La Maison De Savoie. (1852) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) TOME I Roman Historique. Depuis 1555 Jusqu'A 1850 TABLE DES MATIERES. PREMIÈRE PARTIE. I Ce Qu'Eût Pu Voir Un Homme Placé Sur La Plus Haute Tour D'Hesdin-Fert, Dans La Journée Du 5 Mai 1555. II Les Aventuriers. III Où Le Lecteur Fait Plus Ample Connaissance Avec Les Héros Que Nous Venons De Lui Présenter. IV Acte De Société. V Le Comte De Waldeck. VI Le Justicier. VII Histoire Et Roman. VIII L'Ecuyer et Le Page. IX Leone Leona. X Les Trois Messages. XI Odoardo Maraviglia. XII Ce Qui Se Passait Dans Un Cachot De La Forteresse De Milan Pendant La Nuit Du 14 Au 15 Novembre 1534. XIII Le Démon Du Midi. XIV Où Charles Quint Tient La Promesse Faite A Son Fils Don Philippe. XV Après L'Abdication. DEUXIÈME PARTIE. I La Cour De France. II La Chasse Du Roi. III Connétable Et Cardinal. IV La Guerre. V Où Le Lecteur Se Retrouve En Pays De Connaissance. VI Saint-Quentin. VII L'Amiral Tient Sa Parole. VIII La Tente Des Aventuriers. IX Bataille. X M De Téligny. XI Le Réveil De Monsieur Le Connétable. XII L'Echellade. XIII Du Double Avantage Qu'Il Peut Y Avoir A Parler Le Patois Picard. XIV La Bataille De La Saint-Laurent. XV Comment L'Amiral Eut Des Nouvelles De La Bataille. XVI L'Assaut. XVII Un Fugitif. XVIII Deux Fugitifs. XIX Aventurier Et Capitaine. XX L'Attente. XXI Les Parisiens. XXII Au Camp Espagnol. XXIII Où Yvonnet Recueille Tous Les Renseignements Qu'Il Peut Désirer. XXIV Dieu Protège La France. TROISIÈME PARTIE. I 1558-1559. II L'Envoyé De Leurs Majestés Les Rois De France Et d'Espagne. III Chez La Reine. IV Chez La Favorite. V Où, Après Que Le Vaincu A Eté Traité En Vainqueur, Le Vainqueur Est Traité En Vaincu. VI Le Colporteur. VII Les Parures Et Les Robes De Noces. VIII Ce Qui Se Passait Au Château Des Tournelles Et Dans Les Rues De Paris, Pendant Les Premiers Jours Du Mois De Juin 1559. IX Nouvelles D'Écosse. X Les Joutes De La Rue Saint-Antoine. XI Le Cartel. XII Le Combat A Fer Emoulu. XIII La Prédiction. XIV Le Lit De Mort. XV Politique Florentine. XVI Un Roi De France N'A Que Sa Parole. XVII Où Le Traité S'Exécute. XVIII Le 17 Novembre. XIX Les Morts Savent Tout. XX La Route De San-Remo A Albenga. Épilogue. PREMIÈRE PARTIE I Ce Qu'Eût Pu Voir Un Homme Placé Sur La Plus Haute Tour D'Hesdin-Fert, Dans La Journée Du 5 Mai 1555, Vers Deux Heures De L'Après-Midi. Transportons de plein saut, sans préface, sans préambule, ceux de nos lecteurs qui ne craindront pas de faire, avec nous, une enjambée de trois siècles dans le passé, en présence des hommes que nous avons à leur faire connaître, et au milieu des événements auxquels nous allons les faire assister. Nous sommes au 5 mai de l'année 1555. Henri II règne sur la France ; Marie Tudor, sur l'Angleterre ; Charles Quint, sur l'Espagne, l'Allemagne, les Flandres, l'Italie et les deux Indes, c'est-à-dire sur un sixième du monde. La scène s'ouvre aux environs de la petite ville d'Hesdin-Fert, qu'achève de rebâtir Emmanuel Philibert, prince de Piémont, en remplacement d'Hesdin-le-Vieux, qu'il a pris et rasé, l'année précédente. -Donc, nous voyageons dans cette partie de l'ancienne France qu'on appelait alors l'Artois, et qu'on appelle aujourd'hui le département du Pas-de-Calais. Nous disons de l'ancienne France, car un instant l'Artois a été réuni au patrimoine de nos rois par Philippe-Auguste, le vainqueur de Saint-Jean-d'Acre et de Bouvines ; mais, entré, en 1180, dans la maison de France, donné, en 1237, par Saint-Louis, à Robert, son frère cadet, il s'égara aux mains de trois femmes : Mahaud, Jeanne Ire et Jeanne II, dans trois maisons différentes. Puis avec Marguerite, soeur de Jeanne II et fille de Jeanne Ire, il passa au comte Louis de Mâle, dont la fille le fit entrer, en même temps que les comtés de Flandres et de Nevers, dans la maison des ducs de Bourgogne. Enfin, Charles-le-Téméraire mort, Marie de Bourgogne, dernière héritière du nom gigantesque et des biens immenses de son père, alla, le jour où elle épousa Maximilien, fils de l'em- pereur Frédéric III, réunir nom et richesses au domaine de la maison d'Autriche, lesquels s'y engloutirent comme un fleuve qui se perd dans l'Océan. C'était là une grande perte pour la France, car l'Artois était une belle et riche province. Aussi, depuis trois ans, avec des chances capricieuses et des fortunes diverses, Henri II et Charles Quint lut- taient-ils corps-à-corps, pied-à-pied, front contre front, Charles Quint pour la conserver, Henri II pour la reprendre. Pendant cette guerre acharnée, où le fils retrouvait le vieil ennemi de son père et, comme son père, devait avoir son Marignan et son Pavie, chacun avait rencontré ses bons et mauvais jours, ses victoires et ses défaites. La France avait vu l'armée en désordre de Charles Quint lever le siège de Metz, et avait pris Marienbourg, Bouvines et Dînant ; l'Empire, de son côté, avait emporté d'assaut Thérouanne et Hesdin, et, furieux des défaite de Metz, avait brûlé l'une et rasé l'autre. Nous avons comparé Metz à Marignan, et nous n'exagérons pas. Une armée de cinquante mille hommes d'infanterie, de quatorze mille chevaux, décimée par le froid, par la maladie, et, disons-le aussi, par le courage du duc François de Guise et de la garnison française, s'évanouit comme une vapeur, disparut comme une fusée, laissant, pour toute trace de son existence, dix mille morts, deux mille tentes, cent-vingt pièces de canon. La démoralisation était telle, que les fuyards n'essayaient pas même de se défendre. Charles de Bourbon poursuivait un corps de cavalerie espagnole ; le capitaine qui commandait ce corps s'arrê- te, et va droit au chef ennemi. -Prince, duc ou simple gentilhomme, lui dit-il, qui que tu sois enfin, si tu combats pour la gloire, cherche une autre occasion ; car, aujourd'hui, tu égorgerais des hommes trop faibles, non seulement pour te résister, mais encore pour prendre la fuite. Charles de Bourbon remit son épée au fourreau, ordonna à ses hommes d'en faire autant ; et le capitaine espagnol et sa troupe continuèrent leur retraite sans être davantage inquiétés par eux. Charles Quint avait été loin d'imiter cette clémence. Thérouanne prise, il avait ordonné que la ville fût livrée au pillage, rasée jus- qu'en ses fondements ; qu'on détruisît, non seulement les édifices profanes, mais encore les églises, les monastères et les hôpitaux ; qu'on n'y laissât, enfin, aucun vestige de muraille, et, de peur qu'il n'y restât pierre sur pierre, il requit les habitants de la Flandre et de l'Artois pour en disperser les débris. L'appel de destruction avait été entendu. Les populations de l'Ar- tois et de la Flandre, auxquelles la garnison de Thérouanne causait de grands dommages, étaient accourues armées de pioches, de marteaux, de hoyaux et de pics, et la ville avait disparu comme Sagonte sous les pieds d'Annibal, comme Carthage au souffle de Scipion. Il en était arrivé d'Hesdin comme de Thérouanne. Mais, sur ces entrefaites, Emmanuel Philibert avait été nommé commandant en chef des troupes de l'Empire dans les Pays-Bas, et, s'il n'avait pu sauver Thérouanne, il avait, du moins, obtenu de rebâtir Hesdin. Il avait accompli en quelques mois ce travail immense, et une nouvelle ville venait de s'élever comme par enchantement à un quart de lieue de l'ancienne. Cette nouvelle ville, située au milieu des marais du Mesnil, sur la rivière de la Canche, était si bien fortifiée, qu'elle faisait encore, cent cinquante ans après, l'admiration de Vauban, quoique, pendant le cours de ces cent cinquante ans, le système des fortifications eût entièrement changé. Son fondateur l'avait appelée Hesdin-Fert ; c'est-à-dire que, pour forcer la ville nouvelle à se souvenir de son origine, il avait joint à son nom ces quatre lettres : F.E.R.T. données avec la croix blanche par l'empereur d'Allemagne, après le siège de Rhodes, à Amédée-le-Grand, Trézième comte de Savoie, et qui signifient : Fortitudo ejus Rhodum tenuit, c'est-à-dire : son courage a sauvé Rhodes. Mais ce n'était pas le seul miracle qu'eût opéré la promotion du jeune général auquel Charles Quint venait de confier la conduite de son armée. Grâce à la discipline rigide qu'il avait su établir, le malheureux pays qui, depuis quatre ans, était le théâtre de la guerre commençait à respirer ; les ordres les plus sévères avaient été donnés par lui pour empêcher le pillage et même la maraude ; tout chef contrevenant à ces instructions était désarmé et mis, sous sa tente, en vue de toute l'armée, à des arrêts plus ou moins longs ; tout soldat pris en flagrant délit était pendu. Il en résultait que, comme l'hiver de 1554 et 1555 avait à peu près fait cesser les hostilités de part et d'autre, les habitants de l'Artois venaient de passer quatre ou cinq mois qui, comparativement aux trois années écoulées entre le siège de Metz et la reconstruction d'Hesdin, leur avaient paru un échantillon de l'âge d'or. Il y avait bien encore, de temps en temps, par-ci par-là, quelque château incendié, quelque ferme pillée, quelque maison dévalisée, soit par les Français, qui tenaient Abbeville, Doulens et Montreuil- sur-mer, et qui hasardaient des excursions sur le territoire ennemi, soit par les pillards incorrigibles, reîtres, lansquenets et bohêmes, que l'armée impériale traînait à sa suite ; mais Emmanuel Philibert faisait si bonne chasse aux Français, et si rude justice aux impériaux, que ces catastrophes devenaient de jour en jour plus rares. Voilà donc où l'on en était dans la province d'Artois, et particulièrement dans les environs d'Hesdin-Fert, le jour où s'ouvre notre récit, c'est-à-dire le 5 mais 1555. Mais, après avoir donné à nos lecteurs un aperçu de l'état moral et politique du pays, il nous reste, pour compléter le tableau, à leur donner une idée de son aspect matériel -aspect qui a totalement changé depuis cette époque, grâce aux envahissements de l'indus- trie, et aux améliorations de la culture. Disons donc -afin d'arriver à ce résultat difficile que nous nous proposons, et qui a pour but de reproduire un passé presque éva noui -, disons donc ce que, pendant cette journée du 5 mai 1555, vers deux heures de l'après-midi, eût vu un homme qui, monté sur la plus haute tour d'Hesdin, et le dos tourné à la mer, eût embrassé l'horizon s'étendant en demi-cercle sous son regard, depuis l'extré- mité septentrionale de cette petite chaîne de collines derrière laquelle se cache Béthune jusqu'aux derniers mamelons méridionaux de cette même chaîne au pied desquels s'élève Doulens. Il eût eu, d'abord, en face de lui, s'avançant en pointe vers les rives de la Canche, l'épaisse et sombre forêt de Saint-Pol-sur-Ter- noise, dont le vaste tapis vert, jeté ainsi qu'un manteau sur l'épaule des collines, allait, au bas du versant opposé, tremper sa lisière aux sources de la Scarpe, qui est à l'Escaut ce que la Saône est au Rhône, ce que la Moselle est au Rhin. À la droite de cette forêt -et, par conséquent, à la gauche de l'observateur que nous supposons placé sur la plus haute tour d'Hesdin-Fert -, au fond de la plaine, sous l'abri de ces mêmes collines qui ferment l'horizon, les bourgs d'Henchin et de Fruges, perdus au milieu des fumées bleuâtres de leurs cheminées, fumées qui les enveloppent comme une vapeur transparente, comme un voile diaphane, indiquaient que les frileux habitants de ces provinces septentrionales n'avaient point encore, malgré l'apparition des premiers jours de printemps, dit un adieu réel au feu, ce joyeux et fidèle ami des jours d'hiver. En avant de ces deux villages, et semblable à une sentinelle qui se serait hasardée à sortir de la forêt, mais qui, mal rassurée encore, n'aurait pas voulu complètement abandonner sa lisière, s'éle- vait une jolie petite habitation, moitié ferme, moitié château, appelée le Parcq. On voyait, pareil à un ruban doré flottant sur la robe verte de la plaine, le chemin qui, partant unique d'abord de la porte de la ferme, se séparait bientôt en deux branches dont l'une venait droit à Hesdin, et dont l'autre, contournant la forêt, dénonçait les relations établies entre les habitants du Parcq et les villages de Frévent, d'Auxy-le-Château et de Nouvion-en-Pouthieu. La plaine qui s'étendait de ces trois bourgs à Hesdin formait le bassin opposé à celui que nous venons de décrire, c'est-à-dire qu'elle était située à la gauche de la forêt de Saint-Pol, et, par conséquent, à la droite du spectateur fictif qui nous sert de cicerone ou plutôt de pivot. C'était la partie la plus remarquable du paysage, non point par les accidents naturels du terrain, mais, au contraire, par la circonstance fortuite qui l'animait en ce moment. En effet, tandis que la plaine opposée n'était couverte que de verdissantes moissons, celle-ci était presque entièrement cachée par le camp de l'empereur Charles Quint. Ce camp, entouré de fossés et garni de palissades, renfermait toute une ville, non pas de maisons, mais de tentes. Au centre de ces tentes, comme Notre-Dame de Paris dans la cité, comme le château des Papes au milieu d'Avignon, comme un vaisseau à trois ponts parmi les vagues moutonneuses de l'Océan, surgissait le pavillon impérial de Charles Quint, aux quatre angles duquel flottaient quatre étendards dont un seul suffisait d'habitude à l'ambition humaine : l'étendard de l'Empire, l'étendard de l'Es- pagne, l'étendard de Rome et l'étendard de la Lombardie -car il avait été couronné quatre fois, ce conquérant, ce vaillant, ce victorieux, comme on l'appelait : à Tolède, de la couronne de diamants, comme roi d'Espagne et des Indes ; à Aix-la-Chapelle, de la couronne d'argent, comme empereur d'Allemagne ; enfin, à Bologne, de la couronne d'or, comme roi des Romains, et de la couronne de fer, comme roi des Lombards. Et, lorsqu'on essayait de s'opposer à cette volonté qu'il avait de se faire couronner à Bologne, au lieu d'aller, selon la coutume, se faire couronner à Rome et à Milan ; lorsqu'on lui objectait le bref du pape Étienne qui ne veut pas que la couronne d'or quitte le Vatican, et ce décret de l'empereur Charlemagne qui défend que la couronne de fer sorte de Monza, il répondit hautainement, ce vainqueur de François Ier, de Soliman et de Luther, qu'il était accoutumé, non pas à courir après les couronnes, mais à ce que les couronnes courussent après lui. Et notez bien que ces quatre étendards étaient surmontés de son étendard, à lui, lequel présentait les colonnes d'Hercule, non plus comme les bornes de l'ancien monde, mais comme les portes du nouveau, et faisait flotter à tous les vents du ciel cette ambitieuse devise, qui avait grandi par sa mutilation : Plus ultra ! À la distance d'une cinquantaine de pas du pavillon de l'empe- reur, s'élevait la tente du général en chef Emmanuel Philibert, tente que rien ne distinguait de celles des autres capitaines, sinon un double étendard portant, l'un les armes de Savoie -une croix d'ar- gent sur champ de gueule, avec ces quatre lettres, dont nous avons déjà expliqué le sens : F.E.R.T. -, et l'autre, ses armes particulières, à lui Emmanuel, représentant une main levant au ciel un trophée composé de lances, d'épées et de pistolets avec cette devise : spoliatis arma supersunt, c'est-à-dire : aux dépouillés les armes restent. Quant au reste du camp, il était divisé en quatre quartiers au milieu desquels serpentait la rivière, chargée de trois ponts. Le premier quartier était destiné aux Allemands, le second aux Espagnols, le troisième aux Anglais. Le quatrième renfermait le parc d'artillerie, entièrement renouvelé depuis la défaite de Metz, et que l'adjonction de pièces françaises prises à Thérouanne et à Hesdin avait portée à cent-vingt canons et à quinze bombardes. Sur la culasse de chacune des pièces prises aux Français, l'em- pereur avait fait graver ses deux mots favoris : Plus ultra ! Derrière les canons et les bombardes étaient rangés sur trois lignes les caissons et les chariots contenant les munitions. Des sentinelles, l'épée à la main, sans arquebuses ni pistolets, veillaient à ce que personne n'approchât de ces volcans dont une étincelle suffisait pour faire jaillir la flamme. D'autres sentinelles étaient placées en dehors de l'enceinte. Dans les rues de ce camp, ménagées comme celles d'une ville, circulaient des milliers d'hommes avec une activité militaire que tempéraient néanmoins la gravité allemande, l'orgueil espagnol et le flegme anglais. Le soleil se réfléchissait sur toutes ces armes, qui lui renvoyaient ses rayons en éclairs ; le vent se jouait au milieu de tous ces étendards, de toutes ces bannières, de tous ces pennons, dont il roulait ou déroulait, selon son caprice, les plis soyeux et les brillantes couleurs. Cette activité et ce bruit qui flottent toujours à la surface des multitudes et des océans faisaient un contraste remarquable avec le silence et la solitude de l'autre plaine, où le soleil n'éclairait que la mosaïque mouvante des moissons arrivées à différents degrés de maturité, et où le vent ne faisait trembler que ces fleurs champêtres que les jeunes filles se plaisent à tresser, pour la parure du dimanche, en couronnes de pourpre et d'azur. Et, maintenant que nous avons consacré le premier chapitre de notre livre à dire ce qu'eût embrassé le regard d'un homme placé sur la plus haute tour d'Hesdin-Fert, pendant la journée du 5 mai 1555, consacrons le second chapitre à dire ce qui eût échappé à ce regard, si perçant qu'il fût. II Les Aventuriers. Ce qui eût échappé au regard de cet homme, si perçant qu'il fût, c'est ce qui se passait dans l'endroit le plus épais, et, par conséquent, le plus sombre de la forêt de Saint-Pol-sur-Ternoise, au fond d'une grotte que les arbres couvraient de leur ombre, et que les lierres enveloppaient de leurs réseaux, tandis que, pour la plus grande sécurité de ceux qui occupaient cette grotte, une sentinelle cachée dans les broussailles et couchée le ventre contre terre, aussi immobile que l'eût été à sa place un des troncs d'arbre dont elle était entourée, veillait à ce qu'aucun profane ne vînt troubler l'im- portant conciliabule auquel, en notre qualité de romancier, c'est-à- dire de magicien à qui toutes les portes sont ouvertes, nous allons faire assister nos lecteurs. Profitons du moment rapide où, préoccupée du bruit que fait, en bondissant par les fougères, un chevreuil effaré, cette sentinelle, qui ne nous a point vus, et que nous avons découverte, tourne les yeux du côté d'où vient ce bruit, pour nous glisser inaperçus dans la grotte, et suivre dans ses moindres détails l'action qui s'y passe, abrités que nous sommes derrière la saillie d'un rocher. Cette grotte est occupée par huit hommes, aux visages, aux costumes et aux tempéraments divers, bien que, d'après les armes qu'ils portent sur eux, ou qui gisent à terre à la portée de leurs mains, ils paraissent avoir adopté la même carrière. L'un d'eux, aux doigts tachés d'encre, à la figure fine et rusée, trempant la plume -du bec de laquelle il extirpe, de temps en temps, un de ces poils qui se trouvent à la surface des papiers mal travaillés -dans un de ces encriers de corne comme en portent à leur ceinture les basochiens, les clercs et les huissiers, écrit sur une espèce de table de pierre reposant sur deux pieds massifs, pendant qu'un autre, qui tient à la main, avec la patience et l'immobilité d'un chandelier de métal, une branche de sapin enflammée, éclaire, non seulement l'écrivain, la table et le papier, mais encore, par flaques de lumière plus ou moins larges, selon la proximité ou l'éloi- gnement, lui-même d'abord, et ensuite ses six autres compagnons. Il s'agit, à n'en pas douter, d'un acte qui intéresse la société toute entière ; ce qui est facile à voir par l'ardeur avec laquelle chacun prend part à sa rédaction. Cependant, trois de ces hommes paraissent moins occupés que les autres de ce soin tout matériel. Le premier est un beau jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, élégamment vêtu d'une espèce de cuirasse de peau de buffle, à l'épreuve, sinon de la balle, au moins d'un coup d'épée ou de dague. Un justaucorps de velours marron, un peu fané, il est vrai, mais encore fort présentable, après avoir montré, par l'ouverture des épaules, ses manches tailladées à l'espagnole, c'est-à-dire façonnées d'après la dernière mode, dépasse de quatre doigts l'extrémité inférieure du buffle, et vient, avec une certaine ampleur de plis, flotter sur une trousse de drap vert tailladée suivant le même système et qui va se perdre dans une paire de grandes bottes assez hautes pour protéger la cuisse quand on est à cheval, et assez souples pour se rabattre jusqu'au dessous du genou lorsqu'on marche à pied. Il chantonne un rondeau de Clément Marot, tout en frisant sa fine moustache noire d'une main, et en peignant, de l'autre, sa chevelure, qu'il porte un peu plus longue qu'il n'est de mode à cette époque, sans doute pour ne pas perdre les avantages de la moëlleuse ondulation dont la nature l'a douée. Le second est un homme de trente-six ans à peine. Seulement il a le visage tellement balafré par les blessures qui le sillonnent en tous sens, qu'il est impossible de lui assigner un âge. Il a le bras et une portion de la poitrine découverts, et, sur ce que l'on voit de son corps, on peut reconnaître une série de cicatrices non moins nombreuses que celles qui décorent son visage. Il est en train de panser une plaie qui lui a dénudé une partie du biceps ; heureusement, la blessure est au bras gauche, et, par conséquent, elle n'au- ra pas d'inconvénients aussi graves que si elle offensait le bras droit. Il tient entre ses dents l'extrémité d'une bande de toile avec laquelle il comprime une poignée de charpie qu'il vient de tremper dans un certain baume dont un bohémien lui a donné la recette, et dont il prétend se trouver parfaitement bien. Au reste, pas une plainte ne sort de sa bouche, et il paraît aussi insensible à la douleur que si le membre de la guérison duquel il s'occupe était de chêne ou de sapin. Le troisième est un homme de quarante ans, grand et mince, au visage pâle, à la tournure ascétique. Il est à genoux dans un coin, roule un chapelet dans ses doigts, et expédie, avec une volubilité qui n'appartient qu'à lui, une douzaine de Pater, et une douzaine d'Ave. De temps en temps, sa main droite abandonne son chapelet, et retentit sur la poitrine avec le bruit que fait le maillet d'un tonnelier sur une futaille vide, il revient à son chapelet, qui se remet à tourner entre ses mains aussi rapidement qu'un rosaire aux mains d'un moine, ou le combolio aux doigts d'un derviche. Les trois personnages qui nous restent à décrire ont un caractère non moins tranché, Dieu merci ! que les cinq que nous avons déjà eu l'honneur de faire passer sous les yeux de nos lecteurs. L'un de ces trois-là est appuyé des deux mains sur la table même où l'écrivain accomplit son office ; il suit, sans en perdre un trait, tous les circuits et toutes les ondulations de sa plume ; c'est lui qui a fait le plus d'observations sur l'acte qui se rédige, et, il faut le dire, ses observations, quoique un peu entachées d'égoïsme, sont presque toujours pleines de finesse, ou -chose étrange ! tant une qualité semble opposée à l'autre ! -pleines de bon sens. Il a qua- rante-cinq ans, des yeux fins, petits et enfoncés sous de gros sourcils blonds. Un autre est couché à terre ; il a trouvé un grès propre au repassage des épées, et à l'affilage des poignards : il profite de la cir constance pour faire, à grand renfort de salive, et par des frottements multipliés sur ce grès, une nouvelle pointe à sa dague, complètement émoussée. Sa langue, qu'il tient serrée entre ses dents, et qui sort du coin de sa bouche, indique toute l'attention et nous dirons même tout l'intérêt qu'il porte à l'action qu'il accomplit. Cependant, cette attention n'est pas si absolue, qu'il n'ait une oreille à la discussion. Si la rédaction est selon son coeur, il se contente d'approuver de la tête ; si, au contraire, elle blesse sa moralité ou déroute ses calculs, il se lève, s'approche du scribe, pose la pointe de sa dague sur le papier en disant ces trois mots : « pardon... vous dites ?... » et ne lève sa dague que lorsqu'il est parfaitement satisfait de l'explication ; ce qu'il exprime par une salivation plus abondante et par un frottement plus acharné de sa dague contre le grès, frottement grâce auquel l'aimable instrument promet de reprendre bientôt son acuité primitive. Le dernier -et nous commençons par reconnaître le tort que nous avons eu de le ranger dans la catégorie de ceux que préoccupent les intérêts matériels qui se débattent, à cette heure, entre le scribe et les assistants -, le dernier, appuyé le dos aux parois de la grotte, les bras pendants, les yeux au ciel, ou plutôt à la voûte humide et sombre sur laquelle se jouent, comme de capricieux follets, les rayons mouvants de la torche résineuse, le dernier, disons-nous, semble à la fois un rêveur et un poète. Que cherche-t-il en ce moment ? Est-ce la solution de quelque problème comme ceux que viennent de résoudre Christophe Colomb et Galilée ? Est-ce la forme d'un de ces tercets comme les faisait Dante, ou de l'un de ces huitains comme les chantait le Tasse ? C'est ce que pourrait seul nous dire le démon qui veille en lui, et qui s'occupe si peu de la matière -absorbé qu'il est dans la contemplation des choses abstraites -, qu'il laisse aller en lambeaux toute la portion des vêtements du digne poète qui n'est pas de fer, de cuivre ou d'acier. Voilà les portraits esquissés tant que bien que mal. Mettons les noms au dessous de chacun d'eux. Celui qui tient la plume se nomme Procope ; il est normand de naissance, presque juriste par l'éducation ; il larde sa conversation d'axiomes tirés du droit romain, et d'aphorismes empruntés aux capitulaires de Charlemagne. Du moment où l'on a passé un écrit avec lui, on doit s'attendre à un procès. Il est vrai que, si l'on se contente de sa parole, sa parole est d'or ; seulement, il n'est pas toujours d'accord avec la moralité, comme le vulgaire l'entend, dans sa manière de la tenir. Nous n'en citerons qu'un exemple, et c'est celui qui l'avait jeté dans la vie d'aventures où nous le rencontrons. Un noble seigneur de la cour de François Ier était venu, un jour, lui proposer une affaire, à lui et à trois de ses compagnons ; il savait que le trésorier devait, le soir même, apporter de l'arsenal au Louvre mille écus d'or ; cette affaire était d'arrêter le trésorier au coin de la rue Saint-Paul, de lui prendre les mille écus d'or, et de les partager ainsi : cinq cents au grand seigneur, qui attendrait, place Royale, que le coup fût fait, et qui, en sa qualité de grand seigneur, demandait la moitié de la somme ; l'autre moitié entre Procope et ses trois compagnons, qui auraient ainsi chacun cent vingt-cinq écus. La parole fut engagée de part et d'autre, et la chose fut faite comme il avait été convenu ; seulement, quand le trésorier fut convenablement dévalisé, meurtri et jeté à la rivière, les trois compagnons de Procope hasardèrent cette proposition, de tirer vers Notre-Dame, au lieu de gagner la place Royale, et de garder les mille écus d'or, au lieu d'en remettre cinq cents au grand seigneur. Mais Procope leur rappela la parole engagée. -Messieurs, dit-il gravement, vous oubliez que ce serait manquer à notre traité, que ce serait frustrer un client !... Il faut de la loyauté avant tout. Nous remettrons au duc -le grand seigneur était un duc -, nous remettrons au duc les cinq cents écus d'or qui lui reviennent, et depuis le premier jusqu'au dernier. Mais, con- tinua-t-il, s'apercevant que la proposition excitait quelques murmures, distinguimus : quand il les aura empochés, et qu'il nous aura reconnus pour d'honnêtes gens, rien n'empêche que nous n'allions nous embusquer au cimetière Saint-Jean, où j'ai la certitude qu'il doit passer ; c'est un lieu désert et tout-à-fait propice aux embuscades. Nous ferons du duc comme nous avons fait du trésorier, et, le cimetière Saint-Jean n'étant pas très-éloigné de la Seine, on pourra les retrouver demain tous les deux dans les filets de Saint-Cloud. Ainsi, au lieu de cent-vingt-cinq écus, nous en aurons deux-cent-cinquante chacun ; desquels deux cent cinquante écus nous pourrons jouir et disposer sans remords, ayant tenu fidèlement notre parole vis-à-vis de ce bon duc. La proposition fut acceptée avec enthousiasme, il fut fait ainsi qu'il avait été dit. Par malheur, dans leur empressement à le jeter à la rivière, les quatre associés n'aperçurent pas que le duc respirait encore ; la fraîcheur de l'eau lui rendit des forces ; et, au lieu d'aller jusqu'à Saint-Cloud, comme l'espérait Procope, il aborda au quai des Grèves, poussa jusqu'au Châtelet, et donna au prévôt de Paris, qui, à cette époque, se nommait monsieur d'Estourville, un signalement si exact des quatre bandits, que, dès le lendemain, ceux-ci jugèrent à propos de quitter Paris, de peur d'un procès où, malgré la connaissance approfondie que Procope avait du droit, ils eussent bien pu laisser la chose à laquelle, si philosophe qu'on soit, on tient toujours peu ou prou, c'est-à-dire l'existence. Nos quatre gaillards avaient donc quitté Paris, tirant chacun vers un des quatre points cardinaux. Le nord était échu à Procope. De là vient que nous avons le bonheur de le retrouver tenant la plume dans la grotte de Saint-Pol-sur-Ternoise, rédigeant, par le choix de ses nouveaux compagnons, qui avaient rendu cet homme à son mérite, l'acte important dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure. Celui qui éclaire Procope se nomme Heinrich Scharfenstein. C'est un digne sectateur de Luther que les mauvais procédés de Charles Quint à l'endroit des Huguenots ont poussé dans les rangs de l'armée française avec son neveu Frantz Scharfenstein. Ce sont deux colosses que l'on dirait animés par une même âme, et mus d'un seul esprit. Beaucoup prétendent que ce seul esprit n'est pas suffisant pour deux corps de six pieds chacun ; mais eux ne sont pas de cet avis, et trouvent que tout est bien comme il est. Dans la vie ordinaire, ils daignent rarement avoir recours à un auxiliaire quelconque, soit homme, soit instrument, soit machine, pour arriver au but qu'ils se proposent. Si ce but est de mouvoir une masse quelconque, au lieu de chercher, comme nos savants modernes, par quels moyens dynamiques Cléopâtre fit transporter ses vaisseaux de la Méditerranée dans la Mer Rouge, ou à l'aide de quels engins Titus souleva les blocs gigantesques du cirque de Flavien, ils entourent bravement l'objet qu'il faut déplacer de leurs quatre bras ; ils nouent la chaîne infrangible de leurs doigts d'acier ; ils font un effort simultané avec cette régularité qui distingue tous leurs mouvements, et l'objet quitte la place qu'il avait pour celle qu'il doit avoir. S'il s'agit d'escalader quelque muraille ou d'at- teindre à quelque fenêtre, au lieu de traîner, ainsi que le font leurs compagnons, une lourde échelle qui embarrasse leur marche, quand l'expédition réussit, ou qu'il faut abandonner comme pièce de conviction, quand l'entreprise échoue, ils vont à l'endroit où ils ont affaire les mains vides. L'un d'eux -peu importe lequel - s'appuie à la muraille, l'autre monte sur ses épaules, et, au besoin, dans ses mains élevées au dessus de la tête. Avec l'aide de ses propres bras, le second atteint ainsi une hauteur de dix-huit à vingt pieds, hauteur presque toujours suffisante pour gagner la crête d'un mur ou le balcon d'une fenêtre. Dans le combat, c'est toujours le même système d'association physique : ils marchent côte- à-côte et d'un pas égal ; seulement, l'un frappe, et l'autre dépouille ; quand celui qui frappe est las de frapper, il se contente de passer l'épée, la masse ou la hache à son compagnon en disant ces seuls mots : « À ton tour ! » Alors les rôles changent : c'est celui qui frappait qui dépouille, et celui qui dépouillait qui frappe. Au reste, leur façon de frapper, à tous deux, est connue et fort estimée ; mais, nous l'avons dit, en général, on fait plus d'estime de leurs bras que de leur cerveau, de leur force que de leur intelligence. Voilà pourquoi l'un a été chargé de faire la sentinelle au dehors, et l'autre le chandelier en dedans. Quant au jeune homme aux moustaches noires et aux cheveux bouclés, qui frise ses moustaches, et qui peigne ses cheveux, il a nom Yvonnet ; il est parisien de naissance et français de coeur. Aux avantages physiques que nous avons déjà signalés en lui, il faut ajouter des mains et des pieds de femme. Dans la paix, il se plaint sans cesse. Comme le sybarite antique, le pli d'une rose le blesse ; il est paresseux, s'il faut monter ; il a des vertiges, s'il faut marcher ; il a des vapeurs, s'il faut penser. Impressionnable et nerveux comme une jeune fille, sa sensibilité exige les plus grands ménagements. Le jour, il exècre les araignées, il a horreur des crapauds ; il se trouve mal à la vue d'une souris. Pour qu'il s'aventu- re, au milieu des ténèbres, qui lui sont antipathiques, il faut qu'une grande passion le pousse hors de lui-même. Au reste, rendons-lui cette justice, il a toujours quelque grande passion ; mais presque toujours, si c'est la nuit que le rendez-vous lui est donné, il arrive près de sa maîtresse tout effaré et tout tremblant, et il a besoin, pour se remettre, d'autant de paroles rassurantes, de caresses empressées et de soins attentifs qu'Héro en prodiguait à Léandre, lorsque celui-ci entrait dans sa tour tout ruisselant de l'eau des Dardanelles ! Il est vrai que, dès qu'il entend la trompette ; il est vrai que, dès qu'il respire la poudre ; il est vrai que, dès qu'il voit passer les étendards, Yvonnet n'est plus le même homme ; il s'opè- re en lui une transformation complète : plus de paresse, plus de vertige, plus de vapeur ! La jeune fille devient un soldat féroce frappant d'estoc et de taille, un véritable lion aux griffes de fer et aux dents d'acier. Lui qui hésitait à monter un escalier pour arriver à la chambre à coucher d'une jolie femme, il grimpe à une échelle, s'accroche à une corde, se suspend à un fil pour arriver le premier sur la muraille. Le combat fini, il lave, avec le plus grand soin, ses mains et son visage, change de linge et d'habits ; puis, peu-à-peu, redevient le jeune homme que nous voyons en ce moment, frisant sa moustache, peignant ses cheveux, et secouant du bout des doigts la poussière impertinente qui s'attache à ses vêtements. Celui qui panse la blessure qu'il a reçue au biceps du bras gauche, s'appelle Malemort. C'est un caractère sombre et mélancolique qui n'a qu'une passion, qu'un amour, qu'une joie : la guerre ! passion malheureuse, amour mal récompensé, joie courte et funeste, car à peine a-t-il goûté au carnage du bout des lèvres, que, grâce à cette ardeur aveugle et furieuse avec laquelle il se jette dans la mêlée, et au peu de soin qu'il prend, en frappant les autres de ne pas être frappé lui-même, il attrape quelque effroyable coup de pique, quelque terrible mousquetade qui le couche sur le carreau, où il gémit lamentablement, non pas du mal que lui cause sa blessure, mais de la douleur qu'il éprouve de voir les autres continuer la fête sans lui. Par bonheur, il a la chair prompte à la cicatrice, et les os faciles au raccommodage. À l'heure qu'il est, il compte vingt-cinq blessures, trois de plus que César, et il espère bien, si la guerre continue, en recevoir encore vingt-cinq autres avant celle qui doit inévitablement mettre fin à cette carrière de gloire et de douleurs. Le maigre personnage qui prie dans un coin, et qui dit son chapelet à genoux, s'appelle Lactance. C'est un catholique ardent qui souffre avec peine le voisinage des deux Scharfenstein, dont il craint toujours que l'hérésie ne le souille. Obligé, par la profession qu'il exerce, à se battre contre ses frères en Jésus-Christ, et à les tuer le plus possible, il n'est pas d'austérités qu'il ne s'impose pour faire équilibre à cette cruelle nécessité. L'espèce de robe de drap dont il est revêtu en ce moment, et qu'il porte, sans gilet ni chemise, directement sur la peau, est doublée d'une cotte de mailles, si toutefois la cotte de mailles n'est pas l'étoffe et le drap la doublure. Quoiqu'il en soit, au combat, il porte la cotte de mailles en dehors, et elle devient une cuirasse ; le combat terminé, il porte la cotte de mailles en dedans, et elle devient un cilice. C'est, au reste, une satisfaction que d'être tué par lui ; celui qui trépasse de la main de ce saint homme est sûr au moins de ne pas manquer de prières. Dans le dernier engagement, il a tué deux espagnols et un anglais, et, comme il est en retard avec eux, surtout à cause de l'hérésie de l'anglais, qui ne peut pas se contenter d'un de profundis ordinaire, il débite, comme nous l'avons dit, force pater et force ave, laissant ses compagnons s'occuper pour lui des intérêts temporels qui se débattent en ce moment. Son compte réglé avec le ciel, il redescendra sur la terre, fera ses observations à Procope, et signera les renvois et les mots rayés nuls que pourra nécessiter la tardive intervention à l'acte que l'on rédige. Celui qui est appuyé des deux mains sur la table, et qui, tout au contraire de Lactance, suit, avec une attention soutenue, chaque trait de la plume de Procope, se nomme Maldent. Il est né à Noyon d'un père manceau et d'une mère picarde. Il a eu une jeunesse folle et prodigue ; arrivé à son âge mûr, il veut réparer le temps perdu, et soigne ses affaires. Il lui est arrivé une foule d'aventures qu'il raconte avec une naïveté qui ne manque pas de charme ; mais, il faut le dire, cette naïveté disparaît complètement, lorsqu'il attaque avec Procope quelque question de droit. Alors ils réalisent la légende des deux Gaspard, dont ils sont, peut-être les héros, l'un Manceau, l'autre Normand. Au reste, Maldent donne et reçoit bravement les coups d'épée, et, quoiqu'il soit loin d'avoir la force d'Heinrich ou de Franz Scharfenstein, le courage d'Yvonnet, et l'impétuosité de Malemort, c'est, au besoin, un compagnon sur lequel on peut compter, et qui, dans l'occasion, ne laissera point un ami dans l'embarras. Le rémouleur qui aiguise sa dague, et qui en éprouve la pointe sur le bout de son ongle, s'appelle Pilletrousse. C'est le routier pur sang. Il a tour-à-tour servi les Espagnols et les Anglais. Mais les Anglais marchandent trop, et les Espagnols ne paient pas assez ; il s'est donc décidé à travailler pour son compte. Pilletrousse rôde sur les grands chemins ; la nuit surtout, les grands chemins sont remplis de pillards de toutes les nations : Pilletrousse pille les pillards ; seulement il respecte les Français, ses quasi compatriotes ; Pilletrousse est provençal ; Pilletrousse a même du coeur ; s'ils sont pauvres, il les aide ; s'ils sont faibles, il les protège ; s'ils sont malades, il les soigne ; mais, s'il rencontre un vrai compatriote, c'est-à-dire un homme qui soit né entre le mont Viso et les bouches du Rhône, entre le Comtat et Fréjus, celui-là peut disposer de Pilletrousse corps et âme, sang et argent, tron de l'air ! c'est encore Pilletrousse qui semble être l'obligé. Enfin, le neuvième et dernier, celui qui est adossé à la muraille, qui tient ses bras ballants, et qui lève les yeux en l'air, s'appelle Fracasso. C'est, comme nous l'avons dit, un poète et un rêveur ; bien loin de ressembler à Yvonnet, auquel l'obscurité répugne, il aime ces belles nuits éclairées par les seules étoiles ; il aime les rives escarpées des fleuves ; il aime les plages sonores de la mer. Malheureusement, forcé de suivre l'armée française où elle va - car, quoiqu'Italien, il a voué son épée à la cause de Henri II -, il n'est pas libre d'errer selon son inclination ; mais qu'importe ! Pour le poète, tout est inspiration ; pour le rêveur, tout est matière à rêverie ; seulement, le propre des rêveurs et des poètes, c'est la distraction, et la distraction est fatale dans la carrière adoptée par Fracasso. Ainsi, souvent, au milieu de la mêlée, Fracasso s'arrête tout-à-coup pour écouter un clairon qui sonne, pour regarder un nuage qui passe, pour admirer un beau fait d'armes qui s'accom- plit. Alors l'ennemi qui se trouve en face de Fracasso profite de cette distraction pour lui porter tout à son aise quelque coup terrible qui tire le rêveur de sa rêverie, le poète de son extase. Mais malheur à cet ennemi, si, malgré la facilité qui lui en a été donnée, il a mal pris ses mesures, et n'a pas du coup étourdi Fracasso ! Fracasso prendra sa revanche, non pas pour se venger du coup qu'il aura reçu, mais pour punir l'importun qui l'a fait redescendre du septième ciel, où il planait emporté par les ailes diaprées de la fantaisie et de l'imagination. Et, maintenant qu'à la manière de l'aveugle divin nous avons fait l'énumération de nos aventuriers -dont quelques uns ne doivent pas être tout-à-fait inconnus à ceux de nos amis qui ont lu Ascanio et les Deux Diane -, disons quel hasard les a réunis dans cette grotte, et quel est l'acte mystérieux à la rédaction duquel ils donnent tous leurs soins. III Où Le Lecteur Fait Plus Ample Connaissance Avec Les Héros Que Nous Venons De Lui Présenter. Dans la matinée de ce même jour, 5 mai 1555, une petite troupe composée de quatre hommes -lesquels semblaient faire partie de la garnison de Dolens -avait quitté cette ville en se glissant hors de la porte d'Arras, aussitôt que cette porte avait été, nous ne dirons pas ouverte, mais seulement entrouverte. Ces quatre hommes, enveloppés de grands manteaux qui pouvaient servir aussi bien à cacher leurs armes qu'à les garantir de la bise du matin, avaient suivi, avec toutes sortes de précautions, les bords de la petite rivière d'Authie, qu'ils avaient remontée jus- qu'à sa source. De là, ils avaient gagné la chaîne de collines dont déjà plusieurs fois nous avons parlé, avaient suivi, toujours avec les mêmes précautions, son versant occidental, et, après deux heures de marche, étaient enfin arrivés à la lisière de la forêt de Saint- Pol-sur-Ternoise. Là, l'un d'eux, qui paraissait plus familier que les autres avec les localités, avait pris la direction de la petite troupe, et, tantôt s'orientant sur un arbre plus feuillu ou plus dénué de branches que les autres, tantôt se reconnaissant à un rocher ou à une flaque d'eau, il était arrivé sans trop d'hésitation à l'entrée de cette grotte où nous-mêmes avons conduit nos lecteurs, au commencement du chapitre précédent. Alors il avait fait signe à ses compagnons d'attendre un instant, avait regardé avec une certaine inquiétude quelques herbes qui lui paraissaient nouvellement froissées, quelques branches qui lui semblaient fraîchement rompues ; il s'était mis à plat, et, en rampant comme eût fait une couleuvre, il avait disparu dans l'inté- rieur. Bientôt ses camarades, qui étaient restés à l'extérieur, avaient entendu retentir sa voix ; mais l'accent de cette voix n'avait rien d'inquiétant. Il interrogeait les profondeurs de la grotte, et, comme les profondeurs de la grotte ne lui répondirent que par la solitude et le silence ; comme il n'avait entendu, malgré son triple appel, que le triple écho de sa propre voix, il ne tarda pas à reparaître au dehors en faisant signe à ses compagnons qu'ils pouvaient le suivre. Ses trois compagnons le suivirent, et après quelques difficultés facilement vaincues, se trouvèrent dans l'intérieur du souterrain. -Ah ! murmura celui qui leur avait si habilement servi de guide en faisant entendre une aspiration de joie, tandem ad terminum eamus ! -Ce qui veut dire ?... demanda l'un des trois aventuriers avec un accent picard des plus prononcés. -Ce qui veut dire, mon cher Maldent, que nous approchons, ou plutôt que nous sommes tout approchés du terme de notre expédition. -Barton, montsio Brogobe, dit un autre aventurier, mais che n'afre pas pien gombris... Et doi, Heinrich ? -Moi nafre bas pien gombris non blus. -Eh ! pourquoi diable voulez-vous comprendre ? répondit Procope -car le lecteur a déjà deviné que c'était notre légiste que Frantz Scharfenstein enveloppait, dans un son accent tudesque, sous le pseudonyme de Brogobe -; pourvu que Maldent et moi comprenions, n'est-ce pas tout ce qu'il faut ? -Ja, répondirent philosophiquement les deux Scharfenstein, c'èdre dout ze qu'il faut. -Ainsi donc, dit Procope, asseyons-nous, mangeons un morceau, buvons un coup pour faire passer le temps, et, tout en mangeant un morceau, tout en buvant ce coup, je vous expliquerai mon plan. -Ja ! ja ! dit Frantz Scharfenstein, manchons un morzeau, pufons un goup, et, bantant ze demps, il nous esbliguera zon blan. Les aventuriers regardèrent autour d'eux, et, grâce à l'habitude que leurs yeux commençaient à avoir de l'obscurité, moins grande, d'ailleurs, à l'entrée de la grotte que dans ses profondeurs, ils aperçurent trois pierres qu'ils rapprochèrent l'une de l'autre, afin de pouvoir causer plus confidentiellement. Comme on n'en trouvait pas une quatrième, Heinrich Scharfenstein offrit galamment la sienne à Procope, qui était sans siège ; mais Procope le remercia avec la même courtoisie, étendit son manteau par terre, et se coucha dessus. Puis on tira des bissacs, que portaient les deux géants, du pain, de la viande froide, du vin ; on posa le tout au milieu du demi cercle dont les trois aventuriers assis faisaient l'arc, et dont Procope couché faisait la corde ; après quoi, l'on se mit à attaquer le déjeuner improvisé avec un acharnement qui prouvait que la promenade matinale qu'on venait de faire n'avait pas été sans produire son effet sur l'appétit des convives. Pendant dix minutes à-peu-près, on n'entendit que le bruit des mâchoires broyant avec une régularité qui eût fait honneur à des mécaniques, le pain, la chair et même les os des volatiles empruntés aux fermes voisines, et qui composaient la partie délicate du déjeuner. Maldent fut le premier qui retrouva la parole. -Tu disais donc, mon cher Procope, dit-il, qu'en mangeant un morceau, tu nous expliquerais ton plan... Le morceau est plus qu'à moitié mangé, pour mon compte du moins. Commence donc ton exposition. J'écoute. -Ja ! dit Frantz la bouche pleine, nous égoutons. -Eh bien ? -Eh bien, voici la chose... Ecce res judicanda, comme on dit au palais. -Silence, les Scharfenstein, fit Maldent. -Moi n'afre bas tit un zeul mot, répondit Frantz. -Ni moi non blus, dit Heinrich. -Ah ! j'avais cru entendre... -Et moi aussi, dit Procope. -Bon, quelque renard que nous aurons dérangé dans son terrier... Va, Procope, va ! -Eh bien ! je répète donc, voici la chose : il existe, à un quart de lieue d'ici, une jolie petite ferme. -Tu nous avais promis un château, observa Maldent. -Oh ! mon Dieu ! que tu es méticuleux ! dit Procope. Eh bien soit, je me reprends... Il existe, à un quart de lieue d'ici, un joli petit château. -Verme ou jâdeau, dit Henrich Scharfenstein, beu imborde, bourfu guil y ait de la pudin à y faire ! -Bravo, Heinrich ! voilà qui est parler, mais ce diable de Maldent, il ergote comme un procureur... Je continue. -Oui, gondinuez, dit Frantz. -Il existe donc, à un quart de lieue d'ici, une charmante maison de campagne habitée seulement par la propriétaire, par un domestique mâle et par une domestique femelle... Il est vrai que, dans la commune, habitent le fermier et ses gens. -Gompien dout zela vaid-il ? demanda Heinrich. -Dix personnes, à peu-près, répondit Procope. -Nous nous jarchons tes tix berzonnes endre moi et Frantz... n'est-ze bas, mon nefeu ? -Ja, mon ongle, répondit Frantz avec le laconisme d'un Spartiate. -Eh bien, continua Procope, voilà donc l'affaire. Nous attendons ici la nuit en mangeant, en buvant et en racontant des histoires... -En pufant et en manchant zurdout, dit Frantz. -Puis, la nuit venue, continua Procope, nous sortons d'ici sans bruit, comme nous y sommes venus ; nous gagnons la lisière du bois ; de la lisière du bois, nous nous glissons, par un chemin creux que je connais, jusqu'au pied de la muraille. Arrivé au pied de la muraille, Frantz monte sur les épaules de son oncle, ou Hein rich sur celles de son neveu ; celui qui est sur les épaules de l'autre enjambe la muraille, et vient nous ouvrir la porte... La porte ouverte -tu comprends bien Maldent ? -, la porte ouverte -vous comprenez bien les Scharfenstein ? -, la porte ouverte... nous entrons ! -Pas sans nous, j'espère bien, dit, à deux pas derrière le groupe des aventuriers, une voix si bien accentuée, qu'elle fit tressaillir, non seulement Procope, non seulement Maldent, mais encore les deux colosses. -Trahison ! cria Procope en bondissant sur ses pieds, et en faisant un pas en arrière. -Trahison ! cria Maldent en essayant de sonder les ténèbres du regard, mais en demeurant à sa place. -Drahizon ! crièrent à la fois les deux Scharfenstein en tirant leurs épées, et en faisant un pas en avant. -Ah ! bataille ? dit la même voix ; vous voulez la bataille ?... Eh bien, soit ! à moi, Lactance ! à moi, Fracasso ! à moi, Malemort. -Un triple rugissement retentit au fond de la caverne indiquant que ceux auxquels la voix venait de faire appel étaient prêts à y répondre. -Un instant ! un instant, Pilletrousse, dit Procope, qui avait reconnu à sa voix le quatrième aventurier ; que diable ! on n'est pas des Turcs ou des Bohêmes pour s'égorger ainsi au milieu de la nuit, sans avoir essayé de s'entendre auparavant. Faisons d'abord de la lumière chacun de notre côté ; examinons-nous dans le blanc des yeux, afin que nous sachions à qui nous avons affaire ; ar- rangeons-nous, s'il est possible... et, si nous ne pouvons pas nous arranger, eh bien, battons nous ! -Battons-nous d'abord, dit une voix sombre qui, sortant des profondeurs de la grotte, semblait sortir de celle de l'enfer. -Silence, Malemort ! dit Pilletrousse ; il me semble que Procope fait là une proposition des plus acceptables. -Qu'en dis-tu, Lactance ? -qu'en dis-tu, Fracasso ? -Je dis, répondit Lactance, que, si cette proposition peut sauver la vie à l'un de nos frères, je l'accepte. -C'eût, cependant, été poétique, de combattre dans une grotte qui eût servi de tombe aux trépassés ; mais comme il ne faut pas sacrifier les intérêts matériels à la poésie, continua mélancoliquement Fracasso, je me range à l'avis de Pilletrousse et de Lactance. -Et moi je veux me battre ! hurla Malemort. -Voyons, panse ton bras, et laisse-nous tranquilles, dit Pilletrousse. Nous sommes trois contre toi, et Procope, qui est un légiste, te dira que trois ont toujours raison contre un. Malemort poussa un gémissement de regret en voyant s'échapper pour lui une si belle occasion d'attraper une nouvelle blessure ; mais, selon le conseil que venait de lui donner Pilletrousse, il céda, s'il ne s'y rangea point, à l'avis de la majorité. Pendant ce temps, Lactance de son côté, et Maldent du sien, avaient battu le briquet, et, comme chacune des deux troupes avait prévu le cas où il serait besoin d'y voir clair, deux torches de sapin garnies d'étoupe enduite de poix brillèrent en même temps, et de leur double flamme, éclairèrent la grotte et ses habitants. Nous avons exploré l'une, et fait connaissance avec les autres ; nous n'avons donc plus besoin de décrire le théâtre, mais seulement de décrire et d'indiquer la façon dont ils étaient groupés. Au fond de la grotte, se tenaient Pilletrousse, Malemort, Lactance et Fracasso. Sur le devant, les deux Scharfenstein, Maldent et Procope. Pilletrousse avait gardé sa position avancée ; derrière lui, Malemort se rongeait les poings de colère ; près de Malemort, Lactance, tenant sa torche à la main, essayait de calmer son belliqueux compagnon ; Fracasso, à genoux comme l'Agis du tombeau de Léonidas, rattachait, comme lui, sa sandale, afin d'être prêt à la guerre, tout en invoquant la paix. Du côté opposé, les deux Scharfenstein formaient, ainsi que nous l'avons dit, l'avant-garde ; à un pas derrière eux se tenait Maldent, à un pas derrière Maldent se tenait Procope. Les deux torches éclairaient toute la partie circulaire de la grotte. Un seul enfoncement situé près de la porte, et qui contenait un amas de fougères destiné sans doute à devenir le lit du futur anachorète auquel il prendrait envie de l'habiter, demeurait dans la pénombre. Un rayon de lumière glissant par l'ouverture de la grotte essayait, mais en vain, de lutter de sa teinte blafarde avec les rayons presque sanglants que jetaient les deux torches. Tout cela formait un ensemble sombre et belliqueux qui aurait admirablement figuré dans la mise en scène d'un drame moderne. Nos aventuriers se connaissaient déjà pour la plupart ; il s'étaient vus à l'oeuvre sur le champ de bataille, mais luttant contre l'en- nemi commun, et non prêts à s'égorger entr'eux. Si impénétrables à la crainte que fussent leurs coeurs, ils n'étaient point sans se rendre, chacun à part soi, compte de la situation. Mais celui dans l'esprit duquel l'appréciation des coups à donner et à recevoir se formulait de la façon la plus claire et la plus impartiale était, sans contredit, le légiste Procope. Aussi s'avança-t-il vers ses adversaires, mais sans cependant dépasser la ligne que traçaient les deux Scharfenstein. -Messieurs, dit-il, nous avons, d'un commun accord, désiré nous voir, et nous nous voyons... c'est déjà quelque chose, car, en se voyant, on apprécie ses chances. Nous sommes quatre contre quatre ; mais, de ce côté, nous avons pour nous ces deux messieurs que voici... -et montrant Frantz et Heinrich Scharfenstein -ce qui m'autorise presque à dire que nous sommes huit contre quatre. À cette imprudente rodomontade, non seulement les cris s'élancè- rent instantanément des bouches de Pilletrousse, de Malemort, de Lactance et de Fracasso ; mais encore les épées sortirent de leurs gaines. Procope s'aperçut qu'il avait dévié de son adresse ordinaire, et qu'il faisait fausse route. Il essaya de revenir sur ses pas. -Messieurs, dit-il, je ne prétends pas que, fût-on huit contre quatre, la victoire serait certaine, quand ces quatre se nomment Pilletrousse, Malemort, Lactance et Fracasso... Cette manière de post-scriptum parut calmer un peu les esprits ; seulement Malemort continuait de gronder sourdement. -Allons, au fait ! dit Pilletrousse. -Oui, répondit Procope, ad eventum festina... Eh bien ! je disais donc, messieurs, que, laissant de côté les chances toujours aléatoires d'un combat, nous devons tâcher d'arriver à un arrangement. Or, une espèce de procès est pendante entre nous, jacens sub judice lis est ; comment terminerons-nous ce procès ? D'abord, par l'exposition pure et simple de la situation d'où ressortira notre droit. -À qui est venue hier l'idée de s'emparer, la nuit prochaine, de la petite ferme ou du petit château du Parcq, comme vous voudrez l'appeler ? À moi et à ces messieurs. Qui est parti ce matin de Doulens pour mettre ce projet à exécution ? Moi et ces messieurs. Qui est venu dans cette grotte prendre position pour la nuit prochaine ? Encore moi et ces messieurs. Enfin, qui a mûri le projet, qui l'a développé devant vous ? Et vous, qui vous a donné ainsi le désir de vous associer à l'expédition ? Toujours moi et ces messieurs. -Répondez à cela, Pilletrousse, et dites si la conduite d'une entreprise n'appartient pas sans trouble et sans empêchement à ceux qui ont eu à la fois la priorité d'idée et d'exécution... Dixi. Pilletrousse se mit à rire : Fracasso haussa les épaules ; Lactance secoua sa torche ; Malemort murmura : « Bataille ! » Quelle chose vous fait rire, Pilletrousse ? demanda gravement Procope, dédaignant de s'adresser aux autres, et consentant seulement à discuter avec qui momentanément paraissait s'être érigé en chef de la troupe. -Ce qui me fait rire, mon cher Procope, répondit celui à qui la question était adressée, c'est la profonde confiance avec laquelle vous venez de faire l'exposé de vos droits, exposé qui, si nous nous en rapportons aux conclusions posées par vous-même, vous met à l'instant hors de cause, vous et vos compagnons... Oui, je conviens avec vous que la conduite d'une entreprise appartient sans trouble et sans empêchement à ceux qui en ont eu à la fois la priorité d'idée et d'exécution... -Ah ! fit Procope d'un air triomphant. -Oui, mais j'ajoute : l'idée de vous emparer de la petite ferme ou du château du Parcq, comme vous voudrez l'appeler, vous est venue hier, n'est-ce pas ? Eh bien, elle nous est venue avant-hier, à nous autres. Vous êtes partis ce matin de Doulens pour la mettre à exécution ? Nous, nous sommes partis, dans ce même but, hier au soir, de Montreuil-sur-mer. Vous êtes arrivés, il y a une heure, dans cette grotte ? Nous y étions, nous, arrivés depuis quatre heures. Vous avez mûri et développé ce projet devant nous ? Mais nous avions déjà mûri et développé ce projet avant vous. Vous comptiez attaquer la ferme cette nuit. Nous comptions la prendre ce soir. Nous réclamons donc la priorité d'idée et d'exécution, et, par conséquent, le droit de conduire notre entreprise sans trouble et sans empêchement. Et, parodiant la manière classique dont Procope avait terminé son discours : -Dixi ! ajouta Pilletrousse avec non moins d'aplomb et d'em- phase que le légiste. -Mais, demanda Procope, un peu troublé de l'argumentation de Pilletrousse, qui m'assure que tu viens de dire la vérité ? -Ma parole de gentilhomme ! dit Pilletrousse. -J'aimerais mieux une autre caution. -Foi de routier, alors ! -Hum ! fit imprudemment Procope. Les esprits étaient montés ; le doute émis par Procope sur la parole de Pilletrousse exaspéra les trois aventuriers qui relevaient de lui. -Eh bien, bataille ! crièrent d'une seule voix Fracasso et Lac tance. -Oui, bataille ! bataille ! bataille ! hurla Malemort. -Bataille donc, puisque vous le voulez, dit Procope. -Bataille ! puisqu'il n'y a pas moyen de s'entendre, dit Maldent. -Padaille ! répétèrent Frantz et Heinrich Scharfenstein en s'ap- prêtant à espadonner. Et, comme c'était l'avis de tout le monde, chacun tira son épée ou sa dague, prit sa hache ou sa masse, choisit des yeux son adversaire, et, la menace à la bouche, la fureur sur le visage, la mort à la main, se mit en devoir de fondre sur lui. Tout à coup, on vit s'agiter le tas de fougères amassé dans l'en- foncement situé près de l'entrée de la grotte ; une jeune homme élégamment vêtu en sortit, et, s'élançant hors de l'obscurité, apparut dans le cercle de lumière, étendant les bras comme Hersilie dans le tableau des Sabines, et criant : -Allons, bas les armes, camarades ! je me charge d'arranger cela à la satisfaction générale. Tous les yeux se portèrent sur le nouveau personnage qui venait d'entrer en scène d'une façon si brusque et si inattendue, et toutes les voix s'écrièrent : -Yvonnet ! -Mais d'où diable sors-tu ? demandèrent à la fois Pilletrousse et Procope. -Vous allez le savoir, dit Yvonnet ; mais, d'abord, les épées et les dagues au fourreaux... La vue de toutes ces lames nues m'agace horriblement les nerfs. Tous les aventuriers obéirent, excepté Malemort. -Allons, allons, dit Yvonnet s'adressant à lui, qu'est-ce que cela, camarade ? -Ah ! geignit Malemort avec un profond soupir, on ne pourra donc jamais se donner tranquillement un pauvre petit coup d'épée ! Et il remit sa lame au fourreau avec un geste plein de dépit et de désappointement. IV Acte De Société. Yvonnet jeta un regard autour de lui, et, reconnaissant que, si la colère n'était point sortie des coeurs, les épées et les dagues étaient au moins rentrées dans les fourreaux, il se tourna alternativement vers Pilletrousse et Procope, qui, on se le rappelle, venaient de lui faire l'honneur de lui poser tous deux la même question. -D'où je sorts ? répéta-t-il ; par dieu ! belle demande ! je sors de ce tas de fougère sous lequel je m'étais caché en voyant entrer d'abord Pilletrousse, Lactance, Malemort et Fracasso, et dont je n'ai pas jugé à propos de sortir en voyant entrer ensuite Procope, Maldent et les deux Scharfenstein. -Mais que faisais-tu dans cette grotte à une pareille heure de la nuit ? car nous sommes arrivés ici que le jour n'était pas encore levé. -Ah ! ceci, répondit Yvonnet, c'est mon secret, et je vous le dirai tout à l'heure, si vous êtes bien sages ; mais, d'abord, allons au plus pressé. Alors, s'adressant à Pilletrousse : -Ainsi donc, mon cher Pilletrousse, dit-il, vous étiez venus dans l'intention de rendre une petite visite à la ferme ou au château du Parcq, comme il vous plaira de l'appeler ? -Oui, dit Pilletrousse. -Et vous aussi ? demanda Yvonnet à Procope. -Et nous aussi, répondit Procope. -Et vous alliez vous battre pour constater la priorité de vos droits ? -Nous allons nous battre, dirent à la fois Pilletrousse et Procope. -Fi ! dit Yvonnet, des camarades, des Français ou tout au moins, des hommes servant la cause de la France ! -Dame ! il le fallait bien, puisque ces messieurs ne voulaient pas renoncer à leur projet, dit Procope. -Nous ne pouvions faire autrement, puisque ces messieurs ne voulaient pas nous céder la place, dit Pilletrousse. -Il le fallait bien ! vous ne pouviez faire autrement, répéta Yvonnet en contrefaisant la voix de ses deux interlocuteurs. Il fallait bien vous massacrer entre vous, n'est-ce pas ? vous ne pouviez faire autrement que de vous égorger, dites ; et vous étiez là, Lactance, et vous avez vu ces préparatifs de carnage, et votre âme chrétienne n'en a pas gémi ? -Si fait, dit Lactance, elle en a gémi, et profondément ! -Et voilà tout ce que votre sainte religion vous a inspiré : un gémissement ! -Après le combat, reprit Lactance, un peu humilié des reproches que lui faisait Yvonnet, reproches dont il sentait la justesse, après le combat, j'eusse prié pour les morts. -Voyez-vous cela ! -Que vouliez-vous donc que je fisse, mon cher monsieur Yvonnet ? -Eh, pardieu ! ce que je fais, moi, qui ne suis pas un dévot, un saint, un mangeur de patenôtres comme vous. Ce que je voulais ? je voulais que vous vous jetassiez entre les glaives et les épées, inter gladios et enses, pour parler comme notre légiste Procope, et que vous dissiez à vos frères égarés, avec cet air de componction qui vous va si bien, ce que je vais leur dire, moi : Camarades, quand il y en a pour quatre, il y en a pour huit ; si la première affaire ne rapporte pas tout ce que nous en attendons, nous en ferons une seconde. Les hommes sont nés pour se soutenir les uns les autres dans les rudes sentiers de la vie, et non pour se jeter des pierres à travers les jambes dans les chemins déjà si difficiles qu'ils ont à parcourir. Au lieu de nous diviser, associons-nous : ce que nous ne pouvons tenter à quatre sans d'énormes risques, nous l'exécuterons à huit presque sans danger. Gardons pour nos enne mis nos haines, nos dagues, nos épées, et n'ayons les uns pour les autres que de bonnes paroles et de bons procédés. Dieu, qui protège la France quand il n'a rien de plus pressé à faire, sourira à notre fraternité, et lui enverra sa récompense. -Voilà ce que vous eussiez dû dire, cher Lactance, et ce que vous n'avez pas dit. -C'est vrai, répondit Lactance en se frappant la poitrine ; mea culpa ! mea culpa ! mea maxima culpa ! Et, éteignant sa torche, qui faisait double emploi, il s'agenouilla et se mit à prier avec ferveur. -Eh bien ! alors, je le dis à votre place, continua Yvonnet, et j'ajoute : la récompense divine que vous eût promise Lactance, c'est moi qui vous l'apporte, camarades. -Toi, Yvonnet ? dit Procope d'un air de doute. -Oui, moi... moi qui ai eu la même idée que vous, et avant vous. -Comment ! dit Pilletrousse, toi aussi, tu as eu l'idée de pénétrer dans le château que nous convoitons ? -Non seulement j'en ai eu l'idée, dit Yvonnet, mais cette idée, je l'ai mise à exécution. -Bah ! firent tous les assistants en prêtant une nouvelle attention à ce que disait Yvonnet. -Oui, j'ai des intelligences dans la place, répondit celui-ci : une petite soubrette charmante, nommée Gertrude, ajouta-t-il en frisant sa moustache, qui, pour moi, est toute prête à renier père et mère, maître et maîtresse... une âme que je perds... Lactance poussa un soupir. -Et tu dis que tu es entré au château ? -J'en sortais cette nuit ; mais vous savez combien les courses de nuit me répugnent, surtout quand je les exécute seul. Plutôt que de faire trois lieues pour regagner Doulens, ou six lieues pour regagner Abbeville ou Montreuil-sur-mer, j'ai fait un quart de lieue, et je me suis trouvé dans cette grotte, que je connaissais pour y avoir eu mes premiers rendez-vous avec ma divinité. J'ai trouvé à tâtons ce lit de fougères, dont je savais le gisement, et je commençais à m'y endormir en me promettant, le jour venu, de proposer le coup aux premiers d'entre vous que je rencontrerais, lorsque Pilletrousse est arrivé avec sa bande, puis Procope avec la sienne. Chacune venait pour la même cause ; cette tendance vers le même but a amené la discussion que vous savez, discussion qui allait finir, sans aucun doute, d'une manière tragique, quand j'ai jugé qu'il était temps d'intervenir, et que je suis intervenu. Maintenant, je vous dis : au lieu de nous battre, voulez-vous vous associer ? au lieu d'entrer par force, voulez-vous entrer par ruse ? Au lieu de briser les portes, voulez-vous qu'elles vous soient ouvertes ? Au lieu de chercher au hasard l'or, les bijoux, les vaisselles, les argenteries, voulez-vous y être conduits tout droit ? Alors, touchez là, je suis votre homme ! et, pour donner l'exemple du désintéressement et de la fraternité, malgré le service que je vous rends, je ne demande qu'une part égale aux autres parts. -Que celui qui a quelque chose de mieux à dire parle à son tour... je lui cède la parole, et j'écoute. Un murmure d'admiration se répandit dans l'assemblée. Lactance, interrompant sa prière, s'approcha d'Yvonnet, et baisa humblement le bas de son manteau. Procope, Pilletrousse, Maldent et Fracasso lui serrèrent la main. Les deux Scharfenstein pensèrent l'étouffer en l'embrassant. Malemort, seul, murmura dans son coin : -Vous verrez qu'il n'y aura pas le plus petit coup d'épée donné ou reçu... c'est une malédiction ! -Eh bien, donc, dit Yvonnet, qui, depuis longtemps, rêvait cette association, et qui, voyant la fortune passer à portée de sa main, ne voulait pas laisser échapper cette occasion de la saisir aux cheveux ; eh bien, donc, ne perdons pas un instant ! Nous voici réunis au nombre de neuf compagnons qui ne craignons ni Dieu ni diable... -Si fait ! interrompit Lactance en se signant, nous craignons Dieu ! -C'est vrai, c'est vrai... manière de parler, Lactance... Je disais donc que nous étions ici neuf compagnons réunis par le hasard... -Par la Providence, Yvonnet ! dit Lactance. -Par la Providence, soit... Le bonheur veut que nous ayons parmi nous Procope, un légiste ; le bonheur veut encore que ce légiste ait à sa ceinture encre et plume, et, j'en suis sûr, dans sa poche, du papier au timbre de notre bon roi Henri II... -Ma foi ! oui, fit Procope, j'en ai, et, comme Yvonnet le dit bien, c'est un bonheur. -Alors, hâtons-nous... dressons une table, et rédigeons notre acte d'association, tandis que l'un de nous, placé en sentinelle dans la forêt, et à proximité de l'entrée de la grotte, veillera à ce que nous ne soyons pas dérangés. -Moi, dit Malemort, je vais me mettre en sentinelle, et autant d'Espagnols, d'Anglais ou d'Allemands qui rôderont dans la forêt, autant de tués ! -Justement, dit Yvonnet, voilà ce qu'il ne faut pas, mon cher Malemort. Dans notre situation, c'est-à-dire à deux cents pas du camp de Sa Majesté l'empereur Charles Quint, avec un homme qui a l'oreille aussi fine et l'oeil aussi exercé que monseigneur Emmanuel Philibert de Savoie, il ne faut tuer que ce que l'on ne peut se dispenser de tuer, attendu que, si sûr que l'on soit de son coup, on ne tue pas toujours ; que, quand on ne tue pas, on blesse ; que quand les blessés crient comme des aigles, qu'aux cris des blessés, on accourrait, et qu'une fois le bois occupé, Dieu sait ce qui adviendrait de nous ! Non, mon cher Malemort, vous resterez ici, et l'un des deux Scharfenstein montera la garde ; tous deux sont allemands ; si celui qui veillera sur nous est découvert, il peut se donner comme un lansquenet du duc d'Aremberg, ou comme un reître du comte de Waldeck. -Tu gomde te Falteck il êdre mieux, dit Heinrich Scharfen stein. -Ce colosse est plein d'intelligence, dit Yvonnet. Oui, mon brave, tu gomde te Falteck il êdre mieux, parce que le comte de Waldeck est un pillard. C'est cela que tu veux dire, n'est-ce pas ? -Ja, moi fouloir tire zela. -Et qu'on ne trouvera pas étonnant qu'un pillard soit caché dans le bois ? -Nein... bas édonnant ti dout. -Seulement, que le Scharfenstein qui fera le guet prenne garde, avec cet honorable titre de pillard, de tomber entre les mains de monseigneur le duc de Savoie... Il n'entend pas raillerie sur la maraude ! -Foui, dit Heinrich, il afre engore bantu teux zoldats hier ! -Drois ! dit Frantz. -Eh bien, lequel de vous deux se charge de faire le guet ? -Moi, répondirent ensemble l'oncle et le neveu. -Mes amis, dit Yvonnet, ce dévouement est apprécié par vos camarades ; mais un seul factionnaire suffit. Tirez donc à la courte paille... Un poste d'honneur est réservé à celui qui restera ici. Les deux Scharfenstein se consultèrent un instant. -Frantz il afre tes pons yeux et des pons oreilles... il vera la zendinelle à nous, dit Heinrich. -Bien ! fit Yvonnet ; que Frantz aille à son poste. Alors, Frantz se dirigea vers la sortie de la grotte avec son calme ordinaire. -Tu entends, Frantz, dit Yvonnet, si tu te laisses prendre par les autres, ce n'est rien ; mais, si tu es pris par le duc de Savoie, tu es pendu ! -Che ne laizerai brentre moi bar berzone, zoyez dranguille, dit Frantz. Et il sortit de la grotte pour aller se mettre à son poste. -Et le boste t'honneur, demanda Heinrich, où esd-il ? Yvonnet prit la torche des mains de Maldent, et, la présentant à Heinrich : -Tiens, dit-il, place-toi ici... éclaire Procope, et ne bouge pas ! -Che ne poucherai bas ! dit Heinrich. Procope s'assit, tira son papier de sa poche, son encrier de sa ceinture, et ses plumes de son encrier. Nous l'avons vu à l'oeuvre au moment où nous-mêmes sommes entrés dans la grotte de Saint-Pol-sur-Ternoise, si solitaire d'ha- bitude, et, par un concours de circonstances étranges, si hantée ce jour-là. Nous avons fait observer que ce n'était pas une oeuvre facile à accomplir à la satisfaction de tout le monde que l'oeuvre à laquelle s'était voué Procope, entre onze heures du matin et trois heures de l'après-midi de cette fameuse journée du 5 mai 1555. Aussi -comme on eût dit d'un projet de loi en discussion dans une chambre moderne -, chacun y avait-il, selon son intérêt ou ses lumières, apporté ses amendements et ses sous-amendements. Lesdits amendements et sous-amendements avaient été votés à la majorité des voix, et, il faut le dire à l'honneur de nos aventuriers, ils avaient été votés avec beaucoup de justice, de calme et d'impartialité. Il y a de certains esprits de travers, calomniateurs effrontés des législateurs, des juges et de la justice, qui prétendent qu'un code rédigé par des voleurs serait beaucoup plus complet, surtout beaucoup plus équitable qu'un code rédigé par des honnêtes gens. Nous plaignons ces malheureux de leur aveuglement, comme nous plaignons les Calvinistes et les Luthériens de leurs erreurs, et, aux uns comme aux autres, nous prions le Seigneur de pardonner. Enfin, au moment où la montre d'Yvonnet marquait trois heures un quart -si rare que fût un pareil bijou à cette époque, constatons ici que le coquet aventurier s'était procuré une montre -, enfin, disons-nous, à trois heures un quart, Procope releva la tête, posa la plume, prit son papier à deux mains, et, le regardant avec un air de satisfaction en laissant échapper une exclamation de joie : -Ah ! dit-il, je crois que c'est fini, et pas mal fini... Exigi monumentum ! À cet avertissement, Heinrich Scharfenstein, qui tenait la torche depuis trois heures vingt minutes, fit un mouvement pour étendre son bras, qui commençait à se fatiguer. Yvonnet interrompit sa chanson, mais continua de friser sa moustache ; Malemort acheva de bander son bras gauche, et assujettit l'appareil avec une épingle ; Lactance expédia un dernier ave ; Maldent, appuyé des deux poings sur la table, se redressa ; Pilletrousse remit dans la gaine son poignard suffisamment affilé ; et Fracasso sortit de sa rêverie poétique, satisfait d'avoir mis la dernière main à un sonnet qu'il ruminait depuis plus d'un mois. Tous s'approchèrent de la table, à l'exception de Frantz, qui, se reposant sur son oncle de la discussion de leurs intérêts communs, s'était placé, ou plutôt, comme nous l'avons dit, s'était couché en sentinelle à vingt pas de l'entrée de la grotte, avec la résolution bien arrêtée, non seulement de faire bonne garde à ses compagnons, mais encore de ne se laisser prendre par personne, et surtout par Emmanuel Philibert de Savoie, le rude justicier. -Messieurs, dit Procope, étendant un regard de satisfaction sur le cercle qui venait de se former autour de lui avec autant, et même plus de régularité, que n'en présente d'ordinaire celui qui se forme autour de l'officier appelant ses soldats à l'ordre, -messieurs, tout le monde est-il là ? -Oui, répondirent en choeur les aventuriers. -Tout le monde, reprit Procope, est-il prêt à entendre la lecture des dix-huit articles dont se compose l'acte que nous venons de rédiger conjointement, et qui pourrait se nommer acte de société ? Car c'est, de fait, une espèce de société que nous fondons, que nous établissons, que nous régularisons. La réponse fut affirmative et générale, Henrich Scharfenstein répondant, bien entendu, pour lui et son neveu. -Écoutez donc, dit Procope. Et, ayant toussé et craché, il commença : « Entre les soussignés... » -Pardon, interrompit Lactance, je ne sais pas signer, moi. -Parbleu ! dit Procope, la belle affaire, tu feras la croix -Ah ! murmura Lactance, mon engagement n'en sera que plus sacré... Continuez, mon frère. Procope reprit : « Entre les soussignés, » Jean-Chrysostôme Procope... » -Tu ne te gênes pas, dit Yvonnet, tu t'es mis en tête, toi ! -Il fallait bien commencer par quelqu'un, répondit innocemment Procope. -Bon ! bon ! dit Maldent, continue. Procope continua : « Jean-Chrysostôme Procope, ex-procureur légiste près le bar- reau de Caën, agrégé près ceux de Rouen, Cherbourg, Valognes... » -Corbleu ! dit Pilletrousse, cela ne m'étonne plus que la rédaction ait duré trois heures et demie, si, comme tu l'as fait pour toi, tu as donné à chacun ses titres et qualités... ce qui m'étonne, au contraire, c'est que ce soit déjà fini ! -Non, dit Procope, je vous ai compris tous sous un même titre, et j'ai donné à chacun de vous une seule et unique qualification ; mais j'ai cru que, pour moi, rédacteur de l'acte, l'exposé de mes titres et qualités était chose, non seulement convenable, mais encore d'absolue nécessité. -À la bonne heure ! dit Pilletrousse. -Va donc ! hurla Malemort, nous n'en finirons jamais, si on l'interrompt ainsi à chaque mot... Je suis pressé de me battre, moi. -Dame, dit Procope, ce n'est pas moi qui m'interromps, il me semble. Et il continua : « Entre les soussignés, » Jean-Chrisostôme Procope, etc., Honor-Jéseph Maldent, Victor- Félix Yvonnet, Cyrille-Népomucène Lactance, César-Annibal Malemort, Martin Pilletrousse, Vittorio-Albani Fracasso, et Heinrich et Frantz Scharfenstein -tous capitaines au service du roi Henri II... » Un murmure flatteur interrompit Procope, et personne ne songea plus à lui disputer les titres et qualités qu'il s'était donnés, occupé que chacun était à rajuster le symbole -soit écharpe, serviette, mouchoir, loque ou chiffon -qui justifiait la qualification de capitaine au service de la France qu'il venait de recevoir. Procope laissa au murmure approbateur le temps de se calmer, et continua. « A été arrêté ce qui suit... » -Pardon, dit Maldent, mais l'acte est nul. -Comment nul, dit Procope. -Tu n'as oublié qu'une chose à ton acte. -Laquelle ? -La date. -La date est à la fin. -Ah ! dit Maldent, c'est autre chose... cependant, mieux vaudrait qu'elle fût au commencement. -Le commencement ou la fin, c'est tout un, dit Procope. Les Institutes de Justinien disent positivement : « Omne actum quo tempore scriptum sit, indicato ; seu initio, seu fine, ut paciscentibus libuerit. » C'est-à-dire : « Tout acte sera tenu de porter sa date ; seulement,, les contractants seront libres de placer la date à la fin ou au commencement du dit acte. » -Quelle abominable langue que cette langue de procureur ! dit Fracasso, et comme il y a loin de ce latin-là au latin de Virgilio et d'Horace ! Et il se mit à scander amoureusement ces vers de la IIIe églogue de Virgile : Malo me Galatea petit, lasciva puella : Et fugit ad salices, et se cupit ante videri... -Silence, Fracasso ! dit Procope. -Silence quand tu voudras, répondit Fracasso ; mais il n'en est pas moins vrai que, si grand empereur que soit Justinien premier, je lui préfère Homère second, et que j'aimerais mieux avoir fait les Bucoliques, les Églogues et même l'Énéïde que le Digeste, les Pandectes, les Institutes et tout le Corpus juris civilis ! La discussion allait sans doute s'engager sur ce point important entre Fracasso et Procope -et Dieu sait où elle eût conduit les discuteurs ! -, lorsqu'une espèce de cri étouffé se fit entendre en dehors de la grotte, et attira de ce côté l'attention des aventuriers. Bientôt le jour extérieur, presque entièrement intercepté, indiqua qu'un corps opaque s'interposait entre la lumière factice et éphémère de la torche et la lumière divine et inextinguible du soleil. Enfin, un être dont il était impossible de spécifier l'espèce, tant ses formes semblaient incohérentes dans la demi-obscurité où il s'a- gitait, apparut et s'avança au centre du cercle qui s'ouvrit spontanément devant lui. Alors seulement, et à la lueur de la torche qui éclaira le groupe informe, on reconnut Frantz Scharfenstein, tenant entre ses bras une femme sur la bouche de laquelle il appuyait sa large main, en guise de poire d'angoisses ou de bâillon. Chacun attendait l'explication de ce nouvel incident. -Gamarates ! dit le géant, foizi une bedite vemme qui rotait à l'emboussure de la grodde ; che l'ai brize, et che fous l'abbor- de... Que vaud-il vaire te elle ? -Pardieu ! dit Pilletrousse, lâche-la... elle ne nous mangera pas tous les neuf, peut-être ! -Oh ! j'afre bas beur gu'elle nous manche dous les neuf, dit Frantz en riant d'un gros rire ; che la mancherais blidôt à moi dout zoul !... Ja Wol ! Et, juste au milieu du cercle, il planta, comme l'y avait invité Pilletrousse, la femme sur ses deux pieds, et se retira vivement en arrière. La femme, qui était jeune et jolie, et qui, par son costume, paraissait appartenir à l'estimable classe des cuisinières de bonne maison, jeta autour d'elle et circulairement un regard effaré, comme pour se rendre compte de la société au centre de laquelle elle se trouvait, et qui, au premier coup d'oeil, lui semblait peut-être un peu mêlée. Mais son regard n'accomplit pas même le périple entier, et, s'ar- rêtant sur le plus jeune et le plus élégant de nos aventuriers : -Oh ! monsieur Yvonnet, s'écria-t-elle, au nom du ciel, proté- gez-moi ! défendez-moi ! Et elle alla toute tremblante jeter ses bras au cou du jeune homme. -Tiens ! dit Yvonnet, c'est mademoiselle Gertrude ! Et, serrant la jeune fille contre sa poitrine pour la rassurer : -Pardieu ! messieurs, dit-il, nous allons avoir des nouvelles fraîches du château du Parcq, car voici une belle enfant qui en vient. Or, comme les nouvelles que promettait Yvonnet par la bouche de mademoiselle Gertrude intéressaient tout le monde à un degré suprême, nos aventuriers, abandonnant, momentanément du moins, la lecture de leur acte de société, se groupèrent autour des deux jeunes gens, et attendirent avec impatience que l'émotion à laquelle mademoiselle Gertrude était en proie lui permît de parler. V Le Comte De Waldeck. Il y eut encore quelques minutes de silence après lesquelles mademoiselle Gertrude, suffisamment rassurée par les bonnes raisons que lui donnait tout bas Yvonnet, commença enfin son récit. Mais, comme ce récit, fréquemment interrompu, tantôt par un reste d'émotion, tantôt par les interrogations des aventuriers, pourrait ne pas présenter à nos lecteurs une limpidité satisfaisante, nous allons, s'ils le veulent bien, substituer notre prose à celle de la narratrice, et, nous emparant de la situation, raconter le plus clairement qu'il nous sera possible le tragique événement qui avait forcé la jeune fille à quitter le château du Parcq, et qui l'avait amenée au milieu de nos aventuriers. Deux heures après le départ d'Yvonnet, au moment où mademoiselle Gertrude, sans doute un peu fatiguée de sa conversation nocturne avec le beau parisien, se décidait enfin à quitter son lit, et à descendre près de sa maîtresse, qui, pour la troisième fois, la faisait appeler, le fils du fermier, jeune garçon de seize à dix-sept ans, nommé Philippin, entrait tout effaré dans la chambre de la dame, et lui annonçait qu'une troupe de quarante ou de cinquante hommes, qu'à leurs écharpes jaunes et noires il jugeait appartenir à l'armée de l'empereur Charles Quint, s'acheminait vers le château, après avoir fait prisonnier son père qui travaillait aux champs. Philippin, qui travaillait lui-même à quelques centaines de pas du fermier, avait vu le chef de la troupe s'emparer de lui, et avait deviné, aux gestes des soldats et du prisonnier, qu'ils parlaient entre eux du château. Alors, il s'était glissé, en rampant, jusqu'à un chemin creux, et, arrivé là, voyant que la situation topographique du terrain dérobait sa fuite à tous les regards, il était accouru à toutes jambes pour annoncer à sa maîtresse ce qui se passait, et lui donner le temps de prendre une résolution. La châtelaine se leva, alla vers la fenêtre, et vit effectivement la troupe distante de cent pas à peine du château ; elle était d'une cinquantaine d'hommes, comme l'avait dit Philippin, et paraissait commandée par trois chefs. Près du cheval d'un de ces trois chefs marchait le fermier les mains liées derrière le dos ; l'officier à côté duquel il marchait tenait le bout de la corde, sans doute pour que le fermier ne tentât point de s'échapper, ou, s'il tentait de s'échap- per, fût arrêté dès le début de la tentative. Cette vue n'était rien moins que rassurante. Cependant, comme les cavaliers qui s'apprêtaient à visiter le château ceignaient, ainsi que nous l'avons dit, l'écharpe de l'Empire ; comme les trois chefs qui marchaient en tête portaient des couronnes au cimier de leurs casques, et des armoiries au poitrail de leurs cuirasses ; comme les ordres du duc Emmanuel Philibert à l'endroit du pillage et de la maraude étaient positifs ; comme, enfin, il n'y avait, surtout pour une femme, aucun moyen de fuir, la châtelaine s'était résolue à recevoir les arrivants du mieux qu'il lui serait possible. En conséquence de quoi, elle avait quitté sa chambre, et, descendant l'es- calier, elle était allée, comme signe de l'honneur qu'elle leur faisait, les attendre sur la première marche du perron. Quant à mademoiselle Gertrude, sa frayeur, à la vue de ces hommes, était si grande, qu'au lieu de marcher à la suite de sa maîtresse, comme c'était peut-être son devoir, elle s'était cramponnée à Philippin, le suppliant de lui indiquer quelque retraite sûre où elle pût se cacher pendant tout le temps que les soldats séjourneraient au château, et lui Philippin pût venir, de temps en temps, lui donner des nouvelles des affaires de sa maîtresse, qui lui paraissaient prendre une assez mauvaise tournure. Quoique mademoiselle Gertrude eût un peu rudoyé Philippin depuis quelque temps, et que celui-ci, qui cherchait en vain une cause à ce changement de manières envers lui, se fût promis de lui tenir rigueur, si elle avait besoin de ses bons offices, mademoiselle Ger trude était si belle quand elle avait peur, si séduisante quand elle priait, que Philippin se laissa fléchir, et, par l'escalier dérobé, conduisit mademoiselle Gertrude dans la cour et, de la cour, dans le jardin, et, là, la fit cacher dans le recoin d'une citerne où son père et lui serraient d'habitude les instruments de jardinage. Il n'était pas probable que des soldats dont l'intention était, selon toute probabilité, de s'occuper du château, de ses offices et de ses caves, la vinssent chercher à un endroit où, comme le disait plaisamment Philippin, il n'y avait que de l'eau à boire. Mademoiselle Gertrude eût bien voulu garder Philippin, et peutêtre, de son côté, Philippin n'eût-il pas demandé mieux que de rester près de mademoiselle Gertrude ; mais la belle enfant était encore plus curieuse que peureuse, de sorte que le désir d'avoir des nouvelles l'emporta chez elle sur la crainte de rester seule. Pour plus grande sûreté, d'ailleurs, Philippin mit la clef de la citerne dans sa poche, ce qui inquiéta d'abord un peu mademoiselle Gertrude, mais ce qui, après réflexions faites, lui parut, au contraire, de nature à la rassurer. Mademoiselle Gertrude retenait sa respiration, et écoutait de toutes ses oreilles ; elle entendit, d'abord, un grand bruit d'armes et de chevaux, des clameurs et des hennissements ; mais, ainsi que l'avait prévu Philippin, hennissements et clameurs paraissaient se concentrer dans le château et dans ses cours. La prisonnière tremblait d'impatience, et grillait du curiosité. Plus d'une fois elle avait été à la porte, et avait essayé de l'ouvrir. Si elle y eût réussi, elle eût bien certainement, au risque de ce qui pouvait lui arriver de fâcheux dans une pareille entreprise, essayé d'entendre ce qui se disait, ou de voir ce qui se passait en écoutant aux portes, et en regardant par dessus les murailles. Enfin, un pas aussi légèrement posé sur la terre que l'est d'ha- bitude celui de ces animaux nocturnes qui rôdent autour des poulaillers et des bergeries s'approcha de la citerne ; une clef introduite avec précaution grinça doucement dans la serrure, et la porte, ouverte avec lenteur, se referma vivement après avoir donné passage à maître Philippin. -Eh bien ! demanda Gertrude, avant même que la porte fût refermée. -Eh bien ! mademoiselle, dit Philippin, il paraît que ce sont effectivement des gentilshommes, comme l'avait reconnu madame la baronne ; mais quels gentilshommes, bon Dieu ! si vous les entendiez jurer et sacrer, vous les prendriez pour de véritables païens. -Mon Dieu ! que me dites-vous là, monsieur Philippin ? s'écria la jeune fille tout effrayée. -La vérité, mademoiselle Gertrude, la pure vérité du bon Dieu. À preuve que monsieur l'aumônier a voulu leur faire des observations, et qu'ils lui ont répondu que, s'il ne se taisait, ils allaient lui faire dire la messe pendu, la tête en bas et les pieds en l'air, à la corde de la cloche ; tandis que leur aumônier, à eux, qui est une espèce de sacripant portant barbe et moustaches, suivrait l'office sur son eucologue, afin qu'il n'en fût passé ni une demande ni une réponse. -Mais, alors, dit mademoiselle Gertrude, ce ne sont pas de vrais gentilshommes ? -Si fait, pardieu ! et des meilleurs de l'Allemagne même ! Ils n'ont pas eu honte de dire leurs noms, ce qui est, vous en conviendrez, une fière audace, après la manière dont ils se conduisent. Le plus vieux, qui est un homme de cinquante ans, à peu près, se nomme le comte de Waldeck, et commande quatre mille reîtres dans l'armée de Sa Majesté Charles Quint. Les deux autres, qui peuvent avoir, le premier, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et, le second, de dix-neuf à vingt, sont, l'un, son fils légitime, et l'autre, son bâtard. Seulement, d'après le peu que j'ai vu -chose, du reste, assez commune -, il paraît moins aimer son légitime que son bâtard. Le fils légitime est un beau jeune homme, au teint pâle, avec de grands yeux bruns, des cheveux et des moustaches noirs, et il m'est avis qu'à celui-là, on pourrait encore lui faire entendre raison. Mais il n'en est pas de même de l'autre, du bâtard, de celui qui est roux et qui a des yeux de chat-huant... celui-là, oh ! mademoiselle Gertrude, c'est un véritable démon ! Dieu vous préserve de le rencontrer !... Il regardait madame la baronne... tenez, c'était à faire frémir ! -Ah ! vraiment ? dit mademoiselle Gertrude, qui était évidemment curieuse de savoir ce que pouvait être un regard à faire frémir. -Oh ! mon Dieu ! oui, dit Philippin en manière de péroraison, et voilà où je les ai laissés... Maintenant, je retourne chercher des nouvelles, et, dès que j'en ai, je vous les apporte. -Oui, oui, dit Gertrude, allez ! et revenez vite ; mais prenez garde qu'il ne vous arrive malheur. -Oh ! soyez tranquille, mademoiselle, répondit Philippin ; je ne me montre jamais que tenant une bouteille à chaque main, et comme je connais les bons tas, les brigands sont pleins de considération pour moi. Philippin sortit et enferma mademoiselle Gertrude, qui se mit à songer incontinent au dedans d'elle-même à ce que pouvaient être des yeux qui lançaient des regards à faire frémir. Elle ne s'était pas encore bien rendu compte de ce phénomène, quoiqu'il y eût près d'une heure qu'elle y songeât, quand la clef tourna de nouveau dans la serrure, et quand le messager reparut. Ce n'était point celui de l'arche, et il était loin de tenir un rameau d'olivier à la main. Le comte de Waldeck et ses fils avaient, à force de menaces, et même de mauvais traitements, contraint la baronne à leur donner ses bijoux, son argenterie et tout ce qu'elle avait d'or au château. Mais cela ne leur avait pas suffi, et, cette première rançon versée, la pauvre femme, au moment où elle croyait être quitte des nobles bandits qui étaient venus lui demander l'hospitalité, la pauvre femme, au contraire, avait été prise, garrottée au pied de son lit, et enfermée dans sa chambre avec pro messe que, dans deux heures, le feu serait mis au château si, dans deux heures, elle n'avait point trouvé, soit dans sa bourse, soit dans celle de ses amis, deux cents écus à la rose. Mademoiselle Gertrude se lamenta convenablement sur le sort de sa maîtresse ; mais, comme elle n'avait point, pour la tirer de l'embarras où elle se trouvait, deux cents écus à lui prêter, elle s'efforça de penser à autre chose, et demanda à Philippin ce que faisait cet infâme bâtard de Waldeck avec ses cheveux roux et ses yeux terribles. Philippin lui répondit que le bâtard de Waldeck était en train de s'enivrer, occupation dans laquelle il était puissamment secondé par M. son père. Seul, le vicomte de Waldeck gardait, autant qu'il lui était possible, son sang-froid au milieu du pillage et de l'orgie. Mademoiselle Gertrude avait une furieuse envie de se rendre compte par ses yeux de ce que c'était qu'une orgie. Quant au pillage, elle connaissait cela, ayant vu piller Thérouanne ; mais d'une orgie, elle n'en avait aucune idée. Philippin lui expliqua que c'était une réunion d'hommes buvant, mangeant, tenant de mauvais propos, et faisant toutes sortes d'in- sultes aux femmes qui leur tombaient sous la main. La curiosité de mademoiselle Gertrude redoubla à ce tableau, qui eût fait, cependant, frémir un coeur moins courageux que le sien. Elle pria donc Philippin de la laisser sortir, ne fut-ce que dix minutes ; mais celui-ci lui répéta tant de fois et si sérieusement qu'à sortir, elle courait risque de la vie, qu'elle se décida à rester dans sa cachette, et à attendre une troisième visite de Philippin pour prendre un parti définitif. Ce parti, il était pris avant le retour de Philippin. C'était bon gré, mal gré, de forcer le passage, de gagner le château, de se glisser dans les corridors secrets et par les escaliers dérobés, et de voir de ses yeux ce qui se passait ; un récit, si éloquent qu'il soit, étant toujours bien au dessous du spectacle qu'il est destiné à peindre. Aussi, dès qu'elle eut entendu, pour la troisième fois, la clef tourner dans la serrure, s'apprêta-t-elle à s'élancer hors de la citerne, que ce fût ou non l'avis de Philippin ; mais, en apercevant le jeune homme, elle recula d'épouvante. Philippin était pâle comme un mort ; sa bouche balbutiait des paroles sans suite, et ses yeux avaient conservé cette expression hagarde que la terreur met dans le regard de l'homme qui vient de voir quelque sombre et terrible événement. Gertrude voulut l'interroger ; mais, au contact de cette épouvante, elle se sentit glacée ; la pâleur qui couvrait les joues de Philippin passa sur son visage, et, en face de ce mutisme effrayant, elle devint muette elle-même. Le jeune homme, sans lui rien dire, mais avec cette force de l'ef- froi à laquelle on n'essaye pas même de résister, la saisit par le poignet, et l'entraîna vers la petite porte du jardin, qui donnait dans la plaine, en balbutiant ces seuls mots : -Morte... assassinée... poignardée !... Gertrude se laissa conduire ; Philippin l'abandonna un instant pour refermer la porte du jardin derrière eux ; précaution inutile, car on ne songeait pas à les poursuivre. Mais le choc avait été si rude pour Philippin, que le mouvement imprimé au pauvre garçon ne devait s'arrêter que lorsque les forces lui manqueraient. Au bout de cinq cents pas, les forces lui manquèrent ; il tomba sans haleine, murmurant d'une voix rauque, comme celle d'un homme à l'agonie, ces mots effrayants, les seuls, au reste, qu'il eût prononcés : -Morte... assassinée... poignardée !... Alors, Gertrude avait jeté les yeux autour d'elle : elle n'était plus qu'à deux cents pas de la lisière de la forêt ; elle connaissait la forêt, elle connaissait la grotte ; c'était un double refuge. D'ail- leurs, dans la grotte, peut-être trouverait-elle Yvonnet. Elle avait bien quelque remords de laisser ainsi le pauvre Philippin évanoui sur le bord d'un fossé ; mais elle apercevait, venant de son côté, quatre ou cinq hommes à cheval. Peut-être ces hom mes étaient-ils des reîtres de la troupe du comte de Waldeck ; elle n'avait pas une seconde à perdre pour leur échapper. Elle s'élança vers la forêt, et, sans regarder en arrière, elle courut folle, éperdue, échevelée, jusqu'à ce qu'elle eût franchi la lisière du bois. Là seulement, elle s'arrêta, s'appuya à un arbre pour ne pas tomber, et jeta les yeux sur la plaine. Les cinq ou six cavaliers étaient arrivés à l'endroit où elle avait laissé Philippin évanoui. Ils l'avaient relevé ; mais, voyant qu'il lui était impossible de faire un pas, l'un d'eux l'avait posé en travers sur les arçons de sa selle, et, suivi de ses camarades, il le transportait du côté du camp. Du reste, ces hommes ne paraissaient avoir que de bonnes intentions, et Gertrude commença de croire que rien ne pouvait arriver de plus heureux au pauvre Philippin que de tomber entre des mains qui semblaient si pitoyables. Alors, rassurée sur son compagnon, ayant repris un peu d'halei- ne dans cette halte, Gertrude s'était remise à courir dans la direction ou plutôt vers le point qu'elle croyait être dans la direction de la grotte ; mais sa tête était tellement perdue, que les signes auxquels d'habitude elle reconnaissait son chemin passaient inaperçus à ses yeux. Elle s'égara donc, et ce ne fut qu'au bout d'une heure que, par accident, par hasard, par instinct, elle se trouva dans le voisinage de la grotte, et à la portée de la main de Frantz Scharfenstein. On devine le reste : Frantz étendit une main dont il enveloppa la taille de Gertrude, lui mit l'autre sur la bouche, enleva la jeune fille comme une plume, rentra avec dans la grotte, et la déposa tout effarée au milieu des aventuriers, auxquels, rassurée par les bonnes paroles d'Yvonnet, elle fit le récit que nous-mêmes venons de faire, et qui fut accueilli par un cri général d'indignation. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, cette indignation avait une cause tout égoïste. Les aventuriers n'étaient point indignés du peu de moralité dont les pillards venaient de faire preuve à l'endroit du château du Parcq et de ses habitants. Non, ils étaient indignés de ce que le comte de Waldeck et ses fils eussent pillé, le matin, un château qu'ils comptaient, eux, piller le soir. Il résulta de cette indignation un hourra général qui fut suivi de la résolution, prise à l'unanimité, d'aller à la découverte, afin de voir ce qui se passait à la fois du côté du camp, où l'on avait transporté Philippin, et du côté du château du Parcq, où s'était accompli le drame que Gertrude venait de raconter avec toute l'éloquence et toute l'énergie de la terreur. Mais, chez les aventuriers, l'indignation n'excluait pas la prudence. Il fut donc décidé qu'un homme de bonne volonté commencerait par explorer le bois, et viendrait rendre compte aux aventuriers de l'état des choses. Selon les motifs de sécurité ou de crainte que donnerait l'exploration, on agirait. Yvonnet s'offrit pour battre le bois. C'était, au reste, bien l'homme qu'il fallait pour cela : il connaissait tous les tours et les détours de la forêt ; il était agile comme un daim et rusé comme un renard. Gertrude jeta les hauts cris, et tenta de s'opposer à ce que son amant accomplît une si dangereuse mission ; mais on lui fit comprendre, en deux mots, que le moment était mal choisi de sa part pour donner cours à des susceptibilités amoureuses qui ne pouvaient qu'être mal appréciées par la société un peu positive dans laquelle elle se trouvait. Elle était fille de bons sens, au fond ; elle se calma donc en voyant que ses cris et ses larmes, non-seulement seraient sans résultat, mais encore pourraient tourner mal pour elle. D'ailleurs, Yvonnet lui expliqua tout bas que la maîtresse d'un aventurier ne doit pas affecter la sensibilité nerveuse d'une princesse de roman, et, l'ayant remise aux mains de son ami Fracasso, et sous la garde spéciale des deux Scharfenstein, il sortit de la grotte pour accomplir l'importante mission dont il venait de se charger. Dix minutes après, il était de retour. La forêt était parfaitement déserte, et ne paraissait offrir aucun danger. Comme la curiosité des aventuriers était presque aussi vivement excitée dans leur grotte par le récit de Mlle Gertrude que la curiosité de Mlle Gertrude avait été excitée dans sa citerne par le récit de Philippin, et que de vieux routiers de leur trempe ne pouvaient convenablement avoir les mêmes motifs de prudence que ceux qui dirigent les actions d'une belle et timide jeune fille, ils sortirent immédiatement du souterrain, laissant l'acte de société de Procope à la garde des génies de la terre, invitèrent Yvonnet à se mettre à leur tête, et, guidés par lui, se dirigèrent vers la lisière du bois, non sans que chacun à part lui se fût assuré que sa dague ou son épée n'était pas rouillée au fourreau. VI Le Justicier. À mesure que nos aventuriers s'avançaient vers cette pointe de la forêt que nous avons dit s'allonger comme un fer de lance jus- qu'à un quart de lieue d'Hesdin, en séparant les deux bassins de la plaine déjà connue de nos lecteurs, un épais taillis succédait à la haute futaie, et, par le rapprochement de ses troncs, l'entrelace- ment de ses branches, présentait un surcroît de sécurité à ceux qui se glissaient sous son ombre. Ce fut donc sans être vue d'aucun être vivant que la petite troupe parvint jusqu'à la lisière du bois. À quinze pas à peu près du fossé qui séparait la forêt de la plaine, fossé qui contournait le chemin sur lequel nous avons arrêté l'attention du lecteur dès le premier chapitre de ce livre, et qui établissait une communication entre le château du Parcq, le camp de l'empereur, et les villages voisins, nos aventuriers s'arrêtèrent. L'endroit était bien choisi pour la halte : un chêne immense, demeuré avec quelques arbres de la même essence et de la même taille, pour indiquer ce qu'étaient autrefois les géants tombés sous la cognée, étendait son dôme touffu au dessus de leur tête, tandis qu'en faisant quelques pas, ils pouvaient, sans être vus, plonger leurs regards dans la plaine. Tous levèrent en même temps les yeux vers la puissante végétation de l'arbre séculaire. Yvonnet comprit ce qu'on attendait encore de lui ; il fit de la tête un signe de consentement, emprunta les tablettes de Fracasso, qui renfermaient une seule et dernière feuille immaculée, que le poète lui montra en lui recommandant de respecter les autres, qui étaient dépositaires de ses rêveuses élucubrations. Il dressa un des deux Scharfenstein contre le pilier rugueux qu'il ne pouvait étreindre de ses bras, monta dans les deux mains croisées du géant, de ses mains gagna ses épaules, de ses épaules les premières branches de l'arbre, et, en un instant, se trouva assis à cheval sur une de ses vigoureuses ramures avec autant d'aisance et de sécurité que l'est un matelot sur la vergue de misaine ou sur le grand mât de beaupré. Gertrude l'avait, pendant cette ascension, suivi d'un oeil inquiet, mais elle avait déjà appris à renfermer ses craintes et à contenir ses cris. D'ailleurs, en voyant la désinvolture avec laquelle Yvonnet s'était établi sur sa branche, la facilité qu'il avait à tourner la tête à droite et à gauche, elle comprit qu'à moins d'un de ces vertiges auxquels Yvonnet était sujet quand on ne le regardait pas, il n'y avait aucun danger pour son amant. Au reste, Yvonnet, la main placée en abat-jour sur ses yeux, regardant tantôt au nord et tantôt au midi, paraissait partager son attention entre deux spectacles également doués d'intérêt. Ces mouvements de tête multipliés éveillaient fort la curiosité des aventuriers, qui, perdus dans l'épaisseur du taillis, ne pouvaient rien voir de ce que voyait Yvonnet des régions élevées où il avait établi son domicile. Aussi Yvonnet comprit-il de leur part cette impatience, dont ils donnaient des signes en levant la tête en l'air, en le questionnant du regard, et même en se hasardant à lui crier à demi-voix : « Mais qu'y a-t-il donc ? » Et, parmi les interrogateurs de gestes et de voix, rendons cette justice à Mlle Gertrude, elle n'était pas la moins animée. Yvonnet fit, de la main, à ses compagnons un signe de promesse indiquant que, dans quelques secondes, ils en sauraient autant que lui. Il ouvrit les tablettes de Fracasso, en déchira la dernière page blanche, écrivit sur cette page quelques lignes au crayon, roula le papier dans ses doigts, afin que le vent ne l'emportât point, et le laissa tomber. Toutes les mains s'étendirent pour le recevoir, même les blanches et petites mains de mademoiselle Gertrude, mais ce fut entre les larges battoirs de Frantz Scharfenstein que le papier tomba. Le géant se mit à rire de sa bonne chance, et passant le papier à son voisin : -À fous l'honneur, monsir Brogobe, dit-il ; moi ne safre bas lire le vranzais. Procope, non moins curieux que les autres de savoir ce qui se passait, déplia le papier, et, au milieu de l'attention générale, il lut les lignes suivantes : « Le château du Parcq est en feu. » Le comte de Waldeck, ses deux fils et ses quarante reîtres se sont remis en campagne, et suivent le chemin qui conduit du château du Parcq au camp. » Ils sont à deux cents pas, à-peu-près, de la pointe du bois où nous sommes cachés. » Voilà pour ma droite. » Maintenant, une autre petite troupe suit, de son côté, la roufe du camp au château. » Cette troupe est composée de sept hommes, un chef, un écuyer, un page et quatre soldats. » Autant que j'en puis juger d'ici, le chef est le duc Emmanuel Philibert. » Sa troupe est à la même distance à-peu-près, sur notre gauche, que celle du comte de Waldeck sur notre droite. » Si les deux troupes marchent du même pas, elles doivent se rencontrer juste à la pointe du bois, et se trouver face à face au moment où elles s'y attendront le moins. » Si le duc Emmanuel a été prévenu, comme c'est probable, par M. Philippin de ce qui se passe au château, nous allons voir quel- que chose de curieux. » Attention camarades ! -c'est bien le Duc. » Le billet d'Yvonnet finissait là ; mais il était difficile de dire plus de choses en moins de mots, et de promettre avec plus de simplicité un spectacle qui, en effet, allait être des plus curieux, si l'aventu- rier ne se trompait point sur l'identité des personnes. Aussi chacun des compagnons se rapprocha-t-il avec précaution de la lisière du bois, afin d'assister, avec le plus d'agrément et le moins de danger possible, au spectacle promis par Yvonnet, et auquel le hasard lui avait assigné la meilleure place. Si le lecteur veut suivre l'exemple de nos aventuriers, nous ne nous inquiéterons point du comte de Waldeck et de ses fils que nous connaissons déjà par le récit de Mlle Gertrude, et, nous glissant, nous aussi, sur la lisière gauche du bois, nous nous mettrons en communication avec le nouveau personnage annoncé par Yvonnet, et qui n'est pas moins que le héros de notre histoire. Yvonnet ne s'était pas trompé. Le chef qui s'avançait entre son page et son écuyer, précédant, comme s'il s'agissait d'une simple patrouille de jour, une petite troupe de quatre hommes d'armes, était bien le duc Emmanuel Philibert, généralissime des troupes de l'empereur Charles Quint dans les Pays-Bas. Il était d'autant plus facile à reconnaître que, selon son habitude, au lieu de porter son casque sur sa tête, il le portait pendu au côté gauche de sa selle. Ce qui lui arrivait presque constamment par la pluie et par le soleil, et même aussi parfois pendant la bataille, d'où l'on disait que les soldats, voyant son insensibilité au froid, au chaud et aux coups, l'avaient surnommé Tête de Fer. C'était, à l'époque où nous sommes arrivés, un beau jeune homme de vingt-sept ans, de taille moyenne, mais vigoureusement pris dans sa taille ; aux cheveux coupés très-courts, au front haut et découvert, aux sourcils bruns bien dessinés, aux yeux bleus, vifs et perçants, au nez droit, aux moustaches bien fournies, à la barbe taillée en pointe, enfin, au col un peu enfoncé dans les épaules, comme il arrive presque toujours aux descendants des races guerrières, dont les aïeux ont porté le casque pendant plusieurs générations. Lorsqu'il parlait, sa voix était à la fois d'une douceur infinie et d'une fermeté remarquable. Chose étrange ! elle pouvait monter à l'expression de la plus violente menace sans s'élever de plus d'un ou deux tons : la gamme ascendante de colère était cachée dans les nuances presque insaisissables de l'accent. Il en résultait que les personnes de son intimité devinaient seuls à quels périls étaient exposés les imprudents qui éveillaient et bravaient cette colère, colère si bien comprimée au-dedans, qu'on ne pouvait comprendre sa force et mesurer son étendue qu'au moment où, précédée de l'éclair de ses yeux, elle éclatait, tonnait, pulvérisait comme la foudre ; puis, de même que, la foudre une fois tombée, l'orage se calme et le temps se rassérène, l'explosion produite, la physionomie du duc reprenait son calme et sa sérénité habituels ; ses yeux, leur regard placide et fort ; sa bouche, son bienveillant et royal sourire. Quant à l'écuyer qui marchait à sa droite, et qui portait la visière haute, c'était un jeune homme blond du même âge à-peu-près, et exactement de la même taille que le duc. Ses yeux d'un bleu clair, pleins de puissance et de fierté, sa barbe et ses moustaches d'un blond plus chaud que ses cheveux, son nez aux narines dilatées comme celles du lion, ses lèvres dont le poil qui les couvrait ne pouvait cacher ni le coloris ni l'épaisseur, son teint riche à la fois du double fard du hâle et de la santé : tout en lui indiquait la force physique poussée au plus haut degré. Attachée non pas à son flanc, mais ballottant sur son dos, résonnait une de ces terribles épées à deux mains comme François Ier en brisa trois à Marignan, et qu'à cause de leur longueur, on ne tirait que par dessus l'épaule, tandis qu'à l'arçon de sa selle pendait une de ces haches d'armes offrant un tranchant d'un côté, une masse de l'autre, et un fer triangulaire et aigu à sa pointe ; de sorte qu'avec cette seule arme, on pouvait tout à la fois, et selon l'occasion, fendre comme avec une hache, assommer comme avec un marteau, percer comme avec un poignard. À la gauche du duc marchait son page. C'était un bel adolescent de seize ou dix-huit ans à peine, avec des cheveux bleus à force d'être noirs, taillés à l'allemande, comme en portent les chevaliers d'Holbein et les anges de Raphaël. Ses yeux, ombragés par de longs cils veloutés, étaient doués de cette nuance insaisissable qui flotte du marron au violet, et que l'on ne rencontre que dans les yeux arabes ou siciliens. Son teint mat, de cette belle matité particulière aux contrées septentrionales de la péninsule italienne, semblait celui d'un marbre de Carrara dont le soleil romain aurait longuement et amoureusement bu la pâleur. Ses mains, petites, blanches et effilées, manoeuvraient, avec une adresse remarquable, un petit cheval de Tunis portant pour toute selle, une trousse faite d'une peau de léopard aux yeux d'émail, aux dents et aux griffes d'or, et, pour toute bride, un léger filet de soie. Quant à son habillement, simple mais plein d'élégance, il se composait d'un pourpoint de velours noir s'ouvrant sur un justaucorps cerise à crevés de satin blanc, serré au bas de la taille par un cordonnet d'or supportant une dague dont la poignée était faite d'une seule agate. Son pied, gracieusement modelé, était enfermé dans une botte de maroquin dans l'extrémité supérieure de laquelle se perdait, à la hauteur du genou, une trousse de velours pareil à celui du pourpoint. Enfin, son front était couvert d'une toque de la même étoffe et de la même couleur que toute la partie extérieure de son vêtement, et autour de laquelle, fixée au-dessus du front par une agrafe de diamant, s'enroulait une plume cerise dont l'extrémité, flottante au moindre souffle d'air, retombait gracieusement entre les deux épaules. Nos personnages nouveaux posés et mis en scène, revenons à l'action, un moment interrompue, et qui va se renouer avec encore plus de vigueur et de fermeté qu'auparavant. En effet, pendant cette description, le duc Emmanuel Philibert, ses deux compagnons et les quatre hommes de sa suite continuaient leur chemin sans presser ni ralentir le pas de leurs chevaux. Seulement, à mesure qu'ils approchaient de la pointe du bois, le visage du duc se rembrunissait, comme s'il se fût attendu d'avance au spectacle de désolation qui allait s'offrir à ses yeux, une fois cette pointe de bois dépassée. Mais, tout à coup, en ar rivant simultanément à l'extrémité de l'angle, comme l'avait prévu Yvonnet, les deux troupes se trouvèrent face à face, et, chose singulière ! ce fut la plus nombreuse des deux qui s'arrêta, clouée à sa place par un sentiment de surprise auquel se mêlait visiblement un peu de crainte. Emmanuel Philibert, au contraire, sans indiquer par un tressaillement de son corps, par un geste de sa main, par un mouvement de son visage, le sentiment, quel qu'il fût, qui l'agitait, continua son chemin, marchant droit au comte de Waldeck, qui l'attendait placé entre ses deux fils. À dix pas du comte, Emmanuel fit un signe à son écuyer, à son page et à ses quatre soldats, qui s'arrêtèrent avec une obéissance et une régularité toute militaires, et le laissèrent continuer son chemin. Lorsqu'il ne fut plus qu'à la portée de la main du vicomte de Waldeck, qui se trouvait placé comme un rempart entre lui et son père, le duc s'arrêta à son tour. Les trois gentilshommes portèrent la main à leurs casques en signe de salut ; seulement, en portant la main au sien, le bâtard de Waldeck en abaissa la visière, comme pour être prêt à tout événement. Le duc répondit à leur triple salut par une simple inclination de sa tête nue. Puis, s'adressant au vicomte de Waldeck avec cette voix suave qui faisait de sa parole une harmonie : -Monsieur le vicomte de Waldeck, dit-il, vous êtes un digne et brave gentilhomme comme je les aime, et comme les aime mon auguste maître l'empereur Charles Quint. Depuis longtemps je songeais à faire quelque chose pour vous ; il y a un quart d'heure, l'occasion s'en est présentée, et je l'ai saisie. Je reçois à l'instant la nouvelle qu'une compagnie de cent vingt lances dont j'ai, au nom de Sa Majesté l'empereur, ordonné la levée sur la rive gauche du Rhin, est assemblée à Spire ; je vous ai nommé capitaine de cet te compagnie. -Monseigneur... balbutia le jeune homme tout étonné, et rougissant de plaisir. -Voici votre brevet, signé par moi, et scellé du sceau de l'Empire, continua le duc en tirant de sa poitrine un parchemin qu'il présenta au vicomte, prenez-le, partez à l'instant même, et sans une minute de retard... Nous allons probablement rentrer en campagne, et j'aurai besoin de vous et de vos hommes. Allez, monsieur le vicomte de Waldeck ; montrez-vous digne de la faveur qui vous est accordée, et que Dieu vous garde ! La faveur était grande, en effet. Aussi le jeune homme, obéissant sans commentaire à l'ordre qui lui était donné de partir à l'instant même, prit-il immédiatement congé de son père et de son frère, et, se retournant vers Emmanuel : -Monseigneur, dit-il, vous êtes véritablement un justicier, ainsi qu'on vous appelle, pour le mal, comme pour le bien, pour le bon comme pour le mauvais... Vous avez eu confiance en moi ; cette confiance sera justifiée. Adieu, monseigneur. Et, mettant son cheval au galop, le jeune homme disparut à l'an- gle du bois. Emmanuel Philibert le suivit du regard jusqu'à ce qu'il l'eut entièrement perdu de vue. Puis, se retournant et fixant un regard sévère sur le comte de Waldeck : -Et maintenant à vous, monsieur le comte ! dit-il. -Monseigneur, interrompit le comte, laissez-moi d'abord remercier Votre Altesse de la faveur qu'elle vient d'accorder à mon fils. -La faveur que j'ai accordée au vicomte de Waldeck, répondit froidement Emmanuel, ne vaut pas un remerciement, puisqu'il l'a méritée... Seulement, vous avez entendu ce qu'il a dit, je suis un justicier pour le mal comme pour le bien, pour le bon comme pour le mauvais. Rendez-moi votre épée, monsieur le comte. Le comte tressaillit, et, avec un accent indiquant qu'il n'obéis- sait pas facilement à l'ordre qui venait de lui être donné : -Moi, vous rendre mon épée, et pourquoi cela ? -Vous connaissez mon arrêté défendant le pillage et la maraude sous peine des verges ou du gibet pour les soldats, sous peine des arrêts ou de la prison pour les chefs. Vous avez contrevenu à mon arrêté en vous introduisant de force, malgré les observations de votre fils aîné, dans le château du Parcq, en en volant l'or, les bijoux, l'argenterie de la châtelaine qui l'habitait... Vous êtes un maraudeur et un pillard ; rendez-moi votre épée, monsieur le comte de Waldeck. Le duc avait prononcé ces paroles sans que le ton de sa voix eût visiblement changé, excepté pour son écuyer et son page, qui commençant seulement à comprendre ce dont il s'agissait, se regardèrent avec une certaine inquiétude. Le comte de Waldeck pâlit ; mais, nous l'avons dit, il était difficile à un étranger de deviner, au son de la voix d'Emmanuel Philibert, à quel degré de menace sa justice ou sa colère en était arrivée. -Mon épée, monseigneur ? dit Waldeck ; oh ! j'ai, sans doute, encore commis quelque autre méfait... un gentilhomme ne rend pas son épée pour si peu ! Et il essaya de rire dédaigneusement. -Oui, monsieur, répondit Emmanuel, oui, vous avez fait autre chose ; mais, pour l'honneur de la noblesse d'Allemagne je taisais ce que vous avez fait... Vous voulez que je parle ? Soit ; écoutez donc. Quand vous avez eu volé or, argenterie, bijoux, cela ne vous a pas suffi : vous avez fait attacher la maîtresse de la maison au pied de son lit, et vous lui avez dit : « Si, dans deux heures, vous n'avez pas versé entre nos mains la somme de deux cents écus, noble rose, je mettrai le feu à votre château ! » Vous avez dit cela, et, au bout de deux heures, comme la pauvre femme, vous ayant donné jusqu'à sa dernière pistole, se trouvait dans l'impossibilité de vous remettre les deux cents écus demandés, malgré les prières de votre fils aîné, vous avez mis le feu à la ferme, pour que la malheureuse victime eût le temps de faire ses réflexions avant que le feu eût gagné le château... Et, tenez, vous ne direz point que cela n'est pas vrai : on voit d'ici flamme et fumée. Vous êtes un incendiaire ; rendez-moi votre épée, monsieur le comte. Le comte grinça des dents, car il commençait à comprendre ce qu'il y avait de résolution dans les paroles calmes mais fermes du duc. -Puisque vous êtes si bien instruit du commencement, monseigneur, dit-il, vous êtes, sans doute, non moins bien renseigné sur la fin ? -Vous avez raison, monsieur, je sais tout ; c'est que je voulais vous épargner la corde, que vous méritez. -Monseigneur ! s'écria Waldeck du ton de la menace. -Silence, monsieur ! dit Emmanuel Philibert ; respectez votre accusateur, et tremblez devant votre juge !... La fin ? Je vais vous la dire. À la vue de la flamme qui commençait de monter dans les airs, votre bâtard qui avait la clef de la chambre dans laquelle était garrottée la prisonnière, est entré dans cette chambre. La malheureuse n'avait pas crié en voyant le feu qui s'approchait d'elle ; ce n'était que la mort... elle cria en voyant votre bâtard s'avancer et la saisir dans ses bras, car c'était le déshonneur ! Le vicomte de Waldeck entendit ces cris, et accourut. Il somma son frère de rendre la liberté à celle qu'il outrageait ; mais lui, au lieu de répondre à cet appel d'honneur, jeta sa prisonnière toute garrottée sur le lit, et tira son épée. Le vicomte de Waldeck sortit la sienne du fourreau, résolu à sauver cette femme, même au péril de sa vie. Les deux frères s'attaquèrent avec acharnement, car il y avait longtemps qu'ils se haïssaient. Vous entrâtes alors, et, croyant que vos fils se battaient pour la possession de cette femme : «La plus belle femme du monde, dites-vous, ne vaut pas la goutte de sang qui sort des veines d'un soldat. Bas les armes, enfants ! je vais vous mettre d'accord... » Alors, à votre voix, les deux frères abaissèrent leurs épées ; vous passâtes entr'eux ; tous deux vous suivaient du regard, car ils ne savaient ce que vous vouliez faire. Vous vous approchâtes de la femme garrottée et renversée sur le lit, et, avant que ni l'un ni l'autre de vos fils eussent eu le temps de s'opposer à cette action infâme, vous tirâtes votre dague, et la lui enfonçâtes dans la poitrine... Ne dites pas que cela ne s'est point passé ainsi ; ne dites pas que cela n'est point vrai : votre dague est encore humide, et vos mains sont encore sanglantes. Vous êtes un assassin ; rendez-moi votre épée, comte de Waldeck. -Cela est facile à dire, monseigneur, répondit le comte ; mais un Waldeck ne vous rendrait pas son épée, tout prince couronné ou découronné que vous êtes, quand il serait seul contre vous sept ; à plus forte raison quand il a son fils à sa droite, et quarante soldats derrière lui. -Alors, dit Emmanuel avec une légère altération dans la voix, si vous ne voulez pas me la rendre de bonne volonté, c'est à moi de vous la prendre de force. Et, faisant faire un bond à son cheval, il se trouva côte à côte du comte de Waldeck. Celui-ci, serré de trop près pour tirer son épée, porta la main à ses fontes ; mais, avant qu'il eût détaché le bouton qui les fermait, Emmanuel Philibert avait plongé la main dans la sienne, ouverte d'avance, et en avait tiré un pistolet tout armé. Le mouvement fut si rapide, que ni le bâtard de Waldeck, ni l'écuyer, ni le page du duc, ni le comte de Waldeck lui-même, ne purent le prévenir. Emmanuel Philibert, d'une main calme et sûre comme celle de la justice, lâcha le coup à bout portant, brûlant le visage du comte avec la poudre, et lui faisant sauter la cervelle avec la balle. Le comte eut à peine le temps de jeter un cri ; il ouvrit ses bras, se renversa lentement sur la croupe de son cheval, comme un athlète qu'un lutteur invisible fait plier en arrière, perdit l'étrier du pied gauche, puis du pied droit, et roula lourdement à terre. Le justicier avait fait justice ; le comte était tué sur le coup. Pendant tout le temps qu'avait duré cette scène, le bâtard de Waldeck, entièrement couvert de son armure de fer, était resté debout et immobile comme une statue équestre ; mais, en entendant le coup de pistolet, mais, en voyant tomber son père, il poussa un cri de rage qui s'échappa en grinçant à travers la visière de son casque. Puis s'adressant aux reîtres, stupéfaits et terrifiés : -À moi, compagnons ! s'écria-t-il en allemand ; cet homme n'est pas des nôtres... À mort ! à mort le duc Emmanuel ! Mais les reîtres, pour toute réponse, secouèrent la tête en signe de négation. -Ah ! s'écria le jeune homme, se laissant emporter de plus en plus à sa colère, ah ! vous ne m'écoutez pas ! ah ! vous refusez de venger celui qui vous aimait comme ses enfants, qui vous chargeait d'or, qui vous gorgeait de butin !... Eh bien ! ce sera donc moi qui le vengerai, puisque vous êtes des ingrats et des lâches ! Et il tira son épée pour s'élancer sur le duc ; mais deux reîtres sautèrent au chanfrein de son cheval, saisissant la bride chacun d'un côté du mors, tandis qu'un troisième l'étreignait entre ses bras. Le jeune homme se débattait furieux, accablant d'injures ceux qui le tenaient enchaîné. Le duc regardait ce spectacle avec une certaine pitié : il comprenait le désespoir de ce fils qui venait de voir tomber son père à ses pieds. -Altesse, dirent les reîtres, qu'ordonnez-vous de cet homme, et que faut-il faire de lui ? -Le laisser libre, dit le duc. M'ayant menacé, si je l'arrêtais, il pourrait croire que j'ai peur. Les reîtres arrachèrent l'épée des mains du bâtard, et le laissèrent libre. Le jeune homme fit bondir son cheval qui, d'un seul élan, franchit la distance qui le séparait d'Emmanuel Philibert. Celui-ci l'attendait la main posée sur la crosse de son second pistolet. -Emmanuel Philibert, duc de Savoie, prince de Piémont, cria le bâtard de Waldeck en étendant la main vers lui en signe de menace, tu comprends, n'est-ce pas, que de moi à toi, c'est, à compter d'aujourd'hui, une haine mortelle... Emmanuel Philibert, tu as tué mon père. Il abaissa la visière de son casque. -Regarde bien mon visage, et, chaque fois que tu le reverras, soit la nuit, soit le jour, soit dans une fête, soit dans un combat, malheur ! malheur à toi, Emmanuel Philibert ! Et, faisant volter son cheval, il partit au galop en secouant la main, comme pour jeter encore une malédiction contre le duc, et en lui criant une dernière fois : « Malheur ! » -Misérable ! s'écria l'écuyer d'Emmanuel en piquant son cheval pour s'élancer à sa poursuite. Mais le duc, faisant un signe impératif de la main : -Pas un pas de plus, Scianca-Ferro ! dit-il ; je te le défends ! Puis, se retournant vers son page, qui, pâle comme la mort, semblait prêt à perdre les arçons : -Qu'est-ce que cela, Leone ? dit-il en s'approchant de lui, et en lui tendant la main. En vérité, en vous voyant ainsi, blême et tremblant, on vous prendrait pour une femme. -Oh ! mon bien-aimé duc, murmura le page, redites-moi que vous n'êtes pas blessé, ou je meurs... -Enfant ! dit le duc, est-ce que je ne suis pas sous la main de Dieu ? Alors, s'adressant aux reîtres : -Mes amis, dit-il en leur montrant le cadavre du comte de Waldeck, procurez une sépulture chrétienne à cet homme, et que la justice que je viens d'exercer sur lui vous soit une preuve qu'à mes yeux, comme à ceux du Seigneur, il n'y a ni grands ni petits. Et, faisant un signe de la tête à Scianca-Ferro et à Leone, il reprit avec eux le chemin du camp, sans que son visage eût gardé d'autre trace de l'événement terrible qui venait de se passer que la ride habituelle qui semblait, un peu plus profondément que de coutume, creuser sur son front le sillon de la pensée. VII Histoire Et Roman. Tandis que les aventuriers, témoins invisibles de la catastrophe que nous venons de raconter, tout en jetant un regard mélancolique sur les ruines fumantes du château du Parcq, regagnent la grotte, où ils vont mettre la dernière main à l'acte de société devenu inutile pour le présent, mais qui ne peut manquer de porter dans l'avenir, au profit de l'association naissante, les fruits les plus merveilleux ; tandis que les reîtres, obéissant à l'ordre donné, ou plutôt à la recommandation faite de procurer à leur ancien chef une sépulture chrétienne, vont creuser, dans un coin du cimetière d'Hesdin, la fosse de celui qui, ayant reçu la punition de son crime sur la terre, repose maintenant dans l'espérance de la miséricorde divine ; tandis, enfin, qu'Emmanuel Philibert regagne sa tente entre son écuyer Scianca-Ferro et son page Leone ; abandonnant tout ce qui n'a été jusqu'ici que prologue, mise en scène et personnages secondaires de notre drame, pour l'action réelle et les personnages principaux qui viennent, enfin, de se produire, hasardons -afin de donner au lecteur une plus ample connaissance de leur caractère et de leur situation morale et politique -une excursion à la fois historique pour les uns, et romanesque pour les autres, dans le domaine du passé, splendide royaume du poète et de l'historien, qu'aucune révolution ne peut leur enlever. Troisième fils de Charles III, dit le Bon, et de Béatrix de Portugal, Emmanuel Philibert naquit au château de Chambéry, le 8 juillet 1528. Il reçut ce double nom d'Emmanuel Philibert : celui d'Emmanu- el en considération de son aïeul maternel Emmanuel, roi de Portugal, et celui de Philibert en vertu d'un voeu que son père avait fait à Saint-Philibert de Tournus. Il naquit à quatre heures après-midi, et apparut si faible aux portes de cette vie, que la respiration de l'enfant ne fut soutenue que par le souffle qu'introduisit dans ses poumons une des femmes de sa mère, et que, jusqu'à l'âge de trois ans, il demeura la tête inclinée sur sa poitrine, et sans pouvoir se soutenir sur ses jambes. Aussi, quand l'horoscope que l'on tirait, alors, à la naissance de tout fils de prince, eût annoncé que celui qui venait de naître serait un grand guerrier, et ferait resplendir la maison de Savoie d'un lustre supérieur à celui qu'avait attiré sur elle, soit Pierre surnommé le Petit Charlemagne, soit Amédée V dit le Grand, soit Amédée VI vulgairement appelé le Comte Vert, sa mère ne put s'empê- cher de verser des larmes, et son père, prince pieux et résigné, de dire en secouant la tête, avec l'expression du doute, au mathématicien qui lui faisait cette prédiction : -Dieu vous entende, mon ami ! Emmanuel Philibert était neveu de Charles V par sa mère Béatrix de Portugal, la plus belle et la plus accomplie des princesses de son temps, et cousin de François Ier par sa tante Louise de Savoie, sous l'oreiller de laquelle le connétable de Bourbon prétendait avoir laissé le cordon du Saint-Esprit que François Ier lui faisait redemander. C'était aussi sa tante, cette spirituelle Marguerite d'Autriche qui laissa un recueil de chansons manuscrites que l'on peut voir encore aujourd'hui à la bibliothèque nationale de France, et qui, assaillie par une tempête au moment où elle se rendait en Espagne, pour épouser l'infant fils de Ferdinand et d'Isabelle, après avoir été fiancée au Dauphin de France et au roi d'Angleterre, faisait sur elle-même, croyant qu'elle allait mourir, cette curieuse épitaphe : Pleurez, amours ! pleurez Margot la belle, Qui fut trois fois promise, et qui mourut pucelle ! Quant à Emmanuel Philibert, il était, comme nous l'avons dit, si débile, que, malgré la prédiction de l'astrologue qui faisait de lui un puissant homme de guerre, son père le destina à l'Église. Aussi, à l'âge de trois ans, fut-il envoyé à Bologne pour baiser les pieds du pape Clément VII, qui venait y donner la couronne à son oncle l'empereur Charles V, sur la recommandation duquel le jeune prince obtint du pape la promesse d'un chapeau de cardinal. De là vint ce surnom de Cardinalin qu'on lui donna dans son enfance, et qui le faisait si fort enrager. Pourquoi ce nom faisait-il si fort enrager l'enfant ? Nous allons le dire. On se rappelle cette femme ou plutôt cette amie de la duchesse de Savoie qui, près d'elle, à l'heure de son accouchement, avait, de son souffle, alimenté celui du petit Emmanuel Philibert près de s'évanouir. Six mois auparavant, elle avait eu un fils qui était venu au monde aussi fort, aussi vigoureux que le fils de la duchesse y était venu faible et languissant. Or, voyant son fils ainsi sauvé par elle, la duchesse lui avait dit : -Ma chère Lucrezia, cet enfant est, maintenant, autant à toi qu'à moi ; je te le donne : prends-le, nourris-le de ton lait comme tu l'as nourri de ton souffle, et je te devrai encore plus qu'il ne te devra lui-même, car il ne te devra que la vie, et moi, je te devrai mon enfant ! Lucrezia reçut l'enfant dont on la faisait mère comme un dépôt sacré. Cependant, il semblait que ce dût être au détriment du petit Rinaldo -c'était le nom de son fils, à elle -, que l'héritier du duc de Savoie reprendrait vie et force, puisque la part de nourriture qu'allait réclamer le petit Emmanuel diminuerait d'autant celle de son frère de lait. Mais Rinaldo, à six mois, était fort comme un autre l'eût à peine été à un an. D'ailleurs la nature a ses miracles, et, sans que la source du lait maternel tarit un instant, les deux enfants puisèrent la vie aux mêmes mamelles. La duchesse souriait en voyant, pendus à la même treille vivante, cet enfant étranger si fort, cet enfant à elle si languissant. Au reste, on eût dit que le petit Rinaldo comprenait cette faiblesse de son frère, et y compatissait. Souvent le capricieux enfant ducal voulait la mamelle où buvait l'autre enfant, et celui-ci, tout souriant de ses lèvres blanches de lait, cédait sa place à l'exigeant nourrisson. Les deux enfants grandirent ainsi sur les genoux de Lucrezia. À trois ans, Rinaldo semblait en avoir cinq. À trois ans, comme nous l'avons dit, Emmanuel Philibert marchait à peine, et ne relevait qu'avec effort sa tête inclinée sur sa poitrine. Ce fut alors qu'on lui fit faire le voyage de Bologne, et que le pape Clément VII lui promit le chapeau de cardinal. On eût dit que cette promesse lui portait bonheur, et que ce nom de Cardinalin lui valait la protection de Dieu ; car, à partir de l'âge de trois ans, sa santé commença à se raffermir et son corps à se renforcer. Mais celui qui, sous ce rapport, faisait des progrès merveilleux, c'était Rinaldo. Ses joujoux les plus solides volaient en éclats sous ses doigts ; il ne pouvait toucher à aucun d'eux qu'il ne le brisât ; on eut l'idée de lui en faire faire en acier, et il les brisa comme s'ils eussent été de faïence. Aussi le bon duc Charles III, qui s'amusait souvent à regarder jouer les deux enfants, n'appelait-il le compagnon d'Emmanuel que Scianca-Ferro, ce qui, en patois piémontais, signifie Brise-Fer. Le nom lui en resta. Et, ce qu'il y avait de remarquable, c'est que Scianca-Ferro ne se servait jamais de cette force miraculeuse que pour protéger Emmanuel, qu'il adorait, au lieu d'en être jaloux comme il fût peutêtre arrivé d'un autre enfant. Quant au jeune Emmanuel, il enviait singulièrement cette force de son frère de lait, et il eût bien volontiers échangé son sobriquet de Cardinalin contre celui de Scianca-Ferro. Cependant, lui aussi semblait gagner une certaine vigueur à cette fréquentation d'une vigueur plus grande que la sienne. Scianca Ferro, mesurant sa force à celle du jeune prince, luttait avec lui, courait avec lui, et, pour ne pas le décourager, se laissait parfois dépasser à la course, et vaincre à la lutte. Tous les exercices leur étaient communs, équitation, natation, escrime. À tous, Scianca-Ferro était momentanément supérieur ; mais, cependant, on comprenait que ce n'était qu'une affaire de chronologie, et que, pour être en retard, Emmanuel n'avait pas dit son dernier mot. Les deux enfants ne se quittaient pas et s'aimaient comme deux frères. Chacun était jaloux de l'autre comme une maîtresse eût été jalouse de son amant, et pourtant le moment approchait où un troisième compagnon qu'ils adopteraient d'un amour égal allait se mêler à leurs jeux. Un jour que la cour du duc Charles III était à Verceil, à cause de certains troubles qui avaient éclaté à Milan, les deux jeunes gens sortirent à cheval avec leur maître d'équitation, firent une longue course sur la rive gauche de la Sesia, dépassèrent Novare, et s'aventurèrent presque jusqu'au Tessin. Le cheval du jeune duc Emmanuel marchait le premier, quand tout-à-coup un taureau enfermé dans son pâturage, enfonçant et brisant les barrières entre lesquelles il était emprisonné, fit peur au cheval du prince, qui s'emporta à travers les prairies, franchissant les ruisseaux, les buissons et les haies. Emmanuel montait admirablement bien à cheval ; il n'y avait donc rien à craindre. Cependant, Scianca- Ferro s'élança à sa poursuite, prenant le même chemin que lui, et franchissant comme lui tous les obstacles qu'il rencontrait. Le maître d'équitation, plus prudent, prit un détour qui, par une ligne circulaire, devait le conduire à l'endroit vers lequel s'étaient dirigés les deux jeunes gens. Après un quart d'heure d'une course effrénée, Scianca-Ferro, ne voyant plus Emmanuel, et craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque accident, appela de toutes ses forces. Deux de ces appels restèrent sans réponse ; enfin, il lui sembla qu'il entendait la voix du prince dans la direction du village d'Oleggio. Il lança son cheval de ce côté, et bientôt, en effet, guidé par la voix d'Emmanuel, il trouva celui-ci au bord d'un ruisseau affluant au Tessin. À ses pieds était une femme morte, et, dans ses bras, presque mourant, un petit garçon de quatre ou cinq ans. Le cheval, qui s'était calmé, broutait tranquillement les jeunes pousses des arbres, tandis que son maître essayait de rendre la connaissance à l'enfant. Quant à la femme, il n'y fallait pas songer, elle était bien morte. Elle paraissait avoir succombé à la fatigue, à la misère et à la faim. L'enfant, qui avait sans doute partagé les fatigues et la misère de sa mère, semblait près de mourir d'inanition. Le village d'Oleggio n'était qu'à un mille de là. Scianca-Ferro mit son cheval au galop, et disparut dans la direction du village. Emmanuel y eût bien été lui-même, au lieu d'y envoyer son frère, mais l'enfant s'était attaché à lui, et sentant que la vie qui était sur le point de lui échapper allait lui revenir de ce côté, il ne voulait pas le lâcher. Le pauvre petit l'avait attiré tout près de la femme, et lui disait avec cet accent déchirant de l'enfance, à qui l'on ne peut pas donner la conscience de son malheur : -Réveille donc maman ! réveille donc maman ! Emmanuel pleurait. Que pouvait-il faire, pauvre enfant lui-mê- me, qui voyait pour la première fois le spectacle de la mort ! Il n'avait que ses larmes : il les donnait. Scianca-Ferro reparut ; il apportait du pain et une fiasque de vin d'Asti. On essaya d'introduire quelques gouttes de vin dans la bouche de la mère ; soin inutile : ce n'était plus qu'un cadavre. Il n'y avait donc à s'occuper que de l'enfant. L'enfant, tout en pleurant sa mère, qui ne voulait pas se réveiller, but, mangea et reprit un peu de forces. En ce moment arrivèrent des paysans que Scianca-Ferro avait prévenus. Ils avaient rencontré le maître d'équitation tout effaré d'avoir perdu ses deux élèves, et l'avaient ramené avec eux à l'endroit que leur avait indiqué Scianca-Ferro. Ils savaient donc qu'ils avaient affaire au jeune prince de Savoie, et, comme le duc Charles était adoré de ses sujets, ils s'of- frirent tout de suite à exécuter, à l'endroit du malheureux orphelin et de sa mère, ce qu'il plairait à Emmanuel d'ordonner. Emmanuel choisit parmi les paysans une femme qui lui parut bonne et pitoyable ; il lui donna tout l'argent que lui et Scianca- Ferro avaient sur eux, prit le nom de la femme par écrit, et la pria de veiller aux funérailles de la mère, et de pourvoir aux premiers besoins de l'enfant. Puis, comme il se faisait tard, le maître d'équitation insista pour que ses deux élèves reprissent le chemin de Verceil. Le petit orphelin pleurait fort ; il ne voulait pas quitter son bon ami Emmanuel, dont il savait le nom, mais dont il ne connaissait pas la qualité. Emmanuel promit de revenir le voir ; cette promesse le calma un peu ; mais, tout en s'éloignant, il ne cessait de tendre les bras vers le sauveur que le hasard lui avait amené. Et, en effet, si le secours envoyé par le hasard ou plutôt par la Providence au pauvre enfant avait tardé de deux heures seulement, on l'eût trouvé mort auprès de sa mère. Quelque diligence que fît au retour le maître d'équitation, ses deux élèves n'arrivèrent au château de Verceil qu'assez avant dans la soirée. On était fort inquiet ; on avait fait courir de tous côtés après eux, et la duchesse s'apprêtait à les gronder, lorsque Emmanuel raconta toute l'histoire avec sa douce voix, toute empreinte de la tristesse que ce sombre événement avait imprimée dans son âme. Le récit terminé, il s'agissait, non plus de gronder, mais de louer les enfants, et la duchesse, partageant l'intérêt que son fils portait à l'orphelin, déclara que, dès le surlendemain, c'est-à-dire aussitôt que seraient achevées les funérailles de sa mère, elle irait en personne lui faire une visite. Effectivement, le surlendemain on partit pour le village d'Oleg- gio, la duchesse en litière, les deux jeunes compagnons à cheval. En arrivant près du village, Emmanuel n'y put pas tenir : il mit les éperons dans le ventre de son cheval, et partit pour revoir un peu plus tôt le petit orphelin. Son arrivée fut une grande joie pour le malheureux enfant. Il avait fallu l'arracher du corps de sa mère ; il ne voulait pas croire qu'elle fût morte, et ne cessait de crier : -Ne la mettez pas dans la terre, ne la mettez pas dans la terre... je vous promets qu'elle se réveillera ! Depuis le moment où sa mère avait été emporté de la maison, on avait été obligé de le tenir enfermé : il voulait aller la rejoindre. La vue de son sauveur le consola un peu. Emmanuel dit à l'en- fant que sa mère avait voulu le voir, et qu'elle allait arriver. -Oh ! tu as ta maman, toi ? lui dit l'orphelin. Oh ! je prierai bien le bon Dieu pour qu'elle ne s'endorme point pour ne plus se réveiller ! C'était une grande nouvelle pour les paysans, que celle que venait de leur donner Emmanuel de l'arrivée de la duchesse dans leur maison. Aussi avaient-ils couru au-devant d'elle, et, comme, en traversant les rues, ils disaient où ils allaient, et au-devant de qui ils allaient, tout le village s'était mis à leur suite, et courait après eux. Enfin, le cortège arriva précédé de Scianca-Ferro, qui était resté galamment pour servir d'écuyer à la duchesse. Emmanuel présenta son protégé à sa mère. La duchesse demanda à l'enfant ce qu'avait oublié de lui demander Emmanuel, c'est-à-dire comment il s'appelait, et quelle était sa mère. L'enfant répondit qu'il s'appelait Leone, et que sa mère s'appe- lait Leona, mais il ne voulut pas donner d'autres détails, répondant à toutes les questions qui lui étaient faites : « Je ne sais pas. » Et, cependant, chose étrange ! on devinait que cette ignorance était feinte, et qu'il y avait un secret là-dessous. Sans doute, en mourant, sa mère lui avait recommandé de ne point répondre autre chose que ce qu'il répondait ; et, en effet, il fallait la dernière recommandation d'une mère mourante pour faire une pareille impression sur un enfant de quatre ans. Alors, la duchesse étudia l'orphelin avec une curiosité toute féminine. Quoique vêtu d'habits grossiers, il avait les mains fines et blanches. On voyait que les soins d'une mère, et d'une mère élégante, distinguée, avaient passé sur ces mains-là. En même temps, son langage appartenait à l'aristocratie, et, à quatre ans, il parlait également bien l'italien et le français. La duchesse se fit représenter les habits de la mère ; c'étaient ceux d'une paysanne. Mais les paysans qui l'avaient déshabillée dirent qu'ils n'avaient jamais vu peau plus blanche, mains plus délicates, pieds plus petits et plus élégants. D'ailleurs, un détail trahissait la classe de la société à laquelle avait dû appartenir la pauvre femme. Avec son costume de paysanne, avec sa jupe de molleton, avec son corsage de bure, avec ses gros souliers, elle portait des bas de soie. Sans doute, elle avait fui sous un déguisement ; et, des habits qu'elle avait abandonnés pour fuir, elle n'avait conservé que ces bas de soie qui la trahissaient après sa mort. La duchesse en revint au petit Leone, l'interrogea sur tous ces points ; mais il répondit constamment : « Je ne sais pas. » La duchesse n'en put pas tirer autre chose. Elle recommanda de nouveau, et en renchérissant sur les recommandations d'Emmanuel, le pauvre orphelin aux braves paysans chargés de veiller sur lui, leur donna une somme double de celle qu'ils avaient déjà reçue, et les chargea de faire, sur la mère et sur l'enfant, des recherches dans les environs, leur promettant une bonne récompense s'ils arrivaient à lui donner sur eux quelques éclaircissements. Le petit Leone voulait à toute force suivre Emmanuel, et Emmanuel n'était pas non plus bien loin d'insister près de sa mère pour l'emmener avec lui, car il éprouvait pour l'orphelin une véritable pitié. Il promit donc à Leone de revenir le voir le plus tôt possible, et la duchesse elle-même s'engagea à une seconde visite. Malheureusement, vers cette même époque, arrivèrent des événements qui forcèrent la duchesse de manquer à sa parole. Pour la troisième fois, François Ier déclara la guerre à Charles Quint, à propos du duché de Milan, dont il se prétendait héritier, du chef de Valentine Visconti, femme de Louis d'Orléans, frère de Charles VI. La première fois, François avait gagné la bataille de Marignan. La seconde fois, il avait perdu la bataille de Pavie. Après le traité de Madrid, après la prison de Tolède, après la foi jurée surtout, on aurait pu croire que François Ier avait renoncé à toute prétention sur ce malheureux duché, qui, s'il lui était rendu, faisait du roi de France le vassal de l'Empire ; mais, tout au contraire, il n'attendait qu'une occasion pour le revendiquer encore, et il saisit la première qui se présenta. Elle était bonne -par hasard ! -, mais elle eût été mauvaise, qu'il l'eût saisie de même. François Ier, on le sait, n'était pas scrupuleux sur le fait de toutes ces sottes délicatesses qui enchaînent cette race de niais qu'on appelle les honnêtes gens. Voici, au reste, l'occasion qui lui était donnée. Maria-Francesco Sforza, fils de Ludovic-le-More (1), régnait à Milan. Seulement, il régnait sous la tutelle complète de l'empereur, auquel il avait acheté, le 23 décembre 1529, son duché, moyennant la somme de quatre cent mille ducats payable pendant la première année de son règne, et celle de cinq cent mille payable dans les dix années suivantes. (1) Nous écrivons Ludovic-le-More pour nous conformer à l'orthographe historique ; nous croyons comme certains historiens, que cette qualification d'il moro , venait non pas de son teint basané, mais du mûrier qu'il portait dans ses armes. Pour la sûreté de ces paiements, le château de Milan, Come et Pavie restaient entre les mains des impériaux. Or, il arriva que, vers 1534, François Ier accrédita près du duc Sforza un gentilhomme milanais dont lui, François Ier, avait fait la fortune. Ce gentilhomme s'appelait Francesco Maraviglia. Devenu fort riche à la cour de France, Francesco Maraviglia avait été à la fois heureux et fier de revenir dans sa ville natale avec toute la pompe d'un ambassadeur. Il avait amené avec lui sa femme et sa fille, âgée de trois ans, et il avait laissé à Paris, parmi les pages du roi François Ier, son fils Giacomo, âgé de douze ans. Pourquoi cet ambassadeur porta-t-il ombrage à Charles Quint ? Pourquoi celui-ci invita-t-il le duc Sforza à s'en défaire à la première occasion ? C'est ce que l'on ignore, et ce que l'on ne pourrait savoir que si l'on retrouvait la correspondance secrète de l'em- pereur avec le duc de Milan, comme on a retrouvé sa correspondance secrète avec Cosme de Médicis. Mais tant il y a que les domestiques de Maraviglia s'étant pris de querelle avec des gens du pays, et ayant eu le malheur, dans cette querelle, de tuer deux sujets du duc Sforza, celui-ci fit arrêter Maraviglia, et le fit conduire dans le château de Milan, qui était tenu, comme nous l'avons dit, par les impériaux. Que devint Maraviglia ? Personne ne le sut jamais bien positivement. Les uns disaient qu'il avait été empoisonné ; les autres que, le pied lui ayant manqué, il était tombé dans les oubliettes, du voisinage desquelles on avait négligé de le prévenir. Enfin, la version la plus probable et la plus accréditée, c'est qu'il avait été exécuté ou plutôt assassiné dans sa prison. La chose certaine, c'est qu'il avait disparu, et que, presque en même temps que lui avaient disparu, sans qu'on en eût jamais entendu parler, sa femme et sa fille. Ces événements étaient arrivés tout récemment, quelques jours à peine avant la rencontre qu'avait faite Emmanuel de cet enfant perdu et de cette femme morte au bord d'un ruisseau. Ils allaient avoir une influence terrible sur la destinée du duc Charles. François Ier saisit l'occasion aux cheveux. Ce ne furent point les plaintes de l'enfant resté près de lui, et demandant vengeance du meurtre de son père ; ce ne fut point la majesté royale outragée dans la personne d'un ambassadeur ; ce ne fut point, enfin, le droit des gens violé par un assassinat, qui fit pencher la balance du côté de la guerre ; non, ce fut un vieux levain de vengeance fermentant au coeur du vaincu de Pavie et du prisonnier de Tolède. Une troisième expédition d'Italie fut résolue. Le moment était bien choisi. Charles V guerroyait en Afrique, contre le fameux Khaïr-Eddyn (1) surnommé Barberousse. Seulement, pour accomplir cette nouvelle invasion, il fallait passer par la Savoie. Or, la Savoie était tenue par Charles-le-Bon, père d'Emmanuel Philibert, oncle de François Ier, beau-frère de Charles Quint. Pour qui se déclarerait Charles-le-Bon? Était-ce pour son beaufrère? Était-ce pour son neveu? C'est ce qu'il était important de savoir. On s'en doutait, au reste : toutes les probabilités faisaient du duc de Savoie l'allié de l'Empire et l'ennemi de la France. En effet, le duc de Savoie avait donné à Charles Quint, pour gage de sa foi, son fils aîné Louis, prince de Piémont ; il avait refusé de recevoir de François Ier le cordon de Saint-Michel, et une compagnie d'ordonnance avec douze mille écus de pension ; il avait occupé des terres du marquisat de Saluce, qui était un fief mouvant du Dauphiné ; il refusait à la couronne de France l'hommage du Faucigny ; il s'était par lettres réjoui avec l'empereur de la défaite de Pavie ; enfin, il avait prêté de l'argent au connétable de Bourbon, au moment où celui-ci avait traversé ses États pour aller se faire tuer par Benvenuto Cellini au siège de Rome. (1) Nous en avons fait Chereddin. Il fallait s'assurer néanmoins si les doutes étaient fondés. Dans ce but, François Ier envoya à Turin Guillaume Poyet, président du Parlement de Paris. Il était chargé de demander au duc Charles III deux choses : La première était le passage de l'armée française à travers la Savoie et le Piémont ; La seconde, la livraison, comme places de sûreté, de Montmeillan, de Veillane, de Chivas et de Verceil. Il offrait, en échange, au duc Charles de lui donner des terres en France et d'accomplir le mariage de sa fille Marguerite avec le prince Louis, frère aîné d'Emmanuel Philibert. Charles III, pour discuter avec Guillaume Poyet, président du Parlement de Paris, délégua Purpurat, président piémontais. Celuici avait autorisation de permettre le passage des troupes françaises à travers les deux provinces de Savoie et de Piémont ; mais il avait à répondre par des atermoiements d'abord, et ensuite, si Poyet insistait, par un refus absolu à la livraison des quatre places. La discussion s'échauffa entre les deux plénipotentiaires, si bien que, battu par les bonnes raisons que lui donnait Purpurat, Poyet finit par s'écrier : -Cela sera ainsi parce que le roi le veut ! -Pardon, répondit Purpurat, mais je ne trouve pas cette loi là dans les lois du Piémont. Et, se levant, il abandonna l'avenir à l'omnipotente volonté du roi de France et à la sagesse du Très-Haut. Les conférences furent rompues, et, dans le courant du mois de février de l'année 1535, le duc Charles étant en son château de Verceil, un hérault fut introduit devant lui qui lui déclara la guerre de la part du roi François Ier. Le duc l'écouta tranquillement ; puis, lorsqu'il eut achevé son belliqueux message : -Mon ami, lui dit-il d'une voix calme, je n'ai jamais rendu que des services au roi de France, et je pensais que les titres d'allié, d'ami, de serviteur et d'oncle méritaient des procédés tout différents. J'ai fait ce que j'ai pu pour vivre avec lui en bonne intelligence ; je n'ai rien négligé pour lui faire comprendre combien il a eu tort de s'irriter contre moi. Je sais biens que mes forces ne peuvent nullement être comparées au siennes ; mais, puisqu'il ne veut en aucune manière entendre raison, et qu'il paraît déterminé à s'emparer de mes États, dites-lui qu'il me trouvera sur la frontière, et que, secondé par mes amis et par mes alliés, j'espère me défendre et garantir mon pays. Le roi mon neveu connaît, d'ail- leurs, ma devise : Rien ne manque à qui Dieu reste. Et il renvoya le hérault, en lui faisant donner un très-riche habit et une paire de gants pleins d'écus. Après une pareille réponse, on n'avait plus qu'à se préparer à la guerre. La première résolution que prit Charles III fut de mettre en sûreté, dans la forteresse de Nice, sa femme et son enfant. Le départ de Verceil pour Nice fut donc annoncé comme trèsprochain. Alors, Emmanuel Philibert jugea qu'il était temps d'obtenir de sa mère une grâce qu'il avait tardé jusque-là à lui demander, c'est- à-dire de tirer Leone de cette maison de paysans -où, du reste, on ne le laissait que provisoirement, c'était déjà chose convenue -, pour en faire, comme Scianca-Ferro, un enfant de l'intimité du jeune prince. La duchesse Béatrix, nous l'avons déjà dit, était une femme d'un esprit judicieux. Tout ce qu'elle avait remarqué dans l'orphelin, délicatesse de traits, finesse de mains, distinction de langage, la portait à croire que quelque grand mystère était caché sous les grossiers habits de la mère et de l'enfant. La duchesse était, en outre, une femme d'un coeur religieux ; elle vit la main de Dieu dans cette rencontre faite par Emmanuel à la suite de l'accident du taureau, accident presque providentiel, puisqu'il n'avait eu d'autre résultat que de conduire le jeune prince près de la femme morte et de l'enfant expirant. Elle pensa qu'au moment où tout se retirait de sa famille, où le malheur approchait de sa maison, et où l'ange des sombres jours montrait à son mari, à elle et à son enfant le chemin mystérieux de l'exil, ce n'était pas l'heure de repousser l'orphelin qui, devenu homme, serait peut-être un jour un ami. Elle se rappela l'envoyé de Dieu se présentant comme un simple voyageur au seuil désolé de l'aveugle Tobie auquel, par les mains de son fils, il rendit plus tard la joie et la lumière, et, loin de faire résistance à la demande d'Emmanuel, au premier mot qu'il lui en dit, elle alla au devant de cette demande, et, avec la permission du duc, autorisa son fils à faire transporter à Verceil son jeune protégé. De Verceil à Nice, Leone ferait le voyage avec les deux autres enfants. Emmanuel n'attendit pas plus longtemps que le lendemain pour aller annoncer cette bonne nouvelle à Leone. Dès le point du jour, il descendit aux écuries, sella lui-même son petit cheval barbe, et, laissant à Scianca-Ferro le soin du reste, il partit pour Oleggio de toute la vitesse de sa monture. Il trouva Leone bien triste. Le pauvre orphelin avait entendu dire qu'à leur tour, ses riches et puissants protecteurs étaient visités par le malheur. On avait parlé du départ de la cour pour Nice, c'est-à- dire pour un pays dont le nom même était inconnu à Leone, et, quand arriva Emmanuel, tout échauffé de sa course et tout souriant de joie, Leone pleurait comme si, une seconde fois, il eût perdu sa mère. C'est à travers les larmes surtout que les enfants voient les anges. Nous n'exagérons pas en disant qu'Emmanuel apparut comme un ange à travers les larmes de Leone. En quelques mots tout fut dit, expliqué, convenu, et les sourires succédèrent aux larmes. Il y a chez l'homme -et c'est son âge heureux -une époque où les larmes et le sourire se touchent comme la nuit touche à l'aurore. Deux heures après Emmanuel, Scianca-Ferro arriva avec le pre mier écuyer du prince et deux piqueurs tenant en bride la propre haquenée de la duchesse. On donna une bonne somme d'argent aux paysans qui, pendant six semaines, avaient pris soin de Leone. Celui-ci les embrassa en pleurant encore ; mais, cette fois, il y avait bien quelques pleurs de joie mêlés aux pleurs de regret. Emmanuel l'aida à monter à cheval, et, de peur qu'il n'arrivât accident à son cher protégé, il voulut lui-même conduire la haquenée par la bride. Au lieu d'être jaloux de cette nouvelle amitié, Scianca-Ferro galopait tout joyeux, allant et revenant, éclairant le chemin comme eût fait un vrai capitaine, et souriant de ce beau sourire d'enfant qui montre à la fois les dents et le coeur, à l'ami de son ami. Ce fut ainsi que l'on arriva à Verceil. La duchesse et le duc embrassèrent Leone, et Leone fut de la famille. On partit dès le lendemain pour Nice, où l'on arriva sans accident. VII L'Ecuyer Et Le Page. Notre intention n'est pas -Dieu nous en garde ! d'autres que nous l'ayant fait beaucoup mieux que nous ne le ferions -, notre intention n'est pas, disons-nous, de raconter les guerres d'Italie, et d'écrire l'histoire de la grande rivalité qui désola le commencement du XVIe siècle. Non ; Dieu nous a fait heureusement, dans cette circonstance du moins, une tâche plus humble, mais en même temps, il faut le dire, plus pittoresque pour nous, et plus amusante pour nos lecteurs. Nous ne verrons donc guère, dans le récit qui va suivre, que la cime des grands événements qui, pareils aux hauts sommets des Alpes, dressent, au dessus des nuages, leurs pics couverts de neiges éternelles. François Ier franchit la Savoie, traversa le Piémont et se répandit sur l'Italie. Pendant trois ans, le canon de l'Empire et celui de la France grondèrent, tantôt en Provence, tantôt dans le Milanais. Belles plaines de la Lombardie et du Piémont, l'ange de la mort sait seul ce qu'il a fallu de cadavres pour vous donner votre inépuisable fertilité ! Pendant ce temps-là, sous le beau ciel de Nice, tout d'azur le jour, tout de flammes la nuit, où les insectes de l'obscurité euxmêmes sont des étincelles volantes, les enfants grandissaient sous le regard de la princesse Béatrix et sous l'oeil de Dieu. Leone était devenu un membre indispensable de la joyeuse trinité ; il partageait tous les jeux, mais non pas tous les exercices. Les études trop violentes de l'art de la guerre n'allaient point à ses petites mains et ses bras semblaient aux maîtres de cet art trop faibles pour porter jamais d'une façon martiale la lance ou le bouclier. Il est vrai que Leone était de trois ans plus jeune que ses compagnons ; mais il semblait qu'en réalité il y eût dix ans de dif férence entr'eux, surtout depuis que -sans doute par la grâce du seigneur, qui le réservait à de grandes choses -Emmanuel s'était mis à croître en force et en santé, comme s'il eût pris à tâche de regagner l'avance que, sous ce rapport, avait prise sur lui son frère de lait Scianca-Ferro. Aussi les rôles étaient-ils dévolus tout naturellement aux compagnons du petit duc : Scianca-Ferro s'était fait son écuyer, Leone, moins ambitieux, s'était contenté d'être son page. Sur ces entrefaites, on apprit que le fils aîné du duc, le prince Louis, était mort à Madrid. Ce fut une grande douleur pour le duc Charles et la duchesse Béatrix. À la vérité, auprès de la douleur, Dieu leur donnait la consolation, si toutefois il y a une consolation pour un père et surtout pour une mère à la mort de leur enfant : le prince Louis était depuis longtemps éloigné de ses parents, tandis que, sous les yeux du duc et de la duchesse, Emmanuel Philibert, qui semblait, chaque jour, vouloir donner une plus grande créance à la prédiction de l'astrologue, florissait comme un lys, poussait comme un chêne. Mais Dieu, qui n'avait voulu, sans doute, qu'éprouver les exilés, ne tarda pas à les frapper d'un coup bien autrement cruel. La duchesse Béatrix tomba malade d'une maladie de langueur et, malgré l'art des médecins, malgré les soins de son mari, de son enfant et de ses femmes, elle expira le 8 janvier 1538. La douleur du duc fut profonde, mais religieuse ; celle d'Emma- nuel toucha presque au désespoir. Heureusement l'enfant ducal avait près de lui cet autre orphelin qui savait ce que c'était que les larmes ! Que fût-il devenu sans ce doux compagnon, qui n'essayait pas de le consoler, et qui se contentait, pour toute philosophie, de mêler ses larmes aux siennes ! Sans doute, Scianca-Ferro souffrait aussi de cette perte. S'il eût pu rendre la vie à la duchesse, en allant provoquer quelque géant terrible dans sa tour, ou défier quelque dragon fabuleux jusque dans son antre, le paladin de onze ans fût parti à l'instant même et sans hésiter pour accomplir cet exploit qui, dût-il y perdre la vie, eût redonné la joie et le bonheur à son ami ! Mais là se bornaient les consolations qu'il savait offrir ; sa vigoureuse nature se prêtait mal aux pleurs amollissants. Une blessure pouvait faire couler son sang, un chagrin ne savait pas faire couler ses larmes. Ce qu'il fallait à Scianca-Ferro, c'étaient des dangers à vaincre, et non des malheurs à supporter. Aussi que faisait-il, lui, tandis qu'Emmanuel Philibert pleurait, la tête inclinée sur l'épaule de Leone ? Il sellait son cheval, ceignait son épée, suspendait sa masse à son arçon et, s'égarant sur cette belle rampe de collines qui bordent la Méditerranée, comme le dogue qui prend rage contre les pierres et les bâtons et qui les broie entre ses dents, il se figurait avoir affaire aux hérétiques d'Allemagne ou aux Sarrasins d'Afrique, se faisait des ennemis fantastiques d'objets insensibles et inanimés, et, à défaut de cuirasses à renfoncer et de casques à fendre, il brisait les roches avec sa masse, tranchait les sapins et les chênes verts avec son épée, cherchant et trouvant un allégement à sa douleur dans les exercices violents auxquels le poussait sa rude organisation. Les heures, les jours, les mois s'écoulèrent ; les pleurs se tarirent. La douleur, vivante au fond du coeur sous la forme d'un doux regret et d'un tendre souvenir, disparut peu-à-peu sur les visages ; les yeux qui demandaient en vain l'épouse, la mère et l'amie icibas, se levèrent pour chercher l'ange du ciel. Le coeur qui se tourne vers Dieu est bien près d'être consolé. D'ailleurs, les événements continuaient de marcher, imposant à la douleur elle-même leur puissante distraction. Un congrès venait d'être décidé entre le pape Paul III (Alexandre Farnèse), François Ier et Charles Quint. Il s'agissait à la fois de chasser les Turcs d'Europe, de créer un duché à Louis Farnèse, et de rendre ses États au duc de Savoie. Le congrès devait se tenir à Nice. Nice avait été choisie par le pape et par Charles Quint dans l'es- poir qu'en reconnaissance de l'hospitalité qu'il recevrait de son oncle, le roi François Ier serait plus facile aux concessions. Puis il y avait aussi une espèce de raccommodement à opérer entre le pape Paul III et Charles Quint. Alexandre Farnèse avait donné à son fils aîné Louis les villes de Parme et de Plaisance, en échange des principautés de Camerino et de Népi, qu'il venait de lui ôter pour les donner à son second fils Octave. Cette investiture avait déplu à Charles Quint, lequel venait justement -Maria-Fran- cesco Sforza étant mort en 1535 -de refuser au pape, quelque somme qu'il lui en offrît, ce fameux duché de Milan qui était, sinon la cause, du moins le prétexte de cette interminable guerre entre la France et l'Empire. Au reste, Charles Quint avait bien raison : le nouveau duc de Parme et de Plaisance était cet infâme Louis Farnèse qui disait qu'il ne se souciait pas d'être aimé pourvu qu'il fût craint, qui désarmait les nobles, fouettait les femmes, et violait les évêques. Les papes du XVIe siècle n'étaient point heureux en enfants ! Le congrès de Nice avait donc pour but de réconcilier non seulement le duc de Savoie avec le roi de France, mais encore le pape avec l'empereur. Cependant, Charles III, que le malheur avait rendu prudent, ne voyait pas sans crainte son neveu, son beau-frère et leur saint arbitre s'installer dans la dernière place fortifiée. Qui lui assurait qu'au lieu de lui rendre les États qu'on lui avait pris, on ne lui prendrait point la seule ville qu'on lui eût laissée ? Il enferma donc, à tout hasard et pour plus de sécurité, Emmanuel Philibert, son dernier héritier, comme Nice était sa dernière ville, dans la forteresse qui dominait la place, recommandant au gouverneur de n'ouvrir le château à quelque troupe que ce fût, cette troupe vînt-elle de la part de l'empereur, de la part du roi François Ier, ou de la part du pape. Puis il alla de sa personne au devant de Paul III qui, selon le programme arrêté, devait précéder l'empereur et le roi de France de quelques jours. Le pape n'était plus qu'à une lieue de Nice, quand arriva une lettre du duc adressée au gouverneur, laquelle lui ordonnait de préparer dans le château les logements du pape. Cette lettre était apportée par le capitaine des gardes de sa Sainteté, qui, à la tête de deux cents hommes à pied, demandait à être introduit dans le château, pour y faire le service d'honneur près de son souverain. Le duc Charles III parlait du pape, mais il ne parlait ni du capitaine ni de ses deux cents hommes. La chose était embarrassante : le pape demandait expressément ce qu'il était expressément défendu au gouverneur d'accorder. Le gouverneur assembla un conseil. Emmanuel Philibert assistait à ce conseil, quoiqu'il eût onze ans à peine. Sans doute l'avait-on appelé là pour exalter encore le courage de ses défenseurs. Pendant qu'on délibérait, l'enfant aperçut, attaché à la muraille, le modèle en bois du château qui faisait l'objet de ce grand désaccord près d'éclater entre Charles III et le pape. -Par ma foi ! messieurs, dit-il aux conseillers qui discutaient depuis une heure sans avancer à rien ; vous voilà bien embarrassés pour peu de chose ! Puisque nous avons un château de bois et un château de pierre, donnons le château de bois au pape, et gardons pour nous le château de pierre ! -Messieurs, dit le gouverneur, notre devoir nous est dicté par la parole d'un enfant. Sa Sainteté aura, si elle y tient, le château de bois ; mais je jure Dieu que, moi vivant, elle n'aura pas le château de pierre ! La réponse de l'enfant et celle du gouverneur furent portées au pape, qui n'insista point davantage, et qui descendit au couvent des Cordeliers. L'empereur arriva, puis le roi de France. Chacun se logea sous ses tentes d'un côté et de l'autre de la vil- le, le pape au milieu. Le congrès s'ouvrit. Par malheur, il fut loin de donner les résultats qu'on attendait. L'empereur réclamait les États de Savoie et de Piémont pour son beau-frère. François Ier réclamait le duché de Milan pour son second fils, le duc d'Orléans. Enfin, le pape qui, lui aussi, voulait placer là son fils, demandait qu'un prince qui n'appartiendrait ni à la famille de François Ier, ni à celle de Charles Quint, fût élu duc de Milan, à la condition de recevoir l'investiture de son duché de l'empereur, et de payer un tribut au roi de France. Chacun voulait donc l'impossible, puisqu'il voulait juste le contraire de ce que voulaient les autres. Aussi chacun, en se refusant à rien arrêter de définitif, conclut-il à une trêve. Tout le monde, en effet, la désirait, cette trêve : François Ier, pour donner à la fois un peu de repos à ses soldats, qui étaient à moitié épuisés, et à ses finances, qui l'étaient tout à fait ; Charles Quint, pour réprimer les incursions que les Turcs faisaient dans ses deux royaumes de Naples et de Sicile ; Paul III, pour assurer, au moins, son fils dans ses principautés de Parme et de Plaisance, puisqu'il ne pouvait pas l'établir dans le duché de Milan. Une trêve de dix ans fut conclue ; François Ier fixa lui-même le chiffre. -Dix ans ou rien ! dit-il péremptoirement. Et dix ans lui furent accordés. Il est vrai que, cette trêve, ce fut lui qui la rompit au bout de quatre ans. Charles III, qui craignait que toutes ces conférences ne finissent par la séquestration du peu de terres qui lui restaient, vit s'éloigner ses illustres hôtes avec plus de joie qu'il ne les avait vus arriver. Ils le quittaient comme ils l'avaient trouvé, le laissant seulement plus pauvre de toute la dépense qu'ils avaient faite dans ses États, et qu'ils avaient oublié de payer. Le pape était le seul qui eût tiré quelque chose de tout cela ; il en avait tiré deux mariages : Le mariage de son second fils Octave Farnèse avec Marguerite d'Autriche, veuve de Julien de Médicis, qui avait été assassiné à Florence, dans l'église de Sainte-Marie-des-Fleurs ; Et le mariage de sa nièce Vittoria avec Antoine, fils aîné de Charles de Vendôme. Libre de préoccupations à l'endroit de François Ier, Charles Quint fit, à Gênes, ses préparatifs contre les Turcs ; ces préparatifs étaient immenses : ils durèrent deux ans. Au bout de ces deux ans, comme la flotte était sur le point de mettre à la voile, le duc Charles III résolut d'aller faire une visite à son beau-frère, et de lui présenter son neveu Emmanuel Philibert, qui allait atteindre sa treizième année. Il va sans dire que Scianca-Ferro et Leone furent du voyage : Emmanuel Philibert ne marchait pas sans eux. Depuis quelque temps, le jeune prince était fort préoccupé. Il s'agissait de composer un discours dont il ne voulait parler ni à monsieur Louis Alardet, évêque de Lauzanne, son précepteur, ni à ses gouverneurs Louis de Châtillon, seigneur de Musinens, grand écuyer de Savoie, Jean-Baptiste Provana, seigneur de Leyni, et Édouard de Genève, baron de Lullens. Il se contenta donc de s'ouvrir de ce discours à son écuyer et à son page. Il s'agissait de demander à l'empereur Charles Quint la permission de l'accompagner dans son expédition contre les Barbaresques. Mais Scianca-Ferro se récusa disant que, si c'était un défi à porter, il serait compétent dans la question, mais que, pour un dis cours à faire, il reconnaissait son insuffisance. Leone se récusa en disant que la seule pensée des périls que courrait naturellement Emmanuel Philibert dans une pareille expédition troublait tellement son esprit, qu'il ne pourrait assembler les deux premiers mots d'une pareille demande. Le jeune prince se trouva donc réduit à ses propres forces. Alors, Tite-Live, Quinte-Curce, Plutarque et tous les faiseurs de discours de l'antiquité aidant, il composa celui qu'il comptait adresser à l'empereur. L'empereur logeait chez son ami André Doria, dans ce beau palais qui semble le roi du port de Gênes, et il suivait l'armement de sa flotte en se promenant sur ces magnifiques terrasses d'où le splendide amiral, après avoir donné à dîner aux ambassadeurs de Venise, faisait jeter son argenterie à la mer. Le duc Charles, Emmanuel Philibert et leur suite furent introduits près de l'empereur aussitôt qu'annoncés. L'empereur embrassa son beau-frère, et voulut embrasser de même son neveu. Mais Emmanuel Philibert se dégagea respectueusement de l'étreinte auguste, mit un genou en terre, et de l'air le plus grave du monde, son écuyer et son page à ses côtés, sans que son père lui-même sût ce qu'il allait dire, prononça le discours suivant : « Dévoué à soutenir votre dignité et votre cause, qui sont celles de Dieu et de notre sainte religion, je viens, librement et avec joie, vous supplier, César ! de me recevoir comme volontaire parmi ce nombre infini de guerriers qui viennent de tous côtés se ranger sous vos drapeaux, heureux que je serais, César ! d'apprendre sous le plus grand des rois et sous un invincible empereur, la discipline des camps et la science de la guerre. » L'empereur le regarda, sourit, et, tandis que Scianca-Ferro exprimait tout haut son admiration pour le discours de son prince, tandis que, pâlissant de crainte, Leone suppliait Dieu d'inspirer à l'empereur cette bonne pensée de refuser l'offre qui lui était faite, il lui répondit avec gravité : « Prince, je vous remercie de cette marque d'attachement ; persistez dans ces bons sentiments, ils nous seront utiles à tous deux. Seulement, vous êtes encore trop jeune pour me suivre à la guerre ; mais, si vous conservez toujours cette même ardeur et volonté, soyez tranquille, d'ici à quelques années, les occasions ne vous manqueront pas ! » En relevant le jeune prince, il l'embrassa ; puis, pour le consoler, détachant sa propre toison d'or, il la lui passa au col. -Ah ! mordieu ! s'écria Scianca-Ferro, voilà qui vaut mieux que le chapeau de cardinal ! -Tu as là un hardi compagnon, beau neveu, dit Charles Quint, et nous allons toujours lui donner une chaîne, en attendant que plus tard nous y pendions une croix quelconque. Et, prenant une chaîne d'or au col d'un des seigneurs qui se trouvaient là, il la jeta à Scianca-Ferro en lui disant : -À toi, bel écuyer ! Mais, si rapide qu'eût été le mouvement de Charles Quint, Scianca-Ferro eut le temps de mettre un genou en terre ; de sorte que ce fut dans cette respectueuse position qu'il reçut le présent de l'empereur. -Allons, dit le vainqueur de Pavie, qui était en belle humeur, il faut que tout le monde ait sa part, même le page. -Beau page, dit-il, à votre tour ! Mais, au grand étonnement d'Emmanuel Philibert, de Scianca- Ferro et de tous les assistants, Leone parut ne pas avoir entendu, et resta immobile à sa place. -Oh ! oh ! dit Charles Quint, nous avons un page sourd, à ce qu'il paraît. Et, haussant la voix : -Allons, allons, beau page, dit-il, venez ici. Mais, au lieu d'obéir, Leone fit un pas en arrière. -Leone ! s'écria Emmanuel en saisissant la main de l'enfant, en essayant de le conduire à l'empereur. Mais, chose étrange ! Leone arracha sa main de celle d'Emma- nuel, jeta un cri, et s'élança hors de l'appartement. -Voilà un page qui n'est pas intéressé, dit Charles Quint, et il faudra que tu me dises où tu te les procures, mon beau neveu... Le diamant que je voulais lui donner vaut mille pistoles. Puis, se tournant vers les courtisans : -Bel exemple à suivre, messieurs ! dit Charles Quint. IX Leone Leona. Quelques instances qu'en rentrant au palais Corsi, où il logeait avec son père, fit Emmanuel Philibert à Leone pour savoir, nonseulement la cause qui lui avait fait refuser le diamant, mais encore celle qui, comme un jeune faucon hagard, l'avait fait s'envoler, pour ainsi dire, en poussant un cri de terreur, l'enfant resta muet, et aucune prière ne put tirer, à ce sujet, une parole seule de sa bouche. C'était cette même obstination dont n'avait pu triompher la duchesse Béatrix à l'endroit des éclaircissements qu'elle avait voulu obtenir de l'enfant sur sa mère, et que l'enfant s'était constamment refusé à lui donner. Seulement, en quoi l'empereur Charles Quint pouvait-il se trouver mêlé à la catastrophe qui avait frappé le page orphelin ? Voilà ce qu'il était impossible à Emmanuel Philibert de deviner. Quoi- qu'il en fût, il préféra donner tort d'avance à tout le monde, même à son oncle, plutôt que de soupçonner un instant Leone d'in- conséquence et de légèreté. Deux ans s'étaient écoulés depuis la trêve de Nice. C'était bien longtemps au roi François Ier tenir sa parole. Aussi tout le monde s'en étonnait-il, et surtout Charles Quint, qui, pendant cette entrevue qu'il avait eue avec son beau-frère, ne cessait de se défier de ce que pourrait faire le roi de France, aussitôt que lui, Charles Quint, ne serait plus là pour protéger le pauvre duc. En effet, à peine l'empereur eut-il mis à la voile, que le duc de Savoie, de retour à Nice, reçut un message de François Ier. François Ier proposait à son oncle de lui rendre la Savoie, pourvu que Charles III lui cédât le Piémont à l'effet de l'annexer à la couronne de France. Le duc, indigné d'une pareille proposition, renvoya les messa gers de son neveu en leur défendant de reparaître devant lui. Qui avait donné à François Ier cette assurance de déclarer, pour la quatrième fois, la guerre à l'empereur ? C'est qu'il avait deux nouveaux alliés, Luther et Soliman, les Huguenots d'Allemagne et les Sarrasins d'Afrique. Étranges alliés pour le roi très-chrétien, pour le fils aîné de l'Église ! Chose singulière ! pendant cette longue lutte entre François Ier et Charles Quint, c'est celui qu'on appelle le roi chevalier qui manquait constamment à sa parole ! Après avoir tout perdu, fors l'honneur, sur le champ de bataille de Pavie, il fait à cet honneur, resté intact, malgré la défaite, une tache ineffaçable en signant dans sa prison un traité qu'il ne doit pas tenir. Aussi, voyez-le, ce foi que les historiens devraient chasser de l'histoire comme Christ chassait les vendeurs du temple ; voyez-le, ce soldat fait chevalier par Bayard, et maudit par Saint-Vallier, dès qu'il a manqué à sa parole, il semble tombé en démence ; il est l'ami du Turc et de l'hérétique ; il donne la main droite à Soliman, la gauche à Luther ; il marche, lui, fils de saint Louis, avec les fils de Mahomet. Aussi, Dieu, après lui avoir envoyé la défaite, la fille de sa colère, lui envoie-t-il la peste, la fille de sa vengeance ! Et Charles Quint comprend si bien qu'il a Dieu pour lui, que, lui, l'empereur prudent, le politique rusé, qui ne recourt aux armes que lorsqu'il a épuisé toutes les ressources de sa diplomatie aux mille détours, il en arrive à défier le géant, l'homme qui porte une cuirasse, un casque, un bouclier que nul autre que lui ne peut porter dans son royaume ; le roi qu'on a vu, à Marignan, fendre des chevaliers jusqu'à la ceinture ; si bien que ses flatteurs le comparent, les uns à Ajax Télamon, les autres à Judas Machabée ! Eh bien ! ce Goliath, Charles Quint le défie ; il le défie au combat singulier, à l'arme qui lui conviendra, nu jusqu'à la ceinture, seul à seul, dans un bateau ou sur un pont. Et le roi François Ier refuse ce défi ; ce qui ne l'empêche pas, dans les livres -dans ceux des historiens du moins -, de porter le titre de roi chevalier. Il est vrai que, nous autres poètes, nous l'appelons roi infâme, parjure à sa parole envers ses ennemis, parjure à sa parole envers ses amis, parjure à sa parole envers Dieu. Cette fois, la réponse du duc de Savoie reçue, ce fut Nice qu'il menaça. Le duc de Savoie laissa à Nice un brave chevalier savoyard nommé Odinet de Montfort, et, se retirant par le col de Tende, il gagna Verceil, où il se mit à réunir le peu de forces dont il pouvait encore disposer. Emmanuel Philibert avait sollicité de son père la faveur de rester à Nice, et de faire ses premières armes à la fois contre François Ier et Soliman ; mais, seul et dernier héritier de sa maison, il était trop précieux au duc pour que celui-ci lui accordât une semblable demande. Il n'en fut pas de même de Scianca-Ferro : la permission lui fut donnée, et il en usa. À peine le duc, son fils et Leone étaient-ils, avec leur suite, à quelques lieues de Nice, que l'on vit apparaître une flotte de deux cents voiles, au pavillons turcs et français, laquelle débarqua, au port de Villefranche, dix mille Turcs commandés par Khaïr- Eddin,, et douze mille Français commandés par le duc d'Enghien. Le siège fut terrible ; la garnison se défendit pied à pied ; chacun, bourgeois, soldat, gentilhomme, fit des prodiges de valeur. La ville fut éventrée à dix endroits différents ; Turcs et Français entrèrent par dix brèches ; puis on défendit chaque rue, chaque maison, chaque carrefour ; le feu marchait du même pas que les assiégeants. Odinet de Montfort se retira dans le château, ne laissant à l'ennemi qu'une ville en ruines. Le lendemain, un hérault le somma de se rendre. Mais lui, secouant la tête : -L'ami, dit-il, tu fais fausse route en t'adressant à moi pour me proposer une pareille lâcheté... Je m'appelle Montfort ; mes ar mes sont des pals, et ma devise est : Il faut tenir ! Montfort fut digne de sa devise, de ses armes et de son nom. Il tint jusqu'à ce que le duc arrivant, d'un côté, pour lui-même, avec quatre mille Piémontais, et Alphonse d'Avalos arrivant, de l'autre, pour l'empereur, avec six mille Espagnols, les Turcs et les Français levèrent le siège. Ce fut une grande fête pour le duc Charles et pour ses sujets, le jour où il rentra dans Nice, si ruinée que fût la ville. Ce fut aussi une grande fête pour Emmanuel Philibert et son écuyer. Scianca- Ferro avait gagné le nom que lui avait donné Charles III. Quand son frère de lait lui demanda comment il s'en était tiré, ayant à frapper sur de vraies cuirasses et de vrais boucliers : -Bah ! répondit-il, ce n'est pas si difficile à fendre que des chênes... Ce n'est pas si dur à broyer que des rochers. -Oh ! que n'étais-je là ! murmura Emmanuel Philibert, sans s'apercevoir que Leone, cramponné à son bras, pâlissait en songeant aux dangers qu'avait déjà courus Scianca-Ferro, et à ceux que courrait un jour Emmanuel. Il est vrai que quelque temps après, notre pauvre page fut pleinement rassuré par la paix de Crespy, résultat de l'invasion de Charles Quint en Provence et, en même temps, de la bataille de Cérisolles. La paix fut signée le 14 octobre 1544. Elle stipulait que Philippe d'Orléans, second fils de François Ier, épouserait, dans deux ans, la fille de l'empereur, et recevrait pour dot le duché de Milan et les Pays-Bas ; que, de son côté, le roi de France renoncerait à ses prétentions sur le royaume de Naples, et rendrait au duc de Savoie tout ce qu'il lui avait enlevé, à l'excep- tion des forteresses de Pignerol et de Montmeillant, qui resteraient unies au territoire français, comme places de sûreté. Le traité devait recevoir son exécution dans deux ans, c'est-à- dire lors du mariage du duc d'Orléans avec la fille de l'empereur. Comme on le voit, on était arrivé à l'année 1545. Les enfants avaient grandi ; Leone, le plus jeune des trois, avait quatorze ans ; Emmanuel en avait dix-sept ; Scianca-Ferro, l'aîné de tous, avait six mois de plus qu'Emmanuel. Que se passait-il dans le coeur de Leone, et pourquoi le jeune homme devenait-il de plus en plus triste ? C'est ce que se demandaient inutilement Emmanuel et Scianca-Ferro ; c'est ce qu'Em- manuel demandait aussi inutilement à Leone. Chose étrange, en effet ! Plus Leone avançait en âge, et moins le jeune page suivait l'exemple de ses deux compagnons. Emmanuel, pour faire oublier tout-à-fait son surnom de Cardinalin, et l'écuyer, pour mériter de plus en plus son surnom de Scianca- Ferro, passaient leurs journées tout entières dans des simulacres de combats. Toujours l'épée, la lance ou la hache à la main, les jeunes gens luttaient de force et d'adresse. Tout ce qu'on peut acquérir par l'habileté dans le maniement des armes, Emmanuel l'avait acquis ; tout ce que Dieu donne de vigueur et de force à des muscles humains, Scianca-Ferro l'avait reçu de Dieu. Pendant ce temps, Leone se tenait rêveur sur quelque tour d'où il put voir les exercices des deux jeunes gens, et suivre Emmanuel des yeux ; ou bien, si leur rage de simulacres militaires devait les entraîner trop loin, il prenait un livre, se retirait dans quelque coin solitaire du jardin, et lisait. La seule chose qu'eût apprise avec joie Leone -et, sans doute, parce qu'il y voyait un moyen pour lui de suivre Emmanuel -, c'était à monter à cheval ; mais, depuis quelque temps, et, au fur et à mesure que sa tristesse augmentait, le page renonçait même peu à peu à cet exercice. Une chose surtout qui étonnait toujours Emmanuel, c'est que c'était à cette idée qu'il allait redevenir un prince riche et puissant, que le visage de Leone s'assombrissait davantage. Un jour, le duc reçut de l'empereur Charles Quint une lettre dans laquelle il était question, pour Emmanuel Philibert, d'un projet de mariage avec la fille de son frère le roi Ferdinand. Leone assistait à la lecture de cette lettre ; il ne put dissimuler l'effet qu'elle lui produisait, et, au grand étonnement du duc Charles III et de Scianca-Ferro, qui cherchaient en vain les motifs d'une pareille douleur, il sortit en éclatant en sanglots. Le duc Charles rentré chez lui, Emmanuel s'élança sur les traces de son page. Le sentiment qu'il éprouvait pour Leone était étrange, et ne ressemblait en rien à celui que lui inspirait Scianca-Ferro. Pour sauver la vie de Scianca-Ferro, il eût donné sa vie ; pour épargner le sang de son frère de lait, il eût donné son sang ; mais, sa vie et son sang, il eût tout donné pour arrêter une larme tremblant au bord de la paupière veloutée et des longs cils noirs de Leone. Aussi, l'ayant vu pleurer, il voulut connaître la cause de cette douleur. Depuis plus d'un an, il s'apercevait de la tristesse croissante du jeune page, et souvent il lui avait demandé la raison de sa tristesse ; mais aussitôt Leone avait fait un effort sur lui-même, avait secoué la tête comme pour en chasser une sombre pensée ; il lui avait répondu en souriant : -Je suis trop heureux, monseigneur Emmanuel, et je crains toujours qu'un pareil bonheur ne dure pas ! Et à son tour Emmanuel avait secoué la tête. Mais, comme il s'apercevait que trop d'insistance semblait rendre Leone plus malheureux encore, il se contentait de lui prendre les mains dans les siennes, et de le regarder fixement, comme pour l'interroger à la fois par tous les sens. Mais Leone détournait lentement les yeux, et retirait doucement ses mains des mains d'Emmanuel. Et Emmanuel à son tour se retirait tristement, allant rejoindre Scianca-Ferro, qui ne songeait pas même à lui demander ce qu'il avait, et à qui il ne serait jamais venu dans l'idée de lui prendre les mains et de l'interroger du regard, tant l'amitié qui unissait Emmanuel à Scianca-Ferro était différente de celle qui unissait Emmanuel à Leone. Mais, ce jour-là, Emmanuel eut beau chercher le page pendant plus d'une heure, dans le château et dans le parc, il ne le trouva point. Il s'informait à tout le monde : personne n'avait vu Leone. Enfin, il s'adressa à un valet d'écurie ; selon celui-ci, Leone était entré dans l'église, et c'est là qu'il devait être encore. Emmanuel courut à l'église, embrassa du regard tout l'intérieur du sombre édifice, et vit effectivement Leone à genoux à l'endroit le plus retiré de la chapelle la plus mystérieuse. Il s'approcha de lui presque à le toucher, sans que le page, plongé dans sa méditation, se fût même aperçu de sa présence. Alors, il fit un pas de plus, et le toucha à l'épaule en prononçant son nom. Leone tressaillit, et regarda Emmanuel d'un air presque effaré. -Que fais-tu donc dans cette église, et à cette heure, Leone ? lui demanda avec inquiétude Emmanuel. -Je prie Dieu, répondit Leone avec mélancolie, de m'accorder la force de mettre à exécution le projet que je médite... -Et quel est ce projet, enfant ? demanda Emmanuel ; ne puisje le savoir ? -Au contraire, monseigneur, répondit Leone, et c'est vous qui le saurez le premier. -Tu me le jures, Leone ? -Hélas ! oui, monseigneur, répondit le jeune homme avec un triste sourire. Emmanuel lui prit la main, et essaya de l'attirer hors de l'église. Mais Leone dégagea doucement sa main, comme il avait l'ha- bitude de le faire depuis quelque temps, et, se remettant à genoux en priant du geste le jeune duc de le laisser seul : -Tout à l'heure, dit-il, j'ai besoin d'être encore un instant avec Dieu. Il y avait quelque chose de si solennel et de si mélancolique dans l'accent du jeune homme, qu'Emmanuel n'essaya pas même de résister. Il sortit de l'église ; mais il attendit Leone à la porte. Leone tressaillit en l'apercevant, et, cependant, ne parut point étonné de le trouver là. -Et ce secret, demanda Emmanuel, le saurai-je bientôt ? -Demain, j'espère avoir la force de vous le dire, monseigneur, répondit Leone. -Où cela ? -Dans cette église. -À quelle heure ? -Venez à la même heure qu'aujourd'hui. -Et, d'ici là, Leone ?... demanda Emmanuel, presque suppliant. -D'ici là, j'espère que monseigneur ne me forcera point de quitter ma chambre : j'ai besoin de solitude et de réflexion... Emmanuel regarda le page avec un inexprimable serrement de coeur, et le reconduisit jusqu'à sa porte. Arrivé là, Leone voulut prendre la main du prince et la baiser ; Emmanuel à son tour retira sa main, et étendit les deux bras pour rapprocher l'enfant et l'em- brasser au visage ; mais Leone le repoussa doucement, se dégagea de ses bras, et, avec un accent d'une douceur et d'une tristesse indicibles : -À demain, monseigneur, dit-il. Et il rentra chez lui. Emmanuel resta un instant debout et immobile à la porte. Il entendit Leone qui poussait le verrou. On eût dit que le froid de ce fer grinçant le long de la porte pénétrait jusqu'au fond de sa poitrine. -Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il tout bas, que m'arrive-t-il donc, et qu'est-ce que j'éprouve ? -Que diable fais-tu là ? dit derrière Emmanuel une voix rude, tandis qu'une main vigoureuse se posait sur son épaule. Emmanuel poussa un soupir, prit le bras de Scianca-Ferro, et l'entraîna dans le jardin. Tous deux s'assirent côte à côte sur un banc. Emmanuel raconta à Scianca-Ferro tout ce qui venait de se passer entre lui et Leone. Scianca-Ferro réfléchit un instant, regarda en l'air, se mordit le poing. Puis, tout-à-coup : -Je parie que je sais ce que c'est ! dit-il. -Qu'est-ce donc, alors ! -Leone est amoureux ! Il sembla à Emmanuel qu'il recevait un coup dans le coeur. -Impossible ! balbutia-t-il. -Et pourquoi cela, impossible ? reprit Scianca-Ferro ; je le suis bien, moi ! -Toi ?... Et de qui ! demanda Emmanuel. -Eh parbleu ! de Gervaise, la fille du concierge du château... Elle avait très-peur pendant le siège, pauvre enfant ! surtout la nuit venue, et je la gardais pour la rassurer... Emmanuel fit un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il était bien sûr que Leone n'aimait pas la fille d'un concierge. Scianca-Ferro se trompa au geste d'Emmanuel, qu'il prit pour un signe de dédain. -Ah ! monsieur Cardinalin, dit-il -malgré son collier de la toison d'or, dans certains moments Scianca-Ferro donnait encore ce titre à Emmanuel -, n'allez-vous pas faire le difficile !... Eh bien ! moi, je vous déclare que je préfère Gervaise à toutes les belles dames de la cour... Et, vienne un tournoi, je suis prêt à porter ses couleurs, et à défendre sa beauté contre tout venant. -Je plaindrais ceux qui ne seraient pas de ton avis, mon cher Scianca-Ferro ! répondit Emmanuel. -Et tu as raison, car pour la fille de mon concierge je frapperais aussi rude que pour la fille d'un roi. Emmanuel se leva, serra la main de Scianca-Ferro et rentra chez lui. Décidément, comme il l'avait dit, Scianca-Ferro frappait trop rude pour comprendre ce qui se passait dans le coeur d'Emmanuel, et deviner ce qui se passait dans l'âme de Leone. Quant à Emmanuel, quoique doué d'une plus grande délicatesse de sens et d'une plus exquise finesse d'esprit, il chercha vainement dans la solitude de sa chambre et dans le silence de la nuit non seulement ce qui se passait dans l'âme de Leone, mais encore ce qui s'agitait dans son propre coeur. Il attendit donc avec impatience le lendemain. La matinée s'écoula lentement sans qu'Emmanuel vit Leone. L'heure venue, il s'achemina tout tremblant vers l'église comme si quelque chose de la plus haute importance allait se décider dans sa vie. Le traité de Crespy signé un an auparavant et qui devait lui rendre ou lui enlever définitivement ses États, lui avait paru d'une gravité bien moindre que le secret qu'allait lui apprendre Leone. Il trouva le jeune homme à la même place que la veille. Sans doute, depuis longtemps il priait. Au reste, une résignation pleine de mélancolie était répandue sur son visage. Il était évident que sa résolution chancelante encore la veille était arrêtée. Emmanuel alla vivement à lui ; Leone l'accueillit avec un doux mais triste sourire. -Eh bien ! demanda Emmanuel. -Eh bien ! Monseigneur, répondit Leone, j'ai une grâce à solliciter de vous. -Laquelle, Leone ? -Vous voyez ma faiblesse et mon inaptitude à tous les exercices du corps. Dans votre avenir presque royal, vous aurez besoin d'hommes forts comme Scianca-Ferro, et non de faibles et timides enfants comme moi, Monseigneur -Leone fit un effort, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues -, Monseigneur, je sollicite de vous la singulière faveur de vous quitter. Emmanuel fit un pas en arrière. Sa vie, commencée entre Scianca-Ferro et Leone, ne s'était jamais offerte à lui dans l'ave- nir, veuve de l'un ou de l'autre de ces deux amis. -Me quitter ! dit-il à Leone, avec un suprême étonnement. Leone ne répondit point et baissa la tête. -Me quitter ! répéta Emmanuel avec l'accent de la plus vive douleur. Toi me quitter, moi ! Impossible ! -Il le faut, dit Leone d'une voix presque inintelligible. Emmanuel, comme un homme qui se sent prêt à devenir fou, porta sa main à son front, et comme il ne recevait de réponse ni de la terre ni du ciel, il retombait découragé. -Me quitter, reprit-il la troisième fois, comme s'il ne pouvait s'habituer à ce mot, moi qui t'ai trouvé mourant, Leone ! moi qui t'ai accueilli comme un envoyé de la Providence ! moi qui t'ai toujours traité comme un frère ! oh ! -C'est justement pour cela, Monseigneur. C'est justement parce que je vous dois trop et qu'en restant près de vous, je ne puis rien vous rendre de ce que je vous dois. C'est pour cela que je voudrais prier toute ma vie pour mon bienfaiteur. -Prier pour moi ! fit Emmanuel de plus en plus étonné. Eh où cela ? -Dans quelque saint monastère qui me paraît bien mieux être la place de quelque pauvre orphelin comme moi, que celle que j'occuperais dans une cour brillante comme va devenir la vôtre. -Ma mère, ma pauvre mère, murmura Emmanuel, toi qui l'aimais tant, que dirais-tu, si tu entendais cela ? -En face de Dieu qui nous écoute, dit Leone en posant avec solennité sa main sur le bras du jeune prince, en face de Dieu qui nous écoute, elle dirait que j'ai raison. Il y avait une telle vérité d'accent, une telle conviction sinon du coeur du moins de conscience, dans la réponse de Leone, qu'Em- manuel en fut ébranlé. -Leone, dit-il, fais ce que tu voudras, mon enfant, tu es libre. J'ai essayé d'enchaîner ton coeur, mais je n'ai jamais eu l'intention d'enchaîner ton corps. Cependant je te demande de ne point hâter ta résolution, prends huit jours, prends... -Oh ! dit Leone, si je ne pars au moment où Dieu me donne la force de vous quitter, Emmanuel, je ne partirai jamais plus, et je vous le dis, continua l'enfant en éclatant en sanglots, il faut que je parte. -Partir ! Mais pourquoi ? Pourquoi partir ? À cette interrogation, Leone ne répondit que par un de ces inflexibles silences, comme il en avait déjà gardés dans deux occasions : la première fois quand, au village d'Oleggio, la duchesse l'avait interrogé sur ses parents et sur sa naissance ; la seconde fois, quand à Gênes Emmanuel avait voulu savoir pourquoi il refusait le diamant de Charles Quint. Cependant il allait insister quand il entendit dans l'église un pas étranger. C'était un des serviteurs de son père qui venait lui dire que le duc Charles avait besoin de le voir à l'instant même. On venait de recevoir d'importantes nouvelles de France. -Tu vois, Leone, dit Emmanuel à l'enfant, il faut que je te quitte ; ce soir je te reverrai, et si tu persistes dans ta résolution, Leone, eh bien ! tu sera libre, mon enfant, tu me quitteras demain et même ce soir, si tu ne crois pas devoir rester plus longtemps près de moi. Leone ne répondit pas ; il retomba à genoux avec un profond gémissement ; on eût dit que son coeur se brisait. Emmanuel s'éloigna, mais avant de quitter l'église, il ne put s'empêcher de retourner deux ou trois fois la tête pour savoir si l'enfant avait autant de peine à le sentir s'éloigner qu'il en avait à s'éloigner lui-même. Leone resta seul, pria encore une heure. Puis, plus calme, il rentra chez lui. En l'absence d'Emmanuel, sa résolution chancelante tant que le jeune prince était là, lui revenait conduite par cet ange au coeur de glace que l'on appelle la raison. Mais une fois dans sa chambre, cette idée qu'Emmanuel allait apparaître d'un moment à l'autre pour faire une dernière tentative sur lui, troubla l'enfant. À chaque bruit qu'il entendait dans les escaliers, il tressaillait ; les pas qui résonnaient dans le corridor semblaient, en passant devant sa porte, marcher sur son coeur. Deux heures s'écoulèrent, un pas se fit entendre ; oh ! cette fois, Leone n'eut plus de doute, il avait reconnu ce pas. La porte s'ouvrit, Emmanuel parut. Il était triste et cependant dans son regard filtrait un rayon de joie mal éteint par cette tristesse. -Eh bien ! Leone, demanda-t-il après avoir refermé la porte, as-tu réfléchi ? -Monseigneur, répondit Leone, lorsque vous m'avez quitté, mes réflexions étaient déjà faites. -De sorte que tu persistes à me quitter ? Leone n'eut pas la force de répondre ; il se contenta de faire avec la tête un signe affirmatif. -Et cela, continua Emmanuel avec un sourire mélancolique, et cela surtout, parce que je vais être un grand prince et avoir une cour brillante ? Leone inclina de nouveau la tête. -Eh bien ! dit Emmanuel avec une certaine amertume, sur ce point, Leone, rassure-toi ! Je suis aujourd'hui plus pauvre et plus misérable que je ne l'ai jamais été. Leone releva la tête, et Emmanuel put voir dans ses beaux yeux l'étonnement briller à travers les larmes. -Le second fils du roi de France, le duc d'Orléans, est mort, dit Emmanuel, de sorte que le traité de Crespy est rompu. -Et... Et... demanda Leone, interrogeant Emmanuel avec tous les muscles de son visage ? -Et, reprit Emmanuel, comme l'empereur Charles Quint mon oncle ne donne pas le duché de Milan à mon cousin François Ier, mon cousin François Ier ne rend pas ses États à mon père. -Mais n'importe, demanda Leone avec un inexprimable sentiment d'angoisse ; le mariage avec la fille du roi Ferdinand, ce mariage proposé par l'empereur lui-même... ce mariage a toujours lieu ? -Eh ! mon pauvre Leone, dit le jeune homme, celui que l'empereur Charles Quint voulait faire épouser à sa nièce, c'était le comte de Besse, le prince de Piémont, le duc de Savoie ; c'était un mari couronné enfin, mais non pas le pauvre Emmanuel Philibert qui n'a plus de tous ses états que la ville de Nice, la vallée d'Aoste et trois ou quatre bicoques éparses dans la Savoie et le Piémont. -Oh ! s'écria Leone avec un sentiment de joie qu'il lui fut impossible d'étouffer. Mais presque aussitôt, ressaisissant cette puissance sur luimême qui menaçait de lui échapper : -N'importe, dit-il, cela ne doit rien changer à ce qui a été arrêté, monseigneur. -Ainsi, demanda Emmanuel plus triste et plus sombre à cette résolution de l'enfant qu'il ne l'avait été à la nouvelle de la perte de ses États, tu me quittes toujours, Leone ? -Comme il le fallait hier, il le faut encore aujourd'hui, Emmanuel. -Hier, Leone, j'étais riche, j'étais puissant, j'avais une couronne ducale sur la tête ; aujourd'hui, je suis pauvre, je suis dépouillé et n'ai plus qu'une épée à la main. En me quittant hier, Leone, tu n'étais que cruel ; en me quittant aujourd'hui, tu es ingrat ; adieu Leone ! -Ingrat ! s'écria Leone. Oh ! mon Dieu, vous l'entendez, il dit que je suis ingrat. Puis comme, l'oeil sombre et les sourcils froncés, le jeune prince s'apprêtait à sortir de la chambre : -Oh ! Emmanuel, Emmanuel, s'écria Leone, ne me quitte pas ainsi, j'en mourrais. Emmanuel se retourna et vit l'enfant, les bras étendus vers lui ; il était pâle, chancelant, prêt à s'évanouir. Il s'élança, le soutint dans ses bras et, emporté par un premier mouvement dont il lui était impossible de se rendre compte, il appuya ses lèvres sur les lèvres de Leone. Leone jeta un cri aussi douloureux que si un fer rouge l'eût touché, se renversa en arrière et s'évanouit. L'agrafe de son pourpoint serrait sa gorge ; Emmanuel l'ouvrit, puis, comme l'enfant étouffait dans sa fraise empesée, il déchira la fraise et, pour lui donner de l'air, fit sauter en même temps tous les boutons de sa veste. Mais lors, ce fut lui qui à son tour jeta un cri, non pas de douleur, mais de surprise, mais d'étonnement, mais de joie. Leone était une femme. En revenant à lui, Leone n'existait plus ; seulement Leona était la maîtresse d'Emmanuel Philibert. Dès lors, il ne fut plus question pour la pauvre enfant de se séparer de son amant à qui, sans un mot d'explication, tout était expliqué, tristesse, solitude, désir de fuite. En s'apercevant qu'elle aimait Emmanuel Philibert, Leona avait voulu se séparer de lui, mais du moment où le jeune homme lui eut pris son amour, Leona lui donna sa vie. Pour tous, le page continua d'être un jeune homme et s'appela Leone. Pour Emmanuel Philibert seulement, Leone fut une belle jeune fille et s'appela Leona. Comme prince, Emmanuel Philibert avait perdu la Bresse, le Piémont et la Savoie, à l'exception de Nice, de la vallée d'Aoste et de la ville de Verceil. Mais comme homme, il n'avait rien perdu, puisque Dieu lui donnait Scianca-Ferro et Leona, c'est-à-dire les deux plus magnifiques présents que la libéralité céleste, Dieu, puisse faire à un de ses élus : Le dévouement et l'amour ! X Les trois messages Disons maintenant en peu de lignes ce qui s'était passé pendant la période de temps écoulée entre cette époque et celle où nous sommes arrivés. Emmanuel Philibert avait dit à Leone qu'il ne lui restait plus que son épée. La ligne des protestants d'Allemagne, soulevée par Jean Frédéric l'électeur de Saxe, qui s'inquiétait des empiétements successifs de l'Empire, avait, en éclatant, donné au jeune prince une occasion d'offrir cette épée à Charles Quint. Cette fois, celui-ci l'accepta. Le prétexte saisi par les princes protestants fut que, tant que vivait l'empereur, Ferdinand son frère ne pouvait être roi des romains. La ligue se forma dans la petite ville de Smalkalde, située dans le comté de Hennecery et appartenant au Landgrave de Hesse : de là le nom de Ligne de Smalkalde qu'elle prit et sous lequel elle est connue. Henry VIII avait eu scrupule et s'était abstenu. François Ier au contraire y était entré de tout coeur. La chose datait de loin ; elle datait du 22 décembre 1530, jour de la première réunion. Soliman, lui aussi, était dans cette ligue. De fait, il y avait prêté son secours, en venant mettre le siège devant Messine en 1532. Mais Charles Quint avait marché contre lui avec une armée de quatre-vingt-dix mille fantassins et de 30 000 chevaux et l'avait forcé à lever le siège. Mais, la peste aidant, il avait détruit l'armée de François Ier en Italie, de sorte que d'un côté, était intervenu le traité de Cambrai, le 5 août 1525, et de l'autre, le traité de Nuremberg, le 23 juillet 1532, qui avaient pour quelques instants rendu la paix à l'Europe. On connaît déjà la durée des traités faits avec François Ier. Le traité de Nuremberg fut rompu et la ligue de Smalkalde, qui avait eu le temps de réunir toutes ses forces, éclata. L'empereur marcha en personne contre les Smalkaldistes. Ce qui se passait en Allemagne semblait toujours le toucher plus particulièrement que ce qui se passait ailleurs. C'est que Charles Quint comprenait que, depuis la décadence de la papauté, la plus grande puissance de ce monde, c'était l'empire. Ce fut dans ces circonstances que, le 27 mai 1545, Emmanuel Philibert partit pour Worms où se tenait l'empereur. Le jeune prince était, comme toujours, accompagné de Scianca-Ferro et de Leone. Il était suivi de quarante gentilshommes. C'était toute l'armée qu'avait pu lever dans ses États et envoyer à son beau-frère celui qui portait encore les titres de duc de Savoie, de Chablais et d'Aoste ; de prince de Piémont, d'Achaïe et de la Morée ; de comte de Genève, de Nice, d'Asti, de Bresse et de Romont ; de baron de Vaud, de Gex et de Faucigny ; de seigneur de Verceil, de Beaufort, du Bugey et de Fribourg ; de prince et vicaire perpétuel du Saint Empire ; de marquis d'Italie et de roi de Chypre. Charles Quint reçut son neveu à merveille ; il permit qu'on lui donnât en sa présence le titre de Majesté à cause de ce royaume de Chypre, sur lequel son père prétendait avoir des droits. Emmanuel Philibert paya cette bonne réception en faisant des prodiges de valeur à la bataille d'Ingolstadt et à celle de Mühlberg. Cette dernière termina la lutte. Dix des quarante gentilshommes d'Emmanuel Philibert manquaient le soir à l'appel de leur chef. Ils étaient morts ou blessés. Quant à Scianca-Ferro, reconnaissant au milieu du combat l'électeur Jean Frédéric à son puissant cheval frison, à sa taille gigantesque et aux coups terribles qu'il frappait, il s'était parti culièrement attaché à lui. Certes, le jeune homme eût gagné là son nom de Scianca-Ferro, si ce nom ne lui eût pas été donné depuis longtemps. D'un coup de masse de sa terrible hache d'armes, il avait brisé d'abord le bras droit du prince, puis d'un coup du tranchant, il lui avait coupé à la fois le casque et la figure, si bien que lorsque le prisonnier leva la visière mutilée de ce casque devant l'empereur, il fut obligé de se nommer ; son visage n'était qu'une effroyable plaie. Un mois auparavant, François Ier était mort. En mourant, il avait dit à son fils que tous les malheurs de la France lui étaient venus de son alliance avec les protestants et les Turcs, et reconnaissant que Charles Quint avait pour lui le Dieu tout-puissant, il avait recommandé au futur roi de France de se maintenir en paix avec lui. Il y eut alors un instant de repos, pendant lequel Emmanuel Philibert alla voir son père à Verceil. L'entrevue fut tendre et pleine d'un profond amour. Sans doute le duc de Savoie avait le pressentiment qu'il embrassait son fils pour la dernière fois. La recommandation de François Ier à Henri II ne laissa pas de profondes racines dans le coeur de ce roi sans génie militaire, mais aux instincts belliqueux, et la guerre se ralluma en Italie à propos de l'assassinat du duc de Plaisance, ce Paul Louis Farnèse, fils aîné de Paul III, dont nous avons déjà parlé. Il fut assassiné à Plaisance en 1548 par Pallavicini, Landi, Anguisuola et Gonfalonieri qui, aussitôt après l'assassinat, remirent la ville à Ferdinand de Gonzague, gouverneur du Milanais pour Charles Quint. De son côté, Octave Farnèse, second fils de Paul III, s'était emparé de Parme, et afin de n'être pas obligé de la rendre, avait invoqué la protection du roi Henri II. Or, du vivant même de Paul Louis, Charles Quint n'avait cessé de réclamer Parme et Plaisance, comme villes faisant partie du duché de Milan. On se rappelle les démêlés qu'il avait eus à Nice à ce sujet avec le pape Paul III. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer la guerre qui éclata en même temps en Italie et dans les Pays-Bas. C'est en Flandre comme toujours que Charles Quint réunit son plus grand effort. C'est donc tout naturellement vers le nord que nos yeux qui cherchaient Emmanuel Philibert se sont tournés dès le commencement de ce livre. Nous avons dit comment, après le siège de Metz et la prise de Thérouanne et d'Hesdin, l'empereur, en chargeant son neveu de rebâtir cette dernière ville, l'avait nommé général en chef de ses armées de Flandre et gouverneur des Pays-Bas. Alors, comme pour faire contrepoids à ce grand honneur, une douleur suprême était venue frapper au coeur Emmanuel Philibert. Le 17 septembre 1553, son père, le duc de Savoie, était mort ! C'est avec cette qualité de général en chef et avec ce deuil de la mort de son père, sinon conservé sur ses habits, du moins tel que celui d'Hamlet encore empreint sur son visage, que nous l'avons vu apparaître sortant du camp impérial, et c'est après avoir fait respecter son autorité à la manière dont autrefois Romulus avait fait respecter la sienne, que nous l'y voyons rentrer. Un messager de Charles Quint l'attendait devant sa tente : l'em- pereur désirait lui parler à l'instant même. Emmanuel mit aussitôt pied à terre, jeta la bride de son cheval aux mains d'un de ses hommes, fit à son écuyer et à son page un signe de tête, indiquant qu'il ne s'éloignait d'eux que pour le temps qu'allait lui prendre Charles Quint, dénoua le ceinturon de son épée, mit cette épée sous son bras ainsi qu'il avait l'habitude de faire quand il marchait à pied, et cela, afin que s'il était besoin de tirer cette épée hors du fourreau, la poignée en fût toujours à la portée de sa main ; après quoi il s'achemina vers la tente du moderne César. La sentinelle lui présenta les armes et il entra précédé du mes sager qui allait annoncer à l'empereur son arrivée. La tente de campagne de l'empereur était divisée en quatre compartiments, sans compter une espèce d'antichambre, ou plutôt, de portique soutenu par quatre piliers. Ces quatre compartiments de la tente impériale servaient, l'un de salle à manger, l'autre de salon, l'autre de chambre à coucher et l'autre de cabinet de travail. Chacun d'eux avait été meublé par le don d'une ville et orné par le trophée d'une victoire. Le seul trophée de la chambre à coucher de l'empereur était l'épée de François Ier suspendue au chevet de son lit. Ce trophée était simple comme on voit, mais il avait plus de prix aux yeux de Charles Quint, qui emporta cette épée jusque dans le monastère de St-Just, que les trophées des trois autres chambres. Celui qui écrit ces lignes a souvent, avec un triste et mélancolique regard vers le passé, tenu et tiré cette épée qui avait été tenue et tirée par François Ier qui la rendit, par Charles Quint qui la reçut et par Napoléon qui la reprit. Étrange néant des choses de ce monde ! Devenue à peu près l'unique dot d'une belle princesse déchue, elle est aujourd'hui la propriété d'un serviteur de Catherine II. Ô François Ier, ô Charles Quint, ô Napoléon ! Dans l'antichambre, quoiqu'il ne fît que la traverser, Emmanuel Philibert, avec ce coup d'oeil du chef qui voit tout d'un regard et en une seconde, Emmanuel Philibert, disons-nous, remarqua un homme dont les mains étaient liées au dos et qui était gardé par quatre soldats. L'homme garrotté était vêtu en paysan ; mais comme sa tête était découverte, Emmanuel Philibert crut voir que ni ses cheveux, ni son teint, n'étaient d'accord avec ses vêtements. Il pensa que c'était un espion français que l'on venait d'arrêter, et qu'à propos de cet espion, l'empereur le faisait demander. Charles Quint était dans son cabinet de travail : aussitôt annon cé, le duc fut introduit près de l'empereur. Charles Quint, né avec le seizième siècle, était alors un homme de cinquante cinq ans ; petit de taille, mais vigoureux. Son oeil vif étincelait sous ses sourcils, quand toutefois la douleur n'en éteignait pas la lumière. Ses cheveux grisonnaient, mais sa barbe plus épaisse que longue était restée d'un roux ardent. Il se tenait couché sur une espèce de divan turc recouvert d'étoffes d'Orient prises dans la tente de Soliman devant Vienne. À la portée de sa main, brillait un trophée de kandjars et de cimeterres arabes. Il était enveloppé dans une longue robe de chambre de velours noir fourrée de martre. Son visage était sombre et il paraissait attendre Emmanuel Philibert avec impatience. Cependant, lorsqu'on lui eut annoncé le duc, cette expression d'impatience disparut à l'instant même, comme disparaît sous un souffle d'aquilon un nuage qui obscurcissait la clarté du jour. Pendant quarante ans de règne, l'empereur avait eu le temps d'apprendre à composer son visage et, il faut le dire, personne n'était plus habile que lui dans cet art. Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur l'empereur, Emmanuel Philibert comprit néanmoins que celui-ci avait à l'entretenir de choses graves. Charles Quint, en apercevant son neveu, tourna la tête de son côté, et faisant un effort pour changer de position, il lui adressa de la main et de la tête un salut amical. Emmanuel Philibert s'inclina respectueusement. L'empereur attaqua la conversation en italien. Lui qui regretta toute sa vie de n'avoir jamais pu apprendre le latin ni le grec, parlait également bien cinq langues vivantes : l'italien, l'espagnol, l'anglais, le flamand et le français. Il expliquait lui-même l'usage qu'il faisait de ces cinq langues. J'ai appris l'italien, disait-il, pour parler au pape, l'espagnol pour parler à ma mère Jeanne, l'anglais pour parler à ma tante Catherine, le flamand pour parler à mes concitoyens et à mes amis, enfin le français pour me parler à moi-même. Quelque hâte qu'il eût de causer de ses affaires avec ceux qu'il mandait près de lui, l'empereur commençait toujours par leur dire quelques mots des leurs. -Eh bien ! demanda-t-il en italien, quelles nouvelles du camp ? -Sire, répondit Emmanuel Philibert, en employant la même langue dont Charles Quint s'était servi et qui du reste était sa langue maternelle, une nouvelle que votre majesté ne tarderait pas à savoir, si je ne la lui apprenais moi-même. Cette nouvelle, c'est que pour qu'on respecte mon titre et votre autorité, je viens d'être obligé de faire un grand exemple. -Un grand exemple, répéta distraitement l'empereur qui rentrait déjà dans ses propres pensées, et lequel ? Emmanuel Philibert commença le récit de ce qui s'était passé entre lui et le comte de Waldeck. Mais quelque importance qu'eût la narration, il était évident que Charles Quint ne l'écoutait que des oreilles ; l'esprit était ailleurs. -Bien ! dit pour la troisième fois l'empereur, lorsque Emmanuel Philibert eut terminé. Seulement plongé, comme il l'était, en lui-même, il n'avait, selon toute probabilité, pas entendu un mot du rapport que venait de lui faire son général. En effet, pendant tout le temps qu'avait duré le récit, l'empereur, pour cacher sa préoccupation sans doute, avait regardé en les faisant mouvoir avec difficulté les doigts de sa main droite, tordus et déformés par la goutte. C'était là la véritable ennemie de Charles Quint, ennemie bien autrement acharnée contre lui que Soliman, François Ier et Henri II. La goutte et Luther, c'étaient les deux démons qui le visitaient incessamment. Aussi les mettait-il tous deux sur le même rang. « Ah ! ans Luther et sans ma goutte, disait-il parfois, en prenant à poignée sa barbe rousse, lorsqu'il descendait de cheval, rompu par la fatigue d'une longue route ou l'effort d'une rude bataille, ah ! sans Luther et sans ma goutte, comme je dormirais cette nuit ! » Il se fit un instant de silence entre le récit d'Emmanuel Philibert et la reprise de la conversation de l'empereur. Enfin, celui-ci se retournant vers son neveu : -Moi aussi, dit-il, j'ai des nouvelles à t'apprendre, et de mauvaises nouvelles ! -D'où cela, auguste empereur ? -De Rome -Le pape est élu ? -Oui ! -Et il a nom ? -Pierre Caraffa. Celui qu'il remplace était justement de mon âge, Emmanuel, né la même année que moi, Marcel II. Pauvre Marcel, sa mort ne me dit-elle pas de me préparer à mourir ! -Sire, dit Emmanuel, je crois qu'il ne faudrait pas arrêter votre esprit sur cet événement, et juger la mort du pape Marcel au point de vue d'une mort ordinaire. Marcel Cervino, cardinal, était sain, robuste et eût peut-être vécu jusqu'à cent ans ; le cardinal Marcel Cervino, devenu le pape Marcel II, est mort en vingt jours. -Oui, je le sais bien, répondit Charles Quint tout pensif, il était aussi trop pressé d'être pape. Il s'est fait couronner de la tiare le jour du vendredi saint, c'est-à-dire le même jour où Notre Seigneur a été couronné d'épines. Voilà ce qui lui aura porté malheur. Aussi je me préoccupe moins de cette mort que de l'élection de Paul IV. -Et cependant, si je ne me trompe, sire, dit Emmanuel Philibert, Paul IV est un napolitain, c'est-à-dire un sujet de votre majesté. -Oui sans doute, mais on m'a toujours fait de mauvais rapports de ce cardinal et, pendant tout le temps qu'il a été à la cour d'Espagne, j'ai eu personnellement à m'en plaindre. Ah ! continua Charles Quint avec l'expression de la fatigue, il me va falloir recommencer avec lui la lutte que je soutiens depuis vingt ans avec ses prédécesseurs, et je suis au bout de mes forces ! -Oh sire ! Charles Quint tomba dans une espèce de rêverie dont il sortit presque aussitôt. -Au reste, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même et avec un soupir, peut-être celui-là me trompera-t-il ainsi que m'ont trompé les autres papes ; ils sont presque toujours l'opposé de ce qu'ils étaient étant cardinaux. J'avais cru le Médicis, le Clément VII, un homme d'un esprit paisible, ferme et constant : bon ! voilà qu'on le nomme pape et il se trouve que j'ai erré en tous points : c'est un esprit inquiet, brouillon et variable. Tout au contraire, je m'étais imaginé que Jules III négligerait les affaires pour les plaisirs, qu'il ne s'occuperait que de divertissements et de fêtes : peccato ! il ne s'est jamais trouvé de pape plus diligent, plus appliqué et se souciant moins des joies de ce monde que celui-là. Nous en a-t-il donné de la besogne, lui et son cardinal Polus, à propos du mariage de Philippe II avec sa cousine Marie Tudor ! Si nous n'avions pas arrêté cet enragé Polus à Ausbourg, qui sait si aujourd'hui le mariage serait consommé ? Ah ! pauvre Marcel, dit l'empereur en poussant un second soupir encore plus expressif que le premier, ce n'est point parce que tu t'es fait couronner le jour du vendredi saint que tu n'as survécu que vingt jours à ton intronisation, c'est parce que tu étais mon ami ! -Laissons faire le temps, auguste empereur, dit Emmanuel Philibert ; votre majesté avoue elle-même s'être trompée sur Clément VII et sur Jules III ; peut-être se trompe-t-elle aussi sur Paul IV. -Dieu le veuille ! mais j'en doute. On entendit du bruit à la porte. -Qu'y a-t-il ? demanda Charles Quint avec impatience, j'avais dit que l'on ne nous dérangeât point. Voyez donc à qui on en veut, Emmanuel. Le duc souleva la draperie qui pendait devant la porte, échangea une demande et une réponse avec les personnes qui se trouvaient dans le compartiment voisin, et se tournant vers l'empereur : -Sire, dit-il, c'est un courrier qui arrive d'Espagne, de Tordesillas. -Oh, fais entrer, mon enfant ; des nouvelles de ma bonne mère sans doute ! Le messager parut. -Oui, n'est-ce pas, dit en espagnol Charles Quint au messager, des nouvelles de ma mère ? Le messager, sans répondre, tendit une lettre à Emmanuel Philibert, qui la lui prit des mains. -Donne, Emmanuel, donne, dit l'empereur ; et elle se porte bien, n'est-ce pas ? Le messager continua de garder le silence. De son côté, Emmanuel hésitait à donner la lettre à Charles Quint. Elle était cachetée de noir. Charles Quint vit le cachet et frissonna. -Hein ! dit-il, l'élection de Paul IV, voilà déjà qu'elle me porte malheur !... Donne, mon enfant, continua-t-il en tendant la main à Emmanuel. Emmanuel obéit. Tarder plus longtemps eût été puéril. -Auguste, dit-il en remettant la lettre à Charles Quint, sou- viens-toi que tu es homme. -Oui, reprit Charles Quint, c'est ce que l'on disait aux anciens triomphateurs, et tout tremblant il ouvrit la lettre. Elle ne contenait que quelques lignes, et cependant, pour les lire, il s'y reprit à deux ou trois fois. Les larmes troublaient sa vue. Ces yeux hâves, desséchés par l'ambition, étaient étonnés eux-mêmes de ce miracle ; ils retrouvaient des pleurs. Lorsqu'il eut fini, il tendit la lettre à Emmanuel Philibert qui la reprit de ses mains, et se laissant aller à la renverse sur son divan : -Morte, dit-il, morte le 13 avril 1555, juste le même jour où Pierre Caraffa a été nommé Pape ! Hein ! mon fils, quand je te disais que cet homme me porterait malheur ! Emmanuel avait jeté les yeux sur la lettre. Elle était signée du notaire royal de Tordesillas ; elle annonçait en effet la mort de Jeanne de Castille, mère de Charles Quint, plus connue dans l'his- toire sous le nom de Jeanne la Folle. Il resta un instant immobile devant cette grande douleur qu'il ne savait pas où toucher, car Charles Quint adorait sa mère. -Auguste, murmura-t-il enfin, rappelle-toi tout ce que tu as eu la bonté de me dire quand moi aussi, il y a deux ans, j'ai eu le malheur de perdre mon père. -Oui, l'on dit tout cela, reprit l'empereur, on trouve de bonnes raisons pour consoler les autres ; et puis, vienne notre tour, nous sommes impuissants à nous consoler nous-mêmes. -Aussi, je ne te console pas, Auguste, dit Emmanuel, au contraire je te dis : pleure, pleure, tu n'es qu'un homme ! -Quelle vie douloureuse que la sienne, Emmanuel, dit Charles Quint ! En 1496, elle épouse mon père Philippe le Beau, elle l'a- dorait ; en 1506 il meurt empoissonné d'un verre d'eau qu'il boit en jouant à la paume. » Elle devient folle de douleur. Depuis cinquante ans, elle attendait la résurrection de son époux, que pour la consoler un chartreux lui avait promise, et depuis cinquante ans, elle n'était point sortie de Tordesillas, excepté, lorsqu'en 1517, elle vint au devant de moi à Villa Viciosa et me mit elle-même la couronne d'Espagne sur la tête. Folle de l'amour qu'elle avait eu pour son mari, elle ne reprenait sa raison que lorsqu'elle s'occupait de son fils ! Pauvre mère ! Tout mon règne au moins attestera le respect que j'avais pour elle. Aucune chose d'importance ne s'est faite en Espagne, depuis quarante ans, qu'on n'ait pris son conseil, non qu'elle pût le donner toujours, mais c'était mon devoir de fils d'agir ainsi, et je l'accomplissais. Sais-tu que, toute espagnole et bonne espagnole qu'elle était, elle est venue accoucher dans les Flandres afin que je pusse être un jour empereur, à la place de mon aïeul Maximilien ! Sais-tu que toute mère qu'elle était, elle a renoncé à me nourrir, de peur que rien que pour avoir sucé son lait, on m'accusât d'être trop espagnol ! » Et en effet, avoir été le nourrisson d'Anne Sterel et être bourgeois de Gand, voilà les deux principaux titres auxquels j'ai dû la couronne impériale. Eh bien ! dès avant ma naissance, ma mère avait prévu tout cela. Que puis-je lui faire après sa mort, moi ? De belles funérailles ? Elle les aura. Mais, en vérité, être empereur d'Allemagne, roi d'Espagne, de Naples, de Sicile et des deux Indes, avoir un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, comme disent mes flatteurs, et ne pouvoir pas faire à sa mère morte autre chose que de belles funérailles ! Ah, Emmanuel, la puissance de l'homme le plus puissant est bien bornée ! En ce moment la portière de la tente se souleva de nouveau et l'on vit par l'ouverture un officier tout couvert de poussière et qui semblait, lui aussi, porteur de nouvelles pressées. L'expression du visage de l'empereur était si douloureuse que l'huissier qui avait pris sur lui, vu l'importance des nouvelles qu'apportait sans doute le troisième messager, de violer la consigne, en pénétrant dans le cabinet de Charles Quint, s'arrêta court. Mais Charles Quint avait vu l'officier couvert de poussière : -Entrez, dit-il en flamand au messager, qu'y a-t-il ? -Auguste empereur, dit celui-ci en s'inclinant, le roi Henri II vient de se mettre en campagne avec trois corps d'armée ; le premier commandé par lui-même, ayant sous ses ordres le connétable de Montmorency ; le second commandé par le maréchal de St- André ; et le troisième commandé par le duc de Nevers. -Eh bien, après ? demanda l'empereur. -Après, sire, le roi de France a mis le siège devant Marienbourg et l'a prise ; à cette heure, il marche sur Bouvines. -Et quel jour a-t-il mis le siège devant Marienbourg ? dit Charles Quint. -Le 13 avril dernier, sire ! Charles Quint se retourna vers Emmanuel Philibert. -Eh bien ! lui demanda-t-il en français, que dis-tu de la date, Emmanuel ? -Fatale en effet ! répondit celui-ci. -C'est bien, monsieur, dit Charles Quint au messager, lais- sez-nous ; puis, à l'huissier : -Qu'on prenne soin de ce capitaine comme s'il apportait une bonne nouvelle, dit l'empereur. Allez ! Cette fois, Emmanuel Philibert n'attendit pas que l'Empereur l'interrogeât. Avant même que la portière fut retombée, il prit la parole. -Par bonheur, dit-il, si nous ne pouvons rien, auguste empereur, contre l'élection de Paul IV, si nous ne pouvons rien contre la mort de votre mère bien aimée, au moins pouvons-nous quelque chose contre la prise de Marienbourg. -Et que pouvons-nous ? -La reprendre, pardieu. -Oui, toi, mais non pas moi, Emmanuel. -Comment, non pas vous, fit le prince de Piémont ? Charles Quint se laissa glisser le long de son divan et, se dressant sur ses pieds avec peine, il essaya de marcher, et ce ne fut qu'en boitant qu'il fit quelques pas. Il secoua la tête et, se tournant vers son neveu : -Tiens, regarde mes jambes, dit-il, elles ne me soutiennent plus maintenant ni à pied ni à cheval ; regarde mes mains, elles ne peuvent plus serrer une épée. C'est un avis, Emmanuel : celui qui ne peut plus tenir l'épée, ne peut plus tenir le sceptre. -Que dites-vous, sire, s'écria Emmanuel stupéfait ? -Une chose à laquelle j'ai pensé bien souvent et à laquelle je penserai encore. Emmanuel, tout m'avertit qu'il est temps de laisser ma place à un autre : la surprise d'Inspruck d'où j'ai été obligé de fuir à demi-nu, la retraite de Metz où j'ai laissé le tiers de mon armée et la moitié de ma réputation, et plus que tout cela, vois-tu, ce mal auquel les forces humaines ne sauraient résister longtemps, ce mal que la médecine ne peut guérir, mal affreux, inexorable, cruel, qui envahit le corps depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds, qui ne laisse aucune partie saine, qui contracte les nerfs par d'intolérables douleurs, qui pénètre les os, qui glace la moëlle, qui convertit en craie solide cette huile bienfaisante répandue par la nature dans nos articulations pour en faciliter les mouvements ; ce mal qui mutile l'homme, membre à membre, plus cruellement, plus sûrement que ne le fait le fer, que ne le fait le feu, que ne le font toutes les destructions guerrières et qui brise la sérénité, la force et la liberté de l'âme dans les tortures de la nature. Ce mal me crie incessamment : « Assez de pouvoir, assez de règne, assez de puissance comme cela ! Rentre dans le néant de la vie, avant de rentrer dans le néant de la tombe. Charles, par la divine clémence, empereur des romains, Charles toujours auguste, Charles roi de Germanie, de Castille, de Léon, de Grenade, d'Aragon, de Naples, de Sicile, de Majorque, de Sardaigne, des Îles et des Indes de la mer Océane et de la mer Atlantique, à un autre ! à un autre ! » Emmanuel voulut parler. L'empereur l'arrêta d'un geste. -Et puis, et puis, reprit Charles Quint, autre chose encore que j'avais oublié de te dire ! Comme si la dissolution de ce pauvre corps était trop lente au gré des désirs de mes ennemis, comme si je n'avais pas assez des défaites, des hérésies, de la goutte ; voilà le poignard qui s'en mêle ! -Comment le poignard ? s'écria Emmanuel. -La figure de Charles Quint se rembrunit. -On a tenté de m'assassiner aujourd'hui, dit-il. -On a voulu assassiner votre majesté ! fit Emmanuel avec épouvante. -Pourquoi pas, répondit Charles Quint avec un sombre sourire. Ne m'as-tu pas dit tout-à-l'heure de me rappeler que j'étais homme ! -Oh ! s'écria Emmanuel, encore mal remis de l'émotion que lui avait causée cette nouvelle, et quel est le misérable ? -Ah ! voilà, dit l'empereur, quel est le misérable ? je tiens le poignard, non la main. -En effet, dit Emmanuel, cet homme que, tout-à-l'heure, j'ai vu garrotté dans l'antichambre... -C'est ce misérable, comme tu l'appelles, Emmanuel. Seulement, par qui m'est-il dépêché ? Est-ce par le Turc ? Je n'en crois rien ; Soliman est un ennemi loyal. Henri II, je ne le soupçonne même pas. Paul IV, il n'y a pas encore assez longtemps qu'il est élu, et puis les papes... cela préfère en général le poison au poignard : Ecclesia abhorret a sanguine. Octave Farnèse, c'est un bien petit compagnon pour s'attaquer à moi, oiseau impérial que Maurice n'osait prendre, ne connaissant pas, disait-il, de cage assez grande pour l'enfermer. Est-ce par les luthériens d'Ausbourg, les calvinistes de Genève ? Je m'y perds, et cependant, je voudrais bien savoir. Écoute, Emmanuel, cet homme a refusé de répondre à mes interrogations. Prends-le, emmène-le dans ta tente, interrogele à ton tour, fais de lui ce qu'il te plaira, je te le donne, mais tu m'entends, il faut qu'il parle. Plus l'ennemi est puissant et rapproché de moi, plus il m'importe de le connaître. Puis, après une pause d'un instant, il fixa son regard sur Emmanuel Philibert qui, pensif, tenait les yeux baissés vers la terre. -À propos, dit-il, ton cousin Philippe II est arrivé à Bruxelles. La transition était si brusque qu'Emmanuel tressaillit. Il releva la tête, et son regard rencontra celui de l'empereur. Cette fois il frissonna. -Eh bien ? demanda-t-il. -Eh bien, reprit Charles Quint, je serais heureux de revoir mon fils ! Ne dirait-on pas qu'il devine que le moment est favorable et que l'heure est venue pour lui de me succéder ? Mais, avant que je le revoie, Emmanuel, je te recommande mon assassin. -Dans une heure, répondit Emmanuel, votre majesté saura tout ce qu'elle désire savoir. Et s'inclinant devant l'empereur qui lui tendait sa main mutilée, Emmanuel Philibert se retira convaincu que la chose dont Charles Quint ne lui avait parlé qu'à titre d'annexe à la conversation était, de tous les événements de cette journée, celui auquel en réalité il attachait le plus d'importance. XI Odoardo Maraviglia. En se retirant Emmanuel Philibert jeta un nouveau regard sur le prisonnier, et ce regard le confirma dans son idée première, c'est- à-dire qu'il allait avoir affaire à un gentilhomme. Il fit signe au chef des quatre soldats de s'approcher de lui. -Mon ami, dit-il, dans cinq minutes, tu amèneras, par l'ordre de l'empereur, cet homme sous ma tente. Emmanuel eût pu se dispenser d'invoquer le nom de Charles Quint ; on savait que celui-ci lui avait délégué tous ses pouvoirs, et en général les soldats, qui l'adoraient, lui obéissaient comme ils eussent obéi à l'empereur lui-même. -Votre ordre sera exécuté, Altesse, répondit le sergent. Le duc reprit le chemin de son logis. La tente d'Emmanuel n'était point comme celle de l'empereur un splendide pavillon divisé en quatre compartiments ; c'était la tente d'un soldat, coupée en deux par une simple toile. Scianca-Ferro était assis à la porte. -Reste où tu es, lui dit Emmanuel ; seulement, prends une arme quelconque. -Pourquoi faire ? demanda Scianca-Ferro. -On va amener ici un homme qui a tenté d'assassiner l'em- pereur. Je compte l'interroger seul à seul. Regarde-le quand il va entrer, et s'il manquait à la parole qu'il me donnera sans doute, en essayant de fuir, arrête-le, mais vivant, tu entends ; il est important qu'il vive. -Alors, dit Scianca-Ferro, je n'ai pas besoin d'armes, mes bras suffiront. -Fais comme il te plaira, te voilà prévenu. -Sois tranquille, dit Scianca-Ferro. Scianca-Ferro avait continué à tutoyer son frère de lait, ou plu- tôt celui-ci, fidèle aux traditions saintes de l'enfance, avait exigé que Scianca-Ferro continuât de le tutoyer. Le prince entra dans sa tente et trouva Leone, ou plutôt Leona, qui l'attendait. Comme il rentrait seul et comme le rideau de la tente était retombé derrière lui, Leona vint à sa rencontre, les deux bras ouverts. -Ami, dit-elle, te voici enfin ! Quelle scène terrible, mon Dieu, que celle à laquelle nous avons assisté ! Hélas ! tu avais bien raison en me disant qu'à mon émotion et à ma pâleur, on m'eût prise pour une femme. -Que veux-tu, Leona ; ce sont les scènes habituelles de la vie d'un soldat, et tu devrais y être accoutumée maintenant. Puis en souriant : -Vois Scianca-Ferro, ajouta-t-il, et prends modèle sur lui ! -Comment dis-tu de ces paroles-là même en riant, Emmanuel ? Scianca-Ferro est un homme ; il t'aime autant qu'un homme peut aimer un autre homme, je le sais bien ; mais moi, Emmanuel, je t'aime comme je saurais dire que je t'aime, comme la chose sans laquelle on ne peut vivre. Je t'aime comme la fleur aime la rosée, comme l'oiseau aime les bois, comme l'aurore aime le soleil. Avec toi, je vis, j'existe, j'aime ! Sans toi, je ne suis plus. -Chère bien-aimée, dit Emmanuel, oui je sais que tu es à la fois la grâce, le dévouement et l'amour ; je sais que tu marches à côté de moi, mais que c'est réellement en moi que tu vis ; c'est pour cela que je n'ai avec toi ni restriction, ni secrets. -Pourquoi me dis-tu cela ? -Parce qu'on va amener un homme ici ; parce que cet homme est un grand coupable que je vais interroger ; parce qu'il fera peutêtre des révélations importantes, qui sait ? compromettant les plus grands personnages. Passe de ce côté-ci de ma tente. Écoute si tu veux, peu m'importe. Ce que j'aurai entendu, je sais que je l'aurai entendu seul. Leona haussa doucement les épaules. -Excepté toi, dit-elle, que me fait le reste du monde ? Et la jeune fille, envoyant de la main une caresse à son amant, disparut derrière le rideau. Il était temps : les cinq minutes étaient écoulées, et avec une ponctualité toute militaire, le sergent arrivait conduisant son prisonnier. Emmanuel le reçut assis, et à moitié perdu dans l'ombre. Du milieu de cette ombre, il put jeter un troisième regard plus profond et plus prolongé sur le meurtrier. C'était un homme de trente à trente-cinq ans. Sa taille était haute, et sa figure si distinguée que son déguisement, comme nous l'avons dit, n'avait point empêché qu'Emmanuel Philibert ne le reconnût pour un gentilhomme. -Laissez monsieur seul avec moi, dit le prince au sergent. Le sergent ne savait qu'obéir, il sortit avec ses trois hommes. Le prisonnier fixa son oeil vif et perçant sur Emmanuel Philibert. Celui-ci se leva et alla droit à lui. -Monsieur, dit-il, ces gens-là ne savaient point à qui ils avaient affaire, et ils vous ont garrotté. Vous allez me donner votre parole d'honneur de gentilhomme de ne pas essayer de fuir, et je vais vous délier les mains. -Je suis un paysan et non un gentilhomme, dit le meurtrier. Je ne puis par conséquent vous donner ma parole d'honneur de gentilhomme. -Si vous êtes un paysan, cette parole d'honneur de gentilhomme ne vous oblige à rien. Donnez-la donc puisque c'est le seul gage que j'exige de vous. Le prisonnier ne répondit rien. -Alors, dit Emmanuel, je vous délierai les mains sans parole d'honneur. Je ne crains pas de me trouver tête-à-tête avec un homme, cet homme n'eût-il pas d'honneur à engager ! Et le prince commença de délier les mains de l'inconnu. Celui-ci fit un mouvement en arrière. -Attendez, dit-il, foi de gentilhomme, je n'essaierai pas de fuir ! -Allons donc, dit Emmanuel Philibert en souriant, que diable ! on se connaît en chiens, en chevaux et en hommes. Et il acheva de dénouer la corde. -Là, vous voilà libre ; maintenant, causons. Le prisonnier regarda froidement ses mains meurtries et les laissa retomber près de lui. -Causons ! répéta-t-il avec ironie, et de quoi ? -Mais, répondit Emmanuel Philibert, de la cause qui vous a porté à commettre un crime. -Je n'ai rien dit, reprit l'inconnu, donc je n'ai rien à dire. -Vous n'avez rien dit à l'empereur que vous avez vous avez voulu tuer, cela se conçoit ; vous n'avez rien voulu dire aux soldats qui vous ont arrêté, je le comprends ; mais à moi, gentilhomme, qui vous traite non pas en assassin vulgaire, mais en gentilhomme, à moi vous direz tout. -À quoi bon ? -À quoi bon ? Je vais vous le dire, monsieur : à ce que je ne vous regarde pas comme un homme payé par quelque lâche qui a mis votre bras au bout du sien, n'osant pas frapper lui-même. À quoi bon ? à ce que vous ne soyez pas pendu comme un larron et un assassin de coin de bois, mais décapité comme un noble et comme un seigneur. -On m'a menacé de la torture pour me faire parler, dit le prisonnier, qu'on me la donne ! -La torture serait une cruauté inutile, vous la subiriez et ne parleriez pas. Vous seriez mutilé et vous ne seriez pas vaincu. Vous garderiez votre secret et laisseriez la honte à vos tourmenteurs ; non, ce n'est point cela que je veux ; je veux une confidence, je veux la vérité, je veux que vous me disiez à moi, gentilhomme, général et prince, ce que vous diriez à un prêtre, et si vous me jugez indigne de vous entendre, c'est que vous n'êtes pas digne de me parler, c'est que vous êtes un de ces misérables avec lesquels je ne voulais pas vous confondre, c'est que vous avez agi sous l'influence de quelque basse passion que vous n'osez point avouer, c'est que... Le prisonnier se redressa, et l'interrompant : -Je me nomme Odoardo Maraviglia, monsieur. Rappelez vos souvenirs et cessez de m'insulter. À ce nom d'Odoardo Maraviglia, Emmanuel crut entendre comme un cri mal étouffé dans l'autre compartiment de la tente ; mais ce dont il ne put douter, ce fut du mouvement qui venait d'ê- tre imprimé à la toile qui en formait la séparation. De son côté, Emmanuel avait senti vibrer profondément ce nom dans ses souvenirs. En effet, ce nom avait servi de prétexte à la guerre qui l'avait dépouillé de ses États. -Odoardo Maraviglia, dit-il ? Seriez-vous le fils de l'ambas- sadeur de France à Milan, de Francesco Maraviglia ? -Je suis son fils. Emmanuel fixa sa pensée vers les lointains de sa jeunesse. Ce nom y était inscrit, mais il n'éclaircissait en rien la situation présente. -Votre nom, dit Emmanuel, est bien le nom d'un gentilhomme, mais il ne me rappelle aucun souvenir qui se lie au crime dont vous êtes accusé. Odoardo sourit dédaigneusement. -Demandez au très-auguste empereur, dit-il, s'il existe dans ses souvenirs la même obscurité que dans les vôtres. -Excusez-moi, monsieur, dit Emmanuel, à l'époque où le comte Francesco Maraviglia disparut, j'étais encore un enfant, j'a- vais huit ans à peine ; il n'est donc pas étonnant que j'ignore les détails d'une disparition qui, ainsi que je crois me le rappeler, est restée un mystère pour tout le monde. -Eh bien ! monseigneur, ce mystère, je vais l'éclaircir, moi. Vous savez quel misérable prince c'était que ce dernier Sforza, flottant incessamment entre François Ier et Charles Quint, selon que le génie de la victoire favorisait l'un ou l'autre. Mon père Francesco Maraviglia était envoyé extraordinaire du roi François er près de lui. C'était pendant l'année 1534. L'empereur était occupé en Afrique. Le duc de Saxe, allié de François Ier, venait de faire sa paix avec le roi des romains. Clément VII, autre allié de la France, venait d'excommunier Henry VIII, roi d'Angleterre ; tout tournait donc au détriment de l'empereur en Italie. Le Sforza tourna comme tout le monde, abandonna Charles Quint à qui il avait encore quatre cent mille ducats à payer, et remit toute sa fortune politique aux mains de l'envoyé extraordinaire du roi François Ier. C'était un grand triomphe. Francesco Maraviglia eut l'imprudence de s'en vanter. Les paroles qu'il avait dites traversèrent les mers et allèrent devant Tunis faire tressaillir Charles Quint. » Hélas ! la fortune est changeante. Deux mois après, Clément VII, qui était la force des Français en Italie, vint à mourir ; Tunis fut prise par Charles Quint, et l'empereur, avec son armée victorieuse, aborda en Italie. I fallait une victime expiatoire ; François Maraviglia fut marqué du destin pour cette victime. À la suite d'une querelle avec des gens de bas étage, deux Milanais furent tués par les domestiques du comte Maraviglia. Le duc n'attendait qu'un prétexte pour acquitter la parole engagée à l'auguste empereur. L'homme qui, depuis un an, était plus maître de Milan que le duc lui-même, fut arrêté comme un malfaiteur vulgaire et conduit à la citadelle. Ma mère était là ; elle avait près d'elle ma soeur, enfant de quatre ans. Moi, j'étais à Paris au Louvre ; je faisais partie des pages de François Ier. On arracha le comte des bras de ma mère ; on l'entraîna sans dire à la pauvre femme, ni ce qu'on voulait à son mari, ni où on le conduisait. Huit jours se passèrent pendant lesquels, malgré toutes les démarches qu'elle fit, la comtesse ne put rien découvrir sur le sort de son époux. Maraviglia était immensément riche, on le savait ; sa femme pouvait acheter sa liberté au poids de l'or. Une nuit, un homme vint frapper à la porte du palais de ma mère ; on alla ouvrir à cet homme. Il demandait à parler sans témoin à la comtesse. Tout était important dans la circonstance où l'on se trouvait. Par ses amis, par les Français, ma mère avait fait répandre dans la ville qu'elle donnerait cinq cents ducats à la personne qui lui dirait d'une façon certaine où était son mari. Probablement, cet homme qui demandait à lui parler sans témoin, venait lui apporter des nouvelles du comte et, craignant d'être trahi, voulait par le tête-à-tête s'assurer le secret. » Elle ne se trompait pas. Cet homme était un des geôliers de la forteresse de Milan où mon père avait été conduit. Non seulement il venait dire où était mon père, mais encore il apportait une lettre de lui. En reconnaissant l'écriture de son mari, ma mère compta les cinq cents ducats à cet homme. » La lettre de mon père annonçait son arrestation, sa mise au secret, mais du reste n'exprimait pas de trop vives inquiétudes. Ma mère répondit à son mari de disposer d'elle. Sa vie et sa fortune étaient à lui. Cinq autres jours se passèrent. Au milieu de la nuit, le même homme vint frapper au palais ; on lui ouvrit ; son signalement était donné, il fut à l'instant même introduit près de la comtesse. La situation du prisonnier s'était aggravée ; il avait été transporté dans un autre cachot et mis au secret le plus absolu. » Sa vie, disait le geôlier, était en péril. Cet homme voulait-il tirer de la comtesse quelque grosse somme, ou disait-il la vérité ? L'une ou l'autre de ces deux hypothèses pouvait être juste. La crainte l'emporta dans le coeur de ma mère. D'ailleurs, elle interrogea le geôlier et les réponses de celui-ci, tout en portant le caractère de la cupidité, avaient aussi l'accent de la franchise. » Elle lui donna la même somme que la première fois, et lui dit de rêver, à tout hasard, aux moyens de faire fuir le comte. Le projet d'évasion arrêté, le geôlier recevrait 5 000 ducats comptant et, une fois le comte hors de péril, 20 000 autres ducats lui seraient comptés. » C'était une fortune. Le geôlier quitta la comtesse en promettant de songer à ce qu'il venait d'entendre. De son côté, la comtesse s'enquit de la situation ; elle avait des amis près du duc ; elle sut par eux que cette situation était plus mauvaise encore que ne l'avait dit le geôlier. Il s'agissait de faire le procès au comte comme espion. Elle attendit impatiemment la visite du geôlier. Elle ne savait pas même son nom, et l'eût-elle su, n'était-ce pas perdre cet homme et se perdre elle-même que de demander un geôlier de la part de la comtesse Maraviglia ? Cependant, une chose la rassurait un peu, c'était le procès dont il était question. De quoi pouvait-on accuser mon père ? De la mort de ces deux Milanais ? C'était une affaire entre domestiques et paysans, dans laquelle un gentilhomme, un ambassadeur n'avait rien à faire. Seulement, quelques voix disaient tout bas qu'il n'y aurait point de procès, et ces voix étaient les plus sinistres de toutes, car elles laissaient à entendre que le comte n'en serait pas moins condamné. Enfin, une nuit, ma mère tressaillit au bruit du marteau de la porte ; elle commençait à reconnaître la manière de frapper de son nocturne visiteur ; elle l'attendit sur le seuil de sa chambre à coucher. Il l'aborda avec plus de mystère encore que d'habitude ; il avait trouvé un moyen de fuite et venait le proposer à la comtesse. Voici quel était ce moyen de fuite. » Le cachot du prisonnier était séparé du logement du geôlier par un seul cabanon donnant, par une porte de fer dont le haut était grillé, dans le cachot du comte. Le geôlier avait la clef de ce second cachot comme celle du premier. Il proposait de percer le mur de sa chambre, derrière le lit, à un endroit qui pût rester caché à tous les yeux. Par cette ouverture, on entrerait dans le cabanon vide ; du cabanon vide, on entrerait dans le cachot où était le comte. Les fers du comte détachés, celui-ci passerait de son cachot dans le cabanon voisin et de ce cabanon dans la chambre du geôlier. » Là, il trouverait une échelle de corde à l'aide de laquelle il descendrait dans les fossés à l'endroit le plus sombre et le plus solitaire de la muraille ; une voiture attendrait le comte à cent pas du fossé, et l'emporterait hors des États du duc de toute la vitesse de deux chevaux. Le projet était bon, la comtesse l'accepta ; seulement, craignant qu'on ne la trompât au sujet du comte et qu'on ne lui dît pas qu'il était sauvé quand il resterait captif, elle exigea d'être présente à cette fuite. Le geôlier objecta la difficulté de l'introduire dans la forteresse ; mais d'un seul mot la comtesse leva cette difficulté. Elle avait obtenu pour elle et sa fille une permission de voir son mari, dont elle n'avait point usé encore : cette permission était donc valable. Le jour arrêté pour la fuite du comte, elle entrerait dans la forteresse à la nuit tombante ; elle verrait le comte, puis, en le quittant, au lieu de sortir de la forteresse, elle profiterait de l'obscurité pour entrer chez le geôlier. Là, elle attendrait le moment de l'évasion du prisonnier. Le geôlier, partant avec le comte, recevrait de celui-ci même le reste de la somme convenue. La voiture qui attendrait devait contenir cent mille ducats. » Le geôlier était de bonne foi dans ses offres, il accepta. La fuite fut arrêtée pour la nuit du surlendemain. Avant de quitter la comtesse, le geôlier reçut ses cinq mille ducats et indiqua l'endroit où devait stationner la voiture. La garde de cette voiture, la comtesse la confiait à un de ses serviteurs, homme d'une fidélité éprouvée. » Mais pardon, monseigneur, dit en s'interrompant Odoardo ! j'oublie que je parle à un étranger et que tous ces détails pleins de vie et d'émotion pour moi, sont indifférents à celui qui m'écoute. » -Vous vous trompez, monsieur, dit Emmanuel, je désire au contraire que vous fassiez appel à votre mémoire, afin que je puisse participer moi-même à tous vos souvenirs ; j'écoute. Odoardo continua : -Les deux jours s'écoulèrent dans les angoisses qui précèdent d'habitude l'exécution d'un pareil projet ; au reste une chose tranquillisait un peu la comtesse, c'était l'intérêt même qu'avait le geô lier à ce que cette fuite réussit. Cent ans de fidélité ne donnaient pas à cet homme ce qui lui rapportait un quart-d'heure de trahison. Dix fois, la comtesse se demanda pourquoi elle avait tant tardé en fixant cette fuite à quarante-huit heures, au lieu de la fixer à vingtquatre. Il lui semblait que ces vingt-quatre dernières heures ne s'écouleraient jamais, ou amèneraient pendant leur durée quelque catastrophe qui ferait échouer le plan, si bien conçu et si ingénieux qu'il fût. Le temps s'écoula mesuré par la main de l'Éternité. Les heures sonnèrent avec leur impassibilité ordinaire. Enfin arriva celle de se rendre à la prison. En présence de la comtesse, la voiture fut chargée de tous les objets nécessaires à la fuite du comte, pour qu'il ne fût pas obligé de s'arrêter en route. Deux chevaux avaient été conduits au delà de Pavie pour qu'il pût faire une trentaine de lieues sans éprouver de retard. À onze heures, la voiture serait attelée ; à minuit, elle attendrait à l'endroit convenu. Une fois hors de danger, le fugitif préviendrait la comtesse, et celle-ci irait le rejoindre partout où il serait. L'heure sonna. En face de l'exécution, la comtesse trouvait alors qu'elle était venue bien vite. Elle prit sa petite fille par la main et s'achemina vers la prison. Pendant le trajet, une crainte l'agita ; c'est que, comme le laissez-passer avait déjà plus de huit jours de date, on ne refusât de la laisser communiquer avec son mari. » La comtesse se trompait. Elle fut sans difficulté aucune introduite près du prisonnier. On ne lui avait rien dit de trop et, à la façon dont un homme de la condition du comte était traité, il n'y avait pas à se faire illusion sur le sort qui l'attendait. L'ambassa- deur du roi de France avait une chaîne au pied comme un vil forçat. L'entrevue eût été bien douloureuse, si la fuite n'eût pas été imminente et certaine. Pendant cette entrevue, tout ce qui n'était point encore arrêté le fut définitivement. » Le comte était résolu à tout ; il savait qu'il n'avait point de quartier à attendre. L'empereur avait positivement demandé sa mort... Emmanuel Philibert fit un mouvement. -Vous êtes sûr de ce que vous dites là, monsieur, demanda-t- il avec sévérité ? C'est une grave accusation, savez-vous, que celle que vous portez contre un aussi grand prince que l'empereur Charles Quint ! -Votre altesse ordonne-t-elle que je m'arrête, ou permet-elle que je poursuivre ? -Poursuivez. Mais pourquoi ne pas répondre d'abord à ma question ? -Parce que la suite de mon récit rendra, à ce que je présume, cette réponse inutile. -Continuez donc, monsieur, dit Emmanuel Philibert. XII Ce qui se passait dans un cachot de la forteresse de Milan pendant la nuit du 14 au 15 novembre 1534 -À neuf heures moins quelques minutes, reprit Odoardo, le geôlier vint prévenir la comtesse qu'il était temps de se retirer. On allait changer les sentinelles et il était bon que la sentinelle qui l'a- vait vue entrer la vît sortir. La séparation fut cruelle, et cependant on devait dans trois heures se revoir encore, et bientôt être réunis pour ne plus se quitter. L'enfant jetait des cris douloureux, et ne voulait pas abandonner son père. La comtesse l'emporta presque de force. On repassa devant la sentinelle, et le geôlier, la femme et l'enfant s'enfoncèrent dans les profondeurs les plus obscures de la cour. De l'endroit où ils étaient, avec des précautions infinies, ils parvinrent à gagner, sans être vus, la maison du geôlier. Une fois là, on enferma la comtesse et sa fille dans un cabinet, en leur enjoignant de ne pas prononcer une seule parole, de ne pas faire un seul mouvement, quelque inspecteur pouvant, d'un moment à l'autre, entrer chez le geôlier. La comtesse et l'enfant se tinrent immobiles et muettes ; un mouvement hasardé, une parole dite à demi-voix, il n'en fallait pas davantage pour ôter la vie à un mari et à un père. » Les trois heures qui la séparaient encore de minuit parurent aussi longues à la comtesse que lui avaient paru les quarante huit heures qui venaient de s'écouler. Enfin le geôlier rouvrit la porte. » -Venez, dit-il si bas que la comtesse et sa fille devinèrent au souffle qui passait, non pas ce que cet homme disait, mais ce qu'il avait l'intention de dire. » La mère n'avait pas voulu quitter son enfant pour que son père, en fuyant, pût lui donner un dernier baiser. D'ailleurs, il y a des moments où pour un empire on ne se séparerait de ce que l'on aime. » Savait-elle ce qui allait arriver, cette pauvre mère qui disputait la vie de son mari aux bourreaux ! Ne pouvait-elle pas, elle aussi, être forcée de fuir, soit avec le comte, soit de son côté ! Et si elle devait fuir, était-il possible qu'elle partît sans son enfant ? » Le geôlier tira le lit : une ouverture de deux pieds et demi de hauteur et de deux pieds de largeur était pratiquée derrière. » C'était plus qu'il n'en fallait pour faire évader les uns après les autres tous les prisonniers de la forteresse. Précédées par le geôlier, la mère et l'enfant entrèrent dans le premier cachot. Après leur passage, la femme du geôlier repoussa contre la muraille le lit où dormait un petit garçon de quatre ans. Le geôlier, comme je l'ai dit, avait le clef de ce premier cachot ; il en ouvrit la porte dont il avait eu soin de graisser la serrure et les gonds, et l'on se trouva dans le cachot du comte. Celui-ci, une heure auparavant, avait reçu une lime pour scier sa chaîne, mais inhabile à ce travail, craignant d'ailleurs d'être entendu par la sentinelle qui se promenait dans le corridor, il était à peine à la moitié de son travail. Le geôlier prit la lime à son tour, et tandis que le comte serrait sa femme et son enfant entre ses bras, il se mit à limer la chaîne. Tout à coup, il releva la tête et resta un genou en terre, le corps appuyé sur la main qui tenait la lime, l'autre main étendue dans la direction de la porte et écoutant. Le comte voulut l'interroger. » -Silence, dit-il, il se passe quelque chose d'inaccoutumé dans la forteresse ! » » -Oh mon Dieu ! » murmura la comtesse effrayée. » -Silence ! répéta le geôlier. » Tout le monde se tut, les respirations suspendues semblaient arrêtées pour toujours. Les quatre personnages simulaient un groupe de bronze représentant toutes les nuances de la crainte, depuis l'étonnement jusqu'à la terreur. On entendait un bruit lent et prolongé qui allait s'approchant : c'était celui de plusieurs personnes en marche ; à la façon mesurée dont retombaient les pas, on comprenait que parmi ces personnes il y avait un certain nombre de soldats. » -Venez, dit le geôlier, en prenant à bras le corps la comtesse et sa fille et en les entraînant avec lui, venez ! C'est sans doute quelque visite de nuit, quelque ronde du gouverneur ; mais en tout cas, vous ne devez pas être vues. Les visiteurs sortis du cachot de monsieur le comte, si toutefois ils entrent dans son cachot, nous reprendrons la besogne où nous l'avons laissée. » La comtesse et sa fille n'opposèrent qu'une faible résistance ; d'ailleurs le prisonnier lui-même les poussait vers la porte. Elles franchirent cette porte suivies du geôlier qui la referma derrière elles. Comme je l'ai dit à votre altesse, il y avait à ce second cachot une ouverture grillée qui donnait sur le premier et par laquelle, grâce à l'obscurité et au rapprochement des barreaux, on pouvait tout voir sans être vu. » La comtesse tenait sa fille entre ses bras. La mère et l'enfant, respirant à peine, collèrent leur visage aux barreaux pour voir ce qui allait se passer. » L'espérance qu'un instant on avait eue, que les nouveaux arrivants n'avaient point affaire au comte, venait de s'évanouir. Le cortège s'était arrêté à la porte du cachot et l'on entendait la clef grincer dans la serrure. La porte s'ouvrit. Au spectacle qui s'offrit à ses yeux, la comtesse fut sur le point de jeter un cri de terreur ; mais on eût dit que le geôlier devinait ce cri. » -Pas un mot, madame ! pas une syllabe ! pas un geste, quoi qu'il arrive ! ou... » » Il chercha quelle menace il pouvait faire à la comtesse pour lui imposer silence, et tirant de sa poitrine une lame étroite et aiguë : » -Ou je poignarde votre enfant, » dit-il. » -Malheureux ! » balbutia la comtesse. » -Oh ! répondit le geôlier, chacun est ici pour sa vie, et celle d'un pauvre geôlier, aux yeux de ce pauvre geôlier, vaut celle d'une noble comtesse ! » La comtesse mit une main sur la bouche de sa fille afin que l'enfant se tût. Quant à elle, après la menace du geôlier, elle était bien sûre de ne pas laisser échapper un souffle. » Voici ce que la comtesse avait vu de l'autre côté de la porte, et ce qui lui avait arraché ce cri étouffé par la menace du geôlier. » D'abord, deux hommes vêtus de noir et tenant chacun une torche à la main. Derrière eux, un homme portant un parchemin déroulé au bas duquel pendait un grand sceau de cire rouge. Derrière cet homme, un autre homme, masqué, enveloppé dans un manteau brun. Derrière l'homme masqué, un prêtre... Ils entrèrent un à un dans le cachot sans que la comtesse trahît son émotion par un mot ou par un geste ; et cependant, au fur et à mesure qu'ils entraient, la pauvre femme voyait se dessiner dans la pénombre du corridor un groupe bien autrement sinistre ! En face de la porte était un homme vêtu mi-partie de noir et de rouge, les deux mains appuyées sur la poignée d'une longue et large épée droite et sans fourreau ; derrière lui, six frères de la Miséricorde, vêtus de cagoules noires avec des ouvertures aux yeux seulement, portaient une bière sur les épaules ; enfin, au dessus de tout cela, on voyait luire le bout des mousquets d'une dizaine de soldats rangés le long du mur. Les deux hommes tenant des torches, l'homme tenant un parchemin, l'homme masqué et le prêtre entrèrent, comme je l'ai dit, dans le cachot. Puis la porte se referma, laissant en dehors le bourreau, les frères de la Miséricorde et les soldats. » Le comte était debout appuyé au mur sombre de la prison sur lequel se détachait sa tête pâle. Son oeil cherchait, derrière les barreaux de la porte, à croiser un regard avec les yeux effarés qu'il ne voyait pas, mais qu'il devinait collés à ces barreaux. L'apparition, si inattendue et si muette qu'elle fût, ne lui laissait pas de doute sur le sort qui lui était destiné. D'ailleurs, eût-il eu le bonheur de douter, ce doute n'eût pas été de longue durée. » Les deux hommes portant des torches se placèrent l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. L'homme masqué et le prêtre restèrent près de la porte. L'homme tenant un parchemin s'avança : » -Comte, demanda-t-il, croyez-vous être bien avec Dieu ? » -Aussi bien qu'on peut l'être, répondit le comte d'une voix calme, « quand on n'a rien à se reprocher... » -Tant mieux ! reprit l'homme au parchemin, car vous êtes condamné et je viens vous lire votre sentence de mort. » -Prononcée par quel tribunal ? demanda le comte avec ironie. » -Par la toute puissante justice du duc. » -Sur quelle accusation ? » -Sur celle du très-auguste empereur Charles Quint. » -C'est bien, je suis prêt à entendre la sentence. » -À genoux, comte, c'est à genoux qu'il convient qu'un homme près de mourir entende l'arrêt qui le condamne. » -Quand il est coupable, oui, mais non pas quand il est innocent. » -Comte, vous n'êtes pas en dehors de la loi commune, à genoux ou nous serons contraints d'employer la force. » -Essayez, dit le comte. » -Laissez-le debout, dit l'homme masqué ; qu'il se signe seulement afin de se mettre sous la protection du seigneur ! » Le comte tressaillit au son de cette voix. » -Duc Sforza, dit-il en se tournant vers l'homme masqué, je te remercie. » -Oh ! mais si c'est le duc, murmura la comtesse, on pourrait peut être obtenir qu'il fasse grâce. » -Silence, madame, si vous tenez à la vie de votre enfant ! » dit tout bas le geôlier. » La comtesse poussa un gémissement qui fut entendu du comte et le fit tressaillir. Il hasarda un geste de la main qui voulait dire "courage !" puis, comme l'y avait invité l'homme masqué : » -Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, » dit-il tout haut en se signant. » -Amen ! murmurèrent les assistants. » Alors l'homme au parchemin commença de lire la sentence. Elle était rendue au nom du duc Francesco Maria Sforza, à la requête de l'empereur Charles Quint, et elle condamnait Francesco Maraviglia, agent du roi de France, à être exécuté la nuit dans son cachot, comme traître, espion et divulgateur de secrets d'État. » Un second gémissement parvint à l'oreille du comte, gémissement si faible que lui seul pouvait, non pas le percevoir, mais le deviner. » Il tourna son regard du côté d'où venait ce souffle douloureux. » -Tout inique qu'est la sentence du duc, je la reçois, dit-il sans trouble et sans colère ; « cependant, comme l'homme qui ne peut plus défendre sa vie doit encore défendre son honneur, j'ap- pelle de a sentence du duc. » -Et à qui ? demanda l'homme masqué. » -À mon maître et à mon roi François Ier d'abord, et ensuite, à l'avenir et à Dieu ! à Dieu dont relèvent tous les hommes et particulièrement les princes, les rois et les empereurs. » C'est le seul tribunal auquel tu te recommandes ? dit l'homme masqué. » -Oui, répondit le comte, et je t'assigne à comparaître devant ce tribunal, duc Francesco Maria Sforza ! » -Et quand cela ? reprit l'homme masqué. » -Dans le même terme que Jacques Molay, grand-maître des Templiers, assigna son juge, c'est-à-dire dans un an et un jour. Nous sommes aujourd'hui au 15 novembre 1534 ; ainsi au 16 novembre 1535, duc Francesco Maria Sforza, tu m'entends ? » Et il étendit la main vers l'homme masqué en signe à la fois d'assignation et de menace. Sans le masque qui couvrait son visage, on eût vu certainement la pâleur du duc, car c'était lui à n'en pas douter qui assistait ainsi à l'agonie de sa victime. Un instant, ce fut le condamné qui triompha et le juge qui trembla devant lui. » -C'est bien, dit le duc, tu as un quart-d'heure à passer avec ce saint homme avant de subir ton jugement. Et il montra le prêtre. Tâche d'avoir fini dans un quart-d'heure, car il ne t'est pas accordé une minute de plus. » Puis se tournant vers l'homme de Dieu : » -Mon père, dit-il, faites votre devoir. » Et il sortit emmenant les deux porteurs de torches et l'homme au parchemin. » Mais, derrière lui, il laissa la porte toute grande ouverte afin que sa vue et celle des soldats pussent plonger dans l'intérieur du cachot et suivre chaque mouvement du condamné dont il s'était éloigné par respect pour la confession, de manière à être hors de la portée de la voix. » Un nouveau soupir passa à travers les barreaux et alla effleurer le coeur palpitant du condamné. La comtesse avait espéré que la porte se refermerait sur lui et le prêtre, et qui sait peut-être alors, à force de supplications et de larmes, en voyant à ses genoux une femme priant pour son mari, une enfant priant pour son père, peut-être l'homme de Dieu eût-il consenti à détourner la tête et à laisser fuir le comte. » C'était la suprême espérance de ma pauvre mère, elle lui échappa. » Emmanuel Philibert tressaillit. Parfois, il oubliait que ce récit lui était fait par un fils qui lui racontait les derniers moments de son père. Il lui semblait seulement lire quelques pages d'une légende terrible. Puis, tout-à-coup, un mot le rappelait à la réalité et lui faisait comprendre que le récit ne sortait pas de la plume d'un froid historien, mais qu'il tombait de la bouche d'un fils, chronique vivante de l'agonie de son père. -C'était la suprême espérance de ma pauvre mère, elle lui échappa, reprit Odoardo arrêté un moment dans son récit par le mouvement qu'il avait vu faire à Emmanuel. Car, continua-t-il, de l'autre côté de la porte, éclairé par les deux torches et par la lueur des lampes fumeuses du corridor, demeurait le spectacle funèbre, terrible comme une vision, mortel comme la réalité. Le prêtre seul était resté près du comte, je vous l'ai dit. Le comte, sans s'inquié- ter de quelle part le dernier consolateur lui était envoyé, s'age- nouilla devant lui. Alors commença la confession. Confession étrange dans laquelle celui qui allait mourir ne semblait pas songer à lui-même et ne se préoccupait que des autres, où les paroles qui paraissaient dites au prêtre étaient en réalité adressées à la femme et à l'enfant, et ne montaient à Dieu qu'après avoir passé par le coeur d'une mère et de sa fille ! » Ma soeur seule, si elle vit encore, pourrait dire les larmes avec lesquelles cette confession fut reçue, car moi je n'étais pas là, car moi, joyeux enfant, ignorant ce qui se passait à trois cents lieues de moi, je jouais, je riais, je chantais peut-être en ce moment même où mon père, au seuil de la mort, parlait de son fils absent à ma mère et à ma bonne soeur en larmes. » Oppressé par ce souvenir, Odoardo s'interrompit un instant, puis il reprit en étouffant un soupir : -Le quart-d'heure fut bientôt passé. L'homme masqué suivait, une montre à la main, les progrès de la confession sur le visage du prêtre et du patient, puis, quand les quinze minutes furent écoulées. » -Comte, dit-il, le temps qu'il t'a été donné de demeurer parmi les vivants est expiré. Le prêtre a fini sa besogne. C'est au bourreau de faire la sienne. » Le prêtre donna l'absolution au comte et se leva. Puis, en lui montrant le crucifix, il recula vers la porte, tandis que du même pas que reculait le prêtre s'avançait le bourreau. Le comte était resté à genoux. » -As-tu quelque recommandation suprême à adresser au duc Sforza ou à l'empereur Charles Quint ? demanda l'homme masqué. » -Je n'ai de recommandation à adresser qu'à Dieu, répondit le comte. » -Alors tu es prêt ? demanda le même homme. » -Tu le vois puisque je suis à genoux. » En effet, le comte était à genoux, le visage tourné vers les barreaux de cette porte sombre, à travers lesquels le regardaient sa femme et son enfant. Sa bouche, qui semblait continuer de prier, leur envoyait des paroles d'amour, ce qui était encore une dernière prière. » -Si vous ne voulez pas que ma main vous souille, comte, dit une voix derrière le patient, rabattez vous-même le col de votre chemise. Vous êtes gentilhomme et je n'ai le droit de vous toucher qu'avec le tranchant de mon épée. » Le comte, sans répondre, rabattit sa chemise jusque sur ses épaules et resta le col découvert. » -Recommandez-vous à Dieu ! dit le bourreau. » -Seigneur bon et miséricordieux, dit le comte, Seigneur tout puissant, je remets mon âme entre tes mains ! » Il avait à peine achevé le dernier mot que l'épée de l'exécuteur flamboya et siffla dans les ténèbres, pareille à un éclair, et que la tête du patient, détachée de ses épaules alla, comme par un dernier élan d'amour, frapper en roulant le bas de la porte grillée. » Un cri sourd se fit entendre en même temps que le bruit d'un corps qui tombait à la renverse. » Mais ce cri, les assistants crurent que c'était le dernier râle du patient ; le bruit de ce corps, ils pensèrent que c'était celui que faisait le cadavre en se couchant sur la dalle du cachot. » -Pardon, monseigneur, dit Odoardo en s'interrompant ; mais si vous voulez savoir le reste, il faudrait me faire donner un verre d'eau, car je me sens défaillir. Et, en effet, Emmanuel Philibert, voyant pâlir et chanceler celui qui venait de lui raconter cette terrible histoire, s'élança pour le soutenir, le fit asseoir sur une pile de coussins et lui présenta luimême le verre d'eau qu'il demandait. La sueur coulait sur le front du prince, et, soldat habitué aux champs de bataille, il semblait aussi près de s'évanouir que le mal heureux auquel il portait secours. Au bout de cinq minutes, Odoardo revint à lui. -Voulez-vous en savoir davantage, monseigneur, demanda-t- il ? -Je veux savoir tout, monsieur, dit Emmanuel ; de pareils récits sont de grands enseignements pour les princes qui doivent régner un jour. -Soit, dit le jeune homme, d'ailleurs le plus terrible est passé. Il sécha du creux de sa main son front couvert de sueur, et peutêtre aussi en même temps, ses yeux mouillés de larmes et continua : -Lorsque ma mère reprit ses sens, tout avait disparu comme une vision, et elle put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve, si elle ne se fût pas retrouvée couchée sur le lit du concierge. De si terribles recommandations avaient été faites par elle à ma soeur de ne pas pleurer, de peur que ses sanglots ne fussent entendus, que, quoique la pauvre enfant crût avoir perdu tout à la fois son père et sa mère, elle regardait celle-ci avec de grands yeux effarés d'où coulaient des larmes ; mais ces larmes continuaient de couler des yeux de l'enfant aussi silencieuses pour la mère qu'elles l'avaient été pour le père. Le geôlier n'était plus là ; il ne restait que sa femme. Elle eut pitié de la comtesse, elle lui fit mettre un de ses vêtements ; elle habilla ma soeur d'un des habits de son fils et, au point du jour, elle sortit avec elles et les conduisit jusque sur la route de Novare ; puis là, elle donna deux ducats à la comtesse et la recommanda à Dieu. » Ma pauvre mère semblait poursuivie par une vision terrible. » Elle ne songea ni à rentrer au palais pour prendre de l'argent, ni à s'informer de la voiture qui devait emmener le comte : elle était folle de terreur. Son seul souci était de fuir, de traverser la frontière, de quitter les terres du duc Sforza. Elle disparut avec son enfant du côté de Novare, et l'on n'entendit plus parler d'elle... Qu'est devenue ma mère ? Qu'est devenue ma soeur ? Je n'en sais rien. La nouvelle de la mort de mon père m'arriva à Paris. Ce fut le roi lui-même qui me l'apprit, en m'annonçant que sa protection ne me manquerait pas et qu'une guerre allait venger l'assassinat du comte. » Je demandai au roi la permission de l'accompagner. La fortune commença par favoriser les armes de la France : nous traversâmes les États du duc votre père, dont le roi s'empara, puis nous arrivâmes à Milan. » Le duc Sforza s'était réfugié à Rome près du pape Paul III. » On fit des recherches sur le meurtre de mon père, mais il fut impossible de retrouver aucun de ceux qui avaient assisté à ce meurtre, ou qui y avaient participé. Trois jours après l'exécution, le bourreau était mort subitement. On ignorait le nom de l'huissier qui avait lu la sentence. Le prêtre qui avait reçu la confession du condamné était inconnu. Le geôlier, sa femme et son fils avaient pris la fuite. » Ainsi, malgré mes recherches, je ne pus pas même découvrir où reposait le corps de mon père. Vingt ans s'étaient écoulés depuis ces recherches inutiles, lorsque je reçus une lettre datée d'Avi- gnon. » Un homme qui se contentait de signer avec une initiale m'in- vitait à me rendre immédiatement à Avignon, si je voulais avoir des révélations sûres et entières touchant la mort de mon père, le comte Francesco Maraviglia. Il me donnait le nom et l'adresse d'un prêtre qui avait mission de me conduire près de lui, si je me rendais à cette invitation. » Ce que m'offrait cette lettre, c'était le désir de toute ma vie. Je partis à l'instant même. J'allai droit chez le prêtre ; le prêtre était prévenu. Il me conduisit chez l'homme qui m'avait écrit. C'était le geôlier de la forteresse de Milan. Voyant mon père mort, et sachant l'endroit où attendait la voiture avec les cent mille ducats, le mauvais esprit l'avait tenté. Il avait déposé ma mère sur le lit, en la recommandant à sa femme, puis il était descendu au moyen de l'échelle de cordes ; il avait été rejoindre le cocher qui attendait sur son siège, s'était glissé jusqu'auprès de lui, disant qu'il venait au nom de mon père, l'avait poignardé, et, après l'avoir jeté dans un fossé, avait continué son chemin en emmenant la voiture. » Une fois hors de la frontière, il avait pris la poste, avait gagné Avignon, avait vendu la voiture, et comme personne n'avait jamais rien réclamé de ce qu'elle contenait, il s'était approprié les cent mille ducats ; puis il avait écrit à sa femme et à son fils de venir le rejoindre. » Mais la main de Dieu était sur cet homme. Sa femme mourut d'abord, puis, après dix ans de langueur, le fils alla rejoindre la mère ; enfin, il sentit que son tour allait bientôt venir d'aller rendre à Dieu compte de ce qu'il avait fait pendant son passage sur cette terre. C'était à cet appel d'en haut qu'il s'était repenti et avait songé à moi. Vous comprenez dès lors dans quel but il voulait me voir. » C'était pour me tout raconter, pour me demander mon pardon, non pas de la mort de mon père, car il n'était pour rien dans cette mort, mais de l'assassinat du cocher, mais du vol des cent mille ducats. Quant à l'homme assassiné, il n'y avait point de remède au crime, l'homme était mort. » Mais, quant aux cent mille ducats, il en avait à Villeneuve-les- Avignon acheté un château et une terre magnifique du revenu de laquelle il vivait. » Je commençai par me faire raconter tous les détails de la mort de mon père, non pas une fois mais dix fois. Au reste, cette nuit lui avait parue si terrible à lui-même qu'aucun incident ne lui était échappé, comme s'il se fût passé la veille. Malheureusement, de ma mère et de ma soeur, il ne savait rien que ce que lui en avait dit sa femme qui les avait perdues de vue toutes deux sur la route de Novare. Elles seront mortes de fatigue ou de faim. » J'étais riche et n'avais point besoin de cette augmentation de fortune ; mais un jour pouvait arriver où reparaîtrait, soit ma mè re, soit ma soeur. Ne voulant pas déshonorer cet homme par un aveu public de mon crime, je lui fis faire une donation de ce château et de cette terre à la comtesse Maraviglia et à sa fille ; puis, autant qu'il était en moi et dans la mesure des pouvoirs que j'avais reçus du Seigneur, je lui pardonnai. » Mais là se borna ma miséricorde. Francesco Maria Sforza était mort en 1535, un an et un jour après l'assignation qui lui avait été donnée par mon père de comparaître au tribunal de Dieu. Il n'y avait donc pas à s'occuper de celui-là : celui-là était puni de sa faiblesse, sinon de son crime. » Mais restait l'empereur Charles Quint, l'empereur au faîte du pouvoir, au sommet de la gloire, au comble des prospérités. C'était celui-là qui était demeuré impuni ; ce fut celui-là que je résolus de frapper. » Vous me direz que les hommes qui portent sceptre et couronne ne sont justiciables que de Dieu, mais parfois Dieu semble oublier. » C'est aux hommes alors de se souvenir ; je me suis souvenu, voilà tout. Seulement, j'ignorais que l'empereur portât sous ses habits une cotte de mailles. Lui aussi se souvenait. Vous avez voulu savoir qui j'étais et pourquoi j'avais commis ce crime. Je suis Odoardo Maraviglia et j'ai voulu tuer l'empereur parce qu'il a fait nuitamment assassiner mon père, et mourir de fatigue et de faim ma mère et ma soeur. » J'ai dit. Maintenant, monseigneur, vous savez la vérité. J'ai voulu tuer, je mérite d'être tué ; mais je suis gentilhomme et je réclame la mort d'un gentilhomme. » Emmanuel Philibert inclina la tête en signe d'assentiment. -C'est juste, dit-il, et votre demande vous sera accordée... Désirez-vous rester libre jusqu'à l'heure de l'exécution ? J'entends par rester libre, ne pas être lié. -Que faut-il faire pour cela ? -Me donner votre parole de ne pas essayer de fuir. -Vous l'avez déjà. -Me la renouveler, alors. -Je vous la renouvelle ; seulement, hâtez-vous. Le crime est public, l'aveu est complet. À quoi bon me faire attendre ? -Ce n'est point à moi de fixer l'heure de la mort d'un homme. Il sera fait sur ce point selon le bon plaisir de l'empereur Charles Quint. Puis, appelant le sergent : -Conduisez monsieur à une tente particulière, dit-il, et que rien ne lui manque ! Une seule sentinelle suffira pour le garder, j'ai sa parole de gentilhomme. Allez ! Le sergent sortit emmenant le prisonnier. Emmanuel Philibert le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fut sorti de sa tente. Alors, comme il crut entendre un faible bruit derrière lui, il se retourna. Leona se tenait debout au seuil du second compartiment dont la tapisserie était retombée derrière elle. C'était le bruit qu'avait fait cette tapisserie en retombant qui avait attiré l'attention d'Emmanuel Philibert. Leona avait les mains jointes, son visage portait la trace des larmes qu'elle venait sans doute de verser au récit du prisonnier. -Que veux-tu ? demanda le prince. -Je veux te dire, Emmanuel, répondit Leona, je veux te dire qu'il est impossible que cet homme meure. Le visage d'Emmanuel Philibert se rembrunit. -Leona, dit le prince, tu n'as pas réfléchi à ce que tu demandes. Ce jeune homme a commis un crime horrible, sinon par le fait, du moins par l'intention. -N'importe, dit Leona en jetant ses deux bras au cou du prince, je te répète que ce jeune homme ne mourra pas ! -L'empereur prononcera sur son sort, Leona. Ce que je puis faire, la seule chose que je puisse faire même, c'est de tout rapporter à l'empereur. -Et moi je te dis, mon Emmanuel, que lorsque l'empereur condamnerait ce jeune homme au dernier supplice, tu obtiendrais sa grâce, n'est-ce pas ? -Leona, tu me crois sur l'empereur un pouvoir que je n'ai pas. Il faut que la justice impériale suive son cours. Si elle condamne... -Dût-elle condamner, il faut qu'Odoardo Maraviglia vive ; entends-tu bien ? Il le faut, mon Emmanuel bien-aimé. -Et pourquoi cela le faut-il ? -Parce que, reprit Leona, parce que c'est mon frère. Emmanuel jeta un cri d'étonnement. Cette femme mourante de fatigue et de faim au bord de la Sésia, cet enfant gardant obstinément le secret de sa naissance et de son sexe, ce page refusant le diamant de Charles Quint, tout lui était expliqué par ces trois mots que Leona venait de laisser échapper sur Odoardo Maraviglia : « C'est mon frère ! » XIII Le démon du midi En même temps que la scène que nous venons de raconter se passait sous la tente d'Emmanuel Philibert, un grand événement annoncé par les fanfares des trompettes et les vivats des soldats mettait en rumeur tout le camp impérial. Une petite troupe de cavaliers avait été signalée du côté de Bruxelles ; on avait envoyé des coureurs au devant de cette troupe, et les coureurs étaient revenus au galop, faisant de grands signes de joie et annonçant que le chef de la cavalcade n'était autre que le fils unique du très-auguste empereur, Philippe, prince d'Espagne, roi de Naples et mari de la reine d'Angleterre. Au bruit des fanfares, aux vivats des premiers qui aperçurent le prince, chacun sortit des tentes, et se précipita sur le passage de l'auguste arrivant. Philippe était monté sur un beau cheval blanc qu'il manoeuvrait avec assez de grâce. Il était vêtu d'un manteau violet et d'un pourpoint noir, double couleur de deuil chez les rois, de trousses violettes comme le manteau, chaussé de grandes bottes de buffle et coiffé d'un petit tocquet noir, comme on les portait à cette époque, entouré vers sa coiffe d'une torsade de soie, et orné d'une plume noire. Il avait au cou le collier de la toison d'or. C'était alors un homme de vingt-huit ans, de taille moyenne, plutôt gras que maigre, aux joues un peu bouffies, garnies d'une barbe blonde, à la bouche serrée, rarement souriante, au nez droit, aux yeux tremblants sous leurs paupières, comme ceux des lièvres. Quoiqu'il fût plutôt beau que laid, l'ensemble de sa physionomie n'avait rien de sympathique, et l'on comprenait que, sous ce front plissé avant l'âge, il s'agitait plus de sombres que de riantes pensées. L'empereur avait une grande tendresse pour lui. Comme il avait aimé sa mère, il aimait son fils ; mais, au moment où une caresse allait rapprocher leurs deux coeurs, il avait toujours senti celui du prince d'Espagne enveloppé de cette couche de glace qui n'avait jamais fondu dans aucun embrassement. Parfois, quand il y avait longtemps qu'il n'avait vu son fils, quand il avait perdu des yeux la pensée cachée derrière le regard troublé et clignotant du jeune prince, il s'inquiétait de quel côté le ténébreux mineur éternellement occupé d'entrées souterraines menait la sape de son ambition. Était-ce contre leurs ennemis communs ? Était-ce contre lui-même ? Et dans le doute de son coeur, il laissait alors échapper de ces terribles paroles, comme il en avait dit le matin même à Emmanuel Philibert à propos du prisonnier. La naissance du jeune prince avait été sombre, comme devait être sa vie. Il y a de lugubres aurores qui se reflètent sur toute une journée. L'empereur avait reçu la nouvelle de sa naissance qui avait eu lieu le mardi 31 mai 1527, en même temps que celle de la mort du connétable de Bourbon, du sac de Rome et de la captivité du pape Clément VII. Toute réjouissance avait donc été défendue à l'occasion de cette naissance, de peur qu'elle ne fît contraste avec le deuil de la chrétienté. Un an après seulement, le loyal rejeton avait été reconnu prince d'Espagne. Alors, il y avait eu de grandes fêtes, mais l'enfant qui devenu homme devait faire verser tant de larmes, l'enfant, pendant ces fêtes, n'avait fait que pleurer. Il venait d'atteindre sa seizième année, lorsque l'empereur, voulant essayer de lui à la guerre, le chargea de faire lever aux Français, commandés par le Dauphin, le siège de Perpignan ; mais pour qu'il ne courût risque d'aucun échec dans cette entreprise, on l'a- vait fait accompagner de six grands d'Espagne, de quatorze barons, de huit cents gentilshommes, de deux mille chevaux et de cinq mille hommes de pied. Contre un pareil renfort de troupes fraîches, il n'y avait rien à faire. Les Français levèrent le siège, et l'Infant d'Espagne débuta dans la carrière militaire par une victoire. Mais, d'après le compte qu'il s'était fait rendre de cette campagne, l'empereur Charles Quint avait facilement reconnu que les instincts de son fils n'étaient point belliqueux ; il avait donc réservé pour lui-même les hasards de la guerre et les diverses fortunes des batailles, laissant à l'héritier de sa puissance l'étude de la politique pour laquelle il semblait plus spécialement né. À seize ans, le jeune prince avait fait de tels progrès dans ce grand art du gouvernement, que Charles Quint n'hésita point à le nommer gouverneur de tous les royaumes d'Espagne. En 1543, il avait épousé Dona Maria de Portugal, sa cousine germaine, née la même année que lui, le même jour que lui, et la même heure que lui. Il en avait eu un fils, Don Carlos, héros d'une lamentable histoire et de deux ou trois tragédies. Ce fils était né en 1545. Enfin, en 1548, Philippe avait, pour visiter l'Italie, quitté Barcelone au milieu d'une effroyable tempête qui avait dispersé la flotte de Doria et l'avait forcée de rentrer momentanément dans le port ; puis, avec un vent contraire, il avait tenté de nouveau le voyage, avait abordé à Gênes, de Gênes avait gagné Milan, exploré le champ de bataille de Pavie, s'était fait montrer la place même où François Ier avait rendu son épée, avait mesuré des yeux la profondeur du fossé où avait failli s'ensevelir la monarchie française ; puis, toujours silencieux et taciturne, il avait quitté Milan, traversé l'Italie centrale et était venu rejoindre l'empereur à Worms. Alors Charles Quint, flamand de naissance et de coeur, l'avait présenté à ses compatriotes de Namur et de Bruxelles. À Namur, Emmanuel Philibert l'avait reçu et lui avait fait les honneurs de la ville. Les deux cousins s'étaient embrassés tendrement en se rencontrant, puis Emmanuel lui avait donné le spectacle d'une petite guerre, à laquelle, bien entendu, Philippe n'avait pris aucune part. Les fêtes ne furent pas moins somptueuses à Bruxelles qu'à Namur. Sept cents princes, barons et gentilshommes vinrent recevoir hors des portes l'héritier de la plus grande monarchie du monde. Puis cet héritier bien vu, bien reconnu, son père le renvoya en Espagne. Emmanuel Philibert l'accompagna jusqu'à Gênes. Ce fut pendant ce voyage que le prince de Piémont vit pour la dernière fois son père. Trois ans après le retour de Philippe en Espagne, le roi Edouard VI d'Angleterre était mort, laissant la couronne à sa soeur Marie, fille de Catherine, cette tante de l'empereur que l'empereur aimait tant qu'il avait appris l'anglais, disait-il, rien que pour lui parler. La nouvelle reine était pressée de choisir un mari. Elle avait qua- rante-six ans ; par conséquent, pas de temps à perdre. Charles Quint proposa son fils Philippe. Philippe était devenu veuf de cette charmante Dona Maria de Portugal qui n'avait vécu que l'âge des fleurs. Quatre jours après la naissance de Don Carlos, les femmes de la reine, curieuses de voir un magnifique autodafé de huguenots, avaient laissé la nouvelle accouchée seule, en face d'une table couverte de fruits. Ces fruits, on avait défendu à la malade d'en manger. Fille d'Ève sur tous les points, la pauvre princesse désobéit à la recommandation ; elle se leva, mordit à belles et jeunes dents, non pas dans une pomme, mais dans un melon, et, vingt-quatre heures après, elle était morte. Rien n'empêchait donc l'Infant Philippe d'épouser Marie Tudor, de lier l'Angleterre à l'Espagne, et, entre l'île du Nord et la péninsule du Midi, d'étouffer la France. C'était le grand but de cette union. Philippe avait deux concurrents à la main de sa cousine : 1) Le cardinal Polus, cardinal sans être prêtre, fils de Georges duc de Clarence, frère d'Edouard IV, cousin par conséquent de la reine au même degré à peu près que Philippe. 2) Le prince de Courtenay, neveu de Henry VIII, et par conséquent aussi proche parent que les deux autres de la reine Marie. Charles Quint commença par s'assurer l'appui de la reine Marie elle-même, et, sûr de cet appui qu'il avait conquis par l'influence du père Henry, confesseur de la royale veuve, il n'hésita point à agir. La princesse Marie était ardente catholique. Le titre de la sanglante Marie, que les uns après les autres lui ont donné tous les historiens d'Angleterre, en fait foi. L'empereur commença donc par écarter d'elle le prince de Courtenay, jeune homme de trente deux ans, beau comme un ange, brave comme un Courtenay, en l'accusant d'être un protecteur passionné de l'hérésie ; et en effet, la reine Marie remarqua que ceux de ses ministres qui lui conseillaient ce mariage étaient ceux qu'elle regardait comme entachés de cette fausse religion dont son père Henry VIII, pour n'avoir plus rien à faire désormais avec les évêques de Rome, comme il les appelait, s'était déclaré pape. Ce point bien arrêté dans l'esprit de la reine, le prince de Courtenay n'était plus à craindre. Restait le cardinal Polus, peut-être moins brave que Courtenay, mais aussi beau que lui et à coup sûr plus fort politique, élevé qu'il avait été à l'école des papes. Le cardinal Polus était d'autant plus à craindre, qu'avant d'être couronnée, Marie Tudor, avec ou sans intention, avait écrit au pape Jules III pour qu'il lui envoyât le cardinal Polus en qualité de légat apostolique, afin que celui-ci travaillât avec elle à la sainte oeuvre du rétablissement de la religion. Par bonheur pour Charles Quint, le pape, qui savait ce que Polus avait eu à souffrir sous Henry VIII et quels dangers il avait courus, hésita à envoyer tout d'abord, au milieu de la fermentation qui régnait en Angleterre, un prélat de cette considération. Il le fit donc précéder par Jean François Commendon, maître de la chambre. Mais c'était Polus et non Commendon que Marie avait demandé ; elle renvoya ce dernier, le priant de presser la venue du cardinal. Polus partit. Mais l'empereur avait ses espions à Rome ; il fut informé de ce départ, et comme le légat a latere devait traverser l'Allemagne et passer par Inspruck, Charles Quint donna l'ordre à Mendoza, qui commandait un corps de cavalerie dans cette ville, d'arrêter le cardinal Polus au passage, sous prétexte qu'il était trop proche parent de la reine pour lui donner des conseils désintéressés dans l'affaire de son mariage avec l'Infant Don Philippe. Mendoza était un vrai capitaine, comme il en faut aux princes en pareilles circonstances. Il ne connaissait que sa consigne. Sa consigne était d'arrêter le cardinal Polus, il l'arrêta et le retint prisonnier jusqu'à ce que les articles du contrat de mariage entre Philippe d'Espagne et Marie d'Angleterre fussent signés. Ces articles signés, on le relâcha. Polus prit son parti en homme de sens et remplit sa charge de légat a latere, non seulement près de Marie, mais encore près de Philippe. Un des articles portait que Marie Tudor, reine d'Angleterre, ne pouvait épouser qu'un roi. Ce n'était point un embarras pour Charles Quint ; il fit son fils Philippe roi de Naples. Ce succès consola un peu l'empereur attristé des deux échecs qu'il venait d'éprouver, l'un à Inspruck, où surpris la nuit par le duc Maurice, il s'était enfui si précipitamment qu'il ne s'était pas aperçu qu'il avait mis son baudrier, oubliant son épée ; l'autre devant Metz dont il avait été forcé de lever le siège, en laissant, dans les boues d'un dégel, ses canons, ses caissons, son matériel de guerre et le tiers de son armée. -Oh ! s'était-il écrié, la fortune me revient donc ? Enfin, le 24 juillet 1554, c'est-à-dire neuf mois avant l'époque où nous sommes arrivés, le jour même de la fête de saint Jacques, protecteur de l'Espagne, Marie d'Angleterre avait été unie à Philippe II. Celle qu'on devait appeler la tigresse du Nord avait épousé celui qu'on pouvait appeler le démon du Midi. Philippe était parti d'Espagne accompagné de vingt-deux bâti ments de guerre, montés par six mille hommes. Mais, avant d'en- trer dans le port de Hampton, il avait renvoyé tous ses vaisseaux afin de n'aborder en Angleterre qu'avec ceux que la reine Marie, sa fiancée, avait expédiés au devant de lui. Ceux-ci étaient au nombre de dix-huit. Ils étaient précédés du plus grand vaisseau que les Anglais eussent jamais construit et qui avait été lancé à la mer à cette occasion. Ces vaisseaux s'avancèrent à la rencontre du prince d'Espagne jusqu'à trois lieues dans la haute mer, et là, au milieu des décharges d'artillerie, au roulement des tambours, aux fanfares des clairons, Philippe passa de son bâtiment sur celui que lui envoyait sa fiancée. Il était suivi de soixante gentilshommes dont douze étaient grands d'Espagne ; quatre d'entre eux, l'amirante de Castille, le duc de Medina-Coeli, Ruy Gomez de Silva et le duc d'Albe, avaient chacun quarante pages et valets ; enfin, on compta, chose merveilleuse et qui ne s'était jamais vue, dit Gregorio Leti, historien de Charles V, que ces soixante seigneurs avaient entr'eux douze cent trente pages et estafiers. Les épousailles eurent lieu à Wincester. Ceux qui voudront savoir comment la reine Marie Tudor vint au devant de son fiancé, de quelle robe elle était vêtue, de quelle parure elle était ornée, de quelle forme était l'amphithéâtre surmonté de deux trônes qui attendaient les deux époux ; ceux qui voudront pénétrer plus avant encore et connaître la manière dont la messe fut célébrée, celle dont on se mit à table, celle enfin dont leurs majestés se levèrent si adroitement de table que, quoiqu'il y eut devant elles quantité de seigneurs et de dames, elles disparurent par une fausse porte et se retirèrent dans leur chambre, trouveront ces détails et bien d'autres encore dans l'historien que nous venons de citer. Quant à nous, si intéressants et surtout si pittoresques que soient ces détails, ils nous mèneraient trop loin et nous reviendrons au roi d'Angleterre et de Naples. Philippe II, qui après neuf mois de ma riage reparaissait sur le continent, et, au moment où l'on s'y attendait le moins, venait, comme nous l'avons dit, d'apparaître aux barrières du camp, salué par le roulement des tambours, par les fanfares des trompettes et par les vivats des soldats allemands et espagnols qui lui faisaient cortège. Charles Quint avait été prévenu un des premiers de l'arrivée inopinée de son fils, et joyeux de ce que Philippe n'eût (cela paraissait ainsi du moins) aucun motif de lui cacher sa présence dans les Flandres, puisqu'il le venait trouver dans son camp, il fit un effort et, appuyé sur le bras d'un de ses officiers, il se traîna jus- qu'à la porte de sa tente. Il y était à peine qu'il aperçut Don Philippe s'avançant vers lui avec cris, tambours et trompettes, comme s'il était déjà le maître et seigneur. -Allons, allons, murmura Charles Quint, Dieu le veut ! Mais dès qu'il aperçut son père, Philippe arrêta son cheval et mit pied à terre, puis s'approchant, les bras tendus, la tête découverte et inclinée, il se jeta aux pieds de l'empereur. Cette humilité chassa toute mauvaise pensée de l'esprit de Charles Quint. Il releva Philippe, le serra dans ses bras et, se retournant vers ceux qui avaient fait cortège au prince : -Merci, messieurs, dit-il, d'avoir deviné la joie qu'allait me causer la présence de mon fils bien-aimé et de me l'avoir annoncé d'avance par vos cris et vos vivats ! Puis à son fils : -Don Philippe, dit-il, il y a près de cinq ans que nous ne nous sommes vus, venez, nous devons avoir bien des choses à nous dire. Et, saluant toute cette foule, soldats et officiers assemblés devant sa tente, il s'appuya au bras de son fils et rentra dans le pavillon aux cris mille fois répétés de « Vive le roi d'Angleterre ! » et « Vive l'empereur d'Allemagne ! », de « Vive Don Philippe ! » et « Vive Charles Quint ! » En effet, comme l'avait présumé l'empereur, Philippe et lui avaient bien des choses à se dire. Et cependant, après que Charles Quint se fut assis sur le divan et que, refusant l'honneur de s'asseoir aux côtés de son père, Philippe se fut assis sur une chaise, il se fit un instant de silence. Ce fut Charles Quint qui rompit le premier le silence que Philippe gardait peut-être par respect pour son père. -Mon fils, dit l'empereur, il ne fallait pas moins que votre chère présence pour dissiper la mauvaise impression qu'ont produite sur moi les nouvelles reçues aujourd'hui. -L'une de ces nouvelles et la plus fatale de toutes m'est déjà connue comme vous pouvez le voir à mon habit, mon père, répondit Philippe ; nous avons eu le malheur de perdre, vous une mère, moi une aïeule. -Vous avez appris cette nouvelle en Belgique, mon fils ? Philippe s'inclina. -En Angleterre, sire, nous avons avec l'Espagne des communications tout à fait directes, tandis que le courrier que votre majesté a reçu a dû être forcé de venir par terre de Gênes ici, ce qui l'aura retardé. -En effet, dit Charles Quint, cela doit être ainsi ; mais à part ce sujet de douleur, mon fils, j'en ai un autre d'inquiétude. -Votre majesté voudrait-elle parler de l'élection du pape Paul IV et de la ligue qu'il a proposée au roi de France et qui doit être signée à cette heure ? Charles Quint regarda Don Philippe avec étonnement. -Mon fils, dit-il, est-ce encore un vaisseau anglais qui vous a aussi bien renseigné que vous l'êtes ? Le trajet est cependant long de Civitavecchia à Porthsmouth ! -Non, sire, la nouvelle nous est arrivée à travers la France. De là vient que j'ai pu la connaître avant vous. Les passages des Alpes et du Tyrol sont encore encombrés de neige et ont retardé votre messager, tandis que le nôtre est venu tout droit d'Ostie à Marseille, de Marseille à Boulogne et de Boulogne à Londres. Charles Quint fronça le sourcil ; il avait cru longtemps qu'il était de son droit d'être informé le premier de tout grave événement qui se passait en ce monde, et voilà que son fils, non seulement avait connu avant lui la mort de la reine Jeanne et l'élection de Paul IV, mais encore lui annonçait une chose qu'il ignorait, c'est- à-dire la ligue signée entre Henri II et le nouveau Pape. Mais Philippe ne parut pas remarquer l'étonnement de son père. -Au reste, continua-t-il, toutes les mesures étaient si bien prises par les Caraffa et leurs partisans que le traité a été envoyé au roi de France pendant le conclave. Cela explique la hardiesse avec laquelle, après avoir pris Marienbourg, Henri II a marché sur Bouvines et sur Dinant, dans le but, sans doute, de vous couper la retraite. -Oh ! oh ! fit Charles Quint, est-il donc aussi avancé que vous le dites, et serais-je menacé d'une nouvelle surprise dans le genre de celle d'Inspruck ? -Non, dit Philippe, car je l'espère, votre majesté ne refusera pas de conclure une trêve avec le roi Henri II. -Par mon armée ! s'écria l'empereur, je serais bien fou si je la refusais et même si je ne la proposais pas ! -Sire, dit Philippe, cette trêve proposée par vous rendrait le roi de France trop orgueilleux. Voilà pourquoi nous avons eu l'idée, la reine Marie et moi, de nous mettre à cette oeuvre dans l'intérêt de votre dignité. -Et tu viens me demander mon autorisation pour agir ? Soit ! Agis, ne perds pas de temps, envoie en France les plus adroits ambassadeurs ; ils n'y arriveront jamais assez tôt. -C'est ce que nous avons pensé, sire, et nous avons, en réservant à votre majesté toute liberté de nous démentir, envoyé le cardinal Polus au roi Henry pour lui demander une trêve. Charles Quint secoua la tête. -Il n'arrivera pas à temps, dit-il, et Henry sera à Bruxelles avant que le cardinal Polus soit débarqué à Calais. -Aussi le cardinal Polus est-il venu par Ostende, et a-t-il joint le roi de France à Dinant. -Si habile négociateur qu'il soit, dit Charles Quint avec un soupir, je doute qu'il réussisse dans une pareille négociation. -Je suis alors tout heureux d'annoncer à votre majesté qu'il a réussi, dit Philippe. Le roi de France accepte, sinon une trêve, du moins une suspension d'armes, pendant laquelle se régleront les conditions de cette trêve. Le monastère de Vocelles près Chambray a été choisi par lui comme le lieu des conférences, et le cardinal Polus, en venant m'annoncer à Bruxelles le résultat de sa mission, m'a dit qu'il n'avait pas cru devoir faire de difficulté sur ce point. Charles Quint regarda Don Philippe avec une certaine admiration. Celui-ci, le plus humblement du monde, venait de lui annoncer l'heureux dénouement d'une négociation que lui, Charles Quint, regardait comme impossible. -Cette trêve, dit-il, quelle serait sa durée ? -Réelle ou convenue ? -Convenue ? -Cinq ans, sire ! -Et réelle ? -Celle qu'il plairait à Dieu. -Et combien de temps, Don Philippe, croyez-vous qu'il plairait à Dieu qu'elle durât ? -Mais, dit le roi d'Angleterre et de Naples avec un imperceptible sourire, le temps qu'il faudrait pour que vous pussiez tirer d'Espagne un renfort de dix mille Espagnols, et pour que je puisse vous envoyer d'Angleterre un secours de dix mille Anglais. -Mon fils, dit Charles Quint, cette trêve et... et comme c'est vous qui l'avez obtenue, eh bien, je vous promets que c'est vous qui la tiendrez ou qui la romprez selon votre plaisir. -Je ne comprends pas ce que veut dire l'auguste empereur, dit Philippe dont la puissance sur lui-même ne peut aller jusqu'à empêcher des yeux de lancer un éclair d'espérance et de convoitise. Il venait d'entrevoir presque à la portée de sa main le sceptre de l'Espagne et des Pays-Bas, et qui savait ? peut-être la couronne impériale. Huit jours après, une trêve était signée en ces termes : « Il y aura trêve pour cinq ans, tant par mer que par terre, de laquelle jouiront également tous les peuples, États, royaumes et provinces tant de l'empereur que du roi de France et du roi Philippe. » Pendant tout cet espace de temps de cinq ans, il y aura suspension d'armes, et cependant, chacun de ses potentats gardera tout ce qu'il a pris durant tout le cours de la guerre. » Sa sainteté Paul IV est comprise dans cette trêve. » Philippe présenta lui-même le traité à l'empereur, qui jeta un regard presque effrayé sur l'impassible visage de son fils. Il ne manquait plus à ce traité que la signature de Charles Quint. Charles Quint signa. Puis lorsque, avec une peine infinie, il eut tracé les sept lettres de son nom : -Sire, dit-il, donnant pour la première fois ce titre à son fils, retournez à Londres et tenez-vous prêt à revenir à Bruxelles à mon premier commandement. XIV Où Charles Quint tient la promesse faite à son fils Don Philippe Vendredi, 25 octobre de l'année 1555, il y avait grande affluence dans les rues de la ville de Bruxelles, non seulement du peuple de la capitale du Brabant méridional, mais encore de celui des autres états flamands de l'empereur Charles Quint. Toute cette foule se pressait vers le palais royal qui n'existe plus aujourd'hui, mais qui alors s'élevait en haut de la ville vers le sommet de Caudemberg. C'est qu'une grande assemblée dont on ignorait encore la cause avait été convoquée par l'empereur et, déjà remise une fois, devait avoir lieu ce jour-là. À cet effet, l'intérieur de la grande salle avait été orné et tapissé à l'occident, c'est-à-dire du côté des barrières, et l'on y avait dressé une espèce d'échafaud de six à sept degrés, couvert de magnifiques tentures et surmonté d'un dais aux armes impériales, abritant trois fauteuils vides, mais évidemment destinés, celui du milieu à l'empereur, celui de droite au roi Don Philippe arrivé depuis la veille, celui de gauche à la reine douairière de Hongrie Marie d'Autriche, soeur de Charles Quint. Des bancs placés parallèlement accompagnaient ces trois fauteuils, et formaient avec eux une sorte d'hémicycle. D'autres sièges étaient rangés en face de l'estrade, comme le sont dans une salle de spectacle les banquettes en face du théâtre. Le roi Philippe, la reine Marie, la reine Éléonore veuve de François Ier, Maximilien roi de Bohême, Cristine duchesse de Lorraine avaient pris leurs logements au palais. Charles Quint seul avait continué d'habiter ce qu'il appelait sa petite maison du Parc. À quatre heures de l'après-midi, il quitta cette petite maison, monta sur une mule dont la douce allure le faisait moins souffrir que tout autre moyen de locomotion. Quant à aller à pied, il n'y fallait pas songer ; les accès de goutte avaient redoublé de violence et l'empereur ne savait même pas s'il pourrait marcher du seuil de la porte à l'échafaud de la grande salle, ou si l'on ne serait pas obligé de le porter pendant ce faible parcours. Rois et princes suivaient à pied la mule de l'empereur. L'empereur était vêtu de la chape impériale toute de drap d'or et sur laquelle retombait le grand collier de la Toison. Il avait la couronne sur la tête, mais on portait devant lui sur un coussin de velours rouge le sceptre que sa main n'avait plus la force de soutenir. Les personnages qui devaient occuper les bancs placés aux deux côtés des fauteuils et en face de l'estrade avaient été d'avance introduits dans la salle. C'étaient, à droite des fauteuils, les chevaliers de la Toison assis sur un banc tapissé. Sur le banc de gauche, tapissé pareillement, c'étaient les princes, les grands d'Espagne et les seigneurs. Derrière ceux-ci, c'étaient, sur d'autres bancs non tapissés, les trois conseils : le conseil d'État, le conseil privé et le conseil des finances. C'étaient enfin, sur d'autres bancs placés en face, d'abord les États du Brabant, puis les États de Flandre, puis chacun des autres États selon le rang qu'il devait tenir. Des galeries régnant tout autour de la salle étaient depuis le matin encombrés de spectateurs. L'empereur entra vers quatre heures un quart ; il était appuyé sur l'épaule de Guillaume d'Orange, surnommé plus tard le taciturne. Près de Guillaume d'Orange, marchait Emmanuel Philibert accompagné de son écuyer et de son page. De l'autre côté, avant rois et princes, à quelques pas à la droite de l'empereur, venait un homme de trente à trente-cinq ans, inconnu à tout le monde et qui paraissait aussi étonné de se trouver là que les spectateurs paraissaient étonnés de l'y voir. C'était Odoardo Maraviglia que l'on avait tiré de sa prison, revêtu d'un magnifique costume et conduit à cette place sans qu'il sût où il allait, ni dans quel but il se trouvait là. À l'apparition de l'empereur et de cette suite auguste qu'il menait derrière lui, chacun se leva. L'empereur Charles Quint s'avança sur l'échafaud, marchant à grand'peine, tout soutenu qu'il était. On pouvait voir facilement qu'il lui fallait un suprême courage et surtout une grande habitude de la souffrance pour ne pas jeter un cri à chaque pas qu'il faisait. Il s'assit, ayant Don Philippe à sa droite et la reine Marie à sa gauche. Puis, sur un signe de lui, chacun en fit autant, hormis, d'un côté le prince d'Orange, Emmanuel Philibert et les deux personnes qui formaient sa suite ; et de l'autre, Odoardo Maraviglia qui, libre, revêtu, comme nous l'avons dit, de magnifiques habits, promenait sur tout ce spectacle un regard étonné. Quand tout le monde fut assis, l'empereur fit signe au conseiller Philibert Brusselles de prendre la parole. Chacun attendait avec anxiété. Le seul visage de Philippe demeurait calme et impassible. Son oeil voilé semblait ne rien voir ; à peine devinait-on que le sang circulait sous cet épiderme pâle et inanimé. L'orateur expliqua en peu de mots que les rois, princes, grands d'Espagne, chevaliers de la Toison d'Or, membres des États de Flandre présents dans la salle, y avaient été convoqués pour assister à l'abdication de l'empereur Charles Quint en faveur de son fils Don Philippe qui, à partir de ce moment, lui succédait dans ses titres de roi de Castille, de Léon, de Grenade, de Navarre, d'Aragon, de Naples, de Sicile, de Majorque, des Îles, Indes et terres de la mer Océane et Atlantique, et dans ceux d'archiduc d'Autriche, de duc de Bourgogne, de Lothier, de Brabant, de Luisbourg, de Luxembourg, de Quelières, de comte de Flandre, d'Ar- tois et de la Bourgogne, de Palatin de Hainaut, de Zélande, de Hollande, de Feurette, de Haguenau, de Namur, de Zutphen, enfin dans ceux de prince de Zwane, de marquis du St-Empire, de seigneur de Frise, de Salmi, de Malines et des cités, villes et pays d'Utrecht, d'Overyssel et de Groëningen. La couronne impériale était réservée à Ferdinand, déjà roi des romains. À cette réserve seulement, une pâleur livide passa sur le visage de Don Philippe et un léger tremblement fit frissonner les muscles de ses joues. Cette abdication qui suspendait d'étonnement toutes les haleines fut attribuée par l'orateur au désir que l'empereur avait de revoir l'Espagne qu'il n'avait pas vue depuis douze ans et surtout aux souffrances que lui faisait endurer la goutte, souffrances qui s'aug- mentaient encore de la rigueur du climat des Flandres et de la Germanie. Il achevait en priant, au nom de l'empereur, des États des Flandres, de prendre en bonne part cette cession qu'il faisait d'eux à son fils Don Philippe. Ce discours prononcé, et ayant adjuré Dieu en forme de péroraison de vouloir bien garder toujours l'auguste empereur sous sa protection et sauvegarde, Philibert Brusselles se tut et reprit sa place sur son siège. Alors l'empereur se leva à son tour ; il était pâle et la sueur de la souffrance humectait son visage ; il voulait parler et tenait à la main un papier sur lequel était écrit son discours pour le cas où la mémoire lui manquerait. Au premier signe qu'il manifesta du désir qu'il avait de parler, l'immense rumeur qui avait parcouru la salle à la fin du discours du conseiller Brusselles cessa comme par enchantement, et si faible que fût la voix de l'empereur, du moment où il ouvrit la bouche, on ne perdit pas un mot de ce qu'il disait. Il est vrai qu'au fur et à mesure qu'il avançait dans son discours et que, jetant un regard sur sa vie passée, il rappelait ses travaux, ses dangers, ses actions, ses dessins, sa voix s'élevait, son geste grandissait, son oeil prenait une animation singulière, et son accent retrouvait de ces intonations solennelles, comme en ont les dernières paroles des mourants. -Chers amis, dit-il (1), vous venez d'entendre les motifs pour lesquels je me suis décidé à résigner le sceptre et la couronne aux mains du roi mon fils. Laissez-moi ajouter quelques paroles qui rendront encore plus claires à vos yeux ma résolution et ma pensée. Chers amis, plusieurs de ceux qui m'écoutent aujourd'hui doivent se souvenir qu'il y a eu juste quarante ans, le cinq de janvier dernier, que mon aïeul l'empereur Maximilien de glorieuse mémoire m'affranchit de sa tutelle et, dans cette même salle, ici, à cette même heure, lorsque je comptais à peine quinze ans, me rendit maître de tous mes droits. L'année suivante, le roi Ferdinand le Catholique, mon grand-père maternel, étant mort, je ceignis la couronne, n'étant âgé que de 16 ans. » Ma mère vivait, mais toute vivante et jeune encore qu'elle était, elle avait eu, comme vous le savez, l'esprit tellement frappé de la mort de son époux, qu'elle ne se trouva point en état de régir par elle-même les royaumes de ses père et mère, et qu'il me fallut à dix-sept ans commencer mes voyages à travers les mers pour aller prendre possession du royaume d'Espagne. Enfin, lorsque mon aïeul l'empereur Maximilien mourut, il y a trente-six ans, j'en avais dix-neuf alors, j'osai briguer la couronne impériale qu'il avait portée, non point par envie de dominer sur un plus grand nombre de pays, mais pour veiller plus efficacement au statut de l'Allemagne, de mes autres royaumes et surtout de mes Flandres bien-aimées. C'est à cet effet que j'ai entrepris et achevé tant de voyages ; comptons-les et vous serez vous-mêmes étonnés de leur nombre et de leur étendue. (1) Nous n'avons rien changé au discours de l'empereur que nous empruntons à une publication faite en 1830 à Bruxelles par l'honorable et savant conservateur adjoint des archives du royaume, Mr L. P. Gachard. » J'ai passé neuf fois dans la Haute Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois en Belgique, quatre fois en France, deux fois en Angleterre et deux fois en Afrique ; ce qui fait en tout quarante voyages ou expéditions. » Et dans ces quarante voyages ou expéditions ne sont point comprises les courses de moindre importance que j'ai faites pour visiter des îles ou des provinces soumises. » Pour accomplir celles-ci, j'ai traversé huit fois la mer Méditerranée, trois fois celle de l'Occident que je m'apprête à franchir aujourd'hui pour la dernière fois. » Je passe sous silence mon voyage à travers la France que j'ai accompli venant d'Espagne et allant aux Pays-Bas, voyage que me commandaient, vous le savez, de graves motifs (1). » J'ai été forcé, à cause de ces nombreuses et fréquentes absences, de préposer au gouvernement de ces provinces madame ma bonne soeur, la reine ici présente. Or je sais, et les différents ordres de l'État savent ainsi que moi, comment elle s'est acquittée de ces fonctions. (1) La Révolte des Gaulois. » J'ai, en même temps que je faisais ces voyages, soutenu plusieurs guerres ; toutes ont été entreprises ou acceptées contre ma volonté, et aujourd'hui, ce qui m'afflige en vous quittant, chers amis, c'est de ne pas vous laisser une paix plus stable, un repos plus assuré... Toutes ces choses ne seront pas faites, comme vous le pensez bien, sans de longs travaux, sans de grandes fatigues, et l'on peut apprécier à ma pâleur et à ma faiblesse la gravité de ces fatigues, la lourdeur de ces travaux. Aussi, que l'on ne me croie pas si ignorant de moi-même qu'en mesurant la charge que me donnaient les événements à la force que Dieu m'avait accordée, je n'aie pas compris que je fusse insuffisant à la mission qui m'était donnée. Mais il me paraît qu'à cause de la folie qui tenait ma mère et du jeune âge qu'avait mon fils, c'eût été un crime de déposer avant l'heure le fardeau, si lourd qu'il fût, dont la Providence, en me donnant la couronne et le sceptre, avait chargé ma tête et mon bras. » Cependant, quand je quittais dernièrement les Flandres pour aller en Allemagne, j'avais déjà l'intention d'accomplir le projet que j'exécute aujourd'hui ; mais voyant l'état misérable des affaires, mais me sentant un reste de forces, mais me trouvant commandé par les bouleversements qui agitaient la république chrétienne attaquée à la fois par les Turcs et les Luthériens, j'ai cru qu'il était de mon devoir de remettre le repos à plus tard et de sacrifier à mes peuples ce qui me restait de force et d'existence. J'étais en bon chemin d'arriver au but, quand les princes allemands et les rois de France, violant la parole donnée, me rejetèrent au milieu des troubles et des batailles. Ceux-ci s'attaquèrent à ma personne et faillirent me faire prisonnier à Inspruck ; ceux-là s'em- parèrent de la ville de Metz qui était du domaine de l'empire. Ce fut alors que j'accourus pour l'assiéger moi-même avec une armée nombreuse. Je fus vaincu, mon armée fut détruite, mais ce ne fut point par les hommes, ce fut par les éléments. En échange de Metz perdue, j'enlevai aux Français Thérouanne et Hesdin. Je fis plus, j'allai jusqu'à Valenciennes au devant du roi de France, et je le contraignis de se retirer, faisant ce que je pouvais à la bataille de Renty, désespéré de ne pouvoir faire mieux. » Mais aujourd'hui, outre l'insuffisance que j'ai toujours reconnue en moi, voilà que la maladie redouble et m'accable. Par bonheur, au moment où Dieu m'enlève ma mère, il me donne en échange un fils en âge de gouverner. Maintenant que les forces me manquent et que j'approche de la mort, je n'ai garde de préférer l'amour et la passion de régner au bien et au repos de mes sujets. Au lieu d'un vieillard infirme qui a déjà vu descendre dans la tombe la meilleure partie de lui-même, je vous donne un prince vigoureux et recommandable par une jeunesse et une vertu florissantes. Jurez-lui donc à lui cette affection et cette fidélité que vous m'avez jurées à moi et que vous m'avez si loyalement conservées. Surtout prenez garde que, troublant la fraternité qui doit vous réunir, les hérésies qui vous environnent ne se glissent chez vous, et si vous voyez qu'elles poussent quelques racines, hâtez-vous de les extirper, de les mettre hors de terre et de les jeter au loin. » Et maintenant, pour dire un dernier mot sur moi-même, à tout ce que j'ai déjà dit j'ajouterai que je suis tombé dans bien des fautes, soit par ignorance dans ma jeunesse, soit par orgueil dans mon âge mûr, soit par toute autre faiblesse inhérente à la nature humaine. Toutefois, je déclare ici que jamais je n'ai fait sciemment ou volontairement injure ou violence à qui que ce soit, ou que lorsque violence ou injure a été faite et que je l'ai su, je l'ai toujours réparée, comme en face de tous je vais le faire tout-à-l'heure, à l'endroit d'une des personnes ici présentes et que je prie d'attendre la réparation avec patience et miséricorde. » Alors, se tournant vers Don Philippe qui, à la fin de son discours, était venu se jeter à ses pieds : -Mon fils, dit-il, si par ma mort seulement vous étiez entré dans la possession de tant de royaumes et de provinces, j'aurais déjà sans doute mérité quelque chose de vous pour vous avoir laissé un héritage si riche et augmenté par moi de tant de biens. Mais puisque cette grande succession ne vous vient pas aujourd'hui de ma mort, mais seulement de ma volonté ; puisque votre père a voulu mourir avant que son corps descendît dans la tombe, pour vous faire jouir, lui vivant, du bénéfice de la succession, je vous demande et j'ai le droit de vous demander cela, je vous demande de donner aux soins et à l'amour de vos peuples tout ce que vous semblez me devoir pour vous avoir avancé la jouissance de l'empire. » Les autres rois se réjouissent d'avoir donné la vie à leurs enfants et de leur laisser des royaumes ; moi, j'ai voulu ôter à la mort la gloire de vous faire ce présent, m'imaginant recevoir une double joie si, de même que je vous vois vivre par moi, je vous vois régner par moi. Peu se trouveront pour imiter mon exemple, comme peu j'en ai trouvé dans les siècles passés dont les exemples fussent bons à imiter ; mais au moins louera-t-on mon dessein lorsqu'on verra que vous méritez qu'on en ait fait en vous la première expérience, et vous obtiendrez cet avantage, mon fils, si vous conservez cette sagesse que vous avez jusqu'ici embrassée, si vous avez toujours dans l'âme la crainte du maître souverain de toutes choses, si vous prenez la défense de la religion catholique et la protection de la justice et des lois qui sont les plus grandes forces et les meilleurs appuis des empires. Enfin, il me reste maintenant à souhaiter en votre faveur que vos enfants croissent si heureusement que vous puissiez leur transporter votre empire et votre puissance librement et sans y être autrement contraint que je ne le suis. » En disant ces mots, soit qu'ils fussent en réalité la fin du discours, soit que le discours fut interrompu par l'émotion, la voix de Charles Quint s'arrêta dans sa gorge, et, posant la main sur la tête de son fils agenouillé devant lui, il demeura un instant immobile, muet, les larmes de ses yeux coulant abondamment et silencieusement sur ses joues. Puis, après une minute de ce silence plus éloquent encore que le discours qu'il venait de prononcer, comme les forces semblaient près de lui manquer, il étendit la main vers sa soeur, tandis que Don Philippe, se relevant de ses genoux où il s'était courbé, lui passait pour le soutenir le bras autour du corps. Alors la reine Marie tira de sa poche un flacon de cristal contenant une liqueur rose, et elle en versa le contenu dans un petit calice d'or qu'elle présenta à l'empereur. Pendant que l'empereur buvait, chacun dans l'assemblée donna cours à son émotion. Il y avait parmi les assistants, que leur rang les éloignât ou les rapprochât du trône, peu de coeurs qui ne fussent touchés, peu de regards qui ne fussent obscurcis par les larmes. C'était en effet un grand spectacle donné au monde, que celui de ce souverain, de ce guerrier, de ce César qui, après quarante ans d'une puissance telle que peu d'hommes avaient reçu la pareille de la Providence, descendait volontairement du trône, et las de corps, accablé d'esprit, proclamait à haute voix le néant des grandeurs humaines devant le successeur auquel il les abandonnait. Mais un spectacle plus grand encore était attendu, qui venait d'être promis par l'empereur. C'était celui d'un homme reconnaissant publiquement une faute commise, et en demandant pardon à celui auquel elle avait portée préjudice. L'empereur comprit que c'était cela que l'on attendait et, rappelant ses forces, il écarta doucement de lui son fils. On vit qu'il allait parler une seconde fois et l'on se tut. -Chers amis, reprit l'empereur, j'ai promis tout-à-l'heure une réparation publique à un homme que j'avais offensé. Soyez donc tous témoins qu'après m'être vanté de ce que je croyais avoir fait de bien, je me suis accusé de ce que j'avais fait de mal. Alors, se tournant vers cet inconnu aux magnifiques habits que chacun avait déjà remarqué : -Odoardo Maraviglia, dit-il d'une voix ferme, approchez. Le jeune homme à qui s'adressait cette formelle invitation pâlit et, tout chancelant, s'approcha de Charles Quint. -Comte, dit l'empereur, je vous ai gravement fait tort, soit volontairement soit involontairement dans la personne de votre père, lequel a subi dans les prisons de Milan une mort cruelle. Souvent cet acte s'est représenté à ma mémoire avec le voile du doute. Aujourd'hui, ce spectre, il m'apparaît avec le linceul du remords. Comte Maraviglia, en face de tous, sous le regard des hommes et sous celui de Dieu, au moment de déposer le manteau impérial qui depuis trente-six ans pèse sur mes épaules, je m'humilie devant vous et vous prie, non seulement de m'accorder mon pardon, mais encore de le demander pour moi au Seigneur, qui l'accordera plutôt aux instances de la victime qu'aux supplications du meurtrier. Odoardo Maraviglia jeta un cri et tomba à genoux. -Magnifique empereur, dit-il, ce n'est pas sans raison que le monde t'a donné le nom d'Auguste. Oh ! oui, oui, je te pardonne en mon nom et au nom de mon père. Oh ! oui, Dieu te pardonnera ; mais moi, moi, auguste empereur, à qui demanderai-je un pardon que je ne m'accorde plus à moi-même ? Puis se relevant : -Messieurs, dit Maraviglia en se tournant vers l'assemblée, messieurs, vous voyez en moi un homme qui a voulu assassiner l'empereur, et à qui l'empereur vient non seulement de pardonner, mais encore de demander pardon. Roi Don Philippe, ajouta-t-il en se courbant devant celui qui, à partir de ce moment, devait s'ap- peler Philippe II, le meurtrier se remet entre vos mains. -Mon fils, dit Charles Quint à qui les forces manquaient pour la seconde fois, je vous recommande cet homme, que sa vie soit sacrée ! Et il retomba presque évanoui sur son fauteuil. -Oh ! mon Emmanuel bien-aimé, dit le page du duc de Savoie en se glissant près de son maître à la faveur du mouvement qu'oc- casionna l'accident arrivé à l'empereur, que tu es bon ! que tu es grand, et comme je te reconnais à ce qui vient de se passer ! Et, avant qu'Emmanuel Philibert eut pu s'y opposer, le coeur gros d'émotions, les yeux pleins de larmes, Leone-Leona lui avait baisé la main avec presque autant de respect que d'amour. La cérémonie, un instant interrompue par l'incident imprévu que nous venons de raconter, et qui ne fut pas une des scènes les moins émouvantes de cette solennelle journée, devait reprendre son cours ; car, pour que l'abdication fût complète, après que Charles Quint avait donné, il fallait que Philippe II acceptât. Philippe, qui avait répondu par un signe de promesse à la recommandation que lui avait faite son père, s'inclina donc de nouveau humblement devant lui et, en espagnol, langue que beaucoup des assistants ne parlaient point, mais que presque tous enten daient, il dit d'une voix dans laquelle pour la première fois peutêtre se glissait une nuance d'émotion : -Je n'ai jamais mérité, très-invincible empereur, mon très-bon père, ni n'aurais jamais cru pouvoir mériter un amour paternel si grand qu'il n'y en a jamais assurément eu de pareil au monde, jamais du moins qui ait produit de pareils effets ; ce qui à la fois me couvre de confusion à l'endroit de mon peu de mérite, et me remplit de reconnaissance et de respect en face de votre grandeur. Mais, puisqu'il vous a plu de me traiter si tendrement et si généreusement par un effet de votre auguste bonté, exercez encore cette même bonté, mon très-cher père, en demeurant persuadé que je ferai de mon côté tout ce qui sera en mon pouvoir afin que votre résolution en ma faveur soit généralement approuvée et agréable, m'efforçant de gouverner en sorte que les États puissent être convaincus de l'affection que j'ai toujours eue pour eux. À ces paroles, il baisa à plusieurs reprises la main de son père, tandis que celui-ci, le pressant contre sa poitrine, lui disait : -Je te souhaite, mon cher fils, les plus précieuses bénédictions du Ciel et de sa divine assistance. Alors Don Philippe appuya une dernière fois la main de son père contre ses lèvres, essuya une larme probablement absente de sa paupière, se leva, se retourna vers les États, les salua et, le chapeau à la main, posture dans laquelle se trouvaient tous ceux qui l'écoutaient, à l'exception de l'empereur qui était seul couvert et assis, il prononça en français les quelques paroles suivantes, auxquelles nous conservons leur forme, pour ne point leur enlever leur caractère. -Messieurs, » Je voudrais bien que je susse mieux parler le langage de ce pays que je ne le sais, afin de vous faire d'autant mieux entendre la bonne affection et la faveur que je vous porte, mais comme je ne le sais si bien qu'il serait nécessaire, je m'en rapporterai à l'évêque d'Arras qui le fera pour moi. » Aussitôt Antoine Perrenot de Grauvelle, le même qui fut depuis cardinal, servant d'interprète aux sentiments du prince, prit la parole, vanta le zèle de Don Philippe pour le bien de ses sujets, et exposa la résolution où il était de se conformer exactement aux bonnes et sages instructions que l'empereur venait de lui donner. Puis la reine Marie, soeur de l'empereur, gouvernante pendant vingt-six ans des provinces des Pays-Bas, se leva à son tour et résigna en quelques mots dans les mains de son neveu la régence dont elle avait été chargée par son frère. Après quoi le roi Don Philippe fit le serment de maintenir les droits et privilèges de ses sujets, et tous les membres de l'assem- blée, princes, grands d'Espagne, chevaliers de la Toison d'Or, députés des États, soit en leur nom, soit au nom de ceux qu'ils représentaient, lui jurèrent obéissance. Ce double serment prononcé, Charles Quint se leva, fit asseoir le roi Don Philippe sur son trône, lui mit la couronne sur la tête et, après avoir dit à haute voix « Mon Dieu, faites que cette couronne ne soit pas pour votre élu une couronne d'épines, » il fit un pas vers la porte. Aussitôt Don Philippe, le prince d'Orange, Emmanuel Philibert et les princes et seigneurs, tous tant qu'ils étaient là, firent un mouvement pour soutenir l'empereur dans sa marche ; mais lui, il fit un signe à Maraviglia qui s'approcha en hésitant, car il ne pouvait comprendre ce que lui voulait l'empereur. L'empereur voulait n'avoir d'autre appui dans sa retraite que celui que lui prêterait ce même Maraviglia dont il avait fait mourir le père et qui, en expiation de cette action sanglante, avait tenté de l'assassiner. Mais alors, comme le second bras de l'empereur retombait inerte près de lui, -Sire, dit Emmanuel Philibert, permettez que mon page Leone soit le second soutien sur lequel votre majesté se repose, et l'honneur que vous lui ferez, je me le tiendrai pour fait à moi même. Et il poussa Leone vers l'empereur. Charles Quint regarda le page et le reconnut. -Ah ! ah ! dit-il en soulevant son bras, afin que celui-ci pût lui présenter son épaule, c'est le jeune homme au diamant ; tu veux donc te réconcilier avec moi, mon beau page ? Alors, regardant sa main au petit doigt de laquelle seulement à cause des douleurs qu'il éprouvait, il avait pu conserver un simple anneau d'or : -Tu auras perdu pour attendre, mon beau page, reprit-il, au lieu d'un diamant, tu n'auras que cette simple bague. Il est vrai qu'elle est à mon chiffre ; ce qui te semblera, je l'espère, une compensation. Et, tirant la bague de son petit doigt, il la passa au pouce de Leone, le pouce étant le seul doigt de cette main délicate qui fût assez fort pour retenir l'anneau. Puis il sortit de la salle sous les regards et au milieu des acclamations de l'assemblée, regards qui eussent été bien autrement curieux, acclamations qui eussent été bien autrement enthousiastes, si les assistants eussent pu deviner que cet empereur qui descendait du trône, que ce chrétien qui marchait vers la solitude, que ce pécheur qui s'inclinait sous le pardon, s'avançait vers sa tombe prochaine, appuyé non seulement sur le fils, mais encore sur la fille de ce malheureux Francesco Maraviglia qu'il avait, par une sombre nuit de septembre, fait égorger vingt ans auparavant, dans un cachot de la forteresse de Milan. C'était le repentir soutenu par la prière, c'est-à-dire, s'il faut en croire les paroles de Jésus-Christ, le spectacle qui soit ici-bas le plus agréable aux yeux du Seigneur. Mais, arrivé à la porte de la rue solitaire où l'attendait la mule qui l'avait amené, l'empereur ne voulut point que ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens fit un pas de plus, et il renvoya Odoardo à son nouveau seigneur Don Philippe et Leone à son ancien maître Emmanuel Philibert. Puis, sans autre garde, sans autre suite, sans autre cortège que le palefrenier qui tenait la bride de sa paisible monture, il reprit le chemin de sa petite maison du Parc, si bien que nul de ceux qui le voyaient cheminer ainsi dans l'obscurité ne devina que cet humble pèlerin était celui-là même dont l'abdication à cette heure occupait Bruxelles et bientôt allait occuper le monde. Charles Quint, en arrivant à la porte de cette petite maison du Parc qui occupait alors la place où s'élève aujourd'hui le palais de la chambre des représentants, en trouva la grille ouverte. Le palefrenier n'eut donc qu'à pousser cette grille pour que la mule, le cavalier et lui pussent entrer. Alors, ayant sur l'ordre de l'empereur fait approcher sa monture au plus près de la seconde porte, afin qu'une fois descendu le trajet à parcourir pour se rendre de cette porte au salon fût le plus court possible, il reçut l'empereur dans ses bras et le déposa sur le seuil. Cette seconde porte était ouverte comme la première. L'empereur ne fit point attention à cette circonstance, tout plongé qu'il était dans des réflexions qu'il est plus facile à nos lecteurs de comprendre qu'à nous de rapporter. Appuyé d'un côté sur son bâton qu'il retrouva au même endroit où il l'avait laissé deux heures auparavant, c'est-à-dire derrière la porte, de l'autre sur le bras du domestique, il regagna le salon tendu de chaudes courtines, garni d'épais tapis et dans la cheminée duquel brûlait un grand feu. Le salon n'était éclairé que par la lueur de la flamme qui, en les dévorant, se tordait avec avidité autour des tisons ; mais cette demi-lumière convenait mieux qu'une grande clarté à la situation d'esprit où se trouvait l'auguste empereur. Il se coucha donc sur un canapé et, renvoyant le palefrenier à son écurie, il rappela à son souvenir chacune des phases de cette vie qu'avaient encombrée les événements de tout un demi-siècle et quel demi-siècle ? de celui où avaient vécu Henry VIII, Maximilien, Clément VII, François Ier, Soliman et Luther. Il força sa mémoire de repasser par la route accomplie, remontant le cours de ses années comme un voyageur qui, à la fin de sa vie, remonterait le fleuve aux rives fleuries et parfumées qu'il a descendu dans sa jeunesse. Le voyage était immense, magnifique, merveilleux ; il se faisait à travers les adorations des courtisans, les acclamations du monde, les génuflexions des peuples accourus sur le passage de cette gigantesque fortune. Tout-à-coup, au milieu de ce rêve qui était moins d'un homme que d'un Dieu, un des tisons du foyer vint à se rompre et un morceau tomba dans les cendres, tandis que l'autre roulait sur le tapis, duquel s'éleva aussitôt une épaisse fumée. Cet incident, si vulgaire qu'il fût et peut-être à cause de sa vulgarité même, ramena Charles Quint à la réalité. -Eh ! fit-il en appelant, eh ! qui donc est de service ici ? vite quelqu'un près de moi. Nul ne répondit. -N'y a-t-il donc personne dans les antichambres, cria l'ex- empereur s'impatientant et frappant le parquet de son bâton ? Ce second appel n'obtint pas plus de réponse que le premier. -Voyons, que l'on vienne donc accommoder ce feu, et que l'on se dépêche, cria Charles Quint avec plus d'impatience encore que les deux premières fois. Même silence. -Oh ! oh ! murmura-t-il en se traînant de meuble en meuble pour atteindre la cheminée -déjà seul, déjà abandonné -, si la Providence a voulu m'inspirer le repentir de ce que j'ai fait, la leçon est venue bien vite ! Et lui-même alors, de ses mains endolories, prit les pincettes et avec de pénibles efforts rajusta ce feu que personne n'était là pour accommoder. Tous, depuis les princes jusqu'aux valets, étaient occupés autour du nouveau roi Don Philippe. L'empereur repoussait du pied les dernières braises fumantes sur le tapis, lorsqu'un pas se fit entendre dans l'antichambre et qu'une forme humaine apparut au milieu de l'encadrement de la porte et se dessina dans la pénombre. -Enfin, murmura l'empereur. -Sire, dit le nouveau venu qui vit que Charles Quint se trompait sur son identité, je demande pardon à votre majesté de me présenter ainsi devant elle ; mais ayant trouvé toutes les portes ouvertes et ne voyant personne dans les antichambres pour m'annon- cer, je me suis hasardé à m'annoncer moi-même. -Annoncez-vous donc alors, monsieur, répondit Charles Quint qui faisait rapidement, comme on le voit, l'apprentissage de simple particulier. Voyons, qui êtes-vous ? -Sire, répondit l'inconnu avec l'accent le plus respectueux et en s'inclinant jusqu'à terre, je suis Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, amiral de France et envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi Henri II. -Monsieur l'envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi Henri II, dit Charles Quint en souriant avec une certaine amertume, vous vous êtes trompé de porte. Ce n'est plus à moi que vous avez à faire, c'est au roi Philippe II, mon successeur au trône de Naples depuis neuf mois et au trône d'Espagne et des Indes depuis vingt minutes. -Sire, dit Coligny avec le même accent respectueux et en s'inclinant une seconde fois, quelque changement qui soit survenu dans la fortune du roi Philippe II depuis neuf mois ou depuis vingt minutes, vous êtes toujours pour moi l'élu de l'Allemagne, le trèsgrand, très-saint et très-auguste empereur Charles V, et comme c'est à votre majesté que la lettre de mon roi est adressée, permettez que ce soit à votre majesté que je la remette. -En ce cas, monsieur l'amiral, dit Charles Quint, aidez-moi à allumer ces bougies, puisque l'avènement au trône de mon fils Philippe II m'a enlevé, à ce qu'il paraît, jusqu'à mon dernier la quais. Et l'empereur, aidé de l'amiral, se mit a allumer les cires préparées dans les candélabres, afin de pouvoir lire la lettre que lui adressait le roi Henri II, et peut-être bien aussi pressé qu'il était de voir l'homme qui depuis trois ans lui avait été un si rude adversaire. Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, était, à l'époque où nous sommes arrivés, un homme de trente-huit à trente-neuf ans, à l'oeil vif, à la figure martiale, à la taille haute et bien prise, coeur loyal et intrépide. Il avait été en aussi grande estime auprès du roi François Ier qu'il l'était auprès du roi Henri II et devait l'être auprès du roi François II. Pour assassiner misérablement un pareil homme, si immense que fût le massacre du 24 août 1572, il fallait la haine héréditaire de Henri duc de Guise jointe à l'hypocrisie de Catherine de Médicis et à la faiblesse de Charles IX. Cette haine, qui le jour où nous mettons en scène l'illustre amiral, commençait à le séparer de son ancien ami François de Guise, avait pris naissance sur le champ de bataille de Renty. Dans leur jeunesse, ces deux grands capitaines, dont le génie réuni eût pu faire tant de merveilleuses choses, avaient été intimement liés ; point de plaisirs, point de travaux, point d'exercices qui ne leur fussent communs. Dans leurs études de l'antiquité, ils se proposaient pour modèles non seulement ces hommes qui ont laissé de beaux exemples de courage, mais encore ceux qui ont laissé aussi de beaux exemples de fraternité. Cette tendresse mutuelle des deux jeunes gens allait si loin qu'ils portaient, dit Brantôme, mêmes parures et même livrée. Le roi Henri II envoyant un messager à l'empereur Charles Quint et ce messager n'étant point le connétable de Montmorency, ce ne pouvait être que l'amiral de Coligny ou le duc de Guise. L'empereur regarda l'amiral avec une certaine admiration. Il était impossible, assurent tous les historiens contemporains, de voir un homme qui donnât mieux l'idée d'un grand capitaine. Seulement, à l'instant même, il vint à l'esprit de Charles Quint que Coligny avait été envoyé à Bruxelles, non pas précisément pour lui remettre la lettre qu'il tenait à la main, mais bien plutôt pour rapporter à la cour de France ce qui s'était passé au palais de Bruxelles dans cette fameuse journée du 25 octobre 1555. Aussi la première demande de l'empereur à Coligny, lorsqu'un long regard jeté sur le messager de Henri II lui eut permis de satisfaire sa curiosité, fut celle-ci : -Depuis quand êtes-vous arrivé, monsieur l'amiral ? -Depuis ce matin, sire, répondit Coligny. -Et vous m'apportez ?... -Cette lettre de Sa Majesté le roi Henri II. Et il présenta la lettre à l'empereur. L'empereur la prit et fit, pour en briser le cachet, quelques efforts inutiles, tant ses mains étaient endolories et tordues par la goutte. Alors l'amiral s'offrit à lui rendre ce service. Charles Quint lui tendit la lettre en riant. -En vérité, monsieur l'amiral, dit-il, ne suis-je pas un bon cavalier pour ouvrir et rompre une lance, moi qui ne puis plus même briser un cachet ? L'amiral rendit à Charles Quint la lettre ouverte. -Non, non, dit l'empereur, lisez, monsieur l'amiral ; la vue est aussi mauvaise que la main. Je pense donc que vous reconnaîtrez comme moi que j'ai bien fait de tout résigner, force et puissance, aux mains d'un plus jeune et d'un plus adroit. L'empereur appuya sur ce dernier mot. L'amiral ne répondit point, mais il commença la lecture de la lettre. Pendant cette lecture, Charles Quint, qui prétendait ne plus y voir, dévorait Coligny de son regard d'aigle. Le message était tout simplement une lettre d'avis du roi de France à l'empereur, dans laquelle le premier annonçait au second qu'il envoyait le travail définitif des trèves ; le travail préparatoire était déjà accompli depuis cinq ou six mois. La lettre lue, Coligny tira de son pourpoint les parchemins signés des plénipotentiaires et scellés du sceau royal de France. C'était l'échange fait contre les papiers analogues précédemment envoyés par Charles Quint à Henri II, signés des plénipotentiaires espagnols, allemands et anglais, revêtus du sceau de l'empire. L'empereur jeta les yeux sur ces contrats politiques, et comme s'il eût deviné qu'une année à peine s'écoulerait avant qu'ils fussent rompus, il les déposa sur une grande table couverte d'un tapis noir et, prenant le bras de l'amiral pour que celui-ci l'aidât à regagner sa place : -Monsieur l'amiral, dit-il, n'est-ce pas un miracle de la Providence qui permet que je m'appuie aujourd'hui, moi faible et retiré du monde, sur le bras qui, au plus fort de ma puissance, a failli me renverser ? -Oh ! sire, répondit l'amiral, il n'y avait qu'un homme qui pût renverser Charles Quint, c'était Charles Quint lui-même et, s'il nous a été donné à nous autres pygmées de lutter contre un géant, c'est que Dieu voulait surabondamment prouver au monde notre faiblesse et votre puissance. Charles Quint sourit. Il était évident que le compliment ne lui déplaisait point venant d'un homme comme l'amiral. Cependant, s'asseyant et étendant la main pour faire signe à Coligny de s'asseoir aussi : -Assez, dit-il, assez, amiral ! Je ne suis plus empereur, je ne suis plus roi, je ne suis plus prince. Il me faut briser avec la flatterie. Changeons donc de conversation. Comment se porte mon frère Henri ? -À merveille sire, répondit l'amiral, répondant à l'invitation de s'asseoir que répétait pour la troisième fois l'empereur. -Ah ! que j'en suis donc aise, dit Charles Quint, si aise que le coeur me rit et non sans cause. Car je tiens à grand honneur d'être sorti, du côté maternel, de ce fleuron qui porte et soutient la plus célèbre couronne du monde. Mais, continua-t-il, affectant de ramener la conversation aux choses communes de la vie, on m'a dit toutefois que ce bien-aimé frère commençait à grisonner, lorsqu'il me semble qu'il n'y a que trois jours que, tout enfant et sans un poil de barbe, il était en Espagne. Ah ! tantôt vingt ans cependant se sont écoulés depuis lors ! Et Charles Quint poussa un soupir, comme si ces seuls mots échappés à sa bouche venaient de lui rouvrir le vaste horizon du passé. -Le fait est, sire, reprit l'amiral, répondant à la question de l'empereur, que Sa Majesté commence à compter les cheveux blancs, mais par deux et trois tout au plus. Or, qui n'a pas plus jeune que lui ses cheveux blancs ? -Oh ! que ce que vous me dites là est vrai, mon cher amiral ! s'écria l'empereur. Moi qui vous interroge sur les premiers cheveux blancs de mon frère Henri, je vous vous raconter l'histoire des miens. J'avais presque le même âge que lui, trente-six ou trente-sept ans à peine ; c'était à mon retour de la Goulette et en arrivant à Naples. Vous connaissez la gentillesse de cette admirable ville de Naples, monsieur l'amiral, la beauté et la grâce des dames qui l'habitent ? Coligny s'inclina en souriant. -Je suis homme, continua Charles Quint, je voulus mériter une faveur comme les autres. Aussi, dès le lendemain de mon arrivée, je fis appeler mon barbier pour me friser et parfumer. Cet homme me présenta un miroir afin que je suivisse l'opération tandis qu'il l'accomplissait. Il y avait longtemps que je ne m'étais regardé. C'était une rude guerre que cette guerre que je faisais contre les Turcs, les alliés de mon bon frère François Ier. Tout à coup je m'écriai : « Eh barbier, mon ami, qu'est-ce que cela ? -Sire, me répondit le frater, ce sont deux ou trois poils blancs. » Or il faut vous dire que le flatteur mentait ; il y en avait non pas deux ou trois comme il le prétendait, mais bien au contraire une douzaine. « Eh vite, eh vite ! maître barbier, repris-je, ôtez-moi ces poils et surtout n'en laissez aucun. » Ce fut ce qu'il fit ; mais savez-vous ce qui arriva ? C'est que quelque temps après, me voulant de nouveau regarder au miroir, je m'aperçus que pour un fil d'argent que je m'étais fait ôter, il en était revenu dix ; de sorte que si j'eusse ôté ceux-ci à leur tour, en moins d'une année j'eusse été blanc comme un cygne. Dites donc à mon frère Henri, monsieur l'amiral, de garder précieusement ses trois poils blancs et de ne point permettre qu'ils lui soient ôtés même par les belles mains de madame de Valentinois. -Je n'y manquerai pas, sir, répondit Coligny en riant. -Et à propos de madame de Valentinois, continua Charles Quint, prouvant par cette transition qu'il n'était pas étranger aux mauvais propos de la cour du roi Henri II, quelles nouvelles, monsieur l'amiral, de votre cher oncle, le grand-connétable ? -Mais excellentes, répondit l'amiral, quoique lui ait la tête toute blanche. -Oui, dit Charles Quint, il a la tête blanche, mais il est de la nature des poireaux, qui eux aussi ont la tête blanche, mais le reste du corps vert. Et il lui faut pour cela servir encore, comme il fait, les belles dames de la cour. Ah ça ! voyons, car je ne veux pas vous laisser partir, mon cher amiral, sans vous demander des nouvelles de tout le monde ; comment se porte la fille de notre vieil ami François Ier ? Et Charles Quint avait appuyé en souriant sur ces trois mots notre vieil ami. -Sa Majesté veut parler de madame Marguerite de France ? -L'appelle-t-on toujours la quatrième Grâce, la dixième Muse ? -Toujours, sire, et chaque jour davantage elle mérite ce double titre par la protection qu'elle accorde à nos grands esprits, tels que MM. L'Hôpital, Ronsard, Dorat. -Eh, eh ! dit Charles Quint, il semblerait que notre frère Henri II, jaloux des rois voisins, veut garder pour lui seul cette belle perle. Je n'entends point parler encore de mariage pour madame Marguerite, et elle doit avoir (Charles Quint fit semblant de chercher) bien près de trente-deux ans, dit-il. -Oui, sire, mais à peine paraît-elle en avoir vingt ; elle est chaque jour plus belle et plus fraîche. -C'est le privilège des roses de reverdir et de boutonner chaque printemps, reprit Charles Quint ; mais, à propos de roses et de boutons, dites-moi, mon cher amiral, que fait-on à la cour de France de notre jeune reine d'Écosse ? Ne pourrais-je pas vous aider à arranger ses affaires avec ma bru, la reine d'Angleterre ? -Oh ! sire, il n'y a rien de pressé, répondit l'amiral, et votre majesté, qui sait si bien l'âge de nos princesses, n'ignore pas que la reine Marie Stuart est à peine âgée de treize ans ; or elle est, je ne crois pas révéler un secret d'État en faisant cette confidence à votre majesté, elle est destinée au dauphin François II, et le mariage ne peut et ne doit avoir lieu que dans un an ou deux. -Attendez donc, attendez donc, mon cher amiral, que je me rappelle, dit Charles Quint, car il me semble que j'ai au fond de la mémoire quelque chose comme un bon avis à donner à mon frère Henri II, quoique ce soit une simple supposition de la science cabalistique. Ah ! m'y voilà. Mais d'abord, pouvez-vous me dire, mon cher amiral, ce qu'est devenu un jeune seigneur nommé Gabriel de Lorges, comte de Montgomery ? -Oui certes, il est à la cour du roi en grande faveur près de lui et occupe le grade de capitaine dans sa garde écossaise. -En grande faveur, oui-da ! fit Charles Quint pensif. -Avez-vous quelque chose à dire contre ce jeune seigneur, sire ? demanda respectueusement l'amiral. -Non, seulement écoutez une histoire. -J'écoute, sire. -Lorsque je traversai la France avec la permission de mon frère François Ier pour aller chasser la révolte de mes bien-aimés et compatriotes sujets les Gantois, le roi de France me fit, comme vous pouvez vous le rappeler, quoi que vous fussiez une bien jeune barbe à cette époque, le roi de France me fit toutes sortes d'hon- neurs ; par exemple, il envoya au devant de moi, jusqu'à Fontainebleau, le Dauphin avec une foule de jeunes seigneurs et de pages. » Il faut vous dire, mon cher amiral, que c'était la dure nécessité qui me forçait à traverser le royaume de France, et que j'eusse mieux aimé prendre tout autre chemin. On avait fait tout ce que l'on avait pu pour me mettre en défiance contre la loyauté du roi François Ier, et moi-même, je vous l'avoue, j'avais quelque peur (bien à tort, l'événement l'a prouvé) que mon frère de France ne profitât de l'occasion pour prendre sa revanche du traité de Madrid. J'avais donc emmené avec moi, comme si la science humaine pouvait quelque chose contre les décisions divines, un homme trèshabile, un astrologue très-vanté qui, à la première inspection du visage des gens, jugeait d'après les signes de ce visage s'il y avait menace pour la liberté ou pour la vie de celui qui hasardait devant ces gens sa vie et sa liberté. » L'amiral sourit. -C'était une bonne précaution, dit-il, digne d'un aussi sage empereur que vous êtes ; mais votre majesté a vu que parfois bonne précaution peut devenir précaution inutile. -Attendez, vous allez voir. Nous étions donc sur la route d'Orléans à Fontainebleau quand tout-à-coup nous vîmes venir à notre rencontre un grand cortège. C'était, comme je vous l'ai dit, M. le Dauphin de France avec une foule de seigneurs et de pages. D'abord, de loin et en ne voyant que la poussière qui montait sous les pieds des chevaux, nous crûmes que c'était une troupe de gens d'armes et nous nous arrêtâmes ; mais bientôt, à travers le nuage gris que formait cette poussière, nous vîmes miroiter le satin, briller le velours et étinceler l'or. Il était évident que cette troupe, au lieu d'être hostile, était une escorte d'honneur. Nous continuâmes donc notre chemin pleins de confiance dans la parole du roi François Ier. Bientôt les deux cavalcades se rencontrèrent et M. le Dauphin, s'avançant vers moi, me fit compliment de la part de son père. Le compliment était si gracieux et venait tellement à point pour tranquilliser, non pas moi -Dieu, auquel je vais consacrer ma vie, m'est témoin que je n'ai jamais une seconde soupçonné mon bon frère -, le compliment, dis-je, était si gracieux que je voulus sur le champ embrasser le jeune prince qui me l'avait fait. Or, tandis que je lui donnais une accolade si tendre qu'elle dura, je crois, une bonne minute, les deux troupes s'étaient mêlées et les jeunes seigneurs et pages de la suite de M. le Dauphin, curieux sans doute de me voir à cause de ce peu de bruit que j'ai fait dans le monde, m'avaient complètement enveloppé, s'approchant de moi le plus qu'ils pouvaient. Alors je m'aperçus que mon astrologue, qui s'appelait Angelo Policastro et qui était un Italien de Milan, avait poussé son cheval de telle façon qu'il flanquait complètement ma gauche. Cela me parut audacieux que cet homme se mêlât ainsi à une si belle et si riche noblesse. « Oh, oh ! signor Angelo, lui disje, que faites-vous là ? -Sire, me répondit-il, je suis à ma place. -N'importe, rangez-vous un peu, signor Angelo. -Je ne puis, ni ne dois, mon auguste seigneur, me répondit-il. » Alors je me doutai qu'il y avait quelque chose qui le dérangeait dans l'harmonie de mon voyage. Aussi, craignant qu'il n'obéît à ma première injonction : "Restez donc, signor Angelo, lui dis-je, restez puisque c'est à bonne intention que vous vous êtes mis là. Seulement, en entrant au château, vous me direz pourquoi vous vous y êtes mis, n'est-ce pas ? -Oh ! sire, je n'y manquerai pas, la chose étant mon devoir ; mais tournez la tête à votre gauche et regardez bien ce jeune homme blond qui est près de moi et qui porte des cheveux longs." » Je regardai du coin de l'oeil ; le jeune homme était d'autant plus remarquable et il était d'autant plus difficile que mon regard s'égarât que ce jeune homme, qui avait un air étranger, un air an glais, était le seul qui portât ses cheveux longs. "Bien, je le vois, répondis-je. -Alors c'est tout, pour le moment du moins, dit l'as- trologue, plus tard j'en parlerai à votre majesté." » En effet, à peine entré au château, je me retirai dans mon appartement sous prétexte de changer de toilette ; il signor Angelo m'y suivit. "Eh bien ! lui demandai-je : qu'avez-vous à me dire de ce jeune homme ? -Avez-vous remarqué, sire, le pli que tout jeune il porte entre les deux sourcils ? -Non, ma foi, lui dis-je, ne l'ayant pas regardé d'aussi près que vous. -Eh bien ! ce pli, c'est ce que nous autres, hommes de la cabale, nous appelons la ligne de mort. Sire, ce jeune homme tuera un roi. -Un roi ou un empereur ? demandai-je. -Je ne puis le dire, mais il frappera une tête portant couronne. -Ah ah ! et il n'y a pas moyen que vous sachiez si cette tête qu'il frappera est la mienne ? -Si fait, sire, mais pour cela il me faudrait de ses cheveux. -Bon, de ses cheveux, et comment s'en procurer ? -Je ne sais, mais il en faudrait." » Je me mis à réfléchir. Juste en ce moment, la fille du jardinier entra, portant une branche des plus belles fleurs du jardin qu'elle venait de placer dans les vases de la cheminée et dans ceux des consoles. Quand elle eut fini, je la pris par la main et l'attirai à moi ; puis, prenant dans ma poche deux beaux maximiliens d'or tout neufs, je les lui donnai. Elle me remercia et moi, l'embrassant au front : "Ma belle fille, lui dis-je, en veux-tu gagner dix fois autant ? Elle baissa les yeux et rougit. -Oh !... non, lui dis-je, ce n'est point cela et il ne s'agit point de cela... -De quoi s'agit-il donc alors, sire empereur, me demanda-t-elle ? -Tiens, lui dis-je en la conduisant aux vitres de la fenêtre et en lui montrant le jeune homme blond qui s'amusait à courir la quintaine dans la cour : tu vois bien ce jeune seigneur ? -Oui, je le vois. -Comment le trouves-tu ? -Je le trouve très-beau et très-galamment vêtu. - Eh bien, il faut m'apporter de ses cheveux demain matin et, au lieu de deux maximiliens d'or, tu en auras vingt. -Mais comment ferais-je pour avoir des cheveux de ce jeune homme ? demanda-t- elle en me regardant avec naïveté -Ah dame ! la belle enfant ; cela ne me regarde point ; c'est à toi de trouver le moyen. Tout ce que je puis faire, moi, c'est de te donner une bible. -Une bible ? -Oui, afin que tu voies de quelle façon Dalila s'y prit pour couper les cheveux de Samson..." » La belle fille rougit encore, mais il paraît que les instructions suffisaint car elle sortit toute pensive et toute souriante à la fois. Et le lendemain elle revint avec une boucle de cheveux blonds comme de l'or... Ah ! la plus naïve femelle est plus adroite que le plus rusé de nous, monsieur l'amiral ! » -Et votre majesté n'achève pas l'histoire ? -Oh ! si fait. Je remis la boucle des cheveux blonds au signor Angelo, qui fit sur cette boucle ses expériences cabalistiques et qui me dit que c'était, non pas moi, mais un prince portant fleur de lys dans ses armes que l'horoscope menaçait. Eh bien ! mon cher amiral, ce jeune homme blond, qui a entre les sourcils la ligne de mort, c'est le seigneur de Lorges comte de Montgomery, capitaine de la garde écossaise de mon frère Henri. -Comment votre majesté pourrait soupçonner ?... -Moi, dit Charles Quint, se levant pour indiquer à l'amiral que son audience était finie, je ne soupçonne rien, Dieu m'en garde, je vous répète seulement mot à mot, comme chose pouvant être utile à mon frère Henri II, l'horoscope del signor Angelo Policastro, et je dis à Sa Majesté très-chrétienne de faire bonne attention à cette ligne, qui se trouve entre les deux sourcils de son capitaine de la garde écossaise, et qu'on appelle la ligne de mort, lui rappelant qu'elle menace tout particulièrment un prince portant fleurs de lys dans ses armes. -Sire, dit Coligny, ce bon avis sera donné de votre part au roi de France. -Et voilà pour que vous ne l'oubliez pas, mon cher amiral, dit Charles Quint en passant au cou de l'ambassadeur la magnifique chaîne d'or qu'il portait au sien et à laquelle pendait cette étoile de diamant qu'on appelait l'étoile du couchant, en souvenir des possessions occidentales des rois d'Espagne. Coligny voulut recevoir le présent à genoux mais Charles Quint ne permit point qu'il lui donnât cette marque de respect, et le retenant dans ses bras, il le baisa sur les deux joues. À la porte, on rencontra Emmanuel Philibert qui, la cérémonie à peine achevée, quittait tout pour venir mettre ses hommages aux pieds de cet empereur, d'autant plus grand à ses yeux, qu'il venait d'abdiquer toute grandeur. Les deux capitaines se saluèrent avec courtoisie, tous deux s'étaient vus sur le champ de bataille et s'estimaient à leur valeur, c'est-à-dire hautement et grandement. -Votre majesté, dit Coligny, n'a-t-elle rien autre chose à me dire pour le roi mon maître ? -Non, rien. Il regarda Emmanuel Philibert et sourit. -Sinon, mon cher amiral que, si les soins de notre salut nous laissent un instant de loisir, nous nous occuperons de lui chercher un mari pour madame Marguerite de France. Et, s'appuyant au bras d'Emmanuel : -Viens, mon bien-aimé Emmanuel, lui dit-il, en rentrant avec lui dans le salon, il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vu. XV Après l'abdication Pour ceux de nos lecteurs qui veulent voir le couronnement de toute chose et pour la philosophie de chaque événement, nous nous décidons à écrire le présent chapitre qui entrave peut-être pendant quelques instants la marche de notre action, mais qui permet au regard, momentanément arrêté sur l'empereur Charles Quint, de poursuivre cette grande fortune éteinte à travers l'obscurité de sa vie nouvelle, depuis le jour de son abdication jusqu'à celui de sa mort, c'est-à-dire du 25 octobre 1555 au 21 septembre 1558. Après le vainqueur de François Ier, déposé dans le sépulcre, où son rival l'a précédé depuis neuf ans, nous reviendrons à la vie, aux combats, aux fêtes, aux haines et aux amours, à tout cet immense bourdonnement enfin qui va dans l'attente de la résurrection éternelle bercer les trépassés jusqu'au fond de leurs tombeaux. Les différentes affaires politiques que Charles Quint avait à régler dans les Pays-Bas, l'abdication de l'empire en faveur de Ferdinand, son frère abdicataire, que devait suivre celle des États héréditaires en faveur de Don Philippe son fils, retinrent près d'une année encore l'ex-empereur à Bruxelles, de sorte que ce ne fut que dans les premiers jours de septembre 1556 qu'il put quitter cette ville et partir pour Gand, escorté de tous les grands, les ambassadeurs, les nobles, les magistrats, les capitaines et les officiers de la Belgique. Le roi Don Philippe avait expressément voulu conduire son père jusqu'au lieu de l'embarquement, c'est-à-dire jusqu'à Flessingues, où l'ex-empereur se rendit en litière et où l'accompagnèrent les deux reines, ses soeurs, avec leurs dames, le roi Don Philippe avec sa cour, et Emmanuel Philibert avec ses deux inséparables compagnons, Leone et Scanca-Ferro. Les adieux furent longs et tristes : non seulement cet homme qui avait étreint le monde entre ses deux bras se séparait de ses deux soeurs, de son fils, d'un neveu reconnaissant et dévoué, mais encore il se séparait du monde, presque de la vie, son intention étant, aussitôt son arrivée en Espagne, de se retirer dans un monastère. Ainsi l'ex-empereur voulut-il que ces adieux s'accomplissent la veille du départ, disant que s'ils avaient lieu le lendemain sur le port, jamais il ne se sentirait le courage de mettre le pied sur le bâtiment. Le premier dont Charles Quint prit congé, peut-être parce que, au fond du coeur, c'était celui qu'il aimait le moins, fut son fils Don Philippe. Après avoir reçu le baiser d'adieu de son père, le roi d'Espagne se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction. Charles Quint la lui donna avec cette majesté qu'il savait mettre dans ces sortes de circonstances, lui recommanda la paix avec les puissances alliées, et particulièrement, s'il était possible, avec la France. Don Philippe promit à son père de se conformer à ses intentions, tout en doutant que la chose fût possible à l'endroit de la France, et jurant néanmoins de tenir de son côté fidèlement les trèves tant que le roi Henri II, son cousin, ne les romprait pas. Après quoi Charles Quint embrassa Emmanuel Philibert, le tenant longtemps serré entre ses bras et ne pouvant se décider à se séparer de lui. Enfin, appelant Don Philippe avec des larmes dans les yeux et des larmes dans la voix : -Mon cher fils, lui dit-il, je vous ai donné bien des choses. Je vous ai donné Naples, les Flandres, les deux Indes ; je me suis dépouillé pour vous, enfin, de tout ce que j'avais ; mais retenez bien ceci : ni Naples et ses palais, ni les Pays-Bas et leur commerce, ni les deux Indes et leurs mines d'or, d'argent et de pierres précieuses ne valent le trésor que je vous donne en vous laissant votre cousin Emmanuel Philibert, homme de tête et d'exécution, bon politique et grand capitaine ; je vous recommande donc de le traiter non pas comme un sujet, mais comme un frère, et à peine encore, je vous le dis, sera-t-il traité par vous selon ses mérites. Emmanuel Philibert voulait baiser les genoux de son oncle mais celui-ci le retint entre ses bras, puis bientôt, le poussant doucement de ses bras entre ceux de Don Philippe : -Partez, dit-il, partez : il est honteux pour des hommes de gémir et de larmoyer ainsi à cause d'une courte séparation dans ce monde ! Arrangeons-nous de manière, à force de bonnes actions, de belles vertus et de vie chrétienne, à nous trouver un jour réunis dans l'autre, c'est là le principal. Et, se détournant des deux jeunes gens pour aller rejoindre ses soeurs, en leur faisant de la main signe de s'éloigner, il resta le dos tourné jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de l'appartement. Don Philippe et Emmanuel Philibert montèrent à cheval et partirent incontinent pour Bruxelles. Quant à l'ex-empereur, il s'embarqua le lendemain 10 septembre 1556 sur un vaisseau véritablement royal, en grandeur et en ornements, dit Gregorio Leti, historien de Charles V ; mais, à peine en mer, on fut accosté d'un bâtiment anglais. Le bâtiment portait le comte d'Arondel, envoyé par la reine Marie à son beau-père pour le prier de ne point passer si près des côtes de la Grande-Bretagne sans lui faire une visite. Mais, à cette invitation, Charles Quint haussa les épaules, et avec un ton dévôt qui n'était pas exempt d'amertume : -Eh ! dit-il au comte, quel plaisir pourra prendre une si grande reine à se voir la belle-fille d'un simple gentilhomme ? Malgré cette réponse, le comte d'Arondel insista avec tant de courtoises supplications et de respectueuses prières que Charles Quint, ne sachant plus comment se défendre de ses instances, lui dit : -Monsieur le comte, tout dépendra des vents. Les deux reines étaient embarquées avec leurs frères. Soixante vaisseaux escortaient le vaisseau impérial, et voyant que quoique les vents fussent loin d'être défavorables, l'empereur passait sans s'arrêter devant Yarmouth, devant Londres et devant Portsmouth, le comte d'Arondel n'insista pas davantage : il se mit respectueusement à la suite du vaisseau impérial, et l'accompagna jusqu'à Laredo port de Biscaye, où Charles Quint fut reçu par le grand connétable de Castille. Mais, à peine eut-il touché cette terre d'Espagne sur laquelle il avait si glorieusement régné, qu'avant de rien écouter du discours que le grand connétable s'apprêtait à lui faire, il se mit à genoux et, baisant le sol de ce royaume devenu pour lui une seconde patrie : -Je te salue avec toutes sortes de respects, dit-il, ô mère commune, et comme je suis sorti nu du ventre de ma mère pour recevoir du monde tant de trésors, je veux aussi maintenant rentrer nu dans ton sein, ma très-chère mère, et si ce fut alors un devoir de la nature, c'est aujourd'hui un effet de la grâce sur ma volonté. À peine avait-il fini cette prière, que le vent commença de souffler et qu'une tempête s'éleva avec tant de violence, que toute la flotte qui venait de l'accompagner périt dans le port avec le vaisseau impérial lui-même tout chargé de trésors et des dons magnifiques que l'empereur rapportait de Belgique et d'Allemagne pour les offrir aux églises d'Espagne. Ce qui fit dire par un des personnages de la suite de Charles Quint que le bâtiment, prévoyant que jamais une gloire pareille ne l'illustrerait, s'était enfoncé dans la mer afin de marquer à la fois son respect, son regret et sa douleur. Il n'y avait point de mal en vérité à ce que les choses inanimées donnassent de semblables preuves de respect, de regret et de douleur à Charles Quint ; car les hommes étaient bien froids devant cette fortune déchue. À Burgos, par exemple, l'ex-empereur traversa la ville sans qu'aucune députation vînt au devant de lui et sans que les citadins se donnassent la peine d'accourir jusque sur leur porte pour le regarder passer. Ce que voyant l'empereur, il secoua la tête en murmurant : -En vérité, il semblerait que les habitants de Burgos m'eus- sent entendu quand je disais à Laredo que je rentrerais nu en Espagne. Le jour même, cependant, un noble seigneur nommé Don Bartolomeo Mirande étant venu lui rendre visite et lui ayant dit : -Il y a aujourd'hui précisément un an accompli, sire, que votre majesté impériale a commencé d'abandonner le monde pour pouvoir s'appliquer tout entier au service de Dieu. -Oui, répondit Charles, et il y a aujourd'hui précisément un an que je m'en suis repenti. Charles Quint se rappelait cette triste et solitaire soirée de son abdication où il n'avait eu personne que l'amiral Coligny pour l'ai- der à remettre au foyer les tisons qui avaient roulé des chenets sur son tapis. De Burgos, l'empereur gagna Valladolid qui était alors la capitale de l'Espagne. À une demi-heure de la ville, il rencontra un cortège qui venait au devant de lui : c'étaient les nobles et les seigneurs conduits par son petit-fils Don Carlos qui venait d'atteindre sa onzième année. L'enfant maniait admirablement son cheval et marchait à la portière gauche de la litière de l'empereur. C'était la première fois qu'il voyait son grand-père et il le regardait avec une attention qui eût embarrassé tout autre que le jeune prince. Celui-ci ne baissa pas même les yeux, se contentant, chaque fois que le regard du vieil empereur se fixait sur lui, d'ôter respectueusement sa toque qu'il remettait sur sa tête quand Charles Quint cessait de le regarder. Aussi, à peine entré dans son appartement, l'empereur le fit-il venir pour le voir de plus près et causer avec lui. L'enfant se présenta respectueux d'attitude, mais sans embarras aucun. -C'est bien à vous, mon petit-fils, lui dit Charles Quint, d'être venu au devant de moi. -C'était mon devoir, répondit l'enfant, comme étant deux fois votre sujet, car vous êtes mon grand-père et mon empereur. -Ah ! ah ! fit Charles Quint, étonné de trouver tant d'aplomb et de fermeté dans un âge si tendre. -D'ailleurs je n'eusse point été par devoir au devant de votre majesté impériale, continua l'enfant, que j'y eusse été par curiosité. -Et pourquoi cela ? -Parce que j'ai entendu dire souvent que vous étiez un illustre empereur et que vous aviez fait de grandes choses. -Ah vraiment ! dit Charles Quint, qui s'amusait du singulier naturel de l'enfant, et veux-tu que je te les raconte ces grandes choses ? -Ce serait un vif plaisir et un immense honneur pour moi, répondit le jeune prince. -Eh bien ! assieds-toi là. -Avec la permission de votre majesté, dit l'enfant, j'écouterai debout. Alors Charles Quint lui raconta toutes ses guerres contre le roi François Ier, contre les Turcs et contre les protestants. Don Carlos l'écouta avec une grande attention, et quand son grand-père eut achevé, prouvant que le récit n'était pas nouveau pour lui : -Oui, dit l'enfant, c'est bien cela. -Mais, reprit l'empereur, vous ne me dites pas, monsieur mon petit-fils, ce qu'il vous semble de mes aventures et si vous trouvez que je me sois comporté en brave. -Oh ! dit le jeune prince, je suis assez content de ce que vous avez fait ; il n'y a qu'une chose que je ne saurais vous pardonner. -Bah ! fit l'empereur étonné, quelle chose donc ? -C'est de vous être une nuit sauvé d'Inspruck à moitié nu devant le duc Maurice. -Oh ! pour cela, dit l'empereur en riant, ce fut bien malgré moi, mon fils, je vous jure... il me surprit et je n'avais que ma maison. -Mais moi, je n'eusse pas fui, dit Don Carlos. -Comment, vous n'eussiez pas fui ? -Non. -Mais il fallait bien fuir puisque je ne pouvais lui résister. -Mais je n'eusse pas fui, répéta le jeune prince. -Il fallait donc alors me laisser prendre ? C'eût été une grande imprudence dont j'eusse encore été blâmé davantage. -N'importe, moi je n'eusse pas fui, répéta pour la troisième fois l'enfant. -Dites-moi donc ce que vous eussiez fait en une pareille occasion, et pour vous aider à me répondre : que feriez-vous actuellement, par exemple, si je mettais une trentaine de pages à vos trousses ? -Je ne fuirais pas, se contenta de répondre l'enfant. L''empereur fronça le sourcil et, appelant le gouverneur du jeune prince : -Monsieur, lui dit-il, emmenez mon petit fils ; je vous fais compliment de l'éducation qu'il reçoit ; et s'il continue, ce sera le plus grand guerrier de la famille. Le soir même il disait à sa soeur, la reine Éléonore, qu'il laissait à Valladolid : -Il me semble, ma soeur, que le roi Don Philippe est mal pourvu de fils en Don Carlos. Son air et son naturel en cette première jeunesse ne me plaisent point, n'étant pas ceux de son âge. Je ne sais ce qui pourra arriver dans la suite quand il aura vingtcinq ans. Étudiez donc les paroles et les actions de cet enfant et dites-moi sincèrement, lorsque vous m'écrirez, votre pensée sur ce sujet. Le surlendemain Charles Quint partait pour Palancia et le jour d'ensuite la reine Éléonore lui écrivait : « Mon frère, si les manières de notre petit neveu Carlos vous ont déplu pour ne l'avoir vu qu'un jour, elles me déplaisent beaucoup plus à moi qui l'ai vu trois. » Ce petit bonhomme qui n'eût pas fui à Inspruck était ce même Don Carlos que son père, Philippe II, fit tuer douze ans plus tard sous prétexte qu'il conspirait avec les révoltés des Pays-Bas. À Valladolid, l'empereur avait congédié toute sa cour, à l'excep- tion de douze domestiques et de douze chevaux et, distribuant tout le reste aux gentilshommes qui l'avaient accompagné ; puis il avait dit adieu aux deux reines ses soeurs et était parti pour Palancia. Palancia n'était située qu'à dix-huit milles du monastère de St- Just de l'ordre des Hyéronimites que Charles Quint avait choisi pour sa retraite et où, dès l'année précédente, il avait envoyé un architecte chargé de lui bâtir six chambres de plain-pied dont quatre pareilles à des cellules de moines, et deux un peu plus hautes. L'artiste devait en outre dessiner un jardin sur le dessin que l'em- pereur en avait tracé lui-même. Ce jardin, c'était le côté charmant de la retraite impériale ; il était arrosé à ses deux flancs par une petite rivière d'eau limpide et murmurante, et tout planté d'orangers, de limoniers et de cèdres dont les branches venaient ombrager et parfumer les fenêtres de l'illustre solitaire. En 1542, Charles Quint avait visité ce monastère de Saint-Just et l'avait quitté disant : « Voilà un véritable lieu de retraite pour un autre Dioclétien. » L'empereur prit possession de son appartement au monastère de Saint-Just le 24 février 1557. C'était le jour anniversaire de sa naissance, et ce jour lui avait constamment été heureux. -Je veux, dit-il, en franchissant le seuil du couvent, renaître pour le ciel, ce même jour où je suis né pour la terre. Sur les douze chevaux qu'il avait gardés, il en renvoya onze ; le dernier lui servit à se promener quelquefois dans la délicieuse vallée de Serandilla, éloignée seulement d'un mille et qu'on appelle le Paradis de l'Estramadure. À partir de ce moment, il conserva peu de communications avec le monde, ne recevant que de rares visites de ses anciens courtisans, et une ou deux fois par année, des lettres du roi Philippe, de l'empereur Ferdinand et des deux reines ses soeurs ; sa seule distraction étant les promenades que nous avons dites, les dîners qu'il donnait par hasard à quelques-uns des gentilshommes qui le venaient voir et qu'il retenait jusqu'au soir en disant : « Mes amis, restez avec moi pour faire la vie de religieux, » et le plaisir qu'il prenait à soigner des petits oiseaux de toutes sortes d'espèces qu'il tenait enfermés dans les volières. Cette vie dura un an ; mais, au bout d'une année, elle parut encore trop mondaine à l'auguste reclus, et le jour anniversaire de sa naissance, qui était aussi, on se rappelle, celui de l'entrée de l'em- pereur au couvent, l'archevêque de Tolède étant venu lui faire une visite de félicitation, il lui dit : -Monsieur, j'ai vécu cinquante-sept ans pour le monde, un an pour mes plus intimes amis et serviteurs dans ce lieu désert, et maintenant je veux donner au Seigneur le peu de mois qui me restent à vivre. Et en conséquence, tout en remerciant le prélat de sa visite, il le pria de ne plus se donner la peine de venir le voir que lorsqu'il le ferait appeler pour le salut de son âme. En effet, à partir du 25 février 1558, l'empereur vécut dans une austérité qui égalait presque celle des moines, mangeant avec eux, se donnant la discipline, allant exactement au choeur, et ne se permettant d'autre distraction que celle de faire dire des messes pour cette innombrable quantité de soldats, de marins, d'officiers et de capitaines qui étaient morts à son service dans les différents combats qu'il avait livrés ou fait livrer dans les quatre parties du monde. Pour les généraux, les conseillers, les ministres et les ambassadeurs, des anniversaires de la mort desquels il tenait un registre parfaitement exact, il faisait dresser des autels particuliers et cé lébrer des messes nominatives, de sorte qu'on eût dit qu'après avoir mis autrefois sa gloire à régner sur les vivants, il mettait maintenant sa religion à régner sur les morts. Enfin, vers le commencement du mois de juillet de cette même année 1558, lassé d'assister aux funérailles des autres, et blasé sur cette funèbre distraction, Charles Quint résolut d'assister aux siennes. Cependant il lui fallut quelque temps pour s'habituer à cette idée quelque peu bizarre ; il craignait d'être taxé ou d'orgueil, ou de singularité en cédant à ce désir ; mais enfin l'envie en devint si irrésistible, qu'il s'en ouvrit à un moine du même monastère, nommé le père Jean Regola. Ce fut en tremblant, tant il craignait que le moine ne vît quelque inconvénient à l'exécution de ce projet, que Charles Quint en risqua la confidence ; mais le moine, tout au contraire, à la grande joie de l'empereur, lui répondit que, quoique ce fût là une action extraordinaire et sans exemple, il n'y voyait aucun mal, et qu'il la considérait même comme pieuse et exemplaire. Cependant, cette adhésion d'un simple moine ne parut point, dans une circonstance aussi grave, suffisante à l'empereur : le père Regola lui offrit alors de prendre l'avis de l'archevêque de Tolède. Charles Quint trouva le conseil bon, et nommant le moine ambassadeur près du prélat, il le fit partir à mulet avec une escorte pour aller chercher cette permission tant désirée. Jamais, aux jours de la puissance temporelle de Charles Quint, et si important que fût le message, jamais retour de messager ne fut attendu avec une pareille impatience. Enfin, au bout de quinze jours, le moine revint ; la réponse était favorable. L'archevêque de Tolède regardait le désir de l'empereur comme très-saint et très-chrétien. À partir de ce retour, qui fut une véritable fête, on ne s'occupa plus dans tout le couvent que de préparer la cérémonie funèbre et de la rendre digne du grand empereur qu'on allait enterrer vivant. La première chose que l'on entreprit fut la construction d'un magnifique mausolée au milieu de l'église ; le père Vargas, qui était ingénieur et sculpteur, en fit un dessin que l'empereur trouva à sa convenance, sauf quelques détails qu'il retoucha. Le dessin approuvé, l'on fit venir de Palancia des maîtres charpentiers et des peintres qui, pendant cinq semaines, occupèrent à la confection de ce mausolée vingt personnes par jour. Au bout de cinq semaines, grâce à l'activité que donnaient à chacun la présence et les encouragements de l'empereur, le monument fut achevé. Il avait quarante pieds de long, cinquante de haut et trente de large : il existait tout autour des galeries auxquelles on montait par divers escaliers ; on y voyait une suite de tableaux représentant les plus illustres empereurs de la maison d'Autriche et les principales batailles de Charles Quint lui-même, enfin tout en haut gisait la bière sans couvercle, ayant à sa gauche la Renommée, et à la droite l'Immortalité. Tout étant achevé, on fixa pour ces feintes funérailles le jour du 24 août au matin. Dès cinq heures, c'est-à-dire une heure et demie après le lever du soleil, quatre cents grosses bougies, teintes en noir, furent déposées et allumées sur le sarcophage, autour duquel se tenaient tous les domestiques de l'ex-empereur vêtus de deuil, la tête nue et tenant une torche à la main. À sept heures, Charles Quint entra vêtu d'une longue robe de deuil, ayant à chacun de ses côtés, c'est-à- dire à sa droite et à sa gauche, un moine vêtu de deuil comme lui. Il alla, portant aussi une torche à sa main, s'asseoir sur un siège préparé pour lui devant l'autel. Là, immobile, sa torche appuyée à terre, il écouta, vivant, tous ces chants faits pour les trépassés, depuis le Requiem jusqu'au Requiescat, tandis que six moines de différents ordres disaient six messes basses aux six autels latéraux de l'église. Puis, à un moment donné, se levant, il alla, toujours escorté de ces deux moines, s'incliner devant le maître-autel, et s'étant mis aux genoux du prieur : -Je te demande et supplie, ô arbitre et monarque de notre vie et de notre mort, dit-il, que de même que le prêtre prend de mes mains avec les siennes ce cierge que je lui offre en toute humilité, de même tu veuilles agréer mon âme que je recommande à la divine indulgence, et la recevoir, quand il te plaira, dans le sein de ta bonté et de ta miséricorde infinie. Alors le prieur mit le cierge dans un chandelier d'argent massif que le faux trépassé avait donné au couvent pour cette grande occasion. Après quoi Charles Quint se releva, et accompagné toujours de deux moines qui le suivaient comme son ombre, il alla se rasseoir sur son siège. La messe finie, l'empereur jugea qu'il lui restait quelque chose à faire et que l'on avait oublié le plus important de la cérémonie ; il fit donc lever une dalle du choeur et, au fond d'une fosse creusée à cet effet, il ordonna qu'on étendît une couverture de velours noir avec un oreiller aussi de velours pour former un chevet. Alors, aidé de deux moines, il descendit dans la fosse, se coucha roide, les mains jointes sur la poitrine et les yeux fermés, contrefaisant enfin le mort du mieux qu'il lui était possible. Aussitôt le prêtre officiant entonna le De profundis clamavi et, tandis que tout le choeur continuait à le chanter, tous ces moines vêtus de noir, tous ces gentilshommes et tous ces serviteurs, en habit de deuil, le cierge à la main, versant des larmes, se mirent à défiler autour du défunt, le prêtre officiant en tête, et chacun à son tour lui jetant de l'eau bénite et souhaitant le repos de son âme. La cérémonie dura plus de deux heures, tant ceux qui jetaient l'eau bénite étaient nombreux : aussi l'empereur fut-il tout trempé à travers sa robe noire, ce qui, joint au vent que laissaient passer les fentes de la pierre, vent froid et funèbre, montant des caveaux mortuaires de l'abbaye, fit qu'il se releva tout grelottant quand, resté le dernier dans l'église avec ses deux moines, il voulut rega gner sa cellule. Aussi, se sentant si engourdi et frissonnant : -Mes pères, dit l'empereur, je ne sais pas si en vérité il vaut la peine que je me relève. En effet, en entrant dans sa cellule, force fut à Charles Quint de se mettre au lit et, une fois au lit, il ne se releva plus ; de sorte que moins d'un mois après la cérémonie feinte, on célébrait la cérémonie réelle, et que tout ce que l'on avait préparé pour la fausse mort servit à la mort véritable. Ce fut le 21 septembre 1558 que l'empereur Charles Quint rendit son dernier soupir entre les bras de l'archevêque de Tolède qui se trouvait par bonheur à Palancia et qu'il envoya chercher une dernière fois selon la promesse qu'il lui avait faite six mois auparavant de l'appeler à l'heure de sa mort. Il avait vécu 57 ans, 7 mois et 21 jours, il avait régné 44 ans, gouverné l'empire 38, et de même qu'il était né le jour de la fête d'un apôtre, St-Mathias, le 24 février, il mourut le jour de la fête d'un autre apôtre, St-Mathieu, c'est-à-dire le 21 septembre. Le père Strada raconte dans son histoire des Flandres que, la nuit même de la mort de Charles Quint, un lys fleurit dans le jardin du monastère de Saint-Just, de quoi les religieux ayant été avertis, ce lys fut exposé sur le grand autel comme une preuve évidente de la candeur de l'âme de l'empereur. C'est une bien belle chose que l'histoire ! Aussi, ne nous jugeant pas digne d'être historien, nous sommes-nous fait romancier. DEUXIÈME PARTIE I La Cour De France. Un peu plus d'un an après l'abdication de Charles Quint à Bruxelles, vers l'époque où l'ex-empereur se renfermait dans le monastère de Saint-Just, au moment où des hauteurs de St-Germain on voyait jaunir au loin les moissons de la plaine, comme les derniers jours de juillet roulaient leurs nuages de flamme dans un ciel d'azur, une brillante cavalcade sortait du vieux château et s'a- vançait dans le parc dont les grands beaux arbres commençaient à revêtir ces teintes chaudes, amour de la peinture. Brillante cavalcade, s'il en fut ; car elle se composait du roi Henri II, de sa soeur madame Marguerite de France, de la belle duchesse de Valentinois sa maîtresse, du dauphin François son fils aîné, de sa fille Élisabeth de Valois, de la jeune reine d'Écosse Marie Stuart et des principales dames et des principaux seigneurs qui faisaient, à cette époque, l'ornement et la gloire de la maison de Valois, parvenue au trône dans la personne du roi François Ier, mort, comme nous l'avons dit, le 31 mai 1547. En outre, au balcon aérien du château, appuyée sur une espèce de dentelle de fer merveilleusement travaillée, se tenait la reine Catherine avec les deux jeunes princes qui furent plus tard, l'un le roi Charles IX et l'autre le roi Henri III, âgés, le prince Charles de 7 ans, le prince Henri de 6, et la petite Marguerite qui devait être plus tard la reine de Navarre et qui ne comptait encore que cinq années. Tous trois trop jeunes, comme on voit, pour accompagner le roi Henri leur père à la chasse à courre qui se préparait. Quant à la reine Catherine de Médicis, elle avait, pour ne point être de cette chasse, présenté une légère indisposition et, comme la reine Catherine était une de ces femmes qui ne font rien sans raison, très-certainement elle avait, sinon une indisposition réelle, du moins une raison d'être indisposée. Tous les personnages que nous venons de nommer étant appelés à jouer un rôle des plus actifs dans l'histoire que nous avons entrepris de raconter, le lecteur nous permettra, avant que nous reprenions le fil rompu des événements contemporains, de mettre sous ses yeux un portrait physique et moral de chacun de ces personnages. Commençons par le roi Henri II qui marchait le premier, ayant, à sa droite, madame Marguerite sa soeur et, à sa gauche, la belle duchesse de Valentinois. C'était alors un beau et fier chevalier de trente-neuf ans, aux sourcils noirs, aux yeux noirs, à la barbe noire, au teint basané, avec un nez aquilin et de belles dents blanches ; moins grand, moins vigoureusement musclé que son père, mais admirablement pris dans sa taille qui était au-dessus de la moyenne ; tellement amoureux de la guerre que, lorsqu'il n'en avait point la réalité dans ses États ou dans ceux de ses voisins, il voulait en avoir l'image à sa cour et au milieu de ses plaisirs. Aussi, même en temps de paix, le roi Henri II, n'ayant de lettres que juste ce qu'il en fallait pour récompenser honorablement les poètes, sur lesquels il recevait ses opinions toutes faites de sa soeur madame Marguerite, de sa maîtresse la belle Diane, ou de sa charmante petite pupille Marie Stuart, aussi, même en temps de paix, disons-nous, le roi Henri II était-il l'homme le moins oisif de son royaume. Voici comment il partageait ses journées. Ses matins et ses soirs, c'est-à-dire son lever et son coucher, étaient consacrés aux affaires ; deux heures le matin lui suffisaient d'ordinaire à les expédier. Puis il entendait la messe fort dévotement, car il était bon catholique comme il le prouva en déclarant qu'il voulait voir brûler de ses yeux le conseiller au parlement Anne Dubourg, plaisir qu'il ne put cependant avoir, étant mort six mois avant que le pauvre huguenot fût conduit au bûcher. À midi sonnant, il dînait ; après quoi il rendait visite, avec les seigneurs de sa cour, à la reine Catherine de Médicis, chez laquelle il trouvait, comme dit Brantôme, une foule de déesses humaines, les unes plus belles que les autres. Alors là, tandis que lui entretenait la reine ou madame sa soeur, ou la petite reine dauphine Marie Stuart, ou les princesses ses filles aînées, chaque seigneur et gentilhomme en faisait autant que le roi, causant avec la dame qui lui plaisait le mieux. Cela durait deux heures à peu près ; puis le roi passait à ses exercices. Pendant l'été, ces exercices étaient la paume, le ballon ou le mail. Henri II aimait passionnément la paume et y était très-fort joueur ; non pas qu'il tînt jamais le jeu, mais il secondait ou tierçait, c'est-à-dire qu'il choisissait toujours, en vertu de son caractère aventureux, les places les plus dangereuses et les plus difficiles ; aussi était-il le meilleur second et le meilleur tiers de son royaume, comme on disait en ce temps-là. Du reste, quoiqu'il ne tînt pas le jeu, c'était lui que regardaient toujours les frais du jeu ; s'il gagnait, il abandonnait le gain à ses partenaires ; si ceux-ci perdaient, il payait pour eux. Les parties étaient d'ordinaire de cinq à six cents écus et non point, comme sous les rois ses successeurs, de quatre mille, de six mille, de dix mille écus. « Mais, dit Brantôme, du temps du roi Henri II, les paiements étaient-ils beaux et comptants, tandis que, de nos jours, on est obligé de faire grand nombre d'honnêtes compositions. » Les autres jeux favoris du roi, mais venant après la paume, étaient le ballon et le mail, exercices dans lesquels il était aussi de première force. Si c'était l'hiver, qu'il fît grand froid, qu'il eût gelé, on partait pour Fontainebleau et l'on allait glisser soit dans les avenues du parc, soit sur les étangs ; s'il y avait trop de neige pour qu'on glissât, on faisait des bastions et l'on combattait à coups de pelotes ; enfin si, au lieu de geler ou de neiger, il pleuvait, on se répandait dans les salles basses et l'on faisait des armes. De ce dernier exercice avait été victime M. de Boucard : étant Dauphin et tirant avec lui, le roi lui avait crevé un oeil, accident dont il lui avait honnêtement demandé pardon, dit l'auteur auquel nous empruntons ces détails. Les dames de la cour assistaient à tous ces exercices d'été et d'hiver, l'avis du roi étant que la présence des dames ne gâtait jamais aucune chose et en embellissait beaucoup. Le soir, après souper, on retournait chez la reine et, lorsqu'il n'y avait point bal -divertissement, du reste, assez rare à cette époque -, on restait deux heures à causer. C'était le moment où l'on introduisait les poètes et les hommes de lettres, c'est-à-dire M. Ronsard, MM. Dauzat et Murel, aussi savants Limousins qui jamais croquèrent raves, dit Brantôme, et MM. Danesius et Amyot, précepteurs, l'un du prince François et l'autre du prince Charles ; et alors il se faisait entre ces illustres jouteurs des assauts de science et de poésie qui réjouissaient fort les dames. Une seule chose -quand par hasard on y pensait -jetait un voile de deuil sur cette noble cour; c'était une malheureuse prédiction faite le jour de l'avènement au trône du roi Henri. Un devin appelé au château pour composer sa nativité avait annoncé, devant le connétable de Montmorency, que le roi devait mourir en combat singulier. Alors celui-ci, tout joyeux qu'une pareille mort lui fût promise, s'était retourné vers le connétable en lui disant : -Oyez-vous, compère, ce que me promet cet homme ? Le connétable, croyant le roi effrayé de la prédiction, lui avait répondu avec sa brutalité ordinaire : -Eh ! Sire, voulez-vous croire ces marauds qui ne sont que menteurs et bavards ? Faites-moi jeter la prédiction de ce drôle dans un bon feu, et lui avec, pour qu'il apprenne à venir nous conter de pareilles bourdes. Mais le roi : -Point du tout, compère, répondit-il ; il arrive parfois, au contraire, que de telles gens disent la vérité. Et, d'ailleurs, la prédiction n'est point mauvaise à mon avis ; je me soucie mieux de mourir de cette mort que d'une autre, pourvu toutefois que je succombe sous un brave et vaillant gentilhomme et que la gloire m'en demeure. Et, au lieu de jeter au feu la prédiction et l'astrologue, il avait grandement récompensé celui-ci et avait donné la prophétie à garder à M. de l'Aubépine, un de ses bons conseillers, qu'il employait particulièrement dans les affaires diplomatiques. Cette prédiction avait été un instant remise sur le tapis quand M. de Châtillon était revenu de Bruxelles ; car on se rappelle que, à sa petite maison du Parc, l'empereur Charles Quint avait invité l'a- miral à donner avis à son beau cousin Henri que le capitaine de la garde écossaise Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, avait entre les deux yeux certain signe néfaste présageant la mort d'un des princes de la fleur de lys. Mais, en y réfléchissant, le roi Henri II avait reconnu le peu de probabilité qu'il eût jamais un duel avec son capitaine des gardes et, après avoir rangé la première prophétie au nombre des choses possibles et qui méritent attention, il avait rangé la seconde au nombre des choses impossibles et qui ne méritent pas qu'on s'oc- cupe d'elles ; de sorte que, au lieu d'éloigner de lui Gabriel de Lorge, comme eût peut-être fait un prince plus timide, il avait au contraire redoublé envers lui de familiarité et de faveur. Nous avons dit que, à la droite du roi, chevauchait madame Marguerite de France, fille du roi François Ier. Occupons-nous un instant de cette princesse, une des plus accomplies de son temps et qui, plus qu'aucune autre, se rattache à notre sujet. La princesse Marguerite de France était née le 5 juin 1523 dans ce même château de Saint-Germain dont nous venons de lui voir franchir la porte ; d'où il résulte que, au moment où nous la faisons passer sous les yeux du lecteur, elle avait trente-trois ans et neuf mois. Comment une si grande et si belle princesse était-elle demeurée jusque-là sans époux ? Il y avait eu pour cela deux raisons : la première, qu'elle avait dite tout haut et devant tous ; la seconde, qu'elle n'osait peut-être point se dire tout bas à elle-même. Le roi François Ier l'avait, toute jeune fille, voulu marier à M. de Vendôme, premier prince du sang ; mais elle, fière jusqu'au dédain, avait répondu qu'elle n'épouserait jamais un homme qui serait un jour le sujet du roi son frère. Voilà la raison qu'elle avait donnée tout haut pour rester fille et ne pas déchoir de son rang de princesse de France. Voyons maintenant celle qu'elle se donnait tout bas et qui avait probablement été la véritable cause de son refus. Lors de l'entrevue qui eut lieu à Nice entre le pape Paul III et le roi François Ier, par le commandement du roi, la reine de Navarre alla voir feu M. de Savoie, le père, au château de Nice et y mena madame Marguerite, sa nièce. Or, le vieux duc avait trouvé la jeune princesse charmante et avait parlé d'un mariage entre elle et Emmanuel Philibert. Les deux enfants s'étaient donc vus ; mais Emmanuel, tout entier aux exercices de son âge, à sa tendresse pour Leone, à son amitié pour Scianca-Ferro, avait à peine remarqué la jeune princesse. Il n'en avait pas été de même de celle-ci : l'image du jeune prince était entrée fort avant dans son coeur et, lorsque les négociations avaient été rompues et que la guerre s'était engagée de nouveau entre le roi de France et le duc de Savoie, elle en avait éprouvé un désespoir réel, désespoir d'enfant auquel personne n'avait fait attention et qui, longtemps nourri de larmes, s'était changé en une douce mélancolie entretenue par ce vague espoir qui n'abandonne jamais les coeurs tendres et croyants. Vingt ans s'étaient écoulés depuis cette époque et, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, la princesse Marguerite avait refusé tous les partis qui s'étaient offerts à elle. En attendant que les hasards du sort ou les décrets de la Providence secondassent ses désirs secrets, elle avait grandi, avait avancé en âge et était devenue une charmante princesse pleine de grâce, d'aménité et de miséricorde, avec de beaux cheveux blonds couleur d'épis dorés, des yeux châtains, le nez un peu fort, les lèvres grosses et la peau d'un beau blanc de lait teinté de rose. De l'autre côté du roi, nous l'avons dit, était Diane de Saint- Vallier, comtesse de Brezé, fille de ce sieur de Saint-Vallier qui, complice du connétable de Bourbon, avait été condamné à être décapité en grève et qui, déjà sur l'échafaud, agenouillé sous l'épée du bourreau, avait obtenu pour grâce -si toutefois la chose peut s'appeler une grâce -la commutation de sa peine en une prison perpétuelle composée de quatre murailles de pierres maçonnées dessus et dessous, auxquelles il ne devait y avoir qu'une petite fenêtre par où on lui administrerait son boire et son manger. Tout était mystère et merveille chez Diane qui, née en 1499, avait, à l'époque où nous sommes arrivés, cinquante-huit ans et qui, par sa jeunesse apparente et sa beauté réelle, effaçait les plus belles et les plus jeunes princesses de la cour ; si bien que le roi l'aimait avant toutes et par-dessus toutes. Voici ce que l'on disait de mystérieux et de merveilleux sur cette belle Diane qui avait été faite duchesse de Valentinois, en 1548, par le roi Henri II. D'abord, elle descendait, assurait-on, de la fée Mélusine, et l'amour que le roi lui portait et cette beauté singulière qu'elle avait conservée étaient un effet de cette descendance. Diane de Saint- Vallier avait hérité de son aïeule, la grande magicienne, le double secret, secret rare et magique, d'être toujours belle et toujours aimée. Cette beauté éternelle, Diane la devait, disait-on, à des bouillons composés d'or potable. On sait le rôle que jouait l'or potable dans toutes les préparations chimiques du Moyen Âge. Cet amour sans fin, elle le devait à une bague magique que le roi avait reçue d'elle et qui avait la vertu de la faire aimer du roi tant que celui-ci la porterait. Ce dernier bruit surtout avait pris une grande créance, car madame de Nemours racontait à qui voulait l'entendre l'anecdote que nous allons raconter à notre tour. Le roi étant tombé malade, la reine Catherine de Médicis avait dit à madame de Nemours : -Ma chère duchesse, le roi a pour vous une grande affection ; allez-le voir dans sa chambre, asseyez-vous près de son lit, tout en causant avec lui, tâchez de lui tirer du troisième doigt de la main gauche la bague qu'il y porte et qui est un talisman que lui a donné madame de Valentinois pour se faire aimer de lui. Or, personne à la cour n'avait en profonde affection madame de Valentinois ; non pas qu'elle fût méchante, mais les jeunes ne l'ai- maient pas parce que, comme nous l'avons dit, elle s'obstinait à rester jeune, et les vieilles la détestaient parce qu'elle ne voulait pas devenir vieille. Madame de Nemours se chargea donc volontiers de la commission et, ayant pénétré dans la chambre du roi et s'étant assise près du lit, elle était parvenue, tout en jouant, à tirer du doigt d'Henri la bague dont lui-même ne connaissait point la vertu ; mais à peine la bague était-elle hors du doigt du malade que celui-ci avait prié madame de Nemours de siffler son valet de chambre -on sait que, jusqu'à madame de Maintenon, qui inventa les sonnettes, le sifflet d'or ou d'argent était, pour les rois, les princes et les grands seigneurs, la manière d'appeler leurs gens -. Le malade avait donc prié madame de Nemours de siffler son valet de chambre, lequel, étant incontinent entré, reçut du roi l'ordre de fermer sa porte à tout le monde. -Même à madame de Valentinois ? demanda le valet de chambre étonné. -À madame de Valentinois comme aux autres, répondit ai grement le roi ; l'ordre n'admet pas d'exception. Un quart d'heure après, madame de Valentinois s'était présentée à la porte du roi et la porte lui avait été refusée. Elle était revenue au bout d'une heure : même refus ; enfin, au bout de deux heures et, cette fois, malgré un troisième refus, elle avait forcé la porte, était entrée, avait marché droit au roi, lui avait pris la main, s'était aperçue que la bague lui manquait, avait obtenu l'aveu de ce qui s'était passé et, séance tenante, avait exigé d'Henri qu'il fît redemander sa bague à madame de Nemours. L'ordre du roi de rendre le précieux bijou était si péremptoire que madame de Nemours, qui ne l'avait point encore remis à la reine Catherine, dans l'appréhension de ce qui arrivait, avait renvoyé la bague. Une fois l'anneau au doigt du roi, la fée avait repris tout son pouvoir qui, du reste, depuis ce jour, n'avait fait qu'aller croissant. Malgré les graves autorités qui rapportent l'histoire -et notez qu'il ne s'agit pas moins, pour les bouillons d'or potable, que du témoignage de Brantôme et, pour l'affaire de l'anneau, que des attestations de M. de Thou et de Nicolas Pasquier -, nous sommes tentés de croire qu'aucune magie n'existait dans ce miracle de la belle Diane de Poitiers que, cent ans plus tard, devait renouveler Ninon de Lenclos, et nous sommes disposé à accepter, comme seule et véritable magie, la recette qu'elle donnait elle-même à qui la lui demandait, c'est-à-dire, quelque temps qu'il fît, et même dans les plus grands froids, un bain d'eau de puits. En outre, tous les matins, la duchesse se levait avec le jour, faisait une promenade de deux heures à cheval et revenait se remettre au lit, où elle restait jusqu'à midi à lire ou à causer avec ses femmes. Ce n'était pas le tout : chaque chose était matière à discussion chez la belle Diane et les plus graves historiens semblent, à son propos, avoir oublié cette première condition de l'histoire qui est d'avoir toujours la preuve debout derrière l'accusation. Mézerai raconte -et nous ne sommes pas fâchés de prendre Mézerai en défaut -, Mézerai raconte que François Ier n'aurait accordé la grâce de Jean de Poitiers, père de Diane, qu'après avoir pris de sa fille ce qu'elle avait de plus précieux ; or, cela se passait en 1523 ; Diane, née en 1499, avait vingt-quatre ans et, depuis dix ans, était mariée à Louis de Brézé ! Nous ne disons pas que François Ier, fort coutumier du fait, n'ait point imposé certaines conditions à la belle Diane ; mais ce n'était pas, comme le dit Mézerai, à une jeune fille de quatorze ans qu'il imposait ces conditions et, à moins de bien fort calomnier ce pauvre M. de Brezé, à qui sa veuve fit élever ce magnifique tombeau qu'on admire encore à Rouen, on ne peut raisonnablement pas supposer qu'il ait laissé le roi prendre à la femme de vingt-quatre ans ce que la jeune fille de quatorze avait eu de plus précieux. Tout ce que nous venons de dire, au reste, n'a pour but qu'une chose : c'est de prouver à nos belles lectrices que mieux vaut l'his- toire écrite par les romanciers que l'histoire écrite par les historiens ; d'abord parce qu'elle est plus vraie et ensuite parce qu'elle est plus amusante. En somme, à cette époque, veuve depuis vingt-six ans de son mari, maîtresse du roi Henri II depuis vingt-et-un an, Diane, malgré ses cinquante-huit ans bien comptés, avait le teint le plus uni et le plus beau que l'on pût voir, de beaux cheveux bouclés du plus beau noir, une taille admirablement prise, un cou et une gorge sans défauts. C'était au moins l'avis du vieux connétable de Montmorency qui, bien qu'âgé lui-même de soixante-quatre ans, prétendait jouir auprès de la belle duchesse de privilèges tout particuliers qui eussent rendu le roi fort jaloux, s'il n'était pas bien convenu que ce sont toujours les gens intéressés à savoir les premiers une chose qui ne le savent jamais que les derniers, et qui quelquefois même ne la savent pas du tout. Qu'on nous pardonne cette longue digression historico-critique ; mais si une femme de cette cour si gracieuse, si lettrée et si galante en méritait la peine, c'était assurément celle qui avait fait porter ses couleurs de veuve, le blanc et le noir, à son royal amant et qui lui avait, grâce à son beau nom païen de Diane, inspiré l'idée de prendre pour armes un croissant avec cette devise : Donec totum impleat orbem. Nous avons dit que, derrière le roi Henri II, ayant à sa droite madame Marguerite de France, et à sa gauche la duchesse de Valentinois, venait le dauphin François, ayant, lui, à sa droite sa soeur Élisabeth, et à sa gauche sa fiancée Marie Stuart. Le Dauphin avait quatorze ans ; sa soeur Élisabeth, treize ; Marie Stuart, treize -quarante ans à eux trois. Le Dauphin était un enfant faible et maladif, au teint pâle, aux cheveux châtains, aux yeux atones et sans expression bien déterminée, excepté lorsqu'ils regardaient la jeune Marie Stuart, car alors ils s'animaient et prenaient une expression de désir qui faisait de l'enfant un jeune homme. Au reste, peu enclin aux exercices violents qu'affectionnait le roi son père, il semblait en proie à une langueur incessante dont les médecins cherchaient inutilement la cause que, guidés par les pamphlets du temps, ils eussent trouvée peut-être dans le chapitre des Douze Césars où Suétone raconte les promenades en litière de Néron avec sa mère Agrippine. Toutefois hâtons-nous de dire que, en sa double qualité d'étrangère et de catholique, Catherine de Médicis était fort détestée et qu'il ne faudrait pas croire sans examen à tout ce que disaient d'elle les pasquins, les noëls et les satires du temps, presque tous sortis des presses calvinistes. La mort prématurée des jeunes princes François et Charles, auxquels leur mère préférait Henri, ne contribua pas peu à donner créance à tous ces méchants bruits qui ont traversé les siècles et sont arrivés jusqu'à nous revêtus d'une authenticité presque historique. La princesse Élisabeth, quoiqu'elle eût un an de moins que le Dauphin, était bien plus une jeune fille qu'il n'était un jeune homme. Sa naissance avait été à la fois une joie privée et un bonheur public car, au moment même où elle vit le jour, la paix se signait entre le roi François Ier et le roi Henry VIII. Ainsi celle qui devait, en se mariant, apporter la paix avec l'Espagne, apportait, en naissant, la paix avec l'Angleterre. Du reste, son père Henri II la tenait en si grande estime de beauté et de caractère que, ayant marié avant elle sa soeur cadette, madame Claude, au duc de Lorraine, il répondit à quelqu'un qui lui remontrait le tort que ce mariage faisait à son aînée : « Ma fille Élisabeth n'est point de celles qui se contentent d'avoir un duché pour dot ; il lui faut, à elle, un royaume, et qui ne soit pas des moindres, mais des plus grands et des plus nobles, au contraire, tant elle est noble et grande en tout ! » Elle eut le royaume promis et, avec lui, le malheur et la mort ! Hélas ! un sort meilleur n'attendait pas cette belle Marie qui marchait à la gauche du Dauphin son fiancé ! Il y a des infortunes qui ont eu un tel retentissement qu'elles ont éveillé un écho par tout le monde, et qu'après avoir attiré sur ceux qui en étaient l'objet les regards de leurs contemporains, elles attirent encore sur eux, à travers les siècles, chaque fois qu'un nom prononcé les rappelle, les yeux de la postérité. Ainsi sont les malheurs un peu mérités de la belle Marie, malheurs qui ont tellement dépassé la mesure ordinaire, que les fautes, que les crimes même de la coupable ont disparu devant l'exagéra- tion du châtiment. Mais alors, nous l'avons dit, la petite reine d'Écosse poursuivait joyeusement sa route dans une vie attristée au début par la mort de son père, le chevaleresque Jacques V. Sa mère portait pour elle cette couronne d'Écosse pleine d'épines qui, selon la dernière parole de son père, « par fille était venue et par fille s'en devait aller ! » Le 20 août 1548, elle était arrivée à Morlaix et, pour la première fois, avait touché la terre de France, où se passèrent ses seuls beaux jours. Elle apportait avec elle cette guirlande de roses écossaises que l'on appelait les quatre Maries, qui étaient du même âge, de la même année, du même mois qu'elle, et qui avaient nom Marie Fleming, Marie Seaton, Marie Livingston et Marie Beaton. C'était, à cette époque, une admirable enfant et, peu à peu, en grandissant, elle était devenue une adorable jeune fille. Ses oncles, les Guise, qui croyaient voir en elle la réalisation de leurs vastes projets ambitieux et qui, non contents d'étendre leur domination sur la France, s'étendaient, par Marie, sur l'Écosse, peut-être même sur l'Angleterre, l'entouraient d'un véritable culte. Ainsi le cardinal de Lorraine écrivait à sa soeur Marie de Guise : « Votre fille est crûe et croît tous les jours en bonté, beauté et vertu ; le roi passe son temps à deviser avec elle et elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une femme de vingt-cinq ans. » Au reste, c'était bien le bouton de cette rose ardente qui devait s'ouvrir à l'amour et à la volupté. Ne sachant rien faire de ce qui ne lui plaisait pas, elle faisait au contraire avec passion tout ce qui lui plaisait : dansait-elle ? c'était jusqu'à ce qu'elle tombât épuisée ; chevauchait-elle ? c'était au galop et jusqu'à ce que le meilleur coursier fût rendu ; assistait-elle à quelque concert ? la musique lui causait des frémissements électriques. Étincelante de pierreries, caressée, adulée, adorée, elle était, à l'âge de treize ans, une des merveilles de cette cour des Valois si pleine de merveilles. Catherine de Médicis, qui n'aimait pas grand'chose à part son fils Henri, disait : « Notre petite reinette écossaise n'a qu'à sourire pour faire tourner toutes les têtes françaises. » Ronsard disait : Au milieu du printemps, entre les lys naquit Son corps, qui de blancheur les lys mêmes vainquit ; Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes, Furent, par sa couleur, de leur vermeil dépeintes ; Amour de ses beaux traits lui composa les yeux, Et les Grâces, qui sont les trois filles des cieux, De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent, Et, pour la mieux servir, les cieux abandonnèrent. Et toutes ces charmantes louanges, elle pouvait, la royale enfant, en comprendre les finesses : prose et vers n'avaient point de secrets pour elle ; elle parlait le grec, le latin, l'italien, l'anglais, l'es- pagnol et le français ; de même que la poésie et la science lui faisaient une couronne, les autres arts réclamaient son encouragement. Dans ses voyages de cour, qui la promenaient de résidence en résidence, elle allait de Saint-Germain à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, de Fontainebleau au Louvre. Là, elle fleurissait au milieu des plafonds du Primatice, des toiles du Titien, des fresques du Rosso, des chefs-d'oeuvre de Léonard de Vinci, des statues de Germain Pilon, des sculptures de Jean Goujon, des monuments, des portiques, des chapelles de Philibert Delorme ; si bien qu'on était tenté de croire, la voyant si poétique, si charmante, si parfaite, au milieu de toutes ces merveilles du génie, que c'était, non pas une création appartenant à l'espèce humaine, mais quelque métamorphose pareille à celle de Galatée, quelque Vénus détachée de sa toile, quelque Hébé descendue de son piédestal. Et maintenant, nous à qui manque le pinceau du peintre, essayons de donner, avec la plume du romancier, une idée de cette enivrante beauté. Elle allait avoir quatorze ans, comme nous l'avons dit. Son teint tenait du lys, de la pêche et de la rose, un peu plus du lys peut-être que de tout le reste. Son front, haut, bombé dans la partie supérieure, semblait le siège d'une dignité fière, à la fois -mélange singulier ! -pleine de douceur, d'intelligence et d'audace. On sentait que la volonté comprimée par ce front, tendue vers l'amour et le plaisir, bondirait au-delà des passions ordinaires et, s'il le fallait, pour contenter ses instincts voluptueux et despotiques, irait jus- qu'au crime. Son nez, fin, délicat, mais cependant ferme, était aquilin ainsi que ceux des Guise. Son oreille se dessinait petite et enroulée comme une coquille de nacre irisée de rose, sous sa tempe palpitante. Ses yeux bruns, de cette teinte qui flotte entre le marron et le violet, étaient d'une transparence humide et pourtant pleine de flamme sous leurs cils châtains, sous leurs sourcils dessinés avec une pureté antique. Enfin, deux plis charmants achevaient, à ses deux angles, une bouche aux lèvres pourpres, frémissantes, entrouvertes, qui, en souriant, semblait répondre la joie autour d'elle et qui surmontait un menton frais, blanc, arrondi et perdu dans ces contours dont l'imperceptible rebondissement se rattachait à un cou onduleux et velouté comme celui du cygne. Telle était celle que Ronsard et Du Bellay nommaient leur dixième muse ; telle était la tête qui devait, trente-et-un ans plus tard, se poser sur le billot de Fotheringay et que devait séparer du corps la hache du bourreau d'Elisabeth. Hélas ! Si un magicien fût venu dire à toute cette foule qui regardait la brillante cavalcade s'enfoncer sous les grands arbres du parc de Saint-Germain, le sort qui attendait ces rois, ces princes, ces princesses, ces grands seigneurs, ces grandes dames, est-il une veste de toile ou une robe de bure qui eût voulu échanger sa destinée contre celle de ces beaux gentilshommes à pourpoints de soie et de velours, ou de ces belles dames à corsages brodés de perles et à jupes de brocard d'or ? Laissons-les se perdre sous les voûtes sombres des marronniers et des hêtres, et revenons au château de Saint-Germain, où nous avons dit que Catherine de Médicis était restée, sous le prétexte d'une légère indisposition. II La Chasse Du Roi. À peine les pages et les écuyers, formant les derniers rangs du cortège, eurent-ils disparu dans l'épaisseur des taillis qui succèdent aux grands arbres et qui, à cette époque, faisaient comme une ceinture au parc de Saint-Germain, que Catherine se retira du balcon, tirant à elle Charles et Henri et, renvoyant l'aîné à son professeur et le cadet à ses femmes, elle resta avec la petite Marguerite, trop jeune encore pour que l'on s'inquiétât de ce qu'elle pouvait voir et entendre. Elle venait d'éloigner ses deux fils, lorsque son valet de chambre de confiance entra, lui annonçant que les deux personnes attendues par elle étaient à ses ordres dans son cabinet. Elle se leva aussitôt, hésita un instant pour savoir si elle ne renverrait pas la petite princesse comme elle avait renvoyé les petits princes ; mais, jugeant sans doute sa présence peu dangereuse, elle la prit par la main et s'avança vers son cabinet. Catherine de Médicis était alors une femme de trente-huit ans, de belle et riche taille et de grande majesté. Elle avait le visage agréable, le cou très-beau, les mains magnifiques. Ses yeux noirs étaient presque toujours à demi voilés, excepté lorsqu'elle avait besoin de lire au fond du coeur de ses adversaires ; alors, leur regard avait le double brillant et la double acuité de deux glaives tirés du fourreau et plongés en même temps dans la même poitrine, où ils restaient en quelque sorte ensevelis jusqu'à ce qu'ils en eussent exploré les dernières profondeurs. Elle avait beaucoup souffert et beaucoup souri pour cacher ses souffrances. D'abord, pendant les dix premières années de son mariage, qui furent stériles et où vingt fois il fut question de la répudier et de donner au Dauphin une autre épouse, l'amour de celui-ci la protégea seul et lutta obstinément contre la plus terrible et la plus inexorable de toutes les raisons, contre la raison d'État. Enfin, en 1544, au bout de onze ans de mariage, elle mit au monde le prince François. Mais déjà, depuis neuf ans, son mari était l'amant de Diane de Poitiers. Peut-être si, dès le commencement de son mariage, elle eût été heureuse mère, épouse féconde, peut-être eût-elle lutté comme femme et comme reine contre la belle duchesse ; mais sa stérilité l'abaissait au-dessous du rang d'une maîtresse ; au lieu de lutter, elle se courba et, par son humilité, acheta la protection de sa rivale. De plus, toute cette belle seigneurie d'épée, tous ces brillants hommes de guerre, qui n'estimaient la noblesse que lorsque c'était une fleur poussée dans le sang et cueillie sur un champ de bataille, faisaient peu de cas de la race commerçante des Médicis. On jouait sur le nom et sur les armes : leurs ancêtres étaient des médecins, medici ; leurs armes étaient, non pas des boulets de canon comme ils disaient, mais des pilules. Marie Stuart elle-même, qui caressait de sa jolie main d'enfant la duchesse de Valentinois, en faisait parfois une griffe pour égratigner Catherine. « Venez-vous avec nous chez la marchande florentine ? » disait-elle au connétable de Montmorency. Catherine dévorait tous ces outrages : elle attendait. Qu'atten- dait-elle ? Elle n'en savait rien elle-même. Henri II, son royal époux, était du même âge qu'elle et d'une santé qui lui promettait de longs jours. N'importe, elle attendait avec l'entêtement du génie qui, sentant et appréciant sa propre valeur, comprend que, Dieu ne faisant rien d'inutile, l'avenir ne saurait lui manquer. Elle s'était tournée alors du côté des Guise. Henri, caractère faible, ne savait jamais être le maître seul : tantôt il était le maître avec le connétable, et c'étaient les Guise qui avaient le dessous ; tantôt il était le maître avec les Guise, et c'était le connétable qui était en défaveur. Aussi avait-on fait sur le roi Henri II le quatrain suivant : Sire, si vous laissez, comme Charles désire, Comme Diane veut, par trop vous gouverner, Fondre, pétrir, mollir, refondre et retourner, Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire ! On sait quelle était Diane ; quant à Charles, c'était le cardinal de Lorraine. Au reste, noble et fière famille que celle de ces Guise. Un jour que le duc Claude était venu, accompagné de ses six fils, rendre hommage au roi François Ier à son lever du Louvre, le roi lui avait dit : -Mon cousin, je vous tiens pour un homme bien heureux de vous voir renaître, avant que de mourir, dans une si belle et si riche prospérité ! Et, en effet, le duc Claude, en mourant, laissait après lui la famille la plus riche, la plus habile et la plus ambitieuse du royaume. Ces six frères présentés par leur père au roi François Ier avaient, à eux six, environ huit cent mille livres de rente, c'est-à-dire plus de quatre millions de notre monnaie actuelle. D'abord venait l'aîné, celui que l'on appela le duc François, le duc Balafré, le grand duc de Guise enfin. Sa situation à la cour était presque celle d'un prince du sang. Il avait un aumônier, un argentier, huit secrétaires, vingt pages, quatre-vingts officiers ou gens de service, une vénerie dont les chiens ne le cédaient qu'à la race grise du roi, dite race royale ; des écuries pleines de chevaux barbes qu'il tirait d'Afrique, de Turquie et d'Espagne ; des perchoirs pleins de gerfauts et de faucons sans prix, lesquels lui étaient envoyés par Soliman et par tous les princes infidèles, qui lui en faisaient hommage sur sa renommée. Le roi de Navarre lui écrivait pour lui annoncer la naissance de son fils qui fut depuis Henri IV. Le connétable de Montmorency lui-même, le plus orgueilleux baron de son temps, lui écrivait, commençant sa lettre par : Monseigneur, et la terminant par : Votre très-humble et trèsobéissant serviteur ; et lui, répondant : Monsieur le connétable, et : Votre bien bon ami ; ce qui n'était pas vrai, au reste, la maison de Guise et la maison de Montmorency étant en guerre éternelle. Il faut avoir lu les chroniques du temps, soit qu'elles se déroulent sous la plume aristocratique du sieur de Brantôme, soit qu'elles s'enregistrent heure par heure, au journal du grand audiencier Pierre de l'Estoille, pour se faire une idée de la puissance de cette race privilégiée et tragique, forte dans la rue comme sur le champ de bataille, écoutée au milieu des carrefours des halles comme dans les cabinets du Louvre, de Windsor ou du Vatican, lorsqu'elle parlait par la bouche du duc François surtout. Faitesvous montrer au musée d'artillerie la cuirasse que cet aîné des Guise portait au siège de Metz et vous y verrez la trace de cinq balles dont trois eussent certainement été mortelles si elles ne fussent venues s'amortir contre le rempart d'acier. Aussi était-ce une joie pour la population de Paris lorsqu'il sortait de l'hôtel de Guise et que, plus connu et plus populaire que le roi lui-même, monté sur Fleur de lys ou Mouton -c'étaient ses deux chevaux favoris -avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie, son manteau de velours, sa toque surmontée d'une plume de la couleur de son pourpoint, suivi de quatre cents gentilshommes, il traversait les rues de la capitale. Alors, tous accouraient sur son passage, les uns brisant des branches d'arbre, les autres arrachant des fleurs, et jetant branches d'arbre et fleurs sous les pieds de son cheval en criant : « Vive notre duc ! » Et lui, se dressant sur ses étriers, comme il faisait les jours de bataille, pour voir plus loin et attirer les coups à lui, ou se penchant à droite et à gauche, saluant courtoisement les femmes, les hommes et les vieillards, souriant aux jeunes filles, caressant les enfants, lui était le vrai roi, non pas du Louvre, de Saint-Germain, de Fontainebleau ou des Tournelles, mais le réel roi des rues, des carrefours, des halles ; vrai roi, roi réel, puisqu'il était le roi des coeurs ! Aussi, au risque de rompre la trêve dont la France avait cependant si grand besoin, quand le pape Paul III -quelque temps après le traité de Vancelles, à propos d'une querelle particulière avec les Colonna, que l'appui qu'ils avaient trouvé espéré trouver dans Philippe II avaient rendus assez hardis pour prendre les armes contre le Saint-Siège -, quand le pape, disons-nous, à propos de cette querelle, déclara le roi d'Espagne déchu de sa royauté de Naples et offrit cette royauté à Henri II, le roi n'hésita pas à nommer général en chef de l'armée qu'il envoyait en Italie le duc François de Guise. Il est vrai que, à cette occasion et pour la première fois peutêtre, Guise et Montmorency se trouvaient d'accord. François de Guise hors de France, Anne de Montmorency se trouvait le premier personnage du royaume ; et, tandis que le grand capitaine poursuivait au-delà des monts ses projets de gloire, lui, qui se croyait un grand politique, poursuivait à la cour ses projets d'am- bition dont le plus ardent était, pour le moment, de marier son fils à madame Diane, fille légitime de la duchesse de Valentinois et veuve du duc de Castro, de la maison de Farnèse, tué à l'assaut d'Hesdin. M. le duc François de Guise était donc à Rome guerroyant con- tre le duc d'Albe. Après le duc François de Guise venait le cardinal de Lorraine, grand seigneur d'Église qui le cédait de bien peu à son frère et que Pie V appelait le pape d'au-delà des monts. C'était, comme dit l'auteur de l'Histoire de Marie Stuart, un négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un Italien. Plus tard, il devait concevoir, mûrir et mettre a exécution cette grande idée de la Ligue, qui fit monter pas à pas à son neveu les degrés du trône, jusqu'au moment où oncle et neveu furent frappés par l'épée des Quarante-Cinq. Lorsque les six Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes, le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf et le cardinal de Guise, ne manquaient jamais de venir d'abord au lever du cardinal Charles ; puis ensuite tous cinq allaient au lever du duc François, qui les conduisait chez le roi. Au reste, tous deux avaient, l'un en homme de guerre, l'autre en homme d'Église, dressé leurs batteries pour l'avenir : le duc François s'était fait le maître du roi, le cardinal Charles s'était fait l'amant de la reine. Le grave l'Estoille raconte le fait de manière à ce que le plus incrédule lecteur ne conserve aucun doute sur ce point. « Un de mes amis, dit-il, m'a conté que, étant couché avec le valet du cardinal dans une pièce qui entrait en celle de la reyne mère, il vit, vers le minuit, le dit cardinal avec une robe de chambre seulement sur ses épaules, qui passait pour aller voir la reyne, et que son ami lui dit que, s'il parlait de ce qu'il avait vu, il y perdroit la vie. » Quant aux quatre autres princes de la maison de Guise, qui jouent un rôle presque nul dans le courant de cette histoire, leur portrait nous mènerait trop loin. Bornons-nous donc, tout insuffisants qu'ils sont, à ceux que nous venons de tracer du duc François et du cardinal Charles. C'était ce cardinal Charles que l'on avait vu, la nuit, se rendant chez la reyne avec une robe de chambre seulement sur les épaules, qui attendait Catherine de Médicis dans son cabinet. Catherine savait le trouver là ; mais elle ignorait qu'il n'y fût point seul. En effet, il était accompagné d'un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, élégamment vêtu, quoiqu'il fût visiblement en habit de voyage. -Ah ! c'est vous, monsieur de Nemours ! s'écria la reine en apercevant le jeune homme ; vous arrivez d'Italie... Quelles nouvelles de Rome ? -Mauvaises, madame ! répondit le cardinal tandis que le duc de Nemours saluait la reine. -Mauvaises !... Notre cher cousin le duc de Guise aurait-il été battu ? demanda Catherine. Prenez garde ! Vous me diriez oui, que je répondrais non, tant je tiens la chose pour impossible ! -Non, madame, répondit le duc de Nemours, M. de Guise n'a point été battu ; comme vous dites, c'est chose impossible ! Mais il est trahi par les Caraffa, abandonné par le pape lui-même, et il m'a dépêché au roi afin de lui dire que la position n'était plus tenable pour sa gloire ni pour celle de la France, et qu'il demandait ou des renforts ou son rappel. -Et, selon nos conventions, madame, dit le cardinal, je vous ai d'abord conduit M. de Nemours. -Mais, dit Catherine, le rappel de M. de Guise, c'est l'aban- don des prétentions du roi de France sur le royaume de Naples et de mes prétentions, à moi, sur le duché de Toscane. -Oui, dit le cardinal ; mais remarquez bien, madame, que nous ne pouvons tarder à avoir la guerre en France et que, alors, ce n'est plus Naples et Florence qu'il s'agit de reconquérir, c'est Paris qu'il s'agit de protéger. -Comment, Paris ? Vous riez, monsieur le cardinal ! Il me semble que la France peut défendre la France et que Paris se protège tout seul. -Je crains que vous ne soyez dans l'erreur, madame, répondit le cardinal. Le meilleur de nos troupes, comptant sur la trêve, a passé en Italie avec mon frère, et certes, sans la conduite ambiguë du cardinal Caraffa, sans la trahison du duc de Parme, qui a oublié ce qu'il devait au roi de France pour passer au parti de l'empereur, les progrès que l'on eût faits du côté de Naples et le besoin que le roi Philippe II eût eu de se dégarnir à son tour pour protéger Naples, nous eût sauvegardés d'une attaque ; mais aujourd'hui que Philippe II est assuré que ce qu'il a d'hommes en Italie suffit pour nous tenir en échec, il tournera les yeux du côté de la France et ne manquera pas de profiter de sa faiblesse ; sans compter que le neveu de M. le connétable vient de faire une équipée qui donnera à cette rupture de trêve par le roi d'Espagne une apparence de jus tice. -Vous voulez parler de son entreprise sur Douay ? dit Catherine. -Justement. -Écoutez, dit la reine, vous savez que je n'aime pas l'amiral plus que vous ne l'aimez vous-même ; ainsi démolissez-le de votre côté, je ne vous empêcherai pas ; mais, au contraire, j'y aiderai de toute ma puissance. -En attendant, que décidez-vous ? dit le cardinal. Et voyant que Catherine hésitait : -Oh ! dit-il, vous pouvez parler devant M. de Nemours ; lui aussi est de Savoie, mais autant notre ami que le prince Emmanuel, son cousin, est notre ennemi. -Décidez vous-même, mon cher cardinal, répondit Catherine en jetant un regard oblique au prélat, je ne suis qu'une femme dont le faible esprit n'entend pas grand'chose à la politique... Ainsi décidez. Le cardinal avait compris le coup-d'oeil de Catherine : pour elle, il n'y avait pas d'amis, il n'y avait que des complices. -N'importe, dit Charles de Guise, avancez toujours un avis, madame, et je me permettrai de le combattre s'il se trouve en contradiction avec le mien. -Eh bien, je pense, dit Catherine, que le roi, étant le seul chef de l'État, est le seul qui doit être prévenu avant tous des choses importantes... À mon avis donc, si M. le duc n'est pas trop fatigué, il doit prendre un cheval, rejoindre le roi quelque part qu'il se trouve et lui transmettre, avant personne, les nouvelles dont votre bienveillante amitié pour moi, mon cher cardinal, m'a faite, à mon grand regret, maîtresse avant lui. Le cardinal se retourna vers le duc de Nemours comme pour l'interroger. Mais celui-ci, s'inclinant : -Je ne suis jamais fatigué, monseigneur, dit-il, lorsqu'il s'agit du service du roi. -En ce cas, dit le cardinal, je vais vous faire donner un cheval et, à tout hasard, prévenir les secrétaires qu'il y aura conseil chez le roi à son retour de la chasse... Venez, monsieur de Nemours. Le jeune duc salua respectueusement la reine, et il s'apprêtait à suivre M. le cardinal de Lorraine, lorsque Catherine toucha légèrement le bras de ce dernier. -Passez devant, monsieur de Nemours, dit Charles de Guise. -Monseigneur... fit Jacques de Nemours hésitant. -Je vous en prie ! -Et moi, dit la reine en lui tendant sa belle main, je vous l'or- donne, monsieur le duc. Le duc, comprenant que, sans doute, la reine avait un dernier mot à dire au cardinal, ne fit plus de difficultés à obéir et, baisant la main à la reine, il sortit le premier, laissant à dessein retomber la tapisserie derrière lui. -Que vouliez-vous me dire, ma chère amie ? demanda le cardinal. -Je voulais vous dire, répondit Catherine, que le bon roi Louis onzième qui, en échange de cinq cent mille écus qu'il lui avait prêtés, a donné à notre aïeul Laurent de Médicis la permission de mettre trois fleurs de lys dans nos armes, avait l'habitude de répéter : « Si mon bonnet de nuit avait mon secret, je brûlerais mon bonnet de nuit ! » Méditez cette maxime du bon roi Louis onzième, mon cher cardinal... Vous êtes trop confiant ! Le cardinal sourit de l'avis qui lui était donné ; lui qui passait pour le politique le plus défiant de l'époque avait rencontré défiance plus grande que la sienne. Il est vrai que c'était dans la florentine Catherine de Médicis. Le cardinal franchit à son tour le rempart de tapisserie et vit le prudent jeune homme qui, afin de ne pas être accusé de curiosité, l'attendait à dix pas en avant dans le corridor. Tous deux descendirent jusque dans la cour, où Charles de Gui se donna l'ordre à un page des écuries d'amener à l'instant même un cheval tout équipé. Le page revint cinq minutes après, conduisant le cheval. Nemours se mit en selle avec l'élégance d'un cavalier consommé et s'élança au galop par la grande allée du parc. Le jeune homme s'était informé de la direction qu'avait prise la chasse et il lui avait été répondu que l'on avait dû attaquer l'ani- mal près de la route de Poissy. Il avait donc dirigé la course de ce côté, espérant que, une fois arrivé au lancer, le bruit du cor le guiderait vers le point où serait le roi. Mais, aux environs de la route de Poissy, il ne vit et n'entendit rien. Un bûcheron interrogé lui dit que la chasse s'était emportée du côté de Conflans. Il tourna aussitôt son cheval du côté indiqué. Au bout d'un quart d'heure, en croisant une route transversale, il aperçut, au milieu d'un carrefour voisin, un cavalier qui se dressait sur ses étriers pour voir de plus loin et qui approchait sa main de son oreille pour mieux entendre. Ce cavalier était un chasseur qui essayait évidemment de s'orienter. Si perdu que fût ce chasseur, il devait en savoir, sur l'endroit probable où l'on trouverait le roi, encore plus que le jeune duc, arrivé d'Italie depuis une demi-heure à peine. Aussi M. de Nemours alla-t-il droit au chasseur. Celui-ci, voyant de son côté un cavalier se rapprocher de lui et pensant avoir affaire à quelqu'un qui pourrait le renseigner sur la marche de la chasse, fit aussi quelques pas en avant. Mais bientôt tous deux, d'un même mouvement, éperonnèrent leurs chevaux ; ils venaient de se reconnaître. Le chasseur perdu qui essayait de s'orienter en se levant sur ses étriers pour voir et rapprochant sa main de son oreille pour en tendre était le capitaine de la garde écossaise. Les deux cavaliers s'abordèrent avec cette familiarité courtoise qui distinguait les jeunes seigneurs de l'époque. D'ailleurs, l'un, le duc de Nemours, était de maison princière, c'est vrai, mais l'au- tre, le comte de Montgomery, était de la plus vieille noblesse qui avait accompagné Guillaume le Bâtard à la conquête de l'An- gleterre. Or, à cette époque -et nous ne disons point cela à l'endroit de la maison de Savoie, dont l'ancienneté et la noblesse l'emportaient sur l'ancienneté et la noblesse de certaines maisons royales -, à cette époque, disons-nous, il existait en France quelques vieux noms qui se croyaient les égaux des noms les plus puissants et les plus glorieux, malgré l'infériorité des titres qu'ils portaient. Ainsi était-il des Montmorency qui ne se titraient que de barons ; des Rohan qui n'étaient que seigneurs ; des Coucy qui n'étaient que sires ; et des Montgomery qui n'étaient que comtes. Comme l'avait pensé le duc de Nemours, Montgomery avait perdu la chasse et cherchait à s'orienter. Au reste, l'endroit où ils se trouvaient était bien choisi pour cela puisque c'était un carrefour placé sur une hauteur, vers laquelle tous les bruits devaient monter, et dominant cinq ou six routes par lesquelles, en se faisant rabattre, ne pouvait manquer de passer l'animal. Les jeunes gens, qui s'étaient quittés depuis plus de six mois déjà, avaient, au reste, mille questions importantes à se faire ; Montgomery au sujet de l'armée et des belles entreprises de guerre que devait naturellement tenter M. de Guise ; l'autre au sujet de la cour de France et des belles aventures d'amour qui devaient s'y accomplir. Ils étaient au plus chaud de cette intéressante conversation, lorsque le comte de Montgomery posa la main sur le bras du duc. Il avait cru entendre les abois éloignés de la meute. Tous deux écoutèrent. Le comte ne s'était pas trompé : à l'ex- trémité d'une allée immense, ils virent tout-à-coup passer, rapide comme une flèche, un énorme sanglier ; puis, à cinquante pas derrière lui, les plus ardents des chiens ; puis le gros de la meute ; puis les traînards. À l'instant même, Montgomery porta son cor à sa bouche et sonna la vue afin de rallier ceux qui, comme lui, pouvaient être égarés, et le nombre devait en être grand car, sur la trace de l'ani- mal, passèrent trois personnes seulement, un homme et deux femmes. Dans l'homme, à l'ardeur avec laquelle il poussait son cheval, les deux officiers crurent reconnaître le roi ; mais la distance était si grande qu'il leur fut impossible de dire quelles étaient les deux hardies amazones qui le suivaient de si près. Tout le reste de la chasse semblait égaré. Le duc de Nemours et le comte de Montgomery s'élancèrent dans une allée qui, vu la direction suivie par l'animal, leur permettait de couper la chasse à angle droit. Le roi avait, en effet, attaqué, près de la route de Poissy, la bête qui, en termes de vénerie, était ce qu'on appelle un ragot. Celle-ci avait débûché avec cette raideur qui caractérise les vieux animaux et avait piqué droit sur Conflans. Le roi était parti aussitôt sur sa trace en sonnant le lancer et toute la cour avait suivi le roi. Mais les sangliers sont mauvais courtisans. Celui auquel on avait pour le moment affaire, au lieu de choisir les grandes futaies et les belles routes, s'était lancé dans les taillis les plus fourrés et dans les ronciers les plus épais. D'où il était résulté que, au bout d'un quart d'heure, il n'y avait plus derrière le roi que les chasseurs les plus acharnés et que, de toutes les dames, trois seulement tenaient bon : c'étaient madame Marguerite soeur du roi, Diane de Poitiers et la petite reinette Marie Stuart, comme l'appelait Catherine. Malgré le courage des illustres chasseurs et chasseresses que nous venons de nommer, les difficultés du terrain, l'épaisseur du bois qui obligeait les cavaliers à faire des détours, la hauteur des ronciers qu'il était impossible de franchir, avaient bientôt permis aux sangliers et aux chiens de se perdre dans l'éloignement ; mais, à l'extrémité de la forêt, l'animal avait trouvé le mur et force lui avait été de revenir sur ses pas. Le roi, un instant distancé, mais sûr de sa race de chiens gris, s'était donc arrêté ; ce qui avait donné le temps à quelques chasseurs de le rejoindre ; mais bientôt les abois s'étaient fait entendre de nouveau. La portion de forêt vers laquelle se dirigeait l'animal était mieux éclaircie que l'autre ; il en résulta que, cette fois, le roi put reprendre sa poursuite avec chance de la mener à bout. Seulement, il arriva ce qui était déjà arrivé dix minutes auparavant : chacun ne tint que selon sa force et son courage. D'ailleurs, au milieu de cette cour toute composée de beaux jeunes seigneurs et de galantes dames, beaucoup peut-être restaient en arrière, qui n'y étaient pas absolument forcés par la paresse de leurs chevaux, par l'épaisseur du bois ou par les inégalités du terrain, et c'est ce que prouvaient clairement les groupes que l'on rencontrait arrêtés à l'angle des allées ou au milieu des carrefours et qui semblaient plus attentifs à suivre les conversations engagées qu'à écouter l'aboi des chiens ou le cor des piqueurs. Voilà comment, lorsque l'animal avait passé en vue de Montgomery et de Nemours, il se trouvait n'être suivi que d'un cavalier dans lequel les jeunes gens avaient cru reconnaître le roi et de deux dames qu'ils n'avaient pas reconnues. C'était en effet le roi qui, avec son ardeur ordinaire, voulait arriver le premier à l'acculée, c'est-à-dire au moment où le sanglier s'acculerait à quelque arbre, à quelque roncier, à quelque roc, et ferait tête aux chiens. Les deux amazones qui le suivaient étaient madame de Valentinois et la petite reine Marie, l'une la meilleure, l'autre la plus hardie cavalière de toute la cour. Au reste, le sanglier commençait à se lasser et il était évident qu'il ne tarderait point à tenir ; déjà les chiens les plus ardents lui soufflaient au poil. Pendant un quart d'heure encore, cependant, il essaya d'échap- per par la fuite à ses ennemis ; mais, se sentant de plus en plus rejoint, il résolut de faire une belle mort, une véritable mort de sanglier ; et, ayant trouvé une racine d'arbre à sa commodité, il s'y accula en grognant et en faisant claquer ses mâchoires l'une contre l'autre. À peine y fut-il, que toute la meute se rua sur lui et indiqua, par ses abois redoublés, que l'animal faisait tête. À ces abois se mêla bientôt le cor du roi. Henri était arrivé, suivant d'aussi près les chiens que les chiens eux-mêmes suivaient l'animal. Il regarda autour de lui tout en sonnant, cherchant son porte-ar- quebuse ; mais il avait distancé jusqu'aux plus acharnés piqueurs, jusqu'à ceux-là mêmes dont le devoir était de ne jamais le quitter, et ne vit, accourant de toute la vitesse de leurs chevaux, que Diane et Marie Stuart qui avaient, nous l'avons dit, tenu bon. Pas une boucle de la chevelure de la belle duchesse de Valentinois n'était dérangée et son toquet de velours était fixé au sommet de sa tête avec autant de fermeté qu'au moment du départ. Quant à la petite Marie, elle avait perdu voile et toquet et ses beaux cheveux châtains, épars au vent, attestaient, comme le pourpre charmant de ses joues, de l'ardeur de sa course. Aux sons prolongés que le roi tirait de son cor, l'arquebusier accourut, une arquebuse à la main, l'autre à l'arçon de sa selle. Derrière lui, à travers l'épaisseur des bois, on voyait briller, se rapprochant, les broderies d'or et les vives couleurs des robes, des pourpoints et des manteaux. C'étaient les chasseurs qui arrivaient de tous côtés. L'animal faisait de son mieux : attaqué à la fois par soixante chiens, il tenait tête à tous ses ennemis. Il est vrai que, tandis que les dents les plus aiguës s'émoussaient sur son poil rugueux, chacun de ses coups de boutoir à lui faisait une blessure profonde à celui de ses adversaires qui en était atteint ; mais, quoique mortellement blessés, quoique perdant tout leur sang, quoique les entrailles traînantes, les gris du roi, comme on les appelait, étaient de si noble race qu'ils ne revenaient que plus acharnés au combat et qu'on ne reconnaissait les blessés qu'aux taches de sang plus nombreuses qui marbraient ce mouvant tapis. Le roi comprit qu'il était temps de mettre fin à la boucherie ou qu'il allait y perdre ses meilleurs chiens. Il jeta son cor et fit signe qu'on lui donnât son arquebuse. La mèche était allumée d'avance ; l'arquebusier n'eut donc qu'à présenter l'arme au roi. Henri était excellent tireur et manquait rarement son coup. L'arquebuse à la main, il s'avança à la distance de vingt-cinq pas à peu près du sanglier, dont les yeux brillaient comme deux charbons ardents. Il visa entre les yeux de l'animal et lâcha le coup. L'animal avait reçu la décharge à la tête ; mais un mouvement qu'il avait fait au moment où le roi appuyait sur la détente avait présenté son front de biais ; la balle avait glissé sur l'os et avait été tuer un des chiens. On pouvait voir sur la hure du sanglier, entre l'oeil et l'oreille, la traînée de sang indiquant le passage de la balle. Henri demeura un instant étonné que l'animal ne fût pas tombé sur le coup, tandis que son cheval, tout frissonnant, plié sur les jarrets de derrière, piétinait des pieds de devant. Il tendit au piqueur l'arquebuse déchargée en demandant l'autre. L'autre était tout amorcée et tout allumée ; le piqueur la lui donna. Le roi la prit et porta la crosse à son épaule. Mais, avant qu'il eût eu le temps de viser, le sanglier ne voulant, sans doute, pas attendre le hasard d'un second coup, donna une violente secousse aux chiens qui l'entouraient, ouvrit au milieu de la meute un sillon sanglant et, rapide comme l'éclair, passa entre les jambes du cheval du roi, qui se dressa sur ses pieds de derrière en poussant un hennissement de douleur, montra son ventre ouvert d'où ruisselait le sang et tombaient les entrailles et, s'abaissant aussitôt, engagea le roi sous lui. Tout cela avait été si instantané que pas un des spectateurs n'avait songé à s'élancer au devant du sanglier qui était revenu sur le roi avant même que celui-ci eût eu le temps de tirer son couteau de chasse. Henri essaya d'y porter la main ; mais la chose était impossible : le couteau de chasse était engagé lui-même sous le côté gauche du roi. Si brave qu'il fût, le roi ouvrait déjà la bouche pour crier à l'ai- de -car la tête hideuse du sanglier, avec ses yeux de braise, sa gueule sanglante et ses défenses acérées, n'était plus qu'à quelques pouces de sa poitrine -, quand tout à coup il entendit à son oreille une voix qui, de cet accent ferme auquel il n'y a point à se méprendre, lui disait : -Ne bougez pas, sire ; je réponds de tout ! Puis il sentit un bras qui soulevait le sien et il vit passer comme un éclair une lame large et aiguë qui, au défaut de l'épaule, alla s'enfoncer jusqu'à la garde dans le corps du sanglier. En même temps, deux bras vigoureux tiraient Henri en arrière, ne laissant exposé aux coups de l'animal expirant que le nouvel adversaire qui venait de le frapper au coeur. Celui qui tirait le roi en arrière, c'était le duc de Nemours. Celui qui, un genou en terre et le bras tendu, venait de frapper au coeur le sanglier, c'était le comte de Montgomery. Le comte de Montgomery tira son épée du corps de l'animal, l'essuya sur le gazon vert et touffu, la remit au fourreau et, s'ap- prochant de Henri II comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé : -Sire, dit-il, j'ai l'honneur de présenter au roi M. le duc de Nemours qui vient de par-delà des monts et qui apporte au roi des nouvelles de M. le duc de Guise et de sa brave armée d'Italie. III Connétable Et Cardinal. Deux heures après la scène que nous venons de décrire ; l'émo- tion privée ou officielle apaisée dans le coeur de tous les assistants ; les félicitations faites à Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, et à Jacques de Savoie, duc de Nemours, les deux sauveurs du roi, sur le courage et l'adresse qu'ils avaient déployés dans cette occasion ; la curée -chose importante que les plus graves affaires ne permettaient pas de négliger -accomplie dans la grande cour du château en présence du roi, de la reine et de tous les seigneurs et dames présents à Saint-Germain ; Henri II, le visage souriant comme l'est celui d'un homme qui vient d'échapper à un danger de mort, et qui se sent d'autant plus plein de vie et de santé que ce danger a été plus grand ; Henry II, disons-nous, entrait dans son cabinet où l'attendaient, outre ses conseillers ordinaires, le cardinal Charles de Lorraine et le connétable de Montmorency. Nous avons deux ou trois fois déjà nommé le connétable de Montmorency ; mais nous avons négligé de faire pour lui ce que nous avons fait pour les autres héros de cette histoire, c'est-à-dire de l'exhumer de sa tombe et de le faire poser devant nos lecteurs, ainsi que ce grand connétable de Bourbon que ses soldats portèrent, après sa mort, chez un peintre, afin que celui-ci leur en fît un portrait debout et tout armé, comme s'il eût été vivant. Anne de Montmorency était alors le chef de cette vieille famille de barons chrétiens ou barons de France, comme ils s'intitulaient, issue de Bouchard de Montmorency et qui a fourni dix connétables au royaume. Il s'appelait et qualifiait Anne de Montmorency, duc, pair, maréchal, grand maître, connétable et premier baron de France, chevalier de Saint-Michel et de la Jarretière, capitaine de cent hommes des ordonnances du roi, gouverneur et lieutenant général du Languedoc ; comte de Beaumont, de Dammartin, de la Fère-en-Tar- denois et de Châteaubriant ; vicomte de Melun et de Montreuil ; baron d'Amville, de Préaux, de Montbron, d'Offemont, de Mello, de Châteauneuf de la Rochepot, de Dangu, de Méru, de Thoré, de Savoisy, de Gourville, de Derval, de Chanceaux, de Rougé, d'As- premont, de Maintenai ; seigneur d'Ecouen, de Chantilly, de l'Isle- Adam, de Conflans-Sainte-Honorine, de Nogent, de Valmondois, de Compiègne, de Gandelu, de Marigny, de Thourote. Comme on voit par cette nomenclature de titres, le roi pouvait être roi dans Paris, mais Montmorency était duc, comte, baron tout autour de Paris ; si bien que la royauté semblait emprisonnée dans ses duchés, comtés et baronnies. Né en 1493, c'était, à l'époque où nous sommes arrivés, un vieillard de soixante-quatre ans qui, tout en paraissant son âge, avait la force et la verdeur d'un homme de trente. Violent et brutal, il avait toutes les grossières qualités du soldat : le courage aveugle, l'ignorance du danger, l'insouciance de la fatigue, de la faim et de la soif. Plein d'orgueil, bouffi de vanité, il ne cédait le pas qu'au duc de Guise, mais c'était comme prince de Lorraine car, comme général et commandant d'expédition, il se croyait bien au-dessus du défenseur de Metz et du vainqueur de Renty. Pour lui, Henri II n'était que le petit maître ; François Ier avait été le grand maître et il n'en voulait pas reconnaître d'autres. Courtisan étrange, ambitieux obstiné, il obtenait, au profit de sa fortune et de sa grandeur, à force de rebuffades et de brutalités, ce qu'un autre eût obtenu à force de souplesse et de flatterie. Au reste, Diane de Valentinois l'aidait fort dans cette besogne où, sans elle, il eût échoué : venant derrière lui avec sa douce voix, son doux regard et son doux visage, elle raccommodait tout ce que la colère éternelle du soudard avait brisé. Il s'était déjà trouvé à quatre grandes batailles et dans chacune il avait fait l'ouvrage d'un vigoureux homme d'armes, mais dans aucune l'oeuvre d'un chef intelligent. Ces quatre batailles, c'étaient, d'abord celle de Ravenne : il avait alors dix-huit ans et suivait, pour son plaisir et en amateur, ce que l'on appelait l'étendard général et qui n'était rien autre chose que le guidon des volontaires ; la seconde était celle de Marignan : il y commandait une compagnie de cent hommes d'armes et il aurait pu se vanter que les plus vigoureux coups d'épée et de masse y eussent été donnés de sa main, s'il n'eût eu près de lui et souvent devant lui son grand maître François Ier, cette espèce de géant centimane qui, de son côté, eût fait la conquête du monde si cette conquête eût été dévolue à celui qui frappait le plus fort et le plus dur, comme on disait dans ce temps-là ; la troisième était celle de la Bicoque, où il était colonel des Suisses, où il combattit la pique au point et où il fut laissé pour mort ; enfin, la quatrième était celle de Pavie : il était alors maréchal de France par la mort de M. de Châtillon, son beau-frère ; ne se doutant pas que la bataille dût avoir lieu le lendemain, il était parti la nuit pour faire une reconnaissance ; au bruit du canon, il revint et fut pris comme les autres, dit Brantôme ; et en effet, à cette fatale défaite de Pavie, tout le monde fut pris, même le roi. Tout au contraire de M. de Guise, qui avait dans la bourgeoisie et dans la robe de grandes sympathies, le connétable détestait le bourgeois et exécrait les robins. En aucune occasion il ne manquait de rabrouer les uns et les autres. Aussi, un jour qu'il faisait trèschaud, un président étant venu lui parler au sujet de sa charge, M. de Montmorency le reçu le bonnet à la main et lui dit : -Voyons, monsieur le président, dégoisez-moi ce que vous avez à me raconter et couvrez-vous. Mais le président, croyant que c'était pour lui faire honneur que M. de Montmorency se tenait lui-même la tête découverte, répon- dit : -Monsieur, je ne me couvrirai pas, croyez-le bien, que vous ne soyez couvert vous-même. Alors le connétable : -Que vous êtes un grand sot, monsieur, lui dit-il. Croyezvous, par hasard, que je me tienne découvert pour l'amour de vous ? Non point, et c'est pour mon aise, mon ami, attendu que je meurs de chaud. Je vous écoute ; parlez. Sur quoi, le président, tout ébahi, ne fit que balbutier ; et alors, M. de Montmorency : -Vous êtes un imbécile, monsieur le président ! lui dit-il. Retournez chez vous, apprenez-y votre leçon et, quand vous la saurez, revenez me trouver, mais point avant. Et il lui tourna les talons. Les gens de Bordeaux s'étant révoltés et ayant tué leur gouverneur, le connétable fut envoyé contre eux. Eux, le sentant venir et tremblant que les représailles ne fussent terribles, allèrent au devant de lui jusqu'à deux journées, lui portant les clefs de la ville. Mais lui, à cheval et tout armé : -Allez, messieurs de Bordeaux, dit-il, allez avec vos clefs ; je n'en ai que faire. Et, leur montrant ses canons : -Tenez, en voici que je mène avec moi et qui feront une autre ouverture que les vôtres. Ah ! je vais vous apprendre à vous rebeller contre le roi et à tuer son gouverneur et son lieutenant ! Sachez que je vous ferai tous pendre ! Et il tint parole. À Bordeaux, M. de Strozzi, qui avait manoeuvré la veille avec ses gens devant lui, le vint voir pour lui rendre hommage, quoiqu'il fût parent de la reine. Dès qu'il l'aperçut, M. de Montmorency lui cria : -Eh ! bonjour, Strozzi ! vos gens ont fait merveille hier et étaient vraiment beaux à voir ; aussi toucheront-ils aujourd'hui de l'argent : je l'ai commandé. -Merci, monsieur le connétable, répondit M. de Strozzi ; je suis on ne peut plus content de vous trouver satisfait d'eux, car j'ai une prière à vous adresser de leur part. -Laquelle, Strozzi ? Dites ! -C'est que le bois est cher en cette ville et qu'ils se ruinent pour en acheter ; attendu le froid qu'il fait, ils vous prient donc de leur donner un navire qui est sur la grève, qui ne vaut plus rien, et qu'on appelle le Montréal, pour le mettre en pièces et s'en chauffer. -Oui da ! je le veux, dit le connétable ; qu'ils y aillent au plus vite, menant avec eux leurs goujats, et qu'ils le mettent en morceaux et s'en chauffent très-bien, car c'est mon plaisir. Mais voilà que, pendant qu'il dînait, messieurs les jurats de la ville et les conseillers de la cour vinrent à lui. Soit que M. de Strozzi eût mal vu, soit qu'il s'en fût rapporté au dire de ses soldats, soit qu'il ne se connût pas en vieux navires ou en navires neufs, celui dont il avait demandé la démolition était encore en état de faire un long et bon usage. Aussi ces dignes magistrats ve- naient-ils représenter au connétable le dommage qu'il y aurait à dépecer un si beau bâtiment qui n'avait encore fait que deux ou trois courses et qui jaugeait trois cents tonneaux. Mais le connétable, avec son ton ordinaire, les interrompant à la quatrième parole : -Bon ! bon ! bon ! Qui êtes-vous, messieurs les sots, leur de- manda-t-il, pour me vouloir contrôler ? Vous êtes encore d'habiles veaux d'être si hardis que d'oser m'en remontrer ! Si je faisais bien, et je ne sais à quoi cela tient, j'enverrais tout à l'heure dépecer vos maisons au lieu du navire. Et c'est ce que je ferai si vous ne tournez pas prestement les talons. Allons, rentrez chez vous pour vous mêler de vos affaires et non des miennes ! Et, le même jour, le navire fut mis en morceaux. Depuis qu'on était en paix, M. le connétable passait ses plus grandes colères sur les ministres de la religion réformée contre lesquels il nourrissait une haine féroce. Un de ses délassements était d'aller dans les temples de Paris et de les chasser de leurs chaires et, ayant un jour appris qu'avec permission du roi ils avaient un consistoire, il se rendit à Popincourt, entra dans l'assemblée, renversa la chaire, brisa tous les bancs et en fit un grand feu ; expédition d'où il fut surnommé le capitaine Brûle-Bancs. Et toutes ces brutalités se faisaient de la part du connétable en marmottant des prières et surtout l'oraison dominicale, qui était sa prière favorite et qu'il emmanchait de la plus grotesque façon avec les ordres barbares qu'il donnait et sur lesquels on ne le vit jamais revenir. Aussi, malheur ! quand on l'entendait marmotter le commencement de sa prière. -Notre père qui êtes aux cieux, disait-il : allez-moi prendre un tel ; que votre nom soit sanctifié : pendez-moi cet autre par les piques ; que votre volonté soit faite : arquebusez ces drôles-là devant moi ; sur la terre comme au ciel : taillez-moi en pièces tous ces marauds qui ont voulu tenir ce clocher contre le roi ; donneznous notre pain de chaque jour : brûlez-moi ce village ; par- donnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés : mettez-y le feu aux quatre coins, et que pas une maison n'en échappe ; et ne nous induisez point en tentation : si les manants crient, jetez-les dans le feu ! Amen ! Cela s'appelait les patenôtres du connétable. Tel était l'homme qu'en entrant dans son cabinet, le roi Henri II trouva assis en face du fin, du spirituel, de l'aristocrate cardinal de Lorraine, le gentilhomme d'Église le plus courtois et le prélat politique le plus habile de son temps. On comprend l'opposition que se faisaient l'une à l'autre ces deux natures si absolument contraires et le trouble que devaient jeter dans l'État ces ambitions rivales. Et cela d'autant plus que la famille de Montmorency n'était guère moins nombreuse que la famille de Guise, le connétable ayant eu de sa femme -madame de Savoie, fille de messire René, bâtard de Savoie et grand-maître de France -cinq fils : MM. de Montmorency, d'Amville, de Méru, de Montbron et de Thoré, et cinq filles, dont quatre furent mariées à MM. de la Trémouille, de Turenne, de Ventadour et de Candale, et dont la cinquième, la plus belle de toutes, devint abbesse de Saint-Pierre de Rheims. Or, il fallait placer toute cette riche lignée et le connétable était trop avare pour pourvoir au placement quand le roi était là. En apercevant Henri, tous se levèrent et se découvrirent. Le roi salua Montmorency d'un geste amical et presque soldatesque, tandis qu'il adressa à Charles de Lorraine une inclination de tête pleine de déférence. Je vous ai fait appeler, messieurs, dit-il, car le sujet sur lequel j'ai à vous consulter est grave. M. de Nemours est arrivé d'Italie où les affaires vont mal, vu le manque de parole de Sa Sainteté et la trahison de la plupart de nos alliés. Tout, d'abord, avait été à merveille : M. de Strozzi avait pris Ostie ; il est vrai que nous avions perdu dans les fossés de la ville M. de Montluc, un brave et digne gentilhomme, messieurs, pour l'âme duquel je vous demande vos prières. Puis M. le duc d'Albe, sachant la prochaine arrivée de votre illustre frère, mon cher cardinal, s'était retiré à Naples. Toutes les places des environs de Rome avaient, en conséquence, été occupées par nous les unes après les autres. En effet, après avoir traversé le Milanais, le duc s'avança vers Reggio où l'attendait son beau-père, le duc de Ferrare, avec six mille hommes d'infanterie et huit cents chevaux. Là, un conseil fut tenu entre le cardinal Caraffa et Jean de Lodève, ambassadeur du roi. Les uns pensaient que l'on devait attaquer Crémone ou Pavie tandis que le maréchal de Brissac tiendrait les ennemis en haleine ; d'autres représentèrent qu'avant qu'on eût eu le temps de s'emparer de ces deux places, qui sont des plus fortes de l'Italie, le duc d'Albe aurait doublé son armée en faisant des levées dans la Toscane et dans le royaume de Naples. Le cardinal Caraffa était d'un autre avis : il se proposait, lui, d'entrer dans la marche d'Ancône par la terre de Labour dont toutes les places, mal fortifiées, se rendraient, disait-il, à la première sommation ; mais le duc de Ferrare, de son côté, remontrait que, la défense du Saint-Siège étant le principal objet de la campagne, le duc de Guise devait marcher droit à Rome. Le duc de Guise se décida pour ce dernier parti et voulut prendre avec lui les six mille hommes d'infanterie et les huit cents chevaux de M. de Ferrare ; mais celui-ci les retint, disant qu'il pouvait être attaqué d'un moment à l'autre, soit par le grand duc Cosme de Médicis, soit par le duc de Parme qui venait de tourner à l'Espagne. M. le duc de Guise, messieurs, fut donc obligé de continuer sa route avec le peu de troupes qui l'accompagnaient, n'ayant plus d'autre espoir que dans le rassemblement qui, au dire du cardinal Caraffa, attendait, afin de se joindre à elle, l'armée française à Bologne. Arrivé à Bologne avec M. le cardinal neveu, le duc chercha en vain le rassemblement : le rassemblement n'existait pas. Votre frère, mon cher cardinal, continua le roi, se plaignit hautement mais il lui fut répondu qu'il allait, dans la marche d'An- cône, trouver dix mille hommes nouvellement levés par Sa Sainteté. Le duc voulut bien croire à cette promesse et poursuivit son chemin par la Romagne. Aucun renfort ne l'y attendait ; il y laissa notre armée sous la conduite du duc d'Aumale et s'achemina directement vers Rome afin d'apprendre du Saint-Père lui-même ce qu'il comptait faire. Le pape, mis au pied du mur par M. de Guise, répondit qu'il devait, en effet, un contingent de vingt-quatre mille hommes pour cette guerre mais que, parmi ces vingt-quatre mille hommes, étaient compris les gens d'armes gardant les places fortes de l'Église. Or, dix-huit mille papalins, répartis dans les différentes places, étaient occupés à ce soin. M. de Guise vit alors qu'il ne pouvait compter que sur les hommes qu'il avait amenés avec lui ; mais, au dire du pape, ces hommes devaient lui suffire, les Français n'ayant échoué jusque là, dans leurs entreprises sur Naples, assurait Paul IV, que parce qu'ils avaient contre eux le souverain pontife. Or, cette fois, au lieu d'être contre les Français, le souverain pontife était avec eux et, grâce à cette coopération, toute morale et spirituelle qu'elle était, les Français ne pouvaient manquer de réussir. M. de Guise, mon cher connétable, continua Henri, est un peu comme vous sous ce rapport : il ne doute jamais de sa fortune tant qu'il a sa bonne épée au côté et quelques milliers de braves gens qui marchent derrière lui. Il pressa la venue de son armée et, dès qu'elle l'eut rejoint, il sortit de Rome, attaqua Campli, prit la ville d'assaut et, hommes, femmes, enfants, passa tout au fil de l'épée ! Le connétable accueillit la nouvelle de cette exécution par le premier signe visible d'approbation qu'il eût encore donné. Le cardinal restait impassible. -De Campli, reprit le roi, le duc alla mettre le siège devant Civitella qui est bâtie, à ce qu'il paraît, sur une colline escarpée, munie de bonnes fortifications. On commença par battre la citadelle ; mais, avant que la brèche fût praticable, notre armée, dans son impatience ordinaire, voulut risquer l'assaut. Par malheur, l'endroit qu'elle tentait de forcer était défendu de tous côtés par des bastions ; il en résulta que nos gens furent repoussés avec perte de deux cents tués et de trois cents blessés ! Un sourire de joie effleura les lèvres du connétable : l'invincible avait échoué devant une bicoque ! -Pendant ce temps, poursuivit le roi, le duc d'Albe, ayant rassemblé ses troupes à Chieti, marcha au secours des assiégés avec une armée de trois mille Espagnols, de six mille Allemands, de trois mille Italiens et de trois cents Calabrais. C'était plus du double de ce que possédait le duc de Guise ! Cette infériorité détermina le duc à lever le siège et à aller attendre l'ennemi en rase campagne, entre Fermo et Ascoli. Il espérait que le duc d'Albe accepterait la bataille qu'il lui présentait ; mais le duc d'Albe, sûr que nous nous ruinerions de nous-mêmes, continue de tenir la campagne et n'accepte ni rencontre, ni combat, ni bataille, ou les accepte dans de telles positions, qu'ils ne nous laissent aucune chance de succès. Dans cette situation, sans espoir d'obtenir du pape ni hommes, ni argent, M. de Guise m'envoie M. le duc de Ne mours pour réclamer de moi un renfort considérable ou son congé de quitter l'Italie et de revenir. Votre avis, messieurs ? Faut-il faire un dernier effort, envoyer à notre bien-aimé duc de Guise les hommes et l'argent dont il a absolument besoin, ou bien faut-il le rappeler près de nous et, en le rappelant près de nous, renoncer à toute prétention à l'endroit de ce beau royaume de Naples que, sur la promesse de Sa Sainteté, j'avais déjà destiné à mon fils Charles ? Le connétable fit un geste comme pour demander la parole, tout en indiquant cependant qu'il était prêt à céder la priorité au cardinal de Lorraine ; mais celui-ci, par un léger mouvement de tête lui donna à entendre qu'il pouvait parler. C'était, du reste, une tactique habituelle au cardinal, que de laisser son adversaire parler le premier. -Sire, dit le connétable, mon avis est qu'il ne faut pas abandonner une affaire si bien emmanchée et qu'il n'y a point d'effort qui doive coûter à votre majesté pour soutenir en Italie son armée et son général. -Et vous, monsieur le cardinal ? dit le roi. -Moi, dit Charles de Lorraine, j'en demande bien pardon à M. le connétable, mais je suis d'un avis absolument opposé ausien. -Cela ne m'étonne pas, monsieur le cardinal, répondit le connétable avec aigreur ; ce serait la première fois que nous nous trouverions d'accord. Ainsi, à votre avis, monsieur, votre frère doit revenir ? -Il serait, je crois, d'une bonne politique de le rappeler. -Seul, ou avec son armée ? demanda le connétable. -Avec son armée, jusqu'au dernier homme ! -Et pourquoi faire ? Trouvez-vous qu'il n'y ait pas assez de bandits courant par les grands chemins ? Moi, je trouve qu'il y en a foison. -Il y a peut-être assez de bandits courant par les grands chemins, monsieur le connétable ; il y en a peut-être foison même, comme vous dites ; mais, ce dont il n'y a pas foison, c'est de braves hommes d'armes et de grands capitaines. -Vous oubliez, monsieur le cardinal, que nous sommes en pleine paix et que, en pleine paix, on n'a que faire de si sublimes conquérants. -Je prie votre majesté, dit le cardinal s'adressant au roi, de demander à M. le connétable s'il croit sérieusement à la durée de la paix. -Morbleu ! si j'y crois, dit le connétable, belle demande ! -Eh bien moi, sire, dit le cardinal, non seulement je n'y crois pas, mais encore je pense que si votre majesté ne veut pas laisser au roi d'Espagne la gloire de l'attaquer, il faut qu'elle se hâte d'attaquer le roi d'Espagne. -Malgré la trêve jurée solennellement ? s'écria le connétable avec une ardeur qui eût pu faire croire qu'il était de bonne foi ; mais oubliez-vous, monsieur le cardinal, que c'est un devoir de tenir son serment ? que la parole des rois doit être plus inviolable qu'aucune autre parole et que la France ne s'est jamais relâchée de cette fidélité, même à l'égard des Turcs et des Sarrasins ? -Mais alors, puisqu'il en est ainsi, demanda le cardinal, pourquoi votre neveu M. de Châtillon, au lieu de se tenir tranquille dans son gouvernement de Picardie, a-t-il fait sur Douai une tentative de surprise et d'escalade dans laquelle il eût réussi sans une vieille femme qui passait par hasard près du lieu où l'on plantait les échelles et qui donna l'éveil aux sentinelles ? -Pourquoi mon neveu a fait cela ? s'écria le connétable donnant dans le piège ; je vais vous le dire, pourquoi il a fait cela ! -Écoutons, dit le cardinal. Puis, se tournant vers le roi, et avec une intention marquée : -Écoutez, sire. -Oh ! Sa Majesté le sait aussi bien que moi, mordieu ! dit le connétable ; car, tout occupé qu'il paraît de ses amours, apprenez, monsieur le cardinal, que nous ne laissons pas le roi ignorant des affaires de l'État. -Nous écoutons, monsieur le connétable, reprit froidement le cardinal. Vous en êtes à nous dire quelle cause pouvait motiver l'entreprise de M. l'amiral sur Douai. -Les causes ! je vous en dirai dix et non pas une, mordieu ! -Dites, monsieur le connétable. -D'abord, reprit celui-ci, la tentative qu'avait faite lui-même M. le comte de Mégue, gouverneur de Luxembourg, par l'entremi- se de son maître d'hôtel qui corrompit, moyennant mille écus comptants et promesse d'une pension de pareille somme, trois soldats de la garnison de Metz, lesquels devaient livrer la ville... -Que mon frère a si glorieusement défendue, c'est vrai, dit le cardinal ; nous avons entendu parler de cette tentative qui, comme celle de votre neveu l'amiral, a heureusement échoué. Mais cela ne fait qu'une excuse, et vous nous en avez promis dix, monsieur le connétable. -Oh ! attendez. Ne savez-vous point encore, monsieur le cardinal, que ce même comte de Mégue avait suborné un soldat provençal de la garnison de Marienbourg qui, moyennant une grosse somme qu'il a reçue, s'était engagé à empoisonner tous les puits de la place et que l'entreprise n'a manqué que parce qu'il a craint qu'un seul homme ne suffît pas à toute la besogne, et que, s'étant adressé à d'autres, les autres ont éventé la mèche. Mordieu ! vous ne direz pas que la chose est fausse, M. le cardinal, puisque le soldat a été roué ! -Ce ne serait pas tout-à-fait une raison pour moi d'être convaincu : vous avez fait rouer et pendre dans votre vie, monsieur le connétable, pas mal de gens que je tiens pour aussi innocents et aussi martyrs que ceux que firent mourir dans leurs cirques ces empereurs païens que l'on nommait Néron, Commode et Domitien. -Mordieu ! monsieur le cardinal, nieriez-vous, par hasard, cette entreprise de M. le comte de Mègue sur les puits de Marienbourg ? -Au contraire, monsieur le connétable, je vous ai dit que je l'admettais ; mais vous nous avez promis dix excuses à l'entrepri- se de monsieur votre neveu, et n'en voici que deux encore ! -On vous les trouvera, mordieu ! on vous les trouvera ! Ignorez-vous, par exemple, que M. le comte de Barlemont, intendant des finances de Flandres, ait fait, avec deux soldats gascons, un complot par lequel ceux-ci s'engageaient, aidés du sieur de Vèze, capitaine d'une enseigne de gens de pied, à livrer au roi d'Es- pagne la ville de Bordeaux, pourvu qu'ils fussent secondés par cinq ou six cents hommes ? Dites un peu non à ce nouveau complot du roi catholique et je vous répondrai, moi, qu'un de ces deux soldats, arrêté près de Saint-Quentin par le gouverneur de la place, a tout dit, jusqu'à avouer qu'il avait reçu la récompense promise en présence d'Antoine Perrenot, évêque d'Arras. Voyons, mordieu ! dites non, monsieur le cardinal, dites non ! -Je m'en garderai bien ! fit le cardinal souriant, vu que c'est en effet la vérité, monsieur le connétable et que je ne m'amuserai pas à mettre mon âme en péril pour un si grand mensonge ; mais cela ne fait, de la part de Sa Majesté le roi d'Espagne, que trois infractions au traité de Vaucelles, et vous nous en avez promis dix. -Encore une fois, on vous les fournira, vos dix, mordieu ! et, s'il le faut, on ira jusqu'à la douzaine ! Ah ! par exemple, maître Jacques la Flèche, un des meilleurs ingénieurs du roi Philippe II, n'a-t-il pas été surpris sondant les gués de la rivière d'Oise et conduit à la Fère, où il a confessé que le duc de Savoie Emmanuel Philibert lui avait fait compter de l'argent par M. de Barlemont pour tracer les plans de Montreuil, de Reux, de Doullens, de Saint- Quentin et de Mézières ; autant de places dont veulent s'emparer les Espagnols pour brider Boulogne et Ardres et empêcher de ravitailler Marienbourg ? -Tout cela est parfaitement exact, monsieur le connétable ; mais nous ne sommes pas à dix. -Eh ! mordieu ! est-il besoin d'être à dix pour voir que, en réalité, la trêve est rompue de la part des Espagnols et que si mon neveu M. l'amiral a fait une tentative sur Douai, il avait bien le droit de la faire ! -Aussi n'avais-je pas l'intention de vous amener à dire autre chose, monsieur le connétable, et me contenterai-je de ces quatre preuves pour être convaincu que la trêve est rompue par le roi Philippe II. Or, la trêve étant rompue, non pas une fois, mais quatre fois, c'est le roi d'Espagne qui a manqué à sa parole en rompant la trêve, et non le roi de France qui manquera à la sienne en rappelant d'Italie son armée et son général et en s'apprêtant à la guerre. Le connétable mordit ses moustaches blanches : l'esprit rusé de son adversaire venait de lui faire avouer juste le contraire de ce qu'il avait voulu dire. Au reste, le cardinal avait à peine cessé de parler et le connétable de mordre ses moustaches, que le son d'une trompette sonnant un air étranger retentit dans la cour du château de Saint-Ger- main. -Oh ! oh ! dit le roi, quel est le mauvais plaisant de page qui vient me déchirer les oreilles avec un air anglais ? Informez-vous donc, monsieur de l'Aubépine, et que le petit drôle reçoive une bonne fessée pour cette joyeuseté. M. de l'Aubépine sortit pour accomplir les ordres du roi. Cinq minutes après, il rentra. -Sire, dit-il, ce n'est ni un page, ni un écuyer, ni un piqueur qui a sonné l'air en question ; c'est un véritable trompette anglais qui accompagne un hérault que vous envoie votre cousine la reine Marie. M. de l'Aubépine avait à peine achevé ces mots, qu'un autre air se fit entendre et que l'on reconnut une sonnerie espagnole. -Ah ! ah ! dit le roi, après la femme, le mari, à ce qu'il paraît ! Puis, avec cette majesté que, dans l'occasion, savaient si bien puiser en eux-mêmes tous ces vieux rois de France : -Messieurs, dit-il, dans la salle du trône. Prévenez vos officiers ; moi, je vais prévenir la cour. Quelque chose que nous mandent notre cousine Marie et notre cousin Philippe, il faut faire honneur à leur messager ! IV La Guerre. Le double bruit de la trompette anglaise et espagnole avait retenti, non seulement dans la salle du conseil, mais encore par tout le palais comme un double écho du nord et du midi. Le roi trouva donc la cour à peu près avertie ; toutes les dames étaient aux fenêtres, les yeux curieusement fixés sur les deux héraults et sur leur suite. À la porte du conseil, le connétable fut abordé par un jeune officier que lui envoyait son neveu M. l'amiral, le même que nous avons vu pénétrer chez l'empereur Charles Quint le soir de l'ab- dication. M. l'amiral était, nous croyons l'avoir déjà dit, gouverneur de la Picardie, c'est-à-dire que, en cas d'invasion, il allait être exposé au premier feu. -Ah ! c'est vous, Théligny (1), dit le connétable à demi-voix. -Oui, monseigneur, répondit le jeune officier. -Et vous m'apportez des nouvelles de M. l'amiral ? -Oui, monseigneur. -Vous n'avez encore vu personne et ne les avez dites à qui que ce soit ? -Ces nouvelles sont pour le roi, monseigneur, répondit le jeune officier ; mais j'ai recommandation de vous les communiquer d'abord. -Bien, dit le connétable, suivez-moi. Et, de même que le cardinal de Lorraine avait conduit le duc de Nemours chez Catherine de Médicis, le connétable conduisit M. de Théligny chez la duchesse de Valentinois. Pendant ce temps, on se réunissait dans la salle de réception. (1) Ce Théligny n'a rien de commun avec le gendre de l'amiral qui fut tué lejour de la Saint-Barthélémy. Au bout d'un quart d'heure, le roi, ayant à sa droite la reine ; sur les marches du trône, les grands officiers de la couronne ; autour de lui, assis sur des fauteuils, madame Marguerite et madame Élisabeth de France, Marie Stuart, la duchesse de Valentinois, les quatre Marie ; enfin, toute cette cour brillante des Valois ; le roi donna l'ordre que l'hérault anglais fût introduit. Longtemps avant qu'on le vît paraître, on entendit dans la chambre précédente le bruit de ses éperons et de ceux des hommes d'ar- mes qui lui faisaient escorte ; puis, enfin, il franchit le seuil de la salle et, vêtu du tabard aux armes d'Angleterre et de France, il s'avança la tête couverte, ne s'arrêtant qu'à dix pas du trône du roi. Mais, arrivé là, il se découvrit et, mettant un genou à terre, il dit à haute voix les paroles suivantes : -Marie, reine d'Angleterre, d'Irlande et de France, à Henri, roi de France, salut ! Pour avoir entretenu relation et amitié avec les protestants anglais, ennemis de notre personne, de notre religion et de notre État, et pour leur avoir promis secours et protection contre les justes poursuites exercées sur eux, nous, Guillaume Norry, hérault de la couronne d'Angleterre, te dénonçons la guerre sur terre et sur mer et, comme signe de défi, te jetons ici le gant de bataille. Et le hérault jeta aux pieds du roi son gantelet de fer, qui résonna sourdement sur le parquet. -C'est bien, répondit le roi sans se lever, j'accepte cette déclaration de guerre ; mais je veux que tout le monde sache que j'ai observé la bonne foi à l'égard de votre reine, ce que je devais à la bonne amitié que nous avons ensemble ; et, puisqu'elle vient attaquer la France en si injuste cause, j'espère que Dieu me fera cette grâce qu'elle n'y gagnera rien, non plus que ses prédécesseurs ont fait quand ils se sont attaqués aux miens. Au reste, je vous parle doucement et civilement de la sorte parce que c'est une reine qui vous envoie ; si c'était un roi, je vous parlerais d'un autre ton ! Et, se tournant vers Marie Stuart : -Ma gentille reine d'Écosse, dit-il, comme cette guerre vous regarde non moins que moi et que vous avez sur la couronne d'Angleterre tout autant de droits, sinon plus que notre soeur Marie en a sur celle de France, ramassez, je vous prie, ce gant et faites don au brave sir Guillaume Norry de la chaîne d'or que vous avez au cou, chaîne d'or que ma chère duchesse de Valentinois voudra bien remplacer par le fil de perles qu'elle a au cou et que je remplacerai moi-même de manière à ce qu'elle n'ait pas trop à y perdre. Allez ! pour ramasser le gant d'une femme, il faut des mains de femme ! Marie Stuart se leva et, avec sa grâce toute charmante, détacha la chaîne de son beau cou et la passa à celui du hérault ; puis, de cet air de fierté qui allait si bien à son visage : -Je ramasse ce gant, dit-elle, non seulement au nom de la France, mais encore au nom de l'Écosse ! Hérault, dites cela à ma soeur Marie. Le hérault se releva, la tête légèrement inclinée et, en se retirant à la gauche du trône : -Il sera fait selon les désirs du roi Henri de France et de la reine Marie d'Écosse, dit-il. -Introduisez le hérault de notre frère Philippe II, dit Henri. Le même bruit d'éperons se fit entendre annonçant le hérault espagnol, lequel entra plus fièrement encore que ne l'avait fait son collègue et, tout en frisant sa moustache castillane, vint se poser à dix pas du roi et dit, mais sans se mettre à genoux et se contentant de s'incliner : -Philippe, par la divine clémence roi de Castille, Léon, Grenade, Navarre, Aragon, Naples, Sicile, Majorque, Sardaigne, des Îles et terres de la mer Océane ; archiduc d'Autriche ; duc de Bourgogne, Lothier, Brabant, Limbourg, Luxembourg et Gueldre ; comte de Flandre, d'Artois ; marquis du Saint-Empire ; seigneur de Frise, Salins, Malines, des cités, villes et pays d'Utreck, d'Overyssel et de Groëningen ; dominateur en Asie et en Afrique, à toi, Henri de France, faisons savoir qu'à cause des entreprises tentées sur la ville de Douai et du pillage de la ville de Sens, qui ont eu lieu par l'ordre et sous la direction de ton gouverneur de la Picardie, regardant la trêve jurée entre nous à Vaucelles comme rompue, nous te dénonçons la guerre sur terre et sur mer ; et, en gage de ce défi, au nom de mon dit roi, prince et seigneur, moi, Guzman d'Avila, hérault de Castille, Léon, Grenade, Navarre et Aragon, je jette ici mon gant de bataille. Et, dégantant en effet sa main droite, il jeta insolemment son gant aux pieds du roi. Alors, on put voir, à travers la couche de bistre qui le couvrait, pâlir le mâle visage de Henri II et, d'une voix légèrement altérée : -Notre frère Philippe II prend les devants et nous adresse les reproches qui lui sont dus, répondit Henri ; mais il eût mieux fait, puisqu'il a tant de griefs personnels contre nous, de nous faire une querelle personnelle. Nous eussions bien volontiers répondu corps pour corps de nos actes et le seigneur Dieu eût alors jugé entre nous. Dites-lui, don Guzman d'Avila, que nous acceptons cependant de grand coeur la guerre qu'il nous dénonce, mais que, s'il veut revenir sur ses pas et substituer une rencontre personnelle à celle de nos armées, j'accepterai encore avec plus de plaisir. Et, comme le connétable lui touchait le bras avec intention : -Et vous ajouterez, continua Henri, qu'à cette proposition que je vous faisais, vous avez vu mon bon ami M. le connétable me toucher le bras parce qu'il sait qu'une prédiction a dit que je mourrais dans un duel. Eh bien, au risque que la prédiction s'ac- complisse, je maintiens la proposition, quoique je doute que cette prédiction rassure assez monsieur mon frère pour le décider à l'ac- cepter. Monsieur de Montmorency, comme connétable de France, ramassez, je vous prie, le gant du roi Philippe. Puis, au hérault : -Tenez, mon ami, dit-il en prenant derrière lui un sac préparé à cet effet et qui était rempli d'or, il y a loin d'ici à Valladolid et, m'étant venu apporter une si bonne nouvelle, il n'est pas juste que vous dépensiez dans cette longue route l'argent de votre maître ou le vôtre. Prenez donc ces cent écus d'or pour vos frais de voyage. -Sire, répondit le hérault, mon maître et moi sommes du pays où l'or pousse et nous n'avons qu'à nous baisser quand nous en avons besoin. Et, saluant le roi, il fit un pas en arrière. -Ah ! fier comme un Castillan ! murmura Henri. M. de Montgomery, prenez ce sac et faites par les fenêtres largesse de l'or qu'il renferme. Montgomery prit le sac, ouvrit la fenêtre et jeta l'or aux laquais qui encombraient les cours et qui le reçurent avec des hourras de joie. -Messieurs, continua Henri en se levant, il y a d'habitude fête chez le roi de France quand un roi son voisin lui déclare la guerre. Il y aura double fête ce soir puisque nous avons reçu à la fois la déclaration d'un roi et celle d'une reine. Puis, se retournant vers les deux héraults qui se tenaient, l'un à gauche, l'autre à droite : -Sir Guillaume Norry, don Guzman d'Avila, dit le roi, attendu que c'est vous qui êtes les causes de la fête, vous y êtes, comme représentants de la reine Marie, ma soeur, et du roi Philippe, mon frère, invités de droit. -Sire, dit tout bas le connétable au roi Henri, vous plairait-il d'entendre des nouvelles fraîches de Picardie que m'envoie mon neveu par un lieutenant de la compagnie du Dauphin nommé Théligny ? -Oui da ! dit le roi, amenez-moi cet officier, mon cousin, et il sera le bienvenu. Cinq minutes après, le jeune homme, conduit dans le cabinet des armes, s'inclinait devant le roi et attendait ensuite respectueuse ment que celui-ci lui adressât la parole. -Eh bien, monsieur, lui demanda le roi, quelles nouvelles apportez-vous de la santé de M. l'amiral ? -De ce coté, sire, d'excellentes, et jamais M. l'amiral ne s'est mieux porté. -Alors, que Dieu lui garde cette bonne santé et tout ira bien ! Où l'avez-vous quitté ? -À la Fère, sire. -Et quelles nouvelles vous a-t-il chargé de me transmettre ? -Sire, il m'a chargé de dire à votre majesté de se préparer à une rude guerre. L'ennemi a rassemblé plus de cinquante mille hommes et M. l'amiral croit que tout ce qu'il a tenté jusqu'à présent n'est qu'une fausse démonstration pour cacher ses véritables projets. -Et qu'a fait l'ennemi jusqu'à présent ? demanda le roi. -Le duc de Savoie, qui commande en chef, répondit le jeune lieutenant, s'est avancé, accompagné du duc d'Arscot, du comte de Mansfeld, du comte d'Egmont et des principaux officiers de son armée, jusqu'à Givet, où était le rendez-vous général des troupes ennemies. -J'ai su cela par le duc de Nevers, gouverneur de la Champagne, dit le roi ; il ajoutait même, dans sa dépêche qu'il m'a écrite à ce sujet, qu'il croyait qu'Emmanuel Philibert en voulait principalement à Rocroy ou à Mézières et, sur ce que j'avais cru Rocroy, nouvellement fortifiée, mal en état de soutenir un long siège, j'ai recommandé au duc de Nevers de voir s'il ne fallait point l'aban- donner. Depuis ce temps, je n'ai point eu de ses nouvelles. -J'en apporte à votre majesté, dit Théligny. Sûr de la force de la place, M. de Nevers s'y est enfermé et, à l'abri derrière ses murailles, il a si bien reçu l'ennemi, qu'après plusieurs escarmouches où il a perdu quelques centaines d'hommes, celui-ci a été forcé de se retirer par le gué de Houssu, entre le village de Nîmes et Hauteroche ; de là, il a pris sa route par Chimay, Glaion et Mon treuil-aux-Dames ; il a passé ensuite près de la Capelle, qu'il a pillée, et près de Vervins, qu'il a réduit en cendres ; enfin, il s'est avancé jusqu'à Guise et M. l'amiral ne doute pas que son dessein ne soit d'assiéger cette place où M. de Vassé s'est enfermé. -Quelles troupes commande M. le duc de Savoie ? demanda le roi. -Des troupes flamandes, espagnoles et allemandes, sire ; quarante mille hommes d'infanterie et quinze mille chevaux à peu près. -Et de combien d'hommes peuvent disposer M. de Châtillon et M. de Nevers ? -Sire, en réunissant tout leur monde, à peine s'ils disposeront de dix-huit mille fantassins et de cinq à six mille chevaux ; sans compter, sire, qu'il y a, parmi ces derniers, quinze cents ou deux mille Anglais dont il faudrait se défier en cas de guerre avec la reine Marie. -C'est donc, y compris la garnison que l'on sera forcé de laisser dans les villes, douze ou quatorze mille hommes à peine que nous pouvons vous donner, mon cher connétable, dit Henry se tournant vers Montmorency. -Que voulez-vous, sire ? Avec le peu que vous me donnerez, je ferai de mon mieux. J'ai entendu dire qu'un fameux général de l'Antiquité, nommé Xénophon, n'avait que dix mille soldats sous ses ordres lorsqu'il accomplit, pendant l'espace de près de cent cinquante lieues, une magnifique retraite, et que Léonidas, roi de Sparte, commandait un millier d'hommes tout au plus lorsqu'il arrêta pendant huit jours aux Thermopyles l'armée du roi Xerxès, qui était bien autrement nombreuse que celle du duc de Savoie. -Ainsi, vous ne vous découragez pas, mon bon connétable ? dit le roi. -Tout au contraire, sire ! et, mordieu ! je n'ai jamais été si joyeux et si plein de bon espoir ! Je voudrais seulement avoir un homme qui pût me donner des renseignements sur l'état de la ville de Saint-Quentin. -Pourquoi cela, connétable ? demanda le roi. -Parce que, avec les clefs de Saint-Quentin on ouvre les portes de Paris, sire ; c'est un proverbe de vieux routier. Connaissezvous Saint-Quentin, monsieur de Théligny ? -Non, monseigneur ; mais, si j'osais... -Osez, mordieu ! osez ! le roi le permet. -Eh bien, monsieur le connétable, je vous dirai que j'ai avec moi une espèce d'écuyer que m'a donné M. l'amiral et qui pourrait fort bien renseigner, s'il le veut, votre seigneurie sur l'état de la ville. -Comment, s'il le veut, s'écria le connétable, il faudra qu'il le veuille ! -Sans doute, dit Théligny, il n'osera pas refuser de répondre aux questions de M. le connétable ; seulement, comme c'est un gaillard fort habile, il y répondra à sa guise. -À sa guise ? c'est-à-dire à la mienne, monsieur le lieutenant ! -Ah ! voilà justement le point sur lequel je prierais votre seigneurie de ne pas s'abuser. Il répondra à sa guise et non point à la vôtre, vu que, ne connaissant point Saint-Quentin, monseigneur ne pourra pas savoir s'il dit ou non la vérité. -S'il n'a pas dit la vérité, je le ferai pendre ! -Oui, c'est un moyen de le punir, mais ce n'est pas un moyen de l'utiliser. Croyez-moi, monsieur le connétable, c'est un garçon fin, adroit, très-brave quand il veut... -Comment, quand il veut ? Il n'est donc pas brave toujours ? interrompit le connétable. -Il est brave quand on le regarde, monseigneur, ou quand on ne le regarde pas et qu'il est de son intérêt de se battre. Il ne faut pas exiger autre chose d'un aventurier. -Mon bon connétable, dit le roi, qui veut la fin veut les moyens. Cet homme peut nous rendre des services ; M. de Thé ligny le connaît ; laissez M. de Théligny conduire l'interrogatoire. -Soit, dit le connétable ; mais je vous réponds, sire, que j'ai une manière de parler aux gens... -Oui, monseigneur, répondit en souriant Théligny, nous connaissons cette manière-là ; elle a son bon côté ; mais, avec maître Yvonnet, elle aurait pour résultat de le faire passer, à la première occasion, du côté de l'ennemi, auquel il rendrait contre nous tous les services qu'il peut nous rendre contre lui. -À l'ennemi, morbleu ? à l'ennemi, sacrebleu ? cria le connétable ; mais alors, il faut le pendre tout de suite ! C'est donc un maroufle ? c'est donc un bandit ? c'est donc un traître, que cet écuyer, monsieur de Théligny ? -C'est un aventurier tout simplement, monseigneur. -Oh ! oh ! et mon neveu se sert de ces drôles-là ? -À la guerre comme à la guerre, monseigneur, répondit en riant Théligny. Puis, se tournant vers le roi : -Je mets mon pauvre Yvonnet sous la sauvegarde de votre majesté et je demande, quelque chose qu'il dise ou fasse, à l'emme- ner sain et sauf comme je l'ai amené. -Vous avez ma parole, monsieur, dit le roi. Allez chercher votre écuyer. -Si le roi permet, reprit Théligny, je me contenterai de lui faire un signe et il montera. -Faites. Théligny s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la pelouse du parc, l'ouvrit et fit un signe d'appel. Cinq minutes après, maître Yvonnet parut sur le seuil de la porte vêtu de sa même cuirasse de buffle, de son même justaucorps de velours marron, de ses mêmes bottes de peau, sous lesquels nous l'avons présenté au lecteur. Il tenait à la main la même toque ornée de la même plume. Seulement, le tout avait vieilli de deux ans. Une chaîne de cuivre qui avait été dorée autrefois pendait à son cou et se jouait galamment sur sa poitrine. Le jeune homme n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour juger à qui il avait affaire, et sans doute reconnut-il ou le roi ou M. le connétable ; peut-être même tous deux, car il se tint respectueusement près de la porte. -Avancez, Yvonnet ; avancez, mon ami, dit le lieutenant, et sachez que vous êtes en présence de Sa Majesté Henri II et de M. le connétable, lesquels, sur l'éloge que je leur ai fait de vos mérites, ont désiré vous voir. Au grand ébahissement du connétable, maître Yvonnet ne parut pas le moins du monde étonné que ses mérites lui eussent valu une pareille faveur. -Je vous remercie, mon lieutenant, dit Yvonnet en faisant trois pas et en s'arrêtant moitié par défiance, moitié par respect ; mes mérites, si petits qu'ils soient, sont aux pieds de Sa Majesté et au service de M. le connétable. Le roi remarqua la différence que le jeune homme avait su mettre entre l'hommage rendu à la majesté royale et l'obéissance offerte à M. de Montmorency. Sans doute cette différence frappa-t-elle aussi le connétable. -C'est bien, c'est bien, dit-il, pas de phrases, mon beau muguet, et répondez-moi carrément ou si non... Yvonnet lança de côté à M. de Théligny un regard qui voulait dire : « Est-ce un danger que je cours ? Est-ce un honneur que l'on me fait ? » Mais, fort de la promesse du roi, Théligny s'empara de l'inter- rogatoire. -Mon cher Yvonnet, dit-il, le roi sait que vous êtes un galant cavalier, fort aimé des belles, et qui consacrez à votre toilette tous les revenus que peuvent vous procurer votre intelligence et votre courage. Or, comme le roi veut mettre à l'épreuve votre intelligence tout de suite, votre courage plus tard, il me charge de vous of frir dix écus d'or si vous consentez à lui donner, ainsi qu'à M. le connétable, quelques renseignements positifs sur la ville de Saint- Quentin. -Mon lieutenant a-t-il eu la bonté de dire au roi que je fais partie d'une association d'honnêtes gens qui ont tous juré de verser moitié des gains faits par chacun d'eux, soit à l'aide de l'intelligen- ce, soit à l'aide de la force, dans une masse commune ; de sorte que, des dix écus d'or qui me sont offerts, cinq seulement m'ap- partiendront, les cinq autres étant la part de la communauté ? -Et qui t'empêche de les garder tous les dix, imbécile, reprit le connétable, et de ne rien dire de la bonne fortune qui t'arrive. -Ma parole, monsieur le connétable ! Peste ! nous sommes trop petites gens pour y manquer, à notre parole ! -Sire, dit le connétable, je me défie fort de ceux-là qui ne font les choses que pour de l'argent. Yvonnet s'inclina devant le roi. -Je demande à Sa Majesté la permission de dire deux mots. -Ah ça, mais ce drôle... -Connétable, dit le roi, je vous prie... Puis, souriant : -Parlez, mon ami, dit-il à Yvonnet. Le connétable haussa les épaules, fit trois pas en arrière et se mit à se promener de long en large comme un homme qui ne veut pas prendre part à la conversation. -Sire, dit Yvonnet avec un respect et une grâce qui eussent fait honneur à un courtisan raffiné, je prie votre majesté de vouloir bien se rappeler que je n'ai fixé aucun prix aux services petits ou grands que, non seulement je puis, mais encore je dois lui rendre comme son humble et obéissant sujet ; c'est mon lieutenant, M. de Théligny, qui a parlé de dix écus d'or. Sa Majesté ignorant trèscertainement l'association qui existe entre moi et huit de mes camarades entrés également au service de M. l'amiral, j'ai cru devoir la prévenir qu'en pensant me donner dix écus d'or, elle en donnait seulement cinq à moi, les cinq autres étant pour la communauté. Maintenant, que Sa Majesté veuille bien m'interroger et je suis prêt à lui répondre, et cela, sans qu'il soit question ni de cinq, ni de dix, ni de vingt écus d'or ; mais purement et simplement à cause du respect, de l'obéissance et du dévouement que je dois à mon roi. Et l'aventurier s'inclina devant Henri avec autant de dignité que s'il eût été ambassadeur d'un prince italien ou d'un comte du Saint-Empire. -À merveille ! dit le roi ; vous avez raison, maître Yvonnet, ne comptons pas ensemble d'avance et vous vous en trouverez bien. Yvonnet fit un sourire qui signifiait : « Oh ! je sais à qui j'ai affaire ! » Mais, comme tous ces petits retardements irritaient l'humeur impatiente du connétable, il revint se placer en face du jeune homme et, frappant du pied : -Voyons, maintenant que les conditions sont faites, voudrastu bien me dire ce que tu sais de Saint-Quentin, maroufle ? Yvonnet regarda le connétable et, avec cette expression goguenarde qui n'appartient qu'au Parisien : -Saint-Quentin, monseigneur ? dit-il, Saint-Quentin est une ville située sur la rivière de Somme à six lieues de la Fère, à treize lieues de Laon, à trente-quatre lieues de Paris ; elle a vingt mille habitants, un corps de ville composé de vingt-cinq officiers municipaux, à savoir : un maïeur en charge, le maïeur sortant, onze jurés, douze échevins ; ces magistrats élisent et créent eux-mêmes leurs successeurs, qu'ils prennent parmi les bourgeois par suite d'un arrêt du parlement du 16 décembre 1335 et d'une charte du roi Charles VI en date de 1412... -Ta, ta, ta, ta, ta ! s'écria le connétable, que diable nous chante là cet oiseau de malheur ?... Je te demande ce que tu sais de Saint-Quentin, animal ! -Eh bien, je vous le dis, ce que j'en sais, et je puis vous garantir les renseignements ; je les tiens de mon ami Maldent qui est natif de Noyon et qui a passé trois ans à Saint-Quentin en qualité de clerc de procureur. -Tenez, sire, dit le connétable, croyez-moi, nous ne tirerons rien de ce maroufle tant qu'il ne sera pas sur un bon cheval de bois avec quatre boulets de douze à chaque jambe. Yvonnet demeura impassible. -Je ne suis pas précisément de votre avis, connétable ; je crois que nous ne tirerons rien de lui tant que nous voudrons le faire parler ; mais je crois qu'il nous dira tout ce que nous désirons savoir tant que nous le laisserons interroger par M. de Théligny. S'il sait ce qu'il nous a dit -ce qui est justement ce qu'il ne devrait pas savoir -soyez certain qu'il sait encore autre chose... N'est-ce pas, maître Yvonnet, que tu n'as pas étudié seulement la géographie, la population et la constitution de la ville de Saint- Quentin, mais que tu connais encore l'état dans lequel sont ses remparts et les dispositions où se trouvent ses habitants ? -Que mon lieutenant veuille bien m'interroger ou que le roi me fasse l'honneur de m'adresser les questions auxquelles il désire avoir une réponse et je ferai de mon mieux pour contenter mon lieutenant ou pour obéir au roi. -Le drôle est tout miel, murmura le connétable. -Voyons, mon cher Yvonnet, dit Théligny, prouvez à Sa Majesté que je ne l'ai pas induite en erreur lorsque je lui ai vanté votre intelligence, et dites-lui, ainsi qu'à M. le connétable, en quel état se trouvent les remparts de la ville en ce moment. Yvonnet secoua la tête. -Ne dirait-on pas que le drôle s'y connaît ? grommela le connétable. -Sire, répondit Yvonnet piqué d'honneur, sans doute, par la repartie de M. de Montmorency, j'aurai l'honneur de dire à votre majesté que la ville de Saint-Quentin, ignorant qu'elle courût un danger quelconque et, par conséquent, n'ayant préparé aucun moyen de défense, est à peine à l'abri d'un coup de main. -Mais enfin, demanda le roi, elle a des remparts ? -Oui, sans doute, dit Yvonnet, munis de tours rondes et carrées reliées par des courtines, avec deux ouvrages à cornes dont l'un défend le Faubourg d'Île ; mais le boulevard n'a pas même de parapets et n'est protégé que par un fossé creusé en avant ; son terre-plein, qui ne s'élève pas au-dessus des terrains environnants, est dominé dans beaucoup d'endroits par les hauteurs voisines et même par plusieurs maisons situées sur le bord du fossé extérieur ; et, à droite du chemin de Guise, entre la rivière de Somme et la porte d'Île, la vieille muraille -c'est le nom du rempart sur ce point -, la vieille muraille est tellement dégradée qu'un homme, pour peu qu'il soit adroit, peut facilement l'escalader. -Mais, drôle ! s'écria le connétable, si tu es ingénieur, il faut le dire tout de suite ! -Je ne suis pas ingénieur, monsieur le connétable. -Et qu'es-tu donc, alors ? Yvonnet baissa les yeux avec une modestie affectée. -Yvonnet est amoureux, monseigneur, dit Théligny et, pour arriver jusqu'auprès de sa belle, qui demeure au faubourg de l'Île près de la porte du dit faubourg, il a été obligé d'étudier le fort et le faible de la muraille. -Ah ! ah ! murmura le connétable, voilà une raison ! -Voyons, continue, dit le roi, et je te donnerai une belle crois d'or à porter à ta maîtresse la première fois que tu l'iras voir à ton retour. -Et jamais croix d'or, je puis le dire avec assurance, n'aura brillé sur un plus beau cou que celui de Gudule, sire ! -Allons, ne voilà-t-il pas l'animal qui va nous faire le portrait de sa maîtresse ! dit le connétable. -Et pourquoi pas, si elle est jolie, mon cousin ? dit en riant le roi. Tu auras ta croix, maître Yvonnet. -Merci, sire ! -Et maintenant, y a-t-il une garnison, au moins, dans la ville de Saint-Quentin ? -Non, monsieur le connétable. -Non ? s'écria Montmorency ; et comment cela, non ? -Parce que la ville est franche de logements militaires et que la défense de la ville est un droit que la bourgeoisie tient fort à conserver. -La bourgeoisie ! des droits !... Sire, croyez-moi bien, les choses iront tout de travers tant que la bourgeoisie, les communes, réclameront je ne sais quels droits qu'elles tiennent vraiment je ne sais de qui ! -De qui ? Je vais vous le dire, mon cousin : des rois mes prédécesseurs. -Eh bien, que votre majesté me charge de les lui reprendre, ces droits-là, à la bourgeoisie, et ce sera chose vite faite ! -Nous aviserons à cela plus tard, mon cher connétable ; en attendant, occupons-nous de l'Espagnol, c'est le principal. Il faudrait une bonne garnison à Saint-Quentin. -C'est ce que M. l'amiral était en train de négocier au moment de mon départ, dit Théligny. -Et il doit avoir réussi à cette heure, observa Yvonnet, attendu qu'il avait pour lui maître Jean Peuquet. -Qu'est-ce que maître Jean Peuquet ? demanda le roi. -C'est l'oncle de Gudule, sire, répondit Yvonnet avec un accent qui n'était pas exempt d'une certaine fatuité. -Comment, drôle ! s'écria le connétable, tu fais la cour à la nièce d'un magistrat ? -Jean Peuquet n'est point un magistrat, monsieur le connétable. -Et qu'est-ce donc que ton Jean Peuquet ? -C'est le syndic des tisserands. -Jésus ! dit le connétable, dans quel temps vivons-nous, que l'on soit obligé de négocier avec un syndic des tisserands quand il plaît au roi de mettre une garnison dans sa ville !... Tu lui diras, à ton Jean Peuquet, que je le ferai pendre s'il n'ouvre pas, non seulement les portes de la ville, mais encore celles de sa maison, aux gens d'armes qu'il me plaira de lui envoyer. -Je crois que M. le connétable fera bien de laisser mener l'affaire par M. de Châtillon, dit Yvonnet en secouant la tête ; il sait mieux que sa seigneurie la façon dont on parle à Jean Peuquet. -Il me semble que tu raisonnes ! s'écria le connétable avec un geste de menace. -Mon cousin, mon cousin, dit Henri, laissez-nous de grâce achever ce que nous avons commencé avec ce brave garçon. Vous serez en mesure de juger vous-même de la vérité de ses assertions, puisque l'armée est sous vos ordres et que vous la rejoindrez le plus tôt possible. -Oh ! dit le connétable, pas plus tard que demain ! J'ai hâte de mettre tous ces bourgeois à la raison !... Un syndic de tisserands, mordieu ! le beau sire pour négocier avec un amiral... peuh !... Et il alla ronger ses ongles dans l'embrasure de la fenêtre. -Maintenant, demanda le roi, les abords de la ville sont-ils faciles ? -De trois côtés, oui, sire : du côté du faubourg d'Île, du côté de Rémicourt et du côté de la chapelle d'Épargnemaille ; mais, du côté de Tourrival, il faut traverser les marais de Grosnard, qui sont pleins de puisards et de fondrières. Le connétable s'était rapproché peu à peu pour écouter ce détail, qui l'intéressait. -Et, en cas de besoin, dit-il, te chargerais-tu de conduire à travers ces marais un corps de troupes qui entrerait dans la ville ou qui en sortirait ? -Sans doute ; mais j'ai déjà dit à M. le connétable que l'un de nos associés, nommé Maldent, ferait bien mieux son affaire, ayant habité pendant trois ans Saint-Quentin, tandis que moi, je n'y ai guère été que de nuit et ai toujours fait le chemin très-vite. -Et pourquoi cela, très-vite ? -Parce que, la nuit, quand je suis seul, j'ai peur ! -Comment, s'écria le connétable, tu as peur ? -Certainement que j'ai peur. -Et tu avoues cela, drôle ? -Pourquoi pas, puisque cela est ? -Et de quoi as-tu peur ? -J'ai peur des feux-follets, des revenants, des loups-garous. Le connétable éclata de rire. -Ah ! tu as peur des feux-follets, des revenants et des loupsgarous ? -Oui, je suis horriblement nerveux ! Et le jeune homme tourna sa peau comme s'il avait le frisson. -Ah ! mon cher Théligny, reprit le connétable, je vous fais mon compliment pour votre écuyer. Me voilà prévenu, je ne le prendrai pas pour mon courrier de nuit. -Le fait est que mieux vaut m'employer de jour. -Oui, et te laisser la nuit pour aller voir Gudule, n'est-ce pas ? -Vous voyez, monsieur le connétable, que mes visites n'ont pas été inutiles ; et le roi en juge ainsi puisqu'il a eu la bonté de me promettre une croix. -Monsieur le connétable, faites remettre quarante écus d'or à ce jeune homme pour les bons renseignements qu'il nous a donnés et les services qu'il s'offre de nous rendre. Vous ajouterez dix écus à part pour acheter une croix à mademoiselle Gudule. Le connétable haussa les épaules. -Quarante écus ! grommela-t-il ; quarante coups de verges ! quarante coups de canne ! quarante coups de manche de hallebarde sur les épaules ! -Vous m'entendez, mon cousin ; ma parole est donnée : ne me faites pas manquer à ma parole ! Puis, à Théligny : -Monsieur le lieutenant, continua le roi, M. le connétable vous donnera des ordres pour prendre des chevaux de mes écuries au Louvre et à Compiègne, afin que vous puissiez marcher vite. Ne craignez pas de les crever et tâchez d'arriver demain à la Fère. M. l'amiral ne saurait être trop tôt prévenu que la guerre est dé- clarée. Bon voyage, monsieur, et bonne chance ! Le lieutenant et son écuyer saluèrent respectueusement le roi Henri II et suivirent le connétable. Dix minutes après, ils prenaient au galop la route de Paris et le connétable venait rejoindre le roi, qui n'avait point quitté son cabinet. V Où Le Lecteur Se Retrouve En Pays De Connaissance. Henri II attendait le connétable pour donner, sans désemparer, des ordres de la plus haute importance. M. de Montgomery, qui avait déjà, quelques années auparavant, conduit des troupes françaises au secours de la régente d'Écosse, fut envoyé à Édimbourg pour demander que, conformément au traité signé entre ce royaume et la France, les Écossais déclarassent la guerre à l'Angleterre et que les seigneurs composant le conseil de régence envoyassent en France des députés munis de pouvoirs pour conclure le mariage de la jeune reine Marie avec le Dauphin. En même temps, on rédigeait un acte par lequel Marie Stuart, de l'aveu des Guisess, transmettait au roi de France son royaume d'Écosse et les droits qu'elle avait ou pouvait avoir sur le royaume d'Angleterre dans le cas où elle mourrait sans hériter mâle. Aussitôt le mariage célébré, Marie Stuart devait prendre le titre de reine de France, d'Écosse et d'Angleterre. En attendant, on gravait sur la vaisselle de la jeune souveraine le triple blason des Valois, des Stuarts et des Tudors. Le soir, comme l'avait dit le roi Henri II, il y eut une fête splendide au château de Saint-Germain et les deux héraults, de retour, l'un près de sa maîtresse, l'autre près de son maître, purent leur dire de quelle joyeuse façon on recevait les déclarations de guerre à la cour de France. Mais, bien avant que la première fenêtre du château de Saint- Germain s'illuminât, deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux s'élançaient hors des cours du Louvre et, gagnant la barrière de la Villette, suivaient au grand trot la route de la Fère. À Louvres, ils s'arrêtèrent un instant pour faire souffler leurs chevaux, qu'ils changèrent à Compiègne comme la chose était con venue ; après quoi, malgré l'heure avancée de la nuit et le peu de repos qu'ils avaient pris, ils se remirent en route, atteignirent Noyon au point du jour, s'y reposèrent une heure et repartirent aussitôt pour la Fère, où ils arrivèrent à huit heures du matin. Rien de nouveau n'y était arrivé depuis le départ de Théligny et d'Yvonnet. Si peu de minutes que ce dernier eût passées à Paris, il avait trouvé le temps de renouveler sa garde-robe chez un fripier de sa connaissance qui demeurait rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Au- xerrois. Le justaucorps et la trousse-marron avaient donc fait place à un pourpoint et à un haut-de-chausses de velours vert tout passementés d'or et à une toque cerise ornée d'une plume blanche. Un maillot cerise s'assortissant à la toque se perdait dans des bottes à peu près irréprochables, armées de gigantesques éperons de cuivre. Si ce nouveau vêtement n'était pas tout à fait neuf, il avait du moins été porté si peu de temps et par un maître si soigneux, qu'il eût fallu être de bien mauvaise compagnie pour l'apercevoir et surtout pour que l'on s'aperçut qu'il sortait de la boutique d'un fripier et non de l'atelier d'un tailleur. Quant à la chaîne, après l'avoir tournée en tous sens, Yvonnet avait décidé qu'il y restait assez de dorure pour faire illusion à ceux qui la regarderaient à la distance de quelques pas. C'était à lui de ne point permettre qu'on la regardât de trop près. Hâtons-nous de dire que la croix d'or avait été scrupuleusement achetée ; seulement, nul ne sut jamais si Yvonnet y avait scrupuleusement appliqué les dix écus d'or qui avaient été alloués par Sa Majesté Henri II pour faire ce présent à la nièce de Jean Peuquet. Notre croyance, à nous, est que, dans les rognures de cette croix, Yvonnet avait trouvé moyen de se tailler, non seulement le pourpoint et les haut-de-chausse de velours vert, la toque cerise et la plume blanche, les bottes de buffle et les éperons de cuivre, mais encore une élégante cuirasse qui, placée en porte-manteaux sur la croupe de son cheval, faisait, à chaque mouvement de celui-ci, entendre un petit bruit de ferraille tout à fait guerrier. Mais il faut dire que, comme tout cela avait pour but d'orner ou de défendre sa personne, et que sa personne appartenait à mademoiselle Gudule, Yvonnet eût-il ainsi utilisé les rognures de la croix de sa maîtresse, l'argent de Sa Majesté le roi de France n'eût point été détourné de sa destination. Au reste, à peine eût-il franchi la porte de la Fère, qu'il put juger de l'effet qu'était appelée à produire sa nouvelle toilette. Frantz et Heinrich Scharfenstein étaient, en leur qualité de pourvoyeurs de la société, occupés à conduire au camp un boeuf dont ils venaient de faire l'acquisition et, avec cet instinct de conservation qui éloigne les animaux de la boucherie, celui-ci refusait de marcher, autant qu'il était en lui, car Heinrich Scharfenstein le tirait par une corne, tandis que Frantz le poussait par derrière. Au bruit que firent les fers des chevaux résonnant sur le pavé, Heinrich leva la tête et, reconnaissant notre écuyer : -Ô Frantz ! s'écria-t-il, recarte tonc meinsieer Yfonnetto, gomme il êdre pelle ! Et, dans son admiration, il lâcha la corne du boeuf, lequel, profitant de la liberté qui lui était donnée, fit demi-tour et eût regagné l'étable d'une seule course si Frantz qui, ainsi que nous l'avons dit, stationnait dans la voisinage de la queue, ne se fût emparé de ce membre et, se roidissant avec sa force herculéenne, n'eût arrêté tout court l'animal fugitif. Yvonnet envoya de la main un salut protecteur et passa. On arriva chez Coligny. Le jeune lieutenant se fit reconnaître et pénétra aussitôt dans le cabinet de l'amiral, suivi d'Yvonnet qui, avec son tact habituel et malgré le changement qui s'était opéré en lui, demeura respectueusement à la porte. M. de Châtillon, penché sur une de ces cartes géographiques incomplètes comme on les faisait à cette époque, essayait de la compléter par les renseignements que lui donnait un homme à la figure fine, au nez pointu, à l'oeil intelligent, debout devant lui. Cet homme, c'était notre ancien ami le picard Maldent qui, ainsi que l'avait dit Yvonnet, ayant été trois ans clerc de procureur à Saint-Quentin, connaissait comme son écritoire la ville et ses environs. M. l'amiral, au bruit que fit Théligny en entrant, leva la tête et reconnut son messager. Maldent tourna doucement les yeux du côté de la porte et reconnut Yvonnet. M. l'amiral tendit la main à Théligny ; Maldent échangea unregard avec Yvonnet, lequel tira de sa poche les cordons de l'orifice supérieur d'une bourse pour indiquer à son associé que le voyage n'avait pas été sans fruit. Théligny rendit compte en deux mots à M. l'amiral de son entrevue avec le roi et avec M. le connétable et remit au gouverneur de la Picardie les lettres de son oncle. -Oui, dit Coligny tout en lisant, j'y ai pensé comme lui ; Saint-Quentin est en effet une ville importante à garder. Aussi, mon cher Théligny, depuis hier, votre compagnie y est-elle entrée. Vous irez la rejoindre aujourd'hui même et y annoncerez mon arrivée prochaine. Et, tout entier aux renseignements que Maldent lui donnait, il se courba de nouveau sur la carte et continua ses annotations. Théligny connaissait l'amiral, esprit sérieux et profond qu'il fallait laisser à ce qu'il faisait, et, comme, selon toute probabilité, ses notes prises, Coligny aurait, à l'endroit de Saint-Quentin, de nouveaux ordres à lui donner, le lieutenant s'approcha d'Yvonnet. -Allez m'attendre au camp, lui dit-il tout bas ; je vous y prendrai en passant lorsque j'aurai reçu les dernières instructions de M. l'amiral. Yvonnet s'inclina silencieusement et sortit. Il retrouva son cheval à la porte et, en un instant, il fut hors de la ville. Le camp de M. l'amiral, qui avait d'abord été posé à Pierrepont près Marles, avait ensuite été transporté près de la Fère. Trop faible pour tenir en rase campagne avec quinze ou dix-huit cents hommes qu'il commandait, l'amiral, dans la crainte d'une surprise, avait gagné le voisinage d'une ville fortifiée pensant que, si peu nombreuse que fût sa troupe, une fois derrière de bonnes murailles, elle tiendrait toujours. La ligne du camp franchie, Yvonnet se dressa sur ses étriers pour tâcher de reconnaître quelqu'un de ses compagnons et savoir où ils avaient établi leur domicile. Bientôt son regard fut attiré par un groupe au milieu duquel il crut reconnaître Procope assis sur une pierre et écrivant sur son genou. Procope avait utilisé sa science cléricale : au moment où l'on était exposé à rencontrer l'ennemi d'un moment à l'autre, il faisait des testaments à cinq sous parisis la pièce. Yvonnet comprit qu'il en était de l'ancien huissier comme de M. l'amiral et qu'il ne fallait point le déranger dans cette grave occupation. Il jeta un nouveau regard autour de lui et aperçut Heinrich et Frantz Scharfenstein qui, ayant renoncé au dessein de conduire leur boeuf au camp, lui avaient lié les pieds et l'y apportaient à l'aide d'un timon de voiture dont chacun d'eux soutenait une extrémité sur son épaule. Un homme qui n'était autre que Pilletrousse leur faisait des signes à la porte d'une tente en assez bon état. Yvonnet reconnut le domicile auquel il avait droit pour un neuvième et, en quelques secondes, il fut près de Pilletrousse, lequel, avant de souhaiter aucune bienvenue à son compagnon, commença de faire une première fois, puis une seconde fois, puis une troisième fois, le tour d'Yvonnet qui, pareil au cavalier d'une statue équestre, le regardait accomplir son périple avec un sourire de satisfaction. Au troisième tour, Pilletrousse s'arrêta et, avec un clappement de langue qui indiquait son admiration : -Peste ! dit-il, voilà un joli cheval et qui vaut bien quarante écus d'or ! Où diable as-tu volé cela ? -Chut ! dit Yvonnet, parlons avec respect de l'animal : il sort des écuries de Sa Majesté et ne m'appartient qu'à titre de prêt. -C'est fâcheux ! dit Pilletrousse. -Et pourquoi cela ? -Parce que j'avais un acquéreur. -Ah ! fit Yvonnet, et quel est cet acquéreur ? -Moi, dit une voix derrière Yvonnet. Yvonnet se retourna et jeta un coup d'oeil rapide sur celui qui se présentait avec ce fier monosyllabe, lequel fit réussir, cent ans plus tard, la tragédie de Médée. L'amateur du cheval était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, moitié armé, moitié désarmé, comme avaient l'habitude de se tenir les gens de guerre lorsqu'ils étaient au camp. Yvonnet n'eut besoin que de laisser tomber son regard sur ces épaules carrées, sur cette tête encadrée dans une chevelure et dans une barbe rousses, sur ces yeux bleu-clair pleins d'entêtement et de férocité, pour reconnaître celui qui lui adressait la parole. -Mon gentilhomme, dit-il, vous venez d'entendre ma réponse : le cheval appartient effectivement à Sa Majesté le roi de France, qui a eu la bonté de me le prêter pour revenir au camp ; s'il le réclame, il est trop juste que je le lui rende ; s'il me le laisse, il est à votre disposition, son prix, bien entendu, étant d'avance débattu et arrêté entre nous. -C'est comme cela que je l'entends, répondit le gentilhomme ; garde-le-moi donc : je suis riche et de bonne composition. Yvonnet salua. -D'ailleurs, continua le gentilhomme, ce n'est pas la seule affaire que je compte traiter avec vous. Yvonnet et Pilletrousse saluèrent ensemble. -Combien êtes-vous de votre bande ? -De notre troupe, vous voulez dire, mon gentilhomme, reprit Yvonnet, un peu blessé de la qualification. -De votre troupe, si cela vous plaît. -À moins que, en mon absence, il ne soit arrivé malheur à quelqu'un de mes camarades, répondit Yvonnet interrogeant Pilletrousse, nous sommes neuf. Un regard de Pilletrousse rassura Yvonnet, en supposant même qu'Yvonnet fût inquiet. -Et neuf braves ? demanda le gentilhomme. Yvonnet sourit ; Pilletrousse haussa les épaules. -Le fait est que vous avez là un joli échantillon, dit le gentilhomme montrant Frantz et Heinrich, si ces deux braves font partie de la troupe... -Ils en font partie, répondit laconiquement Pilletrousse. -Eh bien, on pourra traiter... -Pardon, dit Yvonnet, mais nous appartenons à M. l'amiral. -Sauf deux jours de la semaine où nous pourrons travailler pour notre compte, observa Pilletrousse. Procope a introduit cette clause dans le traité, prévoyant les deux cas, 1) où nous aurions quelque entreprise à tenter pour nous-mêmes, 2o où quelque honorable gentilhomme nous ferait une proposition dans le genre de celle que monsieur paraît disposé à nous faire. -Ce n'est que pour un jour ou pour une nuit. Ainsi cela tombe à merveille. Maintenant, en cas de besoin, où vous trouveraije ? -À Saint-Quentin probablement, dit Yvonnet ; je sais que personnellement j'y serai aujourd'hui même. -Et deux de nous, continua Pilletrousse, Lactance et Malemort, y sont déjà. Quant au reste de la troupe... -Quant au reste de la troupe, reprit Yvonnet, il ne peut pas tarder à nous y suivre, attendu que M. l'amiral, d'après ce que je lui ai entendu dire à lui-même, doit y être dans deux ou trois jours. -Bien ! dit le gentilhomme. Ainsi donc à Saint-Quentin, mes braves ! -À Saint-Quentin, mon gentilhomme. Ce dernier fit un léger mouvement de tête et s'éloigna. Yvonnet le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se fût perdu dans la foule ; puis, appelant un goujat qui servait les neuf associés et qui, en échange de ses services, recevait de la communauté sa nourriture temporelle et spirituelle, il lui jeta au bras la bride de son cheval. Le premier mouvement d'Yvonnet avait été de s'approcher de Pilletrousse pour lui faire part de ses réminiscences à propos de l'inconnu ; mais, sans doute, réfléchissant que Pilletrousse était d'une bien matérielle organisation pour recevoir un secret de cette importance, il ravala les paroles qui s'étaient déjà avancées jus- qu'au bord de ses lèvres et parut donner toute son attention à l'oeu- vre qu'accomplissaient Heinrich et Frantz Scharfenstein. Heinrich et Frantz, après avoir, comme nous l'avons dit, à l'aide du timon d'une voiture qu'ils lui avaient passé entre les quatre jambes, apporté leur boeuf récalcitrant jusqu'au milieu du camp, l'avaient déposé, tout soufflant et les yeux enflammés, en face de leur tente. Puis Heinrich était entré dans la tente pour y chercher sa masse d'armes, qu'il avait eu quelque peine à trouver, Fracasso, saisi d'une inspiration poétique, s'étant couché sur un matelas pour rêver tout à son aise et s'étant fait de cette masse un oreiller pour soutenir sa tête. Cette masse, simple dans sa forme et humble par sa matière, était tout uniment un boulet de douze emmanché à une barre de fer ; c'était, avec une gigantesque épée à deux mains, les armes habituelles des deux Scharfenstein. Heinrich avait fini par la trouver et, malgré les gémissements de Fracasso, qu'il surprenait justement dans le plus beau feu de la composition, il l'avait tirée de dessous la tête du poète et était revenu joindre Frantz qui l'attendait. À peine Frantz eut-il délié les jambes de devant du boeuf, que l'animal fit aussitôt un effort et se trouva à moitié redressé. Heinrich profita de ce moment : il leva la masse de fer jusqu'à ce que, renversée en arrière, elle touchât ses reins et, de toute sa force, l'abattit entre les deux cornes du boeuf. L'animal, qui avait commencé à pousser un mugissement, s'in- terrompit et tomba comme foudroyé. Pilletrousse qui, l'oeil ardent et pareil à un dogue en arrêt, n'attendait que ce moment, s'élança sur le boeuf abattu et lui ouvrit l'artère du col. Après quoi il le fendit depuis la lèvre inférieure jusqu'à l'extrémité opposée et se mit à la découper. Pilletrousse était le boucher de la société ; Heinrich et Frantz, les approvisionneurs, achetaient et tuaient l'animal, quel qu'il fût ; Pilletrousse le dépouillât, le dépeçait, mettait de côté pour la société le meilleur morceau ; puis, sur une espèce d'étal placé à quelques pas de la tente commune, il exposait, parés avec tout l'art qui le caractérisait, les différents morceaux dont il désirait se défaire. Or, Pilletrousse était un adroit détailleur et un si habile marchand qu'il arrivait rarement que, de la part de l'association faite pour deux ou trois jours, il ne tirât point des trois quarts de l'animal un ou deux écus de plus que celui-ci n'avait coûté. Tout cela profitait à l'association qui, comme on le voit, ne devait pas faire de mauvaises affaires, pourvu qu'elle fût secondée par chacun de ses membres comme elle l'était par ceux qui viennent de repasser sous nos yeux. Le dépècement était fini et la vente à la criée commençait, lors- qu'un cavalier se fit jour au milieu de toute cette cohue qui encombrait l'étal de maître Pilletrousse et qui -chacun faisant selon ses moyens -achetait depuis le filet jusqu'aux tripes. Ce cavalier, c'était Théligny qui, muni des lettres de M. l'amiral pour le maïeur, pour le gouverneur de la ville et pour Jean Peuquet, syndic des tisserands, venait chercher son écuyer Yvonnet. Il apportait aussi la nouvelle que, dès que M. l'amiral aurait réuni autour de lui les troupes qu'il attendait et aurait pris langue avec son oncle M. le connétable, il partirait accompagné de cinq ou six cents hommes pour Saint-Quentin. Maldent, Procope, Fracasso, Pilletrousse et les deux Scharfenstein feraient partie de la garnison et rejoindrait dans la ville Malemort et Lactance qui y étaient déjà et Yvonnet qui, devant partir avec M. de Théligny, y serait dans deux ou trois heures. Les adieux furent courts, Fracasso n'ayant pas encore fini son sonnet et cherchant au verbe perdre une rime qu'il ne pouvait pas trouver ; les deux Scharfenstein aimant beaucoup Yvonnet mais étant de leur naturel peu démonstratifs et, enfin, Pilletrousse s'étant contenté de dire au jeune homme en lui serrant la main, tant il était occupé de sa vente : -Tâche que le cheval te reste ! VI Saint-Quentin. Comme l'avait dit Yvonnet à M. le connétable, il y a six lieues de la Fère à Saint-Quentin. Les chevaux avaient déjà fait une bonne course depuis la veille au soir et cela, sans autre halte qu'une heure passée à Noyon. Ils venaient de se reposer deux heures, il est vrai ; néanmoins, comme rien ne pressait autrement les cavaliers, si ce n'est le désir d'Yvon- net de revoir Gudule, ils employèrent près de trois heures à faire les six lieues qui les séparaient du terme de leur voyage. Enfin, après avoir franchi le boulevard extérieur, après avoir laissé à droite le chemin de Guise, qui se bifurque à cent pas de la vieille muraille, après s'être fait reconnaître à la porte, après avoir traversé la voûte qui s'enfonce sous le rempart, les deux cavaliers se trouvèrent dans le faubourg d'Île. -Mon lieutenant veut-il me donner congé pour dix minutes ? demanda Yvonnet, ou veut-il en se détournant de quelques pas, avoir des nouvelles de ce qui se passe dans la ville ? -Ah ! ah ! fit Théligny en riant, il paraît que nous sommes dans le voisinage du logis de Mlle Gudule ? -Justement, mon lieutenant, dit Yvonnet. -Y a-t-il indiscrétion ? demanda Théligny. -Pas le moins du monde ! Le jour, je suis, à l'endroit de Mlle Gudule, une simple connaissance qui échange avec elle un mot et un salut. J'ai toujours eu pour principe de ne pas nuire à l'éta- blissement des belles filles. Et, se détournant à droite, il s'avança dans une petite ruelle fermée, d'un côté par un long mur de jardin, et de l'autre par plusieurs maisons dont une seule était percée d'une fenêtre toute garnie de capucines et de volubilis. En se dressant sur ses étriers, Yvonnet atteignait juste à la fenê tre, au-dessous de laquelle était plantée une borne pouvant donner aux piétons, pour causer d'amour ou d'affaires, la même facilité que trouvait Yvonnet étant à cheval. Au moment où il arriva, le fenêtre s'ouvrit comme par magie et une charmante tête toute rose de joie apparut au milieu des fleurs. -Ah ! c'est vous, Gudule, dit Yvonnet. Comment avez-vous deviné mon arrivée ? -Je ne l'ai pas devinée : j'étais à mon autre fenêtre qui, pardessus la muraille, plonge sur la route de la Fère. J'ai vu venir de loin deux cavaliers et, quoiqu'il fût peu probable que vous fussiez l'un ou l'autre, je n'ai pas pu détourner mes regards de ces deux voyageurs. Au fur et à mesure que vous vous êtes rapprochés, je vous ai reconnu. Alors je suis accourue ici toute tremblante de peur car je craignais de vous voir passer sans vous arrêter, d'abord parce que vous n'êtes pas seul, et ensuite parce que vous êtes si brave et si beau que j'ai craint que vous n'eussiez fait fortune. -La personne que j'ai l'honneur d'accompagner, ma chère Gudule, et qui a permis que je vous entretinsse un instant, est M. de Théligny, mon lieutenant, qui tout à l'heure va avoir, ainsi que moi, quelques questions à vous faire sur l'état de la ville. Gudule jeta timidement un regard sur le lieutenant qui lui fit un gentil salut auquel la jeune fille répondit par un « Dieu vous garde, monseigneur ! » prononcé d'une voix émue. Quant au costume sous lequel vous me revoyez, Gudule, continua Yvonnet, c'est l'effet de la libéralité du roi qui, même sachant que j'avais le bonheur de vous connaître, a bien voulu me charger de vous remettre de sa part cette belle croix d'or. Et, en même temps, il tira la croix de sa poche et l'offrit à Gudule qui, hésitant à la prendre, s'écria : -Que dites-vous là, Yvonnet ? et pourquoi vous moquer d'une pauvre fille ? ajouta-t-elle. -Je ne me moque aucunement de vous, Gudule, reprit Yvonnet, et voici mon lieutenant qui vous affirmera que je dis la vérité. -En effet, ma belle enfant, dit Théligny, j'étais là quand le roi a chargé Yvonnet de vous faire ce cadeau. -Vous connaissez donc le roi ? demanda Gudule toute ébahie. -Depuis hier, Gudule, et depuis hier le roi vous connaît, ainsi que votre brave homme d'oncle Jean Peuquet, auquel mon lieutenant apporte une lettre de M. l'amiral. Le lieutenant fit un nouveau signe d'affirmation et Gudule, qui avait hésité d'abord, comme nous avons dit, passa à travers les fleurs sa main tremblante qu'Yvonnet prit et baisa en lui remettant la croix. Alors Théligny, s'approchant : -Et maintenant, mon cher monsieur Yvonnet, dit-il, voulezvous demander à la belle Gudule où est son oncle et dans quelles dispositions nous le trouverons ? -Mon oncle est à l'hôtel de ville, monsieur, dit la jeune fille ne pouvant se décider à détacher ses yeux de la croix, et je pense en disposition de bien défendre la ville. -Merci, ma belle enfant. Allons, Yvonnet... Gudule fit un petit signe de prière et, rougissant jusqu'au blanc des yeux : -Ainsi donc, monsieur, dit-elle, s'adressant à Théligny, si mon père me demande d'où me vient cette croix... -Vous pourrez lui dire qu'elle vous vient de Sa Majesté, reprit en riant le jeune officier qui comprit la crainte de Gudule ; qu'elle vous a été donnée par le roi en reconnaissance des bons services que lui ont déjà rendus et que vont sans doute encore lui rendre votre oncle Jean et votre père Guillaume. Enfin, si vous ne voulez pas -ce qui est possible -nommer M. Yvonnet, vous ajouterez que c'est moi, Théligny, lieutenant de la compagnie du Dauphin, qui vous ai remis cette croix. -Oh ! merci ! merci ! s'écria Gudule toute joyeuse et frappant ses deux mains l'une contre l'autre ; sans cela, je n'eusse jamais osé la porter ! Puis, tout bas et vivement à Yvonnet : -Quand vous reverrai-je ? demanda-t-elle. -Lorsque j'étais à trois ou quatre lieues de vous, Gudule, vous me voyiez toutes les nuits, répondit Yvonnet ; ainsi jugez maintenant que j'habite la même ville... -Chut ! fit Gudule. Puis, plus bas encore : -Venez de bonne heure, dit-elle ; je crois que mon père passera la nuit à l'hôtel de ville. Et elle rentra sa tête qui disparut derrière le rideau de verdure et de fleurs. Les jeunes gens suivirent la chaussée qui passait entre la Somme et la fontaine Ferrée. À moitié route de cette chaussée, ils laissèrent à leur gauche l'abbaye et l'église de Saint-Quentin en Île et traversèrent un premier pont qui les conduisit à la chapelle où devaient être retrouvées les reliques du Saint Martyr, un second pont qui les mena au détroit Saint-Pierre, enfin un troisième qui les mit, lui franchi, en face des deux tours dont était flanquée la porte d'Île. La porte était gardée par un soldat du régiment de Théligny et par un bourgeois de la ville. Cette fois, Théligny n'eut pas besoin de se faire reconnaître ; ce fut le soldat qui vint à lui pour lui demander des nouvelles. On disait l'ennemi fort proche et cette petite compagnie de cent cinquante hommes, sous les ordres d'un lieutenant en second, se trouvait un peu isolée au milieu de tous ces bourgeois qui couraient effarés à droite et à gauche ou qui perdaient leur temps en réunions à l'hôtel de ville, réunions où l'on discutait beaucoup mais où l'on agissait très-peu. Au reste, Saint-Quentin paraissait en proie à un effroyable tumulte. L'artère principale qui coupe la ville dans les deux tiers de sa longueur et où, comme des ruisseaux affluants à un fleuve, se jetaient, à droite, la rue Wager, la rue des Cordeliers, la rue d'Is- senghein, la rue des Ligniers, et à gauche, la rue des Corbeaux, la rue de la Truie-qui-File et la rue des Brebis, était encombrée de monde, et cette multitude, devenue plus épaisse encore dans la rue de la Sellerie, se présentait, sur la grande place, tellement opaque, qu'elle devenait, même pour les cavaliers, une muraille presque impossible à percer. Il est vrai que, lorsqu'Yvonnet eut mis sa toque au bout de son épée et que, se dressant sur ses étriers, il eut crié : « Place ! place aux gens de M. l'amiral ! » la foule, espérant que c'était un renfort qui allait lui être annoncé, réagit tellement sur elle-même, qu'elle finit par ouvrir aux deux cavaliers un chemin qui, à partir de l'église Saint-Jacques, les conduisit au perron de l'hôtel de ville au haut duquel les attendait le maïeur, messère Varlet de Gibercourt. Les deux cavaliers arrivaient au bon moment : il venait d'y avoir assemblée et, grâce au patriotisme des habitants, surexcité par l'éloquence de maître Jean Peuquet et de son frère Guillaume, il avait été décidé que la ville de Saint-Quentin, fidèle à son roi et confiante dans son saint patron, se défendrait jusqu'à la dernière extrémité. La nouvelle qu'apportait Théligny de la prochaine arrivée de l'amiral avec un renfort porta donc l'enthousiasme à son comble. À l'instant même et séance tenante, les bourgeois s'organisèrent en compagnies qui nommèrent leurs chefs. Chaque compagnie était de cinquante hommes. Le maïeur ouvrit l'arsenal de l'hôtel de ville ; par malheur, il était pauvrement garni : on y trouva quinze pièces de canon, tant bâtardes que couleuvrines, dont quelques-unes en assez mauvais était, et seulement quinze arquebuses ordinaires et vingt-et-une à crocs ; mais des hallebardes et des piques à foison ! Jean Peuquet fut nommé capitaine de l'une de ces compagnies et Guillaume Peuquet, son frère, lieutenant d'une autre. On le voit, les honneurs pleuvaient sur la famille ; mais ces honneurs étaient dangereux. Le total des troupes se composait donc pour le moment : De cent vingt ou cent trente hommes de la compagnie du Dauphin, commandée par Théligny ; De cent hommes à peu près de la compagnie de M. de Breuil, gouverneur de Saint-Quentin, lequel était arrivé depuis huit jours d'Abbeville ; Enfin, de deux cents bourgeois organisés en quatre compagnies de cinquante hommes chacune. Trois de ces compagnies se composaient d'arbalétriers, de piquiers et de hallebardiers. La quatrième était armée d'arquebuses. Tout à coup, on en vit apparaître une cinquième que l'on n'at- tendait pas et qui, à cause de son apparition inattendue et des éléments dont elle était formée, provoqua des cris d'enthousiasme. Elle arrivait par la rue Croix-Belle-Porte et était composée de cent moines jacobins portant tous des piques et des hallebardes. Un homme couvert d'une robe sous laquelle on apercevait les mailles d'une cuirasse les conduisait, une épée nue à la main. Aux cris que l'on poussait sur leur passage, Yvonnet se retourna et, regardant leur capitaine avec attention : -Que le diable me brûle, s'écria-t-il, si ce n'est point Lactance ! C'était Lactance en effet. Soupçonnant que la campagne allait être rude, il s'était retiré chez les jacobins de la rue des Rosiers pour y faire ses pénitences et se mettre, autant que possible, en état de grâce. Les bons pères l'avaient reçu à bras ouverts et Lactance, tout en se confessant et tout en communiant, ayant remarqué le patriotisme qui les animait, avait jugé à propos de l'utiliser. En conséquence, il leur avait communiqué, comme une inspiration du ciel, cette idée qui lui était venue de les organiser en une compagnie militaire : ceux-ci avaient accepté. Lactance avait obtenu du prieur qu'on prît une heure sur les matines et une demi-heure sur les vêpres pour faire l'exercice et, au tout de trois jours, jugeant ses hommes suffisamment instruits dans la manoeuvre militaire, il les avait tirés du couvent et, comme nous l'avons dit, les avait, aux grandes acclamations de la multitude, amenés sur la place de l'hô- tel de ville. Saint-Quentin pouvait donc compter, pour le moment, sur cent vingt hommes de la compagnie du Dauphin, sur cent hommes de la compagnie du gouverneur de la ville, sur deux cents bourgeois et sur cent moines jacobins. En tout, cinq cent vingt combattants. À peine la maïeur, le gouverneur de la ville et les autres magistrats venaient-ils de faire le relevé de leurs forces, que de grands cris s'élevèrent des remparts et que l'on vit arriver, par la rue de l'Orfèvrerie et par la rue Saint-André, des gens qui levaient les bras au ciel d'une façon désespérée. On s'enquit, on questionna, on s'informa. Ils avaient vu accourir dans la plaine qui s'étend de Homblières au Mesnil-Saint-Laurent une grande quantité de paysans courant à travers les moissons et donnant, autant qu'on en pouvait juger à la distance où ils étaient encore de la ville, des signes non équivoques de terreur. À l'instant même, on ordonna de fermer les portes et de garnir les remparts. Lactance qui, au milieu des dangers, gardait le sang-froid d'un vrai chrétien, ordonna aussitôt à ses jacobins de s'atteler aux canons, d'en conduire huit sur la muraille qui s'étend de la porte de l'Île jusqu'à la tour Dameuse, deux sur la muraille du vieux Marché, trois depuis la grosse tour jusqu'à la poterne du Petit Pont, et deux sur la vieille muraille, au faubourg d'Île. Théligny et Yvonnet, qui étaient à cheval et qui sentaient que, malgré l'effroyable course qu'ils avaient fournie depuis la veille, leurs chevaux possédaient encore bonnes jambes et longue haleine, sortirent par la porte de Rémicourt, traversèrent la rivière à gué et s'élancèrent à travers la plaine pour savoir ce qui causait la fuite de toute cette population. Le premier individu qu'ils rencontrèrent tenait son nez et une partie de sa joue dans sa main droite, à l'aide de laquelle il maintenait tant bien que mal ces deux objets précieux à la place qu'ils avaient occupée, et de la gauche faisait de grands signes à Yvonnet. Yvonnet se dirigea vers lui et reconnut Malemort. -Ah ! hurla celui-ci de toute la force de ses poumons, aux armes ! aux armes ! Yvonnet redoubla la rapidité de sa course et, voyant son associé tout ruisselant de sang, sauta à terre et s'informa de sa blessure. Elle était terrible au point de vue du ravage qu'elle eût fait sur un visage vierge ; mais celui de Malemort était tellement couturé en tous sens, que c'était une couture de plus et voilà tout. Yvonnet plia son mouchoir en quatre, fit un trou au milieu pour donner passage au nez de Malemort, puis, ayant couché le blessé à terre et lui ayant renversé la tête sur son genou, il lui banda le visage aussi lestement et aussi adroitement qu'eût pu faire le plus habile chirurgien. Pendant ce temps, Théligny recueillait les renseignements. Voici ce qui était arrivé. Le matin, l'ennemi avait paru en vue d'Origny-Sainte-Benoîte. Malemort, qui se trouvait là, ayant avec son instinct habituel flairé que c'était de ce côté que devaient venir les coups, Malemort avait excité les habitants à se défendre. En conséquence, ils s'étaient retirés dans le château avec tout ce qu'ils avaient pu réunir d'armes et de munitions. Là, ils avaient tenu près de quatre heures. Mais, attaqué par toute l'avant-garde espagnole, le château avait été emporté d'assaut. Malemort avait fait merveille ; cependant, il lui avait fallu se décider à la retraite. Pressé de trop près par trois ou quatre Espagnols, il s'était retourné, en avait tué un d'un coup de pointe, le second d'un coup d'estoc ; mais, pendant qu'il attaquait le troisième, le quatrième lui avait, d'un coup de revers, fendu le visage un peu au-dessus des yeux. Alors Malemort, comprenant l'impossibilité de se défendre avec une blessure qui l'aveuglait, avait jeté un grand cri et s'était laissé tomber à la renverse comme s'il eût été tué sur le coup. Les Espagnols l'avaient fouillé, lui avaient pris les trois ou quatre sous parisis qu'il possédait et avaient été rejoindre leurs compagnons occupés d'un pillage plus fructueux. Sur quoi Malemort s'était relevé, avait rapproché son nez et sa joue de leur place naturelle, les avait de son mieux maintenus avec sa main et avait pris sa course vers la ville afin de donner l'alarme. Voilà comment Malemort, qui était d'ordinaire le premier à l'attaque et le dernier à la retraite, se trouvait cette fois, contre toutes ses habitudes, en tête des fuyards. Théligny et Yvonnet savaient ce qu'ils voulaient savoir. Yvonnet prit Malemort en croupe et tous trois rentrèrent dans la ville criant : « Aux armes ! » La ville tout entière les attendait. En un instant, on sut que l'en- nemi n'était plus qu'à quatre ou cinq lieues ; mais la résolution des habitants était telle, que cette nouvelle, au lieu d'abattre les courages, les exalta. Par bonheur, au nombre des cent hommes qu'avait amenés avec lui M. de Breuil, se trouvaient quarante canonniers ; on les distribua aux quinze pièces que les pères jacobins venaient de traîner sur les remparts. Il manquait à peu près trois servants par pièce : les moines s'offrirent pour compléter les batteries et furent acceptés. Au bout d'une heure d'exercice, on eût dit qu'ils n'avaient fait autre chose de leur vie. Il était temps car, au bout d'une heure, on commençait à apercevoir les premières colonnes espagnoles. Le conseil de la ville résolut d'envoyer un courrier à l'amiral pour le prévenir de la situation ; mais c'était à qui ne voudrait pas quitter la ville au moment du danger. Yvonnet offrit Malemort. Malemort jeta les hauts cris : depuis qu'il était pansé, il se sentait, disait-il, bien plus gai qu'auparavant ; il y avait quinze mois qu'il ne s'était battu, le sang l'étouffait et le peu qu'il en avait perdu l'avait grandement soulagé. Mais Yvonnet lui fit observer qu'on allait lui donner un cheval ; que ce cheval, il le garderait ; que, dans trois ou quatre jours, il rentrerait dans la ville à la suite de M. l'amiral et que, grâce à ce cheval, il pourrait, dans les sorties qu'il ferait, aller bien plus loin que les hommes à pied. Cette dernière considération décida Malemort. Ajoutons d'ailleurs qu'Yvonnet avait sur lui cette influence qu'ont toujours les natures faibles nerveuses sur les natures puissantes. Malemort monta à cheval et partit au galop dans la direction de la Fère. On pouvait être tranquille : au train dont l'aventurier menait son cheval, avant une heure et demie, M. l'amiral serait prévenu. Cependant, on avait ouvert les portes pour recevoir les pauvres habitants d'Origny-Sainte-Benoîte et chacun dans la ville s'était empressé de leur offrir l'hospitalité. Puis on avait envoyé dans tous les villages environnants, à Harly, à Rémicourt, à la Chapelle, à Rocourt, à la Biette, pour requérir toute la farine et tout le grain qu'on y pourrait trouver. L'ennemi s'avançait sur une ligne immense et sur une profondeur qui faisait supposer qu'on allait avoir affaire à toute l'armée espagnole, allemande et wallone, c'est-à-dire à cinquante ou soixante mille hommes. De même que, quand la lave descend du cratère du Vésuve et de l'Etna, avant que le torrent de flamme les ait atteints, les maisons s'écroulent et les arbres s'enflamment, de même on voyait, en avant de toute cette ligne noire qui s'avançait, les maisons flamber et les villages prendre feu. La ville tout entière regardait ce spectacle du haut des remparts de Rémicourt, des galeries de l'église collégiale qui domine la cité et du sommet de la tour Saint-Jean, de la tour Rouge et de la tour à l'Eau, et, à chaque incendie nouveau qui éclatait, un concert d'imprécations s'élevait et semblait, comme une nuée d'oiseaux de malheur, prendre son vol pour aller s'abattre sur l'ennemi. Mais l'ennemi s'avançait toujours, chassant devant lui les populations comme le vent chassait la fumée des incendies. Pendant quelque temps, les portes de la ville continuèrent à recevoir les fuyards ; mais bientôt elles furent obligées de se fermer tant l'en- nemi était proche. Et l'on vit alors les pauvres paysans des villages enflammés forcés de tourner la ville et d'aller chercher un refuge du côté de Vermand, de Pontru et de Caulaincourt. Bientôt encore le tambour battit. C'était le signal pour que tout ce qui n'était point combattant quittât le rempart et les tours. Enfin, il ne resta plus sur toute la ligne que les combattants, silencieux, comme sont toujours les hommes réunis à l'approche d'un péril. On commençait à distinguer parfaitement l'avant-garde. Elle se composait de pistoliers qui, ayant traversé la Somme entre Rouvroy et Harly, se répandirent avec célérité sur toute la circonférence de la ville, occupant les abords des postes de Rémicourt, de Saint-Jean et de Pontoilles. Derrière les pistoliers, trois ou quatre mille hommes que, à la régularité de leur marche, on pouvait reconnaître pour faire partie de ces vieilles bandes espagnoles qui avaient la réputation d'être les meilleures troupes du monde, passaient la Somme à leur tour et se dirigeaient du côté du faubourg d'Île. -Tout bien calculé, mon cher monsieur Yvonnet, dit Théligny, j'ai lieu de croire que c'est du côté de la maison de votre belle que la musique va commencer. Si vous voulez voir comment l'air s'en joue, venez avec moi. -Bien volontiers, mon lieutenant, dit Yvonnet, sentant déjà passer par tout son corps les frissonnements nerveux qui, chez lui, signalaient les approches de toute bataille. Et, les lèvres serrées, la joue légèrement blêmissante, il prit la direction de la porte d'Île vers laquelle Théligny conduisait la moitié de ses hommes à peu près, laissant le reste pour soutenir les bourgeois et, au besoin, leur donner l'exemple. Nous verrons plus tard que ce furent les bourgeois qui donnèrent l'exemple aux soldats, au lieu de le recevoir d'eux. On arriva au faubourg d'Île. Yvonnet devançait la troupe d'une centaine de pas, ce qui lui donna le temps de frapper à la fenêtre de Gudule, laquelle accourut toute tremblante, et de donner à la jeune fille le conseil de descendre dans les salles basses, attendu que, selon toute probabilité, les boulets n'allaient point tarder à jouer aux quilles avec les cheminées des maisons. Il n'avait pas achevé que, comme pour appuyer ses paroles, un biscaïen passa en sifflant et renversa un pignon dont les éclats tombèrent comme une pluie d'aérolites autour du jeune homme. Yvonnet s'élança de la rue sur la borne, se cramponna des deux mains au rebord de la fenêtre, alla, de ses lèvres, chercher au milieu des fleurs les lèvres tremblantes de la jeune fille, y appuya un baiser bien tendre et, se laissant retomber dans la rue : -S'il m'arrive malheur, Gudule, dit-il, ne m'oubliez pas trop vite et, si vous m'oubliez, que ce ne soit pas pour un Espagnol, pour un Allemand ou pour un Anglais ! Et, sans attendre la protestation qu'allait lui faire la jeune fille de l'aimer toujours, il prit sa course vers la vieille muraille et se trouva derrière le parapet, à quelques pas de l'endroit qu'il avait l'habitude d'escalader dans ses courses nocturnes. Comme l'avait prévu Théligny qui, du reste, n'arrivait sur le théâtre du combat que derrière son écuyer, c'était là en effet que commençait la musique. La musique était bruyante et fit plus d'une fois courber la tête à ceux qui l'écoutaient ; mais peu à peu les bourgeois, qui avaient commencé par prêter à rire aux soldats, s'y habituèrent et, une fois qu'ils y furent habitués, devinrent plus acharnés que les autres. Cependant les Espagnols se succédaient par rangs si nombreux que force fut aux soldats et aux bourgeois d'abandonner le boulevard extérieur qu'ils avaient d'abord tenté de défendre mais qui, sans parapet et dominé de tous côtés par les hauteurs environnantes, n'était pas tenable. Protégés par les deux pièces de canon et par les arquebusiers de la vieille muraille, ils opérèrent leur retraite en bon ordre, laissant trois hommes tués mais rapportant leurs blessés. Yvonnet traînait un Espagnol à qui il avait passé sa fine épée au travers du corps et dont il avait pris l'arquebuse ; mais, comme il n'avait pas eu le loisir de prendre en même temps les cartouches, pendues au baudrier du mort, il tirait le tout à lui, espérant bien d'ailleurs que sa peine ne serait pas perdue et que les poches seraient aussi bien garnies que le baudrier. Cette confiance fut récompensée : outre leur solde de trois mois qu'on avait distribuée la veille aux Espagnols afin de leur donner bon courage, chacun d'eux avait quelque peu pillé, depuis cinq ou six jours que l'on tenait la campagne. Nous ne saurions dire si l'Espagnol d'Yvonnet avait plus ou moins pillé que les autres, mais visite faite de ses poches, Yvonnet parut fort satisfait de ce qu'il y avait trouvé. Derrière les soldats de Théligny et les bourgeois de la ville, les deux chefs Espagnols, qui se nommaient Julien Romeron et Carondelet, prirent possession du boulevard extérieur et s'emparèrent de toutes les maisons qui bordaient la chaussée de Guise, ainsi que celle de la Fère, et qui formaient ce que l'on appelait le haut faubourg ; mais, lorsqu'ils voulurent franchir l'espace compris entre le boulevard extérieur et la vieille muraille, ils furent reçus par un feu si bien nourri, qu'ils durent regagner les maisons, des fenêtres desquelles ils continuèrent à tirer jusqu'à ce que l'obscurité croissante vint mettre fin au combat. À cette heure seulement, Yvonnet crut qu'il lui était permis de retourner la tête. Alors, à dix pas derrière lui, dépassant à peine le talus du rempart, il vit la tête pâle d'une charmante jeune fille qui, sous le prétexte de s'assurer si son père était là, avait, malgré la défense faite, empiété sur le terrain des combattants. Son oeil se reporta de la jeune fille à son lieutenant. -Mon cher monsieur Yvonnet, lui dit celui-ci, comme voilà tantôt deux jours et deux nuits que vous tenez la campagne, vous devez être fatigué ; laissez donc à d'autres le soin de veiller sur le rempart et tâchez de trouver, jusqu'à demain, un bon et agréable repos. Vous me retrouverez où sera le feu. Yvonnet ne se le fit pas dire à deux fois : il salua son lieutenant, jeta un regard de côté à Gudule et, sans paraître s'occuper de la jeune fille, il prit la route de la chaussée, comme pour rentrer en ville. Mais, sans doute à cause de l'obscurité s'égara-t-il dans le faubourg ; car, dix minutes après, il se retrouvait dans cette petite ruelle, en face de cette petite fenêtre et un pied sur cette borne du haut de laquelle on pouvait faire tant de choses ! Ce que fit Yvonnet, ce fut de se cramponner à deux petites mains blanches qui sortirent bientôt par cette fenêtre et qui l'atti- rèrent si bien et si adroitement à l'intérieur qu'il était facile de voir que ce n'était point la première fois qu'elles se livraient à cet exercice. Les choses que nous venons de raconter se passaient le 2 août 1557. VII L'Amiral Tient Sa Parole. Ainsi qu'on avait pu le prévoir, Malemort avait fait rapidement les six lieues qui séparaient Saint-Quentin du camp de la Fère. Au bout d'une heure et demie à peine, il était à la porte de M. l'amiral. En voyant cet homme qui arrivait d'un galop enragé avec ses habits ensanglantés, son visage caché sous des linges, s'il était impossible de reconnaître Malemort à cause du masque qui ne lui laissait à découvert que les yeux et la bouche, encore était-il au moins facile de reconnaître en lui un messager de sombre nouvelles. Il fut donc introduit à l'instant même près de monsieur de Coligny. L'amiral était avec son oncle : le connétable venait d'arriver. Malemort raconta la prise d'Origny-Sainte-Benoîte, le massacre de ceux qui avaient voulu défendre le château, l'incendie de tous les villages sur la ligne que suivait l'armée espagnole, laquelle laissait derrière elle comme un sillage de feu et de fumée. À l'instant même, les rôles furent distribués entre l'oncle et le neveu. Coligny, avec cinq ou six cents hommes, partirait immédiatement pour se renfermer dans Saint-Quentin et y tenir jusqu'à la dernière extrémité. Le connétable, avec le reste des soldats présents au camp, rejoindrait l'armée du duc de Nevers qui, forte de huit à neuf mille hommes seulement, et par conséquent trop faible pour attaquer l'armée espagnole, qui comptait plus de cinquante mille combattants, la côtoyait, l'observait, se tenait prête à profiter de ses fautes. Cette petite troupe manoeuvrait sur les confins du Lyonnais et de la Thierache. L'amiral fit aussitôt sonner le boute-selle et battre le départ ; mais, sur l'avis de Maldent, qu'il avait choisi pour guide, l'amiral se décida à prendre le chemin de Ham, au lieu de suivre le chemin direct. D'après les renseignements recueillis, il comptait que les Espagnols attaqueraient Saint-Quentin par Rémicourt, le faubourg Saint-Jean et le faubourg d'Île. Par conséquent, de ces trois côtés, Coligny trouverait une opposition à son projet. Le seul chemin qui, au dire de Maldent, eût chance d'être encore libre, c'était celui de Ham à Saint-Quentin passant à travers des marais presque impraticables, excepté pour ceux qui en connaissaient les passages. L'amiral prit avec lui trois bandes de gens de pied. Ces bandes étaient commandées par les capitaines Saint-André, Rambouillet et Louis Poy. Mais la troisième, arrivée de Gascogne dans la journée même, était si fatiguée qu'elle resta sur la route de la Fère à Ham. Au moment où le connétable et l'amiral sortaient de la Fère - l'amiral se rendant à Ham, le connétable lui faisant la conduite -, ils trouvèrent au milieu de la route, assis sur son derrière et barrant le chemin, un gros chien noir, lequel se mit à hurler de toutes ses forces. On chassa le chien mais il fit cent pas en avant, s'assit comme d'abord par le travers de la route et hurla d'une façon plus funèbre encore que la première fois. Chassé de nouveau, il recommença pour la troisième fois le même manège, hurlant toujours plus fort et plus désespérément. Alors le connétable, regardant Coligny : -Que diable vous semble de ceci, mon neveu ? lui demanda-t- il. -Mais, répondit l'amiral, que c'est une musique fort déplaisante, monsieur, et je crois que nous allons fournir la comédie. -Oui, et peut-être bien aussi la tragédie, remarqua le con nétable (1). Et, sur cette prophétie, l'oncle et le neveu s'embrassèrent, l'ami- ral continuant son chemin vers Ham, le connétable revenant vers la Fère, qu'il quitta le soir même. Mais, à sa sortie de la ville, un autre présage l'attendait à son tour. À peine eut-il fait une lieue sur la route de Laon, qu'une espèce de pèlerin portant une longue robe et une longue barbe se jeta à la bride de son cheval, lui criant : -Montmorency ! Montmorency ! je t'annonce que, dans trois jours, toute ta gloire sera en poudre ! -Soit, dit le connétable ; mais je t'annonce, moi, qu'aupara- vant ta mâchoire sera en cannelle ! Et il lui donna un si rude coup de poing, que le pauvre prophète tomba en effet évanoui sous le coup et la mâchoire toute disloquée (2). Le connétable continua son chemin comme avait fait l'amiral, chacun emportant son présage funeste. L'amiral arriva à Ham vers cinq heures du soir. Sa résolution était de poursuivre sa route sans s'arrêter jusqu'à Saint-Quentin. En conséquence, après un repos d'une heure donné aux soldats, il se remit en marche avec ses gendarmes et deux compagnies de pied seulement. À Ham, MM. de Jarnac et de Luzarche avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour le retenir, lui remontrant tous les services qu'il pouvait rendre en rase campagne et lui offrant d'aller s'enfermer dans Saint-Quentin à sa place ; mais il avait répondu : -J'aimerais mieux avoir perdu tout ce que j'ai vaillant que de ne pas porter à ces braves gens si bien disposés à défendre leur ville le secours que je leur ai promis ! Et, comme nous l'avons dit, il partit sans une minute de retard à l'heure qu'il avait indiquée. (1) Mémoires de Mergey, folio 250. (2) Mémoires de Melvil. Aux portes de Ham, il rencontra l'abbé de Saint-Prix. C'était un très-noble prélat nommé Jacques de la Motte ; il était à la fois chanoine de Saint-Quentin, de Chartres, de Paris et du Mans ; il possédait en outre deux prieurés et, lorsqu'il mourut, il avait été chanoine sous cinq rois en commençant par François Ier. Coligny, se doutant que l'illustre voyageur venait de Saint- Quentin, alla à lui ; homme de guerre et homme d'Église se firent reconnaître l'un à l'autre. L'abbé, aux premiers coups de canon tirés à la porte du faubourg d'Île, avait quitté la ville, par celui de Pontoilles, et allait en toute diligence informer le roi de la position de Saint-Quentin et lui demander des secours. Ainsi donc, comme l'avait prévu l'amiral, le dernier chemin resté libre était celui qu'il suivait. -Monsieur l'abbé, dit l'amiral au prélat, puisque vous allez trouver le roi, faites-moi le plaisir de dire à Sa Majesté que vous m'avez rencontré à la tête d'une bonne troupe, comptant, avec l'ai- de de Dieu, entrer cette nuit dans Saint-Quentin, où j'espère lui faire un bon service. Et, ayant salué l'abbé, il continua son chemin. Une lieue plus loin, il commença à apercevoir les fuyards d'Origny-Sainte-Benoîte et des autres villages plus rapprochés de Saint-Quentin, lesquels, n'ayant pu trouver refuge dans la ville, avaient été forcés de s'enfuir au-delà. Les malheureux étaient harassés de fatigue, les uns se traînant encore, les autres couchés au pied des arbres et mourant de faim et de lassitude. L'amiral leur distribua quelques secours et continua son chemin. À deux lieues de Saint-Quentin, la nuit le prit, mais Maldent était là ; il répondait de tout à ceux qui voudraient le suivre et, dans l'espoir qu'il y aurait bonne récompense au bout du chemin, il offrait comme preuve de sa bonne foi de marcher devant le cheval de M. l'amiral avec une corde au cou. La bande du capitaine Rambouillet prit la route indiquée ; mais le capitaine Saint-André prétendit avoir un bon guide et demanda à marcher de son côté. Chacun était là tellement pour son compte, que l'amiral n'osa point exiger que tout le monde s'en rapportât, comme il le faisait, à Maldent. M. de Saint-André tira donc de son côté et l'amiral du sien. Aucun obstacle ne se présenta sur la route de Saint-Quentin. La ville n'avait point été cernée entièrement ; on avait réservé une de ses faces, celle du faubourg de Pontailles, à l'armée anglaise qui devait arriver d'un moment à l'autre, et c'était justement par cette face que se présentait l'amiral. À la hauteur de Savy, c'est-à-dire trois quarts de lieue avant d'arriver à Saint-Quentin, on avait jeté un regard de précaution sur la place et l'on avait aperçu les feux de l'armée ennemie s'étendant depuis la chapelle d'Éparguilles jusqu'aux Prés-Gaillard ; on eût dit qu'un chemin avait été ménagé exprès pour la petite troupe de l'amiral. Ce fut au point que celui-ci s'en inquiéta ; il craignait une embuscade. Procope, auquel ses fréquentes conférences avec Maldent avaient rendu familier le patois picard, s'offrit pour aller à la découverte. L'amiral accepta et fit halte en l'attendant. Au bout de trois quarts d'heure, l'aventurier revint : le chemin était parfaitement libre et il avait pu s'approcher si près du rempart, qu'il voyait se promener la sentinelle, qui allait de la porte de Pontoilles à la tour faisant face au Pré-aux-Oisons. Alors, par-dessus l'espèce de petit bras de rivière qui, à cette époque, coulait au pied de la muraille, Procope avait sifflé la sentinelle, qui s'était arrêtée et avait cherché à percer l'obscurité du regard. Procope siffla une seconde fois et, sûr qu'il avait été vu, il annonça à demi-voix l'approche de M. l'amiral. De cette façon, le poste de la porte de Pontoilles serait prévenu et l'amiral serait introduit aussitôt après son arrivée. Coligny applaudit à l'intelligence de Procope, approuva tout ce qu'il avait fait et, plus tranquille, se remit en route, toujours sous la conduite de Maldent. À trente pas de la porte, un homme se leva d'un fossé ; il tenait un pistolet à la main, tour prêt à faire feu si, au lieu d'une troupe amie, la troupe qui s'approchait était une troupe ennemie. On voyait sur les remparts comme une ombre plus épaisse : cent hommes avaient été appelés sur ce point pour le cas où les confidences de Maldent à la sentinelle eussent caché quelque surprise. L'homme au pistolet, qui jaillissait, pour ainsi dire, du fossé, était le lieutenant Théligny. Il s'avança en disant : -France et Théligny ! -France et Coligny ! répondit l'amiral. La reconnaissance était faite : c'était bien le renfort promis qui arrivait ; on ouvrit les portes. L'amiral et ses cent vingt hommes entrèrent. À l'instant même, le bruit de cette arrivée se répandit par la ville ; les habitants sortirent à demi vêtus de leurs maisons en poussant des cris de joie ; beaucoup voulaient illuminer ; quelques-uns avaient déjà commencé. L'amiral fit taire les cris, fit éteindre les lumières. Il craignait que l'armée ennemie ne prit l'éveil et ne redoublât de surveillance. D'ailleurs, Saint-André et sa troupe n'étaient pas encore arrivés. Vers trois heures du matin, on n'avait point encore entendu parler d'eux. Alors, comme le jour était près de se lever et qu'il était urgent qu'ils n'allassent point donner dans quelque parti espagnol, Lactance s'avança avec six ou huit de ses jacobins. Les bons pères, que leur habit mettait à l'abri de tout soupçon, offraient de se répandre dans la campagne sur une largeur d'une lieue ou deux et de ramener la compagnie égarée. Leur offre fut acceptée et ils partirent, les uns par la porte de Pontoilles, les autres par la poterne Sainte-Catherine. Entre quatre et cinq heures du matin, parut une première troupe d'une soixante d'hommes conduite par deux pères jacobins. Puis, vers six heures, une seconde troupe de cinquante cinq à soixante soldats conduite aussi par un moine. Le capitaine Saint-André était avec cette seconde troupe. Leur guide s'était égaré et les avait égarés avec lui. Les autres pères rentrèrent les uns après les autres et Dieu, qui les protégeait, permit que, pour cette fois, il n'arrivât malheur à aucun d'eux. Aussitôt les derniers hommes rentrés dans la ville, Coligny fit l'appel. Il se trouvait que, grâce à lui, la garnison était renforcée de deux cent cinquante hommes. C'était numériquement un bien faible secours, mais la présence de celui qui l'amenait, en rendant le courage aux plus timides, avait produit un immense effet moral. Théligny, le maïeur et le gouverneur de la ville firent à l'amiral un récit exact de ce qui s'était passé la veille. Convaincu plus que jamais qu'il fallait, jusqu'à la dernière extrémité, défendre le faubourg d'Île, ce fut vers ce point que Coligny se dirigea d'abord. Au haut de la vieille muraille, au milieu des balles qui sifflaient autour de lui, il décida que, dès le soir, à la nuit tombante, on ferait une sortie afin d'incendier les maisons voisines, de l'intérieur desquelles les Espagnols inquiétaient continuellement les soldats qui gardaient les remparts. Si l'on réussissait et si l'on reprenait aux assiégeants le boulevard dont ils s'étaient emparés la veille, on pourrait alors creuser une tranchée en avant de la vieille muraille pour la couvrir par un masque et garantir les courtines du feu des assiégeants (1). (1) Voir, sur le siège de Saint-Quentin, le beau travail de M. Charles Gamard. En attendant, et pour concentrer sur ce point tous les moyens de défense possibles, l'amiral ordonna d'ouvrir à chaque flanc du rempart une embrasure à laquelle on plaça deux pièces de canon. Puis, ces premières dispositions prises comme mesures d'urgen- ce, Coligny pensa qu'il était temps d'examiner la qualité et la quantité d'ennemis auxquels il allait avoir affaire. Au reste, il était facile, d'après les bannières de leurs tentes, de reconnaître la nation à laquelle appartenaient les soldats et les princes qui les commandaient. Placé où il était, c'est-à-dire sur l'angle le plus avancé de la vieille muraille, l'amiral avait à sa droite trois camps parfaitement distincts placés chacun sur une colline. Le plus éloigné était celui du comte de Schwarzembourg. Le camp intermédiaire était celui du comte d'Egmont et du comte de Horn, ces deux inséparables que la mort même ne devait pas séparer. Le camp le plus rapproché était celui d'Emmanuel Philibert. En face de lui, l'amiral avait les troupes espagnoles, contre lesquelles on avait combattu la veille et qui étaient commandées par don Julien Romeron et le capitaine Carondelet. Enfin, à sa gauche, s'avançait le point extrême du camp principal. Ce camp, qui couvrait près d'une demi-lieue de terrain et dans lequel le duc de Savoie vint plus tard placer ses tentes, était presque entièrement enveloppé par la rivière de Somme qui forme un demi-cercle depuis l'endroit où elle prend sa source jusqu'à celui où elle passe entre Saint-Quentin et le faubourg d'Île. Il s'étendait sur toute une face de la muraille, de la rivière au faubourg Saint-Jean. Dans ce camp étaient enfermés les quartiers du feld maréchal de Bénincourt, du margrave de Berg, du margrave de Valle, du duc de Saïmona, du comte de Schaumbourg, du comte de Mansfeld, de Bernard de Mendoza, de Ferdinand de Gonzague, de l'évêque d'Arras, du comte de Feria, du comte Rinago, du comte de Veaugier, du maréchal de Carcheris, du duc Erick de Brunswick, du duc Ernest de Brunswick, de don Juan Manriq, de messire du Boussu, de messire de Barlaymont, du comte de Mégue, du sieur Lazari de Schwendy ; enfin, le quartier de la grosse cavalerie, le quartier des hallebardiers et le quartier des mutins. De la tour Saint-Jean à la grosse tour, c'est-à-dire sur le point diamétralement opposé au faubourg d'île, s'étendait le camp flamand et se dressait une batterie qui fit un tel feu, que, depuis ce jour, le chemin d'où elle tirait s'appelle la ruelle d'enfer. Enfin, restait cette face de la ville qui s'étend du faubourg de Pentoille à Tourrival, laquelle, comme nous l'avons dit, était complètement dégarnie dans l'attente de l'armée anglaise à qui l'on avait conservé cette position. Cette espèce de revue préparatoire passée, l'amiral descendit à l'hôtel de ville. Là, il ordonna qu'il lui fût donné une liste des hommes valides ; que l'on fît la recherche de toutes les armes qui pouvaient se trouver encore dans la ville ; que l'on dressât un rôle d'inscription pour les ouvriers, hommes et femmes, qui voudraient travailler aux terrassements ; qu'une perquisition fût faite dans le but de réunir tous les outils, hottes, pelles, paniers, pics, boyaux, bêches et pioches ; qu'un compte fût dressé de tous les grains, farines, vins, bétails et provisions de toutes espèces renfermées tant dans les magasins publics que dans les maisons particulières afin d'établir de l'ordre dans la consommation et d'éviter le gaspillage. Enfin, il demanda un état exact, non seulement de l'artillerie, mais encore de la quantité de poudre, de boulets et du nombre d'hom- mes qui faisaient le service des pièces. Dans la tournée qu'il venait d'accomplir, l'amiral n'avait vu que deux moulins : un moulin à vent situé au bout de la rue de Billon, près la tour Rouge, et un moulin à eau sur la Somme, dans le bas faubourg d'Île. Ce n'était point assez de ces deux usines pour moudre le blé nécessaire à la consommation d'une ville de vingt mille âmes. Il exprima cette crainte. Mais aussitôt les échevins le rassurèrent en lui affirmant que l'on trouverait dans la ville quinze ou seize moulins à bras que l'on ferait constamment fonctionner à l'aide de chevaux et qui, dans le cas d'un travail continu, suffiraient à l'alimentation de la ville et de la garnison. Puis Coligny organisa le logement des compagnies, adoptant la division de la ville en quatre quartiers mais en subdivisant ces quatre quartiers en seize parties, à la surveillance desquelles il affecta seize bourgeois et seize officiers afin que toutes décisions se prissent de concert. La troupe fut répartie à la garde des murailles conjointement avec les milices bourgeoises, chacun ayant à protéger son quartier respectif. L'échevinage se constitua en permanence afin d'être prêt à répondre sans retard aucun à toutes les réquisitions qui lui seraient adressées. Enfin, l'amiral présenta au corps de ville les gentilshommes qui formaient ce que l'on appellerait au- jourd'hui son état major et qui devaient être ses intermédiaires auprès des magistrats. En outre et en dehors de ces officiers, le capitaine Languelot fut nommé surintendant de l'artillerie, avec disposition de dix gens d'armes auxquels on assigna mission de vérifier auprès des canonniers la quantité de poudre employée chaque jour et qui furent particulièrement chargés de veiller à ce que cette poudre si précieuse fût mise à l'abri de tout danger. En parcourant les remparts, Coligny avait remarqué, près la porte Saint-Jean, à cent pas des murailles à peine, un grand nombre de jardins remplis d'arbres fruitiers et entourés de haies élevées et touffues. Ces haies et ces arbres offraient à l'ennemi un couvert qui lui permettait d'approcher des remparts. Comme ces jardins appartenaient aux principaux habitants de la ville, l'amiral demanda au conseil son assentiment pour les déboiser. Cet assentiment lui fut donné sans difficulté aucune et l'on mit à l'instant même en réquisition tous les charpentiers de la ville pour raser les arbres et les haies. Leur abattis était destiné à faire des fascines. Alors, voyant l'assemblée unie d'un seul et même esprit, nobles, bourgeois et militaires animés, sinon d'un enthousiasme, au moins d'une énergie égale, Coligny se retira dans la maison du gouverneur où il avait donné rendez-vous aux officiers de toutes les compagnies. Cette maison était située rue de la Monnaie, entre la Templerie et les Jacobins. Là, ces officiers furent mis au courant de ce qui venait d'être fait. L'amiral leur dit le bon esprit des habitants de la ville, leur résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité et les invita, en adoucissant autant qu'il serait en eux les rigueurs de la position, à maintenir la bonne harmonie entre ces deux pouvoirs si rarement et si difficilement d'accord : armée et bourgeoisie. Chaque capitaine dut en outre fournir, séance tenante, un état de sa compagnie, afin que l'amiral connût exactement le nombre des hommes dont il avait à disposer et les chiffre des bouches militaires qu'il avait à nourrir. Puis enfin, montant avec un ingénieur sur la galerie de la Collégiale, il indiqua, de ce point élevé et d'où l'on embrassait toute la circonvallation de la ville, les excavations qu'il y avait à combler et les élévations qu'il y avait à aplanir. Ces ordres donnés et resté seul avec l'officier qu'il comptait envoyer au connétable pour en obtenir un renfort de troupes tandis qu'il était encore possible de ravitailler la place, il décida que le chemin de Savy, tout couvert de vignes et débouchant à travers une chaîne de petites collines près de la chapelle d'Épargnemaille, était la voie la plus favorable pour faire approcher des troupes de la place. Le capitaine Saint-André était en effet, en plein jour et sans être vu, arrivé de ce côté. Puis, ces ordres donnés, ces dispositions arrêtées, Coligny se souvint enfin qu'il était un homme et rentra pour prendre quelques heures de repos. VIII La Tente Des Aventuriers. Pendant que toutes ces mesures de sûreté publique étaient arrêtées par Coligny, sur lequel pesait la responsabilité tout entière de la défense de la vielle, et que, un peu rassuré, comme nous l'avons dit, par l'ardeur des soldats et le courage des bourgeois, l'amiral était rentré au palais du gouverneur afin d'y prendre un instant de repos, nos aventuriers, prêts à combattre aussi pour la ville -parce que Coligny, sauf les réserves faites par Procope, les avait pris à sa solde -nos aventuriers, insoucieux de tout, attendant patiemment le premier signal de la trompette ou du tambour, avaient posé leur tente à une centaine de pas de la porte d'Île et établi leur domicile sur un terrain libre qui s'étendait en face des Cordeliers, de l'extrémité de la rue Wager au talus de la muraille. Par suite de l'entrée de Coligny dans Saint-Quentin, ils se trouvaient tous réunis. On faisait les comptes. Yvonnet, debout, venait de verser fidèlement à la caisse la moitié de la somme qu'il tenait de la libéralité du roi Henri II ; Procope, la moitié des honoraires qu'il avait reçus comme tabellion ; Maldent, la moitié du salaire qu'il avait reçu comme guide ; Malemort, la moitié de la gratification qu'il avait méritée en allant, tout blessé qu'il était, prévenir Coligny de l'arrivée des Espagnols ; Pilletrousse enfin, la moitié de ce qu'il avait gagné en détaillant les boeufs des deux Scharfenstein. Quant à ces derniers, comme il n'y avait pas eu combat, ils n'avaient rien à apporter à la masse et s'occupaient, sans s'inquié- ter des futurs besoins de vivres qu'amènerait le blocus de la ville, à faire rôtir le reste du quartier de boeuf qui leur était demeuré après la distribution des trois autres quartiers par Pilletrousse. Lactance apportait, lui, deux grands sacs de blé et un sac de haricots qu'il offrait, au lieu d'argent, à la communauté ; c'était un présent que faisait à nos aventuriers le couvent des jacobins dont les moines enrégimentés avaient, comme on sait, choisi Lactance pour leur capitaine. Fracasso continuait de chercher, sans la trouver, sa rime au verbe perdre. Sous une espèce de hangar bâti à la hâte, les deux chevaux, celui d'Yvonnet et celui de Malemort, mâchaient leur paille et savouraient leur avoine. Un moulin portatif était établi sous le hangar, non pas pour qu'il fût à la proximité des chevaux, mais pour qu'il se trouvât ainsi à couvert ; c'étaient Heinrich et Frantz qui se chargeaient de le tourner. Les affaires pécuniaires de la société étaient en bon train et quarante écus d'or soigneusement comptés par Procope, recomptés par Maldent, alignés en piles par Pilletrousse, étaient prêts à entrer dans la caisse commune. Si la société durait encore un an dans de pareilles conditions, Procope se proposait d'acheter une étude de tabellion ou de procureur ; Maldent, d'acquérir, sur la route de la Fère à Hun, une petite ferme qu'il connaissait de longue main, étant, comme nous l'avons dit, originaire du pays ; Yvonnet, d'épouser quelque riche héritière à la main de laquelle lui donnerait dès lors double droit son élégance et sa fortune ; Pilletrousse, de reprendre un grand fonds de boucherie, soit dans la capitale, soit dans quelque forte ville de province ; Fracasso, de faire imprimer ses poésies à l'ins- tar de M. Ronsard et de M. Jodelle ; enfin, Malemort, de se battre pour son propre compte, et cela, tant qu'il lui conviendrait, ce qui le mettrait à l'abri des reproches de ses camarades et des gens au service desquels ils s'enrôlait et qui ne cessaient de l'admonester sur le peu de soin qu'il apportait à la conservation de sa personne. Pour les deux Scharfenstein, ils n'avaient aucun projet, n'ayant aucune idée. Au moment où Maldent recomptait les derniers écus et où Pilletrousse alignait la dernière pile, une espèce d'ombre se projeta sur les aventuriers, indiquant qu'un corps opaque venait de s'interpo- ser entre eux et le jour. Instinctivement, Procope étendit la main vers l'or ; Maldent, plus rapide encore, le couvrit de son chapeau. Yvonnet se retourna. Le même jeune homme qui avait, au camp de la Fère, marchandé son cheval, se tenait debout au seuil de la tente. Si vite que Maldent eût couvert l'argent de son chapeau, l'in- connu l'avait vu et, avec le prompt coup d'oeil d'un homme auquel les appréciations de ce genre sont familières, il avait calculé que la somme qu'on s'était hâté de soustraire à ses regards pouvait monter à cinquante écus d'or. -Ah ! ah ! dit-il, il paraît que la récolte n'a pas été mauvaise !... Fâcheux moment pour venir vous proposer une affaire : vous allez être durs en diable, mes maîtres ! -C'est selon la gravité de l'affaire, dit Procope. -Il y a des affaires de plusieurs genres, dit Maldent. -Y a-t-il des chances de bénéfice en dehors de vos propositions ? demanda Pilletrousse. -S'il y a des coups à donner, on sera coulant, dit Malemort. -Pourvu que ce ne soit point une expédition contre quelque église ou quelque couvent, on pourra s'arranger, dit Lactance. -Surtout si cela se fait au clair de lune, dit Fracasso ; je suis pour les expéditions de nuit, moi ; ce sont les seules expéditions poétiques et pittoresques. Yvonnet ne dit rien : il regardait l'étranger. Les deux Scharfenstein étaient absorbés dans la cuisson de leur morceau de boeuf. Toutes ces observations, dont chacune peignait le caractère de l'individu qui la faisait, s'étaient élancées presque simultanément de la bouche des aventuriers. Le jeune homme sourit. Il répondit en même temps à toutes les questions, regardant successivement celui des aventuriers auquel s'adressait la fraction de sa réponse. -Oui, l'affaire est grave, dit-il, du genre le plus grave même ! et, quoiqu'il y ait des chances de bénéfices en dehors de ma proposition, comme il y a bon nombre de coups à donner et à recevoir, je compte vous offrir une somme raisonnable et qui satisfera les plus difficiles... Au reste, que les esprits religieux se rassurent, - ajouta-t-il, il n'est question ni de couvent, ni d'église, et il est probable que, pour plus grande sécurité, nous agirons la nuit seulement ; je dois dire que je préférerais une nuit sombre à une nuit éclairée. -Alors, dit Procope, qui d'habitude était chargé de débattre les intérêts de la société, développez la proposition et l'on verra si elle est acceptable. -Il s'agit, répondit le jeune homme, de vous engager à me suivre, soit dans une expédition nocturne, soit dans une escarmouche, un combat, ou une bataille en plein jour. -Et qu'aurons-nous à faire à votre suite, dans cette expédition nocturne, dans cette escarmouche, ce combat ou cette bataille ? -Vous aurez à attaquer celui que j'attaquerai, à l'entourer et à le frapper jusqu'à ce qu'il meure. -Et s'il se rend ?... -Je vous préviens d'avance que je ne le reçois pas à merci. -Peste ! dit Procope, c'est une haine à mort, alors. -À mort ! vous avez dit le mot, mon ami. -Bon ! grogna Malemort en se frottant les mains, voilà qui est parler ! -Mais, dit Maldent, si cependant la rançon était bonne, il me semble que mieux vaudrait pour nous recevoir à rançon que tuer. -Aussi traiterai-je et de la rançon et de la mort en même temps, afin que les deux cas soient prévus. -C'est-à-dire, reprit Procope, que vous nous achetez l'homme mort ou vivant. -Mort ou vivant, c'est cela. -Combien pour le mort ? combien pour le vivant ? -Le même prix. -Bon ! dit Maldent, il me semble pourtant qu'un homme vivant a plus de valeur qu'un homme mort. -Non, car je ne vous achèterais le vivant que pour en faire un mort, voilà tout. -Voyons, dit Procope, combien donnez-vous ? -Un instant, Procope, dit Yvonnet ; faut-il encore que M. de Waldeck veuille bien nous dire de qui il est question. Le jeune homme fit un bond en arrière. -Vous avez prononcé un nom... dit-il. -Qui est le vôtre, monsieur, reprit Yvonnet, tandis que les aventuriers se regardaient, commençant à comprendre que c'était à l'amant de mademoiselle Gudule qu'ils devaient laisser défendre leurs intérêts. Le jeune homme fronça son épais sourcil roux. -Et d'où me connaissez-vous ? demanda-t-il. -Voulez-vous que je vous le dise ? répondit Yvonnet. Waldeck hésita. -Rappelez-vous le château du Parcq, continua l'aventurier. Waldeck pâlit. -Rappelez-vous la forêt de Saint-Pol-sur-Ternoise. -C'est justement parce que je me la rappelle, dit Waldeck, que je suis ici et que je vous fais la proposition que vous discutez. -Alors c'est le duc Emmanuel Philibert qu'il s'agit de tuer, dit tranquillement Yvonnet. -Peste ! s'écria Procope ; le duc de Savoie ! -Vous voyez qu'il est bon de s'expliquer, dit Yvonnet à ses compagnons en leur jetant un coup d'oeil de côté. -Et pourquoi ne tuerait-on pas le duc de Savoie ! s'écria Malemort. -Je ne dis pas qu'il ne faut pas tuer le duc de Savoie, reprit Procope. -À la bonne heure ! dit Malemort ; le duc de Savoie est notre ennemi puisque nous sommes engagés à M. l'amiral, et je ne vois pas pourquoi on ne tuerait pas le duc de Savoie comme un autre. -Tu as parfaitement raison, Malemort, répondit Procope ; on peut tuer le duc de Savoie comme un autre... Seulement, c'est plus cher qu'un autre ! Maldent fit un signe d'assentiment. -Beaucoup plus cher, dit-il. -Sans compter, dit Lactance, que l'on risque son âme à ce jeu-là. -Bah ! dit Waldeck avec son mauvais sourire ; crois-tu, s'il n'est point en enfer pour autre chose, que Benvenuto Cellini soit damné pour avoir tué le connétable de Bourbon ? -Le connétable de Bourbon était un rebelle, distinguo, dit Procope. -Et puis, combattant contre le pape Clément VII, il était excommunié, ajouta Lactance, et c'était oeuvre pie que de le tuer. -Avec cela qu'il est ami du pape Paul IV, votre duc de Savoie, reprit Waldeck en haussant les épaules. -Voyons, il ne s'agit pas de tout cela, dit Pilletrousse ; il s'agit du prix. -Bon ! fit Waldeck, cela s'appelle revenir à la question... Eh bien, que dites-vous de cinq cents écus d'or, cent à titre d'arrhes, quatre cent quand la chose sera faite ? Procope secoua la tête. -Je dis que nous sommes loin de compte, fit-il. -J'en suis fâché, reprit Waldeck, car, pour ne pas perdre de temps, j'ai dit mon dernier mot et mon dernier prix... J'ai cinq cents écus d'or et pas un carolus avec ; si vous refusez, je serai obligé de traiter ailleurs. Les aventuriers se regardaient : cinq sur sept secouaient la tête. Malemort seul était d'avis d'accepter parce qu'il y voyait des coups à donner et à recevoir. Fracasso était retombé dans ses rêveries poétiques. -Au reste, dit Waldeck, rien ne presse... Vous réfléchirez. Je vous connais, vous me connaissez, nous habitons la même ville ; il nous sera facile de nous retrouver. Et, saluant les aventuriers d'un léger signe de tête, il tourna sur ses talons et s'éloigna. -Faut-il le rappeler ? dit Procope. -Dame ! fit Maldent, cinq cents écus d'or ne se trouvent pas sous le pied d'un cheval. -Et puis, dit Yvonnet, si c'est là tout ce qu'il possède, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. -Mes frères, dit Lactance, les existences des princes de la terre sont sous la garde directe du ciel ; on risque son âme en y touchant. Il faut donc n'y toucher que pour une somme qui permette à chacun de nous d'acheter les indulgences dont il aura besoin si nous réussissons comme si nous ne réussissons pas. L'in- tention, mes frères -le digne prieur des jacobins me le disait hier encore -, l'intention, mes frères, est réputée pour le fait. -Il est vrai, dit Pilletrousse, que cela vaut plus cher que ce qu'on nous propose... et si nous faisions le coup pour notre compte... hein ? -Oui, dit Malemort, faisons le coup. -Messieurs, interrompit Procope, l'idée est à M. de Waldeck ; lui prendre son idée, à lui qui est venu nous la confier, serait un vol... vous connaissez mes principes en matière de droit. -Eh bien, répondit Yvonnet, si l'idée, comme tu le dis, est à lui, et s'il a la propriété de l'idée, je trouve, moi, qu'il faut accepter les cinq cents écus d'or. -Oui, acceptons et battons-nous ! cria Malemort. -Oh ! ne nous pressons pas, dit Maldent. -Et s'il traite avec d'autres ? dit Yvonnet. -Oui, s'il traite avec d'autres ? répéta Procope. -Acceptons, et bataille ! hurla Malemort. -Oui, oui, acceptons, crièrent toutes les voix. -Ayzebdons ! dirent les deux Scharfenstein qui entraient en ce moment, portant sur une planche leur morceau de boeuf rôti, et qui, sans savoir de quoi il était question, se rangeaient à l'avis de la majorité, faisant comme toujours preuve de bon caractère. -Alors, que l'un de nous coure après lui et le rappelle, dit Procope. -Moi ! dit Malemort. Et il s'élança. Mais, au moment où il s'élançait, il entendit retentir du côté du faubourg d'Île quelques coups de feu qui prirent à l'instant même la consistance d'une vive fusillade. -Oh ! bataille ! bataille ! cria Malemort en tirant son épée et en courant au bruit qui se faisait entendre dans une direction parfaitement opposée à celle que suivait le bâtard de Waldeck, lequel remontait vers la tour à l'eau -Oh ! oh ! l'on se bat du côté du faubourg d'Île ! Voyons un peu ce que devient Gudule, s'écria Yvonnet. -Mais l'affaire ? s'écria à son tour Procope. -Termine, dit Yvonnet ; ce que tu feras sera bien fait... Je te donne procuration. Et il s'élança sur les traces de Malemort qui avait déjà dépassé le premier pont et qui mettait le pied sur l'île formant le détroit Saint-Pierre. Suivons à notre tour Malemort et Yvonnet afin de voir ce qui se passait au faubourg d'Île. IX Bataille. On se rappelle qu'en rentrant à l'hôtel du gouvernement, l'ami- ral avait donné l'ordre de faire, vers le soir, une sortie ayant pour but de brûler les maisons bordant le boulevard extérieur et à l'aide desquelles les Espagnols tiraient à couvert sur les défenseurs de la ville qui, placés sur un plateau inférieur, recevaient le feu sans pouvoir s'en garantir Cet ordre avait été donné à MM. de Théligny, de Jarnac et de Luzarche. En conséquence, à dix heures du soir, les trois officiers avaient réuni une centaine d'hommes de leurs compagnies respectives et cent vingt bourgeois de bonne volonté conduits par Guillaume et Jean Peuquet. Ces deux cent vingt hommes allaient en attaquer deux mille. À trente pas à peine de la vieille muraille, la route bifurque, ainsi que nous l'avons déjà dit. Un de ses embranchements conduit à Guise et l'autre, à la Fère. C'était aux deux côtés de cette route et sur chacun de ces embranchements que s'élevaient les maisons qu'il s'agissait de détruire. La petite troupe devait donc, une fois hors de la vieille muraille, se diviser en deux bandes : l'une attaquant à droite, l'autre attaquant à gauche, tous deux incendiant à la fois. Guillaume et Jean Peuquet, qui connaissaient les localités, s'étaient chargés de diriger chacun une des bandes. À six heures et demie du soir, la porte du faubourg d'Île s'ouvrit et la petite troupe sortit au pas de course. Mais, si secret qu'eût été le rassemblement, si rapide que fût la sortie, le rassemblement avait été signalé par les sentinelles et la sortie prévue par Carondelet et don Julian Romeron. Il en résulta qu'au débouché de chaque rue, les Français trouvèrent un peloton d'Espagnols double de leur nombre et que, de chaque fenêtre, la mort descendit sur eux. Mais cependant, telle fut l'impétuosité du choc, que les pelotons d'Espagnols qui défendaient les deux rues furent rompus et que, malgré le feu qui partait des fenêtres, on envahit cinq ou six maisons. Il va sans dire que Malemort, criant, hurlant, sacrant et surtout frappant, était parvenu à se glisser à la tête d'une des deux colonnes et à entrer le premier dans une maison. Une fois dans la maison, il oublia qu'on n'y entrait que pour y mettre le feu et, s'élançant dans l'escalier, il gagna l'étage supérieur. D'un autre côté, ceux qui y entrèrent après lui oublièrent qu'il y était entré avant eux et, ne se souvenant que de leur consigne, ils entassèrent les fagots dans les salles basses et particulièrement au pied de l'escalier. Puis ils y mirent le feu. Il en fut ainsi de deux ou trois maisons. Les Espagnols avaient d'abord pris l'attaque pour une sortie ordinaire ; mais bientôt, aux torrents de fumée qui s'échappaient par les fenêtres du rez-de-chaussée, ils devinèrent le but des Français. Alors, ils réunirent tous leurs efforts et tombèrent en nombre dix fois supérieur sur la petite troupe, qui fut repoussée. Mais, sans l'avoir complètement atteint, celle-ci avait cependant rempli une partie de son but : des flammes commençaient à percer le toit de deux ou trois maisons. On se rappelle qu'Yvonnet, n'étant nullement commandé pour la sortie, avait eu l'idée d'utiliser son temps en se rendant près de mademoiselle Gudule, dont il calmait de son mieux les terreurs ; ces terreurs étaient grandes car, nous l'avons dit, le père et l'oncle de la jeune fille servaient de guides aux deux colonnes de sortie. Pendant un instant les cris, les clameurs, le bruit de la fusillade montèrent si haut, qu'Yvonnet lui-même fut curieux de savoir ce qui se passait et grimpa dans le grenier, suivi de la jeune fille attachée à lui comme son ombre, un peu par crainte, beaucoup par amour. Alors, par une lucarne, il put juger de ce qui se passait. L'arquebusade roulait toujours et, en même temps, le bruit du fer heurté contre le fer indiquait que la lutte corps à corps continuait de tenir par les rues. Ce n'était pas le tout. Comme nous l'avons dit, la fumée sortait par les fenêtres de quatre ou cinq maisons et, à travers la fumée, on voyait des êtres humains aller et venir tout effarés. C'étaient les Espagnols surpris par l'incendie et qui, les escaliers enflammés, ne pouvaient descendre des étages supérieurs des maisons. Dans toutes ces maisons se produisait un mouvement d'effroi facile à remarquer ; mais, dans l'une d'elles, l'effroi paraissait monter jusqu'à la terreur. C'était celle où opérait Malemort qui, sans s'inquiéter de l'in- cendie, attaquait, frappait, combattait au milieu de la fumée. Au moment où Yvonnet mettait le nez à la lucarne, la scène se passait au premier étage. Les mieux avisés des Espagnols qui défendaient ce premier étage, ayant à lutter à la fois contre l'incendie et contre cet homme qui semblait en être le démon, sautèrent par les fenêtres. Les autres, instinctivement, gagnèrent le second étage. Malemort ne s'occupa plus de ceux qui avaient sauté par les fenêtres ; mais il poursuivit les fuyards au second étage, hurlant son cri favori : « Bataille ! bataille ! » Pendant ce temps, le feu faisait son oeuvre d'élément destructeur. Malemort poursuivait les Espagnols ; le feu poursuivait Malemort. Sans doute, l'aventurier devait, pour cette fois, une invulnérabi lité qui ne lui était point habituelle au puissant allié qui marchait derrière lui et auquel il semblait ne prêter aucune attention. Bientôt la fumée obscurcit le second étage comme elle avait obscurci le premier et l'incendie darda ses langues de flamme à travers le parquet. Un ou deux Espagnols, bravant le danger de la chute, sautèrent alors des fenêtres du second étage comme leurs camarades avaient sauté des fenêtres du premier. Les autres essayèrent de fuir par le toit. On en vit sortir deux et la moitié du troisième par une lucarne ; nous disons la moitié du troisième parce que celui-ci sembla tout à coup arrêté dans sa sortie et indiqua, par des mouvements de physionomie à l'expression desquels il n'y avait point à se tromper, qu'il se passait, sur la partie de son corps demeurée dans la maison, les choses les plus désagréables pour lui. C'était Malemort qui travaillait à grands coups d'épée cette partie trop paresseuse. L'Espagnol, après avoir fait de vaines tentatives pour rejoindre ses compagnons courant sur la crête des toits, retomba en arrière et, malgré un dernier effort pour se cramponner aux rebords de la fenêtre, finit par disparaître tout à fait. Cinq secondes après, c'était le visage de Malemort -reconnaissable au masque de linge que formait l'appareil de sa dernière blessure -qui apparaissait à la lucarne, à la place de celui de l'Espagnol. Il vit ses deux ennemis qui fuyaient et se mit à leur poursuite. On eût dit que Malemort avait été couvreur ou danseur de corde, tant il marchait d'un pied ferme sur l'étroit chemin. S'il eût été musulman, son ombre, à l'heure de la mort, eût bien certainement franchi, sans l'aide d'aucun balancier, ce pont du paradis de Mahomet qui conduit de la terre au ciel et qui n'est pas plus large que le fil d'un rasoir. Les deux fugitifs virent bientôt de quel danger ils étaient me nacés. L'un d'eux prit son parti : au risque de se briser les reins, il se laissa glisser sur la déclivité du toit, s'accrocha au rebord d'une lucarne et, par cette lucarne, disparut dans la maison. Cette maison, placée entre deux incendies, avait jusque-là échappé au feu. Malemort ne s'inquiéta point de l'Espagnol qui venait d'accom- plir si heureusement la périlleuse glissade et continua de poursuivre celui qui restait. De leur observatoire, Yvonnet et Gudule suivaient des yeux cette gymnastique aérienne, Yvonnet avec tout l'attrait qu'un pareil spectacle peut inspirer à un homme, Gudule avec toute la terreur qu'il doit produire sur une femme. Les deux acrobates gagnèrent ainsi, de toit en toit, la dernière maison, laquelle semblait, à l'instar de nos vieilles bâtisses, s'in- cliner pour regarder dans la rivière. La maison était en bois et flambait de tous côtés. Arrivé à l'extrémité du toit et comprenant qu'il ne pouvait aller plus loin -à moins que saint Jacques, le patron des Espagnes, ne lui prêtât des ailes -, le fugitif qui, sans doute, ne savait pas nager, se retourna, résolu à vendre chèrement sa vie. La lutte commença ; mais, au moment où elle atteignait son plus haut degré d'acharnement, le terrain sur lequel elle s'accomplissait commença à se lézarder pour laisser passer la fumée et, derrière la fumée, la flamme ; puis le toit vacilla, puis il s'enfonça, attirant les deux combattants dans son effroyable cratère. L'un d'eux y disparut entièrement. L'autre s'accrocha à une poutre enflammée, mais encore solide, reprit son centre de gravité, s'achemina, tout en feu, vers l'ex- trémité de la poutre et, s'élançant de la hauteur d'un deuxième étage, alla s'éteindre dans la Somme. Gudule jeta un grand cri ; Yvonnet sortit presque tout entier de la lucarne ; tous deux restèrent un instant l'haleine suspendue... Le hardi plongeur était-il englouti pour toujours ou allait-il reparaître ? Puis, seconde question, était-ce l'Espagnol ? était-ce Malemort ? Bientôt la surface de la rivière bouillonna et l'on vit poindre une tête, puis des bras, puis un torse, lesquels nagèrent selon le cours de l'eau pour aborder derrière la vieille muraille. Du moment où le nageur prenait cette direction, il était à peu près sûr que c'était Malemort. Yvonnet et Gudule descendirent rapidement, coururent vers l'endroit où, selon toute probabilité, le nageur allait prendre terre. Et, en effet, ils arrivèrent juste à temps pour tirer de l'eau, à moitié brûlé, à moitié noyé, l'acharné combattant, lequel, à bout enfin de ses forces, s'évanouit entre leurs bras en agitant son épée et en criant d'une voix étranglée : « Bataille ! bataille ! » Si mal accoutré que fût Malemort, tout le monde ne s'en était pas encore tiré aussi heureusement que lui. Repoussés, comme nous l'avons dit, par les vieilles bandes espagnoles de Carondelet et de don Julian, les soldats et les bourgeois, après être parvenus à incendier deux ou trois maisons, ne pouvant garder dans leur retraite tout l'ordre désirable, formèrent, à la porte de la vieille muraille, un encombrement qui donna aux Espagnols toute facilité de prendre leur revanche. Trente soldats et vingt bourgeois restèrent sur la place et peu s'en fallut que l'ennemi n'entrât pêle-mêle dans le faubourg avec ceux qu'il poursuivait. Par bonheur, Yvonnet entendit les cris des Espagnols qui hurlaient déjà : « Ville prise ! » Il courut jusqu'à la tente des aventuriers, tout en appelant aux armes, et revint avec un renfort d'une centaine d'hommes dont une partie s'éparpilla sur le rempart, tandis que l'autre fit face à l'ennemi déjà engagé sous la voûte. Mais, en tête de ceux qui accouraient à l'aide du faubourg, il y avait les deux Scharfenstein, armés, l'un de sa masse, et l'autre de son épée à deux mains. Les coups tombèrent sur les Espagnols drus comme ceux du fléau sur l'aire et force leur fut de reculer devant les deux géants. Une fois les Espagnols refoulés hors de la voûte, il s'agissait de fermer les portes, ce qui n'était pas chose facile car les assaillants s'y opposaient de toute leur énergie, les uns poussant la porte avec leurs mains, les autres avec les crosses de leurs arquebuses, les autres, enfin, avec des poutres ; mais les deux Scharfenstein parvinrent à se glisser entre les battants et la muraille et, s'arc-boutant des pieds et des mains, se mirent à pousser la porte d'un mouvement lent mais régulier et irrésistible, jusqu'à ce qu'ils se fussent joints et que la traverse de fer eût été mise. Cette besogne accomplie, ils respirèrent bruyamment et si bien à l'unisson, que l'on eût dit qu'ils n'avaient qu'une seule poitrine pour leurs deux corps. À peine avaient-ils poussé cette bruyante expiration, qu'un cri de terreur retentit : « Aux murailles ! aux murailles ! » Deux brèches en effet avaient été faites à la muraille, une de chaque côté de la porte, dans le but de transporter de la terre destinée aux plates-formes de l'artillerie ; ces brèches étaient bouchées par des claies et des balles de laine. Les assiégeants, repoussés de la porte, avaient avisé ces brèches et essayaient, en les utilisant, d'enlever la ville par un coup de main. Les deux Scharfenstein, en s'élançant de la voûte, n'eurent besoin que de jeter un coup d'oeil autour d'eux pour juger de l'im- minence du danger. Malgré l'habitude qu'ils avaient de combattre ensemble, la séparation de leurs forces était cette fois si urgente que, après avoir, avec cette sobriété de langue qui les caractérisait, échangé deux ou trois paroles, ils coururent, l'oncle à la brèche de droite et le neveu à la brèche de gauche. L'ennemi, muni de ces longues piques qui étaient à cette époque l'arme de l'infanterie espagnole, montait à un double assaut, poussant devant lui bourgeois et soldats, forcés de reculer devant cette moisson d'acier qu'inclinait contre eux le souffle de la guerre. Heinrich Scharfenstein, propriétaire momentané de la masse, comprit qu'il ne pouvait pas grand'chose, avec cette arme courte et pesante, contre les piques espagnoles longues de dix pieds ; il pendit, courant toujours, sa masse à sa ceinture, ramassa un quartier de rocher qui gisait sur la muraille et, sans que sa course fût ralentie par le poids énorme qu'il transportait, il arriva à la brèche en criant : « Gare ! gare !... » C'était justement la brèche où était Yvonnet. Celui-ci l'aperçut, comprit son intention, fit d'un mouvement d'épée ouvrir une espèce de chemin aux Espagnols, qui s'engagè- rent dans la montée ; mais, au moment où ils arrivaient à moitié chemin de la muraille, le géant parut au plus haut de la brèche, souleva au-dessus de sa tête le rocher qu'il avait jusque-là porté sur l'épaule et, joignant l'impulsion de ses forces au poids naturel du projectile, il le lança sur le premier rang espagnol avec une violence qui n'avait rien à envier à la plus puissante catapulte. Le rocher descendit, bondissant à travers la colonne serrée, brisant tout, écrasant tout, broyant tout ! Puis, par ce chemin ouvert, Heinrich s'élança et, frappant à droite et à gauche, acheva, avec sa terrible masse, ceux qu'avait épargné ou n'avait atteints qu'à demi la pierre gigantesque. De ce côté, en moins de dix minutes, la brèche fut balayée. Frantz avait également fait merveille. Lui aussi avait crié gare et, à sa voix, les rangs des soldats et des bourgeois s'étaient ouverts ; alors, avec sa grande épée à deux mains, il s'était mis à faucher cette moisson de lances, abattant, à chaque coup, cinq ou six hampes aussi aisément que Tarquin abattait, dans les jardins de Gabies, les têtes de pavot devant le messager de son fils. Puis, lorsqu'il n'eut plus en face de lui que des hommes armés de bâtons, il se jeta dans les rangs espagnols et se mit à faucher les hommes avec le même acharnement qu'il avait fauché les lances. Sur ce point aussi, les Espagnols reculèrent. Mais un incident imprévu faillit faire perdre au brave Frantz tout le fruit du glorieux secours qu'il venait d'apporter aux Saint- Quentinois. Un homme plus ardent que lui encore à la curée humaine glissa sous son bras en criant : « Bataille ! bataille ! » et se jeta à la poursuite des Espagnols. C'était Malemort qui, après avoir repris ses sens, avait avalé une bouteille de vin que lui avait donnée Gudule et était revenu à la charge Malheureusement, deux ou trois de ceux que poursuivait notre aventurier, s'apercevant qu'ils n'étaient poursuivis que par un homme seul, se retournèrent et, quoique leurs lances tronquées ne leur laissassent pour toute arme qu'un bâton, l'un d'eux, d'un coup de ce bâton, renversa Malemort tout étourdi. Bourgeois et soldats jetèrent un cri de regret : ils croyaient le brave aventurier mort. Par bonheur, Frantz avait des données certaines sur l'épaisseur du crâne de son compagnon ; il courut à lui, fendit en deux, d'un coup de sa redoutable épée, l'Espagnol qui s'apprêtait à l'achever d'un coup de dague, prit Malemort par le pied et, jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, revint en courant à la brèche où il jeta Malemort, lequel commençait à rouvrir les yeux en murmurant : « Bataille ! » entre les bras de Lactance qui accourait avec ses jacobins. Derrière les moines venait l'amiral conduisant une petite troupe d'arquebusiers choisis qui se mirent à ouvrir un feu si bien nourri, sur le boulevard extérieur et sur les maisons restées debout, que les Espagnols se tinrent cois et à couvert. L'amiral s'informa : la perte avait été grande et peu s'en était fallu que le faubourg d'Île n'eût été enlevé d'assaut. Beaucoup de capitaines insistaient près de l'amiral pour lui faire abandonner ce point qui venait déjà de coûter à la double garnison bourgeoise et militaire une soixantaine d'hommes ; mais Coligny s'obstina : il voyait, sinon la sécurité de la ville, au moins la prolongation du siège, dans l'occupation de ce faubourg. Aussi ordonna-t-il que l'on profitât de la nuit qui s'avançait pour réparer les deux brèches et remettre toutes choses en état. Les jacobins, que leurs robes sombres rendaient moins visibles dans l'obscurité, furent chargés de cette besogne à laquelle ils se mirent avec l'impassible dévouement du courage monacal. Comme on craignait une attaque nocturne, les arquebusiers veillèrent sur les remparts, tandis que, pour donner l'alarme au cas où l'ennemi aurait l'idée de tourner la vieille muraille, des sentinelles furent placées de vingt pas en vingt pas sur toute la ligne des marais de la Somme. Ce fut une terrible nuit pour la ville de Saint-Quentin que cette nuit du 3 au 4 août, nuit où elle eut à pleurer ses premiers morts ! Aussi chacun veilla-t-il sur sa maison et sur son quartier comme les sentinelles veillaient sur le faubourg d'Île. Les pauvres habitants du faubourg, qui comprenaient que là allait être le point acharné de l'attaque et de la défense, quittaient leurs maisons, traînant après eux dans des charrettes ou portant sur des civières ce qu'ils avaient de plus précieux. Au nombre des émigrants qui abandonnaient le faubourg pour venir chercher un refuge dans la ville était Guillaume Peuquet, auquel son frère Jean avait offert l'hospitalité dans sa maison qui formait l'angle de la rue du Vieux-Marché et de la rue des Arbalétriers. Appuyée à son bras, sa fille Gudule, encore tout étourdie des événements de la journée, rentrait en ville, tournant de temps en temps la tête, soi-disant à cause du grand regret qu'elle éprouvait d'abandonner à une destruction certaine cette maison où elle était née, mais en réalité pour s'assurer que le bel Yvonnet ne la perdait point de vue. Yvonnet suivait effectivement à distance raisonnable le bourgeois, sa fille et les ouvriers tisserands que Jean Peuquet avait prêtés à son frère pour l'aider au transport de son mobilier et qui s'acquittaient consciencieusement de ce soin. Ce fut donc une grande consolation pour la pauvre Gudule de voir que le jeune homme traversait Saint-Quentin dans toute sa longueur, coupait la place de l'Hôtel de Ville d'un angle à l'autre, suivait la rue Sainte-Marguerite, la rue du Vieux-Marché, et du coin de la rue aux Pourceaux, la voyait entrer chez son oncle, propriétaire de la maison connue par l'enseigne de la Navette Couronnée. Sous prétexte d'une grande fatigue -et le prétexte était plausible après une pareille journée -, Gudule demanda à se retirer immédiatement dans sa chambre, ce qui lui fut accordé sans discussion. Gudule commença de croire qu'il y avait véritablement un Dieu pour les amants quand elle vit que son oncle avait désigné pour son logement et celui de son père une espèce de petit pavillon formant l'angle du jardin et donnant sur le chemin de ronde du rempart. Aussi, dès qu'elle se trouva seule dans ce nouveau domicile, son premier soin fut d'éteindre sa lampe comme si elle eût été couchée, et d'ouvrir sa fenêtre afin d'explorer les environs et de voir quelle facilité cette fenêtre pouvait offrir à une escalade. La facilité était grande : cette portion du rempart, qui s'étendait entre la porte du Vieux-Marché et la tour Dameuse, était certainement la plus déserte de la ville. Une échelle de huit ou dix pieds de haut, appuyée à la fenêtre, ferait au pavillon de la rue des Arbalétriers le même office que faisait la borne à la maison du faubourg d'Île. Il est vrai que les cloisons qui séparaient la chambre de Gudule de celle de Guillaume étaient bien légères et que le moindre bruit qui se ferait dans cette chambre pourrait éveiller la susceptibilité de l'oreille paternelle ; mais qui empêchait, une fois l'échelle posée, qu'au lieu que ce fût Yvonnet qui montât dans la chambre, ce fût Gudule qui descendît sur le rempart ? De cette façon, ou les amoureux auraient bien mauvaise chance, ou la chambre, demeurant solitaire, serait forcée d'être muette. Gudule était plongée dans toutes ces combinaisons stratégiques qui, pour le moment, faisaient d'elle un tacticien presque aussi habile que M. l'amiral, lorsqu'elle vit une ombre glisser le long de la muraille du jardin. Yvonnet, de son côté, se livrait à la même exploration et faisait une reconnaissance sur le nouveau terrain où il allait avoir à manoeuvrer. Ce n'était pas un siège difficile à faire que celui de la maison de maître Peuquet, surtout pour un homme qui, comme notre aventurier, avait des intelligences dans la place. Aussi, en deux mots, tout fut-il arrêté pour la nuit suivante. Puis, comme on entendait dans l'escalier le pas de Guillaume Peuquet, un peu alourdi par la fatigue de la journée, Gudule ferma sa fenêtre et Yvonnet disparut par la rue Saint-Jean. X M. De Théligny. Le jour retrouva l'amiral sur le rempart. Loin d'être abattu par l'échec de la veille, Gaspard de Coligny avait décidé que l'on ferait une nouvelle tentative. À son avis, l'ennemi savait qu'un secours était entré dans la ville, mais il n'en connaissait pas l'importance ; il fallait lui faire croire que ce secours était bien plus puissant qu'il ne l'était en réalité. On conduirait ainsi le duc Emmanuel Philibert à entreprendre un siège régulier en lui ôtant l'espoir d'emporter la ville d'un coup de main ; or, un siège régulier, c'était dix jours, quinze jours, un mois peut-être de répit, pendant lequel le connétable ferait de son côté quelque tentative et où le roi aurait le loisir de prendre des mesures. Il appela donc à lui le jeune lieutenant de la compagnie du Dauphin, M. de Théligny. Celui-ci accourut. Il avait fait merveille dans la soirée précédente au faubourg d'Île et, cependant, il s'était tiré sain et sauf de la bataille ; si bien que ses soldats, qui l'avaient vu au milieu de la fusillade, des épées et des lances, en le retrouvant sans une égratignure, l'avaient baptisé l'Invulnérable. Il s'approcha de l'amiral, gai et souriant comme un homme qui vient de faire son devoir et qui est encore prêt à le faire. L'amiral le conduisit derrière le parapet d'une tour. -Monsieur de Théligny, lui dit-il, voici ce que j'ai résolu. Vous voyez bien d'ici ce poste d'Espagnols ? Théligny fit signe qu'il voyait parfaitement. -Eh bien, il me paraît facile à surprendre avec trente ou quarante cavaliers... Ordonnez donc trente ou quarante hommes de votre compagnie, mettez à leur tête un homme sûr et faites-moi enlever hardiment ce poste-là ! -Mais, monsieur l'amiral, demanda en riant Théligny, pourquoi ne serais-je pas moi-même cet homme sûr qui doit commander la sortie ? Je vous avoue que je suis sûr de mes officiers, mais encore autrement sûr de moi. L'amiral lui posa la main sur l'épaule. -Mon cher Théligny, lui dit-il, les hommes de votre trempe sont rares ; voilà pourquoi il ne faut pas les risquer dans des escarmouches et les aventurer dans des échauffourées. Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne commanderez pas la sortie ou, tout mourant de fatigue que je suis, je demeure sur le rempart. -S'il en est ainsi, monsieur l'amiral, dit Théligny en s'incli- nant, retirez-vous, prenez du repos et laissez-moi le soin de l'en- treprise : je vous engage ma parole que je ne franchirai pas la porte de la ville. -Je compte sur votre parole, monsieur ! dit gravement l'ami- ral. Puis, comme s'il eût voulu faire comprendre que la gravité de son visage et de sa voix s'appliquait seulement à cette recommandation de ne point quitter la ville : -Quant à moi, mon cher Théligny, ajouta-t-il, je ne retourne pas même au logement du gouverneur, que je trouve trop éloigné ; je rentre chez M. de Jarnac, je me jette sur un lit et j'y dors une heure ou deux... Vous me trouverez là. -Dormez tranquille, monsieur l'amiral, répondit Théligny, je veille. L'amiral descendit le rempart en face de la tour de Guise et entra dans la deuxième maison de la rue de Rémicourt, qui était celle qu'habitait M. de Jarnac. Théligny le suivit des yeux ; puis, se tournant vers une enseigne : -Trente ou quarante hommes de bonne volonté de la compagnie du Dauphin ! dit-il. -Vous allez les avoir à l'instant même, mon lieutenant, répondit l'enseigne. -Comment cela ? je n'ai donné aucun ordre. -C'est vrai ; mais les paroles de M. l'amiral ont été prises au vol par un des auditeurs qui a fait signe que c'était compris et qui est parti tout courant du côté de la caserne en criant : « Dauphins ! Dauphins, à la bataille ! » -Et quel homme est-ce que celui qui exécute si bien les ordres avant qu'ils soient donnés ? -Ma foi ! mon lieutenant, répondit en riant l'enseigne, il m'a bien plus l'air d'un diable que d'un homme : la moitié de son visage est couverte d'un appareil ensanglanté, ses cheveux sont brûlés tout ras, sa cuirasse est bosselée devant et derrière, et ses habits sont en loques ! -Ah ! très-bien, dit Théligny, je sais à qui nous avons affaire... Vous avez raison : ce n'est pas un homme, c'est un diable ! -Eh ! tenez, le voici, mon lieutenant, dit l'enseigne. C'était Malemort, à moitié brûlé, à moitié noyé, à moitié assommé dans la sortie de la veille et qui, ne s'en portant que mieux, demandait à faire une nouvelle sortie. En même temps, du côté opposé, c'est-à-dire débouchant par la rue du Billon, à l'extrémité de laquelle était une caserne, s'avan- çait une petite troupe de quarante cavaliers. Avec l'activité qui le caractérisait lorsqu'il était question de donner des coups ou d'en recevoir, Malemort avait eu le temps de courir au quartier, d'y transmettre la volonté de l'amiral, de se rendre à la porte d'Île, d'y seller son cheval et de revenir à la porte de Rémicourt, où il se trouvait arriver, comme on voit, en même temps que les cavaliers de la compagnie du Dauphin. Pour toute récompense du zèle et de l'activité qu'il venait de déployer, Malemort demanda la faveur de faire partie de l'expédi- tion, ce qui lui fut accordé. Au reste, il avait déclaré que, si on ne l'adjoignait pas à la sortie principale, il ferait une sortie particulière ; que, si on ne lui ouvrait pas les portes, il sauterait du haut en bas du rempart. Seulement, Théligny qui le connaissait pour l'avoir vu à l'oeuvre la veille, lui recommanda de ne point se séparer du corps principal et de charger dans les rangs. Malemort promit tout ce que l'on voulut. La porte fut ouverte et la petite troupe sortit. Mais, à peine hors de la porte, Malemort, entraîné par la rage qui le tenait, ne put s'astreindre à suivre le chemin pris par la petite troupe et qui, sous un couvert d'arbres et à la faveur de certains mouvements du sol, devait conduire les quarante cavaliers tout près du poste espagnol ; il coupa le terrain en droite ligne, lançant son cheval au grand galop et criant : « Bataille ! bataille ! » Pendant ce temps, l'amiral, ainsi qu'il l'avait dit, s'était retiré chez monsieur de Jarnac et s'était jeté sur un lit ; mais, tourmenté par une espèce de pressentiment et malgré sa fatigue ne pouvant s'endormir, il se releva au bout d'une demi-heure et, comme il lui semblait entendre des cris du côté du rempart, il prit à la main son épée dans le fourreau et sortit vivement. À peine avait-il fait vingt pas dans la rue de Rémicourt, qu'il vit accourir à lui MM. de Luzarche et de Jarnac. À leur air effaré, il était facile de voir qu'il venait de se passer quelque chose de grave. -Ah ! dit M. de Jarnac en abordant l'amiral, vous savez donc déjà ?... -Quoi ? demanda Coligny. Les deux officiers se regardèrent. -Si vous ne savez pas, dit M. de Luzarche, comment donc êtes-vous sorti ? -Je ne pouvais dormir, j'avais quelque chose comme un pressentiment... Ayant entendu des cris, je me suis levé et me voici. -Venez, alors ! Et les deux officiers remontèrent vivement sur le rempart, accompagnant l'amiral. Le rempart était encombré de spectateurs. En effet, voici ce qui s'était passé. L'attaque prématurée de Malemort avait donné l'alarme. Le poste espagnol était plus nombreux qu'on ne l'avait jugé ; les soldats et l'officier de la compagnie du Dauphin, qui croyaient surprendre l'ennemi, trouvèrent l'ennemi à cheval et en nombre double du leur. À cette vue, la charge mollit ; quelques cavaliers tournèrent bride, les plus lâches abandonnant les plus braves. Ces derniers étaient aux prises avec des forces trop considérables pour ne point succomber s'il ne leur arrivait un prompt secours. Théligny oublia la parole engagée à l'amiral : sans autre arme que son épée, il sauta sur le premier cheval qui se trouva à sa portée et il s'élan- ça hors des murailles, appelant à grands cris au secours de leurs compagnons ceux qui avaient tourné bride. Quelques-uns alors se rallièrent à lui et, avec huit ou dix hommes, espérant faire une diversion, il était venu, tête baissée, donner au milieu des Espagnols. Un instant après, on avait vu ce qui restait des quarante cavaliers de la compagnie du Dauphin ramené vivement. Ils étaient diminués d'un tiers et M. de Théligny n'était point avec eux. C'était alors que MM. de Jarnac et de Luzarche, jugeant qu'il était important de prévenir l'amiral de ce nouvel échec, s'étaient acheminés vers la maison où il s'était retiré pour prendre une heure de repos et l'avaient rencontré à moitié chemin. On a vu comment tous trois s'étaient élancés sur le rempart qui dominait le théâtre de la catastrophe. Là, Coligny avait interrogé les fuyards ; ceux-ci avaient raconté ce que nous venons de dire. À l'égard de M. de Théligny, ils ne pouvaient rien affirmer : ils l'avaient vu arriver comme la foudre, frapper l'officier espagnol d'un coup d'estoc au visage ; mais aussitôt il avait été entouré et, comme il ne portait aucune arme offensive, il était, au bout de quelques secondes, tombé percé de coups. Un seul soldat soutenait que, tout dépouillé et tout percé de coups qu'était M. de Théligny, ce brave officier n'avait pas encore rendu le dernier soupir, parce qu'il l'avait vu faire un mouvement d'appel au moment où il passait au galop près de lui. Quoique cet espoir fût bien faible, l'amiral donna aux officiers de la compagnie du Dauphin l'ordre de monter à cheval et, à tout prix, de rapporter M. de Théligny mort ou vif. Les officiers, qui ne demandaient pas mieux que de venger leur camarade, commençaient déjà de courir à la caserne, lorsqu'une espèce de Goliath sortit de la foule et, portant la main à sa salade : -Bardon, meinheir amiral, dit-il ; ce n'être boint bézoin d'une gombagnie bour aller gerger cette bauvre tiable de lieudenant... s'il le feut, meinheir amiral, chirai afec mon nefu Frantz et nous l'a- borderons mort ou five ! L'amiral se tourna vers celui qui faisait cette honnête proposition : c'était un des aventuriers qu'il avait pris à son service sans trop compter sur eux et qui, comme on le voit, avaient, dans le peu de rencontres déjà accomplies, largement payé de leurs personnes. Il reconnut Heinrich Scharfenstein ; à quatre pas derrière lui, dans la même attitude et pareil à l'ombre de son oncle, se tenait Frantz. La veille, il les avait vus tous deux à l'oeuvre, défendant chacun une des brèches du faubourg d'Île, et il lui avait suffi d'un coup d'oeil pour les apprécier. -Oui, mon brave, dit l'amiral, j'accepte... Que demandes-tu pour cela ? -Che temante un chéfal bour moi et un chéfal bour mon nefeu Frantz. -Mais ce n'est point là ce que je veux dire. -Auzi, addentez tonc... Che temante engore teux hommes bour monder en grouppe terrière nous. -Soit ; mais après ? -Après ? c'êdre dout... Zeulement, il vautrait teux chéfaux gras et teux hommes maicres. -Tu choisiras toi-même hommes et chevaux. -Pon ! fit Heinrich. -Mais je voulais dire que pour l'argent... -Oh ! l'archent, c'êdre l'avvaire de Brogobe. -Il n'y a pas besoin de Procope pour cela, dit l'amiral. Je promets pour Théligny vivant cinquante écus, et pour Théligny mort vingt-cinq écus de gratification. -Oh ! oh ! fit Heinrich en riant de son gros rire, che fous en irai geger dant que fous foutrez, à ce brix-là ! -Eh bien, alors, va, dit l'amiral, et sans perdre de temps ! -Dout de zuide, meinheir amiral, dout de zuide. Et en effet, immédiatement Heinrich se mit à choisir les chevaux. Ceux qu'il préféra étaient deux chevaux d'escadron, vigoureux, fortement râblés, solides sur leurs jambes. Puis il commença l'inspection des hommes. Tout à coup, il poussa un cri de joie : il venait d'apercevoir, d'un côté Lactance et, de l'autre Fracasso. Un pénitent et un poète, c'était ce que le bon Heinrich connaissait de plus maigre au monde. L'amiral ne savait trop que penser de tous ces préparatifs ; mais il s'en rapportait, sinon à l'intelligence, du moins à l'instinct des deux géants. Les quatre aventuriers descendirent le talus du rempart, disparurent sous la voûte de la porte de Rémicourt ; puis, un instant après, la porte leur ayant été ouverte, ils reparurent deux sur chaque cheval mais prenant cette fois toutes les précautions d'ombre et de couvert qui avaient été négligées par Malemort. Puis ils s'enfoncèrent derrière une petite éminence qui s'élevait à droite du moulin de la Couture. Ils nous serait impossible d'exprimer l'intérêt qui s'attachait à l'expédition de ces quatre hommes allant disputer un cadavre à toute une armée, car l'avis des moins pessimistes était que Théligny devait être mort. Aussi le silence qui s'était fait parmi les trois ou quatre cents personnes entassées sur le rempart, tant que les quatre aventuriers avaient été en vue, se continua-t-il quand ils eurent disparu derrière la colline. On eût dit que toute cette foule avait peur, par un souffle, par un mot, par un mouvement, d'éveiller la surveillance de l'ennemi. Au bout d'un instant, on entendit une décharge de huit ou dix coups d'arquebuse. Tous les coeurs tressaillirent. Presque en même temps, Frantz Scharfenstein reparut à pied, portant, non pas un homme, mais deux hommes entre ses bras. Derrière lui la cavalerie et l'infanterie de l'expédition soutenaient la retraite. La cavalerie ne se composait plus que d'un cheval et d'un homme ; sans doute un des deux chevaux avait été tué par la décharge qu'on avait entendue. L'infanterie se composait de Fracasso et de Lactance, chacun son arquebuse à la main. Huit ou dix cavaliers espagnols harcelaient la retraite. Mais l'in- fanterie était-elle trop pressée ? Heinrich opérait une charge et la dégageait à grands coups de masse ; mais était-ce la cavalerie qui, à son tour, se trouvait serrée de trop près ? deux coups d'arque- buse partis en même temps, avec une unité et une justesse remarquables, mettaient deux Espagnols à terre et donnaient à Heinrich le temps de respirer. Cependant, Frantz gagnait du chemin et, en quelques secondes, grâce à ses gigantesques enjambées, il se trouva hors de toute poursuite. Ce fut un cri de joie et d'admiration quand on le vit gravir le talus, portant dans ses bras ces deux corps, hommes ou cadavres, comme une nourrice eût porté deux enfants. Il déposa la moitié de son fardeau aux pieds de l'amiral. -Foilà le fôtre, dit-il ; il n'êdre bas dout à vait drébassé ! -Et celui-là ? demanda Coligny en montrant le second blessé. -Oh ! zelui-là, dit Frantz, ce n'êdre rien... c'êdre Malemort... Tans ine minute, il fa êdre refenu ! Lui êdre le tiaple, lui bas boufoir êdre dué ! Et il se mit à rire de ce rire particulier à l'oncle et au neveu et que l'on eût pu appeler le rire des Scharfenstein. En ce moment, aux acclamations des assistants, les trois autres aventuriers, cavalerie et infanterie, rentraient dans la ville. En effet, comme l'avait dit Frantz Scharfenstein, Théligny n'était pas encore mort, quoique percé de sept coups d'épée et de trois balles ; ce qui était facile à voir, les Espagnols lui ayant enlevé jusqu'à sa chemise et l'ayant laissé à l'endroit où il était tombé, bien convaincus qu'il ne s'en relèverait jamais. On le porta aussitôt chez M. de Jarnac et on le coucha sur ce même lit où l'amiral, une heure auparavant, n'avait pu reposer, tourmenté par le pressentiment de ce qui arrivait. Là, et comme s'il n'eût attendu que ce moment, le blessé rouvrit les yeux, regarda autour de lui et reconnut l'amiral. -Un médecin ! un médecin ! s'écria vivement Coligny se reprenant à un espoir qu'il avait complètement perdu. Mais Théligny, étendant la main : -Merci, monsieur l'amiral, dit-il ; Dieu permet que je rouvre les yeux et que je retrouve la voix pour vous demander bien humblement pardon de vous avoir désobéi. L'amiral l'arrêta. -Ah ! mon cher monsieur Théligny, lui dit-il, ce n'est point à moi qu'il faut demander pardon car, si vous m'avez désobéi, c'est par excès de zèle pour le service du roi ; mais si vous êtes aussi mal que vous croyez être et que vous ayez quelque chose à demander, demandez-le à Dieu ! -Oh ! monsieur, dit Théligny, je n'ai heureusement à demander pardon à Dieu que de ces fautes qu'il est permis à un bon gentilhomme d'avouer... tandis que, en vous désobéissant, j'ai commis contre la discipline une grave offense... Pardonnez-moi donc, monsieur l'amiral, afin que je meure tranquille ! M. de Coligny, si bon appréciateur de tout vrai courage, se sentit venir les larmes aux yeux en entendant ce jeune officier qui, sur le point de quitter une vie si pleine de belles promesses, ne paraissait regretter que ce moment d'oubli aux ordres de son général. -Puisque vous le voulez absolument, dit-il, je vous pardonne une faute dont tout brave soldat serait fier et, si cette seule chose vous tourmentait à votre dernière heure, mourez tranquille et en paix comme est mort le chevalier Bayard, notre modèle à tous ! Et il s'inclina pour poser ses lèvres sur le front pâle du mourant. Celui-ci, de son côté, fit un effort et se souleva. Les lèvres de l'amiral touchèrent le front du jeune officier qui murmura ce seul mot : -Merci ! Et il retomba en poussant un soupir. C'était le dernier. -Messieurs, dit Coligny essuyant une larme et s'adressant à ceux qui l'entouraient, voici un brave gentilhomme de moins... Dieu nous donne à tous une pareille mort ! XI Le Réveil De M. Le Connétable. Si glorieux que fussent les deux échecs que venait d'éprouver l'amiral, ce n'en était pas moins des échecs qui lui faisaient comprendre le besoin qu'il avait d'être promptement secouru en face d'une si nombreuse armée et d'une si active vigilance. En conséquence, il résolut, profitant du moment où l'armée anglaise, encore absente, laissait à découvert tout un côté de la ville, d'envoyer des messagers à son oncle le connétable pour obtenir de lui le plus grand renfort possible. À cet effet, il fit venir Maldent et Yvonnet : Yvonnet, qui avait été le guide du pauvre Théligny, et Maldent, qui avait été son propre guide à lui. Le connétable devait être à Ham ou à la Fère ; l'un des deux messagers irait don à Ham, l'autre à la Fère, porter des nouvelles et indiquer au connétable le moyen de faire parvenir un secours jusqu'à Saint-Quentin. Ce moyen, que l'absence de l'armée anglaise rendait facile, consistait simplement à lancer une forte colonne par le chemin de Savy, qui aboutit au faubourg de Pontoille, pendant que, à la même heure où elle arriverait en vue de la ville, Coligny, du côté opposé, simulerait une sortie qui, en occupant sur le point faussement menacé l'armée ennemie, permettrait à la colonne française d'arriver saine et sauve jusqu'à la ville. Les deux messagers partirent le soir même, emportant chacun une pressante recommandation, l'un de la part du pauvre Malemort, l'autre de la part de la désolée Gudule. Malemort, qui avait reçu un coup d'épée à travers les côtes, lequel coup, par bonheur, avait passé dans une ancienne cicatrice -ce qui, du reste, lui arrivait presque toujours, tant il en était grêlé ! -, Malemort recommandait à Maldent de lui rapporter cer taines herbes qui lui étaient nécessaires pour renouveler ce fameux baume de Ferragus dont il faisait une si terrible consommation. Gudule, qui avait reçu à travers le coeur un coup bien autrement douloureux et bien autrement mortel que celui de Malemort, recommandait à Yvonnet de veiller avec le plus grand soin sur une vie à laquelle la sienne était attachée. En attendant son bien-aimé Yvonnet, elle passerait toutes les nuits à sa fenêtre donnant sur le rempart du Vieux-Marché. Nos deux aventuriers sortirent par la porte de Pontoille ; puis, arrivés à une demi-lieue à peu près sur la route de Ham, Yvonnet prit à travers champs pour gagner le chemin de la Fère, tandis que Maldent continuait de suivre celui de Ham. Yvonnet passa la Somme entre Gauchy et Gruoïs et rejoignit à Cérisy le chemin de la Fère. Nous nous attachons plutôt à Yvonnet qu'à Maldent, attendu que c'est à la Fère que se trouvait le connétable. À trois heures du matin, Yvonnet frappait à la porte de la ville, qui refusait obstinément de s'ouvrir ; mais cependant le concierge, apprenant que le visiteur nocturne arrivait de Saint-Quentin, l'entrebailla pour le laisser passer. L'ordre avait été donné par le connétable d'accueillir sans retard tout messager venant de la part de son neveu et d'introduire l'en- voyé près de lui, à quelque heure que ce fût. À trois heures et demie du matin, on éveillait le connétable. Le vieux soldat était couché dans un lit, luxe qu'il se permettait rarement en campagne ; mais il avait sous son chevet son épée de connétable et, sur une chaise près de son lit, son armure et son casque ; ce qui indiquait que, à la moindre alerte, il serait en mesure d'attaquer ou de se défendre. Ceux qui servaient sous lui étaient d'ailleurs habitués à être appelés à toute heure du jour et de la nuit, soit pour donner des avis, soit pour recevoir des ordres. Yvonnet fut introduit dans la chambre de l'infatigable vieillard qui, sachant qu'un messager était arrivé, attendait ce messager à moitié soulevé sur son coude. À peine eut-il entendu les pas d'Yvonnet que, avec sa brutalité ordinaire : -Allons, drôle ! dit-il, avance ici ! Ce n'était pas l'heure de faire de la susceptibilité : Yvonnet s'avança. -Plus près, dit le connétable, plus près, que je te regarde dans le blanc des yeux, maroufle ! J'aime à voir ceux à qui je parle. Yvonnet s'avança jusqu'au bord du lit. -Me voici, monseigneur, dit-il. -Ah ! te voici... c'est bien heureux ! Il prit sa lampe et regarda l'aventurier avec un mouvement de tête qui n'indiquait pas que l'examen fût favorable au messager. -J'ai déjà vu ce muguet quelque part, dit le connétable se parlant à lui-même. Puis, à Yvonnet : -Ne vas-tu pas me donner la peine de chercher où je t'ai vu, drôle ? Voyons, dis-moi cela tout de suite; tu dois t'en souvenir, toi ! -Et pourquoi m'en souviendrais-je mieux que vous, monseigneur ? dit Yvonnet ne pouvant résister au désir d'adresser à son tour une question au connétable. -Parce que, répondit le vieux soldat, tu vois une fois par hasard un connétable de France, tandis que je vois tous les jours un tas de coquins comme toi ! -C'est juste, monseigneur, répondit Yvonnet. Eh bien, vous m'avez vu chez le roi. -Comment, dit le connétable, chez le roi ? Tu vas donc chez le roi, toi ? -J'y ai du moins été le jour où j'ai eu l'honneur de vous y voir, monsieur le connétable, répondit Yvonnet avec la plus exquise politesse. -Hum ! fit le connétable, hum !... Au fait, je me rappelle : tu étais avec un jeune officier qui venait parler au roi de la part de mon neveu... -Avec M. de Théligny. -C'est cela ! dit le connétable. Et tout va bien là-bas ? -Au contraire, monseigneur, tout va mal. -Comment, tout va mal ? Prends garde à ce que tu vas me dire, drôle. -Je vais vous dire la vérité, monseigneur. Avant-hier, nous avons eu, en faisant une sortie au faubourg d'Île, une soixantaine d'hommes mis hors de combat. Hier, en essayant d'enlever un poste d'Espagnols en avant de la porte de Rémicourt, nous avons perdu quinze cavaliers de la compagnie du Dauphin et leur lieutenant, M. de Théligny... -Théligny ! interrompit le connétable, qui se croyait invulnérable, ayant survécu à tant de batailles, à tant de combats, à tant d'escarmouches ; Théligny s'est laissé tuer ? l'imbécile !... Après ? -Eh bien, après, monsieur le connétable, voici une lettre de M. l'amiral qui demande un prompt secours. -Il fallait commencer par là, maroufle ! dit le connétable en arrachant la lettre des mains de l'aventurier. Et il la lut, selon son habitude, en s'interrompant pour donner des ordres. « Je tiendrai le plus que pourrai le faubourg d'Île... » -Et il fera bien, mordieu !... Qu'on m'aille chercher M. Dandelot ! « ... Car, des hauteurs du faubourg, une batterie d'artillerie peut balayer dans toute sa longueur le rempart de Rémicourt, de la tour à l'Eau à la tour Rouge... » -Qu'on appelle le maréchal Saint-André ! « ... Mais, pour défendre le faubourg d'Île et les autres points menacés, il me faudrait un renfort de deux mille hommes au moins, n'ayant en réalité que cinq ou six cents hommes sous mes ordres... » -Corbleu ! je lui en enverrai quatre mille !... Qu'on me fasse venir M. le duc d'Enghien !... De quel droit ces messieurs dor- ment-ils quand je suis éveillé ?... M. le duc d'Enghien, tout de suite ! Voyons, que me rabâche-t-il encore, M. mon neveu ? « ... Je n'ai que seize pièces de canon ; je n'ai que quarante canonniers ; je n'ai que cinquante ou soixante arquebuses ; enfin, je n'ai de munitions que pour quinze jours et de vivres que pour trois semaines... » -Comment, c'est vrai, tout ce qu'il me dit là ? s'écria le connétable. -C'est l'exacte vérité, monseigneur ! répondit gracieusement Yvonnet. -En effet, je voudrais bien voir qu'un maroufle de ton espèce donnât un démenti à mon neveu... hum ! Et le connétable regarda Yvonnet d'un air féroce. -Pourquoi te recules-tu ? demanda le connétable. -Parce que je pense que monseigneur n'a plus rien à me demander. -Tu te trompais... Viens ici. Yvonnet reprit sa place. -Et les bourgeois, comment se conduisent-ils ? demanda le connétable. -À merveille, monseigneur ! -Les drôles !... Je voudrais bien voir qu'il en fût autrement ! -Il n'y a pas jusqu'aux moines qui n'aient pris la hallebarde. -Cafards !... Et tu dis qu'ils se battent ? -Comme des lions ! Quant aux femmes, monseigneur... -Elles geignent, elles pleurent, elles tremblent ?... Les drôlesses ne sont bonnes qu'à cela. -Au contraire, monseigneur, elles encouragent les combattants, elles pansent les blessés, elles enterrent les morts. -Coquines !... En ce moment, la porte s'ouvrit et un gentilhomme tout armé mais la tête seulement couverte d'un bonnet de velours parut sur le seuil. -Ah ! venez ici, monsieur Dandelot, dit le connétable. Voilà votre frère qui jette les hauts cris dans sa ville de Saint-Quentin où l'on croirait qu'on l'égorge. -Monseigneur, répondit en riant M. Dandelot, si mon frère, votre neveu, jette les hauts cris, vous le connaissez assez, je présume, pour savoir que ce n'est pas de peur. -Eh ! oui, morbleu ! je sais que c'est de mal... et voilà ce qui me fâche... Aussi vous ai-je fait appeler, vous, M. le maréchal de Saint-André... -Me voici, monseigneur, interrompit le maréchal en apparaissant à son tour à l'entrée de la chambre. -Bon ! bon ! maréchal !... Et M. d'Enghien qui n'arrive pas ! -Pardon, monseigneur, dit le duc en entrant à son tour, me voici. -Tripes et boyaux, messieurs ! dit le connétable lançant son gros juron avec d'autant plus de violence que, voyant tout le monde rendu à son devoir, il ne savait comment épancher cette mauvaise humeur habituelle qui faisait le fond de son caractère ; tripes et boyaux, messieurs ! nous ne sommes pas à Capoue pour dormir comme vous faites, les poings fermés. -Ce n'est pas à moi que cela s'adresse, monseigneur, dit le maréchal, car j'étais déjà levé. -Et moi, dit le duc d'Enghien, je n'étais pas encore couché. -Non, je parle pour M. Dandelot. -Moi ? dit Dandelot ; mais monseigneur m'excusera : je faisais patrouille et si je suis arrivé ici avant ces messieurs, c'est que j'étais à cheval quand on m'a rencontré et que je suis accouru à cheval. -Alors, c'est pour moi, dit Montmorency. Il paraît que me voilà vieux et bon à rien puisque je suis le seul couché. Tête et sang ! -Mais, connétable, reprit en riant Dandelot, qui diable dit cela ? -Personne, je l'espère bien ; car à celui qui dirait cela, je lui casserais la margoulette comme j'ai fait à ce prophète de mauvais augure que j'ai rencontré l'autre jour sur la route... Mais il s'agit d'autre chose, voyons ; il s'agit de porter secours à ce pauvre diable de Coligny qui a cinquante mille hommes sur les bras. Cinquante mille hommes, qu'en dites-vous ? M'est avis que monsieur mon neveu a peur et qu'il voit double. Les trois officiers sourirent en même temps et avec une expression pareille. -Si mon frère dit cinquante mille hommes, répondit Dandelot, c'est cinquante mille hommes, monseigneur. -Et même plutôt soixante mille que cinquante mille, dit le maréchal de Saint-André. -Et vous, monsieur d'Enghien, que pensez-vous ? -Mais, monsieur le connétable, je pense exactement comme ces messieurs. -Alors vous êtes, comme toujours, d'un avis contraire au mien ? -Non, monsieur le connétable, reprit Dandelot ; seulement, nous sommes d'avis que l'amiral dit la vérité. -Eh bien, êtes-vous prêts à risquer quelque chose pour le secourir, l'amiral ? -Je suis prêt à risquer ma vie, répondit Dandelot. -Nous aussi, dirent d'une même voix le maréchal de Saint- André et le duc d'Enghien. -Alors tout va bien ! dit le connétable. Puis, se retournant vers l'antichambre, dans laquelle se faisait un grand bruit. -Corbleu ! dit-il, d'où vient tout ce vacarme ? -Monseigneur, dit un des sous-officiers de garde, c'est un homme qu'on vient d'arrêter à la porte de Ham. -Qu'on le fourre en prison ! -On croit que c'est un militaire déguisé en paysan. -Qu'on le pende ! -Mais il se réclame de M. l'amiral et assure qu'il vient de sa part. -A-t-il une lettre ou un sauf-conduit ? -Non, et c'est ce qui nous a fait croire que nous avions affaire à un espion. -Qu'on le roue ! -Un instant ! cria une voix dans l'antichambre, on ne roue pas les gens comme cela, fût-on M. le connétable. Et, à la suite d'une vive rumeur et d'un mouvement qui indiquait une lutte, un homme s'élança de l'antichambre dans la chambre. -Eh ! s'écria Yvonnet, prenez garde à ce que vous allez faire, monseigneur : c'est Maldent ! -Qu'est-ce que c'est que cela, Maldent ? demanda le connétable. -C'est le second messager que vous a envoyé M. l'amiral et qui, parti en même temps que moi de Saint-Quentin, arrive naturellement deux heures après moi, ayant passé par Ham. Et, en effet, c'était Maldent qui, n'ayant pas trouvé M. le connétable à Ham, y avait pris un cheval et était accouru à toute bride de Ham à la Fère, de peur que quelque obstacle n'eût arrêté Yvonnet en chemin. Maintenant, comment Maldent, qui était parti en costume militaire et avec une lettre de l'amiral, arrivait-il vêtu en paysan et sans lettre ? C'est ce que, grâce à leur perspicacité habituelle, nos lecteurs devineront dans un des chapitres suivants. XII L'Echellade. Que nos lecteurs ne s'étonnent point de nous voir suivre, avec une exactitude qui appartient plutôt à l'historien qu'au romancier, tous les détails, attaque et défense, de ce glorieux siège de Saint- Quentin -siège également glorieux pour celui qui l'a fait et pour celui qui l'a soutenu. D'ailleurs, à notre avis, la grandeur d'un pays se compose aussi bien de ses défaites que de ses victoires : la gloire des triomphes se rehausse de celle des revers. Quel peuple, en effet, n'eût pas succombé après Crécy, après Poitiers, après Azincourt, après Pavie, après Saint-Quentin, après Waterloo ? Mais la main de Dieu était sur la France et, après chaque chute, la France, au contraire, s'est relevée plus grande qu'elle n'était auparavant. C'est après avoir succombé sept fois sous le poids de sa croix que Jésus sauva le monde ! La France, sous ce rapport, qu'on nous permette de le dire, pourrait bien n'être pas autre chose que le Christ des nations. Saint-Quentin est une de ces stations de la France portant sa croix. La croix, ce fut la monarchie. Heureusement, derrière la monarchie était le peuple. Cette fois encore, derrière la monarchie tombée, nous allons voir le peuple rester debout. Pendant la nuit qui suivit celle du départ d'Yvonnet et de Maldent, on vint prévenir l'amiral que les sentinelles qui montaient la garde au faubourg d'Île croyaient entendre un bruit de sape. Coligny se leva et courut à l'endroit menacé. C'était un capitaine expérimenté que l'amiral. Il descendit de son cheval, se coucha sur le rempart, approcha son oreille de la terre et écouta. Puis, se relevant : -Ce n'est point un bruit de sape, dit-il, c'est un bruit de canons que l'on roule... L'ennemi approche ses pièces pour tirer en batterie. Les officiers se regardèrent. Puis Jarnac, s'avançant : -Monsieur l'amiral, dit-il, vous savez que l'avis de tout le monde est que l'endroit n'est pas tenable ? L'amiral sourit. -C'est le mien aussi, messieurs, dit-il ; et cependant vous le voyez, depuis cinq jours nous tenons... Si je m'étais retiré quand j'en fus pressé par vous, le faubourg d'Île serait depuis cinq jours aux mains des Espagnols et les travaux qui leur restent à faire pour attaquer la ville de ce côté seraient faits Or, n'oublions pas ceci, messieurs : chaque jour que nous gagnons nous est aussi utile que le sont au daim poursuivi les derniers souffles de son haleine. -Alors, votre avis, monseigneur ? -Mon avis est que nous avons fait, de ce côté, tout ce qu'il était humainement possible de faire et qu'il faut porter ailleurs notre force, notre dévouement et notre vigilance. Les officiers s'inclinèrent en signe d'acquiescement. -Au point du jour, continua Coligny, les pièces espagnoles seront en batterie et le feu commencera ; au point du jour, il faut que tout ce que nous avons ici d'artillerie, de munitions, de boulets, de balles de laine, de brouettes, de civières, de pics, d'outils à pionnier, soit rentré dans la ville. Une partie de nos hommes va s'occuper à cela ; l'autre entassera dans les maisons les fagots et les fascines que j'ai fait préparer et y mettra le feu... Je veillerai moi-même à la retraite et ferai couper les ponts derrière nos soldats. Puis, comme il voyait autour de lui les pauvres malheureux à qui ces maisons appartenaient et qui écoutaient ces ordres d'un air désolé : -Mes amis, dit-il, vos maisons, épargnées par nous, seraient démolies par les Espagnols qui y chercheraient du bois et des pierres pour construire leurs masques et creuser leurs tranchées ; faites-en vous-même le sacrifice au roi et au pays : c'est vous que je charge d'y mettre le feu. Les habitants du faubourg d'Île se regardèrent, échangèrent quelques mots à voix basse, et l'un d'eux, s'avançant : -Monsieur l'amiral, dit-il, je m'appelle Guillaume Peuquet ; vous voyez d'ici ma maison, celle-là qui est une des plus grandes du quartier... Je me charge de mettre le feu à ma maison et voici mes voisins et mes amis qui en feront autant aux leurs que je vais en faire à la mienne. -C'est vrai, cela, mes enfants ? dit l'amiral, les larmes aux yeux. -Est-ce pour le bien du roi et du pays, ce que vous demandez là, monsieur l'amiral ? -Tenez seulement quinze jours avec moi, mes amis, et nous sauvons la France ! dit Coligny. -Et pour que vous teniez dix jours encore, il faut que nous brûlions nos maisons ? -Je crois, mes amis, que c'est nécessaire. -Alors nos maisons brûlées, vous répondez de tenir ? -Je réponds, mes amis, de faire tout ce qu'un gentilhomme dévoué au roi et au pays peut faire, dit l'amiral. Quiconque parlera de rendre la ville sera jeté par moi du haut en bas des murailles ; si je parle de la rendre moi-même, que l'on m'en fasse autant. -C'est bien, monsieur l'amiral, dit un des habitants du faubourg ; quand vous ordonnerez de brûler les maisons, on y mettra le feu. -Mais, dit une voix, j'espère bien qu'on épargnera l'abbaye de Saint-Quentin-en-Île. L'amiral se retourna du côté d'où venait la voix et reconnut Lactance. -Saint-Quentin-en-Île moins que tout le reste, répondit l'amiral. De la plate-forme de Saint-Quentin-en-Île, on domine tout le rempart de Rémicourt et une batterie de canon établie sur cette plate-forme rendrait la défense du rempart impossible. Lactance leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir. -D'ailleurs, continua en souriant l'amiral, Saint-Quentin est avant tout le protecteur de la ville et il ne nous en voudra point d'empêcher qu'on ne fasse de son abbaye un moyen de ruine pour ses protégés. Puis, profitant de ce moment de bonne volonté qui paraissait inspirer à chacun un seul et même dévouement, il ordonna que l'on commençât de tirer vers la ville les canons et de charrier les différents objets indiqués par lui ; le tout dans le plus grand silence possible. On se mit à l'oeuvre et, il faut le dire, avec autant de courage de la part de ceux qui portaient les fascines dans les maisons que de ceux qui, attelés aux canons et aux chariots, tiraient chariots et canons vers la ville. À deux heures du matin, tout était rentré et il ne restait derrière la vieille muraille que le nombre d'arquebusiers nécessaire pour faire croire qu'elle était toujours défendue et les hommes qui, des torches à la main, se tenaient prêts à mettre le feu aux maisons. Au point du jour, comme l'avait prévu l'amiral, les Espagnols tirèrent leur première volée. Une batterie de brèche avait été établie dans la nuit et c'était bien le travail qui se faisait pour son établissement qu'avait entendu l'amiral. Cette première volée était le signal convenu pour mettre le feu au faubourg. Pas un des habitants n'hésita ; chacun approcha héroïquement sa torche des fascines et, au bout d'un instant, on vit monter vers le ciel un rideau de fumée qui fit bientôt place à un rideau de flamme. Le faubourg brûlait depuis l'église Saint-Éloi jusqu'à celle de Saint-Pierre-au-Canal ; mais, au milieu de cet immense brasier, comme si un pouvoir surhumain en eût écarté l'incendie, l'abbaye de Saint-Quentin restait intacte. Trois fois, à travers le feu et passant sur des ponts volants -car les autres avaient été coupés -, des bourgeois d'abord, des soldats ensuite et enfin des artificiers allèrent renouveler la tentative, trois fois la tentative échoua. L'amiral, du haut de la porte d'Île, suivait les progrès de la destruction lorsque Jean Peuquet, se séparant du groupe dont il faisait partie et s'approchant de l'amiral, son bonnet de laine à la main : -Monseigneur, dit-il, il y a là un ancien de la ville qui prétend avoir entendu raconter à son père qu'un dépôt de poudre existe dans l'une ou dans l'autre des deux tours qui flanquent la porte d'Île et peut-être dans toutes les deux. -Bon ! dit l'amiral, il faut voir... Où sont les clefs ? -Ah ! les clefs, dit Jean Peuquet, qui sait cela ? Il y a peutêtre cent ans que les portes n'ont été ouvertes ! -Alors, qu'on prenne des leviers et des pinces pour les ouvrir. -N'êdre bas pézoin te lefiers ni te binzes, dit une voix ; moi bouzer la borde et la borde s'oufrira ! Et Heinrich Scharfenstein, suivi de son neveu Frantz, fit trois pas vers Coligny. -Ah ! c'est toi, mon brave géant ? dit l'amiral. -Foui, c'êdre moi et mon nefeu Frantz. -Eh bien, pousse, mon ami ! pousse ! Les deux Scharfenstein s'approchèrent chacun d'une porte, s'y adossèrent et, toujours pareils à une double mécanique obéissant à un même mouvement, après avoir pris leur point d'appui, comptèrent : -Ein ! zwein ! drei ! Et, au mot drei, qui dans notre langue correspond au mot trois, faisant chacun un effort, ils enfoncèrent chacun la porte à laquelle il était adossé, et cela si victorieusement que tous deux tombèrent avec elle. Seulement, comme les portes avaient opposé des résistances plus ou moins grandes, Frantz Scharfenstein tomba de son long et à la renverse, tandis que Heinrich, plus favorisé, ne tomba que sur son derrière. Mais tous deux se relevèrent avec leur gravité habituelle en disant : -Foilà ! On entra dans les tours. L'une d'elles, comme l'avait dit Jean Peuquet, contenait effectivement deux ou trois milliers de poudres ; mais, comme il l'avait dit encore, cette poudre était là depuis si longtemps que, lorsqu'on voulut l'enlever dans les caques, celles-ci tombèrent en poussière. Alors l'amiral donna l'ordre d'apporter des draps pour transporter la poudre à l'arsenal. Puis, voyant que cet ordre commençait à s'exécuter, il rentra chez lui pour déjeuner et prendre un peu de repos, étant sur pied depuis minuit et n'ayant rien mangé depuis la veille. Il venait de se mettre à table lorsqu'on lui annonça qu'un des messagers qu'il avait envoyés au connétable était de retour et demandait à lui parler sans retard. C'était Yvonnet. Yvonnet venait annoncer à l'amiral que les secours réclamés par lui arriveraient le lendemain conduits par son frère M. Dandelot, par le maréchal de Saint-André et par le duc d'Enghien. Ces secours devaient se composer de quatre mille hommes de pied qui, selon l'indication donnée par l'amiral, suivraient le chemin de Savy et entreraient par le faubourg de Pontoille. Maldent était resté à la Fère pour servir de guide à M. Dandelot. Yvonnet en était là de son récit et levait un verre de vin qu'on venait de lui verser pour boire à la santé de l'amiral, lorsque, tout ensemble, la terre trembla, les murailles chancelèrent, les vitres des fenêtres volèrent en éclats et un bruit pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre. L'amiral se leva ; Yvonnet, pris d'un mouvement nerveux, reposa sur la table son verre plein. En même temps un nuage passa sur la ville, emporté par le vent d'ouest et une forte odeur de soufre se répandit dans l'appartement à travers les vitres cassées. -Oh ! les malheureux ! dit l'amiral, ils n'auront pas pris les précautions nécessaires et la poudrière vient de sauter ! Aussitôt, sans attendre les nouvelles, il sortit de la maison et courut vers la porte d'Île. Toute la population se précipitait du même côté ; l'amiral n'avait point de renseignements à demander : tous ces gens couraient au bruit mais ignoraient quelle était la cause de ce bruit. Coligny ne s'était pas trompé : en arrivant sur le rempart, il vit la tour éventrée et fumante comme le cratère d'un volcan. Une flammèche de l'immense incendie qui l'entourait était entrée par une des meurtrières et avait mis le feu au terrible combustible. Quarante ou cinquante personnes avaient péri ; cinq officiers qui dirigeaient l'opération avaient disparu. La tour offrait à l'ennemi une brèche par laquelle vingt-cinq assaillants pouvaient monter de front. Par bonheur, ce voile de flamme et de fumée qui s'étendait entre le faubourg et la ville cachait cette brèche aux Espagnols ; le dévouement des habitants qui avaient mis le feu à leurs maisons venait donc de sauver la ville. Coligny comprit le danger : il fit un appel à la bonne volonté de tous ; mais les bourgeois seuls y répondirent. Les gens de guerre qu'on avait retirés du faubourg étaient allés se repaître et se rafraîchir. Au nombre de ceux qui étaient allés se repaître et se rafraîchir étaient les deux Scharfenstein ; mais, comme leur tente n'était qu'à une cinquantaine de pas du théâtre de l'événement, ils furent les premiers à répondre à l'appel de l'amiral. C'étaient deux précieux auxiliaires, que l'oncle Heinrich et le neveu Frantz en circonstance pareille : leur force herculéenne, leur stature gigantesque les rendaient bons à tout. Ils mirent bas leurs pourpoints, retroussèrent leurs manches et se firent maçons. Trois heures après, soit que l'ennemi n'eût rien su de la catastrophe, soit qu'il préparât quelque autre entreprise, les réparations étaient faites sans empêchement aucun et la tour était redevenue presque aussi solide qu'auparavant. Toute cette journée -qui était celle du 7 août -s'écoula sans que l'ennemi fît la moindre démonstration ; il semblait se borner à un simple blocus. Sans doute attendait-il l'arrivée de l'armée anglaise. Le soir, les sentinelles remarquèrent quelque mouvement du côté du faubourg d'Île. Les Espagnols de Carondelet de Julian Romeron, profitant de l'affaiblissement de l'incendie, commencèrent à apparaître dans le faubourg et à se rapprocher de la ville. Toute la surveillance se concentra donc de ce côté. Le soir, à dix heures, l'amiral convoqua chez lui les principaux officiers de la garnison ; il leur annonça que, dans la nuit, selon toute probabilité, leur arriverait le renfort attendu. On devait donc secrètement et silencieusement garnir la muraille, depuis Tourival jusqu'à la porte de Pontoille, afin de se tenir prêts à porter du secours, s'il était besoin, à Dandelot et à ses hommes. Yvonnet qui, en sa qualité de messager, avait été initié à ces dispositions, les avait vu prendre avec joie et, autant qu'il avait été en lui -car sa connaissance toute particulière des localités ne laissait pas que de lui donner une certaine influence -, il avait poussé les veilleurs nocturnes du côté de la porte de Rémicourt, du côté de la porte d'Île et du côté de la porte de Pontoille. Cette disposition en effet -à part quelques sentinelles -laissait entièrement à découvert le rempart du Vieux-Marché où était située, on se le rappelle, la maison de Jean Peuquet, et particulièrement le petit pavillon habité par Mlle Gudule. Aussi, vers onze heures, par une de ces sombres nuits si estimées et si bénies des amoureux qui vont voir leurs maîtresses et des hommes de guerre qui préparent une surprise, notre aventurier, suivi de ses deux amis Heinrich et Frantz, armés comme lui jus- qu'aux dents, s'avançait-il avec précaution à travers les rues des Rosiers, de la Fosse et de Saint-Jean, par laquelle, à cent pas à peu près de la tour Dameuse, on rejoignait le rempart du Vieux-Mar- ché. Les trois aventuriers suivaient ce chemin parce qu'il était à leur connaissance que tout l'espace qui s'étendait entre la tour Dameuse et la porte du Vieux-Marché était veuf de sentinelles, l'en- nemi n'ayant encore fait aucune démonstration de ce côté. Le boulevard était donc sombre et désert. Pourquoi cette troupe qui, malgré son apparence formidable, n'avait aucune intention hostile, se composait-elle de Heinrich et Frantz d'un côté, et d'Yvonnet de l'autre ? Par cette loi naturelle qui veut qu'en ce monde la faiblesse cherche la force et que la force aime la faiblesse. Avec qui, parmi ses huit compagnons, Yvonnet avait-il fait la liaison la plus intime ? Avec Heinrich et avec Frantz. Pourquoi ? C'est qu'ils étaient les plus forts et que lui était le plus faible. Dès que les deux Scharfenstein avaient un instant de loisir, quel était celui dont ils s'empressaient de rechercher la compagnie ? Yvonnet. Aussi, lorsque Yvonnet avait besoin d'un appui quelconque, à qui allait-il demander secours ? Aux deux Scharfenstein. Sous son costume toujours soigné, toujours coquet, toujours élégant, jurant avec le costume rude et soldatesque des deux géants, Yvonnet, suivi par eux, ressemblait à un enfant de bonne maison tenant en laisse deux molosses. C'était par cette attraction que nous avons dite de la faiblesse vers la force, et cette sympathie de la force pour la faiblesse, que, ce soir-là encore, Yvonnet s'était adressé aux deux Scharfenstein afin de leur demander s'ils voulaient venir avec lui et que, comme d'habitude, ceux-ci s'étaient levés et armés aussitôt en répondant : -Pien folondiers, meinher Yvonnet. Car les deux Scharfenstein appelaient Yvonnet monsieur, distinction qu'ils n'accordaient à aucun autre de leurs compagnons. C'est que leur amitié pour Yvonnet était mêlée d'un profond respect. Jamais il ne serait arrivé à l'oncle ou au neveu de se permettre de prendre la parole devant le jeune aventurier ; non, ils l'écoutaient parler belles femmes, belles armes, beaux habits, se contentant d'approuver de la tête et, de temps en temps -à ses saillies, bien entendu -, de rire de ce gros rire qui leur était particulier. Où allait Yvonnet, quand Yvonnet leur disait : « Venez avec moi ! » peu leur importait ; il avait dit : « Venez ! » cela suffisait, et ils suivaient cette charmante flamme de leur esprit comme des satellites suivent une planète. Ce soir, Yvonnet allait à ses amours ; il avait dit aux deux Scharfenstein : « Venez ! » et, comme on le voit, ils étaient venus. Seulement dans quel but, quand il s'agissait d'un de ces rendezvous où la présence d'un tiers est toujours gênante, Yvonnet s'était-il fait accompagner des deux géants ? D'abord, empressons-nous de dire que les braves Allemands n'étaient point des témoins incommodes ; ils fermaient un oeil, ils en fermaient deux, ils en fermaient trois, ils en fermaient quatre, sur un mot, sur un geste, sur un signe de leur compagnon, et les tenaient religieusement fermés tant qu'un signe, un geste ou un mot de leur compagnon ne leur permettait pas de les rouvrir. Yvonnet les avait emmenés parce que -on s'en souvient -, pour arriver à la fenêtre du pavillon de Gudule, il avait besoin d'une échelle et, au lieu de prendre une échelle, il avait trouvé plus simple de prendre les deux Scharfenstein ; ce qui revenait absolument au même. Le jeune homme avait, comme on le comprend bien, une collec tion de signaux, de bruits, de cris différents, à l'aide desquels il annonçait à sa maîtresse qu'il était présent ; mais, ce soir-là, il n'eut besoin ni de cris, ni de bruit, ni de signal : Gudule était à sa fenêtre et attendait. Toutefois, en voyant arriver trois hommes au lieu d'un, elle se retira prudemment. Mais alors, Yvonnet se détacha du groupe, se fit reconnaître, et la jeune fille, tremblante encore, mais non plus effrayée, reparut dans le sombre encadrement. M En deux mots, Yvonnet expliqua à sa maîtresse les dangers que courait, dans une ville assiégée, un soldat se promenant une échelle sur le dos : une patrouille pouvait croire qu'il portait cette échelle dans le but de communiquer avec les assiégeants ; une fois ce doute logé dans l'esprit de la patrouille, il fallait suivre le chef de cette patrouille chez un officier, chez un capitaine, chez le gouverneur peut-être, et là, expliquer la destination de cette échelle, explication qui, si délicatement qu'elle fût menée, compromettait l'honneur de lle Gudule. Il valait donc bien mieux s'en rapporter à deux amis de la discrétion desquels on était sûr, comme l'était Yvonnet de celle de ses deux compagnons. Mais comment deux amis remplaçaient-ils une échelle ? Voilà ce qu'avait quelque peine à comprendre Mlle Gudule. Yvonnet résolut de ne point perdre de temps à développer la théorie et il appliqua immédiatement la démonstration. À cet effet, il appela les deux Scharfenstein, lesquels, ouvrant l'immense compas qui leur servait de jambes, furent en trois enjambées près de lui. Puis il adossa l'oncle contre la muraille et fit un signe au neveu. M En moins de temps qu'il n'en faudrait pour le raconter, Frantz mit un pied entre les mains jointes de son oncle, un autre sur son épaule ; puis, arrivé à la hauteur de la fenêtre, il prit par la taille lle Gudule, qui regardait avec curiosité et qui, avant qu'elle eût eu le temps de faire un mouvement pour se défendre -mouvement qu'elle n'eût peut-être point fait d'ailleurs, en eût-elle eu le temps -, se trouva enlevée de sa chambre et déposée sur le boulevard côte à côte d'Yvonnet. -Là ! dit Frantz en riant, foilà la cheune ville temantée ! -Merci, dit Yvonnet. Et, prenant le bras de Gudule sous le sien, il entraîna la belle enfant vers l'endroit le plus obscur du rempart. Cet endroit le plus obscur était le sommet circulaire d'une des tours, sommet protégé par un parapet de trois pieds de hauteur. Les deux Scharfenstein allèrent s'asseoir sur une espèce de banc de pierre adossé à la courtine. Notre prétention n'est pas de rapporter ici la conversation d'Yvonnet et de Mlle Gudule. Ils étaient jeunes, amoureux ; il y avait trois jours et trois nuits qu'ils n'avaient causé ensemble et ils avaient tant de choses à se dire, que tout ce qu'ils se dirent en un quart d'heure ne tiendrait certainement pas dans ce chapitre. Nous disons en un quart d'heure parce que, au bout d'un quart d'heure, si animée que fût la conversation, Yvonnet s'interrompit et, posant la main sur la jolie bouche de son interlocutrice, pencha la tête en avant et écouta. En écoutant, il lui sembla entendre un bruit pareil à celui d'un froissement d'herbe sous des pas nombreux. En regardant, il lui sembla voir comme un immense serpent noir rampant au pied de la muraille. Mais la nuit était si sombre, mais le bruit était si peu perceptible, que tout cela pouvait aussi bien être une illusion qu'une réalité ; d'autant plus que, tout à coup, le mouvement et le bruit cessèrent. Yvonnet regarda, écouta et ne vit ni n'entendit plus rien. Cependant, tout en maintenant la jeune fille enveloppée de son bras et appuyée contre sa poitrine, il demeura les yeux fixes, la tête passée entre deux créneaux. Bientôt il crut voir le gigantesque serpent dresser sa tête contre la muraille grise et se hisser le long de cette muraille pour atteindre le parapet de la courtine. Puis, comme une hydre à plusieurs têtes, le serpent allongea une seconde tête près de la première et une troisième près de la seconde. Alors, tout fut expliqué pour Yvonnet : sans perdre une minute, il prit Gudule entre ses bras et, lui recommandant le silence, il la jeta dans les mains de Frantz qui, à l'aide de son oncle, en un instant et par le même procédé qu'il l'en avait tirée, la réintégra dans sa chambre. Puis, courant à l'échelle la plus proche, il arriva juste au moment où le premier Espagnol posait le pied sur le parapet de la courtine. Si grande que fût l'obscurité, on vit une espèce d'éclair briller dans l'ombre ; puis on entendit un cri et l'Espagnol, frappé à travers les entrailles par la fine épée d'Yvonnet, tomba à la renverse la tête la première. Le bruit de sa chute se perdit dans un effroyable craquement ; c'était la seconde échelle, toute chargée d'hommes, qui repoussée par le bras nerveux de Heinrich, glissait le long de la muraille avec un rauque frôlement. De son côté, Frantz avait trouvé sur son chemin une poutre abandonnée et, la soulevant au-dessus de sa tête, il l'avait laissé tomber en travers sur la troisième échelle. L'échelle avait été brisée aux deux tiers de sa hauteur à peu près et la poutre, l'échelle et les hommes étaient tombés pêle-mêle dans le fossé. Restait Yvonnet qui, en frappant de son mieux, criait à tue-tête : -Alarme ! alarme ! Les deux Scharfenstein accoururent à son aide au moment où deux ou trois Espagnols avaient déjà mis le pied sur le rempart et pressaient vivement Yvonnet. Un des assaillants tomba fendu en deux par l'énorme épée de Heinrich ; l'autre roula assommé sous la masse de Frantz ; le troisième, qui s'apprêtait à frapper Yvonnet, fut saisi à la ceinture par l'un des deux géants et jeté à la volée par-dessus le rempart. En ce moment apparurent, à l'extrémité de la rue du Vieux-Mar- ché, Jean et Guillaume Peuquet attirés par les cris des trois aventuriers et portant des torches d'une main et des haches de l'autre. Dès lors la surprise était manquée et, aux cris réunis des bourgeois et des aventuriers, un double secours arriva de la tour Saint- Jean et de la Grosse Tour qui confinait au faubourg de Pontoille. Puis, en même temps et comme si toutes ces attaques eussent été combinées pour éclater ensemble, on entendit, à une demi-lieue dans la plaine, du côté de Savy, derrière la chapelle d'Épargne- maille, la détonation d'un millier d'arquebuses et l'on vit s'élever entre le ciel et la terre cette fumée rougeâtre qui plane au-dessus des vives fusillades. Les deux entreprises -celle des Espagnols pour surprendre la ville et celle de Dandelot pour la secourir -étaient éventées. Nous avons vu comment le hasard avait fait échouer celle des Espagnols ; disons comment ce même hasard avait fait échouer celle des Français. XIII Du Double Avantage Qu'Il Peut Y Avoir A Parler Le Patois Picard. Jusqu'à présent, nous avons fait tous les honneurs du siège aux assiégés ; il est temps que nous passions un peu -ne fût-ce que pour la visiter -sous la tente des assiégeants. Au moment où Coligny et ce groupe d'officiers que nous appellerions aujourd'hui l'état-major faisaient le tour des murailles afin de se rendre compte des moyens de défense de la ville, un autre groupe non moins important accomplissait son périple extérieur afin de se rendre compte des moyens d'attaque. Ce groupe se composait d'Emmanuel Philibert, du comte d'Eg- mont, du comte de Horn, du comte de Schwarzenbourg, du comte de Mansfeld et des ducs Eric et Ernest de Brunswick. Parmi les autres officiers formant un groupe à la suite du premier, chevauchait, toujours insoucieux de tout, excepté de la vie et de l'honneur de son bien-aimé Emmanuel, notre ancien ami Scianca-Ferro. Par ordre exprès d'Emmanuel, Leona était demeurée à Cambray avec le reste de la maison du duc. Le résultat de l'examen avait été que la ville, abritée derrière de mauvaises murailles, manquant d'une garnison et d'une artillerie suffisantes, ne pouvait tenir plus de cinq ou six jours ; et c'était ce que le duc Emmanuel avait mandé à Philippe II qui, lui aussi, non par ordre supérieur, mais par prudence suprême, était demeuré à Cambray. Au reste, six ou sept lieues seulement séparaient les deux villes et, si Emmanuel avait choisi pour Leona la résidence royale, c'est que la nécessité de communiquer de vive voix avec Philippe II devant amener de temps en temps à Cambray le généralissime de l'armée espagnole, celui-ci avait calculé que chacun des voyages qu'il y ferait lui serait une occasion de voir Leona. De son côté, Leona avait consenti à cette séparation, d'abord et avant toute chose parce que, dans cette vie de dévouement, d'amour et d'abnégation qu'elle avait adoptée, un désir d'Emma- nuel devenait un ordre pour elle ; ensuite parce que cette distance de six ou sept lieues, quoiqu'elle créât une absence réelle, était illusoire sous le rapport de l'éloignement puisque, au moindre sujet d'inquiétude qui lui serait donné, la jeune fille, avec cette liberté d'action que lui laissait l'ignorance où chacun -excepté Scianca- Ferro -était de son sexe, pouvait, en une heure et demie, être au camp d'Emmanuel Philibert. Au reste, depuis le commencement de la campagne, Emmanuel, quelle que fût la joie que lui donnât la reprise des hostilités -reprise à laquelle il avait, par les tentatives faites sur Metz et sur Bordeaux, au moins autant contribué que l'amiral par sa tentative sur Blois -, depuis le commencement de la campagne, disons-nous, Emmanuel Philibert semblait, moralement du moins, avoir vieilli de dix ans. Jeune capitaine de trente-et-un ans à peine, il se trouvait à la tête d'une armée chargée d'envahir la France, commandant à tous ces vieux chefs de Charles Quint et jouant sa propre fortune, à lui, derrière la fortune de l'Espagne. En effet, du résultat de la campagne entreprise allait dépendre son avenir, non seulement comme grand général, mais encore comme prince souverain ; c'était le Piémont qu'il venait reconquérir en France. Emmanuel Philibert, fût-il commandant en chef des armées espagnoles n'était toujours qu'une espèce de condottiere royal ; on n'est vraiment quelque chose dans la balance de la destinée que lorsqu'on a le droit de faire tuer des hommes pour son propre compte. Toutefois, il n'avait point à se plaindre : Philippe II, obtempérant, au moins en cela, aux recommandations que lui avait faites, en descendant du trône, son père Charles Quint, avait donné, sur l'affaire de la paix et de la guerre, plein pouvoir au duc de Savoie et avait mis sous ses ordres toute cette longue liste de princes et de capitaines que nous avons nommés en désignant topographiquement les places que chacun occupait autour de la ville. Toutes ces pensées, au milieu desquelles celle de la responsabilité qui pesait sur lui n'était pas la moindre, rendaient donc Emmanuel Philibert grave et soucieux comme un vieillard. Il avait parfaitement compris que du succès du siège de Saint- Quentin dépendait le succès de toute la campagne. Saint-Quentin pris, il ne restait entre cette ville et Paris que trente lieues à franchir et Ham, la Fère et Soissons à emporter ; seulement, il fallait enlever rapidement Saint-Quentin pour ne point donner à la France le temps de réunir une de ces armées qui lui sortent presque toujours de terre, en vertu d'on ne sait quel enchantement, et qui, comme par miracle, viennent offrir leur poitrine, muraille de chair, en remplacement des murailles de pierre que l'ennemi a détruites. Aussi on a vu avec quelle persistante rapidité Emmanuel Philibert avait pressé les travaux du siège et quelle surveillance il avait établie autour de la ville. Sa première idée avait été que le côté faible de Saint-Quentin était la porte d'Île et que ce serait de ce côté que, à la moindre imprudence faite par les assiégés, il emporterait la place. En conséquence, laissant tous les autres chefs de bataille poser leurs tentes devant la muraille de Rémicourt qui, en cas de siège régulier, était effectivement le point attaquable de la place, il avait été, comme nous l'avons déjà dit, poser la sienne du côté opposé, entre un moulin qui s'élevait au haut d'une petite colline et la Somme. De là, il surveillait la rivière, sur laquelle il avait fait jeter un pont, et tout ce vaste espace s'étendant depuis la Somme jusqu'à la vieille chaussée de Vermand, espace qui devait être rempli par le campement de l'armée anglaise aussitôt que cette armée aurait rejoint l'armée espagnole et flamande. On a vu comment la tentative faite pour enlever le faubourg d'un coup de main avait été repoussée. Alors, Emmanuel Philibert avait résolu de risquer une échellade. Cette échellade devait avoir lieu pendant la nuit du 7 au 8 août. Quel motif avait fait choisir à Emmanuel Philibert pour l'exécu- tion de son entreprise cette nuit du 7 au 8 août plutôt qu'une autre nuit ? Nous allons le dire. Dans la matinée du 6, au moment où il écoutait le rapport qui lui était fait par les différents chefs de patrouille, on lui avait amené un paysan du village de Savy qui, au reste, demandait à lui parler. Emmanuel, sachant qu'aucun renseignement ne doit être dédaigné par un commandant militaire, avait ordonné que quiconque demanderait à le voir fût à l'instant même introduit en sa présence. Le paysan n'avait donc attendu que le temps nécessaire à Emmanuel pour écouter la fin du rapport. Il apportait au général de l'armée espagnole une lettre qu'il avait trouvée dans un pourpoint militaire. Quant au pourpoint militaire, il l'avait trouvé sous le lit de sa femme. Cette lettre, c'était celle que l'amiral écrivait par duplicata au connétable. Ce pourpoint, c'était celui de Maldent. Maintenant, comment le pourpoint de Maldent se trouvait-il sous le lit de la femme d'un paysan du village de Savy ? C'est ce que nous ne pouvons nous dispenser de raconter, le destin des États tenant parfois à ces sortes de fils plus légers que ceux qui volent à travers les airs échappés au fuseau de la Vierge. Après avoir quitté Yvonnet, Maldent avait continué son chemin. Arrivé à Savy, il s'était, au détour d'une rue, trouvé en présence d'une patrouille de nuit. Fuir était impossible : il avait été vu ; fuir, c'eût été donner des soupçons ; d'ailleurs, deux ou trois cavaliers, en mettant leurs chevaux au galop, l'eussent facilement rejoint. Il se jeta dans l'embrasure d'une porte. -Qui vive ? cria une voix. Maldent connaissait les moeurs picardes ; il savait qu'il était rare que les paysans fermassent les portes de leurs maisons au verrou ; il appuya sur le loquet : le loquet céda, la porte s'ouvrit. -C'est ti toi, not' pove homme ? demanda une voix de femme. -Ah ! oui dà, c'est mi, répondit Maldent, qui parlait le patois picard dans toute sa pureté, étant de Noyon, une des capitales de la Picardie. -Oh ! dit la femme, j'crayais mi éque t'étais défuncté ! -Bon ! dit Maldent, ti va ben vir éque no ! Et, fermant la porte au verrou, il s'approcha du lit. Si rapidement que Maldent eût disparu dans la maison, un cavalier l'avait vu disparaître, mais sans pouvoir dire précisément par quelle porte il avait disparu. Or, comme cet homme pouvait être quelque espion suivant la patrouille, le cavalier, avec trois ou quatre de ses camarades, frappait déjà à la porte voisine, diligence qui prouvait à Maldent qu'il n'avait pas de temps à perdre. Mais Maldent connaissait mal les localités ; il alla se jeter à corps perdu dans une table couverte de pots et de verres. -Què qui gnia donc ? demanda la femme effrayée. -Y gnia éque j'dégriboule ! dit Maldent. -Feut-i ête si viux pour ête si bête ! murmura la femme. Malgré le peu de galanterie de l'apostrophe, l'aventurier se contenta de répondre entre ses dents quelques mots de tendresse et, tout en se déshabillant, s'approcha du lit. Il ne doutait pas que l'on ne frappât bientôt à la porte qui venait de s'ouvrir pour lui comme on frappait à la porte voisine et il tenait fort à ce qu'on ne le reconnût pas pour étranger à la maison. Or, le moyen de n'être pas reconnu pour étranger à la maison, c'était d'occuper la place du maître de la maison. L'habitude que Maldent avait prise de dépouiller les autres faisait qu'il était très-prompt à se dépouiller lui-même ; en un tour de main, ses vêtements furent à terre ; il les poussa du pied sous le lit, leva la couverture et se fourra dessous. Mais il ne suffisait point à Maldent d'être tenu par les étrangers pour le maître de la maison ; il fallait encore que l'aigre femelle qui venait de l'apostropher si impoliment sur sa maladresse ne pût pas dire qu'il ne l'était point. Maldent recommanda son âme à Dieu et, sans savoir à qui il avait affaire, il s'empressa de prouver à son hôtesse, jeune ou vieille, qu'il n'était point défuncté comme elle l'avait cru, ou plutôt ainsi qu'elle avait feint de le croire. C'était une manière de faire ses preuves, comme eût dit M. d'Hozier, qui plaisait fort à la bonne dame ; aussi fut-elle la première à se plaindre du dérangement quand, après avoir visité la maison voisine, occupée seulement par une vieille femme de soixante ans et une petite fille de neuf ou dix, les cavaliers, qui tenaient à savoir quel était l'homme qu'ils avaient entrevu et qui avait été si prompt à disparaître, vinrent frapper à celle de la maison où était véritablement entré Maldent. -Ah ! min Diu ! dit la femme, què qui gnia, Gosseu ? -Bien, dit Maldent à lui même, il paraît que je m'appelle Gosseu... C'est toujours bon à savoir. Puis, à son hôtesse : -Quà qui gnia ? Va-t-en vir toi-meume. -Mais, zernidiu ! ils vont écramouler la porte ! s'écria la femme. -Bon ! qu'ils l'écramoulent ! répondit Maldent. Et, sans s'inquiéter des soldats, l'aventurier reprit où il l'avait quittée la conversation interrompue ; de sorte que, lorsque la porte céda sous les coups de botte des cavaliers, personne -et, un instant, son hôtesse moins que personne -n'avait le droit de lui contester le titre de maître de maison. Les soldats entrèrent, jurant, sacrant, blasphémant ; mais, comme ils juraient, sacraient et blasphémaient en espagnol et que Mal dent leur répondait en picard, le dialogue devint bientôt si confus que les soldats jugèrent à propos d'allumer une chandelle afin que l'on se vît au moins, si l'on ne se comprenait pas. C'était le moment critique ; aussi, pendant qu'un soldat battait le briquet, Maldent jugea-t-il prudent de mettre, en deux mots, son hôtesse au courant de la situation. Il faut dire à l'honneur de celle-ci que son premier mouvement fut de ne point entrer dans la conspiration. -Ah ! s'écria-t-elle, vous n'êtes pas é ce pove Gosseu !... Dégaloppez-mi vitemein hors d'ici, grand r'nidiu ! -Bon ! dit Maldent, j'sus Gosseu, pisque j'sus dans son lit ! Il paraît que l'argument sembla péremptoire à l'hôtesse de Maldent car elle n'insista pas davantage, et après avoir, à la lueur de la chandelle qui venait de prendre flamme, jeté un regard sur son mari improvisé, elle murmura : -À tout péqué miséricorde ! I n'faut mi vouloir l'mort du péqueu, comme dit l'évangile d'not'Seingneu. Et elle tourna le nez du côté de la ruelle. Maldent profita de la lumière qui venait d'être faite pour jeter un regard autour de lui. Il était dans une maison de paysan aisé : table de chêne, armoire de noyer, rideaux de serge ; sur une chaise, tout préparé, s'étalait le costume complet du dimanche que, par les soins de sa ménagère le véritable Gosseu devait trouver à son retour. Les soldats, de leur côté, regardaient d'un oeil non moins rapide et non moins observateur et, comme rien au monde ne pouvait éveiller leurs soupçons à l'endroit de Maldent, ils commencèrent à parler entre eux en espagnol, mais sans menace ; ce que Maldent eût reconnu facilement, quand bien même il n'eût pas compris l'espagnol à peu près aussi clairement qu'il comprenait le picard. Il s'agissait tout simplement de le prendre pour guide, les soldats ayant peur de s'égarer dans le trajet de Savy à Dallon. Voyant qu'il ne courait pas d'autre danger que celui-là et que même ce danger qu'il courrait lui donnait toute chance de s'échap- per, Maldent prit le haut de la conversation. -Ah ça, messieurs les soldats, dit-il, n'faut pau tant laissier fertouiller vot'laingue dans vos bouques... Dites vite vos volontés. Alors le chef, qui parlait un peu plus français que les autres, comprenant à peu près l'apostrophe de Maldent, s'approcha du lit et lui fit entendre que ce qu'on désirait, c'était qu'il se levât d'abord. Mais Maldent secoua la tête. -Je n'peux mi, dit-il. -Comment, tu ne peux pas ? dit le chef. -No ! -Et pourquoi ça, no ? -Pasque, en passant par la voyette de la Bourbatrie, j'm'a laissé dégribouler deins l'carrière, éque j'n'ai la gaimbe foulée. Et Maldent fit, avec le haut de son corps et ses deux coudes, le simulacre d'un homme qui boîte. -Bon ! dit le sergent, en ce cas on te donnera un cheval. -Oh ! répondit Maldent, merchi ! Je n'sais ni monter à chevau ; à beudet, bon ! -Alors tu apprendras, dit le sergent. -No, no, no ! dit Maldent en secouant la tête de plus fort en plus fort, je ne monte mi à chevau ! -Ah ! tu ne montes mi à chevau ! dit l'Espagnol s'approchant de Maldent et levant son fouet ; nous allons voir ! -J'monte à chevau ! j'monte à chevau ! dit Maldent en se jetant en bas du lit et en sautillant sur une jambe comme si effectivement il ne pouvait pas se poser sur l'autre. -À la bonne heure ! dit l'Espagnol. Et maintenant, habillonsnous lestement. -Bon ! bon ! fit Maldent ; mais n'criez pau tant, qu'vous aller réveiller mi pov'Cath'reine, qu'est infieuvrée pasqu'il li pousse ein gross'deint... Dors, mi prov'Cath'reine ! dors ! Et Maldent, toujours sautant sur un pied, jeta le drap par-dessus la tête de Cath'reine, qui n'avait rien de mieux à faire que de simuler le sommeil. Quant à Maldent, il avait son idée en recouvrant avec le drap la tête de Catherine ; il avait guigné sur la chaise les nippes toutes flambantes neuves de maître Gosseu et il avait eu l'idée peu charitable de se les approprier, au lieu de l'habit de soudard tout dépenaillé qu'il avait précautionnellement poussé sous le lit. Il trouvait à cette situation un double avantage : c'était d'avoir des chausses et un pourpoint neufs, au lieu d'un vieux pourpoint et des vieilles chausses ; et ensuite d'être vêtu en paysan au lieu d'être vêtu en militaire, ce qui lui donnait une plus grande sécurité pour accomplir le reste de son voyage. Il commença donc à revêtir l'habit des dimanches du pauvre Gosseu avec autant de tranquillité que si la mesure en eût été prise sur lui-même et qu'il l'eût payé de sa propre bourse. On comprend du reste que Catherine s'occupait peu de regarder ce qui se passait : elle ne demandait plus qu'une chose, c'est que son faux mari s'en allât, et bien vite. De son côté, Maldent, qui craignait à chaque instant de voir apparaître sur le seuil de la porte le vrai Gosseu, se dépêchait du mieux qu'il pouvait. Il n'y avait pas jusqu'aux soldats, pressés d'arriver à Dallon, qui n'aidassent Maldent à revêtir les frusques de Gosseu. Au bout de dix minutes l'affaire fut bâclée. C'était un miracle comme les habits de Gosseu allaient bien à Maldent ! Une fois habillé, Maldent prit la chandelle sous prétexte de chercher son chapeau ; mais Maldent, en se heurtant à un tabouret, laissa échapper de ses mains la chandelle, qui s'éteignit. -Ah ! dit-il en grommelant contre lui-même, i gnia ren d'pus bête au monde qu'un paysan qui n'a pau d'esprit ! Et, comme pour sa propre satisfaction, il ajouta à demi-voix : -Ô réservé pour cha d'un soldat qui croit dé n'avoir bécup ! Après quoi, prenant un ton pleureur : -À r'vir, ma pov' Cath'reine ! dit-il ; bonsoir ! j'décarre ! Et, s'appuyant au bras d'un soldat, le faux Gosseu sortit en boîtant. À la porte, il trouva un cheval tout préparé. Ce fut une grande affaire que de mettre Maldent à cheval ; il demandait à grands cirs ein beudet ou eine bourrique ; il fallut que trois hommes le soulevassent pour qu'il arrivât à enfourcher la selle. Une fois en selle, ce fut bien pis ! Dès que le cheval menaçait de prendre le trot, Maldent jetait des cris lamentables et s'accrochait piteusement aux arçons, tirant si fort la bride en arrière que le pauvre cheval, ahuri, faisait de son côté tout ce qu'il pouvait pour se débarrasser d'un si désobligeant cavalier. Il en résulta que, au coin d'une rue, le cheval profita de ce que le sergent venait de lui sangler un vigoureux coup de fouet sur la croupe et de ce que, en même temps, Maldent lui lâchait les rênes et lui enfonçait les éperons dans le ventre, pour partir au triple galop. Maldent appelait de toutes ses forces à son secours ; mais, avant que l'on eût eu le temps d'y aller, le cheval et le cavalier avaient complètement disparu. La comédie avait été si bien jouée que ce ne fut que lorsque le bruit même des pas se fut éteint, que les Espagnols commencèrent à comprendre qu'ils étaient dupes de leur guide, lequel, comme on voit, ne les avait pas guidés longtemps. C'est ainsi que Maldent était arrivé à la Fère avec un cheval d'escadron et un habit de paysan et avait failli être emprisonné, pendu ou roué par suite de l'anomalie qui existait entre sa monture et son costume. Maintenant, il nous reste à expliquer comment la lettre de Coligny était tombée entre les mains d'Emmanuel Philibert, ce qui sera à la fois moins scabreux et plus court à raconter. Deux heures après le départ du faux Gosseu, le vrai Gosseu était rentré chez lui : il avait trouvé le village en révolution et sa femme en larmes. La pauvre Cath'reine racontait à tout le monde comment un brigand était entré chez elle, vu l'imprudence qu'elle avait eue, attendant son mari, de ne point fermer sa porte, et, le pistolet à la main, l'avait forcée de lui livrer les habits de Gosseu dont sans doute le scélérat avait besoin pour se dérober aux recherches de la justice -car l'homme capable de faire une pareille violence à une pauvre femme ne pouvait être qu'un grand criminel. Alors, si grande que fût la colère du vrai Gosseu de s'être vu si impudemment voler ses hardes neuves, il n'avait pu s'empêcher de consoler sa femme en la voyant entrer dans un si grand désespoir ; puis cette heureuse idée lui était venue qu'en fouillant dans les poches des guenilles laissées à la place de ses belles hardes neuves, peut-être trouverait-il quelque renseignement qui l'aiderait dans la recherche de son infâme voleur. En effet, il avait trouvé la lettre adressée par l'amiral à son oncle M. de Montmorency, lettre oubliée par l'aventurier dans son pourpoint, mais de l'oubli de laquelle il s'était peu préoccupé, sachant par coeur et étant prêt à redire de vive voix au connétable ce qu'elle contenait. On a vu, du reste, que l'absence de cette lettre avait failli lui être fatale. La première idée du vrai Gosseu, honnête homme au fond, avait été de porter cette lettre à son adresse ; mais il avait réfléchi que, au lieu de punir son voleur, il lui rendait service, puisqu'il faisait les commissions que celui-ci négligeait de faire ; et la haine, cette mauvaise conseillère, lui avait alors soufflé l'inspiration d'aller la porter à Emmanuel Philibert, c'est-à-dire à l'ennemi du connétable. De cette façon, le messager n'aurait point la joie de voir sa commission faite mais, tout au contraire, il serait peut-être fustigé, emprisonné, passé par les armes, dans la supposition qui viendrait au connétable qu'il avait trahi. Il faut dire que Gosseu balança quelque temps entre le premier mouvement et le second ; mais, comme s'il eût connu l'axiome que devait, trois siècles plus tard, formuler M. de Talleyrand, il lutta victorieusement contre son premier mouvement, qui était le bon, et eut la gloire de céder au second, qui était le mauvais. En conséquence, le jour venu, malgré les prières de sa femme, qui était assez bonne pour implorer son mari en faveur de l'infâme scélérat, il se mit en route en disant : -Allons, Cath'reine, n'm'engiborne pau sur l'artique de c'gueux-là... N, i, ni, chest fini. J'ai bouté deins m'tête qu'y s'rait pendu i l's'ra... Saint-Quentin, tête de kien ! Et, maitenant sa résolution, l'entêté Picard avait effectivement porté la lettre à Emmanuel Philibert qui ne s'était pas fait scrupule, bien entendu, de l'ouvrir et qui y avait vu l'itinéraire tracé par M. de Coligny au connétable pour le renfort qu'il le priait de lui envoyer. Emmanuel Philibert récompensa largement Gosseu et le renvoya chez lui en lui promettant qu'il serait bien vengé. Néanmoins, tant que dura le jour, le duc de Savoie ne fit aucune démonstration pouvant faire croire qu'il soupçonnait le projet du connétable ; mais, pensant bien que l'amiral ne s'était pas contenté de dépêcher un seul messager à son oncle et que celui-ci devait en avoir reçu deux ou trois au moins, le soir arrivé, il fit partir cinquante pionniers et couper, dans les vallées de Raulcourt et de Saint-Phal, les chemins de Savy et de Ham par de larges fossés flanqués de barricades. Puis il y embusqua les meilleurs arquebusiers espagnols. La nuit se passa sans que l'on entendît parler de rien. Emmanuel Philibert s'y attendait, supposant bien qu'il avait fallu au connétable le temps de faire ses dispositions et que la comédie, comme disait l'amiral, serait pour le lendemain. Aussi, le lendemain au soir, les arquebusiers espagnols étaientils à leur poste. Mais ce n'était pas assez que d'empêcher ce secours d'arriver jusqu'à la ville. Emmanuel Philibert avait pensé que, pour favoriser l'entrée des Français dans Saint-Quentin, toute la garnison se porterait au faubourg de Pontoille et dégarnirait les autres points ; que le rempart du Vieux-Marché particulièrement, ayant cessé depuis deux jours d'être menacé par le feu des batteries flamandes, serait encore plus dégarni que les autres, et il avait ordonné une surprise pour la même nuit. Nous avons vu comment le hasard, qui avait amené pour affaires particulières Yvonnet, suivi des deux Scharfenstein, sur le rempart du Vieux-Marché, avait fait échouer cette surprise. Mais, comme compensation, en même temps que la surprise échouait, l'embuscade réussissait et cruellement pour les pauvres assiégés à qui cette réussite de l'ennemi enlevait leur dernier espoir. Trois fois Dandelot, revenant à la charge, essaya de franchir le mur de feu qui le séparait de la ville ; trois fois il fut repoussé sans que les assiégés osassent, dans la nuit et ignorant les dispositions prises par le duc de Savoie, sortir de la ville et leur porter secours. Enfin, décimés par les balles, les trois ou quatre mille hommes que conduisait Dandelot se dispersèrent dans la plaine et, avec cinq ou six cents seulement, il rejoignit, le lendemain 8 août, le connétable, auquel il raconta son échec et qui, après l'avoir écouté en grommelant, jura que, puisque les Espagnols le forçaient à se mettre de la partie, il allait leur apprendre un tour de vieille guerre. À dater de ce moment, le connétable se décida donc à porter en personne et avec toute son armée -qui, au reste, n'était pas égale en nombre au cinquième de l'armée espagnole -un secours d'hommes et de vivres à la ville de Saint-Quentin. Ce fut, le lendemain matin, un coup terrible pour les assiégés que cette double nouvelle, et de la surprise à laquelle ils avaient échappé, et de l'échec où avait succombé le secours que leur amenait le frère de l'amiral. Ils en étaient donc réduits à leurs propres forces et l'on a vu ce qu'étaient leurs forces. Ce fut Maldent qui, après avoir reçu décharge de la bouche même de Dandelot sur la façon dont il s'était conduit, se sauva à travers terres et, à trois heures du matin, vint, par la vieille chaussée de Vermand, frapper à la porte de Pontoille. Les dernières paroles de Dandelot, paroles prononcées pour être transmises à son frère, avaient été de ne point désespérer et que, si l'amiral trouvait quelque autre moyen de ravitailler la ville, il pouvait le lui indiquer par Maldent. C'était une promesse, mais une promesse trop vague pour qu'on pût asseoir sur elle une espérance quelconque. Coligny trouva donc plus simple, tout en exposant, le lendemain, aux échevins et au maïeur la situation plus que grave dans laquelle on se trouvait, de ne pas dire un seul mot de cette promesse. Les bourgeois, comme le dit Coligny dans ses Mémoires, commencèrent par s'étonner un peu ; mais bientôt ils se réunirent et l'amiral put, secondé par eux, prendre de nouvelles mesures. Beaucoup de pauvres gens des environs, de peur du pillage - exercice dans lequel les Espagnols avaient la réputation d'exceller -, s'étaient réfugiés, comme nous l'avons dit, dans la ville, y transportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Au nombre de ceux qui étaient venus demander cette hospitalité à Saint-Quentin étaient deux seigneurs de noble maison et habitués à la guerre : les sires de Caulaincourt et d'Amerval. Coligny les appela près de lui et les invita à élever chacun une bannière sur la place de l'hôtel de ville et à y faire des enrôlements, promettant que, à chaque homme qui s'enrôlerait, il ferait payer un écu de gratification et un quartier d'avance. Les deux gentilshommes acceptèrent ; ils élevèrent chacun de son côté une bannière et, au bout de quatre ou cinq heures, ils avaient enrôlé deux cent vingt hommes qui étaient, avoue lui-même le connétable, assez bien armés et en bon équipage pour le lieu. L'amiral, le même soir, les passa en revue et leur fit remettre la gratification et le quartier promis. Puis, comme il pensait que le moment était venu de recourir aux mesures de rigueur et que le peu de vivres que renfermait la ville le forçait d'en éloigner toutes les bouches inutiles, il fit publier à son de troupe que tous les hommes ou femmes étrangers à Saint- Quentin et qui s'y étaient réfugiés venant des villages environnants eussent à se faire enrôler pour travailler aux réparations, sous peine d'être fouettés par les carrefours, la première fois qu'on les trouverait en faute, et pendus la seconde ; « si mieux n'aimaient, ajoutait la publication, se réunir, une heure avant la nuit, à la porte de Ham, laquelle leur serait ouverte pour qu'ils pussent se retirer. » Par malheur pour ces pauvres gens dont la majeure partie préférait la retraite au travail, pendant la journée on avait entendu battre les tambours, sonner les trompettes, et l'on avait aperçu, arrivant du côté de Cambray, une nouvelle troupe vêtue de bleu. C'était l'armée anglaise, forte de douze mille hommes, qui venait joindre celle du duc de Savoie et occuper les campements qui lui étaient préparés ; deux heures après, elle complétait le blocus de la ville, masquant la quatrième face et s'étendant depuis le faubourg d'Île jusqu'à Florimont. Les trois généraux qui la commandaient étaient Pembroke, Clinson et Gray. Elle traînait à sa suite vingt-cinq pièces de canon et possédait ainsi, à elle seule, une artillerie double de celle que l'amiral avait été forcé d'éparpiller sur toute la circonférence des remparts de la ville. Du haut des murailles, les habitants regardaient avec consternation cette troisième armée qui arrivait se joindre aux deux autres ; mais l'amiral passait dans la foule, disant : -Allons, braves gens de Saint-Quentin, du courage ! Vous ne pouvez point penser que je sois venu parmi vous et que j'y aie amené tant d'hommes de bien pour le plaisir de me perdre et de les perdre avec moi ?... Or, quand nous en serions réduits à nousmêmes, foi de Coligny, votre constance aidant, je tiens la garnison suffisante pour nous défendre contre nos ennemis ! Et, derrière lui, les fronts se relevaient, les yeux brillaient et les plus abattus se disaient les uns aux autres : -Eh bien donc, courage ! Il ne nous arrivera pas pis à nous qu'à M. l'amiral et, puisque M. l'amiral répond de tout, reposonsnous sur sa parole. Mais il n'en était point de même des pauvres paysans étrangers à la ville et qui, ne voulant pas courir le risque d'un travail exposé au feu de l'ennemi, s'étaient préparés à sortir de la ville : l'arrivée de l'armée anglaise venait de leur en fermer les portes et, danger pour danger, beaucoup se décidèrent à affronter celui que présentait le travail de réparation aux murailles. Les autres persistèrent à vouloir quitter la ville et furent mis hors la porte de Ham. Ils étaient plus de sept cents. Pendant vingt-quatre heures, ces malheureux demeurèrent couchés dans les fossés, n'osant s'aventurer à travers l'armée anglaise ou espagnole ; mais la faim les y força et, le soir du second jour, ils s'avancèrent, deux à deux, la tête basse, les mains jointes, vers les lignes ennemies. Ce fut un terrible spectacle pour ceux de la ville, que de voir ces malheureux entourés comme un troupeau par les soldats espagnols ou anglais, poussés dans le camp à grands coups de manches de pique et demandant inutilement miséricorde. Tout le monde pleurait autour de l'amiral. « Mais, dit celui-ci, ce fut autant de décharge, car il me fallait les nourrir ou les laisser mourir de faim. » Le soir, Coligny tint conseil avec les bonnes gens de Saint- Quentin. Il s'agissait, maintenant que la ville était complètement bloquée, de trouver un passage par où le connétable pût essayer une nouvelle tentative de secours. On s'arrêta au passage de la Somme à travers les marais de Gros-Nard. Ces marais étaient très-dangereux à cause de leurs tourbières et de leurs puisards ; mais des chasseurs habitués à ces marais que l'on jugeait impraticables déclarèrent que, si l'on voulait leur donner une cinquantaine d'hommes chargés de fascines, ils tenteraient, cette même nuit, d'établir un passage d'une dizaine de pieds de largeur faisant chaussée au milieu du marais et s'avançant jusqu'à la Somme. Quant à la rive gauche, il ne fallait pas s'en inquiéter : elle était praticable. L'amiral adjoignit Maldent aux travailleurs ; il lui donna une lettre pour son oncle ; dans cette lettre, il traçait au connétable un plan des localités, lui indiquant à ne pas s'y tromper le point où devait avoir lieu l'embarquement ; seulement, il lui recommandait de se munir de bateaux plats, attendu qu'il ne possédait, lui, que quatre nacelles en état de servir et que la plus grande de ces quatre nacelles contenait à peine quatre hommes. Si la chaussée était faite pendant la nuit, Maldent devait traverser la Somme à la nage et se rendre près du connétable. S'il y avait réponse urgente, il la rapporterait de la même façon. À deux heures du matin, chasseurs et travailleurs rentrèrent, disant qu'un chemin était tracé sur lequel pouvaient hardiment passer six hommes de front. Le travail s'était fait sans dérangement aucun, les ingénieurs qui avaient sondé ces marais pour le duc de Savoie lui ayant rapporté que ce serait folie à un corps de troupes quelconque de s'y hasarder. Maldent avait passé la rivière à la nage et s'était, à travers plaines, dirigé sur la Fère. Tout allait donc, de ce côté, aussi bien que possible, et c'était une espérance faible, il est vrai, mais qu'il fallait laisser grandir dans la foi du Seigneur. Au point du jour, l'amiral était sur la plate-forme de la Collégiale. C'était le 9 au matin. De ce point élevé, il dominait le triple camp ennemi et voyait tous les travaux des assiégeants. Depuis vingt-quatre heures que Coligny n'était point monté à son observatoire, les Espagnols avaient diablement avancé leur besogne et l'on voyait, aux grands amas de terre fraîche qui s'éle- vaient du côté de Rémicourt, que leurs pionniers étaient au travail. L'amiral envoya chercher aussitôt un excellent mineur anglais nommé Lauxfort et lui demanda ce qu'il pensait des travaux qu'exécutaient les ennemis ; celui-ci fut d'avis que c'était le commencement d'une mine ; mais il rassura l'amiral en lui disant que, par bonne fortune, il avait déjà, depuis deux ou trois jours, commencé de contreminer si à propos, qu'il se chargeait d'avoir raison de ce travail qui inquiétait l'amiral. Mais, en même temps que ces mines, les Espagnols accomplissaient un autre travail qui n'était pas moins inquiétant : ils creusaient des tranchées, et ces tranchées -lentement, il est vrai, mais sans qu'on pût s'opposer à leur progrès -s'approchaient de la ville. Ces tranchées étaient au nombre de trois ; toutes trois, elles menaçaient le rempart de Rémicourt vers lequel elles s'avançaient en zigzag : une en face de la tour à l'Eau, la seconde en face de la porte de Rémicourt, la troisième en face de la tour Rouge. L'amiral ne pouvait s'opposer efficacement à ces tranchées ; il lui eût fallu assez d'hommes pour faire des sorties et les détruire ; assez d'arquebusiers pour soutenir ces sorties et protéger la retraite ; or, nous l'avons vu, il avait, avec les nouvelles recrues, six ou sept cents hommes à peine et, en réunissant toutes les armes, il n'était arrivé à se procurer qu'une quarantaine d'arquebuses ; de sorte que, comme il le dit lui-même, il n'avait aucun moyen de donner empêchement à ces travaux, ce dont il était fort marry ! Tout ce que pouvait faire l'amiral était donc de réparer, tant bien que mal, au fur et à mesure que les Espagnols détruisaient. Mais bientôt ces réparations elles-mêmes devinrent impossibles. Dans la journée du 9, on entendit tonner une nouvelle batterie, et cette batterie, élevée sur la plate-forme de l'abbaye Saint-Quentin- en-Île et prenant en écharpe le rempart de Rémicourt depuis la tour à l'Eau jusqu'à la tour Rouge, ne permettait plus guère les réparations, car aucun travailleur n'osait s'y hasarder. Cependant, comme ces réparations devenaient d'autant plus urgentes que les ravages de l'artillerie ennemie étaient plus considérables, l'amiral commença par employer le bâton ; mais, voyant que ce moyen, si efficace en d'autres circonstances, était insuffisant dans celle-ci, on dressa un rôle de pionniers auxquels on promit un écu par jour et une bonne nourriture. Cette double friandise, comme dit l'ami- ral, décida une centaine de travailleurs à s'engager. De son côté, Maldent était arrivé sain et sauf à la Fère et, aussitôt que le connétable avait su la détresse où se trouvait son neveu et les travaux qui, exécutés à travers les marais, lui donnaient la facilité de le secourir, il avait résolu de visiter lui-même les lieux sans retard. En conséquence, une heure après l'arrivée de Maldent à la Fère, il partit à la tête de deux mille chevaux et de quatre mille hommes d'infanterie, et marcha jusqu'à Essigny-le-Grand où il s'arrêta. Là, après avoir rangé son armée en bataille, il envoya en avant trois officiers chargés d'étudier la position des Espagnols et la distance qui séparait leurs avant-postes de la ville et de la rivière ; puis, derrière eux, lui-même, avec ses capitaines les plus expérimentés, il s'avança le plus près possible des marais de la Somme, c'est-à-dire jusqu'au village de Gruoïs. Les trois officiers envoyés en reconnaissance purent, eux, atteindre la Biette en dépassant un poste d'arquebusiers espagnols ; puis, ayant reconnu les marais de Gauchy et sondé les abords de la Somme, ils revinrent près du connétable, confirmant tout ce que Maldent avait dit. À l'instant même, celui-ci reçut du connétable une lettre annonçant à Coligny qu'il n'avait plus à s'occuper de rien, que de bien tenir un jour ou deux, et que les secours demandés lui arrive raient d'un moment à l'autre. L'amiral était donc invité à faire bonne garde afin que, à quelque heure du jour que ce secours arrivât, on ne le fît point attendre hors des murailles. En conséquence et comme, dans tous les cas, ce secours devait arriver du côté de Tourival, l'amiral doubla les postes de ce côté et fit porter bon nombre d'échelles sous les hangars du magasin à poudre pour que les arrivants pussent à la fois entrer par la poterne Sainte-Catherine et monter par-dessus la muraille. Le connétable rejoignit son armée à Essigny-le-Grand à peu près vers le même moment où Maldent rentrait dans la ville. La résolution du connétable était de secourir Saint-Quentin ouvertement et en plein jour. L'obscurité et la ruse avaient si mal secondé l'entreprise une première fois, qu'il en appelait à ces deux grands auxiliaires du courage, la lumière du soleil et la force ouverte. Le connétable retourna donc à la Fère, y rassembla son infanterie, sa cavalerie, son artillerie, quinze pièces de canon, et fit tenir l'ordre au maréchal de Saint-André, qui se trouvait à Ham, de le venir joindre le 10 août, de bonne heure, sur le chemin de la Fère à Saint-Quentin. Après avoir remis son message à Coligny, Maldent s'en revint tout droit à la tente des aventuriers. Il trouva chacun à son poste ; tous les visages étaient riants. Les affaires d'amour d'Yvonnet allaient à merveille. Fracasso avait abandonné l'infinitif du verbe perdre pour son participe passé, ce qui lui faisait perdu, rime à laquelle il avait trouvé immédiatement pendu. Les deux Scharfenstein s'étaient créé une petite industrie qui ne laissait pas que de leur rapporter un assez joli bénéfice : ils faisaient à eux deux des sorties nocturnes, s'embusquant sur les passages qui communiquaient d'un camp à l'autre, et, avec un grand fléau de leur invention pouvant atteindre à la distance de douze pieds, ils attendaient les passants, qui recevaient sur la nu que un coup asséné soit par Frantz, soit par Heinrich, et tombaient, bien entendu, sans dire ouf. Or, comme les Espagnols et les Flamands venaient de toucher leur solde arriérée et une gratification d'entrée en campagne, les deux géants tiraient à eux l'homme mort ou évanoui et le dépouillaient ; s'il était mort, le passant ne se réveillait pas ; s'il n'était qu'évanoui, il se réveillait ficelé comme un saucisson et un bâillon dans la bouche, ayant à ses côtés trois ou quatre compagnons ficelés et bâillonnés comme lui. Puis, lorsqu'il était l'heure de s'aller coucher, les deux Scharfenstein chargeaient sur leurs épaules leurs trois ou quatre prisonniers et, si pauvres que fussent les rançons, nos Allemands, qui étaient des gens d'ordre, les alignaient à l'avoir de la société. Procope continuait d'exercer son industrie de notaire marron et de procureur in partibus ; il ne pouvait suffire aux testaments : aussi avait-il doublé son prix et n'en faisait-il plus qu'à six livres. Lactance déménageait peu à peu la cave des jacobins, qui était réputée comme la meilleure qu'il y eût dans les environs, et la faisait passer sous la tente des aventuriers. Pilletrousse revenait avec des bourses qu'il prétendait avoir rencontrées dans des pas de cheval et des manteaux qu'il soutenait avoir découverts sur des bornes. Les affaires d'argent comme les affaires d'amour allaient donc à merveille ; l'or affluait de tous les côtés et, quoique ce fût en petits ruisseaux, promettait de faire une si grosse rivière, que, pour si peu que la guerre durât encore un ou deux ans, chacun de nos aventuriers pourrait se retirer avec une fortune honnête et suivre en paix et avec considération le penchant naturel qui l'entraînait, celui-ci vers l'amour, celui-là vers la poésie. Le sourire était sur toutes les lèvres, disons-nous, excepté pourtant sur celles du pauvre Malemort. Malemort geignait lamentablement ; jamais il n'avait fait entendre gémissements pareils. Ce n'était point qu'il allât plus mal, au contraire ; mais Malemort, selon le précepte de Socrate : ÃíþÈ é óåáõôïí ! (connais-toi toi-même !), avait fait une étude, non pas psychologique, mais anatomique de lui-même ; il se connaissait à fond. Il sentait venir une affaire décisive et, si promptes que fussent ses chairs à se recoudre, il voyait clairement qu'il lui serait impossible d'y jouer son rôle et d'y attraper quelque nouvelle estafilade. Maldent, en annonçant confidentiellement la prochaine arrivée du connétable, vint mettre le comble au désespoir de son compagnon. C'était l'heure du souper ; les aventuriers se mirent à table. Grâce aux mille ressources de leur imagination, cette table était certainement mieux garnie que celle de l'amiral. Le vin surtout, fourni, comme nous l'avons dit, par frère Lactance, y était à la fois abondant et délicieux. Aussi épuisa-t-on toutes les santés. On but d'abord au bon retour de Maldent ; au sonnet de Fracasso, qui était venu à bien ; à la santé de Malemort, puis à celle du roi, puis à celle de M. l'amiral, puis à celle de Mlle Gudule ; puis enfin -et, disons-le, ce fut un souvenir de Maldent -à celle de la pauvre Catherine Gosseu. Il n'y avait que les deux Scharfenstein qui, n'ayant pas une grande facilité d'élocution, avaient bu, et même beaucoup plus à eux deux que les sept autres, mais qui n'avaient pas encore porté de santé. Enfin Heinrich se leva, son verre plein à la main, la bouche souriante sous son épaisse moustache, l'oeil pétillant sous son large sourcil. -Gombagnons, dit-il, che brobose ein zanté. -Silence, messieurs ! crièrent les aventuriers, Heinrich propose une santé ! -Et moi auzi, dit Frantz. -Et Frantz aussi ! crièrent les aventuriers. -Foui ! -Laquelle, Frantz ? Parle d'abord : la parole est au plus jeu ne. -Celle que brobosera mon ongle. -Ah ! bravo, crièrent les aventuriers ; neveu respectueux comme toujours !... Voyons, Heinrich, ta santé ! -Che brobose la zanté te ce fertueux cheune homme gui est fenu nous ovrir cinq zents égus d'or bour la bédide avaire en guesdion, fous safez... Et il fit le signe un peu vulgaire d'un homme qui tue un lapin. -Ah ! oui, dit Yvonnet, le bâtard de Waldeck... Bon ! nous ne l'avons pas revu ; il ne nous a pas laissé d'arrhes, et ne nous a pas dit pour quel jour nous lui appartenions. -N'imborde ! dit Heinrich, il a encaché za barole, et un Allemand n'a gue za barole : il fientra, il tonnera tes arrhes et il nous vixera un chour. -Merci, de répondre de moi, Heinrich ! dit une voix à la porte de la tente. Les aventuriers se retournèrent. -Messieurs, dit le bâtard de Waldeck en s'avançant, voici les cent écus d'or que je vous ai promis comme arrhes, et vous m'ap- partenez corps et âme pour demain toute la journée, ou plutôt pour aujourd'hui, car il est une heure du matin. Alors il jeta cent écus d'or sur la table et, prenant le verre que, à son grand regret, Maldent avait laissé plein : -Ça, messieurs, dit-il, faisons honneur à la proposition du brave Heinrich... Buvons à la réuzide de la bédide avaire ! Et les aventuriers burent joyeusement à la réussite de cette petite affaire, qui n'était rien autre chose que la mort d'Emmanuel Philibert. XIV La Bataille De La Saint-Laurent. Revenons au connétable. Le même jour -car, ainsi que l'avait fait judicieusement observer le bâtard de Waldeck, la première heure de la journée du 10 août 1557 venait de sonner au moment où il portait son toast -, le même jour, vers sept heures du matin, les troupes du maréchal de Saint-André, venant de Ham sous la conduite du comte de Larochefoucauld, firent leur jonction avec celles du connétable. Les deux armées, ou plutôt les deux fractions d'armée, ainsi réunies, formaient, pour nous servir des termes militaires, un effectif de neuf cents gendarmes, de mille chevau-légers et arquebusiers à cheval, de quinze compagnies françaises et de vingt-deux compagnies allemandes d'infanterie ; total : neuf à dix mille hommes (1). (1) Onze mille hommes selon Rabutin ; huit mille selon Mergey qui assistait à la bataille et qui y fut pris. C'était à la tête de cette faible troupe que le connétable venait attaquer une armée que la jonction du corps anglais avait portée à près de soixante mille hommes ! Aussi, la veille, au conseil, lorsqu'il avait fait part de sa volonté de marcher avec dix mille hommes au secours d'une ville assiégée par soixante mille, le maréchal de Saint-André lui avait-il fait observer le danger d'une pareille entreprise et ce qu'il avait à craindre d'une ennemi aussi actif que le duc de Savoie pendant une retraite de six lieues à travers des plaines qui n'offraient aucun abri. Mais, avec son aménité ordinaire, le connétable avait répondu : -Corbieu ! monsieur, vous pouvez vous en reposer sur moi de ce qu'il convient de faire pour le bien de l'État... Il y a longtemps que j'ai appris quand et comment il faut donner ou éviter une bataille ! soyez donc tranquille sur l'événement. Le connétable était parti pendant la nuit. Il espérait être au moulin de Gauchy à quatre heures du matin ; il n'y arriva qu'à dix, sa marche ayant été retardée par les bagages et le canon. Au reste, le duc de Savoie était, de son côté, si mal servi de ses espions, qu'il fut surpris par l'armée française apparaissant tout à coup sur les hauteurs de Gauchy. Le connétable eut même le temps de lui enlever deux compagnies formant six cents hommes et qui occupaient des postes avancés. Arrivée là, l'armée française se trouvait en vue de l'armée espagnol ; mais la Somme et les marais de la Biette s'étendaient entre les deux armées, qui n'avaient d'autre moyen de se joindre qu'une chaussée située au bas du camp espagnol et sur laquelle quatre hommes au plus pouvaient passer de front. Après tout ce que nous avons déjà dit à propos du siège, deux mots suffiront pour faire connaître la position du connétable et rendre palpables les fautes qu'il commit dans cette fatale journée. Toute l'armée espagnole, flamande et anglaise occupait la rive droite de la Somme. Les quatorze enseignes de Julian Romeron et de Carondelet, plus les deux compagnies que commença par surprendre le connétable, occupaient seules, les quatorze enseignes le faubourg d'Île, et les deux compagnies le moulin de Gauchy placés, faubourg et moulin, sur la rive gauche de la Somme. Or, une fois arrivé au moulin de Gauchy, une fois les deux compagnies prises, il y avait une manoeuvre bien simple à exécuter : c'était de bloquer dans le faubourg les quatorze enseignes des deux capitaines espagnols, de mettre six pièces en batterie en face de la chaussée, seul passage praticable pour l'armée ennemie, de faire filer tranquillement autant d'hommes qu'il était nécessaire sur Saint-Quentin, et de se retirer, la ville ravitaillée, en sacrifiant deux des six pièces de canon et une centaine d'hommes qui eussent continué de tirer sur la chaussée et qui suffisaient à garder ce pas sage. Le connétable enleva les deux compagnies, bloqua les quatorze enseignes dans le faubourg d'Île et, négligeant complètement la chaussée, il ordonna de mettre à la Somme quatorze bateaux qu'il avait apportés avec lui sur l'avis des assiégés qu'ils ne possédaient que trois ou quatre petites barques. Mais alors, on s'aperçut que, au lieu d'avoir été placées à la tête de la colonne, les charrettes traînant les bateaux avaient été placées à la queue. On perdit deux heures à les amener, une heure à les pousser jus- qu'au bord de la Somme ; puis, quand les barques furent descendues, les soldats s'y jetèrent avec tant d'empressement que, se trouvant surchargées, elles s'engravèrent dans le limon de l'étang de la Biette. Pendant ce temps-là, un des archers faits prisonniers le matin au moulin de Gauchy indiquait au connétable la tente du duc de Savoie. Le connétable dressa aussitôt une batterie ayant pour but de battre cette tente. Au bout de dix minutes, la batterie fit feu et l'on put voir, au mouvement qui s'opérait autour de la tente, que les boulets n'a- vaient pas été perdus. Cependant les barques, que l'on était enfin parvenu à mettre à l'eau, commencèrent à remonter la Somme en faisant, à l'aide de matières résineuses, une grande fumée ; ce qui était le signal convenu entre le connétable et Coligny. Au premier cri qui avait signalé l'apparition du connétable, Coligny était accouru sur la courtine de Tourival, d'où il dominait tout le pays jusqu'au moulin de Gauchy. Il vit donc de loin les barques qui s'avançaient chargées d'hommes ; il ordonna aussitôt une sortie par la poterne Sainte-Catherine, sortie destinée à soutenir le débarquement, en même temps qu'il faisait descendre et appuyer aux murailles des échelles afin de donner toute facilité aux hommes, si nombreux qu'ils fussent, d'entrer dans la ville. Il venait de prendre ces dispositions, suivant des yeux la fumée des bateaux qui s'approchaient de plus en plus, lorsque Procope l'aborda et, invoquant le contrat passé entre l'amiral et les aventuriers, demanda congé pour le jour, l'intention des aventuriers étant de tenter une entreprise particulière. C'était la lettre même du traité. L'amiral n'avait donc, non seulement aucune raison, mais encore aucun droit, de s'opposer à cette fantaisie. Toute licence fut donnée à Procope et à ses compagnons. Ils suivirent en conséquence les hommes commandés pour la sortie et se trouvèrent hors de la ville. Le bâtard de Waldeck, armé de toutes pièces et la visière de son casque baissée, était à leur tête. Le cheval d'Yvonnet, les deux chevaux de Maldent et un quatrième cheval fourni par le bâtard de Waldeck formaient la cavalerie. Cette cavalerie se composait d'Yvonnet, de Maldent, de Procope et de Lactance. Pilletrousse, Fracasso et les deux Scharfenstein formaient l'in- fanterie. Cependant, pour accomplir la route, si la route était longue, Pilletrousse et Fracosso devaient monter en croupe d'Yvonnet et de Lactance. Il n'y avait pas à s'occuper des deux Scharfenstein, qui n'étaient jamais fatigués et qui suivaient facilement le galop d'un cheval. Le pauvre Malemort, comme on voit, manquait seul à l'expédi- tion ; mais il ne pouvait encore se tenir ni à pied ni à cheval, et on l'avait laissé pour garder la tente. Les aventuriers se dirigèrent donc vers le pont où les barques devaient aborder. Bientôt, en effet, elles prirent terre ; mais la même précipitation et le même désordre qui avaient présidé à leur départ présidaient à leur arrivée : sans vouloir rien entendre des paroles ni des signes de ceux que l'amiral avait envoyés là pour surveiller le débarquement et leur indiquer le chemin à suivre sur la chaussée improvisée au milieu des marais, les soldats sautèrent à terre, commençant par s'envaser jusqu'à la ceinture ; puis, troublés de cet accident, au milieu d'un tumulte effroyable qui empêchait d'entendre aucune recommandation, ils se poussèrent les uns à droite, les autres à gauche, ceux-ci s'enfonçant dans la boue ou dans la tourbe, ceuxlà s'égarant du côté du camp ennemi. Seuls, Dandelot et quatre cents hommes à p eu près suivirent la ligne tracée par les fascines et atteignirent la terre ferme. Du haut du rempart, Coligny, désespéré, voyait diminuer et se perdre ce secours si longtemps attendu, appelant inutilement ces hommes qui se débattaient par centaines dans les fondrières où leur entêtement les avait jetés et où ils disparaissaient peu à peu sans qu'on pût leur porter secours. Cependant, Dandelot, après avoir rallié quelques-uns de ses hommes égarés ou en péril, arriva à la poterne avec une troupe de cinq cents soldats et de quinze ou seize capitaines -auxquels il faut joindre quelques gentilshommes venus là pour leur plaisir, comme dit Coligny. Ces gentilshommes étaient le vicomte de Mont-Notre-Dame, le sieur de la Curée, le sieur de Matas et le sieur de Saint-Rémy ; un commissaire d'artillerie et trois canonniers les suivaient. Après la vue de son frère, qui arrivait tout trempé des eaux de la Somme, Coligny avoue que la vue de ces trois canonniers fut celle qui lui fit le plus de plaisir, n'ayant d'autres artilleurs que des artilleurs bourgeois, lesquels étaient bien loin, sinon pour le courage, au moins pour l'expérience et la dextérité, de répondre aux besoins d'une ville assiégée, et assiégée surtout d'une si formidable façon ! Le bâtard de Waldeck attendit tranquillement avec les aventuriers que les soldats fussent débarqués, perdus ou envasés, et alors il prit une de leurs barques et, suivi de ses huit hommes, il des cendit la rivière et alla aborder dans un petit bois d'aulnes qui s'étendait comme un rideau d'argent à l'un des bouts de l'étang de la Biette. Arrivé là, il leur distribua à chacun une écharpe espagnole et ne leur demanda rien autre chose que de se tenir cois, couverts et prêts à obéir au premier ordre. Son plan était facile à comprendre. Dès la veille, il avait su le projet du connétable de venir en personne et avec son armée ravitailler Saint-Quentin. Connaissant le duc de Savoie, il avait bien pensé que, à la vue de l'armée française, Emmanuel Philibert ne resterait pas derrière ses lignes mais, au contraire, qu'il sortirait et engagerait quelque bataille sur la rive gauche de la Somme. En conséquence, il était venu s'embusquer dans les marais de la Biette, aux environs desquels, à son avis, la bataille devait se livrer, et avait distribué aux aventuriers des écharpes rouges et jaunes, afin que, à cette époque où les uniformes n'existaient pas encore, pris pour des coureurs espagnols, ils pussent sans inspirer de défiance à Emmanuel Philibert s'appro- cher de lui et l'entourer. Une fois Emmanuel Philibert entouré, on sait ce que le bâtard de Waldeck voulait faire de lui. Nous allons voir s'il s'était trompé dans ses prévisions. Emmanuel Philibert venait de quitter la table lorsqu'on accourut lui annoncer la présence de l'armée française de l'autre côté de la Somme ; sa tente était placée sur une éminence, de sorte qu'il n'eut qu'à sortir et à se tourner du côté de la Fère pour voir toute l'ar- mée française en bataille sur les hauteurs de la Biette ; puis, en baissant les yeux, il vit au-dessous de lui, mais hors de portée d'ar- quebuse, l'embarquement de Dandelot et de ses hommes ; en même temps, un de ces sifflements auxquels les militaires ne se trompent pas se fit entendre au-dessus de sa tête, suivi de deux ou trois autres, et un boulet, en venant s'enterrer à ses pieds, le couvrit de sable et de cailloux. Emmanuel Philibert fit un pas en avant afin de gagner un point d'où il pût suivre de l'oeil tout le cours de la Somme ; mais, au moment où il marchait, pour ainsi dire, au devant du feu, il sentit qu'une main vigoureuse le saisissait par le bras et le tirait en arrière. C'était Scianca-Ferro. En ce moment, un boulet passait à travers la tente et la trouait de part en part. Rester plus longtemps sur ce point devenu visiblement la cible de l'artillerie du connétable, c'était s'exposer à une mort certaine. Emmanuel Philibert, tout en donnant l'ordre qu'on lui apportât ses armes et qu'on sellât son cheval, gagna une petite chapelle, monta sur la plate-forme du clocher et, de là, put voir que l'armée française ne s'étendait pas plus loin que Saint-Lazare et que le village n'était même gardé que par un corps peu considérable de cavalerie. Ces observations faites, il descendit, s'arma rapidement sous le porche même de la petite chapelle, appela à lui les comtes de Horn et d'Egmont, envoya un messager au duc de Brunswick et au comte de Mansfeld pour leur ordonner de faire reconnaître les Français, et surtout de s'assurer si la chaussée de Rouvroy n'était pas menacée par quelque batterie ouverte ou masquée, leur donnant rendez-vous au quartier du feld-maréchal Binincourt. Un quart d'heure après, il était lui-même au rendez-vous. Il avait fait la moitié du tour de la ville en passant par Florimont et le chemin appelé aujourd'hui la ruelle d'Enfer, qui allait aboutir à la ligne de circonvallation, prenant à Saint-Pierre-au-Canal et finissant au faubourg Saint-Jean. Les coureurs du duc de Brunswick et du comte de Mansfeld étaient déjà revenus : la chaussé de Rouvroy était parfaitement libre et l'extrême pointe de l'armée française n'atteignait pas la Neuville. Emmanuel Philibert ordonna aussitôt à deux mille hommes de monter à cheval, se mit à la tête de cette troupe de cavaliers, tra versa le premier la chaussée de Rouvroy, fit passer ses deux mille cavaliers derrière lui et les rangea ensuite en bataille pour qu'ils protégeassent à leur tour le passage de l'infanterie. Puis, au fur et à mesure que débouchaient ses troupes, il les faisait filer sur le Mesnil par Harly, les dérobant, au moyen de ce circuit, à la vue de l'armée française. Plus de quinze mille hommes étaient déjà passés, que le connétable s'amusait encore à tirer sur la tente vide d'Emmanuel Philibert. Tout à coup, le duc de Nevers, envoyé par le connétable avec les compagnies de gendarmes et avec les compagnies Curton et d'Au- bigné pour éclairer la plaine de Neuville, découvrit, en arrivant sur une hauteur, toutes les dispositions prises par l'armée espagnole. Une immense colonne ennemie, protégée par les deux mille chevaux du duc de Savoie, s'avançait de l'autre côté d'Harly et se développait, sombre et épaisse, derrière le Mesnil-Saint-Laurent, enfermant déjà l'armée du connétable dans un demi-cercle. Le duc de Nevers, si faible que fût la troupe qu'il commandait, eut un instant l'idée d'envoyer dire au connétable qu'il allait se faire tuer là avec ses hommes et pour donner à l'armée française le temps de battre en retraite ; mais le connétable lui avait défendu sur sa tête d'en venir à un engagement : c'eût été désobéir à ses ordres et il savait combien le connétable était absolu en matière de discipline militaire. Il n'osa prendre sur lui la responsabilité d'un pareil acte, se replia sur un corps de cavalerie légère commandé par le prince de Condé, qui était en bataille au moulin de Gratte- Panse sur le chemin du Mesnil, et, mettant son cheval au galop, courut en personne prévenir le connétable de ce qui arrivait. Le connétable appela aussitôt auprès de lui M. de Saint-André, le comte de la Rochefoucauld, le duc d'Enghien et les principaux de son armée, et leur exposa que, content d'avoir introduit dans Saint-Quentin les secours que son neveu réclamait, il jugeait bon de battre en retraite le plus dignement, mais le plus promptement possible. Il invitait donc chaque chef de corps à reprendre son rang, à étayer ses hommes et à se retirer du même pas avec lui en évitant tout engagement auquel on ne serait pas forcé. Mais le connétable, qui recommandait si bien aux autres la précaution stratégique, n'eut pas même celle d'embusquer une centaine d'arquebusiers dans chacun des moulins à vent situés à côté d'Urvilliers, d'Essigny le Grand et de ce qu'on appelle aujourd'hui la Manufacture, pour rompre le front de l'ennemi et l'occuper par leur feu. Ce fut l'infanterie française qui prit la tête de la retraite ; elle s'avança d'un pas rapide, mais cependant en bon ordre, vers les bois de Jussy qui seuls pouvaient lui offrir un couvert contre les charges de la cavalerie. Mais il était déjà trop tard : il y avait encore pour trois quarts d'heure de chemin quand apparurent, à cinq cents pas de l'armée française, les escadrons et les bataillons de l'armée espagnole formant autour d'elle un vaste cercle. On était en présence. Le connétable fit halte, mit ses canons en batterie et attendit. La supériorité numérique de la cavalerie ennemie ne lui laissait aucun espoir d'atteindre le bois. Alors, Emmanuel Philibert divise son armée en trois grands corps, donne au comte d'Egmont le commandement de l'aile droite, aux ducs Ernest et Eric de Brunswick celui de l'aile gauche, leur explique son plan, leur tend la main, reçoit d'eux leur parole de ne rien entreprendre sans ses ordres et prend le commandement du centre. Entre l'armée française et l'armée espagnole, se trouvait cette masse de vivandiers, de valets sans maître, de goujats, comme on les appelait alors, toute cette misérable multitude enfin qui s'at- tachait comme une vermine aux armées du temps. Emmanuel Philibert fit tirer quelques volées de canon sur toute cette canaille. L'effet fut celui qu'il en attendait : la terreur se mit parmi eux ; un millier d'hommes et de femmes vint se jeter en poussant de grands cris dans les rangs des soldats du connétable. On essaya de les repousser, mais la terreur est parfois plus puissante que le courage. En se dressant sur ses étriers, Emmanuel Philibert vit le désordre que cette irruption jetait dans les rangs français. Alors, se tournant vers Scianca-Ferro : -Que le comte d'Egmont tombe sur l'arrière-garde française avec toute sa cavalerie flamande... il est temps ! dit-il. Scianca-Ferro partit comme l'éclair. Puis, au duc Ernest, resté près de lui : -Duc, dit Emmanuel, pendant que d'Egmont charge l'arrière- garde avec sa cavalerie flamande, prenez, vous et votre frère, chacun deux mille arquebusiers à cheval et attaquez la tête de la colonne... Le centre me regarde. Le duc Ernest s'éloigna au galop. Emmanuel Philibert suivit des yeux ses deux messagers et, voyant chacun d'eux arrivé à sa destination, voyant commencer le mouvement à la suite des ordres transmis, il tira son épée et, la levant en l'air : -Sonnez, trompettes ! dit-il ; c'est l'heure !... Le duc de Nevers, qui commandait l'extrême gauche de l'armée française, était chargé de soutenir l'attaque du comte d'Egmont. Pris en flanc par la cavalerie flamande au moment où il traversait la vallée de Grugies, il se retourna et fit face à l'ennemi avec ses compagnies de gendarmes ; mais deux catastrophes vinrent gêner sa défense : un flot de ces vivandiers qui avait roulé tout le long du centre de l'armée, repoussé de rang en rang, apparut au haut des collines et descendit comme une avalanche, se ruant dans les jambes des chevaux, tandis que, en même temps, une compagnie de chevau-légers anglais à la solde de la France tourna bride et alla se joindre à la cavalerie flamande, avec laquelle elle revint immédiatement charger les gendarmes du duc de Nevers, et cela d'une si furieuse façon, qu'elle poursuivit jusque dans la vallée de l'Oise un gros de notre cavalerie qui s'y était jeté. Pendant ce temps et comme, malgré les efforts surhumains du duc de Nevers, qui fit des prodiges dans cette journée, le désordre commençait à se mettre dans l'aile gauche, les ducs Eric et Ernest de Brunswick, accomplissant l'ordre donné à l'un et transmis à l'autre, attaquaient la tête de la colonne française à sa sortie d'Es- signy le Grand et au moment où elle apparaissait sur la chaussée de Gibercourt. Mais cette tête de colonne, n'ayant point contre elle l'irruption des vivandiers et la trahison des chevau-légers anglais, tint ferme, continua sa marche, repoussant les charges des arquebusiers à cheval, et donna le temps au connétable et au gros de l'armée, lequel s'était allongé dans son passage à travers Essigny le Grand, de se remettre en bataille au milieu de cette vaste plaine qui s'étend entre Essigny le Grand, Montescourt-Lizeroles et Gibercourt. Là, sentant qu'il ne pouvait aller plus loin, le connétable s'arrêta une seconde fois, comme le sanglier forcé qui se décide à tenir aux chiens, et, tout en disant ses patenôtres, il reforma son armée en carrés et replaça ses canons en batterie. C'était la seconde halte ; on était complètement entouré : il fallait vaincre ou mourir. Le vieux soldat ne craignait point de mourir ; il espéra donc de vaincre. En effet, la vieille infanterie française sur laquelle avait compté le connétable se montrait digne de sa réputation, soutenant le choc de toute l'armée ennemie, tandis que, à sa seule approche, les Allemands à notre solde mettaient bas leurs piques et levaient les mains pour demander quartier. De son côté, le duc d'Enghien, jeune et plein d'ardeur, courait au secours du duc de Nevers avec sa cavalerie légère ; il le trouva renversé pour la seconde fois de son cheval, se remettant en selle malgré un premier coup de pistolet qui lui entamait la cuisse - nous disons du premier coup, parce que, vers la fin de la journée, il devait en recevoir un autre. Cependant le connétable tenait ferme. Son infanterie repoussant avec une incroyable intrépidité les charges de la cavalerie flamande, Emmanuel Philibert fit approcher du canon pour démolir ces remparts vivants. Dix pièces tonnèrent à la fois et commencèrent à faire brèche dans l'armée. Alors le duc de Savoie se mit lui-même à la tête d'un escadron de cavalerie et chargea comme un simple capitaine. Le choc fut profond et décisif ; le connétable, entouré de tous les côtés, se défendit avec le courage du désespoir, disant, selon son habitude, son Pater et donnant, à chaque phrase de ce Pater, un coup d'épée qui renversait un homme. Emmanuel Philibert le vit de loin, le reconnut et piqua à lui, criant : -Prenez-le vif ! c'est le connétable ! Il était temps : Montmorency venait de recevoir un coup de pique qui lui avait fait sous le bras gauche une blessure par laquelle s'en allaient son sang et ses forces. Le baron de Batembourg et Scianca-Ferro, qui avaient entendu le cri d'Emmanuel, se précipitèrent en avant, firent au connétable un rempart de leur corps et le tirèrent de la mêlée, lui criant de se rendre, toute résistance étant inutile. Mais le connétable, en signe qu'il se rendait, ne voulut donner que son poignard. Au duc de Savoie seul il voulait, disait-il, remettre son épée. C'est que cette épée fleurdelisée était celle de connétable de France ! Emmanuel Philibert s'avança vivement et, se faisant reconnaître, reçut l'épée de la main même de Montmorency. La journée était gagnée pour le duc de Savoie mais elle n'était pas finie ; jusqu'à la nuit, on continua de se battre ; beaucoup ne voulurent pas se rendre qui se firent tuer. De ce nombre étaient Jean de Bourbon duc d'Enghien -qui, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, eut le corps traversé d'une balle en essayant de délivrer le connétable -, François de Latour vicomte de Turenne et huit cents gentilshommes qui demeurèrent couchés sur le champ de bataille. Les principaux prisonniers, outre le connétable, furent le duc de Montpensier, le duc de Longueville, le maréchal de Saint-André, le Rhingrave, le baron de Curton, le comte de Villiers, bâtard de Savoie, le frère du duc de Mantoue, le seigneur de Montberon, fils du connétable, le comte de la Rochefoucauld, le duc de Bouillon, le comte de la Rocheguyon, le seigneur de Lansac, le seigneur d'Estrées, le seigneur de la Roche du Maine ; enfin, les seigneurs de Chaudenier, de Poudormy, de Bassé, d'Aubigné de Rochefort, de Brian et de la Chapelle. Le duc de Nevers, le prince de Condé, le comte de Sancerre et le fils aîné du connétable se retirèrent à la Fère. Le sieur de Bordillon les y rejoignit, ramenant les deux seuls pièces de canon qui échappèrent à cette grande défaite où la France, sur une armée de onze mille hommes, eut six mille tués, trois mille prisonniers, et perdit trois cents chariots de guerre, soixante drapeaux, cinquante cornettes, tous les bagages, les tentes et les vivres ! Il ne restait pas dix mille hommes pour fermer à l'armée ennemie le chemin de la capitale. Emmanuel Philibert donna l'ordre de reprendre le chemin du camp. La nuit était venue et, sans doute rêvant, non point à ce qu'il avait fait, mais à ce qu'il lui restait à faire, Emmanuel Philibert, accompagné de quelques officiers seulement, suivait la chaussée qui conduit d'Essigny à Saint-Lazare, lorsque huit ou dix hommes, moitié à cheval, moitié à pied, sortirent du moulin de Gauchy et se glissèrent peu à peu au milieu des gentilshommes de son escorte. Pendant quelque temps on continua de cheminer en silence ; mais tout à coup, au moment où l'on passait près d'un petit bois dont l'ombre projetée redoublait les ténèbres, le cheval du duc de Savoie poussa un hennissement douloureux, fit un écart et s'abattit. Alors on entendit un bruit pareil à celui du froissement du fer contre le fer ; puis, dans l'ombre, ce cri d'autant plus terrible qu'il était poussé à voix basse : -Sus ! sus ! au duc Emmanuel ! Mais aussi, à peine ces mots étaient-ils prononcés, à peine avaiton pu deviner que cette chute du cheval n'était point naturelle et que son cavalier courait un danger quelconque, qu'un homme, renversant tout devant lui, frappant amis et ennemis avec sa masse d'armes, se précipita au milieu de cette sombre et presque invisible tragédie en criant : -Tiens ferme, frère Emmanuel ! me voici ! Emmanuel n'avait pas besoin de l'encouragement de Scianca- Ferro ; il avait tenu ferme en effet, car, tout renversé qu'il était, il avait saisi un de ses agresseurs et, l'enveloppant de son bras, il l'avait couché sur lui et s'en était fait un bouclier. De son côté, le cheval avait un des jarrets de derrière coupé ; mais, comme s'il eût senti la nécessité de défendre son maître, des trois jambes qui lui restaient il lançait de vigoureuses ruades et, d'une de ces ruades, il avait renversé un des spectres inconnus qui s'étaient tout à coup dressés autour du vainqueur de la journée. Pendant ce temps, et frappant toujours, Scianca-Ferro criait : -Au secours du duc, messieurs, au secours du duc ! C'était inutile. Tous les gentilshommes de l'escorte avaient tiré l'épée et chacun s'était rué, frappant au hasard dans cette mêlée terrible où l'on n'entendait d'autre cri que celui de : « Tue ! tue ! » et dans laquelle on ne savait ni qui l'on tuait, ni qui tuait. Enfin on entendit le galop d'une vingtaine de cavaliers et, à la réverbération de la flamme contre les arbres, on reconnut qu'ils portaient des torches. À cette vue et à ce bruit, deux hommes à cheval se tirèrent de la mêlée et s'enfuirent à travers champs sans que l'on songeât à les poursuivre. Deux hommes à pied se jetèrent dans les bois où ils disparurent sans que l'on cherchât à les y joindre. Toute résistance avait cessé. Au bout de quelques secondes, vingt torches éclairaient ce nouveau champ de bataille. Le premier soin de Scianca-Ferro fut de s'occuper du duc. Le duc, s'il était blessé, n'avait reçu que quelques blessures légères : l'homme qu'il avait maintenu entre ses bras l'avait protégé et avait reçu une partie des coups qu'Emmanuel eût dû recevoir. Aussi paraissait-il complètement évanoui. Cela tenait à ce que Scianca-Ferro, pour s'assurer de lui, lui avait asséné un coup de sa masse sur le derrière de la tête. Quant aux trois autres hommes qui étaient étendus à terre et qui semblaient morts ou bien malades, personne ne les connaissait. Celui que le duc avait pris à bras le corps et avait renversé sur lui portait un casque avec visière et cette visière était baissée. On délaça les oreillettes, on enleva le casque et l'on vit apparaître le visage pâle d'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Ses cheveux roux et sa barbe rousse étaient couverts du sang qui à la fois s'échappait et de sa bouche et de son nez, ainsi que d'une contusion qu'il avait reçue au derrière de la tête. Malgré sa pâleur, malgré le sang qui le couvrait, sans doute Emmanuel Philibert et Scianca-Ferro reconnurent tous deux en même temps le blessé, car ils échangèrent un coup d'oeil. -Ah ! ah ! murmura Scianca-Ferro, c'est donc toi, serpent ! Puis, se retournant vers le duc : -Vois donc, Emmanuel, lui dit-il, il n'est qu'évanoui... Si je l'achevais ? Mais Emmanuel leva la main en signe de commandement et de silence et, tirant lui-même le jeune homme évanoui des mains de Scianca-Ferro, il le traîna de l'autre côté du fossé qui bordait la route, l'adossa contre un arbre et posa son casque près de lui. Puis, remontant à cheval : -Messieurs, dit-il, c'est à Dieu seul de juger ce qui s'est passé entre moi et ce jeune homme et vous voyez que Dieu est pour moi ! Alors, entendant grommeler Scianca-Ferro et le voyant regarder du côté du blessé en secouant la tête : -Frère, dit-il, je t'en prie... C'est bien assez du père ! Puis aux autres : -Messieurs, dit-il, je désire que la bataille que nous avons livrée aujourd'hui 10 août et qui est si glorieuse pour les armes espagnoles et flamandes s'appelle la bataille de la Saint-Laurent, en mémoire du jour où elle a été donnée. Et l'on rentra au camp, discourant sur la bataille, mais sans dire un seul mot de l'échauffourée qui était venue à sa suite. XV Comment L'Amiral Eut Des Nouvelles De La Bataille. Dieu venait de se déclarer encore une fois contre la France, ou plutôt -si nous sondons les mystères de la Providence plus profondément que ne le font les historiens ordinaires -Dieu venait, par Pavie et par Saint-Quentin, de préparer la besogne de Richelieu comme, par Poitiers, Crécy et Azincourt, il avait préparé la besogne de Louis XI. Puis aussi, peut-être voulait-il donner le grand exemple d'un royaume perdu par la noblesse, sauvé par le peuple. Quoiqu'il en soit, le coup fut terrible et entra cruellement au coeur de la France, en même temps qu'il réjouit fort notre grand ennemi Philippe II. La bataille avait eu lieu le 10. Ce ne fut que le 12, que le roi d'Espagne fut assez rassuré contre la résurrection de toute cette noblesse couchée dans les plaines de Gibercourt pour venir rejoindre Emmanuel Philibert au camp. Le duc de Savoie, qui avait cédé à l'armée anglaise tout ce terrain onduleux compris entre la Somme et la Chapelle d'Épargne- maille, était revenu dresser sa tente en face du rempart de Rémicourt, point sur lequel il était décidé à continuer les travaux du siège, si, contre toute attente, à la nouvelle de la bataille perdue - et perdue dans de si effroyables conditions ! -Saint-Quentin ne se rendait pas. Ce second campement, placé sur un petit monticule -entre la rivière et les tentes du comte de Mégue -, était le plus rapproché des remparts et s'élevait à deux tiers de portée de canon à peine de la ville. Philippe II, après avoir pris à Cambrai une escorte de mille hommes, après avoir prévenu Emmanuel Philibert de son arrivée, afin que celui-ci doublât ou triplât son escorte, s'il le jugeait né cessaire, par des troupes envoyées du camps, Philippe II arriva devant Saint-Quentin le 12 à onze heures du matin. Aux limites du camp, Emmanuel Philibert l'attendait. Là, il aida le roi d'Espagne à descendre de cheval et, comme Emmanuel, selon l'étiquette établie même de prince à roi, voulait lui baiser les mains : -Non, mon cousin, non, dit Philippe ; c'est à moi de baiser les vôtres qui viennent de me procurer une victoire si grande, si glorieuse, et qui nous coûte si peu de sang ! En effet, au dire des chroniqueurs qui ont raconté cette curieuse bataille, les Espagnols n'y avaient perdu que soixante-cinq hommes et les Flamands que quinze. Quant à l'armée anglaise, elle n'avait pas même eu besoin de s'y mêler et, de son campement, elle avait regardé s'accomplir notre défaite. Nous l'avons dit, cette défaite avait été épouvantable : les cadavres couvraient toute la plaine située entre Essigny, Montescourt- Lizeroles et Gibercourt. C'était un si pitoyable spectacle, qu'une digne chrétienne ne put le voir sans en être touchée. Catherine de Laillier, mère du sieur Louis Varlet, seigneur de Gibercourt, maïeur de Saint-Quentin, consacra et fit bénir un champ nommé le vieux Moustier, dans lequel elle fit creuser d'immenses fosses et où elle fit apporter et enterrer tous ces cadavres. Depuis lors, ce champ du vieux Moustier changea son nom en celui de Cimetière le Piteux (1). (1) Charles Gomart, Siège et bataille de Saint-Quentin. Pendant que cette digne dame accomplissait l'oeuvre pieuse, Emmanuel Philibert comptait ses prisonniers ; nous avons dit combien ils étaient considérables. Le roi Philippe II les passa en revue ; puis on rentra dans la tente du duc Emmanuel, tandis que l'on plantait tout le long de la tranchée les enseignes françaises prises pendant la bataille et qu'en signe de joie on tirait le canon dans les deux camps, espagnols et anglais. Philippe II, au seuil de la tente du duc de Savoie, assistait à toutes ces réjouissances. Il appela Emmanuel qui causait avec le connétable et le comte de la Rochefoucault. -Mon cousin, lui dit-il, sans doute avez-vous encore une autre intention que celle de vous réjouir en faisant tout ce bruit ? Et, comme en ce moment on arborait l'étendard royal d'Espagne sur la tente où était Philippe II : -Oui sire, répondit Emmanuel, je compte que l'ennemi, ne voyant plus aucune chance d'être secouru, se rendra sans même nous forcer à en venir à un assaut, ce qui nous permettrait de marcher immédiatement sur Paris et d'y arriver en même temps que la nouvelle de la défaite de la Saint-Laurent ; et, quant à cet étendard que nous élevons, c'est pour apprendre à M. de Coligny et à M. Dandelot son frère que Votre Majesté est au camp et lui donner plus grand désir de se rendre, espérant mieux obtenir de votre clémence royale que de tout autre. Mais, comme le duc de Savoie achevait ces paroles, répondant à toutes ces décharges joyeuses d'artillerie qui enveloppaient la ville d'un nuage de fumée, un seul éclair brilla, une seule détonation se fit entendre sur les remparts et un boulet passa en sifflant trois pieds au-dessus de la tête de Philippe II. Philippe II pâlit affreusement. -Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il. -Sire, dit en riant le connétable, c'est un parlementaire que vous envoie mon neveu. Philippe n'en demanda pas davantage : à l'instant même il donna l'ordre qu'une tente lui fût dressée hors de la portée du canon français et, arrivé à cette tente, il fit voeu, se voyant en sûreté, de bâtir en l'honneur de Saint-Laurent, pour le remercier de la protection évidente qu'il avait donnée aux Espagnols dans la journée du 10, le plus beau monastère qui ait été bâti. Ce voeu eut pour résultat l'édification du palais de l'Escurial, cette sombre et magnifique construction toute selon le génie de son auteur, présentant dans son ensemble la forme d'un gril, instrument du martyre de Saint-Laurent ; gigantesque bâtisse où trois cents ouvriers travaillèrent vingt-deux ans, où l'on dépensa trentetrois millions de livres, qui, à cette époque, valaient cent millions de nos jours, où la lumière pénètre par onze mille fenêtres, où l'on entre et où l'on circule par quatorze mille portes dont les clefs seules pèsent cinq cents quintaux (1)! (1) On connaît la réponse d'un gentilhomme gascon auquel on montrait le monastère dans tous ses détails et auquel on demandait ce qu'il pensait de ce monument. -Je pense, dit-il, qu'il faut que Sa Majesté Philippe II ait eu une fière peur pour faire un pareil voeu ! Pendant que Philippe II se faisait dresser une tente hors de la portée des boulets français, voyons ce qui se passait dans la ville, laquelle n'était pas encore disposée à se rendre, au moins à en croire le parlementaire de M. de Coligny. L'amiral avait entendu gronder le canon toute la journée dans la direction de Gibercourt, mais il ignorait l'issue de la bataille. Aussi, en se couchant, avait-il dit que quiconque viendrait du dehors pouvant lui donner des nouvelles fût immédiatement amené devant lui. Vers une heure du matin, on le réveilla ; trois hommes venaient de se présenter à la poterne Sainte-Catherine et ils disaient pouvoir fournir des détails sur la journée. L'amiral les fit entrer aussitôt ; c'étaient Yvonnet et les deux Scharfenstein. Les deux Scharfenstein ne pouvaient pas dire grand'chose : on sait que la facilité d'élocution n'était point leur mérite principal ; mais il n'en était pas ainsi d'Yvonnet. Le jeune aventurier annonça tout ce qu'il pouvait savoir. C'est que la bataille avait été perdue et qu'il y avait eu grand nombre de tués et de prisonniers ; il ignorait les noms : seulement, il croyait avoir entendu dire par des Espagnols que le connétable était blessé et pris. Au reste, on aurait probablement des nouvelles plus complètes par Procope et Maldent, qui devaient avoir échappé. L'amiral demanda à Yvonnet à quel propos, lui et ses compagnons, avaient été, faisant partie de la garnison, se mêler à la bataille ; ce à quoi Yvonnet répondit qu'il croyait que c'était un droit qui leur avait été réservé par Procope dans le traité qu'il avait fait avec l'amiral. Non seulement le droit avait été réservé, mais encore l'amiral avait été prévenu, c'était donc par pur intérêt pour les aventuriers qu'il faisait cette question. D'ailleurs, il n'y avait point de doute sur la part qu'ils avaient prise à l'action. Yvonnet portait en écharpe son bras gauche, traversé d'un coup de poignard. Heinrich Scharfenstein avait le visage coupé en deux d'un coup de sabre et Frantz boitait tout bas, ayant reçu un coup de pied de cheval qui eût brisé la jambe d'un éléphant ou d'un rhinocéros, et qui lui avait fait une grave contusion. L'amiral recommanda aux trois aventuriers de garder le secret ; il voulait que la ville apprît le plus tard possible la défaite du connétable. Clopin clopant, Yvonnet et les deux Scharfenstein rentrèrent sous leur tente, où ils trouvèrent Malemort en proie à un affreux cauchemar : il rêvait que l'on se battait, qu'il voyait la bataille, et qu'embourbé jusqu'à la ceinture dans un marais, il ne pouvait s'en dégager pour y prendre part. Ce n'était pas tout à fait un rêve, comme on sait ; aussi, quand ses trois compagnons l'eurent réveillé, ses gémissements, au lieu de diminuer, redoublèrent. Il se fit donner tous les détails de l'em- buscade qui avait si mal tourné et, à chaque détail qui eût fait désirer à un autre d'être à cent lieues d'une pareille mêlée, il répétait tristement : -Et je n'étais pas là !... Le soir, à cinq heures, Maldent reparut à son tour. Il était resté évanoui sur le champ de bataille ; on l'avait cru mort ; il était revenu à lui et, grâce à sa connaissance du patois picard, il s'était tiré d'affaire. Conduit chez l'amiral, il n'avait rien pu lui dire de plus que ce qu'avait dit Yvonnet, attendu qu'il était demeuré caché une partie de la journée dans les roseaux de l'étang de la Biette. Pendant la nuit suivante arriva Pilletrousse. Pilletrousse était un de ceux qui s'étaient jetés dans le bois et que personne n'avait eu l'idée de poursuivre. Pilletrousse possédait la langue espagnole presque aussi bien que Maldent possédait le patois picard. Grâce à son écharpe jaune et rouge et à son pur parler castillon, au point du jour, Pilletrousse s'était joint à une bande espagnole chargée par Emmanuel Philibert de chercher, au milieu des morts, M. le duc de Nevers, lequel s'était si fort et tant de fois exposé, que l'on ne pouvait croire qu'il eût survécu à cette terrible journée. Pilletrousse et le détachement espagnol avaient donc erré toute la journée sur le champ de bataille, tournant et retournant les morts dans la triste espérance de retrouver parmi eux le duc de Nevers. Il va sans dire qu'on ne tournait et retournait point les morts sans fouiller dans leurs poches ; de sorte que Pilletrousse avait non seulement accompli son oeuvre pie, mais encore fait une bonne affaire : il revenait sans une contusion et les goussets pleins. Selon les ordres donnés, il avait été conduit chez l'amiral, auquel il avait fourni les détails les plus circonstanciés sur les morts et sur les vivants, tenant tous ces détails de ses compagnons de recherche. Ce fut donc par Pilletrousse que M. de Coligny apprit la mort du duc d'Enghien et celle de M. le vicomte de Turenne, et la prise du connétable, de Gabriel de Montmorency, son fils, du comte de la Rochefoucault et de tous ces nobles gentilshommes que nous avons nommés. M. l'amiral lui avait, plus qu'à tout autre, recommandé la discrétion et l'avait renvoyé en lui annonçant que quatre de ses compagnons étaient revenus. Vers le point du jour, on vint prévenir les pères jacobins que deux paysans de Gruoïs rapportaient un de leurs frères mort. Le cadavre était cloué dans une bière sur laquelle était étendu le cilice de fer que le digne homme portait autrefois sur la peau. Cinq ou six fois dans le trajet, les Espagnols avaient arrêté les porteurs ; mais, à chaque fois, ceux-ci leur avaient fait comprendre par gestes quelle pieuse mission ils remplissaient en rapportant au couvent des jacobins le corps d'un pauvre moine mort dans l'exer- cice de ses fonctions religieuses, et toujours les Espagnols les avaient laissés passer en faisant le signe de la croix. L'amiral avait ordonné de lui conduire les vivants et non les morts ; le cadavre fut donc transporté directement au couvent des jacobins où on le déposa au milieu de la chapelle. Et, comme les dignes frères entouraient la bière, s'informant avec anxiété du nom de celui qu'elle contenait, on entendit une voix qui sortait du cercueil et qui disait : -C'est moi, mes très-chers frères, moi votre indigne capitaine, le frère Lactance !... Ouvrez-moi vite car j'étouffe ! Les frères ne se le firent point répéter à deux fois ; chez quelques-uns la terreur fut grande, mais d'autres plus braves comprirent que c'était quelque savante ruse de guerre qu'avait dû employer, pour rentrer dans la ville, leur honoré capitaine frère Lactance, et ils ouvrirent promptement le cercueil. Ils ne se trompaient point : frère Lactance se leva, alla s'age- nouiller devant l'autel, y dit ses actions de grâces et revint raconter qu'après une expédition malheureuse dont il faisait partie, ayant trouvé asile chez de braves paysans, et ceux-ci craignant quelque perquisition espagnole, Dieu lui avait inspiré l'idée de se faire clouer dans une bière et rapporter dans la ville comme s'il était mort. Le stratagème avait été d'autant plus facile que c'était justement chez un menuisier qu'il avait trouvé refuge. On a vu que le stratagème avait parfaitement réussi. Les bons pères, joyeux de revoir leur digne capitaine, ne marchandèrent pas sur le prix du cercueil et le prix du port : ils donnèrent un écu pour la bière et deux écus pour les porteurs, lesquels demandèrent à frère Lactance de les choisir, préférablement à tous autres, lorsque l'envie lui prendrait de se faire ensevelir de nouveau. Ce fut par frère Lactance, qui n'avait reçu aucune recommandation de l'amiral, que le bruit de la défaite du connétable commença de se répandre dans le couvent et, du couvent, transpira dans la ville. Vers onze heures du matin, on annonça maître Procope à l'ami- ral, qui se tenait sur le rempart près de la tour à l'Eau. Maître Procope arrivait le dernier, mais ce n'était pas la faute du digne procureur. Il avait fait de son mieux et arrivait avec une lettre du connétable. Comment maître Procope avait-il une lettre de M. le connétable ? Nous allons le dire. Maître Procope s'était tout simplement présenté au camp espagnol comme un pauvre diable de reître ayant, près de M. le connétable, la fonction de fourbisseur de ses armes. Il demandait à être réuni à son maître ; la demande était si peu ambitieuse qu'elle lui fut accordée. On indiqua à maître Procope le logis qui avait été assigné à M. le connétable et maître Procope s'y rendit. D'un coup d'oeil, il fit comprendre au connétable qu'il avait quelque chose à lui dire. Le connétable répondit par un autre coup d'oeil et, jurant, sacrant, maugréant, finit par renvoyer tous ceux qui étaient là. Puis, quand il fut en tête-à-tête avec Procope : -Allons, drôle ! lui dit-il, j'ai compris que tu avais à me parler : dégoise-moi vite ton compliment, et sois clair, ou je te livre comme espion au duc de Savoie, qui te fera pendre. Alors Procope avait raconté au connétable toute une histoire à sa plus grande louange. M. l'amiral, qui avait toute confiance en lui, l'avait expédié à son oncle afin d'avoir de ses nouvelles et Procope avait pris, pour arriver jusqu'à M. le connétable, le prétexte que nous avons dit. M. le connétable pouvait donc le charger d'une réponse écrite ou verbale pour son neveu, il trouverait moyen de rentrer dans la ville ; le soin l'en regardait. M. de Montmorency n'avait d'autre réponse à faire à son neveu que de lui recommander de tenir le plus longtemps possible. -Donnez-moi cette recommandation par écrit, dit Procope. -Mais, brigand ! dit le connétable, si l'on te prend avec une pareille recommandation, sais-tu ce qui arrivera ? -Je serai pendu, répondit tranquillement Procope ; mais soyez tranquille, je ne me laisserai pas prendre. Réfléchissant que c'était l'affaire de Procope d'être pendu ou non pendu, et qu'il ne pouvait trouver un meilleur moyen de donner de ses nouvelles à Coligny, le connétable écrivit la lettre que Procope eut la précaution de cacher entre l'envers et la doublure de son pourpoint. Puis, en fourbissant avec acharnement le casque, la cuirasse, les brassards et les cuissards de l'armure du connétable, qui ne s'était jamais vue si brillante que depuis qu'elle était aux mains de Procope, celui-ci attendit une occasion favorable à son retour dans la ville. Le 12 au matin, une occasion se présenta. Philippe II arriva au camp, ainsi que nous l'avons dit, ce qui produisit un si grand mouvement, que nul ne songea à faire attention à un aussi petit personnage que l'était le fourbisseur de M. le connétable. Le fourbisseur de M. le connétable parvint donc à se sauver, secondé dans sa fuite par la fumée des canons que l'on tirait en signe de réjouissance ; et il était tranquillement venu frapper à la porte de Rémicourt, qui lui avait été ouverte. L'amiral, nous l'avons dit, était sur le rempart près de la tour à l'Eau, situation d'où l'on dominait tout le camp espagnol. Il était accouru là au grand bruit et à la grande fête qui se faisait dans le camp, bruit et fête dont il ignorait la cause. Procope le mit au courant de la situation, lui donna la lettre du connétable et lui désigna la tente d'Emmanuel Philibert. Puis il ajouta que cette tente avait été préparée pour recevoir le roi Philippe II ; assertion sur laquelle l'amiral ne dut garder aucun doute lorsqu'il vit cette tente se pavoiser de l'étendard royal espagnol. Il y a plus : Procope, qui avait une vue excellente, une vue de procureur, prétendit que cet homme vête de noir qu'il apercevait au seuil de la tente était le roi Philippe II. Ce fut alors que Coligny eut l'idée de répondre à tout ce bruit et à toute cette fumée par un seul coup de canon. Procope demanda à pointer la pièce. Coligny pensa qu'il ne pouvait refuser une si petite satisfaction à l'homme qui venait de lui apporter une lettre de son oncle. Procope pointa la pièce de son mieux et, si le boulet passa à trois pieds au-dessus de la tête de Philippe, ce fut bien certainement la faute du coup d'oeil de l'aventurier, et non celle de sa volonté. Quoiqu'il en soit, le connétable, comme on l'a vu, y avait reconnu la réponse de Coligny, lequel, convaincu que Procope avait fait tout ce qu'il pouvait, donna l'ordre qu'on lui comptât dix écus pour sa peine. Procope rejoignit vers une heure ses compagnons, ou plutôt une partie de ses compagnons, c'est-à-dire Yvonnet, les deux Scharfenstein, Maldent, Pilletrousse, Lactance et Malemort. Quant au poète Fracasso, on l'attendit vainement, il ne reparut pas. Des paysans interrogés par Procope prétendirent avoir vu un cadavre pendu à un arbre, juste à l'endroit où avait eu lieu l'échauffourée du 10 au soir ; et Procope pensa judicieusement que ce cadavre ne pouvait être que celui de Fracasso. Pauvre Fracasso ! sa rime lui avait porté malheur ! XVI L'Assaut. Du moment où la victoire de la Saint-Laurent et l'arrivée de Philippe II devant Saint-Quentin n'amenaient pas la reddition de cette ville ; du moment où, au lieu de se rendre, Coligny, sans respect de la majesté royale, forçait Philippe II à battre en retraite en faisant siffler un impertinent boulet à ses oreilles augustes, il devenait évident que la ville était décidée à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Il fut donc résolu qu'on la presserait sans relâche. Il y avait dix jours que le siège avait commencé : c'était bien du temps perdu déjà devant de si pauvres murailles. Il fallait en finir le plus tôt possible avec l'opiniâtreté de ces impudents bourgeois qui osaient tenir encore, lorsqu'ils avaient perdu l'espoir d'être secourus, et qu'ils n'avaient plus pour perspective qu'une ville emportée d'assaut et tous les malheurs qui suivent d'ordinaire un pareil événement. Quelque précaution qu'eût prise Coligny pour cacher aux Saint- Quentinois la défaite du connétable, la nouvelle s'en répandit dans la ville ; mais, chose étrange ! et l'amiral l'avoue lui-même, elle eut plus d'influence sur les gens de guerre que sur les bourgeois. Au reste, la grande difficulté qui commença de se présenter à l'amiral et celle qui, comme on l'a vu, l'avait gêné dès le commencement, fut de trouver des ouvriers pour réparer le ravage du canon. Ce ravage portait particulièrement sur le rempart de Rémicourt et, depuis l'arrivée de l'armée anglaise, qui avait envoyé à Carondelet et à Julian Romeron une douzaine de pièces d'artillerie, le rempart n'était plus tenable. En effet, une première batterie avait été établie, comme nous l'avons déjà dit, sur la plate-forme de l'abbaye de Saint-Quentin-en-Isle, et une seconde à deux étages sur les hauteurs du faubourg. Ces deux batteries labouraient, dans toute sa longueur, le rempart de Rémicourt, depuis la porte d'Isle jusqu'à la tour Rouge. De sorte que les travailleurs, découverts des pieds à la tête et exposés à ce double feu des batteries anglaises et espagnoles, n'osaient plus aborder le rempart, qui menaçait de s'écrouler un beau matin d'un bout à l'autre. Ce fut Dandelot qui obvia à cet inconvénient. Il eut cette idée de faire transporter sur le rempart toutes les vieilles barques que l'on put se procurer le long de la Somme et d'en faire des traverses. Un soir, à la nuit tombante, le travail commença. Frantz et Heinrich, coiffés chacun d'un bateau comme d'un chapeau immense, entreprirent cette rude besogne. À mesure qu'un bateau était placé en travers sur le rempart, des pionniers l'emplis- saient de terre. On déposa de cette façon, pendant une nuit, sur le rempart cinq bateaux qui furent emplis de terre et qui offrirent un abri aux travailleurs. Alors les soldats reparurent sur le boulevard et les travailleurs reprirent leur besogne. Pendant ce temps, deux nouveaux chemins couverts avaient été entrepris par les assiégeants. Le premier dans la direction de la tour à l'Eau ; le second vis-à-vis le moulin de la courtine de Rémicourt. L'amiral fit dépaver les rues, fit porter les pavés dans les tours, et, du haut des tours, fit, pour inquiéter les pionniers espagnols, jeter ces pavés dans les tranchés ; mais les gabions qui masquaient les mineurs les garantissaient en grande partie de l'action de ces projectiles et leur permettaient de continuer l'oeuvre de destruction. Philippe II, pour exciter les canonniers espagnols à établir leurs batteries, venait parfois les visiter pendant leurs travaux ; mais, un jour qu'il assistait à l'établissement d'une de ces batteries, l'amiral le reconnut et, appelant ses plus habiles arquebusiers, il leur indiqua le point de mire royal. À l'instant une grêle de balles siffla autour du roi qui, à tout hasard et de peur d'accident, avait amené son confesseur avec lui pour avoir toujours sous la main une absolution in extremis. Au bruit des balles, Philippe II se tourna vers le moine. -Mon père, demanda-t-il, que dites-vous de cette musique ? -Je la trouve très-désagréable, sire, répondit le moine en secouant la tête. -C'est aussi mon avis, dit Philippe II. Je ne comprends vraiment point comment mon père l'empereur Charles Quint y pouvait trouver tant de plaisir... Allons-nous en. Et le roi d'Espagne et son confesseur s'en allèrent, en effet, pour ne plus revenir. Cependant, l'achèvement de ces travaux ne demanda pas moins de neuf jours ; c'était déjà neuf jours de gagnés pour le roi de France qui, sans doute, ne perdait pas le temps que lui gagnait l'amiral et les braves gens de sa ville de Saint-Quentin. Enfin, le 21, on démasqua les batteries et, le 22, on commença à les faire jouer. Seulement alors, les Saint-Quentinois purent juger du danger qui les menaçait. Pendant ces neuf jours, Philippe II avait fait venir de Cambrai toute l'artillerie qu'il avait pu en distraire ; de sorte que tout l'es- pace compris depuis la tour à l'Eau jusqu'à la tour Saint-Jean ne formait plus qu'une immense batterie de cinquante pièces de canon battant une ligne de murailles d'environ mille mètres. D'un autre côté, les batteries flamandes de la ruelle d'Enfer avaient repris leur feu, battant la courtine du vieux Marché et celle du corps-de-garde Dameuse. Tandis que les batteries anglaises, séparées en deux parties, aidaient, d'un côté les batteries espagnoles de Carondelet et de Julian Romeron, et de l'autre, sous les ordres de lord Pembrock, lançaient des hauteurs de Saint-Prix leurs boulets dans le faubourg de Pontoille et contre la tour Sainte-Catherine. Saint-Quentin était complètement enveloppé d'un cercle de feu. Par malheur, les vieux murs qui faisaient face à Rémicourt, c'est-à-dire le point attaqué avec le plus d'acharnement, n'avaient qu'un parement en grès et ne pouvaient offrir qu'une bien faible résistance. À chaque nouvelle salve d'artillerie, la muraille entière tremblait et l'on croyait voir s'écrouler sur toute sa longueur le revêtement qui se détachait du rempart comme la croûte d'un gigantesque pâté. À partir de ce moment, ce fut tout autour de la ville comme l'éruption d'un immense volcan. Saint-Quentin semblait la salamandre antique enfermée dans une ceinture de flammes. Chaque boulet enlevait une pierre de la muraille ou ébranlait une maison. Les quartiers d'Isle et de Rémicourt ne présentaient que l'aspect d'une vaste ruine. On chercha d'abord à étayer et à soutenir les maisons. Mais, à peine l'une d'elles était-elle étayée, que la maison voisine, en s'écroulant, entraîna la maison et les étais avec elle. Les habitants de ces deux quartiers désolés se retiraient au fur et à mesure que s'écroulaient leurs demeures et fuyaient vers le quartier Saint-Thomas, qui était de tous les moins exposé au feu ; et tel est l'amour de la propriété, qu'ils ne quittaient les murs croulants qu'au moment où ils les voyaient tout près de tomber, et que quelques-uns mirent tant de lenteur à les abandonner qu'ils furent ensevelis sous les décombres. Et cependant, du sein de cette désolation, du milieu de ces débris, pas une voix ne s'éleva pour parler de se rendre. Chacun était convaincu de la sainteté de sa mission et semblait se dire : « Nous y succomberons, villes, maisons, remparts, citoyens, soldats ; mais en succombant, nous sauverons la France ! » Cet orage de feu, cet ouragan de fer dura du 22 au 26 août. Le 26 août, le rempart n'offrait plus l'aspect que d'une grande découpure de pierre dans laquelle onze brèches toutes praticables avaient été creusées par le canon flamand, anglais et espagnol. Tout à coup, vers deux heures de l'après-midi, d'un commun ac cord, les batteries ennemies se turent ; un silence de mort succéda aux effroyables détonations qui ne cessaient de se faire entendre depuis quatre-vingt-seize heures, et l'on vit les assiégeants s'ap- procher en foule par des chemins ouverts. On crut que le moment de l'assaut était arrivé. Justement, un boulet venait de mettre le feu à des chaumières situées près du couvent des jacobins et l'on commençait à l'étein- dre, lorsque tout à coup le cri : « Aux murailles ! » retentit par la ville. Coligny accourut ; il invita les habitants à laisser brûler les maisons et à venir défendre les remparts. Les habitants, sans murmurer, abandonnèrent les pompes et les seaux et, prenant les piques et les arquebuses, s'élancèrent aux murailles. Les femmes et les enfants restèrent pour voir brûler leurs demeures. C'était une fausse alerte : l'assaut ne devait pas encore avoir lieu ce jour-là ; les assiégeants s'approchaient pour faire jouer les mines établies sous les escarpes. Sans doute ne trouvaient-ils pas encore la rampe suffisamment praticable. Les mines jouèrent, ajoutèrent de nouvelles brèches aux premières, de nouveaux décombres aux anciens, et les assiégeants se retirèrent. Pendant ce temps, l'incendie, abandonné à lui-même, avait dévoré trente maisons ! La soirée et la nuit furent employées à réparer autant que possible les brèches du front d'attaque et à établir sur la muraille de nouveaux parapets. Quant à nos aventuriers, grâce au légiste Procope, leurs dispositions furent prises avec autant de loyauté que de discernement. Le fonds commun se composait de quatre cents écus d'or. Cela attribuait à chacun, vu la mort de Fracasso, et l'héritage qui en avait été la suite, cinquante écus d'or. Chacun prit sur soi vingt-cinq écus d'or et laissa à la masse les vingt-cinq autres, qui furent enfouis dans les caves du couvent des jacobins après que tous eurent fait serment de ne mettre la main sur ce fonds de réserve que dans un an à partir de ce jour et en présence de tous les survivants. Des vingt-cinq écus que l'on avait sur soi, chacun en pouvait disposer à sa guise et selon les besoins et les circonstances. Il était bien entendu que la part de ceux qui mourraient dans l'intervalle appartiendrait aux survivants. Malemort, qui avait moins de chance de fuite que les autres, cacha ses vingt-cinq écus d'or à part, pensant avec raison que, s'il les gardait sur lui, ils étaient perdus. Le lendemain 27, au point du jour, le canon recommença de tonner et les brèches, à peu près réparées pendant la nuit, redevinrent praticables. Nous avons déjà dit qu'il y en avait onze principales. Voici quelle étaient leur position et quels étaient leurs moyens de défense. La première, pratiquée dans la tour de la porte Saint-Jean, était gardée par le comte de Breuil, gouverneur de la ville. La seconde était gardée par la compagnie écossaise du comte Harran. Ces Écossais étaient les plus gais et les plus laborieux soldats de la garnison. La troisième, ouverte dans la tour de la Couture, était gardée par la compagnie du Dauphin, dont autre fois M. de Théligny était lieutenant. Cette compagnie avait pour commandant M. de Cuiseux, son successeur. La quatrième, qui éventrait la tour Rouge, était gardée par la compagnie du capitaine Saint-André et par Lactance et ses jacobins ; la tour Rouge n'était située qu'à cinquante pas du couvent. La cinquième, qui était en face du palais du gouvernement, était gardée par Coligny lui-même avec sa compagnie ; il avait près de lui Yvonnet, Procope et Maldent. La sixième, ouverte dans la tour placée à gauche de la porte de Rémicourt, était gardée par une moitié de la compagnie de l'amiral que commandait le capitaine Rambouillet. Pilletrousse, qui avait des amis dans cette compagnie, s'y était fait incorporer. La septième était gardée par le capitaine Jarnac, dont nous avons déjà dit quelques mots. Il était fort malade ; mais, si malade qu'il fût, le 27 au matin il s'était fait conduire à cette brèche où, couché sur un matelas, il attendait l'assaut. La huitième, qui donnait accès à la tour Sainte-Périne, était gardée par trois capitaines que nous n'avons point eu encore l'occa- sion de nommer et qui s'appelaient Forces, Ogier et Soleil. Un quatrième, le sieur de Vaulpergues, s'était joint à eux. Ils commandaient à des soldats de différentes armes. La neuvième était gardée par Dandelot avec trente-cinq hommes d'armes et vingt-cinq ou trente arquebusiers. La dixième, qui était ouverte dans la tour à l'Eau, était défendue par le capitaine de Lignières et sa compagnie. La onzième, qui effondrait la porte d'Isle, était gardée par le capitaine Sallavert et la compagnie Lafayette, à laquelle s'étaient joints les deux Scharfenstein et Malemort, qui n'avaient eu qu'une trentaine de pas à faire hors de la tente pour arriver à la brèche. Tous ces gens de guerre répartis sur les différentes brèches s'élevaient à huit cents hommes ; les bourgeois mêlés à eux formaient un nombre à peu près double du leur. Le 27 août, nous l'avons dit, dès le point du jour, le canon commença de gronder et, jusqu'à deux heures de l'après-midi, ne s'ar- rêta point une seconde. Il était inutile de répondre à un pareil feu, qui broyait les remparts, écrasait les maisons et allait frapper les habitants jusque dans les rues les plus reculées. On se contenta donc d'attendre. Mais, pour ne laisser à tout homme en état de porter les armes aucun doute sur la nécessité de sa coopération, depuis le point du jour, le guetteur du beffroi ne cessa de sonner, s'interrompant seulement pour crier avec un porte-voix du haut de la tour : -Aux armes, citoyens, aux armes ! Et, au son de cette cloche et à ces cris lugubres et incessamment répétés, les plus faibles devenaient forts, les plus timides reprenaient courage. À deux heures, le feu cessa et un drapeau fut hissé par Emmanuel Philibert sur le saillant du chemin couvert. C'était le signal de l'assaut. Trois colonnes furent lancées sur trois points : L'une, vers le couvent des jacobins ; L'autre, vers la tour à l'Eau ; La troisième, sur la porte d'Isle. Ces trois colonnes se composaient : Celle qui marchait vers le couvent des jacobins, des vieilles bandes espagnoles conduites par Alonzo de Cazières et de quinze cents Allemands sous les ordres de leur colonel Lazare Swendy ; Celle qui marchait sur la tour à l'Eau comptait six bataillons espagnols commandés par le colonel Navarez et six cents Wallons du comte de Mégue ; Enfin, celle qui marchait sur la porte d'Isle était guidée par le capitaine Carondelet et Julian Romeron. Ils avaient sous leurs ordres trois enseignes bourguignonnes et deux mille Anglais. Il serait impossible de mesurer, si court qu'il fût, le temps qui s'écoula entre le moment où les assiégeants s'élancèrent des tranchées jusqu'à celui où ils vinrent se heurter aux assiégés. En pareil cas, on vit des années dans le cours d'une minute. Le choc eut lieu sur les trois points menacés. Sur ces trois points, pendant un quart d'heure, on ne vit rien qu'une affreuse mêlée ; on n'entendit rien que des cris, des hurlements, des blasphèmes ; puis, suspendu un moment au haut de la falaise croulante, le flot qui avait monté descendit repoussé, laissant le talus couvert de morts. Chacun avait fait merveille ; les trois points attaqués avec acharnement avaient été défendus avec désespoir. Lactance et ses jacobins s'étaient vigoureusement montrés. L'ennemi avait roulé de la tour Rouge jusque dans les fossés ; mais plus de vingt moines étaient restés pêle-mêle parmi les morts avec les vieux soldats espagnols d'Alonzo de Cazières et les Suisses de Swendy. Les Wallons du comte de Mégue et les Espagnols de Navarez n'avaient pas été plus heureux et, forcés de reculer jusqu'aux tranchées, ils se reformaient pour un second assaut. Enfin, à la tour de la porte d'Isle, la présence de Malemort et des deux Scharfenstein s'était fait efficacement sentir : Carondelet avait eu la main droite broyée d'un coup de pistolet tiré par Malemort et Julian Romeron, renversé d'un coup de masse et précipité du haut des remparts par Heinrich Scharfenstein, s'était brisé les deux jambes dans sa chute. Il y eut un instant de halte sur toute la ligne. On respirait. Seulement, on continuait d'entendre vibrer les coups du beffroi dans les intervalles desquels la voix du guetteur faisait retentir le cri : -Aux armes ! citoyens, aux armes ! Ce cri n'était point inutile car, ainsi que nous l'avons dit, les colonnes d'assaut se reformaient et, ayant reçu un renfort de troupes fraîches, revenaient à l'attaque par le même chemin semé de morts qu'elles avaient déjà parcouru. Ce qui faisait cette défense sublime, c'est que chefs, soldats et bourgeois savaient bien qu'elle était inutile et ne pouvait avoir un heureux résultat ; mais c'était un grand devoir à accomplir et chacun l'accomplissait, gravement, saintement, noblement ! Rien de plus sombre et de plus terrible -Coligny lui-même le dit -que cette seconde attaque, que n'accompagnait ni les fanfares des trompettes, ni les roulements des tambours. Assiégeants et assiégés s'abordèrent en silence et le seul bruit que l'on entendit fut celui du fer heurtant le fer. La brèche qu'il gardait n'étant point attaquée, Coligny pouvait suivre des yeux les chances du combat et se porter où il croirait sa présence nécessaire. Il vit alors un groupe d'enseignes espagnoles qui, ayant délogé les arquebusiers de la tour Rouge et profitant de cet avantage, s'avançaient jusqu'au parapet du rempart en se glissant à la file jusque dans la tour même. Coligny ne s'inquiéta point d'abord de cette attaque : le chemin pris par les enseignes espagnoles était si étroit et si difficile, que, si la compagnie du Dauphin faisait son devoir, les assiégeants allaient être certainement repoussés ; mais, au grand étonnement de Coligny, les Espagnols se succédaient les uns aux autres par le même chemin sans qu'il y eût apparence de trouble dans leur marche. Tout à coup, un soldat effaré vint annoncer à l'amiral que la brèche de la tour Rouge était forcée. Il était impossible à Coligny, à cause d'un bateau rempli de terre qui s'élevait entre lui et la tour Rouge, de voir ce qui se passait sur ce point : seulement, comprenant que le plus pressé était de courir là où on lui disait que l'ennemi était victorieux, il appela à lui cinq ou six hommes et descendit du rempart, qu'il comptait remonter de l'autre côté de la traverse, en criant : -À moi, mes amis ! c'est ici qu'il faut mourir ! Et, en effet, il courut de toute sa force vers la tour Rouge. Mais il n'était pas à moitié chemin qu'il vit, derrière la plate- forme du moulin à vent, l'enseigne de la compagnie du Dauphin fuyant dans la direction des jacobins avec d'autres gens de guerre, tandis que moines et bourgeois se faisaient tuer plutôt que de reculer d'un pas. Coligny pensa que sa présence était d'autant plus urgente à la tour Rouge que les gens de guerre l'abandonnaient et il redoubla de vitesse ; mais, en remontant sur le rempart, il s'aperçut que le rempart était pris et qu'il venait de donner, tête baissée, au milieu de la colonne d'attaque espagnole et allemande, déjà maîtresse, non seulement de la brèche, mais encore de la muraille. L'amiral regarda autour de lui : un seul page, presque enfant, l'avait suivi, avec un gentilhomme et un valet de chambre. En ce moment, deux hommes l'attaquèrent, l'un à coups d'épée, l'autre en l'ajustant à bout-portant avec une arquebuse. L'amiral para les coups d'épée avec son bras bardé de fer et écarta, avec la pique qu'il tenait à la main, le canon de l'arquebu- se, qui partit en l'air. Alors, le petit page effrayé cria en espagnol : -Ne tuez pas monseigneur l'amiral ! ne tuez pas monseigneur l'amiral ! -Êtes-vous en effet l'amiral ? demanda le soldat qui avait porté les coups d'épée à Coligny. -Si c'est l'amiral, il est à moi, cria l'homme à l'arquebuse. Et il étendit la main sur Coligny. Mais lui, frappant cette main du manche de sa pique : -Il n'est point besoin de me toucher, dit-il ; je me rends et, avec l'aide de Dieu, je trouverai pour ma rançon une telle somme qu'elle vous contentera tous les deux. Alors les deux soldats échangèrent à demi-voix quelques paroles que l'amiral ne put entendre et qui étaient sans doute un accord, car ils cessèrent de se disputer pour lui demander si les hommes qui l'accompagnaient étaient à lui et qui ils étaient. -L'un est mon page, l'autre mon valet de chambre, le troisième un gentilhomme de ma maison, répondit l'amiral ; leur rançon vous sera payée avec la mienne ; seulement, retirez-moi du chemin des Allemands, je désire ne point avoir affaire à eux. -Suivez-nous, dirent les deux soldats, et nous allons vous mettre en lieu de sûreté. Et, ayant demandé à l'amiral son épée, ils le ramenèrent à la brèche qui n'avait point été escaladée et, l'aidant à descendre, ils le conduisirent dans le fossé à l'entrée d'une mine. Là, on rencontra don Alonzo de Cazières, avec lequel les soldats échangèrent quelques paroles. Alors don Alonzo s'approcha de Coligny, le salua courtoisement ; puis, lui montrant de la main un groupe de gentilshommes qui sortaient de la tranchée et s'avançaient vers la muraille, faisant cortège au généralissime de l'armée espagnole : -Voici monseigneur Emmanuel Philibert, dit-il ; si vous avez quelque réclamation à faire, adressez-vous à lui. -Je n'ai rien à lui dire, répondit l'amiral, sinon que je suis le prisonnier de ces braves gens et que je désire que ce soit eux qui touchent le prix de ma rançon. Emmanuel entendit ce que disait Coligny et, avec un sourire : -Monsieur l'amiral, dit-il en français, voici deux drôles qui, si notre prisonnier leur est payé à sa valeur, seront plus riches que certains princes de ma connaissance. Et, laissant l'amiral aux mains de don Alonzo de Cazières, Emmanuel Philibert monta sur le rempart par cette même brèche qu'avait défendue l'amiral. XVII Un Fugitif. Les habitants de Saint-Quentin savaient bien quel terrible jeu ils jouaient en opposant à la triple armée espagnole, flamande et anglaise qui entourait leurs murailles cette opiniâtre résistance dont la fortune de Philippe II venait de triompher. Ils ne songèrent donc pas plus à demander merci que, selon toute probabilité, le vainqueur ne songea à leur accorder miséricorde. C'était la nature des guerres de cette époque d'entraîner à leur suite d'effroyables représailles. Dans ces armées composées d'hommes de tous pays, où des condottieri d'une même nation combattaient souvent l'un contre l'autre et où les engagements d'argent étaient, en général, assez mal tenus par les parties contractantes, le pillage était porté d'avance en ligne de compte comme complément de solde et devenait même parfois, en cas de défaite, la solde unique. Seulement, dans ce cas, on pillait les amis au lieu de piller les ennemis. Aussi, nous l'avons vu, la défense avait-elle été désespérée partout, excepté sur ce point où la compagnie du Dauphin avait faibli. L'ennemi occupait déjà la tour Rouge, l'amiral était déjà pris, Philibert était déjà sur le rempart, que l'on se battait encore, non plus pour sauver la ville, mais pour tuer et être tué, sur trois autres brèches, celles qui étaient défendues par le capitaine Soleil, par la compagnie de M. de Lafayette et par celle de M. Dandelot, frère de l'amiral. Il en était de même sur plusieurs points de la ville : les Espagnols, en pénétrant dans la place par la rue du Billon, avaient trouvé des groupes de bourgeois armés qui défendaient le carrefour de Cépy et l'entrée de la rue de la Fosse. Cependant, aux cris de : « Ville gagnée ! » à la lueur du feu, à la vue de la fumée, ces résistances partielles s'éteignirent ; la brèche du capitaine Soleil fut forcée, puis celle de M. de Lafayette, puis enfin la dernière, celle de M. Dandelot. À mesure que ces brèches étaient prises, on entendait de grands cris auxquels succédait un silence sombre ; ces cris, c'étaient des cris de victoire, ce silence, c'était celui de la mort. La brèche forcée, ses défenseurs égorgés ou reçus à rançon -si on les jugeait à leur mine assez riches pour se racheter -, les vainqueurs se ruaient sur la partie de la ville la plus proche du rempart où ils avaient pris pied, et le pillage commençait. Il dura cinq jours. Pendant cinq jours, l'incendie, le viol et le meurtre, ces hôtes dévastateurs des villes prises d'assaut, se promenèrent par les rues, s'asseyant au seuil des maisons désertes ou renversées et se vautrant jusque sur les dalles sanglantes des églises. Rien ne fut épargné : ni femmes, ni enfants, ni vieillards, ni moines, ni religieuses. Dans une piété pour les pierres qu'il n'avait pas pour les hommes, Philippe II avait donné l'ordre de respecter les édifices sacrés, craignant sans doute que les sacrilèges commis ne retombassent sur sa tête ; l'ordre fut inutile, rien n'arrêta la destruction aux mains des vainqueurs. L'église de Saint-Pierre-au-Ca- nal fut renversée comme par un tremblement de terre ; la collégiale, trouée à jour par les boulets, veuve de ses magnifiques vitraux de couleur brisés par les décharges d'artillerie, fut dépouillée de ses ciboires de vermeil, de ses vases et de ses chandeliers d'ar- gent ; le grand Hôtel-Dieu fut brûlé, et l'hôpital des Belles-Portes, l'hôpital de Notre-Dame, l'hôpital de Lambay, l'hôpital de Saint- Antoine, les béguinages des grainetiers et la maison du Séminaire ne présentèrent plus, ces cinq jours écoulés, qu'un monceau de ruines. Une fois le rempart envahi, une fois la résistance des rues anéantie, chacun n'avait plus songé qu'à subir le destin ou à y échapper ; les uns avaient tendu la gorge au couteau ou à la hallebarde, les autres s'étaient réfugiés dans des caves, dans des souterrains, où ils espéraient se dérober aux regards des ennemis ; d'autres, enfin, s'étaient laissés glisser du haut en bas des remparts, essayant de passer à travers les tronçons mal joints des trois armées. Mais presque tous ceux qui avaient tenté ce dernier moyen de fuite avaient servi de but aux arquebusiers espagnols ou aux archers anglais, et bien peu avaient échappé aux balles des uns ou aux flèches des autres. On égorgeait donc, non seulement dans la ville, mais aussi hors la ville ; non seulement sur les remparts, mais encore dans les fossés, dans les prairies, et jusque dans la rivière, que quelques désespérés essayaient de traverser à la nage. Cependant, la nuit vint et le bruit des fusillades cessa. Il y avait à peu près trois quarts d'heure que la nuit était venue, il y avait à peu près vingt minutes que le dernier coup d'arquebuse s'était fait entendre, lorsqu'un léger frissonnement agita les roseaux de la partie du rivage de la Somme qui s'étendait des sources du gros Nard à la coupure faite en face de Tourrival pour laisser pénétrer l'eau de la rivière dans les fossés de la ville. Ce frissonnement était si léger, qu'il eût été impossible à l'oeil le plus perçant ou à l'oreille la plus exercée de distinguer, à dix pas de distance, s'il était causé par les premiers souffles de la nuit ou par le mouvement de quelque loutre se livrant à l'exercice nocturne de la pêche. Tout ce que l'on eût pu voir, c'est qu'il s'approchait insensiblement du fil de l'eau, assez peu profonde en cet endroit ; aussi, arrivé à la lisière des roseaux, le frémissement cessa-t-il pendant quelques minutes à la suite desquelles on eût pu entendre comme le bruit d'un corps qui plonge. En même temps, des bulles d'eau montèrent du fond de la rivière à la surface. Quelques secondes après, un point noir apparut au milieu du cours de la rivière ; mais, ne demeurant visible que juste le temps qu'il faut à un animal vivant dans notre atmosphère pour reprendre haleine, il disparut aussitôt. Deux ou trois fois encore, à des distances égales, sans se rapprocher d'un bord ni de l'autre, et toujours suivant le fil de l'eau, le même objet disparut pour reparaître encore. Puis, enfin, le nageur -car, au fur et à mesure qu'il s'éloignait de la ville rugissante de douleur et qu'un double regard jeté à droite et à gauche l'assurait que les deux rives de la Somme étaient désertes, l'individu dont nous suivons la trace paraissait moins craindre de laisser reconnaître qu'il appartenait à l'espèce du genre animal qui, de son autorité privée s'est déclarée la plus noble -; puis enfin, disons-nous, le nageur dévia volontairement de la ligne droite et, après quelques vigoureuses brasses pendant lesquelles le sommet de sa tête seul apparaissait à la surface de l'eau, il aborda sur la rive gauche du fleuve, juste à un endroit où l'ombre d'un groupe de saules rendait l'obscurité plus épaisse encore que dans les endroits découverts. Un instant il s'arrêta, retint son haleine et, demeurant aussi muet et aussi immobile que le tronc rugueux contre lequel il s'était appuyé, il interrogea, avec tous ses sens rendus plus subtils par l'idée du péril auquel il venait d'échapper et de celui qui le menaçait encore, l'air, la terre et l'eau. Tout semblait silencieux et tranquille ; la ville seule, couverte d'un panache de fumée au milieu duquel s'élevait parfois un jet de flammes, semblait, comme nous l'avons dit, se débattre dans les tortures d'une douloureuse agonie. Le fugitif alors, par cela même qu'il se sentait à peu près en sûreté, parut éprouver un plus vif regret d'abandonner ainsi une ville dans laquelle il laissait sans doute des souvenirs d'amitié ou d'amour chers à son coeur. Mais ce regret, si vif qu'il fût, ne parut pas lui inspirer un moment le désir de revenir sur ses pas ; il se contenta de pousser un soupir, de murmurer un nom ; et, après s'ê- tre assuré que son poignard, seule arme qu'il eût conservée et qu'il portait au cou, suspendu à une chaîne dont, le jour, on pouvait contester la valeur mais que, la nuit, rien n'empêchait de prendre pour de l'or ; après s'être assuré, disons-nous, que son poignard jouait facilement dans le fourreau et qu'une ceinture de cuir à laquelle il semblait attacher une importance réelle continuait de serrer sous son pourpoint la taille mince et flexible dont la nature l'avait doué, il s'élança vers les marais de la Biette de ce pas qui tient le milieu entre le pas de course et le pas ordinaire, et que la stratégie moderne a baptisé du nom de pas gymnastique. Pour quelqu'un qui eût été peu familier avec les alentours de la ville, le chemin que prenait le fugitif n'eût peut-être pas été sans danger. À l'époque où se passaient les événements que nous racontons, toute cette partie de la rive gauche de la Somme sur laquelle se hasarde notre coureur nocturne était occupée par des marais et des étangs qu'on ne traversait qu'à l'aide d'étroites chaussées ; mais ce qui devenait un péril pour un homme inexpérimenté offrait, au contraire, une chance de salut à celui qui connaissait les passes du boueux labyrinthe, et un ami invisible qui eût suivi des yeux notre homme et qui eût conçu des craintes sur le chemin qu'il prenait, eût été bien vite rassuré. En effet, toujours du même pas et sans dévier un seul instant de la ligne de terrain solide qu'il devait suivre pour ne point s'englou- tir dans quelques-unes de ces tourbières où le connétable avait si malheureusement envasé ses soldats, le fugitif traversa le marais et se trouva bientôt sur les premiers monticules de cette plaine mamelonnée qui s'étend du village de la Biette au moulin de Cauchy et qui, lorsqu'elle est couverte d'épis, prend sous le souffle du vent qui les courbe l'aspect houleux d'une mer agitée. Cependant, comme il devenait assez difficile de continuer à marcher du même pas au milieu de ces moissons à moitié sciées par l'ennemi pour en faire la paille de ses bivouacs ou la nourriture de ses chevaux, celui que nous avons pris à tâche de suivre dans sa course aventureuse appuya sur sa gauche et se trouva bientôt fouler un chemin battu qu'il semblait avoir eu pour but principal de rencontrer en exécutant la savante évolution qu'il venait de faire. Comme il arrive chaque fois qu'un but est atteint, le batteur d'estrade, en sentant sous ses pieds le sable de la route au lieu du chaume de la plaine, s'arrêta quelques instants, aussi bien pour jeter un coup d'oeil autour de lui que pour reprendre son souffle ; puis, dans une ligne qui l'éloignait plus directement de la ville qu'aucune de celles qu'il avait suivies jusque là, il continua son chemin. Il courut ainsi un quart d'heure à peu près ; puis il s'arrêta de nouveau, l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, l'oreille tendue. À droite, à cent pas dans la plaine, avec ses grands bras de squelette, s'élevait le moulin de Cauchy ; son immobilité dans les ténèbres lui donnait le double de sa grandeur ordinaire. Mais ce qui avait arrêté court le fugitif, ce n'était point la vue de ce moulin qui ne semblait pas lui être inconnu et qui sans doute lui apparaissait, non pas, comme à don Quichotte, sous la forme d'un géant, mais sous sa véritable forme ; ce qui avait arrêté court le fugitif, c'était un rayon de lumière qui avait glissé tout à coup par la porte du moulin et le bruit d'une petite troupe de cavaliers qui arrivait directement à son oreille, tandis que, s'approchant incessamment de lui, une masse compacte et mobile se faisait de plus en plus visible à ses yeux. Il n'y avait pas de doute, c'était une patrouille espagnole qui battait la campagne. Le fugitif s'orienta. Il était juste à l'endroit où avait eu lieu contre Emmanuel Philibert l'échauffourée du bâtard de Waldeck, échauffourée dans laquelle certains aventuriers de notre connaissance avaient été si mal traités, et qui avait eu pour le pauvre Fracasso particulièrement de si déplorables suites. À gauche, était le petit bois par lequel deux des assaillants s'étaient enfuis ; ce bois ne paraissait point être étranger à notre inconnu ; il s'y élança avec la rapidité d'un daim effarouché et se trouva sous le couvert d'un taillis de vingt ou vingt-cinq ans, dominé de place en place par de grands arbres qui semblaient les aïeux de toute cette menue futaie. Il était temps : la troupe prenait le chemin à quinze pas de lui au moment même où il disparaissait dans le petit bois. Soit qu'il pensât que ses facultés auditives fussent augmentées par le contact du sol, soit qu'il se crût plus en sûreté couché à plat ventre que debout, le fugitif se jeta la face contre terre et demeura aussi immobile et aussi silencieux que le tronc du chêne au pied duquel il était couché. Notre homme ne s'était pas trompé ; c'était bien une troupe de cavaliers ennemis qui battait les chemins et qui peut-être même, avertie de la prise de la ville par quelque messager ou par la vue des flammes et de la fumée qui s'élevaient à l'horizon, allait lui réclamer sa part de butin. Quelques mots espagnols prononcés par les cavaliers comme ils passaient à la hauteur du fugitif ne laissèrent à celui-ci aucun doute sur leur identité. Il en devint plus immobile et plus muet que jamais. Puis quand, dans cette immobilité et ce mutisme, il eut donné aux rôdeurs nocturnes le temps de s'éloigner, quand le bruit de leurs voix fut éteint tout à fait, quand le retentissement des pas de leurs chevaux fut près de s'éteindre, il se souleva doucement et, soit pour prendre un parti sur la route qu'il devait suivre afin d'éviter de pareilles rencontres, soit pour attendre que les battements de son coeur, dont la violence accusait la vivacité de ses émotions, se fussent un peu calmés, il se souleva lentement, sur ses genoux d'abord, puis sur ses mains, rampa pendant la longueur d'une toise et, sentant aux aspérités des racines qui sortaient de terre qu'il était protégé par l'ombre d'un de ces grands arbres semés de place en place dans le taillis et dont nous avons parlé, il fit volte face et se trouva assis, le dos presque appuyé au tronc de l'arbre, le visage tourné vers le chemin. Le fugitif, seulement alors, se permit de respirer librement et, quoique ses vêtements fussent encore tout imprégnés des eaux de la Somme, il essuya son front couvert de sueur et passa sa main fine et élégante dans les boucles de ses longs cheveux. À peine avait-il achevé cette opération qui lui avait fait pousser un soupir de bien-être, qu'il lui sembla qu'un objet mobile qui planait au-dessus de sa tête caressait à son tour, et de la même façon qu'il venait de le faire, cette belle chevelure dont il paraissait, dans les circonstances ordinaires de la vie, prendre un soin tout particulier. Curieux de savoir quel était cet objet animé ou inanimé qui se permettait à son endroit cette caressante familiarité, le jeune homme -il était facile de deviner à la souplesse et à l'élasticité de ses mouvements que le fugitif était un jeune homme -, le jeune homme donc se renversa en arrière, s'appuya sur les coudes et essaya de distinguer, à travers les épaisses ténèbres, la forme de l'objet qui causait momentanément sa préoccupation. Mais tout était si sombre autour de lui qu'il ne put rien distinguer qu'une ligne rapide et étroite placée tout à l'heure verticalement au-dessus de sa tête, maintenant au-dessus de sa poitrine, et qui se balançait avec roideur au souffle de la brise, laquelle tirait des arbres environnants ces murmures nocturnes et indécis qui font frissonner le voyageur disposé à les prendre pour la plainte des âmes en peine. Nos sens, on le sait, suffisent rarement, isolés, à nous donner une idée nette des objets avec lesquels ils sont mis en contact et ne se complètent que les uns par les autres. Notre fugitif résolut donc de compléter la vue par le toucher, l'oeil par la main ; il étendit la main, en effet, et demeura immobile et, pour ainsi dire, pétrifié ; puis, tout à coup, comme s'il eût oublié que la situation précaire où il se trouvait lui faisait une obligation du mutisme et de l'im- mobilité, il jeta un cri et s'élança hors du bois, en proie à la plus effroyable terreur. Ce n'était point une main qui venait de caresser amoureusement sa noire chevelure, c'était un pied, et ce pied, c'était celui d'un pendu. Inutile de dire que ce pendu était notre ancienne connaissance le poète Fracasso qui, ainsi que le bruit en avait couru, avait, après la malheureuse échauffourée du bâtard de Waldeck, trouvé, au participe passé, la rime qu'il avait si longtemps et si inutilement cherchée à l'infinitif. XVIII Deux Fugitifs. Le cerf relancé par les chiens ne se jette pas hors du bois et ne dévore pas la plaine en élans plus rapides que ne le faisait le jeune homme aux cheveux noirs qui paraissait posséder à l'endroit des pendus -sorte de gens beaucoup moins à craindre, cependant, après qu'avant l'opération -une inconcevable irritabilité nerveuse. Le seul soin qu'il prit donc, en apparaissant à la lisière du petit taillis, fut de tourner le dos à Saint-Quentin et de courir dans une direction opposée à la ville ; le seul désir qu'il parut avoir fut de s'éloigner de là le plus tôt possible. Le fugitif, en conséquence, soutint pendant plus de trois quarts d'heure une course dont on eût cru un coureur de profession incapable, si bien qu'en ces trois quarts d'heure il dut faire tout près de deux lieues. Deux choses contraignirent le fugitif à une halte momentanée : d'abord, l'haleine lui manquait ; puis ensuite, le terrain devenait tellement bosselé, qu'on ne pouvait plus, je ne dirai pas courir, mais marcher qu'avec une extrême précaution, sous peine de trébucher à chaque pas. En conséquence, dans l'impossibilité bien visible d'aller plus loin, il se coucha de son long sur une de ces bosses, haletant comme le cerf aux abois. D'ailleurs, il avait réfléchi sans doute que, depuis longtemps, la ligne occupée par les avant-postes espagnols était dépassée et, quant au pendu, s'il avait dû descendre de son arbre et courir après lui, il n'eût point attendu trois quarts d'heure pour se donner ce petit plaisir d'outre-tombe. Notre jeune homme eût pu se faire sur ce dernier point une réflexion encore plus juste : c'est qu'en général, si les pendus pouvaient descendre de la potence, soit qu'elle étende au coin d'un carrefour son bras nu et sec, soit qu'elle allonge dans la forêt sa branche feuillue et pleine de sève, la situation n'est point tellement agréable pour eux qu'ils ne descendissent dès le premier jour. Or, si notre calcul est juste, du jour de la bataille de Saint-Quen- tin au jour de la prise de la ville, vingt jours s'étaient écoulés et, puisque Fracasso était resté patiemment vingt jours suspendu à sa corde, il était probable qu'il y resterait tant que la corde ne se romprait pas. Tandis que notre fugitif reprenait haleine et se livrait sans doute aux réflexions que nous venons de faire, onze heures trois quarts sonnaient au clocher de Gibercourt et la lune se levait derrière les bois de Rémigny. Il en résulta que, lorsqu'il releva la tête, ses réflexions achevées, le fugitif put reconnaître, aux rayons tremblants de la lune, le paysage dont il faisait la partie la plus animée. Il était en plein champ de bataille, au milieu du cimetière improvisé par Catherine de Laillier, mère du seigneur de Gibercourt ; le petit monticule sur lequel il avait cherché un repos momentané n'était rien autre chose que le rebondissement d'une fosse où une vingtaine de soldats français avaient trouvé le repos éternel. Il était dit que le fugitif ne sortirait pas du cercle funèbre qui, depuis qu'il avait quitté Saint-Quentin, semblait s'étendre autour de lui. Cependant, comme il paraît que, pour certaines organisations, les cadavres qui dorment à trois pieds sous terre sont moins effrayants que ceux qui se balancent trois pieds au-dessus, notre fugitif se contenta cette fois de se livrer à un tremblement nerveux accompagné de ce petit roulement de la voix qui signifie qu'un frisson glacé passe entre le cuir et la chair de ce pauvre animal, le plus facile à épouvanter après le lièvre, c'est-à-dire de l'homme. Puis, la poitrine soulevée encore par un reste de fatigue, résultat de la course désordonnée qu'il venait d'accomplir, notre fugitif se mit à écouter le cri d'une chouette qui jaillissait, mélancolique et régulier, d'un massif d'arbres verts restés debout comme pour indiquer le centre du cimetière. Mais bientôt, si fort que ce chant lugubre parût captiver son attention, son sourcil se fronça et sa tête tourna légèrement de droite à gauche, comme préoccupée d'un autre bruit qui venait de se mêler à celui-là. Ce bruit était plus matériel que le premier ; le premier semblait descendre du ciel sur la terre, le second semblait monter de la terre au ciel. C'était le bruit de ce lointain galop d'un cheval, si bien imité dans la langue latine, au dire des professeurs, ébahis, depuis deux mille ans, d'admiration devant le vers de Virgile : Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum. Je n'oserais pas dire que notre fugitif connût ce vers ; mais, à coup sûr, il connaissait le galop d'un cheval ; car, à peine le bruit de ce galop était-il perceptible à une oreille ordinaire, que le jeune homme était debout, interrogeant l'horizon du regard. Seulement, comme le cheval galoppait, non pas sur une grande route, mais sur un sol poussiéreux, défoncé par les marches et les contremarches de l'armée espagnole et de l'armée française, comme ce sol sillonné par les boulets et couvert des débris de la moisson n'avait qu'une médiocre sonorité, il se trouvait qu'en réalité le cheval et le cavalier étaient beaucoup plus près du fugitif que celui-ci ne se l'était imaginé au premier abord. La première idée qui vint à notre jeune homme, c'est que, défiant dans la raideur de ses jambes, le pendu avec lequel il venait de se compromettre avait emprunté aux écuries de la mort quelque cheval fantastique à l'aide duquel il s'était mis à sa poursuite, et la marche du cavalier, le peu de bruit que faisait le cheval en gagnant du chemin, rendaient cette supposition possible, surtout pour une organisation nerveuse et surexcitée encore par les événements qui venaient de s'accomplir et par l'aspect vraiment lugubre du théâtre où ils s'étaient accomplis. Ce qu'il y avait de positif dans tout cela, c'est que cheval et cavalier n'étaient plus guère qu'à cinq cents pas du jeune homme et que celui-ci commençait à les distinguer l'un et l'autre, autant qu'il est permis, par le clair quelque peu obscur d'une lune à son dernier quartier, de distinguer les spectres d'un cavalier et d'un cheval. Peut-être, si la course du fantastique centaure qui s'approchait eût dû laisser notre fugitif à vingt pas à droite ou à vingt pas à gauche, celui-ci n'eût-il pas bougé et, au lieu de fuir, se serait-il couché à l'ombre, dans quelque entre-deux de tombes, pour laisser passer l'apocalyptique vision ; mais point : il se trouvait sur la ligne directe parcourue par le nouvel arrivant et il lui fallait fuir au plus vite, s'il ne voulait pas être traité par le cavalier infernal comme Héliodore, vingt siècles auparavant, avait été traité par le cavalier céleste. Il jeta donc un regard rapide vers l'horizon opposé à celui par lequel surgissait le danger et, à trois cents pas à peine devant lui, il aperçut comme un rideau sombre la lisière des bois de Rémigny. Il songea bien un instant à se jeter, soit dans le village de Gibercourt, soit dans le village de Ly-Fontaines, placé qu'il était à michemin de ces deux hameaux, dont le premier s'élevait à sa droite, et le second à sa gauche ; mais, calcul fait des distances, il reconnut qu'il était au moins à cinq cents pas de l'un et de l'autre, tandis qu'il était à trois cents pas à peine de la lisière du bois. Ce fut donc vers le bois qu'il se dirigea avec l'élan du cerf à qui la meute en défaut a donné le loisir de reposer pendant quelques instants ses membres déjà raidis. Mais, au moment où il passait de l'immobilité au mouvement, il lui sembla que le cavalier poussait un cri de joie qui n'avait rien d'humain. Ce cri, apporté aux oreilles du fugitif sur les ailes vaporeuses de la nuit, donna une nouvelle activité à sa course et, comme cependant le bruit de cette course épouvantait la chouette cachée dans les massifs d'arbres et qui s'envolait en jetant une dernière plainte plus lugubre que les autres, il se prit à envier ces ailes rapides et silencieuses à l'aide desquelles le sombre oiseau de nuit se trouva en un instant perdu dans le rideau de bois qui s'étendait devant lui. Mais, si le fugitif n'avait point les ailes de la chouette, le cheval qui servait de monture au cavalier lancé à sa poursuite paraissait avoir celles de la chimère : tout en bondissant par-dessus les tombes, le jeune homme jetait un regard derrière lui et, avec une rapidité effrayante, il voyait se rapprocher et grandir le cheval et le cavalier. En outre, le cheval hennissait et le cavalier hurlait. Si les artères des tempes du fugitif n'eussent point battu si fort, il eût compris que les hennissements du cheval n'avaient rien que de naturel et que les hurlements du cavalier était tout simplement une répétition du mot Arrête ! prononcé sur tous les tons, depuis celui de la prière jusqu'à celui de la menace. Mais comme, malgré cette gamme ascendante, loin de s'arrêter, le fugitif redoublait d'efforts pour gagner le bois, le cavalier, de son côté, redoublait d'efforts pour atteindre le fugitif. Au reste, peu s'en fallait que la respiration de celui-ci ne fût aussi rauque que celle du quadrupède qui le poursuivait ; il n'était plus qu'à cinquante pas de la lisière du bois ; mais le cheval et le cavalier n'étaient plus qu'à cent pas de lui. Ces derniers cinquante pas étaient au fugitif ce qu'est au naufragé roulé par les vagues les cinquante dernières brasses qu'il lui reste à compter pour atteindre le rivage ; et encore le naufragé a-t- il cette chance que, les forces venant à lui manquer, le flux le portera peut-être vivant sur le galet, tandis qu'aucune espérance de ce genre ne pouvait bercer le fugitif, si -ce qui était plus que probable -les jambes venaient à lui manquer avant qu'il eût atteint ce bienheureux couvert où la chouette l'avait précédé et semblait railler, de sa voix funèbre, son dernier et impuissant effort. Les bras tendus, le haut du corps en avant, la gorge desséchée, l'haleine stridente, un bourdonnement de tempête dans les oreilles, un nuage de sang sur les yeux, notre fugitif n'avait plus que vingt pas à faire pour atteindre la lisière du bois, quand, en se retournant, il vit que le cheval toujours hennissant, le cavalier toujours criant, n'avaient plus que dix pas à faire pour l'atteindre, lui ! Alors il voulut, de son côté, redoubler de vitesse ; mais sa voix expira dans son gosier, ses jambes se raidirent : il entendit comme un grondement de tonnerre derrière lui, sentit comme une haleine de flamme sur son épaule, éprouva un choc pareil à celui que lui eût causé un rocher lancé par une catapulte et s'en alla rouler, à moitié évanoui, dans le fossé du petit bois. Puis, comme à travers une vapeur de flamme, il vit le cavalier descendre, ou plutôt se jeter à bas de sa monture, s'élancer vers lui, le soutenir, le relever, l'asseoir sur le talus, le regarder à la lueur de la lune et tout à coup s'écrier : -Par l'âme de Luther, c'est ce cher Yvonnet ! À ces mots, l'aventurier, qui commençait à reconnaître le cavalier pour un être humain, s'efforça de rassembler ses esprits, fixa ses yeux hagards sur celui qui, après une si rude poursuite, lui adressait de si rassurantes paroles et, d'une voix que la sécheresse de son gosier faisait ressembler au râle d'un mourant : -Par l'âme du pape, murmura-t-il, c'est monseigneur Dandelot ! Nous savons pourquoi Yvonnet fuyait devant monseigneur Dandelot ; il nous reste à expliquer pourquoi monseigneur Dandelot poursuivait Yvonnet. Il nous suffira pour cela de jeter un regard en arrière et de reprendre les événements où nous les avons abandonnés, c'est-à-dire au moment où Emmanuel Philibert mettait le pied sur la brèche de Saint-Quentin. XIX Aventurier Et Capitaine. Nous avons dit comment Yvonnet, Maldent et Procope défendaient la même brèche que l'amiral Coligny. La brèche n'avait pas été difficile à défendre, n'ayant pas été attaquée. Seulement, nous avons dit encore comment la brèche voisine avait été surprise par les enseignes espagnoles et comment la compagnie du Dauphin l'avait si tristement laissé prendre. Nous avons dit enfin comment, en voyant ce qui se passait à sa gauche, Coligny s'était élancé, appelant ceux qui l'entouraient sur ses traces, et comment, après le détour que la traverse l'avait forcé de faire, il était remonté sur le rempart que les Espagnols envahissaient déjà et s'était écrié : « C'est ici qu'il faut mourir ! » Cette généreuse détermination était bien certainement dans le coeur de l'amiral, et sans doute avait-il fait tout ce qu'il pouvait pour l'accomplir, quoiqu'il ne fût point mort sur la brèche, soit par une faveur divine, soit par une vengeance céleste -selon qu'on envisagera son assassinat, le jour de la Saint-Barthélemy, au point de vue protestant ou au point de vue catholique. Mais cet avis, courageusement émis par un général de grand coeur, portant sur ses épaules toute une responsabilité militaire et politique -qu'il faut mourir le jour où l'on est vaincu -, cet avis n'était sans doute point celui des trois aventuriers qui lui avaient loué, par l'entremise du procureur Procope, leurs bras pour la défense de la ville. Donc, en voyant que la ville était prise et qu'il n'y avait plus moyen de la défendre, ils jugèrent que leur bail était résilié de plein droit et, sans communiquer cette opinion à ses coassociés, chacun se mit à fuir du côté où il espérait trouver son salut. Maldent et Procope disparurent à l'angle du couvent des jaco bins, et comme ce n'est point à eux que nous avons à faire pour le moment, nous les abandonnerons à leur bonne ou mauvaise fortune afin de suivre celle de leur compagnon Yvonnet. D'abord il eut l'idée, rendons-lui cette justice, de prendre le chemin du Vieux-Marché pour aller offrir son épée et son poignard à sa bonne amie Gudule Peuquet ; mais sans doute pensa-t-il que, si redoutables que fussent ces armes dans sa main expérimentée, elles ne pouvaient, en pareille circonstance, être que d'une utilité médiocre à une jeune fille que sa beauté et ses grâces naturelles défendraient bien plus efficacement contre la colère des vainqueurs que toutes les épées et tous les poignards du monde. D'ailleurs, il savait que le père et l'oncle de Gudule avaient, dans les caves de leurs maisons, préparé pour leurs objets les plus précieux -et au premier rang de leurs objets les plus précieux il plaçaient tout naturellement leur fille et nièce -, le jeune homme savait, disons-nous, que le père et l'oncle de Gudule avaient préparé une cachette qu'ils regardaient comme introuvable et dans laquelle ils avaient, à tout hasard, amassé des vivres pour une dizaine de jours. Or, si acharné que fût le pillage, il était probable qu'à la voix des chefs l'ordre se rétablirait dans la malheureuse ville avant le dixième jour et, l'ordre rétabli, Gudule mettrait le nez hors de sa cachette et, en temps opportun, reparaîtrait à la lumière du soleil. Le sac de la ville se passerait donc, selon toute probabilité, grâce aux précautions prises assez tranquillement pour la jeune fille qui, pareille aux premières chrétiennes, entendrait, des catacombes où elle était cachée, rugir le carnage et le meurtre au-dessus de sa tête. Une fois convaincu que sa présence, au lieu d'être utile à mademoiselle Gudule, ne pouvait lui être que nuisible, Yvonnet, peu curieux d'ailleurs de s'enterrer pendant huit ou dix jours comme un blaireau ou comme une marmotte, Yvonnet, au risque de ce qui pourrait lui en arriver, résolut de rester au grand jour du ciel et, au lieu de se cacher dans quelque coin de la ville assiégée, se hâta de mettre tout en oeuvre pour que, du soir au lendemain matin, la plus grande distance possible existât entre elle et lui. Abandonnant Procope et Maldent qui, comme nous l'avons dit, tournèrent l'angle du couvent des jacobins, il commença par enfiler la rue des Ligniers, coupa vers son extrémité la rue de la Sellerie, prit la rue des Brebis, remonta jusqu'au carrefour des Campions, redescendit jusqu'à la ruelle de la Brassette, longea la rue des Canonniers et, par la rue de la Poterie, gagnant l'église Sainte-Ca- therine, il se trouva sur le rempart entre la tour et la poterne de ce nom. Au contraire, il avait assuré son poignard à la chaîne de cuivre doré qui faisait orgueilleusement trois fois le tour de son col et il avait resserré d'un cran la ceinture contenant les vingt-cinq écus d'or qui constituaient la moitié de sa fortune ; car si Malemort, ne pouvant fuir, avait enterré les siens, Yvonnet qui comptait, lui, sur l'agilité de ses jambes pour sauver ses écus et sa vie, n'avait pas voulu se séparer de la part de son trésor dont il lui était permis de disposer. Arrivé au rempart, Yvonnet enjamba résolument le parapet et s'élança, raide et les bras au corps, dans le fossé rempli d'eau vive qui serpentait au bas de la muraille. Il avait passé si rapidement, qu'à peine les sentinelles avaientelles fait attention à lui ; d'ailleurs, les cris qui, au même instant, retentissaient de l'autre côté de la ville avaient quelque chose de bien plus intéressant pour elles que cet homme ou cette pierre qu'on avait entendu rouler dans le fossé et qui ne reparaissait point sur l'eau, dont les cercles élargis venaient se briser d'un côté contre la muraille, de l'autre contre le talus gazonné des marais de Gros Nard. L'individu dont la chute avait causé ces cercles multipliés n'avait garde de reparaître, ayant nagé entre deux eaux et étant allé s'accroupir au milieu d'une famille de nénuphars dont les feuilles protectrices cachaient à tous les regards sa tête ensevelie dans l'eau jusqu'à la bouche. Ce fut de là qu'il assista à un spectacle bien capable de préparer ses nerfs à l'état d'irritabilité auquel nous les avons vus arriver. Beaucoup de combattants, la ville une fois prise, suivirent le même chemin que lui, les uns sautant comme il avait fait du haut en bas du rempart, les autres fuyant tout simplement par la poterne Sainte-Catherine, mais tous eurent cette malheureuse idée, au lieu d'attendre la nuit, d'essayer de fuir immédiatement. Or, fuir immédiatement était chose impossible, vu le cercle que les Anglais avaient eu soin de former parallèlement à cette face de la muraille, depuis la vieille chaussée de Vermand jusqu'aux rives de la Somme. Tous les fuyards furent donc accueillis à coups d'arquebuse ou de flèches et repoussés dans le marais, où ils donnèrent aux Anglais, excellents viseurs comme on sait, le plaisir du tir à la cible. Deux ou trois cadavres vinrent tomber, en reculant, tout près d'Yvonnet et s'en allèrent, en suivant le fil de l'eau, joindre le cours de la Somme. Cela donna une idée au jeune aventurier, ce fut de jouer au cadavre et, en se tenant raide et immobile, de gagner, lui vivant, ce bien heureux courant d'eau qui emportait les morts. Tout alla bien jusqu'à l'endroit où l'eau des fossés se jette dans la Somme ; mais, arrivé là, Yvonnet, en inclinant la tête en arrière et en ouvrant avec précaution les yeux, vit une double haie d'An- glais disséminés sur l'une et l'autre rive de la Somme et qui, n'ayant pas de vivants à fusiller, s'amusaient à fusiller les cadavres. Le jeune homme, au lieu de conserver la raideur cadavérique qui le maintenait à la surface de l'eau, se pelotonna en boule, roula au fond et, à quatre pattes, gagna cette espèce de forêt de roseaux au milieu de laquelle il demeura caché sans accident et d'où nous l'avons vu déboucher pour gagner l'autre rive. Comme, à partir du moment où le voyageur reparut à l'ombre des saules, nous l'avons suivi pas à pas jusqu'à celui où, haletant, il tomba sur la lisière du bois de Rémigny, il est inutile, du moins momentanément, de nous occuper davantage de lui. Nous allons donc l'abandonner pour suivre à son tour, dans tous les détails des événements qui venaient de lui arriver, monseigneur Dandelot, frère de l'amiral, dont la figure amie venait de faire jeter à Yvonnet un si joyeux cri de reconnaissance. Nous avons dit que la brèche gardée par Dandelot avait été la dernière prise. Dandelot était non seulement un général, mais encore un soldat ; il avait combattu de la hallebarde et de l'épée aussi bien qu'aurait pu le faire le dernier reître de l'armée. Comme rien ne le distinguait des autres que son courage, on l'avait respecté pour son courage, qui avait cédé au nombre ; une douzaine d'hommes s'étaient jetés sur lui, l'avaient désarmé, terrassé et amené prisonnier au camp sans savoir quel était le capitaine, nous ne dirons pas qui s'était rendu à eux, mais qui avait été pris par eux. Une fois au camp, il avait été reconnu par le connétable et par l'amiral qui, tout en cachant son nom et le degré d'intérêt qu'ils lui portaient comme oncle et comme frère, avaient répondu du lui à ceux qui l'avaient pris, pour une somme de mille écus que les deux illustres captifs devaient payer en même temps que leur propre rançon. Mais à Emmanuel Philibert, il n'y avait pas eu moyen de dissimuler le rang du prisonnier ; aussi, en invitant Dandelot à souper avec lui, comme il avait fait pour le connétable et pour l'amiral, il avait recommandé, comme il avait fait encore pour ceux-ci, que la surveillance la plus active entourât ce troisième prisonnier qu'il tenait au moins pour l'égal des deux autres. Le souper s'était prolongé jusqu'à dix heures et demie du soir avec une courtoisie digne des beaux temps de la chevalerie. Emmanuel Philibert avait essayé de faire oublier à toute cette noblesse française, prisonnière comme au lendemain de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt, qu'elle était à la table de son vainqueur, et il avait été infiniment plus question, pendant la soirée, du siège de Metz et de la bataille de Renty qu'il n'avait été question de la bataille de la Saint-Laurent et de la prise de Saint-Quentin. À dix heures et demie, comme nous l'avons dit, on se leva de table ; des tentes avaient été préparées pour les nobles prisonniers au centre même du camp, dans une enceinte de palissades où l'on ne pénétrait que par une étroite ouverture que gardaient deux sentinelles. Un cercle de factionnaires veillaient, en outre, au dehors de cette enceinte de palissades. Souvent, pendant les longues nuits du siège, Dandelot avait, du haut de la muraille, étendu son regard sur ce camp gigantesque couché à ses pieds. Il connaissait le quartier de chaque chef, le gisement des tentes, l'intervalle gardé entre les hommes de nations différentes et jus- qu'aux accidents de terrain qui faisaient moutonner toute la cité aux flottantes banderoles. Depuis qu'il était prisonnier -et l'on sait qu'il n'y avait pas longtemps -, une seule idée avait, comme le balancier d'une pendule, battu les deux côtés du crâne de Dandelot. Cette idée, c'était celle de fuir. Aucune parole ne l'engageait et, nous l'avons dit, il ne s'était pas rendu, il avait été pris. Or, il pensait avec raison que plus tôt il tenterait de mettre ce projet de fuite à exécution, plus il aurait de chances qu'il réussît. On ne sera donc pas étonné quand nous dirons qu'à peine sorti du quartier d'Emmanuel Philibert pour regagner celui des prisonniers, son oeil commença d'interroger avidement tous les objets qui s'offraient à sa vue avec le désir de faire, dans un moment donné, du plus futile et du plus insignifiant peut-être de ces objets, un moyen de salut. Un officier allait être envoyé par Emmanuel Philibert à Cam brai, où il devait annoncer la nouvelle de la prise de la ville et porter la liste des prisonniers de marque qui avaient été faits. Cette liste s'était encore augmentée pendant le souper et l'offi- cier, après qu'Emmanuel Philibert avait eu pris congé de ses convives, était entré sous la tente du général en chef pour que celui-ci ajoutât à la liste les nouveaux noms dont elle devait être grossie. Un des chevaux des écuries d'Emmanuel, choisi parmi les plus rapides coureurs, stationnait à dix pas du quartier du prince, la bride enrainée à l'arçon et tenu au mors par un valet d'écurie. Dandelot s'approcha du cheval en amateur qu'attire la vue d'une bête de race ; puis, justifiant la réputation qu'il avait d'être un des meilleurs écuyers de l'armée française, d'un bond il se mit en selle, enfonça les éperons dans le ventre du cheval, renversa le palefrenier et partit au galop. Le palefrenier renversé cria alarme ; mais Dandelot était déjà à vingt pas du point d'où il était parti. Il passa comme une vision devant les tentes du comte de Mégue ; le factionnaire le mit en joue ; mais la mèche de son arquebuse était éteinte. Un autre, qui était armé d'un mousquet à rouet, se doutant que c'était ce cavalier qui passait comme une trombe que lui désignaient les cris retentissant de tous côtés, tira sur lui et le manqua ; cinq ou six soldats essayèrent de lui barrer le chemin avec des hallebardes ; mais il culbuta les uns, sauta par-dessus les autres, les dépassa tous, rencontra la Somme sur son chemin, bondit d'un seul élan jusqu'au tiers de la rivière au lieu d'essayer de couper le courant, se laissa dériver et, à travers une fusillade qui n'eut d'autre résultat que de lui enlever son chapeau et de lui trouer son haut de chausses sans même lui égratigner la peau, il aborda sur l'autre rive. Arrivé là, il était à peu près sauvé. En cavalier consommé qu'il était, il avait trop promptement compris la valeur du cheval qu'il serrait entre les jambes pour redouter la poursuite d'autres chevaux sur lesquels il aurait cinq ou six minutes d'avance ; la seule chose qu'il avait donc à craindre, c'était que quelque balle ne le jetât en bas de son cheval ou ne blessât son cheval assez grièvement pour l'empêcher de continuer son chemin. Aussi Dandelot eut-il un moment d'inquiétude en sortant de la Somme ; ce moment fut court : au bout de cinq ou six élans, le fugitif avait reconnu que le cheval était aussi sain et aussi sauf que lui-même. Dandelot ne connaissait point le pays mais il savait la situation des villes principales qui entouraient Saint-Quentin et qui formaient la ceinture française : Laon, la Fère, Ham ; il devinait instinctivement le point où, vingt-cinq à vingt-six lieues au delà de ces villes, gisait Paris. Ce qui lui importait, c'était de s'éloigner du danger ; il piqua droit devant lui et se trouva naturellement sur la ligne de gauche du Gruoïs et d'Essigny-le-Grand. C'est en arrivant en vue de ce dernier village que, la lune s'étant levée, le cavalier put se rendre compte, non pas du chemin qu'il avait fait, non pas du lieu où il se trouvait, mais du paysage et de son aspect. Dandelot, on se le rappelle, n'avait point assisté à la bataille ; il ne pouvait donc pas être frappé de l'aspect que présentait le champ de la bataille et qui avait troublé Yvonnet. Il continua sa route en ralentissant cependant le pas de son cheval, longea le village de Benay, passa entre les deux moulins d'Hi- nocourt, jetant à droite et à gauche devant lui d'avides regards. Ce que cherchait le cavalier, c'était quelque homme isolé, quelque paysan des environs auquel il pût se renseigner du lieu même où il se trouvait et qui pût lui servir de guide, ou tout au moins le mettre dans son chemin. Voilà ce qui faisait qu'à tout instant il se levait sur ses étriers, étendant son regard aussi loin que ce regard pouvait porter. Tout à coup il lui sembla, au milieu du terrain bouleversé du cimetière le Piteux, voir se dresser une ombre humaine ; il piqua droit sur cette ombre ; mais l'ombre paraissait aussi désireuse de le fuir que lui était désireux de la joindre. L'ombre avait donc fui à toutes jambes, Dandelot lui avait donné la chasse ; l'ombre s'était dirigée vers les bois de Rémigny, Dandelot avait deviné son intention et, par tous les moyens possibles à un cavalier, c'est-à-di- re par les éperons, par les genoux, par la voix, avait redoublé la vitesse de son cheval, lui faisant franchir monticules, buissons, ruisseaux, afin d'arriver à ces bois maudits avant l'ombre qu'il poursuivait et qui eût semblé celle d'Achille aux pieds légers, si la terreur qu'elle paraissait éprouver ne l'eût point rendue indigne de ce nom victorieux d'Achille. L'ombre n'était plus qu'à vingt pas du taillis ; Dandelot n 'était plus qu'à trente pas de l'ombre ; il avait fait un dernier effort dont nous avons vu le résultat ; l'ombre qui, au fur et à mesure qu'il s'en était approchée, avait pris la solidité d'un corps, l'ombre avait roulé à ses pieds, heurtée par le poitrail de son cheval. Il s'était jeté à terre pour porter secours à ce fuyard dont les renseignements pouvaient lui être si précieux et, dans le pauvre diable haletant, presque évanoui, à demi mort de frayeur, il avait, à son grand étonnement et en même temps à sa grande joie, reconnu l'aventurier Yvonnet. Quant à Yvonnet, avec un étonnement égal, mais avec une joie bien autrement grande, il avait de son côté reconnu le frère de l'amiral, monseigneur Dandelot de Coligny. XX L'Attente. La nouvelle de la perte de la bataille de Saint-Quentin avait retenti comme un coup de tonnerre inattendu par toute la France et avait particulièrement eu son écho dans le château de Saint-Ger- main. Jamais le connétable de Montmorency, ce vieux soudard quinteux et ignorant, n'avait eu plus grand besoin, pour ne pas tomber en complète disgrâce, de l'inexplicable soutien que lui prêtait prêtait, près du roi Henri II, la constante et inébranlable faveur de Diane de Poitiers. En effet, le coup était terrible : une moitié de la noblesse occupée avec le duc de Guise à la conquête de Naples, l'autre moitié anéantie ! Quelques gentilshommes échappés, meurtris et haletants, de cette grande boucherie, groupés autour de monsieur le duc de Nevers, blessé à la cuisse, c'était toute la force active qui restait à la France ! Quatre ou cinq pauvres villes mal protégées par des remparts en mauvais état, mal approvisionnées de munitions et de vivres, mal pourvues de garnisons, Ham, la Fère, Laon, le Catelet et, comme une sentinelle perdue au milieu du feu, Saint-Quentin, la moins forte, la moins défendue, la moins tenable de ces villes. Trois armées ennemies, une espagnole, une flamande, une anglaise, les deux premières exaspérées par une longue alternative de victoires et de défaites, la troisième toute neuve, toute fraîche, alléchée par les antécédents de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt, désireuse de voir ce fameux Paris dont une autre armée anglaise avait entrevu les murailles sous Charles VI, c'est-à-dire un siècle et demi auparavant. Un roi isolé, sans génie personnel, brave, mais de cette bravoure particulière à l'individualité française, capable d'être un excellent soldat, incapable d'être un médiocre général. Pour tout conseil, le cardinal de Guise et Catherine de Médicis, c'est-à-dire la cauteleuse politique italienne alliée à la ruse française et à l'orgueil lorrain. En dehors de cela, une cour frivole de reines et de princesses, de femmes légères et galantes : la petite reine Marie, la petite princesse Elisabeth, madame Marguerite de France, Diane de Poitiers, sa fille, à peu près fiancée à l'un des fils du connétable de Montmorency, François-Charles-Henry, et la petite princesse Marguerite. Aussi la nouvelle fatale de la perte de la bataille de Saint-Quen- tin ou de la Saint-Laurent, comme on voudra, ne semblait, elle, selon toute probabilité, que l'avant-courrière de deux nouvelles non moins terribles, la prise de la ville de Saint-Quentin et la marche sur Paris de la triple armée espagnole, flamande et anglaise. Le roi commença donc par ordonner secrètement les préparatifs d'une retraite sur Orléans, cette vieille forteresse de la France qui, reprise par une vierge, avait, un peu plus de cent ans auparavant, servi de tabernacle à l'arche sainte de la monarchie. La reine, les trois princes, la petite princesse et toute la cours féminine devaient se tenir prêts à partir, soit de jour, soit de nuit, au premier ordre qui serait donné. Quant au roi, il devait aller rejoindre les débris de l'armée partout où ils seraient et combattre avec eux jusqu'à ce qu'il eût versé la dernière goutte de son sang. Toutes les mesures étaient prises pour que le dauphin François lui succédât, en cas de mort, avec Catherine de Médicis pour régente et le cardinal de Lorraine pour conseil. En outre, nous croyons l'avoir déjà dit, des courriers avaient été expédiés au duc François de Guise pour qu'il hâtât son retour et qu'il ramenât avec lui tout ce qu'il pourrait ramener de l'armée d'Italie. Ces dispositions prises, Henri II avait attendu avec anxiété, l'oreille tournée vers la route de Picardie. Alors il avait appris que, contre toute probabilité et même contre toute espérance, Saint-Quentin tenait encore. Quinze mille hommes avaient été anéantis sous ses murs ; l'hé- roïque ville luttait contre la triple armée victorieuse avec quatre ou cinq cents soldats de toutes armes. Il est vrai qu'outre sa garnison, Saint-Quentin renfermait cette vaillante population que nous venons de voir à l'oeuvre. On attendit avec cette même anxiété pendant un jour, pendant deux jours, pendant trois jours la nouvelle de la prise de la ville. Rien de pareil n'arriva. On apprit au contraire que Dandelot était parvenu à entrer dans la place avec un renfort de quelques centaines d'hommes et que l'amiral et lui avaient fait serment de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Or, on savait que, lorsque Coligny et Dandelot faisaient de pareils serments, ils les tenaient ; le roi fut donc un peu rassuré : le danger existait toujours mais il était moins imminent. Tout l'espoir de la France se trouvait, comme on le voit, concentré sur Saint-Quentin. Henri II demandait au ciel que la ville pût tenir huit jours ; en attendant, et afin d'être au courant des nouvelles, il partit pour Compiègne ; à Compiègne, il était à quelques lieues seulement du théâtre de la guerre. Catherine de Médicis l'accompagna. Lorsqu'il s'agissait de demander un bon conseil, c'était à Catherine de Médicis que Henri II avait recours. Lorsqu'il s'agissait de passer un doux moment, c'était à Diane de Poitiers qu'il s'adressait. Le cardinal de Guise restait à Paris pour surveiller et encourager . En cas d'urgence, le roi et la reine se sépareraient ; le roi rejoindrait l'armée, s'il existait encore une armée, pour l'encourager de sa présence ; Catherine reviendrait à Saint-Germain pour prendre la direction suprême de la retraite. Henri trouva les populations beaucoup moins effrayées qu'il ne le craignait ; cette habitude des armées des XIVe, XVe et XVIe siècles de ne hasarder un pas dans leurs conquêtes qu'après s'être assuré la possession des villes qu'elles rencontraient sur leur chemin, donnait un peu de répit à Compiègne, protégée par Ham, le Catelet et la Fère. Henri s'installa au château. À l'instant même, des espions furent envoyés du côté de Saint- Quentin, afin de s'informer de l'état de la place, et des courriers du côté de Laon et de Soissons, pour s'enquérir de ce qu'était devenue l'armée. Les espions revinrent, racontant que Saint-Quentin tenait parfaitement et ne faisait pas le moins du monde mine de vouloir se rendre. Les courriers revinrent, disant que deux ou trois mille hommes -c'était tout ce qui restait de l'armée -s'étaient ralliés à Laon au- tour du duc de Nevers. Au reste, de ces deux ou trois mille hommes, le duc de Nevers avait tiré le meilleur parti possible. Il connaissait les lenteurs de cette guerre de sièges que, une fois Saint-Quentin emporté, allait probablement entreprendre l'armée espagnole ; il ne s'occupa donc que de renforcer les villes qui pouvaient retarder la marche de l'ennemi. Il envoya le comte de Sancerre à Guise, où celui-ci conduisit la cornette de cavalerie, celle du prince de la Roche-sur-Yon, et les deux compagnies de d'Es- trées et de Pisieux. Il envoya le capitaine Bourdillon à la Fère avec cinq enseignes de gens à pied et autant de compagnies de cavalerie. Enfin le baron de Polignac partit pour le Catelet, monsieur d'Hu- mières pour Péronne, monsieur de Chausnes pour Corbie, monsieur de Sésois pour Ham, Clermont d'Amboise pour Saint-Dizier, Bouchavannes pour Coucy et Montigny pour Chauny. Quant à lui, il restait à Laon avec un corps d'un millier d'hom- mes ; c'était là que le roi devait lui faire tenir les nouvelles troupes qu'il pourrait lever ou les renforts que l'on tirerait des autres parties de la France. On mettait ainsi un premier appareil sur la blessure ; mais rien ne disait encore que la blessure ne fût point mortelle. Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus triste que ce vieux château de Compiègne, déjà sombre par lui-même, mais encore assombri par la présence de ses deux hôtes royaux. Lorsque Henri II venait à cette résidence -et cela lui arrivait d'habitude trois ou quatre fois par an -, c'était pour peupler château, ville et fort de cette magnifique cour de jeunes femmes et de jeunes seigneurs qu'il traînait après lui ; c'était pour emplir les corridors et les salles gothiques du bruit des instruments de fête ; c'était, enfin, pour faire retentir la forêt du son du cor et de l'aboi des chiens. Cette fois, il n'en était pas ainsi. Vers la fin du jour, un lourd charriot s'était arrêté à la porte du château sans avoir aucunement éveillé la curiosité des habitants de la ville qu'il venait de traverser. À peine le suisse s'était-il ému de cet événement en apparence peu important. Un homme d'une quarantaine d'années, au teint presque africain, à la barbe noire, à l'oeil cave ; une femme de trente-six ans à la peau blanche et fine, aux yeux vifs, aux dents superbes, aux cheveux noirs, descendirent de cette voiture, suivis de trois ou quatre officiers de service. Le concierge les regarda avec étonnement, s'écria à double reprise : Le roi ! la reine ! puis, sur un signe de mutisme que lui fit Henri, les introduisit dans la cour intérieure, referma la porte derrière eux et tout fut dit. Le lendemain, on apprit à Compiègne que le roi Henri II et la reine Catherine de Médicis étaient arrivés la veille, escortés de la nuit, moins triste et moins sombre qu'eux, et habitaient le château. Aussitôt la population s'était émue, s'était assemblée et, avec les cris de Vive le roi ! Vive la Reine ! s'était portée vers la résidence princière. Henri fut toujours fort aimé, Catherine de Médicis n'était pas encore haïe. Le roi et la reine parurent sur le vieux balcon de fer. -Mes amis, dit le roi, je suis venu dans vos murs pour être moi-même le défenseur des marches de la France. D'ici, mes oreilles et mes yeux resteront constamment tendus vers Saint-Quentin. J'espère que l'ennemi ne viendra point jusqu'ici ; mais qu'à tout hasard, comme ont fait les braves Saint-Quentinois, chacun se prépare à la défense. Quiconque aura des nouvelles, bonnes ou mauvaises, de la ville assiégée, sera bienvenu au château en me les apportant. Les cris de Vive le roi ! avaient retenti de nouveau. Henri et Catherine de Médicis avaient fait ce geste royal qui a si longtemps abusé les peuples, de se mettre la main sur le coeur, et s'étaient retirés à reculons. Derrière eux, les fenêtres s'étaient refermées ; chacun s'était mis de son mieux en mesure de défense et le roi n'avait plus reparu. Les jardiniers, interrogés, avaient dit qu'il se promenait pensif dans les allées les plus sombres du parc, quelquefois jusqu'à une heure ou deux du matin, s'arrêtant tout à coup, écoutant immobile, souvent même appliquant son oreille à la terre pour surprendre les détonations lointaines du canon. Mais, on le sait, toute attaque prématurée avait cessé afin de donner à Emmanuel Philibert le temps de préparer l'attaque générale. Alors le roi revenait au château, ignorant, inquiet ; il montait à une espèce de tour d'où l'on découvrait jusqu'à une longue distance la route de Saint-Quentin, à laquelle venaient s'embrancher celles de Ham et de Laon. Son oeil interrogeait chaque voyageur qui apparaissait sur cette route, tremblant et désireux à la fois de trouver en lui le messager qu'il attendait. Le roi était arrivé le 15 août et les jours s'écoulaient les uns après les autres sans qu'il entendît aucun bruit, sans qu'il vît venir aucun messager ; ce qu'il savait seulement, c'est que Saint-Quen- tin tenait toujours. Le 24, Henri se promenait comme d'habitude dans le parc quand, tout à coup, un grondement lointain vint le faire tressaillir ; il s'arrêta et écouta mais il n'eut pas même besoin d'approcher son oreille de la terre pour comprendre que de foudroyantes décharges d'artillerie se succédaient sans interruption. Pendant trois jours, bien avant dans la nuit et longtemps avant le lever du soleil, le même bruit s'était fait entendre ; Henri, à ce formidable écho, ne comprenait pas qu'une seule maison de Saint- Quentin pût être demeurée debout. Le 27, à deux heures de l'après-midi, le bruit avait cessé. Qu'était-il arrivé ? que voulait dire ce silence après l'effroyable rumeur qui l'avait précédé ? Sans doute Saint-Quentin, moins privilégiée que ces fabuleuses salamandres dont François Ier avait fait ses armes, venait de succomber dans un cercle de feu. Il attendit jusqu'à sept ou huit heures du soir, écoutant si le bruit éteint ne se réveillerait pas. Il espérait encore que la lassitude des assiégeants les avait forcés d'accorder une trêve à la ville. Cependant, à neuf heures du soir, ne pouvant résister à son inquiétude, il expédia deux ou trois courriers avec ordre de prendre différentes routes afin que, si l'un d'eux tombait aux mains de l'ennemi, les autres, du moins, eussent la chance d'y échapper. Jusqu'à minuit il erra dans le parc ; puis il rentra au château, se coucha, chercha vainement le sommeil dans ses draps fiévreux et, ne pouvant dormir, se leva au point du jour pour gagner son observatoire. À peine y était-il, qu'à l'extrémité de cette route si souvent explorée par ses regards, il vit, soulevant la poussière du chemin que commençaient à dorer les premiers rayons du soleil, accourir un cheval emportant au galop deux cavaliers vers la ville. Henri n'eut pas un instant de doute : ces deux cavaliers ne pou vaient être que des messagers lui apportant des nouvelles de Saint- Quentin. Il envoya au-devant d'eux pour qu'ils n'éprouvassent point de retard à la porte dite de Noyon. Un quart d'heure après, le cheval s'arrêtait devant la herse du château et Henri jetait un cri de surprise, presque de joie, en reconnaissant Dandelot et en voyant poindre derrière lui et rester respectueusement au seuil de la porte un second personnage dont la figure ne lui était pas étrangère, quoiqu'il ne pût, au premier abord, se rappeler où il avait vu cette figure. Notre lecteur, qui a probablement plus de mémoire que le roi Henri II et à qui d'ailleurs, sur ce point, nous viendrons en aide, se souviendra que c'était au château de Saint-Germain, lorsque notre aventurier servait d'écuyer au malheureux Théligny, qui avait été tué pendant les premiers jours du siège. En voyant arriver sur la même monture Dandelot et Yvonnet, on n'exigera point, sans doute, que nous racontions comment, après la reconnaissance qui avait eu lieu sur la lisière du bois de Rémigny, la meilleure harmonie s'était à l'instant même établie entre le fugitif fuyant et le fugitif poursuivant ; comment Yvonnet, qui savait la contrée par coeur pour l'avoir de nuit et de jour explorée en tous sens, s'était offert pour guide à Dandelot, et comment, enfin, en échange de ce service, le frère de l'amiral avait invité l'amant de mademoiselle Gudule à monter en croupe derrière lui, arrangement qui avait ce double avantage de ne point fatiguer l'aventurier et de ne pas retarder le capitaine. Le cheval eût peut-être préféré une autre combinaison ; mais c'était un noble animal plein de feu et de courage ; on voit qu'il avait fait de son mieux et qu'il n'avait, à tout prendre, employé que trois heures et demie pour franchir la distance qui sépare Gibercourt de Compiègne, c'est-à-dire pour faire près de onze lieues ! XXI Les Parisiens. Les nouvelles apportées par les deux messagers étaient de celles qui sont bientôt dites mais sur lesquelles on revient longtemps. Après le récit sommaire, qui fut d'abord fait par Dandelot, de la prise de la ville, le roi passa aux détails et, moitié par le capitaine, moitié par l'aventurier, il apprit à peu près tout ce que nous avons raconté à nos lecteurs. En somme, la ville était prise ; le connétable et Coligny, c'est-à- dire, en l'absence du duc de Guise, les deux meilleurs capitaines du royaume, étaient prisonniers et l'on ignorait encore si l'armée victorieuse s'amuserait à batailler devant des bicoques ou marcherait tout droit sur Paris. Batailler devant des bicoques, c'était bien une guerre qui allait au tempérament craintif et tâtonneur de Philippe II. Marcher droit sur Paris était une détermination qui s'harmoni- sait bien avec le génie aventureux d'Emmanuel Philibert. Auquel de ces deux partis s'arrêteraient les vainqueurs ? C'est ce qu'ignoraient également Dandelot et Yvonnet. Dandelot était d'avis que le prince de Savoie et le roi d'Espagne marcheraient sur Paris immédiatement. Quant à Yvonnet, une pareille question dépassait complètement la hauteur de ses vues stratégiques ; mais, comme le roi doutait absolument qu'il eût un avis, il se rangea à celui de Dandelot. Il y eut donc majorité sur ce point, que les vainqueurs ne perdraient pas de temps et que, par conséquent, les vaincus n'avaient pas de temps à perdre. À l'instant même, il fut décidé qu'après avoir pris quelques minutes de repos, les deux messagers partiraient, Dandelot de son côté et Yvonnet du sien, chargés l'un et l'autre d'une mission en harmonie avec la position sociale et militaire respectivement occupée par chacun d'eux. Dandelot accompagnerait Catherine de Médicis à Paris ; Henri, qui ne voulait pas quitter le voisinage de l'ennemi, envoyait la reine faire un appel au patriotisme des bourgeois parisiens. Yvonnet partirait pour Laon, remettrait des lettres du roi au duc de Nevers, tâcherait, sous un déguisement quelconque, de rôder autour de l'armée espagnole et de surprendre les intentions du roi d'Espagne à l'endroit du plan que ce dernier allait suivre. Il y avait bien des chances pour que celui qui était chargé de cette périlleuse mission fût pris et pendu ; mais cette idée qui, par les souvenirs qu'elle lui rappelait, eût fait frissonner Yvonnet pendant les ténèbres, n'avait plus d'effet sur le jeune homme une fois le jour venu. Yvonnet accepta donc ; il n'avait de nerfs que la nuit ; mais alors, on l'a vue, il en avait prodigieusement. M. Dandelot fut autorisé par le roi à s'entendre avec le cardinal de Lorraine, qui avait le maniement des finances, sur les besoins d'argent que lui et son frère pouvaient avoir dans la situation précaire où ils se trouvaient ; quant à Yvonnet, il reçut vingt écus d'or pour le message qu'il venait d'apporter et la commission qu'il allait entreprendre. En outre, le roi l'autorisa, comme il avait déjà fait une première fois, à choisir dans ses écuries le meilleur cheval qu'il y trouverait. À dix heures du matin, c'est-à-dire après avoir pris chacun environ six heures de repos, les deux messagers partirent pour leur destination respective ; seulement, à la porte, tous deux se tournèrent le dos, l'un allant vers l'orient et l'autre vers le couchant. Nous retrouverons plus tard Yvonnet, le moins important de nos deux personnages, ou, si nous ne le retrouverons pas, comme nous saurons du moins par ouï-dire ce qu'il est devenu, attachons-nous aux pas de M. Dandelot, lesquels sont aussi les pas de la reine Catherine de Médicis qui, en sa compagnie et sous sa garde, suit la route de Paris aussi vite que le permet la pesanteur du char attelé de quatre chevaux qui la traîne vers la capitale. En vertu de cet axiome que le danger, vu de loin, est parfois bien autrement effrayant que vu de près, la frayeur avait peut-être été d'abord plus grande à Paris qu'elle ne l'était à Compiègne. Jamais, depuis l'époque où l'Anglais, de la plaine de Saint-Denis, avait pu entrevoir les tours de Notre-Dame et le clocher de la Sainte-Cha- pelle, jamais, disons-nous, terreur pareille n'avait agité les Parisiens. C'était au point que, le lendemain du jour où la nouvelle de la bataille de Saint-Quentin était parvenue des bords de la Somme aux rives de la Seine, à voir les charrettes attelées et chargées de meubles, les chevaux harnachés avec cavaliers et cavalières en selle, on eût pu croire qu'on était dans un de ces jours de déménagement où le tiers de Paris change de domicile. Or, c'était plus qu'un changement de domicile, c'était une fuite ; la capitale débordait sur la province. Il est vrai que peu à peu et lorsqu'on avait vu que les nouvelles ne devenaient pas plus alarmantes, grâce à cette précieuse organisation dont, entre tous les peuples, est doué le peuple français, et qui consiste à rire de tout, ceux qui étaient restés à Paris en étaient venus à railler ceux qui l'avaient quitté ; de sorte que, tout doucement, les fugitifs étaient rentrés et que c'étaient ceux-là maintenant qui, rendus plus fermes par la raillerie, paraissaient disposés à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Telle était la disposition où Catherine et Dandelot, en franchissant la barrière dans l'après-midi du 28 août 1557, trouvèrent les Parisiens, auxquels ils apportaient une nouvelle plus formidable encore que celle de la perte de la bataille de la Saint-Laurent, c'est-à-dire celle de la reddition de la ville de Saint-Quentin. C'est de la façon dont les nouvelles sont répandues que dépend parfois l'effet qu'elles produisent. -Mes amis, dit Dandelot s'adressant au premier groupe de bourgeois qu'il rencontra, gloire aux habitants de la ville de Saint- Quentin ! Ils ont tenu près d'un mois dans une place où les plus braves eussent hésité à promettre de tenir huit jours ; par cette résistance, ils ont donné à M. de Nevers le temps de rassembler une armée sur laquelle Sa Majesté le roi Henri II expédie à chaque instant de nouveaux renforts, et voilà Sa Majesté la reine Catherine qui vient parmi vous faire appel à votre patriotisme pour la France et à votre amour pour vos rois. Et, à ces mots, la reine Catherine passa la tête toute entière par la portière de la voiture, criant : -Oui, mes bons amis, c'est moi qui viens au nom du roi Henri II pour vous annoncer que toutes les villes sont prêtes à faire de leur mieux, comme a fait Saint-Quentin. Illuminez donc en signe de la confiance que le roi Henri a en vous et de l'amour que vous lui portez. Et ce soir, à l'hôtel de ville, je m'entendrai avec vos magistrats, M. le cardinal de Lorraine et M. Dandelot sur les mesures qu'il y a à prendre pour repousser l'ennemi, découragé par la longueur du siège mis devant la première de nos villes. Il y avait une grande connaissance de la multitude dans cette façon de lui annoncer une des plus terribles nouvelles que jamais la population d'une capitale eût reçue ; aussi était-ce Dandelot qui avait préparé tout à la fois, et son discours, et celui de la reine Catherine. Il en résulta que ce peuple qui, si on lui eût dit tout simplement : « Saint-Quentin est pris et les Espagnols marchent sur Paris ! » se fût débandé et eût couru tout effaré par les rues et les carrefours en hurlant : « Tout est perdu ! sauve qui peut ! », se mit au contraire à crier de toutes ses forces : « Vive le roi Henri II ! vive la reine Catherine ! vive le cardinal de Lorraine ! vive M. Dandelot ! » et, pressant de ses flots la voiture de Catherine et le cheval de l'illustre gentilhomme, leur fit une bruyante et presque joyeuse escorte de la barrière Saint-Denis au palais du Louvre. Arrivé à la porte du Louvre, Dandelot se dressa de nouveau sur les arçons pour dominer la foule innombrable qui encombrait la place, les rues adjacentes et jusqu'aux quais, et, d'une voix forte : -Mes amis, dit-il, Sa Majesté la reine me charge de vous rappeler que, dans une heure, elle se rendra à l'hôtel de ville où vos magistrats vont être convoqués ; elle se rendra à cheval pour être plus près de vous et, au plus grand nombre que vous serez, elle jugera de votre amour ; n'oubliez pas les torches et les illuminations. Un immense vivat retentit et la reine put dès lors être assurée que toute cette population, qu'elle venait de s'acquérir par quelques paroles, était prête à faire, comme celle de Saint-Quentin, tous les sacrifices, même celui de la vie. Catherine de Médicis rentra au Louvre accompagnée de Dandelot ; à l'instant, le cardinal de Lorraine fut convoqué avec ordre de faire réunir les magistrats de la ville, maires, échevins, prévôts des marchands, syndics des communautés, chefs d'États, à l'hôtel de ville pour neuf heures du soir. On a déjà vu que Dandelot était un habile metteur en scène ; il avait choisi cette heure-là comme celle de l'effet. La plupart des gens qui étaient assemblés à la porte du Louvre résolurent, pour être sûrs de faire partie du cortège royal et en même temps, pour que personne ne leur prît les premières places, de ne point bouger du poste où ils étaient. Seulement, quelques-uns, messagers des masses, se détachèrent pour aller acheter des torches. D'un autre côté, ces hérauts populaires qui, dans tous les grands événements, se sacrent eux-mêmes crieurs publics, allaient par les rues qui conduisaient du Louvre à l'hôtel de ville, criant : -Bourgeois de Paris, illuminez vos fenêtres : la reine Catherine de Médicis va passer se rendant à l'hôtel de ville ! Et, à cet appel qui n'avait rien de forcé mais qui au contraire laissait aux bourgeois leur libre arbitre, dans toute maison située sur la route que devait parcourir la reine, comme dans une vaste ruche, chacun commençait à s'agiter, à courir aux lampions, aux lanternes, aux chandelles, et, sur chaque fenêtre, lumineuse alvéole, à traduire son enthousiasme que l'on pouvait estimer au nombre des cires brûlantes ou des suifs incandescents. Nous disons que les crieurs allaient par les rues ; car, avec leur intelligence instinctive, ils avaient bien compris que la reine suivrait la ligne des rues et non celle des quais ; les cortèges qui suivent les quais se trompent dans leur itinéraire s'ils ont besoin d'en- thousiasme : le long des quais, l'enthousiasme les suit, mais en boîtant comme la justice ; le côté de la rivière est forcément muet. Ainsi, l'heure venue, la reine, à cheval entre Dandelot et le cardinal de Lorraine, accompagnée d'une suite pauvre et peu nombreuse, comme il convient à une reine qui en appelle à son peuple des revers de la fortune royale, la reine, disons-nous, gagna la rue Saint-Honoré à la hauteur du château d'eau, suivit la rue Saint- Honoré jusqu'à la rue des Fourreurs, prit la rue des Fourreurs, continua par la rue Jean-Pain Mollet et déboucha sur la Grève par la rue de l'Épine. Cette marche, dont les événements eussent dû faire une marche funéraire, devint un véritable triomphe que rappelèrent de bien loin les fameuses proclamations de la patrie en danger mises en scène par l'artiste Sergent ; là, tout était préparé d'avance ; pour Catherine, tout fut improvisé. De quatre heures à neuf heures du soir, elle avait eu le temps d'envoyer chercher à Saint-Germain le jeune dauphin François ; l'enfant pâle et maladif était bien celui qui convenait au drame : c'était le fantôme de cette dynastie des Valois près de s'éteindre dans la plus riche postérité qu'eût jamais possédée un roi, à l'ex- ception du roi Priam. Quatre frères ! il est vrai que trois de ces frères furent empoisonnés probablement, et le quatrième assassiné ! Mais, pendant cette soirée que nous tentons de décrire, le mystérieux avenir était encore caché dans les bienheureuses ténèbres qui le voilent aux regards des hommes. Chacun ne s'occupait que du présent, et le présent en effet portait avec lui une somme d'oc- cupation suffisante aux plus avides d'émotion et de mouvement. Dix mille personnes accompagnaient la reine ; cent mille faisaient la haie sur son passage ; deux cent mille peut-être la regardaient passer aux fenêtres. Ceux qui la suivaient, ceux qui faisaient la haie, portaient des torches dont la lueur, jointe à celle des illuminations, faisait une lumière moins brillante, c'est vrai, mais autrement fantastique que celle du jour. Les gens qui suivaient la reine ou qui l'accompagnaient secouaient leurs torches ; les gens des fenêtres secouaient leurs mouchoirs ou jetaient des fleurs. Tous criaient : « Vive le roi ! vive la reine ! vive le Dauphin ! » Puis, de temps en temps, comme un souffle de menace et de mort passait sur cette foule et l'on entendait gronder comme une voix sombre, avec accompagnement d'épées choquées les unes contre les autres, avec éclairs de couteaux grandis et détonation d'arquebuses déchargées. C'était ce cri qui naissait on ne savait où et qui allait se perdre dans l'infini : « Mort aux Anglais et aux Espagnols ! » Et, à ce cri, un frisson passait dans le corps du plus brave, tant on sentait que ce cri était celui de la haine invétérée de tout un peuple. La reine, le Dauphin et leur cortège, partis à neuf heures du Louvre, n'arrivèrent qu'à dix heures et demie à l'hôtel de ville ; pendant tout le trajet, il avait fallu fendre la foule et, cette fois, l'expression était littérale, aucune garde, aucun soldat ni à pied ni à cheval n'étant là pour rendre aux augustes cavaliers ce mauvais service. Chacun au contraire pouvait toucher le cheval, les vêtements et même les mains de la reine et de l'héritier de la couronne. Les peuples sont en général très-avides de toucher ces chevaux qui les écrasent, ces vêtements qui les ruinent, ces mains qui les étouffent. Cet attouchement les fait d'habitude crier de joie, quand ils de vraient les faire hurler de haine et de douleur. Ce fut donc au milieu des cris de joie et des protestations de dévouement de la population tout entière que le cortège royal déboucha sur la place de Grève, où l'hôtel de ville, bijou de la Renaissance gâté par l'ordre de Louis-Philippe, comme tous les monuments sur lesquels il a porté sa main antiartistique, venait d'être bâti. Tous les magistrats municipaux, les prévôts, les syndics, les chefs de corporations, attendaient étagés sur le perron de l'hôtel de ville, débordant sur la place, s'enfonçant dans l'intérieur sous les voûtes sombres. Il fallut un quart d'heure à la reine, au Dauphin, à M. le cardinal de Lorraine et à Dandelot pour traverser la place. Jamais cirque néronien ne fut plus ardemment éclairé, même pendant les nuits où l'on y brûlait des chrétiens roulés dans le soufre et la poix résine. Des lumières étincelaient à toutes les fenêtres ; des torches flamboyaient par toute la place, se prolongeaient sur les quais, montaient sur les galeries et jusque sur le sommet des tours de Notre- Dame. La rivière semblait charrier du feu liquide. La reine et le Dauphin ne disparurent sous le porche de l'hôtel de ville que pour reparaître presque immédiatement sur le balcon. On répondait avec enthousiasme ces mots que Catherine avait dits ou n'avait pas dits : « Si le père meurt en vous défendant, bonnes gens de la ville de Paris, je vous amène son fils. » Et, à la vue de ce fils, qui devait être ce pauvre petit roi François II de piteuse mémoire, on applaudissait, on poussait des cris, on hurlait. La reine demeurait sur le balcon pour entretenir l'enthousiasme, laissant le cardinal de Lorraine et Dandelot faire les affaires auprès des magistrats de la ville de Paris. Elle avait raison ; ils les faisaient et les faisaient bien. « Ils rassuraient, dit l'Histoire de Henry II par l'abbé Lambert, les magistrats et les principaux bourgeois de la ville de Paris, sur l'amour et sur la tendresse du roi, prêt à sacrifier sa vie pour éloigner les dangers qui semblaient les menacer ; ils leur affirmaient que, quelque accablante que fût la perte que la France venait de faire, cette perte n'était point irréparable, si toutefois Sa Majesté trouvait dans ses fidèles sujets le zèle que ceux-ci avaient toujours eu pour la gloire et les intérêts de l'État ; ils ajoutaient que le roi, afin de ne pas surcharger ses peuples, n'avait point hésité d'enga- ger son propre domaine, mais que, s'étant enlevé cette ressource, Sa Majesté ne devait plus compter que sur les secours volontaires qu'elle se promettait de l'amour de ses sujets, et que plus le besoin était pressant, plus le peuple français devait faire d'efforts pour mettre son roi à même d'opposer des forces égales à celles de ses ennemis. » Ce discours produisit son effet ; la ville de Paris vota, séance tenante, trois cent mille livres pour les premiers frais de guerre, invitant les principales villes du royaume à en faire autant qu'elle. Quant au moyens de défense immédiate -et l'on sait qu'il n'y avait pas de temps à perdre -, voici ceux que Dandelot proposait : D'abord le rappel d'Italie de M. de Guise et de son armée ; c'était d'ailleurs chose arrêtée déjà et les ordres relatifs au retour étaient partis depuis longtemps. Ensuite une levée de trente mille soldats français et de vingt mille étrangers. Enfin les hommes d'armes et les chevau-légers devaient être doublés. Pour subvenir à ces frais gigantesques, dans un moment où les domaines du roi étaient engagés et où le trésor public était à sec, voici ce que Dandelot proposait : « Le clergé, sans exception d'aucun bénéfice, serait sommé d'of- frir au roi, à titre de don, une année de son revenu. » Les gentilshommes, quoique exempts par leurs privilèges de toute contribution, se taxeraient eux-mêmes chacun selon ses facultés. » Et Dandelot, donnant l'exemple, déclarait, pour son entretien et celui de son frère, ne se réserver que deux mille écus, abandonnant au roi le reste des revenus de l'amiral et des siens. « Enfin, un travail serait fait par M. le cardinal de Lorraine, administrateur des finances, qui taxerait le tiers-état selon ses moyens. » Pauvre tiers-état, on se gardait bien de le taxer à une année de son revenu, lui, ou de lui laisser le soin de se taxer lui-même ! Une partie de ces mesures furent votées d'enthousiasme, les autres ajournées. Il va sans dire que les mesures ajournées étaient celles qui faisaient contribuer le clergé et la noblesse aux frais de la levée et de l'entretien des troupes. Mais ce qui fut décidé immédiatement, c'est que quatorze mille Suisses seraient levés et huit mille Allemands enrôlés ; c'est que l'on formerait dans chaque province du royaume des compagnies de tous les jeunes gens en état de porter les armes. En somme, c'était beaucoup de besogne faite dans une soirée ; à minuit, tout était fini et arrêté. À minuit et quelques minutes, la reine descendait le perron, tenant par la main M. le Dauphin, lequel, tout en dormant debout, saluait gracieusement la foule avec son petit toquet de velours. À une heure et demie, la reine rentrait au Louvre, pouvant dire, cent ans juste avant son compatriote Mazarin : « Ils ont crié, ils payeront ! » Oh ! peuple, peuple, c'est cette faiblesse qui fait ta force ; c'est cette prodigalité de ton or et de ton sang qui fait ta richesse ! Il faut toujours que ceux qui te gouvernent en reviennent à toi, et il est un moment où le roi le plus hautain, la reine la plus fière, te font demander l'aumône de ton sang et de ton or, dans le toquet de velours de l'hériter de la couronne. XXII Au Camp Espagnol. Nous avons vu ce que M. le duc de Nevers faisait à Laon ; nous avons vu ce que le roi Henri faisait à Compiègne ; nous avons vu, enfin, ce que la reine Catherine, le Dauphin, le cardinal de Lorraine, faisaient à Paris. Nous allons voir ce que Philippe II et Emmanuel Philibert faisaient au camp espagnol et comment on perdait là le temps si bien mis à profit ailleurs. D'abord, ainsi que nous l'avons dit, la ville de Saint-Quentin, subissant les conséquences de son héroïsme, avait été livrée à cinq jours de pillage. Cette ville qui, vivante, avait sauvé la France, continuait de la sauver par son agonie. L'armée qui s'acharnait sur la pauvre ville morte oubliait que le reste de la France vivait et, exaltée à ce spectacle, organisait une défense désespérée. Nous passerons donc par-dessus ces cinq jours, jours d'incendie, de deuil et de désolation, pour arriver au 1er septembre ; et comme, dans un chapitre précédent, nous avons dit quel aspect présentait la ville, nous dirons avec la même exactitude quel aspect présentait le camp. Tout, depuis le matin, y était à peu près rentré dans l'ordre. Chacun comptait ses prisonniers, visitait son butin, faisait son inventaire et riait de tout ce qu'il avait gagné ou pleurait de ce qu'il avait perdu. À onze heures du matin, il devait y avoir conseil sous la tente du roi d'Espagne. Cette tente était placée à l'extrémité du camp ; nous avons expliqué pourquoi -la musique des boulets français étant, comme il l'avait avoué lui-même, particulièrement désagréable aux oreilles de Philippe II. Commençons par les sommités et voyons ce qui se passait sous cette tente. Le roi tenait décachetée une lettre que venait d'apporter, tout poudreux, un messager assis sur un banc de pierre à la porte de la tente royale ; un valet du roi d'Espagne versait à ce messager, dans un verre de cabaret, un vin doré dont la couleur trahissait l'origine méridionale. Cette lettre, qui était revêtue du grand sceau de cire rouge représentant des armes surmontées d'une mitre et flanquées de deux crosses, paraissait préoccuper singulièrement Philippe II. Au moment où, pour la troisième ou quatrième fois, il venait de relire l'importante missive, le galop d'un cheval s'arrêtant brusquement aux portes de sa tente lui fit relever la tête et, sous ses paupières clignotantes, son oeil terne parut chercher quel était celui qui semblait avoir si grande hâte de se trouver en sa présence. Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées, que la tapisserie qui fermait l'entrée de la tente se souleva et qu'un de ses serviteurs qui transportaient jusqu'au milieu des camps l'étiquette des palais de Burgos et de Valladolid, annonça : -Son excellence don Luis de Vargas, secrétaire de monseigneur le duc d'Albe. Philippe poussa un cri de joie ; puis, comme s'il eût été honteux vis-à-vis de lui-même de s'être laissé aller à cette première impression, il s'imposa en quelque sorte un moment de silence et, d'une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion agréable ou désagréable : -Faites entrer don Luis de Vargas, dit-il. Don Luis entra. Le messager était couvert de sueur et de poussière ; la pâleur de son front indiquait la fatigue d'une longue route ; l'écume qui couvrait son cheval et qui humectait le côté intérieur de ses bottes montrait la hâte qu'il avait eue d'arriver. Et cependant, l'annonce faite, il s'arrêta debout, immobile et le chapeau à la main, à dix pas du roi Philippe II, attendant, pour dire les nouvelles qu'il apportait, que celui-ci lui eût adressé la parole. Cette soumission à la loi de l'étiquette, la première de toutes les lois en Espagne, parut satisfaire le roi ; et, avec un sourire vague comme un rayon de soleil jouant sur la terre à travers un nuage grisâtre d'automne : -Que Dieu soit avec vous, don Luis de Vargas !... Quelles nouvelles d'Italie ? -Bonnes et mauvaises à la fois, sire ! répondit don Luis. Nous sommes maîtres de la position en Italie ; mais M. de Guise revient en France en toute hâte avec une partie de l'armée française. -C'est le duc d'Albe qui vous envoie m'annoncer cette nouvelle, don Luis ? -Oui, sire, et il m'a ordonné de prendre le chemin le plus court et de faire toute diligence, afin que je pusse précéder en France M. de Guise d'une douzaine de jours au moins. En conséquence, je me suis embarqué sur une galère à Ostie ; j'ai pris terre à Gênes ; je suis venu par la Suisse, Strasbourg, Metz et Mézières, et suis heureux d'avoir fait tout ce grand voyage en quatorze jours, attendu, j'en suis sûr, qu'il en faudra bien le double au duc de Guise pour arriver à Paris. -Effectivement, vous avez fait bonne diligence, don Luis, et je reconnais que vous ne pouviez pas venir en un moindre temps. Mais n'avez-vous point de lettre particulière du duc d'Albe pour moi ? -Monseigneur, dans la crainte que je ne fusse pris, n'a point osé me rien confier par écrit ; seulement, il m'a ordonné de vous répéter ces mots : « Que Sa Majesté le roi d'Espagne se souvienne du roi Tarquin abattant les trop hautes tiges de pavots poussant dans son jardin ; rien ne doit pousser trop haut dans le jardin des rois, pas même les princes ! » Votre Majesté, a-t-il ajouté, saurait parfaitement ce que ces mots veulent dire et à quelle fortune ils font allusion. -Oui, murmura le roi d'Espagne ; oui, je reconnais là la pru dence de mon fidèle Alvarès... J'ai compris en effet, don Luis, et je le remercie. Quant à vous, allez vous reposer et faites-vous donner par mes gens tout ce qui vous est nécessaire. Don Luis de Vargas s'inclina, sortit, et la tapisserie retomba derrière lui. Laissons le roi Philippe II méditer à loisir sur la lettre aux armes épiscopales et sur le message verbal du duc d'Albe, et passons sous une autre tente qui n'est éloignée de la sienne que d'une portée de fusil. Celle-là, c'est la tente d'Emmanuel Philibert. Emmanuel Philibert est incliné sur un lit de camp où gît un blessé ; un médecin enlève l'appareil d'une blessure qui semble n'être qu'une contusion au côté gauche de la poitrine et qu'à la pâleur et à la faiblesse du blessé on peut juger être cependant plus grave. Toutefois, le visage du médecin paraît se rasséréner à l'inspec- tion de l'effroyable ecchymose qu'on dirait provenir du choc d'une pierre lancée par une catapulte antique. Le blessé n'est autre que notre ancien ami Scianca-Ferro, que nous n'avons pu suivre au milieu de ce grand ensemble de l'assaut dont nous avons essayé de donner une idée. Nous retrouvons enfin le brave écuyer sous la tente du duc de Savoie, sur ce lit de douleur que l'on a fait accroire au soldat être un lit de gloire. -Eh bien ! demanda avec inquiétude Emmanuel Philibert. -Du mieux ! beaucoup de mieux, monseigneur ! répondit le médecin ; et maintenant le blessé est hors de danger... -Je te le disais bien, Emmanuel ! interrompit Scianca-Ferro d'une voix à laquelle il s'efforçait de donner de la fermeté et qui, malgré ses efforts, demeurait stridente. En vérité, tu m'humilies à me traiter comme tu traiterais une vieille femme, et tout cela pour une misérable contusion ! -Une misérable contusion qui t'a brisé une côte, qui t'en a enfoncé deux autres et qui te fait cracher le sang à chaque haleine depuis six jours ! -C'est vrai que le coup a été solidement appliqué ! reprit le blessé en essayant de sourire. Passe-moi donc la machine en question, Emmanuel. Emmanuel chercha des yeux ce que Scianca-Ferro désignait sous le titre de la machine en question et s'en alla ramasser dans un coin de la tente un objet qui, effectivement, était une véritable machine, et même une machine de guerre. Si vigoureux qu'il fût, le prince souleva cet objet avec peine et vint le déposer sur le lit de Scianca-Ferro. C'était un boulet de 12 emmanché d'une barre de fer ; le tout pouvait peser de vingt-cinq à trente livres. -Corpo di Bacco ! s'écria gaiement le blessé, conviens, Emmanuel, que voilà un charmant joujou ! Et qu'a-t-on fait de celui qui en jouait ? -Selon tes ordres, il ne lui a été fait aucun mal. On lui a demandé sa parole de ne pas fuir ; il l'a donnée et il doit être, comme d'habitude, à quelques pas de la tente, soupirant et pleurant, le front dans ses mains. -Oui, pauvre diable !... J'ai, à ce que tu m'as dit, fendu jus- qu'aux oreilles la tête à son neveu, un digne Allemand qui jurait bien, mais qui frappait encore mieux !... Ma foi ! s'il y avait eu seulement dix hommes comme ces deux gaillards-là à chaque brèche, c'eût été quelque chose de pareil à la fameuse guerre des titans que tu me racontais quand tu expliquais ce malheureux grec auquel je n'ai jamais voulu mordre, et autant aurait valu escalader Pélion ou Ossa ! Puis, prêtant l'oreille : -Eh, mordieu ! Emmanuel, il y a quelqu'un qui lui cherche querelle, à mon digne Tedesco... J'entends sa voix... Il faut que ce soit diablement grave, car on m'a dit que, depuis cinq jours, il n'a- vait pas desserré les dents. Et, en effet, le bruit d'une rixe arrivait jusqu'aux oreilles du blessé et de ceux qui l'entouraient, avec un triple accompagnement de jurons en espagnol, en picard et en allemand. Emmanuel laissa Scianca-Ferro aux soins du docteur et, pour faire plaisir au blessé, il parut sur le seuil de sa tente, s'informant des causes de cette rixe qui, en quelques secondes, venait de dégénérer en un véritable combat. Voici -au moment où, pareil au Neptune de Virgile, Emmanuel Philibert prononçait le Quos ego qui devait calmer les vagues irritées -, voici, disons-nous, quel était l'aspect du champ de bataille. D'abord -nous en demandons pardon à nos lecteurs, mais, comme disent les paysans picards avec lesquels nous allons nous retrouver en contact -, sauf le respect que nous leur devons, le personnage principal de l'échauffourée était un âne. Un âne magnifique, c'est vrai, chargé de choux, de carottes et de laitues, ruant et brayant que c'était merveille et secouant de son mieux sa cargaison potagère, éparse autour de lui. Après l'âne, l'acteur le plus important était sans contredit notre ami Heinrich Scharfenstein, frappant à droite et à gauche avec un pieu de tente qu'il avait déraciné et à l'aide duquel il avait déjà renversé sept ou huit soldats flamands. Un voile de profonde mélancolie était étendu sur son visage ; mais, comme on le voit, cette mélancolie n'ôtait rien à la vigueur de son bras. Après Heinrich,venait une belle jeune paysanne vigoureuse et fraîche, laquelle gourmait de son mieux un soldat espagnol qui, selon toute probabilité, avait essayé de se livrer vis-à-vis d'elle à des privautés que sa pudeur ne pouvait autoriser. Puis, enfin, le paysan propriétaire probable de l'âne qui, tout en grommelant, ramassait ses laitues, ses carottes et ses choux, dont les soldats qui l'entouraient paraissaient fort friands. La présence d'Emmanuel Philibert fit, nous l'avons déjà dit, l'effet de la tête de Méduse sur les assistants. Les soldats lâchèrent les choux, les carottes ou les laitues qu'il s'étaient déjà appropriés. La belle fille lâcha le soldat espagnol, qui s'enfuit, la moustache à moitié arrachée et le nez en sang. L'âne cessa de ruer et de braire. Heinrich Scharfenstein, seul, porta encore, comme une machine lancée avec trop de force pour s'arrêter au premier signe, deux ou trois coups de pieu qui abattirent deux ou trois hommes. -Qu'y a-t-il ? demanda Emmanuel Philibert ; et pourquoi maltraite-t-on ces braves gens ? -Ah ! ch'est vous, monseigneir ; eje va vous conter cha, dit le paysan en s'approchant du prince, les bras chargés de choux, de carottes et de laitues, et tenant le rebord de son chapeau entre ses dents, comme pour rendre encore son patois picard plus inintelligible. -Diable ! murmura Emmanuel Philibert, j'aurai peut-être quelque peine à comprendre ce que vous avez à me dire, mon ami ! Je parle proprement l'italien, passablement l'espagnol, assez bien le français, un peu l'allemand ; mais pas du tout le patois picard. -Qu'importe, eje va toujours vous conter cha... Ah ! y vient de m'y arriver une rude ahure, allez ! et à mein baudet aussi, et à mein fille aussi ! -Mes amis, dit Emmanuel Philibert, y a-t-il quelqu'un parmi vous qui pourrait me traduire en français, en espagnol, en italien ou en allemand les plaintes de cet homme? -En fransé ?... V'là mein fille Yvonnette, qui gna été en pension rue de l'Somme-Rouche, à Saint-Quentin, qu'elle va vous causer fransé comme not' curé... Oh ! gna ty qu'cha, ch'est bon ! Parle, Yvonnette ! parle ! La jeune fille s'avança timidement en essayant de rougir. -Monseigneur, dit-elle, excusez mon père... mais il est du village de Savy où l'on ne parle que patois, et... vous comprenez... -Oui, dit Emmanuel en souriant, je comprends que je ne comprends pas ! -En vérité, murmura le paysan, y faut qu'tous ces renie-Dieu, ils soient pus bêtes éque des kiens pour pas comprendre el picard ! -Chut, mon père, dit la jeune fille. Puis, se retournant vers le prince : -Voici donc ce qui est arrivé, monseigneur. Hier, nous avons entendu dire dans notre village que, vu les grands dégâts qui avaient été faits dans les champs environnants par les combats et les batailles qui s'y étaient livrés... que, vu que la place du Catelet, qui tient toujours pour le roi Henri, empêchait les convois de Cambray, on manquait de vivres frais au camp, et surtout de légumes, même sur la table du roi d'Espagne et sur la vôtre, monseigneur... -Eh bien ! à la bonne heure ! dit Emmanuel Philibert , voilà ce qui s'appelle parler !... C'est la vérité, ma belle enfant, sans manquer tout à fait de vivres, nous n'avons pas ce que nous voulons ; les légumes surtout sont rares. -Oui, reprit le paysan qui ne paraissait pas vouloir céder complètement la parole à sa fille ; alors, hier, eje dis comme cha à nô mekaine : « Tiote !... » -Mon ami, interrompit le prince, laissez parler votre fille, si cela vous est égal : nous y gagnerons tous les deux. -Bon ! parle, tiote ! parle ! -Alors, hier, mon père s'est dit : « Tiens, si je prenais mon baudet, si je le chargeais de choux, de carottes et de laitues et que nous portions tout cela au camp, peut-être cela ferait-il plaisir au roi d'Espagne et au prince de Savoie, de manger de l'herbe fraîche. -Je l'crai, pardié ! cha fait ben plaisi à not'vaque, qi è pas pu bête qu'un autre, d'en manger d'l'herb fraîche, pourquoi cha n'ferait ty pas plaisi à un roi et à un prince ? -Si vous parliez longtemps, mon ami, dit en souriant Emmanuel Philibert, je crois que je finirais par vous comprendre ; mais n'importe ! j'aime mieux avoir affaire à votre fille qu'à vous... Continuez, la belle enfant, continuez ! -Alors, ce matin, au point du jour, reprit la jeune fille, nous sommes descendus dans le jardin, mon père et moi ; nous avons coupé ce que nous avons trouvé de plus frais et de plus beau en légumes ; nous en avons chargé le baudet et nous sommes venus... Avons-nous donc mal fait, monseigneur ? -Au contraire, mon enfant, c'est une très-bonne idée que vous avez eue là ! -Dame ! nous le croyions comme vous, monseigneur... Mais, à peine dans le camp, vos soldats se sont jetés sur notre pauvre baudet. Mon père avait beau dire : « Mais c'est pour Sa Majesté le roi d'Espagne ! mais c'est pour monseigneur le prince de Savoie ! » ils n'ont voulu entendre à rien. Alors, nous nous sommes mis à crier et notre âne s'est mis à braire ; mais, malgré nos cris et ceux de Cadet, nous allions être dévalisés... sans compter ce qui pouvait m'arriver à moi !... quand ce brave homme qui est allé se rasseoir là-bas est venu à notre secours et a fait la besogne que vous voyez. -Oui, rude besogne ! dit Emmanuel Philibert en secouant la tête ; deux hommes morts et quatre ou cinq blessés pour quelques misérables légumes !... Mais n'importe ! il l'a fait à bonne intention. D'ailleurs, il est sous la protection d'un ami à moi ; tout est donc bien. -Alors, monseigneur, il ne nous arrivera pas malheur pour être venus au camp ? demanda timidement celle que son père avait désignée sous le nom d'Yvonnette. -Non, ma belle fille, non, au contraire ! -C'est que, continua la jeune paysanne, nous sommes fatigués, monseigneur, ayant fait cinq lieues pour venir au camp, et nous voudrions bien ne nous mettre en route que quand la chaleur sera passée. -Vous vous en irez quand vous voudrez, dit le prince ; et comme la bonne intention doit être aussi bien récompensée que le fait, et mieux que le fait s'il est possible, voici trois pièces d'or pour la charge de votre baudet. Puis, se retournant vers quelques-uns de ses gens que la curio sité avait attirés autour de lui : -Gaëtano, dit-il, tu feras déposer ces provisions dans la cantine du roi d'Espagne ; puis tu donneras de ton mieux à boire et à manger à ces braves gens, tout en veillant à ce qu'il ne leur soit fait aucune insulte. Puis, comme l'heure de la réunion qui devait avoir lieu sous la tente du roi d'Espagne approchait, comme, de tous les points du camp, les chefs commençaient à s'acheminer vers cette tente, Emmanuel Philibert entra sous la sienne afin de s'assurer si le pansement de son ami Scianca-Ferro était achevé -et, cela, tant cette préoccupation l'emportait chez lui sur toute autre, sans s'aperce- voir du sourire narquois que le paysan et sa fille échangeaient avec une espèce de drôle de la plus mauvaise mine qui s'avançait, fourbissant d'un poing furieux les brassards de la cuirasse du connétable de Montmorency. XXIII Où Yvonnet Recueille Tous Les Renseignements Qu'Il Peut Désirer. Le prétexte qu'avaient pris pour entrer dans le camp espagnol le paysan picard et sa fille, en supposant toutefois que ce fût un prétexte, était parfaitement choisi ; aussi a-t-on vu qu'Emmanuel Philibert avait apprécié cette attention qu'avait eue le maraîcher d'apporter des légumes frais à son intention et à celle du roi d'Es- pagne. En effet, s'il faut en croire Mergey, gentilhomme de monsieur de la Rochefoucauld, fait prisonnier à la bataille de la Saint-Laurent, et conduit le même soir au camp espagnol, les vivres n'abondaient pas à la table du prince de Savoie ; lui d'abord fut réduit à l'eau, contre son naturel, ce qui l'attrista fort ; il est vrai que son maître monsieur le comte de la Rochefoucauld n'était pas mieux traité : « Ils n'avoient pour tous vivres, entre sept qu'ils étaient à table, dit le même Mergey, si désolé d'en être réduit à l'eau, qu'un morceau de vache gros comme le poing qu'ils mettaient dedans un pot plein d'eau sans sel, ni lard, ni herbes, et, étant tous à table, ils avoient de petites saulcières de fer blanc où ils mettoient ledit bouillon ; puis le lopin de vache étoit départi en autant de morceaux qu'ils étoient d'hommes à table, avec fort peu de pain. » On ne s'étonne- ra donc plus si les chefs étaient réduits à une pareille abstinence, que les soldats, moins bien partagés encore, se fussent jetés sur l'âne chargé de vivres qu'ils allaient dépouiller peut-être, malgré les efforts d'Heinrich Scharfenstein, du paysan et de sa fille, lors- qu'Emmanuel Philibert, attiré par le bruit, était sorti de sa tente et, comme un pacificateur, était venu mettre l'ordre dans toute cette mêlée. Quoique placés sous la protection spéciale de Gaëtano, le paysan et surtout sa fille paraissaient avoir toutes les peines du monde à se remettre de l'alarme qu'ils venaient de subir ; quant au baudet, il paraissait de tempérament moins impressionnable et, une fois rendu à la liberté, il s'était joyeusement mis à glaner les légumes de toute espèce que la chaleur du combat avait éparpillés sur le sol. Ce ne fut donc que lorsque le paysan et sa fille eurent vu Emmanuel Philibert, sorti une seconde fois de sa tente, s'éloigner et disparaître dans la direction de celle du roi d'Espagne, qu'ils parurent reprendre un peu d'assurance -quoique, d'après ce qui venait de se passer, et le prince ayant été leur sauvegarde, ils eussent au contraire dû raisonnablement préférer sa présence à son absence ; mais personne ne se rendit compte de cette anomalie, excepté le fourbisseur de la cuirasse du connétable, qui regardait le prince s'éloigner avec une attention égale à celle que paraissait porter à cette action le paysan et sa fille. Quant à Heinrich Scharfenstein, il était allé se rasseoir sur le banc qu'il avait quitté pour venir au secours des deux victimes de la brutalité des soldats espagnols, et il était retombé dans cette profonde tristesse qui paraissait le dévorer. Quelques curieux entouraient encore le paysan et sa fille, et paraissaient les gêner beaucoup par leur présence, quand Gaëtano vint les tirer d'embarras en les invitant à entrer, leur baudet et eux, dans l'espèce de parc entouré de palissades attenant à la tente du prince de Savoie. Il s'agissait de décharger l'âne de son précieux fardeau et de recevoir les vivres que la munificence du prince, au milieu de la disette générale, avait ordonné de mettre à leur disposition. Les légumes déchargés, le paysan reçut de Gaëtano un pain, un morceau de viande froide et un cruchon de vin. C'était, comme on voit, plus qu'il n'était accordé au comte de la Rochefoucauld et aux six gentilshommes prisonniers avec lui. Aussi, sans doute pour ne point s'exposer à quelque nouvelle avanie en tentant la gourmandise des soldats, le paysan et sa fille sortirent avec toutes sortes de précautions, regardant à droite et à gauche afin de voir si les importuns s'étaient retirés et si les curieux avaient disparu. Il ne restait sur le champ de bataille, d'où les morts et les blessés avaient été enlevés en présence même d'Emmanuel Philibert, que le fourbisseur du connétable, qui fourbissait son brassard avec plus d'acharnement que jamais, et Heinrich Scharfenstein, qui n'a- vait pas fait un seul mouvement en l'absence du paysan et de sa fille. Yvonnette se dirigea vers un petit hangar isolé, tandis que, reconnaissant du service que lui avait rendu le géant, son père allait inviter Heinrich Scharfenstein à faire avec eux honneur au déjeuner qu'ils tenaient de la munificence du duc de Savoie ; mais Heinrich se contenta de secouer la tête et de murmurer en poussant un soupir : -Tebuis gue Frantz il êdre mort, moi n'afre blus vaim ! Le paysan regarda tristement Heinrich et, après avoir échangé un regard avec le fourbisseur, il alla rejoindre sa fille, qui s'était fait une table d'un coffre à avoine et qui attendait l'auteur de ses jours assise sur une botte de paille. À peine avaient-ils commencé leur repas, qu'une ombre se profila jusque sur la table improvisée ; c'était celle de l'infatigable fourbisseur. -Peste ! dit-il, en voilà un luxe, et j'ai envie d'aller chercher monsieur le connétable pour dîner avec nous. -Ah ! ma foi, non, dit le paysan en excellent français, il mangerait à lui seul toute notre pitance. -Sans compter, dit la jeune paysanne, qu'une fille d'honneur court grand risque, à ce que l'on assure, dans la compagnie du vieux soudard. -Oui, avec çà que tu les crains, toi, vieux ou jeunes, les soudards ! Ah ! mordieu ! quel coup de poing tu lui as allongé, à cet Espagnol qui voulait t'embrasser ! J'avais commencé de soupçon ner qui tu étais ; mais ce n'est qu'à ce majestueux coup de poinglà que je t'ai reconnue... Ah ça, mais quel diable d'intérêt avezvous tous les deux à risquer d'être pendus comme espions en venant dans le camp de tous ces va-nu-pieds d'Espagnols ? -D'abord, celui d'avoir de tes nouvelles, mon cher Pilletrousse, et de celles de nos compagnons, dit la paysanne. -Vous êtes trop bonne, mademoiselle Yvonnette, et si vous voulez bien emplir ce troisième verre que vous paraissez avoir apporté là à mon attention, nous boirons d'abord à la santé de votre serviteur, qui n'est pas mauvaise, comme vous voyez, puis à celle de nos autres compagnons qui, par malheur, ne se portent pas tous aussi bien que nous. -Et moi, dit Yvonnet -car sans doute on a reconnu notre aventurier malgré le déguisement qu'il s'est mis sur le corps et la syllabe qu'il a ajoutée à son nom -, moi, je te dirai à mon tour ce que je viens faire ici ; et tu m'aideras de ton mieux à accomplir ma mission. Et, versant généreusement un plein verre de vin à Pilletrousse, Yvonnet attendit avec une certaine anxiété les nouvelles demandées. -Ah ! dit Pilletrousse en faisant entendre ce clappement de langue qui, chez les buveurs intelligents, est presque toujours l'oraison funèbre du verre de vin qu'ils viennent de boire, quand surtout le vin est bon ; ah ! cela fait plaisir de retrouver un vieil ami ! -Parles-tu du vin ou de moi ? dit Yvonnet. -De tous les deux... Mais, pour en revenir à nos compagnons, voici Maldent, qui a d'abord dû te donner, sur Procope, Lactance et lui, tous les renseignements que tu pouvais désirer ; car, ajouta Pilletrousse, j'ai entendu dire que vous aviez été enterrés ensemble. -Oui, répondit Maldent, et je dois dire qu'à notre grand émoi, nous sommes restés au sépulcre deux jours de plus que Notre Seigneur Jésus-Christ. -Mais vous en êtes sortis avec gloire, c'était l'important ! Dignes jacobins ! et comment vous nourrissaient-ils pendant votre trépas ? -De leur mieux, il faut leur rendre cette justice, et jamais morts, même le mari de la matrone d'Éphèse, n'ont été l'objet de soins si assidus. -Et les Espagnols ne vous ont pas rendu visite dans votre caveau ? -Deux ou trois fois nous avons entendu le bruit de leurs pas sur les marches de l'escalier ; mais, en voyant cette longue file de sépulcres éclairés par une seule lampe, ils se sont retirés, et je crois que, s'ils fussent venus et qu'il nous eût pris l'idée de lever le couvercle de nos tombes, ils eussent eu plus peur que nous. -Bon ! voilà pour trois et même pour quatre, puisque je te vois sur tes jambes et fourbissant l'armure du connétable. -Oui, tu devines, n'est-ce pas ? grâce à ma connaissance de la langue espagnole, j'ai passé pour un ami des vainqueurs ; puis je me suis glissé vers la tente de monseigneur, j'ai repris ma besogne interrompue quinze jours auparavant et, de même que personne ne s'était inquiété de mon départ, personne ne s'est inquiété de mon retour. -Mais Frantz ? mais Malemort ? -Vois d'ici le pauvre Heinrich qui pleure et tu sauras ce qu'est devenu Frantz. -Comment diable un pareil géant a-t-il pu être tué par un homme ? demanda Yvonnet avec un profond soupir ; car on n'a pas oublié quelle tendre amitié liait les deux Allemands au plus jeune des aventuriers. -Aussi, répondit Pilletrousse, n'est-ce point par un homme qu'il a été tué, mais par un démon incarné qu'ils appellent Brise- Fer, un écuyer, un frère de lait, un ami du duc de Savoie. L'oncle et le neveu étaient à vingt pas l'un de l'autre, défendant la huitième brèche... je crois. Ce Brise-Fer, autrement dit Scianca-Ferro, s'est attaqué au neveu : le pauvre Frantz avait déjà tué une vingtaine d'hommes ; il était un peu fatigué et il est arrivé trop tard à la parade ; l'épée a fendu son casque et lui a ouvert le crâne jus- qu'aux yeux ; et, il faut le dire à sa louange, son crâne était si dur, que quelque effort qu'ait fait le maudit Brise-Fer, il n'a jamais pu arracher son épée de la blessure. C'est pendant qu'il s'acharnait à la ravoir que l'oncle s'est aperçu de ce qui se passait, et, voyant qu'il n'avait pas le temps d'arriver au secours de son neveu, y a envoyé de toute volée sa masse d'arme en son lieu et place : la masse a été droit au but, a enfoncé la cuirasse, les chairs et même les côtes, à ce qu'il paraît ; mais il était trop tard : Frantz est tombé d'un côté et Brise-Fer de l'autre ; seulement, Frantz est tombé sans prononcer une parole, tandis que Brise-Fer, en tombant, a eu le temps de dire : « Qu'on ne fasse aucun mal à celui qui vient de m'envoyer sa masse à travers les côtes... Si j'en reviens, je désire cultiver la connaissance de cette estimable catapulte ! » Et il s'est évanoui, mais sa volonté a été sacrée. Heinrich Scharfenstein a été pris vivant ; ce qui n'a pas été difficile, attendu que, quand il a vu tomber son neveu, il a été droit à lui, s'est assis sur la brèche, a tiré l'épée de son crâne, lui a enlevé le casque de la tête et lui a posé la tête sur ses genoux, sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui. Or, comme lui et son neveu tenaient les derniers, le neveu mort et l'oncle assis, le combat avait cessé : on entoura donc le pauvre homme et on le somma de se rendre en lui disant qu'il ne lui serait fait aucun mal. « Me zébarera-d-on du gorps de mon envant ? » demanda-til. « Non, » lui fut-il répondu. « Eh pien, alors, che me rends : vaides de moi ce que fous foutrez. » Et, en effet, il se rendit, prit le corps de Frantz dans ses bras, suivit ceux qui le conduisaient jusqu'à la tente du duc de Savoie, garda le mort un jour et une nuit, creusa sa fosse au bord de la rivière, l'enterra, et, fidèle à sa parole de ne pas fuir, revint prendre sur le banc la place où vous l'avez trouvé. Seulement, on dit que, depuis la mort de Frantz, il n'a ni bu ni mangé. -Pauvre Heinrich ! murmura Yvonnet, tandis que Maldent, soit qu'il eût le coeur moins sensible, soit qu'il voulût au contraire empêcher la conversation de tomber dans l'élégie, demandait : -Et Malemort, j'espère bien que, cette fois-ci, il a fait une fin digne de lui ? -Eh bien, répondit Pilletrousse, voilà ce qui te trompe : Malemort a reçu deux nouvelles blessures ; ce qui, avec les vieilles, lui en fait vingt-six bien comptées ; et, comme on l'a tenu pour mort et pour bien mort, on l'a jeté à la rivière ; mais il paraît que la fraîcheur de l'eau l'a fait revenir, car en menant boire le cheval de monsieur le connétable à la Somme, j'ai entendu un pauvre diable qui geignait ; je me suis approché et j'ai reconnu Malemort. -Qui n'attendait qu'un ami pour expirer entre ses bras ? -Pas du tout ! qui n'attendait qu'une épaule pour s'y appuyer et remonter vers la vie, comme aurait dit notre poète Fracasso, le seul dont je ne puisse pas te donner des nouvelles. -Eh bien, dit Yvonnet tout frissonnant encore, il a eu la bonté de m'en donner, à moi, et en personne. Et Yvonnet raconta, non sans pâlir, quoiqu'il fît grand jour, ce qui lui était arrivé pendant la nuit du 27 au 28 août. Il en était à la fin de son récit, quand un grand mouvement annonça que la conférence qui avait lieu sous la tente du roi d'Espa- gne était terminée. Tous les chefs des armées espagnole, flamande et anglaise regagnaient en effet leurs logis respectifs en appelant à eux, comme des hommes pressés de transmettre les ordres qu'ils ont reçus, ceux des soldats de leur armée ou des gens de leur maison qu'ils rencontraient sur leur chemin ; tous paraissaient être d'assez mauvaise humeur. Au bout d'un instant, Emmanuel Philibert reparut à son tour : il sortait comme les autres de la tente du roi d'Espagne ; seulement, il paraissait être de plus mauvaise humeur encore que les autres. -Gaëtano, cria-t-il à son majordome du plus loin qu'il l'aper- çut, donne l'ordre que l'on plie les tentes, que l'on charge les bagages et que l'on selle les chevaux. Cette injonction indiquait un départ mais laissait nos aventuriers dans le vague complet sur la route que l'on allait suivre. Selon toute probabilité, Paris était menacé ; mais par quelle route l'armée ennemie allait-elle marcher sur Paris ? Se dirigerait-elle par Ham, Noyon et la Picardie en suivant la rivière de Somme, ou par Laon, Soissons et l'Île de France, ou enfin par Châlons et la Champagne ? Ces trois chemins, on le sait -à part les quelques troupes groupées à Laon autour du duc de Nevers et les forteresses de Ham et de la Fère, que l'on pouvait facilement tourner -, n'of- fraient aucun obstacle à l'armée espagnole. Savoir laquelle de ces trois routes l'armée espagnole allait suivre, c'était là l'important pour Yvonnet. Pilletrousse comprit l'urgence de la situation ; il saisit le pot de vin, vide aux deux tiers à peu près, et, buvant à même pour ne point perdre de temps, il acheva de le vider, puis se prit à courir vers la tente du connétable, espérant y apprendre quelque nouvelle. Le faux paysan et la fausse paysanne, sous prétexte de tirer leur baudet de la bagarre, pendant laquelle il pouvait être considéré comme faisant partie des bêtes de somme de l'armée princière, rentrèrent dans la cour et attendirent -Maldent tenant Cadet par la bride, et Yvonnet un pied dans chaque panier et assis à califourchon sur son bât -que quelqu'indiscrétion des domestiques leur apprît ce qu'ils voulaient savoir. En effet, l'indiscrétion ne se fit point attendre. Gaëtano sortit tout effaré pour transmettre aux muletiers, aux palefreniers et aux valets d'écurie l'ordre qu'il avait reçu ; puis, apercevant le paysan et sa fille : -Ah ! vous êtes encore là, mes braves gens ? fit-il. -Oui, répondit Yvonnette, la seule qui fut censée entendre le français, mon père attend pour savoir où il devra désormais porter ses légumes. -Oui-da, il trouve la pratique bonne, à ce qu'il paraît ! Eh bien, qu'il vienne au Catelet, dont nous allons faire le siège. -Marci, mein garchon ; seulement, y aura à gambillonner pour le bourrique ; mais n'importe, on ira tout de même au Catelet. -Au Catelet ! répéta Yvonnet à demi-voix ; mordieu ! ils tournent le dos à Paris ! voilà une riche nouvelle à annoncer au roi Henri II ! Cinq minutes après, les deux aventuriers gagnaient, à l'aide de la chaussée, la rive gauche de la Somme ; une heure après, Yvonnet, débarrassé de sa robe paysanne, et, sous le costume que nous lui connaissons, galopait sur la route de la Fère. À trois heures de l'après-midi, il entrait au château de Compiègne en secouant sa toque et en criant : -Bonne nouvelle, riche nouvelle ! Paris est sauvé ! XXIV Dieu Protège La France. En effet, du moment que Philippe II et Emmanuel Philibert ne marchaient pas immédiatement sur Paris, Paris était sauvé. Comment une pareille faute avait-elle été commise ? Par suite du caractère irrésolu et ombrageux du roi d'Espagne, ou plutôt par un effet de cette faveur spéciale que, dans les situations extrêmes, Dieu accorde toujours à la France. On se rappelle cette lettre que tenait à la main le roi Philippe II au moment où don Luis de Vargas, secrétaire du duc d'Albe, arrivait de Rome. Cette lettre était de l'évêque d'Arras, un des conseillers de Philippe II, dans lequel ce prince si peu confiant avait le plus de confiance. Philippe II lui avait envoyé un courrier pour le consulter sur ce qu'il y avait à faire après la bataille de la Saint-Laurent, et sur ce qu'il y aurait à faire après la prise de Saint-Quentin, si Saint- Quentin, comme la chose était probable, tombait aux mains des Espagnols. L'évêque, ainsi qu'on devait s'y attendre, avait répondu en homme d'Église et non en soldat. Le cardinal Grauvelle, dans la collection de ses papiers d'État, nous a conservé cette lettre qui fut d'un si grand poids dans les destinées de la France. Nous nous contenterons d'en extraire le passage suivant, et c'était ce passage que Philippe II lisait avec tant d'attention lors- qu'entra don Luis de Vargas. « Il ne serait pas prudent de rien tenter contre les Français pendant le reste de l'année, la saison s'y opposant aussi bien que la nature du pays : ce serait compromettre les avantages déjà ob tenus, et la réputation des armes espagnoles. Le mieux serait de se borner à inquiéter l'ennemi en incendiant et en ravageant son territoire au-delà de la Somme. » C'était donc l'avis de l'évêque d'Arras que, malgré la double victoire de la bataille de la Saint-Laurent et de la prise de Saint- Quentin, le roi d'Espagne ne pénétrât point plus avant au coeur de la France. Pour être plus obscur aux yeux des autres, l'avis du duc d'Albe n'en était pas moins clair aux yeux de Philippe II. « Sire, rappelez-vous Tarquin, abattant de sa baguette les plus hauts pavots de son jardin ! » Tel était l'avis de ce capitaine-ministre dont le sombre génie allait si bien au tempérament terrible du successeur de Charles V, que la colère céleste semble avoir fait Philippe II pour le duc d'Al- be, et le duc d'Albe pour Philippe II. Or, ce pavot dont la tête se levait si rapidement, n'était-ce point Emmanuel Philibert ? Il est vrai que, s'il grandissait si rapidement, c'est qu'il poussait sur les champs de bataille, et que la gloire arrosait sa fortune ; mais plus grand était le prestige qui s'attachait au prince de Savoie, plus ce prestige était à craindre. Si, après la victoire de la Saint-Laurent remportée, après Saint- Quentin prise, on marchait sur Paris, et que Paris à son tour tombât aux mains d'Emmanuel Philibert, quelle récompense serait digne d'un pareil service ? Serait-ce assez de rendre au fils du duc Charles les États qui lui avaient été enlevés ? D'ailleurs, ces États, était-il bien de l'intérêt de Philippe II, qui en détenait une partie, de les lui rendre ? Une fois qu'on lui aurait rendu le Piémont, qui assurait qu'il ne prendrait pas le Milanais ; et, après le Milanais, le royaume de Naples ? Ces deux possessions de la couronne d'Espagne en Italie, lesquelles avaient déjà, par la double prétention que la France avait sur elles, coûté tant de sang à Louis XII et à François Ier, sans que ceux-ci eussent pu, nous ne dirons pas les prendre, mais les conserver. Pourquoi ni Louis XII ni François Ier, l'un après avoir pris Naples, l'autre après avoir pris Milan, n'avaient-ils pas su les conserver ? C'est qu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre de racines en Italie ; c'est qu'ils étaient forcés de tirer tous leurs secours d'au-delà des monts. Mais en serait-il de même pour un prince qui s'appuye- rait au contraire au versant oriental des Alpes et qui parlerait la même langue que les Milanais et les Napolitains ? Cet homme, au lieu d'être pour l'Italie un conquérant, ne seraitil pas pour elle un libérateur ? Voilà le gigantesque fantôme qui, pareil au géant du cap des Tempêtes, s'était levé entre Saint-Quentin et Paris. En conséquence, contre l'avis général et surtout contre celui d'Emmanuel Philibert, qui était de marcher directement sur la capitale sans laisser le temps à Henri II de respirer, Philippe avait déclaré que l'armée victorieuse ne ferait pas un pas en avant et que l'on se contenterait, pour cette campagne, d'assiéger le Catelet, Ham et Chauny, tandis qu'on relèverait les murailles de Saint- Quentin et que l'on ferait de cette ville le boulevard des conquêtes de l'armée espagnole. C'était cette nouvelle -non pas dans tous ses détails, mais dans toutes ses probabilités -qu'apportait Yvonnet au roi Henri II et qui lui faisait crier avec tant d'assurance : « Paris est sauvé ! » À cette nouvelle, à laquelle Henri ne pouvait pas croire, de nouveaux ordres se croisèrent dans tous les sens, de Compiègne à Laon, de Laon à Paris, de Paris aux Alpes. Une ordonnance fut rendue, portant que tous soldats, gentilshommes ou autres ayant porté les armes, ou pouvant les porter, eussent à se retirer à Laon auprès de M. de Nevers, lieutenant général du roi, tant à peine de punition corporelle que d'abolition de noblesse. Dandelot eut ordre de partir pour les petits Cantons et de presser la levée de quatre mille Suisses, dont on avait décrété l'enrôlement. Deux colonels allemands, Rockrod et Reiffenberg, amenèrent, à travers l'Alsace et la Lorraine, quatre mille hommes levés par eux sur les bords du Rhin. On savait qui huit mille hommes de l'armée d'Italie venaient de repasser les Alpes et arrivaient à marches forcées. En même temps -et comme pour achever de rassurer Henri qui, quoique l'ennemi eût fait une pointe jusqu'à Noyon, n'avait pas quitté Compiègne -, on apprit que de graves dissentiments venaient de s'élever entre les Anglais et les Espagnols au siège du Catelet. Les Anglais, blessés par les manières hautaines des Espagnols, qui s'attribuaient tout l'honneur de la bataille de la Saint-Laurent et tout le succès du siège de Saint-Quentin, demandaient à se retirer. Au lieu de chercher à rapprocher les deux peuples, Philippe II, dans sa prédilection pour les Espagnols, donna raison à ceux-ci et permit aux Anglais de se retirer ; ce qu'ils firent le jour même où la permission leur en fut accordée. Huit jours après, les Allemands se mutinèrent à leur tour, blessés de ce que le roi Philippe II et Emmanuel Philibert avaient seuls profité de la rançon des prisonniers de Saint-Quentin. Trois mille Allemands, à la suite de cette discussion, désertèrent l'armée espagnole et, embauchés immédiatement par le duc de Nevers, passèrent du service du roi d'Espagne à celui du roi de France. Le rendez-vous de toutes ces troupes était la ville de Compiègne, que M. de Nevers fit fortifier avec un soin extrême et sous le canon de laquelle il fit tracer un camp retranché si spacieux, qu'il pouvait contenir cent mille hommes. Enfin, pendant les derniers jours du mois de septembre, le bruit se répandit tout à coup dans Paris que le duc François de Guise était arrivé en poste d'Italie. Le lendemain, une magnifique cavalcade conduite par le duc luimême, ayant M. le cardinal de Lorraine à sa droite, M. de Nemours à sa gauche et derrière lui deux cents gentilshommes à ses couleurs, sortit de l'hôtel de Guise, gagna les boulevards et, revenant par les quais et l'hôtel de ville, excita l'enthousiasme des Parisiens, qui crurent qu'ils n'avaient plus rien à craindre puisque leur duc bien-aimé était de retour. Le même soir, on proclama à son de troupe, dans tous les carrefours de Paris, que M. le duc François de Guise était nommé lieutenant général du royaume. Peut-être y avait-il là, de la part du roi Henri II, un grave oubli de la recommandation que lui avait faite son père au lit de mort, d'avoir pour premier principe surtout de ne pas trop élever la maison de Guise ; mais la position était extrême et ce sage conseil fut négligé. Le lendemain, qui était le 29 septembre, le duc partit pour Compiègne et, le même jour, commença l'exercice de sa charge par la revue qu'il fit des troupes rassemblées comme par miracle au camp retranché. Le 10 août au soir, il ne restait peut-être pas dans tout le royaume -les garnisons des villes comprises -dix mille hommes en état de porter les armes ; et encore ces dix mille hommes étaient si découragés, qu'au premier coup de canon, il étaient prêts, ceux qui tenaient la campagne à fuir, ceux qui tenaient les villes à en ouvrir les portes. Le 30 septembre, le duc de Guise passait en revue une armée de cinquante mille hommes à peu près, c'est-à-dire d'un tiers plus forte que ne l'était l'armée du roi d'Espagne depuis sa rupture avec les Anglais et sa séparation d'avec les Allemands. Cette armée était belle, pleine d'enthousiasme et demandait à grands cris à marcher à l'ennemi. Heureuse terre que celle où l'on n'a qu'à frapper le sol du pied, au nom de la monarchie ou au nom de la nation, pour en faire jaillir des armées ! Enfin, le 26 octobre, on apprit que le roi Philippe, suivi du duc de Savoie et de toute la cour, venait de quitter Cambray pour retourner à Bruxelles, regardant la campagne comme terminée. Alors chacun put dire, non seulement comme l'avait dit Yvonnet en entrant dans la cour de Compiègne : « Riche nouvelle ! Paris est sauvé ! » mais encore : « Riche nouvelle ! la France est sauvée ! » TROISIÈME PARTIE I 1558-1559. Un an s'était écoulé depuis que le roi Philippe II, en se retirant de Cambrai à Bruxelles et en déclarant la campagne de 1557 terminée, avait fait pousser à vingt-cinq millions d'hommes ce cri de joie : « La France est sauvée ! » Nous avons dit quelles misérables considérations l'avaient, selon toute probabilité, empêché de poursuivre ses conquêtes ; nous ne tarderons pas à trouver à la cour du roi Henri II un pendant fatal à cette égoïste détermination qui avait, nous l'avons vu, si fort affligé Emmanuel Philibert. Le chagrin qu'avait éprouvé le duc de Savoie, en se voyant ainsi arrêté sur la rive droite de la Somme, avait été d'autant plus grand, qu'il ne lui avait point été difficile de soupçonner la cause de cette étrange décision, restée aussi inexplicable pour quelques historiens modernes que le fut, pour les historiens antiques, la fameuse halte d'Annibal à Capoue. Au reste, de grands événements, au courant desquels nous sommes forcé de mettre le lecteur, s'étaient écoulés pendant cette année. Le plus considérable, sans contredit, de ces événements avait été la reprise de Calais sur les Anglais par le duc François de Guise. Après cette fatale bataille de Crécy, qui avait mis la France presque aussi près de sa perte que celle de Saint-Quentin, Édouard III était venu attaquer Calais par mer et par terre : par mer avec une flotte de quatre-vingts voiles, et par terre avec une armée de trente mille hommes. Quoique défendue par une garnison peu nombreuse mais placée sous les ordres de Jean de Vienne, un des plus braves capitaines de son temps, Calais ne s'était rendue qu'après un an de siège et lorsque ses habitants avaient eu mangé jusqu'au dernier morceau de cuir qui se trouvait dans la ville. Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis deux cent dix ans, les Anglais, comme ils font aujourd'hui de Gibraltar, ne s'étaient préoccupés que d'une chose : c'était de rendre Calais imprenable, et ils croyaient y avoir si bien réussi, qu'ils avaient, vers la fin de l'autre siècle, fait graver au-dessus de la principale porte de la ville une inscription qui pouvait se traduire par les quatre vers suivants : Calais, après trois cent quatre-vingts jours de siège, Fut, sur Valois vaincu, prise par les Anglais. Quand le plomb nagera sur l'eau comme le liège, Les Valois reprendront sur les Anglais Calais ! Or, cette ville que les Anglais avaient mis trois cent quatrevingts jours à prendre sur Philippe de Valois, et que les successeurs du vainqueur de Cassel et du vaincu de Crécy ne devaient reprendre que lorsque le plomb nagerait sur l'eau comme du liège, le duc de Guise l'avait -non pas même par un siège en règle, mais par une espèce de coup de main -, emportée en huit jours. Puis, après Calais, le duc de Guise avait repris Guines et Ham, tandis que le duc de Nevers reprenait Herbemont ; et, dans ces quatre places, Calais comprise, les Anglais et les Espagnols avaient laissé trois cents canons de fonte et deux cent quatre-vingt- dix canons de fer. Peut-être nos lecteurs, quand nous parlons de tous ces vaillants qui combattaient de leur mieux pour réparer les échecs de l'année précédente, s'étonneront-ils de ne point entendre prononcer, nous ne dirons pas les noms du connétable et de Coligny -on sait que tous deux étaient prisonniers -, mais celui de Dandelot, non moins illustre, non moins français surtout. Le nom de Dandelot était le seul en effet qui pût porter ombrage à celui du duc de Guise, en rivalisant de génie et de courage avec le sien. C'était ce qu'avait compris le cardinal de Lorraine, si préoccupé de la fortune de sa famille reposant tout entière en ce moment sur la tête de son frère, qu'il était capable de tout, même d'un crime, pour écarter un homme pouvant mettre obstacle à cette fortune. Or, partager l'amitié du roi et la reconnaissance de la France avec le duc de Guise, c'était, selon le cardinal de Lorraine, mettre obstacle à la fortune de la hautaine maison dont les représentants allaient bientôt avoir la prétention de marcher les égaux des rois de France, et qui peut-être ne se fussent pas même contentés de cette égalité, si, trente ans plus tard, Henri III n'avait fait, sous le poignard des Quarante-Cinq, crouler cette fortune imprudemment élevée par Henri II. Le connétable et l'amiral prisonniers, un seul homme, nous l'a- vons dit, inquiétait donc le cardinal de Lorraine : cet homme, c'était Dandelot ; dès lors, Dandelot devait disparaître. Dandelot appartenait à la religion réformée ; et, comme il voulait attirer son frère, encore chancelant, à cette opinion, il lui avait envoyé à Anvers, où le roi d'Espagne le retenait prisonnier, quelques livres de Genève avec une lettre où il le pressait d'abandonner l'hérésie papale pour la lumière de Calvin. Cette lettre de Dandelot tomba par malheur aux mains du cardinal de Lorraine. C'était l'époque où Henri II sévissait avec la plus grande sévérité contre les protestants. Plusieurs fois déjà on lui avait dénoncé Dandelot comme entaché d'hérésie ; mais il n'avait pas cru à cette accusation ou avait feint de n'y pas croire, tant il lui en coûtait d'éloigner de lui un homme élevé dans sa maison depuis l'âge de sept ans et qui venait de payer par de si grands et de si réels services l'amitié que lui portait son roi. Mais, à cette preuve d'hérésie, il n'y avait plus moyen de faire semblant de douter. Cependant, Henri déclara que, sur ce point, aucune preuve, fûtelle de l'écriture de Dandelot, ne serait convaincante pour lui et qu'il ne se rapporterait qu'aux aveux mêmes de l 'accusé. En conséquence, il résolut d'interroger, en présence de toute la cour, Dandelot sur sa nouvelle croyance. Mais, ne voulant point le prendre par surprise, il invita le cardinal de Châtillon, son frère, et François de Montmorency, son cousin, à faire venir Dandelot à la maison de plaisance de la reine, qu'il habitait alors près de Meaux, en le disposant à répondre de manière à se disculper publiquement. Dandelot fut, en conséquence, invité par François de Montmorency et le cardinal de Châtillon à se rendre à Monceaux -c'était le nom de cette maison de campagne de la reine -et à préparer sa défense s'il ne jugeait point au-dessous de sa dignité de se défendre. Le roi était à dîner lorsqu'on lui annonça que Dandelot venait d'arriver. Le roi le reçut à merveille, commençant par l'assurer qu'il n'oublierait jamais les signalés services qu'il venait de lui rendre ; ensuite, abordant la question des bruits qui couraient sur son compte, il lui dit qu'il était accusé, non seulement de penser, mais encore de parler mal des saints mystères de notre religion. Puis, formulant encore plus nettement sa pensée : -Dandelot, lui dit-il, je vous ordonne de dire ici votre opinion sur le saint sacrifice de la messe. Dandelot savait d'avance quelle douleur il allait causer au roi ; et comme il avait pour Henri un grand respect, en même temps qu'une amitié profonde : -Sire, dit-il humblement, ne pourriez-vous dispenser un sujet aussi profondément dévoué à son roi que je le suis de répondre à une question de pure croyance devant laquelle, si grand et si puissant que vous soyez, vous n'êtes qu'un homme de la taille et de la force des autres hommes ? Mais Henri II n'en était point venu où il en était pour reculer ; il ordonna donc à Dandelot de répondre catégoriquement. Alors, voyant qu'il n'y avait pas moyen d'éluder la question : -Sire, répondit Dandelot, pénétré des sentiments de la plus vive reconnaissance pour tous les bienfaits dont il a plu à Votre Majesté de me combler, je suis prêt à exposer ma vie et à sacrifier mes biens pour son service ; mais, puisque vous me forcez de vous en faire l'aveu, Sire, en matière de religion, je ne reconnais d'autre maître que Dieu, et ma conscience ne me permet pas de vous déguiser mes sentiments. En conséquence, Sire, je ne crains pas de proclamer que la messe est, non seulement une chose qui n'est recommandée ni par notre Seigneur Jésus, ni par ses apôtres, mais encore une détestable invention des hommes. À cet horrible blasphème que les huguenots rigides regardaient comme une vérité que l'on ne pouvait confesser trop haut, le roi tressaillit d'étonnement et, passant de l'étonnement à la colère : -Dandelot ! s'écria-t-il, jusqu'à présent je vous ai défendu contre ceux qui vous attaquaient ; mais, après une si abominable hérésie, je vous ordonne de sortir de ma présence, vous déclarant que, si vous n'étiez en quelque sorte mon élève, je vous passerais mon épée au travers du corps ! Dandelot demeura parfaitement calme, salua respectueusement sans répondre à cette terrible apostrophe du roi et se retira. Mais Henri II n'avait pas conservé le même sang-froid. À peine la tapisserie qui pendait à la porte de la salle à manger fut-elle retombée derrière Dandelot, qu'il donna ordre à son maître de la garde-robe, la Bordaisière, d'arrêter le coupable et de le conduire prisonnier à Meaux. L'ordre fut exécuté ; mais cela ne suffisait point au cardinal de Lorraine : il exigea du roi que la charge de colonel-général de l'in- fanterie française, qui était à Dandelot, lui fût ôtée et fût donnée à Blaise de Montluc, lequel était tout dévoué à la maison de Guise, ayant été page de René II, duc de Lorraine. Telle fut la récompense de Dandelot pour les immenses services qu'il venait de rendre au roi et que le roi avait promis de ne jamais oublier ! On sait celle qui attendait plus tard son frère l'amiral de Coligny. Voilà pourquoi le nom de Dandelot n'était point prononcé au milieu de tous ces noms qui éclataient à chaque instant, éclairés par la lueur de quelque victoire. De son côté, Emmanuel Philibert n'était point resté dans l'inac- tion et il avait vigoureusement lutté contre ce suprême effort de la France. La bataille de Gravelines, gagnée sur le maréchal de Termes par le comte Lamoral d'Egmont, avait été une de ces journées que la France devait inscrire au nombre de ses jours malheureux. Puis, comme dans ces combats singuliers où, après avoir lutté à armes égales, deux adversaires dignes l'un de l'autre, sans s'être rien dit mais se sentant épuisés d'une égale fatigue, font un pas en arrière et, sans se perdre de vue, se reposent appuyés sur la garde de leur épée, la France et l'Espagne, Guise et Emmanuel Philibert reprenaient haleine : le duc de Guise à Thionville, Emmanuel Philibert à Bruxelles. Quant au roi Philippe II, il commandait en personne l'armée des Pays-Bas, forte de trente-cinq mille hommes de pied et de quatorze mille chevaux, campée sur la rivière d'Anthée. Ce fut là qu'il apprit la mort de la reine d'Angleterre, sa femme, qui venait de trépasser d'une hydropisie qu'elle s'était obstinée à prendre pour une grossesse. Quant à l'armée principale de France, elle était, de son côté, retranchée derrière la Somme et, comme l'armée espagnole et ses chefs, se tenait momentanément inactive. Elle se composait, outre seize mille Français, de dix-huit mille reîtres, de vingt-six mille fantassins allemands, et de six mille Suisses ; rangée en bataille - c'est ce que nous apprend Montluc -, elle tenait une lieue et demie de terrain et il fallait trois heures pour en faire le tour. Enfin, Charles Quint, comme nous l'avons dit dans la première partie de cet ouvrage, était mort le 21 septembre 1558 au monastère de Saint-Just dans les bras de l'archevêque de Tolède. Et, comme les événements de la terre ne sont qu'un enchaînement de contrastes, la jeune reine Marie Stuart, âgée de quinze ans, venait d'épouser le dauphin François, âgé de dix-sept. Voilà où en étaient les affaires politiques et privées de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre et, par conséquent, du monde, lorsque, par une matinée du mois d'octobre 1558, Emmanuel -qui, vêtu de ce deuil dont parle Hamlet, lequel deuil s'étend des habits au coeur, donnait quelques ordres militaires à Scianca-Ferro, entièrement guéri de sa blessure et qu'il s'apprêtait à envoyer en courrier au roi Philippe -vit entrer dans son cabinet Leona, toujours belle et souriante sous son costume habituel, mais ne pouvant voiler une teinte profonde de mélancolie perçant sous son sourire. Au milieu de la terrible campagne de France qui s'était accomplie l'année précédente, nous avons vu disparaître la belle jeune fille. En effet, pour ne point l'exposer aux fatigues des camps, des batailles et des sièges, Emmanuel Philibert avait exigé qu'elle restât à Cambrai ; puis, la campagne achevée, avec un bonheur plus grand, avec un amour plus profond que jamais, les deux amants s'étaient retrouvés, et comme, soit par lassitude, soit par dégoût, Emmanuel Philibert avait pris peu de part à la campagne de 1558, dont il avait dirigé les opérations de Bruxelles, les deux amants ne s'étaient plus quittés. Habitués à lire jusqu'aux plus secrètes pensées du coeur de Leona sur son visage, Emmanuel Philibert fut frappé de cette teinte de mélancolie qui éteignait le sourire presque forcé de la jeune fille. Quant à Scianca-Ferro, moins habile que son ami à surprendre les mystérieux secrets du coeur, il ne vit dans l'entrée de Leona que son apparition quotidienne dans le cabinet du prince et, après avoir échangé avec le beau page, dont le sexe n'était plus depuis longtemps un secret pour lui, une poignée de main, moitié respectueuse, moitié amicale, il prit des mains d'Emmanuel Philibert la dépêche préparée et s'éloigna en fredonnant insoucieusement une chanson picarde et en faisant sonner bruyamment ses éperons. Emmanuel Philibert le suivit des yeux jusqu'à la porte et, quand le jeune homme eut disparu, il reporta son regard inquiet sur Leona. Leona souriait toujours ; elle était debout mais appuyée à un fauteuil, comme si, sans appui, ses jambes faiblissantes eussent refusé de la porter. Ses joues étaient pâles et son oeil brillait d'une dernière larme mal essuyée. -Qu'a donc, ce matin, mon enfant bien-aimé ? demanda Emmanuel Philibert avec ce ton de tendre paternité que donne à l'amour le passage, chez l'homme, du jeune âge à l'âge viril. En effet, le 8 juillet 1668, Emmanuel Philibert venait d'accom- plir sa trentième année. Protégé par le malheur, qui l'avait forcé de devenir un grand homme, ce qu'il n'eût peut-être pas été s'il eût tranquillement hérité des États du duc son père et régné sans conteste, Emmanuel Philibert avait, à cet âge si peu avancé de trente ans, acquis une réputation militaire qui rivalisait avec les premières de l'époque, c'est-à-dire avec celle du connétable, du duc de Guise, de l'amiral et du vieux maréchal de Trozzi qui venait de mourir si glorieusement au siège de Thionville. -J'ai, dit Leona de sa voix harmonieuse, tout à la fois un souvenir à te rappeler et une demande à te faire. -Leona sait que, si ma mémoire est ingrate, mon coeur est fidèle. Voyons le souvenir d'abord, puis nous verrons la demande. Et, en même temps qu'il sonnait pour donner à un huissier l'or- dre de ne laisser entrer personne, il faisait signe à Leona de venir prendre place sur une pile de coussins entassés près de lui et qui étaient le siège ordinaire de la jeune fille dans ses tête-à-tête avec son amant. Leona vint prendre sa place accoutumée et, appuyant ses deux coudes sur la cuisse d'Emmanuel et sa tête sur ses deux mains, elle plongea dans ses yeux un regard d'une douceur infinie où l'on pouvait lire un amour, mieux que cela encore, un dévouement sans bornes. -Eh bien ? demanda le duc avec un sourire qui, de son côté, trahissait une inquiétude, comme celui de Leona trahissait sa mélancolie. -Dans quel jour du mois sommes-nous aujourd'hui, Emmanuel ? demanda Leona. -Le 17 novembre, si je ne me trompe, répondit le duc. -Cette date ne rappelle-t-elle à mon bien-aimé prince aucun anniversaire qui mérite d'être fêté ? Emmanuel sourit plus franchement que la première fois ; car sa mémoire, meilleure qu'il ne l'avait faite, venait de se reporter en arrière et de lui représenter dans tous ses détails l'événement auquel Leona faisait allusion. -Il y a aujourd'hui vingt-quatre ans, dit-il, à l'heure à peu près où nous sommes, qu'emporté par mon cheval, effrayé à la vue d'un taureau furieux, je trouvai, à quelques pas du village d'Oleg- gio, au bord d'un ruisseau affluent du Tessin, une femme morte et un enfant presque mort. Cet enfant que j'ai eu le bonheur de rendre à la vie, c'était ma bien-aimée Leona ! -As-tu un instant, depuis ce jour, Emmanuel, eu l'occasion de regretter cette rencontre ? -J'ai, au contraire, béni le ciel chaque fois que le souvenir de cet événement s'est présenté à ma mémoire, répondit le prince ; car cet enfant est devenu l'ange gardien de mon bonheur ! -Et si, dans ce jour solennel, pour la première fois de ma vie, je te demandais de me faire une promesse, Emmanuel, trouveraistu que je suis trop exigeante et me refuserais-tu ma demande ? -Tu m'inquiètes, Leona ! dit Emmanuel. Quelle demande peux-tu avoir à me faire, que tu ne sois pas sûre d'obtenir à l'ins- tant même ? Leona pâlit et, d'une voix tremblante en même temps qu'elle paraissait prêter l'oreille à un bruit lointain : -Par la gloire de ton nom, Emmanuel ; par la devise de ta famille : Dieu reste à qui tout manque ; par les promesses solennelles faites à ton père mourant, jure-moi, Emmanuel, de m'accor- der ce que je vais te demander ! Le duc de Savoie secoua la tête en homme qui sent qu'il s'enga- ge à accomplir quelque grand sacrifice inconnu, mais qui, en même temps, est convaincu que ce sacrifice sera fait au profit de son bonheur et de sa fortune. Levant donc solennellement la main : -Tout ce que tu me demanderas, Leona, dit-il, excepté de ne plus te voir, je te l'accorderai. -Oh ! murmura Leona, je me doutais que tu ne jurerais pas sans restriction. Merci, Emmanuel ! Maintenant, ce que je demande, ce que j'exige même, en vertu du serment que tu viens de faire, c'est que tu ne mettes aucune opposition personnelle à la paix entre la France et l'Espagne, dont mon frère vient, au nom du roi Philippe et du roi Henri, te soumettre les propositions. -La paix ! Ton frère !... Comment sais-tu ce que j'ignore, Leona ? -Un puissant prince a cru qu'il avait besoin près de toi de son humble servante, Emmanuel ; et voilà comment je sais ce que tu ne connais pas encore, mais ce que tu vas savoir. Alors, comme un grand bruit de chevaux se faisait sur la place de l'hôtel de ville, et sous la fenêtre même du cabinet du prince, Leona se leva et alla, au nom du duc de Savoie, donner l'ordre à l'huissier de laisser entrer le chef de la cavalcade. Un instant après, tandis qu'Emmanuel Philibert retenait par le bras Leona qui voulait s'éloigner, l'huissier annonçait : -Son Excellence le comte Odoardo de Maraviglia, envoyé de Leurs Majestés les rois d'Espagne et de France. -Qu'il entre, répondit Emmanuel Philibert d'une voix presque aussi tremblante que l'était un instant auparavant celle de Leona. II L'Envoyé De Leurs Majestés. les rois de France et d'Espagne Au nom qu'ils viennent d'entendre prononcer, nos lecteurs ont reconnu le frère de Leona, le jeune homme condamné à mort pour avoir tenté d'assassiner le meurtrier de son père et, enfin, le gentilhomme recommandé à son fils Philippe II par Charles Quint, le jour même de son abdication. Nos lecteurs se rappelleront en outre que, quoique, dans Odoardo Maraviglia, Leona reconnaisse son frère, celui-ci est loin de se douter que Leona, qu'il a à peine entrevue sous la tente d'Emma- nuel Philibert au camp d'Hesdin, soit sa soeur. Le duc de Savoie sait donc seul, avec son page, le secret qui a sauvé la vie à Odoardo. Maintenant, comment Odoardo se trouve-t-il à la fois le mandataire de Philippe et de Henri ; c'est ce que nous allons expliquer en quelques mots. Fils d'un ambassadeur du roi François Ier, élevé parmi les pages dans l'intimité du dauphin Henri II, adopté publiquement par l'em- pereur Charles Quint le jour de son abdication, Odoardo jouissait d'une faveur égale à la cour du roi de France et à la cour du roi d'Espagne. On savait de plus, sans connaître les détails de cet événement, que c'était à Emmanuel Philibert qu'il devait la vie. Il était donc tout simple qu'une personne intéressée à la paix eût eu l'idée d'en faire la double ouverture par l'homme qui avait à la fois l'oreille du roi de France et celle du roi d'Espagne, et que, les principaux articles de cette paix arrêtés entre les deux princes, le même homme fût envoyé à Emmanuel Philibert pour lui faire adopter ces mêmes articles ; surtout, comme nous l'avons dit, d'a- près le bruit qui s'était répandu, que c'était à l'intercession du duc de Savoie qu'Odoardo Maraviglia avait dû, non seulement d'avoir la vie sauve, mais encore d'avoir été comblé d'honneurs et recommandé au roi Philippe II par l'empereur Charles Quint. L'homme qui avait eu l'idée de mettre en avant Odoardo Maraviglia ne s'était trompé sur aucun point. La paix, également désirée par Philippe II et par Henri de Valois, avait vu ses préliminaires plus promptement posés que l'on eût dû s'y attendre dans une affaire de cette importance ; et, comme on l'avait pensé encore, quoiqu'on ne connût pas les causes de la sympathie d'Emma- nuel Philibert pour le fils de l'ambassadeur du roi François Ier, celui-ci était un des plus agréables messagers que l'on pût lui envoyer. Il se leva donc et, malgré cette arrière-pensée qu'il y avait une douleur privée pour lui au fond de ce grand événement politique, il tendit à Odoardo une main que l'envoyé extraordinaire baisa respectueusement. -Monseigneur, dit-il, vous voyez en moi un homme bien heureux, car peut-être ai-je déjà prouvé dans le passé et vais-je prouver dans l'avenir à Votre Altesse que vous avez sauvé la vie à un homme reconnaissant. -Ce qui vous a d'abord sauvé la vie, mon cher Odoardo, c'est la générosité du noble empereur dont nous portons tous le deuil. Je n'ai été, moi, vis-à-vis de vous, que l'humble intermédiaire de sa clémence. -Soit, monseigneur ; mais vous avez été pour moi le messager visible de la faveur céleste. C'est donc vous que j'adore, comme les anciens patriarches faisaient des anges qui leur apportaient la volonté de Dieu. À mon tour, au reste, monseigneur, vous voyez en moi un ambassadeur de paix. -C'est comme tel que vous m'êtes annoncé, Odoardo ; c'est comme tel que vous étiez attendu ; c'est comme tel que je vous reçois. -Je vous étais annoncé ? Vous m'attendiez ?... Pardon, mon seigneur, mais je croyais être le premier à vous annoncer ma présence par ma présence même ; et, quant aux propositions que j'étais chargé de vous transmettre, elles étaient si secrètes... -Ne vous inquiétez point, monsieur l'ambassadeur, reprit, en s'efforçant de sourire, le duc de Savoie. N'avez-vous point entendu dire que certains hommes ont leur démon familier qui les avertit d'avance des choses les plus inconnues ? Je suis un de ces hommes-là. -Alors, dit Odoardo, vous savez le motif de ma visite ? -Oui, mais le motif seulement. Restent les détails. -Quand Votre Altesse le désirera, je serai prêt à lui transmettre ces détails. Et Odoardo, en s'inclinant, fit à Emmanuel un signe indiquant qu'ils n'étaient pas seuls. Leona vit ce signe et fit un pas pour se retirer ; mais le prince la retint par la main. -Je suis toujours seul quand je suis avec ce jeune homme, Odoardo, dit-il ; car ce jeune homme, c'est le démon familier dont je vous parlais tout à l'heure. Reste, Leone, reste ! ajouta le duc. Nous devons savoir tout ce que l'on me propose. J'écoute : parlez, monsieur l'ambassadeur. -Que diriez-vous, monseigneur, demanda en souriant Odoardo, si j'annonçais à Votre Altesse qu'en échange de Ham, du Catelet et de Saint-Quentin, la France nous rend cent quatre-vingt-dix- huit villes ? -Je dirais, répondit Emmanuel, que c'est impossible. -Il en est pourtant ainsi, monseigneur. -Et, au nombre des villes qu'elle rend, la France rend-elle Calais ? -Non. La nouvelle reine d'Angleterre, Elisabeth, qui, sous prétexte de conscience religieuse, vient de refuser d'épouser le roi Philippe II, veuf de sa soeur Marie, a été un peu sacrifiée dans tout cela. Cependant, ce n'est qu'à condition que la France garde Ca lais et les autres villes de Picardie reprises par M. de Guise sur les Anglais. -Et à quelles conditions ? -Au bout de huit ans, le roi de France sera obligé de les restituer, si mieux il n'aime payer cinquante mille écus à l'Angleterre. -Il les donnera, à moins qu'il ne soit aussi pauvre que Beaudoin, qui mettait en gage la couronne de Notre-Seigneur ! -Oui, mais c'est une espèce de satisfaction que l'on a voulu donner à la reine Elisabeth et dont, par bonheur, elle s'est contentée, ayant beaucoup à faire dans ce moment-ci avec le pape. -Ne l'a-t-il pas déclarée bâtarde ? demanda Emmanuel. -Oui, mais il y perdra sa suzeraineté sur l'Angleterre. Elisabeth, de son côté, vient de déclarer que tous les édits publiés par la feue reine Marie en faveur de la religion catholique étaient abolis, et qu'au contraire elle rétablissait tous les actes faits contre le pape sous Edouard et Henry VIII, et que, comme ces deux rois, elle joignait à ses prérogatives royales le titre de chef suprême de l'Église anglicane. -Et que fait la France de sa petite reine d'Écosse, au milieu de ce grand conflit ? -Henri II a déclaré Marie Stuart reine d'Écosse et d'Angle- terre comme héritière de la feue reine Marie Tudor, comme unique descendante de Jacques V, petit-fils de Henry VII, roi d'Angleter- re, et en vertu de l'illégitimité d'Elisabeth, déclarée bâtarde par un pacte qui n'a jamais été révoqué. -Oui, dit Emmanuel Philibert ; toutefois, il y a un testament de Henry VIII qui déclare Elisabeth héritière de la couronne au défaut d'Edouard et de Marie, et c'est sur cet acte que le parlement s'est appuyé pour proclamer Elisabeth reine. Mais, s'il vous plaît, revenons à nos affaires, monsieur l'ambassadeur. -Eh bien, monseigneur, voici les principales conditions du traité, les bases sur lesquelles on propose de l'établir : « Les deux rois -le roi d'Espagne et le roi de France -travailleront conjointement à rendre la paix à l 'Église, en provoquant l'assemblée d'un concile général. » Il y aura une amnistie pour ceux qui auront suivi le parti de l'un ou l'autre roi, à l'exception cependant des bannis de Naples, de Sicile et du Milanais, qui ne seront point compris dans le pardon général. » Il est stipulé ensuite que toutes les villes et tous les châteaux pris par la France au roi d'Espagne, et particulièrement Thionville, Marienbourg, Ivoy, Montmédy, Damvilliers, Hesdin, le comté de Charolais, Valence dans la Loménie, seront restitués audit roi d'Espagne ; » Qu'Ivoy sera démantelée en compensation de Thérouanne détruite ; » Que le roi Philippe épousera la princesse Isabelle de France, qu'il avait d'abord demandée pour son fils don Carlos, et qu'a- vec cette princesse, il lui sera donné une dot de quatre cent mille écus d'or ; » Que la forteresse de Bouillon sera restituée à l'évêque de Liège ; » Que l'infante de Portugal sera mise en possession des biens qui lui appartiennent du côté de la reine Eleonora, sa mère, veuve de François Ier ; » Enfin, que les deux rois rendront au duc de Mantoue ce qu'ils lui ont pris dans le Montferrat, sans pouvoir y démolir les citadelles qu'ils y ont bâties. » -Et toutes ces conditions sont accordées par le roi de France ? demanda Emmanuel. -Toutes !... Qu'en dîtes-vous ? -Je dis que c'est à merveille, monsieur l'ambassadeur, et que, si c'est vous qui avez eu cette influence, l'empereur Charles Quint, lorsqu'il descendit du trône, avait bien raison de vous recomman der à son fils le roi d'Espagne. -Hélas ! non, monseigneur, répondit Odoardo, les deux principaux agents de cette paix étrange sont madame de Valentinois, qui s'inquiète de voir grandir la fortune des Guise et le crédit de la reine Catherine, et M. le connétable, qui sent que, pendant sa captivité, les Lorrains mettent le pied sur sa maison. -Ah ! dit Emmanuel, voilà qui m'explique les fréquents congés sollicités par M. le connétable auprès du roi Philippe II pour passer en France et cette demande qu'il m'adresse de racheter lui et l'amiral moyennant deux cent mille écus ; demande que je viens de soumettre au roi par l'entremise de mon écuyer Scianca-Ferro, qui partait un moment avant que vous arrivassiez. -Le roi ratifiera cette demande, à moins de profonde ingratitude, répondit l'ambassadeur. Puis, après un moment de silence, et regardant le prince : -Mais vous, monseigneur, dit-il, vous ne me demandez point ce qui sera fait pour vous ? Emmanuel sentit frissonner la main de Leona, qu'il avait gardée dans la sienne. -Pour moi ? répondit le prince. Hélas ! j'espérais avoir été oublié. -Il eût fallu pour cela que les rois Philippe et Henri eussent choisi un autre négociateur que celui qui vous doit la vie, monseigneur. Oh ! non, non, Dieu merci, la Providence a été juste, cette fois, et le vainqueur de Saint-Quentin sera, je l'espère, largement récompensé. Emmanuel échangea avec son page un regard douloureux et attendit. -Monseigneur, dit Odoardo, toutes les places qui ont été prises au duc votre père et à vous, tant au-delà qu'en-deçà des Alpes, vous seront rendues, à l'exception de Turin, de Pignerol, de Quiers, de Chivas et de Villeneuve, dont la France demeura en possession jusqu'au jour où Votre Altesse aura un héritier mâle. En outre, jusqu'au jour de la naissance de cet héritier, qui tranchera ce grand procès de Louise de Savoie et du Piémont, il sera permis au roi d'Espagne de mettre des garnisons dans les villes d'Asti et de Verceil. -Alors, dit vivement Emmanuel Philibert, en ne me mariant pas... -Vous perdez cinq villes si magnifiques, monseigneur, qu'el- les suffiraient à la couronne d'un prince ! -Mais, dit vivement Leona, monseigneur le duc de Savoie se mariera. Que Votre Excellence veuille donc bien terminer sa négociation en lui disant à quelle illustre alliance il est destiné. Odoardo regarda le jeune homme avec étonnement ; puis ses yeux se reportèrent sur le prince, dont le visage exprimait la plus cruelle anxiété. Le négociateur, si habile qu'il fût, se trompa à cette expression. -Oh ! rassurez-vous, monseigneur, lui dit-il, la femme que l'on vous destine est digne d'un roi. Et, comme les lèvres blêmissantes d'Emmanuel restaient fermées au lieu de s'ouvrir à la question qu'attendait Odoardo : -C'est, ajouta celui-ci, madame Marguerite de France, soeur du roi Henri II ; et, outre le duché de Savoie tout entier, elle apporte en dot à son heureux époux trois cent mille écus d'or. -Madame Marguerite de France, murmura Emmanuel, est une grande princesse, je le sais ; mais je m'étais toujours dit, monsieur, que je reconquerrais mon duché par des victoires et non par un mariage. -Mais, dit Odoardo, madame Marguerite de France est digne, monseigneur, d'être la récompense de vos victoires ; et peu de princes ont payé le gain d'une bataille et la prise d'une ville avec une soeur de roi, fille de roi. -Oh ! murmura Philibert, que n'ai-je brisé mon épée au commencement de cette campagne ! Puis, comme Odoardo le regardait avec étonnement... -Votre Excellence, lui dit Leona, voudrait-elle me laisser seule un instant avec le prince ? Odoardo demeurait muet et continuait d'interroger Philibert du regard. -Un quart d'heure, répété Leona, et dans un quart d'heure Votre Excellence recevra de Son Altesse une réponse telle qu'il la désire. Le duc fit un mouvement négatif, comprimé à l'instant même par un geste muet et suppliant de Leona. Odoardo s'inclina et sortit ; il avait compris que le page mystérieux pouvait seul vaincre cette incompréhensible résistance que paraissait devoir opposer le duc de Savoie aux désirs des rois de France et d'Espagne. Un quart d'heure après, appelé par l'huissier, Odoardo Maraviglia rentra dans le cabinet du prince de Savoie. Emmanuel Philibert était seul. Triste, mais résigné, il tendit la main au négociateur. -Odoardo, dit-il, vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient et leur dire qu'Emmanuel Philibert accepte avec reconnaissance la part que les rois de France et d'Espagne ont bien voulu faire au duc de Savoie. III Chez La Reine. Grâce à l'habileté du négociateur, doué de toute la finesse diplomatique que l'on prétend être un des apanages de la race florentine ou milanaise, grâce surtout à l'intérêt que les deux rois avaient à ce que le secret fût religieusement gardé, rien, à part ces bruits vagues qui accompagnent les grands événements, n'avait encore transpiré à la cour des grands projets que venait d'exposer au duc de Savoie Odoardo Maraviglia, et dont la réalisation coûtait si cher à la France. Ce fut donc avec un grand étonnement que deux cavaliers, suivis chacun d'un écuyer et qui arrivaient chacun par une route opposée, se rencontrèrent quatre jours après l'entrevue que nous venons de racontrer, et se reconnurent l'un pour le connétable de Montmorency, que l'on croyait prisonnier à Anvers, l'autre pour le duc de Guise, que l'on croyait au camp de Compiègne. Entre ces deux ennemis acharnés, les compliments ne furent pas longs. En sa qualité de prince impérial, le duc de Guise avait le pas sur toute la noblesse de France ; M. de Montmorency fit donc faire un pas de retraite à son cheval, M. de Guise fit faire un pas en avant au sien, de sorte que l'on eût pu croire que le connétable était quelque écuyer de quelque gentilhomme de la suite du prince, si en entrant dans la cour du Louvre, où le roi était en résidence d'hiver, l'un n'eût pas pris à droite et l'autre à gauche. En effet, l'un, le duc de Guise, se rendait chez la reine Catherine de Médicis. L'autre, le connétable, se rendait chez la favorite Diane de Poitiers. Tous deux, par l'une et par l'autre, étaient attendus avec une égale impatience. Que l'on nous permette d'accompagner le plus important de nos personnages chez la plus importante, en apparence du moins, des deux femmes que nous venons de nommer, c'est-à-dire le duc de Guise chez la reine. Catherine de Médicis était Florentine, les Guise étaient Lorrains ; il n'y avait donc rien d'étonnant à la rigueur qu'au moment où la funeste nouvelle de la bataille de Saint-Quentin se répandit en France, Catherine et le cardinal de Lorraine, qui voyaient baisser leur crédit par l'influence que prenait naturellement le connétable comme chef de l'armée, n'eussent eu qu'une idée, non pas que la perte de cette bataille mettait la France à deux doigts de sa perte, mais qu'en faisant M. le connétable et l'un de ses fils prisonniers des Espagnols, elle ruinait le crédit des Montmorency. Or, le crédit des Montmorency ne pouvait s'abaisser qu'en élevant, par un jeu naturel de bascule politique et militaire, le crédit des Guise. Aussi, comme nous l'avons dit, toute l'administration civile du royaume avait-elle été remise aux mains du cardinal de Lorraine, tandis que le duc François de Guise, attendu d'Italie comme un sauveur, avait, à son arrivée, concentré tout le pouvoir militaire entre ses mains avec le titre de lieutenant général du royaume. Nous avons vu, au reste, comment le duc de Guise avait usé de cette toute-puissance. L'armée réorganisée, Calais rendue à la France, Guines, Ham et Thionville prises d'assaut, Arlon surprise -tel avait été le résultat d'une seule campagne. Le duc de Guise se berçait donc dans un immense rêve d'ambi- tion prêt à s'accomplir, c'est-à-dire dans un des plus doux rêves que pouvait faire un Guise, lorsqu'une vague rumeur vint le réveiller. Il était question du retour du connétable à Paris ; retour que l'on pourrait, s'il s'effectuait, regarder comme le préliminaire d'un traité de paix. À cette simple rumeur, le duc de Guise était parti du camp de Compiègne, et à moitié chemin, c'est-à-dire à Louvres, il avait ren contré un exprès que lui envoyait le cardinal de Lorraine avec injonction d'arriver à Paris le plus tôt possible. Le messager n'avait pas d'autre instruction ; mais, prévenu comme il l'était, le duc se doutait bien dans quel but il était mandé. En rencontrant M. de Montmorency à la porte, ses soupçons se changeaient en certitude. M. de Montmorency était libre, et la paix, selon toute probabili- té, allait être la conséquence de cette liberté inattendue. M. de Guise avait cru la captivité du connétable une captivité éternelle, comme celle du roi Jean. Le désappointement était cruel. M. de Montmorency avait tout perdu, M. de Guise avait tout sauvé, et cependant, selon toute probabilité, le vaincu allait reparaître à la cour sur le même pied que le victorieux. Et qui sait encore si, grâce à la protection de Mme de Valentinois, ce n'était point au vaincu que la bonne part serait faite. C'étaient toutes ces pensées qui faisaient soucieux le visage du duc de Guise au moment où il montait l'escalier qui le conduisait chez la reine Catherine, tandis qu'au contraire, le visage joyeux, le connétable montait de l'autre côté de la cour l'escalier qui conduisait chez madame Diane. Le duc était évidemment attendu car, aussitôt que son nom eut été prononcé, il vit se soulever la portière de la chambre de la reine et il entendit la voix de Catherine qui, avec son rauque accent florentin, lui criait : -Entrez, M. le duc, entrez. La reine était seule. Le duc François jeta les yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un avec elle. -Ah oui, dit la reine, vous cherchez votre frère. -Votre Majesté sait-elle, répondit le duc de Guise, abrégeant tous les compliments d'usage comme il convenait à une si grande situation, que mon frère m'a envoyé un courrier avec invitation de me rendre à l'instant même à Paris. -Oui, dit Catherine, mais comme le courrier est parti à une heure de l'après-midi seulement, nous ne vous attendions que ce soir, et même assez avant dans la nuit. -C'est vrai, mais le courrier m'a rencontré à moitié chemin. -Et qui vous ramenait à Paris ? -Mon inquiétude. -Duc, dit Catherine, négligeant cette fois de ruser, vous avez raison d'être inquiet ; car jamais inquiétude n'a eu un plus juste sujet. En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans une première serrure, puis dans une seconde ; la porte d'une entrée particulière donnant sur les corridors de la reine s'ouvrit et le cardinal parut. Sans prendre le temps de saluer son frère, et comme s'il fût entré chez une princesse de son rang, ou même d'un rang inférieur, il marcha droit à Catherine et à François et, avec une altération de voix qui indiquait l'importance qu'il attachait à cette nouvelle : -Savez-vous qu'il vient d'arriver ? dit-il. -Oui, répondit le duc François, devinant de qui parlait le cardinal, je l'ai rencontré à la porte du Louvre. -Qui cela ? demanda Catherine. -Le connétable, répondirent à la fois le duc et le cardinal de Guise. -Ah ! fit Catherine, comme si elle eût reçu un coup de couteau en pleine poitrine ; mais peut-être, comme les autres fois, re- vient-il seulement avec un congé de quelques jours. -Point, répondit le cardinal. Il revient à Paris ; il a obtenu, par l'intermédiaire du duc de Savoie, d'être mis à rançon, lui et l'amiral, moyennant deux cent mille écus qu'il trouvera moyen, vous le verrez, de faire payer au roi. Par la croix de Lorraine, continua le cardinal, mordant sa moustache de colère, la sottise, en effet, était trop forte pour être payée par un simple gentilhomme ; et si l'on y eût mis le prix qu'elle mérite, les Montmorency, les Damville, les Coligny et les Dandelot eussent été ruinés à la peine. -En somme, demanda Catherine, qu'avez-vous appris de plus que ce que nous savons ? -Pas grand-chose, mais j'attends d'un moment à l'autre votre ancien messager, M. le duc de Nemours, dit Charles de Lorraine en se tournant vers son frère. M. de Nemours est de la maison de Savoie ; on ne se doute pas qu'il est à nous et, comme le vent souffle en ce moment du côté du Piémont, probablement pourra-t-il nous apprendre du nouveau. En ce moment, on gratta respectueusement à la porte par laquelle un instant auparavant était entré le cardinal et qu'il avait refermée à clef derrière lui. -Ah ! dit Charles de Lorraine, c'est lui probablement. Et, sans s'inquiéter de ce que l'on pourrait penser en voyant la clef d'une porte donnant dans sa chambre entre les mains du cardinal de Lorraine, elle poussa le cardinal vers cette porte. C'était en effet ce même duc de Nemours que nous avons déjà vu introduit dans l'appartement de Catherine par le cardinal Charles de Lorraine un an et demi auparavant, pendant une matinée où le roi et une partie de la cour étaient en chasse dans la forêt de Saint-Germain. Lui n'avait ni les inquiétudes du duc de Guise, ni les familiarités du cardinal ; aussi voulut-il saluer Catherine selon les règles de la plus respectueuse étiquette, mais celle-ci ne lui en donna pas le temps. -M. le duc, dit-elle, voici notre cher cardinal qui nous annonce que vous avez probablement du nouveau à nous apprendre. Parlez. Que savez-vous de cette misérable paix ? -Mais, répondit M. de Nemours, je puis vous mettre au courant et de première main. Je quitte le négociateur Odoardo Maraviglia, qui quitte lui-même le duc Emmanuel de Savoie. -Alors vous devez être bien renseigné, dit le cardinal de Lorraine ; car le duc Emmanuel de Savoie est le principal intéressé dans cette affaire puisque sa principauté est en jeu. -Eh bien, chose étonnante, dit M. de Nemours, soit insouciance de grandeur, soit -et la chose est bien plus probable -quelque cause mystérieuse, comme le serait un amour secret ou quelque engagement pris avec une autre, le prince Emmanuel Philibert a reçu les ouvertures qui lui ont été faites avec plus de tristesse que de joie. -Peut-être aussi, dit le duc de Guise avec amertume, a-t-il été mal payé par la reconnaissance royale. Il n'y aurait rien là d'éton- nant. Celui-là aussi est au nombre des vainqueurs. -En ce cas, dit le duc de Nemours, il serait bien difficile, car on lui rend ses États à peu près intacts, sauf cinq villes, et encore ces cinq villes lui seront-elles rendues lorsqu'il aura un enfant mâle de sa femme. -Et sa femme, quelle sera sa femme ? demanda vivement le cardinal de Lorraine. -Ah c'est vrai ! répondit Nemours ; on ne sait point encore la nouvelle. Sa femme sera madame Marguerite de France. -La soeur du roi ! s'écria Catherine. -Elle sera arrivée à son but, dit le duc François ; elle ne voulait épouser qu'un prince souverain. -Seulement, dit Catherine avec cette âcreté particulière aux femmes quand elles parlent les unes des autres, seulement elle aura attendu longtemps, la chère personne, car, si je ne me trompe, elle a tantôt trente-six ans ; seulement, selon toute probabilité, elle n'aura pas perdu pour attendre. -Et comment Emmanuel Philibert a-t-il pris la nouvelle de cette alliance royale ? -Mais très froidement d'abord. Le comte Maraviglia prétend qu'il a vu le moment où il allait refuser ; puis, après un quart d'heure de réflexion, il a accepté. Enfin, le soir, en renvoyant l'am- bassadeur, le prince lui a positivement dit qu'il désirait n'être point trop positivement engagé à l'endroit du mariage, tant qu'il n'aurait pas vu la princesse Marguerite. Mais vous comprenez bien que l'ambassadeur n'a rien dit de cette hésitation et a présenté au contraire au roi Henri II Emmanuel Philibert comme le prince le plus joyeux et le plus reconnaissant du monde. -Et, demanda le duc François de Guise, quelles sont les villes qu'on lui rend ? -Toutes, répondit le jeune homme, à l'exception des villes de Turin, de Pignerol, de Quiers, de Chivas et de Villeneuve d'Aste, qui lui seront rendues à son premier hériter mâle. D'ailleurs le roi de France aurait eu tort de marchander sur les villes ou sur les châteaux, puisqu'il en rend tant à la reine d'Angleterre qu'au roi d'Espagne quelque chose comme cent quatre-vingt-dix-huit. -Bon, dit le duc de Guise, pâlissant malgré lui ; n'aurez-vous pas entendu dire par hasard qu'au nombre de ces villes et de ces châteaux le roi rendait Calais. -Je n'en sais trop rien, dit le duc de Nemours. -Mordieu, dit alors le duc de Guise, c'est que, comme ce serait me dire que mon épée lui est inutile, j'irais l'offrir à quelque souverain qui l'utiliserait mieux -si toutefois, ajouta-t-il entre ses dents, je ne la gardais pas pour moi-même. En ce moment un valet du cardinal, placé en observation par Son Éminence, leva vivement la tapisserie en criant : -Le roi ! -Où cela ? demanda Catherine. -Au bout de la grande galerie, répondit le valet. Catherine regarda le duc François comme pour l'interroger sur ce qu'il croyait devoir faire. -Je l'attendrai, dit le duc. -Attendez-le, monseigneur, dit le duc de Nemours ; vous êtes un preneur de villes et un gagneur de batailles, et vous pouvez attendre tous les rois du monde le front levé. Mais croyez-vous que, lorsque Sa Majesté rencontrera ici le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, il ne trouvera point que c'est bien assez sans moi. -En effet, dit Catherine, il est inutile qu'il vous voie ici. La clef, mon cher cardinal. Le cardinal, qui tenait la clef prête à tout hasard, la passa vivement à la reine. La porte s'ouvrit devant le duc de Nemours ; et elle venait de se refermer discrètement derrière le donneur de nouvelles, lorsque, le visage sombre et le sourcil froncé, Henri de Valois parut dans l'encadrement de la porte opposée. IV Chez La Favorite. Si nous avons suivi d'abord le duc de Guise, au lieu de suivre le connétable, ce n'est pas que ce qui devait se passer chez madame de Valentinois fût moins intéressant que ce que nous avons vu se passer chez Catherine de Médicis ; mais c'est que le duc de Guise était, comme nous l'avons dit, un plus grand sire que M. de Montmorency et Catherine une plus grande dame que la duchesse de Valentinois. À tout seigneur tout honneur ! Mais, maintenant que nous avons donné cette marque de déférence à la suprématie royale, voyons ce qui s'était passé chez la belle Diane de Poitiers et sachons pourquoi le roi Henri se présentait chez sa femme le visage sombre et le sourcil froncé. L'arrivée du connétable n'était pas plus un mystère pour la duchesse de Valentinois que le retour du duc de Guise n'était un secret pour la reine Catherine de Médicis : sous le couvert de la France et sous la rubrique de la royauté, chacun jouait son jeu, Catherine criant : Guise ! et la duchesse de Valentinois : Montmorency ! De même qu'on tenait de hardis propos sur la reine et le cardinal, de même les mauvaises langues s'exerçaient, nous croyons l'avoir déjà dit, sur la favorite et le connétable. Maintenant, comment un vieillard de soixante-huit ans, maussade, brutal et grognon, se serait-il trouvé le rival d'un roi de quarante ans, plein d'élégance et de galanterie ? C'est là un de ces mystères dont nous laisserons l'explication à ces habiles anatomistes qui prétendent qu'aucune fibre du coeur n'échappe à leur investigation. Ce qu'il y avait de réel, d'incontestable, de visible à tous les yeux, c'était l'obéissance presque passive de la belle Diane -cette favorite plus reine que la reine -, non seulement aux désirs, mais encore aux caprices du connétable. Il est vrai que cela durait depuis vingt ans, c'est-à-dire depuis l'époque où Diane en avait trente et où le connétable n'en avait que quarante-huit. Ce fut donc avec un cri de joie qu'elle accueillit cette annonce : -Monseigneur le connétable de Montmorency ! Elle n'était cependant pas seule. Dans un coin de l'appartement, à demi couchés sur une pile de coussins, deux beaux enfants essayaient la vie, où ils venaient d'entrer par la porte de l'amour. C'était la jeune reine Marie Stuart et le petit dauphin François, mariés depuis six mois et plus amants peut-être que la veille de leur mariage. La jeune reine posait coquettement sur la tête de son mari un toquet de velours un peu trop grand pour elle et qu'elle soutenait n'être pas trop petit pour lui. Ils étaient tellement absorbés par cette grave occupation que, si importante -politiquement parlant -que fût cette annonce qui constatait le retour à Paris de l'illustre prisonnier, ils ne l'entendi- rent pas ; ou, s'ils l'entendirent, n'y firent aucune attention. C'est une si belle chose que l'amour à quinze et à dix-sept ans, qu'une année d'amour vaut vingt années d'existence ! François II mourant à dix-neuf ans, après deux ans de bonheur avec sa belle et jeune Marie, n'est-il pas dix fois plus heureux que celle-ci vivant trente ans de plus que lui, mais passant, de ces trente années, trois ans en exil et dix-huit ans en prison ? Aussi Diane, sans s'inquiéter du charmant groupe qui vivait dans un coin de sa vie exceptionnelle et favorisée, alla-t-elle droit au connétable, les bras ouverts, et lui donnant son beau front à baiser. Lui, plus prudent qu'elle, s'arrêta au moment d'y poser ses lèvres : -Holà ! dit-il, il me semble que vous n'êtes pas seule, ma belle duchesse ! -Si fait, mon cher connétable, répondit-elle. -Allons donc ! si vieux que je sois, j'ai encore les yeux assez bons pour voir quelque chose qui grouille là-bas. Diane se mit à rire. -Ce quelque chose qui grouille là-bas, dit-elle, c'est la reine d'Écosse et d'Angleterre et l'héritier de la couronne de France... Mais soyez tranquille : ils sont trop occupés de leurs affaires pour se mêler des nôtres ! -Ouais ! dit le connétable, les affaires vont-elles donc si mal de l'autre côté de la mer, que la manière dont elles vont préoccupe ces jeunes cerveaux ? -Mon cher connétable, les Écossais seraient à Londres à cette heure, ou les Anglais à Édimbourg -ce qui serait, dans l'un ou l'autre cas, une grande nouvelle -, on crierait cette nouvelle aussi haut que l'on vient de crier votre arrivée, que je doute que ni l'un ni l'autre des deux enfants se retournât... Oh ! non, Dieu merci ! ils sont préoccupés de choses bien autrement importantes : ils s'ai- ment, mon cher connétable ! Qu'est-ce que le royaume d'Écosse ou d'Angleterre à côté de ce mot aimer, qui donne le royaume du ciel à ceux qui le prononcent entre deux baisers ? -Oh ! sirène que vous êtes ! murmura le vieux connétable. Mais voyons, où en sommes-nous de nos affaires ? -Mais, dit Diane, il me semble que nos affaires vont à merveille, puisque vous voici... La paix est faite ou à peu près ; M. François de Guise va être forcé de remettre sa grande épée au fourreau. Comme il n'y a pas besoin de lieutenant général en temps de paix, on supprimera le lieutenant général ; mais comme il y a toujours besoin d'un connétable, mon cher connétable reparaîtra sur l'eau et se retrouvera le premier du royaume après le roi, au lieu d'en être le second. -Voilà qui n'est pas mal joué, tête Dieu ! dit le connétable. Reste la question de rançon. Vous savez, ma belle Diane, que je suis renvoyé sur parole mais que je dois deux cent mille écus d'or ? -Eh bien ? demanda la duchesse avec un sourire. -Eh bien, mille diables ! cette rançon, je compte bien ne pas la payer ! -Pour qui vous battiez-vous, mon cher connétable, quand vous avez été pris ? -Pardieu ! c'était pour le roi, il me semble, quoique la blessure que j'ai reçue ait bel et bien été pour moi ! -Alors ce sera le roi qui paiera votre rançon... Mais je croyais vous avoir entendu dire, mon cher connétable, que si je menais à bonne fin les négociations de paix, le duc Emmanuel Philibert, qui est un prince généreux, vous ferait probablement remise de ces deux cent mille écus ? -Ai-je dit cela ? demanda le connétable. -Vous ne me l'avez pas dit : vous me l'avez écrit. -Diable ! diable ! diable ! il faudra donc vous mettre pour quelque chose dans la spéculation ? dit le connétable en riant. Eh bien, voyons, nous allons jouer cartes sur table. Oui, M. le duc de Savoie me remet mes deux cent mille écus ; mais, comme mon neveu l'amiral est un gaillard trop fier pour accepter une pareille remise, je ne lui en dirai pas un mot. -Bon, de sorte qu'il vous comptera ses cent mille écus comme si vous deviez les payer au duc Emmanuel Philibert ?... -Justement ! -De sorte, continua Diane, que le roi vous comptera vos deux cent mille écus comme si vous deviez les payer au duc Emmanuel Philibert ?... -Justement encore ! -De sorte que cela vous fera trois cent mille écus, ne devant rien à personne. -Si fait ! ils devront à la belle duchesse de Valentinois le plaisir d'être entre mes mains ; et, comme toute peine mérite salaire, voici ce que nous faisons de ces trois cent mille écus... -D'abord, reprit la duchesse, nous en appliquons deux cent mille à indemniser le cher connétable de ses frais de campagne et des pertes et préjudices que lui ont causés ses dix-huit mois de prison. -Trouvez-vous que ce soit trop ? -Mon cher connétable est un lion et il est juste qu'il se fasse la parti du lion... Et les cent mille écus restant ? -Voici comment nous les divisons. Moitié, c'est-à-dire cinquante mille, pour acheter des pompons et des épingles à ma belle duchesse, et cinquante mille pour doter nos pauvres enfants, qui se trouveront bien misérables si le roi n'ajoute pas quelque chose à la dot qu'un malheureux soldat se saigne pour donner à son fils. -Il est vrai que notre fille Diane a déjà son douaire, comme duchesse de Castro, et que ce douaire est de cent mille écus ; mais vous comprenez bien, mon cher connétable, que si le roi, dans sa munificence, avise que ce n'est point assez pour la femme d'un Montmorency et la fille d'un roi, ce n'est pas moi qui, lorsqu'il tirera les cordons de la bourse pour l'ouvrir, tirerai ces cordons pour la fermer. Le connétable regarda la favorite avec une certaine admiration. -Bon ! dit-il, notre roi porte donc toujours la bague magique que vous lui avez passée au doigt ? -Toujours ! répondit en souriant la duchesse ; et, comme je crois entendre les pas de Sa Majesté, vous allez en avoir la preuve. -Ah ! ah ! dit le connétable, il vient donc toujours par ce corridor et il a donc toujours la clef de cette porte, le roi ?... En effet, le roi avait la clef de la porte secrète de Diane, comme le cardinal avait la clef de la porte secrète de Catherine. Il y avait beaucoup de portes secrètes au Louvre et toutes avaient une clef, quand elles n'en avaient pas deux. -Allons, dit la duchesse en regardant son vieil adorateur avec une indéfinissable expression de raillerie, n'allez-vous pas être jaloux du roi, maintenant ? -Je le devrais peut-être ! grommela le vieux soudard. -Ah ! prenez garde ! dit la duchesse ne pouvant s'empêcher de faire allusion à la proverbiale avarice de Montmorency, ce serait de la jalousie placée à deux cents pour cent de perte ! et ce n'est point à ce taux-là que vous avez l'habitude de placer... Elle allait dire votre amour, mais elle fit faire un tour de plus à sa langue. -Quoi ? demanda le connétable. -Votre argent, dit la duchesse. En ce moment le roi entrait. -Oh ! sire, s'écria Diane en s'élançant au-devant de lui, venez donc ! car tout aussi bien allais-je vous envoyer chercher... Voici notre cher connétable qui nous arrive, toujours jeune et fier comme le dieu Mars. -Oui, dit le roi employant le langage mythologique du temps, et sa première visite a été pour la déesse Vénus... Il a raison. Je ne dis pas, moi : « À tout seigneur tout honneur ! » Je dis : « À toute beauté toute majesté ! » Votre main, mon cher connétable. -Mordieu ! sire, dit Montmorency en prenant sa mine renfrognée, je ne sais pas si je devrais vous la donner, ma main. -Bon ! et pourquoi cela ? dit en riant le roi. -Mais, répondit le connétable se renfrognant de plus en plus, parce qu'il me semble que vous m'aviez un peu oublié là-bas. -Moi, vous oublier, mon cher connétable ? s'écria le roi commençant à se défendre, quand il avait si beau jeu pour attaquer. -Ah ! il est vrai que M. de Guise sonnait tant de fanfares à vos oreilles !... dit le connétable. -Dame ! fit Henri ne pouvant s'empêcher de riposter par un coup droit à l'espèce de feinte que lui faisait Montmorency, vous ne pouvez pas empêcher un victorieux de sonner ses clairons. -Sire, dit Montmorency se dressant sur ses éperons comme aurait fait un coq sur ses ergots, il y a telle défaite aussi illustre qu'une victoire. -Oui, dit le roi, mais moins profitable, vous en conviendrez ! -Moins profitable, moins profitable, grommela le connétable, bien certainement ; mais la guerre est un jeu où le plus habile perd parfois la partie : le roi votre père en savait quelque chose... Henri rougit légèrement. -Et, quant à la ville de Saint-Quentin, continua le connétable, il me semble que si elle s'est rendue... -D'abord, dit vivement Henri, la ville de Saint-Quentin ne s'est pas rendue ; la ville de Saint-Quentin a été prise, et prise, vous le savez, après une héroïque défense ! la ville de Saint-Quen- tin a sauvé la France, que... Henri hésita. -Oui, achevez... Que la bataille de la Saint-Laurent avait perdue, n'est-ce pas ? Voilà ce que vous voulez dire... Faites-vous donc meurtrir, navrer et prendre pour un roi, afin que ce roi vous en remercie par un si doux compliment ! -Non, mon cher connétable, fit Henri, qu'un regard de Diane venait d'amener au repentir, non, je ne dis point cela, au contraire... Je disais seulement que Saint-Quentin avait fait une admirable défense. -Oui-da ! avec cela que Votre Majesté a bien traité son défenseur ! -Coligny !... Que pouvais-je faire de plus, mon cher connétable, que de payer sa rançon avec la vôtre ? -Ne parlons pas de cela, sire... Il est bien question de la rançon de Coligny ! Il est question de la captivité de Dandelot. -Ah ! ah ! dit le roi ; pardon, mon cher connétable, mais M. Dandelot est un hérétique. -Comme si nous ne l'étions pas tous peu ou prou, hérétiques ! Auriez-vous, par hasard, la prétention d'aller en paradis, vous, sire ? -Pourquoi pas ? -Allons donc ! vous irez comme votre vieux maréchal Strozzi qui est mort en renégat... Demandez un peu à votre ami M. de Vieilleville ce qu'il a dit en crachant son dernier soupir. -Qu'a-t-il dit ? -Il a dit : « Je renie Dieu ; ma fête est finie ! » Et, comme M. de Guise lui répondait : « Prenez garde, maréchal ! car vous serez aujourd'hui même devant la face de Dieu que vous reniez ! - Bon, dit le mourant en faisant claquer son pouce, je serai aujour- d'hui où sont tous les autres qui sont morts depuis six mille ans ! » Eh bien, sire, pourquoi ne le faites-vous pas déterrer, et pourquoi ne brûlez-vous pas son corps en Grève ? Il y aurait une raison de plus : celui-là est mort pour vous, tandis que les autres n'ont été que blessés ! -Connétable, dit le roi, vous êtes injuste ! -Injuste ? Bah ! et où est donc M. Dandelot ? À inspecter votre infanterie, comme le veut sa charge, ou dans son château, à se reposer de ce fameux siège de Saint-Quentin où vous avouez vous-mêmes qu'il a fait des miracles ? Non, il est en prison dans le château de Melan ; et pourquoi cela ? Parce qu'il a dit franchement son avis sur la messe... Oh ! mordieu, sire, je ne sais ce qui me retient de me faire huguenot et d'aller offrir mon épée à M. de Condé ! -Connétable !... -Et quand je pense que mon pauvre cher Dandelot, c'est probablement encore à M. de Guise qu'il doit sa prison ! -Connétable, dit le roi, je vous jure que MM. de Guise ne sont pour rien dans toute cette affaire. -Comment ! vous allez me dire que ce n'est point une machination de votre cardinal d'enfer ? -Connétable, désirez-vous une chose ? dit le roi en éludant la question. -Laquelle ? -C'est qu'en honneur et joie de votre bon retour, M. Dandelot soit remis en liberté. -Mille diables ! s'écria le connétable, je crois bien que je le désire... je dis plus : je le veux ! -Connétable... mon cousin, dit Henri avec un sourire, tu sais que le roi lui-même dit : « Nous voulons ! » -Eh bien, sire, fit Diane, dites : « Nous voulons que notre bon serviteur Dandelot soit mis en liberté pour qu'il puisse assister au mariage de notre bien-aimée fille Diane de Castro avec François de Montmorency, comte de Damville. » -Oui, dit le connétable grommelant de plus en plus, si toutefois ce mariage se fait. -Et pourquoi ne se ferait-il pas ? demanda Diane. Trouvezvous les futurs époux trop pauvres pour risquer de se mettre en ménage ? -Oh ! si la question est là seulement, dit le roi, toujours enchanté de sortir d'un embarras quelconque à prix d'argent, nous trouverons bien cent mille écus dans quelque coin de la caisse de notre domaine. -Il est bien question de cela ! dit le connétable. Mille diables ! qui parle d'argent ici ?... Je doute que ce mariage se fasse, mais par une autre cause. -Et par laquelle ? demanda le roi. -Eh bien, parce que ce mariage gêne vos bons amis MM. de Guise. -En vérité, connétable, vous vous mettez en campagne contre des fantômes !... -Contre des fantômes ?... Et pourquoi donc croyez-vous que M. François de Guise soit à Paris, si ce n'est pour contrecarrer ce mariage qui peut donner un nouveau lustre à ma maison ?... Quoique, à tout prendre, ajouta insolemment le connétable, Mme de Castro ne soit qu'une bâtarde ! Le roi se mordit les lèvres et Diane rougit ; mais, ne voulant pas répondre à cette dernière phrase : -D'abord, dit le roi, vous vous trompez, mon cher connétable, M. de Guise n'est pas à Paris. -Et où est-il donc ? -Au camp de Compiègne. -Bon, sire ! et vous allez me dire que vous ne lui avez pas donné congé ? -Pourquoi faire ? -Pour venir ici, donc ! -Moi ? je n'ai donné aucun congé à M. de Guise. -Eh bien, alors, sire, M. de Guise est venu à Paris sans congé, voilà tout. -Vous êtes fou, connétable ! M. de Guise sait trop ce qu'il me doit pour quitter le camp sans ma permission. -Le fait est, sire, que le duc vous doit beaucoup, qu'il vous doit énormément... mais il a oublié ce qu'il vous devait. -Enfin, connétable, dit Diane lançant son mot, êtes-vous sûr que M. de Guise ait commis... Je ne sais comment dire... De quel nom appelle-t-on une faute de discipline ?... Ait commis cette inconvenance ? -Pardieu ! dit le connétable, je l'ai vu ! -Quand ? demanda le roi. -Tout à l'heure. -Où ? -À la porte du Louvre... nous nous y sommes rencontrés. -Comment ne l'ai-je pas vu, alors ? -Parce que, au lieu de tourner à gauche, il aura tourné à droite, et qu'au lieu de se trouver chez le roi, il se sera trouvé chez la reine. -Vous dites que M. de Guise est chez la reine ? -Oh ! que Votre Majesté se rassure ! dit le connétable ; je suis bien sûr qu'il n'y est pas seul, et que M. le cardinal se trouve en tiers. -Ah ! s'écria le roi, c'est ce que nous allons voir ! Attendezmoi ici, connétable, je ne vous demande qu'un instant. Et le roi sortit furieux, tandis que le connétable et Diane de Poi tiers échangeaient un regard de vengeance, et le dauphin François et la petite reine Marie, qui n'avaient rien vu ni rien entendu, un baiser d'amour. Voilà pourquoi le roi Henri II se présentait chez la reine Catherine de Médicis le visage sombre et le sourcil froncé. V Où, Après Que Le Vaincu A Eté Traité En Vainqueur, Le Vainqueur Est Traité En Vaincu. L'attitude des trois personnages était différente et exprimait assez bien la situation des âmes. La reine Catherine était encore près de la porte particulière, le dos appuyé à la tapisserie, la main qui tenait la clef cachée derrière elle ; son visage était un peu pâle ; tout son corps frissonnait, tant l'ambition a de mystérieuses émotions qui ressemblent à celles de l'amour ! Le cardinal, debout, dans son petit costume de prélat, moitié ecclésiastique, moitié militaire, était près d'une table chargée à la fois de papiers et de colifichets de femme ; son poing fermé s'arc- boutait sur la table et lui servait de soutien. Le duc François était isolé en face de la porte ; il semblait un champion tenant une lice, défiant chaque venant et s'exposant à tous les coups sous son costume presque militaire -le casque et la cuirasse manquant seuls à son armement -; avec ses longues bottes toutes couvertes de boue, sa grande épée à la taille, et se tenant collée à son côté comme une inflexible et fidèle amie, il avait ce même aspect qu'il savait prendre sur le champ de bataille quand les flots d'ennemis venaient se rompre au poitrail de son cheval, ainsi que, pendant une tempête, viennent se rompre à l'angle d'un rocher les flots tumultueux de la mer. Découvert devant la majesté royale, il tenait à la main son chapeau de feutre ombragé d'une plume cerise ; mais sa haute stature, rigide et droite comme celle du chêne, n'avait point, devant le roi, perdu une ligne de sa taille. Henri vint se heurter à cette dignité victorieuse qui faisait dire à je ne sais quelle grande dame du temps que, auprès du duc de Guise, tous les autres gentilshommes semblaient peuple. Il s'arrêta comme s'arrête le caillou qui frappe la muraille, le plomb qui rebondit contre le fer. -Ah ! c'est vous, mon cousin ! dit-il. Je suis étonné de vous trouver ici... je vous croyais commandant le camp à Compiègne. -C'est exactement comme moi, sire, répondit le duc de Guise ; j'ai été on ne peut plus étonné de rencontrer le connétable à la porte du Louvre ; je le croyais prisonnier à Anvers. Henri se mordit les lèvres à cette dure réponse. -C'est vrai, monsieur, dit-il ; mais j'ai payé sa rançon et, pour deux cent mille écus, j'ai eu le plaisir de revoir un fidèle ami et un vieux serviteur. -Votre Majesté n'estime-t-elle que deux cent mille écus les villes qu'elle rend, assure-t-on, à l'Espagne, à l'Angleterre ou au Piémont ? Comme elle en rend deux cents à peu près, cela ne ferait que mille écus la ville ! -Je rends ces villes, monsieur, dit Henri, non point pour racheter M. de Montmorency, mais pour acheter la paix. -J'avais cru jusqu'ici qu'en France, du moins, la paix s'achetait avec des victoires. -C'est qu'en votre qualité de prince lorrain, monsieur, vous connaissez mal l'histoire de France... Avez-vous oublié, entre autres, les traités de Bretigny et de Madrid ? -Non sire ; mais je ne croyais pas qu'il y eût identité, ni même ressemblance, entre les positions. Après la bataille de Poitiers, le roi François Ier était prisonnier à Tolède... Aujourd'hui, le roi Henri II, à la tête d'une magnifique armée, est tout-puissant dans son Louvre ! À quoi bon renouveler, en pleine prospérité, les désastres des époques fatales de la France ? -Monsieur de Guise, dit le roi avec hauteur, vous êtes-vous rendu compte des droits que je vous donnais en vous nommant lieutenant général du royaume ? -Oui, sire... Après la désastreuse bataille de la Saint-Lau- rent ; après l'héroïque défense de Saint-Quentin ; quand l'ennemi était à Noyon ; quand M. de Nevers n'avait plus que deux ou trois cents gentilshommes autour de lui ; quand Paris en rumeur fuyait par ses barrières brisées ; quand le roi, au sommet de la plus haute tour du château de Compiègne, interrogeait la route de Picardie afin d'être le dernier à se retirer devant l'ennemi, non pas comme un roi qui devrait ne point s'exposer aux coups, mais comme un général, comme un capitaine, comme un soldat qui soutiendrait une retraite, vous m'avez appelé, sire, et vous m'avez nommé lieutenant général du royaume. Mon droit, dès lors, était de sauver la France, que M. de Montmorency avait perdue. Qu'ai-je fait, sire ? J'ai ramené l'armée d'Italie en France, j'ai délivré Bourg, j'ai arraché les clefs de la France de la ceinture de la reine Marie Tudor en lui reprenant Calais, j'ai reconquis Guines, Ham et Thionville, j'ai surpris Arlon, j'ai réparé le désastre de Gravelines, et, après un an d'une guerre acharnée, j'ai réuni au camp de Compiègne une armée du double plus forte qu'elle n'était à l'heure où j'en ai pris le commandement... Était-ce dans mon droit, tout cela, sire ? -Sans doute, sans doute, balbutia Henri embarrassé. -Eh bien, alors, que Votre Majesté me permette de lui dire que je ne comprends rien à cette question qu'elle vient de me faire : « Vous êtes-vous rendu compte des droits que je vous donnais en vous nommant lieutenant général du royaume ? » -Je voulais vous dire, monsieur le duc, qu'au nombre des droits qu'un roi donne à son sujet, il est rare qu'il lui donne celui de remontrance. -D'abord, répondit le duc François en s'inclinant avec une courtoisie si affectée qu'elle devenait presque une impertinence, j'oserai faire observer à Votre Majesté que je n'ai pas précisément l 'honneur d'être son sujet. Après la mort du duc Albert, l'empe- reur Henri II donna le duché de Haute-Lorraine à Gérard d'Alsace, premier duc héréditaire et tige de notre maison ; j'ai reçu ce duché de mon père, qui le tenait du sien par la grâce de Dieu ; de même que je l'ai reçu de mon père, je le léguerai à mon fils... C'est ce que, du grand au petit, vous faites pour le royaume de France, sire. -Savez-vous, mon cousin, répartit Henri cherchant à introduire l'ironie dans la discussion, que ce que vous me dites là me donne une crainte ? -Laquelle, sire ? demanda le duc. -C'est que la France n'ait un jour la guerre avec la Lorraine ! Le duc se mordit les lèvres. -Sire, reprit-il, la chose est plus qu'improbable ; mais si cependant cela arrivait et qu'en ma qualité de duc souverain j'eusse à défendre mon patrimoine contre Votre Majesté, je vous jure que ce n'est que sur la brèche de ma dernière place forte que je signerais un traité aussi désastreux que celui que vous avez consenti ! -Monsieur le duc ! fit le roi redressant la tête et haussant le ton. -Sire, répondit M. de Guise, laissez-moi dire à Votre Majesté ce que je pense et ce que nous pensons tous, tant que nous sommes, gens de noblesse. L'autorité d'un connétable est telle, à ce que l'on prétend, que, dans une extrême nécessité, il peut engager le tiers du royaume. Eh bien, sans autre nécessité que celle de sortir d'une prison où il s'ennuie, M. le connétable vous coûte plus du tiers de votre royaume !... Oui, de votre royaume, car je tiens comme étant de votre royaume, sire, toute cette conquête du Piémont qui a coûté à la couronne de France plus de quarante millions d'or, et à la terre de France plus de cent mille de ses enfants ; car je tiens comme étant de votre royaume ces deux beaux parlements de Turin et de Chambéry que le feu roi, votre seigneur et père, avec un grand nombre d'autres États, y avait institués à la française ; car je tiens comme étant de votre royaume toutes ces belles villes transalpines où tant de vos sujets avaient établi race et lignée, que peu à peu les habitants quittaient leur italien corrompu et commençaient à y parler aussi bon français que celui que l'on parle à Lyon ou à Tours. -Eh bien, demanda Henri, assez embarrassé de répondre à de pareilles raisons, pour qui aurai-je abandonné tout cela ? Pour la fille de mon père, pour ma soeur Marguerite. -Non, sire, vous l'avez abandonné pour le duc Emmanuel Philibert, son mari, c'est-à-dire pour votre ennemi le plus cruel, pour votre antagoniste le plus acharné ! Une fois mariée, la princesse Marguerite n'est plus la fille du roi votre père, la princesse Marguerite n'est plus votre soeur ; la princesse Marguerite est duchesse de Savoie. Or, voulez-vous que je vous dise ce qui arrivera, sire ? C'est qu'à peine rentré dans ses terres, le duc de Savoie en arrachera tout ce que le roi votre père et vous y avez planté ; si bien que toute cette gloire que la France a acquise en Italie dans l'espace de vingt-six ou trente ans, y sera complètement éteinte et que cet espoir vous échappera à tout jamais de reconquérir un jour le duché de Milan !... Et ce n'est point encore cela qui me trouble le plus l'esprit et me déchire le plus l'âme : c'est que, cet avantage, vous le faites au lieutenant général du roi Philippe, au représentant de cette maison d'Espagne, notre plus fatale ennemie ! Par les Alpes, dont le duc de Piémont tient tous les passages, songez-y, sire, l'Espagne est aux portes de Lyon, de Lyon qui, avant cette paix, était au centre de votre royaume et qui aujourd'hui se trouve ville frontière ! -Oh ! sous ce rapport, répondit Henri, vous vous effarouchez à tort, mon cousin ! M. le duc de Savoie, par arrangement pris entre nous, passe en réalité du service de l'Espagne au nôtre. Que M. le connétable meure et son épée est promise d'avance au duc Emmanuel Philibert. -Et c'est sans doute pour cela, répliqua le duc de Guise avec amertume, qu'il la lui a prise d'avance à Saint-Quentin ? Puis, comme le roi faisait un mouvement d'impatience : -Pardon, sire, continua le duc, j'ai tort... et de pareilles questions doivent être traitées plus sérieusement... Ah ! le duc Emmanuel Philibert a la survivance de M. de Montmorency ! ah ! M. de Savoie tiendra dans sa main l'épée fleurdelysée ! Eh bien, sire, le jour où vous lui remettrez cette épée, craignez qu'il n'en use à la manière du comte de Saint-Paul, qui était étranger comme M. de Savoie, étant de la maison de Luxembourg. Le roi Louis onzième et le duc de Bourgogne, eux aussi, firent un jour la paix comme vous la voulez faire ou comme vous la venez de faire avec le roi d'Espagne ; une des conditions de cette paix était que le comte de Saint-Paul serait connétable, et il le fut ; mais, à peine connétable, il favorisa sous main le duc de Bourgogne, son premier maître, et comme on peut le voir aux Mémoires de Philippe de Commines, il ne marcha plus dès lors que de trahison en trahison ! -Eh bien, dit le roi, puisque vous me renvoyez aux Mémoires de Philippe de Commines, je vous répondrai par les Mémoires de Philippe de Commines. Quel fut le résultat de toutes ces trahisons du comte de Saint-Paul ? Qu'il eut le cou tranché, n'est-ce pas ? Eh bien, écoutez-moi, mon cousin : à la première trahison du duc Emmanuel, je vous jure, et c'est moi qui vous le dis, qu'il en sera fait de lui par moi comme du comte de Saint-Paul par mon prédécesseur Louis le onzième... Mais il n'en sera point ainsi, s'il plaît à Dieu, continua le roi. Le duc Emmanuel Philibert, loin d'oublier ce qu'il nous doit, aura toujours devant les yeux la position que nous lui avons faite. Aussi bien gardons-nous, au milieu de ses terres, le marquisat de Saluces, comme une marque d'hon- neur pour la couronne de France et afin que le duc de Savoie, ses enfants et sa postérité n'oublient jamais que nos rois ont autrefois conquis et possédé tout le Piémont et toute la Savoie, mais qu'en faveur d'une fille de France qui fut mariée en leur maison, on leur a restitué et même plutôt gratuitement donné tout ce qu'ils possédaient de çà et là les monts pour les rendre, par cette immense libéralité, plus obéissants et plus affectionnés à la couronne de France. Puis, comme le roi voyait que le duc de Guise ne paraissait pas estimer à sa valeur cette possession du marquisat de Saluces que se réservait la France : -D'ailleurs, ajouta-t-il, si vous vouliez bien y réfléchir, monsieur le duc, vous diriez comme moi que c'était une fort tyrannique usurpation, de la part du feu roi mon seigneur et père, que celle qu'il avait faite sur le pauvre prince père du présent duc de Savoie ; car il n'y avait aucun droit et ce n'était point agir en bon chrétien que de chasser ainsi un fils hors du duché de son père et de le dépouiller de tout... Et, quand je n'aurais d'autre motif que de décharger de ce péché l'âme du roi mon père, je voudrais rendre à Emmanuel Philibert ce qui lui appartient. Le duc s'inclina. -Eh bien, demanda Henri, vous ne répondez rien, monsieur de Guise ? -Si fait, sire... Seulement, dès lors que la passion du moment emporte Votre Majesté à ce point d'accuser le roi son père de tyrannie, ce n'est plus -moi, qui tiens le roi François Ier pour un grand roi et non pour un tyran -, ce n'est plus au roi Henri II, c'est au roi François Ier que j'ai à rendre compte de ma conduite... De même que vous jugez votre père, sire, votre père vous jugera ; et, comme je crois le jugement des morts plus infaillible que celui des vivants, condamné par le vivant, c'est au père que j'en appelle ! Alors, s'approchant de ce beau portrait de François Ier peint par le Titien et qui est aujourd'hui un des principaux ornements du Louvre, mais qui alors était le principal ornement de la chambre où se passait la discussion que nous venons de rapporter, ne fût-ce que pour prouver à nos lecteurs que ce n'est pas la pointe de l'épée espagnole, mais que ce sont les beaux yeux d'une femme qui firent signer le fatal traité de Cateau-Cambresis : -Ô roi François Ier ! dit-il, toi qui fus armé par Bayard et qu'on appela le roi chevalier, voulant te donner un titre qui résumât en lui toutes les honorables qualifications données aux rois tes prédécesseurs, tu aimais trop, de ton vivant, les sièges et les batailles, et tu étais trop affectionné à ton royaume de France, pour ne pas avoir, de là-haut, regardé ce qui se passez chez nous... Tu sais ce que j'ai fait et ce que je voulais faire encore ; mais on m'arrête en chemin, ô mon roi ! et l'on préfère une paix qui nous coûte, en la signant, plus que ne nous coûterait trente ans de revers !... Mon épée de lieutenant général du royaume est donc inutile ; et, comme je ne veux pas qu'on dise qu'une telle paix a été cimentée tant que le duc de Guise avait son épée à son côté, je te la rends, à toi, mon roi, le premier pour qui je l'ai tirée et qui sais ce qu'elle valait ! À ces mots, détachant épée et ceinturon, le duc accrocha le tout comme un trophée au cadre du portrait, s'inclina et sortit, laissant le roi furieux, le cardinal atterré, Catherine triomphante. En effet, la vindicative Florentine ne voyait qu'une chose en tout cela : c'était l'insulte faite par le duc de Guise à Diane de Valentinois, sa rivale, et au connétable, son ennemi. VI Le Colporteur. Entre ces deux groupes d'ambitions opposées qui, sous prétexte de la dignité du roi ou de la grandeur de la France, faisaient les affaires de leurs maisons et essayaient de ruiner celles des maisons rivales, s'élevait un troisième groupe tout poétique, tout artiste, tout dévoué au beau, au vrai, au bon. Ce groupe se composait de la jeune princesse Élisabeth, fille de Henri II ; de la veuve d'Hora- ce Farnèse, Diane d'Angoulême, duchesse de Castro ; des deux jeunes époux que nous venons d'entrevoir chez Mme de Valentinois ; et enfin, était dominé par la gracieuse et sereine figure de madame Marguerite de France, fille de François Ier, et que la paix venait de fiancer à Emmanuel Philibert. Autour de ces charmants visages, comme des papillons autour d'un massif de fleurs, voletaient tous les poètes du temps : Ronsard, du Bellay, Jodelle, Daurat, Rémy Belleau ; puis, plus graves que ceux-là, quoique non moins lettrés, le bon Amyot, traducteur de Plutarque et précepteur du prince Charles, et le chancelier de l'Hospital, secrétaire particulier de madame Marguerite. C'étaient les intimes ; ils avaient ce que depuis, sous Louis XIV, on a appelé les grandes et les petites entrées ; à toute heure du jour, ils se pouvaient faire annoncer chez madame Marguerite, leur protectrice ; mais plus particulièrement étaient-ils reçus chez elle après le dîner, c'est-à-dire d'une heure à deux heures de l'après- midi. La nouvelle de la paix, qui prenait de plus en plus de consistance et dont on annonçait même déjà que les préliminaires étaient signés, avait, en passant avec ses grandes ailes blanches, laissé tomber sur le groupe que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, pour les uns des sourires, pour les autres des larmes. On devine que, dans cette répartition de tristesse et de joie, Marie Stuart et François II n'avaient rien eu à prétendre : le destin leur avait déjà fait leur part, et nous avons vu que, de cette part, ni l'un ni l'autre ne se plaignaient. La belle veuve d'Horace Farnèse non plus ne se plaignait point : elle épousait un beau et noble gentilhomme de trente à trente-deux ans, riche et portant un grand nom ; l'avenir n'avait donc pour elle que le mystère de ce plus ou moins de bonheur que donne aux époux l'harmonie des goûts ou l'opposition des caractères. La princesse Marguerite était celle qui avait reçu de la corne d'abondance de cette belle déesse qu'on appelle la Paix la plus large part d'espérances. On se rappelle le souvenir que, lors de son voyage à Nice, elle avait gardé d'un jeune prince de douze à quatorze ans ; or, après seize années de désillusions, d'obstacles, d'impossibilités même, voilà que, tout à coup, le rêve de son coeur devenait une réalité, que le fantôme prenait une forme, et que l'es- pérance vague se changeait en un bonheur certain. Une des conditions de cette paix, que l'on disait signée ou à peu près, était son mariage avec ce petit prince de Savoie devenu, sous le nom d'Emmanuel Philibert, un des premiers capitaines de son époque. Aussi, nous le répétons, madame Marguerite était bien heureuse ! Hélas ! il n'en était point de même de la pauvre Élisabeth ! Fiancée d'abord au jeune prince don Carlos, qui lui avait envoyé son portrait et qui avait reçu le sien, elle avait vu la mort inattendue de Marie Tudor ruiner tout à coup l'échafaudage de son bonheur, qu'elle croyait hors de toute atteinte. Veuf de Marie, repoussé par Elisabeth d'Angleterre, Philippe II s'était rabattu sur Élisabeth de France et, dans les conditions du traité de paix, on n'avait eu à changer que deux mots, mais deux mots qui devaient faire le malheur de deux personnes, et même de trois ! Au lieu donc de ces mots : « Le prince Carlos épousera la princesse Élisabeth de France », on avait mis ces deux autres mots : « Le roi Philippe épousera la princesse Élisabeth de France. » Or, on comprend de quel coup terrible ces deux mots avaient frappé le coeur de la pauvre fiancée qui, sans être consultée, changeait ainsi de fiancé. À quinze ans, au lieu d'épouser une jeune prince de seize, beau, chevaleresque, amoureux, elle était condamnée à épouser un roi jeune encore, mais vieux avant l'âge, sombre, défiant, fanatique, qui l'emprisonnerait dans les lois de l'étiquette espagnole, la plus sévère de toutes les étiquettes, et qui, au lieu de joutes, de bals, de fêtes, de spectacles et de tournois, lui donnerait de temps en temps l'horrible distraction d'un autodafé ! Les différents personnages que nous venons d'énumérer étaient, selon leur habitude, réunis après le dîner, c'est-à-dire d'une heure à deux heures, chez madame Marguerite, chacun rêvant à sa joie ou à sa douleur : Madame Marguerite, près de sa fenêtre ouverte par laquelle glissait un pâle rayon de soleil qui semblait se réchauffer à l'or de ses cheveux ; Élisabeth couchée à ses pieds et la tête appuyé à ses genoux ; Diane de Castro lisant les poésies de maître Ronsard à demi couchée dans un grand fauteuil ; et Marie Stuart jouant devant une espèce d'épinette, vénérable grand'mère du clavecin, une mélodie italienne à laquelle elle avait adapté des paroles de sa composition. Tout à coup, madame Marguerite, dont les yeux bleus paraissaient chercher dans le ciel un coin d'azur qui leur rappelât leur patrie, sortit de la vague rêverie où elle était plongée et, daignant abaisser vers la terre son regard de déesse, sembla prêter quelque attention à une scène qui se passait dans une cour communiquant par un guichet, ou plutôt par une poterne, avec cette langue de terre qui alors descendait en talus jusqu'à la Seine, et que nous appellerons improprement le quai, ne sachant quel autre nom lui donner. -Qu'y a-t-il ? demanda madame Marguerite, de cette voix charmante que tous les poètes du temps ont chantée et qui affectait plus de douceur encore en parlant à ses subordonnées que lors- qu'elle parlait à ses égaux. Une autre voix répondit d'en bas quelques paroles qui parvinrent à elle, penchée en dehors de la fenêtre, mais qui n'arrivèrent pas jusqu'aux oreilles des quatre autres personnes, si diversement occupées ou préoccupées, qui se trouvaient dans l'intérieur de l'ap- partement. Cependant, tout en jetant à l'air la dernière note du couplet qu'elle venait de chanter, Marie Stuart se retourna vers la princesse Marguerite, comme pour lui demander l'explication de ce dialogue vertical dont elle n'avait entendu que quelques mots, c'est-à- dire ceux qui avaient été prononcés par la princesse elle-même. -Ma chère petite reine, dit Marguerite répondant à cette interrogation muette, demandez pour moi pardon à mon neveu le Dauphin de la grave inconvenance que je viens de commettre. -Oh ! belle tante, dit François avant que Marie Stuart eût eu le temps de placer un mot, nous connaissons vos inconvenances pour être toujours de charmantes fantaisies ; ainsi elles vous sont pardonnées d'avance, en supposant que, chez vous, nous ayons le droit de réprimande ou de pardon. -Qu'est-ce donc que vous avez fait, madame ? demanda Diane de Castro en levant ses yeux de dessus le livre avec une langueur qui indiquait que ses rêveries venaient tout autant de ses souvenirs ou de ses espérances que de sa lecture. -J'ai autorisé deux colporteurs italiens qui ne voulaient, disaient-ils, montrer qu'à nous les trésors que contiennent leurs balles, à être introduits en notre présence... L'un, à ce qu'il paraît, vend des bijoux, et l'autre des étoffes. -Oh ! s'écria la petite reine Marie en battant des mains comme une enfant, que vous avez bien fait, petite tante ! Il vient de si beaux bijoux de Florence et de si belles étoffes de Venise ! -Si nous allions chercher Madame de Valentinois ! demanda Diane de Castro en faisant un mouvement pour sortir. La princesse Marguerite l'arrêta. -Ne serait-il pas mieux, ma belle Diane, dit-elle, de faire une surprise à notre chère duchesse ? Nous choisirions d'abord deux ou trois objets que nous lui enverrions comme cadeau, en supposant que ces marchands soient aussi bien assortis qu'ils le prétendent ; puis ensuite nous lui enverrions les marchands eux-mêmes. -Vous avez toujours raison, madame, reprit Diane de Castro en baisant la main de la princesse. Celle-ci se retourna vers Élisabeth. -Et toi, ma chère enfant, dit-elle, voyons, ne souriras-tu pas un peu ? -À quoi sourirais-je ? demanda la jeune princesse en tournant vers Marguerite ses beaux yeux noyés de larmes. -Quand ce ne serait qu'aux gens qui t'aiment, mon enfant ! -Je souris en voyant que je suis encore au milieu des gens qui m'aiment, mais je pleure en songeant qu'il me va falloir les quitter. -Bah ! un peu de courage, soeur ! dit le dauphin François. Que diable ! ce roi Philippe II n'est peut-être pas aussi terrible qu'on le dit. Puis, tu te fais, en pensant à lui, l'idée d'un vieillard ! Mais, songes-y donc, il est tout jeune, il n'a que trente-deux ans... juste l'âge de François de Montmorency qui va épouser soeur Diane, et, tu le vois, soeur Diane ne se plaint pas. Élisabeth poussa un soupir. -Je ne me plaindrais pas, dit-elle, d'épouser un des colporteurs qui vont entrer et je me plains d'épouser le roi Philippe II ! -Bon ! bon ! dit la petite reine Marie, les belles étoffes que l'on va nous montrer te réjouiront les yeux... Seulement, soeur chérie, essuie-les pour mieux y voir. Et, s'approchant d'Élisabeth, elle lui essuya d'abord les yeux avec son mouchoir ; puis ensuite, les lui embrassant : -Là ! dit-elle, j'entends les marchands. Élisabeth essaya de sourire. -Si, parmi toutes leurs étoffes, il en est une noire lamée d'ar- gent, vous saurez d'avance que je la retiens pour ma robe de noces et vous me la laisserez, n'est-ce pas, mes soeurs ? En ce moment, la porte s'ouvrit et l'on aperçut dans l'anticham- bre les deux hommes vêtus en colporteurs et tenant chacun sur le dos une de ces grandes boîtes où les marchands forains mettent leurs marchandises et qu'ils appellent des balles. -Pardon, Altesse, dit l'huissier s'adressant à la princesse Marguerite, mais peut-être ceux d'en bas ont-ils mal entendu... -Pourquoi cela ? demanda la princesse. -Parce qu'ils disent que vous avez autorisé ces deux hommes à monter. -Ils disent la vérité, répondit Marguerite. -Alors, ces hommes peuvent entrer ? -Parfaitement. -Entrez, mes braves gens, dit l'huissier en se retournant vers les deux colporteurs, et tâchez de vous souvenir où vous êtes. -Oh ! choyez tranquille, mon brave homme, répondit celui qui paraissait le plus jeune des deux, beau garçon blond et rose, avec des moustaches et une barbe rousses ; cha n'est pas la première fois qu'on entre chez des prinches et des princhèches ! -Bon ! dit le dauphin François, il ne faut pas demander d'où ils viennent ! Puis, à demi-voix : -Tante Marguerite, dit-il en riant, ce sont probablement des ambassadeurs déguisés qui viennent voir si on n'a pas trompé leur duc quand on lui a dit que vous étiez la plus charmante princesse du monde. -En tout cas, répondit Marguerite, ce sont de mes futurs sujets, et vous ne trouverez pas mauvais que je les traite comme tels. Puis, se tournant vers eux : -Venez, mes amis, dit-elle, venez ! -Allons, viens donc, toi ! éche que tu n'entends pas que chette belle dame, que le bon Dieu béniche, nous jinvite à entrer ? Et, pour donner l'exemple à son compagnon, le colporteur blond, à la peau rose et à la barbe rousse, entra. Derrière lui venait son camarade. C'était un homme de trente à trente-deux ans, vigoureusement bâti, avec des yeux noirs et une barbe noire, et qui conservait, sous ses grossiers habits de couleur sombre, un air de singulière distinction. En l'apercevant, la princesse Marguerite retint un cri prêt à s'échapper de sa bouche et fit un mouvement si visible, que le colporteur blond s'en aperçut. -Oh ! oh ! qu'avez-vous, ma belle dame ? demanda-t-il en déposant sa boîte sur le parquet. Eche que le pied vous a gliché ? -Non, dit en souriant Marguerite ; mais, en voyant la difficulté qu'éprouvait votre compagnon à se débarrasser de sa boîte, j'ai fait un mouvement pour l'y aider. -Bon ! dit le même interlocuteur, qui paraissait jusque-là s'ê- tre chargé de faire tous les frais de la conversation, cha cherait la première fois que des mains de princhéche auraient touché la boîte d'un pauvre colporteur... Chest qu'il faut vous dire que le garchon est depuis quelques jours cheulement dans le métier et il y est encore maladroit -néche pas, Beppo ? -Vous êtes Italien, mon ami ? demanda Marguerite. -Si, signora ! répondit en italien le colporteur à la barbe noire. -Et vous venez ? -De Venise par Florence, Milan et Turin... Or, en arrivant à Paris, comme nous avons appris qu'il allait y avoir de grandes fêtes dans la capitale, à l'occasion de la paix et du mariage de deux illustres princesses, nous nous sommes dits, mon camarade et moi, que si nous pouvions arriver jusqu'à Leurs Altesses, notre fortune serait faite. -Hein ! vous voyez, quand il peut baragouiner le patois de chon pays, il chen tire presque auchi bien que moi ! -En effet, reprit le colporteur brun, on m'avait dit qu'il y avait ici deux ou trois princesses qui parlaient l'italien comme leur langue maternelle. Marguerite sourit ; elle paraissait prendre un plaisir infini à la conversation de cet homme dans la bouche duquel le patois du Piémont, c'est-à-dire la langue des paysans, s'imprégnait d'une élégance parfaite. -Il y a, dit-elle, ma chère petite nièce Marie, qui parle toutes les langues, et particulièrement la langue de Dante, de Pétrarque et de l'Arioste... Viens, Marie, viens, et demande à ce brave homme des nouvelles du beau pays où, comme dit le poète de l'Enfer, résonne le si. -Et moi, demanda le colporteur blond, écheque je ne trouverai pas auchi quelque belle princhéche qui parle chavoyard ? -Moi, dit Marguerite. -Vous parlez chavoyard, vous ? Non, cha n'est pas vrai ! -Je ne le parle pas, dit Marguerite, mais je veux l'apprendre. -Ah ! vous javez raijon : chest une belle langue ! -Mais, dit la petite reine Marie dans le plus pur toscan qui se soit jamais parlé de Pise à Arezzo, vous nous aviez promis des merveilles ; et, quoique nous soyons princesses, nous sommes femmes : ne nous faites donc pas trop attendre ! -Bon, dit le dauphin François, on voit bien que tu ne connais pas encore tous ces bavards qui nous arrivent de l'autre côté des monts ! À les entendre, ils portent sur leur dos les sept merveilles du monde ; mais, quand ils ouvrent leurs boîtes, tout cela se résume en bagues de cristal de roche, en diadèmes de filigrane et en perles de Rome... Dépêche-toi donc un peu, l'ami, ou sinon tu t'en trouveras mal, car plus tu nous feras attendre, plus nous deviendrons difficiles. -Que dit le seigneur prince ? demanda le colporteur à la barbe noire, comme s'il n'eût pas entendu. La princesse Marguerite répéta en italien les paroles du jeune Dauphin en adoucissant celles qui pouvaient être un peu dures pour le colporteur brun, qu'en sa qualité de Piémontais, elle semblait avoir pris sous sa protection. -J'attends, répondit le colporteur, que la belle jeune dame qui est là-bas, et qui semble si triste, s'approche à son tour... J'ai toujours remarqué qu'il y a dans les pierres précieuses une magie puissante pour sécher dans de beaux yeux les larmes, si amères qu'elles soient ! -Vous entendez, ma chère Élisabeth, dit la princesse Marguerite ; voyons, levez-vous ! venez ! et prenez exemple sur votre soeur Diane, qui dévore déjà, à travers les volets de la boîte, les bijoux qu'elle contient. Élisabeth se leva nonchalamment et vint appuyer à l'épaule de son frère François sa tête pâle et languissante. -Et maintenant, dit François raillant, apprêtez-vous à fermer les yeux pour ne pas être éblouis de ce que vous allez voir ! Comme s'il n'eût attendu que cette invitation, le colporteur à la barbe brune ouvrit sa boîte et, ainsi que l'avait dit le Dauphin, les femmes, si habituées qu'elles fussent aux riches bijoux et aux précieuses pierreries, reculèrent éblouies en jetant un cri de joie et d'admiration ! VII Les Parures Et Les Robes De Noces. En effet, on eût dit que la main de quelque génie de la terre venait d'ouvrir devant les princesses la porte d'une des mines de Golconde et de Visapour, tant les quatre planches qui formaient les quatre étages de la boîte ruisselaient de la flamme des diamants et de l'éclair bleu, vert et rouge des saphirs, des émeraudes et des rubis, au milieu desquels des perles de toutes grosseurs et de toutes formes jetaient l'éblouissement étrange de leur mate pâleur. Les princesses se regardèrent étonnées, se demandant des yeux si elles allaient être assez riches pour payer ces parures qui leur étaient offertes par un simple colporteur italien. -Eh bien, demanda Marie Stuart au jeune Dauphin, que distu de tout cela, François ? -Moi, dit le jeune prince ébloui, je ne dis rien, j'admire ! Le colporteur à la barbe noire fit semblant de ne point entendre et, comme s'il eût deviné ce qui venait d'être dit au moment de son entrée à propos de la duchesse de Valentinois, comme s'il eût pu savoir l'influence que la belle Diane de Poitiers avait sur tout ce monde princier et royal au milieu duquel il se trouvait : -Commençons d'abord par faire la part des absents, dit-il ; c'est une piété dont ceux qui sont près ne peuvent se fâcher et dont ceux qui sont loin vous sont reconnaissants. À ces mots, le colporteur plongea sa main dans la boîte aux merveilles et en tira une espèce de diadème qui, arrivé au jour, fit jeter un cri de surprise aux spectateurs. -Voici, dit le colporteur, un diadème bien simple mais qui, dans simplicité, grâce à la main de l'illustre orfèvre qui l'a ciselé, me paraît digne de la personne à laquelle il est destiné. C'est, vous le voyez, un triple croissant enlacé comme un noeud d'amour ; dans l'ouverture, le beau berger Eudymion est couché et dort, et voici, dans son char de nacre aux roues de diamant, la déesse Diane qui vient le visiter pendant son sommeil... L'une des illustres princesses que j'ai devant les yeux, continua la colporteur, ne se nomme-t-elle pas Diane de Castro ? Diane, oubliant que celui qui parlait était un simple marchand forain, s'avança avec autant d'empressement, et nous dirons presque avec autant de politesse que si elle eût eu affaire à un prince, tant la vue d'une oeuvre d'art, d'un bijoux précieux, d'une chose ayant une valeur princière fait un prince de celui qui la possède ! -C'est moi, mon ami, dit-elle. -Eh bien, très-illustre princesse, répondit le colporteur en s'inclinant, voici un bijou qui, sur l'ordre du duc Cosme Ier de Florence, a été ciselé par Benvenuto Cellini. Je passais à Florence, le bijou était à vendre, je l'ai acheté, espérant m'en défaire avantageusement à la cour de France, où je savais trouver deux Diane au lieu d'une... Dites-moi, n'ira-t-il pas à merveille sur le front de marbre de madame la duchesse de Valentinois ? Diane de Castro poussa un petit cri de plaisir. -Oh ! ma mère, ma chère mère, dit-elle, comme elle va être contente ! -Diane, s'écria le Dauphin, tu lui diras que ce sont ses enfants François et Marie qui le lui donnent. -Puisque Monseigneur vient de prononcer ces deux noms illustres, dit le colporteur, qu'il veuille bien me laisser mettre sous ses yeux ce que, dans mon humble désir d'être agréable à ceux qui les portent, j'avais préparé pour leur être offert... Tenez, Monseigneur, ceci est un reliquaire d'or pur qui a appartenu au pape Léon X et qui, au lieu de reliques ordinaires, contient un morceau de la vraie croix ; le dessin en a été donné par Michel-Ange et il a été exécuté par Nicolas Braschi de Ferrare ; le rubis qui est enchâssé au-dessus de l'entaille destinée à recevoir la sainte hostie a été rapporté de l'Inde par le fameux voyageur Marco Polo. Ce splendide bijou -vous m'excuserez si je me trompe, Monseigneur -était, dans mon esprit, destiné à la jeune, belle et illustre reine Marie Stuart, et il devait incessamment lui rappeler, dans ce pays d'hé- rétiques sur lequel elle régnera un jour, qu'il n'y a d'autre foi que la foi catholique, et que mieux vaut mourir pour cette foi, comme l'Homme-Dieu dont un morceau de la précieuse croix est renfermé dans ce reliquaire, que de la renier pour mettre sur sa tête la triple couronne d'Écosse, d'Irlande et d'Angleterre. Marie Stuart avait déjà étendu les deux mains pour recevoir ce magnifique héritage de la papauté, lorsque François, hésitant, l'ar- rêta. -Mais, dit-il, prenons garde, Marie ! ce reliquaire doit coûter la rançon d'un roi ! Un sourire effleura la lèvre railleuse du colporteur. Peut-être allait-il dire : « La rançon d'un roi n'est pas chère lorsque, comme votre grand-père François Ier, on ne la paie pas ! » mais il se retint et dit : -J'ai eu crédit pour l'acquisition, Monseigneur, et comme j'ai pleine confiance en l'acheteur, je ferai crédit pour la vente. Et le reliquaire passa des mains du marchand forain dans celles de la reine Marie Stuart, qui alla la déposer sur une table et s'a- genouilla devant lui, non pas pour y faire sa prière, mais pour l'ad- mirer tout à son aise. François, l'ombre de ce corps charmant, s'apprêtait à la suivre, lorsque le colporteur, le rappelant : -Pardon, Monseigneur, dit-il, mais voici quelque chose que j'avais acquis à votre intention... Me ferez-vous la faveur de jeter les yeux sur cette arme ? -Oh ! l'admirable poignard ! s'écria François en arrachant la dague des mains du colporteur, comme Achille fit du glaive des mains d'Ulysse. -N'est-ce pas, Monseigneur, que voilà une merveilleuse pièce d'armurerie ? C'était un poignard destiné à Laurent de Médicis, prince pacifique qu'on a voulu tuer quelquefois, mais qui, lui, n'a jamais tué personne... Il a été ciselé par l'orfèvre Guirlandajo, dont la boutique est sur le Ponte-Vecchio à Florence. On dit que cette portion (et le colporteur indiqua la coquille) a été modelée par Michel-Ange, âgé alors de quinze ans. Laurent mourut avant que le poignard fût complètement achevé ; pendant soixante-sept ans, il demeura la propriété des descendants de Guirlandajo ; ils avaient besoin d'argent au moment de mon passage à Florence ; j'ai eu cette merveille pour un morceau de pain et je ne gagnerai sur vous que mes frais de route, Monseigneur. Prenez donc en toute confiance : ce n'est point cette bagatelle qui ruinera un Dauphin de France. Le jeune prince poussa un cri de joie, tira le poignard hors du fourreau, et, pour s'assurer que la lame n'était point inférieure à la monture, il posa une pièce d'or sur la table de chêne sculpté devant laquelle Marie était à genoux, et, d'un coup plus fermement appliqué qu'on n'eût dû l'attendre d'une si débile main, il perça la pièce d'or de part en part. -Hein ! s'écria-t-il tout joyeux et en montrant la pièce d'or à travers laquelle apparaissait la pointe de la lame, en feriez-vous autant, vous ? -Monseigneur, répondit humblement le colporteur, je suis un pauvre marchand forain mal exercé aux jeux des princes et des capitaines ; je vends des poignards mais ne m'en sers point. -Oh ! dit le dauphin François, vous m'avez l'air, mon ami, d'un gaillard qui, dans l'occasion, jouerait de l'épée et de la dague aussi bien qu'homme du monde... Essayez donc de faire ce que j'ai fait ; si, par maladresse, vous cassez la lame, eh bien, le dégât sera à mon compte. Le colporteur sourit. -Si vous le voulez absolument, dit-il, Monseigneur, j'essaie- rai. -Bon ! dit François en cherchant dans sa poche un second écu d'or. Mais, durant ce temps, le colporteur avait tiré de la petite bourse de cuir qui pendait à sa ceinture un quadruple d'Espagne trois fois épais comme le noble-rose que venait de percer le jeune prince et l'avait posé sur la table. Alors, sans effort, et comme s'il eût seulement levé et laissé retomber son bras, il renouvela la tentative du prince, mais avec un succès bien différent, car, après avoir percé la pièce d'or comme si elle eût été de carton, la lame s'enfonça de deux ou trois pouces dans la table de chêne, qu'elle perça à son tour de part en part, comme le Dauphin avait percé la pièce. Le coup avait, d'ailleurs, porté aussi juste au milieu du quadruple que si on eût pris la mesure de ce milieu avec un compas ! Le colporteur laissa le jeune prince tirer comme il pourrait le poignard de la table et revint à ses bijoux. -Et moi, mon ami, demanda la veuve d'Horace Farnèse, n'avez-vous donc rien pour moi ? -Excusez-moi, Madame, répondit le colporteur ; voici un bracelet arabe d'une grande richesse et d'une suprême originalité ; il a été pris à Tunis dans le trésor du harem, lorsque l'empereur Charles Quint, de glorieuse mémoire, y entra triomphalement, l'an 1535. Je l'ai acheté à un vieux condottiere qui avait suivi l'empe- reur dans cette campagne et je l'ai mis de côté à votre intention. S'il ne vous convenait point, vous pourriez choisir autre chose : Dieu merci, vous voyez que nous ne sommes pas encore à bout de trésors. Et, effectivement, l'oeil émerveillé de la jeune veuve put plonger, comme dans un brillant abîme, jusqu'au fond de la caisse du colporteur. Mais le bracelet, ainsi que l'avait dit le marchand, était à la fois trop original et trop riche pour ne point contenter les désirs de Diane de Castro, si fantasques que fussent ces désirs. La belle veuve prit donc le bracelet et ne parut plus s'occuper que d'une chose, c'est-à-dire s'il lui serait possible de payer une si magnifique acquisition. Restaient la princesse Élisabeth et la princesse Marguerite -la princesse Élisabeth qui attendait que sa part lui fût faite avec la mélancolie de l'indifférence, et la princesse Marguerite avec le calme de la conviction. -Madame, dit alors le colporteur à la fiancée du roi Philippe II, quoique j'aie aussi mis quelque chose à part pour être présenté à Votre Altesse, vous plairait-il mieux de choisir parmi tous ces bijoux ? Votre coeur paraît si peu désireux de toutes ces riches bagatelles, que je crains de ne pas avoir choisi selon votre goût et que je préfère que vous choisissiez vous-même. Élisabeth sembla sortir d'une profonde rêverie. -Quoi ? dit-elle ; que me demandez-vous ? que désirez-vous ? Alors Marguerite, prenant des mains du colporteur un magnifique collier de perles de cinq fils dont la fermeture se composait d'un seul diamant gros comme une noisette et valant un million : -On désire, chère petite nièce, répondit-elle, que tu essaies ce collier, pour voir un peu comment il ira à ton cou, ou mieux encore, comment ton cou lui ira. Et elle agrafa le collier au cou d'Élisabeth, la poussant du côté d'une petite glace de Venise, afin qu'elle pût juger elle-même, soit du lustre que les perles jetaient sur son cou, soit du tort que son cou faisait aux perles. Mais elle, toujours perdue dans sa douleur, passa distraitement sans s'arrêter devant le miroir et s'en alla s'asseoir près de la fenêtre, à la place qu'elle occupait quand le colporteur était entré. Marguerite la suivit tristement des yeux et s'aperçut, lorsqu'elle se retourna, que les yeux du colporteur étaient fixés dans la même direction que les siens avec une expression de tristesse non moins réelle. -Hélas ! murmura-t-elle, toutes les perles de l'Orient n'éclair- ciraient pas ce front-là ! Puis, revenant au colporteur, et comme secouant le voile de mé lancolie qui s'était répandu sur son visage : -Et moi, dit-elle, je suis donc la seule oubliée ? -Madame, répondit le colporteur, le hasard ou plutôt ma bonne fortune m'a fait rencontrer sur ma route le prince Emmanuel Philibert. Comme je suis du Piémont et, par conséquent, son sujet, je lui ai dit le but de mon voyage et l'honneur que j'ambitionnais de pouvoir arriver jusqu'à Votre Altesse. Alors, pour le cas où je parviendrais à ce but, il m'a remis, en me chargeant de la déposer à vos pieds, cette ceinture qui a été offerte par son père Charles III à sa mère Béatrix de Portugal le jour de leur mariage. C'est, comme vous le voyez, un serpent d'or émaillé d'azur, dont la gueule soutient une châtelaine à laquelle pendent cinq clefs du même métal : ces clefs sont celles de Turin, de Chambéry, de Nice, de Verceil et de Villeneuve d'Asti, écussonnées des armes de ces villes, qui sont les cinq fleurons de votre couronne ; chacune d'elles ouvre, dans le palais de Turin, une armoire que vous ouvrirez vousmême le jour de votre entrée au palais, comme duchesse souveraine de Piémont... Après cette ceinture, que pouvais-je vous présenter de digne de vous, madame ? Rien, si ce n'est peut-être quelques-unes des riches étoffes que mon compagnon va avoir l'honneur de vous faire voir. Alors, le second colporteur ouvrit sa boîte à son tour et déroula aux yeux émerveillés des princesses une éblouissante collection de ces magnifiques écharpes d'Alger, de Tunis ou de Smyrne qui semblent brodées avec des rayons du soleil d'Afrique ou de Turquie ; un assortiment de ces riches étoffes aux fleurs brocardées d'or et d'argent, que Paul Véronèse jette sur les épaules aristocratiques de ses doges et de ses duchesses, et dont les flots somptueux, après avoir glissé le long de leur corps, balaient derrière eux les marches des palais ou les perrons des églises ; enfin, un choix de ces longues pièces de satin qui, voyageant d'Orient en Occident, faisaient à cette époque halte un instant à Venise, et venaient s'éta- ler aux yeux des belles dames d'Anvers, de Bruxelles et de Gand, immense et triple caravansérail d'où elles repartaient, portant à l'Angleterre, à la France et à l'Espagne un merveilleux échantillon de la patience indienne, dont l'aiguille, sur chacune d'elles, avec des couleurs plus éclatantes que celles de la nature même, avait tracé tout un monde d'oiseaux fantastiques, de fleurs inconnues et de chimères impossibles. Les princesses se partagèrent ces trésors avec cette avidité fébrile qui saisit la femme, de quelque condition qu'elle soit, à la vue de ces objets de parure qui, dans ses idées de coquetterie, doivent encore ajouter aux charmes qu'elle a reçus de la nature, et, au bout d'un quart d'heure, le colporteur blond à la barbe rousse avait eu un débit aussi complet de ses étoffes que le colporteur brun à la barbe noire de ses bijoux et de ses pierreries. Restaient les comptes à régler. Pour arriver à recevoir quittance des deux marchands forains, chacun avait sa ressource prête : Diane de Castro comptait recourir à la duchesse de Valentinois, Marie Stuart à son oncle de Guise, le Dauphin à son père Henri II, madame Marguerite à elle-même. Quant à la princesse Élisabeth, restée à peu près étrangère à tout ce qui s'était passé, elle ne se préoccupait pas plus du paiement qu'elle ne s'était préoccupée de l'achat. Mais, au moment où les belles chalandes se préparaient, les unes à mettre la main à leur escarcelle, les autres à fouiller dans des bourses mieux garnies que les leurs, les deux marchands déclarèrent qu'ils ne pouvaient, séance tenante, indiquer les prix des bijoux ni des étoffes, obligés qu'ils étaient, pour ne point faire d'er- reur, de se reporter à leurs factures et à leur livre d'achat. En conséquence, ils demandèrent à leur illustre clientèle la permission de revenir le lendemain à la même heure, délai qui avait le double avantage de donner aux vendeurs le temps d'établir leurs chiffres, et aux acheteurs celui de se procurer de l'argent. Puis, sur cette proposition qui faisait les affaires de tout le monde, les deux colporteurs rechargèrent assez maladroitement leurs balles sur leurs épaules, et l'un en savoyard, l'autre en piémontais, prirent, avec force saluts et actions de grâce, congé de l'auguste assemblée. Seulement, pendant les préparatifs de départ, Marguerite avait disparu et le Piémontais chercha vainement des yeux la princesse, au moment où se refermait derrière lui la porte du salon où s'était passée l'étrange scène que nous venons de raconter. Mais, arrivé dans l'antichambre, il fut accosté par un page qui, lui mettant le bout du doigt sur l'épaule, lui fit signe de déposer son fardeau près de la banquette de bois sculpté qui régnait autour de l'appartement et de le suivre. Le colporteur obéit, déposa sa balle à l'endroit indiqué, et, à la suite du page, s'engagea dans un corridor percé de plusieurs portes. Au bruit de ses pas, une des portes s'ouvrit et il se trouva en face de la princesse Marguerite. En même temps, le page disparut derrière une tapisserie. Le colporteur s'arrêta étonné. -Beau vendeur de bijoux, lui dit la princesse avec un charmant sourire, ne vous étonnez point que je vous aie fait venir en ma présence : je n'ai pas voulu, de peur de ne point vous revoir demain, remettre à plus tard le seul paiement qui soit digne de vous et de moi. Et, riche de cette grâce parfaite qui accompagnait tous ses mouvements, la princesse tendit sa main au colporteur. Celui-ci, de son côté, avec la courtoisie d'un gentilhomme, mit un genou en terre, prit cette blanche main du bout des doigts et y appuya ses lèvres avec un soupir que la princesse attribua à l'émo- tion et qui n'exprimait peut-être rien autre chose qu'un regret. Puis, après un instant de silence : -Madame, dit le colporteur s'énonçant, cette fois, en excellent français, c'est un grand honneur que me fait là Votre Altesse ; mais sait-elle bien quel est l'homme à qui elle fait cet honneur ? -Monseigneur, dit Marguerite, il y a dix-sept ans que je suis entrée au château de Nice et que le duc Charles de Savoie m'a présenté son fils comme devant être mon époux. À partir de ce jour, je me suis regardée comme la fiancée du prince Emmanuel Philibert et j'ai attendu, pleine de confiance en Dieu, l'heure où il plairait à la Providence de nous réunir. Dieu a récompensé la confiance que j'ai eue en lui en faisant de moi aujourd'hui la plus heureuse et la plus fière princesse de la Terre ! Puis, jugeant qu'elle en avait assez dit, la princesse, par un double mouvement rapide comme la pensée, jeta, d'une main, autour du cou d'Emmanuel Philibert la chaîne d'or garnie de pierreries qu'elle portait au sien, tandis que, de l'autre, elle laissait retomber la tapisserie qui la séparait de celui avec lequel elle venait d'échan- ger les présents des fiançailles. Le lendemain et les jours suivants, on attendit vainement au Louvre les deux colporteurs ; et, comme la princesse Marguerite ne mit personne dans la confidence de ce qui s'était passé après leur sortie du salon, ceux qui se rapprochèrent le plus de la vérité pensèrent que les deux généreux distributeurs de bijoux et de robes étaient deux envoyés du prince chargés par lui de ses cadeaux de noces ; mais nul n'alla jusqu'à supposer que l'un des deux fût le prince lui-même et l'autre son fidèle et inséparable Scianca-Ferro. VIII Ce Qui Se Passait Au Château Des Tournelles Et Dans Les Rues De Paris, Pendant Les Premiers Jours Du Mois De Juin 1559 Le 5 du mois de juin de l'an 1559, une splendide cavalcade se composant de dix clairons, d'un roi d'armes, de quatre hérauts, de cent vingt pages, tant de la chambre, de la grande écurie, de la vénerie, de la fauconnerie que d'ailleurs, et de trente ou quarante écuyers qui fermaient la marche, sortit du palais royal des Tournelles, situé près de la Bastille, prit la rue Saint-Antoine, suivie d'un grand concours de peuple qui n'avait jamais vu pareille magnificence, et s'arrêta sur la place de l'Hôtel de Ville. Là, les trompettes sonnèrent par trois fois afin de donner le temps aux fenêtres de s'ouvrir et à ceux qui étaient éloignés de s'approcher ; puis, lorsque la foule fut bien épaisse, lorsque tous les yeux de cette foule furent bien fixés, toutes les oreilles bien ouvertes, le roi d'armes déploya un grand parchemin scellé du sceau royal, et, après que les hérauts eurent crié trois fois : « Silence !... Oyez ce qui va être dit ! » le roi d'armes commença de lire le cartel suivant : « DE PAR LE ROI, » Après que, par une longue, cruelle et violente guerre, les armes ont été exercées en divers endroits avec effusion de sang humain et autres pernicieux actes que la guerre produit, et que Dieu, par sa sainte grâce, clémence et bonté, a bien voulu donner à la chrétienté tout entière, affligée par tant de malheurs, le repos d'une bonne et sûre paix, il est plus que raisonnable que chacun se mette en devoir, avec toutes démonstrations de joie, plaisir et allégresse, de louer et célébrer un si grand bien, qui a converti toutes les inimitiés et toutes les aigreurs en douceurs et amitiés par les étroites alliances qui se font, moyennant les mariages accordés par le traité de ladite paix, à savoir : » De très-haut, très-puissant et très-magnanime prince Philippe, roi catholique des Espagnes, avec très-haute et très-excel- lente princesse Madame Élisabeth, fille aînée du très-haut, trèspuissant, très-magnanime prince Henri, second de ce nom, trèschrétien roi de France, notre souverain seigneur ; » Et aussi de très-haut et très-puissant prince Emmanuel Philibert, duc de Savoie, avec très-haute et très-excellente princesse madame Marguerite de France, duchesse de Berry, soeur unique dudit seigneur roi très-chrétien, notre souverain seigneur. » Lequel, considérant que, grâce aux occasions qui s'offrent et se présentent, les armes éloignées de toute cruauté et violence se peuvent et se doivent employer avec plaisir et utilité par ceux qui désirent s'éprouver et s'exercer en vertueux et louables faits et actes ; » Fait savoir, en conséquence, à tous princes, seigneurs, gentilshommes, chevaliers et écuyers suivant le fait des armes, et désirant faire preuve de leur personne pour exciter les jeunes à la vertu, et recommander les prouesses des expérimentés, qu'en la ville capitale de Paris, le pas est ouvert par Sa Majesté Très- Chrétienne et par les princes Alphonse d'Est, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, et Jacques de Savoie, duc de Nemours, tous chevaliers de l'Ordre, pour être tenu contre tout venant duement qualifié, à commencer le seizième jour du présent mois de juin, et continuant jusqu'à l'accomplissement et effet des emprises et articles qui s'ensuivent : » La première emprise, à cheval, en lice, en double pièce, se composera de quatre coups de lance, et un pour la dame. » La deuxième emprise, à coups d'épée à cheval, un à un ou deux à deux, à la volonté du maître du camp. » La troisième emprise, à pied, trois coups de pique et six coups d'épée. » Et si, en courant, aucun frappe le cheval, au lieu de frapper le cavalier, il sera mis hors des rangs sans plus y retourner, si le roi ne l'ordonne. » Et, à tout ce que dessus, seront ordonnés quatre maîtres de camp, pour veiller à toutes choses. » Et celui des assaillants qui aura le mieux rompu et le mieux fait aura le prix, dont la valeur sera à la discrétion des juges. » Pareillement, celui qui aura le mieux combattu à l'épée et à la pique aura aussi le prix à la discrétion desdits juges. » Seront tenus les assaillants, tant de ce royaume comme étrangers, de venir toucher à l'un des écus qui seront pendus au perron du bout de la lice, selon les emprises qu'ils voudront faire, et ainsi toucheront à plusieurs d'entre eux à leur chois, oui à tous s'ils veulent ; et, là, ils trouveront un officier d'armes qui les enrôlera selon les écus qu'ils auront touchés. » Seront aussi tenus les assaillants d'apporter ou faire apporter par un gentilhomme audit officier d'armes leur écu, armorié de leurs armoiries, pour cet écu être pendu au perron trois jours durant avant le commencement dudit tournoi. » Et, en cas que, dans ledit temps, ils n'apportent ou envoient leurs écus, ils ne seront reçus audit tournoi sans le congé des tenants. » Et, en signe de vérité, nous Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, avons signé le présent écrit de notre main. » Signé : HENRI. » Lecture faite de ce cartel, les quatre hérauts crièrent par trois fois : -Vive le roi Henri, à qui le Seigneur donne de longs et glorieux jours ! Puis toute la troupe, roi d'armes, hérauts, pages et écuyers, poussèrent le même cri, auquel répondit une acclamation générale de la foule. Après quoi, la cavalcade, toujours clairons sonnants, se remit en marche, traversa la rivière, remonta la cité jusqu'au parvis Notre- Dame, et là, s'arrêtant, avec le même cérémonial, fit lecture du même cartel, lecture qui fut suivie de cris pareils et de semblables fanfares. Enfin, par le même pont qu'elle avait pris pour venir, la cavalcade rentra dans la ville, atteignit la rue Saint-Honoré, gagna la place du Louvre, où une nouvelle lecture fut faite, toujours au milieu des mêmes acclamations et des mêmes bravos de la multitude, qui semblait comprendre que ce spectacle devait être le dernier de ce genre qu'il lui serait permis de contempler. De là, par les boulevards extérieurs, la cavalcade se dirigea vers le palais des Tournelles où le roi avait transporté sa cour. En effet, huit jours auparavant, avis avait été donné au roi que le duc d'Albe, désigné pour représenter le roi Philippe II dans la cérémonie du mariage et dans les actes qui en devaient être la suite, s'avançait vers Paris avec une troupe de trois cents gentilshommes espagnols. Aussitôt le roi avait évacué le Louvre et s'était retiré au palais des Tournelles, qu'il comptait habiter avec toute la cour pendant le temps que dureraient les fêtes, abandonnant son palais du Louvre au duc d'Albe et aux illustres hôtes qu'il amenait avec lui. À cette première nouvelle, le roi avait envoyé le connétable audevant du duc d'Albe, lui ordonnant de marcher jusqu'à ce qu'il le rencontrât. Le connétable avait rencontré à Noyon le représentant du roi Philippe II et avait continué avec lui sa marche vers Paris. Arrivés à Saint-Denis, le connétable et le duc d'Albe virent venir à eux M. le maréchal de Vieilleville, surintendant général, lequel était envoyé par le roi pour veiller à ce que les Espagnols fussent grandement traités. Deux heures après, par une belle matinée du dernier dimanche de mai, toute cette troupe, rafraîchie et restaurée, fit son entrée dans Paris ; entrée magnifique, cette troupe formant, tant en princes, seigneurs, gentilshommes, qu'écuyers et pages, plus de cinq cents cavaliers. M. de Vieilleville fit traverser aux Espagnols tout Paris, depuis la barrière Saint-Denis jusqu'à celle des Sergents ; puis il logea, comme l'ordre en avait été donné, le duc d'Albe et les principaux seigneurs espagnols au palais du Louvre, et les simples gentilshommes dans la rue Saint-Honoré. Aussi, quand la lecture du cartel fut faite sur la place du Louvre, y avait-il là, pour l'écouter, presque autant d'Espagnols que de Français, et, quand elle fut finie, des bravos retentirent-ils dans les deux langues. Maintenant, si le lecteur, qui vient de suivre la proclamation royale du château des Tournelles à la place de l'Hôtel de Ville, de la place de l'Hôtel de Ville au parvis Notre-Dame, et du parvis Notre-Dame à la façade du Louvre, veut la reconduire jusqu'au château des Tournelles, d'où elle est sortie depuis deux heures, nous profiterons de sa bonne volonté pour examiner avec lui les grands travaux que le roi vient d'y faire exécuter à l'occasion des joutes proclamées par le cartel que nous avons cru devoir, si long qu'il fût, rapporter en entier, non seulement comme pièce curieuse et authentique et comme spécimen des moeurs de cette époque dans laquelle s'exhale le dernier soupir chevaleresque de la France, mais encore parce que les lois de cette joute nous aideront à mieux comprendre les faits qui vont s'accomplir sous nos yeux. La lice extérieure -et par cette désignation nous entendons la circonférence entière du bâtiment -avait été élevée sur le terrain vague qui s'étendait du palais des Tournelles à la Bastille : elle avait deux cents pas de long sur cent cinquante de large. La carcasse oblongue de cette lice était fabriquée en planches et couverte de toile pareille à celle des tentes, sinon qu'elle était rayée plus richement, c'est-à-dire d'azur et d'or, qui sont les deux couleurs du blason de France. Sur les deux prolongements latéraux, on avait construit des estrades réservées aux spectateurs, gentilshommes et dames de la cour. Du côté du château s'ouvraient trois portes affectant à peu près les formes des trois portes d'un arc de triomphe, celle du milieu étant plus élevée que les deux autres. La porte du milieu avançait de douze ou quinze pieds dans la lice et formait l'entrée et la sortie d'un bastion dans lequel devaient demeurer les quatre tenants, toujours prêts à répondre à quiconque viendrait les provoquer. En avant de ce bastion, il y avait une barrière transversale que les écuyers ouvraient au cri de « Laissez aller ! » Les quatre tenants étaient, on le sait déjà : Le roi de France Henri II ; Le prince de Ferrare Alphonse d'Este ; François de Lorraine, duc de Guise ; Jacques de Savoie, duc de Nemours. Quatre mâts surmontés de banderoles portaient chacun un écu aux armes de l'un des illustres champions. Les assaillants -qui entraient du côté opposé de la lice, où avait été bâtie une grande salle dans laquelle ils pouvaient se vêtir et se dévêtir -devaient venir toucher du bois de leur lance l'écu du tenant qu'ils désiraient combattre, pour indiquer que ce qu'ils demandaient, c'était une simple course en l'honneur des dames, une joute à armes courtoises. De son côté, comme du côté du château, une barrière, en s'ou- vrant, donnait passage au cheval et au cavalier. Sans doute, malgré cette précaution, arriverait-il ce qui arrivait presque toujours en pareille circonstance, c'est que quelque haine vigoureuse se produirait tout à coup ; c'est que quelque chevalier inconnu ferait demander au roi, au lieu d'une joute à armes courtoises, un bon combat à outrance, et, ayant obtenu cette permission de Henri II, qui n'aurait pas le courage de la lui refuser, viendrait toucher l'écu de son adversaire du fer et non plus du bois de sa lance. Alors, en place d'un simulacre de combat, s'engagerait un combat réel dans lequel, cessant de jouer le jeu ordinaire, les deux adversaires joueraient leur vie ! La lice intérieure -celle dans laquelle devaient avoir lieu les courses -était large de quinze pas ou de quarante-cinq pieds, ce qui permettait aux tenants et aux assaillants de courir un contre un, deux contre deux, et même quatre contre quatre. Cette lice était fermée par de longues pièces de bois s'élevant à la hauteur de trois pieds et recouvertes de la même étoffe que celle qui tapissait tout l'intérieur de la tente. Des barrières s'ouvrant, deux à chaque extrémités, permettaient aux juges du camp d'entrer dans la lice, ou aux assaillants, si quelques-uns d'entre eux, avec permission du roi, obtenaient de jouter contre un juge du camp, au lieu de jouter contre un des tenants désignés, de passer de la lice dans le vaste quadrilatère réservé, à droite et à gauche, aux juges du camp et aux estrades, afin d'aller toucher, du bois ou du fer de leur lance, l'écu de celui auquel ils désiraient avoir affaire. Il y avait autant de juges du camp que de tenants, c'est-à-dire quatre juges. Ces quatre juges étaient : Le prince de Savoie Emmanuel Philibert ; Le connétable de Montmorency ; M. de Boissy, grand écuyer, qu'on appelait, par habitude, M. le Grand ; Enfin, M. de Vieilleville, grand chambellan et maréchal de France. Chacun d'eux avait, à l'un des angles du quadrilatère, un petit bastion surmonté de ses armes. Deux de ces bastions -et c'étaient ceux de M. le duc de Savoie et du connétable -étaient appuyés à la façade du palais des Tour nelles. Les deux autres -ceux de MM. de Boissy et de Vieilleville - s'adossaient au bâtiment construit pour les assaillants. Au-dessus du bastion des tenants s'étendait le balcon réservé à la reine, aux princes et aux princesses, tout tendu de brocart d'or, avec une espèce de trône pour la reine, des fauteuils pour les princes et les princesses, et des tabourets pour les dames attachées à la cour. Tout cela, vide encore, mais visité chaque jour par le roi, dont l'impatience comptait les instants, attendait tenants et assaillants, juges du camp et spectateurs. IX Nouvelles D'Ecosse. Le 21 du mois de juin, une seconde cavalcade non moins splendide que celle du duc d'Albe arrivait de Bruxelles par le même chemin et entrait à Paris par la même porte. Celle-là était conduite par Emmanuel Philibert, futur époux de madame Marguerite de France, duchesse de Berry. À Écouen, on avait fait une halte. On avait pu remarquer alors que le prince était entré avec son page dans une maison qui semblait les attendre, s'étant ouverte à leur arrivée. Cette maison, perdue sous une voûte de verdure, était située hors de la ville et s'élevait isolée à cent pas de la route. L'escorte ne sembla pas s'inquiéter de cette disparition du prince, fit halte de l'autre côté de la ville et attendit. Au bout de deux heures, le prince reparut seul : il avait sur les lèvres ce triste sourire de ceux qui viennent d'accomplir un grand sacrifice. On remarqua tout bas que ce page qui ne le quittait jamais l'avait cependant quitté. -Allons, messieurs, dit Emmanuel, on nous attend à Paris ; partons ! Puis, tournant la tête avec un soupir, comme s'il eût demandé à ce qu'il laissait derrière lui un dernier encouragement à remplir un devoir pénible, il mit son cheval au galop et gagna la tête de l'es- corte, qui se déployait sur la route de Paris. À Saint-Denis, Emmanuel rencontra son ancien prisonnier le connétable ; il venait au-devant de lui comme il avait été au-devant du duc d'Albe, de la part du roi et pour le féliciter. Emmanuel reçut les compliments du connétable avec un visage courtois mais, en même temps, grave et triste. On sentait l'homme qui continuait sa route vers Paris mais qui avait laissé son coeur en chemin. Entre Paris et Saint-Denis, le prince vit venir à lui un cortège considérable. Il était évident que ce cortège venait à son intention ; il envoya Robert de Rovère, capitaine de ses gardes, pour reconnaître cette troupe. Elle se composait de deux cents gentilshommes savoyards et piémontais tous vêtus de velours noir et portant chacun une chaîne d'or au cou ; elle était conduite par le comte de Raconis. Elle prit rang après l'escorte d'Emmanuel Philibert. Arrivé à la barrière, le cortège vit un écuyer, qui sans doute l'at- tendait, partir au galop en piquant du côté du faubourg Saint- Antoine. Cet homme était un messager du roi qui allait lui annoncer l'arrivée du prince. Au boulevard, le cortège tourna à gauche et s'avança vers la Bastille. Le roi attendait le prince au pied du perron des Tournelles, tenant par la main sa soeur Marguerite ; derrière lui, sur la première marche, étaient la reine Catherine et ses cinq enfants ; sur les autres marches s'étageaient en amphithéâtre les princesses et les gentilshommes et dames attachés à leur service. Emmanuel Philibert arrêta son cheval à dix pas du perron et sauta à terre ; puis il s'avança vers le roi, dont il voulut baiser la main, mais qui lui ouvrit ses bras en disant : -Embrassez-moi, mon très-cher frère ! Puis il lui présenta madame Marguerite. Madame Marguerite était vêtue d'une robe de velours incarnat avec des crevés blancs aux manches ; elle avait pour tout ornement cette magnifique ceinture émaillée aux cinq clefs d'or que le colporteur lui avait offerte au Louvre de la part de son futur époux. À la vue d'Emmanuel, l'incarnat de sa robe parut passer tout entier sur ses joues. Elle lui tendit la main et, comme avait fait le colporteur au Louvre, le prince fit aux Tournelles, mettant un genou en terre et bai sant cette belle main royale. Puis il fut successivement présenté par le roi à la reine, aux princes, aux princesses. Chacun et chacune, pour lui faire honneur, s'était paré du bijou apporté par le colporteur, bijou que l'on avait compris être un cadeau du fiancé, du moment où ni l'un ni l'autre des marchands forains n'en était venu réclamer le prix. Madame de Valentinois portait en diadème son triple croissant de diamants ; madame Diane de Castro, son bracelet arabe ; madame Élisabeth, son collier de perles, moins pâle que son cou ; et enfin, le dauphin François, son beau poignard florentin, qu'il était parvenu à tirer de la table de chêne où l'avait enfoncé le vigoureux colporteur. Marie Stuart, seule, n'avait pu se parer de son précieux reliquaire, qui était devenu le plus riche ornement de son oratoire et qui devait, trente ans plus tard, pendant la nuit qui précéda sa mort, recevoir au château de Fotheringay l'hostie sainte arrivée de Rome avec laquelle elle communia le jour même de son exécution. À son tour, Emmanuel Philibert présenta au roi les seigneurs qui l'accompagnaient. C'était les comtes de Horn et d'Egmont, ces deux héros, l'un de la Saint-Laurent, l'autre de Gravelines, qui devaient, neuf ans après, mourir martyrs de la même foi, sur le même échafaud, condamnés par ce duc d'Albe qui, à la suite du roi de France, leur souriait et attendait que son tour fût venu de leur serrer la main. C'était Guillaume de Nassau, beau jeune homme de vingt-six ans, déjà sombre de cette tristesse qui devait plus tard lui faire donner le surnom de Taciturne, et qu'on appelait le prince d'Oran- ge, parce que, en 1545, il avait hérité la principauté d'Orange de son oncle René de Nassau. C'étaient enfin les duc de Brunswick et les comtes de Schwarzemberg et de Mansfels, qui, plus heureux que ceux que nous venons de nommer, ne devaient pas attacher à leur mort le sombre éclat de l'échafaud ou de l'assassinat. Puis, tout à coup, comme si rien ne devait manquer à cette réunion d'hommes et de femmes marqués d'avance par le destin, comme si la fatalité le ramenait, on vit arriver par le boulevard un cavalier courant à toute bride, lequel, voyant la magnifique assemblée qui encombrait la porte des Tournelles, arrêta son cheval, mit pied à terre, jeta la bride aux mains de son écuyer et attendit que le roi lui adressât la parole. Et ce cavalier pouvait être tranquille : il était arrivé d'une allure trop rapide, il avait trop savamment fait faire halte à son cheval, il avait trop élégamment mis pied à terre, pour que Henri, cavalier consommé, ne fît point attention à lui. Aussi, levant la tête au-dessus de toute cette foule brillante qui l'entourait : -Ah ! Lorges ! Lorges ! dit-il, notre capitaine de la garde écossaise, que nous avions envoyé au secours de votre mère avec trois mille hommes, ma chère Marie, et qui, pour que rien ne nous manque en ce beau jour, vient vous donner des nouvelles de votre royaume d'Écosse... Allons, continua le roi, viens ici, Montgomery ! viens ! et, comme nous allons avoir de grandes fêtes et de grandes réjouissances, prends garde aux tisons : il y a un proverbe qui dit qu'il est toujours dangereux de jouer avec le feu ! Est-il utile d'expliquer à nos lecteurs que le roi Henri faisait allusion à l'accident dont Jacques de Montgommery, père de Gabriel, avait été l'auteur, lorsque, dans le siège simulé de l'hôtel Saint-Paul, qu'il défendait contre le roi François Ier, il atteignit celui-ci au menton avec un tison brûlant, blessure qui amena, pour plus de cent ans, cette mode de porter la barbe longue et les cheveux courts. Montgommery s'avança vers Henri sans se douter qu'un accident bien autrement grave que celui dont son père avait été la cause à l'endroit du père l'attendait à l'endroit du fils, au milieu de ces fêtes dont le roi Henri se faisait une si grande gloire et une si grande joie. Il apportait d'Écosse de bonnes nouvelles politiques, de sombres nouvelles religieuses : Elisabeth n'entreprenait rien contre sa voisine, les frontières étaient tranquilles, mais l'intérieur de l'Écosse était en feu. L'incendie, c'était la réforme ; l'incendiaire, c'était John Knox. À peine connaissait-on en France ce nom terrible, quand Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, le prononça. Qu'importait, en effet, à cette élégante cour des Valois qui vivait dans ses châteaux du Louvre, des Tournelles ou de Fontainebleau ; qu'importait à François Ier, avec sa duchesse d'Étampes, son Léonard de Vinci, son André del Sarto, son Benvenuto Cellini, son Rosso, son Primatice, Rabelais, Budé, Lascaris et Marot ; qu'importait à Henri II, avec sa duchesse de Valentinois, Ronsard, Philibert Delorme, Montaigne, de Bèze, du Bellay, Amyot, le chancelier de l'Hospital, Jean Goujon, Serlio, Germain Pilon, Catherine de Médicis et ses filles d'honneur ; qu'importait à tout ce monde élégant, frivole, brave, altier, dans les veines duquel coulait, comme une double source, le sang français et italien, qui mêlait sans cesse l'histoire au roman, la chevalerie à la politique, qui avait la prétention de faire, à la fois, de Paris, Rome, Athènes et Cordoue. ; qu'importait à tous ces rois, ces princes, ces princesses, ces gentilshommes, ces sculpteurs, ces peintres, ces écrivains, ces architectes éclairés par l'arc-en-ciel de la gloire, de l'art et de la poésie ; que leur importait ce qui se passait sur un point du globe qu'ils regardaient comme l'extrémité de la terre civilisée, chez un peuple pauvre, ignorant, brutal, considéré comme une annexe du royaume de France, comme un de ces bijoux, plus curieux par le métal que par le travail, qu'une reine ajoute à l'agrafe de la châtelaine qu'elle porte à sa ceinture ? Cette terre devait-elle, un jour, se révolter contre son jeune roi François ou contre sa jeune reine Marie Stuart ? Eh bien, on partirait sur quelque nef dorée, comme avait fait Guillaume lorsqu'il avait conquis l'Angleterre, ou Roger lorsqu'il avait con quis la Sicile, on prendrait l'Écosse et on la mettrait, avec un bracelet d'or au pied en guise de chaîne, aux genoux de la petite-fille d'Edouard et de la fille de Jacques V. Or, Gabriel de Lorges venait rectifier les idées de la cour de France à l'endroit de l'Écosse ; il venait dire à Marie Stuart, étonnée, que son principal ennemi n'était pas l'illustre reine d'Angle- terre, mais que c'était un pauvre prêtre renégat de la cour pontificale nommé John Knox. Lui l'avait vu, ce John Knox, au milieu d'une émeute populaire et il en avait gardé un terrible souvenir qu'il essayait de grandir, aux yeux de la future reine d'Écosse, à la hauteur où il était resté dans son esprit. Il l'avait vu dans cette émeute dont John Knox parle lui-même en ces termes : « J'ai vu l'idole de Dagon (1) rompue sur le pavé, et prêtres et moines qui fuyaient à toutes jambes, crosses à bas, mîtres brisées, surplis par terre, calottes en lambeaux ; moines gris d'ou- vrir la bouche, moines noirs de gonfler leurs joues, sacristains pantelants de s'envoler comme corneilles, et heureux qui le plus promptement regagnait son gîte, car jamais panique semblable n'avait couru parmi cette génération de l'ante-Christ ! » Celui de la bouche duquel soufflait le vent qui avait déchaîné une pareille tempête devait être et était un titan. En effet, John Knox était un de ces éléments à face humaine comme on en voit apparaître au moment des grandes révolutions politiques ou religieuses. (1) Le crucifix. S'ils naissent en Écosse ou en Angleterre, lors de la réforme presbytérienne, on les appelle John Knox ou Cromwell. S'ils naissent en France, lors de la réforme politique, on les appelle Mirabeau ou Danton. John Knox était né dans le Lothian oriental en 1505 ; il avait donc, à l'heure où l'on était arrivé, cinquante-quatre ans. Il allait entrer dans les ordres, quand la parole de Luther retentit de Worms à Édimbourg ; aussitôt John Knox s'était mis à prêcher, avec la violence de son tempérament, contre le pape et contre la messe. Nommé en 1552 chapelain du roi d'Angleterre Edouard VI, il avait été obligé de quitter la Grande-Bretagne à l'avènement au trône de la sanglante Marie et s'était retiré à Genève, près de Calvin. Marie morte, Elisabeth sur le trône, il avait jugé le moment favorable et était venu en Écosse, où il avait rapporté des milliers d'exemplaires du pamphlet qu'il avait fait imprimer à Genève et qui était à la fois une attaque contre la régence actuelle de Marie de Lorraine et contre le règne futur de Marie Stuart (1). En son absence, l'arbre de la réforme, planté par lui, avait grandi et abritait sous son ombre les trois quarts de l'Écosse. (1) Ce pamphlet était intitulé : Contre le gouvernement des femmes. Il avait quitté une patrie catholique, il retrouvait une patrie protestante. C'était là l'homme que Marie avait à craindre. Mais quoi ! Marie avait-elle quelque chose à craindre ? L'Écos- se était pour elle, non seulement dans les lointains de l'espace, mais encore dans ceux de l'avenir. Qu'avait-elle à faire avec l'Écosse, elle, la femme du Dauphin de France, la bru d'un beau-père de quarante et un ans à peine, vigoureux, solide, ardent comme un jeune homme ! elle, l'épouse d'un mari de dix-neuf ans ? Quelle était la pire prédiction qu'on pût lui faire ? Vingt ans de règne du roi son beau-père, quarante ans d'existence du roi son mari -on ignorait encore que l'on mourût si jeune chez les Valois! Qu'avait-elle besoin de cette rose sauvage poussée au milieu des rochers qu'on appelait la couronne d'Écosse, quand elle avait en perspective cette couronne de France que, selon l'empereur Maximilien, Dieu donnerait à son second fils, s'il avait deux fils. Il y avait bien cet horoscope qu'un devin avait composé sur le jour de la naissance du roi Henri II, horoscope dont s'était tant moqué M. le connétable, que le roi avait déposé entre les mains de M. de l'Aubespine, et qui disait que le roi Henri serait tué dans un duel ou dans un combat singulier. Il y avait bien cette marque fatale que Gabriel de Lorges portait entre les deux sourcils et qui avait si fort inquiété l'empereur Charles Quint, jusqu'à ce que son astrologue lui eût dit que cette marque ne menaçait qu'un prince de la fleur de lys. Mais quelle probabilité y avait-il qu'un des plus grands princes de la chrétienté se battît jamais en duel, quand François Ier, le roi batailleur par excellence, ayant eu l'occasion de se battre avec son rival Charles Quint, ne s'était pas battu. Mais quelle probabilité y avait-il que Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, l'un des seigneurs les plus dévoués à Henri II, son capitaine de la garde écossaise, qui lui avait à peu près sauvé la vie dans cette chasse au sanglier de la forêt de Saint-Germain à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, levât jamais une main parricide contre le roi dont la mort brisait sa fortune, tuait son avenir ? Ni réalité, ni prédiction, ni présent, ni avenir, ne pouvait donc attrister, fût-ce instinctivement, les beaux visages de cette joyeuse cour, lorsque le bourdon de Notre-Dame lui annonça que tout était prêt, même Dieu, pour la première de ces noces qui devait se célébrer et qui était celle du roi Philippe II, représenté par le duc d'Al- be, avec Élisabeth de France, que l'on appelait Élisabeth de la Paix, en raison de l'influence qu'avait ce mariage sur la paix du monde. X Les Joutes De La Rue Saint-Antoine. Ce fut le 27 juin 1559 que le bourdon de Notre-Dame, ébranlant les vieilles tours de Philippe-Auguste, annonça la solennité de ce mariage du roi d'Espagne avec la fille du roi de France. Le duc d'Albe, accompagné du prince d'Orange et du comte d'Egmont, représentait, comme nous l'avons dit, le roi Philippe II. En arrivant au parvis de l'église métropolitaine, les jambes manquèrent à la pauvre Élisabeth : il fallut la soutenir par dessous les bras, la porter presque, pour l'amener jusqu'à la nef ; ce furent le comte d'Egmont et Guillaume d'Orange, ces deux hommes marqués par la fatalité, l'un pour l'échafaud du duc d'Albe, l'autre pour la balle de Balthasar Gérard, qui lui rendirent ce triste service. Emmanuel la regardait avec un sourire sympathique dont Scian- ca-Ferro, le seul qui sût ce que le prince avait laissé à Écouen, pouvait seul aussi deviner la signification. Après la cérémonie, on revint au château des Tournelles, où un grand dîner attendait. La journée se passa en concerts, et, le soir venu, Emmanuel Philibert ouvrit le bal avec la jeune reine d'Espa- gne, qui n'avait d'autre consolation que l'absence de son royal époux, dont elle était encore éloignée pour quelques jours ; Jacques de Nemours dansa avec la princesse Marguerite ; François de Montmorency avec Diane de Castro, et le Dauphin, que nous aurions dû nommer le premier, avec la reine Marie Stuart. Amis et ennemis étaient là réunis pour un moment ; toutes ces grandes haines paraissaient, sinon éteintes, du moins assoupies. Seulement, amis et ennemis formaient deux groupes bien séparés. Le connétable avec tous ses fils, Coligny, Dandelot et leurs gentilshommes. François de Guise avec tous ses frères, le cardinal de Lorraine, le duc d'Aumale, le duc d'Elbeuf... On oublie les noms de ces six fils du même père. Les premiers gais, triomphants, joyeux. Les autres sombres, graves, menaçants. On se disait tout bas que si, le lendemain, dans la lice, quelqu'un de ces Montmorency se heurtait à quelqu'un de ces Guise, on aurait, au lieu d'une joute, un véritable combat. Mais Henri avait pris ses précautions : il avait fait défendre à Coligny et à Dandelot de toucher d'autres boucliers que le sien ou ceux de Jacques de Nemours et d'Alphonse d'Este. Même défense avait été faite à Damville et à François de Montmorency. Les Guise avaient voulu d'abord s'éloigner de ces fêtes : le duc François avait parlé de la nécessité d'un voyage dans sa principauté ; mais Catherine de Médicis et le cardinal son frère l'avaient fait revenir sur cette résolution, imprudente comme toutes celles qui sont inspirées par le dépit et l'orgueil. Il était donc resté et l'événement prouva qu'il avait bien fait de rester. À minuit, on se sépara ; le duc d'Albe conduisit Élisabeth jus- qu'à sa chambre, plaça sa jambe droite dans le lit, la couvrit du drap ; puis, après quelques secondes, la tira hors des couvertures, salua et sortit. Les épousailles étaient faites ! Le lendemain, toute la cour fut réveillée par les fanfares, à l'ex- ception du roi Henri, qui n'avait pas dormi, tant il avait hâte d'ar- river à ces joutes dont il se promettait la joie depuis si longtemps. Aussi, quoique le tournoi ne dût commencer qu'après le déjeuner, dès le jour, le roi Henri II errait-il de la lice aux écuries, passant en revue son magnifique haras, auquel Emmanuel Philibert venait -splendide cadeau ! -d'ajouter dix-neuf chevaux tout sellés et tout caparaçonnés. L'heure du déjeuner venue, tenants et juges du camp mangèrent à part sur une table de forme ronde, pour rappeler celle du roi Arthur, et furent servis par les dames. Les quatre servantes des illustres convives étaient la reine Catherine, la princesse Marguerite, la petite reine Marie et la duchesse de Valentinois. Le déjeuner fini, chacun passa dans son appartement pour s'ar- mer. Le roi avait une admirable cuirasse de Milan toute damasquinée d'or et d'argent ; son casque, surmonté de la couronne royale, représentait une salamandre aux ailes déployées. Son écu, comme celui qui était pendu au bastion, portait un croissant luisant dans un ciel pur, avec cette devise : DONEC TOTUM IMPLEAT ORBEM ! Ses couleurs étaient blanc et noir, celles, du reste, qu'avait adoptées Diane de Poitiers à la mort de M. de Brezé, son mari. M. de Guise était vêtu de sa cuirasse de bataille, la même qu'il portait au siège de Metz ; elle offrait l'empreinte bien visible -que l'on peut y distinguer encore aujourd'hui au musée d'artillerie de Paris où elle est déposée -des cinq balles qu'il reçut au siège de Metz et qui s'aplatirent sur l'acier sauveur. Son bouclier, comme celui du roi Henri, représentait le ciel ; seulement, ce ciel était moins pur : un nuage blanc y voilait une étoile d'or. Sa devise était : PRÉSENTE, MAIS CACHÉE. Ses couleurs étaient le blanc et l'incarnat, « couleurs, dit Brantôme, d'une dame que je pourrais nommer et qu'il servit étant fille à la cour. » Malheureusement, Brantôme ne nomme pas la dame et nous sommes forcés, par l'ignorance dans laquelle il nous laisse, d'être aussi discret que lui. M. de Nemours avait une cuirasse milanaise, cadeau du roiHenri II ; son bouclier représentait un ange ou un amour -il était difficile de distinguer lequel des deux -portant un bouquet de fleurs avec cette devise : ANGE OU AMOUR, IL VIENT DU CIEL ! Cette devise faisait allusion à ce qui était arrivé à ce beau prince dans la ville de Naples, un jour de Fête-Dieu. Comme il suivait la procession avec les autres seigneurs français, un ange, glissant le long d'un fil de fer tendu à cet effet, descendit par une fenêtre et, de la part d'une dame, lui présenta un magnifique bouquet. De là la devise « Ange ou amour, il vient du ciel ! » Ses couleurs étaient jaune et noir, couleurs qui, suivant le même Brantôme, signifient : Jouissance et fermeté ou ferme en jouissance ; « car il étoit, lors ce disait-on, jouissant d'une des plus belles dames du monde, et, pour ce, devoit-il être ferme et fidèle à elle pour bonne raison, car ailleurs n'eût-il sçu mieux rencontrer et avoir. » Enfin, le duc de Ferrare -ce jeune prince encore assez inconnu à cette époque et qui devait, plus tard, attacher à son nom la triste célébrité d'avoir enfermé, pendant sept ans, le Tasse dans l'hôpital des fous -était armé d'une admirable cuirasse de Venise ; son écu représentait Hercule terrassant le lion de Némée, avec cette devise : QUI EST FORT EST DIEU ! Ses couleurs étaient le jaune et le rouge. À midi, les portes furent ouvertes. En un instant les places réser- vées sur les estrades furent occupées par les dames, les seigneurs et les gentilshommes à qui leur nom donnait droit d'assister à ces fêtes. Puis le balcon royal se peupla à son tour. Le premier jour, c'était madame de Valentinois qui devait donner le prix. Ce prix était une magnifique chaîne toute resplendissante de rubis, de saphirs et d'émeraudes séparés par des croissants d'or triplement enlacés. Les croissants étaient, comme on le sait, les armes de la belle duchesse de Valentinois. Le second jour, le vainqueur devait être couronné de la main de madame Marguerite. Le prix était une hache d'armes turque d'un travail exquis et qui avait été donnée par Soliman au roi François Ier. Le troisième jour -jour d'honneur -était réservé à Catherine de Médicis. Le prix était une épée dont la poignée et la coquille avaient été ciselées par Benvenuto Cellini. À midi, les musiciens, placés dans un balcon en face de celui des princes et des princesses, firent entendre leurs fanfares. L'heure de la joute était venue. Les pages entrèrent les premiers dans la lice comme une volée d'oiseaux. Il y avait douze pages pour chaque tenant, quarante-huit en tout, chacun vêtu de soie et de velours aux couleurs de son maître. Puis vinrent quatre écuyers par chaque tenant. Leur mission était de ramasser les lances brisées et de porter secours aux combattants si besoin était. Puis, enfin, sortirent à leur tour les quatre maîtres du camp, armés de pied en cap, visières baissées, sur leurs chevaux, armés comme eux et vêtus de caparaçons traînant jusqu'à terre. Chacun d'eux, son bâton à la main, vint se placer en face d'une des barrières latérales et demeura immobile comme une statue équestre. Alors les trompettes des quatre tenants apparurent sur les quatre portes du bastion et sonnèrent leur défi aux quatre points cardinaux. Une trompette répondit et l'on vit sortir, par la porte des assaillants, un chevalier tout armé, visière baissée et sa lance à l'étrier. Le collier de la Toison d'Or pendait à son cou. À cet insigne, qu'il avait reçu en 1546 de Charles Quint -en même temps que l'empereur Maximilien, Cosme de Médicis, grand duc de Florence, Albert, duc de Bavière, Emmanuel Philibert, duc de Savoie, Octave Farnèse, duc de Parme, et Ferdinand-Alvarès de Tolède, duc d'Albe -, on reconnut Lamoral, comte d'Egmont. Les plumes de son casque étaient blanches et vertes : c'étaient les couleurs de Sabine, comtesse palatine, duchesse de Bavière, qu'il avait épousée cinq ans auparavant à Spire, en présence de l'empereur Charles Quint, ainsi que de Philippe II, roi de Naples, et qu'il aima tendrement et fidèlement jusqu'à sa mort. Il s'avança, manoeuvrant son cheval avec cette grâce qui lui avait valu la réputation d'un des premiers cavaliers de l'armée espagnole, réputation portée à un si haut degré, que le roi Henri II, qui sous ce rapport n'avait pas, disait-on, de rival, en était jaloux. Arrivé aux trois quarts de la lice, il salua de la lance et de la tête le balcon de la reine et des princesses, inclinant le fer de sa lance jusqu'à terre, la couronne de son casque jusque sur le cou de son cheval, et il alla toucher du bois de sa lance l'écu du roi Henri II. Puis, au milieu des fanfares retentissantes, il força son cheval à franchir à reculons toute la longueur de la lice, allant mettre sa lance en arrêt de l'autre côté de la barrière. Comme la joute était courtoise, on devait, ainsi que c'était l'ha- bitude, frapper du col jusqu'en bas du torse, ou, comme on le disait à cette époque, entre les quatre membres. Au moment où d'Egmont mettait sa lance en arrêt, le roi sortit tout armé et à cheval. Henri n'eût pont été le roi, que l'applaudissement qui éclata à sa vue n'eût pas été moins universel : il était impossible d'être mieux assis sur son cheval, mieux placé sur ses étriers, enfin plus solide et plus élégant à la fois, que n'était le roi de France. Comme le comte d'Egmont, il tenait à la main sa lance toute prête. Après avoir fait pirouetter son cheval sur lui-même pour saluer la reine et les princesses, il se retourna vers son adversaire et mit sa lance au faucre. Aussitôt les écuyers levèrent les barrières et les juges du camp, voyant que les combattants étaient prêts, crièrent d'une seule voix : -Laissez aller ! Les deux cavaliers n'attendaient que ce moment pour se précipiter l'un sur l'autre. Tous deux se frappèrent en pleine poitrine. Le roi et le comte d'Egmont étaient trop bons cavaliers pour être désarçonnés et, cependant, au choc terrible, le comte perdit un étrier et sa lance, toute vibrante, lui échappa de la main et s'en alla tomber à quelques pas de lui, tandis que la lance du roi vola en trois ou quatre morceaux, ne laissant dans sa main qu'un tronçon inutile. Les deux chevaux, comme épouvantés du choc, du bruit, de la secousse, s'arrêtèrent tremblants et acculés sur leurs jarrets de derrière. Henri jeta loin de lui le tronçon de sa lance. Aussitôt, et tandis que la lice retentissait des applaudissements des spectateurs, deux écuyers s'élancèrent par-dessus les barrières, l'un pour ramasser la lance du comte d'Egmont et la lui donner, l'autre pour offrir au roi une lance neuve. Tous deux reprirent du champ et remirent leur lance en arrêt. Les trompettes sonnèrent de nouveau, les barrières se rouvrirent et les juges du camp crièrent une seconde fois : -Laissez aller ! Cette fois, les deux lances se brisèrent ; Henri plia, comme un arbre courbé par le vent, jusque sur la croupe de son cheval ; d'Egmont vida les deux étriers et fut obligé de se retenir à l'arçon de sa selle. Le roi se redressa, le comte lâcha l'arçon et les deux cavaliers, qu'on eût cru déracinés par ce choc terrible, se retrouvèrent tous deux debout et fermes sur leurs étriers. Les éclats de lance avaient volé tout autour d'eux. Ils laissèrent les écuyers enlever les débris des lances et retournèrent chacun derrière sa barrière. Là, on leur présenta deux nouvelles lances plus fortes que les premières. Chevaux et cavaliers semblaient aussi impatients les uns que les autres : les chevaux hennissaient et écumaient ; il était évident que les nobles animaux, animés par la course et les fanfares bien plus que par l'éperon, prenaient leur part au combat. Les fanfares sonnèrent ; tous les spectateurs criaient de joie et battaient des mains comme lorsque, cent ans plus tard, Louis XIV parut sur un théâtre faisant le rôle du Soleil dans le ballet des Quatre saisons. Seulement, Henri, en guerrier du Moyen Âge, Louis XIV, en baladin de tous les temps, étaient chacun l'expression de la France de leur époque : le premier représentait la France chevaleresque ; le second, la France galante. À peine entendit-il, au milieu des bravos, le cri de « Laissez aller ! » Le choc fut plus formidable encore cette troisième fois que les deux autres : un des pieds de Henri vida l'étrier sous le choc de la lance du comte d'Egmont, qui se brisa en morceaux, tandis que la lance du roi demeura entière ; le coup fut si rude, que le cheval du comte leva les deux pieds de devant et que la sangle, s'étant brisée par la violence du choc, glissa sur le dos incliné du cheval ; si bien que -chose singulière ! -sans avoir vidé les arçons, le cavalier se trouva à terre. Mais, comme il tomba debout, cette chute, qu'il était impossible d'éviter, servit à mettre au jour l'adresse et l'habileté de l'admira- ble cavalier. Toutefois, le comte, saluant Henri, ne s'en déclara pas moins vaincu, se mettant courtoisement à la merci de son vainqueur. -Comte, lui dit le roi, vous êtes prisonnier de la duchesse de Valentinois ; allez donc vous mettre à sa merci : c'est elle, et non pas moi, qui décidera de votre sort. -Sire, répondit le comte, si j'eusse pu deviner qu'un si doux esclavage m'était réservé, je me serais laissé prendre la première fois que j'ai combattu Votre Majesté ! -Et c'eût été une grande économie d'hommes et d'argent pour moi, monsieur le comte, répondit le roi, résolu à ne pas se laisser vaincre en courtoisie, car vous m'eussiez épargné la Saint-Laurent et Gravelines ! Le comte se retira. Cinq minutes après, il venait sur le balcon s'agenouiller aux pieds de madame la duchesse de Valentinois, qui lui liait les deux mains avec un magnifique collier de perles. Pendant ce temps, le roi, qui avait fourni ses trois courses, reprenait haleine et laissait la place au duc de Guise, second tenant. Le duc de Guise jouta, lui, avec le comte de Horn. Les trois courses furent fournies sans trop de désavantage de la part du général flamand courant contre un homme qui passait pour un des meilleurs jouteurs de son temps. À la troisième course, avec une courtoisie égale à celle du comte d'Egmont, il s'avoua vaincu. Puis vint le tour de Jacques de Nemours. Il jouta avec un Espagnol nommé don Francisco Rigonès. Au premier coup de lance, l'Espagnol perdit un étrier ; au second, il fut renversé sur la croupe de son cheval ; au troisième, il fut enlevé des arçons et porté à terre. Ce fut, au reste, le seul Espagnol qui tenta la fortune des joutes : nos voisins d'au-delà des Pyrénées se reconnaissaient pour inférieurs à nous dans ces sortes de luttes et ne voulaient pas risquer leur réputation, déjà ébréchée par l'échec de don Francisco Rigonès. Restait le duc de Ferrare. Il jouta avec Dandelot ; mais, quoique entre eux la fortune demeurât à peu près égale, le rude défenseur de Saint-Quentin avoua, en se retirant, qu'il préférait un combat véritable à l'épée, avec un ennemi de la France, à tous ces jeux qui lui paraissaient un peu païens pour un homme comme lui, converti depuis un an à peine à la religion réformée. En conséquence, il déclara que son frère Coligny prendrait sa place si la chose lui convenait, mais que, quant à lui, il ne courrait plus. Et, comme Dandelot était un homme rigide, il se tint parole à lui-même. La première journée se termina par une joute des quatre tenants contre quatre assaillants. Ces quatre assaillants étaient Damville contre le roi, Montgomery contre le duc de Guise, le duc de Brunswick contre Jacques de Nemours et le comte de Mansfeld contre Alphonse d'Este. À part le roi, qui, soit force réelle, soit courtoisie de son adversaire, obtint sur Damville un avantage marqué, les forces se balancèrent. Henri rentra au comble de la joie. Il est vrai qu'il n'entendait pas ce qui se disait tout bas -chose peu étonnante, les rois entendant rarement même les choses qui se disent tout haut. Ce qui se disait tout bas, c'est que le connétable était trop bon courtisan pour n'avoir point appris à son fils aîné avec quels égards on doit traiter son roi, même la lance à la main. XI Le Cartel. Le lendemain, le roi Henri avait si grande hâte de recommencer les joutes, qu'il avança le dîner d'une heure afin de pouvoir entrer en lice à midi précis. Au moment où les fanfares sonnaient la triple entrée des pages, des écuyers et des juges du camp -entrée que nous avons essayé de décrire dans notre précédent chapitre -, un cavalier coiffé d'un chapeau à larges bords qui cachait le haut de son visage et enveloppé, malgré la chaleur inséparable d'une journée de la fin du mois de juin, d'un large manteau de couleur sombre, sortait des écuries du château des Tournelles monté sur un cheval barbe dont on put apprécier la vitesse lorsqu'il se fut tiré du triple cercle de populace qui encombrait les alentours du château où avaient lieu les joutes. En effet, arrivé au coin des Minimes, il prit un trot rapide, lequel, vers la corderie des Enfants-Rouges, se changea en un galop qui lui permit de franchir en une heure la route de Paris à Écouen. Arrivé à Écouen, il traversa la ville toujours du même pas et ne s'arrêta qu'à la porte de la petite maison isolée, couverte de grands arbres et située à cent pas de la route, maison à laquelle nous nous sommes arrêtés nous-mêmes avec Emmanuel Philibert, lors de l'arrivée de celui-ci à Paris. Des malles chargées de bagages, un cheval tout sellé frappant la terre du pied dans la cour, indiquaient les apprêts d'un départ. Emmanuel Philibert jeta un regard rapide sur tous ces arrangements qui lui prouvaient que, si le départ s'apprêtait, au moins il n'était pas encore effectué, attacha son cheval à un anneau, monta l'escalier qui conduisait au premier étage et s'élança dans une chambre où une jeune femme achevait d'ajuster, assise et distraite, les dernières agrafes d'une robe de voyage de couleur sombre et extrêmement simple. Au moment où le prince entra dans la chambre, elle leva la tête, poussa un cri et, cédant à l'élan de son coeur, elle se jeta en avant. Emmanuel la reçut dans ses bras. -Leona, lui dit-il d'un ton de reproche, est-ce là ce que tu m'avais promis ? Mais la jeune femme ne put que balbutier, les lèvres frémissantes et les yeux fermés, le nom d'Emmanuel. Le prince, la tenant toujours entre ses bras, recula jusqu'à une espèce de canapé, s'assit, laissant glisser la jeune femme sans cependant cesser de la soutenir ; si bien qu'elle se trouva à demi couchée et la tête renversée en arrière, sur l'un de ses genoux. -Emmanuel ! Emmanuel ! continuait de murmurer la jeune femme, n'ayant pas la force de balbutier autre chose que ce nom bien-aimé. Emmanuel Philibert la regarda longtemps en silence avec une indicible expression de tendresse ; puis, lorsque enfin elle rouvrit les yeux : -Il est donc bien heureux, dit-il, que certains mots de ta lettre d'hier aient trahi ton projet et qu'un rêve douloureux, dans lequel je te voyais toute en larmes et vêtue d'une robe de religieuse, m'ait révélé ton dessein ; sans quoi tu partais et je ne te revoyais qu'à mon retour en Piémont ! -Ou plutôt, Emmanuel, murmura la jeune femme d'une voix éteinte, ou plutôt tu ne me revoyais pas ! Emmanuel pâlit et frissonna tout à la fois ; Leona ne vit point la pâleur de ses joues mais elle sentit le frissonnement de son corps. -Non, non, dit-elle, non, j'avais tort ! Pardon, Emmanuel, pardon ! -Rappelle-toi ce que tu m'as promis, Leona, dit Emmanuel avec la même gravité que si, au lieu de rappeler une promesse d'amour à sa maîtresse, il se rappelait un engagement d'honneur à un ami. C'était à l'hôtel de ville de Bruxelles, la main levée sur une image sainte ! Ton frère, cet homme dont nous avons sauvé la vie, et qui, sans le savoir, fait notre malheur à tous deux, ton frère attendant à la porte la réponse favorable que, dans ton céleste dévouement, tu me priais de lui faire, tu promis, Leona, tu me juras d'être éternellement à moi, de me quitter la veille de ce mariage seulement, et ensuite jusqu'à ce que la mort de l'un de nous deux ait délié l'autre de son serment, de nous retrouver le 17 novembre de chaque année dans cette petite maison du village d'Oleggio où tu fus transportée, enfant, mourante, par moi, près de ta mère morte... Souvent tu m'as dit : « C'est toi qui m'as sauvé la vie, Emmanuel ; ma vie est donc à toi ; fais-en ce que tu voudras ! » Puisque ta vie est à moi, puisque tu l'as répété en face du Christ, ne sépare donc cette vie de la mienne que le plus tard possible ; et, pour tenir religieusement la promesse sans laquelle, tu le sais, Leona, j'eusse tout refusé, sans laquelle je suis prêt à tout refuser encore, pousse jusqu'à la dernière limite le dévouement, cette suprême vertu de la femme qui aime, vertu qui fait d'elle plus qu'un ange ; car, pour être dévoués, les anges n'ont pas besoin de sacrifier les passions terrestres qui sont le partage de nous autres malheureux humains ! -Oh ! Emmanuel ! murmura Leona qui semblait revenir à la vie et au bonheur sous le regard et à la voix de son amant, ce n'est pas le dévouement qui me manque, c'est... Emmanuel Philibert fixait sur cette charmante tête renversée un regard interrogateur. -C'est ?... demanda-t-il. -Hélas ! s'écria Leona, c'est la jalousie qui m'obsède !... Oh ! je t'aime, je t'aime tant, mon Emmanuel ! Et les lèvres des deux amants se touchèrent avec un double cri de bonheur. -Jalouse ! demanda Emmanuel ; toi jalouse ! et de quoi ? -Oh ! je ne le suis plus ! murmura la jeune femme ; non, un amour comme le nôtre est éternel... Je viens de sentir sous ton bai ser que la mort elle-même ne pourra le rompre, qu'il sera ma récompense au ciel ! Comment donc le tien mourrait-il sur la terre ? -Tu as raison, Leona, répondit le prince en donnant à sa voix cet accent si tendre et si persuasif qu'elle était susceptible de prendre, Dieu a fait une exception en ma faveur : en m'imposant le fardeau si lourd d'une couronne, il m'a donné la main invisible d'un de ses anges pour la soutenir sur ma tête... Écoute, Leona, ce qui existera entre nous ne ressemblera à rien de ce qui existe entre les autres amants : nous vivrons toujours l'un à l'autre, toujours l'un avec l'autre par cette union indissoluble du coeur qui peut braver le temps et même l'absence ; moins la présence réelle, moins la vue de toutes les heures et de tous les instants, notre vie sera la même... Je sais bien que c'est la vie de l'hiver, sans les fleurs, sans le soleil, sans les fruits ; mais enfin, c'est toujours la vie ; la terre sent qu'elle n'est pas morte : nous sentirons, nous, que nous nous aimons ! -Emmanuel ! Emmanuel ! dit la jeune femme, oh ! c'est donc toi, à ton tour, qui me soutiens, qui me consoles, qui me fais revivre !... -Et maintenant, dit le prince, voyons, redescendons sur la terre, ma bien-aimée Leona, et dis-moi ce qui te faisait jalouse. -Oh ! depuis que je t'ai quitté, quatre lieues seulement nous séparent, et je ne t'ai encore vu que deux fois ! -Merci, ma Leona, dit Emmanuel ; mais, tu le sais, tout est fête au château des Tournelles, que j'habite... tristes fêtes, du reste, pour deux coeurs : celui de la pauvre Élisabeth et le mien ; mais il n'en est pas moins vrai que nous jouons un rôle dans ces fêtes, que nous devons y paraître et que le roi me fait appeler à chaque instant. -Mais alors, demanda Leona, comment, juste au milieu des joutes, au moment où, en qualité de juge du camp, tu dois y assister, comment as-tu pu tout quitter pour venir me voir ? Emmanuel sourit. -Voilà précisément ce qui m'a fait libre ! Je dois assister aux joutes, mais j'y puis assister la visière baissée... Suppose qu'un homme de ma taille revête ma cuirasse, monte mon cheval, fasse mon office de juge du camp. -Oh ! Scianca-Ferro ! s'écria la jeune femme, je comprends, Scianca-Ferro, cher Emmanuel ! -Alors moi, tourmenté par la lettre que j'ai reçue, poursuivi par le rêve que j'ai fait, je viens voir ma Leona pour qu'elle me renouvelle le serment qu'elle était sur le point d'oublier ; je retrempe mon coeur au sien, mon âme à la sienne, et nous nous quittons forts comme ce géant qui n'avait qu'à toucher la terre pour retrouver sa vigueur ! Et les lèvres du jeune homme s'abaissèrent une seconde fois sur le visage de Leona, et, en touchant celles de la jeune fille, les enveloppèrent tous deux de ce nuage de flamme qui dérobait Mars et Vénus aux regards des autres dieux. Laissons-les épuiser au calice d'or leurs dernières heures de joie et voyons ce qui se passait, pendant ce temps, à la lice du palais des Tournelles. Au moment où Emmanuel Philibert s'éloignait du palais au pas le plus rapide de son cheval, laissant Scianca-Ferro, revêtu de son armure, accomplir son office, un écuyer frappait à la porte du palais et demandait le prince Emmanuel Philibert. Le prince Emmanuel Philibert, c'était pour le moment Scianca- Ferro. On prévint le jeune homme qu'un écuyer inconnu, qui ne voulait avoir affaire qu'au prince lui-même, demandait obstinément à lui parler. Scianca-Ferro représentait le prince ; d'ailleurs, Emmanuel n'avait point de secrets pour lui. Il mit son casque, seule partie de son armure qui lui restât à revêtir et, se plaçant dans l'endroit le plus sombre de l'appartement : -Faites entrer, dit-il. L'écuyer parut sur le seuil de la chambre ; il était vêtu de couleur sombre et ne portait ni armoiries ni devise qui pussent le faire reconnaître. -J'ai l'honneur de parler à Son Altesse le prince Emmanuel Philibert ? -Vous voyez, répondit Scianca-Ferro éludant par ces deux mots une réponse positive. -Voici une lettre de la part de mon maître... Il attend un consentement ou un refus. Scianca-Ferro prit la lettre, la décacheta et lut les lignes suivantes : « Un homme qui a juré la mort du prince Emmanuel Philibert lui propose, au milieu de la joute qui aura lieu aujourd'hui, un combat à toute outrance, à la lance, à l'épée, à la hache, à la masse ou au poignard, renonçant d'avance à toute miséricorde de sa part, s'il est vaincu, comme le prince doit renoncer à toute miséricorde de la part de cet homme, si cet homme est vainqueur. » On dit le prince Emmanuel Philibert brave capitaine ; s'il n'est pas indigne de cette réputation, il acceptera le combat proposé et se chargera d'obtenir, pour le vainqueur, toute garantie de la part du roi Henri II. » Un ennemi mortel. » Scianca-Ferro lut la lettre sans manifester aucun trouble et, se tournant vers l'écuyer : -Dites à votre maître, répondit-il, qu'il sera fait ainsi qu'il désire et que, dès que le roi aura couru ses lances, il n'a qu'à se présenter dans la lice et aller toucher du fer de sa lance l'écu du prince Emmanuel : cet écu est à droite du bastion dans le quadrilatère, faisant pendant à celui du connétable, et en face de celui de M. de Vieilleville. J'engage d'avance ma parole que, vaincu ou vainqueur, toute garantie lui est donnée par le roi. -Mon maître a envoyé un cartel écrit, il désire une garantie écrite, reprit l'écuyer. En ce moment, M. de Vieilleville parut à son tour sur le seuil ; il venait s'informer si Emmanuel Philibert était prêt. Scianca-Ferro baissa la visière de son casque et, s'avançant vers la grand chambellan : -Monsieur de Vieilleville, dit-il, veuillez aller de ma part prier Sa Majesté d'écrire le mot accordé au-dessous de cette lettre. Je supplie le roi de me faire cette grâce qui, refusée par lui, entacherait mon honneur. Scianca-Ferro était complètement vêtu de l'armure du duc ; sa visière baissée empêchait que l'on ne vît ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa barbe rousse ; M. de Vieilleville s'inclina devant celui qu'il croyait être le prince et, comme l'heure de la joute approchait, il se hâta d'aller remplir la commission dont il était chargé. Cinq minutes après, il rapportait la lettre. Le mot accordé était écrit au bas et suivi de la signature royale. Scianca-Ferro, sans ajouter une parole, présenta le sauf-conduit à l'écuyer, qui s'inclina et sortit. Le prétendu prince ne se fit point attendre ; seulement, il entra chez lui pour y prendre son épée et sa masse de combat et, en passant devant l'armurier, il lui ordonna d'affiler trois lances. Puis il alla prendre, en face de la barrière, la place que le prince y occupait la veille. Les trompettes donnèrent le signal, les hérauts crièrent que la lice était ouverte et la joute commença. Le roi courut le premier, brisa ses trois lances, une contre le duc de Brunswick, l'autre contre le comte de Horn, la troisième contre le comte de Mansfels. Puis vint le tour du duc de Guise, puis celui de Jacques de Nemours, puis celui du duc de Ferrare. Toutes ces joutes furent des merveilles d'adresse et de force ; mais il était évident que l'illustre assemblée était préoccupée de l'attente de quelque grand événement. Ce grand événement, c'était le combat qu'avait autorisé le roi - Henri n'avait pas eu le courage de tenir le secret entier : sans dire quel était le tenant, il avait annoncé la lutte. Chacun savait donc que, selon toute probabilité, la journée ne se passerait pas sans que le sang rougît cette arène préparée pour une fête. Les femmes frissonnaient à l'idée d'un combat à fer émoulu ; mais, tout en frissonnant, peut-être attendaient-elles avec plus d'impatience encore que les hommes ce moment des suprêmes émotions. Ce qui ajoutait encore à la curiosité, c'est que l'on ignorait contre lequel des quatre tenants ou des quatre juges du camp le défi avait été porté. Le roi avait encore laissé une chose dans le doute : c'était de dire si le combat aurait lieu le second jour ou le troisième, ce jour même ou le lendemain. Or, comme on avait vu passer la joute du roi, la joute du duc de Guise, la joute du duc de Nemours, et enfin celle du duc de Ferrare, sans que rien de ce que l'on attendait se produisît, on commençait à croire, ou que la nouvelle était erronée, ou que la joute était remise au lendemain. Après la joute du duc de Ferrare devait, comme la veille, venir la joute générale. Les trompettes donnèrent le signal de cette joute ; mais, au lieu que les quatre trompettes des quatre assaillants répondissent ensemble, une seule trompette se fit entendre, sonnant un air étranger aux notes aiguës et pleines de menaces. Un frémissement courut parmi les spectateurs ; un murmure d'attente satisfaite en même temps que de crainte exprimée s'éleva des estrades ; les têtes ondoyèrent comme un champ de blé au souffle du vent. Deux personnes, dans toute cette immense assemblée, savaient seules pour qui sonnait cette trompette ; ces deux personnes, c'étaient le roi et Scianca-Ferro, lequel, pour le roi comme pour tout le monde, n'était autre qu'Emmanuel Philibert. Le roi sortit la tête hors du bastion afin de voir si le duc était à son poste. Scianca-Ferro, qui comprit l'intention du roi, s'inclina légèrement sur le cou de son cheval. -Bon courage, beau-frère ! dit le roi. Scianca-Ferro sourit sous sa visière, comme si on eût pu le voir, et releva la tête, secouant les plumes de son cimier. En ce moment, tous les yeux se tournèrent vers le bastion des assaillants : un chevalier armé de toutes pièces en franchissait le seuil et entrait en lice. XII Le Combat A Fer émoulu. Ce chevalier portait, debout sur son étrier, une lance à fer émoulu ; une épée était pendue à l'un des arçons de sa selle, une hache à l'autre. Son écuyer venait derrière lui et portait deux autres lances à fer émoulu comme celle de son maître. Le cavalier était vêtu d'armes noires ; les plumes de son casque étaient noires ; son cheval était noir et couvert d'un caparaçon noir. Seules, la ligne du tranchant de sa hache et la pointe aiguë de sa lance brillaient d'un sinistre rayonnement. Sur son écu, nulle devise ; sur sa targe, aucune armoirie ne pouvait faire deviner ni à quelle nation ni à quelle classe il appartenait. Une chaîne d'or à son cou, des éperons d'or à ses talons indiquaient pourtant qu'il était chevalier. À la vue du sombre cavalier, qui semblait l'envoyé de la Mort, sinon la Mort elle-même, tous les assistants, un seul excepté peutêtre, sentirent un frisson passer dans leurs veines. Le cavalier noir s'avança lentement jusqu'aux deux tiers de la lice, salua les deux reines et les princesses, fit marcher son cheval à reculons et se retrouva bientôt de l'autre côté de la barrière, qui se ferma devant lui. Alors il appela son écuyer. Celui-ci posa à terre les deux lances qu'il tenait, pour le cas où la première serait brisée, alla prendre celle que tenait son maître, se fit ouvrir la barrière transversale qui donnait dans le quadrilatère, et, marchant droit au bastion du duc Emmanuel Philibert, il toucha du fer de sa lance l'écu au blason de Savoie entouré de la devise personnelle du duc : SPOLIATIS ARMA SUPERSUNT ! Le fer rendit un son lugubre en touchant le fer. Puis l'écuyer cria à haute voix : -Emmanuel Philibert, duc de Savoie, devant le roi, devant les princes, devant les nobles seigneurs, gentilshommes et barons ici présents, devant les reines, princesses et nobles dames qui nous écoutent et nous regardent, mon maître t'appelle au combat à outrance, sans miséricorde ni merci, prenant Dieu à témoin de la justice de sa cause et tous ceux ici présents juges de la manière dont il se conduira... Dieu et la victoire soient pour le bon droit ! Un faible cri répondit à ce défi ; ce cri s'échappait des lèvres pâles de madame Marguerite, tout près de s'évanouir. Puis il se fit un profond silence pendant lequel on n'entendit que ces mots, prononcés par celui que tout le monde prenait pour Emmanuel Philibert : -C'est bien... Dis à ton maître que j'accepte le combat tel qu'il me le propose, avec Dieu pour juge, avec le roi, les princes, les seigneurs, les gentilshommes, les barons, les reines, princesses et nobles dames ici présents pour témoins, et que je renonce à sa miséricorde comme il renonce à la mienne... Et maintenant, que Dieu décide de quel côté est le droit ! Puis, d'une voix aussi calme que s'il eût demandé son bâton de commandement comme juge du camp : -Ma lance ! dit-il. Un écuyer s'avança portant trois lances aux fers aigus et brillants : le cavalier prit, sans choisir, la première venue, enleva son cheval à la fois de la main et des éperons, lui fit sauter la barrière latérale et se trouva dans la lice. Derrière lui, un cavalier tout armé parut dans le quadrilatère et vint prendre la place qu'il abandonnait. C'était le roi en personne qui allait faire l'honneur aux deux adversaires d'être leur juge du camp. Depuis l'entrée du cavalier noir dans la lice, pendant son défi, pendant la réponse qui y avait été faite, un profond silence s'était établi. Quelques applaudissements avaient salué la légèreté et l'adresse avec laquelle le cavalier avait fait sauter la barrière à son cheval, tout alourdi qu'était le noble animal par son chanfrein et par l'ar- mure de son cavalier ; mais ces applaudissements s'étaient éteints presque aussitôt, comme s'éteint d'elle-même, dans une église ou dans un caveau sépulcral, la voix qui, après avoir commencé sur un ton élevé, s'aperçoit de la sainteté du lieu ou de la solennité de la situation. Pendant ce temps, les deux adversaires se mesuraient des yeux à travers leur visière baissée et assuraient leur lance sur le faucre. Les écuyers enlevèrent alors les barrières et le roi fit entendre le cri de « Laissez aller ! » Les trois autres juges du camp semblaient lui avoir concédé ce droit, comme s'il appartenait à un roi seulement de donner le signal d'un combat où il peut y avoir mort d'homme. À peine ce cri de « Laissez aller ! » eût-il été entendu, que les deux adversaires se précipitèrent l'un sur l'autre. Ils se rencontrèrent au milieu de la lice ; chacun avait pris, pour le coup qu'il voulait frapper, un but différent ; le chevalier noir avait dirigé sa lance contre la visière de son adversaire et celui-ci avait visé en pleine poitrine. Ce ne fut qu'au bout de quelques secondes après le choc que l'on put juger du succès que chacun avait eu. Le chevalier noir avait enlevé la couronne ducale du casque d'Emmanuel Philibert, tandis que la lance de celui qui combattait sous le nom et avec l'armure du duc s'était brisée en trois morceaux. Le coup avait été si violent, que le chevalier noir, renversé jusque sur la croupe de son cheval, avait perdu un étrier. Mais en un instant il avait repris l'étrier et s'était redressé sur ses arçons. Chacun des combattants fit volte-face et revint à son point de départ. L'écuyer de Scianca-Ferro lui apporta une lance en place de sa lance brisée. Quant au chevalier noir, il prit de son côté une lance nouvelle, le pointe de la sienne s'étant émoussée sur le cimier du duc. Aucun cri, aucun applaudissement, aucun bravo n'avait salué cette rencontre ; on sentait qu'une terreur réelle planait sur l'as- semblée. En effet, à la façon acharnée dont les deux adversaires s'étaient heurtés, on voyait bien, cette fois, que c'était un véritable combat et, comme l'avait dit le chevalier noir, un combat à outrance, sans miséricorde ni merci. La lance choisie, la lance mise en arrêt, les chevaux piétinant d'ardeur, le roi prononça une seconde fois les mots de « Laissez aller ! » Un second bruit pareil à un roulement de tonnerre se fit entendre ; puis un choc retentit, comme si la foudre eût éclaté ; les deux chevaux plièrent sur leurs jambes de derrière ; les deux lances furent brisées ; seulement, la cuirasse du duc garda la trace du fer du chevalier noir, voilà tout, tandis que le tronçon de la lance de Scianca-Ferro resta enfoncé dans la cuirasse de son adversaire. Un instant on put croire que le chevalier noir avait la poitrine crevée comme sa cuirasse ; mais on se trompait : le fer, tout en traversant l'armure, s'était arrêté aux mailles du gorgerin. Le chevalier noir saisit le tronçon à deux mains et essaya de l'arracher ; mais le triple effort qu'il fit fut inutile et force lui fut de recourir à son écuyer qui, à la seconde secousse seulement, parvint à l'arracher. Rien de décisif ne s'était encore produit et cependant on sentait que l'avantage, si toutefois il y avait un avantage, était au duc de Savoie. Les reines commençaient à se rassurer ; ce jeu terrible les entraî nait malgré elles. À chaque course, madame Marguerite seule se détournait et ses yeux ne se reportaient sur la lice qu'à ces mots prononcés à son oreille par les jeunes princesses et par le Dauphin : -Regarde !... mais regarde donc ! Le roi était au comble de la joie : il assistait donc à un véritable combat. À peine pensait-il que toute chance est incertaine et que sa soeur pouvait être veuve avant d'être duchesse. On eût dit qu'il n'avait point de doute sur la victoire, à la façon dont il criait : -Courage, beau-frère !... Victoire à l'écu de gueules et à la croix d'argent ! Cependant, chaque adversaire reprenait sa troisième lance et s'apprêtait à la troisième course. À peine si le roi donna le temps à l'arme de s'appuyer au faucre et, pour la troisième fois, il cria : « Laissez aller ! » Cette fois, le cheval du cavalier noir s'abattit et Scianca-Ferro lui-même, vidant les deux étriers, fut obligé de se retenir aux arçons. Seulement, avec une admirable adresse, d'une main il décrocha sa masse d'armes et, de l'autre, il tira son épée ; de sorte qu'on eût pu croire que le mouvement n'avait été fait que dans le but de substituer l'arme avec laquelle allait continuer le combat à l'arme qui venait de se briser. De son côté, à peine le cavalier noir toucha-t-il a terre : en un bond, il se retrouva debout près du cheval renversé et, avec la même dextérité que l'avait fait son adversaire, il arracha son épée du fourreau et sa hache d'armes du crochet. Chacun des deux combattants fit alors un pas en arrière pour prendre le temps de suspendre sa hache à sa ceinture ; puis, cette arme placée à la portée de la main comme une réserve suprême, les deux ennemis, laissant à leurs écuyers le soin d'emmener les chevaux et d'enlever les tronçons des lances, se ruèrent l'un sur l'au- tre avec autant de rage et d'ardeur que si le combat n'eût fait que de commencer. Si le silence avait été grand, si l'attention avait été profonde pendant les trois courses, ce fut bien autre chose quand arriva le combat à l'épée, auquel chacun savait d'ailleurs qu'excellait Emmanuel Philibert. Personne ne s'étonna donc de la force et de la violence des coups qui commencèrent à tomber sur le chevalier noir ; mais ce qui eut lieu d'étonner les spectateurs, ce fut, de la part de celui-ci, l'adresse des parades et la promptitude des ripostes ; si rapide que fût l'attaque, la défense ne lui cédait en rien, ou plutôt il n'y avait point attaque d'un côté et de défense de l'autre : il y avait échange égal de coups, échange terrible ! Les deux épées semblaient deux glaives de flamme ; nul oeil, si exercé qu'il fût à ce jeu de mort, n'eût pu les suivre. On voyait qu'elles avaient touché l'écu, le casque ou la cuirasse aux étincelles qui en jaillissaient. Enfin, Scianca-Ferro asséna un tel coup sur la tête de son adversaire, que, de si fine trempe qu'eût été le heaume, il eût été fendu si le chevalier noir n'eût paré le coup avec son écu. Mais la formidable lame coupa l'écu par moitié comme s'il eût été de cuire et fit encore une large entaille dans le brassard. Embarrassé d'un écu partagé en deux morceaux, le chevalier noir fit un pas en arrière, jeta les débris de son bouclier loin de lui, et, prenant son épée à deux mains, il en frappa un si furieux coup à son tour sur l'écu du duc, que la lame de l'épée vola en vingt morceaux et que la poignée seule resta dans ses mains. Alors on put entendre Scianca-Ferro pousser un rugissement de joie sous sa visière fermée ; plus l'arme devenait courte et massive, plus il se sentait d'avantage sur son adversaire. Le chevalier noir avait jeté la poignée de son épée et dégrafé sa hache d'armes : lui jeta à son tour lance et épée, et l'on vit tourbillonner dans sa main, comme un éclair d'or, cette fidèle masse qui lui avait fait donner le nom de Scianca-Ferro. À partir de ce moment, ce ne fut plus qu'un cri d'admiration dans la lice, sur les estrades, au balcon ; toute comparaison échouerait à rendre la rapidité et la violence des coups : sans écus ni l'un ni l'autre, la question d'adresse n'existait plus pour les deux combattants ; restait seulement celle de la force. Frappé comme l'enclume par le marteau, le chevalier noir resta d'abord immobile comme l'enclume et presque aussi insensible qu'elle ; mais chaque coup suivait l'autre avec une telle roideur, qu'il commença de reculer. Alors son adversaire aussi recula : la masse terrible tourna dans sa main comme une fronde, s'échappa en sifflant et alla frapper le cavalier noir en pleine visière ; à ce coup, celui-ci ouvrit les bras, se balança un instant comme un arbre qui s'ébranle et va tomber, mais, avant même qu'il fût à terre, d'un seul bond, d'un bond de tigre, Scianca-Ferro fut sur lui, son poignard effilé à la main. On entendit le bruit des deux armures qui tombaient froissées l'une contre l'autre, puis un cri de toutes les femmes qui répétaient : « Miséricorde, duc de Savoie ! duc Emmanuel, merci ! » Mais Scianca-Ferro répondait en secouant la tête : « Non, pas de miséricorde pour le traître ! non, pas de merci pour l'assassin ! » Et, à travers les jours de la visière, à travers les défauts de la cuirasse, à travers les ouvertures du gorgerin, il cherchait un passage pour son poignard quand, tout à coup, les cris : « Arrête ! par le Dieu vivant, arrête ! » attirèrent tous les regards sur un cavalier qui entrait dans la lice à toute bride et qui, s'élançant à bas de son cheval, saisit le vainqueur à bras le corps et, avec une force surhumaine, l'enlevant entre ses bras, le jeta à dix pas du vaincu. Alors, aux cris de terreur qui s'étaient fait entendre, succéda un cri de surprise : ce cavalier qui arrivait à toute bride, c'était le duc de Savoie Emmanuel Philibert. -Scianca-Ferro ! Scianca-Ferro, cria le duc à son écuyer rugissant de colère, qu'as-tu fait ?... Tu sais bien que la vie de cet homme m'est sacrée et que je ne veux pas qu'il meure ! -Sacrée ou non, répondit Scianca-Ferro, par l'âme de ma mère, je te dis, moi, Emmanuel, qu'il ne mourra que de ma main ! -Par bonheur, dit Emmanuel détachant le casque du vaincu, ce ne sera pas cette fois encore ! En effet, quoique le chevalier noir eût le visage couvert de sang, il n'était qu'évanoui ; aucune blessure grave ne l'avait atteint et il était probable que les premiers soins d'un médecin allaient le rappeler à la vie. -Messieurs, dit Emmanuel Philibert à MM. de Vieilleville et de Boissy, vous êtes juges du camp : je mets cet homme sous la sauvegarde de votre honneur... De retour à la vie, qu'il soit libre de se retirer sans dire son nom, sans être obligé de donner une cause à sa haine : c'est mon désir, c'est ma prière et, s'il le faut, je solliciterai cette grâce de Sa Majesté afin que ce soit aussi l'ordre du roi. Les écuyers prirent le blessé dans leurs bras et l'emportèrent. Pendant ce temps, Scianca-Ferro débouclait l'agrafe de son heaume, d'où avaient disparu la couronne et le cimier, et le jetait loin de lui avec dépit. Ce fut alors seulement que le roi parut convaincu. -Comment, beau-frère, dit-il, ce n'était pas vous ? -Non, sire, répondit Emmanuel Philibert ; mais, comme vous le voyez, c'était un homme qui faisait honneur à l'armure qu'il portait. Et il tendit les bras à Scianca-Ferro qui, tout grondant, comme un bouledogue que l'on force de lâcher prise et qui, cependant, obéit à son maître, vint embrasser son frère de lait du bout des dents. Les applaudissements, contenus jusqu'alors par la terreur et suspendus par l'étonnement, éclatèrent de tous côtés avec une énergie qui fit trembler toute la salle ; les femmes secouaient leurs mouchoirs, les princesses faisaient voler leurs écharpes et Marguerite montrait de la main cette belle hache d'armes qui devait être le prix du vainqueur. Mais tout cela ne consolait pas Scianca-Ferro de ce que, pour la seconde fois, le bâtard de Waldeck s'échappait vivant de ses mains. Aussi, tout en montant, conduit par le roi et par Emmanuel Philibert pour recevoir la hache d'armes des mains de Marguerite, murmurait-il : -Que le serpent tombe une troisième fois entre mes mains, frère Emmanuel, et je te jure que, cette fois-là, il n'en sortira pas vivant !... XIII La Prédiction. Ce qui s'était passé à la joute du 29 juin était resté un mystère, non seulement pour la masse des spectateurs, mais encore pour ceux que leur position sociale plus rapprochée du duc, soit qu'elle la dominât ou la côtoyât, semblait devoir initier à ses ses secrets. Comment se faisait-il que le duc de Savoie, qui devait être présent, fût absent ? Comment se faisait-il qu'en son absence son frère de lait Scianca-Ferro eût revêtu son armure ? Et comment se faisait-il que, juste en ce moment, cet autre lui-même, cet ami, ce frère, eût eu à soutenir à sa place un si rude combat ? Toutes les questions que l'on s'adressa à ce sujet furent inutiles, et, comme le roi lui-même paraissait désirer d'être initié à ce mystère, Emmanuel le pria, en souriant, de ne point chercher à lever le voile qui couvrait ce petit coin de sa vie. Madame Marguerite, seule, avec cette inquiète curiosité que l'on pardonne à l'amour réel, aurait eu le droit de s'informer auprès de lui ; mais elle avait été si bouleversée de ce combat, elle était si heureuse de revoir son cher duc sain et sauf, qu'elle n'en demanda point davantage et que le seul sentiment nouveau qui surgit dans son coeur fut un redoublement d'affection fraternelle pour Scianca- Ferro. Trois fois, Emmanuel avait fait demander des nouvelles du blessé. La première fois, il était encore évanoui ; la seconde fois, il revenait à lui ; la troisième fois, il montait à cheval. Pour toute réponse aux inquiétudes du prince, le bâtard avait murmuré ces mots sous la forme d'une menace : -Dites au duc Emmanuel que nous nous reverrons ! Puis, inconnu pour tous, il était parti avec son écuyer inconnu. Il était évident qu'il ignorait que ce fût Scianca-Ferro, et non le duc, qu'il eût combattu. Cet épisode, si émouvant d'ailleurs, n'avait fait que donner une nouvelle ardeur aux plaisirs de la soirée ; seulement, Henri disait aux dames qui parlaient avec leur enthousiasme habituel de cet événement : -Que vais-je vous donner pour demain et quel spectacle sera digne de vos beaux yeux après celui que vous avez vu aujour- d'hui ? Pauvre roi ! il ignorait que le spectacle du lendemain serait si terrible, qu'il ferait, même aux historiens, oublier celui de la veille ! Au reste, les présages ne manquèrent point. Vers huit heures du matin, une des femmes de Catherine de Médicis se présenta chez Henri, lui disant qu'elle venait, au nom de la reine, le prier humblement de la recevoir. -Comment, de la recevoir ? dit le roi ; c'est moi qui passerai chez elle, et cela à l'instant même... N'est-elle pas ma reine et ma dame ? On apporta cette réponse à Catherine, qui secoua la tête : elle était, en effet, peu reine et encore moins dame. La reine et la dame, c'était la duchesse de Valentinois. En entrant chez Catherine, le roi, au reste, fut effrayé de sa pâleur. -Eh ! mon Dieu ! lui demanda-t-il, qu'avez-vous donc ? seriez-vous malade et auriez-vous passé une mauvaise nuit ? -Oui, mon cher seigneur, répondit Catherine, je suis malade, mais de crainte. -Oh ! bon Dieu ! reprit le roi, et que craignez-vous donc ? -L'événement d'hier m'avait troublée en me mettant en l'âme de vieilles terreurs... Vous rappelez-vous, sire, cette prédiction faite à votre naissance ? -Ah ! oui, dit Henri, attendez donc... Ne s'agit-il pas d'un horoscope qui me menace ?... -Justement, sire. -De mourir dans un duel, dans un combat singulier. -Eh bien, sire ? -Eh bien, vous voyez, l'horoscope se trompait : celui qui était menacé, ce n'était pas moi ; c'était mon beau-frère Emmanuel... Mais, grâce au ciel, il l'a échappé ! Il est vrai que je ne saurais dire de quelle façon et que je ne comprends pas trop comment son écuyer, ce démon qu'on a eu grandement raison d'appeler Brise- Fer, s'est trouvé là à point nommé, sous son armure, pour combattre en sa place et courir cette rude joute contre le chevalier noir ! -Monseigneur, reprit la reine, ce n'était point votre beau-frè- re Emmanuel qui était menacé ; c'était vous... À lui, les astres promettent une longue et heureuse destinée, tandis qu'à vous au contraire... Catherine s'arrêta toute tremblante. -Chère dame, dit Henri, je crois peu aux prédictions, nativités et horoscopes, mais j'ai toujours entendu dire que, depuis celle qui fut faite à un monarque de l'antiquité nommé OEdipe au moment de sa naissance, jusqu'à celle qu'on fit au bon roi Louis XII le jour de ses noces avec madame Anne de Bretagne, toutes les précautions que l'on prenait contre ces choses étaient inutiles et que ce qui devait arriver arrivait... Fions-nous donc en la bonté de Dieu et dans l'intercession de notre ange gardien, et laissons aller les événements. -Sire, dit Catherine, ne vous serait-il point égal de ne pas combattre aujourd'hui ? -Comment, madame, ne pas combattre aujourd'hui ! s'écria Henri ; mais ignorez-vous qu'aujourd'hui, au contraire, j'ai résolu de combattre contre mes trois compagnons de joute, M. de Guise, M. de Nemours et M. de Ferrare... C'est un moyen ingénieux que j'ai trouvé de ne pas quitter la lice, et, puisque c'est probablement le dernier tournoi que nous aurons, de m'en donner au moins le plaisir complet. -Sire, dit Catherine, vous êtes le maître ; mais aller contre les avertissements des astres, c'est tenter Dieu, puisque les astres sont les lettres de l'alphabet céleste. -Madame, dit Henri, je vous suis reconnaissant au plus haut point de votre inquiétude ; mais, à moins d'avertissement bien positif d'un danger réel, je ne changerai rien au programme de la journée. -Sire, reprit Catherine, il n'y a malheureusement rien de positif que mes craintes, rien de réel que mon inquiétude, et je donnerais beaucoup pour que quelqu'un qui eût sur vous une influence plus grande que la mienne vous demandât ce que vous venez de me refuser. -Nul n'a plus d'influence sur moi que vous, Madame, répondit Henri, et croyez bien ceci : c'est que ce que je n'accorde point à la mère de mes enfants, je ne l'accorderai à personne. Puis, lui baisant galamment la main, qu'elle avait d'ailleurs la plus belle du monde : -Et maintenant, Madame, ajouta-t-il, n'oubliez point, je vous prie, que c'est vous qui êtes aujourd'hui la reine du tournoi et que je vais faire de mon mieux, pour avoir l'honneur d'être couronné de votre main. Catherine poussa un soupir ; puis, comme si, un devoir accompli, elle s'en remettait à Dieu du reste : -C'est bien, sire, dit-elle, n'en parlons plus... Il se peut, après tout, que ce soit un autre prince dont les jours sont menacés ; mais, en vérité, je craindrais moins un véritable duel que ce simulacre de combat, car la prédiction est positive, et c'est dans un tournoi ou une joute qu'existe le danger : Quem Mars non rapuit, Martis imago rapit... Celui que Mars a épargné est moissonné par l'image de Mars ! Mais Henri était déjà trop loin pour entendre le texte de la prédiction, que Catherine avait murmuré à demi-voix. Soit préoccupation, soit tout autre motif, Catherine n'assista point au dîner ; mais elle fut une des premières assise au balcon royal. On remarqua depuis qu'elle était vêtue d'une robe de velours violet avec des crevés de satin blanc, ce qui est le deuil des rois. Au moment de s'armer, le roi appela, pour lui rendre ce service, le grand chambellan M. de Vieilleville. Par extraordinaire, M. de Boissy, le grand écuyer, n'était point à son poste. Ce fut M. de Vieilleville qui annonça au roi l'absence de M. de Boissy. -Eh bien, puisque vous êtes là, Vieilleville, dit le roi, il n'y a que demi-mal. Vous allez m'armer. M. de Vieilleville obéit ; mais, arrivé au casque et au moment de la placer sur la tête du roi, le courage parut manquer au grand chambellan, et, poussant un profond soupir : -Dieu, dit-il en posant le casque sur la table au lieu de le mettre sur la tête du roi, Dieu m'est témoin, sire, que jamais je n'accomplis besogne plus à contrecoeur que celle que je fais en ce moment ! -Et pourquoi cela, mon vieil ami ? demanda le roi. -Parce qu'il y a plus de trois nuits, sire, dit M. de Vieilleville, que je ne fais que songer qu'il vous doit arriver malheur aujour- d'hui et que ce dernier de juin vous sera fatal ! -Bon ! dit le roi, je connais l'histoire et je sais d'où vient le vent ! -Je ne vous comprends pas, sire. -Je dis que tu as vu la reine Catherine ce matin. -Sire, j'ai eu l'honneur de voir la reine Catherine, non pas ce matin, mais hier. -Et elle t'a dit ses visions, n'est-ce pas ? -Sire, il y a trois jours que la reine Catherine ne m'a fait l'honneur de me parler, et ce qu'elle m'a dit n'avait aucunement rapport à la crainte que je viens d'exprimer à Votre Majesté... Au reste, continua le maréchal, un peu piqué de ce que le roi paraissait croire qu'il n'était en cette occasion que l'écho d'une autre personne, le roi est le maître et fera comme il lui plaira. -Tiens, reprit le roi, veux-tu que je te dise pourquoi tu as peur ? C'est que tu n'es maréchal que sur ma parole et que le brevet n'est pas encore signé ; mais rassure-toi, Vieilleville : à moins que je ne sois tué roide, tu auras ton brevet ; si je ne puis le signer de mon nom entier, je le signerai de mon initiale, ce qui revient au même. -Du moment où Votre Majesté le prend ainsi, dit Vieilleville, je n'ai plus qu'à lui demander pardon de la liberté que j'ai prise ; mais, s'il arrivait malheur au roi, que le roi soit bien persuadé que ce serait, non point mon brevet que je regretterais, mais le malheur qui lui serait arrivé. Et il lui mit l'armet sur la tête. En ce moment entra l'amiral de Coligny. Il était armé, moins son heaume qu'un page tenait derrière lui. -Veuillez m'excuser, sire, dit-il, mais je crains qu'il n'ait été changé quelque chose au programme de cette dernière journée. On parle d'une mêlée qui terminerait la joute ; je désirerais savoir ce qu'il y a de réel dans tout cela, parce que, au cas où cette mêlée aurait lieu, j'aurais à dire à ce sujet quelques paroles d'importance à Sa Majesté. -Non, répondit le roi, il n'y a pas de mêlée ; mais dites-moi toujours ce que vous aviez à me dire, mon cher amiral, dans le cas où il y en eût eu une. -Sire, reprit Coligny, que le roi pardonne une question qui, je le jure, ne m'est point dictée par une simple curiosité... Avec qui le roi compte-t-il courir ? -Oh ! mon cher amiral, ce n'est point un secret, et il faut que vous soyez bien profondément plongé dans vos questions théologiques pour ignorer cela. Je cours contre M. de Guise d'abord, puis contre M. de Nemours, puis enfin contre M. de Ferrare. -Et Sa Majesté ne fait pas d'autre course ? -Non, à ce que je pense, du moins. L'amiral s'inclina. -Alors, dit-il, que le roi me permette de me tenir pour heureux et satisfait de ce qu'il vient de m'apprendre ; c'est tout ce que je désirais savoir. -Eh bien, mon cher amiral, dit en riant le roi, il faut peu de chose, en vérité, pour votre bonheur et votre satisfaction. Puis, s'adressant à Vieilleville : -Allons, allons, dit-il, faites sonner les trompettes, Vieilleville... Nous sommes en regard, j'en ai peur ! Les trompettes sonnèrent et la joute commença. Ainsi que l'avait dit le roi, la partie s'engagea d'abord entre lui et M. de Guise ; elle fut superbe : les deux jouteurs y déployèrent toute leur adresse. Cependant, à la troisième rencontre, le coup du roi fut si violent, que M. de Guise vida les deux étriers et fut forcé, pour ne point tomber, d'embrasser l'arçon. L'honneur resta donc au roi, quoique plusieurs prétendirent que la faute en était, non pas à M. de Guise, mais à son cheval, qui était rebours, c'est-à-dire rétif. Ces trois courses fournies, vint le tour de Jacques de Savoie. Le roi fit ressangler son cheval et choisit lui-même sa lance avec le plus grand soin. Nous avons dit quelles étaient l'adresse, la force et surtout la réputation de M. de Nemours à ce jeu guerrier. Il soutint sa réputation ; mais le roi ne perdit rien de la sienne. À la troisième passe, le cheval de Jacques de Savoie s'abattit, et, comme en face de lui cheval et cavalier restèrent debout, il fut déclaré par les juges du camp que le roi était vainqueur. Enfin les trompettes donnèrent le signal de la dernière passe. Elle avait lieu, nous l'avons dit, entre le roi et le duc de Ferrare. Quoique expert à cette sorte de jeu, Alphonse d'Este, qui devait ruiner son duché en fêtes, en tournois et en carrousels, n'était point un adversaire à inquiéter le roi. La reine Catherine, qui suivait les joutes avec une anxiété réelle, commençait donc à se rassurer un peu. Les astres lui avaient dit que, le 30 du mois de juin une fois passé, il n'y avait plus rien à craindre pour son mari, et que, si ce dernier jour s'écoulait sans accident, Henri régnerait longuement et heureusement sur la France. Les trompettes sonnèrent ; le duc de Ferrare et le roi fournirent leurs trois passes. À la dernière, Alphonse perdit ses deux étriers, tandis que le roi restait immobile. Le roi était donc vainqueur. Mais cela ne faisait point son affaire. Il n'était pas encore quatre heures de l'après-midi ; les applaudissements l'avaient enivré et il lui en coûtait de quitter la lice. -Ah ! par la mort Dieu ! s'écria-t-il, comme les juges du camp criaient que tout était fini, ce serait être vainqueur à trop bon marché ! Et, tout à coup, apercevant Montgomery qui, tout armé moins le heaume, se tenait dans le bastion des assaillants : -Eh ! Montgomery ! cria-t-il, M. de Guise m'a dit que, dans la passe de l'autre jour, vous aviez failli lui faire quitter les étriers et qu'il n'avait jamais vu plus roide jouteur que vous. Çà ! pendant que je vais boire un verre de vin pour me rafraîchir, mettez vivement votre heaume et nous romprons une lance en l'honneur des dames. -Sire, dit Montgomery, ce serait avec grand plaisir que j'ac- cepterais l'honneur que le roi me fait, mais il n'y a plus de lances par ici, tant on en a fait consommation. -S'il n'y a plus de lances de votre côté, Montgomery, repartit le roi, il y en a encore du mien, et je vais vous en envoyer trois afin que vous ayez à choisir. Et, se tournant vers son écuyer : -Holà, France, dit-il, trois lances, et des plus solides, pour M. de Montgomery ! Puis il descendit de cheval, rentra dans son bastion, se fit enlever son casque et demanda à boire. En ce moment, et comme il tenait sa coupe à la main, M. de Savoie entra. -Une coupe pour M. de Savoie ! dit le roi ; je veux qu'il boive avec moi, lui à la santé de madame Marguerite, moi à celle de ma dame. -Sire, dit Emmanuel, je ne demande pas mieux que de vous faire raison ; mais laissez-moi d'abord remplir mon message. -Dites ! fit le roi tout fiévreux de plaisir, je vous écoute. -Je viens au nom de la reine Catherine, sire, vous prier de ne point courir davantage... Tout est fini heureusement ; elle désirerait ardemment que Sa Majesté en demeurât là. -Bah ! dit le roi, n'avez-vous point entendu, beau-frère, que j'ai fait défi à M. de Montgomery et que je lui ai envoyé des lances à choisir ?... Dites à la reine que je courrai cette fois encore pour l'amour d'elle et que, cette course terminée, tout sera fini. -Sire ! insista le duc. -Une coupe, une coupe à M. de Savoie ! et, pour la santé qu'il va porter à ma soeur, je lui rendrai le marquisat de Saluces. Mais, pour Dieu ! qu'on ne m'empêche pas de rompre cette dernière lance ! -Vous ne la romprez cependant pas, sire ! dit une seconde voix derrière Henri. Le roi se retourna et reconnut le connétable. -Ah ! c'est toi, mon vieil ours ! Qu'as-tu à faire ici, à moins que tu n'aies soif ? Ta place est dans la lice. -Le roi se trompe, dit Montmorency : ma place était dans la lice tant que la lice était ouverte ; mais la lice est fermée : je ne suis plus juge du camp. -Fermée ? dit le roi ; non pas ! j'ai encore une lance à rompre. -Sire, la reine Catherine... -Ah ! tu viens aussi de sa part, toi ? -Sire, elle vous supplie... -Une coupe ! une coupe au connétable ! dit le roi. Le connétable prit sa coupe en grommelant. -Sire, dit-il, après la paix que je viens de négocier, je croyais être un ambassadeur de quelque mérite ; mais Votre Majesté me prouve que j'avais trop bonne opinion de moi et qu'il me faudra retourner à l'école. -Voyons, duc, dit le roi ; voyons, connétable, buvons chacun à notre dame : vous, mon beau-frère, à Marguerite, la perle des perles ! vous, connétable, à madame de Valentinois, la belle des belles ! et moi à la reine Catherine !... Duc, et vous, connétable, vous lui direz que j'ai bu cette coupe à sa santé et que je cours cette dernière lance en son honneur. Il n'y avait pas à lutter contre une pareille obstination. Les deux envoyés s'inclinèrent et sortirent. -Allons, allons, Vieilleville ! cria Henri, mon casque ! Mais, au lieu de Vieilleville, ce fut Coligny qui entra. -Sire, dit-il, c'est encore moi... Que Votre Majesté me pardonne ! -Vous êtes tout pardonné, amiral ! Et, tenez, puisque vous voilà, rendez-moi le service de me boucler mon casque. -Sire, auparavant, un mot ! -Non, s'il vous plaît, mon cher amiral... Après ! -Après, sire, il serait trop tard pour ce que j'ai à vous dire. -Dites donc, alors, et le plus vivement possible ! -Sire, vous ne courrez pas contre M. de Montgomery. -Ah ! vous aussi ! s'écria le roi ; en votre qualité de parpaillot, vous ne devriez cependant pas être superstitieux : ces choses-là sont bonnes pour la reine, qui est catholique, et de plus, Florentine. -Sire, écoutez-moi, reprit gravement Coligny. Ce que j'ai à vous dire est d'autant plus sérieux, que l'avis vous vient d'un grand empereur qui est mort maintenant... -Ah ! ah ! c'est un avis de l'empereur Charles Quint que vous avez oublié de me donner en arrivant de Bruxelles ? -Le roi se trompe, je lui ai donné cet avis, mais indirectement, en l'engageant à envoyer M. de Montgomery en Écosse. -Ah ! c'est vrai, le conseil venait de vous... Eh bien, il y a été et m'y a bien servi ! -Je le sais, sire ; mais peut-être ignorez-vous pourquoi je vous avais donné le conseil d'envoyer M. de Montgomery en Écosse ? -En effet, je l'ignore. -Eh bien, c'est que l'empereur Charles Quint tenait de son astrologue que M. de Montgomery porte entre les deux sourcils un signe annonçant qu'il sera, un jour ou l'autre, fatal à un prince de la fleur de lys ! -Bah ! -L'auguste empereur Charles Quint m'avait chargé de prévenir Votre Majesté de cet horoscope ; mais, comme je tenais M. de Montgomery pour un de vos serviteurs les plus dévoués, comme je ne doutais pas que, s'il était fatal à un prince de la fleur de lys, ce ne dût être qu'involontairement, comme je craignais de lui nuire dans l'esprit de Votre Majesté en divulguant cette prédiction, je me suis contenté de donner au roi le conseil d'envoyer son capitaine de la garde écossaise au secours de la régente d'Écosse... Aujour- d'hui encore, sire, lorsque j'ai cru qu'il y aurait mêlée, je suis venu m'informer auprès de Votre Majesté, afin, si cette mêlée avait lieu, d'en écarter M. de Montgomery ou de veiller, comme je l'ai fait la dernière fois, à ce qu'il ne rencontrât point Votre Majesté. Il n'y avait pas mêlée, par conséquent je n'ai rien eu à faire, rien à dire ; mais, à cette heure où, par une espèce de fatalité, les joutes étant finies, le roi vient de défier M. de Montgomery, je m'adresse au roi, et, dans l'espérance d'arrêter cette joute, je lui dis : « Sire, ce que j'ai eu l'honneur de vous répéter au sujet du comte de Lorges, le roi Charles Quint me l'a dit à moi-même ! Sire, au nom du ciel, ne courez pas contre M. de Montgomery ! M. de Montgomery doit être fatal à un prince de la fleur de lys, et, de tous les princes de la fleur de lys, le roi est le plus grand ! » Henri demeura un instant pensif ; puis, posant la main sur l'épaule de Coligny : -Amiral, dit-il, si vous m'eussiez dit ce matin ce que vous venez de me dire, il est probable que je n'eusse point défié M. de Montgomery ; mais, à cette heure que le défi est porté, j'aurais l'air de reculer par crainte ; or, Dieu m'est témoin que je ne crains rien au monde... Je ne vous en remercie pas moins, monsieur l'amiral ; mais, dût-il m'en arriver malheur, il est trop tard maintenant, je romprai cette lance. -Sire, dit un des écuyers entrant sur ces paroles, M. le comte de Montgomery s'est armé d'après votre ordre et il attend le bon plaisir du roi. -C'est bien, mon ami ; le bon plaisir du roi est que tu me boucles mon casque et que les trompettes sonnent. La moitié seulement de l'ordre du roi fut accomplie : l'écuyer boucla le heaume ; mais les musiciens, croyant la fête finie, avaient quitté le balcon qui leur servait d'estrade. On vint annoncer ce contretemps au roi en lui disant qu'ils étaient encore assez près pour qu'on les rappelât, mais que cela pourrait prendre un quart d'heure. -Bon ! dit le roi, cela serait trop long ! Nous courrons sans fanfares, voilà tout. Puis il monta à cheval et sortit du bastion criant : -Eh ! monsieur de Montgomery, êtes-vous prêt ? -Oui, sire, répondit le comte en sortant à son tour du bastion opposé. -Messieurs, dit le roi aux juges du camp, vous voyez que nous n'attendons que votre congé. -Laissez aller ! dirent M. le duc de Savoie et le connétable. Et, au milieu du plus profond et du plus lugubre silence, les deux jouteurs s'élancèrent et se rencontrèrent au centre de la lice, brisant leurs lances l'une contre l'autre. Tout à coup, au grand étonnement des spectateurs, on vit les pieds du roi abandonner les étriers et ses bras envelopper le cou de son cheval, dont il lâcha la bride et qui acheva sa carrière, tandis que Montgomery, comme pétrifié de terreur, jetait à terre le tronçon de lance qui lui était resté dans la main. En même temps, MM. de Vieilleville et de Boissy, qui se doutaient, à l'attitude du roi, qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire, sautèrent par-dessus la barrière et saisirent le mors du cheval en criant : -Pour l'amour de Dieu ! qu'y a-t-il donc, sire ? -Il y a, balbutia le roi, que vous aviez bien raison, mon cher Vieilleville, de vous opposer à cette maudite course ! -Êtes-vous donc blessé, sire ? demanda avec anxiété le grand chambellan. -Je crois que je suis mort ! murmura le roi d'une voix si faible, qu'à peine ceux qui le soutenaient l'entendirent. En effet, le tronçon de la lance de Montgomery, en glissant le long de l'armure du roi, avait relevé la visière et un éclat de bois, en lui crevant l'oeil, avait pénétré jusque dans le cerveau. Alors, rassemblant toutes ses forces dans un dernier cri : -Que l'on n'inquiète pas M. de Montgomery, dit le roi, il n'y a pas de sa faute ! Il y eut un long cri parmi les spectateurs et tous se dispersèrent comme si la foudre venait de tomber au milieu d'eux, chacun fuyant de son côté et criant sur son chemin : -Le roi est mort ! le roi est mort !... XIV Le Lit De Mort. Cependant, MM. de Boissy et de Vieilleville avaient porté le roi dans sa chambre et, tout armé, l'avaient déposé sur son lit. On ne pouvait lui ôter son heaume, l'éclat de bois étant resté dans la plaie et sortant de deux ou trois pouces. Les chirurgiens présents au tournoi accoururent ; ils étaient cinq mais aucun d'eux ne voulut prendre sur lui de tirer l'éclat de la lance hors de la plaie, et, quoique la reine Catherine, le Dauphin et les princesses, qui seuls avaient été admis dans la chambre du roi, les suppliassent de porter quelque secours au blessé, ils se regardaient l'un l'autre en secouant la tête et en disant : -Que l'on aille quérir au plus vite maître Ambroise Paré, car sans lui nous n'entreprendrons rien ! -Que l'on trouve maître Ambroise Paré, quelque part qu'il soit ! dit la reine. Et, à l'instant même, serviteurs, pages et écuyers s'élancèrent dans toutes les directions, s'informant partout où il y avait une chance d'avoir des nouvelles de l'illustre chirurgien. En effet, maître Ambroise Paré était, à cette époque, à l'apogée de sa réputation. Après avoir suivi en Italie René de Montejean, colonel des gens de pied, il était revenu en France, avait pris ses degrés au collège Saint-Edme, avait été nommé prévôt de la corporation des chirurgiens, et, depuis sept ans, était attaché à la personne du roi comme son chirurgien en chef. On le trouva dans le grenier d'un pauvre couvreur qui, en tombant d'un toit, venait de se casser la jambe. Les cris « Voilà maître Ambroise Paré ! le voilà ! le voilà ! » annoncèrent son arrivée. Puis parut sur le seuil de la porte un homme de quarante-cinq ans, à la démarche grave, au front incliné, à l'oeil rêveur. En l'apercevant, chacun s'écarta pour lui ouvrir un chemin jus- qu'au lit du blessé. -Voyez, maître, dirent les médecins. Et tous les regards se fixèrent sur celui que l'on regardait comme seul capable, en France, de sauver la vie du roi, si la vie du roi pouvait être sauvée. Nous disons en France, car il y avait hors de France un homme, un seul, dont la réputation fût supérieure à celle d'Ambroise Paré, et que ce dernier lui-même se plaisait à proclamer son maître. Cet homme, c'était André Vésale, le chirurgien de Philippe II. Tous ces regards fixés sur Ambroise Paré lui demandaient, plus éloquemment que ne l'eût fait la parole, ce qu'il fallait craindre ou espérer. Il fut impossible de rien lire sur le front de l'illustre praticien ; seulement, on put remarquer qu'à la vue de la blessure son visage pâlissait légèrement. -Oh ! maître Ambroise Paré, s'écria Catherine de Médicis, n'oubliez pas que c'est le roi de France que je remets entre vos mains. Ambroise avait déjà le bras étendu vers Henri : il laissa retomber son bras près de lui. -Madame, dit-il, dans l'état où est votre auguste époux, le véritable roi de France est, non pas lui, mais son successeur... Je demande qu'il me soit permis de le traiter comme je traiterais le dernier soldat de l'armée : c'est la seule chance que j'aie de le sauver. -Oh ! il y a donc une chance, maître Ambroise ? demanda la reine. -Je ne dis pas cela, madame, répondit le chirurgien. -Faites de votre mieux, maître Ambroise : on sait que vous êtes le plus habile homme du royaume. Ambroise ne répondit point au compliment ; mais, appuyant sa main gauche contre le haut du heaume, il saisit, de la main droite, le tronçon resté dans la plaie, et, d'un mouvement aussi sûr que s'il eût opéré, comme il le disait, sur le dernier soldat de l'armée, il arracha l'éclat de bois de la plaie. Le blessé frissonna par tout son corps et poussa un soupir. -Maintenant, dit Ambroise, ôtez au roi son casque et son armure, et cela le plus doucement possible ! M. de Vieilleville porta la main au casque du roi ; mais il trem- blait tellement que le chirurgien l'arrêta. Laissez-moi faire, dit celui-ci, je suis le seul dont la main n'ait pas le droit de trembler ! Et, posant la tête du roi sur son bras gauche, il déboucla lentement mais sûrement, sans secousse aucune, le heaume du roi. Le heaume enlevé, le reste de l'armure présentait une moindre difficulté. Le dépouillement du corps entier s'acheva sans que le blessé fît un seul mouvement. Il y avait, pour le moment du moins, paralysie complète. Le roi couché, Ambroise Paré procéda au pansement. L'examen de l'esquille, qu'il avait déposée avec le plus grand soin sur une table, près du lit royal, lui avait indiqué que le corps étranger était entré de trois pouces à peu près dans la tête, et les détritus restés autour du bois, qu'il avait pénétré jusqu'aux membranes du cerveau. Ambroise Paré commença par débrider la plaie, en releva les lèvres à l'aide d'une spatule, et, avec un stylet d'argent, sonda la blessure. Comme il avait pu en juger par le tronçon de la lance qu'il en avait tirée, cette blessure était horrible ! Il appliqua ensuite à l'orifice de la plaie le charbon pilé dont, à cette époque, on se servait en place de charpie ; puis il posa sur l'oeil une compresse d'eau glacée qui devait être renouvelée de quart d'heure en quart d'heure. Au contact de l'eau, la figure du blessé se contracta, preuve que toute sensibilité n'était point encore éteinte en lui. Le chirurgien parut éprouver une certaine satisfaction à la vue de cette contraction nerveuse ; puis, se tournant vers la famille royale tout en pleurs, et s'adressant à la reine : -Madame, dit-il, je ne puis rien préjuger sur le mieux ni sur le pire ; mais ce dont je puis répondre à Votre Majesté, c'est qu'il n'y a point danger instant de mort ; par conséquent, je vous conseillerais de vous retirer pour prendre quelque repos et donner un instant de relâche à votre douleur... Quant à moi, à partir de ce moment jusqu'à celui de la mort ou de la guérison du roi, je ne quitterai pas le chevet de son lit. Catherine s'approcha du blessé, s'inclina pour lui baiser la main ; mais, en lui baisant la main, elle lui tira du doigt cette fameuse bague que madame de Nemours avait déjà une fois soustraite au roi et à laquelle, disait-on, était attaché le mystère de ce long amour. Comme s'il eût senti qu'on arrachait violemment un sentiment de son coeur, le blessé tressaillit ainsi qu'il avait fait quand on avait arraché l'éclat de lance de sa plaie. Ambroise Paré s'avança vivement. -Pardon, madame, dit-il, mais qu'avez-vous fait au roi ? -Rien, monsieur, dit Catherine en serrant la bague dans sa main ; seulement, peut-être, au fond de son évanouissement, le roi m'a-t-il reconnue. Derrière Catherine, le Dauphin, puis les autres princes et les autres princesses sortirent à leur tour. Arrivée hors de la chambre du roi, Catherine rencontra M. de Vieilleville qui venait de changer de linge, ayant été tout couvert du sang du roi. -Monsieur de Vieilleville, demanda la reine, où allez-vous ? -Je suis grand chambellan, madame, répondit M. de Vieilleville, et mon devoir est de ne pas quitter d'une heure Sa Majesté. -Votre devoir s'accorde avec mon désir, monsieur de Vieil leville, car je vous ai toujours tenu pour mon bon ami. M. de Vieilleville s'inclina ; quoique, à cette époque, Catherine eût moins maltraité ses bons amis qu'elle ne le fit par la suite, ce n'était pas sans une certaine inquiétude que celui à qui elle donnait un pareil titre recevait cette faveur. -Madame, dit-il, je remercie bien humblement Votre Majesté de l'estime dans laquelle elle me tient et ferai tout mon possible pour ne point démériter à ses yeux. -Vous n'aurez pour cela qu'une chose à faire, monsieur le comte, et une chose bien facile : c'est d'empêcher madame de Valentinois ni aucun de ceux du connétable de pénétrer jusqu'au roi. -Mais, madame, dit Vieilleville, assez embarrassé de la commission qui consolidait, il est vrai, sa faveur si le roi mourait mais qui la mettait fort en doute en cas de guérison, si la duchesse de Valentinois insiste pour entrer cependant... -Vous lui direz, mon cher comte, que tant que le roi Henri de Valois est sans connaissance, c'est la reine Catherine de Médicis qui règne, et que la reine Catherine de Médicis ne veut pas que la courtisane Diane de Poitiers entre dans la chambre de son mari mourant. -Diable ! diable ! vit Vieilleville se grattant l'oreille, c'est qu'il existe, assure-t-on, certain anneau... -Vous vous trompez, monsieur de Vieilleville, interrompit la reine, cet anneau n'existe plus car le voici... et nous l'avons tiré du doigt de notre époux bien-aimé afin, s'il passait de vie à trépas - ce qu'à Dieu ne plaise ! -de pouvoir sceller de son chaton votre brevet de maréchal de France qui, vous le savez, n'est pas encore signé. -Madame, dit Vieilleville, rassuré par la vue de l'anneau, en même temps qu'encouragé par la promesse de Catherine, vous l'avez dit, vous êtes la reine, et vos ordres seront exécutés. -Ah ! je savais bien, dit Catherine, que vous étiez mon ami, mon cher Vieilleville ! Et elle s'éloigna, emportant, selon toute probabilité, dans son coeur, qui finit par en déborder, un grand mépris de plus pour l'es- pèce humaine. Le roi demeura quatre jours immobile et sans mouvement. Pendant ces quatre jours, madame de Valentinois se présenta plusieurs fois ; mais la porte lui fut toujours obstinément refusée. Quelques-uns de ses amis lui donnaient le conseil de quitter le château des Tournelles et d'aller attendre les événements dans son appartement du Louvre, et même dans son château d'Anet, lui faisant comprendre que, si elle s'obstinait à rester, il pourrait lui en arriver malheur. Mais elle répondit constamment que sa place était là où était le roi, et que, tant que le roi conserverait un souffle d'existence, elle était bien tranquille, ses ennemis les plus acharnés n'oseraient rien tenter contre sa vie à elle, ni même contre sa liberté. Le troisième jour, au soir, c'est-à-dire soixante-douze heures environ après l'événement, un homme tout poudreux descendait d'un cheval couvert d'écume et de sueur à la porte du palais des Tournelles, disant qu'il venait de la part du roi Philippe et demandant à voir Henri, s'il vivait encore. On sait quels ordres avaient été donnés et combien scrupuleusement était gardée l'entrée de la chambre du roi. -Quel nom faut-il faire passer à Sa Majesté la reine ? demanda l'huissier de garde dans l'antichambre du roi et qui répondait corps pour corps à M. de Vieilleville de chaque personne qui ouvrait la porte. -Ce n'est point à la reine qu'il faut faire savoir mon nom, répondit l'inconnu, c'est à mon docte confrère Ambroise Paré. Je me nomme André Vésale. L'huissier entra dans la chambre du roi, toujours évanoui et privé en apparence de tout sentiment, et, s'approchant d'Ambroise Paré qui, une tête fraîchement coupée à la main, cherchait dans l'intérieur du cerveau les mystères encore inconnus de l'intelligen- ce et de la vie humaine, il lui redit le nom qu'il venait d'entendre. Ambroise Paré le fit répéter une seconde fois et, sûr qu'il ne s'était pas trompé, jeta un cri de joie. -Ah ! messieurs, dit-il, bonne nouvelle ! Si le roi peut être sauvé par la science humaine, un seul homme est en état de faire ce miracle... Messieurs, remerciez Dieu : cet homme est là! Et, ouvrant vivement la porte : -Entrez ! entrez ! dit-il, vous qui êtes maintenant ici le seul et véritable roi ! Puis, à M. de Vieilleville : -Monsieur le comte, dit-il, soyez assez bon pour prévenir la reine que l'illustre André Vésale est près du lit de son auguste époux. M. de Vieilleville, heureux de porter à la reine l'apparence d'une bonne nouvelle, s'élança hors de l'appartement, sur le seuil duquel apparaissait un homme de quarante-six ans à peu près, de taille moyenne, à l'oeil vif et intelligent, au teint brun, aux cheveux et à la barbe crépus. Cet homme, c'était en effet André Vésale que le roi Philippe II, prévenu par un courrier du duc de Savoie de l'événement arrivé à son beau-père, envoyait en toute hâte près de lui. Le courrier avait joint le roi d'Espagne à Cambray, et, comme André Vésale, son médecin, était près de lui en ce moment, l'illus- tre anatomiste avait pu, à la fin du troisième jour, se trouver près du lit du mourant. On sait de quelle immense réputation jouissait à cette époque André Vésale ; on ne s'étonnera donc point de la façon dont il venait d'être reçu par un homme aussi consciencieux et surtout aussi modeste que l'était son confrère Ambroise Paré, bien supérieur à Vésale dans la pratique manuelle, bien plus adroit que lui pour extirper une balle ou pour couper un membre, mais bien inférieur à celui-ci dans la théorie et surtout dans tout ce qui avait rapport à la science anatomique. L'anatomie, en effet, avait été l'étude acharnée de toute la vie du médecin brabançon. À une époque où le préjugé religieux faisait le cadavre sacré et s'opposait à ce que l'on cherchât jusque dans la mort les secrets de la vie, il s'était exposé à la haine des fanatiques pour faire faire à la science, trébuchant dans les ténèbres de l'ignorance, quelques pas de plus. Aussi fut-ce d'abord à Montpellier qu'étudia Vésale. Dès 1376, les docteurs de cette école avaient obtenu de Louis d'Anjou la permission, qui leur fit continuée depuis par Charles le Mauvais, roi de Navarre, et par Charles VI, roi de France, de prendre chaque année le cadavre d'un criminel supplicié et de le disséquer. Vésale y étudia en 1532. Il avait alors dix-huit ans. Puis il vint à Paris. Là, sa hardiesse à braver les dangers attachés au métier de voleur de cadavres lui avait fait une réputation. Toutes les nuits, fouillant les cimetières et glanant sous les gibets, on le voyait disputer aux chiens et aux corbeaux des cadavres souvent en putréfaction. Après trois ans passés dans ces lugubres travaux, Vésale obtint la chaire de Louvain et eut la permission d'y faire des démonstrations anatomiques dans lesquelles la possession d'un squelette complet lui apporta le secours de son ossature. Ce squelette éveilla la susceptibilité des magistrats. Vésale, appelé devant eux, fut interrogé sur la façon dont ce squelette était tombé entre ses mains. -Je l'ai apporté de Paris, dit Vésale. L'illustre anatomiste mentait ; mais il ne regardait pas comme un péché le mensonge qui concourait au salut de l'humanité. Comment Vésale s'était-il procuré ce squelette ? Le voici. Un jour qu'il parcourait, avec un de ses amis nommé Gemma, le champ consacré aux exécutions et qui était situé à un quart de lieu de Louvain à peu près, Vésale avait vu un cadavre qui, déchi queté par le bec des oiseaux de proie, était presque réduit à l'état de squelette ; ses os, resplendissants de blancheur, tirèrent l'oeil du sublime sacrilège et il résolut de s'approprier cette carcasse humaine. Les extrémités inférieures se détachèrent assez facilement ; mais, de peur que les vertèbres du cou, brisées par le poids du bourreau qui, on le sait, se laissait glisser de la potence sur les épaules du patient, ne pussent soutenir le poids du corps, une chaîne avait été passée autour du tronc et l'attachait au gibet. Il fallut remettre à la nuit le reste du vol ; les os des jambes et des cuisses furent enlevés et cachés ; puis, la nuit venue, à cette heure où les hiboux et les sorciers sont censés parcourir seuls ces champs de désolation, Vésale revint sans son ami, celui-ci n'ayant point osé l'accompagner, et, à l'aide de ses mains seulement, il parvint à arracher le squelette de la chaîne. En trois nuits, les différentes pièces de ce qui avait été un homme vivant, pensant, aimant, souffrant, comme celui qui s'en appropriait les débris, furent rentrées dans la ville ; trois autres jours suffirent à les nettoyer, à les mettre en place et à les fixer au moyen de fils de fer. Voilà comment André Vésale s'était procuré ce squelette qui faisait scandale parmi les magistrats de Louvain et qu'il affirmait lui venir de Paris. Puis arriva la guerre d'Italie entre Charles Quint et François Ier. Vésale suivit les armées espagnoles comme son collègue Ambroise Paré suivait les armées françaises. Deux fois seulement, une fois à Montpellier, une fois à Paris, il avait eu l'occasion d'assister à l'ouverture de cadavres humains non encore putréfiés, et ce fut avec une espèce de frénésie que, plus libre sur les champs de bataille, il se livra, quoique toujours d'une manière clandestine, à ses études anatomiques, immortalisées par le pinceau de Rembrandt. Ce fut alors que, fort de plusieurs autopsies faites, soit en public, soit dans son cabinet, Vésale se hasarda à réformer Gallien qui, n'ayant jamais fait d'autopsie que sur les animaux, fourmillait d'erreurs. Il fit plus : il publia et présenta au prince don Philippe un Manuel d'anatomie qui n'était que le prospectus du grand ouvrage qu'il se proposait de publier plus tard. Mais alors, les professeurs, les rivaux et, par conséquent, les ennemis, trouvant une surface où mordre, attaquèrent le livre comme sacrilège et jetèrent de Venise à Tolède une telle clameur, que Charles Quint lui-même s'épouvanta de ce haro et livra l'ouvrage aux théologiens de l'Université de Salamanque pour qu'ils décidassent s'il était permis à des catholiques d'ouvrir des corps humains. Heureusement, les moines répondirent par cet arrêt plus éclairé que ceux qui émanent d'habitude des ordres religieux : « C'est utile, et par conséquent permis. » Alors, les faits avérés étant insuffisants pour faire condamner Vésale, on eut recours à la calomnie. Le bruit se répandit que Vésale, trop pressé d'étudier la maladie dont était mort un gentilhomme espagnol, avait ouvert le corps de ce gentilhomme avant qu'il eût rendu le dernier soupir. Les héritiers du mort, disait-on, avaient forcé la porte de la chambre à coucher où Vésale s'était enfermé avec le cadavre et étaient arrivés à temps pour constater que le coeur, mis à nu, se contractait encore. Il est vrai qu'on ne nommait pas le gentilhomme ; il est vrai que les héritiers intéressés à faire le procès restaient muets et dans l'ombre ; mais, par cela même que l'accusation était dénuée de preuves, elle fut accueillie sans examen, et ce fut un fait acquis aux ennemis de Vésale qu'il avait ouvert un homme vivant encore. Cette fois, la rumeur fut telle qu'il ne fallut pas moins que l'en- têtement de Philippe II -le terme n'est point exagéré -pour sauver Vésale, non pas d'un procès public, mais de quelque embuscade où il serait tombé victime de la fureur populaire, qui le désignait comme un sacrilège et comme un maudit. Hélas ! Philippe se lassa plus tard de soutenir ce martyr du génie ! Vésale, obligé de quitter la France, l'Italie, l'Espagne, fit un pèlerinage au tombeau de Jésus-Christ et, jeté par une tempête, au retour des Lieux saints, sur les côtes de l'île de Zante, il y mourut de misère et de faim ! Mais, à l'époque où nous sommes arrivés, le bras puissant qui le soutenait ne s'était pas encore fatigué et le roi d'Espagne, convaincu du génie de son médecin, l'envoyait, comme nous l'avons dit, à son beau-père Henri II. XV Politique Florentine. André Vésale s'approcha du blessé, l'examina, se fit rendre compte par Ambroise Paré du traitement qui avait été suivi, l'ap- prouva en tous points, et, ces renseignements pris, demanda à voir l'éclat de bois retiré de l'oeil du roi par l'habile chirurgien. Ambroise Paré avait, au moyen d'une ligne tracée sur l'esquille, indiqué jusqu'où elle avait pénétré. Vésale demanda dans quel sens elle avait pénétré, si c'était horizontalement, diagonalement ou obliquement. Ambroise Paré répondit que c'était obliquement, et, prenant la tête qu'il était en train d'étudier, il lui enfonça dans l'oeil l'esquille jusqu'à l'endroit où elle avait pénétré dans celui d'Henri II et donna à l'éclat de bois la direction exacte que, dans son souvenir, il avait avant d'être tiré de la blessure. -Maintenant, dit Ambroise Paré, voici la tête ; j'étais occupé à en faire l'ouverture pour voir de nouveau le ravage que le coup peut avoir occasionné dans l'intérieur du cerveau. Quatre condamnés à mort avaient déjà été décapités afin que les chirurgiens pussent faire sur leurs têtes l'expérience qu'Ambroise Paré proposait à Vésale de renouveler avec lui. Mais Vésale, interrompant son confrère : -C'est inutile, dit-il, je vois, par la longueur du tronçon et par la direction qu'il a prise, quelle sorte de ravage il a pu faire. Il y a eu fracture de l'arcade sourcilière droite et de la paroi supérieure de l'orbite, pénétration, avec fracture des os et déchirement des enveloppes dure-mère, pie-mère et arachnoïde, et de la partie inférieure du lobe antérieur droit du cerveau, continuation de la pénétration dans la partie supérieure du lobe antérieur du cerveau ; d'où inflammation et congestion successives, avec épanchement, selon toute probabilité, dans les deux lobes antérieurs. -C'est exactement cela ! s'écria Ambroise Paré émerveillé, voilà ce que j'ai constaté sur les têtes des suppliciés. -Oui, dit en souriant Vésale, moins l'épanchement, qui ne pouvait avoir lieu, la blessure étant faite sur des morts. -Eh bien, demanda Ambroise Paré, que pensez-vous de la blessure ? -J'affirme qu'elle est mortelle, dit Vésale. Un faible cri se fit entendre derrière l'anatomiste. Catherine de Médicis, introduite par le comte de Vieilleville, était entrée dans la chambre du blessé pendant la définition anatomique donnée par Vésale à son confrère, et elle avait entendu l'opinion exprimée par le premier. De là le cri qui avait attiré l'attention des deux chirurgiens, lesquels, absorbés dans la discussion scientifique, n'avaient ni l'un ni l'autre remarqué la présence de la reine. -Mortelle ! murmura Catherine. Vous dites, monsieur, que la blessure est mortelle ? -Je crois qu'il est de mon devoir, madame, répondit Vésale, de répéter pour Votre Majesté ce que je disais pour mon savant confrère Ambroise Paré. La mort d'un roi n'est point un événement ordinaire et ceux qui héritent d'un empire ont besoin d'être deux fois avertis de l'heure précise où cet empire échappe des mains du mort pour passer entre celles du vivant. Quelque douloureux que soit cet arrêt, je le répète donc, madame, la blessure du roi est essentiellement mortelle. La reine passa un mouchoir sur son front couvert de sueur. -Mais, demanda-t-elle, mourra-t-il sans avoir repris ses sens ? Vésale s'approcha du blessé, lui prit la main et compta les pulsations de son pouls. -Quatre-vingt-dix pulsations ! dit-il à Ambroise Paré. -En ce cas, la fièvre a diminué, répondit celui-ci : le pouls avait monté, dans les deux premiers jours, jusqu'à cent dix ! -Madame, dit Vésale, si le pouls continue à rétrograder dans cette proportion et qu'il y ait résorption passagère de l'épanche- ment, il est probable qu'avant de trépasser le roi retrouvera une ou deux fois la parole. -Et quand cela ? demanda anxieusement Catherine. -Oh ! madame, dit Vésale, vous demandez à la science humaine au-delà de ce qu'elle sait ! Cependant, les probabilités substituées aux certitudes, je dirai que, si le roi doit sortir de son évanouissement, ce sera vers le milieu de la journée de demain. -Vieilleville, dit la reine, vous entendez ? Au premier retour du roi à la vie, que je sois prévenue ; je dois être là, moi et nul autre, pour écouter ce que le roi pourra dire. Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, le pouls étant tombé à soixante-douze pulsations, le blessé fit un léger mouvement et poussa un faible soupir. -Monsieur de Vieilleville, dit Vésale, prévenez Sa Majesté la reine-mère : le roi, selon toute probabilité, va sortir de son évanouissement et prononcer quelque parole. Le grand chambellan s'élança hors de l'appartement ; et, comme il rentrait, cinq minutes après, avec la reine, Henri commençait à reprendre ses sens et murmurait ces mots, à peine intelligibles : -La reine... Qu'on aille chercher la reine... -Me voici, monseigneur, s'écria Catherine en tombant agenouillée devant le lit d'Henri II. Ambroise Paré regardait, émerveillé, cet homme qui, s'il ne commandait point à la mort et à la vie, paraissait du moins initié à tous leurs secrets. -Madame, demanda Vésale, Votre Majesté ordonne-t-elle que nous demeurions, M. Paré et moi, dans cette chambre, ou que nous sortions ? La reine interrogea le blessé du regard. -Qu'ils restent... murmura Henri. D'ailleurs, je suis si faible que, d'un moment à l'autre, je crains de m'évanouir... Alors Vésale fit un signe, tira de sa poche un petit flacon contenant une liqueur rouge comme du sang, en versa quelques gouttes dans une petite cuillère de vermeil et introduisit cette liqueur entre les lèvres du roi. Henri poussa un soupir de bien-être ; son oeil brilla et une légère nuance de vitalité reparut sur ses joues. -Ah ! dit-il, je me sens mieux... Puis, regardant autour de lui : -C'est toi, Vieilleville ! dit-il ; tu ne m'as pas quitté ? -Oh ! non, sire, dit le comte sanglotant, pas une seule minute ! -Tu me l'avais dit... tu me l'avais dit... murmura Henri ; mais je n'avais pas voulu te croire... j'avais tort ! Ni vous non plus, madame ; et je vous demande pardon... Ni Coligny non plus !... Madame, n'oubliez point que M. de Coligny est de mes vrais amis ; car il m'en a dit plus qu'aucun de vous : il m'a nommé Montgomery comme l'homme qui devait me tuer. -Il vous a nommé Montgomery ! s'écria Catherine. Et comment savait-il ?.. -Ah ! par une prophétie faite à l'empereur Charles Quint... À propos, j'espère que M. de Montgomery est libre ? Catherine ne répondit point. -J'espère qu'il l'est ! reprit Henri. J'ai demandé, et au besoin j'exige, qu'il ne lui soit fait aucun mal ! -Oui, sire, répondit Vieilleville, M. de Montgomery est libre ; à toute heure du jour et de la nuit, il envoie demander des nouvelles de Votre Majesté. Il est au désespoir ! -Qu'il se console, pauvre de Lorges ! Il m'a toujours fidèlement servi... et, dernièrement encore, près de la régente d'Écosse. -Hélas ! murmura Catherine, que n'est-il resté près d'elle ? -Madame, c'est non pas sa volonté, mais un ordre de moi qui l'a ramené d'Écosse... Il refusait de jouter contre moi ; c'est un ordre de moi qui l'a forcé de jouter. Ma mauvaise fortune a tout fait et non pas lui. Ne nous révoltons donc pas contre Dieu et profitons bien plutôt de ce moment de vie qu'il me donne miraculeusement pour régler nos affaires les plus pressantes. -Oh ! monseigneur ! murmura Catherine. -Et d'abord, reprit Henri, songeons aux promesses faites à nos amis ; puis nous nous occuperons des traités passés avec nos ennemis... Vous savez ce qui est promis à Vieilleville, Madame ? -Oui, sire. -Son brevet de maréchal de France allait être signé lorsque m'est arrivé ce terrible accident... Ce brevet doit être en état. -Oui, sire, répondit Vieilleville, Votre Majesté avait eu la bonté de m'ordonner de le prendre en blanc chez M. le chancelier afin que je le lui fisse signer à la première occasion, et le voici. Je l'avais sur moi pendant ce jour fatal du 30 juin, et comme, depuis ce jour-là, je ne me suis pont dévêtu et n'ai point quitté le roi, il y est toujours. Et, en disant ces mots, Vieilleville présenta le brevet à Henri. -Je ne puis remuer sans grandes douleurs, Madame, dit le blessé à Catherine ; ayez la bonté de signer ce brevet pour moi et le dater de ce jour, d'inscrire la cause qui fait que vous le signez à ma place et de le donner à mon vieil ami. Le comte, sanglotant, se précipita à genoux, baisant la main du roi, étendue sur le lit et plus blanche que le drap sur lequel elle reposait. Pendant ce temps, Catherine écrivait au bas du brevet de maréchal de France : « Pour le roi, blessé ; par son ordre et près de son lit, » CATHERINE, reine. » 4 juillet 1559. » Elle lut et montra au roi ce qu'elle venait d'écrire. -Est-ce cela, sire ? demanda-t-elle. -Oui, Madame, dit Henri. Et maintenant, donnez ce brevet à Vieilleville. Catherine remit le brevet au comte. Puis, tout bas : -Vous avez le brevet, dit-elle ; mais n'en tenez pas moins votre promesse, mon bon ami, car il serait encore possible de vous le retirer. -Soyez tranquille, Madame, dit Vieilleville, vous avez ma parole et je ne la reprends pas. Et, pliant avec soin le brevet, il le mit dans sa poche. -Maintenant, dit le roi, M. de Savoie et ma soeur sont-ils mariés ? -Non, sire, répondit Catherine : le moment eût été mal choisi pour des noces. -Au contraire ! au contraire ! dit le roi ; et je désire qu'on les marie le plus promptement possible... Vieilleville, allez me chercher M. de Savoie et ma soeur. Catherine sourit au roi en signe d'assentiment et, accompagnant Vieilleville jusqu'à la porte : -Comte, dit-elle, n'allez chercher M. de Savoie et Marguerite que lorsque j'aurai rouvert cette porte et lorsque je vous en aurai donné l'ordre moi-même. Attendez dans cette antichambre et, sur votre liberté, sur votre vie, sur votre âme, pas un mot de ce retour du roi à l'existence, surtout à madame de Valentinois ! -Soyez tranquille, madame, dit Vieilleville. Et, en effet, il s'arrêta dans la chambre voisine où, la porte refermée, Catherine put entendre le bruit des grands pas qui accusaient son émotion. -Où êtes-vous, Madame, dit le roi, et que faites-vous ?... Je voudrais bien ne pas perdre de temps. -Me voici, monsieur. Je disais à M. de Vieilleville où il pourrait trouver M. de Savoie, au cas où le prince ne serait point chez lui. -Comment, au cas où il ne serait point chez lui ? -Mais il y sera : ce n'est que le soir que M. de Savoie quitte le château et il y est toujours de retour avant l'aube. -Ah ! dit le roi avec un soupir d'envie, il fut un temps où moi aussi je courais les chemins par une belle nuit et sur un bon cheval, per amica silentia lunae, comme dit ma petite Marie Stuart... C'était doux de sentir la brise fraîche et de voir trembler le feuillage sur la pâle lumière de la lune !... Ah ! la fièvre ne me brûlait point comme à cette heure !... Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi car je souffre bien ! Pendant ce temps, Catherine s'était rapprochée du lit ; mais, en s'en rapprochant, elle avait fait signe aux deux médecins de s'en éloigner. Ambroise Paré et André Vésale répondirent par une respectueuse inclination de tête, et, comprenant que ces deux princes de la Terre avaient quelque grand secret à débattre, au moment où l'un des deux allait quitter l'autre, ils se retirèrent hors de la portée de la voix dans l'embrasure d'une fenêtre. Catherine avait repris sa place près d'Henry. -Eh bien, dit le roi, ils vont venir, n'est-ce pas ? -Oui, sire ; mais avant qu'ils viennent, Votre Majesté veutelle bien me permettre de lui dire quelques paroles sur les affaires de l'État ? -Dites, répondit le roi, quoique je sois bien fatigué, madame, et que je ne voie plus les choses de ce monde que comme à travers un nuage. -N'importe ! n'importe ! Dieu, pour vous, éclaircira ce nuage à travers lequel vous les voyez ; et il permettra que vous portiez sur elles un jugement plus sûr peut-être que lorsque vous étiez en bonne santé. Henri se tourna avec peine du côté de Catherine et la regarda d'un oeil brillant de fièvre et d'intelligence. On voyait qu'il faisait un effort suprême pour mettre sa faiblesse au niveau de cet esprit florentin dont il avait eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier la tortueuse profondeur. -Parlez, madame, dit-il. -Pardon, sire, reprit Catherine, ce n'est point mon opinion, ce n'est point celle des médecins, qui ont toujours bonne espérance, mais c'est la vôtre, n'est-ce pas, que votre vie est gravement menacée ? -Je suis frappé mortellement, madame, dit le roi, et c'est par miracle, sans doute, que Dieu permet que j'aie avec vous ce suprême entretien. -Eh bien, sire, si c'est par un miracle, dit la reine, utilisons ce miracle afin que le Seigneur ne l'ait pas fait vainement. -Je vous écoute, madame, dit Henri. -Sire, vous rappelez-vous ce que M. de Guise vous disait chez moi, au moment où vous étiez sur le point de signer ce malheureux traité de Cateau-Cambresis ? -Oui, madame. -M. de Guise est grand ami de la France ! -Bon ! murmura le roi, un Lorrain !... -Mais moi, sire, dit Catherine, je ne suis pas Lorraine. -Non, dit Henri ; mais vous êtes... Il s'arrêta. -Achevez, dit la reine ; je suis une Florentine et, par conséquent, une véritable alliée de la maison de France. Eh bien, je vous dis, sire, que le Lorrain et la Florentine ont été, en cette occasion, plus Français que certains Français ! -Je ne vous dis pas non, murmura Henri. -Le Lorrain et la Florentine vous disaient : « Sire, c'est tout au plus si un traité pareil à celui que l'on vous propose, ou plutôt que vous proposez, était acceptable le lendemain de la bataille de la Saint-Laurent ou de la prise de Saint-Quentin ; mais, aujour- d'hui que M. de Guise est arrivé d'Italie, que nous avons repris Calais, que nous comptons cinquante mille hommes bien armés en campagne, trente mille en garnison dans nos villes, un pareil traité est une dérision ! » Voilà ce que vous disaient le Lorrain et la Florentine, et ce que vous n'avez point voulu écouter. -C'est vrai, dit Henri comme revenant d'un rêve, et j'ai eu tort. -Alors, vous l'avouez ? dit Catherine, les yeux brillants. -Oui, je l'avoue ; mais il est trop tard ! -Il n'est jamais trop tard, sire ! dit la Florentine. -Je ne vous comprends pas, dit le roi. -Voulez-vous me laisser faire ? reprit Catherine ; voulezvous vous en rapporter à moi ? et je vous rends toutes vos villes de France, le Piémont, Nice, la Bresse ! et je vous ouvre la route du Milanais ! -Et que faut-il faire pour cela, Madame ? -Il faut, malgré la majorité du Dauphin, dire que, vu sa faible santé, son peu de connaissance des affaires, vous nommez un conseil de régence qui durera un an et plus, s'il est besoin ; qui sera composé de M. de Guise, de M. le cardinal de Lorraine et de moi, et qui seul réglera, pendant cette année, les affaires politiques, civiles, religieuses et autres. -Et que dira François ? -Il sera trop heureux : il ne pense qu'au bonheur d'être le mari de sa petite Écossaise et n'en ambitionne pas d'autre. -Oui, en effet, dit Henri, c'est un grand bonheur d'être jeune, d'être le mari d'une femme qu'on aime ! Et il poussa un soupir. -Mais, continua-t-il, il y a une chose qui gâte tout cela : c'est qu'il est roi de France, et qu'un roi de France doit penser à son pays avant de penser à ses amours ! Catherine regarda Henri de côté. Elle avait grande envie de lui dire : « Ô roi, qui donnes un si bon conseil, pourquoi donc ne l'as- tu pas suivi ? » mais elle eut peur de lui remettre en mémoire le souvenir de madame de Valentinois et elle se tut, ou plutôt, con tinuant de pousser la conversation dans la voie où elle l'avait fait entrer : -Et alors, moi régente, M. de Guise lieutenant général, M. de Lorraine administrateur du royaume, nous nous chargeons de tout. -De tout ! Qu'entendez-vous par ces mots : « Nous nous chargeons de tout ? » -De tout rompre, sire ; de reprendre les cent quatre-vingt-dix- huit villes, le Piémont, la Bresse, Nice, la Savoie, le Milanais ! -Oui, dit le roi ; et moi, pendant ce temps, je me présenterai devant Dieu chargé d'un parjure, ayant pris le prétexte de ma mort pour ne pas tenir ma promesse ! C'est un trop grand péché, madame, pour que je le risque ! Si je devais vivre, je ne dis pas... j'au- rais le temps de me repentir. Puis, haussant la voix : -Monsieur de Vieilleville ! cria-t-il. -Que faites-vous ? demanda Catherine. -J'appelle M. de Vieilleville qui, bien sûrement, n'est point allé chez M. de Savoie. -Et pourquoi l'appelez-vous ? -Pour qu'il y aille. En effet, Vieilleville, qui s'était entendu appeler, rentrait en ce moment. -Monsieur de Vieilleville, dit le roi, vous avez bien fait d'at- tendre un second ordre pour aller chez M. de Savoie, puisque la reine vous avait dit d'attendre ; mais, ce second ordre, je vous le donne. Allez donc à l'instant même ! et que dans cinq minutes, M. de Savoie et madame Marguerite soient ici ! Puis, comme il se sentait faiblir, il regarda autour de lui et, apercevant les deux médecins qui, en entendant Henri élever la voix, s'étaient rapprochés : -Tout à l'heure, dit-il, on m'a fait boire quelques gouttes d'une liqueur qui m'a réconforté... J'ai besoin de vivre une heure encore : qu'on me donne quelques nouvelles gouttes de cette li queur. Vésale prit la cuillère de vermeil, y versa cinq ou six gouttes du breuvage incarnat et, tandis qu'Ambroise Paré soulevait la tête du mourant en passant ses mains derrière l'oreiller, il les lui fit glisser dans la bouche. Pendant ce temps, Vieilleville, n'osant désobéir au roi, se rendait chez M. de Savoie et chez madame Marguerite. Catherine, debout près du lit, souriait au roi, la rage dans le coeur. XVI Un Roi De France N'A Que Sa Parole. Cinq minutes après, Emmanuel Philibert entrait par une porte et Marguerite de France par l'autre. Un éclair de joie passa sur le visage des deux jeunes gens en voyant le blessé de retour à la vie. En effet, grâce au breuvage presque magique dont il venait d'avaler quelques gouttes, il s'était fait, relativement à l'état de léthargique torpeur dans lequel ils l'avaient laissé, une notable amélioration chez Henri. Catherine fit un pas en arrière pour céder au prince de Savoie et à Marguerite la place qu'elle occupait près du lit du blessé. Tous deux s'agenouillèrent devant le roi mourant. -C'est bon, dit Henri laissant voir sur son visage pâle comme un rayon de joie ; vous êtes bien ainsi, mes enfants ; demeurez donc où vous êtes. -Ô sire ! murmura Emmanuel, quelle espérance ! -Ô mon frère ! dit Marguerite, quel bonheur ! -Oui, dit Henri, il y a un bonheur et j'en remercie Dieu : c'est que la connaissance me soit revenue ; mais il n'y a pas d'espoir... Ne comptons donc pas sur ce qui ne peut être et agissons comme des gens pressés. Emmanuel, prenez la main de ma soeur. Emmanuel obéit. La main de Marguerite venait de faire, il est vrai, la moitié du chemin pour aller trouver la sienne. -Prince, continua Henri, j'ai désiré votre mariage avec Marguerite alors que je me portais bien ; aujourd'hui que je suis mourant, non seulement je le désire encore, mais, qui plus est, je l'exige. -Sire, répéta le duc de Savoie. -Bon frère ! dit Marguerite en baisant la main du roi. -Écoutez, reprit Henri, en donnant à sa voix une solennité suprême, écoutez, Emmanuel ; non seulement vous êtes un grand prince maintenant, grâce aux provinces que je vous ai rendues, un noble gentilhomme, grâce à vos aïeux ; mais encore vous êtes un honnête homme, grâce à votre esprit droit et à votre coeur généreux. Emmanuel, c'est à l'honnête homme que je m'adresse. Emmanuel Philibert releva sa noble tête ; la loyauté de son âme brilla dans ses yeux et, de cette voix douce et ferme qui lui était particulière : -Parlez, sire, dit-il. -Emmanuel, continua le roi, une paix vient d'être signée ; cette paix est désavantageuse à la France... Le prince fit un mouvement. -Mais peu importe, puisqu'elle est signée ! Cette paix vous fait à la fois l'allié de la France et de l'Espagne ; vous êtes cousin du roi Philippe mais vous allez vous trouver l'oncle du roi François. Votre épée est aujourd'hui d'un grand poids dans la balance où Dieu pèse la destinée des royaumes : c'est cette épée qui a ouvert les bataillons de Saint-Laurent ; c'est elle qui a renversé les remparts de Saint-Quentin. Eh bien, j'adjure cette épée d'être aussi juste que son maître est loyal, d'être aussi terrible que son maître est courageux ! Si la paix jurée entre moi et le roi Philippe II est rompue par la France, que cette épée se tourne contre la France ; si cette paix est rompue par l'Espagne, que cette épée se tourne contre l'Espagne ! Si la place de connétable était vacante, Dieu m'est témoin, duc Emmanuel Philibert, que je vous la donnerais comme au prince qui a épousé ma soeur, comme au chevalier défendant les marches de mon royaume. Mais cette place est tenue par un homme à qui je devrais la retirer peut-être, mais qui, au bout du compte, m'a servi ou a cru me servir loyalement. Tout est donc bien comme cela est ; tout est donc mieux, dirais-je même, car vous ne vous croirez engagé par rien que la justice et le droit. Or, si la justice et le droit sont pour la France, votre bras et votre épée seront pour la France ; si la justice et le droit sont pour l'Espagne, votre bras et votre épée seront contre la France. Me jures-tu cela, duc de Savoie ? Emmanuel Philibert étendit la main vers Henri. -Par ce coeur loyal qui en appelle à ma loyauté, dit-il, je le jure ! Henri respira. -Merci ! dit-il. Puis, après un instant pendant lequel il parut remercier Dieu mentalement : -Et maintenant, dit-il, quel jour les formalités nécessaires à votre mariage, et qui l'ont retardé jusqu'à présent, seront-elles accomplies ? -Le 9 juillet, sire. -Eh bien, jure aussi que, moi mort ou vivant, près de mon lit ou sur ma tombe, vos noces seront célébrées le 9 juillet. Marguerite jeta sur Emmanuel un regard rapide et dans lequel se cachait un reste d'anxiété. Mais lui, rapprochant la tête de Marguerite de la sienne et la baisant au front ainsi qu'il eût fait à une soeur : -Sire, dit-il, recevez ce second serment comme vous avez reçu le premier. Je les prononce tous deux avec une solennité égale ; et que Dieu me punisse, par conséquent, d'une égale punition si je manquais à l'un ou à l'autre ! Marguerite pâlit et sembla près de s'évanouir. En ce moment, la porte s'ouvrit, timide et hésitante et, dans l'entrebâillement, apparut la tête du Dauphin. -Qui entre ? demanda le roi dont tous les sens avaient acquis cette acuité particulière aux sens des malades. -Oh ! mon père parle ! s'écria le Dauphin perdant toute timidité et s'élançant dans la chambre. Le visage d'Henri s'éclaira. -Oui, mon fils, dit-il ; et tu es le bienvenu dans cette chambre car j'ai quelque chose d'important à te dire. Puis, au duc de Savoie : -Emmanuel, continua-t-il, tu viens d'embrasser ma soeur, qui va être ta femme ; embrasse mon fils, qui sera ton neveu. Emmanuel prit l'enfant dans ses bras, le serra tendrement sur sa poitrine et le baisa sur les deux joues. -Tu te rappelleras tes deux serments, frère ? dit le roi. -Oui, sire, et aussi fidèlement l'un que l'autre, je vous le jure ! -C'est bien... Maintenant, qu'on me laisse seul avec le Dauphin. Emmanuel et Marguerite se retirèrent ; mais Catherine resta à la même place. -Eh bien ? fit le roi s'adressant à elle. -Moi aussi, sire ? demanda Catherine. -Vous aussi, oui, madame, répondit le roi. -Quand le roi désirera me revoir, il me fera demander, dit la Florentine. -Cet entretien fini, vous pourrez rentrer, madame, dit Henri, que je vous fasse demander ou non ; mais, ajouta-t-il avec un triste sourire, il est probable que je ne vous ferai pas demander, car je me sens bien faible... Quoi qu'il en soit, venez toujours. Catherine fit un mouvement pour sortir directement ; mais sans doute réfléchit-elle, et, décrivant une courbe, elle vint, en s'incli- nant devant le lit, baiser la main du roi. Puis elle sortit, laissant pour ainsi dire derrière elle, dans la chambre du mourant, un long regard plein d'inquiétude. Quoique le roi eût entendu la porte se refermer sur Catherine, il attendit encore un instant ; puis, s'adressant au Dauphin : -Votre mère n'est plus là, François ? demanda-t-il. -Non, sire, répondit le Dauphin. -Fermez la porte derrière elle et revenez promptement près de mon lit, car je me sens de plus en plus faible. François se hâta d'obéir ; il poussa le verrou et, revenant près du roi : -Oh ! mon Dieu, sire, dit-il, vous êtes bien pâle ! Que puis-je faire pour votre service ? -Appelez le médecin d'abord, dit Henri. -Messieurs ! cria le Dauphin en se tournant vers les deux praticiens, venez vite ! le roi vous réclame. Vésale et Ambroise Paré se rapprochèrent du lit. -Voyez-vous ! dit Vésale à son confrère, qu'il venait sans doute de prévenir de la prochaine défaillance du roi. -Messieurs, dit Henri, de la force, de la force ! donnez-moi de la force ! -Sire... répondit Vésale en hésitant. -N'avez-vous donc plus de cet élixir ? demanda le mourant. -Si fait, sire, reprit Vésale. -Eh bien ? -Sire, cette liqueur ne donne au roi qu'une force factice... -Qu'importe, pourvu que ce soit de la force ! -Et peut-être son abus abrégera-t-il les jours de Votre Majesté. -Monsieur, la question n'est plus maintenant dans la durée... Que je puisse dire au Dauphin ce que j'ai à lui dire et que je meure au dernier mot, c'est tout ce que je demande. -Sire, un ordre de Votre Majesté ! car c'est en hésitant déjà que je vous ai donné une seconde fois de cette liqueur. -Donnez-moi de votre élixir une troisième fois, monsieur, je le veux !... Et sa tête s'affaissa sur l'oreiller, et ses yeux se fermèrent, et une si mortelle pâleur se répandit sur ses joues, qu'on eût cru qu'il allait expirer. -Mais mon père se meurt ! mon père se meurt ! s'écria le Dauphin. -Hâtez-vous, André, dit Ambroise : le roi est bien mal ! -Le roi a encore trois ou quatre jours à vivre, ne craignez rien, répondit Vésale. Et, sans se servir, cette fois, de la cuillère de vermeil, il laissa tomber directement, de la bouteille sur lèvres entr'ouvertes du roi, quelques gouttes de l'élixir. L'effet en fut plus lent cette fois que les précédentes mais il n'en fut pas moins efficace. Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, que les muscles du visage frissonnèrent, que le sang parut de nouveau circuler sous la peau, que les dents se desserrèrent, et que l'oeil se rouvrit, vitreux d'abord, puis s'éclaircissant peu à peu. Le roi respira ou plutôt soupira. -Oh ! dit-il, grâce à Dieu... Et il chercha du regard le Dauphin. -Me voici, mon père, dit celui-ci agenouillé devant le lit et se rapprochant du chevet. -Paré, dit le roi, soulevez-moi avec des oreillers et mettez mon bras autour du cou du Dauphin, afin que je m'appuie sur lui en descendant la dernière marche de mon tombeau. Les deux praticiens étaient encore près du roi. Alors, avec cette habileté que donne la connaissance anatomique du corps humain, Vésale, glissant les coussins d'un canapé derrière les oreillers du chevet royal, souleva Henri de manière à le placer sur son séant, tandis qu'Ambroise Paré arrondissait autour du cou du Dauphin le bras du blessé, auquel la paralysie donnait déjà le froid et la pesanteur de la mort. Puis tous deux s'éloignèrent discrètement. Le roi fit un effort et les lèvres du père touchèrent celles du fils. -Mon père ! mon père ! murmura l'enfant pendant que deux grosses larmes roulaient de ses yeux sur ses joues. -Mon fils, lui dit le roi, tu as seize ans, tu es un homme et je vais te parler comme à un homme. -Sire !... -Je dis plus : tu es roi, car je me regarde déjà comme absent de ce monde, et je vais te parler comme à un roi. -Parlez, mon père, dit le jeune homme. -Mon fils, continua Henri, j'ai commis par faiblesse, jamais par haine ni méchanceté, bien des fautes dans ma vie... François fit un mouvement. -Laisse-moi dire... Il convient que je me confesse à toi, mon successeur, pour que tu évites ces fautes où je suis tombé. -Ces fautes, mon père, si elles existent, dit le Dauphin, ce n'est pas vous qui les avez commises. -Non, mon enfant ; mais c'est moi qui en réponds devant Dieu et devant les hommes... Une des dernières et des plus grandes, continua le roi, a été commise à l'instigation du connétable et de madame de Valentinois... J'avais un bandeau sur les yeux, j'étais insensé ; je te demande pardon, mon fils ! -Oh ! sire ! sire ! s'écria le Dauphin. -Cette faute, c'est la paix signée avec l'Espagne, c'est l'abandon du Piémont, de la Savoie, de la Bresse, du Milanais, de cent quatre-vingt-dix-huit places fortes, en échange desquelles la France ne reçoit que Saint-Quentin, Ham et Catelet... Tu écoutes ? -Oui, mon père. -Tout à l'heure, ta mère était là ; elle me reprochait cette faute et elle s'offrait à la réparer. -Comment cela, sire ? fit le Dauphin avec un mouvement ; puisque votre parole est donnée ! -Bien, François ! bien ! dit Henri. Oui, la faute est grande ; mais la parole est donnée, François... quelque chose que l'on te dise, quelque instance que l'on te fasse, quelque séduction qu'on emploie ; une femme dût-elle te supplier dans l'alcôve, un prêtre dût-il t'adjurer dans le confessionnal ; dût-on, à l'aide de la magie, évoquer mon fantôme pour te faire croire que l'ordre vient de moi, mon fils, sur l'honneur de mon nom, qui est la dorure du tien, ne change rien au traité de Cateau-Cambresis, si désastreux qu'il soit ! n'y change rien, surtout parce qu'il est désastreux, et conserve toujours dans la bouche et dans le coeur cette maxime du roi Jean : « Un roi de France n'a que sa parole ! » -Mon père, dit le Dauphin, je vous jure par l'honneur de votre nom qu'il sera fait ainsi que vous le désirez. -Si ta mère insiste ?... -Je lui dirai, sire, que je suis votre fils aussi bien que le sien. -Si elle ordonne ?... -Je lui répondrai que je suis roi et que c'est à moi de donner des ordres, et non à en recevoir. Et, en disant ces mots, le jeune prince se redressa avec cette fierté toute particulière aux Valois. -Bien, mon fils ! dit Henri, bien ! Voilà ce que j'avais à te dire... Et maintenant, adieu ! je sens que je m'affaiblis ; je sens que mon oeil se ferme, que ma voix s'éteint... Mon fils, répète sur mon corps sans mouvement le même serment que tu viens de me faire, pour que tu sois engagé à la fois avec le vivant et avec le mort. Puis, le serment fait, moi évanoui, moi mort par conséquent, tu pourras rouvrir à ta mère... Adieu, François ! adieu, mon fils !... Embrasse ton père une dernière fois... Sire ! vous êtes roi de France ! Et Henri laissa retomber sa tête pâle et immobile sur son oreiller. François suivit, avec son corps souple et flexible comme un jeune roseau, le mouvement du corps de son père ; puis, se relevant et étendant avec solennité la main sur ce corps que l'on pouvait, dès ce moment, considérer comme un cadavre : -Mon père, dit-il, je vous renouvelle le serment de tenir fidèlement la paix jurée, si désastreuse qu'elle soit pour la France ; de ne rien laisser ôter, de ne rien laisser ajouter au traité, quelque instance qu'on fasse près de moi, et quelle que soit la personne qui insiste ! Que Dieu reçoive donc mon serment comme vous l'avez reçu ! Un roi de France n'a que sa parole ! Et, baisant une dernière fois les lèvres froides et pâles de son père, à peine entr'ouvertes par le souffle de l'agonie, il alla ouvrir à la reine Catherine, qu'il trouva debout, raide et immobile, derrière la porte, attendant avec impatience la fin de cet entretien auquel il ne lui avait pas été donné d'assister. Le 9 juillet suivant, près du lit du roi, chez lequel la vie continuait de persister, quoiqu'elle ne se trahît que par un léger souffle dont la moiteur ternissait à peine un miroir, Emmanuel Philibert de Savoie prit solennellement pour épouse Marguerite de France, duchesse de Berry, le cardinal de Lorraine officiant, et toute la cour assistant à cette cérémonie, qui alla s'achever à la lueur des flambeaux, un peu après minuit, dans l'église Saint-Paul. Le lendemain, 10 juillet, vers quatre heures de l'après-midi, c'est-à-dire à la même heure où, dix jours auparavant il avait été si malencontreusement frappé par le comte de Montgomery, le roi rendit le dernier soupir sans effort ni convulsion, ainsi que l'avait prédit André Vésale. Il était âgé de quarante ans, trois mois et dix jours, et avait régné douze ans et trois mois. Il eut ce mérite, sur son père, de garder, mort, à Philippe II une parole que son père n'avait point gardée, vivant, à Charles Quint. Le même jour, madame de Valentinois, qui était restée au palais des Tournelles jusqu'au dernier soupir du roi, quitta ce palais pour se retirer dans son château d'Anet. Le même soir, toute la cour retourna au Louvre, les deux médecins et quatre prêtres restant seuls près du cadavre royal : les deux médecins pour l'embaumer, les quatre prêtres pour prier sur lui. À la porte de la rue, Catherine de Médicis et Marie Stuart se trouvèrent en présence. Catherine, selon l'habitude de préséance contractée depuis dixhuit ans, allait sortir la première ; mais, tout à coup, elle s'arrêta et, cédant le pas à Marie Stuart : -Passez, Madame, dit-elle avec un soupir : vous êtes la reine ! XVII Où Le Traité S'Exécute. Henri II était mort en véritable roi de France, se soulevant sur son lit d'agonie pour ratifier les promesses faites. Le 2 juillet 1550 furent expédiées les lettres patentes qui rendaient ses États à Emmanuel Philibert. Le prince envoya sur-le-champ, pour procéder à cette reprise de possession, trois des seigneurs qui lui avaient été le plus dévoués dans sa mauvaise fortune. C'étaient son lieutenant général en Piémont, Amédée de Velpergue ; son lieutenant général en Savoie, le maréchal de Chatam, et son lieutenant général en Bresse, Philibert de la Beaume, seigneur de Montfalconnet. Cette fidélité du roi Henri II à tenir ses promesses exaspéra toute la seigneurie de France, dont Brantôme se fait l'organe : « La chose, dit le chroniqueur, fut mise en délibération, et fortement débattue au conseil ; les uns soutenoient que François II n'étoit point obligé de remplir les engagements pris par son père, surtout vis-à-vis d'une puissance inférieure ; les autres opinoient pour attendre la majorité du jeune roi : ils disoient que la duchesse de Savoie n'avoit déjà apporté que trop d'avantages à son mari, et que l'établissement de dix filles de France eût moins coûté à la couronne » Car, ajoute le sire de Brantôme, de grand à grand, il n'y a que la main, mais non pas de grand à petit. C'est au grand à faire la part ; c'est au petit à se contenter de celle que veut bien lui assigner le plus fort, et celui-ci n'est tenu de se régler que par son droit et sa convenance. » La morale, comme on le voit, était large et facile ; et si, de nos jours, on la met encore en pratique, on en voile au moins la théorie. Aussi les Français, qui tenaient le Piémont depuis vingt-trois ans, eurent-ils toutes les peines du monde à l'abandonner et peu s'en fallut qu'ils ne se résolvassent contre les ordres de la cour. Trois commandements successifs durent être faits au maréchal de Bourdillon pour qu'il évacuât les places de sûreté et, avant de les remettre aux officiers piémontais, il exigea que l'ordre fût enregistré au Parlement. Quant à Emmanuel Philibert, quelque désir qu'il eût de retourner dans ses États, il était encore retenu en France pour certains devoirs indispensables. D'abord, il avait à aller prendre congé à Bruxelles du roi Philippe II et à lui remettre le gouvernement des Pays-Bas, qu'il tenait de lui. Philippe II nomma gouvernante des Flandres, en place d'Emma- nuel Philibert, sa soeur naturelle Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme ; puis, absent depuis longtemps lui-même d'Espagne, il songea à y retourner avec sa jeune épouse. Emmanuel Philibert ne voulut abandonner le roi Philippe II que lorsque, selon son expression, la terre lui manquerait pour le suivre ; en conséquence, il l'accompagna jusqu'à Middelbourg, où le roi s'embarqua le 25 août. Puis Emmanuel Philibert revint à Paris, où l'appelait le sacre du jeune roi. Le jeune roi partait pour le château de Villers-Cotterêts avec toute sa cour, sous le prétexte de chercher la retraite, mais en réalité pour s'y amuser tout à son aise. Les pères qui laissent un trône pour héritage laissent rarement un long regret. Le roi, dit M. de Montlenchamp, un des historiens d'Emmanuel Philibert, alla se divertir au château de Villers-Cotterêts, et prit avec lui le duc de Savoie, son oncle, qui y tomba malade de la fièvre. Le château de Villers-Cotterêts, commencé par François Ier, venait d'être achevé par Henri II et l'on peut voir, même aujourd'hui, sur la façade qui regarde l'église, le chiffre du roi Henri II et de Catherine de Médicis, un H et un K -Catherine s'écrivait alors avec un K -entourés des trois croissants de Diane de Poitiers ; singulière alliance, moins singulière cependant à cette époque que dans la notre, que l'adjonction de la maîtresse à la vie conjugale. La bonne princesse Marguerite, qui adorait son beau duc de Savoie, se constitua sa garde-malade, sans vouloir qu'il prît rien d'une autre main que de la sienne ; par bonheur, la fièvre qui tenait le duc n'était qu'une fièvre de fatigue mêlée de sombres regrets : Emmanuel Philibert avait regagné un duché royal, mais il avait perdu le coeur de son coeur ! Leona était retournée en Savoie et était allée attendre, au village d'Oleggio, le 17 novembre qui devait les réunir chaque année. Enfin, cette puissante fée qu'on appelle la jeunesse vainquit fatigues et douleurs : la fièvre s'envola sur un dernier rayon de soleil d'été, et, le 21 septembre, le duc Emmanuel put accompagner le jeune roi François II et la reine Marie Stuart, qui avaient trentequatre ans à eux deux, au sacre de Reims. Au moment où Dieu abaissa les yeux sur celui qui l'huile sainte faisait son élu, il dut, certes, prendre en pitié ce roi qui ne devait vivre qu'un an puis mourir d'une mort mystérieuse et cette reine qui devait rester prisonnière vingt ans, puis mourir d'une mort sanglante ! Dans un autre livre dont les premiers chapitres sont déjà faits, nous essayerons de peindre ce règne d'un an quatre mois et vingtcinq jours pendant la durée duquel se passèrent tant d'événements. Le roi sacré et ramené à Paris, Philibert se trouva quitte en quelque sorte envers ces deux têtes couronnées, et il quitta son neveu de France, comme il avait quitté son cousin d'Espagne, afin de retourner dans ses États d'où il était absent depuis si longtemps, depuis de si longues années ! La duchesse Marguerite accompagna son époux jusqu'à Lyon ; mais là, elle le quitta. Ce devait être une chose déplorable que la situation de ce pauvre duché de Savoie, après une occupation étrangère de vingt-trois ans, et le duc Emmanuel avait cette coquetterie bien naturelle de remettre un peu d'ordre dans ses États avant de les faire voir à sa nouvelle épouse. Puis, il faut le dire, le mois de novembre approchait et, depuis que Leona avait quitté Emmanuel à Écouen, Emmanuel était resté l'oeil fixé sur ce point lumineux du 17 novembre comme, dans une nuit sombre et pleine de tristesse, le pilote reste l'oeil fixé sur la seule étoile qui brille au ciel. Scianca-Ferro ramena la duchesse à Paris, puis, de son côté, le duc, après avoir fait une pointe en Bresse, revint à Lyon, s'embar- qua sur le Rhône, où il faillit périr dans une tempête et, ayant pris terre à Avignon, il s'achemina vers Marseille, où l'attendaient une troupe de seigneurs savoisiens que lui amenait André de Provana. Cette brave troupe, composée de gentilshommes restés fidèles au duc, n'avait pas su, dans son impatience, attendre sur ses terres l'arrivée de son souverain ; elle accourait au-devant de lui, pressée qu'elle était de lui rendre hommage. Au milieu des fêtes que donna Marseille au duc de Savoie, un souvenir royal vint chercher Emmanuel Philibert : François II envoya à son oncle le grand collier de l'ordre de Saint-Michel. Il est vrai que ce n'était pas un don bien précieux, le roi de France venait de le donner, un peu au hasard, à dix-huit personnes parmi lesquelles il y en avait au moins douze d'un contestable mérite ; aussi l'appelait-on, dit l'historien qui nous fournit ces détails, le collier à toutes bêtes. Mais, avec sa courtoisie ordinaire, Emmanuel le prit et le baisa en disant : « Tout ce qui vient de mon neveu m'est cher, tout ce qui vient du roi de France m'est précieux. Et il le mit à l'instant même à son cou, près du collier de la Toison d'Or, pour indiquer qu'il ne faisait point de différence entre ces dons qui lui venaient du roi de France et ceux qui lui venaient du roi d'Espagne. À Marseille, le duc s'embarqua pour Nice -Nice, la seule ville qui lui fût restée quand il avait perdu toutes les autres et que toutes les autres l'avaient abandonné. Il est vrai que Nice veut dire victoire. Aussi les écrivains du temps, beaux esprits s'il en fut, ne man- quèrent-ils pas de dire qu'au milieu de tous ses malheurs, la victoire était restée fidèle à Emmanuel Philibert. Ce dut être pour Emmanuel une grande joie, et en même temps un grand orgueil, de rentrer homme, prince et triomphant dans le château défendu par ce brave Montfort, dont les armes étaient des pals et la devise : Il faut tenir, où il était entré faible, enfant et fugitif. Mais nous n'essayerons point de dire ce qui se passa en lui : ce serait vouloir faire l'histoire des sensations, et nous ne connaissons pas d'historien assez fort pour la raconter. Là seulement, et par les rapports des fidèles serviteurs qu'il avait gardés en Piémont, en Bresse et en Savoie, il eut un état exact de la situation de ces trois provinces. Le pays était en ruines. Les provinces transalpines, enclavées dans le territoire français, étaient entièrement ouvertes et coupées en deux par l'apanage du duc de Nemours,attaché à la France. C'était un reste de la politique de François Ier. François Ier, pour détacher de Charles III, père d'Emmanuel, jusqu'à ses plus proches parents, attira près de lui Philippe, frère cadet du prince, et dont l'apanage embrassait presque une moitié de la Savoie ; puis, une fois à la cour de France, il le maria à Charlotte d'Orléans et l'investit du duché de Nemours. On se rappelle avoir vu, à Saint-Germain, Jacques de Nemours, fils de Philippe, et l'y avoir vu tout dévoué aux intérêts de la France. D'un autre côté, les Bernois et les Valentinois contestaient à Emmanuel Philibert tout ce qu'ils avaient enlevé à son père sur les bords du lac Léman ; tout cela soutenu par Genève, foyer d'hérésie et d'indépendance, il était évident qu'il faudrait traiter avec eux. En outre, le Piémont, la Bresse et la Savoie manquaient de places de défense, les Français ayant abattu celles qui les gênaient et n'ayant conservé que les citadelles des cinq villes où ils devaient tenir garnison jusqu'à ce que la duchesse de Savoie fût accouchée d'un garçon. C'étaient les Français aussi qui avaient fixé les impôts et qui les avaient touchés ; le fixe était donc anéanti, les meubles des maisons princières se trouvaient dilapidés et, quant aux joyaux de sa couronne et à ceux qui lui appartenaient personnellement, il y avait longtemps que le prince avait fait argent de ceux auxquels il ne tenait pas et avait remis aux mains des usuriers ceux auxquels il tenait et qu'il voulait reprendre un jour. Pour faire face à cette pénurie, le duc revenait dans ses États avec cinq ou six cents écus d'or seulement provenant de la dot de la princesse Marguerite et de la rançon de Montmorency et de Dandelot. Puis, l'absence et le malheur, ces deux grands dissolvants de tous les devoirs, de tous les amours, de tous les dévouements, avaient produit leur effet ordinaire : la noblesse, qui n'avait pas vu Emmanuel depuis son enfance, avait oublié son prince et s'était habituée à vivre comme une espèce de confédération libre -il en était ainsi, au quinzième et au seizième siècles, même chez les souverains forts et régnants ; à plus forte raison chez ceux qui, impuissants à se protéger eux-mêmes, ne pouvaient protéger et maintenir les autres. C'était ainsi que Philippe de Commines, par exemple, avait abandonné le duc de Bourgogne pour se donner à Louis XI ; que Tanneguy du Châtel et le vicomte de Rohan, sujets du duc de Bretagne, s'étaient donnés à la France, et qu'en échange, Durfé, sujet du roi de France, s'était donné au duc de Bretagne. Il y avait mieux : la plupart de ces gentilshommes, tout en restant Savoyards, étaient pensionnaires du roi François et du roi Philippe, et portaient l'écharpe de France et d'Espagne ; enfin, comme une lèpre au coeur, l'ingratitude avait gagné les grands, l'indiffé- rence et l'oubli étaient descendus chez les petits. C'est que, peu à peu, les villes du Piémont s'étaient accoutumées à la présence des Français ; les vainqueurs s'y étaient montrés très-modérés ; ils n'y levaient de contributions que ce qui était absolument nécessaire et, n'imposant aucune police locale, ils laissaient chacun vivre à sa guise ; comme la plupart des charges étaient vénales, les magistrats eux-mêmes, pressés de rentrer dans le prix de leur charge, ne réprimaient pas ou ne réprimaient que bien faiblement une rapine dont eux-mêmes donnaient l'exemple. Aussi lisons-nous dans Brantôme : « Du temps de Louis XI et de François Ier, il n'y eut en Italie ni lieutenant du roi, ni gouverneur de province qui ne méritât, après avoir demeuré deux ou trois ans dans sa charge, d'avoir la tête tranchée pour ses concussions et extorsions. L'État de Milan nous étoit paisible et assuré, sans l'avarice et grandes injustices qu'on y commit, et perdîmes tout. » Il en résultait que tout ce qui était resté attaché au gouvernement de ses princes était dans l'obscurité ou l'oppression, puisque rester attaché à Emmanuel Philibert, général des armées autrichiennes, flamandes et espagnoles contre la France, c'était naturellement regarder comme oppressive et ennemie l'occupation française. Les quelques jours qu'Emmanuel Philibert passa à Nice furent des jours de fête : des enfants revoyant un père après une longue absence, un père revoyant des enfants qu'il croyait perdus, n'ex- priment pas leur joie et leur amour d'une façon plus tendre ; aussi Emmanuel Philibert déposa-t-il dans le trésor de la forteresse trois cent mille écus d'or destinés à relever les remparts de la ville et à fonder, sur cette crête rocheuse qui sépare le port de Villefranche de celui de Limpia, le château de Montalban, qu'à cause de sa petitesse, l'ambassadeur vénitien Lipomano appelait le modèle en relief d'une citadelle. Puis il partit pour Coni, la ville qui, avec Nice, lui avait été la plus fidèle et qui, manquant d'artillerie, en avait fondu à ses frais pour se garder à son prince. Emmanuel la récompensa en écartelant son blason de la croix blanche de Savoie et en permettant que ses habitants, au lieu du titre de bourgeois, portassent celui de citoyens. Une autre préoccupation des plus graves le tenait encore : de même que la France avait ses huguenots qui allaient donner de graves secousses aux trônes de François II et de Charles IX, Emmanuel avait les religionnaires des Alpes piémontaises. Genève, dès 1535, avait adopté le luthéranisme et était devenue, peu de temps après, le chef-lieu des disciples de Calvin. Mais c'était depuis le dixième siècle que l'Israël des Alpes existait. En effet, vers le milieu de ce dixième siècle du Christ, que les traditions disaient devoir être le dernier du monde ; lorsque la moitié de ce monde jetait un grand cri de terreur à l'approche de l'ago- nie universelle, quelques familles chrétiennes, tirant leur origine des pauliciens, secte détachée de celle des manichéens et venant d'Orient, s'étaient répandues en Italie, où elles avaient laissé leur trace sous le nom de paterini -dont nous avons fait patazins -et avaient pénétré dans les vallées de Pregelas, de Lucerne et de Saint-Martin. Là, dans ces gorges reculées, elles s'étaient implantées comme des fleurs sauvages et vivaient pures, simples, ignorées dans les gerçures de leurs rochers qu'elles croyaient inaccessibles ; leur âme était libre comme l'oiseau qui fend l'azur du ciel, leur conscience était blanche comme la neige qui couronne le monf Rosa et le mont Viso, ces frères européens du Thabor et du mont Sinaï ; ils ne reconnaissaient pour fondateur aucun des hérésiarques modernes : ils prétendaient que les doctrines de la primitive Église s'étaient conservées parmi eux dans toute sa pureté. L'arche du Seigneur, disaient-ils, se reposait sur les montagnes qu'ils habitaient et, pendant que l'Église romaine était submergée par un dé luge d'erreurs, parmi eux seulement le flambeau saint était resté allumé : aussi s'intitulaient-ils, non pas réformés, mais réformateurs. Et, en effet, cette Église aux moeurs austères, à la robe sans couture comme celle du Christ, cette église avait religieusement conservé l'esprit, les usages, les rites des premiers chrétiens. L'Évan- gile était sa loi ; le culte qui découlait de cette loi -le moins compliqué de tous les cultes humains -, ce culte était le lien d'une communauté fraternelle dont les membres ne se rassemblaient que pour prier et pour aimer. Leur crime -pour les persécuter il avait bien fallu trouver un crime -, leur crime avait été de soutenir que Constantin, en dotant les papes de grandes richesses, avait corrompu la société chrétienne. Ils s'appuyaient sur deux paroles sorties de la bouche du Christ. La première : Le fils de l'Homme n'a pas une maison où reposer sa tête. La seconde : Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume du ciel qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Ce crime avait attiré sur eux les rigueurs d'une institution tout fraîchement établie et qu'on appelait l'Inquisition. Les égorgements et les bûchers avaient duré quatre siècles -car c'était d'eux que les Albigeois, en Languedoc, les Hussites, en Bohême, les Vaudois, dans la Pouille, tiraient leur origine. Mais rien n'avait pu ralentir chez eux, nous ne dirons pas même la foi, mais l'esprit de prosélytisme ; leurs missionnaires voyageaient sans cesse, et aussi bien pour visiter les églises naissantes que pour en fonder de nouvelles. Leurs principaux apôtres étaient : d'abord, Valdo, de Lyon, qui leur avait donné le nom de Vaudois ; puis le fameux Bérengaire ; puis un Ludovico Pascale, prédicateur en Calabre ; puis, enfin, plusieurs frères, du nom de Moline, envoyés pour catéchiser en Bohême, en Hongrie, en Dalmatie. Les princes de Savoie ne virent d'abord dans les Vaudois qu'une peuplade isolée, inoffensive, peu nombreuse, aux moeurs douces, à la doctrine pure. Mais, lorsqu'arrivèrent les grandes rumeurs d'idées, ces grands bouleversateurs du monde que l'on appelle Luther et Calvin, et que les Vaudois se furent réunis à eux, les Vaudois, branche de l'arbre immense de la Réforme, cessèrent d'être une secte dans l'Église et devinrent un parti dans l'État. Pendant les malheurs de Charles III, ils s'étaient répandus dans toutes les vallées voisines de Pragelas, de Lucerne et de Saint- Martin, et avaient gagné un grand nombre de partisans dans la plaine, et même dans les villes du Piémont, à Chieri, à Avignon et à Turin ; aussi François Ier, allié des Turcs de Constantinople et des protestants allemands, avait-il ordonné en 1534 au sénat de Turin de sévir contre eux dans toute la rigueur des lois et à ses commandants militaires de seconder l'Inquisition pour forcer les Vaudois à entendre la messe ou à quitter le pays. Cette persécution s'était prolongée jusque sous Henri II. La plus grande fermentation régnait donc dans les vallées vaudoises lorsqu'Emmanuel Philibert arriva, le 16 novembre, à Verceil, l'un des châteaux où s'était, on se le rappelle, écoulée son enfance. XVIII Le 17 Novembre. Le 17 novembre au matin, un cavalier enveloppé d'un grand manteau descendait de cheval à la porte d'une petite maison d'Oleggio et recevait dans ses bras une femme à demi évanouie de joie et de bonheur. Le cavalier, c'était Emmanuel Philibert. La femme, c'était Leona. Quoique cinq mois à peine se fussent écoulés depuis qu'Emma- nuel avait quitté Leona à Écouen, il s'était fait dans celle-ci un immense changement. Ce changement était celui qui s'opérerait dans une fleur qui, habituée à l'air et au soleil, serait tout à coup transportée à l'om- bre ; celui qui s'opérerait dans un oiseau, libre musicien des airs, que tout à coup on enfermerait dans une cage. La fleur perdrait ses couleurs, l'oiseau son chant. Les joues de Leona avaient pâli ; son oeil était devenu triste, sa voix grave. Le premier moment donné au bonheur de se revoir, les premières paroles échangées avec les folles prodigalités de la joie, Emmanuel regarda la jeune femme d'un air d'inquiétude. La main de la douleur s'était posée sur ce visage et y avait laissé sa fatale empreinte. Elle sourit au regard interrogateur de son amant. -Je vois bien ce que tu cherches, mon bien-aimé Emmanuel, dit Leona : tu cherches le page du duc de Savoie, le joyeux compagnon de Nice et d'Hesdin ; tu cherches le pauvre Leone ! Emmanuel poussa un soupir. -Celui-là, continua-t-elle avec un sourire d'une profonde mélancolie, il est mort et tu ne le reverras plus ; mais il reste sa soeur Leona, à laquelle il a légué l'amour et le dévouement qu'il avait pour toi. -Oh ! que m'importe ! s'écria Emmanuel ; c'est Leona que j'aime ! c'est Leona que j'aimerai toujours ! -Aime-la bien vite et bien tendrement alors ! dit la jeune femme. -Et pourquoi cela ? demanda Emmanuel. -Mon père est mort jeune, reprit celle-ci ; ma mère est morte jeune, et moi, dans un an, j'aurai atteint l'âge de ma mère. Emmanuel la pressa en frissonnant contre coeur. Puis, d'une voix altérée : -Mais que dis-tu donc là, Leona ? demanda-t-il. -Rien de bien effrayant, mon ami, maintenant que je suis sûre que Dieu permet aux morts de veiller sur les vivants. -Je ne te comprends pas, Leona, dit Emmanuel, qui commençait à s'inquiéter de la profonde rêverie empreinte dans le regard de la jeune femme. -Combien as-tu d'heures à me donner, mon bien-aimé ? demanda Leona. -Oh ! tout le jour et toute la nuit. N'est-il pas convenu qu'une fois par an, pendant vingt-quatre heures, tu m'appartiens ? -Oui... Eh bien, à demain ce que j'ai à te dire ! d'ici-là, mon bien-aimé, revivons dans le passé. Puis, avec un soupir : -Hélas ! ajouta-t-elle, le passé, c'est mon avenir, à moi. Et elle fit signe à Emmanuel de le suivre. À peine établie au village d'Oleggio, dans cette maison qu'elle avait achetée et qu'elle avait plutôt érigée en tabernacle que meublée en maison, elle était encore inconnue de tout le monde. Emmanuel Philibert, qui n'était pas revenu en Piémont depuis son enfance, y était encore plus inconnu qu'elle. Les paysans regardèrent donc passer ce beau jeune homme de trente ans à peine et cette belle jeune femme qui en paraissait tout au plus vingt-cinq, sans se douter qu'ils voyaient passer ensemble le prince qui tenait le bonheur du pays dans ses mains et celle qui tenait dans ses mains le coeur du prince. Où allaient-ils ? C'est Leona qui conduisait Emmanuel. De temps en temps, Leona s'arrêtait, s'approchait d'un groupe. -Écoute, disait-elle à Emmanuel. Puis elle demandait aux paysans : -De quoi parlez-vous, mes amis ? Et ceux-ci répondaient : -De quoi voulez-vous que nous parlions, ma belle dame, si ce n'est du retour de notre prince dans ses États. Alors Emmanuel se mêlait à la conversation. -Que pensez-vous de lui ? demandait-il à son tour. -Que voulez-vous que nous en pensions ? disaient les paysans ; nous ne le connaissons pas. -Vous le connaissez de renommée, disait Leona. -Oui, comme un brave capitaine ; mais que nous importent les braves capitaines, à nous ? Ce sont les braves capitaines qui, pour soutenir leur réputation, se font la guerre ; et la guerre, c'est la stérilité de nos champs, la dépopulation de nos villages, le deuil de nos filles et de nos femmes. Et Leona regardait Emmanuel d'un oeil plein de prières. -Tu entends ? murmurait-elle. -Ainsi, ce que vous désirez que vous ramène votre prince, braves gens... ? demandait Emmanuel. -C'est l'absence de l'étranger, c'est la paix, c'est la justice ! -Au nom du duc, disait alors Leona, je vous promets tout cela ; car le duc Emmanuel Philibert est non seulement, comme vous le dîtes, un brave capitaine, mais encore un grand coeur. -Alors, criaient les paysans, vive notre jeune duc Emmanuel Philibert ! Et le prince serrait Leona contre sa poitrine ; car, pareille à une autre Église, elle faisait connaître à cet autre Numa les véritables désirs du peuple : -Oh ! lui disait-il, ma bien-aimée Leona, que ne puis-je ainsi, et avec toi, faire le tour de mes États ! Et Leona souriait tristement : -Je serai toujours avec toi, murmurait-elle. Puis, si bas qu'elle seule et Dieu pouvaient l,entendre : -Et bien plus encore, ajoutait-elle, plus tard que maintenant ! Ils sortirent du village. -J'aurais voulu, mon bien-aimé, dit Leona, te conduire où nous allons par un chemin tout de fleurs ; mais, tu le vois, le ciel et la terre rappellent à eux deux l'anniversaire que nous fêtons au- jourd'hui : la terre est triste et dépouillée, elle représente la mort ; le soleil est brillant et doux, il représente la vie ; la mort, qui n'est que passagère comme l 'hiver ; la vie, qui est éternelle comme le soleil. -Reconnais-tu la place, mon bien-aimé, où, tout ensemble, tu as trouvé la mort et la vie ? Emmanuel Philibert regarda autour de lui et jeta un cri : il reconnaissait l'endroit où il avait, vingt-cinq ans auparavant, trouvé près d'un ruisseau une femme morte et un enfant presque mort. -Oui, dit Leona en souriant, c'est bien ici. Emmanuel prit son poignard, coupa une branche de saule et la planta juste à l'endroit où était couchée la mère de Leona. -Là, dit-il, s'élèvera une chapelle à la Vierge des Miséricordes. -Et à la Mère des Douleurs, ajouta Leona. Leona se mit à cueillir, au bord du ruisseau, quelques tardives fleurs d'automne, tandis qu'Emmanuel Philibert, grave et rêveur, appuyé au saule dont il avait coupé une branche, voyait repasser devant lui sa vie tout entière. -Oh ! dit-il tout à coup en attirant Leona à lui et en la pressant contre sa poitrine, c'est toi qui as été l'ange visible qui, à travers les âpres chemins que j'ai suivis, m'a conduit, pendant vingt cinq ans, de ce point d'où je suis parti à ce point où je reviens. -Et moi, reprit Leona, je te jure ici, ô mon bien-aimé duc, de continuer dans le monde des esprits la mission que j'avais reçue de Dieu dans le monde des hommes. Emmanuel regarda la jeune femme avec cette inquiétude qu'il avait déjà exprimée en la revoyant. Leona, la main étendue ainsi, pâlement éclairée par le mourant soleil d'automne, semblait déjà bien plus une ombre qu'une créature vivante. Emmanuel baissa la tête et poussa un soupir. -Ah ! tu commences enfin à me comprendre, dit Leona ; ne pouvant plus être à toi, n'ayant plus la force de demeurer en ce monde, je ne pouvais plus être qu'à Dieu ! -Leona ! Leona ! s'écria Emmanuel, ce n'était pas cela que tu m'avais promis à Bruxelles et à Écouen. -Oh ! dit Leona, je te tiens bien plus que je ne t'avais promis, mon bien-aimé duc ! Je t'avais promis de te revoir et d'être à toi une fois par an, et voilà que je trouve que ce n'est plus assez et qu'à force de prières, j'ai obtenu de Dieu de mourir bien vite afin de ne plus te quitter du tout. Emmanuel frissonna, comme si, au lieu de ces paroles qui venaient de frapper son oreille, c'eût été l'aile de la mort elle-même qui eût effleuré son coeur. -Mourir ! mourir ! dit-il ; mais sais-tu donc ce qu'il y a de l'autre côté de la vie ? Es-tu descendue, comme Dante Alighieri de Florence, dans ce grand mystère de la tombe, pour parler ainsi de mourir ? Leona sourit. -Je ne suis pas descendue dans la tombe comme Dante Alighieri de Florence, dit-elle ; mais un ange en est sorti, qui a conversé avec moi des choses de la mort et de la vie. -Mon Dieu ! Leona, s'écria Emmanuel en regardant la jeune femme d'un oeil où se peignait un commencement d'effroi, es-tu bien sûre d'avoir toute ta raison ? Leona sourit de nouveau : on sentait en elle la douce et profonde sécurité de la conviction. -J'ai revu ma mère, dit-elle. Emmanuel éloigna Leona de lui mais sans la quitter des mains, et, la regardant d'un oeil de plus en plus étonné : -Ta mère ? s'écria-t-il. -Oui, ma mère, dit Leona avec une tranquillité qui fit passer un frisson dans les veines de son amant. -Et quand cela ? demanda Emmanuel. -Pendant la nuit dernière. -Et où l'as-tu revue ? demanda Emmanuel ; à quelle heure l'as-tu revue ? -À minuit, près de mon lit. -Tu l'as vue ? insista le prince. -Oui, répondit Leona. -Et elle t'a parlé ? -Elle m'a parlé. Le prince essuya d'une main la sueur qui perlait sur son front et, de l'autre, serra Leona contre son coeur comme pour s'assurer que c'était bien un être vivant, et non un fantôme, qu'il avait devant les yeux. -Oh ! répète-moi cela, mon cher enfant, reprit-il ; dis-moi ce que tu as vu, dis-moi ce qui s'est passé. -D'abord, continua Leona, depuis que je t'ai quitté, mon bien-aimé Emmanuel, chaque nuit j'ai rêvé des deux seules personnes que j'aie aimées au monde, de toi et de ma mère. -Leona ! dit le prince en appuyant ses lèvres au front de la jeune femme. -Mon frère ! répondit celle-ci comme pour donner au baiser qu'elle venait de recevoir toute la chasteté d'une étreinte fraternelle. Le prince hésita un instant. Puis, d'une voix étouffée : -Eh bien, oui, ma soeur ! dit-il. -Merci, dit Leona avec un divin sourire. Oh ! maintenant, je suis bien sûre de ne jamais plus te quitter ! Et, d'elle-même, une seconde fois, elle donna son front à baiser au prince qui, cette fois, ne fit plus qu'y appuyer le sien. -J'écoute, dit le prince. -Je te disais donc, cher bien-aimé, que chaque nuit depuis le jour d'Écouen, j'avais rêvé de toi et de ma mère ; mais tout cela n'était qu'un rêve, et, la nuit dernière seulement, j'eus la vision. -Voyons, parle ; j'écoute. -Je dormais : je fus éveillée par une impression glacée. Je rouvris les yeux. Une femme vêtue de blanc et voilée était dans la ruelle de mon lit : c'était une femme qui venait de m'embrasser au front. J'allais jeter un cri, elle leva son voile et je reconnus ma mère. -Leona, Leona, es-tu donc bien sûre de ce que tu dis ? demanda le duc. Leona sourit. -J'étendis les deux bras comme pour l'embrasser, reprit-elle ; mais elle fit un signe et mes bras retombèrent inertes à mes côtés. J'étais enchaînée sur mon lit ; on eût dit que mes yeux seuls vivaient ; mes yeux étaient fixés sur le fantôme et ma bouche murmurait : « Ma mère ! » Emmanuel fit un mouvement. -Oh ! je n'avais pas peur, dit Leona ; j'étais heureuse ! « -Ma fille, m'a-t-il dit, ce n'est point la première fois que Dieu permet que je te revoie depuis ma mort, et souvent, dans ton sommeil, tu as dû me sentir près de toi ; car souvent je suis venue, me glissant entre tes rideaux, comme je suis là, pour te regarder dormir ; mais c'est la première fois que Dieu permet que je te parle. » -Parle, ma mère, lui répondis-je ; j'écoute. » -Ma fille, continua le fantôme, en faveur de la croix blanche de Savoie, à laquelle tu as sacrifié ton amour, non seulement Dieu te pardonne, mais encore il permet qu'à chaque grand danger qui menacera le duc, tu lui en donneras avis. » Le duc regarda Leona avec doute. « -Demain, continua Leona, quand le duc viendra te voir, tu lui diras de quelle sainte mission le Seigneur te charge ; puis, comme il doutera... » Car le fantôme avait prévu que tu douterais, mon bien-aimé duc. » -En effet, Leona, reprit Emmanuel, ce que tu me dis là est assez extraordinaire pour qu'il soit permis de douter. « -Puis, comme il doutera, continua le fantôme, tu lui diras qu'à l'heure où un oiseau viendra se poser sur la branche de saule qu'il aura coupée et chantera, c'est-à-dire le 17 novembre, à trois heures de l'après-midi, Scianca-Ferro arrivera à Verceil, porteur d'une lettre de la duchesse Marguerite ; alors, il sera bien forcé de te croire. » Puis le fantôme baissa son voile en murmurant : » -Adieu, ma fille ! tu me reverras quand il sera temps. » Puis il s'évanouit. » À peine Leona avait-elle cessé de parler, qu'un oiseau inconnu, qui semblait s'abattre du ciel, se posa sur la branche de saule coupée par le duc et plantée en terre, et se mit à chanter mélodieusement. -Tu vois, mon duc, dit Leona, en ce moment Scianca-Ferro entre à Verceil où tu le trouveras demain. -En vérité, dit Emmanuel, si ce que tu me dis est vrai, Leona, il y aura miracle ! -Et alors, me croiras-tu ? -Oui. -Feras-tu, dans l'occasion, ce que je te dirai ? -Ce serait un sacrilège de ne pas t'obéir, Leona ; car tu viendras de la part de Dieu. -Voilà tout ce que j'avais à te dire, mon ami. Rentrons, dit Leona. -Pauvre enfant ! murmura le duc, il n'est point étonnant que tu sois si pâle, ayant reçu le baiser d'une morte. Le lendemain, en rentrant au château de Verceil, Emmanuel trouva Scianca-Ferro qui l'attendait. Celui-ci était entré, la veille, dans la grande cour au moment où trois heures sonnaient ; il apportait une lettre de la duchesse. XIX Les Morts Savent Tout. La lettre de la princesse Marguerite était accompagnée d'une somme de trois cent mille écus. Le maréchal de Bourdillon qui, sans doute, agissait selon les ordres secrets du duc de Guise, refusait de quitter ses garnisons si ses hommes n'étaient pas payés d'un arriéré de solde. Voyant que les Français n'évacuaient pas le Piémont aussi rapidement qu'ils y étaient obligés, le duc avait écrit au roi François II, en chargeant la princesse Marguerite de transmettre la lettre à son neveu. Le rois François II, soufflé par les Guise, avait répondu que les soldats ne voulaient point quitter le Piémont sans être payés d'une somme de cent mille écus qui leur était due. « Or, disait la bonne princesse Marguerite, comme il est incontestable que c'est à la France, et non pas à vous, à payer les soldats français, je vous envoie, mon bien-aimé maître et seigneur, cette somme de cent mille écus, prix de mes joyaux de jeune fille, et qui me venaient en grande partie des dons de mon père François Ier. » Et, par ainsi, ajoutait-elle, ce sera la France qui payera et non pas vous. » Les troupes françaises furent soldées et il ne resta plus de garnisons que dans les quatre villes réservées, Turin, Cherasco, Chieri et Villeneuve d'Asti. Puis il revint à Nice avec Scianca-Ferro, lequel ne fit qu'y toucher barre et retourna aussitôt à Paris prendre son poste près de la princesse Marguerite. La princesse ne devait venir dans les États du duc que quand toute trace de désordre en serait effacée. Peut-être, un peu ingrat envers elle par amour pour Leona, le duc ne mettait-il pas à revoir cette excellente princesse tout l'em- pressement qu'elle méritait. Le duc n'en procéda pas moins à la complète réorganisation de ses États. Il commença par faire la part de la fidélité, de l'oubli et de l'in- gratitude. Un grand nombre de ses sujets s'était jeté dans le parti français. Un nombre moindre s'était tenu à l'écart chez eux, demeurant passivement fidèle au duc. Enfin, un petit nombre était resté constant à sa mauvaise fortune et avait pris une part active à ses intérêts. Il avança ces derniers en charges et en honneurs. Il pardonna aux seconds leur faiblesse et leur fit bon visage, leur rendant même service quand l'occasion s'en présentait. Quant aux derniers, il ne leur fit ni bien ni mal, mais les laissa éloignés des affaires, disant : -Je n'ai point de raison de me fier à eux dans ma prospérité, puisqu'ils m'ont abandonné dans ma disgrâce. Puis il se rappela que les paysans d'Oleggio lui avaient demandé des magistrats qui leur rendissent la justice au lieu de la leur vendre. En conséquence, il mit à la tête de l'ordre judiciaire Thomas de Langusque, comte de Stropiane, magistrat célèbre à la fois par son intégrité et par sa profonde science des lois. En outre, deux sénats remplacèrent à la fois, et les anciens conseils de justice, et les parlements établis par l'occupation française. Or, sur le versant occidental des Alpes, existait ce proverbe : « Dieu nous préserve de l'équité du parlement ! » Et ce proverbe, comme avaient fait Annibal et Charlemagne, et comme devait faire plus tard Napoléon, avait passé des Alpes occidentales aux Alpes orientales. La paix fut plus longue à établir que la justice. Nous avons parlé des deux causes de guerre, guerre territoriale et guerre religieuse, qui existaient au sein même de la Savoie. Guerre territoriale avec la confédération helvétique qui s'était emparée du pays de Vaux, du comté de Romont, de Gex et du Chablais. Emmanuel Philibert consentit à céder toute la rive droite du lac Léman aux Bernois, à la condition qu'on lui rendrait le Chablais, le pays de Gex et les bailliages de Ternier et de Gaillard. La paix fut arrêtée sur ces bases. Guerre religieuse avec les réformateurs des vallées de Pragelas, de Lucerne et de Saint-Martin. Nous avons dit que l'alliance de ces derniers avec les calvinistes de Genève et avec les luthériens d'Allemagne en avait fait une puissance. Emmanuel Philibert envoya contre eux le bâtard d'Achaïe. Celui-ci pénétra dans les vallées avec une armée de quatre à cinq mille hommes ; on pensait que c'était bien assez pour réduire une population inhabile aux armes et qui n'avait pour défense que les instruments avec lesquels elle labourait ses champs. Mais tout devient arme à qui veut véritablement défendre la double liberté du corps et de l'âme. Les hommes cachèrent les femmes, les vieillards et les enfants dans des cavernes connues d'eux seuls. Dans l'attente d'une invasion, ils avaient reçu de leurs frères de Genève des quantités considérables de poudre ; au-dessus de toutes les routes que devaient suivre les catholiques, on mina les rochers ; à peine engagés dans les défilés, les envahisseurs entendaient gronder au-dessus de leur tête un tonnerre plus terrible que celui du ciel, une foudre qui tombait à chaque éclair ! Les montagnes tremblaient sous ces détonations ; les rochers, arrachés de leurs bases, semblaient d'abord remonter vers les nuages, puis ils retombaient entiers ou en éclats, roulaient aux versants des montagnes en avalanches de granit et venaient frapper des hommes qui, lorsqu'ils cherchaient leurs adversaires, ne voyaient que des aigles effrayés planant dans le ciel. Cette guerre dura près d'un an. Enfin, Vaudois et catholiques lassés en vinrent à des paroles de paix ; peut-être aussi Emmanuel Philibert n'avait-il voulu donner qu'un gage de son désir d'exter- miner l'hérésie aux Guises, qui gouvernaient la France, qui dressaient les bûchers de la Grève et préparaient la Saint-Barthélemy ; à Philippe II, qui gouvernait l'Espagne et qui dressait les échafauds de Bruxelles, d'Anvers et de Gand. Le résultat de ces conférences fut que les Vaudois renverraient leurs barbas les plus turbulents -c'était le nom que les religionnaires des montagnes donnaient à leurs prêtres, à cause des longues barbes qu'ils portaient -et que ceux-ci renvoyés, les habitants auraient le droit d'exercer leur culte aux lieux où, de temps immémorial, ils l'avaient exercé. Seulement, comme une population catholique existait aussi dans a vallée et, quoique en nombre inférieur, avait droit à la liberté de son culte, on assigna, dans chaque vallée, deux villages où la messe serait célébrée. Les prêtres religionnaires firent leurs adieux à leurs familles et, de peur de soulèvement parmi les populations si l'on voyait en eux des exilés, partirent sous des costumes de pâtres et de muletiers. Eux partis, Emmanuel Philibert fit élever, aux issues des vallées, les châteaux-forts de la Peyrouse, du Villars et de la Tour. Toutes choses pacifiées dans son duché, il écrivit à la duchesse de venir le rejoindre à Nice. Puis, comme on était au 12 novembre de l'année 1560, il partit pour son château de Verceil. Le 17 au matin, il était à Oleggio. C'était, depuis son mariage, le second anniversaire de sa visite à Leona. Leona l'attendait, comme la première année, sur le seuil de la petite maison. Il y avait dans ces deux coeurs, dans ce chaste amour, une telle communion de pensées, qu'Emmanuel n'avait pas l'idée de man quer à ce rendez-vous, que Leona n'avait point l'idée qu'Emma- nuel pût y manquer. Du plus loin qu'il aperçut Leona l'attendant, Emmanuel mit son cheval au galop, heureux de la revoir, tremblant de la revoir plus pâle et plus proche de la tombe que la dernière fois. On eût dit que Leona avait prévu l'impression que son visage pouvait faire sur son amant : elle l'attendait la figure couverte d'un voile. Emmanuel frissonna en l'apercevant : elle avait l'air elle-même de cette ombre voilée dont elle lui avait raconté l'apparition à son dernier voyage. La peau de Leona avait pris la blancheur du marbre de Paros. Son visage semblait une flamme près de s'éteindre. Sa voix, un souffle près d'expirer. Elle faisait évidemment un effort pour sourire. Une légère rougeur passa sur les joues de la jeune femme en revoyant son bien-aimé duc. Son coeur vivait toujours et chacun de ses battements disait encore : « Je t'aime ! » Une collation attendait Emmanuel, mais Leona n'y prit point part. Elle semblait déjà soustraite aux besoins et aux faiblesses de ce monde. Après le déjeuner, elle prit le bras d'Emmanuel et tous deux recommencèrent, à travers le village, la promenade qu'ils avaient faite un an auparavant. Cette fois, on ne voyait plus sur les places ces groupes de paysans inquiets s'interrogeant sur les qualités et les défauts de leur duc. Un an s'était écoulé et cette année avait réussi à le faire connaître À part cette querelle circonscrite dans les trois vallées et qui n'avait pas eu de retentissement au dehors, la paix avait fait son oeuvre maternelle. Les garnisons françaises avaient quitté les villes qu'elles ruinaient depuis trois ans. La justice était impartialement rendue aux grands comme aux petits. Aussi chacun était-il à son travail, laboureurs aux champs, industriels à leurs ateliers. On bénissait le duc et l'on n'exprimait qu'un voeu : C'est que la princesse Marguerite donnât un héritier au trône de Savoie. À chaque fois que le voeu était prononcé devant ces deux promeneurs inconnus et étrangers, Emmanuel tressaillait et regardait Leona. Leona souriait et répondait pour le duc : -Dieu, qui nous a rendu notre souverain bien-aimé, n'aban- donnera point la Savoie. Au bout du village, Leona prit le chemin qu'elle avait pris l'an- née précédente et, au bout d'un quart d'heure de marche, tous deux se trouvèrent en face de la petite chapelle qui s'élevait à la place où le duc avait, un an auparavant, planté une branche de saule et où l'oiseau inconnu avait chanté son chant merveilleux. C'était une de ces petites chapelles du XVIe siècle, si élégantes de construction, si élancées de forme. Elle était de ce charmant granit roux que l'on trouve dans les montagnes de Turin. Dans une niche dorée, une Vierge d'argent présentait aux pauvres son divin fils qui bénissait, la main droite étendue. Emmanuel, pieux comme un chevalier du temps des croisades, s'agenouilla et fit sa prière. Pendant le temps qu'elle dura, Leona se tint debout près de lui, la main appuyée sur sa tête. Puis, lorsqu'il eut fini : -Mon bien-aimé duc, dit-elle, vous m'avez promis, vous m'a- vez juré même, il y a un an à cette place, que, si comme je vous le disais, vous retrouviez, à votre retour au château de Verceil, Scianca-Ferro porteur d'une lettre de la duchesse Marguerite, vous croiriez désormais à tout ce que je vous dirais, si étranges que vous parussent mes paroles, et que vous suivriez mes avis, si obscurs qu'ils fussent. -Oui, je t'ai promis cela, dit le duc ; sois tranquille, je m'en souviens. -Scianca-Ferro était-il à Verceil ? -Il y était. -Y était-il arrivé à l'heure que j'avais dite ? -À trois heures sonnant, il était entré au château. -Était-il porteur d'une lettre de la princesse Marguerite ? -Cette lettre est la première chose qu'il m'a remise en me revoyant. -Tu es donc prêt à suivre mes conseils sans les discuter ? -Je crois, ma Leona, quand tu me parles, que c'est cette vierge elle-même dont je viens d'adorer l'image qui me parle par ta bouche. -Eh bien ! écoute donc. J'ai revu ma mère. Emmanuel tressaillit comme il avait fait la première fois lorsqu'un an auparavant Leona avait prononcé les mêmes paroles. -Et quand cela ? demanda-t-il. -La nuit dernière. -Et que t'a-t-elle dit ? demanda le duc se reprenant malgré lui à douter. Leona sourit. -Allons, dit-elle, voilà encore que tu doutes ! -Non, dit le duc. -Cette fois donc, je commencerai par la preuve. Emmanuel écouta. -Avant de partir pour Verceil, tu as écrit à la princesse Marguerite de venir te rejoindre. -C'est vrai, dit Emmanuel en regardant Leona d'un oeil étonné. -Tu lui disais, dans ta lettre, que tu l'attendrais à Nice, où elle viendrait par mer de Marseille. -Tu sais cela ? demanda le duc. -Tu ajoutais que, de Nice, tu la conduirais à Turin en suivant le littoral de la mer par San-Remo et Albenga. -Mon Dieu ! murmura Emmanuel. -Puis que, de là, par la belle vallée de la Bormida, par Cherasco et Asti, tu la conduirais à Turin. -C'est vrai, Leona ; mais personne que moi ne connaît le contenu de cette lettre ; elle est partie pour Paris par un courrier dont je suis sûr. Leona sourit. -Ne t'ai-je pas dit que, cette nuit, j'avais revu ma mère ? -Eh bien ? -Les morts savent tout ! Emmanuel. Le duc, en proie à une terreur involontaire, passa son mouchoir sur son front couvert de sueur. -Il faut le croire, murmura Emmanuel. Après ? -Eh bien, mon cher duc, voici ce que m'a dit ma mère : « Tu verras demain le duc ; tu lui diras de partir pendant la nuit avec la duchesse Marguerite, par Tenda et Coni, et de faire suivre la route de la mer à une litière vide, escortée de Scianca-Ferro et de cent hommes bien armés. » Emmanuel regarda Leona d'un oeil interrogateur. -« Il y va du salut de la Savoie ! » continua Leona. Voilà ce que m'a dit ma mère, Emmanuel, et voilà ce que je te dis, moi. Tu as promis, tu as fait plus que de promettre, tu as juré de suivre mes avis, mon duc : jure-moi donc que tu passeras, avec la duchesse, par Tenda et Coni, tandis que Scianca-Ferro, avec une litière vide et cent hommes bien armés, suivra le littoral de la mer. Le duc eut un moment d'hésitation : sa raison comme homme, son orgueil comme soldat, combattaient la promesse faite, la parole donnée. -Emmanuel, murmura Leona en secouant mélancoliquement la tête, qui sait ? peut-être est-ce la dernière chose que je te demande ! Emmanuel étendit la main vers la chapelle et jura. XX La Route De San-Remo A Albenga. Emmanuel Philibert avait donné rendez-vous à Nice à la princesse Marguerite, d'abord pour récompenser d'une nouvelle faveur sa fidèle amie ; puis, ensuite, comme le voyage de la princesse devait se faire au mois de janvier, il voulait lui montrer son duché par sa face riante, par le printemps éternel de Nice et d'Oneglia. En effet, la duchesse Marguerite arriva vers le 15 janvier et aborda dans le port de Villefranche ; elle avait été longuement retardée par les fêtes qu'on lui avait faites à Marseille. Marseille l'avait fêtée à la fois, et comme la tante du roi Charles IX, alors régnant, et comme duchesse de Savoie ; et, sous ces deux aspects, la vieille ville phocéenne lui avait rendu mille honneurs. Le duc et la duchesse restèrent quatre mois à Nice. Le duc employa ce temps à activer la construction des galères qu'il avait commandées. Un corsaire calabrais, renégat chrétien, qui s'était fait musulman, nommé Occhiali, avait fait des descentes en Corse et sur les côtes de Toscane. On prétendait même avoir vu un vaisseau suspect dans les eaux de la rivière de Gênes. Enfin, vers le commencement de mars, avec les premiers souffles de ce tiède printemps italien qui caresse si doucement les poitrines fatiguées, il décida qu'il partirait. L'itinéraire du voyage était connu d'avance. Le cortège royal suivait ce que l'on appelait la rivière de Gênes, c'est-à-dire le littoral de la mer. Le duc et la duchesse -le duc à cheval, la duchesse en litière -passaient par San-Remo et Albenga, où des relais de chevaux étaient préparés d'avance. Le départ fut fixé au 15 mai. Au point du jour, le cortège se mit en route, le duc à cheval, comme nous l'avons dit, et visière baissée, armé en guerre, chevauchant près de la litière dont les rideaux étaient tirés. Cinquante hommes armés marchaient devant, cinquante homme armés marchaient derrière. La première nuit, on s'arrêta à San-Remo. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route. On fit halte à Oneglia pour déjeuner. Mais la duchesse ne voulut pas descendre de sa litière où le duc lui-même lui porta du pain, du vin et quelques fruits. Le duc mangea sans se désarmer, enlevant seulement la visière de son casque. Vers midi, la cavalcade et la litière repartirent. Un peu au-delà de Porto-Maurizio, la route se resserre entre deux montagnes ; on perd la vue de la mer et l'on se trouve dans un étroit défilé hérissé à droite et à gauche de rochers. Lieu propice à une embuscade, s'il en fut ! Le duc envoya vingt hommes en avant. C'était un surcroît de précaution car, en ces temps de paix, que pouvait-on avoir à craindre ? Aussi les vingt hommes passèrent-ils sans être inquiétés. Le reste de la troupe s'engagea dans le défilé. Mais, au moment où le duc, toujours près de la litière, venait de s'y engager à son tour, une arquebusade terrible retentit, dirigée particulièrement sur le duc et sur la litière : le cheval du duc fut blessé, un des chevaux de la litière tomba mort et une faible plainte passa comme un souffle à travers les rideaux. En même temps, des cris sauvages se firent entendre et l'on se trouva assailli par une troupe d'hommes aux costumes mauresques. On était tombé dans une embuscade de pirates. Le duc allait courir à la litière, quand un des assaillants monté sur un magnifique cheval arabe et couvert des pieds à la tête d'une cotte de mailles turque s'élança directement sur lui en criant : -À moi, duc Philibert ! tu ne m'échapperas point cette fois ! -Oh ! ni toi non plus ! répondit le duc. Puis, se dressant sur ses étriers et levant son épée au-dessus de sa tête : -Faites de votre mieux, vous autres ! cria-t-il aux soldats ; je vais tâcher de vous donner l'exemple. En ce moment, la mêlée devint générale. Au milieu de la bagarre, qu'on nous permette de suivre la lutte des deux chefs. On sait quelle était l'habileté du duc Emmanuel à ce jeu terrible de la guerre où il connaissait peu d'hommes qui pussent lui résister ; mais, cette fois, il avait trouvé un adversaire digne de lui. D'abord, de la main gauche, chacun des deux combattants avait déchargé sur l'autre un pistolet dont la balle avait glissé sur l'ar- mure du duc, s'était aplatie sur celle du pirate. Alors le combat, dont cette décharge n'était que le prélude, avait continué à l'épée. Quoique armé à la turque comme arme défensive, le corsaire, comme arme offensive, portait à la main une longue épée droite et à l'arçon de sa selle une hache à manche pliant, à tranchant affilé. Ces haches, dont le manche était fait en peau de rhinocéros toute garnie de petites lames d'acier, avaient, à cause de leur flexibilité même, une terrible volée. Le duc avait son épée et une masse d'armes ; c'étaient, on s'en souvient, ses armes habituelles. Toutes deux étaient redoutables entre ses mains. Deux ou trois de ses hommes d'armes avaient voulu venir à son aide mais il les avait écartés en criant : -Faites pour vous ! Avec l'aide de Dieu, je ferai pour moi ! Et, avec l'aide de Dieu, en effet, il faisait merveille. Il était évident que les pirates ne s'étaient point attendus à trou- ver une si forte escorte et que leur chef, celui qui avait attaqué le duc, espérait le prendre plus à l'improviste et moins bien armé. Mais, pour s'être trompé, il n'en reculait point d'un pas. On sentait que, sous les coups terribles qu'il portait au duc, il y avait une haine plus terrible que les coups. Mais, sur l'armure de Milan du duc, l'épée du pirate, de si bon ne trempe qu'elle fût, n'avait pas grande prise ; de même que, sur la cotte de mailles de Damas, s'émoussait l'épée du duc. Au milieu de cette lutte acharnée, le duc sentit que son cheval blessé faiblissait et allait lui manquer entre les jambes. Il réunit toutes ses forces pour porter un coup à son adversaire ; l'épée flamboya entre ses deux mains ; le pirate comprit de quel coup terrible il était menacé : il se renversa en arrière et, en se renversant, fit cabrer son cheval. Ce fut le cheval qui reçut le coup au lieu du maître. Cette fois, le chanfrein du cheval, d'acier moins pur que l'armure du cavalier, fut fendu et le cheval, frappé entre les deux oreilles, s'abattit sur ses genoux. Le Maure crut son cheval tué ; il s'élança à terre au moment où le cheval du duc tombait lui-même. Les deux adversaires se trouvèrent donc à pied en même temps. Chacun d'eux se jeta à l'arçon de son cheval, l'un pour en arracher sa hache, l'autre pour y prendre sa masse d'armes. Puis, comme si chacun d'eux eût jugé l'arme dont il ventait de s'emparer suffisamment meurtrière, les deux combattants jetèrent leurs épées ; le pirate demeura armé de sa hache et le duc de sa masse. Jamais cyclopes forgeant, dans les cavernes de l'Etna, la foudre de Jupiter sur l'enclume de Vulcain, ne frappèrent de si rudes coups ; on sentait que la Mort elle-même, la reine des sanglantes batailles, arrêtait son vol et planait au-dessus de ces deux hommes, certaine d'emporter dans ses bras l'un d'eux, endormi du dernier sommeil. Au bout d'un instant, l'avantage parut se décider pour le duc. La hache de son adversaire avait enlevé, pièce à pièce, la couronne de son casque ; mais il était évident que les pointes d'acier de la masse d'armes avaient, à travers la cotte de mailles, causé de terribles meurtrissures. Puis, à l'encontre des forces inépuisables du duc, les forces de son adversaire semblaient s'épuiser. Sa respiration sifflante passait à travers les ouvertures de son casque. Ses coups étaient moins rapides et moins vigoureux ; les bras, sinon la haine, s'alanguis- saient. À chaque coup qu'il portait, le duc, au contraire, paraissait reprendre une nouvelle énergie. Le pirate commença de reculer, pas à pas, d'une manière insensible, mais il reculait. Sa retraite le conduisait au bord d'un précipice ; seulement, occupé à parer des coups ou à en porter, il semblait ne pas s'apercevoir qu'il se rapprochait insensiblement de l'abîme. Tous deux, l'un reculant, l'autre poursuivant, arrivèrent ainsi sur la plate-forme qui surplombait le précipice. Deux pas encore et la terre manquait au pirate. Mais sans doute était-ce là qu'il voulait en arriver. Car, tout à coup, il lança loin de lui sa hache et, saisissant son adversaire à bras le corps : -Ah ! duc Emmanuel, s'écria-t-il, je te tiens donc enfin et nous allons mourir ensemble ! Et, d'une secousse à déraciner un chêne, il souleva son ennemi entre ses bras. Mais un éclat de rire terrible lui répondit : -Je t'avais reconnu, bâtard de Waldeck, lui répondit son adversaire en dénouant la chaîne de fer de ses bras. Puis, levant la visière de son casque : -Je ne suis pas le duc Emmanuel, dit-il, et tu n'auras pas l'honneur de mourir de sa main. -Scianca-Ferro ! s'écria le bâtard de Waldeck. Ah ! malédiction sur toi et ton duc ! Et il se baissa pour ramasser sa hache et recommencer le combat. Mais, pendant ce mouvement, si rapide qu'il fût, la main de Scianca-Ferro, pesante comme le roc sur lequel les deux adversaires combattaient, s'abattit sur le derrière de la tête du renégat. Le bâtard de Waldeck poussa un soupir et tomba sans mouvement. -Cette fois, s'écria Scianca-Ferro, frère Emmanuel, tu n'es plus là pour m'empêcher d'écraser cette vipère ! Et, comme pendant le combat son poignard de merci était sorti du fourreau, il ramassa un quartier de roc qu'il souleva entre ses bras avec la force d'un de ces titans qui entassaient Pélion sur Ossa et en écrasa dans son casque la tête de son ennemi. Puis, avec un éclat de rire plus terrible encore que le premier : -Ce qui me plaît surtout dans ta mort, bâtard de Waldeck, dit-il, c'est qu'en mourant dans l'armure d'un infidèle, tu es damné comme un chien ! Alors, se rappelant ce soupir qu'il avait entendu sortir de la litière, il y courut et en écarta les rideaux. De tous côtés les pirates fuyaient. Pendant ce temps, Emmanuel et la princesse Marguerite suivaient tranquillement la route de Tenda et de Coni. Ils arrivaient dans cette vallée à peu près à la même heure où avait lieu, entre San-Remo et Albenga, le terrible combat que nous venons de raconter. Le duc Emmanuel était soucieux. Quelle avait pu être la raison de Leona d'exiger de lui ce changement de route ? quel danger courait-il à suivre celle de la rivière de Gênes ? et, s'il y avait un danger, ce danger n'était-il pas retombé sur Scianca-Ferro ? Qui avait prévenu Scianca-Ferro de la promesse faite par lui, Emmanuel, à Leona ? et comment se faisait-il qu'au moment où il allait parler à Scianca-Ferro de son changement de route, celui-ci était venu à lui et lui en avait parlé le premier ? Le souper fut triste. La princesse Marguerite était fatiguée ; de son côté, Emmanuel Philibert prétexta la fatigue et se retira vers dix heures dans sa chambre. Il lui semblait que, d'un moment à l'autre, il devait arriver quelque messager de mauvaises nouvelles. Il fit mettre quelqu'un à la porte et quelqu'un dans l'anticham- bre, afin qu'à quelque heure de la nuit que ce fût on l'éveillât, et si l'on savait quelque chose, on lui apprît ce qui était arrivé. Onze heures sonnèrent. Le duc ouvrit sa fenêtre : le ciel était étoilé, l'atmosphère était calme. et pure. Un oiseau chantait dans un buisson de grenadiers et il lui sembla que c'était le même oiseau dont il avait entendu le chant sur cette branche de saule qui indiquait la place où devait être bâti l'autel de la Vierge. À onze heures et demie, il referma sa fenêtre et revint s'accouder à sa table couverte de papiers. Peu à peu ses yeux se troublèrent, ses paupières s'alourdirent. Il entendit vaguement tinter les premières vibrations de minuit. Puis il lui sembla, comme à travers un nuage, voir s'ouvrir la porte de sa chambre et s'avancer vers lui quelque chose qui ressemblait à une ombre. L'ombre s'approcha en s'inclinant sur lui et murmura son nom. Au même instant, une impression glacée qu'il ressentit au front le fit frissonner par tout le corps. Cette impression rompit les liens invisibles qui l'enchaînaient. -Leona ! Leona ! répéta-t-il. Et il tendit les bras pour saisir le fantôme. Mais celui-ci fit un signe et ses bras retombèrent. -Je t'avais bien dit, mon Emmanuel, dit l'ombre d'une voix douce à la fois comme un souffle et comme un parfum ; je t'avais bien dit que je serais plus près de toi morte que vivante. -Pourquoi m'as-tu quitté, Leona ? demanda Emmanuel sentant son coeur prêt à fondre en sanglots. -Parce que ma mission était accomplie sur la terre, mon bienaimé duc, répondit l'ombre ; mais, avant que je remonte au ciel, Dieu permet que je te dise que le voeu de tes sujets est accompli. -Lequel ? demanda Philibert. -La princesse Marguerite est enceinte et enfantera un fils. -Leona ! Leona ! s'écria le prince. Qui t'a dit ce mystère de la maternité. -Les morts savent tout ! murmura Leona. Et, en même temps que son corps s'évanouissait en vapeur, d'une voix à peine intelligible : -Au revoir dans le ciel, mon bien-aimé duc ! dit le fantôme. Et il disparut. Le duc, qui était resté enchaîné dans son fauteuil tant que l'om- bre s'était tenue près de lui, se leva et courut à la porte. Le valet de garde n'avait vu entrer ni sortir personne. -Leona ! Leona ! s'écria-t-il, te reverrai-je encore ? Et il lui sembla qu'à son oreille un souffle à peine sensible murmurait : -Oui. Le lendemain, au lieu de continuer sa route, le duc s'arrêta à Coni. Il semblait certain de recevoir des nouvelles. En effet, vers deux heures, Scianca-Ferro arriva. -Leona est morte ! fut le premier mot que lui dit Emmanuel. -Hier à minuit ! répondit Scianca-Ferro. Mais comment le sais-tu ? -D'une blessure à la poitrine ? continua Emmanuel. -D'une balle destinée à la duchesse, dit Scianca-Ferro. -Et quel est, s'écria le duc, le misérable assassin qui en voulait aux jours d'une femme ? -Le bâtard de Waldeck, répondit Scianca-Ferro. -Oh ! dit le duc, qu'il ne tombe jamais entre mes mains ! -Je t'avais juré, Emmanuel, que, la première fois que je rencontrerais le serpent, je l'écraserais. -Eh bien ? -Je l'ai écrasé. -Il ne nous reste donc plus qu'à prier pour Leona, dit Emmanuel Philibert. -Ce n'est pas à nous de prier pour les anges, répondit Scianca-Ferro : c'est aux anges à prier pour nous !... Le 12 janvier 1562, comme l'avait prédit Leona, la princesse Marguerite accoucha heureusement, au château de Rivoli, d'un prince qui reçut les noms de Charles Emmanuel et qui régna cinquante ans. Trois mois après la naissance du jeune prince, les Français, selon les conventions de Cateau-Cambrésis, évacuèrent Turin, Quiers, Chivas et Villeneuve d'Asti, comme ils avaient déjà évacué le reste du Piémont. Épilogue. Par une belle matinée du commencement de septembre 1580, c'est-à-dire vingt ans environ après les événements que nous venons de raconter, une vingtaine de ces gentilshommes que l'on appelait les Ordinaires du roi Henri III et dont le nombre total montait à quarante-cinq, attendaient, dans la grande cour du Louvre, l'heure où le roi, allant à la messe, les prendrait en passant avec lui pour leur faire faire, bon gré mal gré, leurs dévotions ; car c'était une des manies du roi Henri III de se préoccuper non-seulement du soin de son âme, mais encore du soin de celles des autres, et, de même que le roi Louis XIII devait dire, cinquante ans plus tard, à ses favoris : Venez vous ennuyer avec moi, Henri III disait à ses mignons : Venez vous sauver avec moi. La vie que menaient les ordinaires et les Quarante-Cinq de Sa Majesté -on les nommait indifféremment de l'un ou de l'autre nom -n'avait rien de bien récréatif ; la règle du Louvre était presque aussi sévère que celle d'un couvent et le roi, s'appuyant sur la mort de Saint-Mégrin, de Bussy d'Amboise et de deux ou trois autres gentilshommes -mort causée par leur amour exagéré pour le beau sexe -prenait prétexte de ces événements pour tonner contre les femmes et les représenter à ses favoris, non seulement comme des êtres inférieurs, mais encore dangereux. Les pauvres jeunes gens en étaient donc réduits, ceux surtout qui tenaient à rester dans les bonnes grâces du roi, à faire des armes, à jouer au ballon, à viser les moineaux-francs avec des sarbacanes, à se friser, à inventer de nouvelles formes de cols, à dire leur chapelet et à se fustiger si, au milieu de cette innocente vie, le diable, qui ne respecte pas même les saints, venait les tenter. On ne sera donc pas étonné qu'ayant vu un vieux bonhomme auquel il ne restait plus qu'un bras, qu'un oeil et qu'une jambe, qui demandait l'aumône à un chevau-léger de garde à la porte de la cour, l'un d'eux lui eût fait signe d'entrer et, après lui avoir donné une pièce de monnaie et adressé quelques questions, eût incontinent appelé ses camarades avec le besoin naïf de communication que l'on trouve à une degré égal chez les écoliers enfermés derrière les murs d'un collège, chez les religieux enfermés derrière les murs d'un couvent et chez les soldats enfermés derrière les murs d'une forteresse. Les jeunes gens accoururent et, entourant le nouveau venu, en firent l'objet d'un profond examen. Hâtons-nous de dire que celui qui avait l'honneur d'attirer ainsi l'attention générale méritait bien la peine d'être examiné. C'était un homme d'une soixantaine d'années qui, au reste, ne paraissait plus aucun âge, vu l'étrange situation physique où l'avaient réduit les campagnes qu'il avait faites et la vie aventureuse qu'il paraissait avoir menée. Outre l'oeil, le bras et la jambe qui lui manquaient, le mendiant avait la figure hachée de coups de sabre, les doigts de la main brisés de coups de pistolet et la tête raccommodée en plusieurs endroits avec des plaques de fer blanc. Son nez, en particulier, était tellement couvert d'estafilades, d'estocades, de cicatrices de tous genres enfin, qu'il ressemblait à une de ces tailles de boulanger sur lesquelles on fait un cran à chaque pain que l'on prend à crédit. Une pareille quintaine, on en conviendra, était chose curieuse pour des jeunes gens qui, faute de plus doux loisirs, mettaient le duel au nombre de leurs distractions. Aussi les questions tombèrent-elles sur le mendiant, drues comme grêle. -Comment t'appelles-tu ? quel âge as-tu ? dans quel cabaret as-tu perdu ton oeil ? dans quelle embuscade as-tu laissé ton bras ? sur quel champ de bataille as-tu oublié ta jambe ? -Voyons, messieurs, dit l'un des interrogateurs, mettons un peu d'ordre dans nos questions ou, sans cela, le pauvre diable ne pourra nous répondre. -Mais auparavant, demande-lui un peu s'il ne lui manque pas la langue. -Non, Dieu merci, mes braves seigneurs, la langue me reste ! et si vous voulez bien avoir quelques bontés pour un vieux capitaine d'aventures, je l'occuperai à chanter vos louanges. -Capitaine d'aventures, toi ? Allons donc ! dit un des jeunes gens, ne veux-tu pas nous faire accroire que tu as été capitaine ? -C'est au moins le titre que m'ont donné plus d'une fois le duc François de Guise, que j'ai aidé à reprendre Calais ; l'amiral Gaspard de Coligny, que j'ai aidé à défendre Saint-Quentin, et le prince de Condé, que j'ai aidé à rentrer dans Orléans. -Tu as vu tous ces illustres capitaines ? demanda un des gentilshommes. -Je les ai vus, je leur ai parlé et ils m'ont parlé... Ah ! vous êtes braves, messeigneurs, je n'en doute pas ; mais laissez-moi vous dire que la race des vaillants et des forts est en allée. -Et tu es le dernier ? dit une voix. -Non pas de ceux que je dis, reprit le mendiant, mais le dernier, en effet, d'une association de braves ! Nous étions dix aventuriers, voyez-vous, mes gentilshommes, avec lesquels un capitaine pouvait tout tenter ; mais la mort nous a pris un à un et nous a emportés en détail. -Et quels étaient, demanda un des Ordinaires, je ne dirai pas les aventures, mais les noms de ces dix braves ? -Vous avez raison de ne pas demander leurs aventures : leurs aventures feraient, à elles seules, un poème ! et celui qui pourrait l'écrire, le pauvre Fracasso, est malheureusement mort d'une contraction à la gorge. Mais, quant aux noms, c'est autre chose. -Voyons les noms. -Il y avait Dominico Ferrante ; c'est celui qui est parti le premier : un soir, aidé de deux compagnons, il vint offrir, aux environs de la tour de Nesle, à un endiablé sculpteur florentin, nommé Benvenuto Cellini, de l'aider à porter un sac d'argent qu'il venait de recevoir des mains du trésorier du roi François Ier. Le Benvenuto, qui s'était attardé et qui venait d'entendre sonner minuit à Saint-Germain-des-Prés, crut voir dans une offre toute d'obligean- ce une tentation de cupidité : il mit l'épée à la main et, d'un rapide dégagement, il cloua le pauvre Ferrante à la muraille. -Voilà ce que c'est que d'être trop obligeant ! dit un des auditeurs à un autre. -Le second était Vittorio-Albani Fracasso, un grand poète, qui ne pouvait travailler qu'au clair de la lune. Un soir qu'il cherchait une rime aux environs de Saint-Quentin, il tomba, par hasard, au milieu d'une embuscade dressée sur le chemin du duc Emmanuel Philibert. Il était si préoccupé de la rébellion de cette rime, qu'il oublia de demander aux embusqués dans quelle intention ils étaient là ; il en résulta que, le duc Emmanuel étant venu à passer sur ces entrefaites, il se trouva au milieu de la bagarre et il faisait de son mieux pour s'en tirer, lorsqu'il tomba étourdi d'un coup de masse que lui allongea l'écuyer du duc, un damné cogneur nommé Scianca-Ferro. Or, l'embuscade échoua ; le pauvre Fracasso resta sur le champ de bataille, et comme, vu l'évanouissement dans lequel il était plongé, il ne put expliquer le hasard de sa présence, on lui passa une corde au cou et on le hissa à la branche d'un chêne : quoique le pauvre Fracasso, en sa qualité de poète, fût maigre comme un engoulevement, le poids du corps n'en amena pas moins la contraction du noeud coulant et la contraction du noeud coulant la strangulation. Ce fut en ce moment qu'il revint à lui ; il voulut donner les explications qu'il croyait nécessaires à son honneur violemment compromis ; mais il était revenu à lui une seconde trop tard : les explications ne purent point passer et restèrent de l'autre côté du noeud coulant ; ce qui fit croire à beaucoup que ce pauvre innocent avait été injustement pendu. -Messieurs, dit une voix, cinq Pater et cinq Ave pour le pauvre Fracasso ! -Le troisième, continua le mendiant avec mélancolie, le troisième était un digne aventurier allemand nommé Frantz Scharfenstein ; vous avez certainement entendu parler de feu Briarée et de défunt Hercule. Eh bien ! le pauvre Frantz était de la force d'Hercule et de la taille de Briarée ; il fut tué bravement sur une brèche de Saint-Quentin ; Dieu ait son âme et celle de son oncle Heinrich Scharfenstein qui est mort idiot et fou de le pleurer. -Dis donc, Montaigu, dit une voix, crois-tu que, si tu mourais, ton oncle deviendrait idiot et fou de te pleurer ? -Mon cher, répondit celui à qui la question était adressée, il y a un axiome de droit qui dit : Non bis in idem. -Le cinquième, continua le mendiant, était un brave catholique nommé Cyrille-Népomucène Lactance ; celui-là est sûr de son salut car, après avoir combattu pour notre sainte religion pendant vingt ans, il est mort martyr. -Martyr ? Peste ! raconte-nous cela. -C'est bien simple, messeigneurs. Il servait sous les ordres du fameux baron des Adrets qui, dans ce moment-là, était catholique -car il n'est point que vous sachiez que le baron des Adrets a passé sa vie à se faire protestant de catholique et catholique de protestant -. Le baron des Adrets était donc catholique pour le moment, et Lactance servait sous ses ordres lorsque, le baron ayant fait quelques prisonniers huguenots la veille de la Fête-Dieu et ne sachant quel genre de mort leur infliger, Lactance fut illuminé de cette sainte invention, de les dépouiller et de tendre avec leurs peaux, au lieu de tapisserie, les maisons du petit village de Mornas. Le baron goûta fort l'avis et le mit à exécution, à la plus grande gloire de leur sainte religion ! Mais, l'année suivante, jour pour jour, il arriva que, le baron s'étant fait protestant et le pieux Lactance étant tombé entre ses mains, le baron se souvint du conseil qu'il lui avait donné et, malgré ses réclamations, le fit dépouiller à son tour. Je reconnus la peau de mon pauvre ami à un grain de beauté qu'il avait au-dessous de l'épaule gauche ! -Peut-être t'en arrivera-t-il autant un jour, Villequier ! dit un des jeunes gens à son camarade : mais, si on te dépouille, ce ne sera pas pour faire une tenture de ta peau ou, mordieu ! c'est qu'il y aura alors en France profusion de tambours ! -Le sixième, continua l'aventurier, était un joli muguet de notre bonne ville de Paris, jeune, beau, galant, toujours courant après les femmes. -Chut ! dit un des Ordinaires, ne parle pas si haut, bonhomme : le roi Henri III pourrait t'entendre et te faire châtier d'avoir vu si mauvaise compagnie. -Et comment se nommait le drôle qui avait de pareilles moeurs ? demanda un autre gentilhomme. -Il se nommait Victor-Félix Yvonnet, répondit le mendiant. Un jour, ou plutôt une nuit qu'il était chez une de ses maîtresses, le mari n'eut point le courage de l'attendre bravement et de l'at- taquer l'épée à la main : il dégonda la porte par laquelle Yvonnet devait sortir -une porte de chêne massive pesant trois mille, peutêtre -et la posa en équilibre sur ses gonds. À trois heures, Yvonnet dit adieu à sa bien-aimée et s'en alla droit à la porte, dont il avait la clef, introduisit la clef dans la serrure, tourna deux tours et tira à lui ; mais, au lieu de tourner sur ses gonds, la porte tomba lourdement sur lui ! Si c'eût été Frantz ou Heinrich Scharfenstein, ils eussent repoussé la porte comme une feuille de papier ; mais Yvonnet était un véritable muguet d'amour aux petites mains et aux petits pieds : la porte lui brisa les reins et, le lendemain, on le retrouva mort. -Tiens, par ma foi ! dit une voix, voilà une recette à donner à monsieur de Châteauneuf : cela ne l'empêchera point d'être trompé ; mais cela empêchera qu'il ne le soit deux fois par le même. -Le septième, continua l'aventurier, le septième se nommait Martin Pilletrousse. C'était un honnête gentilhomme, comme dit M. de Brantôme, et qui périt par un fâcheux malentendu. Un jour, M. de Montluc passant par une ville et ayant été complimenté par tous les magistrats, excepté par les juges, il résolut de se venger de cette incivilité, s'informa et apprit qu'il devait y avoir le lendemain jugement de douze huguenots. C'était tout ce qu'il voulait savoir. Il se rendit à la prison et, entrant dans la salle commune : « Qui est huguenot, ici ? demanda-t-il ? » Or, Pilletrousse, qui avait connu M. de Montluc huguenot enragé et qui ignorait que, comme le baron des Adrets, il avait changé de religion, se trouvait dans cette chambre, accusé de je ne sais quelle misère ; il crut que M. de Montluc demandait quels étaient les huguenots pour les faire élargir ; mais point : c'était pour les faire pendre ! Lorsque le pauvre Pilletrousse vit de quoi il s'agis- sait, il protesta de toutes ses forces ; mais il eut beau protester, on s'en tint à sa première déclaration et il fut pendu haut et court, lui douzième. Le lendemain, qui fut attrapé ? ce furent les juges, qui n'eurent plus personne à juger. Mais, en attendant, le pauvre Pilletrousse était mort. -Requiescat in pace ! dit un des auditeurs. -Les souhait est d'un chrétien, mon gentilhomme, dit le mendiant, et je vous en remercie au nom de mon ami. -Voyons le huitième, dit une voix. -Le huitième, continua le mendiant, se nommait Jean-Chri- sostôme Procope ; il était Bas-Normand... -Le roi, messieurs ! le roi ! cria une voix. -Allons, range-toi, drôle ! dirent les jeunes seigneurs, et tâche de ne pas te trouver sur la route de Sa Majesté : il n'aime à voir que de jolis visages et de gracieuses tournures. C'était en effet le roi qui descendait de ses appartements, ayant monsieur de Guise à sa droite et monsieur le cardinal de Lorraine à sa gauche. Il paraissait fort mélancolique. -Messieurs, dit-il, s'adressant aux gentilshommes qui faisaient la haie sur son passage en lui cachant du mieux qu'ils pou vaient l'homme à l'oeil, au bras et à la jambe de moins, vous m'avez entendu parler souvent de la façon toute royale dont j'avais été reçu en Piémont par le duc Emmanuel Philibert de Savoie ? Les jeunes gens s'inclinèrent en signe qu'ils s'en souvenaient parfaitement. -Eh bien, j'ai reçu ce matin la douloureuse nouvelle de sa mort, qui a eu lieu à Turin le 30 août 1580. -Et sans doute, sire, demanda un des jeunes gens, ce grand prince a eu un grand trépas ? -Digne de lui, messieurs ! il est mort dans les bras de son fils en lui disant : « Mon fils, apprenez de ma mort quelle doit être votre vie, et de ma vie quelle doit être votre mort. L'âge vous a déjà rendu capable de gouverner les États que je vous laisse ; ayez soin de les conserver aux vôtres et soyez assuré que Dieu en sera le protecteur tant que vous vivrez dans sa crainte ! » Messieurs, le duc Emmanuel Philibert était de mes amis : je porterai son deuil pendant huit jours, et pendant huit jours entendrai la messe à son intention. Qui fera comme moi me fera plaisir. Et, ayant fait un signe de tête à ses gentilshommes, le roi continua son chemin vers la chapelle. Les gentilshommes le suivirent et entendirent religieusement la messe avec lui. En sortant de l'église, la première chose qu'ils cherchèrent des yeux fut le mendiant ; mais le mendiant avait disparu. En même temps que lui avaient disparu l'escarcelle de Sainte-Moline, le drageoir de Montaigu et la chaîne d'or de Villequier. L'aventurier n'avait plus qu'une main mais, comme on le voit, il savait s'en servir. Les trois jeunes gens voulurent savoir s'il se servait aussi bien de sa jambe unique que de sa main dépareillée et coururent à la porte, demandant à la sentinelle si elle pouvait les renseigner sur ce qu'était devenu le mendiant avec lequel ils causaient, il n'y avait qu'un instant. -Messieurs, dit le chevau-léger, il a disparu derrière l'hôtel du Petit-Bourbon ; mais, en sortant, il m'a dit poliment : « Mon gentilhomme, il se peut que les nobles seigneurs avec lesquels je viens d'avoir l'honneur de m'entretenir désirent savoir ce que sont devenus mes deux derniers compagnons et comment se nomme le pauvre diable qui leur a survécu. Mes deux compagnons, qui se nommaient Procope et Maldent, étaient, l'un un Bas-Normand, l'autre un Picard, très-forts en droit tous deux ; l'un est mort procureur au Châtelet, l'autre docteur en Sorbonne. Quant à moi, je me nomme César-Annibal Malemort, pour les servir si j'en étais capable. » Ce sont là les seules nouvelles qui parvinrent jusqu'à eux et qui soient parvenues jusqu'à nous du dernier des aventuriers. Le hasard avait fait que celui qui eût dû succomber le premier avait miraculeusement survécu à tous ! Source: http://www.poesies.net