Crimes Célèbres. La Constantin 1660. Par Auguste Arnould Et Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Avant de commencer ce récit, nous prévenons le lecteur qu’il ne doit nullement se préoccuper du personnage dont le nom est écrit en tête de ces pages. Marie Leroux, veuve de Jacques Constantin, et son complice Claude Perregaud sont peu connus dans l’histoire des grands criminels. Les biographies n’en font point mention, mais les faits dont ils se sont rendus coupables sont certains. Si nous ne les avons fait intervenir qu’au moment où le châtiment tomba sur eux, c’est que leurs crimes sont d’une nature si infâme et en même temps si dangereux à dévoiler qu’il n’est pas possible de les raconter en détail. Nous offrons ici, nous sommes les premiers à l’avouer, une histoire tronquée et dont le dénouement est précipité, contrairement à tous les principes de l’art; mais tous les lecteurs honnêtes nous sauront gré de notre réserve et de ce manque absolu de proportions. Malgré ce désavantage inhérent au sujet pour tout écrivain qui se respecte, nous avons voulu tirer de l’oubli ces noms obscurs, parce qu’au- cun fait ne nous a paru plus propre à mettre en relief les moeurs abominables et la corruption profonde qui avaient pénétré dans toutes les classes de la société, au sortir des troubles de la Fronde, et qui précédaient dignement les adultères et les turpitudes du règne du grand roi. Après cette confession, nous introduirons, sans plus de préambule, le lecteur dans un cabaret de la rue Saint-André-des-Arts, un soir du mois de novembre 1658. Il était sept heures à peu près. Trois gentilshommes étaient assis autour d’une table dans une salle basse et enfumée; ils avaient déjà vidé plusieurs bouteilles, et un projet sans doute bien extravagant venait de passer par leur folle cervelle, car ils riaient tous trois à gorge déployée. -Pardieu! dit l’un d’eux, quand le premier accès de cette gaieté bruyante fut un peu calmé, il faut avouer que ce serait un excellent tour. -Ravissant! Et si tu veux, de Jars, nous le mettrons à exécution pas plus tard que ce soir. -C’est convenu, messire Jeannin, si toutefois la proposition ne scandalise pas trop mon beau neveu, ajouta le commandeur de Jars en caressant du revers de la main le visage du jeune homme assis près de lui. -Ah çà, de Jars, reprit le trésorier de l’épargne Jeannin, tu viens de prononcer un mot qui me remet en éveil. Il y a quelques mois déjà que ce petit chevalier de Moranges marche à tes côtés, ne te quittant pas plus que ton ombre. Tu ne nous avais jamais rien appris de ce neveu. D’où diable t’est-il venu? Le commandeur pressa sous la table le genou du chevalier. Celui-ci, pour se dispenser de répondre, remplit son verre et le but lentement. -Tiens! continua Jeannin, veux-tu que je te parle net comme je le ferai le jour où il plaira à Dieu de m’interroger sur les péchés mignons de ma vie? Je ne crois pas un mot de ce que tu nous as dit. Il n’y a d’autre neveu qu’un fils de frère ou de soeur. Or ta soeur est abbesse, et ton frère est mort sans enfants. Je ne vois qu’un moyen pour toi d’établir cette généalogie, c’est de convenir que l’amour a passé par là et que ton frère a semé quelque part de la graine de mauvais sujet, ou que madame l’abbesse... -Point de calomnie, messire. -Enfin, explique-toi. Je ne suis pas ta dupe, et que le bourreau m’étrangle au sortir de ce cabaret si je ne parviens pas à t’arracher ce secret! On est amis ou on ne l’est pas. Ce que tu caches à d’autres, tu peux bien me le dire à moi. Comment! tu viendrais me demander ma bourse, mon épée, et tu ferais le mystérieux. Allons! c’est mal: parle, ou plus d’amitié entre nous. Et je t’en préviens, une fois que je suis sur une piste, je ne l’abandonne pas facilement. Je saurai la vérité, et alors j’en ferai l’histoire publique de la cour et de la ville. Ainsi tu auras meilleur marché de me glisser une confidence dans l’oreille, où elle entrera de la sorte comme dans un tombeau. -Mais, mon gros curieux, dit de Jars, un coude appuyé sur la table et frisant d’une main les crochets de sa moustache, si j’attachais ce secret à la pointe d’un poignard, est-ce que tu n’aurais pas peur de te piquer les doigts en voulant y toucher? -Moi! répondit le trésorier de l’épargne en imitant de l’autre côté de la table la pantomime du commandeur, moi! les médecins ont toujours prétendu que le sang m’incommodait; ce serait me rendre service que de m’en tirer. J’ai tout à gagner, et toi, tout à perdre; car avec ta mine jaune, on peut supposer qu’une saignée ne serait pas pour toi un soulagement. -Ainsi tu irais jusque là? Tu risquerais un duel si je te faisais défense de chercher à approfondir ce que je cache? -Oui, sur l’honneur. Eh bien! que décides-tu? -Mon bel enfant, dit de Jars au jeune chevalier, nous sommes pris, et il faut nous exécuter de bonne grâce. Vous ne connaissez pas comme moi ce gros homme; il est entêté plus qu’on ne peut croire. Il y a un moyen de faire avancer les ânes qui s’obstinent à ne point bouger, c’est de les tirer par la queue, vous savez. Mais lui, quand une idée bonne ou mauvaise est entrée dans sa dure caboche, toutes les légions de l’enfer ne l’en feraient pas sortir. De plus, il est ferrailleur habile. Le meilleur parti à prendre, c’est de convenir de tout. -Faites ainsi que vous voudrez, dit le jeune homme. Vous connaissez mon secret, et de quelle importance il est pour moi qu’il ne soit pas découvert. -Oh! Jeannin a quelques qualités mêlées à ses vices, et, en première ligne, il faut mettre la discrétion; c’est le correctif de sa curiosité; et dans un quart d’heure, il se ferait tuer pour ne rien dire, comme il risquerait maintenant sa peau pour savoir ce qu’on ne veut pas lui avouer. Jeannin fit de la tête un signe d’assentiment, remplit de nouveau les verres, et tenant le sien à la hauteur de ses lèvres avec un air triomphant: -Je t’écoute, commandeur. -Eh bien! tu sauras donc d’abord que mon neveu n’est pas mon neveu. -Après. -Que le nom de Moranges n’est pas son nom. -Ensuite. -Mais son nom véritable, je ne te le dirai pas. -Pourquoi? -Parce que je l’ignore moi-même, et le chevalier n’est pas plus instruit que moi. -Quel conte nous fais-tu là? -Tiens, voici la vérité. Il y a quelques mois, le chevalier vint à Paris, porteur d’une lettre de recommandation d’un Allemand que j’ai connu il y a plusieurs années. On me priait de le protéger, de l’aider dans ses recherches, dans ses démarches. Comme tu disais tout à l’heure, l’amour a passé par là, nous ne connaissons pas notre père. Or le jeune homme, qui naturellement voudrait faire figure dans le monde et que l’auteur de ses jours servît au moins à payer les dettes qu’il est dans l’intention de contracter, est arrivé ici muni de quelques renseignements que nous cherchons à mettre à profit; enfin, pour te convaincre de la nécessité où nous sommes d’agir avec la plus grande prudence, avec une extrême discrétion, je crois que nous sommes sur la trace, et il ne s’agit rien moins que d’un prince de l’Église. Mais si la mèche était éventée trop tôt, tout serait perdu, tu comprends. Ainsi, ne va point bavarder. -Sois tranquille, dit Jeannin. À la bonne heure, voilà qui est parler en ami véritable. Je vous souhaite bonne chance, beau chevalier de Moranges, et jusqu’à ce que vous ayez retrouvé votre père, si vous avez besoin de quelques sommes, ne vous gênez pas, la caisse de l’épargne est à votre service. Pardieu! de Jars, tu es né coiffé, et il n’y a pas ton pareil pour les aventures merveilleuses. Celle-ci promet des intrigues piquantes, de scandaleuses révélations, et c’est à toi qu’on s’adresse. Tu es un heureux coquin. Il y a quelques mois encore qu’il t’est tombé du ciel une bonne fortune adorable, une belle amoureuse qui se fait enlever par toi du couvent de la Raquette. Mais celle-là, tu ne la montres à personne, comme si tu étais jaloux ou qu’elle fût laide, vieille et ridée comme ce fripon de Mazarin. -J’ai mes raisons, répondit de Jars en souriant, j’ai mes raisons pour agir ainsi. L’enlèvement a fait du bruit, et les cagots ne badineraient pas. Je ne suis pas jaloux, car on m’aime éperdument. Demande à mon neveu. -Il la connaît? -Nous avons échangé ensemble tous nos secrets: confidence mutuelle et complète. La belle, crois-moi, est fort bonne à voir et vaut toutes celles qui jouent de la prunelle et de l’éventail à la cour et sur les balcons de la place Royale, je t’en réponds. N’est-ce pas, Moranges? -C’est mon sentiment, dit le jeune homme en échangeant avec de Jars un regard d’une expression singulière; et tâchez, mon oncle, de bien vous conduire avec elle, ou je vous jouerai quelque tour. -Aye! aye! s’écria Jeannin; mon pauvre de Jars, j’ai bien peur que tu ne réchauffes un petit serpent dans ton sein. Méfie-toi de ce freluquet, de ce menton sans barbe. Là, franchement, mon garçon, vous êtes en bonne intelligence avec la belle? -Sans doute. -Et tu ne crains rien, commandeur? -Rien. -Et il a raison. Je réponds d’elle comme de moi, entendez-vous? Tant qu’on l’aimera, elle aimera; tant qu’on sera fidèle, elle sera fidèle. Est-ce que vous croyez qu’une femme qui s’est fait enlever se détache aussitôt de celui qu’elle a consenti à suivre? Je la connais, j’ai causé longtemps et souvent avec elle tête-à-tête; cervelle légère, amour extrême du plaisir, point de préjugés, de ces sottes retenues qui arrêtent les autres femmes, bonne fille au demeurant et dévouée, sans ruse ni mensonge, mais jalouse et peu disposée à se laisser sacrifier à une rivale sérieuse. Oh! si on la trompe, adieu toute prudence et toute réserve, et alors!... Un coup d’oeil et un coup de genou du commandeur interrompirent ce panégyrique que le trésorier de l’épargne écoutait en ouvrant de grands yeux étonnés. -Quel feu! dit-il alors; et alors, beau chevalier? -Eh bien! alors, reprit le jeune homme en riant, si mon oncle se conduit mal, moi, son neveu, je m’offrirai pour réparer ses torts. Il n’aura pas de reproches à me faire. Mais jusque-là, il peut être tranquille, et il le sait bien. -Oui, oui, et la preuve, c’est que j’emmènerai Moranges ce soir. Il est jeune, il a besoin de se former, et il est bon qu’il voie et entende comment un cavalier qui a quelque expérience des intrigues amoureuses s’y prend pour se moquer d’une coquette. C’est une leçon qui pourra lui servir plus tard. -Peste! dit Jeannin, je serais plutôt tenté de croire que l’enfant se passerait fort bien de précepteur. Au reste, cela te regarde, et ce n’est pas mon affaire. Revenons à ce que nous disions tout à l’heure. Voyons, est-ce bien convenu, et nous amuserons-nous à rendre à la belle la monnaie de sa pièce? -Si tu veux. -Je ne demande pas mieux; il y aura peut-être là matière à rire. Vous savez de quoi il s’agit, Moranges? -Je le sais. -Qui se présentera le premier? De Jars frappa sur la table avec le pommeau de son poignard. -Du vin, mes gentilshommes? demanda le cabaretier en entrant. -Non. Des dés, et sur-le-champ. -Trois coups chacun et au plus haut point, dit Jeannin. Commence. -Je joue pour moi et pour mon neveu. Les dés roulèrent sur la table. -As et trois. -À mon tour. Six et cinq. -Donne. Cinq et deux. -Égaux. Quatre et deux. -Voyons. As et blanc. -Double six. -Tu as le choix. -J’y vais, dit Jeannin en se levant de table et en s’enve- loppant de son manteau. Il est maintenant sept heures et demie, je serai de retour à huit heures. Sans adieu. -Bonne chance. Il sortit du cabaret, et suivant la rue Pavée, il se dirigea du côté de la rivière. En 1658, au coin des rues Gît-le-Coeur et du Hurepoix (cette dernière occupait l’emplacement actuel du quai des Augustins jusqu’au pont Saint-Michel), était situé l’hôtel que François Ier avait acheté et fait orner pour la duchesse d’Étampes. Il commençait sinon à tomber en ruines, du moins à se ressentir des outrages du temps. Ses richesses intérieures avaient perdu leur éclat et étaient devenues de véritables antiquités. C’était dans le Marais, à la place Royale, que la mode avait établi son domicile, que les femmes galantes et les beautés célèbres attiraient autour d’elles l’essaim bourdonnant des vieux débauchés et des jeunes libertins. Aucune d’elles n’aurait voulu habiter le quartier et la demeure de l’ancienne concubine royale: c’eût été déroger et convenir que leurs charmes baissaient dans l’opinion publique. Le vieil hôtel comptait plusieurs locataires. Comme les provinces de l’empire d’Alexandre, ses vastes appartements avaient été divisés, et tel était le discrédit où il se trouvait que la bourgeoisie se carrait impunément là où s’était pressée jadis la noblesse la plus élégante et la plus fière du royaume. Là vivait, dans un demi-isolement et déchue de ses grandeurs, Angélique-Louise de Guerchi, autrefois compagne de mademoiselle de Pons et fille d’honneur d’Anne d’Autriche. Ses intrigues galantes et le scandale de ses amours l’avaient fait renvoyer de la cour, non peut-être qu’elle eût de plus gros péché à se reprocher que beaucoup d’autres, mais mademoiselle de Guerchi avait été malheureuse ou maladroite. Ses amants l’avaient compromise sans cesse de la manière la plus indiscrète. L’hypocrisie devait nécessairement régner dans une cour où un cardinal était l’amant d’une reine. La disgrâce punit Angélique des fautes qu’elle n’avait pas su cacher. Malheureusement pour elle, sa fortune dépendait de ses succès et suivait le nombre et la qualité de ses adorateurs; elle avait rassemblé les débris de son luxe, vendu une partie de ses nippes les plus riches, et regardant de loin et d’un oeil d’envie le monde brillant qui l’avait exilée, elle attendait des temps meilleurs. Tout espoir n’était pas perdu pour elle. Par une loi singulière et qui ne prouve pas en faveur de la nature humaine, le vice a toujours plus de moyens de réussir que la vertu; il n’y a guère de courtisane si décriée qui ne trouve une dupe disposée à rendre témoignage d’un honneur qui n’existe plus et qui depuis longtemps s’en est allé en lambeaux. Tel qui douterait de la sagesse d’une femme sage, qui ne pardonnerait pas une faiblesse à une conduite auparavant exemplaire, se baisse et ramasse dans la fange des ruisseaux une réputation flétrie et souillée, la protège et la défend contre les sarcasmes, et consacre sa vie à rendre quelque lustre à cette chose immonde où le doigt de chacun a laissé une tache. Aux jours de ses triomphes, mademoiselle de Guerchi avait vu papillonner autour d’elle le commandeur de Jars et le trésorier de l’épargne, et ni l’un ni l’autre n’avaient été réduits à pousser longtemps des soupirs inutiles. Mais en aussi peu de jours qu’il leur en avait fallu pour n’avoir plus rien à désirer, ils avaient reconnu, le premier, qu’on sacrifiait les grâces de sa personne aux doublons du trésorier, le second, que la bonne mine du commandeur luttait avec avantage contre les charmes de sa caisse. Comme il ne s’agissait là pour eux que d’une intrigue passagère et non d’un amour sérieux, aucune querelle n’avait suivi cette découverte: ils s’étaient retirés en même temps, sans même se plaindre, se promettant seulement de se venger plus tard si l’occasion se présentait. D’autres affaires de même nature les avaient distraits de ce louable projet. Jeannin s’était attaché à une beauté moins facile qui n’avait cédé que moyennant trente mille écus payés d’avance, et de Jars, depuis quelque mois, avait été absorbé par son aventure amoureuse avec la pensionnaire du couvent de la Raquette et les démarches qu’il avait faites conjointement avec le jeune étranger qu’il faisait passer pour son neveu. Mademoiselle de Guerchi ne les avait revus ni l’un ni l’autre, et franchement, elle n’y songeait guère. Elle était occupée à prendre au piège un certain duc de Vitry, absent de la cour au moment de l’esclandre qui l’en avait chassée, grand désoeuvré de vingt-cinq à vingt-six ans, brave comme son épée, crédule comme un vieillard libertin, prêt à dégainer contre tout insolent calomniateur qui aurait douté de la vertu de la belle, fermant l’oreille aux mauvais rapports qui circulaient, un de ces hommes, enfin, que le ciel a façonnés tout exprès pour la consolation des pécheresses et tel que de nos jours pourrait le désirer une danseuse de l’Opéra mise à la retraite ou une lionne émérite. La seule qualité qui lui manquât était celle de célibataire. Le duc avait une femme qu’il négligeait, selon l’usage de cette époque, et qui probablement ne s’inquiétait que fort peu de ses infidélités. Mais c’était là un obstacle qu’on ne pouvait franchir, sans cela mademoiselle de Guerchi aurait pu concevoir l’espérance de devenir un jour duchesse. Cependant, depuis trois semaines environ, le galant n’avait pas mis les pieds chez elle ni donné de ses nouvelles. Il était parti pour un voyage en Normandie, où il possédait de grandes propriétés, et cette absence prolongée bien au-delà du terme qu’il avait lui-même assigné commençait à paraître inquiétante. Qui pouvait le retenir? un nouveau caprice peut-être. Les craintes de la demoiselle étaient d’autant plus vives que jusque là les choses s’étaient passées de part et d’autre en oeillades et en belles paroles. Le duc avait tout offert, et Angélique avait tout refusé. Une défaite trop prompte aurait donné crédit aux bruits injurieux répandus sur son compte, et instruite par l’expérience, elle ne voulait plus compromettre l’avenir comme elle avait compromis le passé. Mais en jouant la vertu, il fallait jouer aussi le désintéressement, et ses ressources pécuniaires tiraient à leur fin. Elle avait calculé sa résistance sur l’argent qui lui restait: ce départ et cette longue absence dérangeaient l’équilibre de sa sagesse et de ses revenus. L’amoureux duc de Vitry courait donc de grands risques au moment où de Jars et Jeannin allaient de nouveau attaquer la belle. Elle était plongée dans de sérieuses réflexions et se demandait de la meilleure foi du monde à quoi tient la vertu des femmes, lorsqu’elle entendit un bruit de voix dans la chambre qui précédait celle où elle se trouvait. La porte s’ouvrit, et le trésorier de l’épargne entra. Comme cette entrevue et celles qui vont suivre doivent avoir des témoins, nous sommes obligés de prier le lecteur de nous accompagner dans une autre partie du même hôtel. Nous avons dit qu’il renfermait plusieurs locataires. La personne qui occupait l’appartement contigu à celui de mademoiselle de Guerchi était la veuve d’un ancien marchand nommé Rapally, propriétaire d’une des trente-deux maisons qui s’élevaient alors de chaque côté du pont Saint-Michel, reconstruit en 1616 aux frais des bourgeois moyennant la concession à perpétuité desdites maisons. La veuve Rapally se donnait quarante ans; ceux qui la connaissaient lui en prêtaient dix de plus, et pour ne pas commettre d’erreur, nous prendrons le milieu de ces deux chiffres. C’était une petite personne ramassée, d’un embonpoint plutôt au-delà qu’en-deçà de ce qui est exigible; noire de cheveux, brune de peau, l’oeil à fleur de tête, la prunelle toujours en mouvement, vive, remuante et d’une exigence qui n’avait point de bornes quand on cédait une fois à ses volontés, mais pour le moment douce et souple, soumise aux caprices d’un quidam qui avait touché son coeur. C’était la contre-partie de la comédie qui se jouait chez mademoiselle de Guerchi. La veuve était amoureuse, comme monseigneur le duc de Vitry, et l’objet de sa flamme n’était pas plus sincèrement épris que l’ancienne fille d’honneur de la reine. L’heureux mortel qu’elle lorgnait était maître Quennebert, notaire à Saint-Denis. Cet honnête tabellion, jeune encore, bien fait de sa personne mais assez mal dans ses affaires, feignait de ne pas comprendre les avances qu’on ne lui épargnait pas: il traitait la veuve avec une réserve et un respect dont elle l’aurait volontiers dispensé et qui parfois lui faisaient douter de son amour. Mais il lui était impossible de se plaindre, il fallait se résigner à accepter cette considération importune et fâcheuse dont il l’entourait. Maître Quennebert était un homme de sens et d’expérience, il avait en tête un projet qu’un obstacle indépendant de sa volonté l’empêchait de réaliser. Il avait besoin de gagner du temps, et il savait qu’il perdrait sa liberté le jour où il donnerait sur lui un droit à la sensible veuve. Un amant se rebute si on fait avec trop de rigueur la sourde oreille à ses demandes. Une femme, au contraire, qui doit se borner à répondre oui ou non, a nécessairement plus de patience. Le seul sujet d’inquiétude de maître Quennebert était un arrière-cousin de l’époux qui aurait montré plus d’empressement qu’il n’en témoignait. Mais telle était sa situation qu’il ne pouvait adopter une autre conduite. Pour regagner le temps perdu et reprendre l’avance sur son rival, il faisait de belles phrases à la veuve, il la caressait avec des louanges. En définitive, il n’avait pas besoin de se donner tant de peine: il était aimé, et un doux regard lui aurait fait pardonner les plus grandes sottises. Une heure avant l’arrivée du trésorier de l’épargne, on avait frappé à la porte de l’hôtel, et maître Quennebert, frisé, pommadé, sur un pied de conquête, s’était présenté chez la veuve Rapally. Plus langoureuse encore que de coutume, elle paraissait disposée à le poursuivre d’oeillades tellement assassines que, pour échapper à ce genre de mort, il feignit de tomber peu à peu dans une mélancolie profonde. La veuve s’alarma de cette tristesse et lui dit: -Qu’avez-vous donc ce soir? Il se leva. C’était autant de gagné sur l’ennemi, et désormais libre de ses mouvements, maître d’avancer ou de reculer à son gré: -Moi! répondit-il avec un gros soupir; je pourrais vous tromper, donner un prétexte à ma tristesse, mais je ne sais pas mentir avec vous. Oui, je suis inquiet, tourmenté, et quand cela finira-t-il? Dieu le sait! -Mais enfin, qu’est-ce donc? dit la veuve en se levant à son tour. Maître Quennebert fit trois grands pas et se trouva à l’autre bout de la chambre. -Que voulez-vous savoir? Vous n’y pouvez rien; ce sont des affaires dont on ne parle pas entre homme et femme. -Quelle affaire? un affaire d’honneur! -Oui. -Ah! mon Dieu! vous devez vous battre! s’écria-t-elle en se rapprochant de lui et en cherchant à le saisir par le bras. Vous devez vous battre! -Plût au ciel! dit Quennebert en arpentant de nouveau la chambre; mais rassurez-vous, il s’agit d’une somme d’argent que j’ai prêtée il y a quelque mois à un fripon qui a disparu. C’était un dépôt, et dans trois jours, il faut que je le rende: deux mille francs! -C’est beaucoup, et pareille somme n’est pas aisée à trouver en si peu de temps. -Il faudra que je m’adresse à quelque Juif qui m’écorchera tout vif; mais ma réputation avant tout! Madame Rapally le regardait d’un air consterné. Maître Quennebert sembla deviner sa pensée et ajouta, après un moment de silence: -Il est vrai que je possède actuellement le tiers de la somme. -Rien que le tiers? -En comptant bien et en faisant usage de toutes mes ressources, j’irai jusqu’à huit cents livres; mais que je sois damné dans l’autre monde ou traité de fripon dans celui-ci, ce qui revient au même pour moi, si je possède un denier au-delà! -Et si quelqu’un vous offrait les douze cents livres qui vous manquent? -Je les accepterais, pardieu! s’écria Quennebert, comme s’il ne se fût pas douté encore du nom du futur prêteur. Con- naissez-vous quelqu’un, ma bonne madame Rapally? La veuve fit un signe de tête affirmatif qu’elle accompagna d’un regard passionné. -Nommez-moi vite cette honnête personne; demain matin, elle aura ma visite. Ah! quel service vous me rendrez! Et moi qui ne voulais pas vous en parler, de peur de vous affliger! Dites-moi son nom. -Vous ne l’avez pas deviné? -Et comment voulez-vous que je le sache? -Quoi! en cherchant bien, vous ne trouverez pas? -Non, dit Quennebert, qui affectait une ignorance niaise. -N’avez-vous pas des amis? -Quelques-uns, c’est vrai. -Ne ressentiraient-ils pas du plaisir à vous obliger? -Peut-être. Mais je ne me suis adressé à personne. -À personne? -Excepté vous... -Eh bien! -Eh bien!... je crains de vous comprendre, madame Rapally; mais cela n’est pas possible: non, vous n’avez pas eu l’intention de m’humilier. Allons, allons, c’est une énigme dont ma stupidité naturelle m’empêche de trouver le mot. Ne me faites pas languir davantage, et dites-moi le nom que je cherche en vain. La veuve, intimidée par la susceptibilité de maître Quennebert, rougit, baissa les yeux et n’osa parler. Le notaire la regarda quelque temps et craignit de s’être effarouché trop tôt; il pensa qu’il avait une maladresse à réparer. -Vous vous taisez, dit-il, c’est qu’apparemment ce n’était qu’une plaisanterie de votre part. Elle se risqua à dire d’une voix timide: -Je parlais sérieusement, mais vous avez une manière de voir les choses qui n’est pas faite pour rassurer. -Plaît-il? -Et maintenant encore, est-ce que vous croyez que vous avez une physionomie engageante, avec votre oeil sévère et vos sourcils froncés comme si vous regardiez quelqu’un qui vous eût insulté? Un doux sourire dérida la physionomie de Quennebert. Enhardie tout à coup et profitant de cette suspension d’hostilités, madame Rapally s’approcha de lui, et pressant une de ses mains entre les siennes: -Mais c’est moi qui vous donnerai cette somme. Il la repoussa doucement avec un air de dignité et lui dit: -Je vous remercie, madame, mais je refuse. -Et pourquoi? Il se remit en marche autour de la chambre. La veuve, placée au milieu, tournait sur elle-même à mesure qu’il arpentait le terrain. Cet exercice de manège dura quelques minutes. Enfin, Quennebert s’arrêta. -Je ne vous en veux pas, madame Rapally: c’est votre bon coeur qui vous a conseillé cette proposition; mais encore une fois, je ne puis l’accepter. -Tenez, je ne vous comprends pas. Qui vous empêche? quelle honte vous retient? -Quand ce ne serait que celle d’être soupçonné de vous avoir fait cette confidence avec une arrière-pensée. -Et si cela était encore, où serait le mal? On parle pour être compris. Vous n’auriez pas rougi de vous adresser à un autre. -Ainsi vous croyez que je suis venu ici avec cette intention!... -Mon Dieu! je ne crois rien, si vous voulez. C’est moi qui vous ai interrogé, moi qui vous ai forcé à parler, je le sais bien. Mais quand vous me confiez un secret, pouvez-vous m’empêcher de vous plaindre, de m’intéresser à vous? Fallait-il, après avoir appris votre embarras, paraître gaie et me mettre à rire comme une folle? Quoi! je vous offense parce que je puis vous rendre service? C’est une étrange délicatesse. -Est-ce qu’elle vous étonne de ma part? -Allons! allez-vous penser encore que je veux vous offenser? Je vous tiens pour le plus honnête homme qu’il y ait au monde. À qui viendrait me dire: «Maître Quennebert a fait une mauvaise action, je l’ai vu», je répondrais: «Vous en avez menti. » Cela vous suffit-il? -Mais si on disait par la ville: «Maître Quennebert a reçu de l’argent de madame Rapally», serait-ce la même chose que si on disait: «Maître Quennebert a emprunté douze cents livres à Robert le marchand», par exemple, ou à tout autre homme? -Je n’y vois pas de différence. -J’en vois une très grande, moi. -Laquelle? -C’est assez difficile à expliquer, j’en conviens, mais... -Mais vous vous exagérez et le service et la reconnaissance que vous devrez avoir. Je crois deviner le motif de votre refus. Un don vous ferait rougir, n’est-ce pas? -Oui. -Je ne veux pas vous faire un cadeau. Empruntez-moi douze cents livres. Pour combien de temps vous les faut-il? -Je ne sais, en vérité, quand je pourrai vous les rendre. -Mettons un an et calculons les intérêts. Asseyez-vous là, grand enfant, et écrivez votre billet. Maître Quennebert fit bien encore quelque façon, mais vaincu par les prières et les instances de la veuve, il finit par céder. Il faut dire que tous ces beaux scrupules n’étaient de sa part qu’une comédie. Il avait grand besoin de cet argent, non pas pour rembourser une somme qu’un ami infidèle lui avait enlevée, mais pour satisfaire ses propres créanciers, qui perdaient patience et menaçaient de le poursuivre, et il n’était venu que dans le dessein de mettre à contribution la générosité de madame Rapally. Sa feinte délicatesse n’était que la crainte de trop s’engager, et il se laissait faire en quelque sorte violence pour accepter ce qu’il désirait ardemment. Sa ruse eut un plein succès, et la prêteuse sentit redoubler son estime en proportion de ces nobles sentiments. L’obligation fut souscrite en bonne forme, et l’argent, compté à l’instant même. -Que je suis heureuse! dit-elle, pendant que Quennebert jouait encore l’embarras et la pruderie tout en lorgnant du coin de l’oeil le sac d’écus déposé sur une table à côté de son manteau. Est-ce que vous retournez ce soir à Saint-Denis? Le notaire se fût bien gardé de répondre oui, quand même son intention eût été de rentrer cette nuit chez lui. Il prévoyait qu’on lui reprocherait son imprudence, qu’on lui représenterait les dangers de la route, qui en effet n’était nullement sûre, et qu’après avoir bien cherché à l’effrayer, on se déciderait peut-être à lui offrir l’hospitalité. Or il ne se souciait pas d’un tête-à-tête indéfiniment prolongé. -Non, dit-il, je dois coucher ce soir chez maître Terrasson, rue des Poitevins; je l’ai prévenu de mon arrivée, et il m’attend. Quoiqu’il ne demeure qu’à quelques pas d’ici, cet argent sera cause que je vous quitterai plus tôt que je n’aurais voulu. -Vous penserez à moi? -Pouvez-vous en douter? répondit Quennebert, d’un air sentimental. Vous m’avez forcé de l’accepter, mais je ne serai heureux à mon tour que lorsque je vous aurai restitué cette somme. Si pourtant cela devait amener quelque brouille entre nous? -Ah! écoutez donc; si vous ne payez pas à l’échéance, je vous poursuivrai. -J’y compte bien. -J’userai de mes droits de créancière. -Et vous aurez raison. -Je serai impitoyable. Et la veuve se mit à rire d’un air malicieux en le menaçant de la main. -Madame Rapally, dit le notaire, qui désirait terminer cette conversation à laquelle il craignait toujours de voir prendre une tournure langoureuse, madame Rapally, ajoutez encore un dernier service à toutes vos bontés. -Qu’est-ce? -La reconnaissance qui n’est que jouée ne pèse pas à celui qui la témoigne; mais la reconnaissance véritable, sincère, comme celle que j’éprouve, est un lourd fardeau,je vous jure. Donner est bien plus facile que recevoir. Promettez-moi qu’il ne sera jamais question de cela entre nous, d’ici à un an, et que nous continuerons à vivre de bonne amitié comme par le passé. Laissez moi le soin de m’acquitter convenablement. Je ne vous en dis pas davantage, mais jusque là, motus sur ce chapitre. -Je ferai tout ce que vous désirez, maître Quennebert, répondit madame Rapally, l’oeil humide d’une joie secrète; je n’ai pas prétendu vous faire contracter une obligation gênante, et je m’en rapporte à vous. Savez-vous bien que maintenant je croirais presque aux pressentiments? -Vous devenez superstitieuse? et pourquoi? -J’ai refusé ce matin de conclure une affaire d’or. -Bah! -Mais il y avait en moi une sorte d’instinct qui me disait de résister à toutes les tentations et de ne pas me dégarnir de mon argent. Figurez-vous que j’ai reçu aujourd’hui une visite, celle d’une grande dame qui demeure dans cet hôtel, l’appartement à côté du mien. -Vous l’appelez? -Mademoiselle de Guerchi. -Et que vous voulait-elle? -Elle est venue me trouver et m’a proposé de me vendre pour quatre cents livres des bijoux qui en valent bien, je m’y connais, six cents; ou, si je l’aimais mieux, de lui prêter cette somme sur le dépôt de ces bijoux. Il paraît que la demoiselle est assez mal dans ses affaires. De Guerchi! connaissez-vous ce nom-là? -Il me semble que je l’ai entendu prononcer. -On m’a dit qu’elle avait eu quelques aventures qui avaient fait du bruit; mais, vous savez, on fait tant de mensonges! Depuis qu’elle demeure ici, elle vit très retirée; il ne vient chez elle qu’un grand seigneur, un duc... Attendez donc! Comment l’appelle-t-on?... Le duc de... le duc de Vitry. Et encore, il y a bien trois semaines qu’il n’a mis les pieds à l’hôtel. J’ai conclu de cette absence et de la proposition de ce matin qu’ils sont brouillés et que le besoin d’argent se fait sentir. -Vous paraissez bien au courant de ce qui concerne cette demoiselle. -Vraiment oui, et cependant je ne lui ai parlé qu’une fois, ce matin. -Qui vous a si bien renseignée? -Le hasard. La chambre d’à côté de celle-ci et une de celles qu’elle occupe n’en faisaient qu’une seule autrefois. On les a séparées par une cloison sur laquelle on a cloué une tapisserie; mais dans les deux coins du mur, des morceaux de planches se sont détachés avec le temps, et on peut voir parfaitement, sans être vu, par de petits trous de la tapisserie. Êtes-vous curieux? -Autant que vous, madame Rapally. -Venez avec moi. On a frappé, il y a quelques minutes, à la porte de l’hôtel; il n’y a guère que chez elle qu’on a pu se présenter à cette heure. C’est peut-être le galant qui est de retour. -Si nous pouvions assister à une scène de reproches ou de réconciliation: ce serait charmant! Quoiqu’il ne dût pas sortir de l’appartement, maître Quennebert prit son manteau, son chapeau et le bienheureux sac d’écus. Il suivit, sur la pointe du pied, la veuve Rapally, qui, de son côté, marchait comme une tortue et le moins lourdement possible. Ils parvinrent, sans trop faire crier la serrure, à ouvrir la porte qui conduisait dans la chambre. -Chut! dit la veuve à voix basse; écoutez, on parle. Elle lui indiqua du doigt l’endroit où il devait se mettre en observation, et elle gagna tout doucement l’autre bout de la pièce. Quennebert, qui ne se souciait pas qu’elle vînt le rejoindre, lui fit signe de souffler la lumière. Bien rassuré contre un rapprochement par l’obscurité profonde qui régnait dans la chambre et qui n’aurait pas permis de faire un pas sans se heurter contre les meubles qui les séparaient, il colla son visage contre la tapisserie. Un trou, de la grandeur de l’oeil, lui permit de voir tout ce qui se passait chez mademoiselle de Guerchi. Au moment où il commençait à regarder, le trésorier de l’épargne, sur l’invitation d’Angélique, prenait un siège et se plaçait près d’elle, mais pourtant à une distance suffisamment respectueuse. L’un et l’autre, assez embarrassés de se trouver en présence et de s’expliquer, gardaient le silence. La demoiselle ignorait à quel motif elle devait la visite de son ancien amant, et celui-ci feignait une émotion nécessaire au succès de son entreprise. Maître Quennebert eut tout le temps de les examiner, et surtout Angélique. Le lecteur désire sans doute que nous lui fassions part des observations du notaire. Angélique-Louise de Guerchi était une femme de vingt-huit ans environ, grande, brune et bien faite. La vie de courtisane avait, il est vrai, un peu altéré sa beauté, flétri la fraîcheur de son visage et enlevé quelque finesse à l’élégance naturelle de ses formes, mais ce sont ces femmes-là qui, de tout temps, ont le privilège de séduire les hommes. Il semble que la débauche perd jusqu’au sentiment de la beauté véritable; il lui faut, pour la réveiller, la hardiesse dans le regard, le sourire provoquant, et elle ne suit le plaisir qu’à la trace du vice. Sous ce rapport, Louise de Guerchi était admirablement partagée, non que sa physionomie eût une expression marquée d’effronterie, que ses paroles se ressentissent habituellement des désordres de sa vie, mais il y avait en elle, sous une apparence tranquille et posée, un charme secret et indéfinissable. Beaucoup de femmes étaient plus régulièrement belles; aucune n’exerçait une puissance d’attraction plus prononcée. Ajoutons qu’elle ne devait guère l’espèce de fascination qui rayonnait autour d’elle qu’à ses qualités physiques ; car, excepté quand il s’agissait des roueries du métier, son esprit était médiocre, sans étendue et sans variété. Organisée de façon à éprouver les désirs qu’elle inspirait, elle était réellement sans défense contre une attaque pressante ou habilement conduite, et il avait fallu que le duc de Vitry fût aussi éperdument amoureux, c’est-à-dire sourd, aveugle, niais et sot de tout point, pour qu’il n’eût pas trouvé vingt fois l’occasion de triompher de sa résistance. Nous avons dit quelle était la situation financière de la belle et que, le jour même, elle avait cherché à faire ressource de quelques bijoux. Jeannin rompit le premier le silence. -Ma visite vous étonne sans doute, charmante Angélique. Voudrez-vous bien m’excuser de me présenter chez vous à l’improviste? Mais je n’ai pas voulu quitter Paris sans vous voir une dernière fois. -C’est un souvenir dont je vous remercie, répondit-elle, et je ne l’attendais pas de vous. -Allons, vous me gardez rigueur. Elle lui adressa un coup d’oeil moitié dédaigneux, moitié offensé. -Je sais bien que ma conduite a dû vous paraître singulière. Quitter une femme qu’on aime, je n’ose dire qui vous aime, ajouta-t-il d’un air timide et en soupirant, la quitter brusquement, sans explication, c’est étrange, j’en conviens. Mais tenez, Angélique, j’étais jaloux! -Vous! dit-elle, d’un ton incrédule. -J’avais fait effort sur moi-même, je vous avais toujours caché mes craintes. Je suis venu vingt fois dans l’intention de vous chercher querelle, d’éclater en reproches, et devant vous, en vous voyant si belle, j’oubliais tout pour ne songer qu’à mon amour! Mes soupçons disparaissaient devant un sourire, une parole me calmait, j’étais heureux! Mais quand je me retrouvais seul, toutes mes terreurs me reprenaient, je voyais mes rivaux à vos genoux, et j’entrais de nouveau en fureur. Ah! vous n’avez jamais su combien je vous aimais! Elle l’avait laissé parler sans l’interrompre, et peut-être faisait-elle de son côté la même réflexion que maître Quennebert, qui, assez expert en fait de mensonges, conférait ainsi avec lui-même : -Voilà un homme qui assurément ne pense pas un mot de ce qu’il dit. Le trésorier reprit: -Et maintenant encore, Angélique, vous n’ajoutez pas foi à mes paroles? -Voulez-vous, messire Jeannin, que je sois franche? Eh bien! je ne vous crois pas. -Oh! sans doute vous pensez que les distractions du monde m’ont fait perdre votre souvenir, que je me suis consolé avec d’autres beautés moins cruelles que vous! Je n’ai point pénétré dans votre retraite, je n’ai pas épié vos démarches, surpris vos actions, je ne vous ai pas entourée de surveillants invisibles qui seraient venus me redire, peut-être: «Si elle a quitté le monde qui l’avait outragée, ce n’est pas par fierté blessée, ce n’est pas dans un juste mouvement d’orgueil et pour punir par son absence ceux qui l’ont méconnue; non, mais elle s’est ensevelie dans la solitude pour y dérober à tous les regards de nouvelles amours!» Voilà ce que j’ai pensé souvent, et cependant j’ai respecté votre fuite! Et aujourd’hui, je vous croirais si vous me disiez: «Je n’aime personne!» Jeannin, qui avait presque l’embonpoint d’un financier de théâtre, s’arrêta pour reprendre haleine, essoufflé par cette tirade creuse, par cet amphigouri de lieux communs. Il n’était pas satisfait de lui-même et maudissait la stérilité de son imagination. Il aurait voulu trouver quelques phrases ronflantes et mettre la main sur quelque mouvement pathétique et naturel, mais rien ne venait. Il regarda mademoiselle de Guerchi d’un air dolent et à fendre le coeur. Celle-ci restait immobile sur son siège, et la même expression d’incrédulité paraissait toujours sur ses traits. Il fallut qu’il se décidât à reprendre la parole. -Mais ce mot que je vous demande, vous ne le prononcez pas. Ce que j’ai appris est donc vrai! vous l’aimez! Elle laissa échapper un mouvement de surprise. -C’est de lui qu’il faut vous parler pour vous faire perdre cette insensibilité qui me tue! Ainsi mes anciens soupçons étaient vrais: vous me trompiez pour lui! Ah! l’instinct de la jalousie ne m’égarait pas quand il m’a porté à rompre avec cet homme, à repousser l’amitié perfide qu’il continuait à m’offrir! Il est de retour à Paris, et je le verrai! Mais que dis-je? de retour, il a feint de s’éloigner peut-être, et caché dans cette retraite, il a bravé impunément mon désespoir et ma vengeance! Jusque là, la demoiselle avait joué serré. Mais maintenant elle ne comprenait rien à ce que disait le trésorier de l’épargne. De qui voulait-il parler? Du duc de Vitry? Elle l’avait cru d’abord. Mais le duc ne la connaissait que depuis quelques mois, depuis son exil de la cour. Ce ne pouvait être lui qui avait excité la jalousie de son ancien amant; et puis, que signifiaient ces paroles : «J’ai repoussé son amitié; il est de retour à Paris, etc., etc.?» Jeannin devina son embarras et s’applaudit de cette tactique qui allait la forcer à risquer un pas hors de ses retranchements. En effet, il y a certaines femmes qu’on jette dans une perplexité cruelle quand on n’attache pas un nom propre à leurs amours. C’est les lancer dans l’infini, les faire marcher à tâtons dans les ténèbres. Leur dire: «Vous l’avez aimé» équivaut à les obliger de demander: «De qui voulez-vous parler?» Ce ne fut pas précisément cette phrase qu’employa mademoiselle de Guerchi: perdue dans ses suppositions, elle se contenta de répondre: -Votre langage m’étonne, et je ne le comprends pas. La glace était rompue. Le trésorier s’élança droit au but. Saisissant une des mains d’Angélique, il lui dit: -Vous n’avez pas revu le commandeur de Jars? -Le commandeur de Jars? reprit-elle. -Jurez-moi, Angélique, jurez-moi que vous ne l’aimez pas. -Eh! mon Dieu! qui vous a mis en tête que je pensais à lui? Il y a plus de quatre mois que je ne l’ai aperçu, et je n’aurais su dire s’il est mort ou vivant. Il a été absent de Paris? En voilà la première nouvelle. -Ma fortune est à vous, Angélique! Répétez-moi que vous ne l’aimez pas! que vous ne l’avez jamais aimé, ajouta-t-il, d’une voix lente et en attachant sur elle un regard plein d’une douloureuse anxiété. Son intention cependant n’était pas de lui faire perdre contenance ; il savait au contraire qu’une femme comme Angélique n’est jamais plus à son aise que quand on lui fournit l’occasion d’un mensonge de cette nature. D’ailleurs il avait fait précéder cette redoutable interrogation d’un mot magique: Ma fortune est à vous; et l’espoir que ce mot réveillait valait bien un parjure. Elle répondit hardiment, d’une voix ferme et sans baisser les yeux. -Lui! jamais! -Je vous crois, s’écria Jeannin en se précipitant à ses genoux et en couvrant de baisers la main qu’il n’avait pas quittée. Ainsi je puis retrouver mon bonheur d’autrefois. Écoutez, Angélique; je quitte Paris, ma mère est morte, et je retourne en Espagne. Voulez-vous me suivre? -Moi? -J’ai hésité longtemps à venir vous trouver, je craignais tant d’être repoussé! Je pars demain. Abandonnez Paris, abandonnez ce monde qui vous a calomniée, venez avec moi. Dans quinze jours, vous serez ma femme. -Vous me trompez! -Que je meure à vos pieds si ce n’est mon désir! Voulez vous que je le signe avec mon sang? -Relevez-vous, dit-elle, tout émue. Voilà donc un homme qui m’aime et qui me venge de toutes les injures dont on m’a accablée! Je vous remercie mille fois, moins de ce que vous faites pour moi que de la consolation que vous m’apportez. Vous me diriez maintenant: «Je suis obligé de me séparer de vous», que le plaisir de savoir que j’ai votre estime l’emporterait sur tout le reste. Ce serait un souvenir que je garderais toujours, comme j’avais gardé le vôtre, ingrat, qui m’accusiez de vous avoir trompé! Le trésorier paraissait ivre de joie. Il débita mille extravagances, répéta de mille façons différentes et avec force hyperboles ridicules qu’il était le plus heureux des hommes. Mademoiselle de Guerchi, qui tenait à prendre ses précautions, lui demanda d’un ton câlin: -Qui a pu vous donner de pareils soupçons sur le commandeur ? A-t-il poussé la méchanceté jusqu’à se vanter d’avoir été aimé par moi? -Il ne m’en a jamais rien dit; je le craignais seulement. Elle le rassura de nouveau. La conversation dura quelque temps encore sur un ton langoureux. On se fit mille serments, mille protestations d’amour. Jeannin redoutait que ce départ si précipité ne contrariât sa maîtresse; il offrait de le retarder de quelques jours, mais elle n’y voulut pas consentir, et il fut convenu que, le lendemain à midi, un équipage viendrait prendre Angélique et la conduirait à un endroit hors de la ville où le trésorier lui donna rendez-vous. Maître Quennebert, l’oeil et l’oreille toujours aux aguets, n’avait pas perdu un mot de cette conversation, et la dernière proposition du trésorier avait changé la nature de ses idées. -Pardieu! se disait-il en lui-même, voilà un gros homme qui m’a furieusement l’air de me faire une sottise et de jouer le rôle d’une dupe. C’est singulier, quand on n’est pas partie intéressée dans une affaire, avec quelle perspicacité on voit les choses! Ce gentilhomme se laisse attraper par une fine mouche, ou je ne m’y connais pas. Peut-être que ma veuve fait les mêmes réflexions que moi, ce qui n’empêche pas qu’elle n’y voit goutte pour ce qui la concerne. Voilà le monde: on n’a le choix qu’entre deux rôles: trompeur ou trompé. Que fait madame Rapally? En ce moment, un chuchotement étouffé se fit entendre à l’autre bout de la chambre. Mais Quennebert, protégé par la distance et l’obscurité, laissa la veuve marmotter dans l’ombre et regarda de nouveau dans la chambre voisine. Ce qu’il vit le confirma dans son opinion. La donzelle sautait, riait, gesticulait, se faisait compliment à elle-même sur cette bonne fortune improvisée. -Comment! il m’aime à ce point! se disait-elle. Pauvre Jeannin! Et moi qui autrefois ne me suis pas fait scrupule... Est-ce heureux que le commandeur de Jars, le plus bavard et le plus fat des hommes, ne lui ait rien dit! Oui, certes, nous partirons demain. Il ne faut pas laisser à une indiscrétion le temps de lui apprendre ce qu’il ignore. Mais le duc de Vitry?... Vraiment,j’en suis fâchée pour lui... il s’éloigne... il ne donne pas de ses nouvelles... et puis il est marié, lui. Oh! si je pouvais reparaître un jour à la cour!... Qui aurait cru cela, bon Dieu?... J’ai besoin de me raisonner pour me persuader que ce n’est pas un rêve... Oui, il était là, tout à l’heure, à mes pieds, et me disant: «Angélique, vous serez ma femme!» Oh! par exemple, il peut se reposer sur moi du soin de son honneur! Trahir un homme qui vous aime ainsi, qui vous donne son nom, ce serait infâme! Et jamais, non, jamais il n’aura ce reproche à me faire... J’aimerais mieux... Un bruit assez violent et encore confus interrompit ce soliloque. Tantôt c’étaient des éclats de rire, tantôt comme des voix qui se querellaient. On poussa un cri, puis pendant quelques secondes on n’entendit plus rien. Inquiète et ne sachant à quoi attribuer ce tumulte, dans cet hôtel ordinairement si paisible, mademoiselle de Guerchi s’avança vers la porte de la chambre, soit pour appeler, soit pour la fermer en dedans, lorsqu’elle s’ouvrit avec fracas. Elle recula épouvantée et s’écria: -Le commandeur de Jars! -Vrai Dieu! dit Quennebert, derrière sa tapisserie, voilà une amusante comédie! Est-ce que le commandeur vient aussi faire amende honorable? Mais que vois-je?... Il venait d’apercevoir le jeune homme que de Jars avait baptisé du titre et du nom du chevalier de Moranges et avec lequel le lecteur a fait connaissance dans le cabaret de la rue Saint-André- des-Arts. Cette vue avait produit sur le notaire l’effet de la foudre. Il restait immobile, tremblant, sans haleine; ses genoux se dérobaient sous lui, et un voile épais couvrit un instant ses yeux. Cependant il se remit, il parvint à dominer sa surprise et son effroi. Il se rapprocha de la tapisserie; mais quiconque lui aurait adressé la parole en ce moment n’aurait pu obtenir de lui une réponse; il n’eût pas entendu le diable lui-même criant à ses oreilles, et une épée nue suspendue sur sa tête ne l’aurait pas fait changer de place. Avant que mademoiselle de Guerchi eût eu de son côté le temps de revenir de sa frayeur, le commandeur lui dit: -Foi de gentilhomme, ma toute belle, quand vous seriez devenue abbesse de Montmartre, on n’aurait pas plus de peine à pénétrer jusqu’à vous. J’ai rencontré en bas un drôle qui voulait me barrer le passage et qui m’a forcé de lui administrer une verte correction. Ce qu’on m’a dit à mon retour est-il vrai? Faites-vous pénitence et avez-vous intention de vous cloîtrer? -Monsieur, répondit Angélique avec un air de dignité, quels que soient mes projets, j’ai le droit de m’étonner et de cette violence et de cette visite à une pareille heure. -Avant tout, reprit de Jars en tournant sur ses talons, permettez Que je vous présente mon neveu le chevalier de Moranges. -Le chevalier de Moranges! dit tout bas maître Quennebert ; et ce nom se grava dans sa mémoire pour ne plus en sortir. -Un jeune homme, continua le commandeur, que je ramène des pays étrangers: bonne façon, vous voyez, charmante tournure! Allons, bel innocent, levez vos grands yeux noirs et baisez la main de madame, je vous y convie. -Monsieur le commandeur, sortez de chez moi, je vous l’ordonne, ou j’appelle... -Qui donc? votre livrée? Mais j’ai battu votre faquin de laquais, je vous l’ai dit, et c’est tout au plus s’il serait en état maintenant de porter droit un flambeau pour m’éclairer. Sortir! Quoi! c’est ainsi que vous recevez un ancien ami! Prenez donc un siège, chevalier. Il s’avança vers mademoiselle de Guerchi, et malgré sa résistance, saisissant une de ses mains, il la fit asseoir et s’assit à côté d’elle. -Çà, dit-il, mon enfant, parlons raison. Je comprends que devant un inconnu vous vous croyiez obligée de paraître embarrassée de mes façons d’agir. Mais il sait tout et ne s’étonne de rien de ce qu’il voit et entend. Ainsi point de pruderie. Je suis arrivé hier, et aujourd’hui seulement j’ai découvert votre retraite. Je ne vous demande pas ce qui s’est passé pendant mon absence, Dieu seul le sait qui ne m’en dira rien, et vous qui me feriez des mensonges: autant vous dispenser de ce petit péché. Mais me voici, joyeux comme autrefois, plus amoureux que jamais et disposé à reprendre mes habitudes. La donzelle, étourdie par cette entrée bruyante, par ce début de matamore, et voyant bien qu’une feinte dignité ne servirait à rien qu’à lui attirer quelque nouvelle impertinence, eut l’air de se résigner à sa position. Pendant tout ce temps, Quennebert examinait le chevalier de Moranges. Celui-ci était assez en face de la tapisserie. Son costume d’une coupe élégante faisait ressortir tous les avantages de sa personne. Ses cheveux d’un noir brillant contrastaient avec la blancheur de son teint. Ses grands yeux voilés par des paupières brunes et de longs cils soyeux avaient un regard pénétrant et une expression singulière, mélange d’audace et de faiblesse; ses lèvres étaient minces, un peu pâles et relevées souvent par un sourire ironique, ses mains, parfaitement belles, ses pieds, presque mignons; et il montrait avec une sorte d’affectation complaisante une jambe faite au tour que laissaient entrevoir d’amples bottines retombant à plis brisés sur les chevilles et garnies d’une riche guipure du goût le plus nouveau. Le chevalier paraissait avoir dix-huit ans au plus, et la nature avait refusé à son charmant visage le signe distinctif de son sexe. Aucun duvet n’ombrageait encore son menton; seulement une petite ligne brune courait sur sa lèvre supérieure. Avec sa beauté un peu efféminée, ses formes gracieuses, son regard tantôt caressant, tantôt hardi comme celui d’un page, il avait l’aspect d’un adorable vaurien destiné à faire naître des passions subites et des caprices étranges. Pendant que son oncle prétendu prenait brutalement ses aises, Quennebert remarqua que le chevalier commençait déjà à coqueter devant la belle et lui adressait à la dérobée de tendres et langoureuses oeillades. Ce manège redoublait encore sa curiosité. -Mon enfant, dit le commandeur, depuis que je ne vous ai vue, il m’est arrivé une fortune, cent mille livres, ni plus ni moins. Une mienne tante a jugé à propos de décéder, et comme elle était d’une humeur quinteuse et méchante, pour faire enrager encore après sa mort les parents qui l’avaient soignée, elle m’a nommé son unique héritier. Cent mille livres! c’est une somme assez ronde, et il y a là de quoi mener grand train et faire belle figure pendant deux années. Nous mangerons ensemble le capital avec le revenu, si vous le voulez. Vous ne me répondez pas? Est-ce que par hasard le coeur serait pris par un autre? Ah! j’en serais, morbleu, désolé... pour l’heureux mortel que vous favorisez, car je ne souffrirai pas de rival, je vous en avertis. -Monsieur le commandeur, répondit Angélique, vous oubliez, en me parlant de la sorte, que je ne vous ai donné aucun droit sur mes actions. -Est-ce que nous avons rompu? À cette singulière question, elle fit un mouvement. De Jars continua: -Ne nous sommes-nous pas quittés la dernière fois en bonne intelligence? Je sais bien qu’il y a de cela quelques mois, que vous ne m’avez pas revu, mais je vous explique les motifs légitimes de mon absence, et on prend au moins le temps de pleurer les morts avant de les remplacer. Enfin, voilà qui est convenu, n’est-ce pas? J’ai un successeur. Mademoiselle de Guerchi s’était contenue à grand-peine et avait fait effort sur elle-même pour boire jusqu’à la lie ce calice amer, mais elle ne pouvait supporter plus longtemps ces humiliations. Après avoir adressé au jeune chevalier, qui la lorgnait toujours, un regard douloureux, elle prit le parti de fondre en larmes; elle dit, d’une voix qu’entrecoupaient les sanglots, qu’el- le était bien malheureuse d’être traitée ainsi, qu’elle ne le méritait pas, et que le ciel la punissait de la faute qu’elle avait commise en cédant à l’amour du commandeur. C’était à jurer qu’elle parlait sincèrement et du fond du coeur. Si maître Quennebert n’avait été témoin de la scène précédente, s’il n’avait su à quoi s’en tenir sur la vertu réelle de la demoiselle, il se serait peut-être senti ému par des plaintes si touchantes. Le chevalier paraissait profondément impressionné par la douleur d’Angélique, et pendant que son oncle se promenait à grands pas dans la chambre, jurant comme un païen, il se rapprochait peu à peu d’elle et témoignait par ses gestes tout l’intérêt qu’il prenait à sa position. Le notaire était dans une étrange et perplexe situation d’es- prit; il ne savait pas encore si ce qu’il voyait était un jeu concerté entre de Jars et Jeannin, mais ce dont il était sûr, c’était que la pitié du chevalier de Moranges, manifestée par des soupirs et des regards passionnés, n’était que de l’hypocrisie. S’il eût été seul, il n’aurait peut-être pas résisté, quoi qu’il pût arriver, à l’envie de s’élancer tête baissée dans cet imbroglio, certain de lui donner une face imprévue et de produire par son aspect l’effet terrible de la tête de Méduse. Mais la présence de la veuve Rapally le retint; il aurait ruiné ses espérances dans l’avenir et tari la source dorée qui s’ouvrait pour lui, pour le plaisir de faire un superbe coup de théâtre. Par prudence et par intérêt, il resta dans la coulisse. Les larmes de la demoiselle et les mines du chevalier n’amenaient pas le commandeur à résipiscence. Au contraire, sa mauvaise humeur s’exhalait en termes encore plus énergiques. Il faisait résonner sur le parquet ébranlé ses talons éperonnés, il enfonçait sur le coin de sa tête son chapeau à plumes et avait toutes les allures de ces pourfendeurs des comédies espagnoles. Tout à coup, il parut prendre une résolution sérieuse: sa physionomie changea d’expression, elle devint froide, de courroucée qu’elle était, et s’avançant vers Angélique, il lui dit avec une tranquillité plus menaçante que son courroux: -Le nom de mon rival? -Vous ne le saurez pas, dit-elle. -Son nom, madame? -Jamais! C’est trop souffrir vos insultes. Je n’ai aucun compte à vous rendre. -Ah! je l’apprendrai malgré vous, et je connais qui me le dira! Croyez-vous donc que vous vous jouerez ainsi de moi et de mon amour? Non, non! je vous ai crue fidèle autrefois, j’ai fermé l’oreille à des bruits que je traitais de calomnies. On savait ma passion insensée pour vous, je me suis rendu le jouet de la fable de la ville. Vous m’ôtez mon aveuglement. Eh bien! oui, mes yeux sont ouverts maintenant, et je vois qui doit poursuivre et atteindre ma vengeance. Il y a un homme que j’ai jadis appelé mon ami, je n’ai pas voulu croire à une trahison de sa part. On m’avait prévenu, et j’ai repoussé tous les avis. Mais j’irai le trouver, cet homme, je lui dirai: «Vous m’avez volé le bien qui m’appartenait, vous êtes un infâme! j’aurai votre vie ou vous aurez la mienne»; et si le ciel est juste, je le tuerai. Ah! madame, vous ne me demandez pas le nom de cet homme! vous savez bien de qui je veux parler! Cette menace avait fait comprendre à mademoiselle de Guerchi le danger qu’elle courait. D’abord, elle avait cru que la visite du commandeur était peut-être un piège pour l’éprouver; cependant la grossièreté de ses paroles, le cynisme de ses propositions, en présence d’un tiers, l’avaient détournée de cette idée. Nul homme n’aurait pu penser que le succès dût suivre des moyens de séduction aussi révoltants, et s’il eût voulu la convaincre de perfidie, le commandeur se serait présenté seul et aurait employé des armes plus persuasives; il croyait avoir encore des droits, et il les revendiquait de manière à les perdre. Mais du moment qu’il menaçait de chercher querelle à un rival qu’il désignait assez clairement et de lui révéler un secret qu’elle avait tant d’intérêt à cacher, la pauvre fille perdit complètement la tête. Elle regardait de Jars d’un air effrayé, et ce fut d’une voix tremblante qu’elle lui dit: -J’ignore de qui vous voulez parler. -Vous l’ignorez! Je chargerai demain le trésorier de l’épargne, Jeannin de Castille, de venir vous l’apprendre une heure avant notre duel. -Oh! non, non, vous ne le ferez pas, s’écria-t-elle en joignant les mains. -Adieu, madame. -Vous ne partirez pas ainsi, je ne vous laisserai pas sortir avant d’avoir reçu de vous cette promesse. Elle s’attacha des deux mains à son manteau; puis, se retournant vers le chevalier de Moranges: -Vous êtes jeune, monsieur, je ne vous ai pas offensé, prenez ma défense! ayez pitié de moi et aidez-moi à le fléchir. -Mon oncle, dit le chevalier, d’un ton suppliant, soyez généreux et ne réduisez pas une femme au désespoir. -Prières inutiles! répondit le commandeur. -Que voulez-vous que je fasse? reprit Angélique, que je me condamne à la retraite pour me punir? je suis prête; que je ne le revoie plus? mais, mon Dieu! laissez-moi le temps, différez votre vengeance d’un jour seulement. Demain soir, je vous le jure, vous n’aurez plus rien à craindre. Moi, je croyais que vous m’aviez oubliée, abandonnée. Et comment aurais-je cru le contraire? Partir sans me prévenir, rester absent sans me donner de vos nouvelles... Et qui vous a dit que je n’ai pas pleuré cet abandon? que du fond de cette solitude où l’ennui dévorait mes jours, je n’ai pas cherché à savoir quelle cause vous retenait loin de moi? pourquoi je ne vous voyais plus? Vous aviez quitté Paris, le savais-je? m’en aviez-vous instruite? Ah! Promettez moi, si vous m’aimez, que vous éviterez ce duel; promettez-moi que vous n’irez pas trouver demain cet homme! La demoiselle pensait faire merveille avec cette éloquence accompagnée de larmes et de regards pathétiques. En l’entendant demander un sursis de vingt-quatre heures et jurer que, passé ce temps, Jeannin serait définitivement congédié, le commandeur et le chevalier se mordirent les lèvres pour ne pas éclater de rire. Le premier reprit son sang-froid, pendant qu’Angélique, toujours à genoux, pressait ses mains. Il la força de relever la tête, et la regardant fixement, il lui dit: -Demain, madame, si même ce n’est ce soir, demain, je lui apprendrait tout, et nous nous battrons. Il la repoussa et se dirigea vers la porte. -Malheureuse! s’écria Angélique. Elle voulut se relever et s’élancer après lui, mais soit que son émotion fût réelle, soit qu’elle employât l’évanouissement comme dernier moyen de persuasion, elle jeta un cri déchirant, et le chevalier fut obligé de la soutenir. De Jars, voyant son neveu avec ce fardeau sur les bras, fut saisi d’un fou rire et sortit précipitamment. Deux minutes après, il rentrait au cabaret de la rue Saint-André-des-Arts. -Comment! seul? dit Jeannin. -Seul. -Et le chevalier, qu’en as-tu fait? -Je l’ai laissé en tête-à-tête avec la belle, évanouie, pâmée, suffoquée... Ah! ah! ah! Elle est tombée sans connaissance dans ses bras... Ah! ah! ah! -Le petit drôle est capable, dans la position fâcheuse où elle se trouve, de me supplanter. -Tu crois?... Ah! ah! ah! Et de Jars se mit à rire de si bon coeur et si bruyamment que son digne ami, cédant à la contagion de l’exemple, faillit étouffer. Pendant le premier moment de silence qui suivit le départ du commandeur, maître Quennebert entendit encore marmotter à l’autre extrémité de la chambre la veuve Rapally, mais moins que jamais il était disposé à s’occuper d’elle. -Pardieu, se dit-il, voici une scène qui promet d’être encore plus curieuse que les autres. Je ne crois pas que jamais homme se soit trouvé dans une position pareille à la mienne. La main me démange en diable, et il me prend, malgré l’intérêt qui me cloue à cette place, de furieuses envies d’aller souffleter ce chevalier de Moranges! Si je pouvais avoir une preuve de tout ceci! Ah! écoutons, la demoiselle rouvre les yeux. En effet, Angélique promena autour d’elle des regards effarés ; elle passa à plusieurs reprises la main sur son front, comme pour rappeler ses idées confuses. -Il est parti! s’écria-t-elle; ah! pourquoi ne l’avez-vous pas retenu? Il fallait me laisser, moi, et vous attacher à lui. -Calmez-vous, répondit le chevalier, calmez-vous, au nom du ciel! Je verrai mon oncle, j’obtiendrai de lui qu’il ne vous perde pas. Ne pleurez pas ainsi, vos larmes me déchirent le coeur. Oh! mon Dieu, qu’il faut être cruel pour vous affliger! je n’en aurais pas la force, moi! je ne pourrais pas vous voir pleurer sans me sentir désarmé, et toute ma colère, fût-elle légitime, tomberait devant un seul de vos regards. -Bon jeune homme! dit Angélique. -Imbécile! murmura maître Quennebert. Ah bien oui, laisse-toi prendre au miel de ses paroles... Comment diantre tout ceci va-t-il finir? Satan lui-même n’inventerait pas une pareille intrigue! -Avant de vous croire coupable, continua le chevalier, il me faudrait des preuves, des preuves accablantes! et encore, qui sait ce qu’une parole de vous jetterait de trouble et d’incertitude dans mon esprit?... Oh! oui, quand le monde entier vous accuserait et déposerait contre vous, c’est en vous, en vous seule que j’aurais foi. Je suis jeune, madame, je n’ai pas encore aimé... je ne savais pas encore, il n’y a qu’un instant, comment, en moins de temps qu’il n’en faut aux yeux pour regarder et admirer, une pensée soudaine s’empare du coeur et le bouleverse, comment des traits qu’on ne doit plus revoir peut-être y laissent leur image fixée pour la vie! Et cependant, si une femme que je n’aurais pas connue était venue vers moi en s’écriant: «J’implore votre secours, sauvez-moi, protégez-moi!»j’aurais mis, sans balancer, mon bras et mon épée à son service, je me serais dévoué pour elle! Vous, madame, vous qui êtes si belle, vous pour qui je consentirais à mourir, qu’exigez-vous? Dites ce que vous voulez que je fasse. -Empêchez ce duel, cette entrevue entre votre oncle et l’homme qu’il a nommé. Mais répondez-moi; vous ne savez pas mentir, vous! -Oui, compte là-dessus, sotte que tu es, dit dans son coin maître Quennebert; tu n’es qu’un enfant à ce jeu-là, auprès du chevalier. Si tu savais à qui tu as affaire! -À votre âge, continua Angélique, on ne sait pas déguiser sa pensée... le coeur n’est pas corrompu, on a de la pitié. Il me vient une idée affreuse, un soupçon horrible! J’entrevois une ruse infernale... un piège où l’on veut m’entraîner en riant. Dites-moi, tout ceci n’est-il pas un jeu? Une pauvre femme est exposée à tant de perfidie... on se plaît à troubler son coeur et sa raison, on enivre sa vanité, on l’entoure d’hommages, de flatteries, de séductions, et après, on se joue d’elle, on la méprise, on l’insulte... Se sont-ils concertés ensemble? cet amour, cette jalousie ne sont-ils qu’un mensonge? -Oh! madame, reprit le chevalier avec l’expression d’une profonde indignation, pouvez-vous supposer tant de perversité dans le coeur d’un homme? Je ne connais pas celui que le commandeur vous a accusée d’aimer, mais, quel qu’il soit, je le crois digne de votre amour; il n’aurait pas consenti à cette lâcheté. Le commandeur aussi en est incapable: la jalousie l’égare et le rend furieux... Mais je ne dépends pas de lui, madame, je suis maître de moi, de mes actions. J’empêcherai ce duel, je laisserai à celui qui vous aime et que vous aimez, hélas! je le vois bien, l’illusion et l’ignorance qui font son bonheur. Vous serez heureuse avec lui, et moi... je ne vous reverrai plus... il me restera, madame, un souvenir et la joie de vous avoir servie. Angélique leva ses beaux yeux sur le chevalier et lui adressa, dans un long regard, un remerciement plus éloquent que ne l’au- raient été toutes les paroles. -Dieu me damne, pensa maître Quennebert, si la donzelle ne lui fait pas déjà les yeux doux! Au fait, quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches. -Je vous comprends, madame, reprit le chevalier; j’en- tends ce langage muet: vous me remerciez pour lui, j’obéis; vous me priez de vous quitter... oui, madame, oui, je sors: dussé-je y risquer ma vie, je m’opposerai à cette rencontre, j’étoufferai cette confidence fatale. Mais une dernière prière... Me sera-t-il permis de vous revoir une fois seulement avant de quitter cette ville où je n’aurais jamais dû venir? J’en repartirai dans quelques jours, demain, dès que je saurai que vous êtes heureuse; mais ne me refusez pas ce que je vous demande, que je voie encore une fois votre regard se lever sur moi, et je partirai, je fuirai pour toujours. Mais si je ne réussis pas, et je m’engage sur l’honneur à faire tous mes efforts, mais enfin, si la jalousie du commandeur le rend insensible à mes prières et à mes larmes, si celui que vous aimez vient vous accabler de reproches, s’il vous abandonne à son tour, me chasserez-vous de votre présence si j’ose vous dire alors: Je vous aime!... Répondez, répondez! -Partez, dit-elle, et méritez ma reconnaissance ou mon amour. Le chevalier saisit une de ses mains, qu’il couvrit de baisers ardents. -Une pareille impudence passe toute mon imagination, murmura Quennebert. Heureusement que la pièce est finie pour ce soir; sans cela,je ferais quelque sottise. Pardieu, la demoiselle ne se doute guère quel sera le dénouement de la comédie. Il ne le savait pas non plus. C’était véritablement la soirée des aventures. Il était écrit que, dans l’espace de deux heures, Angélique aurait en abrégé toutes les émotions, toutes les péripéties de sa vie de femme galante, espoir, craintes, bonheur, humiliations, mensonges, amour ébauché, double et triple intrigue, et pour terminer, un coup de théâtre inattendu. Le chevalier tenait encore la main d’Angélique, lorsqu’un bruit de pas et de voix se fit de nouveau entendre. -Est-ce lui qui revient? s’écria la demoiselle en se dégageant brusquement des étreintes passionnées du chevalier. Cela n’est pas possible!... Mon Dieu! mon Dieu! c’est sa voix! Elle pâlit et resta les regards fixés sur la porte, les mains étendues et sans avoir la force de faire un pas en avant ou en arrière. Le jeune homme écoutait, ne reconnaissant pas la voix du commandeur ni celle du trésorier. -Sa voix! pensa maître Quennebert; est-ce que par hasard ce serait un quatrième amoureux? Le bruit approchait toujours. -Cachez-vous, dit Angélique en montrant de la main au chevalier une porte conduisant dans une autre chambre, en face de la tapisserie derrière laquelle la veuve et son notaire étaient en observation; cachez-vous là... un escalier dérobé... vous pourrez sortir. -Moi, me cacher! reprit Moranges, avec un air de bravache ; allons donc! je reste. Le conseil pourtant eût été bon à suivre, et deux secondes après, le chevalier put se repentir in petto de ne l’avoir pas écouté, car il vit entrer un homme de grande taille, jeune, vigoureux et dans un état d’exaltation extrême. Angélique se précipita vers lui en s’écriant: -Ah! monsieur le duc, c’est vous! -Que viens-je d’apprendre, Angélique? dit le duc de Vitry. On m’a dit en bas que, ce soir, trois hommes s’étaient introduits chez vous. Deux seulement sont sortis... le troisième, où est-il? Ah! je ne le chercherai pas longtemps, ajouta-t-il en apercevant le chevalier, qui faisait assez bonne contenance. -Au nom du ciel! s’écria la demoiselle, au nom du ciel! écoutez-moi! -Non, non, rien! Ce n’est pas vous que j’interroge maintenant. Qui êtes-vous, monsieur? Le naturel hargneux et goguenard du chevalier l’emporta encore dans ce moment critique sur le sentiment du danger qu’il courait. Il répondit insolemment: -Ce qu’il me plaît d’être monsieur; et, ma foi, je vous trouve plaisant de me le demander sur ce ton. Le duc bondit de fureur et porta la main sur son épée. Angélique voulut le retenir. -Vous voulez le soustraire à ma vengeance, perfide! dit-il en reculant de quelques pas et barrant le passage de la porte. Défendez votre vie, monsieur! -Et vous la vôtre! Ils dégainèrent en même temps. Un double cri de terreur retentit dans la chambre et derrière la tapisserie. C’était Angélique et la veuve Rapally, qui, en voyant briller les épées nues, n’avaient pu retenir leur effroi. Cette dernière avait eu une telle frayeur qu’elle tomba lourdement et évanouie sur le parquet. Cet incident sauva probablement la vie au jeune homme, qui, à l’aspect de son adversaire écumant de rage et maître des issues, commençait à sentir son sang se glacer dans ses veines. -Qu’est-ce donc? dit le duc. Y a-t-il ici des ennemis invisibles? Et se précipitant, sans songer qu’il laissait la porte libre, du côté où le cri était parti, il sonda vivement la tapisserie avec le pointe de son épée. Le chevalier, abandonnant tout à coup son allure de fanfaron, sauta, comme un chat poursuivi par un dogue, d’un bout de la chambre à l’autre. Mais il ne put se sauver si lestement que le duc n’eût le temps de s’apercevoir de sa fuite et de s’élancer sur ses pas, au risque tous deux de se rompre le cou dans les chambres et sur les escaliers plongés dans l’obscurité. Tout cela s’était passé en quelques secondes avec la rapidité de l’éclair. La porte de l’hôtel s’ouvrit et se referma deux fois de suite avec bruit. Les deux ennemis avaient gagné la rue, l’un fuyant toujours devant l’autre. -Bon Dieu! quels événements! dit la demoiselle de Guerchi. C’était à en mourir de peur! Que va-t-il arriver maintenant, et que répondre au duc si c’est lui qui revient? Un craquement étrange se fit entendre dans la chambre. Angélique s’arrêta, frappée d’une terreur nouvelle en se rappelant le cri qu’elle avait entendu. Ses cheveux, déjà en désordre, rompirent leurs derniers liens et se dressèrent sur son front lors- qu’elle vit les personnages de la tapisserie remuer et s’agiter comme des êtres vivants et s’incliner vers elle. Elle tomba à genoux en fermant les yeux et priant Dieu et tous les saints du paradis de venir à son aide. Une main vigoureuse la saisit, la força à se relever, et un homme inconnu, sorti de dessous terre ou des murailles, prenant le seul flambeau qui ne se fût pas éteint dans cette bagarre, l’entraîna à demi mourante dans la pièce voisine. Cet homme, comme le lecteur l’a déjà deviné, était maître Quennebert. Aussitôt que le chevalier et le duc avaient disparu, il avait couru du côté où était la veuve, et après s’être assuré qu’elle était sans connaissance, hors d’état de rien voir et de rien entendre, et que le lendemain il pourrait lui faire sur la fin de cette aventure tel conte qu’il voudrait, il était revenu à son coin, et rassemblant toutes ses forces, il avait poussé si vigoureusement la tapisserie que les clous qui la retenaient sur les planches ver moulues s’étaient détachés et qu’il s’était frayé une ouverture. Il avait mis tant d’ardeur à démolir la cloison, l’intérêt qui le poussait était si grand, le dominait à tel point qu’il lui fit oublier le sac de douze cents livres que la veuve lui avait donné. -Qui êtes-vous? que me voulez-vous? criait mademoiselle de Guerchi en se débattant. -Silence! répondit Quennebert. -Ne me tuez pas! par pitié! -Qui songe à vous tuer? Mais taisez-vous; je ne veux pas que vos cris attirent du monde. J’ai besoin d’être seul avec vous quelques minutes. Encore une fois, taisez-vous! Ne me forcez pas à employer la violence, obéissez, et il ne vous sera fait aucun mal. -Mais, monsieur, qui êtes-vous? -Ni voleur ni assassin, voilà ce qui vous importe à savoir; le reste ne vous regarde pas. Vous avez ici des plumes, du papier? -Oui, en voici, monsieur. -C’est bien. Asseyez-vous devant cette table. -Pourquoi? -Asseyez-vous et répondez. Le premier homme qui est venu ce soir, c’est messire Jeannin? -Messire Jeannin de Castille. -Trésorier de l’épargne? -Oui. -Bon. Le second est le commandeur de Jars; le jeune homme qui l’accompagnait, son neveu, le chevalier de Moranges. Le dernier venu est un duc, je crois? -Le duc de Vitry. -Écrivez maintenant ce que je vais vous dicter. Il parla lentement, et la demoiselle de Guerchi, obéissant à son injonction, prit la plume. -«Aujourd’hui, dit Quennebert, aujourd’hui, vingtième jour du mois de novembre 1658, moi...» Vos noms? -Angélique-Louise de Guerchi. -Mettez: «Moi, Angélique-Louise de Guerchi, j’ai reçu, dans l’appartement que j’occupe, hôtel de la duchesse d’Étampes, au coin des rues Gît-le-Coeur et du Hurepoix, d’abord, vers sept heures et demie de la soirée, la visite de messire Jeannin de Castille, trésorier de l’épargne; en second lieu, la visite du commandeur de Jars, lequel était accompagné d’un jeune homme, son neveu, et appelé par lui le chevalier de Moranges; en troisième lieu, et après le départ du commandeur de Jars, pendant que j’étais seule avec ledit chevalier de Moranges, la visite du duc de Vitry, qui a tiré l’épée contre le chevalier et qui l’a forcé à prendre la fuite.» À la ligne maintenant, et en grosses lettres: «SIGNALEMENT DUDIT CHEVALIER DE MORANGES». -Mais je ne l’ai vu qu’un instant, dit Angélique, et je ne puis me rappeler... -Écrivez donc. Je me rappelle parfaitement, moi, et cela suffit. «Taille de cinq pieds environ.» Le chevalier, dit Quennebert en s’interrompant, a quatre pieds onze pouces trois lignes et demie; mais je n’ai que faire d’une exactitude rigoureuse. Angélique leva sur lui des regards où se peignait la stupéfaction. -Vous le connaissez donc? demanda-t-elle. -Je l’ai vu ce soir pour la première fois, mais j’ai le coup d’oeil très juste. «Taille de cinq pieds environ, cheveux noirs, yeux noirs, nez aquilin, bouche grande et pincée, front haut, visage ovale, teint pâle, point de barbe.» À la ligne encore, et en grosses lettres: «SIGNES PARTICULIERS. – Une petite tache brune au cou, derrière l’oreille droite; une autre plus petite à la main gauche.» Vous avez fini? Mettez au bas vos nom et prénoms. -Que voulez-vous faire de cet écrit? -Si je ne vous l’ai pas dit d’abord, c’est que je désire que vous ne le sachiez pas; ainsi toute demande à cet égard est inutile. Au reste, ajouta le notaire en pliant le papier et en le serrant dans une des poches de son pourpoint, je ne vous recommande nullement le secret. Vous êtes libre de dire à qui bon vous semblera que vous avez écrit le signalement du chevalier de Moranges sous la dictée d’un homme inconnu, entré chez vous sans que vous sachiez comment, par le plafond, par la cheminée, comme vous voudrez, mais qui est décidé à prendre un chemin plus commode pour sortir. N’y a-t-il pas un escalier dérobé? Indiquez-le-moi. Je ne me soucie pas de rencontrer quelqu’un peut-être en me retirant. Angélique lui indiqua une porte cachée sous un rideau de damas. Quennebert la salua et la quitta, la laissant persuadée qu’elle avait eu une entrevue avec le diable. Ce ne fut que le lendemain qu’elle put s’expliquer par l’inspection de la tapisserie cette apparition surnaturelle. Mais sa frayeur était telle, le mystère qui entourait cet homme lui inspirait tant de crainte que, malgré la permission qu’il lui avait donnée de raconter cette aventure, elle n’en parla à personne et ne se plaignit même pas à sa voisine, la veuve Rapally, de la curiosité qui l’avait portée à épier ses actions. Nous avons laissé de Jars et Jeannin, riant à gorge déployée, dans le cabaret de la rue Saint-André-des-Arts. -Comment! disait le second, tu crois qu’Angélique a pris véritablement au sérieux ma proposition? Là! de bonne foi, elle pense que je veux l’épouser? -Je t’en réponds. Sans cela, se serait-elle tant troublée? Se serait-elle évanouie quand je l’ai menacée de t’apprendre que j’avais aussi bien que toi des droits sur elle? Se faire épouser! mais c’est la rage de toutes les créatures de son espèce, et il n’y en a pas une qui comprenne pourquoi un homme d’honneur rougirait de lui donner son nom. Si tu avais vu son effroi, ses larmes, il y avait de quoi fendre le coeur ou faire crever de rire. -Eh! eh! dit Jeannin, il est tard déjà. Attendons-nous le chevalier? -Allons le rejoindre. -Aussi bien, il ne pense peut-être pas à revenir. Nous allons faire une scène horrible, crier à la trahison, à la perfidie, rosser ton neveu. Payons et allons-nous-en. Ils sortirent du cabaret, échauffés tous deux par le vin qu’ils avaient bu copieusement. Ils sentirent le besoin de respirer l’air frais de la nuit, et au lieu de descendre la rue Pavée, ils prirent la résolution de suivre la rue Saint-André-des-Arts jusqu’au pont Saint-Michel, pour revenir à l’hôtel en faisant le tour. Au moment où de Jars ouvrait l’avis de quitter le cabaret, le chevalier détalait à toutes jambes. Ce n’était pas qu’il manquât complètement de courage. Dans l’impossibilité d’éviter son adversaire, peut-être eût-il retrouvé l’audace qui lui avait fait mettre l’épée à la main, mais il était novice dans le métier des armes, assez faible de corps, et la partie lui semblait trop inégale pour qu’il ne le refusât pas, si ce n’est à la dernière extrémité. En sortant de l’hôtel, il se jeta précipitamment dans la rue Gît-le- Coeur, et entendant la porte se refermer, il disparut par la petite rue étroite et tortueuse de l’Hirondelle, espérant faire perdre sa trace à Vitry. Mais celui-ci, incertain dans le premier moment, se guida sur le bruit des pas. Le chevalier, cherchant toujours à tromper cette poursuite obstinée, tourna à droite et revint par le haut de la rue Saint-André jusqu’à l’église qui s’élevait à cette époque là où est actuellement la place. Il crut avoir trouvé un refuge: on rebâtissait l’église pour l’agrandir, et tout autour du vieux monument étaient des pierres amoncelées derrière lesquelles il se glissa. Deux fois il entendit passer Vitry devant lui, deux fois il se tint en garde contre une attaque furieuse. Ces marches et contremarches durèrent quelques minutes. Il espérait échapper au danger, et déjà il attendait que la lune, qui avait déchiré les nuages, s’obscurcît de nouveau pour gagner à pas de loup et dans l’obscurité une des rues environnantes. Tout à coup, il vit se dresser devant lui une ombre, et une voix menaçante s’écria: -Ah! te voilà enfin, lâche! Le péril lui inspira une énergie factice, une sorte de courage fébrile; son épée se croisa contre l’épée de son ennemi. Ce fut un singulier combat, plein de chances diverses et d’incertitudes. La science de l’escrime était inutile sur un terrain où l’on trébuchait à chaque pas, où les membres se heurtaient contre des masses immobiles, tantôt éclairées, tantôt sombres. Le fer criait sur le fer, les pieds des adversaires se touchaient, plusieurs fois l’épée de l’un perça le manteau de l’autre, plusieurs fois ces mots retentirent : Meurs! meurs! Et toujours plus souple, plus agile, plus insaisissable, le combattant qui semblait atteint se relevait sans blessure et menaçait à son tour. Il n’y avait ni trêve, ni repos, ni feintes habiles, ni ruses de spadassins, il fallait donner ou recevoir la mort au hasard. Les coups s’égaraient dans l’air, les épées étincelaient au-dessus de la tête, brillaient en même temps sur la poitrine, se détournaient au moment de frapper, se cherchaient dans le vide et se rencontraient de nouveau. Enfin, l’un des deux, voulant porter un coup à droite, sentit un fer aigu lui déchirer la poitrine. Il poussa un grand cri, recula de quelques pas et, épuisé par ce dernier effort, tomba à la renverse sur une grande pierre, où il resta sans mouvement, les bras ouverts et comme étendus sur une croix. L’autre prit la fuite. -Écoute donc, de Jars, dit Jeannin en s’arrêtant, on se bat par ici, c’est un bruit d’épées. Ils se penchèrent tous deux. -Je n’entends plus rien. -Tiens, encore! C’est du côté de l’église. -Quel effroyable cri! Ils se précipitèrent vers la place. Elle était sombre, calme, déserte. Leurs regards se portèrent dans toutes les directions. -Je n’aperçois âme qui vive, dit Jeannin, et je crains bien que le pauvre diable qui vient de pousser ce long cri n’ait marmotté sa dernière prière. -Je ne sais pourquoi, reprit de Jars, je tremble ainsi. Cet accent déchirant m’a fait courir un frisson subit de la tête aux pieds. Est-ce que tu n’as pas cru reconnaître la voix du chevalier? -Le chevalier est chez la Guerchi, et s’il en était sorti, il n’aurait pas traversé cette place pour venir nous rejoindre. Allons-nous-en, et paix aux trépassés. -Regarde, Jeannin; qu’y a-t-il là devant nous? -Sur cette pierre?... Un homme renversé! -Et baigné dans son sang, s’écria de Jars, qui déjà s’était élancé de ce côté. Ah! dit-il, c’est lui! c’est lui!... Vois, ses yeux sont fermés, ses mains froides... Mon enfant!... Il ne m’en- tend pas... Oh! qui donc l’a tué? Il tomba à genoux, se jeta sur le corps et donna toutes les marques du plus violent désespoir. -Allons, dit Jeannin, qu’étonnait une pareille explosion de douleur de la part d’un homme habitué aux duels et qui, dans maintes occasions semblables, n’avait pas fait preuve d’une sensibilité si profonde, allons, reviens à toi et ne te désole pas ainsi comme une femme: le coup n’est peut-être pas mortel. Commençons par étancher la blessure et appelons du secours. -Non, non... -Tu es fou! -N’appelle pas, au nom du ciel! La blessure est là, près du coeur... Ton mouchoir, Jeannin, pour arrêter le sang... Maintenant, aide-moi à le soulever... -Ah çà, suis-je éveillé ou le jouet d’un rêve? dit Jeannin, qui venait de porter les mains sur le chevalier, c’est... -Tais-toi, sur ta tête; tu sauras tout, mais silence! Il y a là quelqu’un qui nous regarde! En effet, à quelques pas devant eux était un homme debout, enveloppé dans un manteau et immobile. -Que faites-vous là? dit de Jars. -Et vous, messeigneurs? répondit tranquillement et d’une voix assurée maître Quennebert. -Votre curiosité pourrait vous coûter cher, monsieur; nous n’avons pas l’habitude de laisser épier nos actions. -Et moi, j’ai celle de ne pas m’aventurer imprudemment, mes nobles cavaliers. Vous êtes deux contre moi, mais, ajouta-t-il en écartant son manteau et en frappant de la main sur deux pistolets passés dans sa ceinture, voici qui rendrait la partie plus égale. Vous vous êtes mépris sur mes intentions: je ne voulais pas vous épier, le hasard seul m’a amené ici, et dans cet endroit désert, à cette heure de la nuit, votre position, vous en conviendrez, est assez étrange pour attirer la curiosité d’un homme aussi peu disposé à chercher querelle qu’à se laisser intimider par des menaces. -C’est aussi le hasard, répondit de Jars, qui nous a conduits dans ce lieu. Nous traversions cette place, mon ami et moi, lorsque nous avons entendu des gémissements; nous nous sommes approchés, et nous avons vu ce jeune cavalier, que nous ne connaissons pas, percé d’un coup d’épée. Maître Quennebert se pencha sur le blessé à un instant où la lune jetait une lueur douteuse. Il l’examina et dit: -Je ne le connais pas plus que vous. Si l’on nous surprenait ainsi, nous pourrions passer facilement pour trois malfaiteurs tenant conciliabule près du corps de leur victime. Que prétendez-vous faire? -Le transporter chez un médecin. Il y aurait de l’inhumanité à le laisser sans secours, et même nous perdons là en discours inutiles un temps précieux. -Êtes-vous du quartier? -Non, dit le trésorier. -Je n’en suis pas non plus, dit Quennebert; mais je crois avoir entendu citer le nom d’un chirurgien qui demeure près d’ici, rue Hautefeuille. -J’en connais un, reprit vivement de Jars, un homme habile. -Disposez de moi. -Volontiers, monsieur, car c’est assez loin. -Je suis à vous. De Jars et Jeannin soulevèrent le chevalier et le prirent par dessous les bras; maître Quennebert lui soutint les jambes, et chargés de leur fardeau, ils se mirent en route. Ils marchaient lentement, regardant autour d’eux, précaution d’autant plus nécessaire que le ciel s’était presque entièrement dégagé. Ils se glissèrent le long des maisons qui s’élevaient des deux côtés du pont Saint-Michel, gagnèrent à droite les petites rues de la Cité, et après bien des détours, après avoir évité toute rencontre, ils s’arrêtèrent devant la porte d’une maison située derrière l’hôtel de ville. -Merci, monsieur, dit de Jars, merci, nous n’avons plus besoin de votre aide. Au même instant, maître Quennebert laissa retomber brusquement sur le pavé les jambes du chevalier, que le commandeur et le trésorier soutenaient toujours; il recula de deux pas, tira ses pistolets de sa ceinture, et posant le doigt sur la détente: -Ne bougez pas, messieurs, ou vous êtes morts. Tous deux, quoique embarrassés de leur fardeau, firent le geste de porter la main à leur épée. -Pas un mouvement, pas un cri, ou je vous tue. L’argument était sans réplique et fort convaincant, même pour deux duellistes. L’homme le plus brave pâlit à l’aspect de la mort imprévue, inévitable, et celui qui les menaçait paraissait homme résolu à exécuter sans hésitation ce qu’il disait; il fallait obéir ou se faire clouer par une balle sur la muraille. -Que voulez-vous donc, monsieur? demanda Jeannin. Quennebert reprit, sans changer d’attitude: -Commandeur de Jars, et vous, messire Jeannin de Castille, trésorier de l’épargne... Vous voyez, mes gentilshommes, qu’ou- tre l’avantage des armes qui frappent vite et sûrement,j’ai encore sur vous, moi que vous ne connaissez pas, l’avantage de savoir qui vous êtes. Vous allez monter le blessé dans cette maison où je ne prétends pas vous suivre; je n’ai nul besoin de vous y accompagner, mais en sortant, vous me retrouverez à cette porte. Après l’avoir remis aux mains du médecin, vous vous procurerez là-haut du papier et vous écrirez – retenez bien ceci – que, le 20 novembre 1658, vers minuit, vous avez transporté, avec l’aide d’un inconnu, dans cette maison que vous désignerez, un jeune homme que vous appelez le chevalier de Moranges et que vous faites passer pour votre neveu... -Qui l’est en effet. -Soit. -Mais qui vous a appris... -Laissez-moi continuer: lequel avait été blessé dans un combat à l’épée, le même soir, derrière l’église Saint-André-des- Arts, par le duc de Vitry... -Le duc de Vitry!... Comment savez-vous? -Je le sais, peu importe comment. Après cette déclaration, vous ajouterez que ledit chevalier de Moranges n’est autre que Joséphine-Charlotte Boullenois, que vous, commandeur, vous avez enlevée, il y a quatre mois, du couvent de la Raquette, dont vous avez fait votre maîtresse, et que vous cachez sous un déguisement d’homme. Puis vous signerez. Suis-je bien instruit? -Nous direz-vous, monsieur, qui vous êtes? -Le diable en personne, si vous voulez. Eh bien! Ferez-vous ce que je désire? En supposant que je sois assez maladroit pour ne point vous tuer à deux pas de distance, me laisserez-vous vous demander au grand jour et tout haut ce que je vous demande la nuit et à l’oreille? Et ne croyez pas en être quitte avec une fausse déclaration qu’il me serait difficile de lire à la clarté de la lune; ne croyez pas non plus que vous profiterez d’un moment de surprise en me la remettant: vous vous approcherez de moi l’épée dans le fourreau comme maintenant. Si cette condition n’est pas observée, je fais feu, et l’on vient au bruit. Demain, je dis autre chose que ce que je vous ai dit, je crie la vérité dans tous les carrefours, sur les places, sous les fenêtres du Louvre. Céder ainsi à une menace, c’est dur pour des hommes de coeur, j’en conviens; mais réfléchissez que vous êtes en ma puissance, et qu’il n’y a pas de honte à racheter sa vie quand on ne peut la défendre. Votre réponse? Malgré toute sa bravoure naturelle, Jeannin, qui se trouvait compromis dans une affaire qui ne lui rapportait aucun bénéfice et qui ne se souciait nullement de passer pour complice d’un rapt, se pencha vers le commandeur. -Ma foi! je pense que le plus sage est de céder. De Jars, avant de répondre, voulut s’assurer s’il n’y avait pas moyen de tromper la surveillance de son ennemi et de l’attaquer à l’improviste. Sa main était restée posée sur la garde de son épée, sans faire un mouvement, mais prête à la tirer. -Quelqu’un! dit-il, on vient de ce côté! Entendez-vous? -Ruse de guerre, répondit Quennebert; le bruit fût-il réel, je ne tournerai pas la tête, et si votre épée remue dans le fourreau, vous êtes mort! -Allons, dit de Jars, je me rends à discrétion, mais ce n’est pas pour moi, monsieur, c’est pour mon ami et cette femme. Cependant nous pourrions demander un gage de votre silence: cette preuve écrite que vous exigez, vous ne vous en servirez pas demain pour nous perdre? -Je ne sais encore quel usage j’en ferai. Messieurs, décidez-vous ou vous ne porterez au médecin qu’un cadavre; vous n’avez aucun moyen d’échapper. Pour la première fois, le blessé fit entendre un faible gémissement. -Il faut la sauver, s’écria de Jars; j’obéirai! -Et moi, je jure sur l’honneur que je ne chercherai jamais à retirer cette femme de vos mains, et que je ne troublerai pas votre conquête. Faites-vous ouvrir, messieurs, et demeurez aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire: je suis patient. Priez Dieu qu’elle en revienne. Quant à moi,je souhaite qu’elle meure. Ils entrèrent, et Quennebert, s’enveloppant de nouveau dans son manteau, se promena devant la maison, prêtant de temps à autre l’oreille. Au bout de deux heures environ, le commandeur et le trésorier redescendirent. Ainsi qu’il avait été convenu, ils lui remirent un papier écrit. -J’ai grand-peur, dit de Jars, que ce ne soit un extrait mortuaire. -Que le ciel vous entende, commandeur! Adieu, messieurs. Il se retira en marchant à reculons, armé de ses pistolets et toujours sur l’offensive, jusqu’à ce qu’il fût assez loin pour n’avoir plus à craindre une attaque. Les deux gentilshommes, retournant de temps à autre la tête, s’éloignèrent rapidement, l’oreille basse, humiliés d’avoir été obligés de céder à un manant et inquiets, surtout de Jars, de l’état dans lequel était le blessé. Le lendemain de ces étranges scènes, il y eut des explications entre les différents personnages qui s’y étaient trouvés mêlés ou comme acteurs ou comme témoins. Quand maître Quennebert fut rentré chez l’ami qui lui avait offert l’hospitalité pour la nuit, il s’aperçut que l’intérêt qu’il avait pris aux aventures du chevalier de Moranges avait totalement distrait son attention du sac de douze cents livres qu’il devait à la générosité de la veuve. Cet argent lui était nécessaire. Il retourna chez elle. Celle-ci était à peine revenue de l’horrible frayeur qu’elle avait éprouvée. Son évanouissement s’était prolongé bien au-delà du temps où le notaire avait quitté l’hôtel, où Angélique, n’osant pas revenir dans cette chambre ensorcelée, s’était mise à l’abri de nouvelles apparitions dans la partie la plus reculée de son appartement. Madame Rapally, en reprenant ses sens, avait appelé d’une voix faible et tremblante. Personne n’ayant répondu, elle s’était traînée dans l’obscurité. Alarmée de se trouver seule, elle s’était blottie au fond de son lit, et tout le reste de la nuit elle avait rêvé épées nues, duel, assassinat. Quand le jour parut, sans prévenir ses serviteurs, elle s’aventura à rentrer dans cette pièce mystérieuse. Le sac d’écus s’était ouvert en tombant, l’argent était semé sur le carreau, la cloison brisée, la tapisserie déchirée et pendante. La veuve faillit se trouver mal de nouveau, elle crut apercevoir partout des taches de sang, mais une inspection plus attentive la rassura un peu. Elle ramassa à droite et à gauche les écus épars et fut agréablement surprise en voyant que pas un ne manquait à l’appel. Mais comment et pourquoi maître Quennebert les avait-il abandonnés? Qu’était-il devenu? Elle se perdait dans les suppositions les plus bizarres, dans les conjectures les plus extravagantes, lorsque le notaire se présenta chez elle. Comprenant dès les premiers mot qu’elle était dans une ignorance complète, il lui expliqua qu’au moment intéressant où le tête-à-tête de mademoiselle de Guerchi et du chevalier avait été si brusquement interrompu par l’arrivée du duc, il regardait avec une attention qui l’absorbait tellement qu’il ne s’était pas aperçu que la tapisserie et la cloison cédaient sous le poids de son corps; que lorsque le duc avait tiré son épée, lui Quennebert, manquant tout à coup de point d’appui, était tombé presque à plat ventre dans la chambre, au milieu de la bagarre, des meubles et des flambeaux renversés; qu’il n’avait eu que le temps de se relever, de dégainer précipitamment, et qu’il était sorti en ferraillant aussi bien contre le chevalier que contre le duc; que tous trois, ils s’étaient poursuivis à outrance, et qu’il s’était trouvé, à une heure avancée de la nuit, trop éloigné du quartier pour revenir à l’hôtel. Quennebert ajouta force protestations d’amitié, de dévouement, de reconnaissance, et nanti des douze cents livres, il la laissa rassurée sur son compte, mais toujours sous une impression de terreur. La cloison fut réparée dans la journée même. Pendant que le notaire tranquillisait la veuve, Angélique épuisait toutes les ressources de sa science de femme galante pour détruire les soupçons du duc de Vitry. Elle se prétendit victime d’une attaque imprévue qu’elle n’avait nullement autorisée. Le jeune chevalier de Moranges s’était introduit chez elle sous le prétexte de lui apporter des nouvelles du duc, du seul homme qui occupait sa pensée et qu’elle aimait. Il l’avait vu, avait-il dit, quelques jours auparavant; il lui avait laissé craindre, par des réticences habilement calculées, que le duc l’oubliait, qu’une nouvelle conquête qu’il poursuivait était la cause de son absence. Elle avait repoussé cette insinuation, quoique son long silence pût autoriser la supposition la plus fâcheuse, les doutes les plus cruels. Enfin, le chevalier, s’enhardissant peu à peu, lui avait déclaré son amour. Elle s’était levée et lui avait ordonné de sortir. Lorsque le duc était entré, il avait pris son trouble et son émotion, bien naturels en pareil cas, pour une preuve de sa culpabilité. Il fallut expliquer aussi la présence des deux autres hommes qu’on avait signalés à Vitry. Comme il n’avait aucun renseignement sur eux, que le domestique ne connaissait ni Jeannin ni de Jars, elle dit qu’en effet deux gentilshommes s’étaient présentés chez elle dans la même soirée; qu’en refusant de lui apprendre leurs noms, ils lui avaient demandé des nouvelles du duc; qu’elle les soupçonnait d’être d’intelligence avec le chevalier pour la perdre, peut-être pour l’aider à l’enlever, mais qu’elle ne savait rien de positif à leur égard, rien qui pût l’éclairer sur leurs projets. Contre son habitude, le duc ne se rendait pas facilement à ces mauvaises raisons. Malheureusement pour lui, la demoiselle pouvait se placer sur un terrain favorable; elle avait dû écouter d’abord, et avec la confiance que donne l’amour, des individus qui lui parlaient de celui qu’elle chérissait. De ce mensonge aux reproches amers de n’avoir pas pris plus de souci de son inquiétude mortelle, il n’y avait qu’un pas. Au lieu de se défendre, elle se plaignit, elle accusa; elle eut même l’air de croire que les propos du chevalier pouvaient avoir un fond de vérité, si bien que le duc, quoiqu’il ne fût coupable d’aucune infidélité et qu’il eût d’excellentes raisons à donner pour justifier son silence, fut bientôt réduit, après avoir menacé, à se confondre en excuses, à implorer humblement son pardon. Quant au cri qu’il avait entendu et qu’elle supposait avoir été poussé par l’inconnu qui s’était précipité dans la chambre après leur départ, elle lui persuada que les oreilles lui avaient corné. Ce qu’il y avait de mieux pour elle, c’était de le détourner de prendre des renseignements et d’effacer, autant que possible, toute trace de cette affaire. Le résultat de cette conférence fut que le duc de Vitry devint plus amoureux encore et plus crédule qu’auparavant, et que, croyant avoir des torts à réparer, il se livra pieds et poings liés. Deux jours après, il installa sa maîtresse dans un autre hôtel. De son côté, la veuve Rapally voulut absolument déménager, et elle alla demeurer dans une maison qui lui appartenait, sur le pont Saint-Michel. Le commandeur était vivement affecté de l’état de Charlotte Boullenois. Le médecin entre les mains de qui il l’avait remise n’avait pu, à l’inspection des blessures, répondre de la guérison. Ce n’était pas que de Jars fût susceptible d’un amour bien profond, mais Charlotte était jeune, d’une grande beauté; l’aventure était romanesque et pleine d’un mystère piquant. Il y avait quelque chose d’insolent, une sorte de défi scandaleux jeté à la curiosité et à la morale publiques dans ce rapt et ce déguisement, dans cette possession cachée et avouée en même temps. Puis le caractère hardi et bizarre de la belle, qui, non contente d’une intrigue vulgaire, avait foulé aux pieds tous les préjugés, toutes les convenances, et s’était précipitée tête baissée dans la débauche, sans mesure et sans frein, ce mélange des vices des deux sexes, de cet amour effréné de courtisane et des goût d’un homme: les chevaux, le vin, l’escrime, cette nature excentrique, comme on dirait de nous jours, tout cela ravivait chez lui une passion qui, autrement, se serait vite éteinte dans son coeur blasé. Il ne voulut pas suivre le conseil de Jeannin, qui était d’avis de quitter Paris au moins pour quelques semaines, quoiqu’il craignît comme lui que la déclaration qu’ils avaient été forcés de donner à l’inconnu ne leur attirât une mauvaise affaire. Le trésorier de l’épargne, qu’aucun intérêt de coeur ne retenait, s’absenta. Le commandeur resta bravement, et au bout de cinq à six jours, n’en- tendant parler de rien, il s’habitua à l’idée qu’il en serait quitte pour la peur. Tous les soirs, lorsque la nuit était venue, il se rendait, enveloppé d’un manteau, armé jusqu’aux dents et le chapeau rabattu sur les yeux, dans la maison du médecin. Pendant deux fois vingt-quatre heures, Charlotte, que nous continuerons, pour ne pas jeter de confusion dans le récit, d’appeler le chevalier de Moranges, avait été en danger de mort. Cependant sa jeunesse et la force de sa constitution l’emportèrent sur la fièvre violente qui se déclara, et aussi sur l’habileté problématique du chirurgien Perregaud. Si de Jars était le seul qui pénétrât dans la maison auprès du chevalier, il n’était pas seul à s’inquiéter de sa santé. Maître Quennebert rôdait dans le quartier. Comme il ne voulait pas qu’on le remarquât, des hommes postés par lui le tenaient au courant de ce qui s’y passait. Leurs instructions se bornaient à observer et à lui apprendre s’ils voyaient un convoi sortir de la maison. Ils avaient ordre de s’informer du nom du défunt et de l’en prévenir à l’instant même. Mais cette surveillance extérieure était inutile ou exercée négligemment. À toutes ses demandes, c’était toujours la même réponse: «Nous ne savons rien.» Il prit alors le parti de s’adresser directement à celui qui pouvait lui donner les renseignements positifs qu’il désirait. Une nuit, le commandeur sortait de chez Perregaud. La journée avait été bonne, on espérait que le chevalier allait définitivement entrer en convalescence. De Jars s’était à peine éloigné de vingt pas qu’il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna et vit un homme que l’obscurité profonde l’empêcha de reconnaître. -Pardon si je vous arrête, commandeur de Jars, dit Quennebert, mais j’ai deux mots à vous dire. -Ah! c’est vous, monsieur, reprit le commandeur; venez-vous enfin me donner l’occasion que je souhaitais? -Je ne vous comprends pas. -La partie est plus égale, cette fois, vous ne me prenez pas à l’improviste, presque désarmé, et si vous êtes un homme de coeur, nous mesurerons la longueur de nos épées. -Moi me battre avec vous! et pourquoi? Vous ne m’avez pas offensé. -Trêve de raillerie, monsieur; ne me faites pas repentir d’avoir été plus généreux que vous. Je vous aurais tué déjà si je l’avais voulu. J’aurais pu appuyer le canon de ce pistolet sur votre poitrine et tirer, ou vous dire: Rends-toi à merci, comme vous me l’avez dit dernièrement. -Et à quoi cela vous eût-il servi, commandeur? -À assurer un secret que vous ne deviez pas connaître. -C’est ce qui aurait pu vous arriver de plus fâcheux. Moi mort, le papier que vous avez signé aurait parlé. Ah! vous croyez qu’après m’avoir tué en guet-apens, vous n’auriez qu’à vous baisser sur mon cadavre, à fouiller dans les poches de mon pourpoint et à reprendre, pour l’anéantir, l’écrit qui vous accuse? C’est faire peu d’honneur à mon bon sens et à mon intelligence. Vous pouvez à toute force vous en passer, vous autres grands seigneurs: la loi est pour vous. Mais quand un homme de rien, quand un manant comme moi s’aventure dans quelque affaire qui sonnerait mal aux oreilles de la justice, il prend ses précautions. Il ne lui suffit pas d’avoir raison, il faut encore qu’il assure son impunité et conserve tous les avantages que lui donnent le bon droit, son adresse et son courage. Je désirerais ne pas vous humilier une seconde fois. Ainsi brisons là. Cet écrit est déposé chez mon notaire, et s’il reste un jour, un seul sans me voir, il doit l’ouvrir et le rendre public. Ainsi toutes les chances sont encore pour moi. Maintenant que vous êtes prévenu, je ne veux pas faire mal à propos le rodomont. Je suis tout disposé à reconnaître la distance des rangs, et si vous l’exigez, à vous parler la tête découverte. -Qu’avez-vous à me demander, monsieur? -Des nouvelles du chevalier de Moranges. -Il est mal, très mal. -Écoutez, commandeur, ne dissimulez pas avec moi. On croit ordinairement ce qu’on espère; moi, je désire si vivement que je n’ose pas vous croire. Je vous ai vu sortir de la maison du chirurgien, et votre démarche et vos gestes n’indiquaient pas un homme qui vient d’apprendre de mauvaises nouvelles, tout au contraire. Vous regardiez le ciel, vous vous frottiez les mains et marchiez lestement sur la pointe du pied. Ce ne sont pas là les signes de la douleur. -Vous êtes un habile observateur, monsieur. -Je vous l’ai déjà dit, commandeur, des espèces de serfs à moitié affranchis que leur volonté ou le hasard jette hors du cercle étroit et obscur de leur misérable existence sont tenus d’avoir les oreilles toujours ouvertes et des yeux de lynx. Si je vous avais fait cette brève réponse, à vous, sur le seul soupçon que je pouvais mentir, vous auriez dit à vos valets: «Corrigez ce faquin.» Moi, je suis obligé de vous prouver que vous n’avez pas voulu me dire la vérité. Je me tiens donc pour assuré, dès à présent, que le chevalier n’est pas ce soir en danger de mort. -Si vous étiez si bien instruit, pourquoi me l’avez-vous demandé? -Mais je ne le sais, répondit Quennebert, que depuis que vous m’avez affirmé le contraire. -Monsieur! s’écria de Jars, qui ne souffrait qu’impatiemment cette froide et railleuse politesse. -Rendez-moi justice, commandeur. Le joug vous pèse; mais convenez pourtant que j’ai la main légère. Voilà huit jours déjà que je vous tiens à ma disposition. Avez-vous été inquiété? votre secret a-t-il été trahi? Non. Ma conduite est encore et restera la même. Je souhaite, quelque chagrin que vous puissiez en ressentir, je souhaite que le chevalier meure de sa blessure. Je n’ai pas, moi, les mêmes raisons que vous de l’aimer, vous le comprenez facilement sans que j’aie besoin de vous expliquer mon intérêt. Mais un souhait ne détermine rien en pareille affaire, il n’amène ni ne chasse la fièvre. Je vous ai dit que je ne voulais pas rendre au chevalier son véritable nom. Je ferai peut-être usage de cet écrit, peut-être ne m’en servirai-je pas. Si je suis obligé de le produire, je vous avertirai. De votre côté, jurez-moi sur l’honneur que vous ne me cacherez rien; que soit que vous restiez à Paris, soit que vous en sortiez, je serai instruit par vous de ce qui concerne le chevalier. S’il revient à la santé, ou s’il meurt, vous me l’apprendrez. C’est un secret entre nous deux, et il est inutile que vous le révéliez au prétendu Moranges. -Vous jurez, monsieur, de m’avertir si vous usez de la preuve que je vous ai donnée? Quel gage aurai-je de votre parole? -Ma conduite jusqu’à ce jour et la promesse que je vous fais sans y être forcé. -C’est que vous espérez ne pas attendre longtemps. -Oui, mais une indiscrétion me serait aussi nuisible qu’à vous. Je ne vous en veux pas, commandeur; vous ne m’avez ravi aucun bien. Je ne réclame rien de vous. Ce qui vous paraît un trésor est un fardeau pour moi et le deviendra peut-être pour vous plus tard. Je demande seulement à savoir quand vous en serez débarrassé par votre volonté ou celle de Dieu. Il y a aujourd’hui espoir de sauver le chevalier, n’est-ce pas? -Oui, monsieur. -Me promettez-vous, s’il sort sain et sauf de cette maison, de m’en instruire? -Je le promets. -Et dans le cas contraire, vous m’avertirez également? -Également. Mais à qui adresser cet avis? -J’aurais cru que, depuis notre entretien, vous saviez qui je suis et qu’il était inutile de vous apprendre mon nom. Mais je n’ai pas de raison de le cacher: maître Quennebert, notaire à Saint-Denis. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, commandeur. Excusez un simple bourgeois qui se permet de dicter des conditions à un noble seigneur. Le hasard m’a bien servi une fois pour vingt autres où il me donnera le désavantage. De Jars ne répondit rien, salua d’un signe de tête le notaire et s’éloigna, non sans grommeler entre ses dents et sans s’irriter tout bas des humiliations qu’il était obligé de supporter patiemment. -Insolent comme un valet qui ne craint pas les étrivières! se disait-il. Avec quel orgueil le faquin abuse de sa position! Il m’ôte son chapeau en me mettant le pied sur la gorge. Ah! si jamais je puis avoir mon tour, monsieur le tabellion, vous passerez un mauvais quart d’heure. Chacun explique à sa manière le point d’honneur. De Jars se serait fait couper par morceaux plutôt que de ne pas tenir la promesse qu’il avait faite à Quennebert huit jours auparavant. Sa parole, dans cette circonstance critique, avait racheté sa vie. Dès lors, y manquer eût été à ses yeux une lâcheté. Mais l’engagement qu’il venait de prendre n’avait pas pour lui la même sanction morale: il n’avait cédé en second lieu à aucune menace, évité aucun danger sérieux, et une capitulation de conscience à cet égard ne l’aurait pas embarrassé. Il aurait volontiers cherché une occasion et un endroit favorable pour une rencontre avec le notaire, il l’aurait insulté jusqu’à le forcer à se battre, et il ne lui venait pas à l’idée qu’un bourgeois pût ferrailler victorieusement contre lui. Mais cette mort, qui ne devait pas assurer son secret, n’eût fait que rendre sa conduite moins excusable encore, et malgré son rang et ses protestations, il n’était pas assez certain de l’impunité pour se charger d’un nouveau méfait. Force lui fut donc de conclure qu’il fallait se soumettre et ronger son frein. -Pardieu! dit-il, je sais ce qui gêne le rustre. Eh bien! dussé-je en souffrir moi-même,j’empêcherai de tout mon pouvoir que la chaîne se brise. Oui, c’est cela; je le surveillerai de mon côté, et sans qu’il se doute de quelle main partent les coups, je lui tiendrai peut-être à mon tour une épée nue suspendue sur la tête. En attendant qu’il pût exécuter ses projets de vengeance, le commandeur de Jars tint sa parole. Ce fut par lui que, un mois environ après cette entrevue, Quennebert apprit que le chevalier de Moranges, parfaitement rétabli, avait quitté la maison du chirurgien Perregaud. Mais le triste dénouement de cette équipée parut avoir calmé son humeur aventureuse. On n’entendit plus parler du beau chevalier. Ceux qui l’avaient connu perdirent son souvenir, à l’exception toutefois de la demoiselle de Guerchi, qui se rappelait toujours ses paroles passionnées, ses beaux yeux qui exprimaient si bien l’amour et ses baisers ardents. Elle avait voulu en vain chasser son image. Comme le duc de Vitry assurait qu’il devait avoir tué sur le coup son adversaire, elle se disait qu’il n’y avait pas d’infidélité à aimer un mort, et elle continua à vivre grassement de la réalité, tout en gardant ses plus douces pensées et ses regrets inutiles pour un autre qu’elle n’espérait plus revoir. Nous demandons maintenant au lecteur la permission de lui faire franchir un espace de plus d’une année et d’introduire sur la scène un personnage secondaire, mais qu’il est impossible de laisser plus longtemps dans l’ombre. Nous avons dit que les amours de Quennebert et de la veuve Rapally étaient vus avec jalousie par un quidam, arrière-cousin du défunt mari. Ce soupirant rebuté n’avait pas un amour plus sincère et des motifs plus honorables que le notaire. Quoique doué d’un physique qui ne devait pas lui attirer beaucoup de conquêtes, il estimait ses avantages personnels au moins à l’égal des charmes de sa parente, et sous ce rapport, on ne saurait lui reprocher un amour-propre exagéré. Mais toutes ses oeillades avaient été en pure perte. Le coeur de madame Rapally était prévenu en faveur de son rival, et ce n’est pas chose facile de supplanter une passion enracinée dans le coeur d’une veuve de quarante-six ans assez sotte pour croire qu’elle inspire les désirs qu’elle ressent. Le malheureux Trumeau en avait fait vingt fois l’épreuve. Ses déclarations préparées à l’avance, les soupçons qu’il cherchait habilement à éveiller ne lui avaient valu que des rebuffades et de mauvais compliments. Mais la persévérance était sa qualité dominante. D’ailleurs il ne pouvait s’habituer à l’idée de voir passer la fortune de la veuve en d’autres mains que les siennes, et chacun de ses mécomptes redoublait son envie de brouiller les affaires de son compétiteur. Il était à l’affût de tout ce qui pouvait donner matière à une dénonciation. Il jaunissait à ce métier stérile et séchait sur pied, si bien que de simple rival il était devenu ennemi irréconciliable. Il avait conçu une implacable haine contre le notaire. L’emporter sur lui, l’éconduire à son tour, après une lutte aussi longue et aussi obstinée, après tant de défaites successives, lui eût paru une victoire incomplète, une vengeance trop douce. Quennebert n’ignorait pas avec quelle ardeur infatigable Trumeau cherchait à le desservir. Il aurait pu, il est vrai, renverser facilement tout cet échafaudage de méchancetés, de mauvais propos et d’insinuations perfides. Il se serait fort peu inquiété des manoeuvres de son rival s’il eût voulu profiter des avantages que lui faisait madame Rapally. La plus grande difficulté pour lui était non pas de triompher, mais de s’arrêter au milieu de son triomphe, d’entretenir l’espoir sans lasser la patience de la veuve. Ses affaires étaient mauvaises. De jour en jour, cette fortune dont il arrachait de temps à autre quelques bribes, sous prétexte d’emprunts, lui devenait plus nécessaire. Il n’osait pourtant s’en emparer; c’était le supplice de Tantale. Ses créanciers le poursuivaient impitoyablement. Passé un dernier délai qu’on lui avait accordé à grand-peine, c’en était fait de lui, de sa réputation, de son avenir. On était au commencement de février 1660. Un matin, Trumeau se rendit chez sa cousine. Il y avait près d’un mois qu’il n’y avait été, et Quennebert et la veuve croyaient qu’il avait, de guerre lasse, abandonné la partie. Mais, au contraire, sa haine était plus forte que jamais, et sur des indices qui lui étaient parvenus, il s’était procuré une preuve qui devait perdre son rival. Quand il se présenta, ses regards trahissaient une satisfaction intérieure qui se contenait à peine. Il avait à la main un petit rouleau de papier attaché avec un bout de ruban. La veuve était seule et enfoncée dans un large fauteuil devant une cheminée. Elle relisait pour la vingtième fois une lettre que Quennebert lui avait écrite la veille. L’épître devait être sur un bon bien brûlant, à en juger par l’air heureux et épanoui de la bonne dame. Trumeau devina facilement de qui était ce griffonnage, et cette vue, au lieu de l’irriter, amena un sourire sur ses lèvres. -Ah! c’est vous, cousin, dit la veuve en repliant le précieux papier et en le glissant sous sa collerette; bonjour, il y a longtemps qu’on ne vous a vu; plus de quinze jours, il me semble. Est-ce que vous avez été malade? -Vous vous êtes aperçue de mon absence, cousine? C’est fort aimable à vous assurément, et vous ne m’avez pas habitué à de si charmantes attentions. Non, je n’ai pas été malade, grâce à Dieu; mais j’ai pris la résolution de ne plus vous importuner aussi souvent. Quelques visites d’amitié comme celle que je vous fais aujourd’hui, voilà ce qui vous convient, n’est-ce pas? Donnez-moi donc des nouvelles de votre beau soupirant, de maître Quennebert. -Vous avez l’air bien railleur en parlant de lui, Trumeau; auriez-vous appris quelque chose de fâcheux? -Non, cousine, et je serais désolé qu’il lui arrivât quelque malheur. -Vous ne dites pas ce que vous pensez, car vous le détestez. -Franchement, je n’ai pas de raison de l’aimer. Sans lui, je serais peut-être heureux maintenant: mon amour vous aurait peut-être touchée. Mais enfin, il a fallu me résigner, et puisque vous lui avez donné la préférence, ajouta-t-il avec un soupir, eh bien! je souhaite que vous ne vous en repentiez jamais. -Merci de vos bons souhaits, cousin; je suis charmée de vous voir dans ces dispositions bienveillantes. Il ne faut pas m’en vouloir si je ne vous ai pas aimé d’amour: vous savez que le coeur ne raisonne pas. -Je ne vous demande qu’une chose. -Laquelle? -C’est dans votre intérêt que je parle, bien plus que dans le mien. Pour votre bonheur, ne laissez pas ce beau tabellion prendre trop d’empire sur vous. Vous direz qu’en ma qualité de rival éconduit, je dois chercher à lui nuire, mais pourtant, s’il est vrai qu’il vous aime moins qu’il ne le dit... -Allons, allons, taisez-vous, méchante langue; allez-vous encore recommencer vos propos calomnieux? Vous jouez un vilain jeu, Trumeau. J’ai toujours caché à maître Quennebert les perfidies et les mensonges que vous débitez sur son compte. S’il les savait, il vous ferait un mauvais parti, et vous seriez sans doute fort embarrassé de les soutenir en sa présence. -Nullement, je vous jure; et je crois, au contraire, que si je disais un mot, c’est lui qui serait le plus penaud de nous deux. Oui, je me suis laissé rebuter, mépriser, injurier par vous. J’ai passé pour calomniateur quand je disais: «Ce galant coureur de veuves vous aime non pour vos beaux yeux, mais pour votre coffre-fort.» Il vous amuse par de belles promesses; mais pour vous épouser, jamais... -Plaît-il? interrompit madame Rapally. -Je dis ce que je sais. Vous ne serez jamais madame Quennebert. -Vraiment? -Vraiment. -La jalousie vous a fait perdre le peu de cervelle que vous aviez en partage, Trumeau. Depuis qu’on ne vous a vu, cousin, il s’est passé de graves événements, et je devais vous écrire aujourd’hui même pour vous inviter à la noce. -À la noce? -Oui. Je me marie demain. -Demain?... avec Quinnebert?... balbutia Trumeau. -Avec Quennebert, répéta la veuve, d’un air triomphant. -Cela n’est pas possible! s’écria Trumeau. -Cela est si possible que vous le verrez demain, et je vous prie, à l’avenir, de ne plus voir en lui un rival, mais mon mari. L’offenser, ce serait m’offenser moi-même. Le ton avec lequel elle prononça ces paroles ne permettait pas à Trumeau de douter de la vérité de cette nouvelle. Il baissa la tête et garda quelques instants le silence, comme un homme qui réfléchit avant de prendre une détermination bien arrêtée. Il tournait et retournait entre ses doigts le petit rouleau de papier, témoignant par ses gestes de l’incertitude où il était s’il devait ou non le déplier et en donner lecture. Enfin, il le replaça dans la poche de son pourpoint, se leva, et s’approchant de la cousine: -Je vous demande pardon, dit-il; ce mariage change complètement la nature de mes idées. Du moment que maître Quennebert vous épouse, je n’ai plus aucun grief contre lui. Mes soupçons étaient injustes, je dois le reconnaître, et j’espère que vous voudrez bien oublier, en faveur du motif qui me faisait agir, la vivacité de mes attaques. Je ne me permettrai plus un mot, et l’avenir, j’en suis sûr, vous apprendra, cousine, quel est mon dévouement à vos intérêts. Madame Rapally était trop heureuse, trop certaine d’être aimée pour ne pas pardonner aisément. Avec la satisfaction et la fausse générosité d’une femme qui a inspiré deux violentes passions et qui a la bonté de plaindre celui qu’elle éconduit, elle tendit la main à Trumeau. Celui-ci la prit respectueusement et la baisa en faisant une grimace sournoise. Ils se séparèrent en bonne intelligence, et il fut convenu que Trumeau assisterait à la bénédiction nuptiale, qui devait être donnée dans une église située derrière l’hôtel de ville, nouveau quartier que la veuve avait été habiter après avoir vendu avantageusement sa maison du pont Saint-Michel. -Parbleu! s’écria Trumeau en sortant, j’aurais fait une grande sottise si je m’étais hâté de parler. Je le tiens donc enfin, ce misérable Quennebert! Il est assez imprudent pour s’enferrer lui-même. Il se jette dans le précipice, et il ne me laisse pas même la peine de l’y pousser. Le lendemain, la cérémonie eut lieu. Quennebert conduisit à l’autel son intéressante future, parée comme une châsse, rayonnante, épanouie et si affreusement laide, sous sa ridicule parure, que le beau notaire en avait honte et sentait le rouge lui monter au front. Au moment où ils entraient dans l’église, un cercueil, sur lequel était posée une épée et que suivait un seul homme qui paraissait appartenir, par ses vêtements et ses manières, à la classe noble, arrivait par la même porte. La noce céda le pas à l’enterrement: les vivants se rangèrent pour laisser passer le mort. L’homme qui suivait le convoi jeta à la dérobée un regard sur Quennebert et tressaillit involontairement, comme si sa vue lui eût causé une impression pénible. -Quelle fâcheuse rencontre! murmura madame Rapally; c’est peut-être d’un mauvais augure! -Je vous réponds du contraire, reprit Quennebert en souriant. Les deux cérémonies eurent lieu en même temps dans deux chapelles contiguës, et les chants de mort qui troublaient si fort la veuve, qui semblaient résonner à son oreille comme une prédiction sinistre, comme un lugubre avertissement, produisaient un effet tout opposé sur Quennebert et déridaient sa physionomie habituellement soucieuse, si bien que Trumeau et les autres invités, qui n’étaient pas dans le secret de cette hilarité, s’en étonnaient et finissaient par croire qu’il s’estimait réellement heureux de posséder légitimement les charmes de madame Rapally. Celle-ci passa une journée remplie par une douce attente. Le soir venu, elle se retira dans sa chambre. Il n’y avait pas deux minutes qu’elle y était entrée qu’elle jeta un grand cri. Elle venait de trouver et de lire un papier que Trumeau avait eu l’adresse, sans être aperçu, de déposer sur le lit même. La révélation qu’il contenait était si terrible qu’elle tomba sans connaissance sur le parquet. Quennebert, qui, dans la chambre voisine, réfléchissait sans rire à son bonheur, accourut au bruit et releva sa femme. En jetant les yeux sur le papier, il poussa à son tour un cri de surprise et de colère. Mais dans quelque situation qu’il se trouvât, il n’était jamais long à prendre un parti. Il prit madame Quennebert dans ses bras, la plaça, toujours évanouie, sur le lit, appela sa servante, et après lui avoir recommandé de prodiguer ses soins à sa maîtresse, et surtout de la rassurer de sa part quand elle reprendrait ses sens, il quitta précipitamment la maison. Une heure après, il entrait, presque de force et malgré l’opposition des domestiques, chez le commandeur de Jars. Il lui présenta le papier fatal et lui dit: -Parlez franchement, commandeur! Avez-vous voulu vous venger de la longue dépendance dans laquelle je vous ai tenu? Je ne le crois pas, car après ce qui est arrivé, vous savez que maintenant, je n’ai plus rien à craindre. Vous seul, cependant, étiez instruit de ce secret, et peut-être, ne pouvant faire plus, avez-vous pris votre revanche en détruisant mon bonheur à venir, en semant la défiance et les reproches entre moi et ma femme? Le commandeur jura qu’il était étranger à cette révélation. -Si ce n’est vous, reprit Quennebert, ce doit être alors un misérable nommé Trumeau que l’instinct de la jalousie a mis sur la trace de la vérité. Mais il n’en sait que la moitié, et je n’ai été ni assez amoureux ni assez sot pour me laisser prendre au piège. Je vous avais promis d’être discret, de ne pas abuser de mes avantages, et j’ai tenu ma promesse tant que je l’ai pu sans danger pour moi. Mais aujourd’hui, vous comprenez qu’il faut que je me défende, et je ne le puis qu’en invoquant votre témoignage. Ainsi, partez cette nuit, quittez Paris, choisissez-vous une retraite sûre où l’on ne puisse vous découvrir, car demain, je parlerai. Si j’en suis quitte pour des pleurs de femme, si je n’ai qu’à apaiser et à convaincre une épouse en larmes, vous pourrez revenir sans être inquiété; mais si le coup, comme il n’est que trop probable, est parti de la main d’un rival furieux d’avoir été éconduit, l’affaire n’en restera pas là assurément: la justice voudra s’en mêler, et alors il faudra bien que je retire ma tête du noeud coulant qu’on s’apprête déjà à serrer. -Vous avez raison, monsieur, répondit le commandeur. Je ne veux pas risquer mon crédit à la cour à braver votre dénonciation. Voilà une bonne fortune qui me coûte cher et qui me guérira,je vous jure, de l’envie de courir désormais les aventures. Mes préparatifs ne seront pas longs, et dès demain matin, je serai loin de Paris. Quennebert le salua et rentra chez lui consoler son Ariane. L’accusation que, par suite de cette découverte, on pouvait former contre maître Quennebert était extrêmement grave; il ne s’agissait rien moins que de sa tête. Mais il était tranquille et savait bien par quel argument victorieux il se tirerait de cette mauvaise affaire. L’amour platonique de Louise de Guerchi pour le beau chevalier de Moranges n’avait fait qu’un tort moral au duc de Vitry. Après sa réconciliation avec son amant et l’explication satisfaisante qu’elle lui avait donnée, la demoiselle n’avait pas jugé à propos, nous l’avons déjà dit, de faire plus longtemps la cruelle, et il en était résulté, au bout d’un an, un inconvénient qu’il fallait aviser aux moyens de cacher. Angélique, il est vrai, habituée à cette position, n’en éprouvait ni chagrin ni honte: au contraire, elle y voyait un gage de sécurité pour son avenir, un lien qui retiendrait le duc près d’elle. Mais celui-ci, qui croyait apparemment avoir séduit une vertu de premier ordre, se désolait de voir la réputation de sa maîtresse ainsi compromise; il redoutait le scandale, si bien qu’Angélique, pour ne pas paraître prendre trop peu de souci de sa propre considération, fut obligée de se mettre à l’unisson et de se lamenter conjointement avec son amant. Un soir, peu de temps avant le mariage de maître Quennebert, la belle demoiselle de Guerchi partit, aux yeux du monde, pour un voyage de quinze jours ou trois semaines. Elle fit dans une voiture de poste le tour de Paris et y rentra secrètement par une barrière où l’attendait le duc avec une chaise. Les porteurs la conduisirent dans la maison où de Jars avait transporté son prétendu neveu lors de son duel. La pauvre fille, qui devait payer cher ses péchés amoureux, y resta vingt-quatre heures et en sortit clouée dans une bière. Le corps fut caché dans une des caves de l’hôtel du prince de Condé et consumé dans de la chaux vive. Le surlendemain de cette mort affreuse, le commandeur de Jars se présenta de nouveau dans cette maison, y retint une chambre et y installa le chevalier. Cette maison, dans laquelle il faut bien faire pénétrer le lecteur, formait l’angle de la rue de la Tixeranderie et de la rue des Deux-Portes. Elle n’avait aucune apparence, aucune décoration qui pût la faire remarquer, si ce n’est une double enseigne ainsi conçue: MARIE LEROUX, FEMME CONSTANTIN, MATRONE JURÉE; et plus bas: CLAUDE PERREGAUD, CHIRURGIEN. Cette inscription occupait la façade qui regardait la rue de la Tixeranderie et qui n’était percée que de quelques étroites ouvertures, les fenêtres s’ouvraient sur la cour. L’entrée, au seuil de laquelle aboutissaient les premières marches d’un escalier tortueux et tournant sur lui-même, était à droite de l’arcade basse qui s’arrondissait comme la voûte d’une arche à l’extrémité de la rue des Deux- Portes. Cette habitation, d’un aspect sale, pauvre et délabré, était pourtant fréquentée par de riches personnages: de brillants équipages stationnaient souvent aux alentours. Souvent aussi, pendant la nuit, de grandes dames s’y glissaient furtivement sous des noms supposés et y restaient quelques jours, au bout desquels les secrets meurtriers de la science infâme exercée par la Constantin et Claude Perregaud leur rendaient l’apparence de l’honneur et leur refaisaient une réputation de vertu. Au premier et au second étage étaient une douzaine de chambres où s’accomplissaient des mystères abominables. La pièce qui servait de salon d’attente et de réception était meublée d’une façon bizarre et encombrée d’objets d’une forme étrange et inconnue. C’était à la fois le cabinet de travail d’un chirurgien, le laboratoire d’un apothicaire et d’un alchimiste, et le repaire d’un sorcier. Il y avait là, pêle-mêle, des instruments de toutes sortes, des fourneaux, des cornues, des livres contenant les plus absurdes rêveries de l’esprit humain. On y voyait les vingt volumes in-folio composés par Albert le Grand, les oeuvres de son disciple Thomas de Cantopré, d’Alchindus, d’Averroës, d’Avicenne, d’Alchabitim, de David de Plaine-Campy, dit l’Édelphe, chirurgien de Louis XIII et auteur du célèbre livre l’Hydre morbifique exterminée par l’Hercule chimique. À côté d’une tête d’airain faite sur le modèle de celle du cordelier anglais Bacon, qui répondait aux questions qu’on lui adressait et qui pouvait prédire l’avenir par le moyen du miroir almuchefi et de la combinaison des règles de la perspective était une coque d’oeuf, la même dont Cayet, au dire de d’Aubigné, s’était servi autrefois pour faire des hommes avec des germes, des mandragores et de la soie cramoisie, sur un feu lent. Dans des armoires dont les panneaux à coulisses s’ouvraient par des ressorts cachés étaient des bocaux remplis de drogues malfaisantes et d’une action malheureusement trop efficace; aux deux places les plus apparentes et en regard l’un de l’autre étaient deux portraits d’Hiérophile, médecin grec, et de Agnodice, son élève, qui, la première, exerça à Athènes la profession de sage-femme. Il y avait déjà plusieurs années que la Constantin et Claude Perregaud avaient mis en commun leur criminelle industrie, et jamais ils n’avaient été inquiétés. Beaucoup de personnes avaient leur secret, mais toutes étaient intéressées à le taire, et les deux complices avaient fini par se persuader que l’impunité leur était assurée. Un soir pourtant, Claude Perregaud rentra la figure bouleversée, pâle et tremblant de tous ses membres. Il avait été instruit dans la soirée que la justice avait des soupçons sur eux. Quelque temps auparavant, les vicaires généraux et les pénitenciers avaient envoyé une députation au premier président et avaient cru devoir l’avertir que, depuis un an, six cents femmes s’étaient accusées en confession d’avoir, à l’aide de breuvages, tué leur fruit. Sur cette première révélation, la justice avait pris l’éveil, et la nuit même, on devait faire une descente dans la maison. Ils se consultèrent quelque temps, et comme il arrive d’ordinaire, ils ne purent s’arrêter à aucun avis raisonnable. Le danger seul leur rendit leur présence d’esprit. Vers le milieu de la nuit, on frappa violemment à la porte de la rue, et ils entendirent distinctement l’ordre d’ouvrir au nom du roi. -Nous pouvons encore nous sauver, s’écria le chirurgien, éclairé par une inspiration soudaine. Ils se précipita dans la chambre où était couchée le prétendu chevalier et lui dit: -Des gens de justice vont monter! S’ils découvrent votre sexe, vous êtes perdue, et nous aussi. Laissez-moi faire. Sur un signe de lui, la femme Constantin descendit, et la visite domiciliaire commença dans les chambres du premier étage, pendant que Claude Perregaud faisait une incision à la main droite du chevalier, incision peu douloureuse et destinée à remplacer une blessure faite par une épée. La chirurgie et la médecine étaient à cette époque si confuses, embarrassées de tant d’appareils, hérissées de tant d’absurdités scientifiques, que cette profusion d’objets étranges qui encombrait le plancher et les tablettes, que les titres mêmes de certains traités qu’on n’avait pas eu le temps de faire disparaître n’excitèrent aucun étonnement. Par bonheur pour eux, le chevalier était dans ce moment leur seul pensionnaire. On arriva à la chambre qu’il occupait, et les premiers objets qui frappèrent la vue des visiteurs furent le chapeau, les bottines éperonnées et l’épée du blessé. Claude Perregaud leva à peine les yeux sur ceux qui entrèrent; il fit signe seulement de ne point faire de bruit et continua le pansement. Trompé complètement par les apparences, le chef de la bande demanda le nom du malade et la cause de cette blessure. La Constantin répondit que c’était le jeune chevalier de Moranges, neveu du commandeur de Jars, qui avait eu une affaire d’honneur et que son oncle avait amené la nuit même, il y avait à peine une heure. Celui qui faisait ces questions inscrivit sur un livret ces précieux renseignements et se retira sans avoir rien découvert. Tout aurait été à merveille s’il se fût agi seulement de guérir le chevalier d’une blessure au bras. Mais quand Perregaud lui fit présent d’une maladie improvisée, la Constantin avait déjà commencé à appliquer ses remèdes destructeurs. Une fièvre violente se déclara, et le troisième jour, le chevalier mourut en couches. C’était son convoi qu’accompagnait de Jars et que maître Quennebert avait rencontré à la porte de l’église le jour de son mariage. Ce que le notaire avait prévu arriva. Madame Quennebert, furieuse d’avoir été trompée, ne voulut pas ajouter foi à la justification de son mari, et Trumeau, qui ne perdait pas de temps, fit lancer contre lui, dès le lendemain, une accusation de bigamie. C’était en effet une copie de son contrat de mariage avec Joséphine-Charlotte Boullenois qu’il avait déposée dans la chambre nuptiale. Un hasard lui avait fait découvrir la vérité, et il mettait son rival au défi de représenter l’acte mortuaire de sa première femme. Charlotte Boullenois, après deux ans de mariage, avait formé une demande en séparation à laquelle s’était d’abord opposé Quennebert. Pendant la procédure instruite à ce sujet, elle s’était retirée au couvent de la Raquette, où de Jars avait noué une intrigue avec elle et l’avait, sans beaucoup de peine, déterminée à se laisser enlever. Il avait caché sa conquête sous un déguisement d’homme auquel se prêtait merveilleusement les formes un peu masculines et les goûts étranges de Charlotte. Dans les premiers temps, Quennebert s’était livré à des recherches actives mais infructueuses. Peu à peu, il s’était habitué à ce divorce forcé et à cette liberté de fait, dont il avait usé largement. Ses affaires s’en étaient ressenties, et lorsqu’il eut fait la connaissance de la veuve Rapally, dont la fortune pouvait réparer ses désordres, il avait été obligé de répondre par une réserve extrême aux avances qu’elle lui faisait. Enfin, il en était venu au point ou d’être jeté en prison ou de consentir à un mariage malgré le danger qu’il courait. Il avait fixé une époque, déterminé à quitter Paris quelques jours après la cérémonie et à emmener sa femme aussitôt qu’il aurait satisfait ses créanciers. Dans cet intervalle et pendant que Trumeau s’applaudissait de sa découverte, son bonheur avait voulu que le prétendu chevalier de Moranges retournât chez la Constantin. Comme il n’avait jamais perdu de vue de Jars, qu’il avait toujours épié ses démarches, il avait été instruit de toutes les circonstances, et la célébration de son second mariage étant postérieure d’un jour à la mort de Charlotte Boullenois, il ne pouvait avoir aucun démêlé sérieux avec la justice. Il représenta l’attestation écrite par mademoiselle de Guerchi et celle que lui avait donnée le commandeur; il fit exhumer le corps. Cette dernière preuve prouva la vérité de toutes ses assertions, quelque extraordinaires et invraisemblables qu’elles eussent paru d’abord. Mais ces révélations rappelèrent l’attention sur la Constantin et Perregaud. La justice, une fois sur la trace, saisit tous les fils, et un arrêt du parlement les condamna à «estre pendus et estranglés à une potence plantée pour cet effet au carrefour de la Croix-du-Trahoir, leurs corps morts y demeurer vingt-quatre heures, puis portés au gibet de Paris, etc., etc.» Il fut constaté qu’ils avaient amassé tous deux des sommes énormes dans cet infâme métier. On découvrit, par des notes éparses dans des registres saisis chez eux, des scandales et des désordres tels que, pour ne pas compromettre un grand nombre de personnages haut placés, on borna l’accusation au double empoisonnement d’Angélique de Guerchi et de Charlotte Boullenois. Source: http://www.poesies.net