La Maison De Savoie. (1855) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME II Roman Historique. Depuis 1555 Jusqu'A 1850 De Charles Emmanuel Ier A Charles Emmanuel II. Charles Emmanuel Ier. Victor Amédée Ier. Régence De Madame Royale Christine De France. Victor Amédée II Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Chapitre XIV Chapitre XV Chapitre XVI Chapitre XVII Chapitre XVIII Chapitre XIX Chapitre XX Chapitre XXI Chapitre XXII Chapitre XXIII Chapitre XXIV Chapitre XXV Chapitre XXVI Chapitre XXVII Chapitre XXVIII Chapitre XXIX Chapitre XXX Chapitre XXXI Chapitre XXXII Chapitre XXXIII Chapitre XXXIV Chapitre XXXV Chapitre XXXVI Victor Amédée III. Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII De Charles Emmanuel I A Charles Emmanuel II Charles Emmanuel Ier. Nos lecteurs, en nous voyant commencer notre publication sur la Maison de Savoie par un livre dont Emmanuel Philibert est le héros, ont dû comprendre que nous ne comptons pas leur donner une histoire chronologique des princes, ducs et rois de cette illustre Maison, mais seulement leur faire faire connaissance avec ses principaux personnages. Ainsi, poursuivant le plan adopté par nous, le héros de notre prochain livre sera Victor Amédée II, trente-troisième prince de Savoie, premier roi de Sardaigne. Mais, entre la mort d'Emmanuel Philibert, arrivée le 15 août 1580, et l'avènement au trône de Victor Amédée II, arrivé le 30 novembre 1684, plus de cent ans s'écoulèrent et quatre princes ont régné. Or, comme, pendant ce siècle et sous ces quatre règnes, de grands événements s'accomplirent, non seulement en Savoie, mais en France, mais en Espagne, mais en Italie, nous croyons indispensable de jeter un rapide coup d'oeil sur cette période intermédiaire. Nous tâcherons de faire notre résumé aussi court et aussi pittoresque que possible. Ceci posé, nous commençons. Louis XIII avait été surnommé Louis le Juste parce qu'il était né sous le signe de la Balance. Il y avait, comme on voit, une raison. Il n'y en a aucune à ce que Charles Emmanuel soit surnommé le Grand. Nous donnerons la preuve de ce que nous avançons en résumant son règne, qui dura cinquante ans. Comme l'avait dit Henri III aux jeunes seigneurs occupés à écouter dans la cour du Louvre les récits guerriers de notre ami Malemort, le seul des dix aventuriers qui ait survécu à ses compagnons, le vainqueur de Saint-Quentin, Emmanuel Philibert était mort à Turin le 30 août 1580, d'une mort calme, douce et pieuse, telle enfin qui convient à un soldat qui a loyalement tenu l'épée, à un souverain qui a puissamment porté le sceptre. Charles Emmanuel Ier lui succéda. Nous avons dit comment il naquit au château de Rivoli le 13 janvier 1562 et comment sa naissance valut à son père l'évacuation des places fortes que tenaient encore dans ses États la France et l'Espagne. Au moment où la mort de son père lui donne le duché de Savoie, Grégoire XIII est pape ; Rodolphe, empereur d'Allemagne ; Philippe II, roi d'Espagne ; Elizabeth, reine d'Angleterre ; et Henri III, roi de France. On sait dans quel état de dépendance vivait ce dernier souverain, tiraillé d'un côté par ses favoris, de l'autre par sa mère, de l'autre par les Guise ; ne sortant de son indolence que par boutades et selon la disposition d'esprit où il était : tantôt brave jusqu'à la témérité, tantôt faible jusqu'à la couardise. Charles Emmanuel jeta les yeux sur cette Sodome qu'on appelait Paris et crut qu'au milieu des orgies et des guerres civiles qui occupaient la cour des Valois, il aurait bon marché de la France. Depuis 1563, le marquisat de Saluces avait été violemment arraché des mains des ducs de Savoie. Charles Emmanuel commença par réclamer ce marquisat à Henri III, offrant, si le roi des fleurs de lys lui faisait cette restitution, de défendre ce marquisat contre les religionnaires, avec le titre de lieutenant général de France. Il ne demandait qu'une chose, c'est qu'en échange le roi Henri cessât de couvrir Genève de sa protection. On se rappelle, et nous avons dit cela en son temps, que, sous le règne malheureux de Charles III, Genève, forte de son alliance avec les Suisses, s'était affranchie de toute servitude envers la Maison de Savoie. Charles Emmanuel voulait faire d'une pierre deux coups : rentrer dans son marquisat de Saluces et reprendre Genève. Les propositions de Charles Emmanuel furent rejetées. Emmanuel était jeune, brave, aventureux. Il avait à porter, comme soldat, le grand nom de son père. Il avait, assure-t-on, pris à Sarragosse, en épousant Catherine Michel d'Autriche, infante d'Espagne, fille de Philippe II, l'engagement de rentrer par négociations ou par force dans le marquisat de Saluces. Il résolut d'ac- quitter la parole donnée à son beau-père. En effet, au mois d'août 1588, le drapeau de Savoie flottait sur tous les forts et les citadelles qui s'élèvent entre le Pô et la Vraita. Outre ce premier engagement pris avec le roi d'Espagne, engagement qu'il venait d'accomplir, Charles Emmanuel en avait pris un second avec le pape, et c'était de reprendre Genève. Genève, cette Rome protestante qui avait surgi tout à coup à la parole de Calvin, inquiétait fort l'ex-grand inquisiteur de Venise, Sixte Quint. Sous prétexte d'une expédition en Flandres, Charles Emmanuel rassembla aux environs de Genève tout ce qu'il avait de forces disponibles. Il étendit la conscription à des limites qu'elle n'avait jamais atteintes : de 18 à 50 ans, tout Piémontais ou Savoyard dut servir. -Combien de soldats avez-vous ? lui demandait le ministre d'une nation étrangère. -Autant que de sujets, répondit-il. Ce qui, surtout après son expédition déjà si hasardée de Saluces, le tentait à pousser celle non moins hasardée de Genève, c'est que le duc et le cardinal de Guise venant d'être assassinés à Blois. Les ligueurs privés de leur chef en virent un dans Charles Emmanuel, auquel ils laissèrent apercevoir en perspective la couronne de France, comme étant par sa mère petit-fils de François Ier. En outre, si le prince de Piémont se portait sur Genève avec son armée, Philippe lui offrait ses Espagnols pour garder Saluces. La prise de Genève fut décidée. Sur ces entrefaites, Henri III fut assassiné à son tour. Charles Emmanuel profita de cette mort pour déclarer qu'il ne rendrait jamais Saluces et, comme preuve de son irrévocable intention de garder cette province, il changea les tribunaux de justice, l'administration et la monnaie. Pendant ce temps, deux partis, le parti catholique et le parti huguenot, manoeuvraient à Genève. Le parti catholique manoeuvrait pour ouvrir les portes au duc de Savoie. Le parti protestant envoyait demander du secours et de l'argent à Henri IV. L'argent n'était qu'un remboursement, les Genevois ayant prêté, il y avait déjà quelques années, un million au roi de Navarre. Henri manquait d'hommes mais manquait encore plus d'argent. Ce grand politique, qui mourut le roi le plus riche de la chrétienté, fut pendant quarante ans le plus pauvre diable de prince qui se pût voir. Il envoya à Genève un habile ingénieur afin de diriger les travaux de défense du siège et fit une quête au profit des Genevois. En outre, comme il craignait que le découragement se mît parmi les calvinistes, il leur fit à foison ce dont il avait provision inépuisable, c'est-à-dire de magnifiques promesses, s'engageant à les défendre de sa propre personne si besoin était. Par bonheur, Elizabeth de son côté, et les princes protestants du leur, envoyèrent à Genève des sommes considérables, de sorte que Genève se trouva prête à la lutte, et attendit bravement l'attaque du duc de Savoie. Mais, sans que l'on pût comprendre pourquoi, le duc de Savoie n'attaquait pas. Donnons la raison de cette inaction. Une députation de Provençaux était venue supplier Charles Emmanuel de leur prêter secours contre les généraux du roi de Navarre. S'il les affranchissait du joug de Henri de Bourbon, ils s'engageaient à le reconnaître pour leur comte. On voit que la fortune ne ménageait pas les promesses au jeune duc : elle lui donnait Saluces, elle lui promettait Genève, elle lui offrait la Provence, elle lui montrait en perspective l'héritage des Valois. Il y avait de quoi tourner la tête à un prince de 29 ans. D'un autre côté, le pape, l'Espagne et la ligue lui soufflaient la guerre. La ligue lui avait envoyé le fameux frondeur Jeannin, qui ne le quittait pas. Le duc, flottant un instant entre la conquête de Genève et celle de la Provence, se décida pour cette dernière. Il forma un blocus autour de Genève : par terre à l'aide de fortins garnis d'artillerie ; par eau à l'aide de barques disposées en demi-cercle sur le lac. Il en laissa le commandement, avec une armée de quatorze mille hommes, à son frère Don Amédée, marquis de Saint-Rambert, fils naturel d'Emmanuel Philibert et d'une noble demoiselle de Turin nommée Lucrezia Proba ; traversa le Col de Tenda à la tête de six mille soldats d'élite ; passa le Var sans rencontrer d'obstacles ; prit Antibes, Grasse, Marseille ; fit lever le blocus d'Aix ; et entra dans cette ville le 18 novembre 1590 au milieu des acclamations de ses habitants. Mais la railleuse fortune avait mis là le terme des prospérités de Charles Emmanuel. Il s'était engagé dans cette expédition avec promesse d'argent de la part du pape Sixte Quint, avec promesse d'hommes de la part de Philippe II. Or, ni le roi d'Espagne ni le pape ne tenaient leur promesse. Il résolut d'aller chercher lui-même près de son beau-père le secours qu'il ne lui envoyait pas. Il s'embarqua pour l'Espagne et, après une absence de deux mois, ramena en effet quinze galères chargées d'infanterie. En outre, les troupes espagnoles du Milanais étaient mises à sa disposition. Malheureusement pour le jeune conquérant, il trouva pour adversaire à son retour un des premiers hommes de guerre de l'époque : François de Bonnes de Lesdiguières. C'était le type du partisan : fils de montagne, il en connaissait tous les chemins ; nulle part où l'on croyait le trouver il n'était ; il était partout où on ne l'attendait pas. Charles Emmanuel le cherchait en Provence, tandis que, par une marche rapide sur Chambéry, il forçait Don Amédée de lever le siège de Genève. Un beau matin, Charles Emmanuel apprit la défaite de Pont Charra. Don Amédée avait 7000 hommes d'infanterie piémontaise et savoyarde, 10 compagnies de gendarmes, 6 de carabiniers ; il avait été joint par Don Antonio Olivarez, arrivant du Milanais et commandant de son côté plus de 7000 Italiens et Espagnols ; il avait donc cru pouvoir offrir le combat à Lesdiguières, qui n'avait que 5000 hommes. Mais, avec ses 5000 hommes, Lesdiguières tomba si furieusement sur l'armée de Don Amédée, qu'il lui tua 2500 hommes, lui prit trente enseignes et dissipa le reste comme une fumée. Cela se passait le 18 septembre 1591. Mais cette nouvelle n'était que l'avant-courrier de nouvelles plus terribles. Charles Emmanuel apprit en moins d'un mois que Lesdiguières venait de surprendre Saint-Jean-de-Maurienne, de chasser les troupes savoyardes d'Antibes, faisait des excursions dans les hautes vallées du Pô, de la Maira et de la Sture, d'où il menaçait les plaines du Piémont. Ce n'était point la manière de combattre de cette époque-là, et il n'y avait pas moyen de s'entendre avec un homme si peu stratégique. Charles Emmanuel quitta précipitamment la Provence pour venir au secours du Piémont. Ainsi le duc de Savoie en était arrivé à se défendre au lieu d'at- taquer. Lesdiguières venait d'inventer le système de guerre auquel plus tard les Catinats, les Berwick et Bonaparte lui-même durent leurs plus grands succès. L'année 1593 se passa en expéditions de ce genre, en rencontres fortuites, en prises et en reprises de châteaux. Charles Emmanuel avait réuni toutes ses forces et comptait beaucoup sur l'année 1594 pour prendre une éclatante revanche, lorsque tout à coup on apprit que Henri de Bourbon venait de se faire catholique. C'était un genre de guerre qu'inventait de son côté Henri IV et qui lui réussit aussi bien que le système de Lesdiguières. Dès lors tout changea de face. Le roi de France catholique, les ligueurs devinrent des rebelles. Tous ceux qui ne demandaient qu'un prétexte pour se rallier à ce qui est fort eurent le prétexte sous la main et le saisirent avec empressement. Sixte Quint, qui avait lancé contre lui tant d'anathèmes, en vint à le bénir comme fils aîné de l'Église, et le duc de Savoie, allié des catholiques français, ne se trouva plus qu'un allié de l'Espagne, en guerre ouverte avec la France. La guerre dura quatre ans encore, et, au bout de ces quatre années, Charles Emmanuel, épuisé d'hommes et d'argent, abandonné du pape et du roi d'Espagne, harcelé par Lesdiguières, n'avait conservé à grand'peine, de toutes ses conquêtes, que son marquisat de Saluces et quelques places en Provence. Voici quelle était la situation : Les Français occupaient le Bugey et la Bresse. La citadelle de Bourg leur avait seule résisté. Genève était dégagée. En Province, Marseille, Berre et Salon étaient rentrées sous l'obéissance du roi de France, tandis qu'au contraire Charles Emmanuel avait perdu Exilles en Piémont. Pour mettre à couvert Chambéry et pour inquiéter Grenoble, Charles Emmanuel avait résolu d'élever entre la Bussière et Montmeillan, sur la rive droite de l'Isère, le fort des Barreaux. Comme Charles Emmanuel croyait reconnaître l'urgence de cette construction, il n'y épargnait ni l'argent, ni les hommes, et le fort s'élevait rapidement. Henri IV en eut avis et fit reproche à Lesdiguières de ce qu'il laissait ainsi son adversaire élever une citadelle en face de lui. -Sire, répondit Lesdiguières, Votre Majesté avait justement besoin d'un fort où le duc de Savoie élève le sien. J'ai pensé qu'il était bon de lui en laisser faire les frais. Quand il sera fini, je le prendrai. Lesdiguières tint parole et, dès lors, ce fut Grenoble qui se trouva couverte et Chambéry menacée. Enfin, arriva la paix de Vervins entre Henri IV et Philippe II. Le traité fut signé le 2 mai 1598. On y stipula que le duc de Savoie y resterait neutre entre la France et l'Espagne, que le château de Berre qu'il tenait encore en Provence serait immédiatement remis à Henri IV, et que, quant à ses prétentions sur le marquisat de Saluces, elles seraient soumises au jugement du Souverain Pontife. Le seul avantage que Charles Emmanuel tirait de ses dix années de combat était d'avoir étudié sous Lesdiguières un nouveau système de stratégie, sous Philippe II, d'ingratitude, et sous Henri IV, de politique. Il voulut mettre cette étude à profit et résolut de se rendre à Paris pour traiter directement avec le roi de l'affaire du marquisat de Saluces. Trois papes avaient passé depuis Sixte Quint : Urbain VII, Grégoire XIV, Innocent IX. Clément VII venait de monter sur le trône pontifical, Henri IV allait épouser sa cousine Marie de Médicis. Le marquisat de Saluces dépendait, comme nous l'avons dit, du pape, le voyage était donc suffisamment justifié. Puis, une fois à Paris, Charles Emmanuel prendrait l'air de la cour, il verrait ce qu'il y avait à faire en France, peut-être l'occa- sion se présenterait-elle favorable à certains plans qu'il avait. L'occasion fait le larron. Ce n'était point l'avis du Conseil du duc de Savoie qu'il se rendît en France. Mais Charles Emmanuel était prodigieusement entêté. C'était, comme le voudront ses admirateurs ou ses détrac teurs, une de ses qualités ou un de ses défauts -nous ne sommes ni de ses amis, ni de ses ennemis ; nous sommes son humble historien et nous constatons un fait. Charles Emmanuel ne s'inquiéta donc pas autrement de l'avis de son Conseil, et il partit pour Paris avec ce même Conseil qui l'y suivait à contrecoeur : l'élite des officiers de sa Maison, sa chapelle, sa musique et ses écuries. Le duc de Savoie fut reçu avec les plus grands égards, mais avec une défiance marquée. Il avait emporté des sommes énormes, espérant obtenir à prix d'or ce qu'il n'avait pu conquérir par la force ou ce qui lui échapperait par la persuasion. Il commença par offrir à Sully le portrait du roi Henri IV tout entouré de diamants. C'était mal débuter et bien mal connaître son monde. Le sévère grand maître de l'artillerie garda le portrait mais rendit les diamants. Charles Emmanuel renouvela alors l'offre qu'il avait déjà faite de renoncer au marquisat de Saluces comme héritage, si on voulait lui en donner l'investiture comme fief de la couronne de France. Mais le roi, plus révérencieux pour les conseils de Sully que Charles Emmanuel ne l'était à ceux de ses ministres, le roi refusa obstinément de rien entendre à ce sujet. Charles Emmanuel se rabattit sur Genève, et demanda que du moins le roi restât neutre entre Genève et lui. Mais Henri répondit qu'il était engagé d'honneur à prendre la défense des Genevois, si jamais on usait contre eux de violence ou de surprise. Au reste, ajoutait le roi de France, il y avait un moyen de tout arranger. Si le marquisat de Saluces tenait si fort au coeur de Charles Emmanuel, il offrait de le lui abandonner, moyennant la cession du Vicariat de Barcelonnette, des vallées de Sture, de la Pérouse et de la Bresse jusqu'à la rivière d'Ain. C'était ouvrir une porte sur le Piémont, tandis que le duc de Savoie s'efforçait de fermer l'autre. Charles Emmanuel demanda dix-huit mois pour réfléchir. On lui en accorda trois. Sur tous les points le duc de Savoie était battu. On l'aboucha avec Charles de Gontaut, duc de Biron. Biron était ingrat comme s'il eût été prince ou roi. Biron était un des vaillants de l'époque, il avait grandement participé aux victoires d'Arques, d'Ivry et d'Aumale, à la prise de Paris et de Rouen. En récompense, Henri IV -qui, s'il faut en croire d'Aubigné n'était pas plus reconnaissant qu'un autre -, en récompense, Henri IV l'avait comblé d'honneurs, nommé amiral en 1592, maréchal en 1594, gouverneur de la Bourgogne en 1596, duc et pair en 1598. Il y avait plus, Henri IV lui avait sauvé la vie au combat de Fontaine-française. Tout cela n'empêchait point Biron de conspirer. Un plan fut arrêté du partage de la France entre l'Espagne et la Savoie. Biron fut le principal agent des deux princes. Le bruit de cette menée transpira, le duc de Savoie fut prévenu qu'il allait probablement être arrêté. Il partit secrètement de la cour de France. Henri IV fit faire le procès de Biron, lui mit sous les yeux toutes les preuves du complot, attendant un simple aveu de lui pour lui faire grâce. Biron nia obstinément et eut, après deux ans d'attente, la tête tranchée. Il avait promesse, dans ce grand morcellement de la France, de recevoir pour sa part la Bourgogne et la Franche-Comté, avec une infante d'Espagne en mariage. Quant à Charles Emmanuel, il devait recevoir le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné. Cela valait bien la guerre. Henri IV, éperonné par Sully, s'arracha à grand'peine des bras de la duchesse de Beaufort et, parti de Lyon le 15 août 1600, il marcha sur la Savoie à la tête d'une puissante armée. Depuis 18 mois, Philippe II était mort, Philippe III l'avait remplacé et l'ambassadeur de Charles Emmanuel, Dominique Belli, comte de Buonvicino, écrivait à son maître qu'il pouvait parfaitement compter sur le bon vouloir de Philippe III. Seulement, ce bon vouloir restait infertile, tandis que Henri IV s'emparait de la Bresse, de toutes les vallées de Savoie et de toutes les places d'au-delà des monts pour l'Italie, d'en-deçà des monts pour nous. Montmeillan seule fit mine de tenir. Henri et Sully l'avaient examinée en connaisseurs et en avaient fait le tour. L'investigation achevée, le roi avait regardé son ministre en hochant la tête. -Eh bien ? demanda Sully. -Ventre Saint Gris, dit Henri IV, voilà une place merveilleusement forte et la meilleure que je vis jamais. Sully fut de l'avis de Henri IV, seulement il ajouta : -Cela ne nous empêchera point de la prendre, sire. -Vous êtes grand maître de l'artillerie, mon cher Rosny, cela vous regarde, répondit Henri IV. Sully accepta la responsabilité et fit, à l'aide d'efforts incroyables, porter six pièces de canons sur la montagne qui domine le fort au Nord-Ouest. Un plateau étroit, situé au-dessus des vignobles des Laccands, offrit un endroit où établir une batterie et, à peine établie, la batterie se mit à tirer. Les canons du fort répondirent. Henri et Sully, placés derrière un rocher, examinaient l'effet de leur canonnade, lorsqu'un boulet savoyard vint frapper l'angle du rocher derrière lequel ils étaient cachés et couvrit de débris le roi et son ministre. Henri, on le sait, et lui-même le dit, Henri, pour être très-brave, avait besoin d'être prévenu un temps à l'avance. Le boulet avait oublié de le prévenir, de sorte qu'il eut grand-peur, si peur qu'il fit un signe de croix. Sully le vit. -Ah ! pour cette fois, dit-il, je suis témoin que Votre Majesté est réellement catholique. Le siège traînait en longueur, l'hiver venait, Henri raillait son grand maître de l'artillerie, qui commençait à avoir peur d'en être pour ses frais, lorsque la comtesse de Rosny, qui avait suivi son mari à l'armée, reçut un beau matin un collier de verroterie et des boucles d'oreille de la façon de madame de Brandis, femme du commandant du fort. C'était la preuve que le siège paraissait aussi long aux assiégés qu'aux assiégeants. Madame de Rosny répondit à cette courtoisie par une courtoisie pareille. Elle envoya à madame de Brandis, en remerciement de son collier et de ses boucles d'oreille, douze perdrix, six lapereaux, six lièvres, douze cailles grasses, douze bouteilles d'excellent vin et des pains frais. Cela avait réussi à Henri IV au siège de Paris, et il espérait que cela lui réussirait encore au siège de Montmeillan. Une correspondance s'échangea. Madame de Brandis, invitée à venir dîner au camp, accepta. Henri IV était fort galant quand il voulait s'en donner la peine. Madame de Brandis rentra à Montmeillan enchantée du roi de France ; à partir de ce moment, elle décida que la place se rendrait. Ce que femme veut, Dieu le veut, la place se rendit. Les Français en prirent possession et y trouvèrent 36 pièces de canon de gros calibre, 20 000 gargousses et toutes les munitions nécessaires à un grand siège. Le roi et Sully allèrent visiter tout ce matériel. Henri ne pouvait croire qu'un soldat ayant de pareilles ressources à sa disposition se fût rendu. -Eh bien, fit Sully, ne vous avais-je pas promis que nous prendrions la ville ? -Oui, dit Henri, mais conviens, mon brave Rosny, que tu es bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un dedans pour t'en ouvrir les portes. Nous avons dit que Henri IV n'était pas toujours brave, mais il avait de l'esprit toujours. Le duc reçut la nouvelle de l'envahissement de la Bresse, de la prise par Lesdiguières de Conflans et de Moûtiers, et de l'inves- tissement de Montmeillan. Il était à un bal et se contenta de dire : -Bon, cela pressera peut-être le pape et le roi d'Espagne. Et il continua de danser. Le lendemain cependant, ignorant encore l'occupation de Mont- meillan, il se mit en route avec dix milles hommes pour en faire lever le siège. Henri laissa un gouverneur dans la place, recommandant à celui-ci de recevoir Charles Emmanuel avec ses propres boulets s'il se présentait devant Montmeillan, et alla l'attendre malgré les rigueurs de l'hiver au bas du Col du Cormet entre Séez et le Bourg Saint-Maurice, en passant par la vallée de Beaufort qui, de nom au moins, lui rappelait cette belle Gabrielle qu'a immortalisée son amour. Le roi fit une halte au château, où il établit son quartier général. Puis, ayant pris le chemin de la montagne, il s'avança jusqu'à l'en- droit appelé le pas du Cormet. La neige tombant avec violence, Henri dîna à l'abri d'un rocher, de sorte, dit le président de Thou, que la neige s'élevait au-dessus de sa tête comme une autre montagne. La mairie de Beaufort a conservé un ancien registre de l'état civil, tenu comme d'habitude par le Curé. Le passage de Henri IV y est enregistré en ces termes : « Le jour 10 d'octobre 1600, le roi Henri de Bourbon de France et de Navarre a été ici en grande compagnie de princes et autres gens d'armerie. » Le 11 il est allé au Cormet, il faisait mauvais temps. » Le 12 il est parti conduisant 8000 personnes, ayant fait force des siennes et grandissimes folies. » Henri de Bourbon avait reçu cette faveur inouïe du ciel d'être jeune quoiqu'il eût quarante-sept ans, et d'être gai quoiqu'il fût roi. Pendant que le roi Henri faisait force des siennes et grandissimes folies, Charles Emmanuel, arrêté par les glaces et les neiges, apprenant d'ailleurs la prise de Montmeillan et de Sainte-Cathe- rine, battait en retraite et s'en retournait en Piémont. Charles Emmanuel avait perdu dans cette campagne la Bresse, le Bugey, le Val Romy, le pays de Gex, le fort Dauphin et la citadelle de Bourg : force fut à Charles Emmanuel de signer le traité connu sous le nom de traité de Lyon. Le roi de France lui abandonnait enfin ce fameux marquisat de Saluces tant ambitionné mais, en échange, Charles Emmanuel perdait la Bresse avec la citadelle de Bourg, le Val Romey, le pays de Gex et les deux bords du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint- Genix d'Aoste. De plus, château Dauphin, citadelle située au sommet de la vallée de Vraita. Dès lors, la Maison de Savoie, presque entièrement rejetée audelà des monts, devenait une puissance italienne. Il n'avait point été question de Genève dans le traité de Lyon. Charles Emmanuel pensa donc qu'il pouvait, sans blesser la France, essayer d'enlever la Rome protestante d'un coup de main. Le pape Clément VIII l'y poussait de toutes ses forces. Ce fut un des papes à qui il fut donné de rêver l'unité de l'Italie. Malheureusement pour Charles Emmanuel, les Genevois furent avertis de ce qui se tramait contre eux par un espion qu'ils tenaient caché à Rome, sous forme de nouveau converti. Ils mirent sur pied un corps de troupes civiques, ils équipèrent un régiment de cuirassiers, ils demandèrent secours à Berne. Au reste, ils n'ignoraient pas le ressentiment que le duc de Savoie avait gardé contre eux. Ils avaient fourni aux Français du canon pour battre ses places, ils leur avaient permis de faire des levées sur leur territoire. Enfin, ils s'étaient portés avec fureur à la démolition du fort Sainte-Cathe- rine, que Sully avait fait démolir la veille de la signature du traité. Ils s'attendaient donc à être attaqués tous les jours et surtout toutes les nuits. Le secret de cette expédition était confié à Charles Emmanuel Philibert de Simiane, marquis de Pianezza, lieutenant général pour son Altesse au-delà des monts, chevalier de l'Annonciade, mari d'une fille naturelle du duc Emmanuel Philibert et par conséquent beau-frère du duc régnant. Charles Emmanuel n'avait pas encore mis son armée sur le pied de paix. En outre, la Savoie était pleine d'Espagnols qui passaient d'Italie en Franche-Comté : quatre mille hommes se trouvèrent comme par hasard aux environs de Genève. On devait prendre la ville par une escalade nocturne. La nuit du 23 décembre 1602 fut choisie pour cette expédition. C'était celle du samedi au dimanche. Vers minuit, le capitaine Bruneaulieu s'approcha des murailles avec 500 hommes que l'on avait choisis parmi les plus résolus. Il les amenait à cheval afin qu'ils ne fussent point fatigués, s'il fallait combattre. La lune était déjà disparue, de sorte que la nuit était fort obscure, et qu'ils arrivèrent au pied des murailles jusque dans les fossés de la Coratterie sans être aperçus. Seulement, arrivés là, ils donnèrent juste sur une volée de canards, qui se leva avec de grands cris. Un instant, la petite troupe s'arrêta, le lieutenant ayant grandpeur que cette volée d'oiseaux ne donnât l'alarme, mais Bruneaulieu la rassura en disant : -Ce ne sont que des canards et les Genevois ne sont pas des Romains. En effet, tout demeura calme et les Savoyards, ayant jeté des claies pour ne pas enfoncer dans la boue, traversèrent le fossé sans accident. Arrivés au pied de la muraille, ils dressèrent trois échelles du côté de la porte de la Monnaie, près de la dernière guérite : ils avaient choisi ce point de la ville parce qu'ils savaient que, depuis longtemps, on n'y mettait plus de sentinelles. Les échelles que les assaillants employèrent pendant cette nuit du 23 décembre 1602 se conservent encore dans l'arsenal de Genève ; c'étaient des échelles peintes en noir afin qu'elles ne fussent point aperçues dans l'obscurité ; elles étaient faites de plusieurs pièces s'emboîtant les unes dans les autres afin de se transporter plus facilement et de s'allonger ou raccourcir à volonté. Le bas était, en outre, armé de pointes de fer afin qu'elles se fixassent solidement, tandis que le haut était garni de poulies recouvertes de drap, qui permettaient de les dresser sans bruit. Un jeune gentilhomme, dont le père avait été tué à la bataille de Monthoux, demanda à monter le premier ; on le nommait Gerbaix de Sonnaz. Cette faveur guerrière lui fut accordée. Il s'élança donc sur les échelons, mais arrivé aux trois quarts de la hauteur de l'échelle, une grosse pierre que le frottement détacha de la muraille lui tomba sur la tête et faillit l'assommer. Il s'évanouit à moitié dans les bras de ceux qui le suivaient. On l'aida à descendre, mais après quelques instants il reprit ses forces et se remit à l'escalade. Un jésuite écossais, nommé le père Alexandre, se tenait au pied des échelles pour encourager les assaillants. Son ardeur pour sa foi l'avait rendu peu scrupuleux sur les moyens à employer. Il avait, en forme de conjuration, écrit des passages de l'Écriture Sainte sur de petits morceaux de papier, affirmant que ceux qui porteraient dévotement ces papiers sur eux ne pouvaient mourir de mort violente. Il est vrai qu'il lui restait la ressource de dire que ceux qui seraient tués ou blessés ne les avaient pas portés assez dévotement. En attendant, il donnait la main aux assaillants pour les aider à monter, leur disant tout bas : -Courage, braves Savoyards, montez, montez, chaque échelon est un pas pour entrer en Paradis. On avait dit aux hommes de l'expédition que l'expédition se faisait d'accord avec les catholiques de Genève et qu'on trouverait ceux-ci sur les remparts pour tendre la main à leurs frères. Ils furent donc fort étonnés de n'y trouver personne. Mais, comme en place des amis on eût pu trouver des ennemis, et qu'amis et ennemis étaient absents, tout alla encore assez bien. Lorsque deux cents hommes, armés de toutes pièces, eurent franchi le parapet de la muraille, on prévint le duc de Savoie de cet heureux résultat. Charles Emmanuel n'eut pas la patience d'atten- dre plus longtemps et il expédia des courriers afin qu'ils annonçassent de tous côtés les heureux commencements de l'escalade. De là vint que le bruit de la prise de Genève se répandit jusqu'en France. Cependant, ce qui avait servi jusque-là les Savoyards, l'obscu- rité, commençait à les desservir ; leur chef, craignant qu'ils ne s'égarassent dans les rues qui leur étaient inconnues, voulut attendre l'arrière-garde et décida qu'on n'entrerait dans la ville qu'à quatre heures du matin. En conséquence, il fit coucher ses hommes à plat-ventre sous les arbres du parapet, on leur ordonna de se serrer le long des maisons de la Coratterie. Par malheur, tous ces mouvements ne pouvaient s'exécuter sans bruit. Une sentinelle genevoise, de garde à la tour de la Monnaie, crut s'apercevoir qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire du côté de la Coratterie. Elle fit part de ses observations au caporal ; le caporal envoya un soldat, muni d'une lanterne, visiter le rempart. Le soldat, arrivé sur le parapet, vit venir à lui plusieurs hommes qui essayaient de se dissimuler dans l'obscurité. Il cria : « Qui vive ! » Ceux qu'il interpellait ne répondirent point ; aussitôt il lâcha son coup d'ar- quebuse en criant : « Aux armes ! aux armes ! » Mais, au même instant, il tomba mort. Cependant, au cri qu'il avait poussé, la sentinelle qui était sur la tour lâcha aussi son coup pour avertir le corps de garde qui était composé de six hommes. Alors Bruneaulieu et ses officiers, voyant qu'ils étaient découverts, mais qu'en somme ils se trouvaient à la tête de trois cents soldats d'élite, résolurent d'attaquer la ville. Bruneaulieu divisa ses hommes en quatre troupes qui, par quatre côtés différents, par la porte neuve, par la Tartane, par l'avancée de la maison de ville et par le corps de garde de la Monnaie, firent irruption dans la ville. Un fort détachement restait en outre sur le rempart pour favoriser l'escalade de ceux qui devaient monter. Il y avait treize hommes au corps de garde de la porte neuve. Ces treize hommes ne firent qu'une médiocre résistance, la plupart s'enfuit vers la maison de la ville. Mais, tout en fuyant, un soldat eut, par bonheur, la présence d'esprit d'abattre la herse qui défendait l'entrée de la porte neuve. La ville dut, selon toute probabilité, son salut à cet événement. Pendant ce temps, le tocsin sonnait à toutes les églises, les bourgeois, réveillés en sursaut, s'élançaient de leurs maisons à moitié nus, mais parfaitement armés, demandant où il fallait aller. Pour les égarer, les Savoyards criaient : « Alarme ! alarme ! l'ennemi est à la porte des Rives ! » Mais cette ruse n'eut aucun effet, les environs de la porte de la Tartane dont les Savoyards s'étaient emparés présentaient un véritable champ de bataille. Savoyards et Genevois y luttaient corps à corps. L'ancien syndic de la ville, nommé Jean Canal, y fut tué. Du côté de la Monnaie, les Savoyards avaient enfoncé la première porte du corps de garde, mais ils ne purent pénétrer plus avant. Une ronde passait, elle fit tête à l'attaque et les repoussa. Pendant que l'on combattait avec acharnement sur ces deux points, un canonnier qui voyait s'agiter des ombres dans l'obscur- ité eut l'idée de mettre le feu à un canon du boulevard de l'Oie qui rasait la muraille de la Coratterie. Le hasard, mal disposé cette nuit-là pour les Savoyards, voulut que le boulet coupât par le milieu les échelles et abattît les hommes dont elles étaient chargées. Alors les troupes qui étaient à plein palais, entendant le bruit du canon, le prirent pour celui qui devait faire sauter la porte neuve ; elles crurent trouver une brèche et s'avancèrent tambour battant. Elles trouvèrent une porte fermée. Dans ces sortes de coups de main qui dépendent de la surprise, du moment où il y a lutte, il y a défaite pour les assaillants. Or la lutte s'organisait, le nombre des défenseurs de la ville augmentait de minute en minute, tandis que celui des agresseurs diminuait. Le capitaine Bruneaulieu sentit plier l'attaque entre ses mains. Il donna l'ordre de se retirer vers les échelles, il ignorait qu'elles fussent brisées ; un feu effroyable partait des maisons de la Coratterie. En un instant une cinquantaine de Savoyards furent couchés à terre. Dès lors, le reste des assaillants ne songea plus qu'à la fuite, chacun chercha l'endroit où le rempart lui paraissait moins haut, sautant du parapet dans le fossé. Un des sauteurs tomba sur le père Alexandre et le blessa grièvement. Le duc Charles Emmanuel, qui s'était avancé à une lieue de Genève pour faire au point du jour son entrée dans la ville, vit au contraire au point du jour son armée revenant en déroute diminuée de moitié. Cinq cents hommes étaient restés dans les rues et dans les fossés de Genève. Cet échec mit fin aux prétentions du duc de Savoie, et par le traité de Saint-Julien, en date du 21 juillet 1603, il fut arrêté que Charles Emmanuel reconnaîtrait Genève comme République indépendante alliée de la Suisse. Quant au territoire, chaque partie reprenait la limite arrêtée en 1589. Toute la politique d'Emmanuel Philibert, une fois le traité de Cateau-Cambresis signé entre l'Espagne et la France, avait consisté à rester neutre entre ces deux grandes puissances. Éclairé par l'ingratitude de Philippe II et de Philippe III, par les victoires de Lesdiguières et de Henri IV, Charles Emmanuel eût bien voulu sui vre l'exemple de son père. Il avait atteint et dépassé sa quarantaine et il commençait à voir les choses d'un regard plus sérieux, d'un oeil plus juste. Mais par malheur il n'était pas le maître, il fallait que, soit l'Es- pagne, soit la France, l'entraînât dans son tourbillon. Chacun des deux rois avait une main sur lui : Henri IV par la Bresse, Philippe III par le Milanais. Henri IV devenu, par l'économie de Sully, le plus riche prince de la chrétienté, par sa politique et son génie le plus puissant roi de l'Europe, préparait sa guerre contre l'Autriche, prélude de son remaniement du monde. Ses premiers coups devaient porter sur l'Autriche. Le roi d'Espagne et le roi de France firent donc en même temps des ouvertures au duc de Savoie ; cet allié était de la plus haute importance à l'un ou à l'autre. Philippe III comprenait qu'après l'abandon des intérêts du duc de Savoie, abandon scandaleux même pour ses ennemis, qui avait été fait par l'Espagne aux traités de Vervins et de Lyon, il aurait peine à attacher Charles Emmanuel à sa cause. Ses offres furent donc des plus tentantes. Il offrait au duc de Savoie de l'aider à reconquérir la Bresse et le Bugey, de lui donner une infante avec une riche dot pour son fils aîné, et de fixer de magnifiques établissements à ses cadets. Ces établissements, c'était l'amirauté d'Espagne pour le prince Philibert et l'archevêché de Séville pour le cardinal Maurice. Henri IV, de son côté, qui sentait que Charles Emmanuel tenait la clef des Alpes et qui en voulait avoir les portes ouvertes, pour l'attaque comme pour la retraite, offrait au duc de Savoie de lui donner le Milanais quand ils en auraient fait la conquête de compte à demi. Il offrait de donner une de ses filles au prince de Piémont et de faire de riches présents aux autres enfants du duc. Il n'y avait pas à hésiter entre les deux propositions. D'ailleurs, le duc de Savoie comptait plus sur la parole de Henri IV que sur celle de Philippe III ; il conclut en conséquence avec Lesdiguières le traité de Brunolo. Par ce traité, Henri IV devait franchir les Alpes à la tête de 50 000 hommes d'infanterie et de 10 000 chevaux. Le duc de Savoie de son côté devait agir avec 12 000 hommes de ses troupes soutenues par une autre armée française forte de 25 000 hommes, commandée par Lesdiguières. De leur côté, les Vénitiens, entrés mais secrètement dans la ligue contre l'Autriche, devaient se déclarer tout à coup pour la France en opérant une diversion dans le Tyrol. Ce traité fut signé le 25 avril 1610. Le 14 mai suivant, c'est-à-dire dix-neuf jours après, Henri IV tombait sous le couteau de Ravaillac. Sur ces entrefaites, François de Gonzague, duc du Montferrat et de Mantoue, mourut. Gendre de Charles Emmanuel, il ne laissait de son mariage avec Marguerite de Savoie qu'une fille unique. Charles Emmanuel avait des vues sur cette héritière, sa petite fille, qu'il comptait marier avec un de ses fils. Mais François de Gonzague, outre sa fille, avait un frère nommé Ferdinand de Gonzague. Il avait sur l'enfant d'autres projets. Il se crut le tuteur naturel de sa nièce, accourut à Rome, s'empara de la régence, et sous prétexte de mettre la petite princesse à l'abri des entreprises de son aïeul maternel, il la fit enfermer dans le fort de Goïto. Deux choses exaspérèrent le duc de Savoie : la première ce fut la violence exercée sur sa petite-fille ; la seconde, la destruction de son plan favori, qui était à tout prix de réunir le duché du Montferrat à la Savoie comme il y avait réuni le marquisat de Saluces. Son armée était toute prête contre Philippe III, il la tourna contre Ferdinand de Gonzague et, au mois de mai 1613, entrant en campagne, il s'empara de toutes les places fortes du Montferrat, excepté de Casal. Mais Ferdinand de Gonzague se sentait aussi fort et avec raison, sous sa barrette de cardinal, que Charles Emmanuel sous son armure de prince. N'ayant pas de troupes à opposer au belliqueux duc de Savoie, il requit les bons offices du pape, du roi d'Espagne et de la reine de France, qui était quelque peu sa cousine. D'ailleurs, sa réclamation paraissait juste, il demandait la cessation des hostilités jusqu'à ce que l'empereur Mathias, alors régnant, eût prononcé, comme juge naturel, entre deux membres de l'empire germanique. De son côté, Charles Emmanuel, comprenant dans quel triangle hostile il était pris, Charles Emmanuel, disons-nous, consentit, pour ne pas se brouiller avec les protecteurs de Ferdinand de Gonzague, à mettre en dépôt les places qu'il avait prises entre les mains du prince de Castiglione, commissaire impérial désigné à cet effet. En échange de cette concession, les princesses du Montferrat, sa fille et sa petite-fille, devaient lui être rendues. Mais le cardinal Ferdinand traîna en longueur, négocia avec l'Espagne, offrit à la cour de Madrid de lui assurer un droit éventuel à la possession du duché, pourvu qu'elle le sauvegardât des prétentions du duc de Savoie. L'Espagne ne demandait qu'une occasion d'être désagréable à Charles Emmanuel. Elle saisit celle-là avec empressement et, vers le milieu de l'été 1614, lui fit, par le marquis d'Inoyosa, gouverneur de Milan, donner l'ordre de désarmer. Charles Emmanuel répondit qu'il avait le plus grand désir de rester en bonne intelligence avec le roi Philippe III, mais que si le marquis d'Inoyosa effectuait sa menace, c'est-à-dire tentait de le contraindre à désarmer, il repousserait la force par la force. En vertu de cette réponse, sans déclaration de guerre, sans manifeste, le marquis d'Inoyosa marcha contre Verceil à la tête de 20 000 hommes, et le marquis de Santa Crux débarqua un corps napolitain au port d'Oneille. Emmanuel apprit coup sur coup ces deux nouvelles. Il avait près de lui Don Louis Gaëtano, ambassadeur d'Espagne, et portait justement à son col l'ordre de la Toison. Il arracha le collier de son cou et le jeta à Don Louis Gaëtano en lui ordonnant de quitter Turin dans le 24 heures. Le même ordre fut donné à tous les Espagnols répandus en Savoie et dans le Piémont. Puis aussitôt, suivant l'exemple de son vieil ennemi Lesdiguières, il se mit à la tête de deux milles hommes, passa la Sésia, fit une pointe dans le Milanais, et y leva une forte contribution. Le marquis d'Inoyosa, en apprenant cette nouvelle, fit un pas rétrograde. Alors on passa des hostilités aux négociations, puis des négociations aux hostilités. Les Espagnols, interrompus dans leur marche sur Verceil, revinrent mettre les siège devant cette ville. Auguste Mainfroy Scaglia, marquis de Caluse, tenait pour Charles Emmanuel. Il fit plusieurs sorties, repoussa deux assauts et ne capitula qu'ayant épuisé sa poudre et ses vivres, et perdu l'espoir d'être délivré. Ce ne fut pas tout ; Philippe III souleva contre Charles Emmanuel Henri de Nemours son parent, lui promettant la souveraineté de la Savoie et lui donnant en attendant la disposition de toutes les troupes qu'il avait dans la Franche-Comté. Charles Emmanuel envoya contre Henri de Nemours le prince de Piémont son fils, et les gouverneurs du Lyonnais et de la Bourgogne eurent ordre de Louis XIII de le soutenir. Lesdiguières, de son côté, sortit des montagnes du Dauphiné à la tête de 14 000 hommes, lesquels s'étant joints aux troupes du duc, firent lever le siège d'Asti, et forcèrent les Espagnols à sortir du Piémont et du Montferrat. Alors les négociations recommencèrent et, le 9 octobre 1617, la paix fut signée à Pavie. Cette paix stipulait que Verceil serait rendue au duc de Savoie, et que Ferdinand et Charles Emmanuel s'en remettraient à l'empe- reur du soin de leurs intérêts respectifs. On en était exactement au même point qu'avant cette nouvelle guerre. Seulement, le duc de Savoie avait perdu deux ou trois mille hommes et dépensé une vingtaine de millions. Une chose le consolait, c'était l'espoir qu'il avait de marier un de ses fils avec l'héritière du Montferrat. Mais une autre cause de querelle n'avait point tardé à s'élever. C'était à propos de la Valteline. Disons en deux mots à nos lecteurs ce que c'est que la Valteline. La Valteline est une grande et magnifique vallée des Alpes Réthiennes, qui s'étend entre l'Allemagne, le Milanais, l'État de Venise et la Suisse. Elle est arrosée par l'Adda qui la parcourt dans toute sa longueur, après quoi cette rivière va se jeter dans le Lac de Côme. La Valteline était en gage. C'était Louis XII qui, comme caution d'une somme de 400 mille écus qu'il leur devait, l'avait cédée aux Grisons. Depuis lors, pas un seul roi de France n'avait été assez riche pour la racheter ; la Valteline était donc restée annexée à la Confédération Suisse. Or, les Grisons avaient adopté la religion réformée, et la Valteline était demeurée catholique. Une révolte politique, voilée d'un prétexte religieux, éclata dans la Valteline, qui chassa ses préposés protestants et qui demanda à être réunie au Milanais. Philippe III, comme on le comprend bien, ne se fit pas demander la chose deux fois. Il s'empara de la Valteline. Cette action blessait tout le monde. La France, qui prétendait que la Valteline lui appartenait comme propriété. La Suisse, qui prétendait que la Valteline lui appartenait comme gage. Venise et les autres États lombards, qui s'effrayaient de voir Milan donner la main à Vienne. Enfin, le duc de Savoie, à qui tout agrandissement de la puissance espagnole en Italie était nuisible, surtout depuis qu'il était devenu prince italien. Louis XIII réclama mais inutilement. Philippe III promit de rendre la Valteline aux Grisons. Mais Philippe III étant mort, Philippe IV ne se crut point obligé de tenir sa promesse. En conséquence, Richelieu, au mois de novembre 1624, fit entrer 1200 hommes dans la Valteline. Charles Emmanuel s'engagea à mettre de son côté sur pied 1200 fantassins et 3000 cavaliers pour maintenir le Milanais, et de pousser une armée à peu près pareille contre Gênes, Parme et la Toscane, qui venaient de se déclarer contre la France. La guerre dura un an, avec des alternatives de succès et de revers, puis un beau jour Charles Emmanuel apprit que la paix venait d'être signée à Monçon entre la France et l'Espagne sans qu'il eût même été appelé aux négociations. Par ce traité, Philippe IV abandonnait la Valteline, qui rentrait entre les mains des Grisons, et les places fortes bâties par les Espagnols dans cette vallée étaient démolies. Seulement, on laissait le duc de Savoie avec Gênes, Parme et la Toscane sur les bras. Ce n'était pas le tout. On se rappelle l'espoir de Charles Emmanuel à l'endroit de la petite duchesse de Montferrat, qu'il comptait donner pour femme à un de ses fils. La France en avait décidé autrement. Il y avait en France un Louis de Gonzague, duc de Nevers. Ce duc de Nevers avait un fils nommé Charles. Ce Charles était l'on- cle des trois derniers souverains du Montferrat et avait lui-même un fils qui était duc de Rétheel et l'oncle à la mode de Bretagne de la jeune héritière. Le cardinal Ferdinand de Gonzague était mort. Vincent, le troisième frère de Ferdinand, lui avait succédé et était en train de mourir à son tour. L'ambassadeur de France, le marquis de Saint Chaumont, le circonvint à son lit de mort et fit si bien, qu'à ses derniers moments, Vincent de Gonzague déclara le duc de Nevers son héritier universel. La princesse Marie fut tirée de son couvent et mariée au fils du duc de Nevers au pied du lit du duc Vincent de Gonzague, qui mourut dix minutes après cette union. Le jeune homme, déclaré immédiatement lieutenant général pour son père, reçut le serment de fidélité de tous les gouverneurs des places du Mantouan et du Montferrat. Il était curieux de voir comme toutes les espérances de Charles Emmanuel l'abandonnaient l'une après l'autre sous les coups de la fatalité, comme sous les coups d'un adversaire victorieux tombent l'une après l'autre toutes les pièces d'un ennemi vaincu. Cette fois, les intérêts du roi d'Espagne et de l'empereur étaient d'accord avec les siens. Il en résultat une alliance offensive et défensive contre la France. L'empereur Mathias déclara que, Charles de Gonzague, duc de Nevers, s'étant emparé d'un fief de l'empire sans en recevoir l'in- vestiture, il l'en déclarait déchu. En conséquence, son général Ambroise Spinola entra dans le Mantouan avec une armée. Le roi Philippe IV déclara qu'en vertu des droits éventuels qui lui avaient été cédés par le cardinal Ferdinand de Gonzague sur le Montferrat, il se regardait comme propriétaire de ce duché. En conséquence, il donna l'ordre à Don Gonzalés de Cordoue, gouverneur de Milan, de prendre Casal, Acqui, Nice de la Paille, Montcalvo et le pont de Sture. Charles Emmanuel, de son côté, se mit en campagne, et s'empa- ra du reste du Montferrat. Casal fut la seule ville qui résista. Elle était défendue par un Français, le chevalier de Guerron, et par un Montferrin, le comte de Rivara. Les trois princes, le roi d'Espagne, l'empereur et le duc de Savoie comptaient beaucoup sur la diversion que faisait en France le siège de la Rochelle, qui durait depuis treize mois. Mais, dans les derniers jours d'octobre 1628, la Rochelle se rendit et Richelieu qui, en haine de Marie de Médicis voulait la guerre d'Italie, Richelieu, sans attendre la fin de l'hiver, partit, conduisant avec lui le jeune roi qu'il ne voulait pas abandonner aux intrigues de la Cour, traversa le mont Genève encore chargé de neige et, le 6 mars, se trouva en face des barricades de Suse. On sait qu'à la triple attaque de ce triple retranchement, Richelieu combattit en personne, la cuirasse sur le dos, coiffé d'un chapeau à plumes rouges, vêtu d'un pourpoint feuille morte brodé d'or et montant, avec la hardiesse d'un cavalier consommé, un superbe cheval. De son côté, Charles Emmanuel, malgré son âge -il avait alors 67 ans -, malgré ses infirmités -il souffrait horriblement de la goutte -, de son côté, Charles Emmanuel assista au combat se faisant porter dans une litière partout où la chaleur de la bataille rendait sa présence nécessaire. Mais ni son courage, ni celui du prince de Piémont, ne prévalurent, les barricades de Suse furent forcées. Charles Emmanuel appela alors à grands cris les Espagnols à son secours. Mais les Espagnols ne firent pas même mine de l'entendre, occupés qu'ils étaient du siège de Casal, réduit à la dernière extrémité. Richelieu connaissait la position de la ville assiégée, il voulait à tout prix arriver à temps pour la sauver, et fit des propositions de paix à Charles Emmanuel. Celui-ci, furieux de se voir éternellement traité par ses alliés avec si peu de considération, accepta. Un accord fut signé le 11 mars 1629, qui prit le nom de paix de Suse. Le duc de Savoie livrait au roi de France la forteresse de Suse, mais les Suisses en conservaient la garde. Lui-même conservait toutes ses conquêtes dans le Montferrat jusqu'à ce qu'il eût été fait droit à ses prétentions. D'ailleurs, il ne s'engageait qu'à laisser le passage libre aux troupes françaises et à leur fournir quelques vivres. Le siège de Casal fut levé. Mais les huguenots, en se soulevant de nouveau dans le Midi de la France, forcèrent le roi et le cardinal à repasser les monts, de sorte que, ni les Savoyards ni les Espagnols n'ayant quitté leur poste, que l'empereur s'étant emparé de nouveau de la Valteline et du pays des Grisons, toutes choses se retrouvèrent bientôt dans le même état qu'auparavant, et que Casal dut s'attendre à être assiégée de nouveau. Alors le maréchal de Créqui, commandant les Français dans la vallée de Suse, voulut forcer le duc de Savoie de se joindre à lui pour tenir tête aux Autrichiens. Mais, ne se croyant pas être obligé et n'étant pas en effet obligé à cette coopération par le traité de Suse, Charles Emmanuel s'y refusa ; et, comme le maréchal de Créqui insistait, il envoya une députation à Louis XIII et à Richelieu pour leur dire que, menacé par l'empereur sous la main des Espagnols, son plus grand désir était de rester neutre entre eux et la France ; que si cependant on voulait lui rendre sa forteresse de Suse et lui garantir ses droits sur le Montferrat, le cardinal et le roi pouvaient compter sur lui comme allié. Richelieu ne répondit point mais partit avec le titre de premier ministre et de lieutenant général représentant le roi à ses armées. Ses pouvoirs étaient étendus bien au delà de ceux donnés aux connétables de France, ce qui faisait dire aux courtisans que Louis XIII ne s'était réservé que le droit de guérir les écrouelles. Arrivé à Suse, le cardinal recommença ses pourparlers avec le duc de Savoie, les accompagnant, comme d'habitude, de menaces. Puis, comme la chose traînait en longueur, il eut l'heureuse idée d'enlever Charles Emmanuel et son fils du château de Rivoli où ils s'étaient aventurés sur la foi des négociations et de les envoyer en France. Un matin, le duc de Savoie reçut un billet qui l'invitait à se tenir sur ses gardes. Le billet n'était point signé, mais on sut depuis qu'il était du duc de Montmorency qui, dans le conseil, s'était élevé vivement contre cette trahison. Deux heures après la réception de l'avis, Charles Emmanuel avait quitté Rivoli et rentrait en toute hâte à Turin, d'où il chassait six mille Français qui s'y étaient établis et où il se déclarait contre Louis XIII. Alors l'armée française se déploya dans la plaine d'Orbassan comme si elle en voulait à Turin, puis, changeant tout à coup de direction, elle se rabattit sur Pignerol, qui se rendit presque sans coup férir. Charles Emmanuel, qui marchait au secours de sa forteresse, en trouva la garnison à deux lieues de Turin ; elle revenait prisonnière sur parole. Le premier mot du duc de Savoie en l'apercevant fut : « Feu ! sur ces lâches ! » Le second fut d'arrêter le gouverneur et de lui faire faire son procès. Mais le gouverneur était déjà en France. Pendant que Richelieu prenait Pignerol, Louis XIII en personne s'emparait de la Savoie. Chambéry n'avait tenu que trois jours, la ville s'était rendue le 16 mai, et le château le 17. Il en avait été de même d'Annecy : la ville avait ouvert ses portes le 23, et le château le 24. Le fort de l'Annonciade avait été pris et rasé, et il en avait été fait de même de l'ancien château de Rumilly et des murailles d'en- ceinte de la ville. Le chemin du Montcenis était ouvert, les Français traversèrent la montagne et une partie de l'armée de Savoie vint renforcer celle du Piémont. Quant au roi, il retourna à Paris pour éviter la peste qui s'était déclarée dans le pays. Et cependant, le roi n'était pas celui qui avait la plus grande peur de la contagion. Une nuit qu'il avait été forcé de s'arrêter et de coucher au village d'Argentière, on vint l'avertir que son hôtesse venait, à quelques chambres de distance de la sienne, de mourir de la peste. Les courtisans entrèrent alors dans une épouvante mortelle et voulurent partir, mais Louis XIII était fatigué et déjà dans son lit. « Qu'on tire mes rideaux, messieurs, dit-il, demain nous partirons de bonne heure. » Pendant ce temps, le prince de Piémont, après un premier succès remporté, se faisait battre à Gravine, les Français marchaient sur Saluces et, après une honorable résistance, le chevalier de Balbian était forcé de leur rendre la place. Ces nouvelles étaient désastreuses. Cependant, Charles Emmanuel ne désespérait point. Il rassemblait tout ce qui lui restait de force pour disputer aux Français le passage de la Maïa, quand tout à coup il fut atteint d'une apoplexie foudroyante dont il mourut au bout de trois jours, dans la soixante-neuvième année de son âge, dans la cinquantième de son règne. Nous avons dit que les historiens avaient donné à Charles Emmanuel le surnom de Grand. C'est à nos lecteurs de juger s'il le méritait. On pouvait appeler le duc de Savoie, dont nous venons d'analy- ser le règne, Charles Emmanuel l'opiniâtre, le brave, le malheureux, toutes ces qualifications lui étaient dues, mais nous, simple romancier, nous lui dénions le titre de Grand. Les ambassadeurs vénitiens étaient, en général, d'excellents observateurs et leurs rapports à la République sur les princes près desquels ils étaient accrédités offrent de curieuses galeries de portraits. Voici celui que Vittorio Contarini, ambassadeur à Turin en 1623, trace de Charles Emmanuel : « Le duc, dit-il, est âgé de 63 ans, d'une constitution robuste, taille courte, tête grosse, un peu bossu, mais de grand sens, plein d'esprit, de finesse et de sagacité, d'une mémoire merveilleuse, d'une conversation agréable, il aime à parler de l'art de la guerre et en parle savamment ; dans toutes ses expéditions il s'est trouvé en personne avec les princes Victor et Thomas. Il est libéral et plein de grâce envers ses sujets. En public il parle peu et avec gravité et circonspection, mais il est aimable et familier en particulier avec les gens qui lui plaisent ; avec les soldats il mêle dans ses discours la force et la gaîté, il aime la chasse et tous les exercices du corps, il aime beaucoup l'architecture, il est ardent dans ses entreprises et compte pour rien les obstacles qui peuvent survenir. » Il est très-laborieux, très-appliqué aux affaires du gouvernement, il veut que bonne et prompte justice soit faite à tous ses sujets indistinctement. Toutes les affaires importantes passent sous ses yeux, il est religieux et fervent catholique, très-secret dans les préparatifs de ses expéditions et ne souffrant aucune objection dès qu'il s'agit d'exécuter. » Il a trois fils et une fille, tous d'un mérite distingué. Le prince Victor, aîné de ses fils, a trente-deux ans. Il est de taille moyenne, de forte complexion, très-versé dans les affaires d'État, brave et prudent. Le prince Thomas est vif et ardent, bon militaire, ayant toujours suivi son père à la guerre, il est aimé des soldats. Le cardinal Maurice est un jeune homme plein d'élévation, de goût, d'esprit et de connaissances. » Les Français et les Espagnols croient avoir des droits égaux à l'affection du duc de Savoie, mais ils se trompent. Il n'aspire qu'à s'affranchir du joug de l'un et de l'autre. Il est né italien, il l'est par le coeur. Maître d'un État considéré comme la partie la plus importante de l'Italie, il est aimé de toutes les puissances italiennes. Il ménage tous ses voisins, parle leur langue, les gagne par son adresse et par son éloquence. Il est, comme son père, fort aimé du pape, qui le considère comme le gardien des portes de l'Italie et l'adversaire du protestantisme. Il est traité avec honneur et con fiance par l'empereur. Bien voulu de l'Angleterre, il a resserré avec les Suisses l'alliance formée par le grand Emmanuel Philibert. Les Genevois se méfient de ses dispositions à leur égard. Ils voient avec jalousie l'agrandissement de Villefranche et l'inclina- tion de la ville de Savone pour se donner à lui. Le grand duc de Toscane lui prouve sa bienveillance en mettant à sa disposition les commanderies de Saint Lazare qui sont dans ses États. Enfin, ses intérêts sont si bien les mêmes que ceux de la République de Venise, que les deux États doivent se considérer mutuellement comme des amis naturels1. » Placé entre un père économe et un fils avare, Charles Emmanuel éblouit constamment par son faste et sa prodigalité les princes et même les rois avec lesquels il se trouva en contact. Lorsqu'il se rendit en Espagne pour y épouser l'infante Catherine Michel d'Autriche, il déploya un tel luxe que l'on prétendit qu'il avait dépensé, rien que dans les fêtes de Sarragosse, le double de la dot de sa femme. Lorsqu'il parut à la Cour d'Henri IV, il y fut si magnifique que le Béarnais s'écria : « Mais il a donc mis son duché en gage, pour pouvoir faire de pareilles dépenses. » Il avait au reste la vertu qui marche d'ordinaire avec la prodigalité, il était clément. Il disait : « Donner et pardonner, Dieu n'a fait les souverains que pour cela. » 1. Nous empruntons cette citation aux notes des mémoires historiques sur la Maison Royale de Savoie, de M. le marquis Costa de Beauregard ; dans le livre duquel, au reste, nos lecteurs s'apercevront que nous avons puisé à pleines mains. Victor Amédée Ier Victor Amédée Ier, dont l'ambassadeur de Venise vient de nous tracer le portrait en même temps que celui de son père, montait sur le trône ducal à l'âge de 45 ans. Il avait épousé le 16 février 1649 Madame Christine, fille de Henri IV, et en avait eu six enfants, quatre filles et deux fils. À son avènement au trône, Montmeillan était en Savoie la seule place qui tînt encore pour lui. En Piémont, les Français possédaient Suse, Briqueras, Pignerol, Saluces et plusieurs places, sans compter que chaque jour ils poussaient en avant pour débloquer Casal, toujours assiégé par Spinola, lieutenant de l'empereur. La barrière élevée par Philibert Emmanuel, du côté de la France pour se préserver des Français, du côté du Milanais pour se préserver de l'Espagne, et du côté des Grisons et du Tyrol pour se préserver de l'Empire, était brisée de toutes parts. De toutes parts, le sol de la Savoie et du Piémont étaient foulés par l'ennemi ou par des alliés presque aussi craints que les ennemis. Les champs restaient en friche faute de laboureurs. Les vignes dévastées n'étaient plus d'aucun produit. Enfin, la peste secouait à la fois ses ailes noires au-dessus des villes, des campagnes et de l'armée. Voilà donc ce qu'avait à faire le nouveau duc : Sauvegarder ce qui lui restait de ses États en tâchant de reconquérir le reste. Voici les puissances contre lesquelles il avait à lutter pour atteindre ce but : Contre la France, qui voulait arriver à placer dans le Mantouan et le Montferrat le duc de Rhétellois, qui devait lui ouvrir les portes du Milanais. Contre l'Espagne, qui voulait conserver le Milanais et l'agran- dir, s'il était possible, au détriment du Piémont. Contre l'Empire, qui réclamait la remise en vigueur de l'ancien- ne loi sur les fiefs, et qui cherchait à s'emparer de la Lombardie, à quelque prix que ce fût. Il fallait aller au plus pressé. Le plus pressé, c'était d'arrêter la marche des Français afin qu'ils ne secourussent point Casal. On savait que la garnison de Casal, mourant de faim, ne pouvait tenir longtemps. Victor Amédée et le général Espagnol Colloredo se jetèrent donc avec chacun 10 000 hommes entre les Français et Casal. Devant cette barrière, Richelieu fut forcé de s'arrêter. Richelieu offrit une trêve de trois mois que la Savoie, l'Espagne et l'Autriche acceptèrent avec empressement. Cette trêve amena la paix dite de Ratisbonne. Ne nous occupons, dans cette paix, que de l'article concernant la Savoie. Comme toujours, l'Espagne, l'Autriche et la France avaient débattu et réglé leurs intérêts sans s'inquiéter le moins du monde de leur allié le duc de Savoie. L'article relatif à Victor Amédée portait qu'en échange à ses prétentions sur le Montferrat, il recevrait la ville de Trin avec un revenu de 18 000 écus d'or, chaque écu d'or valant 19 fr. 16 sous de notre monnaie actuelle. Quant au duc de Rhétellois, il recevrait l'investiture du Mantouan et du Montferrat, compris Casal, et cela dans le délai de deux mois. Il en serait quitte pour demander excuse à l'empereur de s'être emparé sans permission de ce qu'on finissait par lui donner en vertu d'un traité. Les Espagnols étaient presque aussi maltraités que le duc de Savoie. Aussi le marquis de Santa Crux, qui commandait le siège, décla- ra-t-il que, pour se conformer au traité de Ratisbonne, il attendrait des ordres de Madrid, et qu'en attendant il allait toujours prendre Casal. En effet, il pressa les travaux du siège plus ardemment que jamais. Mais la garnison, qui avait juré de ne pas se rendre, toute mourante de faim qu'elle fût, tenait avec un acharnement pareil à celui avec lequel elle était attaquée. De son côté, le maréchal de Schomberg s'avançait à grande course pour soutenir cette brave garnison. Français et Espagnols se trouvèrent enfin en présence sous les murs de la ville, et déjà on en était venu aux mains, lorsqu'un cavalier s'élança au milieu des canonnades et de la mousqueterie, faisant des signes avec son chapeau qu'il tenait à la main en criant : « La paix ! la paix ! la paix ! » Ce cavalier, c'était un jeune gentilhomme de la légation du pape, qui avait pour la première fois fait son apparition sur la scène politique en 1630, chargé qu'il était des intérêts de Charles Emmanuel près du roi de France. Il se nommait Giulio Mazarini. C'est le même Giulio Mazarini, ou Jules Mazarin, qui fut depuis cardinal et premier ministre de Louis XIV. On se groupa autour de lui. Alors il annonça que les Espagnols consentaient à lever le siège et à livrer Casal et toutes les places fortes qu'ils tenaient dans le Montferrat, à la condition que ces villes seraient remises, non pas au duc de Rhétellois, mais à un commissaire impérial. C'était une affaire de forme plutôt que de fond, aussi la condition fut-elle adoptée. Tout était donc réglé entre l'Empire, l'Espagne et la France, mais restait Victor Amédée. On s'était si peu occupé de lui, à part l'article sur le Montferrat, qu'on avait oublié de dire que la Savoie lui serait rendue. C'était un point assez important cependant pour que l'on s'en inquiétât. Victor Amédée obtint que les trois puissances envoyassent des plénipotentiaires à Cherasco. Ces plénipotentiaires furent : Le maréchal de Thoiras et le conseiller d'État Servien pour Louis XIII. Pancirolo et Mazarin pour le pape. Le baron de Galas pour l'empereur. Le chancelier Guiscard pour les Gonzague. Et le président Bem pour le duc de Savoie. Seule l'Espagne ne fut point représentée, le comte de la Roqua son ambassadeur ayant prétendu qu'il n'était point suffisamment autorisé par sa cour. Malgré cette absence, ce traité fut conclu le 6 avril 1631. Il fut convenu que la France rendrait la Savoie à son souverain. Le revenu de 18 000 écus d'or, qu'en vertu du traité de Ratisbonne Victor Amédée devait percevoir sur le Montferrat, fut réduit à 15 000. Le duc de Savoie restait de plus chargé du douaire de la duchesse Marguerite de Montferrat sa soeur. L'Espagne adhéra au traité le 25 juin suivant. L'empereur et le roi d'Espagne observèrent fidèlement les conventions en évacuant le pays. Mais rien ne put déterminer Richelieu à retirer ses garnisons de Pignerol. Il prétendait, disait-il, avoir réfléchi, et le résultat de ces réflexions, c'était que Pignerol devait appartenir à la France. Maintenant, voici ce que dit M. le marquis Costa de Beauregard à propos de ce manque de parole de Richelieu. On comprend pourquoi nous n'invoquons point le témoignage d'un historien français : un historien français pourrait être taxé de partialité. « Le père Daniel, dit M. Costa de Beauregard, prétend que c'était une condition accordée par le duc de Savoie secrètement et avant toute autre et d'après le conseil de Mazarin, auquel il avait une grande confiance, et qui regardait cette cession comme le gage nécessaire d'une paix solide ; mais les historiens de Savoie ne le disent pas tout-à-fait ainsi. Ce qui n'est pas douteux, c'est que si les Allemands et les Espagnols avaient eu connaissance de cette clause sous entendue, toute négociation aurait été rompue par eux. » Il faut supposer qu'un besoin bien urgent de la paix détermina Victor Amédée, prince ne manquant ni de fermeté ni d'élévation à se servir d'un subterfuge honteux pour tromper ses alliés et pour consommer le sacrifice le plus nuisible à ses intérêts. Bref, la garnison française de Pignerol eut l'air d'en sortir tandis que les commissaires du duc reprenaient possession de l'arsenal et des portes et elle resta cachée dans les souterrains de la place. » Peu de temps après, sous prétexte que le duc de Feria levait des troupes dans le Milanais, la France demanda impérieusement au duc de Savoie de lui remettre une place de sûreté, et celui-ci feignit de lui confier Pignerol pour un temps limité seulement. Cela ressemblait diablement, sinon à la politique de Richelieu, du moins à la politique de Mazarin. Enfin, par un dernier traité du 5 juillet 1632, connu sous le nom de traité de Mille Fleurs, Pignerol et ses vallées furent réunis à la France. Le traité, on le comprend bien, n'avait pas été fait pour cela seulement. Il portait en outre promesse d'alliance offensive et défensive entre les deux puissances. Le roi promettait au duc, en cas d'attaque, un secours de 22 000 combattants. Le duc, de son côté, s'engageait à joindre 24 000 hommes aux troupes françaises, et cela chaque fois que les troupes françaises passeraient les Monts. Enfin, comme il fallait avoir l'air de donner au duc de Savoie une indemnité quelconque en échange de Pignerol et de ses vallées qu'on lui enlevait, on arracha, de la part assignée aux Gonzague, Albe et son territoire. On le dispensa de payer le douaire de la marquise de Montferrat sa soeur, et on lui promit la petite souveraineté de Neufchâtel que le roi venait d'acheter de la Maison de Longueville. Ainsi une guerre ruineuse en hommes et en argent, une guerre de neuf ans, se termina pour le duc de Savoie par la cession de Pignerol, en échange de quelques bribes du Montferrat. C'était acheter la paix un peu cher, mais la continuation de la guerre c'était, il faut le dire, la ruine complète de la Maison régnante et probablement sa disparition de la liste des souverains. Victor Amédée payait les dettes de Charles Emmanuel dit le Grand. La paix dura trois ans. Treize ans de guerre contre l'empereur et vingt-cinq ans de guerre contre l'Espagne lui succédèrent. Mais, avant d'en arriver à ces événements qui eurent leur commencement sous Victor Amédée, mais leur développement et leur conclusion sous ses successeurs, il est besoin de dire un mot de ce qui se passait dans sa famille. C'était une guerre intestine bien autrement acharnée que la guerre étrangère à laquelle il venait d'échapper par tant de sacrifices. Nous avons dit que Victor Amédée avait deux frères et une soeur : le prince Thomas ; le cardinal Maurice ; et la duchesse Marguerite, duchesse douairière du Montferrat. Faisons l'histoire de leurs intérêts ou de leurs passions. Nous y trouverons celle des événements. Commençons par le prince Thomas. Le prince Thomas, aussitôt la paix faite avec la France, avait eu le désir d'habiter Paris. Paris était à cette époque la ville d'attraction. Seulement, il y voulait un établissement digne de lui. On le lui avait refusé et le dépit l'avait jeté entre les bras des Espagnols. Ceux-ci lui donnèrent en 1632 le commandement général de leurs armées en Flandre ; ils lui promirent en outre le grand prieuré de Castille pour l'aîné de ses fils, le gouvernement de Sicile pour le deuxième et de grands biens ecclésiastiques pour le dernier. Le prince Thomas se trouvait donc divisé d'intérêts avec son frère devenu l'allié de Richelieu, le plus terrible et le plus constant ennemi qu'ait eu la Maison d'Autriche. En conséquence, sans prévenir son frère, il quitta la Savoie, dont il avait le gouvernement en qualité de lieutenant général, et se jeta dans la Franche-Comté. En même temps, sa famille traversait le Saint-Gothard et le Milanais et allait s'embarquer à Gênes. Les intérêts du cardinal Maurice étant liés à ceux de la papauté, il se rendit à Rome. Le cardinal Maurice était cardinal sans être prêtre. Après une vie d'intrigues dans laquelle il se fit connaître sous le nom de cardinal de Savoie, il épousa, à l'âge de 64 ans, Marie Christine de Savoie sa nièce. Enfin, la duchesse douairière de Montferrat, qui se voyait en Espagne un avenir qu'elle n'avait point en Italie, sous prétexte d'assister à Mantoue aux couches de sa fille, se sauva en Espagne où, se trouvant lors de la révolution de Lisbonne en 1640, elle fut nommée par le roi Philippe IV régente de Portugal. Pour prouver à la France qu'il ne secondait en rien toutes ces hostilités de sa famille contre le roi Louis XIII, Victor Amédée fit saisir tous les biens personnels du prince Thomas et tous ceux des gentilshommes qui avaient cherché avec lui la fortune hors du Piémont. En 1635, il fallut de nouveau se remettre à la guerre. Louis XIII venait de rompre avec Philippe IV et forçait la Hollande et la Savoie à l'aider contre les Espagnols. Voici ce qui avait été convenu. Si l'on s'emparait du Milanais, Victor Amédée, en échange de la Savoie, française de moeurs et de langage, et qui rentrerait à la France, Victor Amédée recevrait le Milanais et le Montferrat. Le Piémont agrandi serait en outre érigé en royaume pour lui et ses héritiers. Les Gonzague seraient indemnisés du Montferrat par le Crémonais. Les années 1634 et 1635 s'écoulèrent sans grands avantages de part et d'autre, le duc de Savoie et le maréchal de Créqui combattant pour la France, Leganez et Spinola pour l'Espagne. Enfin, vers le milieu de la campagne de 1637, Victor Amédée remporta deux victoires sérieuses, l'une près de Verceil, l'autre à Montebaldone. Profitant de ces victoires, il allait entrer sur le territoire ennemi, lorsqu'il fut atteint d'une maladie inconnue qui l'emporta le douzième jour. Le bruit se répandit naturellement que le prince avait été empoisonné. Guichenon raconte que son corps ayant été ouvert, on trouva tout l'intérieur desséché. Naturelle ou non, sa mort fut un grand deuil. L'aîné de ses enfants était âgé de 8 ans, le plus jeune de 4. La régence fut déférée sans opposition à la reine Christine. Son fils François Hyacinthe était appelé à lui succéder. Régence De Madame Royale Christine De France. Le 4 octobre 1638, François Hyacinthe mourut au château de Turin à la suite d'une chute. Son règne n'est qu'une date chronologique. Le trône de Savoie était à son frère Charles Emmanuel II. Il était né à Turin le 20 juin 1634. Le premier soin de Madame Royale avait été d'écrire aux princes Thomas et Maurice ses beaux-frères, que nous avons vus s'évader de la Savoie et du Piémont du vivant de son mari et se jeter dans le parti espagnol et impérial. Ils furent un an sans répondre aux lettres de leur belle-soeur. Et cependant sa lettre était non pas un ordre mais une prière. Madame Christine suppliait les deux princes de se rapprocher d'elle et de la seconder. Elle leur annonçait que la position était bonne, que la guerre était à peu près éteinte, et que l'économie de Victor Amédée premier, prince meilleur pour ses peuples que pour ses serviteurs, avait réparé les brèches faites aux finances par la prodigalité de Charles Emmanuel. Les deux princes avaient résolu de revenir en Savoie, mais d'y revenir pour leur compte et non pour celui de la régente. Le cardinal Maurice, sous prétexte de traiter avec elle, avait quitté Rome et s'était avancé jusqu'à Chieri. Arrivé là, au lieu de négocier avec sa belle-soeur, il négocia avec les gouverneurs de Turin et de Carmagnola, qu'il avait gagnés et qui s'étaient engagés à lui livrer ces deux places. De son côté, le prince Thomas était venu des Flandres et avait rejoint son frère à Chieri. Là, ils se réunirent au marquis de Leganez, gouverneur pour l'Espagne, et établirent un plan qui devait avoir pour résultat de chasser les Français du Piémont et de s'en rendre maîtres eux-mêmes. Les princes de Savoie devaient rester maîtres des places qui se donneraient à eux. C'était à chacun d'opérer de son côté le plus adroitement possible. Quant à l'Espagne, elle garderait celles qu'elle avait conquises. Le parti français ruiné, la reine Christine, qui était française et par conséquent ennemie, serait dépouillée de la régence, renvoyée à Paris ou gardée dans une forteresse, et les deux princes régents à sa place. La chose se fit, non pas au grand jour, mais sourdement, sournoisement. On répandit un manifeste de l'empereur réclamant son droit quelque peu contesté de nommer des tuteurs aux feudataires de l'empire et défendant à tous les sujets de la Maison de Savoie de reconnaître désormais l'autorité de la régente. En attendant, on annonça la mort prochaine du jeune duc. On dit que la régente, en sa qualité de Française, avait pris avec son frère Louis XIII l'en- gagement, si son fils venait à mourir, de donner en dot à sa fille les États de Piémont et de Savoie ; dotée ainsi, la princesse Marguerite épouserait le Dauphin et le duché de Savoie se trouverait réuni à la France. On ajoutait que le prétendu héritier de la couronne n'était pas le moins du monde fils de Victor Amédée, mais celui du comte d'Agliè, et l'on citait à l'appui de cette calomnie un écrit de Richelieu intitulé Testament politique, dans lequel il parlait à Louis XIII de l'inconduite de sa soeur et signalait des dérèglements propres à faire perdre à cette princesse l'estime de ses sujets. Il y avait peut-être quelque chose de vrai dans tout cela. Les reines de France avaient l'habitude d'être un peu légères, et Madame Royale avait de qui tenir du côté paternel et maternel. « Sa bonté était égale à celle du grand Henry dont elle tenait le jour, dit Antoine Hamilton, dans ses mémoires du chevalier de Grammont, et quant aux faiblesses des grandes âmes S.A.R. n'avait pas dégénéré. » Mais l'heure était mal choisie pour accuser la régente de conspiration avec la cour de France. Richelieu, au contraire, tentait au même moment de s'emparer de Verceil par surprise et même à s'assurer de la personne de la régente et de celle de ses enfants. Elle se trouvait donc placée entre l'ambition de la France, de l'Espagne, de l'Empire et de ses beaux-frères, obligée de disputer à la fois à Richelieu, à Philippe IV, à Ferdinand III et aux princes Thomas et Maurice, l'héritage à ses enfants. Le 3 juin 1638, elle signa un traité avec son frère Louis XIII. Elle s'engageait dans ce traité à continuer pendant deux ans encore son assistance aux armées françaises, en guerre avec les Espagnols, à les approvisionner de vivres, à mettre garnison dans ses places fortes, et à tenir toujours à la disposition de son allié 3000 hommes d'infanterie et 1200 chevaux. Louis XIII, de son côté, devait entretenir en Piémont 12 000 hommes de pied et 1500 chevaux, et ne jamais faire de paix que la Savoie n'y fût comprise. Ce point assuré du côté de la France, la régente, tout en employant les plus grands ménagements à l'endroit de son beaufrère le cardinal Maurice, fit investir la maison qu'il habitait à Chieri et le fit escorter par les cuirassiers de sa garde jusque dans le Milanais, sous prétexte que, sans cette précaution, le cardinal Lavallette, qui commandait les troupes françaises en Piémont, aurait pu mettre la main sur son collègue et l'envoyer, soit à Pierre en Scise, soit au fort de Joux. Cette mesure rompit la glace. Par une dépêche du 16 mars 1639, le prince Thomas signifia à sa belle-soeur qu'il regardait la régence de l'État comme appartenant de droit à son frère et à lui, et qu'ils étaient résolus à soutenir ce droit par les armes. La guerre civile était déclarée, la campagne de 1639 commença. Le prince Thomas avait quelques talents militaires, il s'était même fait une certaine réputation dans les guerres de Flandre. Il savait que tous les ennemis des Français et des Espagnols, voyant en lui le représentant de la nationalité piémontaise, se réuniraient à lui. Ses prévisions ne le trompèrent pas. Il passa le Tessin et la Sesia à la tête d'un corps de 2000 chevaux, surprit Chivas et Ivrée, s'empara du fort de Bard et de toutes les vallées d'Aoste dont les seigneurs le reconnurent. Verceil et son territoire suivirent l'exemple de la vallée d'Aoste. Crescentin et Verrue se rendirent. Il s'agissait de concentrer toutes ses forces et de défendre Turin. Madame Royale fit partir ses enfants pour la France et vint s'en- fermer dans sa capitale. Une fois là, elle fit réparer les fortifications, fit entrer des munitions de toute espèce dans la ville, y rassembla toutes les troupes sur lesquelles elle put étendre la main, et parmi celles-ci même choisissant celles sur lesquelles elle croyait pouvoir compter, fit un triage éloignant tout ce qui lui paraissait suspect. Les princes, assez forts pour risquer des coups de main isolés, étaient donc trop faibles pour entreprendre un siège en règle. Ils avaient compté sur les intelligences qu'ils avaient dans la place pour enlever Turin par surprise. Les précautions employés par la régente venaient annihiler toutes leurs espérances. Le prince Thomas, logé dans le faubourg du Pô, fut forcé de s'éloigner après avoir, comme carte de visite princière, lancé quelques bombes à Turin. Il s'avança vers le midi du Piémont où un dédommagement l'at- tendait. Pont de Sture, Asti, Ceva, Bene lui ouvrirent leurs portes presque sans résistance et se déclarèrent pour sa cause. C'étaient de sombres nouvelles pour la régente. De son côté, Richelieu semblait l'abandonner. Il n'avait pas en Piémont la moitié des hommes qu'il s'était engagé à y entretenir, de sorte que le fardeau de la guerre pesait tout entier sur elle. Sur ces entrefaites, Villeneuve d'Asti était forcée de se rendre, le commandant de Montcalvo se faisait tuer sur la brèche, mais, lui mort, la ville était prise. La duchesse jetait des cris de détresse et, à ces cris de détresse, son frère, ou plutôt Richelieu, se contentait de répondre : Pourquoi choisissez-vous si mal vos gouverneurs et vos garnisons ? Enfin, Richelieu ôta son masque et, un beau jour, il la menaça de l'abandonner tout à fait si elle hésitait à lui remettre les villes fortifiées qui lui restaient encore, si elle ne lui livrait ses enfants comme otages et si elle ne lui abandonnait pas, pour payer les frais d'une guerre si onéreuse, les vallées de Saint-Martin-d'Angrogne et de Luserne. Il exigeait en outre que Madame Royale remît entre ses mains le père Monod son confesseur, religieux de l'ordre des jésuites, lequel, n'ayant aucune sympathie pour le grand ministre, jurait qu'à moins que madame Catherine ne l'envoyât garrotté à Paris, il ne verrait le beau pays de France que sur la carte et le grand cardinal de Richelieu qu'en peinture. Il fallut que Madame Royale cédât sur un point du moins : elle remit à la France Cherasco, Savillan et Carmagnola. Cette concession n'empêcha point Richelieu de laisser tomber onze autres villes du Piémont entre les mains des Espagnols. Ce ne fut point tout. Le prince Thomas, en s'éloignant de Turin, avait fait ce que l'on appelle en termes de théâtre une fausse sortie. Une nuit, il reparut devant la ville dont les portes lui furent ouvertes par Don Maurice, bâtard de Savoie. La régente, réveillée au milieu de la nuit par quelques officiers fidèles qui coururent à son palais pour la prévenir de l'événement, n'eut que le temps de monter dans son carrosse. Une troupe de gentilshommes ayant le comte d'Aglié à sa tête s'empressa autour d'elle et, tout en combattant, on gagna la forteresse. On était arrivé au comble de la misère, lorsqu'une dissension naquit entre le prince Thomas et le général espagnol Leganez, qui donna quelque répit à Madame Royale. Le général espagnol voulut emporter la forteresse du même coup de main qui venait de lui livrer la ville et la faire occuper par ses troupes. Le prince Thomas s'opposa à ce projet, disant que toute considération et toute influence était perdue pour lui sur la population piémontaise si sa capitale passait entre des mains étrangères. Leganez insista. Le prince Thomas, qui était la force nationale des Espagnols presque aussi detestés que les Français, menaça de quitter ce parti et d'abandonner les Espagnols à la haine de la population. L'Espagnol dut céder. Pendant ce temps, le duc de Longueville qui, suivant les instructions du cardinal venait lentement au secours de Madame Royale, le duc de Longueville reprenait Chivas, Bene, Fossan, assiégeait Coni, et, apprenant la prise de Turin, accourait en apparence pour secourir la régente, mais en réalité pour se faire livrer la citadelle. Force fut à Madame Royale de céder. Elle remit la forteresse aux Français, donna les clefs d'Avillane, de Cavour et de Suze pour rester aux mains de Louis XIII jusqu'à la paix, et se retira en Savoie, laissant sa fortune et celle de ses enfants aux mains d'une politique dont le projet, elle ne l'ignorait pas, était de la dépouiller. Il lui restait deux hommes entièrement dévoués à ses intérêts. L'un, Philibert de Simiane, marquis de Pianezza, elle le fit son lieutenant général en Piémont. L'autre, Octavien de Saint-Martin d'Aglié, marquis de Saint- Germain, elle le nomma gouverneur du château de Montmeillan. Louis XIII lui avait fait dire qu'il viendrait au-devant d'elle jus- qu'à Grenoble, impatient, disait-il, de la voir, de la consoler et de prendre avec elle les mesures relatives aux embarras de sa position. Par malheur, elle n'ignorait pas que Richelieu devait accompagner son maître, ou plutôt son esclave. D'avance, la duchesse savait qu'en outre des concessions déjà faites par elle, on allait encore lui demander son fils en otage et le château de Montmeillan en dépôt. Or, comme sa résolution était prise de ne pas céder à aucune de ces demandes, elle eût bien désiré esquiver l'entrevue. Mais il n'y avait pas moyen, la nécessité était là qui la conduisait de sa main de fer. Louis XIII était depuis deux jours à Grenoble quand elle y arriva. Un instant on eût pu se tromper à l'accueil que fit le frère à la soeur. Mais là, dans l'ombre, était la morne, l'impassible statue de la politique sous les traits du cardinal de Richelieu. À l'épanchement fraternel, vrai ou faux, succéda donc la conférence politique. Mais Richelieu avait affaire à une tête admirablement organisée. Aussi, voyant Madame Royale tout refuser, le ministre ne put-il croire qu'il avait affaire à une femme, et, cherchant le conseiller derrière la résolution prise, crut-il devoir s'attaquer au comte d'Aglié. Celui-ci, nous l'avons dit, était un homme parfaitement dévoué à la duchesse, et l'on disait qu'il puisait ce dévouement dans une complète intimité avec elle. -Eh bien, lui dit-il, vous voilà satisfait, monsieur, vous venez de brouiller Madame Royale avec son frère. -Moi ? demanda celui-ci. -Oui, vous. -Comment cela, monseigneur ? -Par les pernicieux conseils que vous avez donnés à Madame, monsieur. -La régente, monseigneur, répondit le comte, a pris son parti d'elle-même et je n'ai aucune influence sur son esprit. -Plût à Dieu, monsieur, dit le cardinal, et surtout que tout le monde en fût persuadé, Madame Royale aurait meilleure réputation et ses affaires marcheraient mieux. Et il tourna le dos au comte avec un geste de menace. Le comte comprit sur ce geste imprudent ce qu'il avait à craindre. Il sauta sur un cheval qu'il trouva tout sellé dans la cour et revint à fond de train de Grenoble en Savoie, ne se croyant encore en sûreté que lorsqu'il se vit à l'abri derrière les murailles de Montmeillan. Madame Christine vint à Chambéry, comprenant qu'elle n'avait rien à attendre que de Dieu et de son génie. À Chambéry, elle apprit que Richelieu avait offert la régence au prince Thomas à la condition d'abandonner les Espagnols. Il avait tiré d'elle tout ce qu'il en pouvait tirer. Il essayait d'opérer sur ses beaux-frères. Elle les trouva aussi mécontents de Philippe IV et de son conseil, qu'elle l'était elle-même de son frère et de Richelieu. Seulement, comme la régente posait pour la première condition de conserver le pouvoir suprême sans altération aucune, les négociations échouèrent par la base même. Mais, comme à tout prendre, l'intérêt de la France n'était pas d'abandonner Madame Christine, dès que Richelieu put croire que Madame Royale avait quelque chance de s'entendre avec ses beaux-frères, il commença de mettre une certaine vigueur dans la défense du Piémont. Ce fut ainsi que, vers la fin de 1639, le comte d'Harcourt, ayant pour maréchaux de camp Turenne Praslin et la Mothe Houdancourt, reprit Chieri, et, voulant s'ouvrir coûte que coûte le chemin de Casal, battit près de Montcalier le prince Thomas et le marquis de Leganez qui, quoique l'ayant attaqué avec des forces quadruples, laissèrent deux mille morts sur le champ de bataille. Le lendemain, le marquis de Leganez, furieux d'avoir été si outrageusement battu, dit au comte d'Harcourt par un trompette que s'il était le roi de France, il lui ferait trancher la tête pour avoir risqué la bataille avec des forces si inférieures. -Et moi, lui fit répondre le comte d'Harcourt, si j'avais l'hon- neur d'être le roi d'Espagne, je ferais décapiter le marquis de Leganez pour s'être laissé battre ayant quatre fois plus de troupes que son adversaire. La citadelle de Turin était restée au pouvoir des Français mais la ville était demeurée en celui des Espagnols. Le comte d'Harcourt marcha sur Turin. Cette marche fut si rapide, que le prince Thomas eut à peine le temps de s'y enfermer. Alors il arriva une chose étrange. La citadelle se trouva bloquée par le comte d'Harcourt. Et le comte d'Harcourt lui-même se trouva bloqué par le marquis de Leganez qui, ayant rassemblé toutes ses forces, assiégea les assistants. Ce fut à qui ferait mourir l'autre de faim, la ville empêchant les vivres d'entrer dans la citadelle, le comte d'Harcourt empêchant les vivres d'entrer dans la ville, le marquis de Leganez empêchant les vivres d'entrer dans le camp du comte d'Harcourt. Au bout de quatre mois de blocus, le marquis de Leganez fit sommer le comte d'Harcourt de se rendre. -Quand mes chevaux auront mangé le dernier brin d'herbe qui croît autour de Turin, quand mes soldats auront mangé mon dernier cheval, je verrai ce que j'aurai à faire, répondit le comte. Ce fut la ville qui céda, elle se rendit. Le prince Thomas en sortit avec les honneurs de la guerre et se retira à Ivrée. Il avait fait 19 sorties et 19 fois avait été repoussé. Madame Royale entra dans Turin deux mois après sa capitulation. Elle était en habit de deuil et avait son carrosse drapé de velours noir brodé d'or. On ouvrit les négociations avec les princes. Cette fois, le comte d'Harcourt, qui faisait estime du courage du prince Thomas, lui offrit au nom de madame Christine et du roi de France le commandement général des armées françaises en Italie, avec 160 000 fr. de traitement, à condition qu'il reconnaîtrait Madame Royale pour régente, ferait rentrer sous la domination de son neveu les villes et les provinces qu'il avait entraînées dans son parti. Le roi de France s'engageait de plus à maintenir la succession en ligne masculine dans la Maison de Savoie, c'est-à-dire qu'au cas où le neveu viendrait à mourir, les oncles, par ordre de pri mogéniture, hériteraient de lui. Les princes refusèrent. Richelieu accusa le comte d'Aglié de cette résistance des princes de Savoie, et, comme Richelieu n'était pas homme à garder une haine sans placer près d'elle une vengeance, il fit inviter le comte d'Aglié à souper chez l'ambassadeur de Turin, et, l'ayant fait arrêter au moment où il allait sortir, l'emprisonna à Pignerol d'abord, puis à Vincennes, d'où il ne sortit qu'en 1642, c'est-à-dire à la mort du cardinal. -Ah ! monsieur le comte, lui dit Louis XIII en le revoyant, qu'il y a longtemps que je souhaite votre délivrance. Le même ordre avait été donné pour le père Monod, mais il eut le bonheur d'échapper pour la seconde fois aux gens chargés de l'arrêter. Bien plus comme sûreté que comme châtiment, la régente le fit conduire au château de Montmeillan, mais ce fut la seule satisfaction qu'elle donna à Richelieu ; sur tout le reste elle resta inflexible. Cette fermeté la sauva. La guerre reprit au printemps de 1641 avec la même activité. Le comte d'Harcourt, qui assiégeait Ivrée, fut forcé de lever le siège pour aller faire lever aux Espagnols celui de Chivas, puis il investit Coni et s'en rendit maître. C'était une grande victoire que la prise de Coni. Coni se vantait d'être vierge, comme Péronne était pucelle, et il ne fallut rien moins qu'une prophétie de Nostradamus, qui prédit cette prise, pour que les Piémontais pussent y croire. Voici cette prédiction : « La ville qui se vante d'être vierge tombera sous le signe de la vierge. » Au 20 degré par Un Marc né dans la ville de Nancy. » Ceva, Carrû et Mondovi tombèrent à leur tour, mais en échange Revel fut pris par les gens du duc de Savoie. Mais cette victoire était loin de compenser les défaites. Les prin ces commencèrent à réfléchir, firent des ouvertures, et finirent par accepter la paix. Leurs apanages leur furent rendus, la lieutenance générale du comté de Nice fut assurée au prince Maurice et celle du Canavesan au prince Thomas. Celui-ci eut en outre permission d'entretenir à sa solde 3000 hommes pour la défense de son gouvernement et jus- qu'à la majorité de son neveu. En outre, dans les traités de paix et d'alliance, les deux princes eurent le droit de mettre leurs signatures immédiatement après celle de la régente. C'était juste ce qu'on leur avait offert avant la guerre, mais les princes ont des caprices que les peuples sont trop heureux de payer de leur or et de leur sang. Cette paix fut signée le 14 juillet 1641. Le cardinal Maurice, qui était cardinal sans être prêtre, renvoya sa barrette à Rome et, à l'âge de cinquante ans, épousa sa nièce Louise Christine, qui en avait quatorze. Pendant ce temps, les Espagnols et les Français retenaient les places qu'ils avaient conquises. Le prince Thomas s'était engagé vis-à-vis de Richelieu à n'exi- ger le titre de généralissime que lorsqu'il se serait fait rendre par les Espagnols toutes les places et forteresses qu'il leur avait données. On comprend que ce ne fut pas chose facile de démêler des intérêts si bien embrouillés et depuis longtemps. Par bonheur, le nouveau gouverneur du Milanais eut besoin de ses troupes et les rappela. Alors la paix fut publiée et le prince Thomas prit le commandement des deux armées française et savoyarde, et battit les Espagnols dans presque toutes les rencontres, et, dans le courant d'une seule campagne, il leur reprit Crescentin, Nice de la Paille, Acqui, Chateau-neuf, Serraval, Verrue et Tortone. Au milieu de ces succès, le prince Thomas apprit en 1642 la mort du cardinal Richelieu, et en 1643 la mort du roi Louis XIII. Il ne continua qu'avec plus d'ardeur la campagne contre les Espagnols, leur reprit le château d'Asti, Villeneuve, Trin, Pont de Sture, ce qui lui donna l'idée de recommencer la guerre pour son compte et non pour celui de la régente. Malheureusement pour ses projets, ayant éprouvé un ou deux échecs en 1645 et 1646, et s'étant particulièrement fait battre au siège d'Orbitella, Mazarin ôta au prince Thomas le commandement des troupes et le fit créer grand maître de la Maison du roi de France, ce qui lui enleva son influence militaire, sans rien ôter à cet esprit d'intrigue qui avait fait de lui pendant 10 ans le fléau de la Savoie et du Piémont. Le 20 juin 1648, Charles Emmanuel II entra dans sa 14e année. La régente était parvenue, nous l'avons dit, à se faire rendre par le gouvernement français la plupart des places du Piémont. Les provinces d'Ivrée et de Nice, qui avaient été remises à ses beaux-frères en vertu du traité de 1641, étaient encore entre leurs mains. Il s'agissait de les reprendre, ce qui n'était pas chose facile, le prince Thomas habitant le Louvre et ayant l'oreille de Mazarin. Mais la régente était femme d'imagination ; voici ce qu'elle fit : Le 18 juin, 2 jours avant la majorité, elle prétexte une partie de chasse, s'avance jusqu'au château de Front, situé à moitié chemin de Rivoli à Ivrée, et y couche. Le lendemain, suivie d'une cinquantaine de fauconniers et de chasseurs, d'une meute de chiens conduits par des piqueurs et des valets, elle se présente de bonne heure aux portes d'Ivrée. Là, le prince se fit reconnaître et fit annoncer au gouverneur, le comte de Campion, son intention d'entrer dans la ville. Pris à l'im- proviste, le gouverneur n'osa point laisser la porte fermée devant le prince. D'ailleurs, toute la Cour était déjà dans la ville, où la recevait le bruit du canon qui semblait à la présence du prince s'être éveillé tout seul et avoir communiqué son enthousiasme aux cloches. De leur côté, les habitants se pressaient sur les pas de la régente et de son fils et éclataient en acclamations. Ce ne fut pas le tout. Un vieux privilège communal leur accor dait, quand leur prince venait les visiter, la garde d'une des portes de la ville. Ils réclamèrent ce privilège et une des portes leur fut livrée. Bientôt, par cette porte, affluèrent des soldats déguisés en paysans donnant, pour raison de leur présence, qu'ils venaient voir la fête qui leur était annoncée par le son des cloches et celui du canon. Madame Royale, arguant de ce grand empressement des habitants d'Ivrée à la voir et de ce grand amour qu'ils témoignaient à leur prince, annonça qu'elle s'arrêtait un jour ou deux dans sa fidèle ville. Le lendemain, dès le matin, généraux, ministres, chancelier étaient réunis. Madame Royale les réunit en grand conseil, leur déclara la régence finie, remercia la Providence de l'avoir conduite par la main au milieu de tant de traverses, reconnut que la sagesse humaine s'y fût égarée, et, en rentrant ainsi grâces à Dieu, elle remit entre les mains du jeune souverain la presque totalité de l'hé- ritage paternel afin qu'il le gouvernât lui-même à l'avenir. Mais alors le jeune duc se jeta aux pieds de sa mère, la suppliant, la conjurant, avec des expressions pleines de tendresse, de reconnaissance, de ne point encore l'abandonner à lui-même, avouant sa faiblesse en face de ce fardeau énorme qu'elle lui donnait à porter. Jouée ou simulée, cette scène produisit son effet. Tous les spectateurs fléchirent le genou. La princesse releva son fils en l'embrassant, et des courriers qui, le pied à l'étrier n'atten- daient qu'un ordre, partirent dans toutes les directions, chargés de lettres notifiant aux généraux, aux commandants de place, aux évêques et aux cours étrangères, que la régence venait de finir, Charles Emmanuel II ayant atteint sa majorité. En même temps, tambours battant, trompettes sonnant, des troupes dont la marche avait été habilement calculée entraient dans Ivrée par toutes les portes. Quant au comte Campion, l'ancien gouverneur, ce fut son successeur, c'est-à-dire le gouverneur nommé par la régence, qui lui signifia que son autorité venait de finir et que son Altesse, en récompense de ses bons services, lui accordait sa retraite. Il était temps. Le prince Thomas avait prévu le coup. Le même soir arrivaient des lettres du cardinal Mazarin invitant Madame Royale, au nom du roi de France, à ne rien changer au mode de gouvernement. Mais la régente répondit avec tout le respect possible qu'elle était aux regrets, l'ordre du roi étant arrivé trop tard. Restait Nice à reprendre et le prince Maurice à annihiler. La régente, au nom de Charles Emmanuel II, envoya au prince Maurice une patente de lieutenant général du comté de Nice, mais en même temps elle nommait gouverneur du château le comte Solar Monasterol, capitaine sur la fidélité duquel elle savait pouvoir compter. D'ailleurs le temps avait marché et, en marchant, avait combattu pour elle. Le prince Maurice vieux, apoplectique et sans enfants n'avait plus l'énergie nécessaire pour continuer cette vie d'intrigues qui, pendant 20 ans, avait bouleversé le pays. Il se soumit. Madame Royale, à la place du conseil de régence, nomma un conseil d'État, de sorte que tout majeur que fût Charles Emmanuel II, ce fut sa mère qui continua de régner. En 1657, le cardinal Mazarin restitua au duc de Savoie la citadelle de Turin, occupée depuis 18 ans par une garnison française. Enfin le traité des Pyrénées, qui établissait, à propos du mariage de Louis XIV avec Marie Thérèse, la paix entre l'Espagne et la France, étant intervenu, la France rendit à la Savoie et au Piémont toutes les places qu'elle possédait encore dans les deux provinces. « À partir de ce moment, dit monsieur Costa de Beauregard, le règne de Charles Emmanuel II fut aussi tranquille que son com mencement avait été agité. La cour de Turin devint tout à fait française, la langue, les étiquettes, les usages de France y prévalurent sur ceux d'Espagne adoptés par Charles Emmanuel Ier ; Christine, et après elle Jeanne Baptiste de Nemours, y introduisaient, comme Anne d'Autriche dans celle de Louis XIV, la somptuosité élégante, le goût des plaisirs nobles et délicats. » « Du temps de ma tante, dit madame de Montpensier dans ses mémoires, la cour de Savoie était magnifique et même romanesque, c'était le séjour des fêtes et de la galanterie. » Tout le règne de Charles Emmanuel II est contenu dans ces quelques lignes, et ce règne dura 37 ans. Heureux les princes dont on peut écrire l'histoire en quelques lignes. Madame Royale mourut en 1663 et Charles Emmanuel II en 1675. Empruntons son portrait aux Mémoires de mademoiselle de Montpensier, la grande faiseuse de portraits. « M. de Savoie est bien fait, il est de moyenne taille, mais il l'afine et déliée, la tête belle, le visage long, les yeux grands et fins, le nez aquilin, le sourire agréable, la mine fière, un air vif en toutes ses actions et brusque à parler. Quant à l'esprit, il ne dit rien qui ne soit très à propos et agréablement. Il était accoutumé avec le roi dès le premier jour comme si toute sa vie il avait été avec lui, et agissait avec une certaine familiarité que la haute naissance donne seule, avec ceux où les autres tremblent. » Il laissa pour successeur Victor Amédée II, dont le règne sera l'objet de notre prochain livre, dont cette histoire un peu sèche et un peu ennuyeuse, nous en avons peur, n'est que le piédestal. Victor Amédée II Mémoires De Jeanne d'Albert De Luynes, Comtesse De Verrue, Surnommée La Dame De Volupté. Avis A Mes Lecteurs. Ayant entrepris d'écrire pour M. Perrin, mon éditeur à Turin, une histoire pittoresque des quatre grandes époques de la Maison de Savoie, et ayant déjà accompli, à l'endroit d'Emmanuel Philibert, l'engagement pris, je me mis il y a quelques jours à la recherche des documents qui existent sur Victor Amédée II, premier roi de Sardaigne. J'avais, pour me lancer dans cette recherche, un guide précieux. C'était l'excellent livre que vient de publier mon savant ami Édouard Marie Oettinger. J'ouvris donc le dictionnaire des ouvrages relatifs à la vie publique et privée des personnages célèbres de tous les temps et de toutes les nations, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, et je trouvai, tome 11, page 1847, Bruxelles 1854, la note suivante : VICTOR AMÉDÉE II Premier roi de Sardaigne 14 mai 1665 -12 juin 1675 -31 octobre 1732 L... (D... F...), Mémoire touchant ce qui s'est passé en Italie, entre Victor Amédée II, duc de Savoie, et le roi très chrétien Louis XIV. (Aix-la-Chapelle, 1697 -12). (RADICATI DE PANARAN, ALBERT). History of the abdication of Victor Amédée II -Londres 1732 -8 (échappé aux recherches Lowndes). LAMBERTI(N... N...). Histoire de l'abdication de Victor Amédée roi de Sardaigne, Paris 1734 -4 (P...) Genève 1735 -8 ; trad. en allem. Frf 1734 -8. TREVIÉ (MARQUIS DE). Anecdote de l'abdication du roi de Sardaigne Victor Amédée II, 3 l. 1753 -12. Outre ces sources indiquées par le bibliographe, je connaissais : Les anecdotes de Blondel ; Les Mémoires historiques sur la Maison Royale de Savoie par le marquis Costa de Beauregard ; L'Histoire de la Savoie depuis la domination romaine jusqu'à nos jours, par M. Claude Genoux. Je m'étais déjà servi des deux derniers ouvrages pour mon Histoire pittoresque d'Emmanuel Philibert et pour le Précis historique qui suit ce roman et qui relie le règne d'Emmanuel Philibert à celui de Victor Amédée II ; mais je ne connaissais pas les autres ouvrages : je me les procurai et me mis à les lire. Mais ces ouvrages lus, j'étais loin encore d'avoir pénétré dans la familiarité de ce règne. Je me mis à relire Saint-Simon, ce grand légendaire du règne de Louis XIV et de la Régence. Il me fit faire un pas de plus vers le sanctuaire, mais ne me conduisit pas encore à mon but. On m'indiqua alors la bibliothèque de Montpellier comme renfermant sur le Maison de Savoie des documents précieux. J'écrivis à un ami que j'ai à Montpellier ; j'ai un peu des amis partout, n'en déplaise à mes rares ennemis. Je le priai de s'installer à la bibliothèque et de fouiller jusqu'à ce qu'il trouvât quelque chose de nouveau et d'inconnu sur la Maison de Savoie. Mon ami se mit à l'oeuvre et, au bout de huit jours, m'écrivit : J'ai trouvé un manuscrit extrêmement curieux, intitulé Les Mémoires de Jeanne d'Albert de Luynes comtesse de Verrue surnommée la dame de volupté. Seulement, on ne veut pas s'en dessaisir à la bibliothèque. -Mais le bibliothécaire, qui est un homme charmant, me permet de le faire copier. Écrivez-moi un mot, et selon votre désir j'agirai. Tout à vous XXXX. « Parmi les choses importantes qui préparaient les plus grands événements, il en arriva un fort particulier, mais dont la singularité mérite ce court récit. » Il y avait bien des années que la comtesse de Verrue vivait à Turin, maîtresse publique de M. de Savoie. Elle était fille du duc de Luynes et de sa seconde femme qui était aussi sa tante, soeur du père de sa mère, la fameuse duchesse de Chevreuse. Le nombre d'enfants de ce second lit du duc de Luynes, qui n'était pas riche, l'avait engagé à se défaire de ses filles comme il avait pu. La plupart étaient belles, celle-ci l'était fort et fut mariée toute jeune en Piémont en 1683, et n'avait pas quatorze ans lorsqu'elle y alla. Sa belle-mère était dame d'honneur de Madame de Savoie, elle était veuve et fort considérée. Le comte de Verrue tait tout jeune, beau, bien fait, riche, avait de l'esprit, et était fort honnête homme. » Elle aussi avait beaucoup d'esprit et dans la suite un esprit suivi appliqué tout tourné à gouverner. Ils s'aimèrent fort et passèrent quelques années dans ce bonheur. » M. de Savoie, jeune aussi et qui voyait souvent la jeune Verrue par la charge de la douairière, la trouva à son gré ; elle s'en aperçut et le dit à son mari et à sa belle-mère, qui se contentèrent de la louer et qui n'en firent aucun compte. » M. de Savoie redoubla de soins, ordonna des fêtes, contre sa coutume et son goût. La jeune Verrue sentit que c'était pour elle et fit tout ce qu'elle put pour ne pas s'y trouver, mais la vieille s'en fâcha, la querella, lui dit qu'elle voulait faire l'importante et que c'était une imagination que lui donnait son amour-propre. Le mari, plus doux, voulut aussi qu'elle fût de ces fêtes, et que, sûr d'elle, quand bien même M. de Savoie en serait amoureux, il ne convenait ni à son honneur, ni à sa fortune qu'elle manquât rien. M. de Savoie lui fit parler ; elle le dit à son mari et à sa belle-mère et fit toutes les instances possibles pour aller à la campagne passer du temps. Jamais ils ne le voulurent, et ils commencèrent à la rudoyer si bien, que, ne sachant plus que devenir, elle fit la mala de, se fit ordonner les eaux de Bourbon et manda au duc de Luynes, à qui elle n'avait osé écrire sa dure situation, qu'elle le conjurait de se trouver à Bourbon, où elle avait à l'entretenir des choses qui lui importaient le plus sensiblement, parce qu'on ne lui permettait pas d'aller jusqu'à Paris. M. de Luynes s'y rendit en même temps qu'elle, conduite par l'abbé de Verrue, frère du père de son mari, qu'on appelait aussi l'abbé Scaglia du nom de sa maison. Il avait de l'âge, il avait passé par des emplois considérables et par des ambassades et devint enfin ministre d'État. M. de Luynes, grand homme de bien et d'honneur, frémit au récit de sa fille du double danger qu'elle courait par l'amour de M. de Savoie et par la folle conduite de sa belle-mère et du mari. Il pensa à faire aller sa fille à Paris pour y passer quelque temps, jusqu'à ce que M. de Savoie l'eût oubliée, ou se fût pris ailleurs. Rien n'était plus sage, ni plus convenable, que le comte de Verrue vînt chez lui voir la France et la cour à son âge dans un temps de paix en Savoie. Il crut qu'un vieillard important et rompu dans les affaires, comme était l'abbé de Verrue, entrerait dans cette vue et la ferait réussir. Il lui en parla avec cette force, cette éloquence, et cette douceur qui lui étaient naturelles, que la sagesse et la piété dont il était rempli devaient rendre encore plus persuasives, mais il n'avait garde de se douter qu'il se confessait au renard et au loup, qui ne voulait rien moins que dérober sa brebis. Le vieil abbé était devenu fou d'amour pour sa nièce ; il n'avait donc garde de s'en laisser séparer. La crainte du duc de Luynes l'avait retenu en allant à Bourbon, il avait eu peur qu'il ne sût son désordre, il s'était contenté de se préparer les voies par tous les soins et les complaisances possibles ; mais le duc de Luynes éconduit et retourné à Paris, le vilain vieillard découvrit sa passion qui, n'ayant pu devenir heureuse, se tourna en rage. Il maltraita sa nièce tant qu'il put et au retour à Turin il n'oublia rien auprès de la belle-mère et du mari pour la rendre malheureuse. Elle souffrit encore quelque temps, mais la vertu cédant enfin à la démence et aux mauvais traitements domestiques, elle écouta enfin M. de Savoie et se livra à lui pour se délivrer des persécutions. Voilà un vrai roman, mais il s'est passé de notre temps et au vu et au su de tout le monde. » L'éclat fait, voilà tous les Verrue au désespoir et qui n'avaient qu'à s'en prendre à eux-mêmes. Bientôt la nouvelle maîtresse domina toute la cour de Savoie, dont le souverain était à ses pieds avec des respects comme devant une déesse. Elle avait part aux grâces, disposait des faveurs de son amant et se faisant craindre et compter par les ministres. Sa hauteur la fit haïr. Elle fut empoissonnée, M. de Savoie lui donna d'un contrepoison qu'on lui avait donné. Elle guérit, sa beauté n'en souffrit point, mais il lui en resta des incommodités fâcheuses qui pourtant n'altérèrent pas le fonds de sa santé ; son règne durait toujours. Elle eut enfin la petite vérole. M. de Savoie la vit et la servit durant cette maladie comme aurait fait une garde, et quoique son visage en eût souffert, il ne l'en aima pas moins après. Mais il l'aimait à sa manière, il la tenait fort enfermée, parce qu'il aimait lui à l'être et, bien qu'il travaillât souvent chez elle avec ses ministres, il la tenait fort de court sur ses affaires. Il lui avait beaucoup donné, en sorte que, outre les pensions, les pierreries belles et en grand nombre, les joyaux et les meubles, elle était devenue riche. En cet état elle s'ennuya de la gêne où elle se trouvait et médita une retraite. Pour la faciliter, elle pressa le chevalier de Luynes, son frère, qui servait dans la marine avec distinction, de l'aller voir. Pendant son séjour à Turin, ils concertèrent leur fuite, et l'exécutèrent après avoir mis à couvert et en sûreté tout ce qu'elle put. » Ils prirent leur temps que M. de Savoie était allé, vers le 15 octobre, faire un tour à Chambéry et sortirent furtivement de ses États avant qu'il en eût le moindre soupçon et sans qu'elle lui en eût laissé une lettre. Il le manda ainsi à Vernon, son ambassadeur ici, en homme extrêmement piqué. Elle arriva sur notre frontière avec son frère, puis à Paris, où elle se mit d'abord dans un couvent. La famille de son mari, ni la sienne n'en surent rien que par l'événement. Après avoir été reine en Piémont pendant douze ou quinze ans, elle se trouva ici une fort petite particulière. Monsieur et madame de Chevreuse ne la voulurent point voir d'abord. Gagnés ensuite par tout ce qu'elle fit de démarches auprès d'eux, et par les gens de bien qui leur firent un scrupule de ne pas tendre la main à une personne qui se retire du désordre et du scandale, ils consentirent à la voir. » Peu à peu, d'autres la virent, et quand elle se fut un peu ancrée, elle prit une maison, y fit bonne chère, et comme elle avait beaucoup d'esprit de famille et d'usage du monde, elle s'en attira bientôt, et peu à peu elle reprit ses airs de supériorité auxquels elle était si accoutumé, et, à force d'esprit, de ménagements et de petitesses, elle y accoutuma le monde. » Son opulence, dans la suite, lui fit une cour de ses plus proches et de leurs amis, et de là elle saisit si bien les conjonctures, qu'elle s'en fit une presque générale et influa beaucoup dans le gouvernement ; mais ce temps passe celui de mes Mémoires. » Elle laissa à Turin un fils fort bien fait et une fille, tous deux reconnus par M. de Savoie, sur l'exemple du roi. » Le fils mourut sans alliance, M. de Savoie l'aimait fort et ne pensait qu'à l'agrandir. Sa fille épousa le prince de Carignan qui devint amoureux d'elle. C'était le fils unique de ce fameux muet, frère aîné du comte de Soissons, père du dernier comte de Soissons et du fameux prince Eugène. » Ainsi M. de Carignan était l'héritier des états de M. de Savoie, s'il n'avait point eu d'enfants. M. de Savoie aimait passionnément cette bâtarde pour qu'il en usât comme le roi avait fait pour madame la duchesse d'Orléans. Ils vinrent grossir ici la cour de madame de Verrue après la mort du roi, et piller la France sans aucun ménagement. » C'étaient les Mémoires de cette femme que me proposait mon ami, que j'avais acceptés et que j'attendais avec impatience. On eût dit, au reste, qu'il devinait mon impatience ; en moins d'un mois, je reçus les quatre volumes dont ils se composent, un par semaine. Je les dévorais au fur et à mesure que je les recevais. Grâce à ces Mémoires, mon second roman était tout fait, et je n'avais, comme j'ai fait pour les Mousquetaires et pour tant d'au- tres ouvrages, qu'à prendre la peine de signer ce que je n'avais pas écrit. La tentation était trop forte, je n'y pus résister. Ce sont donc les Mémoires de la comtesse de Verrue eux-mêmes que je mets sous les yeux de mes lecteurs, me contentant d'écrire au-dessous de son nom ces trois mots. Pour copie conforme, Alex. Dumas (1). (1) Je prie les personnes qui tomberaient sur ces Mémoires de ne point me jouer le mauvais tour de les faire imprimer en même temps que moi -ce qui non seulement me désobligerait beaucoup comme amour-propre, mais ce qui nuirait fortement aux intérêts de M. Perrin, mon éditeur. Chapitre I Je dois d'abord compte à mes lecteurs, quoiqu'en réalité je n'écrive que pour moi et quelques amis, des causes qui me font entreprendre ces Mémoires et de la façon dont ils viennent d'être entrepris. M. de Voltaire sortit hier de chez moi à une heure du matin. Il y avait soupé en compagnie de deux beaux esprits subalternes qu'il m'avait prié de recevoir une fois, pour qu'ils pussent l'aller dire, et que cela leur donnât une espèce d'entrée -où ils ne fussent pas entrés seuls. -M. de Voltaire a toujours ainsi à sa suite deux ou trois protégés de second ordre, qu'il pousse tant qu'il peut, d'abord pour maintenir sa popularité, et ensuite parce qu'il sait que, bien que poussés par lui, ils n'iront jamais loin. De mon côté, j'aime à protéger ces pauvres gens qui vivent de leur plume. On ne sait pas ce qu'ils deviennent plus tard, s'ils restent des cuistres ou des fesse-cahiers. Cela fait une bonne action en réserve. S'ils arrivent, cahin-caha, à gravir le Parnasse, la bonne action peut vous rapporter des intérêts. Ceci soit dit en passant. Car je ne me soucie guère de cette espèce ; à moins que, comme M. de Voltaire, elle ne soit arrivée à des sommités. Quant à ceux dont je parle, je ne les reverrai probablement de ma vie et serais bien embarrassée de retrouver leurs noms. Ils restèrent pendant les deux heures qu'ils passèrent chez moi plantés comme des termes en face de mes beaux chenets du temps de François Ier, que j'ai payés si cher l'au- tre jour à un Juif, et qui me tiennent si bonne et si brave compagnie quand je suis seule, rappelant mes souvenirs et tisonnant à mon feu. M. de Voltaire et moi, nous causâmes comme si nous eussions été en tête à tête. Il me fit des vers que j'eus l'air de trouver excellents, et qui à mon avis ne me paraissent pas beaucoup meilleurs que ceux que m'adressaient les poètes italiens du temps que j'étais duchesse de Piémont, ou à peu près. Il me lut, croyant me faire grand plaisir, un passage d'une brochure qui vient de paraître, d'un certain Melon qui a été secrétaire du Régent, laquelle brochure a pour titre : Essai politique sur le commerce, et dans laquelle se trouve cette louangerie adressée à moi : « Je vous regarde, madame, comme un des plus grands exemples de cette vérité. Combien de familles subsistent uniquement pour la protection que vous donnez aux arts ! Que l'on cesse d'aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toutes sortes de genres, voilà vingt mille hommes au moins ruinés tout d'un coup dans Paris, et qui sont forcés d'aller chercher de l'emploi chez l'étran- ger. » En ceci M. Melon me paraissait avoir raison parfaitement et je suis d'avis que nous autres, gens de naissance, ne nous occupant pas assez des gens d'art et ne leur faisant pas une assez bonne place dans la société, cela pourrait bien leur donner un jour l'idée de se la faire meilleure, résultat auquel ils n'arriveront point sans nous gêner un peu. Mais revenons à M. de Voltaire. Il m'a donc fait des vers, puis il m'a lu les quelques lignes de cette brochure de M. Melon qui avait rapport à moi, puis il a causé avec beaucoup d'esprit et de finesse du temps présent auquel je ne comprends plus grand-chose peut-être parce que je suis vieille. Peut-être ne me parlait-il du temps présent, que pour que je lui parlasse du temps passé où tout allait bien mieux, selon moi, peut-être parce que j'étais jeune. Je fis selon son désir, et me mis à faire un voyage à reculons, dans tout le jardin fleuri de ma jeunesse. Il m'écouta avec la plus grande attention. Puis, lorsqu'il m'eut entendu raconter beaucoup d'anec- dotes qu'on ne sait guère en France ni ailleurs, parce qu'à tout prendre, elles ne peuvent être sues que de moi, attendu qu'elles ont rapport aux choses que j'ai vues, et aux événements où j'ai pris part ; il me pressa beaucoup à écrire tout cela, m'ajoutant que j'aurais dû commencer plutôt et que c'était un vol à faire à l'his- toire que de garder pour soi de tels secrets. Assez de gens, me dit-il, raconteront à l'avenir les batailles, les négociations, les grands événements de la politique, mais les particuliers des ruelles, des alcôves et des cabinets, les acteurs seuls y ayant joué un rôle, peuvent les connaître et les révéler. -Écrire, moi ? lui répondis-je, oh ! la bonne plaisanterie. -Pourquoi pas ? -Mais je ne saurais jamais. -N'écrivez-vous point tous les jours des lettres charmantes ? -Des lettres ne sont pas des Mémoires. -Ne faites-vous pas des vers adorables ? -Je n'en ai jamais fait que quatre. -N'y a-t-il pas à l'Académie des gens qui n'ont jamais pu en faire qu'un, le premier, et qui par conséquent en ont fait trois de moins que vous ? -Dites-moi d'abord, comment on fait pour écrire ? -Ah ! Comtesse, comment faisait madame de Coulanges ? Comment faisait madame de Sévigné ? Comment faites-vous vousmême ? -N'importe, donnez-moi une leçon. -Mettez sur le papier tout ce que vous venez de me raconter ce soir, et beaucoup d'autres choses, et encore, et encore tout ce dont vous vous souviendrez enfin, il n'en faut pas plus, je vous jure. Votre style est sans prétention comme votre esprit, vous direz ce que vous avez vu d'original, ce que vous avez su de curieux et si par hasard vous en veniez à mentir, vous n'en seriez que plus digne de ressembler aux historiens de tous les siècles, lesquels ne s'en sont jamais gênés dans le passé, ne s'en gênent pas dans le présent et ne s'en gêneront pas dans l'avenir. Et sur ce, M. de Voltaire s'est levé, m'a saluée et est parti suivi de ses deux protégés aboyant à ses chausses pour qu'il les reçût dans son logis, qui passe, selon le style académique, pour l'anti- chambre des Muses. Restée seule, j'ai appelé mes femmes et je me suis couchée. Mais, au lieu de dormir comme j'eusse dû faire, j'ai pensé toute la nuit à ces dernières paroles de M. de Voltaire. Je dors peu maintenant ainsi que cela est d'usage chez ceux qui ont beaucoup dans le passé et peu dans l'avenir. J'ai senti battre mon vieux coeur à l'idée de mettre sur le papier devant mes yeux, devant ceux des autres cette jeunesse que je ne reverrai plus désormais, ailleurs que dans mes souvenirs, et encouragée par les suffrages de cet homme qui d'ordinaire ne distribue que des injures ou des flatteries, je me suis décidée à commencer ces Mémoires. Je les hâterai le plus possible afin de les conduire jusqu'au bout ou du moins jusqu'à l'époque où j'ai cessé de vivre par les autres et pour les autres. Le reste n'appartient qu'à Dieu et à moi. Donc aujourd'hui 8 octobre 1734, je commence cette histoire de ma vie. Je dirai tout ce qui sera intéressant à savoir sans m'inquié- ter davantage des gouvernements que des particuliers. La vérité est douce à écrire, elle est douce à penser, elle le serait bien plus encore à jeter à la face de ceux qui nous gênent, c'est une satisfaction que l'on n'a guère en ce monde que dans certaines conditions ; probablement ce sera une des jouissances du paradis quoiqu'elle ne nous ait pas été promise. Je ne sais si les rares lecteurs qui seront appelés à jeter les yeux sur ces Mémoires connaîtront même après ma mort les quatre vers que M. de Voltaire, ce Parthe qui en fuyant m'a lancé la flèche de l'orgueil dans le coeur, si, dis-je, les rares lecteurs appelés à jeter les yeux sur ces Mémoires connaîtront même après ma mort les quatre vers auxquels M. de Voltaire faisait allusion et qui ne sont rien autre chose qu'un quatrain, composé il y a quelque huit jours par moi pour me servir d'épitaphe et que voici : Ci gît dans une paix profonde Cette dame de volupté Qui pour plus grande sûreté Fit son Paradis en ce monde. Mais qu'ils les connaissent ou ne les connaissent pas, il est bon qu'ils sachent que je n'ai pas toujours été la dame de volupté qu'on a tant célébrée à Paris depuis trente ans. Comment je le suis devenue, c'est là ce qu'il faut expliquer. Il y a loin en effet de Jeanne d'Albert de Luynes à cette dame de volupté d'à présent. Elles ne se ressemblent pas plus par la pensée et les sentiments, qu'elles ne se ressemblent par le visage. Et Dieu sait ce que j'ai été et ce que je suis devenue. Ce que j'ai été, les autres s'en souviennent peut-être... quant à moi, je l'ai oublié, grâce au Ciel. C'est un regret de moins. Quant à ce que je suis devenue, mon miroir se charge de me le dire tous les jours. C'est un ami brutal mais sincère, et j'en suis venue lentement, je le sais, mais enfin j'en suis venue à lui pardonner ce défaut en faveur de cette qualité. Chapitre II Je suis née le 18 septembre 1670, ce qui me constitue à l'heure qu'il est, c'est-à-dire au 8 octobre 1734, jour où je commence ces Mémoires, soixante-quatre ans bien comptés. Mon père le duc de Luynes, fils du duc de Luynes, favori de Louis XIII et acteur dans la terrible tragédie de Concini ; mon père, dis-je, fils du duc de Luynes et de Marie de Rohan, plus connue sous le nom de duchesse de Chevreuse qu'elle tenait de son second mari, que sous celui de duchesse de Luynes qu'elle tenait du premier, mon père n'eut point d'autres frères, mais seulement une soeur utérine, mademoiselle de Chevreuse fort connue dans la Fronde par ses amours avec le coadjuteur, devenu plus tard le célèbre et tracassier cardinal De Retz. Or, soit rivalité, soit froideur maternelle à l'endroit de sa fille, toute la tendresse de ma grand-mère la duchesse de Luynes Chevreuse se reporta sur mon père, auquel elle fit donner par son second mari le duché de Chevreuse, bien qu'il n'y eût aucun droit. Entre nous, nous ne nous en faisons pas accroire sur notre origine, et nous savons à merveille que la maison d'Albert ne remonte pas plus haut que la faveur du roi Louis XIII, faveur conquise par l'adresse qu'avait mon grand-père à dresser les pies-grièches avec lesquelles le jeune roi chassait aux petits oiseaux dans les jardins du Louvre. C'était donc pour mon père un grand honneur, sans compter le profit, non moins grand, de toucher à la maison de Lorraine même par cette éloignée succession. Pour le mieux ancrer dans le monde, elle lui fit en outre épouser sa soeur consanguine, fille de son père, le duc de Montbason et de cette fameuse duchesse de Montbason qui eut toutes sortes de querelles avec madame de Longueville, et dont la mort mystérieuse et sanglante fut cause que M. de Romée se fit trappiste, de simple abbé qu'il était, et même plus frivole que ne le comportait l'habit. On voit maintenant de qui je descends et que mes deux aïeules ont commencé à la manière du Cid de M. Corneille, c'est-à-dire par des coups de maître, l'illustration galante et politique des femmes de notre race : il ne faut donc pas trop me blâmer si j'ai marché dans la même voie, je ne faisais qu'y suivre la trace de leurs pas. Ma mère, en dépit de cette parenté, était une sainte et digne femme. Mon père, plus qu'elle encore, si cela se peut, avait toutes les vertus qui manquaient à la majorité de nos ancêtres. Il résulta de cette double sévérité de moeurs une fidélité conjugale qui donna naissance à une grande quantité d'enfants que l'on éleva dans des principes de rigidité qui sembleraient très ridicules aujourd'hui, mais qui étaient de mise sous le règne de madame de Maintenon, pas que je veuille dire que mon père et ma mère aient suivi en cela la mode, mais au contraire leur propre inclination vers le bien. Le roi lui-même commençait dès l'époque de ma naissance à donner, non pas encore l'exemple, mais la pente de cette réforme, par les sévères prélats et les savants chrétiens qu'il plaça près de monseigneur. Mon père n'était pas très riche, et comme ce n'était pas son goût de nous mettre malgré nous en religion, il songea donc à nous pourvoir de son mieux, et à se défaire de nous selon notre condition et malgré les oppositions que la fortune, ou plutôt le manque de fortune, apportait à notre établissement. Nous étions belles -et particulièrement moi, j'étais plus belle que mes soeurs -, disaiton ; nos amis s'efforçaient de prouver que cette beauté, la vertu et les alliances formaient une dot suffisante, et que si pauvres que nous fussions et que le fussions même plus encore, nous pouvions prétendre à tout. Or il arriva que, vers le temps où j'atteignis ma treizième année, un parent de ma mère fut envoyé en mission en Savoie. Il y vit la comtesse de Verrue et son fils pendant sa négociation dont il était chargé. L'occasion s'offrit de parler de moi, je ne sais comment il se fit qu'il traçât de ma petite personne un portrait dont le comte s'exalta, et voilà cet abbé de Léon, il s'appelait ainsi, enchanté de l'idée qu'il m'allait marier par-dessus le marché de son ambassade. La comtesse de Verrue était dame d'honneur de madame de Savoie et veuve ; elle comptait fort à la cour ; elle et son fils étaient riches de leurs biens et de leurs charges. L'alliance était belle. Elle fut proposée à mes parents, qui l'acceptèrent, et quant à moi, un beau jour on me prévint de faire faire mes habits de noces et de me tenir prête à partir : on ne se croyait pas obligé naturellement à plus de précautions vis-à-vis de moi. J'avais treize ans, je ne songeais aucunement au mariage, et le premier chagrin que me causa ce prochain changement dans mon état fut, qu'ayant une grande poupée de ma taille à peu de chose près, que j'avais l'habitude de faire habiller des mêmes robes que moi, je voulais absolument qu'on lui fît un trousseau pareil au mien, ce qui équivalait pour mon père à une fille de plus à marier. Or, comme nous n'étions pas riches à faire des folies, mon père mit fin à cet enfantillage par un Je ne veux pas solennellement prononcé. La chose à laquelle mon père eût dû raisonnablement s'op- poser était que l'on me mariât si jeune, et surtout que l'on m'en- voyât si loin. Nos craintes d'exil matrimonial à mes soeurs et à moi n'allaient pas plus loin que la province, quelque château ou quelque gouvernement éloigné, avec un voyage à la cour tous les deux ans, des demoiselles, un chapelain et un écuyer pour toute suite. C'était déjà bien dur. Mais l'étranger, la Savoie, il me sembla que c'était le purgatoire anticipé et je ne m'attendais guère, je l'avoue, à ce que j'y devais trouver. Je ne hasardai point d'observation à l'endroit du mariage, sachant que je ne gagnerais rien à répliquer. Je pleurais seule avec ma bonne gouvernante Barbette, qui ne voulait pas me quitter et que j'ai en effet emmenée partout. Mes parents y consentirent volontiers, et je m'en trouvais bien, car la bonne fille m'a souvent soignée et consolée, et je lui dois la vie ainsi qu'on le verra plus tard. Mais n'anticipons pas sur les événements, il m'en est tant arrivé dans ma vie qu'il est bon de les tenir dans leur ordre, sans quoi je ne m'y reconnaîtrais plus. On me montra le portrait de M. de Verrue ; il était jeune, bien fait, beau de visage et m'écrivait une lettre toute pleine du désir de me plaire. Ma gouvernante me montra qu'il fallait considérer tout cela et ne plus me désoler si fort. Or, ma gouvernante ayant plus d'expérience que moi, je la crus, et je me mis à regarder chaque soir ce doux visage que je devais tant aimer plus tard et tant regretter chaque jour de ma vie. Peut-être bien peu de gens croi- ront-ils cela, c'est cependant la vérité, ainsi qu'on va le voir. Mes parents, sauf le refus fait d'une corbeille de noces à ma poupée, et M. de Verrue se montrèrent fort généreux envers moi à l'endroit des présents. Ma mère me donna une superbe garniture de point de Venise qu'elle tenait de la sienne, et où les armes de la maison étaient brodées ; elle passait pour la plus belle que l'on eût vue depuis longtemps. Je l'ai encore. La reine Anne l'avait désirée ; ma grand-mère, très frondeuse on le sait, ne la lui voulut point céder ni échanger à aucun prix, ni pour aucune chose. M. de Verrue m'envoya les belles pierreries de sa maison. J'en fus tout éblouie, et, en regardant d'un oeil ces pierreries et de l'au- tre son portrait, je trouvais les pierreries fort belles, et lui fort beau. Mes soeurs un soir montèrent dans ma chambre, tirèrent les diamants de leurs écrins et m'en couvrirent. J'en étais écrasée, mais si fière, que je me trouvai plus grande de toute la tête. Oh ! ma chère Jeanne, s'écria ma soeur cadette, vous voilà parée comme une reine, et bien sûr vous le serez un jour. J'ai souvent pensé depuis à cette parole. M. de Verrue arriva la veille du contrat, il se fit annoncer chez mon père par un beau présent sur lequel on ne comptait point. Ma mère me fit alors venir chez elle, et je me souviens de ses paroles comme si elle les eût prononcées hier. -Ma fille, me dit-elle, préparez-vous à recevoir ce soir M. le comte de Verrue en qualité de futur époux. Nous avons admis sa recherche, non seulement parce qu'il est riche et de bonne maison, mais encore parce qu'il est honnête homme, pieux, qu'il a de l'es- prit et qu'il doit vous rendre heureuse, si vous savez l'être. Vous retrouverez dans madame sa mère bien plus de mérite que dans la vôtre, et une tendresse aussi sincère et aussi éclairée. Remplissez vos devoirs envers elle et envers votre mari. Soyez très humble servante de la maison de Savoie qui va vous gouverner. Ses princes sont de grands princes et qui viennent immédiatement après le roi. Oubliez que vous êtes française et aimez votre nouveau pays, ainsi que vous avez aimé celui où vous êtes née. Vous ne nous reverrez que de longtemps sans doute. Souvenez-vous de l'éduca- tion que l'on vous a donnée, et ne nous forcez jamais à déplorer l'amour que nous vous portons. Nos voeux et nos bénédictions suivront la fille que nous allons perdre. Le meilleur et le plus à souhaiter est que vous ne reveniez jamais. En écoutant ces paroles, j'avais grande envie de pleurer. Je me contins cependant ; ma mère, toute-puissante sur elle-même, me paraissait si calme, si tranquille, que je ne la crus point émue, et mes larmes se glacèrent sans couler. -Allez maintenant ma fille, ajouta-t-elle pour finir, et faitesvous parer ainsi qu'il convient ; on vous avertira quand il sera temps. Je fis une grande révérence et je sortis. Je retournai dans mon appartement où mes soeurs m'attendaient avec impatience pour savoir de moi quels sont les discours que l'on tient à une jeune fille sur le point de se marier. Pour passer le temps, elles avaient paré ma grande poupée, non pas avec mes robes, il y avait quelque différence entre nos deux tailles qui empêchait mes robes de lui bien aller, mais avec sa plus belle robe et tous mes diamants ; en outre ma poupée avait ma coiffure, mes dentelles et se tenait droite en face d'un grand portrait du roi Louis XIII dont on nous avait gratifiées, parce que le peintre avait eu l'idée de faire au fils de Henri IV et au père de Louis XIV un nez camard. Or, selon ma grand-mère, mettre ce portrait dans le grand salon eût été manquer de respect à sa majesté, aussi le reléguait-on chez les petites filles. La poupée devait apprendre à faire la révérence devant le portrait, afin de la faire à M. de Savoie selon les règles et les us du cérémonial. Pauvre poupée, pauvre Jacqueline, qu'elle était superbe et qu'el- le était aimée, Jacqueline de Bavière rien que cela à cause d'une belle histoire qu'on nous avait lue. En trouvant ma poupée à mon image et à ma ressemblance, les larmes que ma mère avait refoulées au fond de mon coeur coulèrent le long de mes joues, et bientôt sur celles de Jacqueline que j'em- brassai de tout mon coeur et en sanglotant. -Ah ! ma chère Jacqueline, ma bonne Jacqueline, m'écriai-je, me faudra-t-il vous quitter ? Mes soeurs, en me voyant pleurer, pleurèrent aussi et m'entourè- rent de leurs bras. -Non, ma soeur, s'écria l'aînée généreusement, puisque vous partez, vous aurez Jacqueline à vous toute seule. J'ai besoin d'expliquer cet adverbe généreusement que j'ai souligné. Jacqueline n'était pas à moi seule, mais à mes soeurs et à moi, nous la possédions indivise, comme disait l'intendant de Dampierre à propos d'un petit champ appartenant à ses trois fils. C'est ce qui fit que ma soeur s'écria : -Vous aurez Jacqueline à vous toute seule, nous vous la donnons. -Ah ! du moins, répondis-je, je ne quitterai pas tout à la fois. -Mais tu as un mari, toi, répondit hargneusement la seconde de mes soeurs, et nous n'en avons pas, nous. Un mari qui donne de pareils diamants vaut bien Jacqueline qui ne donne jamais rien, et à qui il faut toujours donner quelque chose. Les deux adverbes soulignés peignent mes deux soeurs au naturel. Chapitre III Sur ces lamentations et ces récriminations, Barbette et nos femmes entrèrent pour commencer notre toilette. Il fallut dépouiller la princesse de Bavière à mon profit. En vérité, une fois parée de sa dépouille, je n'étais guère plus grande et n'avais pas si bien l'air d'une fiancée. Cependant, ma petite personne ainsi vêtue me sembla plus grande de moitié. Je me tournai dans tous les sens en face de mon miroir. Je fis la révérence au portrait du roi. Je tâchai d'al- longer ma queue en me baissant, et de prendre les airs de la duchesse de Richelieu, quand elle nommait les dames à la reine, et tout cela pour que le temps passât plus vite. Il me semblait que M. de Verrue ne se montrerait jamais. Enfin on vint m'avertir. Je me sentis d'abord bien intimidée, mais je repris courage en songeant que j'avais comme ma mère une gorgerette de point de Flandres, un corps de jupe et un bas de robe, ce qui faisait nécessairement de moi un personnage. Je suivis l'écuyer de la duchesse, qu'on appelait M. de Magloire, et ma gouvernante Barbette, qui m'ouvraient les portes. Enfin, j'arrivai à la salle du dais où l'on s'était établi selon les usages des grandes réceptions. Mes conducteurs s'effacèrent. J'entrai. Ma mère vint au-devant de moi pendant quelques pas, elle me prit la main pendant que je faisais la révérence, et me mena devant un grand homme maigre, habillé de violet, des cheveux négligés, le nez en bec de faucon, la mine haute et sévère, et l'oeil fouilleur et à fleur de tête. Ce qui lui donnait l'apparence la plus impertinente du monde. -M. l'abbé de la Scaglia, dit ma mère, voici mademoiselle d'Albert ma fille. Je ne levais pas les yeux. Je savais que ce monsieur violet, c'était l'oncle du comte de Verrue et frère de son père. L'abbé de Scaglia de Verrue, qui venait mener son neveu en France et le conduire à l'autel accompagné de l'ambassadeur du duc de Savoie et de plusieurs personnes de qualité ayant l'honneur de lui appartenir. L'abbé avait une voix voilée qui semblait toujours émue et qui trompait fort ; à l'entendre on l'aurait cru bon ; en le voyant on le croyait moins ; en le connaissant, on ne le croyait plus du tout. Au reste, je n'en donne ici que le crayon. Nous nous expliquerons plus tard. -Mademoiselle est bien plus belle que son portrait, dit-il, et je suis sûr aussi qu'elle a beaucoup plus d'esprit que ses lettres. Nous avions cependant été émerveillés de tout cela ; maintenant nous serons plus heureux que nous ne le supposions encore. C'est mon frère qui m'a plus tard répété ce compliment car, pour moi, je n'entendais rien. J'attendais ce qui allait suivre. L'ab- bé prit à son tour M. de Verrue son neveu par la main et le mena en face de moi en disant : -Mademoiselle, voici le plus fortuné des mortels. Cette manière de présenter un futur époux était au moins hardie : que s'en devait-il suivre ? Le bonheur annoncé viendrait-il réellement ? Hélas, l'abbé de Scaglia n'a jamais passé pour un grand prophète. Ma révérence cette fois fut moins profonde et fort troublée. M. de Verrue ne dit pas un mot. J'ai su depuis qu'il m'avait trouvée bien enfant et qu'il ne s'attendait point à trouver une femme qui ne l'était pas encore. On m'avait vieillie d'un an auprès de lui. Ces révérences et ces préliminaires terminés, nous nous assîmes en cercle et la conversation commença. L'abbé m'adressa plusieurs questions entortillées de louanges, auxquelles ma mère ne me laissa point le temps de répondre -Il était évident que l'on craignait, ou ma timidité, ou ma hardiesse. -. J'étais jusque-là si peu sortie hors de moi-même, que ma mère ne me connaissait point assez pour être sûre de moi. Les soins de la cour, les affaires du monde et mille autres choses ne lui ayant jamais permis de nous suivre et de nous étudier comme elle l'aurait fait sans doute en tout autre état. M. de Verrue, placé près de moi, me parla enfin. Je le regardai pour lui répondre et je restai toute charmée. Il avait alors vingtdeux ans à peu près. Les plus beaux yeux et les plus beaux cheveux de toute l'Italie, une taille à souhait, un sourire frangé de perles et des mains à servir une reine. Son habit était du dernier galant ; on y voyait tout le soin de me plaire, à moi qui n'avais jus- que-là reçu de soins de personne. Ma petite vanité ne fut donc pas peu flattée de ce charmant mari. J'avais grande envie de le quitter pour l'aller dire, comme faisait M. le chevalier de Guise pendant ses bonnes fortunes, mais on ne sort pas si facilement que cela d'une soirée de fiançailles et de contrat : nous en eûmes jusqu'à dix heures. Le lendemain fut consacré aux visites de famille. Le surlendemain aux visites des amis particuliers, le jour suivant fut celui de Versailles et de MM. les princes du sang où mon père conduisit partout son futur gendre. Ce fut un tourbillon étourdissant, et, depuis ce moment jusqu'au jour du mariage, je n'eus pas le temps de me reconnaître. J'avais quitté l'appartement de mes soeurs pour prendre avec Barbette celui de madame de Chevreuse, Lequel ne servait que dans les grandes occasions. Ce fut dans celui-là qu'on me para pour la messe, qui fut dite à la chapelle de l'hôtel. Le roi n'aimait point que l'on mariât les étrangers chez lui. L'assemblée était nombreuse. L'abbé de Verrue se défendit d'officier par sa parenté proche. Le fait est qu'il n'officiait guère et que son état de prêtre ne l'occupait qu'à ses moments perdus. Après le dîner, le souper et le reste, le coucher eut lieu suivant les usages habituels, et la chemise nous fut donnée en pompe chacun de notre côté. J'ai toujours trouvé cette manière d'afficher le mariage infiniment plus indécente que les amours cachés sous les rideaux. Il est étrange d'annoncer à tous ce que l'on va faire et de donner à chacun la permission de supposer souvent ces idées ; les jours et les lendemains de noces sont bien souvent la cause des désordres à venir. Je voudrais voir écrire là-dessus un cours de morale. M. de Cambray en aurait dû parler dans son Éducation des filles. Nous restâmes donc seuls. Ce fut pour moi une grande nouveauté que d'être débarrassée de mes lisières. M. de Verrue se montra honnête homme et homme d'esprit. J'étais trop jeune et trop importante pour songer à l'amour ou même pour y faire songer. Cependant, j'en suis sûre, celui que j'eus pour lui dans la suite prit ses racines en ce jour-là. Nous causâmes fort, je n'eus plus peur de lui. Je lui ouvris mon petit coeur d'enfant. Je lui promis de ne rien regretter derrière moi en le suivant dans son beau pays d'Italie, d'aimer sa mère autant que je l'aimais lui-même. Hélas, j'ignorais combien cette pro- messe-là me conduisait loin et me coûterait à ternir. J'étais donc, aux yeux du monde, sinon en réalité encore, la comtesse de Verrue ; il ne me restait rien de mademoiselle d'Al- bert, pas même mon nom, que notre mariage léguait à ma soeur cadette. On me garda quelques jours encore à Paris, à Versailles et à Dampierre pour me montrer. Ensuite on parla de faire les coffres, et le jour de mon départ fut fixé. M. de Verrue avait amené un fort grand équipage. Nous devions voyager dans une belle calèche à six chevaux. L'abbé avait la sienne derrière, et une troisième suivait pour mes femmes ; et puis en outre quantité de gens à cheval et même des pages, ce qui n'allait en France qu'aux gens titrés, mais ce dont les seigneurs de Savoie ne se privaient point. Je fus embrassée et pleurée de toute ma famille. Ma mère et mon père lui-même mirent le decorum de côté et s'attendrirent, mes soeurs fondaient en eau, et, comme j'étais en carrosse, je vis accourir la dernière de mes soeurs, enfant de six ou sept ans, traînant à grand-peine dans ses bras Jacqueline de Bavière en habits de gala, les mêmes qu'on lui avait mis les jours de mes noces, avec des cheveux fort épars. Elle essaya de monter sur le marchepied pour arriver jusqu'à nous, et, comme elle n'y pouvait parvenir, elle se mit à crier : -Tenez, madame la comtesse de Verrue, ayez bien soin de Jacqueline, je vous en conjure. M. de Verrue se récria à son tour, demandant ce que signifiaitcette entrée. -Oh ! monsieur, m'écriai-je toute éplorée, c'est Jacqueline. Jamais on n'eut pris un ton plus tragique pour annoncer la vraie princesse au milieu de ses malheurs. -Eh, que pouvons-nous faire de Jacqueline en voyage, me dit le comte, le plus gravement du monde, faites-lui vos adieux, madame, et touchons à Turin. -Monsieur, repris-je, mes soeurs m'ont donné Jacqueline, j'emmène Jacqueline, laissez-moi Jacqueline. Barbette, qui entendait mes cris de sa voiture où elle était déjà montée, sauta à terre, accourut et vit de quoi il était question. Elle essaya de me faire entendre raison -ce qui était difficile -, je serrais Jacqueline contre mon coeur comme eût pu faire la plus tendre mère de son enfant. -Madame, dit Barbette, monsieur le comte n'a que faire de cet enfantillage-là, songez donc à ce que vous êtes et où vous allez. Je me mis à pleurer de plus belle. Mais M. de Verrue alors, loin de s'en fâcher, fut au contraire touché de ma peine. -Je ne demande pas mieux que de prendre Jacqueline, madame, dit-il, puisque vous souhaitez ai ardemment qu'elle nous suive à Turin. Seulement, avec votre permission, on la pourrait mettre en un coffre, car il ne me paraît pas absolument nécessaire de l'avoir en carrosse avec nous. -Dans un coffre, m'écriai-je ! dans un coffre. Oh ! monsieur, elle sera bien mal dans un coffre. M. de Verrue ne put s'empêcher de rire et proposa un termemoyen -c'était de mettre Jacqueline dans le carrosse de nos gens. Je consentis à ce sacrifice par la manière dont il me fut demandé de la bouche et surtout des yeux. Monsieur de Verrue avait un de ces regards auquel on ne résiste pas. Jacqueline, bien enveloppée, fut confiée à Barbette, qui s'enga- gea à avoir d'elle le plus grand soin tout le long de la route. Chapitre IV Pendant la route, l'abbé Scaglia vint souvent dans notre calèche. Il me combla de bonbons, de friandises et de morale ; l'un ne me plaisait pas plus que l'autre. Il est des gens dont les parfums n'ont point d'odeur, dont les diamants n'ont point d'éclat, dont les soins n'ont pas de charmes. Ils rendent tout désagréable, même l'amour. Mon révérend oncle avait la chance d'être un de ceux-là. Mon instinct ne me trompait point. Quant à mon mari, il n'eut qu'un défaut, c'est sa famille. Sans sa famille, c'était un être parfait. C'était un homme à se faire aimer des plus rebelles. Sa patience et sa douceur, pendant cette longue route, ne se démentirent point un seul instant, et cependant, maintenant que j'y songe, je devais être une insupportable compagne de voyage. Il alla au-devant de mes moindres fantaisies, il prévint mes moindres désirs ; il veillait sur mon sommeil, il fut gai, enfant, aimable, jouant avec moi comme s'il eût eu mon âge. Il plaça même un beau jour Jacqueline à côté de lui, et, comme il me parut qu'il lui faisait trop de tendresses, ce fut moi qui la renvoyai dans la troisième voiture. Je crois que j'en devenais jalouse. Tout alla donc pour le mieux, et dès le troisième ou le quatrième jour de route, je ne regrettai plus rien du tout. Nous traversâmes les Alpes au Mont-Cenis. J'eus grand-peur dans les gorges de la montagne et bien froid en haut. Cependant, malgré cette peur et ce froid, je sortais curieusement ma tête par la portière pour voir ce singulier lac aux eaux froides et noires, et cette neige immaculée des montagnes. Enfin, nous commençâmes à descendre et ma peur devint de l'effroi, quand je me vis à tous moments suspendue sur des abîmes. J'ambitionnais bien sincèrement le moment où je serais au fond de cette vallée que je voyais s'ouvrir à deux ou trois mille pieds au-dessous de moi. J'y arrivai comme on arrive aux choses les plus éloignées, et bientôt s'ouvrit la montagne. Sur cette splendide plaine où règne Turin, j'étais ravie, ayant toujours aimé les beaux paysages. Mais, au contraire de moi, je trouvai mon mari tout triste et tout dolent. Il ne répondait plus à mes plaisanteries, il me reprenait même de ma gaieté. Il fit plus, il rudoya la princesse de Bavière, et, comme je lui demandais la raison de tout cela, il me répondit qu'il n'y en avait aucune autre qu'un changement d'humeur. Une de mes femmes, que je consultai à un relais de poste, qu'on nommait Marion et qui était celle que j'aimais le mieux après Barbette, me dit qu'elle allait étudier cela et qu'à la prochaine halte elle me donnerait son avis sur ce changement. J'attendais avec impatience. En effet, à la dernière couchée, elle accourut tout effrayée dans ma chambre. -Oh ! ma bonne Marion, lui demandai-je, qu'y a-t-il donc, et d'où vient que tu es si effrayée ? -Madame, madame, me répondit la pauvre fille, il y a bien du nouveau, allez, et vous n'avez pas tort d'être inquiète. -Bah ! et qu'est-il arrivé ? -M. le comte vient de donner l'ordre d'enfermer Jacqueline dans un coffre cloué. -Ah ! mon Dieu, mais un coffre cloué, c'est un cercueil. -Mon Dieu, oui, sans compter le reste. -Le reste, qu'est-ce que c'est que le reste ? Dites, dites-moi, je le veux. -Eh bien ! il paraît que madame la comtesse douairière est perpétuellement de méchante humeur, qu'elle gronde du matin au soir, que M. le comte en a une frayeur épouvantable et que monsieur l'abbé Scaglia se met toujours du parti de madame sa soeur. -Es-tu sûre de tout cela, Marion ? -Aussi sûre que de ma mort à venir, madame la comtesse. Le valet de chambre de M. l'abbé s'est déboutonné à l'instant même sur toutes ces choses, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris. -Ah ! miséricorde ! que deviendrons-nous alors ? -Voilà donc pourquoi M. le comte est depuis hier si différent, il approche de sa mère, et il en sent déjà l'influence. À partir de ce moment, j'eus beaucoup de peine à cacher que j'étais instruite : à mon tour, je n'étais plus la même. Je pris des façons de petite fille en pénitence. Je ne daignai pas me plaindre de l'enlèvement de Jacqueline, dont j'enrageais, et je me réjouis à être maussade pour me former. Oh ! que tout cela aujourd'hui loin de moi ! Que d'événements depuis lors, que de souffrances, que de larmes, que de craintes, que de sacrifices, que de fautes aussi ! Je ne puis m'empêcher de m'ar- rêter complaisamment sur ces derniers moments d'enfance, sur cette limite posée entre deux époques. Le soir même, j'arrivai à Turin, où j'étais reçue en haut des degrés de son palais par ma belle-mère, madame la comtesse de Verrue. J'aime peu les portraits, ils sont rarement fidèles : les intentions ne peuvent se peindre. Les gens agissent et se révèlent. Vous verrez madame de Verrue à l'oeuvre et vous la jugerez. Quant à sa figure, c'était une belle et imposante personne âgée de cinquante ans, qui s'était mariée tard et avait conservé le raide et l'aigre des vieilles filles. Elle avait un port de tête royal, des yeux fauves qui commandaient, un geste lent mais impérieux, tout ce qu'il faut pour régir et dominer les autres, les enfants surtout. Elle ne s'en fit point faute, et nous non plus de lui obéir. Elle m'embrassa froidement et en vraie belle-mère. Mon mari lui prit la main et en approcha ses lèvres plutôt qu'il ne la baisa, et il me parut qu'il tremblait. Un regard à la dérobée qu'il me jeta fit que je me demandai si c'était pour lui ou pour moi. Plus tard, je vis bien que c'était pour tous deux. L'abbé reçut un signe d'amitié auquel il répondit par un salut hautain : ils ne s'aimaient pas, je le comprenais dès cet instant ; mais ils se ménageaient, je le compris ensuite. -Soyez la bienvenue, madame, me dit-elle, quoique vous vous soyez fort fait attendre. -Madame, les chemins étaient mauvais et ne secondaient pas notre impatience, avança mon mari pour nous excuser. -C'est égal, reprit la douairière, vous avez été quatre jours de trop en route, on pouvait venir plutôt, Madame Royale me le disait encore hier soir. -Lorsque l'on joue par les sentiers, dit l'abbé, on peut s'ou- blier quelquefois. -Qui donc a joué ? demanda madame de Verrue d'un air enflammé. -C'est moi, madame, dit vivement le comte. -Ce sont eux, ajouta le bon abbé. -Oh ! oh ! quel empressement à venir rejoindre sa mère, je m'en souviendrai. Le comte de Verrue baissa la tête et n'eut garde de répliquer. J'étais encore plus étonnée et plus interdite que lui, attendu que la chose m'était plus nouvelle : mon père et ma mère, si rigides et si réguliers, n'eussent jamais parlé ainsi à aucun de nous. Cette maison grande, immense, sombre, avec son dallage et en degrés de marbre, me glaçait le coeur. On portait devant nous des torches fumeuses qui nous éclairaient de près, mais qui laissaient dans l'ombre ces immenses galeries et les rendaient véritablement effrayantes. Madame de Verrue marchait près de moi et m'exami- nait comme une marchandise achetée ou un cheval de parade que l'on doit monter le lendemain. Elle entra la première dans une salle immense où se trouvaient réunies vingt ou trente personnes toutes parentes à un degré plus ou moins éloigné de la maison de Verrue, auxquelles on me présenta et auxquelles il me fallut faire la révérence. Je trouvai les costumes étranges et les airs sérieux : on eût dit des portraits de famille ayant reçu de l'intendant du château la permission de descendre momentanément de leurs cadres. C'étaient presque tous, au reste, des gens de la plus haute qualité et tenant les premières charges de la cour. Ma belle mère était elle-même dame d'honneur de Madame de Savoie, encore régente ou du moins en ayant gardé l'autorité, ce qui donnait à madame de Verrue un grand crédit dont elle usait largement, moins pour servir ses amis que pour nuire à ceux qui ne lui plaisaient pas. Je ne remarquai point complètement ce jour-là les gens auxquels on me présentait. Mes regards s'embrouillaient, tant ma belle-mère me faisait peur avec ses grands yeux roux. À chaque personne devant laquelle on me conduisait, on me nommait cette personne et l'on disait : -Saluez, comtesse, c'est monsieur votre oncle ; saluez, comtesse, c'est madame votre cousine. Oh ! que j'en avais, mon Dieu, de ces oncles et de ces cousines à révérencer ; cela dura plus d'une heure et demie. Je mourais de faim et je me sentais une irrésistible envie de pleurer. Mon mari nous suivait comme un enfant attaché à nos jupes. Il me sembla bien petit et je ne sais par quelle folie de petite fille ou de femme imbécile je m'y attachai fortement à cause de cela, et plus que je n'eusse fait peut-être s'il avait commandé dans toute cette assemblée au lieu d'obéir. Cependant, je tournais un oeil d'envie vers un buffet chargé de glaces et de fruits dont tous les autres s'appro- chaient, excepté moi, en honneur de qui il était dressé. C'était un vrai supplice de Tantale. J'eus alors un mouvement de révolte et je ne comprends pas encore comment je m'y décidai. Je laissai mon septième cousin issu de germaine planté comme un piquet au milieu de la salle et je m'en allai droit au bout de cette grande pièce où se trouvait un gentilhomme fort propre et fort bien posé debout en face des plateaux et des verres, et je lui demandai de me servir. Il s'empressa de me présenter une orange et je ne sais plus quoi, dans la plus belle argenterie que l'on pût voir. Ma belle-mère me regardait stupéfaite, et je suis sûre que, d'après ce trait, elle me crut capable de tout. Il la mit en garde contre moi et fit qu'elle se prépara à un gouvernement rigoureux comme étant la seule manière de me conduire. J'ai peut-être dû à cet ami que m'avait fait mon estomac besogneux le malheur de toute ma vie. Lorsque j'eus dévoré mon orange et ce je ne sais plus quoi qui l'accompagnait, je retournai vers madame de Verrue qui m'atten- dait avec une bouche sans lèvres à force de les mordre. -Je ne sais, madame, me dit-elle, si à la cour de France on a l'habitude de ne point rendre les saluts que l'on reçoit de ses parents. Mais à la cour de Turin, nous tenons à ces choses-là, je vous en avertis. L'abbé Scaglia fit une mine et un geste qui signifiaient : -Que vous avais-je dit ? Je ne sais ce qui serait arrivé si les officiers n'avaient annoncé le souper, annonce qui me fit pousser un grand soupir de joie. Je trouvai la grandeur fort lourde à supporter et j'envoyai un regard fort tendre en arrière vers ma petite chambre de jeune fille, mes soeurs, nos bons rêves et notre liberté ! Nous passâmes dans la salle à manger, et ce fut encore une grande affaire que de nous attabler selon les règles de l'étiquette. Le repas fut interminable. Il était servi avec une magnificence encore plus princière que dans nos grandes maisons. La noblesse de Savoie n'était point épuisée comme la nôtre par les guerres de la Ligue, par les échafauds de monsieur de Richelieu et par les combats de la Fronde ; elle n'était pas déshonorée par des mésalliances et beaucoup d'entre elles pouvaient puiser à même des trésors amassés pendant des générations. Enfin nous nous levâmes et l'on songea à rentrer chacun chez soi. Je fus conduite en cérémonie à l'appartement d'honneur. Ma belle-mère me le cédait, et elle eut soin de me faire savoir que je devais lui rendre cet honneur en obéissance. Et cependant, il me fallut chercher le sens des paroles bien plus dans le ton où elles furent dites que dans le texte matériel. Que l'on en juge. Voici les propres paroles de ma belle-mère : -Je ne suis rien dans cette maison à dater de ce jour, me ditelle, et c'est vous qui y commanderez. Puis, comme je fis un mouvement : -Je ne vous refuserai pas mes conseils, ajouta-t-elle, et quand je vous les donnerai, je vous demande de vouloir bien les suivre. Je connais ce pays, je le connais bien, vous l'ignorez, vous êtes bien jeune et je suis vieille, il y a donc de grandes raisons pour que je sache mieux que vous ce qu'il y a à faire. J'étais interdite, je ne savais que répondre. Mon mari vint à mon secours. -Madame de Verrue sera trop heureuse de vous obéir comme moi, ma mère, dit-il, et vous trouverez en elle la même soumission, la même déférence que vous avez toujours trouvée en moi. J'étais surprise à un point que je ne puis rendre. Tout ce que je voyais me confondait : cette magnificence, cette richesse à côté d'un esclavage sans appel, me paraissait une singulière condition à prendre malgré ma jeunesse. Je comprenais que ce n'était pas pour monsieur de Verrue la véritable attitude. Je le sentais gêné devant moi, il devait l'être encore bien plus devant les autres. J'avais hâte d'être seule avec lui pour m'expliquer. Il suivit sa mère ; mais je comptais le voir revenir. J'attendis quelque temps debout et levée ; puis, minuit ayant sonné, mes femmes me déshabillèrent. Je gardai Marion près de moi. Elle me mit au lit ; nous causâmes jusqu'à près de deux heures du matin. À deux heures du matin, la pauvre fille tombait de lassitude. Je la renvoyai. Je luttai encore quelques instants contre le sommeil. Enfin, mes yeux se fermèrent malgré moi. M. de Verrue ne vint pas. Chapitre V Le lendemain, à mon réveil, je regardai tout autour de moi. J'étais seule, bien seule. Je sonnai. Marion entra et donna du jour. La matinée était déjà assez avancée. C'était le temps où je dormais bien, le sommeil comme l'estomac réclamait ses droits et souvent, ma tête tombant malgré moi sur ma poitrine, me valut de la part de ma belle-mère un regard aussi sévère que celui que m'avait valu ma visite au buffet et mon indiscrète demande au gentilhomme qui m'avait donné une orange. Marion regarda autour d'elle avec autant de curiosité, au moins, et plus d'inquiétude que je n'avais fait, puis elle s'approcha de mon lit sur la pointe des pieds, comme si elle craignait que l'on entendît le bruit de ses pas, et d'un air fort mystérieux elle m'ap- prit qu'il y avait dans le palais un appartement presque semblable au mien, dans lequel il existait jadis des portes de communication avec celui que j'habitais, mais qu'à notre arrivée la douairière de Verrue avait fait murer les portes depuis la première jusqu'à la dernière. -Ah ! madame, me dit la pauvre Marion d'un air tout effarouché, vous allez être ici bien plus petite fille qu'à l'hôtel de Luynes. -Comment devines-tu cela, Marion ? lui demandai-je. -Oh ! madame, je ne devine point et ma pénétration n'est pas si grande : je le sais par les gens de la maison. Madame la comtesse douairière n'attend plus que rien lui résiste, elle veut commander en souveraine et M. le comte est le premier de ses domestiques. -Et moi, donc ! m'écriai-je. Puis, les larmes aux yeux : -Oh mon Dieu, mon Dieu ! continuai-je, que je vais donc m'ennuyer ici. Si je pouvais seulement demeurer enfermée dans ma chambre. Mais non, il me faut être prête pour le déjeuner, m'habil- ler en grand habit pour aller à la cour saluer Madame Royale et M. le duc de Savoie. -Que voulez-vous, madame, on n'est pas mariée pour s'amu- ser. -Oh non, va, je t'en réponds, ma pauvre Marion. Maintenant, tu sais quelle jupe, quel bas de robe, quelles pierreries il me faut, prépare-moi tout cela, et rapporte-moi Jacqueline, cela me consolera un peu. Je lui parlerai de la France. Oh ! mon Dieu, que n'y suis-je encore, dans ma pauvre France ! -Barbette est-elle levée ? -Je crois que oui, mademoiselle. -Qu'elle vienne aussi alors. Marion sortit pour m'obéir. J'avais remarqué que ma pauvre Barbette m'évitait depuis le commencement du voyage. J'ignorais la raison de cette apparente indifférence. Je l'ai su depuis : cette excellente femme se gardait pour les mauvais jours. Elle craignait de se mettre en influence étrangère entre mon mari et moi ; elle prévoyait de longues douleurs pour la jeune fille éloignée de tous les siens, livrée à des inconnus. Mais, avant de donner ses conseils, elle voulait savoir comment les diriger. Aussi, ce matin-là, ne parut-elle encore que pour s'informer de ma santé et pour inspecter ma parure. En vain je lui adressai mille questions. Elle se renferma dans des réponses courtes et banales lorsque sa sollicitude fut satisfaite. -Mais M. de Verrue, mais M. de Verrue, répétais-je impatientée, ne l'apercevrai-je donc point ! Va me le chercher, Barbette, va lui dire que je l'attends. Trois fois j'envoyai inutilement. Enfin, à la quatrième ambassade, Barbette revint me dire que le comte était chez sa mère et me viendrait visiter en la quittant. -Toujours sa mère, Barbette, mais enfin il n'est pas le mari de sa mère ! -Monsieur le comte a sans doute des affaires importantes à traiter avec elle, me dit Barbette. Il faut un peu songer à cela, madame, et ne pas vous tourmenter afin de ne pas le tourmenter lui-même. Hélas, j'avais peu de cette vertu si nécessaire aux femmes, dans ma condition surtout. J'étais vive, emportée, jalouse, mais jalouse à faire honte aux tigres. J'ai été ainsi tant que j'ai eu des passions ; mais, depuis bon nombre d'années déjà, j'en ai perdu jusqu'à la moindre trace, et je suis tentée de rire de mes fureurs de ce tempslà : pauvre folle, s'agiter ainsi pour arriver à travers des douleurs sans nombre à quelques minutes de joie, si vite passées, que lors- qu'on les revoit de loin elles n'apparaissent que comme des éclairs. C'est qu'en ce temps-là j'aimais déjà M. de Verrue d'un sentiment assez fort pour annoncer ce qu'il deviendrait plus tard, et pour développer chez moi le penchant à la jalousie, auquel j'ai dû peut-être toutes mes erreurs. Je séchais donc d'impatience et de colère en face de cette usurpation de mon bonheur, et j'allais peutêtre faire une autre équipée dans le genre de la veille, aller chercher moi-même M. de Verrue jusque chez sa mère, lorsque enfin il parut. -Oh ! m'écriai-je, vous voilà, c'est bien heureux. Il me baisa froidement au front. Je fis signe à Barbette et à Marion de nous laisser seuls. Il se promenait par la chambre et me semblait très embarrassé. Je le regardais aller et venir en lui adressant tout à la fois vingt questions. Mais lui marchait toujours sans me répondre. -Mais, Monsieur, expliquez-vous donc, continuai-je, tout en chiffonnant Jacqueline qui n'en pouvait mais, et sur qui je passais le trop-plein de ma colère. Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis hier ? Pourquoi madame votre mère, qui m'a déclarée maîtresse du logis, a-t-elle retenu sur vous l'autorité de nous séparer ? Que lui ai-je donc fait ? dites. -Chère comtesse, me répondit mon mari, il faudra rentrer la princesse de Bavière. -Pourquoi cela, je n'ai qu'une amie et vous voulez m'en séparer ? -J'en suis désolé, mais il faut qu'elle habite un de vos cabinets les plus reculés où vous et moi pénétrions seuls. Je le veux bien, j'y consens de grand coeur ; mais gardez qu'elle soit vue même de vos femmes italiennes. -Pourquoi ? M. de Verrue se mit à rire. -Pourquoi, oui, pourquoi ? Je vous demande pourquoi ? Mon Dieu, pourquoi, je vais vous le dire, chère comtesse, parce qu'en Piémont, les femmes mariées ne jouent point à la poupée. -Et que font-elle donc ? -Il fallait demander cela à votre mère, elle vous l'aurait dit. -Eh bien ! cela suffit, monsieur. Si je ne le lui ai demandé de vive voix, je le lui demanderai par écrit. D'ailleurs, il ne s'agit point ici de Jacqueline. Il s'agit de vous. Il s'agit de votre changement à mon égard. Me croyez-vous assez petite fille pour ne pas le remarquer, pour n'en pas deviner la cause ? Madame votre mère ne m'aime pas ; madame votre mère veut vous empêcher d'être avec moi ; madame votre mère veut être la dame de ce palais et veut que je sois, moi, la très obéissante de sa grandeur. Eh bien ! cela ne sera pas, entendez-vous, monsieur le comte ? Sa grandeur, qu'elle la garde, je n'y tiens pas, j'aimerais mieux plus de liberté. Mais vous, vous, vous êtes mon mari, je suis votre femme, c'est moi que vous devez aimer et non pas votre mère. C'est de moi que vous devez vous occuper et non pas de votre mère ; et, à moins que vous n'ayez pris votre parti de me rendre bien malheureuse, vous allez être avec moi comme vous étiez à Paris, comme vous étiez au commencement et non à la fin du voyage. Le voulez-vous ? Je n'ai jamais vu d'homme plus embarrassé que ne le fut le pauvre comte à cette échappée conjugale. Il allait peut-être cependant essayer de s'expliquer avec moi, de me dire des choses que je n'eusse pas aperçues pour le moment, mais qui seraient restées dans mon esprit et que j'eusse appréciées plus tard, lorsque madame de Verrue entra, précédée de son écuyer ouvrant les portes devant elle et suivie de deux demoiselles. Elle était en grand habit et partait pour la cour. Je ne songeai pas même à m'excuser de ne l'avoir point vue encore, de ne lui avoir point encore rendu mes devoirs du matin. Elle m'était en ce moment parfaitement odieuse et je lui aurais plutôt jeté à la tête des injures que des compliments. -J'espère, ma fille, dit-elle en entrant, que vous serez bientôt prête et que vous ne ferez point attendre son Altesse Royale. Je me rends au palais, mais je vous préviens que dans deux heures il faut m'y avoir rejointe. Ce mot, ma fille, fut lancé comme une pointe, et le il faut acheva la signification. Si j'avais eu seulement trois ou quatre ans de plus, j'aurais mieux compris ; j'aurais répondu au lieu de me taire, et j'aurais sauvé peut-être mon avenir. Mais que voulez-vous, à treize ans et demi ? Je gardai donc le silence, soit que je ne susse quoi lui répondre, soit que je craignisse de lui répondre trop irrespectueusement. Dans le moment de silence qui suivit la recommandation, les regards de ma belle-mère tombèrent sur ma pauvre Jacqueline, et je vis frissonner mon mari qui suivait avec anxiété des yeux les yeux de la comtesse. La douairière marcha vivement vers le canapé où était couchée l'innocente princesse, et, la soulevant d'un air de mépris, elle me demanda si je comptais avoir bientôt une fille. -La précaution est bonne, continua-t-elle, et prouve que vous réfléchissez : apporter de Paris des jouets pour vos enfants lorsque vous vous mariez à peine. Allons, allons, je vois que vous ferez une excellente mère, tant mieux pour mes petits-fils. En attendant, ajouta-t-elle en se retournant vers un page, emportez cela dans quelque chambre écartée, et qu'on enferme ce joujou jusqu'à ce qu'il soit besoin. La manière dont on traitait Jacqueline me fut plus sensible que la manière dont on m'avait traitée. -Mais, madame, m'écriai-je, ce joujou n'est pas la poupée de mes futures enfants, c'est la mienne, et je ne veux pas que l'on y touche. -Votre poupée à vous ? Allons donc, ma fille, n'essayez pas de nous donner à garder de pareilles billevesées, ou je croirais que vous vous moquez de moi. Puis, se retournant avec un air de reine : -Que l'on fasse ce que j'ai commandé, dit-elle. Emportez la poupée. Le ton de madame de Verrue n'admettait pas de réplique. On prit, on emporta la princesse de Bavière, et je ne l'ai jamais revue. Dieu sait ce qui est arrivé à la pauvre Jacqueline. Si j'insiste, comme je fais, sur cette circonstance en apparence si futile, c'est qu'elle eut sur le reste de ma vie une influence grave, c'est qu'à tout prendre, ce coup de volonté de ma belle-mère fut le premier jalon de la haine qui, à partir de ce jour-là, s'établit entre nous. En m'enlevant ce dernier gage de l'affection de mes soeurs, ce souvenir de mon enfance si cher, en me faisant entrer dans ma vie de femme par la porte des larmes, elle me blessa vivement ; elle me montra sa résolution de ne me ménager jamais, de me courber à son joug, de me priver enfin, l'un après l'autre, de tous mes bonheurs. Je ne fus point de mon côté assez habile à dissimuler cette haine, à cacher cette disposition à la résistance, et de ce jour le dernier mot de l'indulgence fut dit entre ma belle-mère et moi. Et voilà comment un grain de sable devient un écueil. Nous allons maintenant laisser un peu de ce qui me concerne pour nous occuper de la cour de Savoie ; de ce qui s'y passait alors ; des différents personnages que l'on y voyait ; et surtout du grand prince qui tenait alors le trône du Piémont. Chapitre VI Victor Amédée II, que nous appelions en France Monsieur de Savoie, commençait à peine alors ce règne si glorieux qui rendra son nom immortel. Il était encore sous la tutelle de Madame Royale sa mère, dont nous allons parler d'abord. Car Madame Royale était alors la principale figure de la cour de Savoie. Elle avait pris ce titre de Madame Royale je ne sais trop pourquoi, car elle n'était point fille de roi, mais bien de ce charmant duc de Nemours que toutes les femmes adoraient au temps de la première régence, ce bon temps où l'on changeait de parti en changeant d'amant ou de maîtresse, et où l'on soupait ensemble sans compter le reste, sauf à s'envoyer le lendemain une arquebusade en recommandant surtout de ne pas tirer au visage, car on tenait bien plus à ses yeux qu'à ses jours, et un homme défiguré n'avait plus rien à espérer de la fortune. Monsieur de Nemours se battit avec son beau-frère monsieur de Beaufort qui le tua bel et bien d'un pistolet chargé de trois balles sans s'inquiéter de la parenté. Il laissa deux filles, dont l'une épousa Monsieur de Savoie fils de Madame Christine de France, et l'autre Don Alphonse VI, roi de Portugal. Cette dernière était une personne entendue. Il se trouva que son mari n'était capable d'être à son gré ni mari ni roi. Elle fit casser le mariage, relégua Don Alphonse dans un couvent, et épousa le propre frère de ce déposé héritier du trône ; ce qui fit qu'elle y gagna de garder la même couronne et d'avoir un autre mari. Les deux soeurs s'aimaient fort ; elles avaient dès longtemps formé le projet d'unir leurs enfants et leurs États le plus possible. Madame Royale régente, la reine de Portugal toute-puissante chez elle, résolurent de marier Victor Amédée à l'infante de Portugal, supposée héritière, par conséquent de lui donner un royaume à peine avait-il quinze ans. Le conseil de régence y fit d'abord quelques difficultés. Ce conseil, composé d'après le testament du feu duc, renfermait des hommes intègres, savants et capables, parmi des médiocrités. L'archevêque de Turin, le chancelier Buschetti, le marquis Dubourg, l'abbé d'Aglié, le marquis de Saint-Maurice, le président Zucchi, Don Gabriel bâtard de France, étaient des gens aussi attachés à la Maison Ducale que dévoués aux intérêts du pays. Ils voyaient avec peine leur duc les quitter pour s'établir à Lisbonne, le voeu de madame Jeanne Baptiste leur semblait dangereux à réaliser, lorsque Louis XIV fit témoigner qu'il verrait cette union avec plaisir. Un prince de Piémont, petit-fils de Henri IV comme lui, valait assurément mieux en Portugal qu'un infant d'Espagne de la Maison d'Autriche. Tout fut donc convenu, malgré une loi formelle de Portugal, appelée L'Amigo, laquelle défend qu'une infante héritière puisse épouser un étranger. On trouva un biais : il fut déclaré que le duc de Savoie ne l'était point. En remontant jusqu'en 1580, on prouva que Henry de Portugal, fils du grand Emmanuel et frère de Béatrix, duchesse de Savoie, était par conséquent son héritier, au même degré que Philippe II roi d'Espagne, et devait comme lui prétendre au trône de Portugal. Il eut le bon esprit d'y renoncer pour ne point se brouiller avec la Maison d'Autriche, malgré le désir et les voeux des Portugais. Mais Victor Amédée, son arrière- petit-fils, avait donc les mêmes droits et n'était point compris par conséquent dans l'exclusion étrangère. En politique comme en amour, lorsqu'on veut quelque chose fortement, on a toujours moyen d'écarter un obstacle et de rendre vrai ce qui est faux, encore bien plus facilement faux ce qui est vrai. Le plus opposant à cette mécanique était le principal auteur, le jeune duc lui-même. L'idée d'aller régner en Portugal ne lui convenait pas. Il fallait quitter ses sujets, son pays et surtout son premier amour, celui qui devait plus tard reparaître encore d'une façon si étrange, la marquise de Saint-Sébastien, alors jeune et belle, alors dans tout l'éclat de cet esprit terrible d'intrigues et d'ambition qui lui fit jouer un si grand rôle. Ce motif, il ne l'avouait point, il en donnait mille autres, excepté celui-là. Il prenait Madame Royale par sa tendresse même, par celle qu'il lui portait. Elle en était fort attendrie sans cependant se sentir ébranlée ; la couronne chatoyait à ses regards et les rayons aveuglaient même son coeur. Victor Amédée annonçait déjà le caractère de ténacité qu'il montra depuis, qui domina lui-même et les autres. Il commença par gagner du temps, puis il chercha des prétextes, il ne refusa pas directement, il louvoya. Madame la Régente était patiente d'abord, commença à vouloir être obéie, elle parla haut, elle dit qu'elle était régente et mère. Le jeune prince, ce jour-là, joua franchement avec elle et démasqua ses batteries. -Vous êtes ma mère et j'en suis heureux, madame, lui dit-il d'un ton où, pour la première fois, le respect le cédait à la volonté, mais vous n'êtes régente que parce qu'il ne me plaît pas de régner encore. J'ai bientôt seize ans et, depuis l'âge de quatorze ans, je suis majeur, c'est donc vous annoncer que cet argument, du moins, n'a pas de force en ce moment. La duchesse le regarda effrayée. -Quoi donc, lui dit-elle, qu'est-ce que cela ? -C'est, madame, que je ne veux pas épouser l'infante, puisque vous me le demandez, c'est que je ne veux point quitter ces peuples qui m'aiment et que j'aime. C'est que les États héréditaires de la Maison de Savoie doivent être gouvernés par l'aîné de la Maison de Savoie, et que je ne faillirai point à ma Maison. -Cependant, mon fils, cette alliance est belle, elle est inespérée, elle comble mes voeux les plus chers. Je ne comprends point cette résistance ; pour la première fois vous me parlez ainsi ; cette rébellion ne vous est pas naturelle, elle ne vient pas de vous. -Ce que vous appelez une rébellion, madame, et ce que j'ap- pelle mon droit, ne m'a été inspiré par personne, elle vient de moi et de nul autre. Je suis encore l'enfant qui à dix ans prit lui-même le collier de l'Annonciade, au lieu d'attendre qu'il lui fût donné. C'est assez vous dire. -Mais, monsieur, la France, Louis XIV... -Madame, vous êtes française et vous avez plus de respect pour Louis XIV qu'il n'appartiendrait à la duchesse de Savoie. Moi, je suis italien, je suis prince souverain, indépendant, je n'ai relevé jusqu'ici que de Dieu et de vous. J'espère, à l'avenir, ne relever que de Dieu et de mon épée. Madame de Savoie était trop fine pour insister. Seulement, à dater de ce jour, elle réfléchit, elle sentit à merveille qu'elle ne conduirait point son fils comme elle l'avait supposé, qu'il lui résisterait d'abord sourdement, et entre eux deux, pour lever plus tard l'étendard de la révolte et se diriger à sa fantaisie. Malgré son désir extrême de réaliser ce projet si chéri, elle se demanda si la confiance et la tendresse de son fils ne valaient pas un grand sacrifice, et si mieux n'était pas de régner en Savoie quelques années encore tranquillement, que d'aventurer ce pouvoir et de rester ensuite dépossédée de tout. Cette résolution une fois prise, restait l'embarras des promesses faites, restait surtout la France dont la volonté s'était prononcée ; il fallait, à force d'adresse, pallier ces difficultés diverses et ne point payer les morceaux brisés. Madame Royale était de ces personnes qui se décident vite et qui savent choisir leurs moyens. Elle en imagina un qui lui fit honneur parmi les politiques, que l'on connaît peu et que l'histoire n'enregistrera probablement pas. Je tiens tous ces faits de Victor Amédée lui-même. Elle fit prier le lendemain monsieur son fils de passer chez elle en sortant de la messe ; elle voulait l'entretenir de choses importantes. Il vint avec cette même cuirasse qu'il avait mise dans ses décisions. En le voyant ainsi résolu, elle ne put se défendre d'un étonnement nouveau. Ce chétif enfant devenait un homme, cet enfant si cher, qu'elle avait failli voir mourir entre ses bras, victime de sa tendresse aveugle et des remèdes extravagants qu'il avait pris. Depuis sa naissance jusqu'à l'âge de neuf ans, on croyait à chaque instant le voir s'éteindre. La duchesse consulta les plus célèbres médecins de l'Europe et fit les uns après les autres tous les remèdes qu'ils ordonnaient. Le jeune prince s'éteignait, lorsqu'une fois Don Gabriel son oncle, le bâtard de son aïeul, qui l'aimait fort, vint trouver Madame Royale, et lui proposa un homme fort inconnu qui l'avait guéri d'une maladie d'estomac fort grave avec des soins et un régime tout particulier. -C'est un parfait, un excellentissime docteur qui n'a point de réputation parmi les savants, mais qui en a une grande à Turin parmi le peuple, je vous en réponds. Madame, vous savez combien j'aime monsieur mon neveu, combien je suis occupé de sa santé si précieuse et vous me croirez quand je vous dirai de me croire : essayez mon Petechia. Madame de Savoie, enchantée de découvrir encore un médecin qu'elle n'eût pas consulté et confiante comme monsieur Argan aux oracles de la faculté illustrissime, Madame de Savoie, donc, demanda le Petechia à grands cris. Don Gabriel le tenait tout près et le présenta le soir même. Il examina, regarda, retourna le petit malade et, pour toutes drogues, pour tout séné et élixir, il lui fit manger au lieu de la bouillie, ces excellents petits pains en bâtons appelés à Turin grissini. En deux mois de temps, les remèdes écartés, les grissini en faveur, le poupon royal redevint fort et vigoureux et promit cent ans de vie. Par reconnaissance, le duc Amédée a conservé pour ces pains un goût tout particulier, il n'en mangeait guère d'autres. Ce bon Petechia ! nous le retrouverons souvent. J'avais en lui un ami véritable et dévoué au prince à un point inconcevable. -Je lui ai sauvé la vie, madame, me disait-il, les misérables le tuaient. Je crois que c'est mon fils, que je l'ai mis au monde, j'ai pour lui la même tendresse et quelquefois, il me semble, en dépit de ma naissance, que le respect n'est pas le plus fort. Madame la Régente se voyait donc appelée pour la première fois, après la conversation que j'ai rapportée, à compter avec son fils. Elle le reçut avec un cérémonial inaccoutumé dont il feignit de ne pas s'apercevoir afin de ne le point refuser et de ne pas faire de remerciements. -J'ai beaucoup réfléchi depuis hier, mon fils. -J'en suis heureux, madame, vous êtes trop sage pour que vos réflexions ne soient pas salutaires. -Vous êtes fort décidé, monsieur, et fort volontaire à ce qu'il paraît. -Madame, je m'essaye à ce que je dois être un jour, à commander aux autres. Pour cela je commande à moi-même, n'est-ce pas le meilleur moyen ? -Vous commandez à vous-même !... Cependant en cette circonstance, vous me résistez, vous refusez une couronne parce qu'une fille ambitieuse et coquette s'amuse à faire naître vos jeunes désirs afin de vous rendre un instrument qu'elle gouverne et qu'elle conduise. Ne croyez pas me tromper, je suis votre mère, je suis la maîtresse de Turin, je sais tout, on ne me cache rien. Le prince rougit en se voyant découvert, mais il ne se déconcerta point. -Eh bien ! madame, demanda-t-il, qu'aviez-vous donc à me dire ? C'était lui montrer qu'elle n'avait point parlé jusque-là ou du moins que ses paroles étaient oiseuses. Elle le comprit, mais en cette entrevue chacun jouait au plus fin. -Je voulais en effet vous parler, monsieur, j'avais à coeur de vous satisfaire, et puisque absolument ce mariage avec votre cousine vous déplaît, vous ne le ferez point. Le duc s'inclina. -Je n'avais pas besoin des paroles de Votre Altesse pour en être sûr. C'était encore une manière de repousser sa mère que celle-ci dut avaler avec le reste. Il ne lui laissait même pas la permission de lui accorder une grâce, il la prenait lui-même. -Je ne sais si vous étiez aussi sûr que vous le croyez, mon sieur, mais les moyens d'exécution m'appartiennent et vous me ferez l'honneur d'en convenir. Le prince s'inclina encore, mais en silence cette fois. -Vous plaît-il de le reconnaître ? Et, voyant qu'on ne lui répondait point : -À vos ordres, madame. -Il nous faut être contraints puisque notre parole est engagée, n'est-ce pas ? -Votre parole, oui, madame. -Soit, mais ma parole c'est la vôtre jusqu'à présent, c'est celle du duc de Savoie, ne l'oubliez pas. Il nous faut donc être contraints, et pour l'être honnêtement, nos sujets seuls peuvent en prendre la charge. -Je le pense comme vous. -Soyons donc contrains alors. Le roi de France ne nous pardonnerait pas et il est bien notre proche voisin, il est fort, il est redoutable ! -Je n'aime pas le roi de France, ma mère. Il a l'insolence du succès parce qu'on ne sait pas le combattre ; laissez-moi, bientôt j'y essayerai. -Ah ! prenez garde, c'est une émulation de gloire, je n'en doute pas pourtant ! -Je n'ai pas encore régné par moi-même, madame, attendez de me voir à l'oeuvre pour vous épouvanter. Repoussée de toutes parts, la Régente se renferma dans le projet qu'elle avait conçu. Elle le présenta à son fils sous toutes les faces avec une clarté, une mesure dont il ne put s'empêcher de la louer ensuite. Il l'approuva complètement et raisonna longuement avec elle à cet égard. Les rôles furent distribués. Excepté elle et lui, les acteurs étaient de bonne foi et agirent de conscience, convaincus qu'ils étaient entièrement libres et qu'ils obéissaient à leurs propres sentiments. Monsieur de Savoie fit en cette occasion son apprentissage poli tique dirigé par son habile maîtresse et par son habile mère ; il était là à bonne école. Ces événements se passèrent un an seulement avant mon arrivée et j'en ai eu tous les détails les plus précis par les dupes et par les dupeurs. Les courtisans qui conduisaient cette affaire en ont gardé d'eux-mêmes une opinion telle qu'ils s'en font gloire encore aujourd'hui et leurs enfants encore après eux. Monsieur de Savoie en riait encore souvent longtemps après. -Ils croient m'avoir forcé, me disait-il, ils croient à la faiblesse que j'ai montrée, les niais ! Qu'ils se soient laissé tromper alors, cela s'explique, mais qu'aujourd'hui ils ne me connaissent pas mieux ! Pensent-ils donc qu'un homme comme moi s'élève tout d'un coup ? Chapitre VII Vers la fin de 1680, les États de Portugal envoyèrent solennellement leur adhésion au mariage. Quand cette nouvelle se répandit dans Turin -c'était quelques jours avant la conversation que j'ai rapportée -, quand, dis-je, cette nouvelle se répandit dans Turin, l'alarme fut dans tout le pays. On voyait la façon dont les vieux rois espagnols gouvernaient Naples et Milan, et l'on comprenait ce que devait attendre le Piémont d'un vieux roi portugais. Ces rumeurs avaient d'abord été comprimées avec soin par la Régente. Mais, à partir de ce moment, au contraire, des agents adroits répandirent partout et en sous-main que l'on ne pouvait point laisser partir le prince, qu'il fallait empêcher ce départ, qu'il fallait protester avec force contre son éloignement, et qu'enfin Victor Amédée, le fils de leurs ducs, appartenait à son peuple ; qu'on n'avait pas le droit de le lui enlever et que Piémontais et Savoyards se révolteraient tous plutôt que de souffrir que Victor Amédée allât résider en Portugal. Le marquis de Piangia et le marquis de Parola se firent les chefs de cette résistance. C'étaient deux seigneurs de nom et fort influents. Madame Royale et le jeune duc ne pouvaient demander mieux, et justement ce furent ceux-là qui y vinrent d'eux-mêmes. Ils intriguèrent tant et de tous les côtés, que les États de Piémont et ceux de Savoie s'assemblèrent pour réclamer, et vinrent en corps au palais pour présenter leur supplique à la Régente, qui n'en tint compte et répondit que le mariage était arrangé, que toute l'Europe le savait et l'approuvait, et qu'elle n'entendait aucune observation à ce sujet. -Oui, madame, s'écria le marquis de Piangia, toute l'Europe s'est prononcée, mais non pas le Piémont et la Savoie que cela regarde seuls. Ainsi donc, madame, si vous ne voulez pas qu'il arrive quelque grand malheur, ayez pitié de nous, et ne persistez pas dans une si cruelle résolution. Mais Madame Royale répondit, au contraire, que cette résolution était prise et qu'elle y persisterait, de sorte que les députés des États sortirent désespérés et presque furieux pour aller se réunir chez Parola où cent avis contradictoires furent ouverts. -C'est la Régente, c'est elle seule qui veut ce mariage, criaiton de tous les côtés, mais notre duc ne veut pas nous quitter, lui. -Oui, disait un autre, avez-vous vu ? Il avait les larmes aux yeux pendant que Madame Royale nous traitait ainsi. -Il faut le voir seul, crièrent deux ou trois voix. Oui, seul et qu'il nous entende, répéta la majorité, et qu'il s'explique sur son véritable désir. Après tout, c'est lui le maître, et s'il nous ordonne de le retenir, nous le retiendrons même malgré Madame Royale. Et tous en choeur, comme des forcenés, se mirent à crier : -Nous voulons notre duc ! Nous voulons notre duc ! Ces cris retentirent par toute la ville. Le prince et la Régente suivirent le mouvement, et, lorsqu'ils le sentirent mûri à point, ils frappèrent le dernier coup : Madame Royale s'en alla passer trois jours chez ma belle-mère à Verrue sous prétexte de lui faire honneur et aussi pour bien voir la forteresse qu'il faudrait défendre en cas de guerre probable. Quant à Victor Amédée, il demeura à Turin et, le soir même, une députation des seigneurs, conduits par ce bon Piangia et par cet excellent Parola, nobles pantins qui ne se doutaient pas que les fils qui les faisaient marcher étaient aux mains de Madame Royale, se présenta au palais, et demanda à voir le jeune prince. Celui-ci se fit prier beaucoup, bien qu'il les eût vus venir caché derrière un rideau et qu'il les attendît impatiemment. Ils forcèrent presque la porte tant ils étaient ardents à le voir et, se jetant à ses pieds en suppliant : -Oh ! monseigneur ! monseigneur ! s'écrièrent-ils tous d'une seule voix, par grâce, restez avec nous, au nom du ciel ne nous abandonnez pas. Au milieu de toutes ces voix, on entendait celle du marquis de Piangia qui disait avec un accent lamentable : -Monseigneur, madame la Régente aime trop Votre Altesse, elle a pour elle des ambitions qui perdent la Savoie. Vous-même, monseigneur, dans ce pays étranger, vous vous repentirez sans doute d'avoir abandonné vos peuples les fidèles serviteurs de votre maison. Monseigneur, songez à nous ! Monseigneur, songez à nous ! Le duc paraissait profondément touché, il s'essuyait les yeux comme s'il pleurait, il balbutiait comme s'il ne pouvait parler. -Messieurs, mes amis, marquis de Piangia, disait-il. Je comprends, je sais, mais, mais... que faire ? -Vous êtes le maître, monseigneur, le maître tout-puissant, votre volonté décide ici de toute chose en dernier ressort, dites que vous ne voulez point. -Ce mariage est arrangé, messieurs, reprit le prince, tout est d'accord, les paroles son échangées. Les vaisseaux qui doivent m'emmener en Portugal sont déjà partis. Le duc de Cordoue va bientôt descendre à Nice pour m'attendre et me conduire à Lisbonne. Que puis-je faire à présent, messieurs, je vous le demande, n'est-il pas trop tard ? -Vous pouvez refuser, monseigneur, répliqua le prince de La Cisterne, vous le pouvez d'autant plus sûrement que la Savoie et le Piémont se lèveront en entier pour vous retenir. -Mais ma mère, messieurs, s'écria le prince. -Oui, nous le savons bien, répondit avec force le marquis de Simiane, c'est Madame Royale et non pas vous, monseigneur, qui veut le mariage. C'est Madame Royale qui vous force. -Qui me force... Messieurs, dit Victor Amédée, le mot est violent. -Pardon, monseigneur, pardon, reprit le comte de Provana de Bruin, gouverneur du jeune duc, excusez monsieur de Simiane, il a été trop loin peut-être, mais sa pensée est la nôtre, et nous nous associons à force d'amour pour vous à défaut de respect envers Madame Royale. Votre illustre mère a daigné me confier l'éduca- tion de Votre Altesse : j'ai tout mis en oeuvre pour développer des dispositions naturelles et pour faire de mon souverain un grand prince et un honnête homme. Mais, en faisant cela, j'ai travaillé pour nous. Mais en agissant ainsi, j'ai préparé le bonheur et la gloire de mon pays. C'est donc à mon pays de profiter de sa fortune, et ceux qui tenteront d'y mettre obstacle doivent être écartés, quels qu'ils soient. -Monsieur mon gouverneur, dit le jeune duc, faites attention que vous me prêchez la désobéissance. -Je vous prêche le devoir, monsieur, je vous prêche la loi que vous impose Dieu lui-même. Un prince n'appartient point à sa mère, il appartient à son peuple. Vous n'êtes pas libre de déposer le fardeau qui vous a été donné. Il vous faut le porter jusqu'à la fin. Vous répondez de vos sujets devant notre maître à tous. -Vous resterez ! -Vous resterez ! vous resterez ! répétèrent-ils tous ensemble. -Je ne puis, messieurs, en vérité, je ne puis. -Il vous faut cependant nous le promettre. Et tous se mirent à genoux en tendant les bras vers leur prince et en criant : -Restez ! restez ! Il se fit encore prier quelques instants, le bon jeune prince. Puis il fit semblant de céder, et se laissa enfin arracher la promesse qu'il mourait d'envie de faire. Ce fut alors des cris de joie qui se répandirent du palais dans la rue et de la rue hors de la ville et de là par toute la Savoie et le Piémont. Il est inouï combien les hommes crient ici-bas, depuis leur naissance jusqu'à leur mort : ils crient pour le bonheur, pour la joie, pour le désir, pour l'impatien- ce ; plus ils sont nombreux, plus ils crient ; sans doute en faisant grand bruit ils se mettent dans la pensée que le ciel les entend mieux. Quant à moi, j'ai bien plus foi au silence qu'aux paroles ; et j'écoute particulièrement ceux qui ne me disent rien. Mais la promesse faite, ce n'était pas tout. Le duc eut l'air de songer tout à coup à sa mère et de trembler rien qu'à se souvenir. -Et la Régente ? se prit-il à dire tout à coup. Messieurs, messieurs, quand elle reviendra, que lui dirai-je ? -Madame la Régente ? reprit le gouverneur du duc. -Oui, monsieur de Provana. -Votre Altesse me permettra-t-elle de lui donner un bon conseil ? -Je les accueille toujours, vous le savez, monsieur, répondit le prince en riant, quitte à ne pas les suivre. -Eh bien ! monseigneur, madame la Régente a dès longtemps grand pouvoir sur votre esprit, elle est accoutumée à vous dominer, à vous conduire ; quand vous la reverrez, son influence l'em- portera, vous vous oublierez. -Que faire, alors ? demanda le prince. -Il faut ne pas la revoir. -C'est impossible, monsieur, elle revient dans deux jours. -Elle ne reviendra pas si vous voulez consentir à ma proposition. -Dites. -La forteresse de Verrue est une des mieux gardées de la Savoie. Quelques lignes de vous, monseigneur, et la Régente est, non pas arrêtée, mais constituée prisonnière, soit dans la forteresse, soit même chez elle ; on la retient jusqu'à ce que le refus soit envoyé aux Portugais, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus à revenir làdessus. -Ah ! messieurs, ma mère ! -Croyez, monseigneur, que nos respects entoureront Madame Royale, qu'elle sera traitée comme dans son palais, et qu'excepté la liberté, rien ne lui manquera. -Excepté la liberté ! -L'attachement que porte Madame Royale à Votre Altesse est trop connu pour douter qu'elle ne vous pardonne en faveur du motif... -Non, messieurs, non, je ne puis consentir... reprit le duc. Mais ces dernières paroles étaient prononcées d'un ton si faible que les gentilshommes comprirent qu'il n'était besoin que d'in- sister, et que si le prince se défendait, c'était pour avoir les honneurs de la résistance. Enfin, le prince de La Cisterne, son ami particulier, eut l'idée d'écrire l'ordre à la comtesse de Verrue et au comte son fils de retenir madame la Duchesse Douairière de Savoie jusqu'à nouvelle injonction dans leur forteresse de Verrue ; de ne la laisser sortir sous aucun prétexte, et de n'obéir en toutes choses qu'à la signature de Victor Amédée déposée sur un parchemin revêtu du sceau de l'État. L'ordre écrit, il n'y avait plus qu'à signer. Le prince signa en détournant les yeux et en poussant un soupir. Un courrier reçut la dépêche. Il fut envoyé par la route directe, mais, pendant ce temps, la Régente revenait par un chemin de traverse. Elle arriva à Turin huit heures après que l'assemblée fut dissoute. Pour mener la comédie à son dénouement, le duc eut l'air surpris, atterré, il se jeta à ses genoux en pleurant, devant témoins bien entendu, lui avoua la faute qu'il avait commise, et se confia à sa merci pour en tirer telle vengeance qu'il lui conviendrait. -Le refus est parti pour le Portugal ? demanda la Régente. -Oui, madame, répondit le jeune prince en baissant les yeux. -Alors il n'y a plus à revenir là-dessus. -C'est impossible : il a trop d'avance. -Eh bien ! mon fils, s'il en est ainsi, que votre volonté soit faite. Puissiez-vous ne jamais vous en repentir ! Seulement, j'exige de vous une marque d'obéissance. -Tout, madame, tout pour rentrer dans vos bonnes grâces. -Il faut que les coupables, il faut que ceux-là qui vous ont égaré expient votre faute et la leur. Je les ferai arrêter dès demain. -Oh ! madame, prenez garde, leur parti est bien fort. -Il y a des Français à Pignerol, ils nous aideront. -Ne craignez-vous pas de leur montrer le chemin de nos villes et que ce chemin, ils ne veuillent plus l'oublier ensuite ? -Mon fils, je vous ai remis l'épée de votre père, c'est à vous de vous en servir contre les ennemis de votre Maison. Moi, j'ac- cueille des amis, j'appelle des alliés, je ne saurais donc les craindre. J'ai beaucoup vécu avec les princes et j'ai toujours admiré en eux la facilité avec laquelle ils trouvent des phrases creuses et parfaitement ridicules, qui dans leur bouches deviennent sonores et que l'histoire enregistre après eux en ôtant quelques lettres et en y ajoutant quelques autres. Alors la chose devient sublime et passe à la postérité qui l'admire et l'on répète d'âge en âge : Tel roi avait un grand génie, telle reine avait un grand coeur. Voici ce qu'il a dit, ou ce qu'elle a dit. Et ce roi, n'en déplaise à la majesté du trône, c'était souvent un sot, cette reine, c'était souvent une coquette. Il est bien entendu que je n'applique ce dernier mot à personne, surtout à une princesse aussi éminemment vertueuse que Madame Royale et à un prince aussi connu par ses talents que le duc Victor Amédée. Seulement, lorsqu'une réflexion me vient, je l'écris ; c'est ce que monsieur de Voltaire appelle ma signature. Il dit que je n'y dois pas manquer et que c'est cela qui me particularise. Les marquis de Piangia et de Parola et le comte de Bruin furent arrêtés, et entrèrent en prison furieux et maudissant la faiblesse de leur prince. -Quel avenir et quel règne cela nous annonce ! disait-on de toutes parts. Livrer ses amis ! Plus tard, amis et ennemis virent bien à quel prince ils avaient affaire, et que celui qui les avait livrés savait les conduire et les défendre. Ce tour d'adresse et de politique fut un des plus habiles qui ait été fait, et le duc s'en glorifiait comme de sa meilleure inspiration. -Voyez, me disait-il plus tard -à l'époque où il me disait tout -, voyez la belle chose que j'eusse faite en épousant cette infante Isabelle. Deux ans après, la reine de Portugal accoucha d'un fils et il m'eût fallu revenir chez mes marmottes Petit Jean comme devant, ce qui m'eût donné une singulière attitude en Europe. Je ne sais rien de plus sot qu'un roi chassé, surtout devant un poupon. J'aurais eu de la peine à m'y résoudre. J'aurais peut-être renié le petit beau-frère, de là guerre avec le genre humain, de là mes États compromis. Il est vrai que j'eusse été veuf, puisque ma pauvre cousine est morte en 1690, et qu'elle eût emporté mes droits avec elle. Ne vaut-il pas mieux que cela se soit passé ainsi ? Ce qu'il y a de piquant dans tout ceci -car le côté plaisant est toujours caché derrière le côté grave -, c'est que le cardinal d'Es- trées, ambassadeur de France à Turin, envoya à Madame Royale, juste le jour où l'affaire fut manquée, une Sapata de circonstance dont ils furent très embarrassés tous les deux ; il l'avait fait venir de Paris et c'était madame de La Fayette, l'auteur de Zaïde et de la Princesse de Clèves qui l'avait imaginée. Cette Sapata, c'était un écran où Madame Royale était peinte entourée de toutes les vertus avec leurs attributs particuliers. En face, était monsieur le duc de Savoie plus beau que nature. Au milieu des ris, des jeux et des amours -apparemment madame de Saint-Sébastien -, la princesse lui montrait dans le lointain Lisbonne et la mer, et au-dessus la Gloire et la Renommée sonnant leurs trompettes, agitant leurs lauriers autour de cette devise empruntée, à ce qu'on m'a dit, au poète Virgile : Matre dea monstrante viam. L'écran était enrichi des diamants les plus précieux et des perles les plus rares. Ce qui fit que le cardinal d'Estrées dépensa beaucoup d'argent pour une maladresse. Chapitre VIII Notre villa, je l'ai dit, était située sur les bords de la rivière, au pied des montagnes, dans un endroit charmant où l'on trouvait tout à la fois. La vue était délicieuse, l'air adorable, le pays enchanteur. Il faisait un temps à donner de la vie au marbre. Jamais je n'ai ressenti impression semblable. Quant à M. de Verrue, je crois bien que c'était la même chose pour lui. La nouveauté était presque la même, excepté quelques échappées pour des filles de chambre ou des suivantes. C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'une femme jeune, belle, de qualité, une femme à laquelle il fallait plaire pour l'obtenir, et cette femme était la sienne depuis trois ans. On conviendra qu'en fait d'intrigue, celle-là était piquante. Pour un commençant, c'était du bonheur. Le dîner fut vite préparé. Nous avons dans nos grandes maisons d'Italie des en-cas à tous nos châteaux, comme le duc de Mazarin en France. J'en sais même un où j'ai vu quelque chose de véritablement touchant : le maître fut exilé par Victor Amédée pour une conspiration ou plutôt pour une indiscrétion envers le roi de France. Je ne le nomme point parce que je l'ai promis au duc d'une façon toute particulière et que je n'oserais enfreindre ce serment. Ce seigneur vit encore, il y a là-dessous un de ces mystères qui perdent une maison sans se relever jamais, et j'ai pour mes enfants des obligations à celle-là. Ce seigneur donc était exilé ; cependant, chaque jour, aux heures habituelles, le couvert était mis, le repas servi par le maître d'hôtel et les officiers. On posait les plats sur la table, on les y laissait un instant dans le plus grand silence et le plus grand respect, absolument comme si le marquis eût été présent ; on les retirait ensuite, on les distribuait aux pauvres en leur recommandant de prier pour Son Excellence, et le lendemain cela recommençait. Le fait fut raconté à Monsieur de Savoie. Il en fût si réellement frappé que, fort peu de temps après, il rappela l'exilé, disant qu'un si bon maître ne pouvait être pour lui un mauvais serviteur. Je reviens à notre dîner. Nous nous promenâmes en attendant, et le comte se fit un plaisir de me montrer les beautés de sa maison de Verrue, ce qui signifie que nous y étions restés immobiles sur nos sièges à recevoir des compliments après avoir fait des révérences. Elle appelait cela représenter. Je vis les tableaux, nécessité obligée de tout palais italien. Je vis des meubles magnifiques ; je vis des trésors d'argenterie et de joyaux ; je vis surtout un appartement dont la tenture, tout en point de Hongrie, sur une brocatelle rose, était encore aussi fraîche que le premier jour. -Ah ! me dit le comte en souriant, cette chambre est encore toute neuve parce que mon père en a eu peur. -Pourquoi peur, monsieur, et de quoi ? -Elle a été arrangée ainsi par mon aïeul pour ses noces avec une jeune et belle comtesse de la Spezia pour laquelle il était fou d'amour. -Eh bien ? -Eh bien ! La veille du mariage, il vint ici une femme fort vieille qui demanda à visiter le logis et surtout la chambre nuptiale, sous le prétexte d'y réciter des prières et de composer un charme pour éloigner les mauvais esprits ; mon grand-père le permit. Il était trop amoureux pour ne pas être crédule. La vieille fit le tour du palais du haut en bas, conjurant, marmottant, disant je ne sais quelles paroles, jusqu'à ce qu'elle rencontrât le fiancé joyeux et enchanté de son sort, qu'il trouvait le plus heureux du monde. -Puisqu'il aimait tant cette belle dame, c'était tout simple. -Oui, mais la vieille se prit à le regarder en pitié, à faire des hélas, des Dieu ! est-il possible ! jusqu'à ce qu'il lui demandât à qui elle en avait. -C'est ce que je vois, répliqua-t-elle. -Et que voyez-vous de si effrayant ? -Votre malheur, Excellence, et vous ne le méritez pas. -Mon malheur ! Du malheur pour moi aujourd'hui ? ah ! cela ne se peut point. -Cela ne se peut que trop. Vous n'épouserez pas la fiancée chérie et... -Je n'épouserai point ma fiancée, tandis que demain je la conduis à l'autel ? -Non. Quand vous irez la chercher vous ne la trouverez plus, en cette belle chambre... -Quoi, vieille maudite ! cette chambre... -Ne servira jamais qu'à des amours infidèles. Les femmes qui l'habiteront tromperont leurs maris. Mon aïeul furieux fit jeter la vieille à la porte. Le lendemain, dès l'aurore, il courut chez la comtesse, qui s'était enfuie de son côté sous les habits d'un page avec son cousin. Il en est résulté que ce beau lit, que cette magnifique toilette, que ces riches meubles n'ont encore servi à personne, tant mon père et mon aïeul ont eu frayeur de la prédiction. Les draps de fine batiste étendus pour l'ingrate Spezia y sont encore. Tout est au même état que lors du mariage manqué. Voyez plutôt. -Cela est curieux et je voudrais occuper cet appartement. -Vous, madame, répliqua-t-il tout ému. -Je ne crois pas aux présages, et d'ailleurs, je suis assez sûre de moi et de vous pour les faire mentir. On nous avertit que le dîner était servi. Nous descendîmes. Le repas fut silencieux comme un dîner de moines ; nous n'avions rien à nous dire devant tout ce monde qui nous servait. Aussi cela ne fut pas long : je me hâtai de lever le siège et de reprendre cette promenade que je trouvais si douce. Cette fois, nous montâmes en bateau. Nous étions comme des écoliers hors de leur classe qui se hâtent d'essayer de tout en l'absence de leur régent. M. de Verrue avait une jolie voix et ce goût pour la musique que possèdent tous les Italiens. Il chanta une chanson des gondoliers de Venise pour aller sur la lagunes. J'en ai entendu beaucoup dans le voyage que j'y fis plus tard avec Victor Amédée, et peu d'aussi bien chantées. Ce chant et le mouvement de la barque me berçaient. J'appuyais ma tête sur des coussins posés tout autour à la manière turque, mes yeux se fermèrent ; une langueur s'empara de moi ; je ne dormais point, mais je n'étais plus sur la terre. Cette voix qui murmurait, qui répétait le mot d'amour si tendrement et dans cette langue italienne, laquelle est elle-même tout amour et toute mélodie, ces senteurs des plantes baignées dans le fleuve, ces haies parfumées bordant la rive, ces branches d'arbres chargées de fleurs tombant en feston sur les ondes et les insectes qui voltigeaient bourdonnant autour de nous, les petits oiseaux cachés dans les feuilles jetant au hasard entre deux sommeils quelques notes de leurs harmonies, la chaleur du jour qui m'accablait, comme en tout, jusqu'au bruit de la rame fendant les vagues paisibles de la rivière, tout m'enchantait, tout me transportait en des délices inconnues que je n'ai jamais retrouvées peut-être depuis que j'ai vécu dans la vie de ce monde, où tout est réel, où l'on n'a plus de ces songes éveillés que j'appellerais volontiers des révélations. Mon mari s'approcha de moi, colla ses lèvres à mon oreille et me dit : quoi?... je ne sais ?... mais il parla longtemps, mais les paroles entraient dans mon coeur et le pénétraient, le vivifiaient, comme la rosée pénètre les fleurs. Je ne répondais point, j'écoutais, j'écoutais encore. Sa main chercha la mienne et la pressa. Son bras entoura ma taille et je m'appuyai sur lui. Nos gens étaient loin, à l'autre bout de la barque ; les rideaux de brocart du pavillon nous cachaient, je ne me défendais point, je l'avoue. Il s'approcha davantage encore et je reçus de lui ce premier baiser de l'amour dont l'impression ne saurait s'oublier ni se renouveler jamais. De toutes les virginités, c'est la plus vite envolée, c'est aussi la plus douce à prendre et à donner. Je n'ai point conté ceci à M. de Voltaire, il se serait moqué de moi. Ce siècle ne comprendrait pas que nous ayons émietté notre jeunesse de la sorte. Il vit plus vite et plus largement. Par cette bonne régence d'abord et ce M. le duc, on rirait de ces délica- tesses-là... Je n'y saurais rien faire et ne puis donner à ce temps ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire le sentiment des finesses du coeur. Il ne cherche que les faits et les certitudes et ne donnerait pas six deniers de nos rêveries. Chacun son goût. Pour moi, ces voluptés passent toutes les autres, et des longues années de ma jeunesse, fort peu bien employées d'ailleurs, ces mièvreries-là sont ce que je regrette le plus. Après ce baiser, je n'avais rien à refuser à celui qui possédait sur moi les droits d'un mari, droits qu'il n'avait point réclamés encore et qui lui semblaient désirables pour la première fois. La nuit était tombée. C'était le moment de retourner à Turin, de reprendre nos habitudes guindées et nos chaînes si lourdes. M. de Verrue me regardait toujours, et moi je ne détournais plus les yeux. Il m'était venu en tête un projet qui tenait encore de la petite fille, une espièglerie à faire à M. de Verrue, un bonheur à nous donner aussi. -Mon ami, dis-je -j'osais dire mon ami -, si nous restions ici pour souper. -Le voulez-vous bien ? répliqua-t-il d'un air joyeux et embarrassé en même temps. -J'en serai ravie. Commandez donc. Les ordres furent promptement donnés et promptement exécutés aussi. Nous fûmes servis, non pas dans la salle à manger de gala, mais sous une treille en fleurs, avec des flambeaux, une musique lointaine, le Pô coulant à nos pieds en réfléchissant les lumières, c'était charmant. Nous bûmes du vin de lacryma-Christi dans des coupes de cristal, taillé au roc de nos terres, et après le froid, quand nous nous levâmes, il était onze heures. C'était bien tard pour retourner à Turin ! Madame de Verrue serait couchée, ou bien elle resterait au palais, à quoi bon alors ? Nous serions grondés, ni plus ou moins. Donnons-nous ces chers moments de liberté le plus longtemps possible. Ces réflexions se firent in petto, sans rien se communiquer. Le résultat fut le même et la communication spontanée. -Si nous restions ! nous écriâmes-nous en même temps. -Cela est-il possible ? -Vous risquez-vous à la chambre de ma grand-mère ? me répliqua-t-il. -Sur-le-champ. Ces beaux points de Hongrie, cette toilette d'or, ce lit d'ange reçurent pour la première une fois une jeune femme, une fiancée de la maison de Verrue. Hélas ! il me le faut avouer, la prédiction de la vieille femme se réalisa dans toute sa vérité. Si elle eût été menteuse, probablement ces mémoires n'eussent point été écrits. Qu'aurais-je eu à raconter ? Les femmes strictement vertueuses ont peu à dire sur elles-mêmes. Elles ne peuvent parler des autres que dans des circonstances particulières, dans des états ou des charges qui les mettent à même de s'initier à des secrets intéressants. Les lettres de madame de Sévigné ne seraient pas si charmantes si elle n'y parlait que d'elle et de madame de Grignan que j'ai connue et que je n'ai jamais pu souffrir. Heureusement, Louis XIV avait des maîtresses, les dames avaient des amants, et elle était très au fait de tout cela. Le lendemain, nous fûmes éveillés par un message de ma bellemère en furie. Elle envoyait la première femme, laquelle avait toute sa confiance, pour s'informer de mes faits et gestes, maudissant sa charge qui la forçait à rester près de Son Altesse, sans pouvoir venir s'assurer par ses yeux de ce qu'elle redoutait le plus. Cette fille, qui s'appelait mamzelle Luce et qui était suissesse, s'était rendue digne de sa maîtresse par son caractère et son air revêche, copiés trait par trait sur elle. Marion ne la pouvait souffrir. Dès qu'elle la vit arriver, ce matin-là, elle lui répondit qu'elle allait savoir si monsieur le Comte et madame étaient éveillés, afin de porter son message. -Éveillés ! reprit Luce, se seront-ils éveillés en même temps ? cela ne leur arrive guère. -Cela leur arrivera probablement aujourd'hui, répliqua Marion d'un air de triomphe. Quand on habite le même appartement... -M. le Comte est-il donc dans le même appartement que madame la Comtesse ? -N'est-il pas dans l'ordre qu'il y soit ? -C'est bien, ma mie, interrompit Luce, qui se contenait mieux, cela ne nous regarde ni l'une ni l'autre ; ce sont les affaires de nos maîtres. Voyez si l'on peut recevoir, s'il vous plaît. Marion n'eut rien à répondre. Elle se trouvait là parce que j'en faisais une sorte de demoiselle suivante, lorsque Barbette, souvent malade, restait au logis. J'en avais des Italiennes. Je ne les prenais que dans les circonstances d'étiquette, elles m'ennuyaient fort, je les croyais espions de ma belle-mère, et je ne me trompais point. Marion, ce matin-là, ouvrit avec précautions les rideaux dorés de ce lit d'ange, et nous fit une belle révérence en ajoutant : -Madame la Comtesse douairière envoie prendre des nouvelles de Vos Excellences. Mamzelle Luce est là qui vient de sa part. Oh, puissance de l'amour ! mon mari n'eut pas peur, il se mit à rire. -Faites entrer mamzelle Luce, Marion, afin qu'elle dise à ma mère que je ne me suis jamais mieux porté de ma vie. Mamzelle Luce entra plus jaune que le ruban de sa cornette. Elle resta stupéfaite, ébahie. -Madame la Comtesse... monsieur le Comte !... balbutia-t- elle. -Douairière ! reprit mon mari en appuyant sur le mot, douairière, mamzelle Luce. -Madame la Comtesse douairière, répéta la confidente d'un air de crème tournée, désire savoir si Vos Excellences ont bien passé la nuit, et pourquoi elles ne sont pas revenues hier soir à Turin, si c'est une raison de santé ? -C'est un raison de plaisir, mamzelle Luce, pas autre chose, répondis-je. Nous nous amusions ici, nous y sommes restés, voilà tout. Assurez bien madame de Verrue de notre profond respect, et dites-lui que d'ici à... deux ou trois jours, nous retournerons assurément à Turin. -Cependant, madame, Son Altesse Madame Royale n'est pas prévenue. -J'enverrai un de mes gentilshommes à madame la duchesse, interrompit mon mari, dont l'absence de sa mère avait fait un comte de Verrue dans toute la force du mot, vous n'avez que faire de vous inquiéter, mamzelle Luce. Je me cachai le visage sous la couverture, tant j'avais envie de rire et tant le nez allongé de mamzelle Luce me divertissait. Mon mari me semblait haut de trente coudées, comme la statue de Nabuchodonosor dans l'Écriture. Mamzelle Luce se retira à reculons, confondue, et se préparant à un rapport sur nous qui devait faire une révolution chez madame de Verrue. Marion l'accompagna en ouvrant presque les deux battants avec une cérémonie ironique et moqueuse. Nos éclats de rire la poursuivirent et achevèrent de l'exaspérer. Nous devions le payer plus tard, mais la jeunesse calcule-t-elle ? Cette journée passa comme un songe. Puis la suivante, puis une autre encore. Nous avions envoyé un gentilhomme à Leurs Altesses. Madame de Verrue n'avait donc rien à dire, Madame Royale ayant répondu qu'elle était charmée de nous savoir à notre villa de la Smolta, et qu'elle nous autorisait à y rester suivant notre fantaisie. Il fallut cependant rentrer, non pas chez nous, mais chez elle, car l'autorité tout entière était entre ses mains. Satisfaite d'avoir conquis mon mari, je ne songeais pas à la lui reprendre. Ce fut une grande faute. Pour notre bonheur à tous, elle n'eût point gardé sur son fils le pouvoir qu'elle eut toujours... et qui sait ? M. de Verrue vivrait peut-être encore heureux auprès de moi, qui ne serais certainement pas la dame de volupté. Ma belle-mère nous reçut comme à l'ordinaire. Son oeil scrutateur épiait seulement jusqu'à nos moindres sourires. Elle était trop fine pour démasquer ses batteries et se plaindre. Elle ne parla que de choses générales, du mariage de Son Altesse le duc, des toilettes de la princesse, des devoirs à rendre, de tout enfin, excepté de ce qui l'occupait fort pourtant. Elle me demanda si je voudrais être dame d'honneur de la jeune duchesse. -Je vous ferai nommer, si cela vous convient. Comme la princesse est française, elle vous aurait pour très agréable, j'en suis sûre. Vous n'avez qu'à parler. Je refusai net. Les esclavages de cour, tout dorés qu'ils soient, n'ont jamais été mon fait. Je n'aime à servir personne, et j'aime fort qu'on me serve, deux choses incompatibles auprès des princes. M. de Savoie ne fut pour moi qu'un amant semblable aux autres pendant longtemps. Dès qu'il a pris des airs d'autorité, j'ai rompu ces liens qui devenaient des chaînes. Nous verrons cela plus tard. Revenons, si vous le voulez, à la cour que nous avons quittée, au ménage du prince et à tout ce qui précéda et suivit cet événement important pour la Savoie et pour son prince. Il est temps d'en parler davantage, de nous occuper de son caractère plus extraordinaire encore qu'on ne l'a dit et que les historiens futurs ne le pourront représenter. Je l'ai bien connu, mieux que personne, je le puis bien peindre, et je le peindrai sans partialité. J'ai été pour lui en même temps une amie et un conseil, il m'écoutait quelquefois. Je dirai tout. S'il était encore de ce monde, il ne me pardonnerait pas. Hélas ! il m'a précédée. Chapitre IX Avant de parler du duc de Savoie, ou plutôt du premier roi de Sardaigne, il est un personnage dont nous n'avons rien dit encore et qui cependant mérite une attention toute particulière par la curiosité de son caractère et de son état. Il est facile de comprendre que c'est le prince Philibert Amédée, chef de la branche de Carignan et cousin germain de Victor. Le ciel lui refusa l'ouïe et la parole ; le malheureux prince naquit sourd et muet, mais il lui accorda tous les autres dons et, sans cette terrible infirmité, nul doute qu'il ne fût devenu un des hommes les plus éminents de ce siècle. C'était un prodige d'intelligence et de sagacité. Il eut une grande part à la confiance de son cousin, qui le consultait, surtout dans sa jeunesse. Pour les choses secrètes, il suffisait de lui en écrire un mot, il lisait le reste dans le regard aussitôt qu'on l'avait mis un peu au courant. Il était déjà âgé lorsque j'arrivai en Piémont, et je l'ai cependant bien connu. Son fils a épousé ma fille, ce qui nous ramènera vers eux dans la suite. L'éducation qu'on donna à ce prince par les ordres du prince Thomas, son père, fut si bien dirigée et tomba en terrain si fertile, qu'il comprenait presque tout à l'aide du mouvement des lèvres et de quelques gestes. J'ai dit exprès ce peu de mots sur son compte avant d'aborder Victor Amédée parce qu'il se mêla à presque tous les événements de ce règne. Venons-en au héros principal de ces mémoires. Victor Amédée, dès qu'il prit possession de la couronne, affecta de la mépriser. Il commença dès lors à jouer un rôle et à cacher sa pensée par système. C'était un prince adroit et fin jusqu'à la dissimulation, d'autres disent jusqu'à la ruse et la perfidie. Il mettait de l'orgueil à ne point être deviné, à voiler ses dessins, à jouer ses adversaires et même ses amis. Affectant une grande haine pour Louis XIV, le méprisant même en ses particuliers, il l'imita en toutes choses, jusque dans les moins louables. Ce ne fut pas sa faute s'il ne fit pas la cour de Turin semblable à celle de Versailles, il y tâcha sans cesse. Mais il eut comme lui sa Montespan, ce fut moi ; sa Maintenon, tout le monde la connaît. Il eut son duc du Maine, ce fut mon fils ; sa duchesse, d'Orléans, c'est ma fille. Il eut monseigneur dans son fils aîné ; la seule chose qu'il se soit imposée de lui-même, c'est son abdication, et il s'en est repenti plus d'une fois. Encore a-t-il pensé à Charles Quint. Il aimait les grands modèles. Il était assez ladre dans ses façons, bien que généreux et grand dans ses idées. Pour son compte, il ne dépensait même pas le nécessaire à son rang. Excepté lorsqu'il voulut me plaire et qu'il se montra magnifique, il était d'une simplicité peu digne d'un si grand prince. Après mon départ, il alla jusqu'à la lésinerie. Il ne portait, et des années entières, qu'un habit couleur de café sans or ni argent, de gros souliers comme un paysan ; l'hiver, des bas drapés ; l'été, des bas de fil, jamais de soie, même pour les occasions d'apparat. Quant aux dentelles, il ne voulait pas en entendre parler, sous prétexte que les fabriques de ses États n'en fournissaient point et qu'il fallait acheter à l'étranger. Il n'entendait choisir pour ses chemises que de la forte toile de Guibert. On les garnissait de batiste plissée comme les séminaristes. Lorsque je lui faisais quelques observations à ce sujet, « Ma santé ne s'accommode que de cela, me répondait-il. » Son épée, si souvent victorieuse, était d'acier rouillé. Il défendait qu'on la nettoyât. Encore la faisait-il garnir d'un cuir le long de la poignée pour ne pas user les basques de l'habit. Il ne se servait jamais que d'une canne en jonc avec une pomme de coco, et sa tabatière, la seule qu'il possédât, était en écaille garnie d'un couvercle d'ivoire. Je lui en voulais donner quelquefois une en rondin, prétendant que celle-ci était trop belle. La seule partie de son ajustement dont il prît soin était sa perruque et son chapeau. Sa perruque était à la brigadière, des che veux les plus choisis et les mieux ajustés du monde. Son chapeau de fin castor, garni de plumes et de galons, surmontait bizarrement sa toilette, avec laquelle il jurait. Dans ses promenades, il s'affublait d'un surtout bleu pour les jours de pluie. C'était un de ces vêtements sans forme qui couvrent et qui ne parent point les gens. Il ne possédait qu'une seule robe de chambre pour l'été et pour l'hiver. Elle était de taffetas vert, doublée d'ours blanc. L'hiver, l'ours était en dessous, l'été il était par-dessus, ce qui lui donnait une étrange figure. Il n'était pas rare de le voir tout en nage, par les fortes chaleurs, sous ce balandras. Jamais il ne voulut le quitter, quelque gêne qu'il en éprouvât. La dépense de sa table était fixée comme celle des petits bourgeois. À Turin, c'était dix louis par jour, à sa maison de campagne, c'était quinze louis parce qu'il nourrissait les ministres, les premiers gentilshommes de sa chambre et les étrangers. Encore, pour plus d'économie, ne leur apportait-on que la desserte de son couvert, les pièces tout entamées, sans plus de vergogne ! On a vu qu'elles manquaient et qu'on leur ajoutait à la hâte un rôti de plus. Le roi -il l'était alors -en plaisantait ensuite avec eux. -Je vous traite mal, messieurs, mais je ne suis pas Louis XIV ; il ne faut pas me demander au-dessus de mes forces. Son fils aîné était loin des mêmes goûts et le roi régnant encore davantage. Aussi le trouvait-il très mauvais. -Brillerez-vous plus avec vos diamants ? leur disait-il. Croyez-vous qu'un prince mesure sa grandeur à ses dépenses ? Que vos peuples soient riches, qu'ils soient heureux, et portez l'habit de ratine des bacheliers, vous serez plus grands que les rois de l'Inde et toutes ses pierreries. On assure que le roi d'aujourd'hui finit par le croire, mais son frère aîné, qui est si tristement mort, ne se fût point arrangé de ses ratines et de ses portions congrues. Il avait en lui l'étoffe d'un grand prince, et le Piémont a fait une véritable perte. Les qualités éminentes de Victor Amédée resplendissaient dans la paix comme dans la guerre. Il était à la fois habile administrateur, fin politique et grave général. Il tint en Europe une place que nul n'aurait occupée comme lui. Personne n'en connaissait les cabinets et les intrigues aussi bien que lui. Il savait les caractères, les habitudes, les moeurs de tous les princes, de leurs maîtresses, de tous les secrétaires d'État, de tous les personnages influents. Lorsque cette si regrettable duchesse de Bourgogne, sa fille, partit pour la France, il l'instruisit et la dressa à la mécanique de cette cour comme s'il y eût vécu de toute éternité. Elle domina le roi, madame de Maintenon, elle fut la maîtresse en ce pays-ci à un moment où il était si difficile à gouverner, et cela par les conseils du roi son père. J'ai souvent vu des preuves de cette finesse et de cette grande connaissance des autres. Nous en serons plus instruits par la suite. Ainsi que nous l'avons vu déjà, le prince de la Cisterne, le comte Provana, son gouverneur, don Gabriel, même le prince de Carignan, le harcelaient tous les jours pour qu'il prît les rênes de l'État. Il en avait certainement grande envie, mais il voulait se faire violenter afin de ne point blesser Madame Royale, et d'avoir l'air d'obéir seulement aux voeux de ses sujets et aux circonstances. C'était chaque matin des conciliabules interminables dans lesquels il leur soufflait ce qu'ils devaient dire pour le décider. Il élevait des objections afin qu'on les détruisit, il faisait parler sournoisement à madame sa mère, et recevait les réponses avec modestie. Le comte de La Tour, un de ses principaux confidents, esprit ardent, courage impatient et téméraire, après une conférence de plusieurs heures avec son jeune maître, le quitta en disant au prince de La Cisterne : -Je vois qu'il faut le forcer. Je le forcerai, et, si vous voulez m'en croire, cela sera fait dès demain. Ils allèrent ensemble à Rivoli, et rédigèrent une circulaire aux ministres d'État, aux grands de la Couronne, aux généraux, aux commandants des places de guerre, pour leur notifier que dès ce jour il était décidé à revendiquer les droits que son âge et que sa naissance lui donnaient. Puis ils revinrent triomphants, ce titre à la main, et l'apportèrent à la signature du prince. Celui-ci les attendait impatiemment. Il n'en fit pas moins mille difficultés avant de se rendre. -Et ma mère ! répétait-il sans cesse, et ma mère ! c'est pour elle une blessure dont je ne puis être l'auteur. Je la connais. -N'est-ce que cela ? interrompit sans cérémonie don Gabriel. Je vais trouver Madame Royale et je vous apporte le consentement. Moi aussi, je la connais. Il y courut en effet. Madame la Régente l'écouta sans sourciller. Quelles que fussent les tempêtes de son coeur, elle ne lui laissa pas moins achever sa harangue. -Mon fils souhaite de régner, dit-elle, et il n'ose point me montrer ce désir. Ses sujets le sollicitent et, dans la crainte de m'affliger, il se refuse à leurs prières. Vous aviez raison, monsieur, vous me connaissez mieux qu'eux, et je vais bientôt mettre tout le monde d'accord. Elle prit une plume et écrivit à monsieur son fils une lettre, véritable chef-d'oeuvre d'adresse et de désintéressement. Je l'ai longtemps conservée, mais M. de Savoie me l'a fait reprendre. J'en suis doublement fâchée aujourd'hui qu'elle deviendrait un document historique. Elle la fit d'un trait de plume et sans la relire. Elle lui disait qu'à leur âge à tous les deux, il était fait pour gouverner lui-même, et elle pour réparer sa santé détruite. Elle lui demandait instamment ce repos, et le conjurait de lui accorder la permission d'abandonner la chose publique, qu'elle avait menée si longtemps en son nom et dans l'espoir de ce jour tant souhaité. Rien de plus tendre, de plus modeste que ses expressions, rien de plus noble que son langage. Don Gabriel revint triomphant. La conspiration avait réussi. Victor Amédée entrait en possession de la couronne de ses pères. -Vous le voulez, messieurs, ma mère le demande, j'y consens donc. Puissé-je régner d'une façon aussi glorieuse qu'elle et rendre mes peuples aussi heureux qu'ils l'ont été sous sa loi ! Tels sont mes voeux, que le ciel les exauce ! J'étais déjà à Turin à cette époque. Je me souviens de l'effet produit par cette nouvelle et de l'humeur hérissonne de ma bellemère, dont la puissance déchéait avec celle de sa maîtresse. Elle trouvait M. de Savoie très ingrat et très outrecuidant de venir remplacer une princesse qui depuis tant d'années l'entourait de sa sollicitude et de son habileté. Elle se plaignait fortement dans nos particuliers, bien qu'elle n'en montrât rien au public. Mon mari, encore en tutelle comme le jeune prince, n'osait rien répondre, mais il aurait bien voulu l'imiter et secouer le joug. Madame de Verrue eut beaucoup de peine à se consoler. L'idée surtout de voir une dame d'honneur à la future duchesse, alors qu'elle serait relégué avec la douairière, la mettait hors de ses gonds. C'est pourquoi elle désirait tant que je prisse cette place : elle aurait conservé sa domination et, par moi, elle aurait conduit la jeune princesse. Tout enfant que je fusse, je compris cela et je ne me fourrai point dans ce guêpier. Une fois le prince maître de l'État, son mariage décidé, Madame Royale n'avait plus qu'à rester dans le palais et à s'occuper d'oeuvres pies. Elle connaissait assez son fils pour savoir qu'il ne permettrait point qu'elle se mêlât à rien de ses affaires désormais. Elle eut le bon esprit de se retirer d'elle-même et d'attendre qu'il lui demandât un conseil, ce qu'il ne fit que dans les occasions où il était très décidé à agir suivant sa guise. J'ai déjà annoncé le mariage de Victor Amédée avec la princesse Marie Anne d'Orléans. Il ne m'appartient pas de juger cette princesse, j'en parlerai très peu. Ma position est trop délicate, non que je lui aie jamais manqué de respect, non que j'aie eu d'autres torts envers elle que ceux de ma faute et de l'amour de son mari pour moi. Je sais qu'elle ne m'en a point voulu de ce vol ; elle tenait peu à l'amour, elle tenait peu à la puissance. Regrettant la France, regrettant sa famille, elle n'aima véritablement en Savoie que ses enfants. Lorsqu'elle arriva, elle fut pour moi bonne et prévenante. Elle me souhaitait toujours auprès d'elle, et nous passions des heures interminables à parler de Versailles, de Paris, de Saint-Cloud, de la cour enfin où mon âge ne m'avait pas permis d'aller, mais que je connaissais néanmoins par mes parents et leurs amis. En outre, j'avais eu l'honneur d'être conduite au Palais Royal pour jouer assez souvent avec les filles de Monsieur, dont Madame de Savoie est la plus jeune. L'aînée avait épousé le roi d'Espagne, pour son malheur, hélas ! malgré la grandeur de l'alliance. Les princesses françaises font toujours une grande difficulté pour les alliances étrangères. Ces deux filles de Monsieur avaient l'espérance d'épouser Monseigneur. Elles s'en étaient monté la tête, et toutes les deux l'ai- maient en secret, sans se l'avouer mutuellement. La pauvre reine d'Espagne se traîna pendant un mois au pied du trône de Louis XIV pour le supplier de ne point l'envoyer à ce supplice d'un mariage abhorré. -De quoi vous plaignez-vous, madame ? lui dit-il, je ne pourrais rien faire de plus pour ma fille. -Non, sire, mais vous pourriez faire davantage pour votre nièce. Madame de Savoie était tout aussi désolée qu'elle, et plus encore, car la Savoie n'est pas l'Espagne. Je reçus ces confidences à cette époque. Elle me conjura de devenir sa dame d'honneur. Je refusai constamment, et j'en ai été bien heureuse depuis. Ce qui s'est passé fût arrivé également, et je me regarderais comme coupable d'un abus de confiance envers celle qui eût été ma maîtresse ; c'est sur la même ligne qu'un vol domestique. La princesse n'était pas jolie comme la reine d'Espagne. Elle avait cependant pris de la pauvre madame Henriette une grâce charmante. Elle dansait mieux que personne ; elle avait une voix touchante et douce ; son accent, en italien surtout, allait au coeur. Son auguste époux ne l'aimait point ; elle était trop bonne et trop simple. Elle le prenait trop droit. Lui qui sophistiquait sans cesse ne croyait pas à la franchise des autres. Il cherchait un sens caché aux paroles, même aux plus simples, et par cette raison-là, par mille autres aussi, ce mariage ne fut pas heureux. La princesse eut cependant six enfants. Excepté le roi actuel, jusqu'ici il sont tous morts jeunes. Nous allons entrer dans les guerres maintenant, et dans les intrigues de la politique. J'ai vu tout cela de près, je le puis dire exactement du moins, si ce n'est en homme du métier. J'ai beaucoup appris, beaucoup retenu en ce genre de M. de Savoie, et peut-être ne m'en tirerai-je pas trop mal. C'est ce que l'on verra bientôt. Chapitre X Je crois avoir dit que M. de Savoie avait pour Louis XIV des sentiments bien divers. Il l'admirait malgré lui. Cette admiration le poussait l'imiter, ce qui ne l'empêchait pas de le détester de toute son âme et de chercher à lui nuire toutes et quantes fois cela lui fut possible. Ses affections étaient pour la Maison d'Autriche. Il eût voulu son élévation et humilier le roi de France, ce qui me fit penser souvent, je l'avoue, qu'il l'admirait jusqu'à l'envie. J'étais, on le sait, au nombre des dames familières des deux duchesses ; je rencontrais donc souvent M. de Savoie chez elles. Il n'avait point de maîtresse en ce temps-là ; par conséquent il quittait peu leurs cercles. Bien qu'il ne s'occupât de personne en particulier, il avait dès lors une préférence pour moi. Cette préférence marquée pour moi seule ne s'apercevait pas encore. Nul ne s'en doutait ; je ne me l'avouais point, c'était comme une manière d'instinct qui me la faisait découvrir. On parlait des plaisirs de Venise, du carnaval, de la somptuosité des habits et du plaisir qu'on aurait à voir cela. -J'y compte aller, quant à moi, dit tout à coup Monsieur de Savoie. -Vous, mon fils ? dit la duchesse avec étonnement. -Moi-même, madame. Ne m'est-il pas permis de m'amuser un peu à mon âge ? -Je ne dis pas que cela vous soit défendu. Cependant, cela est étrange ; n'y verra-t-on pas un but politique ? -On voit un but politique dans toutes les actions des princes, madame. Bien fou celui qui s'occuperait de ces mièvreries-là ! -Mais, mon fils, si le roi de France... -Mais, madame, le roi de France ne saurait m'empêcher d'aller au bal ; je ne l'empêche pas d'aller à confesse et de cajoler madame de Maintenon. Vous oubliez toujours que vous n'êtes plus mademoiselle de Nemours, et que vous êtes la mère d'un duc de Savoie qui espère compter en Europe. Voyons, mesdames, lesquelles de vous se laisseront séduire par les belles promesses de la Seigneurie de Venise ? Qui viendra avec moi ? -Moi, répondit la duchesse régnante, si vous le voulez bien. -Vous, madame, cela va sans dire, puisque j'y suis, mais ces dames ? La duchesse se tourna vers moi. -Madame de Verrue, m'y voulez-vous accompagner ? me ditelle. À mon tour, je me tournai vers ma belle-mère, ce qui fit rire tout le monde, et je répondis : -De tout mon coeur, madame, mais... -Mais qui peut vous en empêcher, si vous en avez tant envie ? reprit aigrement la douairière. Mon fils ou moi serionsnous assez peu séants pour ne pas sentir l'honneur que nous fait Son Altesse ? -J'irai donc, madame. Oh ! quel bonheur ! Madame de Verrue me lança un regard foudroyant. Cette exclamation de petite fille en vacances révélait trop mon esclavage. Je n'en tins compte et ma journée se ressentit de ma joie. En rentrant, j'eus à subir un discours tout entier. -Vous irez seule, madame, mon fils reste ici. Son Altesse ne l'a point convié à le suivre. Il vous faudra tâcher de surveiller votre conduite et d'être ce qu'il convient à une personne de votre qualité. Je ne répondis que par une révérence. C'était ma façon de m'en tirer toutes les fois que je ne voulais pas faire mieux. Quant à M. de Verrue, il ne répondait jamais. Trois jours après cette conversation, nous étions en route pour Venise. Les préparatifs de Monsieur de Savoie n'étaient jamais plus longs. Madame la duchesse conduisit cinq ou six jeunes dames. Néan moins cela ne menait pas grand train, et l'on n'eût jamais reconnu dans ce pauvre équipage un souverain allant visiter une République. Le dernier des patriciens de Venise était plus somptueux en sa suite. La route s'égaya fort. Pour moi, je fus triste... un peu ! L'absen- ce de ma belle-mère ne compensait point celle de mon mari. Après quelques lieues, cependant, le chagrin se dissipa. Nous entrâmes à Venise par une belle matinée de février, et nous allâmes descendre chez l'ambassadeur de Son Altesse, qui nous reçut magnifiquement. Dès ce même soir, on parla d'aller en masque à la place Saint- Marc. -Mesdames, nous dit le prince, nous sommes ici pour nous amuser, et nous nous amuserons beaucoup. Quant à moi, je compte attaquer tout le monde, et je vous engage à en faire autant. Monsieur, ajouta-t-il en se retournant vers l'ambassadeur de France, qui s'était empressé d'accourir pour saluer la princesse, vous donnerez la main à madame la duchesse de Savoie. Je veux que chacun sache combien je suis honoré de l'alliance de S. M. Louis XIV et combien je tiens à en perpétuer les conséquences. M. d'Avaux ne fut pas dupe de ces compliments. Fin diplomate lui-même, il découvrit facilement des desseins cachés, ou du moins il les soupçonna, et dès lors la lutte s'établit entre eux. Nous allâmes en gondole à la place Saint-Marc où cette foule noire et de toutes les couleurs nous étourdit bien vite, nous qui n'en avions pas l'habitude. On était venu complimenter Son Altesse de la part du Doge et de la Sérénissime République, de sorte que son arrivée était connue, la police de l'Inquisition nous entourait déjà. Victor Amédée resta longtemps près de la duchesse et de l'am- bassadeur, puis il commença à lutiner quelques masques sans conséquence. Ils lui répondirent fort honnêtement, comme si on le connaissait. Il s'en impatienta et il s'impatienta aussi de trouver sans cesse les yeux du comte d'Avaux fixés sur lui. Tout en folâtrant, il me prit par le bras et m'emmena plus loin. -Madame, me dit-il, vous qui êtes française, ne sauriez-vous occuper les regards de M. d'Avaux ailleurs que de mon côté ? Je ne suis pas venu à Venise pour ne pouvoir parler à aucune dame, et, sans vouloir manquer à la duchesse, je serais charmé pourtant de savoir si les patriciennes ont tout l'esprit qu'on leur a prêté. -Qui vous en empêche, monseigneur ? Le comte d'Avaux ne dirige pas votre conscience, apparemment. -Non, mais en France aujourd'hui on est pointilleux à cet égard, et s'il prenait une plaisanterie pour des infidélités, l'illustre oncle de madame ma femme m'en pourrait réprimander. Tout ceci entre nous, madame de Verrue, et comme un service d'amis. Les yeux du comte d'Avaux m'interrogeaient, ou plutôt cherchaient à lire dans ma pensée. Je crus être impénétrable et je me sentais fière de la confiance du prince. Nous restâmes ainsi toute la nuit, Victor Amédée de plus en plus entreprenant, s'en prenant même aux Colombines et aux Arlequins qu'il rencontrait en route et s'émancipant avec eux. Vers le matin, il vint un messager du Doge annonçant que le médianoche de Son Altesse était prêt au palais Ducal, la République ayant coutume d'y défrayer ses hôtes couronnés. -Mais je n'ai point encore vu le Doge, dit le prince à monsieur d'Avaux. -Votre Altesse ne le verra pas non plus, monseigneur. Vous serez servi dans une chambre où vous trouverez peut-être quelque provéditeur ou bien Messire Grande, accompagné de quelques patriciens. On vous recevra avec une magnificence royale, on veillera à ce que vous ayez en abondance les recherches et les primeurs de tous les pays, que l'on ne peut trouver qu'à Venise, mais on ne vous importunera point. Tout se fait ici en silence et avec mystère ; vous serez seul en apparence, et pourtant vingt regards vous épieront, vingt oreilles écouteront jusqu'à la moindre de vos paroles. Quant au Doge, vous vous verrez en cérémonie, avec une étiquette et des difficultés plus nombreuses que si vous étiez chez le roi mon maître. Vous êtes ici inconnu, comme voyageur. Ainsi l'on vous recevra, ce qu'ils appellent simplement. Mais quelle pompe si vous étiez entré à Venise votre couronne en tête et vos gardes autour de vous ! -Ces nobles marchands sont donc bien riches ? -Plus nobles que les princes, plus marchands que les Juifs, plus riches que les trésors des Indes. Il faut vivre à Venise pour la connaître. -Je n'en ai malheureusement pas le temps, répliqua le prince avec regret. M. d'Avaux le regarda de façon à lui faire comprendre qu'il ne croyait guère à ce regret-là. Nous entrions alors dans ce magnifique et curieux palais des Doges. Nous montions l'escalier des Géants, nous passions à côté des bouches de lions où l'on jette les dénonciations au Conseil des Dix, ces terribles dénonciations dont la pensée seule fait trembler. Je ne puis me défendre encore d'un sentiment de terreur en songeant à cette ville terrible, où tout se sait, où l'on n'ose pas même penser, enfermé dans sa chambre. Je ne me souviens qu'en frissonnant de ces noires gondoles, hermétiquement fermées, contenant on ne sait qui, allant on ne sait où. J'entends ces cris plaintifs des bateliers à chaque canal lorsqu'ils se rencontrent, et ces sbires qui viennent vous arrêter tout à coup au bal, au milieu d'une fête, « de par Son Altesse le Doge et la Sérénissime République » ; et ces cachots que l'on ignore toujours et ces plombs où l'on ne pénètre que pour n'en plus sortir, cela est mortel. Malgré tous les charmes de ce pays-là, je ne le voudrais point habiter. Je n'ai pas à rendre compte de notre voyage à Venise ni des réceptions du Doge et de la Dogaresse à Leurs Altesses Royales. Ce serait trop long et sortirait de mon cadre. Deux choses seulement sont dignes de remarque et je les dirai. La première est toute politique et je la puis dévoiler aujour- d'hui ; les suites ne sont plus à craindre. M. de Savoie y avait rendez-vous avec plusieurs membres de la ligue d'Ausbourg, qu'il parvint à joindre malgré le double espionnage du Doge et de l'ambassadeur. Le masque et le carnaval le servirent merveilleusement bien en ceci. Je n'ai su que longtemps après le rôle involontaire que madame la duchesse et moi avions joué dans cette comédie. Un soir, nous avons occupé M. d'Avaux pendant que le duc, masqué, nous suivait sous les habits d'un laquais à sa livrée, accompagné de deux députés déguisés de la même manière et nous ont escortés ainsi plus de deux heures autour de tous les théâtres et de tous les fantoccini de la place Saint-Marc. Pendant ce temps, le prince de La Cisterne, enveloppé du bahuto de Son Altesse et absolument de la même taille que lui, paradait sous nos yeux avec les masques. Il ne nous parlait point et feignait de ne pas être de notre compagnie afin de se mieux divertir, nous avait-il annoncé en partant. Nous y fûmes trompées, l'ambassadeur aussi. Cependant il apprit plus tard la vérité, et l'on en verra les suites. L'autre fait est plus étrange et plus inconnu. Je le rapporte, d'abord pour ces raisons, et puis parce qu'il fera paraître le caractère de M. de Savoie sous un jour nouveau que peu de gens ont découvert. Ce grand esprit, ce profond politique, ce brave guerrier, était crédule comme un enfant et sujet aux superstitions les plus ridicules. Il ne faisait rien le vendredi qu'il n'y fût contraint ; il ne sortait jamais du pied gauche ; il pâlissait devant un grain de sel répandu sur la table, et croyait aux sortilèges et aux sorciers. Dans beaucoup d'occasions de la vie, il se laissa guider par eux. C'est même une histoire de ce genre que je vous veux raconter. Elle m'est restée dans mon souvenir en dépit de moi, et je ne puis m'empêcher d'y songer encore. C'est en effet un singulier rapprochement. J'ai dit déjà que le prince me marquait quelque attention. Pendant ce voyage, il semblait occupé d'autres idées, et, les deux premières semaines, rien n'y parut plus. Un soir, nous nous étions promenés la gondole découverte avec la Dogaresse. Nous allions nous mettre à table, lorsque le duc, que nous n'avions pas vu depuis le matin, arriva. Il semblait préoccupé, ses sourcils se fronçaient involontairement. Il ne parla guère, et, quand le souper fut fini, il rentra chez lui sans rien dire, ce qui ne lui arrivait jamais. -Qu'a donc monseigneur ce soir ? dit assez sottement la très sotte dame d'honneur de Son Altesse. -Il se sera laissé prendre par une belle inhumaine qui se sera moquée de lui et qui l'a abandonné au moment décisif, répondit la princesse en riant. Elle n'était point jalouse. -Il aura été au Ghetto ou au quai des Esclavons, reprit un jeune Contarini, le plus étourdi de tous les étourdis de Venise. -Et quoi faire, monsieur ? demanda M. d'Avaux plongeant son regard dans cette tête de linotte. -Ma foi, monsieur l'ambassadeur, c'est ce que le Conseil des Dix et vous savez mieux que moi, car vous l'y faites suivre tous les jours. Il y avait là de quoi déconcerter tout le monde. Ce fut ce qui arriva. Excepté M. d'Avaux, tout le monde resta béant. Celui-ci avait trop d'habitude et de présence d'esprit pour la perdre. -En vérité, monsieur, répliqua-t-il en riant de l'air le plus naturel du monde, j'ignore si le Conseil des Dix vous a chargé de pareille mission, pour moi je n'oserais. Vous avez trop besoin d'être espionné vous-même, à ce qu'il paraît, puisque le mot d'es- pionner est mis à la mode de ce pays. -Quoi ! on n'épie pas M. de Savoie au Ghetto et au quai des Esclavons ! Ah ! cela est un peu fort, monsieur l'ambassadeur. Mon père le disait hier en confidence à Messire Grande qui lui a fait signe de ne pas continuer, apercevant que j'étais là. -Eh bien, monsieur, si je devais gager, je gagerais que cela n'est point, du moment où le seigneur votre père l'a dit à Messire Grande sans s'apercevoir que vous étiez là, comme si on ne s'aper- cevait pas de tout à Venise. La chose en resta là, ce qui n'empêcha point chacun d'y penser. On se sépara peu à peu. Comme je rentrais dans mon appartement, je trouvai Marion à la porte et attendant d'un air de mystère. Elle mit un doigt sur ses lèvres, et me pria de la suivre jusqu'à une petite chambre qu'elle habitait dans les entresols. Quand nous fûmes à la porte, elle me dit tout bas : -Madame, Son Altesse monseigneur le duc vous attend depuis longtemps ici. -Moi ? -Oui, madame, et Elle m'a ordonné de rester à la porte pour vous garder quand je vous aurais introduite. Entrez vite, je vous en prie, il est tard. J'entrai toute étonnée et toute interdite. Je trouvai le duc, qui se leva à mon approche. Il était assis près d'une table, le coude appuyé et la tête dans sa main. -Madame, me dit-il, ne trouvez point étrange ce que je vais vous demander. Je ne doute point de votre attachement pour ma maison, et j'en attends de vous une preuve. Voulez-vous me suivre demain, masquée et bien dissimulée, et vous laisser conduire où je désire vous mener ? -Monseigneur, je ne sais si je comprends bien, mais il me semble... -Ne craignez rien, madame, vous êtes en sûreté sous ma garde, et je vous donne ma foi de prince qu'il ne vous sera rien dit ni rien fait dont vous puissiez être blessée. -En vérité, monseigneur... -Consentez, madame, consentez. Il s'agit des intérêts les plus graves, il s'agit de l'État, il s'agit de mon bonheur. Nulle personne au monde ne le saura, croyez-le. Je me fis prier longtemps, mais il insista, il pressa de façon à m'obliger de promettre. Il fut convenu que le lendemain je me dirais malade et que je resterais chez moi, et qu'à la nuit close je me tiendrais toute prête et masquée à la porte de terre du palais, où il m'attendrait. Le reste le regardait. Vous jugez que toute la nuit, toute la journée, je fus inquiète. J'étais surtout curieuse, je l'étais beaucoup. Je n'avais pour le duc aucun penchant tendre, mais il m'avait assez révélé le sien pour que je le craignisse. Nous ne nous parlâmes que selon l'accoutu- mée, et j'aurais oublié ma maladie préparatoire si un de ses regards ne m'eût avertie. Nous étions restés fort longtemps le matin dès l'aube à l'église pour un sermon et un office. Je prétextai une grande fatigue et je me dispensai de la promenade. Victor Amédée fut exact et moi aussi. Il m'attendait déjà à la porte. Il me présenta la main, je lui donnai la mienne. Nous nous mîmes en chemin sans prononcer une parole, suivis d'un vieux valet de chambre du prince, qui ne le quittait jamais. Nous traversâmes deux ou trois passages obscurs, puis nous arrivâmes à un petit canal sombre où une gondole nous attendait. Nous y montâmes toujours sans rien dire. Le prince me fit signe de m'asseoir auprès de lui, et bientôt nous fendîmes les eaux avec la rapidité d'une flèche perçant la nue. J'en perdais presque la respiration. Le voyage ne dura guère. La gondole s'arrêta, et le laquais ouvrit la porte en disant à voix basse : -Altesse, nous sommes arrivés. Chapitre XI Nous descendîmes ainsi que nous étions montés dans le même silence. C'était un canal étroit et sombre comme un souterrain. Les eaux clapotaient contre une grande muraille noire percée d'une seule porte avec deux sales poteaux de chaque côté. On se fût cru à mille lieues de cette brillante place Saint-Marc, si remplie de foule et de lumières sous le bruit des instruments et des éclats de voix qui, de temps en temps, rompaient le silence de cette solitude. La porte s'ouvrit après que Beppe y eut frappé d'une certaine façon. Nous entrâmes dans un corridor où une lampe fumeuse nous éclairait à peine. Il fallait avoir seize ans, il fallait être Jeanne d'Albert, si bien serrée et si bien gardée depuis sa transformation apocryphe en comtesse de Verrue, pour s'être laissée ainsi conduire par un jeune prince dans un pareil bouge. Je ne conçois plus à présent comment j'y ai pu consentir. Je tremblais bien un peu, mais j'ai toujours été hardie. Je me remis promptement, et je suivis Son Altesse, qui marchait devant en homme sûr de sa route. Je ne puis vous dire ce qu'était ce logis. L'humidité suintait du haut en bas, les murailles étaient verdâtres et mousseuses, on y marchait sur je ne sais quelles substances grasses et glissantes. Je fus obligée de m'appuyer au bras que Son Altesse m'avait tendu. Au bout de ce corridor se trouvait une autre porte à moitié à jour, tant la vétusté l'avait rongée. Cette porte tourna au bruit que nous fîmes, et un vieillard à barbe blanche enveloppé d'une longue robe verte parut devant nous. Il dit au prince quelques paroles dans une langue étrangère, auxquelles celui-ci répondit en me montrant. Le vieillard éleva jusqu'à mon visage une lampe qu'il tenait à la main, et se montra déconcerté à la vue de mon masque. Il se retourna vers le prince tout en colère. Celui-ci s'humilia profondément, et je compris qu'il s'excusait. Le vieillard frappa du pied comme un homme qui ne veut pas entendre, et M. de Savoie se retourna de mon côté en hésitant. Cependant il me dit : -Pardonnez-moi, madame, si je vous prie de vous démasquer. Mais ce docte personnage a besoin de voir vos traits et de les connaître avant de vous laisser pénétrer chez lui. Depuis un instant, depuis mon entrée dans cette maison lamentable, la peur m'avait saisie. La vue du grand vieillard ne fit que l'augmenter encore. Aussi exagérée dans ma terreur que je l'avais été dans ma confiance, j'en étais venue à craindre pour ma vie. J'avais entendu parler des magiciens qui, pour accomplir leurs charmes, ont besoin du sang d'une vierge. C'était avant la grande révolution de la maison de Verrue. Sans réfléchir que nul ne me connaissait en cette qualité, je me pris à trembler comme une feuille, et l'invitation de me démasquer ne me rassura point. -Monsei... balbutiai-je. Il ne me laissa pas le temps d'achever le mot. -Vous n'avez rien à redouter ici, madame, vous êtes sous la protection de mon honneur, et le laboratoire de ce savant n'est hanté ni par les diables, ni par les patriciens de Venise, lorsque je m'y trouve surtout. Vous pourrez vous démasquer. J'hésitai encore, mais, sur une nouvelle demande, je cédai. Le vieillard remonta sa lampe et m'examina longtemps, rougissante sous son regard, puis il se mit à sourire en disant en italien, sans doute par distraction. -Bene !... Quel sourire que le sien ! deux rangs de perles d'Ophir ! et quelle ironie ! quel sarcasme ! quelle suprême moquerie dans ses lèvres pincées et rouges comme du corail. Je ne sais comment Victor Amédée put s'y laisser prendre. À dater de ce moment, je n'eus plus peur du grand vieillard. Nous entrâmes dans une chambre immense et délabrée où se trouvaient des échantillons de tous les objets possibles, depuis les diamants jusqu'aux ordures. On y voyait des armes, des pierreries, des tableaux, des étoffes, des animaux empaillés, des statues, des bêtes vivantes, des faïences, des cristaux, des pièces d'argenterie, des chiffons, des médailles, de tout enfin. Il s'y faisait des bruits incroyables ; dans les coins où la lumière ne pénétrait pas, je ne sais quels êtres pouvaient y grouiller. Nous nous avançâmes vers une table boiteuse entourée de trois escabeaux luisants de vieillesse. Notre hôte y déposa sa lampe et nous fit signe de nous asseoir. J'en avais besoin car je ne me soutenais plus. La conversation continua dans cette langue inconnue. Le docteur parlait beaucoup. M. de Savoie écoutait, interrogeait, approuvait quelquefois. J'ai su depuis que c'était du grec. Le prince avait une grande facilité pour les langues et les parlait presque toutes aussi bien que la sienne. Mon tour vint. Le sorcier prit ma main, l'ouvrit, un peu malgré moi, la regarda longtemps, et sembla l'étudier avec attention. Il fit remarquer différents signes à son élève, dévoré d'impatience et de curiosité. Puis il alla chercher une manière de fouine morte dont il me fit toucher la tête. Il regarda ensuite dans son intérieur, consulta ses entrailles, son coeur, ses yeux, écrivit quelques lignes cabalistiques, et, se tournant vers M. de Savoie et lui montrant un écusson de France pendu contre la muraille, il lui dit, cette fois en bon français : -Malgré tout, vous y reviendrez. Le prince ne fit aucune réponse. Nous restâmes plus de deux heures dans cette consultation à laquelle je ne comprenais rien, mais dont je fus cependant le sujet et le but. Lorsqu'ils eurent épuisé la matière, nous nous levâmes, et le duc parla en langue vulgaire en s'adressant à moi. -Je n'oublierai jamais cet acte de complaisance et de bonté, madame, me dit-il. Je n'ai qu'une chose à attendre de vous, c'est le silence le plus absolu sur ce qui vient de se passer. Vous avez rendu, sans vous en douter, un grand service à la Savoie. -Jeune dame, ajouta le devin en français, souhaitez-vous savoir votre fortune ? -Oui, si elle doit être bonne. -Bonne ou mauvaise, comme tout en ce monde -plutôt bonne que mauvaise -, vous êtes née sous une étoile singulière, vous ne pouvez échapper. Il vous faudra, malgré vous, devenir ce que vous n'auriez pas voulu être. Il vous faudra quitter qui vous aimerez et vous faire une vie tout éloignée de celle que vous deviez mener. Je veux vous faire un présent, un présent inestimable et tel que nul autre ne vous le pourrait offrir. Prenez ce paquet de poudre et gardez-le plus précieusement que vos joyaux, car il y a là-dedans votre vie à vous, d'abord, et puis celle d'un enfant que vous sauverez du poison, par lequel sa famille entière périra. Cet enfant sera le plus cher, le plus nécessaire du monde entier, et sans vous, il disparaîtra comme tous les siens. Conservez bien cette poudre, entendez-vous ? Je pris ce petit papier plié avec une sorte de regret et de crainte. Je le mis dans ma poche et je suivis M. de Savoie qui m'entraînait en me répétant qu'il n'oublierait jamais le service immense que j'avais rendu à lui et à ses États. J'étais toute ahurie, toute étonnée ; je ne sus que répondre. Je serrais machinalement le divin antidote dans ma main, et je rentrai chez moi sans avoir trouvé une parole à répondre à mon royal conducteur. Nous nous séparâmes à la porte. Je regagnai ma chambre et mon lit, où je ne dormis pas plus que la nuit précédente, tant je me sentais singulièrement émue de tout ceci. C'était ma première aventure, il faut bien payer son tribut. J'eus depuis l'explication de ce qui s'était passé. La voici : Le devin était un de ces Juifs cosmopolites qui ont connu les quatre coins de l'univers. Je ne puis nier sa véritable science et j'ai de bonnes raisons pour cela : tout ce qu'il a prédit est arrivé, sans compter que je lui dois la vie. Il avait annoncé à Victor Amédée ses guerres, ses irrésolutions dans ses alliances, tous les événements de son règne, enfin. Mais il le surprit beaucoup davantage en lui disant : -Il est des choses que je ne puis absolument distinguer et qui se présentent confuses à mon esprit. Nous pouvons les éclaircir, si vous êtes de bonne foi avec moi. Une grande partie de ces faits se passeront sous l'influence d'une femme que vous devez aimer, que vous aimez déjà. Sa main seule peut m'apporter la clé de ces mystères et me mettre à même de vous donner le conseil que vous sollicitez de moi. Faites que je la voie, que je lui parle, et je saurai après tout ce qu'il faudra savoir. Le prince était encore assez jeune pour rougir. Il ne se rendait pas compte de ce sentiment pour moi qu'il eut plus tard. Mais, en sondant son coeur, il lui sembla que j'étais désignée, et moitié curiosité politique, moitié désir d'amour, il s'en voulut assurer. Il me demanda donc de le suivre, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure. Le magicien lui assura que c'était bien la personne supposée, qu'il m'aimait fort, que je l'aimerais aussi, que nous aurions ensemble des enfants, et que ce serait moi qui le quitterais. Je m'étends beaucoup sur cette prédiction parce qu'elle eut une vraie influence sur l'avenir qui m'attendait et que j'aurai à en parler plus d'une fois. Le lendemain de notre excursion, Marion me remit, de la part de Son Altesse, une fort belle petite boîte en filigrane d'or entourée de pierreries et doublée de cristal de roche. Elle était suspendue à un anneau et à une chaîne d'un métal perdu brillant comme de l'acier poli. C'était un présent du Juif pour y enfermer ma poudre et l'avoir toujours à mon cou. Ce bijou était d'une ancienneté sans date et des plus rares qui se pussent voir. Je l'ai encore, il ne m'a point quittée depuis. Chapitre XII Quelques semaines après son retour à Turin, Victor Amédée eut la preuve de la perspicacité de M. d'Avaux. Il eut la preuve qu'on avait écumé ses démarches, qu'on connaissait ses rapports avec le roi Guillaume d'Angleterre et avec l'Électeur de Bavière également. Son ambassadeur de Venise lui fit part d'un de ses entretiens avec d'Avaux où celui-ci avait rendu compte, jour par jour, de ses démarches, qu'il supposait si bien cachées, preuve que le seigneur Contarini était bien informé. L'ambassadeur ne lui dissimulait pas, en même temps, qu'on avait de profondes méfiances à la cour de Versailles et qu'il aurait beaucoup à faire pour les détruire : il devait s'attendre à des demandes exagérées et s'apprêter néanmoins à y satisfaire, s'il ne comptait pas rompre entièrement. Ceci devenait grave. Déjà, pour donner un gage de tranquillité à Louis XIV, il avait recommencé la guerre, impolitique et impopulaire, contre les Vaudois ou Barbets, dont son père avait vu les abus ruineux. Ce prétexte, car c'en était un véritable, lui fournit l'occasion de lever des troupes et d'armer ses sujets sans donner à son puissant voisin le sujet de se plaindre. Il avait depuis longtemps en vue de lui reprendre Pignerol et Casal, il n'en cherchait que l'occasion, et faisait tout au monde pour la faire naître sans avoir l'air de la chercher. De son côté, Louis XIV, qui ne connaissait pas encore son jeune allié, croyait sa domination facile, et se contentait d'étendre sa griffe de lion vers les États qu'il protégeait pour les saisir plus tard peut-être. Il croyait avoir affaire à un homme de vingt ans sans expérience, sans talent. L'affaire de Venise lui donna à réfléchir. Il commença à examiner de plus près, et ses ambassadeurs reçurent des ordres sévères pour surveiller M. de Savoie et ses desseins. Celui-ci ne s'endormait point en sachant Casal, la plus forte position de l'Italie, entre les mains du roi de France et sous le commandement de M. de Cressau, homme aussi brave qu'habile. Casal avait été vendue au roi par le duc de Mantoue, fainéant et voluptueux. Il eût vendu de même le reste de ses États pour satisfaire à ses plaisirs et à ses maîtresses, lesquelles étaient de la pire façon et tout à fait indignes d'un prince. Victor Amédée eût bien voulu s'emparer de ce gâteau mais les forces lui manquaient. Il n'était encore sûr de rien avec l'empereur et les confédérés, et il ne songeait à se déclarer qu'avec la certitude d'un appui et d'un secours efficaces. Aussi se risqua-t-il à toutes choses avant de se brouiller sans profit avec l'oncle de la duchesse, qui pouvait si facilement l'anéantir. Sa prudence éclatait déjà. Le maréchal de Catinat commandait pour le roi en Dauphiné et dans les Cévennes. Il écrivit à M. de Savoie, et lui témoigna le désir de le voir et de s'entendre avec lui sur bien des choses - « non pas de la part de son maître, lui disait-il, mais de la sienne propre, et dans la joie de connaître un prince de si belle espérance. » M. de Savoie reçut cette lettre, la montra à madame sa mère, et lui demanda si elle ne serait pas bien aise de recevoir à Turin M. de Catinat. -Le ferez-vous donc venir ? -Peut-être, madame. -Mais le connaissez-vous ? -Je ne le connais pas. Lorsque j'étais à la cour de France, M. de Catinat ne marquait point. C'était un petit gentilhomme parvenu par son mérite. -Je souhaiterais beaucoup de petits gentilshommes semblables à mon service. S'il vient, du reste, sa visite sera singulière, car j'en attends une autre, mon cousin Eugène, qui s'est couvert de gloire en Hongrie et qui sera le premier héros de l'Europe, si Dieu le permet. -Mon fils, prenez garde ! Il y a un proverbe de mon pays qui m'a toujours paru fort sage : Qui trop embrasse mal étreint. Le prince sourit, ce fut tout. Il ne répondait point quand il ne lui convenait pas de le faire. Madame Royale raconta ses inquiétudes à ma belle-mère devant moi. Je sus ainsi la chose d'origine, et je me réjouis fort de voir le maréchal et le prince Eugène, avec lequel j'avais fait connaissance à son dernier voyage et qui me semblait un prince fort distingué. Quant au maréchal, il me parlerait de la France, de mes parents, de la cour, de tout ce que j'avais aimé et que je regrettais encore. C'était une fête pour moi. Sur ces entrefaites, un matin que je jouais avec mon petit Michon, il me demanda tout à coup si le Comte et moi ferions bientôt à M. Petit la visite que nous lui avions promise. -Pourquoi cela, petit Michon ? Nous n'y avons plus pensé, je l'avoue. -Parce que M. le curé veut vous préparer une collation friande et que j'en prendrais ma part. -C'est donc toi qui est pressé ? -C'est moi, et puis c'est aussi cet abbé Alberoni qui doit faire les chatteries et les bonnes choses. Il vient chaque jour chez M. le curé et lui demande quand cela sera décidé. Parce que c'est, dit-il, le chemin de la fortune qui s'ouvrira devant lui. -Le chemin de la fortune s'ouvre donc par une porte de sucre et de biscuits ? m'écriai-je en riant. -Je ne comprends rien à cet homme-là, madame, il fait des rêves et des discours auxquels on ne voit pas clair. C'est le fils d'un jardinier, assure-t-on, et il parle de devenir premier ministre. Un devin le lui a annoncé, et il y croit. -Compte-t-il donc être premier ministre de M. le duc de Savoie ? -Bah ! C'est trop peu de chose ! Il sera premier ministre d'un grand royaume. -Je ne soupçonne pas trop alors à quoi notre collation et notre présence peuvent lui servir. -Enfin, madame, il ne rêve qu'à cela. Il vit tout seul dans sa petite chapelle, et il invente des plats nouveaux tous les matins, afin d'en composer dont Vos Excellences soient satisfaites. Je parle le soir même chez Son Altesse de mon petit Michon, qui y était fort connu, de l'abbé Alberoni et de ses friandises. Madame Royale était gourmande. Depuis qu'elle ne s'occupait plus du gouvernement, elle avait de grandes séances avec ses officiers et ses marmitons. Elle se mit à rire de cet abbé et de ses préparatifs de fourneaux. Madame Royale était simple et fuyait souvent les exigences de son état pour vivre en particulière. Elle aimait fort les à-parts avec ses favoris et favorites. Tant qu'elle fut Régente, elle sacrifia ce goût. Mais depuis son abdication, elle s'en dédommagea fort. -L'abbé Petit n'a-t-il pas une maison des champs ? demanda- t-elle à madame de Verrue. -Oui, madame, il en a une charmante, où se trouvent quantité de tableaux et de curiosités. Elle est tout près de celle de mon fils. -Hé bien, contessina, prévenez votre Michon que mardi prochain nous irons tous nous promener de ce côté, que je me reposerai à sa villa, et que s'il s'y trouve quelque collation préparée, je ne refuserai pas d'y faire honneur. Je ne fus point surprise : Madame Royale faisait souvent de ces promenades. Ma belle-mère et moi nous en avions la privance, que la cour recherchait fort. Bien qu'elle n'eût plus de pouvoir établi, elle en avait encore un très réel sur l'opinion de son auguste fils. Il se faisait un devoir de lui être agréable et lui refusait peu de choses en ce qui concerne les faveurs de la cour. Quant au gouvernement, il écoutait ses conseils, mais il se réservait d'en être le juge, et ne faisait que ce qu'il lui convenait de faire, sans jamais en rendre raison. Le curé fut prévenu dès le lendemain, et au jour désigné il nous reçut avec sa bonté et sa modestie ordinaires. Quant à l'abbé Albe roni, il se montra radieux. Nous ne le vîmes qu'après la collation. Au moment du fruit, il vint recevoir les compliments de Son Altesse et réchauffer ses espérances d'avenir. Madame Royale, instruite par moi, le fit causer. Elle se plut à l'interroger et à l'entendre. Il avait infiniment d'esprit, du plus fin et du plus bouffon. En sondant son regard, on y trouvait une profondeur inattendue et que cette folle enveloppe cachait au vulgaire. À l'âge que j'avais alors, je n'en vis pas davantage, je le pris pour un Pasquin. Plus tard, je me rappelai, lorsqu'il se fit connaître et que nous le revîmes dans une tout autre situation. Madame Royale prit plaisir à lui faire raconter sa vie et ses projets. Il lui dit tout net qu'il était fils d'un jardinier de Parme et qu'il avait désiré monter plus haut dès l'âge le plus tendre. -J'ai pris le petit collet pour aborder où mon petit sarrau de toile ne m'aurait pas introduit, madame. Mon père et ma mère me traitaient de fou. Mais si je n'étais l'abbé Alberoni, si au lieu de greffer des poires, je n'avais su tourner des sauces, je ne serais aujourd'hui aux pieds de Votre Altesse Royale et à la remercier de ses bontés, à lui en demander la continuation et la suite. Voilà ce que c'est que l'habileté. -Vous avez raison, monsieur l'abbé, tout cela est juste. Mais je voudrais savoir, pour vous bien servir, ce que vous comptez être un jour. -Hélas ! madame, premier ministre, rien que premier ministre, répliqua-t-il d'un air humble et soumis. -De mon fils ! -Oh ! non, madame, d'un plus grand État. Soit l'empereur, soit le roi de France ou le roi d'Espagne, je ne sais pas encore. -Ah ! vous n'avez pas encore choisi, je comprends. Mais ne trouvez-vous pas ce saut bien grand, de votre canonicat à une semblable position ? N'y a-t-il point des échelons pour y arriver ? et quel est celui que vous désirez choisir en ce moment ? -Ah ! madame, le plus difficile, car c'est le premier. -Ne peut-on vous aider ? Voyons. Je vous promets de parler au duc. -Au duc de Parme ? demanda-t-il vivement. -Ah ! il s'agit du duc de Parme. Je serais peut-être moins puissante, pourtant je tâcherai. La princesse riait fort en lui parlant, et le fin compère comprit qu'il pouvait oser. -Le canonciat de Son Excellence est un bon petit poste, madame, on y gagne sa vie à ne rien faire que quelques prières bien douces et bien faciles ; on y chante vêpres, seul avec son clerc ; on y dit la messe devant trois vieilles femmes et leurs chiens de Bologne, et l'on s'en va tout doucement au paradis, escorté des regrets de ses voisins, à qui l'on donne un joli repas chaque semaine, sans se gêner. C'est un bénéfice enviable de toutes les façons, excepté... -Excepté pour les premiers ministres en herbe, je le comprends. Ensuite ? -Ensuite, madame, puisque Votre Altesse daigne comprendre si vite, elle comprendra bien aussi que j'en voudrais sortir. -Parfaitement. -J'ai des ambitions, madame : celle d'être premier ministre, qui ne peut pas me manquer, et celle de me promener dans les rues de Parme dans le carrosse de Monseigneur l'Évêque. C'est par celle-là qu'il faudrait commencer. -Voulez-vous que je demande à Monseigneur de Parme de vous promener en carrosse dans la ville de Parme à ses côtés ? Je ne vous promets pas de l'obtenir, car il faut une raison à cette promenade. -Aussi je la trouverai, si madame a l'extrême bonté de m'écouter jusqu'au bout. Il vaque un office de Capellan dans sa maison. Si je puis avoir cette place, le premier échelon est franchi, et je tiens mon rôle de premier ministre. -Si j'étais la duchesse de Parme, je vous la donnerais. La duchesse de Savoie ne peut que vous promettre de la demander dès demain. Ainsi fait-elle. J'espère que Monseigneur de Parme ne me refusera pas. Il a de l'esprit, il aimera un homme d'esprit se présentant comme vous, j'en suis sûre. L'abbé, vous serez Capellan. -Que Dieu vous entende et vous bénisse, madame la duchesse ! Vous aurez commencé une belle fortune, et vous n'au- rez pas à vous en repentir. Il accompagnait ces paroles de mille grimaces et de mille singeries dont la compagnie se pâmai,. Son Altesse plus que personne. Elle en raffola sur-le-champ, elle lui fit répéter ses folies et en rit aux larmes, de la composition de sa maison et de son gouvernement quand il serait premier ministre. S'est-il souvenu de cette journée lorsqu'il l'est devenu tout de bon ? J'ai souvent eu envie de le lui demander. Madame Royale fit écrire à l'Évêque de Parme. Il donna la place de Capellan à Alberoni et commença en effet son élévation. Avant de partir, il vint saluer madame la duchesse, ma belle-mère et moi. Il nous envoya de Parme d'excellentes conserves, et cela jusqu'au jour où il quitta l'Italie. Je me suis toujours étonnée qu'il ait pu arriver à la grandeur, étant si reconnaissant. D'ordinaire, la première condition, c'est d'être ingrat envers ceux qui vous ont servi. Chapitre XIII J'ai, jusqu'à maintenant, il me semble, bien parlé des affaires des autres. Il est temps, je crois, de retourner aux miennes et de vous tenir au courant. J'ai vu tout ce que je viens de raconter. J'ai vu beaucoup d'autres choses, mais quant à ce que j'ai éprouvé, quant aux secrets de mon coeur, il m'est doux de les rappeler, il m'est doux de les tracer sur ce papier confident, innocent et fidèle qui ne gronde point, qui ne me fait aucun reproche, qui accueille tout de la même façon et qui ne me trahira pas, de mon vivant du moins. S'il me trahit après ma mort, je ne serai pas là pour le savoir, et je me soucie assez peu de la postérité ; je n'y crois point. D'ailleurs, ces pages tomberont peut-être entre les mains d'un bon coeur, d'un charmant esprit qui saura deviner pourquoi je les ai tracées, qui appréciera les sentiments et les idées de la pauvre créature qui n'a su, dans toute sa vie, faire de mal qu'à elle-même. Cette idée m'est douce, je voudrais connaître cet ami futur que le ciel me destine peut-être. Je le bénis d'avance et je lui dis : Merci à vous qui apprendrez aux autres à me mieux connaître, à vous qui direz aux siècles futurs que la dame de volupté ne fut ni ambitieuse ni avide de richesses ; elle fut tendre, elle fut paisible, elle fut malheureuse souvent, bien qu'on en ait pu penser, et si Dieu eût donné au comte de Verrue le même coeur qu'à elle, ils eussent offert un modèle et un exemple aux époux de ce monde. Je l'ai déjà répété et je pourrai bien le répéter encore. Je n'ai pas besoin de dire qu'après le séjour à la campagne, notre bonheur fut très grand et très complet. Madame de Verrue ferma les yeux, elle feignit de ne s'apercevoir de rien, et n'entra plus, ni chez son fils ni chez moi, sans nous avoir fait prévenir préalablement. L'abbé Scaglia était absent pour quelque mission. Madame Royale lui en donnait souvent ; elle le tenait en grande estime et le chargeait de beaucoup de secrets. Nous étions calmes et tranquilles, nous tâchions de ne point montrer notre tendresse et d'être ensemble devant les autres comme auparavant. C'était le plus difficile. Ma belle-mère voyait moins son fils. Elle affectait une froideur sévère, espérant le ramener ainsi et le conduire à l'amende honorable. Il commençait à trembler, en effet, loin de moi ; mais dès que je paraissais, dès que mon regard rencontrait le sien, il reprenait du courage et de l'espoir. Nous allions partout ensemble, nous retournions souvent à notre chère villa et à la chambre en points de Hongrie. Nous nous rappelions sans cesse ces premiers moments de bonheur, et nous en croyions la durée éternelle. Un événement très naturel, qui d'ordinaire comble de joie les familles, et qui pour nous était la révélation publique de notre union renouvelée ou plutôt formée, vint redoubler nos embarras. Il fallait avouer à madame de Verrue, nous n'avions point dérobé de pauvre petit, c'était l'enfant de notre amour. Nous étions les plus heureux du monde de l'avoir, encore fallait-il qu'il fût reçu par son aïeule comme une bénédiction du bon Dieu qu'il était pour nous, et je ne savais trop si elle y consentirait. Nous le cachâmes tant que cela fut possible. Une fille coupable d'une faute ne prend pas des précautions plus minutieuses. Ma souffrance me trahit. Madame de Verrue devina tout à ma pâleur, à mes incommodités continuelles. Chaque fois qu'elle me regardait, je rougissais. Mon mari rougissait plus encore, il détournait la tête, et levait le siège. Il craignait les explications. Je ne tardais pas à le suivre, j'en avais aussi peur que lui. Un jour, comme j'étais déjà détalée, madame de Verrue me rappela. Je n'osai pas aller plus loin .Je sentis qu'il fallait revenir, et que le moment de la révélation arrivait. Ma belle-mère me rappela encore. Je retournai vers elle. Son regard me toisa avec un éclair de haine et, sans préambule, elle me dit : -Vous êtes grosse, madame. Je ne répondis point, tant la déclaration à brûle-pourpoint me semblait brusque. -Quand donc le comptez-vous avouer ? Quand donc en comptez-vous donner part à Leurs Altesses ? Est-ce que vous prétendez vous cacher, par hasard ?... -Madame... -Tout ceci est très ridicule, je vous en avertis. Après vous être comportée avec mon fils d'une façon inqualifiable pour votre âge ; après avoir mené une existence qu'une effrontée désavouerait certainement, ne venez-vous point faire la prude et dissimuler ce qui s'en est suivi ? Voilà une belle modestie vraiment ! Comme si vous ne deviez pas être fière de donner un héritier à la maison de Verrue ! À quoi seriez-vous bonne sans cela ? Je me regimbai lorsque je m'entendis injurier de la sorte. -Ne suis-je pas mariée, madame, s'il vous plaÎt ? En quoi aije manqué à la modestie ? En quoi ai-je montré des façons d'ef- frontée ? Si je donne un héritier à la maison de Verrue, il me semble que je suis de la maison d'Albert, et que... L'argument était mauvais, la rude comtesse me coupa la parole. -La maison d'Albert ! s'écria-t-elle, enchantée d'avoir trouvé un sujet véritable de m'humilier. Vraiment, la maison d'Albert ? Ah ! vous croyez que cela se ressemble ? Qu'est-ce donc que la maison d'Albert ? D'ailleurs, est-ce une maison, et dans pareille classe, donne-t-on ce nom aux familles ? Votre grand-père était un fauconnier, ma belle demoiselle de Luynes. Votre aïeul était moins encore, apprenez-le si vous l'ignorez, et chacun sait ce qui a fait de ce fauconnier un duc, n'en pouvant faire un gentilhomme. -Alors, madame, repris-je, toute pâle de colère, pourquoi la petite-fille de ce fauconnier a-t-elle été arrachée à son pays, à cet hôtel de Luynes où l'on vit si heureux, à cette famille que tant de respects entourent, pour venir souffrir auprès de vous ? Pourquoi l'héritier de la maison de Verrue est-il devenu mon mari ? Ce n'est pas ma dot qui vous a tentée, je n'en ai point reçu. Ce n'est ni ma beauté, ni les qualités de mon esprit : à treize ans, l'on n'a ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, vous ne me connaissiez pas. Qui donc vous a pu conduire à une alliance avec ce duc de Luynes qui n'est pas gentilhomme et que vous méprisez tant ? L'étonnement tua chez madame de Verrue la colère. Dans le premier moment, elle me laissa dire parce qu'elle ne comprenait point mon audace. Soumise jusqu'ici, je me relevais pour la première fois. J'étais la mère de l'aîné de sa maison en ce moment. J'étais la femme du comte de Verrue et non une petite fille que l'on peut impunément offenser. Elle pressentit un adversaire qu'elle aurait de la peine à vaincre, et dès lors ma perte fut jurée, je n'en doute pas. Cependant elle voulut combattre et ne pas me quitter sans avoir épuisé tout son fiel. -Si je vous avais connue, madame, si j'avais prévu ce que la fille de treize ans deviendrait plus tard, vous ne seriez point ici, je vous le jure. Mais je crus cet abbé de Léon, confiante en son amitié, désirant surtout assurer le bonheur d'un fils que j'aime pardessus tout. J'ai consenti à vous recevoir ici, en mendiante, vous venez de le dire, à vous tout donner, n'exigeant en échange que votre jeunesse, votre vertu, votre beauté pour l'héritier d'une des plus vieilles maisons de l'Italie, me disant, pour excuser la mésalliance, que le comte de Verrue était bien assez grand seigneur pour faire une grande dame sans le secours de sa noblesse à elle, et qu'il était plus noble de tout offrir sans rien recevoir. Puisque vous le demandez, voilà pourquoi je vous ai prise, madame, et pourquoi vous m'insultez aujourd'hui en reconnaissance de mes bontés. J'étais retombée sur mon siège, suffoquée par la rage, par l'im- puissance, par toutes les passions contenues et dans l'impossibilité d'éclater. Elle eût continué ainsi deux heures que je n'aurais pas répondu davantage. J'étouffais, je me sentis mourir. Elle n'eut aucune pitié de moi. Se levant, au contraire, et enchantée de m'avoir réduite au silence, elle me fit une révérence ironique en me disant : -Je vais vous envoyer vos femmes pour délacer votre corps de jupe, madame, et je vous engage à n'en plus porter. Cela devient inutile, je sais tout. Marion et Barbette, qu'elle fit mander en me quittant, accoururent, poussant des cris et des exclamations sans fin. Marion alla chercher monsieur de Verrue dès que je fus reconduite à mon appartement, en lui annonçant que la méchante douairière nous allait tuer, mon enfant et moi, s'il n'y voulait mettre ordre. Monsieur de Verrue se lamenta fort. Mais il n'était point homme à mettre ordre à rien en face de sa mère. Il se trouva très empêché entre nous deux. Je lui déclarai que je ne resterais pas une heure de plus en son palais après le traitement que j'avais reçu, que j'allais écrire à ma famille, et prier mon père de me venir chercher. -J'attendrai son arrivée en quelque couvent, ajoutai-je, il serait peu séant que j'habitasse cette maison où madame votre mère m'a reçue par charité. Les filles de duc et pair n'endurent point de pareils traitements. -Et moi ! et moi ! que deviendrai-je ? répétait-il en pleurant, et mon fils ? -Vous, monsieur, vous aurez madame votre mère pour vous consoler. Quant à votre fils, soyez tranquille, je vous le renverrai dès que j'aurai pu m'en débarrasser. Ma furie était semblable à la malédiction de l'Écriture, elle allait jusqu'à la troisième génération. M. de Verrue se jeta à mes genoux, il me supplia, il me demanda pardon, il pleura, il baisa mes mains. Il parvint à toucher mon coeur qui l'aimait. Je le baisai à mon tour, je mêlai mes larmes aux siennes, je lui pardonnai, je pardonnai à son fils. Mais, quant à la douairière, rien ne pouvait m'apaiser. Il fallait lui signifier sur-le-champ qu'elle eût à chercher un autre logis, qu'elle nous laissât libres chez nous en ne nous embarrassant pas davantage de sa présence et de sa domination. Mon mari serait plutôt mort que de faire une semblable levée d'armes. Il se remit à pleurer de plus belle et à me supplier sur tous les tons. Je ne me laissai point attendrir et, tout en l'embras- sant, je lui répétais : -J'en suis aussi désolée que vous, ce n'est pas ma faute. Il faut choisir entre nous deux : si elle reste, je sortirai. Après cette scène, je m'endormis, fatiguée que j'étais. M. de Verrue ne se vit pas d'autre refuge que notre bon abbé Petit, il n'espéra qu'en lui seul et, dès que j'eus fermé les yeux, il courut chez lui, trouvant cette manière plus courte et plus sûre que de l'envoyer chercher. Le curé écouta tout. Il se doutait de cette situation. Il connaissait depuis longtemps madame de Verrue. Il m'avait devinée, il prévoyait cette zizanie, et s'était préparé à la combattre. -La personne à employer, dans tout ceci, c'est Madame Royale, dit-il. Elle seule aura le pouvoir et la volonté de dominer madame votre mère. Elle seule entrera dans les sentiments de madame votre femme, sa compatriote et la fille d'une maison qu'elle a toujours honorée de ses préférences. Allez près de la princesse, monsieur, ou, si vous ne vous en sentez pas le courage, j'irai pour vous, je vous l'offre de grand coeur. Mon mari accepta avec reconnaissance, avec bonheur. Il remit tous les pouvoirs à l'excellent prêtre, qui s'en alla droit au palais, en le quittant avec sa simplicité habituelle, avec ses modestes habits et son placide visage, bien plus connu des malheureux que des riches. Aussitôt qu'elle sut qu'il était là, Madame Royale donna l'ordre de l'introduire, elle qui refusait souvent les dames et les seigneurs les plus brillants. M. Petit s'exprima comme toujours, en forts bons termes. Il lui raconta la révolution intestine arrivée chez nous, il lui exposa la position que me faisait monsieur de Verrue, et la supplia d'apaiser la tempête qui, sans elle, menaçait de tout bouleverser. La duchesse connaissait ma belle-mère. Elle ne s'étonna point, elle promit à l'abbé Petit de s'intéresser à sa demande, et, comme elle me supposait la plus facile à séduire, elle voulut commencer par mois. Sans s'inquiéter des façons ni de l'étiquette, dont elle faisait bon marché depuis la fin de la régence, elle prit son écuyer, une demoiselle suivante, et vint chez moi tout de suite en carrosse de ville. Je ne l'attendais pas, on le pense bien, je dormais encore. Elle ne souffrit pas qu'on m'éveillât et voulut, au contraire, m'éveiller elle-même. Jamais surprise n'égala la mienne. Lorsque je la vis auprès de mon lit, j'en perdis la parole. -C'est bien moi, dit-elle en riant. Ne soyez point si étonnée, nous allons causer un peu ensemble, si vous voulez m'entendre, ou plutôt si vous le pouvez. On dit que vous êtes malade, cela ne sera rien, je l'espère. Elle ne souffrit point que je me levasse, et s'installa auprès de mon lit. Avec son charmant esprit et toute sa bonté, elle me fit raconter ma situation, mes douleurs, mes colères, mes résolutions de quitter la maison de mon mari si ma belle-mère persistait à y demeurer avec nous. Il ne me fallait point prier pour jeter tout mon feu. -Vous connaissez ma mère, vous, madame, vous connaissez le duc de Luynes, et vous savez si leur fille est venue en ce pays comme une mendiante. La princesse m'écouta avec patience sans m'interrompre. C'était le seul moyen d'obtenir sur moi quelque empire. Lorsque j'eus terminé, elle reprit mon discours d'un bout à l'au- tre et jeta bas mes raisons une à une. Elle me représenta mes torts, tout en ne cherchant point à excuser ceux de la comtesse. Elle me parla de mon mari, de mon enfant, de ma renommée, de tout ce qui pouvait émouvoir. J'y fus d'abord insensible, mais, comme elles insistait et avec une véritable tendresse, je me laissai prendre et je m'attendris. Elle en profita pour m'arracher la promesse que je ne partirais point et que je ferais avec madame de Verrue comme s'il n'était rien advenu. -Je me charge d'elle si vous voulez oublier le passé, et je vous promets que cela ne se renouvellera point. Votre belle-mère est jalouse de son fils, c'est le défaut et le malheur des mères. Je le sais, moi, j'ai eu beaucoup de peine à me consoler de cette Cumana, et ce n'était pas sa femme. Quant à ma bru... La princesse s'arrêta un instant et sourit. -Quant à ma bru, reprit-elle, je me suis raisonnée, et j'ai vu que ce n'était pas si terrible que cela en a l'air. Je ne sais ce que Madame Royale dit à madame de Verrue, mais elle la calma tout à fait. Depuis lors, nous n'avons plus eu aucune discussion. Elle m'en a bien plus détestée pour cela, et elle s'est bornée à se venger sourdement. Elle agit avec une finesse et une adresse si supérieures en me cajolant et en cajolant son fils, qu'elle reprit en fort peu de temps tout son empire. Elle le retint sous sa loi, ainsi que disent les poètes ; d'abord en lui parlant de moi de manière à flatter le sentiment qu'il me portait, ensuite en lui parlant de lui de façon à l'inquiéter sur celui que je lui portais moi-même. Il fut donc successivement, en suivant la volonté de sa mère, tendre, empressé, confiant et jaloux. Il fut mon amant d'abord, mon mari ensuite, mon ami jamais. Elle tua dans son coeur cet attachement qui survit à tout, en lui inspirant peu à peu des craintes sur mon caractère, en me peignant, et cela avec des nuances et des précautions infinies, en me peignant, dis-je, comme une étourdie, une folle, une visionnaire d'amour-propre, enragée de domination, n'aspirant qu'à l'humilier, à l'amoindrir, à faire tout ployer sous ma volonté. Il en résulta qu'après les premiers moments passés, il n'eut plus d'amour et il n'eut plus rien du tout !... Je lui devins, non pas odieuse, c'est trop dire, elle eût dépassé le but sans l'atteindre, mais indifférente. Il ne vit en moi qu'une femme portant son nom, tenant la place à sa table près des princes, assez belle et assez spirituelle pour ne pas blesser sa vanité de mari, mais incapable de rien autre chose, et un véritable zéro pour la fortune et la gloire de sa maison. Je vis s'envoler une à une mes belles espérances. Car moi, je l'aimais toujours, car je l'aurais aimé bien davantage encore, s'il l'eût voulu, car il est demeuré le seul amour de ma vie, en dépit des apparences, en dépit de mes fautes et de mes erreurs. Il aurait fallu rester forte, hélas ! je ne l'étais point. Voilà ce que madame de Verrue a fait de nous deux et les voies qu'elle a préparées à la séduction qui marchait vers moi. Ah ! les belles-mères ! Dieu vous en garde ! Chapitre XIV On le voit, monsieur de Verrue fut bien vite rentré sous la férule de madame sa mère. Malheureusement, mon enfant ne vint pas à terme. J'accouchai dans de grandes douleurs, à cinq mois, sans imprudences, sans provocations, simplement, dit le médecin, parce que je n'eus pas la force de le porter davantage. Ce fut un grand malheur, je le répète. Si j'avais pu avoir ce fils, ma belle-mère eût perdu tout son pouvoir sur mon mari, j'étais puissante. Sans lui, je fus vaincue ; l'habitude de l'esclavage l'em- porta. Je cherchais à m'en consoler par la distraction. Je hantais fort les bals et les fêtes, j'allais à tous les cercles, et je fis constamment ma cour à Leurs Altesses pour fuir ma maison, où je ne trouvais que des ennuis. M. de Savoie commençait à me regarder de plus près encore. Il vint même deux ou trois fois me surprendre à la campagne, lorsque par hasard je m'y retirais pour prendre un peu de repos. On en parla sourdement, mais le soin que je mis à n'y point répondre fit tomber ces rumeurs dès l'abord. Un jour que j'étais assise dans un petit salon où passait fort peu de monde, je jouais avec un petit singe qu'on avait donné à Madame Royale et qui était le plus joli du monde ; j'entendis auprès de moi le bruit que faisait le prince de Carignan lorsqu'il désirait qu'on le regardât. Je me retournai aussitôt. Il me fit signe de venir m'asseoir sur un canapé dans une manière de niche, avec des glaces, et là, notre conversation muette commença. Il s'agissait de son auguste cousin, et il voulait m'entretenir de l'amour qu'on lui supposait pour moi. Et, comme je m'écriais que cela n'était point vrai, il tapa du pied avec impatience, il me répéta que cela était très sûr et qu'il le savait bien. -Non, monsieur, répétai-je à mon tour. -Son Altesse vous aime, écrivit-il très vite, je le sais, mais si vous êtes sage, vous ne l'écouterez point, et vous lui montrerez que vous n'entendez point manquer à votre mari. Il faut rester dans l'ordre, madame, sans quoi l'on est toujours malheureux. C'est un homme voué aux réflexions forcées qui vous donne ce conseil. Suivez-le. -Monsieur, soyez tranquille, répondis-je, je ne veux point manquer à monsieur de Verrue, non seulement par devoir, mais encore par amitié. -Alors tout est bien et je suis tranquille en effet. -D'ailleurs, M. le duc de Savoie a une épouse aussi jeune et plus belle que moi. Il doit l'aimer sans doute, et il l'aime. Pourquoi aurais-je la hardiesse de croire qu'il puisse tourner les yeux de mon côté ? Le muet secoua la tête, et traça dans son langage extraordinaire et figuré deux ou trois lignes où il disait que les plus beaux fruits d'un arbre semblaient toujours ceux qu'on ne pouvait pas atteindre. Cet illustre muet me portait un intérêt véritable. Plus tard, il me rappela ces avertissements. Je me les rappelais bien sans lui. Ils ne pouvaient plus servir à rien, hélas ! Victor Amédée ne dit pas un seul mot que je ne pusse entendre, mais il prit des habitudes de partager mon jeu et de s'asseoir auprès de moi, de me faire demander de mes nouvelles par ses gentilshommes lorsque je manquais un jour à me trouver au cercle chez Leurs Altesses. Cela n'était guère marqué que pour moi et les courtisans au nez fin. Les autres y pouvaient voir un attrait d'es- prit ou une envie d'être agréable à madame sa femme, qui me voulait traiter en amie et en compatriote. Je ne m'y trompais point. Je m'écartai peu à peu. Le prince me demanda tout haut à madame de Verrue, qui ne manqua pas la belle occasion de noter mes caprices, mon humeur désagréable et la peine qu'elle avait à vivre avec moi. Madame Royale n'était pas présente, sans quoi elle n'eût osé parler ainsi devant elle qui savait le fond des choses. Le duc n'es- saya pas de défendre, il avait trop de finesse déjà. Le lendemain, commençait la semaine sainte, époque à laquelle tout le monde s'enferme en des couvents ou fait la retraite chez soi, en passant la moitié de son temps dans les églises. Les offices et les vêpres durent fort tard. On y va et on y reste ; chacun a une lanterne ou une chandelle allumée pour lire ses prières ; mais, au moment de sortir, on les éteint toutes en même temps. Il en résulte une obscurité et une infection incroyables. De bonnes âmes restent à prier dans ces ténèbres, ou bien des âmes tendres en profitent pour se réunir et se faire au pied des autels des serments clandestins qui n'en sont pas mieux gardés pour cela. Le jeudi saint surtout, les chants se prolongent indéfiniment, et là, on veille toute la nuit près du saint tombeau. J'étais triste et je voulus aller prier à mon tour, accompagnée seulement de mes gens et de Marion qui, pour ce jour-là devint tout à fait demoiselle suivante, car je n'emmenai qu'elle. Nous allâmes dans une chapelle appartenant à la maison de Verrue, où il n'y avait personne, à ce que nous croyions du moins. Le confessionnal de ma belle-mère s'y trouvait. Il était placé dans la partie la plus obscure. Elle ne supportait pas qu'on la vît agenouillée, même devant la présence de Dieu. J'allai me placer dans le fond, et je me mis à prier, Marion un peu éloignée de moi. J'étais tout à côté du confessionnal, fort enfoncée dans mes patenôtres. J'entendis quelqu'un à côté de moi mais je n'y pris pas garde et, sans retourner la tête, j'aperçus une robe noire semblable à celle d'un pèlerin ou d'un moine, qui passait fort vite. Il y en avait tant aux églises, ces jours-là, que cela n'avait rien d'extraordinaire. Au bout d'un instant, une voix sembla sortir du confessionnal, ce qui me fit peur, et j'allais crier lorsque cette voix me dit : -Ne craignez rien et écoutez-moi ; il s'agit de vos intérêts. Je me retournai pour tâcher de voir qui me parlait ainsi. Mais tout était si sombre que je ne distinguai rien ; c'était effrayant. -Vous êtes malheureuse, reprit-on ; vous avez une méchante belle-mère. Je ne répondis point. Je pensai que c'était là son confessionnal et qu'elle y pourrait bien être cachée, elle ou quelqu'un chargé de m'épier de sa part. -Vous vous défiez de moi. Vous avez tort, je suis un ami. Si vous le voulez, le bonheur peut vous être rendu. J'ouvris l'oreille un peu plus grande mais je ne répondis toujours pas. -Vous pouvez vous débarrasser de ce Verrue et trouver un meilleur sort. -Oui-da ! répliquai-je en colère et plus vivement que je n'au- rais dû. Je ne veux point me débarrasser de mon mari. -Quoi ! vous l'aimez ? -Je l'aime, certainement que je l'aime. Et qui est-ce qui en doute ? -Ainsi vous ne permettriez pas qu'on vous aimât ? -Je donne toute permission de prendre de l'amour, à condition que je ne le devrai point rendre. -Comment ! si un galant, riche, puissant, jeune, amoureux, venait vers vous, vous le repousseriez ? -Je ne sais qui vous êtes ni pourquoi j'ai la faiblesse de vous répondre. Je devrais vous faire prendre par mes gens et mettre hors de cette chapelle qui appartient à mon mari et où vous n'avez pas le droit d'entrer. -Soyez cruelle jusqu'au bout. Faites-le, vous vous en repentirez après. Cette assurance me donna à penser que cet inconnu pourrait bien être M. de Savoie lui-même, qui me voulait sonder, et qu'en le faisant mettre hors, j'allais amener un événement qui me conduirait ensuite plus loin que je ne voudrais et qu'il ne faudrait pour la fortune de ma maison. Je me décidai donc à lever le siège plutôt et sans rien ajouter davantage. L'homme du confessionnal s'en aperçut et s'empressa : -De grâce, restez encore, je n'ai pas tout dit. -J'en ai assez, j'en ai trop entendu. -Non, un instant, je vous en supplie, ne me laissez pas ainsi. -Je ne parle pas à des inconnus, à des malfaiteurs peut-être. -Ah ! madame, vous voulez donc faire mourir les gens. Mais partez, partez, nous nous retrouverons malgré vous, et alors... Je n'en entendis pas davantage. J'appelai Marion, je fis avertir ma livrée et je sortis. Mon écuyer voulut tourner la clé et fermer la chapelle. C'était un bon moyen de vengeance, sans doute. Mais ma gloire en pouvait souffrir ; on me pouvait accuser de l'avoir caché là et d'en être la complice. Je fis signe de laisser la grille ouverte en ajoutant qu'un pèlerin m'avait demandé la permission de prier le Saint Patron de Verrue, et que d'ailleurs le comte ou sa mère pouvaient arriver également. Je rentrai chez moi fort intriguée, l'esprit occupé et me demandant quel était cet étranger et dans quel but il m'aurait interrogée, si ce n'était de la part de Son Altesse. -Un autre n'oserait point, ajoutai-je. Il faut être tout-puissant pour s'attaquer à moi qui ne cherche personne, et s'y attaquer de cette manière. Je me trompais cependant. J'étais moins inattaquable que je ne le pensais. J'en eus bientôt la preuve. La semaine sainte était cette année à la fin d'avril. Le printemps à cette époque de l'année est en Italie dans toute sa beauté. Ce ne sont que fleurs de toutes sortes, avec cette jeune verdure si fraîche qui apporte de bonnes senteurs et de douces pensées. La veille de Pâques, j'étais restée presque toute la soirée à l'égli- se, au milieu des chants, de l'encens, des prières ferventes. J'étais dolente et fatiguée. Je soupai seule chez moi et ensuite un clair de lune charmant faisait rire devant mes yeux les roses du parterre, de ce même parterre où monsieur de Verrue avait commencé de me trouver belle. Je me laissai tenter et j'y allai me promener par les allées. Je m'y promenais tant et si bien, que le jour arriva, ce jour de résurrection, salué dès l'aube par les cloches, par le canon, par les acclamations de la foule déjà dans toutes les rues. Le peuple va se décarêmer dans les cabarets et chez des petits marchands qui bordent les maisons. Rien n'est plus gai que ce coup d'oeil. Beaucoup de dames et de seigneurs en jouissent inconnus, cachés sous des mantes et de grands feutres espagnols. C'est une des récréations du bel air ; l'envie m'en prit. J'appelai Marion, qui n'avait guère plus dormi que moi et qui était en compagnie du petit Michon, lequel accourait pour me souhaiter le premier les bonnes fêtes. Je me fis habiller ainsi qu'il convenait pour cette escapade. Je pris, pour toute escorte, ma suivante et mon abbé Poupin et je me lançai parmi la canaille, enchantée de n'être pas reconnue et de pouvoir m'amuser, en vraie petite fille, de tout ce que j'allais voir. Michon riait et sautait. On le connaissait partout ; sa bonne figure réjouie prêtait à rire dès qu'elle paraissait. Je lui donnai quelque monnaie qu'il dépensa en saucissons et en lard salé de toutes les espèces. Je m'arrêtai avec lui auprès d'une boutique de pâtisseries où il s'en trouvait d'excellentes, et j'en allais manger une, lorsque je vis un bras s'avancer de mon côté pour écarter une manière de bélître qui me gênait en passant. Je me retournai pour remercier mon libérateur et, sous les grands bords d'un feutre noir, je vis briller les yeux du prince de Hesse, un de nos plus fidèles et de nos plus assidus courtisans. Il me demanda de rester avec moi pour me préserver. Je ne le refusai point et nous nous mîmes à marcher près l'un de l'autre, ayant Michon et ma suivante derrière nous. Il commença à parler, de lui d'abord, selon la coutume de presque tous les hommes, et de moi ensuite, et puis de tous les deux. C'est-à-dire qu'il me voulut faire entendre qu'il se mourait d'amour pour moi, qu'il n'avait jamais trouvé l'occasion de me l'apprendre, et qu'il prenait celle-ci aux cheveux dans la crainte de l'échapper et quelque singulier que je puisse trouver ce parti-là. C'était un moment hors de saison, me semblait-il à moi, française, que la semaine sainte, pour me vouloir faire pécher. Et cependant, en Italie, c'est un des plus opportuns, à cause de la facilité de se rencontrer à l'église sous des habits qui déguisent les gens. Mais, semaine sainte ou carnaval, n'étant pas disposée à accueillir la demande, je la trouvai fort mauvaise, et je rudoyai ce pauvre Hesse de la bonne façon. C'était une excellente créature. Il ne m'en voulut point, se contenta de soupirer et de me répondre : -Le moment n'est peut-être pas venu, je repasserai plus tard. Il n'en continua pas moins toute la promenade à soupirer très haut, si bien que je le quittai et que je rentrai beaucoup plus tôt que je n'eusse souhaité le faire. Ma fatigue était extrême. Je me jetai sur mon lit pour me reposer quelques heures jusqu'à la messe, où je devais assister en grande pompe à la cathédrale avec toute la cour. Je ne dormis pas. Ces deux hommes et leurs paroles dorées ne me sortaient pas de la mémoire. Peut-être ne faisaient-ils qu'un ; peut-être le prince était-il, en effet, le mystérieux inconnu de la chapelle. Pourtant, si c'était lui, quelle apparence qu'il ne m'en ait pas parlé ? Et si ce n'était pas lui, qui ce pouvait-il être alors ? Je répondis mal à ces questions. Il faut bien l'avouer, je fus plus longtemps à ma toilette ; je la soignai davantage, je voulus être charmante et je me trouvai plus belle que je n'avais cru l'être jus- que-là. Mon mari m'avait si vite délaissée, que j'en prenais défiance de moi-même. Je partis avec lui et ma belle-mère. Nous nous rendîmes au palais. Nous avions l'honneur de suivre Leurs Altesses et nous devions les attendre suivant leur bon plaisir. Je ne paraissais plus depuis plusieurs semaines. Lorsque M. de Savoie m'aperçut, je vis très bien une expression de joie sur son visage. Je détournai le mien car je rougissais. Les cérémonies eurent lieu comme à l'accoutumée. Les princes avaient communié la veille et presque tous les courtisans aussi. En ce pays, on communie plus facilement que chez nous ; on ne se fait pas un scrupule de l'amour ; presque toutes les dames ont un galant pour le moins, les plus sévères n'ont pas le plus, mais les autres ne s'en gênent guère, et on ne pense pas faire mal. Si les prêtres refusaient l'absolution de ce péché-là, les églises seraient vides. On alla ensuite chez madame la duchesse, où était servie une magnifique collation, les dames à table. On n'est pas exigeant pour les rangs comme ici, et heureusement pour eux, ils n'ont pas de ducs et pairs qui les tyrannisent comme les nôtres. Victor Amédée ne s'assit point et fit le tour, parlant à chacune. Quand ce fut à moi, il me demanda avec une voix très émue si ma santé était meilleure et si je pourrais prendre ma part des fêtes qu'il comptait donner, et cela bientôt, entre-ci et la Pentecôte. Il ajouta que, d'ailleurs, il les remettrait si je n'étais pas assez bien, ne voulant absolument que j'y manquasse et qu'elles perdissent leur plus bel ornement. Je fus interloquée et je me contentai d'une révérence pour réponse. Le duc, fort sur son épargne, n'avait pas coutume de prodiguer les fêtes. Il ne pouvait me dire plus clairement qu'il me les destinait. J'en demeurai songeuse le reste de la collation malgré tout ce que je fis pour avoir l'air habituel, et j'en enrageais, M. de Savoie me regardant sans cesse et semblant jouir de cette occupation. Elle n'était pas ce qu'il croyait : je cherchais simplement le moyen de me débarrasser de lui sans porter dommage à notre état à la cour. Je le connaissais bien, il avait de la rancune, comme tous les hommes de ce caractère-là. Cette séance finit, à ma grande joie, par les vêpres, auxquelles il fallut aller. J'y réfléchis tout le temps, et, voyant le bon M. Petit à l'autel, l'idée me vint de lui conter l'affaire, et cela incontinent. Je le fis donc demander aussitôt après son office. Je prétextai la fatigue pour ne pas aller au souper de Leurs Altesses et je restai seule dans ma chambre, très impatiente de lui ouvrir mon coeur. Il ne se fit pas attendre : jamais aucune misère ne l'attendit et, me trouvant pâle et triste, il m'en demanda promptement le sujet. -J'en ai beaucoup, en effet, d'être tourmentée, mon bon père, et c'est là ce que j'ai voulu vous dire tout de suite. -Parlez, madame, ayez confiance, Dieu vous entend. Je lui contai l'histoire depuis le premier jour où je l'avais devinée, y compris le confessionnal et le prince de Hesse. Il m'écouta sans m'interrompre. Ensuite, il me loua fort de mon honnêteté, de mes craintes, d'être venue à lui sur-le-champ sans laisser le temps au mal de gagner du terrain. -Il n'y a qu'une chose à faire à présent, car le plus dangereux de tout ceci, c'est l'amour de Son Altesse. Qu'Elle sache qu'Elle perd son temps, Elle cherchera ailleurs. Refusez les fêtes. -Hélas ! je ne demande pas mieux. Mais comment faire ? -Il n'est pas besoin de subterfuges, faites qu'il vous les offre de nouveau et dites non hardiment. -Et s'il s'en prend à moi, s'il s'en prend surtout à monsieur de Verrue, s'il ruine son crédit et son avenir ? -C'est difficile, je le sais. Si vous étiez plus âgée, il faudrait louvoyer peut-être ; mais une aussi jeune personne ne peut s'expo- ser au danger. Soyez droite et franche. -Ai-je le droit de perdre mon mari sans qu'il en sache le motif ? -Prenez garde, madame ! marchander avec l'honneur, avec le devoir ! c'est un péché que d'en supposer monsieur de Verrue capable. -Je n'y songe même pas. Mais s'il était instruit, il trouverait peut-être un moyen que nous ignorons. Le curé secoua la tête. -Temporiser ! c'est tout perdre, madame. Songez à la qualité du galant, songez à son pouvoir, songez à son mérite ! -J'aime mon mari, monsieur, répliquai-je simplement. -C'est la meilleure raison, madame. Cependant, l'absence ne nuit pas. Nous causâmes longtemps, retournant la question de toutes les manières. La conclusion fut qu'il fallait ôter au prince tout espoir ; et, si l'on m'y forçait en me voulant conduire à ses fêtes, tout avouer à ma belle-mère, ma meilleure défense et ma meilleure barrière en ceci. En conséquence, dès le lendemain, je pris un air grave et j'atten- dis M. de Savoie de pied ferme pour lui faire mon compliment de congé. Il vint à moi en un instant que je m'étais retirée près d'une fenêtre et me demanda si j'étais remise de cette fatigue subite qui m'avait empêchée de reparaître la veille au souper. -Non, monseigneur, au contraire, je suis plus fatiguée que jamais. -Il faut vous guérir pour les fêtes qui commenceront bientôt, madame. -Je serai plus malade en ce temps-là, monseigneur. -Qu'est-ce à dire, madame ? Je voyais dans ses yeux une ironie et une façon d'être certain de son fait qui me révoltaient. Je lui répondis avec une hauteur suprême. -Cela veut dire, monseigneur, que je n'aime pas les fêtes et que je n'y compte point assister. -Même si on attend que votre santé vous le permette ? -Oui, monseigneur, même en ce cas-là. -C'est bien, madame, répliqua-t-il d'un ton piqué. Je crus en avoir assez dit, et, sans attendre qu'il me congédiât, je fis un révérence des plus humbles et je me retirai. Cette énormité parlait plus haut que tout. Il resta encore un instant près de la fenêtre pour se remettre. Il était fort en colère. Il revint près des dames et fit l'agréable tout en enrageant. Il en eut assez pour ce jour-là ; il ne me parla plus et resta plusieurs semaines à bouder. Enfin, un soir, madame de Pezzia, jouant avec lui fort familièrement, se mit à rire et lui demanda ce qu'étaient devenues ces fameuses fêtes qu'il annonçait depuis si longtemps et si l'on aurait jamais la joie d'y assister. -Ceci n'est pas ma faute, madame. La divinité à qui je les offre les refuse. -Monseigneur, elle les prendra bien lorsque vous les lui offrirez tout de bon. Croyez-moi, ce sera le moyen de l'attendrir et de l'amener à vous écouter. -Le croyez-vous, madame ? -En doutez-vous, monseigneur ? Je vous supposais plus instruit en ce qui touche les dames. Elles refusent pour se faire prier ; votre inhumaine n'est pas plus invincible que les autres. Madame de Pezzia était une vieille femme de beaucoup d'esprit, en possession de son franc-parler à la cour. Elle avait été fort galante et ne s'en cachait que ce qu'il fallait pour n'être point cynique. Elle racontait volontiers sa jeunesse et excusait celle des autres. Elle ne s'était point faite dévote de profession, seulement elle priait Dieu, elle allait à l'église et disait volontiers que le Seigneur valait mieux que ses créatures, et que cet amour-là était le seul qui n'eût point de lendemain pénible et d'abandon à déplorer. Le duc l'aimait fort et la mettait de ses parties. J'entendis cette conversation en tremblant. Je me croyais délivrée, je ne l'étais point. J'allais recommencer les combats, et certainement ceux de l'intérieur s'ensuivraient. Je tâchai de ne pas m'en déconcerter, j'y réussis assez bien. Quant à M. de Savoie, il ne me regarda point, il ne fit semblant de rien, et l'observateur le plus attentif n'aurait pu penser qu'il ne songeait qu'à moi seule. Deux jours après, nous fûmes prévenus, comme toute la cour, que Son Altesse allait donner des fêtes splendides, et qu'il fallait s'apprêter à y paraître et à y faire honneur. La situation devenait critique. J'eus de nouveau recours à mon abbé. Nous tînmes un long chapitre dans lequel il fut décidé que je n'irais pas à ces bals, que je prendrais ma santé pour prétexte, que je tiendrais bon envers et contre tous. Je m'y résolus. J'y mis un entêtement que l'on peut comprendre, la liberté du coeur étant, selon moi, la première de toutes les voluptés. Madame de Verrue ne manqua pas de me demander dès le lendemain quel habit j'allais préparer. -Aucun, madame, répondis-je. -Comment, aucun ! s'écria-t-elle. Vous voulez donc être autrement que les autres et faire honte à notre maison ? -Non, madame, mais je ne compte aller à aucun de ces bals. -D'où vient cette fantaisie, madame, s'il vous plaît ? -Je suis malade depuis longtemps ; les veilles me fatiguent et la chaleur des salles où l'on danse m'est fort nuisible. -En vérité, je ne vous puis concevoir. Quoi ! vous vous donnez des façons de vous faire prier et vous oubliez qu'une invitation de Son Altesse, c'est un ordre. Je vous avertis que nous n'y consentirons point et qu'il vous faudra venir avec moi sans tous ces grands airs de France qui ne sont point de mise ici, entendezvous ? -Je vous demande pardon, madame, je n'irai point. -Vous irez, vous dis-je. -Je n'irai point, répétai-je avec tant de fermeté qu'ils se regardèrent remplis d'étonnement. Je ne les avais pas accoutumés à cette décision. -Vous n'irez point ! et votre santé seule s'y oppose ? -Oui, madame. -Vous n'avez pas d'autres raisons ? -Je n'en ai pas d'autres, et alors même que j'en aurais, je saurais les taire. -Vous vous défiez de notre discrétion ? -Non, madame, mais de votre bonne volonté pour moi. Nous nous attaquâmes ainsi de propos aigres-doux pendant un instant. Mon mari ne disait mot, selon son habitude. En pensait-il davantage ? Je ne le crois pas. Il s'était accoutumé à rester si bien neutre dans nos discussions avec sa mère, qu'il le devenait tout à fait. L'heure appelait la douairière au palais. Elle me lança en partant son trait de Parthe. -Souvenez-vous, madame, que vous viendrez au bal de Leurs Altesses parce que vous le devez et parce que je le veux. Je ne répondis pas ; à quoi bon ? M. de Verrue regarda partir sa mère, ensuite il se tourna nonchalamment de mon côté et me dit : -Tout de bon, ma chère comtesse, vous ne voulez pas aller au bal de la cour. Pourquoi cela ? Quelle fantaisie ? Qui vous en empêche. -Je vous l'ai dit, monsieur, c'est ma santé. -Vous êtes blanche en couleur de rose, madame ; vous ne persuaderez à personne que vous soyez malade. -Qu'importe qu'on le croie, puisque cela est. -Pourtant, préparez votre toilette. Ma mère saura bien vous y faire aller, dût-elle demander à Son Altesse des carabiniers de son régiment pour vous y conduire. Et, tournant sur ses talons, selon une mode qu'avait donnée le prince de Hesse à tous les jeunes seigneurs, il me laissa seule. Je persistai à ne m'occuper de rien. Cependant, tailleurs et brodeuses, joailliers, tout était en combustion ; on ne dormait nulle part. Nous étions au lundi, la fête avait lieu au lundi suivant. J'avais vu dix dames dans la matinée, qui toutes venaient savoir des nouvelles de ma parure. -J'ai un habit tout prêt, répondais-je. D'ailleurs, je me sens si malade que je n'irai sans doute point ; je serai déjà forcée de manquer ce soir au cercle de Madame Royale. On me plaignait, on me faisait des compliments plus ou moins sincères. Chacun se répéta que j'étais malade, que je n'irais point à la cour, et cela, tant et si bien, que ce fut la nouvelle du cercle et que le Duc l'entendit répéter comme les autres. La marquise de Pezzia, qui observait tout, devina le fait et les conséquences. Elle tenait Victor Amédée dans un coin et tâchait de lui arracher un aveu. Le rôle de confidente lui plaisait par caractère, et puis les Italiennes accordent à l'amour tant de charmes, qu'après l'avoir perdu elles ne songent qu'à le retrouver pour le compte des autres. Le prince ne dit rien, il souriait ; elle n'en demandait pas plus. -Monsieur, continuons notre conseil, s'il vous plaît. La dame qui refuse les fêtes pourrait bien persister malgré tout. Savez-vous ce qu'on fait alors ? -Non, madame, apprenez-le moi ; j'aime à m'instruire. -Elle ne s'occupera d'aucuns préparatifs, elle se fera celer huit jours d'avance, elle dira qu'elle est à la mort, jusqu'au moment de partir, où les sollicitations la pourraient vaincre, mais point de joyaux, point d'habits, rien de prêt, il faut rester ! Il est un moyen de parer à cela quand on est habile. -Mais dites-le donc, marquise, j'attends depuis deux heures. -Eh bien, monseigneur, cela est facile. On a une soeur, une mère, une femme à laquelle on persuade que le bal ne peut avoir lieu sans cette belle, qu'il la faut faire venir, qu'il lui faut faire faire à son insu un bel habit bien étincelant, bien éclatant. Les faiseuses ont sa mesure ; on le lui envoie de la part de la princesse deux heures avant le bal. Dès lors, point d'excuses possibles et, dût-on crever, il faut paraître. -Le conseil est bon, marquise. -Je n'en donne pas d'autres à Monseigneur. Il fut suivi de point en point. Madame la duchesse régnante m'envoya, deux heures avant le bal, un de ses pages avec trois estafiers portant une corbeille dans laquelle reposaient sur un lit de ouate une jupe, un corps de jupe et un bas de robe de couleur bleu de ciel avec une broderie de perles fines. Jusqu'aux dentelles en étaient semées ; ce qui formait la plus riche et la plus charmante nouveauté qu'on pût voir. Ma belle-mère resta stupéfaite en face d'un pareil présent, puis elle me jeta avec sa voix criarde : -J'espère que maintenant vous irez au bal, madame. Chapitre XV Je me trouvai indécise, contrariée, je dirai plus, furieuse. J'étais forcée, j'étais vaincue. Mon mari me regardait en riant et soulevait l'un après l'autre les glands de perles qui garnissaient mon habit et s'amusait à les faire jouer. -C'est fort beau, madame, fort beau, en vérité ! Madame la duchesse vous a traitée royalement. On voit que vous êtes une compatriote et une amie. Habillez-vous promptement, vous arriverez après Leurs Altesses. Je ne répondis point. Il n'y avait pas à reculer, il fallait obéir ou bien employer un moyen héroïque, tel que de me faire saigner, par exemple ; sans cela, pas d'apparence de m'en dispenser. Je pris mon parti et, me tournant vers monsieur de Verrue : -Monsieur, lui dis-je, envoyez promptement quérir le médecin, je suis fort malade ; il faut me tirer du sang à l'instant même. Le comte éclata de rire. -Le médecin ! vous saigner ! à d'autres ! à d'autres ! Ma belle comtesse, vous avez fait une gageure, sans doute, et vous la voulez gagner. Je ne puis vous aider à cette folie. -Eh ! monsieur, m'écriai-je impatiente, ce n'est pas moi qui perdrai, ce sera vous. -Moi ! et comment puis-je perdre ? Je n'y suis pas intéressé, je suppose. Je levai les épaules et je me tournai d'un autre côté sans répondre. -Ne barguignons plus, madame, et finissons-en. Je vais appeler vos femmes. -Comme il vous plaira ; elles m'aideront à me mettre au lit. -Assez de plaisanteries ; habillez-vous et partons. -Monsieur, ne m'y forcez pas. -Cette obstination n'est pas naturelle, madame. Il faut que vous ayez quelque motif inconnu. -Monsieur... -Cela doit être ainsi, ou bien vous êtes folle. -Je ne suis pas folle, il s'en faut. -Alors, je le répète, vous avez un motif ; faites-le connaître. -Non. -Vous n'en avez pas ? -Je ne sais... -Il est impossible que vous ne sachiez pas, si vous avez toute votre raison. Nous discutâmes longtemps, je me défendais. Enfin, il m'arra- cha que j'avais en effet un motif grave, et sur-le-champ il me demanda lequel ? Je cherchai à reprendre mes paroles, il n'était plus temps. -Maintenant, madame, je ne vous quitte pas, je ne vous laisse pas que vous m'ayez tout dit. Ce fut une persécution complète. La patience n'était point ma qualité ; je répliquai en colère : -Eh bien, monsieur, puisque vous l'exigez, apprenez donc ce qui se passe. M. le duc de Savoie a daigné jeter les yeux sur moi, il me veut pour sa maîtresse et ces fêtes où vous vous obstinez à me conduire sont les préliminaires de nos accords. M. de Verrue eut un instant de saisissement dont il se remit très vite. Il n'en resta qu'une petite rougeur. -Êtes-vous sûre de ceci, madame ? -Si je n'en étais pas sûre, vous le dirais-je, monsieur ? -Cela est d'une honnête femme, d'une très honnête femme, madame ; et à votre âge, c'est faire preuve d'une raison peu commune, je vous en remercie. -Mon Dieu, monsieur, c'est que je vous aime et que ma mère m'a enseigné à aimer aussi le devoir que j'ai promis de remplir. Il ne faut ni me louer ni me remercier pour cela. -Oui, c'est d'une honnête femme, reprit-il comme s'il ne m'eût point entendue, et d'une si honnête femme, qu'il n'y a rien à redouter et que l'on peut vous exposer au péril ; vous n'y succomberez point. Préparez-vous et allons à ce bal. Mon étonnement fut grand, je le laissai voir. Il insista plus sérieusement, disant qu'il avait toute confiance, qu'il était sûr de moi et que, par conséquent, il croirait me manquer de respect en ne me conduisant pas lui-même au devant de ce danger qui n'en pouvait être un pour moi. -Quoi, monsieur ! vous savez tout et vous voulez... -Je veux vous prouver que vous méritez tous les éloges, que je vous remets le soin de mon honneur, et que vous êtes une des plus parfaites personnes du monde entier. -Monsieur, il y a en mon pays un proverbe très vulgaire, qui n'en est pas moins vrai, et qui dit : « Il n'est si bon cheval qui ne bronche. » Le comte affecta de rire. -Allons, madame, habillez-vous. -Monsieur, je n'ai pas si bonne opinion de moi que vousmême et je vous supplie de m'en dispenser. -Madame, vous me désobligeriez par votre obstination, et je compte que cela cessera tout à l'heure. -Monsieur, vous y tenez donc absolument ? C'est au moins singulier, convenez-en. -Je tiens à ne pas me mettre en lutte ouverte avec mon souverain, madame, et il ne convient ni à mon honneur, ni à ma fortune que vous marquiez rien en tout ceci. Vous irez. -J'obéis donc, monsieur. J'ai raconté cette scène bien en détail pour montrer comment j'ai été conduite, presque forcée, et comment j'en suis venu où l'on m'a envoyée malgré moi. Je m'habillai, selon l'ordre. Je dois avouer que j'étais belle et que j'eus avec mon miroir un petit colloque de quelques minutes qui finit par un sourire et un compliment. M. de Savoie, toujours maître de lui, me reçut comme les autres. À peine une légère rougeur me fit-elle deviner son émotion. Il ne me dit rien de ma parure et il fut le seul. C'était pour que je le remarquasse et que je susse bien d'où elle arrivait. Je fus très maussade à cette fête. Je me retirai de bonne heure. Je fus menée par M. de Hesse auquel je pensai ne pas rendre son menuet. Je refusai les courantes et les cotillons, ce qui étonna toute la cour, car j'y faisais fort bien et l'on aimait à me voir. Enfin, je marquai autant que je le pus ma mauvaise humeur. M. de Verrue revint avec moi et me blâma, doucement il estvrai, mais me blâma. C'était, selon lui, donner trop d'importance à une chose qui n'en avait point. C'était laisser croire au prince que je le craignais ; et il en pourrait abuser. -Du reste, ajouta-t-il, j'en parlerai à ma mère et vous verrez. -Au nom de Dieu, monsieur, n'en faites rien. C'est là ce que je redoute, et voilà pourquoi je ne vous en ai rien dit plus tôt. J'ai l'honneur de connaître madame votre mère ; elle tournera tout contre moi. Il me promit presque de se taire ; mais j'étais certaine qu'il ne le ferait point et je ne dormis pas, dans la prévision de ce qui arriverait et de ce qui ne manqua pas en effet d'arriver dès le lendemain, aussitôt que madame de Verrue fût revenue du palais. Elle entra dans mon appartement, ce qu'elle avait recommencé à faire depuis que son fils n'y entrait plus. Elle entra la tête haute, les yeux étincelants, pleins d'ironie et de cette moquerie doucereuse qui cachait chez elle la rage et la furie. -Qu'ai-je appris, madame ? Nous devons à des visions cornues votre belle maussaderie d'hier ? Vous voilà convaincue que M. le duc de Savoie, époux d'une princesse accomplie, n'a rien trouvé de plus glorieux que de soupirer pour vos charmes ! C'est à vous qu'il offre ses fêtes, c'est vous qui changez ses goûts, ses habitudes, ses idées ! Comment ne nous sommes-nous pas tous doutés de cela ? Comment vous seule avez-vous découvert ce grand événement ? Je vous aime trop pour ne pas vous engager à ne pas perdre ces sottes pensées, madame, et surtout à ne les laisser voir à personne. Non seulement vous vous couvririez de ridicule, ce qui vous serait permis à la rigueur, mais vous apporteriez la honte sur notre nom, sur la maison de votre mari ; vous empêcheriez sa fortune et la nôtre, et c'est ce que je ne vous pardonnerais pas. Je vous engage donc à revenir au bon sens, à ce que vous vous devez, à ne point chercher ces distinctions stupides en vous rangeant aux obligations de votre état. Je voulus répliquer ; j'étais outrée. Elle ne m'en laissa pas le temps et sortit. Je dois ajouter que, si M. de Savoie eût été présent, s'il m'eût été possible, même en ce moment, de m'approcher de lui, j'eusse été capable de tout pour prouver que je n'avais point de visions cornues et que ces visions-là pouvaient se montrer à d'autres yeux que les miens. Heureusement, j'eus le temps de réfléchir et je me promis, au contraire, de prouver par ma réserve et ma conduite que, si je m'étais trompée, du moins ce n'était ni par prévention, ni par envie de mal faire, il s'en fallait. M. de Verrue ne m'en parla point ; je gardai le même silence. Je retournai sans difficulté à trois fêtes données par Son Altesse, et les choses se passèrent comme à la première. Je commençai à penser que M. de Savoie portait ailleurs ses voeux, bien qu'il n'y parût point, ou que, du moins, il avait renoncé à me les adresser. On annonça une quatrième fête avec un carrousel et beaucoup d'autres magnificences. Je m'y préparai sans crainte, et cependant elle devait être bien importante dans ma vie. Chapitre XVI Cette nouvelle fête fut criée à grands renforts de trompettes et de hérauts dans les rues de Turin. Son Altesse ayant résolu de la faire sur le modèle des anciens champs clos au temps des chevaliers, on y devait jouer aux armes courtoises, comme aux carrousels de Louis XIV en sa jeunesse, avec des quadrilles de différentes nations. Le Duc, sans qu'on en devinât le motif, se voulut faire bohémien. Ce fut donc à qui entrerait dans cette quadrille-là qui devait être fort magnifique. M. de Verrue fut désigné pour un des chefs par Victor Amédée lui-même. Les dames avaient aussi l'or- dre de choisir des habits de caractère. On les avaient engagées à se mettre plusieurs ensembles pour former des groupes de personnages d'histoire et de romans. Madame la duchesse avait pris les héroïnes de ce beau poème du Tasse, qui est un sujet tout à fait italien, et souhaita que j'en prisse comme elle. Ainsi, elle se fit Clorinde et exigea absolument que je représentasse Armide. Lorsque M. de Savoie l'apprit, il demanda si le Paladin Renaud n'avait pas été un peu combattre le Turc en Bohème, à quoi madame de Pezzia répondit que cela était certain. Excepté moi, personne ne remarqua cela ; mais je remarquais tout. Cette Armide est une manière de magicienne, une païenne qui séduit les chrétiens et qui les veut faire damner quoi qu'il en coûte. Elle a pour cela des philtres et des charmes ; elle est éternellement belle, éternellement jeune et dispose des diables de l'enfer. Pour ce personnage, il fallait une magnificence tout orientale. Ma bellemère me prêta ses pierreries, on les joignit aux miennes, à celles de deux vieilles tantes qui en avaient véritablement des trésors, de sorte que j'étincelai. Ma robe était une sultane en drap d'or et d'argent brodée du haut en bas de roses en rubis avec des feuillages d'émeraudes. Cela pesait tant que j'eusse souhaité trois personnes pour le soutenir. Je n'avais que mon petit Michon, tondu, teint en noir, vêtu en petit Turc, c'est-à-dire avec des trousses, des colliers et une fraise comme dans les tableaux vénitiens. Toute la cour remarqua ses mollets. Le curieux est qu'il ne grandissait point, qu'il ne prenait pas un jour, et qu'il avait toujours l'air d'un enfant de sept ans, même lorsqu'il en avait douze. On saura plus tard pourquoi j'insiste là-dessus. Ma robe était ouverte par en bas sur le côté à la façon des chasseresses ; elle laissait voir ma jambe bien tournée et mon pied chaussé d'un cothurne antique avec une infinité de pierreries brodées dessus. J'avais une jaquette en toile d'argent garnie de petits talismans en ces pierres bleues incrustées d'or qu'on appelle, je crois, des turquoises. Il y en a beaucoup dans ce pays-là. Ma coiffure était singulière : mes cheveux en boucles tombaient sur mes épaules, à moitié retenus dans un réseau de diamants ; j'avais un diadème des joyaux les plus rares et une escarboucle digne d'une reine. Au milieu se trouvait un hibou, l'oiseau des sorcières, admirablement travaillé avec des pierres imitant ses plumes et des yeux de rubis balai. Je l'ai encore. De ce diadème sortaient des plumes élevées pour montrer la sauvagerie de cette Armide. Et tout le reste, mes oreilles, mes bras, mon cou, ruisselait de pierreries ; ma ceinture seule en était cousue. Lorsque je parus sur l'estrade, on m'applaudit. C'était, après celui de Madame de Savoie, le plus beau et le plus seyant habit qu'il y eût dans toute la mascarade ; encore le mien était-il préférable, je le crois ; les femmes en crevaient de dépit et de jalousie. Le duc entra dans l'arène à la tête de ses Bohèmes sur un cheval blanc superbe dont la housse et tout le harnais n'étaient qu'orfè- vrerie et diamants ; l'habit du prince ne se pouvait également regarder au soleil. Je compris le secret de son déguisement en voyant sur sa poitrine une boîte absolument semblable à celle que j'avais moi-même et que m'avait donnée le sorcier de Venise. Seulement elle était plus grande et portait pour devise : « JE PRÉSERVE DE TOUT. » Cette amulette était le plus bel ornement de ce costume, si riche pourtant. Chacun le remarqua et les courtisans y cherchèrent un mystère. Ils ont le nez si fin qu'ils les savent flairer de loin. En passant devant nous, Victor Amédée baissa sa lance et salua les princesses et les dames. Nous vîmes alors les lettres brodées sur sa bannière. Elles étaient de nature à donner de l'occupation aux sphinx de cour. « À L'INCONNUE ! » Puis une montre avec cette légende : « TRANQUILLE AU DEHORS, AGITÉE AU DEDANS. » Madame de Savoie se retourna de mon côté. J'étais debout tout auprès de son fauteuil et elle me dit tout bas : -Contessina, il faudra chercher cette inconnue ce soir et savoir à qui le duc me sacrifie. L'accent qu'elle donna à ce mot me prouva que sa rancune n'était pas grande. Quant à moi, je ne pouvais plus m'y tromper : l'amulette était la déclaration muette qu'il ne m'était pas permis d'ignorer et que je ne pouvais repousser davantage. Ainsi cet étalage, cette magnificence, ce monde, cette fête splendide, si en dehors des goûts de M. de Savoie, tout était pour moi ! J'étais l'héroïne, la reine de cette cour ; un mot de moi et tous se jetaient à mes pieds avec le souverain lui-même. J'eus un moment d'étourdissement ; je fermai les yeux ; il me sembla que j'allais tomber de bien haut. Pour la première fois, l'ambition, l'amour de la puissance se réveillaient en moi. J'en ressentais une atteinte ignorée jusque-là et mon regard suivit le prince qui s'éloignait, avec un regret et une expression qu'il eût été fort heureux de saisir. Le carrousel fut beau et dura longtemps, et M. de Savoie fut vainqueur ainsi que cela devait être ; les souverains ne cèdent aucune victoire. Le prince Eugène était en ce moment à Turin et commandait la nation des Indiens. Il dut se soumettre au chef de sa maison comme les autres ; mais, après lui, il fut le mieux couronné. Victor Amédée se servit de lui-même pour arriver à ce qu'il avait résolu. Lorsqu'ils vinrent tous les deux à l'estrade des dames recevoir les prix de leur courage, M. de Savoie prit le prince Eugène par la main et dit à Clorinde : -Belle guerrière, voici un jeune étranger auquel je cède le bonheur insigne d'être paré de votre main, malgré le regret que j'en éprouve. Il vient de si loin et il en est si digne, que je n'oserais essayer de le lui ravir. Permettez donc qu'une de ces dames, dont les yeux brillent autour de vous, me remette cette écharpe, don si précieux à mon coeur et à mon souvenir. La princesse lui répondit par quelque discours fort bien tourné qu'elle termina en lui disant qu'elle lui désignerait elle-même la belle dame à laquelle il devait s'adresser afin de lui éviter l'embar- ras du choix au milieu de tant de merveilles. J'étais à ses côtés. J'étais, je n'en doute pas, la plus belle et la mieux parée. Elle me remit le gage de la victoire. Ainsi que je l'ai dit, il n'a tenu qu'à moi d'être sa favorite, et si je ne me fusse pas tenue éloignée, ma situation plus tard eût été insoutenable. Le prince avança la tête, s'agenouilla, je lui passai l'écharpe par-dessus la cuirasse. Il était baissé, on ne le pouvait voir. Il prit ma main qui tremblait un peu et la baisa avec une ardeur qui ne pouvait rien laisser ignorer à la plus novice. Je me retirai vivement en affectant un air sévère qui n'allait point à l'office qu'on me faisait remplir. Madame Royale, un peu malade, n'était point présente, sans quoi elle eût bien deviné tout. On entra dans la salle du banquet. Sous prétexte que je l'avais couronné, il me voulut servir ; c'était dans l'ordre et selon les usa ges que nous cherchions à représenter. Nul ne le trouva extraordinaire, mais quelques-uns déjà écumèrent la vérité, et je me vis entourée plus que jamais. Si ma belle-mère n'eût eu ses plans, estil vraisemblable qu'une femme aussi rompue aux intrigues de la cour eût hésité à comprendre ce qui devenait clair étant prévenue ? Quant à M. de Verrue, il n'en croyait que sa mère, et si par hasard un doute se présentait à son esprit, il avait tant de confiance en moi, son respect était tellement profond, qu'il n'aurait jamais songé à m'accuser ni à craindre. Moi, j'étais flottante entre la colère et l'orgueil ; pour la tendresse, elle était toute à mon mari. Cette journée me parut longue. Je souhaitais d'être chez moi en liberté à songer. M. de Savoie ne se permit ni un mot, ni un geste, ni un regard dont je pusse me plaindre ; mais ce furent des allusions répétées, des manières de me louer sans s'adresser à moi et de façon à se faire comprendre de moi seule, qui en disaient plus que toutes choses. Il me mena deux fois pendant le bal, je ne lui rendis qu'un menuet et je le priai la seconde fois de trouver bon que je n'eusse pas cet honneur, parce que le poids de ma robe me fatiguait extrêmement. Il ne répondit pas un mot. À partir de ce jour, je fus en butte aux plaisanteries, aux railleries de madame de Verrue, qui ne m'en épargna aucune et qui m'accabla de quolibets. C'étaient de continuels lardons sur les orgueilleuses qui se croyaient adorées des plus illustres, dont la vanité était insatiable et qui se supposaient tigresses alors qu'on ne songeait point à les attaquer. Tout cela était dit certainement dans l'unique but de me pousser à bout. Elle voulait se défaire de moi à tout prix. La pauvre femme a été bien punie de cette risée si longtemps chérie par tout ce qui est arrivé dans sa maison et qu'elle se serait épargné en me soutenant. J'ai négligé de dire que, pendant ces années d'habitation conjugale avec M. de Verrue, j'étais accouchée presque coup sur coup de mes filles et de mon fils. C'est ici le seul lieu où je veuille parler des enfants nés dans mon mariage, car c'est le côté pénible de mon coeur, le seul qui me soit un regret, presque un remords. Je les ai quittés avec douleur et je ne les ai plus revus. Mon fils mourut peu après son père et mes filles, élevées au couvent, y demeurèrent. Leur aïeule, par haine pour moi, je le crois, ne les put souffrir auprès d'elle et les rendit malheureuses. Elles s'attachèrent à leurs béguines et ne les voulurent plus quitter. Ce fut entre nous une séparation complète. Ces pauvres enfants ont contre moi des sentiments que je ne leur reproche pas, on ne leur a dit que ce qui pouvait me nuire. Cependant, la dernière m'a écrit quelquefois, aux jours de devoir ; je lui ai répondu fort amicalement ; elle en a été touchée et je ne doute pas que, si nous pouvions nous voir, nous ne finissions par nous aimer, du moins elle, car moi je l'aime fort. Nous n'en parlerons plus maintenant. Deux ou trois mois se passèrent de la même façon. L'abbé Scaglia était revenu habiter le logis. Devant lui, madame de Verrue ne dit plus rien dont j'eusse à me plaindre. Elle me traita avec autant de froideur et de sécheresse, mais sans rien exprimer. Les fêtes cessèrent, non pas les occasions de voir M. de Savoie. Nous passâmes même plusieurs semaines avec lui et mesdames les duchesses à la maison de Rivoli, par son ordre. Il se montra fort attentif et fort aimable. Il avait infiniment d'esprit, et du plus agréable, du plus varié. Il savait beaucoup de langues et avait lu tous leurs livres. Madame Royale était fière de ce fils, et avec raison. -Et puis, me disait-elle souvent, sa grand-mère était la fille de Henri IV ; jusqu'à cela, madame, il est aussi près de lui que le roi votre sire. C'est ce qui me fait espérer qu'il lui ressemblera aussi. Ce prince était, en effet, arrière-petit-fils de Henri IV et tenait à la maison de France de plusieurs côtés ; bien qu'il affectât de n'y attacher aucune importance, il en était au fond très enchanté. On lui entendait souvent répéter : -Mon aïeul Henri IV disait ceci. Ou bien : -Comme a fait mon aïeul Henri IV Il ne pouvait choisir un meilleur modèle. Je me croyais hors de danger, voyant ce long temps écoulé sans nouvelles tentatives, ou du moins j'espérais que le prince avait renoncé à une entreprise impossible, lorsqu'un soir que je me promenais en carrosse seule, avec deux demoiselles italiennes. Une d'elles, s'étant trouvée malade, me demanda la permission d'entrer dans une maison au bord du Pô, où elle avait sa soeur. Je demeurai seule avec l'autre, qui aussitôt me sortit une lettre de sa poche et me la donna. -Madame, me dit-elle, on m'a commandé de vous remettre ceci. -Et qui cela donc, mademoiselle ? -Madame, lisez, je vous prie, et vous verrez bien. J'ouvris sans le moindre soupçon, la voie ne me paraissant pas suspecte. Je vis une page fort tendre et fort respectueuse, sans signature, il est vrai, et avec une écriture qui n'était pas tout à fait celle du prince. Cependant la lettre était faite de façon à ne pouvoir laisser de doute sur celui qui l'avait écrite. Il se plaignait de ce que je ne voulais entendre à rien, ni à personne, de ce que je ne comprenais pas le silence qu'il avait gardé et la retenue qu'il y avait mise. Les expressions étaient arrangées de telle sorte qu'il était impossible d'y rien reprendre, ni de s'en offenser. J'interrogeai sur-le-champ la demoiselle, qui s'appelait Julia Mascarone, et je lui demandai sévèrement si elle connaissait le contenu de cette lettre. Elle me répondit qu'elle l'ignorait. Je lui demandai encore si elle savait qui l'avait écrite. Elle me répondit qu'elle n'en savait absolument rien. -Alors, qui vous l'a remise ? -Une des filles de chambre de Son Altesse Madame Royale qui l'a trouvée, m'a-t-elle assuré, dans le cabinet de la princesse la dernière fois que vous avez assisté à sa toilette. Elle a pensé que vous l'aviez perdue et m'en a chargé. -Pourquoi attendre d'être seule avec moi, en ce cas ? Pourquoi ne me l'avoir pas donnée tout à l'heure ? Elle s'interloqua un peu de la question, et, pressée enfin, elle avoua que la fille de chambre, qui était son amie, le lui avait fait promettre ainsi. Quant à elle, elle n'en savait pas davantage. -Eh bien, Mascarone, votre amie s'est jouée de vous et vous a fait servir de courrier à une fort méchante plaisanterie. Si elle vous demande comment je l'ai reçue, ce qu'elle ne manquera pas de faire, vous aurez soin de lui dire que j'ai déchiré ce poulet, ainsi que je le fais, et que je vous ai commandé de ne jamais vous charger de semblables commissions, sous peine d'être chassée sur-le- champ. La pauvre fille se mit à pleurer, m'assura qu'elle avait cru bien faire et me rendre service autant que sa condition le lui permettait. Elle me supplia de lui pardonner et me jura bien qu'elle ne recommencerait point et qu'elle m'était dévouée à pendre et à dépendre. Elle l'a prouvé et m'est demeurée attachée même plus tard, quand j'ai eu besoin de trouver des amis partout. On juge que cette affaire m'occupa fort. Le prince n'était pas homme à en rester à cette tentative manquée. Il allait certainement recommencer à me poursuivre et, s'il se mettait dans l'esprit de me vouloir tourmenter, c'était bien facile. Je n'eus pas plus tôt déchiré cette lettre, que je m'en repentis. C'était une preuve à montrer à ceux qui doutaient. Je retrouvai un assez grand morceau dans le pli de ma mante, je le serrai soigneusement pour le cas où il me faudrait persuader les incrédules et me faire aider dans ma défense. En attendant, je me résolus au silence, c'était le parti le plus prudent. Je ne me trompais point : les tentatives recommencèrent. Jusqu'à l'ambassade de France qui, sans s'en douter, servit de boîte aux lettres. Le cardinal d'Estrées m'en envoya une, un matin, en arrivant de Paris et qu'il croyait de mon père. C'était encore le prince qui choisissait ce biais. Ce fut un tourment et des craintes de toutes les minutes. Je gardai ces lettres jusqu'à ce que je me visse assez obsédée pour en perdre le courage et pour en vouloir sortir à tout prix. Je ne dormis point de plusieurs nuits. Je savais quelles difficultés j'aurais à vaincre. Je savais quels ennemis j'aurais à combatte et combien, au lieu de m'aider, on chercherait à me nuire et à me décourager. Il me fallait une résolution bien ferme. Avant de la prendre, j'allai trouver chez lui, en secret, mon saint pasteur. Je lui montrai ces lettres. Je lui dis que j'étais décidée à la fuite et que j'allais, ce soir même, tout découvrir à mon mari en lui demandant de m'emmener. -C'est, me dit-il, le seul moyen. Si vous échouez, j'essaierai ensuite, et enfin si nous échouons l'un et l'autre, il vous restera votre famille et la France. Ce sera le dernier parti. Je rentrai plus vaillante. Madame de Verrue était partie avec Son Altesse pour passer quelques semaines de retraite dans un couvent de Chambéry. Je ne la craignais pas, le moment était favorable, et dès que nous eûmes dîné, avant l'heure où nous avions coutume de recevoir, je priai mon mari de venir avec moi dans mon cabinet de livres, où je désirais avoir avec lui un entretien sérieux. Chapitre XVII M. de Verrue était trop bon gentilhomme pour ne pas remplir ses obligations envers une femme. Il s'inclina à ma demande et marcha sur mes pas. Il en était visiblement contrarié, bien qu'il ne le dît point, cela se devinait rien qu'à ses gestes. Dès que nous fûmes seuls, il m'avança un fauteuil et s'assit à côté de moi ; et, voyant que je me taisais, il me dit avec beaucoup de politesse : -Eh bien, madame, en quoi puis-je vous être agréable ? J'at- tends que vous daigniez m'en instruire. J'étais émue, on le comprend ; je me taisais encore. Enfin, je compris qu'il fallait m'expliquer. -Monsieur, dis-je, c'est que j'ai cru devoir vous montrer ceci. Et, tirant toutes les lettres de ma poche, y compris le morceau de la première, je les lui remis entre les mains. Il les prit et commença de les lire l'une après l'autre. -Qu'est-ce que cela, madame ? demandait-il à chaque instant. -Vous le voyez bien, monsieur, ce sont des lettres d'amour. -Et de qui, s'il vous plaît ? -De Son Altesse Monseigneur le duc de Savoie, à votre épouse indigne, la comtesse de Verrue. Il fit un mouvement de surprise et d'impatience. -Encore ! s'écria-t-il. -Ce n'est pas ma faute, et si vous m'aviez écoutée, depuis longtemps il n'en serait plus question. On a pour exemple madame de Saint-Sébastien. -Que prétendez-vous que j'y fasse, madame ? -Je prétends que vous me permettiez de me retirer à Verrue ou dans vos terres de Savoie jusqu'à ce que Son Altesse veuille bien oublier l'attention dont elle a daigné m'honorer. -Madame, c'est impossible, ma mère... -Encore ! m'écriai-je à mon tour. Madame votre mère a sa charge, elle s'en peut occuper et nous laisser libres de nos actions, monsieur. Écoutez et sachez bien ma pensée, car je n'y reviendrai plus, car c'est pour la première et dernière fois que je m'explique avec vous à ce sujet. Madame votre mère a sur vous les droits et l'empire que devrait avoir la mère de vos enfants. Elle m'a pris votre coeur, votre tendresse, elle m'a pris jusqu'à vos pensées, et cependant, après m'avoir ainsi dépouillée, madame votre mère me hait, elle est jalouse de moi, l'ombre même de notre union qu'elle a longtemps empêchée et qu'elle est parvenue à briser, cette ombre lui fait peur. C'est elle qui, vous rendant sourd à vos intérêts, à la voix de votre honneur même, vous a détourné d'entendre mes plaintes et mes supplications ; c'est à elle que je dois mon malheur ; c'est à elle que vous devrez le vôtre si vous persistez à l'écouter de préférence à moi. Il en est temps encore. exaucez ma prière, écrivez à madame de Verrue que vous lui abandonnez en entier ce palais jusqu'au moment où il vous conviendra d'y revenir avec vos enfants et votre femme, que vous quittez la cour, que vous allez vivre pour vous pendant quelques années ! Qu'avez- vous besoin de Son Altesse ? Que vous font ses bienfaits et ses faveurs ? En quoi pouvez-vous craindre sa puissance ? Vous êtes riche, vous êtes grand seigneur ; dans vos terres, vous êtes toutpuissant aussi ; vous avez des courtisans, au lieu d'être courtisan vous-même. Je vous aime d'une affection que rien ne saurait changer. Vos enfants s'élèvent, ils sont beaux, ils sont forts, intelligents, charmants enfin, ils vous aimeront aussi et vous serez le maître à votre tour, et vous secouerez ce joug qui depuis si longtemps vous pèse, qui vous humilie. Ah ! monsieur, le bonheur est sous votre main, vous n'avez qu'à l'étendre pour le saisir ; pourquoi le repousseriez-vous donc au contraire ? Mon mari me regardait sans m'interrompre, mais je voyais ses yeux briller, mais je voyais ses larmes prêtes à s'épandre. Je crus avoir remporté la victoire et m'approchai de lui. Il me laissa venir mais il ne m'attira pas. -Mon ami, mon cher comte, lui dis-je, écoutez ma voix, sauvez votre bonheur, sauvez votre bonheur et le nôtre, je vous le demande à genoux. -Ah ! relevez-vous, madame, s'écria-t-il -car j'avais fait le geste de m'agenouiller -, relevez-vous, je ne souffrirai jamais que vous vous abaissiez, même devant moi. -Je supplie pour tout ce qui m'est cher, je ne m'humilie point, mon ami, trop heureuse si je parviens à vous persuader. -Certes... vous dites vrai... mais ma mère ? -Ah ! que l'habitude de l'esclavage est difficile à perdre ! À quel point un homme est amoindri devant une obéissance servile ! Que je vous plains, si votre coeur n'est pas plus fort que vos craintes. Il n'osa répliquer. J'étais bien tentée de me retirer, d'abandonner une cause qui était la sienne et qu'il défendait si peu ; la colère me dominait. -Ah ! monsieur, m'écriai-je, prenez garde ! Madame de Montespan a commencé ainsi. -Grâces à Dieu, vous n'êtes pas madame de Montespan, madame. -Non, monsieur, mais je suis une femme aussi, et la patience humaine a ses bornes, les forces s'usent dans la lutte. -Non pas celles d'une honnête femme luttant pour l'honneur de son mari et pour son devoir. Cette belle phrase lui parut le superlatif de l'éloquence. Il se détourna ensuite comme pour me cacher ses larmes. Je ne me contentais guère de mots ; en une circonstance aussi grave, j'en voulais finir. -Eh bien, monsieur, que décidez-vous ? repris-je. -Je vais écrire à ma mère et je vous transmettrai sa réponse. D'ici là, croyez-moi, ne changeons rien à nos coutumes, et ne montrons rien de ce qui nous occupe ; ne prêtons à rire à personne. -C'est votre dernier mot, monsieur ? -Absolument. -Fort bien ; j'y renonce donc, et je sais ce qui me reste à essayer. Je lui fis la même révérence qu'à la reine et je sortis dans une indignation que je ne puis rendre et que l'on comprendra. J'écrivis en hâte à l'abbé Petit d'arriver. Il vint à l'instant même. Je lui contai tout. Il alla reprendre M. de Verrue et ne fut pas plus heureux que moi. -À la grâce de Dieu, madame, me dit-il tout découragé, écrivez à votre famille. Il m'est odieux d'avoir à rapporter ces combats, de montrer comment ma défaite a été marchandée et comment on m'a jetée de force au péril où j'ai succombé. Je ne veux point suivre jour pour jour cette histoire pénible. Madame de Verrue persuada à son fils que les lettres n'étaient point de Son Altesse. Elle alla jusqu'à insinuer que je fuyais un faux galant pour m'en ménager un véritable. Il ne le crut peut-être pas, mais il eut l'air de le croire pour se préparer une excuse et un moyen. Vaincue en Piémont, il me restait la France. Je priai ma mère de me demander à mon mari pour quelques mois. Il va sans dire qu'on déclina cette invitation. J'étais réellement malade, car en même temps les persécutions continuaient et, du côté du prince qui m'obsédait, et du côté des autres qui ne me laissaient plus un instant de repos. Ma belle-mère avait écumé l'amour de M. de Darmstadt et elle l'affubla sur-le-champ de personnage d'amant préféré. Il fallut lui interdire l'entrée du logis, ce qui l'étonna fort et ce qui réjouit M. de Savoie, lequel avait la bonté d'en être jaloux. Madame de Verrue avait l'air de travailler pour lui. Et qui sait ? Elle en était bien capable. Mon médecin était un homme d'esprit. Un jour, il vint chez moi. Il m'échappa de lui dire que j'avais le mal du pays. Cette parole ne tomba pas à terre. Il avait déjà deviné quelque chose de ce qui se passait autour de moi sans en soupçonner la cause. Le lendemain, il m'ordonna les eaux de Bourbon. -Ah ! docteur ! m'écriai-je, vous me sauvez la vie. -Je le sais bien, madame, et c'est là mon métier. Je le fais toujours en conscience, Dieu merci ! J'écrivis à mon père que j'étais condamnée à prendre les eaux et que je le suppliais de se trouver à Bourbon, où j'avais à l'entrete- nir de choses qui m'importaient le plus sensiblement, parce qu'on ne me permettrait pas d'aller jusqu'à Paris. Cette lettre fut envoyée par Barbette pour plus de sûreté, et je ne doutai point que le duc de Luynes ne se rendît pas à ma prière, à laquelle Barbette, à mon insu, ajouta quelques mots des plus pressants. Ils étaient de nature à inquiéter beaucoup ma famille et la bonne fille le fit à cette intention pour les forcer à venir à mon appel. Elle souffrait plus que moi. Je n'avais pu me cacher d'elle ni de Marion et j'ai su depuis qu'elles en gémissaient souvent ensemble. Madame de Verrue n'osa m'empêcher d'aller à Bourbon ; elle en avait pourtant grande envie. On imagina seulement que son fils ne m'y pouvait conduire et qu'il n'était pas séant que j'y allasse seule. Là-dessus, au moment où l'on s'y attendait le moins, l'abbé Scaglia s'offrit à m'accompagner. -Je veux faire ce plaisir à ma chère nièce, dit-il. Je me hâtai d'accepter, le moyen m'était indifférent, pourvu que j'arrivasse au but. Ma belle-mère en fut toute déconcertée. M. de Savoie pâlit en apprenant mon départ, M. de Darmstadt avait justement pris congé de lui la veille, il se rendait en Espagne pour quelques mois. Le prince imagina que c'était concerté entre nous. Lorsque j'allai lui faire ma révérence d'adieu, ainsi qu'à mesdames les duchesses, je le trouvai triste et grave. Il me demanda si je resterais longtemps. Je répondis que je ne savais. -Ah ! vous allez revoir notre belle France, ne la regardez pas trop, vous qui l'avez presque oubliée, vous ne la pourriez plus quitter. Cette exclamation échappée à la jeune duchesse déconcerta le sérieux du cercle. On me trouvait fort défaite, fort pâle ; on comprenait que j'avais besoin d'être soignée, on me plaignait, on me regrettait ; tous ces souhaits de cour auxquels on ne croit point lorsqu'on en connaît la portée et qui se distribuent en manière de jetons d'échange. Madame de Verrue me fit rester la dernière sous le prétexte de me reconduire elle-même. Je vis le duc jusqu'à la fin ; l'adieu se prolongea donc autant qu'il put durer. Je ne fus point touchée de sa tristesse ; il était cependant bien respectueux. Le lendemain, je montais en carrosse avec l'abbé Scaglia, Barbette, Mascarone et mon écuyer. Marion et mes femmes suivaient dans une calèche qui devait me servir au retour après ma guérison. Mon oncle fut aux petits soins pour moi tout le voyage, mais j'eus une des plus sensibles joies de ma vie en tombant dans les bras de mon excellent père à mon arrivée dans ce pays de Bourbon où j'avais tant souhaité de me trouver transportée. Chapitre XVIII M. de Scaglia ne me laissa pas seule avec mon père pendant toute la première journée. Avait-il ses instructions ? Agissait-il d'après lui-même ? Je crois que c'est l'un et l'autre ; il écoutait juste assez sa belle-soeur pour me tourmenter avec elle, mais chacun à leur point de vue différent, on le verra. Mon père était fort impatient de m'interroger, et moi plus impatiente encore de lui ouvrir mon coeur. Aussi, lorsqu'enfin je fus rentrée chez moi, je lui envoyai Barbette pour le prier de venir dans ma chambre malgré l'heure avancée afin que nous puissions causer en liberté. C'était un fort homme de bien que mon père, un homme d'une vertu rigide, chacun le savait, et ma famille tout entière professait des moeurs et des principes aussi sévères qu'irréprochables. Mais M. de Luynes était aussi bon, aussi indulgent, aussi juste que pieux. Ma mère n'avait pas le même coeur, aussi étais-je bien plus sûre de m'entendre avec lui qu'avec elle. Il ne manqua point d'ac- courir aussitôt qu'on l'eut appelé, et, s'asseyant vite auprès de mon lit, il me demanda incontinent de quoi il s'agissait. -Ah ! monsieur, m'écriai-je, je suis perdue si vous ne parvenez à me secourir. -Perdue, ma fille ! N'avez-vous point un bon mari que vous aimez, un état magnifique au-dessus des espérances du bien que nous pouvions vous donner ? N'avez-vous pas des enfants bien venus, bien portants ? Dieu merci ! -Oui, mon père, oui, tout cela est vrai. Pourtant écoutez-moi et vous verrez. Je lui racontai de point en point ce qui s'était passé depuis mon mariage, ce que j'avais souffert, les humiliations et les mauvais traitements que j'avais endurés. Je lui peignis les hauteurs de madame de Verrue, les insultes dont elle m'avait abreuvée, et j'en vins ensuite à l'amour du prince, à ce que j'avais fait pour le fuir, à ses poursuites réitérées, à l'incroyable aveuglement de mon mari et de sa mère, qui m'avait forcée de recourir à lui pour me protéger. M. de Luynes m'interrompit en m'embrassant, en me félicitant de ma prudence, et en s'exclamant sur la position difficile et sur ce qu'il ne voyait pas d'autre moyen d'en sortir que de le suivre à Paris, où M. de Verrue me viendrait rejoindre. C'était la chose la plus naturelle du monde, il ne connaissait la France et la cour que pour les avoir vues quinze jours au moment de notre mariage. La paix en Savoie ne l'appelait point au régiment qu'il commandait. Il pouvait, il devait venir ; cependant, j'assurai à mon père qu'il ne viendrait point. -Sa mère ne lui laissera jamais quitter sa férule ; elle craindrait qu'il ne se révoltât. Et puis, si j'ose vous le dire, je ne sais si elle serait bien fâchée que je succombasse, elle voudrait me trouver un tort, elle me hait. -Pas à ce point-là, car ce serait se haïr elle-même, apporter le déshonneur dans sa maison. Il est impossible que vous ne vous trompiez pas, ma fille. Je n'insistai point, c'était mon idée, et la suite a montré combien elle était juste, hélas ! Mais mon père n'était pas homme à supposer un pareil calcul. Nous causâmes ainsi plus de deux heures. Je ne lui cachai rien de ce que j'éprouvais, de ma tendresse si mal récompensée par mon mari. Il me plaignit fort ; pourtant il bénit le ciel qui me donnait cette défense. Sa conclusion fut qu'il parlerait à l'abbé de Verrue, très sûr de trouver en lui un aide et une approbation. -C'est un vieillard important et rompu dans les affaires, il a passé par des emplois considérables, il a été ambassadeur, ministre d'État, il doit voir les faits tels qu'ils sont et trembler du péril qui nous menace tous. Vous courez un double danger en demeurant à Turin : l'amour de M. de Savoie d'abord, la folle conduite de votre belle-mère et de votre mari ensuite. En voilà plus qu'il n'en faut pour l'engager à veiller aux suites. Dès qu'il fera jour, je le verrai. Vous comprenez que, cette nuit, je dormirai peu. Il se lève de fort bonne heure, il vous l'a dit, je veux en avoir le coeur net. Il me quitta malheureux et désolé ; il était si bon, mon père ! Il tint sa promesse et entra chez l'abbé Scaglia aussitôt qu'il le put, avec décence, et lui raconta tout au long ce qui se passait, à quoi l'abbé se récria fort et dit qu'il ne se doutait point de ceci, qu'il n'en avait jamais entendu parler, et que sa belle-soeur et son neveu lui paraissaient du dernier coupable en agissant de la sorte. -Laisser une jeune femme exposée aux séductions d'un prince tel que celui-là, auquel il ne manque rien pour plaire d'abord, et qui a, de plus, une ténacité de vues que rien ne déconcerte. Je ne comprends pas... Heureusement, me voilà prévenu et j'y saurai mettre ordre. -Le meilleur ordre à y mettre est l'absence. M. de Savoie, ne voyant plus ma fille, l'oubliera ou se prendra ailleurs, cela ne peut manquer. J'emmènerai madame de Verrue à Paris, son mari la rejoindra incontinent, ils y passeront une année ou deux, et à leur retour il ne sera plus question de rien. -Ah ! M. le duc, vous ne connaissez point notre cour, on le voit bien ! M. et madame de Verrue s'absenter un an ou deux ! Mais, en ce cas, mon neveu devrait renoncer à toute espérance de fortune ; on ne quitte point sa place impunément dans un petit État ; elle est bientôt prise et, pour ma part, je m'opposerai toujours fortement à ce que M. et madame de Verrue prennent un parti aussi grave et aussi dangereux. -La fortune est beaucoup, sans doute, monsieur, mais l'hon- neur est bien plus encore, il me semble. -Avec une femme telle que madame votre fille, monsieur, l'honneur est toujours sauf, je ne crains rien. Ils discutèrent longtemps. Mon père, avec la droiture et la loyauté du plus honnête homme du monde, l'abbé avec sa finesse et sa perspicacité italiennes, jointes à une perversité profonde et à une méchanceté calculée. Ils se firent l'un à l'autre des concessions que M. de Luynes eût observées, tandis que M. de Scaglia ne cherchait qu'à gagner du temps. On convint qu'il annoncerait à madame de Verrue notre projet de pousser jusqu'à Paris, tandis que mon mari en serait prévenu par moi. S'ils y consentaient, tout était pour le mieux ; s'ils s'y refusaient, nous partirions pour Turin et l'influen- ce de l'abbé, mêlée à mes prières, obtiendrait ce que nous désirions, très certainement. M. de Luynes crut à ce leurre. Je n'eus pas un instant sa con- fiance, je le connaissais trop et je commençais à me défier de cet oncle si facile à accepter et si prodigue de promesses et de belles paroles. Je tâchai de me tranquilliser, de reprendre la confiance et l'espoir, de jouir en paix de la présence de mon père et de quelques autres personnes de ma famille qui m'étaient venus voir. On me trouva fort belle, ma réputation alla jusqu'à la cour de France, où le roi eut la bonté de dire à mon frère, le duc de Chevreuse, qu'il eût désiré me voir. Je le désirais bien plus que lui encore, mais le moyen ! Six semaines passèrent comme un songe. Les lettres s'échangè- rent avec Turin assez vivement. Mon père avait écrit lui-même afin de ne pas essuyer un refus, qui ne lui manqua pas néanmoins, tout déguisé qu'il fût. Il s'y laissa prendre. On le priait de me venir reconduire au lieu de m'emmener. Mon mari ne pouvait quitter la cour de Savoie sous aucun prétexte, et sa tendresse s'alarmait à la seule pensée d'une absence déjà si longue. Il ne pouvait vivre plus longtemps loin de moi. Mais si M. de Luynes voulait venir, s'il était assez bon pour accepter l'invitation offerte, on pourrait s'en- tendre et préparer l'avenir. -Venez, monsieur, paraphrasait l'abbé, et vous emmènerez M. et madame de Verrue. Madame Royale vous obtiendra cettefaveur. -Et si elle ne l'obtient pas ? -Nous aviserons, nous arrangerons. Prenez toujours ce que l'on vous offre, c'est beaucoup, vous aurez le reste après. À force de répéter la même chose à ce bon et noble vieillard, on le lui persuada. Il ne pouvait me suivre mais il me promit de me rejoindre avant qu'un mois se fût écoulé. -D'ici là, ayez patience, ma fille, conduisez-vous ainsi que vous l'avez fait jusqu'ici et la récompense ne tardera pas à arriver, nous serons tous heureux. Je secouais la tête et je ne croyais point. Mon père me blâmait, il m'accusait tout de bon, et je fus réduite au silence. Le moment de la séparation approchait. Ce fut pour moi une douleur véritable, un moment affreux. Il fallut m'arracher des bras de M. de Luynes, qui s'attendrissait à mes sanglots. -Ah ! mon père, lui dis-je, je ne vous reverrai jamais ! Il partit avec le duc de Chevreuse, avec mes soeurs qui étaient venues aussi. Ils comptaient tous que nous passerions l'hiver ensemble, mais moi, j'étais sûre que nous étions séparés pour bien longtemps, et le destin s'est chargé de réaliser ma croyance. Le soir même de leur départ, je demandai à l'abbé si nous n'al- lions pont nous en aller aussi dès le lendemain. Il me répondit que rien ne pressait, que nous avions encore quelques jours favorables pour les eaux et qu'il en fallait profiter. Comme j'insistais, il changea de manière et s'enquit de mon goût pour les voyages, pour les beaux endroits. Il me proposa de nous en aller par le pays, lentement, pour voir et pour bayer. Je ne demandais pas mieux, moi qui ne cherchais qu'à ne point retourner en Savoie, à rester le plus longtemps possible en France et loin de mes persécuteurs. Et puis, j'espérais donner à mon mari quelque inquiétude et l'obliger à me rappeler ; j'aurais risqué le duc, si j'avais compté sur M. de Verrue. Notre voyage se passa à merveille pendant deux ou trois jours. Ainsi qu'il n'avait cessé de le faire depuis notre départ de Turin, mon oncle me combla de tous les sons, de toutes les attentions imaginables. On eût dit un amant près de sa maîtresse, plutôt qu'un vieil abbé près de la femme de son neveu. À Lyon, où nous séjournâmes une semaine entière, il me fit quantité de présents en pierreries, en étoffes magnifiques, en meubles même, qu'il envoya à Turin par le chemin le plus court. Il me donna, entre autres, la plus belle montre que l'on eût faite depuis qu'on fait des montres, avec des émaux, des aciers fins, des turquoises et des diamants en quantité. C'était une fort magnifique pièce, que j'ai encore, qu'on admire toujours, que ma fille voudrait bien tenir, mais qu'elle n'aura qu'après ma mort ; je compte la lui faire attendre le plus longtemps possible. Il m'avait semblé plusieurs fois que les yeux de l'abbé prenaient des flammes juvéniles, en me regardant, qui n'étaient point de son état ni de son âge. Pourtant, je ne voulus pas croire moi-même et je chassai ces soupçons, jusqu'au moment où ils se changèrent en certitude, par un rapport que me fit Marion dans l'indignation de son âme. La veille de notre départ de Lyon, M. de Scaglia lui proposa une grosse somme pour s'introduire la nuit dans ma chambre ; elle devait faire ensuite le guet afin qu'on ne nous troublât point et qu'il eût tout le temps de me persuader ou de me vaincre. Elle l'avait hautement refusé, le menaçant de me prévenir, à quoi il lui fut répondu que, si elle avait cette insolence, elle ne resterait pas deux heures à mon service : il la chasserait. -Je viens cependant à vous, madame, et ses menaces ne m'ef- fraient pas. Si je suis chassée, je vous suivrai de loin, et quand je devrais aller demander justice au duc de Savoie lui-même, je n'en aurai pas le démenti. Je tombai de mon haut à ce discours. Qui eût soupçonné l'amour dans ce vieux prêtre si froid, en apparence, si faible, si dénué de charmes ! Comment espérait-il le faire accepter ? Comment pou- vait-il croire qu'après avoir résisté à M. de Savoie j'écouterais un homme qui avait de l'âge et qui ne pouvait compter me plaire d'aucune façon ? Je fus pourtant désespérée de cette entrave nou velle, et je compris pourquoi il avait fait de si beaux discours à mon père, afin de ne me point laisser partir. Il me voulait garder, le loup, le renard qu'il était, espérant que je me jetterais dans ses bras pour me sauver des autres. Il ne savait guère à qui il s'adres- sait. Après un peu de réflexion, je me résolus à ne point savoir ce que je savais, à ne rien changer à mes manières et à me jeter plutôt dans un couvent, si, à Turin, les persécutions recommençaient et si je me trouvais en butte à un nouvel ennemi. L'essentiel était d'arriver. Je contrefis la malade et je refusai de continuer plus loin le voyage que nous avions projeté. L'abbé Scaglia s'en montra très contrarié ; il fit venir trois médecins qui, semblables à ceux de Molière, ordonnèrent chacun un remède différent. Ils ne s'accordè- rent que sur une chose : si je ne voulais pas absolument demeurer à Lyon afin de recevoir leurs bons soins, ce qui serait le plus sage néanmoins, il fallait me hâter de retourner chez moi, de me reposer et de vivre dans un parfait repos. -Ce qu'il faut à madame la comtesse, dit le Purgon de la bande, c'est un bon bateau pour descendre le Rhône, et ensuite un vaisseau qui la conduise à Gênes sans qu'elle ait besoin de se fatiguer. Voilà mon avis. Je l'aurais battu. On juge si l'amoureux Titon accepta vite cette manière d'aller qui nous laissait tête-à-tête pendant la journée et qui nous rapprochait forcément pendant la nuit. J'eus beau dire, beau me plaindre, beau me faire ordonner par les acolytes de prendre un autre chemin, il n'en voulut pas démordre. On planta notre carrosse dans un bateau, celui de mes femmes dans un second, et nous voilà tous les deux seuls en cette grande caisse où il ne voulut point souffrir que ni Marion ni Barbette demeurassent avec nous durant le jour. -Cela me gênerait et cela vous fatiguerait, madame ma nièce ; vous babilleriez avec votre mie et votre fille de chambre, vous passeriez en revue tous vos souvenirs, ainsi que cela est naturel, en quittant de nouveau votre pays, et vous seriez plus malade encore. N'en parlons plus. Je lirai, vous lirez aussi, nous échangerons quelques mots d'admiration du beau paysage et nous dormirons après. S'il eût tenu à cela, j'aurais pris patience, mais je tremblais. En effet, dès le premier jour, aussitôt que nous fûmes assis et installés et que le bateau fût en marche, il commença à me lancer quelques mots, espérant que je les allais comprendre. Je fis la sourde oreille, ce qui le força à s'expliquer plus clairement. Il ne chercha point à me persuader que je le devais aimer pour mon plaisir, mais bien pour le sien et dans mon intérêt, me faisant un tableau épouvantable du sort qui m'attendait, et me promettant, au contraire, tout ce qui me pouvait agréer, si je l'écoutais. -Vous haïssez M. de Savoie, vous désirez retourner en France, vous serez servie selon vos veux. Je vous promets de vous emmener, et incontinent même, si vous le voulez. Nous rebrousserons chemin jusqu'à Paris, et, de là, je me charge de morigéner ma belle-soeur et mon neveu, de telle sorte qu'ils ne songent plus à vous tourmenter. -Vous le pouvez donc ? -Si je le peux ! Vous avez apparemment oublié que je suis respecté, honoré, craint, au palais de Verrue, qu'il m'est resté de beaux biens que votre mari et sa mère s'estimeront très heureux d'avoir. En faisant sonner haut l'honneur, ils seront forcés de m'entendre, ils se feraient assommer en me résistant. -Eh bien ! monsieur, puisque vous pouvez tout, pourquoi avoir refusé mon père ? Il fut un instant déconcerté, la question était directe. Il se remit bien vite. -Est-ce que je pouvais consentir à vous perdre ? Est-ce que je pouvais vous laisser sans moi, si loin ? Vous ne connaissez pas l'amour, vous qui prétendez cependant aimer votre nigaud de mari, qui n'a seulement pas l'esprit de le voir et de vous le rendre ! Je le laissai dire, je lui laissai défiler ses promesses, ses menaces, sans être plus pénétrée des unes que des autres. Lorsqu'il eut tout raconté, je m'enfonçai dans le carrosse, je fermai les yeux et, me tournant un peu de son côté : -Bonsoir, monsieur, je vais dormir, répliquai-je. -Comment, dormir ! C'est là le cas que vous faites de mes paroles ? -Monsieur, le sommeil fait oublier, et tout ce que je puis faire pour vous en ce moment, c'est d'oublier ce que je viens d'entendre. Autrement, il me faudrait vous répondre d'une autre façon, et c'est ce que le respect dû à votre âge, à votre qualité, à votre état, m'in- terdisent de faire. Pourtant, ne recommencez plus, car ma patience ne saurait supporter deux fois un pareil discours. Jamais je ne vis furie pareille à la sienne. Il devint rouge, à croire qu'il aurait fait une apoplexie ; ses yeux s'animèrent de façon à me tuer s'ils en eussent eu le pouvoir. Il commença à me menacer de nouveau, avec une véhémence tout italienne, puis, se radoucissant tout à coup, il se jeta à mes pieds, pleura, sanglota, m'as- sura qu'il mourrait de chagrin si je le repoussais, me demanda pardon d'avoir osé se servir de termes qu'il regrettait, m'assura qu'il était mon esclave, et que la moindre de mes volontés serait pour lui une loi suprême. Il fit enfin toutes les extravagances qu'une grande passion explique et excuse, mais qui, à plus de soixante ans, n'ont qu'un côté frappant, c'est le ridicule. J'eus si grande envie de rire, que je n'y pus résister et que j'éclatai au nez du vieux paillard, mais d'un éclat si franc, si gai, que je serais morte plutôt que de le retenir. Il me regarda avec des yeux encore plus féroces que tout à l'heure, ce qui ne me calma point, au contraire. Je n'en ris que plus haut et plus démesurément. Me laissant aller à mon entraînement, je voulus enfin lui répondre, lorsque cela me fut possible, mais lui répondre de la bonne manière, pour qu'il ne fût pas tenté d'y revenir de nouveau. -Quoi ! lui dis-je en essuyant les larmes que ma gaîté démesurée faisait couleur ; quoi, monsieur, vous qui seriez mon grandpère, vous pouvez croire un instant que j'ai résisté à M. de Savoie, que je veux le fuir, lui et tous les autres, pour me conserver à l'honneur de vos bonnes grâces ! En vérité, vous croyez cela ! Ah ! si vous étiez français, je vous renverrais à Molière et à l'École des femmes, mais vous vous garderiez bien de regarder ce tableau fidèle ; on fuit les miroirs lorsqu'on est sûr de s'y voir en laid. Rentrez donc en vous-même, monsieur, songez à ce que je suis, à ce que vous êtes, et ne me rompez plus la tête de vos sornettes amoureuses. Faites pénitence, songez à la mort, non pas à pécher et à faire pécher les autres. Il était à mes genoux. Lorsque je commençai à rire, il se recula d'abord, puis il se releva lentement, les yeux sur moi, et à mesure qu'il me regardait, l'expression de ses traits et de ce regard changeait du tout au tout. Pendant que je parlais, il m'écouta sans chercher à m'interrom- pre. Lorsque j'eus fini, il se mit à sourire, mais d'un sourire si terrible, si effrayant, qu'il me glaça. Il se releva tout à fait et s'as- sit à la place qu'il avait quittée, à côté de moi. -Est-ce votre dernier mot, madame ? me demanda-t-il avec une tranquillité qui m'épouvanta en le voyant si pâle et la physionomie si bouleversée. -Oui, monsieur, certainement. -Irrévocablement ? -Irrévocablement. Je n'avais plus envie de rire, je vous en réponds. Il se rejeta dans le fond du carrosse, croisa ses bras, baissa la tête et réfléchit pendant au moins un quart d'heure. Après, il se releva, et c'était encore un homme différent. Un ascète, une statue de marbre, un de ces visages qui révèlent une âme inflexible, ou bien un saint, exténué par les austérités de la pénitence, voilà ce qui m'apparut. -Madame, je ne vous crains pas et vous avez tout à craindre de moi. Je commence par vous prévenir afin que, si vous nourrissez la fantaisie d'aller rire à mes dépens avec votre mari, vous sachiez bien que vous trouverez à qui parler en moi. Racontez cette scène, fort ridicule j'en conviens, racontez-la et le ridicule retombera sur vous car je la nierai, et je la nierai de telle sorte que nul ne sera tenté d'y croire. Je vous en avertis d'avance, c'est le dernier service que vous devrez à ma bonté. Écoutez le reste, à présent, et ne l'oubliez pas. Je m'inclinai et je fis la fière, car je voulais le braver et ne pas lui montrer ma terreur. -J'écoute, monsieur. -Vous avez en moi un ennemi mortel, un ennemi qui ne vous pardonnera jamais, qui vous fera tout le mal qu'il est possible de faire à un être détesté. Ce sera désormais ma seule étude, et rien ne coûtera pour cela. Je vous reconduirai à Turin par le chemin le plus court, votre maladie m'occupe peu, et votre vue est pour moi un supplice. Si vous me connaissiez davantage, vous frémiriez de crainte à l'idée de cette haine dont vous m'avez doté aujourd'hui. C'est désormais entre nous une affaire de vie ou de mort. Je ne vous prends pas en traître, vous êtes prévenue, gardez-vous ! -J'aime mieux cela, monsieur. Je ne vous crains point, non plus, et je préfère vos menaces à vos douceurs. Attaquez, je me défendrai, j'ai mes armes. Il me répondit par un geste d'assentiment puis il tira son bréviaire et lut jusqu'au soir. Peut-être il fit semblant, car il restait bien longtemps sur la même page. Nous arrivâmes à Turin en passant le Mont-Cenis, fort peu de jours après, le bateau ayant été abandonné et payé dès le premier soir. Ma santé couvrit tout. Chapitre XIX Dès le soir de notre arrivée, j'eus lieu de connaître que les menaces de l'abbé Scaglia seraient suivies d'effets prompts et terribles. Ma belle-mère arriva du palais si bien endoctrinée, que je fus reçue par elle en ennemie, et en ennemie sans merci. Il avait été la chercher jusque chez Madame Royale, qu'il avait vue sans doute aussi, qu'il avait disposée en conséquence, et des persécutions m'attendaient encore de ce côté-là. Madame de Verrue, lorsque je m'approchai pour l'embrasser, me repoussa. -Non, madame, non, je ne puis accueillir de la sorte une personne qui médite la ruine de ma maison, qui veut me séparer de mon fils, qui, pour une sottise criminelle, tant elle est invraisemblable, va porter à l'étranger les biens de nos ancêtres. Avant de vous laisser concevoir de plus coupables espérances, je vous déclare que ni vous, ni mon fils, ne sortirez plus d'ici. Je vous déclare que vous êtes prisonnière de l'honneur, de la fortune des Verrue, et que je vous garderai bien. Vous êtes maintenant la maîtresse de m'embrasser, si vous le désirez encore. -Tout autant qu'avant de vous avoir entendue, madame, répliquai-je en lui faisant une profonde révérence. Puisque vous n'avez rien de plus à me dire, permettez-moi d'aller rejoindre M. de Verrue, qui m'attend. Et je sortis, plus fière qu'elle. Ces gens-là oubliaient toujours que j'avais dans mes veines du sang de la belle duchesse de Chevreuse et de la fière duchesse de Montbazon. Les filles de la maison de Rohan n'ont pas accoutumé de se laisser ainsi manquer, même par leurs belles-mères, et je ne voulus pas qu'elle eût le dernier mot. -Mon père viendra bientôt, pensai-je, et rien ne m'empêchera de partir avec lui. Je ferais plutôt agir le roi de France, il est puissant, lui ! Lorsque j'allai saluer Madame Royale, elle me fit l'honneur de me dire, moitié sérieusement, qu'on lui avait dit beaucoup de mal de moi. -Je le croirai, si vous me forcez à le croire ; cela dépendra de vous, ajouta-t-elle. Lorsqu'on devient la comtesse de Verrue, il faut oublier qu'on a été mademoiselle d'Albert. Puis, sans me laisser le temps de lui répondre, elle m'interrogea sur ses amis de France, sur le roi, sur la cour de Versailles, en duchesse de Savoie qui se rappelait cependant qu'elle a été madame de Nemours. Quant au prince, lorsqu'il m'aperçût, malgré toute sa puissance sur lui-même, il changea de couleur. Cependant, il fut sérieux et presque sévère. Évidemment, il avait aussi entendu les plaintes et il feignait de les accueillir. Je ne me trompai pas à son regard, il était heureux de me revoir, il voulait que je m'en aperçusse et que je fusse la seule à m'en apercevoir. Ce devoir rendu, je me dis malade et je sortis le moins possible. Les persécutions et les tourments recommencèrent avec plus d'acharnement, avec plus de cruauté. De son côté, Victor Amédée m'envoyait continuellement parler par ceux qui avaient part à sa confiance. J'étais entre ces deux écueils, seule, sans amis, sans appuis à espérer de personne que de mon père. Le bon M. Petit avait quitté Turin pour Chambéry, ainsi que mon petit Michon. Ils devaient y rester plusieurs mois ; des affaires importantes relatives à sa cure y avaient appelé le zélé pasteur. M. de Darmstadt était toujours à Madrid, très distingué, disait-on, de la reine d'Espagne, il avait le vol des reines. J'attendais mon père avec une impatience qui prenait sur ma santé ; lui seul pouvait m'arracher de cet enfer. Bientôt, cette seule et dernière espérance me fut enlevée ; il fit une chute à la chasse du roi, il se blessa fortement à la jambe, et, sous peine de se la voir enlever, il lui fallait garder le lit plusieurs mois. En recevant cette lettre, je tombai dans le désespoir, et je pris malgré moi une terreur superstitieuse de l'abbé Scaglia qui, huit jours avant, m'ayant rencontrée dans la galerie, seul à seule, m'avait dit ces mots en passant : -Vous attendez votre père ; votre père ne viendra pas. Le savait-il donc ? Le devinait-il ? Les événements lui étaient-ils connus avant même qu'ils n'arrivassent, ou plutôt les préparait-il ? C'est ce que je n'ai jamais su mais que j'ai toujours soupçonné. Que faire ? Que devenir, à présent ? Je me consultai avec mes fidèles domestiques que l'infortune élevait au rang d'amis. Barbette pleurait avec moi ; Marion, plus hardie, m'exhortait à me défendre, à sortir moi-même du gouffre où l'on me souhaitait jeter. -Il n'y a qu'un moyen, madame. Monseigneur le duc ne peut venir, M. le duc de Chevreuse ou M. le chevalier de Luynes viendront. Écrivez, je porterai la lettre à la poste et, dans quelques semaines, ils seront ici. Il nous faudra alors nous sauver avec leur assistance, autrement tous ces méchants vous feront mourir de chagrin. J'écrivis, ainsi qu'elle me conseillait de le faire, au duc de Chevreuse et au chevalier de Luynes. Je les conjurais avec larmes de venir à mon secours, et je chargeai Marion, pour plus de sûreté, de porter les lettres à l'ambassade de France. De cette manière, j'es- pérais qu'on ne les arrêterait point. J'avais compté sans l'abbé Scaglia : il faisait guetter nuit et jour mes femmes, surtout celles qui étaient le plus dans mes confidences. Il vit sortir Marion tenant un paquet à la main et, sur-le- champ, la pauvre fille fut arrêtée, les lettres confisquées, et elle chassée du logis avec défense d'y mettre les pieds, sous prétexte qu'elle servait ma désobéissance et ma rébellion. Elle cria, elle pleura, elle menaça, elle jura qu'elle ne quitterait point Turin et qu'elle saurait bien me délivrer en dépit d'eux. Ils ne firent que rire de ses menaces, ils la firent jeter dehors par des valets italiens qui n'eurent aucune pitié d'elle. La scène avait fait du bruit. Barbette accourut, elle fut le témoin de cette barbarie et revint, tout en larmes, l'annoncer, avec les nouvelles craintes dont elle était saisie. Ils avaient menacé de faire chasser Marion de la ville et de l'envoyer en Amérique avec les déportés, afin qu'elle n'allât point se plaindre à mes parents du traitement qu'elle avait subi et de celui qu'on me destinait. -Marion est perdue et nous aussi, madame, qu'allons-nous devenir, mon Dieu ? Et qu'y pouvons-nous faire maintenant ? Je ne savais, cependant j'espérais en Marion ; c'était une fille d'esprit, hardie, dévouée, infatigable, et je me doutais de quelque tour de sa façon ; j'étais loin de penser à celui qu'elle imagina. On me retenait presque prisonnière en me faisant passer pour malade. J'avais refusé de retourner au palais et madame de Verrue voulait me pousser à bout. Mon malheur était au comble, je voyais à peine mes enfants, c'était mon plus grand chagrin. Quant à mon mari, j'étais honteuse de l'aimer et j'employais tous les moyens pour m'en guérir. Je dois dire que je n'y suis point parvenue et que j'ai- me encore son souvenir, ne le pouvant aimer lui-même. Il me fut ordonné d'aller à cette villa où j'avais passé mes premiers, presque mes seuls instants de bonheur. Quelques personnes s'étaient inquiétées de moi ; Madame Royale m'avait demandée ; on craignait apparemment une curiosité qu'on ne voulait pas satisfaire. M. de Verrue me demanda si je ne voulais point passer quelques semaines à la campagne. Tout m'était indifférent dans la douleur où j'étais. Je pensai aussi que j'y verrais moins ma bellemère. J'y consentis malgré les cris de Barbette qui me répétait incessamment : -On nous mène là pour nous faire disparaître. Je savais M. de Verrue incapable d'une lâcheté ou d'une scélératesse. Il déplorait certainement ces infamies, mais à cause de sa faiblesse, il ne les pouvait empêcher. Et cependant, il est mort sur le champ de bataille, en honnête homme, il était fort brave ; il n'avait pas peur d'un canon, il avait peur de sa mère. Ce n'est pas le seul exemple que j'aie vu de ces contrastes-là. Les âmes peuvent être sans énergie et cependant les tempéraments courageux ; tout au moins M. de Verrue était de ceux-là. Nous partîmes : il me conduisit lui-même et retourna le soir. J'étais gardée et recommandée dans ma petite Bastille. Barbette était avec moi. Pour Mascarone, on la craignait, elle était du pays et pouvait se créer des intelligences. Barbette faisait rage mais on ne l'écoutait point. Je ne pouvais me fier qu'à elle ; tous mes gens étaient vendus à leurs maîtres, les uns par l'intérêt, les autres par la peur. Nous ne savions ce qu'était devenue Marion, nous n'en avions plus ouï parler, et je tremblais qu'ils n'eussent exécuté leurs menaces. J'ai su, depuis, qu'on me donnait pour folle afin d'expli- quer ce qui se passait. Mes domestiques le croyaient et le public le croyait bien plus encore ; on croit toujours le mal. Tant que ma belle-mère seule m'avait haïe, la situation se pouvait supporter, bien que difficilement ; depuis que cette rancune monacale s'en mêlait, c'était un combat à outrance, au-dessus de mes forces, et dans lequel je n'étais pas la plus rusée. Je me laissais aller au chagrin. Je crois que je serais devenue folle tout de bon, si la Providence ne m'eût secourue. D'autres diront que le diable fut plutôt en jeu, cela est possible, je ne me chargerai pas de les contredire. M. de Voltaire disait, l'autre jour, que le diable n'existait point et qu'il ne servait qu'à effrayer les petits enfants et les imbéciles. Je ne suis ni l'un ni l'autre ; partant, je n'en ai pas peur. M. de Verrue devait retourner le même soir à la ville, il était d'un conseil de guerre qui ne lui permettait pas de s'absenter. Nous restions donc seules, Barbette et moi. Elle ne me quittait point, ni jour, ni nuit. Les soirées étaient fraîches ; il fait souvent très froid en ce pays, à cause des montagnes. J'admirais, de ma fenêtre, la vue magnifique de la vallée et de la ville se déroulant devant moi. Enveloppée dans une mante, j'étais assez déguisée pour qu'on ne me reconnût pas de loin. J'écoutais des bruits autour du logis, par les domestiques qui couraient en se poursuivant, je voyais s'éteindre peu à peu les lumières, et la nuit pénétrer jusqu'au fond des bocages et des allées. C'était triste, néanmoins c'était beau. J'avais envie de pleurer et de prier Dieu. Barbette se tenait au fond de la chambre ; mon balcon, en saillie, m'isolait de tous ; le calme se faisait autour de moi ; les genres rentraient chez eux et se taisaient ; je trouvais ce moment doux et pénible en même temps. Une voix connue perça tout à coup ce silence, c'était celle de Marion qui m'avertissait d'en bas qu'elle allait monter par un petit degré intérieur de service donnant dans mes cabinets et qu'elle me priait de n'en être point effrayée. Je fis presque un cri de joie. Je me précipitai dans la chambre à sa rencontre, la porte s'ouvrit, et, au lieu de Marion, je vis entrer un homme enveloppé d'un manteau, à la façon des Espagnols. Jugez ! Chapitre XX Je reculai tout effrayée. Je me crus envahie par une troupe de bandits. Heureusement, la terreur me rendait muette, sans quoi j'aurais assemblé toute la maison. L'inconnu ôta respectueusement son chapeau à larges bords et, à la lueur du crépuscule, je reconnus M. de Savoie. Je me mis à trembler de tous mes membres ; encore aujourd'hui, je ne saurais dire pourquoi. C'était pour beaucoup de raison, sans doute, je ne suis pas sûre d'avoir été très fâchée, bien que j'eusse montré toute la sévérité d'une vertu qu'on offense. Il est des moments semblables dans la vie, où le masque est obligé. Le prince commença par me prier de l'excuser et de ne rien craindre, ni de lui, ni de qui que ce fût. -Moi, je suis le premier de vos serviteurs, vos désirs sont mes lois ; quant aux autres, je suis là pour vous défendre. J'étais fort embarrassée, je n'osais, ni ne désirais me fâcher, il l'eût fallu pourtant ; la démarche était un peu bien hardie, un peu bien insultante. Je restais debout, attendant qu'il s'expliquât. Il ne me fit pas languir longtemps. -Je suis venu pour vous sauver, poursuivit-il. Vous n'avez que moi, et si vous ne voulez point perdre votre jeunesse, votre beauté, votre vie peut-être, vous vous confierez à un prince qui sera votre ami avant tout. -Monseigneur... -Asseyons-nous et écoutez-moi. Je sais tout. Votre Marion, que l'on comptait tout simplement envoyer mourir en Amérique, a trouvé le moyen de me prévenir en se jetant à ma rencontre avec un placet au nom de la comtesse de Verrue, ce qui me l'a fait lire tout au long. Le soir même, elle était en sûreté au palais, où je l'ai fait cacher chez un de mes valets de chambre. Et depuis lors, je la vois chaque jour, je lui entends raconter jusqu'à la moindre cir constance de votre supplice qui me fait endurer mille morts, et je cherche les moyens de vous y soustraire. Je les cherchais impunément, car d'abord il fallait vous les faire accepter, lorsque vous êtes heureusement venue ici. Dès lors j'étais certain, avec l'aide de la fidèle servante, de parvenir jusqu'à vous. J'écoutais et je pensais. Cependant, mes pensées faisaient bien du chemin et je ne savais où il en voulait arriver, lorsqu'il m'expli- qua, par des raisonnements très clairs et très positifs, qu'il avait seul le pouvoir de me soustraire à mon malheur et que je le devais satisfaire en lui permettant de se dévouer à mon service. Profitant de l'occasion qu'il attendait depuis longtemps, il m'en- tretint d'un amour que rien n'avait pu éteindre. Il m'offrit son coeur, sa puissance, sa gloire, ses richesses. Il me supplia de les accepter, de venir régner auprès de lui, d'occuper le premier rang dans ses États et de me venger de mes ennemis en les humiliant. Il me peignait en traits frappants la vie à laquelle j'étais condamnée désormais et celle qu'il me voulait offrir. Il employa enfin l'élo- quence et la persuasion pour laquelle il était justement célèbre et, se jetant à mes genoux, il déclara qu'il ne se relèverait point que je n'eusse consenti à ce qu'il désirait avec tant de passion. Je n'aimais pas M. de Savoie, j'avais encore le coeur tout plein de mon mari, à mon grand dam, j'étais dans cette fameuse chambre aux points de Hongrie sur laquelle il existait une prophétie si effrayante... Que de motifs pour résister ! Mais j'étais outrée, malheureuse, poussée à bout. Mais je voyais, d'un côté, la ruine, la misère, les souffrances ; de l'autre, l'éclat d'une couronne et la vengeance en perspective. J'hésitais... C'était déjà beaucoup. Victor Amédée s'en aperçut, il redoubla d'instances. -Ah ! venez, suivez-moi, me disait-il, prenant mes mains que je retirais faiblement, nul ne nous observe, ils ont oublié cette voie et dorment tranquilles à l'abri de leurs sentinelles. J'ai mes gens près d'ici, un carrosse à trois pas, un palais magnifique vous attend. Demain, vos persécuteurs apprendront que vous êtes l'amie du duc de Savoie, vous triompherez d'eux, vous les forcerez de s'humilier devant vous et le bonheur vous attend. Je ne vous parle pas du mien, vous ne m'aimez pas assez pour que cette considération vous décide, mais que je serais heureux, mon Dieu ! et comme rien ne me coûterait pour vous le prouver à chaque instant de notre vie ! Je ne répondais point, je tremblais d'accepter ; et refuser, c'était mon déshonneur, celui de mon mari, de tous les miens. Le prince devina que cette pensée m'arrêtait presque seule maintenant et se mit à la battre en brèche. Il me vanta les amours de Louis XIV, étala devant mes yeux l'illustration, la gloire dont ses maîtresses étaient entourées, me peignit leurs joies, leurs succès, leurs plaisirs. Il me montra madame de Montespan, adorée de sa famille, considérée de tous, recevant même la rigide abbesse de Fontevrault, sa soeur. Enfin, il agita sous toutes ses faces ce prisme brillant de l'ambition, qui ne m'éblouissait que trop, et parvint à m'étourdir à ce point que je n'essayais plus qu'une faible défense. -Mais, monseigneur, balbutiais-je -et c'était le dernier cri de l'honnêteté mourante -, j'aime encore mon mari ! -Votre mari ! votre bourreau ! Est-il digne de vous, vous aime-t-il, lui ? Ah ! que je saurai bien vous le faire oublier ! Il me montra le caractère de M. de Verrue dans toute sa vérité, sous ses couleurs réelles, sans y rien ajouter, mais avec une habileté de maître ; il le blâmait de tout en ayant l'air de lui rendre justice. La comtesse de Verrue était séduite, le coeur de la femme allait céder. Celui de la mère résista plus longtemps. -Et mes enfants ! mes enfants ! m'écriai-je, je ne les verrai plus ! -Vous les verrez toujours. Qui donc oserait vous les enlever ? D'ailleurs, les voyez-vous, à présent ? Où sont-ils ? Les avez-vous près de vous, en ce moment ? Je vous les ferai rendre. On ne refu sera pas de m'obéir, soyez tranquille ; j'ai déjà prouvé que je suis le maître ici. Ne résistez pas plus longtemps, abandonnez-vous à l'amour qui vous appelle... Venez ! venez ! Que vous dirai-je ? Il m'entraîna. Sans presque savoir comment cela s'était fait, je me trouvai à côté de lui dans son carrosse. Barbette et Marion suivaient dans celui qui avait amené celle-ci. Nous étions seuls par une belle nuit d'Italie. Il m'adorait, il était tout-puissant, et néanmoins son respect égala sa tendresse ; il ne prit même plus ma main ainsi qu'il l'avait fait dans cette malheureuse chambre qui ne pouvait mentir à sa destinée. Il me raconta ce qu'il voulait faire pour moi, la protection dont il m'entourerait et les hommages qui m'attendaient. Il me conduirait dans une délicieuse villa que, depuis longtemps, on préparait en secret près de son palais de Rivoli. Il voulait, dès ce jour, annoncer lui-même à ma belle-mère que j'étais désormais sous sa garde, qu'elle n'avait plus à s'inquiéter de moi et qu'il regarderait comme une attaque personnelle toute atteinte donnée à ma tranquillité et à mon repos. Je baissai les yeux ; le visage si noble et si digne de mon père m'apparut comme par enchantement, mes joues se couvrirent de rougeur. À côté du brillant avenir qui m'était promis, je vis la honte et l'infamie, et, cachant ma figure dans mes mains, je m'écriai, pleurant à chaudes larmes : -Ah ! je suis perdue ! Il fallut toute l'éloquence, tout l'amour de Victor Amédée pour sécher ces pleurs ; ils coulaient, malgré ses prières, ses supplications et ses promesses. Il me montra des sentiments auxquels je ne pouvais rester insensible, et il me fallut lui promettre que je serais, à l'avenir, plus calme et plus raisonnée. Il m'installa lui-même dans cette maison charmante que j'ai longtemps habitée, il y mit des gardes à lui. J'y trouvai quantité de laquais et de filles, j'y trouvai les plus belles pierreries, du linge magnifique, des habits merveilleux faits à ma taille, des meubles en profusion et des plus superbes. J'y trouvai tout ce que j'aimais, les recherches de mes goûts, enfin ce qu'un amour aussi véritable pouvait inspirer à un homme dont la puissance est sans limites. Barbette et Marion demeuraient près de moi le reste de la nuit. Je continuai à pleurer. Le prince m'avait quittée sur ma prière et, quoi qu'il lui en coûtât, afin de me prouver son obéissance et son désir de me complaire en tout. Dès le matin, je reçus par un courrier une lettre de lui, la plus tendre et la plus respectueuse du monde, accompagnée d'un fort beau présent de pierreries et d'un bouquet de fleurs admirables. Il me demandait la permission de venir souper avec moi. Nous causerons de votre nouvel état, de vos projets, votre esclave prendra vos ordres, je vous raconterai ce qui se sera passé pendant cette journée. Je ne prétends rien cacher : je suis le maître de mon coeur et ceux de ma condition ont coutume de voir leurs sentiments approuvés par leurs courtisans. Je ne crains personne que vous et désormais mon bonheur dépend de vous seule. Il va sans dire que je le reçus, qu'il vint avec l'empressement qui désire et qu'il fut aussi tendre, aussi empressé, aussi soumis que l'annonçait sa lettre. Il avait déclaré à madame de Verrue qu'elle n'eût plus à me chercher et, ce qui me confirma davantage encore dans mes soupçons, il m'avoua qu'il l'avait regardée et qu'il avait été frappé d'un sourire à peine retenu sur ce visage qu'il s'atten- dait à trouver si sévère. Elle avait simplement répondu : -Cela ne m'étonne pas, monseigneur, nous devions nous y attendre. J'avais sur les lèvres le nom de mon mari, je n'osai pas le prononcer. J'appris par Dom Gabriel qu'il avait été désespéré, que sa mère, après avoir tout fait pour apaiser sa douleur, n'avait réussi qu'à la tourner contre elle en furie. Il l'avait accusée, il s'était rap pelé mes efforts, mes combats, mes souffrances. Il ne pouvait maintenant nier qu'on ne m'eût poussée dans les bras du prince malgré moi. -Ce n'est pas elle qui est coupable, ajouta-t-il, c'est moi, c'est vous, surtout, qui m'avez aveuglé, qui avez fermé mon oreille et mon coeur à ses prières et à ses plaintes. Me voilà veuf, mes enfants sont orphelins, moi-même je suis déshonoré, et cela, parce que vous avez réduit une honnête femme au désespoir. Que Dieu vous le pardonne, s'il le veut, mais je ne vous pardonnerai jamais et je ne vous reverrai plus. Il prit ensuite une plume, écrivit au duc de Savoie une lettre pleine de dignité et de noblesse par laquelle il lui remettait tous ses emplois, et lui annonçait l'intention de s'expatrier. Il n'en disait pas le motif, mais la moindre de ses expressions en était empreinte. Je n'ai malheureusement eu connaissance de cette lettre et des circonstances qui l'accompagnaient que longtemps après ; peut-être si je l'eusse appris alors, eussions-nous tous été sauvés. Il en était temps encore, j'étais toujours digne de lui malgré les apparences. Le prince n'avait obtenu de moi ni aveux, ni promesses. J'avais accepté un appui, un sauveur, non encore un amant. M. de Savoie s'en doutait bien. Aussi défendit-il expressément de me rien apprendre à cet égard. Ce n'est qu'après une année au moins que Dom Gabriel me raconta tout ceci. Je sus son départ et je le regardai comme un soulagement. Je ne supportais pas l'idée de le rencontrer et de rougir devant lui. Quant à madame de Verrue, je la haïssais de toute la grandeur de ma faute. Je suis vindicative, je l'avoue, et je n'accordai à M. de Savoie ce qu'il sollicitait avec tant d'instance qu'après l'avoir fait chasser de chez Madame Royale et exiler dans une de ses terres la plus éloignée de la cour. Elle emmena mes enfants malgré mes prières, armée d'un ordre de mon mari. Elle refusa de les rendre lorsque je les envoyai chercher. Victor Amédée, désormais sûr de son triomphe, jaloux jusqu'à la rage, prétendit ne pas oser passer outre. Il fut dans le fond enchanté de cet éloignement, il m'eût voulu isoler de tout et surtout du souvenir de son rival, de celui que j'avais tant aimé, que j'ai- mais encore. -Ah ! que ne puis-je donner à M. de Verrue la moitié de mes États pour la part de votre coeur qu'il m'a prise. Je le ferais avec passion, me répétait-il chaque jour. Madame la duchesse apprit la première ce qui arrivait de tout ceci. -Puisque M. le duc doit avoir une maîtresse, dit-elle simplement, je suis charmée qu'il ait pris madame de Verrue, et je ne lui en veux point pour cela. Je vais vous raconter pourquoi elle se montrait indifférente, si vous l'avez oublié. Chapitre XXI Madame la duchesse de Savoie n'oubliait point, elle, qu'elle avait été mademoiselle d'Orléans. Je vous ai dit, je crois, ami lecteur, qu'elle avait espéré, ainsi que sa soeur, la reine d'Espagne, devenir reine de France et épouser monseigneur. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que même après son mariage avec Victor Amédée, même après celui de son cousin avec la princesse Victoire de Bavière, elle conserva cet amour dans son coeur. La reine d'Espa- gne se laissait distraire ; elle, jamais. Elle ne pensait qu'à M. le Dauphin ; sa chambre était remplie de ses portraits, elle en portait un, jour et nuit, caché dans un bracelet, sous une grosse émeraude garnie de brillants. Elle lui écrivait presque tous les ordinaires, bien qu'il lui répondît fort rarement. M. de Savoie le savait et lui, si jaloux en toutes choses, il lui passait cette innocente distraction, très sûr qu'elle ne pouvait avoir de suites et tenant peu d'ailleurs aux sentiments exclusifs d'une femme qu'il n'aimait point. Il ne la voyait que par devoir, et, tant que dura notre commerce, il ne la vit absolument pas du tout. Jamais il n'exista d'homme plus fidèle que celui-là ; c'est en quoi il mérite qu'on l'admire. Madame de Savoie tremblait de le voir tomber entre les mains de quelque impérieuse créature qui lui rendrait à elle la vie désagréable, qui chercherait à lui nuire et à la supplanter. Elle ne craignait rien de cela avec moi, et me fit parler en dessous mains pour me tranquilliser et me prier de lui laisser filer en repos son roman par correspondance. Elle n'en demandait pas davantage. -Si madame de Verrue revient à la cour, ajouta-t-elle, j'aurai l'air de tout ignorer et je la recevrai comme s'il ne se passait rien du tout. Quant à la vieille Verrue, nous sommes ravies, ma bellemère et moi, d'en être défaites ; elle nous tourmentait du matin au soir et nous avait déjà brouillées plus de vingt fois. Ma situation à la cour de Turin était donc aussi bonne qu'elle pouvait être. Le prince, au lieu de se dégoûter par la possession et par l'habitude, devenait de plus en plus épris. Il était à mes pieds avec le même respect que si j'eusse été une déesse et m'obéissait au moindre signe, à la moindre de mes volontés. Je n'ai point caché que j'étais ambitieuse ; je donnai donc en plein dans cette nouvelle voie et, pour combler le vide que je ressentais, malgré les soins empressés de mon amant, je me mis à m'occuper du gouvernement. En peu de temps, j'eus acquis une expérience et une habitude dont les ministres eux-mêmes s'étonnèrent. Pour M. de Savoie, il était confondu d'admiration et ne pouvait s'en taire. J'avais, par un raffinement de vengeance, gardé l'abbé Scaglia à Turin. Je refusai de le laisser exiler afin de braver sa haine, afin de jouir de son impuissance et de lui bien montrer le mépris qu'il m'inspirait. Il intriguait contre moi du matin au soir, il me cherchait des ennemis et tâchait de me nuire, sans y réussir, bien entendu. J'étais seule toute-puissante. C'était la couleuvre que j'écrasais sous mes pieds sans daigner même la voir. Elle répandait sa bave et son venin et ne pouvait m'atteindre. Le prince Thomas continua à me venir voir assidûment. Il me donnait d'excellents conseils, et plusieurs fois il me fut bien utile, j'en dois convenir. J'avais appris son langage, je le comprenais à merveille. Lui et Dom Gabriel venaient chez moi tous les jours. Le duc aimait à les y trouver et à me voir entourée de sa famille. Lorsque mon fils vint au monde, il fut reçu comme l'héritier de la couronne. M. de Savoie le reconnut, à l'exemple du feu roi, et le légitima sans nommer la mère. Il lui donna le titre de marquis de Suze avec un fort gros apanage dont la puissance me resta jusqu'à l'époque de sa majorité. La villa que j'habitais et qui avait été construite pour la mère de Dom Gabriel, me fut donnée également. Enfin, je ne puis dire tout ce que l'amour de ce prince lui inspira pour moi, tout ce qu'il fit et tout ce qu'il me laissa faire ; je n'en finirais jamais. Il ne me refusait rien, je disposais des places, les ministres comptaient fort avec moi et les ambassadeurs me faisaient leur cour. J'inspirais à Victor Amédée mes affections et mes rancunes. Il me consultait sur tout. Lorsque Madame Royale ou madame sa femme en voulaient obtenir quelque chose, elles commençaient par m'en prévenir. J'étais enfin la maîtresse absolue de la Savoie. J'y régnais sous le nom de Victor Amédée, ce politique si fin, si adroit, si difficile à conduire, et ce n'était pas une petite victoire pour une femme. En ai-je abusé ? Beaucoup disent que oui, je ne le crois pas. J'ai été hautaine, impérieuse, c'est vrai ; mais j'ai été juste toujours et bonne lorsque j'ai pu l'être sans compromettre mon pouvoir et ma situation. J'avais de grands ennemis à combattre, j'avais des influences malfaisantes à écarter, j'avais une position à défendre. Je l'ai fait et je l'aurais perdue avec une politique plus facile et plus accueillante. J'ai tenté d'inspirer au duc de Savoie des sentiments dignes de lui, ou pour parler plus juste, j'ai tout employé pour qu'il les conservât tels qu'il les avait conçus lui-même. Ce prince était d'une bravoure personnelle très remarquable et son habileté ne saurait se révoquer en doute. Il se trouvait placé entre son secret penchant pour la maison d'Autriche et la nécessité qui l'attachait à la France. Il fallait conduire de loin ces négociations. On a vu comment il s'en était tiré à Venise. On a vu cette guerre des Barbets entreprise pour contester Louis XIV et en même temps pour servir de prétexte à la levée de troupes qu'il méditait. Pendant ce temps, les intrigues secrètes marchaient à l'ombre ; il avait des envoyés déguisés à toutes les cours et préparait les traités qui devaient éclater plus tard. J'étais dans ses confidences, ce qui me plaisait fort et me faisait une vie occupée grandement. L'ambassadeur de France écuma tout cela, en rendit compte à son maître et, peu après, il vint une demande du roi de France d'envoyer des régiments d'infanterie du Piémont en Flandres pour servir contre l'empereur. Le jour où le duc reçut cette lettre, il était chez moi. On annonça l'ambassadeur de France avec des dépêches. -Oh ! oh ! me dit-il, quelque nouvelle exigence de notre oncle bien-aimé. Le ferai-je entrer ici ? Verrons-nous cela ensemble ? J'acceptai, bien entendu. L'ambassadeur entra et remit les dépêches après quelques paroles échangées. En les lisant, il pâlissait et se mordait les lèvres, deux signes de grande émotion chez lui. -Quoi donc, monsieur ! dit-il en les refermant, le roi votre maître exige des garanties de moi, de son neveu ! -Des garanties ! non, monseigneur, un secours seulement, un secours, ce que l'on demande à un bon allié. Votre Altesse prête à Sa Majesté des intentions qu'elle n'a point. -Mon auguste oncle veut me désarmer entièrement pour être bien certain de ma neutralité dans cette guerre ! Soit ! J'enverrai trois régiments en Flandre, c'est tout ce que je puis en ce moment. -Je crains que Sa Majesté, parfaitement instruite des forces dont Votre Altesse a la disposition, je crains, dis-je, qu'elle ne se contente point de si peu de chose. -La Savoie est un pays pauvre, monsieur. Son duc n'a pas, comme le roi de France, des sujets et des trésors à semer sur les champs de bataille. Prenez ce que je puis donner en me réservant ce qui est nécessaire pour ma défense personnelle. Ma position géographique m'expose à bien des contre-coups ; j'ai de puissants voisins ; ils peuvent venir un jour ou l'autre se frapper sur mon dos, je ne veux pas succomber sans combattre, je sauverai ma gloire, si je ne puis sauver que cela. L'ambassadeur n'avait rien à faire qu'à accepter. Ainsi fit-il. Après quelques autres menus propos, il prit congé, mais il demanda dans mon antichambre quelles étaient mes heures de solitude, ayant besoin de m'entretenir sans témoins. Mon écuyer lui répondit que je n'en avais pas de fixes, Son Altesse venant plusieurs fois par jour et souvent ne quittant point les Délices, nom qu'il avait donné à ma maison. L'ambassadeur répliqua qu'il enverrait prendre mes ordres. On ne manqua pas de me répéter tout cela, et moi de le redire à M. de Savoie. Il m'engagea fort à le recevoir et à le sonder ; nous pourrions ainsi apprendre beaucoup de détails bons à connaître et marcher plus sûrement. L'audience fut demandée dès le même soir et accordée de suite. On me priait, pour mieux jouer la comédie, de ne point parler à M. de Savoie de cette lettre et de ses conséquences ; je répondis avec la même franchise. Il en est souvent ainsi dans la politique ; on se trompe en sachant qu'on est deviné et l'on met un masque que l'on arrache soi-même en feignant de croire qu'il y est toujours. L'ambassadeur me venait parler officieusement et de la part du roi, son maître. Il désirait savoir positivement les intentions du duc. Il lui en coûtait de croire qu'un parent, un allié, se détournât de lui, il lui en coûtait d'agir de rigueur. Il avait pensé donc, qu'étant née sa sujet, j'aurais pour la France l'inclination naturelle à tous les coeurs bien nés, et que je ferais cause commune avec mon pays. -Mon illustre maître connaît l'intérêt dont Son Altesse Royale vous honore, madame. Il sait combien vous le méritez, combien vous êtes supérieure par votre esprit, par votre sagesse et les hautes qualités qui brillent en vous. Il compte donc sur votre dévouement, sur votre raison, pour représenter à M. le duc de Savoie de quel côté se trouvent pour lui la gloire et la fortune. Il a déjà reçu bien des grâces de Sa Majesté le roi de France, il lui doit beaucoup, je ne suppose pas qu'il l'oublie, mais enfin... -Monsieur, je suis reconnaissante, comme je le dois, de l'hon- neur que veut bien me faire Sa Majesté le roi de France. Je suis très étrangère aux grandes questions qui se traitent en ce moment. Mais soyez-en très convaincu, monsieur, si monseigneur le duc de Savoie daignait me demander mon humble avis, je ne lui en don nerais aucun dont sa gloire ou ses intérêts eussent à souffrir. -Je n'ai pas achevé ma mission ; permettez que je la termine. Le roi mon maître a particulièrement le désir de vous être agréable, tant à cause de votre mérite que pour la grande estime où il tient M. le duc de Luynes et toute sa maison. Il m'a donc ordonné de vous remettre son portrait enrichi de brillants, tel qu'il l'envoie aux personnes qu'il veut singulièrement honorer. Voici ce portrait, vous le reconnaîtrez, sans doute, car vous avez plus d'une fois dans votre enfance été admise au bonheur de voir Sa Majesté, n'est-il pas vrai ? Je reçus le présent ainsi qu'il méritait de l'être, mais je ne donnai rien en échange, ni promesses, ni révélations. En se levant, l'am- bassadeur, peu satisfait, me plaça cette phrase entre ses deux saluts, en manière de post scriptum. -La guerre de Flandres sera longue et meurtrière, sans doute. Trois régiments sont bien peu de chose ; je crois que M. le duc de Savoie en devrait préparer quelques autres ; ils ne tarderont pas à lui être demandés. Je compris que ces mots étaient l'appoint du présent. Je n'eus garde de le laisser voir ni de répondre. Il n'eut qu'un sourire pour doubler le sien. J'attendis impatiemment le prince, qui ne tarda point et qui sentit comme moi la portée de l'avertissement. -Il me veut désarmer, c'est clair, il me redoute. Il a deviné mes intentions, peut-être, ou j'ai été trahi quelque part. Mais, de par le ciel, il n'en sera pas ainsi. Mon État est un petit État, cela est vrai. Quel qu'il soit, je l'ai reçu de mes ancêtres, à qui Dieu et leur épée l'avaient donné, je le défendrai contre toutes les ambitions, contre tous les envahissements, je le léguerai à mes enfants sans qu'il y manque un château. Je l'agrandirai, au contraire, si la vie m'est octroyée, et je me montrerai digne du nom que je porte. Il me rendra mes très bonnes forteresses de Barreaux, de Pignerol et de Casal ; je les reprendrai ou ils les démoliront, je vous le jure, et vous savez qu'on peut se fier à mon serment. J'étais fière de cette fierté, je l'avoue. Sans avoir pour Victor Amédée le même amour qu'il avait pour moi, je m'y étais fort attachée. Je l'aimais assez pour être de son parti contre mon roi, contre ma patrie, contre tous les miens. J'adorais nos enfants ; à défaut de ceux qu'on m'avait enlevés, je reportais sur eux toute ma tendresse ; leur patrie était la mienne ; leur père était mon intérêt le plus cher et le plus naturel. Je ne pouvais donc qu'applaudir à ses dispositions et les encourager de toute mon influence. Louis XIV voulait la Savoie, il la guignait, elle était à sa convenance ; c'était un joli joyau pour sa couronne, et nous, nous la comptions garder. Nous la gardâmes, grâce au ciel. Voilà que je parle comme j'aurais parlé alors, comme si j'étais encore aux Délices. J'oublie mes soixante-cinq ans, j'oublie que je suis à Paris, que mes enfants m'ont payée d'ingratitude, que Victor Amédée est allé rendre compte au Dieu qui juge les rois. Le souvenir est un grand magicien ! Les régiments partirent en effet, celui de M. de Verrue fut du nombre. Pour lui, il avait pris du service en France, où il jouissait d'une considération dont la mienne souffrait d'autant plus. On m'accusait de tout, et cela est ainsi, lorsqu'un homme n'a point de ces vices que tout le monde voit, et lorsqu'il faudrait être instruit du secret des coeurs pour juger sainement. J'ai été perdue par la faute de mon mari, cela est plus que certain, pourtant c'est moi qu'on a blâmée. Heureusement, la justice de Dieu est là. Je n'ap- pelle point M. de Verrue à son tribunal pour le faire châtier, mais je demande à partager la faute et la punition avec qui de droit ; et je me suis assez repentie de l'avoir commise pour en espérer le pardon. Pendant ces trompeuses marques de bonne intelligence avec Louis XIV, nos négociations allaient leur train. Des courriers s'échangeaient perpétuellement. Deux furent interceptés avec des paquets insignifiants ; mais c'en fut assez pour exciter de nouveau les soupçons mal assoupis ; nous nous y doutâmes sur-le-champ ; nous n'étions pas tout à fait en mesure de lever le masque et nous ne savions comment gagner du temps jusqu'à ce que les difficultés fussent levées. Nous étions un soir chez moi à en discourir, le duc, Dom Gabriel, le prince de Carignan et quelques amis particuliers de Son Altesse, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et nous vîmes entrer un homme tout botté, enveloppé d'un manteau, crotté jusqu'à l'échine, un vrai courrier malencontreux. M. de Savoie, qui tenait par-dessus tout à ce que nul ne me manquât de respect, se leva en colère et demanda quel insolent osait se présenter devant moi en cet équipage. -Ma foi, monsieur, c'est moi, répondit une voix que nous reconnûmes sur-le-champ. Je n'ai pas pris le temps de changer de costume, c'est vrai, j'en fais mes excuses à vous et à madame, mais j'ai pensé qu'on ne m'accueillerait pas moins bien pour cela à cause de la circonstance. C'était le prince Eugène. Il arrivait de Vienne, tout d'une traite, et, à la dernière poste, ne pouvant modérer son impatience, il avait pris un cheval pour aller plus vite et dans l'espoir de nous trouver tous réunis. -J'apporte de grandes nouvelles, dit-il, les puis-je dire à présent, ou vous faut-il emmener dans quelque cabinet secret ? -Mon cousin, Dieu me garde d'oser me comparer à Charlemagne. Cependant, j'ai comme lui ma table ronde et mes preux, sans lesquels je ne saurais rien entreprendre et auxquels je ne puis rien cacher ; parlez donc. -Je n'en attendais pas moins de vous, mon vaillant cousin, aussi vais-je vous obéir à l'instant même, à condition cependant que madame la comtesse me fera servir quelque chose de plus substantiel que ces brimborions-là. Je meurs de faim, je puis manger et conter, je suis homme à faire plusieurs choses à la fois. On se hâta de le satisfaire. Aussitôt que les officiers se furent retirés, il se tourna vers le duc dont l'impatience se contenait à grand-peine. -Monsieur, dit-il, vous avez envoyé trois régiments au roi de France, n'est-ce pas ? -Il est vrai. -Êtes-vous d'humeur à dégarnir vos villes, à lui offrir le reste de votre armée ? -Je ne crois pas. -Vous plaît-il de lui remettre les forteresses de Turin et de Verrue comme gage de la neutralité ou de l'alliance que vous lui avez jurée ? -Par Dieu ! non ! -Eh bien, alors, attendez-vous à voir le maréchal de Catinat sortir de Casal avec un bon corps d'armée et venir prendre luimême ce que vous lui aurez refusé. Seulement, on ne vous le rendra plus, et au lieu de places de sûreté, vos châteaux deviendront des conquêtes. -Tout cela est-il certain ? -Je suis parti de Vienne exprès pour vous en prévenir. Le roi de France est bien servi ; l'empereur l'est encore mieux parce qu'il ne se croit pas encore tout à fait le soleil et qu'il daigne payer les petits services aussi bien que les grands. -Cela arrivera-t-il bientôt ? -Demain, ce soir... je suis étonné que cela ne soit pas arrivé encore. -Eh bien, mon cousin, tout est perdu, fors l'honneur. Car je jure à Dieu que je me défendrai, que je ne céderai pas. -J'en étais sûr. -Je ne suis pas absolument prêt, j'attends... -Vous attendez ce que je vous apporte, monsieur. Je ne fais pas le Dom Courrier pour peu de chose. Votre ligue avec le roi d'Espagne est conclue depuis trois jours. Voici le double du traité expédié de Vienne à Madrid ; celui de l'empereur y est annexé, et voici les promesses de l'Angleterre et de la Hollande. Aussitôt que vous vous serez déclaré pour l'alliance, ils signeront les leurs. -Mais, monsieur, le roi de France est à ma porte et l'Espa- gne, l'Empire, sont loin de moi. Comment aller jusque-là ? -Homme de peu de foi ! attendez le reste. Le gouverneur du Milanais a déjà reçu l'ordre de vous amener six mille chevaux et huit mille fantassins. La quadruple alliance vous assure en outre trente mille écus par mois de subside pour solder les troupes que vous pourrez lever. Enfin, votre serviteur et cousin est désigné pour commander cette petite armée, si toutefois vous ne vous y opposez pas. -Dieu soit béni ! Tout est à souhait, mais je ne puis cependant abandonner mes braves gens, même à vous, mon cousin, et rester inutile lorsque tant d'amis se chargent de me défendre. -Vous, monsieur, vous occuperez un poste digne du chef de la Maison de Savoie, digne de votre mérite supérieur. Vous êtes généralissime des troupes alliées ; en voici le brevet que Sa Majesté l'empereur m'a chargé d'avoir l'honneur de vous présenter de sa part. Ce fut comme un coup de baguette. Toutes ces choses se tramaient depuis longtemps ; on avait grand espoir de les voir réussir ; mais qu'elles arrivassent ainsi, à la fois dans le moment où on avait besoin qu'elles arrivassent, cela tenait du miracle. Aussi la joie éclata sur tous les visages, les convives se levèrent en même temps, leurs verres à la main, et crièrent spontanément : -Vive monseigneur le duc ! Il leur fit signe de se taire. -L'enthousiasme vous égare, dit-il. Nous ne sommes pas seuls et ceci doit rester secret. J'ai besoin de négocier. Attendons Catinat de pied ferme ; nous nous connaissons déjà et nous savons nous attaquer l'un l'autre en paroles courtoises. Mais comment se fait-il, mon beau cousin, que vous soyez chargé de cette mission et que mon envoyé de Vienne ne m'en ait pas prévenu ? -Eh ! où diable en aurait-il eu le temps ? À peine quelques jours se sont-ils écoulés depuis qu'on a appris les intentions du roi de France et qu'on a décidé ce que je viens de vous apprendre. On doutait de votre assentiment, j'en ai répondu ; j'ai donné pour vous ma parole et je suis venu vous demander de l'acquitter, c'est trop juste. -Merci, mon cousin, je vous reconnais là. -Et j'espère que vous me reconnaîtrez toujours. Je ne suis qu'un cadet de votre illustre race, un cadet mis à la porte par le grand roi et jugé incapable de le servir, mais de par le ciel, ou je perdrai mon nom auquel je tiens plus qu'à la vie, ou je le placerai si haut que je forcerai l'univers à adopter les cadets de Savoie comme les aînés des autres maisons. Il a glorieusement tenu parole, on le sait. Le reste de la nuit se passa à discourir ainsi et à se préparer à l'attaque comme à la défense. J'assistai à tout ; je ne voulus point quitter le prince. Dès le matin, on vint annoncer l'envoyé de Catinat. M. de Savoie retourna à Turin pour le recevoir au palais à cause de Madame Royale et de madame la duchesse qu'il demanderait à voir certainement. Je me mis en devoir de le suivre, c'est-à-dire j'allai à ma maison de Turin où l'on ne me voyait guère que dans les occasions de ce genre. Je voulais être à même de tout savoir. L'envoyé fut reçu, en apparence comme un ami ; mais on le surveilla de toutes parts. Il apporta juste les mêmes propositions annoncées, seulement la manière de les énoncer n'était pas la même. Catinat, débouchant du Dauphiné, avançait jusqu'à Avilane, où il campait en ce moment, et, de là, il sommait le duc de Savoie de lui envoyer un ministre d'État pour entendre les volontés du roi de France. La formule était de dure digestion ; aussi Victor Amédée ne la digéra point. Il répondit avec une grande fierté que Sa Majesté Louis XIV, ni les autres rois ses prédécesseurs, n'avaient point accoutumé les ducs de Savoie à des hauteurs si inattendues. Il ajouta qu'il enverrait volontiers un ministre d'État au maréchal, non pour recevoir des ordres, mais pour entendre des propositions et en faire de son côté. L'envoyé n'était point chargé d'en demander davantage. Il retourna près du maréchal, auquel on dépêcha le ministre pour gagner du temps. Il fit exprès des offres inacceptables jusqu'au moment où les ordres parvenus à Milan et le traité signé le 5 juin avec les confédérés d'Augsbourg purent recevoir leur exécution. Comme les préliminaires tardaient un peu, malgré le zèle et les lumières du comte de Brandis, plénipotentiaire du duc à Milan, malgré les efforts du prince Eugène, on décida, pour rendre la comédie complète, d'envoyer à Paris le vieux marquis de Saint- Thomas, ministre aussi fin qu'habile, afin de donner le change et de détourner les soupçons. Il avait ordre de tout faire pour ne pas réussir, en affichant au contraire les prétentions les plus humbles et les plus repentantes. Il ne put même obtenir audience, tant le roi était irrité. Il eut soin de se plaindre beaucoup, de partir comme à regret, de déplorer le malheur de son maître, qui ne pouvait en conscience abandonner les intérêts de ses peuples qu'il avait juré de défendre et qui, pour cela, se devait brouiller avec un oncle si cher et si illustre. Aussitôt qu'il eut reçu l'ordre de partir, il se mit en marche avec beaucoup de fracas, et s'éloigna comme à regret et lentement pendant deux jours. Dès qu'il se vit hors d'atteinte, il courut la poste en traversant la Suisse pour ne pas être inquiété. Il vint tomber à Turin où nous l'attendions avec impatience. Jamais je n'oublierai ce jour ; ce fut un des plus beaux de ma vie. M. de Savoie avait fait pratiquer pour moi un escalier secret par lequel je me rendais dans ses appartements sans être vue de personne. En ces jours de crise, il n'avait pas le temps de demeurer aux Délices. Je restais donc dans ma cachette composée de deux pièces prises dans un de ses cabinets. Il était avec moi lorsque le marquis de Saint-Thomas arriva. Le prince alla au-devant de lui jusqu'à la porte aussitôt qu'il fut annoncé. -Eh bien ? demanda-t-il. -Eh bien, monseigneur, tout va à merveille ; on m'a chassé. J'ai mis les procédés du côté de Votre Altesse, j'ai attendu qu'on me rappelât, on n'a eu garde de le faire ; je m'en doutais, et me voilà. -Bravo, marquis ! s'écria-t-il, l'oeil rayonnant de joie, bravo ! Et les renforts sont partis de Milan et mon brave cousin les conduit et nous les amène. Je ne tarderai pas plus longtemps à me déclarer. Le palais est ce soir rempli d'une grosse foule de noblesse ; ils m'attendent dans la salle de parade. J'y vais sur l'heure et mes peuples apprendront de moi ce qui va se passer. Suivez-moi, marquis, je puis avoir besoin de vous. Et vous, contessina, vous mon ange gardien et mon Égérie, allez à votre tribune, nul ne vous verra et vous verrez tout le monde ; et moi, je saurai que vous êtes près de moi, que vous m'entendez, j'en aurai plus de courage et plus de volonté. Il m'avait fait arranger une tribune grillée où je me plaçais dans toutes les cérémonies et où je restais inconnue. Je me hâtai d'y courir afin de l'y précéder. Il avait passé chez Madame Royale et chez la duchesse régnante pour s'excuser auprès d'elles de rompre, bien malgré lui, la paix qui durait depuis soixante ans entre les maisons de Savoie et de France. Il leur demanda pardon de blesser ainsi leurs affections de famille, mais le soin de sa gloire et l'in- térêt de son État l'exigeaient. -Je ne pouvais supporter davantage les hauteurs du roi de France sans me dégrader aux yeux de l'Europe. J'ai dû prendre mon rang qu'il me voulait faire perdre, et je vais de ce pas déclarer à la noblesse que l'épée sortira du fourreau pour n'y pas rentrer de longtemps peut-être. Pendant ce temps, j'étais entrée dans la salle. Je fus d'abord étourdie du bruit qui s'y faisait. Tous parlaient à la fois et c'était la confusion universelle ; les yeux brillaient, les gestes s'animaient. J'entendais fort mal ; le tapage était trop grand ; mais il me sembla distinguer des menaces et des cris de rage contre le roi et des provocations près desquelles les fanfaronnades des Gascons passeraient pour des compliments. Bientôt un cri domina tous les autres : -Le duc ! le duc ! Son Altesse ! Il vient pour déclarer la guerre, qu'il soit béni ! Nous autres, Français, nous ne nous figurons pas les peuples du Midi dans leurs fureurs ou dans leurs joies. Ce sont des violences qui nous paraîtraient insensées et dont nous nous effrayons toujours lorsque nous en sommes témoins. En ce moment néanmoins, le respect l'emporta sur l'enthousiasme ; et, lorsque Victor Amédée parut, le silence se fit de tous les côtés ; mais quel silence ! Le duc était digne et fier ; son regard étincelait. Il monta sur son trône avec une résolution inaccoutumée, et, au lieu de s'asseoir, ainsi que le voulait la coutume et qu'il en avait l'habitude, il resta debout, se découvrit et, se tournant vers deux ou trois évêques qui avoisinaient son fauteuil : -Messieurs, leur dit-il, priez pour nous le Dieu des armées, je vais déclarer la guerre au roi de France. Un seul cri partit à la fois de cette multitude si tumultueuse tout à l'heure, si divisée : -Viva ! Viva ! Je sentis mes larmes couler malgré moi car, en ce moment suprême, prince et sujets étaient admirables. Victor Amédée avait tiré son épée qu'il agitait d'un geste souverain. Ce fut pendant quelques minutes une agitation à rendre fous ceux qui le regardaient sans y prendre part. Enfin, on annonça que le duc voulait parler et le silence se fit aussi promptement qu'il avait été rompu. -Messieurs, dit-il, je vous dois compte des motifs qui m'ont décidé à cette démarche aussi importante. Par la grâce de Dieu et la succession de mes pères, ce bon duché m'appartient. Jamais nul homme vivant n'a humilié la Maison de Savoie, ni ses fidèles sujets ; jamais homme vivant ne l'humiliera, quelque grand qu'il soit du reste. Le roi de France veut me prendre mon honneur, qui est le vôtre. Il veut me traîner à son char comme un esclave ; il veut m'enlever mes villes et mes châteaux ; il veut que je prodigue mes trésors et le sang de vos enfants pour les querelles de son ambition et que je me soumette à recevoir ses ordres hautains. Que pouvais-je faire ? Accepter les insultes et rester attaché à ses intérêts parce que nous sommes voisins et qu'il est plus puissant que moi ! Mon sang bout rien qu'à cette pensée. Il fut interrompu par cinq minutes d'exclamations de tous les genres qui lui prouvèrent une exultation plus violente encore que la sienne dans son auditoire. -Il m'a menacé parce que j'ai refusé de me soumette, et moi j'ai bravé ses menaces. Je me suis reposé sur le zèle et le dévouement de ma brave noblesse ; j'ai compté sur elle pour me suivre et me seconder ; je me suis senti le plus fort en m'appuyant sur elle ; me suis-je trompé, messieurs ? -Non ! non ! à l'armée ! aux frontières ! partons, partons sur l'heure. -Pas encore ! Nos alliés s'avancent. Mon cousin le prince Eugène de Savoie amène avec lui un secours à marche forcée. Je trouve chez mes confédérés des troupes et l'argent. Le peuple n'aura que peu à me donner. -Monseigneur, pardon, interrompit le prince de La Cisterne, bien que le Piémont soit un petit État, puisqu'il se bat pour son honneur, il ne doit recevoir l'aumône d'aucune autre puissance. Votre noblesse est riche, nous autres grands seigneurs nous avons des terres et des revenus considérables. Nous pouvons suffire à tout. Rendez le subside à vos alliés, nous paierons, n'est-il pas vrai, messieurs ? En ce moment, on leur eût demandé la lune qu'ils eussent été la décrocher du ciel. Ils crièrent encore à qui mieux mieux, mais ils firent plus. En un clin d'oeil, toutes les poches furent vidées, toutes les bourses tombèrent au pied du trône, avec les joyaux, les montres, les bagues, tout, jusqu'aux croix de l'Annonciade en diamants. Après s'être dépouillés, un d'eux eut l'idée de griffonner sur un mauvais papier une obligation considérable à payer sur ses terres. Aussitôt les autres se mirent à en faire autant. Jamais contribution ne fut si vite levée. Le chancelier qui recueillait ces dons en était chargé. Le duc, ne sachant comment témoigner sa joie et sa reconnaissance, laissait baiser ses mains à tout le monde ; d'autres portèrent à leurs lèvres le bas de son manteau ; c'était un spectacle touchant et fait pour émouvoir profondément le coeur. Cette séance dura une demi-heure à peine. Elle fut plus remplie que bien d'autres qui ne finissent point. Victor Amédée fut presque porté en triomphe dans son appartement, où je m'empressai de me rendre et où il vint me retrouver bien heureux. Dès qu'il m'aper- çut, il se jeta ans mes bras en s'écriant : -Tout ceci est votre ouvrage, vous m'avez rendu brave et courageux, vous m'avez appris à aimer mes peuples, à les défendre. Jouissez donc de mon bonheur et de ce que je vous dois. L'amour rapporte tout à l'amour, et si le prince désirait être grand, c'était pour moi, c'était pour être aimé davantage. Un pareil sentiment enfante des héros. Le même soir, un manifeste instruisit le peuple et ce fut bien pis encore. Ils parcouraient les rues en criant : « Mort aux Français ! » brandissant leurs armes et menaçant les banquiers, les commerçants de toutes les espèces que la France envoyait perpétuellement à Turin. Il fallut ôter les fusils et les épées à tout ce qui n'était ni milicien, ni soldat, autrement la guerre eût commencé par une seconde répétition des Vêpres siciliennes. Je cachai chez moi, à Turin et aux Délices, quantité de nos compatriotes auxquels je facilitai les moyens de quitter le Piémont dans ce premier moment ; la canaille les aurait massacrés sans les précautions prises. Le duc ne s'en fût point consolé et moi moins que lui encore. Chapitre XXII Le duc allait partir, me quitter pour la première fois depuis le commencement de nos amours. Au milieu de sa gloire et de son délire, ce fut une douleur cruelle. Il me proposa d'imiter Louis XIV au temps de sa jeunesse, d'emmener les dames à l'armée et de combattre sous mes yeux. Je savais combien cette manière d'agir avait été blâmée chez le grand roi, je ne m'y voulus point exposer. Il fut convenu que je resterais à Turin, que je n'en sortirais point, que je veillerais à tout, et que je le préviendrais de ce qui arriverait pendant son absence. Il n'avait encore vu ni la guerre, ni les batailles, et cependant il courait à ces dangers avec cette valeur tranquille, la plus rare et la plus estimable, en ce qu'elle vient de la réflexion. Il passa les derniers moments auprès de moi, excepté lorsque son devoir l'appelait ailleurs. Il voulait tout voir par lui-même et rien ne lui échappait. Du matin au soir avec ses troupes, il s'instruisait de leurs besoins, il y faisait faire droit en sa présence. Aussi l'adoraient-elles comme un père chéri. Il me conduisit deux fois à des revues malgré ma résistance. Je me tins loin de lui, je me cachai le plus possible au fond de mon carrosse : ma qualité de française aurait pu les exciter contre moi si j'eusse été connue ; mais le duc avait pris soin de tout dire, et je ne trouvais au contraire que des visages amis. Les troupes étaient presque toutes composées de soldats jeunes et sans expérience. Les alliés lui avaient envoyé quelques vieilles bandes espagnoles et allemandes pour conduire les autres. Il sentit ce qui le menaçait et le déplorait avec moi. -Catinat nous battra, répétait-il sans cesse, je ne saurais lutter à la fois contre son génie et contre son armée, moi qui ne suis qu'un commençant et qui n'ai sous mes ordres que des marauds sans barbe. J'essayais de le persuader du contraire, bien que j'eusse les mêmes craintes que lui. Il secouait la tête en silence et se contentait de me répondre : -Vous pensez comme moi, je le vois bien. Enfin le jour fatal arriva. Il partit ! Je me sentis presque aussi émue que lui-même lorsqu'il m'embrassa, me fit ses adieux déchirants et passionnés, en répétant qu'il ne me reverrait peut-être plus. Ce fut le seul instant de faiblesse qu'il montra. La dernière parole à sa mère fut celle-ci : -Madame, si je ne reviens point, soyez bonne pour la comtesse de Verrue. Nous avions été, pendant ce temps, fort malheureux à Turin, d'inquiétudes surtout, car la ville était bien gardée, les milices animées d'un grand courage et tout se préparant à merveille autour des murs. Cependant, j'avais prévu les malheurs qui devaient arriver, lorsque je vis les dispositions changées, lorsque je vis le prince Eugène retourner à Vienne au lieu de commander nos troupes, lorsque je vis le général Caraffa à sa place, provisoirement disait-on il est vrai, lorsque je vis surtout l'autorité du duc, prétendu généralissime, rester nulle et sans effet. J'appris en effet bientôt la défaite du prince à la bataille de la Staffarde avec un véritable désespoir. Mon premier mouvement fut de courir à lui, mais je n'osai point. Je craignais toujours les zizanies entre les princesses et moi que l'on taxait d'une hauteur si vaine. J'étais humble et soumise devant madame de Savoie et j'évitais avec soin toute occasion de lui être désagréable. En cette circonstance encore, je m'abstins pour ne pas la blesser. On avait conduit l'ambassadeur de France au château d'Ivrée, en représailles de ce que le marquis d'Ogliani, envoyé du duc, avait subi le même traitement à Paris. Je fus un peu tourmentée à cet égard, mais tous les tourments cédaient devant celui de la défaite. Le pays était ravagé de toutes parts, sans que le prince eut la possibilité de l'empêcher, sans que les alliés, retranchés à Pancalier, fissent un pas en avant. Tout en défiance les uns des autres, tous s'accusant mutuellement de trahison et tous abandonnant la Savoie, qui payait pour eux. Les lettres du prince étaient déchirantes. Il lui fallut toute sa force d'âme, toute sa puissance de vues, pour résister à la mauvaise fortune ; il n'avait d'espoir et de confiance qu'en Dieu et en son épée. Il y eut cependant des preuves de dévouement admirables. Je ne puis résister au désir de raconter ce qui se passa au sujet des régiments envoyés en Flandre à Louis XIV : c'étaient la Marine, Aoste et Nice. Dès les premières hostilités, ils furent dissous, on dispersa les soldats dans toute l'armée française ; quant aux officiers, il leur fut offert du service et même de l'avancement s'ils voulaient se donner à la France. Tous refusèrent. Ils restèrent plusieurs, mais sans payement, sans secours, sans aucunes ressources, suppliant seulement qu'on leur donnât leurs passeports afin qu'ils puissent rejoindre leur pays, qui avait besoin d'eux. Enfin, messieurs de la Chiusa, d'Ales et de Vrussaques, colonels de ces régiments, furent mandés à Paris par le secrétaire d'État au département de la guerre, qui les pria de nouveau d'accepter une charge plus élevée et d'entrer au service du roi. Ils refusèrent pour eux et pour leurs officiers. Ne pouvant plus les retenir davantage, on leur délivra les passeports qu'ils sollicitaient avec tant d'instan- ces, ce qui les combla de joie. -Ce n'est pas tout, messieurs, ajouta le ministre. Sa Majesté m'a encore chargé d'une mission auprès de vous. Je dois vous offrir cette somme pour subvenir aux frais de votre voyage. Elle se partagera entre vous tous suivant vos besoins. Le roi, mon maître, a été si rempli d'admiration pour votre belle conduite et votre fidélité à votre souverain, qu'il désire vous en voir emporter une preuve. Voici son portrait, richement entouré, il ne saurait le remettre en des mains plus nobles et plus dignes de les recevoir. M. de la Chiusa consulta ses camarades du regard, bien qu'il fût aussi sûr de leurs sentiments que des siens. -Monseigneur, répondit-il, les passeports que vous avez bien voulu nous donner nous comblent de joie et nous vous en remercions du fond du coeur. Gardez votre argent, nous n'en manquons point, et nous n'avons pas besoin de tendre la main aux ennemis de notre duc. Quant au portrait de Sa Majesté Louis XIV, c'est un honneur au-dessus de nos désirs, nous n'avons fait que remplir un devoir et nous ne souffrirons point qu'on nous en récompense. Permettez-nous donc de refuser, avec tout le respect, l'admiration et la reconnaissance que nous portons à Sa Majesté très Chrétienne. Et jamais ne voulurent sortir de là. Tous les trois vendirent leur vaisselle et leurs équipages, empruntèrent en leur nom et parvinrent à former la somme nécessaire pour acquitter jusqu'aux moindres dettes contractées par les Piémontais pendant leur séjour forcé en France. Puis tous se mirent en route à pied pour revenir. Ils arrivèrent à Turin après un long et périlleux voyage, et ils y retrouvèrent presque tous leurs soldats, qui s'étaient enfuis aussitôt l'occasion. Je vous laisse à penser comment ils furent reçus. On leur donna ce que l'on put donner, on les combla de présents, d'honneurs, de gloire et d'éloges. Ils reçurent ce qu'ils avaient refusé à l'étranger. Pour mon compte, je leur distribuai ce que j'avais d'argent, au nom du prince, et ils l'acceptèrent avec des acclamations. Je lui écrivis tout ceci. Il fut admirablement bon avec ces braves. Hélas ! on ne lui en prit pas moins Suze, la clef de ses États. On ne lui fit pas moins sauter plusieurs forteresses dont la perte était regrettable. Ce fut une série ininterrompue bien décourageante pour un début. Lorsque Catinat rentra en Dauphiné, Victor Amédée revint à Turin prendre ses quartiers d'hiver. Si on l'eût voulu croire, qu'on eût marché sur Pignerol alors presque désarmé, tout pouvait être sauvé encore. Mais on ne l'écouta pas, et son impuissance, malgré son titre fastueux, lui fut bien prouvée en ce moment. Les Espagnols et les Allemands prirent leurs quartiers en Savoie et dans le Montferrat, ce qui nous fut encore une charge à laquelle le duc voulut subvenir de son épargne. Quand je le revis, il était méconnaissable tant ses douleurs l'avaient changé. -Accueillerez-vous un vaincu ? me demanda-t-il en arrivant. -Avec plus d'empressement qu'un vainqueur, répondis-je, puisque je puis espérer qu'il a besoin de moi. Il me tint longtemps embrassée, et, lorsqu'il se retira, je crus voir ses yeux pleins de larmes. -Je suis malheureux, ajouta-t-il, mais non découragé : malgré la saison, nos troupes tiennent encore la campagne, et quelles troupes ! ces malheureux Vaudois et Barbets, que mon père et moi avons persécutés à l'instigation de notre ennemi commun, aujour- d'hui ils ont surpris Barcelonnette et Montdauphin, ils vont partout levant des contributions et pillant le Dauphiné, que je leur abandonne. A-t-on respecté mes vallées de la Savoie ? Ah ! madame, que l'ambition de Louis XIV est coupable en tout ceci, et à quoi ne nous force-t-il pas pour nous défendre ! L'hiver se passa tristement en préparatifs, en travaux de toutes sortes. Le duc était partout à la fois. Catinat essaya de surprendre les troupes dans la vallée d'Aoste ; la vigilance déjoua les projets de l'ennemi. Mais ses efforts se réunirent à Turin, que le maréchal menaçait d'un siège. S'il prenait cette ville, tout était perdu ; on la fortifia donc, on y fit entrer des provisions, on arma tout ce qui pouvait l'être, ce fut un bruit, des exercices, des marches conti nuelles. Je ne quittai pas le duc un instant. Habillée en homme, je le suivis jusque dans les visites au camp, à cheval à côté de lui ; il m'en avait suppliée, je n'eus pas la force de lui résister ; le duc était jaloux, il l'était davantage depuis ses malheurs : il m'aimait trop pour n'avoir pas deviné que je n'avais pas pour lui un sentiment aussi fort, aussi tendre que celui qu'il me portait lui-même, et maintenant il répétait sans cesse que je l'allais abandonner, qu'il perdrait peut-être ses États, et qu'alors il me perdrait aussi. -Vous n'avez pas accepté l'homme, mais le souverain, mais le protecteur : lorsque ma puissance me manquera, ne me repous- serez-vous point, madame ? Pour le convaincre, il le fallut accompagner partout. Il fallut tout voir avec lui. Les soldats me regardaient fort. Les uns disaient que j'étais madame la duchesse, d'autres un page favori, un autre plus avisé dit : -C'est plutôt sa bonne amie. -Fille ou diable, reprit un troisième, elle n'a pas peur, car mon mousquet a éclaté à côté d'elle, elle n'a seulement pas sourcillé. Je n'avais pas peur, en effet, j'allais jusqu'auprès des vedettes ennemies lorsque le prince y allait lui-même. Il en était fier, en tremblant pour moi. Le printemps recommençait les hostilités. Un malheureux accident, une poudrière éclatée, livra Nice aux Français et les rendit aussi maîtres du passage des Appenins et des Alpes méridionales. Le comte de Vrussaques, le même brave colonel dont j'ai parlé, secondé par le comte Prioura, par le chevalier de Villafalet, tenait dans cette place depuis longtemps et y eût tenu longtemps encore sans ce désastre. Il s'estima heureux d'obtenir une capitulation honorable et de sortir avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées. Retiré à Oneille, il y prit vaillamment sa revanche quelques jours après. Il y eut de toutes parts des prodiges de valeur et de courage, en pure perte malheureusement. Le prince Eugène annonçait continuellement son retour et continuellement de nouveaux obstacles l'arrêtaient ; on le destinait à une autre armée, tandis que lui demandait celle-là. Il aimait fort sa maison, comme on le sait, et regardait comme un devoir d'en soutenir le chef. Il était venu à cette malheureuse bataille de la Staffarde, mais trop tard ; il nous avait quittés ensuite. Enfin, il revint pourtant, apportant à Victor Amédée le titre d'Altesse Royale de la part de l'Empereur, ce que celui-ci, j'en- tends le duc de Savoie, désirait par-dessus tout ; on le lui donnait par-ci, par-là, de courtoisie, mais il n'y avait aucun droit. Cette joie lui prêta un peu d'espérance. Le prince Eugène ne lui cacha pas cependant les difficultés de la position. La gaîté cavalière et intarissable était nécessaire à Victor Amédée en ce moment pour l'aider à supporter son lourd fardeau. Chaque jour, l'ennemi arrachait un fleuron de sa couronne, il en desséchait de rage et de désespoir. Catinat entra de nouveau par Nice et fit une percée par Avillane, dont il fit sauter les fortifications, jusqu'à Rivoli, qu'il brûla. Rivoli, ce charmant palais, le séjour favori du duc ! Ma maison, qui n'en était pas éloignée, quoique plus près de Turin, fut épargnée par une galanterie de mes compatriotes : les officiers défendirent qu'on y touchât. -C'est la maîtresse du Savoyard il est vrai, disaient-ils, mais c'est une belle Française. J'étais avec le duc lorsque, placé sur les hauteurs de Turin et voyant brûler cette villa qu'il aimait tant, il dit ces remarquables paroles : -Plût à Dieu que tous mes palais fussent ainsi réduits en cendres et que l'ennemi épargnât les cabanes de mes paysans. C'est qu'il ne les épargnait point, c'est que la Savoie n'était plus qu'un monceau de cendres et de ruines, c'est que Turin lui-même était menacé. Aussi l'alarme se mit partout. Madame Royale et la duchesse régnante n'y voulurent point rester. Cette princesse était grosse de six mois, elle avait des frayeurs épouvantables ; elle s'embarqua sur le Pô pour se rendre à Verceil, accompagnée de toutes les bouches inutiles. Il ne resta dans la ville que les hommes en état de porter les armes, quelques femmes dévouées et courageuses, et moi qui avais juré de ne pas abandonner mon amant. Le prince Eugène avait eu la joie de battre un peu les Français dans une embuscade, et c'en était pour lui une véritable, car il les détestait. -Je les entendais venir en chantant, disait-il, selon leurs habitudes fanfaronnes. Ces gens-là ne doutent de rien ; ils ont été vite attrapés. Seulement, mes soldats les ont traités comme des Turcs, ce que je trouve malhonnête ; je ne cesse pourtant de leur répéter qu'on doit faire quartier aux chrétiens. Ce jeune homme était d'une bravoure que son habileté comme général égalait seule ; il était blessé dans presque tous les combats en se jetant dans la mêlée, trop heureux lorsqu'il rapportait seulement quelques balles dans ses habits. Il avait le coup d'oeil le plus sûr et le plus remarquable qui se puisse rencontrer, et sur l'inspec- tion seule du terrain, prédisait la défaite ou la victoire. Malheureusement, le duc, moins prudent ou plus vivement offensé, ne le voulut croire ni à Staffarde ni à Marsaglia. Le prince Eugène me l'a souvent répété ; il avait près de lui un de ses amis intimes, le prince de Commerci, de la maison de Lorraine, qui lui disputait le prix de la bravoure et même de la témérité ; il avait reçu en Turquie, au siège de Belgrade, je crois, une blessure épouvantable : un coup de sagaie en enlevant un étendard turc, dont toute la cour de Vienne s'était occupée ; il alla chercher ce drapeau au milieu de l'armée ennemie, seul, l'épée aux dents, un pistolet de chaque main, et cela parce que le cornette de son régiment s'était laissé prendre le sien ! Quelle brillante et folle jeunesse. Les fortins de la colline de Turin furent rendus pour ainsi dire imprenables. Vingt mille hommes campèrent autour de la ville ; c'était un corps mêlé de troupes d'Espagne, de Wurtemberg et de Savoie. On attendait l'électeur de Bavière, le duc de Scomberg et le prince Caraffa : ils arrivèrent. Et, lorsque nous comptions chaque jour sur une attaque, Catinat, selon sa coutume, nous donna le change et se jeta sur Carmagnole, qu'il emporta après deux jours de tranchée, secondé par la trahison qui nous environnait de toutes parts. Le coup était affreux. Camagnole était un grenier, une place d'armes, une des positions les plus importantes du pays. Victor Amédée, en apprenant cette perte, resta d'abord absorbé pendant quelques minutes, mais ce courage qui ne faiblissait point se releva ; il donna l'ordre sur-le-champ de trancher dans le vif. Les citadelles qu'on ne peut défendre deviennent des refuges pour l'enne- mi ; il fit le sacrifice de celles qui lui semblaient inutiles ; on démolit Querasque et Chivas pour mettre tous ses soins à conserver Coni. Depuis le commencement de la campagne, cette ville résistait à toutes les attaques, défendue seulement par ses propres habitants et par quelques troupes de paysans voisins, entre autres par huit cents Vaudois sous le commandement d'un chef célèbre parmi eux qu'on appelait, je m'en souviens, Guillellemo, et sur lequel on racontait des histoires de toutes les couleurs, fabuleuses et autres ; on a même fait des complaintes là-dessus. Le comte de Rovere y commandait et le comte de Bernezzo trouva le moyen de s'y introduire avec trois régiments savoyards et des détachements des alliés. Comme les finances de l'État n'avaient pas permis à Son Altesse de réparer les fortifications, les habitants les réparèrent à leurs frais et de leurs deniers sans vouloir entendre parler d'être jamais remboursés ; ce qui prouve le dévouement que ces provinces portaient à leur souverain et la sollicitude de celui-ci pour leurs intérêts. Le prince Eugène, impatienté et effrayé de ces défaites, partit pour Vienne en poste afin de réclamer des secours. Il en obtint immédiatement et revint en triomphe. Aussi changea-t-il la face des choses. Carmagnole fut reprise ; on parla de reprendre Nice, notre diamant, et d'arracher Montmeillan à l'ennemi qui la guettait. Mais Caraffa détestait la Maison de Savoie et le prince Eugène en particulier, dont il était jaloux ; il s'opposa à ces visées, au point de mettre Eugène hors des gonds et que celui-ci se retira à Venise. Nous étions au dernier point : Montmeillan, après une défense héroïque, après une famine épouvantable et trente-trois jours de tranchée ouverte, fut réduite à se rendre, faute de secours. Dès lors, la Savoie appartint au Français. Coni, néanmoins, fut sauvée. Le comte de Bernezzo y introduisit les trois régiments de Savoie, de Piémont ducal et de la Croix blanche. Le comte Costa y pénétra ensuite, puis le comte Caretto, tous les deux avec de nouveaux renforts. À la faveur d'une sortie des assiégeants, les femmes, les enfants, les prêtres, les moines, les vieillards, tout concourut à la défense. Quatre mille Français restèrent sous les murailles, mais ils persistèrent cependant, et si le prince Eugène n'eût imaginé de les tromper par la fausse nouvelle d'un secours prodigieux, ils eussent persisté malgré tout. Après la levée du siège, le duc se voulut rendre en cette ville et me demanda de l'y suivre ; il n'était non plus question de la duchesse que si elle n'existait pas. J'allais donc avec lui sous mes habits de cavalier, ce qui n'était pas sans risque. L'armée ennemie tenait encore la Campanie et faisait rage de tous les côtés. À mesure que nous avancions, nous trouvions ce malheureux pays désolé, ce qui nous fendait le coeur ; en ce moment même, nous rencontrâmes des paysans qui fuyaient et qui, reconnaissant leur souverain, se vinrent jeter à ses pieds et les baigner de larmes : -Monseigneur, monseigneur, ayez pitié de nous, on nous a tout pris. -Hélas ! mes enfants, répondit le prince pleurant avec eux, ce n'est pas ma faute, Dieu m'en est témoin, et s'il ne fallait que mon sang pour payer vos souffrances, je ne vous le marchanderais point. Mais voici ce que je puis réparer. Prenez, prenez. Il versa devant eux sa bourse pleine d'or, et, brisant son collier de l'Annonciade qu'il portait au cou, il leur en distribua les morceaux. Ce furent des transports d'enthousiasme et d'amour auxquels il était bien accoutumé, car ses peuples l'adoraient. Sans cesse il arrivait des scènes de ce genre ; j'en étais attendrie autant que lui. Nous parcourions ensemble les rues de Turin et les campagnes, autant que la présence de l'ennemi nous le permettait. On était accoutumé à ma présence et nul ne la remarqua plus. Une fois cependant, j'éprouvai une émotion vive. Je rencontrai le bon abbé Petit, revenu à sa paroisse, qui portait le saint sacrement à un malade, avec mon petit Michon. Je ne les avais pas vus depuis mon élévation, ou ma honte, comme il vous plaira. Je devins rouge et je détournai le visage. Ils ne firent pas semblant de m'apercevoir. Le curé fit, en ces temps difficiles, des prodiges de bonté et de charitable abnégation ; on le voyait partout où sa présence pouvait apporter consolations et secours. Mon Michon, près d'être ordiné, restait toujours le petit Michon comme devant ; il ne grandissait guère et il avait le visage, les façons d'un enfant. Ses traits poupins ne prenaient pas un jour ; j'en ai été frappée de plus en plus en vieillissant ; sans la catastrophe qui le changea subitement, il aurait encore, à l'heure qu'il est, l'air d'avoir vingt ans. Privilège que bien des femmes lui envieraient, n'en doutons pas. Chapitre XXIII Cette guerre abominable durait déjà depuis deux ans. Le duc y avait perdu plus, à lui seul, que tous les alliés ensemble. Il ne se repentait cependant point de l'avoir entreprise, car il y allait de l'honneur de la couronne. Louis XIV, au contraire, malgré ses victoires, sentait ce que valait un pareil ennemi, il sentait aussi qu'il le valait mieux rappeler que de le pousser à bout. Il lui écrivit une lettre, il lui fit écrire par Monsieur, de ces épîtres de famille dont toutes les expressions sont pesées l'une après l'autre et qui sont de véritables contrats. On lui offrait la restitution de ce qui lui avait été enlevé, on lui cédait Pignerol et Fenestrelles, on remettait Casal, cette ville vendue au roi par le duc de Mantoue pour en avoir le prix et le jeter aux courtisanes, Casal, ce joyau que tant de princes enviaient ! C'était bien tentant, surtout avec la garantie de messieurs des Cantons Suisses et de la République de Venise. Frappée des malheurs de la guerre, je penchais pour ce parti. L'envoyé secret de la France, M. de Chamery, avait reçu l'ordre de me voir avant tout, de s'entendre avec moi, et de me gagner à son bord, soit par les promesses, soit par les menaces. J'y étais déjà convertie ; la guerre me semblait odieuse. J'em- ployai tous mes moyens pour réussir ; le prince demeura inflexible. M. de Chamery lui parla chez moi, devant moi ; je réunis mes efforts aux siens ; voyant qu'on n'en pouvait obtenir davantage, il le pria d'adopter au moins la neutralité, lui faisant observer que, s'il persistait dans son entêtement chevaleresque, il se trouverait bientôt dépourvu de troupes. -Monsieur, répondit Victor Amédée, je frapperai du pied le sol de mon pays et il en sortira des soldats. Chamery dut renoncer, et, pour plus de certitude, on lui fit répondre tout haut par le marquis de Saint-Thomas que Son Altesse suivrait la fortune de ses alliés quoi qu'il pût lui en arriver du reste. Le prince Eugène, ennemi implacable et personnel de Louis XIV, ne contribua pas peu à cette décision. Il en rendit compte à l'Empereur dans un voyage qu'il fit à Vienne, et celui-ci en fut tellement enchanté qu'il lui envoya le brevet de généralissime, avec les pouvoirs cette fois, et qu'il nous débarrassa du Caraffa, qui nous avait fait tant de mal. C'était déjà la moitié de la victoire. Le prince Eugène était radieux mais ironique. Il se défiait des intentions de son cousin à l'endroit de la France. -Madame la comtesse, me disait-il, Son Altesse Royale n'est pas de coeur avec nous ; ce n'est pas comme moi une belle et bonne haine qui l'a poussé là, c'est la nécessité et la vergogne. Au premier sourire de Louis XIV, il nous lâchera. -Vous avez bien vu qu'il y a résisté, monsieur. -C'est que, derrière le sourire, il a vu les dents, sans cela !... Et puis, vous avez beau dire, vous êtes française, votre maison est en faveur à Versailles, vous inclinez pour le grand roi, sans vous en douter peut-être, mais cela est. -Je ne veux que le bien de Son Altesse et celui de ses peuples. -J'en suis persuadé ; seulement, ce bien, chacun l'entend à sa manière. Il se tint un conseil chez moi, devant moi, dans lequel il fut décidé que, pour profiter des avantages obtenus, il fallait prendre l'of- fensive à son tour et porter le champ de bataille en Dauphiné. -Le grand roi n'est pas accoutumé à ce qu'on entre chez lui, il a posé Sa Majesté à ses frontières et il pense qu'on ne les peut franchir sans lui faire d'abord la révérence. Nous lui prouverons qu'on sait s'en dispenser. Il appelait toujours Louis XIV le grand roi, et je ne saurais vous rendre le dédain avec lequel il prononçait ces mots. C'était là une rancune de prêtre et, comme je lui en faisais l'observation : -Que voulez-vous ? me répondit-il, j'ai porté le petit collet, cela déteint sur l'âme. Ce qui fut dit fut fait : les princes de Savoie s'emparèrent d'Em- brun et de Guillastre. La bataille fut rude, le prince de Commerci y reçut une balle qui lui cassa trois dents, dont il fut très marri. -Mes trois meilleures ! répétait-il, les autres tomberont toutes seules, et puis ne voilà-t-il pas un joli galant édenté ! Le prince Eugène reçut une contusion dans la tranchée, à côté de Victor Amédée, qui n'eut rien. On y perdit quantité de braves gens, mais enfin la victoire demeura, les princes s'emparèrent de Gap presque sans coup férir. Tout allait à merveille, on se disposait à marcher sur Lyon par Cisteron, en passant à Aix. La terreur était telle qu'on y serait parvenu en se hâtant avant que les secours ne fussent arrivés. La France était vaincue, on pouvait faire la paix alors avec des conditions qu'on aurait dictées. La Providence ne le voulait pas et le soleil ne devait point pâlir encore... Un soir, après une marche forcée, en arrivant dans un petit village, le duc de Savoie se plaignit d'un grand mal de tête qui l'avait tourmenté toute la journée ; il se mit au lit croyant guérir par le sommeil, mais il avait une forte fièvre et, dans la nuit, la petite vérole se déclara. L'alarme fut grande ; que faire ? que devenir ? en pays ennemi, avec cette terrible maladie qui pardonne si rarement et qu'il faut soigner d'une façon si particulière ? Le prince ne perdit pas la tête, lui seul la conserva. Il donna des ordres pour que tout se passât comme s'il était en santé, dépêcha des courriers, un à la duchesse et un à moi. Seulement, il me voulut écrire pour que je ne m'inquiétasse pas et pour que je ne vinsse pas près de lui dans l'ignorance où je serais d'y trouver probablement Madame Royale et la duchesse régnante. Ensuite, il s'occupa des soins de son État, fit son testament, déclara en présence de toute l'armée qu'il nommait le prince Eugène à la régence jusqu'à la majorité de son fils, s'excusant d'en exclure les deux duchesses à cause des circonstances difficiles qui voulaient une main plus ferme. Cela fait, il donna de nouveaux ordres pour qu'on le transpor tât en lieu sûr. Il s'entendit avec le prince Eugène pour la retraite de l'armée et le chargea de la reconduire, ce qui n'était pas petite besogne. Les rivalités des généraux surgirent, ils refusèrent presque d'obéir au prince, sous prétexte que Victor Amédée avait grand tort de ne pas les laisser pousser en avant malgré l'obstacle de sa santé. Mais Eugène était un habile homme, il savait qu'une armée sans chef se décourage promptement ; il savait que Catinat ralliait ses forces, qu'il en arrivait de tous les bouts du royaume ; il savait que la surprise manquée, l'expédition était impossible, qu'il fallait profiter du premier moment de stupeur, malheureusement perdu par la maladie du duc, mais ce premier moment passé, on devait être écrasé indubitablement : la retraite était donc le seul parti à prendre. Les soldats en gémissaient comme leurs généraux. Ils s'en consolaient en disant : -Au moins nous avons vengé les horreurs des Français dans le Palatinat sans en faire à leur façon ; nous avons bien pillé et levé un million de contributions. Ils étaient si chargés de butin qu'on a vu des cuirassiers mettre vingt louis sur une carte. Il fallut abandonner tout cela et renoncer à augmenter la dose. Ils s'en allèrent en rechignant. Mais le duc ! il fut très malade et très sérieusement. La duchesse y courut et le trouva un peu mieux. Moi, je n'osai pas aller jusque-là, je restai à quelques lieues afin d'avoir des nouvelles à chaque instant. Il en fut profondément touché. Enfin, grâce au ciel, qui l'appelait à de plus hautes destinées, il guérit. Je courus à lui dès que la duchesse l'eut quitté. Ce moment fut bien doux pour lui et pour moi. J'avais craint de ne le pas revoir, et, bien que je n'eusse pas pour lui un de ces amours fougueux qui dominent tout dans la vie, je l'aimais fort en ce temps-là ; il ne m'avait montré que le plus beau côté de son coeur. Il rentra en Savoie, puis en Piémont, pour achever son rétablissement et, dès qu'il lui fut possible de se tenir à cheval, il voulut retourner en campagne. Le prince Eugène, plus froid en de certaines choses bien que plus exalté dans beaucoup d'autres, lui conseillait de ne point livrer bataille décisive. Les héros se jugent entre eux ; il avait jugé Catinat et reconnu son génie. Victor Amédée, d'une bravoure personnelle singulière, était plutôt grand politique que grand général. Il s'entendait admirablement aux négociations, mais il n'avait pas, sur le champ de bataille, le coup d'oeil aussi prompt, aussi sûr que son illustre cousin. L'ennemi avait brûlé, en manière de représailles, une autre maison du prince appelée la Vénerie et une autre au marquis de Saint-Thomas, son ministre. Il voyait tout s'écrouler autour de lui, il en voulut finir. À la fin de la campagne terminée par la maladie, il avait découvert une insurrection dans ses États du midi, la trahison était partout. M. de Tessé, commandant français de Pignerol, avait soudoyé des traîtres, et c'était véritablement trop de choses à la fois. Hélas ! quelle défaite ! c'était bien autre chose que Staffarda ! Catinat en eut le bâton et, ainsi que le disait plaisamment le prince Eugène, ce furent nos épaules qui en reçurent les coups. Celui-ci n'y tint plus et parlait de quitter l'Italie ; il alla en effet à Vienne solliciter un peu d'aide. On nous l'accorda encore, mais en faisant observer que nous étions toujours battus et qu'il était un peu dur de sacrifier toujours argent et hommes sans résultat. On mit le siège devant Casal, et c'était une chose importante que de prendre cette ville. Elle se défendit un peu, puis M. de Cressau, le gouverneur, capitula. Catinat ne bougea point pour lui porter secours. Il le pouvait, et alors l'armée des alliés était perdue. C'est que, dès lors, le prince, résolu à traiter avec la France, à sauver ses peuples qui gémissaient, à n'être pas plus longtemps le champ de bataille où se débattaient les intérêts des autres, dont il payait seul les pots cassés, le prince donc, commença des négociations secrètes afin de sortir de ce cul-de-sac où on l'avait acculé. Il n'en parla qu'à moi et aux nécessaires indispensables. Catinat, qui avait des instructions du roi, accueillit les envoyés, c'est-à-dire l'envoyé, et convint avec lui qu'on défendrait Casal à moitié pour donner le temps de conclure et qu'on la livrerait après, lorsqu'on aurait tout décidé. Les conditions étaient que Casal serait rasée et la place livrée au duc de Mantoue, à qui elle appartenait avant son marché honteux ; ce fut le seul qui y gagna : tant il y a que souvent, en ce monde, la justice de Dieu favorise ceux qui ne le méritent point, ce qui fait espérer en l'autre ! Le bruit se répandit cependant des intentions du duc de Savoie et le prince Eugène en prit de l'ombrage car sa haine ne se pouvait calmer. Il n'en dit rien, mais il fit surveiller en dessous main. Victor Amédée s'en aperçut et s'en impatienta. Il voulait cependant voir les plénipotentiaires français et s'entendre avec eux définitivement. Et, quant à les faire entrer dans Turin, il n'y fallait pas penser. Il imagina un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Venise était éventée, le cousin s'en formalisa encore. -Prenez garde, lui dit-il, je vous ai déjà averti que je vous surveillais plus que Catinat. Le prince Eugène en parlait bien à son aise. Il n'avait pas charge d'âmes, il n'avait pas un État et des sujets à sauver, il n'avait pas surtout des enfants et une maison à soutenir ; ses intérêts et le plus vif des sentiments le poussaient vers l'Empereur. Il fallut donc mettre plus de finesse pour arriver à la conclusion et signer ce traité que nous désirions tant obtenir et après lequel le pays tout entier soupirait. Victor Amédée partit pour Lorette sous prétexte d'un voeu fait pendant la petite vérole. Il y alla seul avec une suite de laquais assez grosse, mais sans la duchesse, sans moi, sans courtisans, en vrai pèlerin. Il y trouva les agents du pape, des Vénitiens et des Français. On y discuta les articles du traité et cela, si secrètement, que les espions les plus habiles ne purent obtenir de certitude. On se réunissait la nuit dans la chambre d'un vieux prêtre attaché à la Sainte Chapelle et qui ne se doutait même pas pourquoi ; il croyait à des prières et à des voeux particuliers. On parlait français, il n'y comprenait rien. On avait commencé d'abord à Turin par tromper le duc en lui annonçant la mort du roi Guillaume, qui devait nécessairement rompre la ligue et mettre les alliés dans un grand embarras. Il sut que la nouvelle était fausse, mais il était avancé de façon à ne pouvoir reculer, dans l'intérêt de ses peuples. Il termina donc à Lorette, et le traité fut signé. En voici les conditions : Pignerol, tous ses forts et le château de La Pérouse seraient démantelés, comme l'avait été Casal, et le sol rendu au duc de Savoie. Le prince rentrerait en possession de ce dont les Français l'avaient dépouillé au commencement de la guerre. Le duc de Bourgogne, petit-fils de France, épouserait Adélaïde de Savoie, fille aînée de Victor Amédée. Les ambassadeurs de Savoie recevraient désormais en France un traitement pareil à celui des ministres des rois. Enfin, le duc joindrait ses armes à celles de Louis XIV et entrerait immédiatement dans le Milanais pour forcer l'Empereur et l'Espagne à reconnaître la neutralité de l'Italie, laquelle neutralité serait dans ce cas reconnue par la France. Ce traité, tout à l'avantage du duc de Savoie battu et malheureux, prouve ce qu'il eût obtenu du roi s'il eût pu mettre à exécution son projet de conquête, et combien on tenait à son alliance. Le mariage de sa fille surtout était pour lui un point capital, celui sur lequel il avait le plus insisté, et l'idée de la savoir reine de France le satisfaisait au-delà de tout. -Le premier trône de l'Europe, chère comtesse, me disait-il, et avec ce que sera cette enfant, avec ce que l'on m'a appris du duc de Bourgogne, ils auront un règne merveilleux auquel elle prendra autant de part que lui. Elle ne partira pour la cour de France qu'endoctrinée par moi, et je vous réponds qu'elle y sera la maîtresse avant six mois. Nous parlerons tout à l'heure de cette princesse. Revenons à ce traité et à ses suites. Le grand embarras de Victor Amédée était de l'apprendre au prince Eugène. -Il croira que je l'ai trompé, il prendra ma discrétion nécessaire pour une perfidie, et tout cela m'est excessivement douloureux. J'aime fort mon cousin, je voudrais que nos besoins, nos opinions, nos nécessités, fussent les mêmes. Malheureusement, l'aîné de la Maison de Savoie a d'autres obligations à remplir que de faire sa fortune ; elle est toute faite, il la faut conserver ; c'est là le plus difficile avec Louis XIV pour ennemi. Il fut donc convenu que je me chargerais de la commission. Le prince venait souvent me voir, il avait pour moi une sorte d'amitié qui ne céda pas même à sa colère contre le duc ; nous sommes encore en commerce de lettres. Je le fis donc prier de passer chez moi, et là, avec des ménagements infinis, je lui annonçai le changement survenu dans les intentions de Son Altesse Royale. Eugène jeta feu et flamme ; je m'y attendais. Il cria, tempêta, jura, ce qui lui arrivait souvent, en allemand surtout, il s'emporta même à quelques injures. Je le laissai dire, me réservant de l'apaiser lors- qu'il pourrait entendre mes raisons. Il ne m'en laissa pas le temps. -Madame, je vous quitte, je fais fermer mes coffres, et je retourne à Vienne raconter cette trahison. Quant à M. mon cousin, il saura ma façon de penser avant de partir. Il sortit de chez moi furieux, alla trouver le prince de Commerci, son ami, et s'exalter encore de la furie de ce jeune homme. Il était de mode parmi ces héros de détester Louis XIV, de le honnir sans cesse et même de le mépriser, ce qui me semblait de leur part une exagération un peu ridicule. Commerci cria plus fort qu'Eugène. Celui-ci ne voulut point voir son cousin, il lui écrivit une lettre qu'il a fort regrettée depuis, une de ces lettres qui veulent du sang chez des particuliers, mais qui en cette circonstance ne valurent de l'aîné au cadet qu'un généreux pardon. Le prince de Commerci fit mieux. Il adressa au prince un cartel dans toutes les formes, assaisonné de ces expressions de Pandoures, auxquelles le duc souverain de Savoie n'était pas accoutumé. La colère le prit à son tour et, oubliant ce qu'il était, ses obligations de prince et de père, il fit répondre au prince de Commerci qu'il l'honorerait d'une rencontre. Le valet de chambre de Victor Amédée vint tout affairé m'en prévenir malgré la défense de son maître. Je savais que ce serait temps perdu que de surmonter celui-ci ; j'envoyai chercher le marquis de Saint-Thomas, je lui racontai ce qui se passait en ajoutant qu'il pouvait seul empêcher cette folie. -Rappelez à Victor Amédée qu'il a une famille et des sujets à soutenir, et ne le laissez point aller comme un enfant perdu tirailler dans la plaine. Je n'aurais aucun pouvoir en cette affaire-ci et les femmes ne doivent pas s'entremettre contre les épées à tirer. L'honneur des hommes est aussi délicat que celui des femmes en une autre façon, et l'on a toujours peur d'un soupçon, quoique, Dieu merci, la valeur de Son Altesse Royale soit connue. Saint-Thomas était prudent, il avait grand pouvoir sur son maître ; il le retint en se faisant aider de tout le Conseil, et aussi des généraux de l'armée. Pendant ce temps, le prince Eugène, un peu calmé, faisait entendre la raison à Commerci. Le duel n'eut pas lieu, le traité s'exécuta et le siège de Valence, sur le Pô, entrepris par les deux armées, en fut le premier résultat. Ce traité amena d'abord ceux de Vigevano et de Pavie, qui reconnurent de la part de toute l'Europe la neutralité de l'Italie, objet de l'ambition presque unique de Victor Amédée, qui voulait avant tout délivrer ses peuples du fléau de la guerre. Enfin, arriva la paix de Ryswick et celle de Carlowitz ensuite. Tous ces traités furent l'ouvrage du duc de Savoie, ou plutôt la suite de son influence, ce qui ne fut pas pour lui une petite gloire. Il amena par sa conduite la paix générale. Elle ne devait pas durer longtemps, il est vrai, et ne fut ni sa faute, ni même celle des autres souverains. Le testament du roi d'Espagne ralluma les flambeaux de la discorde ; il n'en pouvait pas être autrement. Victor Amédée donna pour dot à sa fille le comté de Nice qu'on sut fort bien reprendre plus tard. Elle était attendue impatiemment en France, en même temps qu'on déplorait à Vienne le refus fait par le duc de la main de cette princesse au roi des Romains, ce dont l'Empereur ne se montra que médiocrement blessé. L'allié naturel de la Savoie était le roi de France, et Victor Amédée ne l'oublia jamais. Chapitre XXIV La princesse qui portait dans ses mains enfantines l'olivier de la paix à la France et à l'univers n'avait alors que neuf ans à peine accomplis. Jamais fiancée aussi jeune n'eut un pareil rôle à jouer et ne le remplit avec autant de perfection que Victoire Adélaïde de Savoie. Je l'avais toujours suivie depuis des années, elle venait souvent chez moi, ce que les duchesses ne trouvaient point mauvais, au contraire, et j'avais souvent admiré l'intelligence précoce et la finesse extrême de cette jeune créature. Elle ne disait pas un mot de trop, bien qu'elle ne pût apprécier, en apparence, la délicatesse de notre position mutuelle ; elle ne parlait point de moi à sa mère et ne prononçait devant moi le nom de la princesse qu'aux occasions indispensable. Tout contrairement, lorsqu'elle voyait Madame Royale, elle ne manquait pas de lui rapporter les choses flatteuses qu'elle m'entendait débiter sur son compte, ou de me dire à moi combien sa grand-mère était bien disposée en ma faveur. Elle répétait souvent à l'ancienne régente : -Mon père aime beaucoup la comtesse de Verrue, madame, et pour lui plaire il faut aussi l'aimer. Elle vivait au milieu de ces intrigues et de ces difficultés. Elle y prit une souplesse et un esprit d'observation qui la rendit propre de bonne heure au personnage qu'elle allait remplir. Son père, aussitôt le traité signé, commença à la styler, à lui inculquer chaque jour une leçon pour ce qu'elle allait avoir à entreprendre à l'avenir. Je dis entreprendre, car c'était certainement une grande entreprise que de charmer ce roi si fier, si hautain, si maître de lui, avant de l'être des autres. Le duc la tenait chaque matin deux ou trois heures dans son cabinet pour lui bien mettre dans l'esprit ce qu'elle allait voir et la façon de se conduire. Il lui apprenait par coeur les gens et les choses, laissant à son petit jugement le soin de régler les paroles, dont elle ne choisissait que les bonnes et les séantes. Il connaissait la cour du feu roi, son caractère, celui de madame de Maintenon et celui de toutes les personnes royales et importantes comme s'il eût eu vécu trente ans à Versailles. La princesse ne songeait qu'à cela ; elle n'avait pas d'autres conversations. Elle venait plus souvent chez moi pour m'interroger, et comme elle vit que j'étais peu instruite, elle me demanda un jour à quel âge j'étais venue en Piémont. -J'étais bien jeune, madame, je n'avais pas quatorze ans. -Et vous n'en savez pas davantage sur le roi de France et sur sa cour ? À cet âge-là, j'espère que nul ne m'en pourra montrer pour la manière de m'y conduire. -Madame, je ne suis point destinée à monseigneur le duc de Bourgogne, d'ailleurs je ne suis point une enfant extraordinaire comme la princesse Adélaïde de Savoie. -Madame, ne m'appelez point une enfant, mon père m'a assuré qu'il m'était défendu de l'être désormais, et j'y vais tâcher. Victoire Adélaïde, dont il est le temps de tracer le portrait, était fort petite, même pour son âge. Elle n'était point jolie et n'annon- çait pas le devoir être jamais, promesse qu'elle a tenue avec usure. Elle était régulièrement laide, les joues grosses et les mâchoires épaisses, le front si bombé qu'on ne savait au premier abord ce que c'était (ce défaut a un peu disparu en grandissant), le nez aplati, sans physionomie et sans noblesse, les lèvres avancées, épaisses et charnues, les dents pourries déjà ; plus tard elles tombèrent presque toutes ; elle avait le bon esprit d'en rire la première et de s'en moquer. À côté de cela, les yeux les plus beaux, les plus parlants du monde, des sourcils et des cheveux d'un châtain brun admirable et plantés à la perfection. Là était tout le charme de son visage, qui malgré tous ces défauts, en avait beaucoup. Sa peau était d'une blancheur et d'une fraîcheur merveilleuse, son port de tête gracieux, galant, majestueux, lui seyait à ravir, son regard imposait et attirait en même temps, son sourire n'avait point son pareil, elle plaisait plus mille fois que les plus belles. J'aurais volontiers changé mon visage contre le sien, moi qui passais dans ma jeunesse pour un modèle à envier. Plus tard, elle eut la taille la plus ronde, la plus aisée qui se pût voir. Son commencement de goitre ne la déparait pas ; au contraire, tout ce qui eût enlaidi une autre devenait pour elle un charme de plus. Sa gorge peu prononcée était faite au tour. Je fis un portrait d'elle qui courut à Paris et que plusieurs personnes ont copié, dans lequel je retrouve ces phrases : « Les grâces naissaient d'elles-mêmes sous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs ; elle avait une marche de déesse sur les nues, un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais c'était pour lâcher sa finesse. Son esprit charmait en dépit de soi, son aisance attirait jusqu'aux plus rebelles et se communiquait à ceux qui l'approchaient. On se trouvait avec elle disposé à la confiance, disposé à l'aimer aussi, tant elle montrait de bienveillante dignité, douce, adroite, bonne jusqu'à craindre de faire la moindre peine à personne, et toute légère et vive qu'elle fût, très capable de vues et de suites de la plus longue haleine ; la complaisance lui était si naturelle qu'elle coulait de source, elle en avait jusque pour sa cour. » Ce portrait était beaucoup plus long ; je dois dire qu'il fut fort admiré pour la vérité dont il était empreint. J'en retrouve encore ces traits : « Elle voulait plaire, même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaîté vive, active, animait tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ravissait par sa grâce et la perfection de sa danse ; elle avait tout ce qui charme, tout ce qui attire et tout ce qui retient. » Le moment de son départ arrivé, elle vint la veille passer une grande heure auprès de moi. Le duc y était déjà et voulut me donner un échantillon de l'habilité de cette petite fille. Il lui parla de la cour de France, de ce qu'il lui avait enseigné à cet égard, et je vis avec une surprise sans égale la future duchesse de Bourgogne développer des plans et des aperçus dignes d'un vieux diplomate, rompu à toutes les cours. -Vous n'avez rien oublié, ma fille, lui dit le prince, vous savez comment vous devez commencer dès l'abord avec le roi, avec monseigneur, avec monsieur le duc de Bourgogne, avec madame de Maintenon surtout. -Ah ! que oui, monsieur, répondit-elle, armée du plus fin sourire, je ne suis plus une enfant, vous me l'avez dit, je suis une princesse destiné au plus beau trône de l'Europe, et il me faut dès à présent préparer ma place afin de l'avoir plus tard telle que je la désire et de la bien remplir. Elle répondit cela, non comme un perroquet qui récite sa leçon, mais comme une personne qui sait ce qu'elle dit, qui en sent toute la portée et qui désire la faire sentir aux autres. -Et vous vous rappelez bien ce que je vous disais hier encore, pour madame de Maintenon, pour ses relations avec le roi, relations légitimées par l'Église, dit-on, mais peu goûtées de sa famille, surtout de monseigneur. Vous aurez à rester bien avec les uns et avec tels autres, pourtant... -L'essentiel en ce moment c'est le roi, c'est madame de Maintenon, ce sont eux qu'il faut séduire, et ce n'est pas difficile, allez ! -Vraiment ? Comment ferez-vous ? reprit M. de Savoie en souriant d'un air satisfait. -Mon Dieu, monsieur, le roi de France est accoutumé à sa propre majesté, au respect des autres, à une sorte de crainte qui l'isole. Il s'ennuie, j'en suis sûre, car il n'est plus jeune, n'est-ce pas, mon père ? et il regrette de ne plus l'être. Je l'amuserai, je le traiterai comme si de longues années ne nous séparaient pas, je prendrai sur lui une autorité badine à laquelle il ne se refusera pas et qui en amènera ensuite une solide. J'ai retenu tout ce que vous m'avez prescrit et tout ce que vous m'avez raconté ; il me sera donc facile de ne me tromper point, soyez tranquille. Le prince me regarda. J'étais confondue de tant d'assurance et de tant de sagesse. -Et madame de Maintenon ? -Oh ! pour elle, c'est autre chose, la veuve Scarron ne se traite pas comme Sa Majesté Louis XIV, bien qu'il faille en avoir l'air. Elle ne se doutera jamais que je sache la scarronade et je vous promets, monsieur, de la prendre sur un tel ton d'amitié et de déférence, qu'elle se croie bien sûrement ma grand-mère. -Vous devez tout obtenir, tout établir en vous jouant. Ces gens-là sont pour vous maintenant de grandes poupées destinées à devenir ensuite vos instruments. Ne perdez point de vue qu'il vous faut oublier Turin et devenir française, autrement vous ne réussiriez jamais en ce pays-là. -Mon père, vous ne ferez plus la guerre à la France, n'est-ce pas ? demanda-t-elle avec un air futé qui me ravit. Combien il y avait de choses dans ces mots d'un enfant de neuf ans ! -Non, si la France ne me la déclare point ou ne me force pas à la lui déclarer, ma fille. On ne peut répondre de rien quand l'in- térêt des États est en jeu. -Je tâcherai alors, monsieur, de ne me souvenir point que vous soyez un ennemi, car je me souviendrai toujours que vous êtes mon père. Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'embrassa avec une tendresse, avec une grâce, une gentillesse dont il était impossible de ne le point charmer. -Et moi ? lui dis-je, madame, me garderez-vous un petit coin dans votre mémoire ? -Un petit coin dans mon amitié, madame, s'il vous plaît, vous êtes l'amie, vous êtes la confidente de mon cher père, vous qui faites souvent oublier les chagrins que lui donne un État mal établi, vous lui parlerez de moi quand je n'y serai plus. Comment pour- rais-je ne pas vous aimer ? Cette adorable princesse avait le mot juste pour tous, le regard et le geste qu'il fallait au moment précis. Jamais je ne me consolerai de sa perte que la France et la Savoie déploreront toujours. Je lui demanda la permission de l'embrasser. -Madame, me dit-elle, c'est de tout mon coeur, je le puis encore ici entre nous, je vous le dis, mais bientôt il me faudra calculer et savoir d'avance à qui je dois faire cet honneur ; à la cour de France, c'est une grande aventure. Les duchesses et les dames titrées ne me pardonneraient point de prodiguer ma joue. Oh ! je le sais bien, allez, et j'y ferai tant d'attention que j'en veux remontrer bientôt à une dame d'honneur elle-même. Ici, il ne s'agit pas d'honneurs, il s'agit d'un vrai plaisir et je n'ai besoin de la permission de personne. Ce disant, elle me prit la tête et me baisa à plusieurs reprises, pleurant d'un oeil, riant de l'autre, jouant avec son chagrin et me priant de parler beaucoup d'elle avec son père lorsqu'elle n'y serait plus. Elle détacha ensuite de son bras un fort beau bracelet et le passa au mien. Ce bracelet renfermait son propre portrait, celui du prince et celui de Madame Royale, entouré de fort beaux brillants. -Gardez-le pour l'amour de moi et pour l'amour d'eux, madame, ma bonne amie, et ne vous séparez jamais dans votre amitié. On pourrait ne pas me croire, car tout cela est incroyable dans une enfant de cet âge, si les témoignages de tous les contemporains n'étaient là pour attester ce que j'avance. La cour entière de France, celle de Savoie, ont connu cette charmante Dauphine. On l'a vue naître, on l'a vue grandir, on l'a vue mourir, hélas ! dans la vingt-sixième année, ainsi qu'il lui fut prédit par un devin en Italie lorsqu'elle était encore toute petite. Le duc, dont la croyance était déjà grande dans l'astrologie, ne conserva plus de doute à cet égard après ce qui arrivait à sa fille et ce qui nous était arrivé à lui et à moi. Le départ de la princesse fut déchirant. Les duchesses pleuraient à chaudes larmes, le duc pleurait aussi. Il vint se renfermer avec moi à son retour à Turin, car il alla la reconduire jusqu'à la première poste. La princesse de La Cisterne avec une autre dame, le marquis de Promero, la devaient conduire jusqu'au pont de Beauvoisin pour la remettre entre les mains de la duchesse de Lude et de la maison française. Elle se reposa quelques instants pour se parer dans une maison qui lui avait été préparée du côté de la Savoie. Le pont est tout entier à la France ; elle fut reçue à l'entrée par le comte de Brienne et les dames, qui la menèrent à un autre logis préparé du côté de la France, où elle coucha deux jours. Elle se sépara en cet endroit des Italiens qui l'avaient accompagnée sans verser une larme. Elle ne fut suivie d'aucun de son pays, que d'une seule femme de chambre et d'un médecin, encore n'étaient- ils que pour l'accompagner jusqu'à Paris. Ils furent renvoyés selon les conventions après qu'elle eut été un peu accoutumée aux soins des Français, dont elle parlait la langue peut-être mieux que l'italienne. Elle fut aussitôt traitée avec le rang et les honneurs de duchesse de Bourgogne, comme si le mariage eût déjà été accompli. Son père en sut un gré infini au roi : ce n'était point l'usage, et les autres princesses avaient eu mille difficultés de rang pendant leur voyage. Madame en pensa devenir folle, disait-elle souvent, elle qui se gênait si peu et qui pourtant tenait à ce qui lui était dû plus qu'à la vie. Elle tint tout ce qu'elle avait promis ; elle le surpassa même, dès les premières entrevues avec le roi, et son empire fut assuré aussitôt qu'il l'eut vue. Ceci n'est point malheureusement de mon sujet en ce moment, peut-être en parlerai-je dans un autre moment de loisir. Chapitre XXV Une fois la princesse partie, le cours des négociations partielles recommença. Les traités de Ryswick et de Carlowitz se conclurent séparément entre tous les alliés. Monsieur de Savoie fut le sujet de toutes les conversations de l'Europe ; on l'accusa hautement de changer de parti et de se donner à celui qui lui offrait son avantage. Je ne nierai pas qu'il ne fût fort habile et qu'il ne sût choisir ses intérêts avec un tact merveilleux, mais ses intérêts n'étaient-ils pas ceux de ses peuples, et quel est le souverain qui soit blâmable pour les avoir pris ? La façon dont s'était accompli le mariage de madame la duchesse de Bourgogne, la part que j'y avais prise et le degré de faveur où j'étais excitèrent à un tel point mes ennemis, qu'ils firent rage en propos et en discours. L'abbé de Verrue était à Turin où il faisait des cris de chouette, montant sur les toits pour me vilipender. Victor Amédée le sut et voulut en faire justice ; je m'y opposai formellement. Bien qu'on en ait dit, je ne fus ni cruelle ni vindicative, et je n'ai fait d'autre mal que celui qui s'est opéré malgré moi. Un jour, mon petit Michon, devenu abbé et abbé assez à la mode, me fit demander à me voir ; il avait à me révéler des choses de la plus grande importance. J'étais toujours heureuse de le retrouver, ainsi que le bon M. Petit, et je les faisais venir à la cour aussi souvent que possible. Michon vint donc un matin. -Madame, me dit-il, prenez garde, le dessein est fait de vous empoisonner. On a cherché à séduire un de vos cuisiniers. Il est venu me trouver pour me le dire, ne pouvant vous approcher sûrement. -Et qui on, mon petit abbé ? Cet on doit avoir un nom, puis- qu'il a parlé. -C'est justement ce que ne sait point mon marmiton, qui s'appelle Jacquinet et qui vous fait ces tourtes aux pigeons que vous aimez tant. Il ne connaît point ce tentateur, lequel lui offrait de fortes sommes. -Jacquinet est un sot. En pareil cas, on a l'air d'accepter, on accepte même quelques petits rogatons d'arrhes, que l'on empoche pour la peine. On reçoit les tentateurs dans quelque bon endroit bien gardé, où on les pince. Où veut-il que nous le pêchions, à présent, son tentateur ? Il va en résulter que je mourrai de faim, dans la crainte de mourir de la colique. Mais j'y songe. Ces monstres veulent donc aussi empoisonner le prince, qui mange presque toujours avec moi ? Ceci ne laissa pas que de me donner de l'inquiétude. Je n'avais pas envie de mourir, bien que je ne fusse pas au comble du bonheur. Je racontai la chose au duc. Il me voulut donner des soupçons sur mon mari, dont il était un peu jaloux, car sa finesse démêlait fort bien dans mon coeur le sentiment que je lui gardais. Je le reçus de la belle façon, il n'y revint plus. Ce même soir où nous étions à causer ainsi, il arriva un courrier tout botté dans mon cabinet, ce qui ne se faisait point. M. de Savoie s'écria et moi aussi, et nous crûmes que la paix était rompue et que l'ennemi nous venait de prendre quelque forteresse. -J'apporte en effet une très grande nouvelle à Votre Altesse, et qui dérangera certainement la paix. Le roi d'Espagne est mort et il a fait son testament en faveur de monsieur le duc d'Anjou, répondit cet homme, qui était justement un nommé Manuel, bien connu pour son adresse et ses vues. Il s'était passé à la cour d'Espagne, pendant ces dernières années, beaucoup d'événements singuliers, où mon cher prince de Hesse joua un grand rôle. Je les ai sus par lui d'original et je les raconterai si Dieu me prête vie quand j'aurai fini ce récit des affaires de la Maison de Savoie, dont je veux m'occuper uniquement pour le présent. Victor Amédée, en apprenant cette nouvelle de la mort du roi d'Espagne, fit cette moue que je lui connaissais bien et qui signifiait : -J'y vais mettre la griffe de mon lion. Le courrier remit ses dépêches, donna quelques détails encore et nous laissa. Le prince ne dit mot, étudiant ses lettres une à une. Ensuite il se tourna de mon côté : -Allons ! ma chère comtesse, encore une noce et une instruction, mais moins difficile cette fois. -Comment donc ? -Oui, je veux marier ma seconde fille au duc d'Anjou quand il sera Philippe V. Il faut que l'arbre de ma maison pousse ses racines sous tous les trônes. J'ai, dès longtemps, formé ce dessein dans la prévision de ce qui arrive. Je ne me déclarerai qu'à cette condition, et encore faudra-t-il que la France soit la plus forte, car je ne veux pas faire de pas de clerc. Catinat est à mes portes, je ne serais pas étonné d'apprendre ce soir qu'il les a franchies. Pourtant je ne céderai qu'à la certitude, je vous en réponds. Jamais je n'ai connu d'homme ayant le coup d'oeil si juste et si prompt en jugeant si bien toutes choses. -Nous aurons le prince Eugène sur les bras, ajouta-t-il, mais qu'y faire ? Il me faut toujours y porter quelqu'un, et je choisis la charge la moins lourde. In ne se trompa pas d'une heure. Le soir, au moment de se mettre au lit, il reçut une lettre de M. de Catinat, fort honnête sans doute, mais fort innocente, par laquelle il lui mandait qu'il entrait en Savoie avec cinquante mille hommes afin que M. le duc eût l'extrême bonté de mêler ses armes aux siennes, selon qu'il l'avait promis. Il lui demandait, de la part de son maître, ce qu'il pourrait lui offrir comme base de leur meilleure intelligence et, en attendant, il lui expédiait derechef le brevet de généralissime des troupes de Sa Majesté très chrétienne et de Sa Majesté catholique, brevet qu'il ne pouvait manquer d'avoir puisqu'on le lui envoyait à chaque instant, et, ce qu'il y a de bon, c'est qu'avec tout cela, il ne commandait rien du tout. Je ne puis nier que les inclinations de Victor Amédée étaient toutes pour l'Empereur et contraires à la France. Son puissant voisin l'inquiétait bien autrement que l'empire, qui ne le touchait pas. Louis XIV pouvait ne faire qu'une bouchée de cette pauvre Savoie si fort à sa convenance. -Mais parbleu ! je ne me laisserai pas avaler comme cela, disait le duc, je me mettrai en travers et je l'écorcherai bien quelque part. Dans ce commencement de guerre, on s'inquiétait de ce que ferait le duc de Mantoue, et je ne sais si j'ai parlé de ce prince en détail ; il en méritait bien la peine. Il était venu à Turin quelque peu auparavant, accompagné d'un certain abbé Vantoni, son gentilhomme de chambre, assez bien placé dans son métier de ruffiano, ainsi qu'on dit en Italie, avec de fort grandes manières. Il me représentait un homme qui prendrait des gants pour toucher des torchons sales. Cet abbé mettait du rouge et marchait toujours sur la pointe du pied. Il allait partout pour son maître et lui choisissait des maîtresses dans tous les rangs. Il y en avait deux régnantes, la comtesse Calori, pour la cour et la représentation, et une certaine fille, nommé Matthia, qui le suivait partout et qu'il nommait sa favorite de poche. Nous eûmes le bonheur de la voir à Turin ; elle était fort jolie mais effrontée à miracle et elle portait des bas jaunes, ce qui nous amusait fort. L'abbé prétendait que c'était un voeu ; nous voulions savoir à quel saint, il ne put pas le dire ; le duc prétendit que ce fut au dieu des coucous. Ce duc de Mantoue était un homme d'appétits gloutons. Il mangeait tout le jour et il avait, la nuit, des compagnies indispensables, assurait-il gravement. -Je ne sais, madame, pourquoi on ne s'empresse pas de me marier, car mon véritable état, c'est le mariage, je ne suis créé pour autre chose. Le fait est qu'il avait un vrai sérail, gardé par de vrais eunuques. Je m'en fis montrer un qui passait dans la rue, un matin que j'y regardais par la fenêtre ; cette figure-là ne me reviendrait pas du tout. Depuis, M. de Mantoue épousa mademoiselle d'Elboeuf. Au moment de cette guerre de succession, l'Autriche lui voulait donner une d'Aremberg afin de l'avoir à elle, mais le Vornigha et le Vantoni, gagnés par la France, lui donnèrent un si beau renfort de demoiselles et de bons dîners, qu'il ne put se résoudre à accorder ses grâces à une seule, quelle qu'elle fût. Louis XIV le conquit ainsi. Les affaires de la France et de l'Espagne réunies allaient déjà bien en Italie. Le sage Catinat les eût conduites comme il savait le faire. Il vint à Turin passer vingt-quatre heures pour s'entendre avec le prince, et il ne lui cacha pas que l'un et l'autre n'étaient pas bien notés en cour. -Je m'attends à être rappelé d'un instant à l'autre, ajouta le maréchal, on m'en a prévenu ; je ne suis point aimé à Versailles. Quant à vous, monsieur, vous y êtes craint. On vous accuse et on vous soupçonne sans cesse. Je ne trahis point les secrets en vous disant cela, et d'ailleurs, pour agir de concert, il faut bien savoir au juste sur quel terrain nous marchons. J'ignore ce qu'il adviendra de tout ceci. Catinat était un homme remarquable et estimable de toutes façons. Il n'avait rien de brillant, rien d'aimable dans le commerce, et pour ma part je n'eus pas à m'en louer. Il vint chez moi de mauvaise grâce et me parla tout le temps comme à mademoiselle de Luynes, non pas comme à la comtesse de Verrue, et nullement surtout comme à la maîtresse du duc de Savoie. Il ne voulut jamais, dans son propre pays, faire la cour à aucune maîtresse ; ce fut ce qui le perdit et il le savait. Il retourna à son armée. Une semaine après, il y fut remplacé, et par qui ! Je ne puis m'empêcher de tracer ici le portrait du maréchal de Villeroi qu'on nous envoya et auquel la France et la Savoie ont eu tant d'obligations pour sa vaillance et son habileté. Avant d'aller plus loin, il faut rétablir un fait. Catinat ne fut pas rappelé encore, mais il reçut comme aide, en apparence, et comme chef, en réalité, le maréchal de Villeroi. Je retrouve ce fait sur mes notes. De plus, il avait déjà pas mal escarmouché avec le prince Eugène en ce temps-là. Le prince Eugène guignait Mantoue mais il ne put l'avoir. Seulement, il ne se gêna pas pour violer le territoire de la république de Venise, ce que Catinat, sur les ordres de la cour, respecta. Aussi n'eut-il pas l'avantage et ses ennemis s'en servirent. Venons-en à M. de Villeroi. Je l'avais bien connu avant mon mariage et il était encore fort beau alors. Il avait été du dernier galant et un des petits-maîtres les plus recherchés dans la jeunesse du roi. On l'appelait le charmant. Il eut toutes les belles femmes de la cour, à cette époque, et se fit exiler deux ou trois fois dans son gouvernement de Lyon pour ses entreprises amoureuses. Il avait été élevé d'enfance avec le roi, dont monsieur mon père était gouverneur, ce qui lui valut une faveur constante, sans compter les bonnes grâces de madame de Maintenon. Villeroi, à l'époque où nous le vîmes, n'était plus que le vieil amant de madame de Ventadour et il se croyait encore le charmant. Il était si accoutumé à vaincre, qu'il se tenait pour sûr de la victoire et de la fortune comme des belles dames d'autrefois. Il se figurait triompher sous jambe du prince Eugène et de tous les confédérés. Il était fat et content de lui en toutes choses, entêté comme un sot, bien qu'il ne le fût qu'à moitié, et au total le plus piètre général qu'ait eu la France en ce siècle-ci. Il s'habillait du meilleur air, donnant la mode comme un jeune seigneur, et si convaincu de son mérite en toutes choses, qu'il ne daignait être jaloux de personne. J'eus sa première visite, bien entendu. Il n'était pas sévère comme Catinat à l'endroit de l'amour, sans quoi il ne se fût jamais regardé au miroir. Il me fit beaucoup de fêtes, assura que j'étais plus belle que toutes les dames de la cour de France, et que j'y ferais un terrible ravage si j'y daignais revenir. -Mais, ajouta-t-il, je comprends que vous n'y reveniez point, vous êtes ici la reine. Vous la seriez partout ; cependant, votre royaume est ici et dans un bouquet de fleurs, et nos climats glacés ne vous offriraient rien de suave et d'odorant comme elles. Voici un échantillon du duc de Villeroi. En voici un autre de son tact quant à sa capacité : « On en verra les pièces ! » comme dit Petit-Jean dans les Plaideurs. Il se mit dès l'abord à traiter M. de Savoie avec une familiarité et une égalité dont il ne se démentait point et d'autant plus sensible, qu'il gardait tous ses respects pour Madame Royale et pour madame la duchesse régnante, qui étaient de la Maison de France, comme on sait. Un jour, à l'armée, M. de Savoie étant entouré de tous les généraux et de ce qu'il y avait de noblesse, ouvrit sa tabatière en causant. Il allait y prendre une prise lorsque M. de Villeroi, qui se trouvait à côté, lui ôte sans façon la tabatière de la main, y met ses doigts tout entiers, ainsi qu'il en avait l'habitude, et la lui rend. Victor Amédée rougit de colère, il ne dit rien pourtant, mais il renversa tranquillement tout le tabac par terre en appelant un de ses gens pour qu'on lui en donnât d'autre. Il n'interrompit même la conversation que par ce seul mot pour avoir du tabac. Villeroi en but la honte tout entière. Dès le commencement de son séjour, il se mit à contrecarrer Victor Amédée dans tout ce qu'il voulait faire. Quand le prince disait : -Je suis généralissime. L'autre répondait : -J'ai un ordre du roi. Il l'avait en effet et le montrait. On conçoit quels dégoûts ! Catinat et le duc de Savoie, tous les deux aussi capables l'un que l'au- tre, étaient subordonnés aux caprices et à l'ineptie de ce général de carton doré. Il n'est pas étonnant qu'un grand prince comme M. de Savoie ait eu de la peine à supporter ce joug et s'en soit affranchi dès qu'il a pu le faire. On donna ainsi la bataille de Chiari. Il faut convenir qu'en désirant la victoire aux armées, le prince souhaitait à Villeroi un bon échec, ce qui n'était pas facile à accorder. Lorsqu'il arriva à l'ar- mée, le prince Eugène, qui ne manquait jamais aux respects extérieurs, l'envoya complimenter comme chef de sa maison. Il lui fit offrir en même temps de beaux chevaux turcs qu'il avait encore de Zenta. Le duc m'en envoya deux pour mon carrosse de ville ; les duchesses en furent fort jalouses. Cette bataille de Chiari fut perdue par la faute de Villeroi, qui l'engagea contre l'avis de Victor Amédée et de Catinat. Le prince s'y battit en héros, au point de forcer l'ennemi d'admirer son courage, ce qui fit dire au prince Eugène : -Monsieur mon cousin, le duc de Savoie voudrait bien que les Français fussent battus, mais ce diable de Victor Amédée a tant de vaillance, qu'il ne peut s'empêcher de nous battre de tout son coeur, en attendant. Chapitre XXVI Nous voici arrivés au moment où Victor Amédée me donna les plus grandes preuves de son attachement, au moment où il m'aima le plus, en effet, et où j'eus le malheur de m'assurer, au contraire, que j'avais plus de reconnaissance que d'amour. Je ne parlerais pas si longuement de moi si ce n'était parler en même temps de ce grand prince que les générations futures seront heureuses de connaître par celle qui l'a si bien connu. Il faut donc entendre ce qui va suivre presque en dehors de la politique et de la guerre, et tout à fait dans l'intérieur du palais, sans compter ma villa, où nous irons bien quelquefois. Le prince dînait presque tous les jours chez moi, on le sait, mais il ne manquait jamais d'y souper, et en compagnie de ce que nous pouvions réunir de beaux esprits, de courtisans et de généraux qu'il aimait ; j'y souffrais peu de femmes et elles n'y entraient qu'après un mûr examen. Les femmes ne valent guère entre elles, à la cour surtout. L'entrée de ce souper était bien enviée, on y tâchait par tous les moyens possibles, mais j'y faisais bonne garde, et l'on n'admettait que mes amis. Un soir, par un extraordinaire inouï, M. de Savoie me fit dire qu'il ne viendrait pas. Il était retenu par Madame Royale. Elle avait convié pour lui une vieille mie qui l'avait élevé, qui habitait à Chambéry et qu'on avait fait venir exprès pour la voir. Je fus de si mauvaise humeur, que je renvoyai tout le monde et je soupai seule, d'un plat français que je ne mangeais guère avec le duc. Je mangeai de colère, plus que de coutume, ensuite je me couchai et je ne tardai pas à m'endormir. Il était de bonne heure encore. Sur le minuit, je fus éveillée par des douleurs épouvantables, il me sembla qu'on me déchirait les entrailles. J'appelai mes femmes, les françaises d'abord, je ne me confiais qu'à elles, et l'avertissement du petit Michon m'étant venu en tête, je me mis à crier que j'étais empoissonnée. -Mon Dieu ! madame, me dit Marion, cela se peut bien, ce méchant abbé de Verrue a tant dit que la main de Dieu vous frapperait bientôt. -Ma mie, ne nous amusons pas à discourir. Vite un médecin et vite M. le duc. Le médecin dira si nous ne nous trompons pas et Son Altesse me donnera le fameux contrepoison de Venise, je veux le tenir de sa main. -Mais si vous le preniez tout de suite, madame ? -Avant de savoir si j'en ai réellement besoin ! Non, non, Marion, il ne s'agit pas ici de perdre la tête, autrement je ne la retrouverais plus. Fais partir deux de mes gens sur-le-champ, et qu'on se hâte, le temps presse ! J'étais à Turin heureusement. Un quart d'heure après, le médecin et le prince étaient chez moi. Le premier déclara que j'étais bel et bien empoisonnée, et le second se dépêcha de me faire prendre une dose raisonnable de notre drogue sans vouloir souffrir que j'en prisse aucune autre, et je puis dire que je lui dois la vie. Analyse faite des matières rejetées, mon médecin déclara ne point connaître ce poison et n'avoir pu me guérir avec les remèdes ordinaires. Je fus toute la nuit entre la vie et la mort. Victor Amédée ne me quitta pas une minute. Il fit d'abord arrêter toute ma cuisine et interroger sévèrement, en les menaçant de la torture. Je voulus qu'on exemptât mon faiseur de tourtes, qui nous avait avertis. On eut beau demander, prier, donner des ordres sévères et se fâcher beaucoup, on n'apprit rien. Ce furent lettres closes. Seulement, un de mes chefs raconta qu'un homme, étranger à mon service, était venu le matin sous prétexte de demander un de mes officiers que j'avais fait chasser la veille. Il avait rôdé autour des fourneaux et on avait dû le mettre à la porte, en conservant certaines formes, néanmoins. Tout d'une voix on l'accusa. À midi, le docteur me déclara hors de danger. Son Altesse en eut une joie dont je lui serai éternellement obligée. Elle fit dire une messe d'actions de grâces et, en même temps, on donna sous main le conseil à l'abbé de Verrue de quitter Turin. Ma belle-mère, en apprenant ce qui s'était passé, m'envoya une lettre de mon mari, que j'ai relue bien souvent et que je sais par coeur. Je l'ai encore sous les yeux au moment où j'écris. Je ne puis me consoler d'avoir perdu cette femme que tout me rappelle et que rien n'efface. Je la regrette de toutes mes forces, et cependant je ne garde aucune haine de ce qu'elle m'a fait souffrir. Je lui souhaite bien du bonheur, je me surprends à penser que ce prince ne l'aime pas comme je l'aimais et qu'il ne lui donne pas tout le bonheur qu'elle mérite. Vous voyez, madame, que je suis loin d'être guéri et que je n'ai nulle envie de revenir en Savoie. Ces mots me firent à la fois du bien et du mal. Pourquoi donc avait-il été si faible, puisqu'il m'aimait, et pourquoi n'avais-je pas eu de patience ? Je me mis à détester ma belle-mère et cet affreux abbé Scaglia de toutes mes forces. Je déclare que je les détesterai jusqu'au dernier jour, c'est une de mes voluptés. Je resté près d'un mois au lit, des suites de cette belle équipée. C'était justement en même temps que Crémone l'échappait belle, de la part du prince Eugène. Villeroi y fut fait prisonnier, à la grande joie des deux armées. La sienne se réjouit plus encore, je le crois, que les ennemis ; ils chantaient publiquement un pont-neuf que M. de Savoie me vint dire pendant que je gardais encore la chambre et qui nous amusa beaucoup : Français, rendons grâces à Bellone, Notre bonheur est sans égal : Nous avons conservé Crémone Et perdu notre général. -Nous voilà délivrés du Villeroi, ajouta le duc. L'Empereur le rendra, il ne le craint guère, mais en attendant, la France en enverra un autre et probablement il ne reviendra plus. Nous apprîmes en effet que nous aurions le duc de Vendôme. Victor Amédée n'en fut qu'à moitié content. Il avait déjà, je crois, le dessein de changer d'avis. Il eût voulu y être forcé. Le duc de Vendôme était homme à ne point justifier son changement et à lui donner tort par ses victoires. Quant à moi, j'en fus charmée : toute ma vie j'avais entendu vanter ce brillant général. Je savais son esprit, ses talents guerriers et combien le sang d'Henri IV dominait dans ses veines. Mon père l'aimait peu, il s'en défiait, mais ma mère en disait grand cas, et toute sainte qu'elle fût, elle lui passait ses débauches. Il faut bien le dire : le duc de Vendôme était hors de toutes proportions à cet égard. Il passait, tout ce qu'on raconte, pour un des plus paresseux et des plus débauchés ; si l'on ajoute des plus sales, on aura mis au jour ses trois vices principaux. À cela près, il était charmant, non point beau, mais d'un grand air et d'une amabilité surprenantes. Mais les défauts que j'ai dits le renvoyaient aux amours du ruisseau ; aucune femme n'en voulut, ou du moins ne l'avoua, car, pour la cachette, je ne réponds d'aucunes. Le grand prieur, son frère, qui le suivit, était encore plus débauché, plus sale et plus paresseux que lui. L'état où nous les avons vus tous les deux pendant leurs dernières années, leur cynisme, tout cela n'est point encore de mon sujet. Nous y verrons plus tard si je me décide à donner suite à ces mémoires, depuis mon retour en France, pour ce que j'y ai vu et pour ce qui s'est passé sous mes yeux. Cela dépendra du temps que la mort me laissera. M. de Vendôme arriva que j'étais à peine convalescente. Il vint saluer à Turin Son Altesse Sérénissime, Madame Royale, et la duchesse régnante. Ce premier jour fut tout donné aux devoirs. Il n'en glissa pas moins dans l'oreille du prince qu'il brûlait de me voir. Et, en effet, dès le lendemain, il arriva chez moi sans s'être fait annoncer. -Ah ! dit-il en entrant et en se jetant sur un siège sans me saluer autrement, j'espère qu'ici, du moins, on est en France, qu'on parle français, qu'on mange en français, qu'on aime en français. Aussi me voilà, madame, tout fier d'être chez vous, près de vous, de pouvoir l'écrire et d'annoncer à l'Europe quelle merveille de beauté nous avons donnée à ce duc, qui devrait nous être à jamais fidèle, ne fût-ce que pour cette raison. Je lui répondis comme je le devais, prenant bien garde à mes paroles, car M. de Vendôme était bien homme à me faire parler. Le duc m'en avait prévenue. Je lui fis servir un excellent dîner auquel il fit honneur, et j'essayai de le raccommoder avec le fromage, que l'on met à toutes sauces en Piémont. Il le trouva bon en certains cas. -Ah ! lui dis-je, si vous aviez goûté d'un certain plat que me faisait un certain abbé Alberoni, que nous avons renvoyé à Parme, vous seriez bien plus enchanté encore, monsieur. -Madame, je garde ce nom dans ma mémoire, et je vais m'en- quérir de cet abbé Alberoni et de son plat. Il l'a bien retenu, en effet, et sans m'en douter, j'aidai, ce jourlà, au début d'une des plus grandes et des plus singulières fortunes de ce siècle-ci, comme on le verra. Alberoni accompagna l'archevêque de Parme lorsque celui-ci allait traiter pour son souverain avec M. de Vendôme, victorieux alors. M. de Vendôme avait, entre autres habitudes extraordinaires, celle de recevoir les ambassadeurs et les personnages les plus graves sur un siège et dans une occupation où d'ordinaire on n'ad- met que son apothicaire ou son valet de chambre. L'archevêque fut singulièrement blessé de cette façon d'agir et s'en alla, ce qui n'avança pas les négociations. Il fallait cependant les mener à bon port. L'archevêque s'obstinait à ne pas vouloir retourner et, en même temps, à ne point demander un successeur. « Il fallait que M. de Vendôme me reçut décemment, » disait-il, en quoi il n'avait pas tort, et monsieur de Vendôme répondait : -Je ne me gênerai pas pour ce vieux pingre qui n'a pas seulement un anneau pastoral en pierre fine, j'en ai reçu de plus huppés sur ma chaise, qui s'en sont contentés. Il s'en contentera, ou bien au diable son traité et tout son grimoire ! La querelle n'était pas prête à finir, on le voit, puisque personne ne cédait, et l'on ne savait plus à qui s'adresser, ni comment faire, lorsque Alberoni s'engagea à tourner la difficulté, si on le laissait faire. Il proposa d'aller reprendre la conférence où l'évêque l'avait laissée. Alberoni avait fait son chemin à petit bruit ; depuis son retour à Parme, l'évêque l'avait donné à son souverain comme une manière de bouffon très amusant, et le duc le goûtait fort. -Va donc près de ce singulier prince, lui dit-il, et ce sera la fable du singe et de la couronne. Je suis sûr que ton adresse et ton esprit me serviront mieux que les meilleurs négociateurs. J'ai négligé de dire une circonstance, la principale, cependant, et ce qui fâcha l'évêque par-dessus toutes choses, c'est que je ne sais trop comment m'expliquer, ayant le malheur d'être femme et de ne pas savoir parler le latin. M. de Vendôme, tout au beau milieu de la conférence, dans le moment le plus important et le plus grave, se leva tout à coup et montra à l'évêque épouvanté ce qu'assurément il n'avait jamais montré aux ennemis de la France, et le tout dans un accès de propreté bien en dehors de ses habitudes. -Mais, disait-il, il ne faut pas que les étrangers nous accusent d'être des... Vous y mettrez le mot, s'il vous plaît. L'évêque n'en fut que plus en colère. Il se regardait comme offensé dans son double titre de prélat et d'ambassadeur. Alberoni était d'un bien autre acabit. Il arriva, se fit annoncer comme envoyé du duc de Parme et réclama audience sur-le-champ. -Un envoyé du duc de Parme ! Est-ce encore cette face blême d'évêque ? Dites-lui que je suis justement où j'en étais l'autre jour. Comme on lui dit que c'était un abbé qui semblait jovial et qui n'avait point de prétention à d'autres façons que les siennes, M. de Vendôme le reçut. Il le regarda quelques instants, de ce coup d'oeil sûr qui mesurait si vite les champs de bataille, puis il lui demanda son nom : -Alberoni. -Alberoni ! Justes dieux ! As-tu été à Turin ? -Oui, monseigneur. -Tu connais la comtesse de Verrue ? -Si je la connais ? Je lui dois tout. -Ce serait une raison pour que tu ne la connaisses plus si ton tout était quelque chose, mais tu me feras la fricassée. -Oui, monseigneur, celle-là et d'autres. -Tu es mon homme, Alberoni, et je veux traiter avec toi, pour toi-même plutôt que pour ton maître. Que ne parlais-tu l'autre jour ! nous nous serions déjà entendus. Attends un peu, nous allons aller dans la pièce où sont mes cartes et nous disputerons. Et de se lever aussi vite que sa position le lui permettait. Il recommença la même aventure qu'avec l'évêque, seulement Alberoni ne s'en fâcha point. À dater de ce jour, il ne quitta plus M. de Vendôme, il devint son confident, son secrétaire, son cuisinier, tout, excepté son suivant à la bataille. Il le suivit en France, et de là sa fortune qui l'a fait depuis cardinal, premier ministre, arbitre de l'Espagne. Tout ce que nous avons vu enfin et ce que chacun sait en ce temps-ci. Chapitre XXVII Monsieur de Vendôme annonça au duc l'arrivée de monsieur le roi d'Espagne comme très prochaine, en ajoutant que le désir de Louis XIV était qu'il allât recevoir Sa Majesté Catholique à Alexandrie afin de la voir plus longtemps. La cour entière s'y devait transporter. Je n'étais pas assez bien portante pour l'y suivre mais le prince le désira tant que je consentis à m'y faire transporter en litière, inconnue, et à condition qu'on le dirait le moins possible. Je m'apercevais bien que Victor Amédée était jaloux. C'était un vilain défaut, selon moi, surtout dans un homme pour qui on a plus d'amitié que d'amour. Je le souffrais déjà impatiemment, mais ce n'était pas au point où cela est venu depuis. Les princesses étaient à Alexandrie avant moi. Madame la duchesse de Savoie se plaignit de ce qu'on m'avait emmenée, non pas à son mari, mais à ses familières, qui ne manquaient pas de le répéter. -J'espère bien que le roi d'Espagne ne la verra pas, dit-elle. Son Altesse le sut. Il n'était pas dans ses idées gouvernementales qu'on s'occupât de ses actions privées. Elle réprimanda sévèrement la princesse, qui en avait encore les yeux tout rouges au moment du dîner. -Madame de Verrue est mon amie, madame, avait-il dit ; j'entends qu'on la respecte comme telle, et vous autant que les autres. Elle ne vous a jamais manqué, vous n'avez pas à vous plaindre d'elle, ne l'attaquez pas ; elle verra le roi d'Espagne s'il lui convient de le voir et de venir prendre à ma cour la place qu'el- le y doit tenir par sa naissance, son esprit et sa beauté. Je ne vis pas le roi d'Espagne. Je n'en avais nulle curiosité, et je restai fort cachée, ce qui m'arrangeait beaucoup mieux. Il y eut là de grands événements dans de petites choses qui décidèrent du sort de la Savoie. Les princes, et surtout celui-là, tiennent à leur dignité avant leur intérêt même. Philippe V vint en chaise de Finale, où il était débarqué, à Alexandrie. Le duc alla au-devant de lui assez loin, et, dès qu'ils se rencontrèrent, ils descendirent de leurs carrosses et s'embrassè- rent. Les compliments furent courts. Le roi s'excusa de ne pouvoir lui offrir une place dans une si petite voiture et lui dit qu'il le reverrait dans peu, et que le soir même il lui demanderait à souper. Ceci bien convenu, M. de Savoie revient à la ville, passe chez moi pour me raconter cette entrevue, et s'en va chez le roi son gendre. Il avait bien stipulé avec les seigneurs du Despacho de Sa Majesté Catholique qu'il aurait un fauteuil et qu'il renonçait à demander la main, ainsi que l'avait eue Charles Emmanuel, en allant épouser en personne la fille de Philippe II, mais que pour le fauteuil, il y tenait. On fit changer d'avis à M. de Louville, le factotum de cette cour. Le duc fut reçu debout : Philippe V décommanda son souper sous prétexte que ses officiers n'étaient pas arrivés. Enfin, il reçût toutes les mortifications possibles ; il abrégea sa visite et revint à mon logis, outré, me demander un morceau à manger et de l'écou- ter décharger son coeur. -Ils verront, me dit-il, et l'on ne me traitera pas ainsi chez moi sans que je me venge. Le lendemain, le roi d'Espagne le vint voir et ne s'assit pas. Il alla de même chez les princesses, avec lesquelles il est de fort bonnes grâces, surtout avec la fille de Monsieur, sa tante et sa bellemère en même temps. Le duc fut poli, très digne et très réservé. En prenant congé du roi, qu'il reconduisit seulement à un mille de la ville, il lui fit une grande révérence en lui disant : -Votre Majesté m'excusera si je ne fais pas la campagne en personne, ainsi que je l'avais résolu. Il se peut aussi que je ne puisse fournir beaucoup de troupes. Mes peuples sont fort épuisés d'hommes et d'argent, je ne suis pas riche, nos montagnes ne produisent guère, mais mes voeux suivront toujours les armes de Votre Majesté. Le compliment se termina là mais ceux qui connaissaient le prince purent dès lors en augurer ce qui arriva. Il revint à Turin précipitamment. J'étais partie la veille pour qu'il n'eût pas à m'attendre. Comme je mettais pied à terre en ma maison, Barbette, que je n'avais pas emmenée, me vint dire que j'allais y trouver un étranger caché dans le fond de l'appartement de mes enfants ; que Son Altesse lui avait envoyé l'ordre de le recevoir dans le plus grand secret, de le traiter comme lui-même et de le servir de son mieux. Un mot du duc pour moi éclaircit le fait, c'était le comte d'Aversberg, envoyé secret de l'Empereur. J'étais fort désolée de tout cela. Je voyais la ruine du pays imminente et le prince en butte à tous les malheurs, à toutes les calomnies de l'Europe entière. Je me permis de le lui dire dès que je le vis. -Je sais ce que je fais, me répondit-il, il suffit que vous soyez française pour que je ne vous écoute point. Les conférences se passèrent toutes chez moi en ma présence. Le comte apporta de très belles conditions mais Victor Amédée voulait davantage. Je ne sais ce qui en serait résulté si l'ambassadeur de France, M. Philipeaux, n'eût découvert par ses espions un courier dépêché au prince Eugène. Il vint sur-le-champ trouver Son Altesse au palais et, tout rouge de colère, il commença des plaintes et des récriminations que M. de Savoie écouta avec un sang-froid méprisant. -Mais, monseigneur, reprit Philipeaux, quelles sont les intentions de Votre Altesse ? -Ai-je des comptes à vous rendre, monsieur ? -Non pas à moi, mais à mon maître. -S'il me les demande, je saurai sur quel ton lui répondre. -Monseigneur, je serai forcé d'écrire tout cela. -Écrivez, monsieur. Qui dit ambassadeur dit espion, je ne l'ignore pas. -Monseigneur, Leurs Majestés les rois de France et d'Espa- gne vous renverront les princesses vos filles si vous les forcez à vous traiter en ennemi. -Qu'ils les renvoient, nous avons besoin de servantes. L'entretien devait s'arrêter là. Je le sentis plus vite qu'eux, moi qui n'étais pas en colère, et je fis signe à Philipeaux de sortir. Il comprit que mon conseil était bon car il en profita. Il salua le prince qui lui rendit un signe de tête et nous laissa. -Ma chère comtesse, me dit Victor Amédée, les vitres sont cassées et nous allons avoir l'Espagne et la France en face de nous. Il arrivera ce que Dieu voudra mais je n'y tenais plus : envoyez chercher, s'il vous plaît, Aversberg tout à l'heure. Le comte vint, ils s'enfermèrent. Je n'ai jamais su ce qui se disait dans cette conférence. J'en ai vu les résultats. Philipeaux écrivit. Marqua-t-il le mot sanglant du duc sur ses filles ? Ce qui est certain, c'est que les suites furent terribles : le roi envoya l'or- dre à M. de Vendôme de désarmer les troupes piémontaises qui se trouvaient avec les siennes et qui venaient de faire des prodiges de valeur à la bataille de Lugara. Cette opération se fit sans résistance car on ne s'attendait à rien. Les soldats désarmés furent incorporés dans les régiments français et bien entourés, de crainte de désertion. Jamais je ne vis fureur semblable à celle de Victor Amédée lors- qu'il apprit cette nouvelle. Il soupait chez moi avec Aversberg et deux ou trois familiers. Il jeta la dépêche par terre et donna un grand coup sur la table en jurant d'une façon énergique. -Comte d'Aversberg, vous pouvez annoncer à l'Empereur que je me battrai jusqu'à mon dernier homme et ma dernière ressource pour m'opposer à l'ambition de Louis XIV. Vous n'avez plus besoin de vous cacher ici. Demain, tous mes sujets connaîtront ma résolution, je les appellerai à moi et ils ne me manqueront pas plus qu'autrefois. Je vous réponds d'eux. Son indignation se répandit comme une traînée de poudre ; dans tout le pays, il n'y eut que cris et que rage, partout, dans toutes les classes ; les peuples, les bourgeois, la noblesse, ils accoururent tous. Le soir même où il apprit cet étrange procédé, l'ambassadeur Philipeaux fut arrêté dans son hôtel, tous les Français résidant en Piémont le furent également et leurs marchandises saisies. Dans la nuit, il fit appeler les membres les plus influents de l'as- semblée des nobles pour s'entendre avec eux. -Messieurs, leur dit-il, c'est en vous, après Dieu, que j'ai placé ma plus ferme espérance pour obtenir satisfaction d'une injure qui nous est commune et qui ne peut être supportée par des gens de coeur. Ce furent des cris et des menaces effrayantes qui nous firent trembler, madame la duchesse et moi, car nous ne pouvions oublier que nous étions nées françaises. Quoiqu'ennemies en public et par position, nous étions loin de nous détester en particulier. Nous avions des rapports fréquents, inconnus même à Victor Amédée. Et je lui donnais souvent des avis dont elle profita dans sa conduite. Cette explosion de fureur ne nous plaisait ni à l'une, ni à l'autre. Elle m'envoya une de ses femmes pour me le dire, en ajoutant qu'elle souhaiterait d'être loin alors. À quoi je lui fis répondre que je serais charmée de m'en aller avec elle. Le prince envoya chercher Philipeaux, qu'on gardait à vue et dont tous les papiers furent visités. Philipeaux soutint bien l'honneur de son maître. -Comment, monsieur, lui dit le duc, le roi de France a osé commettre une action aussi lâche sans prendre même la précaution de vous mettre en sûreté ? Il tient donc bien peu à votre liberté, à votre vie ; vous êtes cependant un fidèle serviteur. -Sa Majesté peut disposer de moi, ma liberté et ma vie lui appartiennent, répondit Philipeaux aussi tranquillement que s'il se fût agi d'une partie de chasse. -Mais savez-vous que cette action de votre maître est infâme ? Désarmer un allié qui dort sur la foi des traités ! -Lesquels ? Ceux de Votre Altesse avec mon souverain ou ceux qu'elle est en train de conclure avec le prince d'Aversberg, caché chez madame la comtesse de Verrue depuis plus d'un mois ? Le duc fut interdit la lueur d'un éclair. Il se domina assez pour le cacher même aux yeux clairvoyants de l'ambassadeur, mais il lui vint à l'idée que Barbette ou Marion l'avaient trahi, et Dieu sait qu'elles n'y pensaient guère. -Je puis me venger, monsieur. On m'a abreuvé d'assez de dégoûts et je n'ai à rendre compte de ma vengeance qu'à Dieu. Je vous ferai connaître mes volontés. -Je les exécuterai si je le trouve convenable, monseigneur. Moi, j'ai à rendre compte de mes actions au roi mon maître et à l'Europe qui nous jugera tous les deux. -N'osez-vous pas dire peut-être que je n'avais pas le droit de vous faire arrêter ? -Non, monseigneur, vous ne l'aviez pas, vous n'aviez pas tant de raison de vous assurer de ma personne que le roi mon maître de faire désarmer vos troupes. Deviez-vous douter qu'étant à sa solde, Sa Majesté ne fût la maîtresse de disposer de vous, de vos soldats et de vos États mêmes, monseigneur ? -Sortez, sortez, monsieur, s'écria le duc hors de lui-même, sortez ou j'oublierai votre caractère et je ne sais... -Il me semble que depuis plusieurs heures Votre Altesse ne s'en souvient plus, répliqua froidement Philipeaux, faisant une révérence et se disposant à sortir. On pourra le lui rappeler. Le duc eut bien de la peine à se contraindre. Il le fit néanmoins pour ne mettre aucun tort de son côté. Le lendemain matin, il reçut une dépêche de Louis XIV ainsi conçue : -Monsieur, puisque la religion, l'honneur et votre propre signature ne servent de rien entre nous, j'envoie mon cousin le duc de Vendôme pour vous expliquer mes volontés. Il vous donnera vingt-quatre heures pour vous décider. Les vingt-quatre heures de libre arbitre étaient une dérision. Le duc répondit sur-le-champ : -Sire, les menaces ne m'épouvantent point. Je prendrai les mesures qui me conviendront le mieux relativement à l'indigne procédé dont on a usé envers mes troupes. Je n'ai que faire de mieux m'expliquer et ne veux entendre aucunes propositions. On lui proposa néanmoins de recevoir la garnison française à Turin et dans les places fortes du Piémont. Il ne prit même pas la peine de répondre mais, en quelques semaines, il eut organisé une défense magnifique dans tout le pays. Pour la seconde fois, je fus témoin de l'enthousiasme d'un peuple travaillant pour sa liberté sous les ordres d'un souverain éminemment capable. Il est incroyable, ce qu'ils firent : les forteresses se réparaient, une armée s'improvisa, les soldats surgissaient comme par enchantement, tout l'argent de la noblesse et de la bourgeoisie fut apporté entre les mains du prince, qui sut en tirer un parti merveilleux. Ceux que la France avait désarmés et incorporés dans les régiments désertèrent et revinrent trouver leurs drapeaux. Le prince était rayonnant. -Mes peuples m'aiment, me disait-il, vous le voyez, et je suis sûr d'être approuvé de l'Europe indignée d'un manque de foi, d'une trahison aussi indigne. Je saurai résister, mais l'Empereur me vendra cher son assistance. Ah ! pourquoi n'ai-je pas un État assez grand pour me passer du secours des autres ! Le dessin était pris d'arrêter le prince et de l'envoyer en France. J'en fus avertie par quelques lignes d'un ami que je ne nommerai pas et qui risquait sa tête pour me rendre service ; je ne l'ai jamais oublié. Le duc devait aller visiter les lignes des frontières pour les rendre inattaquables ou du moins susceptibles de la résistance. C'était pendant le voyage qu'il devait être enlevé. Le duché était envahi et moi probablement réclamée par les Verrue. Mes parents en France ne m'auraient pas soutenue contre eux, ils me l'ont bien prouvé. J'étais donc toute à leur merci, mon ami le savait, voilà pourquoi il me prévint avec tant d'empressement car, pour Victor Amédée, il n'y tenait guère. Cet avis m'arriva singulièrement. Le prince aimait les devins, je l'ai dit ; il en n'avait plusieurs à Turin qu'il consultait souvent et auxquels il accordait sa confiance. J'y allais aussi, moitié par conviction, moitié pour me distraire, car ils m'avaient trompée quelquefois, ils m'avaient annoncé des choses très vraies et très étranges. Quelques jours après tous ces événements, Marion vint m'an- noncer qu'il y avait là un homme se disant Vénitien qui me demandait et qui assurait que je le verrais avec plaisir. -Dites à madame la comtesse, ajouta-t-il, que c'est celui qu'elle a été consulter. -Ah ! oui, m'écriai-je, qu'il entre, il arrive à propos. C'était en effet notre sorcier de Venise. On juge comme je le reçus car la bague m'avait certainement sauvé la vie. Il m'écouta tranquillement avec ce visage impassible qui faisait une de ses grandes puissances. -Je suis venu exprès, madame, pour vous rendre un grand service et j'espère que j'arrive à temps. -Qu'est-ce donc ? -Que Son Altesse ne sorte pas de la ville, elle court un grand danger. Une embuscade est dressée, elle doit être enlevée et conduite en France, tout est disposé pour cette grande action. -En êtes-vous bien sûr ? ceci est-il une certitude ou une prophétie ? -Si j'étais un imposteur, je m'en donnerais le mérite auprès de vous, madame, mais je vous dirai la vérité : c'est un avis que l'on m'envoie vous donner. Voici quelques lignes d'un ami pour vous donner créance. Je lus toute troublée. -Vous voyez qu'on peut ajouter foi à mes paroles et que je ne vous trompe pas. Maintenant, si vous voulez savoir ce que dit la destinée, de grands malheurs menacent M. le duc de Savoie, bien que cette embuscade ne doive pas réussir. Mais le plus grand de tous sera celui qu'il aura de vous perdre. -Je mourrai ? -Non pas, vous quitterez ce pays-ci. -Volontairement ? -Volontairement. -Et sera-ce bientôt ? -Vous ne tarderez guère. Je puis, si vous le voulez, vous en préciser demain l'époque. -Surtout, gardez-vous d'en laisser soupçonner l'apparence au duc. Et pourquoi m'en irai-je ? -Je ne veux pas vous le dire. -Je voudrais pourtant bien le savoir. -Écoutez, madame, vous êtes une personne de parole. Si vous voulez me donner la vôtre de m'obéir en tout, votre curiosité sera satisfaite, mais pas à présent. -Comment cela ? -Je regarde comme nuisible à votre bonheur que vous sachiez dès aujourd'hui le sort qui vous attend ; mais si vous voulez me promettre de ne pas l'ouvrir avant le jour où vous quitterez l'Italie, je vous donnerai un sachet cacheté qui contiendra votre horoscope. Vous verrez alors si je me trompe. -Eh bien ! j'y consens donc, donnez. -Je vous l'apporterai demain. Je m'empressai de le congédier pour chercher le prince et lui apprendre l'avis que j'avais reçu. Il ne s'en troubla point. -On ne me prend pas comme cela, me dit-il, je saurai m'en garantir. Oh ! si Louis XIV venait en Italie ou si Philippe V n'était pas hors de mes États, je vous jure que... Enfin, nous allons leur en donner pour leurs frais. -Vous ne ferez pas le voyage ? -Je le ferai, mais précédé d'un manifeste pour apprendre à mes peuples ce projet du roi et les prier de me garder eux-mêmes. Vous verrez que je serai bien tranquille et que la mine éventée n'éclatera pas. Merci, comtesse, votre ami a choisi un messager tout particulier. Que faisait-il donc, notre devin, à courir les armées ? -Il venait ici à Turin pour vous. Ne l'avez-vous pas mandé ? -Pas précisément, me répondit-il avec embarras (il y avait des instants où il rougissait d'avouer sa crédulité ; j'ai remarqué que c'était surtout dans les moments difficiles), je lui ai seulement fait écrire que je serais bien aise de le voir. -Il vous a compris et il est venu. Le lendemain, le sorcier m'apporta une manière d'amulette fort proprement arrangée à l'orientale. Il me pria de me la pendre au cou jusqu'au jour promis. -J'ai quelque chose à y ajouter, dit-il. Quelque danger que vous couriez, ne vous effrayez pas, ni maladie, ni accident ne peuvent vous faire mourir, vous êtes destinée à faire d'abord une grande oeuvre, et loin d'ici. -Laquelle ? -Vous sauverez la vie à un grand personnage, vous conserverez le dernier bouton de l'arbre le plus illustre et le plus précieux de l'Europe, et vous finirez paisiblement et heureusement vos jours, ceci je vous le promets. Il a tenu parole. Quant au sachet, je l'ouvris quand j'en eus le droit, j'y trouvai strictement ce qui m'était arrivé et ce qui m'est arrivé depuis. Je n'ai jamais vu devin aussi habile que celui-là, bien que j'en aie consulté beaucoup, car Victor Amédée m'avait passé sa maladie. Chapitre XXVIII Le moment des épreuves était venu pour Victor Amédée. Il faut lui rendre la justice de dire qu'il se montra supérieur en toutes choses et qu'il fut plus grand que sa fortune. Il signa le traité de Vienne par lequel l'Empereur s'engageait à le secourir, mais le maréchal de La Feuillade n'envahit pas moins la Savoie et messieurs de Vendôme gardaient l'autre côté. Chaque jour apportait la nouvelle d'une perte ou d'une défaite, tous les courriers qui arrivaient auraient dû mettre un crêpe car ils menaient un deuil. Le prince était partout, il ne couchait pas trois jours de suite dans le même lieu, et, ce qui est plus fort, il m'obli- geait à le suivre. Il lui était survenu une jalousie effrénée sans que j'y eusse donné lieu que par un peu de refroidissement dont je n'étais pas la maîtresse. On le sait : je n'avais jamais aimé ce prince avec une grande passion ; c'était l'amitié et la reconnaissance qui m'attachaient à lui. Il n'était pas d'ailleurs bien aimable en ces temps-là. Cette jalousie m'était odieuse et je n'aspirais qu'à m'y soustraire. Dès cette époque, je formai le projet que j'ai exécuté depuis. Deux circonstances le retardèrent. La première fut une petite vérole des plus malignes dont je fus saisie et qui mit tout le monde dans l'inquiétude, excepté moi. La prédiction de notre sorcier me donnait la certitude de n'en pas mourir. Heureusement aussi, elle me prit à Turin et pendant un repos du duc ; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé. Au risque de passer pour ingrate, je lui rendrai la justice qu'il mérite. Aussitôt que je fus attaquée, il s'enferma avec moi, ne me quitta pas, et me soigna lui-même avec un zèle et une tendresse que je n'oublierai jamais. En vain les médecins lui représentèrent le danger qu'il courait, en vain sa mère le vint-elle conjurer presque à genoux de songer à lui et à ses peuples, en vain le priai-je moi-même de m'abandonner à mon sort. Voici ce qu'il répondit : -J'ai fait quitter à la comtesse de Verrue son mari, sa famille et sa maison. Eût-elle envers moi tous les torts possibles, je ne l'oublierais jamais. Elle n'en a aucun, Dieu merci ! Je dois donc remplacer pour elle tout ce que je lui ai pris ; je ne la quitterai pas. Il tint parole, et, tant que le danger dura, il ne sortit pas de ma chambre où il s'était fait dresser un lit de camp et où il travaillait avec ses ministres, ce qui ne leur plaisait pas, je l'ai su depuis d'eux-mêmes. Quand je fus en convalescence, il retourna chez lui pour la nuit seulement, encore fallut-il de grandes prières. Mon occupation constante était de demander un miroir pour savoir si j'étais bien défigurée et l'on me le refusait impitoyablement. Enfin, quand j'eus repris mes forces et que je commençai à me lever, il n'y avait plus moyen de se taire. Tous les miroirs de ma chambre étaient couverts ; j'ordonnai à Marion d'ôter ces viles. -Madame, me répondit-elle, Monseigneur va venir, il veut lui-même parler à vous à ce sujet ; il nous a défendu de vous dire un mot ni de vous obéir pour cela. -Allons, pensai-je, je suis hideuse et l'on veut me l'annoncer doucement. Je l'attendis avec une impatience incroyable, et si j'avais pu aller moi-même déchirer ces malheureuses enveloppes, je ne m'en serais pas fait faute, mais j'étais trop faible. Il arriva enfin et m'embrassa avec la dernière tendresse. -Vous m'êtes rendu, ma chère comtesse, et que le Dieu miséricordieux en soit béni ! -Je vous remercie, monsieur, de votre attachement. Je le sens comme je le dois, n'en doutez pas, mais dites-moi... -Si vous êtes encore belle, n'est-ce pas ? Vous serez toujours la plus belle du monde à mes yeux. -Mais aux yeux des autres, monsieur, comment suis-je ? -Que vous importe ? -Mais on ne veut pas faire horreur, monsieur, et puis pour soi-même... -Rassurez-vous, me répliqua-t-il plus froidement, il vous reste encore plus de charmes qu'il n'en faut pour contenter des plus délicats. Soyez satisfaite, vous allez vous voir et vous juger. Il alla vers un grand miroir de Venise, un des plus beaux qu'il y eût au monde, dont il m'avait fait présent et que j'ai là en face de moi au moment où j'écris. Il ôta la gaze qu'on y avait mise et me dit : -Regardez-vous ! Mon premier mouvement fut de fermer les yeux et d'éloigner cet instant que j'avais tant désiré. -Du courage, reprit le duc, du courage ! Cela n'est pas effrayant. Je regardai enfin et je vis une espèce de squelette couturé, avec les yeux rouges, sans sourcils, sans cils et de la couleur d'une écrevisse cuite. Je jetai un cri d'horreur et je m'évanouis. Victor Amédée ni mes femmes ne me comprenaient pas. Ils m'avaient vue si laide qu'ils me trouvaient superbe en comparaison et ne se souvenaient plus que je n'avais pas envisagé mes traits depuis leur changement. Il fallut bien longtemps pour m'y accoutumer. Le prince cependant ne se faisait défaut de me dire à chaque minute : -Ma chère âme, je vous aime mieux ainsi, je serai plus sûr de vous garder à moi tout seul et qu'une pensée ne vous polluera même point. J'étais peu flattée du compliment. Il faut aimer un homme plus que je n'aimais Monsieur de Savoie pour renoncer à l'admiration de tous. Il commence à être parlé en France d'un parti de philosophes qui veulent connaître toutes les impressions, tous les sentiments, et les expliquer. Qu'ils me disent donc pourquoi, à dater de cette époque, moi qui aurais dû aimer le prince de tout ce que je lui devais, je le pris au contraire en aversion, de telle manière que je ne pouvais me souffrir près de lui. Il est vrai qu'il me fit payer cher les soins qu'il m'avait donnés. Par une des particularités singulières de cet esprit, qui en avait tant, il s'était flatté que je demeurerais toute ma vie dans le même état et que je ne reprendrais jamais le même visage qu'autrefois ; mais, à mesure que la santé revenait, je redevenais aussi, non pas ce que j'avais été, au moins un portrait un peu effacé mais toujours ressemblant. Il en fut excessivement fâché et prit une jalousie de plus en plus enragée qui alla jusqu'aux mauvais traitements et qui me fit trouver ma chaîne bien lourde. J'ai dit que j'avais eu deux raisons de rester près de lui, en ce temps-là. La seconde et la plus vraie était le malheur qui l'acca- blait. Je ne voulais pas le laisser seul à sa mauvaise fortune, je me sentais un véritable remords, et puis je ne savais en vérité quel moyen prendre pour me soustraire à cette tyrannie ; je n'en voyais aucun, il me surveillait trop. J'étais strictement enfermée, ne recevant absolument personne, n'allant pas à la cour, ne sortant guère que pour quelque promenade en carrosse bien gardé ou une course à la villa. Il m'emmenait dans tous ses voyages, me laissant quelquefois passer deux ou trois jours seule dans un mauvais village où je me mourais d'ennui, si bien que la duchesse régnante disait à notre intermédiaire : -Si j'en avais jamais voulu à la pauvre comtesse, je lui pardonnerais à présent. Personne ne peut lui envier la vie qu'elle fait. Elle me rend un grand service en me l'épargnant. Sous les autres points, je n'avais pas à me plaindre. Le duc, économe pour tout le monde, était prodigue pour moi. Il me comblait de présents. Je le priais même de s'arrêter, en l'état où était sa fortune, il y pouvait trouver de la gêne. Il me répondit que je le priverais de son seul bonheur. En vérité, maintenant que j'y pense de loin, je fus une ingrate ; il m'aimait fort à sa manière, laquelle n'était éloignée de la mienne que parce que je ne l'aimais pas autant. Je reçus en ce temps-là une lettre qui me donna de fortes tentations d'en finir en m'offrant les moyens que je cherchais en vain de tous les côtés. Je ne voyais absolument âme vivante que les ministres qui travaillaient chez moi avec leur maître et le bon M. Petit, accompagné parfois du petit Michon, plus petit Michon que jamais et ayant l'air d'un enfant de quatorze ans à peine, bien qu'il en eût beaucoup davantage et qu'il fût sur le point d'avoir un bénéfice. Je vis arriver un jour le bon curé avec un air de mystère qui pinçait sa figure ouverte et me donna envie de rire. -Qu'apportez-vous, mon cher curé, lui demandai-je ? Vous semblez tenir en réserve la boîte de Pandore. -Madame, je ne sais ce que j'apporte ni jusqu'à quel point l'espérance restera au fond, mais voici une lettre qu'un commandeur de Malte étranger m'a prié de vous remettre. Comme j'ai fait quelques difficultés, ne sachant trop ce qu'était ce message, il m'a dit qu'elle venait de M. votre frère. J'espère bien qu'il ne m'a pas trompé. -Donnez, répondis-je, et quelle qu'elle soit, je vous promets que vous la lirez. J'ouvris la lettre : elle était en effet du chevalier de Luynes, lequel se couvrait de gloire dans la marine du roi et croisait dans la Méditerranée contre les flottes anglaises. Il était un peu de loisir en ce moment et me demandait s'il me serait agréable qu'il vînt le passer avec moi. Il ne se fiait pas à la poste, avec raison, et avait prié un de ses amis qui venait à Turin pour les affaires de son Ordre de se charger de sa lettre. On disait, dans le public, que j'étais fort malheureuse, il désirait savoir à quoi s'en tenir, m'offrant son secours pour me tirer de peine si en effet j'y étais. Il ne doutait pas que son ami, homme fort intelli gent, ne parvînt à me faire passer son message, quelque bien gardée que je fusse, en me priant de lui répondre par la même voie. M. Petit me tourmentait depuis longtemps pour mettre un terme à un commerce que, religieusement, il ne pouvait approuver et qui, maintenant, faisait le malheur de ma vie. À la lecture de cette lettre, il chanta le Nunc dimitis et s'écria que Dieu inspirait le chevalier, qu'il fallait accepter sa proposition et sortir de ce péché où je croupissais depuis tant d'années. Je répondis que je ne demandais pas mieux mais que, d'abord, je ne pouvais abandonner le duc dans le chagrin où il était, et qu'ensuite je ne savais comment faire car certainement il ne me laisserait pas partir. -Faites venir M. votre frère, madame, avec lui tout est facile. Quant aux malheurs de Son Altesse, nous sommes généralement d'accord pour croire que vous en êtes la seule cause. Le double adultère dans lequel il vit éloigne la protection de Dieu de son État et le laisse exposé à toutes les vengeance. Ainsi, ne vous faites aucun scrupule de le faire cesser. -Mais, monsieur, si cela est en effet, pourquoi le roi Louis XIV a-t-il été heureux tant qu'il a vécu dans ces adultères dont vous parlez, et pourquoi toutes les infortunes fondent-elles sur lui depuis qu'il est rentré dans l'ordre en épousant madame de Maintenon ? Cela ne me rassure point. Les gens d'Église ne sont jamais embarrassés de rien, ils ont réponse à tout. -Il expie, madame, il expie, et malheureusement son royaume expie avec lui. Quant à vous, croyez-moi, vous n'avez qu'à accepter la proposition de M. le chevalier et nous trouverons bien moyen d'arranger le reste. D'ailleurs... puis-je tout vous dire ? -Parlez-moi franchement, je le veux. -Eh bien ! j'en aurai le courage car le moment est décisif. Vous entendrez la vérité et vous prendrez ensuite, je n'en doute pas, le parti nécessaire... On ne vous aime pas ici. -Ah ! repris-je, blessée, et pourquoi ? -Parce que vous êtes française, d'abord, et que les Français sont haïs. À chaque échec, on vous accuse de trahison, puis on prétend que vous soufflez au prince certaines mesures qui n'ont pas l'approbation des grands. Quant au menu peuple, il vous tient pour sorcière et jure que le duc est sous le poids d'un charme que vous lui avez jeté. Il vous attribue les défaites et les pertes successives du pays. Dans certaines églises de campagne, on fait des prières pour que vous soyez éloignée et, pour tout vous avouer enfin, il n'est pas jusqu'à Madame Royale qui, en pleurant, ne m'ait supplié l'autre jour de vous engager à partir. -Madame Royale aussi ! -Non pas de son chef, mais pour obéir à l'opinion. Elle vous aime, cependant elle est influencée par madame la comtesse douairière de Verrue, et puis... -Et puis elle croit que je lui ôte la part de domination qu'elle avait sur l'esprit de son fils, qu'elle ne connaît point, et que personne ne domine. C'est là la vraie raison. Je réfléchirai, mon cher abbé. Revenez demain, vous aurez la réponse. Je réfléchis en effet. J'eus une nuit affreuse. Tous mes désirs me portaient vers la France. M. de Verrue y était. Ma famille pourrait peut-être amener un rapprochement. Le duc de Chevreuse, mon frère, était en fort bonne posture et avait toutes les facilités de conclure cette affaire, s'il le voulait. Mon coeur battait de joie à l'idée de revoir mon mari ; le seul homme que j'aimasse, le seul que j'aie aimé dans ma vie, ce que personne ne croira et ce qui n'en est pas moins vrai. Mais quitter le duc, mon bienfaiteur, quitter mes enfants avec la certitude de ne les revoir point, c'était affreux. Je fus donc dans une perplexité terrible. Enfin, je me décidai, dans tous les cas, à faire venir le chevalier pour en causer avec lui. Je prévins le prince que M. Petit avait appris d'un voyageur sa présence à Gênes et que je le mandais. Victor fit quelques difficul tés que je levai avec des prévenances. Il permit qu'il vînt, non à Turin, mais à ma maison de campagne, ce qui me convenait bien mieux, du reste. -Vous aimez fort votre frère, madame, me disait-il. -Je ne sais si je l'aime car je ne le connais point, ou très peu ; il y a si longtemps que nous ne nous voyons plus ! Je savais que cette réponse le satisferait et qu'il ferait ainsi un bon accueil au chevalier. Sans cela, il ne l'eût pas voulu voir, peut-être, car il était jaloux de toutes choses, même de ma tendresse pour mes parents. J'obtins un peu de liberté, même avant cette arrivée, qui ne tarda guère, pour aller aux Délices avec mes enfants. Le prince les aimait plus que ceux de la duchesse et ne s'en séparait presque jamais. Il les avait légitimés sans nommer la mère, à l'exemple de Louis XIV. On crut que c'était moi qui l'avais demandé et la rigidité des dévots ne s'en accommodait point. Il le fit de lui-même et sans que je m'en fusse même occupée. Il les légitima tous les deux. Mon fils a toujours porté le titre de marquis de Suze et ma fille fut la princesse Marie Victoire qui ne changea point son nom en épousant son cousin Victor Amédée, fils du prince de Carignan le Muet. Je n'en parle plus, ni de Dom Gabriel, parce que je ne les voyais point, étant strictement enfermée et séparée de tout le monde, ce qui ne me plaisait pas, on le sait. Mon frère arriva. C'est un des plus habiles et des plus courageux officiers de la marine du roi. Il me vit avec grande peine où j'étais et traita mes enfants, non pas en neveux, mais en enfants du duc de Savoie, ce qui m'engagea à les renvoyer à Turin. Lorsque Son Altesse vint le soir, il lui parla avec le respect dû à une tête couronnée, très froidement et très peu désireux d'en être traité autrement que comme un étranger. -Vous avez été bien hardi de venir ici, monsieur, lui dit Victor Amédée, les Français y sont peu aimés en ce moment. -Avec le sauf-conduit de Votre Altesse, je ne risquais rien, monseigneur, répondit le chevalier. -Vous êtes un ennemi généreux et osé, monsieur, on aime à en avoir en face de semblables. -Dans les armées de Sa Majesté, ils sont tous les mêmes, monseigneur, il n'y a pas de choix. J'étais assez embarrassée, à ce souper, entre eux deux. Mon frère y mettait moins de grâce encore que le prince. Celui-ci demanda son carrosse au lieu de rester, ainsi qu'il en avait l'habitude. -Madame, je reviendrai dans quelques jours, dit-il en me regardant d'un air piqué, je vous laisse à vos épanchements de famille. Mon frère nous avait quittés, nous étions seuls. J'essayai de l'apaiser de mon mieux. Il me répondit toujours de la même manière : -Je ne veux point de partage, vous ne pouvez vous occuper de moi et du chevalier en même temps. Soyez toute à lui, j'y consens, et je ne vous dérangerai point. Au fond, je n'en étais pas fâchée. Je le laissai partir en me feignant piquée à mon tour. Dès qu'il entendit partir le carrosse, mon frère reparut. -Ma soeur, dit-il, il faut vous tirer d'ici. -Je ne demande pas mieux, seulement je ne sais pas comment m'y prendre. -Si vous avez de la résolution, je m'en charge. -J'aurai tout ce que vous voudrez, mais dépêchez-vous. Chapitre XXIX Nous fûmes en effet bien seuls. Les jours suivants, je les employai à montrer au chevalier ce charmant pays qui lui plut fort. Nous courions du matin au soir très gais, très libres, ces moments me restent dans le souvenir comme les plus agréables que j'aie passés depuis ma première jeunesse et mes beaux jours avec mon mari. Nous formâmes tout notre plan. Il était hardi, mais par cela même il offrait plus de chances de réussite. Nous décidâmes que je demanderais au duc la permission de conduire le chevalier jusqu'à la frontière et, qu'au lieu de revenir, je le traverserais avec lui à la barbe des commis et des soldats, qui n'oseraient pas s'y opposer. Le difficile était d'obtenir l'autorisa- tion. J'osai l'espérer ; le prince devant venir bientôt de ce côté, croirait que je l'y attendrais. Je trouvai une résistance inattendue lorsque j'allai voir Son Altesse à Turin pour le prier d'y consentir. -Je ne puis vous accorder cela, me dit-il, ce serait risquer de vous perdre. Les armées ennemies sont très près et vous hasarderiez d'être prise par elles. Jugez donc quelle joie de saisir la maîtresse du duc de Savoie ! Comme on me ferait payer cher pour vous ravoir ! -Mais, monsieur, je suis prudente. Je ne m'avancerai pas et l'on ne me prendra point, je vous en réponds. -Ne m'en parlez plus, cela ne se peut, je n'y consentirai jamais. Quoi que je fisse, je n'en pus tirer autre chose ; je revins fort contrariée, fort en peine de savoir comment nous sortirions de cet embarras. Le chevalier ne se déconcerta point. -Il nous ouvre lui-même la manière, ma soeur. Il va aller à une de ses tournées, faites-vous malade pour ne le pas suivre, dites que vous l'irez rejoindre, mettez-vous en route et on vous enlèvera, c'est moi qui vous en réponds. C'était en effet la meilleure façon et nous l'employâmes de suite en commençant à jouer notre pièce. Le chevalier prit congé de lui et partit ostensiblement. Le prince revint le soir même. Il fut encore un peu froid, un peu gêné, mais le nuage se dissipa et je le retrouvai comme de coutume. Il m'annonça son intention de se mettre bientôt en route et sa joie de m'emmener avec lui. Je n'eus garde de le contredire, et d'ailleurs je fus saisie d'un chagrin involontaire, car malgré tout je l'aimais et l'idée de le quitter pour jamais, en le laissant triste et malheureux, me faisait mal. Je fus plus tendre aussi que d'ordinaire, ce qui le charma. Après son départ, je songeai à ma fuite, à ce que je devais emporter, au sort que j'aurais en France. Mon frère ne m'avait pas caché que mes parents me verraient de mauvais oeil, que je n'avais guère à compter sur eux, que le duc et la duchesse de Chevreuse étaient sévères et peu obligeants. Lorsque je parlai du raccommodement avec mon mari, il hocha la tête en disant qu'il n'y fallait penser que de loin. -Sa mère l'effraye même à trois cents lieus et les dispositions qu'on a pour vous à Paris ne sont pas propres à le ramener. Mais venez toujours, emportez ce qui vous appartient, et j'espère encore vous remettre dans une situation heureuse un peu plus tard. J'étais reine à Turin, j'allais être à Paris simple particulière, dans un couvent sans doute, ce qui ne changerait guère ma vie. J'allais quitter mes enfants, tous mes enfants, madame de Verrue retenant ses petits-fils et le duc n'étant nullement disposé à me donner le marquis de Suze et Marie Victoire. C'était triste ! Et puis j'aimais l'Italie, j'aimais ce pays où j'avais passé de si bons moments, où j'avais vu s'écouler ma jeunesse. Ne plus le revoir me semblait cruel, je fus sur le point de rester, et ce que je puis assurer, c'est que, sans l'espoir de retrouver M. de Verrue, je ne serais pas partie. Après un nuit d'insomnie, mon parti fut prix, j'étais décidé. Je fis emballer secrètement mes joyaux et mes pier reries par Barbette et Marion, qui me devaient suivre. Je pris mes habits, mes hardes de prix, tout l'argent que je pus réunir et je me tins prête. Une circonstance me vint donner du courage. La duchesse me fit dire par notre confidente que le marquis de Saint-Sébastien était mort et que sa veuve était arrivée à Turin. Elle avait écrit au prince, qui l'avait fait appeler et lui accorda une audience fort longue. Le soir, il demanda à Madame Royale si elle ne serait pas contente de revoir une personne qu'elle avait honorée de ses bontés et qui le méritait bien. Il ajouta qu'elle avait été beaucoup d'années très malheureuse et que désormais elle se fixerait à la cour pour y vivre en repos et jouir de la belle fortune qu'elle avait gagnée par ses larmes. -Je la voudrais placer comme autrefois près de Votre Altesse, madame, y consentiriez-vous bien ? La princesse espéra que ce serait pour moi une rivale dangereuse et pour elle une créature dévouée ; elle la prit en se faisant un mérite de sa complaisance. La marquise de Saint-Sébastien était toujours fort belle, elle était encore jeune et elle avait ce même caractère de finesse et de dissimulation qui l'a conduite où nous la voyons, ainsi que je le raconterai plus tard. Madame Royale l'accueillit à merveille, la présenta elle-même à la duchesse, pour laquelle elle eut des respects infinis et qui la trouva fort aimable. La fine mouche évita le prince, qui se souvenait trop du passé pour ses projets. Elle ne pouvait ni le rebuter, ni l'accueillir, il était bien plus commode de le tenir à distance à force de respect. Victor Amédée m'aimait encore avec trop de passion pour forcer cette barrière, bien qu'il y songeât peut-être. La duchesse, qui ne se souciait pas de changer le connu contre le hasard, me fit prévenir afin que je pusse veiller à mes intérêts et à ma place. Ce fut pour moi un véritable soulagement. Le prince aurait donc une amie, il aurait même une maîtresse, car ils ne s'ar- rêteraient pas en si beau chemin. Ce sentiment, coupé dès sa raci ne, devait vivre encore au fond de leurs coeurs. La Saint-Sébastien était ambitieuse et ma charge à prendre était tentante, elle la prendrait. Je ne fis point semblant de me douter de rien d'abord, puis l'idée me vint qu'une petite jalousie ne ferait pas mal et que je pourrais ainsi donner à mon amant l'idée de me tromper, s'il ne l'avait pas. La jalousie sert à cela, en général. En conséquence, la première fois que je le vis, je pris un air pincé qui l'intrigua, je refusai de répondre à ses questions, enfin je me laissai emporter jusqu'à lui dire que, lorsqu'on était soi-même si soupçonneux, il fallait épargner aux autres le chagrin de craindre. -Quoi ? que craignez-vous ? qu'est-ce que cette folie ? -Vous le savez bien, monsieur, à quoi bon vous faire répéter ce que vous n'ignorez pas ? -Je veux être pendu si... -Vous avez reçu la marquise de Saint-Sébastien. -Cela est vrai, hé bien ! ensuite ? -Comment ensuite ! Mais la marquise de Saint-Sébastien est cette belle Cumiana que vous avez tant aimée, que vous pleuriez encore lorsque je vous ai connu, dont j'ai eu grand-peine à vous consoler. Elle est toujours belle et elle est libre, comment ne la craindrais-je pas ? Victor me jura qu'il n'y songeait point, et moi je compris qu'il y songeait quelques fois, pas souvent encore, mais cela ne pouvait manquer de venir avec le temps. -Allons ! pensais-je, il m'oubliera ! Et nous sommes faites de cette façon que cette idée me fut pénible, bien que ce fût le plus ardent de mes voeux en ce moment. Je voulais être oubliée et je le craignais tout à la fois ; je voulais rompre ces noeuds et je les regrettais pourtant. La dernière fois que je le vis, j'eus peine à retenir mes larmes ; je suffoquais et cependant il ne fallait pas montrer que j'étais émue. Il s'inquiéta fort de ma santé qui me retenait loin de lui quelques jours encore, me fit jurer que je ne tarderais pas et que je lui enverrais un courrier tous les jours. On eût dit qu'il pressentait un adieu éternel car il revint trois fois m'embrasser et ne pouvait s'arracher de mes bras. À la fin je ne fus plus maîtresse de moi et je pleurai abondamment. -Surtout n'allez pas plus loin que le point convenu, prenez une escorte et ne vous aventurez point. Je devrais vous dire de m'attendre ici, mais je n'en ai pas le courage. Je vous laisse le prince de La Cisterne, vous viendrez avec lui, vous viendrez bientôt, n'est-ce pas ? Je le lui promis, je le regardai partir et, lorsqu'il m'eut quittée, je m'évanouis. Mes Françaises attendaient, prévoyant ce qui arrivait. Elles me portèrent dans mon lit. J'y restai toute la soirée, avec mes enfants près de moi ; je ne les voulais pas perdre de vue un instant. Je jetais quelquefois les hauts cris toute seule en pensant que je les allais perdre, qu'ils m'accuseraient peut-être plus tard. Si je ne les avais pas tant aimés, je les eusse pris avec moi. Ils auraient perdu un riche état et un brillant avenir pour n'occuper à Paris que le rang de bâtards inconnus. Il fallait faire le sacrifice, je le fis, et rien ne m'a tant coûté en ma vie. Enfin le jour fixé arriva : dès la veille, et sans me prévenir, Barbette avait envoyé mes enfants à Turin pour que je ne les visse plus et que mon départ fût moins pénible. Le prince de La Cisterne et ses dragons arrivèrent. Ils escortèrent mon carrosse, chargé de grandes valeurs et qui eût été une bonne prise ; j'en avais deux, aussi précieux l'un que l'autre. Nous n'avions pas prévu les dragons et j'eus quelques inquiétudes ; cependant mon frère était averti par le messager annonçant mon départ et la route que j'allais suivre. Je jetai un dernier regard sur cette maison qui m'appartenait, où j'avais eu tant d'heures tranquilles et fortunées, où j'avais la veille encore embrassé mes enfants pour la dernière fois, et je me laissai tomber dans le fond de mon carrosse sans répondre à M. de La Cisterne qui s'approchait chapeau bas près de la portière. Il me crut encore indisposée et se retira. À la troisième couchée, je finissais de souper lorsque Marion entra mystérieusement et m'annonça un messager de mon frère, bien déguisé. On devait nous enlever cette nuit-là et sans bruit. L'hôte était gagné, du vin soporifique serait versé aux dragons qui gardaient les deux carrosses, au prince et à ses gens. On sortirait les voitures, on les attellerait toutes prêtes et nous irions le rejoindre par une rue détournée qui nous conduirait hors du bourg sans être vus par personne. Pour se mettre tout à fait à couvert, l'hôtelier se verserait à lui-même de ce vin, une fois la besogne faite, de sorte que le lendemain, le trouvant endormi comme les autres, on ne le soupçonnerait pas. Cet admirable plan avait été conçu à table par cinq ou six seigneurs français, tous plus ou moins mes parents, qui se réjouissaient d'enlever au Savoyard sa maîtresse. Je ne pus que l'approuver ; pour des étourdis, il ne manquait pas d'un certain sens. Tout s'exécuta à merveille. On nous fit partir sans que nul s'en doutât ; c'était, comme dans les contes de fées, un véritable enchantement. Les avant-postes français étaient fort loin de là, on ne s'attendait à une surprise de cette hardiesse-là ; il faut être français pour en former le dessin et pour l'exécuter surtout. Ils auraient pu égorger les dragons endormis ; j'avais mis pour condition qu'il ne leur serait fait aucun mal. D'ailleurs, le parti qui m'enlevait était peu nombreux, c'étaient une douzaine d'enfants perdus ayant traversé le pays comme un ouragan et se donnant pour des maraudeurs de l'armée savoyarde. Ils en avaient pris les habits et la conformité de langue empêchait qu'on ne les découvrît. Nous courûmes ainsi toute la nuit ; ils avaient des provision et des chevaux prêts ; on ne s'arrêta pas un seul instant. Au jour, nous rencontrâmes un parti considérable qui nous attendait. Nous ne craignions plus rien et je me trouvais enfin au milieu de mes compatriotes, où je reçus force compliments. Le comte d'Estrées me vint demander où je voulais qu'on me conduisît. Je répondis que j'irais à Paris, aux Carmélites de la rue du Boulon, où j'avais plusieurs bonnes amies. -Touche donc à Paris ! dit-il à mon cocher, comme pour les princesses qui viennent de se marier. Je ne voulus pas passer la frontière sans écrire au duc de Savoie. Voici ma lettre : Monseigneur, Je pourrais essayer de tromper Votre Altesse, lui dire qu'on m'a enlevée et que j'ai quitté, malgré moi, l'Italie. Je me regarderais comme une indigne de vous cacher la vérité. Je suis partie volontairement, aidée par M. le chevalier de Luynes et par nos amis. Je n'en conserve pas moins une reconnaissance éternelle des bontés que Votre Altesse Royale m'a prodiguées et je la prie de croire que l'ingratitude est bien loin de mon coeur. Je lui recommande mes enfants, qu'il m'a été bien cruel de laisser ; ils n'ont plus qu'elle, ils sont éloignés à jamais de leur mère, qui ne peut rien pour eux. Si vous me conservez quelque ressentiment, je vous supplie qu'il ne retombe pas sur ces pauvres innocents ; ils ne doivent vous rappeler qu'un temps de bonheur, qui ne peut plus revenir, hélas ! Ne m'oubliez pas tout à fait et croyez bien encore une fois que je vous conserverai un souvenir éternel... Je ne lui donnai pas de raisons de mon départ. Il aurait fallu nous accuser tous les deux, et pourquoi faire ? Chapitre XXX À dater de cette époque, ces Mémoires se divisent en deux parties très distinctes : l'une, que j'écrirai plus tard et qui comprendra les événements personnels de ma vie ; l'autre, qui est l'histoire de Victor Amédée jusqu'à sa mort, arrivée l'année dernière. J'en ai eu tous les détails d'original et exactement par mon fils, par mon gendre et par deux ou trois amis sûrs dont étaient le fameux Muet et Dom Gabriel, tant qu'ils vécurent. Cette volumineuse correspondance, que j'ai conservée, m'ins- truit presque jour par jour de ce qui se passait à la cour de Savoie, de ce que faisait le prince et de ses sentiments, qu'il ne cachait guère, hors la politique, où il fut toujours si secret. Il apprit mon enlèvement comme il était à examiner une milice bourgeoise levée à ses propres frais et qui le régalait de cris et de dévouement et d'enthousiasme. Un de ses officiers vint lui annoncer cette nouvelle. Son premier mouvement fut un cri de rage, mais il se contint sur l'heure ; le souverain dominait l'homme. Il continua sa revue, parla à sa milice avec la même éloquence que d'ordinaire, les vit tous, les uns après les autres, et, une fois son devoir rempli, de retour dans son quartier, il se livra à un de ces accès de colère auxquels il était sujet et qui devinrent bien plus fréquents ans sa vieillesse. Il n'écouta même pas les détails qui lui furent donnés de ma fuite et ne vit qu'une chose, c'est qu'on m'avait enlevée et que j'appartenais sans doute à un rival. Il voulut courir au village d'où l'on m'avait emmenée, interrogea l'hôte, qui ne répondit point, se fit montrer ma chambre, l'auberge tout entière, et se livra à toutes les folies du désespoir. Ma lettre, au lieu de l'exciter, le calma. Il la lut assez tranquillement. Ensuite il retourna à Turin et dit aux princesses, comme une nouvelle indifférente : -La comtesse de Verrue a été enlevée par les Français. -Et elle ne reviendra plus ? demanda vivement la duchesse régnante. -Je ne le pense pas, ils ne sont pas gens à la rendre. Les deux princesses se regardèrent, étonnées de cette tranquillité, de ce calme. Elles n'ajoutèrent rien à cela car elles ne voulaient point s'attirer d'observations. La duchesse Marianne ne savait si elle devait se fâcher ou être bien aise. Quant à la marquise de Saint-Sébastien, qui entendait la conversation, son coeur tressaillit d'aise ; elle voyait son règne poindre et la façon dont Son Altesse annonçait mon départ la persuada facilement qu'elle n'était point inconsolable. Le prince ne laissa jamais voir à personne, même à ses plus intimes confidents, quelles étaient ses pensées à cet égard. Il voulut me répondre et sa lettre est assurément un monument véritable de la grandeur de son âme et de ses sentiments généreux. Vous étiez libre, madame. Si vous m'avez quitté, c'est que notre commerce vous était à charge, c'est que votre chaîne vous semblait pesante ; dès lors, vous avez bien fait de la rompre. Vous pouvez être tranquille sur vos enfants, ils sont les miens, c'est vous dire que leur sort n'aura rien à envier à personne. Ils se souviendront, comme moi, qu'ils vous appartiennent, et nous ne vous oublierons jamais. Quant à vos biens, quant à vos meubles et effets, vous n'en devez rien perdre. Tout vous sera envoyé à Paris, à l'endroit que vous désignerez. J'ai donné votre villa à votre fille, elle ne pouvait appartenir qu'à elle. Je vous en ferai passer le prix en espèces, avec celui de toutes les autres terres que vous possédez, tant en Piémont, qu'en Savoie. Si vous avez des torts envers moi, je ne veux pas les connaître, mais je ne puis pas oublier que vous avez abandonné, pour moi, votre famille, sacrifié votre renommée ; quelques fautes que vous ayez commises, elles disparaîtraient devant ce souvenir. Soyez heureuse, si vous pouvez l'être, et comptez sur moi, autant qu'il me sera permis de vous le prouver. VICTOR AMÉDÉE. Cette lettre écrite et partie, le duc ne prononça plus mon nom. Il se donna tout entier, pendant les premiers mois, aux affaires de ses peuples et se montra toujours au-dessus de sa fortune. Le prince Eugène vint à son secours mais le duc de Vendôme était là, empêchant leur jonction et les tenant tous les deux en échec. Quoi qu'en ait dit ici une certaine faction, Vendôme était un grand général ; s'il n'était pas un homme délicat, il avait un coup d'oeil admirable, un courage merveilleux et, sans sa paresse, il n'eût pas eu de rival. Le prince Eugène, son adversaire, me l'a souvent répété. Le duc de Savoie vit tomber l'une après l'autre ses forteresses entre les mains des ennemis, malgré la résistance magnifique qu'elles opposèrent. Verceil seul coûta aux Français plus d'un mois de tranchée. Dès lors, le duc de Vendôme et M. de La Feuillade joignirent leurs deux armées et il ne resta bientôt plus à Victor Amédée que sa capitale, avec quelques villes sans importance, des troupes décimées, des finances détruites. Pourtant, il ne céda pas. Il se renferma dans un camp retranché près de Crescentin, sur la rive gauche du Pô. Il y tint cinq mois entiers par son habilité et son courage. En vain le prince Eugène essaya-t-il de le rejoindre et de le délivrer. Le duc de Vendôme et La Feuillade le tenaient en échec et lui gagnèrent la bataille de Cassano. Le roi fit raser les forteresses de la Savoie pour n'avoir pas la peine de les garder et pour ne les jamais rendre si la paix venait à se faire, ce qui ne semblait guère probable car les deux partis étaient plus acharnés que jamais. Les princesses, la duchesse Marianne, entre autres, écrivirent lettres sur lettres à Versailles pour obtenir qu'on ne poursuivît pas davantage un prince ruiné, perdu, réduit à ses dernières ressources. Il ignorait cette démarche car il ne l'eût pas soufferte et il en eût été fort offensé. Mais Louis XIV était inflexible. J'eus moi-même l'occasion de m'en assurer. Madame la duchesse de Savoie me connaissait bien. Elle m'envoya une lettre pour son auguste fille, madame la duchesse de Bourgogne, en me chargeant de la lui remettre à elle-même et de prendre la réponse, que je lui ferais passer par la même voie secrète où elle m'écrivait. Je fis parler à la jeune princesse par une femme piémontaise que je connaissais et qu'elle avait à son service. Elle daigna me donner une audience secrète dans ses cabinets, le soir, après son coucher public, qui était l'heure où elle était la plus libre et la plus débarrassée. En m'apercevant, elle se jeta à mon cou et me fit l'honneur de me baiser comme une duchesse en pleurant beaucoup. -Ah ! mon pauvre père ! mon pauvre père ! me dit-elle ; il est donc perdu sans ressources, que l'on a recours à moi ! Je suis bien malheureuse et il me faut avoir l'air de me réjouir. Quel bonheur de pouvoir causer avec vous ! Qu'y a-t-il ? Je lui remis la lettre de Son Altesse Royale. Elle la lut en hochant la tête. -Hélas ! je ne suis plus princesse de Savoie, je suis duchesse de Bourgogne et je n'ai plus le droit de rien faire pour ma Maison. Ma mère doit connaître le roi. Je suis toute-puissante, il est vrai, je l'amuse et je puis obtenir de lui, en l'amusant, ce que nulle autre n'obtiendrait, mais rien pour mon père. Je ne le hasarderais pas et M. le duc de Bourgogne ne m'approuverait point. -Il faut donc laisser périr la Savoie et son prince ? Votre père et votre pays, madame ! Elle se mit à sangloter, à jeter des larmes et des cris, en répétant : -Je ne suis pas la maîtresse et le roi ne veut entendre à rien. -Faites un effort, madame, ne craignez pas de vous compro mettre, songez quel intérêt immense doit vous guider. -Songez aussi que je ne serai avouée ni par mon père, ni par mon mari. -Vous le serez par votre coeur, madame, et par tous les gens qui peuvent sentir une situation telle que la vôtre. -Eh bien ! j'essaierai. -Que Dieu vous en récompense. -Vous qui me parlez si bien pour mon père, pourquoi l'avez- vous donc quitté ? Il en a écrit quelques mots à son chargé d'affai- res, en lui donnant ordre de vous remettre vos hardes, votre argent et vos meubles, qu'il vous a envoyés, mais il ne donne aucun motif... -Madame, j'ai quitté Son Altesse Royale parce que ma position n'était plus tenable. Permettez-moi de n'en pas ajouter davantage. La princesse m'ordonna de revenir le lendemain à la même heure. -J'aurai parlé, dit-elle. Je revins et elle avait parlé, en effet, mais sans succès et sans avoir même pu prononcer dix paroles. -Madame, avait interrompu Louis XIV, je vous aime beaucoup, mais ne me parlez jamais de M. votre père, sans cela je me rappellerais que vous êtes sa fille et je ne vous aimerais plus. Telle fut la constante haine que le roi porta toujours au duc de Savoie ; même après leur réconciliation factice, il ne lui pardonna pas de lui avoir résisté. La position de ce prince était des plus critiques, il lui fallait toute sa force d'âme pour résister. J'en étais sans cesse occupée et je me repentais amèrement de l'avoir quitté. J'aurais pu, croyaisje, l'aider à porter ce poids qu'il ne porta pas longtemps seul, néanmoins. Dom Gabriel m'écrivit que, peu de jours après mon départ, madame de Saint-Sébastien avait eu une nouvelle audience et qu'on ne lui connaissait pas d'affaires à la cour. J'ai su, par une amie et confidente à elle, il y a six mois, tout ce qui s'était passé. Du temps de sa puissance, on a été discret, mais à présent on ne la craint plus. Cette dame m'a montré, m'a laissé même entre les mains des lettres de la Maintenon piémontaise qui prouvent jusqu'à l'éviden- ce avec quelle adresse et quelle astuce son plan fut conduit, comme elle sut attendre, profiter de tout et se conformer à son modèle pour arriver au même but. Elle ne démasqua ses batteries qu'au moment de réussir. Jusque-là elle fut humble, souple, soumise, obséquieuse envers tous. On m'accusait de fierté, elle voulut présenter le contraste. C'était une façon de m'accuser. Elle affectait cependant de me louer partout, en regrettant de ne m'avoir pas connue davantage. Elle consola le prince de mon départ par des paroles pleines de douceur et de conciliation : -Elle était pourtant bien heureuse, répétait-elle. Le duc devait comprendre qu'elle eût apprécié ce bonheur-là autrement que moi. Chapitre XXXI Une circonstance terrible se présenta bientôt, qui resserra les noeuds de la marquise et du prince. Il faut lui rendre la justice de dire qu'elle se conduisit admirablement et qu'elle justifia la confiance de Victor Amédée en toutes manières. Je crois qu'elle l'aimait véritablement, mais je crois aussi que cet amour n'était pas dénué d'ambition et d'égoïsme. Hélas ! quel est l'amour où il n'y a pas d'égoïsme ! Quel est celui d'entre nous qui aime uniquement pour l'objet aimé ? Je n'en ai pas connu en ma vie qui pussent résister à un examen approfondi et je n'ai pas la prétention de me faire meilleure que les autres. La fortune avait entièrement abandonné le duc de Savoie. Il avait défendu pied à pied son territoire, mais aussi, on le lui avait enlevé pied à pied ; il ne restait plus que Turin, dont le siège était imminent. Dès longtemps il le prévoyait et la ville fut ravitaillée, approvisionnée de tout, autant que le permirent les faibles ressources du prince ruiné. On sut que les ingénieurs français s'étaient procuré, par surprise ou par trahison, un plan des fortifications de la citadelle. Aussitôt les remparts intérieurs, tous les ouvrages à l'abri des observations furent changés, de sorte que les plans ne servirent plus à rien. La garnison était peu nombreuse mais choisie, et les bourgeois s'organisèrent en milice qui ne fut pas la moins courageuse. Ils mouraient comme des héros, sans se plaindre. Un corps d'impé- riaux, sous le commandement du comte de Chaun, était parvenu à s'introduire et les aida fort. Le duc ne quittait pas le siège, il était partout à la fois, ne ménageant ni sa santé, ni son repos. Aussi l'amour de ses peuples pour lui allait-il jusqu'au délire. Ce fut alors que la marquise de Saint- Sébastien fit agir ses grandes mécaniques. Un soir, le prince rentrait, excédé de fatigue, entouré de quelques familiers, parmi lesquels un au moins était acquis à la bonne dame, et lui répétait tout ce qui en valait la peine. Ce soir-là, en se laissant tomber dans un fauteuil, il échappa au duc le fond de sa pensée. -Ah ! c'est maintenant que j'aurais besoin d'une femme aimée pour me soutenir, d'une amie portant ce poids terrible avec moi et me consolant de mes afflictions en les partageant. Un maladroit, ou un audacieux, prononça le nom de la duchesse Marianne. -Ah ! sans doute. Mais la duchesses est française, Louis XIV est son oncle, son frère est dans l'armée ennemie ; quelque tendresse qu'elle ait pour ses enfants et pour moi, son coeur ne peut être entièrement comme le mien. C'est comme mes pauvres filles, en France et en Espagne. Ah ! la condition des princesses est bien malheureuse ! Le lendemain, lorsque Son Altesse rentra, elle fut avertie mystérieusement par un huissier de service qu'une dame l'attendait dans son arrière-cabinet, dont il n'avait pas cru devoir lui refuser l'en- trée, tant elle a insisté pour voir le prince et pour lui communiquer des choses de la plus grande importance. -Et quelle est cette dame, la connais-tu ? -Certainement, monseigneur, c'est madame la marquise de Saint-Sébastien. -Ah ! fit Victor avec un mouvement de surprise et de joie. Messieurs, je vous remercie, je suis fatigué, je rentre chez moi. Les courtisans se retirèrent. Ils n'avaient pas entendu mais ils comprirent : les courtisans comprennent toujours. La marquise jouait un coup hardi qui devait, ou la perdre, ou lui donner ce qu'il lui donna. Lorsque le prince entra, elle était tremblante. Cette émotion ne fut pas jouée, on le comprend du reste. Elle se leva. Elle était fort belle et vêtue de noir, qui lui allait admirablement bien. Elle avait obtenu de Madame Royale et de la duchesse Marianne la permis sion de porter le deuil, bien qu'elle eût fini le sien, mais pour se donner un air mélancolique et désespéré qui céderait aux prières du prince, qui se lèverait comme un nuage à sa parole, à son regard. -Ah ! madame, lui dit-il, qu'y a-t-il ? qui me procure le bonheur inespéré de vous voir ? Elle eut un instant d'hésitation qui l'embellit encore, puis elle s'avança franchement et résolument vers lui. -Monseigneur, Votre Altesse me pardonnera et m'excusera... -Je pardonne et j'excuse tout ce que vous voudrez me dire, je vous supplie seulement de ne pas me faire languir, car je meurs d'impatience ; c'est un bonheur si grand et si rare, que j'en suis encore tout ébloui. -Eh bien ! monseigneur, permettez-moi... Vous souvenezvous du passé ? -Si je m'en souviens, madame ! Vous ne m'avez pas permis de vous le dire, sans cela vous le sauriez depuis longtemps. -Votre Altesse serait étrangement changée si elle était satisfaite de vivre ainsi uniquement pour l'extérieur. Après la perte qu'elle a faite d'une affection si longue et si douce, elle doit être seul, sans particuliers intimes autres que ceux d'une famille à laquelle elle ne peut confier toutes ses pensées. -Ah ! c'est vrai ! -Monseigneur, la jeune fille d'autrefois, en devenant femme, en devenant veuve, n'a pas changé de coeur. Vous avez besoin d'une amie, d'un dévouement de tous les jours, me voici. Je suis venue, j'ai passé par-dessus la modestie imposée à mon sexe, et je ne l'eusse jamais fait si Victor Amédée eût été le puissant prince qui jadis m'honorait de ses bontés. Mais à un prince malheureux que tout abandonne, une femme peut offrir son existence et son respectueux attachement. Ce n'est pas une flatterie, alors, ce n'est pas une audace... -C'est une charité, c'est une bonne oeuvre, et avec quelle reconnaissance le pauvre prince accepte cette noble et franche amitié qui le vient trouver ainsi dans sa misère et son abandon. D'autres m'ont laissé à mes douleurs, vous me cherchez, soyez bénie, et près de vous je ne me souviendrai que de vous seule. Madame de Saint-Sébastien n'en demandait pas davantage pour ce jour-là. Elle feignit de vouloir se retirer dans l'espoir d'être retenue, ce qui ne manqua pas d'arriver. À dater de ce jour, elle fut, non pas maîtresse en titre, car ils ont soutenu l'un et l'autre la chasteté de leur commerce, mais une amie, une conseillère, une manière d'Égérie de ce Numa guerrier. Elle lui montra un attachement plein de courage en ne le quittant pas un seul jour au milieu des dangers. Elle se fit aimer et estimer des princesses, qui prirent son honnêteté au pied de la lettre sans creuser une question dangereuse. Je crois, pour dire mon sentiment, qu'elle ne résista pas toujours, mais je crois aussi qu'elle céda rarement et à propos, de manière à tenir en émotion les désirs d'un homme insatiable, impatient au dernier degré, et dont on obtenait tout en sachant le dominer avec adresse. Ce qui est certain, c'est que son empire a duré jusqu'à sa mort et durerait encore, s'il avait vécu. M. de La Feuillade mit donc le siège devant Turin et S.A.R. Monseigneur le duc d'Orléans avait un commandement dans l'ar- mée. Il envoya dès le premier jour un officier en parlementaire pour s'informer du quartier choisi par le duc de Savoie, afin qu'on ne tirât point dessus. Il offrait de plus des passeports pour les princesses, pour les enfants de Son Altesse, afin qu'il pussent se retirer sans danger où il leur conviendrait de se rendre. Le roi avait eu toutes ces générosités dans le but de plaire à madame la duchesse de Bourgogne sans nuire en rien au succès de ses armes et à ses intérêts politiques. Le duc reçut parfaitement le parlementaire. -Monsieur, dit-il, répondez à M. le duc d'Orléans et à M. de La Feuillade que je suis sensible, comme je le dois, au procédé de S. M. le roi de France. Je n'accepte rien de tout cela. Mon quartier est partout où ma présence sera nécessaire à la défense de la ville ; d'ailleurs, je ne consentirais point à ce qu'on m'épargnât en accablant mes sujets. Quant à ma mère, à ma femme et à mes enfants, le jour où il me conviendra de les faire sortir, ils sortiront, sans qu'il soit besoin d'autre protection que de la mienne. Remerciez en mon nom le général, monsieur, je vous en prie. Maintenant nous allons à l'église rendre grâces à Dieu pour la levée du siège de Barcelone ; et ensuite nous aurons une petite fête à laquelle vous nous ferez la grâce d'assister ; vous pourrez dire que la cour de Turin n'est pas moins brillante sous les boulets français qu'au temps de sa splendeur. On vous montrera aussi que les dames de ce pays peuvent rivaliser avec les plus belles du monde et j'espère que vous en rendrez témoignage à nos amis comme à nos ennemis. Le parlementaire a retenu ces fières paroles et les a rendues à M. le duc d'Orléans, de qui je les tiens. Il assista aux fêtes, il y fit bon visage avec cette merveilleuse facilité des Français à se ployer à toutes choses. Les dames de la cour déployèrent leurs plus beaux atours et leurs plus séduisants sourires. Il fut reçu comme un galant par toutes ; elles prétendaient qu'il devait emporter avec lui un parfum de leur beauté à rendre toutes les dames de France jalouses et tous les seigneurs français amoureux. Ce qui est sûr, c'est qu'il en rapporta une charmante aventure pour M. le duc d'Orléans, qui me la raconta et ne me fit point défense de la répéter. Le pauvre prince, d'ailleurs, en eut bien d'autres depuis, que tout le monde sut et qui ne furent ni aussi charmantes, ni aussi honorables. Il avait grande envie de voir la princesse, sa soeur, qu'il aimait si fort, qu'on a commencé par la lui donner pour maîtresse avant de lui donner ses filles ; ce n'était pas plus vrai pour les unes que pour les autres ; jamais prince ne fut plus calomnié que ce Régent qui, cependant, avait bien assez de vices pour qu'on ne lui en prêtât pas. En ce temps-là, c'était un beau prince, tout jeune, déjà corrompu mais encore romanesque, très spirituel, très instruit, très brave et très bon, celui des descendants d'Henri IV qui lui ressemble le plus, même au physique ; on ne saurait le flatter davantage que de lui dire cela. Il fit demander à son beau-frère un sauf-conduit pour aller passer une journée avec la princesse Marianne en donnant sa parole d'honneur qu'il ne verrait rien dans la place que ce qu'il devait voir et qu'il n'y aurait personne dans sa confidence ; il devait se déguiser, de façon à n'être pas reconnu. Le duc connaissait la loyauté de ce pauvre calomnié, il lui envoya le sauf-conduit, en ajoutant qu'il espérait le voir plus d'une fois en faire usage. M. le duc d'Orléans, dès le soir même, prit un costume de miquelet -il y en avait dans les deux armées -, se présenta à la porte absolument seul, entra avec son sauf-conduit, et demanda le chemin du palais. On ne l'attendait que le lendemain, aucun ordre n'avait été donné pour son introduction. Comment arriver jusqu'à la duchesse à une pareille heure, sous un pareil costume, sans se trahir ? Le prince s'abandonna au hasard, entra dans les jardins encore ouverts à cause de la chaleur et parce que Victor Amédée donnait asile à tous ceux dont les maisons étaient les plus menacées. Il y avait donc une foule considérable. Il passa inaperçu, allant toujours, cherchant parmi ces visages celui qui lui inspirerait assez de confiance pour s'adresser à lui. M. le Régent a toujours aimé les aventures, celles surtout qui ne ressemblent point aux autres. Il lui semblait très amusant d'être ainsi perdu au milieu de ces gens qui l'ignoraient en le détestant. L'effet que son nom, prononcé, eût produit dans ces groupes, si agités déjà de leurs craintes, ne peut se calculer. Il en eût peut-être été victime, la duchesse avec lui, et la confiance aveugle que ces peuples avaient en leur souverain en eût été certainement été ébranlée. Aussi M. de Savoie tremblait-il à l'idée d'une imprudence. À force de regarder parmi les jolies filles, qu'il avait grande envie d'aborder, il en avisa deux assez lestement mises, fort agréables, qui cheminaient ensemble en causant. Il les suivit, écoutant leur caquetage, non pour y puiser des renseignements sur ce qu'il cherchait, mais pour y puiser des renseignements sur elles-mêmes. Il trouva l'un et l'autre, et le hasard, son Dieu, le servit à merveille. C'étaient justement deux filles attachées à la duchesse, elles étaient à sa chambre, et l'une d'elles surtout, la plus jolie, semblait tout à fait dans ses bonnes grâces. Elles racontaient mille petites aventures de palais, riant à gorge déployée malgré la tristesse générale, habillant la Saint-Sébastien en fidèles servantes, plus jalouses du bonheur de leur maîtresse qu'elle ne l'était elle-même. Au bout du jardin, elles se séparèrent. La plus jolie embrassa sa compagne et retourna au palais pendant que l'autre continuait sa course. Le prince attendait ce moment et l'aborda. Bien que d'une naïveté relative, elle n'était pas sauvage et ne se sauva pas devant ce bau jeune homme très poli qui lui demanda, chapeau bas, si elle ne pouvait pas l'introduire dans l'appartement de madame la duchesse et lui faire parler à une de ses filles d'hon- neur ou à une des personnes de son service intime. L'enfant le regarda avec soupçon et répondit en hésitant : -J'en suis, moi, de son service intime. Mais que lui voulezvous monsieur, à Son Altesse Royale ? -Elle récompensera certainement la personne qui n'introduira près d'elle ; j'apporte un message qu'elle attend. -Une lettre ? -Non, un message verbal; il faut que je lui parle à elle-même. -De la part de qui venez-vous ? -De la part de son frère, dit-il très bas. -Chut ! suivez-moi et taisez-vous ! -Voici un sauf-conduit de M. le duc de Savoie pour que je puisse entre et sortir librement aux portes de la ville. Vous voyez que je ne vous trompe point. La jeune fille fit un sourire qui signifiait beaucoup et qui lui donna de l'importance à ses propres yeux, par l'idée d'être initiée à un grand secret. Elle marcha devant, faisant signe au prince de la suivre ; et ils arrivèrent ainsi à un escalier conduisant chez la duchesse et descendant directement dans le parterre. Joséfa passa la première, lui recommandant de marcher doucement. Elle monta deux étages, l'introduisit dans une petite chambre toute blanche, en ferma la porte derrière eux et lui demanda alors, d'un ton décidé : -Voyons, maintenant, que lui voulez-vous, à madame la duchesse ? Le prince se mit à rire. -C'est à elle que je veux parler, non pas à vous, la belle enfant. -On ne lui parle pas comme cela si facilement, à notre princesse, toute bonne qu'elle soit. -Je viens de la part de M. le duc d'Orléans. Je suis porteur d'un message verbal de sa part à madame la duchesse, elle m'at- tend, il s'agit seulement de la prévenir que je suis là, petite curieuse. Joséfa hésitait toujours et faisait une moue qui l'embellissait. Le prince la trouvait plus jolie que les grandes dames, il se mourait d'envie de le lui dire, et Philippe d'Orléans n'était pas homme à ne pas satisfaire un désir quand il rencontrait l'occasion bonne. -Mademoiselle... Votre nom, s'il vous plaît ? -Joséfa, monsieur. -Mademoiselle Joséfa, vous me paraissez aussi obligeante que vous êtes jolie et j'ai grande envie de me confier à vous, si vous êtes aussi discrète que vous êtes obligeante et jolie. -Oh ! oui, monsieur, je suis bien discrète. -Hé bien, mon message n'est pas tellement pressé que je ne puisse songer un peu à moi avant de le remplir. Depuis longtemps, je vogue par la ville, je suis très fatigué, je me meurs de faim. N'y aurait-il pas moyen de souper un peu avant d'aller chez Son Altesse Royale, qui me retiendra longtemps peut-être et ne me renverra à mon maître que fort tard ? -Je vais vous conduire à l'office sur-le-champ. -Sans doute. Mais à l'office on se demandera : quel est cet étranger ? que vient-il faire ? Et de deux choses l'une, vous compromettrez, ou votre maîtresse, ou vous. -C'est vrai ! Dame ! Allez souper ailleurs. -Non pas... On ne doit pas me voir ailleurs. Si on me reconnaissait pour français, on me mettrait en morceaux. -Vous avez raison ! -Il y a bien un autre moyen, mais vous ne le voudrez jamais. -Lequel ? -Si vous alliez me chercher à manger et si vous m'en donniez ici. -Dans ma chambre, monsieur ! -Oui, dans votre chambre, belle Joséfa, et où est le mal ? J'y suis bien en ce moment ; qu'importe que j'y sois assis ou que j'y sois debout. Le raisonnement fut appuyé d'un sourire, d'un regard croisé avec le regard de la jeune fille, qui se fixait sur un beau visage bien franc, bien loyal, bien ouvert, rempli de promesses et disant aussi clairement que les plus belles phrases : -Je vous trouve charmante et je vous aime. Joséfa était un honnête fille mais elle était coquette, elle aimait à plaire ; elle avait grande confiance en elle-même, et puis il y avait une certaine importance à traiter chez elle le messager de M. le duc d'Orléans, son confident peut-être. L'imagination d'une jeune fille fait beaucoup de chemin en peu de temps et le mariage est au bout de tous ses rêves. Le Français, si bien tourné, pouvait être un bon parti ; sa maîtresse et son frère pouvaient les unir, les doter, que sais-je ? -Et enfin, c'est une bonne action que d'empêcher ce jeune homme de souffrir ou de tomber entre les mains de ces méchants qui veulent tuer les Français. Il y en a de très aimables cependant. Elle se décida. Le prince l'espérait bien et la bonne fortune lui semblait appétissante au suprême degré. Il s'installa près d'une fenêtre ouverte sur le parc. La nuit commençait à descendre, une nuit parfumée, étincelante, une nuit d'Italie au mois de juin. Il jeta de côté et manteau et chapeau, pour être plus à son aise, et remercia la jeune fille avec une ardeur dont elle ne s'effraya pas et qui la réjouit, au contraire. Ses projets prenaient une figure de réussite. Qu'un de ses pareils songeât à la séduire ne lui vint pas même à l'esprit. Un seigneur, à la bonne heure ! Elle s'en fût défiée, mais un si jeune cadet, et qui paraissait fort pauvre, un miquelet ! Quelle apparence ! -Attendez ici, je reviens bientôt, je vais voler pour vous. J'ap- porterai ce que je pourrai, il vous en faudra contenter. Par exemple, vous souperez sans lumière, au clair de la lune... Une lumière nous trahirait et je serais perdue... Attendez ! Elle laissa M. le duc d'Orléans seul, un quart d'heure à peine, et revint chargée d'un souper délicat qu'elle avait maraudé à l'offi- ce. Elle lui raconta, avec toute la grâce et la gentillesse de son âge, les ruses employées pour se procurer chaque chose, qu'elle plaçait à mesure sur sa petite table devant lui, et Philippe se confondait en remerciements. -Vous mettez deux couverts, j'espère, dit-il. -Il le faut bien, ou je me coucherais à jeun. J'ai annoncé que je resterais dans les cabinets de Son Altesse à attendre ses ordres et que je ne descendrais point. Ils s'établirent tous les deux, jeunes, beaux, riants ; l'un si corrompu qu'il jouait l'innocence à s'y méprendre, l'autre si innocente qu'elle ne soupçonnait même rien. Il l'étourdit de compliments, de folies, il l'intéressa, il la fit rire, il la toucha ensuite, il lui parla des dangers qu'il courait, de la mort suspendue sur sa tête pendant ce siège terrible, il lui représenta la vie qu'il allait perdre, comme si belle et si riche, à son âge. -Et si j'étais heureux, encore ! Si j'avais quelques beaux moments en ce monde avant de le quitter ! La pauvre enfant avait apporté, pour son malheur, deux bouteilles de vin de Sicile, ce vin qui porte si vite au coeur et au cerveau. Pour son malheur encore, elle en avait bu, elle accoutumée à la sobriété ; pour son malheur, surtout, le prince était jeune, beau, éloquent, passionné. La soirée avait de ces émanations enivrantes que les climats chauds connaissent seuls. Elle comprit que ce jeune homme avait bien droit à un peu de bonheur sur la terre et qu'il serait cruel, barbare, de lui refuser le baiser qu'il demandait avec tant d'instan- ces. Et puis, il lui persuada qu'il l'aimait, qu'il ne vivrait pas sans elle désormais ; il lui persuada ce que les amoureux persuadent si bien aux filles qui les écoutent et qui se laissent tromper parce qu'elles commencent par se tromper elles-mêmes. Il en résulta qu'au lieu d'aller souper avec madame sa soeur, de la voir ce soir-là, il ne parut que le lendemain, comme s'il arrivait. Il n'osait plus lever les yeux devant Joséfa qui, en apprenant son rang, fut bien confuse et bien malheureuse. Le prince n'en vint pas moins la voir en secret fort souvent, même au milieu des batailles et de la mousquetterie. Son caprice pour elle fut assaisonné par ce sel dangereux qui le rendit plus violent et plus durable. Il paraît que la jeune fille s'humanisa. En quittant l'Italie, il se confessa à la duchesse et la pria de la marier, en se chargeant de sa dot. On a prétendu qu'il était résulté une petite fille de ce joli commerce. Il est sûr que M. le Régent protégeait beaucoup une personne qu'il m'a recommandée, qui venait de Turin et qui voulait se placer ici près d'une grande dame. Il lui a fait une petite fortune et la voyait souvent. Elle est entrée, comme maîtresse de la lingerie, chez madame la duchesse de Berry. À sa mort, elle est revenue au Palais-Royal et je crois qu'elle a suivi Madame de Modène lorsqu'elle alla dans ses États après son mariage. Son âge correspondait à peu près à la date de cette aventure. Revenons au siège de Turin. Chapitre XXXII L'attaque marchait bien lentement et le siège menaçait de devoir être long. Victor Amédée était encore maître d'une des portes, en pouvant ravitailler la ville. Une manoeuvre habile de M. de La Feuillade le rapprocha de ses lignes et lui permit d'investir presque toute la place. Le duc alors comprit que le danger devenait sérieux. Il fit partir pour Cherasco les princesses et ses enfants, les miens, dont je ne laissais pas d'être inquiète, le chancelier, les personnes âgées de sa cour. Le vieux prince et la vieille princesse de Carignan s'y prirent si mal qu'ils furent enlevés par les Français et qu'on les conduisit au quartier général, où ils furent déclarés prisonniers de guerre. Madame de Saint-Sébastien résista aux ordres, aux prières, et déclara qu'elle ne quitterait pas le prince d'une heure. Elle vint s'établir tout à fait au palais, près de lui, et, lorsqu'il allait aux remparts, elle le suivait sans affectation, de façon à ne pas le perdre de vue et à se trouver là en cas d'accident. Victor avait à la fois trop de bravoure et trop d'habileté pour ne pas essayer tous les moyens possibles de sortir d'une position aussi critique. Il imagina une manière de sorties quotidiennes à l'aide desquelles il inquiéta M. de La Feuillade et l'attira à sa poursuite plusieurs fois, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il lui échappait toujours, tant par la vivacité de ses mouvements que par la connaissance parfaite qu'il avait du pays et par les intelligences qu'il s'y ménageait. Ces manoeuvres lui servirent encore à jeter des secours dans quelques petites places qui tenaient encore pour lui et qu'il soutint. Dans une de ces rencontres, il fut blessé et foulé aux pieds des chevaux ; il faillit bien y perdre la vie. Madame de Saint-Sébastien, en l'apprenant, sortit de la ville presque seule, courant au-devant de lui en s'exposant à se laisser prendre par nos troupes qui, certainement, ne l'eussent point rendue sans une rançon de plusieurs natures. Elle eut le bonheur de le rejoindre et le bonheur plus grand encore de le soigner, autant qu'il voulut le lui permettre, car le lendemain il recommença ses courses. La disette devenait grande dans la ville. On y fit son profit de tout ce qui se pouvait manger, même le petit chien de la marquise, que ses gens laissèrent sortir et qui fut mis à la broche par un pauvre ménage, ni plus ni moins que les Chinois qui, dit-on, mangent ces animaux. Je regarde ce fait comme aussi monstrueux que l'anthropopha- gie. Les chiens sont nos vrais amis et il est infâme de les réduire à la condition de gibier ou de bêtes de basse-cour. Manger un chien, fi donc ! Je ne comprends même pas comment on a le courage de le tuer. Les Allemands et les Suisses désertaient par bandes, ils trouvaient la cuisine mauvaise. Tout était à l'extrémité, quand on apprit l'heureuse nouvelle que le prince Eugène, à force d'habileté et de courage, avait percé les lignes ennemies, traversé le Pô, et arrivait au secours de la ville. Le duc alla au-devant de lui, et je vous laisse à penser tout ce qu'ils se dirent. Le prince Eugène aimait peu son cousin, je suis forcée de l'avouer, mais il aimait fort sa Maison et il haïssait les Français, deux raisons qui, sans compter sa gloire, l'engageaient à tout mettre en oeuvre pour réussir. Il ne put cependant arriver assez à temps pour retarder l'assaut général que le marquis de La Feuillade, impatienté, donna un peu à la hâte dans l'espoir d'empêcher sa jonction avec le duc de Savoie et d'emporter la place avant qu'il pût la secourir. Les Français furent repoussés sur tous les points, ils y perdirent beaucoup de monde. Le prince fit des prodiges de valeur, il se bat tit comme un Dieu. Un pauvre homme que j'ai bien connu, qui venait souvent chez moi, où il travaillait à mes jardins, et que mon fils aimait particulièrement à cause des beaux jouets qu'il lui fabriquait, un nommé Pierre Micca, simple ouvrier mineur, se fit à cet assaut un nom immortel, un nom à placer à côté de deux de Curtius et de Scaevola. Il venait de charger une contre-mine et il vit l'ennemi prêt à l'éventer. Il ne lui restait pas le temps nécessaire pour se retirer. Il y mit le feu et, se retournant vers ses compagnons : -Allez, leur dit-il, sauvez-vous, vous autres, vous le pouvez ; recommandez au duc ma femme et mes enfants. Quant à moi, je meurs ici, mais je n'y mourrai pas seul. Il jeta un tison sur la poudre qui, dans l'instant, éclata et l'en- gloutit, lui et tous ceux qui se trouvaient au poste ennemi voisin. Victor Amédée ordonna que, pour récompense, la famille de Micca recevrait à perpétuité deux rations de pain par jour, par individu. Récompense toute antique et toute spartiate, mais que l'on ne trouve pas généralement suffisante. Je l'ai dit, Victor Amédée était économe. Dès le commencement du siège, les Français furent découragés par un présage qui, en même temps, relevait beaucoup les espérances des assiégés. Il y eut une éclipse de soleil presque totale, et comme cet astre était l'emblème de Louis XIV, on y vit pour lui un signe de ruine et de déchéance. -Il va donc pâlir et s'éteindre, cet astre qui, au lieu d'éclairer, brûle, disait le duc de Savoie, c'est la volonté de Dieu et c'est sa main qui l'accomplira. Le présage ne se vérifia que jusqu'à un certain point. Cependant, les revers et les pertes successives qu'éprouva le grand roi pendant la dernière partie de son règne peuvent bien justifier l'éclipse. Je retrouve dans mes papiers des vers qui coururent fort en ce temps-là ou à peu près, lors de la bataille d'Hostedt, lorsque les Anglais, enchantés de leur victoire, firent construire une pyramide sur le champ de bataille avec une inscription pompeuse. On la détruisit depuis. Je vais citer ces vers parce que la postérité ne les connaîtra peutêtre point : Maugrebleu du fat qui t'a fait, Vaine pyramide d'Hostedt. Ah ! si, pour pareilles vétilles, Pour chaque assaut, chaque prise de ville, Louis, ce héros si parfait, Avait fait dresser une pille, Le pays ennemi serait un jeu de quilles. Cette victoire d'Hostedt n'en donna pas moins beaucoup de gloire au duc de Malborough, beaucoup d'espoir aux Italiens. Le prince Eugène avançait d'ailleurs à grands pas ; tous les yeux étaient fixés, à Turin, sur la colline de la Superga, où l'on devait arborer les signaux annonçant l'arrivée des secours. Ils parurent enfin. Ce furent des cris de joie dans toute la ville et des réjouissances à ne point finir. On s'embrassait dans les rues, on se montrait de loin ces malheureux signaux. Ce fut une ivresse générale. M. le duc d'Orléans, qui n'était venu qu'en voyage et presque en officier d'aventure les premières fois, arrivait alors avec son corps d'armée pour renforcer celui de La Feuillade, et, dès le lendemain, on tint un conseil de guerre sous un peuplier dont ma fille me parlait hier encore, et qui est devenu célèbre dans le pays où on le conserve avec soin. Chacun y donna son avis. Le meilleur était celui du jeune prince qui voulait lever le siège à l'instant même et marcher au-devant de l'armée qui s'avançait. -Si la bataille est gagnée, disait-il, la place tombera d'elle- même ; si elle est perdue, il sera indispensable de se retirer. Mais Louis XIV, qui ne permettait pas aux princes de son rang, pas même à monseigneur, pas même à ses petits-fils, d'acquérir trop de gloire, avait donné un tuteur à son neveu. Le maréchal de Marsin exhiba un ordre du roi de lui obéir en tout. Il fallut céder. -Messieurs, s'écria le prince, j'ai un tuteur ! Ma chaise de poste... Je pars. Il ne partit pas, il aimait trop à se battre, mais il maugréa de toutes ses forces. Il n'en parlait pas encore de sang-froid bien des années après. Le prince Eugène et Victor Amédée montèrent à la Superga pour examiner le pays, la ville et les armées. Avec un coup d'oeil d'ai- gle, le prince de Soissons dit sur-le-champ, à la vue de quelques mouvements incertains de l'ennemi : -Mon cousin, ces gens-là sont à demi battus. La bataille commença presque sur-le-champ ; elle fut terrible et disputée des deux côtés avec un acharnement sans exemple, mais la fortune était pour Victor Amédée en ce moment. Jamais victoire ne fut plus complète. Le maréchal de Marsin y fut tué, le duc d'Orléans y fut blessé assez grièvement. L'armée dut s'enfuir jusqu'à Pignerol. On sait ce que sont nos retraites quand la panique s'en mêle. On prit tout ce qu'elle laissa : canons, caissons, tentes, argent, bestiaux, sans compter des prisonniers innombrables. Ce fut magnifique à voir pour les vainqueurs, et encore plus à empocher, car on trouva dans le camp de vrais trésors en vaisselle et en joyaux. Les deux princes entrèrent dans Turin en triomphateurs. Le peuple ne les laissait pas avancer, tant il les entourait en baisant jusqu'aux crins de leurs chevaux. On chanta un Te Deum et l'église de Saint-Jean retentit de cris d'enthousiasme et de joie. La marquise de Saint-Sébastien reçut les hommages des grands et même ceux des petits, car une vingtaine de polissons la voulurent porter en triomphe. Elle fut assez modeste pour s'y refuser en disant qu'elle n'avait pas gagné la bataille. Le duc conduisit le soir, chez elle, son valeureux cousin ; ils y soupèrent. Le prince parla peu et se montra fort réservé ; et, comme Son Altesse Royale lui en demanda le lendemain la raison : -J'aimais mieux madame de Verrue, lui dit-il, elle était franchement votre maîtresse, on pouvait plaisanter avec elle. Cette dame-ci fait la prude et m'a l'air d'une fine mouche. Prenez-y garde, mon cousin, j'ai vu commencer madame de Maintenon, elle avait de ces airs-là. La prédiction s'est accomplie. Le prince Eugène se l'est rappelée lorsque les derniers événements sont arrivés ; il me l'a écrit. Ce n'en fut pas moins un beau moment pour elle que cette victoire et la levée du siège ; l'absence des princesses la rendait la première dame du pays et les plus grands honneurs lui furent prodigués ; elle les goûtait fort et il lui en coûta de descendre. Victor Amédée voulut conserver le souvenir de cette belle journée, la plus belle de son règne assurément. Il fonda des solennités annuelles pour le jour de la Nativité de la Vierge, anniversaire de cette victoire, et, avec les dépouilles enlevées à l'ennemi, il fit bâtir un magnifique monument à la Superga, au lieu même où le prince Eugène et lui avaient décidé le plan de la bataille. Il ordonna que ce temple devînt le Saint-Denis de la Savoie et voulut y reposer, ainsi que ses successeurs. Il établit des prêtres et des moines pour y dire des messes et pour demander à Dieu le salut de la Savoie. Cet édifice coûta des sommes folles, on le comprendra quand on saura qu'il n'y avait pas une goutte d'eau sur ces hauteurs et que toute celle dont on se servit dut y être transportée à dos de mulets. Les pierres et le marbre vinrent aussi de carrières éloignées. Ce furent des frais immenses mais on assure que cela est magnifique et qu'il n'y a guère en Europe de plus beau monument. Les Français durent quitter l'Italie, à la grande joie des Italiens et aussi à la leur. Ils maudissaient ce pays, de tout temps funeste à nos armes. Dieu ne veut pas que nous nous y établissions, appa remment ; ce serait trop de deux joyaux semblables à une seule couronne. Ils avaient, dans l'armée du prince Eugène, deux Français transfuges qui ont fait bien du bruit dans le monde, un surtout, le comte de Bonneval. Après avoir été au service de toutes les Puissances, après s'être fait chasser de tous les pays, y compris le sien, où il ne pouvait rentrer sous peine de condamnation à mort, il s'est allé faire pacha et il tient un rang distingué en Turquie, où l'on parle fort de lui. Il était d'une bravoure magnifique que le prince Eugène admirait lui-même et dont il entretenait ses amis, car il m'en a écrit plusieurs fois. Son esprit était au niveau de son courage. Il avait bien le défaut d'être un peu escroc, un peu voleur, il fut pendu en effigie en Grève pour avoir malversé les deniers du roi à son régiment ; mais cela ne l'occupait guère, il en riait de tout son coeur et ne se cachait pas de corriger la fortune aux dépens de ceux dont l'adresse n'était pas à la hauteur de la sienne. L'autre Français que le prince Eugène accueillit pour faire pièce, disait-il, au roi de France, était M. de Langallerie, devenu lieu- tenant-général par le prince Eugène et qu'il aimait avec un engouement que justifiaient un esprit charmant et un caractère étrangement particulier. Il avait toutes les folies de la terre dans l'ima- gination et il les mit à exécution l'une après l'autre. D'abord, il quitta le service de l'empereur pour entrer à celui du Czar, lequel ne le satisfit pas davantage. Il s'en alla alors en Hollande, où il s'établit à Amsterdam, ne trouvant rien de mieux que de se faire protestant et d'aller au prêche. Il se fit ainsi donner la charité, s'il vous plaît, car il ne lui restait pas le sou. Lorsqu'il eut fini d'épuiser les bourses, il s'associa avec un autre aventurier qui se faisait appeler le comte de Linanges et se mettait en officier de marine ayant servi pour le roi. Ils s'engagè- rent à une manière de corsaire pour commander en chef et aller établir, l'un par terre, l'autre par mer, une république et une nou velle religion, je ne sais où. Mais ils prirent mal leurs mesures et l'empereur les fit tout bonnement pendre après les avoir guettés et pris sans façon et sans autre forme de procès. J'avais connu ce Langallerie à Turin, où il était déjà venu une première fois. Le duc porta la guerre en Milanais, où la victoire le suivit encore. La chance avait tourné. Une campagne en Provence et en Dauphiné fut résolue. Le prince Eugène et Victor Amédée y entrèrent et allèrent mettre le siège devant Toulon. Ils furent contraints de le lever aussi bien que, l'année suivante, à Briançon. Il eut même quelque peine à s'en tirer. -Il est aisé d'entrer en France, disait-il, mais il est difficile d'en sortir. La guerre continuait, mais faiblement. On négociait sous main. Louis XIV essaya plusieurs fois de détacher Victor Amédée de la ligue. Il refusa toujours de traiter sans ses alliés. Il espérait de plus belles conditions en les dictant avec eux, ce qui ne manqua pas d'arriver en effet. Les intrigues se croisaient en tous sens : plusieurs projets furent repris et abandonnés ; l'Angleterre, surtout la reine Anne, soutenaient le duc de Savoie et voulaient lui donner la Sicile avec le titre de roi, ce qu'il ambitionnait par-dessus tout. On hésitait à lui donner le royaume au nord de l'Italie ; le roi le voulait, l'Angleterre ne le voulait point. Celle-ci l'emporta. Le traité d'Utrech d'abord, celui de Rastadt ensuite, lui assurèrent ce royaume, objet de tous ses voeux. Il obtint encore de grands avantages, des forteresses pour remplacer celles qu'il avait perdues, des concessions de tout genre ; il ne fut jamais si content de sa vie. -Eh ! eh ! disait-il, il y a loin de Turin à Palerme, mais qui sait ? Avec du temps et de la patience, la Maison de Savoie parviendra peut-être à s'y rendre par ses domaines. L'Italie est un artichaut qu'il faut manger feuille à feuille. Il était alors à l'apogée de son bonheur. Madame de Saint- Sébastien tenait plus largement sa place que jamais et les princesses en étaient venues à compter sérieusement avec elle. Elle se donna beaucoup de mouvement dans toutes ces négociations. Elle était plutôt l'homme d'affaires que la maîtresse du prince, et jamais procureur diplomatique ne parla mieux qu'elle le langage de la chicane. Elle connaissait bien son royal amant, sans doute, car nous voyons comment tout cela lui a réussi. Chapitre XXXIII Le roi voulut aller sur-le-champ se faire couronner à Palerme. Il laissait à Turin le prince de Piémont, son fils aîné, aidé ou plutôt conduit par un conseil administratif. Madame Royale se mourait d'envie de retremper un peu le bout de ses doigts dans le pouvoir, mais ce n'était plus le fils soumis d'autrefois. Il se douta de ses prétentions et, pour y couper court, il ne voulut même pas lui laisser le temps de les énoncer. -Je connais votre éloignement pour les affaires du gouvernement, madame, aussi j'ai nommé un conseil administratif pour s'en occuper en mon absence, vous n'aurez donc rien à faire qu'à vous bien porter et à vivre dans le repos qui vous est si cher. À mon retour, j'espère vous trouver heureuse et engraissée. L'épigramme était trop forte pour que la princesse ne la sentît pas. Elle dut se taire et renfermer son mécontentement. Le prince s'embarqua à Villefranche, escorté d'une flotte anglaise. Il emmenait la reine Marie-Anne, le duc d'Aoste, son second fils, et la marquise de Saint-Sébastien, la véritable reine en ce temps-là. Il déploya un luxe et une magnificence auxquels ses sujets savoyards n'étaient pas accoutumés, mais en même temps il montra une fermeté, une volonté invincible qui effrayèrent ces peuples accoutumés à la mollesse du gouvernement espagnol. Le nouveau roi ne resta qu'un an en Sicile ; il n'eut pas le temps d'exécuter la moitié des plans qu'il avait conçus pour le bien du pays. Il retourna en Piémont, où de grands malheurs l'attendaient. Pendant cette année de séjour à Palerme, madame de Saint-Sébastien s'acquit encore de nouveaux droits à sa tendresse par l'habileté qu'elle déploya dans ses rapports avec la reine et avec les Siciliens, qu'el- le trouva moyen de ramener à lui sans choquer la jalousie de Marie-Anne d'Orléans en laissant trop voir la main qui les conduisait. J'ai dit qu'en partant, Victor Amédée avait confié la régence au prince de Piémont, son fils aîné, sous la surveillance et la direction d'un conseil. Il avait seize ans, il était grand, formé comme un homme et étonnant par son intelligence et ses manières. Souvent, pendant sa régence, et cela par ordre de son père, on le laissa décider seul les affaires épineuses. Il s'en tirait toujours à merveille. Il était adoré de ses peuples et de la cour, adoré de Madame Royale, adoré de ma fille qu'il aimait tendrement et dont il avait fait sa confidente intime. C'est d'elle que je tiens tout ce qu'on va lire. Elle venait de se marier alors et la tendresse de son frère n'avait pas peu contribué à l'établissement magnifiquement trompeur qu'on lui fît faire. Pendant l'absence de son père, le jeune prince tint sa cour chez Madame Royale. Il reçut avec une grâce, une aménité et des façons superbes auxquelles la stricte économie et le sérieux un peu rogue de Victor Amédée n'avaient point accoutumé les dames. J'avais vu cet enfant très jeune. Il me conservait un bon souvenir que ses relations avec ma fille entretenaient. Il ne pouvait souffrir madame de Saint-Sébastien, qui le lui rendait avec usure. Elle le desservait à plaisir dans l'esprit de son père, et, lorsqu'elle apprit qu'il faisait si bien en son absence, elle ne cessa de lui répéter avec un air de componction que c'était fort heureux pour l'ave- nir, mais qu'il était dangereux pour un père de voir un prince de seize ans si capable. -Il voudra prendre part à tout maintenant et vous ne serez plus le maître. -C'est ce que nous verrons, répondait-il. Aussi, lorsqu'il revint, il traita son fils avec la plus grande froideur, affectant de l'écarter exprès des conseils et défendant aux ministres de l'instruire de rien. Il ne lui témoigna même pas sa satisfaction de la conduite qu'il avait tenue en se permettant même de légers sarcasmes sur ses airs d'importance. Lorsque Madame Royale lui parlait de sa joie d'avoir un tel fils, il répondait : -Oui, il promet beaucoup, il promet trop, il faut qu'il se modère. Je ne suis pas encore en âge d'abdiquer ni de mourir, je suppose, et je n'ai que faire d'un remplaçant, d'un suppléant, pendant que je puis tenir les rênes de mon État. Ces paroles furent répétées au jeune prince, déjà abreuvé de dégoûts, déjà désolé de la manière dont le roi l'avait reçu et des froideurs inouïes qu'il lui montrait. Il était d'une santé faible, comme tous les enfants précoces d'intelligence sérieuse. Il commença à prendre une petite fièvre lente dont il ne se plaignait qu'à sa soeur, qui ne put jamais le faire soigner, mais il changeait à vue d'oeil. La cour lui témoignait des empressements infinis malgré la disgrâce dans laquelle le roi le tenait, ce qui acheva d'exaspérer celui-ci. Il n'est sorte de devoirs qu'il ne lui imposât, au point de ne lui plus parler lorsqu'il le voyait et de ne lui répondre plus quand le prince lui adressait les questions ordinaires que le respect et la déférence lui ordonnaient. On était alors dans le carnaval. Les dames se souvenaient des bals qu'il avait donnés l'hiver précédent lorsqu'il était le maître. Elles le prièrent d'en ordonner un autre. Il ne crut pas trop s'avan- cer en leur promettant de demander au roi l'autorisation de les recevoir chez lui. Mais lorsqu'il en ouvrit la bouche, il fut repoussé avec une dureté sans égale. -Un bal chez vous, monsieur, alors que je suis ici et que je n'en donne pas ! Vous voulez achever de prendre de l'importance et vous vous croyez un personnage parce que vous avez été un an sous la tutelle de mes conseillers avec un ombre de pouvoir. Apprenez que je suis le maître et que, tant que je vivrai, vous n'êtes rien ici, entendez-vous ? rien que le premier de mes sujets, le plus soumis, celui sur lequel mes droits sont doubles par mon droit de père. Ne me demandez donc point ce que je ne veux pas vous accorder et tenez-vous pour averti que vous avez encore de longues années à m'obéir entièrement. Le prince n'avait pas murmuré une fois depuis trois mois que durait cette tyrannie, il ne murmura pas davantage. Il baissa la tête, salua profondément et se retira chez lui, où il pleura beaucoup avec sa soeur. -Ceci est mon dernier coup, dit-il, je n'en reviendrai pas. Mon père m'a blessé au coeur par la défiance et la dureté. Rap- pelez-vous ce que je vous dis, avant huit jours je ne serai plus en vie. Le soir, il se mit au lit avec une fièvre ardente et d'affreuses douleurs. Il ne dit rien et n'appela personne à son réveil, ou plutôt au réveil des autres. Il ne se put lever et pria qu'on lui fît venir la reine, Madame Royale et les princesses de Carignan. Quand il les vit toutes les trois, il fondit en larmes et leur dit : -Il faut nous quitter. Vous jugez les cris et les désolations. On appela tous les médecins, ils trouvèrent le mal grave et jugèrent qu'il en fallait instruire le roi. Celui-ci ne s'en alarma pas d'abord et répliqua qu'ils se trompaient, que son fils était seulement contrarié et boudeur. Pourtant, sur leurs assurances réitérées, il commença à s'inquiéter et courut chez le prince de Piémont où il trouva toute la cour rassemblée dans les dernières craintes. Madame de Saint-Sébastien l'y avait précédé et criait plus que les autres. Quand le malheureux père vit que le danger était réel, il sentit des remords et prodigua à son fils toutes les marques de repentir et de tendresses, le conjurant de se guérir en l'assurant qu'il aurait part sous lui à toutes choses. -Ce n'est pas cela, mon père, aimez-moi et je tâcherai de vivre, mais je crains qu'il ne soit trop tard. On ne se peut figurer le désespoir du roi ni tout ce qu'il fit pour rappeler ce fils à l'existence. Il ne le quitta plus un seul instant, l'accablant de présents, de caresses, lui offrant ce qui pouvait tenter ses désirs et même ses caprices. Le pauvre enfant n'acceptait que l'amour de son père, dont il avait été privé si longtemps et dont il ne pouvait se rassasier. Il mourut le sixième jour de sa maladie, dans les meilleurs sentiments, entouré de sa famille, de toute la cour, qui remplissait ses appartements jour et nuit, pendant que le peuple était autour du palais à pleurer ou dans les églises à prier Dieu pour lui. Cette mort fut une calamité publique et le deuil fut général, mais personne ne fut frappé comme le père, qui pouvait se dire qu'il en était la cause et qui le sentit aussi vivement que possible. Sa maîtresse était trop adroite pour rester dans ce mauvais pas. Elle s'empara de son chagrin, ainsi qu'elle s'em- parait de ses travaux et de ses victoires. À peine si Madame Royale et la reine eurent la consolation de pleurer avec lui. Il s'enfer- mait seul, disait-il, pour pleurer à son aise, mais en réalité avec la Saint-Sébastien qui, par l'affliction qu'elle lui montrait et les remords, les regrets qu'elle afficha, lui inspira une confiance nouvelle. Elle se plaignait tant d'avoir méconnu le jeune prince, de ne lui avoir pas rendu justice, qu'à la fin il fut obligé de la consoler. C'est le comble de l'adresse, ce me semble, et, quant à moi, je le confesse, je n'aurais jamais imaginé celui-là. À peine le roi de Sicile était remis de cette grande douleur, qu'il lui en arriva deux autres aussi violentes, presque coup sur coup. Il perdit d'abord notre charmante duchesse de Bourgogne et peu après la reine d'Espagne, adorée de ses peuples et de son mari, et qui eût été une des souveraines illustres du monde si elle eût vécu. Je raconterai ces deux morts en détail dans la seconde partie de mes Mémoires si Dieu me prête vie ; en attendant, je veux finir la Savoie entièrement. Chapitre XXXIV Cependant, les événements marchaient et les hommes changeaient de fortune avec eux et par eux. Mon petit Alberoni, mon faiseur de plats au fromage, qui m'avait tant flattée autrefois pour obtenir un canonicat par ma protection, était devenu premier ministre et maître de l'Espagne. C'est bien s'y prendre. Il avait été la cheville ouvrière du second mariage de Philippe V avec Élisabeth Farnèse, fille du duc de Parme, son maître, et il gouverna avec elle et par elle en prince dont toutes les capacités étaient dans ses sens et dont la reine obtenait tout par les roulettes de son lit plus ou moins rapprochées. La première chose qu'ils firent, ce fut de déchirer le traité d'Utrech et de s'emparer par trahison de la Sicile hors d'état de résister à un coup de main, si loin qu'elle était de son roi et de tous secours. En vain le roi dépouillé invoqua la garantie promise par la France et par les autres puissances. L'em- pereur seul lui répondit efficacement en s'emparant de la Sicile et en la gardant pour lui. Les autres se bornaient à quelques lettres échangées, jusqu'au traité de Londres qui fit mettre la quadruple alliance et qui donna enfin à Victor Amédée la Sardaigne en dédommagement. Elle ne valait pas la Sicile certainement, mais elle avait un avantage, c'était la proximité. Il fallut bien s'en contenter d'ailleurs et changer ses titres et ses écussons. Ce fut encore un grand coup pour Victor Amédée que cette perte. Il s'était bercé de l'idée qu'il aurait l'Italie et il vit au contraire l'empereur et l'Espagne s'en emparer de nouveau, se la partager, en lui laissant seulement une petite part du gâteau. Une fois sûr de la paix, il aspira à une autre gloire, celle du législateur. Ce prince avait de la capacité en tous les genres. Il régla d'abord l'organisa- tion du service militaire, puis l'administration intérieure du royaume, les finances, le commerce, la justice, les sciences, les arts ; il fit un concordat avec le pape. Il n'y eut si petit détail qui lui échappa dans ses États réunis. -Je voudrais, disait-il cependant, les amener à parler tous la même langue, mais ce serait là un tour de force, je crains de ne pas l'accomplir : les Savoyards n'oublieront pas le français et, tant qu'ils se serviront de cette grammaire, le roi de France les croira toujours un peu ses sujets. Lorsqu'il eut tout fait, tout accompli, Victor Amédée songea à jouir du repos, rêve de tous les esprits agités qu'ils s'efforcent de rejeter bien vite aussitôt qu'ils l'ont obtenu. Il se voyait tranquille possesseur de ses États, il avait marié son fils le duc d'Aoste, devenu prince de Piémont par la mort si regrettable de son frère. Le prince, quoique bien jeune, en était déjà à sa seconde femme. La première, princesse de Bavière, était morte un an après son mariage, en couches d'un enfant qui ne vécut pas. Il épousa en secondes noces une Hesse Reinfeld-Rottembourg, parente de mon cher prince de Hesse. Elle avait des enfants, la succession directe était donc assurée. La reine Marianne mourut en 1728, elle mourut jeune et sans avoir été heureuse. Pour ma part, je la regrettai fort, elle m'avait toujours été si bonne et si indulgente. La marquise de Saint-Sébastien avait dès longtemps projeté de régner tout à fait et sans partage. Elle n'eût pas osé penser à ce que Dieu lui envoyait pourtant, à la possibilité d'une union légitime, à devenir la femme de son souverain. Dès que la reine eut fermé les yeux, elle ne songea pas à moins et dressa ses batteries en conséquence. Ses conversations tendaient toutes au même but. Elle changea tout à fait de conduite avec le prince et, par une tactique commune à toutes les femmes astucieuses qui visent à consacrer des biens illicites, elle devint sévère, elle prit des scrupules, elle déclara qu'elle ne pouvait plus vivre ainsi, que sa conscience avait des murmures continuels et qu'elle était effrayée de l'enfer. Puis, l'instant d'après, entraînée par sa passion, elle cédait, elle prodiguait des trésors de bonheur qu'elle retirait aussitôt, plaçant le crucifix et le confesseur entre ces transports et son amant. Victor n'était plus jeune, il est vrai, mais il avait un de ces tempéraments qui ne vieillissent point et que rien ne satisfait. Madame de Saint-Sébastien le savait bien et l'exemple de madame de Maintenon et de la reine d'Espagne Farnèse ne furent pas perdus pour elle. Mais en vain s'y prit-elle de mille manières, elle acquit la certitude que jamais Victor Amédée ne consentirait à appeler sur le trône une de ses sujettes. Ne pouvant s'élever jusqu'à lui, elle le fit descendre jusqu'à elle. Après de mûres réflexions, elle entreprit ce qui semblait presque impossible à exécuter : elle voulut faire quitter le sceptre au prince le plus jaloux de son autorité, le plus ambitieux de sa domination, le plus amoureux de sa puissance. Elle s'y prit avec tant d'adresse, avec tant de douceur, d'esprit, de bonté même, elle lui remontra si bien le charme de la retraite, de la tranquillité, après une vie agitée, elle lui éleva si haut les exemples de Charles Quint, de Christine, de Casimir, de Philippe V, bien qu'il vînt de reprendre forcément les rênes du gouvernement, prétendaitil, qu'elle lui inspira le désir d'en faire autant. -Il faut, lui dit-elle, un grand courage, une grande âme, pour abdiquer ainsi de soi-même ce pouvoir que tout le monde envie. Voyez ces souverains, quelle renommée ils ont acquise par cette action ! -Dont ils se sont presque tous repentis. -Non pas. Demandez au roi Casimir s'il n'a pas été plus heureux avec la maréchale de l'Hospital que sur le trône de Pologne. Elle lui persuada enfin que c'était l'action la plus magnifique, la plus merveilleuse qu'il pût faire et le bonheur le plus assuré qu'il pût goûter. Mais, en le lui persuadant, elle eut l'air d'être seulement de son avis et de se rendre à une pensée inspirée par lui ; il ne fallait pas montrer sa chaîne, sans quoi l'esclave se fût révolté bien vite. Lorsqu'elle eut produit l'effet désiré, la marquise se tut subitement et n'en parla plus ; elle obligea le roi à mettre de lui-même ce discours sur le tapis. Il s'en occupa d'autant plus qu'on cessa de le tourmenter ; il en vint à quitter de lui-même Turin pour aller s'enfermer trois jours à sa villa de Rivoli, qu'il avait rebâtie et qu'il préférait aux autres. Lorsqu'il en revint, sa résolution était prise. Madame de Saint-Sébastien tremblait de ce qu'elle allait apprendre car elle savait qu'une fois décidé, rien ne le ferait revenir. Lorsqu'on lui dit qu'il était revenu, qu'il la mandait sur-le- champ, elle s'évanouit trois fois de suite avant de trouver le courage de s'y rendre. Comme on lui vint apprendre qu'il s'impatien- tait, elle s'y traîna avec peine et arriva presque mourante. -Mon Dieu ! madame, vous êtes bien pâle, lui dit-il dès qu'il la vit. -Je suis en effet fort malade, c'est ce qui m'a empêchée de me rendre de suite aux ordres de Votre Majesté, je la prie de m'ex- cuser si... -Je vous apporte une nouvelle qui, si vous m'aimez toujours comme autrefois, doit vous consoler et vous guérir. Je suis décidé irrévocablement, j'abdique. -Ah ! sire, quel moment, quelle joie ! -J'abdique, je me retire, je laisse à mon fils le fardeau que j'ai porté tant d'années, et maintenant je vais jouir un peu de la vie calme que je désire depuis longtemps. -Les grands esprits ont besoin de recueillement. Ce lieu commun placé comme une virgule au discours du prince passa inaperçu. Victor reprit et arriva, sans y être provoqué, au point le plus important pour la marquise. -Aurez-vous le courage de me laisser partir seul, madame ? Le roi détrôné trouvera-t-il en vous la même amie que le puissant prince ? Si je vous offrais un lien éternel, si je vous demandais d'accepter ma main, de devenir ma femme, me refuseriez-vous ? -Ah ! sire, s'écria-t-elle, si émue qu'elle pouvait à peine parler et fléchissant le genou comme si elle eût voulu baiser le bas de son justaucorps. -Relevez-vous, madame, et embrassez-moi si vous consentez à consacrer le reste de votre vie à un roi sans couronne et sans pouvoir, à vous exiler avec lui loin de la cour et des plaisirs. Vous comprenez qu'elle ne se fit pas prier. Et, comme elle tremblait qu'il changeât d'avis, elle lui fit insinuer doucement qu'il fallait faire la cérémonie le plus tôt possible. Elle eut lieu la nuit dans la chapelle du château, sans autre assistance que les témoins nécessaires et, à la grande joie de la dame, qui faillit suffoquer pendant la messe, il fallut la délacer. Le lendemain même de ce mariage ignoré de tous, le roi fit venir le prince de Piémont et, après lui avoir ordonné de s'asseoir, il lui demanda s'il avait grande envie de régner. -Que Dieu donne longue vie à Votre Majesté, répliqua le jeune homme étonné, je ne saurais désirer une couronne qu'il me faudrait acheter si cher. -Mais si vous pouviez l'avoir tout en me conservant, le voudriez-vous ? Le prince hésitait, ne sachant que penser. Il répondit en balbutiant. -Tranquillisez-vous, tout est facile, mon fils, lorsqu'on le veut bien et qu'on connaît le néant des choses de ce monde. Vous allez être roi, j'abdique. -Est-il bien possible ! sire ! et pourquoi ? Pourquoi abandonner ce royaume qui a si grand besoin de vous pour prospérer ? Le roi lui détailla toutes les raisons qu'il avait, ou croyait avoir, et le prince s'empressa de les combattre. Il connaissait son père, il savait avec quelle adresse il sondait les dispositions de ceux qu'il avait intérêt à connaître, il craignit un piège et ne se laissa pas vaincre en arguments. Il alla même jusqu'à se jeter à ses genoux pour le supplier de changer de résolution. -Non, non, mon fils, et vos généreuses prières ne font que me confirmer dans le dessein que j'ai pris : vous régnerez. Il ne voulut point faire les choses légèrement et il envoya un ordre au sénateur Ruberti de lui présenter un mémoire sur les for mes des différentes abdications qui avaient précédé la sienne. Il se décida pour le cérémonial de celle de Charles Quint. En conséquence, il manda au château de Rivoli les chevaliers de l'Annon- ciade, les ministres, les présidents des cours souveraines, tous les grands enfin, et personne, hors le prince de Piémont et le marquis Del Borgo, ne se doutait de quoi que ce soit. L'assemblée se forma à l'ordinaire. Le roi alors, au milieu du silence, ordonna au marquis de faire la lecture de l'acte par lequel Victor Amédée renonçait au trône et remettait le pouvoir entre les mains de Charles Emmanuel, ordonnant à tous ses sujets de lui obéir uniquement comme à leur souverain légitime. Cette pièce était copiée sur l'abdication de Charles Quint et le roi donnait les mêmes motifs ; il ajoutait des phrases pleines de tendresse et de louanges pour son fils, dont il vantait la capacité et le mérite, et sur lequel il se reposait désormais du bonheur de ses peuples. Chacun se regarda stupéfait, quelques-uns pleurèrent, d'autres s'abs- tinrent prudemment. Le roi descendit de son fauteuil et se montra plus affable, plus aimable pour les seigneurs qu'il avait coutume de l'être, leur recommandant bien d'être aussi fidèles à son fils qu'ils l'avaient été à lui-même. Il descendit ensuite dans les jardins où la curiosité d'une réunion si extraordinaire avait amené une grande foule. Il parla à tout le monde, rassura ceux qui semblaient craindre et se retira entouré des regrets et des bénédictions de tous. C'était le 3 septembre 1730 ; on voit que cela n'est pas ancien et que les événements qui me restent à raconter sont d'une date très récente. Il passa ensuite dans l'appartement de la princesse de Piémont, il lui mena sa nouvelle épouse et, la prenant par la main, il la lui présenta. -Ma fille, lui dit-il, je vous présente une dame qui veut bien se sacrifier pour moi et je vous prie d'avoir des égards pour elle et pour sa famille. La princesse, qui savait tout, se montra fort aimable pour la comtesse mais sans la faire sortir de sa position d'infériorité. Elle lui fit des compliments remplis de grâce et de vide en même temps et ne lui promit, par le fait, rien du tout pour l'avenir. On se rendit au salut dans l'église des Capucins. Au moment de la prière pour le roi, le prêtre s'arrêta, ne sachant quel nom il devait y mettre. Victor Amédée s'écria d'une voix forte : -Carolum Emmanuelem. Trois jours après, le roi réunit de nouveau sa famille et quel- ques-uns de ses anciens conseillers. Ils le trouvèrent ayant à sa gauche la comtesse de Saint-Sébastien fort parée et rayonnante. Quant tout le monde fut arrivé, il dit fort gracieusement qu'on pouvait s'asseoir. -Je ne suis plus le roi, ajouta-t-il, il n'y a donc plus chez moi de cérémonial. Puis, se tournant vers le jeune roi et la jeune reine, placés tous les deux à sa droite, il leur dit : -Je dois à Vos Majestés la déclaration d'un acte important, je le dois également à madame la marquise de Spino, ici présente. Elle est maintenant ma légitime épouse devant Dieu et devant les hommes. Je lui ai acheté et donné en toute propriété, à elle et aux siens, le marquisat de Spino dont elle portera désormais le nom. Quant à moi, je me réserve cinquante mille écus de rentes, il ne m'en faut pas plus pour vivre en sage et en heureux à Chambéry, où j'ai fixé ma retraite. -Mais, sire, interrompit vivement le nouveau roi, pourquoi vous retirer si loin ? pourquoi ne pas rester au moins près de nous pour m'aider de vos conseils ? -Mon fils, l'autorité suprême ne souffre aucun partage. Je pourrais désapprouver ce que vous feriez et ce serait mal. Il vaut mieux n'y plus penser. Je ne veux point que nous nous attendrissions, cela ne vaut rien pour des gens de notre condition royale qui conduisons les autres. Je vous fais donc ici mes adieux, ainsi qu'à vous, messieurs, qui m'avez si bien servi. Je ne vous reverrai plus car je désire vivre seul, mais mes voeux vous suivront toujours. Mes carrosses sont prêts, je pars. Il y eut bien quelques cris et quelques larmes que le sérieux sang-froid du vieux roi arrêta... Tous le conduisirent à sa voiture de voyage. Son train était peu de chose : il se composait d'un seul attelage avec quatre valets de pied, un valet de chambre et deux cuisiniers. Il montra cette suite modeste à son fils en souriant et lui dit : -C'est assez pour un gentilhomme de province. La Spino n'était ni gaie, ni contente, elle n'avait pas compté s'en aller si loin, et le séjour de la Savoie ne lui plaisait pas du tout. Elle se garda bien d'en rien montrer, elle avait ses projets, étant dans le principe qu'il y a remède à tout, excepté la mort. Ils allèrent d'abord s'établir au château ducal de Chambéry, vieil édifice tombant à moitié en ruines et d'une habitation fort incommode. En y entrant, le coeur de la marquise se serra ; elle eut peut-être un regret, mais ses espérances ambitieuses se réveillèrent ; elle n'était pas femme à les abandonner ainsi. L'hiver entier se passa pour eux dans une solitude à peu près complète. Victor Amédée prenait se retraite tout à fait en sage et se bornant à étudier, à lire, recevant chaque semaine par un courrier un bulletin du gouvernement que Charles Emmanuel lui envoyait avec ses dépêches. Il en raisonnait avec sa femme et deux ou trois personnes, tout au plus, admises à leur intimité. La Spino s'ennuyait à loisir. Elle entretenait des intelligences avec sa famille, avec quelques amis, méditant ce qu'elle exécuta depuis mais n'en faisant confidence à personne. Le vieux roi se trouvait fort mal logé dans ce vieux château où l'air perçait de toutes parts et qui n'avait pas été habité depuis si longtemps. -Je le veux réparer, dit-il un jour, car en vérité il n'est pas possible d'y pouvoir passer un hiver de plus, j'y tomberais malade. -Ce serait une folie, sire, les murailles ne supporteraient pas les dépenses que vous y feriez et nous serions bientôt entourés de décombres. D'ailleurs, pourquoi y passer l'hiver ? pourquoi vous obstiner à rester ainsi loin de tout dans le domaine des chouettes et des araignées ? N'êtes-vous pas le maître de choisir entre toutes les maisons royales du Piémont et de retourner dans le seul climat qui convienne à votre santé ? -Cela est vrai mais je n'y tiens point, je veux rester ici. -Vous êtes dans votre droit, sire, mais vous êtes aussi dans votre tort. Ne voyez-vous pas que tout va mal depuis que vous n'y êtes plus ? -C'est vrai, répliqua le roi en soupirant. -N'aurez-vous pas à rendre compte à Dieu de ce qui arrive à vos pauvres sujets? -Ah ! madame, ceci nous mènerait trop loin, changeons de thème, s'il vous plaît. Mais le mot était jeté et il porta ses fruits. Ce ne fut pas la dernière fois. La conversation se reprit souvent mais avec adresse, avec cette main légère d'une femme adroite qui donne juste la dose voulue et s'arrête quand il le faut. Au printemps, ils allèrent s'éta- blir dans une campagne appartenant au marquis Costa du Villard située à Saint-Alban, près de Chambéry. Le roi s'ennuyait fort et ne trouvait pas à occuper son temps malgré les travaux qu'il s'im- posait. Il se mit à faire des acquisitions de terrains autour de ce lieu et à y faire des constructions de murailles et autres, qu'il allait surveiller. Ce qu'il y eut de beau, ce fut qu'il ne paya point et que, comme il s'en alla précipitamment, cela resta à la charge du propriétaire. Ils bâillaient à qui mieux mieux. La Spino ne manqua pas l'oc- casion de répéter son antienne, de la répéter sans cesse. Elle eut bientôt un auxiliaire puissant sur lequel elle était loin de compter : le roi tomba tout à coup en apoplexie, et cela au moment où, cédant aux instances de sa femme, il commençait à dresser ses plans pour ressaisir la couronne. La veille même de ce jour, il lui disait après une longue conversation : -Le souvenir de ce que j'ai fait dans ce pays et pour ce pays ne peut s'effacer ainsi, madame. Ils seront heureux de me revoir. Le caractère timide de mon fils, sa déférence pour moi, me sont un garant de son obéissance. Il me rendra le trône que je lui ai donné et je suis décidé à le lui redemander promptement. Je me suis trompé, je ne puis vivre sans les soucis dont j'ai souhaité de me délivrer ; et si je restais longtemps ainsi, je perdrais tout à fait ma santé ; l'oisiveté me tue. Dans la nuit, il fut pris de cette attaque qui le mit à deux doigts de la mort et qui laissa des traces, non seulement sur son visage, qui demeura tout contorté, mais encore dans ses facultés, qu'on trouva singulièrement baissées. Depuis lors, un courrier fut dépêché par madame de Spino à Charles Emmanuel pour l'instruire du danger de son père. Ils étaient de retour à Chambéry, l'on était au mois de février, le passage des montages était dangereux pour les voitures. En revenant à lui, quand Victor Amédée apprit qu'on avait mandé son fils, il lui écrivit de sa propre main qu'il lui défendait absolument de quitter Turin dans cette saison glaciale, qu'il allait mieux, qu'il était hors de danger et qu'il lui interdisait absolument de venir. Peut-être le roi n'en fut-il pas absolument fâché. Il répondit une lettre pleine de déférence et de respect, disant qu'il obéissait à regret aux ordres de son roi et père, qu'il ne se présenterait pas devant lui en ce moment, puisque sa présence ne lui était pas agréable, mais qu'au retour de la belle saison il s'em- presserait de venir lui présenter ses respects. Il ajoutait que l'air du Piémont lui convenait mieux que celui de la Savoie, il mettait à sa disposition telle résidence qu'il lui plairait de choisir. Le roi reçut cette lettre avec plaisir, il s'en montra satisfait et dit à madame Spino : -Vous le voyez, mon fils fera tout ce que je voudrai. Le printemps arriva et, avec lui, les neiges fondirent et les chemins devinrent praticables. Le roi et la reine se mirent en route et vinrent rendre leurs devoirs à leur père. Ils le trouvèrent fort changé, fort triste, bien décidé à leur reprendre leur couronne, et ils en furent en tout assez mal reçus. Pour comble, madame de Spino s'imagina une entreprise que rien n'avait motivée jusque-là et que Victor Amédée et elle avaient péniblement élaborée dans leurs conseils. Lorsque la reine arriva, elle se fit apporter un fauteuil semblable au sien et s'établit sur un pied parfait d'égalité avec elle. Charles Emmanuel fronça le sourcil et la reine surtout se montra tellement blessée que la visite s'en abrégea fort. Il se trouve que je fus ensuite la cause indirecte de ce qui arriva ensuite et de la destruction des projets du roi sans m'en être doutée, bien entendu, et à la manière dont M. Jourdain faisait de la prose. Ma fille écrivait souvent à son père -elle est à Paris depuis longtemps avec son mari -; depuis son apoplexie, elle n'en recevait pas, ou presque pas, de réponse. Nous étions inquiets de ce silence et nous cherchâmes le moyen de le faire cesser. Le bon curé Petit s'était retiré à Chambéry, ainsi qu'on le sait. Je pensais bien à m'adresser à lui mais son grand âge ne me présentait guère de ressources. L'idée me vint alors de mon petit Michon, qui serait heureux de nous rendre service ; je lui écrivis. Il allait souvent voir son ancien maître et il était resté si jeune de visage et de façons, qu'on le prenait pour un enfant. Le départ de M. Petit pour sa ville natale, le mien, lui avait fait prendre Turin en dégoût. Il sollicitait la cure de Saint-Ombre, près de Chambéry et il avait grand espoir de l'obtenir ; il l'obtint en effet l'année dernière. On laissait entrer le public dans le château ducal. Je lui écrivis de profiter de cette circonstance, de s'introduire ainsi sans demander une audience qu'on ne lui accorderait probablement pas, et de tâcher d'arriver jusqu'au roi sans que la marquise s'en aperçut, car elle ferait sans doute tous ses efforts pour l'éloigner. Michon était intelligent, il était fort dévoué à nos intérêts et j'étais sûre que nous pouvions compter sur lui. Il reçut ma lettre, s'en alla à Chambéry, prit conseil du curé, sans lequel il ne faisait rien, et arrêta avec lui son plan. Il fallait attendre le départ du jeune roi, qui ne tarda guère, ensuite l'exécu- tion devenait beaucoup plus facile. Ils convinrent de leurs faits et Michon, un beau soir, bien vêtu, bien peigné, poupin comme un abbé de cour et se croyant sûr de son éloquence, arriva juste au moment où le roi et la marquise de Spino étaient partis pour une promenade. Il se fit promener avec les bayeurs, regardant ce qui ne l'intéressait guère et épiant le moyen de se cacher quelque part afin de parvenir jusqu'au roi au moment opportun. Ils entrèrent dans la chambre à coucher. On leur détailla les portraits, les tableaux et les curiosités anciennes dont le roi était très friand. Michon n'y pensait point, il guignait tous les recoins. Enfin, il avisa une portière cachant une manière d'armoire dans un renfoncement et rien ne lui parut plus propice ; il s'y fourra sans prendre le temps de réfléchir. Au même instant, les gens arrivèrent tout effarés en criant : -Hors d'ici ! hors d'ici bien vite ! voici Sa Majesté et madame la marquise, ils reviennent plus tôt que de coutume, dépêchezvous. On les chassa presque, mais nul ne songea à Michon, déjà fâché de s'être ainsi avancé et n'osant sortir, de crainte d'être vu et pris pour un voleur qui cherchait à dissimuler sa présence. Il était fort troublé et eût bien voulu être loin. Ce fut encore autre chose après ! Le roi et la marquise entrèrent, fermèrent leur porte et vinrent s'asseoir à côté de sa cachette. -Quoi donc ! dit Victor Amédée, vous reculeriez devant un coup de main ! -Bien au contraire, et mon opinion est que, pour réussir, vous n'avez qu'un parti à prendre. Partir dès demain et le devancer. Il s'amuse en route par les chemins. Brûlez-les au contraire, arrivez à Turin avant qu'il se doute même que vous soyez parti, convoquez les ministres, dictez vos volontés, annoncez votre intention positive de reprendre votre couronne et que, lorsqu'il arrivera, il soit reçu par vous comme votre premier sujet. Vous connaissez sa faiblesse, sa déférence pour vous, il est incapable même d'un murmure et vous en aurez raison si vous en prenez la peine. -Vous dites vrai, cela est sûr. Mon fils ne tient pas à la puissance, il a un caractère doux et poli, il aime le repos et peut-être, si je lui témoignais mon désir de reprendre le sceptre que j'ai quitté, peut-être me le rendrait-il de lui lui-même et sans y être forcé par une surprise. -Et sa femme, croyez-vous qu'elle accepterait pour reine, pour supérieure, celle qui a été son domestique, celle qui a tenu place dans la maison de sa belle-mère et dans la sienne ? Le croyez-vous, sire ? -Non, elle est trop fière et là serait la difficulté. Ma volonté imposée parlera plus haut que tout. C'est une chose décidée, nous partirons demain, nous irons comme le vent et nous arriverons comme la tempête. Ah ! cela fera du bruit en Europe. -Oui, l'Europe vous croit retiré de la lice, l'Europe a vu passer en des mains inexpérimentées ces rênes de l'État que vous teniez d'une main si ferme, vous étiez à la tête des conseils. Charles Emmanuel est le dernier des souverains, vos peuples en souffrent et votre royaume serait bientôt attaqué et démembré de nouveau. C'est un devoir que vous allez remplir. -L'essentiel est qu'on ne se doute de rien ; si on nous prévenait, tout serait perdu. Allons donc à ce sermon auquel nous ne penserons guère, ni vous, ni moi, et j'en demande pardon à Dieu ! Donnez vos ordres en secret, ou plutôt n'en donnez pas. Demain, nous partirons à l'heure de notre promenade et nous irons droit à Turin en nous servant de la poste comme de simples particuliers. Nous aurons soin d'emmener deux de vos femmes, mes valets de chambre, sous un prétexte quelconque, mais pas même un coffre : avec de l'argent on trouve partout ce que l'on veut. Mon avis est que nous ne fassions pas un préparatif ; l'ombre d'un soupçon et nous sommes découverts : ainsi ne changeons rien à nos coutumes. On entendait justement sonner la cloche de la chapelle. Un gen tilhomme vint prévenir qu'on attendait Leurs Majestés, car c'était une grande flatterie que d'appeler ainsi la marquise, dans leurs particuliers, bien entendu. Pour le public et les cérémonies, Victor ne l'aurait pas souffert, en ce temps-là du moins, ce qui ne nuisait pas aux projets de couronnement pour l'avenir. Enfin ils s'en allèrent. Michon ne soufflait plus. Il écouta le bruit de leurs pas tant qu'il put les entendre et, dès qu'il put sortir, il sortit, plus mort que vif, possesseur d'un secret d'État bien lourd et ne sachant trop ce qu'il en allait faire. Comme tous mes amis, il détestait la Spino, laquelle, surtout depuis son mariage, affectait des airs de dédain à mon égard qu'on n'avait nulle envie de lui passer. Il avait grande envie de déjouer ses plans, et puis il prévoyait de grands malheurs pour son pays, il sentait le poids au-dessus de ses forces, il ne pensa plus qu'à s'échapper le plus vite possible pour aller tout conter à M. Petit. Michon a toujours été d'une finesse extrême et fort adroit de toute sa personne. Il trouva le moyen de sortir sans être aperçu, par des passages qu'il découvrit, et il fut bientôt dehors, non sans prendre la précaution toutefois de s'informer, comme en manière de conversation et de curiosité simple, à des officiers qu'il rencontra où se trouvait en ce moment Charles Emmanuel. Il apprit qu'il était à Évian et ce fut une bonne précaution. Le pauvre abbé se sentait tourner le sang de la frayeur qu'il avait eue et de tout ce qu'il éprouvait encore. Il courut chez son ancien maître sans prendre le temps de respirer et lui conta tout. -Mon Dieu ! s'écria le bon curé, est-il bien possible qu'une calamité semblable tombe sur le royaume ! Vous n'avez qu'un parti à prendre, mon enfant : allez sur l'heure, sur la minute, sans en perdre une seule, à Évian et dites au roi Charles ce que vous avez entendu. Comment une femme ambitieuse peut-elle égarer à ce point un esprit aussi ferme et aussi immense que celui du roi Victor ? En vérité, j'admire une fois de plus où nous conduisent les passions, mais partez, partez ! Michon prit son courage et partit en effet avec une telle hâte, qu'il n'en mangea pas. Il arriva à Évian au moment où tout se préparait pour une fête que donnait la reine. On lui refusa absolument de voir le roi et le Piémont allait être à deux doigts de sa perte lors- qu'il pouvait être sauvé si facilement, lorsque le hasard amena un des officiers principaux de sa garde. L'insistance de Michon, ses traits décomposés, l'assurance avec laquelle il assurait une nécessité absolue, indispensable, de parler au monarque lui donnèrent à penser. Il prévint Charles Emmanuel, qui voulut voir sur-le-champ cet abbé importun. On l'introduisit. Il se jeta aux pieds du roi, pouvant à peine parler, et lui demanda grâce, d'avance, pour ce qu'il allait lui dire, sur la très sacrée Majesté de son père, puis il lui répéta mot pour mot ce qu'il avait entendu. Le roi Charles poussa des exclamations de surprise, interrogea Michon par mille questions diverses et contradictoires pour voir s'il ne se couperait pas, et enfin s'écria sur tous les tons que cela était impossible et qu'il s'était trompé. Michon assura, jura sur l'Évangile. On le remercia fort et on lui dit qu'on ne l'oublierait jamais. Il n'a point été récompensé encore et ne le sera pas. Dans le premier moment, on avait autre chose à faire. Depuis, le roi Charles n'a pas voulu en entendre parler ; il a été si peiné de la conduite du vieux roi, qu'il n'en voulut entendre parler à aucun prix. Il en résulte que le pauvre Michel les a obligés gratis ; il en est souvent ainsi avec les grands et l'on ne sait pas saisir le moment où ils ont besoin de vous. La fête ne fut point manquée ; la reine la donna malgré tout. Le roi partit à cheval une heure après, suivi de peu de gens fidèles et sûrs, sans que nul se doutât de ce qui se passait. Il traversa le petit Saint-Bernard et fit une diligence si extraordinaire, qu'il entra dans Turin presque en même temps que son père arrivait au château de Rivoli où il comptait se reposer quelques heures pour aller ensuite tenter son coup de fortune, se croyant bien sûr de l'absence du jeune roi. Il entendit, des hauteurs d'Avillane, le canon annonçant la rentrée de Charles Emmanuel dans sa capitale. -Ah ! dit-il à la Spino, tout est perdu ! nous sommes arrivés trop tard. Chapitre XXXV L'escapade était manquée en effet et la réussite devenue impossible. Victor et madame de Spino passèrent la nuit à se lamenter et à chercher un moyen de réparer ce qu'ils appelaient leur faute, et qui n'était en réalité que celle du hasard. Ils n'en trouvèrent point. Ils s'attendaient à des questions, à des étonnements, mais ils ne croyaient pas être soupçonnés. Leur dessein était de ceux qu'on ne devine point, et ils étaient sûrs du secret puisqu'ils ne l'avaient pas confié même à leurs plus fidèles domestiques. Charles Emmanuel arriva chez son père de très bonne heure. Il ne lui laissa pas deviner qu'il fût instruit en s'informant avec une vive sollicitude d'un voyage si prompt et si extraordinaire, alors qu'ils venaient de se quitter à Chambéry et qu'il ne lui en avait point fait part. -Je me trouvais trop mal logé, trop à l'étroit dans ce donjon, et l'air de Savoie ne me vaut rien ; il m'a semblé que j'allais avoir une nouvelle attaque, j'ai eu peur. -Peur ! vous, mon père. -En vieillissant le courage faiblit, et puis je suis si heureux, que je tiens à la vie. -Je le comprends et nous y tenons surtout beaucoup pour vous, sire. Je ne vous laisserai donc plus vous éloigner, et, si Votre Majesté y consent, le château de Moncalier sera prêt immédiatement pour la recevoir. Victor se mordit les lèvres jusqu'au sang : c'était une manière de congé poli, il ne répliqua point. L'entrevue fut froide, ils se séparèrent très convaincus qu'ils se reverraient peu et très éloignés d'en avoir le désir. Le vieux roi se rendit en effet à Moncalier et y reçut toute la cour avec humeur, désagréablement, blâmant tout ce qui se faisait depuis son départ et ne pouvant cacher sa déconvenue. On lui prodigua les respects par ordre du roi Charles, mais toutes ses actions n'en étaient pas moins épiées soigneusement. Cla ne l'empêcha pas de sonder adroitement les dispositions de ceux qui le visitaient, surtout de ses anciens ministres et des personnages considérables qui l'entouraient. Nul ne le comprit car nul ne s'attendait à son projet ; on lui témoigna des regrets, ou plutôt des souvenirs, car les regrets auraient pu inquiéter le présent, mais quant à des espérances de retour, on n'y songeait même pas. Quand il vit qu'il fallait se prononcer hautement, sans quoi on ne viendrait point à lui, il s'y détermina avec cette promptitude de décision qui est le propre des caractères altiers quand leur orgueil est compromis. Il manda le marquis Del Borgo et le retint jusqu'à ce que les autres courtisans fussent partis. La marquise avait grande envie d'assister à cette entrevue. Le roi, je ne sais pourquoi, ne le voulut point souffrir ; il la pria de les laisser seuls. -Monsieur, dit-il aussitôt, je vous ai envoyé quérir pour un parti fort extraordinaire que je compte prendre. -Je suis, comme toujours, aux ordres de Votre Majesté. -Monsieur, l'oisiveté n'est point faite pour un homme de mon espèce, il m'ennuie de vivre ainsi, et j'ai résolu de changer de condition. -Comment, Votre Majesté... -J'ai essayé la retraite, elle ne me convient pas. D'ailleurs, tout va mal depuis que je ne m'en mêle plus. Je vous prie donc, et au besoin je vous commande, de me rapporter mon acte d'abdica- tion, je le regarde comme non avenu. -Mais, sire, le roi Charles... balbutia le ministre épouvanté d'une énormité de ce genre. -Le roi Charles redeviendra le prince de Piémont comme devant, ou bien il pourra garder son titre s'il y tient, cela ne fera pas une difficulté entre nous. C'est vous que je charge de lui signifier ma volonté, à laquelle il ne se montrera point rebelle, je sup pose ; il sait trop ce qu'il me doit et ce que je suis. -Sire ! -Vous me rapporterez cet acte, entendez-vous, monsieur. Je vous trouve bien tiède devant une pareille nouvelle qui devrait vous combler de joie, vous mon ancien serviteur. Aurai-je donc eu tort de compter sur vous ? -Sire, vous et votre illustre Maison pouvez compter sur moi tant qu'il me restera un souffle de vie. -C'est bien, répliqua-t-il d'un ton sec. Parlez donc à mon fils et rapportez-moi cet acte. Del Borgo se retira extrêmement troublé. Le roi ne l'était pas moins que lui, il se repentait de sa démarche, il se repentait d'avoir parlé à cet homme dont il ne se croyait plus assez sûr. Il réfléchissait aussi que son fils, peut-être, ne serait point charmé de lui rendre le présent qu'il en avait reçu et, en revenant sur lui-même, il sentit qu'à sa place il eût refusé la proposition en se vengeant sur ceux qui auraient osé la lui faire. Il était donc fort agité, se promenant par sa chambre et ruminant dans sa tête ce qu'il avait à tenter pour conjurer l'orage. La marquise partageait ses craintes, tous les deux se lamentaient, lorsque, sur le minuit, le vieux roi se décide tout à coup à reprendre son premier projet, autant que cela était possible, et à risquer la partie. -Point d'indécision, point d'intermédiaire, point de demimesure, madame. Tout se décidera cette nuit. J'ai la force, j'ai le droit, j'ai la volonté, j'ai le courage ; qui m'arrêterait donc ? Je vais aller immédiatement à la citadelle de Turin. Saint-Rémi, qui y commande, qui me doit tout, m'ouvrira les portes, les soldats de la garnison, qui me connaissent et qui m'aiment, viendront à moi tout naturellement, et demain, avant que personne ne soit éveillé, je serai maître de la ville et de tout le pays, en ayant à moi cette place importante dont tout dépend. -Cela est admirablement bien conçu, vous avez raison, hâtezvous, mais n'allez que peu accompagné, sans quoi M. de Saint Rémi, qui est un rude compagnon, refuserait peut-être de vous admettre. Les ordres furent donnés sur-le-champ et le roi prit avec lui un seul aide de camp, embrassa la marquise qui pleurait aux sanglots, puis il monta à cheval et partit. La route se fit en silence et heureusement. Il arriva à la porte de secours de la citadelle. L'aide de camp y frappa et fit transmettre au baron de Saint-Rémi, qui est un Pallavicini de bonne race, l'ordre de Victor Amédée qui lui mandait de venir lui ouvrir la porte incontinent. Le baron se hâta de descendre, s'en alla se mettre au guichet, présenta ses hommages à son ancien maître, mais lui assura avec la dernière fermeté qui n'était pas exempte d'une humeur déguisée, il lui assura qu'il n'ouvrirait pas la porte sans un ordre par écrit du roi Charles qu'il était dans son devoir de prévenir sur-le-champ d'une demande aussi extraordinaire. -Mais cela n'est pas possible, Saint-Rémi. Vous vous souviendrez de ce que j'ai fait pour vous et vous ne me refuserez pas une chose aussi simple que de m'introduire dans une citadelle qui m'appartient, dont je suis le maître après tout. -Sire, j'en suis au désespoir, je sais ce que je vous dois et je ne l'oubliera jamais ; mais rien ne me fera manquer à mon devoir, j'ai fait un serment, je le tiendrai ; personne n'entrera la nuit dans la citadelle sans l'ordre écrit de Sa Majesté. Il fallut bien se retirer devant une réponse aussi positive, mais dans quelle furie. -Ah ! disait-il à la Spino, quelle rage insensée m'a poussé à abdiquer le pouvoir, de faire prendre un tel homme. Del Borgo, pendant ce temps, avait fait éveiller le roi et lui avait conté la scène de Moncalier dans tous ses détails. À sa grande surprise, le roi ne s'en montra point étonné et lui donna seulement l'ordre d'envoyer chercher à l'heure même les membres du conseil pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. L'ordre fut exécuté et bientôt les trois ministres d'État, l'archevêque de Turin, le chan celier et les grands de la Couronne furent mandés au palais malgré l 'heure peu accoutumée pour les conseils. Le roi exposa ce qui se passait et demanda aux seigneurs de l'aider de leurs lumières. Frappés d'étonnement, ils ne répondirent que par le silence, jusqu'au moment où l'archevêque, prenant la parole, exprima dans un long discours combien il était surpris de ce qu'il venait d'entendre. Il dit que le vieux roi n'avait aucuns droits à revenir sur le passé, il plaida avec chaleur ceux du jeune souverain à conserver une couronne que son père lui avait remise de son plein gré ; il ajouta qu'il ne le pouvait même en conscience, qu'il appartenait maintenant à ses peuples et à ses serviteurs. Tout le conseil se rangea à cet avis d'un homme aussi éminent par ses vertus que par ses lumières. La discussion se prolongeait néanmoins, lorsqu'un officier se présenta de la part du baron de Saint-Rémi et vint apprendre ce qui s'était passé tout à l'heure à la citadelle. Cette action audacieuse apprit au jeune roi que son père était capable et combien il aurait encore à se défendre contre lui. Les membres du conseil, qui le connaissaient bien, avaient une frayeur plus grande encore, en cas de réussite ; il se vengerait certainement sur une des entraves qu'il avait trouvées, ils défendaient donc leur propre cause avec celle du roi et du pays. Le marquis Del Borgo osa le premier prononcer un mot qui fit frissonner Charles Emmanuel jusqu'au fond du coeur. -Une seule mesure est à prendre, dit le marquis, et quelque pénible qu'elle soit pour la piété filiale de Votre Majesté, il ne faut pas hésiter un instant : le roi Victor Amédée doit être mis en état d'arrestation. -Monsieur, interrompit le monarque, c'est mon père, c'est un roi. -C'est un rebelle, sire, et nous ne pouvons malheureusement lui donner un autre nom. Il faut, je le répète, s'assurer de sa per sonne. -Jamais je ne pourrai y consentir. -Je comprends, sire, insista l'archevêque, que c'est une nécessité pénible. Je sais tout ce qu'il en coûte au coeur de Votre Majesté, mais l'intérêt de vos peuples commande, il faut obéir... Charles Emmanuel combattit longtemps. Il fallut lui arracher son consentement, qu'il laissa prendre plus qu'il ne le donna. Mais lorsqu'on lui présenta la plume pour signer l'ordre, il la refusa. -Je ne puis rien écrire, c'est assez de ce que j'ai dit. -Il n'existe pas un de vos sujets, sire, qui veuille mettre la main sur le roi Victor Amédée sans un ordre écrit de Votre Majesté. -Comment, mettre la main ! Je défends expressément qu'on le touche, je veux qu'on ait pour lui les égards et le respect qu'on aurait pour moi-même. -Et s'il fait résistance, ce qui est plus que probable ? -On le contraindra, mais sans manquer à ce qu'on doit à mon père, entendez-vous ? Messieurs, vous m'en répondez. -Signez donc, sire, reprit le marquis d'Orméa en lui présentant la plume. -Je ne puis, je ne puis. Et sa main tremblait tellement qu'il ne pouvait en effet former ses lettres ; ses yeux étaient pleins de larmes. -Messieurs ! c'est mon père, répétait-il incessamment. Enfin, après de nouvelles instances, il signa ; mais le marquis d'Orméa fut obligé de l'aider. Munis de cet ordre, les membres du conseil partirent pour en diriger et en presser l'exécution. Chapitre XXXVI Le marquis d'Orméa fut chargé de tout diriger. Il s'en acquitta avec grand zèle car il savait, comme tous les autres, que si Charles Emmanuel faiblissait, ils étaient perdus. On appela des troupes comme pour augmenter les quartiers de Turin et le marquis fit entourer le château de Moncalier pendant la nuit du 27 au 28 septembre dans le plus grand silence. Il occupa avec un gros de gens un petit degré conduisant chez le roi, pendant que le comte de La Pérouse entrait par le grand escalier et s'empa- rait des domestiques après avoir au préalable enfoncé les portes. Il entra sans cérémonies dans la chambre où le roi et la marquise étaient couchés. Comme elle entendit du bruit, elle se jeta au bas du lit et, demi-nue, elle s'enfuit ans un cabinet, ne se rendant pas bien compte de ce que ce pouvait être. Elle avait été formellement déclarée dans le conseil comme étant la cause de ce qui arrivait, et n'ayant pas pour elle les mêmes ménagements que pour le roi, on la poursuivit sans cérémonie, on la saisit au moment où elle ouvrait une porte pour s'échapper, on l'emporta malgré ses cris et sa résistance, on la mit dans un carrosse escorté de cinquante dragons, et on l'envoya au château de Ceva, où elle fut étroitement gardée. Cette expédition, toute importante qu'elle fût, n'était pas la plus difficile. Le roi n'avait rien entendu de ce tapage ; il dormait, suivant son habitude, d'un sommeil léthargique et presque effrayant pour ceux qui n'étaient pas accoutumés à le voir ainsi. Il devenait fort pénible de le réveiller pour ce qu'on avait à lui dire ; et cependant cela était indispensable. Le chevalier de Solar commença prudemment par s'emparer de son épée, placée sur un meuble, pendant que le comte de La Pérouse ouvrait les rideaux et commençait sa pénible fonction. Il n'osait toucher au Monarque ; il l'appela plusieurs fois en vain, et, comme il vit que cela ne finissait point, il se décida à lui prendre la main et à la secouer un peu vigoureusement. -Sire ! Votre Majesté ! Rien. -Sire ! que Votre Majesté se réveille. Cela dura un quart d'heure. Enfin, comme cela menaçait de durer encore, le chevalier de Solar fit tirer une arquebusade dans la cour, se doutant bien que ce bruit guerrier rappellerait promptement le vieux soldat, ce qui ne manqua pas d'arriver. Il se leva précipitamment sur son lit, se frotta les yeux et demanda : -Qu'est-ce ? que me veut-on ? où est la marquise ? Le comte de La Pérouse, pour toute réponse, s'inclina profondément et lui montra l'ordre du roi. -Lisez-moi cela, monsieur, je ne vois point. -Sire... c'est que... -Mais enfin, qu'y a-t-il ? reprit Victor qui commençait à s'impatienter, où est madame de Spino ? De quel droit entre-t-on chez moi à pareille heure sans que j'appelle ? Répondez, monsieur, répondez. -Sire, que Votre Majesté me pardonne, mais je suis obligé d'obéir. Madame la marquise de Spino est en ce moment sur la route de Ceva. -Est-il possible ! Mais c'est un crime de lèse-majesté, le savez-vous ? Je suis toujours roi, monsieur, et c'est m'offenser dans ce que j'ai de plus cher. Ramenez-la tout à l'heure, entendezvous ? Qu'il ne lui soit rien fait, qu'elle n'ait pas à se plaindre de la plus légère insulte ou votre tête en répond. -Pardon, Sire, pardon, mais ce n'est pas tout encore. -Commencez d'abord par ramener la marquise, je vous écouterai ensuite. -Madame la marquise ne viendra pas, et il faut que Votre Majesté veuille bien se lever de suite. -Pourquoi faire ? -Pour me suivre. -Et où cela, s'il vous plaît ? -Si Votre Majesté daignait lire cet ordre... -Un ordre signé de mon fils !... pour m'arrêter ! Est-il bien possible ? m'arrêter, moi ! Le roi entra alors dans un accès de colère qui ressemblait, par sa violence, à de la folie : ses cris, ses imprécations, les horribles menaces qu'il proférait faisaient trembler les plus hardis. Il invoqua Dieu, les saints, le diable, toutes les puissances, pour appeler la malédiction du Ciel sur la tête de son fils ingrat et sur les lâches qui le secondaient dans son parricide. C'était un spectacle épouvantable. Moi qui le connaissais bien, je me le représente certainement. S'il eût eu des armes, il les aurait frappés. Ils se regardèrent embarrassés car cela ne prenait point de fin et il en fallait une. Le comte de La Pérouse le supplia encore de s'ha- biller, le temps s'avançait, il fallait partir. -Je ne m'habillerait point et le premier de vous qui me touchera, malheur à lui ! Ils se concertèrent quelques instants et, après bien des hésitations, comme il leur était interdit de le violenter, ils se décidèrent à l'envelopper dans ses couvertures et à l'emporter ainsi jusqu'au carrosse qui l'attendait dans la cour. Il se débattit de toutes ses forces. Enfin, on l'attacha fortement et l'on en vint à bout. Les officiers l'entouraient. Il passa entre deux rangs de soldats qui, à l'aspect de leur vieux roi qu'ils connaissaient et qu'ils aimaient tous, commencèrent à murmurer : ce traitement dont ils ignoraient la cause leur semblait inexplicable et infâme. -Cela ne peut se supporter, dirent les plus vieux presque tout haut, Victor Amédée a été notre Général, et nous ne souffrirons point qu'on le traite ainsi. -Silence, de par le roi, sous peine de mort, s'écria le comte de La Pérouse. On se tut mais les regards parlaient. Ceux qui portaient le vieillard doublèrent le pas. Dans la cour, Victor aperçut un régiment de dragons qui l'avait suivi dans toutes ses guerres. Il le reconnut et voulut le haranguer ; mais aussitôt un roulement de tambour couvrit sa voix. On le mit en carrosse non sans peine et tout enveloppé de ses couvertures, ce qui fit encore murmurer les soldats et faillit amener une révolte aussitôt réprimée par ce mot magique : -Le roi le veut ! Le comte de La Pérouse, le chevalier de Solar, demandèrent au roi la permission de se placer auprès de lui dans le carrosse. Il entra dans un nouvel accès de fureur à cette proposition. -Hors d'ici, bourreaux ! Que je ne vous voie point, vous me feriez mourir de rage. Ils montèrent à cheval et se mirent de chaque côté. Six cents hommes formèrent l'escorte et l'on partit pour le château de Rivoli, tout prêt à recevoir le roi prisonnier. On fit même sceller des barreaux aux fenêtres, ce qui était fort nécessaire car l'état de Victor Amédée ne se calmait point. Il avait des accès perpétuels. Il fallut lui ôter toutes les armes et tous les moyens d'écrire, sans quoi il se serait blessé lui-même en blessant les autres, et il aurait pu jeter dans le public quelques plaintes capables d'amener une émotion populaire dangereuse. On lui interdit toute société. Ceux qui le gardaient avaient défense de lui parler ; lorsqu'il leur faisait quelques questions, ils devaient répondre seulement par une profonde inclination. Pauvre vieux roi ! l'amant de ma jeunesse ! lui que j'ai vu si fier, si grand, si redouté ! Ah ! cela est profondément triste, cela est navrant pour mon coeur. Quel traitement ! qu'était-il devenu ? c'est le lion auquel l'âge a enlevé les forces et qui se consume en efforts impuissants. Je ne saurais écrire tout cela sans souffrir mille douleurs et cependant ce sont les grandes leçons de l'histoire, c'est là ce que je dois raconter, sous peine d'avoir fait une oeuvre incomplète et inutile. Je ne veux pas accuser le roi Charles, je sais qu'il a agi suivant la nécessité de son devoir envers ses peuples, mais il a dû verser des larmes de sang car, je le répète, cela est une grande cruauté;. Cette grande furie, cette grande agitation, se calma après quelques semaines. Il devint au contraire abattu, anéanti presque. On permit à plusieurs de ses anciens serviteurs d'aller le voir et d'y retourner. Ils le trouvèrent d'une tristesse que rien ne pouvait dissiper mais parfaitement doux. Le prince de La Cisterne, son plus ancien ami, y courut le premier. Le roi se montra heureux de le voir pendant un quart d'heure, ensuite il retomba. -Vous manque-t-il quelque chose, Sire ? lui demanda le prince ; je suis chargé de vous dire que rien ne vous sera refusé. -C'est bien généreux, répliqua Victor en souriant amèrement. -Vous plairait-il d'avoir des livres ? je vous en apporterai. -Oui, donnez-moi des livres, que j'oublie en les lisant, et pourtant j'y trouverai encore des ingrats, des fils parricides... Ah ! prince, je suis bien malheureux ! ... Le prince essaya de répandre la baume de l'amitié sur ces blessures, mais inutilement. -Ne désirez-vous rien de plus ? dit-il au moment de se retirer. -Je désire ce qu'on ne me donnera pas, il est inutile d'en parler. -Je suis positivement autorisé à vous dire qu'on ne vous refusera rien, Sire, rien au monde, demandez. -On m'a séparé d'une personne... la seule qui me puisse aider à supporter mes douleurs, la seule qui me soit véritablement attachée, me la rendrait-on ? -Oui, Sire, bien que cette personne soit cause de tout ce qui arrive à Votre Majesté, des malheurs de son illustre Maison. -Ne l'accusez pas, monsieur. Vous ne me connaissez donc plus ? depuis quand Victor Amédée n'a-t-il pas une volonté ? depuis quand se laisse-t-il conduire par une femme, pour qu'on blâme cette femme de l'avoir mal dirigé ? Non, monsieur, ce que j'ai fait, je l'ai fait seul, sans l'avis de personne, je l'ai fait parce que j'ai voulu le faire, je l'ai fait parce que cela était juste, parce que cela était dans les intérêts de tous. Et si mon fils n'avait pas cédé aux sottes vanités de sa femme, il n'eût point hésité à me rendre une couronne que j'ai toujours la force de porter. Hélas ! le pauvre roi, il ignorait qu'on l'avait déclaré fou par une communication officieuse à toutes les cours ; il ignorait que des démarches avaient été faites, et sans succès, au nom de Louis XV, son petit-fils, pour protester contre les traitements qu'on lui infligeait si traîtreusement. Fou ! Victor Amédée ! ce génie si vaste et si positif ! cet homme si fier, si éclairé, si brillant ! Oh ! misères humaines ! On fit venir la Spino, qui n'en fut contente qu'à moitié : une prison ne lui plaisait guère. Lorsqu'ils se revirent, le vieux roi se jeta dans ses bras en pleurant. -Oh ! mon amie, lui dit-il, il ne me reste plus que vous. Elle ne lui donna point un bonheur bien grand. Au contraire, car son humeur devint acariâtre, désagréable, surtout depuis qu'on lui eût défendu de jouer à la reine et de se faire appeler Majesté. Pour rendre la solitude plus complète et plus triste, Victor Amédée, détaché de tous, empêché de tous les côtés, se jeta dans une dévotion outrée, il en prit les pratiques minutieuses et les exigea de sa compagne, laquelle donc s'y soumit en maugréant. Un abbé, qui n'était pas mon petit Michon, fit de ce grand génie une manière de frère, lui marmottant des prières du matin au soir, et en quelques mois le rendit l'ombre de lui-même. À propos de mon petit Michon, j'ai négligé de dire qu'à la suite de sa grande aventure, il avait eu une maladie étrange dont il a failli mourir et dont il n'est pas encore guéri. Il enfla et devint rouge comme un écrevisse cuite, son sang se tourna presque en eau de la frayeur qu'il avait eue. Il m'écrivait encore, il y a huit jours, qu'il ne se rétablissait pas ; cependant il y a trois ans de cela. Victor Amédée ne revit plus son fils et ne voulut plus revoir non plus nos enfants, fruits d'une erreur qu'il déplorait. Ma fille y a perdu gros, et surtout en considération dans les cours et en appuis dans ce pays-ci. La Spino y contribua au moins autant que le confesseur. Enfin, il faut y arriver, le roi Victor Amédée, ce héros, ce grand monarque, est mort l'année dernière, le 31 octobre 1732, à l'âge de soixante-six ans. Il était devenu silencieux et résigné, ne sortait plus qu'en chaise à porteurs et s'éteignit ainsi peu à peu. Il ne demanda pas le roi Charles ; on lui fit dire pourtant qu'il attendait ses ordres. -Je n'en ai pas d'autre à lui donner que de lui souhaiter un règne meilleur à la fin qu'au commencement. Je lui pardonne mais je ne le verrai point. Dites-lui cependant que je lui recommande la marquise de Spino. On lui a laissé tout ce que le feu roi lui avait donné. Seulement, on a exigé qu'elle se retirât au couvent de la Visitation de Pignerol, ce qui a été pour elle un grand chagrin. Elle n'a pas recueilli grand-chose de sa royauté de hasard ; et, tout calculé, j'aime mieux ma place que la sienne, bien que je me sois surprise souvent à l'envier. Maintenant que dirai-je ? Il faudrait parler de moi et je ne le saurais. J'ai l'âme mortellement triste d'avoir évoqué cette ombre qui s'est évanouie si malheureusement. Je ne me trouverais point assez d'esprit pour peindre ce pays-ci où l'on en a tant. Ce sera pour un autre jour si Dieu me prête vie. Je suis vieille aussi, je suis bien près de suivre celui que je regrette, quoiqu'il m'ait si peu regretté. Peut-être n'aurai-je plus le temps d'écrire cette dernière partie de mon existence agitée. J'en serais fâchée, je l'avoue ; j'ai beaucoup à dire et j'aurais grand plaisir à le dire aussi. Voltaire a vu ces mémoires, il veut que je les continue. C'est maintenant une affaire entre Dieu et moi ! Victor Amédée III ou La France et l'Italie depuis 1773 jusqu'en 1796. Chapitre I Lorsque Victor Amédée monta sur le trône, l'Europe jouissait de ce calme lourd et profond qui précède les orages et les révolutions. Les gens les plus clairvoyants pressentaient une commotion sociale, violente et prochaine ; les autres, aveuglés par l'habitude ou par les préjugés, niaient un mouvement qu'ils redoutaient. Les esprits égoïstes et médiocres s'obstinent à vouloir que l'humanité reste stationnaire car le progrès, ce privilège divin de l'intelligence, dépasse l'orbite bornée dans laquelle ils végètent. Mais lorsqu'une réforme est devenue nécessaire et que le moment de l'accomplir est arrivé, rien ne l'empêche et tout la sert. Les annales des peuples seraient moins sanglantes si les hommes savaient alors s'entendre, si les uns cédaient ce qu'ils ont de trop et si les autres se contentaient de ce qui leur manque. Mais les uns refusent obstinément des concessions nécessaires, les autres les imposent par la force. La violence et l'usurpation entraînent alors tous les partis loin du but désigné d'avance ; ils ne savent plus mesurer leurs efforts ni modérer leurs victoires. La Révolution française, qui commença en Europe l'ère des sociétés nouvelles, ne modifia pas seulement le pouvoir politique, elle changea toute l'existence intérieure de la nation. Les formes de la vieille société du Moyen Âge existaient encore, le sol de presque tous les États était divisé en provinces ennemies ou étrangères les unes aux autres, les hommes étaient séparés en classes rivales, la noblesse n'avait plus de pouvoir et conservait tous les privilèges, le peuple n'avait aucun droit et possédait les richesses et la force. L'arbitraire et la confusion entravaient toute tentative d'amé- lioration. Les sujétions féodales, l'oppression des dîmes, la répartition injuste des impôts, la violation de toute liberté individuelle : tels étaient les obstacles que rencontra la Révolution et qui ont produit ses excès sanglants et déplorables. Forcée à la lutte, elle n'a pu ni les prévoir ni les empêcher. La résistance intérieure amena ses violences, l'agression du dehors conduisit à la domination militaire et les pays qui avoisinaient la France durent être envahis par le flot révolutionnaire, comme ces champs inondés par les eaux d'un torrent débordé : il ravage et féconde. Ainsi que nous l'avons dit, la société était latente dans son principe et tendait à se dissoudre. Lorsque Victor Amédée ceignit la couronne, il avait quarantesept ans, l'âge où l'homme a encore toute l'énergie de la jeunesse et possède l'expérience et la modération de l'âge mûr. Doué d'un caractère affable et généreux, il manquait de cette volonté souveraine qui seule accomplit les grands changements dans les États. Né dans une classe obscure, il eût été un homme remarquable par son instruction et sa bonté ; roi, il fut un monarque médiocre. Il manqua de cette prévision politique qui ravit un monde à l'avenir. Pilote imprévoyant, son attachement fanatique aux coutumes anciennes, sa haine des idées nouvelles le firent se précipiter vers l'inconnu. Les yeux tournés vers le passé, il dut se heurter aux écueils qui semaient sa route, et son infortuné et inhabile successeur ne recueillit que les débris du vaisseau glorieux de l'État que lui avaient laissé ses pères. Comme Louis XVI, Victor Amédée ne fut ni régénérateur ni despote à une époque où il fallait être l'un ou l'autre. Ce prince, né avec tous les instincts guerriers et héroïques de cette forte et noble race de Savoie, poussa l'amour de la gloire militaire jusqu'au fanatisme. Il ne rêvait que batailles ; on aurait pu dire de lui avec raison que les victoires de ses ancêtres troublaient son sommeil. Aussi son premier soin fut-il de s'occuper de la réorganisation de l'armée, mais il le fit avec tant de précipitation et d'inexpérience, que les premières années de son règne furent perdues en vaines et inutiles tentatives. Des sommes immenses furent jetées en changements d'uniformes ; le soldat n'était plus qu'un mannequin qu'on habillait et déshabillait chaque jour ; ces essais puérils ruinaient le trésor et humiliaient les militaires, assez mécontents de voir toutes les places d'officiers réservées aux seuls nobles. Aussi l'armée, qui bien organisée fait la force et la puissance d'un État, n'était, quoique très nombreuse, que faible et inutile, autant que ruineuse pour les finances. C'était un vaste corps sans force et sans âme. Après treize ans d'inutiles essais, Victor Amédée dut démolir de ses propres mains ce frêle édifice, renoncer à son système et donner une forme plus simple à l'ensemble de ses troupes. Le nouveau roi, allié à presque toutes les cours de l'Europe, crut voir se lever l'aurore d'un règne heureux et brillant. Il méprisait trop les rumeurs publiques pour les écouter et encore moins pour les craindre. Le vieux comte Bogino osa lui parler avec son âpre franchise et sa lucide sagacité ; il fut disgracié et remplacé par le comte Chivarina. L'opinion publique se souleva hautement contre ce changement. Une incertitude maladroite, un tâtonnement coupable présidaient à tous les actes du nouveau gouvernement, faiblesse qui éclata à l'occasion de l'expulsion des Jésuites ; on n'eut ni le courage de les chasser ni celui de les défendre. Les demi-mesures nuisent toujours à ceux qui les emploient. Le gouvernement, par cette conduite chancelante, souleva l'opinion publique contre lui et mécontenta les partisans des prêtres. C'était une faute dont on sentit plus tard toutes les conséquences. La cour de Turin avait à cette époque cette physionomie monacale et froide que l'étiquette et la terreur de l'Inquisition avaient imposée à la cour de Madrid et qui avait été apportée à Turin par la reine infante d'Espagne. L'ennui et la gêne pesaient sur cette aimable noblesse piémontaise si remarquable de grâce. Même à la cour de France, plus de joyeux propos, de folles amours, de fêtes animées et brillantes, mais de graves réceptions cérémonieuses et glacées comme la souveraine qui les présidait. On aurait dit un couvent ou une caserne : la cour tenait de l'un et l'autre. En 1775, le roi maria son fils le prince de Piémont avec Madame Clotilde de France, soeur de l'infortuné Louis XVI. Les angéliques vertus de cette princesse qui l'on fait placer au rang de saintes, ses malheurs qui en font une suprême martyre, nous occuperont assez dans le cours de cet ouvrage pour qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant à l'apparition de cette blanche et douce figure. Marie Clotilde, qu'on appelait le gros Madame à la cour de Louis XV à cause de son embonpoint précoce, avait à peine seize ans à l'époque de son mariage avec le prince de Piémont, qui fut depuis Charles Emmanuel IV. D'une piété exaltée et fanatique, elle aurait voulu se consacrer à la vie monastique et prononcer ses voeux dans le couvent des Carmélites auprès de sa tante Madame Louise. Elle n'obéit qu'avec répugnance aux ordres de Louis XVI, qui la destinait à l'héritier de la couronne de Sardaigne. Elle redoutait le mariage et les nouveaux devoirs qu'il allait lui imposer. Elle tremblait en s'avançant vers la Savoie où l'attendait son jeune mais peu séduisant époux, qui lui aussi semblait mieux fait pour aspirer au commandement d'une communauté de moines qu'au gouvernement d'une nation. Mais cet effroi de la princesse n'était point ce trouble plein de charme qui agite le coeur d'une jeune fille dans un pareil instant, mais la répulsion, la haine monacale contre tout plaisir charnel, cette sévère austérité qui conduit au fanatisme. Les fêtes du mariage du prince de Piémont furent splendides. Madame Clotilde, indifférente à tous les plaisirs mondains, n'ex- prima qu'un désir pieux, celui de voir la relique du Saint-Suaire exposée à cette occasion à la vénération des fidèles. Retirée au fond de ses appartements, cette princesse continuait à suivre ses pratiques de pénitence et de dévotion comme elle eût fait au couvent de Sainte-Thérèse. Elle portait le cilice, s'imposait de dures privations et de longs jeûnes. Sa douceur angélique, ses vertus sublimes, son ardente charité édifiaient la cour et transportaient le peuple d'admiration et de respect. -Allons voir passer la sainte, disaient ces bonnes gens en accourant le dimanche sur le passage de la famille royale qui se rendait à la messe en grand apparat. La maigreur et la roide fierté de la reine faisaient ressortir davantage la suave beauté et la sereine physionomie de Marie Clotilde. Le prince de Piémont, qui adorait sa femme, se montrait heureux des muets et ardents hommages dont elle était l'objet. Victor Amédée, qui avait marié ses deux filles aux aux deux frères de Louis XVI, le comte de Provence, qui fut Louis XVIII, et le comte d'Artois, qui devait être Charles X, voyant que le prince de Piémont n'avait pas d'enfant, pensa à marier son second fils le duc d'Aoste, et cette fois ses regards se tournèrent vers la Maison d'Autriche pour aller chercher une belle-fille. Son choix tomba sur la jeune archiduchesse Marie-Thérèse, petite-fille de la grande impératrice dont elle portait le nom et fille de l'archiduc Ferdinand d'Autriche et de Béatrix d'Este, héritière du duché de Modène. Ce mariage fut célébré à Novare le 25 avril 1789. Le duc d'Aoste avait alors trente ans. Il était laid, petit et un peu bossu ; mais ses yeux grands et beaux avaient une rare expression de douceur et d'intelligence. Instruit, studieux et d'une adorable bonté, il savait se faire aimer. D'une valeur brillante et téméraire, sa faiblesse de caractère fut son seul défaut. Tous ses instincts étaient nobles et généreux. Dominé par sa femme, dont il fut toujours vivement épris, il ne sut résister à aucune de ses volontés. Elle était si belle, si hautaine et si capricieuse, la fière Autrichienne, elle souffrit si noblement l'exil avec lui ! À propos du mariage du duc d'Aoste, on raconte une anecdote assez curieuse et que voici : Victor Amédée et sa famille s'étaient rendus à Novare dès le 24 pour recevoir l'auguste fiancée qui devait arriver le lendemain à midi et qui, en attendant ce jour solennel, passait dans un pavillon qu'on lui avait élevé sur la frontière son dernier jour de jeune fille, se reposant des fatigues de son long voyage, et attendant avec trouble et ravissement le moment de connaître son époux dont elle avait entendu si souvent vanter les vertus et le mérite. De son côté, le duc d'Aoste, impatient de voir la jeune archidu chesse dont un portrait fidèle lui avait révélé la beauté merveilleuse, imagina un stratagème pour jouir quelques heures d'avance du bonheur de la contempler. Il revêtit les habits d'un officier du palais, ainsi que le marquis Del Borgo son aide de camp favori, et tous deux, chargés de bouquets de fleurs et de riches présents, se présentèrent au nom du duc pour offrir ces galanteries à l'archi- duchesse. Mais un indiscret avait trahi le secret de l'amoureux prince, et Marie Thérèse fut avertie que son époux viendrait, caché sous les plus humbles habits, pour la voir quelques heures plus tôt. Ses yeux brillèrent de plaisir. Fière et émue de tant d'amour, elle courut mettre ordre à sa toilette, voulant à son tour prouver par son désir de plaire la satisfaction qu'elle éprouvait d'être aimée. -Écrivez à maman que je suis bien heureuse, dit-elle en se tournant vers la marquise Trivulce, sa gouvernante qui l'accompa- gnait. -Puissiez-vous répéter toujours ces douces paroles. -En douteriez-vous ? -Non, mais la vie a des traverses, même pour les princes, et je prie Dieu d'en préserver Votre Altesse. -J'ai foi dans l'avenir et ce jour est trop beau pour que je le laisse obscurcir par le plus léger nuage. Il y eut un moment de silence. -Madame, reprit la princesse toute rougissante et émue, permettez-moi une question que je n'ai jamais osé vous adresser et que je vais vous faire... Le duc d'Aoste est-il beau ? -Je n'ai jamais vu Son Altesse. Ses portraits offrent des traits pleines de douceur et de bonté. -Oui, je sais qu'il est le meilleur des princes et le plus noble des hommes, mais je voudrais aussi qu'il fût beau. Je veux l'aimer, je l'aime déjà. Ne faut-il pas qu'il me plaise ? Il doit être beau, j'en suis sûre. Et comme l'étourdie jeune fille achevait ses candides et enfantines questions, un page souleva les lourdes portières de velours brodées d'or aux armes impériales, et annonça que deux envoyés du duc d'Aoste chargés de présenter des fleurs à l'archiduchesse réclamaient l'honneur de les lui offrir. -Faites-les entrer, s'écria joyeusement Marie Thérèse. Toute personne appartenant au noble duc est bien venue auprès de moi. Et, palpitante d'émotion, la jeune fille leva ses beaux yeux étincelants vers les deux étrangers qui franchissaient le seuil de la porte en s'inclinant respectueusement devant elle. Ils étaient tous les deux à peu près du même âge et portaient le costume des officiers ordinaires du palais. Le premier, grand et pâle, à la tournure distinguée et vraiment royale, tenait en main un simple bouquet de jasmins parfumés ; le second, maigre, chétif et presque bossu, tenait un coffret d'or renfermant une riche parure. Tous les deux reculèrent éblouis de la beauté suprême et rayonnante dont brillait en ce moment la petite-fille de la grande Marie Thérèse. -Le duc d'Aoste, mon auguste maître, balbutia le jeune homme tremblant, mais moins heureux que nous ce soir, puisqu'il ne peut pas voir Votre Altesse, nous a chargés de venir vous saluer en son nom en vous offrant ces faibles marques de son respect. Et les deux jeunes gens présentaient à la princesse, l'un son coffret, l'autre ses fleurs. Marie Thérèse respira le bouquet avec ivresse et ouvrit le coffret avec empressement. Elle poussa un cri de joie à la vue des brillants et des émeraudes qui formaient cette riche parure. -Fleurs et brillants, fit-elle, me sont également chers et précieux car ils me viennent d'une main qui m'est chère. Dites à Son Altesse que je le remercie et que, si demain je me parerai de ses bijoux, ce soir je porterai son bouquet. Et la princesse plaça vivement les fleurs sur son sein en levant vers celui qui les lui avait offertes un regard timide et passionné qui le fit tressaillir, tandis que son compagnon, muet d'admiration et de saisissement, contemplait en extase la jeune princesse debout devant eux. -Messieurs, dit-elle enfin, assurez Monseigneur de mes sentiments empressés ; veuillez lui remettre ce petit souvenir que j'ai fait pour lui. Et la princesse leur donnait un étui contenant un travail de ses mains royales. -Les rois ou les dieux seuls sont dignes d'un tel bonheur, fit le jeune homme en soupirant et en recevant le don de la princesse en ployant le genou. Et déjà ils reculaient vers la porte pour se congédier, l'un presque fou d'admiration, l'autre extatique de saisissement, mais Marie Thérèse les rappela d'un geste gracieux : -On paye les serviteurs ordinaires avec de l'or. Vous, messieurs, je veux vous laisser un gage durable de ma reconnaissance pour le plaisir que vous m'avez fait ce soir. Et, avant que la marquise Trivulce eût le temps de l'en détourner, Marie Thérèse tirait d'une boîte deux simples anneaux ornés d'une seule turquoise et les offrait aux deux jeunes gens. Ceux-ci mirent un genou à terre et baisèrent avec vénération la belle main de l'archiduchesse, qui les congédiait avec son plus doux sourire. À peine étaient-ils au bas de l'escalier, que la princesse se précipita toute ravie dans les bras de sa gouvernante. -Je l'aurais reconnu entre mille, s'écria-t-elle, il est bien tel que je l'avais rêvé, avec ses yeux mélancoliques et son doux et fier visage. -Imprudente et malheureuse enfant, si vous vous trompiez ! -Non, non, le duc d'Aoste ne peut être que lui : n'avez-vous pas remarqué la tendresse de son regard ? -Dieu le veuille, mais je crains fort que vous ne soyez dans l'erreur. Marie Thérèse soupira. -Mais l'autre est un monstre, fit-elle avec épouvante. -Il n'est pas beau, voilà tout, répliqua la sage gouvernante, qui avait cru reconnaître le duc d'Aoste dans ce silencieux personnage. Le lendemain, midi sonnant, aux salves de l'artillerie, au son de toutes les cloches qui carillonnaient joyeusement, aux acclamations d'une multitude immense, l'archiduchesse faisait son entrée solennelle à Novare. Elle s'était parée de son collier d'émeraudes et un bouquet de jasmins brillait parmi les perles et les diamants qui étoilaient son corsage. À peine son carrosse parut-il aux portes de la vielle, que la calèche découverte où se trouvaient le roi et le duc d'Aoste en sortir pour aller à sa rencontre. Un brillant état-major d'officiers à cheval faisait suite aux voitures du roi et de la cour. Près de la portière, du côté où se trouvait le duc d'Aoste, se tenait le marquis Del Borgo à cheval. Mais il était si pâle, il avait l'air si souffrant, lui d'ordinaire d'une si mâle et d'une si radieuse beauté, que tous les regards le contemplaient avec étonnement. Marie Thérèse, tremblante et émue, tenait dans ses mains les mains de la marquise. Elle fixait son oeil pénétrant et inquiet vers le brillant cortège qui venait à sa rencontre. Tout à coup, ses mains tremblèrent : elle venait de voir la voiture royale. Chevauchant à la portière, elle venait de reconnaître son bel inconnu de la veille. Son oeil brilla et plongea comme un éclair au fond de la voiture. Elle vit le roi et reconnut le duc d'Aoste. Elle poussa un cri et s'évanouit. Un coup d'oeil expliqua tout à la marquise. Marie Thérèse, revenue vivement à elle, rappela toute sa force et son courage. La petite-fille de Marie Thérèse fut digne d'elle dans ce moment suprême. Pâle et tremblante encore, lorsqu'elle fut à trente pas de la voiture du roi, elle descendit de la sienne, selon l'étiquet- te. Le roi descendit à son tour et courut vers sa bru. Elle se jeta à ses pieds. Victor Amédée la releva et l'embrassa tendrement. Il lui présenta le duc d'Aoste toujours extatique et ravi devant elle. Elle eut assez de présence d'esprit pour répondre avec justesse, dignité et à-propos à ce qu'on lui disait. Le roi lui présenta ensuite le prince et la princesse de Piémont. Elle remonta alors dans le carrosse du roi avec le duc et Madame Clotilde. Son regard distrait et mélancolique tomba par hasard sur l'officier qui galopait à sa portière et rencontra le sien. Elle tressaillit, courba la tête et pendant plusieurs minutes fut ainsi grave et recueillie. Lorsqu'elle releva le front, elle était horriblement pâle mais sereine. Une expression glacée et impassible avait chassé à jamais la candide joie qui rayonnait ce matin encore sur ce visage de seize ans : on devinait qu'un combat atroce, qu'une lutte à mort venaient de se livrer dans ce jeune coeur. Quel sentiment l'avait-il emporté ? Était-ce la résignation à ses devoirs, cette angélique vertu de la femme ? était-ce l'acerbe désespoir d'un coeur méconnu et froissé ? Le temps nous le dira. En attendant, laissons-la, souriante et parée, subir le martyre de cette journée. Hélas ! la femme a le courage de la souffrance morale, comme l'homme a celui de la douleur physique ; on a vu des soldats rire et chanter tandis qu'on leur amputait une cuisse ; on ne pense pas à admirer une femme qui sourit, le front orné de fleurs, tandis qu'on brise son coeur à jamais. La douleur physique, qu'est-elle près des angoisses de l'âme ? Un nerf qui se tord sous le froid du scalpel fait-il plus de mal qu'une fibre du coeur éclatant à la plus grande des douleurs humaines, l'amour ? Et pourtant l'homme est ainsi fait, qu'il compatit aux maux qui tombent sous ses sens et qu'il nie et raille parfois les douleurs atroces et sublimes de l'âme. Marie Clotilde combla la jeune Marie Thérèse de témoignages de tendresse, mais il existait une trop grande différence dans le caractère de ces deux princesses pour qu'une véritable intimité pût se former entre elles. Marie Thérèse, jeune, belle, ardente, passionnée, impérieuse et hautaine comme tous les princes de sa race, mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer, frémissait comme une lionne sous le joug qu'on lui avait imposé. Cette âme altérée de voluptés et d'amour aspirait en vain à ce bonheur inconnu et rêvé ; le mariage, pour elle, n'était qu'une froide et triste associa tion. Elle aimait pourtant le duc d'Aoste, dont la bonté touchante l'attachait, mais ce n'était point là le mari qu'il aurait fallu à cette femme à l'organisation riche, énergique et brûlante. D'ailleurs, rayonnante de beauté, elle était humiliée d'être unie à un prince aussi disgracié par la nature, et, chaque fois que l'élégant marquis Del Borgo se trouvait à côté du mélancolique duc d'Aoste, les yeux de la jeune femme se fixaient vers la terre, son sein s'agitait et ses joues, si roses d'ordinaire, devenaient pourpres et brûlantes. Quant à Marie Clotilde, livrée à ses exercices de piété, elle n'ap- partenait en rien aux choses d'ici-bas. Les passions terrestres étaient étrangères à ce coeur vierge et pur. On aurait dit qu'elle vivait déjà dans le ciel. Elle avait beaucoup contribué au mariage du duc d'Aoste dans l'espoir de lui voir un héritier qui assurât des descendants à la dynastie de Savoie et pour qu'il lui fût permis alors de vivre fraternellement avec le prince de Piémont. Ce dernier, plein de vénération pour les vertus de sa femme, s'était soumis à ce désir et, depuis cette époque jusqu'à celle de leur mort, les augustes époux ne transgressèrent plus ce voeu de chasteté. Au milieu de la cour, la princesse menait la vie qu'elle eût trouvée dans un cloître. Levée avant le jour, elle passait plusieurs heures en prières, prosternée à terre et les bras levés vers le ciel dans un tel état d'extase, qu'il fallait souvent la secouer et l'appeler avec force pour qu'elle entendît ce qui se passait autour d'elle. Après avoir assisté à une messe privée, elle entendait encore la messe avec la famille royale. Toute sa journée était consacrée à la prière, aux mortifications, aux bonnes oeuvres. Douce, dévouée, obéissante jusqu'à l'humilité envers son mari et le roi son beaupère, elle ne parlait à ce dernier qu'en fléchissant le genou et remplissait les fonctions les plus abjectes d'une domestique envers le prince de Piémont. Dès qu'il était malade, ce qui lui arrivait souvent, il n'avait plus d'autre garde : attentive et empressée, elle était debout jour et nuit à son chevet, ce qui la fatiguait beaucoup à cause de son excessif embonpoint. Elle fuyait le monde et affectait une extrême simplicité dans ses vêtements, ne portant des bijoux et des étoffes de soie qu'aux réunions de la cour où elle était forcée d'intervenir. Mais elle le faisait alors avec tant de répugnance, que ceux qui s'approchaient remarquaient son mécontentement à travers ce voile d'inaltérable sérénité répandu sur ses traits si calmes et si doux. Même, on dit qu'au théâtre, pour s'empêcher de prêter une oreille trop complaisante aux accords de la musique, elle récitait mentalement le chapelet. Cette dévotion si ardente ne la rendait pas intolérante : d'une adorable charité, elle ne soupçonnait même pas le mal ; enjouée et indulgente, elle cherchait toujours à excuser les autres, ce qui faisait que le roi Victor l'avait surnommée l'ange de la paix, car c'était elle qui terminait toujours les fréquentes altercations qui s'élevaient entre Victor Amédée et son fils. Souvent, pour excuser ce dernier, elle se chargeait de ses torts. Alors le vieux roi, moitié contrarié, moitié touché de tant d'abnégation, disait d'un ton boudeur et ému : « Ma belle-fille est trop bonne, elle s'accuse des fautes qu'elle n'a pas commises, et tout cela pour en disculper son mari. » Le mariage du duc d'Aoste avait donné lieu à beaucoup de fêtes qui se prolongèrent pendant l'automne et continuèrent tout l'hiver. On était dans le carnaval de 1790, il y avait eu bal à la cour. Marie Clotilde venait de recevoir des lettres de sa soeur Madame Élisabeth qu'elle adorait. Ces lettres n'étaient pas faites pour la rassurer. La princesse l'entretenait des événements politiques qui se passaient en France et qui prenaient déjà une physionomie alarmante. Madame Clotilde, épouvantée de cet avenir formidable qu'elle voyait surgir à l'horizon, et le considérant comme un juste châtiment du Seigneur irrité, était tombée prosternée, la face contre terre, les bras tendus au ciel. Longtemps elle resta ainsi, priant et pleurant, perdant le sentiment du temps et de tout ce qui l'entou- rait. Marie Thérèse, qui la cherchait, ayant pénétré dans ses appartements et ne la trouvant pas, crut qu'elle était retirée dans son oratoire. Elle ouvrit la porte d'un boudoir qui y conduisait et elle vit sa soeur étendue à terre, sanglotant avec force. Elle courut à elle, voulut la relever, mais en vain, l'appela sans que le son de sa voix parût avoir frappé ses oreilles. Épouvantée, hors d'elle-même, elle courut à une sonnette et appela vivement. Les femmes de la princesse de Piémont se précipitèrent dans la chambre et s'arrêtè- rent avec respect en voyant la princesse dans cet état. -Ma soeur ! secourez ma soeur ! cria Marie Thérèse avec violence. -Ne la troublons pas, reprit l'une d'elles à voix basse. La sainte est en prière. -Quoi ? -Son Altesse est toujours dans cet état d'extase chaque fois qu'elle parle au Seigneur. Marie Thérèse s'arrêta. Puis, se rapprochant plus doucement de la princesse, elle murmura en lui prenant la main : -Ne souffrez-vous pas ? Clotilde, à cette voix si douce et si émue, se retourna et, se relevant toute confuse : -Pardon, ma soeur, je ne vous avais pas entendue, fit-elle. Y a-t-il longtemps que vous étiez là ? -Un instant, vous m'avez effrayée. J'ai craint qu'il ne vous fût arrivé malheur. -Plût à Dieu que les malheurs que je prévois fussent tombés sur moi et qu'ils épargnassent ma famille. -Que voulez-vous dire ? Quel malheur menace l'auguste Maison de Bourbon ? -Hélas ! ma soeur, Dieu nous réserve de grandes calamités, et c'est de la France, de mon doux sol natal, que nous viendront la mort et l'épouvante. -Quoi ? Craignez-vous assez ces misérables rumeurs de quelques insensés pour leur faire l'honneur de les redouter ? -Vous appelez quelques insensés une nation entière qui se soulève, aveuglée par l'irréligion et égarée par l'esprit du mal ! Ne voyez-vous pas que nous sommes dans une de ces époques fatales et terribles que Dieu suscite contre les hommes pour les punir et les régénérer. -J'ai plus de foi dans la bonté divine. -J'adore sa bonté mais je tremble devant sa justice, fit Madame Clotilde avec abattement. Il y eut un instant de silence. -Ma soeur, dit enfin Marie Thérèse avec assez d'embarras, je venais vous demander si vous ne paraîtrez pas ce soir à la loge royale ? -Encore au spectacle ! fit Clotilde. Le roi ne m'en a pas donné l'ordre. -Non, il me permet d'y aller, voilà tout, fit la jeune femme, si pourtant Votre Altesse m'en donne l'exemple. -Moi, vous donner un exemple si pernicieux ! Jamais, ma soeur ; le soin de votre salut et de votre bonheur m'est trop cher pour que j'ose le compromettre ainsi. -Mais il n'y a pas de mal à écouter la musique, reprit la duchesse. -Et ces ballets ! ces infâmes ballets qui me forcent à fermer les yeux ! Mais cette musique enivrante et voluptueuse ! Croyezvous qu'il n'y a aucun danger à toutes ces choses-là ? Fuyons, ma soeur, fuyons ces coupables et mondaines distractions. Marie Thérèse s'inclina ; elle baissa la tête, et deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux. Clotilde les vit et, peinée du chagrin de la jeune princesse, elle reprit avec douceur : -Vous teniez donc beaucoup à cette fête ? -Oui, j'ai été habituée à aller au théâtre à la cour de Modène. J'aime l'opéra, la musique me ravit, et les douces paroles de Métastase me charment. N'êtes-vous pas de mon avis ? Métastase n'était-il point le poète de coeur ? -Je n'ai jamais lu de ces livres-là. -Mais l'autre soir, au théâtre royal, n'avez-vous pas été émue de sa Didone abbandonata ? -Je l'ai entendue mais je ne l'ai pas écoutée, fit Clotilde sévèrement. -Quoi ! tandis que vous étiez au spectacle... -Je priais, dit la princesse avec simplicité. Marie Thérèse se tut, elle n'osa pas insister, et elle allait se congédier tristement de sa belle-soeur. Celle-ci la considéra attentivement. -Ma soeur, reprit-elle avec bonté, vous êtes triste. Avez-vous du chagrin ? -Ah ! s'écria Marie en fondant involontairement en larmes, mon sort n'est-il pas affreux ? -Le duc d'Aoste ne vous aimerait-il pas ? -Oh lui ! ce n'est pas de lui que je me plains, il m'aime ! Oh, il ne m'aime que trop ! -Qu'avez-vous alors ? -Hélas ! reprit Marie Thérèse avec découragement, je ne le sais. Mais, séparée de ma mère, de ma famille, seule ici, étrangère, je n'ai pas un ami, une âme à qui confier mes souffrances, et l'on me refuse encore la moindre distraction, le plus petit amusement. -Vous avez raison, ma soeur, accablez-moi de vos reproches. J'ai manqué envers vous et j'en accuse ; j'oubliai, moi qui ai trente ans, que vous n'en avez que seize, qu'il ne faut pas vous laisser seule ainsi. Vous avez besoin d'une mère, je serai la vôtre. Voulezvous que nous allions ce soir au spectacle ? Marie Thérèse, touchée de cette suave bonté, prit la main de la princesse de Piémont et la porta à ses lèvres. -Je n'y tiens plus, je vous remercie, vos douces paroles m'ont consolée. -Thérèse, vous êtes une noble et bonne créature, permettezmoi seulement de vous donner un conseil. -Dites, dites, ma soeur, je vous écoute religieusement. -Modérez cette extrême vivacité, cette ardeur aux plaisirs. Hélas ! nous, pauvres princesses, nous sommes les plus esclaves des femmes ; le trône est un pilori où nos moindres actions sont exposées à l'opinion malveillante du public. -Y ai-je donné lieu ? -Dieu me garde d'en avoir la pensée ! Mais les temps sont mauvais, ma soeur, il s'élève d'en bas un vent fatal aux princes de la Terre. Prenons garde à nous, c'est le moment de dire : veillons et prions. Et comme Clotilde achevait ces paroles, on annonça le roi. Les deux princesses coururent à la rencontre de leur beau-père, s'agenouillèrent devant lui pour lui baiser la main. Il les releva avec empressement et galanterie, effleurant de ses lèvres leurs jeunes fronts si purs. -Ensemble ! dit-il avec ravissement, charmé de voir Marie Thérèse avec sa belle-soeur. -Mon père, reprit la princesse de Piémont, vous prévenez mes désirs, j'allais passer chez Votre Majesté pour vous demander une grâce. -Ordonnez, fit le vieux monarque en s'inclinant courtoisement, les dames sont faites pour commander, non pour obéir. -Je désirerais aller au spectacle ce soir, m'en donnez-vous la permission ? fit Marie Clotilde d'une voix tremblante mais avec assurance. -Trop heureux de vous accompagner. La princesse fit une profonde révérence et, se tournant vers Marie Thérèse : -Ma soeur, voulez-vous venir, fit-elle avec douceur, Sa Majesté vous en prie. -Oh ! ma soeur, que vous êtes bonne, s'écria Marie émue et ravie. Et, sans attendre que Clotilde l'en empêchât, elle raconta en peu de mots au roi ce qui venait de se passer. -Mes filles, vous êtes deux anges, continuez ainsi et vos vertus protégeront mon trône. -Hélas ! dit Clotilde les trônes de l'Europe ont besoin d'ap- pui, et si Dieu retire sa main qui les soutient, ils s'écrouleront en débris. Le moment n'est pas loin, peut-être, où nous marcherons sur les ruines. -D'où naissent ces sinistres pressentiments ? -Votre Majesté ignore ce qui se passe à Paris ? -Oh ! fit le roi en levant les épaules, une assemblée de bavards. -La voix du canon saurait les faire taire, dit la jeune Thérèse avec résolution. Le roi et Clotilde la regardèrent avec étonnement. Le roi sourit mais la pieuse princesse de Piémont reprit : -Les rois sont les représentants de Dieu, c'est donc à lui à nous défendre. Prions et remplissons notre devoir de bons pasteurs, éloignons les dangers qui menacent de corrompre nos peuples, mais soyons miséricordieux. -Bien, dit le roi, demain je fais prendre les mesures les plus rigoureuses pour défendre tout livre, tout écrit venant de France. Lorsque les princesses parurent dans la loge royale, il s'éleva un murmure d'admiration. Marie Thérèse était si souverainement belle, et Marie Clotilde si chastement angélique, que tous les coeurs étaient surpris et touchés. Seul dans le fond d'une loge, le marquis Del Borgo fixait un regard ardent et profond sur la jeune duchesse d'Aoste qu'il pouvait enfin contempler à son aise, sûr que ses regards ne seraient pas épiés. -Et elle appartient à cet homme-là ! fit-il tout à coup en jetant un coup d'oeil jaloux et méprisant sur la figure piteuse du duc. Et l'on n'a pas craint d'unir cette divine créature à cet être frêle et souffrant ! Pauvre femme ! on a tué son coeur ! Non, ce coeur m'appartient, je l'ai deviné, je l'ai compris, et le mien est à toi, à toi pour jamais. Et le marquis tira un petit cordon de son sein. À ce cordon était suspendu un simple anneau d'or orné d'une seule turquoise. Il le porta religieusement à ses lèvres. -Oh ! murmura-t-il sourdement, l'aimer et mourir ; un seul de ses regards ! un seul sourire ! Et ne pouvoir lever mes regards jusqu'à elle ! Ah ! ce mot brûlant et magique ! ce mot fait pour l'amour ! ce mot : je t'aime ! ne pourrai-je jamais le murmurer tremblant à ses genoux ? La voir, la voir au moins ! Et l'amoureux jeune homme la contemplait avec un de ces regards qui jettent des étincelles, regards magnétiques qui ont le pouvoir d'attirer et de fasciner. Il crut que les yeux de la princesse se tournaient vers lui et plongeaient dans le fond de sa loge. Il tressaillit, s'avança, recula, s'avança encore, et cette fois ses yeux rencontrèrent ceux de Marie. Il frissonna de joie et d'amour, il la vit rougir, son sang reflua vers son coeur. D'un regard, ils s'étaient devinés ! La princesse baissa les yeux. Lui, enfoncé dans le coin le plus obscur de sa loge, il ne vit plus rien, n'entendit plus rien, il avait assez de bonheur ! Le spectacle avait déjà cessé, et lui, toujours plongé dans ses rêveries, sa main posée sur son coeur où reposait son anneau, il oubliait tout, tout hors une suave apparition ! et un regard de feu qui venait de changer sa destinée. Chapitre II Le marquis Del Borgo était à cette époque le plus bel homme de la cour. Généreux, élégant, noble de coeur et de caractère, il offrait un type idéal de distinction et de grandeur chevaleresque. Ses nombreuses et trop nombreuses aventures galantes rehaussaient son mérite auprès des femmes et lui valaient un reproche de la part des gens rigides ou faisant semblant de l'être. D'une prodigalité magnifique dans ses amours, il semait l'or à pleines mains, environnant d'un luxe inouï ses folles maîtresses. On ne lui connaissait aucun engagement sérieux ; il promenait ses caprices de l'une à l'autre, de la grande dame à la grisette ; la fille d'opéra l'emportait même souvent sur plus d'une comtesse, qui pleurait, délaissée, l'inconstance de cet amant si charmant et si infidèle. Parmi les femmes qui s'étaient perdues pour le marquis, se trouvait une Provençale d'une grande distinction, la marquise de Ponthevès. Cette femme, d'une beauté incomparable, mariée à un homme jaloux et méchant, vivait dans un petit village de la Province. L'éducation de son fils unique, qu'elle idolâtrait, avait été la seule joie, la seule consolation de cette pauvre mère qui aimait son enfant avec cet amour ardent, profond, passionné, presque insensé, que toute femme privée des joies de l'amour porte aux enfants. On dirait que ces frêles et ardentes organisations concentrent dans cette affection tous les trésors d'amour enfouis dans leur coeur froissé. Monsieur de Ponthevès, trouvant que sa femme gâtait son enfant, venait de le lui enlever et de le confier à des mains étrangères à Paris. Le désespoir de cette pauvre mère fut immense et déchirant. Elle se soumit sans murmure pourtant, mais la douleur fit des progrès rapides dans cette constitution déjà si altérée par la souffrance morale ; elle tomba malade. Soit pour lui procurer l'influence d'un climat plus doux, soit pour lui faire trouver quelques distractions, les médecins lui ordonnèrent l'air de Nice, où la marquise avait une tante. C'est là que M. Del Borgo connut cette femme. Il la vit et l'aima comme il aimait les autres. Mais elle, subjuguée par cette passion, la première de son coeur, elle oublia tout pour lui, tout, jusqu'à son enfant. Elle avait alors trente ans et le marquis à peu près vingt-cinq. Elle n'était plus jeune mais elle était si belle, et d'une beauté si merveilleuse, qu'on lui aurait à peine donné vingt-quatre ans. Passionnée, étrange et romanesque, elle ne voulut jamais retourner auprès de son mari, qui mourut peu de temps après. Alors la belle veuve vint à Turin, loua une maison isolée et, tout entière à sa passion, elle ne vécut plus que pour son amant. Elle se flatta longtemps que le marquis l'aurait épousée. Lorsqu'elle dut renoncer à cet espoir, trop éprise, elle n'osa rompre une chaîne qui n'était plus que déshonorante pour elle. L'infamie même ne put la détourner de son amour. Chaque année, elle allait à Paris voir ce fils toujours adoré et auquel on avait soigneusement caché les erreurs de sa mère, qu'il était trop jeune pour comprendre. Elle n'osait plus le rappeler auprès d'elle, car la mère coupable craint le regard de son enfant. Peu à peu, l'abandon presque complet du marquis lui fit durement expier ses fautes. Que de larmes amères elle dut verser en secret ! car, espérant toujours ramener le marquis à force d'amour et de douceur, elle lui cachait ses douleurs et se montrait toujours pour lui une amie dévouée, en même temps qu'une maîtresse passionnée. Aussi, touché de tant d'abnégation et d'amour, le marquis avait conservé au moins la forme, et, sans être aussi amoureux que dans les premières années de leur liaison, il n'avait jamais rompu avec elle et n'osait avouer aucune intrigue suivie. D'ailleurs, il était flatté des sacrifices et de la beauté de madame de Ponthevès ; c'était une conquête qu'on lui enviait et, dans ce froid et cruel égoïsme de l'amour-propre, il exigeait parfois qu'elle parût aux fêtes publiques dans tout l'éclat de sa beauté et du faste de la richesse, fier de la voir admirée et ne songeant pas aux atroces douleurs d'une femme qui sent le mépris rejaillir sur elle ! À l'époque du mariage de Marie Thérèse, le marquis avait vingtneuf ans et madame de Ponthevès par conséquent en avait trentequatre, son fils dix-sept. Élevé à Paris où il habitait et appartenant à une des plus nobles familles de la Provence, il venait d'être nommé page du comte d'Artois, qui avait épousé une fille de Victor Amédée. Depuis deux ans, la marquise, craignant toujours davantage la présence accusatrice de son fils, ne l'avait plus revu sous différents prétextes. Elle éloignait son voyage à Paris et retardait de l'appeler quelques jours auprès d'elle. Hélas, tôt ou tard, le jour viendrait où des circonstances de famille forceraient ce fils adoré de plonger un coup d'oeil investigateur dans la conduite de sa mère. Ce passé qu'il croyait si pur, il le verrait souillé par une de ces fautes que rien n'efface dans la vie d'une femme ; il rougirait d'être son fils ! Depuis que le jeune Gaston n'était plus un enfant, son jugement pesait sur l'avenir de sa mère. Pour la première fois, elle ne pouvait déguiser ses larmes et ses douleurs à son jeune et brillant amant. Il s'efforçait en vain de la calmer, mais la conscience troublée de la marquise n'acceptait pas ces vaines consolations : le remords ne s'apaise pas. -Cherchez à vous distraire, lui avait-il dit à l'occasion du mariage du duc d'Aoste, il y aura des fêtes, allez-y. La marquise avait obéi, autant par ennui que par soumission, et elle avait pris part à tous les divertissements dont elle avait pu jouir. Le coeur aimant a des instincts qui ne trompent pas. Elle avait senti depuis quelque temps qu'un changement s'était opéré dans le marquis Del Borgo. Habituée à ses infidélités passagères et fréquentes, elle avait perdu le droit de s'en plaindre et de s'en alarmer. Mais ce n'était pas un caprice éphémère qui changeait ainsi son humeur, lui d'ordinaire si enjoué et si charmant. Pâle et mélancolique depuis six mois, le marquis était méconnaissable. Il avait quitté ses folles amours, il était grave et sérieux, et, lorsqu'il était auprès d'elle, c'était en ami, en frère, qu'il passait ses longues soi rées à causer. En vain elle avait épuisé ses fines câlineries de femme pour tenter de lui arracher son secret, au moindre mot il la quittait brusquement. Qu'a-t-il ? ce fut l'idée fixe de la marquise ; le deviner, sa seule occupation. Elle se mit donc à le suivre, à l'es- pionner. Habillée en homme, elle se trouvait sur son passage au théâtre, au café, à la promenade. Bravant le froid, la fatigue, elle était là, vêtue en simple habit bourgeois pour ne pas attirer l'at- tention. Que de longues soirées elle passa, assise sur un banc de pierre, les yeux fixés sur le seuil du palais où elle avait vu entrer le marquis ! Mais toujours il en était ressorti sans que rien justifiât ses démarches. Elle errait sur la place Saint-Charles, ses yeux ardents et fixés sur la croisée de son appartement où brillait une lumière. Elle était là, la pauvre femme abandonnée, ses pieds délicats mouillés et glacés par la neige, son front si beau tout ruisselant de pluie, elle pleurait et pensait à son passé, à son fils, à son abjection présente. Elle allait fuir. La croisée s'ouvrit et elle vit le marquis pâle et rêveur. Il s'appuya sur son balcon de marbre, il regarda le ciel. La lune venait de se dégager à travers les nuages, elle versait ses rayons tremblants sur cette vaste place si imposante et si belle. Madame de Ponthevès s'arrêta, son coeur battait avec violence comme aux premiers jours de sa funeste passion. Del Borgo pensif tira quelque chose de son sein, il contempla je ne sais quel objet, quel bijou, le porta à ses lèvres et s'enfuit éperdu dans son appartement. Elle fit un cri et tomba évanouie sur le pavé. Lorsqu'elle revint à elle, le jour commençait à poindre. Elle regagna sa demeure. Le soir, elle avait la fièvre, elle était au lit. Le marquis, assis à côté d'elle, lui prodiguait les soins les plus affectueux et les plus fraternels. Elle les recevait avec reconnaissance mais avec tristesse. -Merci Albert, dit-elle enfin, je suis mieux, le repos me guérira, rentrez. -Non, madame, je ne vous quitte pas tant que vous êtes ainsi. -Que vous êtes bon, reprit-elle en soupirant. -Nathalie, doutez-vous de mon affection pour vous ? -Non, je sais que vous serez toujours mon meilleur ami, mon frère. -Oui, votre frère, reprit-il avec abattement ; car je vous estime trop pour oser vous tromper ; une femme comme vous doit être aimée uniquement. Nathalie sentit ses oreilles teinter à ces paroles que longtemps d'avance elle avait devinées. Elle pâlit affreusement, un nuage passa sur ses yeux, mais fière et résignée elle reprit : -Il y a longtemps que je me prépare à n'aimer que Dieu seul, car j'ai beaucoup à expier. Vos paroles sont l'ordre qui me vient d'en haut. Laissez-moi afin que je puisse les méditer. -Ah ! fit le marquis, frappé de sa froide douleur et tout confus ce ce qu'il venait de dire, ah ! Nathalie, ne me chassez pas, je suis déjà assez malheureux. -Restez, fit-elle en lui tendant la main. -Que vous êtes bonne ! Personne ne m'aimera jamais autant que vous. -Hélas ! fit la malade. Et ses yeux fiévreux se voilèrent de larmes. Il y eut un moment de silence. -Albert, dit-elle enfin, mon fils désire me voir, je voudrais aller quelque temps auprès de lui. -Vous voulez me quitter. Ne vous ai-je pas dit que j'étais malheureux ? Avec qui pleurerai-je si vous m'abandonnez ? -Je ne partirai pas, reprit-elle avec calme. Mais ce soir, laissez-moi, j'ai besoin d'être seule. À peine fut-il retiré, que la pauvre femme se livra à un de ces désespoirs atroces, poignants qui brisent une vie. En vain ses femmes épuisèrent tous les remèdes pour calmer ses crises nerveuses. Revenue enfin à elle-même, elle s'habilla et sortit. Il était onze heures du soir, l'instinct du coeur la conduisit au théâtre. Elle monta dans sa loge grillée. Ses yeux ardents et inquiets eurent bientôt découvert le marquis caché dans le fond d'une loge. Il était là tous les soirs, éperdu, palpitant, attendant un regard de Marie Thérèse. Nathalie tressaillit. Ce regard si long, si passionné, elle le connaissait. C'était pour elle qu'il brillait, jadis. Pour un de ces regards, famille, honneur, richesse, patrie, elle avait tout perdu ! Elle était là, seule, délaissée, suivant avec angoisse, avec anxiété la direction de ce regard. Elle frémit, se cramponna aux grilles de sa loge, vacilla comme un frêle roseau agité par la tempête. Elle venait de voir les yeux d'Albert se rencontrer avec ceux de Marie Thérèse. Dès ce jour, le maintien de la marquise vis-à-vis monsieur Del Borgo fut digne et calme. Aucune allusion à leur passé ne tâcha de le rappeler. Une exquise délicatesse, un dévouement complet remplacèrent l'amour dans cette femme si brûlante encore. Jamais un mot ne laissa deviner au marquis qu'elle avait pénétré son secret. L'altération visible de sa santé eût pu seule faire deviner ses mortelles souffrances. Mais l'amour seul est clairvoyant, il a l'intui- tion des douleurs cachées, il souffre des maux soufferts ; l'indiffé- rence les ignore et les méconnaît toujours ! Les événements qui se préparaient en France éveillaient des craintes chez les uns et des espérances chez les autres. En Italie, on attendait, les yeux fixés sur ce pays qui à chacun de ses mouvements donne une secousse au globe. Les princes alarmés craignirent d'accorder des nouvelles réformes. Les peuples enhardis les exigeaient ouvertement. Il y avait un malaise général comme il arrive toujours. Tous les partis exagéraient les torts de leurs adversaires. Le nom de roi devenait le synonyme de tyran et l'on ne pouvait se montrer favorable aux idées nouvelles sans être soupçonné des crimes les plus odieux. Les grandes scènes qui se déroulaient pour l'avenir à l'Assemblée nationale étaient jugées comme d'infâmes et ridicules comédies. Mirabeau lui-même, ce géant qui a renversé l'édifice poudreux des vieilles sociétés, ce robuste génie qui a clos son époque et initié une ère nouvelle, Mirabeau était regardé comme un misérable fac tieux ; on le traitait avec mépris, on s'en moquait même !... Rire fatal qui devait compromettre bien des existences. Lorsqu'un empire touche à sa décadence, on dirait qu'un esprit d'aveuglement frappe tous ceux qui pourraient le sauver. La cour de Turin, comme celle de France, n'avait pas la conscience des grands événements qui s'accomplissaient autour d'elle et qui devaient la dévorer. On n'employait que des demi-mesures ridicules et irritantes, ou des actes de rigueur barbares et dangereux. Des émissaires révolutionnaires avaient été secrètement envoyés en Savoie et dans tout le Piémont pour propager les idées nouvelles et préparer les esprits au grand mouvement qui s'organisait. On inquiéta les gens paisibles par les vexations d'une police ombrageuse et tyrannique, et l'on ne sut remédier à aucun des dangers que l'on redoutait. La noblesse qui émigrait de France se réfugiait en Piémont ; elle y apportait ses terreurs, ses préjugés, ses haines, et amassait ainsi l'orage sur ce sol hospitalier où elle était venue s'abriter. Déjà une agitation inquiétante se manifestait dans la paisible capitale du Piémont. Tous les soirs, de nombreuses et bruyantes réunions se formaient dans les cafés. En vain d'arbitraires arrestations avaient lieu, rien ne décourageait ces esprits ardents. Comme il arrive toujours, la persécution engendre le fanatisme. Chacune de ces réunions avait son orateur, on discutait, on commentait les événements de France. Le silence dont le gouvernement sarde cherchait à les envelopper redoublait la curiosité du public, comme il arrive toujours. On exagérait, on dénaturait tous les faits. Pour les uns, Louis XVI était un tyran et la malheureuse Marie Antoinette était flétrie par les plus infâmes accusations. Pour les autres, les membres de l'Assemblée nationale, d'atroces brigands dignes du dernier supplice. Ces discussions si vives, si animées aigrissaient tous les esprits et se renouvelaient tous les jours ; c'était le levain des fomentations qui devaient éclater plus tard. Deux individus que l'élégance recherchée de leur mise désignait pour des étrangers, des Parisiens, entrèrent un soir dans une des salles du café situé sous les portiques de la place Saint-Charles, l'un d'un âge mûr, l'autre jeune, à l'air étourdi, dédaigneux et hautain. Ils s'assirent à une des tables en jetant un regard presque insolent autour d'eux. -Les connaissez-vous ? fit un jeune homme à l'oeil étincelant en s'adressant à un autre personnage assis non loin de lui. -Non, monsieur le comte, mais à leur tournure je gage que ce sont des émigrés. -J'aurais dû m'en douter à leur morgue insolente. -Vous êtes sévère, monsieur le comte. -Non, je suis juste, ils sont Français. -Vous haïssez bien cette nation ? -Oui, reprit-il avec une orgueilleuse âpreté. Les deux étrangers qui donnaient lieu à ce dialogue malveillant continuaient à causer avec animation. -Pauvre Marie Antoinette, dit le plus âgé, elle si brillante et si fière, être insultée par cette populace infâme ! -Nous la vengerons, vicomte, et si les alliés épargnent Paris, j'y mettrai le feu de mes propres mains. -Monsieur, fit sévèrement le vicomte d'Estaing, vous oubliez que vous êtes Français avant tout. -Oui, je suis Français, mais je suis gentilhomme et dévoué à mon roi et à la monarchie. -Le roi de France ne peut accepter ce que l'honneur réprouve. Il condamnerait, le premier, tout pacte avec les ennemis de la France. -On dit pourtant qu'une armée s'organise sous les ordres du prince de Condé et que Louis XVI est d'accord avec les puissances du Nord, qui viendront l'aider à rétablir le calme dans son royaume. -Funeste politique, fit le vicomte, qui perdra le roi et ne sauvera pas la France. -Pourquoi, monsieur ? -Parce que la France est inviolable et qu'il y a dans le sein de l'Assemblée nationale des hommes assez énergiques, assez dévoués à leur patrie pour ne reculer devant aucun moyen lorsqu'il s'agira de son salut. -Vous croyez donc à la capacité de ces hommes ? -Plût au ciel, chevalier, qu'ils eussent passé comme nous leur vie au milieu des plaisirs et des divertissements ! Ils seraient moins à craindre. -Je croyais qu'on n'avait affaire qu'à des brigands. Le vicomte haussa les épaules. -Il y a des gens qui croient conjurer un danger en niant son existence ; c'est là le tort que nous avons eu. -Mais, fit le chevalier, les événements ne sont pas aussi désespérés que vous semblez le croire. Je pense que tout ceci n'est pas long et qu'avant la fin de l'été nous serons rentrés à Paris. -Rentrés à Paris ! s'écria le vicomte. Plût à Dieu que je pusse encore de mes yeux revoir ce sol adoré, cette France tant aimée ! -Il a raison, dit à l'autre bout de la salle le jeune comte qui un instant auparavant avait manifesté son aversion pour les Français, il a raison. Je crois bien qu'avec un roi comme Louis XVI, on donnera gain de cause à toute cette populace effrénée et furibonde. -Comte Alfieri, reprit son compagnon, vous d'ordinaire républicain comme Spartacus, vous traitez bien sévèrement le peuple de Paris. -Je hais toutes les tyrannies, qu'elles viennent d'en haut ou montent d'en bas, j'exècre l'une et méprise l'autre. -Où trouverez-vous vos égaux ? -Vous voyez bien que je sais les deviner, monsieur Botta, dit le comte en lui tendant la main. Un jeune homme à la tournure militaire, à l'air franc, intelligent et rusé, venait d'entrer dans le café. Il s'était assis non loin des deux émigrés. À leur pur accent français, il s'était vivement retourné vers eux et, les saluant avec courtoisie : -Ces messieurs sont français, dit-il ; étrangers ici, pourrai-je avoir le bonheur d'être utile à des compatriotes ? Les deux nobles émigrés lui tendirent la main. -Merci, monsieur, vos offres tombent à merveille car, arrivés d'hier soir, nous ne connaissons personne et nous avons dû nous apercevoir qu'on a peu de bienveillance ici pour les étrangers. -Dites pour les Français, dit Alfieri avec hauteur. -Monsieur, cette exclusion est offensante pour mon pays et insultante pour moi, reprit le chevalier avec fierté. -Je n'insulte personne, mais est-ce notre faute si les événements qui se passent en France indignent les honnêtes gens ? -Vous en voyez les victimes, et nous avons dû quitter la France après l'épouvantable scène du 14 juillet. -La prise de la Bastille, c'est un fait héroïque, reprit Alfieri. -Étrange esprit, murmura Botta, toujours âpre, contrariant, mais pourtant sublime. -Quelles nouvelles nous apportez-vous de Paris ? fit le dernier venu. -Tristes et épouvantables, monsieur. Tout est confusion et désordre ; l'autorité du roi est méconnue, les biens du clergé vendus, le respect à nos vieilles institutions perdu à jamais, la personne sacrée du roi en butte aux insultes, et notre reine, notre reine bien-aimée, outragée et calomniée. -Louis XVI l'a dit, fit le jeune homme, ce n'est pas une révolte mais une révolution, une révolution complète. Au moins si elle amenait la guerre ! la guerre ! -Êtes-vous militaire, monsieur ? -Je le serai au premier signal ; la soif des combats me dévore. Ah ! si la France appelait ses enfants sous les armes ! -La France aura toujours des braves pour la défendre et la sauver, dit le vicomte. Nous naissons tous généraux dans notre beau pays. Votre nom, monsieur, je suis sûr que ce sera celui d'un brave. -André Massena, fit le jeune homme, un nom obscur, monsieur, et qui devra tout à lui-même si un jour il devient quelque chose. -La volonté fait le génie, dit Alfieri ; l'homme accomplit ce qu'il veut fortement. Vous serez un grand général et je serai un grand poète si nous avons la force de le vouloir toujours. -Vous poète ! dit Botta avec cette âpreté de caractère et cette concision de paroles ! -Quoi ! vous aussi vous faites de la poésie une courtisane lâche et énervée faite pour corrompre et avilir une nation ! Je veux en faire, moi, une vierge austère et puissante, et je saurai bien la rehausser à sa dignité première. -Ah ! reprit Botta, l'Italie serait libre si ses écrivains pensaient ainsi. -Oui, dit Alfieri d'un ton inspiré, à nous poètes, à nous historiens de la régénérer, de la tirer de ce lit de fange et de roses où des lâches adulateurs l'ont couchée comme une prostituée ; à nous de briser, de fouler sous nos pieds cette lyre aux sons lascifs dont on endort ses souffrances ; à nous, à nous de la tirer de son sommeil, fût-ce même en la taillant au vif comme on fait sur les corps en léthargie. -Avez-vous des poètes en Italie ? fit le chevalier. -Si nous avons des poètes ! s'écria Alfieri tout rouge d'indi- gnation. -J'entends, monsieur, si vous avez des poètes dignes de ce nom, à part Métastase, car lui, c'est différent, Marie Antoinette le louait toujours. -Métastase, Métastase, poursuivit Alfieri en fureur, un faiseur de compliments, un adulateur, vous appelez cela un poète ! Monsieur, un poète, c'est le Dante banni, c'est le Tasse emprisonné ; c'est Camoëns, c'est Corneille mourant de faim, c'est Cervantès expirant à l'hôpital. Mais l'abbé Métastase poète courtisan ! vous appelez cela des poètes, vous autres en France ! Et, tout hérissé de colère, l'Alfieri se retourna brusquement et se mit à griffonner au crayon quelque chose sur un bout de papier qui se trouvait sur la table. Le vicomte et Massena le regardèrent avec étonnement, tandis que l'étourdi chevalier continuait : -À propos de vers, vicomte, un émigré que j'ai rencontré ce soir m'a donné la romance du Béarnais qu'on chante à Paris. La connaissez-vous ? -Non. -La voici. On a adopté les paroles à cet air languedocien que chantait si souvent Marie Antoinette. Et le chevalier lut les couplets suivants qui furent si célèbres à cette époque. Le Troubadour Béarnais Un Troubadour Béarnais, Les yeux inondés de larmes, À ses montagnards chantait Ce refrain source d'alarmes : Louis, le fils de Henri Est prisonnier dans Paris. Il a vu couler le sang De cette garde fidèle Qui vient d'offrir en mourant Aux Français un beau modèle ; Mais Louis, fils de fleuri Est prisonnier dans Paris. Il a tremblé pour les jours De sa compagne chérie, Qui n'a trouvé de secours Que dans sa propre énergie : Elle suit le fils de Henri Dans les prisons de Paris. Le Dauphin, ce fils chéri, Qui seul fait notre espérance, De pleurs sera donc nourri ! Le berceau qu'on donne en France Aux enfants de notre Henri Sont les prisons de Paris. Il n'est si triste appareil, Qui du respect nous dégage ; Les feux ardents du soleil Souvent percent le nuage. Le prisonnier dans Paris Est toujours fils de Henri. Français, trop ingrats Français, Rendez au roi sa compagne ; C'est le bien du Béarnais, C'est l'enfant de la montagne ; Le bonheur qu'avait Henri Nous l'assurons à Louis. Chez vous, l'homme a de ses droits Recouvré le noble usage, Et vous opprimez vos rois ! Ah ! quel injuste partage ! Le peuple est libre, et Louis Est prisonnier dans Paris ! Hélas ! fit le vicomte d'Estaing, peuple et roi sont également à plaindre. -Le roi, peut-être, dit Massena, mais le peuple ne date que depuis hier ; avant, vous aviez une populace. -La croyez-vous plus grande aujourd'hui qu'elle se souille de sang ? -Toute victoire coûte du sang, dit le futur vainqueur d'Esling. -Quelles conquêtes a fait la nation française ? fit le chevalier. -La liberté ! dit Botta. Ah ! quand pourrons-nous assurer un aussi beau triomphe à notre patrie, à notre pauvre Italie ! Et, se tournant pour voir ce que le comte Alfieri pensait de ces paroles, il s'aperçut qu'il avait disparu. -Quel est, lui dit alors le vicomte, ce jeune seigneur si irritable et si distingué qui vient de nous quitter ? -Un des esprits les plus remarquables de notre siècle, un des hommes qui honorera le plus cette Italie qu'il aime tant. Et, comme Botta achevait ces paroles, il vit à terre le bout de papier sur lequel Alfieri avait crayonné quelques mots. Il se baissa, le ramassa, le parcourut des yeux et lut ce fameux quatrain où l'Alfieri a répandu dans un moment de mauvaise humeur tout ce qu'il avait de bile, d'amertume et d'injustes préventions contre la France. Hélas ! les plus grands esprits eux-mêmes ne sont pas exempts de faiblesses. L'injustice corrompt les jugements les plus éclairés et les plus droits lorsque l'amour-propre froissé égare leur rectitude. Ne serait-il pas temps de mettre un terme à ces éternelles querelles nationales et littéraires qui ne prouvent rien et d'accepter le beau, quels que soient son origine, sa forme et son langage ? Chaque peuple croira-t-il toujours être privilégié par la nature, comme si telle ou telle contrée avait seule droit à la manifestation la plus magnifique de la divinité, l'intelligence humaine ? Après la prise de la Bastille, le comte d'Artois, sa famille, les Polignac et presque toute la haute noblesse qui entourait Marie Antoinette, quittèrent la France. Fatale imprudence qui causa plus tard la chute de la famille royale et qui amena les sanglantes et atroces journées de septembre, les conspirations, vraies ou fausses, tramées à l'étranger par les émigrés servant de prétexte à toutes ces mesures de rigueur. Le comte d'Artois vint chercher un asile à Turin auprès du roi Victor Amédée son beau-père. Il fut reçu avec empressement par la famille royale et par la cour, mais assez froidement par la population qui partageait déjà en grande partie les idées révolutionnaires qui triomphaient à Paris. Et d'ailleurs, quoique doué d'une grâce exquise et chevaleresque, quoique revêtu de tous ces attraits qui fascinent les masses, le comte d'Artois vit toujours l'impopularité s'attacher à ses pas. Était-ce la fatalité qui poursuivait déjà ce prince condamné à porter un jour dans l'exil son front découronné et blanchi ? Était-ce parce que le peuple avait l'instinct qui lui faisait deviner le profond mépris que lui portait ce prince grand seigneur ? Quoi qu'il en soit, Marie Antoinette et le comte d'Artois, jeunes, beaux, généreux, aimables, si bien faits, en un mot, pour plaire à cette nation française que l'esprit subjugue toujours, furent pourtant en proie à sa haine la plus acharnée. La vengeance populaire inassouvie sur l'échafaud de la pâle Marie se réveilla aussi implacable, quarante ans plus tard, pour arracher Charles X de son trône et le jeter, vieillard octogénaire, dans une fosse creusée sur le sol étranger. Malgré les craintes sérieuses que les événements de Paris commençaient à inspirer au roi et à toutes les personnes sensées et clairvoyantes qui formaient son Conseil, la cour continuait à se livrer aux amusements, aux fêtes qui avaient lieu à cause de la présence d'un prince du sang de la Maison de Bourbon. Lui, toujours étourdi, était bien plus occupé de ses nouvelles amours que des événements politiques qui agitaient son pays et menaçaient le roi son frère. Aveuglé comme il le fut toute sa vie sur l'esprit de son temps, il croyait qu'en déployant plus d'énergie on se rendrait facilement maître d'un mouvement qu'il ne comprenait pas ; il espérait dans les puissances alliées ; il croyait qu'il aurait suffi d'un manifeste des princes coalisés pour ramener le calme par la crainte. Ses intrigues imprudentes perdirent l'infortuné Louis XVI. Il y a des hommes qui, par leur résistance opiniâtre et insensée, aident au succès d'une révolution. Les efforts redoublent des obstacles qu'ils ont à vaincre. Dans ces moments suprêmes, l'esprit humain est emporté au courant des idées, tout l'entraîne et rien ne peut l'ar- rêter. L'eau suit sa pente irrésistible vers l'océan et la pensée vers l'infini ; l'un coule, l'autre s'élève ; toutes deux vont vers leur principe commun. Madame Clotilde, instruite par sa haute piété -car, placée entre la terre et le ciel, elle voyait, pour ainsi dire, ce qui se passait icibas à vol d'oiseau -, Madame Clotilde était loin de partager la sécurité de son frère et, quand il parlait en plaisantant de son prompt retour à Paris, un profond soupir s'échappait de la poitrine oppressée de la sainte, elle branlait tristement la tête. -Demandons à Dieu seul, disait-elle, les moyens de conjurer cette épouvantable catastrophe, les suites en seront affreuses. Hélas ! mon frère, nous marchons vers un abîme. -Ma soeur, vous exagérez nos malheurs, les Français se lasseront ; ils aiment leur roi, ils reviendront à leurs vieilles et saintes institutions. -Mon frère, la corruption a usé la monarchie en France et l'impiété de vos écrivains a perdu le peuple. -Quant aux écrivains, dit le comte d'Artois, ce sont des gens vaniteux et nuisibles, et si jamais j'avais à régner... je saurais les réduire au silence... -Pauvre Louis, fit Clotilde, avec des intentions si pures, si généreuses ! -Elles sont cause de ses malheurs. -Le comte d'Artois a raison, reprit Marie Thérèse, point de concessions. -Pourquoi ma soeur Élisabeth n'est-elle pas ici ? reprit la princesse de Piémont avec tristesse ; je serais plus calme si je savais cet ange à l'abri des outrages de ces forcenés. -Elle a refusé de céder aux instances du roi, aux nôtres. Quand nous la pressions de partir, elle a répondu que sa place était auprès du roi son frère tant qu'il y avait des dangers. -Je la reconnais bien à cet angélique dévouement, fit Clotilde. Ma soeur a fait son devoir, Dieu l'en récompensera ; il veut en faire une sainte, puisse-t-il lui épargner le martyre ! À peu près vers cette époque, le prince Louis de Carignan offrit, dans son château de Raconis, une fête magnifique au roi Victor Amédée et à la famille royale. La cour y demeura huit jours. Les bals, les chasses, les feux d'artifice se succédèrent. Le prince prodigua les divertissements les plus splendides à ces nobles hôtes. Les bergeries étaient alors de mode, à l'instar des fêtes champêtres données par Marie Antoinette à Trianon dans le temps où la pauvre reine de France avait encore le droit qu'a toute jolie femme, celui de s'amuser. Le prince de Carignan improvisa une matinée dansante dans son parc si ombreux et si poétique. Des guirlandes de fleurs couraient d'un arbre à l'autre, le gazon était parsemé de feuilles de roses, tapis frais et parfumé si bien fait pour les pieds mignons de ces bergères en souliers à talons, ces robes de dentelles en corset de satin, ravissante réalisation des douces idylles rêvées par Florian et esquissées par le pinceau de Watteau. Les cavaliers étaient en habits de bergers pailletés. Marie Clotilde, triste et grave, assistait en grand habit de cour à cette joyeuse réunion, le front voilé du deuil qui pesait sur sa famille. La comtesse d'Artois, indifférente à tout, ne prenait sa part de cette fête que dans la joie qu'elle inspirait à ses enfants : l'amour maternel poussé jusqu'au délire de la passion fut le seul sentiment qui fit battre ce coeur de femme, pauvre princesse si déshéritée des joies de l'amour et des douceurs de la famille ! Quant à Marie Thérèse, elle était ravissante sous son coquet chapeau de bergère ; dans ce costume si simple et si frais, elle était charmante ainsi vêtue ; sa beauté un peu trop hautaine ne conservait plus, sous ces habits gracieux, que la naïve et ravissante expression d'un beau visage de dix-sept ans. Le duc d'Aoste était ébloui en la voyant si belle. Il ne dansait pas, mais il était ravi de la voir exceller dans cet art, car aucune dame, il faut l'avouer, ne dansait avec la grâce et la perfection de la duchesse. -Vous dansez comme un ange, murmura-t-il tout palpitant à l'oreille de sa femme qui venait de terminer un menuet avec le comte d'Artois. -Merci, vous êtes toujours aimable pour moi, mais je n'aime pas assez ces danses pour y réussir. Oh ! nos belles valses allemandes ! Et la fière Autrichienne soupira, car ainsi que toutes les personnes peu satisfaites de leur sort actuel, Marie Thérèse regrettait son pays avec passion, elle était attachée à ses moindres usages avec cette acerbe douleur d'une âme froissée, son chagrin s'était changé en un orgueil amer et méprisant. -Marquis Del Borgo, fit le duc en se tournant vers son favori, dansez-vous les valses allemandes ? -J'ai valsé avec fureur, il y a deux ans, à Vienne. -Bien, fit le duc. Et il présenta le marquis à la duchesse en la priant de danser avec lui. La valse était encore inconnue, à cette époque, à la cour de Turin. On ne se permettait que le menue et la vive et allègre danse piémontaise appelée la montferrine. La voluptueuse danse allemande révolta sans doute beaucoup Marie Clotilde qui, le front baissé vers la terre, n'osa plus regarder sa belle-soeur. Un profond silence régnait autour des deux danseurs. La valse au vol brûlant les emportait dans une atmosphère d'amour et de voluptés, pour eux, jeunes, beaux, radieux ; il passaient, repassaient, tournaient, volaient, glissaient dans la salle comme ces étoiles qui traversent le ciel toutes phosphorescentes et lumineuses, et qui laissent comme une traînée enflammée dans l'espace qu'elles ont parcouru. Que disaient-ils tout bas ? Quels sons assez enchantés pou- vaient-ils exprimer, les battements de leurs coeurs ivres d'amour et de bonheur ? Quels mots murmuraient leurs lèvres agitées ? L'ardent jeune homme sentit les mains de la jeune femme trembler dans les siennes, il tressaillit et regarda... Marie baissa ses longues paupières, la respiration manquait à sa poitrine inondée de bonheur, elle ne pouvait répondre. Était-ce la fatigue de cette danse presque convulsive ? était-ce l'émotion qui troublait, agitait ainsi le sein de la princesse ? Albert, éperdu, osa presser avec amour la main royale qu'il tenait sur son coeur. Il sentit une pression timide répondre à son étreinte... Quand il reconduisit respectueusement la princesse à son fauteuil, le ciel s'était ouvert pour lui, il était aimé. Le soir, un souper splendide fut servi au bord du lac sous des tentes de soie et d'or. Des guirlandes, des fanaux aux mille couleurs répandaient la clarté la plus douce, la plus vaporeuse. Les reflets fantastiques de ces pâles lueurs à la teinte mélancolique et touchante jetaient sur la terre cette lumière qui tombe du front des étoiles ; c'est vague et doux comme un rêve ; aimable clarté qui semble faite pour l'amour. Thérèse et Albert échangeaient un regard timide et passionné. Il ne pouvaient se parler, les yeux de toute la cour semblaient fixés sur eux. Mais de loin leurs coeurs s'entendaient battre ; ils se devinaient dans ce silence éloquent de la passion. Des musiciens épars dans le jardin remplissaient l'air d'accords harmonieux. Tout était joie et enchantement. Le goût le plus exquis avait présidé à cette fête vraiment royale. -C'est charmant, avait dit le comte d'Artois, on se croirait à Versailles. -Dans le temps du Grand Roi alors, avait malicieusement observé un jeune page ; car à présent tout est bien changé. -Vous avez raison, répondit le prince avec un soupir, nous n'avons guère des fêtes là-bas. -Pauvre reine, quand irons-nous la délivrer ? -Quand les hommes auront le courage qu'ont les enfants, reprit le comte d'Artois. -Altesse, faites un appel, et jusqu'aux femmes vous suivront pour une cause aussi sainte. -Bien, monsieur de Ponthevès, mais les femmes sont trop occupées de futilités et de galanteries pour songer aux malheurs de leur pays. -Pas ma mère, Altesse. Elle est Française et donnerait sa vie pour son roi et sa patrie. -Je reconnais bien là notre ancienne noblesse ; un jour viendra où nous pourrons la récompenser de son dévouement. -Que Dieu vous exauce ! avait repris madame Clotilde qui venait de saisir ces derniers mots. -Vos craintes m'affligent, ma soeur ; soyez tranquille, dans six mois je vous amène à Paris pacifié. -Voilà madame de Lamballe qui ne partage pas votre sérénité. -Madame, fit le comte d'Artois avec sa grâce la plus exquise, le prince de Carignan m'a fait goûter quelques jours de bonheur, c'est rendre presque une patrie à un exilé. -Hélas ! Altesse, on ne peut pas oublier ici qu'on souffre làbas. -Vous avez raison, ma cousine, dit Clotilde en lui tendant la main. Et les deux princesses continuèrent leur promenade solitaire au bord du lac qu'étoilaient déjà de légères embarcations pavoisées, illuminées et remplies de musiciens. Madame Clotilde, d'un embonpoint excessif comme son frère Louis XVIII, ne marchait qu'avec difficulté. Aussi, après avoir fait quelques pas avec sa jeune compagne, fut-elle forcée de s'as- seoir. Toutes deux prirent place sur un banc de marbre qui s'éle- vait au bord de l'eau. Les deux princesses gardaient le silence. Clotilde soupira et, se tournant vers madame de Lamballe : -Ne me cachez rien, dit-elle, je veux tout savoir, je veux connaître toute l'horreur de notre situation. Dieu me donnera la force de vous entendre. -Ne connaissez-vous pas assez tous ces épouvantables détails ? -Les récits qu'on m'en a faits sont si divers, je ne sais à qui je dois croire. Le comte d'Artois, lui, me dépeint ce peuple de Paris, que j'ai connu si bon, comme un peuple de cannibales altérés de sang. -Hélas ! fit la princesse en frissonnant, j'en ai peur, je crois voir des bourreaux. -Vous aussi, Louise, vous si douce, vous me faites un tel tableau de ma pauvre France chérie ! -Ah ! Madame, si vous aviez vu ces hordes furieuses armées de piques et de faux se précipiter dans les appartements de la reine, si vous aviez entendu leurs horribles imprécations contre la famille royale ! -Mon malheureux frère ! Pauvre Louis, lui rempli de si bonnes intentions, il voulait le bonheur de ses peuples pourtant. -Est-ce sa faute si l'impiété les aveugle et si le crime et la révolte marchent le front levé dans ses États ? -Dieu fait bien tout ce qu'il fait, reprit la jeune princesse de Piémont, les princes de la Terre doivent avoir transgressé ses lois, puisqu'il les livre ainsi à la fureur des impies. -Louis XVI n'est-il pas le meilleur des hommes et des rois ? -Oui, fit Clotilde, mais les enfants héritent de l'iniquité des pères. -À quoi attribuez-vous les désordres qui désolent la France ? -Les tempêtes ne se forment pas dans un jour, il faut aux nuages le temps de s'amonceler. Le besoin a aigri le peuple, la religion a été raillée, la cause de Dieu et celle de l'humanité outragées également par les puissants de la Terre, ils expient. -Vous avez peut-être raison, fit Louise de Savoie, mais le roi, cet homme vertueux, que peut-il à tous ces désordres ? -Mon frère est un saint, Dieu veut peut-être en faire un martyr. -Et la reine ! la reine si innocente et si calomniée ! -Pauvre femme ! Puisse son innocence lui donner la force de souffrir ! -Elle était grande dans sa prospérité, fit la princesse, elle est sublime dans le malheur. -Comment était-elle quand vous l'avez quittée ? -Calme et impassible, mais ses cheveux, blanchis dans une seule nuit, trahissaient ses douleurs et ses tortures cachées. -Et ma soeur Élisabeth ? -Toujours cet ange au front pudique qui désarmait jusqu'à ses bourreaux. -Espérons, le Seigneur se laissera toucher par ses prières. -Oh ! fit madame de Lamballe, si vous les aviez vus comme je les ai vus, ces forcenés, les bras rouges de sang, vous n'espére- riez plus rien. -Que faire alors ? -Aller partager les dangers de la famille royale et mourir auprès de la reine. Je retourne à Paris. Marie Clotilde lui serra la main et toutes deux, graves et pensives, reprirent le chemin du château. En approchant, le bruit des instruments, les rires, les chants les firent frissonner, tant cette folle joie contrastait avec la tristesse de leurs pensées ! Cachée sous un épais taillis, une femme maigre, pâle et dont l'âge et la souffrance semblaient avoir dévasté les traits, épiait, les yeux fixés sur la fenêtre, ce qui se passait au château. Enveloppée dans une pelisse brune, son capuchon rabattu sur ses yeux, elle attendait. Un jeune homme à la tournure élégante s'approcha des murs du palais. Il s'arrêta, regardant avec ardeur cette même croisée ouverte où notre inconnue s'obstinait à tourner ses regards brillants d'un feu fauve comme ceux d'un lynx. Il était minuit, le silence le plus profond régnait dans le château et dans cette partie du parc. Pourtant, à cette vague lueur qui tombe du ciel sur la Terre, dans la nuit la plus obscure, la femme au capuchon crut entrevoir une ombre blanche et diaphane s'approcher de la croisée, se pencher avec précaution, tandis que des pas furtifs frôlaient le gazon qui s'étendait le long des murs. Elle crut voir tomber quelque chose comme un papier, une lettre peut-être, et, presque au même instant, le marquis Del Borgo passa presque en courant à côté d'elle sans la voir. -Imprudente, fit-elle enfin tout bas en essuyant les gouttes de sueur qui perlaient de son front, imprudente et malheureuse enfant, elle ose l'aimer ! Ah ! si elle savait les tourments atroces qui attendent une femme coupable. Dieu venge par les remords et la société par le mépris. Princesse ou paysanne, la coupe de la honte est toujours amère et empoisonnée aux lèvres d'une femme ! Pauvre enfant, si je pouvais la sauver, si l'aspect de mes larmes pouvait la préserver ! Et l'inconnue laissa retomber sa tête affaissée sur sa poitrine. Elle sanglotait et murmurait bout bas des mots entrecoupés. Le comte d'Artois, le duc d'Aoste et quelques personnes de leur suite étaient allés à la pêche aux flambeaux sur le lac. Ils retournaient tous en riant, en parlant tout haut, escortés par des domestiques portant des cierges devant eux et d'autres valets chargés de corbeilles de poissons. -Ponthevès, fit le comte d'Artois, je vous fais mes compliments, vous êtes d'une adresse admirable. Comme vous harponnez le poisson ! -Nous, Provençaux, nous naissons tous pêcheurs, et si Votre Altesse voyait nos belles pêches sur la Méditerranée par une nuit obscure, les barques ornées de flambeaux glissant sur la mer comme les étoiles dans le firmament ! Il faut voir nos hardis mariniers, armés d'un harpon, attendre impatients l'instant où le mulet aux écailles chatoyantes paraît à fleur d'eau. On entend un léger clapotement, l'eau est rougie à quelques pas et le pêcheur attire triomphant sa proie jusqu'à lui. Oh ! les belles soirées de mon enfance ! ma vaste mer, mon doux sol natal, notre belle France adorée ! -Hélas ! répétèrent en choeur tous les émigrés qui accompa gnaient le comte d'Artois, hélas ! la France, quand pourrons-nous la voir ? -Messieurs, fit le duc, je comprends vos regrets, mais j'es- père les adoucir par notre cordiale hospitalité. -Merci, mon frère, pour ces messieurs et pour moi, fit le comte d'Artois. -L'Italie est le pays des arts, dit le vicomte d'Estaing, mais la France est celui de l'amour, pour nous. -Oui, reprit le chevalier d'Espagnet, nous sommes ici éloignés de Paris, de Versailles. On ne vit que là, on végète ailleurs. -Messieurs, j'ai été plus heureux que vous, j'ai retrouvé ma mère ici, une mère que j'adore et que des circonstances forçaient à vivre loin de moi. Aussi j'aime Turin, c'est une seconde patrie. -Madame votre mère est-elle remariée à un Piémontais ? -Non, fit le jeune homme, embarrassé pour la première fois. Ils firent quelques pas en silence. Le jeune Ponthevès marchait, le front baissé, tout absorbé dans ses méditations. Tout à coup, les valets de pied qui précédaient avec des flambeaux s'arrêtèrent. Un étrange chuchotement courut comme une brise de l'un à l'autre. -Qu'y a-t-il, fit le comte d'Artois en s'avançant avec empressement. -Altesse, c'est une femme évanouie que nous venons de trouver ici. Et ils désignaient un banc de marbre caché sous un berceau. -Une femme ! C'est toute une aventure, sans doute. Est-elle jeune ? jolie ? Et tous de rire et de s'approcher avec une curiosité plus malicieuse que charitable vers la femme toujours évanouie. L'un des domestiques qui avait aidé à la soulever approcha son flambeau pour la regarder à la lumière et tous reculèrent, surpris d'étonnement, à la vue de ce pâle et noble visage de femme qui semblait celui d'une morte. -Ma mère ! s'écria Ponthevès en devenant livide. Chacun le regarda avec étonnement. Mais lui, calme et respectueux, s'inclina devant les deux princes. -Ma mère m'attendait, dit-il d'une voix tremblante, j'ai eu le malheur de l'oublier. Vos Altesses me permettent-elles de la faire accompagner à Turin à l'instant ? Le comte d'Artois regarda attentivement son jeune page si pâle et si tremblant. Il lui tendit la main. -Monsieur, dit-il, prenez une de mes voitures. Faites votre devoir de fils, accompagnez madame votre mère. Demain j'irai prendre moi-même de ses nouvelles. Et le prince continua sa route en parlant de tout autre chose. -Marquis Del Borgo, fit le duc d'Aoste en s'adressant à son jeune aide de camp, l'air du soir vous a-t-il fait mal ? Vous êtes bien pâle. De retour à Turin, la cour ne s'occupa que de fêtes et de divertissements. On aurait dit que cette noblesse insouciante et légère cherchait à s'étourdir sur les dangers qui la menaçaient, comme ces malheureux qui, condamnés à se précipiter du haut de la roche tarpéienne, s'avançaient à reculons et en chantant de l'abîme où ils devaient s'engloutir. La société a des crises climatériques, des maladies aiguës qui la font ressembler à ces moribonds qui s'eni- vrent d'opium pour goûter le sommeil. Hâter la mort pour calmer la douleur. Hélas ! la joie humaine est alors, comme le rire des agonisants, une contraction convulsive et douloureuse, rire cruel plus triste que les pleurs. Dans ce fatal carnaval de quatre-vingt-onze, les chants de la populace, les cris des masques qui parcouraient les rues de Turin devaient avoir quelque chose de solennel et de lugubre comme le râle d'un mourant. Car l'heure de l'agonie sonnait pour plus d'un de ces brillants étourdis qui, avec le comte d'Artois, déployaient tant de folle gaieté et de prodigue magnificence dans ce triste hiver. Hiver désastreux où le peuple mourait de froid et de faim, et où la plus ancienne des monarchies d'Europe gémissait étonnée dans les fers, heure suprême et fatale où allait s'accomplir une des plus grandes phases de l'histoire de l'humanité. À toutes les époques, la Providence a toujours choisi un peuple ou une nation pour marcher en avant dans la voie progressive de la civilisation, qui est une des plus magnifiques manifestations de l'ordre et de l'harmonie de la création. Tour à tour, ces agglomérations d'hommes, ce nombre d'intelligences voulues pour couver l'idée révélée à telle ou telle époque, et qui ne sont qu'un instrument dans les mains du Seigneur, se sont nommées Ninive, Athènes, Rome ou Paris, vaste brasier où bout le fluide d'où la société nouvelle doit sortir coulée en bronze. Victor Amédée, qui tenait à conserver de bons rapports avec l'Assemblée nationale et les hommes qui gouvernaient la France au nom de l'infortuné Louis XVI, ne voyait pas d'un bon oeil les étourderies de son gendre. -Votre mari nous perdra comme il a perdu son frère, dit-il à la triste comtesse d'Artois. -Hélas ! mon père, il faut expier l'honneur d'être allié à la Maison de France. Vos deux filles ont bien souffert à l'ombre de ce trône éclatant où Votre Majesté les a placées. -Oui, fit le père ému, les roses de Savoie sont pâles comme des lis de France. -Pauvres lis, soupira la comtesse d'Artois, des mains sacrilèges les ont profanés. Sire, si vous saviez à quelles scènes affreuses nous avons assisté ! Marie Antoinette expie bien amèrement une jeunesse inconsidérée... -Ma fille, dit le vieux roi, la femme doit être comme une coupe de cristal, elle ne souffre pas de taches. -Qu'allons-nous devenir ? Car nous marchons dans les ténèbres. -Ah ! fit Victor, si l'horizon politique était plus calme autour de moi, je serais le plus heureux des souverains, comme je suis le plus heureux des pères. Mais hélas !... -Vos États sont tranquilles, vos peuples heureux ! -Ma fille, de sourdes rumeurs grondent sous nos pas. Les maximes pernicieuses pénètrent dans toutes les familles, la jeunesse s'agite, inquiète de nouveaux besoins, les aspirations de la multitude tendent vers la France, le vent qui vient de ce côté-là altère toutes les poitrines. Si les princes mes alliés ne m'aident pas à repousser les flots envahisseurs des idées nouvelles, nous serons submergés à notre tour. -Sire, dit madame Clotilde qui venait de s'avancer vers eux, Votre Majesté ne doit attendre aucun secours ici-bas. Que sont les conseils des hommes pour écarter une catastrophe envoyée par le ciel ? -Ma fille, que devons-nous faire pour désarmer le Seigneur irrité ? -Mon père, la Maison de Savoie possède une précieuse relique1, le Très Saint Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ. Dans les grandes calamités, il peut apaiser la colère divine. Demandons à monseigneur le cardinal archevêque d'en autoriser l'exposition solennelle et d'ordonner une procession expiatoire. -Ma fille, dit le roi touché d'une foi si sublime et si naïve, vos pieuses intentions seront remplies. -Hélas ! poursuivit le prince de Piémont qui avait écouté sa femme avec un saint recueillement, que n'a-t-on pu prévenir les troubles qui viennent de désoler la Savoie ? -Quels troubles, mon fils, que s'est-il passé ? -Voici le comte de Graneri qui vient en informer Votre Majesté. -Monsieur le ministre de l'Intérieur, dit vivement le roi, qu'avez-vous à nous apprendre ? -Sire, l'imprudence du comte de Colegno2, qui croit que la 1. Vie de la bienheureuse Clotilde de France reine de Sardaigne, par monseigneur Bottiglia. 2. Commandant à Chambéry. colère peut mettre un frein aux événements humains, sa crédulité envers quelques émigrés qui en abusent, ont failli compromettre le gouvernement de Votre Majesté. Il a soulevé les rancunes populaires dans un moment où il faudrait les apaiser. -Mais le comte Perrone ? l'autorité absolue est dans ses mains... -Il eût tout sauvé s'il eût été mieux secondé par le chevalier Lazari, mais des troubles sérieux ont eu lieu, les cocardes blanches des émigrés ont été insultées, les rues de Chambéry ont vu couler le sang, et hier soir des troubles ont éclaté dans quelques cafés de Turin, poursuivit le ministre à voix basse. Victor Amédée demeura pensif. -Monsieur, dit-il enfin, rédigez une note que le ministre des Affaires étrangères communiquera aux ambassadeurs des puissances alliées. Et le vieux monarque, tout altéré encore par ce qu'il venait d'ap- prendre, se mit à dicter à son ministre le manifeste suivant : « L'incendie s'approche de la Savoie et menace le Piémont ; si l'on n'étouffe ses premières étincelles, il est impossible de calculer les malheurs qui planent sur nos têtes. Les puissances d'Italie doivent se hâter de conclure une ligue tendant à déjouer les artifices des émissaires français, à maintenir le repos général, à s'entraider de leurs armées et de leurs richesses partout où quelque trouble viendrait à éclater. » -Sire, reprit le fidèle ministre, cette sage communication restera sans effet. Le pape est trop faible, il n'osera pas, comme père de tous les chrétiens, combattre ses enfants, même égarés ; le roi de Naples et le grand-duc de Toscane sont trop éloignés du danger pour le craindre ; et les républiques de Gênes et de Venise sont trop favorables aux nouveaux principes pour s'armer contre ceux qui les soutiennent. -Ainsi l'égoïsme isolera toujours les peuples et les gouvernements ! Sur qui compter alors ? -Sur vos propres forces, Sire, et sur l'amour national de vos peuples. Ils se tournent vers la France tant qu'ils y sentent battre les ailes de la liberté. Mais que demain ces étrangers s'avancent en conquérants, et l'amour de la patrie l'emportera sur tout autre sentiment, et, pour défendre l'intégrité du sol national, le peuple entier volera au premier appel de Votre Majesté. Le comte Graneri ne s'était pas trompé. Les puissances italiennes refusèrent d'entrer dans la ligue proposée par Victor Amédée. Des congrès se tinrent à Pavie, à Mantoue ; on y discuta les articles de la coalition, qui fut ensuite formée à Pilnitz. Toutes les puissances y envoyèrent leurs ministres plénipotentiaires, à l'ex- ception du roi de Sardaigne. Le cabinet d'Autriche, qui comptait sur des victoires aisées et qui croyait facilement réduire le mouvement qui agitait la France, se montrait peu disposé en faveur du Piémont. D'ailleurs, Victor Amédée, attaché à la Maison de Bourbon, juste et généreux, ne voulait prendre aucune part à un traité dont le morcellement de la France était la base ; on peut démembre un pays, le mutiler sur la carte géographique, mais on ne détruit pas une nation ; Dieu même a pris soin d'en définir les caractères, la nature, le langage et la place sur le globe. Enlevez un ou deux départements à la France, aura-t-elle cessé d'exister pour cela ? Dieu seul, dans la succession des siècles, mêle les cendres d'un peuple à celles d'un autre, efface leurs vestiges, disperse l'écho de leurs noms, et laisse l'oubli, comme l'océan, couvrir peu à peu ces plages silencieuses qui tombent dans la nuit de l'éternité après avoir rempli le monde de bruit et d'événements pendant le court espace de quelques siècles. Chapitre III -Ainsi vous quittez définitivement le Piémont ? -Oui, mon cher Botta, je vais en Angleterre, le seul pays où puisse vivre un homme qui a le sentiment de sa dignité. -L'Italie vous perd et avec vous une de ses plus belles gloires à venir. -Vous me flattez, reprit celui-ci en riant, mais secrètement charmé de se sentir si justement apprécié. -Je ne flatte jamais, reprit Botta avec aigreur, je vous croyais plus d'estime pour moi. -Pardon, mais vous me mettez dans un singulier embarras... Peut-être, au fait, avez-vous raison, et lorsque j'aurai publié ma Tirannide, âpre et terrible ouvrage écrit avec une plume de fer, alors peut-être mon nom patricien brillera d'un plus noble éclat et ma couronne de comte se changera en une auréole immortelle. La gloire ! c'est le malheur, la persécution, l'exil, c'est une malédiction sur la vie, mais c'est le rêve, le désir, le but de tout coeur généreux. -La gloire et la liberté, fit Botta. -La liberté ! c'est selon. Souvent elle n'est que la licence ; on la prostitue car les hommes gâtent tout. Voyez ce qu'ils ont fait de l'art si pur et si grand ! Cette lyre d'ivoire que nous ont laissée les anciens, chacun y porte une main profane ; aussi ne rend-elle plus que des sons lâches et fugitifs ; la poésie retrempe les peuples, l'Italie a besoin d'un poète... -Et d'un historien. Depuis Macchiavelli, quelle plume impartiale et sévère osa consigner nos fautes dans nos tristes annales ? -Sophocle inspirait aux Grecs les grandes actions que Thucydide consignait dans son histoire, dit l'Alfieri devenu rêveur. Dans ce moment, les deux jeunes gens entrèrent dans un des cafés les plus fréquentés. Il y régnait une grande agitation, chacun y discutait selon son opinion l'événement du jour, et cet événement était bien fait pour diviser les différents interlocuteurs. Voici le fait dont il s'agissait : Depuis quelque temps, une effervescence extraordinaire régnait parmi les élèves de l'Université. Le comte Graneri avait cru en prévenir les funestes conséquences en enlevant leurs privilèges aux étudiants. Une émeute terrible avait répondu à ce coup d'État. Le comte de Salmour, gouverneur de Turin, avait envoyé des troupes pour faire respecter les ordres de l'autorité. Elles avaient été repoussées par les jeunes gens mutinés. Des mesures d'une grande rigueur furent déployées. Un combat sanglant s'ensuivit, plusieurs jeunes gens furent blessés et même tués. Après plusieurs heures d'une lutte acharnée et terrible, les troupes firent évacuer les vastes salles de l'Université, qui fut fermée. Les étudiants reçurent l'ordre de retourner au sein de leur famille, et toute cette jeunesse exaspérée et irritée alla s'aigrir encore dans l'oisiveté où on la jetait, et se rendit redoutable et dangereuse par le désespoir où la plongeait l'incertitude de l'avenir qu'on fermait devant elle. Ce soir-là, les opinions les plus exaspérées de part et d'autre circulaient dans le café autour des deux amis qui écoutaient en silence, la sagesse et la modération élevant rarement la voix au milieu de ces fiévreuses discussions politiques excitées par la fureur de l'esprit de parti. L'agitation était extrême, les uns voyant dans les mesures de rigueur prises envers les étudiants le salut, non pas seulement du Piémont, de la France, mais du monde entier, les autres gémissant tout haut du deuil de tant de familles plongées dans la désolation. Tout à coup, un nouvel arrivant fixa l'attention de tout ce public palpitant et curieux. -Comte de la Trinité, soyez le bien arrivé, que fait-on à Gênes ? -On attend comme ici que les événements, déjà si graves, se dessinent assez pour permettre d'agir. Le moment n'est pas loin. -Aurons-nous la guerre avec la France ? -Je le crois, d'après le refus qu'a fait Sa Majesté de recevoir son ambassadeur, le citoyen Sémonville, comme on l'appelle. -Le roi a bien fait, le comte de Sémonville a des opinions qui ne peuvent que blesser Sa Majesté et tous les gens de bien. -On a refusé de le recevoir, non à cause de ses opinions, mais parce qu'il a manqué aux usages. -Expliquez-vous. -Le gouvernement français, désirant s'assurer l'alliance du roi de Sardaigne, a chargé son agent plénipotentiaire à Gênes, M. de Sémonville, d'offrir au roi toutes les conquêtes qu'on ferait en Italie sur la Maison d'Autriche, s'il unissait ses forces à celles de la France. -Le roi a-t-il accepté ? -Le comte de Sémonville est parti de Gênes sans demander l'assentiment au roi avant de se présenter au nom de la France. Cet oubli des formes a fait ajourner son admission et le comte de Solar, gouverneur d'Alexandrie, a reçu l'ordre de ne pas le recevoir. -Ah ! fit Botta tout bas, cette susceptibilité peut nous coûter bien cher ! -Ou nous sauver d'une réponse embarrassante. -Comte, la France ne subira pas cet affront. Et comme Botta achevait ces paroles, le vicomte d'Estaing, suivi par plusieurs émigrés, entra pâle et agité dans le café. -Messieurs, dit-il vivement, je viens vous faire mes adieux, je pars. -Retournez-vous en France ? -Plût à Dieu qu'elle acceptât ma vie ! J'irais la lui offrir sur le champ de bataille, mais je la dispute à la hache du bourreau, par respect même pour la France. Le sol de la patrie m'est nié, je suis émigré. -Où allez-vous alors ? -En Suisse peut-être. Hélas ! j'ignore moi-même où je porterai mes pas errants. -Pourquoi quittez-vous le Piémont ? -Pourquoi je quitte le Piémont ! Parce que le refus qu'on a fait d'admettre son ambassadeur M. de Sémonville est un affront fait à la France, et qu'avant tout je suis Français. -Mais monsieur de Sémonville est l'ambassadeur d'un gouvernement qui vous a proscrit. -Je suis Français. -Mais monsieur de Sémonville partage les idées de ces hommes qui retiennent le roi captif. -Je suis Français. -Mais monsieur de Sémonville avait dans sa mission de demander l'extradition de tous les émigrés. -Je suis Français. -Mais c'était l'échafaud pour vous ! -Je suis Français ! dit le noble émigré d'une voix tonnante. Chacun se tut, plein de respect et d'admiration. L'Alfieri se leva et courut lui serrer la main. -Je pars pour Londres, venez-y, dit-il. -Non, reprit le vicomte, je n'aime pas les Anglais. Je vais en Suisse. La France ou l'isolement d'un chalet. -Heureux le pays qui a de tels hommes ! soupira Botta. -Ponthevès, dit le vicomte à un jeune homme tristement accoudé à une table, venez avec moi, un voyage en Suisse vous distraira. -Ma mère est malade, je ne puis la quitter. -J'honore le motif de votre refus, car, après une bonne mère, je ne respecte rien autant qu'un bon fils. Et le vicomte lui serra cordialement la main. Quelques jeunes officiers avaient jeté des regards moqueurs sur le page du comte d'Artois. On avait chuchoté à voix basse le nom de la marquise et celui de M. Del Borgo avaient été prononcé. Gaston avait prêté l'oreille et hardiment regardé ces messieurs. Calme et froid, il observait ; une vague inquiétude agitait son coeur de seize ans. Il n'osait comprendre, il ne pouvait interroger, et pourtant il sentait que quelque chose de malveillant pesait sur lui. Sa mère, sa mère adorée qu'il avait rêvée entourée de respect, d'hommages, il l'avait trouvée seule, loin de cette société qui aurait dû être la sienne. Évitant de se montrer, de paraître, se cachant en quelque sorte, un mystère semblait envelopper son existence. Le jeune homme, ignorant ce que l'enfant n'avais pu soupçonner et ce qu'un fils n'ose jamais deviner, se disait avec un sombre effroi : Que me cache-t-on ? quel secret, quel malheur, quelle honte dois-je traîner derrière moi comme un forçat traîne le boulet ? qu'y a-t-il ? Tandis que ces pensées absorbaient le triste jeune homme, peu à peu tous les habitués du café avaient disparu, car onze heures venaient de sonner. Il sortit, sombre et préoccupé. Il marcha au hasard. Tout à coup il tressaillit. Il était arrivé sans même y songer à la place Carline, devant le beau palais habité par la comtesse d'Orméa. Il mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements. Hélas ! Gaston était amoureux, amoureux comme on l'est à dix-sept ans, c'est-à-dire fou, éperdu. Ses noires idées s'évanou- irent ; la vue seule de ce balcon où il voyait parfois se pencher la blanche et suave forme de celle qu'il aimait, cette vue seule avait suffi pour changer le cours de ses idées. « C'est là qu'elle est, » s'écria-t-il tout haut, et il s'arrêta. La place était déserte. Il se promena assez longtemps. Le vent frais de la nuit apaisait le sang qui refluait de son coeur à son front brûlant. Il n'avait jamais pénétré chez la comtesse, qu'il n'avait vue qu'à la cour et dans le monde. Mariée à un homme vieux et jaloux, madame d'Orméa se consolait des ennuis de sa position en recherchant les hommages. Belle et coquette, les adorateurs ne lui manquaient pas, mais, en véritable jolie femme, la comtesse se contentait de faire tourner les têtes, comme on disait alors, mais elle n'aimait pas. En vain le plus beaux jeunes seigneurs avaientils tenté de toucher cette fière beauté, nul n'avait pu l'attendrir. Autant elle mettait de prévenances, de soins et déployait-elle d'ar- tifices pour captiver, autant mettait-elle d'art pour se préserver de l'amour, et l'homme qui, délirant à ses pieds, se croyait déjà sûr de l'obtenir, s'apercevait que, froide et moqueuse, elle ne s'était fait qu'un jeu cruel de toute cette passion qu'elle avait pris soin d'exciter. Aussi grand nombre d'amours-propres froissés, de haines ardentes, de vengeances cachées entouraient l'imprudente jeune femme qui n'y songeait pas et se jouait de si terribles passions ! Comme les autres, Gaston s'était laissé prendre aux attraits et aux séductions de la comtesse. Mais le pauvre enfant se mit à l'ai- mer si naïvement, si éperdument, avec une si adorable gaucherie, que la comtesse, blasée de tant d'amours rusées -car, entre les gens du monde, l'amour n'est souvent qu'une partie jouée entre deux habiles tacticiens, la victoire reste au plus habile -, la comtesse, dis-je, lassée de ces monotones intrigues de galanterie si vides et si mensongères, se prit d'un singulier intérêt pour ce candide et pur enfant qu'un seul de ses regards faisait trembler et rougir. Elle trouva une grâce nouvelle à cette pudique et rêveuse attitude avec laquelle il la regardait. Peu à peu elle affecta avec lui une maternelle sollicitude pleine d'une tendre et douce familiarité. Lui, toujours plus tremblant, osait à peine lui parler. Trop jeune pour sentir le prix d'une pareille distinction, il s'en affligeait : « Elle me prend pour un enfant, » disait-il dans son naïf désespoir de dix-sept ans. Et il enviait, tout palpitant de jalousie, le sort des beaux danseurs qui enlaçaient sa taille tandis que lui effleurait de ses lèvres brûlantes le bouquet qu'elle lui avait donné à garder, la coquette ! Ce soir-là, soit hasard, soit toute autre cause, Gaston, en tournant le coin de la rue solitaire qui de la place Carline débouche devant la vieille église de Sainte-Pélagie et qui longe le beau jardin du palais d'Orméa, Gaston crut apercevoir qu'une petite porte située près du pavillon des écuries était restée ouverte. Entraîné par cet instinct irrésistible qui guide les amants, il poussa doucement la porte et se trouva dans une cour assez mal tenue. Il allait retourner sur ses pas, mais à travers les plantes rampantes qui grimpaient sur le mur faisant face à la porte par laquelle il était entré, il découvrit une nouvelle porte en claire-voie. Il l'enfonça facilement et, cette fois-ci, il se trouva bien réellement dans le vaste jardin qui s'étendait sous les appartements de la comtesse. Au fond, un large escalier conduisait jusqu'à une terrasse qui s'éten- dait le long du premier étage. Une haute croisée ouverte laissait entrer la brise parfumée du soir. Gaston, ivre d'amour, s'arrêta... Le ciel était limpide mais sombre, les étoiles brillaient comme des diamants lumineux sur le bleu foncé du ciel. Les pas du jeune homme téméraire étaient étouffés par l'herbe haute qui couvrait les sentiers mousseux. De grands arbres laissaient pendre leurs branches humides par la rosée de la nuit. Gaston écoutait... Aucun bruit ne troublait la vaste et silencieuse solitude de ces lieux si calmes. Il n'entendait rien que le battement de son coeur qui grondait dans sa poitrine. Son front était perlé de sueur ; il respirait à peine. Il marchait, il allait, il courait comme un insensé sans savoir ce qu'il voulait, sans réfléchir à l'étrange position où il se trouvait, les yeux fixes et fascinés par la vue de cette large croisée ouverte où brillait une faible lumière. Ses oreilles tintaient et ses jambes pliaient sous lui comme celles d'un homme ivre. Qu'allait-il faire ? qu'allait-il oser ? Il avait franchi les escaliers qui conduisaient à la terrasse et s'était précipité contre la fenêtre entrouverte, l'instinct du coeur lui faisant deviner que quelques pas, un faible rideau peut-être, le séparaient de cette femme tant aimée, tant rêvée dans sa brûlante imagination. Une main posée sur l'espagnolette, il écoutait, et son regard de feu plongea dans la pièce qui se trouvait devant lui. La faible lueur d'une lampe de nuit en albâtre éclairait seule cette vaste chambre à l'ameublement sévère et somptueux, une table chargée de vases de fleurs était en face de la fenêtre. Gaston retint un cri : assise dans un fauteuil, tristement accoudée contre la table, vêtue d'un déshabillé aussi élégant que modeste, la comtesse était là devant lui. Elle était plongée dans une de ces profondes et molles rêveries si dangereuses pour les femmes. Tout à coup, elle leva son front pâle et chargé d'un sombre ennui. Elle éleva ses bras lassés vers le ciel et soupira profondément. L'espagnolette s'échappa des mains de Gaston. À ce bruit, la comtesse se leva, effrayée, mais, avant qu'elle eût le temps de crier, Gaston était à genoux devant elle. -Malheureux ! que faites-vous ici ! Sortez, fit-elle avec effroi. -Oh ! laissez-moi mourir à vos pieds. -Sortez, sortez, vous dis-je, s'écria la jeune femme toujours plus troublée. Mais lui, extatique et presque insensé, la contemplait avec délire et sans pouvoir parler. -Mais, malheureux enfant... il est donc fou, mais ne voyezvous pas que vous me perdez ? Par pitié, Gaston, sauvez-vous. -Madame, dit-il en se levant, rassurez-vous, je me retire. Ne me demandez pas pourquoi et comment je suis ici, je ne le sais pas moi-même. Il y a dans mon amour pour vous quelque chose d'ir- résistible et de fatal. J'ai obéi à mon coeur, qui m'a conduit à vos pieds, j'obéis à un de vos signes. Je sors, ne craignez point que j'abuse de ma position, vous m'êtes sacrée. -Vous êtes un noble coeur, dit-elle en lui tendant la main avec dignité et un calme apparent qui n'était pas dans son coeur. Lui, prit sa main qu'il lâcha aussitôt. -Oh ! fit-il, madame, votre main me brûle. Et il se rapprocha tout frissonnant. -Adieu, dit-elle en baissant ses yeux devant son regard. -Madame, murmura-t-il, me pardonnez-vous ? Elle fit un geste désespéré et suppliant. -Un mot, un seul, et je me retire, fit-il en se rapprochant d'el- le avec égarement. -Laissez-moi, laissez-moi, fit-elle en le repoussant si faiblement que le jeune homme, éperdu, la saisit dans ses bras. Ses lèvres allaient toucher celles de la jeune femme. Les sons plaintifs et religieux d'une cloche les firent tressaillir. C'était l'heure où les capucines du couvent de Sainte-Pélagie allaient à la prière, et ces sons graves et doux semblaient dire : « Venez à moi, vous tous prêts à vous égarer. » -Mon Dieu, je te remercie, fit la comtesse en se dégageant des bras de Gaston, tu m'as sauvée. Le jeune homme porta la main à son front tout mouillé de sueur. Il crut qu'une voix du ciel le rappelait à lui-même. Religieux comme l'étaient encore à cette époque les jeunes gens qui ne partageaient pas les maximes voltairiennes, Gaston vint tomber à genoux devant la comtesse. Mais elle, pâle et tremblante : -Sortez, dit-elle, soyez généreux, car vous voyez bien que je vous aime ! -Merci, madame, de ce seul mot ! J'emporte du bonheur pour toute ma vie ! Et, sans oser ajouter une parole, sans oser la regarder, le jeune homme sortit, grave et respectueux, tandis qu'elle retombait affaissée sur sa chaise en fondant en larmes. Cinq minutes après, il marchait à grands pas le long de la rue du Pô, qui conduisait à la solitaire habitation de sa mère, une délicieuse villa près du château du Valentin. Tout à coup, il crut s'apercevoir qu'il était suivi par un individu enveloppé d'un large manteau. Les rues de Turin n'étaient pas sûres dans la nuit à cette époque-là. Violemment agité par les passions tumultueuses qui grondaient dans son sein, Gaston aurait été charmé d'avoir une occasion d'apaiser son sang qui bouillait dans ses veines. Il mit son épée à la main et il se tourna vivement vers son inconnu, qu'il prenait pour un voleur ou pour quelque chose de semblable. Un éclat de rire moqueur et méchant répondit à cette imprudente bravade. -Pas mal, monsieur de Ponthevès, pour un enfant de votre âge ! Vous sortez à minuit en cachette de chez les belles dames et vous défiez les passants. On voit que vous êtes à bonne école. -Monsieur, on pourra vous faire repentir de vos impudentes paroles, et si vous êtes gentilhomme, nous portons tous deux une épée, fit-il d'une voix étouffée par la colère. -Je ne me bats pas avec les enfants. -Monsieur, vous êtes un lâche si vous ne me rendez pas raison de vos insultes. L'inconnu fit entendre un rire sardonique et ricaneur. -Je ménage les enfants et les femmes. Vous me faites compassion et je tiens à ne pas me brouiller avec madame d'Orméa. Bonsoir, je vous souhaite souvent des aventures pareilles. Et l'inconnu s'éloignait toujours en riant de ce rire froid et méprisant. Au nom de la comtesse, Gaston avait frémi de rage, et se précipitant sur les pas de l'inconnu, qu'il eut bientôt atteint : -Il faut que l'un de nous meure, fit-il, les dents serrées et l'épée à la main. -Je vous ai déjà dit que je ne me bats pas avec les enfants. Dans quelques jours, encore passe, mais auparavant je veux égayer mes amis des étranges goûts de la belle comtesse... Oh ! oh ! oh ! -Vous êtes un infâme et je vous prouverai que les enfants ont plus de coeur que les hommes. Et l'épée de Gaston brilla dans les airs. Mais l'autre, d'un vigoureux tour de bras, l'écarta de sa poitrine et la rejeta à quelques pas de lui. -Bonsoir et bonne chance, s'écria-t-il en s'éloignant à toutes jambes, toujours riant de son rire infernal. Rentré chez lui, Gaston passa le reste de la nuit dans un état de fureur impossible à décrire. Mille projets d'atroce vengeance gron daient dans son coeur, mais l'objet de son ressentiment échappait à sa fureur dans l'obscurité de la nuit. Son ennemi était resté enveloppé dans l'ombre du mystère. Qui était-il ? Vers le matin, il se jeta sur son lit, mais il ne put y trouver le repos. À sept heures, son valet de chambre vint le prévenir que sa mère, très inquiète pour lui pendant toute la soirée, l'avait demandé plusieurs fois et qu'elle le faisait appeler. Gaston adorait sa mère. Depuis quelque temps, il est vrai, il se sentait gêné auprès d'elle, mais sa tendresse et son respect de fils l'emportaient sur tout autre sentiment. De crainte de l'affliger en se présentant pâle et défait comme il l'était devant elle, Gaston mit un peu d'ordre à sa toilette et se rendit chez sa mère en affectant un air joyeux que démentait son sourire. Mais l'oeil d'une mère ne se trompe pas. La marquise devina qu'un chagrin profond déchirait le coeur de son enfant. Elle lui tendit la main en silence. -Vous êtes bien pâle, mon enfant, qu'avez-vous ? -Rien, ma mère. Hier soir, je suis rentré fort tard, nous étions au café, plusieurs jeunes gens... -Je ne vous demande pas compte de vos actions, fit-elle touchée de son embarras, mais vous paraissez souffrant. -Rassurez-vous, fit-il en lui baisant la main, je n'ai rien. Mais elle, le regardant avec ce regard plein d'intuition que n'ont que les mères : -Vous êtes malheureux, fit-elle, mon coeur me le dit. Qu'as- tu, mon enfant ? -Rassurez-vous, bonne mère, je suis calme, je suis heureux, ajouta-t-il d'une voix pleine de larmes étouffées. -Je ne te demande pas ton secret, mais si tu souffres, viens sur mon coeur cacher tes larmes. Le coeur d'une mère ne trompe jamais. Gaston se précipita dans ses bras tout tremblant. Ses pleurs, longtemps contenus, éclatèrent en sanglots. Longtemps la mère et le fils restèrent ainsi, pleurant et embrassés, sans oser échanger un mot. -Tu aimes, dit enfin la marquise en couvrant de baisers le front blanc du jeune homme. -Oh ! ma mère, si vous saviez ! -Voyons, conte-moi tout. Et... elle t'aime ? Alors le jeune homme éperdu, à voix basse, parla longuement de son amour à sa mère. Une à une, il lui confia ses plus secrètes pensées, tout ce qu'il avait souffert, tous ses désirs, toutes ses craintes, toutes ses espérances. Son coeur s'épancha jusqu'à sa dernière goutte de fiel. Elle l'écoutait, souriante et charmée. -Je voudrais bien la voir, dit-elle enfin. Tu me la montreras ? -Oh ! ma mère, pourquoi vous êtes-vous condamnée à cette vie d'isolement ? Si vous alliez dans le monde, vous la connaîtriez, vous l'aimeriez. La marquise soupira sans répondre. Et lui, se rappelant les insultes de l'inconnu, qu'il n'osait répéter à sa mère pour ne pas l'effrayer sur les suites qu'il devinait, pencha son front devenu sombre et rêveur. -Mon fils, vous me cachez quelque chose, un voile assombrit votre front. À votre âge, l'amour rend heureux, hélas ! quand on peut aimer sans remords ! -Vos paroles sont tristes, ma mère. -Hélas ! vous êtes trop jeune pour savoir qu'arrivé à notre midi, nous traînons tous une ombre sur nos pas. Heureux ceux qui n'ont rien à se reprocher ! Pour ceux-là seulement, la vie est douce et la mort sereine. -Qu'avez-vous à me parler ainsi ? -Rien, mon enfant. Mais que l'amour te rende indulgent pour les autres. Ne perds jamais une femme, car tu ne sais pas quelle coupe de fiel tu porterais à ses lèvres. -Ma mère, je vous respecterai dans toutes les femmes, car vous m'êtes chère et sacrée. -Merci, Gaston, de ton amour, de tes douces paroles. Sois béni pour ta pitié de fils. Et la marquise étendit sa main maigrie sur le front de son fils qui s'était agenouillé devant son lit. Le comte d'Artois avait annoncé son prochain départ pour Vienne, où il allait solliciter l'Empereur de voler à la défense de Louis XVI en envahissant la France. Le devoir du jeune Ponthevès était de le suivre, mais son coeur était déchiré par l'idée de quitter sa mère malade et madame d'Orméa qu'il avait, disons-le en passant, revue plusieurs fois. Quant au misérable qui l'avait si lâchement insulté, il n'avait pu découvrir ses traces, et il tremblait parfois en songeant à ce vil ennemi qui possédait son secret. Les jours se passaient ainsi. Il n'était bruit à la cour que d'une chasse au cerf que le roi Victor donnait à son gendre, dernier divertissement offert par ce père affligé à ses enfants malheureux. Depuis longtemps, la cour de Turin ne se livrait plus à ce genre de divertissement, les goûts austères de la princesse de Piémont et ses chagrins de famille ayant fait abandonner tous les amusements, même les plus innocents. Aussi l'ardente Marie Thérèse, qui languissait dans cette atmosphère froide et monotone comme une fleur des tropiques transplantée dans nos climats, apprit-elle avec une joie bien vive la fête qu'on préparait pour le comte d'Artois au parc de la Vénerie, fête dont elle aurait eu tous les honneurs, Madame Clothilde s'abstenant sans doute d'y intervenir. Entourée dans son cercle particulier de ses dames et de quelques cavaliers, elle causait de cet événement qui était celui du jour pour elle. La comtesse d'Orméa paraissait pensive et préoccupée. Déjà deux fois elle avait oublié de répondre aux demandes de la duchesse qui la plaisantait avec le plus aimable enjouement sur sa distraction. -Madame la comtesse oublie que les amoureux ont seuls le droit d'être distraits, dit le chevalier de Saint-Amour en riant d'un rire étrange. -J'en demande mille pardons à Son Altesse, mais l'idée de cette chasse me préoccupe tellement... -Cette fête sera la dernière, fit Marie Thérèse en soupirant. Le comte d'Artois parti, adieu la chasse, les bals et les fêtes ! -Le départ de Son Altesse est donc bien décidé ? -Oui, madame, dit tout haut M. Saint-Amour ; et celui des pages aussi, reprit-il tout bas. La comtesse pâlit affreusement. Elle leva, malgré son assurance ordinaire, un regard interdit sur le chevalier, qui sourit avec arrogance. -Chevalier, avez-vous été absent ? dit le marquis Del Borgo. Vous étiez invisible depuis quelques jours. -Non, seulement je dormais le jour et je veillais la nuit. -Quelle étrange fantaisie ! -Oh ! j'avais mes motifs, toute une histoire. -Voyons, racontez-la. -Je craindrais de blesser les oreilles de Son Altesse et de ces dames. Et M. de Saint-Amour se prit à rire follement. -Que cet homme me déplaît, fit la comtesse en se penchant vers Marie Thérèse. -J'éprouve le même sentiment, dit la princesse, il me fait peur. -Il faut que votre histoire soit bien affreuse, dit le duc d'Aos- te. -Incroyable, Monseigneur, j'en ferais un roman. -Les noms, au moins. -Volontiers... on tait toujours le nom des dames, mais celui du héros, je vous le livre. Tenez, marquis Del Borgo, vous ne connaissez que ça, c'est le petit Ponthevès. -Le joli page du comte d'Artois ! s'écrièrent toutes les dames à la fois. Quant à madame d'Orméa, elle était restée pétrifiée et silencieuse, tandis que M. de Saint-Amour continuait à rire d'une façon si étrange et si cruelle, qu'on ne savait si ce rire était un bruit humain ou le sifflement d'un serpent ; il donnait le frisson à ceux qui l'entendaient. -Madame, fit-il en se penchant vers la comtesse toujours immobile et comme atterrée, je suis sans pitié, comme vous avez été sans pitié. -Faites, monsieur, je méprise les lâches, je ne vous crains pas. -Nous verrons, reprit-il en riant. Et il s'éloigna. -Madame, dit le marquis Del Borgo qui les avait observés, cet homme est dangereux. -Il est méchant, voilà tout. -Il serait bien de l'éloigner du cercle de Son Altesse, poursuivit le marquis devenu pensif et qui craignit une nouvelle indiscrétion du chevalier à l'égard de madame d'Orméa, j'y penserai. -Envoyez-le bien loin, reprit la comtesse en souriant. -Je m'en vais tourmenter le duc d'Aoste pour nous en débarrasser en l'envoyant gouverneur du fort de Saorgio. Dans ces effroyables montagnes, il n'aura personne à espionner. La comtesse se prit à rire, et Marie Thérèse promit d'en parler au prince son époux. Une intrigue de cour cause souvent les plus grandes calamités. Nous verrons plus tard comment la lâche trahison du chevalier de Saint-Amour, qui rendit le fort de Saorgio aux Français, amena la ruine de son pays, qu'il livra aux armées étrangères. Depuis qu'il avait été si brutalement et ironiquement insulté, Gaston, avec cette persistance de la haine, parcourait tous les théâtres, les cafés, tous les lieux enfin où il pouvait espérer de rencontrer son mystérieux ennemi. Mais ce rire affreux qui blessait encore son oreille ne l'avait plus frappé. La veille du jour désigné pour la chasse au cerf, Gaston entra machinalement dans un café. Il s'assit sur un banc solitaire, et là, absorbé par ses rêveries, il oubliait les heures qui passaient sans le tirer de cet abîme de pen sées pénibles et délicieuses dans lequel l'avait plongé un petit billet de la comtesse qui l'avertissait qu'elle avait à lui parler à minuit, et son coeur battait à briser sa poitrine. À quelques pas de lui, divers officiers causaient politique. -À l'Assemblée nationale, Dumouriez, disait l'un, a hautement accusé le roi de Sardaigne d'avoir outragé la France dans la personne de son ambassadeur par le refus qu'il a fait d'admettre le comte de Sémonville. -On dit que la guerre a été formellement déclarée au Piémont. -Oui, reprit le premier interlocuteur, les injures les plus offensantes ont été adressées au roi, on assure même que le général Montesquiou, qui occupe le Dauphiné, a reçu l'ordre d'envahir la Savoie, tandis que le général Anselme menace Nice. -Et ne fait-on aucun préparatif pour nous prémunir contre une invasion étrangère ? -On arme les forts, on lève des soldats. -On m'envoie commander Saorgio, fit le chevalier de Saint- Amour qui venait d'entrer. Et il partit d'un violent éclat de rire. Gaston tressaillit comme quelqu'un qui aurait reçu une secousse électrique. Il regarda vivement la personne qu'il avait devant lui, la fixant d'une façon si étrange qu'il finit par attirer son attention. Monsieur de Saint-Amour le regarda à son tour très attentivement, puis, se prenant à rire plus fort, il s'écria de son air le plus caustique : -Enchanté de vous voir, monsieur de Ponthevès, j'étais en peine sur votre santé... Oh ! oh ! quand on court la nuit, il est facile d'attraper des rhumes. Gaston s'était levé et, flétrissant la face blême de M. de Saint- Amour d'un revers de la main : -Cette fois-ci, dit-il, vous ne refuserez pas de vous battre. M. de Saint-Amour se leva tout pâle et tremblant. -Messieurs, dit-il, vous êtes témoins de l'insulte que je viens de recevoir de la part de ce jeune fou. Qui de vous veut me servir de témoin ? -Les motifs d'une pareille conduite ? firent plusieurs voix à la fois. Monsieur de Ponthevès, votre procédé est inexplicable, et nul de nous ne vous servira de témoin, si vous ne nous faites connaître la cause de votre procédé. -Messieurs, dit Ponthevès, le motif existe, mais en hommes d'honneur, c'est un secret entre monsieur et moi. -Bien, dit l'un des officiers, je vous servirai de témoin. -Oh ! reprit Saint-Amour en riant encore plus fort, cet enfant s'est fâché parce que j'ai dit que sa mère était la maîtresse de monsieur Del Borgo. -Ma mère ! s'écria Gaston effrayé devant tant d'horrible perversité, ma noble et sainte mère ! Lâche, vous osez l'outrager ! Vous en avez menti. Ma mère ! Oh ! je vous ferai rentrer vos infâmes paroles avec la pointe de mon épée. -Je ne me rétracte pas, et si vous avez d'autres griefs contre moi, je suis prêt à les dire. -Te tairas-tu ! s'écria Gaston hors de lui, te tairas-tu, misérable ! Un de nous est de trop sur cette terre. Entre nous, c'est un duel à mort. -Je n'en ai jamais d'autres, fit Saint-Amour toujours en riant de son rire sinistre. Vos armes. -Prenez les vôtres, vous êtes dans votre droit. -L'épée. Votre heure ? -Demain matin à six heures dans les fossés de la citadelle. -Bien, monsieur, vous m'y trouverez. Gaston sortit. Il était près de minuit. Il s'achemina tout pensif vers la place Carline. Il allait donc pour la dernière fois, peut-être, revoir cette femme qu'il adorait et s'enivrer de son amour, et demain, à la même heure, son coeur aurait cessé de battre. Il monta le petit escalier dérobé dont il avait la clef et pénétra dans le pavillon où la comtesse avait l'habitude de le recevoir. Elle était déjà là, assise à l'attendre. Elle courut à lui en le voyant entrer, et l'entou- ra de ses deux bras caressants, l'étreignant comme une mère étreint son jeune enfant. -Gaston, dit-elle enfin, grondez-moi, je suis folle, mais j'avais peur que vous ne vinssiez pas. -Moi, oublier ces heures de mon bonheur ! Avez-vous pu le soupçonner, Rosine ? -Non mon ami, mais depuis quelques jours, les plus tristes pressentiments m'assiègent. J'ai bien souffert depuis que je ne vous ai vu. Hélas ! l'amour n'est qu'un tourment continuel plein de trouble et de charme. -Qui peut vous effrayer ainsi ? -Je ne sais, mais malgré moi j'ai peur. -Peur ! fit le jeune homme en le regardant avec amour, peur lorsque nous sommes heureux ! peur lorsque nous nous aimons ! Et il voulut de ses deux bras enlacer la taille frêle de la jeune femme. Mais elle, se dégageant de son étreinte, poursuivit avec mélancolie : -Gaston, je vous aime trop pour ne pas craindre. Le coeur a des pressentiments fatals, et, malgré moi, ce soir, j'ai des frissons, j'ai peur. Et la comtesse éclata en sanglots. Gaston, ému de tant d'amour, la pressa silencieusement sur son coeur sans pouvoir répondre. -Enfant, dit-il d'une voix tremblante, que craignez-vous ? -Je ne sais. Si un de nous deux allait mourir, si vous pouviez cesser de m'aimer ! -Cesser de vous aimer, Rosine ! Dites à mon coeur de cesser de battre. Cesser de vous aimer ! Séchez ces larmes, regardez-moi de vos beaux yeux, laissez-moi m'enivrer de vos regards, de votre sourire, et si jamais la mort, poursuivit-il d'une voix mal assurée, si je venais à mourir, oh ! dites-vous que ce coeur n'a battu que pour vous seule. Soyez bénie de votre amour, de tout le bonheur que vous m'avez donné. -Gaston, vous m'effrayez. Oh ! mes craintes ne me trompent pas. Votre calme me fait mal, et votre gaieté me glace d'effroi. Que se passe-t-il, mon Dieu, et qu'avez-vous ce soir ? -Rien, mon ange, vos larmes m'ont troublé, rassurez-vous. Irez-vous demain à la chasse royale ? J'espère vous revoir au retour. -Ne suivrez-vous pas le comte d'Artois ? -Non, je ne suis pas commandé pour demain. -Oh ! quelle triste journée nous allons avoir. -Bien triste en effet, soupira Gaston. -Hélas ! fit la comtesse, le bonheur est si fugitif, qu'alors que nous en jouissons, nous le troublons encore par nos craintes, par nos faibles et tristes appréhensions. Les deux amants demeurèrent un moment silencieux et rêveurs. Le vent bruissait et semblait arracher des sons plaintifs à la cime agitée des arbres du jardin, qu'il secouait par intervalles. La comtesse, pâle et frémissante, s'était plus rapprochée encore de Gaston. Elle tremblait. -Oh ! comment ne pas avoir peur par une pareille nuit ! Gaston, tu es pâle et une douleur affreuse brise mon coeur. Oh ! soutiens-moi, mon bien-aimé, car j'ai besoin d'être rassurée. Mais Gaston, grave et pensif, tira de son doigt un anneau d'or, et, le passant au doigt de la comtesse : -Rosine, promettez-moi de porter toujours cet anneau en mémoire de celui qui vous a tant aimée ! À présent, adieu, voici bientôt le jour, on pourrait nous surprendre. Et le jeune homme se releva après avoir effleuré de ses lèvres le front glacé de la comtesse. Puis, se laissant tomber à genoux devant elle : -Adieu, dit-il, soyez heureuse, mais ne m'oubliez jamais. -Gaston, Gaston, pourquoi ces funèbres paroles, cet adieu déchirant ? Gaston, par pitié, qu'avez-vous ? Et la comtesse le saisit brusquement par le bras. Et lui, l'étrei- gnant une dernière fois avec délire : -Adieu, murmura-t-il, puissé-je vous revoir demain ! Et, presque fou, éperdu, il se précipita hors du pavillon, tandis que la pauvre femme égarée regagnait ses appartement, en proie à la plus violente agitation. Chapitre IV Le marquis Del Borgo avait été prévenu par un des témoins de la scène qui venait de se passer entre Gaston et monsieur de Saint- Amour. Espérant en arrêter les suites fâcheuses, il s'était hâté d'écrire à madame de Ponthevès d'empêcher, par tous les moyens possibles, Gaston de sortir dans la matinée. Il était quatre heures du matin lorsque la marquise reçut cet avertissement. Un douloureux pressentiment lui fit deviner qu'il s'agissait d'un duel. Pâle et tremblante, elle monta dans la chambre de son fils. Gaston écrivait. Au bruit que fit sa mère en entrant, il se tourna. Il était pâle. -Vous ici à cette heure ! dit-il avec étonnement. -J'ai cru que vous souffriez, dit la pauvre mère tremblante. Vous avez veillé toute la nuit. -Merci pour tant de sollicitude et d'amour. Je suis bien, très bien. Retirez-vous, ma bonne mère. -Mon fils, dit la marquise en s'asseyant, mon fils ! -Mon Dieu ! madame, qu'avez-vous ? Vous m'effrayez ! C'est vous qui souffrez. Au nom du ciel, allez prendre un peu de repos. -Oh ! fit la pauvre mère en éclatant en sanglots. Je ne te quitte plus, mon enfant, mon enfant adoré ! -Que signifient ces pleurs, ces paroles étranges ? -Rien, si ce n'est que je suis folle et que j'ai besoin de te voir, de t'entendre, de t'embrasser. Et pâle, tremblante, éperdue, la marquise se jeta au cou de son fils et l'embrassa toute frénétique et frissonnante. -Calmez-vous, ma bonne mère, votre état me fait mal. Ras- surez-vous. Mais qu'avez-vous donc à trembler ainsi ? -Ce que j'ai ? reprit-elle avec égarement. Mon fils, mon enfant, n'as-tu jamais pensé à tout ce qu'il y a de profond dans l'amour d'une mère ? Ne sais-tu pas qu'une mère prévoit, qu'une mère devine quand un danger menace son enfant ? -Mais que voulez-vous dire ? -Gaston, ne me trompe pas, je sais que tu dois te battre, et moi, ta mère, je viens te dire que ce duel ne peut avoir lieu. -Madame ! -Non, tu ne te battras pas, ce serait me tuer, et tu ne peux pas être un parricide. -Ma mère, tranquillisez-vous, on vous a trompée, je... ne me battrai pas. -Ah ! fit-elle en le regardant fixement. Mais lui tenait les yeux baissés devant ce regard ardent qui allait fouiller jusqu'au fond de son âme. -Gaston, dit-elle d'une voix plus calme, regarde-moi, mon fils, m'as-tu dit la vérité ? -Madame, je vous proteste... Soyez plus calme, retirez-vous. Vous aviez raison, je suis souffrant, j'ai besoin de repos. -Ah ! tu veux m'éloigner. Tu me trompes, mais je m'attache à toi, je me cramponne à tes pas, je te suis, et nous verrons si tu oserais fouler le corps de ta mère pour arriver à ton adversaire. -Ma mère, vous oubliez que les lois de l'honneur doivent parler plus haut que la voix de l'amour dans le coeur d'un homme. -Ah ! tu l'avoues donc, tu veux te battre, s'écria-t-elle en fondant en larmes. -Mon Dieu, madame, n'interprétez pas ainsi mes parles. Je vous assure que vous êtes dans l'erreur. Par pitié, laissez-moi. Mais elle, jetant un coup d'oeil rapide autour d'elle : -Pourquoi ces lettres commencées ? fit-elle d'un air lugubre, pourquoi ces épées ? continua-t-elle avec épouvante. -Ma mère, dit Gaston, ne me forcez pas à vous dire que vous dépassez les bornes de l'autorité maternelle. Je vous en prie, laissez-moi. Et le jeune homme jeta un coup d'oeil rapide sur la pendule, qui marquait quatre heures et demie. Elle le vit, et d'un bond elle se cramponna au bras de son fils. -Oh ! tu veux te débarrasser de moi, tu veux que je te quitte ! Non, non, mon fils, pitié, pitié de ta mère ! Je suis folle, vois-tu, mais j'ai des terreurs. Gaston, mon enfant, il faut plaindre les mères, tu ne sais pas tout ce qu'il y a de déchirement, de désespoir et d'angoisse dans leurs coeurs. Oh ! une mère est un être faible et craintif, il faut la ménager. Gaston prit ses deux mains qu'il couvrit de baisers, et, se laissant tomber à genoux devant elle : -Mère, rassurez-vous et bénissez-moi, fit-il avec solennité. La marquise posa ses deux mains sur le front de son fils, qu'elle couvrit de baisers. -J'étais folle, dit-elle plus rassurée et en le regardant avec amour. Et lui, se relevant : -À présent, adieu, dit-il. Et il se précipita vers la porte de sa chambre. Semblable à une lionne, la marquise avait bondi, et s'était ados- sée contre la porte, toute résolue et tremblante. -Non, fit-elle, non, tu ne sortiras pas ainsi. -Ma mère, au nom du ciel. -Gaston, tu ne veux pas tuer ta mère, et tu vois bien que je vais mourir. -La mort n'est rien devant le déshonneur, et vous ne voulez pas me voir flétri. -Je veux que tu vives, s'écria-t-elle avec égarement. -Est-ce ma mère qui ose me parler ainsi ! -Pardon, mon noble enfant, tu vois bien que je suis folle, et quand tu diras, en me montrant : « Regardez... » tes adversaires t'absoudront par pitié pour moi. -Ma mère ! -Un homme est fils avant tout, on n'a qu'une mère à aimer, à protéger ! Te battre, pourquoi ? Pour un rien, pour un mot peut être ! -Il y a de ces offenses qu'on n'efface qu'avec du sang, dit Gaston d'une voix sombre. -Il est si doux de pardonner, fit-elle d'un air hagard. J'irai, moi, à ta place. Je dirai, oh ! je dirai que tu t'es laissé désarmer par mes larmes, par mes prières, et tout le monde comprendra qu'un fils ne peut nier une grâce à sa mère qui l'implore à genoux ! Et la marquise se laissa tomber aux pieds de son fils qui, l'écar- tant doucement de la porte contre laquelle elle se tenait toute raide et collée : -Ma vie est à ma mère, mais mon honneur est à moi. Vous ne voulez pas qu'on me croie un lâche. -Un lâche ! un lâche parce que tu aurais refusé de briser le sein qui t'a nourri ! Qu'ils viennent t'arracher d'ici ! s'écria-t-elle en frappant sa poitrine avec force. Et à moi, mon fils, ne dois-tu rien ? Cette vie que tu vas exposer au fer d'un étourdi, sais-tu ce qu'elle m'a coûté de tourments, de pleurs, d'angoisses ? -À Dieu ne plaise, ma mère, que j'oublie tout ce que je vous dois. Mais plus je vous respecte, plus je dois être digne de vous, de votre amour ! -Non, les enfants ne savent pas, ils ne peuvent pas savoir ce qu'ils sont pour leur mère. Toi, mon fils, formé du plus pur de mon sang, toi, la chair de ma chair, toi que j'ai porté neuf mois dans mes flancs, que j'ai nourri de mon lait, toi, ma seule joie, mon seul amour. Et tu veux... Mon Gaston, non, dis-moi que c'est impossible... Et la pauvre mère tenait les genoux de son fils embrassés, elle les étreignait avec une telle force, qu'il ne pouvait détacher ses doigts convulsifs, qui semblaient s'être enfoncés dans ses chairs. -Mon Dieu, que je suis malheureux ! Et dire que le devoir doit l'emporter sur tant d'amour ! s'écria le jeune homme attendri. -Quel devoir ? Celui d'un usage barbare que les lois et l'hu- manité condamnent. -Mais que l'honneur impose. -Mon Dieu ! pour un rien, vous autres jeunes gens... Voyons, conte-moi cela. -Madame ! -Oh ! je parie que c'est pour un mot, un rien, une intrigue de femme. -C'est le seul secret que j'aurai pour vous. -Et je veux le savoir. Une femme, pour une femme. Ah ! malheureux enfant qui n'a pas pensé à sa mère. -Une noble et sainte femme indignement outragée, oui, ma mère. -Mon noble et pauvre enfant, fit-elle en se tordant les bras avec désespoir, mais tu ne peux pas te battre, tu la compromettrais, la venger c'est la perdre. -Moi seul, madame, j'ai le droit de prendre sa défense. -Mon Dieu ! Que veux-tu dire ? Mais cette femme, cette femme que tu peux aimer à ce point, je la hais, cette femme, je la maudis parce que c'est pour elle, mon fils, que tu me tues. Gaston se taisait. Tout à coup il prit sa mère dans ses bras et la serra avec transport. -Dites, s'écria-t-il, si un lâche, en plein café, avait osé insulter la plus pure et la plus noble des femmes, dites, vous ma mère, mon devoir ne serait-il pas de la venger ? -Oui, murmura la marquise d'une voix éteinte, si cette femme est telle que tu le dis. -Merci, ma mère, fit le jeune homme avec joie. Alors laissezmoi sortir, car cette femme indignement insultée, c'est vous, et c'est votre honneur que je vais venger. -Mon honneur ! s'écria la marquise devenue livide et dont les dents se mirent à claquer, mon honneur ! Alors arrête, mon enfant, car je suis... une misérable ! -Ma mère, fit Gaston en s'arrêtant tout à coup. -Oh ! fit-elle en tombant à genoux devant son fils, c'est à tes pieds que je dois me prosterner. Toi, mon enfant si pur, te battre pour moi ! non, non. -La douleur vous égare. -Hélas ! plût à Dieu ! Que vais-je te dire ? Ce que les oreilles d'un fils ne doivent jamais entendre. Eh bien ! oui, je suis une infâme ! fit-elle presque agonisante aux pieds de Gaston qui reculait pas à pas avec un sentiment d'horreur et d'effroi. Mais elle, se traînant toujours à genoux, pâle, les lèvres frémissantes et glacées, les mains entrouvertes, les yeux fixes, hagards, murmurait d'une voix sourde et saccadée : -Tu vois bien que tu ne peux pas te battre pour moi. -Déshonorée, vous ? s'écria l'impétueux jeune homme. Oh ! soyez maudite alors pour le mépris dont vous avez souillé le nom de mon père. -Oh ! fit la malheureuse femme en frappant la terre avec son front, est-ce assez d'humiliations ? Dix ans de larmes n'avaient-ils pas assez expié ma faute ? -Ma mère, votre pardon, dit Gaston d'une voix radoucie. -Mon pardon, lorsque je dois à tes pieds implorer le tien ! Oh ! mon fils, dit-elle en joignant les mains, toujours prosternée, pitié ! pitié de moi. Va, pars, mais laisse-moi cacher ma honte à tous les yeux. Je ne te demande plus ton pardon, mais ta pitié. Ne me maudis pas, ne me repousse pas, laisse-moi expirer à tes pieds, mais que l'innocent n'expie pas pour le coupable. -Ma mère, dit Gaston en lui tendant les bras, ma mère, venez sur mon sein, j'ai tout oublié ! La marquise se jeta dans les bras de son fils. Elle l'étreignit d'une manière convulsive et désespérée. -À présent, lui dit-il en se dégageant de cette étreinte suprême et solennelle, à présent, adieu, ma mère. Priez pour moi, car nous ne nous verrons plus. -Où vas-tu, malheureux ? Tu sais bien que tu ne peux pas te venger. -Non, mais mourir pour vous. Et Gaston s'élança hors de sa chambre. La marquise fit un cri terrible et déchirant, et elle tomba, privée de connaissance, sur le parquet. On la trouva une heure après toujours évanouie. Les efforts que firent ses femmes pour la mettre au lit la rendirent à elle-même. À peine le sentiment de sa position lui revint-il, qu'elle frissonna. -Mon fils ? dit-elle avec égarement. -Monsieur le marquis n'est pas rentré, répondit une femme de chambre. -Donnez-moi ma robe, je veux sortir. -Madame la marquise est trop faible. -Il faut que j'aille. Mon Dieu, ne voyez-vous pas qu'il faut que j'aille ? Quelle heure est-il ? -Neuf heures. -Neuf heures ! Ah ! si on avait pu empêcher. Mon Dieu ! Marie, il faut que je sorte, accompagnez-moi. Au même instant, une rumeur étrange se fit dans la cour de l'hô- tel et dans l'escalier. La marquise s'élança éperdue vers la porte au moment où le valet de chambre de Gaston se précipitait tout pâle et bouleversé. -Mon fils est mort ! s'écria la misérable mère avec cet air que doivent avoir les spectres. -Il respire encore, reprit le fidèle serviteur. On vient de le transporter dans sa chambre. La marquise y vola. Plusieurs personnes prodiguaient les soins les plus empressés au malheureux Gaston évanoui. Un chirurgien et un médecin épuisaient toutes les ressources de l'art pour prolonger l'agonie de l'infortuné jeune homme. Vers deux heures de l'après-midi, Gaston rouvrit les yeux. Il reconnut sa mère qui était là depuis le matin, immobile, à genoux au chevet du lit de son enfant, suivant avec angoisse, avec terreur, toutes les contractions des muscles de ce visage moribond. Le médecin avait annoncé qu'avant de mourir, le blessé aurait repris ses sens pendant quelques instants, et la malheureuse mère était là, elle attendait... Le docteur venait d'introduire quelques gouttes d'une liqueur forte entre les lèvres violacées du mourant pour l'aider à recouvrer ses esprits. C'est alors qu'il rouvrit ses yeux et qu'il vit sa mère. Il lui tendit la main. Elle la porta à ses lèvres sans pouvoir pleurer. -Madame, fit le médecin, ces moments seront courts, pro- fitez-en si vous avez à parler à monsieur votre fils. Il sera en état de vous entendre et de vous répondre. Et l'homme de l'art se retira dans un coin de la chambre pour ne pas troubler la mère et le fils dans ce suprême et dernier entretien. -Mon fils, me pardonnes-tu ? murmura l'infortunée d'une voix convulsive. -Ma mère, soyez bénie pour votre amour et absoute de vos torts si vous en avez, reprit-il d'une voix faible. -Mon noble, mon généreux enfant ! -Ma mère, j'ai une prière à vous adresser. -Parle, mon fils, je suis prête à tout. -Ce soir... quand je ne serai plus, dit-il en tâchant de lui sourire, vous irez chez la comtesse d'Orméa. Vous-même, ma mère, vous lui remettrez son portrait que voici et une boucle de mes cheveux. Me le promettez-vous ? -Oui, mon fils, je te le promets, j'irai. -Merci, ma mère, je meurs content. Et le jeune homme fit un suprême et douloureux effort pour attirer sa mère à lui. Ses lèvres mourantes cherchèrent celles de sa mère, qui s'y collèrent désespérées. Tout à coup, elle fit un cri et elle se tourna éperdue vers le médecin. Celui-ci la comprit du regard. Il secoua tristement la tête. -Madame, retirez-vous, vous n'avez plus rien à faire ici. Pauvre mère, votre fils est mort. Le matin de ce même jour, la cour était partie pour aller courre le cerf dans le beau parc de la Vénerie. Le marquis Del Borgo, tout inquiet du résultat du duel de Gaston, avait fait prévenir le duc d'Aoste de son absence causée par un événement très grave. Une brillante cavalcade entourait Marie Thérèse, qui était rayonnante sous son costume élégant d'amazone. Le roi, sa fille et la princesse de Piémont suivaient en voiture découverte. Le comte d'Artois faisait caracoler son beau cheval blanc à côté de celui de la duchesse, tout en la taquinant avec une aimable courtoisie sur une ombre de tristesse qu'il croyait voir flotter sur son beau front. -Pas de beaux jours sans un nuage, avait repris la princesse, et l'idée du départ de Votre Altesse et de ma soeur bien-aimée peut bien attrister jusqu'au plaisir que nous nous promettons au- jourd'hui. -Je quitte le Piémont avec regret car l'exil est moins amer au milieu des siens. Heureux ceux qui ne font que passer sur une terre étrangère ! -Vous ne redoutez pas d'y séjourner longtemps. L'Empereur, mon auguste parent, fera prévaloir vos droits. -L'exil me fait peur, hélas ! Le malheur poursuit ma famille. Mes os devront-ils blanchir sur la terre étrangère ? et n'aura-t-elle pas un tombeau pour moi, ma pauvre belle Franche chérie ! soupira le prince ému et rêveur. -Hélas ! fit Marie Thérèse avec tristesse, la patrie n'est jamais aussi belle que lorsqu'on en est éloigné ; le regret met le charme du sentiment à tout. Vous regrettez Paris, Versailles et ses fêtes splendides, et moi Modène et mon sombre palais. -Ma soeur, dit le prince français, les rois ne sont pas les seuls qui aient à souffrir, voilà madame d'Orméa qui paraît bien abattue. La comtesse entendit ces paroles. Elle sourit avec cette puissance d'elles-mêmes qu'ont certaines femmes. Et, se rapprochant du prince : -L'époque où nous sommes est tellement grave, que tout, jusqu'au plaisir, devient sérieux. -Vous avez raison, comtesse, je croyais qu'en France seulement on ne savait plus rire. C'est un mal épidémique. Il gagne le Piémont, il envahira toute l'Europe, et, à la moitié du siècle prochain, le rire aura passé comme ces étoiles disparues qui se sont effacées sans laisser de traces à l'horizon. -Oh ! nos pauvres neveux ! que je les plains, s'écria le comte d'Artois. Seront-ils maussades et malheureux : ils seront privés du plaisir de voir sourire les dames ! -Je crois, dit timidement le duc d'Aoste en regardant Marie Thérèse avec amour, que le ciel se révèle dans le sourire de la femme aimée. La duchesse le regarda avec une douce et mélancolique expression de tendresse. Elle soupira sans oser répondre. -Mon frère, dit le comte d'Artois, la guerre que la France vient de déclarer au Piémont vous obligera peut-être à vous éloigner. -J'espère que le roi mon père me confiera le commandement du corps d'armée destiné à défendre le passage des Alpes maritimes aux Français. -Hélas ! fit le comte d'Artois, Louis XVI, mon noble frère, est prisonnier, je suis émigré, errant et fugitif comme la feuille détachée que le vent chasse devant lui. Ma belle France est livrée à l'anarchie, nos ennemis triomphent. Je ne puis donc rien faire pour le Piémont, pour vous, pas même aller combattre à vos côtés. Car ce pays où vous allez porter la guerre, c'est le sol sacré de ma patrie. Je puis bien y entrer triomphant avec vous, mais avec une branche de laurier et jamais avec un fer à la main. -Moi, dit Marie Thérèse avec hauteur, je ne ferai point de pacte avec des rebelles. -Ma soeur, il y a du sang de Marie Antoinette dans vos veines, vous êtes grande et inflexible comme elle. -Le nom de Marie Antoinette me donne le frisson. Se peut-il qu'une reine souffre ainsi ! -Comtesse, reprit Marie Thérèse en soupirant, l'ombre du trône abrite souvent bien des douleurs cachées, et le sourire des reines est plus triste que les pleurs des autres femmes. -Marie, fit le duc attristé, quelle amère mélancolie dans vos paroles ! N'êtes-vous pas heureuse ? -Ah ! dit-elle en lui tendant la main, près de vous oui, mon Emmanuel, mais n'est-il pas permis de trembler lorsqu'on prête l'oreille aux rumeurs qui grondent de tous côtés autour de nous ? -C'est vrai, Marie. Mais pourquoi y songer ? -Voilà comme vous êtes, vous autres hommes, vous jugez les femmes incapables de comprendre les choses sérieuses, vous nous cachez la vérité par pitié ou par égard, et vous nous livrez à tous les dangers de notre imagination, ce qui est pire. -À quoi bon vous affliger ? -L'incertitude ne convient qu'aux âmes faibles. Les coeurs énergiques trouvent la force dans le malheur. Quelle nouvelle avezvous ? -La Savoie et Nice sont au pouvoir des Français, murmura le duc à son oreille. Marie Thérèse devint rouge d'indignation et de colère. -Comment ? s'écria-t-elle ? -Nous n'avons pas profité des succès que les Austro-Prus- siens, commandés par le duc de Brunswick, ont obtenus dans la Lorraine, pour nous déterminer à attaquer la France, comme nous y invitaient les émigrés, en pénétrant dans le Lyonnais et la Provence. Le roi a cru devoir se tenir sur la défensive, et... -Les demi-mesures perdent. Alliance ou guerre ouverte, point de milieu. -Et tandis que vous hésitez, reprit le comte d'Artois, l'infor- tuné Louis XVI est prisonnier au Temple. L'Assemblée nationale proclame la République. La jeunesse française, toujours héroïque, à ce cri : « La patrie est en danger, » accourt du sein des villes, du fond des campagnes et des bourgades, s'enrôler sous les nouveaux étendards de la France. Avec une telle armée, on ferait le tour du monde. Déjà Dumouriez remporte une éclatante victoire à Jemmapes, et Kellermann triomphe à Valmy. Les alliés fuient devant lui. Deux autres armées sont envoyées contre le Piémont ; l'une, commandée par Montesquiou, menace la Savoie, et l'autre, conduite par le général Anselme, s'avance vers Nice. Voilà ce qu'elle est toujours, la glorieuse France de Charlemagne et de Louis XIV ! -Le général Montesquiou avait formé deux camps, l'un à Cassieu sur la route de Lyon à Chambéry, l'autre sous le fort Barraux. -N'avions-nous pas dix mille hommes de bonnes troupes en Savoie ? -Oui, dit le duc ravi de l'énergie patriotique de la jeune femme, mais le marquis de Cordon et le comte Lazari qui les commandaient ne s'entendaient guère sur les opérations militaires, et ils n'ont malheureusement pas assez écouté les conseils pleins de sagesse du chevalier Perrone. -C'est parce qu'on ne tremble pas assez au nom de la France, s'écria le comte d'Artois avec cet ardent enthousiasme pour la patrie qui exalte tout coeur vraiment français, c'est parce que vos généraux ont cru que les Français n'étaient pas à craindre. Ils ont disséminé vos troupes sur plusieurs points, et vos soldats, mal préparés à une attaque, n'ont pas eu le temps de se rallier. -Vous êtes mieux instruit que moi, mon frère. Pourtant, voici ce que vous ignorez sans doute. Le 28 septembre, le général Laroque, à la faveur de la nuit, par un orage épouvantable et à travers des torrents de pluie, fond sur nos troupes stationnées en petit nombre à Chapareillan, il s'empare de ce poste. Montesquiou, suivi par le reste de l'armée, se rend ensuite maître des châteaux des Marches, de Beauregard, d'Apremont et de Notre-Dame-de- Mians. Ainsi, coupées en deux, nos troupes ont opéré leur retraite, les unes sur Annecy, les autres vers Aiguebelle. Le vieux général Lazari, sans même s'arrêter dans l'avantageuse position de Montmélian, a fait sauter le pont de l'Isère, et il s'est replié en désordre vers Villars. N'est-ce pas une honte ? poursuivit le duc d'une voix sourde. Le sang, du coeur, me reflue à la joue. Les lâches ! les infâmes ! Exposer l'étendard de Savoie à fuir devant l'ennemi, la croix blanche de ma Maison ! Les Français doivent se rappeler qu'à Saint-Quentin, elle ne reculait pas ! -L'honneur de la Maison de Savoie n'est pas compromis par quelques revers occasionnés par l'incapacité de vieux chefs inhabiles. -Merci, mon frère. Il est beau au petit-fils d'Henri IV de consoler le descendant d'Emmanuel Philibert. Si le roi mon père cédait enfin à mes instances, vous verriez que, quoique faible et souffrant en apparence, je soutiendrais dignement le nom de mes aïeux et que ma main ne fléchirait pas en soulevant l'épée de Charles Emmanuel. Le courage est une des qualités que les femmes apprécient le plus dans un homme. La gloire les fascine, et tout ce qui est grandeur les séduit. Aussi Marie Thérèse, étonnée et charmée, regarda son mari avec autant de surprise que de bonheur. Il venait de se transfigurer à ses yeux. Pour la première fois, elle le trouva beau. -Oui, dit-elle avec vivacité, oui, allez nous venger et retournez vainqueur. Et elle lui tendit la main. Le duc la porta à ses lèvres avec toute la grâce des anciens chevaliers. -Qui ne serait invincible pour vous plaire ? dit-il d'une voix adoucie. Mais la tendresse langoureuse de l'amoureux duc n'était pas en harmonie avec le caractère altier et passionné de l'impérieuse Autrichienne. -Continuez, de grâce, fit-elle. Que s'est-il donc passé encore en Savoie ? -Les détachements de nos troupes disséminées dans le Genevois se sont hâtés de gagner les issues des vallées des Bauges. Arrivés à Conflans, ils ont coupé le pont et se sont ainsi soustraits aux poursuites de l'ennemi, auquel ils ont abandonné toutes leurs munitions. La facilité d'un tel succès, ou pour mieux dire, l'inertie de nos généraux, fit d'abord craindre des embûches à Montesquiou, qui n'osait pas entrer à Chambéry. Mais les sectateurs des idées nouvelles, qui entretenaient des relations cachées avec les novateurs français, l'ont rassuré. Ils sont allés jusqu'à l'inviter à pénétrer sur le territoire sacré de la patrie... Les généraux Rossi et Casabianca ont envahi, l'un la Maurienne, l'autre la Tarentaise. Si nos armées ont été repoussées jusqu'au Mont-Cenis et au Saint- Bernard, la guerre ne s'ouvre pas sous des auspices très favorables pour nous. -Donnez un exemple sévère des chefs incapables et traîtres, et confiez notre sort à des mains plus habiles, fussent-elles étrangères, murmura la duchesse, dont la lèvre dédaigneuse et hautaine se relevait avec mépris. La chasse fut brillante et animée. Le vieux roi sembla retrouver toute l'ardeur de sa jeunesse dans cet exercice qu'il aimait avec passion. Marie Thérèse, excellente amazone, eut tous les honneurs. Le jour commençait à baisser. Le temps humide et sombre semblait inviter les nobles chasseurs à la retraite. La duchesse et sa dame d'honneur se reposaient un moment, assises sur le tronc d'un arbre brisé par la foudre. Une vaste prairie s'étendait devant elles. La pâle et mélancolique fleur du colchique balançait son long calice d'un bleu mourant au-dessus de l'herbe jaunie. Les deux jeunes femmes, qu'un secret sentiment de tristesse prédisposait à la rêverie, soupirèrent à l'aspect de cette nature sombre et désolée comme leurs âmes. -Comtesse, j'aime cette fleur. Elle est triste et isolée comme le regret. La nature est un livre éloquent et muet qui répond à toutes nos sensations. -Votre Altesse a raison, et les étoiles, les fleurs, les champs semblent deviner et plaindre les douleurs cachées que nous n'osons révéler aux hommes. -Ah ! fit la princesse en lui prenant la main, que vous avez raison, et que les larmes qu'on étouffe sont amères et brûlantes ! -Princesse, que dites-vous ? -Rien, les rois n'ont pas le droit de se plaindre, Dieu leur mit une couronne d'or au front. Qu'importe si son poids déchire ! Il faut la porter et mourir. -Madame, si le dévouement d'un coeur fidèle et sincère, si j'osais dire d'une amie !... -Ah ! fit la duchesse en se jetant à son cou, une amie, oui j'avais besoin d'une amie, soyez la mienne. -Mes jours vous seront consacrés, je vous le promets. -Merci, comtesse, aimez-moi et ne me quittez jamais, j'ai besoin d'avoir une amie, une soeur. Hélas ! je souffre tant. -Altesse, je vous jure de ne jamais vous quitter. -Hélas ! savez-vous quel engagement vous prenez ? L'amitié des rois porte malheur. -Qu'importe le malheur, l'exil, la mort même pour ceux qu'on aime. -C'est vrai ! comtesse, n'avez-vous jamais aimé ? -La femme qui n'aime pas est une exception coupable ou malheureuse. -Oui, oui, bien malheureuse en effet, murmura la princesse, lorsque son devoir entrave les douces impulsions de son coeur. -Hélas ! madame, consulte-t-on une femme ? Non, on lui impose un mari, et si son coeur se révolte, si sa pudeur s'oppose à ce marché mercenaire et légal, les lois protestent contre elle, et la société la rejette. -Nous souffrons toutes également, pleurons ensemble, les larmes consolent. Le bruit de plusieurs voix interrompit les deux jeunes femmes. On venait les avertir que le roi avait repris le chemin du château. Le prince de Piémont offrit son bras à sa belle-soeur. Ils n'avaient pas fait dix pas, suivis qu'ils étaient par une escorte brillante et nombreuse, que la duchesse tressaillit. Elle venait d'apercevoir le marquis Del Borgo, mais si pâle, si changé, qu'elle eut un frisson. Chapitre V Il était dix heures du soir. La comtesse, de retour chez elle et fatiguée de la chasse, venait de congédier ses femmes. Effondrée dans un large fauteuil, elle s'abandonnait à la pente de ses rêveries, attendant dans cette espèce d'engourdissement moral qui n'est ni la veille, ni le sommeil, l'heure à laquelle elle était habituée à voir Gaston qu'une femme de chambre, complice de ses amours, introduisait chaque soir vers minuit dans un pavillon qui se trouvait au fond de sa terrasse et qui lui servait d'atelier, car la comtesse excellait dans cet art. Ce soir-là, est-ce lassitude ? est-ce prédisposition ? est-ce l'instinct secret du malheur qui nous menace ? la comtesse se sentait en proie à une angoisse douloureuse et poignante, quoique l'heure à laquelle elle attendait Gaston fût encore éloignée. Son coeur battait à rompre sa poitrine. Une fiévreuse impatience, une terreur secrète perlaient son front de sueur. Aux rêves doux et voluptueux qui l'avaient d'abord envahie, avaient succédé les idées les plus sinistres, les images les plus effrayantes. Tout éveillée, elle se sentait en proie à un atroce cauchemar qu'elle n'expliquait pas et qu'elle n'avait point la force de vaincre. Le moindre bruit la faisait tressaillir, elle sentait son sang refluer vers son coeur, et un nuage passait devant ses yeux secs et fixes. Tout à coup la porte s'ouvrit, et sa femme de chambre parut devant elle. -Une dame désire obtenir de suite un moment d'entretien de madame la comtesse. -À cette heure ! dites que je ne reçois pas, qu'elle revienne demain. -Elle insiste. Elle dit qu'elle a quelque chose de très urgent à communiquer à madame. -Alors faites entrer, reprit la comtesse troublée. Une femme vêtue de noir, grande et couverte d'un voile qui la dérobait aux regards, entra dans la chambre de la comtesse. Sa démarche était si chancelante, qu'elle tomba assise avant même d'avoir salué. La comtesse s'avança vers elle, surprise et alarmée de cette singulière apparition. Elle fit signe à sa femme de chambre de s'éloigner, pressentant que quelque chose de grave allait se passer entre elle et l'inconnue. Celle-ci se releva et s'inclina profondément devant la comtesse en rejetant son voile en arrière. Ses traits étaient si bouleversés par la souffrance, qu'elle n'avait plus rien d'humain que cette beauté sublime que donne le malheur. -Me connaissez-vous ? fit-elle d'une voix éteinte. -Non, madame, je n'ai pas cet honneur. -Je suis la marquise de Ponthevès, la mère de Gaston. La comtesse chancela et fit un cri. -Ah ! vous l'aimiez, mon noble enfant, vous l'aimiez, je le vois ! Et la pauvre mère éperdue se jeta au cou de la comtesse avec des sanglots, mais sans pouvoir pleurer. -Oh ! qu'est-il donc arrivé, madame ? Gaston, Gaston... -Mon fils est mort, fit-elle d'une voix qui semblait un râle, et je viens vous porter ses adieux. -Mort Gaston, mon beau Gaston, mon Gaston adoré. Oh ! vous me trompez, madame, non, ce n'est pas possible. La marquise se taisait sans répondre. -Pauvre femme ! fit-elle enfin, elle souffre presque autant que moi ! -Non, par pitié, ne me torturez pas ainsi ! Mort Gaston, mort lorsque je l'attendais, lorsqu'il va venir ! Et la comtesse regarda d'un oeil hagard la pendule, puis la marquise. Elle frissonna. -Ah ! fit-elle, vous sa mère, vous ici, vous venez le pleurer avec moi. Je crois à vos larmes... malheureuse que je suis ! C'est donc bien vrai ! Il est donc mort ! Et la comtesse se laissa tomber sur une chaise en cachant son visage dans ses mains. -Ma fille, dit la pauvre mère, pleurons ensemble, nous qui l'aimions ! -Mais comment ? Que s'est-il passé ? Je comprends à présent ses lugubres paroles d'hier soir. Pourquoi l'ai-je laissé partir ? J'aurais dû le retenir, l'envelopper de mes caresses, de mes baisers. Pardon, madame, qu'ai-je osé dire à sa mère ? Je suis folle. La marquise branla la tête avec désespoir. -Soyez bénie, vous qui l'avez aimé, mon fils, mon enfant. -Vous l'avez revu, au moins vous avez pu l'assister dans ses derniers moments. Et moi, malheureuse, j'étais à la chasse, je m'amusais tandis qu'il se mourait, lui, mon Gaston. -Si j'ai eu son dernier baiser, moi sa mère, vous avez eu sa dernière pensée, vous, madame. -Merci de votre pitié. Que vous a-t-il dit ? La marquise, pour toute réponse, offrit silencieusement à madame d'Orméa les tristes reliques qu'elle était venue lui apporter. La comtesse porta la mèche de cheveux à ses lèvres blanches et convulsives. -Son meurtrier ! le nom de son meurtrier ! fit-elle avec désespoir. -Monsieur de Saint-Amour, reprit la mère d'une voix étranglée. -Ah ! le lâche ! Madame, pardonnez-moi, fit-elle en tombant à genoux, c'est moi qui l'ai tué. -Non, dit la pauvre mère en la relevant, n'ayez aucun remords, c'est pour venger mon nom flétri, c'est pour effacer la honte de sa mère que mon enfant est mort. Vous voyez bien, madame, poursuivit-elle avec égarement, que vous ne devez pas me toucher, car la main que vous tenez est teinte du sang de mon fils ! Et la malheureuse s'arracha des bras de la comtesse qui la tenait embrassée en sanglotant. -Madame, s'écria la comtesse, quand vous reverrai-je ? -Jamais, je quitte le monde, je veux gagner le ciel pour retrouver Gaston. Et la marquise sortit d'un pas grave et lent. Le comte d'Artois était parti. La marquise de Ponthevès avait disparu. On avait beaucoup parlé d'abord de la mort du jeune page, puis on l'avait oublié. On en avait vaguement accusé le comte de Saint-Amour, mais on était dans un moment si critique, que la royauté, sentant que ses partisans lui manquaient, n'osait guère se montrer sévère avec ceux qui lui restaient, surtout lorsque, comme monsieur de Saint-Amour, ils étaient des habiles hommes de guerre. Lorsqu'un gouvernement ou un parti touche à sa fin, qu'il se sent faible et mal servi, il a le tort de s'appuyer sur des hommes douteux ou déconsidérés. C'est un peu comme ces gens qui, par avarice ou économie, se servent de poutres pourries en bâtissant : le bâtiment s'écroule avant sa fin. Les gouvernements qui descendent à ces moyens se précipitent, ils hâtent leur chute pour avoir manqué du courage nécessaire pour écarter ces incapacités dangereuses ou ces alliés déshonorants. Ce fut un des torts du roi Victor. Il balança longtemps, se confiant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. S'il eût franchement accepté sa position et cédé un peu aux besoins de son temps, il aurait trouvé des généraux dans les rangs de son armée et de son peuple. Nice donna Massena à la France, et Rusca sortit du petit village de la Briga pour devenir une des meilleurs généraux de l'armée républicaine. Mais les hommes qui conseillaient alors le roi, entichés de préjugés, ne voulaient que des flatteurs, et ne croyaient pas possible que le salut d'un État pût venir d'une épée qui ne fût pas celle d'un noble. Ils préférèrent amener le roi à appeler des généraux étrangers pour prendre le commandement des armées, mesure qui dépopularisa le gouvernement en lui désaffectionnant l'armée. Le général Anselme, qui s'était distingué à la guerre d'Améri- que, commandait l'armée française stationnée sur le Var. Fidèle aux ordres qu'il avait reçus de Paris le 28 septembre, il s'ébranla, appuyé de la flotte de l'amiral Truguet. Les troupes sardes, mal commandées, n'opposèrent aucune résistance à l'ennemi. Elles enclouèrent les canons qui bordaient les redoutes du Var, abandonnèrent Nice, et se retirèrent au col du Braus. Malgré son antique attachement à la dynastie de Savoie, Nice, abandonnée par les troupes du roi et déjà, il faut le dire, agitée par le souffle puissant de la révolution, se hâta de se soumettre au vainqueur. Les magistrats allèrent porter les clefs de la ville au général Anselme qui y fit son entrée le 29 septembre 1792. Deux forteresses épargnées par Louis XIV protégeaient encore la côte. La première, qui s'offrait tout près de Nice, était le château de Montalban, dont le siège avait coûté six mille hommes au prince de Conti. Le commandement en avait été confié au colonel Cacciardi. À la première sommation du général Anselme, il capitula. L'autre forteresse, le château de Villefranche, qui avait servi d'asile aux chevaliers de Rhodes, pouvait opposer une bonne résistance, elle était bien approvisionnée. Le chevalier de Foncenex qui en était gouverneur, pressé par l'escadre de l'amiral Truguet et par l'armée de terre sous les ordres d'Anselme, commença par leur céder le port. Le château pouvait soutenir un siège. À la simple menace de l'escadre, le chevalier de Foncenex ouvrit les portes en abandonnant l'arsenal où se trouvaient cent canons de bronze. Une frégate, une corvette, des magasins de provisions, tout devint la proie des Français. La chute de Montalban et de Nice mit le comble au mécontentement général. L'opinion publique se soulevait avec indignation et demandait le châtiment des coupables qui, aux deux extrémités des États, à Nice et en Savoie, avaient si mal soutenu l'honneur des armes nationales. Les commandants de ces deux forts furent condamnés à finir leurs jours dans une citadelle. Le comte Lazari, commandant de la division de Savoie, et le comte Pinto, chef de l'état-major de l'armée de Nice, furent disgraciés. L'honneur national, blessé dans la gloire de ses armes, exigeait une réparation en punissant les chefs inhabiles qui l'avaient compromis. Il faut avouer pourtant, qu'après les revers de la campagne, la retraite du roi de Prusse et l'état des esprits en Savoie et à Nice, la défense de ces deux provinces était impossible. Tant de malheurs accablaient le vieux roi. Mais son courage était à la hauteur des circonstances fatales et suprêmes où il se trouvait. La profonde altération de ses traits trahissait seule l'agi- tation de son âme. Calme en apparence, il conservait ce sang-froid et cette dignité tranquille qui donnent tant de majesté au malheur. Mais, en silence, il comptait avec épouvante les pas envahisseurs des ennemis qui s'avançaient vers lui. Et, cette fois, ce n'était pas seulement avec des hommes qu'il avait à se mesurer, mais avec ce formidable colosse nommé Révolution dont on ne savait pas encore envisager la face terrible et lumineuse. C'était le dieu fatal de l'in- connu. Son culte naissant, souillé de meurtres, inspirait la crainte à tous les esprits qui assistaient à ces scènes inouïes faites pour glacer d'horreur et d'effroi. Comme Saturne, ce dieu nouveau semblait dévorer ses enfants. Victor Amédée voyait avec angoisse le progrès de ce jour sanglant qui se levait à l'horizon de l'avenir de ses peuples. En vain ses ministres pressaient les cours de Vienne et de Londres de venir à son secours : l'Empereur hésitait à agir, et l'Angle- terre ne se hâtait pas de fournir les secours promis d'une somme annuelle de 200 000 livres sterling pendant toute la durée de la guerre. Déjà la Savoie et le comté de Nice avaient été incorporés à la France. Le roi apprit avec douleur que l'antique contrée, berceau de sa famille, s'effaçait sur la carte de l'Europe sous les noms des départements du Mont-Blanc et de Léman. Une larme mouilla l'oeil austère du vieux guerrier. -Ah ! s'écria-t-il en portant la main à son front pâle et menaçant, ma famille a pourtant préservé ce pays de toute honteuse domination étrangère, et tandis que tous les autres États d'Italie ont tour à tour subi le servage de ses éternels ennemis, le Piémont seul lève son front inviolé au milieu de ses soeurs captives. Dieu réservait-il cette humiliation à ma vieillesse ? -Sire, ces provinces détachées pour un jour de votre couronne seront rendues à Votre Majesté. -Marquis de Graneri, je le crois, car notre Maison a le pressentiment des hautes destinées qui l'attendent. Une nation ne cesse pas d'être pour subir la domination passagère des vainqueurs. Les vicissitudes de la guerre habituent les princes et les peuples à ces désastres passagers. Mais cette fois, je l'avoue, je tremble devant cet esprit d'innovation qui, en bouleversant tous les esprits, en confondant les classes, peut tendre aussi à changer la face des États. -Sire, il y a des dynasties qui sont l'expression du caractère d'une nation. Elles ne peuvent périr tant qu'elles sont fidèles à leur mandat. -Vous avez raison, marquis, la position géographique que Dieu assigna à un peuple ne peut changer par un cataclysme politique : le Piémont est chargé par la Providence de la garde des portes de l'Italie, et mes glorieux ancêtres n'ont pas forfait à cette haute mission. -Les splendides annales de l'auguste Maison de Savoie attestent les paroles de Votre Majesté. -Les traditions de ma famille ont, depuis huit siècles, à travers toutes les transformations européennes, maintenu le Piémont libre et indépendant. Pendant que les plus illustres dynasties se détruisaient entre elles et disparaissaient tour à tour des pages du monde, tandis que les plus vastes empires s'écroulaient, s'effa- çaient et se renouvelaient, tandis que les cataclysmes politiques poussaient les trônes vers l'abîme, nous voyions les princes, mes pères, se succéder sans interruption sans qu'aucune convulsion sociale vienne protester contre leur puissance. Nous avons résisté aux tempêtes que nos voisins jaloux nous suscitaient, formidables à nos ennemis, mais chers à nos peuples. Hélas ! en jetant les yeux sur les belles contrées qui composent la couronne de l'Italie, nous voyons l'empreinte de la servitude. Le Piémont seul s'est préservé de la contagion universelle, et nous le remettons sans taches à Dieu, ce sceptre qu'il nous a confié. -Sire, d'aussi magnanimes sentiments ont un écho dans le coeur de vos peuples. -Oui, quand mes peuples et moi nous pouvions encore nous entendre, mais un vent fatal a soulevé un épais brouillard entre le trône et le peuple. Nous ne nous voyons plus et le char de l'État dévie, tiraillé par deux mains contraires. -Reprenez les rênes d'une main vigoureuse. -N'est-il pas trop tard ? et devons-nous songer à autre chose qu'à repousser l'ennemi qui menace le sol sacré de la patrie ? -À quelles mesures s'arrête Votre Majesté ? -Je compte beaucoup sur la fidélité de mes braves montagnards des provinces de Tende et de la Briga. Saorgio est une position imprenable. La guerre des partisans, dans ces montagnes inaccessibles, nous offre de grandes chances de succès. Je vais moi-même me mettre à la tête de mes troupes, secondé par mes deux fils. Et lorsque mes peuples verront leur roi en cheveux blancs marcher à la défense de la patrie, leur antique fidélité se réveillera, ils mourront jusqu'au dernier pour une cause aussi sainte. -Sire, un exemple bien beau de fidélité vient d'être donné : le régiment provincial de Maurienne, licencié par ses chefs l'an dernier au moment où il allait être surpris par l'ennemi, et dont tous les individus, rentrés au sein de leur famille, se trouvaient par conséquent dans un pays sous le joug de la République française, viennent d'arriver un à un à Suze, qui avait été désignée pour rendez-vous, et Votre Majesté retrouve un brave régiment qu'elle croyait perdu. -Ces traits consolent de bien des infortunes ! Qu'on donne une gratification à tous ces braves gens sur ma cassette particulière. Non, reprit-il, l'argent ne récompense pas de tels actes. Qu'on décore leur drapeau, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves. -Marquis de Cravesana ! continua le roi en se tournant vers son ministre de la Guerre qui venait d'entrer, qu'avez-vous à nous communiquer ? -L'autriche consent à mettre sous les ordres de Votre Majesté, sous le nom de corps auxiliaire, 6 000 hommes qui se trouvent dans le Milanais. -Six mille hommes, c'est bien peu ! Mon père en offrit 40 000 à Marie Thérèse ! Nous devons nous borner à compter sur nos propres forces. -L'armée est sur le pied de guerre, de fortes réserves ont été créés pour remplir successivement tous les vides et tenir tous les régiments au complet. Nous avons porté à 5 000 hommes le corps royal d'artillerie, nous avons levé trois nouveaux régiments suisses de 1 200 hommes chacun ; 3 000 partisans, divisés en compagnies franches, soutiendront nos soldats et harcèleront l'ennemi sur tous les points. -En sorte, dit le roi dont les yeux suivaient les cadres de la guerre étalés devant lui, que tous ces éléments réunis porteront mes forces à 60 000 hommes ? -Oui, sire, sans compter les milices mises sur pied dans les villes et dans les campagnes. -J'espère vaincre encore ! mais je m'ensevelirais plutôt comme Priam sous les ruines de mon palais avant de conclure aucun accord avec les ennemis de Dieu et les assassins des rois1. -Sire, quarante-quatre ans d'une paix glorieuse sont cause que nos généraux inexpérimentés manquent de pratique dans la conduite d'une guerre aussi importante, et... -Ah ! fit le roi tout rouge et frémissant, vous voulez répéter 1. Paroles de Victor Amédée. que nous avons besoin d'appeler des généraux étrangers pour guider mes braves troupes ! Le ministre s'inclina sans répondre. Le roi se promena longtemps dans la chambre, grave et soucieux. Il s'arrêta tout à coup devant une croisée, et, de ses doigts frémissants, il se mit à battre le tambour sur la vitre. Ce signe évident de colère chez lui fit pâlir les assistants. Un silence de plomb pesait depuis plus d'un quart d'heure sur l'assemblée, lorsque le souverain s'écria d'une voix de tonnerre : -Non, j'appellerai plutôt un caporal au commandement de mes armées, mais un étranger, jamais ! -Sire, dit le ministre avec une noble assurance, le patriotisme et la valeur ne suffisent pas. À un général, il faut l'expérience. -Ainsi, monsieur, dit le roi toujours en colère, vous vous obstinez à imposer des généraux autrichiens à mes Piémontais ? -Sire, d'après l'autorisation que j'avais cru recevoir de Votre Majesté, j'avais invité messieurs de Vins, de Strasldo, de Provera et Colli à venir prendre le commandement de nos troupes. L'exem- ple du comte Lazari et de ses collègues doit nous mettre en garde contre de nouveaux désastres. Le roi se tut, son visage prit une expression sombre et désespérée. -Monsieur le marquis, reprit le jeune comte de Saint-André, la France a trouvé des généraux improvisés dans les plus humbles files de ses soldats. Pourquoi le Piémont désespère-t-il d'en rencontrer dans les rangs de ses officiers ? La noblesse n'est pas si dépourvue d'hommes de coeur et d'intelligence, qu'elle ne puisse offrir un bon général à son roi. Victor Amédée regarda vivement le jeune homme qui parlait ainsi. -Oui, dit-il en lui tendant la main, et le roi les devine. Le comte porta respectueusement cette main auguste à ses lèvres. Au même instant, on annonça la princesse de Piémont. La vénération que le roi avait pour sa belle-ville, les malheurs de cette princesse en avaient fait l'objet d'un culte particulier pour la famille royale. Aussi le roi regardait-il sa présence au Conseil comme une faveur spéciale, car il était persuadé que les vertus de la sainte lui portaient bonheur. La princesse entra si simplement et si pauvrement vêtue, que le monarque la regarda avec étonnement. Il fut frappé de l'altération de ses traits ordinairement si calmes. -Ma fille ! dit-il avec empressement en lui offrant un fauteuil, asseyez-vous. Êtes-vous souffrante ? quels nouveaux malheurs ?... -La miséricorde du Seigneur ne cesse pas de visiter son humble servante, reprit la princesse d'une voix émue mais assurée. -Oh ! fit le roi en congédiant son conseil privé, à quelles douloureuses épreuves votre vertu n'est-elle pas condamnée ? -Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, sire, mais mon auguste frère... Les lèvres tremblantes de la princesse devinrent blanches en prononçant ces mots. Victor Amédée la regarda avec effroi, puis il reprit : -J'espère trop dans la justice de Dieu pour craindre que cet infâme procès dont ses peuples insultent Louis XVI puisse avoir une suite funeste. Les masses se soulèveront en faveur du roi et l'arracheront aux mains de ses assassins. -Dieu seul peut le sauver, car je n'attends plus rien des hommes, et je venais implorer une grâce de Votre Majesté. -Parlez, ma fille, je suis prêt à vous obéir. -L'humiliation et la pénitence peuvent seules désarmer la colère de Dieu, mon père, et les rois, dans ces temps désastreux, doivent se couvrir de cendres comme David. -Ma fille, j'approuve vos saintes ides. Aussi ai-je permis que la cour intervienne à la procession expiatoire qui doit avoir lieu ce soir. -Le cardinal archevêque m'a autorisée, sire, à faire ce trajet nu-pieds, en sandales, revêtue de cet habit votif, et je viens vous supplier de m'accorder la permission de ne plus quitter cette robe de bure que j'ai fait voeu de porter. -Vous Clotilde ! la petite-fille de Louis XIV ! vous voulez vous condamner à revêtir les simples habits d'une soeur de charité ? -Les habits des épouses du Christ ne peuvent qu'honorer les princesses de la terre. -Oui, ma fille, mais les usages, l'étiquette, le respect de la majesté royale... -L'exemple du détachement des splendeurs humaines peut toucher le peuple, et la pénitence trouve grâce aux yeux de Dieu. -Innocente et douce victime, vous voulez expier pour les autres. -Plût au ciel que mon sang suffît pour apaiser la colère divine ! Que ne puis-je appeler sur ma tête tous les maux qui nous menacent ! -Mais, si jeune encore ! n'aurez-vous aucun regret aux pompes que vous voulez quitter pour toujours ? -Moi ! s'écria la princesse dont les yeux brillèrent d'une sainte ferveur ! -Je me tais et j'admire, reprit le roi en s'inclinant. Ma fille, faites ce que votre volonté vous inspire. Vêtue en reine ou en simple converse, vous n'en êtes pas moins une des plus grandes princesses de la terre. -Je méprise trop le monde pour tenir à ces vains titres. Les princes se doivent en exemple aux autres. L'humilité est le chemin de la perfection. J'espère beaucoup dans la sainte procession ordonnée par le cardinal archevêque Costa. Comme Jérémie à Ninive, il dit au peuple : « Pleurez et convertissez-vous. » L'huissier de service ouvrit silencieusement à deux battants la porte du cabinet. Le prince de Piémont, suivi par l'abbé de Rous sillon, confesseur de Marie Clotilde, parurent devant le roi étonné. Charles Emmanuel était horriblement pâle. Il tenait un crucifix à la main. Il s'avança d'un air grave et solennel vers sa femme, s'in- clina devant elle en lui présentant le Christ, et lui dit ces simples paroles : -Il convient de faire à Dieu un grand sacrifice1. La princesse leva les yeux au ciel, elle adressa une courte et mentale prière au Seigneur, et reprit : -Le sacrifice est fait. Et la malheureuse soeur de Louis XVI tomba évanouie. À peine eut-elle repris ses sens, qu'elle s'agenouilla et pria longtemps. Le roi son beau-père et le prince son mari, silencieux et frappés d'ad- miration devant une douleur si profonde et si sainte, n'osaient la troubler par des consolations toujours banales et importunes dans ces moments suprêmes. Lorsque la princesse eut appris les horribles détails de la mort du roi son frère, elle se retourna avec douceur vers ceux qui l'entouraient, et dit d'une voix calme mais brisée : -Prions le Seigneur de pardonner à ses bourreaux. Et elle resta plusieurs heures prosternée sur le pavé, les bras levés au ciel, les yeux fixes, inspirés, la bouche entrouverte, sans cris, sans sanglots, sans larmes, mais si pâle qu'on aurait dit la statue de la douleur. À l'heure du dîner, elle vint à la table royale comme à l'ordi- naire. Elle mangea peu, mais elle paraissait tranquille à force d'être sublime. Le soir, devait avoir lieu la procession publique. On voulait la renvoyer à un autre jour ou empêcher la princesse d'y intervenir mais elle insista pour qu'on lui permît de satisfaire à cet acte de piété. Mêlée aux autres dames, Marie Clotilde, habillée de sa robe de laine bleue, coiffée du petit béguin des religieuses de Notre- Dame de la Consolation qu'on a en grande vénération à Turin, sui1. Paroles historiques. vait pieds nus cette procession mémorable, et qui rappelait les scènes les plus émouvantes du Moyen Âge. Les traits de la princesse étaient altérés mais aucune larme ne mouillait son visage austère. Elle accomplit sa pieuse visite dans toutes les églises. La foule, édifiée de sa dévotion, de ses hautes infortunes, la contemplait avec respect. L'impression fatale causée par la mort sanglante de Louis XVI mettait une auréole de plus au front chaste de sa soeur si sainte et si grande. À peine de retour au palais, la princesse, dont le courage chrétien épuisait les forces physiques, fut prise d'un second et plus terrible évanouissement. Ses femmes la mirent au lit, et la duchesse d'Aoste et la princesse Félicité sa tante obtinrent du roi la permission de passer la nuit auprès d'elle. Marie Clotilde paraissait endormie, tant sa respiration était tranquille. Ses longues paupières étaient doucement fermées mais, à l'humidité de ses cils longs et soyeux, on aurait pu deviner qu'el- le retenait avec effort ses larmes prêtes à s'échapper, comme, au léger mouvement de ses lèvres, on aurait pu voir qu'elle priait. La princesse Félicité roulait dans ses longues mains blanches les grains de son rosaire, et ses regards émus contemplaient de temps en temps avec douleur sa nièce qu'elle croyait endormie, tandis que Marie Thérèse, enfoncée dans un fauteuil, cachait son beau visage avec ses doigts roses et pleurait tout bas. -Ma tante, dit-elle enfin en se tournant vers la vieille princesse, il y a un être que je plains bien plus encore que Louis XVI, c'est Marie Antoinette. Il est glorieux de mourir martyr pour un roi, mais une reine, une femme ne peut être outragée ainsi ! -Ma nièce, il y a une haute leçon dans les événements auxquels Dieu nous fait assister. -Et croyez-vous, ma tante, que le Piémont sera exempt de ces effroyables catastrophes ? -Hélas ! fit la princesse en levant les mains et les yeux au ciel. -Ah ! murmura la duchesse d'une voix frémissante, je serais sans pitié pour prévenir de tels malheurs. -Ma soeur, dit Clotilde en rouvrant ses yeux limpides et doux, la pitié désarme jusqu'aux tigres. Oubliez-vous que ces malheureux sont des chrétiens égarés qui peuvent revenir ? La princesse Félicité joignit ses mains avec vénération, et, fitelle en se tournant vers Marie Thérèse : -L'entendez-vous ? N'est-elle pas les délices de notre famille ? l'exemple parfait de toutes les vertus ? Sa douceur, son humilité et la suavité de son caractère n'en font-ils pas le modèle de la perfection chrétienne ? -Ma tante, heureux ceux qui peuvent lui ressembler ! -Remerciez Dieu d'avoir mis un aussi grand modèle devant nos yeux. -Ah ! dit la duchesse avec mélancolie, je voudrais pouvoir l'imiter ! Un long silence succéda à ces dernières paroles. Clotilde priait toujours tout bas. Félicité avait fini par céder au sommeil, et la jeune Thérèse pleurait encore, pâle et silencieuse. -Ma soeur, dit enfin Clotilde, qui avait deviné ces larmes cachées, ma soeur, souffrez-vous ? Et l'auguste soeur de Louis XVI mit tant d'émouvante douceur dans ce peu de mots, que la duchesse émue et frappée répondit : -Quoi ? C'est vous qui me consolez ? -Thérèse, venez ici près, bien près de moi, car il ne faut pas qu'on nous entende. J'ai à vous parler. Marie Thérèse se leva et s'approcha de sa belle-soeur, toute rougissante et troublée. Clotilde lui tendit la main. -Thérèse, fit-elle avec sa voix d'ange, vous souffrez depuis quelque temps. Qu'avez-vous ? -Rien que je puisse me reprocher, je vous le jure. -Dieu me garde de vous outrager par l'ombre du moindre soupçon ! Mais vous êtes triste, et c'est assez pour que j'en sois inquiète. -Comment pouvez-vous penser aux douleurs des autres, alors que tant d'affreux malheurs vous accablent ? -C'est parce que je souffre que je voudrais voir les autres heureux. -Heureux ! ma soeur, peut-on l'être ici-bas ? -Non, reprit la princesse de Piémont, mais on doit être tranquille... et vous ne l'êtes pas ! Marie Thérèse se laissa tomber à genoux devant la douce sainte qui lui parlait ainsi, et, cachant son beau visage sur les draps de fine batiste, ses lèvres collées à la main qu'elle tenait dans les siennes : -Oh ! secourez-moi, protégez-moi, dit-elle d'une voix brisée. Que doit être le crime, puisqu'une seule pensée coupable peut rendre si malheureuse ? Clotilde se souleva brusquement, et, dardant ses longs yeux bleus étincelants de feu et d'intelligence sur la jeune femme agenouillée devant elle : -Je ne me trompais donc pas ! Pauvre enfant imprudente, ouvrez-moi votre coeur, parlez. -Vous, si bonne, si miséricordieuse, lorsque je vous redoutais tant ! -Parlez, fit-elle avec un doux et triste sourire. -Oh ! vous ne me comprendriez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous si sainte, ce que c'est d'être jeune, ardente, passionnée, de sentir son coeur battre dans sa poitrine à la rompre, et d'être... -Quoi ! fit Clotilde avec étonnement. -Enchaînée, mariée, sacrifiée à un homme... que l'on n'aime pas, allait ajouter la malheureuse. Mais elle se contint et elle éclata en sanglots. -Dieu a fait du mariage une association sainte et chaste, et je ne comprends pas ces transports dont vous me parlez. -Je le savais bien, poursuivit la duchesse avec abattement. Clotilde réfléchit un moment, puis elle reprit : -Je n'ai pas le droit de condamner des sentiments que je ne connais pas et qui doivent être cruels, si j'en juge par votre tristesse. Mais ils m'épouvantent pour vous. Les passions égarent et conduisent au mal. -Je mourrai avant que de manquer à mes devoirs, fit la jeune femme d'une voix résolue mais désespérée. -Demandez à Dieu de vous aider, il viendra à votre secours. Obtenez la grâce divine par de fréquentes communions, par l'hu- milité, les mortifications, les prières. Fuyez un monde pervers et ne visez qu'au ciel. Et la princesse joignit ses mains et se mit en prières. Marie Thérèse laissa retomber son front avec mélancolie. -J'aurais besoin d'être soutenue, aimée, soupira-t-elle tout bas. Mais Clotilde priait toujours avec extase, oubliant que sa jeune belle-soeur avait besoin avant tout des conseils de son expérience. La perfection absolue est quelquefois un défaut, car elle isole un individu au milieu de la grande famille humaine, dont le lien principal est la fraternité. L'âme trop austère, limpide et brillante comme un diamant. en a souvent aussi la dureté, ce qui est contraire au dessins de ce Dieu tout amour qui fit de la charité la première des vertus. Intimidée par la piété exaltée de la princesse de Piémont, Marie Thérèse gardait le silence, renfermant dans son coeur tous les aveux prêts à s'en échapper. Enfin Clotilde laissa du ciel retomber ses regards vers la terre. Elle la vit et lui prit les mains. -J'ai prié pour vous. Ayez confiance en Dieu, il vous aidera. -Merci de vos prières. Puisse le Seigneur m'éclairer ! car je suis faible et seule à souffrir. -Ma soeur, pardonnez-moi, je vous console bien mal, mais je ne vous comprends pas. -Vous êtes heureuse. Dieu vous entoure d'une sainte et froide auréole qui vous isole au milieu de nous. Les passions humaines ne peuvent vous atteindre. -Thérèse, fit la soeur de Louis XVI en relevant son front livide, Thérèse, croyez-vous que je ne souffre pas ? -Pardon, pardon, que vais-je vous parler de mes douleurs, insensée, à vous couverte du sang d'un martyr ! Priez, priez pour moi. Dieu doit vous exaucer. Clotilde essuya du bout de ses doigts tremblants une larme brûlante et corrosive qui sillonnait sa joue pâlie. -Ma soeur, reprit-elle, que d'aussi grands exemples vous apprennent que Dieu seul doit être notre refuge et l'objet constant de nos désirs et de nos affections. -Oui, ma soeur. Le sacrifice est une expiation. Je vous promets de suivre vos saints exemples, et puisque le duc d'Aoste va s'éloigner de moi pour prendre le commandement des troupes royales, je désire passer dans la retraite le temps de son absence. Clotilde l'embrassa avec tendresse. -Louons ensemble le Seigneur, et si vous le voulez, nous passerons au château de Montcalier tout le temps que les princes resteront à l'armée. -Avec vous, oui, ma soeur, car près de vous je suis sauvée ! Et les deux jeunes femmes restèrent longtemps embrassées sans parler. La princesse Félicité fit un brusque mouvement sur son fauteuil. Elle se réveilla en poussant une exclamation qui fit retourner vivement ses deux nièces. -Ma tante et vous, Thérèse, rentrez dans vos appartements, je vous en supplie. Je suis mieux et mes femmes me suffisent. Mais, en dépit de ses prières, l'une et l'autre voulurent rester à son chevet jusqu'au lever du jour. Profondément touchée des paroles de sa belle-soeur, Marie Thé rèse, effrayée aussi des progrès de sa passion et bien décidée à la vaincre, évitait avec soin toutes les occasions de voir le marquis Del Borgo. La lutte intérieure que le triomphe de la vertu coûtait à cette nature passionnée avait en peu de jours terni sa fraîcheur : ses yeux caves, ses joues maigries attestaient ses souffrances cachées. Mais, silencieuse et réservée, aucune plainte indiscrète ne révélait sa douleur, même à madame d'Orméa. Hélas ! depuis la mort de Gaston, cette dernière, fidèle à l'amitié jurée à la duchesse, ne la quittait pas. Mais, triste et changée, elle n'avait plus rien de cette brillante coquetterie qui lui avait été si fatale. L'époque fixée pour le départ du roi et de ses fils approchait. On avait annoncé à la cour l'intention des princesses de se retirer à Montcalier pour passer dans la retraite la plus absolue ces jours de tristesse et d'angoisse. Le marquis comptait avec effroi le peu de jours où il pourrait encore s'enivrer de la vue adorée de cette femme que, dans le silence de son coeur, il idolâtrait comme une divinité sans oser le lui dire, heureux lorsqu'un regard, un sourire, un serrement de main furtif lui apprenaient qu'elle aussi aimait et souffrait en silence. Mais, depuis quelque temps, la contenance froide et austère de la duchesse à son égard le jetait dans un égarement qui touchait au délire. Toutes les fureurs de la jalousie dévoraient son coeur. Ses yeux ardents suivaient avec angoisse tous les mouvements de Marie Thérèse, attendant toujours qu'un éclair magnétique vînt comme autrefois pénétrer son âme de joie et d'amour. Mais les yeux obstinément baissés de la duchesse ne rencontraient plus ses yeux désolés. Vingt fois il fut sur le point de se trahir, et, presque fou, frémissant, désespéré, il se demandait avec épouvante la cause d'un changement si inexplicable, car il ne soupçonnait même pas qu'un sentiment si pur pût éveiller des remords dans l'âme timorée de la princesse. Voulant absolument une explication, un soir, au jeu du roi, il parvint à glisser un billet dans la main de Marie Thérèse. Elle frissonna et son beau visage, si pâle depuis quelques jours, s'illumina d'une vive rougeur. Le marquis vit cette émotion, ce trouble charmant. Son oeil étincela, il sentit qu'il était toujours aimé. Quant à Marie Thérèse, interdite et tremblante, elle avait vivement caché le billet du marquis dans son sein. Elle sentait qu'elle était coupable, et pourtant une joie immense inondait son coeur qui battait sous le papier qui la brûlait. Qu'allait-il lui dire ? Elle le devinait et tremblait de le savoir. Plusieurs fois elle crut s'aper- cevoir que madame d'Orméa la regardait avec une douce inquiétude et que ses regards fuyaient jusqu'à ceux de son amie. Rentrée dans ses appartements, elle quitta brusquement ses dames et passa dans son oratoire. Là, agenouillée au pied de l'au- tel, à la clarté vacillante de la lampe sacrée qui brûlait devant la Madone, seule, agitée, en proie à une passion innocente encore mais pourtant criminelle, elle lut avec effroi, remords et ivresse la lettre du marquis. Cette lettre était brûlante et désespérée. Il la menaçait, avec cet accent de la passion et de la vérité qui ne trompe pas, de s'ôter une vie désormais odieuse si elle refusait de lui accorder un moment d'entretien. -Se tuer ! s'écria la duchesse en se levant toute émue et le visage inondé de larmes, se tuer ! L'oserait-il ? Mon Dieu ! Et, crédule et effrayée comme toutes les femmes dans une telle circonstance, elle rentra précipitamment dans sa chambre. Égarée et palpitante, elle s'arrêta interdite en voyant madame d'Orméa qu'elle avait congédiée comme les autres. -Vous encore ici ? fit-elle avec embarras. -Oui, Altesse, j'ai pensé que vous pourriez avoir besoin de moi. -Merci, je ne veux rien... Il est tard... Vous pouvez vous retirer. -Altesse, fit la dame d'honneur avec cette insistance de l'ami- tié, vous êtes souffrante. À quel coeur plus fidèle pouvez-vous confier vos douleurs ? -Que voulez-vous dire ? fit brusquement la duchesse. -Pardonnez-moi, mais l'amitié a le don d'intuition, elle devine ce qu'on croit lui cacher. -Hélas ! comtesse, il y a de ces peines qui doivent mourir en nous. -C'est vrai, mais ces chagrins cachés minent et dévorent l'existence. C'est le feu souterrain qui consume lentement les entrailles de la terre, faute de pouvoir s'échapper en flammes dans les airs. -Heureux quand on meurt ! fit la duchesse avec mélancolie. -Oui, reprit la comtesse dont les yeux se gonflèrent de larmes au souvenir de Gaston. Oui, mais malheur quand on survit avec le remords d'avoir causé la mort de celui que l'on aimait. -Ah ! que dites-vous, comtesse ? -Les morts troublent le sommeil et vous ne savez pas, fit-elle avec effroi, combien le souvenir d'un cadavre percé de coups, sanglant et défiguré, jette de terreur dans l'âme épouvantée. -Assez, assez, comtesse, reprit Marie Thérèse en saisissant une plume. Et d'une main tremblante elle traça ces mots sur un feuillet qu'elle arracha vivement à son carnet : « Demain, trouvez-vous à la première messe à l'église de Saint- Jean, à la troisième chapelle à gauche. J'y serai. » -Tenez, dit-elle, faites avoir avant minuit cette lettre au marquis Del Borgo. -Que faites-vous, Altesse ? -J'empêche un homme de mourir. Vous l'avez dit, les morts troublent le sommeil. -Ah ! fit la comtesse avec douleur, je ne me trompais donc pas. Vous aussi, vous aimez et vous êtes malheureuse ! La duchesse fit un geste désespéré sans pouvoir répondre, et, tendant sa main à la comtesse qui sortait : -Demain matin, soyez ici avant quatre heures. Vous m'ac- compagnerez à l'église, fit-elle tout haut devant ses caméristes qui entraient pour la mettre au lit. Chapitre VI On était dans le mois de novembre. Dans cette saison, à quatre heures du matin, l'église de Saint-Jean était sombre et déserte. À peine quelques pauvres femmes et quelques vieux ouvriers étaient disséminés dans les bancs qui garnissaient la nef de la cathédrale de Turin, mais les chapelles latérales, plongées dans l'ombre que rendait plus visible encore la clarté douteuse d'un cierge allumé devant une image bénie, étaient obscures et silencieuses. Un homme enveloppé dans un long manteau noir et qu'on aurait pris pour un ecclésiastique, tant il paraissait grave et recueilli, était là, adossé entre l'angle du mur et l'autel de la troisième chapelle à gauche. L'oeil fixe, l'oreille tendue, il écoutait avec anxiété, et son coeur battait si fort dans sa poitrine, qu'il prenait le bruit de ses pulsations pour celui des pas qu'il attendait... Enfin, deux femmes voilées, après s'être agenouillées un instant sur le froid pavé de la nef, se levèrent et disparurent sous les sombres arceaux de la voûte, et presque au même instant elles étaient auprès de lui. -Merci, merci, murmura-t-il d'un accent sourd et passionné. -Je viens vous ordonner de vivre et vous dire un éternel adieu, reprit une voix douce et plaintive. -Que signifient ces funestes paroles ? -Que je vous aime et que je dois vous fuir ! -Me fuir ! s'écria-t-il en tombant à genoux devant elle et en l'étreignant de ses bras convulsifs. Me fuir lorsque vous m'aimez ! Me fuir lorsque Dieu même ne pourrait vous arracher de mes bras ! -Malheureux ! Oubliez-vous où nous sommes ? -Que m'importe tout ce qui n'est pas vous. Le ciel même tonnerait en vain. Je n'entends qu'une voix, celle de mon amour. Thérèse, Thérèse, me fuir ! Le pourriez-vous ? -Hélas ! fit-elle avec abattement. -Alors, pourquoi ce changement, cette froideur qui me tue ? -Écoutez, fit la jeune femme avec solennité, ce moment est suprême. Je vous aime, Albert. Après cet aveu, vous sentez bien que nous devons nous séparer. Adieu, vivez, je vous l'ordonne, et adieu, adieu pour toujours. Et la princesse fit un mouvement pour s'éloigner. Mais lui la retint du bout de son voile, et la regardant avec délire, avec ivresse : -Je comprends que vous m'eussiez laissé mourir, car deux balles sont promptes à traverser un front. Mais je ne comprends pas votre amère raillerie. Vivre sans vous ! sans votre amour, lorsque vous m'aimez... Oh ! jamais, madame ! -Mon devoir m'ordonne ce sacrifice. Albert, si vous m'ai- mez, vous aurez pitié de moi. -Vivez tranquille et sans remords, oubliez-moi, soyez heureuse, mais ne m'ordonnez pas de vivre. Que vous importe un malheureux que votre pied dédaigneux foule en passant. Savez-vous s'il souffre, s'il existe ? Vous, la fière princesse, pouvez-vous regarder au-dessous de vous pour voir un ver de terre, un misérable qui se tord dans l'agonie du désespoir ? -Assez ! fit une voix pleine de sanglots. -Il est beau d'être jeune, adorée, de prendre la vie d'un homme, d'en aspirer tous les parfums, tout l'amour, et de le rejeter, de le fouler sous ses pieds parce qu'on est princesse. Malheur, malédiction à l'insensé qui ose confier son bonheur à une femme ! Quand elle est lasse ou ennuyée de cet amour qu'elle alluma, elle vous parle de devoir, de vertu et vous précipite du ciel dans l'en- fer... -Mais il est fou ! Albert, Albert, revenez à vous ! -Non, laissez-moi, laissez-moi mourir ! s'écria l'ardent jeune homme en se précipitant pour fuir à son tour. Mais elle, désespérée, vaincue, le retint brusquement. -Je veux que vous viviez, dit-elle en entourant tout à coup sa tête de ses bras convulsifs. Lui, ivre, éperdu à cette étreinte inattendue, entraîné par son amour, posa avec force ses lèvres frémissantes sur celles de la jeune femme qui, reculant avec effroi : -Sainte Vierge, pardonne-moi, protège-moi, fit-elle toute tremblante et repoussant avec dignité le marquis éperdu. Albert, ne souillons pas un amour saint et pur par un crime, par un sacrilège. Mes larmes couleront éternellement au pied de cet autel pour effacer notre offense. Je ne puis plus vous voir, partez, il le faut. -Partir ! fit-il d'une voix sombre. -Allez, et, devant l'ennemi, faites un rempart de votre corps au duc d'Aoste. Soyez grand dans les combats, distinguez-vous, pensez que je vous aime et que je suis malheureuse ! -Hélas ! être jeunes, s'aimer et devoir se séparer ! -Il le faut. Gardons notre amour dans notre coeur comme un lis sans tache. Partez, soyez généreux. -Madame, dit la comtesse qui était restée agenouillée sur les degrés de la chapelle en se levant tout inondée de larmes, car elle avait prié pour Gaston, madame, le jour commence à paraître, retirons-nous, vous pourriez être reconnue. -Adieu, fit la duchesse en lui tendant la main, n'oubliez pas que je vous ordonne de respecter vos jours. -Mais vous ne me défendez pas de me faire tuer, reprit-il d'un air sombre et désespéré. Et, avant que la princesse lui eût répondu, il avait déjà disparu sous les hautes colonnades qui entourent la nef gothique. Par un décret du 29 novembre 1792, les conventionnels de Paris avaient proclamé l'indépendance de tous les peuples, promettant l'appui de la France aux nations qui secoueraient le joug monarchique. À cette provocation formelle, l'Angleterre, l'Espagne, Naples, la Hollande, l'Allemagne avaient pris les armes et s'étaient joints à la Prusse et à l'Autriche. Cent quatre-vingt mille Autrichiens, Prussiens, Hessois ou des cercles de l'Empire étaient prêts à attaquer la principale frontière de la France. Une flotte espagnole et napolitaine croisait sur les côtes de la Provence, où l'insurrection fermentait sourdement. Enfin, une flotte anglaise s'emparait de la Corse, dont les habitants avaient chassé les autorités françaises et rappelé leurs députés à la Convention. Le mauvais succès de l'amiral Truguet contre la Sardaigne, tous ces désastres qui accablaient la France, durent paraître à Victor Amédée d'un heureux augure au commencement de la nouvelle campagne. Disons un mot en passant sur cette expédition contre la Sardaigne, qui se lie à notre récit. À la fin de l'hiver, une flotte de 49 vaisseaux de ligne, de 4 galiotes à bombes et de 40 bâtiments de transport avait cinglé de Toulon à Cagliari sous les ordres de l'amiral Truguet. Mais le général Anselme, qui devait lui fournir des troupes de débarquement, ne mit à sa disposition que 4 000 hommes de la phalange marseillaise. La première division de l'escadre française occupa d'abord sans résistance les îles de Saint-Antioche et de Saint-Pierre. Elle mouilla ensuite dans le port de Palma. L'amour passionné des insulaires pour leur pays enflamme les Sardes du plus généreux courage. Sans oser espérer aucun secours de terre-ferme, car le roi était trop occupé de sa propre défense pour pouvoir songer à celles des autres, ils s'arment à la hâte, s'organisent en milices, et, pleins de patriotisme et d'enthousiasme, ils s'apprêtent à défendre l'intégrité du sol sacré de la patrie. Le sentiment de l'indépendance nationale est aux peuples ce que le sentiment de l'honneur est aux individus, la source de tout ce qui est grand et généreux. Les Sardes, dans cette circonstance, laissèrent éclater cette fière et sauvage énergie de patriotisme qui, d'une nation demi-barbare, fait tout à coup une nation sublime. L'his- toire a recueilli mille traits glorieux de leur patriotisme et de leur amour pour la liberté. Je n'en citerai qu'un seul, car, lorsqu'on crayonne même légèrement l'histoire d'un peuple, on ne doit jamais omettre les traits qui honorent son caractère et qui tendent à remettre une contrée méconnue ou oubliée à la place qu'elle doit occuper dans l'estime des autres nations. Quarante Français s'étaient emparés du pont de Sainte-Cathe- rine, qui joint l'île de Saint-Antioche à la grande île. Il est pour les Sardes ce qu'était le pont du Tibre pour les Romains. Sept braves laboureurs, dont l'un nommé Labio, guidés par cet élan de patriotisme, source de toutes les actions sublimes, quittent leur charrue et volent les attaquer. À la première décharge de carabine, dix de leurs ennemis mordent la poussière. Ils se précipitent sur les autres à coups de sabre, les renversent et les mettent en fuite. Un seul de ces héros survit à ses compagnons. Les hommes souvent les plus simples accomplissent les plus grandes actions avec la modeste candeur de la vertu. Les noms du soldat Micca et du paysan Labio méritent d'être inscrits près de celui d'Horatius Coclès. Les héros sortis tout à coup des rangs du peuple ont un caractère naïf et sublime, leur dévouement est complet. On dirait que, dans ces moments suprêmes d'enthousiasme, un homme tout à coup se transforme en idée : c'est la pensée de tous qui s'anime en lui. Cependant, la flotte française s'apprête à un bombardement. Déployant dans la rade de Cagliari l'appareil menaçant de ses forces, l'amiral envoie un officier accompagné de vingt soldats pour sommer la ville à se rendre, si elle ne veut être réduite en cendres. Le canot qui les porte arbore le drapeau tricolore, ce drapeau qui, baptisé déjà par la gloire à Jemmapes et à Valmy, devait faire le tour du monde et troubler pendant un quart de siècle le sommeil de tous les despotes. Ce radieux arc-en-ciel d'une ère nouvelle n'était encore, aux yeux d'une moitié de l'Europe, que le symbole odieux et redouté d'une révolution sanglante. La ville de Cagliari ne voulut pas le reconnaître. Le canot s'obstinait toujours à voguer en avant malgré le signal du capitaine du port qui refusait de le recevoir. Une décharge de mousqueterie partie de terre tue l'of- ficier et blesse une grande partie des intrépides matelots qui l'ac- compagnent. Indigné de l'accueil qu'essuie son parlementaire, l'amiral Truguet donne l'ordre de bombarder Cagliari1. Un feu meurtrier est continué trois jours de suite. Quinze mille projectiles sont lancés sur la ville et sur le port, quelques bâtiments sont endommagés. La ville souffre peu. La flotte française au contraire reçoit de graves avaries. Les canons des remparts, mieux servis que les nôtres, tirent à boulets rouges. Un vaisseau de ligne est la proie des flammes, deux échouent, beaucoup d'autres sont maltraités. La garnison de Cagliari se conduit avec la plus grande valeur, les montagnards accourent au secours de la capitale. Lorsqu'un peuple combat pour la défense de ses propres foyers, il a sur l'ennemi qui l'attaque, outre ce brûlant courage, cette énergie du désespoir, l'immense avantage de la connaissance exacte des localités, si nécessaire à la guerre. L'amiral Truguet, comptant trop sur ses forces, veut tenter une descente, il veut s'établir dans l'île et s'y procurer des subsistances. Après quelques tentatives près de la tour de Pula et des reconnaissances vers Quarto, quatre ou cinq mille Français débarquent sur la plage de Saint-André sous le feu des batteries qui défendent le rivage. Le général Casabianca partage ses troupes en trois colonnes pour attaquer sur plusieurs points, en dirige une sur le fort de Saint-Élie, et porte les autres en avant, détachées à une assez grande distance. On avait organisé des milices à pied et à cheval pour renforcer la garnison des villes. Il n'y avait alors à Cagliari qu'un bataillon du régiment de Piémont et quelques compagnies de celui du Christ. La cavalerie consistait en deux compagnies de dragons. 1. Le vingt-six janvier Les troupes françaises, craignant dans leur isolement d'être enveloppées par la cavalerie sarde, cherchent à se retirer dans un lieu plus sûr. Les dragons chargent vivement les Marseillais. Ceux-ci, peu habitués au feu et plus propres à une émeute qu'à un combat régulier, fuient en désordre au choc des troupes disciplinées, ainsi qu'il arrive toujours aux masses, qui peuvent dans un moment de crise, dans les rues étroites d'une cité, fortes de toute leur puissance et mues par le fluide électrique qui court inaperçu comme l'étincelle incendiaire, renverser une dynastie, broyer un trône, opérer une révolution complète, mais ne peuvent lutter et devront toujours être vaincues en rase campagne quand un enthousiasme inhabile se trouvera aux prises avec les savantes évolutions et la théorie des corps disciplinés. Tout aurait péri sans la présence des bataillons corses qui arrêtent le choc des Sardes et protègent la retraite. Le contre-amiral Letouche Tréville amène sur ces entrefaites des renforts à Truguet. Une seconde attaque, mieux dirigée que la première, menace Cagliari. Les artilleurs, plus habiles, renversent un grand nombre de maisons. Les bombes tombent dans les rues de la ville consternée comme une pluie de feu. les morts et les blessés jonchent les remparts. Mais, loin de se décourager, les habitants continuent à se défendre avec désespoir. Enfin le ciel semble venir au secours des Sardes, et, dans la nuit du 17 au 18 février, une tempête affreuse met hors de service toute la flotte. Le Léopard, vaisseau de 40 canons, périt avec tout son équipage, deux frégates coupent leurs mâts pour éviter le même sort, beaucoup de bâtiments de transport sont jetés à la côte par les flots en fureur. Les soldats du débarquement, au bivouac sur la plage, sont noyés par les eaux débordées de la mer. Tout ce qui échappe au désastre reprend le large. L'amiral Truguet laisse aux îles de Saint-Pierre et de Saint- Antioche de faibles garnisons qui durent plus tard se rendre à une flotte espagnole. Victor Amédée témoigna aux Sardes toute sa satisfaction pour leur conduite héroïque et pour leur fidèle attachement à sa cause. Il promit de concourir à tout ce qui pourrait contribuer à la prospérité de l'île. Les Sardes, encouragés par cette gracieuse assurance, crurent pouvoir réclamer quelques réformes dans l'admi- nistration et des concessions ou des privilèges inhérents à leurs anciens droits. Ils demandèrent donc la convocation de leurs États. Leurs États ou Cortès se composaient des trois ordres de la nation. Six députés furent chargés de porter aux pieds du roi la demande de leurs concitoyens. À leur tête, était monseigneur Villamar, évêque d'Alès. Le roi les accueillit avec bonté, ils reçurent la promesse des dispositions favorables du monarque à leur égard, une commission particulière fut chargée d'examiner l'objet de leurs demandes. Mais le temps s'écoulait et la commission, loin de délibérer en leur faveur, ne les admit même pas à ses séances. Le comte de Graneri, ministre de l'Intérieur, qui avait épousé une Sarde, la duchesse de Saint-Peyre, plaide en vain pour leur cause si juste. Mais la commission décide que, si l'on pouvait en d'autres temps prendre en considération le message des Cortès, dans les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait, on ne pouvait le faire sans danger. Les députés, mornes et consternés, vinrent porter cette triste réponse à leurs concitoyens. Un mécontentement universel répandit le deuil dans ces âmes inquiètes et passionnées. L'amour de la liberté et de l'indépendance, si vif chez les insulaires, fermenta dans tous les coeurs. Les employés de terre-ferme deviennent l'objet de la haine générale. Les menaces suivent les accusations. Le gouvernement, pour arrêter ce commencement d'insurrection, ordonne l'arrestation des deux principaux agitateurs. On traduit en prison un innocent par erreur d'individu. Le peuple, fort de son indignation, se soulève. Le chevalier Angioi, hom me intrépide et dévoué à la cause de la justice et de la liberté, harangue la multitude, les prisons sont enfoncées, on délivre l'in- nocent prêt à périr victime d'une erreur. On adopte la résolution soudaine d'embarquer et de renvoyer en Piémont tous les fonctionnaires publics. En un instant, le peuple s'empare des postes, désarme les compagnies suisses, occupe les postes importants, fait le vice-roi prisonnier, et exige le départ de tous les Piémontais. Après ces mesures énergiques, le calme renaît dans la ville. Trois députés choisis dans les trois ordres des États accompagnent jus- qu'à leurs vaisseaux le bailli de Balbian, vice-roi, Saultier de Monthoux, régent de la chancellerie, et tous les sujets de terreferme. À Sassari et dans les autres villes, on suit l'exemple de Cagliari. Par une honorable exception qui témoigne en faveur de la piété des Sardes et des vertus de ceux qui en furent l'objet, on eut soin de ne pas porter sur les listes de proscription les prélats piémontais qui occupaient des sièges épiscopaux en Sardaigne. Après cet acte hardi d'insurrection, les Sardes se hâtèrent de proclamer leur obéissance au roi et leur inviolable fidélité à la personne de leur souverain. Après avoir adopté cette résolution, les trois corps des États continuèrent leurs séances pour délibérer aux mesures nécessaires à l'ordre public et à l'administration de l'île. Victor Amédée confirma provisoirement le magistrat national nommé par les Sardes jusqu'à l'arrivée d'un nouveau vice-roi, et laissa espérer un pardon général si l'île, rentrée dans le devoir, persévérait dans les sentiments de fidélité qu'elle avait toujours professés. L'assemblée des trois ordres rédige une nouvelle adresse au roi1, et lui demande noblement et fièrement, non le pardon, mais l'ou- bli, et réitère ses instances sur les demandes qui avaient été portées au pied du trône. 1. 30 mai 1794 À cette époque, les Corses, à la voix du fameux patriote Paoli, s'armaient pour se soustraire à toute domination étrangère. Excités par le chevalier Angioi, les Sardes s'agitaient dans le même sens. Il y a des moments de crise climatérique où tous les esprits sont en ébullition. Ainsi le feu d'un volcan souterrain fait fumer la lave à la surface et, quoique éloigné de l'explosion du grand cratère, la plus petite fente de la montagne laisse échapper une flamme où jaillir des étincelles. Le roi nomma quatre Sardes aux quatre premières charges du royaume. Le choix qu'il fait semble promettre le calme et l'union. Le marquis de la Planarge est fait général d'armes, le chevalier Santuccio gouverneur de Sassari, Cacino Cocco chancelier, et le chevalier Pitzolo intendant général. La vice-royauté est confiée au marquis de Vivalda. Ce dernier, sage et modéré, se fit chérir. Sans obtenir l'autorité, le commandant général, pour lui assurer le respect et l'obéissance, voulut créer des milices royales entièrement dévouées au gouvernement. Les clubs virent dans cette mesure un attentat contre leur liberté. Les chefs soulèvent les masses, la populace s'insurge, l'intendant Pitzolo périt victime des factieux. Le marquis de la Planarge est arrêté, mis aux fers et ensuite fusillé, malgré les efforts du marquis Vivalda pour le sauver. L'anarchie est générale. Les villes de Cagliari et de Sassarie, en proie au désordre, s'arment l'une contre l'autre. Plus de quarante villages forment une confédération pour le rachat des fiefs et la cessation des droits féodaux. Ainsi, ce n'était que pour revendiquer les droits de la dignité humaine que ces malheureux, poussés par le désespoir, avaient pris les armes ; exemple triste et terrible des excès où les abus de l'oppression peuvent entraîner une population douce et dévouée. Les habitants des communes marchèrent sur Sassari, en firent le siège, forcèrent les grands féodataires réfugiés dans cette ville à quitter l'île. Les milices de la province battirent dans la plaine d'Oristano le chevalier Angioi, chef du parti révolutionnaire et l'obligèrent à chercher un asile en France, cette patrie de toutes les grandes infortunes. Les Stamenti -les Cortès -publièrent un mémoire justificatif pour prouver qu'ils n'avaient agi que dans l'intérêt du peuple et de la monarchie, et qu'on devait à leurs mesures si de plus grands malheurs n'avaient pas désolé l'île de Sardaigne. Ils envoyèrent à Rome l'archevêque de Cagliari, le vertueux Portula de Melano, pour invoquer la médiation du Saint-Père auprès du roi. Le souverain pontife accueillit favorablement l'évangélique prélat qui venait plaider en faveur de la Sardaigne, et employa ses bons offices auprès de la cour de Turin. Victor Amédée, qui gémissait des troubles et des désordres qui s'élevaient entre son peuple et lui, se hâta de céder aux demandes du pape et aux prières des Sardes, et, le 8 juin 1796, il accéda par diplôme aux principales demandes des trois ordres, promit d'ou- blier tous les excès qui s'étaient commis pour cause politique, et accorda une pleine amnistie aux habitants de l'île qui s'étaient compromis pendant ces temps d'agitation et de troubles. Mais revenons aux événements qui s'étaient passés en terreferme et dont nous avons interrompu le récit pour narrer sans interruption les faits accomplis en Sardaigne. Après la mort de Louis XVI, tous les souverains de l'Europe s'étaient hâtés de déclarer la guerre à la Convention nationale. Le prince de Saxe-Cobourg, général de l'armée impériale, remportait une victoire signalée à Nervinde, enlevait le camp des Français à Famars, et chassait de la Belgique Dumouriez qui, décrété d'arres- tation, passait en Allemagne. Les Espagnols étaient entrés sur le territoire français près de Bayonne. L'armée des émigrés se grossissait sous les ordres du prince de Condé dont l'héroïque valeur héréditaire se retournait contre ce même pays qu'un de ses aïeux avait sauvé. Encouragé par cette coalition en apparence si redoutable, Victor Amédée résolut d'agir offensivement. Il confia la conduite de son armée à son frère, le duc de Chablais. Il avait à combattre le général Brunet qui venait de remplacer Anselme dans le commandement des troupes qui occupaient la province de Nice. Le général Strasoldo, à la tête de cinq mille Austro-Sardes, gardait la vallée de Stura. Le prince Charles Emmanuel de Carignan, colonel du régiment de marine, faisait partie de cette armée de réserve. Un autre corps d'égale force défendait les avenues des vallées de Maïra, de Vraïta et du Pô. Celles de Luzer et de Saint-Martin furent confiées à la fidélité des braves Vaudois commandés par le général Maranda. Le général Brunet, ardent et intrépide, comptant sur la valeur de ses vingt-cinq mille hommes, sans tenir compte de la nature du terrain, forme la résolution d'attaquer les Austro-Sardes, de les forcer dans leurs positions et de s'emparer de la chaîne des montagnes de Tende. Le 8 juin 1793 eut lieu une attaque générale. « Tout ce qu'il était possible de faire, les Français le firent, » avoue un auteur piémontais. Quelques postes isolés furent enlevés mais les positions centrales restèrent intactes. Ce fut surtout à Raüs que les troupes sardes se couvrirent de gloire sous la conduite du chevalier de Revel. Les Français s'avancèrent avec une audace incroyable sous le feu même de l'artillerie italienne, mais autant il en paraissait, autant il en tombait. Les Piémontais souffraient très peu, les Français perdaient leurs plus braves soldats et poussaient toujours de nouveaux bataillons à l'assaut avec ce courage constant et ce généreux oubli du danger qui fait un héros du soldat français. Le général de brigade Serrurier allait emporter le poste, lorsque le comte de Saint-André fit placer une batterie de manière à prendre en flanc la colonne française, qui fut foudroyée. Ce mouvement, promptement opéré par le capitaine Zin, décida la victoire en faveur des Sardes. Gardanne, qui avait emporté le poste du Molinet, misérable hameau isolé sur la pente neigeuse du col de Tende, à ses pieds ayant un abîme et sur sa tête l'éternelle menace d'une avalanche, échoua contre celui des Fourches. Le général Ortomann fut complètement battu à la Chapelle, point de réunion entre les Fourches et Raüs. Serrurier accourut à son secours sans pouvoir rien opérer en sa faveur. Les troupes sardes déployèrent une grande intrépidité, elles se couvrirent de gloire. Les régiments de Sardaigne et d'Acqui s'y distinguèrent particulièrement, ainsi que le comte de La Roque, le marquis de Montesia, le chevalier de Revel et le chevalier de Germagnano qui mourut au champ d'honneur. Les généraux français avaient pour surveillants des commissaires de la Convention, aussi redoutables à l'armée d'Italie qu'à celle du Nord, aux yeux de ses fiers représentants du peuple, parmi lesquels était Barras. C'était un crime que d'être battu, il fallait vaincre ou mourir, point de rémission. L'honneur de la France exigeait de ses enfants des efforts plus qu'humains. C'était l'époque fatale et bientôt fabuleuse des demi-dieux qui allaient surgir du sein régénéré de la France. Tout enfantement ne s'opère que par la douleur, et la France, mère d'une société nouvelle, passait par son heure terrible de crise et de délivrance. Le général en chef Brunet, voulant regagner la confiance de ces commissaires et s'assurer la conquête de Nice, menacée par les escadres anglo-espagnoles, en rejetant définitivement les Austro- Sardes en deçà des Alpes, se prépara à une nouvelle attaque pour le 10 de juin. Il s'agissait d'emporter les postes de Raüs et de l'Authion. Le temps était affreux, comme il l'est dans ces hautes montagnes presque inaccessibles, même en été. Un vent mêlé de pluie et de neige fouettait le visage des soldats français. L'ouragan soufflait dans cette direction et l'obscurité causée par le brouillard était si complète, que les troupes distinguaient à peine le terrain où elles marchaient. Le général Brunet était malade. Les Français abordèrent cependant les Piémontais avec intrépidité. Mais le général Colli, profitant de sa position concentrée, fit secourir à propos par plusieurs bataillons ceux qui avaient soutenu les premiers efforts des assaillants. Les grenadiers royaux, les régiments de Sardaigne et de Casal, les corps commandés par les vaillants colonels del Carretto et de Loisinge vinrent appuyer celui de Belgioïoso. L'approche de ses renforts, le feu bien dirigé de l'artillerie l'emportèrent sur l'in- croyable audace et l'énergie désespérée avec lesquelles combattaient les soldats républicains dont quelques-uns, arrivés aux embrasures, se faisaient sabrer sur les canons et mouraient en les tenant embrassés sans lâcher prise. Après ces prodiges de valeur, les Français, repoussés pourtant sur tous les points, se retirent en désordre. Les désastres de cette journée jetèrent l'alarme au quartier général, mais les Austro-Sardes, n'étant pas en assez grand nombre pour sortir de leurs retranchements, ne purent poursuivre le cours de leurs victoires. Des corps entiers avaient péri à ces attaques meurtrières, les grenadiers polonais de Miathouski furent presque tous victimes de leur ardeur. Ainsi le sang de l'héroïque Pologne se mêle partout sur le globe au sang de la France sa soeur. Chaque nom qui rappelle un malheur ou une gloire de la France atteste aussi un sacrifice de la Pologne. On évalue à onze mille hommes le nombre des morts et des blessés que l'armée républicaine eut à regretter. Les généraux de Saint-André, d'Ellera, d'Osasque et Colli se distinguèrent dans ce brillant fait d'armes des Austro-Sardes. Les sanglantes affaires de Raüs découragèrent les troupes françaises. Déjà l'on accusait les chefs de trahison, lorsque Kellermann, à la nouvelle de ces revers, accourut à Nice pour examiner lui-même la conduite des Piémontais. Il craignit en effet que les Austro-Sardes ne fissent une pointe vers le Var et ne séparassent ainsi son armée en deux, ce qui l'aurait contrait à évacuer le comté de Nice. Pour prévenir ce danger, il forma une nouvelle ligne défensive sur les montagnes qui séparent les vallées de la Tinea et de la Vésubia, pour assurer les communications de l'armée du Var avec le camp de Tornous. Il s'appliqua surtout à fortifier les importantes positions de Broïs, de Montegas et de Tuet, en y élevant ces fameuses redoutes où devaient échouer l'ardeur des troupes sardes et l'impétuosité des milices niçoises. De leur côté, le duc de Chablais et le général De Wins augmentèrent leurs retranchements et leurs redoutes sur toute l'étendue de leurs lignes qui, liant entre elles les positions de Saorgio, de Raüs et des Fourches, se prolongeaient sur tout le cordon des Alpes. Le général de Strasoldo qui, avec sa division, couvrait la vallée de Stura, prit le col de l'Argentière, mais il ne put s'y maintenir. Tout semblait fixer la fortune sous les drapeaux des coalisés qui furent pris d'un vertige fatal et crurent la France facile à envahir parce qu'elle était divisée. L'Ouest et le Midi étaient en pleine révolte ; Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulon se déclaraient pour l'infortuné Louis XVII prisonnier au Temple. Les deux premières villes furent promptement subjuguées, mais les deux autres firent une résistance qui obligea deux armées républicaines à en faire le siège. Toulon se livra à l'amiral Hood. Les coalisés y envoyèrent des troupes, le roi de Sardaigne fournit trois mille hommes sous la conduite du chevalier de Revel. Lyon appelait l'armée sarde à son secours. Le général De Wins s'opposa à ce projet du roi en lui exposant que ses troupes n'étaient pas suffisantes. Le roi alors pressa l'Empereur de lui accorder les troupes qu'il laissait oisives dans le Milanais. Le cabinet de Vienne promit de nouvelles forces pour reprendre, non seulement Nice et la Savoie, mais encore la Bresse et le Bugey. Ces offres brillantes n'étaient pas désintéressées. Selon son système tenace, l'Autriche exigeait en compensation les pays cédés par Marie Thérèse à Charles Emmanuel III. Jaloux de l'honneur et de l'intégrité de sa couronne, Victor Amédée rejeta ces propositions et résolut de lutter seul avec ses propres forces, si faibles qu'elles fussent, contre son formidable ennemi. Il y a un caractère de véritable grandeur et d'héroïsme dans ce vieux roi qui, isolé, à la tête d'un petit État miné déjà par les principes révolutionnaires, ose affronter ce colosse glorieux de la France, et qui s'en remet au sort des armes, grandement, loyalement, sans espoir presque de succès, plutôt que d'acheter par des sacrifices honteux l'appui d'un allié puissant. L'égoïsme de caste n'a jamais dirigé la conduite des princes de la Maison de Savoie, et c'est à ce principe qu'elle doit la longue et paisible durée de sa puissance. Les dynasties qui séparèrent leur cause de celles des peuples pour absorber toute l'autorité finirent par tomber, faute de trouver un appui au-dessous d'elles. Notre siècle a pu, par de grandes catastrophes, juger des terribles leçons que la Providence réserve à ceux qui oublient que la grande loi de l'harmonie et de la fraternité est la base de l'ordre éventuel des événements. La forme des gouvernements n'est qu'un moyen dont Dieu se sert pour arriver à ses fins. Le progrès en modifie ou en règle l'expression, les institutions humaines sont une manifestation de l'idée émanée de Dieu, elles varient selon les besoins de l'épo- que qu'elles représentent. Il y a des hommes et des dynasties qui servent à l'accomplissement de ces événements, ce sont les instruments de la Providence. Victor Amédée confia le succès de cette expédition à son troisième fils, le duc de Montferrat, ayant sous ses ordres le général autrichien d'Argenteau. Ce jeune prince était l'idole des troupes par la douceur de son caractère et la grâce de ses manières. Mais, quoique plein de bravoure, il manquait de l'expérience nécessaire pour mener à bien une telle entreprise. Il divisa son armée en trois corps et pénétra lui-même à la tête du premier dans la Tarantaise1 par le val d'Aoste. Il déboucha sur le Petit Saint-Bernard contre le camp du général Bagdelonne, avantageusement situé près de Sex, bourg sur la rive droite de l'Isère. Une forte redoute le défendait à la droite, une autre arrêtait les colonnes qui arrivaient par le val Grisanche. Le général d'Ar- genteau eut ordre d'attaquer de ce côté, tandis que le prince se portait sur l'autre. Les républicains opposèrent la plus vive résistance, ils se replièrent sur le vallon de Bonneval. Le combat se prolongea jusqu'au soir. Ils n'exécutèrent leur retraite vers Moûtiers qu'à la faveur de la nuit. Le duc s'avança vers Moûtiers avec le gros de ses forces pendant qu'une petite colonne se dirigeait par Montgiraud et Aigueblanche. Les Français voulurent défendre Moûtiers, mais, à l'as- pect du détachement sarde qui menaçait leurs derrières, ils crurent que toutes les forces ennemies allaient fondre sur eux. Ils se replièrent sur Conflans en désordre après avoir mis le feu à leurs magasins. Le duc de Montferrat porta son quartier général jusqu'à la Roche Cévin, où il s'arrêta pendant six semaines, inertie inexplicable et fatale au succès de la campagne. Les hommes médiocres auxquels les circonstances font des succès forcés ont de ces temps d'arrêt où leur nature reprend le dessus, ils perdent tout à coup le prestige qu'ils n'étaient pas à la hauteur de soutenir. L'inaction de l'armée de Tarentaise donna à Lyon le temps de succomber. Le général Gouvion, après avoir réduit cette ville aux dernières extrémités, marcha lui-même avec la moitié de ses troupes contre les Piémontais. Les Suisses, qui devaient se joindre à l'armée du duc à Nantua sur la route de Genève à Lyon, refusèrent de se déclarer quand ils le virent en si petit nombre. Le marquis de Sales, chargé de reconquérir le Faucigny, s'avan- ça à la tête du second corps, qu'il avait amené par le Petit Saint1. 14 août 1793 Bernard. Il avait chassé les ennemis de leurs retranchements aux postes de Saint-Martin. Il poursuivait ses succès dans les vallées de Salanches et de Cluses. Il établit ses avant-postes sur le mont Cormet, mais, n'ayant plus de forces suffisantes pour repousser l'ennemi, occuper le mandement du Beaufort et marcher sur Annecy, il fit un appel généreux et chevaleresque au patriotisme des royalistes de la province, il engagea sa fortune et son crédit, les arma à ses frais, et continua d'avancer sur les rives de l'Arve. En même temps, le marquis de Cordon, descendant du Mont- Cenis, seconda les opérations de la Tarentaise et du Faucigny en forçant les républicains dans leurs positions aux gorges de la Maurienne. Le général Ledoyen, qui commandait les troupes françaises, craignant que ses avant-postes ne fussent coupés à Termignon, les rappela, et, profitant de tous les avantages que lui offrait la connaissance des lieux qu'il possédait avec une rare intelligence, il disputait le terrain pas à pas. Il continua ce système de défense jusqu'à Saint-André. Les Sardes eurent beaucoup de peine à pénétrer dans cette province où les nombreuses sinuosités de l'Arc les forcèrent à passer dix fois cette rivière devant le général ennemi, qui sut rendre cette opération difficile et dangereuse. Mais, lors- qu'il apprit la retraite de Bagdelonne à Conflans, menacé de front par des forces supérieures aux siennes, inquiet sur sa flancs et ses derrières, Ledoyen prit le parti de se replier sur Aiguebelle et de se rallier aux restes de sa division à la jonction des deux vallées. Kellermann, qui commandait en chef l'armée des Alpes Maritimes (comté de Nice) et celle du Mont-Blanc (Savoie), avait alors conduit ses troupes au siège de Lyon. À la nouvelle des avantages remportés par le duc de Montferrat, il se hâte de les ramener à la défense de la Savoie. Il ordonne à une division du camp de Tournous de se diriger par les gorges de Valloire -passage de Briançon à Saint-Jean-de- Maurienne -, il fait un appel aux généraux Bagdelonne et Ledoyen, retranchés dans leurs camps d'Aiguebelle et de Conflans. Le duc, trop faible pour forcer les ennemis dans leur camp retranché, attendait les secours des Suisses et des Genevois, mais ceux-ci, ne voyant sous ses drapeaux qu'une petite armée, n'osè- rent s'unir à lui. Kellermann, ayant reçu des secours, reprit l'offensive. Son plan fut habilement conçu pour couper la retraite aux deux armées qui occupaient la Tarentaise et la Maurienne. La division d'armée qui était partie du camp de Tournous devait tomber sur les derrières du marquis de Cordon, et les forces qu'il fit marcher sur le Faucigny devaient arriver aux sources de l'Isère avant le prince piémontais. Le marquis de Sales, de son côté, accablé par le nombre, se vit obligé de rétrograder pour éviter d'être cerné par les Français, qui s'emparèrent de Sallanches et de Beaufort, ainsi que des hauteurs du mont Cormet. Les forces croissantes et les succès des Français contraignirent monsieur de Sales à opérer promptement sa retraite par les chemins affreux du Bonhomme et de l'Allée Blanche pour regagner le Petit Saint-Bernard. Il eut à peine le temps d'en informer le duc de Montferrat. Cette seconde retraite si désastreuse à l'armée sarde fut, dit-on, commandée par les ordres impérieux du général en chef De Wins, qui rappela ses troupes auxiliaires, le cabinet de Vienne ne voulant pas cette expédition. Le marquis de Cordon, ayant tenté en vain de se porter sur Argentine, où le général Ledoyen s'était retranché, se concentra dans la position presque inexpugnable d'Épierre, formée par un contrefort âpre et rocailleux que resserre le passage où coule l'Ar- ve. On dirait l'aire sauvage d'un aigle posée sur un écueil au milieu des flots. Voyant l'impossibilité d'enlever un tel poste, Kellermann fait traîner à bras sur les rochers de Saint-André deux pièces de canon qui dominent le poste. Une grêle de feu tombe sur leur tête. Les Piémontais sont forcés à rétrograder jusqu'à La Chambre en laissant derrière eux des cendres et des débris. Une nouvelle manoeuvre des Français pour gagner à travers les montagnes le passage des Encombres par Saint-Jean-de-Belleville décide le marquis de Cordon à se retirer sur la capitale de la Maurienne. Le marquis de Cordon courut le danger d'être surpris par les ennemis. Il fut secouru à temps par le chevalier de Germagnano. Le duc de Montferrat, averti de la marche rétrograde de la colonne de Maurienne, qui exposait celle de Tarentaise à être coupée, quoique harcelé par Kellermann et menacé sur ses derrières par Ledoyen, qui pouvait fondre sur lui par Termignon, effectua sa retraite en bon ordre. Il eût été pourtant si facile de le faire prisonnier, que Kellermann encourut le blâme de son armée pour avoir laissé échapper le duc qu'il avait à combattre, disaient ces ardents démagogues qui composaient l'armée républicaine et qui tous avaient fait un serment de haine à la royauté. Ce prince opéra sa retraite au milieu des plus grands dangers. Arrivé à Saint-Germain, n'ayant plus à craindre pour ses derrières, il fit halte pour donner à ses troupes qui arrivaient sur divers points le temps de gagner le sommet du Petit Saint-Bernard. Les ennemis l'assaillirent avec impétuosité. Le prince soutint une bataille meurtrière, arrêta pendant une journée entière les Français par le feu d'une vive canonnade, sauva les équipages et se retira en bon ordre. Lyon avait succombé le 9 octobre 1793. Les armes victorieuses des républicains assuraient leur triomphe de ce côté. Victor Amédée tourna ses regards affligés vers Nice. Il aimait beaucoup ce pays. La fidélité des habitants qui survivait à l'occupation étrangère le touchait profondément. N'écoutant que son désir de reconquérir cette province regrettée, le roi, malgré son grand âge, réso lut de se mettre à la tête de l'armée qui devait délivrer Nice. Ses deux fils, le prince de Piémont et le duc d'Aoste, prirent sous lui le commandement des deux corps d'armée. Le départ du monarque fut fixé pour le 21 août, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant. Chapitre VII La résolution de Victor Amédée de se mettre à la tête de ses troupes malgré son grand âge inspirait un profond sentiment de vénération et d'enthousiasme à la foule. Car les masses ont l'ins- tinct de tout ce qui est grand, et il est rare qu'une action généreuse n'en enfante pas d'autres. Le matin du jour fixé pour le départ du roi, une foule immense envahissait tous les abords de place Château. Toutes les rues adjacentes étaient remplies de monde. Sous les fenêtres du palais, une population palpitante, émue et curieuse se pressait, se heurtait, se poussait pour s'avancer le plus possible des murs qu'habitait ce monarque adoré. Femmes, vieillards, hommes, enfants, tous étaient là, attendant avec anxiété le moment où le roulement du tambour annoncerait l'apparition du roi. Une haie de soldats laissait un large passage destiné au cortège royal. Sur la place, les troupes qui devaient escorter Sa Majesté étaient là en bon ordre et dans une tenue irréprochable. La foule grossissait d'un moment à l'autre, et, malgré les coups de hallebardes des suisses et même des piqûres des lances des cavaliers, il y avait de ces instants où la multitude impatiente empiétait jusque sur le terrain réservé au cortège. Les soldats, fidèles observateurs de la discipline, ne supportent qu'avec impatience ces infractions aux ordres donnés. Aussi est-ce toujours avec une brusque aigreur qu'ils repoussent les curieux dans les foules. L'un d'eux venait de corriger par un coup de plat de sabre bien asséné un jeune pétulant. Le peuple avait pris parti pour ce dernier, comme il arrive toujours. Une querelle allait s'élever lorsqu'un long cri s'éleva tout à coup. Le roi venait de s'approcher de la fenêtre et de répondre par un gracieux salut aux acclamations de son peuple. Cet incident mit fin à la rumeur prête à éclater, et tous les regards émus s'interrogèrent avec tristesse. -As-tu vu, dit une femme en passant le revers de sa main sur ses yeux rouges, as-tu vu comme le roi est vieux ! Ces cheveux blancs font mal, à cet âge on a besoin de repos. -Oui, reprit le mari de cette pieuse femme, les temps sont mauvais, et c'est une honte à nous qui sommes jeunes de rester tranquilles dans nos foyers à nous reposer, lorsque les vieux nous montrent le chemin et ne craignent pas de s'exposer à la fatigue et aux périls. -Surtout, dit un autre en se retournant, que la guerre avec ces diables de Français n'est pas un jeu, il faut voir comme ils tapent. -Nous le leur rendons bien, et les Piémontais ne sont pas des lâches, s'écria le premier interlocuteur en colère. -Nous sommes dignes de nous mesurer avec de tels ennemis, mais, croyez-moi, moi qui vous parle, je les ai vus de près. -Qui êtes-vous alors ? -Milicien niçois. Et quand j'ai vu mon pauvre pays sous le joug étranger, j'ai tout quitté, ma femme, mes enfants, mon champ d'oliviers, et je suis venu offrir mon bras au roi Victor. -Alors vous êtes des nôtres, reprit le Piémontais en lui tendant la main, et vous disiez ?... -Que les Français ne se battent pas comme des hommes, mais comme des dieux. Rien ne leur résiste. Ce qui épouvante le plus, c'est qu'ils combattent en chantant. -Chanter, dit la femme, parmi les horreurs d'un combat, quels hommes féroces ! Je crois à présent qu'ils mangent les petits enfants. -Ah ! fit le Niçois, n'écoutez pas ces contes absurdes ! L'ar- mée française est pure des excès commis par les multitudes de quelques villes livrées à l'anarchie. Dans un temps de trouble, l'honneur d'une nation se réfugie dans les rangs de l'armée, et celui de la France est à l'abri sous l'ombre de son drapeau. -Vous parlez de nos ennemis avec enthousiasme... -J'en parle sans haine, et, croyez-moi, si vous aviez vu, dans nos mêlées sanglantes, les soldats français voler intrépides en chantant tous en choeur ce chant, ce chant inspiré né avec leur révolution et qui remue les fibres du coeur comme le cri des masses... -Hélas ! fit la femme avec tristesse, pourquoi faut-il qu'ils soient des impies ! Ils massacrent les prêtres et tuent toutes les honnêtes gens. -Dieu nous préserve des malheurs de l'anarchie. -Pauvre roi, fit le Niçois avec mélancolie, à son âge s'expo- ser ainsi pour éloigner de nous l'orage qui nous menace. -Ce palais est triste et fait mal à voir, on dirait que le deuil pèse sur ses murs. Hélas ! des chants de fête retentissaient naguère sous ces voûtes dorées. Pauvre roi, quand reviendra-t-il s'y reposer encore ! La foule morne et silencieuse se pressait, se heurtait avec cette morne stupeur qui caractérise les grandes calamités publiques. On aurait dit que tout ce peuple curieux attendait le lugubre spectacle d'une pompe funèbre et non le brillant passage d'un prince et de son état-major. Toutes les rues étaient désertes, les boutiques fermées, la population entière refluait vers les quartiers où devait passer le roi. Tous les visages étaient émus, tous les yeux étaient rouges, on aurait dit le départ d'un père bien-aimé. Tandis que ces scènes muettes et désolées se passent dans la rue, montons au palais et allons y chercher les personnages de ce drame solennel. Victor Amédée, suivi de ses deux fils, venait de passer chez la princesse de Piémont où se trouvaient les princesses et toute la cour. Le roi, revêtu de son grand uniforme, décoré de tous ses ordres, était pâle et grave. Il mesurait toute la portée de la démarche qu'il osait entreprendre et ne fléchissait pas, malgré la sérieuse responsabilité qui pesait sur lui, en laissant Turin presque dégarni de troupes, agité par des sourdes menées et livré en quelque sorte à la garde de ses habitants. Le prince de Piémont était sérieux et impassible comme à l'or- dinaire. Le duc d'Aoste était calme, mais profondément mélancolique. La tristesse versait une ineffable expression sur sa physionomie. Il intéressait, et si le premier coup d'oeil n'était pas pour lui, on finissait par l'aimer. À ses côtés se tenait le marquis Del Borgo, de retour depuis la veille d'une mission qu'il s'était offert d'accomplir, celle d'inspecter l'état et les moyens de défense des diverses positions militaires des montagnes de Nice. Le marquis était maigre et pensif. En vain on aurait cherché en lui cet élégant et cet étourdi marquis Del Borgo dont la folle conduite et les prodigalités fameuses survivent encore à sa mémoire après plus d'un demi-siècle. Le vent d'une véritable passion avait frappé son coeur. Tout mourut en lui, comme ces arbres atteints par l'ouragan dévastateur qui meurent chargés encore de leurs fleurs desséchées en une seule nuit. Madame Clotilde, toujours revêtue de sa robe de laine bleue, le sein chastement recouvert par un simple fichu de blanc linon, ses longs cheveux à peine poudrés cachés sous une coiffe de mousseline blanche, n'ayant aucun ornement que le ruban de l'Ordre qu'elle portait toujours, parlait avec la duchesse d'Aoste au moment où le roi pénétra chez elle. Les deux princesses coururent se jeter à ses pieds. Il les releva, visiblement ému, et les pressa longtemps sur son sein en silence. -Mes filles, je prie Dieu de vous bénir comme je le fais. -Mon père, dit Marie Thérèse en éclatant en sanglots, puisse le Seigneur nous conserver vos jours ! -Ma fille, Dieu ne m'abandonnera pas, il sait que je combats pour sa cause autant que pour celle des rois. -Ah ! reprit la princesse avec désespoir, qui m'eût prédit ce jour fatal ! -Soyez plus forte, fit le roi avec un doux sourire. Le duc d'Aoste vous reviendra couvert de gloire et vous avez vos enfants pour vous consoler. -Sans mes enfants, reprit-elle avec une sombre énergie et en levant involontairement son regard passionné sur le marquis, sans mes enfants, je serais morte. Le marquis vacilla, il s'appuya contre un pilier de l'alcôve royale, car madame Clotilde habitait d'ordinaire cette splendide chambre qu'on visite au palais des rois de Sardaigne et qu'on désigne sous le nom de la chambre à alcôve, tandis que le roi, se tournant vers la princesse de Piémont, lui disait de sa voix la plus douce : -Et vous, ma fille, que vous restera-t-il pour vous consoler ? -Dieu, sire. -Je n'attendais pas moins de votre résignation et de votre vertu... J'étais venu vous demander vos prières. -Les miennes sont bien peu de chose, mais dans les graves circonstances où nous nous trouvons, monseigneur le cardinal archevêque vient d'accorder à ma demande l'exposition perpétuelle du Saint Sacrement dans une des églises de Turin afin que le Seigneur bénisse le sort de nos armes. -Nous avons besoin de l'appui du Très-Haut, car les moyens humains sont bien bornés pour écarter les périls qui nous menacent. -Mon père, Dieu aime les cheveux blancs, et l'aspect de votre tête vénérée enflammera nos soldats de courage. C'est à la victoire que vous marchez. -Nice ou Superga, s'écria le vieux roi avec enthousiasme, c'est-à-dire la victoire ou la mort1. Ou vous me reverrez, mes filles, vous porter un bouquet des belles fleurs qui croissent à Nice, ou vous viendrez vous-mêmes jeter le cyprès, cette plante de deuil, sur mon tombeau à côté de celui de mes pères ! Et le roi, triste et pensif, offrit son bras à la princesse de Pié1. Historique. mont pour passer dans la salle à manger, où devait avoir lieu le dernier déjeuner de la famille royale. Le roi était placé entre ses deux belles-filles. Le repas fut triste et silencieux. La duchesse cherchait en vain à retenir ses larmes. Elles roulaient silencieusement sur ses joues pâles sous le rouge qu'on portait alors généralement. Le duc d'Aoste, heureux et touché de cette douleur, la remerciait en termes passionnés auxquels la pauvre jeune femme, naturellement franche, osait à peine répondre. -Ainsi, lui dit tout bas le marquis d'une voix désespérée, ainsi vous me laissez partir sans me donner de vous un souvenir qui me dise un mot d'amour, pour une vie entière, car je ne reviendrai plus, vous le savez bien ! -Oh ! fit-elle avec douleur, écartez ces sombres pressentiments ! -Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même de mourir ? -Hélas ! -Un souvenir, rien qu'un souvenir pour me rendre la mort plus douce ! On s'était levé de table. Le roi, ses fils et la princesse de Piémont s'étaient approchés d'une croisée ouverte. Ils causaient à voix basse. Marie Thérèse sortit un livre d'heures de sa poche. Elle s'ap- puya contre la large cheminée et demeura là pensive, accoudée, tandis que le marquis tout frissonnant se rapprochait d'elle et, d'une voix brisée et suppliante : -Rien, rien de vous, Thérèse, pour emporter dans le tombeau ? La princesse ouvrit silencieusement son livre de prières, et en tira un bouquet de jasmins flétris et desséchés et le glissa dans les mains du jeune homme. -Reconnaissez-vous ces fleurs ? murmura-t-elle doucement sans lever les yeux sur lui. Et Thérèse s'éloigna rapidement tandis qu'il cachait dans son sein ce bouquet flétri, gage touchant d'un amour pur et infortuné. Dix heures sonnaient, le premier des cent coups de canon qui devaient annoncer le départ du roi venait de gronder du haut des remparts de la citadelle. Le roi se leva et embrassa silencieusement ses belles-filles et ses soeurs. Marie Thérèse offrit le front de ses enfants aux baisers du duc d'Aoste, tandis que toute tremblante elle lui tendait la main avec mélancolie et dignité. Lui, étreignit les enfants et leur mère dans ses bras convulsifs en étouffant dans un seul sanglot les pleurs qui l'oppressaient. Le prince de Piémont baisa tendrement la main de madame Clotilde, qui lui dit d'une voix calme et douce : -Acceptons cette nouvelle douleur pour le bien de vos peuples. Jésus-Christ a souffert la mort pour le salut de tous. -Je suis prêt à tout, même au martyre. -Prions Dieu de vous l'épargner. -Priez pour moi, vous qui êtes mon ange, ma protectrice et ma mère. -Tous les soirs à sept heures, disons nos oraisons : c'est un moyen que nous avons de communiquer avec Dieu. -Je ne l'oublierai pas, et je me consolerai en sachant que vous pensez à moi. -Oui, comme il convient à des époux chrétiens pour la gloire et la perfection de nos âmes. Le roulement du tambour, les sons éclatants de la musique militaire annoncèrent que l'heure du départ du roi était arrivée. Il se leva silencieusement et traversa les salles de son palais où se pressaient ses nombreux serviteurs qui pleuraient. Il eut pour tous une douce parole, un tendre sourire. Jamais le visage du noble vieillard n'avait été plus calme et plus affable. Les princesses l'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier. Madame Clotilde ne pleurait pas, mais elle était pâle. Quant à Marie Thérèse, ses longues paupières essayaient en vain de retenir ses larmes, elles coulaient en perles transparentes sur ses joues roses et veloutées. Elle tenait dans ses bras l'aînée de ses filles, enfant de deux ans, fraîche et gracieuse image de sa mère ! Elle l'offrit par un geste touchant aux baisers du duc d'Aoste. -Monseigneur, fit-elle, n'oubliez pas votre femme et votre enfant, ne vous exposez pas inutilement, car votre vie est notre vie. -Votre souvenir me protégera, vous serez mon ange gardien. Et le duc ému pressa de ses lèvres frémissantes le front de son épouse et les blonds cheveux de son enfant. Prêt à mettre le pied sur l'étrier, le roi se retourna encore vers ses brus et leur tendit les bras : -Priez pour le succès de nos armes, dit-il à Marie Clotilde. -Mon père, Dieu doit bénir notre cause, elle est celle des rois et de la justice. -Hélas ! soupira Victor Amédée. Et d'un dernier geste il salua sa famille éplorée. Quand il parut sur la place, une clameur immense s'éleva du sein de cette population émue ; ce cri, sorti à la fois de vingt mille poitrines, semblait un long sanglot, plainte arrachée à un peuple entier. Effectivement, c'était pitié de voir ce vieux roi en cheveux blancs contraint à aller défendre l'intégrité et l'indépendance de ses États contre les usurpations d'un ennemi puissant. Les guerres de conquêtes, entreprises pour l'intérêt et l'ambition d'un seul, aigrissent et mécontentent les masses. Les sacrifices pèsent alors ; on regrette l'argent perdu, on pleure le sang versé, on résiste à de nouvelles concessions ; ce n'est que par la force que le peuple cède à ces exigences onéreuses. Mais lorsqu'il s'agit d'une guerre nationale, en face de l'étranger qui s'apprête à violer le sol sacré de la patrie, la voix des partis se tait, les rivalités de castes s'oublient, un seul sentiment domine tous les autres : celui du danger commun. Nobles et bourgeois sont prodigues d'un sang généreux, la grande dame et la paysanne portent également au trésor public, l'une ses riches colliers d'or et de pierreries, l'autre son humble croix d'argent. Mais l'élan spontané est le même, le sacrifice a autant coûté, et la patrie, comme Dieu, accepte toutes les offres avec le même amour ; le denier de la veuve est souvent le don le plus agréable au Seigneur. Un brillant cortège chevauchait à la suite du roi et de ses fils. Là se trouvait la fleur de cette illustre noblesse piémontaise qui a donné tant d'hommes célèbres à l'Italie : savants, guerriers, jurisconsultes, poètes, voyageurs, hommes d'État, elle a payé un noble tribut à toutes les gloires. Parmi ces preux, on distinguait les Seyssel d'Aix, dont le nom chevaleresque s'allie à tous les souvenirs héroïques de la Savoie, les Lachambre, les Lamarmora, les plus fermes soutiens d'un pays qu'il honorent. Les Saluces, jadis brillant rivaux, aujourd'hui nobles défenseurs des princes dont ils sont les amis plus que les serviteurs, les Balbo, les d'Azeglio, les Cavour, que l'histoire moderne de Piémont devait de nos jours couvrir de tant d'éclat. Sardes, Piémontais, Niçois, Savoyards, ils étaient tous là, prêts à verser leur sang pour la cause des princes qui marchaient devant eux. La foule se pressait contre le cheval que montait le roi, qui n'avançait qu'avec difficulté, tant la masse du peuple était compacte. Les uns baisaient les pans flottants de son habit, les autres entouraient de leurs bras le poitrail du cheval, quelques-uns plus hardis osaient le toucher lui-même. Les acclamations, les larmes, les voeux, les prières le suivaient partout, et lui, ému de tant d'amour, répondait d'une voix douce : -Rassurez-vous, mes enfants, la procession solennelle du 8 septembre se fera à Nice1, et nous vous rapporterons des lauriers de cette terre où croît l'olive. -Qu'une paix glorieuse soit le résultat de notre expédition ! dit le prince de Piémont en faisant allusion aux paroles de son 1. Établie pour action de grâces de la délivrance de Turin qui eut lieu le 7septembre 1706. Paroles historiques de Victor Amédée. père. -J'accepterai une paix honorable avec joie, reprit le roi, mais je veux la dicter avec la pointe de mon épée, ainsi que l'ont toujours fait les princes de ma Maison. -Sire, ajouta le duc d'Aoste, vos fils sont là, prêts à soutenir avec leur sang vos droits et vos prétentions. -Emmanuel, vous le plus chétif de mes fils en apparence, vous en êtes réellement le plus grand, et ce n'est pas en vain que la nature vous a donné les traits et la taille de Charles Emmanuel II. -Mon père ! s'écria le jeune duc dont le regard s'anima de tout le feu de l'intelligence et du courage, si je règne un jour, je me souhaite des circonstances analogues pour lui ressembler, car c'était un grand prince. -Oui, mon fils, si Emmanuel Philibert fut un meilleur guerrier, si le prince Eugène fut un plus habile général, Charles Emmanuel fut un plus grand prince. Son génie était à l'étroit dans un État médiocre, il fallait à son ambition un vaste théâtre, il aspirait à posséder un pays qu'il aurait eu la puissance de dominer. Le génie, comme l'aigle, est fait pour envahir l'espace dans son vol. -Notre aigle a pour horizon l'avenir, fit vivement le duc d'Aoste. Le roi lui tendit la main sans répondre, et ils continuèrent à chevaucher en silence. Tandis que le roi, à la tête de son armée, gagnait le chemin de son quartier général établi à la Giandola, misérable petit bourg situé au pied des hautes montagnes de Tende dans une étroite et sombre vallée qui ferme le défilé des gorges de Saorgio, les princesses s'acheminaient tristement vers le château de Montcalier qu'elles devaient habiter pendant l'absence du roi. Marie Clotilde était assise au fond d'un large carrosse, ayant auprès d'elle la princesse Félicité sa tante. La duchesse d'Aoste, placée vis-à-vis d'elle, tenait sur ses genoux sa fille, la jeune Béa trix, qu'elle adorait et dont elle n'avait pas voulu se séparer dans ce moment. La mère et l'enfant échangeaient un doux et mélancolique regard, regard sympathique et éloquent, interprète du plus pur et du plus profond des amours ! Il existe un lien invisible et mystérieux entre une mère et son enfant, muet langage de l'âme à l'âme, fluide magnétique qui se communique et établit des rapports intimes et puissants entre les individus par la filiation de l'espèce ; fil électrique qui fait communiquer une génération avec l'autre. Une mère ! quel est le coeur d'homme qui ne s'émeut pas à ce nom sacré ! Une mère ! L'enfant sourit, le jeune homme soupire et le vieillard pleure à ce nom ! Marie Thérèse aimait passionnément ses enfants. Cette grande et noble nature avait une trop haute idée du sentiment et de ses devoirs pour ne pas y consacrer toutes les facultés de son âme supérieure. Généreuse et ardente, tous ses instincts étaient brûlants, mais elle dut à une éducation éminemment chrétienne la candeur et la pureté de sa conduite que fortifiait encore le sentiment d'un amour pur et malheureux. Une grande passion, quand on ne faillit pas, élève l'âme et la préserve de toute souillure corruptrice, elle divinise nos facultés ; on sort de ses épreuves douloureuses comme l'or du creuset, pur de tout alliage. Car l'amour, dégagé de tous ses liens matériels, est la manifestation la plus chaste et la plus magnifique de l'essence divine. Les femmes qui ont subi sans y succomber cette épreuve sainte et douloureuse sont meilleures que les autres. Leur vertu éprouvée et triomphante les rend plus indulgentes pour les faiblesses des autres, elles savent plaindre car elles ont souffert, elles savent pardonner car elles ont aimé, leur front conserve l'empreinte glorieuse et fatale de la couronne du martyre, le son de leur voix a des larmes, et leur sourire doux et triste fait rêver. J'ai connu une de ces femmes, elle avait cinquante ans et son âme avait conservé toute la virginale candeur de l'innocence, elle s'était voilée sous le cristal de sa première larme ; elle n'avait plus vu le monde qu'à travers ce linceul transparent, blanc et pur comme son âme. Marie Thérèse conserva toute sa vie cette digne et touchante résignation qui la rendait plus grande et plus intéressante encore. La vie des princesses à Montcalier était triste et uniforme. Madame Félicité passait ses longues journées à broder ces merveilleuses tapisseries qu'on montre encore aux voyageurs curieux. Marie Clotilde, tout entière aux pratiques dévotes de la religion la plus exaltée, veillait toutes les nuits qu'elle passait en prières, ce qui faisait dire à une de ses vieilles caméristes : « À cette heure-ci, les anges, Votre Altesse et moi sommes les seuls à veiller ! » Quelquefois elle forçait ses femmes à se coucher, et seule, prosternée à genoux en face de la croisée ouverte de sa chambre située vis-à-vis le choeur du couvent des Carmélitaines, elle unissait ses prières à celles de ces saintes filles dont elle observait la règle austère autant que les exigences de sa haute position pouvaient le permettre. Pénétrée d'admiration pour cette piété fervente et extraordinaire, une de ses femmes lui dit un jour : -Non contente d'avoir un trône sur la terre, Votre Altesse veut encore posséder une couronne au ciel ? À quoi la princesse répondit avec humilité : -Le chemin qui conduit au ciel est trop difficile à parcourir. Loin d'être une sainte, c'est tout au plus si j'aspire à me sauver. Quelquefois on la trouvait évanouie sur le parquet, à peine vêtue, les mains jointes, son rosaire ou sa discipline à la main. Hélas ! on remarqua que c'était toujours les lugubres anniversaires de la mort sanglante des morts de son infortunée famille que la princesse se livrait à ses longues et pieuses insomnies. Qui aura le courage de la blâmer, si on ne veut l'admirer, quand on soulèvera le poids des douleurs sous lesquelles elle devait fléchir ! Quelle autre espérance, hors Dieu, restait-il à cette femme dont la hache révolutionnaire décimait toute la famille ? La mort de madame Élisabeth, cet ange de pureté, causa à Marie Clotilde un chagrin profond. Revenue du long évanouissement où elle était tombée, elle courut dans son oratoire se prosterner au pied du crucifix. Elle resta douze heures ainsi agenouillée, affaissée sur elle-même, le front penché sur ses deux mains, ployée, presque couchée sur son prie-dieu. Lorsqu'elle releva la tête, il lui sembla que le visage divin du Christ lui souriait avec miséricorde. La sainte, émerveillée, passa ses mains convulsives sur ses yeux gonflés, elle regarda, encore haletante, éperdue. -Ma soeur ! dit-elle d'une voix qui n'avait plus rien d'hu- main. Et elle crut, ô prodige ! voir les deux bras divins du céleste Sauveur se dégager lentement de leurs clous, s'arrondir pour bénir et se pencher vers elle ! Madame Clotilde fit un cri et tomba privée de connaissance sur le pavé. Dans la suite, la princesse de Piémont parlait souvent de cette céleste vision qu'elle attribuait à l'intercession de sa soeur. On respectait sa pieuse croyance, et la cour de Turin possède un portrait d'elle qui rappelle cette heure miraculeuse de son existence. Quant à Marie Thérèse, ses jours entiers étaient consacrés à l'éducation de son enfant dont l'intelligence précoce la remplissait d'orgueil et d'espoir. Quelquefois suivie par la seule madame d'Orméa, elle conduisait elle-même la jeune Béatrix sous les vertes et larges allées du parc. Là, tandis que l'enfant folâtrait avec cette joyeuse étourderie de son âge, la duchesse et son amie, assises sur l'herbe, causaient et soupiraient. -Je ne le verrai plus, fit la duchesse un jour, j'en ai fait le sacrifice à Dieu. Mes voeux se bornent à prier pour la conservation des jours de mon noble et digne époux, du père de mon enfant ! À eux seuls ma vie et mon amour ! -Princesse, on triomphe de la douleur, le remords seul nous tue ! -Hélas ! fit la duchesse en lui tendant la main, au ciel, le repentir tient lieu d'innocence ! Ainsi s'écoulaient leurs jours, jours solennels, heures d'attente dans la vie qui précède les événements néfastes. Avant l'orage, l'horizon est d'un calme plat et lourd, on ne sait ce qu'on éprouve ; mais on souffre, mais on a peur ; on pressent que dans le nuage lointain là-bas, là-bas, couve l'ouragan qui va venir nous apporter la ruine et la mort. Victor Amédée avait établi son quartier général à la Giandola, comme nous l'avons dit, misérable bourg situé au fond d'une vallée que côtoie le cours de la Roja. L'aspect de ces sites pleins de mélancolie, ces hautes montagnes crevassées par les secousses convulsives d'un cataclysme mystérieux, ces arbres gigantesques voilés par les longues mousses chevelues et séculaires, la neige perpétuelle des pics glacés, les rocs noircis, les eaux mugissantes, le ciel azuré et resplendissant, toute cette grandiose et vierge nature enfin, émouvait l'âme rêveuse et mélancolique du marquis Del Borgo. Un soir qu'il s'était égaré bien loin de toute habitation et qu'il marchait au hasard devant lui sous ces sombres voûtes de rocher si obscures, si perpendiculairement penchées sur votre tête, qu'on recule effrayé, craignant que cette éternelle menace d'éboulement qui depuis des milliers d'an- nées pèse sur les générations n'aille éclater enfin en ruines écrasantes, un soir, dis-je, le marquis s'avançait rêveur dans cet étroit défilé. Arrivé sur un certain point de la route où l'on ne voit plus que le ciel, où l'on n'entend plus que le bruit plaintif des eaux bondissantes de la Roja brisant ses flocons d'écume contre les aspérités des pointes granitiques qui parsèment le lit rocailleux du torrent, le marquis s'arrêta étonné sur l'escarpement le plus avancé et le plus dangereux de ce site. Il aperçut une femme, une religieuse, à sa robe de bure, aux larges ailes blanches de sa coiffe empesée. Le marquis reconnut une de ces vénérables soeurs de charité, anges dévoués à soigner toutes les blessures, à adoucir toutes les douleurs. Le matin même, le marquis avait appris que quelques-unes de ces saintes femmes étaient venues s'établir non loin du quartier général, prêtes à voler au secours des blessés dès que le bruit du canon leur aurait appris vers quel point la souffrance réclamait leurs secours et leur présence. Le marquis devina que celle qu'il voyait ainsi devant lui, immobile sur ce roc, penchée sur les eaux qui coulaient à ses pieds, devait appartenir à ce pieux essaim. Mais que faisait-elle ainsi ? Effrayé des dangers où l'exposait son imprudence, leste et adroit comme un chasseur, il avait franchi l'espace qui le séparait d'elle avant qu'elle eût deviné sa présence. -Ma mère, dit-il d'une voix douce et respectueuse, permettezmoi de vous faire observer que la place où vous êtes est dangereuse. La religieuse vacilla comme un arbrisseau agité par le vent. Elle se cramponna d'une main convulsive contre une des aspérités du roc et reprit d'une voix sourde : -Suspendue entre le ciel et la terre, je me crois plus près de Dieu et j'oublie. Le marquis frissonna à sont tour et il reprit : -N'avez-vous pas peur ? Le rocher tremble sous nos pieds. -Non, les chrétiens ne craignent et ne cherchent pas la mort, ils savent l'attendre et souffrir. Et la religieuse fit un mouvement pour descendre du pic élevé où elle était debout, mais le marquis reprit : -Que j'envie vos pieux habits : ils calment le tumulte des passions, le coeur doit s'apaiser sous le cilice. -Vous croyez ? fit la religieuse sans se retourner et avec un accent singulier. -Je l'espère, car quelle âme sensible n'a pas été bouleversée ? Heureux ceux qui trouvent un port pour s'y réfugier et pour oublier l'horreur de la tourmente. -On n'oublie rien. Il y a des douleurs qui suivent au tombeau. -Je le craignais, fit-il avec abattement. La soeur de charité porta ses deux mains à son front et demeura immobile et silencieuse. -Ma mère, vous si forte et si sublime auprès du lit des mourants, manquez-vous de courage pour vivre ? -Non, mon fils, reprit-elle d'une voix calme. Consoler les autres, c'est se rattacher à l'existence. Le marquis, surpris de ces douces et graves paroles, pencha la tête sans répondre. Ses regards distraits suivaient machinalement le cours de l'eau qui, plus tranquille où il se trouvait, reflétait comme une glace le ciel, les arbres, les rochers. Tout à coup, il fit un cri, il avait vu se mirer dans l'onde cristalline un doux et mélancolique visage sous le haut béguin des soeurs de Saint- Vincent-de-Paul. Il avait cru reconnaître madame de Ponthevès. -Nathalie ! s'écria-t-il, les lèvres frémissantes et le front couvert d'une pâleur subite. -Oubliez ce nom fatal, la soeur Marthe vous en prie, fit-elle avec dignité et sans oser se tourner vers lui. -C'est la justice de Dieu qui m'amène ici pour que j'expie et que vous pardonniez. -J'ai expié pour nous deux, reprit la mère de Gaston, et j'ai pardonné depuis longtemps. -Est-ce sous ces habits que je devais vous retrouver ! Pauvre noble femme dont j'ai brisé la vie ! -Hélas ! fit-elle en lui tendant la main, les voies de la Providence sont incompréhensibles, c'est par la douleur que Dieu nous purifie ! -Mais cette vie, cette vie que vous avez embrassée, comment pouvez-vous la supporter, vous habituée à toutes les recherches du luxe ! -Je ne me souviens plus de ce temps que pour le pleurer. -Mais les veilles, les fatigues, les dégoûts que vous devez souffrir ! -Souffrir ! dit la pauvre mère avec abattement, quelle douleur peut m'atteindre depuis que j'ai perdu Gaston ? Il y eut un moment de pénible silence. Soeur Marthe passa convulsivement ses mains amaigries sur ses yeux. -Le voir ! le voir toujours là, sanglant et le sein percé d'une balle, dit-elle avec égarement. Le marquis la saisit par le bras, il crut qu'elle allait tomber. Elle le regarda avec une ineffable expression de douceur et de résignation. -Vous êtes pâle, fit-elle, êtes-vous malheureux ? -Oh ! Nathalie, reprit-il en joignant les mains, pouvez-vous penser à mes chagrins ? -J'ai des larmes pour toutes les souffrances et des prières pour tous les malheurs. -Alors pleurez et priez, car je souffre et je suis malheureux. -Je le savais, dit la religieuse avec tristesse, et je ne parle plus de vous qu'avec Dieu. -Priez pour une autre personne encore... pour une sainte... car elle aussi est malheureuse. -Oui, mais elle est pure. Les anges, ses frères, sont là pour la consoler. -Oh ! reprit le marquis, causer le malheur de tous ceux que j'aime ! et traîner partout la douleur ou le remords ! Malédiction, malheur à moi ! -Mon fils, rapportez à Dieu cet amour que vous avez offert à la créature, et vous serez tranquille. Del Borgo soupira. -Demandez-lui de m'appeler à lui, je suis las de lutter. Soeur Marthe était descendue lentement. À peine son pied tou- cha-t-il le sol de la grande route, qu'elle se retourna vers le marquis. -Adieu, fit-elle d'un air solennel, ne cherchons plus à nous revoir. Soyez fort, j'ai bien le courage de marcher, moi, sur cette terre qui renferme le corps de mon fils. -Mais Thérèse, qu'avait-elle fait pour souffrir ?... -Vous ne savez pas quelle tranquillité la vertu donne aux femmes. Plaint-on un ange ? Non, on l'envie, on le prie. C'est à elle, et non à moi, à vous accorder ses prières. L'encens pur monte vers le ciel, l'autre se répand en vapeurs sur la terre. Et soeur Marthe, grave et recueillie, prit le côté opposé de la route, où le marquis et elle s'acheminèrent silencieusement. Chapitre VIII À peine arrivé au quartier général de la Giandola, Victor Amédée réunit le conseil de guerre pour combiner le plan d'une attaque générale de la ligne des républicains. Le roi était logé dans une pauvre maison de chétive apparence située sur la grande route, mais dans une position charmante. Cette maison, restaurée et agrandie depuis, sert aujourd'hui d'auberge. Une vaste salle basse où se trouvaient à peine quelques bancs de bois vermoulus, un vieux fauteuil qu'on s'était procuré pour le roi, une table de chêne recouverte d'un tapis usé, tel était l'ameublement de la salle du conseil. Sept heures venaient de sonner, tous les officiers supérieurs, debout autour de la table ou réunis en groupes épars, causaient à voix basse en attendant le roi. Le comte de Saint-André et le général Colli, penchés sur une grande carte déployée devant eux, l'étudiaient attentivement. -Messieurs, dit le roi en entrant, je viens m'aider de vos lumières et des conseils de votre expérience. Je serai le premier à me ranger de l'avis de celui qui énoncera l'idée la plus utile pour le salut de la patrie. Tous les officiers s'inclinèrent émus à ces parles pleines de bonté et de modestie. -Sire, fit le marquis Del Carretto, nous sommes venus pour combattre et pour mourir sous les ordres de Votre Majesté. -Je n'attendais pas moins des sentiments de ma fidèle noblesse. Je joue, moi, ma vie et ma couronne pour la défense de mes États. Il faut les reconquérir avec gloire. Comte de Saint-André, poursuivit le roi, vous avez laissé ici d'assez nobles souvenirs pour avoir le droit d'émettre le premier votre opinion. -Sire, une attaque générale de la ligne des républicains, si le succès répond à notre attente, peut changer la position du Piémont, et peut-être le sort de la France. Mais il ne faut pas nous arrêter, il faut poursuivre nos succès, fondre sur l'ennemi ; après l'avoir culbuté, le repousser, le harceler, le combattre sur tous les points, l'attaquer de front, l'inquiéter sur ses flancs, le tourmenter sans lui laisser un moment de trêve ; réunir toutes nos forces, appeler tous nos contingents, prodiguer notre sang, nos trésors, et aller toujours en avant sans nous arrêter, sans nous retourner. Un moment d'hé- sitation nous ferait tout perdre. Forçons les Français vaincus à repasser le Var devant nos troupes. -Et volons à la défense de Toulon qui est aux abois, fit le chevalier de Germagnano. Le général De Wins se prit à sourire. -Oh ! oh ! dit-il d'un air incrédule et railleur, Toulon ! vous marchez vite ! -Général, les Piémontais n'hésitent jamais sur le chemin de la victoire et du devoir, et mieux vaut périr avec honneur que... -Messieurs, dit le roi en s'empressant de les interrompre, car il redoutait toujours les altercations si faciles à s'élever entre les généraux autrichiens et les officiers de son armée, messieurs, nous attaquerons demain matin avant le jour la ligne des républicains. Vous, baron Colli, vous êtes chargé de contenir le camp principal au centre de la ligne. Vous, comte Strasoldo, vous vous dirigerez avec une brigade sur le flanc des Français, tandis que je m'avance- rai avec toutes mes forces contre les redoutes de Mantegas et de Tuec. Tel est mon plan. Messieurs, j'écoute vos observations. -Sire, dit le duc d'Aoste, faites-moi l'honneur de me confier le poste le plus périlleux, que les Français sachent que je suis digne d'être votre fils. -Prenez Del Carretto avec vous et forcez les ennemis dans leurs retranchements de Saint-Sauveur. -Nous les emporterons, sire. Mais si je réussis, promettezmoi le commandement des troupes qui doivent marcher vers Gilette et Utelle. Ce sont des positions périlleuses au milieu de rocs inaccessibles. Il faut des actions d'éclat à mon nom. -Oui, fit le roi, nous avons tous reçu un baptême de gloire au champ d'honneur. Mes cheveux blancs et votre jeune tête viennent réclamer ce glorieux héritage des princes de Savoie. Allez, mon fils, devancez-nous de quelques heures, et soyez le premier à avoir l'honneur de tirer l'épée pour le salut de votre pays. Le duc baisa la main que lui tendait son père, et il sortit, suivi des comtes Del Carretto et Del Borgo. On entendit bientôt le galop de plusieurs chevaux et le pas des fantassins qui s'éloignaient, gagnant par des sentiers impraticables les montagnes de Saint- Sauveur, d'où ils allaient chasser les Français. Le lendemain, les Sardes attaquèrent la ligne de l'armée républicaine. Ils furent d'abord repoussés. Le roi, qui vint tomber sur les redoutes de Mantegas, fut obligé de diriger ses opérations sur la droite, où la fortune lui fut plus favorable, pour protéger sa marche. Le comte de Saint-André s'empara des sommités de Saint-Jean, força par une vive canonnade le poste de Vesco, repoussa les Français et emporta leur camp de Flaut. Le duc d'Aoste et le comte Del Carretto triomphaient à Saint- Sauveur. Les troupes, enthousiasmées par ces premiers succès et par la présence du roi, étaient ivres d'impatience et d'ardeur. Ce sont de ces heures suprêmes dont un habile général doit savoir profiter. Le duc d'Aoste soumit un nouveau plan au roi, dont le succès assuré devait lui rendre Nice. Le général De Wins mit tant de lenteur à lui fournir les troupes impériales qui devaient l'aider dans cette opération, lui-même entrava si habilement sa marche par tant de prétextes puérils, qu'il fit échouer cette expédition si importante. Après quarante jours d'inexplicable et de coupable repos, le général autrichien, pressé par le roi et par le duc, consentit à seconder une nouvelle tentative sur Gilette et sur Utelle, expédition dont le duc s'était réservé à lui seul toute la gloire et qu'il vit encore manquer par la lenteur et la mollesse du général allié, qui laissa aux Français le temps de recevoir des renforts. Aussi soutinrent-ils le choc avec une vigueur qui fit essuyer aux assaillants un échec assez considérable. Le duc d'Aoste était désespéré de voir échapper une aussi belle occasion de s'illustrer, ainsi qu'il en caressait l'espoir dans son ardeur juvénile et guerrière. -À moi, mes fidèles Piémontais ! s'écria-t-il le lendemain en se tournant vers ses soldats au moment où les Français, fiers de leurs succès de la veille, s'apprêtaient à l'attaquer à leur tour. Mais les troupes royales se maintinrent dans leur position, non sans perdre beaucoup de monde. Quatre cents prisonniers de guerre furent conduits à Nice. On attribua la lenteur de monsieur De Wins à seconder les opérations des généraux piémontais à des ordres secrets de la cour de Vienne qu'il ne pouvait enfreindre, ni même éluder, l'Empereur se bornant dans cette guerre à repousser les Français des confins de l'Italie, mais ne cherchant pas à faire restituer au roi de Sardaigne les provinces qui lui avaient été enlevées, le système de sa Maison tendant à affaiblir son incommode et dangereux voisin. Le grand âge de Victor Amédée ne lui faisait supporter qu'avec difficulté les rigueurs de la saison, exposé comme il l'était à l'ar- mée à toute la rigidité du froid si vif dans ces hautes montagnes. Aussi fut-il forcé de rentrer à Turin le 14 novembre 1793 après deux mois d'une campagne fatigante et peu faite pour satisfaire ses brillantes espérances. De nouvelles négociations furent bientôt ouvertes entre les cours de Vienne et de Turin. Après de longues et de nombreuses explications, un traité fut conclu à Valenciennes1 entre le baron Thugut pour l'Autriche et le marquis d'Albarey pour le roi de Sardaigne, en vertu duquel on établit comme principe inviolable que toutes les conquêtes faites du côté de l'Italie par les armes impériales et royales sur la France seraient conservées, en temps de paix, divisées en deux parties égales dont la valeur de celle échue à l'Empereur lui serait restituée par le roi par une portion égale des 1. 23 mai 1794 districts démembrés du Milanais, ou si une telle condition ne pouvait être acceptée, on convint de réclamer de la France les frais de la guerre en argent, divisibles entre les deux cours. Le général De Wins fut confirmé généralissime des deux armées. Tel était ce trait offensant pour la France, qu'on regardait déjà comme un pays de conquête. Les armes victorieuses des soldats français se chargèrent de l'effacer. Le traité de Cherasco, puis celui de Campo-Formio furent la réponse sublime que la France préparait à ses ennemis. Quoique les Alpes fussent couvertes de neige, le duc d'Aoste, s'étant rendu maître de Gineste, de la montagne de Brec et de Figaretto, continuait à intercepter la communication du centre des Français avec leur droite. Mais le général Massena paraît, d'un geste il anime ses troupes, qui parviennent à traîner un canon à travers des sentiers bordés de précipices, et, par une attaque des plus audacieuses, ils réussissent, sous une grêle de balles et de pierres, à s'emparer de ce poste et à rétablir leurs communications. Ce fut la clôture de la campagne à travers ces montagnes inaccessibles en hiver. Nous n'avons pas cru devoir signaler la prise de Toulon, due au génie de Bonaparte. L'énumération seule de ces glorieux événements qui vont se dérouler devant nous nous entraînerait trop loin de notre sujet. Pourtant, disons en passant que les 3 000 Piémontais envoyés par Victor Amédée sous les ordres du chevaler de Revel au secours de Toulon, après la prise de cette ville, s'em- barquèrent sur l'Alceste et abordèrent à Oneille, d'où ils vinrent rejoindre l'armée du roi. Le général Brunet, accusé de ne pas avoir pris une part assez active au siège de Toulon et de s'être engagé à livrer Nice aux Piémontais, mis en accusation, porta sa tête à l'échafaud. Il périt ainsi qu'avaient péri Beauharnais, Custine et Dampierre. Il fallait vaincre ou mourir, telle était l'inexorable et fatale loi de cette époque. Le malheur était puni comme un crime. On se demande avec épou vante si la justice et l'humanité ne voilaient pas leurs faces désolées devant l'atrocité de tels actes. Les hommes qui tenaient la balance de la nation devaient la sentir frémir dans leurs mains sanglantes lorsque la terreur y jetait une hache... Hélas ! mon Dieu, il y a des époques si mystérieuses qu'on ne sait comment les juger. Lorsqu'une nation est à l'agonie, l'incapacité de ceux qui ont mission de la sauver est un crime, et peut-être que sans la mort cruelle de l'innocent Custine et de l'in- fortuné Brunet, la France n'aurait pas eu cette couronne constellée de grands généraux : Massena, Desaix, Bonaparte, Kléber, Lannes, Murat, immortels héros sortis de cette crise terrible et sanglante ! Le malheureux résultat des deux expéditions des alliés en faveur de Lyon et de Toulon avait dû leur prouver comment l'opinion de ceux qui espéraient subjuguer la France était vaine et fallacieuse. Le traité de Valenciennes n'était qu'une brillante bravade. Les Français, pour en prévenir les mauvais effets, voulurent devancer les dessins de leurs ennemis avec cette impétueuse impatience qui les fait voler au-devant des dangers ; irrésistible élan qui brise et triomphe de tous les obstacles. Les faits récents de Lyon et de Toulon frappaient l'Europe d'étonnement. Leurs armées victorieuses se sentaient appelées à la conquête du monde. Comme Encelade, elles auraient escaladé le ciel. Les Français, voulant donc profiter de ce premier moment de torpeur où le bruit de leur succès devait plonger leurs ennemis, se résolurent à pénétrer en Piémont. Trois armées de cent mille hommes chacune furent mises sous les ordres des généraux Dumas et Dumorbion. Le premier, active et brave jusqu'à la témérité, commandait l'armée des Alpes, le second celle du Var. Les premières tentatives du général Dumas ne furent pas aussi heureuses que le méritaient sa valeur et son incroyable courage. Bravant les neiges et les glaces, il tenta un coup de main au Mont- Cenis. On y distingue deux passages : le grand et le petit. Il charge son lieutenant Sarret d'attaquer le second. Celui-ci, égaré par ses guides, est assailli par le baron Quino, colonel piémontais. Il tombe renversé d'un coup de feu, son corps d'armée se retire dans le plus grand désordre. L'attaque du Grand Mont-Cenis n'est pas plus heureuse. Dumas donne par trois colonnes. Celle du centre, qui doit régler les deux autres, manque son but. Le général en chef ordonne la retraite. Cet échec rendit Dumas plus prudent et lui fit connaître le danger de se hasarder sur ces hautes montagnes impraticables en hiver. Le pied léger des chamois et des montagnards peut seul franchir ces cimes escarpées recouvertes d'éternelles glaces. Dumas et Sarret furent victimes de leur inexpérience des lieux et des hommes. Car les montagnards, sauvages et indépendants comme l'ai- gle de leur vaste ciel et rusés comme le loup de leurs forêts, tiennent par leur caractère à la noble fierté de l'un et à l'astuce cruelle de l'autre. Ils sont généreux et perfides selon la passion ou l'intérêt qui les guident. Dumas se concerta avec son collègue de l'armée du Var pour opérer une attaque générale et simultanée sur toute la ligne occupée par les Austro-Sardes, depuis le Petit Saint-Bernard jusqu'à la Méditerranée. Le jeune Bonaparte, qui commandait l'artillerie à l'armée du Var, proposa, non d'attaquer de front les positions redoutables de Broïs, de Raüs et des Fourches, mais de tourner en attaquant les États du roi de Sardaigne par le territoire génois. Le prétexte de cette violation d'un territoire neutre fut l'attentat commis par les Anglais dans le port de Gênes, l'année d'avant, lorsqu'ils s'empa- rèrent si déloyalement de la frégate française La Modeste, en station dans ce port, trahison à laquelle la république de Gênes assista sans porter secours à l'équipage français, qui fut presque tout massacré. L'indignation fut générale en France, et voici de quelle manière en 1794 Saint-Just parlait de Gênes dans un discours adressé au Comité de Salut public. « Nos négociations à Gênes avaient deux objets : l'un, de nous fournir des grains et de les faire entrer dans nos ports de Provence en trompant la vigilance de nos ennemis ; l'autre, de nous former un parti dans cette soi-disant république, qui pût y détruire l'in- fluence de la coalition ; réduire les amis des tyrans au maintien d'une neutralité qui fût toute à notre profit et au détriment de nos ennemis. Elles avaient de plus et subsidiairement l'objet d'y engendrer les premiers germes de la liberté, d'y faire éclore une révolution qui livrât Gênes à nos principes et son argent à notre trésor ; qui par conséquent ouvrît à nos armées une des portes de l'Italie ; d'y nourrir cependant cette révolution dans le silence afin qu'au moment fixé pour une explosion en Europe les partisans de l'aristocratie fussent étouffés par un nouvel Hercule dont à peine ils auraient aperçu le berceau. » Mais ce double objet, qu'il ne fallait jamais perdre de vue, devait-il nous coûter, depuis le 31 mars 1793, 55 millions, produit net des comptes que vient nous rendre le ministre ? L'ex-noble Tilly nous a noblement volés, tout en nous vantant ses travaux jacobites ; Gênes, selon lui, était une pépinière de propagandistes ardents, de nouveaux missionnaires qui allaient convertir toute l'Italie par la seule force de la parole. » Toute la Lombardie brisait ses fers : Parme envoyait son Bourbon joindre notre Capet ; jusqu'à Naples enfin tout était rappelé à la liberté ; Gênes seule nous présentait des légions de Scevola, des élèves de Brinvilliers, les poignards, les poisons étaient prêts, tous les dominateurs de l'Italie devaient à tel jour, à telle heure cesser d'exister ; nos trésors ont coulé à grands flots, et ils n'ont pas occasionné une égratignure, etc. » Le cynisme révoltant de ce discours fait horreur, mais on ne peut faire moins pourtant que d'admirer sa haute portée politique. Les hommes qui, à cette époque, gouvernaient la France comprenaient la position; comme des géants, ils écrasaient tout sous leurs pas. Les résultats, sans excuser les moyens, les justifient en quel que sorte. Sous le prétexte que les Anglais, en entrant dans le port de Gênes, n'en avaient pas respecté la neutralité, la République française donna ordre à son armée de passer sur le territoire génois pour venir prendre de flanc les forts et les positions de l'armée sarde. L'armée républicaine forte de 16 000 hommes, sous la conduite du général Dumorbion, se trouvait réunie vers les premiers jours d'avril dans les environs de Menton, charmante petite ville de la principauté de Monaco sur les confins des États de Gênes. Le général Arena, à la tête de l'avant-garde, dans la nuit du 6 avril, s'avança jusqu'à Vintimille. -La France, dit-il au gouverneur, demande qu'on ouvre le passage à ses troupes, l'armée républicaine sera bientôt sous vos murs. -Général, répondit le marquis Spinola, je proteste contre cette violation de la neutralité, et je refuse de me rendre à cette sommation. -Le drapeau glorieux de la France ne recule pas, reprit Arena en lui montrant d'un geste fier et digne l'étendard qu'on voyait déjà flotter et s'avancer au loin. Dans une heure l'armée française sera ici. Le lendemain, au lever du jour, le drapeau français brillait pour la première fois sur le sol italien. L'armée française pauvrement vêtue, exténuée de fatigue et de besoins, misérable, presque déguenillée, avait pourtant cet aspect héroïque et magnanime qui imprime le respect et l'admiration des masses. On pressentait les vainqueurs futurs du monde, et les populations fascinées par cette grandeur sublime et simple abandonnaient, pour les suivre, leurs champs et leurs foyers. Les rangs des soldats grossissaient ainsi des paysans accourus au milieu d'eux. La domination précédait la conquête. Telle est la puissance d'un grand principe ; il affilie les nations et aplanit les barrières qui depuis des siècles séparent un État d'un autre. Arena devançait avec l'avant-garde le corps d'ar- mée commandé par Massena, cet homme étonnant qui, sorti des rangs les plus obscurs de l'armée, devait s'élever à la gloire la plus éclatante et qui fut sans contredit le plus habile et le plus grand général de cette époque fabuleuse qui effaça par la gloire militaire tous les prodiges des temps passés. Après s'être emparés de Vintimille, les Français poursuivirent leur marche. Mais, avant de suivre leurs opérations, il est essentiel pour l'intelligence du lecteur de se former une idée juste des positions que les Austro- Sardes avaient occupées depuis 1792 dans le haut comté de Nice et que l'on appelait la ligne de Saorgio. Cette ligne embrassait le bassin de Tende par un demi-cercle appuyé de droite et de gauche à des points regardés comme inaccessibles. Elle se composait d'ailleurs de postes excellents que leur liaison entre eux rendait plus forts encore. Les principaux étaient le camp retranché de Lauthion, célèbre par la victoire que les Sardes avaient remportée l'année précédente ; la grande redoute de la Marta, fraisée, palissadée et pouvant contenir plusieurs bataillons ; enfin le château de Saorgio, véritable nid d'aigle bâti sur un mont de granit, entouré d'abîmes béants au pied duquel coulait en bondissant l'impétueux torrent de la Roja dont le lit rocailleux et semé d'écueils est impraticable au gué. Sept mille hommes garnissaient ces positions. Les Français avaient commencé à s'agiter dès les premiers jours de mars. Leurs forces montaient à 40 000 hommes. Le baron d'Ellera, commandant du fort de Saorgio, dans ces premiers moments, demandait en vain des secours ; il prévoyait une attaque générale. Mais monsieur De Wins, toujours lent et dédaigneux, se moquait de ses avis et ne se hâtait pas d'envoyer les secours demandés et promis. Tel était l'état des choses le 6 avril. Dumorbion reste au front de l'armée française, le général Garnier s'empare de la tête des vallées de la Vesubia, Serrurier s'avance jusqu'aux sources de la Tinea, La Harpe se dirige vers celles du Tanaro sur la ligne d'Or- méa. L'attaque principale avait été confiée à Massena, que nous avons déjà vu passer triomphant à Vintimille. Arrivés à Saint- Rome, 10 000 hommes se détachèrent de cette armée, conduits par le général Macard, et se portèrent vers le Col-Ardent. La Penna, Port-Maurice sont soumis aux Français. Il était très important à Victor Amédée de conserver Oneille pour communiquer avec la Sardaigne et avec les Anglais. Aussi des fortes batteries avaient été disposées sur la hauteur de Sainte-Agathe pour défendre cette ville et garder le passage. Rien ne put cependant arrêter les Français dans leur marche. Ils montèrent à l'assaut avec une ardeur admirable. La résistance des Piémontais ne fut pas moins terrible, leur artillerie surtout faisait un carnage effroyable parmi les Français. Malgré les pertes qu'ils essuyaient, entourés de morts et de blessés, les républicains intrépides et invincibles parviennent à établir quelques batteries dans des sites inexpugnables. De là, ils lancent leurs tonnerres vainqueurs sur les Sardes stupéfaits de tant d'audace. Le combat fut long et meurtrier. Enfin, les Austro-Sar- des abandonnent en désordre une position qu'ils avaient défendue avec valeur mais qu'ils ne pouvaient plus disputer aux vainqueurs. Ceux-ci entrent dans Oneille où ils ne trouvent que des canons et des magasins de vivres. Les habitants, qui se souvenaient des meurtres et des ravages commis par l'amiral Truguet, avaient cherché un asile dans les montagnes. Sans perdre du temps, les républicains s'emparent de Loano et se dirigent vers le pont de Nava, passage important muni de fortifications et d'artillerie. Massena, dit Botta, choisi pour forcer ce pas redoutable, s'y porta avec sa vigueur et sa rapidité ordinaires à la tête de huit mille hommes d'élite. L'extrême difficulté des chemins, les retranchements élevés par les troupes royales, le feu d'une artillerie servie avec la plus grande habileté, rien ne peut arrêter l'impétuosité des républicains. Les Austro-Sardes, quoique braves et aguerris, n'étaient pas encore faits à ces assauts brusques, à ces batailles désespérées, ils étaient pris à l'improviste. Étourdis et étonnés de tant d'audace, ils n'opposaient souvent plus qu'une faible résistance. L'enthousiasme a une puissance magnétique qui agit même sur nos adversaires. La foi fait marcher les montagnes, a dit le Christ, il y a une grande vérité cachée dans cette assertion. Le château d'Orméa, les bourgs de Garessio et de Bagnasco furent occupés par les Français, maîtres de la vallée du Tanaro. Il ne restait aux républicains que la place de Ceva qui les empêchât de pénétrer en Piémont. Le comte de Tournefort, sommé de le rendre, répondit : -Je la défendrai au prix de ma vie, jusqu'à la dernière extrémité, pour le prince qui me l'a confiée. Le général Busca, naguère pâtre obscur, natif de la Briga, qui connaissait parfaitement ces localités qui lui étaient familières à lui, intrépide chasseur de chamois, guide les généraux français à travers ces montagnes incultes. Ils s'avancèrent sur trois colonnes vers Col-Ardent, la Briga et Monte Grande. Les Piémontais laissèrent avancer les ennemis jusqu'à mi-côte et firent pleuvoir sur eux une grêle de plomb et de pierres qui les força de renoncer à l'attaque. Massena, en se retirant, observe que la redoute de Felta, située à quelque distance sur les bords du Tanarello, présente plus de facilité à l'assaut. C'est là qu'il dirige tous ses efforts. Il anime ses troupes de la voix et de l'exemple. Un horrible combat s'engage, la terre est jonchée de cadavres, deux de ses adjudants généraux tombent à ses côtés. -Général, lui crie un de ses fidèles aides de camp, ménagez une vie si précieuse au salut de la République. -Ne crains rien, la victoire me traite en enfant gâté, elle suit partout mes pas. Enfin, la redoute est enlevée après une défense héroïque mais inutile. Le génie de Massena triomphait du courage désespéré des Piémontais. La retraite fut désastreuse, le désordre se mit dans les rangs de cette poignée de braves jusqu'alors si intrépides. Une fois que les troupes se débandent, on ne peut plus les retenir. Le commandant, le comte Radicati, et le chevalier de Germagnano voulurent mourir les armes à la main plutôt que d'abandonner leur poste. La victoire du Col-Ardent1 enflamma les Français de courage, les succès les rend invincibles, tout cède devant eux. Massena s'avance vers la Briga pour prendre à dos le fort de Saorgio. L'armée piémontaise pouvait être coupée, et la perte de vingt mille hommes aurait entraîné celle de la monarchie. Le duc de Chablais, dont les troupes étaient retranchées dans les camps de Raüs, de Lantosco et de Fenêtres, craignant d'être cerné par l'ennemi et isolé du reste de l'armée, donne ordre au général Colli d'évacuer ces positions qui, l'année d'avant, avaient été illustrées par les victoires de l'armée royale. Cette retraite fut précipitée et fatale. Les généraux Dumorbion, Garnier et Serrurier livrèrent aux Austro-Sardes plusieurs combats meurtriers. Le duc de Chablais rallia ses troupes autour du bourg de Tenda. Sa gauche et sa droite étaient appuyées aux Alpes, tout le front était hérissé de canons, la position des Piémontais était encore avantageuse. Si le fort de Saorgio avait résisté, l'armée française n'aurait pu pénétrer dans ces gorges profondes et inaccessibles. Les habitants étaient dévoués à leur souverain, et la guerre des partisans dans les montagnes triomphe des armées les mieux disciplinées. La mort alors ne s'offre plus au soldat sur le champ d'honneur, portée par un coup de fusil inconnu qui vous frappe au moment où vous-même lancez le trépas dans les rangs ennemis, mort belle et glorieuse entourée de tout l'éclat de l'honneur, de tout l'enivrement du combat, mais la mort alors, pour le soldat, se traîne à pas lents derrière lui, elle est partout : sur la cime de l'ar- bre qui borde le chemin, elle le guette derrière le rocher où il croit s'asseoir, dans le fond du ravin, dans le champ, dans le lit où il vient reposer ses membres fatigués, dans l'eau qu'il boit, dans le 1. 27 avril pain qu'il mange, sur les lèvres où il vient chercher un baiser... le feu, le poison, le poignard sont toujours dressés contre lui, sanglants auxiliaires dont la haine se sert dans sa fureur impitoyable. La guerre ainsi organisée décourage les soldats, car la mort les menace partout, mais non pas cette mort loyale et généreuse qu'on brave avec courage et qu'on reçoit sans honte, mais la mort que donnent le traître et l'assassin, mort clandestine et mystérieuse s'entourant de tout l'effroi de l'inconnu. Longtemps encore, le parti royaliste, secondé par l'enthousiasme de ces populations, aurait pu lutter et triompher, peut-être, si la trahison de monsieur de Saint-Amour, en livrant le fort de Saorgio aux Français, ne leur avait donné les clefs du Piémont. Disons quelques mots sur les causes qui amenèrent cette reddition si fatale à Victor Amédée. Les grands événements sont amenés parfois par de bien petites choses. La population du petit bourg de la Briga est belliqueuse, sauvage et indépendant comme le chamois de ces montagnes. Le costume grec des femmes, leur beauté statuaire rappellent les belles filles antiques des vallons de Tempée et des bords parfumés du Cytise. Tout donne aux habitants de ce pauvre hameau un caractère particulier de grandeur. Pâtres pour la plupart, ils vivent de cette vie nomade et contemplative qui prédispose l'âme aux grandes actions. Lorsque la guerre contre l'invasion étrangère éclata, tous les hommes avaient abandonné leurs foyers et s'étaient transformés en héroïques défenseurs de la patrie. Aux femmes étaient restés la garde des troupeaux et le soin du terroir. Parmi les races primitives et fortes, on rencontre toujours des êtres d'un caractère à part tels que les cités n'en offrent plus, natures vierges qui ne se conservent que loin des sentiers frayés par la civilisation, à l'om- bre des monts et des forêts séculaires. Une pauvre femme, Magdelaine, mère de quatre fils, au moment où Victor Amédée décréta la levée en masse dans ses États, avait agi ainsi : Ses quatre fils rentraient de leurs travaux à l'heure accoutumée. Ils vinrent s'asseoir sous l'âtre de la cheminée comme à l'ordinai- re, attendant que la mère détachât de la crémaillère la large marmite où cuisaient les châtaignes dans le lait, nourriture habituelle des habitants de ces contrées. Mais ce soir-là, le feu était éteint, la marmite vide, la mère silencieuse et grave avait déposé sa quenouille, et elle voilait sa face d'un bout de son tablier de bure. Les jeunes gens s'entretenaient entre eux à voix basse. -Jean, le fils de la veuve, est parti pour l'armée du roi, dit l'aîné avec un soupir. -Et Dominique, le mari à Rose, part demain, reprit le plus jeune en achevant de tailler un joujou de bois qu'il façonnait avec son couteau. Tous quatre demeuraient pensifs en regardant les cendres froides du foyer et Magdelaine qui cachait son visage. -Mère, dit enfin André, l'aîné des fils, qu'y a-t-il de nouveau ce soir ? -Il y a, reprit la mère en se levant, que lorsque les hommes sont des lâches, il ne reste aux femmes qu'à pleurer. Tous quatre s'étaient levés. -Mère, s'écrièrent-ils, expliquez-vous ! -Que je m'explique ! que je vous rappelle ma honte, hommes sans coeur qui restez là à attendre votre repas tandis que votre vieux roi expose sa tête vénérable et qu'on se bat à quelques pas de vous pour le salut de la patrie ! -Mère, votre bénédiction, car je vous le jure, demain avant l'aube nous serions partis sans vous embrasser, par respect pour vos larmes. -Mes fils, mes fils, je reconnais mes fils ! s'écria-t-elle en leur tendant les bras. Les jeunes gens s'y précipitèrent en silence. -Nous partons tous, fit André, mais nous vous laissons Louis pour vous consoler. -Pourquoi ? fit Magdelaine. Louis a seize ans, il est un hom me, il doit marcher. -Merci, mère, dit l'enfant, je me battrai aussi bien que mes frères. -Suzanne, fit Magdelaine en se tournant vers sa fille, radieuse enfant de quatorze ans qui pleurait dans un coin de la pièce, viens embrasser tes frères, car ils vont partir. La jeune fille éclata en sanglots et tomba à genoux avec ses frères devant la veuve majestueuse et grave qui étendit ses deux mains sur leurs têtes. -Enfants, je prie Dieu de vous bénir comme je le fais. Retournez, mais après avoir chassé les ennemis de notre roi, de notre pays et de notre religion. -Adieu, mère, dit André. Mais comment vivrez-vous sans un seul de vos fils pour vous aider ? -Le lait de nos brebis nous suffira, et le bon Dieu, qui donne le grain aux petits oiseaux, aura pitié de nous. Après le départ de ses fils, Magdelaine devint plus grave qu'à l'ordinaire, mais aucune larme ne trahissait sa douleur. Sa fille remarquait seulement qu'elle priait plus longtemps. Souvent, quand elles étaient assises dans les champs, Suzanne vit le fuseau s'échapper des doigts de sa mère et rouler à terre, où il gisait longtemps avant que la laborieuse femme s'en fût aperçue. Alors Suzanne, attristée, joignait ses mains et priait pour ses frères absents et pour sa mère qu'elle n'avait jamais vue ainsi. Tout l'hi- ver s'était écoulé de la sorte sans qu'aucun événement eût troublé la monotone douleur de l'existence de ces deux femmes. Un soir, quelques jours après le combat du Col-Ardent, la mère et la fille, après avoir récité dévotement leur rosaire, s'étaient remises à filer la laine de leurs troupeaux, dont les femmes dans ce lieu tissent elles-mêmes leurs habits. -Hélas ! dit Suzanne, les fleurs n'ont plus le même éclat pour moi cette année, je suis seule à les cueillir, mes frères ne sont plus là pour m'offrir des bouquets. -Ils reviendront, dit la veuve avec un soupir. -Mère, la lampe vacille ce soir, que se passe-t-il donc, j'ai peur ! -Peur, dit Magdelaine avec mépris, c'est le vent qui fait trembler la lampe. -Mère, reprit l'enfant avec embarras, ce matin, tandis que vous étiez à l'église et que j'étais au pré, des officiers de l'armée du roi qui passaient par là sont venus me parler. Mon Dieu ! qu'ils étaient beaux ! et pourtant je suis encore troublée de leurs discours. -Je vous défends de leur parler encore, dit la mère avec sévérité. Et quant à leur discours, ce sont des propos qu'une fille de ton âge et de ta condition doit oublier. -Mère, ils ne m'ont rien dit que de gentil. -Et quoi, par exemple ? fit la mère avec inquiétude. Suzanne se prit à rive naïvement. -Que je suis jolie, répondit-elle. -Ces beaux seigneurs ont voulu se moquer de ta simplicité, et c'est un grand péché à toi de les avoir écoutés. Suzanne courba son front d'un air mortifié. -Demain, nous sortirons ensemble et nous irons paître aux mêmes labours. La lumière faillit s'éteindre tout à coup. Magdelaine à son tour pâlit. -Il ne fait pas de vent, dit-elle. -Mère, j'ai peur ce soir. Et Suzanne rapprocha sa banquette de l'escabeau de sa mère. -Prions, ma fille, Dieu nous soutiendra. Et les deux femmes allaient tomber à genoux, lorsqu'on heurta vivement à la porte. Suzanne tressaillit. -N'ouvrez pas, dit-elle. Mais la mère la repoussa vivement dans l'arrière-chambre et se dirigea vers la porte dont elle leva le loquet avec cette noble et simple confiance des villageois. Mais elle recula surprise en se trouvant en face de quatre jeunes officiers de l'armée austro-sarde. -La mère, dit un de ces jeunes étourdis à moitié ivres tous, n'avez-vous rien à donner à des officiers du roi qui meurent de faim ? Et les jeunes gens se disposaient à s'asseoir, mais, d'un geste digne et simple, elle leur désigna un banc adossé contre le mur extérieur de son humble demeure. -Ici, leur dit-elle, ici sous la voûte du bon Dieu, vous serez mieux, mes beaux seigneurs, que dans mon taudis enfumé. Je vais vous servir le peu que j'ai. Et Magdelaine rentra dans la maison. -Tu dis, Krudner, que la petite est ici. -Oui, Albino l'a vue entrer sous le déclin du jour, elle n'en est pas ressortie. -Bravo, Licio, nous saurons bien la dénicher, c'est un vrai bouton de rose. -Quels yeux ! quelles formes pures et gracieuses, c'est une nymphe en haillons. -Voilà Saint-Léger qui s'enthousiasme. -Chut, la vieille est ici, faisons bonne contenance. -Faites-la jaser, dit Licio, je me charge du reste. -À toi l'honneur de dépister le gibier. Magdelaine avait posé devant eux une jatte de lait, du pain bis et un panier de fraises de montagne. -Je voudrais, fit-elle avec grâce, avoir mieux à vous offrir, mais nous n'avons ici que les fruits de nos bois et le lait de nos brebis. -Merci, la brave femme, dit Albino presque touché de cet accueil cordial. -Bonne femme, dit Krudner, vivez-vous seule ici ? -J'avais quatre fils, je les ai donnés au roi, fit Magdelaine avec orgueil. -Dans quel régiment servent-ils ? -Dans les grenadiers aux gardes, mes seigneurs. Les con- naissez-vous ? De beaux et fiers garçons, ma foi. André, l'aîné, est tout le portrait de son père. Et Magdelaine porta sa main à ses yeux. -Les grenadiers aux gardes étaient à l'affaire du Col-Ardent, une chaude affaire ! par Dieu ! -S'est-on battu ? fit Magdelaine d'un air troublé. -La petite est ici dans l'arrière-chambre, dit Licio d'une voix rapide, je l'ai vue par une fissure. -Et la vieille la cache, fit Saint-Léger en colère, nous le lui ferons payer. Magdelaine écoutait avec inquiétude ce dialogue qu'elle ne comprenait pas, car il avait eu lieu en français. Préoccupée de son idée fixe, elle reprit : -On s'est donc battu ? Mes fils y étaient-ils ? -Je ne puis le savoir, dit Krudner, mais comment vos enfants ont-ils pu vous laisser seule ? -On n'est jamais seul quand on est dans la grâce du bon Dieu. D'ailleurs, le devoir doit l'emporter sur tout dans le coeur des hommes. -N'as-tu pas d'autres enfants ? dit Albino d'un air impérieux. -Que vous importe ? répliqua la mère intérieurement alarmée. -Nous voulons le savoir. Et si tu as une fille, pourquoi n'est- elle pas avec toi pour nous servir ? -Messieurs, dit Magdelaine avec fierté, on commande dans une auberge. Les dons de l'hospitalité, on les reçoit comme ils sont donnés, avec courtoisie. Les jeunes gens rougirent d'être aussi noblement réprimandés par une pauvre femme. -Ta fille doit être belle, nous voudrions la voir. -Merci pour elle, messieurs, mais ma fille est une enfant sauvage peu digne de fixer les regards d'aussi galants seigneurs. -Je gage que je la verrai, dit Saint-Léger en s'élançant dans la maison. Magdelaine bondit comme une lionne. -Misérable ! s'écria-t-elle. Mais Licio et Krudner s'étaient précipités sur les traces de leur camarade en refermant violemment la porte derrière eux. -Lâches ! lâches ! s'écriait la pauvre mère en tâchant d'en- foncer la porte. Jésus ! Marie ! au secours ! Ouvrez, misérables, ouvrez ! Et la porte tremblait sans céder sous les efforts de la pauvre mère éperdue. -Calmez-vous, dit Albino qui était resté au dehors, calmezvous, il n'arrivera rien à votre enfant. Et, d'une voix tonnante il s'écria : -Mais ouvrez donc, malheureux, ou je vous sabre tous au passage. Et la porte s'ouvrit et Licio passa, vola, en emportant dans ses bras Suzanne, qu'on avait bâillonnée avec un mouchoir et qui se débattait dans les bras de son ravisseur. Krudner et Saint-Léger suivaient leur indigne camarade en riant : -Nous enlevons la petite, crièrent-ils en passant près d'Albi- no frémissant d'indignation. Magdelaine avait poussé un cri terrible. Elle s'était élancée après les ravisseurs de sa fille. Elle criait, elle hurlait, sa voix faisait peur, ses cheveux s'étaient dressés sur sa tête, ses bras étaient tendus, ses yeux étaient fixes. Elle courut, elle courut tant que ses forces le lui permirent. Au lever du jour, elle tomba épuisée de fatigue. Le soir, sans savoir comment, elle était revenue. Elle se trouva devant sa cabane. La porte était ouverte, elle entra. Tout était en désordre autour d'elle. Elle ne vit rien, elle tomba assise sur un escabeau. Elle resta là plusieurs heures inerte, insensible. Le vent poussa la porte, qui cria sur ses gonds. Elle leva la tête, passa sa main convulsive sur ses yeux arides, se souvint, hurla comme une louve blessée, se dressa éperdue et se précipita dans la chambre qu'habitait Suzanne. Elle fit un cri terrible ! Étendue sur sa couche, les cheveux en désordre, les habits déchirés, le visage et le sein meurtris, Suzanne, sa chaste enfant, était là, morte ! La pauvre mère tomba à genoux près de son enfant expirée. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, je ne saurais le dire. On enleva le cadavre de la pauvre victime, mais la mère resta toujours là, agenouillée, sans larmes et sans voix. Quelques pieuses femmes prirent soin de cette pauvre mère. Elle les laissa faire sans avoir la conscience de ce qui se passait autour d'elle. Quelques jours s'étaient écoulés. Magdelaine était agenouillée à sa place ordinaire. On frappa de nouveau doucement à la porte. Elle ne répondit pas. On frappa encore. Même silence. Alors on leva timidement le loquet, et un jeune homme, un soldat, entra dans la première pièce. -Mère ! dit-il. Point de réponse. -Mère ! s'écria-t-il plus fort, mère, où êtes-vous ? À ces accents, Magdelaine frissonna, mais elle demeura immobile et muette. -Mère, s'écria-t-il en entrant brusquement dans la chambre. Et il s'arrêta éperdu en la voyant ainsi, insensible et ployée sur elle-même. Le jeune homme réfléchit un instant, puis se jetant au cou de sa mère et l'étreignant avec force : -Mère ! oh mère ! qu'avez-vous ? dit-il tout baigné de larmes. -Louis, mon enfant, est-ce toi ? reprit-elle avec douceur. -Vous me reconnaissez donc ? s'écria-t-il avec joie. -Tes frères, où sont-ils ? dit Magdelaine après un moment d'hésitation. Louis ne répondit pas à cette demande. Il baissa tristement le front vers la terre. -Tes frères ? dit la mère avec un vague effroi. Même silence de la part de Louis. -Tes frères ! tes frères ! dit Magdelaine en se levant toute droite devant lui. -Ils sont morts en braves, fit Louis d'une voix brève. -Morts, morts mes enfants ! reprit-elle d'un air sombre et farouche. Mais André, mon premier-né, André, où est-il ? -Mort au combat du Col-Ardent. -Et Pierre ? fit la mère avec égarement. -Mort au combat du Col-Ardent auprès de son aîné. -Et Jean ? reprit la mère d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. -Mort à côté de ses deux frères. -Morts ! dit la mère. Dieu soit loué, car il me reste un fils pour me venger ! Et, d'une étreinte convulsive, elle saisit son fils par le bras, elle l'entraîna hors de la cabane, et, haletante, les yeux fixes, sans parler, sans verser une larme, elle marchait, elle courait, entraînant toujours son fils avec elle. -Oh ! mère, dit enfin Louis, qu'avez-vous ? vous me faites peur. Mais elle ne répondit pas. Elle courait toujours. Ils avaient traversé tout le village. Ils avaient franchi un petit pont, dépassé une antique chapelle isolée. Arrivés en face d'un enclos entouré de hautes murailles, Magdelaine s'arrêta, ouvrit une petite porte. Louis frissonna. Ils étaient dans un cimetière. -Mère, que faisons-nous ici ? dit-il avec épouvante, car il pressentait la révélation de quelque affreux malheur. Mais elle s'avança vers une tombe fraîchement remuée où s'éle- vait une simple croix en bois noir. -Eux, tes frères, fit-elle avec solennité, ils sont morts en braves comme il convient à des hommes, mais elle... -Qui elle ? interrompit Louis qui craignait de deviner, Suzanne ? -Elle est là, dit la mère en désignant le sol qu'ils foulaient sous leurs pieds. -Morte ? ma soeur morte ? -Et déshonorée ! fit la mère d'une voix rauque, victime de la brutalité de jeunes scélérats. -Leurs noms ! mère, je jure de la venger. -Je le savais, mon fils, et j'attendais ce serment pour mourir. Leurs noms, ce sont trois officiers de l'armée royale. -Oh honte ! s'écria Louis. Leurs noms ? -Le comte Licio, le baron Krudner et le chevalier de Saint- Léger. -Merci, ma mère, ils ne mourront que de ma main. Et la mère et le fils tombèrent à genoux sur la tombe où dormait enfin d'un sommeil tranquille cette chaste et suave enfant que le vice en passant avait brisée de son pied brutal, sans la flétrir. Car le crime seul déshonore, et la victime échappe à la honte qu'elle a subie sans partager. Chapitre IX Les efforts de l'armée française échouaient devant les rochers inexpugnables de Saorgio. Connaissant la passion effrénée du chevalier de Saint-Amour pour le jeu, Massena se flattait de l'avoir dès qu'il aurait pu trouver les moyens de s'aboucher avec lui. Mais comment y parvenir ? L'armée française ne trouvait aucun espion parmi ces loyales et honnêtes populations. Un misérable bouvier qui s'était laissé séduire par l'apprêt de l'or, découvert par ses camarades, avait été impitoyablement massacré par eux. -Faire l'espion pour Barba Vittorio1, disaient ces bonnes gens, est un devoir, mais trahir les nôtres est un crime que n'ex- pieraient pas mille morts ! La position des Français était difficile. Maîtres du pays, la domination des habitants échappait à leur puissance. Depuis qu'ils s'étaient emparés du village de la Briga, la population entière avait émigré. La plupart de ces hommes courageux et fidèles s'étaient réfugiés à Tende, où ils grossissaient les rangs de l'armée royale. Les autres, les femmes et les vieillards avaient cherché un refuge dans le sein des montagnes appelées monts du Lac des Fées, sites inexplorés où nous conduirons un jour le lecteur curieux de légendes merveilleuses. Massena, que son génie entraînait à briser, à renverser tous les obstacles, s'irritait de la résistance de Saorgio. Une poignée de soldats l'arrêtaient dans sa marche victorieuse. -Et pourtant, disait-il un soir qu'il venait d'explorer avec un officier d'état-major les sentiers détournés par lesquels on pouvait surprendre la forteresse de Saorgio, et pourtant, avec de l'or et un 1. Barba Vittorio (l'oncle Victor), terme d'affection dont le peuple se servait pour désigner le roi, et d'où vient le nom de Barbets donné aux partisans de l'armée royale. jeu de cartes, Saint-Amour est à moi ! -Citoyen général, vous comptez donc sur la corruption plus que sur la victoire ? -La guerre est une science, mais il y a des cas comme celuici où un âne chargé d'or est le meilleur général ; il fait ouvrir les portes où viendrait se briser la vaillance des meilleures troupes. En parlant ainsi, ils étaient arrivés sur une petite élévation qui dominait tout le bassin dans lequel est située la Briga. Massena s'arrêta. De son regard d'aigle, il venait d'apercevoir au loin, au-dessus d'eux, un homme occupé à creuser une fosse. -Arrêtons-nous, observons ce que fait cet individu là-bas, rien ne doit échapper à la surveillance d'un chef. -Citoyen général, cet homme porte une espèce d'uniforme de l'armée royale. -Raison de plus pour savoir ce qu'il fait. -Il accomplit un triste office. Tenez, général, il vient de déposer une bière dans la fosse, il la recouvre de terre. -Il s'agenouille, il prie, fit le guerrier attendri en se découvrant avec respect. Hommage à ce culte pieux de la mort ! Qui de nous ne réclame une prière, ne demande une fleur sur sa tombe ! Venez, poursuivit Massena, allons rejoindre cet homme, j'ai envie de l'interroger. Le général et son compagnon se mirent à descendre rapidement du sommet où ils étaient. La simplicité de leurs costumes ne pouvait les trahir. En moins de quelques minutes, ils se trouvèrent dans l'enclos béni de la mort. Un jeune homme à genoux pleurait et priait encore. -Mon ami, dit Massena d'une voix bienveillante, tu parais occupé d'une bien triste besogne. -Bien triste en effet. J'ai rendu à la terre tout ce qui me restait à aimer dans ce monde. Et deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues pâlies. -Courage, dit l'officier, il n'est pas convenable à un homme de pleurer. -Mais c'est permis à un fils ! -Oui, dit le général en lui tendant la main. On sait si j'ai du coeur, et pourtant, si je perdais ma vieille mère, je pleurerais comme toi, mon enfant. -Merci, dit Louis en se levant, car c'était lui, merci, je prierai Dieu de vous la conserver. -Tu parais être soldat de l'armée du roi. -J'ai cet honneur, messieurs. -Comment t'es-tu éloigné de ton corps ? -Après la mort de mes trois frères tués au combat de Col- Ardent, mon colonel m'avait accordé trois jours de permission pour venir consoler ma mère, qui était sa nourrice. Ce soir, je retourne à mon poste. -Ta mère a donc succombé à la douleur d'avoir perdu ses fils ? -Non, mes frères sont morts au champ d'honneur, elle les pleurait avec trop d'orgueil pour en mourir. Le visage du jeune homme prit une expression si farouche et si terrible, que Massena tressaillit. -Quel malheur a donc atteint cette brave femme ? fit-il d'une voix émue. -Monsieur ! s'écria Louis dont le visage devint pourpre et dont les yeux lancèrent des éclairs. Monsieur ! comprenez-vous qu'un homme bon et honnête devienne tout à coup méchant et plein de haine ? que ses idées, de douces qu'elles étaient, soient tout à coup furieuses et implacables ? que ses mains pures tremblent de les tremper dans le sang et qu'il ait besoin de meurtre ? que pour atteindre à ce but il devienne scélérat, assassin, traître même, pourvu qu'il tue, pourvu qu'il se venge ? Les dents de Louis claquaient et ses mains se crispaient convulsivement. -Pauvre noble coeur ! fit Massena, quelle douleur, quel outra ge t'a blessé ainsi ? Louis rougit. Sa voix étranglée ne pouvait articuler aucun son. -Me venger ! ma vie ! mon âme même à qui m'aidera à remplir ce devoir sacré, me venger ! -Ta mère, dit enfin Massena, a donc péri victime de quelque atroce trahison ? -Ma mère était une sainte femme, messieurs, qui nous a tous élevés dans la crainte de Dieu et dans l'observance de nos devoirs. -Pauvre femme, soupira le général en regardant la tombe. -Quand l'ennemi s'approcha de nos frontières, ma mère appela mes trois frères. « Partez, leur dit-elle, allez défendre la patrie. À seize ans, on n'est plus un enfant, va, Louis, » me fit la pauvre femme, « suis tes frères. » Et elle m'embrassa sans oser pleurer, moi, le dernier de ses fils. -Citoyen général, fit l'officier tout bas, sommes-nous à Sparte ? -Nous partis, ma mère resta seule au village désert avec ma soeur, enfant de quatorze ans, belle comme la madone au ciel... Louis s'arrêta, il couvrit son visage de ses deux mains et se laissa retomber à genoux sur la terre fraîchement remuée. -Dors en paix, pauvre mère, je les tuerai, ces infâmes ravisseurs qui ont déshonorée ton enfant. Massena recula avec indignation. -Oui, fit Louis d'une voix brève et comme accablé sous le poids de la honte. Oui, trois jeunes misérables, trois officiers du roi, après avoir reçu l'hospitalité de cette femme de bien, lui ont ravi sa fille, morte, morte victime de leur brutalité ! Massena s'agenouilla sur la tombe, où il demeura grave et recueilli pendant quelques moments. -Jeune homme, dit-il enfin, et se tournant vers Louis immobile devant lui et dont la physionomie bouleversée donnait l'épou- vante, jeune homme, ces misérables doivent mourir de ta main. Où sont-ils ? -Là-bas, dans la forteresse de Saorgio. Mais j'ai pour eux trois balles dans mon fusil. -La vengeance, fit Massena avec lenteur, doit être savourée. Trois balles ! Une, tout au plus, atteindra un de tes ennemis, les deux autres échapperont et tu payeras de ta vie une action sainte et juste. -J'y avais pensé, dit Louis, mais comment les tenir tous les trois en ma puissance ? -Rien n'est impossible quand on le veut vraiment. -Tout mon sang pour payer ce moment. -Il faudrait peut-être... Massena se tut avec hésitation. -Parlez, fit Louis avec une attention fébrile et féroce, le moyen, le moyen de les voir là, sous mes pieds, percés de coups, expirant dans de longues tortures, de les fouler, de les écraser et d'aller chercher dans leurs coeurs la dernière goutte de leur sang impur et criminel ! -Eh bien ! fit Massena, si réellement tu le veux... si tu étais prêt... -À tout, pourvu que je me venge ! -Oh ! fit le général en le dardant de son oeil de faucon, tu n'oserais jamais. -Moi ! fit Louis avec égarement, j'incendierais ma cabane et je m'y brûlerais avec eux, pourvu qu'ils périssent. -On pourrait te les livrer... mais... -Quoi ! fit Louis en passant sa langue sur ses lèvres altérées comme un tigre qui hume la chair. -Non, c'est inutile... Et Massena feignit de s'éloigner et se dirigea vers la porte de l'enclos. Mais Louis courut après lui, et, le ramenant violemment par la main jusque sur la tombe de sa mère : -Vous êtes Français, dit-il d'une voix sourde. Eh bien ! je vous jure sur la tombe de ces deux saintes martyres de servir à tous vos projets, de seconder tous vos desseins, pourvu que je me venge, qu'ils soient à moi ! qu'ils meurent ! -Fais-nous livrer Saorgio, et ces trois lâches sont à toi. -Que faut-il faire ? -Porter une lettre au chevalier de Saint-Amour et suivre aveuglément mes ordres. -La lettre ? -Dans une heure, viens à la tente du général en chef, tu l'auras avec tes dernières instructions. -J'y serai ! Oh ! ma mère, pardonne-moi si pour te venger je deviens un traître. Malédiction sur eux ! Que tout le sang innocent qui va couleur retombe sur leurs têtes ! Malédiction sur eux, qui de moi ont fait un misérable ! Ma Mère ! Ma soeur ! vous serez vengées ! Les officiers qui défendaient la forteresse de Saorgio cherchaient par toutes les distractions possibles d'abréger les longues heures de leur captivité. La bonne chère ne leur était guère permise. Cernés de près comme ils l'étaient par les Français, c'est à peine s'ils avaient le nécessaire pour eux et pour les 7 000 hommes qui composaient la garnison de cette inexpugnable forteresse. Le jeu était la seul ressource qui leur restait contre l'ennui qui les accablait. Ces beaux jeunes officiers, tous nobles appartenant aux plus grandes familles du Piémont, n'ayant jusqu'à ce moment connu d'autre occupation que des intrigues d'amour -les femmes, le jeu, les fins soupers aux brutales orgies, telle avait été l'existence de la plupart d'entre eux -, braves comme des nobles Piémontais dès que la guerre les appela sur le champ d'honneur, ils supportèrent joyeusement les privations si nouvelles pour eux ; rien n'abattait leur courage. Les premiers au feu, ils partageaient les privations des soldats avec une gaieté qui ranimait les troupes ; héroïques enfants, ils couraient à la mort avec la folâtre étourderie qu'ils auraient mise à voler au plaisir. On jouait donc gros jeu à l'armée. Plus d'un misérable, après avoir tout perdu, affrontait résolument une balle, cherchant à échapper au malheur et à l'ignominie par une mort glorieuse. Si telle était la passion effrénée qui dévorait l'armée royale au milieu des camps mêmes, qu'en était-il dans le fort de Saorgio ? dans cette étroite prison où toute autre distraction était impossible ? -C'est le commandant qui gagne, s'écria tout à coup un jeune officier en frappant violemment sur la table autour de laquelle ils étaient assis un soir. Mort et malédiction ! je perds mille louis sur parole. -On vous fait crédit, répondit Saint-Amour avec son rire saccadé et moqueur, vous payerez à la levée du siège. -Monsieur, fit sèchement l'officier, vous êtes déjà maître de mon plus beau château. Si le siège traîne en longueur, mes terres y passeront une à une. Saint-Amour se mit à rire en jetant une carte sur la table. -Rouge, fit-il. -Noire, reprit le marquis d'une voix tremblante. -Rouge encore. -Noire, noire toujours, vociféra-t-il en colère. -Voulez-vous refaire votre château d'Ivrée que j'ai gagné hier contre vos rizières ? -Oui, fit le marquis d'un air farouche. -Noire, fit Saint-Amour d'une voix lente. -Rouge, rouge j'ai perdu ! Mes enfants ! mes enfants ! hurla- t-il avec égarement. Saint-Amour riait toujours de son rire étrange que vous connaissez. Il tint des mains d'un domestique qui le lui offrait un verre de rhum qu'il savoura lentement. Le marquis, lui, avala un grand verre d'eau. -Ma revanche, ou vous êtes un lâche, murmura-t-il entre ses dents. Saint-Amour s'était levé et tous les autres officiers avaient suivi son exemple. -Saint-Léger, avait-il dit en se tournant vers un jeune officier, allez préparer le rapport. Vous, Licio... -Ma revanche, ou vous êtes un lâche ! s'écria le marquis d'une voix si éclatante qu'elle ébranla la voûte de la salle où ils étaient réunis. Ma revanche, ou vous êtes un lâche ! Le rira expira sur les lèvres de Saint-Amour. Il pâlit et, se laissant tomber plutôt qu'il ne s'assit sur la chaise, il reprit convulsivement les cartes. -Les enjeux, quels sont-ils ? dit-il avec colère. -Les terres de mes enfants que vous avez... contre ma vie. Et le marquis posa un pistolet chargé sur la table à côté de lui. On voulut le lui enlever et empêcher une partie qui menaçait d'être un duel à mort, mais le marquis arma le pistolet et, y posant la main dessus : -Mort au premier qui m'enlève cette dernière ressource, dit-il avec un désespoir si exaspéré et si profond que les spectateurs en eurent peur. Et à présent, chevalier de Saint-Amour, à nous deux. -Je suis prêt, reprit le chevalier en lui offrant un jeu de cartes neuves. Le marquis les mêla d'une main convulsive. Les spectateurs n'osaient pas respirer. Une attente solennelle et funeste pesait sur l'assemblée. -Rouge, dit le marquis d'une voix sourde. -Noire, répondit Saint-Amour plus pâle encore. -Mes enfants ne mourront pas de faim, dit le marquis en se levant et en jetant les cartes sur la table. On respira plus librement. Chacun parut soulagé, et toutes les mains étreignirent la main du marquis. -Monsieur, dit Saint-Amour qui ne riait plus, vous m'avez insulté. Après la levée du siège, vous m'en rendrez raison. -J'allais vous le demander, répondit fièrement le marquis. -En attendant, vous garderez les arrêts, car vous m'avez manqué. Le marquis s'inclina et sortit. Saint-Amour promena autour de lui un regard irrité. Il se rassit et reprit les cartes d'une main tremblante et convulsive. -Qui veut joueur mille pistoles au premier coup ? -Moi, dit Krudner en s'asseyant devant lui. -Perdu, fit Saint-Amour, j'ai perdu, décidément la fortune m'abandonne ce soir ! Il jeta une bourse d'or sur la table et se leva. Il se mit à se promener à grands pas dans la chambre, tandis que d'autres joueurs s'asseyaient autour de la table. L'or ruisselait sur le tapis vert. Ce reflet métallique et fascinateur éblouit Saint-Amour. Il se rapprocha encore de la table, s'éloigna, revint, s'arrêta, tandis que des flots de pièces d'or roulaient devant ses yeux. Il se rassit tout frémissant. -Mille écus sur parole, dit-il. -Je tiens toujours, fit Krudner. -Perdu encore, répéta Saint-Amour. -Voulez-vous votre revanche ? -Doublons l'enjeu. -J'ai gagné, s'écria-t-il tout joyeux et en riant encore de son rire qui avait des sifflements. Krudner posa l'argent sur la table. Saint-Amour le saisit d'une main avide. -Qui veut jouer ? cria-t-il. -Moi, reprit Licio, je tiens avec Krudner. -Deux contre un, fit-il en riant plus fort. Deux mille écus chacun ? -C'est fait, dirent les deux jeunes officiers. Et ils déposèrent leur enjeu sur la table. -La fortune est pour moi, s'écria le commandant du fort de Saorgio en riant avec ce rire qui faisait mal. -Nous avons perdu, dirent les jeunes gens. -Je viens à votre secours, dit Saint-Léger qui rentrait, en s'asseyant auprès de ses deux camarades. Seulement, je vous avertis que je ne joue que de l'or. -Tant mieux, fit le commandant qui, superstitieux comme tous les joueurs, se croyait en veine de bonheur. Cinq cents louis au premier coup. -C'est dit. Malédiction, s'écria-t-il, nous avons perdu ! Saint-Amour fut pris d'un rire sec et aigu qui semblait une toux maligne. -Oh ! oh ! fit-il, tenez-vous à prendre votre revanche ? -Oui, oui, répondirent-ils tous à la fois. -Rouge, dit Licio. -Noire, reprit Saint-Amour d'un air hébété. Noire, et vous aviez dit... -Rouge, commandant, ce qui signifie que vous avez perdu. -Mille tonnerres ! votre revanche, messieurs, quinze cents louis. Les jeunes gens firent un signe d'adhésion. -Mille morts ! hurla Saint-Amour, j'ai perdu ! Entêté comme tous les joueurs, Saint-Amour, en espérant ressaisir une chance favorable, avait fini par s'engouffrer dans le précipice ouvert devant lui. Au lever du jour, au moment où sonnait la diane, il était encore à table, les cartes à la main, complètement ruiné. Bien plus, ayant perdu plus de deux mille louis sur parole. -Messieurs, dit-il en se levant le devoir nous appelle, allons. Vous me ferez crédit, j'espère, jusqu'à la levée du siège. Je suis gentilhomme. -C'est assez, commandant. Et tous se rendirent dans la salle du conseil. Lorsque Saint-Amour fut seul et qu'il mesura de sang-froid l'abîme où il s'était précipité, il eut peur de sa position. Jouer encore était la seule ressource ouverte devant lui. Mais, sans argent, comment aurait-il osé ? Aurait-il pu tenter encore les hasards de la fortune ? Il écumait de rage. Seul dans sa chambre qu'il parcourait à grands pas : -De l'or ! de l'or ! s'écria-t-il presque fou, ma vie pour une poignée d'or ! Et, d'une main convulsive, il remuait les papiers entassés dans le tiroir secret de sa table à travail, poussé par cette force inconnue qui souvent dispose de nos actions sans que nous sachions nous rendre compte du motif qui nous fait agir. Tout à coup, il tressaillit. Il s'empara vivement d'une lettre, la lut tout frémissant, passa ses mains sur ses yeux, demeura pensif. Puis, sonnant avec agitation en cachant la lettre : -Louis, dit-il au soldat qui lui servait de domestique, Louis, quelqu'un est-il pénétré dans ma chambre ? -Non, commandant, personne n'est entré. -En es-tu sûr ? -Je puis vous le jurer ! -Quel mystère alors ? Et ses yeux brillaient d'une étrange expression. Louis se retirait, le commandant le rappela. -Louis, fit-il sévèrement, tu as été absent quelques jours de la forteresse. Avant d'entrer à mon service particulier, où étaistu ? -À la Briga, mon pays, accomplir un devoir funeste et sacré. -La Briga est sous la domination française. Je puis te faire fusiller comme espion et comme traître, car tu es sûrement l'un ou l'autre. -Et si je n'étais qu'un complice ? fit-il à demi-voix en se rapprochant de Saint-Amour. Celui-ci tressaillit et le regarda fixement. -Si nos intérêts nous rapprochaient du même but ? -Que veux-tu dire, malheureux ? -Avez-vous lu la lettre du général en chef de l'armée fran çaise ? Un million pour la reddition de Saorgio ! Quant à moi, j'exige davantage : il me faut la vie de trois hommes. -Mais je puis te faire fusiller !... -Faites, général, mais qui portera alors votre réponse à Massena. Saint-Amour crispa convulsivement ses deux mains. -Sors, sors, misérable, ôte-toi de ma présence. Livrer mon pays ! Flétrir mon nom de gentilhomme, tacher mon écusson... Et le commandant se mit à se promener avec égarement dans la chambre. On frappa légèrement à la porte. -Entrez, fit Saint-Amour. -Commandant, dit Licio dont les yeux brillaient de cette ardeur cupide propre aux joueurs, venez, on joue gros jeu et le marquis perd comme à son ordinaire. Krudner lui gagne déjà mille carlins. -Mille carlins ! Dans un quart d'heure je suis des vôtres ! Et Saint-Amour, d'un geste, congédia le jeune officier. Que se passa-t-il alors dans l'âme bouleversée de cet homme ? Nous ne saurions le dire, mais, d'une main convulsive, il traça quelques mots sur un papier qu'il cacheta avec soin. Et comme il relevait la tête pour appeler Louis, il le vit debout devant lui et si pâle qu'il recula. -Commandant, le nom de l'officier qui sort d'ici ? -Le lieutenant Licio. -Licio. Je l'avais deviné à ce frisson. Le coeur ne trompe pas. -Qu'as-tu ? -Rien. Cet homme m'appartient. Donnez-moi votre lettre. À minuit je serai au camp des Français. Et Louis arracha plutôt qu'il l'attendit la lettre que Saint-Amour venait d'écrire. Le baron Colli avait pris position sur les cimes les plus élevées des montagnes de Tende. « Vous ne rendrez la place, écrivit-il au commandant de Saorgio, que sur un avis par lequel je vous annon cerai l'impossibilité de vous secourir. » Mais le 28 avril, à la première sommation menaçante des Français, le chevalier de Saint-Amour livra la forteresse. Il demanda la vie sauve pour lui et pour sa garnison et ne sortit que sur la promesse d'être considéré comme prisonnier de guerre. Mais il fut rendu au gouvernement piémontais, amené à Turin et soumis à un conseil de guerre, ainsi que nous le verrons bientôt. Il ne restait aux Français, pour recueillir le fruit de leurs exploits, qu'à s'emparer du col de Tende, point culminant des Alpes maritimes. Le général Macquart reçut l'ordre de s'y porter. Les Piémontais, au nombre de 4 000 hommes, s'y étaient ralliés. Ils auraient pu s'y maintenir encore si les ennemis, avec autant d'audace que de célérité, ne s'étaient emparés de toutes les éminences qui dominent le défilé où serpentent la route de Nice et le torrent de la Roja. De ces hauteurs, ils traquaient les soldats austro-sardes. L'armée du roi dut se replier vers Limon, petit bourg au pied de la montagne, du côté de Piémont. Maîtres du fort de Saorgio et des positions de Tende, les Français dominaient le Piémont et le comté de Nice. La guerre des montagnes alpines devint impossible. Saorgio avait été approvisionné de fortes munitions. Une garnison assez nombreuse défendait ce poste important. Les premières troupes républicaines qui pénétrèrent dans cette forteresse étaient formées par ces ardents patriotes du Midi de la France, énergumènes sur les places publiques, héros sur le champ de bataille. À leur tête, on remarquait un jeune homme, un enfant, naguère soldat dans l'armée du roi. Nouvellement enrôlé dans les troupes républicaines, ennemi fanatique de l'ancien ordre des choses, il poussait sa haine insensée et féroce contre les nobles à un tel point que tous les excès des terroristes n'étaient rien auprès de la soif de sang qui le dévorait. -Traître et menteur jusqu'à la fin, s'écriait-il avec fureur et en parcourant les salles désertes et les cachots vides du fort de Saorgio où les Français venaient d'entrer. Traître et parjure, il les a dérobés à ma vengeance. Échappés, échappés tous trois ! Mais je les retrouverai, et dussé-je arracher un à un les cheveux de leur crâne, je leu infligerai le châtiment d'une longue torture ! Et le jeune soldat, sombre et implacable, attendit en silence et avec la ténacité des montagnards le moment que couvaient ses rêves sanglants. Tandis que les Français en possession des Alpes menaçaient le Piémont d'une invasion entière, au Petit Saint-Bernard, le général Dumas, qui avait échoué quelques mois auparavant au Mont Cenis par l'inexpérience ou la trahison de ses guides, allait effacer par une victoire le souvenir de ce revers. Il dirigea d'abord une feinte attaque contre les retranchements de l'hospice du Saint-Bernard, tandis qu'il faisait assaillir par le général Bagdelonne les Piémontais retranchés au Mont Valesan qui domine le Petit Saint-Bernard. L'explosion d'un magasin à poudre hâta le désordre des troupes sardes, qui se replièrent sur le plateau oriental des Alpes Graïennes. Après s'être emparés des trois redoutes du Mont Valesan, les Français se tournèrent vers la Chapelle du Saint-Bernard et foudroyèrent les Piémontais qui avaient là leurs principales forces. Ceux-ci abandonnèrent en frémissant un poste regardé comme inexpugnable. Les vainqueurs s'avancèrent jusqu'au village de La Thuile. Toute la vallée d'Aos- te fut frappée d'épouvante. Victor Amédée supportait la perte de la moitié de ses États avec une grandeur sereine qui frappait d'admiration ceux qui pouvaient en être témoins. Mais le peuple, sourdement travaillé par les partisans des démagogues, commençait à manifester des sentiments de haine contre le gouvernement, et surtout contre les nobles et les prêtres. Chaque ville avait son tribun, chaque place son orateur en plein vent qui soulevait et endoctrinait les multitudes. À Mondovi, apparut tout à coup un étranger, un cordonnier inconnu, espèce de Diogène dont l'éloquence passionnée et pittoresque fanatisait les masses, qu'il maîtrisait par ces grands mots de république universelle et de fraternité qui séduisent toujours parce qu'ils s'adressent aux passions les plus généreuses et aux intérêts les plus égoïstes. Sa parole ardente n'avait rien de l'ironie amère et railleuse de Voltaire, qu'il citait pourtant quelquefois, mais on sentait, à son amour âpre et sauvage pour la liberté, qu'il s'était inspiré aux immortelles rêveries de Jean-Jacques. L'autorité craignait de l'arrêter pour ne pas irriter la population, tout étant dangereux dans de tel moments où la faiblesse perd et la sévérité précipite. Quant à lui, fort dans son échoppe, il haranguait les nombreux disciples qui se pressaient autour de lui. L'éloquence de cet homme était facile et entraînante, ses doctrines se rapprochaient beaucoup plus de celles annoncées plus tard par Saint- Simon et par Fourrier que de celles pratiquées alors par Robespierre et par Saint-Just. Une tentative d'arrestation ayant alarmé la populace dont il était l'idole, il ne sortit bientôt plus qu'escorté par ses adeptes tous armés, car c'est vers cette époque que Victor Amédée avait armé toute la population afin qu'elle fût prête à voler au secours de la patrie en danger au premier appel du tocsin. Pendant que le roi, en armant la population, préparait une résistance désespérée et générale, le duc de Montferrat était accouru avec toutes les troupes et les milices qu'il avait pu rallier pour s'opposer aux progrès du général Dumas. Il plaça son camp aux retranchements du Prince-Thomas, poste fameux dans les guerres du dix-septième siècle. -Allez combattre à côté de mon frère, avait dit le duc d'Aoste au marquis Del Borgo, je me rends pour quelques jours à Turin aux ordres de mon père. Je vais revoir Thérèse et mon enfant. Puissions-nous nous retrouver dans des jours plus heureux ! -Hélas ! chaque pas que nous faisons semble nous entraîner vers le gouffre prêt à nous engloutir ! -Marquis, les nouvelles de l'armée sont décourageantes. Pourtant nos troupes sont excellentes et pleines de bonne volonté. -Mais la France a des généraux, et nous n'avons que des soldats ! La France combat pour un principe qui la régénère, et nous combattons avec des étrangers qui finiront par nous asservir ! -Que Dieu nous protège ! fit le duc avec un soupir. Vous m'avez sauvé deux fois la vie en combattant à mes côtés : ce souvenir est une dette de gratitude pour toute ma famille. Adieu, ménagez vos jours et soyez heureux. -Altesse, heureux ceux qui meurent en défendant leur patrie, et malheur à ceux qui restent pour pleurer sur ses ruines ! -Chassez vos tristes pressentiments, marquis, nous nous reverrons. -Je ne l'espère pas, Altesse. Je ne vous demande qu'une faveur, celle de ne pas oublier que vous n'avez pas eu de serviteur plus fidèle et plus dévoué que moi. -Dites d'ami, de frère, s'écria le duc en l'embrassant. N'avez-vous pas été le compagnon de ma jeunesse, de mes plus beaux jours ? Hélas ! fit-il tout à coup comme touché par un souvenir, vous souvient-il du jour où nous allâmes ensemble audevant de Thérèse ? Elle était bien belle alors ! -Bien belle en effet, reprit le marquis d'une voix rauque. -Oh ! mon bonheur ! comme il s'est évanoui ! Que d'événem- ents fatals ont bouleversé notre existence ! Tous les trônes de la terre ont été ébranlés. L'échafaud, l'exil et la prison frappent les personnes royales. Hélas ! mon Dieu, quel avenir réservez-vous à ma Thérèse ? Et le duc leva les yeux au ciel. -Altesse, ayez foi dans les destinées de votre auguste Maison. L'espoir de sa race repose en vous. Dieu vous protégera. -Adieu, fit le duc en étreignant une dernière fois la main de son ami. Ne me chargez-vous d'aucune commission pour la duchesse ? ajouta-t-il avec un charmant sourire plein d'affable courtoisie. -Dites à Son Altesse que j'aurais été heureux de mourir près de vous, reprit le marquis devenu tout pâle. -Je lui dirai que je vous dois le bonheur de la revoir ! Et le prince s'éloigna en saluant encore du geste son ancien compagnon. Après les premiers succès remportés par le général Dumas, celui-ci voulut, en attaquant une seconde fois le Mont-Cenis, renverser enfin les derniers obstacles qui empêchaient sa marche jus- qu'au centre du Piémont. À l'endroit où les eaux se partagent entre le Rhône et le Pô, point culminant du Mont-Cenis, les Piémontais avaient établi de nombreuses et fortes batteries. Les trois principales semblaient rendre cette position imprenable. Ces redoutes étaient gardées par les soldats les plus aguerris et les canonniers les plus habiles. Le commandant des troupes sardes, le baron Quino, adoré par ses soldats, était plein d'ardeur et de prudence. La nature des lieux, les travaux de l'art, la valeur des troupes, tout semblait promettre la victoire. Mais le 14 mai, par une calme nuit étoilée des montagnes, tandis que la lune éclairait de sa lueur pâle et vacillante le sol couvert de neige, les Français s'avancèrent comme s'ils ne doutaient pas du triomphe. Ils livrèrent l'assaut aux trois redoutes à la fois, Dumas à la Ramasse, Cherbin aux Rivets, Bagdelonne à la redoute Strasoldo. Une affreuse bataille s'engage. Tout contribue à la rendre épouvantable : l'horreur des précipices, l'obscurité de la nuit, les éclairs de l'artillerie, le bruit du canon répercuté au loin par les échos de la montagne. La victoire flotte incertaine. Le comte de Clermont, qui préside à la défense, a fort habilement réparti ses soldats à la redoute des Rivets. Un jeune officier qui combat sous ses ordres repousse les Français avec une valeur incroyable. Déjà plusieurs morts tombent renversés sous ses coups. Les assaillants hésitaient, repoussés par ce glaive exterminateur qui traçait autour du jeune guerrier comme une auréole d'éclairs et de gouttes de sang. Chaque fois qu'il retombait en atteignant le front ou la poitrine d'un brave, un malheureux de plus roulait sur la muraille ensanglantée. Lorsqu'un soldat républicain s'élance en rugissant comme un lion et, d'un violent coup de sabre il frappe et fait abaisser le bras de son adversaire. Celui-ci ploie, se redresse, fléchit encore, se roidit pour bondir sur son ennemi. Mais ce dernier, plus adroit, saute, l'at- teint, le serre, l'étouffe, le renverse, foule sa poitrine sous ses genoux nerveux, et, toujours de ses deux mains crispées, l'étreint comme dans un étau de fer. Le jeune officier se débat en vain, ses yeux se dilatent, ses joues violacées se gonflent, ses lèvres s'injec- tent de sang ! -Grâce ! tâche-t-il d'articuler d'une voix étranglée. -Grâce ? reprend le soldat d'un air farouche. Non, point de grâce pour toi ! Tu fus sans pitié et je serai sans pitié à mon tour. -Grâce ! râle encore le moribond d'une voix éteinte. -Non, non ! s'écrie le soldat en fureur. Mais c'est peu de mourir si tu ne sais pas la main qui te tue. Lâche et assassin, meurs à ton tour assassiné et déshonoré par la main d'un frère qui se venge ! Et Louis souffleta avec mépris la face du mourant qui frémit d'indignation à ce dernier outrage. Licio rouvrit son oeil sanglant et fit un suprême effort pour se redresser. -Infâme ! cria Louis en se penchant à son oreille. Que t'avait fait cette jeune enfant que tu ravis à sa mère pour la flétrir ? Sois flétri comme elle ! Et le soldat posa son pied sur le front de son ennemi. -Meurs comme elle est morte ! Et son glaive par dix fois se plongea et se replongea dans la poitrine de Licio expiré. -Et d'un ! s'écria Louis d'un air triomphant en repoussant du pied le cadavre sanglant du jeune officier. Le même acharnement et la même résistance étaient déployés à l'attaque et à la défense des autres redoutes. Tout à coup, Bagdelonne, par un mouvement des plus audacieux, franchit d'affreux précipices, dépasse la redoute Strasoldo, l'attaque sur ses derrières et décide le triomphe des Français. Cette dernière perte entraîne celle des deux autres redoutes, au pied desquelles se battaient en désespérés Dumas et Cherbin. C'est ainsi que tombèrent au pouvoir des Français les retranchements élevés sur l'extrême frontière de l'Italie. Ils portèrent leurs avantpostes à la Ferrière et à la Novalaise. Les Piémontais se retirèrent sous le canon de la Brunette. Par une action simultanée, le général La Valette descendit du mont Genèvre, s'empara de la vallée d'Oulx et s'avança sous Exilles. Une colonne française, quelques jours auparavant, ayant franchi le col de la Croix, se montra à l'improviste au-dessus du fort de Mirabouc qui fermait l'étroit passage d'Albriez et de Mont Dauphin, et somma le commandant, le colonel Mesmer, de se rendre. Il remit les clefs par faiblesse. Arrêté par les Piémontais, il fut jugé et condamné à être fusillé, châtiment dû à sa lâcheté. En peu de jours, l'armée républicaine s'était emparée de tous les villages, de toutes les positions. Pignerol même fut menacé. L'alarme se répandit à Turin. Les succès des républicains enhardissaient leurs partisans. Une conspiration fut ourdie contre la vie de la famille royale. Quelques-uns de ces misérables furent condamnés aux fers, d'autres payèrent justement leur crime de leur vie. Dans ce nombre se trouvaient deux Français. Les horreurs de la disette vinrent accroître le malaise général qu'on éprouvait à Turin et dans tout le Piémont. Le roi fit porter toute sa vaisselle à la Monnaie, il vendit ses équipages de chasse. Mais ces sacrifices étaient bien peu de chose dans les conditions désastreuses où l'on se trouvait. Douze mille Autrichiens arrivèrent sous la conduite du général De Wallis, qui remplaça le général De Wins. Les Français, après deux mois d'incroyable inaction causée peut-être par les changements amenés par la mort de Robespierre, s'éveillèrent par un coup d'éclat. Ils s'emparèrent du marquisat de Final. Gênes, ainsi violée dans son territoire, fit retentir pour la seconde fois ses plaintes en exposant l'injustice avec laquelle sa grande soeur, la République française, osait la traiter. Dumorbion n'en plaça pas moins son camp près de Dego, sur la Bormida, menaçant à la fois Acqui, Albe et Mondovi. L'archiduc Ferdinand, gouverneur de la Lombardie, voyant le Montferrat menacé, se hâta d'envoyer de nouvelles troupes commandées par le général Colloredo, non seulement pour arrêter les Français, mais aussi pour surprendre Savone et rétablir les relations des coalisés avec les flottes anglaise et espagnole. Dans cette vue, les Austro-Sardes se retranchèrent dans les positions de Carcare, de Millesimo. De concert avec le comte Wallis, le 4 septembre, les généraux Colli et Colloredo attaquèrent l'armée française à Dego, la repoussèrent et lui firent perdre 4 000 hommes. Dumorbion, atteint par la goutte, charge le jeune Bonaparte, général d'artillerie, de forcer les coalisés dans leurs positions. Le général Cervoni oblige d'Argenteau à se replier sur le camp retranché de Ceva. Wallis se prépare à soutenir à Dego1 un combat pour arrêter les progrès des Français. Son artillerie et sa cavalerie étaient évidemment supérieures à celles des Français. Massena et La Harpe conduisent leurs colonnes. Bonaparte les seconde avec son artillerie. Le choc est rude. De part et d'autre, on fait preuve de valeur et de science militaire. La nuit seule sépare les combattants qui, des deux côtés, s'attribuent la victoire. Les Autrichiens, alarmés par des faux bruits, le lendemain se retirent sous Acqui. Les Piémontais se plaignirent avec raison de cette marche rétrograde qui compromit leur cause au moment où elle pouvait encore avoir quelque chance de succès. Car Bonaparte, dont le génie se levait comme un astre fatal aux Autrichiens, venait d'être destitué comme partisan de Robespierre. Dumorbion, brave et expérimenté, fut remplacé par Kellermann, intrépide soldat mais général peu propre aux grandes entreprises. La saison forçait les Français à abandonner les Alpes. Ils se replièrent vers Savone. 1. 21 septembre Le général Pichegru venait de conquérir la Hollande à la France. La paix avec le roi de Prusse fut la suite de cette glorieuse conquête. Guidé par son favori, Godoï, le roi d'Espagne Charles IV se décide à traiter avec la République française dont l'armée triomphait aussi aux Pyrénées. La coalition, réduite à l'Angleterre et à l'Autriche, se trouvait bien affaiblie, et l'Italie était menacée plus que jamais. La France, après avoir calmé Gênes, endormi Venise et la Toscane, troublé le royaume de Naples, renouvelait ses offres séduisantes au roi de Sardaigne qui se trouvait dans une position très critique. Le boulevard des Alpes était au pouvoir de ses ennemis, ses finances étaient épuisées, ses alliés ne lui prêtaient qu'un faible secours et pesaient sur ses États livrés déjà aux troubles fomentés par les partisans de l'anarchie. Le roi d'Espagne, neveu de Victor Amédée, joignit à ces considérations des raisons d'une haute politique et que ce monarque eut le tort de ne pas écouter. Charles IV lui proposait d'unir ses armes à celles de la France, qui lui assurait la conquête de la Lombardie en échange de Nice et de la Savoie. Le ministre sarde à Berne, le baron de Vignet, reçut les mêmes communications des agents et des généraux français. Le roi repoussa ces offres. Qui peut dire quels événements eût amenés en Europe un changement dans la politique de Victor Amédée ? Deux partis s'agitaient donc dans le cabinet de Turin : les uns voulaient la paix, les autres la guerre ; les premiers voyaient la force et l'avenir de l'Italie dans une alliance avec la République, les autres préféraient la ruine du Piémont à un traité avec ces hommes qu'ils regardaient comme les ennemis de l'autel et du trône. Victor Amédée se rangea de ce dernier parti. La guerre fut résolue et l'alliance avec l'Empereur maintenue. Wallis, qui venait de terminer sans honneur sa campagne sur les Apennins, dut remettre le suprême commandement de l'armée au général en chef De Wins, qui revint avec des forces considérables. Il développa son plan, dont le roi se promettait de grands succès. Mais, au lieu de prévenir les ennemis selon son projet, De Wins, toujours lent, leur laissa le temps de choisir leurs postes, avantage immense à la guerre. Les Français, bien inférieurs en nombre, se préparèrent à la défense par des mesures bien prises, mais la victoire, fidèle jusqu'alors au drapeau tricolore, allait sourire à l'aigle impériale. Une attaque générale est combinée. Les Français occupent une ligne qui s'étend depuis les sommets de Savone jusqu'au col de Tende. La rompre sur son centre, c'est la vaincre sur tous les points. Tous les efforts des Austro-Sardes tendent à ce but. Des engagements simultanés ont lieu au col de Tende, au mont Genèvre, au Mont-Cenis pour favoriser l'opération principale de la Ligurie. Tandis que le baron Colli, à la tête des Piémontais1, dirige ses opérations sur la Spinarda et sur les hauteurs de Garessio pour en repousser les ennemis, Wallis et d'Argenteau, l'un à l'aile droite, l'autre à la gauche de l'armée autrichienne, combinent leurs manoeuvres pour se porter l'un à Savone, l'autre à Final. De Wins, au centre, se précipite sur les importantes positions de Saint- Jacques et de Melogno et s'en empare après huit heures d'une lutte acharnée. Les combats se succèdent pendant trois jours entiers. Massena fait des prodiges de valeur pour reprendre les postes perdus, mais cette fois la constance des Austro-Sarde l'emporte sur l'ardeur des Français. Argenteau se rend maître des redoutes de Settepani, et De Wins force les postes de Vado. -Général, la victoire est à nous, fit le marquis Del Borgo au comte De Wins. -Avec des officiers tels que vous, elle ne devrait jamais nous abandonner. -Général, les Piémontais ont toujours fait leur devoir. -Ils se battent en braves, vous, en héros. 1. 25 juin 1795 Au même instant, un boulet passa en sifflant sur la tête du général De Wins dont le cheval se cabra. Le temps était brumeux, et depuis quelques moments, un épais brouillard enveloppait la terre. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber, l'obs- curité devenait telle que les soldats tiraient au hasard sans voir devant eux. Du côté des Français, l'atmosphère était moins chargée de vapeurs, car le vent, en poussant l'orage vers le point occupé par les Austro-Sardes, favorisait les républicains, qui pouvaient ainsi diriger leurs manoeuvres avec avantage. Massena et La Harpe surent en profiter. Déjà une colonne, s'étant avancée contre les Piémontais, avait rompu leurs rangs. À chaque pas en avant des Français, on voyait reculer et diminuer le nombre de leurs adversaires. La mort fauchait devant eux ; les plus braves tombaient, les autres commençaient à plier. -Marquis, s'écria le général De Wins, vos régiments cèdent ! -À moi Piémont ! hurla Del Borgo en se précipitant au milieu des combattants. Il vole, il renverse les ennemis sous ses pas, il encourage les siens de la voix et de l'exemple. Les soldats se rallient autour de lui : « Vive Savoie ! » s'écrie-t-il en agitant sur sa tête l'étendard d'azur à la croix d'argent qu'il vient d'arracher des mains d'un cornette. « Vive Savoie ! » À ce cri national, les Piémontais poussent un hourra frénétique et reviennent à la charge avec une nouvelle ardeur. Alors s'engage une mêlée affreuse, soldats contre soldats s'attaquent à la baïonnette. Le sang coule à longs flots. Les morts et les mourants jonchent le sol rougi. Les combattants se prennent corps à corps, ils se déchirent de leurs mains crispées, quelques-uns s'étreignent en cherchant à s'étouf- fer, ils luttent, se renversent et roulent sur la poussière, sanglants et déchirés mais sans se quitter, sans lâcher leur proie, ils se mordent encore dans une dernière et suprême convulsion, hideux baiser de la mort ! Les cris, les plaintes, les gémissements se mêlent au cliquetis des fers, au bruit sourd du canon, au roulement des tambours. Le désordre est partout. Ce n'est plus un combat, mais une boucherie. Del Borgo se fraye un passage au milieu des rangs ennemis. Repoussé, il s'avance de nouveau, souillé de sang et de boue, blessé à une cuisse et à la tête. Il combat toujours avec la même intrépidité, son courage et son agilité semblent lui prêter une force surnaturelle. Tout cède devant lui, mais entouré d'ennemis, cerné de toutes parts, seul, éloigné des siens, dix glaives sont levés sur sa tête. Deux de ses adversaires mordent déjà la poussière, un troisième est renversé, les autres sont repoussés. « À moi, Savoie ! » hurle-t-il, et ses fidèles Piémontais accourent tandis qu'il frappe, qu'il tue, qu'il renverse. Tout à coup, il s'aperçoit qu'un gros d'ennemis est déjà maître du terrain disputé que les impériaux viennent d'abandonner. Il s'élance, et, par un mouvement suprême et désespéré, il jette au milieu de la mêlée l'étendard sacré de l'auguste maison de Savoie. « À nous ! » s'écrie-t-il. Les Piémontais se précipitent. Un horrible combat s'engage. Français, Piémontais, Autrichiens, tous se jettent à la fois pour s'emparer de l'étendard. Del Borgo s'élance, il est repoussé. Il s'avance encore, une baïonnette traverse sa poitrine. Il chancelle, s'arrête et semble bondir au centre du combat. Des coups l'atteignent de tous côtés. Il frappe, il va, il court, il ne sent rien. On le blesse au front, il se retourne et tue. Une balle lui fracasse une épaule, il rugit et bouscule sous lui ses adversaires. On dirait un mort qui marche. Sa face est voilée de sang mais son épée frappe toujours convulsivement devant lui. Elle atteint un officier français qui venait de s'em- parer du glorieux drapeau de Savoie. Del Borgo le renverse, lui arrache la bannière. « Victoire ! » crie-t-il d'une voix mourante, et aussitôt il tombe, percé de coups, affaibli par le sang qu'il perd de dix blessures à la fois. Les Piémontais s'élancent, l'enlèvent dans leurs bras, l'enveloppent avec le drapeau qu'il a conquis, et vont le déposer sur un brancard. Accablés par le nombre, les Français sont obligés de céder. Ces succès glorieux relèvent l'espoir des Piémontais. Ils assaillent simultanément les Français dans leur camp retranché de la Spi narda, ils leur enlèvent successivement tous les postes qu'ils occupent sur les Apennins, depuis les sources de la Bormida jusqu'au Tanaro, et les repoussent sur Garessio. Kellermann, battu sur tous ces points, doit penser à la retraite. Il encloue vingt-deux canons et deux obusiers, et se replie successivement par Borghetto, Ballestrino et Zuccarello, et va prendre, vers les sources du Tanaro, une position défensive que lui désigne le général Alexandre Berthier, forte de sa nature et mieux liée avec celles du col de Tende. Chapitre X Plusieurs officiers supérieurs, penchés sur un mourant étendu sans connaissance sur un brancard non loin d'une ambulance où l'on n'avait pas eu le temps de le transporter, interrogeaient du regard et de la voix le chirurgien en chef qui venait de déposer les derniers appareils sur les blessures de l'héroïque guerrier couché dans son glorieux lit de mort. -Messieurs, dit l'homme de l'art d'un air grave et triste, nous n'avons pas de ressource quand les parties vitales sont lésées. À Dieu seul appartient le secret de la vie. Une larme mouilla l'oeil austère du marquis Del Carretto. -Je l'ai tenu enfant sur mes genoux, fit-il. Était-ce à moi, vieillard, à escorter sa bière ! -Ne le plaignons pas, reprit le général Colli, envions plutôt le guerrier qui reçoit la mort sur le champ d'honneur. -Monsieur, dit d'une voix suave la soeur de charité qui prêtait ses pieux secours aux malades de l'ambulance et qui assistait le chirurgien en chef dans ses tristes et difficiles opérations, monsieur, le blessé vit encore, espérons dans la bonté de Dieu. -Il faudrait un miracle, ma soeur, reprit le chirurgien, et nous n'avons pas le droit d'y compter. La soeur soupira et approcha des lèvres du blessé un flacon contenant une liqueur limpide et dorée. Mais elle essayait en vain d'in- troduire quelques gouttes du baume bienfaisant entre les dents contractées du moribond, il ne donnait aucun signe de vie. Elle posa sa main sur son front glacé et tressaillit. -Est-ce fini ? dit-elle avec épouvante. -Non, reprit le chirurgien qui venait d'approcher un miroir de sa bouche, non, il vit encore, il va reprendre connaissance. -Dieu soit loué ! fit la pieuse soeur en tombant à genoux auprès de lui, épiant avec une touchante sollicitude le retour fugitif de la vie sur les traits livides du malade. Le roulement du tambour avait rappelé les officiers à leur poste. De nombreux blessés, qui venaient d'arriver, réclamaient les soins du chirurgien en chef. Del Carretto et la soeur restèrent seuls près du mourant. Le premier s'inclina en soulevant Del Borgo dans ses bras. Sa tête appesantie retomba renversée en arrière, tandis que la soeur et le vieil officier humectaient d'eau fraîche son front et ses lèvres. Peu à peu, le sang sembla refluer vers son coeur, sa poitrine se souleva, il entrouvrit ses lèvres, respira faiblement et souleva ses longues paupières fermées. -Il vit ! s'écria la soeur avec une indicible expression de joie. Le mourant promena autour de lui un regard terne et indécis, il murmura un mot, un nom, d'une voix si faible que la soeur, penchée sur lui, ne l'entendit même pas. -Un prêtre, murmura-t-il enfin d'une manière plus intelligible. -L'aumônier est loin d'ici, reprit la soeur, mais dans les cas urgents, j'ai le droit d'absoudre. Et la sainte femme approcha des lèvres du mourant une relique bénie. Il regarda attentivement la main qui lui offrait le reliquaire, tressaillit et leva les yeux vers la soeur de charité. Une larme humecta ses yeux déjà vitrés, il soupira et dit avec une douce expression de tristesse : -Était-ce à vous à m'ouvrir le ciel, à vous à qui j'ai fermé la terre ! -J'ai pleuré pour deux, vous devez être pardonné. -Vous, toujours vous, mon bon ange jusqu'à la fin ! La soeur laissa retomber son visage sur la main du marquis et la baigna de larmes. -Del Carretto, dit le mourant en se tournant vers son ami, quand je ne serai plus, prends soin de cette femme, elle aura besoin d'être consolée. -Ma tâche est accomplie, dit Nathalie en relevant son noble et calme visage que les années et les douleurs n'avaient pu changer. Dieu aura enfin pitié de moi. -Madame, dit Del Carretto en s'inclinant avec respect, il vous reste un frère pour vous fermer les yeux. Del Borgo pressa la main de son ami. Ses yeux se refermaient, sa respiration s'engageait et ses traits se contractaient convulsivement. La soeur et l'officier priaient à voix basse. -Nathalie, murmura Del Borgo avec peine et en portant la main à sa poitrine, Nathalie, de l'air, car j'ai à vous parler. La soeur le souleva, tandis que Del Carretto agitait son chapeau pour ramener un air plus frais dans le sein oppressé du mourant. -De l'air ! de l'air ! reprit-il à travers le râle et le sifflement aigu qui secouait sa poitrine. -Hélas ! fit la soeur. Un violent hoquet saisit le malade, ses lèvres s'injectèrent d'une légère écume sanglante. La religieuse passa convulsivement sa main sur ses yeux. -Nathalie, dit-il après quelques secondes, Nathalie, promet- tez-moi d'accomplir mes dernières volontés. -Je vous le jure, reprit-elle en portant à ses lèvres sa main déjà froide et raidie. -Ce soir, partez pour Turin, introduisez-vous jusqu'à elle... -Ah ! fit Nathalie en pâlissant. -Vous hésitez ! -Non, j'irai. -J'en étais sûr, merci. Vous lui direz que je bénis ma mort pourvu qu'elle soit heureuse, qu'elle a ma dernière pensée, et vous lui donnerez ceci, fit-il en détachant de son col une chaîne à laquelle était suspendu un médaillon en or. Nathalie le prit en frissonnant. -Je vous obéirai, dit-elle avec calme. Et à présent, j'espère dans la miséricorde du Seigneur, car j'ai bu jusqu'à ma dernière goutte de fiel. Mais Del Borgo avait refermé ses yeux. Les paroles de la pauvre soeur avaient été murmurées si bas qu'il ne les avait pas entendues. Del Carretto et soeur Marthe restèrent longtemps à genoux, assistant à cette lente et pénible agonie. Ils étaient encore là tous deux, graves et silencieux, lorsqu'un chirurgien, s'avançant vers eux, dit avec respect : -Ma soeur, les mourants réclament là-bas vos soins, vous n'avez plus rien à faire ici. -J'y vais, dit la religieuse en se relevant et en voilant la face du mort avec le bout du drapeau sous lequel on l'avait couché. -Ne l'abandonnez pas, vous son ami, reprit-elle en se tournant vers Del Carretto, moi j'ai d'autres devoirs à remplir. Et, rabattant sa large coiffe sur son visage, soeur Marthe s'ache- mina d'un pas ferme vers l'ambulance. Fier des succès que venaient d'obtenir les Austro-Sardes, le général De Wins occupa Final, Vado et Savone, interrompit les communications des Français avec Gênes, se mit en contact avec les Anglais maîtres de la mer, et laissa défiler devant lui sans l'inquiéter l'armée ennemie traînant avec elle ses canons et ses bagages. Car, rentrant dans son système d'inaction, ce général s'établit dans un château aux portes de Savone, arma des corsaires pour son compte, et ne s'occupa qu'à trafiquer des prises qu'on lui amenait. Cette conduite inexplicable était-elle imposée par des ordres secrets de la cour d'Autriche, ou, sûr de son impunité, le général se laissait-il entraîner par sa lenteur ou maîtriser par son avarice ? L'opinion publique se soulevait avec indignation contre une telle conduite. Victor Amédée dit avec amertume « qu'il serait forcé de traiter avec les Français. » Les épigrammes pleuvaient contre le général, qui reçut dans une dépêche anonyme le brevet de membre de l'Académie degli Immobili -des immobiles. Les ducs d'Aoste et de Montferrat tentèrent quelques expéditions sans résultat. Le marquis de Bellegarde attaqua infructueusement 1 200 Français retranchés au col de Termini. Le colonel Christ échoua également à celui de Tende. Le major Bonneau, émigré français, crut pouvoir enlever le poste de Saint-Martin, faiblement gardé par le général Serrurier. Vivement repoussé, prêt à être fait prisonnier, il se donna la mort plutôt que de tomber dans les mains des républicains, craignant avec raison de monter à l'échafaud comme émigré pris les armes à la main contre son pays. La victoire, qui avait un moment souri aux Piémontais, les abandonnait sur tous les points. Les Français se rendirent maîtres du village de La Thuile, du col du Mont. Le duc de Montferrat fut repoussé du Petit Saint-Bernard. Les Autrichiens, d'un tiers supérieurs en nombre aux Français, étaient loin de seconder les efforts des Piémontais, dont ils entravaient plutôt les déterminations. En France, on venait de proclamer la Constitution de l'an III. Schérer, qui s'était montré bon officier en Belgique et à l'armée des Pyrénées, amena des renforts à l'armée d'Italie dont la conduite lui fut confiée. Il remplaça Kellermann, habile général divisionnaire mais médiocre général en chef. Les Austro-Sardes s'étaient retranchés dans des positions fortifiées par l'art et la nature. L'hiver approchait. « Les Français, dit un historien italien, Botta, contraints par la faim de s'ouvrir la route de Gênes, seule ville qui pût les alimenter, s'armant d'un courage indomptable contre les rigueurs de la saison, résolurent de tenter si la valeur est plus puissante que la force, et si l'audace peut triompher de la fortune. » Wallis commande l'aile gauche des confédérés à Loano, Argenteau le centre à Roccabarbana, Colli à la droite à Pianeta et à Saint-Bernard. De Wins, atteint d'une attaque de goutte, donne toutes ses dispositions pour la bataille et en confie la direction à Wallis. Je ne m'arrêterai point à décrire cette brillante victoire de Loano1, immortelle page des annales françaises. Massena, dès ce jour, inscrivit son grand nom dans nos fastes. Schérer, qui ne connaissait point encore les Apennins, eut la grandeur et la modestie de confier à Massena les opérations centrales sur lesquelles reposait tout le succès de la bataille. Celui-ci harangue ses troupes avec cette éloquence simple et passionnée qui maîtrise les masses, et les conduit audacieusement à l'ennemi à travers les précipices, au milieu des ténèbres d'une nuit orageuse, surprend Argenteau, fond avec impétuosité sur le centre des confédérés, le rompt, emporte successivement Roccabarbana, Bardinetto, Montecalvo, Melogno, tue tout ce qui lui résiste, fait prisonniers ceux qui se rendent, descend vers la mer, isole les Impériaux, prend à dos le corps d'armée commandé par Wallis. Tel fut le résultat des manoeuvres les plus hardies et les plus promptement exécutées. L'affreuse déroute du centre paralyse les deux ailes, qui opposaient une défense héroïque. Tandis que la division d'Argenteau fuyait dans toutes les directions, celle de Massena bivouaquait sur le champ de bataille au milieu des horreurs de la tempête et par un tel froid que plusieurs sentinelles gelèrent. Elle prit à peine quelques heures de repos. Dès l'aube, elle se remit à poursuivre l'ennemi. « Pieds nus, sans pain, » comme a dit un grand poète, « ces fiers républicains marchaient à la victoire. » Le pressentiment des hautes destinées de la France, dont ils étaient les instruments, donnait à ces hommes cette sublime confiance qui opère les miracles. Est-ce inspiration, est-ce fatalité, est-ce dévouement, Dieu seul le sait. Mais à chaque grande crise sociale, on voit les hommes subir toujours la même influence, quelle que soit l'époque où ils se trouvent, le but où ils tendent et la passion qui les agite. Schérer s'empara des fortifications autour de Loano, Victor, Augereau, Suchet et Cervoni se couvrirent de gloire dans cette mémorable journée qui initiait par un coup d'éclat cette glorieuse 1. 28 novembre épopée que l'épée de la France allait dérouler en Italie. La victoire de Loano fit regagner aux Français la ligne de Saint- Jacques et de Final que Kellermann avait été contrait d'abandon- ner. Wallis opéra sa retraite sur Dego, le brave Roccavina et le baron Colli tâchèrent d'arrêter l'impétuosité des Français, mais ces nobles tentatives n'eurent aucun résultat. Le génie de Massena d'un côté, et la lenteur indécise des Autrichiens de l'autre, tout concourut à obliger les Piémontais à se replier sur Ceva. Les Autrichiens eurent 4 000 morts à Loano, 5 000 prisonniers et une partie de leur artillerie et de leurs munitions perdues. Les Français recouvrèrent toute la Ligurie et rétablirent leurs relations avec Gênes. En Italie, l'indignation fut générale contre les troupes qui avaient si mal secondé les Piémontais. Schérer prit ses quartiers d'hiver dans les vallées du Tanaro et de la haute Bormida. Quelques négociations de paix s'ouvrirent à Bâle mais elles restèrent sans effet parce que le Directoire protesta que la République française conserverait la Belgique et ne renoncerait ni à la ligne du Rhin, ni à celle des Alpes, ses limites naturelles. La France, comme Rome, traçait un cercle autour de ses ennemis en imposant sa fière et hautaine volonté. Le sentiment de la dignité chez les nations est, comme celui de l'honneur chez les individus, le secret de toute grande action. À Turin, on murmurait hautement contre l'Autriche, et les deux partis qui divisaient le Conseil s'aigrissaient chaque jour davantage. -Tendons la main à la France pour sauver l'Italie, disaient les uns. -Souvenons-nous, reprenaient les autres, qu'il vaut mieux céder à la force qu'à la peur de la force. Victor Amédée, tiraillé par ces avis divers, désabusé de sa confiance dans les coalisés, osa regarder le péril en face, et répondit avec magnanimité : -Je garderai la foi jurée. Le roi de Naples, qui avait promis 10 000 hommes, n'en envoya que deux mille. L'empereur, plus fidèle à sa parole, fit partir de l'Allemagne pour le Piémont 30 000 hommes sous la conduite du général Beaulieu. On lui donna pour lieutenants généraux Mélas et le brave Roccavina, mais on lui laissa d'Argenteau qui avait fait perdre la bataille de Loano. Le baron Colli conserva le commandement des troupes piémontaises. Il avait pour lieutenants généraux le baron de La Tour et le comte Rovere. Ses forces ne s'élevaient pas à vingt-quatre mille hommes. Le duc d'Aoste commandait un camp de réserve près de Saluces. Les Anglais, resserrant leurs croisières dans la Méditerranée, affamaient les Français dans la rivière du Ponent et dans le comté de Nice, où les vivres manquaient. Le Directoire, bien décidé à franchir enfin les barrières de l'Ita- lie devant lesquelles Schérer s'était arrêté avec cette intuition qui dans ces moments suprêmes fait deviner à une nation les hommes de génie appelés à la sauver, confia l'armée destinée à cette grande entreprise à Bonaparte, alors âgé de vingt-six ans ! Deux ans auparavant, les Français avaient dû à ses talents les succès obtenus sur le col de Tende. Avec son regard d'aigle, il vit la position des deux armées et le soleil de son avenir qui se levait à l'horizon. Son armée effective se montait à 40 000 hommes, d'autres disent à 30 000. -Vous manquez de tout, dit-il à ses héroïques soldats en haillons et maigris par la faim. Vous manquez de tout, vous devez tout attendre de la Victoire, qui vous rendra maîtres de cette belle Italie ! Beaulieu avait moins de talent que d'expérience. Général formé à l'école de l'ancienne tactique, il n'allait opposer que des vues médiocres aux vastes conceptions de Bonaparte. Celui-ci le déconcerta par de fausses attaques. Tantôt il réunit ses troupes sur un point, tantôt il les jette à l'improviste sur un autre. Il parvient à séparer Colli d'avec Beaulieu, il demande à Gênes le passage de la Bocchetta et le fort de Gavi, feignant de menacer le Milanais sur cette ligne. Beaulieu, alarmé pour la Lombardie, dupe de la ruse de Bonaparte, divise ses forces pour couvrir les États de l'em- pereur, demande à son tour l'occupation de la Bocchetta. Le sénat génois est dans une extrême agitation, deux partis divisent la République : le peuple est pour la France, les nobles pour l'Autri- che. Sans attendre la réponse, Beaulieu occupe le passage contesté, s'avance sur Voltri, ordonne à d'Argenteau de s'emparer des trois redoutes de Montenotte, attaque lui-même Sassello et l'em- porte d'assaut. Cervoni se replie et les Impériaux sont maîtres de Voltri. Au lieu d'attaquer simultanément à Montenotte, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, d'Argenteau n'attaque que le lendemain. Il avait l'avantage du nombre et les Français celui de la position. Une égale valeur est déployée de part et d'autre. Artillerie, mousquetterie, arme blanche, tout est mis en usage. On se bat corps à corps, les soldats semblent possédés d'une haine insensée et frénétique. Enfin, les Autrichiens entrent dans les deux redoutes et dirigent tous leurs efforts contre la supérieure. Là, un nouveau combat recommence avec acharnement. L'his- toire offre peu d'exemples d'une lutte aussi héroïque. À cette époque glorieuse, les soldats français, qui allaient labourer le sol de l'Europe sous leurs pas de géants, semblaient porter les destins du monde, non pas dans un pli de leur manteau, comme ce fier Romain, mais dans le fond de leurs gibernes. Chaque siècle a une mission providentielle à accomplir, une idée qu'il élabore pour le progrès de l'humanité. La poésie, la science, l'industrie et la guerre sont les moteurs de la civilisation : le sort des nations, comme la mer, a des gouffres cachés et des orages soudains. Bien aveugle celui qui ne voit dans les destinées du monde et dans les agitations de l'océan que le choc des passions et le combat des flots sous l'haleine des vents, et qui n'aperçoit pas ces rayons du ciel qui soulèvent les tempêtes et ce souffle éternel qui pousse l'humanité ! Mais les Autrichiens se rendent maîtres du terrain. Déjà le combat s'engage sur la crête même de la tranchée. Le colonel Rampon, qui défend cette redoute importante, se tourne vers ses soldats et s'écrie : -Je jure de vaincre ou de mourir au poste qui m'est confié. Tous les braves qui l'entourent répètent ce généreux serment. Les ennemis sont repoussés. La nuit suspend cette lutte qui doit recommencer à l'aurore1. Bonaparte envoie durant la nuit des renforts à l'intrépide Rampon qui les place en embuscade dans un épais taillis. Au point du jour, les Autrichiens renouvellent l'as- saut, accueillis par une grêle de balles qui partent des bois, qui jaillissent des broussailles et des halliers, et par la mitraille des batteries de la redoute. Ils s'arrêtent étonnés et glacés de terreur, ils rompent les rangs et s'enfuient en désordre. Roccavina est blessé. Bonaparte se présente à ses troupes et les soldats, aimantés par son regard, volent et renversent tout devant eux. La Harpe tourne la position ennemie, qui se voit ainsi foudroyée par le flanc et le revers. Alors les restes de la division d'Argenteau se replient en toute hâte sur Magliano, Pareto et Dego. Le champ de bataille resta jonché de morts. D'Argenteau, toujours lent et indécis dans ses opérations, causa la perte de l'armée autrichienne que la défaite de son centre força de battre en retraite. Beaulieu espérait se maintenir encore sur les rives de la Bormida, mais Bonaparte ne lui laisse pas le temps de réparer ses pertes, il l'entoure de forces suffisantes pour le tenir en échec, tandis qu'il dirige tous ses efforts contre les Piémontais qui se soutenaient vaillamment à Testanera. Ces deux journées firent perdre aux confédérés toutes leurs positions. Le baron Colli, qui jusque-là s'était bravement défendu sur tous les points qu'il occupait, dut se retirer à Millesimo près de Ceva. Bonaparte, ayant ainsi séparé l'armée impériale de la 1. 14 avril royale, se jette entre deux pour les empêcher de se réunir. Cette manoeuvre habile assurait un avantage immense à l'armée républicaine. Augereau attaque Colli à Millesimo, les Piémontais soutiennent intrépidement le premier choc, mais, enfoncés par les colonnes françaises, ils reçoivent l'ordre de se replier vers les sources des deux Bormida. Les républicains les pressent dans cette retraite, leur font des prisonniers et isolent un corps d'Austro- Sardes qui ne peut se rallier à l'armée. Le vieux comte Provera en est le chef. Il a pour lieutenant l'intrépide marquis Del Caretto. Il conçoit le hardi projet de gravir le sommet de la montagne où se trouve l'antique château de Coseria. C'est là qu'il veut se défendre, sans artillerie, sans munitions, sans vivres ; résolution sublime et désespérée, généreuse folie des grandes âmes. Mais si ces actes isolés n'ont pas une influence immédiate pour le salut d'une armée, ils aident toujours beaucoup au succès de leur cause par l'enthousiasme dont ils électrisent les âmes. L'enthousiasme est le sentiment qui produit les grandes actions et qui inspire les oeuvres immortelles. Bonaparte ordonne de forcer dans la journée ce poste dont l'au- dacieuse résistance l'irrite et le frappe d'admiration. Trois fois les Français montent à l'assaut, trois fois ils sont repoussés. Le général Joubert est blessé au front, les généraux Bannel et Guérin sont tués à la tête de leurs colonnes. Une lutte sanglante s'engage jus- qu'à la nuit. Augereau cerne plus étroitement les assiégés, craignant qu'à la faveur des ténèbres ils ne se fassent jour, l'épée à la main. Colli tente vainement de dégager Provera, il est repoussé. Le lendemain, le combat recommence. Provera ne perd rien de son audace, ses braves soldats, mourant de soif et de faim, continuent à soutenir la lutte la plus opiniâtre et la plus héroïque. Les Français redoublent d'efforts. Tout à coup, Bonaparte s'écrie : -Le chef de poste est tué ou blessé. La consternation règne parmi les siens. En effet, le brave Del Carretto venait de succomber. Provera, affligé de la perte de ce noble guerrier, dépourvu de tout, sans espoir de secours, se rendit après une capitulation honorable. Les Français s'emparent ensuite de Montezemolo. Le drapeau tricolore flotte dans la vallée du Tanar. « Ce fut, » dit Bonaparte, « un spectacle sublime que notre arrivée sur ces hauteurs, d'où nous découvrions les riches plaines du Piémont, dont les formidables barrières venaient de tomber devant nous. Annibal, m'écriai- je, a franchi les Alpes, nous les avons tournées. » Mais les Français marchaient de victoire en victoire au pas de charge. Poggio et Magliano sont soumis. D'Argenteau, qui était à Pareto avec six mille hommes, laissa culbuter les alliés sans sortir de son inaction. Sa conduite, vivement blâmée par les Piémontais, le fit rappeler à Vienne où il fut soumis à un conseil de guerre. La mésintelligence commençait à régner entre le général Colli et le général Beaulieu. L'intérêt d'un danger commun peut réunir deux nations rivales, mais le levain des vieilles haines aigrit bientôt toutes les relations, et la ligue faite pour les sauver hâte leur chute. L'ennemi triomphe plus facilement d'adversaires affaiblis par leurs divisions intestines. Des deux côtés, on se reprochait les fautes commises, et qui était une conséquence des circonstances où l'on se trouvait plus que de l'incapacité des généraux. En vain le tocsin appelait le peuple aux armes. Malgré son attachement pour ses princes, le peuple ne se hâtait pas de grossir les rangs de l'ar- mée austro-sarde. Les soldats alliés traitaient les habitants comme en pays de conquête. Un grand mécontentement pesait sur ces populations honnêtes, et les Français marchaient précédés par ce mot magique : « Liberté ! ». Le vent le portait au milieu de ces cités mornes et attristées. Soudain, chacun tressaillait, le coeur battait plus fort dans la poitrine de ces hommes généreux. Ils croyaient respirer un air plus pur, plus embaumé, ils oubliaient qu'avant d'être libre, un peuple doit être indépendant, et que bien assez de douleurs pesaient sur l'âme du vieux roi. Colli s'était retranché au camp de Pederegera. Augereau et Serrurier sont repoussés, mais Bonaparte arrive, et les Piémontais sont forcés de se replier au confluent de la Corsaglia et du Tanaro. Malgré tous les efforts des Français, le fort de Ceva, confié au vieux comte de Tournefort, tint bon. Il ne fut livré qu'en vertu de l'armistice de Chérasco. Colli avait élevé des redoutes et des retranchements sur les hauteurs de la Nielle où il s'était retranché. Il avait disposé ses forces de manière à couvrir Mondovi. La droite, commandée par le général de Bellegarde, s'appuie à Notre-Dame de Vico ; le centre, par le général Solar, à Saint-Michel ; la gauche, par le général Vitali, à Lesegno. Les bataillons de Joubert et de Serrurier traversent la rivière, s'emparent de la batterie du pont, gravissent les hauteurs qui dominent le château de Saint-Michel, se livrent au pillage et au carnage. -Compagnons, s'écrie un soldat dont les traits animés et les habits pleins de sang prouvaient la part active qu'il avait prise à l'action, qui de nous abattra du premier coup ce jeune oiseau de proie debout sur cette brèche qu'il défend presque à lui seul ? Il se bat bien. Une pièce de sept sols et demi1 à celui qui le couche le premier. Dix fusils se dirigent vers un seul point et dix balles atteignirent en sifflant le jeune officier qui chancelle, vacille, tourne sur luimême et roule jusqu'aux pieds de Louis, qui s'était élancé pour saisir sa proie. -Il vit, il vit encore, s'écria-t-il après avoir porté la main au coeur du blessé. Et il le prit dans ses bras comme une mère qui relève son enfant après une chute, il courut et l'emporta à quelques pas, l'appuya contre un mur ébréché mais peu exposé au feu de la mitraille, il le posa à terre, releva sa tête pâlie, lui fit un soutien d'une grosse 1. Menue monnaie fort commune en Piémont depuis le règne de Charles Emmanuel III ; elle n'est plus aujourd'hui en usage. pierre détachée du mur par un éclat de bombe, se pencha vers lui, lui introduisit le goulot de sa gourde entre ses dents crispées par l'agonie, et lui fit avaler ainsi quelques gouttes d'eau-de-vie. -Il ne s'éveille pas, fit-il d'un air farouche. Et il dégrafa l'habit de l'officier. Une large blessure traversait sa poitrine, le sang s'était figé entre les lèvres de la plaie, et le malheureux jeune homme étouffait. Louis fit un cri sauvage et il posa sa bouche sur la blessure pour sucer le sang qui, se frayant une issue, s'échappa à longs flots, tout fumant et vermeil. -Le sang d'un ennemi est bon, murmura le soldat en léchant ses lèvres d'un air féroce et hébété. Le jeune blessé avait lentement rouvert les yeux, il respira avec avidité, vit le soldat attentif à le secourir. -Merci, fit-il. Mais Louis le regardait avec une horrible expression de haine. -Merci de quoi ? De ne pas t'avoir laissé mourir ? Oh ! ne te hâte pas de me remercier, ta vie m'appartient, j'ai voulu la prolonger pour en savourer toute l'agonie. -Au nom de l'humanité, fit le blessé qui n'avait pas compris, cherchez-moi un confesseur. -Un confesseur, un calotin, reprit le soldat de la République, c'est bien digne d'un aristocrate. Tant qu'ils sont jeunes et vigoureux, ils se gorgent de débauches, se couvrent de crimes, et quand vient la mort, vite un confesseur pour les aider à gagner le ciel. Justice de Dieu, où es-tu ? -On n'insulte pas un mourant, dit l'officier d'une voix faible. -Non, mais on lui fait justice. -Que me veux-tu alors ? -Capitaine Krudner, tu cherches un confesseur, me voici prêt à écouter tes fautes. Il y avait quelque chose de solennel dans la voix de Louis. Le capitaine tressaillit, il passa sa main mourante sur ses yeux déjà vitrés. -Je n'ai jamais vu cet homme, fit-il, je ne le connais pas. -Mais je te connais, moi, et je vais t'aider à te rappeler tes fautes passées. À genoux ! s'écria-t-il avec impétuosité et en secouant violemment le mourant qu'il força à retomber agenouillé devant lui. Celui-ci râla et se renversa de côté sur ses genoux devant le soldat debout et frémissant. -Parle, je t'écoute. -Je ne sais si tu as le droit de m'absoudre, dit-il en relevant sa tête sur sa main dont il cherchait à se faire un appui, mais je sens la mort et j'ai besoin qu'une voix humaine m'aide à désarmer la colère de Dieu. Louis se prit à rire d'une façon insensée et cruelle. Krudner le regarda étonné et se tut. -Parle ! s'écria le soldat avec colère. -Mes idées commencent à se troubler, soupira le mourant, la mémoire me manque et ma voix s'éteint. -Ah ! la mémoire te manque ! hurla Louis furibond, la mémoire te manque ! Eh bien ! je t'aiderai, moi. Le blessé leva un oeil hagard vers Louis en le voyant si bouleversé, un frisson courut dans tous ses membres déjà roides et glacés, il eut peur. -Mon Dieu, qu'a-t-il ? dit-il avec épouvante. Louis, dardant son oeil fauve et sanglant dans ce regard alarmé : -Comte de Krudner, dit-il avec sévérité, la mémoire vous manque ! Oh ! j'ai pitié de vous devant un tel endurcissement ! La mémoire vous manque ! Le meurtre et le viol sont donc choses légères qu'on oublie aisément quand on est grand seigneur. Krudner avait pâli et, de ses deux mains convulsives et crispées, il se voila la face. -Ah ! murmura-t-il d'une voix étouffée. -Comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi, et je serai inexorable comme la justice de Dieu. -Pitié, fit le mourant avec un geste suppliant. -Comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi. Une noble et sainte femme avait quatre fils à l'armée du roi, dont vous étiez officier, vous, comte de Krudner. Trois de ses fils furent tués au combat du Col-Ardent, et la mère ne pleura pas, car ils étaient morts en faisant leur devoir. -Je ne me souviens pas, interrompit le blessé qui semblait chercher à recueillir ses souvenirs. -Comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi. Cette femme, restée seule au village, vivait avec sa fille, radieuse enfant de quatorze ans. Le blessé se redressa avec épouvante. -À genoux ! misérable ! s'écria Louis en le repoussant vivement du bout du pied sur le sol. -Comte de Krudner, continua-t-il en lui arrachant de la boutonnière la médaille des braves et en la rejetant loin d'eux, comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi. Un soir, trois officiers de l'armée royale vinrent heurter à ce seul béni. Ils avaient faim, et la pauvre femme leur offrit tout ce qu'elle possédait, elles les reçut en amis, en frères... Comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi, honte et infamie ! Qu'avez-vous fait de cette enfant ? -Pitié ! s'écria le mourant qui retomba comme foudroyé sur la terre. -Comte de Krudner, si vous avez oublié, je me souviens, moi. Ce que vous en avez fait, je vous le dirai. On enleva l'enfant à sa mère, et ces lâches, après avoir assouvi sur cet ange leurs passions les plus brutales, vinrent la jeter morte et déshonorée au pied de son lit virginal ! Krudner s'était traîné jusqu'aux genoux de Louis, écrasé de honte, pâle de ses remords, en vautrant son front dans la poussière. -Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il. Homme, est-ce en son nom que tu viens me maudire ? -Comte de Krudner, cette mère qui n'avait pas pleuré la mort de ses trois fils mourut de douleur sur la tombe de sa fille ! Mais cette mère avait un quatrième fils, cette fille avait un quatrième frère. Comte de Krudner, je suis ce fils et ce frère... Et Louis se redressa avec hauteur devant le jeune homme qui s'était prosterné devant lui. -Oh ! tue-moi, c'est de ta main que je dois mourir ! Et Krudner se traînait tout sanglotant aux pieds de Louis qui s'éloignait de lui pas à pas avec horreur. -Que justice soit faite ! s'écria-t-il enfin en tirant son épée et en s'avançant vers Krudner. Celui-ci tendit tranquillement sa gorge. -Ton pardon, par pitié, ton pardon, afin que Dieu puisse m'absoudre. -Non, sois maudit ! s'écria Louis en lançant son épée et l'ayant repoussé une dernière fois avec mépris. Il s'éloigna en courant et rejoignit ses compagnons qui continuaient à combattre. Pendant ce temps, le régiment de Savoie, commandé par le comte de Varax, avait repoussé les Français, qui durent abandonner le succès de cette entreprise. Colli était dans une position excellente environnée de deux rivières profondes au printemps. Il avait hérissé leurs bords de fortes batteries dans l'attente des secours promis par le roi et par Beaulieu. Bonaparte, indigné de l'échec qu'il venait de recevoir, convoque un conseil de guerre. Sa parole puissante porte la conviction dans tous les esprits de l'urgence d'agir avec promptitude pour ne pas laisser aux alliés le temps de se reconnaître. Une soudaine attaque est résolue. Le lendemain, toutes les colonnes s'ébranlent. Massena passe à gué le Tanaro et s'empare de Saint-Michel. Joubert et Serrurier menacent le flanc des Piémontais. Bonaparte débouche à Lesegno. Guïeux et Fiorella forcent les postes de la Corsaglia. L'armée française manoeuvre avec un accord et une précision admirables pour se porter sur Mondovi et tourner Colli. Celui-ci, craignant d'être débordé par l'armée républicaine, se hâte de venir prendre une position avantageuse à Vico. Les Français l'atteignent bientôt près du village de ce nom et l'attaquent sur divers points avant qu'il ait le temps de se préparer à la bataille. La cité de Mondovi était une des villes les plus ardentes pour les idées nouvelles, c'était le foyer des plus chauds patriotes. La bataille qui eut lieu dans ses murs1 fut une des plus fatales à l'armée royale. Ce fut une journée de désastres et de confusion. Les régiments piémontais combattaient sans direction déterminée. Les ordres et les contre-ordres se succédaient et mettaient le trouble dans les rangs. La garnison du château, en voulant réprimer les fuyards, accroît le désordre. La butte sur laquelle s'élève la place de Mondovi est à couvert d'une crête aiguë formant entre le bourg de Vico et la ville une contre-garde naturelle. Au sommet de cet angle saillant est un monticule appelé le Briquet ; ses côtés vont finir en deux vallons étroits aux deux faubourgs de la ville, dont chacun a un pont de pierre sur l'Elero. Les troupes sardes, placées à trop grands intervalles au-devant du bourg de Vico furent attaquées à l'aube du jour par l'avant-garde française. Une partie fut mise en déroute. Le Briquet soutenait depuis six heures un combat opiniâtre. Le chevalier Dichat, commandant de ce poste, avait été tué sans que ses braves grenadiers eussent changé de contenance. Les officiers prenaient d'eux-mêmes aux pièces les fonctions des canonniers mis hors de combat, lorsqu'on s'aperçut que deux fortes colonnes filaient sur les flancs de l'armée descendant par les vallons qui isolent la place de Mondovi. Ces deux colonnes, ne rencontrant aucun obstacle, allaient couper la retraite à l'armée du roi. Le général Colli ordonne alors la retraite. Le colonel Stengel, qui avait combattu avec tant de gloire à la tête des 1. 23 avril hussards sous Dumouriez, voulut les poursuivre. Il s'engage dans la plaine à la tête de sa cavalerie, il harcèle les colonnes piémontaises qui défilent. Les dragons du roi s'avancent pour en protéger la retraite. Stengel donne des ordres pour les envelopper. Cependant les dragons du roi, conduits par le marquis d'Oncieux, abordent vaillamment les cavaliers français et les chargent avec vigueur. Stengel s'efforce de rallier les siens qui sont enfoncés, taillés en pièces, mis en fuite. Il tombe lui-même expirant dans leurs mains avec une partie des siens qui se dévouent pour le sauver. Le reste, sous les ordres de Murat, repasse la rivière. Le roi, ne pouvant récompenser tous ceux qui se sont distingués dans cet engagement, fait attacher des médailles d'honneur aux étendards de ce régiment. Le nombre des morts du côté des Piémontais fut de 600 hommes ; 1 300 prisonniers et un grand nombre de drapeaux et de munitions de guerre restèrent aux vainqueurs. Les magistrats de Mondovi présentèrent les clefs de la ville à Bonaparte qui dit à ses troupes : -Soldats, vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Avec de tels hommes guidés par un tel général, doit-on s'étonner des prodiges opérés par l'armée française ? Pendant que les républicains triomphaient avec tant d'éclat sur les rives du Tanaro, Beaulieu, observé par la division de La Harpe, ne s'était pas éloigné d'Acqui. Il ne fit aucune tentative pour secourir les alliés. Le baron Colli porta son quartier général à Fossan, appuyant sa droite à Cherasco et sa gauche à Coni. De ce point, il croyait pouvoir défendre la ligne de la Stura. Il laissa sur la droite de cette rivière ses troupes légères et sa cavalerie, et fit camper l'infanterie aux portes de la ville. Sans un moment de relâche après la capitulation de Mondovi, Bonaparte avait marché vers la Stura, il s'était emparé de Bene et de Carrù, avait forcé les troupes sardes qui se trouvaient aux environs à repasser la rivière, tandis qu'Augereau marchait sur Alba et Serrurier sur Fossan. Les troupes françaises se déployèrent comme un habile réseau prêt à envelopper les alentours de la capitale du Piémont. Le 25, les Français occupent La Trinité, canonnent Fossan, et font pleuvoir une grêle d'obus sur Cherasco afin d'en briser les palissades. L'armée piémontaise est forcée de se replier sur Carmagnole et Carignan. La plus profonde consternation régnait à l'armée et à Turin, dont l'ennemi n'était plus qu'à dix lieues. Victor Amédée enjoignit au baron Colli de se retirer sur la colline de Turin pour couvrir la capitale et de demander à Bonaparte une suspension d'hostilités. Chapitre XI Que notre lecteur nous permette de le faire rétrograder de quelques mois en arrière. Abandonnons un instant cette lutte acharnée et généreuse. D'une part, nous voyons une armée triomphante et héroïque guidée par la victoire, ce Génie ailé de la France qui allait dans son vol faire le tour du monde. De l'autre, nous devons également admirer l'armée piémontaise vaincue, mais glorieuse. Poussée et repoussée dans tous les sens à travers les rochers et les précipices, elle ne se laissa jamais rompre et finit par se présenter en masse aux yeux du roi pour faciliter ses négociations avec l'en- nemi. Omettre la part d'éloges due aux vaincus serait plus qu'une injustice, ce serait une lâcheté. L'Italie et la France sont soeurs. La différence de leurs institutions politiques leur impose seule des destinées diverses. Mais la beauté de leur ciel, la fécondité de leur sol, et avant tout l'intel- ligence de leurs habitants, établit entre elles une parenté sublime que les gouvernements et les préjugés tenteraient en vain d'effacer. Quand deux étoiles jumelles scintillent dans le firmament, en vain les nuages qui passent nous déguisent leur forme ; le rayon brille, la vapeur disparaît et nous les retrouvons telles qu'elles étaient à la première heure de l'éternité. C'était par une belle et brillante journée de novembre, dorée par un joyeux soleil, telle que l'automne semble en hériter quelquefois du printemps. Les prisonniers d'État, renfermés dans la citadelle de Turin, venaient d'obtenir la faveur de la promenade. L'espace qui leur était désigné d'ordinaire était encombré ce jour-là par des matériaux en construction. Le commandant leur avait concédé une étroite circonférence sur l'esplanade. Un piquet de soldats, le fusil chargé, escortait cinq à six de ces malheureux retenus deux à deux par une longue chaîne et que surveillaient encore plusieurs gardiens au visage farouche, au regard bas et cruel. Habitués à l'air humide et infect des souterrains dans lesquels ces infortunés gémissaient depuis longtemps, l'influence d'un air frais et pur sembla les enivrer. Une bise froide et piquante soufflait du côté des montagnes. On apercevait au loin les cimes neigeuses des Alpes élevant leurs têtes violettes ou rosées au-dessus des blancs flocons de vapeurs qui leur servaient de couronnes ou de ceintures. Puis se déroulait sur un plan inférieur l'immense plaine qui, de leurs pieds, s'étend jusqu'à la chaîne verdoyante des Apennins, plaine riante semée de bourgades et de villas délicieuses. Dans cette saison de l'année, la végétation n'avait plus cet aspect de grâce et de jeunesse qu'offre le printemps avec ses fleurs et sa fraîche verdure, mais les feuilles des arbres, rougies par les premiers froids, se balançaient comme des tentures de soie. L'herbe jaunie des prés s'étendait comme un tapis doré et le ciel éclatant s'ar- rondissait comme au pavillon d'azur sur toute cette nature grandiose et sévère. Les prisonniers s'arrêtèrent éblouis par ce spectacle magique auquel ils n'étaient plus habitués. Leurs jambes, engourdies par l'inaction et enflées par l'humidité, faiblirent sous eux. Ils essayèrent en vain de faire quelque pas, ils furent forcés de s'asseoir sur des blocs de pierre de taille disséminés sur le sol de l'esplanade. Les soldats et les gardiens se rangèrent autour d'eux, tandis que les uns, plongés en extase à la vue du libre horizon, se perdaient dans des rêveries ineffables, et que les autres, plus indifférents à ce qui les entourait, humaient l'air avec délice et causaient joyeusement avec leurs camarades et les gardiens. Un jeune homme dont les traits mâles et nobles contrastaient avec ceux de son compagnon de chaîne, homme déjà sur le retour, à l'air ironique et rusé, contemplait avec ravissement les cimes des monts qu'on voyait bleuir vers le nord. -Oh ! mes chères montagnes ! s'écria-t-il enfin, les yeux humectés de larmes et la voix pleine de sanglots Oh ! mon beau lac, mes vertes collines, mon doux ciel ! Oh ! ma patrie, ne vous reverrai-je donc plus ? -À quoi rêvez-vous ainsi, capitaine Mesmer ? reprit son compagnon en riant d'un rire sec et convulsif. -À quoi, si ce n'est à la Suisse, à ma belle et libre patrie que je n'aurais jamais dû quitter ? -Les regrets viennent toujours trop tard, il y a bien des choses qu'on ne ferait pas si on pouvait en prévoir les résultats... -Chevalier, ma conscience n'a rien à me reprocher. -La conscience ! la conscience ! chanson que tout cela. -Vous n'avez pas le droit de m'insulter parce que je suis dans les fers, reprit Mesmer avec fierté. -Ni vous de vous targuer de votre innocence quand nous sommes accusés pour le même délit. -Chevalier de Saint-Amour, s'écria Mesmer, nous pouvons recevoir le même châtiment, mais à vous la honte et à moi la pitié, car vous fûtes un traître, et moi... -Un lâche ! reprit le chevalier avec un de ces éclats de rire qui n'appartenaient qu'à lui seul. Mesmer pâlit et se mordit les lèvres jusqu'au sang. Sa belle tête retomba avec confusion sur sa poitrine. Il se tut pendant longtemps, accablé sous le poids de ses remords. -Se peut-il, murmura-t-il enfin, qu'un homme brave et courageux ait peur tout à coup, qu'après une vie irréprochable un instant fasse de lui un misérable ! qu'après dix combats vienne un moment où le coeur lui manque ? Et pourtant, dit-il en découvrant sa poitrine labourée de blessures, je n'ai pas toujours eu peur ! Je connais le feu ! j'ai passé vingt fois à travers la mitraille, j'irai encore... et j'ai été un lâche. -Chacun peut avoir un mauvais moment, capitaine, dit un vétéran debout derrière lui. -Merci, camarade, fit le prisonnier en lui tendant la main. -Il y a des instants où l'on n'a pas sa tête, continua le soldat. -Non, dit Mesmer avec mélancolie, je pensais à ma mère et j'ai eu peur de mourir. -Et vous avez livré Mirabouc, comme j'ai livré Saorgio, reprit Saint-Amour en riant plus fort. Mesmer leva les épaules avec mépris, et le vétéran frappa la terre avec la crosse de son fusil. Il y eut un moment de silence. -Messieurs, dit l'un des gardiens, l'heure passe et je vous invite à jouir de la promenade, il va falloir rentrer. Saint-Amour voulut se relever, mais ses jambes traînantes refusaient d'avancer. Mesmer le soutint avec une pieuse sollicitude. -Essayez, un peu d'exercice vous rendra des forces. L'air est si pur, si embaumé ce soir. -C'est vrai, fit l'ex-commandant de Saorgio, on se sent rajeunir à ces fraîches exhalaisons. Heureux ceux qui n'ont jamais connu les horreurs d'une longue captivité ! Mesmer leva ses yeux vers le ciel. Un essaim d'oiseaux passait en volant dans l'espace. -Ils chantent, ils sont libres, fit-il avec un soupir. Peut-être se poseront-ils demain sur le toit de ma mère ! S'ils pouvaient lui nommer son fils, son fils qu'elle pleure et qu'elle ne verra plus ! -Chassez ces tristes pressentiments, fit Saint-Amour. Si nous sommes condamnés, le roi nous accordera notre grâce. -Notre grâce ! dit Mesmer. Je ne veux point de grâce, j'ai mérité la mort et je dois la subir. Grâce ! quand je suis déshonoré. Grâce ! lorsque le nom de lâche marque mon front comme un fer chaud. Grâce ! non, le roi est juste et généreux, il ne nous l'ac- cordera pas, il aura pitié de nous. Au même moment, Saint-Amour se heurta violemment contre une traverse de bois renversée tout de long à terre. Il faillit tomber. Un gardien le retint. -Que fait-on de cela ? dit Saint-Amour troublé de sa chute. Les gardiens se regardèrent entre eux sans répondre. Ils paraissaient embarrassés. -Répondrez-vous ? reprit-il en colère. -Eh bien, fit l'un d'eux avec résolution, c'est un des poteaux du gibet que l'on doit élever cette nuit. Les prisonniers reculèrent avec épouvante, tous se turent glacés d'effroi. -Ce ne peut être pour nous, fit Saint-Amour en riant de son rire sifflant et aigu, nous sommes gentilshommes. Et il jeta un regard écrasant de mépris sur les autres prisonniers. Le reste de la promenade fut sombre. Un silence de plomb pesait sur toutes ces imaginations frappées par la terreur. Malgré son apparente tranquillité, Saint-Amour était livide. Il voulut en vain essayer de marcher encore, ses forces le trahirent et il retomba presque inanimé sur une grosse pierre. Et, contemplant une dernière fois cette cette nature si sereine et si splendide : -Je ne sais pourquoi, dit-il en se tournant vers Mesmer, le coucher du soleil ne m'a jamais paru aussi beau que ce soir ! La vie est belle, même pour des captifs, on ne l'apprécie pas assez quand on est heureux. -L'heure est passée, s'écria le chef des gardiens d'une voix impérieuse et sonore. Les soldats reprirent leur rang, les gardiens leur poste près des prisonniers. Un bruit de chaînes et de mousquets retentit et le groupe silencieux reprit sa marche. Arrivés à la dernière porte intérieure, avant de traverser le long corridor d'où tous ces infortunés regagnaient leur cachot particulier, se tenaient plusieurs individus à l'aspect plus ou moins sinistre. Saint-Amour et Mesmer cheminaient les derniers à cause du premier qui avait peine à se tenir debout. Les autres prisonniers avaient franchi le seuil de la porte comme d'ordinaire. Quand vint le tour des deux ex-commandants de Saorgio et de Mirabouc, un de ces individus échangea quelques mots avec le chef des gardiens, qui fit aussitôt rétrograder les deux prisonniers. -Où allons-nous ? fit Saint-Amour troublé en voyant que ses gardiens et de nouveaux soldats leur faisaient traverser une grande cour et gagner l'aile opposée du bâtiment qu'ils occupaient. On ne répondit pas à sa demande et le gardien jeta sur eux un regard de compassion glaciale. On leur fit traverser un long corridor, monter un escalier large et spacieux. Ils entrèrent dans une vaste salle remplie de gardes et de soldats. Plusieurs officiers se tenaient debout et parlaient avec animation. Quand ils parurent, il se fit un grand silence. -Messieurs, dit un officier en s'avançant vers eux avec respect, on va réunir un conseil de guerre ce soir, vous connaîtrez votre jugement. Les accusés saluèrent avec cette dignité et cette courtoisie qui convient à des militaires. -Faites asseoir ces messieurs, continua l'officier avec un son de voix plein d'émotion et de bienveillance. Saint-Amour et Mesmer prirent place sur le banc qui leur était désigné. -Désirez-vous quelque chose ? reprit l'officier. -Faites éloigner ces hommes, dirent-ils en montrant les gardiens, leur contact déshonore notre uniforme. Les gardiens s'éloignèrent, les soldats restèrent seuls autour des prisonniers. Tous les officiers présents vinrent saluer leurs anciens compagnons d'armes. Tous les assistants paraissaient graves et soucieux. Tout à coup, le son d'une clochette se fit entendre dans la salle à côté où se tenait le conseil. -La séance est ouverte, dirent plusieurs voix. -Bon espoir, murmurèrent les défenseurs des accusés en se penchant à leur oreille, bon espoir, en dernier ressort il nous reste toujours la clémence du roi. Mesmer secoua fièrement la tête et Saint-Amour leva les yeux au ciel. Les prisonniers restèrent seuls, entourés par les grenadiers appuyés sur le canon de leur fusil. Les gardiens s'étaient assis sur un banc au fond de la salle. Trois mortelles heures s'écoulèrent ainsi, silencieuses et graves. Aucune parole ne fut échangée entre ces deux hommes, ils étaient tous deux horriblement pâles et pensifs, ils n'osaient pas se regarder. À neuf heures, la clochette retentit de nouveau. Il se fit un grand bruit dans la salle voisine. Un officier parut, échangea quelques mots avec le chef d'escouade. Les soldats reprirent l'arme au bras. Les prisonniers furent invités à se lever. On leur fit traverser plusieurs salles, un long corridor. Ils montèrent un escalier étroit et on les fit entrer dans une salle basse et mal éclairée. Trois hommes vêtus d'une longue robe noire en rabats blancs et bonnets carrés se tenaient debout auprès d'une table recouverte d'un tapis vert. L'un d'eux tenait un papier à la main. Il s'inclina respectueusement devant les accusés. -Messieurs, dit-il d'une voix polie, excusez-moi si je dois à l'emploi de mon ministère de remplir le devoir pénible... -Quelle que soit la sentence que vous allez nous lire, interrompit Mesmer, nous sommes prêts à l'écouter sans pâlir. -Je n'attendais pas moins du courage de deux gentilshommes, fit le greffier en s'inclinant obséquieusement. Messieurs, vous me voyez désolé, mais mon devoir m'ordonne encore... Et de la main il fit un geste à deux gardiens, qui s'avancèrent vers les prisonniers. -Arrière, fit Mesmer avec indignation, car il crut qu'on allait le lier. Arrière, je vous donne ma parole que je ne bougerai pas. -C'est, dit le greffier avec hésitation, que la loi ordonne que les condamnés entendent leur sentence à genoux. -Ne touchez pas cet homme, continua Mesmer en aidant Saint-Amour à s'agenouiller, nous n'avons pas besoin d'être soutenus. Et il s'agenouilla à son tour avec la dignité d'un roi devant le greffier interdit. Celui-ci lut avec sa voix nasillarde et traînante la sentence qui condamnait comme traîtres envers le roi et la patrie, et par con séquent pour crime de lèse-majesté, « le chevalier de Saint-Amour et le capitaine Mesmer à être pendus, avec dégradation de la noblesse1. » -Messieurs, dit-il, l'accomplissement de cette sentence aura lieu demain matin à cinq heures sur l'esplanade de la citadelle. Dans les quelques heures que la loi vous accorde, vous pourrez prendre vos dernières dispositions et vous préparer à paraître devant Dieu. Les deux condamnées s'inclinèrent avec dignité. -Ma pauvre mère ! soupira Mesmer en offrant son bras à Saint-Amour pour l'aider à se relever. Ils furent conduits dans un cachot plus vaste et plus sain que celui qu'ils avaient occupé jusque-là. Je ne sais si la pitié qu'on témoigne aux condamnés à mort doit être prise pour une touchante compassion ou pour une raillerie amère. Après l'acte le plus inique et le plus arbitraire de son pouvoir contre l'humanité, la société est-elle prise de remords, ou feint-elle une douleur hypocrite ? La législation a encore des pages barbares. Les larmes des générations repentantes suffiront-elles pour effacer ces taches de sang qui les déshonorent ? Mesmer demanda du papier pour écrire à sa mère. Saint-Amour, une heure de recueillement avant de recevoir le confesseur qu'on lui avait offert. À onze heures, un aumônier entra dans son cachot. Le prisonnier le reçut avec calme et avec plus de grandeur d'âme qu'on n'attendait de lui. L'idée du déshonneur qui allait environner ses derniers instants le jetait dans un abattement profond, bien fait pour tourner ses esprits vers celui qui seul ne trompe jamais. -Tâchez de reposer quelques instants, dit l'homme de Dieu qui venait d'absoudre cet infortuné. À trois heures, je reviendrai vous apporter le pain de vie qui doit vous donner des forces dans 1. Ils furent condamnés à être fusillés, ainsi qu'on le verra plus bas.Note de l'éditeur. ce moment suprême et terrible. -Ne m'abandonnez pas, fit Saint-Amour avec épouvante, je ne veux pas rester seul. -Quelques amis demandent à vous adresser leurs adieux. -Je ne veux pas les voir, le monde m'importune, je ne veux songer qu'à mon salut. -Je bénis ces saintes dispositions, mon fils. Méditez à la grâce que Dieu vous accorde en touchant votre coeur. Je vais auprès du capitaine Mesmer qui m'a fait appeler. -Ne me quittez pas, fit Saint-Amour en s'attachant aux habits du prêtre, ne me quittez pas, j'ai encore tant de choses à vous dire. -Ne m'avez-vous pas avoué toutes vos fautes ? M'en cachezvous d'autres ? -Non, pas que je sache, fit le pénitent avec abattement, mais la vie d'un militaire est pleine de tant d'agitations et de traverses ! -Priez alors le Seigneur de vous pardonner les fautes oubliées, fit l'aumônier en se dirigeant vers la porte. -Ne me laissez pas seul, dit Saint-Amour avec effroi. Au même instant, la porte du cachot s'ouvrit, une religieuse parut sur le seuil. -Mon père, fit-elle en s'adressant à l'aumônier, le capitaine Mesmer vous attend. Dans votre absence, je viens prier avec le prisonnier. -Oh ! que vous êtes bonne, s'écria le condamné en lui prenant les mains. La solitude est affreuse. Dans un pareil moment, j'ai besoin d'être soutenu, d'être consolé. Et le prisonnier retomba sur une chaise, brisé, anéanti. -Dieu vous fait expier bien cruellement un moment d'erreur, dit la religieuse. C'est par la douleur qu'il nous appelle à lui. N'oublions pas que le Christ nous tend des bras sanglants et percés de clous. -Croyez-vous que Dieu puisse me pardonner ? fit Saint Amour avec terreur. -De grands coupables sont au nombre des saints. Ayez foi dans la miséricorde du Seigneur. -Oui, dit-il, mais j'ai des remords. Mes actions que je croyais les plus innocentes me semblent à présent criminelles. Ma soeur, vous êtes sainte, ayez pitié de moi, rendez-moi le calme qu'il faut pour mourir. -Je vais prier, dit la soeur en s'agenouillant. -La mort, l'horrible mort du gibet, l'infamie même, j'accepte tout pour expier. -Rassurez-vous, le prêtre ne vous a-t-il pas absous ? -Oui, mais, ma soeur, mais le remords. Oh ! vous ne savez pas, vous ! toute l'horreur du remords. Le remords ! c'est déjà l'enfer, c'est la damnation que nous sentons en nous : le remords ! Et le condamné se couvrit la face de ses deux mains. La soeur se rapprocha de lui, elle entendit qu'il pleurait. -Espérez dans la miséricorde de Dieu. -Croyez-vous qu'il ait un pardon pour mes crimes ? -Ils sont donc bien affreux ? -Oh ! fit-il en se prosternant devant elle, mais soeur, si vous saviez... vous si pure... si sainte, vous auriez horreur de moi. Oh ! oui ! fit-il avec un éclat de voix funèbre et déchirant, je suis un misérable ! J'ai vendu mon pays pour de l'or. -Demain vous aurez expié votre crime devant les hommes, et Dieu vous jugera. -Ma soeur ! ma soeur ! ce n'est pas tout. -Quoi encore ! fit la religieuse en reculant. -Oh ! pitié, ne me maudissez pas. Vous êtes femme, vous allez frémir, car je suis plus qu'un traître. Ma soeur, ma soeur, je suis un assassin ! La religieuse se couvrit les yeux avec la main. -Oui, un assassin, j 'ai tué un enfant de seize ans ! un enfant dont j'avais insulté la mère. -Oh ! mon pauvre Gaston, murmura la religieuse en retombant comme foudroyée sur un banc. -Madame de Ponthevès ! sa mère ! s'écria Saint-Amour, estce son ombre qui se dresse devant moi pour me maudire ? -Non, pour vous pardonner, dit soeur Marthe en lui tendant sa main qui tremblait. -Me pardonner, vous ! fit le prisonnier qui n'osait prendre la main qu'elle lui offrait. -Mon fils, tout ressentiment expire devant la croix. Je viens vous aider à mourir. -Seigneur, j'espère à présent dans votre miséricorde, fit le condamné en tombant à genoux. Soeur Marthe se prosterna à ses côtés et tous deux prièrent longtemps, longtemps. Trois heures venaient de sonner, l'aumônier rentra dans la prison. -Mon fils, êtes-vous prêt à recevoir la sainte communion ? dit-il à Saint-Amour. -Oui, mon père, je suis calme car je me sens absous devant Dieu puisque je le suis par cette femme. -Soeur Marthe est une sainte, ajouta le prêtre. Pendant ce temps, soeur Marthe avait dressé un autel sur la table de la prison. Mesmer fut introduit. Le prêtre célébra pour eux le saint sacrifice de la messe. Ils reçurent la communion avec une ferveur émouvante. Tous les assistants étaient attendris. Soeur Marthe pleurait, agenouillée dans l'angle le plus obscur de la prison. À peine le service divin était-il achevé, que les deux officiers qui avaient servi de défenseurs aux condamnés parurent devant eux. -Apportez-vous leur grâce ? s'écria la religieuse. -Mieux encore pour des hommes d'honneur. Le roi a commué la peine : ces messieurs seront fusillés ainsi qu'il convient à des gentilshommes et à des militaires. Les prisonniers les embrassèrent avec transport. -Ma mère ne mourra pas de honte, s'écria Mesmer en joignant les mains. -Le roi a eu pitié de mes cheveux blancs, dit Saint-Amour. Qu'il soit béni. Les prisonniers s'habillèrent avec soin et déjeunèrent avec tranquillité. Ils causèrent jusqu'à cinq heures avec leurs anciens camarades qui étaient venus dans ce moment suprême étreindre une dernière fois leur main. L'aumônier et soeur Marthe les accompagnèrent jusque sur l'es- planade de la citadelle où l'exécution devait avoir lieu. Saint- Amour adressa une allocution simple et courte aux soldats en leur recommandant la fidélité due au roi. Les visages bronzés de ces braves étaient pâles et émus. Plus d'un oeil était mouillé, tous les fronts étaient inclinés vers la terre. Les exécutions militaires ont un caractère de grandeur pathétique qui frappe profondément. La mort hideuse de l'échafaud, ce sang humain répandu légalement par le bourreau, toute cette honteuse et infâme législation avec sa froide et cruelle vengeance, est un opprobre pour les sociétés chrétiennes et civilisées. Le châtiment fait trop d'horreur pour qu'on sente qu'il est juste. La pitié fait absoudre le criminel. Mais ces deux lignes de soldats tristes et mornes, ces tambours en deuil, cette marche funèbre, ce pâle condamné à la démarche fière et tranquille, ce lugubre et solennel appareil où la douleur efface la cruauté, parlent bien plus haut dans les imaginations consternées ! Sur la Grève, par la main du bourreau, la société se venge avec barbarie, ici elle punit avec dignité. Là, l'humanité se dégrade dans sa fureur, ici elle se respecte, même dans ses égarements. Au moment où les condamnés allaient s'avancer devant le peloton consterné, Saint-Amour se tourna vers soeur Marthe. Il lui tendit la main. -Ne m'oubliez pas dans vos prières. -Je mêlerai votre nom à celui de Gaston afin que le Seigneur les unisse dans sa miséricorde. Et la soeur détacha de son col la croix d'argent qu'elle portait habituellement, elle l'offrit au condamné qui la porta à ses lèvres sans pouvoir répondre. Mesmer et Saint-Amour refusèrent de se laisser bander les yeux. -Laissez-moi voir une dernière fois mes belles montagnes, dit le capitaine en se tournant vers les Alpes qui, dans cet instant, brillaient d'une teinte pourprée et chatoyante comme un rubis. Le ciel avait cette nuance d'opale dont se revêt l'horizon avant le lever du soleil. On dirait la robe virginale dont se pare la jeune fiancée avant de s'orner de sa splendide parure nuptiale. Mesmer contempla avec mélancolie, avec amour, ces monts neigeux dont les aiguilles nacrées se perdaient dans l'éloignement. Ses lèvres s'agitaient. Priait-il ? murmurait-il une dernière pensée de regret et de tendresse ? -Feu ! s'écria Saint-Amour d'une voix ferme et calme. -Adieu, ma mère ! soupira Mesmer. Au même instant, une détonation se fit entendre, un épais nuage de fumée enveloppa les condamnés. Deux cadavres percés de balles roulèrent sur le tertre vert à la place où, la veille, Saint- Amour s'était si rudement heurté contre une poutre ! Chapitre XII Quand on apprit à Turin l'occupation de Mondovi par les Français, la plus grande consternation se répandit dans la ville. Toutes les classes de citoyens partageaient les mêmes craintes, éprouvaient la même humiliante douleur. Les plus ardents patriotes euxmêmes frémirent d'indignation en voyant l'étranger à dix lieues de la capitale. L'orgueil national s'exagérait les moyens de défense dont le gouvernement pouvait encore disposer pour l'engager à une résistance devenue impossible. Retiré au fond de ses appartements, Victor Amédée, affaibli par l'âge et plus encore par les malheurs qui accablaient ses dernières années, venait de convoquer un conseil extraordinaire pour décider la grave question de traiter avec la France ou de continuer une guerre dont le poids était devenu trop lourd pour les hommes médiocres qui gouvernaient alors le Piémont. Victor Amédée II aurait triomphé des circonstances sous lesquelles succombait Victor Amédée III. Le chevalier de Revel et le baron de La Tour étaient debout vis- à-vis le roi assis dans son large fauteuil à côté d'une table couverte de papiers et de cartes géographiques. Comme il arrive à tous les vieillards maladifs ou chagrins, le roi s'endormait à chaque instant, mais de ce sommeil court et pénible qui n'est pas un besoin, mais une infirmité ; fatale somnolence qui annonce le travail lent et mystérieux de la destruction qui mine sourdement le corps humain avant de se manifester. Les deux fidèles serviteurs regardèrent avec une douloureuse pitié ce noble vieillard accablé par tant de maux à la fois. -Hélas, dit le baron de La Tour, le monarque et la monarchie penchent vers leur déclin. -Essayons de sauver l'un et l'autre : le Piémont n'est pas aussi épuisé de ressources qu'on le croit. -Vous êtes d'avis de continuer la guerre ? -Mieux vaut mourir les armes à la main que de les déposer aux dépens de l'honneur. -Oui, fit le roi en rouvrant les yeux, et je préfère m'ensevelir sous les ruines de ma capitale plutôt que de souscrire à un traité honteux. -Sire, puissent vos généreuses paroles être entendues par tous les Piémontais ! Elles trouveront un écho dans tous les coeurs. -Revel, dit le monarque en lui frappant doucement sur l'épaule, car il l'aimait avec une affection toute paternelle, Revel, si tous mes sujets avaient tes sentiments, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait traiter avec nos ennemis. -Quelques factieux ne sont pas la nation. -Non, mais l'agitation fermente sourdement partout, nous marchons sur un volcan, une explosion subite peut nous dévorer. -Il faut savoir punir les coupables. -Baron, vous oubliez qu'ils sont tous mes enfants. Un roi a des entrailles de père, et quand on me parle de punir, je ne réponds que par ce mot : pardon. Le comte Clavesana, ministre de la Guerre, vint déposer des dépêches ouvertes devant le roi. -Quelles nouvelles ? fit-il. -Sire, j'ai suivi vos instructions et j'ai donné l'ordre au général Colli de proposer au chef de l'armée ennemie une suspension d'armes à terme fixe ou illimité pendant laquelle des commissaires envoyés à Gênes entameront pour la paix des négociations avec le ministre de France résidant dans cette ville et sous la médiation de l'Espagne. -Écoutez, dit le roi en tâchant de vaincre la somnolence qui l'accablait, écoutez. Dans l'incertitude d'une telle démarche, il est bon d'envoyer le marquis De Sylva auprès du général Beaulieu pour l'informer des dangers de notre situation et pour le prévenir de l'urgence où nous nous trouvons de traiter avec l'ennemi si nous ne sommes pas secourus à temps. -Votre Majesté prévoit tout. -Que n'ai-je pu prévoir l'abandon où me laisse l'Autriche ! fit le roi avec un geste désespéré. -Le général Beaulieu nous a perdus avec ses lenteurs, reprit le baron de La Tour. -Les généraux De Wins et De Wallis avaient suivi le même système, ce qui prouve qu'ils n'ont fait qu'obéir à des ordres secrets, bornant tous les efforts des troupes impériales à couvrir le Milanais. -Ah ! s'écria Victor Amédée avec véhémence, pourquoi ontils si peu de foi dans ma loyauté ! La France ne m'avait-elle pas proposé le Milanais en échange de Nice et de la Savoie, si j'avais voulu abandonner mes alliés pour m'unir à elle ? Ai-je consenti à m'agrandir au détriment de la foi jurée ? La religion du serment est héréditaire dans ma Maison, et je briserai ma couronne plutôt que de l'avilir. -Le grand conseil est aux ordres de Votre Majesté, dit un chambellan en s'inclinant devant le roi. -Je vais m'y rendre. Messieurs, précédez-moi, dit Victor en les congédiant, je passe chez mes enfants. Et il ouvrit lui-même une porte cachée qui donnait dans ses appartements. Depuis plusieurs mois, la duchesse d'Aoste était dangereusement malade, elle se mourait d'un mal dont la cause échappait à toutes les investigations de la science. Hélas ! un profond chagrin est un cancer caché dans le fond de l'âme et qui dévore peu à peu toutes les sources de la vie. Toute la famille royale était réunie auprès de l'auguste malade. Le roi entra sans être annoncé. Madame Clotilde, selon son habitude, voulut se prosterner devant lui. Il l'en empêcha et la baisa au front, ainsi qu'il faisait toujours à l'égard de ses brus et de ses filles. Le duc d'Aoste tenait entre ses mains la main sèche et brûlante de sa femme, cette main d'albâtre qui devait servir de modèle à Canova. Il la regardait avec une tendre sollicitude et Marie Thérèse tâchait de lui sourire. Le roi s'assit silencieusement au chevet du lit sans pouvoir parler. C'était pitié de voir cette noble famille frappée par tant de calamités à la fois. Marie Clotilde fut la première qui retrouva la force de parler. -Les nouvelles de l'arrière sont bien désastreuses, mon père. Est-il vrai que Mondovi soit occupé par les Français ? -Oui, ma fille. Le général Colli a dû se replier sur la colline pour couvrir Turin, et nous serons forcés de traiter avec les républicains. -Avec ces ennemis des rois et de la religion ! s'écria le prince de Piémont, mais c'est outrager Dieu même. -Mon fils, il faut savoir céder aux circonstances. -Non, non, mon père, mieux vaut périr plutôt que de s'unir avec ces sacrilèges persécuteurs du clergé. Point de pacte avec les impies. -Mon fils, je désapprouve votre zèle religieux, fit le roi. Je le louerais dans un moine, et je le blâme dans un prince. Si les rois étaient maîtres de leurs ressentiments personnels, je ne craindrais pas d'exposer ma tête blanchie à l'exil, à la mort même, plutôt que de transiger avec mes opinions. Mais tout doit céder à l'intérêt du peuple dont Dieu nous a érigé les pasteurs. -Mon père, reprit le fanatique Charles Emmanuel, j'avais cru qu'un chrétien ne devait pas céder. -À son devoir jamais, mais à ses passions, à ses intérêts toujours, quand le bien commun l'exige. -Mon père, reprit le prince de Piémont avec cette ténacité qui était le fond de son caractère, mon devoir n'est-il pas de songer au salut des âmes que je dois gouverner un jour ? Et n'y a-t-il aucun danger à nous allier avec une nation qui verse le sang de ses prê tres, renverse les autels et ferme les églises ? Car, on le sait, Charles Emmanuel portait une haine farouche à la Révolution française dont il s'exagérait les excès et ne pouvait comprendre les grands résultats. -Oubliez-vous que je suis Française ? dit Madame Clotilde. Je déplore les erreurs de la France, mais je souffre quand on l'ac- cuse. -Votre femme est un ange, interrompit le roi. Puis il ajouta : -Les triomphes des Français, l'abandon de toutes les puissances de l'Italie, la conduite de l'Autriche, le déchet du papier monnaie, le poids des impôts, la retenue du quart des appointements, la cherté des vivres, telles sont les causes qui nous obligent à subir une paix aussi contraire à nos opinions. Allons entendre celle du grand conseil. Et vous, ma fille, dit-il à Clotilde, priez Dieu de nous illuminer. Le roi sortit, suivi par ses deux fils, pour se rendre au conseil. Madame Clotilde passa dans son oratoire, et la duchesse d'Aoste laissa retomber sa belle tête affaissée sur les oreillers de dentelles. La comtesse d'Orméa s'était assise à quelques pas. Elle contemplait avec mélancolie les ravages que la maladie avait faits sur Marie Thérèse. Où étaient ces traits majestueux, cette impérieuse et éclatante beauté qui réalisaient le type divin de la Junon antique ? La comtesse soupira et ses yeux se voilèrent de larmes. Marie Thérèse se souleva lentement. Une toux sèche secoua sa poitrine. Au même instant, une camériste vint dire quelques mots à l'oreille de la comtesse, qui se tourna vers la malade. -C'est encore cette religieuse qui demande à être introduite auprès de Votre Altesse. -Une religieuse ! Qu'on la fasse entrer, reprit vivement la princesse. Il s'agira de quelque bonne oeuvre, ça fait toujours du bien. La camériste introduisit une vénérable soeur de charité. Elle était maigre et déjà vieillie par l'âge et les peines, mais elle était belle et imposante encore. Madame d'Orméa la regarda fixement et son pâle visage pâlit encore. Quant à Marie Thérèse, elle la contempla avec une douce expression de bienveillance assez rare chez la hautaine fille des d'Habsbourg, mais d'une suavité adorable lorsqu'el- le s'y abandonnait. Quant à la religieuse, elle tremblait. En la voyant ainsi intimidée, Marie Thérèse l'invita à s'asseoir. -Ma mère, dit-elle, je vous remercie d'avoir pensé à moi pour vos pauvres, car, sans doute, c'est à votre zèle pour les malheureux que je dois votre visite. -Votre Altesse devance un pieux désir que je n'osais pas lui manifester. -Peut-être, reprit la duchesse, m'apportez-vous quelque sainte relique pour hâter ma guérison. -Dieu se réserve le droit des miracles, et c'est lui qui veut vous sauver. Avec le courage de vivre, vous vivrez, madame, la volonté est le secret de triompher longtemps de la mort. -Qui vous fait penser que je ne sois pas attachée à la vie ? dit la duchesse avec une navrante mélancolie. -Oh ! madame, interrompit la religieuse, j'ai été femme, mon coeur n'a pas toujours été étreint sous le cilice, hélas ! et je connais les pulsations qui font mourir. La duchesse regarda attentivement la religieuse qui lui parlait ainsi. Celle-ci baissa la tête avec humilité, et ses cils semblèrent retenir une larme prête à s'échapper de ses longs yeux encore si beaux. -Ma mère, quel sujet vous amène auprès de moi ? -La faveur d'un moment d'entretien. -Parlez, je vous écoute. -Ce que j'ai à vous dire ne peut être entendu que de Votre Altesse. -Comtesse, fit Marie Thérèse, laissez-moi seule un instant avec cette sainte femme. La religieuse se retourna et elle resta comme pétrifiée en regardant la comtesse. Elle porta sa main à son coeur et s'appuya contre un fauteuil pour ne pas tomber. -Que me voulez-vous ? dit Thérèse de cette voix impérieuse qu'elle avait si souvent. -Demain je quitte Turin et le Piémont, peut-être pour toujours. On m'envoie à Rome fonder un hôpital. J'ai fait bien du chemin pour parvenir jusqu'à Votre Altesse. -Vous avez donc quelque chose de bien important à me communiquer ? -J'ai à remplir les volontés d'un mourant, madame, elles sont sacrées. Un officier mort à l'armée il y a quelque mois me remit ce paquet pour Votre Altesse. -Donnez, fit la duchesse d'une voix tremblante. Et, d'une main convulsive, elle brisa le cachet. Un anneau, un bouquet de jasmins flétris frappèrent ses regards. Elle fit un cri et s'évanouit. -Comme elle l'aimait ! soupira soeur Marthe. Une larme silencieuse coula le long de ses joues. Elle fit respirer des sels à la duchesse, qui rouvrit bientôt les yeux. Elle regarda autour d'elle, et, se voyant seule avec la religieuse, elle lui dit : -Vous n'avez appelé personne ? -Il y a des douleurs qui ne doivent avoir que Dieu pour témoin. -Merci, ma mère, fit-elle en lui serrant la main, j'aurai la force de vivre, car je suis sans remords. Et Thérèse essuya ses larmes avec sa main. -Madame, je sais que vous êtes un ange. Dieu calmera vos maux. Vivez pour vos enfants ! Oh ! quand j'avais mon fils ! -Comtesse, fit la duchesse en repliant avec un soin pieux ces tristes reliques d'un amour pur et infortuné. Madame d'Orméa s'avança vers le lit de la malade. Une pénible incertitude flottait sur ses traits altérés. Elle regarda la religieuse qui pleurait. Celle-ci s'agenouilla devant le lit de la princesse. -Madame, lui dit-elle, un douloureux mystère a plané sur nos destinées. La même cause a brisé nos vies, mais vous fûtes toujours pure et sainte, la blanche palme des vierges vous attend. Mois, je dois expier par le martyre les erreurs d'une vie coupable, c'est à vous de prier pour moi. La duchesse lui tendit la main. La religieuse la porta à ses lèvres. Elle se leva et se trouva face à face avec la comtesse. Elle recula et retomba comme foudroyée sur une chaise. -Oh ! c'est bien elle ! je ne m'étais pas trompée. Et soeur Marthe tendit ses bras à la comtesse, qui s'y précipita en pleurant. -Ma mère ! ma mère ! bénissez-moi, dit-elle, et je croirai que Dieu m'a pardonné. -Oh ! mon pauvre Gaston, s'écria soeur Marthe, ce matin c'est ton meurtrier que j'aidais à mourir, ce soir, c'est celle que tu aimais qu'il reste à bénir. Et soeur Marthe posa ses mains sur la tête de la comtesse qui s'était laissée retomber sur un fauteuil. -Soyez absoute, ma fille, car vous avez souffert ! Soyez bénie, car vous avez aimé mon fils ! Et la religieuse s'éloigna rapidement avant que la comtesse eût eu le temps de lui répondre. Les avis étaient bien divisés dans ce conseil extraordinaire qui allait décider du destin de la monarchie. Car, dans les circonstances où se trouvait le Piémont, la paix avec la France, c'est-à-dire la domination étrangère, amenait avec elle une complète révolution d'idées et d'institutions. C'était un fait accompli d'avance, sa réalisation n'était plus qu'une question de temps. Continuer la lutte, c'était mourir les armes à la main. Les déposer, c'était, ou marcher fraternellement avec les Français à la conquête du monde, ou se précipiter vers l'inconnu en voulant demeurer immobile au milieu du torrent qui allait inonder le Piémont. Dans cette séance solennelle, les ennemis de la France et du progrès mirent en avant tous les motifs qui pouvaient éveiller les répugnances du roi ou susciter les préventions obstinées du prince de Piémont, dont la conscience timorée croyait voir un péché dans une alliance avec les ennemis de la religion. Le baron de La Tour, ardent champion de l'Autriche, vantait avec véhémence les avantages de la coalition, lorsque monseigneur Costa, le vénérable archevêque de Turin, prélat aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, éleva son éloquente voix en faveur de la paix. Il exposa vivement la situation du Piémont, montra le trésor épuisé, les champs ravagés et incendiés, les campagnes et les ateliers manquant de bras. La faim poussant le peuple à une insurrection, l'imminence d'une invasion dont l'Autriche n'avait pas voulu garantir le Piémont, à moins qu'on ne lui livrât pour otages les citadelles d'Alexandrie et de Tortone. -Livrer Alexandrie ! s'écria le noble vieillard, qui de nous l'oserait ? Il n'y a pas de parricide à Sparte, disait Lycurgue, en trouverions-nous en Piémont ? Dans l'impossibilité de chasser les Français, il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis. Une plus longue guerre détruirait nos villes, ravagerait nos campagnes ; le meurtre et l'incendie désoleraient ces fertiles contrées. La prudence exige qu'on se soumette aux variations de la fortune. Nos alliés nous abandonnent, nous avons pourtant satisfait à la foi promise au prix de notre sang. Quittes envers l'honneur, occu- pons-nous de notre existence. Ainsi parla ce vertueux prélat, oubliant pour l'intérêt commun que cette nation à laquelle il conseillait de tendre une main fraternelle avait décrété un arrêt de mort contre tous les prêtres. Il y a de l'héroïsme dans une telle abnégation. Son opinion enleva tous les suffrages, et le baron de La Tour et le marquis Costa de Beauregard furent expédiés vers Bonaparte à Cherasco. Ils conclurent avec lui le 27 avril l'armistice qui porta le nom de cette ville, en vertu duquel le roi de Sardaigne s'engageait à renon cer à la coalition, à livrer aux Français Coni, Ceva et Tortone, à accorder le passage aux troupes françaises, et à envoyer à Paris des commissaires pour régler avec le Directoire les conditions définitives de la paix. Dans trois batailles, les Austro-Sardes avaient perdu vingt-cinq mille hommes, quatre-vingts canons et vingt et un drapeaux. Quelle différence, de ces jours de deuil et d'humiliation à cette époque glorieuse où Charles Emmanuel était entré triomphalement à Milan ! Qui eût prédit la bataille de Mondovi le lendemain de la victoire de Guastalla ? La France est l'alliée naturelle de l'Italie. Chaque fois que l'une ou l'autre de ces nations a transgressé à cette loi topographique, la ruine des armées ou la dévastation du territoire ont été les funestes résultats de cette faute, de cet attentat fratricide aux droits les plus saints de la nature, qui rend les peuples solidaires les uns des autres. Le comte de Revel et le chevalier Tonso furent envoyés à Paris pour négocier le traité de paix avec la République française. Victor Amédée avait deviné le caractère de Bonaparte. Les grands génies fascinent comme le soleil qui éclaire, on en subit l'influence sans même s'en rendre compte. Le marquis de Saint- Marsan et le baron de La Tour allèrent par ordre du roi complimenter le futur vainqueur d'Austerlitz. Le duc d'Aoste lui écrivit plusieurs lettres pleines de courtoisie, et alla lui-même le recevoir à Racconigi. Il y avait quelque chose de chevaleresque et de grand dans cet accueil fait par l'antique Maison de Savoie au jeune général de la République française. Napoléon n'oublia jamais ces touchants procédés et il conserva toujours la plus grande estime pour ces princes auxquels l'avenir réservait tant d'héroïques infortunes ! Après la suspension d'armes, Bonaparte, dans un grand banquet offert à ses troupes, leur adressa ces mémorables paroles : « Soldats, en quinze jours vous avez gagné six batailles, pris trente drapeaux, cinquante-cinq canons, plusieurs forteresses, fait quinze mille prisonniers, tué dix mille ennemis et conquis la plus riche partie du Piémont. » Ne croirait-on pas lire le bulletin d'une armée de géants ? Le 15 mai 1796, le traité de paix fut signé à Paris. Il renfermait 21 articles. Par le 3e, le roi renonçait à perpétuité, en faveur de la République française, au duché de Savoie et aux comtés de Nice, de Tende et de Breil. Les conditions principales furent ensuite de livrer les forteresses de Coni, Ceva, Tortone, Exilles, l'Assiette ; Suse et la Brunette qui devaient être démolies par le gouvernement sarde et à ses frais ; Château-Dauphin et Alexandrie ou Valence, au choix du général français. Le roi s'engageait en outre à ne jamais élever de nouvelles forteresses sur la frontière des Alpes et à chasser les émigrés français de ses États, amère condition pour le coeur généreux d'un prince qui regardait l'hospitalité comme un devoir d'homme et l'inviolabilité du territoire comme un droit de sa couronne. C'était la première fois que la Maison de Savoie recevait d'aussi dures conditions. Cette monarchie, indépendante jusqu'alors, subissait le servage. Aussi la nation entière se souleva-t-elle avec colère contre une paix si honteuse. Le roi sentit à l'indignation de son peuple qu'il s'était trop hâté de se croire abandonné, il regretta de ne pas avoir, comme son aïeul, fait un appel à la nation. La voix des mécontents aurait été étouffée par les clameurs qu'aurait excitées l'aspect du vieux monarque appelant à lui ses enfants. Mais ce que rien ne peut rendre, c'est la sourde douleur, le désespoir muet qui s'empara de tout ce peuple au premier coup du marteau destructeur qui allait démolir les magnifiques forteresses de Suse et de la Brunette, ouvrages gigantesques dignes des anciens Romains et dont le Piémont s'enorgueillissait comme une des merveilles modernes. Une commission d'ingénieurs piémontais fut nommé pour procéder à cette oeuvre infanticide. Les ouvriers mineurs destinés à cette triste exécution tremblaient en portant la main sur ces murs vénérés. Les officiers accomplissaient ce devoir pénible avec cette gravité funèbre qu'on remarque chez les soldats désignés par le sort au douloureux office de faire passer par les armes un de leurs camarades ! Un détachement de soldats français surveillait à l'exécution de cet article du traité de Paris. Déjà cette magnifique forteresse s'élevant du milieu des rocs comme un pic de granit avait cédé en partie aux éclats de la mine. Tous les jours, un nouveau bloc roulait, détaché, dans l'espace. C'était pitié de voir ces mineurs consternés creusant ces murs massifs qu'ils avaient élevés eux-mêmes et consumant à une oeuvre de destruction les ressources qui auraient pu sauver le pays de ses calamités, si une grande intelligence eût présidé au salut de l'État. Plusieurs officiers, debout sur les débris en ruines qui jonchaient le sol, causaient depuis quelques instants à voix basse. -Ce bruit de marteau me fait mal, on dirait un fils qui entend clouer sa mère dans la bière. -De Rorà, reprit un jeune lieutenant en se tournant vers lui, quelle différence de ces tristes jours d'humiliation avec les premières années de la guerre ! Alors la victoire nous souriait, les populations couraient joyeuses à notre passage, c'étaient des jours de triomphes et de fêtes ! -Saint-Léger, fit un officier déjà blanchi par l'âge, ce pauvre peuple a toujours été héroïque, et nous avons souvent abusé de son dévouement, nous avons compromis la plus sainte des causes, nul n'est exempt de reproches. -Alvigni, vous avez peut-être raison, reprit le jeune homme avec tristesse, nous étions loin de prévoir alors les désastreux événements qui désolent aujourd'hui la patrie. -Pauvre Piémont ! murmura le marquis De Rortà, j'ignore s'il y a des êtres assez malheureux pour avoir coopéré à sa perte. Moi, j'ai la conscience d'avoir toujours fait mon devoir. Que d'ac- tes de dévouement j'ai vu accomplir ! -Vous souvient-il, reprit Alvigni avec vivacité, de cette colonne de miliciens qui, au milieu de la nuit, surprit le régiment de Médoc et le chassa loin de ses retranchements ? Ce fut un beau fait d'armes qui nous prépara la victoire de l'Aution ! -Oh ! temps évanoui ! s'écria le marquis, et tant d'années d'une lutte héroïque, tant de sang versé pour aboutir à une paix humiliante et précipitée, pour voir les soldats étrangers -et il désignait un militaire français qui se promenait à quelque distance d'eux -, pour le voir, dis-je, surveiller si nos soldats travaillent bien à cette oeuvre de déshonneur et de destruction ! Le marquis serra ses mains avec rage, tandis qu'Alvini, emporté par la douceur des souvenirs, ajoutait d'une voix pleine de regret : -Ce fut une guerre malheureuse mais héroïque, que celle des montagnes des Alpes maritimes. Je n'oublierai jamais cette compagnie de paysans de Lantosca, pieds nus, armés pour la plupart de fourches et de bêches, qui, parvenus au sommet d'un de ces monts inaccessibles d'où ils espéraient surprendre les Français en les prenant par derrière, et le trouvant couvert de glace, s'élancè- rent audacieusement et se précipitèrent vers sa pente neigeuse, ignorant s'ils allaient s'abîmer dans les gorges d'un ravin sans fond ou au milieu d'un torrent impétueux, le brouillard ne leur laissant rien distinguer au-dessous d'eux. -Trouvèrent-ils la mort ? interrompit Saint-Léger. -Non, mais ils la portèrent dans les rangs ennemis. Les Français, surpris à l'improviste par ces braves qui tombaient sur eux comme l'avalanche de la cime des monts, durent abandonner leur poste. -Ces faits isolés témoignent des sentiments d'une population entière. La même haine contre le joug étranger anime encore ces hommes simples. Voyez quelle tristesse sur les visages de ces pauvres ouvriers. Pendant ce temps, le soldat français n'avait pas cessé de se promener à quelques pas des officiers piémontais qui le remarquèrent en passant auprès d'eux. Ils les salua avec respect. Ils répondirent d'un air poli mais froid, car la paix signée par les deux gouvernements n'avait pas été ratifiée au fond du coeur de l'armée piémontaise. Le soldat se mit à considérer attentivement une mine profonde creusée sous un vaste bastion et qu'on n'avait pas encore chargée. -Je suis curieux de savoir ce que fait cet homme-là, dit Alvigni. Et il s'avança vers lui. -Vous examinez bien attentivement cette mine, fit-il. -Oui, mon officier, quoique soldat de la république, je suis né sujet du roi, et j'ai le coeur navré en voyant tomber ce bouclier de l'Italie. -Vous servez la république et vous êtes Piémontais ? fit le marquis De Rorà, je ne vous en fais pas compliment. -Il y a quelquefois des mystères de douleur, dans la vie d'un homme, qui disposent de ses actions. -C'est vrai, fit Alvigni. De quelle province êtes-vous ? -D'un bien beau pays : de la Briga, reprit le montagnard avec un soupir. -De la Briga ! s'écria Saint-Léger en pâlissant. Le soldat le regarda avec attention. -Avez-vous été à la Briga ? fit-il. -Oui, mon régiment était campé au bourg Saint-Dalmas. -N'est-ce pas qu'elles sont belles, mes montagnes ? reprit-il avec tristesse. J'étais pâtre, et moi qui n'ai jamais pâli au bruit du canon, je pleure au souvenir du bruit argentin des clochettes de nos troupeaux. Et le soldat porta sa main à ses yeux. -J'ai vu de grandes cités, dit-il, mais rien d'aussi beau que notre église où l'on priait si bien. -Il a la nostalgie, fit le marquis De Rorà avec intérêt. -Je ne sais pas ce que j'ai, reprit le soldat, mais je sens que je meurs, j'ai besoin de mon pays. Voyez-vous cette herbe, làbas ? Elle me fait mal à voir, elle me rappelle nos belles prairies. Et le soldat s'assit tout brisé par l'émotion sur un bloc de rocher. -Retourne dans ton pays, fit le lieutenant. -Je ne le puis, j'ai un devoir sacré à accomplir. -Cet homme ne peut pas quitter ses drapeaux, reprit le marquis. Y pensez-vous, Saint-Léger, de lui donner de tels conseils ? -Saint-Léger ! fit le soldat, qui tout à coup était devenu livide. Saint-Léger ! Et son oeil hagard suivait obstinément les trois officiers qui s'éloignaient. Le lendemain au soir, le soldat se glissait sourdement à l'entrée d'une grotte que l'éclat d'une mine avait pratiquée dans les larges remparts de la forteresse. C'était un endroit solitaire et abandonné situé bien loin des bastions où les mineurs travaillaient alors. Le soldat se traîna à plat ventre au fond de la grotte, de crainte d'être aperçu. Il resta un moment immobile, écoutant si aucun bruit extérieur ne parvenait à son oreille. Rassuré par le silence et par le calme qui régnaient autour de lui, il se releva lentement, tira de son sein un bouquet de roses qu'il effeuilla, en jeta les débris à l'entrée de la grotte, se prit à rire d'un rire étrange et farouche. -C'est le signal convenu, fit-il en se parlant à lui-même. Viens au rendez-vous que je t'ai donné, viens, misérable ! Et le soldat, riant toujours de son rire singulier, se mit à considérer autour de lui. Une seconde grotte, plus étroite que la première, se trouvait pratiquée par l'éclat d'une voûte souterraine. Un baril de poudre était placé dans l'angle le plus obscur. Une longue mèche y était adaptée. Le soldat l'arrangea de manière à pouvoir s'en emparer au premier mouvement. Il regarda avec satisfaction autour de lui et s'assit paisiblement sur une pierre. -S'il allait ne pas venir ! dit-il enfin avec inquiétude. Non, les beaux étourneaux comme lui se laissent toujours prendre à l'appât d'une fillette qui est amoureuse d'eux. Rose, la cantinière dont j'ai pris le nom pour l'attirer ici, est un beau brin de fille, il viendra... Et le soldat se tut. Aucun bruit ne troublait le calme de cette solitude. L'air qu'on respirait dans la grotte était frais et humide. Une clarté douteuse y versait un demi-jour mystérieux et indécis. Le coeur du soldat battait avec violence. Il attendait. Tout à coup, il entendit marcher sur les pierres. Le bruit de pas s'arrêta au seuil de la grotte, et une voix contrefaisant le chant du rossignol s'éleva fraîche et joyeuse dans l'espace. -Il est pris à la glu, fit le soldat. Et il répondit par un chant semblable à ce même chant. Au même instant, Saint-Léger entra tout radieux dans la grotte, et, trompé par l'obscurité, il s'avança vers le soldat, qu'il prit pour une femme avec les bras ouverts pour l'embrasser. -Pardon, mon officier, fit le soldat en le repoussant rudement et en riant d'un rire méchant et moqueur. -Que fais-tu ici ? s'écria Saint-Léger tout frémissant de colère à l'idée qu'il était peut-être mystifié. -Parbleu, mon officier, ce que vous y faites vous-même. -Je ne suis pas d'humeur de plaisanter, fit-il avec hauteur. -Il vaudrait mieux s'entendre que de se fâcher, dit le soldat avec bonhomie. -Voyons, dit Saint-Léger en lui offrant quelques pièces de monnaie, va boire à ma santé et laisse-moi. -Gardez votre argent, reprit-il en le repoussant avec dignité, j'ai peut-être à vous dire des choses qui vous intéresseront. -Moi ? -Oui, mon lieutenant. D'abord... je sais pourquoi vous êtes ici... -Tu es donc sorcier ? -Qui sait... Dame ! quand on est joli garçon, il n'est pas rare que les jeunes filles vous donnent des rendez-vous... Et le soldat se mit à rire. -Alors, si tu es si bien informé, tu dois comprendre que ta présence ici... est de trop. Et Saint-Léger se mit à rire à son tour avec gaieté. -Elle ne viendra pas de sitôt, fit le soldat en s'asseyant sur la pierre qui était à l'entrée de la grotte. En attendant, mon lieutenant, j'ai une question à vous faire. -Parle, je t'écoute, dit l'officier en s'asseyant à quelques pas de lui. -D'abord, connaissez-vous la jeune fille qui vous a donné un rendez-vous ? -Non, pas précisément, mais je la devine. -Et si vous vous trompiez ? -Qu'importe, pourvu qu'elle soit jeune et jolie. -Bien belle, en effet, soupira le soldat, une chaste et radieuse enfant de quatorze ans ! -Vraiment ! s'écria Saint-Léger avec transport. -Oui, reprit le soldat d'un air sombre. -Pourquoi tarde-t-elle tant à venir ? -Vous allez la voir bientôt, continua le soldat avec une expression funeste et glaciale. Le lieutenant frissonna malgré lui. -Sais-tu, dit-il, que, pour un courtier d'amour, tu n'as pas l'air réjouissant. Et Saint-Léger se leva. Le soldat se leva aussi et machinalement il se mit à remuer les grosses pierres qui étaient entassées à côté de l'entrée de la petite grotte où ils étaient. -Avez-vous les fleurs qu'elle a semées sur le seuil de la grotte ? -Oui, dit l'officier, c'était le signal convenu. -Ces roses étaient pâles et flétries comme les fleurs qui crois sent sur la fosse. Avez-vous respiré leur parfum ? Il exhalait une odeur de tombe. -Décidément cet homme est fou, dit Saint-Léger en s'avan- çant vers l'entrée pour sortir. Mais le soldat l'étreignit d'une main convulsive. -Je ne suis pas fou, dit-il. Regardez-moi, les fous ne pleurent pas. -Et tu pleures, mon brave, fit Saint-Léger touché en reconnaissant le soldat qu'il avait vu la veille. -Oh ! fit-il, quand on est jeune et beau comme vous l'êtes, séduire une jeune fille n'est rien. Vous n'y mettez pas plus d'importance qu'à arracher une fleur de sa tige. Fleur et enfant, vous foulez tout aux pieds sans remords, sans pitié. -Adieu, dit Saint-Léger troublé. Si ta belle n'est pas plus gaie que toi, j'aime mieux m'en passer. Et l'officier voulut sortir. Mais le soldat, se cramponnant à son bras, le repoussa violemment au fond de la grotte. -Elle est là ! s'écria-t-il. Saint-Léger regarda en vain autour de lui, il ne vit rien. Et, se retournant vers le soldat, il recula épouvanté. -Cet homme est en délire, murmura-t-il. -Comte de Saint-Léger, la voyez-vous là-bas ? Elle vient, elle s'avance lentement. -Je ne vois rien ! fit Saint-Léger ébahi. -Vous ne voyez rien ! Vous devez pourtant la reconnaître à ses longs cheveux épars, à son visage meurtri, à son sein sanglant et déchiré ! -Je ne sais ce qu'il veut dire, fit Saint-Léger tout pâle et frissonnant. -Vous ne savez ce que je veux dire ! s'écria Louis d'une voix tonnante, mais je le sais, moi. Ce cadavre sanglant et violé fut celui d'une pure et suave enfant de quatorze ans que vous avez enlevée, vous, comte de Saint-Léger ! que vous avez déshonorée, vous ! que vous avez tuée, vous ! Savez-vous à présent ce que cela veut dire ? -Oh ! fit Saint-Léger pétrifié et comme cloué à sa place. -Cette jeune fille que vous avez assassinée était ma soeur, et c'est elle qui vous donne un dernier rendez-vous. Car vous allez mourir, fit-il en ouvrant tout à coup une lanterne sourde et en approchant la lumière de la mèche qui prit aussitôt feu. Saint-Léger vit le baril de poudre. Il fit un cri terrible et voulut s'élancer pour éteindre la mèche. Mais Louis, se jetant sur lui comme un forcené, l'étreignit avec fureur. -Ne bouge pas, misérable ! dit-il, car tu vas mourir. -Mais vous voyez bien que vous vous perdez aussi, fit l'officier avec égarement. -Toi mort, que veux-tu que je fasse de la vie. Nous mourrons ensemble, fit-il en partant d'un éclat de rire funèbre et égaré. -Laissez-moi, laissez-moi, s'écria Saint-Léger en se débattant et en cherchant à fuir. Mais Louis s'était attaché à lui comme un serpent étreignant sa proie dans ses noeuds. Plus le jeune homme tendait à s'échapper, plus il se sentait resserrer entre ses deux bras qui l'entouraient comme un cercle de fer. Le feu montait toujours le long de la mèche et le lieutenant, les cheveux dressés d'horreur sur la tête, le front perlé d'une sueur froide, les yeux fixes et hagards, s'écriait avec égarement : -Le feu ! le feu ! -Ce n'est point là la couche que tu avais rêvée, fit Louis en partant d'un éclat de rire atroce et sardonique, ni les caresses que tu attendais ! Et, par un suprême effort, il parvint à renverser Saint-Léger. Une lutte terrible s'engagea entre ces deux hommes. Ils roulèrent tour à tour sur le sol, se relevant, retombant, se redressant de nouveau. Des sons rauques et inarticulés s'échappaient de leurs poitrines. On aurait dit le cri de l'hyène sauvage ou du sanglier en fureur. Face contre face, ils se brûlaient de leur chaude haleine, ils se mordaient avec frénésie. Ils s'étaient relevés à demi, des pieds, des mains, ils cherchaient à se renverser. Et le feu montait, montait toujours le long de la mèche. Tout à coup, Louis parvint à poser son genou sur la poitrine du jeune homme, qui se renversa. Son visage et ses yeux injectés de sang se gonflèrent soudain, il retomba brisé et mourant sur le sol. Louis l'étreignit à la gorge de ses deux mains convulsives, et, penchant son visage haineux et insensé contre le visage contracté et agonisant de Saint-Léger : -Tu ne t'attendais pas à ce dernier rendez-vous, hurla-t-il. Elle, ma pauvre soeur, elle dort dans le blanc linceul de l'innocen- ce. Assassin ! tu n'auras, toi, que le suaire brûlant et enflammé des damnés. -Mon Dieu ! ayez pitié de moi, bégaya Saint-Léger d'une voix éteinte. -Ne blasphème pas le nom de Dieu, misérable, il n'a point de pardon pour toi ! Tout à coup, Louis fit un éclat de rire féroce et terrible. Le feu touchait au baril de poudre... Une explosion horrible avait détruit toute la partie des bastions du fort de la Brunette. Une main inconnue avait présidé à cette oeuvre formidable de destruction. Ainsi fut anéanti cet ouvrage cyclopéen qui avait coûté tant de millions au parcimonieux Charles Emmanuel III. Chapitre XIII Après le traité de Paris, le gouvernement sarde, n'osant adopter franchement le système d'innovation qui seul aurait pu le sauver, s'essayait encore à des mesures arbitraires qui le dépopularisaient, mesures qui n'avaient plus pour appui ni la force d'un côté ni l'opinion de l'autre, et qui par conséquent hâtaient la ruine d'un parti qu'elles étaient impuissantes à protéger. On ne remonte pas le cours des événements, il faut en suivre la pente, sous peine d'être submergés. Cette leçon terrible que tant de révolutions ont depuis inutilement apprise aux gouvernants épelait alors sa première et sanglante menace. Est-il étonnant si les hommes bons et faibles qui siégeaient au conseil de Victor Amédée ne l'aient pas comprise ? Ils crurent donc que, par les actes de rigueur et par l'arbitraire le plus absolu, on parviendrait à isoler le Piémont au milieu de l'invasion révolutionnaire qu'il subissait et à étouffer ces idées de liberté qui germaient déjà dans tous les coeurs. Les prisons regorgeaient de citoyens paisibles soupçonnés d'avoir des tendances libérales. Le savant docteur Gardini, accusé d'avoir soigné avec trop de zèle dans les hôpitaux les soldats français malades ou blessés, fut traduit dans les prisons de la forteresse d'Asti. Depuis plus d'un mois, il y languissait, éloigné de sa famille et de ses amis, mais assez résigné à son sort depuis qu'on lui avait permis de continuer ses savantes études sur l'électricité. Il était là, entouré de ses livres et de ses papier chéris, lorsque le commandant de la forteresse parut en souriant devant lui. -Je parie, dit-il, que vous allez être bien surpris de la nouvelle que je viens vous donner. -Laquelle ? fit le docteur de ce ton de mauvaise humeur bourrue propre aux écrivains troublés tout à coup dans leur méditation. -Et d'abord, mon cher docteur, ne vous ennuyez-vous pas trop d'être ici ? -Mais, c'est selon. Les premiers jours, j'étais enragé en diable, à présent je suis tranquille, content même. -Vrai ? -Oui, car je suis rarement dérangé, et, quand on écrit, on a besoin d'être seul, continua le docteur en caressant son papier du bout de sa plume. Et sa contrariété était si visible, que le commandant, habitué à ses originalités, se prit à rire franchement. -Merci, si vous le préférez, je me retire. -Oh ! à présent c'est fait... et une fois dérangé... -Je reste donc, fit le commandant en s'asseyant. -Restez, ajouta le docteur en posant à regret sa plume. J'aimais beaucoup ma femme, reprit-il après un instant de silence, je l'aime encore. Eh bien ! commandant, je l'ai renvoyée à ses parents parce qu'elle avait la maudite habitude de me déranger quand j'écrivais. Et le docteur soupira. -Cela veut dire qu'une prison est votre fait. -À peu près, surtout depuis que l'exil a dispersé mes amis loin de moi. Nous sommes dans des temps bien orageux, commandant, et il n'existe pas de paratonnerre pour préserver les gouvernements des catastrophes où leurs fautes les précipitent. -Docteur, docteur, pensez un peu plus à vos malades et un peu moins à ce qui ne vous regarde pas, si vous tenez à respirer un air libre. -On m'a mis à l'abri des espions. -C'est vrai, mais soyez sage. -Comment voulez-vous que je subisse sans indignation l'acte le plus arbitraire, le plus tyrannique, le plus inhumain ? -Docteur, docteur ! -Me faire un crime à moi, médecin, de soigner mes malades avec amour, avez zèle ! parce qu'ils sont Français ! Un malade n'a ni patrie, ni sexe pour un médecin, c'est un être qui souffre et qu'il faut guérir. -Je sais, je sais que vous êtes la vertu même, mais soyez prudent, je vous donne ce conseil en ami. -Si vous êtes mon ami, vous ne pouvez pas exiger que je sois témoin et victime de l'injustice sans protester avec toute la force que me donne ma conscience d'honnête homme. -Si vous continuez ainsi, vous m'obligerez à me retirer... Je suis fidèle sujet de Sa Majesté et... -C'est parce que je suis fidèle et dévoué que je m'indigne, c'est parce que j'aime le roi que je proteste contre les injustices commises en son nom et à son insu... Oh ! si je pouvais lui parler !... -Au fait, dit le commandant, peut-être feriez-vous bien... -Ah ! fit le docteur, m'emprisonner, moi, m'enlever à mes malades, à mes élèves chéris ! M'ôter mes livres ! Car pendant deux jours, deux longs, deux abominables jours, on m'a laissé sans livres, sans papier ! -Et le troisième, j'ai pris sur moi de vous les rendre. -C'est donc vous, commandant ? Merci, vous êtes un noble coeur. Et Gardini tendit la main au vieux militaire avec émotion. -Je n'oublierai pas ce trait-là, ajouta-t-il. -Oui, et pour m'en récompenser, à peine sorti d'ici, grâce à votre habitude de fronder, vous vous ferez mettre dans quelque cachot bien obscur, bien étroit, et je ne serai plus là, moi, votre vieil ami, pour adoucir votre captivité. -Je ne cours pas ce danger, fit le docteur avec mélancolie, on a tout l'air de m'avoir oublié ici. -Si j'allais parier le contraire. -Ne plaisantez pas ainsi, s'écria Gardini dont le visage prit une radieuse expression de bonheur. -Calmez-vous. L'idée seule d'être libre vous rend fou, et vous me vantiez les charmes de votre retraite forcée ! -Commandant, c'est que ce mot liberté a une puissance infinie sur l'âme. Libre ! Ne me trompez-vous pas ? -Non, la duchesse d'Aoste est dangereusement malade, le roi veut vous consulter. -Je remercie Sa Majesté de la confiance dont elle m'honore. Je ferai tous mes efforts pour sauver la duchesse. -Venez, alors, car une voiture vous attend dans la cour extérieure de la forteresse. Et n'oubliez pas d'être prudent, sachez vous modérer. -Je saurai me taire. Mais si on m'interroge, je serai france, dussé-je ne plus revoir ce beau soleil qui va m'être rendu. La duchesse d'Aoste languissait toujours, lentement consumée par un mal dont la cause échappait à tous les gens de l'art. Depuis le traité de Paris, la tristesse et l'abattement accablaient tous les membres de la famille royale. Victor Amédée dépérissait à vue d'oeil. Froid et silencieux, il paraissait accablé sous le poids de ses infortunes. En public, le sentiment de sa dignité lui rendait le courage ; on le croyait calme, il paraissait grand, mais dans son intérieur, toute cette énergie d'apparat s'évanouissait, et l'on ne retrouvait plus en lui que le vieillard brisé par le malheur. Triste et préoccupé, il cédait à chaque instant à ce besoin de sommeil qui le dominait depuis quelques mois. Pour vaincre cette inquiétante infirmité, il se promenait souvent à grands pas, les mains derrière le dos, allant et venant sans prononcer un mot. Le prince de Piémont, intérieurement alarmé dans sa conscience de l'alliance du Piémont avec la République française, était plus morne et plus sec que jamais. Madame Clotilde n'avait plus quitté ses habits votifs, et, pour détourner les malheurs qui menaçaient le Piémont, dans sa piété exaltée et simple, elle ne voyait pas d'autres moyens que de passer ses longues journées et ses nuits en oraison. Depuis quelques jours, l'état de la duchesse d'Aoste devenait plus alarmant. Le roi, qui l'aimait beaucoup, quittait rarement sa chambre, et la malade recevait les soins touchants du noble vieillard avec une bien douce gratitude. -Le docteur Gardini tarde bien à venir, fit tout à coup le roi en interrompant sa promenade habituelle. -Sire, on a dû aller le chercher à Asti, reprit la comtesse d'Orméa. Les chemins sont mauvais, le voyage long et difficile. -C'est vrai, fit le roi, mais je suis si impatient de voir ma fille rétablie ! Et ce docteur est un fort habile homme, dit-on. La duchesse soupira comme une personne qui a peu d'espoir dans les assurances qu'on lui donne d'une guérison dont elle doute. Le roi reprit : -Du courage, mon enfant, les princes en ont souvent besoin. Marie Thérèse baisa la main de son beau-père sans répondre. Une larme silencieuse coula le long de sa joue maigrie et pâle. Au même moment, on annonça le docteur Gardini, qui fut introduit dans la chambre de la malade. Le roi passa dans une pièce voisine afin de ne pas gêner l'homme de l'art par sa présence. Le docteur examina et interrogea longuement la duchesse. Il secoua la tête avec découragement. -Le mal est là, lui dit-il en portant la main à son front. La duchesse tressaillit et elle détourna ses yeux de ce regard profond qui allait sonder dans les plis les plus cachés de son coeur. -Il faut commencer par soigner l'âme, si on veut guérir le corps, fit-il. -Docteur, j'ai la plus grande confiance en vous, mais il y a des douleurs qu'on ne s'avoue pas à soi-même. -Et qu'un médecin devine. La princesse soupira, et le docteur reprit : -Y a-t-il longtemps que vous souffrez ? -Depuis de longues années ! -D'abord vous avez lutté, souffert avec désespoir, à présent vous voulez mourir. -C'est vrai, murmura Marie Thérèse. -Mourir ! Vous ne le pouvez pas, la nation attend de vous un hériter. -Oh ! fit la duchesse avec effroi. -Le Piémont a besoin d'être rassuré sur l'avenir de sa dynastie. Les opinions flottantes se réuniraient toutes sur un berceau. Nos rois, c'est le peuple, c'est nous, fit l'honnête médecin, oubliant qu'il sortait d'une prison. -Que me parlez-vous d'avenir, à moi qui n'ai qu'un jour ? -Non, madame, vous n'avez qu'à le vouloir et vous vivrez. -Je suis lasse, ma tâche est finie. -Non, madame, vous êtes mère, vous devez vivre, c'est un devoir et vous l'accomplirez. -J'essayerai, fit la malade. Mais qui m'en donnera la force ? -Votre conscience. Un prince peut faire tant de bien ! Essayez, vous retrouverez la joie, sinon le bonheur. -Je répands mes aumônes sans plaisir, reprit la malade avec abattement. -L'aumône, pauvre manière de faire du bien ! Vous, princesse, vous devez réparer l'injustice et veiller comme un ange sur les degrés du trône pour en écarter les méchants et les hommes injustes. La princesse tendit sa main au docteur. -Merci, dit-elle, vous me rattachez à la vie ! -Je le savais, car vous êtes une noble femme, reprit-il en serrant plus cordialement que respectueusement la main qu'elle lui tendait. -Je vous confie ma vie, dit-elle. -Et je vous en réponds. D'abord, plus de remèdes, mais l'air libre des champs. -Pourrai-je revoir ma fille ? Je souffre tant depuis qu'on l'a éloignée de moi. -Éloignée de sa mère ! et pourquoi ? -On aura craint que l'air qu'on respire près d'une malade ne lui fût nuisible, et je me suis résignée. -Les barbares ! Et voilà ceux qui osent s'appeler des médecins ! Séparer un enfant de sa mère ! Mais c'est vouloir qu'une fleur vive quand on l'arrache de sa tige. Et le docteur se leva. Le roi et les autres membres de la famille royale rentrèrent aussitôt dans la chambre. -Eh bien ? fit le duc d'Aoste tout tremblant d'impatience, car personne n'avait assisté à ce premier colloque du médecin et de sa malade, que Madame d'Orméa retirée dans l'embrasure d'une fenêtre. -Dans un mois Son Altesse sera parfaitement remise. -Que faut-il faire ? -Partir demain pour la campagne, et avant tout lui rendre la princesse sa fille. Et le docteur s'inclina pour sortir. -Où allez-vous ? fit le roi. -Je retourne en prison, reprit le docteur avec bonhomie. -En prison ? s'écria le roi, vous ! -J'en viens, sire. -Expliquez-vous. -Il y a un mois qu'on m'a arrêté et jeté au fond d'un cachot dans la citadelle d'Asti par ordre de Votre Majesté. -Mais c'est une indignité ! dit le roi. -Je suis parfaitement de votre avis, sire, et jamais acte plus arbitraire et plus inhumain n'atteignit un honnête homme. -Voyons : de quoi étiez-vous accusé ? poursuivit Victor Amédée en souriant de la franchise du docteur. -D'avoir montré trop de zèle en soignant les soldats français blessés ! Sire, une telle accusation est ignoble, et j'étais sûr que Votre Majesté l'ignorait. -On avait étrangement abusé de ma bonne foi, reprit le roi avec tristesse. -Je le savais, fit le docteur avec simplicité. -Il n'y a pas d'ennemis devant Dieu, fit madame Clotilde, il n'y a que des hommes, et d'ailleurs les Français sont mes frères, à moi. -Vous aimez bien les Français ! fit d'un ton de reproche le prince de Piémont à sa femme. -Oubliez-vous que je suis Française et Bourbon ? La France, c'est nous, a dit mon aïeul. -Mon père, dit la duchesse d'Aoste, j'espère que le docteur Gardini ne nous quittera pas. -Non, ma fille, et dès ce moment, je le nomme professeur de physique et d'astronomie au collège d'Alba. -Oh ! merci, s'écria la duchesse avec transport. -Sire, vous êtes un bon roi, fit le docteur, et vous avez eu là une bonne idée, je ferai honneur à votre choix. -Je n'en doute pas, continua le roi en se retirant dans ses appartements. Après le traité de Paris, les alliés virent la faute qu'ils avaient commise en abandonnant le Piémont et en le forçant en quelque sorte à se jeter dans les bras de la France. Déjà la Lombardie entière se courbait sous le génie de Bonaparte. Milan lui avait ouvert ses portes. La forte Mantoue elle-même voyait le jeune drapeau républicain flotter triomphant sur la crête de ses orgueilleux remparts. Cependant, lorsque l'archiduc Charles battit le général Jourdan à Wurtzbourg et que Bonaparte se vit en danger dans le Tyrol, les ministres anglais et russes engagèrent vivement le roi de Sardaigne à reprendre les armes contre son nouvel allié, si redoutable pour lui. Mais il répondit en vrai prince de la Maison de Savoie : -Par respect pour les traités, j'ai refusé les avantages que m'offrit dans le temps la République. Par les mêmes principes, je refuse aujourd'hui les offres des coalisés. Pour éviter d'éveiller la susceptibilité de la République française, il cessa de porter le titre de duc de Savoie, donna aux ducs de Chablais et de Genevois ceux de marquis d'Ivrée et de Suse, et au comte de Maurienne celui de marquis d'Asti. Il remplaça au ministère des Affaires étrangères le comte de Hauteville, émigré savoyard, par le chevalier Damien de Priocca, et envoya pour son ambassadeur à Paris le comte Prosper Balbo, l'un des hommes qui, par ses vastes connaissances, honorait le plus le Piémont. Cependant, le roi se mourait lentement. L'âge, les infirmités et les malheurs hâtaient le terme de ses jours. On était à la mioctobre, cinq mois s'étaient écoulés depuis le traité de Paris. Les rumeurs d'une insurrection qu'on avait étouffée à Turin même avaient attristé le vieux roi. Il se promenait lentement dans les allées du château de Montcalier, habité par la cour, à côté de ses deux fils, le prince royal et le duc de Montferrat, qui était de ses enfants celui qu'il aimait le mieux. -L'insurrection gronde sous nos pas, dit-il avec tristesse, le calice est amer, présenté par la main de mon peuple. -Sire, reprit le prince de Piémont toujours contraire à l'al- liance française, ce sont les fruits auxquels nous devions nous attendre. Toute épidémie se gagne par le contact. -Je devais oublier les maux qui ne menaçaient que ma famille et moi, lorsqu'il fallait faire cesser ceux qui ruinaient mon peuple. -Mon père, fit le duc de Montferrat, la postérité vous tiendra compte de cette abnégation magnanime. -La postérité est le juge des rois, mon fils. Et vous, n'oubliez jamais, poursuivit-il en s'adressant au prince royal, que vous devez toujours marcher en fixant ce but lumineux. -Je regarderai le ciel, mon père, et je ne me tromperai pas. Le roi branla la tête avec mélancolie. -Asseyons-nous, dit-il, je suis fatigué. Ils prirent place tous les trois sur un banc de pierre d'où ils dominaient le vaste et splendide panorama qu'offre la vue dont on jouit de ce site : les rives du Pô, parsemées de gracieuses villas, le château du Valentin et la ville de Turin, puis, au loin, les monta gnes des Alpes élevant leurs pics neigeux dans une atmosphère limpide et lumineuse. -Il fut un temps, dit-il, où j'aimais à respirer d'ici avec délice l'air du soir, à me représenter ma capitale là-bas. Je savais qu'un peuple heureux attendait mon retour avec transport. Mes coffres étaient bien garnis, mes soldats étaient aguerris et pleins d'espoir. Aujourd'hui, le vent m'apporte les cris séditieux qui grondent sourdement et bientôt éclateront dans ma capitale. Mon peuple souffre de la faim et il m'accuse de ses maux. Mon trésor est vide et mes soldats, humiliés de leurs défaites, frémissent d'indignation à la vue des uniformes étrangers. -Oh ! sire, dit le duc, ces temps désastreux pourront changer. -Je l'espère, mais je suis trop vieux, mon règne est passé, je sens venir la mort. Je prie le ciel de vous préserver des maux qui m'affligent. -Sire, avec l'aide de Dieu, j'y parviendrai. D'ailleurs, j'ai dans ma femme un ange qui me protège. Monseigneur l'archevê- que est d'avis qu'on doit à ses prières la découverte de la conspiration qui nous menaçait1. -Mon fils, j'ai foi dans l'intercession de votre femme, car c'est une sainte. -On a fait beaucoup d'arrestations à l'occasion de cette tentative d'émeute. Qu'ordonne Votre Majesté ? fit le duc de Montferrat. -Je défends toute perquisition, toute recherche, toute vexation. Qu'un pardon général prévienne la découverte des coupables. -Sire, vous usez largement de la plus belle prérogative des rois : la clémence. -Assez de sang versé, assez de malheureux. Mon fils, laissezmoi profiter de ces dernières heures qui me restent pour faire un peu de bien. 1. Voir la vie de la vénérable madame Clotilde de France, reine de Sar- daigne. Le duc baisa la main de son père avec vénération. -Le peuple devrait vous adorer. -Mon fils, la joie de faire du bien est plus douce que la joie de le recevoir1, voilà pourquoi il y a des ingrats. Et le vieux roi laissa retomber sa tête blanchie sur sa poitrine. Ses yeux se fermèrent, et, à sa respiration, ses fils devinèrent qu'il dormait. -Mon frère, dit le duc de Montferrat avec inquiétude, la santé du roi m'alarme, cette somnolence est fatale aux vieillards. -Vous avez peut-être raison, fit le prince de Piémont, l'épée use le fourreau, et les malheurs du temps accablent Sa Majesté, sa pensée est un ver rongeur qui le mine. -Être jeune ! Porter une épée et ne pouvoir rien faire pour délivrer son pays ! Et le prince mit tant de véhémence à prononcer ces paroles, que le roi se réveilla. Il regarda autour de lui avec abattement. -Il fut un temps où mon oeil ne découvrait que de riches moissons, où je me figurais là-bas des villes heureuses et indépendantes. À présent, je ne vois que des champs ravagés, des villages incendiés, et mes plus fortes cités courbent leur front humilié devant un superbe vainqueur. Alexandrie, ô ma forte ! ma noble Alexandrie ! Et le roi pencha de nouveau sa tête appesantie et affaissée. -Sire, au nom du ciel, calmez votre imagination. La guerre a des vicissitudes. Sous Charles III, les ducs de Savoie ne possédaient plus que le château de Nice... -Oui, mais à cette époque les femmes chassaient les étrangers, les hommes les appellent aujourd'hui. -C'est l'impiété qui a égaré les peuples, reprit le dévot Charles Emmanuel, habile à ramener tous les événements à ses convictions religieuses. -Peut-être, mais aussi le besoin, la misère et notre aveugle1. Paroles de Victor Amédée. ment à ne pas sentir qu'un roi est sur son trône comme un pilote qui doit savoir gouverner le vaisseau à mesure qu'il avance, sans le précipiter en avant, sans le rejeter en arrière et sans oser l'ar- rêter surtout. Car le flot qui monte et le pousse l'aura bientôt submergé, s'il n'a pas su prendre le vent. Charles Emmanuel regarda son père avec surprise. -Que dites-vous ? fit-il. -Mon fils, j'ai ce soir la conscience de notre position, je vois clair dans l'avenir, et j'ai peur pour vous, car votre poids est lourd et vous êtes faible. -Dieu m'aidera, mon père. -Mon fils, vous serez l'homme le plus vertueux de votre royaume, mais soyez moins austère, sachez descendre aux faiblesses des autres. La perfection nous isole, car elle nous transporte dans un monde qui n'est pas le nôtre. De l'endroit où ils étaient assis, on dominait la grande route de Turin à Montcalier. L'attention des princes fut attirée par un groupe assez nombreux d'individus qui paraissaient parler avec vivacité. À leurs gestes, à l'agitation qui régnait parmi eux, le roi devina que quelque chose d'étrange se passait à quelques pas audessous de lui. Il témoigna le désir d'aller en connaître la cause par lui-même. Il portait, ainsi que ses fils, une redingote bleue sur un simple uniforme d'officier. Il ne craignait donc pas d'être reconnu par les gens du menu peuple qui composaient ce rassemblement formé pour la plupart d'ouvriers, de paysans, de femmes et de petits bourgeois. -Votre Majesté ne court-elle aucun danger ? observa le prince de Piémont. -Ne suis-je plus le père de mes sujets ? fit le roi avec mélancolie. Et il se leva péniblement en s'appuyant d'un côté sur le bras du duc de Montferrat et de l'autre sur la grosse pomme d'or de sa canne. Il se traînait avec une peine extrême. Ils descendirent un chemin en pente, atteignirent une petite porte cachée sous les arbres et pratiquée dans le mur qui clôt le parc. Ils se trouvèrent sur la grande route à peu de distance des individus qui avaient attiré leur attention. Une vingtaine de personnes entouraient un homme étendu à terre. Les unes, à genoux près de lui, semblaient lui prodiguer des secours, les autres, debout, causaient avec agitation. La colère, la pitié, le mécontentement surtout éclataient sur tous les visages. Tous les hommes frémissaient et les femmes pleuraient. Le roi et ses fils s'arrêtèrent devant une femme assise sur une grosse pierre et qui essuyait ses larmes avec un bout de son tablier en haillons. -Que se passe-t-il donc ? lui dit le jeune duc avec un son de voix doux et bienveillant. -Un bien grand malheur, monsieur, on a trouvé le vieil Antoine mort de faim. -De faim ! reprit le roi avec épouvante. -Ces malheurs-là n'atteignent pas les gens bien mis, reprit un rustre en se tournant brusquement vers les nouveaux venus, mais ils ne sont pas rares chez les pauvres gens qui n'ont que ça pour se vêtir. Et il secoua sa souquenille sale et trouée. -Cet homme est-il réellement mort ? dit le roi en s'avançant vers le cadavre d'Antoine étendu sur le sol. Mais il recula presque aussitôt, frappé de terreur à l'aspect de ce corps dont les traits accusaient la longue souffrance et la lente agonie. -Le malheureux ! s'écria Victor Amédée en portant sa main à ses yeux qui s'étaient remplis de larmes. -Ce monsieur est bon, vous voyez qu'il pleure, dit la femme au mendiant dont les regards haineux fixaient le roi avec envie. -Mais il est riche et nous manquons de tout, poursuivit l'homme en haillons avec un air cynique. -Prenez et taisez-vous, lui dit tout bas le duc en lui glissant un écu de trois livres dans la main. Le mendiant regarda la pièce d'argent avec avidité, il la glissa mystérieusement dans son sein, et il s'éloigna de quelques pas sans répondre. -Cet homme était donc bien misérable, dit le roi en désignant le corps d'Antoine. -Cet homme, reprit un paysan à la figure franche et bonne, était un honnête laboureur comme moi. Il avait deux fils. Ils sont partis il y a trois ans pour l'armée et ne sont plus revenus. Le père a travaillé tant qu'il a pu, mais il était vieux, il est tombé malade. Son champ ne lui rendait plus rien, faute de bras pour le cultiver. -Et les impôts, il fallait les payer tout de même, interrompit un bourgeois à la mine frondeuse. Le pauvre homme a commencé par vendre ses meubles, ses outils... -Et comme mendier répugne à un noble coeur, continua le paysan, il est mort de misère, de faim. -N'avait-il aucun voisin, aucun ami ? fit le duc. -Nous y étions tous, mais il n'a rien dit, le brave homme, car il savait que nous avons tous femmes et enfants, et que nous ne sommes guère plus riches que lui. -Hélas, fit Victor Amédée avec accablement, que ne s'adres- sait-il au roi ? il l'aurait secouru. -Le roi ! s'écrièrent en choeur toutes ces voix irritées, le roi ! N'est-ce pas lui qui nous a mis dans l'état où nous sommes par ses prodigalités ? Qu'a-t-il fait des millions que lui avait légués Charles Emmanuel ? Jadis les coffres étaient bien garnis, ils sont vides maintenant, et le pauvre peuple n'a plus de sang dans les veines. Le duc de Montferrat soutint son père qu'il sentit vaciller. -Mes amis, dit-il avec douceur, comment se peut-il que des Piémontais accusent leur roi ? Ne l'aimez-vous plus ? -Oui, nous l'aimons, mais il nous a ruinés. -Qu'en savez-vous ? reprit le duc. -On nous l'a dit. Et ceux qui parlent ainsi sont les amis du peuple, tandis que les autres... -Pauvres gens, fit Victor Amédée, voilà comme on les égare. Allez, mes enfants, votre vieux roi est plus malheureux que vous. -Non, dit la femme toujours assise et qui pleurait encore, non, car il a tous ses fils bien portants, et je n'ai plus le mien, on me l'a tué à l'affaire de Mondovi. -Cette femme a raison, dit le roi en tirant une pièce d'or de sa poche et en la lui donnant. La foule regarda les étrangers avec étonnement, car une telle libéralité était rare à cette époque. -Mes amis, continua le roi, cessez d'accuser un prince qui vous aime, et ne vous en prenez qu'aux temps de malheurs qui nous accablent tous. -Ce monsieur a peut-être raison, fit le paysan avec conviction, ne l'avons-nous pas toujours tenu pour un bon roi, jusqu'à ce que nous ayons vu nos champs ravagés et nos maisons en flammes. Qu'en peut-il, lui ? -Ne fallait-il pas repousser l'étranger ? dit le duc avec force. -Oui, oui, nous sommes des fous, nous sommes des ingrats. Vive le roi, car il a fait son devoir en nous défendant des ennemis de la patrie. -Nos pauvres cabanes sont bien peu de chose, reprit le paysan, près de ses villes et de ses forteresses qu'on lui a prises, à lui. -Vive le roi ! s'écrièrent-ils. -Pauvre peuple, soupira Victor Amédée, qu'un mot suffit pour soulever et qu'un mot apaise également. Et, donnant une poignée d'or à ceux qui lui paraissaient en avoir le plus de besoin : -Tenez, fit-il, je me charge des funérailles d'Antoine. Et que ceux d'entre vous qui ont des réclamations à faire s'adressent au château. Ils seront écoutés, poursuivit-il avec une adorable bonté. -Le roi ! le roi ! ce ne peut être que le roi, s'écrièrent-ils tous à la fois en tombant à genoux devant Victor Amédée. Grâce, sire, grâce ! -Mes enfants, levez-vous, dit le roi. Vous voyez bien que nous sommes également à plaindre. -Sire, sire, oubliez nos imprudentes paroles. -Je ne me souviens que de ce cri si doux que je n'ai jamais entendu sans attendrissement, continua Victor Amédée en répondant aux longs cris de Vive le roi ! qui s'élevaient autour de lui. Victor Amédée regagna lentement la petite porte du parc où la foule le suivit en l'accompagnant de ses bénédictions. Avant de la franchir, il se retourna et salua une dernière fois son peuple avec émotion. L'auguste vieillard atteignit péniblement le banc où il s'était reposé une heure auparavant. Il voulut s'asseoir encore. Il gardait le silence et ses fils n'osaient le troubler dans ses préoccupations. À peine fut-il assis, que ses yeux se refermèrent de nouveau. -Antoine, Antoine, murmura-t-il, poursuivi par cette image dans son rêve pénible. -Décidément, le roi est malade, dit le duc avec angoisse. -Je crains que l'émotion de ce soir n'ajoute à son mal, reprit le prince de Piémont avec tristesse. Le roi rouvrit les yeux et ses fils l'aidèrent avec amour à se relever. -Cette pauvre femme avait raison, dit Victor Amédée, elle est plus malheureuse que mois, elle n'a plus d'enfant. -Le ciel réserve une grande joie à votre vieillesse, dit Charles Emmanuel, la grossesse de la duchesse d'Aoste laisse espérer un héritier à notre dynastie1. -Dieu nous a donné une grande preuve de sa faveur, et je l'en remercie, mais c'est vous qui bénirez en mon nom notre jeune héritier, je ne le verrai pas. 1. La duchesse d'Aoste accoucha à la fin du mois d'octobre 1796 d'un fils qui mourut en Sardaigne en 1799. -Mais la Providence nous accordera cette grâce dans quelques jours, mon père. Ma belle-soeur sera délivrée avant la fin du mois, et nous sommes aujourd'hui au 15 octobre. Victor Amédée sourit avec mélancolie, il ne répondit pas. Arrivé au bas du perron du château, il se retourna et contempla le soleil qui déclinait à l'horizon. -Que la nature est belle, fit-il, elle est calme et recueillie à la fin d'un beau jour. Et moi aussi, je suis calme à la fin de ma longue carrière, car j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir comme homme et comme roi. Il rentra d'un pas plus ferme dans ses appartements. L'altéra- tion de ses traits était si visible que ses belles-filles en furent alarmées. -Sire, reposez-vous, dit madame Clotilde en lui offrant ellemême le large fauteuil où il avait coutume de s'asseoir. Il y tomba presque affaissé et de nouveau ses yeux se refermèrent avec abattement. -La promenade a bien fatigué Votre Majesté, poursuivit la princesse avec inquiétude. -Un peu, j'éprouve un étrange malaise, l'air est lourd ce soir... Le duc d'Aoste ouvrit une vaste croisée et une brise fraîche et parfumée par les arômes qui s'exhalaient des fleurs du parterre agita les rideaux de soie. Victor Amédée l'aspira avec délice et son visage si pâle se colora légèrement. -Êtes-vous mieux, mon père ? dit le jeune duc en s'asseyant sur un tabouret aux pieds du roi, dont il prit les mains, qu'il baisa avec transport. Victor Amédée lui sourit avec une ineffable expression de tendresse en posant sa main sur le front du jeune homme. -Maurice, dit-il, restez là. Et, de son autre bras qu'il jeta autour de son col, il sembla vouloir l'enchaîner à ses pieds. La duchesse d'Aoste était excellente musicienne, et le roi aimait à l'entendre. C'était pour lui, depuis quelque temps, une distraction habituelle et chérie. Chaque soir, pendant qu'elle tirait de son clavecin des accords harmonieux et savants, le vieux monarque oubliait ses malheurs, il jouissait, souvent il fredonnait tout bas avec ravissement. Ce soir-là, en le voyant si accablé, la princesse, sans l'en prévenir, alla s'asseoir à son instrument. Le roi tressaillit à ces sons inattendus et chéris. Il écouta un moment avec extase, puis il s'enfonça profondément dans son fauteuil et ses yeux se fermèrent. Le duc de Montferrat était toujours dans la même position aux genoux de son père. Peu à peu, les bras de ce dernier s'étaient retirés, mais le duc retenait une de ses mains dans les siennes. Charles Emmanuel et le duc d'Aoste causaient à voix basse dans l'embrasure d'une fenêtre. Madame Clotilde avait tiré son rosaire de sa poche, ainsi qu'elle faisait toujours, et elle priait tout bas à quelques pas du roi, tandis que Marie Thérèse, entraînée par les impressions de son âme ardente et poétique, arrachait à son instrument docile le cri des passions qui agitaient son âme. Tantôt vous auriez cru entendre l'orage mugir dans une sombre forêt de sapins par une nuit froide et pluvieuse, le vent faisait craquer les cimes des arbres, le tonnerre étranglait les monts dans leurs gorges profondes. Puis un souffle léger, une brise printanière glissait sous les berceaux en fleurs, elle balançait les nids suspendus aux branches, un chant d'amour, un frémissement de volupté, le battement léger des ailes, un cri de triomphe sembla s'échapper du gosier harmonieux du rossignol, et la princesse s'arrêta au milieu de son improvisation brûlante. Le vieux roi rouvrit ses regards lassés et ternes. -Thérèse, dit-il, laissez ces pensées d'amour parfumer votre coeur jeune et heureux. Ne les évoquez pas pour un vieillard qui se meurt. Cherchez des émotions tristes et désolées comme son âme. Mais la duchesse avait déjà tiré d'une main convulsive des accords si sombres, si désespérés de son clavecin, qu'on aurait cru entendre un sanglot vaste et profond s'exhaler en gémissant de la salle sonore. Le roi rouvrit les yeux, il écouta, une larme humecta son visage pâle et presque livide. Il murmura quelques mots à voix basse et ses paupières lassées se refermèrent encore. La jeune femme, entraînée par une douloureuse émotion, semblait arracher des plaintes aux touches d'ivoire, qui frissonnaient sous ses doigts. -Mort, mort de faim, murmura sourdement Victor Amédée qui s'était endormi. Aux plaintes, aux soupirs qui s'échappaient du sein de l'ins- trument harmonieux, succédèrent un gémissement sourd, des larmes comprimées, puis des pleurs jaillissant avec un sanglot déchirant, dernier cri d'une âme qui se brise. -Ses fils se portent bien et le mien est mort, répéta le monarque d'une voix agitée. Et il rouvrit un moment les yeux avec terreur. -Sire, vos mains se glacent, avez-vous froid ? dit le duc de Montferrat avec épouvante. Le roi se retourna dans son fauteuil sans répondre. Il baissa la tête sur sa poitrine. Des gouttes de sueur couvraient son front. Le duc voulut se relever, mais le roi, qui serrait ses mains, le retint doucement. La duchesse continuait toujours. À ce cri douloureux d'un coeur désespéré avait succédé la révolte du désespoir, l'indignation d'une âme froissée, la colère, la haine, le dernier cri de malédiction que jette l'homme à la destinée. La duchesse mit tant de vérité, de véhémence, d'amertume et d'ardente passion dans ce dernier morceau, que la corde gémissante sembla se briser comme son âme. C'était un cri de mort, c'était un glas funèbre. Elle s'arrêta et repoussa violemment son fauteuil, et demeura anéantie, épuisée. Le roi se releva comme un pâle fantôme. Il regarda autour de lui d'un air étrange, tendit les bras au ciel. -Fatalité ! fatalité ! dit-il, l'avenir, de quel côté de l'horizon est-il ? Un cri de mort et de destruction répond à nos espérances, on croit sauver l'humanité et on la précipite. Mon Dieu ! vous seul êtes vrai et tous nos projets sont menteurs. -Mon père a le délire, fit le duc avec effroi en regardant le roi qui venait de retomber sur son fauteuil, pâle, presque inanimé, les yeux fermés, les lèvres contractées et tous les traits horriblement bouleversés et livides. Les princes se pressèrent auprès de l'auguste vieillard. -Vite, un médecin, s'écria le prince de Piémont avec désespoir. La duchesse d'Aoste et le duc de Montferrat tombèrent aux genoux du roi en tâchant de réchauffer ses mains raides et glacées par leurs baisers et par leur souffle. Le médecin, qui était accouru précipitamment, déclara que le roi venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Tous les secours de l'art furent prodigués, mais en vain. Le malheureux monarque ne prononça plus que quelques sons inarticulés. On crut l'entendre répéter plusieurs fois avec ferveur ces mots : mon Dieu ! mon Dieu ! Il rouvrait alors les yeux et regardait le ciel, mais il ne put reprendre connaissance. Ses enfants lui prodiguaient en vain les noms et les caresses les plus tendres, il ne les reconnaissait pas. Ainsi s'écoula cette longue nuit interrompue seulement par les sanglots et les prières de toute la famille royale éplorée. Aucun d'eux ne voulut s'éloigner de ce lit de douleur. Le souffle du moribond était devenu calme et régulier, ses traits avaient repris leur expression serine et souriante. -Notre père voit déjà les anges, dit madame Clotilde en se penchant vers Marie Thérèse qui pleurait. -Au ciel, il trouvera la justice qu'on lui a refusée sur la terre, reprit-elle avec mélancolie. -Il en jouit déjà, ajouta l'archevêque de Turin en prenant avec solennité la main des princesses et en les entraînant hors de la chambre du roi, qu'elles n'avaient pas voulu quitter. Marie Clotilde se rendit à son oratoire. Elle pria longtemps, versa bien des larmes sur cette mort qui venait, après tant d'autres morts, briser encore un des anneaux qui l'attachaient à la terre. Tant de cadavres sanglants et décapités remplissaient sa funèbre voie, tant d'épouvantables catastrophes avaient éprouvé sa vertu, qu'elle trouva encore des forces dans ce moment suprême. Après une heure de recueillement, elle sortit de son oratoire, calme et résignée. Sa vieille camériste, madame Baddia, l'attendait au passage. En l'apercevant, elle s'agenouilla. -Que je sois la première à saluer Votre Majesté, dit-elle avec joie. -Que rien ne soit changé dans nos habitudes, reprit la nouvelle reine en la relevant avec bonté. En changeant de position, je ne changerai pas de sentiments, et comme chrétienne je suis ta soeur. Que de chemin j'ai encore à faire avant de gagner la couronne du ciel1. Victor Amédée expira, comme nous l'avons dit, le 16 octobre 1796 à cinq heures du matin au château de Montcalier. Il était âgé de soixante et onze ans. Il en avait régné vingt-qua- tre. Il eut toutes les vertus d'un honnête homme, mais il manqua des grandes qualités qui sont nécessaires à un roi. Brave comme un prince de la Maison de Savoie, il ne fut que médiocre général. Très éclairé, il ne posséda pas cette flamme du génie qui illumine l'ave- nir devant les pas d'un souverain et lui en fait découvrir les voies encore cachées. Il fut un bon roi, mais l'époque où il se trouvait réclamait un grand roi. Il appartenait à l'Ancien Régime, dont il fut une des plus honnêtes et des plus sévères expressions. Il dut, par conséquent, être englouti dans le naufrage de la vieille société. Le siècle, en mourant, comme un vaisseau qui sombre, voyait submerger un à un pilotes et matelots à mesure qu'il s'abîmait dans l'océan des temps. Des mâts brisés, des débris sanglants flottant 1. Paroles historiques de Marie Clotilde à sa camériste. à la surface des ondes agitées attestaient la tempête. L'humanité passait un nouvel équateur à travers les orages pour gagner ce monde inconnu entrevu dans les rêves des philosophes et réclamé par les besoins et les souffrances des peuples. Source: http://www.poesies.net