Crimes Célèbres. Karl Ludwig Sand 1819. Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Ce fut le 22 mars 1819, vers les neuf heures du matin, qu’un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans à peu près, vêtu du costume des étudiants allemands, qui se compose d’une redingote courte avec des brandebourgs de soie, d’un pantalon collant et de bottes venant au-dessous du mollet, s’arrêta sur une petite hauteur située aux trois quarts du chemin de Kaïserthal à Manheim et du haut de laquelle on découvre cette dernière ville, s’élevant calme et heureuse au milieu des jardins qui furent autrefois des remparts et qui l’enveloppent et la pressent aujourd’hui comme une ceinture de feuillages et de fleurs. Arrivé là, il souleva sa casquette, au-dessus de la visière de laquelle s’entrelaçaient trois feuilles de chêne brodées en argent, et découvrant son front, il demeura un instant tête nue pour recevoir l’air frais qui montait de la vallée du Necker. Au premier moment, ses traits irréguliers faisaient une impression étrange; mais bientôt, grâce à la pâleur de son visage fortement creusé par la petite vérole, à la douceur infinie de ses yeux et au cadre élégant de sa longue et flottante chevelure noire admirablement plantée sur un front large et élevé, on éprouvait pour lui une de ces sympathies tristes et irraisonnées auxquelles on cède sans même penser à leur résister. Quoiqu’il fût de bonne heure encore, il paraissait avoir fait déjà une assez longue route, car ses bottes étaient couvertes de poussière. Mais sans doute il était près d’atteindre à sa destination, car laissant tomber sa casquette et accrochant à sa ceinture la longue pipe, amie inséparable du Bursch allemand, il tira un petit agenda de sa poche et écrivit dessus avec un crayon: «Parti de Wenheim à cinq heures du matin, arrivé en vue de Manheim à neuf heures un quart. Dieu me soit en aide!» Puis, remettant son agenda dans sa poche, il resta un instant immobile, remuant les lèvres comme s’il eût fait une prière mentale, ramassa sa casquette et reprit d’un pas ferme sa route vers Manheim. Ce jeune étudiant était Karl Ludwig Sand, qui arrivait d’Iéna par le chemin de Francfort et de Darmstadt pour assassiner Kotzebue. Maintenant, comme nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs une de ces actions terribles pour l’appréciation desquelles il n’est point d’autre juge réel que la conscience, il faut qu’ils nous permettent de leur faire connaître entièrement celui-là que les rois ont regardé comme un assassin, les juges, comme un illuminé, et la jeune Allemagne, comme un martyr. Charles-Louis Sand naquit le 5 octobre 1795 à Winsiedel, dans les montagnes de Fichtel. Il était le plus jeune fils de Godefroy-Christophe Sand, premier président et conseiller de justice du roi de Prusse, et de Dorothée-Jeanne-Wilhelmine Schapf, sa femme. Outre deux frères aînés, Georges, qui embrassa la carrière du commerce à Saint-Gall, et Fritz, qui fut avocat à la cour d’appel de Berlin, il avait une soeur aînée que l’on nommait Caroline et une soeur cadette que l’on appelait Julie. Encore au berceau, il avait été attaqué d’une petite vérole de la plus maligne espèce. Le virus, répandu par tout son corps, avait mis ses côtes à nu et presque dévoré son crâne. Pendant plusieurs mois, il demeura entre la vie et la mort; enfin, la vie l’emporta. Néanmoins il resta faible et maladif jusqu’à sa septième année, époque à laquelle une fièvre cérébrale l’atteignit et mit de nouveau ses jours en danger. Par compensation, au reste, cette fièvre, en le quittant, parut avoir emporté avec elle tous les vestiges de sa première maladie. Dès ce moment, sa santé et ses forces semblèrent naître. Mais pendant ces deux longues maladies, son instruction était restée fort arriérée, et ce ne fut qu’à l’âge de huit ans qu’il put commencer ses premières études; encore, comme les souffrances physiques avaient retardé le développement de ses qualités intellectuelles, lui fallut-il tout d’abord une application deux fois plus grande qu’aux autres pour arriver au même résultat. En voyant les efforts que, tout enfant, le jeune Sand faisait pour vaincre les défauts de son organisation, le professeur Salfranck, homme de savoir et de distinction, recteur du gymnase de Hof, le prit en si grande amitié qu’ayant été nommé plus tard directeur du gymnase de Regensbourg, il ne put se séparer de son élève et l’emmena avec lui. Ce fut dans cette ville et à l’âge de onze ans qu’il donna la première preuve de son courage et de son humanité. Un jour, étant en promenade avec ses jeunes amis, il entendit appeler au secours, il courut aux cris: un petit garçon de huit à neuf ans venait de tomber dans un étang. Aussitôt Sand, sans faire attention à ses beaux habits de fête, auxquels il tenait cependant beaucoup, se précipita dans l’eau, et après des efforts inouïs pour un enfant de son âge, il parvint à tirer celui qui se noyait à bord. À l’âge de douze ou treize ans, Sand, devenu plus leste, plus adroit et plus déterminé que beaucoup qui étaient plus âgés que lui, s’amusait souvent à livrer bataille aux jeunes garçons de la ville et des villages voisins. Le théâtre de ces combats d’enfants, pâle et innocent simulacre des grandes batailles qui, à cette époque, ensanglantaient l’Allemagne, était ordinairement une plaine qui s’étend de la ville de Wonsiedel à la montagne Sainte- Catherine, au sommet de laquelle s’élèvent des ruines et, parmi ces ruines, une tour parfaitement conservée. Sand, qui était un des soldats les plus ardents, voyant que son parti avait plusieurs fois été battu à cause de sa faiblesse numérique, résolut, pour obvier à cet inconvénient, de fortifier la tour Sainte-Catherine et de s’y retirer à la prochaine bataille si le sort lui était contraire. Il communiqua à ses camarades ce projet, qui fut reçu avec enthousiasme. En conséquence, on passa une semaine à amasser dans la tour tous les moyens de défense possibles et à réparer les portes et les escaliers. Ces préparatifs furent faits avec tant de secret que l’armée ennemie n’en eut aucune connaissance. Le dimanche vint; les jours de congé étaient les jours de bataille. Soit honte d’avoir été battu la dernière fois, soit toute autre cause, le parti auquel appartenait Sand se trouva encore plus faible que de coutume. Cependant, rassuré sur ses moyens de retraite, il n’en accepta pas moins le combat. Le choc ne fut pas long: l’un des deux partis était trop inférieur en nombre pour résister longtemps; aussi commença-t-il à se retirer dans le meilleur ordre qu’il lui fut possible de conserver vers la tour Sainte-Catherine, où il parvint sans être trop entamé. Arrivés là, quelques-uns montèrent aussitôt sur les terrasses et, tandis que les autres se défendaient au bas de la muraille, commencèrent à faire pleuvoir les pierres et les cailloux sur les vainqueurs. Ceux-ci, étonnés de ce nouveau moyen de défense adopté pour la première fois, reculèrent de quelques pas. Le reste de la troupe profita de ce moment pour rentrer dans la forteresse et fermer la porte. L’étonnement fut grand de la part des assiégeants: ils avaient toujours vu cette porte hors de service, et voilà que tout à coup elle leur opposait une résistance qui mettait les assiégés à l’abri de leurs coups. Trois ou quatre se détachèrent pour aller chercher des instruments à l’aide desquels ils pussent la briser. Pendant ce temps, le reste de l’armée ennemie tint la garnison bloquée. Au bout d’une demi-heure, les envoyés revinrent non seulement avec des leviers et des pioches, mais encore avec un renfort considérable composé des jeunes gens du village où ils avaient été demander des instruments de siège. Alors l’assaut commença. Sand et ses compagnons se défendirent en désespérés, mais il fut bientôt évident que, s’il ne lui arrivait du secours, la garnison serait forcée de capituler. On proposa de tirer au sort et de détacher un des assiégés qui, au mépris du péril, sortirait de la tour, traverserait comme il pourrait l’armée ennemie et irait faire un appel aux autres jeunes gens de Wonsiedel qui étaient lâchement restés chez eux. Le récit du péril où se trouvaient leurs camarades, la honte d’une reddition qui tomberait sur tous devait évidemment triompher de leur paresse et les déterminer à faire une diversion qui permettrait à la garnison de tenter une sortie. Cet avis fut adopté, mais au lieu de laisser la décision au hasard, Sand se proposa pour cette mission. Comme chacun connaissait son courage, son adresse et sa légèreté, la proposition fut acceptée d’un consentement unanime, et le nouveau Decius se prépara à accomplir son dévouement. La chose n’était point sans danger: il n’y avait que deux moyens de sortie: l’un par la porte, et l’on tombait évidemment entre les mains des ennemis; l’autre en sautant du haut en bas d’une terrasse trop élevée pour que les assiégeants eussent songé à la garder. Sand, sans balancer un instant, alla à la terrasse. Là, toujours religieux, jusque dans ses plaisirs d’enfant, il fit une courte prière, puis, sans crainte, sans hésitation, avec une confiance presque providentielle, il sauta de la terrasse à terre; l’espace était de vingt-deux pieds. Sand s’élança aussitôt vers Wonsiedel et y parvint, quoique les ennemis eussent dépêché après lui leurs meilleurs coureurs. Alors les assiégés, voyant le succès de leur entreprise, reprirent courage et réunirent leurs efforts contre les assiégeants, attendant tout de l’éloquence de Sand, à qui cette éloquence donnait un grand empire sur ses jeunes compagnons. En effet, au bout d’une demi-heure, on le vit reparaître à la tête d’une trentaine d’enfants de son âge armés de frondes et d’arbalètes. Les assiégeants, sur le point d’être attaqués par devant et par derrière, comprirent le désavantage de leur position et se retirèrent. La victoire resta au parti de Sand. Quant à lui, il eut tous les honneurs de la journée. Nous avons raconté en détail cette anecdote pour faire comprendre à nos lecteurs, par le caractère de l’enfant, quel serait plus tard celui de l’homme. Au reste, nous allons le voir se développer, toujours calme et supérieur, au milieu des petits comme des grands événements. Vers le même temps, Sand échappa presque miraculeusement à deux dangers. Un jour, une auge pleine de plâtre tomba d’un échafaudage et se brisa à ses pieds. Un autre jour, le prince de Cobourg, qui, pendant que le roi de Prusse était aux bains d’Alexandre, logeait chez les parents de Sand, rentrant au grand galop de quatre chevaux, surprit le jeune Karl sous une grande porte. Il n’y avait pas moyen de fuir à droite ni à gauche sans courir le risque d’être écrasé entre le mur et les roues; le cocher, emporté, ne pouvait pas retenir son attelage. Sand se jeta à plat ventre, et la voiture lui passa sur le corps sans que ni les chevaux ni les roues lui eussent fait une seule égratignure. Dès ce moment, beaucoup le regardèrent comme prédestiné et dirent que la main de Dieu était sur lui. Cependant les événements politiques se développaient autour de l’enfant que leur gravité faisait jeune homme avant l’âge. Napoléon pesait sur l’Allemagne comme un autre Sennachérib. Staps avait voulu jouer le rôle de Mucius Scévola et était mort martyr. Sand était alors à Hof et faisait partie du gymnase de son bon professeur Salfranck. Il apprit que celui qu’il regardait comme l’antéchrist devait venir passer une revue dans cette ville. Il la quitta aussitôt et revint chez ses parents. Ceux-ci lui demandèrent pour quelle cause il avait quitté le gymnase. -Parce que, répondit-il, je n’aurais pu me trouver dans la même ville que Napoléon sans essayer de le tuer et que je ne me sens pas encore la main assez ferme pour cela. Cela se passait en 1809: Sand avait quatorze ans. La paix signée le 15 octobre donna quelque relâche à l’Allemagne et permit au jeune fanatique de reprendre ses études sans être distrait par ses préoccupations politiques. Il en était encore occupé en 1811, lorsqu’il apprit que le gymnase était dissous et remplacé par une école primaire. Le recteur Salfranck y restait attaché comme professeur, mais au lieu de mille florins que lui rapportait son ancienne place, la nouvelle n’en valait plus que cinq cents. Karl ne pouvait plus rester dans une école primaire où il n’aurait pu continuer son éducation. Il écrivit à sa mère pour lui annoncer cet événement et lui dire avec quelle égalité d’esprit le vieux philosophe allemand l’avait supporté. Voici la réponse de la mère de Sand; elle suffira pour faire connaître cette femme dont le coeur puissant ne se démentit jamais au milieu des plus vives douleurs. Cette réponse est empreinte de ce mysticisme allemand dont nous n’avons en France aucune idée. «Mon cher Karl, » Tu ne pouvais me donner une nouvelle plus douloureuse que celle de l’événement qui vient d’accabler ton professeur et ton père adoptif. Cependant, si terrible qu’il soit, il s’y résignera, n’en doute point, pour donner à la vertu de ses élèves un grand exemple de la soumission que tout sujet doit au roi que Dieu lui a imposé. Au reste, sois bien convaincu qu’il n’y a au monde d’autre politique droite et bien calculée que celle qui ressort de cet ancien précepte: Respecte Dieu, soit juste, et ne crains personne. » Et pense aussi que là où l’injustice est criante contre les justes, la voix publique se fait entendre et relève ceux qui sont accablés. » Mais si, contre toute probabilité, cela n’arrivait point ainsi, si Dieu imposait à la haute vertu de notre ami cette sublime épreuve que le monde le méconnût et que la Providence se fît à ce point sa créancière, elle a aussi pour ce cas, crois-moi, de suprêmes dédommagements: toutes les choses et tous les événements qui agissent autour de nous et sur nous ne sont que des machines qu’une main plus haute met en mouvement afin de compléter notre éducation pour un meilleur monde dans lequel seulement nous prendrons notre véritable place. Applique-toi donc, mon cher enfant, à veiller sur toi sans cesse et toujours, afin que tu ne prennes pas de grandes et belles actions isolées pour une vertu réelle, et que tu sois prêt à faire à chaque instant tout ce que ton devoir demande de toi. Au fond, vois-tu, rien n’est grand, rien n’est petit, quand on regarde les choses isolées les unes des autres, et l’ensemble seul produit l’unité du mal ou du bien. » D’ailleurs, Dieu n’envoie l’épreuve qu’au coeur où il a mis la force, et la manière dont tu me dis que ton professeur a supporté le malheur qui lui arrive est une nouvelle preuve de cette grande et éternelle vérité. Tu prendras modèle de lui, mon cher enfant, et s’il te faut quitter Hof pour Bamberg, tu t’y résigneras avec courage. Il y a trois éducations pour l’homme: celle qu’il reçoit de ses parents, celle que lui imposent les circonstances et enfin celle qu’il se fait à lui-même. Si ce malheur arrivait, demande à Dieu de compléter dignement toi-même cette dernière éducation, la plus importante de toutes. » Je te donnerai aussi pour exemple la vie et la conduite de mon père, dont tu as peu entendu parler, car il était déjà mort lorsque tu naquis, mais dont l’esprit et la ressemblance revivent en toi seul parmi tous tes frères et tes soeurs. Le malheureux incendie qui réduisit sa ville natale en cendres anéantit sa fortune et celle de ses parents. Le chagrin d’avoir tout perdu, car la flamme s’était déclarée dans une maison voisine de la sienne, coûta la vie à son père; et tandis que sa mère, étendue depuis six ans sur un lit de douleur où la retenaient d’horribles convulsions nourrissait, dans les intervalles de ses souffrances, trois petites filles du travail de ses mains, il entra comme simple commis dans une des plus grandes maisons de commerce d’Augsbourg, où son caractère vif et cependant égal fut le bienvenu, y apprit un état pour lequel cependant il n’était point né et revint dans la maison natale avec un coeur pur et sans tache pour y être le soutien de sa mère et de ses soeurs. » L’homme peut beaucoup lorsqu’il veut faire beaucoup: joins tes efforts à mes prières et remets le reste entre les mains de Dieu.» La prédiction de la puritaine s’accomplit: peu de temps après, le recteur Salfranck fut nommé professeur à Richembourg, où Sand le suivit. C’est là que les événements de 1813 viennent le chercher. Au mois de mars, il écrit à sa mère: «C’est à peine, chère mère, si je puis vous exprimer combien je commence maintenant à être calme et heureux, depuis qu’il m’est permis de croire à l’affranchissement de ma patrie, que j’entends dire de tout côté devoir être si prochain, de cette patrie que, dans ma confiance en Dieu, je vois d’avance libre et puis sante, de cette patrie, enfin, pour le bonheur de laquelle j’accepterais les plus grands maux et même la mort. Prenez de la force pour cette crise. Si par hasard elle atteignait notre bonne province, élevez vos yeux vers le Tout-Puissant, puis reportez-les vers la belle et riche nature. La bonté de Dieu, qui a sauvé et protégé tant d’hommes pendant la guerre désastreuse de trente ans, peut et veut encore aujourd’hui ce qu’elle put et voulut alors. Quant à moi, je crois et j’espère.» Leipsik vint justifier les pressentiments de Sand. Puis 1814 arriva, et il crut l’Allemagne libre. Le 10 décembre de cette même année, il quittait Richembourg avec ce témoignage de ses professeurs: «Karl Sand est du petit nombre de ces jeunes gens élus qui se distinguent à la fois par les dons de l’esprit et les facultés de l’âme: en application et en travail il dépasse tous ses condisciples, ce qui explique ses progrès rapides et profonds dans toutes les sciences philosophiques et philologiques; seulement dans les mathématiques il aurait encore quelques études à faire. Les plus tendres voeux de ses professeurs le suivent à son départ. » Richembourg, 15 septembre 1814. » J. A. KEYN, » Recteur et professeur de première classe.» Mais c’étaient véritablement les parents et surtout la mère de Sand qui avaient préparé cette terre fertile où les professeurs avaient semé la science. Sand le savait bien, car au moment de partir pour l’université de Tubingen, où il allait achever les études théologiques nécessaires à l’état de pasteur qu’il voulait embrasser, il leur écrivait: «Je vous avoue que je vous dois, ainsi que tous mes frères et soeurs, cette belle et grande partie de mon éducation dont j’ai vu manquer la plupart de ceux qui m’entouraient. Le ciel seul peut vous en récompenser par la conviction d’avoir rempli vos devoirs de parents d’une manière si noble et si grande parmi tant d’au- tres.» Après avoir fait une visite à son frère à Saint-Gall, Sand arriva à Tubingen, où la réputation d’Eschenmaïer l’avait surtout attiré. Il passa cet hiver tranquille et sans qu’il lui arrivât d’autre événement que de se faire recevoir d’une association de Burschen appelée la Teutonia. Puis la fête de Pâques de 1815 arriva, et avec elle la terrible nouvelle que Napoléon avait débarqué au golfe Juan. Aussitôt toute la jeunesse allemande en état de porter les armes se réunit de nouveau sous les drapeaux de 1813 et de 1814. Sand suivit l’exemple général; seulement, l’action qui fut chez les autres un effet de l’enthousiasme fut chez lui le résultat d’une résolution calme et réfléchie. À cette occasion, il écrivait à Wonsiedel: «22 avril 1815. » Mes chers parents, jusqu’à présent vous m’avez trouvé soumis à vos leçons paternelles et aux conseils de mes excellents professeurs; jusqu’à présent je me suis efforcé de me rendre digne de l’éducation que Dieu m’a envoyée par vous, et je me suis appliqué à être capable de répandre sur ma patrie la parole du Seigneur. C’est pourquoi je puis aujourd’hui vous faire sincèrement part du parti que j’ai pris, certain que comme parents tendres et affectueux vous vous tranquilliserez, et que comme parents allemands et patriotes vous louerez plutôt ma résolution que vous ne chercherez à m’en détourner. » La patrie appelle encore une fois à son aide, et cette fois, cet appel s’adresse à moi aussi, car maintenant j’ai le courage et la force. Il me fallut un grand combat intérieur, croyez-moi, pour que je m’abstinsse lorsqu’en 1813, elle fit entendre son premier cri, et la conviction seule que des milliers d’autres combattaient et triomphaient alors pour le bien-être de l’Allemagne, tandis qu’il fallait que je vécusse, moi, pour l’état paisible auquel j’étais destiné, put me retenir. Maintenant, il s’agit de conserver la liberté nouvellement rétablie et qui en quelques lieux déjà a porté de si riches moissons. Le Seigneur tout-puissant et miséricordieux nous réserve encore cette grande épreuve qui sera certainement la dernière: c’est donc à nous de montrer que nous sommes dignes du don suprême qu’il nous a fait et que nous sommes capables de le maintenir avec force et avec fermeté. » Le danger de la patrie n’a jamais été si grand qu’à cette heure, c’est pourquoi, parmi la jeunesse allemande, les forts doivent soutenir les chancelants afin que tous se lèvent ensemble. Déjà nos braves frères du nord se rassemblent de toutes parts sous leurs drapeaux; les états wurtembourgeois proclament une levée en masse, et de tous côtés des volontaires arrivent qui demandent à mourir pour la patrie. Moi aussi, je considère comme un devoir de combattre pour mon pays et pour tous les chers que j’aime. Si je n’étais pas profondément convaincu de cette vérité, je ne vous ferais point part de ma résolution, mais j’ai une famille au coeur véritablement allemand et qui me considérerait comme un lâche et comme un fils indigne si je ne suivais pas cette impulsion. Je sens certainement la grandeur de mon sacrifice: il m’en coûte, croyez-moi, de quitter mes belles études pour aller me mettre sous les ordres de gens grossiers et sans éducation, mais ce sacrifice augmente encore mon courage à aller assurer la liberté de mes frères; d’ailleurs, cette liberté assurée, si Dieu veut bien le permettre, je reviendrai leur rapporter sa parole. » Je prends donc pour un temps congé de vous, mes bien dignes parents, de mes frères, de mes soeurs et de tous ceux qui me sont chers. Comme, après une mûre délibération, ce qui me paraît le plus convenable est de servir avec les Bavarois, je vais me faire recevoir, pour tout le temps que durera la guerre, dans une compagnie de tirailleurs de cette nation. Adieu donc, vivez heureux; tout éloigné que je serai de vous, je suivrai vos pieuses exhortations. Dans cette nouvelle voie,je resterai,je l’espère, pur devant Dieu, etje tâcherai toujours de marcher dans le sentier qui élève au-dessus des choses de la terre et conduit à celles du ciel, et peut-être, dans cette carrière, la haute volupté de sauver quelques âmes de leur chute m’est-elle réservée. » Sans cesse votre chère image m’entourera; sans cesse je veux avoir le Seigneur devant les yeux et dans le coeur afin de pouvoir soutenir avec joie les peines et les fatigues de cette guerre sainte. Comprenez-moi dans vos prières. Dieu vous enverra l’espérance de temps meilleurs pour vous aider à supporter ce malheureux temps où nous sommes. Nous ne pouvons nous revoir bientôt que si nous sommes vainqueurs; et si nous étions vaincus (ce dont Dieu nous garde!), alors ma dernière volonté, que je vous prie, que je vous conjure d’accomplir, ma dernière et suprême volonté serait que vous, mes chers et dignes parents allemands, quittassiez un pays esclave pour quelque autre qui ne serait point encore sous le joug. » Mais pourquoi nous faire ainsi le coeur triste les uns aux autres? N’avons-nous pas la cause juste et sainte, et Dieu n’est-il pas juste et saint? Comment donc ne serions-nous pas vainqueurs ? Vous voyez que quelquefois je doute; ainsi, dans vos lettres que j’attends avec impatience, ayez pitié de moi et n’effrayez pas mon âme, car dans tous les cas, nous nous retrouverons toujours dans une autre patrie, et celle-là serait libre et heureuse. » Je suis, jusqu’à la mort, votre fils soumis et reconnaissant, » KARL SAND.» Ces deux vers de Koerner étaient écrits en post scriptum: Peut-être verrons-nous au-dessus des cadavres ennemis Apparaître l’étoile de la liberté. Ce fut avec cet adieu à ses parents et les poésies de Koerner à la bouche que Sand abandonna ses livres, et, le 10 mai, nous le retrouvons armé parmi les chasseurs volontaires enrôlés sous le commandement du major Falkenhausen, qui était alors à Manheim. Il y retrouva son second frère, qui l’y avait déjà précédé, et ils y apprirent ensemble tous les exercices du soldat. Quoique Sand ne fût point habitué à de grandes fatigues corporelles, il supporta celles de la campagne avec une merveilleuse force, refusant tous les allégements que ses supérieurs cherchaient à lui offrir, car il voulait qu’aucun ne le surpassât dans la peine qu’il prenait pour le bien du pays. Pendant toute la route, il partagea fraternellement ce qu’il possédait avec ses camarades, venant en aide à ceux qui étaient plus faibles que lui en portant leur bagage, et prêtre et soldat à la fois, les soutenant de la parole quand il était impuissant à autre chose. Le 18 juin à huit heures du soir, il arrivait sur le champ de bataille de Waterloo. Le 14 juillet, il entrait à Paris. Le 18 décembre 1815, Karl Sand et son frère étaient de retour à Wonsiedel, à la grande joie de leur famille. Il passa près d’elle les fêtes de Noël et de fin de l’année. Mais l’ardeur qu’il avait pour sa nouvelle vocation ne lui permit pas d’y demeurer plus longtemps, et, le 7 janvier, il arriva à Erlangen. Ce fut alors que, pour rattraper le temps perdu, il résolut d’assujettir sa journée à des règles fixes et uniformes, et d’écrire chaque soir ce qu’il avait fait depuis le matin. C’est à l’aide de ce journal que nous pourrons suivre le jeune enthousiaste non seulement dans toutes les actions de sa vie, mais encore dans toutes les pensées de son esprit et toutes les hésitations de sa conscience. Il y est tout entier simple jusqu’à la naïveté, exalté jusqu’à la folie, bon pour les autres jusqu’à la faiblesse, sévère pour lui-même jusqu’à l’ascétisme. Une de ses grandes douleurs était les frais qu’occasionnaient son éducation à ses parents, et tout plaisir inutile et coûteux lui laissait dans le coeur un remords. Aussi, le 9 février 1816, il écrit: «Je comptais aujourd’hui visiter mes parents. J’allai en conséquence dans la maison du commerce, et là, je m’amusai beaucoup. N. et T. commencèrent alors avec moi leur éternelle plaisanterie sur Wonsiedel. Cela dura jusqu’à onze heures. Mais ensuite, N. et T. commencèrent à me tourmenter pour aller au café. (1) Je m’y refusai autant que cela me fut possible, mais comme ils finirent par avoir l’air de croire que c’était par mépris que je ne voulais pas venir boire un verre de vin du Rhin avec eux, je n’osai résister plus longtemps. Malheureusement, on n’en resta point au Braunberger, et comme j’avais encore mon verre à moitié plein, N. fit venir une bouteille de vin de Champagne. Quand la première eut disparu, T. en fit venir une seconde; puis, avant même que cette seconde fût bue, tous deux en demandèrent une troisième pour moi et malgré moi. Je rentrai à la maison tout étourdi, je me jetai sur le sofa, où je dormis une heure à peu près, et je me couchai seulement alors. » Ainsi s’est passé ce jour honteux où je n’ai point assez pensé à mes dignes et bons parents qui vivent d’une vie pauvre et difficile, et où je me laissai entraîner, par l’exemple de ceux qui ont de l’argent, à faire une dépense de quatre florins, dépense qui était inutile et avec laquelle toute ma famille aurait vécu pendant deux jours. Pardonne-moi, mon Dieu, pardonne-moi, je t’en supplie, et reçois le serment que je ne retomberai jamais dans la même faute. Je veux désormais vivre plus sobrement encore que je n’ai coutume de le faire, pour réparer dans ma pauvre caisse les traces fâcheuses de ma prodigalité et n’être point forcé de demander d’argent à ma mère avant le jour où elle songera d’elle- même à m’en envoyer.» Puis, en même temps que le pauvre jeune homme se reproche comme un crime d’avoir dépensé quatre florins, une de ses cousines, déjà veuve, vient à mourir en laissant trois enfants orphelins. Aussitôt il accourt donner les premières consolations aux malheureux petits, supplie sa mère de se charger du plus jeune, et tout joyeux de sa réponse, il la remercie ainsi: «Pour la joie bien vive que vous m’avez causée par votre lettre et pour le ton bien cher dont votre âme me parle, soyez bénie, ô ma mère! Comme je devais l’espérer et en être convaincu, vous avez pris le petit Jules. Cela me remplit de nouveau de la plus profonde reconnaissance pour vous, d’autant plus que, dans ma confiance éternelle en votre bonté, j’avais déjà de son vivant fait à la bonne petite cousine la promesse que vous acquittez pour moi après sa mort.» Vers le mois de mars, Sand, sans tomber malade, éprouva une indisposition qui le força d’aller prendre les eaux. Sa mère était justement alors aux forges de Redwitz, distantes de trois ou quatre lieues de Wonsiedel, où les eaux sont situées. Sand s’établit aux forges avec sa mère, et malgré son désir de ne point interrompre ses travaux le temps de prendre ses bains, les invitations à dîner, les promenades mêmes que nécessitait sa santé dérangeaient la régularité de son existence habituelle et lui donnaient des remords. Aussi trouve-t-on ces lignes écrites sur son journal à la date du 13 avril: «La vie, sans un but élevé auquel on rattache toutes ses pensées et toutes ses actions, est vide et déserte. Ma journée d’aujourd’hui en est une preuve. Je l’ai passée avec les miens, et ce m’a été un grand plaisir sans doute. Mais à quoi l’ai-je passée ? à manger continuellement, de sorte que lorsque j’ai voulu travailler, je n’ai pu rien faire de bon. Plein de mollesse et de vague,je me suis traîné ce soir dans deux ou trois sociétés, et j’en suis sorti dans les mêmes dispositions où j’y étais entré.» Pour ces courses, Sand se servait d’un petit cheval alezan appartenant à son frère et qu’il aimait beaucoup. Ce petit cheval avait été acheté à grand-peine; car, ainsi que nous l’avons dit, toute la famille était pauvre. La note suivante, qui est relative à cet animal, donnera une idée de la naïveté du coeur de Sand. «19 avril. » Aujourd’hui, j’ai été bien heureux à la forge et bien laborieux près de ma bonne mère. Le soir, je retournai à la maison avec le petit alezan. Depuis avant-hier qu’il a fait un écart et qu’il s’est blessé le pied, il est resté très rétif et très ombrageux. En arrivant, il a refusé de manger. Je crus d’abord que sa nourriture ne lui agréait pas, et je lui donnai quelques morceaux de sucre et quelques bâtons de cannelle qu’il aime beaucoup. Il y goûta, mais ne voulut point les manger. La pauvre petite bête paraît avoir, outre son pied blessé, une autre indisposition intérieure. S’il devenait par malheur fourbu ou malade, tout le monde, et même mes parents, rejetterait la faute sur moi, quoique je l’aie cependant bien soigné et bien ménagé. Mon Dieu! Seigneur, toi qui peux les grandes comme les petites choses, éloigne ce malheur de moi et fais-le guérir le plus promptement possible. Cependant si tu en avais décidé autrement, et si ce nouveau malheur devait tomber sur nous, je tâcherais de le supporter avec courage et comme une expiation de quelque péché. Au reste, ô mon Dieu! je remets cette chose entre tes mains, comme j’y remets ma vie et mon âme.» Le 20 avril, il écrivait: «Le petit cheval se porte bien; Dieu m’a aidé.» Les moeurs allemandes sont si différentes des nôtres, et les oppositions dans un même homme sont si fréquentes au-delà du Rhin qu’il ne fallait rien moins que toutes les citations que nous avons faites pour amener nos lecteurs à une juste idée de ce caractère, mélange de naïveté et de raison, d’enfantillage et de force, d’abattement et d’enthousiasme, de détails matériels et d’idées poétiques, qui fait de Sand un homme incompréhensible pour nous. Nous continuerons donc le portrait, car les dernières touches lui manquent encore. À son retour à Erlangen, après une cure complète, Sand lut pour la première fois Faust. D’abord il s’étonna de cette oeuvre qu’il regarda comme une débauche de génie; puis, lorsqu’il l’eut entièrement finie, revenant sur sa première impression, il écrivit: «4 mai. » Ô effroyable lutte de l’homme et du démon! Ce que Méphistophélès est en moi, je le sens seulement à cette heure, et je le sens, ô mon Dieu, avec épouvante! » Vers les onze heures de la nuit, j’ai achevé de lire cette tragédie, et j’ai vu et senti le démon en moi, de sorte qu’à minuit j’avais fini, au milieu de mes pleurs et de mon désespoir, par avoir peur de moi-même.» Cependant Sand tombait peu à peu dans une grande mélancolie dont pouvait seulement le tirer son désir d’épurer et de moraliser les étudiants qui l’entouraient. Pour quiconque connaît la vie des universités, une pareille tâche semblera surhumaine. Cependant Sand ne se rebuta point, et s’il ne put prendre son influence sur tous, il parvint du moins à former autour de lui un cercle considérable composé des plus intelligents et des meilleurs. Néanmoins, au milieu de ces travaux apostoliques, d’étranges envies de mourir lui prenaient: il semblait se souvenir du ciel et avoir besoin d’y retourner. Il appelait ces tentations: Le mal du pays de l’âme. Ses auteurs favoris étaient Lessing, Schiller, Herder et Goethe. Après avoir relu pour la vingtième fois les deux derniers, voici ce qu’il écrivait: «Le bien et le mal se touchent: les douleurs du jeune Werther et la séduction de Weisslingen sont presque la même histoire; n’importe, nous ne devons pas juger ce qui est bien et ce qui est mal chez les autres, car c’est ce que Dieu fera. Je viens de passer beaucoup de temps dans cette pensée, et je suis demeuré convaincu qu’on ne devait dans aucune circonstance se permettre de chercher le diable chez autrui et que nous n’avons pas le droit de juger. La seule créature sur laquelle nous ayons reçu puissance de justice et de condamnation, c’est sur nous-mêmes, et avec cela nous avons constamment assez de soins, d’affaires et de peines. » Je me suis senti encore aujourd’hui un désir profond de sortir de ce monde et d’entrer dans un monde supérieur; mais ce désir était plutôt de l’accablement que de la force, une lassitude qu’un élan. L’année 1816 s’écoula pour Sand dans ces tentatives pieuses sur sesjeunes compagnons, dans cet éternel examen de lui-même et dans le combat perpétuel qu’il livra à ce désir de mort qui le poursuivait. Chaque jour il doutait davantage de lui-même. Et le 1er janvier 1817, voici la prière qu’il écrivait sur son journal: «Accorde-moi, Seigneur, à moi à qui tu as donné le libre arbitre en m’envoyant sur la terre, cette grâce que, pendant cette année où nous entrons,je ne me relâche jamais de cette constante attention de moi-même, et que je n’abandonne pas honteusement cet examen de ma conscience que j’ai fait jusqu’ici. Donne-moi de la force pour accroître cette attention que je porte sur ma vie et pour diminuer de plus en plus celle que je porte sur la vie des autres; augmente ma volonté afin qu’elle soit assez puissante pour commander aux désirs du corps et aux égarements de l’es- prit; donne-moi une conscience pieuse et toute dévouée à ton royaume céleste afin que je t’appartienne toujours ou qu’après avoir failli, je puisse encore revenir à toi.» Sand avait raison de prier Dieu pour cette année 1817, et ses craintes étaient un pressentiment: le ciel de l’Allemagne, éclairci par Leipsick et Waterloo, était de nouveau devenu sombre; au despotisme colossal et universel de Napoléon avait succédé l’oppression individuelle de ces petits princes qui forment la diète germanique, et tout ce que les peuples avaient gagné à précipiter le géant, c’était d’être gouvernés par des nains. Ce fut alors que les sociétés secrètes s’organisèrent par toute l’Allemagne. Disons-en quelques mots, car l’histoire que nous écrivons est non seulement celle des individus, mais encore celle des nations, et chaque fois que l’occasion s’en présentera, nous ferons un grand horizon à notre petit tableau. Les sociétés secrètes d’Allemagne, dont nous avons tant entendu parler sans les connaître, semblent, lorsqu’on les remonte comme des fleuves, prendre leur source dans une sorte d’affiliation à ces célèbres clubs d’illuminés et de francs-maçons qui firent tant de bruit en France vers la fin du dix-huitième siècle. À l’époque de la révolution de 89, ces différentes sectes philosophiques, politiques et religieuses acceptèrent avec enthousiasme la propagande républicaine, et les succès de nos premiers généraux ont souvent été attribués aux secrets efforts de ces affiliés. Lorsque Bonaparte, qui en avait eu connaissance et qui même, disait-on, en avait fait partie, troqua son habit de général pour le manteau d’empereur, toutes ces sectes, qui le regardaient comme un renégat et un traître, non seulement se soulevèrent contre lui à l’intérieur, mais encore lui cherchèrent des ennemis à l’étranger. Comme elles s’adressaient aux passions nobles et généreuses, elles trouvèrent de l’écho, et les princes, qui pouvaient profiter de leurs résultats, parurent un instant les encourager. Le prince Louis de Prusse, entre autres, fut grand-maître d’une de ces sociétés. La tentative d’assassinat de Staps, dont nous avons déjà dit un mot, fut un des coups de tonnerre de cet orage. Mais le surlendemain vint la paix de Vienne; l’abaissement de l’Autriche compléta la dissolution du vieux corps germanique. Déjà frappées mortellement en 1806 et surveillées par la police française, ces sociétés, au lieu de continuer de s’organiser publiquement, furent forcées de se recruter dans l’ombre. En 1811, on arrêta plusieurs agents de ces sociétés à Berlin, mais les autorités prussiennes les protégeaient elles-mêmes par l’ordre secret de la reine Louise, de sorte qu’il leur fut facile de faire prendre sur leurs intentions le change à la police française. Vers février 1813, les désastres de l’armée française ranimèrent le courage de ces sociétés, car il était visible que Dieu venait en aide à leur cause. Les étudiants surtout prirent part avec enthousiasme aux nouvelles tentatives qu’elles essayèrent; plusieurs écoles presque entières s’enrôlèrent à l’envi, choisissant pour capitaines leurs chefs d’établissement et leurs professeurs: le poète Koerner, tué le 18 octobre à Leipsick, fut le héros de cette campagne. Le triomphe de ce mouvement national, qui amena deux fois jusqu’à Paris l’armée prussienne, dont une grande partie se composait de volontaires, eut, lorsque les traités de 1815 et la nouvelle constitution germanique furent connus, une réaction terrible en Allemagne: tous ces jeunes gens qui, excités par leurs princes, s’étaient levés au nom de la liberté s’aperçurent bientôt qu’ils étaient les instruments dont le despotisme européen s’était servi pour se raffermir. Ils voulurent réclamer les promesses faites, mais la politique de MM. de Talleyrand et de Metternich pesa sur eux et, les comprimant aux premières paroles qu’ils firent entendre, les força d’abriter leur mécontentement et leurs espérances dans les universités, qui, jouissant d’une espèce de constitution particulière, échappaient plus facilement aux investigations des mouchards de la Sainte-Alliance. Mais toutes comprimées qu’elles étaient, ces sociétés n’en existaient pas moins, correspondant entre elles par le moyen d’étudiants voyageurs qui, chargés de missions verbales, parcouraient l’Allemagne sous le prétexte d’herboriser et, passant de montagnes en montagnes, semaient partout ces paroles lumineuses et pleines d’espoir dont les peuples sont toujours avides, et les rois, toujours épouvantés. On a vu que Sand, emporté par le mouvement général, avait fait comme volontaire la campagne de 1815, quoiqu’il n’eût alors que dix-neuf ans. À son retour, il avait été déçu comme les autres de ses espérances dorées, et c’est de cette époque que nous voyons son journal prendre le caractère de mysticisme et de tristesse que nos lecteurs ont dû y remarquer. Bientôt, il entra dans l’une de ces associations, la Teutonia, et ce fut de ce moment que, prenant en religion la grande cause qu’il avait embrassée, il essaya de faire les conjurés dignes de l’entreprise: de là ses tentatives de moralisation qui réussirent pour quelques-unes, mais échouèrent sur le plus grand nombre. Cependant Sand était parvenu à former autour de lui un certain cercle de puritains se composant de soixante à quatre vingts étudiants à peu près appartenant tous à la secte de la Burschenshaft, laquelle, malgré toutes les plaisanteries de la secte opposée (la Landmanschaft), poursuivait sa route politique et religieuse. Un de ses amis nommé Dittmar et lui en étaient à peu près les chefs, et quoique aucune élection n’eût constitué chez eux cette autorité, l’influence qu’ils exerçaient sur les décisions était la preuve que, dans une circonstance donnée, on obéirait spontanément à l’impulsion qu’il leur plairait de communiquer à leurs adeptes. Les réunions des Burschen avaient lieu sur une petite colline couronnée d’un vieux château située à quelque distance d’Erlangen et que Sand et Dittmar avaient appelée le Ruttli, en mémoire du lieu où Walter Fürst, Melchthal et Stauffacher firent le serment de délivrer leur pays. C’était là que, sous le prétexte de jeux étudiants et tout en rebâtissant avec les vieux débris une maison nouvelle, ils passaient tour à tour de l’action au symbole et du symbole à l’action. Au reste, l’association faisait de si grands progrès par toute l’Allemagne que non seulement les princes et les rois de la confédération germanique commençaient à s’en inquiéter, mais encore les hautes puissances européennes. La France envoyait des agents chargés de lui faire des rapports, la Russie en payait sur place, et souvent les persécutions qui atteignaient un professeur et exaspéraient toute une université avaient leur source dans une note envoyée par le cabinet des Tuileries ou de Saint- Pétersbourg. Ce fut au milieu des événements qui se préparaient ainsi que Sand, après s’être mis sous la protection de Dieu, commença l’année 1817 dans les tristes dispositions où nous venons de le voir et où le maintenait plutôt le dégoût des choses que le dégoût de la vie. Le 8 mai, en proie à cette mélancolie qu’il ne peut vaincre et qui a pour source toutes ses espérances politiques trompées, il écrit sur son journal: «Il m’est toujours impossible de me remettre sérieusement au travail, et cette disposition paresseuse, cette humeur hypocondriaque qui jette son voile noir sur toutes les choses de la vie continue et s’augmente, malgré le mouvement moral que je me suis donné hier.» À l’époque des vacances, de peur d’augmenter la gêne de ses parents par un surcroît de dépenses, il ne veut pas aller chez eux et préfère voyager à pied avec ses amis. Sans doute ce voyage, à part son côté d’agrément, avait son but politique. Quoi qu’il en soit, le journal de Sand n’indique, pendant tout le temps de cette excursion, que le nom des villes où il a passé. Pour donner, au reste, une idée de la soumission de Sand à ses parents, on saura qu’il ne s’était mis en route qu’après en avoir obtenu la permission de sa mère. À leur retour, Sand, Dittmar et leurs amis, les Burschen, trouvèrent leur Ruttli saccagé par leurs ennemis de la Landmanschaft; la maison qu’ils avaient bâtie était démolie, et ses débris, dispersés. Sand prit cet événement pour un présage, et il en fut profondément abattu. «Il me semble, ô mon Dieu! dit-il dans son journal, que tout nage et tournoie autour de moi. Il fait de plus en plus sombre dans mon âme; mes forces morales, au lieu d’augmenter, diminuent ; je travaille, et je ne puis atteindre; je marche au but, et je n’arrive pas; je m’épuise, et je ne fais rien de grand. Les jours de la vie s’enfuient les uns après les autres; les soucis et les inquiétudes augmentent; je n’aperçois nulle part un port qui puisse recevoir notre cause allemande et sainte. À la fin, nous tomberons, car déjà je chancelle moi-même. Ô Seigneur et père! protège-moi, sauve-moi et conduis-moi à cette terre dont nous sommes sans cesse repoussés par l’indifférence des esprits chancelants.» Vers ce temps, un événement terrible atteignit Sand jusqu’au plus profond de son coeur: son ami Dittmar se noya. Voici ce qu’il écrivait le matin même de cet événement sur son journal: «Ô Dieu tout puissant! que va-t-il arriver de moi? Depuis quatorze jours, je suis attiré dans le désordre, et je n’ai pu prendre sur moi de regarder fixement en avant ou en arrière dans ma vie; si bien que, du 4 juin jusqu’à cette heure, mon journal est resté vide. J’aurais pourtant eu tous les jours occasion de vous louer, ô mon Dieu! mais mon âme est dans l’angoisse. Seigneur, ne vous détournez pas de moi; plus il y a d’obstacles, plus il faut de force.» Le soir, il ajouta ces quelques mots aux lignes qu’il avait écrites le matin: «Désolation, désespoir et mort sur mon ami, sur mon bien profondément aimé Dittmar.» Cette lettre, qu’il écrit à sa famille, contient le récit de ce tragique événement: «Vous savez que lorsque mes meilleurs amis, U. C. et Z., furent partis, je me liai particulièrement avec mon bien-aimé Dittmar d’Anspach. Dittmar, c’est-à-dire un véritable et digne Allemand, un chrétien évangélique, plus qu’un homme, enfin! Une âme d’ange toujours poussée vers le bien, sereine, pieuse et prête à l’action. Il était venu habiter, dans la maison du professeur Grunler, une chambre contre la mienne; nous nous aimions, nous nous soutenions dans nos efforts, et nous portions, bien ou mal, bonne ou mauvaise fortune en commun. Cette dernière soirée de printemps, après avoir travaillé dans sa chambre et nous être affermis de nouveau contre tous les tourments de la vie et dans le but que nous voulions atteindre, nous allâmes, vers les sept heures du soir, aux bains du Rednitz. Un orage très sombre s’élevait en ce moment dans le ciel, mais n’apparaissait encore qu’à l’horizon. E., qui nous accompagnait, proposa de rentrer, mais Dittmar insista, disant que le canal n’était qu’à quelques pas. Dieu permit que ce ne fut pas moi qui répondis cette parole meurtrière. Nous continuâmes donc notre route. Le coucher du soleil était splendide. Je le vois encore, avec ses nuages violets tout frangés d’or, car je me souviens des moindres détails de cette fatale soirée. » Dittmar descendit le premier. C’était le seul de nous qui sût nager, aussi marcha-t-il devant nous pour nous indiquer la profondeur. Nous avions de l’eau à peu près jusqu’à la poitrine, et lui, qui nous précédait, en avait jusqu’aux épaules, lorsqu’il nous prévint de ne pas aller plus loin parce qu’il perdait pied. Aussitôt il quitta le fond et se mit à nager; mais à peine était-il à dix brassées qu’arrivé à l’endroit où la rivière se sépare en deux branches, il jeta un cri et, voulant reprendre pied, disparut. Nous courûmes aussitôt sur le bord, espérant de là lui porter plus facilement du secours; mais nous n’avions à notre portée ni perches ni cordes, et comme je vous l’ai dit, ni l’un ni l’autre de nous ne savait nager. Nous appelâmes alors à l’aide de toute notre force. Dans ce moment, Dittmar reparut et, par un effort inouï, saisit le bout d’une branche de saule qui pendait au-dessus de l’eau; mais la branche n’avait point la force de résister, et notre ami s’en- fonça de nouveau comme s’il eût été frappé par un coup de sang. Vous figurez-vous dans quel état nous étions, nous ses amis, les yeux fixes et hagards, courbés sur le fleuve, cherchant à percer la profondeur de son eau? Mon Dieu! mon Dieu! comment ne devînmes-nous pas fous? » Cependant une grande multitude était accourue à nos cris. Pendant deux heures, on le chercha avec des barques et des crocs. Enfin, on parvint à retirer son cadavre de l’abîme. Hier, nous l’avons solennellement porté au champ du repos. » Ainsi, avec la fin de ce printemps a commencé le sérieux été de ma vie. Je l’ai salué dans une disposition grave et mélancolique, et vous me voyez maintenant sinon consolé, du moins affermi par la religion, qui, grâce aux mérites du Christ, me donne l’assurance de retrouver mon ami dans le ciel, du haut duquel il m’inspirera la force de supporter les épreuves de cette vie. Et maintenant,je ne désire plus rien que de vous savoir hors de toute inquiétude relativement à moi.» Au lieu qu’un pareil accident réunît par une douleur commune les deux sectes des étudiants, il ne fit, au contraire, qu’envenimer la haine qu’elles se portaient. Parmi les premiers accourus aux cris de Sand et de son camarade était un membre de la Landmanschaft qui savait nager, mais au lieu de porter du secours à Dittmar, il s’écria: -Il paraît que nous allons être débarrassés d’un de ces chiens de Burschen; Dieu soit loué! Malgré cette manifestation haineuse qui, au reste, pouvait être celle d’un individu et non celle du corps, les Burschen invitèrent leurs ennemis à assister au convoi de Dittmar. Un refus brutal et la menace de troubler le convoi par des outrages au cadavre fut leur seule réponse. Les Burschen prévinrent alors l’autorité, qui prit ses mesures, et tous les amis de Dittmar accompagnèrent son corps l’épée à la main. En voyant cette démonstration calme mais résolue, la Landmanschaft n’osa tenir la menace qu’elle avait faite et se contenta d’insulter le convoi par des rires et par des chansons. Sand écrivait sur son journal: «Dittmar est une grande perte pour tous et particulièrement pour moi: il me donnait le superflu de sa force et de sa vie; il arrêtait comme avec une digue ce que mon caractère a de flottant et d’irrésolu. C’est de lui que j’ai appris à ne pas craindre l’orage qui s’approche et à savoir combattre et mourir.» Quelques jours après le convoi, Sand eut une querelle à propos de Dittmar avec un de ses anciens amis qui avait passé des Burschen dans la Landmanschaft et qui s’était, lors du convoi, fait remarquer par son inconvenante hilarité. Il fut décidé que l’on se battrait le lendemain. Et ce même jour, Sand écrit sur son journal: «17 août. » Demain, je dois me battre avec P. G. Tu sais pourtant, ô mon Dieu! combien, à cela près d’une certaine défiance que sa froideur m’a toujours inspirée, nous avons autrefois été amis; mais, dans cette circonstance, sa conduite odieuse m’a fait descendre de la pitié la plus tendre à la haine la plus profonde. » Mon Dieu! ne retire ta main ni de lui ni de moi, puisque nous combattons tous deux comme des hommes!juge seulement nos deux causes et donne la victoire à la plus juste. Si tu m’appelles devant ton tribunal suprême, je sais bien que j’y paraîtrai chargé d’une éternelle malédiction; aussi ce n’est pas sur moi que je compte, mais sur les mérites de notre Sauveur Jésus. » Quoi qu’il arrive, sois loué et béni, ô mon Dieu! Amen. » Mes chers parents, frères et amis, je vous recommande à la protection de Dieu.» Sand attendit en vain le lendemain pendant deux heures: son adversaire ne vint pas au rendez-vous. Au reste, la perte de Dittmar fut loin de produire sur Sand le résultat qu’on aurait pu en attendre et qu’il semble indiquer lui même dans les regrets qu’il lui donne. Privé de cette âme forte sur laquelle il se reposait, Sand comprit qu’il devait rendre, par une double énergie, la mort de Dittmar moins fatale à son parti. En effet, il continua à lui seul l’oeuvre d’association qu’ils poursuivaient tous deux, et la conspiration patriotique ne fut pas entravée un instant. Les vacances arrivèrent, et Sand quitta Erlangen pour n’y plus revenir. De Wonsiedel, il devait se rendre à Iéna pour y continuer ses études théologiques. Après quelques jours passés dans sa famille et indiqués dans son journal comme parfaitement heureux, Sand partit pour sa nouvelle résidence, où il arriva quelque temps avant les fêtes du Wartburg. Ces fêtes, qui étaient instituées pour célébrer l’anniversaire de la bataille de Leipsick, avaient une grande solennité dans toute l’Allemagne, et quoique les princes sussent bien que c’était un centre d’affiliation renouvelé tous les ans, ils n’osaient encore les proscrire. En effet, l’association Teutonique fut posée au milieu de cette fête et signée par plus de deux mille députés des différentes universités d’Allemagne. Ce fut un jour de joie pour Sand, car il retrouva là, au milieu d’amis nouveaux, un grand nombre de ses anciens amis. Cependant le gouvernement, qui n’avait point osé attaquer cette réunion par la force, résolut de la miner par la pensée. M. de Stauren publia un mémoire terrible contre les associations, lequel avait été, disait-on, rédigé sur des renseignements fournis par Kotzebue. Ce mémoire fit grand bruit non seulement à Iéna, mais dans toute l’Allemagne. C’était le premier coup porté à la liberté des étudiants. Voici la trace que nous trouvons de cet événement sur le journal de Sand: «24 novembre. » Aujourd’hui, après avoir travaillé avec beaucoup de soin et d’assiduité, je suis sorti vers quatre heures du soir avec E. En traversant la place du Marché, nous y avons entendu lire la nouvelle et empoisonnée insulte de Kotzebue. Quelle rage possède cet homme contre les Burschen et contre tout ce qui aime l’Allemagne?» C’est la première fois et dans ces termes que le journal de Sand présente le nom de l’homme que, dix-huit mois plus tard, il devait assassiner. Le 29 au soir, Sand écrit encore: «Demain, je vais partir courageusement et joyeusement d’ici pour un pèlerinage à Wonsiedel: là, je retrouverai ma mère au grand coeur et ma tendre soeur Julie; là, je me refroidirai la tête et me réchaufferai l’âme. Probablement que j’assisterai au mariage de mon bon Fritz avec Louise et au baptême du premier né de mon bien cher Durchmith. Dieu, ô mon père! ainsi que tu fus avec moi pendant la voie douloureuse, sois encore avec moi pendant le chemin joyeux.» Ce voyage égaya effectivement beaucoup Sand. Depuis la mort de Dittmar, ses accès d’hypocondrie avaient disparu. Dittmar vivant, il pouvait mourir; Dittmar mort, il devait vivre. Le 11 décembre, il quitta Wonsiedel pour revenir à Iéna, et le 31 du même mois, il écrivit cette prière sur son journal: «Ô Seigneur miséricordieux,j’ai commencé cette année avec la prière, et vers ces derniers temps, j’ai été distrait et mal disposé. Quand je regarde en arrière, je trouve, hélas! que je ne suis pas devenu meilleur; mais je suis entré plus profondément dans la vie, et l’occasion s’en présentant, je me sens maintenant la force d’agir. » C’est que tu as toujours été avec moi, Seigneur, quand bien même je n’étais pas avec toi.» Si nos lecteurs ont suivi avec quelque attention les différents extraits du journal que nous avons mis sous leurs yeux, ils ont dû voir peu à peu la résolution de Sand s’affermir et sa tête s’exalter. Dès le commencement de l’année 1818, on sent son regard, longtemps timide et errant, embrasser un horizon plus large et se fixer vers un plus noble but. Ce n’est plus la vie simple du pasteur ni l’influence étroite qu’il peut prendre dans une petite commune et qui lui avait paru, dans sa modestie juvénile, le comble du bonheur et de la félicité qu’il ambitionne; c’est sa patrie, c’est son peuple allemand, c’est l’humanité tout entière qu’il embrasse dans les plans gigantesques de sa régénération politique. Aussi, sur la page blanche de la reliure de son journal pour l’année 1818, il écrit: «Seigneur, laisse-moi m’affermir dans l’idée que j’ai conçue de la délivrance de l’humanité par le saint sacrifice de ton Fils. Fais que je sois un Christ pour l’Allemagne et que, comme et par Jésus, je sois fort et patient à la douleur.» Cependant les brochures anti-républicaines de Kotzebue se multipliaient et prenaient une influence fatale sur l’esprit des gouvernants. Presque toutes les personnes qui étaient attaquées dans ces pamphlets étaient connues et estimées à Iéna. On doit comprendre quels effets ces insultes devaient produire sur ces jeunes têtes et ces nobles coeurs qui poussaient la conviction jus- qu’à l’aveuglement, et l’enthousiasme jusqu’au fanatisme. Aussi voici ce que Sand écrit le 5 mai sur son journal: «Seigneur, pourquoi donc cette mélancolique angoisse qui s’est de nouveau emparée de moi? Mais une volonté ferme et constante surmonte tout, et l’idée de la patrie donne aux plus tristes et aux plus faibles de la joie et du courage. Quand j’y réfléchis, je m’étonne toujours qu’il ne s’en trouve point parmi nous un assez courageux pour enfoncer un couteau dans la gorge de Kotzebue ou de tout autre.» Toujours dominé par la même pensée, il continue ainsi le 18 mai: «Un homme n’est rien en comparaison d’un peuple; c’est une unité comparée à des milliards; c’est une minute comparée à un siècle. L’homme que rien ne précède et que rien ne suit naît, vit et meurt dans un espace plus ou moins long mais qui, relativement à l’éternité, équivaut à peine à la durée de l’éclair. Un peuple, au contraire, est immortel.» Cependant, de temps en temps, au milieu de ces pensées empreintes de la fatalité politique qui le pousse vers l’oeuvre sanglante, le bon et joyeux jeune homme reparaît. Le 24 juin, il écrit à sa mère: «J’ai reçu votre grande et belle lettre, accompagnée du trousseau si complet et si bien choisi que vous m’envoyez. La vue de ce beau linge m’a rendu une de mes anciennes joies d’enfant. Ce sont de nouveaux bienfaits. Mes prières ne restent jamais inaccomplies, et vous et Dieu, j’ai sans cesse à vous remercier. Je reçois tout à la fois des chemises, deux paires de beaux draps, un présent de votre ouvrage, de l’ouvrage de Julie et de Caroline, des friandises et des douceurs; si bien que j’en saute encore de joie et que j’en ai tourné trois fois sur mon talon quand j’ouvris ce petit paquet. Recevez mon remerciement de coeur et partagez comme donatrice la joie de celui qui a reçu. » Aujourd’hui cependant est un jour sérieux, le dernier jour du printemps anniversaire de celui où j’ai perdu mon noble et bon Dittmar. Je suis en proie à mille sentiments divers et confus; mais je n’ai plus en moi que deux passions qui restent debout et, pareilles à deux piliers d’airain, soutiennent tout ce chaos: c’est la pensée de Dieu et l’amour de ma patrie.» Pendant tout ce temps, la vie de Sand reste en apparence calme et égale; l’orage intérieur est calmé; il se réjouit de son application au travail et de sa disposition joyeuse. Cependant, de temps en temps, il se fait de grandes plaintes à lui-même sur sa propension à la friandise qu’il ne lui est pas toujours possible de vaincre. Alors il s’appelle, dans son mépris pour lui-même, ventre de figues ou de gâteaux. Puis, au milieu de tout cela, l’exaltation religieuse et politique continue. Il fait avec ses amis un voyage de propagande à Leipsick, à Wittemberg et à Berlin, et visite tous les champs de bataille qui se trouvent dans le voisinage de la route qu’il parcourt. Le 18 octobre, il est de retour à Iéna, où il reprend ses études avec plus d’application que jamais. C’est dans ces travaux universitaires qu’expire pour lui l’année 1818, et à peine se douterait-on de la résolution terrible qu’il a prise si l’on ne trouvait dans son journal cette dernière note en date du 31 décembre: «Je finis ainsi le dernier jour de cette année 1818 dans une disposition sérieuse et solennelle, et j’ai décidé que la fête de Noël qui vient de s’écouler serait la dernière fête de Noël que je fêterais. S’il doit ressortir quelque chose de nos efforts, si la cause de l’humanité doit prendre le dessus dans notre patrie, si, au milieu de cette époque sans foi, quelques sentiments généreux peuvent renaître et se faire place, c’est à la condition que le misérable, que le traître, que le séducteur de la jeunesse, l’infâme Kotzebue, sera tombé! Je suis bien convaincu de ceci, et tant que je n’aurai pas accompli l’oeuvre que j’ai résolue, je n’aurai plus aucun repos. Seigneur, toi qui sais que j’ai dévoué ma vie à cette grande action, je n’ai plus, maintenant qu’elle est arrêtée en mon esprit, qu’à te demander la véritable fermeté et le courage de l’âme.» Ici finit le journal de Sand. Il l’avait établi pour s’affermir, il était arrivé à son but, il n’avait plus besoin d’autre chose. De ce moment, il ne fut plus occupé que de cette seule idée, et il continua lentement d’en mûrir le plan dans sa tête pour se familiariser avec son exécution, mais toutes les impressions qui ressortirent de cette pensée furent intérieures, et aucune ne se manifesta à la surface. Pour tout le monde, il était le même. Seulement, depuis quelque temps, on remarquait en lui une sérénité parfaite et toujours égale, accompagnée d’un retour visible et joyeux vers la vie. Il n’avait rien changé aux heures ni à la durée de ses leçons; seulement, il se mit à fréquenter avec une grande assiduité les cours d’anatomie. Un jour, on lui vit donner une attention plus profonde encore que de coutume à une leçon où le professeur démontrait les différentes fonctions du coeur. Il examina avec le plus grand soin la place qu’il occupait dans la poitrine, faisant répéter quelques-unes des démonstrations jusqu’à deux ou trois fois, et en sortant, interrogeant encore ceux des jeunes gens qui suivaient la classe de médecine sur la susceptibilité de cet organe qui ne peut être frappé d’un coup, si faible que ce soit, sans que ce coup amène la mort. Et tout cela avec un calme et une indifférence si parfaits qu’aucun de ceux qui l’entouraient ne se douta de rien. Un autre jour, A. S., un de ses amis, entre dans sa chambre. Sand, qui l’avait entendu monter, l’attendait debout contre une table, un couteau à couper le papier à la main. Aussitôt qu’il paraît, Sand se précipite sur lui, lui donne un léger coup au front, et comme il y porte ses mains, le frappe d’un autre un peu plus violent à la poitrine; puis, satisfait de son épreuve: -Vois-tu, lui dit Sand, lorsqu’on veut tuer un homme, voilà comme on s’y prend: on menace le visage, il y porte les mains, et pendant ce temps on lui enfonce un poignard dans le coeur. Les deux jeunes gens rirent beaucoup de cette démonstration meurtrière, et le soir, A. S. la raconta au Weinhauss comme une de ces singularités de caractère si communes chez son ami. Après l’événement, cette pantomime s’expliqua d’elle-même. Le mois de mars arriva. Sand devenait de jour en jour plus calme, plus affectueux et meilleur: on eût dit qu’au moment de quitter ses amis pour toujours, il voulait leur laisser de lui un souvenir ineffaçable. Enfin, il annonça que, pour plusieurs affaires de famille, il allait entreprendre un petit voyage et commença tous ses préparatifs avec son soin habituel mais avec une sérénité qu’on ne lui avait jamais vue. Jusque là, il avait continué de travailler comme de coutume, ne se relâchant point un instant, car il était dans les choses possibles que Kotzebue mourût ou fût tué par un autre avant le terme que Sand s’était fixé à lui-même, et alors il ne voulait pas avoir perdu son temps. Le 7 mars, Sand invita tous ses amis à passer la soirée chez lui et leur annonça son départ pour le surlendemain 9. Tous lui proposèrent alors de lui faire la conduite pendant quelques lieues, mais Sans refusa: il craignait que cette démonstration, quelque innocente qu’elle fût, ne les compromît plus tard. Il partit donc seul, après avoir, pour éloigner tout soupçon, loué de nouveau son logement pour un semestre, et prit par Erfurth et Isenach afin de visiter le Warzburg. De là, il partit pour Francfort, où il coucha le 17, et le lendemain, continua sa route par Darmstadt. Enfin, le 23 à neuf heures du matin, il arriva sur la petite colline où nous l’avons trouvé au commencement de ce récit. Pendant toute la route, il avait été ce bon et joyeux jeune homme que l’on ne pouvait voir sans aimer. Arrivé à Manheim, il alla loger au Weinberg et s’inscrivit sur le registre des voyageurs sous le nom de Henri. Aussitôt il s’in- forma où demeurait Kotzebue. Le conseiller logeait près de l’église des jésuites; sa maison faisait l’angle d’une rue, et quoi- qu’on ne pût pas lui dire précisément la lettre, il n’y avait point à s’y tromper. (2) Sand se rendit aussitôt chez Kotzebue. Il était à peu près dix heures. On lui dit alors que le conseiller sortait tous les matins pour aller se promener une heure ou deux dans une allée du parc de Manheim. Sand se fit désigner l’allée et le costume que portait le conseiller, car, ne l’ayant jamais vu, il ne pouvait le reconnaître que d’après son signalement. Le hasard fit que Kotzebue avait pris une autre allée. Sand se promena une heure au parc, mais, n’y voyant personne à qui il pût appliquer le signalement donné, il repassa par la maison. Kotzebue était rentré, mais il déjeunait et ne pouvait le recevoir. Sand revint au Weinberg et prit place à la table d’hôte de midi, où il dîna avec une disposition si calme et même si joyeuse qu’il fut remarqué de tout le monde par sa conversation tour à tour vive, simple et élevée. À cinq heures de l’après-midi, il retourna une troisième fois chez Kotzebue, qui donnait ce jour-là même un grand dîner. Mais les ordres avaient été laissés pour qu’on reçût Sand. On le fit entrer dans un petit cabinet attenant à l’antichambre. Au bout d’un instant, Kotzebue parut. Sand joua alors le drame dont il avait fait la répétition sur son ami A. S. Menacé au visage, Kotzebue y porta les mains et découvrit la poitrine. Sand lui enfonça aussitôt son poignard dans le coeur. Kotzebue ne jeta qu’un cri et alla en chancelant tomber à la renverse dans un fauteuil: il était mort. À ce cri accourut une petite fille de six ans, une de ces charmantes enfants d’Allemagne à la tête de chérubin, aux yeux bleus et aux longs cheveux flottants. Elle se jeta sur le corps de Kotzebue en poussant des cris déchirants et en appelant son père. Sand, debout à la porte, ne put supporter ce spectacle, et sans aller plus loin, il s’enfonça jusqu’au manche dans la poitrine le poignard encore tout couvert du sang de Kotzebue. Alors, voyant avec étonnement que malgré la blessure terrible qu’il venait de se faire il ne sentait pas la mort venir et ne voulant pas tomber vivant aux mains des valets qui accouraient, il se précipita dans l’escalier. En ce moment, les personnes invitées entraient. Ces personnes, en voyant un jeune homme pâle, tout sanglant, un couteau dans la poitrine, poussèrent de grands cris et s’écartèrent, au lieu de l’arrêter. Sand franchit donc encore l’escalier et arriva à la porte de la rue. À dix pas passait une patrouille qui allait relever les sentinelles du château. Sand la crut appelée par les cris qui le poursuivaient, se jeta à genoux au milieu de la rue, disant: -Mon père, reçois mon âme. Puis, tirant le couteau de la plaie, il s’en donna un second coup au-dessous du premier et tomba évanoui. Sand fut transporté à l’hôpital et tenu sous la garde la plus sévère. Les blessures étaient graves, et cependant, grâce à l’habi- leté des médecins appelés, elles ne furent pas mortelles: l’une d’elles guérit même plus tard; mais pour la seconde, comme le fer avait pénétré entre la plèvre costale et la plèvre pulmonaire, il s’était formé un épanchement entre les deux feuillets, de sorte qu’au lieu de la refermer, on la tint soigneusement ouverte afin de lui tirer tous les matins, à l’aide d’une pompe, le sang extravasé pendant la nuit, comme cela se pratique dans l’opération de l’emphysème. Malgré ces soins, Sand fut pendant trois mois entre la vie et la mort. Lorsque, le 26 mars, la nouvelle de l’assassinat de Kotzebue arriva de Manheim à Iéna, le sénat académique fit ouvrir l’appartement de Sand et trouva deux lettres, l’une adressée à ses amis de la Burschenschaft et dans laquelle il leur déclarait qu’il ne faisait plus partie de leur société, ne voulant pas qu’ils eussent encore pour frère un homme qui allait mourir sur l’échafaud; l’autre, qui portait cette suscription: «À mes plus chers et mes plus intimes», était le récit exact de ce qu’il comptait faire et des motifs qui l’avaient déterminé à cette action. Quoique la lettre soit un peu longue, elle est si solennelle et si antique que nous n’hésitons pas à la mettre entièrement sous les yeux de nos lecteurs: «À tous les miens, » Âmes loyales et éternellement chéries: » Pourquoi augmenter encore votre douleur? me demandais-je, et j’hésitais à vous écrire. Mais la religion du coeur eût été blessée de mon silence, et plus la douleur est profonde, plus elle a besoin, pour s’effacer, d’épuiser d’abord jusqu’à la lie l’absinthe de son calice. Sors donc de ma poitrine pleine d’angoisses; en avant, long et cruel tourment d’un dernier entretien qui peut seul cependant, lorsqu’il est sincère, adoucir la peine du départ! » Cette lettre vous apporte le dernier adieu de votre fils et de votre frère. » Le grand malheur de la vie pour tout coeur généreux est de voir la cause de Dieu s’arrêter dans ses développements par notre faute; et l’infamie la plus déshonorante serait de souffrir que les belles choses acquises bravement par des milliers d’hommes et pour lesquelles des milliers d’hommes se sont sacrifiés avec joie ne soient plus qu’un rêve passager, sans suites réelles et positives. La résurrection de notre vie allemande fut commencée dans les vingt dernières années, et particulièrement dans la sainte année 1813, avec un courage inspiré par Dieu. Mais voilà que la maison paternelle est ébranlée depuis le faîte jusqu’à la base. En avant! relevons-la neuve et belle, et telle que doit être le vrai temple du vrai Dieu. » Ils sont en petit nombre ceux qui résistent et qui veulent s’opposer comme une digue au torrent du progrès de la haute humanité chez le peuple allemand. Pourquoi de grandes masses tout entières plieraient-elles sous le joug d’une perverse minorité ? Et pourquoi, guéris à peine, retomberions-nous dans un mal pire que celui dont nous sortons? » Plusieurs de ces suborneurs, et ceux-là sont les plus infâmes, jouent avec nous le jeu de la corruption; parmi eux est Kotzebue, le plus adroit et le pire de tous, véritable machine à paroles d’où sortent tout discours détestable et tout conseil pernicieux. Sa voix est habile à nous enlever toute humeur et toute amertume contre les mesures les plus injustes, et telle qu’il la faut aux rois pour nous endormir dans ce vieux sommeil fainéant qui est la mort des peuples. Chaque jour, il trahit odieusement la patrie et n’en reste pas moins, malgré sa trahison, une idole pour la moitié de l’Allemagne qui, éblouie par lui, accepte sans résistance le poison qu’il lui verse dans ses pamphlets périodiques, protégé et enveloppé qu’il est dans le manteau séducteur d’une grande réputation de poète. Excités par lui, les princes de l’Allemagne, qui ont oublié leurs promesses, ne laisseront s’accomplir rien de libre ni de bon; ou si quelque chose de pareil s’accomplit malgré eux, ils se ligueront avec les Français pour l’anéantir. Pour que l’histoire de notre temps ne soit pas couverte d’une ignominie éternelle, il faut qu’il tombe. » Je l’ai toujours dit: si nous voulons trouver un grand et suprême remède à l’état d’abaissement où nous sommes, il faut qu’aucun ne redoute ni le combat ni la douleur, et la véritable liberté du peuple allemand ne sera assurée que lorsque le brave bourgeois lui-même se sera mis au jeu ou aura parié et que tout fils de la patrie préparé à la lutte pour la justice méprisera les biens de ce monde pour n’envier que les biens célestes qui sont sous la garde de la mort. » Qui donc frappera ce misérable salarié, ce traître vénal? » J’attends depuis longtemps dans la crainte, dans la prière et dans les larmes, moi qui ne suis pas né pour le meurtre, qu’un autre me devance, me délie et me laisse ainsi continuer ma route dans le sentier doux et paisible que je me suis choisi. Eh bien! malgré mes prières et mes larmes, celui-là qui doit frapper ne se présente point: en effet, chacun, ainsi que moi, a le droit de compter sur un autre, et chacun comptant ainsi, chaque heure de retard ne fait qu’empirer notre situation; car d’une heure à l’autre, et quelle honte profonde ne serait-ce pas pour nous? Kotzebue impuni peut quitter l’Allemagne et aller dévorer en Russie les trésors contre lesquels il a échangé son honneur, sa conscience et son nom d’Allemand. Qui pourra nous garantir de cette honte si chacun, si moi-même, je ne me sens pas la force de sauver ma chère patrie en me faisant l’élu de la justice de Dieu? Ainsi donc, en avant! c’est moi qui m’élancerai courageusement sur lui (ne vous effrayez pas), sur lui, le séducteur immonde; c’est moi qui tuerai le traître afin qu’en s’éteignant sa voix corruptrice cesse de nous éloigner des enseignements de l’histoire et de l’esprit de Dieu. Un devoir irrésistible et solennel me pousse à cette action depuis que j’ai reconnu à quelles hautes destinées le peuple allemand peut atteindre dans ce siècle. Et depuis que je connais le lâche et l’hypocrite qui l’empêche seul d’y arriver, ce désir est devenu pour moi, comme pour tout Allemand qui veut le bien public, une sévère et rigoureuse nécessité. Puissé-je, par cette vengeance populaire, indiquer à toutes les consciences droites et loyales où gît le véritable danger et sauver du grand et prochain péril qui les menace nos associations avilies et calomniées ! Puissé-je enfin répandre la terreur sur les méchants et les lâches, et le courage et la foi sur les bons! Les discours et les écrits ne mènent à rien, les actions seules peuvent. » J’agirai donc; et quoique poussé violemment hors de mes beaux rêves d’avenir, je n’en suis pas moins plein de confiance en Dieu;j’éprouve même une joie céleste depuis que, comme les Hébreux cherchant la terre promise, je vois tracée devant moi, dans la nuit et dans la mort, cette route au bout de laquelle j’aurai payé ma dette à la patrie. » Ainsi donc, adieu, coeurs fidèles. Certes, cette prompte séparation est dure; certes, vos espérances comme mes souhaits sont trompés; mais consolons-nous d’abord avec l’idée que nous avons fait ce que la voix de la patrie réclamait de nous: c’est, vous le savez, le principe dans lequel j’ai toujours vécu. Vous vous direz entre vous, sans doute: Il avait cependant, grâce à nos sacrifices, appris à connaître la vie et goûter les joies de la terre, et il paraissait aimer profondément le pays natal et l’humble état auquel il était appelé. Hélas, oui! cela est vrai: sous votre protection et avec vos innombrables sacrifices, le pays natal et la vie m’étaient devenus profondément chers. Oui, grâce à vous, j’ai pénétré dans l’Éden de la science, et j’ai vécu de la vie libre de la pensée; grâce à vous, j’ai regardé dans l’histoire, et je suis rentré ensuite dans ma conscience pour m’attacher aux solides piliers de la foi pour l’Éternel. » Oui, je devais traverser doucement cette vie comme un prédicateur de l’Évangile; oui, je devais, dans ma fidélité à mon état, m’abriter contre les orages de cette existence. Mais cela suffirait-il pour détourner le danger qui menace l’Allemagne? Et vous-même, dans votre amour infini, ne devez-vous pas, au contraire, me pousser à risquer ma vie pour le bien de tous? Tant de Grecs modernes sont déjà tombés pour affranchir leur patrie du joug des Turcs et sont morts presque sans aucun résultat et sans aucune espérance, et cependant des milliers de nouveaux martyrs ne perdent point courage et sont prêts à tomber à leur tour. Et moi, j’hésiterais à mourir! » Que je méconnaisse votre amour ou que votre amour soit pour moi une considération légère, vous ne le croyez pas. Qui donc me pousserait à la mort, si ce n’était mon dévouement à vous et à l’Allemagne, et le besoin de prouver ce dévouement à ma famille et à mon pays? » Ma mère, tu diras: Pourquoi ai-je élevé un fils que j’aimais et qui m’aimait, pour lequel j’ai pris mille soins et me suis donné mille peines, qui, grâce à mes prières et à mon exemple, fut impressionnable au bien et duquel je devais, après ma longue et fatigante carrière, recevoir des soins pareils à ceux que je lui ai donnés? Pourquoi m’abandonne-t-il maintenant? » Ô ma bonne et tendre mère! oui, vous direz cela peut-être; mais la mère d’un autre ne pourrait-elle pas en dire autant? et tout se passer ainsi en paroles quand il faut agir pour le pays! Et si personne ne voulait agir, que deviendrait cette mère de tous qu’on appelle l’Allemagne? » Mais non, ces plaintes sont loin de toi, noble femme. Déjà une fois j’ai compris ton appel. Et si, à l’heure qu’il est, personne ne se présentait pour la cause allemande, tu me pousserais toi-même au combat. J’ai devant moi deux frères et deux soeurs, tous nobles et loyaux. Ils vous resteront, ma mère; puis vous aurez encore pour fils tous les enfants de l’Allemagne qui aiment leur patrie. » Tout homme a une destinée qu’il doit accomplir: la mienne est vouée à l’action que je vais entreprendre; quand je vivrais encore cinquante années, je ne pourrais pas vivre plus heureux que je ne l’ai fait dans ces derniers temps. » Adieu, ma mère. Je vous recommande à la protection de Dieu. Puisse-t-il vous élever à cette joie que les malheurs ne peuvent plus troubler! Conduisez bientôt vos petits-enfants, pour lesquels j’aurais tant aimé à être un tendre ami sur le sommet de nos belles montagnes. Que là, sur cet autel élevé par le Seigneur lui-même au milieu de l’Allemagne, ils se dévouent et jurent de prendre l’épée aussitôt qu’ils auront la force de la soulever et de ne la déposer que lorsque tous nos frères seront réunis par la liberté, que lorsque tous les Allemands, ayant une constitution libérale, seront grands devant le Seigneur, puissants contre leurs voisins et unis entre eux. » Que ma patrie élève toujours ses regards heureux vers toi, Père tout-puissant! Que ta bénédiction tombe abondamment sur ses moissons prêtes à être fauchées et sur les grâces dont tu l’as accablé, le peuple allemand soit toujours parmi les peuples le premier levé pour soutenir la cause de l’humanité, qui est ton image sur la terre! » Votre éternellement attaché fils, frère et ami, » Iéna, au commencement de 1819. » KARL-LUDWIG SAND.» Sand, conduit d’abord à l’hôpital, comme nous l’avons dit, avait ensuite, au bout de trois mois, été transporté à la maison de force de Manheim, où le directeur M. G. lui avait fait préparer une chambre. Ce fut là qu’il resta deux mois encore dans une faiblesse extrême: son bras gauche était complètement paralysé; sa voix était très faible; chaque mouvement qu’il faisait lui causait des douleurs atroces. Aussi ne fut-ce que le 11 août, c’est-à- dire cinq mois après l’événement que nous venons de raconter, qu’il put écrire à sa famille la lettre suivante: «Bien chers parents, » La commission d’enquête du grand-duc m’a fait part hier qu’il serait possible que j’eusse la joie bien vive d’être visité par vous et que je pourrais peut-être vous voir et vous embrasser ici, vous, ma mère, et quelques-uns de mes frères et soeurs! » Sans être surpris de cette nouvelle preuve de votre amour maternel, cette espérance a de nouveau réveillé en moi le souvenir ardent de cette vie heureuse passée doucement ensemble. La joie et la douleur, le désir et le sacrifice agitent violemment mon coeur, et il m’a fallu peser l’un à côté de l’autre, et avec la puissance de la raison, tous ces mouvements divers pour redevenir maître de moi-même et prendre une décision relativement à mes désirs. » La balance a penché du côté du sacrifice. » Vous savez, ma mère, ce qu’un regard de vos yeux, ce que des relations de tous les jours, ce que vos entretiens pieux et élevés pourraient m’apporter de joie et de courage pendant ce temps bien court. Mais aussi vous savez ma position, et vous connaissez trop bien la marche naturelle de toutes ces douloureuses enquêtes pour ne pas trouver comme moi qu’une gêne pareille, renouvelée à tous les instants, troublerait beaucoup la joie de notre réunion, si elle ne parvenait pas à la détruire entièrement. Puis, ma mère, après ce long et fatigant voyage que vous serez forcée d’entreprendre pour me revoir, songez aux douleurs terribles de l’adieu lorsque arrivera le moment de nous quitter en ce monde. Tenons-nous-en donc, d’après la volonté de Dieu, au sacrifice, et livrons-nous seulement à cette douce communauté de pensées que la distance ne peut interrompre, dans laquelle je puise mes seules joies et qui nous sera toujours, en dépit des hommes, accordée par le Seigneur notre Père. » Quant à mon état physique, je l’ignore complètement. Cependant vous voyez que, puisque enfin je vous écris moi même, je suis tiré de mes premières incertitudes. Quant au reste, je connais trop peu la structure de mon propre corps pour porter un jugement sur ce que mes blessures décideront de lui. À part un peu de force qui m’est revenue, cet état est toujours le même, et je le supporte avec calme et patience: c’est que Dieu vient à mon aide et me donne le courage et la fermeté; il m’aidera, croyez-moi, à trouver en tout les joies de l’âme et à être fort dans l’es- prit. Amen. » Vivez heureux, » Votre fils profondément respectueux, » Manheim, 11 août 1819. » KARL-LUDWIG SAND.» Un mois après cette lettre arrivèrent de tendres réponses de la part de toute la famille. Nous ne citerons que celle de la mère de Sand parce qu’elle complète l’idée qu’on a déjà pu se faire de cette femme au grand coeur, comme l’appelle toujours son fils. «Cher, inexprimablement cher Karl, » Combien il m’a été doux de revoir, après un aussi long temps, les traits de ta main chérie! Il n’y aurait pour moi ni aucun voyage assez pénible ni aucun chemin assez long pour m’empêcher d’aller te retrouver, et j’irais avec un amour profond et infini à chaque extrémité de la terre dans la seule espérance de t’apercevoir seulement. » Mais comme je connais bien et ta tendre affection et ta profonde sollicitude pour moi, et que tu me donnes avec une si grande fermeté et une si mâle réflexion des motifs contre lesquels je n’ai rien à dire et que je ne puis qu’honorer, il en sera, mon bien-aimé Karl, comme tu l’as voulu et décidé. Nous continuerons, sans nous parler, la communication de nos pensées. Mais sois tranquille, rien ne peut nous séparer; je t’enveloppe de mon âme, et mes pensées maternelles font la garde autour de toi. » Que cet amour infini qui nous soutient, nous affermit et nous conduit tous à une vie meilleure te conserve, mon cher Karl, le courage et la fermeté. » Adieu; et sois bien invariablement convaincu que je ne cesserai jamais de t’aimer fortement et profondément. » Ta mère fidèle et qui t’aimera jusque dans l’éternité.» Sand répondit: «Janvier 1820, de mon île de Pathmos. » Mes chers parents, frères et soeurs, » Dans le milieu du mois de septembre de l’année dernière, j’ai reçu, par la commission spéciale d’enquête du grand-duc, dont vous avez déjà apprécié l’humanité, vos chères lettres de la fin d’août et du commencement de septembre, et elles ont eu l’influence magique de m’inonder de joie en me transportant dans le cercle intime de vos coeurs. » Vous, mon tendre père, vous m’écrivez le jour du soixante septième anniversaire de votre naissance, et vous me bénissez dans l’épanchement de votre plus tendre amour. » Vous, ma mère bien-aimée, vous descendez jusqu’à la promesse de la continuation de votre affection maternelle, à laquelle j’ai cru immuablement dans tous les temps. Et c’est ainsi que j’ai reçu vos deux bénédictions qui, dans ma position actuelle, exerceront sur moi une influence plus bienfaisante qu’aucune des choses que tous les rois de la terre réunis ensemble pourraient m’accorder. Oui, vous me nourrissez abondamment de votre amour béni, et je vous en rends grâce, mes chers parents, avec la soumission respectueuse que mon coeur m’inspirera toujours comme le premier devoir d’un fils. » Mais plus votre amour est grand, plus vos lettres sont tendres, plus j’ai eu à souffrir, je dois vous l’avouer, du sacrifice volontaire que nous nous sommes imposé de ne pas nous voir, et je n’ai tant tardé à vous répondre, mes chers parents, que pour me donner à moi-même le temps de retrouver la force que j’avais perdue. » Vous aussi, cher beau-frère et chère soeur, m’assurez de votre attachement sincère et non interrompu. Et cependant, après l’effroi que j’ai répandu sur vous tous, vous ne paraissez pas savoir encore précisément ce que vous devez penser de moi. Mais mon coeur, plein de reconnaissance pour vos bontés passées, se rassure de lui-même; car vos actions parlent et me disent que, quand vous ne voudriez plus m’aimer comme je vous aime, vous ne pourriez faire autrement. Ces actions valent mieux pour moi, à cette heure, que toutes les protestations possibles, voire même les plus tendre paroles. » Et toi aussi, mon bon frère, tu aurais consenti à accourir avec notre mère bien-aimée aux bords du Rhin, ici, où les véritables rapports de l’âme se sont établis entre nous, où nous avons été deux fois frères. (3) Mais dis-moi, n’y es-tu pas véritablement en pensée et en esprit, lorsque je considère la riche source de consolation qui m’y est apportée par ta cordiale et tendre lettre? » Et toi, bonne belle-soeur, ainsi qu’au premier abord tu t’es posée, dans ta délicate tendresse, comme une véritable soeur, ainsi je te retrouve aujourd’hui. Ce sont toujours les mêmes relations tendres, c’est toujours la même affection fraternelle: tes consolations, qui émanent d’une piété profonde et soumise, sont tombées rafraîchissantes jusqu’au plus profond de mon coeur. Mais, bonne belle-soeur, il faut que je te dise, à toi comme aux autres, que tu es trop libérale envers moi dans la dispensation de ton estime et de tes louanges, et ton exagération m’a rejeté en face de mon juge intérieur, qui m’a fait voir alors dans le miroir de ma conscience le contour de toutes mes faiblesses. » Toi, bonne Julie, tu ne désires rien plus que de m’enlever au sort qui m’attend, et tu m’assures, en ton nom et au nom de tous, que toi, comme eux, tu serais heureuse de le subir à ma place. Je te reconnais là tout entière, et aussi les douces et tendres relations dans lesquelles nous avons été élevés dès l’enfance. Oh! Rassure-toi, bonne Julie! grâce à la protection de Dieu,je te promets qu’il me sera facile, bien plus facile que je ne l’aurais cru, de supporter ce qui m’échoit. » Recevez donc tous mes vifs et sincères remerciements pour avoir ainsi réjoui mon coeur. Maintenant que j’ai reconnu, par ces lettres fortifiantes, que, pareil à l’enfant prodigue, l’amour et la bonté de ma famille sont plus grands pour moi à mon retour qu’à mon départ,je veux, avec autant de soin que possible, vous dépeindre mon état physique et moral, et je prie Dieu qu’il appuie mes paroles de sa force afin que ma lettre contienne l’équivalent de ce que les vôtres m’ont apporté et qu’elle vous aide à arriver à cet état de calme et de sérénité où je suis parvenu moi-même. » Endurci, à force de puissance sur moi-même, contre les biens et les maux de la terre, vous savez déjà que pendant ces dernières années je n’ai vécu que pour les joies morales, et je dois dire que, touché de mes efforts sans doute, le Seigneur, sainte source de tout bien, m’a rendu apte à les chercher et à en jouir avec plénitude. Dieu est toujours près de moi, comme autrefois, et je trouve en lui, principe souverain de la création de toute chose, en lui, notre père sacré, non seulement la consolation et la force, mais un ami immuable, plein du plus saint amour, qui m’accompagnera partout où j’aurai besoin de ses consolations. Certes, s’il s’était éloigné de moi ou si j’avais détourné mes yeux de lui, je me trouverais maintenant bien malheureux et bien misérable; mais par sa grâce, au contraire, moi humble et faible créature, il me fait fort et puissant contre tout ce qui peut tomber sur moi. » Ce que j’ai révéré jusqu’ici comme sacré, ce que j’ai désiré comme bon, ce à quoi j’ai aspiré comme céleste n’a changé en rien à cette heure. Et j’en remercie Dieu, car je me trouverais maintenant bien désespéré si j’avais à reconnaître que mon coeur a doré des images trompeuses et s’est enveloppé de fugitives chimères. Aussi ma confiance dans ces idées, aussi mon pur amour pour elles, pour elles qui sont les anges gardiens de mon esprit, s’accroissent de moment en moment et s’accroîtront ainsi jusqu’à ma fin, et j’en serai d’autant plus facilement conduit, je l’espère, de ce monde à l’éternité. Je passe ma vie silencieuse dans l’exaltation et l’humilité chrétienne, et j’ai parfois de ces visions d’en haut par lesquelles, depuis ma naissance, j’ai adoré le ciel sur la terre et qui me donnent la puissance de m’élever jusqu’au Seigneur sur les ailes ardentes de mes prières. La maladie, quoique longue, douloureuse et cruelle, a toujours été assez fortement maîtrisée par ma volonté pour me laisser le loisir de m’occuper avec suite de l’histoire, des sciences positives et des belles parties de l’éducation religieuse. Et lorsque le mal, plus violent, interrompait pendant quelque temps ces occupations, je n’en luttais pas moins victorieusement contre l’ennui, car les souvenirs du passé, ma résignation au présent et ma foi dans l’avenir étaient assez riches et assez forts, en moi et autour de moi, pour ne pas me laisser choir de mon paradis terrestre. Je n’aurais, d’après mes principes, dans la position où je me trouve et où je me suis mis moi-même, jamais voulu rien demander pour mon bien-être; et néanmoins j’ai été comblé à tous égards de tant de bontés, de tant de soins, et cela avec une délicatesse et une humanité que je ne puis, hélas! reconnaître, par tous ceux avec lesquels je me suis trouvé en contact, que des voeux que je n’aurais point osé former dans le coin le plus secret de mon coeur ont été dépassés, et bien au-delà. Je n’ai jamais été assez vaincu par les douleurs du corps pour ne pas pouvoir me dire intérieurement en élevant ma pensée au ciel: “Devienne ce que pourra cette guenille”; et si grandes qu’aient été ces douleurs,je ne saurais les mettre en comparaison avec ces souffrances de l’âme que, dans le sentiment de nos faiblesses et de nos fautes, nous éprouvons si profondes et si poignantes. » Au reste, il est rare maintenant que cette douleur me fasse perdre connaissance: l’enflure et l’inflammation n’ont jamais gagné beaucoup, et les fièvres ont toujours été modérées, quoique, depuis près de dix mois, je sois forcé de me tenir couché sur le dos sans pouvoir me soulever et quoiqu’il soit sorti de ma poitrine, à l’endroit du coeur, plus de quarante pintes de matière. Non, la blessure, au contraire, quoique toujours ouverte, est en bon état; et cela je le dois non seulement aux excellents soins dont je suis entouré, mais encore au sang pur que j’ai reçu de vous, ma mère. Ainsi, ni les secours de la terre ni les encouragements du ciel ne m’ont manqué. Ainsi, j’ai eu tous les motifs, le jour anniversaire de ma naissance, oh! non pas de maudire l’heure où je suis né, mais, au contraire, après la sérieuse contemplation de ce monde, de remercier Dieu et vous, mes bien chers parents, de la vie que vous m’avez donnée! Je l’ai célébré, ce 18 octobre, dans une paisible et fervente soumission à la sainte volonté de Dieu. Le jour de Noël, j’ai cherché à me mettre dans la disposition des enfants dévoués au Seigneur, et avec l’aide de Dieu, l’année nouvelle se passera, comme la précédente, dans les douleurs du corps, peut-être, mais certainement dans la joie de l’âme. Et c’est avec ce voeu, le seul que je forme, que je m’adresse à vous, mes chers parents, et à vous et aux vôtres, mes chers frères et soeurs. » Je ne puis pas espérer de voir une vingt-cinquième nouvelle année. Puisse donc la prière que je viens de faire être exaucée! puisse ce tableau de ma vie actuelle vous apporter quelque tranquillité ! et puisse cette lettre que je vous écris du plus profond de mon coeur non seulement vous prouver que je ne suis pas indigne de votre inexprimable amour à tous, mais au contraire m’assurer cet amour pour l’éternité! » Ces jours-ci, j’ai reçu encore votre chère lettre du 2 décembre, ma bonne mère, et la commission du grand-duc a eu la condescendance de me laisser lire aussi la lettre de mon bon frère, qui accompagnait la vôtre. Vous me donnez les nouvelles les meilleures de votre santé à tous, et vous m’envoyez des fruits confits de notre maison chérie. Je vous en remercie du fond du coeur. Ce qui me cause le plus de joie là-dedans, c’est que vous êtes occupés de moi avec sollicitude l’été comme l’hiver; c’est que vous et ma bonne Julie, vous les avez cueillis et préparés pour moi dans la maison, et je m’abandonne de toute mon âme à cette douce jouissance. » Je me réjouis bien sincèrement de l’arrivée au monde du petit cousin; j’en fais joyeusement mes félicitations aux bons parents et aux grands-parents;je me transporte pour son baptême dans cette commune bien-aimée et où j’appelle sur lui toutes les bénédictions du ciel. » Pour ne pas trop incommoder la commission du grand-duc, nous serons forcés, je crois, de renoncer à cette correspondance. Je finis donc en vous assurant encore, mais pour la dernière fois peut-être, de ma profonde soumission filiale et de mon affection fraternelle. » Votre bien tendrement attaché, » KARL-LUDWIG SAND.» En effet, dès ce moment toute correspondance cessa entre Karl et sa famille, et il ne lui écrivit plus qu’une fois, lorsque son sort lui fut connu, une lettre que nous trouverons plus tard. On a vu par celle-ci de quels soins Sand était entouré. Cette humanité ne se démentit pas un instant. Il est vrai de dire aussi que personne ne voyait en lui un assassin ordinaire, que beaucoup le plaignaient tout bas et que quelques-uns l’excusaient tout haut. La commission du grand-duc elle-même traînait l’affaire en longueur le plus qu’il lui était possible, car la gravité des blessures de Sand lui avait d’abord fait croire qu’il serait inutile de recourir au bourreau, et elle eût été heureuse que Dieu se fût chargé d’accomplir l’arrêt. Mais ses prévisions furent trompées: l’habileté du docteur triompha non pas de la blessure, mais de la mort. Sand ne guérit pas, mais il resta vivant, et l’on commença à voir que l’on serait forcé de le tuer. En effet, l’empereur Alexandre, qui avait nommé Kotzebue son conseiller et qui ne s’était pas mépris à la cause de l’assassinat, demandait avec instance que la justice eût son cours. La commission d’enquête fut donc forcée de se mettre au travail; mais, désirant bien sincèrement avoir un prétexte pour traîner la procédure en longueur, elle ordonna qu’un médecin d’Heidelberg visiterait Sand et ferait un rapport exact sur sa position. Comme Sand restait constamment couché et que l’on ne pouvait l’exécuter dans son lit, elle espérait que le rapport du médecin, en constatant chez le prisonnier l’impossibilité de se lever, lui viendrait en aide et lui donnerait un nouveau sursis. En conséquence, le médecin désigné vint d’Heidelberg à Manheim et, se présentant à Sand comme attiré par l’intérêt qu’il inspirait, il lui demanda s’il ne sentait pas quelque mieux dans son état et s’il lui serait impossible de se lever. Sand le regarda un instant, puis, avec un sourire: -Je comprends, monsieur, lui dit-il: on désire savoir si je suis assez fort pour monter sur un échafaud. Je n’en sais rien moi-même, mais nous allons en faire l’épreuve ensemble. À ces mots, il se leva, et accomplissant avec un courage surhumain ce qu’il n’avait point essayé depuis quatorze mois, il fit deux fois le tour de la chambre; et revenant s’asseoir sur son lit: -Vous voyez, monsieur, lui dit-il, que je suis assez fort; ce serait, en conséquence, faire perdre à mes juges un temps précieux que de les retenir plus longtemps après mon affaire. Qu’ils portent donc leur jugement, car rien n’empêche plus qu’il ne soit exécuté. Le médecin fit son rapport. Il n’y avait pas moyen de reculer: la Russie était de plus en plus pressante, et le 5 mai 1820, la cour suprême de justice rendit cet arrêt qui fut confirmé le 12 par son altesse royale le grand-duc de Baden: «Dans les affaires d’enquête et après l’interrogatoire ressortissant au bailliage, la défense apportée, les avis réunis de la cour de justice à Manheim, les consultations ultérieures de la cour de justice, qui déclare l’accusé Karl Sand de Wonsiedel coupable d’assassinat, de son aveu même, sur la personne du conseiller d’État impérial russe de Kotzebue; d’après cela, pour sa juste punition, et pour donner à d’autres un exemple qui les effraie, il sera mis par le fer de la vie à la mort. » Tous les frais de cette affaire d’enquête, y compris ceux occasionnés par son exécution publique, seront, vu le manque de fortune, prélevés sur les fonds de la justice.» On voit que, quoiqu’elle condamnât l’accusé à mort, ce que, au reste, il était difficile d’éviter, la sentence était, dans la forme et dans le fond, aussi douce que possible, puisque, tout en frappant Sand, elle n’achevait point, par les frais d’un procès long et coûteux, de ruiner sa pauvre famille. Cependant on tarda encore cinq jours, et l’arrêt ne fut signifié que le 17. Lorsqu’on annonça à Sand que deux conseillers de justice étaient à la porte, il se douta qu’ils venaient lui lire sa sentence. Il demanda un instant pour se lever, ce qu’il n’avait fait qu’une fois encore et dans la circonstance que nous avons dite depuis quatorze mois. Néanmoins il ne put entendre l’arrêt debout, tant il était faible, et après avoir salué la députation qui lui venait de la part de la mort, il demanda à s’asseoir, disant que ce n’était point par lâcheté d’âme mais par faiblesse de corps. Puis il ajouta: -Soyez les bienvenus, messieurs, car je souffre tant, depuis quatorze mois, que vous êtes pour moi des anges de délivrance. Il écouta tout l’arrêt sans affectation aucune et avec un doux sourire sur les lèvres. Puis, lorsque la lecture fut terminée: -Je ne m’étais pas attendu à un meilleur destin, messieurs, dit-il; et lorsqu’il y a plus d’un an, je m’arrêtai sur la petite colline qui domine la ville, je vis d’avance la place où serait mon tombeau: je dois donc remercier Dieu et les hommes d’avoir prolongé mon existence jusque aujourd’hui. Les conseillers sortirent. Sand se leva une seconde fois pour saluer leur départ, comme il s’était levé pour saluer leur entrée. Puis il se rassit, pensif, sur la chaise près de laquelle se tenait debout M. G., directeur de la prison. Au bout d’un instant de silence, une larme parut à chacune des paupières du condamné et coula le long de ses joues. Puis tout à coup, se retournant vers M. G., qu’il aimait beaucoup: -J’espère, dit-il, que mes parents aimeront mieux me voir mourir de cette mort violente que de quelque maladie lente et honteuse; quant à moi,je suis bien aise d’entendre bientôt sonner l’heure à laquelle ma mort satisfera ceux qui me haïssent et ceux que, d’après mes principes, je dois haïr moi-même. Puis il écrivit à sa famille: «Manheim, le 17 du mois de printemps 1820. » Chers parents, frères et soeurs, » Vous avez dû recevoir, par la commission du grand duc, mes dernières lettres: j’y répondais aux vôtres, et je cherchais à vous consoler de ma position en vous peignant l’état de mon âme tel qu’il est, le mépris où je suis arrivé de tout ce qui est fragile et terrestre et qu’on doit subir comme une nécessité lorsque cela est mis en balance avec l’exécution d’une pensée, et cette liberté intellectuelle qui peut seule nourrir notre âme; en un mot, je cherchais à vous consoler par l’assurance que les sentiments, les principes et les convictions desquels je parlais autrefois ont été fidèlement conservés en moi et sont restés exactement les mêmes. Mais tout cela était trop de précaution de ma part, j’en suis certain, car dans aucun temps vous n’avez exigé autre chose de moi que d’avoir Dieu devant les yeux et devant le coeur; et vous avez vu, sous votre conduite, comment ce précepte passa tellement dans mon âme qu’il devint pour ce monde et pour l’autre mon seul but de félicité. Sans doute, comme il était en moi et près de moi, Dieu sera en vous et près de vous au moment où cette lettre vous apportera la nouvelle de la lecture de mon arrêt. Je meurs volontiers, et le Seigneur me donnera la force pour que je meure comme on doit mourir. » Je vous écris parfaitement tranquille et calme sur toutes choses, et j’espère que votre vie aussi s’écoulera calme et tranquille jusqu’au moment où nos âmes se retrouveront pleines d’une nouvelle force pour nous aimer et partager ensemble l’éternel bonheur. » Quant à moi, tel j’ai vécu depuis que je me connais, c’est-à- dire avec une sérénité pleine de désirs célestes et un courageux et infatigable amour de la liberté, tel je vais mourir. » Que Dieu soit avec vous et avec moi, » Votre fils, frère et ami, » KARL-LUDWIG SAND.» À compter de ce moment, rien ne troubla plus sa sérénité. Toute la journée il causa plus gaîment qu’à l’ordinaire, dormit bien, ne se réveilla qu’à sept heures et demie, dit qu’il se sentait fortifié et remercia Dieu de le visiter ainsi. Dès la veille, la teneur de l’arrêt avait été connue, et l’on avait su que le jour de l’exécution était fixé au 20 mai, c’est-à-dire à trois jours pleins après la lecture qui en avait été faite au condamné. Dès lors, avec la permission de Sand, on laissa entrer les personnes qui désiraient lui parler et que lui-même n’avait pas de répugnance à voir. Parmi celles-ci, trois restèrent plus longtemps et plus particulièrement avec lui. L’une était le major badois Holzungen, qui commandait la patrouille qui l’avait arrêté ou plutôt relevé mourant et porté à l’hôpital. Il lui demanda s’il le reconnaissait. Sand avait tellement la tête à lui lorsqu’il s’était frappé que, quoiqu’il n’eût vu le major qu’un instant et ne l’eût jamais revu depuis, il se rappela les détails les plus minutieux du costume qu’il portait quatorze mois auparavant et qui était le grand uniforme. Quant la conversation tomba sur la mort que Sand allait subir si jeune, le major le plaignit. Mais Sand lui répondit en souriant: -Il n’y a qu’une différence entre vous et moi, monsieur le major, c’est que moi, je mourrai pour mes convictions, et que vous mourrez, vous, pour une conviction étrangère. Après le major vint un jeune étudiant d’Iéna que Sand avait connu à l’université. Il se trouvait dans le duché de Bade et avait voulu lui faire une visite. Leur reconnaissance fut touchante, et l’étudiant pleura beaucoup. Mais Sand le consola avec son calme et sa sérénité ordinaires. Un ouvrier demanda alors à être introduit près de Sand, se fondant sur ce qu’il avait été son camarade d’école à Wonsiedel, et quoiqu’il ne se souvînt point de son nom, il donna l’ordre de la laisser entrer. L’ouvrier lui rappela qu’il faisait partie de la petite armée que Sand commandait le jour de l’assaut de la tour Sainte-Catherine. Ce renseignement guida Sand, qui le reconnut parfaitement et lui parla alors avec une tendre affection de son pays natal et de ses chères montagnes, puis le chargea de saluer sa famille, en invitant de nouveau sa mère, son père, ses frères et ses soeurs à ne point prendre de chagrin à cause de lui, puisque le messager qui se chargeait de leur porter ses dernières paroles pourrait leur attester dans quelle disposition calme et joyeuse d’esprit il attendait la mort. À cet ouvrier succéda un des convives que Sand avait rencontrés sur l’escalier aussitôt la mort de Kotzebue. Il lui demanda s’il reconnaissait son crime et s’il éprouvait du repentir. Sand lui répondit: -J’y avais pensé pendant une année entière, j’y pense depuis quatorze mois, et mon opinion n’a varié en rien; j’ai fait ce que je devais faire. Après le départ de ce dernier visiteur, Sand fit appeler M. G., le directeur de la prison, et lui dit qu’il serait bien aise de causer avec le bourreau avant l’exécution, ayant des renseignements à lui demander sur la manière dont il devait se tenir pour lui rendre l’opération plus sûre et plus facile. M. G. fit quelques objections, mais Sand insista avec sa douceur ordinaire, et M. G. finit par promettre à Sand qu’il ferait prévenir la personne qu’il demandait de passer à la maison de force aussitôt son arrivée d’Heidelberg, où elle demeurait. Le reste de la journée s’écoula en nouvelles visites et en causeries philosophiques et morales dans lesquelles Sand développa ses théories sociales et religieuses avec une lucidité d’expression et une hauteur de pensées qu’il n’avait jamais montrées peut-être. Le directeur de la prison, dont je tiens ces détails, me disait qu’il regretterait toute sa vie de n’avoir point su sténographier pour recueillir toutes ces pensées, qui eussent fait un pendant au Phédon. La nuit vint. Sand passa une partie de la soirée à écrire. On croit que ce fut un poème qu’il composa, mais sans doute qu’il le brûla, car on n’en trouva aucune trace. À onze heures, il se mit au lit et dormit jusqu’à six heures du matin. Le lendemain, il supporta son pansement, toujours très douloureux, avec un courage extraordinaire, sans s’évanouir comme il le faisait quelquefois ni sans laisser échapper une seule plainte; il avait dit la vérité: en face de la mort, Dieu lui faisait la grâce que la force lui revînt. L’opération était finie. Sand était couché comme d’ordinaire, M. G. était assis sur le pied de son lit, lorsque la porte s’ouvrit et qu’un homme entra et salua Sand et M. G. Le directeur de la prison se leva aussitôt, et d’une voix dont il ne pouvait pas dissimuler l’émotion: -Celui qui vous salue, dit-il à Sand, est M. Widemann d’Heidelberg, à qui vous avez désiré parler. Alors le visage de Sand s’éclaira d’une joie étrange, et se soulevant sur son séant: -Monsieur, lui dit-il, soyez le bien venu. Puis le faisant asseoir près de son lit et lui prenant la main dans la sienne, il commença à le remercier de son obligeance avec un accent si profond et une voix si douce que M. Widemann, profondément ému, ne put lui répondre. Sand l’en- couragea à lui parler et à lui donner les détail qu’il désirait, lui disant pour le rassurer: -Soyez ferme, monsieur, car ce n’est pas moi qui vous ferai défaut: je ne bougerai pas. Et quand même il vous faudrait deux ou trois coups pour séparer ma tête du tronc, comme on dit que cela arrive quelquefois, ne vous troublez point pour cela. Alors Sand se leva, appuyé sur M. G., pour faire avec le bourreau l’étrange et terrible répétition du drame où il devait jouer le principal rôle le lendemain. M. Wideman le fit asseoir sur une chaise, lui fit prendre la pose voulue et entra avec lui dans tous les détails de l’exécution. Alors Sand, parfaitement renseigné, le pria de ne point se presser et de bien prendre son temps. Puis il le remercia par avance, car, ajouta-t-il, après je ne le pourrai plus. Sand alors regagna son lit, laissant le bourreau plus pâle et plus chancelant que lui. Tous ces détails ont été conservés par M. G., car, pour le bourreau, son émotion était si grande qu’il ne se souvenait plus de rien. Derrière M. Widemann, on introduisit trois ecclésiastiques avec lesquels Sand s’entretint de matières religieuses. L’un d’eux resta six heures près de lui et lui dit en le quittant qu’il avait mission d’obtenir de lui la promesse qu’il ne parlerait pas au peuple sur la place de l’exécution. Sand le lui promit et ajouta: -Quand bien même je le voudrais, ma voix est devenue si faible que le peuple ne pourrait pas l’entendre. Pendant ce temps, on dressait l’échafaud dans la prairie qui s’étend à la gauche du chemin d’Heidelberg. C’était une plateforme de cinq à six pieds de haut sur dix de largeur en tous sens. Comme on avait présumé que, grâce à l’intérêt qu’inspirait le condamné et à l’approche de la Pentecôte, la foule serait immense, et que l’on craignait quelque mouvement des universités, la garde de la prison avait été triplée, et l’on avait fait venir de Carlsruhe à Manheim le général Neustein avec douze cents hommes d’infanterie, trois cent cinquante cavaliers et une compagnie d’artilleurs accompagnés de leurs pièces. Le 19 dans l’après-midi, il arriva, ainsi qu’on l’avait prévu, tant d’étudiants qui se logèrent dans les villages environnants que l’on décida que l’exécution, au lieu d’avoir lieu le lendemain à onze heures du matin, ainsi que cela avait été convenu, serait avancée et aurait lieu à cinq. Cependant il fallait pour cela l’autorisation de Sand, car on ne pouvait l’exécuter que trois jours révolus après la lecture de la sentence, et comme la sentence ne lui avait été lue qu’à dix heures et demie, Sand avait le droit de vivre jusqu’à onze heures. Avant quatre heures du matin, on entra dans la chambre du condamné. Il dormait si profondément qu’on fut obligé de l’éveiller. Il ouvrit les yeux en souriant comme c’était son habitude, et se doutant pourquoi l’on venait: -Aurais-je si bien dormi, demanda-t-il, qu’il fût déjà onze heures du matin? On lui répondit que non, mais qu’on venait lui demander de permettre que l’on avançât l’heure; car, lui dit-on, on craignait quelque conflit entre les étudiants et les soldats, et comme les dispositions militaires étaient parfaitement prises, ce conflit ne pouvait être que fatal à ses amis. Sand répondit qu’il était prêt à l’instant même, qu’il demandait seulement le temps de prendre un bain, comme les anciens avaient l’habitude de le faire au moment du combat. Cependant l’autorisation verbale qu’il avait donnée ne suffisant point, on présenta à Sand une plume et du papier, et il écrivit d’une main ferme et de son écriture ordinaire: «Je remercie les autorités de Manheim d’avoir été au-devant de mes désirs les plus pressants en avançant de six heures mon exécution. » Sit nomen Domini benedictum. » De la chambre de la prison, le 20 mai au matin, jour de ma délivrance. » KARL-LUDWIG SAND.» Lorsque Sand eut remis ces deux lignes au greffier, le médecin s’approcha de lui pour panser, comme d’habitude, sa blessure. Sand le regarda en souriant, puis: -Est-ce bien la peine? lui demanda-t-il. -Vous en serez plus fort, répondit le médecin. -Alors faites, dit Sand. On apporta un bain. Sand se coucha dans la baignoire et fit arranger ses beaux et longs cheveux avec le plus grand soin. Puis, sa toilette terminée, il passa une redingote de forme allemande, c’est-à-dire courte et avec le collet de la chemise rabattu sur les épaules, des pantalons collants blancs et des bottes par-dessus. Alors Sand alla s’asseoir sur son lit et pria quelque temps à voix basse avec les prêtres. Puis, lorsqu’il eut fini, il dit ces deux vers de Koerner: Tout ce qui est terrestre est terminé, Et la vie céleste s’ouvre. Alors il prit congé du médecin et des prêtres en leur disant: -N’attribuez pas l’émotion de ma voix à la faiblesse mais à la reconnaissance. Puis, comme ces derniers lui offraient de l’accompagner jus- qu’à l’échafaud: -C’est inutile, leur dit-il, je suis parfaitement préparé, bien avec Dieu et avec ma conscience. D’ailleurs, ne suis-je pas presque ecclésiastique moi-même? Et comme l’un d’eux lui demandait s’il ne s’en allait point avec haine: -Eh! mon Dieu, dit-il, est-ce que j’en ai jamais eu? On entendit alors le bruit croissant de la rue, et Sand dit de nouveau que l’on pouvait disposer de lui et qu’il était prêt. En ce moment, le bourreau entra avec ses deux aides; il était vêtu d’une longue lévite noire sous laquelle il cachait son glaire. Sand lui tendit affectueusement la main. Et comme M. Widemann, gêné par l’épée qu’il désirait soustraire aux regards de Sand, n’osait avancer: -Venez donc, lui dit Sand, et montrez-moi votre épée; je n’en ai jamais vu et suis curieux de savoir comment cela est fait. M. Widemann, tout pâle et tout tremblant, lui présenta le glaive. Sand l’examina avec attention, passa le doigt sur le tranchant. -Allons, dit-il, la lame est bonne; ne tremblez pas, et tout ira bien. Alors, se tournant vers M. G. qui pleurait: -Vous me rendrez bien, n’est-ce pas, lui dit-il, le service de me conduire jusqu’à l’échafaud? M. G. lui fit de la tête signe que oui, car il ne pouvait répondre. Sand prit son bras, et une troisième fois: -Eh bien! répéta-t-il, qu’attendez-vous donc, messieurs? Je suis prêt. En arrivant dans la cour, Sand trouva aux fenêtres tous les prisonniers qui pleuraient. Quoique Sand ne les eût jamais vus, c’étaient pour lui d’anciens amis; car chaque fois qu’ils passaient devant sa porte, sachant que c’était là où était gisant l’étudiant qui avait tué Kotzebue, ils soulevaient leurs chaînes pour ne point le fatiguer par le bruit. Manheim tout entière était dans les rues qui conduisaient au lieu de l’exécution et que croisaient de nombreuses patrouilles. Le jour où l’arrêt avait été lu, on avait cherché par toute la ville une calèche pour conduire Sand à l’échafaud, mais personne, pas même les carrossiers, n’avait voulu ni en louer ni en vendre; on avait donc été obligé d’en acheter une à Heidelberg sans dire dans quel but on l’achetait. Sand trouva cette calèche dans la cour et monta dedans avec M. G. Se tournant alors vers lui: -Monsieur, lui dit-il tout bas à l’oreille, si par hasard vous me voyez pâlir, dites-moi mon nom, mon nom seulement, entendez-vous? cela suffira. On ouvrit la porte, et Sand parut. Alors toutes les voix, d’un seul élan, crièrent: «Adieu, Sand, adieu.» Et en même temps, de la foule pressée dans la rue et des fenêtres, on lui jeta des bouquets de fleurs dont quelques-uns tombèrent dans la voiture même. À ces cris amis et à cette vue, Sand, qui n’avait pas faibli jusqu’alors un seul instant, sentit les larmes venir malgré lui à ses paupières et, rendant les saluts qu’on lui faisait de tous côtés, murmura à voix basse: -Ô mon Dieu! donnez-moi le courage. Cette première explosion passée, le cortège se mit en marche au milieu d’un profond silence. De temps en temps seulement une voix isolée criait: «Adieu, Sand», et un mouchoir, secoué par une main élevée au-dessus de la foule, indiquait au condamné de quel endroit ce dernier cri était venu. De chaque côté de la calèche marchaient deux employés de la prison avec des crêpes au bras, et derrière la calèche venait une seconde voiture avec les autorités de la ville. L’air était très froid; il avait plu toute la nuit, et le ciel, couvert et sombre, semblait partager la tristesse générale. Sand, trop faible pour demeurer assis, était à moitié couché sur l’épaule de M. G. qui l’accompagnait. Son visage était doux, calme et souffrant ; son front ouvert et libre et ses traits intéressants sans être régulièrement beaux semblaient avoir vieilli de plusieurs années pendant les quatorze mois de souffrance qui venaient de s’écouler. Le cortège arriva enfin à la place de l’exécution, qui était entourée d’un bataillon d’infanterie. Sand abaissa ses yeux du ciel vers la terre et aperçut l’échafaud. À cette vue, il sourit doucement, et en descendant de voiture il dit: -Allons, Dieu m’a donné la force jusqu’à présent. Le directeur de la prison et les premiers employés le soulevèrent pour monter les marches. Pendant cette courte ascension, la souffrance le tint courbé; mais arrivé en haut, il se redressa en disant: -Voilà donc le lieu où je vais mourir! Puis, avant d’avoir atteint la chaise sur laquelle il devait s’asseoir pour l’exécution, il tourna les yeux vers Manheim et parcourut du regard toute cette foule qui l’entourait. En ce moment, un rayon du soleil perça les nuages. Sand le salua en souriant et s’assit. Alors, comme, selon les ordres reçus, on devait lui relire une seconde fois son arrêt, on lui demanda s’il se sentait assez de fore pour écouter cette lecture debout. Sand répondit qu’il allait essayer et qu’il espérait qu’à défaut de force physique, la force morale le soutiendrait. Il se leva aussitôt de la chaise fatale en priant M. G. de se placer assez près de lui pour le soutenir s’il venait à chanceler. La précaution fut inutile, Sand ne chancela point. Après la lecture du jugement, il se rassit et dit à haute voix: -Je meurs en me confiant à Dieu... Mais, à ces mots, M. G. l’interrompit: -Sand, lui dit-il, qu’avez-vous promis? -C’est juste, répondit-il, je l’avais oublié. Il se tut alors pour tous, mais élevant la main droite et l’étendant solennellement en l’air, il dit à demi-voix et de manière à n’être entendu que de ceux qui l’entouraient: -Je prends Dieu à témoin que je meurs pour la liberté de l’Allemagne. Puis, à ces mots et comme Conradin avait fait de son gant, il jeta par-dessus la haie de soldats qui l’entouraient son mouchoir roulé au milieu du peuple. Alors le bourreau s’approcha de lui pour lui couper les cheveux. Mais Sand s’y opposa d’abord. -C’est pour votre mère, lui dit M. Widemann. -Sur votre honneur, monsieur? demanda Sand. -Sur mon honneur. -Alors faites, dit Sand en présentant sa chevelure au bourreau. On ne lui en coupa que quelques boucles, et seulement celles qui retombaient par derrière, et l’on noua les autres avec un ruban sur le haut de la tête. Alors le bourreau lui attacha les mains sur la poitrine. Mais comme cette position l’oppressait et, à cause de sa blessure, le forçait d’incliner la tête, on les lui posa à plat sur les cuisses et on les fixa ainsi avec des cordes. Ensuite, comme on voulait lui bander les yeux, il pria M. Widemann de placer le bourreau de manière à ce qu’il pût, jusqu’à son dernier moment, voir la lumière. Il fut fait comme il désirait. Alors un silence profond et mortel plana sur toute cette foule et entoura l’échafaud. Le bourreau tira son épée, qui flamboya comme un éclair et s’abattit. Aussitôt un cri terrible sortit de vingt mille poitrines à la fois: la tête n’était pas tombée et, quoique inclinée sur la poitrine, tenait encore au cou. Le bourreau frappa une seconde fois et du même coup abattit la tête et une partie de la main. Au même instant, malgré les efforts des soldats, la haie fut rompue, hommes et femmes se précipitèrent vers l’échafaud, le sang fut essuyé jusqu’à la dernière goutte avec les mouchoirs; la chaise où Sand avait été assis fut brisée et partagée en morceaux, et ceux qui n’en purent avoir coupèrent des parcelles de bois sanglantes à même l’échafaud. La tête et le corps furent mis dans un cercueil drapé de noir et reportés à la prison avec une nombreuse escorte militaire. À minuit, le cadavre fut transporté silencieusement et sans torches ni lumières au cimetière protestant où quatorze mois auparavant avait déjà été enterré Kotzebue. Une fosse avait été mystérieusement creusée. Le cercueil y fut descendu, et l’on fit jurer sur l’Évangile à ceux qui assistaient à l’inhumation de ne point révéler le lieu où était enterré Sand avant d’être relevés de leur serment. Alors la tombe fut recouverte avec le gazon adroitement enlevé et remis ensuite à la même place de manière à ce que l’on ne vît point de tombe fraîche, puis les nocturnes fossoyeurs sortirent, laissant une garde à l’entrée. C’est là que reposent, à vingt pas de distance l’un de l’autre, Sand et Kotzebue: Kotzebue en face de la porte, à l’endroit le plus apparent du cimetière et sous un tombeau où est gravée cette inscription: LE MONDE LE PERSÉCUTA SANS PITIÉ, LA CALOMNIE FUT SON TRISTE PARTAGE, IL NE TROUVA LE BONHEUR QUE DANS LES BRAS DE SA FEMME, ET LE REPOS QUE DANS LE SEIN DE LA MORT. L’ENVIE VEILLAIT TOUJOURS POUR COUVRIR SON CHEMIN D’ÉPINES, L’AMOUR LUI FIT FLEURIR SES ROSES: QUE LE CIEL LUI PARDONNE, COMME IL A PARDONNÉ À LA TERRE. Au contraire de ce monument pompeux élevé, comme nous l’avons dit, à l’endroit le plus apparent du cimetière, il faut chercher la fosse de Sand dans l’angle situé à l’extrême gauche de la porte du cimetière, et un prunier sauvage dont chaque voyageur emporte en passant quelques feuilles s’élève seul sur cette tombe veuve de toute inscription. Quant à la prairie dans laquelle Sand fut exécuté, elle est encore appelée par le peuple Sands Himmelfartswiese, ce qui signifie: LA PRAIRIE DE L’ASCENSION AU CIEL DE SAND. * * * Vers la fin de septembre 1838, nous étions à Manheim, où je m’étais arrêté trois jours pour recueillir tous les détails que je pourrais trouver sur la vie et la mort de Karl Ludwig Sand. Mais après ces trois jours, malgré l’activité de mes recherches, ces détails étaient encore fort incomplets, soit que je m’adressasse mal, soit qu’en ma qualité d’étranger j’inspirasse quelque défiance à ceux à qui je m’adressais. Je quittais donc Manheim assez désappointé, et après avoir visité le petit cimetière protestant où sont enterrés, à vingt pas l’un de l’autre, Sand et Kotzebue, j’avais ordonné à mon cocher de prendre la route d’Heidelberg, lorsque, après quelques pas, sachant l’objet de mes recherches, il s’arrêta de lui-même en me demandant si je ne voulais pas voir la place où Sand avait été exécuté. En même temps, il me montrait de la main un petit tertre situé au milieu d’une prairie et à quelques pas d’un ruisseau. J’acceptai avec empressement, et j’eus bientôt, quoique mon cocher fût resté sur la place indiquée, reconnu la place indiquée à quelques débris de branches de cyprès, d’immortelles et de vergissmeinnicht semés sur la terre. On comprend que cette vue, au lieu de diminuer mon désir d’investigation, l’avait augmenté. J’étais donc de plus en plus mécontent de m’en aller si mal renseigné, lorsque j’aperçus un homme de quarante-cinq à cinquante ans qui se promenait à quelques pas de l’endroit où j’étais moi-même et qui, se doutant de la cause qui m’attirait, me regardait avec curiosité. Je résolus de tenter un dernier effort, et allant à lui: -Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, je suis étranger; je voyage pour recueillir toutes les traditions si riches et si poétiques de votre Allemagne. À la manière dont vous me regardez,je me doute que vous savez celle qui m’attire dans cette prairie. Pourriez vous me donner quelques renseignements sur la vie et la mort de Sand? -Dans quel but, monsieur? me demanda celui auquel je m’adressais en français presque inintelligible. -Dans un but très allemand, monsieur, rassurez-vous, répondis-je. Par le peu que j’en ai appris, Sand est pour moi une de ces ombres qui ne vous en apparaissent que plus grandes et plus poétiques pour être drapées dans un linceul taché de sang. Mais on ne le connaît pas en France; on pourrait le confondre avec un Fieschi ou un Meunier, et je voudrais, autant qu’il est en moi, éclairer sur lui l’esprit de mes compatriotes. -Ce serait avec grand plaisir, monsieur, que je concourrais à cette oeuvre, mais vous voyez que je parle à peine français; vous ne parlez point du tout allemand, de sorte qu’il nous serait difficile de nous comprendre. -Qu’à cela ne tienne, repartis-je; j’ai là dans ma voiture un ou plutôt une interprète dont vous serez fort content, je l’espère, qui parle allemand comme Goethe et à qui, une fois que vous aurez commencé de parler, je vous défie de ne pas tout dire. -Allons donc, monsieur, répondit le promeneur. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable. Nous nous acheminâmes vers la voiture, qui nous attendait toujours sur la grande route, et je présentai à ma compagne de voyage la nouvelle recrue que je venais de faire. Les saluts d’usage s’échangèrent, et le dialogue commença dans le plus pur saxon. Quoique je n’entendisse pas un mot de ce qui se disait, il m’était facile de voir, à la rapidité des demandes et à la longueur des réponses, que la conversation était des plus intéressantes. Enfin, au bout d’une demi-heure, désireux de savoir où on en était: -Eh bien! dis-je. -Eh bien! me répondit mon interprète, tu as eu la main heureuse, et tu ne pouvais mieux t’adresser. -Monsieur a connu Sand? -Monsieur est le directeur de la prison où il a été enfermé, M. G. -Vraiment? -Pendant neuf mois, c’est-à-dire depuis le moment où il est sorti de l’hôpital, monsieur l’a vu tous les jours. -À merveille! -Mais ce n’est pas tout: monsieur était avec lui dans la voiture qui l’a conduit au supplice; monsieur était avec lui sur l’échafaud; il n’y a dans tout Manheim qu’un portrait de Sand, et c’est monsieur qui l’a. Je dévorais chaque parole: alchimiste de la pensée, j’ouvrais mon creuset, et j’y trouvais de l’or. -Demande un peu, repris-je vivement, si monsieur veut permettre que nous prenions par écrit les renseignements qu’il peut me donner. Mon interprète interrogea de nouveau. Puis, se retournant de mon côté: -C’est accordé, me dit-il. M. G. monta avec nous dans la voiture, et au lieu de partir pour Heidelberg, nous rentrâmes dans Manheim et descendîmes à la maison de force. M. G. ne se démentit pas un instant de la complaisance qu’il avait montrée. Avec l’obligeance la plus grande, la patience la plus minutieuse, la mémoire la plus complaisante, il revint sur chaque circonstance, se mettant à ma disposition comme aurait pu le faire un cicerone. Puis enfin, comme ayant tout épuisé sur Sand, je l’interrogeai sur la manière dont les exécutions se faisaient. -Quant à cela, me dit-il, je puis vous offrir une recommandation pour une personne d’Heidelberg qui vous donnera là dessus tous les renseignements que vous pouvez désirer. J’acceptai avec reconnaissance, et comme je prenais, après mille remerciements, congé de M. G., il me remit la lettre offerte. Elle portait cette suscription: «À monsieur le docteur Widemann, Grande-Rue, no 111, à Heidelberg.» Je me retournai vers M. G. -Serait-il parent du bourreau qui a exécuté Sand? demandai-je. -C’est son fils, et il était près de lui quand la tête a tombé. -Quel état exerce-t-il donc? -Le même que son père, auquel il a succédé. -Mais vous l’appelez docteur? -Sans doute; chez nous, les bourreaux portent ce titre. -Mais enfin, docteurs en quoi? -Docteurs en chirurgie. -Tiens, dis-je, c’est tout le contraire chez nous: ce sont les chirurgiens qu’on appelle bourreaux. -Vous trouverez, au reste, ajouta M. G., un jeune homme très distingué qui, quoiqu’il fût bien jeune alors, a gardé un profond souvenir de cet événement. Quant à son pauvre père,je crois qu’il eût autant aimé se couper la main droite que d’exécuter Sand, mais il eût refusé qu’on en eût trouvé un autre. Il lui fallut donc faire ce qui lui était ordonné, et il fit de son mieux. Je remerciai M. G., bien déterminé à faire usage de sa lettre, et nous partîmes pour Heidelberg, où nous arrivâmes à onze heures du soir. Ma première visite, le lendemain, fut pour M. le docteur Widemann. Ce ne fut pas sans une certaine émotion, que je vis, au reste, reflétée sur la figure de mes compagnons de voyage, que nous sonnâmes à la porte du dernier juge, comme l’appellent les Allemands. Une vieille femme vint nous ouvrir et nous fit entrer, en attendant M. Widemann qui achevait sa toilette, dans un joli petit cabinet de travail à gauche d’un corridor et au pied d’un escalier. Ce cabinet était rempli de curiosités, de madrépores, de coquillages, d’oiseaux empaillés et de plantes sèches; un fusil à deux coups, une poire à poudre et une carnassière indiquaient que M. Widemann était chasseur. Au bout d’un instant, nous entendîmes le bruit de ses pas, et la porte s’ouvrit. M. Widemann était un très beau jeune homme de trente à trente-deux ans avec des favoris noirs qui encadraient entièrement sa figure mâle et pleine de caractère. Il était vêtu en costume du matin et avec une certaine recherche campagnarde. Il parut d’abord non seulement embarrassé, mais peiné de notre visite. Cette curiosité sans but dont il paraissait être l’objet était en effet étrange. Je m’empressai de lui donner la lettre de M. G. et de lui dire la cause qui m’amenait. Alors il se remit graduellement et finit par se montrer aussi hospitalier et obligeant pour nous que l’avait été, la veille, celui qui nous avait adressés à lui. Alors M. Widemann rappela tous ses souvenirs. Lui aussi avait gardé une profonde mémoire de Sand, et il nous raconta, entre autres choses, que son père, au risque de se compromettre, avait demandé la permission de faire refaire un autre échafaud à ses frais afin qu’aucun criminel ne fût exécuté sur l’autel où était mort le martyr. Cette permission lui avait été accordée, et de l’échafaud M. Widemann avait fait faire les portes et les fenêtres d’une petite maison de campagne située au milieu d’une vigne. Alors, pendant trois ou quatre ans, cette maison était devenue l’objet d’un pèlerinage; mais enfin, peu à peu, la foule était devenue moins nombreuse, et aujourd’hui qu’une partie de ceux qui ont essuyé avec leur mouchoir le sang de l’échafaud occupent des fonctions publiques et sont les salariés du gouvernement, il n’y a plus guère que les étrangers qui, de temps en temps, demandent à voir ces étranges reliques. M. Widemann me donna un guide, car après avoir tout entendu, je voulais tout voir. La maison est située à une demi-lieue d’Heidelberg, à gauche de la route de Carlsruhe et à mi-chemin de la montagne. C’est peut-être l’unique monument de ce genre qui existe au monde. Nos lecteurs jugeront mieux par cette anecdote que par tout ce que nous pourrions leur dire encore quel homme c’était que celui-là qui a laissé un pareil souvenir au coeur de son gardien et de son bourreau. Notes. (1) Il n’y a pas de mot en français pour rendre Weinhaus. C’est un établissement qui tient le milieu entre une auberge et un cabaret, et où les étudiants se réunissent le soir pour fumer et boire de la bière et du vin du Rhin. (2) À Manheim, les maisons sont numérotées avec des lettres et non avec des chiffres. (3) C’était dans les environs de Manheim que Karl et son frère s’étaient retrouvés sous les mêmes drapeaux en 1815. Source: http://www.poesies.net