intention, monsieur le comte, reprit Castelnau avec quelque froideur, mais je n'en dois pas moins agir dans le sens qui m'a été prescrit par les chefs de la Réforme. Je conçois que, ne pouvant combattre, il vous soit douloureux, à vous, gentilhomme, de voir les autres combattre sans vous. Néanmoins, vous ne pouvez seul entraver et paralyser toute une armée. -Ainsi, dit Gabriel pâle et morne, vous allez les laisser donner suite à ce fatal dessein, et y donner suite vous-même? -Oui, monsieur le comte, répondit Castelnau avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique, et, de ce pas,je vais, si vous le permettez, donner les ordres nécessaires pour l'attaque de demain. Il salua Gabriel et sortit sans attendre sa réponse. XCVIII Le Commencement De La Fin. Gabriel ne quitta pas cependant le château de Noizai, mais il résolut d'y passer cette nuit-là. Sa présence donnerait aux religionnaires un gage de sa bonne foi, au cas où ils seraient attaqués, et, de plus, il espérait encore pourvoir le lendemain matin convaincre, à défaut de Castelnau, quelque autre chef moins obstinément aveugle. Si La Renaudie pouvait venir! Castelnau le laissa entièrement libre, et parut avec quelque dédain ne plus faire attention à lui. Gabriel le rencontra plusieurs fois ce soir-là dans les corridors et les salles du château, allant, venant, donnant des ordres pour les reconnaissances et les approvisionnements. Mais, entre ces deux bravesjeunes hommes, aussi fiers et aussi nobles l'un que l'autre, il n'y eut plus une seule parole échangée. Durant les longues heures de cette nuit d'angoisse, le comte de Montgommery, trop inquiet pour pouvoir dormir, resta sur les remparts, écoutant, méditant, priant. Avec le jour, les troupes des réformés commencèrent à arriver par petites bandes séparées. À huit heures, elles étaient déjà en assez grand nombre; à onze heures, Castelnau n'en attendait plus aucune. Mais Gabriel ne connaissait pas un seul des chefs. La Renaudie avait fait dire qu'il prendrait, pour gagner Amboise avec ses gens, la forêt de Château-Regnault. Tout était prêt pour le départ. Les capitaines Mazère et Raunai, qui devaient faire l'avant-garde, étaient déjà descendus sur la terrasse du château pour y former leurs détachements en ordre de marche. Castelnau triomphait. -Eh bien? dit-il à Gabriel, qu'il rencontra et auquel, dans sa joie, il pardonnait la conversation de la veille; eh bien! vous voyez, monsieur le comte, que vous aviez tort, et que tout va pour le mieux! -Attendons! dit Gabriel en secouant la tête. -Mais que vous faut-il donc pour croire, incrédule! dit en souriant Castelnau. Pas un des nôtres n'a manqué à ses engagements, ils sont tous arrivés à l'heure dite avec plus d'hommes qu'ils n'en avaient promis. Ils ont tous traversé leurs provinces sans avoir été inquiétés, et, ce qui vaut mieux encore peut-être, sans avoir inquiété. N'est-ce pas, en vérité, un bonheur insolent? Le baron fut interrompu par un bruit de trompettes et d'armes et par un grand tumulte au dehors. Mais, dans l'enivrement de sa confiance, il ne s'alarma point et ne put croire qu'à une chacune heureuse. -Tenez! dit-il à Gabriel, je gage encore que voilà de nouveaux renforts inattendus. Sans doute Lamothe et Deschamps avec les conjurés de Picardie. Ils ne devaient arriver que demain; mais ils auront forcé leur marche, les braves compagnons! pour avoir leur part du combat et de la victoire. Voilà des amis! -Sont-ce bien des amis? dit Gabriel, qui avait pâli en entendant le son des trompettes. -Et qui pourrait-ce être? reprit Castelnau. Venez dans cette galerie, monsieur le comte. Par les créneaux, on y a vue sur la terrasse d'où paraît provenir le bruit. Il entraîna Gabriel; mais, en arrivant au bord de la muraille, il jeta un grand cri, leva les bras, et resta pétrifié. Ce n'étaient pas des troupes réformées, mais bien des troupes royales qui avaient occasionné le tumulte. Ce n'était pas Lamothe qui commandait les nouveaux venus, mais bien Jacques de Savoie, duc de Nemours. À la faveur des bois dont le château de Noizai était entouré, les cavaliers royaux avaient pu arriver presque à l'improviste sur la terrasse ouverte où l'avant-garde des rebelles se rangeait en ordre de bataille. Il n'y avait pas même eu de combat, le duc de Nemours ayant d'abord fait mettre la main sur les faisceaux d'armes. Mazère et Raunai avaient dû se rendre sans coup férir, et, dans le moment où Castelnau regardait du haut de la muraille, les siens, vaincus sans lutte, remettaient aux vainqueurs leurs épées. Là où il s'imaginait trouver ses soldats, il ne voyait plus que des prisonniers. Il ne pouvait en croire ses yeux. Il demeura un instant immobile, stupéfait, atterré, sans prononcer une parole. Un tel événement était si loin de sa pensée, qu'il avait d'abord peine à s'en rendre compte. Gabirel, moins surpris par ce coup soudain, n'en était pas moins accablé. Comme ils se regardaient tous deux, aussi mornes et aussi pâles l'un que l'autre, un enseigne entra précipitamment, cherchant Castelnau. -Où en sommes-nous? lui dit celui-ci, retrouvant la voix à force d'anxiété. -Monsieur le baron, répondit l'enseigne, ils se sont emparés du pont-levis et de la première porte; nous n'avons eu le temps que de fermer la seconde; mais elle ne résisterait pas, et, dans un quart d'heure, ils seraient dans la cour. Devons-nous néanmoins essayer de combattre ou bien parlementer? On attend vos ordres. -Me voici, dit Castelnau. Le temps de m'armer, je descends. Il rentra en hâte dans la salle voisine pour prendre sa cuirasse et ceindre son épée. Gabriel l'y suivit. -Qu'allez-vous faire, ami? lui dit-il tristement. -Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Castelnau avec égarement. On peut toujours mourir. -Hélas! reprit Gabriel, pourquoi ne m'avez-vous pas cru hier? -Oui, vous aviez raison, je le vois, reprit le baron. Vous aviez prévu ce qui arrive; vous le saviez d'avance peut-être? -Peut-être!... dit Gabriel. Et c'est là mon plus grand supplice! Mais pensez, Castelnau, il y a dans la vie des com binaisons du sort étranges et terribles! Si je n'ai pas eu la liberté de vous dissuader au moyen des véritables raisons qui se pressaient sur mes lèvres?... Si j'avais donné ma parole de gentilhomme de ne vous laisser soupçonner, ni directement ni indirectement, la vérité... -Vous auriez bien fait alors de vous taire, dit Castelnau; j'aurais agi comme vous à votre place. C'est moi, insensé, qui aurais dû vous comprendre, c'est moi qui aurais dû penser qu'un vaillant comme vous ne déconseille pas la bataille sans des motifs tout-puissants... Mais je vais expier ma faute, je vais mourir. -Je mourrai donc avec vous, dit Gabriel avec calme. -Vous! et pourquoi? s'écria Castelnau. Vous n'êtes contraint qu'à une chose: c'est de vous abstenir du combat. -Aussi ne combattrai-je pas, dit Gabriel, je ne le puis. Mais la vie m'est à charge; le rôle, double en apparence, que je joue m'est odieux. J'irai au combat sans armes. Je ne tuerai pas, mais je me laisserai tuer. Je pourrai me jeter peut-être au-devant du coup qui vous sera destiné. Si je ne puis être une épée, je puis encore être un bouclier. -Non, reprit Castelnau, restez. Je ne dois pas, je ne veux pas vous entraîner dans ma perte. -Eh! dit Gabriel, vous allez bien y entraîner, sans utilité et sans espoir, tous ceux des nôtres qui se sont enfermés avec vous dans ce château. Ma vie est bien plus inutile que les leurs. -Puis-je faire autrement, pour la gloire de notre parti, que de leur demander ce sacrifice? dit Castelnau. Des martyrs sont souvent plus utiles et plus glorieux à leur cause que des vainqueurs. -Oui, reprit Gabriel, mais votre devoir de chef n'est-il pas d'abord d'essayer de sauver les forces qui vous ont été confiées? quitte à mourir ensuite à leur tête si le salut ne peut se concilier avec l'honneur. -Donc, dit Castelnau, vous me conseillez?... -De tenter les moyens pacifiques, reprit Gabriel. Si vous résistez, vous n'avez aucune chance d'éviter la défaite et le massacre. Si vous cédez à la nécessité, ils n'ont pas, ce me semble, le droit de punir un projet sans exécution. On ne préjuge pas, on châtie encore moins des desseins. Vous désarmez vos ennemis en vous désarmant. -J'ai tant à me repentir de n'avoir pas suivi votre premier avis, dit Castelnau, queje voudrais vous obéir cette fois. Pourtant j'avoue que j'hésite. Il me répugne de reculer. -Pour reculer, il faudrait avoir fait un pas en avant, dit Gabriel. Or, qui prouve votre rébellion jusqu'ici? C'est en tirant l'épée que vous vous déclareriez coupable. Tenez, ma présence peut encore, Dieu merci! vous être bonne à quelque chose. Je n'ai pu vous sauver hier, voulez-vous que je tâche de vous sauver aujourd'hui? -Que feriez-vous? demanda Castelnau ébranlé. -Rien que de digne de vous, soyez tranquille! dit Gabriel. J'irai au duc de Nemours qui commande la troupe royale. Je lui annoncerai qu'aucune résistance ne lui sera faite, qu'on va lui ouvrir les portes, et que vous vous rendrez à lui, mais sur parole. Il faudra qu'il engage sa foi ducale qu'aucun mal ne sera fait ni à vous ni à vos gentilshommes, et qu'après vous avoir conduits auprès du roi pour exposer vos griefs et vos demandes, il vous fera mettre en liberté. -Et s'il refuse? dit Castelnau. -S'il refuse, répondit Gabriel, les torts seront de son côté; il aura repoussé une conciliation juste et honorable, et toute la responsabilité du sang versé retombera sur sa tête. S'il refuse, Castelnau, je reviendrai parmi vous pour mourir à vos côtés. -Croyez-vous, dit Castelnau, que La Renaudie, s'il était à ma place, consentirait à ce que vous proposez? -Sur mon âme! je crois que tout homme raisonnable y consentirait. -Faites donc! dit Castelnau: notre désespoir, si, comme je le crains, vous échouez auprès du duc, n'en sera que plus redoutable. -Merci, dit Gabriel. J'espère, moi, réussir, et préserver avec l'aide de Dieu tant de nobles et vaillantes existences. Il descendit en courant, se fit ouvrir la porte de la cour, et, un drapeau de parlementaire à la main, s'avança vers le duc de Nemours qui, à cheval au milieu des siens, attendait la paix ou la guerre. -Je ne sais si monseigneur me reconnaît, dit Gabriel au duc; je suis le comte de Montgommery. -Oui, monsieur de Montgommery, je vous reconnais, reprit Jacques de Savoie. M. de Guise m'a prévenu que je vous trouverais ici, mais en ajoutant que vous y étiez avec sa permission, et en me recommandant de vous traiter en ami. -Une précaution qui pourrait me calomnier auprès d'autres amis malheureux!... dit Gabriel en secouant tristement la tête. Mais, monseigneur, oserais-je vous demander un moment d'entretien? -Je suis à vous, dit M. de Nemours. Castelnau, qui, par une fenêtre grillée du château suivait avec angoisse tous les mouvements du duc et de Gabriel, les vit se retirer à l'écart et s'entretenir quelques minutes avec animation. Puis Jacques de Savoie demanda de quoi écrire, et traça sur un tambour les lignes rapides d'un billet qu'il remit au comte de Montgommery. Gabriel parut le remercier avec effusion. Il y avait donc de l'espoir. Gabriel, en effet, revint précipitamment vers le château, et, l'instant d'après, remettait sans mot dire et tout hors d'haleine à Castelnau la déclaration suivante: M. de Castelnau et ses compagnons du château de Noizai ayant consenti, dès mon arrivée, à poser les armes et à se rendre à moi, je soussigné, Jacques de Savoie, leur ai juré ma foi de prince, sur mon honneur et la damnation de mon âme, qu'ils n'auraient aucun mal, et que je les ramènerais sains et saufs -quinze d'entre eux avec le sieur de Castelnau devant seulement me suivre à Amboise pour faire au roi, notre sire, leurs pacifiques remontrances. Donné au château de Noizai, ce 16 de mars 1560. Jacques De Savoie. -Merci, ami, dit Castelnau à Gabriel après cette lecture; vous nous avez sauvé la vie, et plus que la vie, l'honneur. À ces conditions-là, je suis prêt à suivre M. de Nemours à Amboise, car, du moins, nous n'y arriverons pas en prisonniers devant leur vainqueur, mais en opprimés devant leur roi. Encore une fois, merci. Mais, en serrant la main de son libérateur, Castelnau s'aperçut que Gabriel était redevenu aussi triste qu'auparavant. -Qu'avez-vous donc encore? lui demanda-t-il. -Je pense maintenant à La Renaudie et aux autres protestants qui doivent attaquer Amboise cette nuit, répondit Gabriel. Sans doute, hélas! il est trop tard pour les sauver, eux. Pourtant, si j'essayais? La Renaudie ne doit-il pas prendre par la forêt de Château-Regnault? -Oui, dit Castelnau avec empressement, et vous pourriez encore l'y retrouver peut-être, et le sauver comme vous nous avez sauvés. -Je le tenterai du moins, dit Gabriel. Le duc de Nemours va me laisser libre, je pense. Adieu donc, ami, je vais continuer, si je puis, mon rôle de conciliation. Au revoir à Amboise. -Au revoir! reprit Castelnau. Comme Gabriel l'avait prévu, le duc de Nemours ne s'opposa point à ce qu'il quittât Noizai et le détachement des troupes royales. L'ardent et dévoué jeune homme put donc s'élancer à cheval dans la direction de la forêt de Château-Regnault. Pour Castelnau et les quinze chefs qui marchaient avec lui, ils suivirent, confiants et tranquilles, Jacques de Savoie à Amboise. Mais, à leur arrivée, ils furent sur-le-champ conduits en prison. Ils devaient y rester, leur dit-il, jusqu'à ce que l'échauffourée fût terminée, et qu'il n'y eût plus de danger à les laisser pénétrer jus-qu'au roi. XCIX La Forêt De Château-Regnault. La forêt de Château-Regnault n'était pas, par bonheur, distante de plus d'une lieue et demie de Noizai. Gabriel s'y dirigea au galop de son bon cheval; mais, une fois qu'il y fut arrivé, il la parcourut en tous sens pendant plus d'une heure sans rencontrer aucune troupe amie ou ennemie. Enfin il crut entendre, au tournant d'une allée, le galop régulier de la cavalerie. Mais ce ne pouvaient être des réformés, car on riait et on parlait, et les huguenots avaient trop intérêt à dérober leur marche pour ne pas garder le plus complet silence. N'importe! Gabriel s'élança de ce côté, et découvrit bientôt les écharpes rouges des troupes royales. En s'avançant vers le chef, il le reconnut et fut reconnu par lui. C'était le baron de Pardaillan, un jeune et vaillant officier qui avait combattu avec lui sous M. de Guise en Italie. -Eh! c'est le comte de Montgommery! s'écria Pardaillan. Je vous croyais à Noizai, comte. -J'en arrive, dit Gabriel. -Et que s'y est-il passé? Marchez donc un peu avec nous, et contez-moi cela. Gabriel fit le récit de l'arrivée soudaine du duc de Nemours, de la surprise de la terrasse et du pont-levis, de son intervention à lui-même entre les deux partis, et de la soumission pacifique qui en avait été l'heureux résultat. -Pardieu! dit Pardaillan, M. de Nemours a eu de la chance, et je voudrais bien en avoir autant. Savez-vous, monsieur de Montgommery, contre qui je marche en ce moment? -Contre La Renaudie, sans doute? dit Gabriel. -Justement. Et savez-vous ce qu'il m'est, La Renaudie? -Mais votre cousin, je crois; c'est vrai, je m'en souviens. -Oui, mon cousin, dit Pardaillan, et plus que mon cousin, mon ami, mon compagnon d'armes. Savez-vous que c'est dur de se battre contre celui qui s'est si souvent battu à nos côtés? -Oh! oui!... dit Gabriel. Mais enfin, vous n'êtes pas sûr de le rencontrer? -Eh! si fait! j'en suis sûr! reprit Pardaillan, mes instructions ne sont que trop précises, et les rapports de ceux qui l'ont livré que trop fidèles. Tenez: encore un quart d'heure de marche, dans la seconde allée à gauche je dois me trouver en face de La Renaudie. -Mais si vous ne preniez par cette allée? souffla Gabriel. -Je manquerais à mon honneur et à mon devoir de soldat, reprit Pardaillan. Je le voudrais d'ailleurs que je ne le pourrais pas. Mes deux lieutenants ont reçu aussi bien que moi les ordres de M. de Guise, et ne me laisseraient pas y contrevenir. Non, mon seul espoir est que La Renaudie consente à se rendre à moi. Espoir bien incertain! car il est fier et brave; car en champ ouvert il ne va pas être surpris comme Castelnau; car nous ne lui serons pas de beaucoup supérieurs en nombre. Enfin, vous m'aiderez toujours, monsieur de Montgommery, à lui conseiller la paix? -Hélas! dit Gabriel, je ferai de mon mieux. -Au diable ces guerres civiles! s'écria Pardaillan pour conclure. Ils marchèrent à peu près dix minutes en silence. Quand ils eurent tourné la deuxième allée à gauche: -Nous devons approcher, dit Pardaillan. Le coeur me bat. Pour la première fois de ma vie, je crois, Dieu me damne! que j'ai peur. Les cavaliers royaux ne riaient plus et ne causaient plus, mais s'avançaient lentement et avec précaution. Ils n'eurent pas fait deux cent pas, qu'à travers un fourré d'arbres, dans un sentier qui longeait le grand chemin, ils crurent voir briller des armes. Leur doute ne fut pas long, d'ailleurs, car presque aussitôt une voix ferme cria: -Halte! qui va là? -C'est la voix de La Renaudie, dit Pardaillan à Gabriel. Et il répondit à l'appel: -Valois et Lorraine! Sur-le-champ, déboucha à cheval de la contre-allée La Renaudie, suivi de sa troupe. Néanmoins, il ordonna au siens de s'arrêter, et fit quelques pas seul en avant. Pardaillan l'imita, cria à ses gens: « Halte! » et s'avança vers lui avec le seul Gabriel. On eût dit deux amis empressés de se revoir après une longue absence plutôt que deux ennemis prêts à se combattre. -Je t'aurais déjà répondu comme je le dois, dit La Renaudie en approchant, si je n'avais cru reconnaître une voix amie... Ou je me trompe bien, ou cette visière me cache les traits de mon cher Pardaillan. -Eh! oui, c'est moi, mon pauvre La Renaudie, reprit Pardaillan, et si j'ai un conseil de frère à te donner, c'est de renoncer à ton entreprise, ami, et de mettre tout de suite bas les armes. -Oui-da, est-ce vraiment là un conseil de frère? dit La Renaudie avec quelque ironie. -Oui, monsieur de La Renaudie, reprit Gabriel en se montrant, le conseil est d'un ami loyal, je vous l'atteste. Castelnau s'est rendu à M. de Nemours, ce matin, et, si vous ne l'imitez, vous êtes perdu. -Ah! ah! monsieur de Montgommery! reprit La Renaudie, êtes-vous aussi avec ceux-là? -Je ne suis ni avec ceux-là ni avec vous-même, dit gravement et tristement Gabriel, je suis entre vous. -Oh! pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit La Renaudie ému par le noble et digne accent de Gabriel. Je n'ai pas voulu vous offenser, et je douterais, je crois, de moi plutôt que de vous. -Croyez-moi donc alors, dit Gabriel, et ne risquez pas un combat inutile et funeste. Rendez-vous. -Impossible! dit La Renaudie. -Mais sache donc, reprit Pardaillan, que nous ne sommes ici qu'une faible avant-garde. -Et moi, répondit le chef réformé, crois-tu que j'aie commencé avec cette poignée de braves que voilà? -Je te préviens, dit Pardaillan, que tu as dans tes rangs des traîtres. -Ils sont maintenant dans les vôtres, reprit La Renaudie. -Je me charge d'obtenir votre grâce de M. de Guise, dit encore Pardaillan, qui ne savait que trouver. -Ma grâce! s'écria La Renaudie, j'espère avoir bientôt à en donner plutôt qu'à en recevoir, des grâces! -La Renaudie! La Renaudie! tu ne voudras pas me contraindre à tirer le fer contre toi, Godefroy, mon vieux camarade, mon ami d'enfance. -Il faut pourtant s'y préparer, Pardaillan; car tu me connais justement trop bien pour croire que je sois disposé à te céder le champ. -Monsieur de La Renaudie, s'écria Gabriel, encore une fois, vous avez tort... Mais il fut brusquement interrompu... Les cavaliers des deux partis, restés à distance, en vue les uns des autres, ne comprenaient rien à ces étranges pourparlers de leurs chefs, et brûlaient d'en venir aux mains. -Que diable se disent-ils donc là si longuement? murmuraient les soldats de Pardaillan. -Ah çà! disaient de leur côté les huguenots, croient-ils donc que nous sommes venus ici pour les regarder causer de leurs affaires? -Attends! attends! dit un de ceux de la troupe de La Renaudie, où tout soldat était chef, je sais un moyen d'abréger leur conversation. Et, au moment où Gabriel prenait la parole, il tira un coup de pistolet contre la troupe de Pardaillan. -Tu vois! s'écria douloureusement celui-ci, le premier coup est parti des tiens. -Sans mon ordre! dit vivement La Renaudie. Mais, puisque le sort en est jeté, tant pis! Allons! mes amis, en avant! Il retourna vers ses gens, et Pardaillan, pour ne pas rester en arrière, en fit autant, et cria aussi -En avant! Le feu commença. Cependant Gabriel était resté immobile entre les rouges et les blancs, entre les royaux et les réformés. Il avait à peine rangé son cheval de côté, et essuyait le feu des deux parts. Dès les premiers coups, le plumet de son casque fut traversé d'une balle, et son cheval tué sous lui. Il se dégagea des étriers et demeura encore debout, sans remuer et comme pensif au milieu de cette terrible mêlée. La poudre était épuisée, les deux troupes s'élancèrent et continuèrent le combat à l'épée. Gabriel ne bougea toujours pas parmi le cliquetis des armes, et, sans seulement toucher la poignée de son épée, il se contenta de regarder les coups furieux qui se donnaient autour de lui, triste et morne comme l'eût été l'image de la France entre ces Français ennemis. Les réformés, inférieurs en nombre et en discipline, commençaient d'ailleurs à plier. La Renaudie, dans le tumulte, avait rejoint Pardaillan. -À moi! lui cria-t-il, que je meure du moins de ta main! -Ah! dit Pardaillan, celui qui tuera l'autre sera le plus généreux! Et ils s'attaquèrent avec vigueur. Les coups qu'ils se portaient résonnaient sur leurs armures comme des marteaux sur l'enclume. La Renaudie tournait autour de Pardaillan, qui, ferme sur ses arçons, parait et ripostait sans se lasser. Deux rivaux altérés de vengeance n'eussent pas été plus acharnés. Enfin La Renaudie enfonça son épée dans la poitrine de Pardaillan, qui tomba. Mais ce ne fut point Pardaillan qui jeta un cri, ce fut La Renaudie!... Heureusement pour le vainqueur, il n'eut pas même le temps d'envisager sa funeste victoire. Montigny, le page de Pardaillan, tira sur lui un coup d'arquebuse qui l'abattit de son cheval, mortellement blessé. Néanmoins, avant de mourir, La Renaudie trouva encore la force de renverser mort sur la place, du revers de son épée, celui qui l'avait frappé. Autour de ces trois cadavres, la mêlée se concentra plus furieuse que jamais. Mais les huguenots avaient évidemment le dessous, et bientôt, privés de leur chef, ils furent en pleine déroute. Le plus grand nombre fut tué. On en fit quelques-uns prisonniers, et quelques-uns prirent la fuite. Cet atroce et sanglant combat n'avait pas duré dix minutes. Les cavaliers royaux se disposèrent à revenir à Amboise. On mit sur le même cheval, pour les rapporter ensemble, les deux cadavres de Pardaillan et de La Renaudie. Gabriel qui, malgré ses ardents souhaits, ménagé sans doute par les armes des deux partis, n'avait pas reçu une égratignure, contempla tristement ces deux corps qu'animaient encore, il y avait à peine quelques instants, les deux plus nobles coeurs qu'il eût connus peut-être. « Lequel des deux était le plus brave? se disait-il. Lequel des deux aimait le mieux l'autre? Lequel des deux fait perdre le plus à la patrie? » C De La Politique Au Seizième Siècle. Il s'en fallait cependant qu'après la reddition du château de Noizai et l'escarmouche de la forêt de Château-Regnault, tout fût encore terminé. La plupart des conjurés de Nantes n'avaient pas été avertis des deux échecs successifs de leur parti, et continuaient leur route vers Amboise, toujours disposés à l'attaquer cette nuit-là. Mais on sait que, grâce aux rapports précis de Lignières, ils y étaient attendus. Aussi le jeune roi n'avait pas voulu se coucher, mais, debout et inquiet, allait et venait d'un pas fiévreux par la vaste salle dégarnie qu'on lui avait réservée pour chambre. Marie Stuart, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, veillaient et attendaient près de lui. -Quelle nuit éternelle! disait François II. Je souffre, ma tête est en feu, et ces insupportables douleurs d'oreille recommencent à me torturer. Quelle nuit! quelle nuit! -Pauvre cher sire, reprit doucement Marie, ne vous agitez pas ainsi, je vous en conjure; vous augmentez par là les maux de votre corps et les maux de votre âme. Prenez donc plutôt quelques moments de repos, par grâce! -Eh! puis-je me reposer, Marie, dit le roi, puis-je rester tranquille quand mon peuple se rebelle et s'arme contre moi! Ah! tous ces soucis vont sûrement abréger le peu de vie que m'avait accordé Dieu. Marie ne répondit plus que par des larmes qui inondèrent son visage charmant. -Votre Majesté ne devrait pas s'affecter à ce point, dit le Balafré. J'ai déjà eu l'honneur de lui affirmer que nos mesures étaient prises, et que la victoire était certaine. Je vous réponds de vous à vous-même, sire. -N'avons-nous pas bien commencé? ajouta le cardinal de Lorraine. Castelnau prisonnier, La Renaudie tué, n'est-ce pas là d'heureux augure pour l'issue de cette affaire? -De bien heureux augures en effet, dit François avec amertume. -Demain, tout sera fini, continua le cardinal, les autres chefs des rebelles seront en notre pouvoir, et nous pourrons effrayer, par un terrible exemple, ceux qui oseraient tenter de les imiter. Il le faut, sire, reprit-il en répondant à un mouvement de répulsion du roi. Un Acte de foi solennel, comme on dit en Espagne, est nécessaire à la gloire outragée de la religion et à la sécurité menacée du trône. Pour commencer, ce Castelnau doit mourir. M. de Nemours a pris sur lui de lui jurer qu'il serait épargné, mais cela ne nous regarde pas, et nous n'avons rien promis, nous. La Renaudie a échappé par la mort au supplice; maisj'ai déjà donné l'ordre que demain au jour sa tête fût exposée sur le pont d'Amboise avec cette inscription: Chef des rebelles. -Chef des rebelles! répéta le jeune roi; mais vous dites vous-même qu'il n'était pas ce chef, et que les aveux et la correspondance des conjurés chargent, comme le véritable moteur de l'entreprise, le seul prince de Condé. -Au nom du ciel! ne parlez pas si haut, sire, je vous en supplie, interrompit le cardinal. Oui, cela est vrai, oui, le prince a tout conduit, tout dirigé, de loin. Ces parpaillots le nommaient le capitaine muet, et, après le premier succès, il devait se déclarer. Mais, faute de ce succès, il ne s'est pas déclaré et ne se déclarera pas. Ne le poussons donc pas à quelque dangereuse extrémité. Ne reconnaissons pas ostensiblement cette tête puissante à la révolte. Faisons semblant de ne pas le voir afin de ne pas le montrer. -M. de Condé n'en est pas moins le vrai rebelle! dit François, dont la jeune impatience s'arrangeait mal de toutes ces fictions gouvernementales, comme on les a appelées depuis. -Oui, sire, reprit le Balafré; mais le prince, loin d'avouer ses projets, les renie. Faisons semblant de le croire sur parole. Le prince est venu aujourd'hui s'enfermer dans Amboise, où on le garde à vue, de la même façon qu'il a conspiré de loin. Feignons de l'accepter pour allié, cela est moins périlleux que de l'avoir pour ennemi. Le prince, enfin, va, s'il le faut, frapper avec nous ses complices cette nuit et assister à leur exécution demain. Ne subit-il pas là une nécessité mille fois plus douloureuse que celle qui nous est imposée? -Oui, certes, dit le roi; mais fera-t-il cela? et, s'il le fait, se peut-il qu'il soit coupable? -Sire, dit le cardinal, nous avons dans les mains, et nous remettrons à Votre Majesté si elle le désire, toutes les preuves de la complicité occulte de M. de Condé. Mais, plus ces preuves sont flagrantes, plus nous devons dissimuler, et j'ai un vif regret, pour ma part, de quelques paroles qui me sont échappées et qui, si elles lui étaient rapportées, pourraient offenser le prince. -Craindre d'offenser un coupable! s'écria François. Mais qu'est-ce que ce bruit au dehors? Jésus! seraient-ce déjà les rebelles? -J'y cours, dit le duc de Guise. Mais, avant qu'il eût franchi le seuil de la porte, Richelieu, le capitaine des arquebusiers, entra, et dit au roi: -Pardon, sire, c'est M. de Condé qui croit avoir entendu des paroles mal sonnantes pour son honneur, et qui demande avec instance à se laver publiquement, une fois pour toutes, en présence de Votre majesté, de ces injurieux soupçons. Le roi allait refuser peut-être de voir le prince; mais le duc de Guise avait déjà fait un signe. Les arquebusiers du capitaine Richelieu s'écartèrent, et M. de Condé entra la tête haute et le teint animé. Il était suivi de quelques gentilshommes et de nombre de chanoines de saint Florentin, commensaux ordinaires du château d'Amboise, que le cardinal avait cette nuit-là transformés en soldats pour le besoin de la défense, et qui, chose assez commune du reste en ce temps, portaient l'arquebuse avec le rosaire et le casque sous le capuchon. -Sire, vous excuserez ma hardiesse, dit le prince après s'être incliné devant le roi; mais cette hardiesse est d'avance justifiée peut-être par l'audace de certaines accusations que mes ennemis portent, à ce qu'il paraît, dans l'ombre, contre ma loyauté, et que je veux contraindre à se produire au grand jour pour les confondre et les souffleter. -De quoi s'agit-il, monsieur mon cousin! demanda le jeune roi d'un air sérieux. -Sire, reprit le prince de Condé, on ose dire que je suis le véritable chef des rebelles dont la tentative folle et impie trouble en ce moment l'État et consterne Votre Majesté. -Ah! l'on dit cela! repartit François, et qui donc dit cela? -J'ai cru surprendre tout à l'heure moi-même ces odieuses calomnies, sire, dans la bouche de ces révérends frères de saint Florentin qui, se croyant sans doute ici chez eux, ne se gênent pas pour répéter tout haut ce qu'on leur a soufflé tout bas. -Et accusez-vous ceux qui ont répété ou ceux qui ont soufflé l'offense? dit François. -J'accuse les uns et les autres, sire, répondit le prince de Condé, mais surtout les instigateurs de ces lâches impostures. Ce disant, il regardait clairement en face le cardinal de Lorraine qui, tout embarrassé de sa contenance, se dissimulait de son mieux derrière son frère. -Eh bien! mon cousin, reprit le jeune roi, nous vous permettons et de confondre l'imposture et d'accuser les imposteurs. Voyons... -Confondre l'imposture, sire? répéta le prince de Condé. Eh! mes actions ne le font-elles pas mieux que ne pourraient le faire toutes mes paroles? Ne suis-je pas venu au premier appel dans ce château, y prendre ma place au milieu des défenseurs de Votre Majesté? Est-ce la démarche d'un coupable, cela?je vous le demande à vous-même, sire? -Accusez donc alors les imposteurs! dit François, qui ne voulut pas autrement répondre. -Je le ferai aussi, non par des mots, sire, mais par des actes, dit M. de Condé. Il faudra, s'ils ont du coeur, qu'ils m'accusent eux-mêmes et se nomment. Je leur jette ici publiquement le gant en face de mon Dieu et de mon roi. L'homme, de quelque rang, de quelque qualité qu'il soit, qui voudra maintenir que je suis l'auteur de la conjuration, qu'il s'avance! J'offre de le combattre quand et comment il voudra, et, là où il me serait inégal, de m'égaler à lui en toute chose pour ce combat. Le prince de Condé jeta, en terminant, son gant à ses pieds. Son regard n'avait pas cessé de commenter son défi, en s'attachant fièrement à celui du duc de Guise, qui ne sourcilla pas. Il y eut ensuite un moment de silence, chacun songeant sans doute à cet étrange spectacle de mensonge donné par un prince du sang à toute une cour où il n'y avait pas un page qui ne le sût vingt fois coupable de ce dont il se défendait avec une indignation si bien jouée. Mais, à vrai dire, le jeune roi était le seul peut-être qui eût la naïveté de s'en étonner, et personne ne suspectait pour cela la bravoure et la vertu du prince. Les idées des cours italiennes sur la politique, importées par Catherine de Médicis et ses Florentins, était alors à la mode en France. Celui qui trompait le mieux était réputé le plus habile. Cacher ses idées et déguiser ses actions était le grand art. La sincérité eût passé pour de la sottise. Les plus nobles et plus purs caractères du temps, Coligny, Condé, le chancelier Olivier, n'avaient pas su se garantir de cette lèpre. Aussi le duc de Guise ne méprisa pas le prince de Condé, il l'admira. Mais il se dit à part lui, en souriant, qu'il était bien au moins aussi fort que cela. Et, en faisant un pas en avant, il ôta lentement son gant et le jeta à côté du prince. Il y eut un moment de surprise, et l'on crut d'abord qu'il allait relever la provocation insolente de M. de Condé. Mais il n'aurait pas été alors le grand politique qu'il se flattait d'être. D'une voix haute et ferme et presque convaincue, vraiment, il dit: -J'approuve et soutiens dans ses paroles M. le prince de Condé, et je lui suis tellement serviteur, ayant cet honneur de lui être parent, que moi-même je m'offre ici pour être son second, et prendrai les armes contre tout venant pour l'assister en une si juste défense. Et le Balafré promena hardiment sur tous ceux qui les entouraient ses yeux inquisiteurs. Pour le prince de Condé, il n'eut plus qu'à baisser les siens. Il se sentait vaincu mieux qu'en champ clos. -Personne, en effet, ne bougea, bien entendu. -Mon cousin, reprit François II avec un mélancolique sourire, vous voilà, à votre souhait, lavé de tout soupçon de félonie, ce me semble. -Oui, sire, dit avec une impudence naïve le capitaine muet, et je remercie Votre Majesté de m'y avoir aidé... Il se tourna avec quelque effort vers le Balafré, et ajouta: -J'en remercie mon bon allié et parent M. de Guise. J'espère lui prouver et prouver à tous de nouveau, en combattant cette nuit, s'il y a lieu, les rebelles, qu'il n'a pas eu tort de me défendre. Là-dessus, le prince de Condé et le duc de Guise se saluèrent profondément l'un l'autre avec courtoisie. Puis le prince, bien et dûment justifié, n'ayant plus rien à faire, s'inclina devant le roi et sortit, suivi des spectateurs qui l'avaient accompagné à son entrée. Il ne resta plus dans la chambre royale que les quatre personnages dont cette singulière comédie avait distrait un moment l'attente et les craintes... Mais il appert toujours de cette scène chevaleresque que la politique date du seizième siècle... au moins. CI Le Tumulte D'Amboise. Après la sortie du prince de Condé, ni le roi, ni Marie Stuart, ni les deux frères de Lorraine ne ramenèrent l'entretien sur ce qui venait de se passer. D'un tacite et commun accord, ils semblèrent éviter ce sujet dangereux. Dans l'impatient et morne silence de l'attente, des minutes et des heures s'écoulèrent. François II portait souvent la main à sa tête brûlante. Marie, assise à l'écart, regardait tristement la figure pâle et flétrie de son jeune époux, et essuyait de temps en temps une larme. Le cardinal de Lorraine était tout entier aux bruits du dehors. Pour le Balafré, qui n'avait plus d'ordres à donner et que son rang et sa charge enchaînaient auprès du roi, il paraissait cruellement souffrir de cette inaction forcée, et parfois frémissait et frappait du pied comme un brave cheval de bataille rongeant le frein qui l'arrête. Cependant la nuit s'avançait. L'horloge du château, puis celle de Saint-Florentin, avaient sonné six heures, puis six heures et demie. Le jour commençait à poindre, et nul bruit d'attaque, nul signal des sentinelles n'avait troublé la nuit taciturne. -Allons! dit le roi en respirant, je commence à croire, monsieur le cardinal, que ce Lignières avait trompé votre Éminence, ou bien que les huguenots ont changé d'avis. -Tant pis! en fin de compte, dit Charles de Lorraine; car nous étions sûrs de vaincre la rébellion. -Oh! non, tant mieux! reprit François, car le combat seul était pour la royauté une défaite... Mais le roi n'avait pas achevé de parler, que deux coups d'arquebuse, signe convenu de l'alarme, étaient tirés, et qu'on entendit sur les remparts, répété de poste en poste, le cri: -Arme! arme! arme! -Il n'en faut pas douter, ce sont les ennemis! s'écria le cardinal de Lorraine en pâlissant malgré lui. Le duc de Guise se leva presque joyeux, et, saluant le roi: -Sire, à bientôt, comptez sur moi, dit-il seulement. Et il sortit avec précipitation. On entendait encore sa forte voix donner des ordres dans l'anti-chambre quand une nouvelle arquebusade éclata. -Vous voyez, sire, dit le cardinal, peut-être pour abuser sa terreur du son de sa voix, vous voyez que Lignières était bien informé, et qu'il ne s'est trompé que de quelques heures. Mais le roi ne l'écoutait point, et, mordant avec colère sa lèvre blanchie, ne prêtait l'oreille qu'au bruit croissant de l'artillerie et des arquebuses. -Je puis à peine croire encore à tant d'audace! murmuraitil. Un tel affront à la couronne!... -Va se résoudre en honte pour les misérables, sire! dit le cardinal. -Hé! reprit le roi, à en juger par le bruit qu'ils font, MM. de la réforme sont en bon nombre et ne craignent guère! -Cela va s'éteindre tout à l'heure comme un feu de paille, dit Charles de Lorraine. -Il n'y paraît pas, car le bruit se rapproche, dit François, et le feu, je crois, s'allume au lieu de s'éteindre. -Jésus! s'écria Marie Stuart tout épouvantée, entendez-vous les balles claquer contre les murs? -Il me semble pourtant, madame... balbutia le cardinal. Je crois bien, Votre Majesté... Quant à moi, je n'entends pas que le bruit s'accroisse... Mais il fut interrompu par une terrible explosion. -Voilà qui vous répondrait, lui dit le roi avec un sourire amer, quand même votre figure pâle et effrayée ne suffirait pas à vous contredire. -Je sens déjà l'odeur de la poudre, reprit Marie. Et puis, voilà des cris tumultueux! -De mieux en mieux! dit François. Allons, MM. les réformés ont sans doute déjà franchi les murs de la ville, et vont, je présume, nous assiéger en règle dans notre château. -Mais, sire, dit le cardinal tremblant, dans cette situation, ne vaudrait-il pas mieux que Votre Majesté se retirât au donjon. On peut être sûr du moins qu'ils ne s'en empareront pas. -Qui? moi? s'écria le roi, me cacher devant mes sujets! devant des hérétiques! Laissez-les arriver jusqu'ici, monsieur mon oncle, je suis bien aise de savoir jusqu'où ils pousseront l'audace. Vous verrez qu'ils nous prieront de chanter avec eux quelques psaumes en français, et de faire un prêche de notre chapelle de Saint-Florentin? -Sire, de grâce, consultez un peu la prudence, dit Marie. -Non, reprit le roi, je veux aller jusqu'au bout, je les attends ici, ces sujets fidèles, et par mon nom royal! le premier qui manque au respect qu'il me doit verra si cette dague n'est que de parade à mon côté!... Les minutes passaient, et les arquebusades continuaient toujours de plus en plus vives. Le pauvre cardinal de Lorraine n'avait plus la force de prononcer une parole. Le jeune roi serrait les poings de colère. -Quoi! dit Marie Stuart, personne ne vient nous donner de nouvelles! Le danger est-il donc si grand que nul ne puisse quitter la place d'un instant?... -Ah! dit enfin le roi hors de lui, cette attente est insupportable, et tout vaudrait mieux, je crois! Mais je sais un moyen de savoir ce qui en est, c'est d'aller moi-même dans la mêlée. M. le lieutenant général ne refusera pas sans doute de me recevoir comme volontaire. François fit deux ou trois pas pour sortir. Marie se jeta audevant de lui. -Sire! y pensez-vous? Malade comme vous l'êtes! s'écria-t-elle. -Je ne sens plus mon mal, dit le roi. L'indignation a pris en moi la place de la souffrance. -Attendez, sire! dit le cardinal! il me semble, cette fois, que le bruit s'éloigne véritablement. Oui, les coups sont plus rares... Ah! voici un page avec des nouvelles sans doute. -Sire! dit le page en entrant, M. le duc de Guise me charge d'annoncer à Votre Majesté que les réformés ont lâché prise et sont en pleine retraite. -Enfin! voilà qui est heureux! s'écria le roi. -Aussitôt que M. le lieutenant général croira pouvoir quitter les murs, continua le page, il viendra rendre compte de tout au roi. Le page sortit. -Eh bien! sire, dit le cardinal de Lorraine triomphant, ne l'avais-je pas bien prévu que c'était pure bagatelle, et que monsieur mon illustre et vaillant frère vous aurait bientôt fait raison de tous ces chanteurs de cantiques. -Oh! mon bel oncle, reprit François, comme le courage vous est subitement revenu... Mais, dans ce moment, éclata une seconde explosion bien plus effrayante que la première. -Qu'est-ce encore que ce bruit? dit le roi. -En effet... cela est singulier, dit le cardinal, tremblant de nouveau. Heureusement, sa terreur ne fut pas de longue durée. Le capitaine des arquebusiers, Richelieu, entra presque aussitôt, le visage noir de poudre et une épée tailladée à la main. -Sire, dit au roi Richelieu, les rebelles sont en pleine déroute. À peine ont-ils eu le temps de faire sauter, sans nous causer de dommage, un amas de poudre qu'ils avaient disposé auprès de l'une des portes. Ceux qui n'ont pas été pris ou tués ont repassé le pont et se sont barricadés dans une des maisons du faubourg du Vendômois, où nous en aurons bon marché... Votre Majesté peut même voir de cette fenêtre comment on en use avec eux. Le roi alla vivement à la fenêtre, suivi par le cardinal et de loin par la reine. -Oui, en effet, dit-il; les voilà assiégés à leur tour... Mais que vois-je? Quelle fumée sort de cette maison! -Sire, on y aura mis le feu, dit le capitaine. -Fort bien! à merveille! s'écria le cardinal. Tenez, sire, en voilà qui sautent par la fenêtre. Deux... trois... quatre... Encore! encore! Entendez-vous d'ici leurs cris? -Dieu! les pauvres gens! dit Marie Stuart joignant les mains. -Il me semble, reprit le roi, que je distingue, en tête des nôtres, le panache et l'écharpe de notre cousin de Condé. Est-ce vraiment lui, capitaine? -Oui, Votre Majesté, dit Richelieu. Il a été constamment parmi nous, l'épée à la main, à côté de M. de Guise. -Eh bien! monsieur le cardinal, dit François, vous voyez qu'il ne s'est pas fait prier. -Il l'a certes bien fallu, sire! répondit Charles de Lorraine. M. le prince eût trop risqué à faire autrement. -Mais, s'écria Marie, repoussée et attachée à la fois par l'horrible spectacle du dehors, les flammes redoublent! la maison va s'écrouler sur les malheureux! -Elle s'écroule! dit le roi. -Vivat! tout est fini! s'écria le cardinal. -Ah! quittons cette place, sire, cela fait mal, dit Marie en entraînant le roi. -Oui, dit François, voici la pitié qui me prend à cette heure. Et il s'éloigna de la fenêtre, où le cardinal demeura seul, fort réjoui. Mais il se retourna bientôt en entendant la voix du duc de Guise. Le Balafré entra, calme et fier, accompagné du prince de Condé qui avait, lui, bien de la peine à ne point paraître triste et honteux. -Sire, tout est terminé, dit le duc de Guise au roi, et les rebelles ont trouvé la peine de leur crime. Je rends grâce à Dieu d'avoir délivré Votre Majesté de ce péril; car, d'après ce que j'ai vu, il a été plus grand qu'on ne le croyait d'abord. Nous avions des traîtres parmi nous. -Se peut-il! s'écria le cardinal. -Oui, reprit le Balafré; à la première attaque, les réformés ont été secondés par les hommes d'armes qu'avait amenés La Motte, et qui nous ont attaqué en flanc. Ils ont donc été un moment maîtres de la ville. -C'est effrayant! dit Marie se serrant contre le roi. -Ce l'eût été bien plus encore, madame, continua le duc, si les rebelles avaient été secondés, comme ils devaient le croire, par une attaque que Chaudieu, le frère du ministre, devait tenter sur la porte des Bons-Hommes. -L'attaque a échoué? demanda le roi. -Elle n'a pas eu lieu, sire. Le capitaine Chaudieu, grâce au ciel! s'est trouvé en retard et n'arrivera que pour trouver tous ses amis écrasés. Maintenant, qu'il attaque à son aise! il aura à qui parler en dedans et au dehors des murs. Et, pour le faire réfléchir, j'ai ordonné qu'on pendît vingt ou trente de ses complices au haut des créneaux d'Amboise. Ce spectacle l'avertira suffisamment, je pense. -C'est fort bien trouvé, dit le cardinal de Lorraine. -Je vous remercie, mon cousin, dit le roi au Balafré. Mais je vois que la protection de Dieu a surtout éclaté dans cette rencontre, puisque lui seul a permis que la confusion se glissât dans les conseils de nos ennemis. Allons donc tout d'abord lui rendre grâce à la chapelle. -Puis ensuite, dit le cardinal, donner ordre à la punition des coupables qui survivent. Sire, vous assisterez à leur exécution avec la reine et la reine mère, n'est-ce pas? -Mais... sera-ce donc bien nécessaire? dit en marchant vers la porte le jeune roi contrarié. -Sire, c'est indispensable, reprit avec insistance le cardinal en le suivant. Le glorieux roi François Ier et votre illustre père, sire, n'ontjamais manqué d'assister au brûlement des hérétiques. Quant au roi d'Espagne, sire... -Les autres rois font comme il leur plaît, dit François marchant toujours, et moi, je veux agir aussi à ma guise. -Je dois enfin avertir Votre Majesté que le nonce de Sa Sainteté compte absolument sur votre présence au premier acte de foi de votre règne, ajouta l'impitoyable cardinal. Quand tous y assisteront, même M. le prince de Condé, je gage, sied-il que Votre Majesté s'en absente? -Hélas! mon Dieu! nous en reparlerons assez tôt, reprit François. Les coupables ne sont seulement pas condamnés. -Oh! si fait, Votre Majesté, ils le sont! dit avec conviction Charles de Lorraine. -Soit! vous imposerez donc en temps et lieu cette nécessité terrible à ma faiblesse, reprit le roi. Pour le moment, monsieur le cardinal, allons, je vous l'ai dit, nous agenouiller devant l'autel et y remercier Dieu qui a daigné détourner de nous les périls de cette conspiration. -Sire, dit à son tour le duc de Guise, il ne faut pas grossir les choses et leur donner plus d'importance qu'elles n'en méritent. Que Votre Majesté veuille donc ne pas appeler ce mouvement une conspiration: ce n'était en vérité qu'un tumulte. CII Un Acte De Foi. Bien que les conjurés eussent inséré dans le manifeste qu'on sait dans les papiers de La Renaudie une protestation « de n'attenter aucune chose contre la majesté du roi, ni les princes de son sang, ni l'état du royaume, » ils n'en avaient pas été moins pris en révolte ouverte, et devaient s'attendre à subir le sort des vaincus dans les guerres civiles. La manière dont les religionnaires avaient été traités lorsqu'ils se conduisaient en sujets pacifiques et soumis devait leur laisser peu d'espoir de grâce. En effet, le cardinal de Lorraine poussa leurjugement avec une passion tout ecclésiastique, sinon toute chrétienne. Il chargea du procès des seigneurs impliqués dans cette funeste affaire la parlement de Paris et le chancelier Olivier. Aussi la chose alla-t-elle grand train. Les interrogatoires furent rapidement conduits, les sentences plus rapidement prononcées. On se dispensa même de ces vaines formalités pour les menus fauteurs de la rébellion, gens de peu d'importance qu'on roua ou qu'on pendit journellement à Amboise sans vouloir en ennuyer le parlement. Les honneurs et les frais de la justice ne furent accordés qu'aux gens de quelque qualité et de quelque renom. Enfin, grâce au zèle pieux de Charles de Lorraine, tout fut terminé pour ceux-là aussi en moins de trois semaines. Le 15 avril fut fixé pour l'exécution publique à Amboise de vingt-sept barons, onze comtes et sept marquis, en tout cinquante gentilshommes et chefs de réformés. On ne négligea rien d'ailleurs pour donner à cette singulière cérémonie religieuse tout l'éclat et toute la pompe désirables. D'immenses préparatifs furent faits. De Paris à Nantes, on stimula la curiosité publique par les moyens de publicité en usage à cette époque, c'est-à-dire que l'exécution fut annoncée au prône par les prédicateurs et par les curés. Au jour dit, trois tribunes élégantes, parmi lesquelles celle du milieu, la plus somptueuse, était réservée à la famille royale, furent adossées à la plate-forme du château au pied de laquelle la sanglante représentation devait avoir lieu. Autour de la place, des gradins en planches furent garnis de tous les fidèles des environs que de gré ou de force on put réunir. Les bourgeois et manants qui auraient pu avoir quelque répugnance pour ce spectacle furent bien contraints de s'y rendre par menace ou corruption. On remit aux uns leurs amendes, on fit mine de reprendre aux autres leurs places, leurs maîtrises et leurs privilèges. Tous ces motifs, joints à la curiosité d'une part et au fanatisme de l'autre, amenèrent à Amboise une affluence telle que la veille dujour fatal plus de dix mille personnes durent camper dans les champs. Dès le matin du 15 avril, les toits de la ville furent chargés de monde, et les croisées qui donnaient sur la place se louèrent jusqu'à dix écus, somme énorme pour le temps. Un vaste échafaud recouvert en drap noir était dressé au milieu de l'enceinte. On y apporta le chouquet, billot où chaque condamné devait poser sa tête en s'agenouillant. Auprès, un fauteuil drapé de noir était réservé au greffier chargé d'appeler tour à tour les gentilshommes et de lire à voix haute leur sentence. La place fut gardée par la compagnie écossaise et les gendarmes de la maison du roi. Après une messe solennelle entendue dans la chapelle de Saint-Florentin, on amena au pied de l'échafaud les condamnés. Plusieurs d'entre eux avaient subi déjà la torture. Des moines les assistaient et tâchèrent de les faire renoncer à leurs principes religieux; mais pas un seul des huguenots ne consentit à cette apostasie devant la mort, tous refusèrent de répondre aux moines, parmi lesquels ils soupçonnaient des espions du cardinal de Lorraine. Cependant les tribunes de la cour se remplirent, excepté celle du milieu. Le roi et la reine, auxquels il avait fallu presque arracher leur consentement d'assister aux exécutions, avaient du moins obtenu de n'y paraître que vers la fin, et seulement pour le supplice des principaux chefs. Enfin ils devaient y venir: c'est tout ce que demandait le cardinal. Pauvres enfants rois! pauvres esclaves couronnés! à eux aussi, comme aux manants, on avait fait peur pour leurs places et privilèges. À midi, l'exécution commença. Quand le premier des réformés gravit les marches de l'échafaud, ses compagnons entonnèrent un psaume français traduit par Clément Marot, autant pour envoyer une dernière consolation à celui qu'on suppliciait que pour marquer leur constance vis-à-vis de leurs ennemis et de la mort. Dieu nous soit doux et favorable, Nous bénissant par sa bonté, Et de son visage adorable Nous fasse luire la clarté! Un verset accompagnait chaque tête qui tombait. Mais chaque tête qui tombait faisait une voix de moins dans le choeur. À une heure, il ne restait plus que douze gentilshommes, les principaux chefs de la conjuration. Il y eut une pause alors; les deux bourreaux étaient las, et le roi arrivait. François II était plus que pâle, il était livide. Marie Stuart se plaça à sa droite, et Catherine de Médicis à sa gauche. Le cardinal de Lorraine se mit à côté de la reine mère, et l'on mit le prince de Condé à côté de la jeune reine. Quand le prince parut sur l'estrade, presque aussi pâle que le jeune roi, les douze condamnés le saluèrent. Il leur rendit gravement ce salut. -Je me suis toujours incliné devant la mort, dit-il tout haut. Le roi fut d'ailleurs reçu avec moins de respect, pour ainsi dire, que le prince de Condé. Aucune acclamation ne s'éleva d'abord à son arrivée. Il le remarqua bien, et, fronçant le sourcil: -Ah! monsieur le cardinal, dit-il, je vous veux du mal de nous avoir fait venir ici... Charles de Lorraine pourtant avait levé la main pour donner le signal du dévouement, et quelques voix éparses crièrent dans la foule: -Vive le roi! -Vous entendez, sire? reprit le cardinal. -Oui, dit le roi en secouant tristement la tête, j'entends quelques maladroits qui ne font que mieux remarquer le silence de tous. Pendant ce temps, le reste de la tribune royale se remplissait. Les frères du roi, le nonce du pape, la duchesse de Guise y étaient entrés tour à tour. Puis vint le duc de Nemours, bien défait aussi, et comme agité par un remords. Enfin se placèrent au fond deux hommes dont la présence n'était peut-être pas moins étrange, en ce lieu et en ce moment, que celle du prince de Condé. Ces deux hommes étaient Ambroise Paré et Gabriel de Montmorency. Un devoir différent les amenait tous deux. Ambroise Paré avait été mandé depuis quelques jours à Amboise par le duc de Guise, qu'inquiétait décidément la santé de son royal neveu, et Marie Stuart, non moins alarmée que son oncle, en voyant François si abattu à la seule pensée de l'auto-dafé, pria le chirurgien de se tenir à portée de secourir le roi en cas de défaillance. Quant à Gabriel, il venait tenter encore un suprême effort pour sauver au moins un des condamnés, que la hache devait frapper le dernier, et qu'il se reprochait d'avoir involontairement conduit à cette extrémité par ses conseils, à savoir le jeune et brave Castelnau de Chalosses. Castelnau, on s'en souvient, ne s'était rendu que sur la parole écrite et signée du duc de Nemours qui lui avait garanti la liberté et la vie. Or, dès son arrivée à Amboise, il avait été jeté en prison, et aujourd'hui il allait être décapité le dernier comme le plus coupable. Il faut être juste néanmoins pour le duc de Nemours. Quand il vit sa signature de gentilhomme ainsi compromise, il ne se sentit plus de désespoir et de colère, et, depuis trois semaines, il allait du cardinal de Lorraine au duc de Guise, et de Marie Stuart au roi, sollicitant, réclamant, implorant la délivrance de son créancier d'honneur. Mais le chancelier Olivier, auquel on le renvoyait, lui déclarait, selon M. de Vieilleville, que: « Un roi n'est nullement tenu de sa parole à son sujet rebelle, ni de quelconque promesse qu'on lui a faite de sa part. » Ce qui causa un grand crève-coeur au duc de Nevers, « lequel, ajoute naïvement le chroniqueur, ne se tourmentait que pour sa signature; car, pour sa parole, il eût toujours donné un démenti à qui eût voulu la lui reprocher, sans nul excepter, fors Sa Majesté seulement, tant était vaillant prince et généreux! » Comme Gabriel, le duc de Nemours avait été conduit au spectacle de l'exécution, plus terrible pour lui que pour tout autre, par un secret espoir de sauver encore Castelnau à la dernière minute. Cependant le duc de Guise, à cheval au bas de la tribune avec ses capitaines, avait fait un signe aux exécuteurs, et le supplice et le chant des psaumes, un moment interrompu, recommencèrent. En moins d'un quart d'heure, huit têtes tombèrent. La jeune reine était près de s'évanouir. Il ne resta plus au pied de l'échafaud que quatre condamnés. Le greffier qui faisait le cri lut à voix haute: -Albert Edmond Roger, comte de Mazères, coupable d'hérésie, de crime de lèse- majesté et d'attaque à main armée contre la personne du roi. -C'est faux! s'écria sur l'échafaud le comte de Mazères. Puis, montrant au peuple ses bras noircis et sa poitrine brisée par la torture: -Voilà, reprit-il, l'état où l'on m'a mis au nom du roi. Mais je sais qu'il l'ignore, et je n'en crie pas moins: Vive le roi! Sa tête tomba. Les trois deniers réformés, qui attendaient leur tour au pied de l'échafaud, répétèrent le premier verset du psaume: Dieu nous soit doux et favorable Nous bénissant par sa bonté, Et de son visage adorable Nous fasse luire la clarté! Le greffier continua: -Jean-Louis Albéric, baron de Raunay, coupable d'hérésie, de crime de lèse-majesté et d'attaque à main armée contre la personne du roi. -Toi et ton cardinal, vous mentez comme deux croquants, dit Raunay; c'est contre lui et son frère seul que nous nous sommes armés. Je leur souhaite de mourir tous deux aussi tranquilles et aussi purs que moi. Puis il mit sa tête sur le billot. Les deux derniers condamnés chantaient: Dieu, tu nous a mis à l'épreuve, Et tu nous as examinés; Comme l'argent que l'on épreuve Par feu tu nous as affinés. Le greffier criminel reprit son appel sanglant: -Robert-Jean-René Briquemaut, comte de Vilmongis, coupable d'hérésie, de crime de lèse-majesté et d'attentat à la personne du roi. Villemont trempa ses mains dans le sang de Raunay, et, les élevant vers le ciel: -Père céleste! cria-t-il, voilà le sang de tes enfants! tu en feras vengeance! Il tomba, frappé à mort. Castelnau, resté seul, chantait: Tu nous a fait entrer et joindre Aux pièges de nos ennemis; Tu nous as fait les reins astreindre Des filets où tu nous as mis. Le duc de Nemours, dans l'espoir de sauver Castelnau, avait répandu l'or. Le greffier, les exécuteurs eux-mêmes avaient intérêt à son salut. Le premier bourreau se dit épuisé, le second le remplaça. Il y eut forcément une interruption. Gabriel en profita pour exciter le duc à de nouveaux efforts. Jacques de Savoie se pencha donc vers la duchesse de Guise avec laquelle il était, disait-on, du dernier bien, et lui souffla un mot à l'oreille. La duchesse avait beaucoup d'influence sur l'esprit de la jeune reine. Elle se leva aussitôt comme ne pouvant plus supporter ce spectacle, et dit assez haut pour être entendue de Marie: -Ah! c'est trop affreux pour des femmes! La reine, voyez, va se trouver mal. Retirons-nous. Mais le cardinal de Lorraine fixa sur sa belle-soeur son regard sévère. -Un peu plus de fermeté, madame! lui dit-il durement. Songez que vous êtes du sang d'Este, et que vous êtes la femme du duc de Guise. -Eh! c'est justement ce qui fait ma peine! dit la duchesse. Jamais une mère n'eut plus de raison de s'affliger. Tout ce sang et toutes ces haines retomberont sur nos enfants. -Ces femmes sont timides! murmura le cardinal, qui était lâche. -Mais, reprit le duc de Nemours, il n'est pas besoin d'être femme pour être ému devant ce lugubre tableau. Vous-même, prince, dit-il à M. de Condé, n'êtes-vous pas ému, dites? -Oh! dit le cardinal, le prince est un soldat habitué à voir de près la mort. -Oui, dans les batailles, répondit courageusement le prince; mais sur l'échafaud! mais de sang-froid! -Un prince du sang a-t-il donc tant de pitié pour des rebelles? dit encore Charles de Lorraine. -J'ai pitié, reprit le prince de Condé, de vaillants officiers qui ont toujours dignement servi le roi et la France. Mais, dans sa position, que pouvait dire et faire de plus le prince soupçonné lui-même? Le duc de Nemours le comprit, et s'adressa à la reine mère: -Voyez, madame, il n'en reste plus qu'un seul, dit-il sans nommer Castelnau. Ne pourrait-on au moins le sauver? -Je ne puis rien, répondit Catherine de Médicis en détournant la tête. Cependant le malheureux Castelnau montait les marches de l'escalier en chantant: Dieu me soit doux et favorable, Me bénissant par sa bonté, Et de son visage adorable Me fasse luire la clarté! Le peuple, profondément touché, oublia la crainte que lui inspiraient les espions et les mouchards, et cria tout d'une voix: -Grâce! grâce! Le duc de Nemours s'efforçait dans le moment d'attendrir le jeune duc d'Orléans. -Monseigneur, lui disait-il, avez-vous oublié que c'est Castelnau qui, dans cette même ville d'Amboise, a sauvé les jours du feu duc d'Orléans, dans l'émeute où ils étaient en péril? -Je ferai, reprit le duc d'Orléans, ce que décidera ma mère. -Mais, dit le duc de Nemours suppliant, si vous vous adressiez au roi? un seul mot de votre part... -Je vous le répète, fit sèchement le jeune prince, j'attends les ordres de ma mère. -Ah! prince! dit avec reproche le duc de Nemours. Et il fit à Gabriel un geste de découragement et de désespoir. Le greffier lut alors lentement: -Michel-Jean-Louis, baron de Castelnau-Chalosses, atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, d'hérésie et d'attentat à la personne du roi. -J'atteste mes juges eux-mêmes, dit Castelnau, que l'énoncé est faux, à moins que ce ne soit un crime de lèse-majesté de m'être opposé de tout mon pouvoir à la tyrannie des Guise. Si c'est ainsi qu'on l'entend, on aurait dû commercer par les déclarer rois. Peut-être en viendra-t-on là; mais c'est l'affaire de ceux qui me survivront. Et, s'adressant au bourreau: -Toi, maintenant, ajouta-t-il d'une voix ferme, fais ton office. Mais l'exécuteur, qui remarqua quelque mouvement dans les tribunes, feignit d'arranger sa hache pour gagner du temps. -Cette hache est émoussée, monsieur le baron, lui dit-il tout bas, et vous êtes digne de mourir au moins d'un seul coup... Et qui sait même si un moment de plus?... Il me semble qu'il se passe là-bas quelque chose de bon pour vous. Tout le peuple cria de nouveau: -Grâce! grâce! Gabriel, perdant tout ménagement à cette minute suprême, osa crier tout haut à Marie Stuart: -Grâce! madame la reine! Marie se retourna, vit le regard navrant, comprit le cri désespéré de Gabriel, et, pliant un genou devant le roi: -Sire! au moins cette grâce-ci, dit-elle, je vous la demande à genoux! -Sire! s'écria de son côté le duc de Nemours, assez de sang n'a-t-il pas déjà coulé? Et cependant, vous le savez, visage de roi porte grâce. François, qui tremblait de tous ses membres, parut frappé de ces paroles. Il saisit la main de la reine. -Souvenez-vous, sire, lui dit sévèrement le nonce pour le rappeler à la rigueur, souvenez-vous que vous êtes le roi très chrétien. -Oui, je m'en souviens, reprit avec fermeté François II. Que grâce soit faite au baron de Castelnau! Mais le cardinal de Lorraine, feignant de se méprendre sur le sens de la première phrase du roi, avait fait un signe impératif à l'exécuteur. Au moment où François prononçait le mot « Grâce! » la tête de Castelnau roulait sur les planches de l'échafaud... Le lendemain, le prince de Condé partit pour la Navarre. CIII Autre Echantillon De Politique. Depuis cette fatale exécution, la santé chancelante de François II ne fit qu'empirer. Sept mois après (fin novembre 1560), la cour étant à Orléans, où les États généraux avaient été convoqués par le duc de Guise, le pauvre jeune roi de dix-sept ans avait été obligé de s'aliter. À côté de ce lit de douleur, où priait, veillait et pleurait Marie Stuart, le drame le plus palpitant attendait son dénouement par la mort ou par la vie du fils d'Henri II. La question, bien qu'engagée par d'autres personnages, était toute entre une femme pâle et un homme sinistre, assis l'un à côté de l'autre, dans la nuit du 4 décembre, à quelques pas du malade endormi et de Marie en larmes à son chevet. L'homme était Charles de Lorraine, et la femme Catherine de Médicis. La vindicative reine mère, qui d'abord avait fait la morte, s'était bien réveillée depuis huit mois, depuis le tumulte d'Amboise! Voici en deux mots ce qu'elle avait fait, dans son animosité toujours plus profonde contre les Guise. Elle s'était secrètement alliée avec le prince de Condé et Antoine de Bourbon; elle s'était secrètement réconciliée avec le vieux connétable de Montmorency. Il n'y avait que la haine qui pût lui faire oublier la haine. Ses nouveaux et étranges amis, poussés par elle, avaient fomenté des révoltes en diverses provinces, soulevé le Dauphiné avec Montbrun, la Provence avec les frères Mouvans, et fait, par Maligny, une tentative sur Lyon. Les Guise, de leur côté, ne s'étaient pas endormis. Ils avaient convoqué à Orléans les États généraux, et s'y étaient ménagé une majorité dévouée. Puis, à ces États généraux, ils avaient mandé, comme c'était leur droit, le roi de Navarre et le prince de Condé. Catherine de Médicis fit parvenir aux princes avis sur avis pour les dissuader de venir se remettre aux mains de leurs ennemis. Mais leur devoir les appelait, mais le cardinal de Lorraine leur donnait la parole du roi pour gage de leur sûreté... Ils vinrent donc à Orléans. Le jour même de leur arrivée, Antoine de Navarre fut consigné dans une maison de la ville où on le gardait à vue, et le prince de Condé fut jeté en prison. Puis une commission extraordinaire fit le procès du prince, et condamna à mort, à Orléans, par l'inspiration des Guise, celui dont, à Amboise, le duc de Guise avait garanti l'innocence sur son épée. Il ne manquait plus qu'une ou deux signatures, arrêtées par le chancelier L'Hospital, pour que l'arrêt fut exécuté. Voilà, dans cette soirée du 4 décembre, où en étaient les choses pour le parti des Guise, dont le Balafré était le bras et le cardinal la tête, et pour le parti des Bourbons, dont Catherine de Médicis était l'âme secrète. Tout dépendait, pour les uns et pour les autres, du souffle expirant de l'adolescent couronné. Si François II pouvait vivre encore seulement quelques jours, le prince de Condé était exécuté, le roi de Navarre tué par occasion dans quelque rixe, Catherine de Médicis exilée à Florence. Par les États généraux, les Guise étaient maîtres et, au besoin, rois. Si, au contraire, le jeune roi mourait avant que ses oncles se fussent débarrassés de leurs ennemis, la lutte recommençait avec des chances plutôt inégales que favorables pour eux. Donc, ce que Catherine de Médicis et Charles de Lorraine attendaient et guettaient avec angoisse, en cette froide nuit du 4 décembre, dans cette chambre du bailliage d'Orléans, ce n'était pas tant la vie ou la mort de leur royal fils et neveu, que le triomphe ou la défaite de leur cause. Marie Stuart seule veillait son jeune époux aimé sans songer à ce que sa mort pourrait lui faire perdre. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que le sourd antagonisme de la reine mère et du cardinal se trahît au dehors dans leurs manières et dans leurs discours. Au contraire, ils ne s'étaient jamais montrés plus confiants et plus affectionnées l'un pour l'autre. En ce moment encore, profitant de ce sommeil de François, ils s'entretenaient à voix basse, de la meilleure amitié du monde, sur leurs intérêts les plus secrets et leurs plus intimes pensées. Car, pour se conformer tous deux à cette politique italienne dont nous avons précédemment vu des échantillons, Catherine avait toujours dissimulé ses arrières-menées, et Charles de Lorraine avait feint constamment de ne pas s'en apercevoir. De sorte qu'ils n'avaient pas cessé de se parler en alliés et en amis. Ils étaient comme deux joueurs qui tricheraient loyalement chacun de leur côté et se serviraient ouvertement de dés pipés l'un contre l'autre. -Oui, madame, disait le cardinal, oui, cet entêté chancelier de L'Hospital s'obstine à refuser de signer l'arrêt de mort du prince. Ah! que vous aviez bien raison, madame, il y a six mois, de vous opposer si ouvertement à ce qu'il succédât à Olivier! Que ne vous ai-je alors comprise! -Quoi! ne peut-on donc absolument vaincre sa résistance? dit Catherine, qui avait dicté cette résistance. -J'ai employé les caresses et les menaces, reprit Charles de Lorraine, et je l'ai trouvé inflexible. -Mais si M. le duc essayait à son tour? -Rien ne pourrait faire fléchir ce mulet d'Auvergne, dit le cardinal. Mon frère a déclaré d'ailleurs qu'il ne se voulait mêler en rien de cette affaire. -Voilà qui devient embarrassant, fit Catherine de Médicis ravie. -Il y a pourtant, dit le cardinal, un moyen à l'aide duquel nous nous passerions de tous les chanceliers du monde. -Se peut-il! Quel est ce moyen? s'écria la reine mère inquiète. -De faire signer l'arrêt par le roi, dit le cardinal. -Par le roi! répéta Catherine. Cela se pourrait-il? Le roi a-t-il ce droit? -Oui, dit le cardinal, nous avons déjà procédé ainsi, et dans cette affaire même, par le conseil des meilleurs légistes, lors-qu'on a déclaré qu'il serait passé outre au jugement, nonobstant le refus du prince de répondre. -Mais que dira le chancelier? s'écria Catherine véritablement alarmée. -Il grondera comme de coutume, répondit tranquillement Charles de Lorraine, il menacera de rendre les sceaux... -Et s'il les rend en effet?... -Double avantage! nous serons délivrés du censeur le plus incommode, dit le cardinal. -Et quand voudriez-vous donc que cet arrêt fût signé? reprit Catherine après une pause. -Cette nuit, madame. -Et vous le feriez exécuter?... -Demain. Pour le coup, la reine mère frémit. -Cette nuit! demain! vous n'y songez pas! reprit-elle. Le roi est trop malade, trop faible, et n'a pas l'esprit assez libre pour seulement comprendre ce que vous lui demanderiez. -Il n'est pas besoin qu'il comprenne, pourvu qu'il signe, dit le cardinal. -Mais sa main n'est même pas assez forte pour tenir une plume. -On la conduira, reprit Charles de Lorraine, heureux de l'effroi qu'il voyait peint dans les regards de sa chère ennemie. -Écoutez, dit sérieusement Catherine. Je vous dois ici un avertissement et un conseil. La fin de mon pauvre fils est plus proche que vous ne croyez. Savez-vous ce que m'a dit Chapelain, le premier médecin? qu'il ne pensait pas qu'à moins d'un miracle le roi fût vivant demain soir. -Raison de plus pour nous hâter, dit froidement le prêtre. -Oui, mais, reprit Catherine, si François II n'existe plus demain, Charles IX règne, le roi de Navarre est régent peut-être. Quel compte terrible ne vous demandera-t-il pas du supplice infamant de son frère? Ne serez-vous pas à votre tour jugé, condamné? -Eh! madame, qui ne risque rien n'a rien! s'écria avec chaleur le cardinal dépité. D'ailleurs, qui prouve qu'Antoine de Navarre sera nommé régent? qui prouve que ce Chapelain ne se trompe pas? Enfin! le roi vit encore!... -Plus bas! plus bas, mon oncle! dit en se levant Marie Stuart effrayée. Vous allez réveiller le roi!... Tenez, vous l'avez réveillé. -Marie... où es-tu? dit en effet la voix faible de François. -Là, tout auprès de vous, mon doux sire, répondit Marie. -Oh! je souffre! reprit le roi, ma tête est comme du feu! cette douleur d'oreille comme un éternel coup de poignard. Je n'ai dormi qu'en souffrant encore. Ah! c'est fini de moi, c'est fini! -Ne dites pas cela! ne dites pas cela! repartit Marie, contenant ses larmes. -La mémoire me manque, reprit François. Ai-je reçu les saints sacrements? Je veux les avoir au plus tôt. -Tous vos devoirs seront remplis, ne vous tourmentez pas, cher sire. -Je veux voir mon confesseur, M. de Brichanteau. -Tout à l'heure il sera près de vous, dit Marie. -Me dit-on au moins des prières? demanda le roi. -Je n'ai presque cessé depuis ce matin. -Pauvre chère Marie!... et Chapelain, où est-il? -Là, dans la chambre voisine, tout prêt à votre appel. Votre mère et mon oncle le cardinal sont aussi là, sire, les voulez-vous voir? -Non, non, toi seule, Marie! dit le mourant. Tourne-toi un peu de ce côté... là... que je te voie encore une fois au moins. -Courage! reprit Marie Stuart. Dieu est si bon! et je le prie de si grand coeur. -Je souffre, dit François. Je ne vois plus, j'entends à peine. Ta main, Marie. -Là! soutenez-vous sur moi, dit Marie, appuyant la petite tête pâle de son mari sur son épaule. -Mon âme à Dieu! mon coeur à toi, Marie. Toujours! Hélas! hélas! à dix-sept ans mourir! -Non, non! vous ne mourrez pas! s'écria Marie. Qu'avons-nous fait au ciel pour qu'il nous punisse? -Ne pleure pas, Marie, reprit le roi. Nous nous rejoindrons là-haut. Je ne regrette de ce monde que toi. Si je t'emmenais avec moi, je serais heureux de mourir. Le voyage du ciel est plus beau encore que celui d'Italie. Et puis il me semble que sans moi tu ne vas plus avoir de joie. Ils te feront souffrir. Tu auras froid, tu seras seule; ils te tueront, ma pauvre âme! C'est là ce qui m'afflige plus encore que de mourir. -Mais vous ne mourrez pas! vous ne mourrez pas, sire! s'écria Marie. Écoutez, j'ai un grand espoir. Une chance en laquelle j'ai foi nous reste. -Qu'est-ce à dire? interrompit en s'approchant Catherine de Médicis étonnée. -Oui, reprit Marie Stuart, le roi peut encore être sauvé et sera sauvé. Quelque chose me criait dans mon coeur que tous ces médecins qui l'entourent et le fatiguent sont des ignorants et des aveugles. Mais il est un homme habile, savant et renommé, un homme qui a préservé à Calais les jours de mon oncle... -Maître Ambroise Paré? dit le cardinal. -Maître Ambroise Paré! répéta Marie. On disait que cet homme ne devait pas, ne voudrait pas lui-même avoir entre ses mains la vie royale, que c'était un hérétique et un maudit, et que, quand même il accepterait la responsabilité d'une telle cure, on ne pourrait la lui confier. -Cela est certain, dit dédaigneusement la reine mère. -Eh bien! si je la lui confie, moi! s'écria Marie. Est-ce qu'un homme de génie peut être un traître? Quand on est grand, madame, on est bon! -Mais, dit le cardinal, mon frère n'a pas attendu jusqu'à ce jour pour penser à Ambroise Paré. On l'a fait déjà sonder. -Et qui lui a-t-on envoyé? reprit Marie, des indifférents peut-être des ennemis. Moi, je lui ai envoyé un ami sûr, et il viendra. -Il faut le temps qu'il arrive de Paris, dit Catherine. -Il est en route, il doit même être arrivé, reprit la jeune reine. L'ami dont je vous parle a promis de l'amener aujourd'hui même. -Et quel est donc cet ami, enfin? demanda la reine mère. -Le comte Gabriel de Montgommery, madame. Avant que Catherine ait eu le temps de s'écrier, Dayelle, la première femme de Marie Stuart, entra et vint dire à sa maîtresse: -Le comte Gabriel de Montgommery est là, qui attend les ordres de madame. -Oh! qu'il entre! qu'il entre! s'écria vivement Marie. CIV Lueur D'Espoir. -Un instant! dit alors Catherine de Médicis, sèche et froide. Pour que cet homme entre, madame, attendez au moins que je sois sortie. S'il vous plaît de confier la vie du fils à celui qui a tranché la vie du père, il ne me plaît pas, à moi, de revoir et d'entendre encore le meurtrier de mon époux. Je proteste donc contre sa présence en ce lieu, et je me retire devant lui. Et elle sortit en effet, sans donner à son fils mourant un regard, un adieu de mère. Était-ce parce que ce nom abhorré de Gabriel de Montgommery lui rappelait la première offense qu'elle eût eu à supporter du roi? Cela peut être; toujours est-il qu'elle ne redoutait pas autant qu'elle voulait bien le dire l'aspect et la voix de Gabriel; car, en se retirant dans son logement, voisin de la chambre royale, elle eut soin de laisser la portière entr'ouverte, et n'eut pas plus tôt refermé la porte donnant au dehors sur un corridor désert à cette heure avancée de la nuit, qu'elle colla tour à tour à la serrure et son oeil et son oreille, pour voir et pour écouter ce qui allait se passer après son brusque départ. Gabriel entra, conduit par Dayelle, s'agenouilla pour baiser la main que lui tendait la reine, et fit un profond salut au cardinal. -Eh bien! lui demanda Marie Stuart impatiente. -Eh bien! madame, j'ai décidé maître Paré, dit Gabriel. Il est là. -Oh! merci, merci, ami fidèle! s'écria Marie. -Le roi va-t-il donc plus mal, madame? reprit à voix basse Gabriel en portant un regard inquiet sur le lit où François II était étendu sans couleur et sans mouvement. -Hélas! il ne va pas mieux toujours! dit la reine, et j'avais bien besoin de vous voir. Maître Ambroise a-t-il fait de grandes difficultés pour venir? -Non, madame, répondit Gabriel. On le lui avait bien demandé déjà, mais de façon, m'a-t-il dit, à provoquer de sa part un refus. On voulait qu'il s'engageât d'avance, sur sa tête et son honneur, à sauver le roi sans l'avoir vu. On ne lui cachait pas que, comme protestant, il était suspect d'en vouloir à la vie d'un persécuteur des protestants. On lui témoignait enfin tant de méfiance injurieuse, on exigeait de lui de si dures conditions, qu'à moins de n'avoir ni coeur ni prudence, il devait être nécessairement amené à s'abstenir. Ce qu'il a fait, à son grand regret, sans être dès lors autrement pressé par ceux qui lui étaient envoyés. -Se peut-il qu'on ait ainsi interprété à maître Paré nos intentions? dit vivement le cardinal de Lorraine. Pourtant, c'est de la part de mon frère et de la mienne qu'on est allé le trouver à deux ou trois reprises! On nous rapportait à nous ses refus obstinés et ses doutes étranges. Et nous croyions ceux que nous lui avions députés des gens tout à fait sûrs! -L'étaient-ils réellement, monseigneur? dit Gabriel. Maître Paré croit le contraire, maintenant que je lui ai dit vos véritables sentiments à son égard et les bonnes paroles de la reine pour lui. Il est persuadé qu'à votre insu on s'est efforcé, dans un but coupable, de l'écarter du lit de souffrance du roi. -La chose est à présent certaine, reprit Charles de Lorraine. Je reconnais encore en ceci, murmura-t-il, la main de la reine mère... Elle a tout intérêt, en effet, à ce que son fils ne soit pas sauvé... Mais corrompra-t-elle donc tous les dévouements sur lesquels nous comptions? Voici encore un pendant à la nomination de son L'Hospital!... Comme elle nous joue!... Cependant Marie Stuart, laissant le cardinal aux réflexions sur ce qui s'était accompli, et toute à sa sollicitude présente, disait à Gabriel: -Enfin, maître Paré vous a suivi, n'est-ce pas? -À ma première réquisition, répondit le comte. -Et il est là? -Attendant pour entrer votre gracieuse permission, madame. -Tout de suite! qu'il vienne tout de suite! s'écria Marie Stuart. Gabriel de Montgommery alla un instant à la porte par laquelle il était entré, et revint, introduisant le chirurgien. Derrière sa porte à elle, Catherine de Médicis guettait toujours, plus attentive que jamais. Marie Stuart courut à la rencontre d'Ambroise, prit sa main, le conduisit elle-même au lit du cher malade, et, comme pour couper court aux compliments: -Merci d'être venu, maître, disait-elle tout en marchant. Je comptais sur votre zèle comme je compte sur votre science... Venez au lit du roi, vite, au lit du roi. Ambroise Paré, obéissant, sans avoir le temps de prononcer une parole, à l'impatience de la reine, fut bientôt près du chevet où François II, vaincu, pour ainsi dire, par la douleur, n'avait plus de force que pour exhaler un gémissement faible et presque imperceptible. Le grand chirurgien s'arrêta une minute à contempler debout cette petite face amaigrie et comme rétrécie par la souffrance. Puis il se pencha sur celui qui, pour lui, n'était plus qu'un malade, et toucha et sonda le douloureux gonflement de l'oreille droite d'une main aussi légère et aussi douce que celle de Marie. Le roi sentit instinctivement un médecin, et se laissa faire sans même rouvrir ses yeux appesantis. -Oh! je souffre! murmura-t-il seulement d'une voix dolente, je souffre! Ne pouvez-vous donc me soulager?... La lumière étant un peu trop éloignée au gré d'Ambroise, il fit signe à Gabriel d'approcher le flambeau; mais Marie Stuart s'en empara avant Gabriel, et éclaira elle-même le chirurgien, tandis qu'il examinait longuement et attentivement le siège du mal. Cette sorte d'étude muette et minutieuse dura peut-être dix minutes. Après quoi Ambroise Paré se redressa, grave et absorbé par un travail de méditation intérieure, et laissa retomber le rideau du lit. Marie Stuart, palpitante, n'osait l'interroger, de peur de troubler ses pensées. Mais elle épiait son visage avec angoisse. Quel arrêt allait-il prononcer? L'illustre médecin secoua tristement la tête, et il sembla à la reine éperdue que c'était un arrêt de mort. -Eh! quoi, dit-elle, incapable de maîtriser plus longtemps son inquiétude; n'y a-t-il donc plus aucune chance de salut? -Il n'y en a plus qu'une, madame, répondit Ambroise Paré. -Mais il y en a une! s'écria la reine. -Oui, madame, et bien qu'hélas! elle ne soit pas assurée, cependant elle existe, et j'aurais tout espoir si... -Si?... demanda Marie. -Si celui qu'il faut sauver n'était pas le roi, madame... -Eh! s'écria Marie Stuart, traitez-le, sauvez-le comme le dernier de ses sujets! -Mais si j'échoue?... dit Ambroise, car enfin Dieu est seul le maître. Ne m'accusera-t-on pas, moi, huguenot? Cette lourde et terrible responsabilité ne va-t-elle pas peser sur ma main et la faire trembler, alors que j'aurais besoin de tant de calme et d'assurance? -Écoutez, reprit Marie, s'il vit, je vous bénirai toute ma vie, mais si... s'il meurt, je vous défendrai jusqu'à ma mort. Ainsi, essayez! essayez! je vous en conjure, je vous en supplie. Puisque vous dites que c'est la seule et dernière chance, mon Dieu! ne nous la retirez pas; c'est là que serait le crime. -Vous avez raison, madame, dit Ambroise, et j'essaierai... si l'on me le permet, toutefois; si vous me le permettez vousmême, car, je ne vous le cache pas, le moyen auquel j'aurai recours est extrême, inusité, et, en apparence du moins, violent et dangereux. -Vraiment? dit Marie toute tremblante, et il n'y en a pas d'autre? -Pas d'autre, madame! Encore est-il temps de l'employer: dans vingt-quatre heures sûrement, dans douze heures peut-être, il serait trop tard. Un dépôt s'est formé à la tête du roi, et si l'on ne donne pas une issue aux humeurs par une opération très prompte, l'épanchement dans le cerveau doit causer la mort. -Voudriez-vous donc opérer le roi sur-le-champ? dit le cardinal. Je ne prendrai pas cela sur moi seul, d'abord! -Ah! voilà déjà que vous doutez! dit Ambroise. Non, j'ai besoin du grand jour, et il me faut bien le reste de cette nuit pour penser à tout cela, pour exercer ma main, pour faire une ou deux expériences... Mais demain matin, demain à neuf heures, je puis être ici. Soyez-y, madame, et vous aussi, monseigneur; que M. le lieutenant général y soit, que ceux dont le dévouement au roi est bien éprouvé y soient; mais pas d'autres. Le moins de médecins possible. J'expliquerai alors ce que je compte faire, et, si vous m'y autorisez tous, avec l'aide de Dieu, je tenterai cette unique chance que Dieu nous laisse. -Et jusqu'à demain, pas de danger? demanda la reine. -Non, madame, dit maître Paré. Seulement, il est essentiel que le roi repose et prenne des forces pour cette opération qu'il doit subir. Je mets dans la boisson inoffensive que je vois sur cette table deux gouttes de cet élixir, ajouta-t-il en joignant l'acte aux paroles. Faites que le roi prenne cela tout de suite, madame, et vous le verrez tomber dans un sommeil plus calme et plus profond. Veillez, veillez vous-même, si cela se peut, à ce que, sous aucun prétexte, ce sommeil ne soit troublé. -Soyez tranquille! de cela, j'en réponds, dit Marie Stuart. Je ne quitterai pas cette place de la nuit. -C'est très important, dit Ambroise Paré. Maintenant, je n'ai plus rien à faire ici, et je vous demanderai la permission de me retirer, madame, pour m'occuper du roi encore, et me préparer à ma grande tâche. -Allez, maître, allez! dit Marie, et soyez d'avance remercié et béni. À demain. -À demain, madame, reprit Ambroise. Espérez! -Je vais prier, toujours! dit Marie Stuart. -Vous aussi, monsieur le comte, je vous remercie encore, reprit-elle en s'adressant à Gabriel. Vous êtes de ceux dont parlait maître Paré et dont le dévouement au roi est éprouvé. Soyez donc ici demain, je vous prie, pour apporter à votre illustre ami l'appui de votre présence. -J'y serai, madame, dit Gabriel en se retirant avec le chirurgien, après avoir salué la reine et le cardinal. -Et moi aussi, j'y serai! se dit Catherine de Médicis derrière la porte où elle guettait. Oui, j'y serai; car ce Paré est capable de sauver le roi, l'habile homme! et de perdre ainsi son parti, le prince et moi-même, l'imbécile!... Mais j'y serai. CV Sommeil Bien Gardé. Catherine de Médicis resta quelque temps à épier, quoiqu'il n'y eût plus dans la chambre royale que Marie Stuart et le cardinal. Mais elle ne vit et n'entendit plus rien d'intéressant. La reine fit prendre la potion calmante à François qui, selon la promesse d'Ambroise Paré, parut aussitôt dormir plus paisiblement. Tout retomba dès lors dans le silence. Le cardinal, assis, songeait; Marie, agenouillée, priait. La reine mère se retira doucement chez elle pour songer comme le cardinal. Si elle eût demeuré quelques instants de plus, elle eût pourtant assisté à des choses vraiment dignes d'elle. Marie Stuart, se relevant de sa fervente prière, dit au cardinal: -Rien ne vous retient de veiller avec moi, mon oncle, puisque je compte rester ici jusqu'au réveil du roi. Dayelle, les médecins et les gens de service à côté suffiraient s'il était besoin de quelque chose. Vous pouvez donc aller prendre un peu de repos. Je vous ferai avertir s'il est nécessaire. -Non, dit le cardinal, le duc de Guise, que nombre d'affaires à expédier a dû retenir jusqu'à présent, m'a dit qu'avant de se retirer il viendrait savoir des nouvelles du roi, et je lui ai promis qu'il me trouverait auprès de lui... Et, tenez, madame, n'est-ce pas justement son pas que j'entends? -Oh! qu'il ne fasse pas de bruit! s'écria Marie, s'élançant pour avertir le Balafré. Le duc de Guise entra en effet tout pâle et tout agité. Il salua la reine, mais, dans sa préoccupation, il ne demanda pas le moins du monde des nouvelles du roi, et alla droit à son frère, qu'il prit à part dans la large embrasure d'une fenêtre. -Une terrible nouvelle! un vrai coup de foudre! lui dit-il pour commencer. -Qu'y a-t-il encore? demanda Charles de Lorraine. -Le connétable de Montmorency a quitté Chantilly avec quinze cents gentilshommes, dit le duc de Guise. Pour mieux cacher sa marche, il a évité Paris en venant d'Écouen et de Corbeil à Pithiviers par la vallée d'Essonne. Il sera demain aux portes d'Orléans avec sa troupe. Je viens d'en recevoir l'avis. -C'est terrible, en effet! dit le cardinal; le vieux routier veut sauver la tête de son neveu. Je gage que c'est encore la reine-mère qui l'a fait prévenir! Et ne pouvoir rien contre cette femme! -Ce n'est pas le moment d'agir contre elle, mais d'agir pour nous, dit le Balafré. Que devons-nous faire? -Allez avec les nôtres à la rencontre du connétable, dit Charles de Lorraine. -Répondez-vous de maintenir Orléans quand je n'y serai plus avec mes forces? demanda le duc. -Hélas! non, c'est vrai, répondit le cardinal. Tous ces gens d'Orléans sont mauvais, huguenots et Bourbon dans l'âme. Mais nous avons du moins pour nous les États. -Et L'Hospital contre nous, songez-y, mon frère. Ah! la position est dure! Comment va le roi? dit-il enfin, le danger lui rappelant sa dernière ressource. -Le roi va mal, répondit Charles de Lorraine; mais Ambroise Paré, qui est venu à Orléans sur l'invitation de la reine, je vous expliquerai cela, espère encore le sauver demain matin par une opération hasardeuse mais nécessaire qui peut avoir d'heureux résultats. Soyez donc ici à neuf heures, mon frère, pour soutenir Ambroise, au besoin. -Certes! dit le Balafré, car là est notre unique espoir. Notre autorité mourrait du coup avec François II; et pourtant, qu'il serait bon d'épouvanter et peut-être de faire reculer le connétable en lui envoyant, pour sa bienvenue, la tête de son beau neveu de Condé! -Oui, ce serait éloquent, c'est bien mon avis, dit le cardinal réfléchissant. -Mais ce maudit L'Hospital arrête tout! reprit le Balafré. -Si, au lieu de sa signature, nous avions sur l'arrêt du prince celle du roi, dit Charles de Lorraine, rien ne s'opposerait, en somme, n'est-ce pas vrai, mon frère?... à ce que l'exécution eût lieu demain matin avant l'arrivée de Montmorency, avant la tentative d'Ambroise Paré? -Ce ne serait pas très légal, mais ce serait possible, répondit le Balafré. -Eh bien! dit vivement Charles de Lorraine, laissez-moi ici, mon frère; il n'y a rien à faire pour vous cette nuit, et vous devez avoir besoin de repos; deux heures viennent de sonner à l'horloge du bailliage. Il faut ménager vos forces pour demain. Retirez-vous et laissez-moi. Je veux, moi aussi, tenter la cure désespérée de notre fortune. -Qu'est-ce que c'est? demanda le duc de Guise. Ne faites rien de définitif sans me consulter au moins, monsieur mon frère! -Soyez tranquille! si j'ai ce que je veux, j'irai vous réveiller demain avant le jour pour m'entendre avec vous. -À la bonne heure! dit le Balafré. Sur cette assurance, je me retire; car il est vrai que je suis épuisé. Mais de la prudence! Il alla adresser à Marie Stuart quelques paroles de condoléance, et sortit en faisant le moins de bruit possible sur sa recommandation. Cependant le cardinal s'assit devant une table et écrivit une copie de l'arrêt de la commission dont il avait gardé l'expédition par devers lui. Cela fait, il se leva, et marcha vers le lit du roi. Mais Marie Stuart se dressa debout devant lui, et l'arrêta du geste. -Où allez-vous? lui dit-elle d'une voix basse et pourtant ferme et courroucée. -Madame, répondit le cardinal, il est important, il est indispensable que le roi signe ce papier... -Ce qui est important, ce qui est indispensable, dit Marie, c'est que le roi repose tranquille. -Son nom au bas de cet écrit, madame, et je ne l'importunerai plus. -Mais vous le réveillerez, reprit la reine, et je ne le veux pas. D'ailleurs, il est incapable en ce moment de tenir une plume. -Je la tiendrai pour lui, dit Charles de Lorraine. -Je vous ai dit: « Je ne veux pas! » reprit avec autorité Marie Stuart. Le cardinal s'arrêta un moment, surpris par cet obstacle auquel il n'avait pas songé. Puis il reprit de son ton insinuant: -Écoutez-moi, madame. Ma chère nièce, écoutez-moi. Je vais vous dire ce dont il s'agit. Vous comprenez bien que je respecterais le repos du roi si je n'étais contraint par la nécessité la plus grave. C'est de notre fortune et de la vôtre, de notre salut et du vôtre qu'il est ici question. Entendez-moi bien. Il faut que ce papier soit signé par le roi avant que le jour se lève, ou nous sommes perdus! perdus, je vous l'avoue! -Cela ne me regarde pas, dit tranquillement Marie. -Mais si! mais encore une fois notre ruine est votre ruine, enfant que vous êtes! -Eh bien! que m'importe! dit la reine. Est-ce que je me soucie de vos ambitions, moi! Mon ambition, c'est de sauver celui que j'aime, c'est de préserver sa vie, si je puis, et, en attendant, son précieux repos. Maître Paré m'a confié le sommeil du roi. Je vous défends de le troubler, monsieur. Entendez-moi bien, à votre tour. Je vous le défends! Le roi mort, meure ma royauté! cela m'est bien égal! Mais, tant qu'il lui restera un souffle de vie, je protégerai ce dernier souffle contre les exigences odieuses de vos intrigues de cour. J'ai contribué, mon oncle, plus que je ne l'aurais dû, je le crois, à raffermir dans vos mains le pouvoir quand mon François était debout et bien portant; mais ce pouvoir je le reprends tout entier dès qu'il s'agit de faire respecter les dernières heures de calme que Dieu lui accorde peut-être en cette vie. Le roi, a dit maître Paré, aura besoin demain du peu de forces qui lui restent. Personne au monde, sous quelque prétexte que ce soit, ne lui dérobera une parcelle de ce sommeil réparateur... -Mais quand le motif est tellement grave et urgent?... dit le cardinal. -Sous quelque prétexte que ce soit, personne au monde ne réveillera le roi, reprit Marie. -Ah! mais il le faut! repartit Charles de Lorraine, honteux à la fin d'être si longtemps arrêté par la seule résistance d'un enfant, de sa nièce. Les intérêts de l'État, madame, ne s'accommodent point de ces choses de sentiment. La signature du roi m'est nécessaire sur-le-champ, et je l'aurai. -Vous ne l'aurez pas, monsieur le cardinal, dit Marie. Le cardinal fit un pas encore vers le lit du roi. Mais de nouveau Marie Stuart se mit devant lui et lui barra le passage. La reine et le ministre se regardèrent un instant face à face, aussi palpitants, aussi courroucés l'un que l'autre. -Je passerai, dit Charles de Lorraine d'une voix brève. -Vous osez donc porter la main sur moi, monsieur? -Ma nièce!... -Non plus votre nièce, votre reine! Ce fut dit d'un ton si ferme, si digne et si royal, que le cardinal, interdit, recula. -Oui, votre reine! reprit Marie, et si vous faites encore un pas, encore un geste, tandis que vous irez au roi,j'irai à cette porte, moi;j'appellerai ceux qui doivent y veiller, et tout mon oncle, tout ministre, tout cardinal que vous êtes,j'ordonnerai, moi la reine, qu'on vous arrête sur l'heure comme criminel de lèse-majesté. -Un tel scandale!... murmura le cardinal épouvanté. -Qui de nous l'aura voulu, monsieur? L'oeil étincelant, les narines gonflées, le sein ému, toute l'attitude déterminée de la jeune reine disait assez qu'elle exécuterait sa menace. Et puis elle était si belle, si fière et en même temps si touchante ainsi, que le prêtre au coeur de bronze se sentit vaincu et remué. L'homme céda à l'enfant; la raison d'État obéit au cri de la nature. -Allons! dit le cardinal en soupirant profondément, j'attendrai donc que le roi s'éveille... -Merci! dit Marie, revenant à l'accent triste et doux qui, depuis la maladie du roi, lui était habituel. -Mais, du moins, reprit Charles de Lorraine, dès qu'il s'éveillera... -S'il est en état de vous entendre et de vous satisfaire, mon oncle, je n'empêcherai plus rien. Il fallait bien que le cardinal se contentât de cette promesse. Il alla se remettre à sa table, et Marie revint à son prie-dieu, lui attendant, elle espérant. Mais les heures lentes de cette nuit de veille passèrent sans que François II se réveillât. La promesse d'Ambroise Paré n'avait pas été vaine; il y avait bien des nuits que le roi n'avait reposé d'un sommeil si long et si profond. De temps en temps, il faisait bien un mouvement, il poussait une plainte, il prononçait un mot, un nom surtout, celui de Marie. Mais il retombait presque aussitôt dans son assoupissement. Et le cardinal, qui s'était levé en hâte, devait retourner, désappointé, à sa place. Il froissait alors dans sa main avec impatience cet arrêt inutile, cet arrêt fatal et qui, sans la signature du roi, devenait peut-être le sien... Il vit ainsi peu à peu les flambeaux s'user et pâlir, et l'aube froide de décembre blanchir les vitraux. Enfin, comme huit heures sonnaient, le roi s'agita, ouvrit les yeux et appela: -Marie! es-tu là, Marie? -Toujours, dit Marie Stuart. Charles de Lorraine s'élança, son papier à la main. Il était encore temps peut-être! un échafaud est vite dressé! Mais, au même instant, Catherine de Médicis rentra par sa porte à elle dans la chambre royale. « Trop tard! si dit le cardinal. Ah! la fortune nous abandonne! et si Ambroise Paré ne sauve pas le roi, nous sommes perdus! » CVI Le Lit De Mort Des Rois. La reine mère, pendant cette nuit, n'avait pas perdu son temps. Elle avait d'abord envoyé chez le roi de Navarre le cardinal de Tournon, sa créature, et avait arrêté ses conventions écrites avec les Bourbons. Puis, avant le jour, elle avait reçu le chancelier L'Hospital, qui lui apprit l'arrivée prochaine à Orléans de son allié le connétable. L'Hospital, prévenu par elle, promit de se trouver à neuf heures dans la grande salle du Bailliage qui précédait la chambre du roi, et d'y amener autant de partisans de Catherine qu'il pourrait en trouver. Enfin la reine mère avait fait mander pour huit heures et demie Chapelain et deux ou trois autres médecins royaux dont la médiocrité était l'ennemie-née du génie d'Ambroise Paré. Ses précautions ainsi prises, elle entra la première comme nous l'avons vu, dans la chambre du roi, qui venait de s'éveiller. Elle alla d'abord au lit de son fils, le contempla quelques instants en hochant la tête comme une mère douloureuse, mit un baiser sur sa main pendante, et, en essuyant une ou deux larmes, vint s'asseoir de façon à l'avoir toujours en vue. Elle aussi, comme Marie Stuart, voulait désormais veiller, à sa manière, sur cette précieuse agonie. Le duc de Guise entra presque aussitôt. Après avoir échangé quelques mots avec Marie, il alla vers son frère. -Vous n'avez donc rien fait? lui demanda-t-il. -Hélas! je n'ai pu rien faire, répondit le cardinal. -La chance tourne contre nous alors, reprit le Balafré. Il y a foule ce matin dans l'antichambre d'Antoine de Navarre. -Et de Montmorency avez-vous des nouvelles? -Aucune. J'en ai vainement attendu jusqu'ici. Il n'aura pas pris la voie directe. Il est peut-être maintenant aux portes de la ville. -Si Ambroise Paré échoue dans son opération, adieu notre fortune! reprit avec consternation Charles de Lorraine. Les médecins, avertis par Catherine de Médicis, arrivèrent en ce moment. La reine mère les conduisit elle-même au lit du roi, dont les souffrances et les gémissements avaient recommencé. Les médecins examinèrent tour à tour leur royal malade, puis se groupèrent dans un coin pour se consulter. Chapelain proposait un cataplasme pour attirer au dehors des humeurs; mais les deux autres se prononcèrent pour l'injection dans l'oreille d'une certaine eau composée. Ils venaient de s'arrêter à ce dernier moyen quand Ambroise Paré entra, accompagné de Gabriel. Après avoir été examiner l'état du roi, il rejoignit ses confrères. Ambroise Paré, chirurgien du duc de Guise et dont la renommée de science s'était déjà établie, était maintenant une autorité avec laquelle il fallait compter. Les médecins lui apprirent donc ce qu'ils venaient de résoudre. -Le remède est insuffisant, je l'affirme, dit Ambroise Paré à voix haute, et cependant il faut se hâter; car le cerveau se remplira plus tôt que je ne l'aurais cru. -Oh! hâtez-vous donc, au nom du ciel! s'écria Marie Stuart qui avaient entendu. La reine mère et les deux Guise se rapprochèrent alors des médecins et se mêlèrent à eux. -Avez-vous donc, maître Paré, demanda Chapelain, un moyen meilleur et plus prompt que le nôtre? -Oui, dit Paré. -Et lequel? -Il faudrait trépaner le roi, dit Ambroise Paré. -Trépaner le roi! s'écrièrent les trois médecins avec horreur. -En quoi consiste donc cette opération? demanda le duc de Guise. -Elle est peu connue encore, monseigneur, dit le chirurgien. Il s'agit, avec un instrument inventé par moi et que je nomme trépan, de pratiquer sur le sommet de la tête, ou plutôt sur la partie latérale du cerveau, une ouverture de la largeur d'un angelot. -Dieu de miséricorde! s'écria avec indignation Catherine de Médicis. Porter le fer sur la tête du roi! Et vous l'oseriez! -Oui, madame, répondit simplement Ambroise. -Mais ce serait un assassinat! reprit Catherine. -Eh! madame, dit Ambroise, trouer la tête avec science et précaution, n'est-ce pas faire seulement ce que faitjournellement sur le champ de bataille l'épée aveugle et violente? Pourtant, combien de blessures ne guérissons-nous pas? -Enfin, demanda le cardinal de Lorraine, répondez-vous des jours du roi, maître Ambroise? -Dieu seul a la vie et la mort des hommes dans ses mains, vous le savez mieux que moi, monsieur le cardinal. Tout ce que je puis assurer, c'est que cette chance est la dernière et la seule de sauver le roi. Oui, c'est l'unique chance! mais ce n'est qu'une chance. -Vous dites pourtant que votre opération peut réussir, n'est-ce pas, Ambroise? dit le Balafré. Voyons, l'avez-vous déjà pratiquée avec succès? -Oui, monseigneur, répondit Ambroise Paré; il y a peu de temps encore sur M. de La Bretesche, rue de la Harpe, à la Rose Rouge, et, pour parler de choses que monseigneur pourra mieux connaître, je la fis au siège de Calais à M. de Pienne, qui avait été blessé sur la brèche. Ce n'était peut-être pas sans intention qu'Ambroise Paré rappelait les souvenirs de Calais. Toujours est-il qu'il réussit, et que le duc de Guise parut frappé: -En effet, il m'en souvient, dit-il. Dès lors, je n'hésite plus, moi... je consens à l'opération. -Et moi aussi, dit Marie Stuart, que son amour éclairait sans doute. -Mais non pas moi! s'écria Catherine. -Eh! madame, puisqu'on vous dit que c'est notre seule chance! reprit Marie. -Qui dit cela? fit la reine mère. Maître Ambroise Paré, un hérétique? Mais ce n'est pas l'avis des médecins. -Non, madame, dit Chapelain, et ces messieurs et moi nous protestons contre le moyen que propose maître Paré. -Ah! voyez-vous bien? s'écria Catherine triomphante. Le Balafré, hors de lui, alla à la reine mère, et l'emmena dans l'embrasure d'une croisée: -Madame, Écoutez ceci, lui dit-il à voix basse et les dents serrées, vous voulez que votre fils meure et que votre prince de Condé vive!... Vous êtes d'accord avec les Bourbons et avec les Montmorency!... Le marché est conclu, les dépouilles sont partagées d'avance!... Je sais tout. Prenez garde!... je sais tout, vous dis-je!... Mais Catherine de Médicis n'était pas de celles qu'on intimide, et le duc de Guise se fourvoyait. Elle ne comprit que mieux la nécessité de l'audace, puisque son ennemi jetait ainsi le masque avec elle. Elle lui lança un regard foudroyant, et, lui échappant par un mouvement soudain, elle courut à la porte, qu'elle ouvrit à deux battants elle-même. -Monsieur le chancelier! cria-t-elle. L'Hospital, selon les ordres reçus, se tenait là dans la grande salle, attendant. Il y avait rassemblé tout ce qu'il avait pu rencontrer de partisans de la reine mère et des princes. À l'appel de Catherine, il s'avança en hâte, et les groupes de seigneurs se pressèrent curieusement du côté de la porte ouverte. -Monsieur le chancelier, continua Catherine à voix haute pour être bien entendu, on veut autoriser sur la personne du roi une opération violente et désespérée. Maître Paré prétend lui percer la tête avec un instrument. Moi, sa mère, je proteste avec les trois médecins ici présents contre ce crime... Monsieur le chancelier, enregistrez ma déclaration. -Fermez cette porte! s'écria le duc de Guise. Malgré les murmures des gentilshommes réunis dans la grande salle, Gabriel fit ce qu'ordonnait le duc. Le chancelier seul resta dans la chambre du roi. -Maintenant, monsieur le chancelier, lui dit le Balafré, sachez que cette opération dont on vous parle est nécessaire, et que la reine et moi, le lieutenant général du royaume, nous répondons, sinon de l'opération, au moins du chirurgien. -Et moi, s'écria Ambroise Paré, j'accepte en ce moment suprême toutes les responsabilités qu'on voudra m'imposer. Oui, je veux bien qu'on prenne ma vie si ne je parviens à sauver celle du roi. Mais hélas! il est bien temps! Voyez le roi! voyez! François II, en effet, livide, immobile, les yeux éteints, semblait ne plus voir, ne plus entendre, ne plus exister. Il ne répondait plus ni aux caresses ni aux appels de Marie. -Oh! oui, hâtez-vous! dit celle-ci à Ambroise, hâtez-vous, au nom de Jésus! Tâchez seulement de sauver la vie du roi, je protégerai la vôtre. -Je n'ai le droit de rien empêcher, dit le chancelier impassible, mais mon devoir est de constater la protestation de madame la reine mère. -Monsieur de L'Hospital, vous n'êtes plus chancelier, reprit froidement le duc de Guise. Allez, Ambroise, dit-il au chirurgien. -Nous nous retirons, nous, dit Chapelain au nom des médecins. -Soit, dit Ambroise. J'ai besoin du plus grand calme autour de moi. Laissez-moi donc, si vous voulez, messieurs. Pour être seul maître, je serai seul responsable. Depuis quelques instants, Catherine de Médicis ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement. Elle s'était retirée près de la fenêtre et regardait dans la cour du Bailliage, où l'on entendait un grand tumulte. Mais, dans la crise de ce dénouement, personne, hormis elle, n'avait prêté d'attention au bruit du dehors. Tous, et le chancelier lui-même, avaient les yeux rivés sur Ambroise Paré, qui avait repris le sang-froid supérieur du grand chirurgien, et qui préparait ses instruments. Mais, au moment où il se penchait vers François II, le tumulte éclata plus proche, dans la salle voisine même. Un amer etjoyeux sourire éclaira les lèvres pâles de Catherine. La porte s'ouvrit avec violence, et le connétable de Montmorency, armé comme en guerre, apparut menaçant sur le seuil. -J'arrive à propos!... s'écria le connétable. -Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Guise en mettant la main sur sa dague. Forcément, Ambroise Paré s'était arrêté. Vingt gentilshommes accompagnaient Montmorency et se répandaient jusque dans la chambre. À son côté, on voyait Antoine de Bourbon et le prince de Condé. De plus, la reine mère et L'Hospital vinrent se ranger auprès de lui. Il n'y avait même plus moyen d'employer la force pour être les maîtres dans la chambre royale. -À mon tour, dit Ambroise désespéré, je me retire... -Maître Paré, s'écria Marie Stuart, moi, la reine, je vous ordonne de poursuivre l'opération! -Eh! madame, reprit le chirurgien, je vous ai dit que le plus grand calme m'était nécessaire!... Et vous voyez!... Il montra le connétable et sa suite. -Monsieur Chapelain, dit-il au premier médecin, essayez votre injection. -Ce serait l'affaire d'un instant, dit vivement Chapelain. Tout est préparé. Assisté de ses deux confrères, il pratiqua sur-le-champ l'injection dans l'oreille du roi. Marie Stuart, les Guise, Gabriel, Ambroise laissaient faire et se taisaient, écrasés et comme pétrifiés. Le connétable bavardait sottement tout seul. -À la bonne heure! disait-il, satisfait de la docilité forcée de maître Paré. Quandje pense que sans moi vous alliez ouvrir comme cela la tête du roi. On ne frappe ainsi les rois de France que sur les champs de bataille, voyez-vous!... Le fer de l'ennemi peut seul les toucher, mais le fer d'un chirurgien, jamais! Et, jouissant de l'abattement du duc de Guise, il reprit: -Il était temps que j'arrivasse, Dieu merci! Ah! messieurs, vous vouliez, me dit-il, faire trancher la tête à mon cher et brave neveu, le prince de Condé! Mais vous avez réveillé le vieux lion dans son antre, et le voici! J'ai délivré le prince; j'ai parlé aux États que vous opprimiez. J'ai, comme connétable, congédié les sentinelles que vous aviez mises aux portes d'Orléans. Depuis quand est-il d'usage de donner ainsi des gardes au roi, comme s'il n'était pas en sûreté au milieu de ses sujets?... -De quel roi parlez-vous? lui demanda Ambroise Paré; il n'y aura bientôt plus d'autre roi que le roi Charles IX; car vous voyez, messieurs, dit-il aux médecins, malgré votre injection, le cerveau s'engage, l'épanchement commence. Catherine de Médicis vit bien, à l'air désolé d'Ambroise, que tout espoir était perdu. -Votre règne s'achève donc, monsieur, ne put-elle s'empêcher de dire au Balafré. François II, en ce moment, se souleva par un brusque mouvement, rouvrit de grands yeux effarés, remua les lèvres comme pour balbutier un nom, puis retomba lourdement sur l'oreiller. Il était mort. Ambroise Paré, par un geste de douleur, l'annonça aux assistants. -Ah! madame! madame! vous avez tué votre enfant! cria Marie Stuart à Catherine en bondissant éperdue, effarée vers elle. La reine mère enveloppa sa bru d'un regard venimeux et glacé où déborda toute la haine qu'elle avait couvée pour elle pendant dix-huit mois. -Vous, ma chère, lui dit-elle, vous n'avez plus le droit de parler ainsi, entendez-vous; car vous n'êtes plus reine. Ah! si fait! reine en Écosse. Et nous vous renverrons au plus tôt régner dans vos brouillards. Marie Stuart, par une réaction inévitable après ce premier élan de la douleur, tomba, faible et sanglotante, à genoux, au pied du lit où gisait le roi. -Madame de Fiesque, continua tranquillement Catherine, allez tout de suite chercher le duc d'Orléans. Messieurs, repritelle en regardant le duc de Guise et le cardinal, les États, qui étaient peut-être à vous il y a un quart d'heure, sont maintenant à nous, vous vous en doutez bien. Il est entendu entre M. de Bourbon et moi que je serai régente et qu'il sera lieutenant général du royaume. Mais vous, monsieur de Guise, vous êtes encore le grand-maître; accomplissez donc le devoir de votre charge, annoncez la mort du roi François II. -Le roi est mort! dit le Balafré d'une voix sourde et profonde. Le roi d'armes répéta à voix haute sur le seuil de la grande salle, selon le cérémonial d'usage: -Le roi est mort! le roi est mort! le roi est mort! Priez Dieu pour le salut de son âme. Et, tout de suite, le premier gentilhomme reprit: -Vive le roi! Dans le même instant, Mme de Fiesque amenait le duc d'Orléans à la reine mère, qui le prit par la main et sortit avec lui pour le montrer aux courtisans criant autour d'eux: -Vive notre bon roi Charles IX!... -Voilà notre fortune échouée! dit tristement le cardinal à son frère resté seul en arrière avec lui. -La nôtre peut-être, mais non pas celle de notre maison, répondit l'ambitieux. Il faut songer à préparer les voies à mon fils, maintenant. -Comment renouer avec la reine mère? demanda Charles de Lorraine pensif. -Laissons-la se brouiller avec ses Bourbons et ses huguenots, dit le Balafré. Ils quittèrent la chambre par une porte dérobée en continuant de causer. -Hélas! hélas! murmurait Marie Stuart baisant la main glacée de François II, il n'y a pourtant ici que moi qui pleure pour lui, ce pauvre mignon qui m'a tant aimée! -Et moi, madame, dit en s'avançant, les yeux pleins de larmes, Gabriel de Montgommery qui s'était jusque-là tenu à l'écart. -Oh! merci! lui dit Marie avec un regard où elle mit son âme. -Et je ferai plus que de le pleurer, reprit à demi-voix Gabriel en suivant de loin d'un oeil de colère Montmorency qui se pavanait à côté de Catherine de Médicis... Oui, je le vengerai peutêtre, en reprenant l'oeuvre inachevée de ma propre vengeance. Puisque ce connétable est redevenu puissant, la lutte entre nous n'est pas finie! Gabriel, en présence de ce mort, gardait donc, hélas! lui aussi, une pensée personnelle. Décidément, Regnier La Planche a raison de dire « qu'il fait mauvais être roi pour mourir. » Et il n'a pas moins raison sans doute quand il ajoute: « Durant ce règne de François deuxième, la France servit de théâtre où furentjouées plusieurs terribles tragédies que la postérité, à juste occasion, admirera et détestera tout ensemble. » CVII Adieu, France!... Huit mois après la mort de François II, le 15 août 1561, Marie Stuart était sur le point de s'embarquer à Calais pour son royaume d'Écosse. Ces huit mois, elle les avait disputés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, à Catherine de Médicis et même à ses oncles, pressés aussi, pour des motifs différents, de lui voir quitter la France. Mais Marie ne pouvait se résoudre, elle, à s'éloigner de ce doux pays où elle avait été une reine si heureuse et si aimée. Jusque dans les douloureux souvenirs qui lui rappelaient son veuvage prématuré, ces lieux chéris avaient pour elle un charme et une poésie auxquels elle ne pouvait s'arracher. Marie Stuart ne sentait pas seulement cette poésie, elle l'exprimait aussi. Elle ne pleura pas seulement la mort de François II comme une femme, elle la chanta comme une muse. Brantôme, dans son admiration pour elle, nous a conservé la douce complainte qu'elle fit à cette occasion et qui se peut comparer aux plus remarquables poésies de cette époque: En mon triste et doux chant D'un ton fort lamentable, Je jette un deuil tranchant De perte incomparable, Et en soupirs croissants Passent mes meilleurs ans. Fut-il un tel malheur De dure destinée Ni si triste douleur De dame fortunée, Que mon coeur et mon oeil Voient en bière et cercueil! Que dans mon doux printemps, À fleur de ma jeunesse Toutes les peines sens D'une extrême tristesse Et en rien n'ai plaisir Qu'en regret et désir. Ce qui m'était plaisant Me devient peine dure! Le jour le plus luisant Est pour moi nuit obscure Et n'est rien si exquis Qui de moi soit requis! Si en quelque séjour, Soit en bois, soit en prés, Soit à l'aube du jour Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon coeur sent Le regret d'un absent. Si parfois vers les cieux Viens à dresser ma vue, Le doux trait de ses yeux Je vois en une nue. Si les baisse vers l'eau, Vois comme en un tombeau. Si je suis en repos Sommeillant sur ma couche, J'oy qu'il me tient propos, Je le sens qui me touche! En labeur, en recoy, Toujours est près de moi. Mets, chanson, ici fin À la triste complainte Dont sera le refrain: Amour vraie et sans feinte Qui pour séparation N'aura diminution. C'est à Reims, où elle s'était retirée d'abord, auprès de son oncle de Lorraine, que Marie Stuart laissa échapper cette plainte harmonieuse et touchante. Elle resta jusqu'à la fin du printemps en Champagne. Puis les troubles religieux qui avaient éclaté en Écosse exigèrent sa présence en ce pays. D'un autre côté, l'admiration presque passionnée que Charles IX enfant témoignait en parlant de sa belle-soeur inquiétait l'ombrageuse régente Catherine. Il fallut donc que Marie Stuart se résignât à partir. Elle vint au mois de juillet prendre congé de la cour à Saint-Germain, et les marques de dévouement et presque d'adoration qu'elle y reçut augmentèrent encore, s'il était possible, ses amers regrets. Son douaire, assigné sur la Touraine et le Poitou, avait été fixé à vingt mille livres de rente; elle emportait aussi en Écosse de riches joyaux et cette proie pouvait tenter quelque écumeur de mer. On craignait de plus pour elle quelque violence de la part d'Elisabeth d'Angleterre, qui voyait dans lajeune reine d'Écosse une rivale. Nombre de gentilshommes s'offrirent donc à escorter Marie jusque dans son royaume, et, quand elle arriva à Calais, elle se vit entourée, non seulement de ses oncles, mais de M. de Damville, de Brantôme, enfin de la meilleure part de cette cour élégante et chevaleresque. Marie trouva dans le port de Calais deux galères qui l'attendaient, toutes prêtes à son premier ordre. Mais elle resta à Calais six jours, tant ceux qui l'avaient accompagnée jusque-là, arrivés au terme fatal, avaient peine à se séparer d'elle! Enfin le 15 août fut, comme nous l'avons dit, fixé pour le départ. Le temps, ce jour-là, était gris et triste, mais sans vent et sans pluie. Sur le rivage même, et avant de mettre le pied sur la planche du bateau qui l'allait emmener, Marie, pour remercier tous ceux qui l'avaient escortée jusqu'aux limites de la patrie, voulut donner à chacun d'eux sa main à baiser dans un adieu suprême. Tous vinrent donc, tristes et respectueux, s'agenouiller devant elle, et poser tour à tour leurs lèvres sur cette main adorée. Le dernier de tous fut un gentilhomme qui n'avait pas quitté, depuis Saint-Germain, la suite de Marie, mais qui pendant la route était resté constamment en arrière, caché par son manteau et son chapeau, et qui ne s'était montré et n'avait parlé à personne. Mais, quand il vint à son tour s'agenouiller devant la reine, son chapeau à la main, Marie reconnut Gabriel de Montgommery. -Quoi! c'est vous, comte! lui dit-elle. Ah! je suis heureuse de vous revoir encore, ami fidèle qui avez pleuré avec moi mon roi mort. Mais, si vous étiez parmi ces nobles gentilshommes, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas montré à moi? -J'avais besoin de vous voir et non d'être vu, madame, répondit Gabriel. Dans mon isolement, je recueillais mieux mes souvenirs et savourais plus intimement la douceur qu'il y avait pour moi à remplir envers vous un si cher devoir. -Merci encore une fois de cette dernière preuve d'attachement, monsieur le comte, dit Marie Stuart. Je voudrais vous en témoigner ma reconnaissance mieux qu'avec des paroles. Mais je ne puis plus rien, et, à moins qu'il ne vous plaise de me suivre dans ma pauvre Écosse avec MM. de Damville et Brantôme... -Ah! ce serait mon voeu le plus ardent, madame! s'écria Gabriel. Mais un autre appel me retient en France. Une personne qui m'est aussi bien chère et bien sacrée et que depuis plus de deux ans je n'ai pas revue m'attend à l'heure qu'il est... -S'agirait-il de Diane de Castro? demanda vivement Marie. -Oui, madame, dit Gabriel. Par un avis reçu à Paris le mois dernier, elle me mandait à Saint-Quentin pour aujourd'hui 15 août. Je n'arriverai près d'elle que demain; mais, quelque soit le motif pour lequel elle me demande, elle me pardonnera, j'en suis sûr, quand elle saura queje n'ai voulu vous quitter qu'au moment où vous quittiez la France. -Chère Diane! reprit Marie pensive, oui, elle m'a aimée, elle aussi, et elle a été pour moi une soeur. Tenez, monsieur de Montgommery, remettez-lui en souvenir de moi cet anneau, et allez la rejoindre bien vite. Elle a besoin de vous peut-être, et, dès qu'il s'agit d'elle, je ne veux plus vous retenir. Adieu. Adieu, mes amis, adieu tous. On m'attend. Il faut que je parte, hélas! il le faut. Elle s'arracha aux adieux qui voulaient la retenir encore, mit le pied sur la planche du bateau, et passa sur la galère de M. de Mévillon, suivie des seigneurs enviés qui devaient l'accompagner jusqu'en Écosse. Mais, de même que l'Écosse ne pouvait consoler Marie de la France, ceux qui venaient avec elle ne pouvaient lui faire oublier ceux qu'elle quittait. Aussi était-ce ceux-là qu'elle semblait aimer le plus. Debout à la proue de la galère, elle ne cessait de saluer de son mouchoir qu'elle tenait à la main et dont elle essuyait ses larmes les parents et les amis qu'elle laissait sur le rivage. Enfin elle entra en pleine mer, et sa vue fut attirée malgré elle vers un bâtiment qui allait rentrer dans le port d'où elle sortait et qu'elle suivait des yeux, enviant sa destinée, lorsque tout à coup le navire se pencha en avant comme s'il eût reçu un choc sousmarin, et, tremblant depuis sa quille jusqu'à sa mâture, commença, au milieu des cris de son équipage, à s'enfoncer dans la mer; ce qui se fit si rapidement, qu'il avait disparu avant que la galère de M. de Mévillon eût pu lancer sa barque à son secours. Un instant on vit surnager, à l'endroit où s'était abîmé le vaisseau, quelques points noirs qui se maintinrent un instant sur la surface de l'eau, puis s'enfoncèrent les uns après les autres avant qu'on pût arriver jusqu'à eux, quoique l'on fît force rames; si bien que la barque revint sans avoir pu sauver un seul naufragé. -Ô mon Dieu! Seigneur! s'écria Marie Stuart, quel augure de voyage est celui-ci! Pendant ce temps, le vent avait fraîchi, et la galère commençait de marcher à la voile, ce qui permettait à la chiourme de se reposer. Marie, voyant qu'elle s'éloignait rapidement de la terre, s'appuya sur la muraille de la poupe, les yeux tournés vers le port, la vue obscurcie par de grosses larmes, et ne cessant de répéter: -Adieu, France! adieu, France!... Elle resta ainsi près de cinq heures, c'est-à-dire jusqu'au moment où la nuit tomba, et sans doute elle n'eût point pensé à se retirer d'elle-même si Brantôme ne fût venu la prévenir qu'on l'attendait pour souper. Alors, redoublant de pleurs et de sanglots: -C'est bien à cette heure, ma chère France, dit-elle, que je vous perds tout à fait, puisque la nuit, jalouse de mon dernier bonheur, apporte son voile noir devant mes yeux pour me priver d'un tel bien. Adieu donc, ma chère France, je ne vous verrai jamais plus! Puis, faisant signe à Brantôme qu'elle allait descendre après lui, elle prit ses tablettes, en tira un crayon, s'assit sur un banc, et, aux derniers rayons du jour, elle écrivit ces vers si connus: Adieu, plaisant pays de France! Ô ma patrie La plus chérie, Qui a nourri ma jeune enfance! Adieu, France! adieu, mes beaux jours! La nef qui disjoint nos amours N'a eu de moi que la moitié: Une part te reste, elle est tienne, Je la fie à ton amitié, Pour que de l'autre il te souvienne. Alors elle descendit enfin, et, s'approchant des convives qui l'attendaient: -J'ai fait tout le contraire de la reine de Carthage, dit-elle; car Didon, lorsque Énée s'éloigna d'elle, ne cessa de regarder les flots, tandis que moi je ne pouvais détacher mes yeux de la terre. On l'invita à s'asseoir et à souper, mais elle ne voulut rien prendre, et se retira dans sa chambre en recommandant au timonier de la réveiller au jour si on voyait encore la terre. De ce côté du moins la fortune favorisa la pauvre Marie; car, le vent étant tombé, le bâtiment ne marcha toute la nuit qu'à l'aide de rames; de sorte que, lorsque le jour revint, on était encore en vue de la France. Le timonier entra donc dans la chambre de la reine ainsi qu'elle le lui avait ordonné; mais il la trouva éveillée, assise sur son lit, et regardant par sa fenêtre ouverte le rivage bien-aimé. Cependant cette joie ne fut pas longe, le vent fraîchit, et l'on perdit bientôt la France de vue. Marie n'avait plus qu'un espoir, c'est qu'on apercevrait au large la flotte anglaise, et qu'on serait obligé de rebrousser chemin. Mais cette dernière chance échappa comme les autres: un brouillard, si épais qu'on ne pouvait se voir d'un bout de la galère à l'autre, s'étendit sur la mer, et cela comme par miracle, puisqu'on était en plein été. On navigua donc au hasard, courant le danger de faire fausse route, mais aussi évitant celui d'être vu de l'ennemi. En effet, le troisième jour, le brouillard se dissipa, et l'on se trouva au milieu de rochers où, sans aucun doute, la galère se fût brisée si l'on eût fait deux encablures de plus. Le pilote alors prit hauteur, reconnut qu'il était sur les côtes d'Écosse, et, ayant tiré très habilement le navire des récifs où il était engagé, il aborda à Leith, près d'Édimbourg. Les beaux esprits qui accompagnaient Marie dirent qu'on avait pris terre par un brouillard dans un pays brouillé et brouillon. Marie n'était nullement attendue; aussi lui fallut-il, pour gagner Édimbourg, se contenter, pour elle et pour sa suite, de pauvres baudets mal harnachés dont quelques-uns étaient sans selle et n'avaient pour brides et pour étriers que des cordes. Marie ne put s'empêcher de comparer ces pauvres haquenées aux magnifiques palefrois de France qu'elle était habituée à voir caracoler aux chasses et aux tournois. Elle versa encore quelques larmes de regret en comparant le pays qu'elle quittait avec celui où elle venait d'entrer. Mais bientôt, avec sa grâce charmante, essayant de sourire à travers ses pleurs: -Il faut bien prendre son mal en patience, dit-elle, puisque j'ai échangé mon paradis contre un enfer. Telle fut l'arrivée de Marie Stuart en Angleterre. Nous avons raconté ailleurs1le reste de sa vie et sa mort, et comment l'Angleterre impie, ce bourreau fatal de tout ce que la France eut de divin, tua avec elle la grâce, comme elle avait déjà tué l'inspiration en Jeanne d'Arc, comme elle devait tuer dans Napoléon le génie. 1. Les Stuart. CVIII Conclusion. Ce fut seulement le lendemain 16 août que Gabriel arriva à Saint-Quentin. À la porte de la ville, il trouva Jean Peuquoy qui l'attendait. -Ah! vous voilà donc enfin, monsieur le comte! lui dit le brave tisserand. J'étais bien sûr que vous viendriez! Trop tard, malheureusement, trop tard! -Comment! trop tard? demanda Gabriel alarmé. -Hélas! oui; la lettre de Mme de Castro ne vous mandaitelle pas pour hier 15 août? -Sans doute, dit Gabriel, mais sans insister sur cette date précise, mais sans me dire pour quel objet Mme de Castro réclamait ma présence. -Eh bien! monsieur le comte, reprit Jean Peuquoy, c'est hier 15 août que Mme de Castro, ou plutôt la soeur Bénie, a prononcé les voeux éternels qui la font désormais religieuse sans retour possible au monde. -Ah! fit Gabriel pâlissant. -Et si vous aviez été là, reprit Jean Peuquoy, vous seriez parvenu, peut-être, à empêcher ce qui est maintenant accompli. -Non, dit Gabriel d'un air sombre, non, je n'aurais pas pu, je n'aurais pas dû, je n'aurais pas voulu même m'opposer à ce dessein. Et c'est la Providence sans doute qui m'a retenu à Calais! Mon coeur, en effet, eût été brisé de son impuissance devant ce sacrifice, et la pauvre chère âme qui se donnait à Dieu aurait eu elle-même, peut-être, à souffrir plus de ma présence qu'elle n'a dû souffrir de son isolement en ce moment solennel. -Oh! dit Jean Peuquoy, elle n'était pas seule! -Oui, reprit Gabriel, vous étiez là, vous, Jean, et Babette, et les malheureux, ses obligés, ses amis... -Il n'y avait pas que nous, monsieur le comte, dit Jean Peuquoy. La soeur Bénie avait aussi près d'elle sa mère. -Qui? Mme de Poitiers? s'écria Gabriel. -Oui, monsieur le comte, Mme de Poitiers elle-même qui, sur une lettre de sa fille, est accourue de sa retraite de Chaumont-sur-Loire, a hier assisté à la cérémonie, et doit encore être, à l'heure qu'il est, à côté de la nouvelle religieuse. -Oh! dit Gabriel effrayé, pourquoi Mme de Castro a-t-elle fait venir cette femme? -Mais, monseigneur, comme elle l'a dit à Babette, cette femme est, après tout, sa mère. -N'importe! dit Gabriel. Je commence à croire que j'aurais dû être là hier. Si Mme de Poitiers est venue, ce ne saurait être pour faire le bien, ce ne saurait être pour remplir un devoir. Allons au couvent des Bénédictines, voulez-vous, maître Jean? J'ai hâte maintenant plus que jamais de revoir Mme de Castro. Il me semble qu'elle a besoin de moi. Allons vite! On introduisit sans difficulté au parloir du couvent Gabriel de Montgommery, dont l'arrivée était attendue depuis la veille. Diane était déjà dans ce parloir avec sa mère. Gabriel, en la revoyant après une si longue absence, emporté par un irrésistible élan, alla tomber, pâle et morne, à genoux devant la grille qui les séparait à jamais l'un de l'autre. -Ma soeur! ma soeur!... put-il dire seulement. -Mon frère! répondit avec douceur la soeur Bénie. Une larme coulait lentement le long de sa joue. Mais, en même temps, elle souriait comme doivent sourire les anges. Gabriel, en détournant un peu la tête, aperçut l'autre Diane, Mme de Poitiers. Elle riait, elle, comme doivent rire les démons. Mais Gabriel, avec une méprisante insouciance, ramena aussitôt vers la soeur Bénie et son regard et sa pensée. -Ma soeur! répéta-til encore avec ardeur et angoisse. Diane de Poitiers reprit alors froidement: M -C'est sans doute comme votre soeur en Jésus-Christ, monsieur, que vous saluez de ce nom celle qui s'appelait hier encore me de Castro?... -Que voulez-vous dire, madame? Grand Dieu! que voulezvous dire? demanda Gabriel en se levant tout frémissant. Diane de Poitiers, sans lui répondre directement, s'adressa à sa fille: -Mon enfant, voici, je crois, le moment de vous révéler ce secret dont je vous parlais hier et que mon devoir, ce me semble, me défend de vous cacher plus longtemps. -Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Gabriel éperdu. -Mon enfant, continua tranquillement Mme de Poitiers, ce n'est pas seulement, je vous l'ai dit, pour vous bénir que je suis sortie de la retraite où, grâce à M. de Montgommery, je vis depuis près de deux années. Ne voyez aucune ironie dans mes paroles, monsieur, dit-elle d'un ton ironique pour répondre à un mouvement de Gabriel. Je vous sais gré, en vérité! de m'avoir arrachée, violemment ou non, à un monde impie et corrupteur. Je suis heureuse à présent! La grâce m'a touchée, et l'amour de Dieu remplit tout mon coeur. Pour vous remercier, je veux vous épargner un péché, un crime peut-être. -Oh! qu'est-ce que c'est? dit à son tour la soeur Bénie palpitante. -Mon enfant, continua Diane de Poitiers avec son infernal sang-froid, j'imagine qu'hier j'aurais pu d'un mot arrêter sur vos lèvres les voeux sacrés que vous alliez prononcer. Mais m'appartenait-il, à moi pauvre pécheresse, si heureuse d'être délivrée des chaînes terrestres, m'appartenait-il de dérober à Dieu une âme qui se donnait à lui, libre et chaste? Non! et je me suis tue. -Je n'ose pas deviner! je n'ose pas! murmurait Gabriel. -Aujourd'hui, mon enfant, reprit l'ex-favorite, je romps le silence parce que je vois, à la douleur et à l'ardeur de M. de Montgommery, que vous possédez encore sa pensée tout entière. Or, il faut qu'il vous oublie, il le faut. Et pourtant, s'il se berçait toujours de cette illusion que vous pouvez être sa soeur, la fille du comte de Montgommery, il laisserait sans remords ses souvenirs s'égarer vers vous... Ce serait un crime! un crime dont je ne veux pas, moi convertie d'hier, être la complice. Diane, sachez-le donc: vous n'est pas la soeur de M. le comte, mais bien réellement la fille du roi Henri II, que M. le comte a si malheureusement frappé dans ce tournoi fatal. -Horreur! s'écria la soeur Bénie en se cachant le visage de ses deux mains. -Vous mentez, madame! dit Gabriel avec violence... vous devez mentir! La preuve que vous ne mentez pas?... -La voici, répondit paisiblement Diane de Poitiers en lui tendant un papier qu'elle prit dans son sein. Gabriel saisit le papier d'une main tremblante, et le lut avidement. -C'est, continua Mme de Poitiers, une lettre de votre père écrite quelques jours avant sa mort, comme vous voyez. Il s'y plaint de mes rigueurs, comme vous voyez encore. Mais il se résigne, comme vous pouvez voir aussi, en songeant qu'enfin je serai bientôt sa femme et que l'amant n'aura gardé à l'époux qu'une part de bonheur plus entière et plus pure. Oh! les termes de cette lettre, signée et datée, ne sont nullement équivoques, n'est-ce pas? Vous voyez donc, monsieur de Montgommery, qu'il eût été criminel à vous de penser à la soeur Bénie: car aucun lien du sang ne vous unit à celle qui est maintenant l'épouse de Jésus-Christ. Et, en vous épargnant une telle impiété, j'espère bien m'être acquittée envers vous, et vous avoir payé, et au-delà, le bonheur dontjejouis par vous dans ma solitude. Nous sommes quittes à présent, monsieur le comte, et je n'ai plus rien à vous dire. Gabriel, pendant ce discours railleur, avait achevé de lire la lettre funeste et sacrée. Elle ne permettait aucun doute, en effet. C'était pour Gabriel comme la voix de son père sortant de la tombe pour attester la vérité. Quand le malheureux jeune homme releva ses yeux égarés, il vit Diane de Castro gisante, évanouie, au pied d'un prie-dieu. Il s'élança instinctivement vers elle. Les épais barreaux l'arrêtèrent. En se retournant, il vit Diane de Poitiers, sur les lèvres de laquelle errait un sourire de satisfaction placide. Fou de douleur, il fit deux pas vers elle, la main levée... Mais il s'arrêta, épouvanté de lui-même, et se frappant de la main le front comme un insensé, cria seulement: « Adieu, Diane! adieu! » et prit la fuite. S'il fût resté une seconde de plus, il n'eût pu s'empêcher d'écraser cette mère impie comme une vipère! Hors du couvent, Jean Peuquoy l'attendait bien inquiet. -Ne m'interrogez pas! ne me demandez rien! lui cria d'abord Gabriel dans une sorte de frénésie. Et, comme le brave Peuquoy le regardait avec un étonnement douloureux: -Pardonnez-moi, lui dit-il plus doucement, je touche, je crois, à la démence. Je ne veux pas penser, voyez-vous. C'est pour échapper à ma pensée que je m'en vais, que je m'enfuis à Paris. Accompagnez-moi, si vous voulez bien,jusqu'à la porte de la ville où j'ai laissé mon cheval. Mais, par grâce, ne me parlez pas de moi, parlez-moi de vous... Le digne tisserand, autant pour obéir à Gabriel que pour tâcher de le distraire, raconta alors comme quoi Babette se portait à merveille, et l'avait récemment rendu père d'un jeune Peuquoy, de superbe venue; comme quoi leur frère Pierre allait venir s'établir armurier à Saint-Quentin; comme quoi enfin on avait reçu le mois précédent, par un reître de Picardie rentrant dans ses foyers, des nouvelles de Martin-Guerre, toujours heureux avec sa Bertrande dulcifiée. Mais il faut avouer que Gabriel, comme aveuglé par la douleur, ne comprit ou n'entendit même qu'imparfaitement ce récit de joie. Pourtant, quand il arriva avec Jean Peuquoy à la porte de Paris, il serra cordialement la main du bourgeois. -Adieu, ami, lui dit-il. Merci de votre bonne affection. Rappelez mon souvenir à tous ceux que vous aimez. Je suis heureux de vous savoir heureux; pensez quelquefois, vous qui prospérez, à moi qui souffre. Et, sans attendre d'autre réponse que les larmes qui brillaient dans les yeux de Jean Peuquoy, Gabriel monta à cheval et s'élança au galop. À son arrivée à Paris, comme si le sort eût voulu l'accabler de tous les deuils à la fois, il trouva sa bonne nourrice Aloyse morte sans l'avoir revue, après une courte maladie... Le lendemain, il alla chez l'amiral de Coligny. -Monsieur l'amiral, lui dit-il, je sais que les persécutions et les guerres religieuses ne vont pas tarder à recommencer, malgré tant d'efforts pour les prévenir. Sachez que désormais je puis offrir à la cause de la réforme, non seulement ma pensée, mais aussi mon épée. Ma vie n'est plus bonne qu'à vous servir, prenezla et ne la ménagez pas. C'est dans vos rangs, d'ailleurs, que je pourrai le mieux me défendre contre un de mes ennemis, et achever de châtier l'autre... Gabriel pensait à la reine régente et au connétable. Pas n'est besoin de dire que Coligny reçut avec enthousiasme l'inappréciable auxiliaire dont il avait éprouvé tant de fois la bravoure et l'énergie. L'histoire du comte, à partir de ce moment, fut donc celle des guerres de religion qui ensanglantèrent le règne de Charles IX. Gabriel de Montgommery joua un rôle terrible dans ces guerres, et, à chaque événement grave, son nom prononcé fit pâlir Catherine de Médicis. Quand, après le massacre de Vassy, en 1562, Rouen et toute la Normandie se déclarèrent ouvertement pour les huguenots, on nomma, comme le principal auteur de ce soulèvement de toute une province, le comte de Montgommery. Le comte de Montgommery était, la même année, à la bataille de Dreux, où il fit des prodiges de valeur. Ce fut lui, dit-on, qui y blessa d'un coup de pistolet le connétable de Montmorency, qui commandait en chef, et il l'eût achevé si le prince de Porcien n'eût protégé le connétable et ne l'eût reçu prisonnier. On sait comment, un mois après cette bataille où le Balafré avait arraché la victoire aux mains inhabiles du connétable, le noble duc de Guise fut tué en trahison devant Orléans par le fanatique Poltrot. Montmorency, débarrassé de son rival mais privé de son allié, fut moins heureux encore à la bataille de Saint-Denis en 1567 qu'à celle de Dreux. L'Écossais Robert Stuart le sommait de se rendre. Il lui répondit en le frappant au visage du pommeau de son épée. Quelqu'un alors lui tira un coup de pistolet qui l'atteignit au flanc, et il tomba, mortellement blessé. À travers le nuage de sang qui se répandit sur ses yeux, il crut reconnaître le visage de Gabriel. Le connétable expira le lendemain... Pour n'avoir plus d'ennemis directs, le comte de Montgommery n'en ralentit pas ses coups. Mais il semblait invincible et imprenable. Quand Catherine de Médicis demanda qui avait ramené le Béarn sous la loi de la reine de Navarre et fait reconnaître le prince de Béarn généralissime des huguenots, on lui répondit: Gabriel de Montgommery. Quand, le lendemain de la Saint-Barthélemy (1572), la reine mère, impatiente de vengeance, s'informa pour avoir plus tôt fait, non de ceux qui avaient péri, mais de ceux qui avaient échappé, le premier nom qu'on lui cita fut celui du comte de Montgommery. Montgommery se jeta dans La Rochelle avec Lanoue. La Rochelle soutint neuf grands assauts et coûta quarante mille hommes à l'armée royale. Elle garda sa liberté en capitulant, et Gabriel put en sortir sain et sauf. Il s'introduisit alors dans Sancerre, assiégée par le gouverneur du Berri. Il s'entendait assez bien, on s'en souvient, à la défense des places. Une poignée de Sancerrois, sans autres armes que des bâtons ferrés, résistèrent quatre mois à un corps de six mille soldats. En capitulant, ils obtinrent, comme ceux de La Rochelle, liberté de conscience et sûreté de personnes. Catherine de Médicis voyait avec une fureur croissante lui échapper sans cesse son ancien et insaisissable ennemi. Montgommery laissa le Poitou qui était en feu, et revint enflammer la Normandie qui se pacifiait. Parti de Saint-Lô, il prit en trois jours Carentan et dégarnit Valognes de toutes ses munitions. Toute la noblesse normande vint se ranger sous ses bannières. Catherine de Médicis et le roi mirent aussitôt sur pied trois armées, et firent publier dans le Mans et au Perche le ban et l'arrière ban. Le chef des troupes royales fut le duc de Matignon. Cette fois, Montgommery ne combattait plus. Perdu dans les rangs de ses religionnaires, il tenait tête directement et personnellement à Charles IX, et avait son armée comme le roi avait la sienne. Il combina un plan admirable et qui devait lui assurer une éclatante victoire. Il laissa Matignon assiéger Saint-Lô avec toutes ses troupes, quitta secrètement la ville, et se rendit à Domfront. Là, François du Hallot devait lui amener toute la cavalerie de Bretagne, d'Anjou et du pays de Caux. Avec ces forces réunies, il tomberait à l'improviste sur l'armée royale devant Saint-Lô, qui, prise entre deux feux, serait exterminée. Mais la trahison vainquit l'invincible. Un enseigne avertit Matignon du départ secret de Montgommery pour Domfront, où quarante cavaliers seulement l'accompagnaient. Matignon tenait bien moins à la prise de Saint-Lô qu'à celle de Montgommery. Il laissa le siège à un de ses lieutenants, et accourut devant Domfront avec deux régiments, six cents chevaux et une puissante artillerie. Tout autre que Gabriel de Montgommery se fût rendu sans essayer une résistance inutile. Mais lui, avec quarante hommes, voulut tenir tête à cette armée. Il faut lire dans l'histoire de De Thou le récit de ce siège incroyable. Domfront résista douze jours. Le comte de Montgommery fit pendant ce temps sept sorties furieuses. Enfin, quand les murailles de la ville, trouées et chancelantes, furent comme livrées à l'ennemi, Gabriel les abandonna, mais pour se retirer et combattre dans la tour dite de Guillaume de Bellême. Il n'avait plus avec lui que trente hommes. Matignon commanda pour l'assaut une batterie de cinq pièces de grosse artillerie, cent gentilshommes cuirassés, sept cents mousquetaires, et cent piquiers. L'attaque dura cinq heures, et six cents coups de canon furent tirés sur le vieux donjon. Au soir, Montgommery n'avait plus que seize hommes, mais il tenait encore. Il passa la nuit à réparer la brèche comme un simple ouvrier. L'assaut recommença avec le jour. Matignon avait reçu pendant la nuit de nouveaux renforts. Il y avait alors, autour du donjon de Bellême et de ses dix-sept combattants, quinze mille soldats et dix-huit pièces de canon. Ce ne fut pas le courage qui manqua aux assiégés, ce fut la poudre. Montgommery, pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis, voulut se passer son épée au travers du corps. Mais Matignon lui envoya un parlementaire qui lui jura au nom du chef: Qu'il aurait la vie sauve et la liberté de se retirer. Montgommery se rendit sur la foi de ce serment. Il eût dû pourtant se rappeler Castelnau. Le jour même, on l'envoyait garrotté à Paris. Catherine de Médicis le tenait enfin! C'était par une trahison, mais que lui importait? Charles IX venait de mourir; en attendant le retour d'Henri III de Pologne, elle était reine régente et toute-puissante. Montgommery, traduit devant le parlement, fut condamné à mort le 26 juin 1574. Il y avait quatorze ans qu'il combattait la femme et les fils d'Henri II. Le 27 juin, le comte de Montgommery, auquel, par un raffinement de cruauté, on venait d'appliquer la question extraordinaire, fut porté sur l'échafaud et décapité. Son corps fut déchiré ensuite en quatre quartiers. Catherine de Médicis assistait à l'exécution. Ainsi finit cet homme extraordinaire, une des âmes les plus fortes et les plus belles qu'ait vues le seizième siècle. Il n'avait jamais paru qu'au second rang; mais il s'était toujours montré digne du premier. Sa mort accomplit jusqu'au bout les prédictions de Nostradamus: . . . Enfin, l'aimera, puis las! le tuera Dame de roy. Diane de Castro ne vit point cette mort. La soeur Bénie était morte l'année précédente, abbesse des bénédictines de Saint-Quentin. Source: http://www.poesies.net