Les Deux Diane. (1846-1847) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) TOME I TABLE DES MATIÈRES I Un Fils De Comte Et Une Fille De Roi. II Une Mariée Qui Joue A La Poupée. III Au Camp. IV La Maîtresse D'Un Roi. V La Chambre Des Enfants De France. VI Diane De Castro. VII Les Patenôtres De M Le Connétable. VIII Un Carrousel Heureux. IX Qu'On Peut Passer A Côté De Sa Destinée Sans La Connaître. X Élégie Pendant La Comédie. XI La Paix Ou La Guerre? XII Un Double Fripon. XIII La Cime Du Bonheur. XIV Diane De Poitiers. XV Catherine De Médicis. XVI Amant Ou Frère? XVII L'Horoscope. XVIII Le Pis-Aller D'Une Coquette. XIX Comment Henri II, Du Vivant De Son Père, Commença A Recueillir Son Héritage. XX De L'Utilité Des Amis. XXI Où Il Est Démontré Que La Jalousie A Pu Abolir Quelquefois Des Titres Avant La Révolution Française. XXII Quelle Est La Preuve La Plus Eclatante Que Puisse Donner Une Femme Qu'Un Homme N'Est Pas Son Amant. XXIII Un Dévouement Inutile. XXIV Que Les Taches De Sang Ne S'Effacent Jamais Complètement. XXV La Rançon Héroïque. XXVI Jean Peuquoy Le Tisserand. XXVII Gabriel A L'OEuvre. XXVIII Où Martin-Guerre N'Est Pas Adroit. XXIX Où Martin-Guerre Est Maladroit. XXX Ruses De Guerre. XXXI Le Mémoire D'Arnault Du Thill. XXXII Théologie. XXXIII La Soeur Bénie. XXXIV Une Victorieuse Défaite. XXXV Arnauld Du Thill Fait Encore Ses Petites Affaires. XXXVI Suite Des Honorables Négociations De Maître Arnauld Du Thill. XXXVII Lord Wentworth. XXXVIII Le Geôlier Amoureux. XXXIX La Maison De L'Armurier. XL Où De Nombreux Evénements Sont Rassemblés Avec Beaucoup D'Art. XLI Comment Arnauld Du Thill Fit Pendre Arnauld Du Thill A Noyon. XLII Les Rêves Bucoliques D'Arnauld Du Thill. XLIII Les Armes De Pierre Peuquoy, Les cordes De Jean Peuquoy, Et Les Pleurs De Babette Peuquoy. XLIV Suite Des Tribulations De Martin-Guerre. XLV Où La Vertu De Martin-Guerre Commence A Se Réhabiliter. XLVI Un Philosophe Et Un Soldat. XLVII Où La Grâce De Marie Stuart Passe Dans Ce Roman Aussi Fugitivement Que Dans L'Histoire De France. XLVIII L'autre Diane. XLIX Une Grande Idée Pour Un Grand Homme. L Divers Profils De Gens D'Epée. LII Adresse De La Maladresse. LIII Le 31 Décembre 1557. LIV Pendant La Canonnade. LV Sous La Tente. I Un Fils De Comte Et Une Fille De Roi. C'était le 5 mai de l'année 1551. Un jeune homme de dix-huit ans et une femme de quarante, sortant d'une petite maison de simple apparence, traversaient côte à côte le village de Montgommery, situé dans le pays d'Auge. Le jeune homme était de cette belle race normande aux cheveux châtains, aux yeux bleus, aux blanches dents, aux lèvres rosées. Il avait ce teint frais et velouté des hommes du nord qui, parfois, ôte un peu de puissance à leur beauté en leur faisant presque une beauté de femme. Au reste, admirablement pris dans sa taille forte et flexible à la fois, tenant tout ensemble du chêne et du roseau. Il était simplement mis, mais élégamment vêtu d'un pourpoint de drap violet foncé avec de légères broderies de soie de même couleur. Les trousses étaient du même drap et portaient les mêmes ornements que son pourpoint; de longues bottes de cuir noir, comme en avaient les pages et les varlets, lui montaient au-dessus du genou, et un toquet de velours légèrement incliné sur le côté et ombragé d'une plume blanche couvrait un front où l'on pouvait reconnaître tout à la fois les indices du calme et de la fermeté. Son cheval, dont il tenait la bride passée à son bras, le suivait en relevant de temps en temps la tête, en aspirant l'air et en hennissant aux émanations que lui apportait le vent. La femme paraissait appartenir, sinon à la classe inférieure de la société, du moins à celle qui se trouve placée entre celle-là et la bourgeoisie. Son costume était simple, mais d'une propreté si grande, que cette propreté extrême semblait lui donner de l'élégance. Plusieurs fois, le jeune homme lui avait offert de s'appuyer sur son bras, mais elle avait toujours refusé, comme si cet honneur eût été au-dessus de sa condition. À mesure qu'ils marchaient en traversant le village et s'avançant, comme nous l'avons dit, vers l'extrémité de la rue qui conduisait au château dont on voyait les tours massives dominer l'humble bourg, une chose était à remarquer, c'est que non seulement les jeunes gens et les hommes, mais encore les vieillards, saluaient profondément au passage le jeune homme, qui leur répondait par un signe de tête amical. Chacun semblait reconnaître pour son supérieur et son maître cet adolescent qui, on le verra bientôt, ne se connaissait pas lui-même. En sortant du village, tous deux prirent le chemin ou plutôt le sentier qui, s'escarpant au flanc de la montagne, donnait à grandpeine passage à deux personnes de front. Aussi, après quelques difficultés et sur l'observation que le jeune cavalier fit à sa compagne de route, qu'étant forcé de tenir son cheval en bride il serait dangereux pour elle de marcher derrière, la bonne femme se décida à passer devant. Lejeune homme la suivit sans prononcer une parole. On voyait que son front pensif s'inclinait sous le poids d'une puissante préoccupation. C'était un beau et redoutable château que celui vers lequel s'acheminaient ainsi ces deux pèlerins si différents d'âge et de condition. Il avait fallu quatre siècles et dix générations pour que cette masse de pierres s'élevât de sa base à ses créneaux, et, montagne elle-même, dominât la montagne sur laquelle elle était bâtie. Comme tous les édifices de cette époque, le château des comtes de Montgommery ne présentait aucune régularité. Les pères l'avaient légué à leurs fils, et chaque propriétaire provisoire avait, selon son caprice ou son besoin, ajouté quelque chose au géant de pierre. Le donjon carré, la forteresse principale, avait été bâti sous les ducs de Normandie. Puis les tourelles aux créneaux élégants, aux fenêtres brodées, s'étaient ajoutées au donjon sévère, multipliant leurs ciselures de pierre à mesure que le temps marchait, comme si le temps eût fécondé cette végétation de granit. Enfin, vers la fin du règne de Louis XII et le commencement de celui de François Ier, une longue galerie aux croisées ogivales avait complété la séculaire agglomération. De cette galerie, et mieux encore du haut du donjon, la vue s'étendait à plusieurs lieues sur les plaines riches et verdoyantes de la Normandie. Car, nous l'avons déjà dit, le comté de Montgommery était situé dans le pays d'Auge, et ses huit ou dix baronnies, ainsi que ses cent cinquante fiefs dépendaient des bailliages d'Argentan, de Caen et d'Alençon. Enfin on arriva à la grande porte du château. Chose étrange! depuis plus de quinze ans, le magnifique et puissant donjon était sans maître. Un vieil intendant continuait de percevoir les fermages; des serviteurs qui, eux aussi, avaient vieilli dans cette solitude, continuaient d'entretenir le château qu'on ouvrait chaque jour comme si chaque jour le maître avait dû revenir, qu'on fermait chaque soir comme si le maître était attendu le lendemain. L'intendant reçut les deux visiteurs avec la même amitié que chacun témoignait à la femme et la même déférence que tous paraissaient accorder au jeune homme. -Maître Élyot, dit la femme qui, comme nous l'avons vu, marchait la première, voulez-vous bien nous laisser entrer au château? J'ai quelque chose à dire à M. Gabriel (elle montrait le jeune homme), et je ne puis le dire que dans le salon d'honneur. -Passez, dame Aloyse, dit Élyot, et dites où vous voudrez ce que vous avez à dire à ce jeune maître. Vous savez que malheureusement personne ne viendra vous déranger. On traversa la salle des gardes. Autrefois douze hommes, levés sur les terres de la comté, veillaient incessamment dans cette salle. Depuis quinze ans, sept de ces hommes étaient morts, et n'avaient point été remplacés. Cinq restaient et vivaient là, faisant le même service qu'ils faisaient du temps du comte en attendant qu'ils mourussent à leur tour. On traversa la galerie; on entra dans le salon d'honneur. Il était meublé comme au jour où le dernier comte l'avait quitté. Seulement, dans ce salon où se réunissait autrefois, comme dans le salon d'un seigneur suzerain, toute la noblesse de Normandie, depuis quinze ans, personne n'était entré que les serviteurs chargés de l'entretenir et un chien, le chien favori du dernier comte, qui, chaque fois qu'il y entrait, appelait lamentablement son maître, et un jour, n'ayant pas voulu en sortir, s'était couché aux pieds du dais, où on l'avait retrouvé le lendemain. Ce ne fut point sans une certaine émotion que Gabriel - on se rappelle que c'est le nom qui avait été donné au jeune homme -, que Gabriel, disons-nous, entra dans ce salon aux vieux souvenirs. Cependant l'impression qu'il recevait de ces murailles sombres, de ce dais majestueux, de ces fenêtres si profondément entaillées dans la muraille que, quoiqu'il fût dix heures du matin, le jour semblait s'arrêter à l'extérieur, cette impression, disonsnous, ne fut point assez puissante pour le distraire un seul instant de la cause qui l'avait amené, et, dès que la porte se fut refermée derrière lui: -Voyons, ma chère Aloyse, ma bonne nourrice, dit-il, en vérité, quoique tu paraisses plus émue que moi-même, tu n'as plus aucun prétexte pour reculer l'aveu que tu m'as promis. Maintenant, Aloyse, il faut me parler sans crainte et surtout sans retard. N'as-tu pas assez hésité, bonne nourrice, et, fils obéissant, n'ai-je point assez attendu? quand je te demandais quel nom j'avais le droit de porter, quelle famille était la mienne, et quel gentilhomme était mon père, tu me répondais: « Gabriel, je vous dirai tout cela lejour où vous aurez dix-huit ans, l'âge de la majorité pour quiconque a le droit de porter une épée. » Or, aujourd'hui 5 mai 1551, j'ai dix-huit ans accomplis; je suis venu alors, ma bonne Aloyse, te sommer de tenir ta promesse, mais tu m'as répondu avec une solennité qui m'a presque épouvanté: « Ce n'est point dans l'humble maison de la veuve d'un pauvre écuyer que je dois vous découvrir à vous-même; c'est dans le château des comtes de Montgommery et dans la salle d'honneur de ce château. » Nous avons gravi la montagne, bonne Aloyse, nous avons franchi le seuil du château des nobles comtes, nous sommes dans la salle d'honneur, parle donc. -Asseyez-vous, Gabriel, car vous me permettez de vous donner encore une fois ce nom. Le jeune homme lui prit les deux mains avec un mouvement d'affection profonde. -Asseyez-vous, reprit-elle, non pas sur cette chaise, non pas sur ce fauteuil. -Mais où veux-tu donc que je m'asseye, bonne nourrice? interrompit le jeune homme. -Sous ce dais, dit Aloyse avec une voix qui ne manquait pas d'une certaine solennité. Le jeune homme obéit. Aloyse fit un signe de tête. -Maintenant, écoutez-moi, dit-elle. -Mais assieds-toi, au moins, dit Gabriel. -Vous le permettez? -Railles-tu, nourrice? La bonne femme s'assit sur les degrés du dais, aux pieds du jeune homme attentif et fixant sur elle un regard plein de bienveillance et de curiosité. -Gabriel, dit la nourrice décidée enfin à parler, vous aviez à peine six ans quand vous perdîtes votre père et quand moi je perdis mon mari. Vous aviez été mon nourrisson, car votre mère était morte en vous mettant au monde. De ce jour-là, moi, soeur de lait de votre mère,je vous aimai comme mon propre enfant. La veuve dévoua sa vie à l'orphelin. Comme elle vous avait donné son lait, elle vous donna son âme, et vous me rendrez cette justice, n'est-ce pas, Gabriel, que dans votre conviction jamais, à défaut de moi, ma pensée n'a cessé de veiller sur vous? -Chère Aloyse, dit le jeune homme, beaucoup de mères véritables eussent fait moins bien que toi, je le jure, et pas une, je le jure encore, n'eût fait mieux. -Chacun, au reste, reprit la nourrice, s'empressa autour de vous comme je m'étais empressée la première. Dom Jamet de Croisic, le digne chapelain de ce château, qui est retourné au Seigneur il y a trois mois, vous enseigna avec soin les lettres et les sciences, et nul, à ce qu'il disait, ne pourrait vous en remontrer pour ce qui est de lire, d'écrire et de connaître l'histoire du temps passé, et surtout celle des grandes maisons de France. Enguerrand Lorien, l'ami intime de mon défunt mari, Perrot Travigny, et l'ancien écuyer des comtes de Vimoutiers, nos voisins, vous instruisirent aux armes, au maniement de la lance et de l'épée, à l'équitation, enfin à toutes les choses de la chevalerie, et lors des fêtes et joutes qui se tinrent à Alençon à l'occasion du mariage et du couronnement de notre sire Henri II, vous avez prouvé, il y a deux ans déjà, que vous aviez profité des bonnes leçons d'Enguerrand. Moi, pauvre ignorante, je ne pouvais que vous aimer et vous apprendre à servir Dieu; c'est ce que j'ai toujours tâché de faire. La bonne Vierge m'y a aidée, et aujourd'hui, à dix-huit ans, vous voilà un pieux chrétien, un seigneur savant et un homme d'armes accompli, et j'espère qu'avec le secours de Dieu vous ne serez pas indigne de vos ancêtres, MONSEIGNEUR GABRIEL, SEIGNEUR DE LORGE, COMTE DE MONTGOMMERY! Gabriel se leva en jetant un cri -Comte de Montgommery, moi! Puis il reprit avec un sourire superbe: -Eh bien! je l'espérais, et je m'en doutais presque; tiens, Aloyse, dans mes rêves d'enfant, je l'ai dit un jour à ma petite Diane. Mais qu'est-ce donc que tu fais là à mes pieds, bonne Aloyse? debout et dans mes bras, sainte femme! Est-ce que tu ne veux plus me reconnaître pour ton enfant parce que je suis l'héritier des Montgommery? L'héritier des Montgommery! répétait-il malgré lui avec une fierté frémissante, tout en embrassant sa bonne nourrice. L'héritier des Montgommery! mais c'est que je porte un des plus vieux et des plus glorieux noms de France. Oui, Dom Jamet m'a appris, règne par règne, génération par génération, l'histoire de mes nobles aïeux. . . de mes aïeux! Embrasse-moi encore, Aloyse! Qu'est-ce donc que va dire Diane de tout cela? Saint Godegrand, évêque de Suez, et sainte Opportune, sa soeur, qui vivaient sous Charlemagne, étaient de notre maison. Roger de Montgommery commanda une des armées de Guillaume-le-Conquérant. Guillaume de Montgoméry fit une croisade à ses frais. Nous avons été alliés plus d'une fois aux maisons royales d'Écosse et de France, et les premiers lords de Londres, les plus illustres gentilshommes de Paris m'appelleront mon cousin; mon père enfin. . . Le jeune homme s'arrêta comme abattu. Puis il reprit bientôt: -Hélas! avec tout cela, Aloyse, je suis seul au monde. Ce grand seigneur est un pauvre orphelin, ce descendant de tant d'aïeux royaux n'a pas son père! Mon pauvre père! Tiens, je pleure, Aloyse, à présent. Et ma mère! morts l'un et l'autre. Oh! parle-moi d'eux, que je sache comment ils étaient, maintenant que je sais que je suis leur fils. Voyons, commençons par mon père: comment est-il mort? raconte-moi cela. Aloyse se tut. Gabriel la regarda avec étonnement. -Je te demande, nourrice, comment mon père est mort? reprit-il. -Monseigneur, Dieu seul peut-être le sait, dit-elle. Un jour, le comte Jacques de Montgommery a quitté l'hôtel qu'il habitait rue des Jardins-Saint-Paul à Paris. Il n'y est plus rentré. Ses amis, ses cousins, l'ont cherché depuis vainement. Disparu, monseigneur! Le roi François Ier a ordonné une enquête qui n'a pas eu de résultats. Ses ennemis, s'il a péri victime de quelque trahison, étaient bien habiles ou bien puissants. Vous n'avez plus de père, monseigneur, et cependant la tombe de Jacques de Montgommery manque dans la chapelle de votre château; car on ne l'a retrouvé ni vivant ni mort. -C'est que ce n'était pas son fils qui le cherchait, s'écria Gabriel. Ah! nourrice, pourquoi as-tu si longtemps gardé le silence! Me cachais-tu donc ma naissance parce que j'avais mon père à venger ou à sauver? -Non, mais parce que je devais vous sauver vous-même, monseigneur. Écoutez-moi. Savez-vous quelles furent les dernières paroles de mon mari, du brave Perrot Travigny, qui avait pour votre maison comme une religion, monseigneur? « Femme, me dit-il quelques minutes avant de rendre le dernier soupir, tu n'attendras pas que je sois enseveli, tu me fermeras seulement les yeux, et tu quitteras Paris tout de suite avec l'enfant. Tu iras à Montgommery, non pas au château, mais dans la maison que nous tenons des bontés de monseigneur. C'est là que tu élèveras l'héritier de nos maîtres, sans mystère, mais aussi sans bruit. Nos bonnes gens du pays le respecteront et ne le trahiront pas. Cachelui surtout à lui-même son origine; il se montrerait et se perdrait. Qu'il sache seulement qu'il est gentilhomme, c'est assez pour sa dignité et ta conscience. Puis, quand l'âge l'aura fait prudent et grave, comme le sang le fera brave et loyal, quand il aura dix-huit ans par exemple, dis-lui son nom et sa race, Aloyse. Il jugera luimême alors ce qu'il doit et ce qu'il peut faire. Mais prends garde jusque-là: des inimitiés redoutables, des haines invincibles le poursuivraient, s'il était découvert, et ceux qui ont atteint et touché l'aigle n'épargneraient pas sa couvée. » Il me dit cela et mourut, monseigneur, et moi, docile à ses ordres, je vous pris, pauvre orphelin de six ans qui aviez vu à peine votre père, et je vous amenai ici. On y savait déjà la disparition du comte, et l'on soupçonnait que des ennemis terribles et implacables menaçaient quiconque portait son nom. On vous vit, on vous reconnut sans doute dans le village, mais, par un accord tacite, nul ne m'interrogea, nul ne s'étonna de mon silence. Peu de temps après, mon fils unique, votre frère de lait, mon pauvre Robert me fut enlevé par les fièvres. Dieu voulait apparemment que je fusse à vous tout entière. La volonté de Dieu soit bénie! Tous firent semblant de croire que c'était mon fils qui survivait, et cependant tous vous traitaient avec un respect pieux et une obéissance touchante. C'est que vous ressembliez déjà à votre père et de figure et de coeur. L'instinct du lion se révélait en vous, et l'on voyait bien que vous étiez né maître et chef. Les enfants des environs prenaient déjà l'habitude de se former en troupe sous votre commandement. Dans tous leurs jeux, vous marchiez à leur tête, et pas un d'eux n'eût osé vous refuser son hommage. Jeune roi du pays, c'est le pays qui vous a élevé, et qui vous voyant grandir fier et beau vous admirait. La redevance des plus beaux fruits, la dîme de la récolte venaient à la maison sans que j'eusse rien demandé. Le plus beau cheval du pâturage vous était toujours réservé. Dom Jamet, Enguerrand et tous les varlets et serviteurs du château vous donnaient leurs services comme une dette naturelle, et vous les acceptiez comme votre droit. Rien en vous que de vaillant, de hardi et de magnanime. Vous faisiez voir dans les moindres choses de quelle race vous sortiez. On raconte encore dans les veillées comment un jour vous avez troqué à un page mes deux vaches contre un faucon. Mais ces instincts et ces élans ne vous trahissaient que pour les fidèles, et vous restiez caché et inconnu aux malveillants. Le grand bruit des guerres d'Italie, d'Espagne et de Flandre contre l'empereur Charles-Quint, ne contribuait pas peu, Dieu merci! à vous protéger, et vous êtes enfin arrivé sain et sauf à cet âge où Perrot m'avait permis de me fier à votre raison et à votre sagesse. Mais vous, d'ordinaire si grave et si prudent, voilà que vos premiers mots sont pour la témérité et le bruit, la vengeance et les éclats. -La vengeance, oui; les éclats, non! Aloyse, tu penses donc que les ennemis de mon pauvre père vivent encore? -Monseigneur, je ne sais; seulement, il serait plus sûr de le présumer, et je suppose que vous arriviez à la cour inconnu encore, mais avec votre nom éclatant qui attirera sur vous les regards, brave mais inexpérimenté, fort de votre bon désir et de la justice de votre cause, mais sans amis, sans alliés, et même sans réputation personnelle, qu'arrivera-t-il? Ceux qui vous haïssent vous verront venir et vous ne les verrez pas; ils vous frapperont et vous ne saurez pas d'ou partira le coup, et non seulement votre père ne sera pas vengé, mais vous, monseigneur, vous serez perdu. -Voilà justement, Aloyse, pourquoi je regrette de n'avoir pas le temps de me faire des amis et un peu de gloire. . . Ah! si j'avais été averti il y a deux ans, par exemple!. . . N'importe! ce n'est qu'un retard, et je regagnerai les jours perdus. Aussi bien, pour d'autres raisons, je me félicite d'être resté ces deux dernières années à Montgommery;j'en serai quitte pour doubler le pas. J'irai à Paris, Aloyse; et, sans cacher queje suis un Montgommery, je puis bien ne pas dire que je suis le fils du comte Jacques; les fiefs et les titres ne manquent pas plus dans notre maison que dans la maison de France, et notre parenté est assez nombreuse en Angleterre et en France pour qu'un indifférent ne puisse s'y reconnaître. Je puis prendre le nom de vicomte d'Exmès, Aloyse, et ce ne sera ni me cacher ni me montrer. Puis j'irai trouver. . . - Qui irai-je trouver à la cour? Grâce à Enguerrand, je suis au fait des choses et des hommes. M'adresserai-je au connétable de Montmorency, à ce cruel diseur de patenôtres? Non, et je suis de l'avis de ta grimace, Aloyse. . . Au maréchal de Saint-André? Il n'est pas assezjeune ni assez entreprenant. . . À François de Guise plutôt? Oui, c'est cela. Montmédy, Saint-Dizier, Bologne ont prouvé déjà ce qu'il peut faire. C'est à lui que j'irai, c'est sous ses ordres que je gagnerai mes éperons. C'est à l'ombre de son nom que je conquerrai le mien. -Monseigneur me permettra de lui faire remarquer, dit Aloyse, que l'honnête et loyal Élyot a eu le temps de mettre de bonnes sommes de côté pour l'héritier de ses maîtres. Vous pourrez mener un équipage royal, monseigneur, et les jeunes hommes vos tenanciers, que vous exerciez en jouant à la guerre, ont pour devoir et auront pour joie de vous suivre à la guerre pour tout de bon. C'est votre droit de les appeler autour de vous, vous le savez, monseigneur. -Et nous en userons, Aloyse, de ce droit, nous en userons. -Monseigneur veut-il bien actuellement recevoir tous ses domestiques, serviteurs et gens de ses fiefs et baronnies, qui brûlent du désir de le saluer. -Pas encore, s'il te plaît, ma bonne Aloyse; mais dis à Martin-Guerre qu'il selle un cheval pour m'accompagner. J'aurai avant tout une course à faire aux environs. -Serait-ce pas du côté de Vimoutiers? dit la bonne Aloyse en souriant avec quelque malice. -Oui, peut-être. Ne dois-je pas à mon vieux Enguerrand une visite et mes remerciements? -Et avec les compliments d'Enguerrand, monseigneur sera bien aise de recevoir ceux d'une jolie petite fille appelée Diane, n'est-ce pas? -Mais, répondit en riant Gabriel, cette jolie petite fille est ma femme, etje suis son mari depuis trois ans, c'est-à-dire depuis que j'ai eu quinze ans et qu'elle en a neuf. Aloyse devint rêveuse. -Monseigneur, dit-elle, si je ne savais pas combien, malgré votre jeunesse, vous êtes grave et sincère, et que tout sentiment en vous est austère et profond, je me garderais des paroles que je vais oser vous dire. Mais ce qui pour d'autres est un jeu, pour vous est souvent une chose sérieuse. Songez, monseigneur, qu'on ne sait pas de qui Diane est la fille. Un jour, la femme d'Enguerrand, lequel dans ce temps-là avait suivi à Fontainebleau son maître, le comte de Vimoutiers, a retrouvé en rentrant chez elle un enfant dans un berceau et une lourde bourse d'or sur une table. Dans la bourse, il y avait une somme assez considérable, la moitié d'un anneau gravé et un papier avec ce seul mot: Diane. Berthe, la femme d'Enguerrand, n'avait pas d'enfant de son mariage, et elle a accepté avecjoie cette autre maternité qu'on lui demandait. Mais, de retour à Vimoutiers, elle est morte, comme est mort mon mari à qui son maître vous avait confié, monseigneur, et c'est une femme qui a élevé l'orphelin, c'est un homme qui a élevé l'orpheline. Mais Enguerrand et moi, chargés tous deux d'une tâche pareille, nous avons échangé nos soins, et j'ai tâché de faire Diane bonne et pieuse, comme Enguerrand vous a fait adroit et savant. Naturellement, vous avez connu Diane, et naturellement, vous vous êtes attaché à elle. Mais vous êtes le comte de Montgommery, reconnu par des papiers authentiques et par la notoriété publique, et l'on n'est pas encore venu réclamer Diane avec l'autre moitié de l'anneau d'or. Prenez garde, monseigneur, je sais bien que Diane est une enfant de douze ans à peine, mais elle grandira, mais elle sera d'une beauté ravissante, et, avec un naturel comme le vôtre, je le répète, tout est sérieux. Prenez garde; il se peut qu'elle reste toujours ce qu'elle est encore, un enfant trouvé, et vous êtes trop grand seigneur pour l'épouser, et trop gentilhomme pour la séduire. -Mais, nourrice, puisque je vais partir, te quitter et quitter Diane, dit Gabriel pensif. -C'est juste, cela; pardonnez à votre vieille Aloyse sa prévoyance trop inquiète, et allez voir, si cela vous plaît, cette douce et gentille enfant que vous nommez votre petite femme. Mais songez qu'on vous attend impatiemment ici. À bientôt, n'est-il pas vrai, monseigneur le comte?. . . -À bientôt, et embrasse-moi encore, Aloyse; appelle-moi toujours ton enfant, et sois remerciée mille fois, ma bonne nourrice. -Soyez mille fois béni, mon enfant et mon seigneur. Maître Martin-Guerre attendait Gabriel à la porte, et tous deux montèrent à cheval. II Une Mariée Qui Joue A La Poupée. Gabriel prit, pour aller plus vite, des sentiers à lui connus. Et pourtant il laissait parfois son cheval ralentir le pas, et on peut même dire qu'il laissait aller le bel animal selon le train de sa rêverie. Des sentiments bien divers en effet, tantôt passionnés et tantôt tristes, tantôt fiers et tantôt accablés, passaient tour à tour dans le coeur du jeune homme. Quand il sentait qu'il était le comte de Montgommery, son regard étincelait et il donnait de l'éperon à son cheval, comme s'enivrant de l'air qui sifflait autour de ses tempes, et puis il se disait: « Mon père a été tué et n'a pas été vengé!. . . » et il laissait fléchir la bride dans sa main. Mais tout à coup il pensa qu'il allait se battre, se faire un nom redoutable et redouté, et payer toutes ses dettes d'honneur et de sang, et il repartait au galop comme s'il courait vraiment a la gloire, jusqu'à ce que, réfléchissant qu'il lui faudrait pour cela quitter sa petite Diane si riante et si jolie, il retombait dans la mélancolie, et en arrivait peu à peu à ne plus marcher qu'au pas, comme s'il eût pu retarder ainsi le moment cruel de la séparation. Mais il reviendrait, il aurait retrouvé les ennemis de son père et les parents de Diane. . . Et Gabriel, piquant des deux, volait aussi prompt que son espérance. Il était arrivé, et décidément, dans cette jeune âme tout ouverte au bonheur, la joie avait chassé la tristesse. Par-dessus la haie qui entourait le verger du vieil Enguerrand, Gabriel aperçut à travers les arbres la robe blanche de Diane. Il eut bientôt fait d'attacher son cheval à un tronc de saule et de franchir d'un bond la haie; radieux et triomphant, il tomba aux pieds de la jeune fille. Mais Diane pleurait. -Qu'y a-t-il, chère petite femme, dit Gabriel, et d'où nous vient cet amer chagrin? Est-ce qu'Enguerrand nous aurait grondée pour avoir déchiré quelque robe, ou mal dit nos prières? ou bien notre bouvreuil se serait-il envolé? Parle, Diane, ma chérie. Voici pour te consoler ton chevalier fidèle. -Hélas! non, Gabriel, vous ne pouvez plus être mon chevalier, dit Diane, et c'est justement pour cela que je suis triste et que je pleure. Gabriel crut que Diane avait appris par Enguerrand le nom de son compagnon de jeux, et qu'elle voulait l'éprouver peut-être. Il reprit: -Et quel est donc, Diane, le malheur ou le bonheur qui pourrait jamais me faire renoncer aux doux titre que tu m'as laissé prendre et que je suis si joyeux et si fier de porter? Vois donc, je suis à tes genoux. Mais Diane ne parut pas comprendre, et, pleurant plus fort que jamais en cachant son front sur la poitrine de Gabriel, elle s'écria en sanglotant: -Gabriel! Gabriel! il faudra ne plus nous voir désormais. -Et qui nous en empêchera? reprit-il vivement. Elle releva sa blonde et charmante tête et ses yeux bleus baignés de larmes; puis, avec une petite moue tout à fait solennelle et grave: -Le devoir, répondit-elle en soupirant profondément. Sa ravissante physionomie eut une expression si désolée et si comique à la fois, que Gabriel, charmé et tout à ses pensées d'ailleurs, ne put s'empêcher de rire, et, prenant entre ses mains le front pur de l'enfant, il le baisa à plusieurs reprises; mais elle s'éloigna vivement. -Non, mon ami, dit-elle, plus de ces causeries. Mon Dieu! mon Dieu! elles nous sont à présent défendues. « Quels contes lui aura fait Enguerrand? » se dit Gabriel persistant dans son erreur. Et il ajouta: -Ne m'aimes-tu donc plus, ma Diane chérie? UNE MARIÉE QUI JOUE À LA POUPÉE -Moi! ne plus t'aimer! s'écria Diane. Comment peux-tu supposer et dire de pareilles choses, Gabriel? N'es-tu pas l'ami de mon enfance et le frère de toute ma vie? Ne m'as-tu pas toujours traitée avec une bonté et une tendresse de mère? Quand je riais et quand je pleurais, qui trouvais-je là sans cesse à mes côtés pour partager gaieté ou peine? toi, Gabriel!. . . Qui me portait quand j'étais lasse? qui m'aidait à apprendre mes leçons? qui s'attribuait mes fautes et partageait mes punitions quand il ne pouvait pas les prendre pour lui seul? toi encore! Qui inventait pour moi mille jeux? qui me faisait de beaux bouquets dans les prés? qui me dénichait des nids de chardonnerets dans les bois? toi, toujours! Je t'ai trouvé, en tout lieu et en tout temps, bon, gracieux et dévoué pour moi, Gabriel. Gabriel, je ne t'oublierai jamais, et tant que mon coeur vivra, tu vivras dans mon coeur; j'aurais voulu te donner mon existence et mon âme, et je n'ai jamais rêvé le bonheur qu'en rêvant à toi. Mais tout cela n'empêche pas, hélas! qu'il faut nous séparer, et pour ne plus nous revoir, sans doute. -Et pourquoi? pour te punir d'avoir malicieusement introduit le chien Phylax dans la basse-cour? demanda Gabriel. -Oh! pour bien autre chose, va! -Et pourquoi enfin? Elle se leva, et, laissant retomber ses bras le long de sa robe et sa tête sur sa poitrine: -Parce que je suis la femme d'un autre, dit-elle. Gabriel ne riait plus, et un trouble singulier lui serrait le coeur; il reprit, d'une voix émue: -Qu'est-ce que cela signifie, Diane? -Je ne m'appelle plus Diane, répondit-elle, je m'appelle Mme la duchesse de Castro, puisque mon mari s'appelle Horace Farnèse, duc de Castro. Et la petite fille ne pouvait s'empêcher de sourire un peu à travers ses larmes en disant: mon mari, à douze ans! En effet, c'était glorieux: Mme la duchesse! Mais sa douleur lui reprit en voyant la douleur de Gabriel. Le jeune homme était debout devant elle, pâle et les yeux effarés. -Est-ce un jeu? est-ce un songe? dit-il. -Non, mon pauvre ami, c'est la triste réalité, reprit Diane. N'as-tu pas rencontré en route Enguerrand, qui est parti pour Montgommery, il y a une demi-heure? -J'ai pris par des chemins détournés. Mais achève. -Pourquoi aussi, Gabriel, es-tu resté quatre jours sans venir? Cela n'était jamais arrivé, et cela nous a porté malheur, vois-tu. Avant-hier au soir, j'avais eu de la peine à m'endormir. Je ne t'avais pas vu depuis deux jours, j'étais inquiète, et j'avais fait promettre à Enguerrand que, si tu ne venais pas le lendemain, nous irions à Montgommery le jour d'après. Et puis, comme par un pressentiment, nous avions parlé, Enguerrand et moi, de l'avenir, du passé, de mes parents qui semblaient m'avoir oubliée, hélas! C'est mal, ce que je vais dire, mais j'aurais été plus heureuse peut-être s'ils m'eussent oubliée en effet. Tout ce grave entretien m'avait, comme de raison, un peu attristée et fatiguée, et je fus, comme je te disais, assez longtemps à m'endormir, ce qui fut cause que je m'éveillai hier matin un peu plus tard que de coutume. Je m'habillai en toute hâte, je fis ma prière, et je m'apprêtais à descendre, quandj'entendis un grand bruit sous ma fenêtre, devant la porte de la maison. C'étaient des cavaliers magnifiques, Gabriel, suivis d'écuyers, de pages et de varlets, et derrière la cavalcade un carrosse doré tout éblouissant. Comme je regardais curieusement le cortège, m'étonnant qu'il arrêtât devant notre pauvre demeure, Antoine vint frapper à ma porte et me pria, de la part d'Enguerrand, de descendre tout de suite. Je ne sais pourquoi j'eus peur, mais il fallait obéir cependant, et j'obéis. Quand j'entrai dans la grande salle, elle était pleine de ces superbes seigneurs que j'avais vus de ma croisée. Je me mis alors à rougir et à trembler, plus effrayée que jamais, tu conçois cela, Gabriel? UNE MARIÉE QUI JOUE À LA POUPÉE -Oui, reprit Gabriel avec amertume. Continue donc, car la chose devient intéressante en vérité. -À mon entrée, continua Diane, un des seigneurs les plus brodés vint à moi, et, me présentant sa main gantée, me conduisit devant un autre gentilhomme non moins richement orné que lui, puis, s'inclinant: » -Monseigneur le duc de Castro, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter votre femme. Madame, ajouta-t-il en se retournant vers moi, M. Horace Farnèse, duc de Castro, votre mari. » Le duc me salua avec un sourire. Mais moi, toute confuse et éplorée, je me jetai dans les bras d'Enguerrand, que je venais d'apercevoir dans un coin. » -Enguerrand! Enguerrand! ce n'est pas mon mari, ce prince, je n'ai pas d'autre mari que Gabriel; Enguerrand, dis-le donc à ces messieurs, je t'en prie. » Celui qui m'avait présentée au duc fronça le sourcil. » -Qu'est-ce que cet enfantillage? demanda-t-il à Enguerrand d'une voix sévère. » -Rien, monseigneur, un enfantillage en effet, répondit Enguerrand tout pâle. » Et, s'adressant à moi tout bas »-Êtes-vous folle, Diane! Qu'est-ce qu'une rébellion pareille? refuser ainsi d'obéir à vos parents, qui vous ont retrouvée et qui vous réclament! » -Où sont-ils, mes parents? dis-je tout haut. C'est à eux que je veux parler. » -C'est en leur nom que nous venons, mademoiselle, reprit le seigneur sévère. Je suis ici leur représentant. Si vous n'en croyez pas mes paroles, voici l'ordre signé du roi Henri II, notre sire; lisez. » Il me présentait un parchemin scellé d'un cachet rouge, et je lisais au haut de la page: "Nous, Henri, par la grâce de Dieu"; et, au bas la signature royale: "Henri." J'étais aveuglée, étourdie, anéantie. J'avais le vertige et le délire. Tout ce monde qui avait les yeux sur moi! Enguerrand lui-même qui m'abandonnait! L'idée de mes parents! le nom du roi! c'était trop, tout cela, pour ma pauvre tête. Et tu n'étais pas là, Gabriel! -Mais il me paraît que ma présence ne pouvait pas vous être nécessaire, reprit Gabriel. -Oh! si, Gabriel, toi présent, j'aurais résisté encore, tandis que, ne t'ayant pas là quand le gentilhomme qui semblait tout conduire m'a dit: « Allons, c'est assez de retard comme cela. Madame de Leviston, je confie à vos soins Mme de Castro; nous vous attendons pour monter à la chapelle. » Sa voix était si brève et si impérieuse, il semblait permettre si peu la résistance, que je me suis laissé emmener. Gabriel, pardonne-moi, j'étais brisée, éperdue, et je n'avais plus une idée. . . -Comment donc! mais cela se conçoit à merveille, répondit Gabriel avec un sourire sardonique. -On m'a conduite dans ma chambre, reprit Diane. Là, cette me de Leviston, aidée de deux ou trois femmes, a tiré de grands coffres une robe blanche de soie. Puis, malgré ma honte, elles m'ont déshabillée et rhabillée. C'est tout au plus si j'osais marcher dans ces beaux atours. Puis elles m'ont mis des perles aux oreilles, un collier de perles autour du cou; mes larmes roulaient sur les perles. Mais ces dames ne faisaient que rire de mon embarras sans doute, et peut-être même de mon chagrin. Au bout d'une demi-heure, j'étais prête, et elles avaient beau dire que j'étais charmante ainsi parée, je crois que c'était vrai, Gabriel, mais je pleurais tout de même. J'avais fini par me persuader que j'agissais dans un rêve éblouissant et terrible. Je marchais sans volonté,j'allais et venais machinalement. Cependant les chevaux piaffaient devant la porte, écuyers, pages et varlets attendaient debout. Nous descendîmes. Les regards imposants de toute cette assemblée recommencèrent à percer sur moi. Le seigneur à la voix rude m'offrit de nouveau la main, et me conduisit à une litière tout or et satin, dans laquelleje dus m'asseoir sur des coussins presque aussi beaux que ma robe. Le duc de Castro marchait UNE MARIÉE QUI JOUE À LA POUPÉE à cheval à la portière, et c'est ainsi que le cortège monta lentement à la chapelle du château de Vimoutiers. Le prêtre était déjà à l'autel. Je ne sais pas quelles paroles on prononça autour de moi, quelles paroles on me dicta; je sentis, à un moment, dans ce songe étrange, le duc me passer au doigt un anneau. Puis, au bout de vingt minutes ou de vingt ans, je n'en ai pas conscience, un air plus frais me frappa le visage. Nous sortions de la chapelle; on m'appelait Mme la duchesse; j'étais mariée! Entends-tu cela, Gabriel? j'étais mariée. Gabriel ne répondit que par un farouche éclat de rire. -Tiens, Gabriel, reprit Diane, j'étais si véritablement hors de moi-même que, pour la première fois seulement, en rentrant à la maison, je songeai, un peu remise, à regarder le mari que tous ces étrangers étaient venus m'imposer. Jusque-là, je l'avais vu, mais je ne l'avais pas regardé, Gabriel. Ah! mon pauvre Gabriel! il est bien moins beau que toi! Sa taille d'abord est médiocre, et dans ses riches habits il semble bien moins élégant que toi dans ton simple pourpoint brun. Et puis il a l'air aussi impertinent et hautain que tu parais doux et poli. Ajoute à cela des cheveux et une longue barbe d'un blond ardent. Je suis sacrifiée, Gabriel. Après s'être entretenu quelque temps avec celui qui s'était donné pour le représentant du roi, le duc s'est approché de moi, et, me prenant la main: -Madame la duchesse, m'a-t-il dit avec un sourire très fin, pardonnez-moi la dure obligation où je suis de vous quitter si vite. Mais vous savez, ou vous ne savez pas, que nous sommes au plus fort de la guerre contre l'Espagne, et mes hommes d'armes réclament sur-le-champ ma présence. J'espère avoir la joie de vous revoir dans quelque temps à la cour, où vous irez demeurer près de Sa Majesté dès cette semaine. Je vous prie d'accepter quelques présents que je me suis permis de laisser ici pour vous. Au revoir, madame. Conservez-vous gaie et charmante comme on l'est à votre âge, et amusez-vous,jouez de toute votre coeur tandis que je vais me battre. « Ce disant, il m'a baisée familièrement au front, et même sa longue barbe m'a piquée; ce n'est pas comme la tienne, Gabriel. Et puis, tous ces seigneurs et ces dames m'ont saluée, et ils s'en sont allés peu à peu, Gabriel, me laissant enfin seule avec mon père Enguerrand. Il n'avait pas beaucoup plus compris que moi toute cette aventure. On lui avait donné à lire le parchemin du roi qui m'ordonnait, à ce qu'il paraît, d'épouser le duc de Castro. Le seigneur qui représentait Sa Majesté s'appelle le comte d'Humières. Enguerrand l'a reconnu pour l'avoir vu autrefois avec M. de Vimoutiers. Tout ce qu'Enguerrand savait de plus que moi, c'était encore cette triste nouvelle que cette dame de Leviston, qui m'a habillée et qui habite Caen, me viendrait chercher ces jours-ci pour me conduire à la cour, et que j'eusse à me tenir toujours prête. Voilà ma singulière et douloureuse histoire, Gabriel. Ah! j'oubliais. En rentrant dans ma chambre, j'ai trouvé dans une grande boîte, tu ne devineras jamais quoi? une superbe poupée avec un trousseau complet de linge et trois robes: soie blanche, damas rouge et brocart vert, le tout à l'usage de ladite poupée. J'étais outrée, Gabriel, c'étaient donc là les présents de mon mari! me traiter comme une petite fille! c'est le rouge d'ailleurs qui va le mieux à la poupée, parce qu'elle a le teint naturellement coloré. Les petits souliers sont aussi charmants, mais le procédé est indigne, car enfin, il me semble que je ne suis plus une enfant. -Si! vous êtes une enfant, Diane, répondit Gabriel dont la colère avait insensiblement fait place à la tristesse, une véritable enfant! je ne vous en veux pas d'avoir douze ans, ce serait injuste et absurde. Je vois seulement que j'ai eu tort d'attacher sur une âme jeune et légère un sentiment aussi ardent et aussi profond. Car je sens à ma douleur combien je vous aimais, Diane. Je vous répète pourtant que je ne vous en veux pas. Mais, si vous aviez été plus forte, mais, si vous aviez trouvé en vous l'énergie nécessaire pour résister à un ordre injuste, si vous aviez seulement su obtenir un peu de temps, Diane, nous aurions pu être UNE MARIÉE QUI JOUE À LA POUPÉE heureux, puisque vous avez retrouvé vos parents et qu'ils paraissent de race illustre. Moi aussi, Diane, je venais vous dire un grand secret qui m'a été révélé aujourd'hui même. Mais à quoi bon à présent? il est trop tard. Votre faiblesse a fait rompre le fil de ma destinée que je croyais tenir enfin. Pourrai-je le rattacher jamais? Je prévois que toute ma vie se souviendra de vous, Diane, et que mes jeunes amours tiendront toujours la plus grande place dans mon coeur. Vous, cependant, Diane, dans l'éclat de la cour, dans le bruit des fêtes, vous perdrez vite de vue qui vous a tant chérie aux jours de votre obscurité. -Jamais! s'écria Diane. Et tiens, Gabriel, maintenant que tu es là et que tu peux m'encourager et m'aider, veux-tu que je refuse de partir quand on viendra me chercher, et que je résiste aux prières, aux instances, aux ordres, pour rester toujours avec toi? -Merci, chère Diane, mais dorénavant, vois-tu, devant les hommes et devant Dieu, tu appartiens à un autre. Il faut accomplir notre devoir et notre sort. Il faut, comme l'a dit le duc de Castro, aller chacun de notre côté, toi aux réjouissances et à la cour, moi aux champs et aux batailles. Que Dieu me donne seulement de te voir un jour! -Oui, Gabriel, je te reverrai, je t'aimerai toujours! s'écria la pauvre Diane en se jetant éplorée aux bras de son ami. Mais, en ce moment, Enguerrand parut dans une allée voisine, précédant Mme de Leviston. -La voici, madame, dit-il en lui montrant Diane. Ah! c'est vous, Gabriel, fit-il en apercevant lejeune comte,j'allais à Montgommery vous voir quand j'ai rencontré la voiture de Mme de Leviston, et j'ai dû retourner sur mes pas. -Oui, madame, dit à Diane Mme de Leviston, le roi a mandé à mon mari qu'il avait hâte de vous voir, et j'ai avancé notre départ. Nous allons, s'il vous plaît, nous mettre en route dans une heure. Vos préparatifs ne seront pas longs, j'imagine, n'est-ce pas? Diane regarda Gabriel. -Du courage! lui dit gravement celui-ci. -J'ai la joie de vous annoncer, reprit Mme de Leviston, que votre brave père nourricier peut et veut nous accompagner à Paris, et nous rejoindre demain à Alençon, si cela vous convient. -Si cela me convient! s'écria Diane. Ah! madame, on ne m'a pas nommé encore mes parents, mais je le nommerai toujours mon père. Et elle tendit sa main à Enguerrand, qui la couvrit de baisers, pour avoir le droit de regarder encore un peu, à travers le voile de ses larmes, Gabriel pensif et triste, mais résigné et décidé pourtant. -Allons, madame, dit Mme de Leviston que ces adieux et ces retards impatientaient peut-être, songez qu'il faut que vous soyez à Caen avant la nuit. Diane alors, suffoquée de sanglots, s'éloigna précipitamment pour monter à sa chambre, non sans avoir fait signe à Gabriel de l'attendre. Enguerrand et Mme de Leviston la suivirent. Gabriel attendit. Au bout d'une heure, pendant laquelle on chargea dans la voiture les effets que Diane voulait emporter, Diane reparut toute prête et habillée pour le voyage. Elle demanda à Mmede Leviston, qui la suivait comme son ombre, la permission de faire une dernière fois le tour du jardin où elle avait joué douze ans, si insouciante et si heureuse. Gabriel et Enguerrand marchaient derrière elle durant cette visite. Diane s'arrêta devant un rosier de roses blanches que Gabriel et elle avaient planté l'année précédente. Elle cueillit deux roses, en attacha une à sa robe, respira l'autre, et la présenta à Gabriel. Lejeune homme sentit qu'elle lui glissait en même temps dans la main un papier qu'il cacha précipitamment dans son pourpoint. Lorsque Diane eut dit adieu à toutes les allées, à tous les bosquets, à toutes les fleurs, il fallut cependant bien qu'elle se déterminât à partir. Arrivée devant la voiture qui allait l'emmener, elle UNE MARIÉE QUI JOUE À LA POUPÉE donna la main aux serviteurs de la maison, et même aux bonnes gens du bourg, qui tous la connaissaient et l'aimaient. Elle n'avait pas la force de parler, la pauvre enfant; elle faisait seulement à chacun un petit signe de tête amical. Puis elle embrassa Enguerrand, puis Gabriel, sans aucunement s'embarrasser de la présence de Mme de Leviston. Dans les bras de son ami, elle recouvra même la voix, et, comme il lui disait: « Adieu! adieu! » elle reprit: -Non, au revoir! Elle monta alors en voiture, et l'enfance, après tout, ne perdant pas tout à fait ses droits sur elle, Gabriel l'entendit demander à me de Leviston avec cette petite moue qui lui allait si bien: -A-t-on mis au moins là-haut ma grande poupée? La voiture partit au galop. Gabriel ouvrit le papier que Diane lui avait remis; il y trouva une boucle de ces beaux cheveux cendrés qu'il aimait tant à baiser. Un mois après, Gabriel, arrivé à Paris, se faisait annoncer à l'hôtel de Guise au duc François de guise, sous le nom de vicomte d'Exmès. III Au Camp. -Oui, messieurs, dit en entrant dans sa tente le duc de Guise aux seigneurs qui l'entouraient; oui, aujourd'hui 24 avril 1557 au soir, après être rentré le 15 sur le territoire de Naples, après avoir pris Campli en quatre jours, nous mettons le siège devant Civitetta; le Ier mai, maîtres de Civitetta, nous irons camper devant Aquila. Au 10 mai, nous serons à Arpino, au 20 à Capoue, où nous ne nous endormirons pas comme Annibal. Au Ier juin, messieurs, je veux vous faire voir Naples, s'il plaît à Dieu. . . -Et au pape, mon cher frère, dit le duc d'Aumale. Sa Sainteté, qui nous avait tant promis l'appui de ses soldats pontificaux, nous laisse jusqu'ici réduits à nous-mêmes, ce me semble, et notre armée n'est guère forte pour s'aventurer ainsi en pays ennemis. -Paul II, dit François, a trop d'intérêt au succès de nos armes pour nous laisser sans secours. La belle nuit transparente et éclairée, messieurs! Biron, savez-vous si les partisans dont les Caraffa nous avaient annoncé le soulèvement dans les Abbruzzes commencent à faire quelque bruit? -Ils ne bougent pas, monseigneur, j'ai des nouvelles toutes fraîches et certaines. -Nos mousquetades les vont réveiller, dit le duc de Guise. Monsieur le marquis d'Elboeuf, reprit-il avez-vous entendu parler des convois de vivres et de munitions que nous devions recevoir à Ascoli, et qui vont enfin nous rejoindre ici, j'imagine? -Oui, j'en ai entendu parler, mais à Rome, monseigneur, et depuis, hélas!. . . -Un simple retard, interrompit le duc de Guise, ce n'est assurément qu'un regard; et après tout, nous ne sommes pas encore tout à fait au dépourvu. La prise de Campli nous a ravi taillés quelque peu, et si, dans une heure d'ici, j'entrais dans la tente de chacun de vous, messieurs, je gage que j'y trouverais un bon souper servi, et, à table avec vous, une pauvre veuve ou une jolie orpheline de Campli que vous seriez en train de consoler. Rien de mieux, messieurs. D'ailleurs ce sont là devoirs de victorieux qui font trouver douce, n'est-ce pas, l'habitude de la victoire. Allez donc vous entretenir le goût, je ne vous retiens pas; demain matin, au jour, je vous manderai pour chercher avec vous les moyens d'entamer ce pain de sucre de Civitetta. Jusque-là, allez, messieurs, bon appétit et bonne nuit. Le duc reconduisit en riant les chefs de l'arméejusqu'à la porte de sa tente; mais, quand la tapisserie qui la fermait fut retombée sur le dernier d'entre eux, et que François de Guise se retrouva seul, sa mâle physionomie prit tout à coup une expression soucieuse, et, s'asseyant devant une table et prenant sa tête dans ses mains, il murmura avec inquiétude: -Est-ce donc que j'aurais mieux fait de renoncer à toute ambition personnelle, de rester seulement le général d'Henri II, et de me borner à recouvrer Milan et à affranchir Sienne? Me voici sur cette terre de Naples dont mes rêves m'appelaient à être roi; mais j'y suis sans alliés, bientôt sans vivres, et tous ces chefs de mes troupes, mon frère le premier, esprits sans énergie et sans portée, se laissent déjà aller au découragement, je le vois bien. En ce moment, le duc de Guise entendit que quelqu'un marchait derrière lui. Il se retourna vivement, tout courroucé contre le téméraire interrupteur; mais quand il l'eut vu, au lieu de le réprimander, il lui tendit la main. -Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, vicomte d'Exmès, dit-il, ce n'est pas vous, mon cher Gabriel, qui hésiteriez jamais à aller en avant parce que le pain est trop rare et l'ennemi trop nombreux? vous qui êtes sorti le dernier de Metz et entré le premier à Valenza et à Campli. Mais venez-vous m'annoncer quelque chose de nouveau, ami? -Oui, monseigneur, un courrier qui arrive de France, répon dit Gabriel; il est, je crois, porteur de lettres de votre illustre frère, Mgr le cardinal de Lorraine. Faut-il l'introduire auprès de vous? -Non, mais qu'il vous remette les messages dont il est chargé, vicomte, et apportez-les-moi vous-même, je vous prie. Gabriel s'inclina, sortit, et revint bientôt après, apportant une lettre cachetée aux armes de la maison de Lorraine. Six ans écoulés n'avaient presque pas changé notre ancien ami Gabriel; seulement, ses traits avaient pris un caractère plus viril et plus résolu; on devinait maintenant en lui un homme qui a éprouvé et connu sa propre valeur. Mais c'était toujours le même front pur et grave, le même regard loyal et franc, et, disons-le d'avance, le même coeur plein de jeunesse et d'illusion. Aussi bien n'avait-il encore que vingt-quatre ans. Le duc de Guise en avait trente-sept, lui; et, bien que ce fût une nature généreuse et grande, son âme était revenue déjà de bien des endroits où celle de Gabriel n'était pas encore allée, et plus d'une ambition déçue, plus d'un sentiment éteint, plus d'un combat inutile avaient approfondi son oeil et dégarni ses tempes. Pourtant il comprenait et il aimait le caractère chevaleresque et dévoué de Gabriel, et une irrésistible sympathie attirait l'homme éprouvé vers le jeune homme confiant. Il prit de ses mains la lettre de son frère, et, avant de l'ouvrir: -Écoutez, vicomte d'Exmès, lui dit-il, mon secrétaire, que vous connaissez, Hervé de Thelen, est mort sous les murs de Valenza; mon frère d'Aumale n'est qu'un soldat vaillant mais incapable; j'ai besoin d'un bras droit, d'un confident et d'un second, Gabriel. Or, depuis que vous êtes venu me trouver à Paris, en mon hôtel, il y a cinq ou six ans, je crois, j'ai pu m'assurer que vous êtes un esprit supérieur, et mieux encore un coeur fidèle. Je ne vous connaissais que de nom, et tout Montgommery est brave, mais vous ne m'étiez recommandé par personne, et cependant vous m'avez plu tout de suite;je vous ai emmené avec moi défendre Metz, et si cette défense doit être une des belles pages de mon histoire, si, après soixante-cinq jours d'attaque, nous avons réussi à chasser des murs de Metz une armée qui comptait cent mille soldats et un général qui s'appelait CharlesQuint, je me rappelle que votre intrépidité toujours présente et votre intelligence toujours en éveil n'ont pas peu contribué à ces glorieux résultats. L'année d'après, vous étiez encore avec moi à la victoire de Renty, et si cet âne de Montmorency, le bien baptisé. . . Mais je n'ai pas à injurier mon ennemi, j'ai à louer mon ami et mon bon compagnon, Gabriel, vicomte d'Exmès, le digne parent des dignes Montgommery. J'ai à vous dire, Gabriel, qu'en toute occasion, depuis que nous sommes entrés en Italie plus que jamais, je vous ai trouvé de bonne aide, de bon conseil et de bonne amitié, et n'ai absolument qu'un reproche à vous faire, celui d'être avec votre général trop réservé et trop discret. Oui, certes, il y a au fond de votre vie un sentiment ou une idée que vous me cachez, Gabriel. Mais bah! vous me confierez cela un jour, l'important est de savoir que vous avez quelque chose à faire. Eh! par Dieu! j'ai aussi à faire quelque chose, moi, Gabriel, et, si vous voulez, nous unirons nos fortunes, vous m'aiderez et je vous aiderai. Quand j'aurai quelque entreprise importante et difficile à commander à un autre moi-même, je vous appellerai. Quand pour vos desseins un protecteur puissant vous sera nécessaire, je serai là. Est-ce dit? -Oh! monseigneur, répondit Gabriel, je suis à vous corps et âme. Ce que je voulais d'abord, c'est de pouvoir croire en moi et d'y faire croire les autres. Or, j'ai acquis un peu de confiance en moi-même, et vous daignez avoir pour moi quelque estime; j'ai donc jusqu'à présent touché mon but; qu'il s'en puisse offrir dans l'avenir un autre à mes efforts, c'est ce que je ne nie pas, monseigneur, et alors, puisque vous avez bien voulu m'offrir un marché si beau, j'aurai recours à vous; comme vous pouvez jusque-là compter sur moi à la vie, à la mort. -À la bonne heure! per Bacco! comme disent ces païens d'ivrognes de cardinaux, et sois tranquille, Gabriel, François de Lorraine, duc de Guise, te servira chaudement à l'occasion dans ton amour ou dans ta haine, car il y a en nous sous jeu l'un ou l'autre de ces sentiments-là, n'est-ce pas vrai, mon maître? -Mais l'un et l'autre peut-être, monseigneur. -Ah! oui-da? et comment, quand on a l'âme si pleine, ne pas l'épancher dans celle d'un ami. -Hélas! monseigneur, c'est que je sais à peine qui j'aime, et que je ne sais pas du tout qui je hais. -Vraiment! dis donc, Gabriel, si tes ennemis allaient être les miens, par rencontre! si ce vieux paillard de Montmorency pouvait en être! -Mais cela se pourrait bien, monseigneur, et si mes doutes ont raison. . . Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit pour l'heure, c'est de vous et de vos grands projets. À quoi puis-je vous être bon, monseigneur? -Mais d'abord à me lire cette lettre de mon frère le cardinal de Lorraine, Gabriel. Gabriel décacheta et déplia la lettre, puis, après y avoir jeté un coup d'oeil, la rendant au duc: -Pardon, monseigneur, cette lettre est écrite en caractères particuliers, et je ne saurais la lire. -Ah! reprit le duc, c'est donc le courrier de Jean Panquet qui l'a apportée? c'est une lettre confidentielle à ce que je vois, une lettre à grille. . . Attendez, Gabriel. Il ouvrit un coffret de fer ciselé, en tira un papier régulièrement découpé àjour, qu'il superposa sur la lettre du cardinal, et, la présentant à Gabriel: -Lisez maintenant, lui dit-il. Gabriel semblait hésiter; François lui prit la main, la lui serra, et, avec un regard empreint de confiance et de loyauté: -Lisez donc, mon ami. Le vicomte d'Exmès lut: Monsieur, mon très honoré et très illustre frère (et quand pourrai-je vous nommer en un seul mot de quatre lettres: Sire. . .) Gabriel s'arrêta de nouveau; le duc se prit à sourire. -Vous vous étonnez, Gabriel, mais j'espère que vous ne me soupçonnez pas. Le duc de Guise n'est pas un connétable de Bourbon, mon ami; que Dieu conserve à notre sire Henri II la couronne et la vie! mais il n'y a pas au monde que le trône de France. Puisque le hasard m'a mis avec vous sur la voie d'une confidence entière, je ne veux rien vous celer, et veux vous faire entrer, Gabriel, dans tous mes desseins et dans tous mes rêves; ils ne sont pas, je crois, d'une âme médiocre. Le duc s'était levé, il marchait dans sa tente à grands pas. -Notre maison, Gabriel, qui touche à tant de royautés, peut, selon moi, aspirer à toutes les grandeurs. Mais aspirer n'est rien; je veux qu'elle obtienne. Notre soeur est reine d'Écosse; notre nièce, Marie Stuart, est fiancée au dauphin François; notre petitneveu, le duc de Lorraine, est gendre désigné du roi. Ce n'est pas tout: nous entendons encore représenter la seconde maison d'Anjou dont nous descendons par les femmes. Donc nous avons des prétentions ou des droits, c'est la même chose, sur la Provence et sur Naples. Contentons-nous de Naples pour l'instant. Est-ce que cette couronne n'irait pas mieux à un Français qu'à un Espagnol? Or, qu'étais-je venu faire en Italie? la prendre. Nous sommes alliés au duc de Ferrare, unis aux Caraffa, neveux du pape. Paul IV est vieux; mon frère, le cardinal de Lorraine lui succède. Le trône de Naples est chancelant, j'y monte; voilà pourquoi, mon Dieu! j'ai laissé derrière moi Sienne et le Milanais pour bondir jusqu'aux Abruzzes. Le songe était splendide, maisj'ai bien peur qu'il ne restejusqu'ici un songe. Pensez donc, Gabriel,je n'avais pas douze mille hommes quandj'ai franchi les Alpes. Mais le duc de Ferrare m'avait promis sept mille hommes; il les garde dans ses États; mais Paul IV et les Caraffa s'étaient vantés de soulever dans le royaume de Naples une faction puissante, et s'engageaient à fournir des soldats, de l'argent, des approvisionnements; ils n'envoient ni un homme, ni un fourgon, ni un écu. Mes officiers hésitent, mes troupes murmurent; n'importe! j'irai jusqu'au bout; je ne quitterai qu'à la dernière extrémité cette terre promise que je foule, et si je la quitte, j'y reviendrai, j'y reviendrai! Le duc frappa du pied le sol comme pour en prendre possession; son regard étincelait: il était grand et beau. -Monseigneur, s'écria Gabriel, combien je suis fier à présent d'avoir pu être associé par vous, pour quelque faible part que ce soit, à d'aussi glorieuses ambitions. -Et maintenant, reprit en souriant le duc, vous ayant donné deux fois la clef de cette lettre de mon frère, Gabriel, je crois que vous pouvez la lire et la comprendre. Donc, achevez, je vous écoute. -« Sire!. . . » C'est là que j'en étais resté, reprit Gabriel. J' ai à vous annoncer deux mauvaises nouvelles et une bonne. La bonne nouvelle, c'est que le mariage de notre nièce Marie Stuart est décidément fixé au 20 du mois prochain, et sera solennellement célébré à Paris ledit jour. L'une des mauvaises nouvelles est arrivée d'Angleterre. Philippe II d'Espagne y est débarqué, et excite journellement la reine Marie Tudor, sa femme, qui lui obéit si passionnément, à dénoncer la guerre à la France. Nul ne doute qu'il n'y réussisse malgré les intérêts et le désir de la nation anglaise. On parle déjà d'une armée qui se rassemblerait sur les frontières des Pays-Bas, et dont le duc Philibert-Emmanuel de Savoie aurait le commandement. Alors, mon très cher frère, dans la pénurie d'hommes où nous sommes ici, le roi Henri II vous rappellerait nécessairement d'Italie; alors nos plans de ce côté-là seraient au moins ajournés. Mais enfin, pensez, François, qu'il vaudrait mieux les remettre que de les compromettre: point de témérité ni de coup de tête. Notre soeur, la reine régente d'Écosse, aura beau menacer de rompre avec l'Anglais, croyez que Marie d'Angleterre, tout énamourée de son jeune mari, n'en tiendra compte, et réglez-vous là-dessus. -Par le corps du Christ! interrompit le duc de Guise, en frappant violemment du point la table, il n'a que trop raison, mon frère, et c'est un rusé renard qui sait flairer les choses. Oui, Marie la prude se laissera bien sûr séduire par son légitime mari; et non, certes, je ne désobéirai pas ouvertement au roi qui me redemandera ses soldats dans un cas si grave, et me départirai plutôt de tous les royaumes du monde; donc, encore un obstacle à cette maudite expédition. Car n'est-elle pas maudite,je vous le demande, Gabriel, malgré la bénédiction du saint père? Gabriel, entre nous, parlez-moi franchement, vous la trouvez désespérée, n'estce pas? -Je ne voudrais pas, monseigneur, dit Gabriel, être rangé par vous entre ceux qui se découragent, et pourtant, puisque vous faites appel à ma sincérité. . . -Je vous entends, Gabriel, et suis de votre avis. Ce n'est pas de ce coup, je le prévois, que nous ferons ensemble ici les grandes choses que nous projetions tout à l'heure, mon ami; mais je vous jure bien que ce ne sera que partie remise, et frapper Philippe II en quelque lieu que ce soit, ce sera toujours le frapper à Naples; mais continuez, Gabriel; nous avons encore une mauvaise nouvelle à apprendre, si j'ai bonne mémoire. Gabriel reprit sa lecture. L'autre fâcheuse affaire que j'ai à vous annoncer, pour être particulière à notre famille, n'en serait pas moins grave; mais il est sans doute encore temps de la prévenir, et c'est pourquoi je me hâte de vous en donner avis. Il faut que vous sachiez que depuis votre départ M. le connétable de Montmorency est, comme de raison, toujours aussi maussade et acharné contre nous, et ne cesse de nous jalouser et de maugréer, selon sa coutume, des bontés du roi pour notre famille. La prochaine célébration du mariage de notre chère nièce Marie avec le Dauphin n'est pas faite pour le remettre en bonne humeur. L'équilibre que le roi a pour politique de maintenir entre les deux maisons de Guise et de Montmorency se trouve par là pencher singulièrement en notre faveur, et le vieux connétable demande à grands cris un contrepoids; il l'a trouvé, ce contrepoids, mon cher frère, ce serait le mariage de son fils François, le prisonnier de Thérouanne, avec. . . Le jeune comte n'acheva pas. La voix lui manqua et la pâleur couvrit son front -Eh bien! qu'avez-vous donc, Gabriel? demanda le duc. Comme vous voilà pâle et défait! Quel mal subit vous saisit donc? -Ce n'est rien, monseigneur, rien absolument, un peu de fatigue peut-être, une sorte d'étourdissement; mais me voici remis, et je reprends, si vous voulez bien, monseigneur. Où en étais-je? Le cardinal disait, je crois, qu'il y avait du remède. Ah! non, plus loin. M'y voici. Ce serait le mariage de son fils François avec Mme Diane de Castro, la fille légitimée du roi et de Mme Diane de Poitiers. Vous vous rappelez, mon frère, que Mme de Castro, veuve à treize ans du duc Horace Farnèse, qui avait été tué six mois après son mariage au siège de Hesdin, est restée pendant ces cinq années au couvent des Filles-Dieu de Paris. Le roi, à la sollicitation du connétable, vient de la rappeler à la cour. C'est une perle de beauté, mon frère, et vous savez que je m'y connais. Sa grâce a d'abord conquis tous les coeurs, et avant tout le coeur paternel. Le roi, qui l'avait dotée autrefois déjà de la duché de Chatellerault, vient de l'apanager encore de celle d'Angoulême. Il n'y a pas deux semaines qu'elle est ici, et son ascendant sur l'esprit du roi est un fait reconnu. Son charme et sa douceur sont sans doute les causes de cette affection si vive. Enfin, la chose en est au point que Mme de Valentinois qui, je ne sais pourquoi, a jugé convenable de lui supposer officiellement une autre mère, me semble, à l'heure qu'il est, jalouse de ce nouveau pouvoir qui s'élève. L'affaire serait donc bonne pour le connétable s'il pouvait faire entrer dans sa maison cette puissante alliée. Vous savez, entre nous, que Diane de Poitiers n'a pas grand'chose à refuser à ce vieux ribaud, et si notre frère d'Aumale est son gendre, Anne de Montmorency la touche encore de plus près. Le roi, d'autre part, est disposé à compenser l'autorité trop grande qu'il nous voit prendre dans ses conseils et ses armées. Ce damné mariage a donc bien des chances pour s'accomplir. . . -Voilà encore que votre voix s'altère, Gabriel, interrompit le duc; reposez-vous, mon ami, et laissez-moi achever moi-même cette lettre qui m'intéresse au plus haut point. Car, de fait, le connétable prendrait là sur nous un dangereux avantage. Mais je croyais son grand niais de François marié avec une femme de Fiennes. Voyons, donnez-moi cette lettre, Gabriel. -Mais vraiment je suis très bien, monseigneur, dit Gabriel qui avait lu un peu d'avance, et je puis parfaitement continuer les quelques lignes qui restent. Ce damné mariage a donc bien des chances pour s'accomplir. Une seule est pour nous. François de Montmorency est engagé par un mariage secret à Mlle de Fiennes; un divorce est provisoirement nécessaire. Mais il y faut l'assentiment du pape, et François vient de partir pour Rome afin de l'obtenir. C'est donc affaire à vous, mon cher frère, de le devancer auprès de Sa Sainteté, et par nos amis, les Caraffa, et par votre propre influence, de faire rejeter la demande en divorce qu'appuiera cependant, je vous en préviens, une lettre du roi. Mais la position attaquée est assez capitale pour que vous mettiez tous vos efforts à la défendre comme vous avez fait de Saint-Dizier et de Metz. J'agirai en même temps de mon côté avec toute mon énergie, car il le faut. Et sur ce, je prie Dieu, mon cher frère, de vous donner bonne et longue vie. -Allons! rien n'est encore perdu, dit le duc de Guise, quand Gabriel eut achevé la lettre du cardinal, et le pape, qui me refuse des soldats, pourra bien au moins me faire cadeau d'une bulle. -Ainsi, reprit Gabriel tremblant, vous espérez que Sa Sainteté ne ratifiera pas ce divorce de Jeanne de Fiennes, et s'opposera à ce mariage de François de Montmorency? -Oui, oui, je l'espère. Mais comme vous êtes ému, mon ami! Ce cher Gabriel! il entre dans nos intérêts avec une passion!. .. Je suis aussi tout à vous, Gabriel, soyez-en assuré. Et voyons donc, parlons de vous un peu; et puisque, dans cette expédition dont je ne prévois que trop l'issue, vous ne pourrez guère, je le crois, ajouter maintenant de nouvelles actions d'éclat aux éminents services dont je vous suis déjà redevable, si je commençais à vous payer ma dette à mon tour? Je ne veux pas non plus rester trop en arrière, mon ami. Est-ce queje ne pourrais pas vous être utile ou agréable en quelque chose? Dites, allons! dites franchement. -Oh! monseigneur a trop de bonté, reprit Gabriel, et je ne vois pas. . . -Depuis cinq ans tout à l'heure que vous combattez héroïquement parmi les miens, dit le duc, vous n'avez jamais accepté un denier de moi. Vous devez avoir besoin d'argent, que diable! Tout le monde a besoin d'argent. Ce n'est pas un don ni un prêt que je vous offre, c'est une restitution. Ainsi, pas de vain scrupule, et quoique nous soyons, vous le savez, assez à court. . . -Oui, je sais cela, monseigneur, que les petits moyens manquent parfois à vos grandes idées, et j'ai si peu besoin d'argent, que je voulais vous proposer quelques milliers d'écus qui serviraient fort à l'armée, et qui, en vérité, me sont bien inutiles à moi. -Et que je reçois alors, car ils arrivent à propos, je l'avoue; mais on ne peut donc absolument rien faire pour vous, ô jeune homme sans désirs! Ah! tenez, ajouta-t-il en baissant la voix, ce gaillard de Thibault, vous savez, mon valet de corps, avant-hier, au sac de Campli, a fait mettre de côté pour moi la jeune femme du procureur de la ville, la beauté de l'endroit, à ce qu'on dit, après toutefois la femme du gouverneur, sur laquelle on n'a pu mettre la main. Mais moi, ma foi! j'ai bien d'autres soucis en tête, et mes cheveux commencent à grisonner. Sans façon, Gabriel, voulez-vous ma part de prise? Sang-Dieu! vous êtes tourné de façon à dédommager d'un procureur! Qu'en ditesvous? -Je dis, monseigneur, que la femme du gouverneur dont vous parlez, et sur laquelle on n'a pas mis la main, c'est moi qui l'ai rencontrée dans la bagarre et qui l'ai emmenée, non pour abuser de mes droits, comme vous pourriez penser. J'avais au contraire l'intention de soustraire une dame noble et charmante aux violences de la soldatesque. Mais j'ai vu depuis que la belle n'aurait pas de répugnance à se mettre du côté des vainqueurs, et crierait volontiers comme le soldat gaulois: Væ victis! Mais, comme moins que jamais, hélas! je suis maintenant disposé à lui faire écho, je puis, si vous le souhaitez, monseigneur, la faire conduire ici auprès d'un appréciateur plus digne de ses attraits et de son rang. -Oh! oh! s'écria le duc en riant, voilà une austérité qui sent presque le huguenot, Gabriel. Est-ce que vous auriez quelque penchant pour ceux de la religion? Ah! prenez garde, mon ami. Je suis par conviction, et par politique, qui est pis, un catholique ardent. Je vous ferais brûler sans miséricorde. Mais là aussi, plaisanterie à part, pourquoi diable n'êtes-vous pas libertin? -Parce que je suis amoureux peut-être, dit Gabriel. -Ah! oui, je me rappelle; une haine, un amour. Eh bien! puis-je vous être bon à vous rapprocher de vos ennemis ou de votre amie? Vous faudrait-il par exemple des titres? -Merci, monseigneur; cela non plus ne me fait pas défaut, et je vous l'ai dit en commençant, ce que j'ambitionne, ce ne sont pas des honneurs vagues, c'est un peu de gloire personnelle. Ainsi, puisque vous présumez qu'il n'y a plus grand'chose à faire ici et que je ne dois plus guère vous être utile, une grande joie pour moi, ce serait d'être chargé par vous d'aller porter à Paris, au roi, pour le mariage de votre royale nièce, je suppose, les drapeaux que vous avez gagnés en Lombardie et dans les Abruzzes. Mon bonheur surtout serait au comble, si une lettre de vous daignait attester à Sa Majesté et à la cour que quelques-uns de ces drapeaux ont été pris par moi-même, et non pas tout à fait sans danger. -Eh bien! c'est facile cela, et de plus c'est juste, dit le duc de Guise. J'aurai regret toutefois à vous quitter, mais vraisemblablement ce ne sera pas pour longtemps, si la guerre éclate du côté de la Flandre, comme tout semble le prouver, et nous nous reverrions par là, n'est-ce pas, Gabriel? Votre place à vous est où l'on se bat, et voilà pourquoi vous voulez vous en aller d'ici, où l'on ne fait plus que s'ennuyer, corps du Christ! Mais on se divertira autrement dans les Pays-Bas, et je veux, Gabriel que nous nous y amusions ensemble. -Je serai trop heureux de vous y suivre, monseigneur. -En attendant, quand voulez-vous partir, Gabriel, pour porter au roi les présents de noce dont vous avez eu l'idée? -Mais le plus tôt serait, je crois, le mieux, monseigneur, si le mariage a lieu le 20 mai, comme Mgr le cardinal de Lorraine vous l'annonce. -C'est vrai. Eh bien! partez dès demain, Gabriel, et vous n'aurez pas trop de temps encore. Allez vous reposer, mon ami; moi, je vais pendant ce temps écrire la lettre qui vous recommandera au roi, et aussi la réponse à monsieur mon frère, dont vous voudrez bien vous charger, et dites-lui de vive voix que j'espère bien mener à bonne fin l'affaire en question auprès du pape. -Et peut-être, monseigneur, dit Gabriel, ma présence à Paris contribuerait-elle pour cette affaire à l'issue que vous souhaitez, et ainsi mon absence vous servirait encore. -Toujours mystérieux, vicomte d'Exmès! mais, avec vous, l'on s'y habitue. Adieu donc, et bonne nuit pour la dernière que vous passerez près de moi. -Je viendrai demain matin chercher mes lettres et votre bénédiction, monseigneur. Ah! je laisse avec vous mes gens qui m'ont suivi dans toutes mes campagnes. Je vous demanderai seulement la permission d'emmener, avec deux d'entre eux, mon écuyer Martin-Guerre: il me suffira; il m'est dévoué, et c'est un brave soldat qui n'a peur au monde que de deux choses, de sa femme et de son ombre. -Comment cela? dit le duc en riant. -Monseigneur, Martin-Guerre s'est sauvé de son pays d'Artigues, près de Rieux, pour échapper à sa femme Bertrande qu'il adorait, mais qui le battait. Dès avant Metz, il est entré à mon service; mais le diable ou sa femme, pour le tourmenter ou le punir, lui apparaît de temps en temps sous la forme de son Sosie. Oui, tout à coup, il voit à ses côtés un autre Martin-Guerre, sa frappante image, lui ressemblant comme son reflet dans un miroir, et dame! cela l'épouvante. Mais, à cela près, il se moque des balles, et emporterait seul une redoute. À Renty et à Valenza, il m'a sauvé deux fois la vie. -Emmenez donc avec vous ce vaillant poltron, Gabriel; serrez-moi encore la main, mon ami, et demain au jour soyez prêt: mes lettres vous attendront. Gabriel, le lendemain, fut en effet prêt de bonne heure; il avait passé la nuit à rêver, mais sans dormir. Il vint prendre les dernières instructions et les derniers adieux du duc de Guise, et, le 26 avril à six heures du matin, partit avec Martin-Guerre et deux de ses hommes pour Rome, et de là pour Paris. IV La Maîtresse D'Un Roi. Nous sommes au 20 mai, à Paris, au Louvre, dans la chambre de Mme la grande sénéchale de Brézé, duchesse de Valentinois, appelée communément Diane de Poitiers. Neuf heures du matin viennent de sonner à l'horloge du château. Mme Diane, tout en blanc, dans un négligé au moins coquet, est penchée ou couchée à demi sur un lit de repos couvert de velours noir. Le roi Henri II, déjà habillé et paré d'un magnifique costume, se tient assis sur une chaise à ses côtés. Regardons un peu le décor et les personnages. La chambre de Diane de Poitiers resplendissait de tout le luxe dont ce beau lever du soleil de l'art qu'on nomme la Renaissance avait pu éclairer une chambre de roi. Les peintures, signées le Primatice, représentaient les divers épisodes d'une chasse dont Diane la chasseresse, déesse des bois et des forêts, était naturellement la principale héroïne. Les médaillons et panneaux dorés et colorés offraient partout les armes mêlées de François Ier et d'Henri II. Ainsi se mêlaient dans le coeur de la belle Diane les souvenirs du père et du fils. Les emblèmes n'étaient pas moins historiques et significatifs, et en vingt endroits le croissant de Diane-Phoebé se faisait remarquer entre la Salamandre du vainqueur de Marignan, et le Bellérophon terrassant une Chimère, symbole adopté par Henri II depuis la reprise de Boulogne sur les Anglais. Cet inconstant croissant se variait d'ailleurs en mille formes et combinaisons différentes qui faisaient toutes honneur à l'imagination des décorateurs du temps: ici la couronne royale le surmontait; là quatre H, quatre fleurs de lis et quatre couronnes lui formaient un glorieux entourage; plus loin, il était triple et plus loin étoilé. Les devises n'étaient pas moins diverses, et la plupart du temps rédigées en latin: Diana regum venatrix.- Était-ce une impertinence ou une flatterie? - Donec totum impleat orbem. - Double traduction: « Le croissant deviendra pleine lune; la gloire du roi remplira l'univers. » - Cùm plena est, fit æmula solis. - Version libre: « Beauté et royauté sont soeurs. » Et les ravissantes arabesques qui encadraient emblèmes et devises, et les meubles élégants qui les reproduisaient, tout cela, si nous le décrivions, humilierait d'abord nos magnificences d'à présent, et puis perdrait trop à être décrit. Jetons maintenant les yeux sur le roi. L'histoire nous apprend qu'il était grand, souple et fort. Il devait combattre par une diète régulière et par un exercice journalier certaine tendance à l'embonpoint, et cependant il dépassait à la course les plus lestes, et l'emportait dans les luttes et les tournois sur les plus vigoureux. Il avait les cheveux et la barbe noirs et le teint brun foncé; ce qui, disent les mémoires, ne l'en animait que mieux. Il portait, ce jour-là comme toujours, les couleurs de la duchesse de Valentinois: habit de satin vert à revers blancs relevé de lames et broderies d'or; toque à plume blanche tout étincelante de perles et de diamants; chaîne d'or à double rang qui supportait un médaillon de l'ordre de SaintMichel; épée ciselée par Benvenuto; col blanc en point de Venise; un manteau de velours étoilé de lys d'or flottait enfin gracieusement sur ses épaules. Le costume était d'une rare richesse, et le cavalier d'une élégance exquise. Nous avons dit en deux mots que Diane était vêtue d'un simple peignoir blanc d'une transparence et d'une ténuité singulières; peindre sa divine beauté serait moins facile, on n'aurait su dire lequel, du coussin de velours noir où elle appuyait sa tête, ou de la robe d'une blancheur éclatante qui l'enveloppait, faisait ressortir le mieux les neiges et les lis de son teint. Et puis c'était une perfection de délicates formes à désespérer Jean Goujon luimême. Il n'y a pas de statue antique plus irréprochable, et la statue était vivante, et bien vivante à ce qu'on dit. Quant à la grâce répandue sur ces membres charmants, il ne faut pas essayer d'en parler. Cela ne se reproduit pas plus qu'un rayon de soleil. Pour son âge, elle n'en avait pas. Pareille en ce point comme en bien d'autres aux immortelles, seulement les plus fraîches et les plus jeunes paraissaient, à côté d'elle, vieilles et ridées. Les protestants parlaient de philtres et de breuvages à l'aide desquels elle restait toujours à seize ans. Les catholiques disaient seulement qu'elle prenait un bain froid tous les jours, et se lavait le visage, même en hiver, avec de l'eau glacée. On a gardé les recettes de Diane; mais, s'il est vrai que la Diane au cerf de Jean Goujon ait été sculptée sur ce royal modèle, on n'a pas retrouvé sa beauté. Elle était donc bien digne de l'amour des deux rois qu'elle a l'un après l'autre éblouis. Car si l'histoire de la grâce de M. Saint-Vallier obtenue par ses beaux yeux bruns semble apocryphe, il est à peu près prouvé que Diane fut la maîtresse de François avant de devenir celle d'Henri. « On dit, rapporte Le Laboureur, que le roi François, qui le premier avait aimé Diane de Poitiers, lui ayant un jour témoigné quelque déplaisir, après la mort du dauphin François son fils, du peu de vivacité qu'il voyait en le prince Henri, elle lui dit qu'il fallait le rendre amoureux et qu'elle en voulait faire son galant. » Ce que femme veut, Dieu le veut, et Diane fut pendant vingtdeux ans la bien-aimée et la seule aimée d'Henri. Mais, après avoir regardé le roi et la favorite, n'est-il pas temps de les écouter? Henri, tenant un parchemin, lisait à voix haute les vers que voici, non sans entremêler sa lecture d'interruptions et de commentaires en action que nous ne pouvons noter ici, vu qu'ils appartiennent à la mise en scène: Douce et belle bouchelette, Plus fraîche et plus vermeillette Que le bouton églantin, Au matin; Plus suave et mieux fleurante Que l'immortelle amarante, Et plus mignarde cent fois Que n'est la douce rosée Dont la terre est arrosée Goutte à goutte au plus doux mois. Baise-moi, ma douce amie, Baise-moi, chère vie, Baise-moi mignonnement, Serrement, Jusques à tant que je die: Las! je n'en puis plus, ma mie, Las! mon Dieu, je n'en puis plus. Lors ta bouchette retire, Afin que mort, je soupire, Puis, me donne le surplus. Ainsi ma douce guerrière, Mon coeur, mon tout, ma lumière, Vivons ensemble, vivons, Et suivons Les doux soutiens de jeunesse, Aussi bien une vieillesse Nous menace sur le port, Qui toute courbe et tremblante Nous attraîne, chancelante, La maladie et la mort. -Et comment s'appelle le gentil poète qui dit si bien ce que nous faisons? demanda Henri quand il eut achevé sa lecture. -Il s'appelle Remy Belleau, sire, et promet, que je crois, un rival à Ronsard. Eh bien! continua la duchesse, estimez-vous comme moi cinq cents écus cette amoureuse poésie? -Il les aura, ton protégé, ma belle Diane. -Mais il ne faut pas oublier pour cela les anciens, sire. Avez-vous signé le brevet de pension que j'ai promis en votre nom à Ronsard, le prince des poètes?. . . Oui, n'est-ce pas? Je n'ai donc plus alors qu'à vous demander l'abbaye vacante de Recouls pour votre bibliothécaire, Mellin de Saint-Gelais, notre Ovide de France. -Ovide sera abbé, entends-tu mon gentil Mécène, dit le roi. -Ah! que vous êtes heureux., sire, de pouvoir disposer à votre gré de tant de bénéfices et de charges. Si j'avais votre puissance seulement une heure! -Ne l'as-tu pas toujours, ingrate? -Vraiment, mon roi? Mais voilà deux minutes au moins que je n'ai eu de baiser de vous!. . . À la bonne heure!. . . vous disiez que votre puissance était toujours à moi? Ne me tentez donc pas, sire! je vous préviens que j'en userais pour acquitter la grosse dette que me réclame Philibert Delorme sous prétexte que mon château d'Anet est terminé. Ce sera l'honneur de votre règne, sire, mais que c'est cher, un baiser, mon Henri! -Et pour ce baiser, Diane, prends pour ton Philibert Delorme les sommes que produira la vente de ce gouvernement de Picardie. -Sire, est-ce que je vends mes baisers? Je te les donne, Henri. . . C'est deux cent mille livres que vaut ce gouvernement de Picardie, je crois? Oh! bien, alors je pourrai prendre ce collier de perles qu'on m'offrait, et dont j'avais bien envie de me parer aujourd'hui au mariage de votre bien-aimé fils François. Cent mille livres à Philibert, cent mille livres pour le collier, le gouvernement de Picardie y passera. -D'autant plus que tu l'estimes juste la moitié au-dessus de sa valeur, diane. -Quoi! ne vaut-il que cent mille livres? Eh bien, c'est tout simple, je renonce au collier alors. -Bah! reprit en riant le roi, nous avons quelque part trois ou quatre compagnies vacantes qui pourront payer ce collier, Diane. -Oh! sire, vous êtes les plus généreux des rois, comme vous êtes le mieux aimé des amants. -Oui, tu m'aimes vraiment comme je t'aime, n'est-ce pas, Diane? -Il le demande! -C'est que moi, vois-tu, je t'adore toujours davantage, car tu est toujours plus belle. Ah! le doux sourire que vous avez, mignonne! ah! le gentil regard! Laissez-moi, laissez-moi à vos pieds. Mettez vos deux blanches mains sur mes épaules. Que tu es belle, Diane! Diane, que je t'aime! je resterais ainsi à te contempler des heures, des années; j'oublierais la France, j'oublierais le monde. -Et même le solennel mariage de monseigneur le dauphin, dit Diane en riant, et c'est pourtant aujourd'hui, dans deux heures, qu'on le célèbre. Et si vous êtes déjà prêt et magnifique, sire, je ne suis pas prête du tout, moi. Allons! mon roi, il est temps, je crois, que j'appelle mes femmes. Dix heures vont sonner dans un instant. -Dix heures! reprit Henri, j'ai un rendez-vous en effet pour cette heure-là. -Un rendez-vous, sire? avec une femme peut-être. -Avec une femme. -Et jolie sans doute? -Oui, Diane, très jolie. -Alors, ce n'est pas la reine? -Méchante! Catherine de Médicis a sa beauté, beauté sévère et froide, mais réelle. Cependant, ce n'est pas la reine que j'attends. Tu ne devines pas qui? -Non en vérité, sire. -C'est une autre Diane, c'est le souvenir vivant de nos jeunes amours, c'est notre fille chérie! -Vous le répétez trop haut et trop souvent, sire, reprit Diane en fronçant le sourcil et d'un ton embarrassé. Il était convenu pourtant que Mme de Castro passerait pour la fille d'une autre que moi. J'étais née pour avoir de vous des enfants légitimes. J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais; mais je ne souffrirai pas que vous me déclariez ouvertement votre concubine. -Il sera fait comme ta fierté le désire, Diane, dit le roi; tu aimes bien notre enfant, cependant, n'est-il pas vrai? -Je l'aime d'être aimée de vous. -Oh! oui, bien aimée. . . Elle est si charmante, si spirituelle et si bonne. Et puis, Diane, elle me rappelle mes jeunes années, et ce temps où je t'aimais; ah! non pas plus profondément qu'aujourd'hui, mais où je t'aimais pourtant. . . jusqu'au crime. Le roi était tout à coup tombé dans une sombre rêverie. Puis, relevant la tête: -Ce Montgommery! vous ne l'aimiez pas, n'est-ce pas, Diane? vous ne l'aimiez pas? -Quelle question! reprit avec un sourire de dédain la favorite. Après vingt ans, encore cette jalousie! -Oui j'étais jaloux, je le suis, je le serai toujours de toi, Diane. Enfin tu ne l'aimais pas; mais il t'aimait, lui, le misérable, il osait t'aimer! -Mon Dieu! sire, vous avez toujours trop ajouté foi aux calomnies dont ces protestants me poursuivent. Ce n'est pas d'un roi catholique, cela. En tout cas, quand cet homme m'aurait aimée, qu'importe, si mon coeur n'a pas un instant cessé d'être à vous, et le comte de Montgommery est mort depuis longtemps. -Oui, mort! dit le roi d'une voix sourde. -N'attristons donc pas de ces souvenirs un jour qui doit être un jour de fête, reprit Diane. Avez-vous déjà vu François et Marie, voyons? sont-ils toujours aussi amoureux, ces enfants? Voilà que leur grande impatience sera bientôt satisfaite. Enfin, dans deux heures, ils seront l'un à l'autre, bien joyeux, bien heureux encore; pas aussi joyeux que les Guise, dont cette union doit combler les voeux. -Oui, mais qui enrage? dit le roi: mon vieux Montmorency; et le connétable a d'autant plus le droit d'enrager que notre Diane, j'en ai peur, ne sera pas non plus pour son fils. -Mais, sire, ne lui aviez-vous pas promis ce mariage comme dédommagement? -Assurément, mais il paraît que Mme de Castro a des répugnances. . . -Un enfant de dix-huit ans qui sort du couvent à peine. Quelles répugnances peut-elle avoir? -C'est pour me les confier qu'elle doit m'attendre à cette heure chez moi. -Allez la rejoindre, sire; moi, je vais me faire belle pour vous plaire. -Et, après la cérémonie, je vous reverrai au carrousel. Je romprai encore aujourd'hui des lances en votre honneur, et veux vous faire la reine du tournoi. -La reine? et l'autre? -Il n'y en a qu'une, Diane, et tu le sais bien. Au revoir. -Au revoir, sire, et surtout pas de témérité imprudente dans ce tournoi; vous me faites peur quelquefois. -Il n'y a pas de danger, hélas! et je voudrais qu'il y en eût pour en avoir un peu plus de mérite à tes yeux. Mais l'heure s'écoule, et mes deux Diane s'impatientent. Dis-moi pourtant encore une fois que tu m'aimes. -Sire, comme je vous ai toujours aimé, comme je vous aimerai toujours. Le roi, avant de laisser retomber sur lui la portière, envoya de la main un dernier baiser à sa maîtresse. -Adieu, ma Diane bien aimante et bien aimée, dit-il. Et il sortit. Alors un panneau caché par une tapisserie s'ouvrit dans la muraille opposée. -Par la mort Dieu! avez-vous assez bavardé aujourd'hui? dit brutalement en entrant le connétable de Montmorency. -Mon ami, dit Diane qui s'était levée, vous avez vu que, même avant dix heures, l'heure où je vous avais donné rendezvous, j'ai tout fait pour le renvoyer. Je souffrais autant que vous, croyez-le. -Autant que moi! non, pasque-Dieu! ma chère, et si vous vous imaginez que vos discours étaient édifiants et amusants. . . Et d'abord, qu'est-ce que cette nouvelle lubie de refuser à mon fils François la main de votre fille Diane, après me l'avoir solennelle ment promise? Par la couronne d'épines! ne dirait-on pas que cette bâtarde fait un grand honneur à la maison des Montmorency en daignant y rentrer! Il faut que ce mariage ait lieu, entendezvous, Diane; vous vous arrangerez pour cela. C'est le seul moyen qui nous reste de rétablir un peu l'équilibre entre nous et ces Guise que le diable étrangle! Ainsi, Diane, malgré le roi, malgré le pape, malgré tout, je veux que cela se fasse. -Mais, mon ami. . . -Ah! s'écria le connétable, quand je vous dis que je le veux, Pater noster!. . . -Cela se fera donc, mon ami, s'empressa de dire Diane épouvantée. V La Chambre Des Enfants De France. Le roi, en rentrant chez lui, n'y trouva pas sa fille. L'huissier de service l'avertit qu'après l'avoir longtemps attendu, Mme Diane avait passé dans le logement des enfants de France, priant qu'on la prévînt dès que Sa Majesté serait de retour. -C'est bien, dit Henri, je vais moi-même l'y rejoindre. Qu'on me laisse, je veux être seul. Il traversa une grande salle, prit un long corridor, puis, ouvrant doucement une porte, s'arrêta pour regarder derrière la haute portière entre-bâillée. Les cris et les rires des enfants avaient couvert le bruit de ses pas, et il put voir sans être vu le plus charmant et le plus gracieux tableau. Debout devant la croisée, Marie Stuart, la jeune et charmante mariée, avait autour d'elle Diane de Castro, Élisabeth et Marguerite de France, toutes trois empressées et babillantes, redressant un pli à son costume, ajustant une boucle dérangée à sa coiffure, donnant enfin à sa fraîche toilette ce dernier fini que les femmes seules savent donner. À l'autre extrémité de la chambre, les frères Charles, Henri, et le plus jeune, François, riant et criant à qui mieux mieux, pesaient de toutes leurs forces sur une porte qu'essayait vainement de pousser le dauphin François, le jeune marié, à qui les espiègles voulaient interdire jusqu'au dernier moment la vue de sa femme. Jacques Amyot, précepteur des princes, causait gravement dans un coin avec Mme de Coni et lady Lennox, gouvernantes des princesses. Il y avait là aussi réunis, dans l'espace que peut embrasser d'un coup d'oeil toute l'histoire de l'avenir, bien des malheurs, des passions et de la gloire. Le dauphin,, qui s'appela François II, Élisabeth,, qui épousa Philippe II et devint reine d'Espagne, Charles qui fut Charles IX, Henri qui fut Henri III, Marguerite de Valois qui fut reine et femme de Henri IV, François qui fut duc d'Alençon, d'Anjou et de Brabant, et Marie Stuart qui fut reine deux fois et de plus martyre. L'illustre traducteur de Plutarque suivait d'un oeil mélancolique et profond en même temps les jeux de ces enfants et les destinées futures de la France. -Non, non, François n'entrera pas, criait avec une sorte de violence le sauvage Charles Maximilien qui ordonna la SaintBarthélemy. Et, aidé de ses frères, il réussit à pousser le verrou, et à rendre ainsi l'entrée tout à fait impossible au pauvre dauphin François qui, trop frêle d'ailleurs pour l'emporter, même sur trois enfants, ne pouvait que trépigner et l'implorer au dehors. -Cher François! comme ils le tourmentent, dit Marie Stuart à ses soeurs. -Tenez-vous donc, madame la dauphine, que j'attache au moins cette épingle, dit en riant la petite Marguerite. Quelle belle invention que celle des épingles, et comme celui qui les a imaginées l'an passé devait être un grand homme, ajouta-t-elle. -Et l'épingle mise, reprit la tendre Élisabeth, je vais ouvrir, moi à ce pauvre François, malgré ces démons; car je souffre de le voir ainsi souffrir. -Oui, tu comprends cela, toi, Élisabeth, dit en soupirant Marie Stuart, et tu penses à ton gentil espagnol don Carlos, le fils du roi d'Espagne, qui nous a tant fêtées et diverties à SaintGermain. -Tiens! s'écria malicieusement en battant des mains la petite Marguerite, Élisabeth rougit. . . le fait est qu'il était galant et beau, son Castillan. -Allons donc! intervint maternellement Diane de Castro, la soeur aînée, il n'est pas bien de se railler ainsi entre soeurs, Marguerite. Rien n'était plus ravissant en effet que l'aspect de ces quatre beautés si diverses et si parfaites; boutons en fleurs! Diane, toute pureté et douceur; Élisabeth, gravité et tendresse: Marie Stuart, provocante langueur; Marguerite, pétillante étourderie. Henri, ému et ravi, ne pouvait rassasier ses yeux de ce charmant spectacle. Il fallut bien pourtant qu'il se décidât à entrer. -Le roi! cria-t-on d'une voix. Et tous et toutes, se levant, accoururent vers le roi et le père. Seulement Marie Stuart, restant un peu en arrière, vint tirer doucement le verrou qui retenait François captif. Le dauphin entra promptement, et la jeune famille se trouva ainsi complète. -Bonjour, mes enfants, dit le roi, je suis bien content de vous trouver ainsi tous en santé et en joie. On te retenait donc dehors, François, mon pauvre amoureux? Mais tu vas avoir le temps maintenant de voir souvent et toujours ta mignonne fiancée. Vous vous aimez bien, mes enfants? -Oh! oui, sire, j'aime Marie! Et le passionné garçon mit un baiser ardent sur la main de celle qui allait être sa femme. -Monseigneur, dit vivement et sévèrement lady Lennox, on ne baise pas ainsi publiquement la main des dames, en présence de Sa Majesté surtout. Que va-t-elle penser de Mme Marie et de sa gouvernante. -Mais cette main n'est-elle pas à moi? dit le dauphin. -Pas encore, monseigneur, dit la duègne, et j'entends remplir jusqu'au bout mon devoir. -Sois tranquille, reprit Marie à demi-voix à son mari qui boudait déjà, quand elle ne nous regardera pas, je te la rendrai. Le roi riait sous sa barbe. -Vous êtes bien austère, milady; mais vous avez raison, ajouta-t-il en se reprenant. Et vous, messire Amyot, vous n'êtes pas mécontent,j'espère, de vos élèves. Écoutez bien votre savant précepteur, messieurs, il vit dans la familiarité des grands héros de l'antiquité. Messire Amyot, y a-t-il longtemps que vous n'avez eu de nouvelles de Pierre Danoy, notre maître à tous les deux, et d'Henri Étienne, notre condisciple? -Le vieillard et le jeune homme vont bien, sire, et seront heureux et fiers du souvenir que Votre Majesté a daigné garder d'eux. -Allons, mes enfants, dit le roi, j'ai voulu vous voir avant la cérémonie, et suis aise de vous avoir vus. Maintenant, Diane, je suis tout à vous, ma mignonne, suivez-moi donc. Diane, s'inclinant profondément, se mit en devoir de suivre le roi. VI Diane De Castro. Diane de Castro, que nous avons vue enfant, avait maintenant près de dix-huit ans. Sa beauté avait tenu toutes ses promesses, et s'était développée à la rois régulière et charmante; l'expression particulière de son doux et fin visage était une candeur virginale. Diane de Castro, de caractère et d'esprit, était restée l'enfant que nous connaissons. Elle n'avait pas encore treize ans quand le duc de Castro, qu'elle n'avait pas revu depuis le jour de son mariage, avait été tué au siège d'Hesdin. Le roi avait envoyé la veuve enfant passer son deuil au couvent des Filles-Dieu à Paris, et Diane avait trouvé là des affections si chères et de si douces habitudes, qu'elle avait demandé à son père la permission de rester avec les bonnes religieuses et ses compagnes jusqu'à ce qu'il lui plût de disposer d'elle de nouveau. On ne pouvait que respecter une intention si pieuse, et Henri n'avait fait sortir Diane du couvent que depuis un mois, depuis que le connétable de Montmorency, jaloux de l'autorité prise par les Guise dans le gouvernement, avait sollicité et obtenu pour son fils la main de la fille du roi et de la favorite. Pendant ce mois qu'elle venait de passer à la cour, Diane avait su s'attirer tout de suite le respect et l'admiration de tous: « Car, dit Brantôme au livre des dames illustres, elle était fort bonne et ne faisait point de déplaisir à personne, encore qu'elle eût le coeur grand et haut, et l'âme fort généreuse, sage et fort vertueuse. » Mais cette vertu, qui se détachait si pure et si aimable au milieu de la corruption générale du temps, n'était mêlée, d'ailleurs, d'aucune austérité et d'aucune rudesse. Comme un jour un homme dit devant Diane qu'une fille de France devait être vaillante, et que sa timidité sentait trop la religieuse, elle apprit en peu de jours à monter à cheval, et il n'y avait pas de cavalier qui fût aussi hardi et aussi élégant qu'elle. Elle accompagna dès lors le roi à la chasse, et Henri se laissa de plus en plus captiver par cette bonne grâce qui cherchait sans affectation la moindre occasion de le prévenir et de lui plaire. Aussi Diane avait-elle le privilège d'entrer à toute heure chez son père et elle était toujours la bien venue. Son charme touchant, sa chaste attitude, ce parfum de virginité et d'innocence qu'on respirait autour d'elle,jusqu'à son sourire un peu triste, en faisaient la figure la plus exquise et la plus ravissante peut-être de cette cour, qui comptait cependant tant d'éblouissantes beautés. -Eh bien! dit Henri, je vous écoute à présent, ma mignonne. Voilà onze heures qui sonnent. La cérémonie du mariage à SaintGermain- l'Auxerrois n'est que pour midi. J'ai donc toute une demi-heure à vous donner, et que n'en ai-je plus encore! Ce sont de bons instants de ma vie, ceux que je passe auprès de vous. -Sire, que vous êtes indulgent et paternel! -Non, mais je vous aime bien, mon affectueuse enfant, et je voudrais de tout mon coeur faire quelque chose qui vous plût, à condition de ne pas nuire aux intérêts graves qu'un roi doit considérer toutefois avant toute affection. Et tenez, Diane, pour vous en donner la preuve, je veux d'abord vous rendre compte des deux requêtes que vous m'avez adressées. La bonne soeur Monique, qui vous a tant chérie et soignée à votre couvent des FillesDieu, vient, à votre recommandation, d'être nommée abbesse supérieure du couvent d'Origny à Saint-Quentin. -Oh! que de remerciements, sire! -Quant au brave Antoine, votre serviteur préféré à Vimoutiers, il aura sa vie durant une bonne pension sur notre trésor. Je regrette bien, Diane, que le sire Enguerrand ne soit plus. Nous aurions voulu royalement témoigner notre reconnaissance au digne écuyer qui a si heureusement élevé notre chère fille Diane. Mais vous l'avez perdu l'an passé, je crois, et il ne laisse pas même d'héritier. -Sire, c'est trop de générosité et de bonté, vraiment. -Voilà de plus, Diane, les lettres patentes qui vous confèrent le titre de duchesse d'Angoulême. Et ce n'est pas le quart de ce que je souhaiterais faire pour vous. Car je vous vois parfois rêveuse et triste, et c'est de quoij'avais hâte de m'entretenir avec vous, désirant vous consoler ou guérir vos peines. Voyons, ma mignonne, n'es-tu donc pas heureuse? -Ah! sire, reprit Diane, comment ne le serais-je pas, ainsi entourée de votre affection et de vos bienfaits? Je ne demande qu'une chose, c'est que le présent si plein de joie se continue. L'avenir, si beau et si glorieux qu'il puisse être, ne le compenserait jamais. -Diane, dit gravement Henri, vous savez que je vous ai rappelée du couvent pour vous donner à François de Montmorency. C'était un grand parti, Diane, et pourtant ce mariage qui, je ne vous le cache pas, eût servi utilement les intérêts de ma couronne, semble vous répugner. Vous me devez au moins les motifs de ce refus qui m'afflige, Diane. -Aussi ne vous les cacherai-je pas, mon père. Et d'abord, dit Diane avec quelque embarras, on m'a assuré que François de Montmorency était marié déjà secrètement à Mlle de Fiennes, une des dames de la reine? -C'est vrai, reprit le roi, mais ce mariage contracté clandestinement, sans le consentement du connétable et le mien, est nul de plein droit, et si le pape prononce le divorce, vous ne pouvez pas, Diane, vous montrer plus exigeante que Sa Sainteté! Donc, si c'est là votre raison?. . . -Mais c'est qu'il y en a une autre, mon père. -Et laquelle, voyons? comment une alliance qui honorerait les plus nobles et les plus riches héritières de France peut-elle faire votre malheur? -Eh bien! mon père, parce que. . . parce que j'aime quelqu'un, dit Diane en se jetant toute confuse et éplorée dans les bras du roi. -Vous aimez, Diane? reprit Henri étonné, et comment s'appelle celui que vous aimez? -Gabriel, sire! -Gabriel de quoi? dit le roi en souriant. -Je n'en sais rien, mon père. -Comment cela, Diane? Au nom du ciel! expliquez-vous. -Sire, je vais tout vous dire. C'est un amour d'enfance. Je voyais Gabriel tous les jours. Il était si complaisant, si brave, si beau, si savant, si tendre! il m'appelait sa petite femme. Ah! sire, ne riez pas, c'était une affection grave et sainte, la première qui se fût gravée dans mon coeur; d'autres pourront s'y ajouter, aucune ne l'effacera. Et pourtant je me suis laissé marier au duc Farnèse, sire, mais c'est que je ne savais pas ce que je faisais; c'est qu'on m'a contrainte et quej'ai obéi comme une petite fille. Depuis, j'ai vu, j'ai vécu, j'ai compris de quelle trahison je m'étais rendue coupable envers Gabriel! Pauvre Gabriel! en me quittant, il ne pleurait pas, mais dans son regard profond quelle douleur! Tout cela m'est revenu avec les souvenirs dorés de mon enfance pendant les années solitaires quej'ai passées au couvent. De sorte que j'ai vécu deux fois les jours écoulés auprès de Gabriel, dans le fait et dans la pensée, dans la réalité et dans le rêve. Et de retour ici, à la cour, sire, parmi ces gentilshommes accomplis qui vous font comme une autre couronne, je n'en ai pas vu un seul qui pût rivaliser avec Gabriel, et ce n'est pas François, le fils soumis du hautain connétable, qui me ferajamais oublier le doux et fier compagnon de mon enfance. Aussi, maintenant que je comprends mes actions et leur portée, mon père, tant que vous me laisserez libre, je resterai fidèle à Gabriel. -L'as-tu donc revu depuis que tu as quitté Vimoutiers, Diane? -Hélas! non, mon père. -Mais tu as eu de ses nouvelles, au moins? -Pas davantage. J'ai seulement appris par Enguerrand qu'il avait quitté le pays après mon départ; il avait dit à Aloyse, sa nourrice, qu'il ne la reverrait que glorieux et redoutable, et qu'elle ne s'inquiétât pas de lui. Et là-dessus il est parti, sire. -Sans que sa famille ait depuis entendu parler de lui? demanda le roi. -Sa famille? répéta Diane. Je ne lui connaissais pas d'autre famille qu'Aloyse, mon père, et jamais je n'ai vu ses parents quand j'allais avec Enguerrand lui faire visite à Montgommery. -À Montgommery! s'écria Henri en pâlissant. Diane, Diane! ce n'est pas un Montgommery, j'espère! dis-moi bien vite que ce n'est pas un Montgommery. -Oh! non, sire; sans cela il me semble qu'il eût habité le château, et il demeurait dans la maison d'Aloyse sa nourrice. Mais que vous ont donc fait les comtes de Montgommery pour vous émouvoir à ce point, sire? Seraient-ils vos ennemis? On n'en parle dans le pays qu'avec vénération. -Ah! vraiment! reprit le roi avec un rire de dédain; ils ne m'ont rien fait d'ailleurs, rien du tout, Diane! Que veux-tu qu'un Montgommery fasse à un Valois? Revenons à ton Gabriel. N'estce pas Gabriel que tu le nommes? -Oui. . . -Et il n'avait pas d'autre nom? -Pas d'autre que je sache, sire; c'était un orphelin comme moi, et jamais en ma présence on n'a parlé de son père. -Et vous n'avez pas enfin, Diane, d'autre objection à faire à l'alliance projetée entre vous et Montmorency, que votre ancienne affection pour ce jeune homme? pas d'autre, n'est-ce pas? -Cela suffit à la religion de mon coeur, sire. -Fort bien, Diane, et je n'essayerais peut-être pas de vaincre vos scrupules si votre ami était là, qu'on pût le connaître et l'apprécier, et, bien qu'il soit, je le devine, de race douteuse. . . -N'y a-t-il pas aussi une barre à mon écusson, Votre Majesté? -Au moins avez-vous un écusson, madame, et les Montmorency comme les Castro tiennent à honneur d'introduire dans leurs maisons une fille légitimée de la mienne, veuillez vous le rappeler. Votre Gabriel, au contraire. . . Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce qui m'occupe, c'est que, depuis six ans, il n'a pas reparu, qu'il vous a oubliée, Diane, qu'il en aime une autre, peutêtre. -Sire, vous ne connaissez pas Gabriel, c'est un coeur sauvage et fidèle, et qui s'éteindra en m'aimant. -Bien! Diane. Avec vous, l'infidélité n'est pas vraisemblable sans doute, et vous avez raison de la nier. Mais tout vous porte enfin à croire que ce jeune homme est parti pour la guerre. Eh bien! n'est-il pas probable qu'il y ait péri? Je t'afflige, mon enfant, et voilà ton beau front tout pâle et tes yeux tout noyés de larmes. Oui,je le vois, c'est en toi un sentiment profond, et, quoique je n'aie guère eu occasion d'en rencontrer de pareil, et qu'on m'ait habitué à douter de ces grandes passions, je ne souris pas de la tienne et veux la respecter. Mais vois pourtant, ma mignonne, pour un amour d'enfant dont l'objet n'est même plus, pour un souvenir, pour une ombre: vois dans quel embarras ton refus va me jeter. Le connétable, si je lui retire injurieusement ma parole, se fâchera, non sans droit, ma fille, se retirera du service peutêtre; et alors ce n'est n'est plus moi qui suis le roi, c'est le duc de Guise. Regarde, Diane: des six frères de ce nom, le duc de Guise a sous la main toutes les forces militaires de la France, le cardinal toutes les finances, un troisième mes galères de Marseille, un quatrième commande en Écosse, et un cinquième va remplacer Brissac en Piémont. De sorte que, dans tout mon royaume, moi, le roi, je ne puis disposer ni d'un soldat ni d'un écu sans leur assentiment. Je te parle doucement, Diane, et je t'explique les choses; je prie quand je pourrais ordonner. Mais j'aime bien mieux te faire juge toi-même, et que ce soit le père et non le roi qui obtienne de sa fille son consentement à ses vues. Je l'obtiendrai, car tu es bonne et dévouée. Ce mariage me sauve, mon enfant; il donne aux Montmorency l'autorité qu'il retire aux Guise. Il égalise les deux plateaux de la balance dont mon pou voir royal est le fléau. Guise en devient moins superbe et Montmorency plus dévoué. Eh bien! tu ne réponds pas, mignonne; resteras-tu sourde aux supplications de ton père, qui ne te violente pas, qui ne te brusque pas, qui entre dans tes idées, au contraire, et te demande seulement de ne pas lui refuser le premier service dont tu puisses payer ce qu'il a fait et ce qu'il veut encore faire pour ton bonheur et ton honneur?. . . Eh bien! Diane, ma fille, consens-tu, voyons? -Sire, reprit Diane, vous êtes plus puissant mille fois quand votre voix implore que lorsqu'elle ordonne. Je suis prête à me sacrifier à vos intérêts, mais à une condition cependant, sire. -Et laquelle, enfant gâtée? -Ce mariage n'aura lieu que dans trois mois, et d'ici là, je ferai demander à Aloyse des nouvelles de Gabriel, et prendrai ailleurs toutes les informations possibles afin que, s'il n'est plus, je le sache, et que s'il vit, je puisse au moins lui redemander ma promesse. -Accordé de grand coeur, dit Henri tout joyeux, et j'ajouterai qu'on ne peut pas mettre plus de raison dans l'enfantillage. . . Ainsi, tu feras rechercher ton Gabriel, et je t'y aiderai au besoin; et dans trois mois tu épouseras François, quel que soit le résultat de nos informations, que ton jeune ami soit vivant ou mort? -Et à présent, dit Diane en secouant douloureusement la tête, je ne sais pas si je dois le plus souhaiter sa mort ou sa vie. Le roi ouvrit la bouche et allait hasarder une théorie assez peu paternelle, et une consolation passablement risquée. Mais il n'eut qu'à rencontrer le regard candide et le profil pur de Diane pour s'arrêter à temps, et sa pensée ne se traduisit que par un sourire. « Par bonheur et par malheur, l'usage de la cour la formera, » se dit-il. Et tout haut: -Voici l'heure de se rendre à l'église, Diane; acceptez ma main jusqu'à la grande galerie, madame, et puis je vous reverrai aux carrousels et aux jeux de l'après-dîner, et si vous ne m'en voulez pas trop de ma tyrannie, vous daignerez applaudir à mes coups de lance et à mes passes d'armes, mon joli juge. VII Les Patenôtres De M. Le Connétable. Le même jour, dans l'après-midi, pendant que les carrousels et les fêtes se tenaient aux Tournelles, le connétable de Montmorency achevait d'interroger au Louvre, dans le cabinet de Diane de Poitiers, un de ses affidés secrets. L'espion était de taille moyenne et brun de figure. Il avait les yeux et les cheveux noirs, le nez aquilin, le menton fourchu, la lèvre inférieure saillante, et le dos légèrement courbé. Il ressemblait de la façon la plus frappante à Martin-Guerre, le fidèle écuyer de Gabriel. Qui les eût vus ensemble aurait cru avoir affaire à deux jumeaux, tant leur conformité était de tout point exacte. C'étaient les mêmes traits, le même âge, la même tournure. -Et du courrier, qu'en avez-vous fait, maître Arnauld? demanda le connétable. -Monseigneur, je l'ai supprimé. Il le fallait bien. Mais c'était la nuit, dans la forêt de Fontainebleau. On mettra le meurtre sur le compte des voleurs. Je suis prudent. -N'importe, maître Arnauld, la chose est grave, et je vous blâme d'être si prompt à jouer du couteau. -Je ne recule devant aucune extrémité quand il s'agit du service de monseigneur. -Oui, mais une fois pour toutes, maître Arnauld, songez que si vous vous laissez prendre,je vous laisserai pendre, dit d'un ton sec et quelque peu méprisant le connétable. -Soyez tranquille, monseigneur, on est homme de précaution. -Voyons la lettre maintenant. -La voici, monseigneur. -Eh bien! décachetez-la sans altérer le scel, et lisez. Est-ce que vous vous imaginez que je sais lire, par la mort Dieu! Maître Arnauld du Thill prit dans sa poche une sorte de ciseau tranchant, découpa soigneusement le cachet, et développa la lettre. Il courut d'abord à la signature. -Monseigneur voit que je ne me trompais pas. La lettre adressée au cardinal de Guise est bien du cardinal Caraffa, comme ce misérable courrier avait eu la sottise de me l'avouer. -Lisez donc, par la couronne d'épines! s'écria Anne de Montmorency. Maître Arnauld lut. Monseigneur et cher allié, trois mots seulement d'importance. Premièrement, selon votre demande, le pape traînera en longueur l'affaire du divorce, et renverra de congrégation en congrégation François de Montmorency, qui nous est arrivé d'hier à Rome, pour finalement lui refuser les dispenses qu'il sollicite. -Pater noster. . . murmura le connétable. Que Satan les brûle, toutes ces robes rouges! Deuxièmement, reprit Arnauld, continuant sa lecture, M. de Guise, votre illustre frère, après avoir pris Campli, tient Civitella en échec. Mais, pour nous résoudre ici à lui envoyer les hommes et provisions qu'il demande, grand sacrifice pour nous, en somme, nous voudrions être du moins assurés que vous ne le rappellerez pas pour la guerre de Flandres, comme le bruit en court ici. Faites en sorte qu'il nous reste, et Sa Sainteté se déterminera à une grande émission d'indulgences, quoique les temps soient durs, pour aider M. François de Guise à châtier efficacement le duc d'Albe et son maître arrogant. -Adveniat regnum tuum. . . grommelait Montmorency. Nous aviserons à cela, tête et sang! nous y aviserons, dussions-nous appeler les Anglais en France. Continuez donc, par la messe! Arnaud. Troisièmement, reprit l'espion,je vous annonce, monseigneur, pour vous encourager et vous seconder dans vos efforts, l'arrivée prochaine à Paris d'un envoyé de votre frère, le vicomte d'Exmès, apportant à Henri les drapeaux conquis dans cette campagne d'Italie. Il part, et il arrivera sans doute en même temps que ma lettre, que j'ai préféré confier cependant à notre courrier ordinaire; sa présence et les glorieuses dépouilles qu'il va offrir au roi vous seront assurément d'un bon secours pour diriger vos négociations dans le sens qu'il faut. -Fiat voluntas tua! s'écria le connétable furieux. Nous allons bien le recevoir, cet ambassadeur d'enfer! je te le recommande, Arnauld. Est-elle finie, cette damnée lettre? -Oui, monseigneur; suivent les compliments et la signature. -C'est bon, tu vois que tu vas avoir de la besogne, mon maître. -Je ne demande que cela, monseigneur, avec un peu d'argent pour la conduire à bonne fin. -Drôle! voilà cent ducats. Il faut toujours, avec toi, avoir l'argent à la main. -Je dépense tant pour le service de monseigneur. -Tes vices te coûtent plus que mon service, maraud. -Oh! comme monseigneur se trompe sur mon compte! Mon rêve serait de vivre calme et heureux, et riche, dans quelque province, entouré de ma femme et de mes enfants, et de couler là en paix mes jours comme un honnête père de famille. -C'est tout à fait vertueux et bucolique, en effet. Eh bien! amende-toi, mets de côté quelques doublons, marie-toi, et tu pourras réaliser tes plans de bonheur domestique. Qui t'en empêche? -Ah! monseigneur, la fougue! Et quelle femme voudrait de moi? -Au fait, en attendant votre hyménée, maître Arnauld, recachetez toujours précieusement cette lettre, et portez-la au cardinal. Vous vous déguiserez, entendez-vous? et vous direz que vous avez été chargé par votre camarade mourant. . . -Monseigneur peut se fier à moi. Lettre refermée et courrier remplacé seront plus vraisemblables que la vérité elle-même. -Ah! mort Dieu! reprit Montmorency, nous avons oublié de prendre le nom de ce plénipotentiaire annoncé par le Guise. Comment s'appelle-t-il déjà? -Le vicomte d'Exmès, monseigneur. -Oui, c'est cela, maraud. Eh bien! retiens ce nom. Eh! là! qui vient me déranger encore? -Que monseigneur me pardonne, dit en entrant le fourrier du connétable. C'est un gentilhomme arrivant d'Italie qui demande à voir le roi de la part du duc de Guise, et j'ai cru devoir vous en prévenir, vu surtout qu'il voulait absolument parler au cardinal de Lorraine. Il s'appelle le vicomte d'Exmès. -C'est très bien fait à toi, Guillaume, dit le connétable. Fais entrer ici ce seigneur. Et toi, maître Arnauld, mets-toi là, derrière cette portière, et ne perds pas cette occasion de voir celui à qui tu auras sans doute affaire. C'est pour toi queje le reçois, attention! -M'est avis, monseigneur, répondit Arnauld, que je l'ai rencontré déjà dans mes voyages. N'importe! il est bon de s'en assurer. . . Le vicomte d'Exmès?. . . L'espion se glissa derrière la tapisserie. Guillaume introduisit Gabriel. -Pardon, dit le jeune homme en saluant le vieillard, à qui aije l'honneur de parler? -Je suis le connétable de Montmorency, monsieur; que désirez-vous? -Pardon encore, reprit Gabriel, ce que j'ai à dire, c'est au roi que je dois le dire. -Vous savez que Sa Majesté n'est pas au Louvre? et en son absence. . . -Je rejoindrai ou j'attendrai Sa Majesté, interrompit Gabriel. -Sa Majesté est aux fêtes des Tournelles, et ne reviendra pas avant le soir ici. Ignorez-vous qu'on célèbre aujourd'hui le mariage de monseigneur le dauphin? -Non, monseigneur, je l'ai appris sur mon chemin. Mais je suis venu par les rues de l'Université et le pont au Change, et n'ai point traversé la rue Saint-Antoine. -Vous auriez-dû suivre alors la direction de la foule. Elle vous eût conduit au roi. -C'est que je n'ai pas l'honneur d'avoir été vu encore par Sa Majesté. Je suis tout à fait étranger à la cour. J'espérais trouver au Louvre Mgr le cardinal de Lorraine. C'est Son Éminence que j'avais demandée, et je ne sais pourquoi, monseigneur, c'est à vous que l'on m'a mené. -M. de Lorraine, dit le connétable, aime les simulacres de combat, étant homme d'Église; mais moi qui suis homme d'épée, je n'aime que les combats réels, et c'est pourquoi je suis au Louvre, tandis que M. de Lorraine est aux Tournelles. -Je vais donc, s'il vous plaît, monseigneur, aller l'y rejoindre. -Mon Dieu! reposez-vous un peu, monsieur, vous paraissez arriver de loin, d'Italie sans doute, puisque vous êtes entré par l'Université. -D'Italie en effet, monseigneur. Je n'ai aucune raison de le cacher. -Vous venez de la part du duc de Guise, peut-être. Eh bien! que fait-il là-bas? -Permettez-moi, monseigneur, de l'apprendre d'abord à Sa Majesté, et de vous quitter pour aller remplir ce devoir. -Allez, monsieur, puisque vous êtes si pressé. Sans doute, ajouta-t-il avec une bonhomie jouée, vous êtes impatient de revoir quelqu'une de nos belles dames. Je gage que vous avez hâte et peur à la fois. Eh! n'est-ce pas vrai, voyons, jeune homme? -Mais Gabriel prit son air froid et grave, ne répondit que par un profond salut, et s'éloigna. -Pater noster qui es in coelis!. . . grinça le connétable quand la porte se fut refermée sur Gabriel. Est-ce que ce maudit muguet s'imagine que je voulais lui faire des avances, par hasard, le gagner, qui sait? le corrompre peut-être! Est-ce que je ne sais pas aussi bien que lui ce qu'il vient dire au roi? N'importe, si je le retrouve, il me payera cher ses airs farouches et son insolente défiance? Holà! maître Arnauld. Eh bien! quoi, où est le drôle? envolé aussi! Par la croix! tous les gens se sont donné le mot pour être stupides aujourd'hui; Satan les confonde!. . . Pater noster!. .. Tandis que le connétable exhalait sa mauvaise humeur en injures et en patenôtres, selon sa coutume, Gabriel, traversant pour sortir du Louvre une galerie assez obscure, vit à son grand étonnement, debout près de la porte, son écuyer Martin-Guerre, auquel il avait ordonné de l'attendre dans la cour. -C'est vous, maître Martin, lui dit-il. Vous êtes donc venu à ma rencontre? Eh bien! prenez les devants avec Jérôme, et allez m'attendre avec les drapeaux bien enveloppés au coin de la rue Sainte-Catherine, dans la rue Sainte-Antoine. Mgr le cardinal voudra peut-être que nous les présentions au roi sur-le-champ et devant la cour rassemblée au carrousel. Christophe me tiendra mon cheval et m'accompagnera. Allez! vous m'avez compris? -Oui, monseigneur, je sais ce que je voulais savoir, répondit Martin-Guerre. Et il se mit à descendre les escaliers en devançant Gabriel avec une promptitude de bon augure pour l'exécution de sa commission. Aussi Gabriel, qui sortit du Louvre plus lentement et comme rêvant, fut très surpris de retrouver encore dans la cour son écuyer, tout effaré et tout blême, cette fois. -Eh bien! Martin, qu'est-ce donc et qu'avez-vous? demanda-t-il. -Ah! monseigneur, je viens de le voir, il a passé là près de moi à l'instant, il m'a parlé. -Qui donc? -Qui? si ce n'est Satan, le fantôme, l'apparition, le monstre, l'autre Martin-Guerre. -Encore cette folie, Martin! vous rêvez donc tout debout? -Non, non, je n'ai pas rêvé. Il m'a parlé, monseigneur, vous dis-je; il s'est arrêté devant moi, m'a pétrifié de son regard magique, et riant de son rire infernal: « Eh bien! m'a-t-il dit, nous sommes donc toujours au service du vicomte d'Exmès? (remarquez ce pluriel nous sommes, monseigneur) et nous rapportons d'Italie les drapeaux conquis dans la campagne par M. de Guise? » Je réponds oui de la tête malgré moi, car il me fascinait. Comment sait-il tout cela, monseigneur? Et il a repris: « N'ayons donc pas peur, ne sommes-nous pas amis et frères! » Et puis il a entendu le bruit de vos pas, monseigneur, il a seulement ajouté avec son ironie diabolique qui me fait dresser les cheveux sur la tête: « Nous nous reverrons, Martin-Guerre, nous nous reverrons. » Et il a disparu par cette petite porte peut-être, ou plutôt dans la muraille. -Fou que tu es! reprit Gabriel. Comment aurait-il eu le temps matériel de dire et de faire tout cela, depuis que tu m'as quitté là-haut dans la galerie. -Moi, monseigneur, je n'ai pas bougé de cette place où vous m'aviez ordonné de vous attendre. -En voici bien d'une autre, et si ce n'est à toi, à qui ai-je parlé tout à l'heure? -Assurément à l'autre, monseigneur, à mon double, à mon spectre. -Mon pauvre Martin, reprit Gabriel avec pitié, souffres-tu? tu dois avoir mal à la tête. Nous avons peut-être trop longtemps marché au soleil. -Oui, dit Martin-Guerre, vous vous imaginez encore que j'ai le délire, n'est-ce pas? Mais une preuve, monseigneur, que je ne me trompe pas, c'est que je ne sais pas le premier mot de ces ordres que vous êtes censé m'avoir donnés. -Tu les as oubliés, Martin! dit Gabriel avec douceur. Eh Bien! je vais te les répéter, mon ami. Je te disais d'aller m'attendre avec les drapeaux, rue Saint-Antoine, au coin de la rue Sainte-Catherine. Jérôme t'accompagnerait etje garderais Christophe; te rappelles-tu cela maintenant? -Pardon, monseigneur, comment voulez-vous qu'on se rappelle ce qu'on n'a jamais su? -Enfin, dit Gabriel, vous le savez maintenant, Martin. Allons reprendre nos chevaux au guichet, où nos gens doivent nous les ternir, et en route promptement. Aux Tournelles! -J'obéis, monseigneur. En somme cela vous fait à vous deux écuyers? mais il est bien heureux au moins que je n'aie pas deux maîtres. La lice des fêtes solennelles avait été dressée à travers la rue Saint-Antoine, depuis les Tournelles jusqu'aux écuries royales. Elle formait un carré long bordé de chaque côté par des échafauds couverts de spectateurs: à l'extrémité opposée se trouvait l'entrée de la lice où attendaient les combattants des joutes; la foule se pressait aux deux autres galeries. Quand, après la cérémonie religieuse et le repas qui suivit, la reine et la cour, vers trois heures de l'après-midi, vinrent prendre place aux rangs qui leur étaient réservés, les vivats et les acclamations de joie retentirent de toutes parts. Mais ces cris bruyants d'allégresse firent précisément commencer la fête par un malheur. Le cheval de M. d'Avallon, un des capitaines des gardes, effrayé de ce tumulte, se cabra et s'emporta dans l'arène, et son cavalier désarçonné alla donner de la tête contre une des barrières de bois qui garnissaient l'enceinte, et fut retiré à demi mort et remis entre les mains des chirurgiens dans un état à peu près désespéré. Le roi fut fort affecté de ce déplorable accident, mais sa passion pour les jeux et carrousels eut bientôt pris le dessus sur son chagrin. -Ce pauvre M. d'Avallon, dit-il, un serviteur si dévoué! qu'on en prenne bien soin au moins. Et il ajouta: -Allons! On peut toujours commencer les courses à la bague. Le jeu de bague de ce temps-là était un peu plus compliqué et plus difficile que celui que nous connaissons. La potence où pendait l'anneau était placée à peu près aux deux tiers de la lice. Il fallait parcourir au galop le premier tiers, au grand galop le second, et enlever, en passant, dans cette course rapide, la bague à la pointe de la lance. Mais le bois ne devait pas surtout toucher le corps, il fallait la tenir horizontalement et le coude haut audessus de la tête. On achevait de parcourir l'arène au trot. Le prix était une bague en diamants offerte par la reine. Henri II, sur son cheval blanc caparaçonné d'or et de velours, était le plus élégant et le plus habile cavalier qui se pût voir. Il tenait sa lance et la maniait avec une grâce et une sûreté admirables, et ne manquait guère la bague. Pourtant M. de Vieilleville rivalisait avec lui, et il y eut un moment où l'on crut que la victoire appartiendrait à celui-ci. Il avait deux bagues de plus que le roi, et il n'en restait plus que trois à enlever, mais M. de Vieilleville, en homme de cour bien appris, les manqua toutes les trois, par un guignon prodigieux, et ce fut le roi qui eut le prix. En recevant la bague, il hésita un moment, et son regard se porta avec regret vers Diane de Poitiers, mais le don était offert par la reine, il dut venir le présenter à la nouvelle dauphine Marie Stuart, la mariée du jour. -Eh bien! demanda-t-il dans l'entr'acte qui suivit cette première course, a-t-on espoir de sauver M. d'Avallon? -Sire, il respire encore, lui fut-il répondu, mais il n'y a guère de chance de le tirer de là. -Hélas! fit le roi, passons donc au jeu des gladiateurs. Cejeu des gladiateurs était un simulacre de combat avec passes et évolutions, fort nouveau et fort rare dans ce temps-là, mais qui ne frapperait pas sans doute l'imagination du spectateur de nos jours et des lecteurs de notre livre. Nous renvoyons donc à Brantôme ceux qui seraient curieux de connaître les marches et contre-marches de ces douze gladiateurs « vestus de satin blanc les six, et les autres de satin cramoisi, fait à l'antique romaine. » Ce qui en effet devait paraître fort historique en un siècle ou la couleur locale n'était pas encore inventée. Cette belle lutte terminée au milieu des applaudissements universels, on fit les dispositions nécessaires pour commencer la course aux pieux. À l'extrémité de la lice où se tenait la cour, plusieurs pieux de cinq à six pieds étaient enfoncés en terre de distance en distance. Il fallait arriver au galop de son cheval, tourner et retourner en tous sens autour de ces arbres improvisés sans en manquer et sans en dépasser un seul. Le prix était un bracelet du plus merveilleux travail. Sur huit carrières fournies, l'honneur de trois revint au roi, et M. le colonel-général de Bonnivet en gagna trois également. La neuvième et dernière devait décider; mais M. de Bonnivet n'était pas moins respectueux que M. de Vieilleville; et, malgré toute la bonne volonté de son cheval, il n'arriva que troisième, et Henri eut encore le prix. Le roi alla s'asseoir alors auprès de Diane de Poitiers, et lui mit publiquement au bras le bracelet qu'il venait de recevoir. La reine pâlit de rage. Gaspard de Tavannes, qui était derrière elle, se pencha à l'oreille de Catherine de Médicis. -Madame, lui dit-il, suivez-moi bien des yeux où je vais, et regardez-moi faire. -Et que vas-tu faire, mon brave Gaspard? dit la reine. -Couper le nez à Mme de Valentinois, répondit froidement et sérieusement Tavannes. Il y allait. Catherine le retint, moitié effrayée, moitié charmée. -Mais, Gaspard, vous seriez pendu, y songez-vous? -J'y songe, madame, mais je sauverai le roi et la France. -Merci! Gaspard, reprit Catherine, vous êtes un vaillant ami, aussi bien qu'un rude soldat. Maisje vous ordonne de rester, Gaspard, ayons patience. Patience! C'était là en effet le mot d'ordre que Catherine de Médicis semblait jusqu'à présent avoir donné à sa vie. Celle qui se mit si volontiers plus tard au premier rang ne paraissait jamais dans ce temps-là aspirer à sortir de l'ombre du second. Elle attendait. Elle était pourtant alors dans toute la puissance d'une beauté sur laquelle le sieur de Bourdeille nous a laissé les détails les plus intimes; mais elle évitait avant tout de paraître, et c'est probablement à cette modestie qu'elle dut le silence absolu de la médisance sur son compte du vivant de son mari. Il n'y avait que ce brutal de connétable assez osé pour faire remarquer au roi qu'après dix ans de stérilité, les dix enfants que Catherine avait donnés à la France ressemblaient bien peu à leur père. Personne autre n'eût eu la témérité de souffler un mot contre la reine. Toujours est-il que Catherine, ce jour-là comme d'habitude, sembla ne pas même remarquer les attentions dont le roi entourait Diane de Poitiers, au vu et au su de toute la cour. Après avoir calmé la fougueuse indignation du maréchal, elle se mit à s'entretenir avec ses dames des courses qui venaient d'avoir lieu et de l'adresse qu'avait déployée Henri. VIII Un Carrousel Heureux. Les tournois ne devaient avoir lieu que le lendemain et les jours suivants; mais plusieurs seigneurs de la cour étaient venus demander au roi la permission, l'heure étant peu avancée, de rompre quelques lances en l'honneur et pour le plaisir des dames. -Soit! messieurs, répondit comme de raison le roi; je vous l'accorde de grand coeur, bien que cela doive déranger peut-être M. le cardinal de Lorraine, qui n'a jamais eu, je crois, à démêler si nombreuse correspondance que depuis deux heures que nous sommes ici. Voilà coup sur coup deux messages qu'il reçoit et dont il paraît fort affairé. N'importe! nous saurons après ce que c'est, et vous pouvez en attendant rompre quelques lances. . . Et voici un prix pour le vainqueur, ajouta Henri en détachant de son cou le collier d'or qu'il portait. Faites de votre mieux, messieurs, et prenez garde cependant que si la partie s'échauffe, je pourrai bien m'en mêler et tâcher de regagner ce que je vous offre, d'autant plus que je redois quelque chose à Mme de Castro. Notez aussi qu'à six heures précises le combat sera fini, et le vainqueur, quel qu'il soit, couronné. Allez donc, vous avec une heure pour nous montrer vos beaux coups. Ayez soin toutefois qu'il n'arrive de mal à personne. Et à propos, comment va M. d'Avallon? -Hélas! sire, il vient tout à l'heure de trépasser. -Que Dieu ait son âme, reprit Henri. De mes capitaines des gardes, c'était peut-être le plus zélé pour mon service et le plus brave. Qui donc me le remplacera?. . . Mais les dames attendent, messieurs, et la lice va s'ouvrir. Voyons, qui aura le collier des mains de la reine? Le comte de Pommerive fut le premier tenant, puis il dut céder à M. de Burie, à qui M. le maréchal d'Amville prit ensuite le champ. Mais le maréchal, qui était très vigoureux et très habile, s'y soutint constamment contre cinq tenants successifs. Le roi n'y put tenir. -Eh! dit-il au maréchal, je vais voir, monsieur d'Amville, si vous êtes rivé là pour l'éternité! Il s'arma, et, dès la première course, M. d'Amville quitta les étriers. Ce fut après le tour de M. d'Aussun. Puis aucun assaillant ne se présenta plus. -Qu'est-ce donc, messieurs? dit Henri. Quoi! personne ne veut plus jouter contre moi? Est-ce que par hasard on me ménage? reprit-il en fronçant le sourcil. Ah! mort Dieu! si je le croyais! il n'y a de roi ici que le vainqueur, et de privilèges que ceux de l'adresse. Donc, attaquez-moi, messieurs, et hardiment. Mais pas un ne se risquait à faire la passe du roi. On craignait également d'être vainqueur et d'être vaincu. Le roi pourtant s'impatientait fort. Il commençait à se douter peut-être qu'auxjoutes précédentes ses adversaires n'avaient pas usé de tous leurs moyens contre lui, et cette idée, qui diminuait à ses propres yeux sa victoire, le remplissait de dépit. Enfin un nouvel assaillant passa la barrière. Henri, sans regarder seulement qui c'était, prit du champ, s'élança. Les deux lances se brisèrent, mais le roi, le tronçon jeté, trébucha en selle et fut obligé de saisir l'arçon; l'autre resta immobile. En ce moment, six heures sonnaient. Henri était vaincu. Il descendit leste et joyeux de cheval, jeta la bride aux mains d'un écuyer, et vint prendre par la main son vainqueur pour le conduire lui-même à la reine. À sa grande surprise, il vit un visage qui lui était parfaitement inconnu. C'était d'ailleurs un cavalier de belle prestance et de noble mine, et la reine, en passant le collier au cou du jeune homme agenouillé devant elle, ne put s'empêcher de le remarquer et de lui sourire. Mais lui, après s'être incliné profondément se releva, fit quelques pas vers l'estrade de la cour, et, s'arrêtant devant Mme de Castro, lui offrit le collier, prix du vainqueur. Les fanfares retentissaient encore, de sorte qu'on n'entendit pas deux cris sortis en même temps de deux bouches: -Gabriel! -Diane! Diane, toute pâle de joie et de surprise, prit le collier d'une main tremblante. Chacun pensa que le cavalier inconnu avait entendu le roi promettre ce collier à Mme de Castro, et ne voulait pas en frustrer une si belle dame. On trouva que sa démarche était galante et d'un bon gentilhomme. Le roi lui-même ne prit pas la chose autrement. -Voilà, dit-il, une courtoisie qui me touche. Mais moi qui passe pour connaître par leur nom tous les gentilshommes de ma noblesse, j'avoue, monsieur, ne pas me rappeler où et quand je vous ai déjà vu, et je serais pourtant charmé de savoir qui m'a donné tout à l'heure cette rude secousse qui m'aurait désarçonné, je crois, si, Dieu merci! je n'avais pas les jambes assez fermes. -Sire, répondit Gabriel, c'est la première fois que j'ai l'honneur de me trouver en présence de Votre Majesté. J'étais jusqu'à présent à l'armée, et, en ce moment même, j'arrive d'Italie. Je m'appelle le vicomte d'Exmès. -Le vicomte d'Exmès! reprit le roi. Bien! je me souviendrai à présent du nom de mon vainqueur. -Sire, dit Gabriel, il n'y a pas de vainqueur là où vous êtes, et j'en apporte la preuve glorieuse à Votre Majesté. Il fit un signe. Martin-Guerre et les deux hommes d'armes entrèrent dans la lice avec les drapeaux italiens, qu'ils déposèrent aux pieds du roi. -Sire, reprit Gabriel, voici les drapeaux conquis en Italie par votre armée, et que Mgr le duc de Guise envoie à Votre Majesté. Son Éminence M. le cardinal de Lorraine m'assure que Votre Majesté ne me saura pas mauvais gré de lui rendre ces dépouilles aussi inopinément et en présence de la cour et du peuple de France, témoins intéressés de votre gloire. Sire, j'ai aussi l'honneur de remettre entre vos mains les lettres que voici, de la part de M. le duc de Guise. -Merci, monsieur d'Exmès, dit le roi. Voilà donc le secret de toute la correspondance de M. le cardinal. Ces lettres vous accréditent auprès de notre personne, vicomte. Mais vous avez de triomphantes façons de vous présenter vous-même. Qu'est-ce que je lis? que de ces drapeaux, vous en avez pris quatre en personne. Notre cousin de Guise vous tient pour un de ses plus braves capitaines. Monsieur d'Exmès, demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous jure Dieu que vous l'obtiendrez sur-le-champ. -Sire, vous me comblez, et je m'en remets aux bontés de Votre Majesté. -Vous êtes capitaine auprès de M. de Guise, monsieur, dit le roi. Vous plairait-il de l'être dans nos gardes? J'étais embarrassé de remplacer M. d'Avallon, si malheureusement trépassé aujourd'hui, mais je vois qu'il aura un digne successeur. -Votre Majesté. . . -Vous acceptez? c'est dit. Vous entrerez demain en fonctions. Nous allons maintenant retourner au Louvre. Vous m'entretiendrez plus au long des détails de cette guerre d'Italie. Gabriel salua. Henri donna l'ordre du départ. La foule se dispersa aux cris de: « Vive le roi! » Diane, comme par enchantement, se retrouva un instant auprès de Gabriel. -Demain, au cercle de la reine, lui dit-elle à voix basse. Elle disparut, emmenée par son cavalier, mais laissant à son ancien ami une espérance divine au coeur. IX Qu'on Peut Passer A Côté De Sa Destinée Sans La Connaître. Quand il y avait cercle chez la reine, c'était ordinairement le soir après le souper. Voilà ce qu'on apprit à Gabriel, en le prévenant que sa nouvelle qualité de capitaine des gardes, non seulement l'autorisait, mais l'obligeait même à s'y montrer. Il n'avait garde de manquer à ce devoir, et son seul souci était qu'il fallait attendre vingt-quatre heures avant de le remplir. On voit que, pour le zèle et pour la bravoure, M. d'Avallon était dignement remplacé. Mais il s'agissait de tuer l'une après l'autre ces vingt-quatre éternelles heures qui séparaient Gabriel du moment désiré. Le jeune homme, que la joie délaissait et qui n'avait guère vu Paris encore qu'en passant d'un camp à un autre, se mit à parcourir la ville avec Martin-Guerre, cherchant un logement convenable. Il eut le bonheur, car il était en chance ce jour-là, de trouver vacant le logement que son père le comte de Montgommery avait occupé autrefois. Il le retint, bien qu'il fût un peu splendide pour un simple capitaine aux gardes; mais Gabriel en serait quitte pour écrire à son fidèle Élyot de lui envoyer de Montgommery quelque somme. Il manderait aussi à sa bonne nourrice Aloyse de venir le rejoindre. Le premier but de Gabriel était atteint. Il n'était plus un enfant à présent, mais un homme qui avait fait déjà ses preuves et avec lequel il fallait compter; à l'illustration qui lui venait de ses aïeux, il avait su joindre une gloire qui lui était personnelle. Seul et sans autre appui que son épée, sans autre recommandation que son courage, il était arrivé à vingt-quatre ans à un grade éminent. Il pouvait enfin s'offrir fièrement à celle qu'il aimait comme à ceux qu'il devait haïr. Ceux-ci, Aloyse pourrait l'aider à les reconnaître; celle-là l'avait reconnu. Gabriel s'endormit le coeur content et dormit bien. Le lendemain, il dut se présenter chez M. de Boissy, le grand écuyer de France, pour y donner ses preuves de noblesse. M. de Boissy, un honnête homme, avait été l'ami du comte de Montgommery. Il comprit les motifs de Gabriel pour tenir caché son vrai titre, et lui engagea sa parole qu'il lui garderait le secret. Ensuite, M. le maréchal d'Amville fit reconnaître le vicomte par sa compagnie. Puis Gabriel commença immédiatement son service par la visite et l'inspection des prisons d'État de Paris, commission pénible qui, une fois par mois, rentrait dans les attributions de sa charge. Il commença par la Bastille et finit par le Châtelet. Le gouverneur lui remettait la liste de ses prisonniers, lui déclarait ceux qui étaient morts, malades, transférés ou mis en liberté, et les lui faisait passer ensuite en revue, triste revue, morne spectacle. Il croyait avoir terminé, quand le gouverneur du Châtelet lui montra dans son registre une page presque blanche, laquelle portait seulement cette note singulière qui frappa entre toutes Gabriel: N o 21, X. . ., prisonnier au secret. Si, dans la visite du gouverneur ou du capitaine des gardes, il essaye seulement de parler, le faire transporter dans un cachot plus profond et plus dur. -Quel est ce prisonnier si important? Peut-on le savoir? demanda Gabriel à M. de Salvoison, gouverneur du Châtelet. -Nul ne le sait, répondit le gouverneur. Je l'ai reçu de mon prédécesseur, comme il l'a reçu du sien. Vous voyez sur le registre que la date de son entrée est laissée en blanc. Ce doit être sous le règne de François Ier qu'on l'a amené. Il a essayé, m'a-t-on dit, deux ou trois fois de parler. Mais, au premier mot, le gouverneur doit, sous les peines les plus graves, refermer la porte de sa prison et le faire transporter dans une prison plus sévère; ce qu'on a fait. Il ne reste ici maintenant qu'un cachot plus terrible que le sien, et ce cachot serait la mort. On voulait en venir là sans doute, mais le prisonnier se tait à présent. C'est sans doute quelque criminel redoutable. Il demeure constamment enchaîné, et son geôlier, pour prévenir jusqu'à la possibilité d'une évasion, entre dans sa prison à toute minute. -Mais, s'il parlait à ce geôlier? dit Gabriel. -Oh! l'on a pris un sourd et muet né au Châtelet, et qui n'en est jamais sorti. Gabriel frissonna. Cet homme si complètement séparé du monde des vivants, qui vivait pourtant et qui pensait, lui inspirait une pitié mêlée de je ne sais quelle horreur. Quelle idée ou quel remords, quelle peur de l'enfer ou quelle foi au ciel pouvait empêcher un être aussi misérable de se briser la tête contre les murs de son cachot? Était-ce une vengeance ou bien un espoir qui le retenait encore dans la vie?. . . Gabriel ressentait une sorte d'avidité inquiète de voir cet homme; son coeur battait comme il n'avait encore battu qu'aux moments où il allait revoir Diane. Il venait de visiter cent prisonniers avec une compassion banale. Mais celui-là l'attirait et le touchait plus que tous les autres, et l'angoisse serrait sa poitrine quand il songeait à cette existence tumulaire. -Allons au numéro 21, dit-il au gouverneur d'un ton singulièrement ému. Ils descendirent plusieurs escaliers noirs et humides, traversèrent plusieurs voûtes pareilles aux spirales horribles de l'enfer de Dante. Puis le gouverneur, s'arrêtant devant une porte en fer: -C'est là. Je ne vois pas le gardien, il est dans la prison sans doute; mais j'ai de doubles clefs. Entrons. Il ouvrit en effet, et ils entrèrent à la lueur de la lanterne que tenait un porte-clef. Gabriel vit alors un tableau silencieux et effrayant, comme on n'en voit guère que dans les cauchemars du délire. Pour parois, partout la pierre, la pierre noire, moussue, fétide; car ce lieu lugubre était creusé plus bas que le lit de la Seine, et les eaux, dans les grandes crues, inondaient à moitié. Sur ces parois funèbres, des bêtes visqueuses rampaient; l'air glacé ne résonnait d'aucun bruit si ce n'est celui d'une goutte d'eau qui tombait régulière et sourde de la hideuse voûte. Un peu moins que cette goutte d'eau, un peu plus que les limaces immobiles, vivaient là deux créatures humaines, l'une gardant l'autre, mornes et muettes toutes deux. Le geôlier, espèce d'idiot, géant à l'oeil hébété, au teint blafard, se tenait debout dans l'ombre, regardant d'un regard stupide le prisonnier couché dans un coin sur un grabat de paille, les mains et les pieds enchaînés d'une chaîne rivée au mur. C'était un vieillard à la barbe blanche, aux cheveux blancs. Quand on entra, il semblait dormir et ne bougea pas; on eût pu le prendre pour un cadavre ou pour une statue. Mais tout à coup il se leva sur son séant, ouvrit les yeux, et son regard s'attacha sur le regard de Gabriel. Il lui était défendu de parler, mais ce regard terrible et magnifique parlait. Gabriel en fut fasciné. Le gouverneur visitait avec le porte-clefs tous les recoins du cachot. Lui, Gabriel, cloué au sol, n'avançait pas, ne remuait pas, mais restait là tout atterré par ces yeux de flamme; il ne pouvait s'en détacher, et en même temps tout un monde d'étranges et inexprimables pensées s'agitait en lui. Le prisonnier ne paraissait pas non plus contempler son visiteur avec indifférence, et il y eut même un moment où il fit un geste, et ouvrit la bouche comme s'il allait parler. . . Mais, le gouverneur s'étant retourné, il se souvint à temps de la loi qui lui était prescrite, et ses lèvres ne parlèrent que par un amer sourire. Il referma alors les yeux, et retomba dans son immobilité de pierre. -Oh! sortons d'ici, dit Gabriel au gouverneur. Sortons, de grâce! j'ai besoin de respirer l'air et de voir le soleil. Il ne reprit en effet son calme et pour ainsi dire sa vie qu'en se retrouvant dans la rue, au milieu de la foule et du bruit. Encore la sombre vision était-elle restée en lui et le poursuivit-elle tout le jour, tandis qu'il allait pensif le long de la grève. Quelque chose lui disait que le sort de ce misérable prisonnier touchait au sien, et qu'il venait de passer à côté d'un grand événement de sa vie. Lassé enfin par ces pressentiments mystérieux, il se dirigea, comme le jour finissait, vers la lice des Tournelles. Les tournois de la journée, auxquels Gabriel n'avait pas voulu prendre part, se terminaient. Gabriel put apercevoir Diane, et fut aperçu par elle, et ce double regard dissipa l'ombre de son coeur, comme un rayon de soleil dissipe les nuages. Gabriel oublia le morne captif qu'il avait vu dans le jour pour ne plus songer qu'à l'éblouissante jeune fille qu'il allait revoir dans la soirée. X Élégie Pendant La Comédie. C'était une tradition du règne de François Ier. Trois fois par semaine au moins, le roi, les seigneurs et toutes les dames de la cour, se réunissaient le soir dans la chambre de la reine. Là on devisait des événements dujour en toute liberté, parfois même en toute licence. Puis, dans la conversation générale, des entretiens particuliers s'établissaient, et, « se trouvant là, dit Brantôme, une troupe de déesses humaines, chaque seigneur et gentilhomme entretenait celle qu'il aimait le mieux. » Souvent aussi il y avait bal ou spectacle. C'est à une réunion de ce genre que devait se rendre le soir même notre ami Gabriel, et, contre son habitude, il se para et se parfuma pour ne point paraître avec trop de désavantage aux yeux de celle qu'il aimait le mieux, afin de parler toujours comme Brantôme. La joie de Gabriel n'était pas d'ailleurs sans quelque mélange d'inquiétude, et certains mots vagues et malsonnants qu'on avait murmurés autour de lui sur le prochain mariage de Diane ne laissaient pas que de le troubler intérieurement. Tout au bonheur qu'il avait ressenti en revoyant Diane et en croyant retrouver dans ses regards la tendresse d'autrefois, il avait presque oublié d'abord la lettre du cardinal de Lorraine, qui l'avait pourtant fait partir si vite; mais ces bruits qui circulaient dans l'air, ces noms réunis de Diane de Castro et de François de Montmorency, qu'il n'avait entendus que trop distinctement, rendirent la mémoire à sa passion. Diane se prêterait-elle donc à cet odieux mariage? Aimerait-elle ce François? Doutes déchirants que l'entrevue du soir ne réussirait peut-être pas à dissiper tout à fait. Gabriel avait en conséquence résolu d'interroger là-dessus Martin-Guerre, qui avait fait déjà plus d'une connaissance, et, en sa qualité d'écuyer, devait en savoir bien plus long que les maîtres. Car, un effet d'acoustique généralement observé, c'est que les bruits de toutes sortes retentissent bien mieux en bas, et qu'il n'y a guère d'échos que dans les vallées. La résolution du comte d'Exmès lui était venue au reste d'autant plus à propos, que, de son côté, Martin-Guerre s'était bien promis d'interroger son maître, dont la préoccupation ne lui avait pas échappé, et qui cependant n'avait pas, en conscience, le droit de rien cacher de ses actions et de ses sentiments à un fidèle serviteur de cinq années et à un sauveur, qui plus est. De cette détermination réciproque, et de la conversation qui s'en suivit, il résulta pour Gabriel que Diane de Castro n'aimait pas François de Montmorency, et pour Martin-Guerre que Gabriel aimait Diane de Castro. Cette double conclusion les réjouit tellement l'un et l'autre, que Gabriel arriva au Louvre une heure avant l'ouverture des portes, et que Martin-Guerre, pour faire honneur à la maîtresse royale du vicomte, alla sur-le-champ chez le tailleur de la cour s'acheter un justaucorps de drap brun et des chausses de tricot jaune. Il paya le tout comptant, et revêtit immédiatement ce costume pour le montrer dès le soir dans les antichambres du Louvre, où il devait aller attendre son maître. Aussi le tailleur fut-il très étonné de voir une demi-heure après reparaître Martin-Guerre, et dans des habits différents. Il lui en fit la remarque. Martin-Guerre lui répondit que la soirée lui avait paru un peu fraîche, et qu'il avait jugé à propos de se vêtir plus chaudement. Du reste, il était toujours tellement satisfait du justaucorps et des chausses, qu'il venait prier le tailleur de lui vendre ou de lui faire unjustaucorps du même drap et de la même coupe. Vainement le marchand fit observer à Martin-Guerre qu'il aurait l'air de porter toujours le même habit, et qu'il vaudrait mieux demander un costume différent, un justaucorps jaune et des chausses brunes, par exemple, puisqu'il semblait affectionner ces couleurs; Martin-Guerre ne voulut pas démordre de son idée, et le tailleur dut lui promettre de ne pas même varier la nuance des vêtements qu'il allait promptement lui faire, puisqu'il n'en avait pas de tout faits. Seulement, pour cette seconde commande, Martin-Guerre demandait un peu de crédit. Il avait bellement acquitté la première, il était l'écuyer du vicomte d'Exmès, capitaine des gardes du roi; le tailleur était doué de cette héroïque confiance qui fut de tout temps l'apanage historique de ceux de son état, il consentit et promit pour le lendemain ce second costume complet. Cependant l'heure pendant laquelle Gabriel avait dû roder aux portes de son paradis était écoulée, et, avec nombre d'autres seigneurs et dames, il avait pu pénétrer dans l'appartement de la reine. Du premier regard, Gabriel aperçut Diane; elle était assise auprès de la reine-dauphine, comme on appela dès lors Marie Stuart. L'aborder sur-le-champ eût été bien hardi pour un nouveau venu, et un peu imprudent sans doute. Gabriel se résigna à attendre un moment favorable, celui où la conversation allait s'animer et distraire les esprits. Il se mit à causer, en attendant, avec un jeune seigneur pâle et d'apparence délicate que le hasard avait amené près de lui. Mais, après s'être quelque temps entretenu de sujets insignifiants comme semblait l'être sa personne, le jeune cavalier ayant demandé à Gabriel: -À qui donc ai-je l'honneur de parler, monsieur? -Je m'appelle le vicomte d'Exmès, répondit Gabriel. Et oserai-je, monsieur, vous adresser la même question, ajouta-t-il. Le jeune homme le regarda d'un air étonné, puis reprit: -Je suis François de Montmorency. Il aurait dit: « Je suis le diable! » Gabriel se serait éloigné avec moins d'épouvante et de précipitation. François, qui n'avait pas l'intelligence très vive, en resta tout stupéfait; mais, comme il n'aimait pas à travailler de tête, il laissa bientôt de côté cette énigme, et alla chercher ailleurs des auditeurs un peu moins farouches. Gabriel avait eu soin de diriger sa fuite du côté de Diane de Castro, mais il fut arrêté par un grand mouvement qui se fit du côté du roi. Henri II venait d'annoncer que, voulant terminer cette journée par une surprise aux dames, il avait fait dresser un théâtre dans la galerie, et qu'on allait y représenter une comédie en cinq actes et en vers de M. Jean Antoine de Baïf intitulée Le Brave. Cette nouvelle fut naturellement accueillie par les remerciements et les acclamations de tous. Les gentilshommes présentèrent la main aux dames pour passer dans la salle voisine, où la scène avait été improvisée; mais Gabriel arriva trop tard auprès de Diane, et put seulement se placer non loin d'elle, derrière la reine. Catherine de Médicis l'aperçut et l'appela; il dut venir devant elle. -Monsieur d'Exmès, lui dit-elle, pourquoi donc ne vous a-ton pas vu au tournoi d'aujourd'hui? -Madame, répondit Gabriel, les devoirs de la charge que Sa Majesté m'a fait l'honneur de me confier m'en ont empêché. -Tant pis, reprit Catherine avec un charmant sourire, car vous êtes à coup sûr un de nos plus hardis et de nos plus adroits cavaliers. Vous avez fait chanceler le roi hier, ce qui est un coup rare. J'aurais eu du plaisir à être de nouveau témoin de vos prouesses. Gabriel s'inclina tout embarrassé de ces compliments auxquels il ne savait que répondre. -Connaissez-vous la pièce que l'on va nous représenter? poursuivit Catherine, évidemment bien disposée en faveur du beau et timide jeune homme. -Je ne la connais qu'en latin, répondit Gabriel, car c'est, m'a-t-on dit, une simple imitation d'une pièce de Terentius. -Je vois, dit la reine, que vous êtes aussi savant que vaillant, aussi versé dans les choses des lettres qu'habile aux coups de lance. Tout cela était dit à demi-voix, et accompagné de regards qui n'étaient pas précisément cruels. Assurément, le coeur de Catherine était vide pour le moment. Mais, sauvage comme l'Hippolyte d'Euripide, Gabriel n'accueillait ces avances de l'Italienne qu'avec un air contraint et des sourcils froncés. L'ingrat! il allait pourtant devoir à cette bienveillance dont il faisait fi d'abord, non seulement la place qu'il ambitionnait depuis si longtemps auprès de Diane, mais encore la plus charmante bouderie où pût se trahir l'amour d'une jalouse. En effet, lorsque le prologue vint, selon l'usage, réclamer l'indulgence de l'auditoire, Catherine dit à Gabriel: -Allez vous asseoir là, derrière moi, parmi ces dames, monsieur le lettré, pour qu'au besoin je puisse avoir recours à vos lumières. Mme de Castro avait choisi sa place à l'extrémité d'une ligne, de sorte qu'après elle il n'y avait que le passage. Gabriel, après avoir salué la reine, prit modestement un tabouret et vint s'asseoir dans ce passage à côté de Diane afin de ne déranger personne. La comédie commença. C'était, ainsi que Gabriel l'avait dit à la reine, une imitation de l'Eunuque de Térence, composée en vers de huit syllabes et rendue avec toute la pédante naïveté du temps. Nous nous abstiendrons d'analyser la pièce. Ce serait d'ailleurs un anachronisme, la critique et les comptes rendus n'étant pas inventés encore à cette époque barbare. Qu'il nous suffise de rappeler que le personnage principal de la pièce est un faux brave, un soldat fanfaron qui se laisse duper et malmener par un parasite. Or, dès le début de la pièce, les nombreux partisans des Guise assis dans la salle virent dans le vieux pourfendeur ridicule le connétable de Montmorency, et les partisans de Montmorency voulurent reconnaître les ambitions du duc de Guise dans les rodomontades du soldat fanfaron. Dès lors chaque scène fut une satire et chaque saillie une allusion. On riait dans les deux partis à gorge déployée: on se montrait réciproquement du doigt, et, à vrai dire, cette comédie qui se jouait dans la salle n'était pas moins amusante que celle que les acteurs représentaient sur l'estrade. Nos amoureux profitèrent de l'intérêt que prenaient à la représentation les deux camps rivaux de la cour pour laisser parler harmonieusement leur amour au milieu des huées et des risées. Ils prononcèrent d'abord leurs deux noms à voix basse. C'est là l'invocation sacrée. -Diane! -Gabriel! -Vous allez donc épouser François de Montmorency? -Vous êtes donc bien avant dans les bonnes grâces de la reine? -Vous avez entendu que c'est elle qui m'a appelé. -Vous savez que c'est le roi qui veut ce mariage. -Mais vous y consentez, Diane? -Mais vous écoutez Catherine, Gabriel? -Un mot, un seul! reprit Gabriel. Vous vous intéressez donc encore à ce qu'une autre peut me faire éprouver? Cela vous fait donc quelque chose, ce qui se passe dans mon coeur? -Cela me fait, dit Mme de Castro, cela me fait ce que vous fait à vous ce qui se passe dans le mien. -Oh! alors, Diane, permettez-moi de vous le dire, vous êtes jalouse si vous êtes comme moi: si vous êtes comme moi, vous m'aimez éperdument, follement. -Monsieur d'Exmès, reprit Diane, qui un moment voulut être sévère, la pauvre enfant! Monsieur d'Exmès, je m'appelle me de Castro. -Mais n'êtes-vous pas veuve, madame? N'êtes-vous pas libre? -Libre, hélas! -Oh! Diane! vous soupirez. Diane, avouez que ce sentiment de l'enfant qui a parfumé nos premières années a laissé quelque trace dans le coeur de la jeune fille. Avouez, Diane, que vous m'aimez encore un peu. Oh! ne craignez pas qu'on vous entende: ils sont tous autour de nous aux plaisanteries de ce parasite; ils n'ont rien de plus doux à écouter et ils rient. Vous, Diane, souriez-moi, répondez-moi: Diane, m'aimez-vous? -Chut! Ne voyez-vous pas que l'acte finit, dit la malicieuse enfant. Attendez que la pièce recommence au moins. L'entr'acte dura dix minutes, dix siècles! Heureusement, Catherine, occupée par Marie Stuart, n'appela pas Gabriel. Il eût été capable de n'y pas aller, et il eût été perdu. Quand la comédie recommença au milieu des éclats de rire et des applaudissements bruyants: -Eh bien? demanda Gabriel. -Quoi donc? reprit Diane feignant une distraction bien loin de son coeur. Ah! vous me demandiez, je crois, si je vous aime. Eh bien! ne vous ai-je pas répondu tout à l'heure: « Je vous aime comme vous vous m'aimez. » -Ah! s'écria Gabriel, savez-vous bien, Diane, ce que vous dites? Savez-vous jusqu'où va mon amour, auquel vous dites le vôtre pareil? -Mais, dit la petite hypocrite, si vous voulez que je le sache, il faut au moins me l'apprendre. -Écoutez-moi alors, Diane, et vous allez voir que, depuis six ans que je vous ai quittée, toutes les heures et toutes les actions de ma vie ont tendu à me rapprocher de vous. C'est seulement en arrivant à Paris, un mois après votre départ de Vimoutiers, que j'ai appris qui vous étiez: la fille du roi et de Mme de Valentinois. Mais ce n'était pas votre titre de fille de France qui m'épouvantait, c'était votre titre de femme du duc de Castro; et pourtant quelque chose me disait: « N'importe! rapproche-toi d'elle, acquiers de la renommée, qu'un jour elle entende du moins prononcer ton nom, et qu'elle t'admire comme d'autres te craindront. » Voilà ce que je pensais, Diane, et je me donnai au duc de Guise comme à celui qui me paraissait le plus propre à me faire toucher vite et bien le but de gloire que j'ambitionnais. En effet, l'année suivante, j'étais enfermé avec lui dans les murs de Metz, et contribuais de toutes mes forces à amener le résultat presque inespéré de la levée du siège. C'est à Metz, où j'étais resté pour faire relever les remparts et réparer tous les désastres causés par soixante-cinq jours d'attaque, que j'appris la prise d'Hesdin par les Impériaux et la mort du duc de Castro votre mari. Il ne vous avait pas même revue, Diane! Oh! je le plaignis, mais comme je me battis à Renty! vous le demanderez à M. de Guise. J'étais aussi à Abbeville, à Dinant, à Bavay, à Cateau-Cambrésis. J'étais partout où retentissait la mousquetade, et je puis dire qu'il ne s'est rien fait de glorieux sous ce règne dont je n'aie eu ma petite part. » À la trève de Vaucelles, dit Gabriel en poursuivant son récit, je vins à Paris, mais vous étiez toujours au couvent, Diane, et mon repos forcé me lassait bien, quand par bonheur la trêve fut rompue. Le duc de Guise, qui voulait bien déjà m'accorder quelque estime, me demanda si je voulais le suivre en Italie. Si je le voulais! Les Alpes franchies en plein hiver, nous traversons le Milanais, Valenza est emportée, le Plaisantin et le Parmesan nous livrent passage, et, d'une marche triomphale par la Toscane et les États de l'Église, nous arrivons aux Abruzzes. Cependant l'argent et les troupes manquent à M. de Guise; il prend pourtant Campli et assiège Civitella; mais l'armée est démoralisée, l'expédition compromise. C'est à Civitella, Diane, que, par une lettre de Son Éminence de Lorraine à son frère, j'apprends votre mariage annoncé avec François de Montmorency. » Il n'y avait plus rien de bon à faire de ce côté des Alpes, M. de Guise en convenait lui-même, et j'obtins alors de sa bonté de revenir en France, appuyé de sa recommandation puissante, pour apporter au roi les drapeaux conquis. Mais ma seule ambition était de vous voir, Diane, de vous parler, de savoir de vous si vous contractiez volontiers ce nouveau mariage, et enfin, après vous avoir raconté, comme je viens de le faire, mes luttes et mes efforts de six années, de vous demander ce que je vous demande: "Diane, dites, m'aimez-vous comme je vous aime?" -Ami, dit doucement Mme de Castro, je vais vous répondre à mon tour avec ma vie. Quand j'arrivai, enfant de douze ans, à cette cour, après les premiers moments que l'étonnement et la curiosité remplirent, l'ennui me prit, les chaînes dorées de cette existence me pesèrent, et je regrettai bien amèrement nos bois et nos plaines de Vimoutiers et de Montgommery, Gabriel! Chaque soir, je m'endormais en pleurant. Le roi mon père était pourtant bien bon pour moi, et je tâchais de répondre à son affection par mon amour. Mais où était ma liberté? où était Aloyse? où étiezvous, Gabriel? Je ne voyais pas le roi tous les jours. Mme de Valentinois était avec moi froide et contrainte, et semblait presque m'éviter, et moi, j'ai besoin d'être aimée, Gabriel, vous vous en souvenez. Donc, j'ai bien souffert, ami, cette première année. -Pauvre chère Diane! dit Gabriel ému. -Ainsi, reprit Diane, tandis que vous combattiez, je languissais. L'homme agit et la femme attend, c'est le sort. Mais il est parfois bien plus dur d'attendre que d'agir. Dès la première année de ma solitude, la mort du duc de Castro me laissa veuve, et le roi m'envoya passer mon deuil au couvent des Filles-Dieu. Mais l'existence pieuse et calme qu'on menait au couvent convenait bien mieux à ma nature que les intrigues et les agitations perpétuelles de la cour. Aussi, mon deuil terminé,je demandai au roi et j'obtins de rester encore au couvent. On m'y aimait au moins! La bonne soeur Monique surtout, qui me rappelait Aloyse. Je vous dis son nom, Gabriel, afin que vous l'aimiez. Et puis, non seulement j'étais chérie par toutes les soeurs, mais encore je pouvais rêver, Gabriel, j'en avais le temps et j'en avais le droit. J'étais libre. Et qui remplissait mes rêves, faits autant du passé que de l'avenir? Ami, vous le devinez, n'est-ce pas? Gabriel, rassuré et ravi, ne répondit que par un regard passionné. Heureusement, la scène de la comédie était des plus intéressantes. Le fanfaron était odieusement bafoué, et les Guise et les Montmorency se pâmaient de joie. Les deux amants auraient été moins seuls dans un désert. -Cinq années de paix et d'espoir passèrent, continua Diane. Je n'avais eu qu'un malheur, celui de perdre Enguerrand, mon père nourricier. Un autre malheur ne se fit pas attendre. Le roi me rappelait auprès de lui et m'apprenait que j'étais destinée à devenir la femme de François de Montmorency. J'ai résisté, Gabriel, je n'étais plus une enfant qui ne sait ce qu'elle fait. J'ai résisté. Mais alors mon père m'a suppliée, il m'a montré combien ce mariage importait au bien du royaume. Vous m'aviez oubliée, sans doute. . . Gabriel, c'est le roi qui disait cela! Et puis, où étiez-vous? qui étiez-vous? Bref, le roi a tant insisté, m'a tant implorée. . . C'était hier, oui c'était hier!. . . J'ai promis ce qu'il voulait, Gabriel, mais à condition que, d'abord, mon supplice serait retardé de trois mois, et puis que je saurais ce que vous étiez devenu. -Enfin, vous avez promis?. . . dit Gabriel pâlissant. -Oui, mais je ne vous avais pas revu, ami, je ne savais pas ce que, le jour même, votre aspect imprévu allait remuer en moi d'impressions délicieuses et douloureuses quand je vous ai reconnu. Gabriel, plus beau, plus fier qu'autrefois, et pourtant le même! Ah! j'ai senti tout de suite que ma promesse au roi était nulle et ce mariage impossible; que ma vie vous appartenait, et que si vous m'aimiez encore, je vous aimais toujours. Eh bien! convenez que je ne suis pas en reste avec vous, et que votre vie n'a rien à reprocher à la mienne. -Oh! vous êtes un ange, Diane! et tout ce que j'ai fait pour vous mériter n'est rien. -Voyons, Gabriel, puisque maintenant le sort nous a un peu rapprochés, mesurons les obstacles qui nous séparent encore. Le roi est ambitieux pour sa fille, et les Castro et les Montmorency l'ont rendu difficile, hélas! -Soyez tranquille sur ce point, Diane, la maison dont je suis n'a rien à envier aux leurs, et ce ne serait pas la première fois qu'elle s'allierait à la maison de France. -Ah! vraiment! Gabriel, vous me comblez de joie en me disant cela. Je suis, comme vous le pensez, bien ignorante en blason. Je ne connaissais pas les d'Exmès. Là-bas, à Vimoutiers, je vous appelais Gabriel et mon coeur n'eût pas eu besoin d'un nom plus doux. C'est ce nom-là que j'aime, et si vous croyez que l'autre satisfasse le roi, tout va bien et je suis heureuse. Que vous vous appeliez d'Exmès, ou Guise, ou Montmorency. . . du moment que vous ne vous appelez pas Montgommery, tout va bien. -Et pourquoi donc ne faut-il pas que je sois un Montgommery? reprit Gabriel épouvanté. -Oh! les Montgommery, nos voisins de là-bas, ont fait, à ce qu'il paraît, du mal au roi; car il leur en veut beaucoup. -Oh! vraiment? dit Gabriel, dont la poitrine se serrait. Mais sont-ce les Montgommery qui on fait du mal au roi, ou bien estce le roi qui a fait du mal aux Montgommery? -Mon père est trop bon pour avoir jamais été injuste, Gabriel. -Bon pour sa fille, oui, dit Gabriel, mais contre ses ennemis. . . -Terrible peut-être, reprit Diane, comme vous l'êtes contre ceux de la France et du roi. Mais qu'importe! et que nous font les Montgommery, Gabriel? -Si pourtant j'étais un Montgommery, Diane? -Oh! ne dites pas cela, ami. -Mais enfin, si c'était cela? -Si cela était, reprit Diane, si je me trouvais ainsi placée entre mon père et vous, je me jetterais aux pieds de l'offensé, quel qu'il fût, et je pleurerais et je supplierais tant, que mon père vous pardonnerait à cause de moi, ou qu'à cause de moi vous pardonneriez à mon père. -Et votre voix est si puissante, Diane, que certainement l'offensé vous céderait, si toutefois il n'y avait pas eu de sang versé; car il n'y a que le sang qui lave le sang. -Oh! vous m'effrayez, Gabriel! c'est assez longtemps prolonger cette épreuve, car ce n'était qu'une épreuve, n'est-ce pas? -Oui, Diane, une simple épreuve. Dieu permettra que ce ne soit qu'une épreuve, murmura-t-il comme à lui-même. -Et il n'y a, il ne peut y avoir de haine entre mon père et vous? -Je l'espère, Diane, je l'espère; je souffrirais trop de vous faire souffrir. -À la bonne heure, Gabriel. Eh bien! si vous espérez cela, mon ami, ajouta-t-elle avec son gracieux sourire, j'espère, moi, obtenir de mon père qu'il renonce à ce mariage qui serait ma mort. Un roi puissant comme lui doit avoir enfin des dédommagements à offrir à ces Montmorency. -Non, Diane, et tous ses trésors et tout son pouvoir ne sauraient dédommager de votre perte. -Ah! c'est comme cela que vous l'entendez; bon, bon! vous m'aviez fait peur, Gabriel. Mais ne craignez rien, ami; François de Montmorency ne pense pas comme vous là-dessus, Dieu merci! et il préférera à votre pauvre Diane un bâton de bois qui le fera maréchal. Moi cependant, ce glorieux échange accepté, je préparerai le roi tout doucement. Je lui rappellerai les alliances royales de la maison d'Exmès, vos exploits à vous, Gabriel. . . Elle s'interrompit. -Ah! mon Dieu! voilà la pièce qui finit, ce me semble. -Cinq actes! que c'est court, dit Gabriel. Mais vous avez raison, Diane, et voilà l'épilogue qui vient débiter l'affabulation. -Heureusement, reprit Diane, nous nous sommes dit à peu près tout ce que nous avions à nous dire. -Je ne vous en ai pas dit la millième partie, moi, fit Gabriel. -Ni moi, au fait, repartit Diane, et les avances de la reine. . . -Oh! méchante! dit Gabriel. -La méchante, c'est elle qui vous sourit et non pas moi qui vous gronde, entendez-vous? Ne lui parlez plus ce soir, ami, je le veux. -Vous le voulez! que vous êtes bonne!. . . Non, je ne lui par lerai pas. Mais voici l'épilogue aussi terminé, hélas! Adieu! et à bientôt, n'est-ce pas, Diane? Dites-moi un dernier mot qui me soutienne et me console, Diane? -À bientôt, à toujours, Gabriel, mon petit mari, souffla la joyeuse enfant à l'oreille de Gabriel, charmé. Et elle disparut dans la foule pressée et bruyante. Gabriel s'esquiva de son côté pour éviter, selon sa promesse, la rencontre de la reine. . . Touchante fidélité à ses serments!. . . et il sortit du Louvre, trouvant qu'Antoine de Baïf était un bien grand homme, et qu'il n'avait jamais assisté à représentation qui lui eût fait autant de plaisir. Il prit en passant dans le vestibule Martin-Guerre, qui l'attendait tout flambant dans ses habits neufs. -Eh bien! monseigneur a-t-il vu d'Angoulême? demanda l'écuyer à son maître quand ils furent dans la rue. -Je l'ai vue, répondit Gabriel rêveur. -Et Mme d'Angoulême aime toujours monsieur le vicomte? poursuivit Martin-Guerre, qui voyait Gabriel en bonne disposition. -Maraud! s'écria Gabriel, qui t'a dit cela? Où as-tu pris que Mme de Castro m'aimât, ou que j'aimasse seulement Mme de Castro? Veux-tu bien te taire, drôle! -Bien! murmura maître Martin, monseigneur est aimé, sinon il aurait soupiré et ne m'aurait pas injurié, et monseigneur est amoureux, sinon il aurait remarqué que j'ai une cape et des chausses neuves. -Que viens-tu me parler de chausses et de cape? Mais, en effet, tu n'avais pas ce pourpoint-là tantôt? -Non, monseigneur, je l'ai acheté ce soir pour faire honneur à mon maître et à sa maîtresse, et je l'ai payé comptant encore, car ma femme Bertrande m'a formé à l'ordre et à l'économie, comme à la tempérance, à la chasteté, et à toutes sortes de vertus. Je dois lui rendre cette justice, et, si j'avais pu la former, elle, à la douceur, nous aurions fait le plus heureux couple. -C'est bon, bavard, on te remboursera tes avances, puisque c'est pour moi que tu t'es mis en frais. -Oh! monseigneur, quelle générosité! Mais si monseigneur veut me taire son secret, qu'il ne me donne donc pas cette nouvelle preuve qu'il est aimé comme il est amoureux. On ne vide guère si volontiers sa bourse quand on n'a pas le coeur plein. D'ailleurs, monsieur le vicomte connaît Martin-Guerre, et sait qu'on peut se fier à lui. Fidèle et muet comme l'épée qu'il porte! -Soit, mais en voilà assez, maître Martin. -Je laisse monseigneur rêver. Gabriel rêva tellement en effet que, rentré dans son logement, il eut absolument besoin d'épancher ses rêves, et écrivit dès le soir à Aloyse. Ma bonne Aloyse, Diane m'aime! Mais non, ce n'est pas cela que je dois te dire d'abord. Ma bonne Aloyse, viens me rejoindre; depuis six ans d'absence, j'ai bien besoin de t'embrasser. Les préliminaires de ma vie sont maintenant posés. Je suis capitaine des gardes du roi, un des grades militaires les plus enviés, et le nom que je me suis fait m'aidera à remettre en honneur et gloire celui que je tiens de mes aïeux. J'ai aussi besoin de toi pour cette tâche, Aloyse. Et enfin j'ai besoin de toi parce que je suis heureux, parce que, je te le répète, Diane m'aime - oui, la Diane d'autrefois, ma soeur d'enfance qui n'a pas oublié sa bonne Aloyse, quoiqu'elle appelle le roi son père. Eh bien! Aloyse, la fille du roi et de Mme de Valentinois, la veuve du duc de Castro, n'a jamais oublié et aime toujours de toute son âme charmante son obscur ami de Vimoutiers. Elle vient de me le dire, il n'y a pas une heure, et sa voix douce retentit encore à mon coeur. Viens donc, Aloyse, car vraimentje suis trop heureux pour être heureux seul. XI La Paix Ou La Guerre? Le 7 juin, il y avait séance du conseil du roi, et le conseil d'État était au grand complet. Autour d'Henri II et des princes de sa maison, siégeaient ce jour-là Anne de Montmorency, le cardinal de Lorraine et son frère Charles de Guise, archevêque de Reims, le chancelier Olivier de Lenville, le président Bertrand, le comte d'Aumale, Sedan, Humières, et Saint-André avec son fils. Le vicomte d'Exmès, en qualité de capitaine des gardes, se tenait debout près de la porte, l'épée nue. Tout l'intérêt de la séance était, comme d'habitude, dans le jeu des ambitions adverses des maisons de Montmorency et de Lorraine, représentées ce jour-là au conseil par le connétable luimême et le cardinal. -Sire, disait le cardinal de Lorraine, le danger est pressant, l'ennemi est à nos portes. Une redoutable armée s'organise en Flandre, et demain Philippe II peut envahir notre territoire, et Marie d'Angleterre vous déclarer la guerre. Sire, il vous faut ici un général intrépide, jeune et vigoureux, qui puisse agir hardiment et dont le nom seul soit déjà un sujet d'effroi pour l'Espagnol et lui rappelle de récentes défaites. -Comme le nom de votre frère M. de Guise, par exemple, dit Montmorency avec ironie. -Comme le nom de mon frère, en effet, répondit bravement le cardinal; comme le nom du vainqueur de Metz, de Renty et de Valenza. Oui, sire, c'est le duc de Guise qu'il est nécessaire de rappeler promptement d'Italie, où les moyens lui manquent, et où il vient d'être forcé de lever le siège de Civitella, et où sa présence et celle de son armée, qui seraient utiles contre l'invasion, deviennent inutiles pour la conquête. Le roi se tourna nonchalamment vers M. de Montmorency, comme pour lui dire: « À votre tour. » -Sire, reprit en effet le connétable, rappelez l'armée, soit! puisque aussi bien cette conquête pompeuse d'Italie finit, comme je l'avais prédit, par le ridicule. Mais qu'avez-vous besoin du général? Voyez les dernières nouvelles du nord: la frontière des Pays-Bas est tranquille; Philippe II tremble, et Marie d'Angleterre se tait. Vous pouvez encore renouer la trêve, sire, ou dicter les conditions de la paix. Ce n'est pas un aventureux capitaine qu'il vous faut, c'est un ministre expérimenté et sage, que la fougue de l'âge n'aveugle pas, pour qui la guerre ne soit pas l'enjeu d'une ambition insatiable, et qui puisse poser avec honneur et dignité pour la France les bases d'une paix durable. . . -Comme vous-même, par exemple, monsieur le connétable, interrompit avec amertume le cardinal de Lorraine. -Comme moi-même, reprit superbement Anne de Montmorency, et je conseille ouvertement au roi de ne pas s'occuper des chances d'une guerre qu'on ne fera que s'il le veut et quand il le voudra. Les affaires intérieures, l'état des finances, les intérêts de la religion réclament bien plus particulièrement nos soins; et un administrateur prudent vaut cent fois aujourd'hui le plus entreprenant général. -Et a droit cent fois plus aux faveurs de Sa Majesté, n'est-ce pas? dit aigrement le cardinal de Lorraine. -Son Éminence achève ma pensée, poursuivit froidement Montmorency, et, puisqu'elle a mis la question sur ce terrain, eh bien! j'oserai demander à Sa Majesté la preuve que mes services pacifiques lui plaisent. -Qu'est-ce que c'est? dit en soupirant le roi. -Sire, j'adjure Votre Majesté de déclarer publiquement l'honneur qu'elle daigne faire à ma maison en accordant à mon fils la main de Mme d'Angoulême. J'ai besoin de cette manifestation officielle et de cette solennelle promesse pour marcher fermement dans ma voie sans avoir à craindre les doutes de mes amis et les clabauderies de mes ennemis. Cette hardie requête fut accueillie, malgré la présence du roi, par des mouvements d'approbation ou d'improbation, selon que les conseillers appartenaient à l'un ou l'autre parti. Gabriel pâlit et frissonna. Mais il reprit un peu courage en entendant le cardinal de Lorraine répondre avec vivacité: -La bulle du saint-père qui casse le mariage de François de Montmorency et de Jeanne de Fiennes n'est pas encore arrivée, que je sache, et peut ne pas arriver du tout. -On s'en passerait alors, dit le connétable; un édit peut déclarer nuls les mariages clandestins. -Mais un édit n'a pas d'effet rétroactif, répondit le cardinal. -On lui en donnerait un, n'est-il pas vrai, sire? Dites-le hautement, je vous en conjure, pour apporter à ceux qui m'attaquent et à moi-même, sire, un témoignage certain de l'approbation que vous voulez bien accorder à mes vues. Dites-leur que votre bienveillance royale irait jusqu'à donner un effet rétroactif à ce juste édit. -Sans doute, on pourrait le lui donner, dit le roi, dont la faiblesse indifférente semblait céder à ce ferme langage. Gabriel fut obligé, pour ne pas tomber, de se soutenir sur son épée. Le regard du connétable étincela de joie. Le parti de la paix semblait, grâce à son impudence, décidément triompher. Mais, en ce moment, un bruit de trompettes retentit dans la cour; l'air qu'elles jouaient était un air étranger; les membres du conseil se regardèrent surpris. L'huissier entra presque aussitôt, et, après un profond salut: -Sir Edward Flaming, héraut d'Angleterre, sollicite, dit-il, l'honneur d'être admis en présence de Sa Majesté. -Faites entrer le héraut d'Angleterre, dit le roi surpris, mais calme. Henri fit un signe. Le dauphin et les princes vinrent se ranger debout autour de lui et, autour des princes, les autres membres du conseil royal. Le héraut, accompagné seulement de deux suivants d'armes, fut introduit. Il salua le roi qui, du fauteuil où il resta assis, inclina légèrement la tête. Le héraut dit alors: -Marie, reine d'Angleterre et de France, à Henri, roi de France: « Pour avoir entretenu relation et amitié avec les protestants anglais, ennemis de notre religion et de notre État, et pour leur avoir offert et promis secours et protection contre les justes poursuites exercées sur eux, - Nous, Marie d'Angleterre, dénonçons la guerre sur terre et sur mer à Henri de France. Et, en gage de ce défi, moi, Edward Flaming, héraut d'Angleterre, je jette ici mon gant de bataille. Sur un geste du roi, le vicomte d'Exmès alla ramasser le gant de sir Flaming. Puis Henri dit simplement et froidement au héraut: -Merci! Détachant ensuite le magnifique collier qu'il portait, il le lui fit remettre par Gabriel, et ajouta avec un nouveau signe de tête: -Vous pouvez vous retirer. Le héraut salua profondément et sortit. L'instant d'après, on entendit résonner de nouveau les trompettes anglaises, et ce fut alors seulement que le roi rompit le silence. -Mon cousin de Montmorency, dit-il au connétable, il me semble que vous vous étiez un peu trop hâté de nous promettre la paix et les bonnes intentions de la reine Marie. Cette protection, soi-disant donnée aux protestants anglais, est un pieux prétexte qui cache l'amour de notre soeur d'Angleterre pour son jeune mari Philippe II. La guerre avec les deux époux, soit! Un roi de France ne la redoute pas avec l'Europe, et, si la frontière des Pays-Bas nous laisse un peu le temps de nous reconnaître. . . -Eh bien! qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il encore, Florimond? -Sire, dit l'huissier en rentrant, un courrier extraordinaire de M. le gouverneur de Picardie, avec des dépêches pressées. -Allez voir ce que c'est, je vous prie, monsieur le cardinal de Lorraine, dit gracieusement le roi. Le cardinal revint avec les dépêches, qu'il remit à Henri. -Ah! ah! messieurs, dit le roi après y avoir jeté un coup d'oeil, voici bien d'autres nouvelles. Les armées de Philippe II se réunissent à Givet, et M. Gaspard de Coligny nous mande que le duc de Savoie est à leur tête. Un digne ennemi! Votre neveu, monsieur le connétable, pense que les troupes espagnoles vont attaquer Mézières et Rocroy pour isoler Marienbourg. Il demande en toute hâte des secours pour munir ces places et tenir tête aux premiers assaillants. Toute l'assemblée s'était à moitié levée, émue et agitée. -Monsieur de Montmorency, reprit Henri en souriant tranquillement, vous n'êtes pas heureux dans vos prédictions d'aujourd'hui. Marie d'Angleterre se tait, disiez-vous, et nous venons d'entendre ses trompettes retentissantes. Philippe II a peur et les Pays-Bas sont tranquilles, ajoutiez-vous. Or, le roi d'Espagne n'a pas plus peur que nous, et les Flandres se remuent passablement, ce me semble. Décidément, je vois que les administrateurs prudents doivent céder le pas aux hardis généraux. -Sire, dit Anne de Montmorency, je suis connétable de France, et la guerre me connaît mieux encore que la paix. -C'est juste, mon cousin, reprit le roi, et je vois avec plaisir que vous vous rappelez à temps La Bicoque et Marignan, et que les idées belliqueuses vous reviennent. Tirez donc du fourreau votre épée, je m'en réjouis. Tout ce que je voulais dire, c'est que nous ne devons plus penser qu'à faire la guerre, et à la faire bonne et glorieuse. Monsieur le cardinal de Lorraine, écrivez à votre frère, M. de Guise, qu'il ait à revenir sur-le-champ. Quant aux affaires d'intérieur et de famille, il faut nécessairement les ajourner; et, pour le mariage de Mme d'Angoulême, monsieur de Montmorency, nous ferons bien maintenant, je crois, d'attendre la dispense du pape. Le connétable fit la grimace, le cardinal sourit, Gabriel respira. -Allons, messieurs, ajouta le roi, qui semblait avoir secoué tout à fait sa torpeur; allons! nous avons à nous recueillir pour songer gravement à tant de choses graves. La séance est levée ce matin; mais il y aura conseil dès ce soir. À ce soir donc, et Dieu protège la France! -Vive le roi! crièrent tout d'une voix les membres du conseil. Et l'on se sépara. XII Un Double Fripon. Le connétable sortait soucieux de chez le roi. Maître Arnaud du Thill se trouva sur son chemin, et l'appela à voix basse. Ceci se passait dans la grande galerie du Louvre. -Monseigneur, un mot. . . -Qu'est-ce donc? dit le connétable. Ah! c'est vous, Arnauld? Que me voulez-vous? Je ne suis guère en train de vous écouter aujourd'hui. -Oui, je conçois, reprit Arnauld, monseigneur est contrarié de la tournure que prend le projet de mariage entre Mme Diane et gr François. -Comment sais-tu cela déjà, drôle? Mais au fait, que m'importe qu'on le sache. Le vent est à la pluie et aux Guise, le fait est certain. -Mais le vent sera demain au beau temps et aux Montmorency, dit l'espion, et, s'il n'y avait aujourd'hui que le roi contre ce mariage, le roi serait pour ce mariage demain. Non, l'obstacle nouveau qui va vous barrer la route, monseigneur, est plus grave et vient d'ailleurs. -Et d'où peut venir, dit le connétable, un obstacle plus grave que la défaveur ou seulement la froideur du roi? -Mais de Mme d'Angoulême, par exemple, répondit Arnauld. -Tu as flairé quelque chose de ce côté-là, mon fin limier! dit en se rapprochant le connétable, évidemment intéressé. -À quoi monseigneur pensait-il donc que j'eusse employé les quinze jours qui viennent de s'écouler? -C'est vrai, il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de toi. -Ni directement ni indirectement, monseigneur! reprit fièrement Arnauld, et vous, qui me reprochez d'être noté trop souvent dans les rapports des rondes du guet de la police, il me semble que, depuis deux semaines,j'ai travaillé sagement et sans bruit. -C'est encore vrai, dit le connétable, et je m'étonnais de n'avoir plus à intervenir pour te tirer d'embarras, coquin qui bois quand tu ne joues pas, et qui ribaudes quand tu ne te bats pas. -Et le héros turbulent de ces quinze derniers jours, ce n'a pas été moi, monseigneur, mais certain écuyer du nouveau capitaine des gardes, le vicomte d'Exmès, un nommé Martin-Guerre. -En effet, je me le rappelle, et Martin-Guerre a remplacé Arnauld du Thill sur le rapport que je dois examiner chaque soir. -Qui, par exemple, l'autre soir, a été ramassé ivre mort par le guet? demanda Arnauld. -Martin-Guerre. -Qui, à la suite d'une querelle de jeu pour des dés reconnus pipés, a donné un coup d'épée au plus beau gendarme du roi de France? -Oui, Martin-Guerre encore. -Qui, hier enfin a été surpris essayant d'enlever la femme de maître Gorju, taillandier? -Ce Martin-Guerre toujours! dit le connétable. Un drôle tout à fait pendable. Et son maître, le vicomte d'Exmès, que je t'ai chargé de surveiller, ne doit pas valoir mieux que lui; car il le soutient, le défend, et assure que son écuyer est le plus doux et les plus rangé des hommes. -C'est ce que vous aviez parfois la bonté de dire pour moi, monseigneur. Martin-Guerre se croit possédé du diable. La vérité est que c'est moi qui le possède. -Quoi? qu'est-ce? tu n'es pas Satan? s'écria en se signant tout effrayé le connétable, ignorant comme une carpe et superstitieux comme un moine. Maître Arnauld ne répondit que par un ricanement infernal, et, quand il vit Montmorency assez effrayé: -Eh! non, je ne suis pas le diable, monseigneur, dit-il. Pour vous le prouver et vous rassurer, tenez,je vous demande cinquan te pistoles. Or, sij'étais le diable, aurais-je besoin d'argent, et me tirerais-je moi-même par la queue? -C'est juste, dit le connétable, et voilà les cinquante pistoles. -Que j'ai bien gagnées, monseigneur, en gagnant la confiance du vicomte d'Exmès; car, si je ne suis pas diable, je suis sorcier un peu, et je n'ai qu'à endosser certain pourpoint brun et à passer certaines chausses jaunes pour que le vicomte d'Exmès me parle comme à un ancien ami et à un confident éprouvé. -Hum! tout ceci sent la corde, dit le connétable. -Maître Nostradamus, rien qu'en me voyant passer dans la rue, m'a prédit, au seul aspect de ma physionomie, que je mourrais entre la terre et le ciel. Donc, je me résigne à ma destinée et la dévoue à vos intérêts, monseigneur. Avoir à soi la vie d'un pendu, c'est inappréciable. Un homme qui est sûr de finir par la potence ne craint rien, pas même la potence. Pour commencer, je me suis fait le double de l'écuyer du vicomte d'Exmès. Je vous disais quej'accomplissais des miracles! Or, savez-vous, devinezvous, monseigneur, ce qu'est ledit vicomte? -Parbleu! un partisan effréné des Guise. -Mieux. L'amoureux aimé de Mme de Castro. -Que me dis-tu là, maraud, et comment sais-tu cela? -Je suis le confident du vicomte, vous dis-je. C'est moi qui le plus souvent porte ses billets à la belle, et apporte la réponse. Je suis au mieux avec la suivante de la dame, laquelle suivante s'étonne seulement d'avoir un amoureux si inégal, entreprenant comme un page un jour, et le lendemain timide comme une nonne. Le vicomte d'Exmès et Mme de Castro se voient trois fois la semaine chez la reine, et s'écrivent tous les jours. Pourtant, vous me croirez si vous voulez, leur amour est pur. Ma parole! je m'intéresserais à eux, si je ne m'intéressais à moi. Ils s'aiment comme des chérubins, et depuis l'enfance, à ce qu'il paraît. J'entr'ouvre de temps en temps leurs lettres, et elles me touchent. Diane, elle, est jalouse, devinez un peu de qui, monseigneur! - de la reine. Mais elle a bien tort, la pauvrette. Il se peut que la reine pense au vicomte d'Exmès. . . -Arnauld, interrompit le connétable, vous êtes un calomniateur! -Et votre sourire, monseigneur, il est au moins un médisant, reprit le drôle. Je disais donc qu'il se pouvait bien que la reine pensât au vicomte, mais qu'à coup sûr le vicomte ne pensait pas à la reine. Ce sont des amours arcadiens et irréprochables que les leurs, et qui m'émeuvent comme un doux roman pastoral ou chevaleresque; ce qui n'empêche pas, Dieu m'épargne! de les trahir pour cinquante pistoles, ces pauvres tourtereaux! Mais avouez, monseigneur, que j'avais raison en commençant, et que j'ai bien gagné ces cinquante pistoles-là. -Soit! dit le connétable; mais comment, encore une fois, es-tu si bien informé? -Ah! pardon, monseigneur, c'est là mon secret, que vous pouvez deviner si vous voulez, mais queje dois encore vous taire. Peu vous importent, d'ailleurs, mes moyens, dontje suis seul responsable après tout, pourvu que vous touchiez la fin. Or, la fin pour vous, c'est d'être renseigné sur les actes et desseins qui pourraient vous nuire, et il me semble que ma révélation d'aujourd'hui n'est pas sans gravité et sans utilité pour vous, monseigneur. -Sans doute, coquin; mais il faut continuer à épier ce damné vicomte. -Je continuerai, monseigneur; je suis à vous autant qu'au vice. Vous me donnerez des pistoles, je vous donnerai des paroles, et nous serons contents tous deux. Oh! mais quelqu'un entre dans cette galerie. Une femme! diable! je vous dis adieu, monseigneur. -Qui est-ce donc? demanda le connétable, dont la vue baissait. -Eh! Mme de Castro elle-même, qui va sans doute chez le roi, et il est important qu'elle ne me voie pas avec vous, monsei gneur, quoiqu'elle ne me connaisse pas sous ces habits-là. Elle s'approche, je m'esquive. Pour le connétable, il hésita un moment, puis, prenant le parti de s'assurer par lui-même de la vérité des rapports d'Arnauld, il aborda résolument Mme d'Angoulême au passage. -Vous vous rendez dans le cabinet du roi, madame? lui ditil. -En effet, monsieur le connétable. -Je crains bien que vous ne trouviez pas Sa Majesté disposée à vous entendre, madame, reprit Montmorency naturellement alarmé de cette démarche, et les nouvelles graves qu'on a reçues. . . -Rendent précisément le moment on ne peut pas plus opportun pour moi, monsieur. -Et contre moi, n'est-il pas vrai, madame? car vous nous portez une terrible haine. -Hélas! monsieur le connétable, je n'ai de haine contre personne. -N'avez-vous vraiment que de l'amour? demanda Anne de Montmorency d'un ton si expressif, que Diane rougit et baissa les yeux. Et c'est à cause de cet amour, sans doute, ajouta le connétable, que vous résistez aux désirs du roi et aux voeux de mon fils? Diane, embarrassée, se tut. « Arnaud m'a dit vrai, pensa le connétable, elle aime le beau messager des triomphes de M. de Guise. » -Monsieur le connétable, reprit enfin Diane, mon devoir est d'obéir à Sa Majesté, mais mon droit est d'implorer mon père. -Ainsi, dit le connétable, vous persistez à aller trouver le roi. -Je persiste. -Eh bien! moi, je vais aller trouver Mme de Valentinois, madame. -Comme il vous plaira, monsieur. Ils se saluèrent, et quittèrent la galerie chacun par la porte opposée; et, au moment où, en effet, Diane entrait chez le roi, le vieux Montmorency entrait chez la favorite. XIII La Cime Du Bonheur. -Venez çà, maître Martin, disait, le même jour et à la même heure à peu près, Gabriel à son écuyer; je suis obligé d'aller faire ma ronde et ne rentrerai ici à la maison que dans deux heures. Vous, Martin, dans une heure, vous irez vous poster à l'endroit accoutumé, et vous y attendrez une lettre, une lettre très importante que Jacinthe viendra vous remettre comme d'habitude. Ne perdez pas une minute et accourez me l'apporter. Si ma ronde est achevée, j'irai d'ailleurs au-devant de vous, sinon attendez-moi ici. Avez-vous compris? -J'ai compris, monseigneur, mais j'ai une grâce à vous demander. -Parle. -Faites-moi accompagner par un garde, monseigneur, je vous en conjure. -Un garde pour t'accompagner, qu'est-ce que cette nouvelle folie? Que crains-tu? -Je me crains, répondit piteusement Martin. Il paraît, monseigneur, que j'en ai fait de belles la nuit dernière! Jusqu'ici, je ne m'étais montré qu'ivrogne, joueur et bretteur. Me voici paillard à présent! Moi que tout Artigues renommait pour la pureté des moeurs et la candeur de l'âme! Croiriez-vous, monseigneur, que j'ai eu la bassesse d'essayer cette nuit un rapt? J'ai tenté, de vive force, d'enlever la femme du sieur Gorju, taillandier - une fort belle femme, à ce qu'il parait. Par malheur, ou par bonheur plutôt, on m'a arrêté, et si je ne m'étais encore nommé et recommandé de vous,je passais la nuit en prison. C'est infâme. -Voyons, Martin, as-tu rêvé ou commis cette nouvelle incartade? -Rêvé! monseigneur, voici le rapport. Rien qu'en le lisant, je rougissais jusqu'aux oreilles. Oui, il fut un temps où je croyais que toutes ces actions damnables étaient des cauchemars affreux, ou bien que le diable s'amusait à prendre ma forme pour se livrer à des faits nocturnes et monstrueux. Mais vous m'avez détrompé, et d'ailleurs je ne vois plus celui que je prenais autrefois pour mon ombre. Le saint prêtre auquel j'ai remis la direction de ma conscience m'a détrompé aussi, et celui qui viole toutes les lois divines et humaines, le coupable, le mécréant, le scélérat, c'est bien moi, à ce qu'on m'assure. Or, c'est ce que je crois désormais. Comme une poule qui a couvé des canards, mon âme conçoit des pensées honnêtes qui se résolvent en actes impies, et toute ma vertu n'aboutit qu'au crime. Je n'ose dire qu'à vous que je suis possédé, monseigneur, par la raison qu'on me brûlerait vif, mais il faut, voyez-vous, qu'à de certains momentsj'aie vraiment, comme on dit, le diable au corps. -Non, mon pauvre Martin, dit en riant Gabriel, seulement tu te laisses aller à boire, je crois, depuis quelque temps, et quand tu as bu, dame! tu vois double. -Mais je ne bois que de l'eau, monseigneur, que de l'eau! à moins que cette eau de la Seine ne porte au cerveau. . . -Pourtant, Martin, ce soir où l'on t'a déposé ivre en bas sous le porche? -Eh bien! monseigneur, ce soir-là, je m'étais couché et endormi en recommandant mon âme au Seigneur;je me suis levé aussi vertueusement, et c'est par vous, par vous seul, que j'ai appris la vie que j'avais menée. De même la nuit où j'ai blessé ce magnifique gendarme. De même cette nuit encore où le plus odieux attentat. . . Et cependant je me fais enfermer et verrouiller par Jérôme dans ma chambre, je clos mes volets à triple chaîne; mais baste! rien n'y fait; je me relève, il faut croire, et mon existence souillée de somnambule commence. Le lendemain au réveil, je me demande: « Qu'est-ce que je vais avoir fait, doux Jésus! pendant mes absences de cette nuit? » Je descends l'apprendre de vous, monseigneur, ou des rapports du quartenier, et je vais sur-le-champ décharger ma conscience de ces nouveaux forfaits à confesse, où l'on me refuse une absolution rendue impossible par d'éternelles rechutes. Ma seule consolation est de jeûner et de me mortifier une partie du jour à grands coups de discipline. Mais je mourrai, je le prévois, dans l'impénitence finale. -Crois plutôt, Martin, dit le vicomte, que cette fougue s'apaisera, et que tu redeviendras le Martin sage et rangé d'autrefois. En attendant, obéis à ton maître et remplis ponctuellement cette commission dont il te charge. Comment veux-tu que je te donne quelqu'un pour t'accompagner? tu sais bien que tout ceci doit rester secret, et que toi seul es dans la confidence. -Soyez sûr, monseigneur, que je vais faire mon possible pour vous contenter. Mais je ne saurais répondre de moi, je vous en préviens. -Oh! pour le coup, Martin, c'est trop fort, et pourquoi cela? -Ne vous impatientez pas à cause de mes absences., monseigneur; je crois être là, et je suis ici; faire ceci, et je fais cela. L'autre jour, ayant pour pénitence trente pater et trente ave, je prends la résolution de tripler la dose pour me mater par un ennui surhumain, et je reste ou plutôt je crois rester à l'église SaintGervais à tourner dans mes doigts les grains de mon chapelet pendant deux heures et plus. Ah bien oui! en rentrant ici, j'apprends que vous m'aviez envoyé porter un billet, et qu'à preuve je vous avais rapporté la réponse, et le lendemain, dame Jacinthe - une autre belle femme, hélas! - me gronde pour avoir été la veille très téméraire à son endroit. Et cela s'est renouvelé trois fois, monseigneur, et vous voulez que je sois sûr de moi après de pareils tours de mon imagination? Non, non; je ne suis pas assez maître au logis pour cela, et quoique l'eau bénite ne me brûle pas les doigts, il y a parfois dans ma peau un autre compagnon que maître Martin. -Enfin j'en cours le risque, dit Gabriel impatienté, et comme jusqu'ici, en somme, que tu sois à l'église ou rue Froid-Manteau, tu t'es habilement et fidèlement acquitté de la commission que je te donne, tu la rempliras encore aujourd'hui, et sache, si tu as besoin de cela pour stimuler ton zèle, que tu vas me rapporter dans ce billet mon bonheur ou mon désespoir. -Oh! monseigneur, mon dévouement pour vous n'a pas besoin d'être excité,je vousjure, et sans ces diaboliques substitutions. . . -Allons! vas-tu recommencer? interrompit Gabriel. Il faut que je parte, et toi, dans une heure, pars aussi, et n'oublie aucune de mes instructions. Un dernier mot: tu sais que, depuis plusieurs jours, j'attends avec inquiétude de Normandie Aloyse ma nourrice, et que, si elle arrive en mon absence, il faut lui donner la chambre qui touche à la mienne, et la recevoir comme chez elle. Tu t'en souviendras? -Oui, monseigneur. -Allons! Martin, promptitude, discrétion, et présence d'esprit surtout. Martin ne répondit qu'en poussant un soupir, et Gabriel quitta sa maison de la rue des Jardins. Il y revenait, deux heures après, comme il l'avait dit: l'oeil distrait, la pensée préoccupée. Il ne vit en entrant que Martin, courut à lui, lui prit des mains la lettre qu'il attendait avec tant d'impatience, le congédia du geste, et lut: Remercions Dieu, Gabriel, disait cette lettre; le roi a cédé, nous serons heureux. Vous devez avoir appris déjà l'arrivée du héraut d'armes d'Angleterre, qui est venu déclarer la guerre au nom de la reine Marie, et la nouvelle du grand mouvement qui se prépare en Flandre. Ces événements, menaçants peut-être pour la France, sont favorables à notre amour, Gabriel, puisqu'ils augmentent le crédit dujeune duc de Guise, et diminuent celui du vieux Montmorency. Le roi a pourtant encore hésité. Mais je l'ai supplié, Gabriel, j'ai dit que je vous avais retrouvé, que vous étiez noble et vaillant. Je vous ai nommé; tant pis!. . . Le roi, sans rien promettre, a dit qu'il réfléchirait, qu'après tout, l'intérêt de l'État devenant moins pressant, il serait cruel à lui de compromettre mon bonheur, qu'il pourrait donner à François de Montmorency une compensation dont il aurait à se contenter. Il n'a rien promis, mais il tiendra tout, Gabriel! Oh! vous l'aimerez, Gabriel, comme je l'aime, ce bon père qui va réaliser ainsi nos rêves de six années! J'ai tant à vous dire, et ces paroles écrites sont si froides! Écoutez, ami, venez ce soir à six heures, pendant le conseil. Jacinthe vous amènera près de moi, et nous aurons une grande heure pour causer de cet avenir radieux qui s'ouvre à nous. Aussi bien, je prévois que cette campagne de Flandre va vous réclamer, et il faut la faire, hélas! pour servir le roi, et me mériter, monsieur, moi qui vous aime tant. Car je vous aime, mon Dieu, oui! À quoi bon essayer maintenant de vous le cacher! Venez donc, que je voie si vous êtes aussi heureux que votre Diane. -Oh! oui, bien heureux! s'écria Gabriel à haute voix, quand il eut achevé cette lettre, et que manque-t-il à mon bonheur, à présent? -Ce n'est pas sans doute la présence de votre vieille nourrice, dit tout à coup Aloyse, qui était restée assise, immobile et silencieuse dans l'ombre. -Aloyse!. . . s'écria Gabriel en courant vers elle et en l'embrassant. Aloyse! Oh! si, bonne nourrice, tu me manquais bien. Comment vas-tu? Tu n'as pas changé, toi. Embrasse-moi encore. je ne suis pas changé non plus, du moins de coeur, de ce coeur qui t'aime. J'étais bien tourmenté de ton retard. Demande à Martin. . . Pourquoi donc t'es-tu fait si longtemps attendre? -Les dernières pluies, monseigneur, ont effondré les chemins, et si, excitée par votre lettre, je n'avais pas bravé des obstacles de toutes sortes, je ne serais pas arrivée encore. -Oh! tu as bien fait de te hâter, Aloyse, tu as bien fait, parce que vraiment, à quoi cela sert-il d'être heureux tout seul? Vois-tu cette lettre que je viens de recevoir? Elle est de Diane, de ton autre enfant, et elle m'annonce, sais-tu ce qu'elle m'annonce? que les obstacles qui s'opposaient à notre amour vont pouvoir être levés, que le roi n'exige plus le mariage de Diane avec François de Montmorency, que Diane m'aime, enfin! qu'elle m'aime! Et tu es là pour écouter tout cela. Aloyse, dis, ne suis-je pas véritablement à la cime du bonheur? -Si pourtant, monseigneur, dit Aloyse, sans quitter sa gravité triste, si pourtant il vous fallait renoncer à Mme de Castro? -Impossible, Aloyse! et puisque toutes les difficultés s'aplanissent comme d'elles-mêmes! -On peut toujours vaincre les difficultés qui viennent des hommes, dit la nourrice, mais non celles qui viennent de Dieu, monseigneur; vous savez si je vous aime et si je donnerais ma vie pour épargner à la vôtre l'ombre d'un souci. Eh bien! si je vous disais: « Sans en demander la raison, monseigneur, renoncez à Mme de Castro, cessez de la voir, étouffez cet amour par tous les moyens en votre pouvoir. Un secret terrible, et dont je vous conjure, dans votre intérêt même, de ne pas me demander la révélation, est entre vous deux. » Si je vous disais cela, suppliante et à genoux, que me répondriez-vous, monseigneur? -Si c'était ma vie, Aloyse, que tu me demandais d'anéantir sans exiger la raison, je t'obéirais. Mais mon amour est hors de la portée de ma volonté, nourrice, et lui aussi vient de Dieu. -Seigneur! s'écria la nourrice en joignant les mains, il blasphème. Mais vous voyez qu'il ne sait pas ce qu'il fait, pardonnezlui, Seigneur! -Mais tu m'épouvantes, ne me tiens pas, Aloyse! si longtemps dans ces angoisses mortelles, et, quoique tu veuilles et que tu doives me dire, parle, parle, je t'en supplie. -Vous le voulez, monseigneur? Il faut absolument vous révéler le secret que j'avais juré devant Dieu de garder, mais que Dieu lui-même, aujourd'hui, m'ordonne de ne pas celer plus longtemps? Eh bien! monseigneur, vous vous êtes trompé; il faut, entendez-moi, il est nécessaire que vous vous soyiez trompé sur la nature de l'affection que vous inspirait Diane. Ce n'était pas désir et ardeur, oh! non, soyez-en sûr, mais une affection sérieuse et dévouée, un besoin de protection amicale et fraternelle, rien de plus tendre et de plus intéressé, monseigneur. -Mais c'est une erreur, Aloyse, et la beauté charmante de Diane. . . -Ce n'est pas une erreur, se hâta de dire Aloyse, et vous allez en convenir avec moi; car la preuve va vous en apparaître évidente comme à moi-même. Sachez que, selon toutes les probabilités, hélas! Mme de Castro - du courage, mon enfant! -, Mme de Castro est votre soeur! -Ma soeur! s'écria Gabriel en se dressant debout comme par un ressort; ma soeur! répéta-t-il presque insensé. Comment la fille du roi et de Mme de Valentinois pourrait-elle être ma soeur? -Monseigneur, Diane de Castro est née en mai 1539, n'estce pas? Le comte Jacques de Montgommery, votre père, a disparu en janvier de la même année, et savez-vous sur quel soupçon? Savez-vous de quoi on l'accusait, votre père? D'être l'amant heureux de Mme Diane de Poitiers, et le rival préféré du dauphin, aujourd'hui roi de France. Maintenant, comparez les dates, monseigneur. -Ciel et terre! s'écria Gabriel. Mais voyons, voyons, repritil en rassemblant toutes les puissances de son être, mon père était accusé, mais qui prouve que l'accusation fût fondée? Diane est née cinq mois après la mort de mon père; mais qui prouve que Diane n'est pas la fille du roi, qui l'aime comme son enfant? -Le roi peut se tromper comme je puis me tromper aussi, monseigneur. Remarquez que je ne vous ai pas dit: Diane est votre soeur. Mais il est probable qu'elle l'est; il est possible qu'elle le soit, si vous voulez. Mon devoir, mon terrible devoir, n'était-il pas de vous faire cet aveu, Gabriel? Oui, n'est-ce pas? puisque vous ne vouliez pas, sans cet aveu, renoncer à elle? Maintenant, que votre conscience juge votre amour, et que Dieu juge votre conscience. -Oh! mais ce doute est mille fois plus affreux que le malheur même, dit Gabriel. Qui me tirera de ce doute, mon Dieu! -Le secret n'a été connu que de deux personnes au monde, monseigneur, dit Aloyse, et deux créatures humaines seulement auraient pu vous répondre: votre père, enseveli aujourd'hui dans une tombe ignorée, et Mme de Valentinois, qui n'avouera jamais, je pense, qu'elle a trompé le roi, et que sa fille n'est pas la fille du roi. -Oui, et en tout cas, si je n'aime pas la fille de mon père, dit Gabriel, j'aime la fille de l'assassin de mon père! Car c'est du roi, c'est d'Henri II que j'ai à tirer vengeance de la mort de mon père, n'est-il pas vrai, Aloyse? -Qui sait encore cela, hormis Dieu! répondit la nourrice. -Partout confusion et ténèbres! doute et terreur! dit Gabriel. Oh! j'en deviendrai fou, nourrice! Mais non, reprit l'énergique jeune homme, je ne veux pas devenir fou encore; je ne le veux pas! J'épuiserai d'abord tous les moyens de connaître la vérité. J'irai à Mme de Valentinois, je lui demanderai son secret, qui me serait sacré. Elle est catholique, dévote, j'obtiendrai d'elle un serment qui m'atteste sa sincérité. J'irai à Catherine de Médicis, qui a su quelque chose peut-être. J'irai aussi à Diane, et, la main sur mon coeur, j'interrogerai les battements de mon coeur. Où n'irai-je pas? J'irais au tombeau de mon père, si je savais où le trouver, Aloyse, et je l'adjurerais d'une voix si puissante, qu'il se relèverait d'entre les morts pour me répondre. -Pauvre cher enfant! murmurait Aloyse, si hardi et si vaillant, même après ce coup terrible! si fort contre un destin si cruel! -Et je ne perdrai pas une minute pour me mettre à l'oeuvre, dit en se levant Gabriel, animé d'une sorte de fièvre d'action. Il est quatre heures: dans une demi-heure, je serai près de Mme la grande sénéchale; une heure après, chez la reine; à six heures, au rendez-vous où Diane m'attend, et, quandje reviendrai ce soir, Aloyse, j'aurai peut-être soulevé un coin de ce voile lugubre de ma destinée. À ce soir. -Et moi, monseigneur, ne puis-je rien faire pour vous aider dans votre redoutable tâche? dit Aloyse. -Tu peux prier Dieu, Aloyse; prie Dieu. -Pour vous et pour Diane, oui, monseigneur. -Prie aussi pour le roi, Aloyse, dit Gabriel d'un air sombre. Et il sortit d'un pas précipité. XIV Diane De Poitiers. Le connétable de Montmorency était encore chez Diane de Poitiers, et lui parlait d'une voix altière, aussi rude et impératif avec elle qu'elle se montrait douce et tendre pour lui. -Eh! mort Dieu! c'est votre fille, au bout du compte, lui disait-il, et vous avez sur elle les mêmes droits et la même autorité que le roi. Exigez ce mariage. -Mais, mon ami, répondait Diane, songez qu'ayant été jusqu'ici assez peu mère pour la tendresse, je ne puis espérer être assez mère pour le pouvoir, et frapper sans avoir caressé. Nous sommes, vous le savez, Mme d'Angoulême et moi, bien froides l'une pour l'autre, et, malgré ses avances du commencement, nous avons continué à ne nous voir qu'à des intervalles fort rares. Elle a su gagner, d'ailleurs, une grande influence personnelle sur l'esprit du roi, et je ne sais, en vérité, laquelle de nous deux est la plus puissante à cette heure. Ce que vous me demandez, ami, est donc bien difficile, pour ne pas dire impossible. Laissez-là ce mariage, et remplacez-le par une alliance plus brillante encore. Le roi a fiancé la petite Jeanne à Charles de Mayenne; nous obtiendrons de lui la petite Marguerite pour votre fils. -Mon fils couche dans un lit et non dans un berceau, répondit le connétable, et comme une petite fille qui sait parler d'hier pourrait-elle aider à la fortune de ma maison? Mme de Castro, au contraire, a, comme vous me le faites remarquer vous-même avec un merveilleux à propos, une grande influence personnelle sur l'esprit du roi, et voilà pourquoi je veux Mme de Castro pour bru. Mort Dieu! il est bien étrange que lorsqu'un gentilhomme qui porte le nom du premier baron de la chrétienté daigne épouser une bâtarde, il éprouve tant de difficultés à consommer cette mésalliance. Madame, vous n'êtes pas pour rien la maîtresse de notre sire, comme je ne suis pas pour rien votre amant. Malgré me de Castro, malgré ce muguet qui l'adore, malgré le roi luimême, je veux que ce mariage se fasse, je le veux. -Eh bien! voyons, mon ami, dit doucement Diane de Poitiers, je m'engage à faire le possible et l'impossible pour vous amener à vos fins. Que voulez-vous que je vous dise de plus? Mais, au moins, vous serez meilleur pour moi, dites, et ne me parlerez plus avec cette grosse voix, méchant! Et, de ses lèvres fines et roses, la belle duchesse effleura la barbe grise et rude du vieux Anne, qui se laissait faire en grommelant. Car telle était cette passion étrange et que rien n'expliquait, sinon une dépravation singulière de la maîtresse idolâtrée d'un roi jeune et beau pour un vieux barbon qui la rudoyait. La brusquerie de Montmorency la dédommageait de la galanterie d'Henri II, et elle trouvait plus de charmes à être malmenée par l'un qu'à être flattée par l'autre. Caprice monstrueux d'un coeur féminin! Anne de Montmorency n'était ni spirituel ni brillant, et il passait à juste titre pour être avide et avare. Les horribles supplices qu'il avait infligés à la population rebelle de Bordeaux lui avaient seuls donné une sorte de célébrité odieuse. Brave, il est vrai, qualité vulgaire en France, il n'avait pourtant guère été heureux jusque-là dans les batailles où il s'était trouvé. Aux victoires de Ravenne et de Marignan, où il ne commandait pas encore, on ne le distingua pas dans la foule; à La Bicoque, où il était colonel des Suisses, il laissa à peu près massacrer son régiment, et, à Pavie, il fut fait prisonnier. Son illustration militaire n'allait pas au delà, et Saint-Laurent devait piteusement couronner tout cela. Sans la faveur d'Henri II, inspirée sans doute par Diane de Poitiers, il fût resté au second rang dans les conseils comme à la guerre, et cependant Diane l'aimait, le choyait et lui obéissait en tout, maîtresse d'un roi charmant, esclave d'un soudard ridicule. En ce moment, on gratta discrètement à la porte, et un page, entrant sur la permission de Mme de Valentinois, annonça que le vicomte d'Exmès implorait avec instance la faveur d'être admis un instant, pour le motif le plus grave, auprès de la duchesse. -L'amoureux! s'écria le connétable. Que veut-il donc de vous, Diane? Viendrait-il par hasard vous demander la main de sa fille? -Faut-il le laisser entrer? demanda docilement la favorite. -Sans doute, sans doute, cette démarche peut nous aider. Mais qu'il attende quelques instants. Un mot encore pour nous entendre! Diane de Poitiers transmit ces ordres au page, qui sortit. -Si le vicomte d'Exmès vient à vous, Diane, reprit le connétable, c'est que quelques difficultés inattendues se présentent, et il faut que le cas soit bien désespéré pour qu'il ait recours à un si désespéré remède. Donc, écoutez-moi bien, et, si vous suivez exactement mes instructions, votre intervention hasardée, j'en conviens, auprès du roi deviendra peut-être inutile. Diane, quelque chose que le vicomte vienne solliciter de vous, refusez-le. Si c'est son chemin qu'il vous demande, envoyez-le du côté opposé à sa route. S'il veut que vous répondiez oui, dites non, et oui si c'est non qu'il espère. Soyez avec lui dédaigneuse, hautaine, mauvaise, la digne fille enfin de la fée Mélusine, dont vous autres de la maison de Poitiers descendez, à ce qu'il paraît. M'avezvous bien compris, Diane? et ferez-vous ce que je vous dis là? -De point en point, mon connétable. -Alors les écheveaux du galant vont un peu s'embrouiller, j'espère. Le pauvret, qui se jette ainsi dans la gueule de la. . . Il allait dire de la louve, mais il se reprit: -Dans la gueule des loups. Je vous le laisse, Diane, et rendez-m'en bon compte, de ce beau prétendant. À ce soir. Il daigna embrasser Diane au front, et sortit. On introduisit par une autre porte le vicomte d'Exmès. Gabriel fit le salut le plus respectueux à Diane, qui répondit par le salut le plus impertinent. Mais Gabriel, s'armant de courage pour ce combat inégal de la passion ardente contre la vanité glacée, commença avec assez de calme. -Madame, dit-il, la démarche que j'ose faire auprès de vous est bien hardie, sans doute, et bien insensée. Mais il y a parfois, dans la vie, des circonstances si graves, si suprêmes et si solennelles, qu'elles vous mettent au-dessus des convenances ordinaires et des scrupules habituels. Or, je suis dans une de ces crises redoutables de la destinée, madame. L'homme qui vous parle vient mettre dans vos mains sa vie, et si vous la laissez tomber sans pitié, elle se brisera. Mme de Valentinois ne fit pas le moindre signe d'encouragement. Le corps penché en avant, appuyant le menton sur sa main et le coude sur son genou, elle regardait fixement Gabriel avec un air d'étonnement ennuyé. -Madame, reprit celui-ci en essayant de secouer l'influence attristante de ce silence affecté, vous savez ou vous ignorez peutêtre que j'aime Mme de Castro. Je l'aime, madame, d'un amour profond, ardent, irrésistible. -Qu'est-ce que cela me fait? sembla dire un sourire nonchalant de Diane de Poitiers. -Je vous parle de cet amour qui m'emplit l'âme, madame, pour arriver à vous dire queje dois comprendre, excuser, admirer même les aveugles fatalités et les exigences implacables de la passion. Loin de la blâmer comme le vulgaire, de la disséquer comme les philosophes, de la condamner comme les prêtres, je m'agenouille devant elle, et je l'adore comme un reflet de Dieu. Elle fait le coeur où elle entre plus pur, plus grand, plus divin; et Jésus ne l'a-t-il pas sacrée, le jour où il a dit à Madeleine qu'elle était bénie entre toutes les femmes pour avoir beaucoup aimé. Diane de Poitiers changea d'attitude, et, les yeux à demi fermés, s'étendit négligemment dans son fauteuil. -Où veut-il en venir avec son sermon? pensait-elle. -Ainsi, vous le voyez, madame, poursuivit Gabriel, l'amour pour moi est saint; de plus, il est tout-puissant à mes yeux. Le mari de Mme de Castro vivrait encore, que j'aimerais Mme de Castro, et n'essaierais même pas de vaincre un instinct irrésistible. Il n'y a que les faux amours qui se puissent dompter, et l'amour vrai ne s'évite pas plus qu'il ne se commande. Ainsi, madame, vous-même, choisie et aimée par le plus grand roi du monde, vous ne devez pas être, pour cela, à l'abri de la contagion d'une passion sincère, et vous n'auriez pas su lui résister, que je vous plaindrais et queje vous envierais, maisje ne vous condamnerais pas. Même silence de la part de la duchesse de Valentinois. Un étonnement railleur était le seul sentiment qui se peignît sur son visage. Gabriel reprit avec plus de chaleur encore, comme pour amollir cette âme d'airain aux flammes de la sienne: -Un roi s'éprend, et c'est tout simple, de votre admirable beauté; vous êtes touchée de cet amour, mais votre coeur, qui veut y répondre, le peut-il nécessairement? Hélas! non. Cependant, à côté du roi, un gentilhomme beau, vaillant et dévoué vous voit, vous aime, et cette passion plus obscure mais non pas moins puissante atteint votre âme, où n'a pu entrer la pensée d'un roi. Mais n'êtes-vous pas reine aussi, reine de beauté, comme le souverain qui vous aime est roi de puissance? N'y a-t-il pas entre vous égalité indépendante et libre? Sont-ce les titres qui gagnent les coeurs? Qui peut vous empêcher d'avoir préféré un jour, une heure, dans votre généreuse bonne foi, le sujet au maître? Ce n'est pas moi, du moins, qui aurais assez peu d'intelligence des nobles sentiments pour faire un crime à Diane de Poitiers d'avoir, étant aimée d'Henri II, aimé le comte de Montgommery. Diane, pour le coup, fit un mouvement, se souleva à demi, et rouvrit ses grands yeux verts et clairs. Trop peu de personnes en effet savaient son secret à la cour pour que cette brusque parole de Gabriel ne lui causât pas quelque surprise. -Est-ce que vous avez des preuves matérielles de cet amour? demanda-t-elle, non sans une nuance d'inquiétude. -Je n'ai qu'une certitude morale, madame, répondit Gabriel, mais je l'ai. -Ah! fit-elle en reprenant sa moue insolente. Eh bien! alors, cela m'est bien égal de vous avouer la vérité. Oui, j'ai aimé le comte de Montgommery. Après? Mais après, Gabriel ne savait plus rien de positif et ne marchait plus que dans les ténèbres des conjectures. Il continua pourtant: -Vous avez aimé Jacques de Montgommery, madame, et j'ose dire que vous aimez encore son souvenir; car enfin, s'il a disparu de la surface du monde, c'est pour vous. Eh bien! c'est en son nom que je viens vous adjurer, madame, et vous faire une question qui vous paraîtra bien audacieuse, je le répète, mais je répète aussi que votre réponse, si vous avez la bonté de me répondre, ne produira dans mon coeur que reconnaissance et adoration; car à cette réponse est attachée ma vie; je répète enfin que si vous ne me la refusez pas, je serai dorénavant à vous corps et âme, et la plus solide puissance du monde peut avoir besoin d'un bras et d'un coeur dévoués, madame. -Achevez, monsieur, dit la duchesse, et venons donc à cette question terrible. -Je veux être à genoux pour vous l'adresser, madame, dit Gabriel en se mettant à genoux en effet. Et il reprit alors, le coeur palpitant et la voix tremblante: -Madame, c'est dans le courant de l'année 1538 que vous avez aimé le comte de Montgommery? -Il se peut, dit Diane de Poitiers. Ensuite? -C'est en janvier 1539 que le comte de Montgommery a disparu, et c'est en mai 1539 que Mme Diane de Castro est née. -Eh bien? demanda Diane. -Eh bien! madame, reprit Gabriel si bas qu'elle l'entendit à peine, là est le secret que je viens à vos pieds implorer de vous, le secret d'où dépend mon sort, et qui mourra, croyez-le bien, dans mon sein si vous daignez me le révéler. Devant le crucifix que voilà au-dessus de votre tête, je vous le jure, madame: on m'arracherait la vie avant votre confidence. Et d'ailleurs vous pourriez toujours me démentir; on vous croirait plus que moi, et je ne vous demande pas de preuve, mais votre parole seulement. Madame, madame, est-ce que Jacques de Montgommery serait le père de Diane de Castro? -Ah! ah! dit Diane en partant d'un rire dédaigneux, la question est téméraire, en effet, et vous aviez bien raison de la faire précéder de tant de préambules. Pourtant, rassurez-vous, mon cher monsieur, je ne vous en veux pas. Vous m'aviez vraiment intéressée comme une énigme, et tenez, vous m'intéressez encore; car enfin, qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur d'Exmès, que Mme d'Angoulême soit la fille du roi ou l'enfant du comte? Le roi passe pour être son père; cela doit suffire à votre ambition, si vous êtes ambitieux. De quoi venez-vous donc vous mêler, et qu'est-ce que cette prétention de vouloir inutilement interroger le passé? Vous avez une raison, voyons mais cette raison, quelle est-elle? -J'ai une raison, en effet, madame, dit Gabriel, mais je vous conjure en grâce de ne pas me la demander. -Ah! oui-da, reprit Diane, vous voulez mes secrets et vous gardez les vôtres. Le marché serait avantageux pour vous, au moins! Gabriel détacha le crucifix d'ivoire qui dominait le prie-Dieu de chêne sculpté placé derrière Diane. -Par votre salut éternel! madame, lui dit-il, jurez-vous de taire ce que je vais vous dire, et de n'en abuser d'aucune façon contre moi? -Un pareil serment! dit Diane. -Oui, madame, car je vous sais ardente et pieuse catholique, et si vous jurez par votre salut éternel, je vous croirai. -Et si je refuse de jurer? -Je me tairai, madame, et vous m'aurez refusé ma vie. -Savez-vous, monsieur, reprit Diane, que vous piquez d'une étrange façon ma curiosité de femme? Oui, le mystère dont vous vous entourez si tragiquement m'attire et me tente, je l'avoue. Vous avez obtenu sur mon imagination ce triomphe, je vous le dis franchement, et je ne croyais pas qu'on pût m'intriguer à ce point. Si je jure, c'est pour en savoir davantage sur votre compte, je vous en préviens. Curiosité pure, je dois en convenir. -Moi aussi, madame, dit Gabriel, c'est pour savoir que je vous supplie; seulement ma curiosité est celle de l'accusé qui attend son arrêt de mort. Amère et terrible curiosité! comme vous le voyez. Voulez-vous prononcer ce serment, madame? -Dites les paroles et je les répéterai, monsieur. Et, après Gabriel, Diane répéta en effet: -« Sur mon salut, dans cette vie et dans l'autre, je jure de ne découvrir à personne au monde le secret que vous allez me dire, de ne jamais m'en servir pour vous nuire, et d'agir en tous points comme si je l'avais toujours ignoré et comme si je l'ignorais toujours.» -Bien, madame, dit Gabriel, et je vous remercie de cette première preuve de condescendance. Maintenant, en deux mots, vous allez tout comprendre: Je m'appelle Gabriel de Montgommery, et Jacques de Montgommery fut mon père. -Votre père! s'écria Diane en se levant debout, tout émue et stupéfaite. -De sorte, reprit Gabriel, que si Diane de Castro est la fille du comte, Diane de Castro, que j'aime ou que je croyais aimer d'un amour éperdu, est ma soeur! -Ah! je conçois, reprit Diane de Poitiers se remettant un peu. « Voila qui sauve le connétable, pensa-t-elle. » -Maintenant, madame, continua Gabriel, pâle mais ferme, voulez-vous bien m'accorder cette grâce de jurer, comme tout à l'heure, sur ce crucifix, que Mme de Castro est la fille du roi Henri II? Vous ne répondez pas? Oh! pourquoi donc ne répondezvous pas, madame? -Parce que je ne puis prononcer ce serment, monsieur. -Ah! mon Dieu! mon Dieu! Diane est l'enfant de mon père? dit Gabriel tout chancelant. -Je ne dis pas cela! je ne conviendrai jamais de cela! s'écria Mme de Valentinois; Diane de Castro est bien la fille du roi. -Oh! vraiment, madame! oh! que vous êtes bonne! dit Gabriel. Mais pardon! votre intérêt peut vous ordonner de parler ainsi. Jurez donc, madame, jurez! au mon de votre enfant qui vous bénira, jurez! -Je ne jurerai pas, dit la duchesse. Pourquoi jurerais-je? -Mais, madame, dit Gabriel, tout à l'heure vous avez prononcé un serment pareil à celui que j'implore seulement pour satisfaire une curiosité banale, c'est vous qui me l'avez dit; et maintenant, quand il s'agit de la vie d'un homme, quand, avec quelques mots, vous pouvez tirer du gouffre deux destinées, vous demandez: « Pourquoi dirais-je ces quelques mots? » -Enfin, monsieur, je ne jurerai pas, dit Diane froidement et résolument. -Et si, néanmoins, j'épouse Mme de Castro, madame; et si me de Castro est ma soeur, croyez-vous que le crime ne retombera pas sur vous? -Non, reprit Diane, puisque je n'aurai pas juré. -Horrible! horrible! s'écria Gabriel. Mais pensez donc, madame, que je puis dire partout que vous avez aimé le comte de Montgommery, que vous avez trahi le roi, que moi, fils du comte, j'en ai la certitude. -Certitude morale, mais pas de preuves, dit avec un mauvais sourire Diane, qui reprit dès lors sa nonchalance impertinente et hautaine. Je vous démentirai, monsieur; et vous me l'avez dit aussi vous-même, quand vous affirmerez et que je nierai, ce n'est pas vous qu'on croira. Ajoutez que je puis dire au roi que vous avez osé me déclarer un insolent amour, me menaçant, si je n'y cédais, de me calomnier. Vous seriez perdu alors, monsieur Gabriel de Montgommery. Mais pardon, ajouta-t-elle en se levant, je suis obligée de vous quitter, monsieur. Vous m'avez beaucoup intéressée, en vérité, mais beaucoup, et votre histoire est des plus singulières. Elle frappa sur un timbre pour appeler. -Oh! c'est infâme! s'écria Gabriel en se frappant le front de ses poings fermés. Oh! pourquoi êtes-vous une femme ou pourquoi suis-je un gentilhomme? Mais prenez garde néanmoins, madame, vous n'aurez pas joué impunément avec mon coeur et ma vie, et Dieu vous punira et me vengera, car ce que vous faites est, je le répète, infâme. -Vous trouvez? dit Diane. Et elle accompagna ces paroles d'un petit rire sec et moqueur qui lui était particulier. En ce moment, le page qu'elle avait appelé soulevait la portière de tapisserie. Elle fit à Gabriel un petit salut ironique et quitta la chambre. « Allons! se disait-elle, il a décidément de la chance, mon connétable. La Fortune est comme moi: elle l'aime. Pourquoi diable l'aimons-nous? » Gabriel sortit sur les pas de Diane, ivre de rage et de douleur. XV Catherine De Médicis. Mais Gabriel était un coeur ferme et brave, plein de résolution et de fermeté. Après le premier moment de consternation, il secoua son abattement, releva la tête et se fit annoncer chez la reine. Catherine de Médicis pouvait en effet avoir entendu parler de cette tragédie inconnue de la rivalité de son mari et du comte de Montgommery; qui sait même si elle n'y avait pas joué un rôle. Elle n'avait guère plus de vingt ans dans ce temps-là. Sa jalousie de jeune femme belle et négligée n'avait-elle pas dû lui tenir les yeux constamment ouverts sur toutes les actions et sur toutes les fautes de sa rivale? Gabriel comptait sur ses souvenirs pour l'éclairer dans la voie obscure où il ne marchait qu'à tâtons, et où pourtant, comme amant et comme fils, pour son bonheur ou pour sa vengeance, il avait tant d'intérêt à voir clair. Catherine accueillit le vicomte d'Exmès avec cette bienveillance marquée qu'elle ne cessait de lui témoigner en toute occasion. -C'est vous, beau vainqueur, lui dit-elle. À quel heureux hasard dois-je donc votre bonne visite? Vous nous venez voir rarement, monsieur d'Exmès, et c'est même,je crois, la première fois que vous nous demandez audience dans notre appartement. Vous êtes pourtant et vous serez toujours le bien arrivé auprès de nous, songez-y. -Madame, dit Gabriel, je ne sais comment vous remercier de tant de bontés, et soyez sûre que mon dévouement. . . -Laissons là votre dévouement, interrompit la reine, et venons au but qui vous amène. Est-ce que je pourrais vous servir en quelque chose? -Oui, madame, je crois que vous le pourriez. -Tant mieux! monsieur d'Exmès, reprit Catherine avec le CATHERINE DE MÉDICIS plus encourageant sourire, et si ce que vous allez me demander est en mon pouvoir, je m'engage par avance à vous l'accorder. C'est là un engagement un peu compromettant peut-être, mais vous n'en abuserez pas, mon beau gentilhomme. -Que Dieu m'en préserve! madame, telle n'est pas mon intention. -Parlez donc, voyons, dit en soupirant la reine. -C'est un renseignement, madame, que j'ose venir chercher auprès de vous, rien de plus. Mais, pour moi, ce rien-là, c'est tout. Aussi m'excuserez-vous de vous rappeler des souvenirs qui doivent être douloureux à Votre Majesté. Il s'agit d'un événement qui remonte à l'année 1539. -Oh! j'étais bien jeune alors, presque enfant, dit la reine. -Mais déjà bien belle et bien digne d'amour assurément, repartit Gabriel. -Aucuns le disaient quelquefois, reprit la reine, charmée de la tournure que prenait l'entretien. -Et pourtant, continua Gabriel, une autre femme osait déjà empiéter sur le droit que vous tenez de Dieu, de votre naissance et de votre beauté, et cette femme, non contente de détourner de vous, par magie et par enchantement sans doute, les yeux et le coeur d'un mari trop jeune pour être bien clairvoyant, cette femme trahissait celui qui vous trahissait, et aimait le comte de Montgommery. Mais, dans votre juste dédain, vous avez peutêtre oublié tout cela, madame? -Non pas, dit la reine, et cette aventure et tous les manèges commençants de celle dont vous parlez sont encore présents à ma mémoire. Oui, elle aima le comte de Montgommery; puis, voyant sa passion découverte, elle prétendit lâchement que c'était une feinte pour éprouver le coeur du dauphin, et, quand Montgommery disparut, lui - peut-être par son ordre seulement! -, elle ne le pleura pas et parut rieuse et folle au bal le lendemain. Oui, je me souviendrai toujours des premières intrigues à l'aide desquelles cette femme sapait ma jeune royauté; car je m'en affligeais alors; car je passais mes nuits et mes jours dans les larmes. Mais, depuis, ma fierté s'est réveillée; j'avais toujours rempli et au delà mon devoir; j'avais fait constamment respecter par ma dignité mes titres d'épouse, de mère et de reine; j'avais donné sept enfants au roi et à la France. Mais maintenant, je n'aime mon mari qu'avec calme, comme un ami et comme le père de mes fils, et je ne lui reconnais plus le droit d'exiger de moi un sentiment plus tendre; j'ai assez vécu pour le bien général, ne puis-je pas un peu vivre pour moi-même? N'ai-je pas gagné assez chèrement mon bonheur? Si quelque dévouement jeune et passionné s'offrait à moi, serait-ce un crime pour moi que de ne pas le repousser, Gabriel? Les regards de Catherine commentaient ses paroles. Mais l'esprit de Gabriel était ailleurs. Depuis que la reine avait cessé de parler de son père, il n'écoutait plus, il rêvait. Cette rêverie que Catherine interprétait dans le sens qu'elle désirait ne lui déplaisait pas. Mais Gabriel rompit bientôt le silence. -Un dernier éclaircissement, madame, et le plus grave, lui dit-il. Vous êtes si excellente pour moi! Vraiment, je savais bien en venant près de vous que j'en sortirais satisfait. Vous avez parlé de dévouement, comptez sur le mien, madame. Mais achevez votre oeuvre, de grâce! Puisque vous avez connu les détails de cette sombre aventure du comte de Montgommery, savez-vous si l'on a douté dans le temps que Mme de Castro, née quelques mois après la disparition du comte, fût bien réellement la fille du roi? La médisance, disons même la calomnie, n'a-t-elle pas exprimé des soupçons à cet égard, et attribué à M. de Montgommery la paternité de Diane? Catherine de Médicis regarda quelque temps Gabriel en silence, comme pour se rendre compte de l'intention qui lui avait dicté ses paroles. Elle crut avoir trouvé cette intention, et se prit à sourire. -Je m'étais aperçue en effet, dit-elle, que vous aviez remarqué Mme de Castro, et que vous lui faisiez une cour assidue. je vois maintenant vos motifs. Seulement, avant d'aller plus loin, vous voulez vous assurer, n'est-ce pas? que vous ne faites pas fausse route, et que c'est bien à une fille de roi que vous adressez vos hommages? Vous ne voulez pas qu'après avoir épousé la fille légitimée d'Henri, vous vous trouviez un jour, par quelque découverte inattendue, avoir pour femme la bâtarde du comte de Montgommery. En un mot, vous êtes ambitieux, monsieur d'Exmès. Ne vous en défendez pas, je ne vous en estime que plus, et cela d'ailleurs, loin de contrarier les desseins que j'ai sur vous, peut les servir. Vous êtes ambitieux, n'est-ce pas? -Mais, madame. . . reprit Gabriel embarrassé; peut-être effectivement. . . -C'est bon, je vois que je vous avais deviné, mon gentilhomme, dit la reine. Eh bien! voulez-vous en croire une amie? dans l'intérêt même de vos projets, renoncez à vos vues sur cette Diane. Laissez là cette poupée. Je ne sais pas, à vrai dire, si elle est la fille du roi ou la fille du comte, et la dernière hypothèse pourrait pourtant bien être la véritable; mais, fût-elle née du roi, ce n'est pas là la femme et le soutien qu'il vous faut. Mme d'Angoulême est une nature faible et molle, toute de sentiment, de grâce, si vous voulez, mais sans force, sans énergie, sans vaillance. Elle a su gagner les bonnes grâces du roi,j'en conviens, mais elle ne saura pas en profiter. Ce qu'il vous faut, Gabriel, pour l'accomplissement de vos grandes chimères, c'est un coeur viril et puissant qui vous aide comme il vous aime, qui vous serve et se serve de vous, et qui remplisse en même temps votre âme et votre vie. Ce coeur, vous l'avez trouvé sans le savoir, vicomte d'Exmès. Il la regardait, surpris. Elle poursuivit, entraînée: -Écoutez: notre sort doit nous affranchir, nous autres reines, des convenances vulgaires; et, placées haut comme nous le sommes, si nous voulons qu'une affection arrive à nous, il faut que nous fassions quelques pas au-devant d'elle et que nous lui tendions la main. Gabriel, vous êtes beau, brave, ardent et fier! Du premier moment où je vous ai vu, j'ai senti là pour vous un sentiment inconnu, et - me suis-je trompée? - vos paroles et vos regards, et jusqu'à cette démarche d'aujourd'hui, qui n'est peutêtre qu'un adroit détour, tout m'a fait supposer enfin que je n'avais pas rencontré un ingrat. -Madame!. . . dit Gabriel épouvanté. -Oui, vous êtes ému et surpris, je le vois, reprit Catherine avec son plus doux sourire. Mais vous ne me jugez pas sévèrement, n'est-il pas vrai, sur ma sincérité nécessaire? Je vous le répète, la reine doit faire excuser la femme. Vous êtes timide, quoique ambitieux, monsieur d'Exmès, et des scrupules audessous de moi auraient pu me faire perdre un dévouement précieux; j'ai mieux aimé parler la première. Allons, remettez-vous donc! Suis-je si redoutable? -Oh! oui, murmura Gabriel pâle et consterné. Mais la reine, qui l'entendit, se méprit au sens de son exclamation. -Allons donc! dit-elle avec un doute enjoué, je ne vous ai pas encore fait perdre la raison, ce me semble, au point de vous faire oublier vos intérêts, et ces renseignements que vous me demandiez sur Mme d'Angoulême en sont bien un peu la preuve. Mais soyez tranquille, je ne veux pas, je vous le dis encore, votre abaissement,je veux votre grandeur, Gabriel,je me suisjusqu'ici effacée au second rang; mais, sachez-le, je brillerai bientôt au premier. Mme Diane de Poitiers n'est plus d'âge à conserver longtemps sa beauté et sa puissance. Du jour où le prestige de cette femme s'effacera, mon règne commence, et apprenez queje saurai régner, Gabriel: les instincts de domination que je sens en moi m'en sont garants; et d'ailleurs, c'est dans le sang des Médicis, cela. Le roi saura unjour qu'il n'a pas de conseiller plus habile, plus adroit et plus expérimenté que moi. Et alors, Gabriel, à quoi ne pourra pas prétendre l'homme qui aura uni sa fortune à la mienne, quand la mienne était obscure encore? qui aura aimé en moi la femme et non pas la reine? La maîtresse du royaume ne voudra-t-elle pas dignement récompenser celui qui se sera dévoué à Catherine? Cet homme ne sera-t-il pas son second, son bras droit, le roi véritable sous un fantôme de roi? Ne tiendra-t-il pas dans sa main toutes les dignités et toutes les forces de la France? Un beau rêve, n'est-ce pas, Gabriel? Eh bien! Gabriel, voulez-vous être cet homme? Elle lui tendit bravement la main. Gabriel mit un genou en terre, et baisa cette main blanche et charmante. . . Mais son caractère était trop entier et trop loyal pour pouvoir se plier aux ruses et aux mensonges d'un amour feint. Entre une tromperie et un danger, il était trop sincère et trop résolu pour hésiter, et, relevant son noble visage: -Madame, dit-il, l'humble gentilhomme qui est à vos pieds vous prie de le considérer comme le plus respectueux de vos serviteurs et le plus dévoué de vos sujets. Mais. . . -Soit, interrompit Catherine avec un sourire, ce ne sont pas ces termes de vénération qu'on vous demande, mon noble cavalier. -Et pourtant, madame, continua Gabriel, je ne puis me servir en vous parlant de mots plus doux et plus tendres, car - pardonnez! - celle que j'aimais avant même de vous connaître, c'est bien véritablement Mme Diane de Castro, et nul amour, fûtce l'amour d'une reine, ne saurait plus trouver place dans ce coeur tout rempli d'une autre image. -Ah! dit seulement Catherine, le front pâle et les lèvres serrées. Gabriel, tête baissée, attendait pourtant sans trembler l'orage d'indignation et de mépris qui allait fondre sur lui. Mépris et indignation ne se firent pas longtemps attendre, et, après quelques minutes de silence: -Savez-vous, monsieur d'Exmès, dit Catherine de Médicis, contenant à grand'peine sa voix et sa colère, savez-vous que je vous trouve hardi, pour ne pas dire impudent! Qui vous parlait d'amour, monsieur? Où avez-vous pris qu'on voulût tenter votre vertu si farouche? Il faut que vous ayez de votre mérite une idée bien vaine et bien insolente pour oser croire à de pareilles choses, et pour expliquer si témérairement une bienveillance qui n'a eu que le tort de s'adresser en lieu indigne. Vous avez sérieusement insulté une femme et une reine, monsieur! -Oh! madame, reprit Gabriel, croyez que mon religieux respect.,.. -Assez! interrompit Catherine, je vous dis que vous m'avez insultée, et que vous veniez pour m'insulter! Pourquoi êtes-vous ici? Quel motif vous amenait? Que m'importe à moi votre amour, et Mme de Castro, et tout ce qui vous concerne! Vous veniez chercher près de moi des renseignements! Ridicule prétexte! Vous vouliez faire faire par une reine de France la police de votre passion! C'est insensé, je vous le dis; et j'ajoute encore: c'est outrageant! -Non, madame, répondit Gabriel debout et fier, vous n'avez pas été outragée pour avoir rencontré un honnête homme qui a mieux aimé vous blesser que vous tromper. -Taisez-vous, monsieur! reprit Catherine; je vous ordonne de vous taire et de sortir. Estimez-vous heureux que je veuille bien encore ne pas dévoiler au roi votre audacieuse méprise. Mais ne reparaissez jamais devant moi, et tenez désormais Catherine de Médicis pour votre implacable ennemie. Oui,je vous retrouverai, soyez-en certain, monsieur d'Exmès! Mais en attendant, sortez. Gabriel salua la reine, et se retira sans dire un mot. « Allons! pensa-t-il quand il se trouva seul, une haine de plus! Mais qu'est-ce que cela me ferait si j'avais appris quelque chose sur mon père et sur Diane! La maîtresse du roi et la femme du roi pour ennemies! Le sort veut me préparer peut-être à devenir l'ennemi du roi. Allons chez Diane à présent, l'heure est venue, et Dieu veuille que je ne sorte pas plus triste encore et plus désolé de chez celle qui m'aime que de chez celles qui me haïssent! » XVI Amant Ou Frère? Quand Jacinthe introduisit Gabriel dans la chambre que Diane de Castro, comme fille légitimée du roi, occupait au Louvre, celle-ci, dans son effusion naïve et chaste, courut au-devant du bien-aimé sans dissimuler aucunement sa joie. Elle n'eût pas même retiré son front de son baiser; mais lui se contenta de lui serrer la main. -Vous voilà donc enfin, Gabriel! dit-elle. Avec quelle impatience je vous attendais, mon ami! Depuis tantôt, je ne sais où déverser le trop-plein de bonheur que je sens en moi. Je parle toute seule, je ris toute seule, je suis folle! Mais vous voilà, Gabriel, et nous pourrons du moins être heureux ensemble! Eh bien! qu'avez-vous donc, mon ami? Vous avez l'air froid, grave et presque triste. Est-ce avec ce visage contraint et ces manières réservées que vous me témoignez votre amour, et à Dieu et à mon père votre reconnaissance? -À votre père?. . . oui, parlons de votre père, Diane. Quant à cette gravité qui vous étonne, c'est mon habitude d'accueillir avec ce front sévère la bonne fortune; car je me défie d'abord de ses dons, n'y ayant pas été jusqu'ici accoutumé, et j'ai éprouvé qu'elle cachait trop souvent une douleur sous une faveur. -Je ne vous savais pas si philosophe ni si malheureux, Gabriel, reprit la jeune fille, moitié enjouée et moitié piquée. Mais voyons! vous disiez que vous vouliez parler du roi; c'est mieux cela: comme il a été bon et généreux, Gabriel. -Oui, Diane, il vous aime bien, n'est-ce pas? -Avec une tendresse et une douceur infinies, Gabriel. -Sans doute, murmura le vicomte d'Exmès, il peut croire, lui, qu'elle est sa fille. . . Une seule chose m'étonne, reprit-il tout haut: comment le roi, ayant certainement déjà au coeur le pres sentiment de cet amour qu'il vous porterait, a-t-il pu néanmoins rester douze années sans vous voir et sans vous connaître, et vous laisser reléguée à Vimoutiers, perdue et inconnue? Ne lui avezvous jamais demandé, Diane, la raison de cette étrange indifférence? Un oubli pareil, savez-vous? est difficile à concilier avec cette bienveillance qu'il vous témoigne maintenant. -Oh! reprit Diane, c'est que ce n'était pas lui qui m'oubliait, mon pauvre père! -Mais qui donc alors? -Qui? si ce n'est Mme Diane de Poitiers, je ne sais pas si je dois dire ma mère. -Et pourquoi se résignait-elle à vous abandonner ainsi, Diane? Ne devait-elle pas se réjouir et se glorifier aux yeux du roi de votre naissance, qui lui donnait un titre de plus à son amour? Qu'avait-elle à craindre? son mari était mort. . . son père mort. . . -Assurément, Gabriel, dit Diane, et il me serait difficile, pour ne pas dire impossible, de vous justifier cette fierté singulière qui fait que Mme de Valentinois n'a jamais consenti à me reconnaître officiellement pour son enfant. Vous ignorez donc, ami, qu'elle a obtenu du roi de cacher d'abord ma naissance, qu'elle m'a seulement rappelée à la cour sur ses instances, et presque sur son ordre, et qu'elle n'a pas même voulu être nommée dans l'acte de ma légitimation? Je ne m'en plains pas, Gabriel, puisque, sans cet orgueil bizarre, je ne vous aurais pas connu et vous ne m'auriez pas aimée. Mais je n'en ai pas moins songé parfois avec chagrin à cette sorte d'aversion de ma mère pour tout ce qui me concerne. » Aversion qui pourrait bien n'être que du remords, pensa Gabriel avec épouvante; elle savait tromper le roi, et ne le faisait pas sans hésitation et sans crainte. . . -Mais à quoi songez-vous donc, mon ami? reprit Diane, et pourquoi m'adressez-vous toutes ces questions? -Pour rien; un doute de mon esprit inquiet. Ne vous en préoccupez pas, Diane; mais, du moins, si votre mère n'a pour vous qu'éloignement et presque haine, votre père, Diane, votre père compense cette froideur par sa tendresse. Et vous, de votre côté, si vous vous sentez timide et contrainte avec Mme de Valentinois, en présence du roi votre coeur se dilate, n'est-il pas vrai, et reconnaît en lui un vrai père? -Oh! certainement! reprit Diane, et, du premier jour où je l'ai vu et où il m'a parlé avec tant de bonté, je me suis sentie attirée vers lui tout de suite. Ce n'est pas par politique que je suis avec lui prévenante et affectueuse, c'est d'instinct. Il ne serait pas le roi, il ne serait pas mon bienfaiteur et mon protecteur, que je l'aimerais tout autant: c'est mon père! -On ne se trompe pourtant pas à ces choses-là! s'écria Gabriel ravi. Ma chère Diane! ma bien-aimée! c'est bien à vous d'aimer ainsi votre père et de vous sentir émue devant lui de reconnaissance et d'amour. Cette douce piété filiale vous fait honneur, Diane. -Et c'est bien aussi à vous de la comprendre et de l'approuver, mon ami, dit Diane. Mais, après avoir parlé de mon père et de l'affection qu'il me porte et que je lui rends, et de nos obligations envers lui, Gabriel, si nous parlions un peu de nous et de notre amour, hein? Que voulez-vous? on est égoïste, ajouta la jeune fille avec cette ingénuité charmante qui lui était propre. D'ailleurs, le roi serait là, qu'il me reprocherait de ne pas penser du tout à moi, à nous. Et savez-vous, Gabriel, ce que tout à l'heure encore il me répétait: « Chère enfant, sois heureuse! Être heureuse, entends-tu bien? c'est me rendre heureux. » Ainsi, monsieur, notre dette à la reconnaissance payée, ne soyons pas non plus trop oublieux de nous-mêmes. -C'est cela, dit Gabriel songeant, oui, c'est cela. Soyons maintenant tout à cet attachement qui nous lie pour la vie l'un à l'autre. Regardons dans nos coeurs, et voyons ce qui s'y passe. Racontons-nous réciproquement nos âmes. -À la bonne heure! dit Diane; ce sera charmant, cela. -Oui, charmant, reprit tristement Gabriel. Et voyons, vous d'abord, Diane, que sentez-vous pour moi? dites. Ne m'aimezvous pas moins que votre père? -Méchant jaloux! dit Diane. Sachez seulement que je vous aime autrement. Ce n'est pas facile de vous expliquer cela, au moins! Quand le roi est là, je suis calme, et mon coeur ne bat pas plus vite qu'à l'ordinaire; mais, lorsque je vous vois, oh! un trouble singulier, qui me fait mal et qui me charme, se répand dans tout mon être. Je dis à mon père, même devant tout le monde, les paroles caressantes et douces qui me viennent à la bouche; mais à vous, il me semble que, devant quelqu'un, je n'oserais jamais vous dire seulement: « Gabriel! » même quand je serais votre femme. En un mot, autant la joie que je ressens auprès de mon père est paisible, autant le bonheur que votre présence m'apporte est inquiet, j'allais dire douloureux; et cette douleur, pourtant, est plus délicieuse que ce calme. -Tais-toi! oh! tais-toi! s'écria Gabriel éperdu. Oui, tu m'aimes, et cela m'effraie!. . . et cela me rassure, veux-je dire, car enfin Dieu n'aurait pas permis cet amour si tu ne pouvais pas m'aimer! -Que voulez-vous dire, Gabriel? demanda Diane étonnée. Pourquoi mon aveu, que j'ai bien le droit de vous faire puisque vous allez être mon mari, vous met-il ainsi hors de vous? Quel danger peut se cacher dans mon amour? -Aucun, chère Diane, aucun. Ne faites pas attention. C'est la joie qui m'enivre ainsi, la joie! Un bonheur si haut donne le vertige. Cependant vous ne m'avez pas toujours aimé avec ces inquiétudes et ces souffrances. Lorsque nous nous promenions ensemble sous les ombrages des Vimoutiers, vous n'aviez pour moi qu'une amitié. . . fraternelle. -J'étais une enfant alors, dit Diane; je n'avais pas rêvé à vous pendant six années de solitude; mon amour n'avait pas grandi avec moi-même; je n'avais pas vécu deux mois au milieu d'une cour où la corruption du langage et des moeurs n'a pu cependant me faire chérir davantage notre passion pure et saine. -C'est vrai, c'est vrai, Diane, dit Gabriel. -Mais vous, mon ami, dit Diane, à votre tour, dites-moi donc ce qu'il y a en vous pour moi de dévouement et d'ardeur. Ouvrez-moi donc votre coeur comme je vous ai dévoilé le mien. Si mes paroles vous ont fait du bien, laissez-moi entendre votre voix me dire combien vous m'aimez et comment vous m'aimez. -Oh! moi, je ne sais pas, dit Gabriel, je ne peux pas vous dire cela! Ne m'interrogez pas là-dessus; n'exigez pas que je m'interroge moi-même, c'est trop affreux! -Oh! mais, Gabriel, s'écria Diane consternée, ce sont vos paroles qui sont affreuses; ne le sentez-vous pas? Quoi! vous ne voulez pas même me dire que vous m'aimez! -Si je t'aime! Diane! Elle me demande si je l'aime! Mais oui, je t'aime, comme un insensé, comme un criminel, peut-être! -Comme un criminel! reprit Mme de Castro étonnée. Quel crime peut-il y avoir dans notre amour? Ne sommes-nous pas libres tous les deux? Mon père ne va-t-il pas consentir à notre union? Dieu et les anges se réjouissent d'un amour semblable! « Faites, Seigneur, qu'elle ne blasphème pas! s'écria en luimême Gabriel, comme j'ai peut-être blasphémé tantôt en parlant à Aloyse. » -Mais qu'a-t-il donc? reprenait Diane. Mon ami, vous n'êtes pas malade, au moins? Vous si ferme d'ordinaire, d'où vous viennent ces craintes chimériques? Oh! moi, je n'ai pas peur auprès de vous; je sais qu'avec vous je suis en sûreté comme avec mon père. Tenez, pour vous rappeler à vous-même, à la vie, au bonheur, je me serre contre votre poitrine sans effroi, ô mon époux bien-aimé! Je pose mon front sur vos lèvres sans scrupule. Elle s'approchait de lui, souriante et charmante, son lumineux visage levé vers le sien, et de son regard angélique sollicitant sa chaste caresse. Mais Gabriel la repoussa avec terreur. -Non, va-t'en, lui cria-t-il, laisse-moi, fuis! -Ô mon Dieu! dit Diane laissant tomber ses bras le long de son corps, mon Dieu! il me repousse, il ne m'aime pas! -Je t'aime trop! dit Gabriel. -Si vous m'aimiez, mes caresses vous feraient-elles horreur? -Me font-elles donc horreur, vraiment? se dit Gabriel, pris d'un autre effroi. Est-ce que c'est mon instinct qui les repousse, et non pas ma raison? Oh! viens! Diane, que je voie, que je sache, que je sente! Viens, et laisse-moi en effet poser ma bouche sur ton front, baiser de frère, après tout, et qu'un fiancé peut bien se permettre. Il attira Diane sur son coeur, et mit un long baiser sur ses cheveux. -Ah! je me trompais! dit-il, ravi à ce doux contact, ce n'est pas la voix du sang qui crie en moi, c'est bien la voix de l'amour! Je la reconnais. Quel bonheur! -Que dis-tu donc, ami? reprit Diane. Mais tu dis que tu m'aimes: voilà tout ce que je veux entendre et savoir. -Oh! oui, je t'aime, ange adoré, je t'aime avec désir, avec passion, avec frénésie. Je t'aime, et sentir ton coeur battre contre le mien, vois-tu, c'est le ciel. . . ou bien c'est l'enfer! cria tout à coup Gabriel en se dégageant de l'étreinte de Diane. Va-t'en, vat'en, laisse-moi fuir, je suis maudit! Et il s'enfuit éperdu de la chambre, laissant Diane muette d'épouvante et pétrifiée de désespoir. Pour lui, il ne savait plus où il allait, ni ce qu'il faisait. Il descendit machinalement les escaliers, tout chancelant et ivre en quelque sorte. C'était trop pour sa raison de ces trois épreuves terribles. Quand il arriva dans la grande galerie du Louvre, ses yeux se fermèrent malgré lui, ses jambes fléchirent, et il s'affaissa sur ses genoux auprès de la muraille en murmurant: -Je prévoyais bien que l'ange me ferait souffrir encore plus que les deux démons. Et il s'évanouit. La nuit était tombée et personne ne passait dans la galerie. Il ne revint à lui qu'en sentant une petite main passer sur son front, et qu'en entendant une voix douce parler à son âme. Il ouvrit les yeux. La petite reine-dauphine, Marie Stuart, était devant lui, un flambeau allumé à la main. -Heureusement, voilà un autre ange, dit Gabriel. -C'est donc vous, monsieur d'Exmès, dit Marie. Oh! vous m'avez fait une peur! Je vous ai cru mort. Qu'avez-vous? Comme vous êtes pâle! Vous sentez-vous mieux? Je vais appeler si vous voulez. -Inutile, madame, dit Gabriel en essayant de se soulever. Votre voix m'a rappelé à la vie. -Attendez que je vous aide, reprit Marie Stuart. Pauvre jeune homme! êtes-vous défait! Vous étiez donc évanoui? En passant, je vous ai aperçu et la force m'a manqué pour crier. Et puis, la réflexion m'a rassurée, je me suis approchée, il m'a fallu joliment du courage, j'espère! J'ai posé ma main sur votre front qui était tout glacé. Je vous ai appelé, et vous avez repris vos sens. Le mieux continuera-t-il? -Oui, madame, et soyez bénie pour votre bonté. Je me rappelle maintenant. Une horrible douleur m'a tout à coup serré les tempes comme un étau de fer; mes genoux se sont dérobés sous moi et je suis tombé le long de cette tapisserie. Mais comment cette douleur m'a-t-elle pris? Ah oui, je me rappelle maintenant, je me rappelle tout. Hélas! mon Dieu! voici que je me rappelle. -C'est quelque grand chagrin qui vous a accablé, n'est-ce pas? reprit Marie. Oh! oui, car au seul souvenir de ce que vous avez souffert, vous voilà plus pâle que jamais. Appuyez-vous sur mon bras, je suis forte. Je vais appeler et vous donner du monde pour vous reconduire chez vous. -Je vous remercie, madame, dit Gabriel en rassemblant ses forces et son énergie. Je me sens encore la vigueur nécessaire pour aller seul chez moi. Tenez, je marche sans aide et d'un pas assez ferme. Je ne vous en remercie pas moins, et je me souvien drai tant que je vivrai de votre simple et touchante bonté, madame. Vous m'êtes apparue comme un ange consolateur dans une crise de ma destinée. Il n'y a que la mort, madame, qui pourra effacer cela de mon coeur. -Ô mon Dieu! c'est bien naturel ce que j'ai fait, monsieur d'Exmès. Je l'eusse fait pour toute créature souffrante, à plus forte raison pour vous que je sais l'ami dévoué de mon oncle de Guise. Ne me remerciez pas pour si peu. -Ce peu, madame, était tout dans la douleur désespérée où je gisais. Vous ne voulez pas qu'on vous remercie, mais moi, je veux me souvenir. Adieu, madame, je me souviendrai. -Adieu! monsieur d'Exmès, et soignez-vous bien au moins, et tâchez de vous consoler. Elle lui tendit la main, que Gabriel baisa avec respect. Puis elle sortit d'un côté et lui de l'autre. Quand il fut hors du Louvre, il prit le bord de l'eau, et fut à la rue des Jardins au bout d'une demi-heure. Il n'avait pas dans le cerveau une seule pensée, mais une grande souffrance. Aloyse l'attendait avec anxiété. -Eh bien? lui dit-elle. Gabriel maîtrisa un éblouissement qui voilait de nouveau sa vue. Il aurait bien voulu pleurer, mais il ne le pouvait pas. Il répondit d'une voix altérée: -Je ne sais rien, Aloyse! Tout a été muet, ces femmes et mon coeur. Je ne sais rien, sinon que mon front est glacé et que pourtant je brûle. Mon Dieu! mon Dieu! -Du courage, monseigneur, dit Aloyse. -Du courage, j'en ai, dit Gabriel. Dieu merci! je vais mourir. Et il tomba de nouveau à la renverse sur le parquet, mais ne revint pas à lui, cette fois. XVII L'Horoscope. -Le malade vivra, dame Aloyse. Le danger a été grave, et le rétablissement sera long. Toutes ces saignées ont affaibli le pauvre jeune homme, mais il vivra, gardez-vous d'en douter, et remerciez Dieu que l'anéantissement du corps ait atténué le coup que son âme a reçu, car nous ne guérissons pas ces blessures-là, et la sienne aurait pu être mortelle et peut l'être encore. Le docteur qui parlait ainsi était un homme de haute taille au grand front bombé, aux yeux profonds et perçants. Le peuple l'appelait maître Nostredame; il signait pour les savants Nostradamus. Il ne paraissait pas avoir plus de cinquante ans. -Mais, Jésus! voyez-le donc, messire, reprit dame Aloyse: il est là, gisant depuis le 7 juin au soir; nous sommes au 2 juillet, et, durant tout ce temps, il n'a pas dit un mot, il n'a pas eu l'air de me voir ni de me connaître, il est déjà comme mort, hélas! Vous touchez sa main, et il ne s'en aperçoit même pas! -Tant mieux, je vous le répète, dame Aloyse; qu'il revienne le plus tard possible au sentiment de ses maux; s'il peut demeurer, comme je l'espère, un mois encore dans cette langueur, sans intelligence et sans pensée, il est sauvé tout à fait. -Sauvé! dit Aloyse en levant les yeux au ciel comme pour remercier Dieu. -Il l'est dès à présent, s'il n'y a pas de rechute, et vous pouvez le dire à cette jolie suivante qui vient deux fois par jour savoir de ses nouvelles; car il y a sous tout ceci quelque passion de grande dame, n'est-ce pas? C'est parfois charmant, et parfois fatal. -Oh! ici, c'est fatal, vous avez bien raison, maître Nostredame, dit en soupirant Aloyse. -Dieu veuille donc qu'il se tire de la passion comme de la maladie, dame Aloyse, si toutefois maladie et passion n'ont pas mêmes effets et même cause. Mais je répondrais de l'une et non de l'autre. Nostradamus ouvrit la main molle et inerte qu'il tenait, et considéra avec une attention songeuse la paume de cette main. Il tendit même la peau au dessus de l'index et du médius; il semblait chercher, non sans peine, dans sa mémoire un souvenir. -C'est singulier, dit-il à demi-voix et comme à lui-même, voilà plusieurs fois que j'étudie cette main, et il me semble toujours qu'à une autre époque je l'ai déjà examinée. Mais quels signes m'avaient donc frappé alors? La ligne mentale est favorable; la moyenne est douteuse, mais la ligne de vie est parfaite. Rien que d'ordinaire, d'ailleurs. La qualité dominante de cejeune homme doit être une volonté ferme, rigide, implacable comme la flèche dirigée par une main sûre. Ce n'est pas cela qui m'a autrefois étonné. Et puis, mes souvenirs sont trop confus pour n'être pas anciens, et votre maître, dame Aloyse, n'a pas plus de vingtcinq ans, n'est-il pas vrai? -Il n'en a que vingt-quatre, messire. -Il est alors né en 1533. . . Savez-vous le jour, dame Aloyse? -Le 6 mars. -Mais vous ne savez pas si c'était le matin ou le soir? -Pardon! j'étais auprès de sa mère, que j'assistais dans les douleurs de l'enfantement. Monseigneur Gabriel est né au coup de six heures et demie du matin. Nostradamus prit des notes. -Je verrai quel était en ce jour et à cette heure l'état du ciel, dit-il. Mais si le vicomte d'Exmès avait vingt ans de plus, je jurerais que j'ai déjà tenu sa main dans la mienne. Au reste, peu importe! ce n'est pas le sorcier, comme le peuple m'appelle quelquefois, qui a affaire ici, c'est le médecin, et, je vous le répète, dame Aloyse, le médecin répond à présent du malade. -Pardon! maître, reprit tristement Aloyse, vous avez dit que vous répondiez de la maladie, mais que vous ne répondiez pas de la passion. -La passion! Eh! mais, dit en souriant Nostradamus, il me semble que la présence de la petite suivante deux fois par jour prouve qu'elle n'est pas désespérée. -Au contraire, maître, au contraire, s'écria Aloyse avec effroi. -Allons donc, dame Aloyse! riche, brave, jeune et beau comme l'est le vicomte d'Exmès, on n'est pas longtemps repoussé par les dames dans un temps comme le nôtre; on est quelquefois ajourné, tout au plus. -Supposez pourtant qu'il n'en soit pas ainsi, maître. Supposez que, lorsque monseigneur reviendra à la vie et à la raison, la première, la seule idée qui frappe cette raison ressuscitée soit celle-ci: La femme que j'aime est irrévocablement perdue pour moi; qu'arrivera-t-il? -Oh! espérons que votre supposition n'est pas fondée, dame Aloyse, ce serait terrible. Cette puissante douleur dans ce cerveau si faible, ce serait terrible! Autant qu'on peut juger d'un homme par les traits de son visage et le regard de ses yeux, votre maître, Aloyse, n'est pas un homme superficiel, et ici sa volonté énergique et puissante ne serait qu'un danger de plus, et, brisée contre l'impossible, pourrait briser la vie avec elle. -Jésus! mon enfant mourrait! s'écria Aloyse. -Il y aurait danger du moins que l'inflammation du cerveau ne le reprît, dit Nostradamus. Mais quoi! il y a toujours moyen de faire briller à ses yeux une lueur d'espérance. La chance la plus lointaine, la plus fugitive, il la saisirait et serait sauvé. -Il sera sauvé alors, dit Aloyse d'un air sombre. Je me parjurerai, mais il sera sauvé. Messire Nostredame,je vous remercie. Une semaine s'écoula, et Gabriel sembla, sinon trouver, du moins chercher sa pensée. Ses yeux, encore vagues et sans expression, interrogeaient pourtant les visages et les objets. Puis il commençait à aider les mouvements qu'on voulait lui imprimer, à se soulever tout seul, à prendre le breuvage que lui présentait Nostradamus. Aloyse, debout et infatigable au chevet du lit, attendait. Au bout d'une autre semaine, Gabriel put parler. La lumière ne se faisait pas complète encore dans le chaos de son intelligence; il ne prononçait que des mots incohérents et sans suite, mais qui enfin avaient trait aux faits de sa vie passée. Bien plus, Aloyse tremblait, quand le médecin était là, qu'il ne trahît quelqu'un de ses secrets. Elle ne se trompait pas tout à fait dans ses appréhensions, et, un jour, Gabriel, dans son sommeil fiévreux, s'écria en présence de Nostradamus: -Ils croient que je m'appelle le vicomte d'Exmès. Non, non, prenez-y garde! Je suis le comte de Montgommery. -Le comte de Montgommery! dit Nostradamus, frappé d'un souvenir. -Silence! dit Aloyse en posant un doigt sur ses lèvres. Mais Nostradamus partit sans que Gabriel eût ajouté un mot; et comme, le lendemain et lesjours suivants, le médecin ne reparla plus des mots échappés au malade, Aloyse craignit, en revenant là-dessus, d'attirer son attention sur ce que son maître pouvait avoir intérêt à cacher. Cet incident parut donc oublié pour tous deux. Cependant Gabriel allait de mieux en mieux. Il reconnaissait Aloyse et Martin-Guerre; il demandait ce dont il avait besoin; il parlait avec une douceur triste qui laissait croire qu'il avait enfin recouvré sa raison. Un matin, le jour où il se levait pour la première fois, il dit à Aloyse: -Nourrice, et la guerre? -Quelle guerre, monseigneur? -Mais la guerre contre l'Espagne et l'Angleterre?. . . -Oh! monseigneur, on en fait des récits pitoyables. Les Espagnols, renforcés de douze mille Anglais, sont entrés, dit-on en Picardie. On se bat sur toute la frontière. -Tant mieux! dit Gabriel. Aloyse attribua cette réponse à un reste de délire. Mais le lendemain, avec une présence d'esprit parfaite, Gabriel lui dit: -Je ne t'ai pas demandé hier si M. de Guise était revenu d'Italie. -Il est en route, monseigneur, répondit Aloyse étonnée. -C'est bien! Quel jour du mois sommes-nous, nourrice? -Le mardi 4 août, monseigneur. -Il y aura deux mois le 7, repartit Gabriel, que je suis couché sur ce lit de douleur. -Oh! s'écria Aloyse tremblante, comme monseigneur se souvient! -Oui, je me souviens, Aloyse, je me souviens; mais, ajoutat-il tristement, sije n'ai rien oublié, il me semble qu'on m'oublie, moi; personne n'est venu savoir de mes nouvelles, Aloyse? -Si fait, monseigneur, répondit d'une voix altérée Aloyse, qui suivait avec anxiété sur le visage de son jeune maître l'effet de ses paroles; si fait, une suivante du nom de Jacinthe venait deux fois par jour savoir comment vous vous trouviez. Mais, depuis quinze jours, depuis qu'un mieux sensible s'est déclaré, elle ne vient plus. -Elle ne vient plus!. . . et sais-tu pourquoi, nourrice? -Oui, monseigneur. Sa maîtresse, suivant ce que m'a dit Jacinthe la dernière fois, a obtenu du roi de se retirer dans un couvent au moins jusqu'à la fin de la guerre. -Vraiment! dit Gabriel avec un doux et mélancolique sourire. Et, tandis qu'une larme, la première qu'il eût versée depuis deux mois, coulait lentement le long de sa joue, il ajouta: -Chère Diane! -Oh! monseigneur! s'écria Aloyse transportée de joie, monseigneur a prononcé ce nom!. . . et sans secousse, sans défaillance. Maître Nostredame s'est trompé. Monseigneur est sauvé! monseigneur vivra, et je n'aurai pas besoin de trahir mon serment. On voit que la pauvre nourrice était folle dejoie; mais Gabriel, heureusement, ne comprit pas ses dernières paroles. Il reprit seulement avec un sourire amer: -Oui, je suis sauvé, et pourtant, ma bonne Aloyse, je ne vivrai pas. -Comment cela, monseigneur? dit Aloyse en tremblant de tous ses membres. -Le corps a bravement résisté, reprit Gabriel, mais l'âme, Aloyse, l'âme, crois-tu qu'elle ne soit pas mortellement atteinte? Je vais me relever de cette longue maladie, c'est vrai, et je me laisse guérir, comme tu vois. Mais par bonheur on se bat à la frontière, je suis capitaine des gardes, et ma place est où l'on se bat. Dès que je pourrai monter à cheval, j'irai là où est ma place. Et, à la première bataille où je me trouverai, Aloyse, je m'arrangerai de façon à n'avoir pas à revenir. -Vous vous ferez tuer! Sainte Vierge! Et pourquoi cela, monseigneur, pourquoi cela? -Pourquoi? parce que Mme de Poitiers s'est tue, Aloyse, parce que Diane est peut-être ma soeur, et parce que j'aime Diane; parce que le roi a peut-être fait assassiner mon père, et que je ne puis punir le roi sans certitude. Or, ne pouvant ni venger mon père ni épouser ma soeur, je ne sais pas trop ce que j'aurais à faire en ce monde. Voilà pourquoi je veux le quitter. -Non, monseigneur, vous ne le quitterez pas, dit alors d'une voix sourde Aloyse morne et sombre. Vous ne le quitterez pas parce que vous avez justement beaucoup à faire, et une besogne terrible,je vous en réponds. . . Maisje ne vous parlerai de cela que le jour où vous serez entièrement rétabli, et où maître Nostradamus m'affirmera que vous pouvez m'entendre et que vous en avez la force. Ce jour-là arriva le mardi de la semaine suivante. Gabriel sortait depuis trois jours pour faire préparer ses équipages et son départ, et Nostradamus avait dit qu'il viendrait encore voir dans la journée son convalescent, mais que ce serait pour la dernière fois. Dans un moment où Aloyse se trouva seule avec Gabriel: -Monseigneur, lui dit-elle, avez-vous réfléchi à la détermination extrême que vous avez prise, et persistez-vous dans cette détermination? -J'y persiste, dit Gabriel. -Ainsi vous voulez vous tuer? -Je veux me faire tuer. -C'est parce que vous n'avez plus aucun moyen de savoir si Mme de Castro est ou non votre soeur, que vous mourrez? -C'est pour cela. -Que vous avais-je dit cependant, monseigneur, pour vous mettre sur la voie de ce terrible secret? Vous rappelez-vous ce que je vous avais dit? -Certes! Que Dieu dans l'autre monde et deux personnes dans celui-ci avaient seules possédé ce secret. Les deux créatures humaines étaient Diane de Poitiers et le comte de Montgommery mon père. J'ai prié, conjuré, menacé Mme de Valentinois, mais je suis sorti d'auprès d'elle plus incertain et plus désolé que jamais. -Mais vous aviez ajouté, monseigneur, dit Aloyse, que fallût-il descendre dans la tombe de votre père pour lui arracher ce secret, vous y descendriez sans pâlir. -Eh! dit Gabriel, je ne sais seulement pas où est cette tombe. -Ni moi, mais on la cherche, monseigneur. -Et quand même je l'aurais trouvée! s'écria Gabriel, Dieu ferait-il pour moi un miracle? Les morts ne parlent pas, Aloyse. -Les morts, non; les vivants, oui. -Grand Dieu! que veux-tu dire? reprit Gabriel pâlissant. -Que vous n'êtes pas, comme vous le répétiez dans votre délire, le comte de Montgommery, monseigneur, mais seulement le vicomte de Montgommery, puisque votre père, le comte de Montgommery, doit vivre encore. -Ciel et terre! tu sais qu'il vit, lui! mon père? -Je ne le sais pas, monseigneur, mais je le suppose et je l'espère; car c'était une nature vigoureuse et courageuse comme la vôtre, et qui se raidissait vaillamment aussi contre la souffrance et le malheur. Or, s'il vit, ce n'est pas lui qui vous refusera, comme Mme Diane, le secret d'où dépend votre bonheur! -Mais où le trouver? à qui le demander? Aloyse, au nom du ciel! parle. -C'est une histoire effrayante, monseigneur! et j'avais juré à mon mari, sur l'ordre même de votre père, de ne jamais vous la révéler; car, dès que vous la saurez, vous allez vous jeter dans des périls terribles, monseigneur, vous allez déclarer la guerre à des ennemis cent fois plus forts que vous. Mais le danger le plus désespéré vaut mieux encore qu'une mort certaine. Vous étiez résolu à mourir, et je sais que vous n'auriez pas faibli dans cette résolution. J'aime mieux après tout vous livrer aux chances redoutables de la lutte téméraire que votre père craignait pour vous. Au moins votre mort ainsi est moins assurée et sera toujours retardée un peu. Je vais donc tout vous dire, monseigneur, et Dieu m'absoudra peut-être de mon parjure. -Oui, certainement, ma bonne Aloyse. . . Mon père! mon père vivant!. . . Parle vite. Mais, en ce moment, quelqu'un frappa discrètement à la porte, et Nostradamus parut. -Ah! ah! monsieur d'Exmès, dit-il à Gabriel, comme je vous trouve allègre et animé! À la bonne heure! vous n'étiez pas ainsi il y a un mois. Vous voilà tout prêt à entrer en campagne, ce me semble. -À entrer en campagne en effet, dit Gabriel, l'oeil étincelant et regardant Aloyse. -Je vois donc que le médecin n'a plus rien à faire ici, reprit Nostradamus. -Rien qu'à recevoir mes remerciements, maître, et je n'ose dire le prix de vos services, car, en certains cas, on ne paie pas la vie. Et Gabriel, en serrant la main du docteur, mit dans cette main un rouleau d'or. -Merci, monsieur le vicomte d'Exmès, dit Nostradamus. Mais permettez-moi, à moi aussi, de vous faire un présent que je crois de valeur. -Qu'est-ce donc encore, maître? -Vous savez, monseigneur, reprit Nostradamus, que je ne me suis pas occupé seulement de connaître les maladies des hommes. J'ai voulu voir plus loin et plus haut. J'ai voulu sonder leurs destinées, tâche pleine de doutes et d'ombres, mais, à défaut de lumière, j'ai parfois, ce me semble, entrevu des lueurs. Dieu, j'en ai la conviction, a deux fois écrit d'avance le plan large et puissant du sort de chaque homme: dans les astres du ciel sa patrie, vers laquelle il lève les yeux si souvent, et dans les lignes de sa main, embrouillé grimoire qu'il porte avec lui sans cesse, mais qu'à moins d'études sans nombre il ne peut pas même épeler. Pendant bien des jours et bien des nuits, j'ai creusé, monseigneur, ces deux sciences sans fond comme le tonneau des Danaïdes: la chiromancie et l'astrologie. J'ai évoqué devant moi toutes les années de l'avenir, et, dans mille ans d'ici, les hommes qui vivront alors s'étonneront peut-être parfois de mes prophéties. Mais je sais pourtant que la vérité n'y luit que par éclairs; car si parfois je vois, plus souvent hélas! je doute. Néanmoins je suis certain d'avoir par intervalles des heures de lucidité qui vont même jusqu'à m'effrayer, monseigneur. Dans une de ces heures trop rares, j'avais vu, il y a vingt-cinq ans, la destinée d'un gentilhomme de la cour du roi François clairement écrite dans les étoiles qui avaient présidé à sa naissance et dans les lignes compliquées de sa main. Cette destinée étrange, bizarre, dangereuse, m'avait frappé. Or,jugez de ma surprise lorsque, dans votre main et dans les astres de votre naissance, je crus démêler un horoscope semblable à celui qui m'avait autrefois tant surpris. Mais je ne pouvais le distinguer nettement comme autrefois, et un espace de vingt-cinq années mettait de la confusion dans mes souvenirs. Enfin, monseigneur, le mois passé, dans votre fièvre, vous prononçâtes un nom; je n'entendis que ce nom, mais il me saisit. C'était le nom du comte de Montgommery. -Du comte de Montgommery? s'écria Gabriel effrayé. -Je vous répète, monseigneur, que je n'ai entendu que ce nom, et peu m'importait le reste. Car ce nom était celui de l'homme dont le sort m'était apparu lumineux comme le plein midi. Je courus chez moi, je fouillai mes anciens papiers, et je retrouvai l'horoscope du comte de Montgommery. Mais, chose singulière, monseigneur, et qui, depuis trente ans quej'étudie, ne m'était pas encore arrivée, il faut que vous ayez avec le comte de Montgommery de mystérieux rapports et des affinités étranges, et Dieu, qui n'a jamais donné à deux hommes deux destinées semblables, vous avait réservés tous deux, sans doute, aux mêmes événements. Carje ne m'étais pas trompé, lignes de la main et lumières du ciel étaient pour vous deux les mêmes. Je ne veux pas dire cependant qu'il n'y ait aucune différence dans les détails de vos deux vies, mais le fait dominant qui les caractérise est pareil. J'ai autrefois perdu de vue le comte de Montgommery, mais j'ai su pourtant qu'une de mes prédictions s'était réalisée pour lui. Il a blessé à la tête le roi François Ier avec un tison ardent. A-t-il accompli le reste de sa destinée? c'est ce que j'ignore; je puis affirmer seulement que le malheur et la mort qui le menaçaient vous menacent. -Est-il possible? dit Gabriel. -Voici, monseigneur, dit Nostradamus en présentant au vicomte d'Exmès un parchemin roulé, voici l'horoscope que j'avais écrit dans le temps pour le comte de Montgommery. Je ne l'écrirais pas autrement aujourd'hui pour vous. -Donnez, maître, donnez, dit Gabriel. Ce présent est inestimable en effet, et vous ne sauriez croire à quel point il m'est précieux. -Un dernier mot, monsieur d'Exmès, reprit Nostradamus, un dernier mot pour vous mettre sur vos gardes, quoique Dieu soit le maître, et qu'on ne puisse guère échapper à ses desseins. La nativité d'Henri II présage qu'il mourra en duel ou combat singulier. -Mais, demanda Gabriel, quel rapport?. . . -En lisant ce parchemin vous me comprendrez, monseigneur. Maintenant, il ne me reste qu'à prendre congé de vous, et à souhaiter que la catastrophe que Dieu a mise dans votre vie soit du moins involontaire. Et, après avoir salué Gabriel, qui lui serra encore la main et le reconduisit jusqu'au seuil, Nostradamus sortit. Dès qu'il revint auprès d'Aloyse, Gabriel déploya le parchemin, et, s'assurant que personne ne pouvait le déranger ou l'épier, lut à voix haute ce qui suit: En joute, en amour, cettuy touchera Le front du roy, Et cornes ou bien trou sanglant mettra Au front du roi, Mais le veuille ou non, toujours blessera Le front du roy; Enfin, l'aimera, puis, las! le tuera Dame du roy. -C'est bien! s'écria Gabriel, le front radieux et le regard triomphant. Maintenant, chère Aloyse, tu peux me raconter comment le roi Henri II a enseveli vivant le comte de Montgommery mon père. -Le roi Henri II! s'écria Aloyse, comment savez-vous, monseigneur? -Je devine! Mais tu peux me révéler le crime, puisque Dieu déjà me fait annoncer la vengeance. XVIII Le Pis-Aller D'Une Coquette. En complétant par les mémoires et chroniques du temps le récit d'Aloyse, que son mari Perrot Davrigny, écuyer et confident du comte de Montgommery, avait instruite à mesure de tous les faits de la vie de son maître, voici quelle fut la sombre histoire de Jacques de Montgommery, père de Gabriel. Son fils en savait les détails généraux et officiels, mais le sinistre dénouement qui la terminait était ignoré de lui comme de tous. Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, avait été, comme tous ses aïeux, brave et hardi, et, sous le règne guerrier de François Ier, on l'avait toujours vu au premier rang là où l'on se battait. Aussi fut-il fait de bonne heure colonel de l'infanterie française. Parmi ses cent actions d'éclat, il y eut cependant un événement fâcheux, celui auquel Nostradamus avait fait allusion. C'était en 1521; le comte de Montgommery avait vingt ans à peine et n'était encore que capitaine; l'hiver était rigoureux, et les jeunes gens, le jeune roi François Ier en tête, venaient de faire une partie de pelotes de neige, un jeu non sans périls fort à la mode dans ce temps-là. On se divisait en deux camps: les uns gardaient une maison, et, avec des boules de neige, les autres l'assaillaient. Le comte d'Enghien, seigneur de Cérisoles, fut tué dans un jeu pareil. Peu s'en fallut que Jacques de Montgommery ne tuât aussi le roi. La bataille achevée, il s'agissait de se réchauffer. On avait laissé le feu s'éteindre, et tous ces jeunes fous en tumulte voulurent eux-mêmes le rallumer. Jacques tout courant apporta le premier un tison enflammé entre des pincettes, mais il rencontra sur son passage François Ier, qui n'eut pas le temps de se garantir, et fut violemment heurté au front par la bûche en feu. Il n'en résulta par bonheur qu'une blessure, mais assez grave encore, et la cicatrice disgracieuse qu'elle laissa donna lieu à la mode de la barbe longue et des cheveux courts décrétés alors par François Ier. Comme le comte de Montgommery fit oublier ce malencontreux accident par mille beaux faits d'armes, le roi ne lui en garda pas rancune, et le laissa s'élever aux premiers rangs à la cour et à l'armée. En 1530, Jacques épousa Claudine de La Boissière. Ce fut un simple mariage de convenance, pourtant il pleura longtemps sa femme, qui mourut en 1533, après la naissance de Gabriel. Le fond de son caractère, d'ailleurs, comme du caractère de ceux qui sont destinés à quelque chose de fatal, était la tristesse. Quand il se trouva veuf et seul, ses distractions furent des coups d'épée; il sejetait dans les périls par ennui. Mais, en 1538, après la trêve de Nice, lorsque cet homme de guerre et d'action dut se mettre au régime de la cour et se promener dans les galeries des Tournelles ou du Louvre, une épée de parade au côté, il faillit périr de dégoût. Une passion le sauva et le perdit. La Circé royale prit dans ses enchantements ce vieil enfant robuste et naïf. Il s'éprit de Diane de Poitiers. Il tourna trois mois autour d'elle, morne et sombre, sans lui adresser une seule fois la parole, mais il la regardait avec un regard qui disait tout. Il n'en fallait pas tant à la grande sénéchale pour comprendre que cette âme lui appartenait. Elle écrivit cette passion dans un coin de sa mémoire comme pouvant lui servir dans l'occasion. L'occasion vint. François Ier commençait à négliger sa belle maîtresse, et il se tournait vers Mme d'Étampes, qui était moins belle, mais qui avait l'avantage immense d'être belle autrement. Quand les symptômes d'abandon furent flagrants, Diane, pour la première fois de sa vie, parla à Jacques de Montgommery. Cela se passait aux Tournelles, dans une fête donnée par le roi à la favorite nouvelle. -Monsieur de Montgommery? fit Diane en appelant le com te. Il s'approcha, la poitrine émue, et salua gauchement. -Comme vous êtes donc triste, monsieur de Montgommery! lui dit-elle. -À en mourir, madame. -Et pourquoi cela, grand Dieu? -Madame, c'est que je voudrais me faire tuer. -Pour quelqu'un, sans doute? -Pour quelqu'un ce serait bien doux; mais, ma foi! pour rien ce serait doux encore. -Voilà, reprit Diane, une terrible mélancolie. Et d'où vient cette maladie noire? -Est-ce que je sais, madame? -Je sais, moi, monsieur de Montgommery. Vous m'aimez. Jacques devint tout pâle, puis, s'armant de plus de résolution qu'il ne lui en eût certes fallu pour se jeter seul au milieu d'un bataillon ennemi, il répondit d'une voix rude et tremblante: -Eh bien! oui, madame, je vous aime, tant pis! -Tant mieux! reprit Diane en riant. -Comment avez-vous dit cela? s'écria Montgommery palpitant. Ah! prenez-y garde, madame! Ce n'est pas un jeu, ceci, c'est un amour sincère et profond, bien qu'il soit impossible, ou parce qu'il est impossible. -Et pourquoi donc est-il impossible? demanda Diane. -Madame, reprit Jacques, pardonnez ma franchise, je n'ai pas appris à farder les faits avec des mots. Est-ce que le roi ne vous aime pas, madame? -C'est vrai, reprit Diane en soupirant, il m'aime. -Vous voyez donc bien qu'il m'est défendu, sinon de vous aimer, du moins de vous déclarer cet amour indigne. -Indigne de vous, c'est juste, dit la duchesse. -Oh! non, pas de moi! s'écria le comte, et s'il se pouvait qu'un jour!. . . Mais Diane l'interrompit avec une tristesse grave et une dignité bien jouée: -Il suffit, monsieur de Montgommery, dit-elle, cessons, je vous prie, cet entretien. Elle le salua froidement et s'éloigna, laissant le pauvre comte ballotté de mille sentiments contraires: jalousie, amour, haine, douleur et joie. Diane connaissait donc l'adoration qu'il lui avait vouée! Mais lui l'avait blessée peut-être! Il avait dû lui paraître injuste, ingrat, cruel! Il se répétait toutes les sublimes niaiseries de l'amour. Le lendemain, Diane de Poitiers dit à François Ier: -Vous ne savez pas, sire? M. de Montgommery est amoureux de moi. -Eh! eh! reprit François en riant, les Montgommery sont d'ancienne race et presque aussi nobles, ma foi! que moi-même; de plus, presque aussi braves, et, je le vois, presque aussi galants. -Et c'est là tout ce que Votre Majesté trouve à me répondre? dit Diane. -Et que voulez-vous, ma mie, que je vous réponde? reprit le roi. Et dois-je absolument en vouloir au comte de Montgommery pour avoir, comme moi, bon goût et bons yeux! -S'il s'agissait de Mme d'Étampes, murmura Diane blessée, vous ne diriez pas cela. Elle ne poussa pas plus loin l'entretien, mais résolut de pousser plus loin l'épreuve. Lorsqu'elle revit Jacques, quelques jours après, elle l'interpella de nouveau: -Eh quoi! monsieur de Montgommery, encore plus triste que d'habitude? -Sans doute, madame, reprit le comte humblement, car je tremble de vous avoir offensée. -Non pas offensée, monsieur, dit la duchesse, mais affligée seulement. -Oh! madame, s'écria Montgommery, moi qui donnerais tout mon sang pour vous épargner une larme, comment donc ai-je pu vous causer la moindre douleur? -Ne m'avez-vous pas fait entendre qu'étant la maîtresse du roi, je n'avais pas le droit d'aspirer à l'amour d'un gentilhomme? -Ah! ce n'était pas là ma pensée, madame, fit le comte, et ce ne pouvait pas même être ma pensée, puisque moi, gentilhomme, je vous aime d'un amour aussi sincère que profond. J'ai voulu dire uniquement que vous ne pouviez m'aimer, puisque le roi vous aimait et que vous aimiez le roi. -Le roi ne m'aime pas, et je n'aime pas le roi, répondit Diane. -Dieu du ciel! mais alors, vous pourriez donc m'aimer! s'écria Montgommery. -Je puis vous aimer, répondit tranquillement Diane; mais je ne pourrai jamais vous dire que je vous aime. -Et pourquoi cela, madame? -J'ai pu, reprit Diane, pour sauver la vie à mon père, devenir la maîtresse du roi de France; mais, pour relever mon honneur, je ne dois pas être celle du comte de Montgommery. Elle accompagna ce demi-refus d'un regard si passionné et si languissant, que le comte ne put y tenir. -Ah! madame, dit-il à la coquette duchesse, si vous m'aimiez comme je vous aime?. . . -Eh bien?. . . -Eh bien! que m'importe le monde, les préjugés de famille et d'honneur! Pour moi, l'univers c'est vous. Depuis trois mois, je ne vis que de votre aspect. Je vous aime de tout l'aveuglement et de toute l'ardeur du premier amour. Votre beauté souveraine m'enivre et me bouleverse. Si vous m'aimez comme je vous aime, soyez la comtesse de Montgommery, soyez ma femme. -Merci, comte, reprit Diane triomphante. Je me rappellerai ces nobles et généreuses paroles. En attendant, vous savez que le vert et le blanc sont mes couleurs. Jacques, transporté, baisa la main blanche de Diane, plus fier et plus heureux que si la couronne du monde lui eût appartenu. Et, le jour suivant, comme François Ier faisait remarquer à Diane de Poitiers que son adorateur nouveau commençait à porter publiquement ses couleurs: -N'est-ce pas son droit, sire? dit-elle en observant le roi de toute la pénétration de son regard, et ne puis-je lui permettre de porter mes couleurs quand il m'offre de porter son nom? -Est-il possible? demanda le roi. -Cela est certain, sire, répondit avec assurance la duchesse, qui avait cru un moment qu'elle avait réussi, et que la jalousie chez l'infidèle allait réveiller l'amour. Mais, après un moment de silence, le roi, en se levant pour rompre là le discours, dit gaiement à Diane: -S'il en est ainsi, madame, la charge de grand sénéchal étant restée vacante depuis la mort de M. de Brézé, votre premier mari, nous la donnerons en présent de noces à M. de Montgommery. -Et M. de Montgommery pourra l'accepter, reprit fièrement Diane, car je lui serai une fidèle et loyale épouse, et ne lui trahirais pas ma foi pour tous les rois de l'univers. Le roi s'inclina en souriant sans répondre, et s'éloigna. Décidément, Mme d'Étampes l'emportait. L'ambitieuse Diane, le dépit au coeur, disait le même jour à Jacques: -Mon vaillant comte, mon noble Montgommery, je t'aime. XIX Comment Henri II, Du Vivant De Son Père, Commença A Recueillir Son Héritage. Le mariage de Diane et du comte de Montgommery fut fixé à trois mois de là, et le bruit public de cette cour médisante et licencieuse fut que, dans la précipitation de sa vengeance, Diane de Poitiers donna des arrhes à son mari futur. Et cependant les trois mois se passèrent; le comte de Montgommery était plus amoureux que jamais, mais Diane remettait de jour en jour l'exécution de sa promesse. C'est que, fort peu de temps après l'avoir engagée, elle avait remarqué de quel regard la couvait à son tour, à l'écart, le jeune dauphin Henri. Là-dessus une ambition nouvelle s'était éveillée dans le coeur de l'impérieuse Diane. Le titre de comtesse de Montgommery ne pouvait que couvrir une défaite. Le titre de maîtresse du dauphin était presque un triomphe. Quoi! Mme d'Étampes, qui parlait toujours dédaigneusement de l'âge de Diane, n'était aimée que du père, et elle, Diane, serait aimée du fils! À elle la jeunesse, à elle l'espérance, à elle l'avenir. Mme d'Étampes lui avait succédé, mais elle succéderait à Mmed'Étampes. Elle se tiendrait devant elle, attendant, patiente et calme, comme une vivante menace. . . Car Henri serait roi un jour, et Diane toujours belle, et de nouveau reine. C'était une victoire véritable en effet. Le caractère d'Henri la rendait plus certaine encore. Il n'avait alors que dix-neuf ans, mais il avait pris part à plus d'une guerre; mais, depuis quatre ans, il était marié à Catherine de Médicis, et cependant il était resté un enfant sauvage et enveloppé. Autant il se montrait entier et hardi à l'équitation, aux armes, aux joutes et dans tous les exercices qui demandent de la souplesse et de l'adresse, autant il était gauche et embarrassé aux fêtes du Louvre et devant les femmes. Lourd d'esprit et de jugement, il se livrait à qui voulait le prendre. Anne de Montmorency, qui était en froid avec le roi, s'était tourné vers le dauphin, et imposait sans peine aujeune homme tous ses conseils et tous ses goûts d'homme déjà mûr. Il le menait à son gré et le ramenait à son caprice. Enfin, il avait jeté dans cette âme tendre et faible les racines profondes d'un indestructible pouvoir, et s'était emparé d'Henri de telle sorte que l'ascendant d'une femme pouvait seul désormais mettre en péril le sien. Mais il s'aperçut bientôt avec effroi que son élève devait être amoureux. Henri négligeait les amitiés dont il l'avait savamment entouré. Henri, de farouche, devenait triste et presque songeur. Montmorency regarda autour de lui, et crut s'apercevoir que Diane de Poitiers était la reine de ses pensées. Il aimait mieux Diane qu'une autre, le brutal gendarme! Dans ses idées grossières, il estimait la courtisane royale plus justement que le chevaleresque Montgommery. Il arrangea son plan sur les instincts vils qu'il devinait chez cette femme d'après les siens, et, tranquille dès lors, laissa le dauphin soupirer sournoisement pour la grande sénéchale. C'était bien en effet la beauté qui devait réveiller le coeur engourdi d'Henri! Elle était délicieuse, provocante, vivante; sa tête fine avait des mouvements jolis et prompts, son regard brillait de promesses, et toute sa personne avait un attrait magnétique - on disait magique alors - qui devait séduire le pauvre Henri. Il lui semblait que cette femme devait lui révéler la science inconnue d'une vie nouvelle. La sirène était pour lui, sauvage curieux et naïf, attirante et dangereuse comme un mystère, comme un abîme. Diane sentait tout cela; seulement, elle hésitait encore, par crainte de François Ier dans le passé et du comte de Montgommery dans le présent, à se hasarder dans ce nouvel avenir. Mais, un jour que le roi, toujours galant et empressé, même avec les femmes qu'il n'aimait pas, même avec celles qu'il n'aimait plus, causait avec Diane de Poitiers dans l'embrasure d'une croisée, il aperçut le dauphin qui, d'un oeil furtif et jaloux, épiait cet entretien de Diane et de son père. François appela à haute voix Henri. -Ah çà! monsieur mon fils, que faites-vous là? Approchezvous donc! lui dit-il. Mais Henri, tout pâle et honteux, après une minute d'hésitation entre son devoir et sa peur, au lieu de répondre à l'invitation de son père, prit le parti de s'enfuir comme s'il n'avait pas entendu. -Oh là! quel garçon sauvage et empêché! dit le roi. Comprenez-vous rien, madame, à une timidité semblable? Vous, la déesse des forêts, avez-vous jamais vu daim plus effarouché? Ah! le vilain défaut! -Plaît-il à Votre Majesté que j'en corrige monseigneur le dauphin? reprit Diane en souriant. -Mais, dit le roi, il serait difficile qu'il eût plus gentil maître au monde et plus doux apprentissage. -Tenez-le donc pour amendé, sire, repartit Diane; je m'en charge. En effet, elle eut bientôt rejoint le fugitif. Le comte de Montgommery, en service ce jour-là, n'était pas au Louvre. -Je vous cause donc un effroi bien grand, monseigneur? Diane commença ainsi la conversation. Et la conversation continua. Comment elle la termina, comment elle ne s'aperçut d'aucune des bévues du prince et admira ses moindres mots, comment il la quitta avec la conviction qu'il venait d'être spirituel et charmant, et devint en effet peu à peu près d'elle charmant et spirituel, comment enfin elle fut, dans tous les sens, sa maîtresse, et lui donna en même temps des ordres, des leçons et du bonheur; c'est là la comédie éternelle et intraduisible qui sejouera toujours, mais qui ne s'écrira jamais. Et Montgommery? Oh! Montgommery aimait trop Diane pour la juger, et s'était donné trop aveuglément pour y voir clair. Chacun glosait déjà à la cour sur les amours nouvelles de Mme de Poitiers, que le noble comte en était toujours à ses illusions, entretenues par Diane avec soin. L'édifice qu'elle bâtissait était trop fragile encore pour qu'elle ne redoutât pas toute secousse et tout éclat. Elle gardait donc le dauphin par ambition et le comte par prudence. XX De L'Utilité Des Amis. Laissons maintenant Aloyse continuer et achever le récit qu'ont posé seulement ces préliminaires. -Mon mari, le brave Perrot, disait-elle à Gabriel attentif, n'avait pas été sans apprendre les bruits qui couraient publiquement sur Mme Diane, et toutes les railleries qu'on faisait de M. de Montgommery. Mais il ne savait s'il devait avertir son maître, qu'il voyait confiant et heureux, ou bien s'il fallait lui cacher la trame odieuse où cette ambitieuse femme l'avait enveloppé. Il me faisait part de ses doutes, car je lui donnais ordinairement de bons conseils, et il avait éprouvé ma discrétion et ma fermeté; mais icij'étais comme lui bien embarrassée sur le parti à prendre. » Un soir, nous étions dans cette même chambre, monseigneur, Perrot et moi, car le comte de Montgommery ne nous traitait pas en serviteurs mais en amis, et avait voulu garder, même à Paris, l'habitude patriarcale de nos veillées d'hiver de Normandie, où maîtres et gens se réchauffent au même foyer après le labeur commun du jour. Le comte, pensif et la tête dans sa main, était assis devant le feu. Il allait ordinairement le soir chez Mme de Poitiers, mais depuis quelque temps elle lui faisait souvent dire qu'elle était malade et ne pourrait le recevoir. Il songeait à cela sans doute, Perrot raccommodait les courroies d'une cuirasse, et moi je filais. » C'était le 7 janvier 1539, par une soirée froide et pluvieuse, et le lendemain de l'Épiphanie. Rappelez-vous cette date sinistre, monseigneur. Gabriel fit signe qu'il ne perdait pas un mot, et Aloyse continua: -Tout à coup, on annonça M. de Langeais, M. de Boutières et le comte de Sancerre, trois gentilshommes de la cour amis de monseigneur, mais encore plus de Mme d'Étampes. Tous trois étaient enveloppés de grands manteaux sombres, et, quoiqu'ils fussent entrés en riant, il me sembla qu'ils apportaient avec eux le malheur, et mon instinct, hélas! ne me trompait guère. » Le comte de Montgommery se leva et alla au-devant des arrivants avec ces façons hospitalières et gracieuses qui lui allaient si bien. » -Soyez les bien venus, mes amis, dit-il aux trois gentilshommes en leur serrant la main. » Sur un signe, je vins les débarrasser de leurs manteaux, et tous trois prirent place. » -Quelle bonne fortune vous amène donc dans mon logis? continua le comte. » -Un triple pari, répondit M. de Boutières, et votre présence ici, mon cher comte, me fait gagner le mien en ce moment. » -Moi, dit M. de Langeais, j'avais le mien déjà gagné. » -Et moi, reprit le comte de Sancerre, je gagnerai le mien tout à l'heure; vous allez voir. » -Et qu'aviez-vous donc parié, messieurs? demanda Montgommery. » -Mais, dit M. de Boutières, Langeais, que voilà, avait gagé avec d'Enghien que le dauphin ne serait pas ce soir au Louvre. Nous en arrivons, et avons bien et dûment constaté que d'Enghien avait perdu. » -Quant à de Boutières, reprit le comte de Sancerre, il avait parié avec M. de Montejan que vous seriez ce soir chez vous, mon cher comte, et vous voyez qu'il a gagné. » -Et tu as gagné aussi, Sancerre, je t'en réponds, reprit à son tour M. de Langeais; car, en somme, les trois paris n'en font qu'un, et nous aurions perdu ou gagné ensemble. Sancerre, monsieur de Montgommery, a gagé cent pistoles contre d'Aussun que me de Poitiers serait malade ce soir. » Votre père, Gabriel, pâlit affreusement. » -Vous avez gagné, en effet, monsieur de Sancerre, dit-il d'une voix émue, car Mme la grande sénéchale m'a fait prévenir tantôt qu'elle ne pourrait recevoir personne ce soir, s'étant trouvée subitement indisposée. » -Là! s'écria le comte de Sancerre, quand je le disais. Vous attesterez à d'Aussun, messieurs, qu'il me doit cent pistoles. » Et tous de rire comme des fous; mais le comte de Montgommery restait sérieux. » -Maintenant, mes bons amis, dit-il avec un accent quelque peu amer, consentirez-vous à m'expliquer cette énigme? » -De grand coeur, ma foi! dit de Boutières, mais éloignez ces bonnes gens. » Nous étoins déjà près de la porte, Perrot et moi. Monseigneur nous fit signe de rester. » -Ce sont des amis dévoués, dit-il aux jeunes seigneurs, et comme d'ailleurs je n'ai à rougir de rien, je n'ai rien à cacher. » -Soit! dit M. de Langeais, cela sent un peu la province; mais la chose vous regarde plus que nous, comte. Aussi bien, je suis sûr qu'ils savent déjà le grand secret, car il court la ville, et vous aurez été le dernier à l'apprendre, selon l'usage. » -Mais parlez donc! s'écria M. de Montgommery. » -Mon cher comte, reprit M. de Langeais, nous allons parler, car cela nous fait peine de voir ainsi tromper un gentilhomme comme nous et un galant homme comme vous; mais si nous parlons pourtant, c'est à la condition que vous accepterez la révélation avec philosophie, c'est-à-dire en riant; car tout ceci ne vaut pas votre colère, je vous assure, et d'ailleurs votre colère serait ici d'avance désarmée. » -Nous verrons; j'attends, répondit froidement monseigneur. » -Cher comte, dit alors M. de Boutières, le plus jeune et le plus étourdi des trois, vous connaissez la mythologie, n'est-il pas vrai? Vous savez l'histoire d'Endymion, sans aucun doute? Mais quel âge croyez-vous qu'il ait eu, Endymion, lors de ses amours avec Diane-Phoebé? Si vous vous imaginez qu'il touchait à la quarantaine, détrompez-vous, mon cher, il n'avait même pas vingt ans, et sa barbe n'était pas poussée. Je tiens le fait de mon gouverneur, qui savait parfaitement la chose. Et voilà justement pourquoi, ce soir, Endymion n'est pas au Louvre; pourquoi dame Luna est couchée et invisible, probablement à cause de la pluie; et pourquoi, enfin, vous êtes chez vous, vous, monseigneur de Montgommery. . . d'où il suit que mon gouverneur est un grand homme, et que nous avons gagné nos trois paris. Vive la joie! » -Des preuves? demanda froidement le comte. » -Des preuves! reprit M. de Langeais, mais vous pouvez en aller chercher vous-même. Ne demeurez-vous pas à deux pas de la Luna? » -C'est juste. Merci! fit seulement le comte. » Et il se leva. Les trois amis durent se lever aussi, assez refroidis et presque effrayés par cette attitude sévère et morne de M. de Montgommery. » -Ah çà! comte, dit M. de Sancerre, n'allez pas faire de sottise ni d'imprudence, et souvenez-vous qu'il ne fait pas bon se frotter au lionceau, pas plus qu'au lion. » -Soyez tranquille! répondit le comte. » -Vous ne nous en voulez pas, au moins? » -C'est selon, reprit-il. » Il les reconduisit, ou plutôt les poussa jusqu'à la porte, et, en revenant, il dit à Perrot: » -Mon manteau et mon épée. » Perrot apporta épée et manteau. » -Est-ce vrai que vous saviez cela, vous autres? demanda le comte en ceignant son épée. » -Oui, monseigneur, répondit Perrot les yeux baissés. » -Et pourquoi ne m'avez-vous pas averti, Perrot? » -Monseigneur!. . . balbutia mon mari. » -C'est juste; vous n'étiez pas des amis, vous, mais de bonnes gens seulement. » Il frappa amicalement sur l'épaule de son écuyer. Il était très pâle, mais parlait avec une sorte de tranquillité solennelle. Il dit encore à Perrot: » -Y a-t-il longtemps que ces bruits courent? » -Monseigneur, répondit Perrot, il y a cinq mois que vous aimez Mme Diane de Poitiers, puisque votre mariage était fixé au mois de novembre. Eh bien! on assure que monseigneur le dauphin a aimé Mme Diane un mois après qu'elle a eu accueilli votre demande. Cependant il n'y a guère plus de deux mois qu'on en parle, et il n'y a pas quinze jours que je le sais. Les bruits n'ont pris de la consistance que depuis l'ajournement du mariage, et l'on ne s'en entretenait que sous le couvert, par peur de monseigneur le dauphin. J'ai battu hier un des gens de M. de la Garde qui avait eu le front d'en rire en dessous devant moi, et le baron de La Garde n'a pas osé me reprendre. » -On n'en rira plus, dit monseigneur avec un accent qui me fit frissonner. » Quand il fut tout prêt, il passa la main sur son front et me dit: » -Aloyse, va me chercher Gabriel, je veux l'embrasser. » Vous dormiez, monseigneur Gabriel, de votre sommeil calme de chérubin, et vous vous mîtes à pleurer quand je vins vous éveiller et vous prendre. Je vous enveloppai dans une couverture et vous apportai ainsi à votre père. Il vous prit dans ses bras, vous regarda quelque temps en silence, comme pour se rassasier de votre vue, puis posa sur vos beaux yeux à demi-clos un baiser. Une larme roula en même temps sur votre figure rose, la première larme qu'il eût versée devant moi, cet homme fort et vaillant! Il vous remit ensuite à moi en disant: » -Je te recommande mon enfant, Aloyse. » Hélas! c'est la dernière parole qu'il m'ait adressée. Elle est restée là, et je l'entends toujours. » -Je vais vous accompagner, monseigneur, dit alors mon brave Perrot. » -Non, Perrot, répondit M. de Montgommery, il faut que je sois seul; reste. » -Cependant, monseigneur. . . » -Je le veux, dit-il. » Il n'y avait pas à répliquer quand il parlait ainsi, et Perrot se tut. Le comte nous prit les mains. » -Adieu! mes bons amis, nous dit-il, non! pas adieu! au revoir. » Et puis il sortit, calme et d'un pas assuré, comme s'il devait rentrer au bout d'un quart d'heure. » Perrot ne dit rien; mais, dès que son maître fut dehors, il prit à son tour son manteau et son épée. Nous n'échangeâmes pas une parole, et je n'essayai pas de le retenir: il faisait son devoir en suivant le comte, fût-ce à la mort. Il me tendit les bras, je m'y jetai en pleurant; puis, après m'avoir tendrement embrassée, il s'élança sur les traces de M. de Montgommery. Tout cela n'avait pas duré une minute, et nous n'avions pas dit un seul mot. » Restée seule, je tombai sur une chaise, sanglotant et priant. La pluie avait redoublé au dehors, et le vent mugissait avec violence. Vous, cependant, monseigneur Gabriel, vous aviez paisiblement repris votre sommeil interrompu, dont vous ne deviez vous réveiller qu'orphelin. XXI Où Il Est Démontré Que La Jalousie A Pu Abolir Quelquefois Les Titres Avant La Révolution Française. « Ainsi que l'avait dit M. de Langeais, l'hôtel de Brézé, que me Diane habitait alors, n'était qu'à deux pas du nôtre, rue du Figuier-Saint-Paul, où il existe encore, ce logis de malheur. » Perrot suivit de loin son maître, le vit s'arrêter à la porte de me Diane, frapper, puis entrer. Il s'approcha alors. M. de Montgommery parlait avec hauteur et assurance aux valets, qui essayaient de s'opposer à son passage, prétendant que leur maîtresse était malade dans sa chambre. Mais le comte passa outre, et Perrot profita du trouble pour se glisser à sa suite par la porte restée entr'ouverte. Il connaissait bien les êtres de la maison pour avoir porté plus d'un message à Mme Diane. Il monta sans obstacle dans l'obscurité derrière M. de Montgommery, soit qu'on ne l'aperçut pas, soit qu'on n'attachât pas d'importance à l'écuyer dès que le maître avait rompu la consigne. » Au haut de l'escalier, le comte trouva deux des femmes de la duchesse tout inquiètes et éplorées, qui lui demandèrent ce qu'il voulait à pareille heure. Dix heures du soir sonnaient en effet à toutes les horloges des environs. M. de Montgommery répondit avec fermeté qu'il voulait voir sur-le-champ Mme Diane, qu'il avait des choses graves à lui communiquer sans retard, et que, si elle ne pouvait le recevoir, il attendrait. » Il parlait très haut et de manière à être entendu de la chambre à coucher de la duchesse, qui était proche. L'une des femmes entra dans cette chambre et revint bientôt, disant que Mme de Poitiers se couchait, mais qu'elle allait venir parler au comte, et qu'il eût à l'attendre dans l'oratoire. » Le dauphin n'était donc pas là, ou il se conduisait bien peureusement pour un fils de France! M. de Montgommery suivit sans difficulté dans l'oratoire les deux femmes qui le précédaient portant des flambeaux. » Perrot alors, qui était resté tapi dans l'ombre sur les marches de l'escalier, acheva de le gravir et se cacha derrière une tapisserie de haute lisse, dans un grand corridor qui séparait justement la chambre à coucher de Mme Diane de Poitiers de l'oratoire où M. de Montgommery l'attendait. Au fond de ce vaste couloir, deux portes condamnées avaient donné autrefois, l'une dans l'oratoire, l'autre dans la chambre. Ce fut derrière les portières laissées là pour la symétrie que se glissa Perrot, et il vit avec joie qu'il pourrait, en prêtant l'oreille, entendre à peu de choses près ce qui se passerait dans l'une ou l'autre chambre. Non que mon brave mari fût dirigé par un vulgaire sentiment de curiosité, monseigneur, mais les dernières paroles du comte en nous quittant et un secret instinct l'avertissaient que son maître courait un danger, et qu'en ce moment même on lui tendait peut-être un piège, et il voulait rester à portée de le secourir au besoin. » Malheureusement, comme vous allez le voir, monseigneur, aucune des paroles qu'il entendit et qu'il me rapporta depuis ne peut répandre le moindre jour sur l'obscure et fatale question qui vous préoccupe aujourd'hui. » M. de Montgommery n'avait pas attendu deux minutes, quand Mmede Poitiers entra dans l'oratoire et même avec quelque précipitation. »-Qu'est-ce à dire, monsieur le comte? fit-elle, et d'où vient cette invasion nocturne après la prière que je vous avais adressée de ne pas venir aujourd'hui? » -Je vais vous répondre en deux mots sincères, madame; mais renvoyez vos femmes d'abord. Maintenant, écoutez-moi. Je serai bref. On vient me dire que vous me donnez un rival, que ce rival est le dauphin, et qu'il est chez vous ce soir même. » -Et vous l'avez cru, puisque vous accourez pour vous en assurer? dit Mme Diane avec hauteur. » -J'ai souffert, Diane, et j'accours pour chercher auprès de vous un remède à ma souffrance. » -Eh bien! maintenant, reprit Mme de Poitiers, vous m'avez vue. Vous savez qu'ils ont menti, laissez-moi me reposer. Au nom du ciel, sortez, Jacques. » -Non, Diane, dit le comte inquiet sans doute de cet empressement à l'éloigner; car, s'ils ont menti en prétendant que le dauphin était ici, ils n'ont point menti peut-être en assurant qu'il y viendrait ce soir: et je serais bien aise de les convaincre jusqu'au bout de calomnie. » -Ainsi, vous resterez, monsieur? »-Je resterai, madame. Allez vous reposer, si vous êtes malade, Diane. Moi je garderai, si vous le voulez bien, votre sommeil. » -Mais de quel droit enfin feriez-vous cela, monsieur? s'écria Mme de Poitiers. À quel titre? Ne suis-je pas libre encore? » -Non, madame, reprit avec fermeté le comte, vous n'êtes plus libre de rendre la risée de la cour un loyal gentilhomme dont vous avez accepté les prétentions. » -Je n'accepterai pas du moins, dit Mme Diane, cette prétention dernière. Vous n'avez pas plus le droit de rester ici que les autres n'ont le droit de vous railler. Vous n'êtes pas mon mari, n'est-ce pas, et je ne porte pas votre nom, que je sache? » -Eh! madame! s'écria alors avec une sorte de désespoir M. de Montgommery, que m'importe qu'on me raille! Ce n'est pas là la question! mon Dieu! vous le savez bien, Diane; et ce n'est pas mon honneur qui saigne et crie, c'est mon amour. Si je m'étais trouvé offensé des moqueries de ces trois fats, j'aurais tiré mon épée, voilà tout. Mais j'ai eu le coeur déchiré, Diane, et je suis accouru. Ma dignité! ma réputation! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, pas du tout: il s'agit que je vous aime, que je suis fou, que je suis jaloux; que vous m'aviez dit et prouvé que vous m'aimiez, et que je tuerai quiconque osera toucher à cet amour qui est mon bien, quand ce serait le dauphin, quand ce serait le roi, madame! Je ne m'inquiéterai guère du nom de ma vengeance, je vous assure. Mais, aussi vrai que Dieu existe, je me vengerai. » -Et de quoi donc, s'il vous plaît? et pourquoi? demanda derrière M. de Montgommery une voix impérieuse. » Et Perrot frissonna; car, à travers le corridor faiblement éclairé, il venait de voir apparaître M. le dauphin, actuellement roi; et, derrière le dauphin, la figure railleuse et dure de M. de Montmorency. » -Ah! s'écria Mme Diane en tombant sur un fauteuil et en se tordant les mains, voilà ce que je redoutais. » M. de Montgommery ne jeta d'abord qu'un cri: "Ah!" puis Perrot l'entendit reprendre d'une voix assez calme: » -Monseigneur le dauphin, un seul mot. . . par grâce! Ditesmoi que vous ne venez pas ici parce que vous aimez Mme de Poitiers et parce que Mme Diane de Poitiers vous aime. »-Monsieur de Montgommery, répondit le dauphin avec une colère encore contenue, un seul mot, par ordre! Dites-moi que je ne vous trouve pas ici parce que Mme Diane vous aime et parce que vous aimez Mme Diane. » La scène se posant ainsi, il n'y avait plus en présence l'héritier du plus grand trône du monde et un simple gentilhomme, mais deux hommes, deux rivaux irrités et jaloux, deux coeurs souffrants, deux âmes déchirées. » -J'étais l'époux accepté et désigné de Mme Diane, on le savait, vous le saviez, reprit M. de Montgommery, omettant déjà le titre auquel le prince avait droit. » -Promesse en l'air, promesse oubliée! s'écria Henri, et, pour être plus récents que les vôtres peut-être, les droits de mon amour n'en sont pas moins certains, et je les maintiendrai. » -Ah! l'impudent! il parle de ses droits, tenez! s'écria le comte ivre déjà de jalousie et de rage. Vous osez donc dire que cette femme est à vous? » -Je dis qu'elle n'est pas à vous du moins, reprit Henri. Je dis que je suis chez madame de l'aveu de madame, et qu'il n'en est pas de même de vous, ce me semble. Donc, j'attends impatiemment que vous sortiez, monsieur. » -Si vous êtes si impatient, eh bien! sortons ensemble; c'est tout simple. » -Un défi! s'écria Montmorency, s'avançant alors. Vous osez, monsieur, porter un défi au dauphin de France! » -Il n'y a pas ici de dauphin de France, reprit le comte, il y a un homme qui se prétend aimé de la femme que j'aime, voilà tout. » Il fit sans doute un pas vers Henri, car Perrot entendit Mme Diane crier: » -Il veut insulter le prince! Il veut tuer le prince! À l'aide! » Et, probablement embarrassée du rôle singulier qu'ellejouait, elle s'élança dehors, malgré M. de Montmorency qui lui disait qu'elle se rassurât, et qu'ils avaient deux épées contre une et une bonne escorte en bas. Perrot vit Mme Diane traverser le corridor, et se jeter dans sa chambre tout éplorée en appelant ses femmes et les gens du dauphin. » Mais sa fuite ne calma pas l'ardeur des deux adversaires, loin de là! et M. de Montgommery releva avec amertume le mot d'escorte qui venait d'être prononcé. » -C'est avec l'épée de ses gens, sans doute, dit-il, que monseigneur le dauphin entend venger ses injures? » -Non, monsieur, reprit fièrement Henri, et la mienne me suffira pour châtier un insolent. » Tous deux portaient déjà la main à la poignée de leur épée, mais M. de Montmorency intervint. »-Pardon! monseigneur, dit-il; mais celui qui sera peut-être roi demain n'a pas le droit de risquer sa vie aujourd'hui. Vous n'êtes pas un homme, monseigneur, vous êtes une nation: un dauphin de France ne se bat que pour la France. » -Mais alors, s'écria M. de Montgommery, un dauphin de France ne m'arrache pas, lui qui a tout, celle en qui j'ai mis uniquement ma vie, celle qui est pour moi plus que ma patrie, plus que mon honneur, plus que mon enfant au berceau, plus que mon âme immortelle; car elle m'eût fait oublier tout cela, cette femme qui me trompait peut-être! Mais non, elle ne trompait pas, c'est impossible; je l'aime trop! Monseigneur, pardonnez-moi ma violence et ma folie, et daignez me dire que vous n'aimez pas Diane. Enfin, on ne vient pas chez une femme qu'on aime accompagné de M. de Montmorency et escorté de huit ou dix reîtres! J'aurais dû songer à cela. » -J'ai voulu, dit M. de Montmorency, suivre monseigneur ce soir avec une escorte, malgré ses instances, parce qu'on m'avait prévenu secrètement qu'il lui serait tendu un guet-apens aujourd'hui. Je devais pourtant le laisser au seuil de cette maison. Mais les éclats de votre voix, monsieur, arrivant jusqu'à nous, m'ont engagé à passer outre et à ajouter foi jusqu'au bout aux avis des amis inconnus qui m'avaient si à propos mis sur mes gardes. »-Je les connais, moi, ces amis inconnus! dit en riant amèrement le comte. Ce sont les mêmes, sans doute, qui m'ont prévenu aussi que le dauphin serait ici ce soir, et ils ont réussi à souhait dans leur dessein, eux et celle qui les faisait agir. Car Mme d'Étampes ne voulait, je le présume, que compromettre par un éclat scandaleux Mmede Poitiers. Or, M. le dauphin, en n'hésitant pas à venir faire sa visite amoureuse avec une armée, a merveilleusement servi ce plan merveilleux! Ah! vous n'en êtes donc plus, Henri de Valois, à garder le moindre ménagement pour Mme de Brézé?. . . Vous l'affichez donc publiquement pour votre maîtresse officielle? Elle est donc bien réellement et bien authentiquement à vous, cette femme? Il n'y a plus à douter et à espérer! Vous me l'avez bien certainement volée, et avec elle mon bonheur, et avec elle ma vie? Eh bien! tonnerre et sang! je n'ai pas non plus de ménagement à garder, moi. Parce que tu es fils de France, Henri de Valois, ce n'est pas un motif pour n'être plus gentilhomme, et tu me rendras raison de ta forfaiture, ou tu n'es qu'un lâche! » -Misérable! s'écria le dauphin en tirant son épée et en marchant sur le comte. » Mais M. de Montmorency se jeta de nouveau au-devant de lui. » -Monseigneur! encore une fois, je vous dis qu'en ma présence l'héritier du trône ne croisera pas le fer pour une femelle avec un. . . » -Avec un gentilhomme plus ancien que toi, premier baron chrétien! interrompit le comte hors de lui. Tout noble d'ailleurs vaut le roi, et les rois n'ont pas toujours été aussi prudents que vous voulez le prétendre, vous autres, et pour cause! Charles de Naples a défié Alphonse d'Aragon; François Ier, ne voilà pas si longtemps, a défié Charles-Quint. C'était roi contre foi: soit! M. de Nemours, le neveu du roi, a appelé un simple capitaine espagnol. Les Montgommery valent les Valois, et comme ils se sont alliés plusieurs fois avec les enfants des rois de France ou d'Angleterre, ils peuvent bien se battre avec eux. Les anciens Montgommery portaient de France pure, au deuxième et troisième. Depuis leur retour d'Angleterre, où ils avaient suivi Guillaumele-Conquérant, les armes des Montgommery étaient d'azur au lion d'or armé et lampassé d'argent avec cette devise: Garde bien! et trois fleurs de lis sur un fond de gueule. Allons, monseigneur, nos armes sont semblables comme nos épées! un bon mouvement de chevalerie! Ah! si vous l'aimiez comme je l'aime, cette femme, et si vous me haïssiez comme je vous hais! Mais non: vous n'êtes qu'un enfant timide heureux de se cacher derrière son précepteur. » -M. de Montmorency, laissez-moi! s'écriait le dauphin en se débattant contre M. de Montmorency qui le retenait. »-Non, pâques-Dieu! disait Montmorency,je ne vous laisserai pas vous battre avec ce furieux. Arrière! à moi! cria-t-il dehors à voix haute. » Et l'on entendit distinctement Mme Diane, penchée sur l'escalier, crier aussi de toutes ses forces: » -À l'aide! Montez donc, vous autres! Allez-vous laisser égorger vos maîtres? » Cette trahison de Dalilah, puisque, après tout, ils étaient deux contre M. de Montgommery, porta sans doute au dernier degré l'exaspération aveugle du comte. Perrot, glacé de terreur l'entendit leur dire: » -Faut-il donc le dernier outrage pour vous convaincre, ton entremetteur et toi, Henri de Valois, de la nécessité de me rendre raison? » Perrot supposa qu'il s'était alors avancé sur le dauphin, et avait levé la main sur lui. Henri poussa un rugissement sourd. Mais M. de Montmorency avait probablement retenu le bras du comte, car, tandis qu'il appelait plus fort que jamais: "À moi! à moi!" Perrot, qui ne pouvait voir, entendait le prince s'écrier: » -Son gant a effleuré mon front: il ne peut plus mourir que de ma main, Montmorency! » Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair. En ce moment, les hommes de l'escorte entrèrent. Il se fit une lutte acharnée et un grand bruit de piétinements et de fer. M. de Montmorency criait: » -Liez-le, cet enragé. » Et le dauphin: » -Ne le tuez pas! Au nom du ciel! ne le tuez pas!. . . » Ce combat trop inégal ne dura pas une minute. Perrot n'eut même pas le temps d'accourir pour aider son maître. En arrivant au seuil de la porte, il vit un des reîtres gisant sur le plancher et deux ou trois autres saignants. Mais le comte, désarmé, était lié déjà et maintenu par les cinq ou six gens d'armes qui l'avaient assailli à la fois. Perrot, qu'on n'avait pas aperçu dans le tumulte, crut plus utile aux intérêts de M. de Montgommery de rester libre et maître d'avertir ses amis ou de le secourir en une occasion plus favorable. Il retourna donc sans bruit à son poste, et là, l'oreille au guet et la main à l'épée, attendit, puisque M. de Montgommery n'était ni tué ni blessé, le moment de se montrer et de le sauver peut-être. . . car vous allez voir tout à l'heure, monseigneur, que ce n'était ni le courage ni la hardiesse qui manquaient à mon brave mari. Mais il était aussi sage que vaillant, et savait habilement prendre son avantage. Pour l'instant, il n'y avait qu'à observer: c'est ce qu'il fit avec sang-froid et attention. « Cependant M. de Montgommery tout garrotté criait encore: » -Ne te le disais-je pas, Henri de Valois, que tu ne ferais qu'opposer dix épées à la mienne, et le courage obéissant de tes soldats à mon insulte? »-Vous voyez, monsieur de Montmorency! disait le dauphin tout frémissant. » -Qu'on le bâillonne! dit M. de Montmorency pour toute réponse. Je vous enverrai dire, reprit-il, s'adressant toujours aux gens d'armes, ce qu'il faudra faire de lui. Jusque-là, gardez-le à vue. Vous m'en répondez sur votre tête. » Et il quitta l'oratoire, entraînant le dauphin. Ils traversèrent le corridor où Perrot se tenait caché derrière la tapisserie, et entrèrent chez Mme Diane. » Perrot alors passa du côté de l'autre muraille, et colla son oreille à l'autre porte condamnée. » La scène à laquelle il venait d'assister était encore moins épouvantable peut-être que celle qu'il allait entendre. XXII Quelle Est La Preuve La Plus Eclatante Que Puisse Donner Une Femme Qu'Un Homme N'Est Pas Son Amant. « -Monsieur de Montmorency, disait en entrant le dauphin avec une tristesse courroucée, si vous ne m'aviez pas retenu presque par la force, je serais moins mécontent de moi et de vous que je ne le suis. »-Que monseigneur, répondit Montmorency, me permette de lui dire que c'est parler en jeune homme et non en fils de roi. Vos jours ne vous appartiennent pas. Ils sont à votre peuple, monseigneur, et les têtes couronnées ont d'autres devoirs que les autres hommes. » -Pourquoi donc suis-je alors irrité contre moi-même et comme honteux? dit le prince. Ah! c'est vous, madame, reprit Henri en s'adressant à Diane qu'il venait d'apercevoir sans doute. » Et, l'amour-propre blessé l'emportant en ce moment sur l'amour jaloux: » -C'est chez vous et par vous, ajouta-t-il, que j'ai reçu mon premier outrage. » -Hélas! oui, chez moi, mais ne dites pas par moi, monseigneur, répondit Diane. Est-ce que je n'ai pas souffert autant que vous et plus que vous? Est-ce que je ne suis pas innocente de tout ceci? Est-ce que j'aime cet homme, enfin? Est-ce que je l'ai jamais aimé? » Elle le reniait après l'avoir trahi; c'était tout simple. » -Je n'aime que vous, monseigneur, reprit-elle; mon âme et ma vie sont à vous tout entières, et mon existence ne date que du jour où vous avez accepté ce coeur qui vous est dévoué. Autrefois pourtant, il se peut. . . etje me rappelle vaguement quej'avais laissé entrevoir à ce Montgommery quelques espérances. Rien de positif, toutefois, nul engagement certain. Mais vous êtes venu, et tout a été oublié. Et, depuis ce temps, je vous le jure, et croyezen mes paroles plutôt que les calomnies jalouses de Mme d'Étampes et des siens! depuis ce temps béni, il n'y a pas une des pensées de mon intelligence, pas une des pulsations de mon sang qui n'ait été pour vous, à vous, monseigneur. Cet homme ment, cet homme agit de concert avec mes ennemis, cet homme n'a aucun droit sur celle qui vous appartient si entièrement, Henri. Je connais à peine cet homme, et non seulement je ne l'aime pas, grand Dieu! mais je le hais et je le méprise. Je ne vous demande pas seulement, tenez! s'il est mort ou vivant. Je ne m'occupe que de vous. Lui, je le hais! » -Est-ce bien vrai, madame? dit le dauphin avec un reste de défiance sombre. »-L'épreuve en sera facile et prompte, reprit M. de Montmorency. M. de Montgommery est vivant, madame, mais chargé de liens par nos gens et hors d'état de nuire. Il a grièvement offensé le prince. Cependant le traduire devant des juges est impossible: le jugement pour un crime semblable aurait plus de dangers que le crime même. D'un autre côté, que monseigneur le dauphin se commette en un combat singulier avec cet insolent, la chose est plus impossible encore. Quel est donc là-dessus votre avis, madame, et que devons-nous faire de cet homme? » Il y eut un moment de silence plein d'émotion. Perrot suspendait son souffle pour mieux entendre ces paroles qui tardaient tant à sortir. Mais, évidemment, Mme Diane avait peur d'ellemême et de ce qu'elle allait dire. Elle hésitait devant son propre arrêt. » Enfin, il fallait parler, et, d'une voix encore assez ferme: »-M. de Montgommery, dit-elle, a commis un crime de lèsemajesté. Monsieur de Montmorency, à quelle peine condamne-ton les coupables de lèse- majesté? » -À la mort, répondit le connétable. » -Mon avis est donc que cet homme meure, dit froidement Mme Diane. » Tous frissonnèrent, et ce ne fut qu'après une autre pause que M. de Montmorency reprit: »-En effet, madame, vous n'aimez pas et n'avezjamais aimé M. de Montgommery. » -Mais moi, reprit le dauphin, je veux moins que jamais que M. de Montgommery meure. » -C'est aussi mon avis, dit Montmorency, mais non pas, je suppose, pour les mêmes motifs que vous, monseigneur. L'opinion que vous émettez par générosité,je l'approuve par prudence. M. de Montgommery a des amis et des alliés puissants en France et en Angleterre; on sait de plus à la cour qu'il a dû nous rencontrer ici cette nuit. Si on nous le redemande hautement et bruyamment demain, il ne faut pas que nous n'ayons à produire qu'un cadavre. La noblesse n'entend pas qu'on la traite comme les vilains et qu'on la tue sans cérémonie. Il est nécessaire que nous puissions répondre: « M. de Montgommery est en fuite. . . » ou « M. de Montgommery est blessé et malade. . . » Mais, en tout cas: « M. de Montgommery est vivant!» Et, si l'on nous pousse à la dernière extrémité, si l'on persiste à le réclamer jusqu'au bout, eh bien! il faut qu'à la rigueur nous soyons libres de le tirer de sa prison ou de son lit, et de le montrer aux calomniateurs. Mais j'espère que la précaution, pour être bonne, n'en sera pas moins inutile. On demandera demain et après demain M. de Montgommery. Mais, dans huit jours, on en parlera moins, et, dans un mois, on n'en parlera plus du tout. Rien n'oublie vite comme un ami, et il faut bien changer de sujet de conversation! Je trouve donc que le coupable ne doit ni mourir ni vivre: il doit disparaître. » -Soit! dit le dauphin. Qu'il parte, qu'il quitte la France. Il a des biens et des parents en Angleterre, qu'il s'y réfugie. » -Non pas, monseigneur! reprit Montmorency. La mort c'est trop, mais l'exil ce n'est pas assez. Voulez-vous, ajouta-t-il en baissant la voix, que cet homme dise en Angleterre plus qu'en France qu'il vous a menacé d'un geste insultant? »-Oh! ne me rappelez pas cela! s'écria le dauphin, les dents serrées. »-Laissez-moi pourtant me le rappeler, monseigneur, afin de vous prémunir contre une imprudente détermination. Il faut, je le répète, que le comte ne puisse rien révéler ni vivant ni mort. Les hommes de notre escorte sont sûrs, et ne savaient pas d'ailleurs à qui ils avaient affaire. Le gouverneur du Châtelet est mon ami; de plus, muet et sourd comme sa prison, et dévoué au service de Sa Majesté. Que M. de Montgommery soit transport au Châtelet cette nuit même. Un bon cachot nous le gardera ou nous le rendra, comme nous voudrons. Demain, il aura disparu, et nous répandrons sur cette disparition les bruits les plus contradictoires. Si ces rumeurs ne tombent pas d'elles-mêmes, si les amis du comte le redemandent avec trop d'instances, ce qui n'est guère probable, et poussent jusqu'au bout une enquête sévère, ce qui m'étonnerait bien, alors nous nous justifions d'un mot en produisant les registres du Châtelet qui prouvent que M. de Montgommery, accusé du crime de lèse-majesté, attend en prison l'arrêt régulier de la justice. Puis, cette preuve faite, sera-ce de notre faute si la prison est malsaine, si le chagrin et le remords ont eu trop de prise sur M. de Montgommery, et s'il est mort avant d'avoir pu comparaître devant un tribunal? » -Oh! monsieur de Montmorency! reprit le dauphin en frémissant. »-Soyez tranquille, monseigneur, reprit le conseiller du prince, nous n'aurons pas besoin d'en venir à cette extrémité. Les bruits causés par l'absence du comte s'apaiseront tout seuls. Les amis se consoleront et oublieront vite, et M. de Montgommery vivra, s'il veut, pour la prison, du moment qu'il sera mort pour le monde. » -Mais n'a-t-il pas un fils? demanda Mme Diane. » -Oui, un enfant en bas âge, auquel on dira qu'on ne sait ce qu'est devenu son père, et qui, une fois grand, s'il grandit, ce pauvre orphelin! aura des intérêts à lui, des passions à lui, et ne cherchera plus à approfondir une histoire vieille de quinze ou vingt ans. » -Tout cela est juste et bien combiné, dit Mme de Poitiers: allons, je m'incline, j'approuve et j'admire. » -Vous êtes trop bonne en vérité, madame, reprit Montmorency très flatté, et je vois avec plaisir que nous sommes faits pour nous entendre. » -Mais je n'approuve ni je n'admire, moi! s'écria le dauphin. Je désavoue, au contraire, et je m'oppose. . . » -Désavouez, monseigneur, et vous aurez raison, reprit M. de Montmorency; désavouez, mais ne vous opposez pas; blâmez mais laissez faire. Tout ceci ne vous regarde en rien, et je prends sur moi toute la responsabilité de l'action devant les hommes et devant Dieu. » -Seulement, il y aura désormais un crime entre nous, n'estce pas? dit le dauphin, et vous serez plus que mon ami, vous serez mon complice. » -Oh! monseigneur, loin de moi de telles pensées! s'écria l'astucieux ministre. Mais vous ne devez pas plus vous compromettre à châtier le coupable qu'à le combattre. Voulez-vous que nous en référions au roi votre père? » -Non, non; que mon père ignore tout ceci, dit vivement le dauphin. » -Mon devoir, dit M. de Montmorency, m'obligerait pourtant à l'avertir, monseigneur, si vous persistez à croire que le temps des actions chevaleresques dure toujours. Mais tenez, ne précipitons rien, si vous le désirez, et laissons le temps mûrir nos conseils. Assurons-nous seulement de la personne du comte, condition nécessaire à nos desseins ultérieurs, quels qu'ils puissent être, et remettons à plus tard toute décision formelle à ce sujet. » -Soit! dit le dauphin dont la volonté faible accepta avec empressement cet atermoiement prétendu. M. de Montgommery aura ainsi le temps de revenir sur un premier emportement irréfléchi, et moi je pourrai aussi songer à loisir à ce que ma conscience et ma dignité m'ordonnent de faire. » -Rentrons donc au Louvre, monseigneur, dit M. de Montmorency, et constatons-y bien notre présence. Je vous le renverrai demain, madame, reprit-il en s'adressant à Mme de Poitiers avec un sourire; car j'ai pu voir que vous l'aimiez d'un amour véritable. » -Mais monseigneur le dauphin en est-il persuadé, lui? dit Diane, et m'a-t-il pardonné le malheur, si peu prévu par moi, de cette rencontre? » -Oui, vous m'aimez. . . terriblement en effet, Diane, reprit le dauphin pensif, et j'ai trop besoin de croire pour douter, et, le comte eût-il dit vrai, j'ai trop vu à la douleur qui m'a saisi que je m'imaginais vous avoir perdue, que votre amour est désormais nécessaire à mon existence, et que, quand on vous aime, c'est pour la vie. » -Ah! puissiez-vous dire vrai! s'écria Diane avec un accent passionné en baisant la main que lui tendait le prince en signe de réconciliation. » -Allons! partons sans plus de retard, dit M. de Montmorency. » -Au revoir, Diane. » -Au revoir, mon seigneur, dit la duchesse en séparant ces deux mots avec une expression de charme indicible. » Elle le reconduisit jusqu'au seuil de sa chambre. Tandis que le dauphin descendait l'escalier, M. de Montmorency rouvrit la porte de l'oratoire où M. de Montgommery gisait toujours, gardé et enchaîné, et, s'adressant au chef des hommes d'armes: » -J'enverrai tout à l'heure, lui dit-il, un homme à moi qui vous informera de ce que vous aurez à faire de votre prisonnier. Jusque-là, surveillez tous ses mouvements et ne le perdez pas de vue une minute. Vous m'en répondez tous sur votre vie. » -Il suffit, monseigneur, répondit le reître. » -D'ailleurs j'y veillerai, reprit, de la porte où elle était restée, Mme de Poitiers. » Tous s'éloignèrent, et Perrot, de sa cachette, n'entendit plus que le pas régulier de la sentinelle placée dans l'intérieur de l'oratoire, et qui gardait la porte tandis que ses camarades gardaient le prisonnier. XXIII Un Dévouement Inutile. Aloyse, après s'être reposée quelques instants, car elle pouvait respirer à peine au souvenir de cette lugubre histoire, reprit courage, et, sur les sollicitations de Gabriel, acheva son récit en ces termes: -Une heure du matin sonnait au moment où s'éloignaient le dauphin et son peu scrupuleux mentor. Perrot voyait que son maître était perdu sans ressources, s'il laissait au messager de M. de Montmorency le temps d'arriver. L'instant d'agir était donc venu pour lui. Il avait remarqué que M. de Montmorency n'avait indiqué aucun mot d'ordre ni aucun signal auquel on pût reconnaître son envoyé. Donc, après avoir attendu une demi-heure environ afin de rendre probable la rencontre que M. de Montmorency pourrait avoir faite de lui, Perrot sortit doucement de sa cachette, descendit d'un pied suspendu quelques marches de l'escalier, les remonta ensuite en marquant, au contraire, nettement le bruit de son pas, et vint frapper à la porte de l'oratoire. » Le plan qu'il avait spontanément conçu était hardi mais avait, à cause de cette hardiesse même, des chances de réussite. » -Qui est là? demanda la sentinelle. » -Envoyé de Mgr le baron de Montmorency. » -Ouvrez, dit le chef de la troupe à la sentinelle. » On ouvrit, Perrot entra hardiment et la tête haute. » -Je suis, dit-il, l'écuyer de M. Charles de Manffol, qui est à M. de Montmorency, comme vous savez. Nous rentrions, mon maître et moi, de la garde au Louvre, quand nous avons rencontré sur la Grève M. de Montmorency accompagné d'un grand jeune homme tout enveloppé d'un manteau. M. de Montmorency a reconnu M. de Manffol et l'a appelé. Après quelques instants d'entretien, tous deux m'ont ordonné de venir ici rue du Figuier, chez Mme Diane de Poitiers. J'y trouverai, m'ont-ils dit, un prisonnier sur lequel M. de Montmorency m'a donné les instructions que je viens remplir. J'ai demandé pour cela quelques hommes d'escorte; mais il m'a prévenu qu'il y avait déjà ici une force suffisante, et je vois en effet que vous êtes plus nombreux qu'il ne le faut pour appuyer la mission de conciliation qui m'a été confiée. Où est le prisonnier? Ah! le voici! Ôtez-lui son bâillon, car il faut que je lui parle et qu'il puisse me répondre. » Le consciencieux chef des estafiers hésitait encore malgré le ton délibéré de Perrot. » -N'avez-vous pas d'ordre écrit à me remettre? lui demanda-t-il. » -Écrit-on des ordres sur la place de Grève à deux heures du matin? répondit Perrot en haussant les épaules; mais M. de Montmorency m'avait dit que vous étiez prévenu de mon arrivée. » -C'est vrai. »-Eh bien! quelles chicanes me venez-vous faire, mon brave homme? Çà, éloignez-vous, vous et vos gens: car ce que j'ai à dire à ce seigneur doit rester secret entre lui et moi. Eh! ne m'entendez-vous pas? Reculez, vous autres. » Ils reculèrent, en effet, et Perrot approcha librement de M. de Montgommery délivré de son bâillon. »-Mon brave Perrot! dit le comte, qui avait reconnu d'abord son écuyer, comment donc te trouves-tu ici? » -Vous le saurez, monseigneur, mais nous n'avons pas une minute à perdre; écoutez-moi. » Il lui raconta en peu de mots la scène qui venait de se passer chez Mme Diane et la résolution que M. de Montmorency paraissait avoir prise d'ensevelir à jamais le secret terrible de l'insulte avec l'insulteur. Il fallait donc se soustraire à cette captivité mortelle par un coup désespéré. » -Et que comptes-tu faire, Perrot? demanda M. de Montgommery. Vois, ils sont huit contre nous deux, et nous ne sommes pas ici dans une maison amie, ajouta-t-il avec amertume. » -N'importe! dit Perrot, laissez-moi faire et dire seulement, et vous êtes sauvé, vous êtes libre. » -À quoi bon? Perrot, dit tristement le comte. Que ferais-je de la vie et de la liberté? Diane ne m'aime pas! Diane me déteste et me trahit! » -Laissez là le souvenir de cette femme, et songez à votre enfant, monseigneur. » -Tu as raison, Perrot, je l'ai trop oublié, mon pauvre petit Gabriel, et Dieu m'en punit avec justice. Pour lui donc, je dois, je veux tenter la dernière chance de salut que tu viens m'offrir, ami. Mais, avant tout, écoute: si elle me manque, cette chance, si l'entreprise insensée à force d'être audacieuse que tu vas risquer échoue, je ne veux pas, Perrot, léguer à l'orphelin pour héritage la suite de ma destinée fatale; je ne veux pas lui imposer, après ma disparition de la vie, les inimitiés redoutables sous lesquelles j'aurai succombé. Jure-moi donc que, si la prison ou la tombe s'ouvre pour moi et si tu survis, Gabriel ne saura jamais par toi comment son père a disparu du monde. S'il connaissait ce secret terrible, il voudrait un jour me venger ou me sauver, et il se perdrait. J'aurai un compte assez grave à rendre à sa mère, sans y ajouter encore ce poids. Que mon fils vive heureux et sans souci du passé de son père! Jure-moi cela, Perrot, et ne te crois relevé de ce serment que si les trois acteurs de la scène que tu m'as rapportée meurent avant moi, et si le dauphin, qui sera roi sans doute alors, Mme Diane et M. de Montmorency emportent dans la tombe leur haine toute-puissante et ne peuvent plus rien contre mon enfant. Alors, dans cette hypothèse bien douteuse, qu'il essaie, s'il veut, de me retrouver et de me redemander. Mais, jusque-là, qu'il ignore, autant que les autres, plus que les autres, la fin de son père. Tu me le promets, Perrot? tu me le jures? Je ne m'abandonne d'abord à ton dévouement téméraire et, j'en ai peur, inutile, qu'à cette seule condition, Perrot. » -Vous le voulez, monseigneur? Je le jure donc. » -Sur la croix de ton épée, Perrot, Gabriel ne saura rien par toi de ce dangereux mystère? » -Sur la croix de mon épée, monseigneur, dit Perrot la main droite étendue. » -Merci! ami. Maintenant, fais ce que tu voudras, mon fidèle serviteur. Je me livre à ton courage et à la grâce de Dieu. » -Du sang-froid et de l'assurance, monseigneur, reprit Perrot. Vous allez voir. » Et, s'adressant au chef des gens d'armes: » -Les paroles que le prisonnier vient de me donner sont satisfaisantes, lui dit-il, vous pouvez le délier et le laisser partir. » -Le délier? le laisser partir? répliqua le sbire étonné. » -Eh! sans doute! c'est l'ordre de Mgr de Montmorency. » -Mgr de Montmorency, reprit l'estafier en hochant la tête, nous a ordonné de garder ce prisonnier à vue, et a dit en partant que nous en répondions sur notre vie. Comment Mgr de Montmorency peut-il vouloir maintenant mettre ce seigneur en liberté? » -Comme cela, vous refusez de m'obéir, à moi, parlant en son nom? dit Perrot sans rien perdre de son assurance. » -J'hésite. Écoutez donc, vous me commanderiez d'égorger ce seigneur, ou d'aller le jeter à l'eau, ou de la conduire à la Bastille, nous obéirions, mais le relâcher, ce n'est pas dans notre état, cela. »-Soit! répondit Perrot sans se déconcerter. Je vous ai transmis les ordres que j'avais reçus, je me lave les mains du reste. Vous répondrez à M. de Montmorency des suites de votre désobéissance. Moi, je n'ai plus rien à faire ici. Bonsoir! » Et il ouvrit la porte, comme pour s'en aller. » -Hé! un instant, dit l'estafier, êtes-vous pressé donc! Ainsi, vous m'affirmez que c'est la volonté de M. de Montmorency qu'on laisse aller le prisonnier? Vous êtes sûr que c'est bien M. de Montmorency qui vous envoie? » -Niais! reprit Perrot, comment aurais-je su sans cela qu'il y avait un prisonnier gardé? Quelqu'un est-il sorti pour le dire, si ce n'est M. de Montmorency lui-même? » -Allons! on va donc vous délier votre homme, dit le miquelet, mécontent comme un tigre à proie à qui l'on retire son os à déchirer. Que ces grands seigneurs sont changeants, corps Dieu! » -C'est bon. Je vous attends, dit Perrot. » Il resta néanmoins dehors, sur la première marche de l'escalier, la face tournée vers les degrés et son poignard tiré à la main. S'il voyait monter le véritable messager de Montmorency, il ne lui laisserait pas faire un pas de plus. » Mais il ne vit pas et n'entendit pas derrière lui Mme Diane, attirée par le bruit des voix, sortir de sa chambre et s'avancer jusqu'à la porte laissée ouverte de l'oratoire. Elle vit qu'on détachait M. de Montgommery, qui resta muet d'horreur en l'apercevant. » -Misérables! s'écria-t-elle, que faites-vous donc là? »-Nous obéissons aux ordres de M. de Montmorency, madame, dit le chef des sbires; nous délions le prisonnier. » -Impossible! reprit Mme de Poitiers. M. de Montmorency n'a pu donner un ordre pareil. Qui vous a apporté cet ordre? » Les estafiers montrèrent Perrot, qui s'était retourné, frappé d'épouvante et de stupeur, en entendant Mme Diane. Un rayon de la lampe donnait sur le visage pâle du pauvre Perrot; Mme Diane le reconnut. » -Cet homme? dit-elle, cet homme est l'écuyer du prisonnier! Voyez ce que vous alliez faire! » -Mensonge! reprit Perrot, essayant encore de nier. Je suis à M. de Manffol et envoyé ici par M. de Montmorency. » -Qui se dit envoyé par M. de Montmorency? dit la voix d'un survenant qui n'était autre que l'envoyé véritable. Mes braves gens, cet homme ment. Voici l'anneau et le sceau des Montmorency, et vous devez d'ailleurs me reconnaître, je suis le comte de Montansier1. Quoi! vous avez osé retirer le bâillon du 1. Le jeune comte de Montansier préludait ainsi par l'arrestation de Montgommery à l'assassinat de Lignerolles. On sait que M. De Lignerolles ayant rapporté à Charles IX que le duc d'Anjou, son maître, lui avait confié le secret prisonnier et vous le détachez? Malheureux! qu'on le bâillonne et qu'on le lie plus solidement encore. » -À la bonne heure! dit l'estafier en chef, voilà des ordres vraisemblables et intelligibles! » -Pauvre Perrot! dit seulement le comte. » Il ne daigna pas ajouter un mot de reproche à MmeDiane, bien qu'il en eût eu le temps avant que le mouchoir qu'on lui mit entre les dents fût attaché. Peut-être aussi craignit-il de compromettre davantage son brave écuyer. Mais Perrot, malheureusement, n'imita pas sa prudence, et, s'adressant à Mme Diane avec indignation: » -Bien! madame, dit-il, vous ne vous arrêtez pas au moins à moitié chemin dans la félonie! Saint-Pierre avait renié trois fois son Dieu; mais Judas ne l'avait trahi qu'une fois. Vous, depuis une heure, vous avez trahi trois fois votre amant. Il est vrai que Judas n'était qu'un homme et vous êtes une femme et une duchesse! » -Emparez-vous de cet homme, s'écria Mme Diane furieuse. »-Emparez-vous de cet homme, répéta après elle le comte de Montansier. » -Ah! je ne suis pas pris encore, s'écria Perrot. » Et, dans une passe si désespérée, il fit un coup de désespoir, s'élança et bondit jusqu'à M. de Montgommery, et, du tranchant de son poignard, commença à couper ses liens en lui criant: » -Aidez-vous, monseigneur, et vendons-leur cher notre vie. » Mais il eut seulement le temps de lui délivrer le bras gauche; car il ne pouvait que se défendre imparfaitement tout en essayant de couper les cordes du compte. Dix épées écartèrent la sienne. dessein qu'on avait de se défaire des chefs huguenots, le roi détermina son frère à faire tuer Lignerolles pour prévenir toute indiscrétion. Le comte de Montansier se chargea de l'exécution avec quatre ou cinq autres gentilshommes-bourreaux, qui tous périrent misérablement par la suite. « En quoi, dit Brantôme, doit-on bien prendre garde quand on tue un homme mal à propos; car guère n'a-t-on vu de tels meurtres qu'ils n'aient été vengés par la permission de Dieu, lequel nous a donné une épée au côté pour en user et non pour en abuser. » Entouré et frappé de toutes parts, un coup violent qu'il reçut entre les épaules le jeta aux pieds de son maître, et il tomba sans connaissance et comme mort. XXIV Que Les Taches De Sang Ne S'Effacent Jamais Complètement. « Ce qui se passa depuis, Perrot l'ignorait. » Quand il revint à lui, la première impression qu'il ressentit fut une impression de froid. Il rappela ses idées, rouvrit les yeux et regarda autour de lui: c'était toujours la nuit profonde. Il se trouvait étendu sur la terre mouillée, et un cadavre gisait à son côté. À la lueur de la petite lampe toujours allumée dans la niche de la statue de la Vierge, il reconnut qu'il était dans le cimetière des Innocents. Le cadavre jeté près de lui était celui du garde tué par M. de Montgommery. On avait cru mon pauvre mari mort, sans doute. . . » Il essaya de se lever; mais alors l'atroce douleur de ses blessures le réveilla. Pourtant, en rassemblant toutes ses forces avec un courage surhumain, il parvint à se dresser debout et à faire quelques pas. En ce moment, la lueur d'un falot étoila l'ombre profonde, et Perrot vit venir deux hommes de mauvaise mine, portant bêches et pioches avec eux. » -On nous a dit au bas de la statue de la Vierge, dit l'un des deux hommes. » -Voici nos gaillards, reprit le second en apercevant le soldat. Mais non, il n'y en a qu'un. » -Eh bien! cherchons l'autre. » Les deux fossoyeurs éclairèrent avec leur lanterne le sol avoisinant. Mais Perrot avait eu la force de se traîner derrière une tombe assez éloignée de l'endroit où ils cherchaient. » -Le diable aura emporté notre homme, dit l'un des fossoyeurs, qui paraissait jovial. » -Oh! reprit l'autre en frissonnant, ne dis donc pas de pareilles choses, toi, à pareille heure et en pareil lieu! » Et il se signa avec toutes les marques de l'effroi. » -Allons! il n'y en a décidément qu'un, dit le premier fossoyeur. Que faire en somme? Bah! enterrons toujours celui qui reste; nous dirons que son ami s'était échappé; ou peut-être avait-on mal compté. » Ils se mirent à creuser une fosse, et Perrot, qui s'éloignait pas à pas en chancelant, entendit encore avec joie le fossoyeur gai dire à son camarade: » -J'y songe, si nous avouons n'avoir trouvé qu'un corps et creusé qu'une fosse, l'homme ne nous donnera peut-être que cinq pistoles au lieu de dix. Est-ce que le mieux, pour notre intérêt, ne serait pas de taire cette fuite bizarre du second cadavre? » -Oui, faitau! répondit le fossoyeur pieux. Nous nous contenterons de dire que nous avons achevé la besogne, et nous n'aurons pas menti. » Cependant Perrot, non sans de mortelles défaillances, avait atteint la rue Aubry-le-Boucher. Là, il vit passer une charrette de maraîcher qui revenait du marché, et demanda à l'homme qui la conduisait où il allait. » -À Montreuil, répondit l'homme. »-Alors, seriez-vous assez charitable pour me laisser asseoir sur le bord de votre charrette jusqu'au coin de la rue GeoffroyL'Asnier, dans la rue Saint-Antoine, où je demeure? » -Montez, dit le maraîcher. » Perrot fit ainsi, sans trop de fatigue, le chemin qui le séparait du logis, et pourtant, dix fois pendant la route, il crut qu'il allait passer de vie à trépas. Enfin, à la rue Geoffroy-L'Asnier, la voiture s'arrêta. » -Holà! vous voilà chez vous, l'ami, dit le maraîcher. » -Merci! mon brave homme, dit Perrot. » Il descendit tout trébuchant, et fut obligé de s'appuyer contre la première muraille qu'il rencontra. » -Le compagnon a bu un coup de trop, reprit le paysan. Hé! dia! la grise! » Il s'éloigna en chantant la chanson alors toute nouvelle de maître François Rabelais, le joyeux curé de Meudon: Ô Dieu, père Paterne Qui muas l'eau en vin, Fais de mon cul lanterne Pour luire à mon voisin. . . » Perrot mit une heure pour venir de la rue Saint-Antoine à la rue des Jardins. Heureusement, les nuits dejanvier sont longues! Il ne rencontra encore personne et arriva vers les six heures. » Malgré le froid, monseigneur, l'inquiétude m'avait tenue toute la nuit debout à la fenêtre ouverte. Au premier appel de Perrot, je courus donc à la porte et lui ouvris. » -Silence! sur ta vie! me dit-il tout d'abord. Aide-moi à monter jusqu'à notre chambre; mais surtout, pas un cri, pas un mot. » Il marcha, soutenu par moi qui, le voyant blessé, n'osais pourtant pas parler, suivant sa défense, mais pleurais à petit bruit. Quand nous fûmes arrivés et que j'eus défait ses habits et ses armes, le sang du malheureux couvrait mes mains, et ses plaies m'apparurent larges et béantes. Il prévint mon cri d'un geste impérieux, et prit sur le lit la position qui le faisait le moins souffrir. » -Du moins laisse que je fasse venir un chirurgien, lui dis-je en sanglotant. » -Inutile! me dit-il. Tu sais que je m'y connais un peu en chirurgie. Une de mes blessures pour le moins, celle au-dessous du cou, est mortelle; et je ne vivrais déjà plus, je crois, si quelque chose de plus fort que la douleur ne m'avait soutenu, et si Dieu, qui punit les assassins et les traîtres, n'avait prolongé ma fin de quelques heures pour servir à ses desseins futurs. Bientôt la fièvre me va prendre, et tout sera dit. Nul médecin au monde ne peut rien à cela. » Il parlait avec des efforts pénibles. Je le suppliai de se repo ser un peu. »-C'estjuste, me dit-il, etje dois ménager mes dernières forces. Donne-moi seulement de quoi écrire. » Je lui apportai ce qu'il demandait. Mais il ne s'était pas aperçu qu'un coup d'épée lui avait déchiré la main droite. Il n'écrivait d'ailleurs que difficilement; il dut jeter là plume et papier. » -Allons! je parlerai, dit-il, et Dieu me laissera vivre jusqu'à ce que j'aie achevé. Car enfin, s'il frappe, ce Dieu juste! les trois ennemis de mon maître dans leur puissance ou dans leur vie, qui sont les biens périssables des méchants, il faut que M. de Montgommery puisse être sauvé, lui, par son fils. » Alors, monseigneur, reprit Aloyse, Perrot me raconta toute la lugubre histoire que je viens de vous dérouler. Il y fit cependant de longues et fréquentes interruptions, et, quand il se sentait trop épuisé pour continuer, il m'ordonnait de le quitter et de descendre me montrer aux gens de la maison. Je parus, et sans peine, hélas! très inquiète du comte et de mon mari. Je les envoyais tous prendre des informations au Louvre, puis chez tous les amis de M. le comte de Montgommery successivement, puis chez ses simples connaissances. Mmede Poitiers répondit qu'elle ne l'avait pas vu et M. de Montmorency qu'il ne savait de quoi on venait l'ennuyer. » Ainsi, tout soupçon fut écarté de moi, ce que voulait Perrot, et ses meurtriers purent croire leur secret enseveli dans le cachot du maître et dans la fosse de l'écuyer. » Quand j'avais pour quelque temps écarté les serviteurs, et que je vous avais confié à l'un d'eux, monseigneur Gabriel, je remontais auprès de mon pauvre Perrot, qui reprenait courageusement son récit. » Vers le milieu du jour, les horribles souffrances qu'il avait endurées jusque-là parurent s'apaiser un peu. Il parlait plus aisément et avec une sorte d'animation. Mais, comme je me réjouissais de ce mieux: » -Ce mieux, me dit-il en souriant tristement, c'est la fièvre que je t'avais annoncée. Mais, Dieu merci! j'ai achevé de te dérouler l'affreuse trame. Maintenant tu sais ce que Dieu et les trois assassins savaient seuls, et ton âme fidèle, ferme et vaillante saura garder, j'en suis sûr, ce secret de mort et de sang jusqu'au jour où, je l'espère, il te sera permis de le révéler à qui de droit. Tu as entendu le serment qu'a exigé de moi M. de Montgommery, tu vas me répéter ce serment, Aloyse. Tant qu'il y aura danger pour Gabriel à savoir son père vivant, tant que les trois ennemis tout-puissants qui ont tué mon maître seront laissés en ce monde par le courroux de Dieu, tu te tairas, Aloyse. Jure-le à ton mari qui va mourir. » Je jurai en pleurant, et c'est ce serment sacré que je viens de trahir, monseigneur; car vos trois ennemis, plus puissants et plus redoutables que jamais, vivent encore. Mais vous alliez mourir, et si vous voulez user de ma révélation avec prudence et sagesse, ce qui devait vous perdre peut sauver votre père et vous. Pourtant, répétez-moi, monseigneur, que je n'ai pas commis un crime irrémissible, et qu'à cause de l'intention, Dieu et mon cher Perrot pourront me pardonner mon parjure. » -Il n'y a pas de parjure en tout ceci, sainte femme, reprit Gabriel, et toute ta conduite n'est que dévouement et héroïsme. Mais achève! achève! -Perrot, continua Aloyse, ajouta encore: « -Quand je n'y serai plus, chère femme, tu feras prudemment de fermer cette maison, de congédier les serviteurs et de t'en aller à Montgommery avec Gabriel et notre enfant. Et, même à Montgommery, n'habite pas le château, retire-toi dans notre petite maison, et élève l'hériter des nobles comtes, sinon tout à fait secrètement, du moins sans faste et sans bruit, de façon à ce que ses amis le connaissent et à ce que ses ennemis l'oublient. Toutes nos bonnes gens de là-bas et l'intendant et le chapelain t'aideront dans le grand devoir que le seigneur t'impose. Il vaudra peut-être mieux que Gabriel lui-même, jusqu'à dix-huit ans, ignore le nom qu'il porte, et sache seulement qu'il est gentilhomme. Tu verras. Notre digne chapelain et le seigneur de Vimoutiers, tuteur-né de l'enfant, te donneront leurs conseils. Mais, à ces amis sûrs eux-mêmes, cache le récit que je viens de te faire. Borne-toi à dire que tu crains pour Gabriel les ennemis puissants de son père. » Perrot ajouta encore toutes sortes d'avertissements qu'il me répétait en mille façons jusqu'à ce que les souffrances le reprirent, mêlées d'abattements non moins douloureux. Et cependant il profitait encore du moindre moment de calme pour m'encourager et me consoler. » Il me dit aussi et me fit promettre une chose qui n'exigea pas de moi le moins d'énergie, je l'avoue, et ne me causa pas le moins d'angoisse. » -Pour M. de Montmorency, me dit-il, je suis enseveli au cimetière des Innocents. Il faut donc que je sois disparu avec le comte. Si une trace de mon retour ici se retrouvait, tu serais perdue, Aloyse, et Gabriel avec toi, peut-être! Mais tu as le bras robuste et le coeur vaillant. Quand tu m'auras fermé les yeux, rassemble toutes les forces de ton âme et de ton corps, attends le milieu de la nuit, et, dès que tout le monde ici, après les fatigues de cettejournée, sera endormi, descends mon corps dans l'ancien caveau funéraire des seigneurs de Brissac auxquels cet hôtel a autrefois appartenu. Personne ne pénètre plus dans cette tombe abandonnée et tu en trouveras la clef rouillée dans le grand bahut de la chambre du comte. J'aurai ainsi une sépulture consacrée, et, bien qu'un simple écuyer soit indigne de reposer parmi tant de grands seigneurs, après la mort, n'est-ce pas, il n'y a que des chrétiens. » Comme une défaillance allait prendre mon pauvre Perrot, et qu'il insistait pour avoir ma parole, je lui promis tout ce qu'il voulut. Vers le soir, le délire s'empara de lui; puis d'épouvantables douleurs se succédèrent. Je me frappais la poitrine de désespoir de ne pouvoir le soulager, mais il me faisait signe que tout serait inutile. » Enfin, brûlé par la fièvre et dévoré d'atroces souffrances, il me dit: » -Aloyse, donne-moi à boire; une goutte d'eau seulement. » Je lui avais déjà offert, dans mon ignorance, d'étancher cette soif ardente dont il disait souffrir, mais il m'avait toujours refusé. Je m'empressai donc d'aller chercher un verre, que je lui tendis. » Avant de le prendre: » -Aloyse, me dit-il, un dernier baiser et un dernier adieu!. . . et souviens-toi! souviens-toi! » Je couvris son visage de baisers et de larmes. Il me demanda ensuite le crucifix et posa ses lèvres mourantes sur les clous de la croix de Jésus en disant seulement: » -Ô mon Dieu! ô mon Dieu! » Puis, me serrant la main d'une faible et dernière étreinte, il prit le verre que je lui offrais. Il n'en but qu'une gorgée, fit un soubresaut violent, et retomba sur l'oreiller. Il était mort. » Je passai le reste de la soirée dans les prières et dans les larmes. Cependant j'allai, comme d'habitude, présider à votre coucher, monseigneur. Personne, bien entendu, ne s'étonna de ma douleur. La consternation était dans la maison, et tous les fidèles serviteurs pleuraient le comte et leur bon camarade Perrot. » Pourtant, vers deux heures de la nuit, nul bruit ne se fit plus entendre, et moi seule veillais. Je lavai le sang dont le corps de mon mari était couvert, je l'enveloppai d'un drap, et, me recommandant à Dieu, je me mis à descendre ce cher fardeau, plus lourd encore à mon coeur qu'à mon bras. Quand mes forces défaillaient, je m'agenouillais auprès du cadavre, et je priais. » Enfin, au bout d'une demi-heure éternelle, j'arrivai à la porte du caveau. Quand je l'ouvris, non sans peine, un vent glacé éteignit la lampe que je portais et faillit me suffoquer. Néanmoins, je revins à moi, je rallumai ma lampe, et je déposai le corps de mon mari dans une tombe restée ouverte et vide, et qui semblait attendre; puis, après avoir baisé une dernière fois son linceul, je fis retomber le lourd couvercle de marbre qui séparait de moi à jamais le cher compagnon de ma vie. Le bruit de la pierre sur la pierre me causa une telle épouvante que, me donnant à peine le temps de refermer la porte du caveau, je pris la fuite et ne m'arrêtai que dans ma chambre où je tombai à demi morte sur une chaise. Cependant, avant le jour, il me fallut encore brûler les draps et les linges sanglants qui auraient pu me trahir. Mais, quand le matin parut, une dure besogne était achevée, et il ne restait pas une seule trace des événements de la veille et de la nuit. J'avais tout fait disparaître avec le soin d'une criminelle qui ne veut pas laisser de voix et de souvenir à son crime. » Seulement, tant d'efforts m'avaient épuisée, et je tombai malade. Mais mon devoir était de vivre pour les deux orphelins que la Providence avait confiés à ma seule protection, etje vécus, monseigneur. -Pauvre femme! pauvre martyre! dit Gabriel en serrant la main d'Aloyse dans les siennes. -Un mois après, poursuivit la nourrice, je vous emportais à Montgommery, suivant les dernières instructions de mon mari. » Du reste, ce que M. de Montmorency avait prévu était arrivé. Il ne fut bruit à la cour pendant une semaine que de l'inexplicable disparition du comte de Montgommery et de son écuyer; puis, on en parla moins; puis la prochaine arrivée de l'empereur CharlesQuint, qui devait traverser la France pour aller punir les Gantois, fut l'unique sujet de toutes les conversations. » C'est au mois de mai de la même année, cinq mois après la mort de votre père, monseigneur, que Diane de Castro naquit. -Oui! reprit Gabriel pensif. Et Mme de Poitiers était-elle à mon père? A-t-elle aimé le dauphin après lui, en même temps que lui?. . . Questions sombres que les bruits médisants d'une cour oisive ne suffisent pas à résoudre. . . Mais mon père vit! mon père doit vivre! et je le retrouverai, Aloyse. Il y a maintenant en moi deux hommes, un fils et un amant, qui sauront le retrouver. -Dieu le veuille! dit Aloyse. -Et tu n'as rien appris depuis, nourrice, dit Gabriel, sur la prison où ces misérables avaient pu enfouir mon père? -Rien, monseigneur, et le seul indice que nous ayons làdessus est cette parole de M. de Montmorency recueillie par Perrot que le gouverneur du Châtelet était un ami dévoué à lui et dont il pouvait répondre. -Le Châtelet! s'écria Gabriel, le Châtelet! Et le rapide éclair d'un souvenir horrible lui montra tout à coup le morne et désolé vieillard qui ne devait jamais prononcer une parole, et qu'il avait vu, avec un remuement de coeur si étrange, dans l'un des plus profonds cachots de la prison royale. Gabriel se jeta dans les bras d'Aloyse en fondant en larmes. XXV La Rançon Héroïque. Mais le lendemain, 12 août, ce fut d'un pas ferme et avec un visage calme que Gabriel de Montgommery s'achemina vers le Louvre pour demander audience au roi. Il avait longuement débattu avec Aloyse et avec lui-même ce qu'il devait faire et dire. Convaincu que la violence ne servirait, avec un adversaire couronné, qu'à lui attirer le sort de son père, Gabriel avait résolu d'être net et digne, mais modéré et respectueux. Il demanderait, il n'exigerait pas. Ne serait-il pas toujours temps de parler haut, et ne fallait-il pas d'abord voir si dix-huit ans écoulés n'avaient pas émoussé la haine d'Henri II? Gabriel, en prenant une détermination pareille, montrait autant de sagesse et de prudence qu'en pouvait admettre le parti hardi auquel il s'était arrêté. Les circonstances allaient d'ailleurs lui prêter une aide inattendue. En arrivant dans la cour du Louvre, suivi de Martin-Guerre, du véritable Martin-Guerre pour cette fois, Gabriel remarqua bien une agitation inusitée, mais il regardait trop fixement sa pensée pour considérer avec attention les groupes affairés et les visages attristés qui bordaient tout son chemin. Pourtant, il dut bien reconnaître sur son passage une litière aux armes des Guise, et saluer le cardinal de Lorraine, qui descendait, tout animé, de sa litière. -Eh! c'est vous, monsieur le vicomte d'Exmès, dit Charles de Lorraine; vous voilà donc remis tout à fait? Tant mieux! tant mieux! monsieur mon frère me demandait encore de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt dans sa dernière lettre. -Monseigneur, tant de bonté!. . . répondit Gabriel. -Vous la méritez par tant de bravoure! dit le cardinal. Mais où allez-vous donc si vivement? -Chez le roi, monseigneur. -Hum! le roi a bien d'autres affaires que de vous recevoir, mon jeune ami. Tenez, je vais aussi chez Sa Majesté, qui vient de me mander tout à l'heure. Montons ensemble, je vous introduirai et vous me prêterez votre jeune bras. Aide pour aide. C'est cela même justement que je vais dire à l'instant à Sa Majesté; car vous savez la triste nouvelle, je suppose? -Non, vraiment! répondit Gabriel, j'arrive de chez moi, et j'ai seulement remarqué en effet une certaine agitation. -Je crois bien! dit le cardinal. M. de Montmorency a fait des siennes là-bas à l'armée. Il a voulu voler au secours de SaintQuentin assiégé, le vaillant connétable! Ne montez pas si vite, monsieur d'Exmès, je vous prie, je n'ai plus vos jambes de vingt ans. Je disais donc qu'il a offert aux ennemis la bataille, l'intrépide général! C'était avant-hier, 10 août, jour de la SaintLaurent. Il avait des troupes égales à peu près en nombre à celles des Espagnols, une cavalerie admirable et l'élite de la noblesse française. Eh bien! il a si habilement arrangé les choses, l'expérimenté capitaine! qu'il a essuyé dans les plaines de Gibercourt et de Lizerolles une épouvantable défaite, qu'il est pris lui-même et blessé, et, avec lui, tous ceux des chefs et généraux qui ne sont pas restés sur le champ de bataille. M. d'Enghien est de ces derniers, et, de toute l'infanterie, il n'est pas revenu cent hommes. Et voilà pourquoi, monsieur d'Exmès, vous voyez tout le monde si préoccupé, et pourquoi Sa Majesté me fait mander sans doute. -Grand Dieu! s'écria Gabriel, frappé, même au milieu de sa douleur personnelle, de ce grand désastre public; grand Dieu! est-ce que les journées de Poitiers et d'Azincourt peuvent vraiment revenir pour la France! Mais Saint-Quentin? monseigneur?. .. -Saint-Quentin, répondit le cardinal, tenait encore au départ du courrier; et le neveu du connétable, M. l'amiral Gaspard de Coligny, qui défend la ville, avait juré d'atténuer la bévue de son oncle en se laissant ensevelir sous les débris de la place plutôt que de se rendre. Mais j'ai bien peur qu'à l'heure qu'il est il ne soit enseveli déjà, et le dernier rempart qui arrête l'ennemi, emporté. -Mais alors le royaume serait perdu! dit Gabriel. -Que Dieu protège la France! reprit le cardinal. Mais nous voici chez le roi, nous allons voir ce qu'il va faire pour se protéger lui-même. Les gardes, comme de raison, laissèrent passer en s'inclinant le cardinal, l'homme nécessaire de la situation et celui dont le frère pouvait seul encore sauver le pays. Charles de Lorraine, suivi de Gabriel, entra sans opposition chez le roi, qu'il trouva seul avec Mme de Poitiers et plongé dans la consternation. Henri, en voyant le cardinal, se leva et vint avec empressement à sa rencontre. -Que Votre Éminence soit la bien arrivée! dit-il. Eh bien! monsieur de Lorraine, quelle affreuse catastrophe! Qui l'eût dit, je vous le demande? -Moi, sire, répondit le cardinal, si Votre Majesté me l'eût demandé il y a un mois, lors du départ de M. de Montmorency. -Pas de récrimination vaine! mon cousin, dit le roi; il ne s'agit pas du passé, mais de l'avenir si menaçant, du présent si périlleux. M. le duc de Guise est en route pour venir d'Italie, n'est-ce pas? -Oui, sire, et il doit être à Lyon maintenant. -Dieu soit loué! s'écria le roi. Eh bien! monsieur de Lorraine, je remets aux mains de votre illustre frère le salut de l'État. Ayez, vous et lui, pour ce glorieux but plein pouvoir et autorité souveraine. Soyez rois comme moi et plus que moi. Je viens d'écrire moi-même à M. le duc de Guise pour hâter son retour ici. Voici la lettre. Que Votre Éminence veuille bien en écrire une aussi, et peigne à son frère l'horrible situation où nous sommes et la nécessité de ne pas perdre une minute, si l'on veut encore préserver la France. Dites bien à M. de Guise que je m'abandonne à lui entièrement. Écrivez, monsieur le cardinal, écrivez vite, je vous prie. Vous n'avez pas besoin de sortir d'ici. Tenez, là, dans ce cabinet, vous trouverez tout ce qu'il vous faut, vous savez. Le courrier, botté et éperonné, attend en bas, déjà en selle. Allez, de grâce! monsieur le cardinal. Allez! une demi-heure de plus ou de moins peut tout sauver ou tout perdre. -J'obéis à Votre Majesté, répondit le cardinal en se dirigeant vers le cabinet, et mon glorieux frère obéira comme moi, car sa vie appartient au roi et au royaume; cependant, qu'il réussisse ou qu'il échoue, Sa Majesté voudra bien se rappeler plus tard qu'elle lui a confié le pouvoir dans une situation désespérée. -Dites dangereuse, reprit le roi, mais ne dites pas désespérée. Enfin, ma bonne ville de Saint-Quentin et son brave défenseur M. de Coligny tiennent encore? -Ou du moins tenaient il y a deux jours, dit Charles de Lorraine. Mais les fortifications étaient dans un pitoyable état, mais les habitants affamés parlaient de se rendre; et SaintQuentin au pouvoir de l'Espagnol aujourd'hui, Paris est à lui dans huit jours. N'importe, sire! je vais écrire à mon frère, et vous savez dès à présent que ce qui est seulement possible à un homme, M. de Guise le fera. Et le cardinal, saluant le roi et Mme Diane, entra dans le cabinet pour écrire la lettre que lui demandait Henri. Gabriel était resté à l'écart tout pensif sans être aperçu. Son coeur jeune et généreux était profondément touché de cette extrémité terrible où la France était réduite. Il oubliait que c'était M. de Montmorency, son plus cruel ennemi, qui était vaincu, blessé et prisonnier. Il ne voyait plus pour le moment en lui que le général des troupes françaises. Enfin il songeait presque autant aux dangers de la patrie qu'aux douleurs de son père. Le noble enfant avait de l'amour pour tous les sentiments et de la pitié pour toutes les infortunes, et quand le roi, après la sortie du cardinal, retomba désolé sur son fauteuil, le front dans les mains, en s'écriant: -Ô Saint-Quentin! c'est là qu'est maintenant la fortune de la France. Saint-Quentin! ma bonne ville! si tu pouvais résister seulement huit jours encore, M. de Guise aurait le temps de revenir, la défense pourrait s'organiser derrière tes murailles fidèles! tandis que, si elles tombent, l'ennemi marche sur Paris, et tout est perdu. Saint-Quentin! oh! je te donnerais pour chacune de tes heures de résistance, un privilège, et pour chacune de tes pierres écroulées un diamant, si tu pouvais résister seulement huit jours encore! -Sire! elle résistera, et plus de huit jours! dit en s'avançant Gabriel. Il avait pris son parti, un parti sublime! -Monsieur d'Exmès! s'écrièrent en même temps Henri et Diane, le roi avec surprise et Diane avec dédain. -Comment êtes-vous ici, monsieur? demanda sévèrement le roi. -Sire, je suis entré avec Son Éminence. -C'est différent, reprit Henri. Mais que disiez-vous donc, monsieur d'Exmès! que Saint-Quentin pourrait résister,je crois? -Oui, sire, et vous disiez, vous, que si elle résistait, vous lui donneriez libertés et richesses. -Je le dis encore. -Eh bien! ce que vous accorderiez, sire, à la bonne ville qui se défendrait, le refuseriez-vous à l'homme qui la ferait se défendre? à l'homme dont l'énergique volonté s'imposerait à la cité tout entière, et qui ne la rendrait que lorsque le dernier pan de mur tomberait sous le canon ennemi? La faveur que vous demanderait alors cet homme qui vous aurait donné ces huit jours de répit et votre royaume par conséquent, sire, la lui feriez-vous attendre? et marchanderiez-vous une grâce à qui vous aurait rendu un empire? -Non, certes! s'écria Henri, et tout ce que peut un roi, cet homme l'aurait. -Marché conclu! sire, car non seulement un roi peut, mais un roi doit pardonner, et c'est un pardon et non point des titres ou de l'or que cet homme vous demande. -Mais où est-il? quel est-il, ce sauveur? dit le roi. -Il est devant vous, sire. C'est moi, votre simple capitaine des gardes, mais qui sens dans mon âme et dans mon bras une force surhumaine, qui vous prouverai que je ne me vante pas en m'engageant à sauver à la fois mon pays et mon père. -Votre père! monsieur d'Exmès? reprit le roi étonné. -Je ne m'appelle pas M. d'Exmès, dit Gabriel. Je suis Gabriel de Montgommery, fils du comte Jacques de Montgommery, que vous devez vous rappeler, sire. -Le fils du comte de Montgommery! s'écria en se levant le roi, qui pâlit. Mme Diane recula aussi son fauteuil avec un mouvement de terreur. -Oui, sire, reprit tranquillement Gabriel, je suis le vicomte de Montgommery, qui, en échange du service qu'il vous rendra en maintenant huitjours Saint-Quentin, vous demande seulement la liberté de son père. -Votre père, monsieur! dit le roi, votre père est mort, a disparu, que sais-je? J'ignore, moi, où est votre père. -Mais moi, sire, je le sais, reprit Gabriel qui surmonta une appréhension terrible. Mon père est au Châtelet depuis dix-huit ans, attendant la mort divine ou la pitié royale. Mon père est vivant, j'en suis sûr. Pour son crime, je l'ignore. . . -L'ignorez-vous? demanda le roi sombre et fronçant le sourcil. -Je l'ignore, sire; et la faute doit être grave pour avoir mérité une captivité si longue; mais elle n'est pas irrémissible, puisqu'elle n'a pas mérité la mort. Sire, écoutez-moi. En dix-huit ans, la justice a eu le temps de s'endormir et la clémence de se réveiller. Les passions humaines, qu'elle nous fassent méchants ou bons, ne résistent pas à une si longue durée. Mon père, qui est entré homme en prison, en sortirait vieillard. Si coupable qu'il soit, n'a-t-il pas assez expié? Et si, par hasard, la punition avait été trop sévère, n'est-il pas trop faible pour se souvenir? Rendez à la vie, sire, un pauvre prisonnier désormais sans importance. Rappelez-vous, roi chrétien, les paroles du symbole chrétien, et pardonnez les offenses d'autrui pour que les vôtres vous soient pardonnées. Ces derniers mots furent prononcés d'un ton significatif qui fit que le roi et Mme de Valentinois se regardèrent comme pour s'interroger l'un l'autre avec épouvante. Mais Gabriel ne voulait toucher que délicatement le point douloureux de leurs consciences, et il se hâta de reprendre: -Remarquez, sire, que je vous parle en sujet obéissant et dévoué. Je ne viens pas vous dire: Mon père n'a pas été jugé, mon père a été condamné secrètement sans avoir été entendu, et cette injustice ressemble bien à de la vengeance. . . Donc, moi, son fils, je vais en appeler hautement devant la noblesse de France de l'arrêt clandestin qui l'a frappé; je vais dénoncer publiquement à tout ce qui porte une épée l'injure qu'on nous a faite à tous dans la personne d'un gentilhomme. . . Henri fit un mouvement. -Je ne viens pas vous dire cela, sire, continua Gabriel. Je sais qu'il est des nécessités suprêmes plus fortes que la loi et le droit, et où l'arbitraire est encore le moindre danger. Je respecte, comme mon père les respecterait sans doute, les secrets d'un passé déjà loin de nous. Je viens vous demander seulement de me permettre de racheter par une action glorieuse et libératrice le reste de la peine de mon père. Je vous offre pour sa rançon de soustraire pendant une semaine Saint-Quentin aux ennemis; et, si cela ne suffit pas, tenez! de compenser la perte de SaintQuentin en reprenant aux Espagnols ou bien aux Anglais une autre ville! Cela vaut bien, en somme, la liberté d'un vieillard. Eh bien! je ferai cela, sire, et plus encore! car la cause qui arme mon bras est pure et sainte, ma volonté est forte et hardie, et je sens que Dieu sera avec moi. Mme Diane ne put retenir un sourire d'incrédulité devant cette héroïque confiance de jeune homme qu'elle ne savait pas et ne pouvait pas comprendre. -Je comprends votre sourire, madame, reprit Gabriel avec un regard mélancolique; vous croyez que je succomberai à cette grande tâche, n'est-il pas vrai? Mon Dieu! c'est possible. Il est possible que mes pressentiments me mentent. Mais quoi! alors je mourrai. Oui, madame, oui, sire, si les ennemis entrent à SaintQuentin avant la fin du huitième jour, je me ferai tuer sur la brèche de la ville que je n'aurai pas su défendre. Dieu, mon père et vous, ne pouvez m'en demander davantage. Ma destinée aura été ainsi accomplie dans le sens qu'aura voulu le Seigneur: mon père mourra dans son cachot comme je serai mort sur le champ de bataille, et vous, vous serez débarrassé naturellement de la dette en même temps que du créancier. Vous pouvez donc être tranquille. -C'est assez juste au moins ce qu'il dit là!. . . murmura Diane à l'oreille du roi tout pensif. Cependant elle reprit, en s'adressant à Gabriel, tandis qu'Henri gardait ce silence rêveur: -Même dans le cas où vous succomberiez, monsieur, laissant votre oeuvre inaccomplie, n'est-il pas difficile de supposer qu'il ne vous survivra aucun héritier de votre créance, aucun confident de votre secret? -Je vous jure sur le salut de mon père, dit Gabriel, que, moi mort, tout mourra avec moi, et que nul n'aura le droit ni le pouvoir d'importuner Sa Majesté là-dessus. Je me soumets d'avance, je le répète, aux desseins de Dieu, comme vous devrez, sire, reconnaître son intervention s'il me prête la force nécessaire pour accomplir mon grand projet. Mais, dès à présent, si je péris, je vous dégage de toute obligation comme de toute responsabilité, sire; du moins envers les hommes, car les droits du Très-Haut ne se prescrivent pas. Henri frissonna; mais cette âme naturellement irrésolue ne savait quelle décision prendre, et le faible prince se tournait vers me de Poitiers comme pour lui demander aide et conseil. Celle-ci, qui comprenait bien ces incertitudes, auxquelles elle était habituée, reprit avec un singulier sourire: -Est-ce que ce n'est pas votre avis, sire, que nous devons croire à la parole de M. d'Exmès, qui est un gentilhomme loyal et tout à fait chevaleresque, ce me semble? Je ne sais pas si sa demande est ou non fondée, et le silence de Votre Majesté à cet égard ne permet ni à moi ni à personne d'affirmer rien, et laisse tous les doutes subsister là-dessus. Mais, à mon humble avis, sire, on ne peut pas rejeter une offre aussi généreuse; et, si j'étais que de vous, j'engagerais volontiers à M. d'Exmès ma parole royale de lui accorder, s'il réalisait ses héroïques et aventureuses promesses, la grâce, quelle qu'elle fût, qu'il me demanderait à son retour. -Ah! madame, c'est tout ce que je souhaite, demanda Gabriel. -Un dernier mot pourtant, reprit Diane. Comment, ajouta-telle en fixant sur le jeune homme son regard pénétrant, comment et pourquoi vous êtes-vous décidé à parler d'un mystère qui me paraît d'importance, devant moi, devant une femme assez indiscrète peut-être, et fort étrangère à tout ce secret, je suppose? -J'avais deux raisons, madame, répondit Gabriel avec un sang-froid parfait. Je pensais d'abord qu'aucun secret ne pouvait et ne devait subsister pour vous dans le coeur de Sa Majesté. Je ne vous apprenais donc que ce que vous auriez su plus tard ou ce que vous saviez déjà. Ensuite j'espérais, ce qui est arrivé, que vous daigneriez m'appuyer auprès du roi, que vous l'exciteriez à m'envoyer à cette épreuve, et que vous, femme, vous seriez encore, comme vous avez dû l'être toujours, du parti de la clémence. Il eût été impossible à l'observateur le plus attentif de démêler dans l'accent de Gabriel la moindre intention d'ironie, et sur ses traits impassibles le plus imperceptible sourire de dédain: le regard perçant de Mme Diane y perdit sa peine. Elle répondit à ce qui pouvait être, après tout, un compliment, par une légère inclinaison de tête. -Permettez-moi encore une question, monsieur, reprit-elle cependant. Une circonstance qui pique ma curiosité, voilà tout. Comment donc, vous si jeune, pouvez-vous être en possession d'un secret de dix-huit années? -Je vous répondrai d'autant plus volontiers, madame, dit Gabriel grave et sombre, que ma réponse doit servir à vous convaincre de l'intervention de Dieu dans tout ceci. Un écuyer de mon père, Perrot d'Avrigny, tué dans les événements qui ont amené la disparition du comte, est sorti de sa tombe, par la permission du Seigneur, et m'a révélé ce que je viens de vous dire. À cette réponse faite d'un ton solennel, le roi se dressa debout, pâle et la poitrine haletante, et Mmede Poitiers elle-même, malgré ses nerfs d'acier, ne put s'empêcher de frémir. Dans cette époque superstitieuse où l'on croyait volontiers aux apparitions et aux spectres, la parole de Gabriel, dite avec la conviction de la vérité même, devait être effrayante, en effet, pour deux consciences bourrelées. -Cela suffit, monsieur, dit précipitamment le roi d'une voix émue, et tout ce que vous me demandez, je vous l'accorde. Allez! allez! -Ainsi, reprit Gabriel, je puis partir sur-le-champ pour Saint-Quentin, confiant dans la parole de Votre Majesté? -Oui, partez, monsieur, dit le roi qui, malgré les regards d'avertissement de Diane, avait grand'peine à se remettre de son trouble; partez tout de suite; faites ce que vous avez promis, et je vous donne ma parole de roi et de gentilhomme que je ferai ce que vous voudrez. Gabriel, la joie au coeur, s'inclina devant le roi et devant la duchesse, puis sortit sans prononcer d'autre parole, comme si, ayant obtenu ce qu'il désirait, il n'avait plus maintenant une seule minute à perdre. -Enfin! il n'est plus là! dit Henri, respirant, comme soulagé d'un poids énorme. -Sire, reprit Mme de Poitiers, calmez-vous et maîtrisez-vous. Vous avez failli vous trahir devant cet homme. -C'est que ce n'est pas un homme, madame, dit le roi rêveur, c'est mon remords qui vit, c'est ma conscience qui parle. -Eh bien! sire, reprit Diane qui se remettait, vous avez très bien fait d'accorder à ce Gabriel sa requête, et de l'envoyer là où il va; car je me trompe fort, ou votre remords va mourir devant Saint-Quentin, et vous serez débarrassé de votre conscience. Le cardinal de Lorraine rentra en ce moment avec la lettre qu'il venait d'écrire à son frère, et le roi n'eut pas le temps de répondre. Cependant Gabriel, en sortant de chez le roi le coeur léger, n'avait plus qu'une pensée dans le monde et qu'un désir: revoir, plein d'espérance, celle qu'il avait quittée plein d'épouvante; dire à Diane de Castro tout ce qu'il attendait maintenant de l'avenir, et puiser dans ses regards le courage dont il allait avoir tant besoin. Il savait qu'elle était entrée au couvent, mais dans quel couvent? Ses femmes ne l'y avaient peut-être pas suivie, et il se dirigea vers le logement qu'elle occupait autrefois au Louvre afin d'interroger Jacinthe. Jacinthe avait accompagné sa maîtresse; mais Denise, la seconde suivante, était restée, et ce fut elle qui reçut Gabriel. -Ah! monsieur d'Exmès! s'écria-t-elle. Soyez le bien venu! Est-ce que vous m'apportez des nouvelles de ma bonne maîtresse, par hasard? -Je venais au contraire en chercher auprès de vous, Denise, dit Gabriel. -Ah! Sainte-Vierge! je ne sais rien de rien, et vous m'en voyez tout justement alarmée. -Et pourquoi cette inquiétude, Denise? demanda Gabriel qui commençait à être assez inquiet lui-même. -Quoi donc! reprit la suivante; vous n'ignorez pas, sans doute, où Mme de Castro se trouve maintenant. -Si fait! je l'ignore entièrement, Denise, et c'est ce que j'espérais apprendre de vous. -Jésus! Eh bien! monseigneur, ne s'est-elle pas avisée, il y a un mois, de demander au roi la permission de se retirer au couvent? -Je sais cela; après? -Après! C'est là justement qu'est le terrible. Car, savezvous quel couvent elle a choisi? celui des Bénédictines! dont son ancienne amie, soeur Monique, est la supérieure, à SaintQuentin, monseigneur; à Saint-Quentin, actuellement assiégée et peut-être prise par ces païens d'Espagnols et d'Anglais. Elle n'était pas arrivée de quinze jours, monseigneur, qu'on a mis le siège devant la place. -Oh! s'écria Gabriel, le doigt de Dieu est dans tout ceci. Il anime toujours en moi le fils par l'amant et double ainsi mon courage et mes forces. Merci, Denise. Voici pour tes bons renseignements, ajouta-t-il en lui mettant une bourse dans les mains. Prie le ciel pour ta maîtresse et pour moi. Il redescendit en toute hâte dans la cour du Louvre, où MartinGuerre l'attendait. -Où allons-nous maintenant, monseigneur? lui demanda l'écuyer. -Là où le canon retentit, Martin, à Saint-Quentin! à SaintQuentin! Il faut que nous y soyons après-demain, et nous partons dans une heure, mon brave. -Ah! tant mieux! s'écria Martin. Ô grand saint Martin, mon patron, ajouta-t-il,je me résigne encore à être buveur,joueur et paillard. Mais je me jetterais, je vous en préviens, à travers les bataillons ennemis, si jamais j'étais lâche. XXVI Jean Peuquoy Le Tisserand. Il y avait, dans la maison de ville de Saint-Quentin, conseil et assemblée des chefs militaires et des notables bourgeois. On était au 15 août déjà, et la ville ne s'était pas rendue encore, mais elle parlait fort de se rendre. La souffrance et le dénuement des habitants était au comble; et puisqu'il n'y avait aucun espoir de sauver leur vieille cité, puisque l'ennemi, un jour plus tôt, un jour plus tard, devait s'en emparer, ne valait-il pas mieux abréger du moins tant de misères. Gaspard de Coligny, le vaillant amiral que le connétable de Montmorency, son oncle, avait chargé de la défense de la place, n'eût voulu y laisser entrer l'Espagnol qu'à la dernière extrémité. Il savait que chaque jour de retard, si douloureux au pauvres assiégés, pouvait être le salut du royaume. Mais que pouvait-il contre le découragement et les murmures d'une population tout entière? La guerre du dehors ne permettait pas les chances de la lutte du dedans, et, si les habitants de Saint-Quentin se refusaient un jour aux travaux qu'on leur demandait aussi bien qu'aux soldats, toute résistance devenait inutile, il n'y avait plus qu'à livrer à Philippe II et à son général Philibert-Emmanuel de Savoie les clefs de la ville et la clef de la France. Pourtant, avant d'en venir là, Coligny avait voulu tenter un dernier effort, et voilà pourquoi il avait convoqué cette assemblée des principaux de la ville, qui va achever de nous renseigner sur l'état désespéré des remparts, et surtout sur l'état des courages, ces remparts meilleurs. Au discours par lequel l'amiral ouvrit la séance en faisant appel au patriotisme de ceux qui l'entouraient, il ne fut répondu que par un morne silence. Alors Gaspard de Coligny interpella directement le capitaine Oger, un des braves gentilshommes qui l'avaient suivi. Il espérait, en commençant par les officiers, entraîner les bourgeois à la résistance. Mais l'avis du capitaine Oger ne fut pas, par malheur, celui que l'amiral attendait. -Puisque vous me faites l'honneur de me demander mon opinion, monsieur l'amiral, dit le capitaine, je vous la dirai avec tristesse, mais avec franchise: Saint-Quentin ne peut pas résister plus longtemps. Si nous avions l'espoir de nous y maintenir seulement huit jours encore, seulement quatre jours, seulement deux jours même, je dirais: « Ces deux jours peuvent permettre à l'armée de s'organiser derrière nous, ces deux jours peuvent sauver la patrie, laissons tomber la dernière muraille et le dernier homme, et ne nous rendons pas. » Mais je suis convaincu que le premier assaut, qui aura lieu dans une heure peut-être, nous livrera à l'ennemi. N'est-il donc pas préférable, puisqu'il en est temps encore, de sauver par une capitulation ce qui peut être sauvé de la ville, et, si nous ne pouvons éviter la défaite, d'éviter au moins le pillage? -Oui, oui, c'est cela, bien dit; c'est le seul parti raisonnable, murmura l'assistance. -Non, messieurs, non! s'écria l'amiral, et ce n'est pas de raison qu'il s'agit ici, c'est de coeur. Qu'un seul assaut d'ailleurs doive maintenant introduire l'Espagnol dans la place quand nous en avons déjà repoussé cinq, c'est ce que je ne puis croire. Voyons, Lauxford, vous qui avez la direction des travaux et des contre-mines, n'est-ce pas que les fortifications sont en assez bon état pour tenir longtemps encore? Parlez sincèrement, ne faites les choses ni meilleures ni pires qu'elles ne sont. Nous sommes réunis pour connaître la vérité, c'est la vérité que je vous demande. -Je vais donc vous la dire, reprit l'ingénieur Lauxford, ou plutôt les faits vous la diront mieux que moi et sans flatterie. Il suffira pour cela que vous examiniez avec moi par la pensée les points vulnérables de nos remparts. Monsieur l'amiral, quatre portes y sont ouvertes, à l'heure qu'il est, à l'ennemi, et je m'étonne, s'il faut l'avouer, qu'il n'en ait pas profité déjà. D'abord, au boulevard Saint-Martin, la brèche est si large que vingt hommes de front y pourraient passer. Nous avons perdu là plus de deux cents hommes, murs vivants qui ne pourront pas pourtant suppléer aux murs de pierre. À la porte Saint-Jean, la grosse tour seule reste debout, et la meilleure partie de la courtine est abattue. Il y a bien là une contre-mine toute fermée et apprêtée; mais je crains, si l'on en fait usage, qu'elle ne fasse crouler cette grosse tour qui seule tient encore les assaillants en échec, et dont les ruines leur serviraient d'échelles. Au hameau de Remicourt, les tranchées des Espagnols ont percé le revers du fossé, et ils s'y sont établis à l'abri d'un mantelet sous lequel ils attaquent sans relâche les murailles. Enfin, du côté du faubourg d'Isle, vous savez, monsieur l'amiral, que les ennemis sont maîtres, non seulement des fossés, mais encore du boulevard et de l'abbaye, et ils s'y sont logés si bien qu'il n'est plus guère possible de leur faire du mal sur ce point-là, tandis qu'eux, pas à pas, gagnent le parapet qui n'a que cinq à six pieds d'épaisseur, avec leurs batteries prennent en flanc les travailleurs du boulevard de la Reine, et leur causent un dommage tel qu'on a dû renoncer à les retenir à l'ouvrage. Le reste des remparts se soutiendrait peut-être; mais ce sont là quatre blessures mortelles et par où la vie de la cité doit s'échapper bientôt, monseigneur. Vous m'avez demandé la vérité, je vous la donne dans toute sa tristesse, laissant à votre sagesse et à votre prévoyance le soin de s'en servir. Là-dessus, les murmures de la foule recommencèrent, et, si personne n'osait prendre tout haut la parole, chacun disait tout bas: -Le mieux est de se rendre et de ne pas courir les chances désastreuses d'un assaut. Mais l'amiral reprit sans se décourage: -Voyons, messieurs, un mot encore. Comme vous l'avez dit, monsieur Lauxford, si nos murs nous font défaut, nous avons, pour y suppléer, de vaillants soldats, vivants remparts. Avec eux, avec le concours zélé des citoyens, n'est-il pas possible de retarder de quelques jours la prise de la ville? Et ce qui serait encore honteux aujourd'hui deviendrait glorieux alors! Oui, les fortifications sont trop faibles, j'en conviens, mais enfin nos troupes sont assez nombreuses, n'est-il pas vrai, monsieur de Rambouillet? -Monsieur l'amiral, dit le capitaine invoqué, si nous étions là-bas sur la place, au milieu de la foule qui attend les résultats de nos délibérations, je vous répondrais: « Oui, » car il faudrait inspirer à tous espoir et confiance. « Mais ici, en conseil, devant des courages éprouvés,je n'hésite pas à vous dire qu'en vérité les hommes ne sont pas suffisants pour le rude et périlleux service que nous avons à faire. Nous avons donné des armes à tous ceux qui étaient en état d'en porter. Les autres sont employés aux travaux de défense, et enfants et vieillards y contribuent. Les femmes elles-mêmes nous aident en secourant et en soignant les blessés. Pas un bras enfin n'est inutile, et cependant les bras manquent. Il n'y a pas, sur aucun point des remparts, un homme de trop, et souvent il y en a trop peu. Mais on a beau se multiplier, on ne peut faire que cinquante hommes de plus ne soient tout à fait nécessaires à la porte Saint-Jean, et cinquante autres au moins au boulevard Saint-Martin. La défaite de Saint-Laurent nous a privés des défenseurs que nous pouvions espérer, et, si vous n'en attendez pas de Paris, monseigneur, c'est à vous de considérer si, dans une extrémité semblable, il y a lieu de hasarder le peu de forces qui nous restent, et ces débris de notre vaillante gendarmerie, qui peuvent si efficacement encore servir à conserver d'autres places, et peutêtre à préserver la patrie. » Toute l'assemblée appuya et approuva ces paroles de ses murmures, et la lointaine clameur de la foule pressée autour de la maison de ville les commenta plus éloquemment encore. Mais alors une voix de tonnerre cria: -Silence! Et tous en effet se turent, car celui qui parlait si haut et si ferme, c'était Jean Peuquoy, le syndic de la corporation des tisserands, un citoyen très estimé, très écouté, et un peu redouté par la ville. Jean Peuquoy était le type de cette brave race bourgeoise qui aimait sa cité à la fois comme une mère et comme un enfant, l'adorait et la grondait, vivait pour elle toujours et mourait pour elle au besoin. Pour l'honnête tisserand, il n'y avait au monde que la France, et en France que Saint-Quentin. Nul ne connaissait comme lui l'histoire et les traditions de la ville, les vieilles coutumes et les vieilles légendes. Il n'y avait pas un quartier, pas une rue, pas une maison qui, dans le présent et dans le passé, eût quelque chose de caché pour Jean Peuquoy. C'était le municipe incarné. Son atelier était la seconde Grand'place, et sa maison de bois de la rue Saint-Martin l'autre maison de ville. Cette vénérable maison se faisait remarquer par une enseigne assez étrange: une navette couronnée entre les bois d'un cerf dix cors. Un des aïeux de Jean Peuquoy (car Jean Peuquoy comptait des aïeux comme un gentilhomme!), tisserand comme lui, cela va sans dire, et de plus tireur d'arc renommé, avait à plus de cent pas crevé de deux coups de flèche les deux yeux de ce beau cerf. On voit encore à Saint-Quentin, rue Saint-Martin, la magnifique ramure. À dix lieues à la ronde, on connaissait alors la magnifique ramure et le tisserand. Jean Peuquoy était donc comme la cité vivante, et chaque habitant de Saint-Quentin en l'écoutant entendait parler sa patrie. Voilà pourquoi pas un ne bougea plus quand la voix du tisserand, au milieu des rumeurs, cria: « Silence! » -Oui, silence! reprit-il, et prêtez-moi, mes bons compatriotes et chers amis, une minute d'attention,je vous prie. Regardons, s'il vous plaît, ensemble ce que nous avons fait déjà, cela nous instruira peut-être de ce que nous avons encore à faire. Quand l'ennemi est venu mettre le siège devant nos murs, quand nous avons vu sous la conduite du redoutable Philibert-Emmanuel tous ces Espagnols, Anglais, Allemands et Wallons s'abattre comme des sauterelles de malheur autour de notre ville, nous avons bravement accepté notre sort, n'est-ce pas? Nous n'avons pas murmuré, nous n'avons pas accusé la Providence de ce qu'elle marquait justement Saint-Quentin comme la victime expiatoire de la France. Loin de là, Mgr l'amiral nous rendra cette justice, du jour même où il est arrivé ici, nous apportant le secours de son expérience et de son courage, nous avons tâché d'aider ses projets de nos personnes et de nos biens. Nous avons livré nos provisions et nos biens, donné notre argent, et pris nous-mêmes l'arbalète, la pique ou la pioche. Ceux de nous qui n'étaient pas sentinelles sur les remparts se faisaient ouvriers dans la ville. Nous avons contribué à discipliner et à réduire les paysans mutins des environs qui refusaient de payer de leur travail le refuge que nous leur avions donné. Tout ce qu'on pouvait demander enfin à des hommes dont la guerre n'est pas le métier, nous l'avons fait, que je crois. Aussi espérions-nous que le roi notre sire penserait bientôt à ses braves Saint-Quentinois et nous enverrait prompte assistance. Ce qui est arrivé. M. le connétable de Montmorency est accouru pour chasser d'ici les troupes de Philippe II, et nous avons remercié Dieu et le roi. Mais la fatale journée de Saint-Laurent a en quelques heures anéanti nos espérances. Le connétable a été pris, son armée détruite, et nous voilà plus abandonnés que jamais. Il y a de cela cinq jours, et l'ennemi a mis à profit ces cinq journées. Trois assauts acharnés nous ont coûté plus de deux cents hommes et des pans entiers de muraille. Le canon ne cesse plus de tonner, et tenez, il accompagne encore mes paroles. Nous cependant nous ne voulons pas l'entendre, et nous écoutons seulement du côté de Paris si quelque bruit n'annonce pas un secours nouveau. Mais rien! les dernières ressources sont, à ce qu'il paraît, pour le moment épuisées. Le roi nous délaisse, et a bien autre chose à faire qu'à songer à nous. Il faut qu'il rallie là-bas ce qui lui reste de forces, il faut qu'il sauve le royaume avant une ville, et, s'il tourne quelquefois encore les yeux et la pensée vers Saint-Quentin, c'est pour se demander si son agonie laissera à la France le temps de vivre. Mais d'espoir, mais de chances de salut ou de secours, il n'y en a plus pour nous maintenant, chers concitoyens et amis; M. de Rambouillet M. de Lauxford ont dit la vérité. Les murs et les soldats nous manquent, notre vieille cité se meurt, nous sommes abandonnées, désespérés, perdus. . . -Oui! oui! cria tout d'une voix l'assemblée, il faut se rendre, il faut se rendre. -Non pas, reprit Jean Peuquoy, il faut mourir. Le silence de l'étonnement succéda à cette conclusion inattendue. Le tisserand en profita pour reprendre avec plus d'énergie. -Il faut mourir. Ce que nous avons fait déjà nous commande ce qui nous reste à faire. M. Lauxford et de Rambouillet disent que nous ne pouvons pas résister. Mais M. de Coligny dit que nous devons résister. Résistons! Vous savez si je suis dévoué à notre bonne ville de Saint-Quentin, mes compatriotes et frères. Je l'aime comme j'aimais ma vieille mère, en vérité. Chacun des boulets qui vient frapper ses vénérables murailles semble m'atteindre au coeur. Et pourtant, quand le général a parlé, je trouve qu'il faut obéir. Que le bras ne se révolte pas contre la tête, et que Saint-Quentin périsse! M. l'amiral sait ce qu'il fait et ce qu'il veut. Il a pesé dans sa sagesse les destinées d'une ville et les destinées de la France. Il trouve bon que Saint-Quentin meure comme une sentinelle à son poste, c'est bien. Celui qui murmure est un lâche, et celui qui désobéit un traître. Les murs croulent, faisons des murs avec nos cadavres, gagnons une semaine, gagnons deuxjours, gagnons une heure au prix de tout notre sang et de tous nos biens. M. l'amiral n'ignore pas ce que tout cela vaut, et, puisqu'il nous demande tout cela, c'est qu'il le faut. Il rendra ses comptes à Dieu et au roi, cela ne nous regarde pas. Nous, notre affaire est de mourir quand il nous dit: « Mourez. » Que la conscience de M. de Coligny s'arrange du reste. Il est responsable, soyons soumis. Après ces sombres et solennelles paroles, tous se turent et baissèrent la tête, et Gaspard de Coligny comme les autres, et plus que les autres. C'était en effet un rude poids que celui dont le chargeait le syndic des tisserands, et il ne put s'empêcher de frémir en songeant à toutes ces existences dont on le faisait comptable. -Je vois à votre silence, amis et frères, reprit Jean Peuquoy, que vous m'avez compris et approuvé. Mais on ne peut pas demander à des époux et des pères de condamner tout haut leurs enfants et leurs femmes. Se taire, ici, c'est répondre. Vous laissez M. l'amiral faire vos femmes veuves et vos enfants orphelins; mais vous ne pouvez, n'est-ce pas, prononcer leur arrêt vousmêmes? c'est juste. Ne dites rien et mourez. Nul n'aurait la cruauté d'exiger que vous criez: « Meure Saint-Quentin! » Mais, si vos coeurs patriotiques sont, comme je le crois, d'accord avec le mien, vous pouvez du moins crier: « Vive la France! » -Vive la France! répétèrent quelques murmures faibles comme des plaintes et lugubres comme des sanglots. Mais alors Gaspard de Coligny, très ému et très agité, se leva précipitamment. -Écoutez! écoutez! s'écria-t-il; je n'accepte pas seul une responsabilité aussi terrible; j'ai pu vous résister quand vous vouliez céder à l'ennemi, mais quand vous me cédez à moi, je ne puis plus discuter, et, puisqu'enfin vous êtes dans cette assemblée tous contre mon avis, et que vous jugez tous votre sacrifice inutile. . . -Je crois, Dieu me pardonne! interrompit une voix forte dans la foule, que vous allez aussi parler de rendre la ville, monsieur l'amiral! XXVII Gabriel A L'OEuvre. -Qui donc ose ainsi m'interrompre? demanda Gaspard de Coligny en fronçant le sourcil. -Moi! dit en s'avançant un homme revêtu du costume des paysans des environs de Saint-Quentin. -Un paysan! dit l'amiral. -Non, pas un paysan, reprit l'inconnu, mais le vicomte d'Exmès, capitaine aux gardes du roi, et qui vient au nom de Sa Majesté. -Au nom du roi! reprit la foule étonnée. -Au nom du roi, reprit Gabriel; et vous voyez qu'il n'abandonne pas ses braves Saint-Quentinois, et pense à eux toujours. Je suis arrivé déguisé en paysan, il y a trois heures, et pendant ces trois heures j'ai vu vos murailles et entendu votre délibération. Mais laissez-moi vous dire que ce que j'ai entendu ne s'accorde guère avec ce que j'ai vu. Qu'est-ce que ce découragement, bon tout au plus pour vos femmes, qui s'empare ici comme une panique des plus fermes esprits? D'où vient que vous perdez ainsi subitement tout espoir pour vous laisser aller à des craintes chimériques? Quoi! vous ne savez que vous rebeller contre la volonté de M. l'amiral ou courber la tête en victimes résignées? Relevez le front, vive Dieu! non contre vos chefs, mais contre l'ennemi, et, s'il vous est impossible de vaincre, faites que votre défaite soit plus glorieuse qu'un triomphe. J'arrive des remparts, et je vouis dis que vous pouvez tenir quinze jours encore, et le roi ne vous demande qu'une semaine pour sauver la France. À tout ce que vous venez d'entendre dans cette salle, je veux répondre en deux mots, indiquer aux mots un remède, et aux doutes un espoir. Les officiers et les notables se pressaient autour de Gabriel, saisis déjà par l'ascendant de cette volonté puissante et sympathique. -Écoutez, écoutez! disaient-ils. Ce fut au milieu du silence de l'intérêt que Gabriel reprit: -Vous d'abord, monsieur Lauxford l'ingénieur, que disiezvous? que quatre points faibles des remparts pouvaient ouvrir des portes à l'ennemi? Voyons ensemble. « Le côté du faubourg d'Isle est le plus menacé: les Espagnols sont maîtres de l'abbaye et entretiennent par là un feu si bien nourri, que nos travailleurs n'osent plus s'y montrer. Permettezmoi, monsieur Lauxford, de vous indiquer un moyen très simple et très excellent de les préserver, que j'ai vu employer à Civitella par les assiégés, cette année même. Il suffit, pour mettre nos ouvriers à couvert des batteries espagnoles, d'établir en travers du boulevard et de superposer de vieux bateaux remplis de sacs de terre. Les boulets se perdent dans cette terre molle, et, derrière cet abri, nos travailleurs seront aussi en sûreté que s'ils étaient hors de la portée du canon. Au hameau de Remicourt, les ennemis, garantis par un mantelet, sapent tranquillement la muraille, disiez-vous? J'ai effectivement vérifié le fait. Mais c'est là, monsieur l'ingénieur, qu'il faut établir une contre-mine et non à la porte Saint-Jean, où la grosse tour rend votre contre-mine non seulement inutile, mais dangereuse. Rappelez donc vos mineurs de l'ouest du sud, monsieur Lauxford, et vous vous en trouverez bien. Mais la porte Saint-Jean, demanderez-vous, mais le boulevard Saint-Martin vont donc demeurer sans défense? Cinquante hommes au premier point, cinquante au second suffisent, M. de Rambouillet vient lui-même de nous le dire. Mais, a-t-il ajouté, ces cent hommes manquent. Eh bien! je vous les amène. » Un murmure de surprise et de joie circula dans l'auditoire. -Oui, reprit Gabriel d'un accent plus ferme en voyant les esprits un peu ranimés par sa parole, j'ai rallié à trois lieues d'ici le baron de Vaulpergues avec sa compagnie de trois cent lances. Nous nous sommes entendus. J'ai promis de venir ici à travers tous les dangers du camp ennemi m'assurer des endroits favorables où il pourrait entrer dans la ville avec sa troupe. Je suis venu, comme vous voyez, et mon plan est fait. Je vais retourner près de Vaulpergues. Nous partagerons sa compagnie en trois corps, je prendrai moi-même le commandement d'un des détachements, et, la nuit prochaine, nuit sans lune, nous nous dirigerons, chacun de notre côté, vers une poterne désignée d'avance. Nous aurons certes du malheur s'il n'y a qu'une de nos troupes qui échappe à l'ennemi distrait par les deux autres. En tout cas, il y a en aura bien une, ces hommes déterminés seront jetés dans la place, et ce ne sont pas les provisions qui manquent. Les cent hommes seront postés, comme je le disais, à la porte Saint-jean et au boulevard Saint-Martin; et dites-moi maintenant, monsieur Lauxford, monsieur de Rambouillet, dites-moi quel point des murailles pourra encore livrer à l'ennemi un passage facile? Une acclamation universelle accueillit ces bonnes paroles qui venaient de réveiller si puissamment l'espoir dans tous les coeurs découragés. -Oh! maintenant, s'écria Jean Peuquoy, nous pourrons combattre, nous pourrons vaincre. -Combattre, oui; vaincre, je ne l'ose espérer, reprit avec autorité Gabriel. Je ne veux pas vous faire la situation meilleure qu'elle n'est, je voulais seulement qu'on ne vous la fît pas pire. Je voulais vous prouver à tous, et à vous le premier, maître Jean Peuquoy, qui avez prononcé de si vaillantes mais de si tristes paroles, je voulais vous prouver d'abord que le roi ne vous abandonnait pas, et puis que votre défaite pouvait être glorieuse et votre résistance utile. Vous disiez: « Immolons-nous. » Vous venez de dire: « Combattons. » C'est un grand pas. Oui, il est possible, il est probable que les soixante mille hommes qui assiègent nos pauvres remparts finiront par s'en emparer. Mais, d'abord, gardez-vous de croire que la généreuse lutte que vous aurez supportée vous expose à de plus cruelles représailles. Philibert-Emmanuel est un soldat courageux qui aime et honore le courage, et qui ne punira pas votre vertu. Ensuite, songez que si vous pouvez tenir dix ou douze jours encore, vous aurez peutêtre perdu votre ville, mais vous aurez certainement sauvé votre pays. Grand et sublime résultat! Les villes, comme les hommes, ont leurs lettres de noblesse, et les hauts faits qu'elles accomplissent sont leurs titres et leurs aïeux. Vos petits enfants, habitants de Saint-Quentin, seront fiers unjour de leurs pères. On peut détruire vos murailles, mais qui pourra détruire l'illustre souvenir de ce siège?. . . Courage donc! héroïques sentinelles d'un royaume. Sauvez le roi, sauvez la patrie. Tout à l'heure, le front baissé, vous paraissiez résolus à mourir en victimes résignées. Relevez maintenant la tête! Si vous périssez, ce sera en héros volontaires, et votre mémoire ne périra pas! Donc, vous voyez que vous pouvez crier avec moi: « Vive la France! et vive Saint-Quentin! » -Vive la France! Vive Saint-Quentin! vive le roi! crièrent cent voix avec enthousiasme. -Et maintenant, reprit Gabriel, aux remparts et au travail! et ranimez de votre exemple vos concitoyens qui vous attendent. Demain, cent bras de plus, je vous le jure, vous aideront dans votre oeuvre de salut et de gloire. -Aux remparts! cria la foule. Et elle se précipita dehors, toute transportée de joie, d'espoir et d'orgueil, entraînant par ses récits et son enthousiasme ceux qui n'avaient pas entendu le libérateur inespéré que Dieu et le roi venaient d'envoyer à la ville épuisée. Gaspart de Coligny, le digne et généreux chef, avait écouté Gabriel dans le silence de l'étonnement et de l'admiration. Quand toute l'assemblée se dissipa avec des cris de triomphe, il descendit du siège qu'il occupait, vint au jeune homme, et lui serra la main avec une sorte de surprise. -Merci! monsieur, lui dit-il, vous avez sauvé Saint-Quentin et moi de la honte, peut-être la France et le roi de leur perte. -Hélas! je n'ai rien fait encore, monsieur l'amiral, reprit Gabriel. Il faut maintenant que j'aille rejoindre Vaulpergues, et Dieu seul peut faire que je sorte comme je suis entré et que j'introduise ces cent hommes promis dans la place. C'est Dieu, ce n'est pas moi, qu'il faudra remercier dans dix jours. XXVIII Où Martin-Guerre N'Est Pas Adroit. Gabriel de Montgommery s'entretint encore plus d'une heure avec l'amiral. Coligny était émerveillé de la fermeté, de la hardiesse et des connaissances de ce jeune homme qui lui parlait de stratégie comme un général en chef, de travaux de défense comme un ingénieur et d'influence morale comme un vieillard. Gabriel, de son côté, admira le noble et beau caractère de Gaspard et cette bonté, cette honnêteté de conscience qui en faisaient peut-être le gentilhomme le plus pur et le plus loyal du temps. Certes, le neveu ne ressemblait guère à l'oncle! Au bout d'une heure, ces deux hommes, l'un aux cheveux grisonnants déjà, l'autre aux boucles toutes noires encore, se comprenaient et s'estimaient comme s'ils se fussent connus depuis vingt ans. Quand ils se furent bien entendus sur les mesures à prendre pour favoriser dans la nuit suivante l'entrée de la compagnie de Vaulpergues, Gabriel prit congé de l'amiral en lui disant avec assurance: -Au revoir! Il emportait les morts d'ordre et les signaux nécessaires. Martin-Guerre, déguisé en paysan comme son maître, l'attendait au bas de l'escalier de la maison de ville. -Ah! vous voilà donc, monseigneur! s'écria le brave écuyer. Je suis bien aise de vous revoir enfin, depuis une heure que j'entends tous ceux qui passent parler du vicomte d'Exmès, Dieu sait avec quelles exclamations et quels éloges! Vous avez bouleversé toute la ville. Quel talisman avez-vous donc apporté, monseigneur, pour changer ainsi l'esprit d'une population entière? -La parole d'un homme déterminé, Martin, rien de plus. Mais il ne suffit pas de parler, et maintenant il faut agir. -Agissons, monseigneur, l'action, pour ma part, me va même mieux que la parole; nous allons, je vois cela, aller nous promener dans la campagne au nez des sentinelles ennemies. Allons! monseigneur, je suis prêt. -Pas tant de hâte, Martin, reprit Gabriel; il fait trop jour encore et j'attends la brune pour sortir d'ici, c'est convenu avec M. l'amiral. Nous avons donc devant nous près de trois heures. J'ai d'ailleurs, pendant ce temps, quelque chose à faire, ajouta-t-il avec un certain embarras, oui, un soin important à prendre, quelques informations à demander par la ville. -J'entends, reprit Martin-Guerre; encore sur les forces de la garnison, n'est-ce pas? ou sur les côtés faibles des fortifications! Quel zèle infatigable! -Tu n'entends pas du tout, mon pauvre Martin, dit en souriant Gabriel. Non, je sais tout ce que je voulais savoir quant aux remparts et aux troupes, et c'est d'un sujet plus. . . personnel que je m'occupe en ce moment. -Parlez, monseigneur, et si je puis vous être bon à quelque chose. . . -Oui, Martin, tu es, je le sais, un serviteur fidèle et un ami dévoué. Aussi n'ai-je de secrets pour toi que ceux qui ne m'appartiennent pas. Si donc tu ne sais pas qui je cherche avec inquiétude et amour dans cette ville après mes devoirs remplis, Martin, c'est tout simplement parce que tu l'as oublié. -Oh! pardon, monseigneur, j'y suis à présent, s'écria Martin. Il s'agit, n'est-il pas vrai, d'une. . . bénédictine? -C'est cela, Martin. Qu'est-elle devenue dans cette ville en alarme? Je n'ai pas osé, en vérité, le demander à M. l'amiral, de peur de me trahir par mon trouble. Puis, aurait-il su me répondre? Diane aura changé de nom sans doute en rentrant au couvent. -Oui, reprit Martin, car je me suis laissé dire que celui qu'elle porte, et qui me semble charmant à moi, était païen quelque peu, à cause de Mme de Poitiers, je suppose. . . Soeur Diane! le fait est que cela jure comme mon autre moi quand il est gris. -Comment donc faire? dit Gabriel. Le mieux serait peutêtre de s'informer d'abord du couvent des Bénédictines en général?. . . -Oui, dit Martin-Guerre, et puis nous irons du général au particulier, comme disait mon ancien curé, qu'on soupçonnait d'être luthérien. Eh bien! monseigneur, pour ces informations comme pour toutes choses, je suis à vos ordres. -Il faut aller aux renseignements chacun de notre côté. Martin, nous aurons ainsi deux chances pour une. Sois adroit et réservé, et tâche surtout de ne pas boire, ivrogne; nous avons besoin de tout notre sang-froid. -Oh! monseigneur sait que, depuis Paris, j'ai retrouvé mon ancienne sobriété et ne bois que de l'eau pure. Il ne m'est pas arrivé d'y voir double une seule fois. -À la bonne heure! dit Gabriel. Eh bien! alors, Martin, dans deux heures, rendez-vous à cette même place. -J'y serai, monseigneur. Et ils se séparèrent. Deux heures après, ils se retrouvaient comme ils en étaient convenus. Gabriel était radieux, mais Martin-Guerre assez penaud. Tout ce que Martin-Guerre avait appris, c'est que les bénédictines avaient voulu partager avec les autres femmes de la ville le soin et l'honneur de panser et de garder les blessés; que tous les jours elles étaient dispersées dans les ambulances, et ne rentraient au couvent que le soir, entourées de l'admiration et du respect des soldats et des citoyens. Gabriel, par bonheur, en savait davantage. Quand le premier passant venu l'eut informé de tout ce que Martin-Guerre avait appris, Gabriel demanda le nom de la supérieure du couvent. C'était, si l'on s'en souvient, la mère Monique, l'amie de Diane de Castro. Gabriel s'enquit alors de l'endroit où il trouverait la sainte femme. -À l'endroit le plus périlleux, lui fut-il répondu. Gabriel alla au faubourg d'Isle et trouva en effet la supérieure. Elle savait déjà par le bruit public ce qu'était le vicomte d'Exmès, ce qu'il avait dit à la maison de ville et ce qu'il venait faire à Saint-Quentin. Elle le reçut comme l'envoyé du roi et comme le sauveur de la cité. -Vous ne vous étonnerez donc pas, ma mère, lui dit Gabriel, si, venant ici au nom du roi, je vous demande des nouvelles de la fille de Sa Majesté, Mme Diane de Castro. Je l'ai en vain cherchée parmi les religieuses que je rencontrais sur mon passage. Elle n'est pas malade, j'espère? -Non, monsieur le vicomte, répondit la supérieure; mais j'ai pourtant exigé d'elle qu'elle restât aujourd'hui au couvent et prît un peu de repos, car nulle de nous ne l'a égalée en dévouement et en courage. Elle était partout présente et toujours prête, exerçant à toute heure et en tout lieu, et avec une sorte de joie et d'ardeur, sa sublime charité, qui est notre bravoure à nous autres, pacifiques religieuses. Ah! c'est la digne fille du sang de France! Et cependant elle n'a pas voulu qu'on connût son titre et son rang, et vous saura même gré, monsieur le vicomte, de respecter son glorieux incognito. N'importe! si elle cachait sa noblesse, elle montrait sa bonté, et tous ceux qui souffrent connaissent cette figure d'ange qui passe comme un espoir céleste au milieu de leurs douleurs. Elle s'était appelée du nom de notre ordre, la soeur Benedicta; mais nos blessés, qui ne savent pas le latin, l'appellent la soeur Bénie. -Cela vaut bien Mme la duchesse! s'écria Gabriel, qui sentit de douces larmes mouiller ses paupières. Ainsi, ma mère, repritil, je pourrai la voir demain? si je reviens, toutefois! -Vous reviendrez, mon frère, répondit la supérieure, et, là où vous entendrez le plus de gémissements et de cris, c'est là que vous trouverez la soeur Bénie. Ce fut alors que Gabriel revint joindre Martin-Guerre, le coeur plein de courage, et certain maintenant, comme la supérieure, qu'il sortirait sain et sauf du redoutable péril de la nuit. XXIX Où Martin-Guerre Est Maladroit. Gabriel avait pris des renseignements assez précis sur les environs de Saint-Quentin, pour ne pas s'égarer dans un pays où il n'était pas encore venu. Favorisé par la nuit tombante, il sortit sans encombre de la ville avec Martin-Guerre par la poterne la moins surveillée. Couverts tous deux de longs manteaux bruns, ils se glissèrent comme des ombres dans les fossés, puis, de là, par la brèche dans la campagne. Mais ils n'étaient pas quittes du plus grand danger. Des détachements ennemis couraient jour et nuit les environs; divers camps étaient établis çà et là autour de la ville assiégée, et toute rencontre pouvait être fatale à nos paysans-soldats. Le moindre risque qu'ils couraient était de faire retarder d'un jour, c'est-àdire de rendre peut-être à jamais inutile l'expédition projetée. Aussi, quand, après une demi-heure de chemin, ils arrivèrent à un carrefour où la route bifurquait, Gabriel s'arrêta et parut réfléchir. Martin-Guerre s'arrêta aussi, mais ne réfléchit point. Il laissait d'ordinaire ce soin à son maître. Martin-Guerre était un brave et fidèle écuyer, mais il ne voulait et ne pouvait être que la main. Gabriel était la tête. -Martin, reprit donc Gabriel au bout d'un instant de réflexion, voici devant nous deux routes qui toutes deux conduisent auprès du bois d'Angimont, où nous attend le baron de Vaulpergues. Si nous restons ensemble, Martin, nous pouvons être pris ensemble. Séparés, nous doublons nos chances de réussite, comme pour la recherche de Mme de Castro. Prenons chacun un des deux chemins. Toi, va par celui-là, c'est le plus long, mais le plus sûr, à ce que croit M. l'amiral. Tu rencontreras pourtant les tentes des Wallons où M. de Montmorency doit être prisonnier. Tu les tourneras, comme nous avons fait la nuit passée. De l'assurance et du sang-froid! Si tu rencontres quelque troupe, tu te donnes pour un paysan d'Angimont attardé qui revient de porter des vivres aux Espagnols campés autour de Saint-Quentin. Imite de ton mieux le patois picard, ce qui n'est pas très difficile avec des étrangers. Mais sur toute chose va plutôt du côté de l'impudence que du côté de l'hésitation. Aie l'air sûr de ton affaire. Si tu barguignes, tu es perdu. -Oh! soyez tranquille, monseigneur, reprit Martin-Guerre d'un air capable. on n'est pas si simple qu'on semble, et je leur en ferai voir de belles. -Bien dit, Martin. Pour moi, je vais prendre par là; c'est le plus court, mais le plus périlleux, car c'est la route directe de Paris qu'on surveille avant toutes les autres. Je rencontrerai, je le crains, plus d'un détachement ennemi, et j'aurai plus d'une fois à me mouiller dans les fossés ou à m'écorcher dans les buissons. Puis, au bout du compte, il est bien possible que je n'arrive pas à mon but. N'importe! Martin, qu'on ne m'attende qu'une demiheure. Si, après ce délai, je ne vous ai pas rejoints, que M. de Vaulpergues parte sans plus de retard. Ce sera vers le milieu de la nuit, et le danger sera moins grand que ce soir. Néanmoins, recommande-lui de ma part les plus grandes précautions, Martin. Tu sais ce qu'il y a à faire: partager sa compagnie en trois corps, et, par trois points opposés, s'approcher de la ville le plus secrètement possible. Il ne faut pas trop espérer que les trois détachements réussissent. Mais la perte de l'un fait alors peutêtre le salut des autres. C'est égal! il y a quelques chances pour que nous ne nous revoyions plus, mon brave Martin! Mais il ne faut penser qu'au bien de la patrie. Ta main, et que Dieu te garde! -Oh! je ne le prie que pour vous, monseigneur, reprit Martin. S'il vous sauve, il peut bien faire de moi ce qu'il voudra, et je ne suis guère bon qu'à vous aimer et à vous servir. Oh! et aussi, j'espère, à jouer quelque bon tour ce soir à ces Espagnols damnés. -J'aime à te voir dans ces dispositions, Martin. Allons, adieu! Bonne chance, et de l'aplomb surtout! -Bonne chance, monseigneur, et de la prudence! Le maître et l'écuyer se séparèrent encore. Tout alla bien d'abord pour Martin, et, bien qu'il ne lui fût guère possible de s'écarter de la route, il évita pourtant assez habilement quelques gens d'armes suspects auxquels la nuit noire le déroba. Mais il approchait du camp des Wallons, et les sentinelles allaient se multiplier. À l'angle de deux chemins, Martin-Guerre se trouva tout à coup entre deux troupes, l'une à pied, l'autre à cheval, et un: « Qui vive? » bien accentué prouva au malheureux MartinGuerre qu'il avait été aperçu. « Allons! se dit-il, voilà le moment venu de montrer l'impudence que m'a tant recommandée mon maître. » Et, frappé d'une idée tout à fait lumineuse et providentielle, il se mit, avec un à-propos parfait, à chanter à tue-tête la chanson du siège de Metz: Le vendredi de la Toussaint, Est arrivé la Germanie À la belle croix de Messain, Pour faire grande boucherie. -Holà! qui va là? cria une voix rude avec un accent et un juron à peu près inintelligibles, mais que nous n'imiterons pas de peur d'être inintelligible nous-même. -Paysan d'Angimont, répondit Martin-Guerre dans un patois non moins obscur. Et il continua sa route et sa chanson avec une célérité et une verve croissantes: Se campant au haut des vignes, Le duc d'Albe et sa compagnie, À Saint-Arnou, près nos fossés C'était pour faire l'entreprise De reconnaître nos fossés. . . -Hé! là! veux-tu te taire et t'arrêter, paysan de malheur, avec ta maudite chanson? reprit la voix féroce. Marttin-Guerre réfléchit que les importuns qui l'interpellaient étaient dix contre un; que, grâce à leurs chevaux, ils l'atteindraient toujours sans peine, et que sa fuite d'ailleurs produirait le plus mauvais effet. Il s'arrêta donc tout court. Après tout, il n'était pas précisément fâché d'avoir occasion de déployer son sang-froid et son habileté. Son maître, qui semblait parfois douter de lui, n'en aurait plus de motif désormais, s'il savait se tirer adroitement d'un pas aussi difficile. Il affecta d'abord la plus grande confiance. -Par Saint-Quentin, martyr! murmurait-il en s'avançant vers la troupe, voilà un beau coup que vous faites là d'empêcher un pauvre paysan attardé d'aller rejoindre à Angimont sa femme et ses petits. Parlez, çà, que me voulez-vous? Ceci eut l'intention d'être dit en picard, mais fut dit en auvergnat avec un accent provençal. L'homme qui avait crié eut de même l'intention de répondre en français, mais répondit en wallon avec un accent allemand. -Ce que nous voulons? t'interroger et te visiter, rôdeur de nuit qui, sous ta souquenille de paysan, pourrais bien cacher un espion. -Dà, interrogez-moi, visitez-moi, reprit Martin-Guerre avec un gros rire invraisemblable. -C'est ce que nous verrons au camp, où tu vas nous suivre. -Au camp! reprit Martin. Eh bien! c'est ça. Je veux parler au chef. Ah! vous arrêtez un malheureux paysan qui revient de Saint-Quentin porter des vivres à vos camarades de là-bas. Que Dieu me damne si je recommence! Je laisserai toute votre armée crever de faim à son aise. J'allais à Angimont chercher d'autres provisions; mais, puisque vous me retenez en route, bonsoir! Ah! vous ne me connaissez guère! et je vous revaudrai ce procédé-là. Saint-Quentin, tête de kien, dit le proverbe picard. Me prendre pour un espion! Je veux me plaindre au chef! Allons au camp. -Mort Dieu! quelle langue! reprit celui qui commandait le détachement. Le chef, l'ami, c'est moi! et c'est à moi que vous aurez affaire quand nous y verrons clair, s'il vous plaît. Croyezvous qu'on va réveiller les généraux pour un drôle de votre espèce? -Oui, c'est aux généraux que je veux être conduit! s'écria Martin-Guerre avec volubilité. J'ai à dire quelque chose aux généraux et au maréchaux. J'ai à leur dire qu'on n'arrête pas ainsi sans crier seulement: « Gare! » un quelqu'un qui vous nourrit, vous et vos gens. Je n'ai pas fait de mal. Je suis un honnête habitant d'Angimont. Je vais demander une indemnité pour ma peine, et vous, vous serez pendu pour la vôtre. -Camarade, il a l'air sûr de son fait, pourtant! dit au reître un de ses hommes. -Oui, répondit l'autre, et je le relâcherais bien si je ne croyais, par moments, reconnaître cette tournure et cette voix. Allons, marchons. Au camp tout s'expliquera. Martin-Guerre, placé pour plus de sûreté entre deux des cavaliers, ne cessa de jurer et de maugréer pendant toute la route. En entrant dans la tente où on le conduisit d'abord, il jurait et maugréait encore. -Voilà comme vous arrangez vos alliés, vous autres! ah bien! à la bonne heure! on vous en fournira de l'avoine pour vos bêtes et de la farine pour vous! Je vous abandonne. Dès que vous m'aurez reconnu et relâché, je retourne à Angimont et n'en sors plus. Ou plutôt, si, j'en sors, et dès demain, pour aller porter plainte contre vous à M. Philibert-Emmanuel en personne. Ce n'est pas lui qui me ferait un affront semblable. En ce moment, l'enseigne des reîtres approchait un flambeau du visage de Martin-Guerre. Il recula trois pas de surprise et d'horreur. -Par le diable! s'écria-t-il, je ne me trompais pas. C'est bien lui, le misérable! Est-ce que vous ne le reconnaissez pas maintenant, vous autres? -Oh, oui! Oh, oui! répéta l'un après l'autre chacun des reîtres en venant à son tour examiner Martin-Guerre avec une curiosité qui se changeait immédiatement en indignation. -Ah! vous me reconnaissez donc enfin? reprit le pauvre écuyer qui commençait à s'alarmer sérieusement. Vous savez qui je suis? Martin Cornouiller d'Angimont. . . Vous allez me relâcher, ce n'est pas malheureux? -Nous te relâcher, malandrin, paillard, pendard! s'écria l'enseigne, les yeux enflammés et les poings menaçants. -Ah! çà, qu'est-ce qui vous prend donc, l'ami? dit Martin. Je ne suis peut-être plus Martin Cornouiller, à cette heure? -Non, tu n'es pas Martin Cornouiller, reprit l'enseigne, et, pour te démasquer et te démentir, voilà dix hommes autour de toi qui te connaissent. Mes amis, nommez cet imposteur à lui-même afin de le convaincre de fraude et de flagrant mensonge. -C'est Arnauld du Thill! c'est ce misérable Arnauld du Thill, répétèrent les dix voix ensemble avec une effrayante unanimité. -Arnauld du Thill! qu'est-ce que cela? demanda Martin en pâlissant. -Oui, renie-toi toi-même, infâme! s'écria l'enseigne. Mais voilà par bonheur dix témoins qui te contredisent. Devant eux, malgré ton déguisement de paysan, aurais-tu le front d'assurer que je ne t'ai pas fait prisonnier à la bataille de Saint-Laurent, dans la suite du connétable? -Non, non, je suis Martin Cornouiller, balbutia Martin qui perdait la tête. -Tu es Martin Cornouiller? dit l'enseigne avec un rire méprisant; tu n'es pas ce lâche Arnauld du Thill qui m'avait promis rançon, queje traitais avec égards, et qui, la nuit dernière, a pris la fuite, m'enlevant, outre le peu d'argent que je possédais, ma bien-aimée Gudule, la gentille vivandière? Scélérat! qu'as-tu fait de Gudule? -Qu'as-tu fait de Gudule? répétèrent les reîtres dans un choeur formidable. -Ce que j'ai fait de Gudule? dit Martin-Guerre accablé. Eh! le sais-je, misérable que je suis! Ah çà! vraiment, vous me reconnaissez donc tous? Vous êtes donc certains de ne pas vous tromper? Vous pourriez tousjurer queje m'appelle. . . Arnauld du Thill, que ce brave homme m'a fait prisonnier à la bataille de Saint-Laurent, et que je lui ai enlevé traîtreusement sa Gudule? Vous pourriez le jurer? -Oui! oui! oui! s'écrièrent les dix voix avec énergie. -Eh bien! cela ne m'étonne pas, reprit piteusement MartinGuerre, qui divaguait assez, on s'en souvient. Non, vraiment, cela ne m'étonne pas. Je vous aurais soutenu jusqu'à demain que je m'appelle Martin Cornouiller. Mais vous me connaissez comme Arnauld du Thill, j'étais hier ici, je ne dis plus non; je ne résiste plus; je me résigne. Du moment que la chose est ainsi, j'ai les pieds et les poings liés. Je n'avais pas prévu celle-là. Voilà si longtemps, mon Dieu! que mes alibis avaient cessé! Allons! c'est très bien, faites de moi ce que vous voudrez, emmenez-moi, emprisonnez-moi, garrottez-moi. Ce que vous me dites de Gudule achève surtout de me convaincre que vous ne vous trompez pas. Oui, je me reconnais là! Seulement, je suis bien aise de savoir que je m'appelle Arnauld du Thill. Le pauvre Martin-Guerre avoua dès lors tout ce qu'on voulut, se laissa accabler d'injures et de rebuffades, et offrit le tout à Dieu en pénitence des nouveaux méfaits qu'on venait de lui reprocher. Comme il ne put dire ce que Gudule était devenue, on le chargea de liens, et on lui fit souffrir toutes sortes de mauvais traitements, mais sans lasser son angélique patience. Tout ce qu'il regrettait, c'est de n'avoir pas eu le temps d'accomplir sa mission auprès du baron de Vaulpergues. Mais qui aurait pu supposer que de nouvelles actions criminelles allaient tourner contre lui et réduire à néant ses beaux projets d'adresse et de présence d'esprit? » Ce qui me console du moins, pensait-il dans le coin humide où on l'avait jeté sur le sol, c'est que peut-être Arnauld du Thill entre triomphant à Saint-Quentin avec le détachement de Vaulpergues. Mais non, non, c'est encore une chimère cela! et ce que je connais du drôle me ferait plutôt conjecturer que le monstre est dans quelque auberge sur la route de Paris à caresser la gentille Gudule. Hélas! hélas! il me semble que j'aurais plus de coeur à la pénitence, si du moins j'avais un peu conscience du péché. XXXX Ruses De Guerre. Quelque chimérique qu'il lui parût, l'espoir de Martin-Guerre fut cependant réalisé. Quand Gabriel, après mille dangers, arriva dans le bois où l'attendait le baron de Vaulpergues, la première figure qu'il aperçut fut celle de son écuyer, le premier cri qu'il jeta fut: -Martin-Guerre! -Moi-même, monseigneur, répondit résolument l'écuyer. Ce n'est pas à ce Martin-Guerre-là qu'il était besoin de recommander l'impudence. -Est-ce que tu me devances de beaucoup, Martin? demanda Gabriel? -Mais je suis ici depuis une heure, monseigneur. -En vérité! mais il me semble que tu as changé de costume, tu n'avais pas, en me quittant il y a trois heures, ce justaucorpslà! -Non, monseigneur, je l'ai demandé à un paysan plus vraisemblable que moi, à ce qu'il m'a paru, et je lui ai donné le mien en échange. -Bien! et tu n'as fait d'ailleurs aucune mauvaise rencontre? -Aucune, monseigneur. -Au contraire, reprit le baron de Vaulpergues survenant, et le drôle, en arrivant ici, était accompagné d'une fille de fort jolie tournure, ma foi! une vivandière flamande, comme nous avons pu en juger à son langage. Elle paraissait pleurer fort, la pauvre petite, mais il l'a très brutalement et très prudemment congédiée, malgré ses larmes, sur la lisière du bois, avant de pénétrer jusqu'ici. -Non pas sans l'avoir au préalable débarrassée d'une partie de sa marchandise, dit le faux Martin-Guerre avec son rire inso lent. -Ah! Martin! Martin! reprit Gabriel, voilà encore le vieil homme qui reparaît. -Monseigneur veut dire le jeune homme. Mais pardon! reprit maître Arnauld se souvenant de son rôle, j'occupe avec mes balivernes les moments si précieux de vos seigneuries. -Oh! dit le baron de Vaulpergues, si c'est votre avis, monsieur d'Exmès, et celui de l'amiral, nous ne partirons d'ici que dans une demi-heure. Il n'est pas encore minuit; je suis pour n'arriver devant Saint-Quentin que vers trois heures. C'est le moment où la surveillance se fatigue et se relâche. Ne le pensezvous pas, monsieur le vicomte? -Si fait, et les instructions de M. de Coligny s'accordent exactement avec votre opinion. C'est à trois heures du matin qu'il nous attendra et que nous devons arriver, si toutefois nous arrivons. -Oh! nous arriverons, monseigneur, permettez-moi de vous l'affirmer, dit Arnauld-Martin. J'ai profité de mon passage auprès du camp des Wallons pour observer les alentours, et je vous guiderai par là aussi sûrement que si j'avais couru les environs pendant quinze jours. -Mais c'est prodigieux, Martin! s'écria Gabriel. En si peu de temps, que de choses faites! Allons, j'aurai dorénavant la même confiance en ton intelligence qu'en ta fidélité. -Oh! monseigneur, si vous vous fiez seulement à mon zèle et surtout à ma discrétion, je n'ai pas d'ambition plus haute. La trame de l'astucieux Arnauld était si bien ourdie par le hasard et par son audace, que, depuis l'arrivée de Gabriel, l'imposteur n'avait dit que la vérité. Pendant que Gabriel et Vaulpergues s'entendaient à l'écart sur la marche à suivre, lui, de son côté, acheva de combiner son plan de façon à ne pas déranger les miraculeuses chances qui l'avaient servi jusque-là. Voici, en effet, ce qui était arrivé. Arnauld, après s'être échappé, grâce à Gudule, du camp où on le tenait prisonnier, avait rôdé pendant dix-huit heures dans les bois environnants, n'osant sortir, de peur de retomber aux mains de l'ennemi. Vers le soir, il avait cru reconnaître dans la forêt d'Angimont des traces de cavaliers qui devaient se cacher pour s'être hasardés par des sentiers si peu frayés. C'étaient donc des Français en embuscade, et Arnauld tâcha de les rejoindre et y parvint. Ce fut alors qu'il congédia le plus lestement du monde la pauvre Gudule, qui s'en retourna pleurant aux tentes sans se douter qu'après la perte de son amoureux, elle allait y retrouver un autre lui-même. Pour Arnauld, le premier soldat de Vaulpergues qui l'aperçut le salua du nom de Martin-Guerre, et, comme de raison, il ne le démentit point. En écoutant de toutes ses oreilles et en parlant le moins possible, il apprit bientôt tout. Le vicomte d'Exmès allait revenir la nuit même, après avoir averti l'amiral, de l'arrivée à Saint-Quentin de Vaulpergues, et pris avec lui les dispositions nécessaires pour favoriser l'entrée du détachement dans la place. Martin-Guerre l'accompagnerait. On prenait donc naturellement Arnauld pour Martin, et on l'interrogeait sur son maître. -Il va venir, répondait-il; nous avons pris des chemins différents. Et, en lui-même, il calculait combien il lui serait avantageux dans le moment de se réunir à Gabriel: d'abord, sa subsistance, dans ces temps difficiles, serait assurée; puis il savait que le connétable de Montmorency, son maître, pour l'heure prisonnier de Philibert-Emmanuel, souffrait moins peut-être de la honte de sa défaite et de sa captivité que de la pensée que son rival odieux, le duc de Guise, allait avoir toute-puissance à la cour et tout crédit sur l'esprit du roi. S'attacher aux pas d'un ami du Guise, c'était donc, pour Arnauld, se mettre à la source de tous les renseignements qu'il vendait assez cher au connétable. Enfin Gabriel n'était-il pas l'ennemi personnel des Montmorency et l'obstacle principal au mariage du duc François avec Mme de Castro? Arnauld se remémorait tout cela, mais songeait en même temps avec mélancolie que le retour de Martin-Guerre à côté de son maître allait déranger quelque peu ses beaux plans. Aussi, pour ne pas être convaincu d'imposture, guetta-t-il avec soin Gabriel, espérant éloigner ou supprimer le crédule Martin-Guerre. Mais quelle fut sa joie en voyant le vicomte d'Exmès arriver seul et le reconnaître tout de suite pour son écuyer! Arnauld avait dit vrai sans le savoir. Alors il s'abandonna à sa chance, et, comptant que le diable son patron avait fait tomber le pauvre Martin aux mains des Espagnols, il prit audacieusement le rôle de l'absent, ce qui lui réussit, comme nous venons de le voir. Cependant la conférence de Gabriel et de Vaulpergues terminée, et lorsqu'on forma les trois détachements pour se mettre en route de différents côtés, Arnauld insista pour accompagner Gabriel par la route des tentes wallones. C'était le chemin qu'avait dû prendre le vrai Martin-Guerre, et, si on le rencontrait encore, Arnauld voulait être là pour le faire disparaître ou disparaître au besoin. Mais on dépassa la hauteur du camp sans trouver le moindre Martin, et l'idée de ce péril assez mince s'effaça bientôt pour Arnauld devant le péril plus grave qui l'attendait avec Gabriel et la troupe dont il faisait partie, devant les murailles partout entourées de Saint-Quentin. Dans l'intérieur de la ville, l'anxiété n'était pas moindre, comme on le peut supposer; car le salut ou la perte de tous dépendait à peu près du coup de main hardi de Gabriel et de Vaulpergues. Aussi, dès deux heures du matin, l'amiral fit-il lui-même sa ronde aux points convenus entre lui et le vicomte d'Exmès, et recommanda aux sentinelles choisies qu'on avait placées à ces postes délicats la plus sévère attention. Puis Gaspard de Coligny monta sur la tour du beffroi qui dominait la ville et tous les environs, et là, muet, immobile, retenant son haleine, écouta le silence et regarda la nuit. Mais il n'entendit que le bruit sourd et lointain des mines espagnoles et des contre-mines françaises; il ne vit que les tentes de l'ennemi, et, plus loin, les bois sombres d'Origny se détachant noirs dans l'ombre noire. Alors, incapable de maîtriser son inquiétude, l'amiral voulut au moins se rapprocher de l'endroit où allait se décider le sort de Saint-Quentin. Il descendit de la tour du beffroi, et, à cheval, suivi de quelques officiers, courut au boulevard de la Reine, vers une des poternes où devait arriver Vaulpergues, et, monté sur l'un des angles du rempart, attendit. Comme trois heures sonnaient à la Collégiale, du fond des marais de la Somme, le cri d'un hibou retentit. -Dieu soit loué! les voici! s'écria l'amiral. M. Du Breuil, sur un geste de Coligny, se faisant de ses mains un porte-voix, répondit au signal en imitant distinctement le cri de l'orfraie. Puis un silence de mort succéda. L'amiral et ceux qui l'entouraient demeurèrent immobiles et comme de pierre, l'oreille au guet et le coeur serré. Mais subitement un coup de mousquet se fit entendre dans la direction d'où le cri était parti, et, presque aussitôt, succéda une décharge générale qu'accompagnaient sinistrement des gémissements aigus et une rumeur terrible. Le premier détachement avait été découvert. -Déjà cent braves de moins! s'écria l'amiral. Alors il descendit rapidement du boulevard, remonta à cheval, et, sans ajouter une parole, se dirigea vers le boulevard SaintMartin, où il attendait une autre partie de la compagnie de Vaulpergues. Là, il fut repris des mêmes angoisses. Gaspard de Coligny ressemblait à un joueur qui joue sa fortune sur trois coups de dés; il venait de perdre la première partie, quelle chance aurait la seconde? Hélas! le même cri se fit entendre de l'autre côté du rempart, le même cri lui répondit dans la ville; puis, comme si cette seconde scène n'était que la répétition fatale de la première, une sentinelle donna encore l'alarme, et la mousquetade et les cris annoncèrent aux Saint-Quentinois épouvantés un second combat ou plutôt une autre boucherie. -Deux cents martyrs! dit Coligny d'une voix sourde. Et, de nouveau, s'élançant sur son cheval, il fut arrivé en deux minutes à la poterne du faubourg, qui était le troisième point convenu entre Gabriel et lui. Il allait si vite, qu'il se trouva le premier et seul sur le rempart, et que ses officiers ne le rejoignirent que peu à peu. Mais tous eurent beau écouter, on n'entendait toujours que le cri des mourants au loin, et les exclamations des vainqueurs. L'amiral jugea tout perdu. L'alarme était donnée au camp ennemi. Pas un soldat espagnol qui ne fût éveillé maintenant. Celui qui commandait la troisième troupe aurait jugé à propos de ne pas s'aventurer à un péril aussi mortel, et se serait retiré sans rien entreprendre. Ainsi, cette troisième et dernière chance manquait tout à fait au joueur éperdu. Coligny se disait même, par moments, que le dernier détachement avait peut-être été surpris avec le second, et que seulement le bruit des deux massacres s'était confondu en un seul. Une larme, larme brûlante de désespoir et de fureur, coula sur les joues basanées de l'amiral. Dans quelques heures, la population, découragée de nouveau par ce dernier échec, demanderait à grands cris la reddition de la place, et, ne la demandât-elle pas, Gaspard de Coligny ne se dissimulait plus que, devant des troupes aussi démoralisées que les siennes, le premier assaut ouvrirait aux Espagnols les portes de Saint-Quentin et de la France. Et cet assaut, il ne se ferait pas certes attendre, et le signal en serait donné dès que le jour apparaîtrait, ou peut-être même sur-le-champ, pendant la nuit, alors que ces trente mille hommes, tout fiers d'avoir égorgé trois cents soldats, étaient encore dans l'enivrement d'un si glorieux triomphe. Comme pour confirmer les appréhensions de Gaspard de Coligny, le gouverneur Du Breuil fit entendre à ses côtés le cri: « Alerte! » d'une voix étouffée, et, comme l'amiral se retournait vers lui, il lui montra dans le fossé une troupe noire et silencieuse qui semblait marcher du pas des ombres et se diriger vers la poterne. -Sont-ce des amis ou des ennemis? demanda Du Breuil à voix basse. -Silence! reprit l'amiral, et tenons-nous en tous cas sur nos gardes. -Comment ne font-ils donc pas plus de bruit! reprit le gouverneur. Il me semble pourtant quej'aperçois des chevaux, et pas un caillou ne résonne! et la terre même semble sourde sous leurs pas! On dirait vraiment des fantômes! Et le superstitieux Du Breuil se mit à faire le signe de la croix pour plus de sûreté. Mais Coligny, le grave penseur, regardait attentivement la troupe noire et muette sans crainte et sans émotion. Quand les survenants ne furent plus qu'à cinquante pas, Coligny imita lui-même le cri de l'orfraie. Le cri du hibou répondit. Alors l'amiral, transporté de joie, se précipita vers le corps de garde de la poterne, donna ordre d'ouvrir sur-le-champ, et cent cavaliers enveloppées, eux et leurs montures, de grands manteaux sombres, entrèrent dans la haute ville toujours aussi silencieux. Mais on put remarquer alors que les sabots des chevaux, qui frappaient si mats sur le pavé, étaient enveloppés de morceaux de toile remplis de sable. C'est grâce à cet expédient, dont on n'avait eu l'idée qu'en voyant les deux autres détachements trahis par le bruit, que la troisième troupe avait pu entrer sans encombre. Et celui qui avait trouvé cet expédient et qui commandait la troupe n'était autre que Gabriel. C'était peu de chose, sans doute, que ce secours de cent hommes; mais il suffisait pour quelques jours à maintenir deux postes menacés, mais c'était le premier événement heureux d'un siège si fécond en désastres. Aussi la nouvelle de bon augure circula-t-elle sur-le-champ par toute la ville. Les portes s'ouvrirent, les fenêtres s'éclairèrent, et des applaudissements unanimes accueillirent sur leur passage Gabriel et ses cavaliers. -Non, pas de joie! dit Gabriel d'une voix grave. Songez aux deux cents qui sont tombés là-bas. Et il souleva son chapeau comme pour saluer ces morts héroïques au nombre desquels devait être le brave Vaulpergues. -Oui, répondit Coligny, nous les plaignons et nous les admirons. Mais vous, monsieur d'Exmès, que faut-il vous dire, et comment vous remercier! Laissez-moi du moins, ami, vous presser dans mes bras, car vous avez sauvé déjà Saint-Quentin deux fois. Mais Gabriel, lui serrant la main, reprit encore: -Monsieur l'amiral, vous me direz cela dans dix jours. XXXI Le Mémoire D'Arnauld Du Thill. Il était temps que le coup réussît, et que le bienheureux secours entrât dans la ville; car le jour commençait à poindre. Gabriel, écrasé de fatigue pour avoir à peine reposé depuis quatre jours, fut conduit par l'amiral à la maison de ville, où Coligny voulut lui donner la chambre la plus voisine de celle qu'il occupait luimême. Là, Gabriel, épuisé, se jeta sur un lit et s'endormit comme s'il ne devait plus se réveiller. Il ne se réveilla en effet que sur les quatre heures de l'aprèsmidi, et encore ce fut Coligny qui, en entrant dans sa chambre, interrompit ce bon sommeil réparateur, dont le pauvrejeune homme, malgré ses soucis, avait tant besoin. Un assaut avait été tenté dans la journée par l'ennemi et repoussé vaillamment; mais il en annonçait un autre sans doute pour le lendemain, et l'amiral, qui s'était bien trouvéjusque-là des conseils de Gabriel, venait les lui demander encore. Gabriel fut bientôt à bas de son lit et prêt à recevoir Coligny. -Un mot seulement à mon écuyer, monsieur l'amiral, lui ditil, et je suis tout à vos ordres. -Faites, monsieur le vicomte d'Exmès, répondit Coligny. Puisque sans vous le drapeau espagnol flotterait à l'heure qu'il est sur cet Hôtel de ville, je puis bien vous dire: « Vous êtes chez vous. » Gabriel alla à la porte, et appela Martin-Guerre. Martin-Guerre accourut aussitôt. Gabriel le prit à l'écart. -Mon brave Martin, lui dit-il, je te répétais hier encore que j'aurais désormais une confiance égale dans ton intelligence et dans ta fidélité. Je te le prouve. Tu vas aller sur-le-champ à l'ambulance du faubourg d'Isle. Là, tu demanderas, non pas Mme de Castro, mais la supérieure des bénédictines, la respectable mère Monique, et c'est elle, elle seulement que tu prieras d'avertir la soeur Bénie, tu entends, la soeur Bénie, que le vicomte d'Exmès, envoyé à Saint-Quentin par le roi, sera auprès d'elle dans une heure, et qu'il la conjure de l'attendre. Tu vois, M. de Coligny va me retenir ici quelque temps, et un intérêt de vie et de mort m'oblige, tu le sais, à mettre toujours mon devoir avant ma joie. Va donc, et qu'elle sache du moins que mon coeur est avec elle. -Elle le saura, monseigneur, dit l'empressé Martin, qui sortit en effet, laissant son maître un peu moins impatient et un peu plus tranquille. Et, de fait, il se hâta jusqu'à l'ambulance du faubourg d'Isle, et demanda partout la soeur Monique avec beaucoup d'empressement. On lui indiqua la supérieure. -Ah! ma mère, lui dit en l'abordant le rusé drôle, que je suis aise de vous rencontrer enfin! mon pauvre maître eût été si triste si je n'avais pu remplir ma commission auprès de vous et de Mme Diane de Castro surtout. -Qui donc êtes-vous, mon ami, et de la part de qui venezvous? demanda la supérieure, surprise autant qu'affligée de voir le secret qu'elle avait recommandé à Gabriel aussi mal gardé par lui. -Je viens de la part du vicomte d'Exmès, reprit le faux Martin-Guerre, affectant la simplicité et la bonhomie. Vous devez connaître le vicomte d'Exmès,j'espère! Toute la ville ne connaît que lui. -Certes! dit la supérieure, je connais notre sauveur à tous. Nous avons bien prié pour lui. J'ai eu l'honneur de le voir déjà hier, et je comptais, d'après sa promesse, le revoir aujourd'hui. -Il va venir, le digne seigneur, il va venir, reprit ArnauldMartin. Mais M. de Coligny le retient, et, dans son impatience, il m'a d'avance envoyé vers vous, vers Mme de Castro. Ne vous étonnez pas, ma mère, que je sache et que je prononce ce nom. Une vieille fidélité, vingt fois éprouvée, permet à mon maître de se fier à moi comme à lui-même, et il n'a pas de secrets pour son loyal et dévoué serviteur. Je n'ai d'esprit et d'intelligence, à ce que disent les autres, que pour l'aimer et le défendre; mais cet instinct-là, du moins, je l'ai bien, et nul ne peut me le refuser, par les reliques de Saint-Quentin! Oh! pardonnez-moi, ma mère, de jurer comme cela devant vous. Je n'y pensais pas, et l'habitude, voyez-vous, et puis l'élan du coeur. . . -C'est bien! c'est bien! dit en souriant la mère Monique. Ainsi M. d'Exmès va venir? Il sera le bien arrivé. La soeur Bénie surtout désire sa présence pour avoir par lui des nouvelles du roi qui l'a envoyé. -Eh! eh! dit Martin en riant niaisement, qui l'a envoyé à Saint-Quentin, mais pas à Mme Diane, je suppose. -Que voulez-vous dire? reprit la supérieure. -Je dis, madame, que moi, qui aime le vicomte d'Exmès, à la fois comme un maître et comme un frère, je suis vraiment bien aise que vous, une femme si digne de respect et si pleine d'autorité, vous vous mêliez un peu des amours de monseigneur et de me de Castro. -Des amours de Mme de Castro! s'écria la supérieure épouvantée. -Eh! sans doute, reprit le faux imbécile. Mme Diane n'a pas été sans vous confier tout, à vous, sa véritable mère et sa seule amie? -Elle m'a parlé vaguement de peines profondes de coeur, dit la religieuse, mais de cet amour profane, mais du nom du vicomte, je n'en savais rien, rien absolument! -Oui, oui, vous niez. . . par modestie, reprit Arnauld en hochant la tête d'un air capable. De fait, moi, je trouve votre conduite très belle, et je vous en suis, pour ma part, on ne peut plus reconnaissant. Vous agissez très courageusement au moins! Ah! vous êtes-vous dit, le roi s'oppose aux amours de ces enfants! Ah! le père de Diane entrerait dans une redoutable colère s'il soupçonnait qu'ils peuvent seulement se rencontrer! Eh bien! moi, sainte et digne femme, je braverai la majesté royale et l'autorité paternelle, je prêterai à mes pauvres amoureux la sanction de mon appui et de mon caractère;je leur ménagerai des entrevues, je leur rendrai l'espérance et ferai taire leurs remords. Eh bien! c'est superbe, c'est magnifique, ce que vous faites là, entendez-vous! -Jésus! put seulement dire en joignant les mains de surprise et de terreur la supérieure, coeur craintif et conscience timorée. Jésus! un père, un roi bravés, et mon nom, ma vie mêlés à ces intrigues amoureuses! oh! -Tenez, reprit Arnauld, j'aperçois justement là-bas mon maître qui accourt pour vous remercier lui-même de votre bonne entremise et pour vous demander, l'impatient jeune homme! quand et comment il pourra, grâce à vous, revoir sa maîtresse adorée. Gabriel arrivait en effet, hors d'haleine. Mais, avant qu'il se fût approché, la supérieure l'arrêta d'un geste, et, se redressant avec dignité: -Pas un pas de plus et pas un mot, monsieur le vicomte, ditelle. Je sais maintenant à quel titre et dans quelles intentions vous vouliez vous rapprocher de Mme de Castro. N'espérez donc pas que désormais je prête les mains à des projets indignes, je le crains, d'un gentilhomme. Et, non seulement je ne dois plus et ne veux plus vous entendre, mais je prétends user de mon autorité pour retirer à Diane toute occasion et tout prétexte de vous voir et de vous rencontrer, soit au parloir du couvent, soit aux ambulances. Elle est libre, je le sais, et n'a pas prononcé de voeux qui l'engagent; mais, tant qu'elle voudra rester dans l'asile, choisi par elle, de notre saint couvent, elle trouvera bon que ma protection sauvegarde son honneur et non pas son amour. La supérieure salua d'un air glacial Gabriel, immobile d'étonnement, et se retira sans écouter sa réponse et sans se retourner vers lui une seule fois. -Qu'est-ce que cela signifie? demanda, après un moment de stupéfaction, le jeune homme à son prétendu écuyer. -Je n'en sais pas plus que vous, monseigneur, répondit Arnauld, qui donnait à sa joie intérieure le masque de la consternation. Mme la supérieure m'a fort mal reçu, s'il faut le dire, et m'a déclaré qu'elle n'ignorait rien de vos desseins, mais qu'elle devait s'y opposer et seconder les vues du roi, et que Mme Diane ne vous aimait plus, si elle vous avait jamais aimé. -Diane ne m'aime plus! s'écria Gabriel pâlissant. Hélas! hélas! reprit-il, tant mieux peut-être! Cependant je veux la voir encore, je veux lui prouver que je ne suis envers elle ni indifférent ni coupable. Cet entretien suprême dont j'ai besoin pour m'encourager dans ma tâche, il faudra absolument que tu m'aides à l'obtenir, Martin-Guerre. -Monseigneur sait, répondit humblement Arnauld, que je suis un instrument dévoué de sa volonté, et que je lui obéis en toutes choses comme la main obéit au front. Je m'emploierai de tous mes efforts, comme je viens de le faire encore à l'instant même, pour que monseigneur ait avec Mmede Castro cet entretien qu'il souhaite. Et le rusé drôle suivit en riant sous cape Gabriel, qui rentra à la maison de ville tout abattu. Puis, le soir, quand, après une ronde aux remparts, le faux Martin-Guerre se retrouva seul dans sa chambre, il tira de sa poitrine un papier qu'il se mit à lire avec un air de vive satisfaction. Compte d'Arnauld du Thill, pour M. le connétable de Montmorency, depuis le jour où il a été séparé violemment de monseigneur. (Ce compte comprenait tant les services publics que les services privés). Pour avoir, étant prisonnier de l'ennemi après la journée de Saint-Laurent, et conduit en présence de Philibert-Emmanuel, conseillé à ce général de renvoyer le connétable sans rançon, sous le spécieux prétexte que monseigneur ferait moins de tort aux Espagnols avec son épée, que de bien par ses avis au roi, cinquante écus. Pour s'être échappé par ruse adroite du camp où l'on retenait ledit Arnauld prisonnier, et avoir ainsi épargné à M. le connétable les frais de la rançon qu'il n'aurait pas manqué de payer généreusement pour retrouver un si fidèle et si précieux serviteur, -cent écus. Pour avoir conduit habilement, par des sentiers ignorés, le détachement que le vicomte d'Exmès amenait au secours de Saint-Quentin et de M. l'amiral de Coligny, le neveu bien-aimé de M. le connétable, -vingt livres. Il y avait encore, dans la note du sieur Arnauld, plus d'un article aussi impudemment avide que ceux-là. L'espion les relisait en se caressant la barbe. Quand il eut achevé sa lecture, il prit une plume et ajouta à la liste: Pour avoir, étant entré au service du vicomte d'Exmès sous le nom de Martin-Guerre, dénoncé ledit vicomte à la supérieure des Bénédictines comme amant de Mme de Castro, et séparé ainsi pour longtemps ces deux jeunes gens comme c'est l'intérêt de M. le connétable, -deux cents écus. -Cela, par exemple, n'est pas cher, se dit Arnauld, et voilà un de ces chapitres qui font passer les autres. Le total, en somme, est assez rond. Nous approchons les mille livres, et, avec un peu d'imagination, nous irons bien jusqu'à deux mille. Et si je les ai, ma foi! je me retirerai des affaires, je me marierai, je serai père de mes enfants et marguillier de ma paroisse dans quelque province, et toucherai ainsi le rêve de toute ma vie et le but honnête de toutes mes mauvaises actions. Arnauld se coucha et s'endormit sur ces vertueuses résolutions. Le lendemain, il fut requis par Gabriel d'aller encore à la recherche de Diane, et l'on devine comment il s'acquitta de la commission. Gabriel lui-même quitta M. de Coligny pour s'informer et interroger. Mais, vers dix heures du matin, l'ennemi tenta un furieux assaut, et il fallut courir aux boulevards. Gabriel y fit des prodiges de valeur, selon sa coutume, et s'y conduisit comme s'il avait deux vies à perdre. C'est qu'il en avait deux à sauver. En outre, s'il se faisait remarquer, Diane entendrait parler de lui, peut-être. XXXII Théologie. Gabriel revenait de l'assaut brisé de fatigue à côté de Gaspard de Coligny, quand deux hommes qui passaient à trois pas de lui prononcèrent dans leur conversation le nom de la soeur Bénie. Il laissa l'amiral, et, courant à ces hommes, leur demanda avec empressement s'ils savaient des nouvelles de celle qu'ils venaient de nommer. -Oh! mon dieu! non, mon capitaine, pas plus que vous, dit un des hommes, lequel n'était autre que Jean Peuquoy. Justement, je m'en inquiétais avec mon compagnon, car on n'a pas vu la noble et vaillante fille de tout le jour, et je disais que pourtant, après une chaude journée comme celle-ci, il y a bien des malheureux blessés qui auraient besoin de ses soins et de son sourire d'ange. Mais nous saurons bientôt si c'est qu'elle est sérieusement malade; car c'est son tour demain soir de faire à l'ambulance le service de nuit: elle n'y a pas manqué jusqu'ici, et les religieuses sont en trop petit nombre et se relaient de trop près pour qu'on veuille ou qu'on puisse l'en dispenser, à moins de nécessité absolue. Nous la reverrons donc demain soir, bien sûr, et j'en remercierai Dieu pour nos malades, vu qu'elle sait vous consoler et vous ranimer comme une vraie Notre-Dame. -Merci, ami, merci, dit Gabriel en serrant chaleureusement la main à Jean Peuquoy, tout surpris d'un tel honneur. Gaspard de Coligny avait entendu Jean Peuquoy et remarqué la joie de Gabriel. Quand celui-ci l'eut rejoint, il ne lui dit pourtant rien d'abord; mais, une fois qu'ils furent rentrés à la maison et seuls tous deux dans la chambre où l'amiral avait ses papiers et donnait ses ordres, Gaspard dit avec son fin et doux sourire à Gabriel: -Vous prenez, je le vois, à cette religieuse, la soeur Bénie, un vif intérêt, mon ami? -Le même intérêt que Jean Peuquoy, répondit Gabriel en rougissant; le même intérêt que vous-même sans doute, monsieur l'amiral, car vous avez dû remarquer comme moi à quel point elle manque réellement à nos blessés, et quelle influence bienfaisante exercent sur eux et sur tous ceux qui combattent sa parole et sa présence. -Pourquoi voulez-vous me tromper, ami? reprit l'amiral avec une nuance de tristesse. Vous avez donc bien peu de confiance en moi, que vous essayez ainsi de me mentir. -Quoi! monsieur l'amiral. . . répondit Gabriel de plus en plus embarrassé, qui a pu vous faire supposer?. . . -Que la soeur Bénie n'est autre que Mme Diane de Castro? reprit Coligny, et que vous aimez d'amour Mme de Castro? -Vous le savez! s'écria Gabriel au comble de la surprise. -Comment ne le saurais-je pas? reprit l'amiral. M. le connétable n'est-il pas mon oncle? Est-il pour lui quelque chose de caché à la cour? Mme de Poitiers n'a-t-elle pas l'oreille du roi, et M. de Montmorency n'a-t-il pas le coeur de Diane de Poitiers? Comme il y a sous toute cette affaire de graves intérêts pour notre famille, à ce qu'il paraît, j'ai été naturellement prévenu tout d'abord de me ternir sur mes gardes et prêt à seconder les projets de ma noble parenté. Je n'étais pas entré depuis un jour dans Saint-Quentin pour défendre la place ou pour mourir, quand j'ai reçu de mon oncle un exprès. Cet exprès ne venait pas m'informer, comme je le crus d'abord, des mouvements de l'ennemi et des plans militaires du connétable. Non, vraiment! Il avait traversé mille périls pour venir me donner avis qu'au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin se cachait, sous un nom supposé, Mme Diane de Castro, fille du roi, et que j'eusse à surveiller exactement toutes ses démarches. Puis hier, un émissaire flamand gagné à prix d'or par M. de Montmorency prisonnier m'a demandé à la poterne du sud. J'ai pensé qu'il allait me dire de la part de mon oncle de prendre courage, que je devais relever la gloire des Montmorency ternie par l'échec de Saint-Laurent, que le roi ajournerait immanquablement d'autres secours à ceux amenés par vous, Gabriel, et qu'en tout cas je mourusse sur la brèche plutôt que de rendre Saint-Quentin. Non! non! l'émissaire acheté ne venait pas m'apporter de ces généreuses paroles qui raniment et excitent, et je m'étais grossièrement trompé! Cet homme devait m'avertir seulement que le vicomte d'Exmès, arrivé de la veille dans ces murs sous prétexte d'y combattre et d'y mourir, aimait me de Castro, fiancée à mon cousin François de Montmorency, et que la réunion des amants pouvait porter atteinte aux grands projets mûris par mon oncle. Mais je me trouvais, par bonheur! gouverneur de Saint-Quentin, et mon devoir était d'employer mon activité tout entière à séparer par tous les moyens possibles meDiane et Gabriel d'Exmès, à m'opposer surtout à toutes leurs entrevues, et à contribuer ainsi à l'élévation et la puissance de ma famille! Tout ceci fut dit avec une amertume et une tristesse évidentes. Mais Gabriel ne sentait que le coup porté à ses espérances d'amour. -Ainsi, monsieur, dit-il avec une sourde colère à l'amiral, c'est vous qui m'avez dénoncé à la supérieure des bénédictines, et qui, fidèle aux instructions de votre oncle, comptez sans doute m'enlever une à une toutes les chances qui pourraient me rester de retrouver et de revoir Diane? -Taisez-vous, jeune homme! s'écria l'amiral avec une expression de fierté indicible. Mais je vous pardonne, reprit-il plus doucement, la passion vous aveugle, et vous n'avez pas encore eu le temps de connaître Gaspard de Coligny. Il y eut dans l'accent de ces paroles tant de noblesse et de bonté, que tous les soupçons de Gabriel s'évanouirent, et qu'il eut honte de les avoir seulement admis une minute. -Pardon! dit-il en tendant la main à Gaspard. Comment aije pu croire que vous fussiez mêlé à de pareilles intrigues! Pardon mille fois, monsieur l'amiral. -À la bonne heure, Gabriel, reprit Coligny, je vous retrouve avec vos instincts jeunes et purs. Non, certes, je ne me mêle pas à de telles menées, je les méprise et je méprise ceux qui les ont conçues. Je n'y vois pas la gloire, mais la honte de ma famille, et loin de vouloir en profiter, j'en rougis. Si ces hommes qui bâtissent leur fortune par tous les moyens, scandaleux ou non, qui ne regarde pas, pour assouvir leur ambition et leur cupidité, à la douleur et à la ruine de leurs semblables, qui passeraient même, pour arriver plus tôt à leur but infâme, sur le cadavre de la mère patrie, si ces hommes sont mes parents, c'est le châtiment par lequel Dieu frappe mon orgueil et me rappelle à l'humilité; c'est un encouragement à me montrer sévère envers moi-même et intègre envers les autres pour racheter les fautes de mes proches. -Oui, reprit Gabriel, je sais que l'honneur et la vertu des temps évangéliques résident en vous, monsieur l'amiral, et je vous fais encore mes excuses de vous avoir un moment parlé comme à un de ces seigneurs de notre cour sans foi ni loi que j'ai trop appris à mépriser et à haïr. -Hélas! dit Coligny, il faut plutôt les plaindre, ces pauvres ambitieux de rien, ces pauvres papistes aveuglés. Mais, reprit-il, j'oublie que je ne suis point devant un de mes frères en religion. N'importe, vous êtes digne d'être des nôtres, Gabriel, et vous serez des nôtres tôt ou tard. Oui, Dieu, pour qui tous les moyens sont saints, vous ramènera, je le prévois, à la vérité par la passion même, et cette lutte inégale, où votre amour va vous briser contre une cour corrompue, finira par vous conduire dans nos rangs un jour ou l'autre. Je serais heureux de contribuer à jeter en vous, ami, les premières semences de la moisson divine. -Je savais déjà, monsieur l'amiral, dit Gabriel, que vous apparteniez au parti des réformés, et j'en ai appris à estimer le parti qu'on persécute. Néanmoins, voyez-vous, je suis un faible d'esprit, étant un faible de coeur, et je sens bien que je serai toujours de la religion dont sera Diane. -Eh bien! dit Gaspard de Coligny, pris comme ses coreli gionnaires de la fièvre du prosélytisme; eh bien! si Mme de Castro est de la religion de la vertu et de la vérité, elle est de notre religion, et vous en serez, Gabriel. Vous en serez aussi, je le répète, parce que cette cour dissolue avec laquelle, imprudent! vous entrez en lutte, vous vaincra, et que vous voudrez vous venger. Croyez-vous que M. de Montmorency, qui a jeté son dévolu sur la fille du roi pour son fils, consente à vous abandonner cette riche proie? -Hélas! je ne la lui disputerais peut-être pas, dit Gabriel. Que le roi tienne seulement des engagements sacrés pris avec moi. . . -Des engagements sacrés! reprit l'amiral. Est-ce qu'il en est, Gabriel, pour celui qui, après avoir ordonné au parlement de discuter librement devant lui la question de la liberté de conscience, fit brûler Anne Du Bourg et Dufaur pour avoir, sur la foi de la parole royale, plaidé la cause de la réforme. -Oh! ne me dites pas cela! monsieur l'amiral, s'écria Gabriel; ne me dites pas que le roi Henri II ne tiendra pas la promesse solennelle qu'il m'a faite; car alors ce ne serait pas seulement ma croyance qui se ferait rebelle, ce serait aussi, j'en ai peur, mon épée; je ne deviendrais pas huguenot, je deviendrais meurtrier. -Non, si vous deveniez huguenot, reprit Gaspard de Coligny. Nous pourrons être martyrs; nous ne serons jamais assassins. . . Mais votre vengeance, pour n'être pas sanglante, n'en serait pas moins terrible, ami. Vous nous aideriez de votre jeune courage, de votre ardent dévouement, dans une oeuvre de rénovation qui devra sembler plus funeste au roi qu'un coup de poignard, peut-être. Songez, Gabriel, que nous voudrions lui arracher ses droits iniques et ses monstrueux privilèges; songez que ce n'est pas seulement dans l'Église, mais aussi dans le gouvernement, que nous tâcherions d'apporter une réforme, salutaire aux bons, mais redoutable aux pervers. Vous avez pu voir si j'aime la France et si je la sers. Eh bien! je suis avec les réformés en partie parce que je vois dans la réforme la grandeur et l'avenir de la patrie. Gabriel! Gabriel! si vous aviez lu seulement une fois les livres puissants de notre Luther, vous verriez comme cet esprit d'examen et de liberté qu'ils respirent mettrait en vous une autre âme et vous ouvrirait une nouvelle vie. -Ma vie, c'est mon amour pour Diane, répondit Gabriel; mon âme, c'est une tâche sainte que Dieu m'a imposée et que j'espère accomplir. -Amour et tâche d'un homme, reprit Gaspard, mais qui doivent pouvoir se concilier, certes, avec la tâche et l'amour d'un chrétien! Vous êtes trop jeune et aveuglé, ami; mais, je ne le prévois que trop, et mon coeur saigne de vous le prédire, le malheur vous dessillera les yeux. Votre générosité et votre pureté vous attireront tôt ou tard des douleurs dans cette cour licencieuse et méchante, comme les grands arbres, dans un air de tempête, attirent la foudre. Vous réfléchirez alors à ce que je vous dis aujourd'hui. Vous connaîtrez nos livres, celui-ci par exemple, reprit l'amiral en montrant sur sa table un volume ouvert qu'il prit. Vous comprendrez ces paroles hardies et sévères, maisjustes et belles, que vient de nous faire entendre un jeune homme comme vous, conseiller au parlement de Bordeaux, qu'on appelle Étienne de la Boétie. Vous direz alors, Gabriel, avec ce livre vigoureux de La servitude volontaire: « Quel malheur ou quel vice de voir un nombre infini, non pas obéir, mais servir; non pas être gouvernés, mais tyrannisés d'un seul, et non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul homme, et le plus souvent du plus lâche et féminin de la nation, tout empêché de servir virilement à quelque femmelette. » -Ce sont là, en effet, dit Gabriel, de dangereux et audacieux discours, et qui étonnent l'intelligence. Vous avez d'ailleurs raison, monsieur l'amiral, il se peut qu'un jour la colère me jette dans vos rangs et que l'oppression me mette du parti des opprimés. Mais jusque-là, voyez-vous, ma vie est trop pleine pour que ces idées nouvelles que vous me présentez puissent y tenir, et j'ai à faire trop de choses pour avoir le temps de méditer des livres. Néanmoins, Gaspard de Coligny développa encore avec chaleur les doctrines et les idées qui fermentaient alors comme un vin nouveau dans son esprit, et la conversation se prolongea longtemps entre le jeune homme passionné et l'homme convaincu, l'un résolu et fougueux comme l'action, l'autre grave et profond comme la pensée. L'amiral d'ailleurs ne se trompait guère dans ses sombres prévisions, et le malheur devait en effet se charger de féconder les germes que cet entretien semait dans l'âme ardente de Gabriel. XXXIII La Soeur Bénie. C'était une soirée d'août sereine et splendide. Dans le ciel, d'un bleu calme et profond, tout parsemé d'étoiles, la lune cependant ne s'était pas encore levée; mais la nuit, plus mystérieuse, n'en était que plus rêveuse et plus charmante. Cette douce tranquillité contrastait singulièrement avec le mouvement et le fracas qui avaient rempli la journée. Les Espagnols avaient donné deux assauts consécutifs. Ils avaient été repoussés deux fois, mais non sans faire plus de morts et plus de blessés que le petit nombre des défenseurs de la place ne pouvait en supporter. L'ennemi, au contraire, avait de puissantes réserves et des troupes fraîches pour remplacer les troupes fatiguées. Aussi Gabriel, toujours sur ses gardes, craignait que les deux assauts du jour n'eussent pour but unique d'épuiser les forces et la vigilance des assiégeants afin de favoriser un troisième assaut ou une surprise nocturne. Cependant dix heures venaient de sonner à la Collégiale, et rien ne confirmait ces soupçons. Pas une lumière ne brillait parmi les tentes espagnoles. Dans le camp, comme dans la ville, on n'entendait que le cri monotone des sentinelles, et, comme la ville, le camp semblait se reposer des rudes fatigues de la journée. En conséquence, Gabriel, après une dernière ronde autour des remparts, crut pouvoir se relâcher un moment de cette surveillance de toutes les minutes dont il avait entouré la ville comme un fils sa mère malade. Saint-Quentin, depuis l'arrivée du jeune homme, avait résisté déjà quatre jours. Quatre jours encore, et il aurait tenu la promesse faite au roi, et le roi n'aurait plus qu'à tenir la sienne. Gabriel avait ordonné à son écuyer de le suivre, mais sans lui dire où il allait. Depuis la déconvenue de la veille auprès de la supérieure, il commençait à se défier, sinon de la fidélité, au moins de l'intelligence de Martin-Guerre. Il s'était donc gardé de lui faire part des précieux renseignements que Jean Peuquoy lui avait donnés, et le Martin-Guerre postiche, qui croyait n'accompagner son maître qu'à une ronde militaire, fut assez étonné de le voir se diriger vers le boulevard de la Reine, où la grande ambulance avait été établie. -Allez-vous donc voir quelque blessé, monseigneur? dit-il -Chut! répondit seulement Gabriel en mettant un doigt sur ses lèvres. La principale ambulance, devant laquelle Gabriel et Arnauld arrivaient en ce moment, avait été placée auprès des remparts, non loin du faubourg d'Isle, qui était l'endroit le plus périlleux et celui par conséquent où les secours étaient le plus nécessaires. C'était un grand bâtiment qui servait, avant le siège, de magasin à fourrage, mais qu'on avait dû mettre par urgence à la disposition des chirurgiens. La douceur d'une nuit d'été avait permis de laisser ouverte la porte du milieu de l'ambulance, pour renouveler et rafraîchir l'air. Du bas des marches d'une galerie extérieure, Gabriel pouvait donc déjà, à la lueur des lampes allumées sans cesse, plonger son regard dans cette salle des souffrances. Le spectacle était navrant. Il y avait bien çà et là quelques lits sanglants dressés à la hâte; mais ce luxe n'était accordé qu'aux privilégiés. La plupart des malheureux blessés gisaient à terre sur des matelas, des couvertures, et même sur la paille. Des gémissements aigus ou plaintifs appelaient de toutes parts les chirurgiens et leurs aides qui, malgré leur zèle, ne pouvaient entendre à tous cependant. Ils allaient au pansement le plus nécessaire, à l'amputation la plus pressée, et les autres devaient attendre. Et le tremblement de la fièvre ou les convulsions de l'agonie tordaient sur leur grabat les misérables; et si, dans quelque coin, l'un d'eux étendu restait sans mouvement et sans cri, le drap-linceul ramené sur la tête disait assez qu'il ne devait plus jamais remuer ou se plaindre. Devant ce douloureux et lugubre tableau, les coeurs les plus vaillants et les plus pervers auraient perdu leur endurcissement et leur courage. Arnauld du Thill ne put s'empêcher de frissonner et Gabriel de pâlir. Mais, tout à coup, sur cette pâleur soudaine du jeune homme un sourire attendri se dessina. Au milieu de cet enfer rempli d'autant de douleurs que celui de Dante, l'ange calme et radieux, la douce Béatrix, venait de lui apparaître. Diane, ou plutôt la soeur Bénie, venait de passer, sereine et mélancolique, au milieu de tous ces pauvres blessés. Jamais elle n'avait semblé plus belle à Gabriel ébloui. Certes, aux fêtes de la cour, l'or, les diamants et le velours ne lui seyaient pas comme, dans cette morne ambulance, la robe de bure et la guimpe blanche de la religieuse. À son profil pur, à sa chaste démarche, à son consolant regard, on eût dû la prendre pour la Pitié elle-même descendue en ce lieu de souffrances. La pensée chrétienne ne pouvait pas s'incarner sous une forme plus admirable, et rien n'était touchant comme de voir cette beauté choisie se pencher sur ces fronts hâves et défigurés par l'angoisse, et cette fille de roi tendre sa petite main émue à ces soldats sans nom qui allaient mourir. Gabriel songea involontairement à MmeDiane de Poitiers occupée sans doute, en ce moment même, de dilapidations joyeuses et d'impudiques amours, et Gabriel, frappé de ce contraste étrange entre les deux Diane, se dit qu'à coup sûr Dieu avait fait les vertus de la fille pour racheter les fautes de la mère. Tandis que Gabriel, dont le défaut n'était pourtant pas d'être un rêveur, se livrait à sa contemplation et à ses comparaisons sans s'apercevoir que le temps passait, dans l'intérieur de l'ambulance, la tranquillité s'établissait peu à peu. La soirée en effet était déjà avancée; les chirurgiens achevaient leur tournée; le mouvement cessait et aussi le bruit. On recommandait aux blessés le silence et le repos et des breuvages assoupissants aidaient à la recommandation. On entendait encore bien çà et là quelques gémissements plaintifs, mais plus de ces cris déchirants de tout à l'heure. Avant qu'une demi-heure se fût écoulée, tout redevint calme, autant que la souffrance peut être calme. Diane avait adressé aux malades ses dernières paroles de consolation, et les avait, après les médecins et mieux qu'eux, exhortés à la paix et à la patience. Tous obéissaient de leur mieux à sa voix doucement impérieuse. Quand elle vit que pour chacun d'eux les prescriptions ordonnées étaient remplies, et qu'en ce moment nul n'avait plus besoin d'elle, elle respira longuement, et s'approcha de la galerie extérieure, sans doute afin de respirer un peu à la porte l'air frais du soir, et de se reposer des misères et des infirmités des hommes en contemplant les étoiles de Dieu. Elle vint en effet s'appuyer sur une sorte de balustre de pierre, et son regard levé au ciel n'aperçut pas, au bas des marches, à dix pas d'elle, Gabriel ravi en extase à son aspect comme devant une apparition céleste. Un assez brusque mouvement de Martin-Guerre, qui ne semblait pas partager ce ravissement, ramena notre amoureux sur la terre. -Martin, dit-il à son écuyer à voix basse, tu vois quelle occasion unique m'est offerte. Je dois, je veux en profiter et parler, peut-être hélas! pour la dernière fois, à Mme Diane. Toi, veille cependant à ce qu'on ne nous interrompe pas, et fais le guet un peu à l'écart, tout en restant néanmoins à portée de ma voix. Va, mon fidèle serviteur, va. -Mais, monseigneur, objecta Martin, ne craignez-vous pas que Mme la supérieure?. . . -Elle est dans une autre salle probablement, reprit Gabriel. Et puis, il n'y a pas à hésiter devant la nécessité qui peut désormais nous séparer pour toujours. Martin parut se résigner, et s'éloigna en jurant, mais tout bas. Pour Gabriel, il s'approcha de Diane un peu plus, et, contenant sa voix afin de n'éveiller l'attention de personne, appela doucement: -Diane! Diane! Diane tressaillit; mais ses yeux, qui n'avaient pas encore eu le temps de s'habituer à l'ombre, ne virent pas d'abord Gabriel. -M'appelle-t-on? dit-elle; et qui m'appelle ainsi? -Moi! répondit Gabriel, comme si le monosyllabe de Médée devait suffire pour le faire reconnaître. Il suffit en effet, car Diane, sans en demander davantage, reprit d'une voix que l'émotion et la surprise faisaient tremblante: -Vous, monsieur d'Exmès! est-ce bien vous! Et que voulez-vous de moi en ce lieu et à cette heure? Si, comme on me l'avait annoncé, vous m'apportez des nouvelles du roi mon père, vous avez bien tardé, et vous choisissez mal l'endroit et le moment. Sinon, vous le savez, je n'ai rien à entendre de vous, et je ne veux rien entendre. Eh bien! monsieur d'Exmès, vous ne répondez pas? Ne m'avez-vous pas comprise? Vous vous taisez? Que signifie ce silence, Gabriel? -Gabriel! à la bonne heure donc! s'écria le jeune homme. Je ne vous répondais pas, Diane, parce que vos froides paroles me glaçaient, et que je ne trouvais pas la force de vous appeler madame, comme vous m'appeliez monsieur. C'est bien assez déjà de vous dire vous! -Ne m'appelez pas madame et ne m'appelez pas non plus Diane. Mme de Castro n'est plus ici; c'est la soeur Bénie qui est devant vous. Appelez-moi ma soeur, etje vous appellerai mon frère! -Quoi! qu'est-ce à dire? s'écria Gabriel en reculant épouvanté. Moi, vous nommer ma soeur! Pourquoi voulez-vous, grand Dieu! que je vous nomme ma soeur? -Mais c'est le nom qu'à présent tout le monde me donne, reprit Diane. Est-ce donc un nom si effrayant? -Oh! oui, oui, certes! ou plutôt non; pardonnez-moi, je suis fou. C'est un titre doux et charmant; je m'y habituerai, Diane, je m'y habituerai. . . ma soeur. -Vous voyez, reprit Diane en souriant tristement. C'est d'ailleurs le vrai nom chrétien qui me convient désormais; car, bien que je n'aie pas encore prononcé mes voeux, je suis déjà religieuse par le coeur; et je le serai bientôt par le fait, j'espère, dès que j'aurai obtenu la permission du roi. M'apportez-vous cette permission, mon frère? -Oh! fit Gabriel avec douleur et reproche. -Mon Dieu! reprit Diane, il n'y a, je vous assure, aucune amertume dans mes paroles. J'ai tant souffert depuis quelque temps parmi les hommes, que naturellement je cherche mon refuge en Dieu. Ce n'est pas le dépit qui me fait agir et parler, c'est la douleur. Il n'y avait, en effet, dans l'accent de Diane, que de la douleur et de la tristesse. Et, dans son coeur pourtant, se mêlait à cette tristesse unejoie involontaire quelle n'avait pu contenir à l'aspect de Gabriel, de Gabriel qu'elle avait cru autrefois perdu pour son amour et pour ce monde, et qu'elle retrouvait aujourd'hui énergique, fort et peut-être tendre. Aussi, sans le vouloir, sans le savoir, elle avait descendu de deux ou trois degrés l'escalier, et, attirée par un aimant invincible, s'était ainsi rapprochée de Gabriel. -Écoutez, dit celui-ci, il faut que le malentendu cruel qui a déchiré nos deux coeurs cesse à la fin. Je ne puis supporter plus longtemps cette pensée que vous me méconnaissez, que vous croyez à mon indifférence, ou, qui sait? à ma haine. Cette idée affreuse me trouble, même dans la tâche sainte et difficile que je dois accomplir. Mais venez un peu à l'écart. . . ma soeur, vous avez encore confiance en moi, n'est-ce pas? Éloignons-nous, je vous prie, de cette place si l'on ne peut nous voir, on peut nous entendre, et j'ai des raisons de craindre qu'on ne veuille troubler notre entretien, cet entretien qui, je vous le dis, ma soeur, est nécessaire à ma raison et à ma tranquillité. Diane ne réfléchit plus. De tels mots prononcés par une telle bouche étaient tout puissants sur elle. Elle remonta seulement deux marches pour voir dans la salle de l'ambulance si l'on n'avait pas besoin d'elle, et, trouvant tout en repos comme il fallait, elle redescendit aussitôt vers Gabriel, appuyant sa main confiante sur la main loyale de son gentilhomme. -Merci! lui dit Gabriel, les moments sont précieux: car ce que je crains, le savez-vous, c'est que la supérieure, qui connaît mon amour maintenant, ne vienne s'opposer à cette explication grave et pure pourtant comme mon affection pour vous, ma soeur. -C'est donc cela, reprit Diane, qu'après m'avoir parlé ellemême de votre arrivée et du désir que vous aviez de m'entretenir, la bonne mère Monique, instruite par quelqu'autre sans doute du passé que je lui avais en partie caché, je l'avoue, m'a empêchée depuis troisjours de sortir du couvent, et aurait voulu encore m'y retenir ce soir, si, mon tour de veille arrivé, je n'avais tenu absolument à remplir mon douloureux devoir. Oh! Gabriel! la tromper, cette douce et vénérable amie, n'est-ce pas bien mal à moi? -Faut-il donc vous répéter, reprit Gabriel avec mélancolie, que vous êtes auprès de moi comme auprès d'un frère, hélas! Que je dois, que je veux faire taire tous les tressaillements de mon coeur, et vous parler uniquement comme un ami, certes toujours dévoué et qui mourrait pour vous avec joie, mais qui écoutera sa tristesse bien plutôt que son amour, soyez tranquille! -Alors parlez donc, mon frère, reprit Diane. Mon frère! ce nom terrible et charmant rappelait toujours à Gabriel l'étrange et solennelle alternative où la destinée l'avait placé, et, comme un mot magique, chassait les ardentes pensées qu'auraient pu éveiller au coeur du jeune homme la nuit solitaire et la ravissante beauté de sa bien-aimée. -Ma soeur, dit-il d'une voix assez ferme, j'avais absolument besoin de vous voir et de vous parler pour vous adresser deux prières: l'une qui a trait au passé, l'autre qui se rapporte à l'avenir. Vous êtes bonne et généreuse, Diane, et vous les accorderez toutes deux à un ami qui ne vous rencontrera peut-être plus sur son chemin en ce monde, et qu'une mission fatale et dangereuse expose à toute minute à la mort. -Oh! ne dites pas cela, ne dites pas cela! s'écria Mme de Castro prête à défaillir et mesurant, éperdue, son amour à son épouvante. -Je vous dis cela, ma soeur, repartit Gabriel, non pour que vous vous alarmiez, mais pour que vous ne me refusiez pas un pardon et une grâce. Le pardon est pour cet effroi et ce chagrin qu'a dû vous causer mon délire, le jour où je vous ai vue pour la dernière fois à Paris. J'aijeté dans votre pauvre coeur l'épouvante et la désolation. Hélas! ma soeur, ce n'était pas moi qui vous parlais, c'était la fièvre. Je ne savais pas ce que je disais, vraiment; et une révélation terrible reçue ce jour-là même, et que j'avais peine à contenir en moi, m'emplissait de démence et de désespoir. Vous vous souvenez peut-être, ma soeur, que c'est en vous quittant queje fus pris de cette longue et douloureuse maladie qui faillit me coûter la vie ou au moins la raison? -Si je m'en souviens, Gabriel! s'écria Diane. -Ne m'appelez pas Gabriel, par grâce! appelez-moi mon frère toujours, comme tout à l'heure; appelez-moi mon frère! Ce nom qui me faisait peur d'abord, j'ai besoin de l'entendre à présent. -Comme vous voudrez. . . mon frère, reprit Diane étonnée. Mais, en ce moment, à cinquante pas d'eux, le bruit régulier d'une troupe en marche se fit entendre, et la soeur Bénie se serra contre Gabriel avec crainte. -Qui vient là? mon Dieu! on va nous voir! dit-elle. -C'est une patrouille de nos hommes, reprit Gabriel assez contrarié. -Mais ils vont passer auprès de nous, me reconnaître ou appeler. Oh! laissez-moi me sauver, je vous en supplie. -Non, il est trop tard, reprit Gabriel en la retenant. Fuir maintenant, ce serait se montrer. Par ici, plutôt; venez par ici, ma soeur. Et, suivi de Diane tremblante, il monta en toute hâte un escalier caché par une rampe de pierre qui conduisait sur les remparts mêmes. Là, il plaça Diane et se plaça lui-même entre une guérite non gardée et les créneaux. La patrouille passa à vingt pas sans les voir. « Que voilà un point mal protégé! » se dit Gabriel, chez qui son idée fixe veillait toujours. Mais il revint aussitôt à Diane, à peine rassurée encore. -Soyez tranquille maintenant, ma soeur, lui dit-il; le péril est passé. Mais écoutez-moi, car le temps passe, et j'ai encore sur mon coeur les deux poids qui l'oppressaient. Vous ne m'avez pas dit d'abord que vous m'aviez pardonné ma folie, et j'ai toujours à porter ce lourd fardeau du passé. -Pardonne-t-on la fièvre et le désespoir? reprit Diane; non, mon frère, on les plaint et on les console. Je ne vous en voulais pas, je pleurais; à présent, vous voilà revenu à la raison et à la vie, et je suis, moi, résignée à la volonté de Dieu. -Ah! ce n'est pas le tout que la résignation, ma soeur, pensa Gabriel, il faut que vous ayez l'espérance. C'est pour cela que j'ai voulu vous voir. Vous m'avez délivré de mon remords du passé, merci! Mais il faut que vous m'ôtiez de dessus la poitrine mon angoisse pour votre avenir. Vous êtes, voyez-vous, un des buts rayonnants de mon existence. Il faut que, tranquille sur ce but, je n'aie à me préoccuper, en y marchant, que des périls du chemin; il faut que je sois certain de vous trouver au terme de ma route avec un sourire, triste si j'échoue, et joyeux si je réussis, mais en tous cas avec un sourire ami. Pour cela, il ne doit pas y avoir entre nous de méprise. Cependant, ma soeur, il sera nécessaire que vous me croyiez sur parole et que vous ayiez en moi un peu de confiance; car le secret qui réside au fond de mes actions ne m'appartient pas; j'ai juré de le garder, et si je veux qu'on tienne les engagements pris envers moi, je dois tenir aussi les engagements pris par moi envers les autres. -Expliquez-vous, dit Diane. -Ah! reprit Gabriel, vous voyez bien que j'hésite et que je cherche des détours parce que je songe à cet habit que vous portez, à ce nom de soeur que je vous donne, et, plus que tout cela, au profond respect qu'il y a pour vous dans mon coeur; et je ne veux prononcer aucune parole qui réveille, ou des souvenirs trop enivrants, ou des illusions trop dangereuses. Et pourtant, il faut bien que je vous le dise, que jamais votre image adorée ne s'est effacée ou seulement affaiblie en mon âme, et que rien et personne ne pourra l'affaiblir jamais! -Mon frère!. . . interrompit Diane, à la fois confuse et charmée. -Oh! écoutez-moi jusqu'au bout, ma soeur, reprit Gabriel. Je vous le répète, rien n'a altéré et rien n'altérera jamais cet ardent. . . dévouement que je vous ai consacré; et même je suis heureux de le penser et de le dire, quoi qu'il advienne, il me sera toujours, non seulement permis, mais commandé presque de vous aimer. Seulement, de quelle nature devra être cette tendresse? Dieu seul le sait, hélas! mais nous le saurons bientôt aussi, je l'espère. En attendant, voici ce que j'ai à vous demander, soeur: Confiante au Seigneur et en votre frère, vous laisserez faire la Providence et mon amitié, n'espérant rien mais ne désespérant pas non plus. Comprenez-moi bien. Vous m'avez dit autre fois que vous m'aimiez, et, pardonnez-moi! je sens dans mon coeur que vous pouvez m'aimer encore si le destin le veut bien. Or, je désire atténuer ce que mes paroles ont eu de trop désolant dans ma folie, lorsque je vous ai quittée au Louvre. Il ne faut ni nous leurrer de vaines chimères ni croire que tout est décidément fini pour nous en ce monde. Attendez. D'ici à peu de temps, je viendrai vous dire de deux choses l'une; ou bien: « Diane, je t'aime, souviens-toi de notre enfance et de tes aveux; il faut que tu sois à moi, Diane, et que, par tous les moyens possibles, nous obtenions du roi son consentement à notre union. » Ou bien je vous dirai: « Ma soeur, une fatalité invincible s'oppose à notre amour et ne veut pas que nous soyons heureux; rien ne dépend de nous en tout ceci, et c'est quelque chose de surhumain, de divin presque, qui vient se placer entre nous, ma soeur. Je vous rends votre promesse. Vous êtes libre. Donnez votre vie à un autre, vous n'en serez ni à blâmer ni même, hélas! à plaindre; non, nos larmes même seraient ici de trop. Courbons la tête sans mot dire, et acceptons notre destinée inévitable. Vous me serez toujours chère et sacrée; mais nos deux existences qui pourront, Dieu merci! se côtoyer encore, ne pourront jamais se mêler. » -Quelle étrange et redoutable énigme! ne put s'empêcher de dire Mme de Castro, perdue dans une rêverie pleine d'effroi. -Cette énigme, reprit Gabriel, je pourrai sans doute vous en dire le mot alors. Jusque-là, vous creuseriez en vain l'abîme de ce secret, ma soeur. Jusque-là donc, attendez et priez. Me promettezvous, d'abord, de croire en mon coeur, et puis de ne plus nourrir la pensée désolée de renoncer au monde pour vous ensevelir dans un cloître? Me promettez-vous d'avoir la foi et l'espérance, comme vous avez déjà la charité? -Foi en vous, espérance en Dieu, oui, je puis vous promettre cela maintenant, mon frère. Mais pourquoi voulez-vous que je m'engage à retourner dans le monde, si ce n'est pour vous y accompagner? Mon âme, n'est-ce pas assez! Pourquoi voulezvous que je vous soumette aussi ma vie, quand ce n'est pas à vous peut-être que je devrai la consacrer? Tout n'est donc en moi et autour de moi que ténèbres, mon Dieu! -Soeur, dit Gabriel de sa voix pénétrante et solennelle, je vous demande cette promesse pour marcher paisible et fort désormais dans ma voie redoutable et mortelle peut-être, et pour être sûr de vous trouver libre et prête au rendez-vous que je vous donne. -C'est bien, mon frère, je vous obéirai, dit Diane. -Oh! merci, merci! s'écria Gabriel. L'avenir m'appartient maintenant. Voulez-vous mettre votre main dans la mienne comme gage de votre promesse, ma soeur? -La voici, mon frère. -Ah! je suis sûr de vaincre à présent, reprit l'ardent jeune homme. Il me semble que rien ne sera plus désormais contraire à mes désirs et à mes desseins. Mais, comme pour donner un double démenti à ce rêve, en ce moment même des voix appelant la soeur Bénie s'écrièrent du côté de la ville, et, dans le même temps, Gabriel crut entendre derrière lui un léger bruit du côté des fossés. Mais il ne s'occupa d'abord que de l'effroi de Diane. -On me cherche, on m'appelle! Jésus! si on nous trouvait ensemble! Adieu, mon frère, adieu, Gabriel. -Au revoir, ma soeur, au revoir, Diane. Allez! je reste ici. Vous serez sortie seulement pour prendre l'air. À bientôt, et merci encore. Diane se hâta de redescendre l'escalier et d'aller au-devant des gens portant des torches qui l'appelaient de toutes parts à tuetête, précédés par la mère Monique. Qui donc avait, par ses insinuations faussement niaises, donné l'éveil à la supérieure? Qui, si ce n'est maître Arnauld, mêlé, avec la mine la plus piteuse du monde, à ceux qui cherchaient la soeur Bénie? Personne n'avait un air candide comme ce coquinlà! aussi ressemblait-il au bon Martin-Guerre. Gabriel, rassuré en voyant de loin Diane rejoindre sans encombre la mère Monique et sa troupe, s'apprêtait aussi à quitter les remparts, quand tout à coup une ombre passa derrière lui. Un homme, un ennemi, armé de toutes pièces, enjambait la muraille. Courir à cet homme, le renverser d'un coup d'épée, et, tout en criant: « Alarme! alarme! » d'une voix retentissante, s'élancer à la tête de l'échelle dressée contre les murs et toute chargée d'Espagnols, ce fut pour Gabriel l'affaire d'un instant. Il s'agissait tout simplement d'une surprise nocturne, et Gabriel ne s'était pas trompé, l'ennemi avait donné coup sur coup deux assauts dans le jour pour pouvoir hasarder plus sûrement dans la nuit cette tentative hardie. Mais la Providence, ou, pour parler plus véridiquement et plus païennement, l'Amour avait amené là Gabriel. Avant qu'un second ennemi eût le temps de suivre sur la plate-forme celui qu'il avait déjà abattu, il saisit de ses mains vigoureuses les deux montants de l'échelle et les dix assiégeants qu'elle portait. Leurs cris, en se brisant à terre, se mêlèrent aux cris de Gabriel appelant toujours: « Aux armes! » Pourtant, à vingt pas plus loin, une autre échelle s'était déjà dressée, et là, pas de point d'appui pour Gabriel! Par bonheur, il avisa dans l'ombre une grosse pierre, et, le danger doublant sa vigueur, il put la soulever jusque sur le parapet, d'où il n'eut qu'à la pousser sur la seconde échelle: ce poids terrible la brisa en deux du coup, et les malheureux qui y montaient, assommés ou meurtris, vinrent tomber dans les fossés, effrayant de leur agonie leurs compagnons dès lors hésitants. Cependant les cris de Gabriel avaient donné l'alarme; les sentinelles l'avaient propagée; les tambours battaient le rappel; le tocsin de la Collégiale retentit à coups pressés. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, et plus de cent hommes déjà étaient accourus auprès du vicomte d'Exmès, prêts à repousser avec lui les assaillants qui oseraient se présenter encore, et tirant même avec avantage sur ceux qui étaient dans les fossés et qui ne pouvaient répondre au feu de leurs arquebuses. Le hardi coup de main des Espagnols était donc manqué. Il ne pouvait réussir que si, en réalité, le point de l'attaque avait été dégarni de défenseurs, comme on avait cru le remarquer. Mais Gabriel, en se trouvant là, avait déjoué la surprise. Les assiégeants n'avaient plus qu'à battre en retraite, ce qu'ils firent au plus vite, mais non sans laisser nombre de morts et sans emporter nombre de blessés. La ville était sauvée encore une fois, et encore une fois grâce à Gabriel. Mais il fallait qu'elle tînt bon quatre longs jours encore pour que la promesse faite au roi fût accomplie. XXXIV Une Victorieuse Défaite. L'échec inattendu qu'ils venaient de subir eut pour premier effet de décourager les assiégeants, et ils semblèrent comprendre qu'ils ne s'empareraient décidément de la ville qu'après avoir anéanti un à un les moyens de résistance qu'elle pouvait leur opposer encore. Donc, pendant trois jours, ils ne tentèrent pas de nouvel assaut; mais toutes leurs batteries tonnèrent, toutes leurs minesjouèrent sans relâche et sans repos. Les hommes qui défendaient la place, animés d'un esprit surhumain, leur paraissaient invincibles; il s'attaquèrent aux murailles, et les murailles furent moins solides que les poitrines. Les tours croulaient, les fossés se comblaient, toute la ceinture de la ville tombait lambeau par lambeau. Puis, quatre jours après leur surprise nocturne, les Espagnols se hasardèrent enfin à l'assaut. C'était le huitième et dernier jour demandé à Henri II par Gabriel. Si l'attaque des ennemis échouait encore cette fois, son père était sauvé comme la ville; sinon, toutes ses peines et tous ses efforts devenaient inutiles; le vieillard, Diane et lui-même, Gabriel, étaient perdus. Aussi, quel furieux courage il déploya dans cette journée suprême, c'est ce qu'il est plus qu'impossible de dire. On n'eût pas cru qu'il pût y avoir dans l'âme et dans le corps d'un homme tant de puissance et d'énergie. Il ne voyait pas les dangers et la mort, mais seulement la pensée de son père et de sa fiancée, et il marchait contre les piques et au-devant des balles et des boulets comme s'il eût été invulnérable. Un éclat de pierre l'atteignit au côté et un fer de lance au front, mais il ne sentait pas ses blessures! il semblait ivre de bravoure; il allait, courant, frappant, exhortant de la voix et de l'exemple. On le voyait partout où le péril était le plus urgent. Comme l'âme anime tout le corps, il animait toute cette ville: il était dix, il était vingt, il était cent. Et, dans cette exaltation prodigieuse, le sang-froid et la prudence ne lui manquaient pas. D'un coup d'oeil plus prompt que l'éclair, il apercevait le danger et y parait sur-le-champ. Puis, quand les assaillants cédaient, quand les nôtres, électrisés par cette valeur contagieuse, reprenaient évidemment l'avantage, vite Gabriel s'élançait à un autre poste menacé; et, sans se lasser, sans s'affaiblir, recommençait son héroïque mission. Cela dura six heures, depuis une heure jusqu'à sept. À sept heures, la nuit tombait et les Espagnols battaient en retraite de toutes parts. Derrière quelques pans de murs, avec quelques ruines de tours et quelques soldats décimés et mutilés, Saint-Quentin avait encore prolongé d'unjour, de plusieursjours peut-être, sa glorieuse résistance. Quand le dernier ennemi quitta le dernier poste attaqué, Gabriel tomba entre les mains de ceux qui l'entouraient, épuisé de fatigue et de joie. On le porta triomphalement à la maison de ville. Ses blessures d'ailleurs étaient légères et son évanouissement ne pouvait se prolonger. Quand il revint à lui, l'amiral de Coligny tout radieux était à ses côtés. -Monsieur l'amiral, dit pour premier mot Gabriel, je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas? Il y a bien eu aujourd'hui un assaut terrible que nous avons encore repoussé? -Oui, ami, et en parti grâce à vous, répondit Gaspard. -Et les huit jours que le roi m'avait accordés sont écoulés! s'écria Gabriel. Oh! merci, merci! mon Dieu! -Et, pour achever de vous réconforter, ami, reprit l'amiral, je vous apporte d'excellentes nouvelles. Protégée par notre défense de Saint-Quentin, la défense de tout le territoire s'organise, à ce qu'il paraît; un de mes espions qui a pu voir le connétable et entrer pendant le tumulte d'aujourd'hui me donne là-dessus les meilleures espérances. M. de Guise est arrivé à Paris avec l'armée de Piémont, et, de concert avec le cardinal de Lorraine, prépare à la résistance les villes et les hommes. SaintQuentin dépeuplé et démantelé ne pourra pas résister au premier assaut, mais son oeuvre et la nôtre est faite, et la France est sauvée, ami. Oui, tout s'arme derrière nos fidèles remparts; la noblesse et tous les ordres de l'état se soulèvent, les recrues abondent, les dons gratuits pleuvent, deux corps auxiliaires allemands viennent d'être engagés. Quand l'ennemi en aura fini avec nous, et cela par malheur ne peut plus tarder, il retrouvera du moins après nous à qui parler. La France est sauvée, Gabriel. -Ah! monsieur l'amiral, vous ne savez pas tout le bien que vous me faites, reprit Gabriel. Mais permettez-moi une question: ce n'est pas par un vain sentiment d'amour-propre que je vous la fais au moins! vous me connaissez trop maintenant pour le croire; non! il y a, au fond de ma demande, un motif bien sérieux et bien grave, allez! Monsieur l'amiral, en deux mots, croyez-vous que ma présence ici depuis huit jours ait été pour quelque chose dans l'heureux résultat de la défense de SaintQuentin? -Pour tout, ami, pour tout! répondit Gaspard avec une généreuse franchise. Le jour de votre arrivée, vous l'avez vu, sans votre intervention bien inattendue, je cédais, j'allais plier sous la responsabilité terrible dont on chargeait ma conscience, je rendais moi-même aux Espagnols les clefs de cette cité que le roi avait confiée à ma garde. Le lendemain, n'avez-vous pas achevé votre oeuvre en introduisant dans la ville un secours, faible sans doute, mais qui a suffi à remonter les esprits des assiégés? Je ne parle pas des excellents conseils que vous donniez à nos mineurs et à nos ingénieurs. Je ne parle pas du brillant courage que vous avez toujours et partout déployé à chaque assaut. Mais, il y a quatre jours, qui a miraculeusement préservé la ville de cette surprise nocturne? Mais, aujourd'hui même, qui, avec une audace et un bonheur inouïs, a prolongé encore une résistance que je croyais moi-même désormais impossible? Vous, toujours vous, ami, qui, partout présent et prêt sans cesse sur toute la ligne de nos remparts, sembliez vraiment partager le don d'ubiquité des anges; si bien que nos soldats ne vous appellent plus autrement que le capitaine cinq-cents! Gabriel, je vous le dis avec une joie sincère et une reconnaissance profonde, vous êtes le premier et le seul sauveur de cette ville, et, par conséquent, de la France. -Oh! grâces vous soient rendues, monsieur l'amiral, dit Gabriel, pour vos bonnes et vos indulgentes parles! Mais pardon! est-ce que vous voudrez bien les répéter devant Sa Majesté? -Ce n'est pas seulement ma volonté, ami, reprit l'amiral, c'est mon devoir, et vous savez qu'à son devoir Gaspard de Coligny ne fault jamais. -Quel bonheur! fit Gabriel, et quelle obligation ne vous aurai-je, monsieur l'amiral! Mais voulez-vous ajouter encore à ce service? Ne parlez à personne, je vous prie, pas même à M. le connétable, à M. le connétable surtout, de ce que j'ai pu faire pour vous aider dans votre glorieuse tâche. Que le roi le sache seul. Sa Majesté verra par là que je n'ai pas travaillé pour la gloire et le bruit, mais seulement pour tenir un engagement pris vis-à-vis d'elle, et elle a dans les mains pour me récompenser, si elle le souhaite, un prix mille fois plus enviable que tous les honneurs et toutes les dignités de son royaume. Oui, monsieur l'amiral, que ce prix me soit accordé, et la dette d'Henri II envers moi, si dette il y a, sera payée au centuple. -Il faut donc que la récompense soit en effet magnifique, reprit l'amiral. Dieu veuille que la reconnaissance du roi ne vous en frustre pas! Je ferai d'ailleurs comme vous le désirez, Gabriel, et, quoiqu'il m'en coûte de me taire sur vos mérites, puisque vous l'exigez, je me tairai. -Ah! s'écria Gabriel, qu'il y a donc longtemps que je n'ai goûté une tranquillité pareille à celle que j'éprouve en ce moment! Que c'est bon d'espérer et de croire un peu à l'avenir! Maintenant j'irai tout gaiement aux remparts, je me battrai le coeur léger, et il me semble que je serai invincible. Est-ce que le fer ou le plomb oseraient toucher un homme qui espère? -Ne vous y fiez pas trop, ami, cependant! reprit en souriant Coligny. Déjà je puis vous dire à coup sûr que cette certitude de victoire vous mentira. La ville est presque ouverte désormais; quelques coups de canon auront bientôt mis à bas ses derniers fragments de murailles et ses derniers fragments de tours. De plus, il ne nous reste guère de bras valides, et les soldats qui ont si bravement jusqu'ici suppléé aux remparts vont nous manquer à leur tour. Le prochain assaut rendra l'ennemi maître de la place, ne nous faisons pas illusion là-dessus. -Mais M. de Guise ne peut-il pas nous envoyer de Paris des secours? demanda le vicomte d'Exmès. -M. de Guise, répondit Gaspard, n'exposera pas ses précieuses ressources pour une ville prise aux trois quarts, et M. de Guise fera bien. Qu'il garde ses hommes au coeur de la France, c'est là qu'ils sont nécessaires. Saint-Quentin est sacrifié. La victime expiatoire a lutté assez longtemps. Dieu merci! il ne lui reste plus qu'à tomber noblement, et c'est à quoi nous tâcherons de l'aider encore, n'est-il pas vrai, Gabriel? Il faut que le triomphe des Espagnols devant Saint-Quentin leur coûte plus cher qu'une défaite. Nous ne nous battons plus à présent pour nous sauver, mais pour nous battre. -Oui, pour le plaisir, pour le luxe! reprit joyeusement Gabriel, plaisir de héros! monsieur l'amiral, luxe digne de vous. Eh bien! soit, amusons-nous à tenir la ville encore deux, trois jours, quatre jours si nous le pouvons. Faisons rester Philippe II, Philibert-Emmanuel, l'Espagne, l'Angleterre et la Flandre en échec devant quelques débris de pierre. Ce sera toujours un peu de temps gagné pour M. de Guise, et pour nous un spectacle assez comique à voir. Qu'en dites-vous? -Je dis, ami, répondit l'amiral, que vous avez la plaisanterie sublime, et que, jusque dans vos jeux, il y a de la gloire. L'aventure aida au souhait de Gabriel et de Coligny. En effet, Philippe II et son général Philibert-Emmanuel, furieux d'être arrêtés si longtemps devant une ville et d'avoir déjà livré dix assauts en vain, ne voulurent pas en tenter un onzième sans être assurés cette fois de la victoire. Comme ils l'avaient fait déjà précédemment, ils restèrent troisjours sans attaquer, et remplacèrent leurs soldats par leurs canons, puisque décidément, dans la cité héroïque, les murs étaient moins durs que les coeurs. L'amiral et le vicomte d'Exmès, pendant ces trois jours, firent bien réparer à mesure, autant que possible, par leurs travailleurs, les dégâts des batteries et des mines; mais les bras manquaient, par malheur. Le 26 août, à midi, il ne restait pas debout un seul pan de muraille. Les maisons se voyaient à découvert comme dans une ville ouverte, et les soldats étaient tellement clairsemés qu'ils ne pouvaient même plus former une ligne d'un homme de front sur les points principaux. Gabriel lui-même fut obligé d'en convenir; avant que le signal de l'assaut fût seulement donné, la ville était déjà prise. On ne la prit pas du moins à la brèche que défendait Gabriel. Là se trouvaient avec lui M. Du Breuil et Jean Peuquoy, et tous trois s'escrimèrent si bien et firent de si merveilleuses prouesses que, de leur côté, ils repoussèrent jusqu'à trois fois les assaillants. Gabriel surtout s'en donna à coeur joie, et Jean Peuquoy s'ébahissait tellement des grands coups d'épée qu'il lui voyait distribuer à droite et à gauche, qu'il faillit être tué lui-même dans ses étonnements distraits, et que Gabriel fut obligé à deux reprises de sauver la vie à son admirateur. Aussi le bourgeois jura sur place au vicomte un culte et un dévouement éternels. Il s'écria même, dans son enthousiasme, qu'il regrettait un peu moins sa ville natale, puisqu'il aurait une autre affection à vénérer et à chérir, et que Saint-Quentin, il est vrai, lui avait donné la vie, mais que le vicomte d'Exmès la lui avait conservée! Néanmoins, malgré ces généreux efforts, la ville ne pouvait plus absolument résister: ses remparts n'étaient plus qu'une brèche continue, et Gabriel, du Breuil et Jean Peuquoy se bat taient encore, que, derrière eux, les ennemis, maîtres de SaintQuentin, remplissaient déjà les rues. Mais la vaillante cité ne cédait à la force qu'au bout de dix-sept jours et après onze assauts. Il y avait douze jours que Gabriel était arrivé, et il avait outrepassé la promesse faite au roi de deux fois quarante-huit heures! XXXV Arnauld Du Thill Fait Encore Ses Petites Affaires. Dans le premier moment, le pillage et le carnage sévirent par la ville. Mais Philibert donna des ordres sévères, fit cesser la confusion, et l'amiral de Coligny lui ayant été amené, il le complimenta hautement. -Je ne sais pas punir la bravoure, et la ville de Saint-Quentin ne sera pas traitée plus rigoureusement que si elle s'était rendue le jour où nous avons mis le siège devant ses murailles. Et le vainqueur, aussi généreux que le vaincu, laissa l'amiral débattre avec lui les conditions qu'il aurait pu imposer. Saint-Quentin fut naturellement déclarée ville espagnole; mais ceux de ses habitants qui ne voudraient pas accepter la domination étrangère pourraient se retirer, en abandonnant toutefois la propriété de leurs maisons. Tous, d'ailleurs, soldats et bourgeois, seraient libres dès à présent, et Philibert retiendrait seulement cinquante prisonniers de tout âge, de tout sexe et de toute condition, à son choix ou au choix de ses capitaines, afin d'en avoir rançon et de pouvoir payer ainsi la solde arriérée des troupes. Les biens et les personnes des autres seraient respectés, et Philibert s'appliquerait à prévenir tout désordre. Il faisait, du reste, à Coligny, qui avait épuisé toutes ses ressources personnelles dans ce siège, la galanterie de ne pas exiger d'argent de lui. L'amiral serait libre dès le lendemain de rejoindre à Paris son oncle, le connétable de Montmorency, qui n'avait pas trouvé, lui, après Saint-Laurent, des vainqueurs aussi désintéressés, et qui venait de fournir une bonne rançon, rançon que devait payer la France, bien entendu, d'une façon ou de l'autre. Mais Philibert-Emmanuel tenait à honneur de devenir l'ami de Gaspard, et ne voulut pas mettre de prix à sa liberté. Ses principaux lieutenants et les plus riches d'entre les bourgeois suffiraient aux frais de la guerre. Ces décisions, qui témoignaient certes de plus de mansuétude qu'on eût dû s'y attendre, furent acceptées avec soumission par Coligny, et par les habitants avec une joie mêlée de quelque crainte. Sur qui, en effet, allait tomber le choix redoutable de Philibert-Emmanuel et des siens? C'est ce que la journée du lendemain devait apprendre, et ce jour-là les plus fiers se firent bien humbles, et les plus opulents parlèrent bien haut de leur pauvreté. Arnauld du Thill, trafiquant aussi actif qu'ingénieux, avait passé la nuit, lui, à songer à ses affaires, et avait trouvé une combinaison qui pouvait lui devenir assez lucrative. Il s'habilla avec le plus de luxe possible, et s'en alla dès le matin se promener fièrement dans les rues tout encombrées déjà de vainqueurs de toutes les langues, Allemands, Anglais, Espagnols, etc. -Quelle tour de Babel! se disait Arnauld soucieux, en n'entendant sonner à ses oreilles que des syllabes étrangères. Avec les quelques mots d'anglais queje sais,jamaisje ne pourrai m'aboucher avec aucun de ces baragouineurs. Les uns disent: « Carajo! » les autres: « Goddam! » les autres: « Tausend saperment! » et pas un. . . -Tripes et boyaux! veux-tu t'arrêter, malandrin! cria en ce moment derrière Arnauld une voix assez puissante. Arnauld se retourna avec empressement vers celui qui, malgré un accent anglais prononcé, semblait pourtant posséder aussi à fond les finesses de la langue française. C'était un grand gaillard au teint blême et aux cheveux roux, qui paraissait assez rusé comme marchand et fort bête comme homme. Arnauld du Thill le reconnut Anglais au premier coup d'oeil. -Qu'y a-t-il pour votre service? lui demanda-t-il. -Je vous fais prisonnier, voilà ce qu'il y a pour mon service, répondit l'homme d'armes qui, d'ailleurs, émaillait son langage de vocables anglais, ce qu'Arnauld s'efforçait à son tour d'imiter pour se rendre plus intelligible à son interlocuteur. -Pourquoi, reprit-il me faites-vous prisonnier plutôt qu'un autre, plutôt que ce tisserand qui passe, par exemple? -Parce que vous êtes mieux nippé que le tisserand, répondit l'Anglais. -Oui da! repartit Arnaud, et de quel droit m'arrêtez-vous, s'il vous plaît, vous un simple archer, comme il me semble? -Oh! je n'agis pas pour mon compte, dit l'Anglais, mais au nom de mon maître, lord Grey, qui commande en effet les archers anglais, et auquel le duc Philibert-Emmanuel a alloué, pour sa part de prise, trois prisonniers, dont deux nobles et un bourgeois, avec les rançons qu'il en pourra tirer. Or, mon maître, qui ne me sait ni manchot ni aveugle, m'a chargé d'aller à la chasse et de lui dépister trois prisonniers de valeur. Vous êtes le meilleur gibier que j'aie encore rencontré, et je vous prends au collet, messire le bourgeois. -C'est bien de l'honneur pour un pauvre écuyer, répondit modestement Arnauld. Me nourrira-t-il bien, votre maître? -Maraud! est-ce que tu crois qu'il va te nourrir longtemps? dit l'archer. -Mais jusqu'à ce qu'il lui plaise de me rendre la liberté, j'imagine! reprit Arnauld, il ne me laissera sûrement pas mourir de faim. -Hum! fit l'archer, est-ce que j'aurais vraiment pris un pauvre loup pelé pour un renard à magnifique fourrure? -J'en ai peur, seigneur archer, dit Arnauld, et, si lord Grey votre maître vous a promis un droit de commission sur les captures que vous lui procureriez, je crains que vingt ou trente coups de bâton soient le seul bénéfice que vous retiriez de la mienne. Après cela, ce que j'en dis n'est pas pour vous dégoûter, et je vous conseiller d'essayer. -Drôle! tu peux bien avoir raison! reprit l'Anglais en examinant de plus près le regard malicieux d'Arnauld, et je perdrais tout de même avec toi ce que lord Grey m'a promis, une livre par cent livres qu'il obtiendra de mes prises. -Voilà mon homme! pensa Arnauld. Holà! dit-il tout haut, camarade ennemi, si je vous faisais mettre la main sur une riche proie, sur un prisonnier qui vaudrait dix mille livres tournois par exemple, seriez-vous homme à vous montrer envers moi un peu reconnaissant, dites? -Dix mille livres tournois! s'écria l'Anglais, ils sont assez rares en effet les prisonniers de ce prix! C'est cent livres qui me reviendraient à moi, une belle part! -Oui, mais il faudrait en donner cinquante à l'ami qui vous aurait indiqué la voie. C'est juste, cela, hein? -Eh bien! soit, dit l'archer de lord Grey après une minute d'hésitation, mais menez-moi sur-le-champ à l'homme et nommez-le moi. -Nous n'irons pas loin pour le trouver, reprit Arnauld, faisons quelques pas de côté. Attendez, je ne veux pas me montrer avec vous sur la grand'place. Laissez-moi me cacher derrière l'angle de cette maison. Vous, avancez. Voyez-vous au balcon de la maison de ville un gentilhomme qui cause avec un bourgeois? -Je le vois, dit l'Anglais, est-ce mon homme? -C'est notre homme. -Il s'appelle? -Le vicomte d'Exmès. -Ah! vraiment, reprit l'archer, c'est là le vicomte d'Exmès! On en parlait joliment au camp. Est-ce qu'il est aussi riche que brave? -Je vous en réponds. -Vous le connaissez donc particulièrement, mon maître? -Pardieu! je suis son écuyer. -Ah! Judas! ne put s'empêcher de dire l'archer. -Non, répondit tranquillement Arnauld, car Judas s'est pendu, et moi, je ne me pendrai pas. -On vous en évitera peut-être la peine, dit l'Anglais, qui était facétieux à ses heures. -Mais, voyons, reprit Arnauld, voilà bien des paroles; tenez-vous notre marché, oui ou non? -Tenu! reprit l'Anglais, je vais conduire votre maître à milord. Vous m'indiquerez après un autre noble et quelque bon bourgeois enrichi, si vous en connaissez. -J'en connais au même prix, moitié de votre bénéfice. -Vous l'aurez, pourvoyeur du diable. -Je suis bien le vôtre, dit Arnauld. Ah çà! pas de tricheries au moins! Entre coquins, on doit s'entendre. D'ailleurs je vous rattraperais; votre maître paie-t-il comptant? -Comptant et d'avance; vous viendrez avec nous chez milord, sous couleur d'accompagner votre vicomte d'Exmès. Je toucherai ma somme et vous en donnerai votre part tout de suite. Mais vous, très reconnaissant comme de raison, vous m'aiderez à trouver ma deuxième et ma troisième capture, n'est-il pas vrai? -On verra, dit Arnauld, occupons-nous d'abord de la première. -Ce sera vite fait! répondit l'archer, votre maître est trop rude en temps de guerre pour n'être pas doux en temps de paix, nous connaissons cela; prenez deux minutes d'avance sur moi, et allez vous poster derrière lui, vous verrez qu'on sait son métier. Arnauld quitta en effet son digne acolyte, entra dans la maison de ville, et, avec son visage deux fois double, vint dans la chambre où Gabriel causait avec son ami Jean Peuquoy, et lui demanda s'il n'avait pas besoin de ses services. Il parlait encore lorsque l'archer entra avec une mine de circonstance. L'Anglais alla droit au vicomte qui le regardait assez surpris, et, lui faisant un salut profond: -C'est à monseigneur le vicomte d'Exmès que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il avec les égards que tout marchand doit à sa marchandise. -Je suis le vicomte d'Exmès, en effet, répondit Gabriel de plus en plus étonné; que voulez-vous de moi? -Votre épée, monseigneur, dit l'archer en s'inclinant jusqu'à terre. -Toi! s'écria Gabriel en se reculant avec un geste inexprimable de dédain. -Au nom de lord Grey mon maître, monseigneur, reprit l'archer qui n'était pas fier. Vous êtes désigné pour l'un des cinquante prisonniers que Mgr l'amiral doit remettre aux vainqueurs. Ne m'en veuillez pas, à moi chétif, d'être forcé de vous annoncer cette désagréable nouvelle. -T'en vouloir! dit Gabriel, non; mais lord Grey, un gentilhomme! aurait pu prendre la peine de me demander lui-même mon épée. C'est à lui que je veux la remettre, entends-tu? -Comme il plaira à monseigneur. -Et j'aime à croire qu'il me recevra à rançon, ton maître? -Oh! croyez-le, croyez-le, monseigneur, dit avec empressement l'archer. -Je te suis donc, dit Gabriel. -Mais c'est une indignité! s'écria Jean Peuquoy. Mais vous avez tort de céder ainsi, monseigneur. Résistez, vous n'êtes pas de Saint-Quentin! vous n'êtes pas de la ville! -Maître Jean Peuquoy a raison, reprit Arnauld du Thil avec ardeur tout en dénonçant d'un signe à la dérobée le bourgeois à l'archer. Oui, maître Jean Peuquoy a mis le doigt sur la vérité; monseigneur n'est pas de Saint-Quentin, et maître Jean Peuquoy s'y connaît, lui! maître Jean Peuquoy connaît toute sa ville! Il en est bourgeois depuis quarante ans! et syndic de sa corporation! et capitaine de la compagnie de l'arc! Qu'avez-vous à dire à cela, Anglais? -J'ai à dire à cela, reprit l'Anglais qui avait compris, que si ce'est la maître Jean Peuquoy, j'ai ordre de l'arrêter aussi, et qu'il est couché sur ma liste. -Moi? s'écria le digne bourgeois. -Vous-même, mon maître, dit l'archer. Peuquoy regardait Gabriel avec interrogation. -Hélas! messire Jean, dit en soupirant malgré lui le vicomte d'Exmès, je crois que le mieux, après avoir fait notre devoir de soldat pendant la bataille, est que nous acceptions le droit du vainqueur, la bataille achevée. Résignons-nous, maître Jean Peuquoy. -À suivre cet homme? demanda Peuquoy. -Sans doute, mon digne ami. Et, dans cette épreuve, je suis heureux encore de n'être pas séparé de vous. -C'est juste, cela, monseigneur! dit Jean Peuquoy touché, et vous êtes bien bon, et, puisqu'un grand et vaillant capitaine comme vous accepte son sort, est-ce qu'un malheureux bourgeois comme moi doit murmurer? Allons! coquin, reprit-il en s'adressant à l'archer, c'est dit, je suis ton prisonnier ou celui de ton maître. -Et vous allez me suivre chez lord Grey, dit l'archer, où vous resterez, s'il vous plaît, jusqu'à ce que vous ayez fourni une bonne rançon. -Où je resterai toujours, fils du diable! s'écria Jean Peuquoy. Ton Anglais de maître ne saura jamais, ou je meure! la couleur de mes écus; il faudrait qu'il me nourrisse, s'il est chrétien,jusqu'à mon dernierjour, etje me nourris puissamment, je t'en préviens. L'archer jeta un regard d'épouvante du côté d'Arnauld du Thil; mais celui-ci le rassura d'un signe et lui montra Gabriel qui riait de la boutade de son ami. L'Anglais savait entendre la plaisanterie et se mit à rire avec bienveillance. -Comme cela, dit-il, monseigneur, et vous, messire, je vais vous em. . . -Vous allez nous précéder jusqu'au logis de lord Grey, interrompit Gabriel avec hauteur, et nous conviendrons de nos faits avec votre maître. -À la volonté de monseigneur, reprit humblement l'archer. Et, marchant devant eux en ayant même soin de se mettre de côté, il conduisit chez lord Grey le gentilhomme et le bourgeois qu'Arnauld du Thill suivait à distance. Lord Grey était un soldat flegmatique et pesant, ennuyé et ennuyeux, pour qui la guerre était un commerce et qui était de fort mauvaise humeur de n'être payé, lui et sa troupe, que par la rançon de trois malheureux prisonniers. Il accueillit Gabriel et Jean Peuquoy avec une dignité froide. -Ah! c'est le vicomte d'Exmès que j'ai l'avantage d'avoir pour prisonnier! dit-il en considérant Gabriel avec curiosité. Vous nous avez donné bien de l'embarras, monsieur, et, si je vous demandais pour rançon ce que vous avez fait perdre au roi Philippe II, je crois bien que la France du roi Henri y passerait. -J'ai fait de mon mieux, dit simplement Gabriel. -Votre mieux est bien! et je vous en félicite, reprit lord Grey. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Le sort de la guerre, bien que vous ayez accompli des miracles pour le détourner, vous a mis en mon pouvoir, vous et votre vaillante épée. Oh! gardez-la, monsieur, gardez-la, ajouta-t-il en voyant que Gabriel faisait un mouvement pour la lui remettre. Mais, pour racheter le droit de vous en servir, que pouvez-vous bien sacrifier? Arrangeons cela. Je sais que par malheur bravoure et richesse ne vont pas toujours ensemble. Pourtant je ne puis pas tout perdre. Cinq mille écus, monsieur, vous semblent-ils pour votre liberté un prix convenable? -Non, milord, dit Gabriel. -Non? vous trouvez cela trop cher? reprit lord Grey. Ah! maudite guerre! pauvre campagne! Allons! quatre mille écus, ce n'est pas trop, Dieu me damne! -Ce n'est pas assez, milord, répondit froidement Gabriel. -Comment, monsieur, que dites-vous? s'écria l'Anglais. -Je dis, reprit Gabriel, que vous vous êtes mépris à mes paroles, milord. Vous m'avez demandé si cinq mille écus me paraissaient une rançon convenable, et je vous ai répondu que non; car, à mon estimation, je vaux le double, milord. -Bien cela! répondit l'Anglais, et, de fait, votre roi pourra bien donner cette somme pour conserver un vaillant de votre sorte. -J'espère n'avoir pas besoin de recourir au roi, dit Gabriel, et ma fortune personnelle me permettra, je crois, de faire face à cette dépense imprévue et de m'acquitter envers vous directement. -Tout est donc pour le mieux, reprit lord Grey un peu surpris. C'est dix-mille écus, dans l'état des choses, que vous aurez à me compter, et, pardon! à quand le payement? -Vous comprenez, dit Gabriel que je n'ai pas apporté cette somme dans une ville assiégée; d'autre part, les ressources de M. de Coligny et de ses amis comme des miens sont bien restreintes ici, j'imagine, et je ne veux pas les importuner. Mais si vous m'accordez un peu de temps, je puis faire venir de Paris. . . -Très bien! dit lord Grey, et au besoin je me contenterais de votre parole, qui vaut de l'or. Mais comme les affaires sont les affaires, et que la mésintelligence entre nos troupes et celles de l'Espagne m'obligera peut-être à retourner en Angleterre, vous ne vous offenserez pas si, jusqu'à l'entier payement de la somme convenue, je vous fais retenir, non pas dans cette ville espagnole de Saint-Quentin que je quitte, mais à Calais, qui est ville anglaise, et dont mon beau-frère lord Wentworth est le gouverneur. Cet arrangement vous convient-il? -À merveille, dit Gabriel, dont un sourire amer effleura les lèvres pâles; je vous demanderai seulement la permission d'envoyer à Paris mon écuyer chercher l'argent afin que ma captivité et votre confiance n'aient pas à souffrir d'un trop long retard. -Rien de plus juste, reprit lord Grey, et, en attendant le retour de votre homme de confiance, soyez convaincu que vous serez traité par mon beau-frère avec tous les égards qui vous sont dus. Vous aurez à Calais toute la liberté possible, d'autant plus que la ville est fortifiée et fermée, et lord Wentworth vous fera faire bonne chère; car il aime la table et la débauche plus qu'il ne devrait. Mais c'est son affaire, et sa femme, ma soeur, est morte. Je voulais seulement vous dire que vous ne vous ennuie riez pas trop. Gabriel s'inclina sans répondre. -À vous, maître, reprit lord Grey en s'adressant à Jean Peuquoy, qui avait plus d'une fois haussé les épaules d'admiration pendant la scène précédente, à vous. Vous êtes, je le vois, le bourgeois qui m'a été accordé avec deux gentilshommes. -Je suis Jean Peuquoy, milord. -Eh bien! Jean Peuquoy, quelle rançon peut-on bien vous demander à vous? -Oh! moi,je vais marchander, monseigneur. Marchand contre marchand, comme on dit. Vous avez froncé le sourcil, je ne suis pas fier, moi, milord, et m'est avis que je ne vaux pas dix livres. -Allons! reprit lord Grey avec dédain, vous paierez cent livres, c'est à peu près ce que j'ai promis à l'archer qui vous a amené ici. -Cent livres, soit! milord, puisque vous m'estimez si haut, repartit le malin capitaine des compagnons de l'arc. Mais pas cent livres comptant, n'est-ce pas? -Quoi! n'avez-vous pas même cette misérable somme? dit lord Grey. -Je l'avais, milord, reprit Jean Peuquoy, mais j'ai tout donné aux pauvres et aux malades pendant le siège. -Vous avez au moins des amis? des parents peut-être? reprit lord Grey. -Des amis? il ne faut pas trop conter sur eux, milord. Des parents? non, je n'en ai pas. Ma femme est morte sans me laisser d'enfants, et je n'avais pas de frère, il ne me reste qu'un cousin. . . -Eh bien! ce cousin?. . . dit lord Grey impatienté. -Ce cousin, milord, qui m'avancera, je n'en doute pas, la somme que vous me demandez, il habite précisément Calais. -Ah! oui dà? dit lord Grey avec quelque défiance. -Mon Dieu! oui, milord, reprit Jean Peuquoy avec un air de sincérité irrécusable, mon cousin s'appelle Pierre Peuquoy, et il est depuis plus de trente ans armurier de son état, rue du Martroi, à l'enseigne du Dieu Mars. -Et il vous est dévoué? demanda lord Grey. -Je crois bien, milord! je suis le dernier des Peuquoy de ma branche, c'est-à-dire qu'il me vénère! Il y a plus de deux siècles, un Peuquoy de nos ancêtres eut deux fils, un qui devint tisserand et s'établit à Saint-Quentin, l'autre qui se fit armurier et qui alla demeurer à Calais. Depuis ce temps-là, les Peuquoy de SaintQuentin tissent et les Peuquoy de Calais forgent. Mais, quoique séparés, ils s'aiment toujours de loin et s'assistent le plus qu'ils peuvent, comme il sied à de bons parents et à des bourgeois de la vieille roche. Pierre me prêtera ce qu'il me faut pour me racheter, j'en suis sûr, et pourtant je ne l'ai pas vu depuis près de dix ans, ce brave cousin; car vous autres, Anglais, vous ne nous permettez pas aisément, à nous autres Français, d'entrer dans vos villes fortes. -Oui, oui, dit lord Grey avec complaisance, il y a tout à l'heure deux cent dix ans qu'ils sont Anglais, vos Peuquoy de Calais! -Oh! s'écria Jean Peuquoy avec chaleur, les Peuquoy. . . Puis il s'interrompit subitement. -Eh bien! reprit lord Grey étonné, les Peuquoy?. . . -Les Peuquoy, milord, dit Jean en tournant son bonnet avec embarras, les Peuquoy ne s'occupent point de politique, voilà ce que je voulais dire. Qu'ils soient Anglais ou Français, dès qu'ils ont pour gagner leur pain, ceux de là-bas une enclume et ceux d'ici une navette, les Peuquoy sont contents. -Eh bien? alors, qui sait! dit lord Grey en gaieté, vous vous établirez peut-être tisserand à Calais, et deviendrez ainsi un sujet de la reine Marie, et les Peuquoy seront enfin, après tant d'années, réunis. -Ma foi! cela se peut bien, dit Jean Peuquoy avec bonhomie. Gabriel ne pouvait revenir de sa surprise en entendant le vaillant bourgeois, qui avait défendu si héroïquement sa ville, parler tranquillement de devenir Anglais comme de changer de casaque. Mais un clignement d'oeil de Jean Peuquoy, pendant que lord Grey ne pouvait le voir, rassura Gabriel sur le patriotisme de son ami, et lui apprit qu'il y avait sous jeu quelque mystère. Lord Grey les congédia bientôt l'un et l'autre. -Nous quitterons demain ensemble Saint-Quentin pour Calais, leur dit-il. Jusque-là, vous pouvez aller faire vos apprêts et vos adieux dans la ville. Je vous laisse libres sur parole, d'autant plus, ajouta-t-il avec cette délicatesse qui le distinguait, d'autant plus que vous serez consignés aux portes, et qu'on ne laisse sortir personne sans un permis du gouverneur. Gabriel rendit son salut à lord Grey sans répondre, et, s'éloignant avec Jean Peuquoy, sortit de la maison de l'Anglais sans remarquer que son écuyer Martin-Guerre restait en arrière au lieu de le suivre. -Quelle est donc votre intention, ami? dit-il au Peuquoy lorsqu'ils furent dehors. Est-il possible que vous n'ayez pas cent écus pour vous racheter sur-le-champ? Pourquoi tenez-vous ainsi à faire le voyage de Calais? Est-ce que ce cousin armurier existe réellement? Quel motif étrange vous pousse en tout ceci? -Chut! reprit Jean Peuquoy d'un air mystérieux, dans cette atmosphère espagnole, j'ose à peine maintenant hasarder une parole. Vous pouvez compter, je crois, sur votre écuyer MartinGuerre? -J'en réponds, reprit Gabriel; malgré quelques oublis et quelques intermittences, c'est le plus fiable coeur du monde. -Bon! répondit Peuquoy. Il ne faudra pas l'envoyer directement d'ici quérir votre rançon à Paris; mais l'emmener à Calais avec nous, et le faire partir de là. Nous ne saurions avoir trop d'yeux. -Mais que signifient ces précautions enfin? demanda Gabriel. Vous n'avez pas à Calais le moindre parent, je le vois. -Si fait! reprit Peuquoy vivement. Pierre Peuquoy existe, aussi vrai qu'il a été élevé à aimer et à regretter son ancienne patrie la France, et qu'il donnera comme moi un bon coup de main au besoin, si par hasard vous formez là-bas quelque héroïque projet comme vous en avez tant exécuté ici. -Noble ami, je te devine, reprit Gabriel en serrant la main du bourgeois; mais tu m'estimes trop haut et me juges à ta mesure; tu ne sais pas ce qu'il y avait d'égoïsme dans ce prétendu héroïsme; tu ne sais pas que, pour l'avenir, un devoir sacré, plus sacré encore, s'il est possible, que la gloire de la patrie, me réclame avant tout et tout entier. -Eh bien! dit Jean Peuquoy, vous remplirez ce devoir comme tous les autres devoirs! Et, parmi les autres, ajouta-t-il en baissant la voix, c'en est un pour vous peut-être, si l'occasion s'en présente, de prendre à Calais votre revanche de SaintQuentin. XXXVI Suite Des Honorables Négociations De Maître Arnauld Du Thill. Mais laissons le jeune capitaine et le vieux bourgeois à leurs rêves de victoire, et revenons à l'écuyer et à l'archer qui font leurs comptes dans la maison de lord Grey. L'archer, en effet, après le départ des deux prisonniers, avait demandé la prime promise à son maître, qui la lui avait sans trop de peine octroyée, satisfait qu'il était de la sagacité des choix de son émissaire. Arnauld du Thill, à son tour, attendait sa part que l'anglais, il faut être juste, lui apporta consciencieusement. Il trouva Arnauld griffonnant dans un coin quelques lignes sur l'éternelle note du connétable de Montmorency, et murmurant à part lui: « Pour avoir adroitement fait mettre le vicomte d'Exmès au nombre des prisonniers de guerre, et avoir ainsi pour un temps débarrassé Mgr le connétable dudit vicomte. . . » -Qu'est-ce que vous faites donc là, l'ami? dit à Arnauld l'archer en lui frappant l'épaule. -Ce que je fais? un compte, répondit le faux Martin-Guerre. Où en est le nôtre? -Le voici réglé, dit l'archer en mettant dans les mains d'Arnauld des écus que l'autre se mit à vérifier et à compter avec attention. Vous voyez que je suis de parole, et je ne regrette pas mon argent. Vous m'avez indiqué deux bons choix: votre maître surtout, qui n'a pas marchandé, au contraire! La barbe grise a bien fait des difficultés, mais, pour un bourgeois, il n'est point trop mauvais non plus, et sans vous j'aurais pu rencontrer plus mal, j'en conviens. -Je crois bien, dit Arnauld en mettant l'argent dans sa poche. -Ah çà! reprit l'archer, tout n'est pas fini, vous voyez que je suis de bonne paie; il s'agit de m'indiquer maintenant ma troisième capture, le second prisonnier noble auquel nous avons droit. -Par la messe! dit Arnauld, je n'ai plus à favoriser personne, et vous n'avez qu'à choisir. -Je le sais bien, reprit l'archer; et ce que je vous demande, c'est précisément de m'aider à choisir parmi les hommes, femmes, vieillards ou enfants de race noble qu'on peut happer dans cette bonne ville. -Quoi! demanda Arnauld, les femmes en sont aussi? -Les femmes en sont surtout, dit l'Anglais, et si vous en connaissez une qui ait, outre la noblesse et la richesse, lajeunesse et la beauté, nous aurons un joli bénéfice à partager, car milord Grey la revendra cher à son beau-frère, milord Wentworth, qui aime encore mieux les prisonnières que les prisonniers, à ce que je me suis laissé dire. -Par malheur, je n'en connais pas, reprit Arnauld du Thil. Ah! si fait pourtant! mais non, non, c'est impossible. -Pourquoi impossible, camarade? Ne sommes-nous pas maîtres et vainqueurs ici? Et, hormis l'amiral, y a-t-il quelqu'un d'exempté dans la capitulation? -C'est vrai, dit Arnauld, mais il ne faut pas que la beauté dont je parle soit rapprochée de mon maître et le revoie. Or, les mettre en prison dans la même ville serait un mauvais moyen de les séparer. -Bah! reprit l'archer, est-ce que milord Wentworth ne gardera pas au secret et pour lui seul sa jolie captive? -Oui, à Calais, dit Arnauld pensif; mais sur la route?. . . mon maître aura le temps de la voir et de lui parler. -Non pas, si je veux, répondit l'Anglais. Nous formons deux détachements dont l'un doit précéder l'autre, et il y aura deux heures de marche entre le chevalier et la belle, si cela peut vous faire plaisir. -Oui, mais que dira le vieux connétable? se demanda Arnauld à voix basse, et s'il sait que j'ai contribué à ce beau coup-là, comme il me fera pendre haut et court! -Est-ce qu'il le saura? Est-ce que personne le saura? repartit l'archer tentateur. Ce n'est pas vous qui irez le dire, et, à moins que votre argent ne prenne la parole pour dire d'où il vient. . . -Et il y aurait encore pas mal d'argent, hein? demanda Arnauld. -Il y aurait encore moitié pour vous. -Quel dommage! reprit Arnauld, car la somme serait bonne, je le crois, et le père n'y regarderait pas, je pense. -Le père est duc ou prince? demanda l'archer. -Le père est roi, camarade, et s'appelle Henri II de son nom. -Une fille de roi ici! s'écria l'Anglais. Dieu me damne! si vous ne me dites pas maintenant où je trouverai la colombe, je crois que je serai obligé de vous étrangler, camarade! Une fille de roi! -Et une reine de beauté, dit Arnauld. -Oh! milord Wentworth en perdrait la tête, reprit l'archer. Camarade, ajouta-t-il solennellement en tirant son escarcelle et en l'ouvrant aux yeux fascinés d'Arnauld, le contenant et le contenu pour toi en échange du nom de la belle et de l'indication de son gîte. -Tope! dit Arnauld, incapable de résister, en saisissant la bourse. -Le nom? demanda l'archer. -Diane de Castro, surnommée la soeur Bénie. -Et le gîte? -Le couvent des Bénédictines. -Je cours, s'écria l'Anglais, qui disparut. -C'est égal, se dit Arnauld en allant rejoindre son maître, c'est égal, je ne mettrai pas celle-là sur le compte du connétable. XXXVII Lord Wentworth. À trois jours de là, le 1er septembre, lord Wentworth, gouverneur de Calais, après avoir pris les instructions de son beau-frère, lord Grey, et l'avoir vu s'embarquer pour l'Angleterre, remonta à cheval et revint à son hôtel, où se trouvaient alors Gabriel et Jean Peuquoy, et, dans une autre pièce, Diane. Mais Mme de Castro ne se savait pas si près de son amant, et, d'après la promesse faite à Arnauld par l'émissaire de lord Grey, elle n'avait eu avec lui aucune communication depuis son départ de Saint-Quentin. Lord Wentworth formait avec son beau-frère le plus parfait contraste: autant lord Grey était rogue, froid et avare, autant lord Wentworth était vif, aimable et généreux. C'était un beau gentilhomme de haute taille et de façons élégantes. Il pouvait bien avoir quarante ans, et quelques cheveux blancs se mêlaient déjà à ses abondants cheveux noirs naturellement bouclés. Mais son allure toute juvénile et la flamme ardente de ses yeux gris annonçaient en lui la fougue et les passions d'un jeune homme, et il menait en effet joyeusement et vaillamment la vie comme s'il n'eût eu que vingt ans encore. Il entra d'abord dans la salle où l'attendaient le vicomte d'Exmès et Jean Peuquoy, et les salua avec une affabilité souriante comme des hôtes et non comme des prisonniers. -Soyez le bien venu dans ma maison, monsieur, et vous, maître, leur dit-il. Je sais le plus grand gré à mon cher beau-frère de vous avoir amené ici, monsieur le vicomte, et je me réjouis deux fois de la prise de Saint-Quentin. Pardonnez-moi, mais dans cette triste place de guerre où je vis confiné, les distractions sont si rares et la société si bornée, que je suis heureux de rencontrer de temps en temps quelqu'un à qui parler, et je vais former des voeux égoïstes pour que votre rançon arrive le plus tard possible. -Elle tardera en effet plus que je ne croyais, milord, répondit Gabriel. Lord Grey a dû vous le dire: mon écuyer, que j'avais l'intention d'envoyer à Paris pour me la rapporter, s'est, dans l'ivresse, pris de querelle en route avec un des hommes de l'escorte, et a reçu à la tête une blessure, peu dangereuse il est vrai, mais qui, je le crains, le retiendra à Calais plus longtemps que je n'aurais voulu, je l'avoue. -Tant pis pour le pauvre garçon et tant mieux pour moi, monsieur, dit lord Wentworth. -C'est trop de civilité, milord, reprit avec un sourire triste Gabriel. -Non, il n'y a pas là, ma foi! la moindre civilité, et la civilité serait sans doute de vous laisser aller sur-le-champ vousmême à Paris sur parole. Mais, je vous le répète, je suis pour cela trop égoïste et trop ennuyé, et je n'ai pas eu de peine, quoique pour des motifs différents, à entrer dans les intentions méfiantes de mon beau-frère, qui m'a fait solennellement promette de ne vous donner la liberté que contre un sac d'écus. Que voulezvous? nous serons prisonniers ensemble et nous tâcherons de nous adoucir l'un à l'autre les ennuis de notre captivité. Gabriel s'inclina sans mot dire. Il eût mieux aimé en effet que lord Wentworth le rendît sur parole à la liberté et à sa tâche. Mais pouvait-il réclamer, lui inconnu, une telle confiance? Il se consolait du moins un peu en pensant que Coligny était en ce moment auprès d'Henri II. Or, il l'avait chargé de rapporter au roi ce qu'il avait pu faire pour prolonger la résistance de SaintQuentin. Certes, le noble ami n'y aurait pas manqué! et Henri, fidèle à sa royale promesse, n'attendrait pas peut-être le retour du fils pour s'acquitter envers le père. N'importe! Gabriel n'était pas tout à fait maître de son inquiétude, d'autant plus qu'elle était double et qu'il n'avait pu revoir, avant de quitter Saint-Quentin, une autre personne non moins chère. Aussi maudissait-il de bon coeur l'accident arrivé à cet incorrigible ivrogne de Martin-Guerre, et ne partageait-il pas sur ce point la satisfaction de Jean Peuquoy, lequel voyait avec une joie secrète ses mystérieux desseins favorisés par ce même retard dont s'affligeait tant Gabriel. Cependant lord Wentworth poursuivait, sans vouloir s'apercevoir de la mélancolique distraction de son prisonnier. -Je m'efforcerai d'ailleurs, monsieur d'Exmès, de ne pas vous être un geôlier trop farouche, et, pour vous prouver déjà que ce n'est pas une défiance injurieuse qui me fait agir, si vous voulez me donner votre parole de gentilhomme de ne pas chercher à vous échapper, je vous accorde toute permission de sortir à votre gré et d'aller courir par la ville. Ici, Jean Peuquoy ne put retenir un mouvement de satisfaction non équivoque, et, pour le communiquer à Gabriel, il tira vivement par derrière l'habit du jeune homme assez surpris de cette démonstration. -J'accepte de bon coeur, milord, répondit Gabriel à l'offre courtoise du gouverneur, et vous avez ma parole que je ne penserai à aucune tentative d'évasion. -Cela suffit, monsieur, reprit lord Wentworth, et si même l'hospitalité queje puis et dois vous offrir ici, quoique ma maison de passage soit assez mal montée; si cette hospitalité, dis-je, vous semblait gênante et un peu forcée, eh bien! il ne faudrait pas vous contraindre, etje ne vous saurais nullement mauvais gré de préférer au mauvais gîte que j'ai à votre disposition, un logement plus ouvert et plus commode que vous trouveriez dans Calais. -Oh! monsieur le vicomte, dit Jean Peuquoy à Gabriel d'un ton suppliant, si vous daigniez accepter la plus belle chambre de la maison de mon cousin Pierre Peuquoy, l'armurier, vous le rendriez bien fier, et moi, vous me rendriez bien heureux, je vous jure! Et le digne Peuquoy accompagna ces paroles d'un geste significatif. Car il ne procédait plus que par mystères et réticences, le digne Peuquoy! et il était devenu d'un ténébreux à faire peur. -Merci, mon ami, dit Gabriel; mais vraiment, profiter d'une telle permission serait en abuser peut-être. -Non, je vous assure, reprit vivement lord Wentworth, et vous êtes parfaitement libre d'accepter ce logement chez Pierre Peuquoy. C'est un riche bourgeois, actif et habile dans sa profession, et le plus honnête homme qui soit. Je le connais bien, je lui ai acheté plusieurs fois des armes, et il a même chez lui une assez jolie personne, sa fille ou sa femme, je ne sais trop. -Sa soeur, milord, dit Jean Peuquoy; ma cousine Babette. Eh! oui, elle est assez avenante, et si je n'étais pas si vieux!. . . Mais les Peuquoy ne s'éteindront pas pour cela: Pierre a perdu sa femme, mais elle lui a laissé deux gros garçons fort vivants qui vous distrairont, monsieur le vicomte, si vous voulez bien accepter la cordiale hospitalité du cousin. -Ce à quoi non seulement je vous autorise, mais aussi je vous engage, ajouta lord Wentworth. Décidément, Gabriel commençait à croire, et non pas sans raison, que le beau et galant gouverneur de Calais aimait autant, pour des motifs à lui connus, se débarrasser d'un commensal qui serait à toute heure dans sa maison, et qui, à cause de la liberté même qu'il lui laisserait, pourrait finir par gêner la sienne. Telle était en effet la pensée de lord Wentworth qui, ainsi que l'archer de lord Grey l'avait élégamment dit à Arnauld, préférait les prisonnières aux prisonniers. Dès lors, Gabriel n'eut plus aucun scrupule, et, se tournant en souriant vers Jean Peuquoy: -Puisque lord Wentworth me le permet, lui dit-il, ami, j'irai demeurer chez votre cousin. Jean Peuquoy fit un bond de joie. -Ma foi! à vrai dire, je crois que vous faites bien, reprit lord Wentworth. Non que je n'eusse été heureux de vous héberger de mon mieux! mais, dans un logis gardé nuit et jour par des soldats, et où mon ennuyeuse autorité a dû établir des règles sévères, vous auriez bien pu ne pas vous trouver toujours à l'aise comme vous allez l'être dans la maison de ce brave armurier. Et un jeune homme a besoin de ses aises, nous savons cela. -Vous me paraissez le savoir en effet, dit en riant Gabriel, et je vois que vous connaissez tout le prix de l'indépendance. -Ma foi! oui, reprit lord Wentworth sur le même ton enjoué, et je ne suis pas encore d'âge à médire de la liberté! Puis, s'adressant à Jean Peuquoy: -Et vous, maître Peuquoy, lui dit-il, comptez-vous pour votre part sur la bourse du cousin comme vous comptez sur sa maison quand il s'agit de M. d'Exmès? Lord Grey m'a dit que vous attendiez de lui les cent écus fixés pour votre rançon. -Tout ce que Pierre possède appartient à Jean, répondit le bourgeois sentencieusement; c'est toujours ainsi entre les Peuquoy. J'étais tellement sûr d'avance que la maison de mon cousin était la mienne, que j'ai envoyé chez lui déjà l'écuyer blessé de M. le vicomte d'Exmès, et je suis si certain encore que sa bourse m'est ouverte comme sa porte, que je vous prie de me faire accompagner de l'un de vos gens qui vous rapportera la somme convenue. -Inutile, maître Peuquoy, répondit lord Wentworth, et je vous laisse aussi aller sur parole. J'irai, demain ou après-demain, faire visite au vicomte d'Exmès chez Pierre Peuquoy, et je choisirai, pour l'argent dû à mon beau-frère, une de ces belles armures qu'il fait si bien. -Comme il vous plaira, milord, dit Jean. -Maintenant, monsieur d'Exmès, dit le gouverneur, ai-je besoin de vous dire que toutes les fois que vous voudrez bien frapper à ma porte, vous serez d'autant plus le bien venu que vous étiez libre de ne pas le faire? Je vous le répète, la vie est monotone à Calais, vous le reconnaîtrez bien sans doute, et vous vous liguerez, je l'espère, avec moi contre l'ennemi commun, l'ennui. Votre présence est une fort bonne fortune dont je veux profiter le plus possible; si vous vous teniez éloigné, j'irais vous importuner, je vous en préviens; et rappelez-vous qu'en somme, je ne vous laisse la liberté qu'à demi, et que l'ami doit me ramener souvent le prisonnier. -Merci, milord, dit Gabriel, j'accepte toute votre obligeance. À titre de revanche, ajouta-t-il en souriant, car la guerre a des retours, et l'ami d'aujourd'hui redeviendra l'ennemi de demain. -Oh! dit lord Wentworth, je suis en sûreté, moi, et trop en sûreté, hélas! derrière mes invincibles murailles. Si les Français avaient dû reprendre Calais, ils n'auraient pas attendu deux cents ans pour cela. Je suis tranquille, et, si vous avez un jour à me faire les honneurs de Paris, ce sera en temps de paix, j'imagine. -Laissons faire Dieu, milord, reprit Gabriel. M. de Coligny, que je quitte, avait coutume de dire que le plus sage parti pour l'homme c'est d'attendre. -Soit! et en attendant, de vivre le plus heureusement possible. À propos, j'oubliais, vous devez être assez mal en argent, monsieur; vous savez que ma bourse est à votre disposition. -Merci encore, milord: la mienne, bien qu'elle ne soit pas assez garnie pour me permettre de m'acquitter sur-le-champ, est au moins suffisante pour les frais de mon séjour ici. Ma seule inquiétude matérielle, je l'avoue, est que la maison de votre cousin, maître Peuquoy, ne puisse s'ouvrir ainsi à l'improviste à trois nouveaux hôtes sans dérangement, et j'aimerais mieux, en ce cas, me mettre en quête d'un autre logement où, pour quelques écus. . . -Vous vous moquez! interrompit vivement Jean Peuquoy, et la maison de Pierre est assez grande, Dieu merci! pour contenir trois familles, s'il le fallait. En province, on ne bâtit pas chichement et à l'étroit comme à Paris. -C'est vrai, dit lord Wentworth, et je vous atteste, monsieur d'Exmès, que le logement de l'armurier n'est pas indigne du capitaine. Une suite plus nombreuse que la vôtre y tiendrait à l'aise, et deux métiers ne s'y gêneraient point. N'était-ce pas votre intention, maître Peuquoy, de vous y établir et d'y continuer votre état de tisserand? Lord Grey m'a touché deux mots de ce projet que je verrais se réaliser avec plaisir. -Et qui se réalisera en effet peut-être, dit Jean Peuquoy. Calais et Saint-Quentin appartenant bientôt aux mêmes maîtres, je préférerais me rapprocher de ma famille. -Oui, reprit lord Wentworth, qui se méprit au sens des paroles du malicieux bourgeois, oui, ils se peut que Saint-Quentin soit avant peu une ville anglaise. Mais je vous retiens, ajouta-t-il, et après les fatigues de la route, vous devez avoir besoin de repos. Monsieur d'Exmès et vous, maître, je vous le dis encore une fois, vous êtes libres. Au revoir, et à bientôt, n'est-ce pas? Il conduisit le capitaine et le bourgeois jusqu'à la porte, serra la main de l'un, fit un salut amical à l'autre, et les laissa s'ache- miner ensemble vers la rue du Martroi. C'est là, si nos lecteurs se le rappellent, que Pierre Peuquoy demeurait, à l'enseigne vaillante du Dieu Mars, et que nous retrouverons bientôt Gabriel et Jean, s'il plaît à Dieu. -Ma foi! se dit lord Wentworth quand il les eut vus s'éloigner, je crois que j'ai aussi bien fait d'écarter de chez moi ce vicomte d'Exmès. Il est gentilhomme, il a dû vivre à la cour, et, n'eût-il aperçu qu'une fois la belle prisonnière qui m'est confiée, il se la rappellerait certes toute sa vie. Oui, car moi qui n'ai fait que l'entrevoir, quand elle a passé devant moi il y a deux heures, j'en suis encore ébloui. Qu'elle est belle! Oh! je l'aime! je l'aime! Pauvre coeur, si longtemps muet dans cette morne solitude, comme tu bats enfin! Mais ce jeune homme, qui me paraît vif et brave, aurait pu, en reconnaissant la fille de son roi, se mêler peu agréablement aux rapports qui, j'y compte, ne vont pas manquer de s'établir entre Mme Diane et moi. La présence d'un compatriote, et peut-être d'un ami, eût aussi sans doute gêné Mme de Castro. Point de tiers entre nous. Si je ne veux avoir recours en tout ceci qu'à des moyens dignes de moi, il est fort inutile cependant de se créer des obstacles. Il frappa d'une façon particulière sur un timbre. Au bout d'une minute, une suivante parut. -Jane, lui dit en anglais lord Wentworth, vous êtes-vous mise, comme je vous l'ai ordonné, à la disposition de cette dame? -Oui, milord. -Comment se trouve-t-elle en ce moment, Jane? -Elle paraît triste, milord, mais non pas accablée. Elle a le regard fier et la parole ferme, et commande avec douceur mais avec l'habitude d'être obéie. -C'est bien, dit le gouverneur. A-t-elle pris la collation que vous lui avez fait servir? -À peine a-t-elle touché un fruit, milord. Sous l'air d'assurance qu'elle affecte, il n'est pas difficile de démêler beaucoup d'inquiétude et de douleur. -Il suffit, Jane, dit lord Wentworth. Vous allez retourner auprès de cette dame, et vous lui demanderez de ma part, de la part de lord Wentworth, gouverneur de Calais, à qui lord Grey a dévolu ses droits, si elle veut bien me recevoir. Allez et revenez vite. Au bout de quelques minutes qui parurent des siècles à l'impatient Wentworth, la suivante reparut. -Eh bien? demanda-t-il. -Eh bien! milord, répondit Jane, cette dame, non seulement consent, mais encore demande à vous entretenir sur-le-champ. -Allons! tout va au mieux, se dit lord Wentworth. -Seulement, ajouta Jane, elle a retenu auprès d'elle la vieille Mary, et m'a ordonné à moi-même de remonter tout de suite. -Bien, Jane, allez. Il faut lui obéir en tout, vous entendez? Allez. Dites que vous ne me précédez que d'un instant. Jane sortit, et lord Wentworth, le coeur serré comme un amoureux de vingt ans, se mit à monter l'escalier qui conduisait à la chambre de Diane de Castro. -Oh! quel bonheur! se disait-il, j'aime! Et celle que j'aime, la fille d'un roi! est en ma puissance! XXXVIII Le geôlier Amoureux. Diane de Castro reçut lord Wentworth avec cette dignité calme et chaste qui empruntait de son regard angélique et de son pur visage un pouvoir et un charme irrésistibles. Sous sa tranquillité apparente, il y avait pourtant bien de l'angoisse, et elle tremblait, la pauvre jeune fille, tout en répondant au salut du gouverneur et en lui indiquant d'un geste tout royal un fauteuil à quelques pas d'elle. Puis elle fit signe a Mary et à Jane, qui paraissaient vouloir se retirer, de demeurer au contraire, et, voyant que lord Wentworth, perdu dans son admiration, gardait le silence, elle se décida à parler la première. -C'est devant lord Wentworth, gouverneur de Calais, que je me trouve, je crois? dit-elle. -C'est lord Wentworth, votre dévoué serviteur, qui attend vos ordres, madame. -Mes ordres! reprit-elle avec amertume. Oh! milord! ne parlez pas ainsi, car je pourrais croire que vous raillez. Si l'on avait écouté, non mes ordres, mais mes prières, mais mes supplications, je ne serais pas ici. Vous savez qui je suis, milord, et de quelle maison? -Je sais que vous êtes Mme Diane de Castro, madame, la fille chérie du roi Henri II. -Pourquoi m'a-t-on faite prisonnière, alors? reprit Diane dont la voix s'affaiblit au lieu de s'élever en faisant cette question. -Mais précisément parce que vous étiez la fille d'un roi, madame, reprit Wentworth; parce que, d'après la capitulation consentie par l'amiral Coligny, on devait livrer aux vainqueurs cinquante prisonniers à leur choix de tout rang, de tout âge et de tout sexe, et qu'ils ont naturellement choisi les plus illustres, les plus dangereux, et, permettez-moi de le dire, ceux qui pouvaient leur payer la plus grosse rançon. -Mais comment a-t-on su, reprit Diane, que j'étais cachée à Saint-Quentin sous le nom et l'habit d'une religieuse bénédictine? Avec la supérieure du couvent, une seule personne dans la ville savait mon secret. -Eh bien! c'est cette personne qui vous aura trahie, voilà tout, dit lord Wentworth. -Oh! non, je suis sûre que non! s'écria Diane avec une vivacité et une conviction telles, que lord Wentworth se sentit mordu au coeur par le serpent de la jalousie, et ne trouva rien à répondre. -C'était le lendemain de la prise de Saint-Quentin, poursuivit Diane en s'animant. Je m'étais réfugiée toute tremblante et tout émue au fond de ma cellule. On fait demander au parloir la soeur Bénie, mon nom de novice, milord. C'était un soldat anglais qui me demandait ainsi. Je redoute quelque malheur, quelque nouvelle terrible. Je descends néanmoins, saisie par cette redoutable curiosité de la douleur qui veut savoir ce qu'elle doit pleurer. Cet archer, que je ne connaissais pas, me déclare que je suis sa prisonnière. Je m'indigne, je résiste, mais que pouvais-je contre la force? Ils étaient trois soldats, oui, trois, milord, pour arrêter une femme! Je vous demande pardon si cela vous blesse, mais je dis ce qui est. Ces hommes s'emparent donc de moi, et me somment d'avouer que je suis Diane de Castro, fille du roi de France. Je nie d'abord, mais comme, malgré mes dénégations, ils m'entraînent, je demande à être conduite à M. l'amiral de Coligny; et, comme l'amiral ne connaît pas la soeur Bénie, je déclare qu'en effet je suis celle qu'ils désignent. Vous croyez peut-être, milord, qu'alors, sur mon aveu, ils cèdent à ma prière et m'accordent cette grâce bien simple d'être menée à M. l'amiral qui m'eût reconnue et réclamée? Pas du tout! ils se réjouissent seulement de leur capture, me poussent et m'entraînent plus vite, me font entrer ou plutôt me jettent, pleurante et éperdue, dans une litière fermée, et, quand, suffoquée de sanglots et anéantie de douleur, je cherche pourtant à reconnaître où l'on me mène, je suis déjà sortie de Saint-Quentin et sur la route de Calais. Puis lord Grey, qui commande, me dit-on, l'escorte, refuse de m'entendre, et c'est un soldat qui m'apprend queje suis prisonnière de son maître, et qu'en attendant le paiement de ma rançon, on me conduit à Calais. C'est ainsi que je suis arrivée, milord, sans en savoir davantage. -Je n'ai rien de plus à vous dire, madame, reprit lord Wentworth. -Rien de plus, milord? reprit Diane. Vous ne pouvez pas me dire pourquoi on ne m'a laissé parler à la supérieure des bénédictines ni à M. l'amiral? Vous ne pouvez pas me dire ce qu'on veut de moi, donc, puisqu'on ne me permet pas d'approcher de ceux qui auraient annoncé ma captivité au roi et envoyé de Paris le prix de ma rançon? Pourquoi cette sorte d'enlèvement secret? Pourquoi n'ai-je pas même vu lord Grey qui, m'a-t-on dit, a ordonné tout cela? -Vous avez vu lord Grey, madame, tantôt, quand vous avez passé devant nous. C'est le gentilhomme avec lequel je causais et qui vous a saluée en même temps que moi. -Excusez-moi, milord, j'ignorais en présence de qui je me trouvais, reprit Diane. Mais, puisque vous avez causé avec lord Grey, votre parent, à ce que m'a dit cette fille, il a dû vous faire part de ses intentions envers moi. -En effet, madame, et, avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il me les expliquait, au moment même où l'on vous amenait dans cet hôtel. Il m'apprenait qu'on vous avait désignée à lui à Saint-Quentin pour la fille du roi, et qu'ayant trois prisonniers à choisir pour sa part, il avait accepté avec empressement une si excellente prise, sans toutefois prévenir personne de sa capture afin d'éviter toute contestation. Son but, fort simple, était de tirer de vous le plus d'argent possible, madame, et j'approuvais en riant mon avide beau-frère, quand vous avez traversé la salle où nous étions. Je vous ai vue, madame, et j'ai compris que si vous étiez fille du roi par la naissance, vous étiez reine par la beauté. Dès lors, je vous l'avoue à ma honte, j'ai changé vis-à-vis de lord Grey d'avis, sinon sur son action passée, du moins sur son projet à venir. Oui, et j'ai cessé d'approuver son dessein d'obtenir une rançon de vous. Je lui ai représenté qu'il pouvait espérer bien davantage! Que l'Angleterre et la France étant en guerre, vous serviriez peut-être à quelque important échange, et que vous valiez bien même une ville. Bref, je l'engageais fort à ne pas abandonner pour quelques écus une si riche proie. Vous étiez à Calais, une ville à nous, une ville imprenable, il fallait vous y garder et attendre. -Quoi! s'écria Diane, vous avez donné à lord Grey de tels conseils, et vous en convenez devant moi! Ah! milord, pourquoi vous être opposé ainsi à ma délivrance? Que vous avais-je fait? Vous ne m'aviez vue qu'une minute! Vous me haïssez donc? -Je ne vous avais vue qu'une minute, et je vous aimais, madame, dit lord Wentworth éperdu. Diane recula, toute pâlissante. -Jane! Mary! cria-t-elle en appelant les deux femmes qui se tenaient à l'écart dans l'embrasure d'une croisée. Mais lord Wentworth leur fit un signe impérieux, et elles ne bougèrent pas. Puis il reprit en souriant avec tristesse: -N'ayez pas peur, madame, je suis un gentilhomme, et ce n'est pas vous, c'est moi qui dois craindre et trembler. Oui, je vous aime, et n'ai pu me tenir de vous le dire; oui, quand je vous ai vue passer, si gracieuse, si charmante et pareille à une déesse, tout mon coeur est allé à vous; oui, encore, vous êtes en mon pouvoir ici et l'on m'y obéit sur un signe. . . C'est égal, ne craignez rien,je suis plus en votre possession, hélas! que vous n'êtes en la mienne, et, de nous deux, le véritable prisonnier ce n'est pas vous. Vous êtes la reine, madame, et je suis l'esclave. Ordonnez et j'obéirai. -Alors, monsieur, dit Diane palpitante, renvoyez-moi à Paris, d'où je vous ferai passer telle rançon que vous fixerez. Lord Wentworth hésita, puis il reprit: -Tout, hormis cela, madame! car je sens que ce sacrifice est au-dessus de mes forces. Quane je vous dis qu'un regard a pour jamais enchaîné ma vie à la vôtre! Ici, dans cet exil où je suis confiné, voilà bien longtemps que mon coeur ardent n'avait aimé d'un amour digne de lui! Dès que je vous ai vue, si belle, si noble, si fière,j'ai senti que toutes les forces comprimées de mon âme avaient désormais leur essor et leur but. Je vous aime depuis deux heures; mais, si vous me connaissiez, vous sauriez que c'est comme si je vous aimais depuis dix années. -Mais, mon Dieu! que voulez-vous donc, milord? reprit Diane. Qu'espérez-vous? Qu'attendez-vous? Quel est votre dessine? -Je vous vous voir, madame, je veux jouir de votre présence et de votre aspect gracieux, voilà tout. Ne me supposez pas, encore une fois, de projets indignes d'un gentilhomme. Seulement, mon droit, que je bénis, est de vous garder près de moi, et j'en use. -Et vous croyez, milord, dit Mme de Castro, que cette violence contraindra mon amour à répondre au vôtre?. . . -Je ne crois pas cela, dit doucement lord Wentworth, mais peut-être qu'en me voyant chaque jour si résigné, si respectueux, venir seulement prendre de vos nouvelles pour pouvoir vous regarder une minute, peut-être que vous serez touchée de la soumission de celui qui pourrait contraindre et qui implore. -Et alors, reprit Diane avec un dédaigneux sourire, la fille de France, vaincue, deviendra la maîtresse de lord Wentworth? -Et alors lord Wentworth, répondit le gouverneur, lord Wentworth, le dernier rejeton d'une des maisons les plus riches et les plus illustres de l'Angleterre, offrira à genoux à Mme de Castro son nom et sa vie. Mon amour, vous le voyez, est aussi honorable qu'il est sincère. « Serait-il ambitieux? » pensa Diane. -Écoutez, milord, reprit-elle à voix haute en essayant de sourire, je vous le conseille, laissez-moi libre, rendez-moi au roi mon père, et je ne me croirai pas quitte envers vous pour une rançon. Vienne entre les deux États une paix, à la fin inévitable, si je ne puis me donner moi-même, j'obtiendrai au moins pour vous, je vous le jure, autant et plus d'honneurs et de dignités que vous n'en pourriez souhaiter si vous étiez mon mari. Soyez généreux, milord, et je serai reconnaissante. -Je devine votre pensée, madame, dit Wentworth avec amertume; mais je suis à la fois plus désintéressé et plus ambitieux que vous ne croyez. De tous les trésors de l'univers, je ne souhaite que vous. -Alors un dernier mot, milord, et que vous comprendrez peut-être, dit Diane en même temps confuse et fière: Milord, un autre m'aime. -Et vous vous imaginez que je vais vous livrer à ce rival en vous laissant aller! s'écria Wentworth hors de lui. Non! il sera du moins aussi malheureux que moi! plus malheureux encore, car il ne vous verra pas, madame. À partir de ce jour, trois événements peuvent seuls vous délivrer: ou ma mort, mais je suis encore jeune et robuste; ou une paix entre la France et l'Angleterre, mais les guerres entre la France et l'Angleterre durent, vous le savez, cent ans; ou la prise de Calais, mais Calais est imprenable. Hors ces trois chances presque désespérées, vous serez, je crois, longtemps ma prisonnière; car j'ai acheté à lord Grey tous ses droits sur vous, et je ne veux pas vous recevoir à rançon, fût-elle un empire! Et quant à la fuite, vous ferez aussi bien de n'y pas penser; car c'est moi qui vous garde, et vous verrez quel geôlier attentif et sûr est un homme qui aime. Ce disant, lord Wentworth salua profondément et se retira, laissant Diane tremblante et désolée. Elle ne se rassurait un peu qu'en passant que la mort était un refuge certain et qui, dans les dangers suprêmes, restait toujours ouvert aux malheureux. XXXIX La Maison De L'Armurier. La maison de Pierre Peuquoy formait l'angle de la rue du Martroi et de la place du Marché. Des deux côtés, elle s'appuyait sur de larges piliers de bois comme on en voit encore à Paris aux piliers des Halles. Elle avait deux étages plus les combles. Sur sa façade, le bois, la brique et l'ardoise se jouaient curieusement en arabesques à la fois capricieuses et régulières. De plus, les appuis des croisées et les grosses poutres offraient des figures d'animaux bizarres enroulées dans les feuillages amusants; le tout naïf et grossier, mais non sans invention et sans vie. Le toit haut et large débordait assez pour mettre à couvert une galerie extérieure à balustres qui, comme dans les chalets suisses, circulait autour du second étage. Au-dessus de la porte vitrée de la boutique, pendait l'enseigne, sorte de drapeau de bois sur lequel un guerrier formidablement peint voulait représenter le dieu Mars, ce à quoi l'aidait sans doute l'inscription suivante: AU DIEU MARS PIERRE PEUQUOY, ARMURIER Sur le pas de la porte, une armure complète, casque, cuirasse, brassards et cuissards, servait d'enseigne parlante pour ceux des gentilshommes qui ne savaient pas lire. En outre, à travers le vitrage en plomb de la devanture de boutique, on pouvait distinguer, malgré l'obscurité des magasins, d'autres panoplies et des armes offensives et défensives de toute sorte. Les épées surtout se faisaient remarquer par leur nombre, leur variété et leur richesse. Deux apprentis assis sous les piliers interpellaient les passants, leur offrant la marchandise avec les invitations les plus engageantes. Pour l'armurier Pierre Peuquoy, il se tenait majestueusement d'ordinaire, soit dans son arrière-boutique donnant sur la cour, soit dans sa forge établie dans un hangar au fond de cette même cour. Il ne venait que lorsqu'un chaland d'importance, attiré par les cris des apprentis ou plutôt par la réputation de Peuquoy, faisait demander le maître. L'arrière-boutique, mieux éclairée que le magasin, servait en même temps de salon et de salle à manger. Elle était partout lambrissée de chêne et meublée d'une table carrée à pieds tors, de chaises en tapisserie, et d'un magnifique bahut sur lequel se voyait le chef-d'oeuvre de Pierre Peuquoy exécuté par lui sous les yeux de son père lorsqu'il avait été reçu maître; c'était une charmante petite armure en miniature toute damasquinée d'or et du travail le plus fin et le plus délicat. On ne saurait imaginer ce qu'il avait fallu d'art et de patience pour obtenir la perfection d'un pareil bijou. En face du bahut, une niche pratiquée dans le lambris encadrait une statue de plâtre de la Vierge entourée de buis bénit. La pensée sainte veillait ainsi toujours dans la salle de famille. Une autre pièce en retour était prise tout entière par la cage d'un escalier droit, de bois, qui conduisait aux étages supérieurs. Pierre Peuquoy, ravi de recevoir chez lui le vicomte d'Exmès et Jean Peuquoy, avait absolument voulu céder le premier étage à Gabriel et à son cousin. Là donc étaient les chambres des hôtes. Pour lui, il habitait le second avec sa jeune soeur Babette et ses enfants. On avait aussi logé au deuxième l'écuyer blessé, Arnauld du Thill. Les apprentis couchaient aux combles. Dans toutes les chambres, commodes et bien closes, on sentait, sinon la richesse, au moins l'aisance et la simplicité abondante propre à la vieille bourgeoisie de tous les temps. C'est à table que nous retrouverons Gabriel et Jean Peuquoy auxquels leur digne hôte achève de faire les honneurs d'un souper copieux. Babette servait les convives. Les enfants se tenaient respectueusement à quelque distance. -Vive Dieu! monseigneur, dit l'armurier, comme vous mangez peu, si vous me permettez de le dire! Vous êtes tout soucieux et Jean est tout pensif. Pourtant, si le régal est médiocre, le coeur qui l'offre est bon. Prenez donc au moins de ces raisins, ils sont assez rares dans notre pays. Je tiens de mon grand-père, qui le tenait du sien, qu'autrefois, du temps des Français, la vigne à Calais était généreuse et la grappe dorée. Mais quoi! depuis que la ville est anglaise, le raisin se trompe et se croit en Angleterre, où il n'a pas coutume de mûrir. Gabriel ne put s'empêcher de sourire des singulières déductions du patriotisme de ce brave Pierre. -Allons, dit-il en levant son verre, je bois à la maturité des raisins à Calais! On pense si les Peuquoy répondirent cordialement à un semblable toast! Puis, le souper achevé, Pierre dit les grâces, que ses hôtes écoutèrent debout et tête nue. Les enfants furent alors envoyés au lit. -Toi aussi, Babette, tu peux maintenant te retirer, dit l'armurier à sa soeur. Veille à ce que les apprentis ne fassent pas trop de bruit là-haut, et, avant de rentrer dans ta chambre, entre avec Gertrude dans celle de l'écuyer de M. le vicomte pour voir si le malade n'aurait pas besoin de quelque chose. La gentille Babette rougit, fit une révérence, et sortit. -Maintenant, dit Pierre à Jean, mon cher compère et cousin, nous voilà seuls tous trois, et, si vous avez une communication secrète à me faire, je suis prêt à l'entendre. Gabriel regarda avec étonnement Jean Peuquoy, mais celui-ci reprit avec sa mine grave: -En effet, Pierre, je vous ai dit que j'avais à vous parler de choses importantes. -Je vais me retirer, dit Gabriel. -Pardon, monsieur le vicomte, dit Jean; mais votre présence à cet entretien est non seulement utile, mais nécessaire; car, sans votre concours, les projets que j'ai à confier à Pierre ne sauraient aboutir. -Je vous écoute donc, ami, reprit Gabriel en retombant dans sa tristesse rêveuse. -Oui, monseigneur, dit le bourgeois, oui, écoutez-nous, et, en nous écoutant, vous relèverez la tête avec espérance, et qui sait? même avec joie. Gabriel sourit douloureusement en pensant que, tant qu'il serait retenu loin de la liberté de son père, loin de l'amour de Diane, la joie serait pour lui comme un ami absent. Néanmoins, le courageux jeune homme se retourna vers Jean en lui faisant signe qu'il pouvait commencer. -Cousin, lui dit-il, et plus que cousin, frère, c'est à vous à parler le premier afin de montrer à M. le vicomte d'Exmès quel fonds on peut faire sur votre patriotisme. Dites-nous donc, Pierre, dans quels sentiments envers la France votre père vous a élevé et avait été élevé lui-même par son père. Dites-nous si, Anglais par la force depuis plus de deux cents ans, vous avez jamais été Anglais par le coeur. Dites-nous enfin si, le cas échéant, vous croiriez devoir votre sang et votre appui à l'ancienne patrie de vos aïeux ou à la patrie nouvelle qu'on leur a imposée? -Jean, répondit l'autre bourgeois avec autant de solennité que son cousin; Jean, je ne sais pas, si mon nom et ma race étaient anglais, ce que je penserais et ce que je sentirais; mais je sais bien par expérience que, quand une famille a été française, ne fût-ce qu'un moment, fût-ce au-delà de deux siècles, toute autre domination étrangère est insupportable aux membres de cette famille, et leur semble dure comme la servitude et amère comme l'exil. Celui de mes aïeux, Jean, qui avait vu Calais tomber au pouvoir de l'ennemi, n'a jamais devant son fils parlé de la France qu'avec larmes et de l'Angleterre qu'avec haine. Son fils en a fait autant pour le sien, et ce double sentiment de regret et d'aversion s'est transmis de génération en génération sans s'affaiblir et sans s'altérer. L'air de nos vieilles maisons bour geoises conserve. Le Pierre Peuquoy d'il y a deux siècles revit dans le Pierre Peuquoy d'aujourd'hui, et, comme le même nom français, j'ai le même coeur français, Jean. L'affront est d'hier et aussi la douleur. Ne dites pas, Jean, que j'ai deux patries; il n'y en a, il ne peut y en avoir jamais qu'une! Et, s'il fallait choisir entre le pays que les hommes m'ont fait subir et le pays que Dieu m'avait donné, croyez bien que je n'hésiterais pas. -Vous entendez, monseigneur! s'écria Jean en se tournant vers le vicomte d'Exmès. -Oui, ami, oui j'entends, et c'est bien, et c'est noble! répondit Gabriel pourtant un peu distrait. -Mais un mot, Pierre, reprit Jean Peuquoy, tous nos anciens compatriotes d'ici ne pensent pas malheureusement comme vous, n'est-ce pas? Vous êtes sans doute à Calais, au bout de deux cents ans, le seul enfant de la France qui ne soit pas devenu ingrat à la mère patrie. -Vous vous trompez, Jean, répondit l'armurier. J'ai parlé en général et non pour moi seul. Je ne dis pas que tous ceux qui portent comme moi un nom français n'ont pas oublié leur origine; mais plusieurs familles bourgeoises aiment et regrettent toujours la France, et c'est dans ces familles que les Peuquoy se plaisaient à choisir leurs femmes. Tenez! dans les rangs de la garde civique de Calais, dont je fais malgré moi partie, maint citoyen briserait sa hallebarde plutôt que de la tourner contre un soldat français. -Bon encore à savoir, cela! murmurait Jean Peuquoy en se frottant les mains; et dites-moi, cousin, vous devez certainement avoir quelque grade dans cette garde civique? aimé et estimé comme vous l'êtes, cela va sans dire! -Non pas, Jean, et j'ai refusé tout grade pour refuser toute responsabilité. -Tant pis et tant mieux alors! Est-ce que le service qu'on vous impose est bien pénible, Pierre? Est-ce qu'il se renouvelle souvent? -Mais oui, dit Pierre, la corvée est assez fréquente et assez rude, vu que, dans une place comme Calais, la garnison n'est jamais suffisante, et pour ma part je suis commandé le 5 de chaque mois. -Le 5 de chaque mois régulièrement, Pierre? Ces Anglais n'ont pas de prudence de fixer ainsi d'une manière certaine le jour de service de chacun. -Oh! reprit l'armurier en secouant la tête. Il n'y a pas de danger après deux siècles de possession. Et puis, comme néanmoins ils se défient toujours un peu de la garde civique, ils ne lui remettent que des postes imprenables par eux-mêmes. Moi, je suis toujours de faction sur la plate-forme de la tour Octogone, qui est défendue par la mer mieux que par moi, et d'où les mouettes seules peuvent s'approcher, je crois. -Ah! vous êtes toujours de faction le 5 de chaque moi sur la plate-forme de la tour Octogone, Pierre? -Oui, de quatre heures à six heures du matin. C'est l'heure que le quartenier me laisse choisir et que je préfère, parce qu'à cette heure-là, je vois, les trois quarts de l'année, le reflet du lever du soleil sur l'Océan, et, même pour un pauvre marchand comme moi, c'est là un spectacle divin. -Un spectacle tellement divin en effet, Pierre, reprit Jean Peuquoy en baissant la voix, que si, malgré la position imprenable, quelque hardi aventurier essayait d'escalader de ce côté-là votre tour Octogone, vous ne le verriez pas, je parie, tant vous seriez absorbé par votre contemplation! Pierre regarda son cousin avec surprise. -Je ne le verrais pas, c'est vrai, répondit-il après une minute d'hésitation; car je saurais qu'un Français seul peut avoir intérêt à pénétrer dans la ville, et, comme étant contrait je ne suis tenu à rien envers ceux qui me contraignent, plutôt que de repousser l'assaillant, je l'aiderais à entrer peut-être. -Bien dit, Pierre! s'écria Jean Peuquoy. Vous voyez, monseigneur, que Pierre est un Français dévoué, ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel. -Je le vois, maître, reprit celui-ci toujours inattentif malgré lui à un entretien qui lui semblait inutile. Je le vois, mais hélas! à quoi bon ce dévouement? -À quoi bon? je vais vous le dire, moi, répondit Jean Peuquoy; car c'est à mon tour de parler, je pense. Eh bien donc, si vous le voulez, monsieur le vicomte, nous pouvons prendre à Calais notre revanche de Saint-Quentin. Les Anglais, tout fiers de deux siècles de possession, s'endorment dans une sécurité trompeuse; cette sécurité doit les perdre. Nous avons, monseigneur le voit, des auxiliaires tout prêts dans la place. Mûrissons ce projet; que votre intervention auprès de ceux qui ont la puissance nous vienne en aide, et ma raison, plus encore que mon instinct, me dit qu'un coup de main hardi nous rendrait maîtres de la ville. Vous m'entendez, n'est-ce pas, monseigneur? -Oui, oui, certainement! répondit Gabriel, qui n'écoutait plus en réalité, mais que cet appel direct réveilla de sa rêverie; oui, votre cousin veut retourner, n'est-ce pas, dans notre beau royaume de France, être transféré dans une ville française, Amiens par exemple. . . Eh bien! j'en parlerai à milord Wentworth et aussi à M. de Guise. La chose peut se faire, et mon intervention, que vous réclamez, ne vous fera pas défaut. Continuez, ami, je suis tout à vous. Certainement je vous écoute. Et il retomba dans sa distraction puissante. Car la voix qu'il écoutait en ce moment, ce n'était pas, à vrai dire, celle de Jean Peuquoy, non c'était en lui-même celle du roi Henri II donnant ordre, sur le récit du siège de Saint-Quentin fait par l'amiral, de délivrer sur-le-champ le comte de Montgommery. Puis c'était la voix de son père lui attestant, morne et jaloux encore, que Diane était bien la fille de son rival couronné. Enfin, c'était la voix de Diane elle-même qui, après tant d'épreuves, pouvait lui dire, et de laquelle il pouvait écouter ce mot suprême et divin: « Je t'aime! » On comprend que, dans ce doux songe, il devait n'écouter qu'à moitié les projets hasardeux et victorieux du digne Jean Peuquoy. Mais le grave bourgeois devait, lui, se trouver blessé du peu d'attention accordée par Gabriel à un dessin qui avait certes sa grandeur et son courage, et ce fut avec un peu d'amertume qu'il reprit: -Si monseigneur avait daigné prêter à mon discours une oreille moins distraite, il aurait vu que nos idées, à Pierre et à moi, étaient moins personnelles et moins médiocres qu'il ne les suppose. . . Gabriel ne répondit pas. -Il ne vous entend pas, Jean, dit Pierre Peuquoy en montrant à son cousin leur hôte de nouveau absorbé. Il a peut-être aussi son projet, sa passion. . . -La sienne n'est pas plus désintéressée que la nôtre toujours! reprit Jean non sans aigreur. Je dirais même qu'elle est égoïste, si je n'avais vu ce gentilhomme braver le danger avec une sorte de fureur et même exposer sa vie pour sauver la mienne. N'importe! il aurait dû m'écouter quand je parlais pour le bien et la gloire de la patrie. Mais, sans lui, malgré tout notre zèle, nous serions des instruments inutiles, Pierre. Nous n'avons que le sentiment! la pensée nous manque et la puissance. -C'est égal! le sentiment était bon; car je t'ai entendu et compris, moi, frère! dit l'armurier. Et les deux cousins se serrèrent solennellement la main. -Il faut, en attendant, renoncer à notre chimère, ou l'ajourner, du moins, dit Jean Peuquoy. Car que peut le bras sans la tête? Que peut le peuple sans les nobles?. . . Ce bourgeois du vieux temps ajouta avec un singulier sourire: -Jusqu'au jour où le peuple sera à la fois le bras et la tête. XL Où De Nombreux Evénements Sont Rassemblés Avec Beaucoup D'Art. Trois semaines s'étaient écoulées. On touchait aux derniers jours de septembre, et aucun changement notable ne s'était opéré dans la situation des divers personnages de cette histoire. Jean Peuquoy avait, comme de raison, payé à lord Wentworth la faible rançon à laquelle il avait su se faire taxer. De plus, il avait obtenu la permission de se fixer à Calais. Mais nous devons le dire qu'il ne se pressait nullement de monter un établissement nouveau et de se remettre à l'ouvrage. Il paraissait fort curieux et fort nonchalant de sa nature, l'honnête bourgeois! et on le voyait du matin au soir flâner sur les remparts et causer avec les soldats de la garnison sans paraître plus songer au métier de tisserand que s'il eût été abbé ou moine. Toutefois, il n'avait pas voulu ou n'avait pas pu entraîner son cousin Pierre Peuquoy dans son désoeuvrement, etjamais l'habile armurier n'avait fourbi plus d'armes et de plus belles. Gabriel devenait dejour enjour plus triste. Il n'arrivaitjusqu'à lui, de Paris, que des nouvelles générales. La France commençait à respirer. Les Espagnols et les Anglais avaient perdu à prendre des bicoques un temps irréparable; le pays avait pu se reconnaître, et Paris et le roi étaient sauvés. Ces nouvelles, que l'héroïque défense de Saint-Quentin n'avait pas peu contribué à faire si bonnes, réjouissaient Gabriel sans doute! mais quoi? d'Henri II, de Coligny, de son père, de Diane, pas un mot! Cette pensée assombrissait son front et l'empêchait de se livrer, comme il l'eût fait peut-être en toute autre occasion, aux amicales avances de lord Wentworth pour lui. Le facile et expansif gouverneur semblait en effet s'être pris de belle amitié pour son prisonnier. L'ennui et, depuis quelques jours, un peu de tristesse avaient sans doute contribué à cette sympathie. C'était une distraction précieuse, dans ce morne Calais, que la compagnie d'un jeune et spirituel gentilhomme de la cour de France. Aussi lord Wentworth ne passait jamais deux jours sans aller faire une visite au vicomte d'Exmès, et voulait le voir trois fois par semaine au moins à sa table. Affection gênante, à tout prendre; car le gouverneur jurait en riant qu'il ne lâcherait pas son captif qu'à la dernière extrémité, qu'il ne se résignerait jamais à le laisser sur parole, et que ce ne serait que lorsque le dernier écu de la rançon de Gabriel lui aurait été bien et dûment payé qu'il subirait la dure nécessité de se séparer d'un ami si cher. Comme, au fond, cela pouvait n'être fort bien qu'une façon élégante et seigneuriale de se défier de lui, Gabriel n'osait pas insister, et, dans sa délicatesse, souffrait sans se plaindre en attendant le rétablissement de son écuyer qui, si l'on s'en souvient, devait aller chercher à Paris la rançon convenue pour la mise en liberté du vicomte d'Exmès. Mais Martin-Guerre, ou plutôt son remplaçant Arnauld du Thill, ne se rétablissait que bien lentement. Au bout de quelques jours cependant, le chirurgien chargé de soigner la blessure que le drôle avait reçue dans une rixe s'était retiré, déclarant sa tâche achevée et son malade entièrement remis. Un ou deux jours de repos et les bons soins de la gentille Babette, soeur de Pierre Peuquoy, suffiraient pour compléter la guérison, si elle avait besoin d'être complétée. Sur cette assurance, Gabriel avait annoncé à son écuyer qu'il partirait sans retard pour Paris le surlendemain. Mais le surlendemain au matin, Arnauld du Thill se plaignit d'éblouissements et d'étourdissements qui l'exposeraient à des chutes graves s'il faisait seulement quelques pas sans l'appui accoutumé de Babette. Nouveau délai, demandé et accordé, de deuxjours. Mais, au bout de ce temps, une sorte de lassitude générale cassait bras etjambes au pauvre Arnauld; il fallut combattre cette fatigue causée par ses souffrances assurément au moyen de bains et d'une diète assez sévère. Mais ce régime occasionna une faiblesse si grande, qu'un autre délai fut jugé indispensable pour donner au fidèle écuyer le temps de rétablir sa vigueur par des fortifiants et un peu de vin généreux. Du moins sa garde-malade Babette jurait en pleurant à Gabriel que, s'il exigeait de Martin-Guerre un départ immédiat, il l'exposait à périr d'inanition sur la grand'route. Cette singulière convalescence se prolongeant ainsi bien au delà de la maladie, malgré les soins, un médisant dirait grâce aux soins de Babette, deux semaines gagnées jour par jour s'écoulèrent; ce qui faisait près d'un mois depuis l'arrivée de Gabriel à Calais. Mais cela ne pouvait pas durer plus longtemps. Gabriel à la fin s'impatientait, et Arnauld du Thill lui-même, qui dans le commencement cherchait et trouvait des expédients avec la meilleure volonté du monde, déclarait maintenant d'un air suffisant et vainqueur à Babette éplorée qu'il ne pouvait pas risquer de mécontenter son maître, et que le mieux était, après tout, de partir plus vite pour revenir plus vite aussi. Mais les yeux rouges et la mine abattue de la pauvre Babette prouvaient qu'elle n'entendait guère cette raison-là. La veille du jour où, d'après sa déclaration formelle, Arnauld du Thill devait enfin se mettre en route pour Paris, Gabriel alla souper chez lord Wentworth. Le gouverneur semblait avoir plus de mélancolie encore que d'ordinaire à secouer, car il força sa gaieté jusqu'à la folie. Quand il quitta Gabriel, après l'avoir reconduitjusqu'au préau, éclairé seulement à cette heure par une lampe déjà pâlissante, le jeune homme, au moment où il s'enveloppait de son manteau pour sortir, vit une des portières qui donnaient dans le préau s'entr'ouvrir. Une femme que Gabriel reconnut pour une des camérières de la maison se glissa jusqu'à lui, un doigt sur les lèvres, et, lui tendant de l'autre main un papier: -Pour le gentilhomme français que reçoit souvent lord Wentworth, dit-elle à voix basse en lui remettant le billet plié. Et, avant que Gabriel stupéfait eût eu le temps de l'interroger, elle avait déjà pris la fuite. Le jeune homme, fort intrigué, et de sa nature un peu curieux et passablement imprudent, songea qu'il avait un quart d'heure de chemin à faire dans l'obscurité avant de pouvoir lire le billet à son aise dans sa chambre, et que c'était bien longtemps attendre le mot d'une énigme qui paraissait piquante. Donc, sans plus de façon et pour savoir à quoi s'en tenir tout de suite, il s'approcha de la lampe fumeuse, déploya le billet et lut, non sans quelque émotion, ce qui suit: Monsieur, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu; mais une des femmes qui me sert me dit que vous êtes Français comme moi et prisonnier comme moi. Cela me donne le courage de crier vers vous dans ma détresse. Vous êtes sans doute reçu à rançon, vous. Vous retournerez probablement bientôt à Paris. Vous pourrez y voir les miens, qui ignorent ce que je suis devenue. Vous pourriez leur dire où je suis, que lord Wentworth me retient sans me permettre de communiquer avec âme qui vive, sans vouloir accepter de prix pour ma liberté, et, qu'abusant du droit cruel que ma position lui donne, il ose chaque jour me parler d'un amour queje repousse avec horreur, mais que ce mépris même et la certitude de l'impunité peuvent exciter au crime. Un gentilhomme et surtout un compatriote me doit certainement son aide dans cette misérable extrémité; mais je veux encore vous dire qui je suis pour que ce devoir. . . La lettre s'arrêtait là, non signée. Un obstacle inattendu, un accident subit l'avait fait interrompre probablement, et cependant on avait voulu l'envoyer, même inachevée, pour ne pas laisser perdre quelque précieuse occasion, et parce qu'ainsi incomplète elle disait pourtant encore tout ce qu'elle voulait dire, hormis le nom de la femme si indignement contrainte. Ce nom, Gabriel ne le savait pas, cette écriture tremblante et hâtée, il ne pouvait la connaître, et cependant un trouble étrange, un pressentiment inouï s'était glissé dans son coeur. Et, tout pâle d'émotion, il se rapprochait de la lampe pour mieux relire ce billet, quand une autre portière s'ouvrit et donna passage à lord Wentworth lui-même qui, précédé d'un petit page, traversait le préau pour se rendre à sa chambre. En apercevant Gabriel, qu'il venait de reconduire cinq minutes auparavant, le gouverneur s'arrêta assez étonné. -C'est vous encore, mon ami? lui dit-il en allant à lui avec l'intérêt qu'il lui témoignait d'habitude. Qui vous a retenu? Ce n'est pas, du moins je l'espère, un accident, une indisposition? Le loyal jeune homme, sans répondre à lord Wentworth, lui tendit seulement la lettre qu'il venait de recevoir. L'Anglais y jeta un coup d'oeil et devint plus pâle que Gabriel, mais il sut garder son sang-froid, et, tout en feignant de lire, combina habilement sa réponse: -La vieille folle! dit-il en froissant et en jetant à terre le billet avec un dédain bien joué. Aucune parole ne pouvait désenchanter plus vite et mieux Gabriel, tout à l'heure perdu dans les rêves les plus émouvants et maintenant fort refroidi déjà à l'endroit de l'inconnue. Pourtant il ne se rendit pas encore tout de suite, et reprit avec quelque défiance: -Vous ne me dites pas quelle est cette prisonnière que vous retenez ici malgré elle, milord? -Malgré elle, je crois bien! dit d'un ton dégagé Wentworth. C'est une parente de ma femme, cerveau fêlé s'il en est au monde, que la famille a voulu éloigner d'Angleterre, et qu'on a fort mal à propos confiée à ma garde dans cette ville où la surveillance est plus facile pour les insensés aussi bien que pour les prisonniers. Puisque vous avez pénétré dans ce secret de famille, mon cher ami, j'aime mieux vous dire tout de suite ce qu'il en est. La manie de lady Howe, qui a lu trop de poèmes de chevalerie, est de se croire, malgré ses cinquante ans et ses cheveux gris, une héroïne opprimée et persécutée, et de vouloir intéresser à sa cause, au moyen de fables plus ou moins bien trouvées, tout chevalier jeune et galant qui passe à sa portée. Et, Dieu me damne! Gabriel, il me semble que les contes de ma vieille tante vous avaient touché. Allons! convenons que sa missive vous avait un peu troublé, mon pauvre ami! -L'histoire aussi est étrange, convenez-en vous-même, milord, reprit Gabriel assez froidement, et vous ne m'aviez jamais parlé, que je sache, de cette parente. -Non, en vérité, répondit lord Wentworth, et l'on ne se soucie pas d'ordinaire d'introduire des étrangers dans ses affaires d'intérieur. -Mais comment votre parente se dit-elle Française, reprit Gabriel. -Eh! pour vous intéresser probablement, dit lord Wentworth avec un sourire qui commençait à être contraint. -Mais cet amour dont elle se dit obsédée, milord? -Illusions de vieille qui prend des souvenirs pour des espérances! reprit Wentworth, non sans marquer toutefois un peu d'impatience. -Et c'est pour éviter le ridicule, n'est-ce pas, milord, que vous la tenez cachée à tous les regards? -Ah! voilà bien des questions! dit lord Wentworth en fronçant le sourcil, mais sans éclater toutefois. Je ne vous savais pas interrogatif, à ce point, Gabriel. Mais il est neuf heures moins un quart, et je vous engage à rentrer chez vous avant que le couvrefeu ait sonné; car vos licences de prisonnier sur parole ne doivent pas aller jusqu'à enfreindre les règlements de sûreté de Calais. Si lady Howe vous intéresse tellement, nous pourrons reprendre demain l'entretien sur ce sujet. En attendant, je vous demande le silence sur ces choses délicates de famille, et je vous souhaite le bonsoir, monsieur le vicomte. Là-dessus, le gouverneur salua Gabriel et sortit. Il voulait rester maître de lui jusqu'au bout, et craignait de trop s'animer si la conversation se prolongeait. Gabriel, après une minute d'hésitation et de réflexion, quitta l'hôtel du gouverneur pour retourner à la maison de l'armurier. Mais lord Wentworth ne s'était pas assez bien contenu jusqu'au bout pour effacer tout soupçon au coeur de Gabriel, et les doutes du jeune homme, doutes qu'un secret instinct encourageait, l'assaillirent de nouveau pendant le chemin. Il résolut de garder désormais là-dessus le silence avec lord Wentworth, qui certes ne devait rien lui apprendre, mais d'observer, d'interroger et de s'assurer si véritablement la dame inconnue n'était pas une compatriote et la prisonnière de l'Anglais. « Mais, mon Dieu! quand cela me serait prouvé jusqu'à l'évidence, se disait Gabriel, que pourrais-je faire? Ne suis-je pas moi-même prisonnier ici? N'ai-je pas les mains liées, et lord Wentworth ne peut-il pas me redemander cette épée que je ne porte que grâce à sa tolérance? Il faut que cela finisse et qu'au besoin je puisse sortir de cette position équivoque. Il faut que définitivement et sans plus de délai Martin-Guerre parte demain. Je vais le lui signifier ce soir même. » En effet, Gabriel, à qui un apprenti de Pierre Peuquoy vint ouvrir, monta au second étage au lieu de rester comme à l'ordinaire à son logement du premier. Toute la maison dormait à cette heure, et Martin-Guerre dormait sans doute comme les autres. Mais Gabriel voulait le réveiller pour lui intimer sa volonté expresse. Il s'avança pourtant sans faire de bruitjusqu'à la chambre de son écuyer afin de ne troubler le sommeil de personne. La clef était sur la première porte, et Gabriel l'ouvrit doucement. Mais la seconde porte était fermée, et Gabriel put seulement entendre, à travers la cloison, des éclats de rire et le bruit de verres qui se choquent. Il frappa alors avec quelque violence, et se nomma d'une voix impérieuse. Tout aussitôt le silence se fit, et, comme Gabriel n'en élevait que plus haut la voix, Arnaud du Thill vint en hâte ouvrir les verrous à son maître. Mais, justement, il se hâta trop et ne laissa pas le temps à une robe de femme qui s'enfuyait par une porte de côté, de disparaître complètement avant l'entrée de Gabriel. Celui-ci crut à quelque amourette avec la servante de la maisons, et, comme après tout le jeune homme n'était pas d'une pruderie exagérée, il ne put s'empêcher de sourire en morigénant son écuyer. -Ah! ah! dit-il, il me semble, Martin, que tu te portes mieux que tu ne le prétends! Une table dressée, trois bouteilles, deux couverts! Il me paraît que j'ai mis l'autre convive en fuite. N'importe, j'ai vu assez de preuves flagrantes de ta guérison, et je crois plus que jamais pouvoir sans scrupule t'ordonner de partir demain. -C'était, vous le savez, mon intention, monseigneur, dit Arnauld du Thill assez penaud, et précisément je faisais mes adieux. . . -À un ami? c'est d'un bon coeur, dit Gabriel, mais il ne faut pas que l'amitié fasse oublier le devoir, et j'exige que demain, avant mon lever, tu sois sur la route de Paris. Tu as la passe du gouverneur, ton équipage est prêt depuis quelques jours, ton cheval reposé comme toi, ton escarcelle pleine grâce à la confiance de notre excellent hôte qui n'a qu'un regret, le digne homme! celui de ne pouvoir m'avancer ma rançon tout entière. Rien ne te manque, Martin, et, si tu pars demain matin de bonne heure, dans trois jours tu peux être à Paris. Là, tu te rappelles ce que tu as à faire. -Oui, monseigneur. Je vais sur-le-champ à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul; je rassure votre nourrice sur votre compte; je lui demande les dix mille écus de votre rançon, plus trois mille autres pour vos dépenses et vos dettes ici, et, comme gage, je lui montre ce mot de vous et votre anneau. -Précautions inutiles, Martin, car ma bonne nourrice te connaît bien, mon fidèle serviteur; mais j'ai cédé à tes scrupules. Seulement, fais que cet argent soit rassemblé un peu promptement, entends-tu? -Soyez tranquille, monseigneur. Et, l'argent rassemblé, votre lettre à M. l'amiral remise, je reviens ici plus vite encore que je ne suis parti. -Et pas de mauvaises querelles en route, surtout! -Il n'y a pas de danger, monseigneur. -Allons! adieu, Martin, et bonne chance! -Dans dix jours d'ici vous me reverrez, monseigneur, et demain, au lever du soleil, je serai déjà loin de Calais. Arnauld du Thill, cette fois, tint sa promesse. Il permit seulement le lendemain matin à Babette de l'accompagner jusqu'à la porte de la ville. Il l'embrassa une dernière fois, lui jurant à elle aussi qu'elle le reverrait bientôt, puis il piqua des deux, fort allègre en somme, comme un sacripant qu'il était, et disparut bientôt à un angle du chemin. La pauvre fille se dépêcha de rentrer avant que son terrible frère Pierre Peuquoy ne fût levé, mais elle fut obligée de se dire malade pour pouvoir pleurer seule à son aise dans sa chambre. Dès lors, il serait difficile de dire si ce fut elle ou Gabriel qui attendit avec le plus d'impatience le retour de l'écuyer. Ils devaient attendre longtemps tous deux. XLI Comment Arnauld Du Thill Fit Pendre Arnauld Du Thill A Noyon. Arnauld du Thill, le premier jour, ne fit pas de mauvaise rencontre, et poursuivit sa route sans trop d'obstacles. Il trouvait bien, de temps en temps, sur le chemin, des troupes d'ennemis, Allemands qui désertaient, Anglais licenciés, Espagnols insolents comme leur victoire; car, dans cette pauvre France désolée, il y avait alors plus d'étrangers que de Français. Mais, à tous ces questionneurs de grand'route, Arnauld montrait fièrement le laissez-passer de lord Wentworth, et tous, non sans regrets et sans murmures, respectaient le porteur de la signature du gouverneur de Calais. Néanmoins, le second jour, aux environs de Saint-Quentin, un détachement d'Espagnols lui chercha de mauvaises chicanes, prétendant que son cheval n'était pas compris dans le laissez-passer, et qu'il serait bon de le confisquer peut-être. Mais le faux MartinGuerre déploya une grande fermeté, demandant à être conduit au chef, et on relâcha avec son cheval ce compagnon difficile. L'aventure toutefois lui servit de leçon, et il résolut dorénavant d'éviter autant que possible les troupes qu'il rencontrerait. La chose était difficile. L'ennemi, sans remporter depuis la prise de Saint-Quentin d'avantage décisif, avait pourtant occupé tout le pays. Le Catelet, Ham, Noyon, Chauny lui appartenaient, et Arnauld arrivant, le soir de ce deuxième jour, devant Noyon, dut se déterminer, pour prévenir tout embarras, à tourner la ville et à n'aller coucher qu'au village suivant. Mais pour cela, il fallut quitter la route. Arnauld connaissait mal le pays, il s'égara, et, en cherchant son chemin, il tomba tout à coup, au détour d'un sentier, au milieu d'une troupe de reîtres ennemis qui paraissaient chercher aussi. Or, quelle ne fut pas la satisfaction d'Arnauld en entendant l'un d'eux s'écrier, quand il l'aperçut: -Holà! hé! ne serait-ce pas par hasard ce misérable Arnauld du Thill? -Est-ce qu'Arnauld du Thill serait à cheval? dit une autre reître. -Grand Dieu! se dit l'écuyer en pâlissant, il paraît que je suis connu par ici, et, si je suis connu, je suis perdu. Mais il était trop tard pour reculer et fuir; les reîtres l'entouraient. Heureusement, la nuit se faisait déjà assez sombre. -Qui êtes-vous? et où allez-vous? lui demanda l'un d'eux. -Je m'appelle Martin-Guerre, répondit Arnauld tremblant, je suis l'écuyer du vicomte d'Exmès, actuellement prisonnier à Calais, et je vais chercher à Paris l'argent de sa rançon. Voici la passe de milord Wentworth, gouverneur de Calais. Le chef de la troupe appela un des siens qui portait une torche, et se mit à vérifier gravement le laissez-passer d'Arnauld. -Le sceau est bien authentique, dit-il, et la passe véritable. Vous avez dit la vérité, l'ami, et vous pouvez continuer votre route. -Merci! dit Arnauld qui respira. -Un mot encore pourtant, l'ami. Vous n'auriez pas rencontré sur votre route un homme qui semblait fuir, un coquin, un pendard qui répond au nom d'Arnauld du Thill? -Je ne connais pas du tout Arnauld du Thill, se hâta de crier Arnauld du Thill. -Vous ne le connaissez pas, l'ami, mais vous auriez pu le rencontrer par ces sentiers. Il est de votre taille, et, autant qu'on peut juger par cette soirée noire, un peu de votre tournure. Seulement, il n'est pas aussi bien habillé que vous, il s'en faut. Il porte une cape brune, un chapeau rond et des chaussures grises, et il doit se cacher du côté d'où vous venez, le brigand! Oh! qu'il nous tombe sous la main, cet Arnauld du diable! -Qu'a-t-il donc fait? demanda timidement Arnauld. -Ce qu'il a fait? C'est la troisième fois qu'il s'échappe. Il prétend qu'on lui rend la vie trop jure. Je crois bien! À sa première escapade, il avait enlevé la maîtresse de son maître. Cela méritait punition, il me semble. Et puis, il n'a pas de quoi payer sa rançon! On l'a vendu et revendu, il passe de main en main, et c'est à qui n'en voudra plus. Il est juste au moins, puisqu'il ne peut nous profiter, qu'il nous amuse. Eh bien! il fait le fier, il ne veut pas, il se sauve. Voilà trois fois qu'il se sauve. Mais si nous le rattrapons, le scélérat!. . . -Que lui ferez-vous? demanda encore Arnauld. -La première fois, on l'a battu; la seconde, on l'a tué à moitié; la troisième, on le pendra. -On le pendra! répéta Arnauld effrayé. -Tout de suite, l'ami! et sans autre forme de procès. Il est à nous. Cela nous divertira, et celui lui apprendra. Regarde à ta droite, l'ami. Tu vois bien cette potence? Eh bien! c'est à cette potence-là que nous pendrons immédiatement Arnauld du Thill si nous parvenons à le reprendre. -Ah! oui-da! dit Arnauld avec un rire un peu forcé. -C'est comme je te l'affirme, l'ami! et, si tu rencontres le drôle, mets la main dessus et amène-nous-le; nous reconnaîtrons le service. Là-dessus, bon voyage! Ils s'éloignaient. Arnauld, rassuré, les rappela. -Pardon, mes maîtres, service pour service! Je me suis égaré, voyez-vous, et je ne sais plus trop où je suis. Orientez-moi donc un peu, s'il vous plaît. -Mais c'est bien aisé, l'ami, dit le reître. Là, derrière vous, ces murailles et cette potence que vous distinguez peut-être dans l'ombre, c'est Noyon. Vous regardez trop à droite, du côté du gibet! c'est là, à gauche, où vous devez voir briller les piques de nos camarades car c'est à cette poterne que notre compagnie est de garde cette nuit. À présent, retournez-vous, vous avez devant vous la route de Paris à travers le bois. À vingt pas d'ici, la route se bifurque. Vous prendrez à gauche ou à droite, comme bon vous semblera; les deux chemins ne sont pas plus longs l'un que l'autre, et tous deux se rejoignent au bac de l'Oise, à un quart de lieue d'ici. Le bac traversé, allez toujours tout droit. Le premier village est Auvray, à une lieue du bac. Maintenant, vous voilà aussi bien renseigné que nous, l'ami. Bon voyage! -Merci! et bonsoir, dit Arnauld en mettant au trot sa monture. Les indications qu'on lui avait données étaient exactes. À vingt pas, il trouva le carrefour et laissa son cheval prendre la route de gauche. La nuit était épaisse, et la forêt aussi. Pourtant, au bout de dix minutes, Arnauld du Thill arriva à une clairière dans le bois, et la lune, à travers la nacre des nuages, répandit une faible lueur sur le chemin. En ce moment, l'écuyer rêvait à la peur qu'il venait d'avoir et à la bizarre aventure qui avait éprouvé son sang-froid. Rassuré sur le passé, il n'envisageait pas l'avenir sans mélancolie. « Ce ne peut être que le vrai Martin-Guerre qu'on poursuit ainsi sous mon nom, pensait-il. Mais s'il s'est échappé, ce pendard! je le retrouverai aussitôt que moi à Paris, et un étrange conflit pourra s'en suivre. Je sais bien que l'impudence peut me sauver, mais elle peut aussi me perdre. Quel besoin ce drôle avait-il de s'échapper! il devient bien gênant, en vérité! et ce serait charité à ces braves ennemis de me le pendre. Cet homme est décidément mon mauvais génie. » Cet édifiant monologue durait encore quand Arnauld, qui avait la vue très pénétrante et très exercée, aperçut, ou crut apercevoir, à cent pas en avant, un homme, ou plutôt une ombre qui, à son approche, disparut vivement dans un fossé. « Holà! encore une mauvaise rencontre, quelque embuscade, » pensa le prudent Arnauld. Il essaya d'entrer dans le bois, mais le fossé était impénétrable pour le cavalier et pour le cheval. Il attendit quelques minutes, puis se hasarda à regarder. Le fantôme, qui s'était relevé, se jeta rapidement dans son fossé. « Est-ce qu'il aurait peur de moi, comme moi de lui? se dit Arnauld. Est-ce que nous chercherions réciproquement à nous éviter? Mais il faut prendre un parti, puisque ces maudits taillis m'empêchent de gagner l'autre route à travers bois. Faut-il rebrousser chemin? Ce serait le plus prudent. Faut-il bravement mettre mon cheval au galop et passer comme un éclair devant mon homme? Ce serait le plus court. Il est à pied, et à moins qu'un coup d'arquebuse. . . Mais bon! je ne lui en laisserai pas le temps. Aussitôt résolu, aussitôt exécuté. Arnauld piqua des deux et passa comme un trait devant l'homme embusqué ou caché. L'homme ne bougea pas. Ceci ôta à Arnauld sa frayeur. Il arrêta court son cheval, et revint même de quelques pas en arrière, saisi de l'éclair d'une idée soudaine. L'homme ne fit pas un seul mouvement. Cela rendit à Arnauld tout son courage; et, presque certain maintenant de son fait, il alla droit au fossé. Mais alors, et avant qu'il eût le temps de dire « Jésus! » l'homme s'élança d'un bond, et, dégageant subitement de l'étrier la jambe droite d'Arnauld et la relevant avec violence, il jeta à bas de cheval l'écuyer, tomba avec lui, et lui mit la main à la gorge et le genou sur la poitrine. Tout cela n'avait pas duré vingt secondes. -Qui es-tu? et que veux-tu? demanda le vainqueur à son ennemi terrassé. -Lâchez-moi, par grâce! dit d'une voix fort étranglée Arnauld, qui sentit son maître. Je suis Français, mais j'ai un laissez-passer de lord Wentworth, gouverneur de Calais. -Si vous êtes Français, dit l'homme, et en effet vous n'avez pas l'accent de tous ces étrangers du démon, je n'ai pas besoin de votre laissez-passer. Mais qu'aviez-vous à vous approcher si curieusement de moi? -J'avais cru voir un homme dans le fossé, reprit Arnauld sous une étreinte moins vigoureuse, et je m'avançais pour regarder s'il n'était pas blessé, et s'il n'y avait pas à lui porter secours. -L'intention était bonne, dit l'homme en retirant sa main et en écartant son genou. Allons, camarade, relevez-vous, ajouta-t-il en tendant la main à Arnauld qui fut debout bien vite. Je vous ai peut-être accueilli un peu. . . sévèrement, excusez-moi. C'est qu'il ne vaut rien pour moi qu'on mette en ce moment le nez dans mes affaires. Mais vous êtes un compatriote, c'est différent, et, loin de nuire, vous me servirez. Nous allons nous entendre tout de suite. Moi, je m'appelle Martin-Guerre, et vous? -Moi? moi? Bertrand, dit Arnauld tressaillant, car seul avec lui, la nuit, dans ce bois, l'homme qu'il dominait d'ordinaire par la ruse et l'astuce le dominait à son tour par la force et le courage. Heureusement, la nuit profonde assurait l'incognito d'Arnauld, et il déguisait encore sa voix de son mieux. -Eh bien! camarade Bertrand, continua Martin-Guerre, sachez que je suis un prisonnier fugitif échappé ce matin pour la deuxième fois, d'autres disent pour la troisième, à ces Espagnols, Anglais, Allemands, Flamands, bref, à toute cette séquelle ennemie qui s'est jetée sur notre pauvre pays comme une nuée de sauterelles. Car la France ressemble à cette heure, ou Dieu me confonde! à la tour de Babel. Depuis un mois, j'ai appartenu, tel que vous me voyez, à vingt baragouineurs de nations différentes, et c'était toujours un nouveau patois plus rude et plus barbare à entendre. Je me suis lassé d'être promené de bourgade en bourgade, d'autant qu'il m'a semblé qu'on se moquait de moi et qu'on se faisait un jeu de me tourmenter. Ils me reprochaient toujours une jolie diablesse appelée Gudule qui m'avait aimé, à ce qu'il paraît, jusqu'à fuir avec moi. -Ah! ah! fit Arnauld. -Je vous dis ce qu'on m'a dit. Donc, leurs moqueries m'ont ennuyé, si bien qu'un beau jour, c'était à Chauny, je me suis enfui derechef, mais tout seul. On m'a, par guignon, repris et roué de coups que je m'en faisais pitié à moi-même. Mais à quoi bon tout cela? Ils ont eu beau menacer de me pendre si je recommençais, je n'en avais que plus envie de recommencer, et, ce matin, trouvant l'occasion belle, pendant qu'on emménageait à Noyon, j'ai planté là bel et bien mes tyrans. Dieu sait comme ils m'ont cherché pour me pendre!. . . Mais moi, qui y répugne, je m'étais juché, s'il vous plaît, sur un gros arbre de la forêt pour y attendre la nuit, et je ne pouvais m'empêcher de rire, quoique un peu pâle, en les voyant passer maugréant et jurant sous mon arbre. Le soir arrivé, j'ai quitté mon observatoire. Mais, premièrement, je me suis égaré dans ce bois, n'était jamais venu par ici, et, deuxièmement,je meurs de faim, n'ayant rien mis sous ma dent depuis vingt-quatre heures, que quelques feuilles et quelques racines, maigre régal! C'est ce qui fait que je tombe de faiblesse, comme vous pouvez aisément le voir. -Peuh! dit Arnauld, je n'ai pas vu cela tout à l'heure, et vous m'avez paru, je dois l'avouer, assez vigoureux au contraire. -Ah! oui, reprit Martin, parce que je vous ai un peu gourmé. ne m'en tenez pas rancune. C'était en vérité la fièvre de la faim qui me soutenait. Mais, à cette heure, vous êtes ma providence, car puisque vous êtes un compatriote, vous ne me laisserez pas retomber aux mains de ces ennemis, n'est-ce pas? -Non, certainement, si j'y puis quelque chose, répondit Arnauld du Thill, qui réfléchissait sournoisement au discours de Martin. Il commençait à voirjour à reprendre ses avantages un moment compromis par le poignet de fer de son sosie. -Vous devez pouvoir beaucoup pour moi, continua bonnement Martin-Guerre. Connaissez-vous un peu les environs d'abord? -Je suis d'Auvray, à un quart de lieue d'ici, dit Arnauld. -Vous y alliez? reprit Martin. -Non pas, j'en revenais, répondit après un moment d'hésitation le maître fourbe. -C'est donc par là, Auvray? dit Martin, désignant le côté où se trouvait Noyon. -Par là justement, répartit Arnauld. C'est le premier village après Noyon sur la route de Paris. -Sur la route de Paris! s'écria Martin; eh bien! voyez comme on se perd dans les bois. Je m'imaginais tourner le dos à Noyon et j'y revenais. Je m'imaginais marcher vers Paris et je m'en éloignais. Votre maudit pays m'est, comme je vous le disais, parfaitement inconnu. C'est donc du côté d'où vous arriviez qu'il faut que je me dirige pour ne pas tomber dans la gueule du loup. -Comme vous dites, mon maître. Moi, je vais à Noyon; mais faites avec moi quelques pas. Nous allons trouver tout près d'ici, un peu avant le bac de l'Oise, une autre route qui vous conduira plus directement à Auvray. -Grand merci! ami Bertrand, dit Martin; il est certain que je souhaite fort épargner mes pas, car je suis bien las et de plus bien faible, me trouvant, comme je vous le disais encore, aussi à jeun qu'on peut l'être. Vous n'auriez pas sur vous, par hasard, quelques subsistances, ami Bertrand? Ce serait me sauver deux fois: une fois de l'Anglais et une fois de la faim non moins horrible que l'Anglais. -Hélas! répondit Arnauld, je n'ai pas une miette dans mon havresac. Mais si vous voulez boire un coup, j'ai ma grosse gourde pleine. En effet, Babette avait eu soin d'emplir de petit Chypre, un vin assez chaud du temps, la gourde de son infidèle, et Arnauld, jusque-là, avait prudemment ménagé sa bouteille pour ménager sa raison un peu fragile au milieu des dangers du chemin. -Je crois bien que je veux boire! s'écria avec enthousiasme Martin-Guerre. Un coup de vin me ranimera toujours un peu. -Eh bien! prenez et buvez, mon brave homme, dit Arnauld en lui tendant sa gourde. -Merci! et que Dieu vous le rende, fit Martin. Et il se mit à s'ingurgiter sans défiance ce vin aussi traître que celui qui le lui offrait, et dont les fumées troublèrent presque aussitôt son cerveau vide. -Eh! dit-il tout hilare, il ne manque pas d'ardeur, votre clairet. -Oh! mon Dieu! il est bien innocent, dit Arnauld, et j'en bois à chaque repas deux bouteilles. Mais tenez, la soirée est belle, asseyons-nous là sur l'herbe un instant, vous vous reposerez et vous boirez tout à votre aise. J'ai le temps, moi, et pourvu quej'arrive à Noyon avant dix heures, heure où les portes sont fermées, tout ira bien. Vous, de votre côté, bien qu'Auvray tienne toujours pour la France, vous pourrez encore rencontrer, si vous suivez la grand'route de si bonne heure, des patrouilles embarrassantes, et, si vous quittez la grand'route, vous vous égarerez de nouveau. Le mieux est de nous arrêter quelques minutes à causer là de bonne amitié. Où donc avec-vous été fait prisonnier? -Je ne sais pas au juste, dit Martin-Guerre, car il y a làdessus, comme sur presque toute ma pauvre existence, deux versions contradictoires: ce que je crois et ce qu'on me dit. Or, on m'assure que c'est à la bataille de Saint-Laurent que je me suis rendu à merci, et moi je m'imagine que je n'étais pas à cette journée, et que c'est plus tard que je suis tombé seul dans un détachement ennemi. -Comment l'entendez-vous? demanda Arnauld du Thill, jouant l'étonnement. Vous avez donc deux histoires? Vos aventures me paraissent devoir être intéressantes et instructives, au moins! Il faut vous dire que j'aime les récits à en perdre la tête. Buvez donc cinq ou six gorgées pour vous donner de la mémoire, et racontez-moi quelque chose de votre vie, hein! Vous n'êtes pas de la Picardie? -Non, répondit Martin après une pause qu'il remplit en vidant la gourde aux trois quarts, non,je suis du midi, d'Artigues. -Un beau pays, dit-on. Vous avez là votre famille? -Famille et femme, cher ami, répondit Martin-Guerre devenu, grâce au petit Chypre, très expansif et très confiant. Et, excité moitié par les questions d'Arnauld, moitié par ses libations réitérées, il se mit à raconter avec volubilité son histoire dans ses plus intimes détails: sajeunesse, ses amours, son mariage; que sa femme était charmante, à cela près d'un petit défaut à la main, qu'elle avait trop légère et trop lourde à la fois. À la vérité, un soufflet de femme ne déshonorait pas un homme, mais à la longue cela l'ennuyait. C'est pourquoi Martin-Guerre avait quitté sa femme par trop expressive. Narration circonstanciée des causes, des accidents et des suites de cette rupture. Il aimait pourtant toujours, au fond, cette chère Bertrande! Il portait encore à son doigt l'anneau de fer de son mariage, et sur son coeur les deux ou trois lettres que Bertrande lui avait écrites lors d'une première séparation. Ce disant, il pleurait, le bon Martin-Guerre. Il avait décidément le vin tendre. Il voulait raconter ensuite ce qui lui était arrivé depuis qu'il était entré au service du vicomte d'Exmès, qu'un démon le poursuivait, que lui, Martin-Guerre, était double et ne s'y reconnaissait pas du tout dans ses deux existences. Mais cette partie de son histoire paraissait moins intéresser Arnauld du Thill, lequel ramenait toujours le narrateur à son enfance, à la maison paternelle, aux amis, aux parents d'Artigues, aux grâces et aux défauts de Bertrande. En moins de deux heures, le perfide Arnauld du Thill, au moyen du plus habile interrogatoire, sut tout ce qu'il voulait savoir sur les anciennes habitudes et les plus secrètes actions du pauvre Martin-Guerre. Au bout de deux heures, Martin-Guerre, la tête en feu, se leva ou plutôt voulut se lever; car dans son mouvement, il trébucha et retomba lourdement assis. -Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est? dit-il en partant d'un éclat de rire qui se prolongea fort longtemps avant de s'éteindre. Je crois, Dieu me damne! que ce petit vin impertinent fait des siennes. Donnez-moi donc la main, mon camarade, que je voie à me tenir debout. Arnauld le hissa courageusement et parvint à le rétablir sur ses jambes, mais non pas dans un équilibre classique. -Holà! hé! que de lanternes! s'écria Martin. Mais que je suis bête! je prenais les étoiles pour des lanternes. Puis il se mit à chanter d'une voix formidable: Par ta foy, envoyras-tu pas Au vin, pour fournir le repas Du meilleur cabaret d'Enfer Le vieil ravasseur Lucifer. -Mais voulez-vous bien vous taire, s'écria Arnauld. Si quelque troupe ennemie passait aux environs et vous entendait? -Baste! je m'en moque beaucoup, dit Martin. Qu'est-ce qu'ils pourraient me faire? Me pendre? On doit être bien, pendu! Vous m'avez fait trop boire, camarade. Moi qui suis sobre ordinairement comme un agneau, je ne sais pas me battre avec l'ivresse, et puis, j'étais à jeun, j'avais faim, maintenant j'ai soif. Par ta foy, envoyras-tu pas. . . -Chut! dit Arnauld. Allons! essayez de marcher. Ne voulez-vous pas aller coucher à Auvray? -Oh! oui, me coucher! dit Martin. Mais pas à Auvray, là, sur l'herbe, sous les lanternes du bon Dieu. -Oui, reprit Arnauld, et demain matin une patrouille espagnole vous découvrira et vous enverra coucher chez le diable. -Le vieux ravasseur Lucifer? dit Martin; non, j'aime encore mieux prendre un peu sur moi et me traîner jusqu'à Auvray. C'est par là, n'est-ce pas? J'y vais. Mais il eut beau prendre sur lui, il décrivait des zigzags si extravagants, qu'Arnauld vit bien que, s'il ne l'aidait un peu, Martin allait se perdre encore, c'est-à-dire cette fois se sauver. Or, ce n'était pas là le compte du vilain sire. -Voyons, dit-il au pauvre Martin, j'ai l'âme charitable, et Auvray n'est pas si loin. Je vais vous conduirejusque-là. Laissezmoi détacher mon cheval, je le mènerai par la bride et vous me donnerez le bras. -Ma foi! j'accepte, reprit Martin. Je n'ai aucune fierté, moi, et entre nous, je vous avouerai que je me crois un peu gris. J'en reviens à mon opinion, votre clairet ne manque pas d'ardeur. Je suis très heureux, mais un peu gris. -Allons! en route, il se fait tard, dit Arnauld du Thill, en reprenant avec son sosie sous le bras le chemin par lequel il était venu, et qui conduisait directement à la poterne de Noyon. Mais, reprit-il, pour abréger le chemin, est-ce que vous n'allez pas me raconter encore quelque bonne histoire d'Artigues? -Voulez-vous que je vous raconte l'histoire de Papotte, dit Martin-Guerre. Ah! ah! cette pauvre Papotte! L'épopée de Papotte fut trop décousue pour que nous la relations ici. Elle était pourtant à peu près achevée lorsque, cahincaha, les deux ménechmes du XVIe siècle arrivèrent à la poterne de Noyon. -Là! dit Arnauld, je n'ai pas besoin d'aller plus loin. Vous voyez bien cette porte? c'est la porte d'Auvray. Frappez, le gardien viendra vous ouvrir, vous vous recommanderez de moi, Bertrand, et il vous montrera à deux pas de là ma maison, où mon frère vous accueillera et où vous trouverez bon souper et bon gîte. Là-dessus, adieu, camarade. Oui, une dernière poignée de main et adieu! -Adieu! et merci, répondit Martin. Je ne suis qu'un pauvre hère qui ne peux pas reconnaître ce que vous avez fait pour moi. Mais, soyez tranquille! le bon Dieu, qui estjuste, saura bien vous payer, lui. Adieu, l'ami. Chose étrange! cette prédiction d'ivrogne fit frémir Arnauld, qui pourtant n'était pas superstitieux, et il eut, une minute, envie de rappeler Martin. Mais celui-ci frappait déjà à tour de bras à la poterne. « Pauvre diable! il frappe à sa tombe! pensait Arnauld; mais bah! ce sont là des puérilités. » Cependant Martin, qui ne se doutait pas que son compagnon de route l'observait de loin, criait à tue-tête: -Hé! le gardien! Hé! Cerbère, veux-tu bien ouvrir, manant! C'est Bertrand, le digne Bertrand qui m'envoie. -Qui est là? demanda la sentinelle à l'intérieur. On n'ouvre plus. Qui êtes-vous pour faire tant de tapage? -Qui je suis? butor! Je suis Martin-Guerre, ou, si tu veux, Arnauld du Thill, ou, si tu veux, l'ami de Bertrand. Je suis plusieurs, moi, surtout quand j'ai bu. Je suis une vingtaine de gaillards qui allons te rosser d'importance si tu ne m'ouvres pas surle-champ. -Arnaud du Thill! vous êtes Arnauld du Thill? demanda la sentinelle. -Oui, Arnauld du Thill en est, vingt mille charretées de diables! dit Martin-Guerre, qui battait la porte des pieds et des poings. Il se fit alors derrière la porte une rumeur de soldats appelés par la sentinelle. Puis on vint ouvrir avec une lanterne, et Arnauld du Thill, embusqué derrière les arbres à quelque distance, entendit plusieurs voix s'écrier ensemble avec l'accent de la surprise: -C'est lui, ma foi! c'est bien lui, Dieu me damne! Pour Martin-Guerre, en reconnaissant ses tyrans, il jeta un cri de désespoir qui vint frapper Arnauld dans sa cachette comme une malédiction. Puis, Arnauld jugea, aux piétinements et aux cris, que le brave Martin, voyant tout perdu, entreprenait une lutte impossible. Mais il n'avait que ses deux poings contre vingt épées. Le bruit diminua, puis s'éloigna, puis cessa. On avait emmené Martin jurant et blasphémant. « Si c'est avec des injures et des coups qu'il compte accom moder ses affaires!. . . » se disait Arnauld en se frottant les mains. Quand il n'entendit plus rien, il se livra pendant un quart d'heure à ses réflexions; car c'était un coquin très profond qu'Arnaud du Thill. Le résultat de sa méditation fut qu'il s'enfonça dans le bois à trois ou quatre cents pas, attacha son cheval à un arbre, étendit à terre sur des feuilles mortes la selle et la couverture du cheval, s'enveloppa de son manteau, et, au bout de quelques minutes, s'endormit de ce profond sommeil que Dieu permet au méchant endurci encore plus qu'à l'innocent timide. Il dormit huit heures de suite. Néanmoins, lorsqu'il se réveilla, il faisait nuit encore, et il vit à la position des étoiles qu'il pouvait être quatre heures du matin. Il se leva, se secoua, et, sans détacher son cheval, s'avança avec précaution jusqu'à la grand'route. Au gibet qu'on lui avait montré la veille, se balançait doucement le corps du pauvre Martin-Guerre. Un sourire hideux erra sur les lèvres d'Arnauld. Il s'approcha sans trembler du cadavre. Mais le corps pendait trop haut pour qu'il pût l'atteindre. Alors il grimpa le long du poteau du gibet, son épée à la main, et, parvenu à la hauteur nécessaire, coupa la corde du tranchant de son épée. Le corps tomba à terre. Arnauld redescendit, détacha du doigt du mort un anneau de fer qui ne valait pas la peine d'être pris, fouilla la poitrine du pendu et y trouva des papiers qu'il serra avec soin, remit son manteau, et se retira tranquillement, sans un regard, sans une prière pour le malheureux qu'il avait tant tourmenté pendant sa vie et qu'il volait encore dans la mort. Il retrouva son cheval dans le taillis, le sella, et s'éloigna au grand galop du côté d'Aulnay. Il était content, le misérable! Martin ne lui faisait plus peur. Une demi-heure après, comme une faible lueur commençait à poindre au levant, un bûcheron passant par hasard sur la route vit la corde du gibet coupée, et le pendu gisant à terre. Il s'approcha, à la fois craintif et curieux, du mort qui avait ses vêtements en désordre et la corde assez lâche autour du cou; il se demandait si c'était le poids du corps qui avait cassé la corde ou quelque ami qui l'avait coupée, trop tard sans doute. Il se hasarda même à toucher le patient pour s'assurer qu'il était bien mort. Mais alors, à sa grande terreur, le pendu remua la tête et les mains, et se releva sur ses genoux, et le bûcheron épouvanté s'enfuit à toutes jambes dans le bois en multipliant les signes de croix et en se recommandant à Dieu et aux saints. XLII Les Rêves Bucoliques D'Arnauld Du Thill. Le connétable de Montmorency, revenu à Paris seulement de la veille, après avoir payé une rançon royale, s'était présenté au Louvre pour tâter tout de suite le terrain de sa faveur. Mais Henri II l'avait reçu avec une froideur sévère, et lui avait fait l'éloge de l'administration du duc de Guise, qui s'était arrangé, lui dit-il, de façon à atténuer, sinon à réparer. les malheurs du royaume. Le connétable, pâlissant de colère et d'envie, avait du moins espéré trouver auprès de Diane de Poitiers quelque consolation. Mais la favorite lui avait battu froid aussi, et, comme Montmorency se plaignait de cet accueil et semblait craindre que l'absence ne lui eût fait tort, et qu'un plus heureux que lui eût succédé dans les bonnes grâces de la duchesse. -Dame! reprit impertinemment Mme de Poitiers, vous savez sans doute le nouveau dicton du peuple de Paris? -J'arrive, madame, et j'ignore. . . balbutia le connétable. -Eh bien! il dit, ce méchant peuple: C'est aujourd'hui la saint Laurent: Qui quitte sa place la rend. Le connétable devin blême, salua la duchesse, et sortit du Louvre, la mort dans le coeur. En rentrant à son hôtel et dans sa chambre, il jeta violemment son chapeau à terre. -Oh! les rois et les femmes, s'écria-t-il, race ingrate! cela n'aime que le succès. -Monseigneur, lui dit un valet, il y a là un homme qui demande à vous parler. -Qu'il aille au diable! reprit le connétable; je suis bien en train de recevoir! Envoyez-le chez M. de Guise. -Monseigneur, cet homme m'a prié de vous dire son nom: il s'appelle Arnauld du Thill. -Arnaud du Thill! s'écria le connétable frappé, c'est différent, faites-le entrer. Le valet s'inclina et sortit. « Cet Arnauld, pensait le connétable, est habile, rusé et avide, de plus sans scrupule et sans conscience. Oh! s'il pouvait m'aider à me venger de tous ces gens-là. Me venger! eh! qu'y gagnerais-je? s'il pouvait m'aider à rentrer en grâce plutôt! il sait beaucoup de choses. J'avais déjà songé à me servir de ce secret de Montgommery; mais si Arnauld peut me dispenser d'y avoir recours, ce sera mieux. » En ce moment, Arnauld du Thill fut introduit. La joie et l'impudence éclataient sur la figure du drôle. Il salua le connétable jusqu'à terre. -Je te croyais prisonnier, lui dit Montmorency. -Et je l'étais en effet, monseigneur, comme vous, dit Arnauld. -Mais tu t'en es tiré, à ce que je vois, reprit le connétable. -Oui, monseigneur, je les ai payés en ma monnaie, monnaie de singe. Vous vous êtes servi de votre argent, je me suis servi de mon esprit, et nous voilà libres tous les deux. -Ah! çà, est-ce une impertinence, misérable? dit le connétable. -Non, monseigneur, répondit Arnauld, c'est de l'humilité, cela veut dire que je manque d'argent, voilà tout. -Hum! fit Montmorency grondant, qu'est-ce que tu veux de moi? -De l'argent, puisque j'en manque, monseigneur. -Et pourquoi te donnerais-je de l'argent? reprit le connétable. -Mais pour me payer, monseigneur, répondit l'espion. -Pour te payer quoi? -Les nouvelles que je vous apporte. -Voyons tes nouvelles. -Voyons vos écus. -Drôle! si je te faisais pendre? -Un détestable moyen pour me délier la langue que de me l'allonger, monseigneur. « Il est bien insolent, se dit Montmorency, il faut qu'il se sache nécessaire. » -Voyons, reprit-il tout haut, je consens encore à te faire quelques avances. -Monseigneur est bien bon, reprit Arnauld, et je lui rappellerai cette généreuse parole quand il se sera acquitté envers moi des dettes du passé. -Quelle dettes? demanda le connétable. -Voici ma note, monseigneur, dit Arnauld en lui présentant la fameuse pancarte que nous lui avons vu si souvent grossir. Anne de Montmorency y jeta un coup d'oeil. -Oui, dit-il, il y a là, à côté de services parfaitement chimériques et illusoires, des services qui auraient pu m'être utiles dans la situation où j'étais au moment où tu me les rendais, mais qui, à l'heure qu'il est, ne sont bons qu'à me donner des regrets tout au plus. -Bah! monseigneur, vous vous exagérez peut-être votre disgrâce aussi, dit Arnauld. -Hein? fit le connétable. Tu sais donc, on sait donc déjà que je suis en disgrâce? -On s'en doute et je m'en doute, monseigneur. -Eh bien! alors, Arnauld, reprit Montmorency avec amertume, tu dois te douter aussi qu'il ne me sert de rien à présent que le vicomte d'Exmès et Diane de Castro aient été séparés à SaintQuentin, puisque, selon toute probabilité, le roi et la grande sénéchale ne voudront plus donner leur fille à mon fils. -Mon Dieu! monseigneur, reprit Arnauld, je crois, moi, que le roi consentirait de grand coeur à vous la donner, si vous pouviez la lui rendre. -Que veux-tu dire? -Je dis, monseigneur, qu'Henri II, notre sire, doit être en ce moment bien triste, non seulement de la perte de la ville de SaintQuentin et de la bataille de Saint-Laurent, mais aussi de la perte de sa fille bien-aimée, Diane de Castro, qui a disparu après le siège de Saint-Quentin sans qu'on pût savoir au juste ce qu'elle était devenue; car vingt bruits contradictoires ont couru sur cette disparition. Revenu d'hier seulement, vous deviez ignorer cela, monseigneur. Je ne l'ai su moi-même que ce matin. -J'ai en effet tant d'autres soucis! reprit le connétable. Je devais naturellement penser plutôt à ma défaveur présente qu'à ma faveur passée. -C'est juste, dit Arnauld. Mais cette faveur ne refleuriraitelle pas, monseigneur, si vous veniez dire au roi, par exemple: « Sire, vous pleurez votre fille, vous la cherchez partout, vous la demandez, à tous. Mais moi seul je sais où elle est, sire. » -Est-ce que tu le saurais, toi, Arnauld? demanda vivement Montmorency. -Savoir est mon métier, répondit l'espion. Je vous ai dit que j'avais des nouvelles à vendre, vous voyez que ma marchandise n'est pas de mauvaise qualité. Vous y réfléchissez? Réfléchissez, monseigneur. -Je réfléchis, dit le connétable, que les rois se souviennent des échecs de leurs serviteurs, mais non de leur mérites. Quand j'aurai rendu à Henri II sa fille, il sera d'abord transporté: tout l'or, tous les honneurs du royaume ne suffiraient pas dans le premier moment à me payer. Et puis, Diane pleurera, Diane dira qu'elle veut mourir si on la donne à un autre qu'à son vicomte d'Exmès, et le roi, obsédé par elle, vaincu par mes ennemis, se rappellera la bataille que j'ai perdue, et non plus l'enfant que je lui aurai retrouvée. Ainsi tous mes efforts auront abouti à rendre heureux le vicomte d'Exmès. -Il faudrait donc, reprit Arnauld de son mauvais sourire, il faudrait qu'en même temps que Mmede Castro reparût, le vicomte d'Exmès disparût. Ah! ce serait bien joué, cela, hein! -Oui, mais ce sont là des moyens extrêmes dont il me répugne d'user, dit le connétable. Je sais que ton bras est sûr et ta bouche discrète. Cependant. . . -Ah! monseigneur se méprend à mes intentions, s'écria Arnauld jouant l'indignation; monseigneur me calomnie! Monseigneur a cru que je voulais le délivrer de ce jeune homme par un procédé. . . violent. (Il fit un geste expressif.) Non, cent fois non! j'ai mieux que cela. -Qu'as-tu donc? demanda vivement le connétable. -Faisons d'abord nos petits arrangements, monseigneur, reprit Arnauld. Voyons, je vous dis l'endroit où gîte la biche égarée. Je vous assure, au moins pour le temps nécessaire à la conclusion du mariage du duc François, l'absence et le silence de son dangereux rival. Ce sont là deux fameux services, monseigneur! Vous, de votre côté, que ferez-vous bien pour moi? -Que demandes-tu? dit Montmorency. -Vous êtes raisonnable, je le serai, reprit Arnauld. Vous acquittez d'abord sans marchander, n'est-il pas vrai? la petite note du passé que j'ai eu l'honneur de vous présenter tout à l'heure? -Soit, répondit le connétable. -Je savais bien que nous n'aurions point de difficultés sur ce premier point, monseigneur; le total est une misère, et cet argent n'est pas pour payer mes frais de route et quelques cadeaux dont je compte faire emplette avant de quitter Paris. Mais l'or n'est pas tout en ce monde. -Quoi! dit le connétable étonné et presque effrayé, c'est bien Arnauld du Thill qui vient de me dire que l'or n'était pas tout en ce monde? -Arnauld du Thill lui-même, monseigneur, mais non plus cet Arnauld du Thill gueux et avide que vous avez connu, non; un autre Arnauld du Thill, content d'une modique fortune qu'il s'est. . . acquise, et n'ayant plus d'autre désir, hélas! que de passer paisiblement le reste de sa vie dans le pays qui l'a vu naître, sous le toit paternel, au milieu de ses amis d'enfance, au sein de sa famille. Ce fut toujours là mon rêve, monseigneur, ce fut là le but tranquille et charmant de mon existence. . . agitée. -Oui, en effet, dit Montmorency, si, pour jouir du calme il faut passer par la tempête, tu seras heureux, Arnauld. Mais tu es donc devenu riche? -À mon aise, monseigneur, à mon aise. Dix mille écus pour un pauvre diable comme moi, c'est une fortune, surtout dans mon humble village, au sein de ma modeste famille. -Ta famille! ton village! reprit le connétable; moi qui te croyais sans feu ni lieu et vivant au hasard avec un habit de rencontre et sous un nom de contrebande. -Arnauld du Thill est de fait un nom supposé, monseigneur. Mon nom véritable est Martin-Guerre, et je suis né au village d'Artigues, près Rieux, où j'ai laissé ma femme et mes enfants. -Ta femme! répétait le vieux Montmorency de plus en plus stupéfait. Tes enfants! -Oui, monseigneur, reprit Arnauld d'un ton sentimental le plus comique du monde, etje dois prévenir monseigneur qu'il n'a plus dorénavant à compter sur mes services, et que ces deux expédients, dont je le secours en ce moment, seront assurément les derniers. Je me retire des affaires et veux vivre honnêtement désormais, entouré de l'affection de mes parents et de l'estime de mes concitoyens. -À la bonne heure! dit le connétable, mais si tu es devenu si modeste et pastoral que tu ne veuilles plus entendre parler d'argent, que demandes-tu pour prix des secrets que tu dis posséder? -Je demande plus et moins que de l'argent, monseigneur, reprit Arnauld de son ton naturel cette fois, je demande de l'honneur, non pas des honneurs, cela s'entend, seulement un peu d'honneur, dont j'ai, je vous l'avoue, le plus urgent besoin. -Explique toi, dit Montmorency; car tu parles en énigmes, véritablement. -Eh bien! voici, monseigneur: j'ai fait préparer un écrit qui atteste que moi, Martin-Guerre, je suis resté à votre service pendant tant d'années en qualité. . . en qualité d'écuyer (il faut embellir la chose); que, durant tout ce temps, je me suis conduit en serviteur loyal et fidèle, de plus dévoué; et que ce dévouement, monseigneur, vous l'avez voulu reconnaître en me faisant don d'une somme assez forte pour me mettre le reste de mes jours à l'abri du besoin. Apposez au bas de cet écrit votre sceau et votre signature, et nous serons quittes, monseigneur. -Impossible, reprit le connétable. Je m'exposerais à être faussaire, c'est-à-dire à être appelé faussaire et félon, sije signais de pareils mensonges. -Ce ne sont pas des mensonges, monseigneur; car je vous ai toujours servi fidèlement. . . dans mes moyens, etje vous atteste que, si j'avais économisé tout l'argent que j'ai obtenu de vous jusqu'ici, la somme irait à plus de dix mille écus. Vous n'êtes donc exposé à aucun démenti, et croyez-vous d'ailleurs que je ne me sois pas terriblement exposé, moi, pour amener l'heureux résultat dont vous n'aurez plus qu'à recueillir les fruits. -Misérable! cette comparaison. . . -Est juste, monseigneur, reprit Arnauld. Nous avons besoin l'un de l'autre, et l'égalité est fille de la nécessité. L'espion vous rend votre crédit, rendez son crédit à l'espion. Allez! personne ne nous entend, monseigneur, pas de fausse honte! concluez le marché: il est bon pour moi, meilleur pour vous. Donnant, donnant. Signez, monseigneur. -Non, après, reprit Montmorency. Donnant, donnant, comme tu dis. Je veux d'abord connaître tes moyens pour arriver au double résultat que tu me promets. Je veux savoir ce qu'est devenue Diane de Castro et ce que deviendra le vicomte d'Exmès. -Eh bien! monseigneur, à part quelques réticences que je crois nécessaires, je veux bien vous satisfaire sur ces deux ponts, et vous allez être forcé de convenir que le hasard et moi nous avons assez bien arrangé les choses dans votre intérêt. -J'écoute, dit le connétable. -Pour ce qui est d'abord de Mme de Castro, reprit Arnauld du Thill, elle n'a été ni tuée ni enlevée, mais seulement faite prisonnière à Saint-Quentin, et comprise parmi les cinquante personnages notables dont on devait tirer rançon. Maintenant, pourquoi celui aux mains de qui elle est tombée n'a-t-il pas publié sa capture? comment Mme de Castro elle-même n'a-t-elle pas donné de ses nouvelles? c'est ce que j'ignore absolument. À vrai dire, je la croyais déjà libre, et, en arrivant à Paris, je pensais l'y trouver. C'est seulement ce matin que le bruit public m'a appris qu'on ne savait à la cour ce que la fille du roi était devenue, et que ce n'était pas là un des moindres soucis d'Henri II. Peut-être, en ces temps de troubles, les messages de Mme Diane ont-ils été détournés ou égarés, peut-être quelque autre mystère est-il caché sous ce retard. Mais enfin je puis lever sur ce point tous les doutes et dire positivement en quel endroit et de qui Mme de Castro est prisonnière. -Le renseignement est assez précieux en effet, dit le connétable. Et quel est cet endroit, quel est cet homme? -Attendez donc, monseigneur, reprit Arnauld. Ne voulezvous pas avant tout être édifié également sur le compte du vicomte d'Exmès? car, s'il est bien de savoir où sont ses amis, il est mieux de savoir où sont ses ennemis. -Trêve de maximes! dit Montmorency. Où est ce d'Exmès? -Prisonnier aussi, monseigneur, répondit Arnauld. Qui n'a pas été un peu prisonnier dans ces derniers temps? C'était fort la mode! Or, le vicomte d'Exmès s'est conformé à la mode, et il est prisonnier. -Mais il saura bien donner de ses nouvelles, lui! reprit le connétable, il doit avoir des amis, de l'argent; il trouvera sans doute de quoi payer sa rançon, et nous tombera au premier jour sur les épaules. -Vous l'avez fort bien conjecturé, monseigneur. Oui, le vicomte d'Exmès a de l'argent; oui, il est impatient de sortir de captivité et entend payer sa rançon le plus tôt possible. Il a même déjà envoyé quelqu'un à Paris pour aller chercher et lui rapporter au plus vite le prix de sa liberté. -Que faire à cela? dit Montmorency. -Mais, par bonheur pour nous, par malheur pour lui, continua Arnauld, ce quelqu'un qu'il a envoyé à Paris en si grande hâte, c'est moi, monseigneur, moi qui servais le vicomte d'Exmès sous mon vrai nom de Martin-Guerre en qualité d'écuyer. Vous voyez que je puis être écuyer sans invraisemblance. -Et tu n'as pas fait la commission, drôle? dit le connétable. Tu n'as pas ramassé la rançon de ton prétendu maître? -Je l'ai ramassée précieusement, monseigneur, on ne laisse pas ces choses-là à terre. Considérez d'ailleurs que ne pas prendre cet argent, c'était exciter des soupçons. Je l'ai pris scrupuleusement. . . pour le bien de l'entreprise. Seulement, soyez tranquille! je ne le lui porterai d'ici à bien longtemps sous aucun prétexte. Ce seraient justement ces dix mille écus qui m'aideraient à passer pieusement et honnêtement le reste de ma vie, et que je serais censé tenir de votre générosité, monseigneur, d'après le papier que vous allez signer. -Je ne le signerai pas, infâme! s'écria Montmorency. Je ne me ferai pas sciemment le complice d'un vol. -Oh! monseigneur, reprit Arnauld, comment appelez-vous d'un nom si dur une nécessité que je subis pour vous rendre service! Quoi! je fais taire ma conscience par dévouement, et c'est ainsi que vous m'en récompensez! Eh bien! soit! envoyons au vicomte d'Exmès cette somme d'argent, et il sera ici aussitôt que me Diane, s'il ne la devance. Tandis que s'il ne la reçoit pas. . . -S'il ne la reçoit pas? dit le connétable. -Nous gagnons du temps, monseigneur. M. d'Exmès m'attend d'abord patiemment quinze jours. Il faut bien quelque délai pour recueillir dix mille écus, et sa nourrice ne me les a comptés en vérité que ce matin. -Elle s'est donc fiée à toi, cette pauvre femme? -À moi et à l'anneau et à l'écriture du vicomte, monseigneur. Et puis elle m'a bien reconnu. Nous disions donc quinze jours d'attente impatiente, une semaine d'attente inquiète, une autre semaine d'attente désolée. Ce n'est que dans un mois, un mois et demi, que le vicomte d'Exmès, désespéré, enverra un autre messager à la recherche du premier. Mais le premier ne se retrouvera pas; mais, si dix mille écus sont difficiles à réunir, dix mille autres sont presque impossibles. Vous aurez assez de loisir pour marier vingt fois votre fils, monseigneur; car le vicomte d'Exmès va disparaître comme s'il était mort pendant plus de deux mois, et ne reviendra vivant et furieux que l'année prochaine. -Oui, mais il reviendra! dit Montmorency, et, ce jour-là, ne s'informera-t-il pas de ce qu'est devenu son bon écuyer MartinGuerre? -Hélas! monseigneur, reprit piteusement Arnauld, on lui répondra, j'ai le regret de vous l'apprendre, que le fidèle MartinGuerre, en venant retrouver son maître avec la rançon qu'il était allé chercher, est malheureusement tombé entre les mains d'un parti d'Espagnols qui, après l'avoir, selon toutes probabilités, pillé et dépouillé, l'ont cruellement pendu pour s'assurer son silence aux portes de Noyon. -Comment! Arnauld, tu seras pendu? -Je l'ai été, monseigneur, voyez jusqu'où va mon zèle. Il n'y a que sur la date de la pendaison que les versions se contrediront un peu. Mais croira-t-on aux reîtres pillards intéressés à déguiser la vérité? Allons! monseigneur, reprit gaiement et résolument l'impudent Arnauld. Pensez donc que mes précautions sont habilement prises, et qu'avec un gaillard expérimenté comme moi, il n'y a pas de danger que Votre Excellence soit jamais compromise. Si la prudence était bannie de la terre, elle se réfugierait au coeur d'un. . . pendu. D'ailleurs, je le répète, vous n'affirmez que la vérité: je vous sers depuis longtemps, nombre de vos gens peuvent l'attester comme vous, et vous m'avez bien donné en somme dix mille écus, soyez-en sûr. Voulez-vous, au reste, reprit magnifiquement le drôle, que je vous fasse mon reçu? Le connétable ne put s'empêcher de sourire. -Oui, mais, coquin, dit-il, si, au bout du compte. . . Arnauld du Thill l'interrompit: -Allons! monseigneur, dit-il, vous n'hésitez plus que pour la forme, et qu'est-ce que la forme pour les esprits supérieurs? Signez sans plus de façons. Il mit sur la table devant Montmorency le papier qui n'attendait plus que cette signature. -Mais d'abord le nom de la ville et le nom de l'homme qui tiennent Diane de Castro prisonnière? -Nom pour nom, monseigneur, le vôtre au bas de ce papier, et vous aurez les autres. -Allons! dit Montmorency. Il traça le paraphe hardi qui lui servait de signature. -Et le sceau, monseigneur? -Le voici. Es-tu content? -Comme si monseigneur me donnait les dix mille écus. -Eh bien! maintenant, où est Diane? -Entre les mains de lord Wentworth à Calais, dit Arnauld en voulant prendre le parchemin au connétable, qui le retint encore. -Un instant, dit-il, et le vicomte d'Exmès? -À Calais entre les mains de lord Wentworth. -Mais alors Diane et lui se voient? -Non, monseigneur. Il demeure, lui, chez un armurier de la ville appelé Pierre Peuquoy, et elle doit habiter, elle, l'hôtel du gouverneur. Le vicomte d'Exmès ne sait pas plus que moi, j'en jurerais, que sa belle est aussi près de lui. -Je cours au Louvre, dit le connétable en lâchant le papier. -Et moi à Artigues, s'écria Arnauld triomphant. Bonne chance, monseigneur! tâchez de ne plus être connétable pour rire. -Bonne chance, drôle! tâche de ne pas être pendu pour tout de bon. Ils sortirent chacun de leur côté. XLIII Les Armes De Pierre Peuquoy, Les Cordes De Jean Peuquoy, Et Les Pleurs De Babette Peuquoy. À Calais, près d'un mois se passa sans apporter, à leur grand regret, aucun changement dans la situation de ceux qui nous y avons laissés. Pierre Peuquoy confectionnait toujours les armes à force; Jean Peuquoy s'était remis à tisser et, dans ses moments perdus, achevait des cordes d'une longueur invraisemblable; Babette Peuquoy pleurait. Pour Gabriel, son attente avait subi les phases prédites par Arnauld du Thill au connétable. Il avait patienté les quinze premiers jours; mais, depuis, il s'impatientait. Il n'allait plus que très rarement chez lord Wentworth, et ne lui rendait que de fort courtes visites. Il y avait du froid entre eux depuis le jour où Gabriel était intervenu témérairement dans les prétendus affaires du gouverneur. Celui-ci d'ailleurs, nous devons le dire avec satisfaction, devenait de jour en jour plus triste. Ce n'était pourtant pas les trois messages envoyés depuis le départ d'Arnauld de la part du roi de France à de courts intervalles qui inquiétaient lord Wentworth. Tous trois, le premier avec politesse, le second avec aigreur, le troisième avec menace, demandaient, on peut s'en douter, la même chose: la liberté de Mme de Castro moyennant une rançon qu'on laissait au gouverneur de Calais le soin de fixer lui-même. Mais à tous trois il avait fait la même réponse: qu'il entendait garder Mme de Castro comme otage pour l'échanger, si besoin était, contre quelque prisonnier important pendant la guerre, ou pour la rendre au roi sans rançon à la paix. Il était dans son droit strict et bravait, derrière ses fortes murailles, la colère d'Henri II. Ce n'était donc pas cette colère qui le troublait, bien qu'il se demandât comment le roi avait appris la captivité de Diane; ce qui le troublait, c'était l'indifférence de plus en plus méprisante de sa belle prisonnière. Ni soumissions ni prévenances n'avaient pu adoucir l'humeur fière et dédaigneuse de Mme de Castro. Elle restait toujours triste, calme et digne devant le passionné gouverneur, et, lorsqu'il hasardait un mot de son amour, tout en restant fidèle, il faut le dire, à la réserve que lui imposait son titre de gentilhomme, un regard à la fois douloureux et hautain venait briser le coeur et offenser l'orgueil du pauvre lord Wentworth. Il n'avait osé parler à Diane ni de la lettre écrite par elle à Gabriel ni des tentatives faites par le roi pour obtenir la liberté de sa fille, tant il craignait un mot amer, un reproche ironique de cette bouche charmante et cruelle. Mais Diane, en ne revoyant plus dans l'hôtel la camérière qui avait osé remettre son billet, avait bien compris que cette chance désespérée lui échappait encore. Pourtant, elle n'avait pas perdu courage, la chaste et noble fille: elle attendait et elle priait. Elle se confiait en Dieu et en la mort, au besoin. Le dernier jour d'octobre, terme que Gabriel s'était fixé à luimême pour attendre Martin-Guerre, il résolut d'aller chez lord Wentworth, et de lui demander comme un service la permission d'envoyer à Paris un autre messager. Vers deux heures, il quitta donc la maison des Peuquoy, où Pierre polissait une épée, où Jean nattait une de ses cordes énormes, et où, depuis plusieursjours, Babette, les yeux rougis par les larmes, tournait autour de lui sans pouvoir lui parler; il se rendit directement à l'hôtel du gouverneur. Lord Wentworth était pour le moment retenu par quelque affaire, et fit prier Gabriel de l'attendre cinq minutes. Il serait tout à lui ensuite. La salle où se trouvait Gabriel donnait sur une cour intérieure. Gabriel s'approcha de la fenêtre pour regarder dans cette cour, et machinalement ses doigts jouaient et couraient sur les vitres. Tout à coup, sous ses doigts même, des caractères tracés sur le verre avec une bague en diamant appelèrent son attention. Il s'approcha pour mieux voir, et put lire distinctement ces mots: Diane de Castro. C'était la signature qui manquait au bas de la lettre mystérieuse qu'il avait reçue le mois précédent. Un nuage passa devant les yeux de Gabriel, et il fut obligé de s'appuyer contre la muraille pour ne pas tomber. Ses pressentiments intérieurs ne lui avaient donc pas menti! Diane! c'était bien Diane, sa fiancée ou sa soeur, que ce Wentworth débauché tenait actuellement en son pouvoir! c'était à la pure et douce créature qu'il osait parler de son amour! D'un geste involontaire, Gabriel portait la main à la garde de son épée absente. En ce moment, lord Wentworth entra. Comme la première fois, Gabriel, sans prononcer une parole, le conduisit devant la fenêtre et lui montra la signature accusatrice. Le gouverneur pâlit d'abord, puis, se remettant aussitôt avec cet empire sur lui-même qu'il possédait à un degré éminent: -Eh bien! quoi? demanda-t-il. -N'est-ce pas là le nom de cette parente folle que vous êtes obligé de garder ici, milord? dit Gabriel. -C'est possible. Après? reprit lord Wentworth d'un air hautain. -C'est que si cela était, milord, je connais cette parente. . . bien éloignée sans doute. Je l'ai vue souvent au Louvre. Je lui suis dévoué comme tout gentilhomme français doit l'être à une fille de la maison de France. -Et puis? dit lord Wentworth. -Et puis, milord, je vous demanderais compte de la façon dont vous retenez et dont vous traitez une prisonnière de ce rang. -Et si je refusais, monsieur, de vous rendre ce compte, comme je l'ai refusé déjà au roi de France? -Au roi de France! répéta Gabriel étonné. -Sans doute, monsieur, reprit lord Wentworth avec son inal térable sang-froid. Un Anglais n'a pas, ce me semble, à répondre de ses actions à un souverain étranger, surtout quand son pays est en guerre avec ce souverain. Ainsi, monsieur d'Exmès, si à vous aussi je refusais de rendre compte? -Je vous demanderais de me rendre raison, milord, s'écria Gabriel. -Et vous espérez me tuer sans doute, monsieur, reprit le gouverneur, avec l'épée que vous ne portez que grâce à ma permission et que j'ai le droit de vous redemander tout à l'heure? -Oh! milord! milord! dit Gabriel furieux, vous me paierez aussi celle-là. -Soit, monsieur, reprit lord Wentworth, et je ne renierai pas ma dette quand vous aurez acquitté la vôtre. -Impuissant! s'écria Gabriel en se tordant les mains, impuissant dans un moment où je voudrais avoir la force ce dix mille hommes! -Il est en effet fâcheux pour vous, reprit lord Wentworth, que la convenance et le droit vous lient les mains, mais avouez aussi qu'il serait trop commode pour un prisonnier de guerre et pour un débiteur d'obtenir tout simplement sa quittance et sa liberté en coupant la gorge à son créancier et à son ennemi. -Milord, dit Gabriel, s'efforçant de recouvrer son calme, vous n'ignorez pas que j'ai envoyé, il y a un mois, mon écuyer à Paris pour m'aller chercher cette somme qui vous préoccupe si fort. Martin-Guerre a-t-il été blessé, tué sur les routes malgré votre sauf-conduit? lui a-t-on volé l'argent qu'il rapportait? c'est ce que j'ignore. Le fait est qu'il ne revient pas, et je venais en ce moment même vous prier de me laisser envoyer de nouveau quelqu'un à Paris, puisque vous n'avez pas foi dans une parole de gentilhomme, et que vous ne m'avez pas offert d'aller chercher ma rançon moi-même. Maintenant, milord, cette permission que je venais vous demander, vous n'avez plus le droit de me la refuser, ou bien, moi, j'ai le droit de dire maintenant que vous avez peur de ma liberté, et que vous n'osez pas me rendre mon épée. -Et à qui diriez-vous cela, monsieur, reprit lord Wentworth, dans une ville anglaise placée sous mon autorité immédiate, et où vous ne devez être regardé que comme un prisonnier et un ennemi? -Je dirais cela tout haut, milord, à tout homme qui sent et qui pense, à tout noble de coeur ou de nom, à vos officiers qui s'entendent aux choses d'honneur, à vos ouvriers même, que leur instinct éclairerait, et tout conviendraient avec moi contre vous, milord, qu'en ne m'accordant pas les moyens de sortir d'ici, vous avez démérité d'être le chef de vaillants soldats. -Mais vous ne songez pas, monsieur, reprit froidement lord Wentworth, qu'avant de vous laisser répandre parmi les mieux l'esprit d'indiscipline,je n'ai qu'un mot à prononcer, qu'un geste à faire pour que vous soyez jeté dans une prison où vous ne pourrez m'accuser que devant des murailles. -Oh! c'est vrai pourtant, mille tempêtes! murmurait Gabriel, les dents serrées et les poings fermés. Cet homme de sentiment et d'émotion se brisait contre l'impassibilité de cet homme de fer et d'airain. Mais un mot changea la face de la scène et rétablit soudain entre Wentworth et Gabriel l'égalité. -Chère Diane! chère Diane! répéta le jeune homme avec angoisse; ne pouvoir rien pour toi dans ton danger! -Qu'est-ce que vous avez dit, monsieur? demanda lord Wentworth chancelant. Vous avez dit,je crois: « Chère Diane! » L'avez-vous dit ou ai-je mal entendu? Est-ce que vous aimeriez aussi Mme de Castro, vous? -Eh bien! oui, je l'aime! s'écria Gabriel. Vous l'aimez bien, vous! mais mon amour est aussi pur et dévoué que le vôtre est indigne et cruel. Oui, devant Dieu et les anges! je l'aime avec idolâtrie. -Qu'est-ce que vous veniez donc alors me parler de fille de France et de protection que tout gentilhomme devait à une telle opprimée! reprit lord Wentworth hors de lui. Ah! vous l'aimez! et vous êtes celui qu'elle aime sans doute! dont elle invoque le souvenir quand elle veut me torturer! Vous êtes l'homme sans lequel elle m'aimerait peut-être? Ah! celui qu'elle aime, c'est vous? Lord Wentworth, tout à l'heure si railleur et dédaigneux, considérait maintenant avec une sorte de respectueuse terreur celui qu'aimait Diane, et Gabriel, de son côté, aux paroles de son rival, relevait peu à peu son front joyeux et triomphant. -Ah! vraiment elle m'aime ainsi! s'écria-t-il, elle pense à moi encore! elle m'appelle, comme vous le dites! Oh! bien, si elle m'appelle, j'irai, je la secourrai, je la sauverai. Allez, milord! prenez mon épée, bâillonnez-moi, liez-moi, emprisonnez-moi. Je saurai bien, malgré l'univers et malgré vous, la secourir et la préserver, puisqu'elle m'aime toujours, ma sainte Diane! Puisqu'elle m'aime toujours, je vous brave et je vous défie, et, vous armé, moi sans armes, je suis sûr de vous vaincre encore avec l'amour de Diane pour divine égide. -C'est vrai, c'est vrai, je le crois bien! murmura à son tour lord Wentworth écrasé. -Aussi ne serait-il pas généreux à moi maintenant de vous appeler en duel, reprit Gabriel; faites venir vos gardes, et ditesleur de m'enfermer, si cela vous plaît. La prison près d'elle et en même temps qu'elle, c'est encore une sorte de bonheur. Il se fit un assez long silence. -Monsieur, reprit enfin lord Wentworth après quelque hésitation, vous veniez me demander, je crois, de laisser partir pour Paris un second envoyé qui rapporterait votre rançon? -En effet, milord, répondit Gabriel, tel était d'abord mon dessein quand je suis arrivé ici. -Et vous m'avez reproché dans vos discours, ce me semble, continua le gouverneur, de n'avoir pas eu foi dans votre honneur de gentilhomme et de ne vous avoir pas permis, avec votre parole pour garant, d'aller chercher votre rançon vous-même? -C'est vrai, milord. -Eh bien! monsieur, reprit Wentworth, vous pouvez dès aujourd'hui partir: les portes de Calais vous seront ouvertes, votre demande vous est accordée. -J'entends, dit Gabriel avec amertume, vous voulez m'éloigner d'elle. Et si je refusais de quitter Calais maintenant? -Je suis le maître ici, monsieur, reprit lord Wentworth, et vous n'avez ni à refuser ni à accepter ma volonté, mais à la subir. -Soit donc, dit Gabriel, je partirai, milord, sans toutefois vous savoir gré de cette générosité, je vous en préviens. -Aussi n'ai-je pas besoin, monsieur, de votre reconnaissance. -Je partirai, poursuivit Gabriel, mais sachez que je ne resterai pas longtemps votre débiteur, et queje reviendrai bientôt, milord, pour vous payer toutes mes dettes ensemble. Et, comme je ne serai plus votre prisonnier alors, et que vous ne serez plus mon créancier, il n'y aura plus de prétexte pour que l'épée que j'aurai le droit de porter ne se rencontre pas avec la vôtre. -Je pourrais refuser ce combat, monsieur, reprit lord Wentworth avec une sorte de mélancolie; car les chances entre nous ne sont pas égales: si je vous tue, elle me haïra plus; si vous me tuez, elle vous aimera davantage. N'importe! il faut que j'accepte, et j'accepte. Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-il d'un air sombre, de me réduire par là à quelque extrémité? Quand tous les avantages sont de votre côté, ne pourrais-je pas, dites, abuser de ceux qui me restent? -Dieu là-haut, et en ce monde la noblesse de tous les pays vous jugeront, milord, dit Gabriel frissonnant, si vous vous vengez lâchement sur ceux qui ne peuvent se défendre de ceux que vous n'aurez pas vaincus. -Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit Wentworth, je vous récuse parmi mes juges. Il ajouta après une pause: -Il est trois heures, monsieur, vous avez jusqu'à sept heures, heure de la fermeture des premières portes, pour faire vos apprêts et quitter la ville. J'aurai donné mes ordres pour qu'on vous laisse librement passer. -À sept heures, milord, dit Gabriel, je ne serai plus à Calais. -Et comptez, reprit Wentworth, que vous n'y rentrerez de votre vie, et que, quand même je mourrais tué par vous dans ce duel hors de nos remparts, mes précautions du moins seront prises, et bien prises, fiez-vous-en à ma jalousie! pour que vous ne possédiez et ne revoyiez jamais Mme de Castro. Gabriel avait déjà fait un pas pour sortir de la chambre. Il s'arrêta devant la porte. -Ce que vous dites est impossible, milord, reprit-il, il est nécessaire qu'un jour ou l'autre je revoie Diane. -Cela ne sera pourtant pas, monsieur, je vous le jure, si la volonté d'un gouverneur de place ou le dernier ordre d'un mourant ont quelque chance de s'imposer. -Cela sera, milord, je ne sais comment, mais j'en suis sûr, dit Gabriel -Alors, monsieur, reprit Wentworth avec un sourire dédaigneux, alors vous prendrez Calais d'assaut. Gabriel réfléchit une minute. -Je prendrai d'assaut Calais, dit-il. Au revoir, milord. Il salua et sortit, laissant lord Wentworth pétrifié et ne sachant plus s'il devait s'épouvanter ou rire. Gabriel retourna sur-le-champ à la maison des Peuquoy. Il trouva Pierre qui polissait la lame de son épée, Jean qui faisait des noeuds à sa corde, et Babette qui soupirait. Il raconta à ses amis la conversation qu'il venait d'avoir avec le gouverneur, et leur annonça son départ qui en était la suite. Il ne leur cacha même pas le mot téméraire peut-être avec lequel il avait pris congé de lord Wentworth. Puis il leur dit: -Maintenant je monte à ma chambre pour faire mes préparatifs, et je vous laisse à vos épées, Pierre, à vos cordes, Jean, à vos soupirs, Babette. Il monta en effet afin de tout disposer en hâte pour son départ. Maintenant qu'il était libre, il tardait au vaillant jeune homme de revoir Paris pour sauver son père, puis de revoir Calais pour sauver Diane. Quand il sortit de sa chambre, une demi-heure après, il trouva sur le palier Babette Peuquoy. -Vous partez donc, monsieur le vicomte? lui dit-elle. Vous ne me demanderez donc plus pourquoi je pleure? -Non, mon enfant, car j'espère que lorsque je reviendrai, vous ne pleurerez plus. -Je l'espère aussi, monseigneur, reprit Babette. Ainsi, malgré les menaces de notre gouverneur, vous compte revenir, n'estce pas? -Je vous en réponds! Babette. -Avec votre écuyer Martin-Guerre, je suppose? -Assurément. -Comme cela, monsieur d'Exmès, reprit la jeune fille, vous êtes certaine de le retrouver à Paris, Martin-Guerre? Ce n'est pas un malhonnête homme, n'est-ce pas? Il n'a pas à coup sûr détourné votre rançon? il est incapable d'une. . . infidélité? -J'en jurerais, dit Gabriel assez étonné de ces questions. Martin a l'humeur changeante, surtout depuis quelque temps, et il y a comme deux hommes en lui, l'un simple d'esprit et tranquille de moeurs, l'autre rusé et tapageur. Mais, à part ces variations de caractère, c'est un serviteur loyal et fidèle. -Et, reprit Babette, il ne tromperait pas plus une femme que son maître, n'est-il pas vrai? -Oh! ceci est plus chanceux, dit Gabriel, et je n'en répondrais plus, je l'avoue. -Enfin, monseigneur, reprit la pauvre Babette pâlissant, auriez-vous la bonté de lui remettre cette bague? Il saura de qui elle vient et ce qu'elle signifie. -Je la remettrai, Babette, dit Gabriel surpris, en se rappelant cette soirée du départ de son écuyer. Je la remettrai, mais la personne qui l'envoie sait. . . que Martin-Guerre. . . est marié,je présume. -Marié! s'écria Babette. Alors monseigneur, gardez cette bague, jetez-la, mais ne la lui remettez pas. -Mais, Babette. . . -Merci! monseigneur, et adieu, murmura la pauvre fille. Elle s'enfuit au second étage, et, à peine rentrée dans sa chambre, tomba sur une chaise, évanouie. Gabriel, chagrin et inquiet du soupçon qui, pour la première fois, lui traversait l'esprit, descendait pensif l'escalier de bois de la vieille maison des Peuquoy. Au bas des marches, il trouva Jean qui s'approcha de lui avec mystère. -Monsieur le vicomte, lui dit à voix basse le bourgeois, vous me demandiez toujours pourquoi je confectionnais des cordes d'une telle longueur. Je ne veux pourtant pas vous laisser partir, surtout après vos admirables adieux à ce Wentworth, sans vous donner le mot de l'énigme. En joignant par de petites cordes transversales deux longues et solides cordes comme celle que je fais, monsieur le vicomte, on obtient une immense échelle. Cette échelle, quand on est de la garde urbaine, comme Pierre depuis vingt ans, comme moi depuis trois jours, on peut la transporter à deux en deux fois sous la guérite de la plate-forme de la tour Octogone. Puis, par une matinée noire de décembre ou dejanvier, on peut, par curiosité, étant en sentinelle, en attacher solidement deux bouts à ces tronçons de fer scellés dans les créneaux, et laisser tomber les deux autres bouts dans la mer, à trois cents pieds, où quelque hardi canot pourrait se trouver par mégarde. -Mais, mon brave Jean. . . interrompit Gabriel. -Assez sur ce point! monsieur le vicomte, reprit le tisserand. Mais excusez-moi, je voudrais, avant de vous quitter, vous laisser encore un souvenir de votre dévoué serviteur Jean Peuquoy. Voici un dessin tel quel, représentant le plan des murs et des fortifications de Calais. Je l'ai fait en m'amusant après ces éternelles promenades qui vous étonnaient si fort de ma part. Cachez-le sous votre pourpoint, et, quand vous serez à Paris, regardez-le quelquefois, je vous prie, par amitié pour moi. Gabriel voulut interrompre encore, mais Jean ne lui en laissa pas le temps, et, lui serrant la main que lui tendait le jeune homme, s'éloigna en lui disant seulement: -Au revoir, monsieur d'Exmès. Vous trouverez à la porte Pierre, qui vous attend pour vous faire aussi ses adieux. Ils compléteront les miens. En effet, Pierre attendait devant sa maison, tenant en bride le cheval de Gabriel. -Merci de votre bonne hospitalité, maître, lui dit le vicomte d'Exmès. Je vous enverrai sous peu, si même je ne vous rapporte pas moi-même, l'argent que vous avez bien voulu m'avancer. J'y joindrai, s'il vous plaît, une bonne gratification pour vos gens. En attendant, veuillez offrir de ma part ce petit diamant à votre chère soeur. -J'accepte pour elle, monsieur le vicomte, répondit l'armurier, mais à condition que vous accepterez aussi quelque chose de ma façon, ce cor que j'ai pendu à l'arçon de votre selle, ce cor que j'ai fabriqué de mes mains et dont je reconnaîtrais le son, fûtce à travers les mugissements de la mer orageuse, par exemple dans ces nuits du 5 de chaque mois où je monte ma faction de quatre à six heures du matin sur la tour Octogone qui donne sur la mer. -Merci! dit Gabriel en serrant la main de Pierre de façon à lui prouver qu'il avait compris. -Quant à ces armes que vous vous étonniez de me voir faire en si grande quantité, reprit Pierre, je me repens, en effet, d'en avoir chez moi un tel nombre; car, enfin, si Calais était assiégé quelque jour, le parti qui tient encore pour la France parmi nous pourrait s'emparer de ces armes, et faire, dans le sein même de la ville, une diversion dangereuse. -C'est vrai! dit Gabriel en serrant plus fort encore la main du brave citoyen. -Là-dessus, je vous souhaite bon voyage et bonne chance, monsieur d'Exmès, reprit Pierre. Adieu et à bientôt! -À bientôt! dit Gabriel. Il se retourna et salua une dernière fois de la main Pierre debout sur le seuil, Jean, la tête penchée à la fenêtre du premier étage, et même Babette qui le regardait aussi partir derrière un rideau du second. Puis il donna de l'éperon à son cheval, et s'éloigna au galop. Des ordres avaient été envoyés par lord Wentworth à la porte de Calais; car on ne fit nulle difficulté pour laisser passer le prisonnier, qui se trouva bientôt sur la route de Paris, seul avec ses anxiétés et ses espérances Pourrait-il délivrer son père en arrivant à Paris? Pourrait-il délivrer Diane en revenant à Calais? XLIV Suite Des Tribulations De Martin-Guerre. Les routes de France n'étaient pas plus sûres pour Gabriel de Montgommery que pour son écuyer, et il dut déployer toute l'intelligence et toute l'activité de son esprit pour éviter les obstacles et les encombres. Encore, malgré toute sa diligence, n'arriva-t-il à Paris que le quatrième jour après son départ de Calais. Mais les périls du chemin préoccupaient peut-être moins Gabriel que son inquiétude touchant le but. Bien qu'il ne fût pas de sa nature fort porté aux songeries, sa marche solitaire le contraignait presque à rêver sans cesse à la captivité de son père et de Diane, aux moyens de délivrer ces êtres chers et sacrés, à la promesse du roi, au parti qu'il faudrait prendre si Henri II n'était pas pour rien le premier gentilhomme de la chrétienté. L'accomplissement de son serment lui coûtait, et il attendait que Gabriel vînt le réclamer pour pardonner au vieux comte rebelle, mais il pardonnerait. Et s'il ne pardonnait pas pourtant?. . . Gabriel, quand cette idée désespérante traversait son esprit, comme un poignard eût traversé son coeur, Gabriel donnait de l'éperon à son cheval et portait la main à la garde de son épée. . . C'était d'ordinaire la douce et douloureuse pensée de Diane de Castro qui ramenait au calme son âme agitée. Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces angoisses qu'il arriva enfin aux portes de Paris, le matin du quatrième jour. Il avait voyagé toute la nuit, et les clartés pâles de l'aube éclairaient à peine la ville lorsqu'il traversa les rues qui avoisinaient le Louvre. Il s'arrêta devant la maison royale fermée et endormie, et se demanda s'il devait attendre ou passer outre. Mais son impatience s'accommodait mal de l'immobilité. Il résolut d'aller tout de suite jusque chez lui, à la rue des Jardins-Saint-Paul, où il pourrait du moins apprendre quelque chose de ce qu'il souhaitait ou de ce qu'il redoutait. Sa route le conduisait devant les sinistres tourelles du Châtelet. Il s'arrêta aussi devant la porte fatale. Une sueur froide baignait son front. Son passé et son avenir étaient pourtant là, derrière ces humides murailles. Mais Gabriel n'était pas homme à donner aux émotions une longue partie du temps qu'il pouvait utilement consacrer à agir. Il secoua ces sombres pensées, et se remit en marche en se disant: « Allons! » Lorsqu'il arriva devant son hôtel, qu'il n'avait pas revu depuis si longtemps, une lumière brillait aux vitres de la salle basse. La vigilante Aloyse était debout déjà. -Ah! vous voilà donc, monseigneur! vous voilà, mon enfant! C'est tout ce qu'elle eut la force de dire. Gabriel, après l'avoir tendrement embrassée, recula d'un pas et la regarda. Il y avait, dans ce profond regard, une muette interrogation plus claire que toutes les paroles. Aussi Aloyse comprit-elle, et cependant elle baissa la tête et ne répondit rien. -Donc, aucune nouvelle de la cour? demanda alors le vicomte, comme si la révélation contenue dans ce silence ne lui suffisait pas. -Aucune nouvelle, monseigneur répondit la nourrice. -Oh! je m'en doutais bien. S'il s'était passé quelque chose d'heureux ou de malheureux, tu me l'aurais crié d'abord dans le premier baiser. Tu ne sais rien? -Rien, hélas! -Oui, je conçois, reprit amèrement le jeune homme. J'étais prisonnier, mort peut-être! On ne paie pas ses dettes à un prisonnier, encore moins à un mort. Mais me voici vivant et libre, et il faudra bien que l'on compte avec moi; de gré ou de force, il le faudra. -Oh! prenez garde, monseigneur! s'écria Aloyse. -Ne crains rien, nourrice. M. l'amiral est-il à Paris? -Oui, monseigneur. Il est venu et il a envoyé ici dix fois pour s'informer de votre retour. -Bien. Et M. de Guise? -Il est revenu aussi. C'est sur lui que le peuple compte pour réparer les malheurs de la France et les douleurs des citoyens. -Dieu veuille, reprit Gabriel, qu'il ne trouve pas des douleurs qu'on ne puisse plus réparer! -Pour Mme Diane de Castro, que l'on croyait perdue, continua Aloyse avec empressement, M. Le connétable a découvert qu'elle était prisonnière à Calais, et l'on espère l'en tirer bientôt. -Je le savais, et je l'espère comme eux, dit Gabriel avec un accent singulier. Mais, reprit-il, tu ne me parles pas de ce qui a si longtemps prolongé ma propre captivité, de Martin-Guerre, de son message en retard. Qu'est donc devenu Martin? -Il est ici, monseigneur, le fainéant, l'imbécile! -Quoi! ici! Mais depuis quand? Que fait-il? -Il est couché là-haut et il dort, dit Aloyse, qui semblait parler du pauvre Martin avec quelque aigreur. Il se dit un peu malade, sous prétexte qu'on l'a pendu! -Pendu! s'écria Gabriel. Pour lui voler l'argent de ma rançon, probablement? -L'argent de votre rançon, monseigneur? Oui, parlez-lui un peu à ce triple idiot, de l'argent de votre rançon! vous verrez ce qu'il vous répondra. Il ne saura pas ce que vous voudrez lui dire. Figurez-vous, monseigneur, qu'il arrive ici tout zélé, tout en hâte, et que, d'après votre lettre, je réunis bien vite et je lui compte dix mille beaux écus sonnants. Il repart tout chaud, sans perdre une minute. Quelques jours après, qui vois-je revenir ici, l'oreille basse et l'air piteux? mon Martin-Guerre. Il prétend n'avoir pas reçu de moi un rouge denier. Prisonnier lui-même, bien avant la prise de Saint-Quentin, il ignore, dit-il, depuis trois mois, ce que vous êtes devenu. Vous ne l'avez chargé d'aucune mission. Il a été battu, pendu! Il a réussi à s'échapper, et rentre à Paris pour la première fois depuis la guerre. Voilà les contes que MartinGuerre nous rabâche, du matin au soir, quand on lui parle de votre rançon. -Explique-toi, nourrice, dit Gabriel. Martin-Guerre n'a pas pu détourner cet argent,j'enjurerais. Ce n'est pas un malhonnête homme, assurément, et il m'est loyalement dévoué. -Non, monseigneur, il n'est pas malhonnête homme, mais il est fou, j'en ai peur, fou sans idée et sans souvenir, fou à lier, croyez-moi. Bien qu'il ne soit pas encore méchant, il est dangereux du moins. Enfin, je ne suis pas la seule qui l'aie vue ici! tous vos gens l'accablent de leur témoignage. Il a réellement reçu les dix mille écus. Maître Elyot a même eu quelque peine à me les ramasser si promptement. -Il faudra pourtant, reprit Gabriel, qu'il réunisse de nouveau au plus vite une somme pareille, voir même une somme plus forte. Mais il ne s'agit pas encore de cela. Voici le grand jour. Je vais au Louvre, je vais parler au roi. -Quoi! monseigneur, sans prendre une minute de repos! dit Aloyse. En outre, vous ne réfléchissez pas qu'il n'est guère plus de sept heures, et que vous trouveriez fermées les portes qu'on ouvre seulement à neuf. -C'est juste! dit Gabriel, encore deux heures d'attente! Ô mon Dieu! donnez-moi la patience d'attendre deux heures, puisque j'ai pu attendre deux mois. Mais du moins, reprit-il, je puis trouver M. de Coligny et M. de Guise. -Non, car ils sont vraisemblablement au Louvre, dit Aloyse. D'ailleurs, le roi ne reçoit pas avant midi, et vous ne pourriez le voir plus tôt, je le crains. Vous aurez donc trois heures pour entretenir M. l'amiral et Mgr le lieutenant général du royaume. C'est, vous le savez, le nouveau titre dont le roi, dans les circonstances graves où nous sommes, a revêtu M. de Guise. En attendant, monseigneur, vous ne me refuserez pas de prendre quelques aliments, et de recevoir vos fidèles et anciens serviteurs, qui ont si longtemps langui après votre retour. Dans le même moment, et comme pour occuper en effet et distraire la douloureuse attente du jeune homme, Martin-Guerre, averti sans doute de l'arrivée de son maître, se précipita dans la chambre, plus pâle encore dejoie que des suites de sa souffrance. -Quoi! c'est vous! quoi! vous voilà, monseigneur, s'écriat-il. Oh! quel bonheur! Mais Gabriel accueillit assez froidement les transports du pauvre écuyer. -Si je suis heureusement arrivé, Martin, lui dit-il, convenez que ce n'est pas de votre faute, et que vous avez fait tout pour me laisser à jamais prisonnier! -Allons! vous aussi, monseigneur, dit Martin avec consternation. Vous aussi, au lieu de me justifier du premier mot, comme je l'espérais, vous allez m'accuser d'avoir touché ces dix mille écus. Qui sait? vous direz peut-être même que vous m'aviez chargé de les recevoir et de vous les rapporter? -Mais sans doute, reprit Gabriel stupéfait. -Ainsi, repartit le pauvre écuyer d'une voix sourde, vous me jugez capable, moi Martin-Guerre, de m'être approprié lâchement un argent qui ne m'appartenait pas, un argent destiné à payer la liberté de mon maître? -Non, Martin, non, reprit vivement Gabriel, touché de l'accent de son loyal serviteur, mes soupçons, je te le jure, n'ont jamais été jusqu'à douter de ta probité, et nous le disions à l'instant même avec Aloyse. Mais on a pu te prendre cette somme, tu as pu la perdre sur le chemin en venant me rejoindre. -En venant vous rejoindre? répéta Martin. Mais où, monseigneur? Depuis notre première sortie de Saint-Quentin, que Dieu me foudroie si je sais où vous avez été! Où allais-je vous rejoindre? -À Calais, Martin. Quelque légère et folle que soit ta tête, il est impossible que tu aies oublié Calais! -Comment oublierais-je en effet ce que je n'ai jamais connu? dit tranquillement Martin-Guerre. -Mais, malheureux, peux-tu renier à ce point! s'écria Gabriel. Il dit tout bas quelques mots à la nourrice, qui sortit. S'approchant alors de Martin: -Et Babette? ingrat! lui dit-il. -Babette! quelle Babette? demanda l'écuyer stupéfait. -Mais celle que tu as séduite, indigne. -Ah! bon! Gudule! dit Martin, vous vous trompez de nom. Ce n'est pas Babette, c'est Gudule, monseigneur. Ah! oui, la pauvre fille! mais franchement je ne l'ai pas séduite, elle s'est séduite toute seule, je vous jure. -Quoi! une autre encore! reprit Gabriel. Mais celle-là, je ne la connais pas, et quoi qu'il en soit, elle ne peut être aussi à plaindre que Babette Peuquoy. Martin-Guerre n'osait pas s'impatienter; mais, s'il eût été du rang du vicomte, il n'y eût pas manqué, certes. -Tenez, monseigneur, ils disent tous ici que je suis fou, et, à force de me l'entendre dire, je crois, par saint Martin! que je le deviendrai. Pourtant j'ai bien encore ma raison et ma mémoire, que diable! Et au besoin, monseigneur, quoique j'aie eu à subir des épreuves multipliées et des malheurs. . . pour deux, cependant, au besoin, je vous raconterais de point en point ce qui m'est arrivé depuis trois mois, depuis que je vous ai quitté. Au moins, ajouta-t-il, ce que je me rappelle. . . pour ma part! -Je serais curieux, en effet, dit Gabriel, de savoir comment tu vas expliquer ton étrange conduite. -Eh bien! monseigneur, quand, au sortir de Saint-Quentin pour aller quérir les secours de M. de Vaulpergues, nous eûmes pris chacun notre route, comme vous devez vous en souvenir, ce que vous aviez prévu arriva. Je tombai entre les mains des ennemis. Je voulais, selon vos recommandations, payer d'audace; mais, chose étrange! les ennemis me reconnurent. J'étais déjà leur prisonnier. -Allons! interrompit Gabriel, voilà déjà que tu divagues! -Oh! monseigneur, reprit Martin, je vous en conjure en grâce, laissez-moi raconter ce que je sais comme je le sais. J'ai assez de peine à m'y reconnaître! vous me critiquerez après. Du moment où les ennemis me reconnaissaient, monseigneur, j'avoue que je me résignai; car je savais, et au fond vous savez bien comme moi, monseigneur, que je suis deux, et que, sans m'en prévenir, mon autre moi fait souvent des siennes. Donc, nous acceptâmes notre sort; car dorénavant je veux parler de moi, de nous, dis-je, au pluriel. Gudule, une gentille Flamande que nous avions enlevée, nous reconnut aussi; ce qui nous valut, par parenthèse, des grêles de coups. Il n'y a vraiment que nous qui ne nous reconnaissions pas. Vous raconter toutes les misères qui suivirent, et au pouvoir de combien de maîtres, tous embellis de patois différents, votre malheureux écuyer tomba successivement, ce serait trop long, monseigneur. -Oui, abrège tes condoléances, dit Gabriel. -J'en passe et des pires. Mon numéro 2 s'était déjà échappé une fois, et on m'avait fort éreinté pour sa peine. Mon numéro 1, celui dontj'ai conscience et dontje vous narre le martyre, parvint à s'échapper de nouveau, mais eut la sottise de se faire reprendre, et on me laissa pour mort sur la place. N'importe! je pris une troisième fois la fuite! Mais, rattrapé une troisième fois par une double trahison, celle du vin et celle d'un passant, je voulus faire un coup de tête, et gourmai mes estafiers avec la fureur du désespoir et de l'ivresse. Pour le coup, après m'avoir bafoué et tourmenté toute la nuit de la façon la plus barbare, mes bourreaux me pendirent vers le matin. -Ils te pendirent! s'écria Gabriel, jugeant que la monomanie de son écuyer le reprenait sans doute. Ils te pendirent, Martin! Qu'entends-tu par là? -J'entends, monseigneur, qu'ils me hissèrent entre ciel et terre au bout d'une corde de chanvre solidement attachée à un gibet, autrement dit potence. Ce qui, dans toutes les langues et patois dont on m'a écorché les oreilles, s'appelle vulgairement pendre, monseigneur! Est-ce clair, cela? -Pas trop, Martin; car enfin, pour un pendu. . . -Je me porte assez bien, monseigneur, c'est un fait; mais vous ne savez pas la fin de l'histoire. Ma douleur et ma rage, quand je me vis pendre, firent que je perdis à peu près connaissance. Quand je revins à moi, j'étais étendu sur l'herbe fraîche avec ma corde coupée autour du cou. Quelque voyageur passant par la route avait-il voulu, touché de ma position, délivrer le gibet de son fruit humain? C'est ce que ma misanthropie actuelle me défend de croire. J'imagine plutôt qu'un filou aura souhaité me dépouiller et coupé la corde pour fouiller mes poches à son aise. C'est ce que ma bague nuptiale et mes papiers enlevés m'autorisent, je pense, à affirmer sans trop faire de tort à la race humaine. Toujours est-il que j'avais été détaché à temps, et que, malgré mon cou un peu disloqué, je pus m'enfuir une quatrième fois à travers bois et champs, me cachant le jour, m'avançant la nuit avec précaution, vivant de racines et d'herbes sauvages, une détestable nourriture, et à laquelle les bestiaux doivent avoir bien de la peine à s'accoutumer. Enfin, après m'être égaré cent fois, j'ai pu, au bout de quinze jours, revoir Paris et cette maison où je suis arrivé depuis douze jours, et où j'ai été reçu plus médiocrement queje ne m'y attendais après tant d'épreuves. Voilà mon histoire, monseigneur. -Eh bien! moi, dit Gabriel, en regard de cette histoire, je pourrais bien t'en raconter une autre, une entièrement différente que je t'ai vu accomplir sous mes yeux. -L'histoire de mon numéro 2, monseigneur? dit tranquillement Martin. Ma foi! monseigneur, s'il n'y a pas d'indiscrétion, et si vous aviez cette bonté de m'en toucher deux mots, je serais assez curieux de la connaître. -Railles-tu, coquin? dit Gabriel. -Oh! monseigneur connaît mon profond respect! Mais, chose singulière! cet autre moi-même m'a causé bien des embar ras, n'est-il pas vrai? Il m'a fourré dans de cruelles passes! Eh bien! malgré cela, je ne sais pas, je m'intéresse à lui! Je crois, ma parole d'honneur! quej'aurais à la fin la faiblesse de l'aimer, le drôle! -Le drôle, en effet!. . . dit Gabriel. Il allait entamer peut-être le récit des méfaits d'Arnauld du Thill, mais il fut interrompu par sa nourrice qui rentra suivie d'un homme en habit de paysan. -Qu'est-ce encore que ceci? dit Aloyse. Voici un homme qui se prétend envoyé ici pour nous annoncer votre mort, MartinGuerre! XLV Où La Vertu De Martin-Guerre Commence A Se Réhabiliter. -Ma mort? s'écria Martin-Guerre pâlissant aux terribles paroles de dame Aloyse. -Ah! Jésus-Dieu! s'écria de son côté le paysan dès qu'il eut dévisagé l'écuyer. -Mon autre moi serait-il mort? bonté divine! reprit Martin. N'aurais-je plus d'existence de rechange? Bah! au fond, avec la réflexion, j'en serais bien un peu fâché, mais cependant assez content. Parle, toi, l'ami, parle, ajouta-t-il en s'adressant au paysan ébahi. -Ah! maître, reprit ce dernier quand il eut bien regardé et touché Martin, comment se fait-il que je vous retrouve arrivé avant moi? Je vous jure pourtant, maître, que je me suis dépêché autant qu'homme puisse se dépêcher pour faire votre commission et gagner vos dix écus; et, à moins que vous n'ayiez pris un cheval, il absolument impossible, maître, que vous m'ayez dépassé sur la route, où j'aurais dû, en tout cas, vous revoir. -Ah çà! mais, mon brave, je ne t'ai jamais vu, moi! dit Martin-Guerre, et tu me parles comme si tu me connaissais. -Si je vous connais! dit le paysan stupéfait; ce n'est pas vous peut-être qui m'avez donné la commission de venir dire ici que M. Martin-Guerre était mort pendu? -Comment! mais Martin-Guerre, c'est moi, dit MartinGuerre. -Vous? impossible! Est-ce que vous auriez pu annoncer votre propre pendaison? reprit le paysan. -Mais pourquoi, où et quand t'ai-je annoncé de pareilles atrocités? demanda Martin. -Il faut donc tout dire à cette heure? dit le paysan. -Oui, tout. -Malgré la frime que vous m'avez recommandée? -Malgré la frime. -Euh bien, alors, puisque vous avez si peu de mémoire, je vas tout dire; tant pis pour vous si vous m'y forcez! Il y a de cela six jours, au matin, j'étais en train de sarcler mon champ. . . -Où est-il d'abord, ton champ? demanda Martin. -Est-ce la vérité vraie qu'il faut répondre, mon maître? dit le paysan. -Eh! sans doute, animal! -Pour lors, mon champ est derrière Montargis, là! Je travaillais, vous vîntes à passer sur la route, un sac de voyage sur le dos. « -Eh! l'ami, que fais-tu là? » C'est vous qui parlez. » -Je sarcle, notre maître. » C'est moi qui réponds. » -Combien cela te rapporte-t-il, ce métier-là? » -Bon an mal an, quatre sols par jour. » -Veux-tu gagner vingt écus en deux semaines? » -Oh! oh! » -Je te demande oui ou non. » -Oui-da. » -Eh bien! tu vas partir sur-le-champ pour Paris. En marchant bien, tu y seras au plus tard dans cinq ou six jours; tu demanderas la rue des Jardins-Saint-Paul et l'hôtel du vicomte d'Exmès. C'est à cet hôtel que je t'envoie. Le vicomte n'y sera pas; mais tu trouveras la dame Aloyse, une bonne femme, sa nourrice; et voici ce que tu lui diras. Écoute bien. Tu lui diras: « J'arrive de Noyon. . . (Tu comprends? Pas de Montargis, de Noyon.) J'arrive de Noyon, où quelqu'un de votre connaissance a été pendu, il y a quinze jours. Ce quelqu'un s'appelle MartinGuerre. (Retiens bien ce nom: Martin-Guerre.) On a pendu Martin-Guerre après l'avoir dépouillé de l'argent qu'il portait, de peur qu'il ne s'allât plaindre. Mais, avant d'être conduit au gibet, Martin-Guerre a eu le temps de me charger de venir vous prévenir de ce malheur afin, m'a-t-il dit, que vous puissiez ramasser une nouvelle rançon à son maître. Il m'a promis que pour ma peine vous me dompteriez dix écus. Je l'ai vu pendre, et je suis venu. » Voilà ce que tu diras à la bonne femme. . . As-tu compris? m'avez-vous demandé? »-Oui, maître, ai-je répondu; seulement, vous aviez dit vingt écus d'abord, et vous ne dites plus que dix. » -Imbécile! fîtes-vous, voilà d'avance les dix autres. » -À la bonne heure! fis-je. Mais si la bonne femme Aloyse me demande comment était fait ce M. Martin-Guerre que je n'ai jamais vu et que je dois avoir vu? » -Regarde-moi. » -Je vous regarde. »-Eh bien! tu peindras Martin-Guerre comme si c'était moimême. » -C'est étrange! murmura Gabriel, qui écoutait le narrateur avec une attention profonde. -Maintenant, reprit le paysan, je suis venu, mon maître, prêt à répéter ma leçon comme vous me l'avez apprise à deux fois et presque par coeur, et je vous retrouve ici avant moi! Il est bien vrai que j'ai flâné en route et rogné dans les cabarets du chemin vos dix écus, dans l'espérance de toucher bientôt les dix autres. Mais enfin, je n'ai eu garde de dépasser le terme que vous m'aviez fixé. Vous m'aviez donné les six jours, et il y a précisément six jours aujourd'hui que j'ai quitté Montargis. -Six jours! dit Martin-Guerre mélancolique et rêveur. J'ai passé à Montargis il y a six jours! J'étais, il y a six jours, sur la route de mon pays! Ton récit est extrêmement vraisemblable, l'ami, continua-t-il, et je le crois vrai. -Mais non! interrompit vivement Aloyse; cet homme est évidemment un menteur, au contraire, puisqu'il prétend vous avoir parlé à Montargis il y a six jours, et que, depuis douze jours, vous n'êtes pas sorti de ce logis. -C'est juste, dit Martin. Pourtant mon numéro 2. . . -Et puis, reprit la nourrice, il n'y a pas quinze jours que vous avez été pendu à Noyon, d'après vos dires mêmes, il y a un mois. -C'est certain, repartit l'écuyer, et c'est justement aujourd'hui le quantième, j'y pensais en m'éveillant. Cependant, mon autre moi-même. . . -Balivernes! s'écria la nourrice. -Non pas, dit Gabriel intervenant, cet homme nous met, je le crois, sur la voie de la vérité. -Oh! mon bon seigneur, vous ne vous trompez pas, dit le paysan. Aurai-je les dix écus? -Oui, dit Gabriel, mais vous nous laisserez votre nom et votre adresse. Nous aurons peut-être quelquejour besoin de votre témoignage. Je commence, à travers des soupçons encore obscurs, à entrevoir bien des crimes. -Cependant, monseigneur. . . voulut objecter Martin. -En voilà assez là-dessus, interrompit Gabriel Tu veilleras, ma bonne Aloyse, à ce que ce brave homme s'en aille satisfait. Cette affaire-ci aura son heure. Mais, tu le sais, ajouta-t-il en baissant la voix, avant de punir la trahison envers l'écuyer, j'ai peut-être à venger la trahison envers le maître. -Hélas! murmura Aloyse. -Voilà huit heures, reprit Gabriel. Je ne verrai nos gens qu'au retour, car je veux me trouver à l'ouverture des portes du Louvre; si je ne puis approcher le roi qu'à midi, je m'entretiendrai au moins avec l'amiral et M. de Guise. -Et, après avoir vu le roi, vous reviendrez ici sur-le-champ, n'est-ce pas? demanda Aloyse. -Sur-le-champ, et tranquillise-toi, bonne nourrice. Quelque chose me dit que je sortirai vainqueur de tous ces ténébreux obstacles que l'intrigue et l'audace accumulent autour de moi. -Oh! oui, si Dieu entend ma prière ardente, cela sera! dit Aloyse. -Je pars, reprit Gabriel. Reste, Martin, il faut que je sois seul. Va, nous te justifierons et nous te délivrerons, ami. Mais, vois-tu, j'ai une autre justification et une autre délivrance à accomplir avant tout. À bientôt, Martin; au revoir, nourrice. Tous deux baisèrent les mains que leur tendait lejeune homme. Puis il sortit, seul, à pied, enveloppé d'un grand manteau, et prit, grave et fier, le chemin du Louvre. « Hélas! pensa la nourrice, voilà comme j'ai vu une fois partir son père, qui depuis n'est pas revenu. » Au moment où Gabriel, après avoir dépassé le pont au Change, continuait sa route le long de la Grève, il remarqua de loin un homme couvert aussi d'un grand manteau, mais plus grossier et plus soigneusement fermé que le sien. De plus, cet homme s'efforçait de dérober les traits de son visage sous les larges rebords de son chapeau. Gabriel, bien qu'il eût cru d'abord distinguer vaguement la tournure d'une personne amie, passait cependant son chemin. Mais l'inconnu, à l'aspect du vicomte d'Exmès, fit un mouvement, parut hésiter, puis enfin, s'arrêtant tout à fait: -Gabriel! mon ami! dit-il avec précaution. Il se découvrit à demi la figure, et Gabriel vit qu'il ne s'était pas trompé. -Monsieur de Coligny! s'écria-t-il sans toutefois élever la voix. Vous à cette place! à cette heure! -Chut! fit l'amiral. Je vous avoue que je ne voudrais pas être en ce moment reconnu, épié, suivi. Mais, en vous voyant, mon ami, après une si longue séparation et tant d'inquiétude sur votre compte, je n'ai pu résister au besoin de vous appeler et de vous serrer la main. Depuis quand donc êtes-vous à Paris? -De ce matin même, dit Gabriel, et j'allais avant tout vous voir au Louvre. -Eh bien! si vous n'êtes pas trop pressé, reprit l'amiral, faites quelques pas avec moi de mon côté. Vous me direz ce que vous étiez devenu pendant cette longue absence. -Je vous dirai tout ce que je puis vous dire comme au plus loyal et au plus dévoué des amis, répondit Gabriel. Néanmoins, veuillez d'abord, monsieur l'amiral, me permettre une question sur un point qui m'intéresse plus que tout au monde. -Je prévois cette question, dit l'amiral. Mais ne devez-vous pas, ami, prévoir aussi ma réponse? Vous allez me demander, n'est-il pas vrai, si j'ai tenu la promesse que je vous avais faite? si j'ai raconté au roi la part glorieuse et efficace que vous aviez prise à la défense de Saint-Quentin? -Non, monsieur l'amiral, reprit le vicomte d'Exmès, ce n'est pas cela, en vérité, que j'allais vous demander; car je vous connais, j'ai appris à me fier à votre parole, et je suis bien sûr que votre premier soin, à votre retour, a été de remplir votre engagement et de déclarer généreusement au roi, au roi lui seul, que j'avais été pour quelque chose dans la résistance de SaintQuentin. Vous avez même dû, je le crois, exagérer à Sa Majesté mes quelques services. Oui, monsieur, cela je le savais d'avance. Mais ce que j'ignore et ce qu'il m'importe de savoir pourtant, c'est qu'Henri II a répondu à vos bonnes paroles. -Hélas! Gabriel, dit l'amiral, Henri II n'a répondu qu'en m'interrogeant sur ce que vous étiez devenu. J'étais assez embarrassé de le lui dire. La lettre que vous aviez laissée pour moi en quittant Saint-Quentin n'était guère explicite et me rappelait seulement ma promesse. J'ai répondu au roi qu'à coup sûr vous n'aviez pas succombé, mais que, selon toutes les probabilités, vous n'aviez pas voulu m'en instruire. -Et le roi alors?. . . demanda Gabriel. -Le roi, mon ami, a dit: « C'est bien! » Et un sourire de satisfaction a effleuré ses lèvres. Puis, comme j'insistais sur le mérite de vos faits d'armes et sur les obligations que vous avaient le roi et la France: « En voilà assez là-dessus, » a repris Henri II, et, changeant impérieusement le sujet de la conversation, il m'a contraint à parler d'autre chose. -Oui, c'est bien ce que je présumais! dit Gabriel avec ironie. -Ami, du courage! reprit l'amiral. Vous vous rappelez que, dès Saint-Quentin, je vous avais prévenu qu'il ne fallait pas compter sur la reconnaissance des grands de ce monde. -Oh! mais, dit Gabriel d'un air menaçant, le roi a bien pu vouloir oublier, alors qu'il m'espérait captif ou mort. Mais quand je viendrai tantôt lui rappeler mes droits en face, il faudra bien qu'il se souvienne! -Et s'il persiste à manquer de mémoire? demanda M. de Coligny. -Monsieur l'amiral, dit Gabriel, quand on a subi quelque offense, on s'adresse au roi, qui vous fait justice. Quand le roi lui-même est l'offenseur, on n'a plus besoin de s'adresser qu'à Dieu, qui vous venge. -D'ailleurs, reprit l'amiral, j'imagine que, s'il le fallait, vous vous feriez volontiers l'instrument de la vengeance divine? -Vous l'avez dit, monsieur. -Eh bien! reprit Coligny, c'est peut-être ici le lieu et le moment de vous rappeler une conversation que nous eûmes ensemble sur la religion des opprimés, et où je vous parlai d'un moyen sûr de punir les rois, tout en servant la vérité. -Oh! j'ai cet entretien présent à la pensée, dit Gabriel; la mémoire ne me fait pas défaut, à moi! J'aurai peut-être recours à votre moyen, monsieur, sinon contre Henri II lui-même, du moins contre ses successeurs, puisque ce moyen est bon contre tous les rois. -Cela étant, reprit l'amiral, pouvez-vous en ce moment me donner une heure? -Le roi ne reçoit qu'à midi. Mon temps vous appartient jusque-là. -Venez donc avec moi là où je vais, dit l'amiral. Vous êtes gentilhomme, et j'ai vu votre caractère à l'épreuve, je ne vous demande donc pas de serment. Promettez-moi simplement de gar der un secret inviolable sur les personnes que vous allez voir et les choses que vous allez entendre. -Je vous promets un silence absolu, dit Gabriel. -Suivez-moi donc, reprit l'amiral, et, si vous essuyez au Louvre quelque injustice, vous aurez du moins d'avance entre les mains votre revanche. Suivez-moi. Coligny et Gabriel traversèrent le pont au Change et la Cité, et s'engagèrent ensemble dans les ruelles tortueuses qui avoisinaient alors la rue Saint-Jacques. XLVI Un Philosophe Et Un Soldat. Coligny s'arrêta, au commencement de la rue Saint-Jacques, devant la porte basse d'une maison de pauvre apparence. Il frappa, un guichet s'ouvrit d'abord, puis la porte, quand un gardien invisible eut reconnu l'amiral. Gabriel, à la suite de son noble guide, traversa une longue allée noire, et gravit les trois étages d'un escalier vermoulu. Lorsqu'ils furent arrivés presque au grenier, à la porte de la chambre la plus haute et la plus misérable de la maison, Coligny frappa trois coups contre cette porte, non avec la main, mais avec le pied. On ouvrit, et ils entrèrent. Ils entrèrent dans une chambre assez grande, mais triste et nue. Deux étroites fenêtres, l'une sur la rue Saint-Jacques, l'autre sur une arrière-cour, ne l'éclairaient que d'une lueur sombre. Pour tous meubles, il n'y avait là que quatre escabeaux et une table de chêne aux pieds tors. À l'entrée de l'amiral, deux hommes qui paraissaient l'attendre vinrent à sa rencontre. Un troisième resta discrètement à l'écart, debout devant la croisée de la rue, et fit seulement de loin un profond salut à Coligny. -Théodore, et vous, capitaine, dit l'amiral aux deux hommes qui l'avaient reçu, je vous amène et vous présente un ami, ami sinon dans le passé ou le présent, du moins, je le crois, dans l'avenir. Les deux inconnus s'inclinèrent en silence devant le vicomte d'Exmès. Puis le plus jeune, celui qui se nommait Théodore, se mit à parler à voix basse à Coligny avec vivacité. Gabriel s'éloigna un peu pour les laisser plus libres, et put alors examiner à son aise ceux à qui l'amiral venait de le présenter et dont il ignorait encore les noms. Le capitaine avait les traits accentués et l'allure décidée d'un homme de résolution et d'action. Il était grand, brun et neveux. On n'avait pas besoin d'être un observateur pour lire l'audace sur son front, l'ardeur dans ses yeux, l'énergique volonté aux plis de ses lèvres serrées. Le compagnon de cet aventurier hautain ressemblait plutôt à un courtisan: c'était un gracieux cavalier à la figure ronde et gaie, au regard fin, aux gestes élégants et faciles. Son costume, conforme aux lois de la mode la plus récente, contrastait singulièrement avec le vêtement, simple jusqu'à l'austérité, du capitaine. Pour le troisième personnage, qui était resté debout et séparé du groupe des autres, malgré son attitude réservée, sa puissante physionomie attirait d'abord l'attention; l'ampleur de son front, la netteté et la profondeur de son coup-d'oeil indiquaient assez aux moins clairvoyants l'homme de pensée, et, disons-le tout de suite, l'homme de génie. Cependant Coligny, après avoir échangé quelques paroles avec son ami, se rapprocha de Gabriel. -Je vous demande pardon, lui dit-il, mais je ne suis pas le seul maître ici, et j'ai dû consulter mes frères avant de vous révéler où vous êtes, et en compagnie de qui vous êtes. -Et maintenant, puis-je le savoir? demanda Gabriel. -Vous le pouvez, ami. -Où suis-je donc? -Dans la pauvre chambre où le fils du tonnelier de Noyon, où Jean Calvin a tenu les premières réunions secrètes des réformés, et d'où il a failli sortir pour marcher au bûcher de l'Estrapade. Mais il est aujourd'hui triomphant et tout-puissant à Genève; les rois de ce monde comptent avec lui, et son seul souvenir suffit à faire resplendir les murs humides de ce taudis plus que les arabesques d'or du Louvre. Gabriel, en effet, à ce nom déjà grand de Calvin, se découvrit. Bien que l'impétueux jeune homme ne se fût guère occupé jusque-là de questions de religion ou de morale, cependant il n'eût pas été de son siècle si la vie austère et laborieuse, le caractère sublime et terrible, les doctrines hardies et absolues du législateur de la réforme, n'eussent préoccupé plus d'une fois son esprit. Il reprit toutefois avec assez de calme: -Et quels sont ceux qui m'entourent dans la chambre vénérée du maître? -Ses disciples, répondit l'amiral: Théodore de Bèze, sa plume; La Renaudie, son épée. Gabriel salua l'élégant écrivain qui devait être l'historien des églises réformées, et l'aventureux capitaine qui devait être le fauteur du Tumulte d'Amboise. Théodore de Bèze rendit à Gabriel son salut avec la grâce courtoise qui lui était habituelle, et, prenant à son tour la parole: -Monsieur le vicomte d'Exmès, lui dit-il en souriant, bien que vous ayez été introduit ici avec quelques précautions, ne nous regardez pas,je vous prie, comme de trop dangereux et ténébreux conspirateurs. Je me hâte de vous déclarer que, si les principaux de la religion se réunissent en secret dans cette maison trois fois par semaine, c'est uniquement pour se communiquer les nouvelles de la réforme et pour recevoir soit les néophytes qui, partageant nos principes, demandent à partager nos périls, soit ceux que, pour leur mérite personnel, nous serions jaloux de gagner à notre cause. Nous remercions l'amiral de vous avoir conduit ici, monsieur le vicomte; car vous êtes certes de ces derniers. -Et moi, messieurs, je suis des autres, dit en s'avançant d'un air simple et modeste l'inconnu qui était resté jusque-là à l'écart. Je suis un de ces humbles songeurs que la lumière de vos idées attire dans leur ombre, et qui voudrait s'en rapprocher. -Mais vous ne tarderez pas, Ambroise, à compter entre les plus illustres de nos frères, dit alors La Renaudie. Oui, messieurs, continua-t-il en s'adressant à Coligny et à de Bèze, celui que je vous présente, un praticien encore obscur, c'est vrai, encore jeune, comme vous le voyez, sera pourtant, j'en réponds, une des gloires de la religion, car il travaille et pense beaucoup; et, puisqu'il vient de lui-même à nous, il faut nous réjouir, car nous citerons bientôt avec orgueil parmi les nôtres le chirurgien Ambroise Paré. -Oh! monsieur le capitaine! se récria Ambroise. -Par qui maître Ambroise Paré a-t-il été instruit? demanda Théodore de Bèze. -Par le ministre Chaudieu, qui m'a fait connaître M. de La Renaudie, répondit Ambroise. -Et avez-vous abjuré déjà solennellement? -Pas encore, répondit le chirurgien. Je veux être sincère et ne m'engager qu'en connaissance de cause. Or,je conserve quelques doutes, je l'avoue; et, pour que je me donne sans retour et sans réserve, certains points me sont trop obscurs encore. C'est pour les éclaircir que j'ai souhaité connaître les chefs des réformés, et que j'irais, s'il le fallait, à Calvin lui-même; car la vérité et la liberté sont mes passions. -Bien dit! s'écria l'amiral, et soyez tranquille, maître, nul de nous n'aurait garde de vouloir porter atteinte à votre rare et fière indépendance d'esprit. -Que vous disais-je? reprit La Renaudie triomphant. Ne sera-ce pas là pour notre foi une précieuse conquête?. . . J'ai vu Ambroise Paré dans sa librairie, je l'ai vu au chevet des malades, je l'ai vu même sur les champs de bataille, et partout, devant les erreurs et les préjugés comme devant les blessures et les maladies des hommes, il est ainsi, calme, froid, supérieur, maître des autres et de lui-même. Gabriel reprit ici tout ému de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait: -Qu'on me permette de dire un mot: je sais maintenant où je suis, et je devine pour quels motifs mon généreux ami, M. de Coligny, m'a amené dans cette maison où se réunissent ceux que le roi Henri II appelle des hérétiques et considère comme ses mortels ennemis. Mais j'ai certainement plus besoin d'être instruit que maître Ambroise Paré. Comme lui, j'ai beaucoup agi peut-être, mais je n'ai guère réfléchi, hélas! et il rendrait service à un nouveau venu dans ces idées nouvelles, s'il voulait lui apprendre quelles raisons ou quels intérêts ont acquis au parti de la réforme sa noble intelligence. -Ce ne sont pas des intérêts, répondit Ambroise Paré; car, pour réussir dans mon état de chirurgien, mon intérêt serait de m'attacher aux croyances de la cour et des princes. Ce ne sont pas des intérêts, monsieur le vicomte, mais ce sont, comme vous le disiez, des raisons; et si les éminents personnages devant qui j'élève la voix m'y autorisent, je vous ferai comprendre ces raisons en deux mots. -Parlez! parlez! dirent à la fois Coligny, La Renaudie et Théodore de Bèze. -J'abrégerai, reprit Ambroise, mon temps ne m'appartient pas. Sachez d'abord que j'ai voulu dégager l'idée de la réforme de toutes les théories et de toutes les formules. Ces broussailles une fois écartées, voici les principes qui me sont apparus et pour lesquelsje me soumettrais assurément à toutes les persécutions. . . Gabriel écoutait avec une admiration qu'il ne cherchait pas à cacher ce confesseur désintéressé de la vérité. Ambroise Paré poursuivit: -Les pouvoirs religieux et politiques, l'Église et la royauté ont jusqu'ici substitué leur règle et leur loi à la volonté et à la raison de l'individu. Le prêtre dit à chaque homme: « Crois ceci, » et le prince: « Fais ceci. » Or, les choses ont pu durer de cette façon tant que les esprits étaient enfants encore et avaient besoin de s'appuyer sur cette discipline pour marcher dans la vie. Mais, à cette heure, nous nous sentons forts: donc nous le sommes. Et cependant le prince et le prêtre, l'Église et le roi ne veulent pas se départir de l'autorité qui est devenue pour eux une habitude. C'est contre cet anachronisme d'iniquité que proteste, selon moi, la réforme. Que toute âme dorénavant puisse examiner sa croyance et raisonner sa soumission, c'est là, ce me semble que doit tendre la rénovation à laquelle nous consacrons nos efforts. Est-ce que je me trompe, messieurs? -Non, mais vous allez bien loin et bien avant, dit Théodore de Bèze, et cette audace de mêler aux questions morales les choses politiques. . . -Ah! c'est justement cette audace-là qui me plaît à moi! interrompit Gabriel. -Eh! ce n'est pas de l'audace, mais de la logique! reprit Ambroise Paré. Pourquoi ce qui est équitable dans l'Église ne le serait-il pas dans l'État? Ce que vous admettez pour la pensée, comment le repousseriez-vous pour l'action? -Il y a bien des révoltes dans les paroles hardies que vous avez prononcées, maître, s'écria Coligny pensif. -Des révoltes? reprit tranquillement Ambroise. Oh! moi, je dis tout de suite des révolutions. Les trois réformés s'entre-regardèrent avec surprise. « Cet homme est plus fort encore que nous ne le supposions, » semblait signifier ce regard. Pour Gabriel, il n'oubliait pas l'éternelle pensée de sa vie, mais il y rapportait ce qu'il venait d'entendre, et il songeait. Théodore de Bèze dit vivement à l'audacieux chirurgien: -Il faut absolument que vous soyez des nôtres. Que demandez-vous? -Rien que la faveur de vous entretenir quelquefois, et de soumette à vos lumières les quelques difficultés qui m'arrêtent encore. -Vous aurez plus, dit Théodore de Bèze, vous correspondrez directement avec Calvin. -Un tel honneur à moi? s'écria Ambroise Paré rougissant de joie. -Oui, il faut que vous le connaissiez et qu'il vous connaisse, repartit l'amiral. Un disciple comme vous réclame un maître comme lui. Vous remettrez vos lettres à votre ami La Renaudie, et nous nous chargerons de les faire parvenir à Genève. C'est nous aussi qui vous rendrons les réponses. Elles ne se feront pas attendre. Vous avez entendu parler de la prodigieuse activité de Calvin; vous serez content. -Ah! dit Ambroise Paré, vous me récompensez avant que j'ai rien fait. Comment donc ai-je mérité tant de faveur? -En étant ce que vous êtes, ami, dit La Renaudie. Je savais bien que vous les séduiriez du premier coup. -Oh! merci, merci mille fois! reprit Ambroise. Mais, continua-t-il, il faut malheureusement que je vous quitte. Il y a tant de souffrances qui m'attendent! -Allez! allez! dit Théodore de Bèze, vos motifs sont trop sacrés pour que nous voulions vous retenir. Allez! faites le bien comme vous pensez le vrai. -Mais, en nous quittant, reprit Coligny, répétez-vous bien que vous quittez des amis, et, comme nous le disons de ceux de notre religion, des frères. Ils prirent ainsi cordialement congé de lui, et Gabriel, en lui serrant la main avec chaleur, s'unit à ce témoignage d'amitié. Ambroise Paré sortit, la joie et la fierté au coeur. -Une âme vraiment d'élite! s'écria Théodore de Bèze. -Quelle haine du lieu commun! reprit La Renaudie. -Et quel dévouement sans calcul et sans arrière-pensée à la cause de l'humanité! dit Coligny. -Hélas! reprit Gabriel, comme à côté de cette abnégation mon égoïsme doit vous paraître mesquin, monsieur l'amiral! Je ne subordonne pas, moi, comme Ambroise Paré, les faits et les personnes aux idées et aux principes, mais, au contraire, les principes et les idées aux personnes et aux faits. La Réforme, vous ne le savez que trop ne serait pas pour moi un but, mais un moyen. Dans votre grand combat désintéressé, je combattrais pour mon propre compte. Je le sens, mes motifs sont trop personnels pour que j'ose défendre une cause si pure, et vous ferez très bien de me repousser dès à présent de vos rangs comme indigne. -Vous vous calomniez certainement, monsieur d'Exmès, dit Théodore de Bèze. Lors même que vous obéiriez à des vues moins élevées que celles d'Ambroise Paré, les voies de Dieu sont diverses, et l'on ne trouve pas la vérité dans un seul chemin. -Oui, dit La Renaudie, nous obtenons bien rarement des professions de foi comme celle que vous venez d'entendre, quand nous adressons à ceux que nous voudrions enrôler dans notre parti cette question: « Que demandez-vous? » -Eh bien! reprit Gabriel avec un sourire triste, Ambroise Paré, à cette question, a répondu: « Je demande si réellement la justice et le bon droit sont de votre côté. Savez-vous ce que, moi, je demanderais? -Non, répondit Théodore de Bèze; mais, sur tous les points, nous serions prêts à vous satisfaire. -Je demanderais, reprit Gabriel: « Êtes-vous sûrs qu'il y ait de votre côté suffisamment de puissance matérielle et de nombre, sinon pour vaincre, au moins pour lutter? De nouveau, les trois réformés s'entre-regardèrent avec surprise. Mais cette surprise n'avait plus la même signification que la première fois. Gabriel les observait dans un mélancolique silence. Théodore de Bèze, après une pause, reprit: -Quel que soit, monsieur d'Exmès, le sentiment qui vous dicte cette interrogation, je vous ai promis d'avance de vous répondre sur tous les points, et je tiens ma promesse. Nous n'avons pas seulement pour nous la raison, mais aussi désormais la force, grâce à Dieu! Les progrès de la religion sont rapides et incontestables. Depuis trois ans, une église réformée s'est établie à Paris, et les grandes villes du royaume, Blois, Tours, Poitiers, Marseille, Rouen, ont maintenant les leurs. Vous pourrez voir vous-même, monsieur d'Exmès, le prodigieux concours qu'attirent nos promenades au Pré-aux-Clercs. Le peuple, la noblesse et la cour abandonnent les fêtes pour venir chanter avec nous les psaumes français de Clément Marot. Nous comptons, l'an prochain, constater notre nombre par une procession publique, mais, dès à présent, j'affirmerais que nous avons pour nous le cinquième de la population. Nous pouvons donc nous intituler sans présomption un parti, et inspirer, je crois, à nos amis quelque confiance, et à nos ennemis quelque terreur. -Cela étant, dit froidement Gabriel, je pourrai bien, moi, être avant peu au nombre des premiers, et de vous aider à combattre les seconds. -Mais si nous avions été plus faibles?. . . demanda La Renaudie. -J'aurais cherché d'autres alliés, je l'avoue, répondit Gabriel avec sa fermeté tranquille. La Renaudie et Théodore de Bèze laissèrent échapper un geste d'étonnement. -Ah! s'écria Coligny, ne le jugez pas, amis, avec trop de promptitude et de sévérité. Je l'ai vu à l'oeuvre au siège de SaintQuentin, et, quand on risque sa vie comme il la risquait, on n'a point une âme vulgaire. Mais je sais qu'il lui faut accomplir un devoir sacré et terrible qui ne laisse libre aucune part de son dévouement. -Et, à défaut de ce dévouement, je voudrais vous apporter du moins la sincérité, dit Gabriel. Si les événements me déterminent à être des vôtres, M. l'amiral peut vous attester que je vous offrirai un bras et un coeur solides. Mais la vérité est que je ne puis pas me donner tout entier et sans calcul; car j'appartiens à une oeuvre nécessaire et redoutable que le courroux de Dieu et la méchanceté des hommes m'ont imposée; et, tant que cette oeuvre ne sera pas achevée, il faut me pardonner, je ne suis pas le maître de mon sort. La destinée d'un autre réclame à toute heure, en tout lieu, la mienne. -On peut se dévouer à un homme aussi bien qu'à une idée, dit Théodore de Bèze. -Et, dans ce cas, reprit Coligny, nous serons heureux, ami, de vous servir, comme nous serons fiers de nous servir de vous. -Nos voeux vous accompagneront, et nos volontés vous aideront au besoin, continua La Renaudie. -Ah! vous êtes des héros et des saints! s'écria Gabriel. -Seulement, prends-y garde, jeune homme, reprit l'austère La Renaudie dans son langage familier et grand; prends-y garde, quand une fois nous t'appellerons notre frère, il faudra rester digne de nous. Nous pouvons admettre dans nos rangs un dévouement particulier; mais le coeur se trompe quelquefois luimême. Es-tu bien sûr, jeune homme, que, lorsque tu te crois uniquement consacré à la pensée d'un autre, aucune pensée personnelle ne se mêle à tes actions? Dans le but que tu poursuis, es-tu absolument et réellement désintéressé? N'es-tu conseillé enfin par aucune passion, cette passion fût-elle la plus généreuse du monde? -Oui, reprit Théodore de Bèze, nous ne vous demandons pas vos secrets; mais descendez dans votre coeur, dites-nous que, si vous aviez le droit de nous en révéler tous les sentiments et tous les projets, vous n'éprouveriez d'embarras à aucun moment, et nous vous croirons sur parole. -S'ils vous parlent ainsi, ami, dit à son tour l'amiral à Gabriel, c'est qu'il faut en effet pour défendre les causes pures des mains pures; sinon l'on porterait malheur et à sa cause et à soi-même. Gabriel écoutait et regardait l'un après l'autre ces trois hommes, sévères pour autrui comme pour eux-mêmes, qui, debout autour de lui, pénétrants et graves, l'interrogeaient à la fois comme des amis et comme des juges. Gabriel, à leurs paroles, pâlissait et rougissait tour à tour. Lui-même il interrogeait sa conscience. Homme tout d'extérieur et de mouvement, il s'était trop peu accoutumé sans doute à réfléchir et se reconnaître. En ce moment, il se demandait avec terreur si, dans sa piété filiale, son amour pour Mme de Castro n'avait pas une bien grande part; s'il ne tenait pas autant à apprendre le secret de la naissance de Diane qu'à délivrer le vieux comte; si enfin, en cette question de vie et de mort, il apportait autant de désintéressement qu'il en fallait, selon Coligny, pour mériter la faveur de Dieu. Doute effrayant! si, par quelque arrière-pensée d'égoïsme, il compromettait vraiment devant le Seigneur le salut de son père! Il frémissait dans sa pensée inquiète. Une circonstance en apparence insignifiante le rappela à sa nature, à l'action. Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Séverin. Dans une heure, il serait en présence du roi! Alors, d'une voix assez ferme, Gabriel dit aux réformés: -Vous êtes des hommes de l'âge d'or, et ceux qui se croyaient le plus irréprochables, quand ils se comparent à votre idéal, se sentent troublés et attristés dans leur estime d'euxmêmes. Cependant il est impossible que tous ceux de votre parti soient semblables à vous. Que vous, qui êtes la tête et le coeur de la Réforme, vous surveilliez sévèrement vos intentions et vos actes, cela est utile et nécessaire; mais, si je me donne, moi, à votre cause, ce ne sera pas comme chef, ce sera seulement comme soldat. Or, les souillures de l'âme sont seuls indélébiles; celles de la main peuvent se laver. Je serai votre main, voilà tout. Cette main courageuse et hardie,j'ose le dire, auriez-vous le droit de la refuser? -Non, dit Coligny, et nous l'acceptons dès cette heure, ami. -Et je répondrais, continua Théodore de Bèze, qu'elle se posera aussi pure que vaillante sur la garde de son épée. -Nous en voudrions pour tout garant, reprit La Renaudie, l'hésitation même qu'ont pu faire naître dans votre coeur scrupuleux nos paroles peut-être trop rudes et trop exigeantes. Nous savons juger les hommes. -Merci, messieurs, dit Gabriel. Merci de ne pas vouloir altérer la confiance dont j'ai tant besoin dans la dure tâche que je vais remplir. Merci à vous surtout, monsieur l'amiral, qui, selon votre promesse, m'avez fourni d'avance les moyens de faire payer un manque de foi, même à un roi couronné. Il faut maintenant que je vous quitte, messieurs, et je ne vous dis pas adieu, mais au revoir. Bien que je sois de ceux qui obéissent plutôt aux événements qu'aux abstractions, je crois pourtant que ce que vous avez semé aujourd'hui en moi germera plus tard. -Nous le souhaitons pour nous, dit Théodore de Bèze. -Il ne faudrait pas le souhaiter pour moi, reprit Gabriel; car, je vous l'ai avoué, ce sera le malheur qui me donnera à votre cause. Adieu encore une fois, messieurs, je dois me rendre à cette heure au Louvre. -Et je vous y accompagne, dit Coligny. J'ai à répéter à Henri II, devant vous, ce que je lui ai déclaré déjà en votre absence. La mémoire des rois est courte, et il ne faut pas que celui-ci puisse oublier ou nier. Je vais avec vous. -Je n'aurais pas osé vous demander ce service, monsieur l'amiral, dit Gabriel. Mais j'accepte votre offre avec reconnaissance. -Partons donc, dit Coligny. Quand ils eurent quitté la chambre de Calvin, Théodore de Bèze prit ses tablettes et y inscrivit deux noms: Ambroise Paré. Gabriel, vicomte d'Exmès. -Mais, lui dit La Renaudie, il me semble que vous vous hâtez un peu trop en inscrivant ces deux hommes parmi les nôtres. Ils ne se sont nullement engagés. -Ces deux hommes sont à nous, répondit de Bèze. L'un cherche la vérité, et l'autre fuit l'injustice. Je vous dis qu'ils sont à nous, et je l'écrirai à Calvin. -La matinée aura été bonne pour la religion alors, reprit La Renaudie. -Certes! dit Théodore, nous y aurons conquis un profond philosophe et un valeureux soldat, une tête puissante et un bras fort, un gagneur de batailles et un semeur d'idée. Vous avez rai son, La Renaudie, la matinée est bonne, en effet. XLVII Où La Grâce De Marie Stuart Passe Dans Ce Roman Aussi Fugitivement Que Dans L'Histoire De France. Gabriel, en arrivant avec Coligny aux portes du Louvre, fut atterré du premier mot qu'il entendit. Le roi ne recevait pas ce jour-là. L'amiral, tout amiral et neveu de Montmorency qu'il était, se trouvait trop fortement entaché du soupçon d'hérésie pour avoir à la cour beaucoup de crédit. Quand au capitaine des gardes, Gabriel d'Exmès, les huissiers du logis royal avaient eu le temps d'oublier sa figure et son nom. Les deux amis eurent de la peine rien qu'à franchir les portes extérieures. Ce fut bien pis au dedans. Ils perdirent plus d'une heure en pourparlers, séductions, menaces même. À mesure qu'ils avaient réussi à faire lever une hallebarde, une autre venait leur barrer le chemin. Tous ces dragons, plus ou moins invincibles, qui gardent les rois, semblaient se multiplier devant eux. Mais lorsqu'ils furent arrivés, à force d'instances, dans la grande galerie qui précédait le cabinet d'Henri II, il leur fut impossible de passer outre. La consigne était trop sévère. Le roi, enfermé avec le connétable et Mme de Poitiers, avait donné les ordres les plus stricts pour qu'on ne le dérangeât sous aucun prétexte. Il fallut que Gabriel, pour avoir audience, attendît jusqu'au soir. Attendre, attendre encore, quand on croit enfin toucher au but poursuivi par tant de luttes et de douleurs! Ces quelques heures à traverser paraissaient à Gabriel plus redoutables et plus mortelles que tous les dangers qu'il avait jusque-là bravés et vaincus. Sans entendre les bonnes paroles par lesquelles l'amiral essayait de le consoler et de lui faire prendre patience, il regardait tristement par la fenêtre la pluie qui commençait à tomber du ciel assombri, et, saisi de colère et d'angoisse, il tourmentait fiévreusement la poignée de son épée. Comment renverser et dépasser ces gardes stupides qui l'empêchaient de parvenir jusqu'à la chambre du roi, et peut-être jusqu'à la liberté de son père?. . . Tout à coup, la portière de l'antichambre royale se souleva, et une forme blanche et rayonnante sembla au morne jeune homme illuminer l'atmosphère grise et pluvieuse. La petite reine-dauphine, Marie Stuart, traversa la galerie. Gabriel, comme d'instinct, jeta un cri et étendit les bras vers elle. -Oh! madame! fit-il sans se rendre même compte de son mouvement. Marie Stuart se retourna, reconnut l'amiral et Gabriel, et vint tout de suite à eux, souriante comme toujours. -Vous enfin de retour, monsieur le vicomte d'Exmès! ditelle. Je suis heureuse de vous revoir; j'ai beaucoup entendu parler de vous dans ces derniers temps. Mais que faites-vous au Louvre à cette heure matinale, et que voulez-vous? -Parler au roi! parler au roi, madame! répondit Gabriel d'une voix étranglée. -M. d'Exmès, dit alors l'amiral, a en effet bien besoin de parler sur-le-champ à Sa Majesté. La chose est grave pour lui et pour le roi lui-même, et tous ces gardes lui interdisent le passage, en le remettant à ce soir. -Comme si je pouvais attendre à ce soir! s'écria Gabriel. -C'est que, dit Marie Stuart, je crois que Sa Majesté achève en ce moment de donner des ordres importants. M. le connétable de Montmorency est encore avec le roi, et, vraiment, je crains. . . Un regard suppliant de Gabriel empêcha Marie d'achever sa phrase. -Allons, voyons, tant pis! je me risque, dit-elle. Elle fit un signe de sa main mignonne. Les gardes s'écartèrent respectueusement. Gabriel et l'amiral purent passer. -Oh! merci, madame, dit l'ardent jeune homme. Merci à vous qui, pareille en tout à un ange, m'apparaissez toujours pour me consoler ou pour m'aider dans mes douleurs. -Voilà le chemin libre, reprit en souriant Marie Stuart. Si Sa Majesté se met trop en colère, ne trahissez l'intervention de l'ange qu'à la dernière extrémité, je vous en prie. Elle fit à Gabriel et à son compagnon un salut gracieux et disparut. Gabriel était déjà à la porte du cabinet du roi. Il y avait, dans la dernière antichambre, un dernier huissier qui faisait encore mine de s'opposer à leur passage. Mais, au même instant, la porte s'ouvrait, et Henri II paraissait en personne sur le seuil, achevant de donner quelques instructions au connétable. La vertu du roi n'était pas la résolution. À la vue subite du vicomte d'Exmès, il recula, et ne sut pas même s'irriter. -Sire, dit-il, daignez agréer l'expression de mon respectueux hommage. . . Puis, se tournant vers M. de Coligny, qui s'avançait derrière lui, et auquel il voulut éviter l'embarras des premières paroles: -Venez, monsieur l'amiral, lui dit-il, et, d'après la bienveillante promesse que vous m'avez faite, veuillez rappeler à Sa Majesté la part que j'ai pu prendre à la défense de Saint-Quentin. -Qu'est-ce a dire, monsieur? s'écria Henri qui commençait à recouvrer son sang-froid. Comment vous introduisez-vous ainsi jusqu'à nous sans être autorisé, sans être annoncé? Comment osez-vous interpeller M. l'amiral en notre présence?. . . Gabriel, audacieux dans ces occasions décisives comme devant l'ennemi, et comprenant bien que ce n'était pas le moment de s'intimider, reprit d'un ton respectueux mais résolu: -J'ai pensé, sire, que Votre Majesté était toujours prête quand il s'agissait de rendre justice, fût-ce au dernier de ses sujets. Il avait profité du mouvement en arrière du roi pour entrer hardiment dans le cabinet, où Diane de Poitiers, pâlissante et à demi soulevée sur son fauteuil de chêne sculpté, regardait faire et dire le téméraire sans pouvoir, dans sa fureur et sa surprise, trouver une seule parole. Coligny était entré à la suite de son impétueux ami, et Montmorency, aussi stupéfait qu'eux tous, avait pris le parti de l'imiter. Il y eut un mouvement de silence. Henri II, tourné vers sa maîtresse, l'interrogeait du regard. Mais, avant qu'il eût pris ou qu'elle lui eût dicté une résolution, Gabriel, qui savait bien qu'en cette minute il jouait une partie suprême, dit de nouveau à Coligny avec un accent suppliant et digne à la fois: -Je vous adjure de parler, monsieur l'amiral. Montmorency fit rapidement à son neveu un signe négatif; mais le brave Gaspard n'en tint pas compte. -Je parlerai en effet, dit-il, car c'est mon devoir et ma promesse. Sire, reprit-il en s'adressant au roi,je vous répète sommairement en présence de M. le vicomte d'Exmès ce que j'ai cru déjà devoir vous dire en détail avant son retour. C'est à lui, à lui seul que nous devons d'avoir prolongé la défense de SaintQuentin au delà du terme fixé par Votre Majesté elle-même. Le connétable fit ici un haut-le-corps significatif. Mais Coligny, le regardant fixement, n'en reprit pas moins avec calme: -Oui, sire, trois fois et plus, M. d'Exmès a sauvé la ville, et, sans son courage, sans son énergie, la France, à l'heure qu'il est, ne serait pas sans doute dans la voie de salut où l'on peut désormais espérer qu'elle se maintiendra. -Allons donc! vous êtes trop modeste ou trop complaisant, notre neveu! s'écria M. de Montmorency, hors d'état de contenir plus longtemps l'expression de son impatience. -Non, monsieur, dit Coligny, je suis juste et véridique, voilà tout. J'ai contribué pour ma part et de toutes mes forces à la défense de la cité qui m'était confiée. Mais le vicomte d'Exmès a ranimé le courage des habitants que moi je considérais déjà comme à jamais éteint; le vicomte d'Exmès a su introduire dans la place un secours que je ne savais pas, moi, si voisin de nous; le vicomte d'Exmès a déjoué enfin une surprise de l'ennemi que moi je n'avais pas prévue. Je ne parle pas de la façon dont il se comportait dans les mêlées: nous faisons tous de notre mieux. Mais ce qu'il a fait seul, je le proclame hautement, dût la part immense de gloire qu'il s'est acquise en cette occasion diminuer d'autant, ou même rendre tout à fait illusoire la mienne. Et, se tournant vers Gabriel, le brave amiral ajouta: -Est-ce ainsi qu'il fallait parler, ami! Ai-je rempli à votre gré mes engagements, et êtes-vous content de moi? -Oh! je vous remercie et je vous bénis, monsieur l'amiral, pour tant de loyauté et de vertu, dit Gabriel ému en serrant les mains de Coligny. Je n'attendais pas moins de vous. Mais comptez sur moi, je vous prie, comme sur votre éternel obligé. Oui, de cette heure, votre créancier est devenu votre débiteur, et se souviendra de sa dette, je vous le jure. Pendant ce temps, le roi, les sourcils froncés et les yeux baissés à terre, frappait impatiemment du pied le parquet et semblait profondément contrarié. Le connétable s'était peu à peu rapproché de Mme de Poitiers, et échangeait avec elle quelques paroles à voix basse. Ils parurent s'être arrêtés à une détermination, car Diane se mit à sourire; et ce féminin et diabolique sourire fit frémir Gabriel qui, en ce moment, portait par hasard ses yeux du côté de la belle duchesse. Cependant Gabriel trouva la force d'ajouter: -Je ne vous retiens plus maintenant, monsieur l'amiral; vous avez fait pour moi plus que votre devoir, et si Sa Majesté daigne à présent m'accorder, comme première récompense, la faveur d'une minute d'entretien particulier. . . -Plus tard, monsieur, plus tard, je ne dis pas non, reprit vivement Henri II; mais, pour l'instant, la chose est impossible. -Impossible! s'écria douloureusement Gabriel. -Et pourquoi impossible, sire? interrompit paisiblement Diane, à la grande surprise et de Gabriel et du roi lui-même. -Quoi! madame, balbutia Henri, vous pensez?. . . -Je pense, sire, que ce qu'il y a de plus pressé pour un roi, c'est de rendre à chacun de ses sujets ce qui lui est dû. Or, votre dette envers M. le vicomte d'Exmès est des plus légitimes et des plus sacrées, ce me semble. -Sans doute, sans doute, dit Henri qui cherchait à lire dans les yeux de sa maîtresse, et je veux. . . -Entendre M. d'Exmès sur-le-champ, reprit Diane; c'est bien, sire, c'est justice. -Mais Sa Majesté sait, dit Gabriel de plus en plus stupéfait, que j'ai besoin de lui parler seul? -M. de Montmorency se retirait comme vous entriez, monsieur, reprit Mme de Poitiers. Quand à M. l'amiral, vous avez pris vous-même la peine de lui dire que vous ne le reteniez plus. Pour moi, qui ai été témoin de l'engagement contracté par le roi envers vous, et qui saurais même, s'il le fallait, en rappeler à Sa Majesté les termes précis, vous me permettrez de demeurer peut-être? -Assurément, madame, je vous le demande, murmura Gabriel. -Nous prenons congé, mon neveu et moi, de Sa Majesté et de vous, madame, dit Montmorency. Il fit à Diane, en s'inclinant devant elle, un signe d'encouragement dont elle ne paraissait pourtant pas avoir besoin. De son côté, Coligny osa serrer la main de Gabriel, puis il sortit sur les pas de son oncle. Le roi et la favorite restèrent seuls avec Gabriel, tout épouvanté de l'imprévue et mystérieuse protection que lui accordait le mère de Diane de Castro. XLVIII L'Autre Diane. Malgré sa rude puissance sur lui-même, Gabriel ne put empêcher la pâleur de couvrir son visage et l'émotion briser sa voix, quand, après une pause, il dit au roi: -Sire, c'est en tremblant, et pourtant avec une confiance profonde en votre royale promesse, quej'ose, échappé d'hier seulement de la captivité, rappeler à Votre Majesté l'engagement solennel qu'elle a daigné prendre envers moi. Le comte de Montgommery vit encore, sire! sans quoi vous auriez arrêté depuis longtemps déjà mes paroles. . . Il s'arrêta, la poitrine oppressée. Le roi resta immobile et muet. Gabriel reprit: -Eh bien! sire, puisque le comte de Montgommery est vivant encore, et que, d'après l'attestation de M. l'amiral, j'ai prolongé au delà du terme fixé la résistance de Saint-Quentin, sire, j'ai dépassé ma promesse, tenez la vôtre; sire, rendez-moi mon père! -Monsieur!. . . dit Henri II hésitant. Il regardait Diane de Poitiers, dont le calme et l'assurance ne paraissaient pas se troubler. Le pas était cependant difficile. Henri s'était habitué à regarder Gabriel comme mort ou prisonnier, et n'avait pas prévu la réponse à sa terrible demande. Devant cette hésitation, Gabriel sentait l'angoisse lui serrer le coeur. -Sire, reprit-il avec une sorte de désespoir, il est impossible que Votre Majesté ait oublié! Votre Majesté certainement se rappelle ce solennel entretien: elle se rappelle quel engagement j'ai pris au nom du prisonnier, mais quel engagement elle a pris aussi envers moi. Le roi fut malgré lui saisi de douleur et de l'effroi du noble jeune homme; ses instincts généreux s'éveillèrent en lui. -Je me souviens de tout, dit-il à Gabriel. -Ah! sire, merci! s'écria Gabriel dont le regard brilla de joie. Mais Mme de Poitiers reprit en ce moment avec tranquillité: -Sans doute, le roi se souvient de tout, monsieur d'Exmès; mais c'est vous qui me paraissez avoir oublié. La foudre tombant à ses pieds au milieu d'une belle journée de juin n'eût pas davantage épouvanté Gabriel. -Comment! murmura-t-il, qu'ai-je donc oublié, madame? -La moitié de votre tâche, monsieur, répondit diane. Vous avez dit en effet à Sa Majesté, et si ce ne sont pas vos propres paroles, c'en est du moins le sens; vous avez dit: « Sire, pour racheter la liberté du comte de Montgommery, j'arrêterai l'ennemi dans sa marche triomphale vers le centre de la France. » -Eh bien! ne l'ai-je pas fait, madame? demanda Gabriel éperdu. -Oui, répondit Diane. Mais vous avez ajouté: Et même, s'il le fallait, d'attaqué devenant agresseur, je m'emparerais d'une des places dont l'ennemi est le maître. Voilà ce que vous avez dit, monsieur. Or, vous n'avez fait, ce me semble, que la moitié de ce que vous aviez dit. Que pouvez-vous répondre à cela? Vous avez maintenu Saint-Quentin durant un certain nombre de jours, c'est fort bien, mais la ville prise, où est-elle? -Oh! mon Dieu! mon Dieu! put seulement dire Gabriel anéanti. -Vous voyez, reprit Diane avec le même sang-froid, que ma mémoire est encore meilleure et plus présente que la vôtre. Pourtant, j'espère que maintenant, à votre tour, vous vous souvenez? -Oui, c'est vrai, je me souviens maintenant! s'écria amèrement Gabriel. Mais, en disant cela, je voulais dire seulement qu'au besoin je ferais l'impossible; car prendre en ce moment une ville aux Espagnols ou aux Anglais, est-ce possible? je vous le demande, sire? Votre Majesté, en me laissant partir, a tacitement accepté la première de mes offres, sans me laisser croire qu'après cet effort héroïque, après cette longue captivité,j'aurais encore à exécuter la seconde. Sire! c'est à vous, à vous que je m'adresse, une ville pour la liberté d'un homme, n'est-ce donc pas assez? Je vous contenterez-vous pas d'une rançon pareille? et faudra-t-il que, sur une parole en l'air échappée à mon exaltation, on m'impose à moi, pauvre Hercule humain, une autre tâche cent fois plus rude que la première, et même, cela se comprend, sire, irréalisable? Le roi fit un mouvement pour parler; mais la grande sénéchale se hâta de le prévenir. -Est-il donc plus facile et plus réalisable, dit-elle, y a-t-il donc moins de dangers et de folie, malgré vos promesses, à rendre à la liberté un redoutable captif, un criminel de lèse-majesté? Pour obtenir l'impossible, vous avez offert l'impossible, monsieur d'Exmès; mais il n'est pas juste que vous exigiez l'accomplissement de la parole du roi quand vous n'avez pas tenu jusqu'au bout la vôtre. Les devoirs d'un souverain ne sont pas moins graves que ceux d'un fils; d'immenses et surhumains services rendus à l'État pourraient seuls excuser l'extrémité qui ferait imposer silence par Sa Majesté aux lois de l'État. Vous avez à sauver votre père, soit; mais le roi a la France à garder. Et, d'un regard expressif commentant ses paroles, Diane rappelait deux fois à Henri quels risques il y avait à laisser sortir de la tombe le vieux comte de Montgommery et son secret. Aussi, lorsque Gabriel, tentant un dernier effort, s'écria en étendant les mains vers le roi: -Sire, c'est à vous, c'est à votre équité, c'est à votre clémence même que j'en appelle! Sire, plus tard, avec l'aide du temps et des circonstances,je m'engage encore à rendre à la patrie cette ville, ou à mourir à la tâche. Mais en attendant, sire, faites, de grâce, que je voie mon père! Henri, conseillé par le regard fixe et par toute l'attitude Diane, répondit en affermissant sa voix: -Tenez votre promesse jusqu'au bout, monsieur, et je jure Dieu qu'alors, mais alors seulement, je remplirai la mienne. Ma parole ne vaut qu'autant que la vôtre. -C'est votre denier mot, sire? dit Gabriel. -C'est mon dernier mot. Gabriel courba un moment la tête, écrasé, vaincu et tout frémissant de cette terrible défaite. En une minute, il remua un monde de pensées. Il se vengerait de ce roi ingrat et de cette femme perfide! Il se jetterait dans les rangs des réformés! Il remplirait la destinée des Montgommery! Il frapperait mortellement Henri, comme Henri avait frappé le vieux comte! Il ferait renvoyer Diane de Poitiers honteuse et sans honneurs! Ce serait là désormais le but unique de sa volonté et de sa vie, et ce but, quelque éloigné et invraisemblable qu'il parût pour un simple gentilhomme, il saurait l'atteindre à la fin! Mais quoi! son père, pendant ce temps, serait mort vingt fois! Le venger était bien, le sauver était mieux. Dans sa position, prendre une ville n'était pas plus difficile peut-être que de punir un roi. Seulement, ce but-là était saint et glorieux, et l'autre criminel et impie! Avec l'un il perdait Diane de Castro à jamais; avec l'autre, qui sait s'il ne la gagnerait pas! Tous les événements qui s'étaient accomplis depuis la prise de Saint-Quentin passèrent devant les yeux de Gabriel comme un éclair. En dix fois moins de temps que nous n'en mettons à écrire tout ceci, l'âme vaillante et toujours prête du jeune homme s'était relevée. Il avait arrêté une résolution, conçu un plan, entrevu une issue. Le roi et sa maîtresse le virent avec étonnement, et presque avec effroi, redresser son front pâle mais calme. -Soit! dit-il seulement. -Vous vous résignez? reprit Henri. -Je me décide, répondit Gabriel. -Comment? Expliquez-vous! dit le roi. -Écoutez-moi, sire. L'entreprise par laquelle je tenterais de vous rendre une ville pour celle que les Espagnols vous ont occupée vous paraîtrait désespérée, impossible, insensée, n'est-ce pas? Soyez de bonne foi, sire, et vous aussi, madame, c'est ainsi qu'au fond vous la jugiez? -C'est vrai, répondit Henri. -Je le crains, ajouta Diane. -Selon toutes les probabilités, poursuivit Gabriel, cette tentative me coûterait la vie sans produire d'autres résultats que de me faire passer pour un fou ridicule. -Ce n'est pas moi qui vous l'ai proposée, dit le roi. -Et il sera sage sans doute d'y renoncer, reprit Diane. -Je vous ai dit pourtant que j'y étais déterminé, dit Gabriel. Henri et Diane ne purent retenir un mouvement d'admiration. -Oh! prenez garde! s'écria le roi. -À quoi! à ma vie? reprit en riant tout haut Gabriel, il y a longtemps que j'en ai fait le sacrifice. Seulement, sire, pas de malentendu et de faux-fuyant, cette fois. Les termes du marché que nous concluons ensemble devant dieu sont clairs et nets à présent. Moi, Gabriel, vicomte d'Exmès, vicomte de Montgommery, je ferai de telle sorte que, par moi, une ville actuellement au pouvoir des Espagnols ou des Anglais tombera au vôtre. Cette ville ne sera pas une bicoque ou une bourgade, mais une place forte aussi importante que puissiez la souhaiter. Pas d'ambiguïté là-dedans, je pense! -Non vraiment, dit le roi troublé. -Mais aussi, reprit Gabriel, vous de votre côté, Henri II, roi de France, vous vous engagez à ouvrir, à ma première réquisition, le cachot de mon père, et à me rendre le comte de Montgommery. Vous vous y engagez? c'est dit? Le roi vit le sourire d'incrédulité de Diane, et dit: -Je m'y engage. -Merci, Votre Majesté! Mais ce n'est pas tout: vous pouvez bien accorder une garantie de plus à ce pauvre insensé qui se jette les yeux ouverts dans l'abîme. Il faut être indulgent pour ceux qui vont mourir. Je ne vous demande pas d'écrit signé qui puisse vous compromettre, vous me refuseriez sans doute. Mais voici là une Bible. Sire, posez dessus votre main royale et jurez ce serment: « En échange d'une ville de premier ordre que je devrai au seul Gabriel de Montgommery, je m'engage sur les saints livres à rendre au vicomte d'Exmès la liberté de son père, et déclare d'avance, si je viole ce serment, ledit vicomte dégagé envers moi et les miens de toute fidélité; dis que tout ce qu'il fera pour punir le parjure sera bien fait, je l'absous devant les hommes et devant Dieu, fût-ce d'un crime sur ma personne. » Jurez ce serment-là, sire. -De quel droit me le demandez-vous? reprit Henri. -Je vous l'ai dit, sire, du droit de celui qui va mourir. Le roi hésitait encore. Mais la duchesse, avec son dédaigneux sourire, lui faisait signe qu'il pouvait bien s'engager sans crainte. En effet, elle pensait que, pour le coup, Gabriel avait tout à fait perdu la raison, et haussait les épaules de pitié. -Allons! je consens, dit Henri avec un entraînement fatal. Et il répéta, la main sur l'Évangile, la formule de serment que lui dicta Gabriel. -Au moins, dit le jeune homme quand le roi eut fini, cela suffirait pour m'épargner tout remords. Le témoin de notre nouveau marché, ce n'est plus seulement madame, c'est Dieu. Maintenant, je n'ai plus de temps à perdre. Adieu, sire. Dans deux mois d'ici, je serai mort ou j'embrasserai mon père. Il s'inclina devant le roi et la duchesse, et sortit précipitamment. Henri, malgré lui, resta un moment sérieux et pensif, mais Diane éclata de rire. -Allons! vous ne riez pas, sire? dit-elle. Vous voyez bien que ce fou est perdu, et que son père mourra en prison. Vous pouvez rire, allez! sire. -Ainsi fais-je, dit le roi en riant. XLIX Une Grande Idée Pour Un Grand Homme. Le duc de Guise, depuis qu'il portait le titre de lieutenant général du royaume, occupait un logement dans le Louvre même. C'était maintenant dans le château des rois de France que dormait, ou plutôt que veillait, chaque nuit, l'ambitieux chef de la maison de Lorraine. Quels rêves rêvait-il tout éveillé sous ces lambris peuplés de Chimères! N'avaient-ils pas fait bien du chemin, ces songes, depuis le jour où il confiait à Gabriel sous sa tente de Civitella ses projets sur le trône de Naples? S'en contenterait-il à présent? L'hôte de la maison royale ne se disait-il pas dès lors qu'il en pourrait bien devenir le maître? Ne sentait-il pas déjà vaguement autour de ses tempes le contact d'une couronne? Ne regardait-il pas avec un sourire de complaisance sa bonne épée qui, plus sûre que la baguette d'un magicien, pouvait transformer son espérance en réalité? Il est permis de supposer que, même à cette époque, François de Lorraine nourrissait de telles pensées. Voyez! le roi lui-même, en l'appelant à son secours dans sa détresse, n'autorisait-il point ses ambitions les plus audacieuses? Lui confier le salut de la France dans cette passe désespérée, c'était le reconnaître le premier capitaine du temps! François Ier n'eût pas agi avec cette modestie! il eût saisi son épée de Marignan. Mais Henri II, quoique personnellement fort brave, manquait de la volonté qui commande et de la force qui exécute. Le duc de Guise se disait tout cela, mais il se disait aussi qu'il ne suffisait pas de se justifier à soi-même ces espoirs téméraires, il fallait les justifier aux yeux de la France; il fallait, par des services éclatants, par des succès signalés, acheter ses droits et conquérir sa destinée. L'heureux général qui avait eu la chance d'arrêter à Metz la seconde invasion du grand empereur Charles-Quint sentait bien pourtant qu'il n'avait pas encore assez fait pour tout oser. Quand bien même, à cette heure, il repousserait de nouveau jusqu'à la frontière les Espagnols et les Anglais, ce n'était pas assez non plus. Pour que la France se donnât ou se laissât prendre, il ne fallait pas seulement réparer ses défaites, il fallait lui remporter des victoires. Telles étaient les réflexions qui occupaient d'ordinaire le grand esprit du duc de Guise depuis son retour d'Italie. Il se les répétait ce jour même où Gabriel de Montgommery concluait avec Henri II son nouveau pacte insensé et sublime. Seul dans sa chambre, François de Guise, debout à la fenêtre, regardait sans voir dans la cour, et tambourinait machinalement des doigts contre la vitre. Un de ses gens gratta à la porte avec discrétion, et, entrant sur la permission du duc, lui annonça le vicomte d'Exmès. -Le vicomte d'Exmès! dit le duc de Guise, qui avait la mémoire de César, et qui d'ailleurs avait de bonnes raisons pour se rappeler Gabriel. Le vicomte d'Exmès! monjeune compagnon d'armes de Metz, de Renty et de Valenza! Faites entrer, Thibault, faites entrer sur-le-champ. Le valet s'inclina et sortit pour introduire Gabriel. Notre héros (nous avons bien le droit de lui donner ce nom), notre héros n'avait pas hésité. Avec cet instinct qui illumine l'âme aux heures de crise et qui, s'il éclaire tout le cours ordinaire de l'existence, s'appelle le génie, Gabriel, en quittant le roi, comme s'il eût pressenti les secrètes pensées que caressait dans le moment même le duc de Guise, s'était rendu tout droit au logement du lieutenant général du royaume. C'était peut-être le seul homme vivant qui dût le comprendre et qui pût l'aider. Gabriel, d'ailleurs, eut lieu d'être touché de l'accueil que lui fit son ancien général. Le duc de Guise vint au-devant de lui jusqu'à la porte, et le serra dans ses bras. -Ah! c'est vous enfin, mon vaillant! lui dit-il avec effusion. D'où arrivez-vous? Qu'êtes-vous devenu depuis Saint-Quentin? Que j'ai souvent pensé à vous et parlé de vous, Gabriel! -Vraiment, monseigneur, j'aurais gardé dans votre souvenir quelque place? -Pardieu! il le demande! s'écria le duc. Aussi bien n'avezvous pas des façons à vous de vous rappeler aux gens? Coligny, qui vaut mieux à lui tout seul que tous les Montmorency ensemble, m'a raconté (quoique à mots couverts, je ne sais pourquoi) une partie de vos exploits là-bas, à Saint-Quentin; et encore il m'en taisait, à ce qu'il disait, la meilleure moitié. -J'en ai trop peu fait, pourtant! dit en souriant tristement Gabriel. -Ambitieux, reprit le duc. -Bien ambitieux, en effet! dit Gabriel en secouant la tête avec mélancolie. -Mais, Dieu merci! reprit le duc de Guise, vous voilà de retour! Nous voilà réunis, ami! et vous savez les projets que nous faisions ensemble en Italie! Ah! mon pauvre Gabriel, c'est maintenant que la France a plus que jamais besoin de votre bravoure. À quelles tristes extrémités ils ont réduit la patrie! -Tout ce que je suis et tout ce que je puis, dit Gabriel, est consacré à son soutien, et je n'attends que votre signal, monseigneur. -Merci, ami, répondit le duc, j'userai de l'offre, soyez-en certain, et mon signal ne se fera pas attendre. -Ce sera donc à moi à vous remercier, monseigneur! s'écria Gabriel. -À vrai dire pourtant, reprit le duc de Guise, plus je regarde autour de moi, plus je trouve la situation embarrassante et grave. J'ai dû courir d'abord au plus pressé, organiser autour de Paris la résistance, présenter une ligne formidable de défense à l'ennemi, arrêter ses progrès enfin. Mais ce n'est rien, cela. Il a SaintQuentin! il a le nord! Je dois, je veux agir. Mais comment?. . . Il s'arrêta, comme pour consulter Gabriel. Il connaissait la haute portée de l'esprit du jeune homme, et s'était en plus d'une occasion trouvé bien de ses avis; mais, cette fois, le vicomte d'Exmès se tut, observant lui-même le duc et le laissant venir, pour ainsi dire. François de Lorraine reprit donc: -N'accusez point ma lenteur, ami. Je ne suis point, vous le savez, de ceux qui hésitent, maisje suis de ceux qui réfléchissent. Vous ne m'en blâmerez pas, car vous êtes un peu comme moi, à la fois résolu et prudent. Et même, ajouta le duc, la pensée de votre jeune front me semble encore plus austère que par le passé. Je n'ose vous interroger sur vous-même. Vous aviez,je m'en souviens, à vous acquitter de graves devoirs et à découvrir de dangereux ennemis. Auriez-vous à déplorer d'autres malheurs que ceux de la patrie? J'en ai peur; car je vous ai quitté sérieux, et je vous retrouve triste. -Ne parlons pas de moi, monseigneur, je vous prie, dit Gabriel. Parlons de la France, ce sera encore parler de moi. -Soit! reprit le duc de Guise. Je veux donc vous dire à coeur ouvert ma pensée et mon souci. Il me semble que ce qui serait actuellement nécessaire, ce serait de relever par quelque coup d'éclat le moral de nos gens et notre vieille réputation de gloire, ce serait de mettre la défense dans l'attaque, ce serait enfin de ne pas se borner à remédier à nos revers, mais de les compenser par un succès. -Cet avis, c'est le mien, monseigneur! s'écria vivement Gabriel, surpris et ravi d'une coïncidence si favorable à ses propres desseins. -C'est votre avis, n'est-ce pas? reprit le duc de Guise, et vous avez songé plus d'une fois sans doute aux dangers de notre France et aux moyens de l'en retirer? -J'y ai songé souvent en effet, dit Gabriel. -Eh bien! reprit François de Lorraine, êtes-vous, ami, plus avancé que moi? Avez-vous envisagé la difficulté sérieuse? Ce coup d'éclat, que vous jugez comme moi nécessaire, où, quand et comment le tenter? -Monseigneur, je crois le savoir. -Se peut-il? s'écria le duc. Oh! parlez, parlez, mon ami! -Mon Dieu! J'ai peut-être déjà parlé trop vite, dit Gabriel. La proposition que j'ai à vous faire est de celles qui auraient besoin sans doute de longues préparations. Vous êtes très grand, monseigneur; mais c'est égal! la chose que j'ai à vous dire pourra bien encore vous paraître à vous-même démesurée. -Je ne suis guère sujet au vertige, dit le duc de Guise en souriant. -N'importe, monseigneur, reprit le vicomte d'Exmès. Au premier aspect, mon projet, je le crains et je vous en préviens, va vous paraître étrange, insensé, irréalisable même! Il n'est cependant que difficile et périlleux. -Mais c'est un attrait de plus, cela! dit François de Lorraine. -Ainsi, continua Gabriel, il est convenu, monseigneur, que vous ne vous en effraierez pas d'abord. Il y aura, je le répète, de grands risques à courir. Mais les moyens de réussite sont en mon pouvoir, et quand je vous les aurai développés, vous en conviendrez vous-même. -S'il en est ainsi, parlez donc, Gabriel, dit le duc. Mais, ajouta-t-il avec impatience, qui vient nous interrompre encore? Est-ce vous qui frappez, Thibault? -Oui, monseigneur, dit le valet survenant. Monseigneur m'avait ordonné de l'avertir quand il serait l'heure du conseil, et voilà deux heures qui sonnent. M. de Saint-Remi et ces messieurs vont venir dans l'instant prendre monseigneur. -C'est vrai, c'est vrai, reprit le duc de Guise, il y a conseil tout à l'heure, et conseil important. Il est indispensable que j'y assiste. C'est bien, Thibault, laissez-nous. Vous introduirez ces messieurs quand ils arriveront. Vous voyez, Gabriel, que mon devoir va m'appeler près du roi. Mais, en attendant que vous puissiez ce soir me développer à loisir votre dessein, qui doit être grand puisqu'il est de vous, satisfaites brièvement, je vous en supplie, ma curiosité et mon impatience. En deux mots, Gabriel, que prétendriez-vous faire? -En deux mots, monseigneur, prendre Calais, dit tranquillement Gabriel. -Prendre Calais! s'écria le duc de Guise en reculant de surprise! -Vous oubliez, monseigneur, reprit Gabriel avec le même sang-froid, que vous aviez promis de ne pas vous effrayer de la première impression. -Oh! mais y avez-vous bien songé aussi? dit le duc. Prendre Calais défendu par une garnison formidable, par des remparts imprenables, par la mer! Calais au pouvoir de l'Angleterre depuis plus de deux siècles! Calais gardé comme on garde la clef de la France quand on la tient! J'aime ce qui est audacieux. Mais ceci ne serait-il pas téméraire? -Oui, monseigneur, répondit Gabriel. Mais c'est justement parce que l'entreprise est téméraire, c'est parce qu'on ne peut même en concevoir la pensée ou le soupçon, qu'elle a des chances meilleures de réussite. -C'est possible, au fait, dit le duc rêvant. -Quand vous m'aurez entendu, monseigneur, vous direz: « C'est certain! » La conduite à tenir est marquée d'avance: garder le plus absolu secret, donner le change à l'ennemi par quelque fausse manoeuvre, et arriver devant la ville à l'improviste. En quinze jours, Calais sera à nous. -Mais, reprit vivement le duc de Guise, ces indications générales ne suffisent pas. Votre plan, Gabriel, vous avez un plan? -Oui, monseigneur, il est simple et sûr. . . Gabriel n'eut pas le temps d'achever. En ce moment, la porte s'ouvrit, et le comte de Saint-Remy entra, suivi de nombre de seigneurs attachés à la fortune des Guise. -Sa Majesté attend au conseil monseigneur le lieutenant général du royaume, dit Saint-Remy. -Je suis à vous, messieurs, reprit le duc de Guise en saluant les arrivants. Puis, revenant rapidement à Gabriel, il lui dit à voix basse: -Il faut, vous le voyez, que je vous quitte, ami. Mais l'idée inouïe et magnifique que vous venez de jeter dans mon esprit ne me quittera pas de la journée, je vous en réponds! Si vraiment vous croyez un tel prodige exécutable, je me sens digne de vous comprendre. Pouvez-vous revenir ici ce soir à huit heures? Nous aurons à nous toute la nuit, et nous ne serons plus interrompus. -À huit heures, je serai exact, dit Gabriel, et j'emploierai bien mon temps d'ici là. -Je ferai observer à monseigneur, dit le comte de SaintRemy, qu'il est maintenant plus de deux heures. -Me voici! me voici! répondit le duc. Il fit quelques pas pour sortir, puis se retourna vers Gabriel, le regarda, et, se rapprochant encore de lui, comme pour s'assurer de nouveau qu'il avait bien entendu: -Prendre Calais? répéta-t-il tout bas avec une sorte d'interrogation. Et Gabriel, inclinant affirmativement la tête, de répondre avec son sourire doux et calme: -Prendre Calais. Le duc de Guise sortit, et le vicomte d'Exmès quitta derrière lui le Louvre. L Divers Profils De Gens D'Epée. Aloyse guettait avec angoisse le retour de Gabriel à la fenêtre basse de l'hôtel. Quand elle l'aperçut enfin, elle leva au ciel ses yeux pleins de larmes, larmes de bonheur et de gratitude, cette fois. Puis elle courut elle-même ouvrir la porte à son maître bienaimé. -Dieu soit béni! je vous revois, monseigneur, s'écria-t-elle. Vous sortez du Louvre? Vous avec vu le roi? -Je l'ai vu, répondit Gabriel. -Eh bien! -Eh bien! ma bonne nourrice, il faut encore attendre. -Attendre encore! répéta Aloyse en joignant les mains. Sainte Vierge! c'est pourtant bien triste et bien difficile d'attendre. -Ce serait impossible, dit Gabriel, si en attendant je n'agissais pas. Mais j'agirai, Dieu merci! Je pourrai me distraire de la route en regardant le but. Il entra dans la salle et jeta son manteau sur le dossier d'un fauteuil. Il n'apercevait pas Martin-Guerre assis dans un coin et plongé dans des réflexions profondes. -Eh bien, Martin! eh bien, paresseux! cria dame Aloyse à l'écuyer, vous ne venez seulement pas aider monseigneur à se débarrasser de son manteau? -Oh! pardon! pardon! fit Martin en s'éveillant de sa rêverie et en se levant précipitamment. -C'est bon, Martin, ne te dérange pas, dit Gabriel. Aloyse, je ne veux pas que tu tourmentes mon pauvre Martin; son zèle et son dévouement me sont en ce moment plus que jamais néces saires, et j'ai à m'entendre avec lui de choses graves. Tout désir du vicomte d'Exmès était sacré pour Aloyse. Elle favorisa l'écuyer rentré en grâce de son plus aimable sourire, et sortit discrètement pour laisser Gabriel plus libre de l'entretenir. -Çà, Martin, dit celui-ci quand ils furent seuls, que faisais-tu donc là, de fait? et sur quel sujet méditais-tu si gravement? -Monseigneur, répondit Martin-Guerre, je me creusais, s'il vous plaît, la cervelle pour deviner un peu l'énigme de l'homme de ce matin. -Eh bien! l'as-tu trouvée? reprit Gabriel en souriant. -Très peu, hélas! monseigneur. S'il faut vous l'avouer, j'ai beau m'écarquiller les yeux, je ne vois absolument que la nuit noire. -Mais je t'ai annoncé, moi, Martin, que je croyais voir autre chose. -En effet, monseigneur, mais quoi? c'est ce que je me tue à chercher. -Le moment n'est pas venu de te le dire, reprit Gabriel. Écoute: tu m'es dévoué, Martin? -Est-ce une question que fait Monseigneur? -Non, Martin, c'est ton éloge. J'invoque ce dévouement dont je parle. Il faut, pour un temps, t'oublier toi-même, oublier l'ombre qu'il y a sur ta vie et que nous dissiperons plus tard, je te le promets. Mais, à présent, j'ai besoin de toi, Martin. -Ah! tant mieux! tant mieux! tant mieux! s'écria MartinGuerre. -Mais entendons-nous bien, reprit Gabriel. J'ai besoin de toi tout entier, de toute ta vie, de tout ton courage; veux-tu te fier à moi, ajourner tes inquiétudes personnelles, et te donner à ma seule fortune? -Si je le veux! s'écria Martin. Mais, monseigneur, c'est mon devoir, et qui plus est, mon plaisir. Par saint Martin! je n'ai été que trop longtemps séparé de vous! je veux réparer les jours perdus, grêle et tempête! Quand il y aurait des légions de Martin Guerre à mes trousses, soyez tranquille, monseigneur, je m'en moquerai entièrement. Dès que vous serez là, devant moi, je ne verrai que vous au monde. -Brave coeur! dit Gabriel. Réfléchis pourtant, Martin, que l'entreprise où je te demande de t'engager est pleine de dangers et d'abîmes. -Baste! on saute par-dessus! dit Martin en faisant claquer ses doigts avec insouciance. -Nous jouerons cent fois nos existences, Martin. -Tant vaut l'enjeu, tant vaut la partie, monseigneur! -Mais cette partie terrible, une fois qu'elle sera engagée, ami, il ne nous sera plus permis de la quitter. -On est beau joueur ou on ne l'est pas, reprit fièrement l'écuyer. -N'importe! dit Gabriel, malgré toute ta résolution, tu ne prévois pas les chances redoutables et étranges que comporte la lutte surhumaine dans laquelle je vais te conduire; et tant d'efforts resteront peut-être, songes-y bien, sans récompense! Martin, pense à ceci: le plan qu'il me faut accomplir, quand je l'envisage, il me fait peur à moi-même. -Bon! les périls et moi, nous nous connaissons, dit Martin d'un air capable, et quand on a eu l'honneur d'être pendu. . . -Martin, reprit Gabriel, il faudra braver les éléments, se réjouir de la tempête, rire de l'impossible!. . . -Nous rirons! dit Martin-Guerre. À vous parler franchement, monseigneur, depuis mon gibet, les jours que je vis me paraissent des jours de grâce, et je ne vais pas chicaner le bon Dieu sur la portion de surplus qu'il veut bien m'octroyer. Ce que le marchand vous accorde par-dessus le marché, il ne vaut pas le compter; sans quoi l'on est un ingrat ou un sot. -C'est dit alors, Martin! reprit le vicomte d'Exmès, tu partages mon sort et tu me suivras. -Jusqu'en enfer, monseigneur! pourvu toutefois que ce soit pour narguer Satan; car on est bon catholique. -Ne crains rien là-dessus, dit Gabriel. Tu compromettras peut-être avec moi ton salut en ce monde, mais non pas dans l'autre. -C'est tout ce qu'il me faut, reprit Martin. Mais est-ce que monseigneur n'avait pas à me demander autre chose que ma vie? -Si, vraiment, dit Gabriel en souriant de la naïveté héroïque de cette question; si, vraiment, Martin, il faut encore que tu me rendes un service. -De quoi s'agit-il, monseigneur? -Te ferais-tu bon, reprit Gabriel, de me chercher et de me trouver le plus promptement possible, aujourd'hui même s'il se pouvait, une douzaine de compagnons de ta trempe, braves, forts, hardis, qui ne redoutent ni le fer ni le feu, qui sachent supporter la faim et la soif, le chaud et le froid, qui obéissent comme des anges et se battent comme des démons? Cela se peut-il? -C'est selon. Seront-ils bien payés? demanda MartinGuerre. -Une pièce d'or pour chaque goutte de leur sang, dit Gabriel. Ma fortune est la moindre chose que je regrette, hélas! dans la pieuse et rude tâche que je dois mener à bout. -À ce taux-là, monseigneur, reprit l'écuyer, je vous ramasserai en deux heures de bons chenapans qui, je vous en réponds, ne plaindront pas leurs blessures. En France, et surtout à Paris, on ne chôme jamais de lurons pareils. Mais qui serviront-ils? -Moi-même, dit le vicomte d'Exmès. Ce n'est pas comme capitaine des gardes, c'est comme volontaire que je vais faire la campagne qu'on prépare. Il me faut des gens à moi. -Oh! s'il en est ainsi, monseigneur, dit Martin, j'ai d'abord sous la main, et prêts au premier signal, cinq ou six de nos anciens gaillards de la guerre de Lorraine. Ils jaunissent, les pauvres diables, depuis que vous les avez congédiés. Vont-ils être contents de retourner au feu avec vous! Ah! c'est pour vousmême que je vais recruter? Oh! bien alors, dès ce soir, je vous présenterai une galerie complète. -Bien! dit Gabriel. Une condition nécessaire de leur enrôlement, c'est qu'ils devront se disposer à quitter Paris à toute heure et à me suivre partout où j'irai sans questions ni commentaires, sans seulement regarder si nous marchons vers le sud ou vers le septentrion. -Ils marcheront vers la gloire et l'argent les yeux bandés, monseigneur. -Je compte donc sur eux et sur toi, Martin. Pour ta part, à toi. . . -N'en parlons pas, monseigneur, interrompit Martin. -Parlons-en, au contraire. Si nous survivons à la bagarre, mon brave serviteur, je m'engage ici solennellement à faire pour toi ce que tu auras fait pour moi, et à te servir à mon tour contre tes ennemis, sois tranquille. En attendant, ta main, mon fidèle. -Oh! monseigneur! dit Martin-Guerre en baisant respectueusement la main que lui tendait son maître. -Allons, va, Martin, reprit le vicomte d'Exmès; mets-toi tout de suite en quête. Discrétion et courage! J'ai besoin maintenant d'être seul. -Pardon! monseigneur va-t-il rester à l'hôtel, demanda Martin. -Oui, jusqu'à sept heures. Je ne dois aller au Louvre qu'à huit. -En ce cas, reprit l'écuyer, avant sept heures, monsieur le vicomte, j'espère pouvoir vous présenter au moins quelques échantillons du personnel de votre troupe. Il salua et sortit, tout fier et tout préoccupé déjà de sa haute mission. Gabriel, resté seul, passa le reste du jour enfermé, à consulter le plan que lui avait remis Jean Peuquoy, à écrire des notes, à marcher de long en large dans sa chambre, et à méditer. Il ne fallait pas qu'il laissât le soir une seule objection du duc de Guise sans réponse. Il s'interrompait seulement de temps en temps pour répéter d'une voix ferme et d'un coeur ardent: -Je te sauverai, mon père! Ma Diane, je te sauverai. Vers six heures, Gabriel, sur les instances d'Aloyse, venait de prendre quelque nourriture. Martin-Guerre entra d'un air grave et composé: -Monseigneur, dit-il, vous plairait-il de recevoir six ou sept de ceux qui aspirent à l'honneur de servir sous vos ordres la France et le roi? -Quoi! déjà six ou sept! s'écria Gabriel. -Six ou sept inconnus de monseigneur. Nos anciens de Metz compléteraient les douze. Ils sont tous enchantés de risquer leur peau pour un maître tel que vous, et acceptent toutes les conditions que vous voudrez bien leur faire. -Diable! tu n'as pas perdu de temps, dit le vicomte d'Exmès. Eh bien! voyons, introduis tes hommes. -L'un après l'autre, n'est-ce pas? reprit Martin-Guerre. Monseigneur pourra mieux les juger ainsi. -L'un après l'autre, soit! dit Gabriel. -Un dernier mot, ajouta l'écuyer. Je n'ai pas besoin d'avertir monsieur le vicomte que tous ces hommes me sont connus, soit par moi-même, soit par des informations exactes. Ils sont d'humeurs diverses et d'instincts variés; mais leur caractère commun, c'est une bravoure à l'épreuve. Je puis répondre à monseigneur de cette qualité essentielle, s'il veut bien être indulgent d'ailleurs à l'endroit de quelques petits travers. Après cette harangue préparatoire, Martin-Guerre sortit un instant, et revint presque aussitôt, suivi d'un grand gaillard au teint basané, à la tournure leste, à la physionomie insouciante et spirituelle. -Ambrosio, dit Martin-Guerre en le présentant. -Ambrosio! c'est un nom étranger. N'est-il pas Français, demanda Gabriel. -Qui le sait? dit Ambrosio. On m'a trouvé enfant, et j'ai vécu homme dans les Pyrénées, un pied en France, un pied en Espagne, et ma foi! j'ai gaiement pris mon parti de ma double bâtardise, sans en vouloir autrement ni au bon Dieu ni à ma mère. -Et comment viviez-vous? reprit Gabriel. -Ah! voilà, dit Ambrosio. Impartial entre mes deux patries, je tâchais toujours, dans la limite de mes faibles moyens, d'annuler entre elles les barrières, d'étendre à chacune d'elles les avantages de l'autre, et, par ce libre échange des dons qu'elles tiennent séparément de la Providence, de contribuer, en fils pieux, de tout mon pouvoir à leur mutuelle prospérité. -En un mot, reprit Martin-Guerre, Ambrosio faisait la contrebande. -Mais, continua Ambrosio, signalé aux autorités espagnoles comme aux autorités françaises, méconnu et poursuivi à la fois par mes ingrats compatriotes des deux versants pyrénéens, j'ai pris le parti de leur céder la place et de venir à Paris, ville de ressources pour les braves. -Où Ambrosio serait heureux, ajouta Martin, de mettre au service du vicomte d'Exmès son intrépidité, son adresse et sa longue habitude de la fatigue et du danger. -Accepté Ambrosio le contrebandier! dit Gabriel. À un autre. Ambrosio sortit, ravi, et fit place à un personnage de mine acétique et de façons discrètes, vêtu d'une longue cape brune, avec un chapelet à gros grains autour du cou. Martin-Guerre l'annonça sous le nom de Lactance. -Lactance, ajouta-t-il, a déjà servi sous les ordres de M. de Coligny, qui le regrette et qui en rendra bon témoignage à monseigneur. Mais Lactance est un zélé catholique, et il lui répugnait d'obéir à un chef entaché d'hérésie. Lactance, sans mot dire, approuvait par signes de la tête et de la main les paroles de Martin, qui continua: -Ce pieux soudard fera, comme c'est son devoir, tous ses efforts pour contenter M. le vicomte d'Exmès; mais il demande que toutes facilités et libertés lui soient laissées pour accomplir rigoureusement les pratiques de religion qu'exige son salut. Obligé par la profession des armes qu'il a embrassée et par sa vocation naturelle à se battre contre ses frères en Jésus-Christ et à les tuer le plus possible, Lactance estime sagement qu'il lui faut du moins compenser à force d'austérités ces nécessités cruelles. Plus Lactance est enragé à la bataille, plus Lactance est ardent à la messe, et il a renoncé à compter les jeûnes et les pénitences qu'il s'est imposés pour les morts et les blessés qu'il a envoyés avant leur heure au pied du trône du Seigneur. -Accepté Lactance le dévot! dit en souriant Gabriel. Lactance, toujours silencieux, s'inclina profondément et sortit en marmottant une prière de reconnaissance au Très-Haut qui venait de lui accorder la faveur d'être agréé par un si vaillant capitaine. Après Lactance, Martin-Guerre introduisit, sous le nom d'Yvonnet, un jeune homme de taille moyenne, à la figure distinguée et fine, aux mains petites et soignées. Depuis sa fraise jusqu'à ses bottes, son costume était non seulement propre, mais coquet. Il salua Gabriel le plus gracieusement du monde, et se tint debout devant lui dans une pose aussi respectueuse qu'élégante, secouant légèrement de la main quelques grains de poussière qui s'étaient attachés à sa manche droite. -Voilà, monseigneur, le plus déterminé de tous, dit MartinGuerre. Yvonnet, dans les mêlées, est un vrai lion déchaîné que rien n'arrête. Il frappe d'estoc et de taille avec une sorte de frénésie. Mais c'est surtout à l'assaut qu'il brille. Il faut toujours qu'il mette le pied le premier sur la première échelle, et qu'il plante le premier étendard français sur les murailles ennemies. -Mais c'est donc un vrai héros? dit Gabriel. -Je fais de mon mieux, reprit modestement Yvonnet, et monsieur Martin-Guerre apprécie sans doute au delà de leur valeur mes faibles efforts. -Non, je vous rends justice, dit Martin, et la preuve, c'est qu'après avoir vanté vos vertus, je vais signaler vos défauts. Yvonnet, monseigneur, n'est le diable sans peur dont je vous parle que sur le champ de bataille. Il est nécessaire à sa bravoure qu'autour d'elle le tambour retentisse, les flèches sifflent, le canon tonne. Hors de là, et dans la vie ordinaire, Yvonnet est timide, impressionnable et nerveux comme une jeune fille. Sa sensibilité exige les plus grands ménagements. Il n'aime pas rester seul dans l'obscurité, il a en horreur les souris et les araignées, et perd volontiers connaissance pour une égratignure. Il ne retrouve enfin sa belliqueuse audace que lorsque l'odeur de la poudre et la vue du sang l'enivrent. -N'importe, dit Gabriel, comme ce n'est pas au bal, mais au carnage que nous le menons, accepté Yvonnet le délicat! Yvonnet fit au vicomte d'Exmès un salut dans toutes les règles, et s'éloigna, souriant, en tortillant de sa main blanche sa fine moustache noire. Deux colosses blonds, raides et calmes lui succédèrent. L'un paraissait avoir quarante ans; l'autre n'en accusait guère que vingt-cinq. -Heinrich Scharfenstein et Franz Scharfenstein, son neveu, annonça Martin-Guerre. -Diantre! qui sont ceux-là? dit Gabriel ébloui. Qui êtesvous, mes braves? -Wir versteen nur ein wenig das franzosich, dit l'aîné des colosses. -Comment? demanda le vicomte d'Exmès. -Ce sont des reîtres allemands, dit Martin-Guerre; en italien, des condottieri; en français, des soldats. Ils vendent leurs bras au plus offrant et tiennent la bravoure à juste prix. Ils ont travaillé déjà pour les Espagnols et les Anglais. Mais l'Espagnol paie trop mal, et l'Anglais marchande trop. Achetez-les, monseigneur, et vous vous trouverez bien de l'acquisition. Jamais ils ne discutent un ordre, et iraient se placer à la bouche d'un canon avec un sang-froid inaltérable. le courage est pour eux une affaire de probité, et, pourvu qu'ils touchent exactement leurs appointe ments, ils subiront sans une plainte les éventualités périlleuses ou même mortelles de leur genre de commerce. -Je retiens donc ces manoeuvres de gloire, dit Gabriel, et, pour plus de sûreté, je leur paie un mois d'avance. Mais le temps presse. À d'autres. Les deux Goliaths germaniques portèrent militairement et mécaniquement la main à leur chapeau, et se retirèrent ensemble tout d'une pièce en emboîtant le pas avec précision. -Le suivant, dit Martin-Guerre, a nom Pilletrousse. Le voici. Une espèce de brigand à la mine farouche, aux habits déchirés fit son entrée en se dandinant avec embarras et en détournant les yeux de Gabriel comme d'un juge. -Pourquoi paraissez-vous honteux, Pilletrousse? lui demanda Martin-Guerre avec aménité. Monseigneur que voici m'a demandé des gens de coeur. Vous êtes un peu plus. . . accentué que les autres, mais, en somme, vous n'avez pas à rougir. Il reprit gravement en s'adressant à son maître: -Pilletrousse, monseigneur, est ce que nous appelons un routier. Dans la guerre générale contre les Espagnols et les Anglais, il a fait jusqu'ici la guerre pour son propre compte. Pilletrousse rôde sur nos grands chemins, remplis à cette heure de pillards étrangers, et Pilletrousse pille les pillards. Pour ses compatriotes, non seulement il les respecte, mais il les protège. Donc, Pilletrousse conquiert, il ne vole pas. Pilletrousse vit de butin, non de larcins. Néanmoins, il a éprouvé le besoin de régulariser sa profession. . . errante, et d'inquiéter moins. . . arbitrairement les ennemis de la France. Aussi a-t-il accepté avec empressement l'offre de s'enrôler sous la bannière du vicomte d'Exmès. -Et moi, dit Gabriel, sous ta caution, Martin-Guerre, je le reçois, à condition qu'il ne prendra plus pour théâtre de ses exploits les routes ou les sentiers, mais les villes fortes et les champs de bataille. -Rends grâce à monseigneur, drôle, tu es des nôtres, dit au routier Martin-Guerre, qui semblait avoir un faible pour ce coquin. -Oh! oui, merci, monseigneur, reprit avec effusion Pilletrousse. Je vous promets de ne plus jamais me battre maintenant un contre deux ou trois, mais un contre dix toujours. -À la bonne heure! dit Gabriel. Celui qui vint après Pilletrousse était un individu pâle, mélancolique et même soucieux, qui semblait envisager l'univers avec découragement et tristesse. Ce qui ajoutait surtout au cachet lugubre de sa figure, c'étaient les balafres et les cicatrices dont elle était largement et abondamment couturée. Martin-Guerre présenta cette septième et dernière recrue sous l'appellation funèbre de Malemort. -Monseigneur le vicomte d'Exmès serait réellement coupable s'il refusait le pauvre Malemort, ajouta-t-il. Malemort est, en effet, atteint d'une passion, d'une passion sincère et profonde à l'endroit de Bellone, pour parler un peu mythologiquement. Mais cette passion a jusqu'ici été bien malheureuse. L'infortuné a un goût infini et prononcé pour la guerre; il ne se plaît que dans les combats, il n'est heureux que devant un beau carnage, et il n'a encore, hélas! goûté à son bonheur que du bout des lèvres. Il se jette si aveuglément et si furieusement dans les mêlées, que toujours il vous attrape, du premier bond, quelque estafilade qui le met sur le flanc et le renvoie d'abord à l'ambulance, où il passe le reste de la bataille à gémir, moins de sa blessure que de son absence. Tout son corps n'est qu'une plaie; mais il est robuste. Dieu merci! il se relève promptement. Seulement, il lui faut attendre une autre occasion! Ce long désir inassouvi le mine plus que le sang qu'il a si glorieusement perdu. Monseigneur voit qu'il y aurait vraiment conscience à exclure ce mélancolique batailleur d'une joie qu'il peut lui procurer avec avantage réciproque. -Aussi j'accepte Malemort avec enthousiasme, mon cher Martin, dit Gabriel. Un sourire de satisfaction effleura la face pâle de Malemort. L'espérance ranima d'une étincelle ses yeux éteints, et il alla rejoindre ses camarades d'un pas plus allègre que lorsqu'il était entré. -Sont-ce là tous ceux que tu as à me présenter? demanda Gabriel à son écuyer. -Oui, monseigneur, je n'en ai pas, pour le moment, d'autres à vous offrir. Je n'osais espérer que monseigneur les accepterait tous. -Je serais difficile, dit Gabriel; tu as le goût bon et sûr, Martin. Reçois tous mes compliments sur ces heureux choix. -Oui, dit modestement Martin-Guerre, j'aime à penser au fond que Malemort, Pilletrousse, les deux Scharfenstein, Lactance, Yvonnet et Ambrosio ne sont pas précisément des gaillards à dédaigner. -Je le crois bien! dit Gabriel. Quels rudes compagnons! -Si monseigneur, ajouta Martin, consent à leur adjoindre Landry, Chesnel, Aubriot, Contamine et Balu, nos vétérans de la guerre de Lorraine, j'estime, avec monseigneur à notre tête, et quatre ou cinq des gens d'ici pour nous servir, que nous aurons une troupe véritablement bonne à montrer à nos amis, et, mieux encore, à nos ennemis. -Oui, certes, dit Gabriel, des bras et des têtes de fer! Tu feras armer et équiper ces douze braves dans le plus bref délai, Martin. Mais repose-toi aujourd'hui. Tu as bien employé ta journée, ami, et je t'en remercie; la mienne, quoique pleine aussi d'activité et de douleur, n'est cependant pas encore achevée. -Où donc monseigneur va-t-il ce soir? demanda MartinGuerre. -Au Louvre, auprès de M. de Guise, qui m'attend à huit heures, dit Gabriel en se levant. Mais, grâce à la promptitude de ton zèle, Martin, j'espère que quelques-unes des difficultés qui pouvaient se présenter dans mon entretien avec le duc sont d'avance levées. -Oh! j'en suis bien heureux, monseigneur. -Et moi donc, Martin! Tu ne sais pas à quel point j'ai besoin de réussir! Oh! mais je réussirai! Et le noble jeune homme se répétait dans son coeur, en se dirigeant vers la porte pour se rendre au Louvre: -Oui, je te sauverai, mon père! ma Diane, je te sauverai! LI Adresse De La Maladresse. Franchissons par la pensée soixante lieues et deux semaines, et retournons à Calais vers la fin du mois de novembre 1557. Vingt-cinq jours ne s'étaient pas écoulés depuis le départ du vicomte d'Exmès, quand un messager se présenta de sa part aux portes de la ville anglaise. Cet homme demandait à être mené à milord Wentworth, le gouverneur, auquel il devait remettre la rançon de son ancien prisonnier. Il paraissait d'ailleurs assez maladroit et peu avisé, ledit messager! car on avait eu beau lui indiquer son chemin, il avait passé vingt fois sans y entrer devant la grande porte qu'on se tuait à lui désigner, et s'en était toujours allé stupidement frapper à des poternes et à des portes condamnées: si bien qu'il fit en pure perte, l'imbécile! presque tout le tour des boulevards extérieurs de la place. Enfin, à force d'informations plus précises les unes que les autres, il voulut bien se laisser mettre dans la vraie route, et tel était déjà, en ce temps lointain, le pouvoir magique de ces mots: « J'apporte dix mille écus au gouverneur! » que les précautions de rigueur accomplies du reste, après avoir fouillé notre homme, après être allé. prendre les ordres de lord Wentworth, on laissa volontiers pénétrer dans Calais le porteur d'une somme aussi respectable. Décidément, il n'y a que le siècle d'or qui n'ait pas été un siècle d'argent! L'inintelligent envoyé de Gabriel s'égara encore plus d'une fois dans les rues de Calais avant de trouver l'hôtel du gouverneur, que des âmes compatissantes lui indiquaient pourtant tous les cent pas. Il semblait croire, à chaque corps de garde qu'il ren contrait, que c'était là qu'il fallait demander lord Wentworth, et, vite, il courait de ce côté. Après avoir dépensé une heure à faire un chemin qui eût pris dix minutes à tout autre, il atteignit enfin l'hôtel du gouverneur. Il fut introduit presque aussitôt en présence de lord Wentworth, qui le reçut de son air grave, poussé même ce jour-là jusqu'à une tristesse morne. Quand il eut explique l'objet de son message et posé sur la table un sac gonflé d'or: -Le vicomte d'Exmès, lui demanda l'Anglais, vous a-t-il seulement chargé de me remettre cet argent sans rien ajouter pour moi? Pierre, ainsi se nommait l'envoyé, regarda lord Wentworth avec une mine d'étonnement qui continuait à faire peu d'honneur à ses moyens naturels. -Milord, dit-il enfin, je n'ai rien à faire auprès de vous qu'à vous remettre cette rançon. Mon maître du moins ne m'a rien ordonné de plus, et je ne comprends pas. . . -À la bonne heure! interrompit lord Wentworth avec un dédaigneux sourire. M. le vicomte d'Exmès est devenu plus raisonnable là-bas, à ce que je vois! Je l'en félicite. L'air de la cour de France est fait d'oubli! Tant mieux pour ceux qui le respirent! Il murmura à voix basse, comme se parlant à lui-même: -L'oubli, c'est la moitié du bonheur souvent! -Milord, de son côté, n'a rien à mander à mon maître? reprit le messager qui paraissait écouter d'un air fort insouciant et assez stupide les aparté mélancoliques de l'Anglais. -Je n'ai rien à dire à M. d'Exmès, puisqu'il ne me dit rien, repartit sèchement lord Wentworth. Cependant prévenez-le, si vous voulez, que durant un mois encore, jusqu'au 1er janvier, tenez, je l'attendrai et serai à ses ordres, et comme gentilhomme et comme gouverneur de Calais. Il comprendra. -Jusqu'au 1er janvier? répéta Pierre. Je le lui dirai, milord. -Bien! voici votre reçu, l'ami; de plus, pour vous, un petit dédommagement des peines de ce long voyage. Prenez donc! L'homme, qui avait paru d'abord hésiter, se ravisa et accepta la bourse que lui offrait lord Wentworth. -Merci, milord, dit-il. Mais milord m'accordera-t-il encore une grâce? -Qu'est-ce que c'est? demanda le gouverneur de Calais. -Outre cette dette que je viens d'acquitter envers milord, reprit le messager, le vicomte d'Exmès en a contracté une autre, pendant son séjour ici, envers un des habitants de cette ville, un nommé. . . Comment est-ce donc qu'on le nomme? Un nommé Pierre Peuquoy, dont il a été l'hôte. -Eh bien? dit lord Wentworth. -Eh bien! milord, me sera-t-il permis d'aller présentement chez ce Pierre Peuquoy pour lui rembourser ses avances? -Mais sans doute, dit le gouverneur. On vous montrera sa maison. Voici votre laissez-passer pour sortir de Calais. Je voudrais pouvoir vous permettre d'y séjourner quelques jours; vous auriez peut-être besoin de vous reposer du voyage. Mais les règlements de la place défendent d'y garder un étranger, un Français surtout. Adieu donc, l'ami, et bonne route! -Adieu, et bonne chance, milord, avec tous mes remerciements. En quittant l'hôtel du gouverneur, le messager, non sans s'être trompé encore dix fois de chemin, se rendit rue du Martroi, où demeurait, si nos lecteurs veulent bien se le rappeler, l'armurier Pierre Peuquoy. L'envoyé de Gabriel trouva Pierre Peuquoy plus triste encore dans son atelier que lord Wentworth dans son hôtel. L'armurier, qui le prit d'abord pour une pratique, le reçut avec une indifférence marquée. Néanmoins, quand l'autre s'annonça comme venant de la part du vicomte d'Exmès, le front du brave bourgeois s'éclaircit soudainement. -De la part du vicomte d'Exmès! s'écria-t-il. Puis, s'adressant à un de ses apprentis, qui tout en rangeant l'établi pouvait écouter: -Quentin, lui dit-il négligemment, laissez-nous et allez tout de suite avertir mon cousin Jean qu'un messager du vicomte d'Exmès vient d'arriver. L'apprenti, désappointé, sortit sur cet ordre. -Parlez maintenant, ami, reprit avec vivacité Pierre Peuquoy. Oh! nous savions bien que ce digne seigneur ne nous oublierait point! Parle vitre. Que nous apportez-vous de sa part? -Ses compliments et remerciements cordiaux, cette bourse d'or et ces mots: Souvenez-vous du 5! qu'il a dit que vous comprendriez. -C'est tout? demanda Pierre Peuquoy. -Absolument tout, maître. Sont-ils exigeants, dans ce paysci! pensa le messager. Il paraît qu'il ne tiennent guère aux écus. Seulement, ils vous ont des prétentions secrètes auxquelles le diable ne comprendrait rien. -Mais, reprit l'armurier, nous sommes trois dans cette maison. Il y a aussi Jean mon cousin et ma soeur Babette. Vous vous êtes acquitté de votre commission envers moi, c'est bien. Mais n'en avez-vous point quelque autre pour Babette ou pour Jean? Jean Peuquoy, le tisserand, entra justement pour entendre le messager de Gabriel répondre: -Je n'ai rien à dire qu'à vous, maître Pierre Peuquoy, et je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire. -Eh bien! tu le vois, frère, reprit Pierre en se tournant vers Jean, tu le vois, M. le vicomte d'Exmès nous remercie; M. le vicomte d'Exmès nous renvoie en toute hâte cet argent; M. le vicomte d'Exmès nous fait dire: « Souvenez-vous!. . . » Mais lui ne se souvient pas! -Hélas! dit une voix faible et douloureuse derrière la porte. C'était la pauvre Babette, qui avait tout entendu. -Un instant! reprit Jean Peuquoy, qui s'obstinait à espérer. L'ami, continua-t-il, en s'adressant à l'envoyé, si vous êtes de la maison de M. d'Exmès, vous devez connaître, parmi ses serviteurs et vos compagnons, un nommé Martin-Guerre? -Martin-Guerre?. . . Ah! oui, Martin-Guerre l'écuyer? Oui, maître, je le connais. -Il est toujours au service de M. d'Exmès? -Toujours. -Mais a-t-il su que vous veniez à Calais? -Il l'a su, répondit l'homme. Il était même là, je m'en souviens, quand j'ai quitté l'hôtel de M. d'Exmès. Il m'a accompagné avec son. . . avec notre maître jusqu'à la porte, et m'a vu me mettre en route. -Et il ne vous a rien dit pour moi ni pour personne de cette maison? -Rien du tout, je vous le répète. -Attendez, Pierre, reprit Jean, ne vous impatientez pas encore! L'ami, Martin-Guerre vous a peut-être recommandé de rendre votre message secrètement? Apprenez que la précaution est devenue inutile. Nous savons maintenant la vérité. La douleur de. . . la personne à qui Martin-Guerre doit une réparation ne nous a rien laissé ignorer. Vous pouvez donc parler en notre présence. Au surplus, s'il vous restait sur ce point des scrupules, nous nous retirerons, et cette personne à laquelle je fais allusion, et que Martin-Guerre vous a désignée, viendra seule s'entretenir avec vous sur-le-champ. -Par ma foi! je vous jure, reprit le messager, que je ne comprends pas un mot à tous vos discours. -Il suffit, Jean, et vous devez en avoir assez! s'écria Pierre Peuquoy, dont la prunelle s'enflamma d'un éclair d'indignation. Par la mémoire de mon père! je ne vois pas, Jean, quel plaisir vous pouvez trouver à insister sur l'affront qu'on nous fait subir. Jean baissa douloureusement la tête sans rien ajouter. Il trouvait que son cousin n'avait que trop raison. -Daignerez-vous compter cet argent, maître? demanda le messager assez embarrassé de son rôle. -Ce n'en est pas la peine, dit Jean plus calme, sinon moins triste, que Pierre. Prenez ceci pour vous, l'ami. Je vais en outre vous faire apporter à manger et à boire. -Merci pour l'argent, reprit l'envoyé, qui semblait pourtant assez gêné de le prendre. Quant à boire et à manger, je n'ai ni faim ni soif, ayant déjeuné tantôt à Nieullay. Il faut même que je reparte sur-le-champ; car votre gouverneur m'a défendu de séjourner longtemps dans votre ville. -Nous ne vous retenons pas, l'ami, reprit Jean Peuquoy. Adieu. Dites à Martin-Guerre. . . Mais non! à lui nous n'avons rien à dire. Dites seulement à M. d'Exmès que nous le remercions, et que nous nous souvenons du 5. Mais, nous l'espérons, de son côté aussi, lui se souviendra. -Écoutez, de plus, ajouta Pierre Peuquoy qui sortit un moment de sa sombre méditation. Vous direz encore à votre maître que nous persisterons à l'attendre tout un mois. En un mois, vous pouvez retourner à Paris, et il pourra renvoyer quelqu'un ici. Mais si la présente année se termine sans que nous recevions de ses nouvelles, nous croirons que son coeur n'a pas de mémoire, et nous en serons fâchés pour lui autant que pour nous. Car enfin, sa probité de gentilhomme, qui se rappelle si bien l'argent prêté, devrait se souvenir encore mieux des secrets confiés. Là-dessus, adieu, l'ami. -Que Dieu vous garde! dit le messager de Gabriel en se levant pour partir. Toutes vos questions et tous vos avis seront fidèlement rapportés à mon maître. Jean Peuquoy accompagna l'hommejusqu'à la porte de la maison. Pour Pierre, il resta atterré dans son coin. Le messager flâneur, après maints détours et mainte nouvelle erreur dans cette ville embrouillée de Calais, qu'il avait tant de peine à comprendre, regagna enfin la porte principale, où il exhiba son laissez-passer, et, quand on l'eut soigneusement fouillé, put sortir dans la campagne. Il marcha trois quarts d'heure d'un pas allègre, sans s'arrêter, et ne ralentit sa marche qu'à une lieue environ de la place. Alors il se permit à lui-même de se reposer, s'assit sur un tertre de gazon, parut réfléchir, et un sourire de contentement illumina ses yeux et ses lèvres. « Je ne sais pas, se dit-il, ce qu'ils ont dans cette ville de Calais à être plus tristes et plus mystérieux les uns que les autres. Le Wentworth me paraît avoir un compte à régler avec M. d'Exmès, et les Peuquoy me semblent garder quelque rancune à ce MartinGuerre. Mais bah! qu'est-ce que cela me fait au bout du compte? je ne suis pas triste, moi! J'ai ce que je veux et ce qu'il me faut! Pas un trait de plume, pas un brin de papier, c'est vrai! mais tout est là dans ma tête, et, avec le plan de M. d'Exmès, je reconstruirai aisément dans ma pensée cette place qui rend les autres si mornes et dont le souvenir me rend si joyeux, moi. » Il repassa rapidement dans son imagination par les rues, boulevards et postes fortifiés, où sa prétendue balourdise l'avait si à propos conduit. « C'est cela! se dit-il. Tout est net et clair comme si je voyais tout encore. Le duc de Guise sera content. Grâce à ce voyage et aux précieuses indications du capitaine des gardes de Sa Majesté, nous pourrons l'amener en force, ce vicomte d'Exmès, et son écuyer avec lui, au rendez-vous que leur assignent dans un mois lord Wentworth et Pierre Peuquoy. Dans six semaines, si Dieu et les circonstances nous favorisent, nous serons les maîtres de Calais ou j'y perdrai mon nom! » Et nos lecteurs conviendront que c'eût été dommage, quand ils sauront que ce nom était celui du maréchal Pierre Strozzi, l'un des plus célèbres et des plus habiles ingénieurs du XIVe siècle. Au bout de quelques minutes de repos, Pierre Strozzi se remit en route comme s'il eût eu hâte d'être déjà de retour à Paris. Il pensait beaucoup à Calais et fort peu à ses habitants. LIII Le 31 Décembre 1557. On a deviné sans doute pourquoi Pierre Strozzi avait trouvé lord Wentworth si amer et si chagrin, et pourquoi le gouverneur de Calais parlait encore du vicomte d'Exmès avec tant de hauteur et d'aigreur. C'est que Mme de Castro paraissait le haïr de plus en plus. Quand il lui faisait demander la permission d'aller lui rendre visite, elle cherchait toujours des prétextes pour se dispenser de le recevoir. Si pourtant elle était forcée parfois de subir sa présence, son accueil glacial et cérémonieux trahissait trop clairement ses sentiments pour lui et le laissait chaque fois plus désolé. Lui, cependant, ne se lassait pas encore dans son amour. Sans espérer rien, il n'en était pas à désespérer. Il voulait du moins rester pour Diane le parfait gentilhomme qui avait laissé à la cour de Marie d'Angleterre une réputation de courtoisie exquise. Il accablait, c'est le mot, sa prisonnière de ses prévenances. Elle était servie avec des égards et un luxe princiers. Il lui avait donné un page français. Il avait engagé pour elle un de ces musiciens italiens si recherchés au siècle de la renaissance. Diane trouvait parfois dans sa chambre des parures et des atours du plus grand prix; c'était lord Wentworth qui les avait fait venir de Londres à son intention; mais elle ne les regardait seulement pas. Une fois, il donna en son honneur une grande fête à laquelle il convia tout ce qu'il y avait d'Anglais illustres à Calais et en France. Ses invitations traversèrent même le détroit. Mais Mmede Castro refusa obstinément d'y paraître. Lord Wentworth, en présence de tant de froideurs et de dédains, se répétait chaquejour qu'il vaudrait assurément mieux, pour son repos, accepter la rançon royale que lui faisait offrir Henri II, et rendre Diane à la liberté. Mais c'était en même temps la rendre à l'amour heureux de Gabriel d'Exmès, et l'Anglais ne trouvait jamais dans son coeur assez de force et de courage pour accomplir un si rude sacrifice. « Non, non, se disait-il, si je ne l'ai pas, personne du moins ne l'aura! » Au milieu de ces irrésolutions et de ces angoisses, lesjours, les semaines, les mois s'écoulaient. Le 31 décembre 1557, lord Wentworth avait réussi à se faire admettre dans le logement de Mme de Castro. Nous l'avons dit, il ne respirait que là, bien qu'il en sortît toujours plus triste et plus épris. Mais voir Diane, même sévère, l'entendre, même ironique, était devenu pour lui le plus impérieux besoin. Lui debout, elle assise devant la haute cheminée, ils causaient. -Enfin, madame, disait l'amoureux gouverneur, si pourtant, outré de votre cruauté, exaspéré de vos mépris, j'oubliais que j'étais gentilhomme et votre hôte?. . . -Vous vous déshonoreriez, milord, vous ne me déshonoreriez pas, répondit Diane avec fermeté. -Nous serions déshonorés ensemble! reprit lord Wentworth. Vous êtes en mon pouvoir! Où vous refugeriez-vous? -Mais, mon Dieu! dans la mort, répondit-elle tranquillement. Lord Wentworth pâlit et frissonna. Lui, causer la mort de Diane! -Une telle obstination n'est point naturelle, reprit-il en secouant la tête. Au fond, vous craindriez de me pousser à bout, si vous ne conserviez quelque espérance insensée, madame. Vous croyez donc toujours à je ne sais quelle chance impossible? Voyons, dites, de qui pouvez-vous cependant attendre du secours à cette heure?. . . -De Dieu, du roi. . . répondit Diane. Il y eut dans sa phrase une suspension et dans sa pensée une réticence que lord Wentworth ne comprit que trop. « À coup sûr, elle songe à ce d'Exmès! » se dit-il. Mais c'était là un dangereux souvenir qu'il n'osa pas aborder ou réveiller. Il se contenta donc de reprendre avec amertume: -Oui, comptez sur le roi! comptez sur Dieu! Mais, si Dieu avait voulu vous secourir, madame, c'est le premier jour qu'il vous eût sauvée, ce me semble! et voici une année qui finit aujourd'hui sans qu'il ait étendu sur vous sa protection. -J'espère donc en l'année qui commence demain, répliqua Diane en levant ses beaux yeux au ciel, comme pour implorer le céleste appui. -Quant au roi de France, votre père, poursuivit lord Wentworth, il a, j'imagine, sur les bras des affaires assez lourdes pour employer toutes sa puissance et toute sa pensée. La France est encore dans un plus urgent danger que sa fille. -C'est vous qui le dites! reprit Diane avec un accent de doute. -Lord Wentworth ne ment pas, madame. Savez-vous où en sont les choses pour le roi, votre auguste père?. . . -Que puis-je apprendre dans cette prison? répondit Diane, qui pourtant n'avait pu retenir un mouvement d'intérêt. -Vous n'auriez qu'à m'interroger, reprit lord Wentworth, heureux d'être un moment écouté, fût-ce comme messager de malheur. Eh bien! sachez que le retour de M. le duc de Guise à Paris n'a nullement amélioré jusqu'ici la situation de la France. On a organisé quelques troupes, renforcé quelques places, rien de plus. À l'heure où nous sommes, ils hésitent et ne savent trop que faire. Toutes leurs forces rassemblées sur les frontières du Nord ont bien pu arrêter la marche triomphante des Espagnols, mais n'entreprennent rien pour leur compte. Attaqueront-elles le Luxembourg? Se dirigeront-elles sur la Picardie? on l'ignore. Essayeront-elles de prendre Saint-Quentin ou Ham?. . . -Ou Calais? interrompit Diane en levant vivement les yeux sur le gouverneur pour saisir sur son visage l'effet de ce nomjeté. Mais lord Wentworth ne sourcilla pas, et, avec un superbe sourire: -Oh! madame, reprit-il, permettez-moi de ne pas même me poser cette question-là. Quiconque a seulement une idée de la guerre n'admettra pas cette folle supposition une minute, et M. le duc de Guise a trop d'expérience pour s'exposer, par une tentative aussi étrangement irréalisable, à la risée de tout ce qui porte une épée en Europe. En ce même moment, il se fit quelque bruit à la porte, et un archer entra précipitamment. Lord Wentworth, se levant, alla à lui avec impatience. -Qu'y a-t-il donc pour qu'on ose venir me déranger ainsi? demanda-t-il irrité. -Que milord me pardonne! répondit l'archer. C'est lord Derby qui m'envoie en hâte. -Et pour quel si pressant motif? Expliquez-vous, voyons! -C'est, reprit l'archer, qu'on vient d'annoncer à lord Derby qu'une avant-garde de deux mille arquebusiers français avait été vue à dix lieues de Calais hier, et lord Derby m'a donné ordre d'en venir sur-le-champ avertir milord. -Ah! s'écria Diane qui ne chercha pas à dissimuler un mouvement de joie. Mais lord Wentworth reprit froidement en s'adressant à l'archer: -Et c'est pour cela que vous avez pris l'audace de me poursuivre jusqu'ici, drôle? -Milord, dit le pauvre diable stupéfait, lord Derby. . . -Lord Derby, interrompit le gouverneur, est un myope qui prend des mottes de terre pour des montagnes. Allez le lui dire de ma part. -Ainsi, milord, reprit l'archer, les postes que lord Derby voulait faire doubler au plus vite? -Qu'ils restent comme ils sont! et qu'on me laisse tranquille avec ces paniques ridicules! L'archer s'inclina respectueusement et sortit. -Pourtant, milord, dit Diane de Castro, vous voyez que, dans l'opinion même de l'un de vos meilleurs lieutenants, mes prévisions si insensées pourraient se réaliser à la rigueur. -Je suis obligé de vous détromper plus que jamais sur ce point, madame, reprit lord Wentworth avec son imperturbable assurance. Je puis vous donner en deux mots l'explication de cette fausse alerte à laquelle je ne conçois pas que lord Derby se soit laissé prendre. -Voyons, dit Mme de Castro, avide de lumière sur un point où se concentrait maintenant sa vie. -Eh bien! madame, continua lord Wentworth, de deux choses l'une: ou MM. de Guise et de Nevers, qui sont, je le reconnais, d'habiles et prudents capitaines, veulent ravitailler Ardres et Boulogne, et dirigent de ce côté les troupes qu'on a signalées, ou bien ils font vers Calais un mouvement simulé pour tranquilliser Ham et Saint-Quentin; puis, revenant brusquement sur leurs pas, ils vont tâcher de surprendre une de ces deux villes. -Et qui vous dit, en somme, monsieur, reprit Mme de Castro plus imprudente que patiente, qui vous dit que ce n'est pas vers Ham ou Saint-Quentin qu'ils ont dirigé leur feinte pour surprendre plus sûrement Calais? Heureusement, elle avait affaire à une conviction solide et ancrée à la fois sur l'orgueil national et l'orgueil individuel. -J'ai déjà eu l'honneur de vous affirmer, madame, reprit lord Wentworth avec dédain, que Calais est une de ces villes qu'on ne saurait ni surprendre ni prendre. Avant qu'on pût seulement en approcher, il faudrait emporter le fort Sainte-Agathe, se rendre maître du fort de Nieullay. Il faudrait quinze jours de lutte victorieuse sur tous les points, et, pendant ces quinze jours, l'Angleterre avertie aurait quinze fois le temps d'accourir tout entière au secours de sa précieuse cité. Prendre Calais! Ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire quand j'y songe! Mme de Castro, blessée, repartit avec quelque amertume: -Ce qui fait ma douleur fait votre joie. Comment voulez vous que nos âmes parviennent jamais à s'entendre? -Eh! madame, s'écria lord Wentworth, pâlissant, je voudrais justement anéantir vos illusions, qui nous séparent. Je voudrais vous prouver, clair comme le jour, que vous vous leurrez de chimères, et que, pour concevoir seulement l'idée de la tentative que vous rêvez, il faudrait qu'à la cour de France on fût atteint de folie. -Il y a des folies héroïques, milord, dit fièrement Diane, et je sais en effet des insensés grandioses qui ne reculeraient pas devant cette sublime extravagance, par amour de la gloire, ou simplement par dévouement. -Ah! oui, M. d'Exmès, par exemple! s'écria lord Wentworth emporté par une fureur jalouse qu'il fut incapable de maîtriser. -Qui vous a dit ce nom? demanda Mme de Castro stupéfaite. -Ce nom, madame, reprit le gouverneur, avouez que vous l'avez sur les lèvres depuis le commencement de cet entretien, et qu'en même temps que Dieu et votre père, vous invoquiez dans votre pensée ce troisième libérateur. -Ai-je à vous rendre compte de mes sentiments? dit Diane. -Ne rendez compte de rien, je sais tout, reprit le gouverneur. Je sais ce que vous ignorez vous-même, madame, et ce qu'il me plaît de vous apprendre aujourd'hui pour vous montrer quel fonds il faut établir sur la belle passion de ces romanesques amoureux! Je sais notamment que le vicomte d'Exmès, fait prisonnier à Saint-Quentin en même temps que vous, a été amené en même temps que vous ici, à Calais. -Se peut-il! s'écria Diane au comble de la surprise. -Oh! mais il n'y est plus, madame! Sans cela je ne vous le dirais pas. Depuis deux mois, M. d'Exmès est libre. -Et j'ai ignoré qu'un ami souffrait avec moi, si près de moi! reprit Diane. -Oui, vous l'ignoriez, mais il ne l'ignorait pas, lui, madame, dit le gouverneur. Je dois même avouer que, lorsqu'il l'a su, il s'est répandu contre moi en menaces fort redoutables. Non seulement il m'a provoqué en duel, mais, poussant, comme vous l'avez prévu avec une sympathie admirable, l'amour jusqu'à la folie, il m'a déclaré en face sa résolution nette de prendre Calais. -J'espère donc plus que jamais! reprit Diane. -N'espérez pas trop, madame, dit lord Wentworth; car, je vous le répète, depuis que M. d'Exmès m'a adressé ses adieux effrayants, deux mois se sont écoulés. J'ai bien eu, il est vrai, dans ces deux mois, des nouvelles de mon agresseur; il m'a envoyé à la fin de novembre, avec une scrupuleuse exactitude, l'argent de sa rançon. Mais, de son fier défi, plus un mot. -Attendez, milord, reprit Diane. M. d'Exmès saura payer tous ses genres de dettes. -J'en doute, madame; car le jour de l'échéance est bientôt passé. -Que voulez-vous dire? demanda Mme de Castro. -J'ai fait annoncer, madame, au vicomte d'Exmès, par l'homme qu'il m'a envoyé, que j'attendrais l'effet de sa double provocation jusqu'au 1er janvier 1558. Or, nous voici au 31 décembre. . . -Eh bien! interrompit Diane, il a encore douze heures devant lui. -C'est juste, madame, dit lord Wentworth. Mais si demain, à pareille heure, je n'ai pas de ses nouvelles. . . Il n'acheva pas. Lord Derby, tout effaré, se précipita en ce moment dans la chambre. -Milord! s'écria-t-il, je le disais bien! c'étaient les Français! et c'est à Calais qu'ils en veulent. -Allons donc! reprit lord Wentworth qui changea de couleur malgré sa feinte assurance. Allons donc! c'est impossible! Qui vous prouve cela? encore des bruits, des propos, des terreurs chimériques?. . . -Hélas! non, des faits, par malheur, répondit lord Derby. -Plus bas, Derby, alors, parlez plus bas, dit le gouverneur en se rapprochant de son lieutenant; voyons, du sang-froid. Que voulez-vous dire avec vos faits? Lord Derby reprit à voix basse, comme l'exigeait son supérieur qui ne voulait pas faiblir devant Diane: -Les Français ont attaqué à l'improviste le fort Sainte-Agathe. Rien n'était préparé pour les recevoir, ni les murs ni les hommes; et j'ai bien peur qu'à l'heure qu'il est, ils ne soient déjà les maîtres de ce premier boulevard de Calais. -Ils seraient loin de nous encore! dit vivement lord Wentworth. -Oui, reprit lord Derby, mais rien dès lors ne leur ferait obstacle jusqu'au pont de Nieullay, et le pont de Nieullay est à deux milles de la place. -Avez-vous envoyé des renforts aux nôtres, Derby? -Oui, milord, excusez-moi; sans vos ordres et malgré vos ordres. -Vous avez bien fait, dit lord Wentworth. -Mais ces secours seront encore arrivés trop tard, reprit le lieutenant. -Qui sait? Ne nous effrayons point. Vous allez m'accompagner sur-le-champ à Nieullay. Nous ferons payer cher à ces imprudents leur audace! Et, s'ils ont déjà Sainte-Agathe, eh bien! nous en serons quittes pour les en chasser. -Dieu le veuille! dit lord Derby. Mais ils ont bien fermement engagé la partie. -Nous aurons la revanche, répondit lord Wentworth. Qui les commande, savez-vous? -On l'ignore; M. de Guise probablement, ou au moins M. de Nevers. L'enseigne qui, au grand galop de son cheval, est accouru ici apporter l'incroyable nouvelle de leur subite arrivée, m'a dit seulement avoir reconnu lui-même de loin, aux premiers rangs, votre ancien prisonnier, vous vous rappelez, ce vicomte d'Exmès. . . -Damnation! s'écria le gouverneur en serrant les poings. Venez, Derby, venez vite! Mme de Castro, avec cette finesse de perception qu'on trouve dans les grandes circonstances, avait entendu presque tout le rapport, fait pourtant à voix basse, de lord Derby. Quand lord Wentworth prit congé d'elle en lui disant: -Vous m'excuserez, madame, il faut que je vous quitte. Une affaire importante. . . -Allez, milord, interrompit Diane, non sans quelque malice de femme; allez tâcher de reprendre vos avantages si cruellement compromis. Mais sachez, en attendant, deux choses: d'abord, que les illusions les plus fortes sont précisément celles qui ne doutent pas, et puis, qu'il faut toujours compter sur la parole d'un premier gentilhomme français. Nous ne sommes pas au janvier, milord. Lord Wentworth, furieux, sortit sans répondre. LIV Pendant La Canonnade. Lord Derby ne s'était guère trompé dans ses conjectures. Voici ce qui était arrivé: Les troupes de M. de Nevers s'étant rapidement unies, la nuit, à celles du duc de Guise, étaient arrivées inopinément, grâce à une marche forcée, devant le fort Sainte-Agathe. Trois mille arquebusiers, soutenus de vingt-cinq à trente chevaux, avaient emporté ce fort en moins d'une heure. Lord Wentworth n'arriva avec lord Derby au fort de Nieullay que pour voir sur le pont les siens en fuite accourir demander un refuge à ce second et meilleur rempart de Calais. Mais, le premier moment de saisissement passé, nous devons convenir que lord Wentworth se redressa vaillamment. C'était, après tout, une âme d'élite, et qui puisait dans l'orgueil particulier à sa race une grande énergie. -Il faut que ces Français soient véritablement fous! dit-il de très bonne foi à lord Derby. Mais nous leur ferons payer cher leur folie. Il y a deux siècles, Calais a tenu une année contre les Anglais, et tiendrait dix ans avec eux. Nous n'aurons pas, au surplus, besoin de si longs efforts. Avant la fin de la semaine, Derby, vous verrez l'ennemi battre honteusement en retraite. Il a gagné tout ce qu'il pouvait emporter par surprise. mais nous sommes sur nos gardes à présent. Qu'on se rassure donc, et qu'on rie avec moi de cette bévue de M. de Guise. -Allez-vous faire venir des renforts d'Angleterre? demanda lord Derby. -À quoi bon? répondit superbement le gouverneur. Si nos étourdis persistent dans leur imprudence, avant troisjours, et tandis que Nieullay les tiendra en échec, les troupes espagnoles et anglaises qui sont en France viendront d'elles-mêmes à notre aide. Si ces fiers conquérants s'entêtent tout à fait, en vingtquatre heures un avis transmis à Douvres nous amènera dix mille hommes. Mais, jusque-là, ne leur faisons pas trop d'honneur par trop d'appréhension. Nos neuf cents soldats et nos bonnes murailles leur donneront assez de besogne. Ils n'iront pas plus loin que le pont de Nieullay! Toujours est-il que le lendemain, 1er janvier 1558, les Français étaient déjà à ce pont que lord Wentworth leur marquait pour dernier terme. Ils avaient ouvert la tranchée pendant la nuit, et, dès midi, leurs canons battaient le fort de Nieullay en brêche. Ce fut donc au bruit formidable et régulier des deux artilleries tonnantes qu'une scène de famille, solennelle et triste, se passa dans la vieille maison de Peuquoy. Les questions pressantes adressées par Pierre Peuquoy au messager de Gabriel l'ont déjà, sans nul doute, appris au lecteur, Babette n'avait pu cacher longtemps à son frère et à son cousin ses larmes, et la cause de ses larmes. Elle n'était pas en effet malheureuse à moitié, la pauvre fille! Et la réparation que lui devait le prétendu Martin-Guerre n'était plus seulement nécessaire pour elle, mais elle l'était aussi pour son enfant. Babette Peuquoy allait être mère. Toutefois, en avouant sa faute et la dure conséquence de sa faute, elle n'avait pas osé convenir vis-à-vis de Pierre et de Jean que son avenir était sans issue, que Martin-Guerre était marié. Elle n'en convenait pas vis-à-vis de son propre coeur; elle se disait que c'était impossible, que M. d'Exmès s'était trompé, et que Dieu, qui est bon, n'accable pas ainsi sans ressource une pauvre misérable créature dont tout le crime est d'avoir aimé! Elle se répétait naïvement tout le jour ces raisonnements d'enfant, et elle espérait. Elle espérait dans Martin-Guerre, elle espérait dans le vicomte d'Exmès. Quoi? elle ne le savait pas; mais enfin elle espérait. Néanmoins, le silence gardé pendant ces deux mois éternels par le maître et par le serviteur lui avait porté un coup affreux. Elle attendait avec une impatience mêlée d'épouvante le 1er janvier, cette dernière limite que Pierre Peuquoy avait osé assigner au vicomte d'Exmès lui-même. Aussi, le 31 décembre, la nouvelle, d'abord vague et bientôt certaine, que les Français marchaient sur Calais, lui causa un tressaillement de joie indicible. Elle entendait dire à son frère et à son cousin que sûrement le vicomte d'Exmès était parmi les assaillants. Donc Martin-Guerre y était aussi: donc Babette avait eu raison d'espérer. Ce fut cependant avec un certain serrement de coeur que le lendemain, 1erjanvier, elle reçut de Pierre Peuquoy l'invitation de se rendre dans la salle basse, où ils allaient s'entendre avec Jean, devant elle, sur ce qu'il y avait lieu de faire dans les circonstances actuelles. Elle se présenta toute pâle et tremblante devant cette sorte de tribunal domestique composé pourtant des deux seuls êtres qui lui portaient une affection presque paternelle. -Mon cousin, mon frère, dit-elle d'une voix émue, me voici à vos ordres. -Asseyez-vous, Babette, lui dit Pierre en lui montrant une chaise préparée pour elle. Puis il reprit avec douceur, mais avec gravité: -Au commencement, Babette, lorsque, vaincue par nos instances et nos alarmes, vous nous avez confié la triste vérité, je n'ai pas, je m'en souviens à regret, été le maître d'un premier mouvement de colère et de douleur, je vous ai injuriée, menacée même; mais Jean est heureusement intervenu entre nous. -Qu'il soit béni pour sa générosité et son indulgence! dit Babette en tournant vers son cousin son regard noyé de larmes. -Ne parlez pas de cela, Babette, n'en parlez pas, reprit Jean plus remué qu'il n'eût voulu le paraître. Ce que j'ai fait est bien simple, et, après tout, ce n'était pas le moyen de remédier à vos peines que de vous en infliger de nouvelles. -C'est ce que j'ai compris, reprit Pierre. D'ailleurs, Babette, votre repentir et vos larmes m'ont touché; ma fureur s'est adoucie en pitié, ma pitié en tendresse, et je vous ai pardonné la tache que vous aviez faite à notre nom jusque là sans tache. -Jésus sera bon pour vous comme vous avez été bon pour moi, mon frère. -Et puis, continua Pierre, Jean me faisait encore remarquer que votre malheur n'était peut-être pas sans remède, et que celui qui vous avait entraînée dans la faute avait pour droit et pour devoir de vous en retirer. Babette courba plus bas son front rougissant. Lorsqu'un autre qu'elle paraissait croire à cette réparation, elle n'y croyait plus. Pierre poursuivit: -Malgré cet espoir, que j'accueille avec transport, de voir votre honneur et le nôtre réhabilités, Martin-Guerre se taisait toujours, et le messager que M. d'Exmès a envoyé, il y a un mois, à Calais ne nous a même apporté de votre séducteur aucune nouvelle. Mais voici les Français devant nos murs. Le vicomte d'Exmès et son écuyer sont avec eux, j'imagine. -Dites que cela est certain, Pierre, interrompit le brave Jean Peuquoy. -Ce n'est pas moi qui vous contredirai là-dessus, Jean. Admettons donc que M. d'Exmès et son écuyer ne sont séparés de nous que par les murailles et les fossés qui nous gardent, ou plutôt qui gardent les Anglais. En ce cas, si nous les revoyons, Babette, comment estimez-vous que nous devions nous comporter envers eux? Seront-ils des amis ou des ennemis pour nous? -Ce que vous ferez sera bien fait, mon frère, dit Babette, effrayée du tour que prenait l'entretien. -Mais, Babette, ne présumez-vous rien de leurs intentions? -Rien, mon Dieu! J'attends, voilà tout. -Ainsi, vous ne savez pas s'ils viennent pour vous sauver ou pour vous abandonner, et si le canon qui sert d'accompagnement à mes paroles annonce à notre famille des libérateurs qu'il faut bénir ou des infâmes qu'il faut punir? Vous n'en savez rien, Babette? -Hélas! dit Babette, pourquoi me demandez-vous cela, à moi, triste fille sans pensée qui ne sais plus que prier et me résigner? -Pourquoi je vous demande cela, Babette? écoutez. Vous vous rappelez dans quels sentiments nous a élevés notre père à l'endroit de la France et des Français. Les Anglais n'ont jamais été pour nous des compatriotes, mais des oppresseurs, et, il y a trois mois, nulle musique n'eût été plus agréable à nos oreilles que celle qui retentit en ce moment. -Ah! pour moi, s'écria Jean, c'est toujours comme la voix de ma patrie qui m'appelle. -Jean, reprit Pierre Peuquoy, la patrie, c'est le foyer en grand; c'est la famille multipliée, c'est la fraternité élargie. Mais sied-il de lui sacrifier l'autre fraternité, l'autre foyer, l'autre famille? -Mon Dieu! à quoi voulez-vous donc en venir, Pierre? demanda Babette. -À ceci, répondit Pierre: dans les rudes mains plébéiennes et travailleuses de ton frère, Babette, réside peut-être, à la minute où nous sommes, le sort de la ville de Calais. Oui, ces pauvres mains, noircies par le travail de chaque jour, peuvent rendre au roi de France la clef de la France. -Et elles hésitent! s'écria Babette qui avait véritablement sucé avec le lait la haine du joug étranger. -Ah! noble fille! dit Jean Peuquoy; oui, tu étais bien digne de notre confiance! -Ni mon coeur ni mes mains n'hésiteraient, reprit Pierre imperturbable, si j'avais la possibilité de restituer directement sa belle cité au roi Henri II ou à son représentant M. le duc de Guise. Mais les circonstances sont telles que nous serions forcés de nous servir de l'intermédiaire de M. d'Exmès. -Eh bien? demanda Babette surprise de cette réserve. -Eh bien! reprit Pierre, autant je serais heureux et fier d'associer à cette grande action celui qui fut notre hôte, et dont l'écuyer devrait devenir mon frère, autant il me répugnerait de faire cet honneur au gentilhomme sans entrailles qui aurait contribué à nous ôter l'honneur. -Lui, M. d'Exmès, si compatissant, si loyal! s'écria Babette. -Il n'en est pas moins vrai, dit Pierre, que M. d'Exmès, par ta confidence, Babette, comme Martin-Guerre par sa conscience, a su ton malheur, et tu vois bien que tous deux ils se taisent. -Mais que pouvait dire et faire M. d'Exmès? demanda Babette. -Il pouvait, ma soeur, dès son retour à Paris, faire venir Martin-Guerre, et lui commander de te donner son nom! Il pouvait, au lieu de cet inconnu, renvoyer ici son écuyer, et nous payer ainsi à la fois la dette de sa bourse et la dette de son coeur! -Non, non, il ne le pouvait pas, dit la sincère Babette en hochant tristement la tête. -Quoi! il n'était pas libre de donner un ordre à son serviteur? -Et à quoi bon donner cet ordre? reprit Babette. -Comment! à quoi bon? s'écria Pierre Peuquoy. À quoi bon réparer un crime? à quoi bon sauver une réputation? Mais devenez-vous folle, Babette? -Hélas! non, pour mon malheur! dit la pauvre fille en larmes. Les fous oublient. -Alors, continua Pierre, comment, si vous avez votre raison, pouvez-vous dire que M. d'Exmès a bien fait de ne pas user de son autorité de maître pour contraindre votre séducteur à vous épouser?. . . -M'épouser! m'épouser! eh! le pourrait-il? dit Babette éperdue. -Mais qui donc l'en empêcherait? s'écrièrent en même temps Jean et Pierre. Tous deux s'étaient levés d'un mouvement irrésistible. Babette tomba sur ses genoux. -Ah! s'écria-t-elle égarée, pardonnez-moi une fois de plus, mon frère!. . . Je voulais vous cacher cela. . . Je me le cachais à moi-même!. . . Mais voilà que vous venez me parler de notre honneur flétri, de la France, de M. d'Exmès, de cet indigne Martin-Guerre. . . que sais-je?. . . Ah! ma tête se perd. Vous me demandiez si je devenais folle? Je crois qu'en effet la démence me saisit. Voyons, vous qui êtes plus calmes, dites-moi si je me trompe, si j'ai rêvé, ou bien si c'est vraiment possible ce qu'il m'a annoncé, M. d'Exmès?. . . -Ce qu'il vous a annoncé! répéta Pierre saisi d'épouvante. -Oui, dans ma chambre, le jour de son départ, quand je le priais de remettre à Martin cette bague. . . Je n'osais pas lui avouer, à lui étranger, ma faute. Et cependant il a dû me comprendre. Et s'il m'a comprise, comment a-t-il pu me dire? -Quoi? Que t'a-t-il dit? Achève! s'écria Pierre. -Hélas! Que Martin-Guerre était déjà marié! dit Babette. -Malheureuse! s'écria Pierre Peuquoy s'élançant, hors de lui, et levant la main sur sa soeur. -Ah! c'est donc vrai! dit d'une voix mourante la malheureuse enfant; je sens que c'est vrai à présent. Et elle tomba sur le parquet, évanouie. Jean avait eu le temps de prendre Pierre par le corps et de le rejeter en arrière. -Que fais-tu donc, Pierre? lui dit-il sévèrement. Ce n'est pas la malheureuse qu'il faut frapper, c'est le misérable. -C'est juste, reprit Pierre Peuquoy, honteux de sa colère aveugle. Il se retira à l'écart, farouche et sombre, tandis que Jean, penché sur Babette, s'efforçait de la rappeler à la vie. Il y eut un assez long silence. Au dehors, par intervalles presque réglés, le canon grondait toujours. Enfin, Babette rouvrit les yeux, et, d'abord, essaya de rappeler ses souvenirs. -Que s'est-il donc passé? demanda-t-elle. Elle regarda, avec un regard vague, le visage incliné vers elle de Jean Peuquoy. Chose étrange! Jean ne paraissait pas trop triste. Il y avait même sur son excellente physionomie, en même temps qu'un attendrissement profond, une sorte de contentement secret. -Mon bon cousin! dit Babette en lui tendant la main. Le premier mot de Jean Peuquoy à la chère affligée fut: -Espérez, Babette, espérez! Mais les yeux de Babette s'arrêtèrent en ce moment sur la figure morne et désolée de son frère, et elle tressaillit, car tout lui revint à la mémoire à la fois. -Oh! Pierre, pardon! pardon! cria-t-elle. Sur un signe touchant de Jean Peuquoy pour l'exhorter à la miséricorde, Pierre s'avança vers sa soeur, la releva, la fit asseoir. -Rassure-toi, lui dit-il. Ce n'est pas à toi que j'en veux. Tu as dû tant souffrir! Rassure-toi. Je te répéterai après Jean: espère. -Ah! que puis-je espérer maintenant? dit-elle. -Non plus la réparation, c'est vrai, mais du moins la vengeance, répondit Pierre, les sourcils froncés. -Et moi, lui glissa Jean à voix basse, moi je vous dis: la vengeance et la réparation en même temps. Elle le regarda avec surprise. Mais, avant qu'elle pût l'interroger, Pierre reprit: -De nouveau, pauvre soeur, je te pardonne. Ta faute, en somme, n'est pas plus grande parce qu'un lâche t'a trompée deux fois. Je t'aime, Babette, comme je t'ai toujours aimée. Babette, heureuse dans sa douleur, se jeta dans les bras de son frère. -Mais, reprit Pierre Peuquoy quand il l'eut embrassée, ma colère ne s'est pas éteinte, elle s'est seulement déplacée. Celui qu'elle voudrait maintenant atteindre, c'est, je le répète, cet infâme suborneur, cet odieux Martin-Guerre!. . . -Mon frère! interrompit douloureusement Babette. -Non, pour lui pas de pitié! s'écria le bourgeois rigide. Mais à son maître, à M. d'Exmès, je dois une réparation, ma loyauté en convient sans peine. -Je vous l'avais bien dit, Pierre, reprit Jean Peuquoy. -Oui, Jean, vous aviez raison, comme toujours, et j'avais mal jugé ce digne seigneur. Désormais, tout s'explique. Son silence même était de la délicatesse. Pourquoi nous eût-il cruellement rappelé un malheur irréparable? J'avais tort! Et quand je songe que, par une méprise funeste, j'allais peut-être mentir aux convictions et aux instincts de toute ma vie, et faire payer à la France que j'aime tant une faute qui n'existait même pas! -À quoi tiennent, mon Dieu! les grands événements de ce monde! reprit philosophiquement Jean Peuquoy; mais, par bonheur, rien n'est perdu encore, ajouta-t-il, et, grâce à la confiance de Babette, nous savons maintenant que le vicomte d'Exmès n'a pas démérité de notre amitié. Oh!je connaissais son noble coeur; car je n'ai jamais eu qu'à l'admirer, hors dans son hésitation première, quand nous lui avons d'abord proposé la revanche de la prise de Saint-Quentin. Mais cette hésitation, m'est avis qu'il contribue en ce moment à la réparer d'une éclatante façon. Et le brave tisserand faisait signe qu'on écoutât le son formidable du canon, qui semblait retentir à coups de plus en plus pressés. -Jean, reprit Pierre Peuquoy, savez-vous ce que dit pour nous cette canonnade? -Elle nous dit que M. d'Exmès est là, répondit Jean. -Oui, frère, mais, ajouta Pierre à l'oreille de son cousin, elle nous dit encore: Souvenez-vous du 5! -Et nous nous en souviendrons, Pierre, n'est-il pas vrai? Ces confidences à voix basse alarmaient Babette, qui, toute à son idée fixe, murmura: -Que complotent-ils? Jésus! Si M. d'Exmès est là, Dieu veuille que du moins ce Martin-Guerre n'y soit pas avec lui! -Martin-Guerre? reprit Jean qui l'entendit. Oh! M. d'Exmès aura honteusement chassé ce serviteur indigne! Et il aura bien fait dans l'intérêt même du lâche; car nous l'eussions provoqué et tué à son premier pas dans Calais; n'est-ce pas, Pierre? -En tout cas, reprit le frère de son accent inflexible, si ce n'est à Calais, ce sera à Paris; je le tuerai! -Oh! s'écria Babette, ce sont justement ces représailles que je craignais! non pas pour lui, que je n'aime plus, que je méprise, mais pour vous, Pierre, pour vous, Jean, tous deux si fraternels et si dévoués! -Ainsi, Babette, dit Jean Peuquoy ému, dans un combat entre lui et moi, ce n'est pas pour lui, c'est pour moi que vous feriez des voeux? -Ah! reprit Babette, cette seule question, Jean, est la plus cruelle punition de ma faute que vous puissiez m'infliger. Entre vous, si bon et si clément, et lui, si vil et si traître, comment donc pourrais-je hésiter aujourd'hui? -Merci! s'écria Jean. Ce que vous dites là me fait du bien, Babette, et croyez que Dieu vous en récompensera. -Je suis sûr, moi, du moins, reprit Pierre, que Dieu punira le coupable. Mais ne songeons pas encore à lui, ami, dit-il, à Jean, nous avons actuellement d'autres choses à faire, et trois jours seulement pour préparer ces choses. Il faut sortir, voir nos amis, compter les armes. . . Il répéta à voix basse: -Jean, souvenons-nous du 5! Un quart d'heure après, tandis que Babette, retirée plus calme dans sa chambre, remerciait Dieu, sans trop savoir de quoi, de leur côté, l'armurier et le tisserand sortaient tout affairés par la ville. Ils ne paraissaient plus penser à Martin-Guerre, lequel, en ce moment, pour le dire en passant, doutait aussi fort peu du mauvais parti qu'on lui préparait dans cette ville de Calais où il n'avait jamais mis le pied. Cependant les canons tonnaient toujours, et, comme dit Rabutin, chargeaient et déchargeaient, de furie esmerveillable, leur tempête d'artillerie. LV Sous La Tente. Trois jours après cette scène, le 4 janvier au soir, les Français, en dépit des prédictions de lord Wentworth, avaient encore fait du chemin. Ils avaient dépassé, non seulement le pont, mais aussi le fort de Nieullay, dont ils étaient depuis le matin les maîtres, ainsi que de toutes les armes et munitions qu'il contenait. De cette position, ils pouvaient désormais fermer le passage à tout secours d'Espagnols ou d'Anglais venant de terre. Un tel résultat valait bien, certes, les trois jours de lutte acharnée et meurtrière qu'il avait coûtés. -Mais c'est un rêve! s'était écrié le hautain gouverneur de Calais, quand il avait vu ses troupes fuir en désordre vers la ville, malgré ses courageux efforts pour les retenir à leur poste. Et, comble d'humiliation! il avait dû les suivre. Son devoir était de mourir le dernier. -Par bonheur, lui dit lord Derby quand ils furent en sûreté, par bonheur, Calais et le Vieux-Château, même avec le peu de forces qui nous restent, tiendront bien deux ou trois jours encore. Le fort de Risbank et l'entrée par mer demeurent libres, et l'Angleterre n'est pas loin! Le conseil de lord Wentworth assemblé déclara en effet avec assurance que là était le salut. Mais ce n'était plus le temps d'écouter l'orgueil. Un avis devait être sur-le-champ expédié à Douvres. Le lendemain, au plus tard, de puissants renforts arriveraient, et Calais était sauvé! Lord Wentworth adopta ce parti avec résignation. Une barque partit aussitôt, emportant un message pressant pour le gouverneur de Douvres. Puis les Anglais prirent des mesures pour concentrer toute leur énergie sur la défense du Vieux-Château. C'était là le côté vulnérable de Calais. Car la mer, les dunes et une poignée de milices urbaines suffisaient, et au-delà, à protéger le fort de Risbank. Tandis que les assiégés organisent dans Calais la résistance sur le point attaquable, voyons un peu, hors de la ville, où en sont les assiégeants, et ce que notamment deviennent, dans cette soirée du 4, le vicomte d'Exmès, Martin-Guerre, et leurs vaillantes recrues. Leur besogne étant celle de soldats et non de mineurs, et leur place n'étant pas aux tranchées et aux travaux du siège, mais au combat et à l'assaut, ils doivent se reposer, à l'heure qu'il est. Nous n'aurons en effet qu'à soulever la toile de cette tente placée un peu à l'écart sur la droite du camp français, pour retrouver Gabriel et sa petite troupe de volontaires. Le tableau qu'ils présentaient était pittoresque et surtout varié. Gabriel, la tête baissée, assis dans un coin sur le seul escabeau qu'il y eût, paraissait absorbé par une préoccupation profonde. À ses pieds, Martin-Guerre raccommodait la boucle d'un ceinturon. Il relevait de temps en temps les yeux vers son maître avec sollicitude, mais il respectait la silencieuse méditation où il le voyait plongé. Non loin d'eux, sur une sorte de lit formé de manteaux, gisait et geignait un blessé. Hélas! ce blessé n'était autre encore que le malencontreux Malemort. À l'autre extrémité de la tente, le pieux Lactance agenouillé égrenait son chapelet avec activité et ferveur. Lactance avait eu le malheur d'assommer le matin, à la prise du fort Nieullay, trois de ses frères en Jésus-Christ. Il redevait donc à sa conscience trois cents Pater et autant d'Ave. C'était le taux ordinaire que lui avait imposé pour ses morts son confesseur. Ses blessés ne comptaient que pour moitié. Près de lui, Yvonnet, après avoir soigneusement décrotté et brossé ses habits tachés par la boue et la poudre, cherchait des yeux un coin du sol qui ne fût pas trop humide afin de s'y étendre et de prendre un peu de repos, les veilles et fatigues trop prolongées étant tout à fait contraires à son tempérament délicat. À deux pas d'Yvonnet, Scharfenstein oncle et Scharfenstein neveu faisaient sur leurs doigts énormes des calculs compliqués. Ils supputaient ce que pourrait leur rapporter le butin de la matinée. Scharfenstein neveu avait eu le talent de mettre la main sur une armure de prix, et ces dignes Teutons, le visage épanoui, partageaient d'avance l'argent qu'ils comptaient tirer de cette riche proie. Pour le reste des soudards, groupés au centre de la tente, ils jouaient aux dés, et joueurs et parieurs suivaient avec animation les chances diverses de la partie. Une grosse chandelle fumeuse, fichée à même la terre, éclairait leurs physionomiesjoyeuses ou désappointées, et projetait même quelques lueurs incertainesjusqu'aux autres figures, aux expression opposées, que nous avons tâché de découvrir et d'esquisser dans la pénombre. À un gémissement plus douloureux poussé par le pauvre Malemort, Gabriel releva la tête, et, interpellant son écuyer: -Martin-Guerre, quelle heure peut-il être maintenant? lui demanda-t-il. -Monseigneur, je ne sais pas trop, répondit Martin, cette pluie pluvieuse a éteint toutes les étoiles. Mais j'estime qu'il ne doit pas être loin de six heures; car il y a plus d'une heure qu'il fait nuit fermée. -Et ce chirurgien t'a bien promis de venir à six heures? reprit Gabriel. -À six heures précises, monseigneur. Et tenez, on soulève la portière; c'est lui, le voilà. Le vicomte d'Exmès jeta un seul coup d'oeil sur le nouvel arrivant, et sur-le-champ le reconnut. Il ne l'avait pourtant vu qu'une fois. Mais la figure du chirurgien était de celles que l'on n'oublie pas quand on les a rencontrées. -Maître Ambroise Paré! s'écria Gabriel en se levant. -Monsieur le vicomte d'Exmès! dit Paré avec un profond salut. -Ah! maître, je ne vous savais pas au camp, si près de nous, reprit Gabriel. -Je tâche d'être toujours à l'endroit où je puis me rendre utile, répondit le chirurgien. -Oh! je vous reconnais bien là, généreux coeur; et je vous sais doublement gré aujourd'hui d'être ainsi, car je vais recourir à votre science et à votre habileté. -Pas pour vous, j'espère, dit Ambroise Paré. De quoi s'agitil? -C'est un de mes gens, reprit Gabriel, qui, ce matin, en se ruant avec une espèce de frénésie sur les fuyards anglais, a reçu de l'un d'eux un coup de lance dans l'épaule. -Dans l'épaule? ce n'est peut-être pas grave, dit le chirurgien. -J'ai peur du contraire, reprit Gabriel en baissant la voix; car un des camarades du blessé, Scharfenstein que voilà, a si rudement et si maladroitement essayé de dégager le bois de la lance, qu'il l'a cassée, et le fer est resté dans la plaie. Ambroise Paré laissa échapper une grimace de mauvais augure. -Voyons cela, dit-il cependant avec son calme accoutumé. On le mena au lit du patient. Tous les soudards s'étaient levés et entouraient le chirurgien, laissant là, qui son jeu, qui ses calculs, qui son nettoyage. Lactance seul continua à marmotter dans son coin. Lactance, quand il faisait pénitence de ses prouesses, ne s'interrompait jamais que pour en commettre d'autres. Ambroise Paré écarta les linges qui enveloppaient l'épaule de Malemort, et examina attentivement la blessure. Il secoua la tête avec doute et mécontentement, mais il dit tout haut: -Ce ne sera rien. -Heuh! grommela Malemort. Si ce n'est rien, pourrai-je demain retourner me battre? -Je ne crois pas, dit Ambroise Paré qui sondait la plaie. -Aïe! mais vous me faites un peu mal, savez-vous? reprit Malemort. -Pour cela, je le crois, dit le chirurgien; du courage, mon ami! -Oh! j'en ai, fit Malemort. Après tout, jusqu'ici c'est fort tolérable. Sera-ce plus dur quand il faudra extirper ce damné tronçon? -Non, car le voici, dit Ambroise Paré triomphant, en élevant et montrant à Malemort le fer de lance qu'il venait d'extraire. -Je vous suis bien obligé, monsieur le chirurgien, repartit poliment Malemort. Un murmure d'admiration et d'étonnement accueillit le coup de maître d'Ambroise Paré. -Quoi! tout est fini? dit Gabriel. Mais c'est un prodige! -Il faut convenir aussi, reprit Ambroise en souriant, que le blessé n'était pas douillet. -Ni l'opérateur maladroit, par la messe! s'écria derrière les soldats un survenant que dans l'anxiété générale personne n'avait vu entrer. Mais, à cette voix bien connue, tous s'écartèrent respectueusement. -Monsieur le duc de Guise! dit Paré en reconnaissant le général en chef. -Oui, maître, reprit le duc, M. de Guise qui est stupéfait et ravi de votre savoir-faire. Par saint François, mon patron! j'ai vu là-bas tout à l'heure, à l'ambulance, des ânes bâtés de médecins qui, j'en jure, faisaient plus de mal à nos soldats avec leurs instruments que les Anglais avec leurs armes. Mais vous avez arraché ce pieu, vous, aussi aisément qu'un cheveu blanc. Et je ne vous connaissais pas! Comment vous appelle-t-on, maître? -Ambroise Paré, monseigneur, dit le chirurgien. -Eh bien! maître Ambroise Paré, reprit le duc de Guise, je vous réponds que votre fortune est faite, à une condition toutefois. -Et peut-on savoir laquelle, monseigneur? -C'est que, s'il m'arrive plaie ou bosse, ce qui est fort possible, et ces jours-ci plus que jamais, vous vous chargiez de moi et me traitiez sans plus de façon et de cérémonie que ce pauvre diable-là. -Monseigneur, je le ferais, dit Ambroise en s'inclinant. Tous les hommes sont égaux devant la souffrance. -Hum! reprit François de Lorraine, vous tâcherez donc, au cas que je vous dis, qu'ils le soient aussi devant la guérison. -Monseigneur me permettra-t-il actuellement, dit le chirurgien, de fermer et de bander la plaie de cet homme? Tant d'autres blessés ont besoin de mes soins aujourd'hui! -Faites, maître Ambroise Paré! reprit le duc. Faites sans vous occuper de moi. J'ai hâte moi-même de vous renvoyer délivrer le plus de patients possible des mains de nos Esculapesjurés. D'ailleurs, j'ai à m'entretenir avec M. d'Exmès. Ambroise Paré se remit donc tout de suite au pansement de Malemort. -Monsieur le chirurgien, je vous remercie de nouveau, lui dit le blessé. Mais, pardonnez-moi. J'ai encore un service à vous demander. -Qu'est-ce que c'est, mon vaillant? demanda Ambroise. -Voici, monsieur le chirurgien, reprit Malemort. Maintenant queje ne sens plus dans ma chair cet horrible bâton qui me gênait atrocement, il me semble que je dois être à peu près guéri? -Oui, à peu près, dit Ambroise Paré tout en serrant les ligatures. -Eh bien! alors, fit Malemort d'un ton simple et dégagé, voulez-vous avoir la bonté de dire à mon maître, à M. d'Exmès, que, si l'on se bat demain, je suis parfaitement en état de me battre. -Vous battre demain! s'écria Ambroise Paré. Ah çà! mais vous n'y songez pas! -Oh! si fait! j'y songe, reprit Malemort avec mélancolie. -Mais, malheureux, dit le chirurgien, sachez que je vous ordonne huit jours de repos absolu, au moins huit jours de lit, huit jours de diète! -Diète de nourriture, soit, reprit Malemort, mais pas diète de bataille, je vous en prie. -Vous êtes fou! continua Ambroise Paré; si vous vous leviez seulement, la fièvre vous prendrait, vous seriez perdu. J'ai dit huit jours, je n'en rabats pas d'une heure. -Heuh! beugla Malemort, dans huit jours le siège sera bâclé. Je ne me battrai donc jamais tout mon saoul. -Voilà un rude gaillard! dit le duc de Guise, qui avait prêté l'oreille à ce singulier dialogue. -Malemort est comme cela, reprit en souriant Gabriel, et je vous prierai même, monseigneur, de donner des ordres pour qu'on le transporte à l'ambulance et pour qu'on l'y surveille; car, s'il entend le bruit de quelque mêlée, il est capable de vouloir se lever malgré tout. -Eh bien! rien de plus simple, dit le duc de Guise. Faites-le transporter vous-même par ses camarades. -C'est que, monseigneur, reprit Gabriel avec quelque embarras, j'aurai peut-être besoin de mes hommes cette nuit. -Ah! fit le duc en regardant le vicomte d'Exmès avec surprise. -Si monsieur d'Exmès le désire, dit Ambroise Paré qui s'approcha après avoir terminé son pansement, je vais envoyer deux de mes aides avec un brancard pour prendre ce blessé batailleur. -Je vous remercie et j'accepte, dit Gabriel. Je le recommande à votre attention la plus vigilante, n'est-ce pas! -Heuh! clama de nouveau Malemort avec désespoir. Ambroise Paré sortit après avoir pris congé du duc de Guise. Les gens de M. d'Exmès, sur un signe de Martin-Guerre, se retirèrent tous à l'extrémité de la tente, et Gabriel put rester dans une sorte de tête-à-tête avec le général commandant le siège. Source: http://www.poesies.net