Crimes Célèbres. Jeanne de Naples 1343-1382 (1841) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Dans la nuit du 15 au 16 janvier de l’année 1343, les habitants de Naples, livrés à leur paisible sommeil, furent réveillés en sursaut par les cloches des trois cents églises que possède cette bienheureuse capitale. Au milieu du trouble universel causé par un si brusque réveil, la première idée qui se jeta à l’esprit de tout le monde fut que le feu avait pris aux quatre coins de la ville ou qu’une armée ennemie, débarquée mystérieusement à la faveur de la nuit, allait passer les citoyens au fil de l’épée. Mais les sons lugubres et intermittents de toutes ces cloches qui, troublant le silence à intervalles rares et égaux, invitaient les fidèles à réciter les prières des agonisants firent bientôt connaître qu’aucun malheur ne menaçait la ville et que le roi seul était en danger. En effet, depuis plusieurs jours, on avait pu remarquer que la plus grande inquiétude régnait dans l’intérieur du Château-Neuf: les officiers de la couronne étaient convoqués régulièrement deux fois dans la journée, et les grands du royaume, qui avaient le droit de pénétrer dans les appartements du monarque, en sortaient accablés d’une profonde tristesse. Cependant quoique la mort du roi fût regardée comme un malheur inévitable, lorsqu’on acquit la certitude que sa dernière heure approchait, la ville entière fut affectée d’une vive douleur que l’on comprendra facilement quand nous aurons ajouté que celui qui allait mourir, après avoir régné trente-trois ans huit mois et quelques jours, était Robert d’Anjou, le roi le plus juste, le plus sage et le plus glorieux qui eût jamais occupé le trône de Sicile. Aussi emportait-il dans sa tombe les regrets et les éloges de tous ses sujets. Les soldats parlaient avec enthousiasme des longues guerres qu’il avait soutenues contre Frédéric et Pierre d’Aragon, contre Henri VII et Louis de Bavière, et sentaient battre leur coeur aux glorieux souvenirs des campagnes de la Lombardie et de la Toscane; les prêtres l’exaltaient avec reconnaissance pour avoir défendu constamment les papes contre les attaques des Gibelins et pour avoir fondé dans tout le royaume des couvents, des hôpitaux, des églises; les lettrés le regardaient comme le roi le plus savant de la chrétienté, si bien que Pétrarque n’avait voulu recevoir que de ses mains la couronne de poète et avait répondu pendant trois jours de suite aux questions que Robert avait daigné lui adresser sur toutes les branches du savoir humain; les jurisconsultes, émerveillés de la sagesse des lois dont il avait enrichi le code napolitain, l’avaient surnommé le Salomon du Moyen Âge; les nobles s’applaudissaient de la manière dont il avait respecté leurs privilèges; et le peuple célébrait sa clémence, sa piété, sa douceur. Enfin, prêtres et soldats, savants et poètes, nobles et plébéiens songeaient avec effroi que le gouvernement allait tomber dans les mains d’un étranger et d’une jeune fille, et se souvenaient des paroles de Robert, qui, suivant le cercueil de Charles, son fils unique, au moment où il franchissait le seuil de l’église, se tournant vers les barons du royaume, s’était écrié dans les sanglots: -Aujourd’hui, la couronne est tombée de ma tête, malheur à moi! malheur à vous! Et maintenant que les cloches sonnaient l’agonie du bon roi, tous les esprits étaient préoccupés de ces mots prophétiques. Les femmes priaient Dieu avec ferveur, et les hommes se dirigeaient de tous les points de la ville vers la demeure royale pour avoir des nouvelles plus authentiques et plus promptes. Mais après quelques moments d’attente qu’ils mirent à profit pour échanger leurs tristes réflexions, force leur fut de s’en retourner comme ils étaient venus, car rien de ce qui se passait au sein de la famille ne transpirait au dehors. Le château était plongé dans l’obscurité la plus complète, le pont était levé comme à l’ordinaire, et les gardes veillaient à leur poste. Cependant si nos lecteurs sont curieux d’assister à l’agonie du neveu de saint Louis et du petit-fils de Charles d’Anjou, nous pouvons les introduire dans la chambre occupée par le mourant. Une lampe d’albâtre, suspendue au plafond, éclaire cette pièce vaste et sombre dont les murs sont tendus de velours noir parsemé de fleurs de lis d’or. Près du mur qui fait face aux deux portes par lesquelles on entre dans la chambre et qui, dans ce moment sont fermées, s’élève, sous un dais de brocart, un lit d’ébène supporté par quatre colonnes torses et sculpté de figures symboliques. Le roi, après avoir lutté contre une crise violente, est tombé évanoui dans les bras de son confesseur et de son médecin, qui, s’emparant chacun d’une des mains du mourant, interrogent son pouls avec inquiétude et échangent des regards d’intelligence. Au pied du lit se tient debout une femme d’une cinquantaine d’années, les mains jointes, le regard levé au ciel dans l’attitude d’une douleur résignée. Cette femme est la reine. Ses yeux n’ont pas de larmes, et ses joues amaigries offrent ces tons de cire jaune qu’on peut remarquer dans les corps des saintes conservées par miracle. Son aspect montre ce contraste de calme et de souffrance qui révèle une âme éprouvée par le malheur et domptée par la religion. Au bout d’une heure pendant laquelle aucun mouvement n’avait troublé le profond silence qui régnait autour de ce lit mortuaire, le roi tressaillit faiblement, ouvrit les yeux et fit un léger effort pour soulever la tête. Puis remerciant par un sourire le docteur et le prêtre, qui s’empressaient d’arranger ses oreillers, il pria la reine de s’approcher et lui dit d’une voix émue qu’il désirait l’entretenir quelques moments sans témoins. Le médecin et le confesseur se retirèrent en s’inclinant profondément, et le roi les suivit du regard jusqu’au moment où une des portes se referma sur eux. Il passa ensuite la main sur son front comme pour en arracher une pensée qui l’obsédait, et réunissant toutes ses forces pour cet instant suprême, il prononça ces paroles: -Ce que j’ai à vous dire, madame, ne regarde aucun des deux graves personnages qui étaient ici tout à l’heure, car leur tâche est accomplie. L’un d’eux a fait pour mon corps tout ce que la science humaine a su lui suggérer sans obtenir d’autres résultats que de prolonger encore un peu mon agonie; et l’autre vient d’absoudre mon âme de tous mes péchés en me promettant la rémission divine sans pouvoir éloigner les apparitions sinistres qui se dressent devant moi à cette heure terrible. Vous m’avez vu deux fois de suite me débattre sous une étreinte surhumaine. Mon front s’est baigné de sueur, mes membres se sont raidis, mes cris ont été étouffés par une main de fer. Est-ce le mauvais esprit à qui Dieu a permis de me tenter? est-ce le remords qui prend la forme d’un fantôme? Toujours est-il que les deux combats que je viens de soutenir ont tellement affaibli mes forces que je ne pourrai résister à une troisième attaque. Écoutez-moi donc, ma Sancia, car j’ai des recommandations à vous faire, desquelles dépendra peut-être le repos de mon âme. -Mon seigneur et mon maître, dit la reine avec l’accent de la plus douce soumission, me voici prête à écouter vos ordres; et si Dieu, dans les profonds desseins de sa providence, a décidé de vous appeler dans sa gloire et de nous plonger, nous, dans la douleur, vos dernières volontés seront exécutées sur la terre avec la plus scrupuleuse exactitude. Mais permettez-moi, ajouta-t-elle avec toute la sollicitude d’une conscience timorée, permettez-moi de répandre quelques gouttes d’eau bénite pour chasser le maudit de cette chambre et de réciter un passage de l’office que vous avez composé en l’honneur de votre saint frère pour implorer sa protection, dans un moment où elle nous est si indispensable. Et ouvrant un livre richement relié, elle lut avec la plus fervente dévotion quelques versets de l’office écrit par Robert dans un latin très élégant pour son frère Louis, évêque de Toulouse, office que l’Église a chanté jusqu’au concile de Trente. Bercé par l’harmonie de ces prières composées par lui-même, le roi oublia presque l’objet de l’entretien qu’il avait demandé avec tant d’empressement et de solennité, et se laissant aller à une vague mélancolie, il murmura sourdement: -Oh! oui! vous avez raison; priez pour moi, madame, car vous aussi, vous êtes une sainte, et moi, je ne suis qu’un pauvre pécheur. -Ne dites pas cela, monseigneur, interrompit doña Sancia; vous êtes le roi le plus grand, le plus sage et le plus juste qui ait jamais monté sur le trône de Naples. -Mais ce trône est usurpé, reprit Robert, d’une voix sombre. Vous le savez, le royaume appartenait à Charles Martel, mon frère aîné, et comme Charles occupait le trône de Hongrie, dont il avait hérité par sa mère, le royaume de Naples revenait de droit à son fils aîné Carobert, et non pas à moi, qui suis le troisième de la famille. Eh bien, j’ai souffert qu’on me couronnât à la place de mon neveu, qui était le seul roi légitime, j’ai substitué la branche cadette à la branche aînée,j’ai étouffé pendant trente-trois ans les remords de ma conscience. Il est vrai que j’ai gagné des batailles, que j’ai fait des lois, que j’ai fondé des églises; mais un seul mot dément tous les titres pompeux dont l’admiration des peuples entoure mon nom, et ce mot retentit plus haut dans mon âme que toutes les flatteries des courtisans, que tous les chants des poètes, que toutes les ovations de la foule -je suis un usurpateur! -Ne soyez pas injuste envers vous-même, monseigneur, et songez que si vous n’avez pas abdiqué en faveur de l’héritier légitime, c’est que vous avez voulu épargner au peuple de plus grands malheurs. Au surplus, continua la reine, avec la profonde conviction que donne un argument sans réplique, vous avez gardé le royaume avec l’assentiment et l’autorisation de notre saint-père le souverain pontife, qui en dispose comme d’un fief appartenant à l’Église. -Je me suis longtemps bercé de ces raisons, reprit le mourant, et l’autorité du pape a imposé silence à tous mes scrupules; mais quelque sécurité qu’on affecte pendant la vie, il vient une heure solennelle et terrible où toutes les illusions disparaissent; et cette heure est venue pour moi, car je vais paraître devant Dieu, qui est le seul juge infaillible. -Si sa justice est infaillible, sa miséricorde n’est-elle pas infinie? poursuivit la reine, avec l’élan d’une sainte inspiration. Quand même la crainte qui vient troubler votre âme serait fondée, quelle faute n’effacerait pas un si noble repentir? Du reste, n’avez-vous pas réparé le tort que vous avez pu faire à votre neveu Carobert en appelant dans le royaume André, son fils cadet, et en le mariant à Jeanne, la fille aînée de votre pauvre Charles? Ne seront-ils pas les héritiers de votre couronne? -Hélas! s’écria Robert, avec un profond soupir, Dieu me punit peut-être d’avoir songé trop tard à cette juste réparation. Ô ma noble et bonne Sancia, vous venez de toucher une corde qui vibre douloureusement dans mon âme, et vous allez vous-même au-devant de la triste confidence que je voulais vous faire. J’ai un pressentiment sinistre -et les pressentiments que nous inspire la mort sont des prophéties -, j’ai un pressentiment, dis-je, que les deux fils de mon neveu, Louis, qui est roi de Hongrie depuis la mort de son père, et André, que j’ai voulu faire roi de Naples, seront le fléau de ma famille. Depuis le jour où ce dernier a mis le pied dans notre château, une fatalité étrange s’acharne à contrarier tous mes projets. J’espérais qu’en faisant élever ensemble Jeanne et André, une tendre intimité s’établirait entre ces deux enfants et que la beauté de notre ciel, l’aménité de nos moeurs, le tableau séduisant de notre cour finiraient par adoucir ce qu’il y avait de trop rude dans le caractère du jeune Hongrois. Eh bien, malgré mes efforts, tout a contribué à jeter entre les deux époux de l’aversion et de la froideur. Jeanne, à quinze ans à peine, est déjà bien au-dessus de son âge. Douée d’un esprit brillant et mobile, d’un caractère noble et élevé, d’une imagination vive et ardente; tantôt libre et enjouée comme un enfant, tantôt digne et fière comme une reine, confiante et naïve comme une jeune fille, passionnée et sensible comme une femme, elle offre le plus frappant contraste avec André, qui, après être resté dix ans dans notre cour, est plus sauvage, plus morne et plus intraitable que jamais. Ses traits froids et réguliers, sa physionomie impassible, sa répugnance pour tous les plaisirs que sa femme paraît aimer de préférence ont élevé entre Jeanne et lui une barrière d’indifférence et d’antipathie. Aux plus doux épanchements, il répond par un mot sèchement prononcé, par un sourire dédaigneux, par un froncement de sourcils, et il ne paraît jamais si heureux que lorsque, sous prétexte de chasser, il peut s’éloigner de la cour. Voilà, madame, quels sont les jeunes mariés sur le front desquels va passer ma couronne et qui, dans quelques instants, vont se trouver exposés à toutes les passions qui grondent sourdement sous un calme trompeur et qui n’attendent pour éclater que le moment où je rendrai le dernier soupir. -Mon Dieu! mon Dieu! répétait la reine, accablée, en laissant tomber ses bras comme font les statues qui pleurent sur les tombeaux. -Écoutez-moi, doña Sancia; je sais que votre coeur a toujours été détaché des vanités de la terre et que vous attendez l’heure où Dieu m’appellera à lui pour vous retirer dans le couvent de Sainte-Marie de la Croix, que vous avez fondé vous-même dans l’espoir d’y terminer vos jours. Ce n’est pas au moment où je vais descendre dans la tombe, convaincu du néant des grandeurs humaines, que j’essayerai de vous détourner de votre sainte vocation. Accordez-moi seulement, avant de passer aux noces du Seigneur, une année de veuvage, pendant laquelle vous porterez mon deuil et veillerez sur Jeanne et sur son mari pour écarter de leurs têtes tous les dangers qui les menacent. Déjà, la grande sénéchale et son fils ont pris trop d’ascendant sur notre petite-fille; prenez-y garde, madame, et au milieu de tous les intérêts, de toutes les intrigues, de toutes les séductions dont la jeune reine va être entourée, défiez-vous surtout de la tendresse de Bertrand d’Artois, de la beauté de Louis de Tarente et de l’ambition de Charles de Duras. Le roi s’arrêta, épuisé par l’effort qu’il venait de faire en parlant, puis tournant vers sa femme un regard suppliant et lui tendant sa main décharnée, il ajouta, d’une voix presque éteinte: -Encore une fois, je vous en conjure, ne quittez pas la cour avant un an. Me le promettez-vous, madame? -Je vous le promets, monseigneur. -Et maintenant, continua Robert, dont la physionomie se ranima à ces paroles, rappelez mon confesseur et mon médecin, et rassemblez la famille; car l’heure approche, et bientôt,je n’au- rai plus la force de prononcer les dernières paroles. Au bout de quelques instants, le prêtre et le docteur rentrèrent dans la chambre, le visage inondé de larmes. Le roi les remercia avec effusion des soins qu’ils lui avaient prodigués dans sa dernière maladie et les pria de l’aider à se vêtir des habits grossiers des moines franciscains afin que Dieu, disait-il, le voyant mourir dans la pauvreté, dans l’humilité et dans la pénitence, daignât lui accorder plus facilement son pardon. Le confesseur et le médecin chaussèrent ses pieds nus des sandales des frères mendiants, l’ha- billèrent du froc de saint François et nouèrent le cordon autour de sa ceinture. Ainsi étendu sur son lit, avec son front couronné de rares cheveux, sa longue barbe blanche et ses mains croisées sur la poitrine, le roi de Naples ressemblait à un de ces vieux anachorètes dont la vie s’est usée dans les macérations de la chair et dont l’âme, absorbée par des contemplations célestes, passe insensiblement de sa dernière extase à la béatitude éternelle. Il resta ainsi quelque temps, les yeux fermés, adressant à Dieu une muette prière; puis ayant fait éclairer la vaste pièce où il se trouvait, comme dans les grandes solennités, il fit un signe aux deux personnages, dont l’un se plaça au chevet, et l’autre aux pieds du mourant. À l’instant même, les portes s’ouvrirent à deux battants, et toute la famille royale, précédée par la reine et suivie par les principaux barons du royaume, vint se ranger en silence autour du lit du monarque pour écouter ses dernières volontés. Les yeux du roi se portèrent sur Jeanne, qui vint se placer la première à sa droite, avec une expression indéfinissable de tendresse et de douleur. Elle était d’une beauté si rare et si prodigieuse que son aïeul, fasciné par cette éblouissante apparition, la prit pour un ange que Dieu lui envoyait pour consoler son agonie. Les lignes brillantes de son beau profil, ses grands yeux noirs et humides, son front pur et découvert, ses cheveux vernissés comme l’aile du corbeau, sa bouche délicate, tout l’ensemble de cette admirable figure, enfin, laissaient dans le coeur de ceux qui la regardaient une impression profonde de mélancolie et de douceur, et se gravaient dans l’esprit en traits ineffaçables. Grande et svelte, sans avoir l’excessive ténuité des jeunes filles, elle conservait ces mouvements pleins de souplesse et de nonchalance qui donnent à la taille l’ondulation d’une tige de fleur balancée par la brise. Mais à travers toutes ces grâces souriantes et naïves, on pouvait déjà remarquer dans l’héritière de Robert une volonté ferme et décidée à braver tous les obstacles, et le cercle de bistre dont les beaux yeux de la jeune femme étaient cernés prouvait que son âme était déjà ravagée par de précoces passions. Près de Jeanne se tenait Marie, sa jeune soeur, âgée de douze à treize ans, fille, elle aussi, de Charles, duc de Calabre, qui ne l’avait pas vue naître, et de Marie de Valois, qui avait eu la douleur de la quitter au berceau. Admirablement jolie et timide, elle paraissait gênée par tout ce rassemblement de grands personnages et se rapprochait doucement de la grande-sénéchale Filippa, surnommée la Catanaise, gouvernante des princesses et respectée par elles comme une mère. Derrière les princesses et à côté de la grande-sénéchale était placé son fils, Robert de Cabane, beau jeune homme fier et cambré, caressant de sa main gauche sa moustache effilée et jetant à la dérobée sur Jeanne un regard d’une témérité effrayante. Le groupe était fermé par doña Cancia, jeune camérière des princesses, et par le comte de Terlizzi, qui échangeait avec cette dernière tantôt une oeillade furtive, tantôt un sourire mal comprimé. Le second groupe se composait d’André, le mari de Jeanne, et de frère Robert, précepteur du jeune prince, qui l’avait suivi de Bude et ne le quittait pas un instant. André pouvait avoir alors environ dix-huit ans. Au premier aspect, on était frappé par l’extrême régularité de ses traits et par sa belle et noble figure encadrée de magnifiques cheveux blonds; mais au milieu de toutes ces physionomies italiennes d’une beauté vive et saisissante, son visage manquait d’expression, ses yeux paraissaient éteints, et quelque chose de dur et de glacial révélait son caractère sauvage et son origine étrangère. Quant à son précepteur, Pétrarque a eu soin de nous laisser son portrait: visage rouge, barbe et cheveux roux, taille courte et déjetée; orgueilleux dans sa misère, riche de sa crasse et, comme un autre Diogène, couvrant à peine de son froc ses membres hideux et difformes. Dans le troisième groupe était la veuve de Philippe, prince de Tarente, frère du roi, honorée à la cour de Naples du titre d’impératrice de Constantinople, titre qu’elle avait hérité en sa qualité de petite-fille de Baudouin II. Un homme habitué à sonder les sombres profondeurs de l’âme humaine aurait compris d’un seul regard tout ce que cette femme cachait de haine implacable, de jalousie venimeuse et d’ambition dévorante sous sa livide pâleur. Elle était entourée de ses trois fils, Robert, Philippe et Louis, le plus jeune de tous les trois. Si le roi avait choisi parmi ses neveux le plus beau, le plus généreux, le plus brave, nul doute que Louis de Tarente n’eût obtenu la couronne. À vingt-trois ans, il avait dépassé dans l’exercice des armes les cavaliers du plus grand renom; franc, loyal, hardi, il n’avait pas plus tôt conçu un projet qu’il en assurait l’exécution. Son front brillait de cet éclat limpide qui est pour les natures privilégiées comme l’auréole du succès; ses beaux yeux, d’un noir doux et velouté, subjuguaient les âmes, pour qui la résistance devenait impossible, et son sourire caressant consolait les vaincus de leur défaite. Enfant prédestiné, il n’avait qu’à vouloir, une puissance inconnue, une fée bienfaisante qui avait présidé à sa naissance se chargeait d’aplanir tous les obstacles et de satisfaire à tous ses désirs. Presque à côté de lui, dans le quatrième groupe, fronçait le sourcil son cousin Charles de Duras. Sa mère Agnès, veuve de Jean, duc de Duras et d’Albanie, autre frère du roi, le contemplait avec effroi et serrait sur son coeur, par un mouvement instinctif, ses deux plus jeunes fils, Ludovic, comte de Gravina, et Robert, prince de Morée. Charles, le visage pâle, les cheveux courts, la barbe épaisse, portait ses regards soupçonneux tantôt sur son oncle mourant, tantôt sur Jeanne et sur la petite Marie, tantôt sur ses cousins, et paraissait tellement agité par ses pensées tumultueuses qu’il ne pouvait pas rester en place. Son attitude inquiète et fiévreuse contrastait singulièrement avec le visage calme et rêveur de Bertrand d’Artois, qui, cédant le pas à son père Charles, se rapprochait ainsi de la reine, placée au pied du lit, et se trouvait de cette façon en face de Jeanne. Le jeune homme était tellement absorbé par la beauté de la princesse qu’il semblait ne voir qu’elle dans la chambre. Aussitôt que Jeanne et André, les princes de Tarente et de Duras, les comtes d’Artois et la reine Sancia eurent pris leurs places autour du lit mortuaire, en formant un demi-cercle dans l’ordre que nous venons de décrire, le vice-chancelier du royaume traversa les rangs des barons qui se pressaient, suivant leur grade, à la suite des princes du sang, et après s’être incliné devant le roi, il déploya un parchemin scellé du sceau royal et lut d’une voix solennelle, au milieu du plus profond silence: «Robert, par la grâce de Dieu, roi de Sicile et de Jérusalem, comte de Provence, de Forcalquier et du Piémont, vicaire de la sainte Église romaine, nomme et déclare son héritière universelle dans le royaume de Sicile, en-delà et en-deçà du Phare, ainsi que dans les comtés de Provence, de Forcalquier et du Piémont, et dans toutes ses autres terres, Jeanne, duchesse de Calabre, fille aînée de l’excellent seigneur Charles, duc de Calabre, d’illustre mémoire. » De même il nomme et déclare la respectable demoiselle Marie, fille puînée de feu monseigneur le duc de Calabre, son héritière dans la comté d’Alba et dans la justice de la vallée de Grati et de la terre de Giordano, avec tous les châteaux et dépendances, et ordonne que la demoiselle énoncée les reçoive en fief direct de la susdite duchesse et de ses héritiers; à cette condition cependant, que si madame la duchesse donne et alloue à son illustre soeur, ou à ses ayants-cause, la somme de dix mille onces d’or, à titre de dédommagement, la comté et justice susdites resteront à madame la duchesse et à ses héritiers. » De même il veut et ordonne, pour des raisons secrètes qui le font agir ainsi, que la susdite demoiselle Marie contracte mariage avec le très-illustre prince monseigneur Louis, actuel roi de Hongrie. Et si quelque empêchement s’oppose à ces noces, à cause du mariage qu’on dit conclu et signé entre le roi de Hongrie et le roi de Bohème et sa fille, le roi notre seigneur ordonne que l’illustre demoiselle Marie contracte mariage avec le fils aîné du très-haut seigneur don Juan, duc de Normandie, fils aîné de l’actuel roi de France.» À ce passage, Charles de Duras jeta sur Marie un regard singulièrement significatif qui échappa à tous les assistants, dont l’attention était absorbée par la lecture du testament de Robert. Quant à la jeune fille, depuis qu’elle avait entendu prononcer son nom, ses joues étaient devenues pourpres, et confondue et interdite, elle n’avait plus osé lever les yeux sur personne. Le vice-chancelier continua: «De même il a voulu et ordonné que, toujours et à perpétuité, les comtés de Forcalquier et de Provence soient unies à son royaume, sous une seule dénomination, et comme formant un seul domaine inséparable, quand même il y aurait plusieurs fils ou filles, ou pour quelque raison que ce soit, cette union étant du plus haut intérêt pour la sûreté et la prospérité mutuelle du royaume et des comtés susdits. » De même, il a décidé et ordonné qu’au cas où la duchesse Jeanne viendrait à mourir -ce dont Dieu nous garde! -sans laisser d’enfants légitimes de son propre corps, l’illustrissime seigneur André, duc de Calabre, son mari, aura la principauté de Salerne, avec le titre, les fruits, les rentes et tous les droits, plus la rente de deux mille onces d’or pour son entretien. » De même il a décidé et ordonné que la reine principalement, aussi bien que le vénérable père don Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon, vice-chancelier du royaume de Sicile, et les magnifiques seigneurs Philippe de Sanguineto, sénéchal de Provence, Godefroi de Marsan, comte de Squillace, amiral du royaume, et Charles d’Artois, comte d’Aire, seront et devront être gouverneurs, régents et administrateurs du susdit seigneur André, et des susdites dames Jeanne et Marie, jusqu’à ce que monseigneur le duc, madame la duchesse et la très-illustre demoiselle Marie auront atteint la vingt-cinquième année, etc., etc.» Lorsque le vice-chancelier eut achevé sa lecture, le roi se leva sur son séant, et après avoir parcouru du regard sa belle et nombreuse famille: -Mes enfants, dit-il, vous venez d’entendre mes dernières volontés. Je vous ai fait venir tous à mon lit de mort afin que vous puissiez voir comment passe la gloire de ce monde. Ceux que le peuple a nommés les grands de la terre ont pendant la vie de plus grands devoirs à remplir, après la mort de plus grands comptes à rendre, voilà en quoi consiste leur grandeur. J’ai régné trente-trois ans, et Dieu, devant lequel je vais paraître tout à l’heure, Dieu, qui a souvent recueilli mes soupirs pendant ma longue et pénible carrière, connaît seul les pensées qui me déchirent l’âme au moment de mon agonie. Bientôt, je serai couché dans ma tombe, et je ne vivrai plus pour ce monde que dans la mémoire de ceux qui prieront pour moi. Mais avant de vous quitter pour toujours, vous deux fois mes filles, que j’ai aimées d’un double amour, vous mes neveux, pour lesquels j’ai eu tous les soins et toute la tendresse d’un père, promettez-moi d’être toujours unis d’âme et d’intentions, comme vous l’êtes dans mon coeur. J’ai survécu à vos pères, moi le plus vieux de tous, et Dieu, sans doute, l’a voulu ainsi pour resserrer les liens de vos affections, pour vous habituer à vivre dans une seule famille et à ne respecter qu’un seul chef. Je vous ai tous aimés également, comme le doit un père, sans exception, sans préférence. J’ai disposé du trône suivant le droit de la nature et les inspirations de ma conscience. Voici les héritiers de la couronne de Naples: vous, Jeanne, et vous, André, n’oubliez jamais le respect et l’amour qu’on se doit entre époux et que vous vous êtes jurés mutuellement au pied de l’autel; et vous tous, mes neveux, mes barons, mes officiers, prêtez hommage à vos souverains légitimes; André de Hongrie, Louis de Tarente, Charles de Duras, souvenez-vous que vous êtes frères, malheur à celui qui imitera la perfidie de Caïn! que le sang retombe sur sa tête, et qu’il soit maudit par le ciel comme il est maudit par la bouche d’un mourant, et que la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit descende sur les hommes de bonne volonté, au moment où le Seigneur miséricordieux va rappeler mon âme. Le roi resta immobile, les bras levés, les yeux fixés vers le ciel, les joues animées d’un éclat extraordinaire, tandis que les princes, les barons et les officiers de la cour prêtaient à Jeanne et à son mari le serment de fidélité et d’hommage. Lorsque le tour des princes de Duras arriva, Charles passa dédaigneusement devant André, et pliant un genou devant la princesse, il dit d’une voix forte et en lui baisant la main: -C’est à vous, ma reine, que je rends hommage. Tous les regards se tournèrent avec effroi vers le mourant. Mais le bon roi n’avait rien entendu. Le voyant retomber raide et sans mouvement, doña Sancia éclata en sanglots et s’écria d’une voix remplie de larmes: -Le roi est mort, prions pour son âme. Mais à l’instant même tous les princes s’élancèrent hors de la chambre, et toutes les passions comprimées jusque alors par la présence du roi débordèrent à la fois comme un torrent qui rompt ses digues. -Vive Jeanne! crièrent les premiers Robert de Cabane, Louis de Tarente et Bertrand d’Artois, tandis que le précepteur du prince, furieux, fendant la foule et apostrophant énergiquement les membres du conseil de régence, répétait sur tous les tons: -Messeigneurs, vous oubliez déjà les volontés du roi; il faut crier aussi: Vive André! Puis joignant l’exemple à la théorie et faisant lui seul autant de vacarme que tous les barons réunis, il s’écria d’une voix tonnante: -Vive le roi de Naples! Mais ce cri resta sans écho, et Charles de Duras, toisant le dominicain d’un regard terrible, s’avança vers la reine, et la prenant par la main, il fit glisser sur les tringles le rideau du balcon, d’où l’on découvrait la place et la ville. Une foule immense, inondée par des flots de lumière, encombrait toute l’étendue que les regards pouvaient embrasser, et des milliers de têtes s’élevèrent vers le balcon du Château-Neuf pour entendre ce qu’on venait leur annoncer. Alors Charles, se tirant respectueusement d’un côté et montrant de la main sa belle cousine: -Peuple napolitain, dit-il, le roi est mort; vive la reine! -Vive Jeanne, la reine de Naples! répondit le peuple, avec un seul cri immense qui retentit dans tous les quartiers de la ville. Les événements qui s’étaient succédé dans cette nuit avec la rapidité d’un rêve avaient produit sur l’esprit de Jeanne une impression si profonde que, brisée par mille émotions diverses, elle se retira dans ses appartements, et s’enfermant dans sa chambre, elle donna un libre essor à sa douleur. Tandis que toutes les ambitions s’agitaient autour du cercueil du monarque napolitain, la jeune reine, refusant toutes les consolations qui lui étaient offertes, pleurait amèrement la mort de son aïeul, qui l’avait aimée jusqu’à la faiblesse. Quant au roi, il fut enterré solennellement dans l’église de Santa-Chiara qu’il avait fondée et dédiée au Saint-Sacrement, après l’avoir enrichie des magnifiques fresques de Giotto et de plusieurs reliques précieuses, parmi lesquelles on montre encore aujourd’hui, derrière la tribune du maître-autel, deux colonnes de marbre blanc enlevées au temple de Salomon. C’est là qu’il est encore aujourd’hui, représenté sur son tombeau en habit de roi et en robe de religieux, à droite du monument de son fils Charles, duc de Calabre. Immédiatement après les obsèques, le précepteur d’André rassembla à la hâte les principaux seigneurs hongrois, et il fut décidé dans ce conseil, tenu en la présence et avec l’assentiment du prince, que des lettres seraient expédiées à sa mère, Elisabeth de Pologne, et à son frère, Louis de Hongrie, pour leur donner connaissance du testament de Robert, et qu’en même temps, on se plaindrait à la cour d’Avignon de la conduite des princes et du peuple napolitain, qui avaient proclamé Jeanne seule reine de Naples, au mépris des droits de son mari, et qu’on solliciterait pour ce dernier la bulle du couronnement. Frère Robert, qui, à une profonde connaissance des intrigues de la cour ajoutait l’expérience du savant et la ruse du moine, fit comprendre à son élève qu’il fallait profiter de l’abattement dans lequel la mort du roi paraissait avoir plongé Jeanne et ne pas laisser à ses favoris le temps de l’entourer de leurs séductions et de leurs conseils. Mais plus la douleur de Jeanne avait été vive et bruyante, plus elle se consola promptement. Les sanglots qui avaient failli briser sa poitrine se calmèrent tout à coup, de nouvelles pensées, moins lugubres et plus douces, se succédèrent dans l’esprit de la reine, la trace de ses larmes s’effaça, et un léger sourire vint briller dans ses yeux humides, comme un rayon de soleil après une pluie d’orage. Ce changement, épié avec sollicitude et attendu avec impatience, fut bientôt remarqué par la jeune camérière de Jeanne. Elle se glissa dans la chambre de la reine, et tombant à genoux, avec le ton le plus flatteur et les plus tendres paroles, elle adressa à sa belle maîtresse les premières félicitations. Jeanne ouvrit ses bras et la tint longtemps serrée sur son coeur; car doña Cancia était bien plus que sa camériste, elle était la compagne de son enfance, la dépositaire de tous ses secrets, la confidente de ses plus intimes pensées. Au reste, rien qu’à jeter un regard sur cette jeune fille, on comprenait la séduction qu’elle devait exercer sur l’esprit de la reine. C’était une de ces figures riantes et ouvertes qui inspirent la confiance et captivent les âmes du premier abord. Ses cheveux d’un blond et doré, ses yeux d’un bleu pur et limpide, sa bouche malicieusement relevée par les coins, son menton d’une extrême finesse donnaient à sa physionomie un charme irrésistible. Folle, enjouée, légère, ne respirant que le plaisir, n’écoutant que l’amour, admirablement spirituelle, délicieusement perfide, à seize ans, elle était jolie comme un ange et corrompue comme un démon. Toute la cour l’adorait, et Jeanne avait plus d’amitié pour elle que pour sa propre soeur. -Eh bien, ma chère Cancia, murmura la reine avec un soupir, tu me vois bien triste et bien infortunée. -Et moi, ma belle souveraine, répondit la confidente en fixant sur Jeanne un regard d’admiration, vous me voyez bien heureuse, au contraire, de pouvoir déposer à vos pieds, avant les autres, le témoignage de la joie qu’éprouve en ce moment le peuple napolitain. Les autres vous envieront peut-être cette couronne qui brille sur votre front, ce trône qui est un des plus beaux trônes du monde, ces acclamations d’une ville entière qui ressemblent plus à un culte qu’à un hommage; mais moi, madame, je vous envie vos beaux cheveux noirs, votre regard éblouissant, votre grâce surhumaine, qui vous font adorer de tous les hommes. -Tu le sais pourtant, ma Cancia, je suis bien à plaindre, comme reine et comme femme; à quinze ans, une couronne est lourde à porter, et je n’ai même pas la liberté dont jouit le dernier de mes sujets, la liberté des affections; car avant l’âge de raison, on m’a sacrifiée à un homme que je ne pourrai jamais aimer. -Cependant, madame, reprit la camérière d’une voix plus insinuante, il est dans cette cour un jeune chevalier qui, par son respect, son dévouement et son amour, aurait dû vous faire oublier les torts de cet étranger qui n’est digne d’être ni notre roi ni votre mari. La reine poussa un profond soupir. -Depuis quand, reprit-elle, as-tu perdu l’habitude de lire dans mon âme? Dois-je aussi t’avouer que cet amour me rend malheureuse? Il est vrai que, dans les premiers moments, cette émotion criminelle m’a paru bien vive; j’ai senti une nouvelle vie se réveiller dans mon âme, j’ai été entraînée, séduite par les prières, par les larmes, par le désespoir de ce jeune homme, par la facilité que nous laissait sa mère, que j’ai toujours regardée comme ma propre mère; je l’ai aimé... Mon Dieu! si jeune encore, avoir un passé si douloureux! Il me vient parfois dans l’esprit des pensées sauvages, il me semble qu’il ne m’aime plus, qu’il ne m’a jamais aimée, que l’ambition, l’intérêt, d’ignobles motifs l’ont poussé à feindre un sentiment qu’il n’a jamais ressenti. Moi-même,j’éprouve une froideur dont je ne me rends pas compte ; sa présence me gêne, son regard me trouble, sa voix me fait trembler, je le crains, et je donnerais une année de ma jeunesse pour ne l’avoir jamais écouté. Ces paroles semblèrent toucher la jeune confidente jusqu’au fond de l’âme. Son front se voila de tristesse, elle baissa les yeux et resta quelque temps sans répondre, en montrant plus de douleur que d’étonnement. Puis soulevant doucement la tête, elle ajouta avec un visible embarras: -Je n’aurais jamais osé porter un jugement si sévère sur l’homme que ma souveraine a élevé au-dessus des autres en laissant tomber sur lui un regard de bienveillance; mais si Robert de Cabane avait mérité des reproches de légèreté et d’ingratitude, s’il s’était lâchement parjuré, il serait le dernier des misérables, car il aurait méprisé le bonheur que d’autres auraient demandé à Dieu tout le temps de leur vie, pour le payer de leur éternité. Je sais quelqu’un qui pleure nuit et jour sans consolation et sans espoir, qui souffre et se consume d’une maladie lente et cruelle, et qu’un mot de pitié pourrait sauver encore, si ce mot sortait des lèvres de ma noble maîtresse. -Je ne veux plus rien entendre, s’écria Jeanne en se levant brusquement, je ne veux pas attacher un autre remords à ma vie. Le malheur m’a frappée dans mon amour légitime et dans mon amour criminel. Hélas! je n’essayerai plus ce conjurer ma terrible destinée je courberai le front sans murmurer. Je suis reine, je me dois au bonheur de mes sujets. -Me défendrez-vous, madame, reprit doña Cancia, d’une voix douce et caressante, me défendrez-vous de prononcer en votre présence le nom de Bertrand d’Artois, de ce pauvre jeune homme qui a la beauté des anges et la timidité des jeunes filles? Et maintenant que vous êtes reine et que vous avez dans vos mains la vie et la mort de vos sujets, n’aurez-vous aucune clémence pour un malheureux qui n’a commis que la faute de vous adorer et de rassembler toutes les forces de son âme pour ne pas expirer de bonheur toutes les fois qu’il a pu rencontrer un de vos regards? -J’ai pourtant fait bien des efforts sur moi-même pour les détourner de lui! s’écria la reine avec un élan de coeur qu’elle fut impuissante à maîtriser. Mais aussitôt, pour effacer l’impression que cet aveu aurait pu produire dans l’esprit de sa suivante, elle ajouta, d’un ton sévère: -Je te défends de prononcer son nom devant moi, et s’il osait jamais laisser échapper quelque plainte, je t’ordonne de lui dire de ma part que le jour où je pourrai soupçonner la cause de son chagrin, il sera exilé pour toujours de ma présence. -Eh bien, madame, chassez-moi aussi de votre présence, car je n’aurai jamais la force de remplir un ordre si dur; quant au malheureux qui ne peut éveiller dans votre coeur un sentiment de compassion, vous pouvez le frapper vous-même dans votre colère, car le voici qui vient écouter son arrêt et mourir à vos pieds. À ces mots, prononcés d’une voix forte pour les faire entendre au dehors, Bertrand d’Artois s’élança dans la chambre et tomba aux genoux de la reine. Depuis longtemps, la jeune camérière s’était aperçue que Robert de Cabane avait, par sa faute, perdu l’amour de Jeanne, à qui la tyrannie de cet homme était devenue plus insupportable que celle de son mari. Doña Cancia ne tarda guère à remarquer que les yeux de sa maîtresse se reposaient avec une douce mélancolie sur Bertrand, beau jeune homme triste et rêveur, et quand elle se décida à parler pour lui, elle était persuadée que la reine l’aimait déjà. Néanmoins une vive rougeur monta au front de Jeanne, et sa colère allait tomber indistinctement sur les deux coupables, lorsqu’un bruit de pas se fit entendre dans le salon contigu, et la voix de la grande-sénéchale causant avec son fils frappa les trois jeunes gens comme un coup de foudre. La camérière chancela, pâle comme la mort; Bertrand se crut d’autant plus perdu que sa présence perdait la reine; Jeanne seule, avec cet admirable sang-froid qui ne devait pas la quitter dans les moments les plus difficiles de sa vie, poussa le jeune homme contre le dossier sculpté de son lit et le cacha complètement sous les larges plis du rideau, puis elle fit signe à doña Cancia d’aller au-devant de sa gouvernante et de son fils. Mais avant d’introduire dans la chambre de la reine ces deux personnages que nos lecteurs ont pu voir à la suite de Jeanne, près du chevet de Robert, il faut que nous racontions par quel prodigieux concours de circonstances et avec quelle incroyable rapidité la famille de la Catanaise s’était élevée de la dernière classe du peuple aux premiers rangs de la cour. Lorsque doña Violante d’Aragon, première femme de Robert d’Anjou, accoucha de Charles, qui devait mourir duc de Calabre, on chercha une nourrice pour le nouveau-né parmi les plus belles femmes du peuple. Après en avoir passé plusieurs en revue, toutes également admirables de beauté, de jeunesse et de fraîcheur, le choix de la princesse s’arrêta sur une jeune Catanaise nommée Filippa, femme d’un pêcheur de Trapani et blanchisseuse de son état. La jeune femme, tout en lavant son ligne au bord d’une fontaine, avait fait des rêves étranges: elle s’était imaginé d’être présentée à la cour, d’épouser un grand personnage, d’avoir les honneurs d’une grande dame. Aussi, quand elle fut appelée au Château-Neuf, sa joie fut-elle extrême, et son rêve parut commencer à se réaliser. Filippa fut donc installée à la cour, et peu de mois après qu’elle avait commencé à nourrir l’enfant, elle resta veuve du pêcheur. Dans ce temps, Raymond de Cabane, majordome de la maison du roi Charles II, ayant acheté un nègre à des corsaires, le fit baptiser, en lui donnant son propre nom, l’affranchit et, voyant qu’il ne manquait ni d’adresse ni d’intelligence, le nomma chef de la cuisine du roi. Après quoi il s’en alla à la guerre. Pendant l’absence de son protecteur, le nègre, resté à la cour, fit si bien ses propres affaires qu’en peu de temps il acheta des terres, des maisons, des fermes, de la vaisselle d’argent et des chevaux, de façon à pouvoir rivaliser avec les plus riches barons du royaume. Et comme il n’avait jamais cessé de gagner de plus en plus l’affection de la famille royale, il passa de la cuisine à la garde-robe du roi. D’un autre côté, la Catanaise avait si bien mérité l’amour de ses maîtres que, pour la récompenser des soins donnés à son enfant, la princesse la maria au nègre, et pour cadeau de noces, on le fit chevalier. À dater de ce jour, Raymond de Cabane et Filippa la blanchisseuse montèrent si rapidement que personne ne put balancer leur influence à la cour. Après la mort de doña Violante, la Catanaise devint l’amie intime de doña Sancia, seconde femme de Robert, que nous avons présentée à nos lecteurs au commencement de cette histoire. Charles, son fils de lait, l’aimait comme une mère, et elle fut successivement la confidente de ses deux femmes, surtout de la seconde, Marie de Valois. Et comme l’ancienne blanchisseuse avait fini par apprendre les usages et les manières de la cour, lorsque Jeanne et sa soeur naquirent, elle fut nommée gouvernante et maîtresse des jeunes filles, et par cette occasion, Raymond fut créé majordome. Enfin, Marie de Valois, à son lit de mort, lui recommanda les deux jeunes princesses en la priant de les regarder comme ses filles, et Filippa la Catanaise, honorée désormais comme la mère de l’héritière du trône de Naples, eut le pouvoir de faire nommer son mari grand-sénéchal, une des sept plus grandes charges du royaume, et ses trois fils, chevaliers. Raymond de Cabane fut enterré comme un roi dans un tombeau de marbre dans l’église du Saint-Sacrement, et deux de ses fils allèrent bientôt le rejoindre. Le troisième, nommé Robert, jeune homme d’une force et d’une beauté extraordinaires, ayant quitté l’habit ecclésiastique, fut à son tour nommé majordome, et les deux filles de son frère aîné furent mariées, l’une au comte de Terlizzi, et l’autre au comte de Morcone. Les choses en étaient là, et la puissance de la grande sénéchale paraissait assurée à jamais, lorsqu’un événement inattendu vint tout à coup ébranler son crédit, et que le long édifice de sa fortune, élevé péniblement et pierre à pierre avec tant de lenteur, miné dans sa base, faillit s’écrouler en un jour. La brusque apparition de frère Robert, qui avait suivi à la cour de Rome son jeune élève, destiné dès l’enfance à être le mari de Jeanne, vint se jeter au travers de tous les desseins de la Catanaise et menaça sérieusement son avenir. Le moine n’avait pas tardé à comprendre que tant que la grande-sénéchale resterait à la cour, André ne serait que l’esclave, et peut-être la victime, de sa femme. Aussi toutes les pensées de frère Robert furent-elles concentrées sourdement vers un seul but, celui d’éloigner la Catanaise ou de neutraliser son influence. Le précepteur du prince et la gouvernante de l’héritière du trône échangèrent un seul coup d’oeil froid, perçant, lucide, et leurs regards se croisèrent comme deux éclairs de haine et de vengeance. Alors la Catanaise, se sentant devinée et n’ayant pas le courage de lutter ouvertement contre cet homme, conçut le projet d’assurer sa domination chancelante par la corruption et par la débauche. Elle infiltra lentement dans l’âme de son élève le poison du vice, irrita sa jeune imagination par des désirs précoces, sema dans son coeur les germes d’une aversion invincible pour son mari, entoura la pauvre fille de femmes perdues, attacha particulièrement à son côté la belle et séduisante doña Cancia, que les auteurs contemporains flétrissent du titre de courtisane, et pour achever d’un seul trait ses leçons d’infamie, elle prostitua Jeanne à son fils. La pauvre enfant, déjà souillée par le crime avant de comprendre la vie, se jeta dans sa première passion avec toute l’ardeur de la jeunesse et aima Robert de Cabane d’un amour si violent et si frénétique que la rusée Catanaise, s’applaudissant de son oeuvre infâme, crut si bien tenir sa proie qu’elle n’essayerait jamais de lui échapper. Une année s’écoula sans que Jeanne, absorbée par son ivresse, conçût un seul soupçon sur la sincérité de son amant. Le jeune homme, d’un caractère plus ambitieux que tendre, dissimulait adroitement sa froideur par une intimité fraternelle, par une aveugle soumission, par un dévouement à toute épreuve; et peut-être eût-il réussi longtemps encore à tromper sa maîtresse si le jeune comte d’Artois ne fût devenu à son tour éperdument amoureux de Jeanne. Le bandeau tomba tout à coup des yeux de la jeune fille. En comparant ces deux sentiments avec cet instinct du coeur qui ne trompe jamais la femme aimée, elle comprit que Robert de Cabane l’aimait pour lui-même, tandis que Bertrand d’Artois aurait donné sa vie pour la voir heureuse. Un trait de lumière éclaira son passé, elle repassa dans son esprit les circonstances qui avaient précédé et accompagné son premier amour, et un frisson courut dans ses veines en songeant qu’elle avait été immolée à un lâche séducteur par la femme qu’elle avait le plus aimée au monde, qu’elle avait appelée du nom de mère. Jeanne se replia sur elle-même et pleura amèrement. Frappée d’un seul coup dans toutes ses affections, elle dévora sa douleur. Puis, animée d’une soudaine colère, elle releva fièrement la tête et changea son amour en mépris. Robert, étonné de l’accueil hautain et glacial qui venait de succéder à tant d’amitié, irrité par tant de jalousie, blessé dans son amour-propre, éclata en reproches amers et en récriminations violentes, et, laissant tomber son masque, acheva de se perdre dans le coeur de la princesse. La grande-sénéchale vit enfin qu’il était temps d’intervenir: elle gourmanda son fils et l’accusa de miner par sa maladresse tous ses projets. -Puisque tu n’as pas su dominer son âme par l’amour, lui dit-elle, il faut la dominer par la crainte. Nous avons le secret de son honneur, elle n’osera jamais se révolter contre nous. Évidemment, elle aime Bertrand d’Artois, dont les yeux langoureux et les humbles soupirs contrastent d’une manière frappante avec ta fière insouciance et tes emportements despotiques. La mère des princes de Tarente, l’impératrice de Constantinople, saisira avec empressement l’occasion de favoriser les amours de la princesse pour l’éloigner de plus en plus de son mari. Cancia sera choisie pour messagère, et tôt ou tard, nous surprendrons d’Artois aux pieds de Jeanne. Alors elle ne pourra plus rien nous refuser. Sur ces entrefaites, le vieux roi mourut, et la Catanaise, qui n’avait cessé de guetter le moment qu’elle avait prévu avec une lucidité extrême, ayant vu le comte d’Artois se glisser dans l’appartement de Jeanne, appela son fils à haute voix, et l’en- traînant avec elle: -Suis-moi, lui dit-elle, la reine est à nous. C’était dans ce but qu’elle venait avec son fils. Jeanne, debout au milieu de la chambre, le front couvert de pâleur, les yeux fixés sur les rideaux de son lit, cachant son trouble sous un sourire, fit un pas vers sa gouvernante et baissa le front pour recevoir le baiser que la grande-sénéchale avait l’habitude d’y déposer tous les matins. La Catanaise l’embrassa avec une cordialité affectée, et se tournant vers son fils, qui avait plié un genou en terre: -Permettez, ma belle souveraine, dit-elle en lui montrant Robert, que le plus humble de vos sujets vous adresse ses félicitations sincères et dépose à vos pieds ses hommages. -Relevez-vous, Robert, dit Jeanne en lui tendant la main avec bonté et sans laisser percer la moindre amertume. Nous avons été élevés ensemble, et je n’oublierai jamais que, dans mon enfance, c’est-à-dire dans cet âge heureux où nous étions tous les deux innocents, je vous ai appelé mon frère. -Puisque vous le permettez, madame, répondit Robert avec un sourire ironique, moi aussi, je me souviendrai toujours des noms que vous avez daigné m’accorder autrefois. -Et moi, j’oublierai que je parle à la reine de Naples, reprit la Catanaise, pour embrasser encore une fois ma fille bien-aimée. Allons, madame, chassez ce reste de tristesse; vous avez assez pleuré, nous avons assez respecté votre douleur. Il est temps de vous montrer à ce bon peuple napolitain qui ne cesse de bénir le ciel pour lui avoir accordé une reine si belle et si généreuse; il est temps de faire pleuvoir vos grâces sur vos fidèles sujets; et mon fils, qui les surpasse tous en fidélité, pour vous servir avec plus de zèle, vient avant tous les autres vous demander une faveur. Jeanne laissa tomber sur Robert un regard accablant, et s’adressant à la Catanaise, elle ajouta avec le plus profond mépris: -Vous le savez, ma gouvernante, je n’ai rien à refuser à votre fils. -Il ne demande, repartit la gouvernante, qu’un titre qui lui est dû et qu’il a hérité de son père, celui de grand-sénéchal du royaume des Deux-Siciles. J’espère, ma fille, que vous n’aurez aucune difficulté à le lui accorder. -Je devrais cependant consulter les membres du conseil de régence. -Le conseil s’empressera de ratifier les volontés de la reine, reprit Robert en lui tendant le parchemin avec un geste impérieux, vous n’aurez qu’à vous adresser au comte d’Artois. Et il jeta sur le rideau, qui s’était légèrement agité, un regard foudroyant. -Vous avez raison, répondit la reine vivement. Et s’approchant d’une table, elle signa le parchemin d’une main tremblante. -Maintenant, ma fille, au nom de tous les soins que j’ai donnés à votre enfance, au nom de cet amour plus que maternel dont je vous ai toujours chérie, je viens vous supplier de nous accorder une grâce dont ma famille gardera un éternel souvenir. La reine recula d’un pas, rouge d’étonnement et de colère. Mais avant qu’elle eût trouvé les mots pour former une réponse, la grande-sénéchale continua d’une voix impassible: -Je vous prie de créer mon fils comte d’Eboli. -Cela ne dépend pas de moi, madame; les barons du royaume se révolteront en masse si j’élève de ma simple autorité à une des premières comtés du royaume le fils... -D’une blanchisseuse et d’un nègre, n’est-ce pas, madame ? ajouta Robert en ricanant. Bertrand d’Artois se fâchera peut-être si je m’appelle comte comme lui. Et il fit un pas vers le lit en portant la main sur le pommeau de l’épée. -Par pitié, Robert! s’écria la reine en l’arrêtant; je ferai tout ce que vous demandez. Et elle signa le parchemin qui le déclarait comte d’Eboli. -Et maintenant, pour que mon titre ne soit pas illusoire, continua Robert avec une impudente témérité, puisque vous êtes en train de signer, accordez-moi le privilège de prendre part aux conseils de la couronne et déclarez, sauf votre bon plaisir, que toutes les fois qu’il s’agira d’une affaire grave, ma mère et moi, nous aurons dans le conseil une voix délibérative. -Jamais! s’écria Jeanne en pâlissant. Filippa, Robert, vous abusez de ma faiblesse, vous maltraitez indignement votre reine. J’ai pleuré, j’ai souffert tous ces jours derniers, accablée d’une terrible douleur; je n’ai pas la force de m’occuper d’affaires en ce moment. Retirez-vous, je vous en prie; je me sens défaillir. -Comment, ma fille, reprit la Catanaise d’un ton hypocrite, est-ce que vous vous trouveriez mal? Venez vite vous reposer. Et s’élançant vers le lit, elle saisit le rideau qui cachait le comte d’Artois. La reine poussa un cri perçant et se jeta comme une lionne sur sa gouvernante. -Arrêtez, dit-elle, d’une voix suffoquée, voici le privilège que vous demandez; et maintenant sortez, si la vie vous est chère. La Catanaise et son fils sortirent à l’instant sans même répondre, car ils avaient obtenu tout ce qu’ils désiraient, et Jeanne, tremblante, éperdue, s’élança vers Bertrand d’Artois, qui, enflammé de colère, avait tiré le poignard et voulait se précipiter sur les deux favoris pour venger les insultes qu’ils venaient de faire à leur reine. Mais le jeune homme fut bientôt désarmé par l’éclat de ces beaux yeux suppliants, par ces deux bras qui entouraient sa taille, par les larmes de Jeanne, et il tomba à son tour à ses pieds, qu’il baisa avec transport sans songer à lui demander pardon de sa présence, sans lui parler de son amour, comme s’ils s’étaient toujours aimés. Il lui prodigua les plus tendres caresses, essuya ses larmes, effleura ses beaux cheveux de ses lèvres frémissantes. Jeanne avait peu à peu oublié sa colère, ses serments, son repentir; bercée par les mélodieuses paroles de son amant, elle répondait par monosyllabes sans rien comprendre. Son coeur battait à lui briser la poitrine, elle était retombée sous le charme irrésistible de l’amour, lorsqu’un nouveau bruit vint l’arracher brusquement à son extase. Mais, cette fois, le jeune comte put se retirer sans aucune précipitation dans une pièce voisine, et Jeanne se disposa à recevoir l’importun visiteur avec une dignité froide et sévère. Celui qui arrivait si mal à propos pour conjurer l’orage amassé sur le front de la reine était Charles, l’aîné de la branche des Duras. Après avoir présenté au peuple sa belle cousine comme la seule souveraine légitime, il avait cherché, à plusieurs reprises, l’occasion d’avoir un entretien avec elle, entretien qui, suivant toutes les probabilités, devait être décisif. Charles était un de ces hommes qui ne reculent devant aucun moyen pour atteindre leur but; rongé par une ambition dévorante, habitué dès ses plus jeunes années à cacher ses désirs les plus brûlants sous une légère insouciance, marchant de combinaison en combinaison vers un objet déterminé sans s’écarter d’une seule ligne du chemin qu’il s’était tracé, redoublant de prudence à chaque victoire et de courage à chaque défaite, pâle dans la joie, souriant dans la haine, impénétrable dans les plus fortes émotions de sa vie, il avait juré d’arriver au trône de Naples, dont il s’était cru longtemps l’héri- tier comme le plus proche neveu de Robert. Et c’était à lui, en effet, qu’aurait dû appartenir la main de Jeanne, si le vieux roi ne s’était avisé, sur la fin de ses jours, d’appeler André de Hongrie et de réintégrer dans ses droits la branche aînée, à laquelle personne ne songeait plus. Mais ni l’arrivée d’André dans le royaume ni l’indifférence profonde avec laquelle Jeanne, préoccupée par d’autres passions, avait toujours accueilli les avances de son cousin de Duras, n’avaient affaibli un seul instant la résolution de ce dernier, car l’amour d’une femme et la vie d’un homme ne pesaient rien pour Charles lorsqu’une couronne était sur l’autre plateau de la balance. Après avoir rôdé autour des appartements de la reine tout le temps qu’elle était restée strictement invisible, il se présenta avec un empressement respectueux pour s’informer de la santé de sa cousine. Le jeune duc avait rehaussé la noblesse de ses traits et l’élégance de sa taille par un magnifique costume tout fleurdelisé d’or et étincelant de pierreries. Son pourpoint de velours écarlate et sa toque de la même couleur relevaient par leur éclat les tons chauds de sa figure, et sa noire prunelle d’aigle lançait des éclairs et animait sa physionomie. Charles parla longtemps à sa cousine de l’enthousiasme que le peuple avait montré à son avènement au trône et des brillantes destinées qu’elle aurait à remplir. Il traça un tableau rapide et exact de la situation du royaume, et tout en prodiguant des éloges à la sagesse de la reine, il indiqua adroitement les améliorations que le pays réclamait avec plus d’urgence. Enfin, il mit dans son discours tant de chaleur et tant de réserve à la fois qu’il parvint à détruire la fâcheuse impression que son arrivée avait produite. Malgré les égarements d’une jeunesse dépravée par la plus déplorable éducation, Jeanne était portée par sa nature aux grandes choses. S’élevant au-dessus de son âge et de son sexe dès qu’il s’agissait du bonheur de ses sujets, elle oublia sa singulière position et écouta le duc de Duras avec le plus vif intérêt et avec l’attention la plus bienveillante. Alors il hasarda des allusions sur les dangers qui menaçaient la jeune reine; il parla vaguement de la difficulté de distinguer les véritables dévouements des lâches complaisances et des attachements intéressés; il insista sur l’ingratitude des personnes qu’on a le plus comblées de bienfaits et dans lesquelles on avait le plus de confiance. Jeanne, qui venait de faire une si douloureuse expérience de la vérité de ces paroles, répondit d’abord par un soupir, puis après un instant de silence: -Puisse Dieu, que j’appelle à témoin de mes intentions droites et loyales, démasquer les traîtres et m’éclairer sur mes véritables amis! Je sais que le fardeau qu’on m’impose est bien lourd, et je ne présume pas trop de mes forces; mais la vieille expérience des conseillers auxquels mon aïeul a confié ma tutelle, le concours de ma famille, et surtout votre pure et cordiale amitié, mon cousin, m’aideront, je l’espère, dans l’accomplis- sement de mes devoirs. -Mon voeu le plus sincère est que vous puissiez réussir, ma belle cousine, et je ne veux pas troubler des moments qui doivent être entièrement au bonheur par des pensées de méfiance et de doute. Je ne veux pas mêler à la joie qui éclate de toutes parts en vous saluant du titre de reine des regrets stériles sur l’aveugle destinée qui place à côté de la femme que nous adorons tous, à côté de vous, ma cousine, dont un seul regard rendrait un homme plus heureux que les anges, un étranger indigne de partager votre coeur, incapable de partager votre trône. -Vous oubliez, Charles, dit la reine en tendant la main comme pour arrêter ses paroles, vous oubliez qu’André est mon mari, et que c’est la volonté de notre aïeul qui l’a appelé à régner avec moi. -Jamais! s’écria le duc, d’une voix indignée; lui! le roi de Naples! Mais songez donc que la ville s’ébranlerait dans ses fondements, que le peuple se soulèverait en masse, que les cloches de nos églises sonneront de nouvelles vêpres siciliennes avant que les Napolitains se laissent gouverner par une poignée de Hongrois ivres et féroces, par un moine hypocrite et difforme, par un prince qu’on déteste autant qu’on vous aime. -Mais qu’est-ce donc qu’on lui reproche? quelle est sa faute? -Quelle est sa faute? qu’est-ce qu’on lui reproche, madame ? Le peuple lui reproche d’être incapable, grossier, sauvage; les nobles lui reprochent de violer leurs privilèges et de protéger ouvertement des hommes d’une naissance obscure. Et moi, madame, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je lui reproche de vous rendre malheureuse. Jeanne tressaillit comme si une main rude eût froissé sa blessure. Mais cachant son émotion sous un calme apparent, elle répondit, du ton de la plus parfaite indifférence: -Je crois que vous rêvez, Charles. Qui vous a autorisé à me croire malheureuse? -N’essayez pas de l’excuser, ma cousine, reprit Charles vivement, vous vous perdriez sans le sauver. La reine regarda son cousin fixement, comme pour lire au fond de son âme et pour bien s’expliquer le sens de ces paroles. Mais ne pouvant pas croire à la pensée horrible qui se présenta à son esprit, elle affecta une entière confiance dans l’amitié de son cousin pour pénétrer ses projets et lui dit avec abandon: -Eh bien, Charles, supposons que je ne sois pas heureuse, quel remède sauriez-vous me proposer pour échapper à mon sort? -Vous le demandez, ma cousine? Est-ce que tous les moyens ne sont pas bons lorsque vous souffrez et qu’il s’agit de vous venger? -Mais encore faut-il avoir recours à des moyens possibles. André ne renoncera pas facilement à ses prétentions: il a un parti qui le soutient, et dans le cas d’une rupture ouverte, son frère, le roi de Hongrie, peut nous déclarer la guerre et porter la désolation dans le royaume. Le duc de Duras sourit légèrement, et sa physionomie prit une expression sinistre. -Vous ne comprenez pas, ma cousine. -Expliquez-vous donc sans détour, dit la reine en faisant des efforts pour ne pas trahir le frisson convulsif qui agitait ses membres. -Écoutez, Jeanne, dit Charles en prenant la main de sa cousine et en la portant sur son coeur, sentez-vous ce poignard? -Je le sens, dit Jeanne en pâlissant. -Un mot de vous... et... -Eh bien? -Et demain, vous serez libre. -Un meurtre! s’écria Jeanne en reculant d’horreur. Je ne m’étais donc pas trompée! c’est un meurtre que vous veniez me proposer. -Indispensable! ajouta le duc tranquillement. Aujourd’hui, c’est moi qui le conseille; plus tard, ce sera vous qui l’ordonnerez. -Assez, malheureux! Je ne sais si vous êtes plus lâche que téméraire, ou plus téméraire que lâche: lâche, car vous m’avouez un projet criminel, parce que vous êtes persuadé que je ne vous dénoncerais pas; téméraire, parce qu’en me l’avouant, vous ne savez pas s’il n’y a point ici d’autres témoins qui nous écoutent. -Eh bien, madame, puisque je viens de me livrer, vous comprendrez que je ne puis pas vous quitter avant de savoir si je dois me regarder comme votre ami ou comme votre ennemi. -Sortez! s’écria Jeanne avec un geste dédaigneux, vous insultez votre reine. -Vous oubliez, ma cousine, que je pourrais bien avoir un jour des droits à votre royaume. -Ne m’obligez pas à vous faire chasser de ma présence, dit Jeanne en s’avançant vers la porte. -Allons, ne vous emportez pas, ma belle cousine, je vous laisse. Mais rappelez-vous du moins que c’est moi qui vous ai tendu la main, et que c’est vous qui la repoussez. Retenez bien ce que je vous dis dans ce moment solennel: aujourd’hui, je suis le coupable; un jour, peut-être, je serai le juge. Et il s’éloigna lentement, tournant la tête à deux reprises et lui jetant de loin, par un geste, sa menaçante prophétie. Jeanne se cacha le visage dans ses mains et resta longtemps abîmée dans ses réflexions douloureuses. Puis, la colère dominant chez elle tous les autres sentiments, elle appela doña Cancia et lui intima l’ordre de ne plus laisser entrer personne, sous quelque prétexte que ce fût. La défense n’était pas pour le comte d’Artois, car le lecteur se rappelle qu’il était dans la chambre d’à côté. Cependant la nuit était tombée, et depuis le Môle jusqu’à Mergelline, depuis le château Capouan jusqu’à la colline de Saint-Elme, le plus profond silence avait succédé aux mille cris de la ville la plus bruyante de l’univers. Charles de Duras, s’éloignant rapidement de la place des Correggie, après avoir jeté sur le Château-Neuf un dernier regard de vengeance, s’enfonça dans le dédale de rues obscures et tortueuses qui se croisaient en tous sens dans l’ancienne cité, et au bout d’un quart d’heure d’une marche tantôt lente, tantôt précipitée qui trahissait l’agitation de son esprit, il arriva à son palais ducal, situé près de l’église de San-Giovanni à Mare. Après avoir donné quelques ordres d’une voix brusque et dure à un de ses pages, auquel il remit son épée et son manteau, Charles s’enferma dans son appartement sans monter chez sa pauvre mère, qui dans ce moment pleurait, triste et seule, sur l’ingratitude de son fils et se vengeait, comme toutes les mères, en priant Dieu pour lui. Le duc de Duras fit plusieurs tours dans sa chambre comme un lion dans sa cage, comptant les minutes et dévoré par son impatience. Il allait appeler un de ses valets pour renouveler ses ordres, lorsque deux coups frappés sourdement à la porte l’avertirent que la personne qu’il attendait venait enfin d’arriver. Il ouvrit vivement, et un homme d’une cinquantaine d’années, noir de la tête aux pieds, entra, avec les plus humbles révérences, et referma soigneusement la porte après lui. Charles se jeta sur un fauteuil, et regardant fixement cet homme qui se tenait debout devant lui, les yeux baissés vers la terre, les bras croisés sur la poitrine dans l’attitude du plus profond respect et de la plus aveugle obéissance, il lui dit lentement et pesant chaque parole: -Maître Nicolas de Melazzo, avez-vous encore quelque souvenir des services que je vous ai rendus? L’homme à qui ces mots s’adressaient frissonna de tous ses membres comme s’il eût entendu retentir à son oreille la voix de Satan réclamant son âme, puis levant sur son interlocuteur un regard effaré, il demanda d’une voix sombre: -Qu’ai-je fait, monseigneur, pour mériter un tel reproche? -Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, notaire, c’est une simple question. -Monseigneur peut-il douter un seul instant de ma reconnaissance éternelle? Moi oublier les bienfaits de Votre Excellence? Mais quand même je perdrais à un tel point la raison et la mémoire, ma femme et mon fils ne sont-ils pas là tous les jours pour me rappeler que nous vous devons tout, la fortune, la vie, l’honneur? Je m’étais rendu coupable d’une action infâme, continua le notaire en baissant la voix, d’un faux qui entraînait non seulement pour moi la peine de mort, mais aussi la confiscation de mes biens, la désolation de ma famille, la misère et la honte de mon fils unique, de ce même fils auquel j’avais voulu, malheureux que j’étais, assurer un brillant avenir par un crime épouvantable; vous aviez dans vos mains les preuves de ce crime... -Je les ai encore. -Et vous ne me perdrez pas, monseigneur, reprit le notaire en tremblant. Me voici à vos pieds; prenez ma vie, Excellence, j’expierai dans les tourments sans me plaindre; mais sauvez mon fils, puisque vous avez été si clément de l’épargner jusqu’ici; grâce pour sa mère! grâce, monseigneur! -Rassure-toi, dit Charles en lui faisant signe de se relever, il ne s’agit pas de ta vie; cela viendra peut-être. Ce que j’ai à te demander à présent est bien plus facile et plus simple. -J’attends vos ordres, monseigneur. -Et d’abord, reprit le duc, d’un ton ironiquement enjoué, tu vas rédiger en bonne forme le contrat de mon mariage. -À l’instant même, Excellence. -Tu écriras, dans le premier article, que ma femme m’apporte en dot la comté d’Alba, la justice de Grati et de Giordano, avec tous les châteaux, les fiefs et les terres qui en dépendent. -Mais, monseigneur... répondit le pauvre notaire, avec le plus grand embarras. -Est-ce que vous y trouvez quelque difficulté, maître Nicolas? -Dieu m’en garde, Excellence! mais... -Qu’est-ce donc? -C’est que, si monseigneur me permet... c’est qu’il n’y a à Naples qu’une personne qui possède la dot que Votre Excellence vient de désigner. -Après? -Et cette personne, balbutia le notaire, de plus en plus embarrassé, est la soeur de la reine. -Aussi écriras-tu dans le contrat le nom de Marie d’Anjou. -Mais, répliqua encore timidement maître Nicolas, la jeune fille que Votre Excellence désire épouser a été destinée, il me semble, dans le testament du feu roi notre seigneur, de bienheureuse mémoire, à devenir la femme du roi de Hongrie ou du petit-fils du roi de France. -Ah! ah! je comprends ton étonnement, mon cher notaire. Ceci t’apprendra que la volonté des oncles n’est pas toujours la volonté des neveux. -En ce cas, si j’osais... si monseigneur daignait m’accorder la permission... si j’avais un avis à donner, je supplierais bien humblement Votre Excellence de réfléchir qu’il s’agit de l’enlèvement d’une mineure. -Depuis quand avez-vous des scrupules, maître Nicolas? Cette apostrophe fut accompagnée d’un regard si terrible que le pauvre notaire, atterré, eut à peine la force de répondre: -Dans une heure, le contrat sera prêt. -Ainsi nous sommes d’accord sur le premier point, continua Charles en reprenant son ton de voix naturel. Voici maintenant ma seconde commission. Tu connais, je crois, depuis plusieurs années, et d’une manière assez intime, le valet de chambre du duc de Calabre. -Tommaso Pace! C’est mon meilleur ami. -À merveille! Écoute-moi donc, et songe que de ta discrétion dépend le salut ou la ruine de ta famille. Un complot ne tardera pas à s’ourdir contre le mari de la reine; les conjurés gagneront sans doute le valet d’André, l’homme que tu appelles ton meilleur ami. Ne le quitte pas un instant, cherche à t’attacher à lui comme une ombre, et jour par jour, heure par heure, viens me rapporter fidèlement les progrès de la conspiration et les noms des complices. -C’est tout ce que Votre Excellence avait à m’ordonner? -C’est tout. Le notaire s’inclina respectueusement et sortit pour mettre à exécution sans délai les ordres qu’il venait de recevoir. Charles passa le reste de la nuit à écrire à son oncle le cardinal de Périgord, un des prélats les plus influents de la cour d’Avignon. Il le priait avant tout d’employer son autorité pour empêcher que Clément VI signât la bulle du couronnement d’André, et il terminait sa lettre en faisant les plus vives instances à son oncle pour lui obtenir du pape la permission d’épouser la soeur de la reine. -Nous verrons, ma cousine, dit-il en cachetant sa lettre, lequel de nous deux comprend mieux ses intérêts. Vous ne voulez pas m’accepter pour ami, eh bien! vous m’aurez pour adversaire. Endormez-vous dans les bras de vos amants, je vous réveillerai quand l’heure sera venue. Un jour, je serai peut-être duc de Calabre, et ce titre-là, vous ne l’ignorez pas, ma cousine, est le titre de l’héritier du trône! Le lendemain et les jours suivants, on remarqua un changement complet dans la manières de Charles à l’égard d’André. Il l’aborda avec les marques de la plus vive sympathie, flatta ses goûts avec adresse et fit croire à frère Robert que, loin d’être hostile au couronnement d’André, son plus ardent désir était de voir respecter les volontés de son oncle, et que s’il avait paru agir dans un sens contraire, il l’avait fait dans le but d’apaiser la populace, qui, dans sa première effervescence, aurait pu se soulever contre les Hongrois. Il déclara avec énergie qu’il détestait cordialement les personnes qui entouraient la reine pour l’égarer par leurs conseils, et il s’engagea à joindre ses efforts à ceux de frère Robert pour renverser les favoris de Jeanne par tous les moyens que le sort mettrait à sa portée. Quoique le dominicain ne fût nullement persuadé de la sincérité du récit de son allié, il n’en accepta pas moins avec joie un appui qui pouvait être si utile à la cause de son prince, attribuant la conversion subite de Charles à une rupture récente avec sa cousine et se promettant de mettre à profit le ressentiment du duc de Duras. Quoi qu’il en fût, Charles s’insinua tellement dans le coeur d’André qu’au bout de quelques jours, il était impossible de voir l’un sans l’autre. Si André partait pour la chasse, plaisir qu’il affectionnait de préférence, Charles s’empressait de mettre à sa disposition sa meute et sa faucons; si André chevauchait par la ville, Charles caracolait à son côté. Il se prêtait à tous ses caprices, le poussait aux excès, envenimait ses colères; en un mot, il était le bon ou le mauvais esprit qui soufflait au prince toutes ses pensées et dirigeait toutes ses actions. Jeanne comprit bientôt ce manège, auquel, du reste, elle s’attendait. Elle aurait pu d’un seul mot perdre Duras, mais dédaignant une si basse vengeance, elle le traita avec le plus profond mépris. La cour se trouva ainsi divisée en deux partis: d’un côté, les Hongrois, dirigés par frère Robert et appuyés ouvertement par Charles de Duras; de l’autre côté, toute la noblesse napolitaine, à la tête de laquelle étaient les princes de Tarente. Jeanne, dominée par la grande-sénéchale et par ses deux filles, la comtesse de Terlizzi et la comtesse de Morcone, par doña Cancia et par l’impératrice de Constantinople, embrassa le parti napolitain contre les prétentions de son mari. Le premier soin des partisans de la reine fut d’inscrire son nom dans tous les actes publics sans y joindre celui d’André. Mais Jeanne, guidée par un instinct de probité et de justice au milieu de la corruption de sa cour, n’avait consenti à cette dernière manifestation que d’après les conseils d’André d’Isernia, un des plus savants jurisconsultes de cette époque, également respectable par son caractère élevé et par sa haute sagesse. Le prince, irrité de se voir exclu des affaires, riposta par la violence et le despotisme. Il délivra des prisonniers de sa propre autorité, partagea ses faveurs parmi les Hongrois et combla d’honneurs et de richesses Jean Pipino, comte d’Altamura, l’ennemi le plus redoutable et le plus détesté des barons napolitains. Ce fut alors que les comtes de San-Severino et de Mileto, de Terlizzi et de Balzo, de Catanzaro et de Saint-Ange, et la plupart des grands du royaume, exaspérés par la hauteur insolente que déployait de jour en jour le favori d’André, décidèrent sa perte et celle de son protecteur lui-même, s’il persistait à attaquer leurs privilèges et à braver leur colère. D’un autre côté, les femmes qui entouraient la reine la poussaient, chacune selon son intérêt, dans sa nouvelle passion. Et la pauvre Jeanne, délaissée par son mari, trahie par Cabane, fléchissant sous le fardeau de devoirs trop au-dessus de ses forces, se réfugiait dans l’amour de Bertrand d’Artois, qu’elle n’essayait pas même de combattre; car tous les principes de religion et de vertu avaient été détruits à dessein dans l’esprit de la jeune reine, et son âme s’était de bonne heure pliée au vice comme le corps de ces pauvres créatures dont les os sont brisés par les jongleurs. Quant à Bertrand, il l’adorait avec une ardeur qui dépassait toutes les bornes des passions humaines. Arrivé au comble d’un bonheur qu’il n’avait jamais osé espérer dans ses rêves les plus téméraires, le jeune comte avait failli en perdre la raison. En vain son père, Charles d’Artois, comte d’Aire, descendant en droite ligne de Philippe le Hardi et un des régents du royaume, avait tâché, par des admonestations sévères, de l’arrêter au bord du précipice, Bertrand n’écoutait que son amour pour Jeanne et sa haine implacable pour tous les ennemis de la reine. Souvent, à la chute du jour, tandis que la brise de Pausilippe ou de Sorrente venait de loin se jouer dans ses cheveux, on pouvait le voir, accoudé sur une des croisées du Château-Neuf, pâle, immobile, regardant fixement du côté de la place au moment où le duc de Calabre et le duc de Duras, galopant côte à côte au milieu d’un nuage de poussière, s’en revenaient joyeusement de leur promenade du soir. Alors les sourcils du jeune comte se rapprochaient par une contraction violente, son regard d’un bleu si pur lançait des lueurs fauves et sinistres, une pensée de vengeance et de mort traversait son front comme un éclair. Puis on le voyait tout à coup tressaillir. Une main légère s’appuyait sur son épaule, il se tournait doucement, de peur que la divine apparition ne s’envolât vers le ciel, et il trouvait debout derrière lui une jeune femme qui, les joues en feu, le sein agité, les yeux brillants et humides, venait lui faire le récit de sa journée et lui demander un baiser sur le front pour prix de ses travaux et de son absence. Et cette femme qui venait de dicter des lois et de rendre la justice au milieu de graves magistrats et de ministres austères n’avait que quinze ans; et ce jeune homme qui comprimait sa douleur et qui, pour la venger, méditait un régicide n’en avait pas encore vingt: deux enfants jetés sur la terre pour être le jouet d’une si terrible destinée! Deux mois et quelques jours s’étaient ainsi écoulés depuis la mort du vieux roi, lorsqu’un matin, le vendredi 28 mars de cette même année 1343, la grande-sénéchale Filippa, qui avait déjà trouvé moyen de se faire pardonner le lâche guet-apens par lequel l’ancienne gouvernante avait forcé la main de la reine à signer tout ce que son fils demandait, Filippa, disons-nous, agitée par une terreur véritable, pâle et défaite, entra dans les appartements de la reine pour lui apporter une nouvelle qui devait répandre l’alarme et le deuil dans toute la cour. Marie, la jeune soeur de Jeanne, avait disparu. On avait parcouru les cours et les jardins pour découvrir quelque trace; on avait cherché dans tous les coins du château; on avait interrogé les gardes, et on les avait menacés de les mettre à la torture pour leur arracher la vérité: personne n’avait aperçu la princesse, et aucun indice n’avait été recueilli qui pût justifier la supposition d’une fuite ou d’un enlèvement. Jeanne, frappée par ce coup inattendu qui venait ajouter une nouvelle douleur à tous ses chagrins, demeura d’abord dans un état d’anéantissement complet. Puis quand elle fut revenue de sa première surprise, elle s’emporta comme tous les malheureux à qui le désespoir ôte la raison, donna des ordres qu’on avait déjà exécutés, répéta mille fois les mêmes demandes pour entendre toujours les mêmes réponses, suivies de regrets stériles et d’injustes reproches. Bientôt, la nouvelle se répandit dans la ville et y causa un profond étonnement. Une immense clameur s’éleva dans le château, les membres du conseil de régence se rassemblèrent, on expédia des courriers dans toutes les directions, promettant trois mille ducats d’or à celui qui révélerait le lieu où l’on cachait la princesse, et un procès fut immédiatement instruit contre les soldats qui, au moment de la disparition, veillaient à la garde de la forteresse. Bertrand d’Artois tira la reine à l’écart et lui communiqua ses soupçons, qui tombèrent directement sur Charles de Duras. Mais Jeanne ne tarda pas à le convaincre de l’invraisemblance de son hypothèse: d’abord, Charles n’avait pas remis le pied au Château-Neuf depuis le jour de son orageuse explication avec la reine, affectant de quitter toujours André près du pont, toutes les fois qu’il l’accompagnait dans la ville; ensuite, on n’avait jamais remarqué, même par le passé, que le jeune duc eût adressé une parole à Marie ou échangé un regard avec elle. Il résultait, enfin, de tous les témoignages qu’aucun étranger n’avait pénétré dans l’intérieur du château la veille de l’événement, à l’exception d’un notaire nommé maître Nicolas de Melazzo, vieux bonhomme moitié fou, moitié dévot, et dont Tommaso Pace, le valet de chambre du duc de Calabre, répondait sur sa tête. Bertrand se rendit aux raisons de la reine, et tous les jours, il mit en avant de nouvelles suppositions moins probables les unes que les autres pour entretenir sa maîtresse dans un espoir qu’il était loin de partager. Mais un mois après la disparition de la jeune fille, et précisément le matin du lundi 30 avril, une scène étrange et inouïe et dont la témérité dépassait tous les calculs vint frapper de stupeur le peuple napolitain et changea en indignation la douleur de Jeanne et de ses amis. Aussitôt que la cloche de l’église de San-Giovanni sonna midi, les portes du magnifique palais des Duras s’ouvrirent à deux battants, et un double rang de cavaliers, montés sur des chevaux richement caparaçonnés et portant sur les boucliers les armes du duc, sortit au son des trompettes et se rangea tout autour de la maison pour empêcher les gens du dehors de troubler la cérémonie qui allait se passer aux yeux d’une foule immense rassemblée tout à coup et comme par enchantement sur la place. Au fond de la cour s’élevait un autel, et sur l’estrade, on avait préparé deux coussins de velours cramoisi sur lesquels étaient brodées en or les fleurs de lis de France et la couronne ducale. Charles s’avança, revêtu d’un costume éblouissant et tenant par la main la soeur de la reine, la princesse Marie, jeune fille qui n’avait alors que treize ans tout au plus. Elle s’agenouilla timidement sur un des coussins, et lorsque Charles en eut fait autant, le grand-aumônier de la maison de Duras demanda solennellement au jeune duc quelles étaient ses intentions en se présentant dans cette humble attitude devant un des ministres de l’Église. À ces mots, maître Nicolas de Melazzo se plaça à la gauche de l’autel et lut, d’une voix ferme et claire d’abord l’acte de mariage contracté entre Charles et Marie, et ensuite les lettres apostoliques de Sa Sainteté le souverain pontife, Clément VI, qui, levant de son plein pouvoir tous les obstacles qui auraient pu empêcher cette union, tels que l’âge de la jeune fille et les degrés de parenté qui existaient entre les deux époux, autorisait son fils bien-aimé, Charles, duc de Duras et d’Albanie, à se marier avec la très-illustre Marie d’Anjou, soeur de Jeanne, reine de Naples et de Jérusalem, et leur accordait sa sainte bénédiction. L’aumônier prit alors la main de la jeune fille, et après l’avoir placée dans la main de Charles, il prononça les prières de l’Église. Après quoi, Charles, se tournant à moitié vers le peuple, dit d’une voix forte: -Devant Dieu et devant les hommes, celle-ci est ma femme. -Et celui-ci est mon mari, ajouta Marie en tremblant. -Vivent le duc et la duchesse de Duras! s’écria la foule en battant des mains. Et les deux époux, montant aussitôt sur deux chevaux d’une extrême beauté, suivis de leurs cavaliers et de leurs pages, firent solennellement le tour de la ville et rentrèrent dans leur palais, au bruit des applaudissements et au son des fanfares. Lorsque cette incroyable nouvelle fut rapportée à la reine, la première impression qu’elle produisit sur son âme fut une grande joie d’avoir enfin retrouvé sa soeur; et comme Bertrand d’Artois voulait monter à cheval, à la tête des barons, pour s’élancer sur le cortège et punir le ravisseur, Jeanne l’arrêta de la main en levant sur lui un regard d’une profonde mélancolie. -Hélas! lui dit-elle tristement, il est trop tard! Ils sont légitimement mariés, puisque le chef de l’Église, qui est en même temps, d’après la volonté de mon aïeul, le chef de notre famille, leur a accordé sa permission. Je plains seulement ma pauvre soeur, je la plains d’être, si jeune encore, la proie d’un misérable qui l’immole à son ambition, espérant obtenir par ces noces des droits à ma couronne. Mon Dieu! quelle étrange fatalité pèse donc sur la branche royale d’Anjou! Mon père est mort jeune au milieu de ses triomphes; ma pauvre mère n’a pas tardé à le suivre au tombeau; ma soeur et moi, derniers rejetons de Charles Ier, nous voici toutes deux, avant même d’être femmes, livrées à des lâches qui nous regardent comme un marche-pied pour monter au pouvoir. Jeanne retomba, brisée, sur un siège, et une larme brûlante trembla au bord de sa paupière. -C’est la seconde fois, reprit Bertrand, d’un ton de reproche, que je tire mon épée pour venger vos insultes, et c’est la seconde fois que mon épée rentre dans le fourreau par vos ordres. Mais souvenez-vous, Jeanne, que, la troisième fois, je ne serai plus si docile; car ma vengeance ne frappera alors ni Robert de Cabane ni Charles de Duras, mais celui qui est l’origine de tous vos malheurs. -Par pitié, Bertrand, ne prononcez pas, vous aussi, ces paroles; laissez-moi venir à vous toutes les fois que cette idée horrible s’empare de mon esprit, que cette menace sanglante bourdonne à mes oreilles, que cette image sinistre se dresse devant mes yeux; laissez-moi venir à vous, mon bien-aimé, pour pleurer dans votre sein, pour rafraîchir à votre souffle mes brûlantes pensées, pour puiser dans vos regards un peu de courage qui puisse raviver mon âme flétrie. Allez, je suis déjà assez malheureuse sans empoisonner mon avenir par un remords éternel. Parlez-moi plutôt de pardon et d’oubli, au lieu de me parler de haine et de vengeance; montrez-moi un rayon d’espoir au milieu des ténèbres qui m’environnent; et soutenez mes pas chancelants, au lieu de me pousser dans l’abîme. Ces altercations se répétaient tous les jours, à chaque nouveau tort d’André ou de son parti. Et à mesure que les attaques de Bertrand et des amis de la reine devenaient plus vives et, il faut le dire, plus justes, Jeanne les repoussait plus faiblement. La domination hongroise, de plus en plus arbitraire et insupportable, irrita tellement les esprits que le peuple en murmura tout bas et les nobles en exprimèrent à haute voix leur mécontentement. Les soldats d’André se livraient à des excès qui n’auraient pas été tolérables dans une ville conquise. On les rencontrait à chaque pas, se disputant dans les tavernes ou se vautrant dans les ruisseaux dans un état d’ivresse révoltante, et le prince, loin de condamner leurs orgies, était accusé de les partager. Son ancien gouverneur, qui aurait dû, par son autorité, l’arracher à cette ignoble existence, le plongeait dans les plaisirs abrutissants pour l’éloigner des affaires et hâtait, sans s’en douter, le dénouement de ce drame terrible qu’on jouait sourdement au Château-Neuf. La veuve de Robert, doña Sancia d’Aragon, cette digne et sainte femme que nos lecteurs ont peut-être oubliée, comme on l’avait oubliée dans sa famille, voyant la colère céleste planer sur sa maison sans qu’elle pût l’arrêter par ses conseils, par ses prières, par ses larmes, après avoir porté une année entière, ainsi qu’elle en avait fait la promesse, le deuil du roi son mari, prit le voile dans le couvent de Sainte-Marie-de-la-Croix, abandonnant cette pauvre cour à ses passions insensées, comme les anciens prophètes, qui, tournant le dos aux villes maudites, secouaient la poussière de leurs sandales et s’éloignaient d’elles. La retraite de Sancia fut d’un triste présage, et bientôt, les dissensions intestines, péniblement étouffées, éclatèrent au grand jour; l’orage, après avoir grondé dans le lointain, s’abattit tout à coup sur la ville, et la foudre ne se fit pas attendre longtemps. Le dernier jour d’août de l’année 1344, Jeanne prêta hommage dans les mains d’Améric, cardinal de Saint-Martin-des- Monts et légat de Clément VI, qui regardait toujours le royaume de Naples comme inféodé à l’Église, depuis la donation que ses prédécesseurs en avaient faite à Charles d’Anjou, après avoir excommunié et détrôné la maison de Souabe. L’église de Sainte- Claire, tombeau des monarques napolitains, où reposaient dans des sépultures récentes, à droite et à gauche du maître-autel, l’aïeul et le père de la jeune reine, fut choisie pour cette cérémonie solennelle. Jeanne, revêtue de la chlamide royale, le front entouré de sa couronne, prêta son serment de fidélité dans les mains du légat apostolique, en la présence de son mari, qui se tenait debout derrière elle en la qualité de simple témoin, comme les autres princes du sang. Parmi les prélats qui, ornés de leurs insignes pontificaux, formaient la suite brillante de l’envoyé d’Avignon, on remarquait les archevêques de Pise, de Bari, de Capoue et de Brindes, et les révérends pères Hugolin, évêque de Castella, et Philippe, évêque de Cavaillon, chancelier de la reine. Toute la noblesse napolitaine et hongroise était présente à cet acte qui écartait André du trône d’une manière si formelle et si éclatante. Aussi, à la sortie de l’église, l’effervescence des partis arriva-t-elle à une crise tellement imminente, on échangea des regards si hostiles et des propos si menaçants que le prince, se voyant trop faible pour lutter contre ses ennemis, écrivit le soir même à sa mère en lui déclarant que son intention était de quitter un pays où, depuis son enfance, il n’avait éprouvé que déceptions et malheurs. Ceux qui connaissent le coeur d’une mère devineront facilement qu’Elisabeth de Pologne fut à peine avertie du danger que courait son fils qu’elle arriva à Naples immédiatement et avant que personne soupçonnât sa venue. Le bruit se répandit aussitôt que la reine de Hongrie venait chercher son fils pour l’emmener avec elle, et cette résolution inespérée souleva d’étranges commentaires et donna une nouvelle direction à la fiévreuse turbulence des esprits. L’impératrice de Constantinople, la Catanaise et ses deux filles, et tous les courtisans, dont les calculs étaient déjoués par le brusque départ d’André, s’empressèrent de fêter l’arrivée de la reine de Hongrie par l’accueil le plus cordial et le plus respectueux, pour lui prouver que l’isolement et l’amertume du jeune prince, au milieu d’une cour si prévenante et si dévouée, ne tenaient qu’aux injustes défiances de son orgueil et à la sauvagerie naturelle de son caractère. Jeanne reçut la mère de son mari avec un sentiment si ferme et si légitime de sa dignité que, malgré ses préventions, Elisabeth ne put s’empêcher d’admirer la noblesse sérieuse et la sensibilité profonde de sa belle-fille. Pour rendre à la noble étrangère plus agréable le séjour de Naples, on donna des fêtes et des tournois dans lesquels les barons du royaume rivalisèrent de luxe et d’éclat. L’impératrice de Constantinople et la Catanaise, Charles de Duras et sa jeune femme, se montrèrent les plus empressés auprès de la mère du prince. Marie, qui par son extrême jeunesse et par la douceur de son caractère restait tout à fait en dehors des intrigues, céda plus aux impulsions de son coeur qu’aux ordres de son mari en reportant sur la reine de Hongrie toute la tendresse et tous les égards qu’elle aurait eus pour sa propre mère. Mais malgré ces protestations de respect et d’amour, Elisabeth de Pologne, tremblant pour son fils, par un instinct de sollicitude maternelle, persistait dans sa première intention, ne se croyant en sûreté que lorsque André serait bien loin de cette cour si douce en apparence, si perfide en réalité. Celui qui paraissait le plus consterné de ce départ et qui essayait de l’empêcher par tous les moyens était frère Robert. Plongé dans ses combinaisons politiques, courbé sur ses plans mystérieux avec l’acharnement d’un joueur au moment de gagner sa partie, le dominicain, qui se voyait à la veille d’un immense résultat, qui, à force de ruse, de labeur et de patience, allait enfin écraser ses ennemis et régner en maître absolu, tombant tout à coup du haut de ses rêves, se raidit par un effort suprême contre la mère de son élève. Mais la crainte parlait plus haut dans le coeur d’Elisabeth que tous les raisonnements du moine, et à chaque argument que frère Robert avançait, elle se contentait de répondre que, tant que son fils ne serait pas roi et n’aurait pas une puissance entière et illimitée, il était imprudent de le laisser exposé à ses ennemis. Le ministre, voyant que tout était perdu et qu’il lui serait impossible de combattre les appréhensions de cette femme, se borna à lui demander encore trois jours, au bout desquels, si la réponse qu’il attendait n’était pas arrivée, non seulement il ne s’opposerait plus au départ d’André, mais il le suivrait lui-même, renonçant pour toujours à un projet qui lui avait tant coûté. Vers la fin du troisième jour et comme Elisabeth se préparait définitivement à partir, le moine entra d’un air radieux, et lui montrant une lettre dont il venait de briser à la hâte les cachets: -Dieu soit loué, madame, s’écria-t-il, d’une voix triomphante, je puis enfin vous donner des preuves incontestables de l’activité de mon zèle et de la justesse de mes prévisions. La mère d’André, après avoir parcouru avidement le parchemin, reportait les yeux sur le moine avec un reste de défiance, n’osant pas s’abandonner à la joie qui débordait de son coeur. -Oui, madame, reprit le moine en élevant le front -et sa laideur s’éclaira par les reflets du génie -, oui, madame, vous pouvez en croire vos yeux, puisque vous n’avez pas voulu ajouter foi à mes paroles: ce n’est pas le rêve d’une imagination trop ardente, l’hallucination d’un esprit trop crédule, le préjugé d’une raison trop étroite; c’est un plan lentement conçu, péniblement élaboré, adroitement conduit; c’est le fruit de mes veilles, la pensée de mes jours, l’oeuvre de ma vie entière. Je n’ignorais pas que la cause de votre fils avait de puissants ennemis à la cour d’Avignon, mais je savais aussi que, le jour où je prendrais au nom de mon prince l’engagement solennel de retirer ces lois qui avaient jeté de la froideur entre le pape et Robert, d’ailleurs si dévoué à l’Église, je savais qu’on ne résisterait pas à mon offre, et je gardais ma proposition pour le dernier coup. Vous le voyez, madame, mes calculs étaient justes, nos ennemis ont été confondus, et votre fils triomphe. Et se tournant vers André, qui arrivait à l’instant même et, n’ayant entendu que les dernières paroles, restait interdit sur le seuil de la porte: -Venez, mon enfant, ajouta-t-il; nos voeux sont enfin comblés, vous êtes roi. -Roi! répéta André à son tour, immobile de joie, d’hésitation et d’étonnement. -Roi de Sicile et de Jérusalem; oh! oui, monseigneur! vous n’avez pas besoin de le lire dans ce parchemin qui nous apporte une nouvelle aussi heureuse qu’inespérée, voyez-le aux larmes de votre mère qui vous ouvre les bras pour vous presser sur son sein; voyez-le aux transports de votre vieux précepteur qui se jette à vos genoux pour vous saluer d’un titre qu’il aurait consacré de son sang, si l’on s’était obstiné plus longtemps à vous le refuser. -Et pourtant, reprit Elisabeth après avoir tristement réfléchi, si j’écoutais mes pressentiments, la nouvelle que vous venez de m’annoncer ne changerait rien à nos projets de départ. -Non, ma mère, reprit André avec énergie, vous ne voudriez pas m’obliger à quitter le royaume au détriment de mon honneur. Si j’ai versé dans votre âme l’amertume et le chagrin dont mes lâches ennemis ont abreuvé ma jeunesse, ce n’est pas le découragement qui m’a fait agir ainsi, mais l’impuissance dans laquelle je me voyais de tirer une vengeance éclatante et terrible de leurs insultes secrètes, de leurs outrages détournés, de leurs menées souterraines. Ce n’était pas la force qui manquait à mon bras, c’était une couronne qui manquait à mon front. J’aurais pu écraser quelques-uns de ces misérables, peut-être les plus téméraires, peut-être les moins dangereux; mais j’aurais frappé dans l’ombre, mais les chefs m’auraient échappé, mais je n’aurais jamais atteint au coeur cette conspiration infernale. Aussi ai-je dévoré dans le silence l’indignation et la honte. Et maintenant que mes droits sacrés sont reconnus par l’Église, vous les verrez, ma mère, ces barons redoutables, ces conseillers de la reine, ces tuteurs du royaume, vous les verrez tomber le front dans la poussière ; car ce n’est pas une épée qui les menace, ce n’est pas un combat qu’on leur propose, ce n’est pas un de leurs égaux qui leur parle, c’est le roi qui accuse, c’est la loi qui condamne, c’est l’échafaud qui punit. -Ô mon fils bien-aimé, s’écria la reine en pleurant, je n’ai jamais douté ni de la noblesse de tes sentiments ni de la justice de tes droits; mais lorsque ta vie est en danger, puis-je écouter une autre voix que celle de la crainte? puis-je donner d’autres conseils que ceux que m’inspire mon amour? -Croyez-moi, ma mère, si la main de ces lâches n’avait pas tremblé autant que leur coeur, depuis longtemps vous eussiez pleuré votre fils. -Aussi n’est-ce pas la violence que je crains, mais la trahison. -Ma vie appartient à Dieu comme celle de tous les hommes, et le dernier des sbires peut la prendre au détour d’un chemin; mais un roi se doit à son peuple. La pauvre mère essaya longtemps de fléchir la résolution d’André par des raisons et par des prières; mais quand elle eut épuisé son dernier argument et versé sa dernière larme, voyant qu’il lui faudrait se séparer de son fils, elle fit appeler auprès d’elle Bertram de Baux, maître justicier du royaume, et Marie, duchesse de Duras, et confiante dans la sagesse du vieillard et dans l’innocence de la jeune femme, elle leur recommanda son enfant avec les paroles les plus tendres et les plus déchirantes. Puis elle retira de son propre doigt une bague richement travaillée, et prenant le prince à l’écart, elle la lui passa à l’index. Après quoi, le serrant dans ses bras: -Mon fils, lui dit-elle d’une voix émue et tremblante, puisque tu refuses de me suivre, voici un talisman merveilleux dont je ne devais faire usage qu’à la dernière extrémité. Tant que tu auras au doigt cette bague, ni le fer ni le poison ne pourront rien contre toi. -Vous le voyez bien, ma mère, répondit le prince en souriant : protégé ainsi, vous n’avez plus aucune raison de craindre pour mes jours. -On ne meurt pas seulement par le poison ou par le fer, reprit la reine en soupirant. -Rassurez-vous, ma mère: le plus puissant talisman contre tous les dangers, ce sont les prières que vous adresserez à Dieu pour moi; c’est votre doux souvenir qui me soutiendra toujours dans le chemin du devoir et de la justice; c’est votre amour maternel qui veillera de loin sur moi et me couvrira de ses ailes comme un ange tutélaire. Elisabeth embrassait son fils en sanglotant, et en se détachant de lui, elle croyait que son coeur allait se briser dans sa poitrine. Enfin, elle se décida à partir, suivie par toute la cour, qui n’avait pas démenti un seul instant à son égard sa courtoisie chevaleresque et son respectueux empressement. La pauvre mère, pâle, chancelante, anéantie, s’appuyait en marchant sur le bras d’André pour ne pas tomber. Arrivée sur le navire qui devait la séparer à jamais de son fils, elle se jeta une dernière fois à son cou, demeura ainsi longtemps sans voix, sans larmes, sans mouvement, et lorsque le signal du départ fut donné, ses femmes la reçurent dans leurs bras à moitié évanouie. André était resté sur le rivage, la mort dans l’âme, les yeux fixés sur cette voile qui s’éloignait rapidement, emportant tout ce qu’il aimait au monde. Tout à coup, il lui parut qu’on agitait au loin quelque chose de blanc: c’était sa mère qui, recouvrant l’usage de ses sens par un effort suprême, se traînait sur le pont pour lui faire un dernier signe d’adieu; car elle sentait bien, l’infortunée, que c’était la dernière fois qu’elle verrait son fils. Presque au même instant que la mère d’André s’éloignait du royaume, l’ancienne reine de Naples, la veuve de Robert, doña Sancia d’Aragon, rendait son dernier soupir. Elle fut enterrée dans le couvent de Sainte-Marie-de-la-Croix, sous le nom de Claire qu’elle avait pris en prononçant ses voeux de religieuse, comme le dit son épitaphe, conçue en ces termes: «Ci-gît, comme un exemple de grande humilité, le corps de la sainte soeur Claire, d’illustre mémoire, autrefois Sancia, reine de Sicile et de Jérusalem, veuve du seigneur sérinissime Robert, roi de Jérusalem et de Sicile; laquelle reine, après la mort du roi son mari, ayant fini son année de veuvage, échangeant les biens passagers contre les biens éternels, adoptant pour l’amour de Dieu une pauvreté volontaire, après avoir distribué ses biens aux pauvres, entra sous l’obéissance dans ce couvent célèbre de Sainte-Croix, oeuvre de ses mains, dans l’année 1344, le 21 janvier de la XIIe indiction; où ayant mené une vie béate sous la règle du bienheureux François, père des pauvres, termina ses jours religieusement dans l’année du Seigneur 1345, le 28 juillet de la XIIIe indiction. Le jour suivant, elle a été enterrée dans ce tombeau.» La mort de doña Sancia hâta la catastrophe qui devait ensanglanter le trône de Naples. On eût dit que Dieu avait voulu épargner un horrible spectacle à cet ange de résignation et d’amour qui s’offrait à lui comme une victime propitiatoire pour racheter les crimes de sa famille. Huit jours après les funérailles de l’ancienne reine, Bertrand d’Artois entra chez Jeanne, pâle, défait, les cheveux épars, dans un état d’agitation et de désordre impossible à décrire. Jeanne s’élança au-devant de son amant, saisie de frayeur et l’interrogeant du regard sur la cause de son trouble. -Je l’avais bien dit, madame, s’écria le jeune comte avec emportement, que vous finiriez par nous perdre tous en refusant obstinément d’écouter mes conseils. -Par pitié, Bertrand, parlez sans détour: qu’y a-t-il de nouveau, quels conseils ai-je refusé de suivre? -Il y a, madame, que votre noble époux, André de Hongrie, vient d’être reconnu par la cour d’Avignon roi de Jérusalem et de Sicile, et que désormais vous ne serez que son esclave. -Vous rêvez, comte d’Artois. -Je ne rêve pas, madame, et la preuve que ce que j’avance est la plus exacte vérité, c’est que les légats du pape qui apportent la bulle du couronnement sont arrivés à Capoue et que, s’ils n’entrent pas ce soir même au Château-Neuf, c’est pour donner au nouveau roi le temps de faire ses préparatifs. La reine pencha la tête comme si la foudre venait d’éclater à ses pieds. -Quand je vous ai dit, continua le comte avec une fureur croissante, qu’il fallait repousser la force par la force, qu’il fallait briser le joug de cette infâme tyrannie, qu’il fallait se défaire de cet homme avant qu’il eût les moyens de vous nuire, vous avez toujours reculé par une crainte puérile, par une lâche hésitation de femme. Jeanne leva sur son amant un regard plein de larmes. -Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle en joignant les mains par un mouvement de désespoir, j’entendrai donc toujours retentir autour de moi ce fatal cri de mort! Et vous aussi, Bertrand, vous le répétez à votre tour, ainsi que Charles de Duras, ainsi que Robert de Cabane! Pourquoi voulez-vous, malheureux, qu’un fantôme sanglant vienne se dresser entre nous pour étouffer de sa main de glace nos baisers adultères? Assez de crimes comme cela; qu’il règne, si sa triste ambition le pousse à régner; que me fait le pouvoir, pourvu qu’il me laisse votre amour! -Il n’est pas bien certain que nos amours aient une longue durée. -Que voulez-vous dire, Bertrand? Vous prenez plaisir à me torturer sans pitié. -Je dis, madame, que le nouveau roi de Naples a préparé un drapeau noir, qu’il sera porté devant lui le jour de son couronnement. -Et vous croyez, dit Jeanne en devenant pâle comme un cadavre sorti de son linceul, vous croyez que ce drapeau est une menace? -Qui a déjà reçu un commencement d’exécution. La reine chancela et s’appuya sur une table pour ne pas tomber. -Racontez-moi tout, dit-elle d’une voix suffoquée, ne craignez pas de m’effrayer; voyez, je ne tremble pas. Oh! Bertrand, je vous en supplie! -Les traîtres ont commencé par l’homme que vous estimiez le plus, par le plus sage conseiller de la couronne, par le magistrat le plus intègre, par le plus noble coeur, par la vertu la plus austère... -André d’Isernia! -Il n’est plus, madame. Jeanne poussa un cri comme si on eût tué devant elle le noble vieillard qu’elle respectait à l’égal d’un père. Puis s’affaissant sur elle-même, elle retomba dans un profond silence. -Comment l’ont-ils tué? reprit-elle enfin en fixant sur le comte ses grands yeux effrayés. -Hier au soir, en sortant de ce château, tandis qu’il se dirigeait vers sa maison, un homme s’est dressé tout à coup devant lui près de la porte Petrucia; cet homme est un des favoris d’André, Conrad de Gottis, qu’on a choisi sans doute parce qu’ayant lui-même à se plaindre d’un arrêt que l’incorruptible magistrat avait porté contre lui, le meurtre serait mis sur le compte d’une vengeance privée. Le lâche a fait signe à deux ou trois de ses compagnons, qui ont entouré leur victime en lui ôtant tous les moyens de s’échapper. Le pauvre vieillard a regardé fixement son assassin et lui a demandé d’une voix calme qu’est- ce qu’il lui voulait. «Je veux que tu perdes la vie comme tu m’as fait perdre mon procès», s’est écrié le meurtrier. Et sans lui laisser le temps de proférer une réponse, il l’a percé d’un coup d’épée. Alors les autres se sont jetés sur le malheureux, qui n’es- sayait pas même de crier au secours, et l’ont criblé de blessures en mutilant hideusement son cadavre, qu’ils ont laissé baigné dans son sang. -Horreur! murmura la reine en couvrant son visage. -Ceci n’est que leur coup d’essai, car les listes de proscription sont déjà pleines: il faut du sang à André pour célébrer son avènement au trône de Naples. Et savez-vous, Jeanne, quel est celui qui se trouve à la tête des condamnés? -Qui? demanda la reine en frissonnant de la tête aux pieds. -Moi, répondit le comte d’un ton naturel. -Toi! s’écria Jeanne en se redressant de toute sa hauteur, c’est toi qu’on veut tuer maintenant! Oh! prends garde à toi, André; tu viens de prononcer ton arrêt de mort. J’ai longtemps détourné le poignard qui brillait sur ta poitrine, mais tu pousses à bout ma patience. Malheur à toi, prince de Hongrie! le sang que tu as versé rejaillira sur ta tête! En parlant ainsi, sa pâleur avait disparu, son beau visage était animé du feu de la vengeance, ses regards lançaient des éclairs. Cette enfant de seize ans était terrible à voir; elle serrait la main de son amant avec une tendresse convulsive et se collait près de lui comme si elle eût voulu lui faire un abri de son corps. -Ta colère se réveille un peu tard, continua le jeune comte d’une voix triste et douce, car Jeanne lui parut si belle en ce moment qu’il n’eut pas la force de lui adresser un reproche. Tu ne sais donc pas que sa mère lui a laissé un talisman qui le préserve du poison et du fer? -Il mourra, reprit Jeanne d’une voix ferme. Et le sourire qui vint éclairer sa figure était si étrange que le comte baissa les yeux, effrayé à son tour. Le lendemain, la jeune reine de Naples, plus belle et plus souriante que jamais, assise avec un doux abandon près d’une croisée d’où la magique perspective du golfe se déroulait à ses yeux, tissait de ses blanches mains un cordon de soie et d’or. Le soleil, après avoir parcouru les deux tiers à peu près de sa carrière embrasée, baignait lentement ses rayons dans les eaux bleues et limpides où le Pausilippe réfléchissait sa cime couronnée de fleurs et de verdure. Une brise tiède et embaumée, après avoir effleuré en passant les orangers de Sorrente et d’Amalfi, apportait sa délicieuse fraîcheur aux habitants de la capitale engourdis par une voluptueuse mollesse. La ville entière se réveillait de sa longue sieste, respirant librement et soulevant sa paupière appesantie. Le Môle se couvrait d’une population bruyante et infinie, bigarrée des plus vives couleurs, et des cris de fête, des chansons joyeuses, des refrains d’amour, s’élevant de tous les points de ce vaste amphithéâtre, qui est l’une des plus puissantes merveilles de la création, venaient frapper l’oreille de Jeanne, qui les écoutait le front penché sur son travail et absorbée par une profonde rêverie. Tout à coup et au moment où elle paraissait le plus occupée de son ouvrage, le bruit insaisissable d’une respiration comprimée et l’imperceptible frôlement d’une étoffe qui effleurait son épaule la firent brusquement tressaillir. Elle se tourna, comme réveillée en sursaut par le contact d’un serpent, et aperçut son mari, paré d’un magnifique costume et nonchalamment appuyé sur le dossier de son fauteuil. Depuis longtemps, le prince n’était pas venu se placer aussi familièrement auprès de sa femme. Aussi ce mouvement de tendresse et d’abandon sembla-t-il d’un mauvais augure à la reine. André ne parut pas remarquer le regard de haine et de terreur que sa femme avait laissé échapper malgré elle, et donnant à ses traits froids et réguliers toute l’ex- pression de douceur qu’il put prendre dans cette circonstance, il lui demanda en souriant: -Pourquoi faites-vous ce beau cordon, ma chère et fidèle épouse? -C’est pour vous pendre, monseigneur! répondit en souriant à son tour la reine. André haussa les épaules, ne voyant dans cette menace d’une incroyable témérité qu’une grossière plaisanterie. Puis comme il vit que Jeanne se remettait à son ouvrage, il essaya de renouer la conversation. -J’avoue, continua-t-il d’une voix parfaitement calme, que ma demande est au moins superflue: j’aurais dû me douter, à l’empressement que vous mettez à terminer votre riche travail, qu’il est destiné à quelque beau chevalier que vous vous proposez d’envoyer, sous l’auspice de vos couleurs, à quelque entreprise dangereuse. Dans ce cas, ma belle souveraine, je réclame un ordre de votre bouche. Marquez le lieu et le temps de l’épreuve, et je suis sûr d’avance de remporter un prix que je disputerai à tous vos adorateurs. -Cela n’est pas bien certain, reprit Jeanne, si vous êtes aussi vaillant en guerre qu’en amour. Et elle jeta à son mari un regard si lascif et si méprisant que le jeune homme en rougit jusqu’aux yeux. -J’espère, reprit André en se contenant, vous donner bientôt de telles preuves de mon affection que vous ne pourrez plus en douter. -Et qu’est-ce qui vous fait espérer cela, monseigneur? -Je vous le dirais si vous vouliez m’écouter sérieusement. -Je vous écoute. -Eh bien! ce qui me donne une si grande confiance dans l’avenir est un rêve que j’ai fait la nuit passée. -Un rêve! cela mérite bien quelques explications de votre part. -J’ai rêvé qu’il y avait une grande fête dans la ville. Une foule immense envahissait les rues comme un torrent qui déborde et faisait retentir le ciel de ses cris d’allégresse; les sombres façades de marbre et de granit avaient disparu sous des tentures de soie et des festons de fleurs, les églises étaient parées comme pour les grandes solennités. Je chevauchais côte à côte avec vous. Jeanne fit un mouvement d’orgueil. -Pardon, madame, ce n’est qu’un rêve: je marchais donc à votre droite, sur un beau cheval blanc magnifiquement caparaçonné, et le maître justicier du royaume portait devant moi un drapeau déployé, en signe d’honneur. Après avoir parcouru triomphalement les principaux quartiers de la cité, nous sommes arrivés, au son des clairons et des trompettes, à la royale église de Sainte-Claire, où est enterré votre aïeul et mon oncle, et là, devant le maître-autel, le légat du pape, après avoir mis votre main dans la mienne, a prononcé un long discours et a posé tour à tour sur nos fronts la couronne de Jérusalem et de Sicile. Après quoi, les grands et le peuple se sont écriés d’une voix unanime: «Vivent le roi et la reine de Naples!» Et moi, voulant rendre éternel le souvenir d’une si glorieuse journée, j’ai ordonné des chevaliers parmi les plus zélés de la cour. -Et ne vous rappelez-vous pas les noms de ces élus que vous avez jugés dignes de vos royales faveurs? -Si fait, madame, si fait: Bertrand, comte d’Artois... -Assez, monseigneur; je vous dispense de nommer les autres: j’ai toujours cru que vous étiez un magnifique et loyal seigneur, mais vous venez de m’en donner de nouvelles preuves en faisant tomber vos grâces sur les personnes que j’honore le plus de ma confiance. J’ignore si vos désirs doivent bientôt se réaliser, mais, dans tous les cas, soyez sûr de ma reconnaissance éternelle. La voix de Jeanne ne trahissait pas la moindre émotion, son regard était devenu caressant, et le plus doux sourire errait sur ses lèvres. Mais dès ce moment, la mort d’André fut décidée dans son coeur. Le prince, trop préoccupé lui-même de ses projets de vengeance et trop confiant dans la toute-puissance de son talisman et dans sa bravoure personnelle, ne conçut pas le soupçon qu’on pourrait le prévenir. Il s’entretint longtemps avec sa femme sur le ton d’une causerie amicale et enjouée, cherchant à épier ses secrets et lui livrant les siens par des phrases tronquées et des réticences mystérieuses. Quand il crut voir que jusqu’au plus léger nuage de ses anciens ressentiments s’était dissipé du front de Jeanne, il la supplia de l’accompagner, elle et sa suite, dans une chasse magnifique qu’il organisait pour le 20 août, ajoutant que cette complaisance de la reine serait pour lui le gage le plus sûr de leur réconciliation complète et d’un entier oubli du passé. Jeanne le lui promit avec une grâce charmante, et le prince se retira pleinement satisfait de son entretien, emportant la conviction qu’il n’aurait qu’à frapper les favoris de la reine pour s’en faire obéir, et peut-être aimer encore. Mais la veille du 20 août, une scène étrange et terrible se passait au fond d’une des tours latérales du Château-Neuf. Charles de Duras, qui n’avait cessé de couver dans l’ombre son projet infernal, averti par le notaire qu’il avait chargé de veiller sur les progrès de la conspiration que, le soir même, il devait y avoir une réunion définitive, enveloppé d’un manteau noir, se glissa dans un corridor souterrain, et caché derrière un pilier, il attendit l’issue de la conférence. Après deux heures d’attente mortelle où chaque seconde était marquée par les battements de son coeur, Charles crut entendre le bruit d’une porte qu’on ouvrait avec la plus grande précaution. Un faible rayon s’échappant de la fente d’une lanterne trembla sous la voûte sans dissiper les ténèbres, et un homme, se détachant de la muraille, marcha dans sa direction comme un bas-relief vivant. Charles toussa légèrement : c’était le signal convenu. L’homme éteignit sa lumière et cacha le poignard qu’il avait tiré dans la crainte d’une surprise. -C’est toi, maître Nicolas? demanda le duc à voix basse. -C’est moi, monseigneur. -Eh bien? -On vient de décider la mort du prince pour demain, en allant à la chasse. -As-tu reconnu tous les conjurés? -Tous, quoique leurs traits soient cachés par un masque; mais lorsqu’ils ont prononcé leur vote de mort, je les ai reconnus à leur voix. -Pourrais-tu me les désigner? -À l’instant même: ils vont défiler par le fond de ce corridor. Et tenez, voici Tommaso Pace, qui marche en avant des autres pour les éclairer. En effet, un long fantôme, noir de la tête aux pieds, le visage soigneusement caché par un masque en velours, une torche à la main, traversa le fond du couloir et s’arrêta sur le premier degré d’un escalier tournant qui menait aux étages supérieurs. Les conjurés s’avançaient lentement, deux à deux, comme une procession de spectres, passaient un moment dans le cercle lumineux projeté par la torche et disparaissaient dans l’ombre. -Voici Charles et Bertrand d’Artois, dit le notaire; voici les comte de Terlizzi et de Catanzaro; voici le grand-amiral et le grand-sénéchal du royaume, Godefroi de Marsan, comte de Squillace, et Robert de Cabane, comte d’Eboli; ces deux femmes qui parlent à voix basse avec une si grande volubilité de gestes sont Catherine de Tarente, impératrice de Constantinople, et Filippa la Catanaise, gouvernante et première dame de la reine; voici doña Cancia, la camérière et la confidente de Jeanne; et voici la comtesse de Morcone... Le notaire s’arrêta en voyant paraître une ombre qui marchait toute seule, la tête basse, les bras pendants, étouffant ses sanglots sous les plis de son long capuchon noir. -Et quelle est cette femme qui semble se traîner avec peine à la suite du lugubre cortège? demanda le duc en serrant le bras de son compagnon. -Cette femme! murmura le notaire, c’est la reine! -Ah! je la tiens! pensa Charles en respirant à pleine poitrine avec cette profonde satisfaction que doit éprouver Satan lorsqu’une âme longtemps convoitée tombe enfin dans son pouvoir. -Et maintenant, monseigneur, reprit maître Nicolas lorsque tout fut rentré dans l’obscurité et le silence, si vous m’avez commandé d’épier les démarches des conjurés pour sauver le jeune prince que vous protégez de votre amitié vigilante, hâtez-vous de le prévenir, car demain peut-être il serait trop tard. -Suis-moi, s’écria le duc, d’un ton impérieux; il est temps que tu apprennes mes intentions véritables pour te conformer à mes ordres avec la plus scrupuleuse exactitude. Et en achevant ces paroles, il l’entraîna du côté opposé à celui par lequel les conjurés venaient de disparaître. Le notaire le suivit machinalement à travers un dédale de corridors obscurs et d’esca- liers dérobés, sans pouvoir s’expliquer le brusque changement qui paraissait s’opérer dans l’esprit de son maître, lorsque, traversant une des antichambres du château, ils rencontrèrent André, qui les aborda joyeusement. Le prince serra avec son amitié habituelle la main de son cousin de Duras et lui demanda avec une assurance qui n’admettait pas de refus: -Eh bien! duc, serez-vous demain de notre chasse? -Excusez-moi, monseigneur, répondit Charles en s’inclinant jusqu’à terre, il m’est impossible de vous accompagner demain, car ma femme est très souffrante; mais je vous prie d’accepter le plus beau de mes faucons. Et il lança au notaire un regard qui le cloua à sa place. La matinée du 20 août se leva belle et sereine, par une de ces ironies de la nature qui contrastent si cruellement avec les douleurs des hommes. Dès la pointe du jour, maîtres et valets, pages et chevaliers, princes et courtisans, tout le monde était sur pied. Des cris de joie s’élevèrent de toutes parts lorsque la reine parut, montée sur un cheval blanc comme la neige, à la tête de cette brillante jeunesse. Jeanne était peut-être plus pâle qu’à l’or- dinaire, mais on pouvait attribuer sa pâleur à l’heure matinale à laquelle elle avait été obligée de se lever. André, pressant de ses genoux un des chevaux les plus fougueux qu’il eût domptés de sa vie, caracolait près de sa femme avec une noble fierté et se sentait heureux de sa force, heureux de sa jeunesse, heureux de mille espérances dorées qui paraient son avenir des plus riches couleurs. Jamais la cour de Naples n’avait déployé plus d’éclat; tous les sentiments de haine et de méfiance paraissaient complètement oubliés, et frère Robert lui-même, le soupçonneux ministre, voyant passer sous sa croisée cette joyeuse cavalcade, dérida son front soucieux et caressa sa barbe avec orgueil. L’intention d’André était de passer plusieurs jours en chassant entre Capoue et Aversa, et de ne revenir à Naples que lorsque tout serait prêt pour son couronnement. En conséquence, le premier jour, on chassa près de Melito, et on traversa deux ou trois villages de la Terre de Labour. Vers le soir, la cour s’arrêta pour passer la nuit à Aversa, et comme à cette époque il n’y avait pas dans la ville un château digne de recevoir la reine et son mari avec leur suite nombreuse, on transforma en demeure royale le couvent de Saint-Pierre à Majella, bâti par Charles II, l’an du Seigneur 1309. Tandis que le grand-sénéchal donnait des ordres pour le souper et faisait préparer à la hâte un appartement pour André et sa femme, le prince, qui s’était livré toute la journée, par une chaleur ardente, à son plaisir favori avec tout l’abandon de la jeunesse, monta sur une terrasse pour respirer la brise du soir en compagnie de sa bonne Isolda, de sa chère nourrice, qui, l’aimant plus que sa mère, ne se séparait pas de lui un seul instant. Jamais le prince n’avait paru si animé et si content; il s’extasiait sur la beauté de la campagne, sur la limpidité du ciel, sur le parfum de la verdure, il accablait sa nourrice de mille questions sans s’in- quiéter de ses réponses, qui se faisaient longtemps attendre, car la pauvre Isolda le contemplait avec cet air de ravissement profond qui rend les mères si distraites lorsqu’elles écoutent leurs enfants. André lui parlait-il avec ardeur d’un terrible sanglier qu’il avait poursuivi le matin à travers le bois et avait étendu écumant à ses pieds, Isolda l’interrompait pour l’avertir qu’il avait dans l’angle de l’oeil un grain de poussière. André formait des projets pour l’avenir; Isolda, tout en caressant ses blonds cheveux, remarquait avec sollicitude qu’il devait être bien fatigué. Enfin, n’écoutant que ses transports, le jeune prince défiait la destinée et appelait de tous ses voeux des dangers pour les combattre, et la pauvre nourrice s’écriait tout en pleurs: -Vous ne m’aimez plus, mon enfant! Impatienté de ces interruptions continuelles, André la grondait doucement et jouait avec ses puériles frayeurs. Puis, sans se rendre compte d’une mélancolique tendresse qui le gagnait insensiblement, il se fit raconter mille traits de son enfance, lui parla longtemps de son frère Louis, de sa mère absente, et une larme lui vint à la paupière quand il se rappela le dernier adieu maternel. Isolda l’écouta avec joie, répondit naturellement à toutes ses demandes, mais aucun pressentiment n’agita son coeur, car la pauvre femme aimait André de toutes les forces de son âme; elle aurait donné pour lui sa vie dans ce monde et sa part de ciel dans l’autre, mais elle n’était pas sa mère! Lorsque tout fut prêt, Robert de Cabane vint avertir le prince que la reine l’attendait. André jeta un dernier regard sur ces riantes campagnes que la nuit couvrait de son voile étoilé, porta sur ses lèvres et sur son coeur la main de sa nourrice et suivit le grand-sénéchal lentement et comme à regret. Mais bientôt, les lumières qui brillaient dans la salle, les vins qui circulaient en abondance, les gais propos, les récits bruyants des exploits de la journée dissipèrent ce nuage de tristesse qui avait assombri pour un instant le front du prince. La reine seule, les coudes appuyés sur la table, les prunelles fixes, les lèvres immobiles, assistait à cet étrange festin pâle et froide comme une apparition sinistre évoquée du tombeau pour troubler la joie des convives. André, dont la raison commençait à se noyer dans les flots de vin de Caprée et de Syracuse, choqué de la contenance de sa femme, qu’il attribuait au dédain, remplit une coupe jusqu’aux bords et la présenta à la reine. Jeanne tressaillit vivement et remua ses lèvres avec une agitation convulsive, mais les conjurés couvrirent de leurs voix éclatantes le frémissement involontaire qui venait de s’échapper de sa poitrine. Au milieu du tumulte général, Robert de Cabane proposa de distribuer copieusement à la garde hongroise qui veillait aux avenues du couvent les mêmes vins qu’on avait servis à la table royale, et cette libéralité extravagante souleva des applaudissements frénétiques. Bientôt, les cris des soldats, qui témoignaient leur reconnaissance pour une générosité si inattendue, se mêlèrent aux ovations des convives. Pour compléter l’ivresse du prince, on s’écriait de toutes parts: -Vive la reine! vive Sa Majesté le roi de Naples! On prolongea l’orgie bien avant dans la nuit, on parla avec enthousiasme des plaisirs qu’on se promettait pour le lendemain, et Bertrand d’Artois remarqua tout haut qu’après une si longue veillée, tout le monde ne se lèverait peut-être pas à l’heure. André déclara que, quant à lui, une heure ou deux de repos suffiraient pour le remettre entièrement de ses fatigues et qu’il souhaitait vivement que son exemple ne restât pas sans imitateurs. Le comte de Terlizzi parut exprimer respectueusement quelques doutes sur l’exactitude du prince. André se récria, et après avoir porté un défi à tous les barons présents à qui serait debout le premier, il se retira avec la reine dans l’appartement qui leur était réservé, où il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil lourd et profond. Vers deux heures du matin, Tommaso Pace, valet de chambre du prince et premier huissier des appartements royaux, vint frapper à la porte de son maître afin de le réveiller pour la chasse. Au premier coup, tout demeura dans le silence; au second, Jeanne, qui n’avait pas fermé l’oeil de la nuit, fit un mouvement comme pour secouer son mari et l’avertir du danger qui le menaçait; au troisième, le malheureux jeune homme se réveilla en sursaut, et entendant dans la chambre voisine des rires et des chuchotements, persuadé qu’on plaisantait sur sa paresse, il sauta de son lit, la tête nue, couvert de sa chemise et chaussé à peine, et ouvrit la porte. Ici, nous traduisons littéralement le récit de Dominique Gravina, un des chroniqueurs les plus estimés. Aussitôt que le prince se montra, les conjurés se jetèrent sur lui tous à la fois pour l’étouffer de leurs mains, car il ne pouvait mourir ni par le fer ni par le poison, à cause d’un anneau que sa pauvre mère lui avait donné. Mais André, fort et agile comme il était, voyant l’infâme trahison, se défendait avec une vigueur surnaturelle, et poussant des cris horribles, il se dégagea de l’étreinte de ses meurtriers, le visage sanglant et ses blonds cheveux arrachés par touffes. Le malheureux jeune homme essayait de gagner sa chambre pour prendre une arme et résister bravement à ses assassins. Mais arrivé près de la porte, le notaire Nicolas de Melazzo, passant son poignard comme un verrou dans les anneaux de la serrure, l’empêcha d’entrer. Le prince, criant toujours, implorant la protection de ses fidèles, retourna dans la salle. Mais toutes les portes étaient fermées, et personne ne lui tendait une main secourable, car la reine se taisait, sans montrer aucune inquiétude de la mort de son mari. Cependant la nourrice Isolda, frappée par les hurlements de son cher fils et seigneur, bondissant de son lit et s’approchant de la fenêtre, remplissait la maison de cris épouvantables. Déjà les traîtres, effrayés par l’immense rumeur, quoique le lieu fût désert et tellement éloigné du centre de la ville que personne n’aurait pu accourir à ce bruit, se disposaient à lâcher leur victime, lorsque Bertrand d’Artois, se sentant plus coupable que les autres, excité par une rage d’enfer, saisit fortement le prince à bras le corps et le terrassa après une lutte désespérée; puis le traînant par les cheveux vers un balcon qui donnait sur les jardins et appuyant un genou sur sa poitrine: -À moi, barons! s’écria-t-il en s’adressant aux autres; j’ai ce qu’il faut pour l’étrangler. Et il lui passa au cou un long cordon de soie et d’or, tandis que le malheureux se débattait de toutes ses forces. Mais Bertrand serra le noeud promptement, et les autres, jetant le corps par-dessus le parapet du balcon, le laissèrent ainsi suspendu entre le ciel et la terre jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Et comme le comte de Terlizzi détournait les yeux avec horreur de cette affreuse agonie, Robert de Cabane lui cria impérieusement: -Que faites-vous là, mon beau-frère? la corde est assez longue pour que chacun de nous puisse en tenir un bout; il nous faut des complices, et non des témoins. Et aussitôt que les dernières convulsions du mourant eurent cessé, ils laissèrent tomber le cadavre de toute la hauteur de trois étages et, ouvrant les portes de la salle, s’en allèrent comme s’ils n’avaient rien fait. Isolda, ayant pu enfin se procurer de la lumière, monta rapidement à la chambre de la reine, et trouvant la porte fermée en dedans, elle se mit à appeler son fils à haute voix. Point de réponse, et cependant la reine était dans la chambre. La pauvre nourrice, égarée, tremblante, éperdue, traversa tous les corridors, frappa à toutes les cellules, réveilla les moines un à un, les priant de chercher le prince avec elle. Les moines répondirent qu’ils avaient entendu du bruit en effet, mais croyant qu’il s’agissait d’une querelle de soldats ivres ou révoltés, ils n’avaient pas cru devoir intervenir. Isolda insista par de plus vives prières. L’alarme se répand dans le couvent; les religieux suivent la nourrice, qui les précède avec un flambeau; elle entre dans le jardin, aperçoit sur l’herbe quelque chose de blanc, s’avance en tremblant, pousse un cri aigu et tombe à la renverse. Le malheureux André gisait dans son sang, la corde au cou comme un voleur, la tête écrasée par la chute profonde. Alors deux moines montèrent à l’appartement de la reine et, frappant à la porte avec respect, lui demandèrent d’une voix sépulcrale: -Madame la reine, que voulez-vous qu’on fasse du cadavre de votre mari? Et comme la reine ne donnait aucune réponse, ils redescendirent lentement au jardin, et s’agenouillant, un à la tête et l’autre aux pieds du mort, ils se mirent à réciter à voix basse les psaumes de pénitence. Quand ils eurent prié une heure, deux autres moines montèrent également à la chambre de Jeanne, et ayant répété la même demande sans obtenir de réponse, ils relevèrent les deux premiers moines et prièrent à leur tour. Enfin, un troisième couple se présenta à la porte de cette chambre inexorable, et comme il s’en revenait consterné par le peu de succès de sa démarche, le peuple s’ameuta autour du couvent, et des cris de mort coururent sur cette multitude indignée. Déjà, les groupes devenaient plus serrés, les voix s’élevaient plus menaçantes, le torrent menaçait d’envahir la demeure royale, lorsque la garde de la reine parut, la lance au poing, et une litière hermétiquement fermée, entourée des principaux barons de la cour, traversa la foule frappée de stupeur. Jeanne, couverte d’un voile noir, se rendit au Château-Neuf au milieu de son escorte, et personne, disent les historiens, n’osa plus parler de cette mort. Mais le rôle terrible de Charles de Duras devait commencer aussitôt que le crime serait consommé. Le duc laissa pendant deux jours au vent et à la pluie, sans sépulture et sans honneurs, le cadavre de celui que le pape avait déjà nommé roi de Sicile et de Jérusalem, afin que cette vue misérable augmentât l’indignation de la foule. Puis, le troisième jour, il le fit transporter avec la plus grande pompe à la cathédrale de Naples, et rassemblant tous les Hongrois autour du catafalque, il s’écria d’une voix tonnante: -Nobles et manants, voici notre roi lâchement étranglé par une trahison infâme. Dieu ne tardera pas à nous livrer les noms de tous les coupables. Que ceux qui désirent que justice soit faite lèvent la main en jurant aux meurtriers une persécution sanglante, une haine implacable, une vengeance éternelle! Alors ce ne fut qu’un seul cri qui porta la désolation et la mort au coeur des conjurés, et le peuple se dispersa par la ville en criant: -Vengeance! vengeance! La justice divine, qui ne connaît point de privilèges et qui ne s’arrête pas devant une couronne, frappa d’abord Jeanne dans son amour. Lorsque les deux amans se trouvèrent en présence, saisis mutuellement d’horreur et de dégoût, ils reculèrent en tremblant, la reine ne voyant en lui que le bourreau de son mari, et lui ne voyant dans la reine que la cause de son crime et peut-être de sa punition imminente. Les traits de Bertrand d’Artois étaient bouleversés, ses joues creuses, ses yeux cernés d’un cercle livide; sa bouche horriblement contractée, le bras et l’index tendus vers sa complice, il voyait se dresser devant lui une affreuse vision. Le même cordon avec lequel il avait étranglé André, il le voyait maintenant autour du cou de la reine, tellement serré qu’il entrait dans les chairs, et une force invisible, une inspiration satanique le poussait, lui, Bertrand, à étrangler de ses propres mains cette femme qu’il avait tant aimée, qu’il avait autrefois adorée à genoux. Le comte s’élança hors de la chambre en faisant des gestes désespérés, en prononçant des paroles incohérentes, et comme il donnait des signes d’égarement et de folie, son père, Charles d’Artois, l’entraîna avec lui, et le soir même, ils partirent pour leur terre de Sainte-Agathe et s’y fortifièrent en cas d’at- taque. Mais le supplice de Jeanne, supplice lent et terrible qui devait durer trente-sept ans et se terminer par une mort affreuse, ne faisait que commencer à peine. Tous les misérables qui avaient trempé dans la mort d’André se présentèrent tour à tour pour demander le prix du sang. La Catanaise et son fils, qui avaient maintenant dans leurs mains non seulement l’honneur, mais la vie aussi de la reine, redoublèrent d’avidité et d’exigence; doña Cancia ne mit plus aucun frein à ses débauches, et l’impératrice de Constantinople somma sa nièce d’épouser son fils aîné, Robert, prince de Tarente. Jeanne, rongée par ses remords, dévorée par l’indignation, humiliée par l’arrogance de ses sujets, n’osant plus relever le front, accablée sous la honte, descendit aux prières et se borna à demander quelques jours de délai. L’impératrice y consentit à la condition que son fils viendrait habiter le Château-Neuf et aurait la permission de voir la reine une fois par jour. Jeanne courba la tête en silence, et Robert de Tarente fut installé au château. De son côté, Charles de Duras, qui, par la mort d’André, était devenu presque le chef de la famille et qui, aux termes du testament du vieux roi, dans le cas où Jeanne mourrait sans enfants légitimes, héritait du royaume par sa femme Marie, Charles de Duras intima deux ordres à la reine: premièrement, qu’elle ne songeât pas à contracter de nouvelles noces sans le consulter sur le choix de l’époux; secondement, qu’elle eût à l’investir sur-le-champ du titre de duc de Calabre, et pour déterminer sa cousine à ce double sacrifice, il ajouta que si elle était assez mal avisée pour lui refuser une de ces demandes, il livrerait à la justice les preuves du crime et les noms des meurtriers. Jeanne, fléchissant sous le poids de ce nouveau malheur, ne trouvait pas d’expédient pour l’éviter. Mais Catherine, qui était seule de taille à lutter contre son neveu, répondit qu’il fallait frapper le duc de Duras dans son ambition et dans ses espérances en lui déclarant d’abord, comme c’était la vérité, que la reine était enceinte, et si, malgré cette nouvelle, il persistait dans ses projets, qu’alors elle se chargerait de trouver quelque moyen pour jeter dans la famille de son neveu le trouble et la discorde, pour le blesser dans ses affections ou dans ses intérêts les plus intimes, pour le déshonorer publiquement dans la personne de sa femme et de sa mère. Charles sourit froidement lorsque sa tante vint lui rapporter, de la part de la reine, que cette dernière allait mettre au monde un enfant d’André. En effet, quelle importance pouvait avoir un enfant encore à naître et qui ne vécut réellement que peu de mois, aux yeux d’un homme qui se défaisait avec un si admirable sang froid, et par la main même de ses ennemis, des personnes qui le gênaient dans sa carrière? Il répondit à l’impératrice que cette heureuse nouvelle, qu’elle daignait lui annoncer de sa propre bouche, loin de diminuer son indulgence pour sa cousine, l’engageait, au contraire, à lui prouver plus de bonté et plus d’intérêt; que par conséquent il réitérait sa proposition et renouvelait sa promesse de ne pas poursuivre la vengeance de son cher André, puisque, en quelque sorte, le crime n’était pas entièrement consommé s’il survivait un enfant. Mais il se montra inflexible en cas de refus. Il fit comprendre adroitement à Catherine de Tarente que, comme elle était bien pour quelque chose dans la mort du prince, elle aurait dû, pour son propre compte, déterminer la reine à étouffer le procès. L’impératrice parut vivement affectée de l’attitude menaçante de son neveu et lui promit de faire son possible pour persuader à la reine de lui accorder tout ce qu’il lui demandait, à condition cependant que Charles lui donnât le temps nécessaire pour mener à bout une négociation aussi délicate. Mais Catherine profita du délai qu’elle avait su arracher à l’ambition du duc de Duras pour méditer sa vengeance et s’assurer les moyens d’un infaillible succès. Après plusieurs plans accueillis avec empressement et abandonnés avec regret, elle s’arrêta à un projet infernal, inouï et que l’esprit se refuserait à croire s’il n’était attesté unanimement par tous les historiens. La pauvre Agnès de Duras souffrait depuis plusieurs jours d’une mystérieuse langueur, et peut-être le caractère inquiet et turbulent de son fils n’était pas la dernière cause de cette lente et pénible maladie. Ce fut sur cette mère infortunée que l’impératrice résolut de faire tomber les premiers effets de sa haine. Elle fit venir le comte de Terlizzi et sa maîtresse doña Cancia, et comme cette dernière, par ordre de la reine, assistait Agnès depuis sa maladie, Catherine insinua à la jeune camérière, qui était alors enceinte, de substituer son urine à celle de la malade afin que le médecin, trompé par cet indice, fût forcé d’avouer à Charles de Duras la faute et le déshonneur de sa mère. Le comte, qui, depuis la part qu’il avait prise au régicide, tremblait à chaque instant d’être dénoncé, n’eut rien à opposer aux volontés de l’impératrice, et doña Cancia, dont la tête était aussi légère que le coeur était corrompu, accueillit avec une folle gaieté l’occasion de se venger de la pruderie d’une princesse du sang qui seule s’avisait d’être vertueuse au milieu d’une cour renommé par sa dépravation. Une fois assurée du consentement et de la discrétion de ses complices, Catherine fit circuler des bruits vagues et douteux, mais d’une terrible gravité s’ils pouvaient être confirmés par une preuve; et aussitôt émise, la perfide accusation arriva de confidence en confidence à l’oreille de Charles. Saisi d’un tremblement convulsif à cette éclatante révélation, le duc fit appeler à l’instant même le médecin de la maison et lui demanda impérieusement quelle était la cause de la maladie de sa mère. Le médecin pâlit, balbutia, mais pressé par les menaces de Charles, lui avoua qu’il avait des soupçons assez fondés pour croire que la duchesse était enceinte, mais que, comme une première fois il aurait pu se tromper, avant de se prononcer dans une matière si grave, il demandait de faire une seconde observation. Le lendemain, au moment où le docteur sortait de la chambre d’Agnès, le duc alla au-devant de lui, et après l’avoir interrogé par un mouvement plein d’angoisse, au silence qui suivit sa demande il comprit que ses craintes n’étaient que trop réelles. Cependant le médecin, s’armant d’une précaution excessive, déclara qu’il voulait s’en remettre à une troisième expérience. Les damnés n’ont pas d’heures plus longues que celles qui s’écoulèrent pour Charles jusqu’au fatal instant où il acquit la certitude que sa mère était coupable. Le troisième jour, le médecin affirma en son âme et conscience qu’Agnès de Duras était enceinte. -C’est bien, dit Charles en congédiant le docteur sans montrer aucune émotion. Le soir, on administrait à la duchesse un remède que le médecin avait ordonné, et comme, une demi-heure après, elle fut assaillie de violentes douleurs, on avertit le duc qu’il fallait peut-être consulter d’autres savants, puisque l’ordonnance du médecin ordinaire, au lieu de produire une amélioration dans l’état de la malade, n’avait fait que l’empirer. Charles monta lentement chez la duchesse, et renvoyant tous ceux qui étaient autour de son lit, sous prétexte que par leur maladresse ils ne faisaient qu’irriter les souffrances de sa mère, il s’enferma seul avec elle. La pauvre Agnès, oubliant à la vue de son fils les tortures qui déchiraient ses entrailles, lui serra la main avec tendresse et lui sourit à travers ses pleurs. Charles, le front baigné d’une sueur froide, blême sous son teint cuivré, la prunelle horriblement dilatée, se pencha sur la malade et lui demanda d’une voix sombre: -Eh bien, ma mère, allez-vous un peu mieux? -Oh! je souffre! je souffre affreusement, mon pauvre Charles! Je sens comme du plomb fondu qui coule dans mes veines. Ô mon fils! fais venir tes frères pour que je puisse vous bénir une dernière fois, car je ne pourrai longtemps résister à ma douleur. Je brûle; oh! par pitié! appelez vite un médecin, je suis empoisonnée. Charles ne bougeait pas de son chevet. -De l’eau! répétait la mourante d’une voix entrecoupée, de l’eau! un médecin, un confesseur, mes enfants, je veux voir mes enfants! Et comme le duc demeurait impassible, dans un morne silence, la pauvre mère, quoique affaissée par ses souffrances, croyant que la douleur avait ôté à son fils la parole et le mouvement, se leva sur son séant par un effort désespéré et, le secouant par le bras, s’écria de toute la force qui lui restait: -Charles, mon fils! qu’as-tu? mon pauvre enfant, courage, ce ne sera rien, je l’espère; mais vite, appelez du secours; appelez mon médecin. Oh! vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que je souffre. -Votre médecin, reprit Charles d’une voix lente et froide dont chaque mot s’enfonçait dans l’âme de sa mère comme un coup de poignard, votre médecin ne peut pas venir. -Et pourquoi? demanda Agnès, atterrée. -Parce que celui qui possédait le secret de notre honte ne devait plus vivre. -Malheureux! s’écria la mourante, au comble de l’effroi et de la douleur, vous l’avez assassiné! vous avez peut-être empoisonné votre mère! Ô Charles! Charles! pitié pour votre âme. -C’est vous qui l’avez voulu, reprit Charles d’une voix sourde; c’est vous qui m’avez poussé au crime et au désespoir; c’est vous qui êtes la cause de mon déshonneur dans ce monde et de ma perdition dans l’autre. -Que dites-vous? Mon Charles, par pitié, ne me faites pas mourir dans cette affreuse incertitude. Quel fatal égarement vous aveugle? Parlez, parlez, mon fils; je ne sens déjà plus le poison qui me dévore. Que vous ai-je fait? de quoi m’a-t-on accusée? Et elle regardait son fils d’un oeil hagard où l’amour maternel luttait encore contre la pensée atroce du parricide. Puis voyant que Charles restait muet malgré ses prières, elle répéta avec un cri déchirant: -Parlez! au nom du ciel, parlez avant que je meure! -Vous êtes enceinte, ma mère! -Moi! s’écria Agnès avec un éclat de voix qui lui brisa la poitrine. Dieu, pardonnez-lui! Charles, votre mère vous pardonne et vous bénit en mourant. Charles se précipita à son cou, criant au secours d’une voix désespérée: il aurait maintenant voulu la sauver au prix de sa vie, mais il était trop tard. Il poussa un cri du fond de son âme, et on le trouva étendu sur le cadavre de sa mère. On fit d’étranges commentaires à la cour sur la mort de la duchesse de Duras et sur la disparition de son médecin. Mais ce que personne ne put révoquer en doute, ce fut la sombre douleur qui creusa des rides plus profondes sur le front déjà si triste de Charles. Catherine seule comprit ce qu’il y avait de vraiment terrible dans la mélancolie de son neveu, car il était évident pour elle que le duc avait du même coup tué son médecin et empoisonné sa mère. Mais elle ne s’attendait pas à une réaction si subite et si violente dans le coeur d’un homme qui ne reculait devant aucun crime. Elle croyait Charles capable de tout, excepté de remords. Cette tristesse morne et concentrée lui parut d’un mauvais augure pour ses projets. Elle avait voulu susciter à son neveu des chagrins domestiques pour qu’il n’eût pas le temps de s’opposer au mariage de son fils et de la reine; mais elle avait dépassé son but, et Charles, engagé dans la voie du crime par un pas terrible, ayant brisé le lien des plus saintes affections, se rejetait dans ses passions mauvaises avec une fiévreuse ardeur et un âpre sentiment de vengeance. Catherine essaya alors de la soumission et de la douceur. Elle fit comprendre à son fils qu’il n’y avait plus pour lui qu’un moyen d’obtenir la main de la reine: c’était de flatter l’ambition de Charles et de se mettre en quelque sorte sous son patronage. Robert de Tarente comprit sa position et cessa de faire la cour à Jeanne, qui accueillait son empressement avec une froide bienveillance pour s’attacher aux pas de son cousin. Il montra pour lui la déférence et le respect que Charles lui-même avait affectés pour André lorsque la pensée lui était venue de le perdre. Mais le duc de Duras ne se laissa pas tromper par les sentiments d’amitié et de dévouement que lui témoignait l’aîné de la maison de Tarente, et tout en se montrant fort touché de ce retour inattendu, il se tint en garde contre les sollicitations de Robert. Un événement en dehors de toutes les prévisions humaines renversa les calculs des deux cousins. Un jour qu’ils étaient sortis ensemble à cheval, comme ils en avait pris l’habitude depuis leur réconciliation hypocrite, Louis de Tarente, le plus jeune frère de Robert, qui avait toujours aimé Jeanne de cet amour chevaleresque et naïf qu’on garde enfoui comme un trésor au fond de l’âme quand on a vingt ans et qu’on est beau comme un ange, Louis, disons-nous, qui, se tenant à l’écart de l’infâme conspiration de sa famille, n’avait pas souillé ses mains du sang d’André, entraîné par je ne sais quelle ardeur inouïe, se présenta aux portes du Château-Neuf, et tandis que son frère perdait des moments précieux à solliciter un consentement nubile, il fit lever le pont et ordonna sévèrement aux soldats de n’ouvrir à personne. Puis sans se préoccuper un seul instant de la colère de Charles ou de la jalousie de Robert, il s’élança à l’appartement de la reine, et là, comme dit Dominique Gravina, sans autre préambule, il consomma le mariage. Au retour de sa promenade, Robert de Tarente, étonné que le pont ne s’abaissât pas incontinent devant lui, fit d’abord appeler à haute voix les soldats qui gardaient la forteresse, les menaçant d’une punition sévère pour leur impardonnable négligence. Mais comme les portes du château demeuraient fermées, et comme les soldats ne donnaient aucun signe de crainte ou de repentir, le prince se mit dans une affreuse colère, et il jura de faire pendre comme des chiens les misérables qui voulaient l’empêcher de rentrer chez lui. Cependant l’impératrice de Constantinople, effrayée de la sanglante querelle qui allait s’élever entre les deux frères, s’avança seule et à pied au-devant de son fils, et usant de son ascendant maternel, après l’avoir prié de maîtriser ses transports en présence de la foule qui déjà se pressait en tumulte pour assister à cet étrange spectacle, elle lui raconta à voix basse tout ce qui s’était passé en son absence. Un rugissement de tigre blessé s’échappa de la poitrine de Robert, et peu s’en fallut qu’aveuglé par sa rage, il ne foulât sa mère aux pieds de son cheval, qui, secondant la colère de son maître, se cabrait furieusement et aspirait le sang par ses narines. Quand le prince eut vomi tout ce qu’il avait d’imprécations sur la tête de son frère, il tourna la bride, et s’éloignant au galop de ce château maudit, il vola chez le duc de Duras, qu’il venait de quitter à peine, pour l’informer de l’outrage et l’exciter à la vengeance. Charles causait avec une sorte d’abandon avec sa jeune femme, qui n’était guère habituée à une conversation si paisible et à une familiarité si expansive, lorsque le prince de Tarente, brisé, haletant, trempé de sueur, vint leur faire son incroyable récit. Charles le lui fit répéter deux fois de suite, tant l’audacieuse entreprise de Louis lui paraissait impossible. Puis passant par une brusque transition du doute à la fureur et se frappant le front de son gantelet de fer, il s’écria que puisque la reine le mettait au défi, il saurait bien la faire trembler au milieu de son château et dans les bras de son amant. Et laissant tomber un regard accablant sur Marie, qui le suppliait en pleurant pour sa soeur, il serra fortement la main de Robert et lui promit que tant qu’il vivrait, Louis ne serait pas le mari de Jeanne. Le soir même, il s’enferma dans son cabinet et expédia des lettres à la cour d’Avignon, dont on ne tarda guère à voir les effets. Une bulle, datée du 2 juin 1346, fut adressée à Bertram des Baux, comte de Monte-Scaglioso, maître justicier du royaume de Sicile, avec ordre de prendre les informations les plus rigoureuses contre les meurtriers d’André, que le pape couvrait en même temps de son anathème, et de les punir selon les lois les plus sévères. Cependant une note secrète était jointe à cette bulle, note qui contraria vivement les desseins de Charles. Car le souverain pontife commandait expressément au grand justicier de ne pas impliquer dans le procès la reine ou les autres princes du sang, pour éviter de plus grands troubles, se réservant, en sa qualité de chef suprême de l’Église et de supérieur du royaume, la faculté de les juger plus tard selon sa prudence. Bertram des Baux déploya un grand appareil dans ce terrible procès. On éleva une estrade dans la grande salle des tribunaux, et tous les officiers de la couronne, tous les grands dignitaires de l’État, tous les principaux barons du royaume eurent leur siège derrière l’enceinte des magistrats. Trois jours après que la bulle de Clément VI avait été publiée dans la capitale, le maître justicier put déjà procéder à l’interrogatoire public de deux accusés. Les deux coupables qui étaient tombés les premiers sous la main de la justice étaient, comme on peut bien l’imaginer, ceux dont la condition était moins élevée, et la vie, moins précieuse, Tommaso Pace et maître Nicolas de Melazzo. Ils furent conduits devant le tribunal pour être, selon l’usage, appliqués préalablement à la torture. Au moment de se rendre auprès de ses juges, le notaire, passant dans la rue à côté de Charles, avait eu le temps de lui dire à voix basse: -Monseigneur, le temps est venu de vous rendre ma vie; je ferai mon devoir; je vous recommande ma femme et mes enfants. Et encouragé par un signe de tête de son protecteur, il marcha d’un pas ferme et d’un air délibéré. Le grand justicier, après avoir constaté de l’identité des accusés, les livra au bourreau et à ses aides pour qu’ils eussent à les tourmenter sur la place publique afin que leur torture servît de spectacle et d’exemple à la foule. Mais à peine attaché à la corde fatale, un des accusés, Tommaso Pace, déclara, au grand désappointement de la foule, qu’il allait tout avouer et demanda par conséquent qu’on le reconduisît immédiatement devant les juges. À ces mots, le comte de Terlizzi, qui suivait les moindres gestes des accusés avec une mortelle anxiété, crut que c’en était fait de lui et des autres complices, et usant de son autorité, au moment où Tommaso Pace, les mains liées derrière le dos, escorté par deux gardes et suivi par le notaire, se dirigeait vers la grande salle des tribunaux, il l’attira dans une maison écartée, lui serra fortement la gorge, et le forçant ainsi à pousser la langue en dehors, il la lui coupa avec un rasoir. Les hurlements du malheureux qu’on venait de mutiler si cruellement frappèrent l’oreille du duc de Duras. Il pénétrait dans la chambre où s’était accompli cet acte de barbarie au moment où le comte de Terlizzi en sortait et s’approcha du notaire, qui avait assisté à cet affreux spectacle sans donner le moindre signe d’émotion ou de crainte. Maître Nicolas de Melazzo, croyant que le même sort lui était réservé, se tourna vers le duc d’un air calme et lui dit avec un triste sourire: -Monseigneur, la précaution est inutile, et vous n’aurez pas besoin de me couper la langue comme le noble comte vient de le faire à mon pauvre camarade. On arrachera jusqu’aux derniers lambeaux de mes chairs avant de tirer un mot de ma bouche. Je vous l’ai promis, monseigneur, et vous avez pour garant de ma parole la vie de ma femme et l’avenir de mes enfants. -Ce n’est pas le silence que je te demande, répondit le duc d’une voix sombre; tu peux, au contraire, me débarrasser par tes révélations de tous mes ennemis à la fois, et je t’ordonne de les dénoncer au tribunal. Le notaire baissa la tête avec une résignation douloureuse. Puis la relevant tout à coup avec effroi, il fit un pas vers le duc et murmura d’une voix étouffée: -Et la reine? -On ne te croirait pas si tu osais la dénoncer. Mais lorsque la Catanaise et son fils, lorsque le comte Terlizzi et sa femme, lorsque ses familiers les plus intimes, accusés par toi et ne pouvant endurer la torture, la dénonceront d’une voix unanime... -Je comprends, monseigneur; il ne vous faut pas seulement ma vie, il vous faut aussi mon âme. C’est bien, encore une fois, je vous recommande mes enfants. Et il s’achemina vers le tribunal avec un profond soupir. Le maître justicier adressa à Tommaso Pace les questions d’usage. Au geste désespéré que fit le malheureux en ouvrant sa bouche ensanglantée, un frisson d’horreur courut sur l’assemblée. Mais l’étonnement et la terreur arrivèrent au comble lorsque maître Nicolas de Melazzo, d’une voix lente et ferme, nomma l’un après l’autre tous les meurtriers d’André, excepté la reine et les princes du sang, et raconta l’assassinat du prince dans tous ses détails. On procéda à l’instant même à l’arrestation du grand-sénéchal Robert de Cabane et des comtes de Terlizzi et de Morcone, qui se trouvaient dans la salle et qui n’osèrent pas faire un mouvement pour se défendre. Une heure après, Filippa, ses deux filles et doña Cancia allèrent les rejoindre en prison, après avoir vainement imploré la protection de la reine. Quant à Charles et à Bertrand d’Artois, enfermés dans leur forteresse de Sainte- Agathe, ils défiaient la justice. En outre, plusieurs autres conjurés, au nombre desquels se trouvaient les comtes de Mileto et de Catanzaro, s’étaient soustraits par la fuite. Aussitôt que maître Nicolas déclara qu’il n’avait plus rien à avouer et qu’il avait dit au tribunal la vérité exacte et entière, le grand justicier prononça son arrêt au milieu du plus profond silence. Et sans aucun retard, Tommaso Pace et le notaire furent liés chacun à la queue d’un cheval, et après avoir été traînés par les principales rues de la ville, ils furent pendus sur la place du marché. On jeta les autres prisonniers au fond d’un souterrain pour être interrogés et torturés le jour suivant. Et comme il arriva que, le soir, se trouvant dans le même cachot, ils s’adressaient des reproches mutuels, chacun prétendant avoir été entraîné au crime par les autres, doña Cancia, dont l’étrange caractère ne se démentait pas, même en face de la torture et de la mort, domina les plaintes de ses compagnons par un bruyant éclat de rire et s’écria joyeusement: -Voyons, mes enfants, pourquoi des récriminations si amères et de si discourtois démentis? Nous n’avons pas d’excuse, et nous sommes tous également coupables. Quant à moi, qui suis la plus jeune de tous et qui ne suis pas la plus laide, avec la permission de ces dames, si on me condamne, du moins je mourrai contentée; car il n’y a pas de jouissance en ce monde que je me sois refusée, et je m’en vante, on pourra beaucoup me pardonner, car j’ai beaucoup aimé: vous en savez quelque chose, messeigneurs. Et toi, méchant vieillard, continua-t-elle en s’adressant au comte de Terlizzi, ne te souviens-tu pas d’avoir couché avec moi dans l’antichambre de la reine? Voyons, ne rougis pas devant ta noble famille. Faites votre confession, monseigneur, vous savez bien que je suis enceinte de Votre Excellence; vous savez par quel moyen nous avons fabriqué la grossesse de cette pauvre Agnès de Duras, que Dieu fasse paix à son âme! Moi, je ne croyais pas que la plaisanterie tournât si vite au sérieux. Vous savez tout cela et bien d’autres choses encore; épargnez-nous donc vos lamentations, qui, ma foi, commencent à devenir fort ennuyeuses, et préparons-nous à mourir joyeusement comme nous avons vécu. En achevant ces mots, la jeune camérière bâilla légèrement et, se laissant tomber sur la paille, s’endormit d’un profond sommeil en faisant les plus beaux rêves de sa vie. Le lendemain, dès la pointe du jour, une foule immense encombrait les bords de la mer. Pendant la nuit, on avait dressé une énorme palissade pour contenir le peuple à une telle distance qu’il pût voir les condamnés sans les entendre. Charles de Duras, à la tête d’un cortège brillant de chevaliers et de pages, monté sur un cheval magnifique, vêtu de noir en signe de deuil, se tenait près de l’enceinte. Son front rayonna d’une joie féroce lorsque les accusés traversèrent la foule deux à deux, les poignets serrés par des cordes; car le duc s’attendait à chaque instant à entendre sortir de leurs lèvres le nom de la reine. Mais le grand justicier, homme d’expédients, avait prévenu les indiscrétions de toute espèce en attachant un hameçon à la langue de chacun des accusés. Ces malheureux furent torturés sur le mât d’une galère sans que personne pût entendre un seul mot des aveux terribles que leur arrachait la douleur. Cependant Jeanne, malgré les torts que la plupart de ses complices avaient envers elle, sentant renaître la pitié pour une femme qu’elle avait respectée comme une mère, pour ses compagnes d’enfance, pour ses amies, et peut-être un reste d’amour pour Robert de Cabane, envoya deux messagers pour supplier Bertram des Baux de faire grâce aux coupables. Mais le maître justicier, ayant saisi les envoyés de la reine, leur fit subir la torture, et comme ils avouèrent avoir pris part, eux aussi, au meurtre d’André, les condamna aux mêmes supplices que les autres. Doña Cancia seule, à cause de sa position, échappa à la question, et son arrêt fut différé jusqu’au jour de son accouchement. Or tandis que la belle camériste retournait à sa prison en jetant un sourire aux plus beaux cavaliers qu’elle pouvait distinguer dans la foule, passant à côté de Charles de Duras, elle lui fit signe d’approcher; et comme, à cause du même privilège, sa langue n’était pas percée d’un fil de fer, elle lui parla quelque temps à voix basse. Charles pâlit affreusement et, portant la main sur son épée, s’écria: -Misérable! -Vous oubliez, monseigneur, que je suis sous la protection de la loi. -Ô ma mère! ma pauvre mère! murmura Charles d’une voix étouffée. Et il tomba à la renverse. Le jour suivant, le peuple, plus matinal que le bourreau, demandait sa proie à grands cris. Toutes les troupes nationales ou mercenaires dont l’autorité judiciaire pouvait disposer, échelonnées dans les rues, opposaient des digues au torrent de la foule. Cet instinct de cruauté inassouvie qui dégrade trop souvent la nature humaine s’était réveillé dans la populace. Le vertige de la haine, la démence du sang tournait les têtes, échauffaient les imaginations altérées de vengeances. Des groupes d’hommes et de femmes, rugissant comme des bêtes fauves, menaçaient d’abattre les murs de la prison si on ne leur livrait les condamnés pour les conduire au supplice, et une rumeur immense, égale, continue s’élevait comme le grondement du tonnerre et allait glacer d’effroi le coeur de la reine. Cependant malgré toute la bonne volonté que monseigneur Bertram des Baux, comte de Monte-Scaglioso, avait mise à contenter le voeu populaire, tous les préparatifs pour cette exécution solennelle n’avaient pu être prêts qu’à midi, à l’heure où le soleil embrasait la ville de ses rayons les plus ardents. Ce fut d’abord un cri énorme, poussé par dix mille poitrines haletantes, au moment où le bruit courut sur la foule que les condamnés allaient paraître; puis il se fit un instant de silence, et les portes de la prison roulèrent lentement sur leurs gonds rouillés et grinçants. Un triple rang de cavaliers, la visière basse et la lance en arrêt, ouvrit la marche, et au milieu des huées et des malédictions sortirent l’un après l’autre les condamnés, chacun lié sur une charrette, bâillonné et nu jusqu’à la ceinture, au milieu de deux bourreaux qui étaient chargés de les torturer le long du chemin. Sur la première charrette était l’ancienne blanchisseuse de Catane devenue depuis grande-sénéchale et gouvernante de la reine, madame Filippa de Cabane, et les deux bourreaux qui se tenaient à sa droite et à sa gauche, un peu en arrière, la flagellaient avec tant de fureur que le sang qui jaillissait de ses plaies laissa une longue trace dans toutes les rues que traversa le cortège. Immédiatement après leur mère suivaient, sur deux charrettes différentes, les comtesses de Terlizzi et de Morcone, dont l’aînée n’avait pas plus de dix-neuf ans. Les deux soeurs étaient d’une beauté si admirable qu’un murmure d’étonnement s’éleva de la multitude, et des regards avides s’attachèrent sur leurs épaules nues et frémissantes. Mais en contemplant ces formes ravissantes et enviées, un sourire féroce échappait aux hommes chargés de leur supplice. Armés de rasoirs, ils leur enlevaient des lambeaux de chair avec une voluptueuse lenteur et les jetaient à la foule, qui se les disputait avec acharnement et désignait aux bourreaux l’endroit du corps des victimes qu’elle désirait de préférence. Robert de Cabane, grand-sénéchal du royaume, les comtes de Terlizzi et de Morcone, Raymond Pace, frère de l’ancien valet de chambre qui avait été exécuté deux jours auparavant, et plusieurs autres condamnés, traînés également sur des charrettes, étaient en même temps fustigés avec des cordes et écorchés avec des rasoirs; mais leurs chairs étaient arrachées avec des tenailles rouges et jetées sur des réchauds de braise. Tout le long de la route, on n’entendit pas un cri de douleur sortir de la bouche du grand-sénéchal, il ne se tordit pas une fois sous ses atroces souffrances; et cependant les bourreaux qui le tourmentaient y avaient mis tant de rage que le malheureux était mort avant d’arriver au lieu du supplice. Au centre de la place de Sant’Eligio, on avait élevé un immense bûcher. C’est là que l’on transporta les condamnés, et on jeta sur les flammes ce qui restait de leurs corps mutilés. Le comte de Terlizzi et la grande-sénéchale vivaient encore, et deux larmes de sang coulèrent des yeux de la malheureuse mère quand elle vit jeter au feu le cadavre de son fils et les restes palpitants de ses deux filles, qui, par leurs cris étouffés, montraient qu’elles n’avaient pas encore cessé de souffrir. Mais tout à coup, un bruit épouvantable couvrit les hurlements des victimes, l’enceinte se brisa, renversée par le peuple, et des furieux, se ruant sur le bûcher, armés de sabres, de haches et de couteaux, arrachant aux flammes les corps des condamnés morts ou vivants, les mirent en pièces et emportèrent leurs os, en mémoire de cette horrible journée, pour en fabriquer des sifflets et des manches de poignard. Le spectacle de ces affreux supplices n’avait pas rassasié la vengeance de Charles de Duras. Secondé par le maître justicier, il provoquait tous les jours des exécutions nouvelles, et bientôt la mort d’André ne fut plus qu’un prétexte pour exterminer légalement tous ceux qui s’opposaient à ses desseins. Mais Louis de Tarente, qui s’était emparé de l’âme de Jeanne et sollicitait avec ardeur les dispenses nécessaires pour légitimer son mariage, regardant désormais comme un affront personnel tous les actes de haute juridiction qui s’exerçaient contre sa volonté et en violation flagrante des droits de la reine, arma tous ses adhérents et, grossissant sa bande de tous les aventuriers qu’il put faire entrer à sa solde, mit sur pied une force suffisante pour défendre son parti et résister aux envahissements de son cousin. Naples se trouva alors divisée en deux camps ennemis qui en venaient aux mains sous le moindre prétexte, et des escarmouches journalières étaient toujours suivies de quelque scène de pillage ou de mort. Cependant pour suffire aux exigences de ses soldats mercenaires et pour soutenir sa lutte intestine contre le duc de Duras et son propre frère Robert, Louis de Tarente avait besoin d’argent, et il se trouva un jour que les coffres de la reine étaient vides. Jeanne retombait déjà dans son morne désespoir, et son amant, brave et généreux qu’il était, s’efforçait de la rassurer de son mieux sans trop savoir lui-même comment il se tirerait d’un pas si difficile. Mais sa mère Catherine, dont l’ambition était satisfaite en voyant un de ses fils, n’importe lequel, arriver au trône de Naples, vint inopinément à leur secours et promit d’une voix solennelle que peu de jours lui suffiraient pour déposer aux pieds de sa nièce un si riche trésor que, toute reine qu’elle était, elle n’en avait jamais rêvé de pareil. L’impératrice prit alors avec elle la moitié des troupes de son fils et, marchant sur Sainte-Agathe, assiégea la forteresse dans laquelle Charles et Bertrand d’Artois s’étaient réfugiés pour se soustraire aux poursuites de la justice. Le vieux comte, frappé d’étonnement à la vue de cette femme qui avait été l’âme de la conspiration, ne comprenant rien à sa démarche hostile, lui envoya des messagers pour lui demander en son nom quel était le but de ce déploiement de forces militaires. À quoi Catherine répondit ces propres paroles, que nous traduisons littéralement: -Mes très chers, rapportez de notre part à Charles, notre fidèle ami, que nous désirons parler avec lui en secret d’une affaire qui nous intéresse également tous les deux, et qu’il ne s’effraie pas de nous voir arriver en ennemie, car nous l’avons fait à dessein et pour une certaine cause que nous lui expliquerons dans notre entretien. Nous savons qu’il est retenu au lit par sa goutte: voilà pourquoi nous ne nous étonnons guère qu’il ne soit pas venu à notre rencontre. Veuillez donc le saluer et le rassurer de notre part, et dites-lui que nous demandons d’entrer dans sa terre, si tel est son bon plaisir, avec messire Nicolas Acciajuoli, notre intime conseiller, et dix de nos soldats seulement, pour causer avec lui d’un sujet grave que nous ne pouvons pas confier aux messagers. Revenue de sa surprise à la suite d’explications si franches et si amicales, Charles d’Artois envoya son fils Bertrand au-devant de l’impératrice, pour la recevoir avec tout le respect dû à son rang et à sa haute position dans la cour de Naples. Catherine monta vivement au château avec les marques de la joie la plus sincère, et après s’être informée de la santé du comte en lui témoignant les sentiments de la plus cordiale amitié, restée seule avec lui, baissant la voix d’un air mystérieux, elle lui expliqua que l’objet de sa visite était de consulter sa vieille expérience sur les affaires de Naples et de solliciter sa coopération active en faveur de la reine; mais que, comme rien ne la pressait de quitter Sainte-Agathe, elle attendrait le rétablissement du comte pour profiter de ses lumières et l’informer de la marche des événements depuis son éloignement de la cour. Enfin, elle sut captiver si bien la confiance du vieillard et dissiper si adroitement ses soupçons qu’il la pria d’honorer le château de sa présence aussi longtemps que les affaires le lui permettraient et reçut peu à peu toute la troupe dans ses murs. C’était ce que Catherine attendait. Le jour où son armée s’installa à Sainte-Agathe, elle entra dans la chambre du comte d’un air courroucé, suivie de quatre soldats, et saisissant le vieillard à la gorge: -Misérable traître! s’écria-t-elle d’une voix sévère, tu ne sortiras pas de nos mains avant de recevoir le châtiment que tu mérites. En attendant, montre-moi le lieu où tu as caché ton trésor, si tu ne veux pas que je jette ton corps en pâture aux corbeaux qui s’abattent sur les donjons de ta forteresse. Le comte, étroitement garrotté, le poignard sur la poitrine, n’essaya pas même de crier au secours. Il tomba à genoux et supplia l’impératrice d’épargner au moins la vie de son fils, qui ne s’était pas encore guéri de la noire mélancolie qui troublait sa raison depuis l’horrible catastrophe, et se traînant péniblement jusqu’à l’endroit où il avait enfoui son trésor, il le montra du doigt à l’impératrice en répétant au milieu de ses sanglots: -Prenez tout, prenez ma vie; mais sauvez mon fils. Catherine ne se posséda pas de joie en voyant étalés à ses pieds des vases d’un travail exquis et d’une richesse prodigieuse, des écrins de perles, de diamants et de rubis d’une valeur incalculable, des coffres remplis de lingots d’or et toutes ces merveilles asiatiques qui dépassent les rêves de l’imagination la plus somptueusement effrénée. Mais lorsque le vieillard, d’une voix tremblante, insista pour obtenir au prix de sa fortune et de sa vie la liberté de son fils, l’impératrice, reprenant son impitoyable froideur, lui répondit durement: -J’ai déjà donné l’ordre qu’on amène ici votre fils. Mais préparez-vous à lui faire vos adieux éternels, car il va être dirigé sur la forteresse de Melfi, et vous, selon toutes probabilités, vous finirez vos jours au fond du château de Sainte-Agathe. Telle fut la douleur qu’éprouva le pauvre comte à cette séparation violente que, peu de jours après, on le trouva mort dans son cachot, les lèvres couvertes d’une écume sanglante et les poignets rongés par le désespoir. Quant à Bertrand, il ne lui survécut pas longtemps. Achevant de perdre la raison à la nouvelle de la mort de son père, il se pendit aux barreaux de sa prison. Ainsi les meurtriers d’André se détruisaient les uns les autres comme des animaux venimeux enfermés dans la même cage. Catherine de Tarente, emportant le trésor qu’elle avait si loyalement gagné, arriva à la cour de Naples fière de son triomphe et méditant de vastes projets. Mais de nouveaux malheurs étaient arrivés pendant son absence. Charles de Duras, après avoir sommé la reine une dernière fois de lui accorder le duché de Calabre, titre qui avait toujours appartenu à l’héritier présomptif de la couronne, outré de son refus, avait écrit des lettres à Louis de Hongrie pour l’inviter à prendre possession du royaume, s’engageant de l’aider dans l’entreprise de toutes ses forces et de lui livrer les principaux auteurs de la mort de son frère qui avaient échappé jusqu’ici aux investigations de la justice. Le roi de Hongrie accepta ces offres avec empressement et prépara une armée pour venger la mort d’André et marcher à la conquête de Naples. Les larmes de sa mère Elisabeth et les conseils de son frère Robert, l’ancien ministre, qui s’était réfugié à Bude, le confirmèrent dans ses projets de vengeance. Il s’était déjà plaint amèrement à la cour d’Avignon qu’après avoir puni des assassins subalternes, on laissait dans une impunité révoltante la principale coupable, qui, encore souillée du sang de son mari, continuait sa vie de débauches et d’adultère. À quoi le pape répondait avec douceur que tant que cela dépendrait de lui, il n’aurait pas manqué de donner satisfaction à des plaintes légitimes, mais que l’accusation devait être nettement formulée et appuyée par des preuves; que certainement la conduite de Jeanne pendant et après la mort de son mari était blâmable; cependant Sa Majesté devait considérer que l’Église de Rome, qui cherche avant tout la vérité et la justice, procédait toujours avec la plus grande circonspection, et que surtout, dans une affaire aussi grave, elle ne pouvait pas juger d’après les apparences. De son côté, Jeanne, effrayée de ces préparatifs de guerre, avait envoyé des ambassadeurs à la république de Florence, pour se justifier du crime qui lui était imputé par l’opinion publique, et n’avait point hésité d’adresser des excuses même à la cour de Hongrie. Mais le frère d’André avait répondu par une lettre d’un laconisme foudroyant: «Ta vie précédente si désordonnée, le pouvoir exclusif que tu t’es arrogé dans le royaume, la vengeance des meurtriers de ton mari négligée par toi, l’autre mari que tu as épousé et ton excuse même sont des preuves suffisantes que tu as été complice de la mort de ton mari.» Catherine ne se laissa pas décourager par les menaces de Louis de Hongrie, et envisageant la position de son fils et de la reine avec ce coup d’oeil froid et clair qui ne la trompait jamais, elle comprit qu’il n’y avait point d’autre moyen de salut que de se réconcilier avec Charles, leur mortel ennemi, en lui accordant tout ce qu’il demandait. Alors de deux choses l’une: ou il les aiderait à repousser le roi de Hongrie, et plus tard, quand le danger plus pressant serait passé, on réglerait les comptes, ou il succomberait, et au moins ils auraient la satisfaction en tombant de l’entraîner avec eux dans leur chute. L’accord fut conclu dans les jardins du Château-Neuf, où Charles se rendit sur l’invitation de la reine et de sa tante. Jeanne accorda à son cousin de Duras le titre tant désiré de duc de Calabre, et Charles, se voyant déclaré par ce fait l’héritier du royaume, marcha sans délai sur l’Aquila, qui avait déjà levé le drapeau de Hongrie. Le malheureux ne prévit pas qu’il courait droit à sa perte. Quand l’impératrice de Constantinople vit cet homme, qu’elle haïssait plus que tous les autres, s’éloigner joyeusement, elle le contempla d’un air sombre, devinant, par un instinct de femme, qu’il lui arriverait malheur. Puis comme elle n’avait plus de trahisons et de vengeances à consommer sur la terre, frappée d’un mal inconnu, elle s’éteignit subitement sans pousser une plainte et sans exciter un regret. Cependant le roi de Hongrie, ayant traversé l’Italie avec une armée redoutable, entra dans le royaume du côté de la Pouille. Il avait partout reçu sur son passage des marques d’intérêt et de sympathie, et Alberto et Martino della Scala, seigneurs de Vérone, pour prouver qu’ils s’associaient de tous leurs voeux à son entreprise, lui avaient donné trois cents cavaliers. La nouvelle de l’arrivée des Hongrois jeta la cour napolitaine dans une alarme impossible à décrire. On avait espéré que le roi serait arrêté dans sa marche par le légat du pape, qui était venu à Foligno lui défendre, au nom du saint-père et sous peine d’excommunication, de passer outre sans le consentement du Saint-Siège. Mais Louis de Hongrie avait répondu au légat de Clément qu’une fois maître de Naples, il se serait toujours regardé comme feudataire de l’Église, mais que, jusque là, il ne devait rendre compte qu’à Dieu et à sa conscience. Aussi l’armée vengeresse était-elle tombée comme la foudre au coeur du royaume avant qu’on eût songé à prendre des mesures sérieuses pour la repousser. Il n’y avait qu’un parti à prendre: la reine, après avoir assemblé les barons qui lui étaient les plus attachés, leur fit jurer fidélité et hommage à Louis de Tarente, qu’elle leur présenta comme son mari et, après s’être séparés en pleurant de ses plus fidèles sujets, s’embarqua secrètement, au milieu de la nuit, sur une galère provençale et partit pour Marseille. Louis de Tarente, suivant les inspirations de son caractère aventureux et chevaleresque, sortit de Naples, à la tête de trois mille cavaliers et d’un nombre considérable de fantassins, et alla se camper sur les bords du Vulturne pour en contester le passage à l’armée ennemie. Mais le roi de Hongrie avait prévu ce plan stratégique, et tandis que son adversaire l’attendait à Capoue, il arriva à Bénévent par les montagnes d’Alife et de Morcone, et reçut, le jour même, les envoyés napolitains, qui, après l’avoir félicité sur son entrée par un magnifique morceau d’éloquence, lui offrirent les clefs de la ville et lui jurèrent obéissance comme au successeur légitime de Charles d’Anjou. La nouvelle de la reddition de Naples se répandit bientôt dans le camp de la reine, et tous les princes du sang et les chefs de l’armée, abandonnant Louis de Tarente, se réfugièrent dans la capitale. La résistance devenait impossible. Louis, accompagné de son conseiller intime, Nicolas Acciajuoli, se rendit à Naples le soir même où ses parents l’avaient quitté pour se soustraire à l’ennemi. Tout espoir de salut s’évanouissait d’heure en heure. Ses frères, ses cousins le suppliaient de s’éloigner rapidement pour ne pas attirer sur la ville entière la vengeance du roi. Malheureusement, il n’y avait dans le port aucun navire en état de faire voile. L’effroi des princes était à son comble. Mais Louis, se confiant à son étoile, se jeta avec le brave Acciajuoli dans un bateau à demi brisé et, ordonnant à quatre matelots de ramer de toutes leurs forces, disparut au bout de quelques minutes, laissant sa famille dans la consternation,jusqu’au moment où l’on apprit qu’il avait gagné Pise, d’où il était parti pour rejoindre la reine en Provence. Charles de Duras et Robert de Tarente, qui étaient les aînés des deux branches royales, après s’être consultés à la hâte, décidèrent d’adoucir le courroux du monarque hongrois par la soumission la plus complète et, laissant à Naples leurs jeunes frères, se dirigèrent promptement sur Aversa, où le roi s’était établi. Louis les reçut avec tous les signes d’une vive amitié et leur demanda avec intérêt pourquoi leurs frères n’étaient pas avec eux. À quoi les princes répondirent que leurs jeunes frères étaient restés à Naples pour préparer au roi une réception digne de Sa Majesté. Louis les remercia de ces intentions bienveillantes, mais il les pria en même temps d’inviter les jeunes princes à venir auprès de lui, ajoutant qu’il lui serait infiniment plus agréable d’entrer à Naples au milieu de toute sa famille et qu’il lui tardait beaucoup d’embrasser ses jeunes cousins. Charles et Robert, se conformant aux volontés du roi, envoyèrent aussitôt leurs écuyers pour engager leurs frères à se rendre à Aversa. Mais Louis de Duras, le plus âgé des enfants, pria les autres avec beaucoup de larmes de ne pas obéir à cet ordre et répondit aux messagers qu’un violent mal de tête l’empêchait de quitter Naples. Une excuse aussi puérile ne pouvait manquer d’irriter Charles, et le même jour, un ordre précis et formel qui n’admettait aucun retard obligea les malheureux enfants de se présenter au monarque. Louis de Hongrie les embrassa cordialement les uns après les autres, leur fit plusieurs questions d’un air affectueux, les retint à souper et ne les congédia que fort tard dans la nuit. Au moment où le duc de Duras se retirait dans son appartement, Lello de l’Aquila et le comte de Fondi se glissèrent mystérieusement près de son lit et, s’étant assurés que personne ne pouvait les entendre, l’avertirent que le roi avait décidé, dans un conseil tenu le matin, de lui donner la mort et d’ôter en même temps la liberté aux autres princes. Charles les écouta jusqu’au bout d’un air incrédule et, soupçonnant une trahison, leur répondit sèchement qu’il avait trop de confiance dans la loyauté de son cousin pour ajouter foi à une si noire calomnie. Lello insista, le suppliant, au nom des personnes qui lui étaient les plus chères, d’écouter leur avis, mais le duc, impatienté, lui ordonna sévèrement de sortir. Le lendemain, même accueil de la part du roi, mêmes caresses aux enfants, même invitation à souper. Le festin était magnifique : des flots de lumière inondaient la salle et jetaient des reflets éblouissants; des vases d’or étalés sur les tables, les fleurs répandaient leurs parfums enivrants; les vins fumaient dans les coupes ou ruisselaient des amphores comme des jets de rubis; des discours bruyants, interrompus, inachevés, se croisaient en tous sens, et la joie empourprait tous les visages. Charles de Duras soupait en face du roi à une table séparée, au milieu de ses frères. Peu à peu son regard était devenu fixe et son front rêveur. Il songeait que, dans cette salle même, avait dû souper André, la veille de sa fin tragique, et que de tous ceux qui avaient contribué à sa mort, les uns avaient expiré dans les tourments, les autres languissaient en prison; la reine, exilée, fugitive, implorait la pitié des étrangers; lui seul était libre. Cette pensée le fit tressaillir. Il s’applaudissait en lui-même de la profonde habileté avec laquelle il avait mené sa trame infernale, et secouant son air de tristesse, il souriait avec une expression d’orgueil indéfinissable. L’insensé se moquait en ce moment de la justice de Dieu. Mais Lello de l’Aquila, qui servait à table, se penchant à son oreille, lui répéta d’une voix sombre: -Malheureux duc, pourquoi avez-vous refusé de me croire ? Fuyez, il en est temps encore. Charles, fâché de l’obstination de cet homme, le menaça, s’il avait le malheur d’ajouter un seul mot, de répéter au roi tout haut ses paroles. -J’ai fait mon devoir, murmura Lello en inclinant la tête; maintenant, qu’il advienne de vous ce que Dieu aura disposé. Comme il achevait de parler, le roi se leva, et au moment où le duc s’approchait de lui pour prendre congé, changeant tout à coup de visage, il s’écria d’une voix terrible: -Traître! tu es enfin dans nos mains, tu mourras comme tu l’as mérité. Mais avant d’être livré au bourreau, avoue de ta propre bouche les trahisons dont tu t’es rendu coupable envers notre royale majesté, afin qu’il n’y ait pas besoin d’autre témoignage pour te condamner à une peine proportionnelle à tes crimes. À nous deux maintenant, duc de Duras. -Dis-moi d’abord pourquoi, par tes infâmes manoeuvres, aidant ton oncle le cardinal de Périgord, as-tu empêché le couronnement de mon frère, ce qui, l’ayant privé de toute autorité royale, l’a conduit à une fin si malheureuse? Oh! n’essaie pas de nier. -Voilà la lettre scellée de ton sceau; tu l’as écrite en secret, elle t’accuse en public. Pourquoi, après nous avoir attiré ici pour venger la mort de notre frère, mort que tu as sans doute procurée, tournant subitement au parti de la reine, as-tu marché contre notre ville de l’Aquila, osant lever une armée contre nos fidèles sujets? Tu espérais, traître, te servir de nous comme d’un marchepied pour monter au trône, après t’être débarrassé de tous les autres concurrents. Tu aurais ensuite attendu notre départ pour tuer le vicaire que nous aurions laissé à notre place et t’emparer ainsi du royaume. Mais cette fois, ta prévoyance a été en défaut. -Il y a enfin un autre crime qui surpasse tous les autres, crime de haute-trahison et que je punirai sans pitié. Tu as enlevé la femme que Robert, notre aïeul, nous avait destinée par le testament dont tu avais connaissance. Réponds, misérable, comment t’excuseras-tu d’avoir volé la princesse Marie? La colère avait tellement altéré la voix de Louis que le son de ces dernières paroles ressembla à un rugissement de bête fauve. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux, ses lèvres étaient pâles et tremblantes. Charles et ses frères tombèrent à genoux, glacés d’une terreur mortelle, et le malheureux duc essaya deux fois de parler, mais ses dents claquaient avec une telle force qu’il ne put articuler un seul mot. Enfin, jetant les yeux autour de lui et voyant ses pauvres frères innocents qu’il venait de perdre par sa faute, il reprit un peu de courage, et s’adressant au roi: -Monseigneur, lui dit-il, je vois que vous me regardez d’un visage terrible, ce qui me fait trembler et frémir. Mais, je vous en supplie à genoux, si j’ai manqué, ayez pitié de moi, car Dieu m’est témoin que je ne vous ai pas appelé dans le royaume dans une intention coupable, mais j’ai toujours désiré et je désire votre domination dans toute la sincérité de mon âme. Et maintenant, j’en suis sûr, des conseillers perfides m’ont attiré votre haine. S’il est vrai que je me suis rendu armé près de l’Aquila, ainsi que vous venez de le dire, je n’ai pu faire autrement, forcé que j’étais par la reine Jeanne. Mais aussitôt que j’ai appris votre arrivée à Fermo, j’ai fait retirer mes troupes. J’espère donc, en Jésus- Christ, obtenir de vous grâce et merci au nom de mes anciens services et de ma fidélité à toute épreuve. Cependant comme je vous vois irrité contre moi, je me tais, et j’attends que votre fureur soit passée. Encore une fois, monseigneur, ayez compassion de nous, puisque nous sommes dans les mains de Votre Majesté. Le roi, détournant la tête, s’éloigna lentement et confia les prisonniers à Étienne Vayvoda et au comte de Zomic, qui les firent garder, pendant la nuit, dans une pièce attenante aux appartements du roi. Le jour suivant, Louis, ayant entendu de nouveau son conseil, ordonna que Charles de Duras fût égorgé au même endroit où on avait étranglé le pauvre André et envoya les autres princes du sang chargés de chaînes en Hongrie, où ils furent longtemps détenus prisonniers. Charles, frappé de vertige par un malheur si inattendu, écrasé par le souvenir de ses crimes, tremblant lâchement en face de la mort, était resté comme anéanti. Accroupi sur ses genoux, le visage caché dans ses mains, laissant échapper de temps à autre des sanglots convulsifs, il cherchait à fixer les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête comme un rêve monstrueux. Il faisait nuit dans son âme, mais à chaque instant, ces ténèbres intérieures étaient déchirées par des éclairs, et sur le fond sombre de son désespoir passaient des figures dorées qui s’envolaient en lui jetant un sourire railleur. Puis des voix de l’autre monde bourdonnaient à ses oreilles. Il voyait défiler devant lui une longue procession de fantômes, comme le jour où maître Nicolas de Melazzo lui avait montré les conjurés disparaissant par un souterrain du Château-Neuf. Seulement, les spectres tenaient cette fois leurs têtes à la main et, les secouant par les cheveux, faisaient jaillir sur lui des gouttes de sang. D’autres agitaient des fléaux ou brandissaient des rasoirs, chacun menaçait de le frapper de l’instrument de son supplice. Poursuivi par ce sabbat infernal, le malheureux ouvrait la bouche pour un cri suprême, mais le souffle manquait à sa poitrine, et la voix expirait sur ses lèvres. Alors il voyait sa mère lui tendant les bras de loin, et il lui paraissait, dans son trouble, que s’il avait pu parvenir jusqu’à elle, il était sauvé. Mais à chaque pas, les deux bords du chemin se serraient de plus en plus, il laissait des lambeaux de chair accrochés aux murailles, et lorsque, haletant, nu, ensanglanté, il touchait au but de sa course, sa mère s’éloignait encore, et tout était à recommencer. Les fantômes couraient toujours après lui en ricanant et hurlaient à son oreille: -Maudit soit l’infâme qui a tué sa mère! Charles fut arraché à cette horrible crise par les pleurs de ses frères, qui venaient l’embrasser pour la dernière fois avant de monter sur la galère qui devait les emporter à leur destination. Le duc leur demanda pardon d’une voix sourde et retomba dans son désespoir. Les enfants se traînaient par terre, demandaient à grands cris de partager le sort de leur frère et imploraient la mort comme un adoucissement à leur peine. On parvint enfin à les séparer, mais le bruit de leurs plaintes retentit encore longtemps dans le coeur du condamné. Après quelques instants de silence, deux soldats et deux écuyers hongrois entrèrent dans la chambre pour annoncer au duc de Duras que son heure était arrivée. Charles les suivit sans faire aucune résistance jusqu’au fatal balcon où André avait été étranglé. Arrivé là, on lui demanda s’il voulait se confesser. Et sur sa réponse affirmative, on fit venir un moine du même couvent où la terrible scène allait se passer, qui écouta la confession de tous ses péchés et lui donna l’absolution. Le duc se leva ensuite et marcha jusqu’à la place où on avait terrassé André pour lui passer au cou le cordon, et là, s’agenouillant de nouveau, il demanda aux exécuteurs: -Mes amis, dites-moi, de grâce, s’il y a encore quelque espoir pour ma vie? Et comme ils répondirent que non, Charles s’écria: -Faites donc ce qui vous a été commandé. À ces mots, un des écuyers plongea l’épée dans sa poitrine, l’autre lui trancha la tête avec un couteau, et son cadavre fut jeté par-dessus le balcon, dans le jardin où le corps d’André était demeuré trois jours sans sépulture. Alors le roi de Hongrie, précédé toujours de son drapeau mortuaire, se mit en marche pour Naples, refusant tous les honneurs qu’on voulait lui rendre, renvoyant le dais sous lequel il aurait dû entrer, sans s’arrêter pour donner audience aux élus de la cité, sans répondre aux acclamations de la foule. Armé de toutes pièces, il alla droit au Château-Neuf, laissant derrière lui la désolation et la peur. Le premier acte par lequel il inaugura son entrée dans la capitale fut l’ordre de brûler sur-le-champ doña Cancia, dont le supplice, ainsi que nous l’avons dit, avait été retardé à cause de sa grossesse. Elle fut comme les autres traînée sur une charrette jusqu’à la place de Sant’Eligio et jetée sur le bûcher. La jeune camérière, dont les souffrances n’avaient pu flétrir la beauté, s’était parée comme pour un jour de fête, et folle et rieuse jusqu’au dernier moment, elle ne cessa de railler ses bourreaux et d’envoyer des baisers à la foule. Peu de jours après, le roi fit arrêter Godefroy de Marsan, comte de Squillace, grand-amiral du royaume, et lui promit la vie sauve à condition qu’il ferait tomber dans ses mains Conrad de Catanzaro, un de ses parents, accusé d’avoir aussi conspiré contre André. Et le grand-amiral, achetant sa grâce au prix d’une trahison infâme, n’eut pas horreur d’envoyer son propre fils pour engager Conrad à rentrer dans la ville. Le malheureux fut livré au roi, qui le fit rouer vif sur une roue garnie de rasoirs. Mais le spectacle de ces cruautés, au lieu de calmer la colère du roi, paraissait l’envenimer davantage. Tous les jours, de nouvelles dénonciations amenaient de nouveaux supplices. Les prisons regorgeaient d’accusés, et Louis sévissait avec une ardeur renaissante. On vint bientôt à craindre qu’il ne traitât la ville et tout le royaume comme si la nation entière avait contribué à la mort d’André. Des murmures s’élevèrent alors contre cette domination barbare, et tous les voeux se tournèrent vers la reine fugitive. Les barons napolitains avaient prêté à contre-coeur leur serment de fidélité, et lorsque le tour des comtes de San Severino arriva, craignant quelque piège, ils refusèrent de paraître tous à la fois en présence du Hongrois, et se fortifiant dans la ville de Salerne, ils envoyèrent d’abord l’archevêque Roger, leur frère, pour s’assurer des intentions du roi à leur égard. Mais Louis le reçut magnifiquement et le nomma son conseiller privé et grand protonotaire du royaume. Alors seulement Robert de San Severino et Roger, comte de Clairmont, se hasardèrent à venir devant le roi. Et après lui avoir prêté hommage, ils se retirèrent dans leurs terres. Les autres barons avaient imité leur réserve et, cachant leur mécontentement sous une apparence de respect, attendaient le moment favorable pour secouer le joug étranger. Cependant la reine était arrivée à Nice après cinq jours de navigation sans éprouver aucun obstacle dans sa fuite. Son passage à travers la Provence fut une espèce de triomphe. Sa beauté, sa jeunesse, ses malheurs, tout, jusqu’aux bruits mystérieux qui couraient sur son aventure, contribuait à réveiller l’intérêt du peuple provençal. On improvisa des jeux et des fêtes pour adoucir l’amertume de l’exil à la princesse proscrite. Mais au milieu des transports de joie que les bourgs, les châteaux et les villes faisaient éclater de toutes parts, Jeanne, accablée d’une éternelle tristesse, dévorait sa douleur muette et ses brûlants souvenirs. Aux portes d’Aix, elle trouva le clergé, la noblesse et les premiers magistrats, qui l’accueillirent respectueusement, mais sans donner aucune marque d’enthousiasme. À mesure que la reine avançait, son étonnement redoublait en remarquant la froideur du peuple et l’air sombre et contraint des grands qui l’escortaient. Mille sujets d’inquiétude se présentaient à son esprit alarmé, et elle alla jusqu’à craindre quelque intrigue du roi de Hongrie. À peine le cortège était-il arrivé au Château-Arnaud que les nobles, se partageant en deux ailes, firent passer la reine, son conseiller Spinelli et deux femmes, puis, fermant les rangs, séparèrent Jeanne du reste de sa suite. Après quoi, chacun à son tour, ils se mirent à garder les portes de la forteresse. Il n’y avait plus aucun doute, la reine était prisonnière, mais il lui était impossible de deviner la cause de cette étrange mesure. Elle interrogea les hauts dignitaires, qui, tout en protestant de leur dévouement et de leur respect, refusèrent de s’expliquer tant qu’ils n’auraient pas reçu des nouvelles d’Avignon. En attendant, on ne manquait pas de prodiguer à Jeanne tous les honneurs qu’on peut rendre à une reine, mais elle était gardée à vue, et on lui défendait de sortir. Cette nouvelle contrariété augmenta son chagrin. Elle ignorait ce que Louis de Tarente était devenu, et son imagination, toujours prompte à se forger des malheurs, lui répétait sans cesse qu’elle aurait bientôt à en déplorer la perte. Louis de Tarente, accompagné toujours de son fidèle Acciajuoli, après bien des fatigues, avait été jeté par les flots au port Pisan et, de là, avait pris la route de Florence pour demander quelques secours d’hommes et d’argent. Mais les Florentins avaient décidé de garder une neutralité absolue. Par conséquent ils refusèrent de le recevoir dans leur ville. Le prince, ayant perdu ce dernier espoir, roulait dans son esprit de sombres projets, lorsque Nicolas Acciajuoli lui dit d’un ton résolu: -Monseigneur, il n’est pas donné aux hommes de jouir continuellement d’un sort prospère; il y a des malheurs en dehors de la prévoyance humaine. Vous étiez riche et puissant, vous voilà maintenant déguisé, fugitif, mendiant les secours des autres. Il faut que vous vous réserviez à des jours meilleurs. Il me reste encore une fortune assez considérable; j’ai des parents et des amis dont les biens sont à ma pleine disposition: tâchons de parvenir jusqu’à la reine, et arrêtons sur-le-champ ce qu’il nous reste à faire. Quant à moi, je ne manquerai jamais de vous défendre et de vous obéir comme à mon maître et seigneur. Le prince accepta avec la plus vive reconnaissance des offres si généreuses et répondit à son conseiller qu’il remettait dans ses mains sa personne et tout ce qui lui restait d’avenir. Acciajuoli, non content de servir son maître par son dévouement personnel, détermina son frère Angelo, archevêque de Florence, qui jouissait d’une grande faveur à la cour de Clément VI, de se joindre à eux pour intéresser le pape à la cause de Louis de Tarente. Ainsi, sans autre délai, le prince, son conseiller et le bon prélat, montés sur un navire, se dirigèrent vers le port de Marseille; mais ayant appris que la reine était retenue prisonnière à Aix, ils débarquèrent à Aigues-Mortes et passèrent promptement à Avignon. On vit bientôt les effets de l’affection et de l’estime que le pape avait pour la personne et pour le caractère de l’archevêque de Florence, car Louis fut reçu à la cour d’Avignon avec une bonté toute paternelle et à laquelle il était loin de s’attendre. Lorsqu’il plia le genou devant le souverain pontife, Sa Sainteté se pencha vers lui affectueusement et l’aida à se relever, le saluant du titre de roi. Deux jours après, un autre prélat, l’archevêque d’Aix, se présenta à la reine, et s’inclinant solennellement devant elle, il lui tint ce discours: -Très gracieuse et très aimée souveraine, permettez au plus humble et au plus dévoué de vos serviteurs de vous demander au nom de vos sujets grâce et pardon pour la mesure pénible et nécessaire qu’ils ont cru devoir prendre à l’égard de Votre Majesté. Au moment de votre arrivée sur nos côtes, le conseil de votre fidèle ville d’Aix avait appris de bonne source que le roi de France avait formé le projet de donner notre pays à un de ses fils, en vous dédommageant de cette perte par la cession d’un autre domaine, et que le duc de Normandie s’était rendu à Avignon pour solliciter personnellement cet échange. Nous étions bien décidés, madame, et Dieu en avait reçu le serment, de succomber tous jusqu’au dernier plutôt que de subir l’exécrable tyrannie des Français. Mais avant de répandre le sang, nous avons voulu garder votre auguste personne comme un otage sacré, comme une arche sainte à laquelle personne n’eût osé toucher sans tomber foudroyé et qui devait éloigner de nos murs le fléau de la guerre. Maintenant, nous venons de lire le désistement formel de cette odieuse prétention sur un bref que le souverain pontife nous envoie d’Avignon et dans lequel il se porte caution de votre royale parole. Nous vous rendons votre liberté pleine et entière, et ce ne sera plus que par les voeux et par les prières que nous essayerons encore de vous retenir parmi nous. Partez donc, madame, si tel est votre bon plaisir. Mais avant de quitter ces contrées, que votre départ plongera dans le deuil, laissez-nous l’espoir que vous nous aurez pardonné la violence apparente à laquelle nous nous sommes portés envers vous dans la crainte de vous perdre, et souvenez-vous que, le jour vous cesserez d’être notre reine, vous signerez l’arrêt de mort de tous vos sujets. Jeanne rassura l’archevêque et la députation de sa bonne ville d’Aix par un sourire plein de tristesse et leur promit qu’elle emporterait un éternel souvenir de leur amour et de leur attachement. Car, cette fois, elle ne pouvait plus se tromper sur les véritables sentiments de la noblesse et du peuple, et une si rare fidélité, qui se révélait par des larmes sincères, la touchajusqu’au fond de l’âme et la fit revenir amèrement sur son passé. Mais un accueil magnifique et triomphal l’attendait à une lieue d’Avignon. Louis de Tarente et tous les cardinaux présents à la cour étaient sortis à sa rencontre. Des pages habillés d’un costume éblouissant portaient sur la tête de Jeanne un dais de velours écarlate constellé de fleurs de lis d’or et enrichi de plumes. De beaux adolescents et de belles jeunes filles, la tête couronnée de fleurs, la précédaient en chantant ses louanges. Les rues par lesquelles devait passer le cortège étaient bordées d’une double haie vivante, les maisons étaient pavoisées, les cloches sonnaient à triple volée comme dans les grandes fêtes de l’Église. Clément VI reçut d’abord la reine au château d’Avignon avec toute la magnificence dont il savait s’entourer dans les occasions solennelles. Ensuite, elle fut logée dans le palais du cardinal Napoléon des Ursins, qui, à son retour du conclave de Pérouse, avait fait bâtir à Villeneuve cette royale demeure, habitée depuis par les papes. Rien ne pourrait donner une idée de l’aspect étrange et tumultueux que présentait à cette époque la ville d’Avignon. Depuis que Clément V avait transporté en Provence le siège pontifical, la rivale de Rome avait vu s’élever dans ses murs des places, des églises, des palais où les cardinaux déployaient un luxe inouï. Toutes les affaires des peuples et des rois se traitaient alors au château d’Avignon. Des ambassadeurs de toutes les cours, des marchands de toutes les nations, des aventuriers de tous les pays, Italiens, Espagnols, Hongrois, Arabes, Juifs, des soldats, des bohémiens, des bouffons, des poètes, des moines, des courtisanes fourmillaient, bourdonnaient, s’enchevêtraient dans les rues. C’était une confusion de langues, d’usages, de costumes, un pêle-mêle inextricable de pompe et de haillons, de luxe et de misère, de prostitution et de grandeur. Aussi les poètes austères du Moyen Âge ont-ils flétri dans leurs chants la ville maudite du nom de nouvelle Babylone. Il existe un monument curieux du séjour de Jeanne à Avignon et de l’exercice de sa souveraine autorité. Indignée de l’impudence des filles perdues qui coudoyaient effrontément tout ce qu’il y avait de plus respectable dans la ville, la reine de Naples publia une ordonnance célèbre, la première dans ce genre et qui a servi depuis de modèle en pareille matière, pour obliger ces malheureuses qui trafiquaient de leur honneur à vivre enfermées dans un même asile qui devait être ouvert tous les jours de l’année, excepté les trois derniers jours de la Semaine Sainte et dont l’entrée était interdite aux Juifs dans tous les temps. Une abbesse, choisie tous les ans, avait la direction suprême de ce couvent singulier. Des règles furent établies pour le maintien de l’ordre, et des peines sévères prononcées contre l’infraction de la discipline. Les jurisconsultes de l’époque menèrent grand bruit de cette institution salutaire. Les belles dames avignonnaises prirent tout haut la défense de la reine contre les bruits calomnieux qui s’efforçaient de ternir sa réputation; il n’y eut qu’une voix pour exalter la sagesse de la veuve d’André. Seulement, ce concert de louanges fut troublé par les murmures des recluses, qui, dans leur langage brutal, accusaient Jeanne de Naples d’en- traver leur commerce pour s’en réserver le monopole. Sur ces entrefaites, Marie de Duras vint rejoindre sa soeur. Elle avait trouvé moyen, après la mort de son mari, de se réfugier dans le couvent de Sainte-Croix avec ses deux petites filles, et tandis que Louis de Hongrie était occupé à brûler ses victimes, la malheureuse, ayant échangé ses habits de femme contre le froc d’un vieux religieux, s’était échappée comme par miracle et avait réussi à gagner un navire qui faisait voile pour la Provence. Marie raconta à sa soeur les affreux détails des cruautés de Louis de Hongrie. Bientôt, une nouvelle preuve de cette haine implacable vint confirmer les récits de la princesse désolée: les ambassadeurs de Louis se présentèrent à la cour d’Avignon pour requérir formellement la condamnation de la reine. Ce fut un grand jour que celui où Jeanne de Naples plaida elle-même sa cause devant le pape, en présence de tous les cardinaux qui se trouvaient à Avignon, de tous les ambassadeurs des puissances étrangères, de tous les personnages éminents accourus de l’extrémité de l’Europe pour assister à ce débat, unique dans les annales de l’histoire. Qu’on se figure une vaste enceinte au centre de laquelle, sur un trône élevé, siégeait, comme président de l’auguste consistoire, le vicaire de Dieu, juge absolu et suprême, revêtu du pouvoir temporel et spirituel, de l’autorité humaine et divine. À droite et à gauche du souverain pontife, les cardinaux, couverts de pourpre, occupaient des fauteuils disposés circulairement, et derrière ces rois du collège sacré se déroulait majestueusement jusqu’au fond de la salle leur cour d’évêques, de vicaires, de chanoines, de diacres, d’archidiacres, et toute l’immense hiérarchie de l’Église. En face du trône pontifical, on avait placé une estrade réservée à la reine de Naples et à sa suite. Aux pieds du pape se tenaient debout les ambassadeurs du roi de Hongrie, qui devaient remplir le rôle d’accusateurs résignés et muets, les circonstances du crime et les preuves de culpabilité ayant été débattues à l’avance par une commission nommée à cet effet. Le reste de la salle était encombré par une foule brillante de hauts dignitaires, d’illustres capitaines, de nobles envoyés rivalisant de luxe et d’orgueil. Toutes les haleines étaient suspendues, tous les yeux étaient fixés sur l’estrade où Jeanne devait prononcer sa défense. Un mouvement de curiosité inquiète faisait refluer vers le centre cette masse unie et compacte au-dessus de laquelle s’élevaient les cardinaux comme des pavots superbes à travers une moisson d’or agitée par le vent. La reine parut, donnant la main à son oncle, le vieux cardinal de Périgord, et à sa tante, la comtesse Agnès. Sa démarche était à la fois si modeste et si fière, son front si mélancolique et si pur, son regard si plein d’abandon et de confiance, qu’avant de parler, tous les coeurs étaient pour elle. Jeanne avait alors vingt ans, elle était dans tout le développement de sa magnifique beauté, mais une extrême pâleur voilait l’éclat de sa peau satinée et transparente, et ses joues amaigries portaient l’empreinte de l’expiation et de la souffrance. Parmi les spectateurs qui la dévoraient le plus avidement du regard, on remarquait un jeune homme à la chevelure brune, à l’oeil ardent, aux traits fortement accusés, que nous rencontrerons plus tard dans notre histoire. Mais pour ne pas détourner l’attention de nos lecteurs, nous nous contenterons de leur apprendre seulement que ce jeune homme s’appelait Jayme d’Aragon, qu’il était infant de Mayorque et qu’il aurait donné tout son sang pour arrêter une seule des larmes qui tremblaient au bord des cils de la reine. Jeanne parla d’une voix émue et tremblante, s’arrêtant de temps à autre pour essuyer ses yeux humides et brillants ou pour exhaler un de ces soupirs qui vont droit à l’âme. Elle raconta avec une si vive douleur la mort de son mari, peignit avec une si effrayante vérité l’égarement et la terreur dont elle avait été saisie et comme foudroyée par cet affreux événement, porta les mains à son front avec une telle énergie de désespoir, comme pour en arracher un reste de folie, qu’elle fit passer dans l’assemblée un frisson de pitié et d’horreur. Et certes, dans ce moment, si son récit était faux, son angoisse était vraie et terrible. Ange flétrie par le crime, elle mentait comme Satan, mais comme Satan elle était déchirée par les tortures infinies de l’orgueil et du remords. Aussi, quand, à la fin de son discours, fondant en larmes, elle implora aide et protection contre l’usurpateur de son royaume, un cri d’assentiment général couvrit ses dernières paroles, plusieurs mains se portèrent sur la garde des épées, et les ambassadeurs hongrois sortirent de l’audience le front couvert de confusion et de honte. Le soir même, à la grande satisfaction du peuple entier, on proclama l’arrêt qui déclarait Jeanne de Naples innocente et étrangère à toute complicité dans l’assassinat de son mari. Seulement, comme on ne pouvait excuser sous aucun prétexte la conduite de la reine après l’événement et son insouciance à poursuivre les auteurs du crime, le pape reconnut qu’il y avait dans cette affaire une preuve de magie évidente et que la faute attribuée à Jeanne était la conséquence nécessaire de quelque sort maléfique jeté sur la pauvre femme, et dont il lui avait été impossible de se défendre. (1) En même temps, Sa Sainteté confirma le mariage de la reine avec Louis de Tarente et accorda à ce dernier l’ordre de la Rose d’or et le titre de roi de Sicile et de Jérusalem. Il est vrai que Jeanne, la veille de l’acquittement, avait vendu au pape la ville d’Avignon pour la somme de quatre-vingt mille florins. Pendant que la reine plaidait son procès à la cour de Clément VI, une horrible épidémie, désignée sous le nom de peste noire, la même dont Boccace nous a laissé une si admirable description, ravageait le royaume de Naples et le restant de l’Italie. Suivant les calculs de Matteo Villani, Florence perdit les trois cinquièmes de sa population, Bologne en perdit les deux tiers, et presque toute l’Europe fut décimée dans cette effrayante proportion. Les Napolitains étaient déjà fatigués de la barbarie et de la rapacité des Hongrois, ils n’attendaient qu’une occasion pour se révolter contre l’oppresseur étranger et rappeler leur légitime souveraine, que, malgré ses torts, ils n’avaient jamais cessé d’aimer, telle était sur ce peuple sensuel la force de la beauté et de la jeunesse. À peine la contagion eut-elle jeté le désarroi dans l’armée et le trouble dans la ville que des imprécations éclatèrent contre le tyran et ses bourreaux. Louis de Hongrie, menacé tout à la fois de la colère du ciel et de la vengeance du peuple, tremblant de l’épidémie et de l’émeute, disparut tout à coup au milieu de la nuit, et laissant le gouvernement de Naples à Conrado Lupo, un de ses capitaines, courut s’embarquer à Barlette et quitta le royaume à son tour, comme il l’avait fait quitter quelques mois auparavant à Louis de Tarente. Ces nouvelles arrivèrent à Avignon au moment où le pape venait de faire expédier à la reine la bulle d’absolution. Il fut décidé sur-le-champ de reprendre le royaume au vicaire de Louis de Hongrie. Nicolas Acciajuoli partit pour Naples, muni de la bulle miraculeuse qui devait constater aux yeux de tous l’innocence de la reine, dissiper les scrupules et réveiller l’enthousiasme. Le conseiller se dirigea d’abord au château de Melzi, commandé par son fils Lorenzo; c’était la seule forteresse qui avait refusé de se rendre. Le père et l’enfant s’embrassèrent avec ce sentiment de légitime orgueil qu’éprouvent en présence l’un de l’autre deux hommes de la même famille qui viennent d’accomplir héroïquement leur devoir. Le gouverneur de Melzi apprit au conseiller intime de Louis de Tarente que l’arrogance et les vexations des ennemis de la reine avaient fini par lasser tout le monde, qu’une conspiration en faveur de Jeanne et de son mari, tramée au sein de l’université de Naples, avait de vastes ramifications dans tout le royaume, et que la discorde régnait dans l’armée étrangère. L’infatigable conseiller se rendit de la Pouille à Naples, parcourant villes et campagnes, se multipliant partout, proclamant partout à haute voix l’acquittement de la reine, son mariage avec Louis de Tarente et les indulgences que le pape promettait à tous ceux qui feraient un bon accueil à leurs souverains légitimes. Puis quand il vit que le peuple se levait sur son passage pour crier: «Vive Jeanne et mort aux Hongrois!» il retourna vers ses maîtres et leur annonça les dispositions dans lesquelles il avait laissé leurs sujets. Jeanne emprunta de l’argent de tous les côtés où elle put en avoir, arma des galères et partit de Marseille avec son mari, sa soeur et ses deux fidèles conseillers, Acciajuoli et Spinelli, le 10 septembre 1348. Le roi et la reine, ne pouvant entrer dans le port, qui était au pouvoir de l’ennemi, débarquèrent à Santa-Maria-del- Carmine, près de la rivière du Sebeto, aux applaudissements frénétiques d’une immense population, et accompagnés par toute la noblesse napolitaine, ils se dirigèrent vers le palais de messire Ajutorio, près de Porta-Capuana, les Hongrois s’étant fortifiés dans tous les châteaux de la ville. Mais Nicolas Acciajuoli, à la tête des partisans de la reine, bloqua si bien ces forteresses qu’une moitié des ennemis fut obligée de se rendre, et l’autre moitié, prenant la fuite, s’éparpilla dans l’intérieur du royaume. Nous ne suivrons pas Louis de Tarente dans sa pénible entreprise à travers la Pouille, les Calabres et les Abruzzes, où il recouvra une à une les forteresses occupées par les Hongrois. Par des efforts d’une valeur et d’une patience sans exemple, il s’était rendu maître à peu près de toutes les places considérables, lorsque les choses changèrent brusquement de face, et la fortune des armes lui tourna le dos une seconde fois. Un capitaine allemand nommé Warner, qui avait déserté l’armée hongroise pour se vendre à la reine, s’étant revendu par une nouvelle trahison, se laissa surprendre à Corneto par Conrado Lupo, vicaire-général du roi de Hongrie, et se réunit ouvertement à lui, entraînant une grande partie des aventuriers qui combattaient sous ses ordres. Cette défection imprévue força Louis de Tarente de rentrer à Naples, et bientôt, le roi de Hongrie, averti que ses troupes étaient ralliées autour de son drapeau et qu’elles n’attendaient plus que son retour pour marcher sur la capitale, débarqua, avec un grand renfort de cavaliers, dans le port de Manfredonia et, après s’être emparé de Trani, de Canosa et de Salerne, vint mettre le siège à Aversa. Ce fut un coup de foudre pour Jeanne et pour son mari. L’armée hongroise se composait de dix mille cavaliers et au-delà de sept mille fantassins, et la place n’était défendue que par cinq cents soldats commandés par Giacomo Pignatelli. Malgré cette immense disproportion de nombre, le général napolitain repoussa vigoureusement l’attaque, et comme le roi de Hongrie combattait au premier rang, il fut blessé au pied par une flèche. Alors Louis, voyant qu’il lui serait difficile d’emporter la place d’assaut, résolut de la prendre par la faim. Les assiégés firent pendant trois mois des prodiges de valeur, mais la résistance était impossible, et on s’attendait d’un moment à l’autre à les voir capituler, à moins qu’ils ne fussent décidés de périr jusqu’au dernier. Renaud des Baux, qui devait arriver de Marseille avec une escadre de dix galères pour défendre les ports de la capitale et protéger la fuite de la reine si l’armée hongroise venait à s’emparer de Naples, retardé par les vents contraires, avait dû s’arrêter en chemin. Tout paraissait conspirer en faveur de l’ennemi. Louis de Tarente, dont l’âme généreuse répugnait à verser le sang de ses braves dans une lutte inégale et désespérée, se dévoua noblement et offrit au roi de Hongrie de vider leur querelle dans un combat singulier. Voici la lettre authentique du mari de Jeanne et la réponse du frère d’André. «Illustre roi de Hongrie, qui êtes venu envahir notre royaume, nous, par la grâce de Dieu, roi de Jérusalem et de Sicile, vous invitons à un combat singulier. Nous savons que vous ne vous inquiétez de la mort de vos soldats de lance, ou des autres païens que vous avez entraînés à votre suite, pas plus que s’ils étaient des chiens; mais nous, qui craignons les malheurs qui pourraient arriver à nos soldats et gens d’armes, nous voulons combattre personnellement avec vous, pour terminer la présente guerre et ramener la paix dans notre royaume. Celui de nous deux qui survivra à l’autre sera roi. Et pour que le duel se fasse en toute sûreté, nous proposons qu’il ait lieu ou à Paris, en présence du roi des Français, ou dans la ville de Pérouse, ou à Avignon, ou à Naples. Choisissez un de ces quatre lieux, et répondez-nous.» Le roi de Hongrie, ayant d’abord entendu son conseil, lui répondit ainsi: «Grand roi, nous avons lu et pris connaissance de votre lettre que vous nous avez envoyée par le porteur des présentes, et votre invitation au duel nous a plu souverainement; mais nous n’approuvons aucun des lieux que vous prescrivez, parce qu’ils nous sont tous suspects, et par plusieurs raisons. Le roi de France est votre aïeul maternel, et quoique nous ayons avec lui des liens de sang, il ne nous est pas aussi proche parent. La ville d’Avignon, quoiqu’elle appartienne de nom au souverain pontife, est la capitale de la Provence, et a été toujours soumise à votre domination. Nous n’avons pas plus de confiance en la ville de Pérouse, parce que cette ville vous est dévouée. Quant à la ville de Naples, il n’est pas même nécessaire d’écrire que nous la repoussons, puisque vous savez bien qu’elle est en révolte contre nous et que vous y régnez. Mais si vous désirez de vous battre avec nous, ce sera en présence de l’empereur d’Allemagne, qui est le maître suprême, ou du roi d’Angleterre, qui est notre ami commun, ou du patriarche d’Aquilée, qui est bon catholique. Mais si vous n’aimez pas les lieux que nous vous proposons à notre tour, pour ôter tous les prétextes et abréger tous les délais, nous serons bientôt près de vous avec notre armée. Alors vous sortirez de votre côté, et nous pourrons terminer notre duel à la présence des deux camps.» Après l’échange de ces lettres, la provocation de Louis de Tarente n’eut pas de suite. La garnison d’Aversa avait capitulé après une résistance héroïque, et on savait trop bien que si le roi de Hongrie pouvait arriver sous les murs de Naples, il n’aurait pas eu besoin de mettre sa vie en danger pour s’emparer de la ville. Heureusement, les galères provençales étaient enfin dans le port. La reine et son mari eurent à peine le temps de s’embarquer et de se réfugier à Gaëte. L’armée hongroise se présenta devant Naples. La ville allait se rendre et avait envoyé des orateurs au roi pour demander humblement la paix, mais telle fut l’insolence des paroles des Hongrois que le peuple, irrité, prit les armes et se prépara à défendre ses foyers avec l’acharnement du désespoir. Tandis que les Napolitains tenaient tête à l’ennemi à la Porta- Capuana, à l’autre bout de la ville se passait un étrange épisode dont le récit achèvera de peindre ces temps de violences barbares et de trahisons infâmes. La veuve de Charles de Duras, enfermée au château de l’OEuf, attendait dans une anxiété mortelle la galère sur laquelle elle devait rejoindre la reine. La pauvre princesse Marie, serrant dans ses bras ses petites filles éplorées, pâle, les cheveux épars, les yeux fixes, la bouche contractée, prêtait l’oreille à chaque bruit, partagée entre la crainte et l’espoir. Tout à coup, des pas retentirent dans le corridor, une voix amie se fit entendre, Marie tomba à genoux et poussa un cri de joie: c’était son libérateur. Renaud des Baux, amiral de l’escadre provençale, s’avança respectueusement, suivi de son fils aîné Robert et de son chapelain. -Merci, Seigneur, s’écria Marie en se relevant, nous sommes sauvées! -Un instant, madame, reprit Renaud en l’arrêtant du geste; vous êtes sauvées, mais à une condition. -À une condition? murmura la princesse, étonnée. -Écoutez-moi, madame. Le roi de Hongrie, le vengeur des assassins d’André, le meurtrier de votre mari, est aux portes de Naples. Le peuple et les soldats napolitains vont bientôt succomber, après un dernier effort de courage; bientôt, le fer et le feu de l’armée victorieuse vont répandre partout la désolation et la mort. Et cette fois, le bourreau hongrois n’épargnera pas ses victimes; il tuera les mères sous les yeux de leurs enfants, les enfants aux bras de leurs mères. Le pont-levis de ce château est levé, et nul ne veille à sa garde; tous les hommes capables de tenir une épée sont à l’autre bout de la ville. Malheur à vous, Marie de Duras, si le roi de Hongrie se souvient que vous lui avez préféré son rival! -Mais n’êtes-vous pas là pour me sauver? s’écria Marie, d’une voix pleine d’angoisse. Jeanne, ma soeur, ne vous a-t-elle pas ordonné de me mener près d’elle? -Votre soeur n’est plus dans le cas de donner des ordres, reprit Renaud avec un sourire de mépris. Elle n’avait que des remerciements à m’adresser de lui avoir sauvé la vie, ainsi qu’à son mari qui prend lâchement la fuite à l’approche de l’homme qu’il avait osé provoquer en duel. Marie regarda fixement l’amiral pour s’assurer que c’était bien lui qui parlait avec tant d’arrogance de ses maîtres; mais effrayée par l’imperturbabilité de son visage, elle continua d’une voix douce: -Puisque c’est à votre seule générosité que je devrai ma vie et celle de mes enfants,je vous en serai mille fois reconnaissante. Mais hâtons-nous, seigneur comte, car il me semble à chaque instant entendre le cri de la vengeance, et vous ne voudrez pas me laisser en proie à mon cruel ennemi? -À Dieu ne plaise, madame! Je vous sauverai au risque de mes jours; mais je vous ai déjà dit que j’y mettais une condition. -Laquelle? demanda Marie avec une résignation forcée. -C’est que vous épouserez mon fils à l’instant même, en la présence de notre révérend chapelain. -Téméraire! s’écria Marie en reculant, le visage pourpre d’indignation et de honte. C’est ainsi que tu oses parler à la soeur de ta légitime souveraine? Rends grâce à Dieu que je veuille bien pardonner cette insulte à un moment de vertige qui a troublé ta raison, et tâche, par ton dévouement, de me faire oublier ta conduite. Le comte, sans répondre un seul mot, fit signe à son fils et au prêtre de le suivre et se disposa à sortir de la chambre. Au moment de franchir le seuil, Marie s’élança vers lui et, joignant les mains, le supplia, au nom de Dieu, de ne pas l’abandonner. Renaud s’arrêta. -J’aurais pu me venger, dit-il, de l’affront que vous me faites en refusant mon fils avec tant de hauteur; mais je laisse ce soin à Louis de Hongrie, qui s’en acquittera à merveille. -Grâce pour mes pauvres filles! répétait la princesse; grâce au moins pour mes enfants, si mes larmes ne peuvent pas vous toucher. -Si vous aimiez vos enfants, répondit l’amiral en fronçant le sourcil, vous auriez déjà pris votre parti. -Mais je ne l’aime pas, votre fils, s’écria Marie, d’une voix fière et tremblante à la fois. Oh! mon Dieu, peut-on violer ainsi les sentiments d’une pauvre femme? Mais vous, mon père, vous qui êtes ministre de vérité et de justice, faites donc comprendre à cet homme qu’on ne peut pas appeler Dieu à témoin d’un serment qu’on arrache à la faiblesse, au désespoir! Et s’adressant au fils de l’amiral, elle ajouta en sanglotant: -Vous êtes jeune, vous avez aimé, peut-être; vous aimerez sans doute un jour. Oh! j’en appelle à votre loyauté de jeune homme, à votre courtoisie de chevalier, à tous les nobles élans de votre âme: réunissez-vous à moi pour détourner votre père de son fatal projet. Vous ne m’avez jamais vue; vous ne savez pas si j’aime un autre homme dans le secret de mon coeur. Votre fierté doit se révolter de voir ainsi maltraiter une pauvre femme qui vient se jeter à vos pieds pour vous demander grâce et protection. Un mot de vous, Robert, et je vous bénirai dans tous les instants de ma vie, et votre souvenir restera gravé dans mon âme comme celui d’un ange tutélaire, et mes enfants apprendront votre nom pour le répéter tous les soirs en priant Dieu de combler vos désirs. Oh! dites, voulez-vous me sauver? Et qui sait, plus tard, je vous aimerai... d’amour! -Je dois obéir à mon père, répondit Robert sans lever les yeux sur la belle suppliante. Le prêtre gardait le silence. Deux minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles ces quatre personnages, absorbé chacun par ses pensées, restèrent immobiles comme des statues sculptées aux quatre coins d’un tombeau. Dans ce terrible intervalle, Marie fut tentée trois fois de se jeter à la mer. Mais une rumeur confuse et lointaine vint tout à coup frapper son oreille. Peu à peu le bruit s’approcha, et les voix devenant plus distinctes, on entendit des femmes dans la rue pousser ces cris de détresse: -Fuyez! fuyez! fuyez! Dieu nous abandonne, les Hongrois sont dans la ville. Les pleurs des enfants de Marie répondirent à ces cris, et la petite Marguerite, levant ses mains vers sa mère, exprimait sa terreur par des paroles au-dessus de son âge. Renaud, sans jeter un regard sur ce tableau touchant, entraînait son fils vers la porte. -Arrêtez! dit la princesse en tendant la main avec un geste solennel: puisque Dieu n’envoie pas d’autres secours à mes enfants, sa volonté est que le sacrifice s’accomplisse. Et elle tomba à genoux devant le prêtre, courbant la tête comme une victime qui tend le cou à la hache du bourreau. Robert des Baux se plaça à son côté, et le prêtre prononça la formule qui les liait pour toujours et consacra cet infâme viol par une bénédiction sacrilège. -Tout est fini, murmura la veuve de Duras en jetant sur ses deux filles un regard plein de larmes. -Non, tout n’est pas fini encore, reprit durement l’amiral en la poussant vers une autre chambre. Avant de partir, il faut que le mariage soit consommé. -Oh justice de Dieu! s’écria la princesse, d’une voix déchirante. Et elle tomba évanouie. Renaud des Baux dirigea ses galères sur Marseille, où il espérait faire couronner son fils comte de Provence, grâce à son étrange mariage avec Marie de Duras. Mais cette lâche trahison ne devait pas rester impunie. Le vent se leva avec fureur et le repoussa vers Gaëte, où la reine et son mari venaient d’arriver à peine. Renaud commanda à ses matelots de se tenir au large, menaçant de jeter aux flots quiconque oserait transgresser ses ordres. L’équipage répondit d’abord par des murmures; bientôt, des cris de mort s’élevèrent de toutes parts, et l’amiral, se voyant perdu, passa des menaces aux prières. Mais la princesse, qui avait recouvré ses sens au premier éclat de tonnerre, se traînant sur le pont, criait au secours. -À moi, Louis! à moi, mes barons! mort aux misérables qui m’ont lâchement outragée. Louis de Tarente s’élança dans une chaloupe, suivi d’une dizaine de ses plus braves officiers, et, faisant force de rames, atteignit la galère. Alors Marie acheva son récit d’un seul trait et, se tournant vers l’amiral comme pour le défier de se défendre, l’accabla d’un regard foudroyant. -Misérable! s’écria le roi en se jetant sur le traître. Et il le perça d’un coup d’épée. Puis il fit charger de chaînes son fils et l’indigne ministre qui avait été complice de l’odieuse violence que l’amiral venait d’ex- pier par sa mort. Et prenant dans son bateau la princesse et ses filles, il rentra dans le port. Cependant les Hongrois, ayant forcé une des portes de Naples, défilaient triomphalement vers le Château-Neuf. Mais au moment où ils traversaient la place delle Correggie, les Napolitains s’aperçurent que les chevaux étaient si faibles et les cavaliers si exténués par les fatigues soutenues au siège d’Aversa qu’un souffle aurait suffi pour disperser cette armée de fantômes. Alors, passant tout à coup de la terreur à l’audace, le peuple se rua sur les vainqueurs et les refoula hors des murs qu’ils venaient de franchir. Cette brusque réaction populaire dompta l’orgueil du roi de Hongrie et le rendit plus docile aux conseils de Clément VI, qui crut enfin devoir intervenir. Une trêve fut d’abord conclue depuis le mois de février 1350 jusqu’au commencement d’avril 1351, et l’année suivante, la trêve fut changée en paix définitive, moyennant la somme de trois cent mille florins que Jeanne paya au roi de Hongrie pour les frais de la guerre. Après le départ des Hongrois, un légat fut envoyé par le pape pour couronner Jeanne et Louis de Tarente, et on choisit pour cette solennité le 25 mai, jour de la Pentecôte. Tous les historiens du temps parlent avec enthousiasme de cette fête magnifique dont les détails ont été rendus éternels par le pinceau du Giotto dans les fresques de l’église qui prit dans cette occasion le nom de l’Incoronata. On proclama une amnistie générale pour tous ceux qui, dans les guerres précédentes, avaient combattu dans l’un ou dans l’autre parti, et des cris d’allégresse accueillirent le roi et la reine, qui chevauchaient solennellement sous le dais, suivis par tous les barons du royaume. Mais la joie de ce jour fut troublée par un accident qui parut d’un augure sinistre à la populace superstitieuse. Louis de Tarente, monté sur un cheval richement caparaçonné, venait de passer la Porta-Petruccia, lorsque des dames qui regardaient le cortège du haut de leurs fenêtres jetèrent sur le roi une si grande quantité de fleurs que le cheval, effrayé, se cabra et rompit le frein. Louis, ne pouvant retenir son palefroi, sauta légèrement à terre, mais la couronne tomba en même temps de sa tête et se brisa en trois morceaux. Le jour même mourut la fille unique de Louis et de Jeanne. Cependant le roi, ne voulant pas que cette brillante cérémonie fût attristée par des signes de deuil, fit continuer pendant trois jours les joutes et les tournois, et, en mémoire de son couronnement, institua l’ordre des Chevaliers du Noeud. Mais à dater de ce jour, signalé par un triste présage, sa vie ne devait plus être qu’une longue suite de déceptions. Après avoir soutenu des guerres dans la Sicile et dans la Pouille et dompté la rébellion de Louis de Duras, qui finit ses jours dans les cachots du Château de l’OEuf, Louis de Tarente, usé par les plaisirs, miné par une lente maladie, accablé de chagrins domestiques, succomba à une fièvre aiguë, le 5 juin 1362, à l’âge de quarante-deux ans. Et on n’avait pas encore descendu son cadavre dans le royal tombeau de Saint- Dominique que déjà plusieurs prétendants se disputaient la main de la reine. Ce fut l’infant de Mayorque, ce beau jeune homme que nous avons déjà nommé, qui l’emporta sur tous ses riveaux, y compris le fils du roi de France. Jayme d’Aragon avait une de ces figures douces et mélancoliques auxquelles une femme ne sait pas résister. De grandes infortunes noblement supportées avaient jeté comme un crêpe funèbre sur sa jeunesse: il avait passé treize ans enfermé dans une cage de fer; délivré de cette affreuse prison à l’aide d’une fausse clef, il avait erré de cour en cour pour recouvrer ses États; et l’on dit même que, réduit à un extrême degré de misère, il avait dû mendier son pain. La beauté du jeune étranger, le récit de ses aventures avaient frappé Jeanne et Marie à la cour d’Avignon. Marie surtout avait conçu pour l’infant une passion d’autant plus violente qu’elle avait fait plus d’efforts pour la concentrer dans son coeur. Dès que Jayme d’Aragon arriva à Naples, la malheureuse princesse, qu’on avait mariée le poignard sous la gorge, voulut racheter sa liberté au prix d’un crime. Suivie de quatre hommes armés, elle entra dans la prison où Robert des Baux n’avait cessé d’expier une faute qui était bien plus celle de son père que la sienne. Marie s’arrêta devant le prisonnier, les bras croisés, les joues livides, les lèvres tremblantes. L’entrevue fut terrible. Cette fois, c’était la princesse qui menaçait, c’était le jeune homme qui demandait grâce. Marie demeura sourde à ses prières, et la tête du malheureux roula sanglante à ses pieds, tandis que les bourreaux jetaient le corps à la mer. Mais Dieu ne laissa pas ce meurtre impuni: Jayme préféra la reine à sa soeur, et la veuve de Duras ne recueillit de son crime que le mépris de l’homme qu’elle aimait et des remords cuisants qui la menèrent, jeune encore, à la tombe. Jeanne se maria successivement avec Jayme d’Aragon, fils du roi de Mayorque, et avec Othon de Brunswick, de l’impériale famille de Saxe. Nous traverserons rapidement ces années, pressés que nous sommes d’arriver au dénouement de cette histoire de crimes et d’expiations. Jayme, éloigné de sa femme, continuant son existence orageuse, après avoir longtemps lutté en Espagne contre Pierre le Cruel, qui avait usurpé son royaume, mourut près de Navarre vers la fin de l’année 1375. Quant à Othon, ne pouvant pas se soustraire à la vengeance divine qui pesait sur la cour de Naples, il partagea courageusement jusqu’au bout la destinée de la reine. Se voyant privée d’héritiers légitimes, Jeanne avait adopté son neveu, Charles de la Paix, comme il fut appelé par la suite à cause de la paix de Trévise. Ce jeune homme était fils de Louis de Duras, qui, après s’être révolté contre Louis de Tarente, avait péri misérablement dans la prison du château de l’OEuf. L’enfant aurait subi également le sort de son père, mais Jeanne intercéda pour ses jours, le combla de bienfaits et le maria à Marguerite, fille de sa soeur Marie et de son cousin Charles de Duras, égorgé par le roi de Hongrie. De graves dissensions s’élevèrent depuis entre la reine et un de ses anciens sujets, Bartolommeo Prignani, devenu pape sous le nom d’Urbain VI. Irrité de l’opposition de la reine, le pape avait dit un jour, dans un accès de colère, qu’il l’enverrait filer dans un cloître. Jeanne, pour se venger de cette insulte, favorisa ouvertement l’antipape Clément VII et lui offrit un asile dans son propre château lorsque, poursuivi par les troupes d’Urbain, il s’était réfugié à Fondi. Mais le peuple, s’étant soulevé contre Clément, tua l’archevêque de Naples, qui avait contribué à son élection, brisa la croix qu’on portait processionnellement devant l’antipape et lui laissa à peine le temps de monter sur une galère pour se sauver en Provence. Urbain déclara Jeanne déchue de son trône, délia ses sujets du serment de fidélité et donna la couronne de Sicile et de Jérusalem à Charles de la Paix, qui se mit en marche pour Naples à la tête de huit mille Hongrois. La reine, ne pouvant croire à tant d’ingratitude, envoya à la rencontre de son fils adoptif sa femme Marguerite, qu’elle aurait pu garder en otage, et ses deux enfants, Ladislas et Jeanne, qui fut depuis la seconde reine de ce nom. Mais bientôt, l’armée victorieuse arriva devant Naples, et Charles cerna la reine dans son château, oubliant, l’ingrat, que cette femme lui avait sauvé la vie et l’avait aimé comme une mère. Jeanne supporta pendant ce siège tout ce que les soldats les plus endurcis aux fatigues de la guerre ne pourraient pas endurer. Elle vit tomber autour d’elle ses plus fidèles, exténués par la faim ou décimés par la fièvre. Après l’avoir privée d’aliments, on lançait tous les jours dans la forteresse des cadavres en putréfaction pour infecter l’air qu’elle respirait. Othon était retenu avec ses troupes à Aversa. Louis d’Anjou, frère du roi de France, qu’elle avait nommé son successeur en déshéritant son neveu, n’arrivait pas à son secours, et les galères provençales que Clément VII avait promis de lui envoyer ne devaient paraître dans le port que lorsque tout serait perdu. Jeanne demanda une trêve de cinq jours, au bout desquels, si Othon n’était pas venu la délivrer, elle promit de rendre la forteresse. Au cinquième jour, l’armée d’Othon entra par le côté de Piedigrotta. Le combat fut acharné de part et d’autre, et Jeanne, du haut d’une tour, put suivre la nuée de poussière que soulevait le cheval de son mari à travers le plus épais de la bataille. Longtemps la victoire demeura incertaine; enfin, le prince se poussa avec tant de valeur contre l’étendard royal, pressé de rencontrer corps à corps son ennemi, il s’enfonça au centre de l’armée par un choc si violent que, serré de toutes parts, couvert de sueur et de sang, l’épée brisée dans sa main, il fut forcé de se rendre. Une heure après, Charles écrivait à son oncle le roi de Hongrie que Jeanne était en son pouvoir et qu’il attendait les ordres de Sa Majesté pour décider du sort de la prisonnière. C’était par une belle matinée de mai. La reine était gardée à vue dans le château d’Aversa. Othon avait obtenu la liberté à la condition de quitter Naples. Louis d’Anjou, ayant enfin réuni une armée de cinquante mille hommes, marchait en toute hâte à la conquête du royaume. Aucune de ces nouvelles n’était parvenue à l’oreille de Jeanne, qui vivait depuis quelques jours dans l’isolement le plus complet. Le printemps déployait toute sa pompe dans ces plaines enchantées qui ont mérité le nom de terre heureuse et bénie, campagna felice! Les orangers couverts de leur neige odorante, les cerisiers élancés aux fruits de rubis, les oliviers aux petites feuilles d’émeraude, le grenadier empanaché de ses rouges clochettes, le mûrier sauvage, le laurier éternel, toute cette végétation puissante et touffue qui n’a pas besoin de la main de l’homme pour fleurir dans ces lieux privilégiés de la nature formait comme un vaste jardin coupé çà et là par de petits sentiers silencieux et humides bordés de haies vertes et arrosés par des ruisseaux souterrains. On eût dit un Éden oublié dans ce délicieux coin du monde. Jeanne, accoudée sur sa fenêtre, respirait les parfums printaniers et reposait ses yeux voilés de larmes sur un lit de verdure et de fleurs. Une brise légère, embaumée d’âcres senteurs, se jouait sur son front brûlant et répandait sur ses joues moites de fièvre une suave fraîcheur. Des voix mélodieuses et lointaines, des refrains de chansons bien connues venaient seuls troubler le silence de cette pauvre chambrette, de ce nid solitaire où s’éteignait dans les larmes et dans le repentir l’existence la plus brillante et la plus agitée de ce siècle d’agi- tation et d’éclat. La reine repassait lentement dans son esprit toute sa vie depuis l’âge de raison, cinquante ans de déceptions et de souffrances. Elle songeait d’abord à son enfance si heureuse et si douce, à l’aveugle tendresse de son aïeul, aux joies pures et naïves de ce temps d’innocence, aux jeux bruyants de sa petite soeur et de ses grands cousins. Puis elle frissonnait à la première idée de mariage, de contrainte, de liberté perdue, de regrets amers; elle se souvenait avec horreur des paroles trompeuses qu’on lui murmurait à l’oreille pour jeter dans son jeune coeur le germe de la corruption et du vice qui devaient empoisonner sa vie entière; les brûlants souvenirs de son premier amour, le parjure et l’abandon de Robert de Cabane, les moments de délire passés comme un rêve dans les bras de Bertrand d’Artois, tout ce drame au tragique dénouement se détachait en traits de feu sur le fond sombre de ses tristes pensées. Puis des cris d’angoisse retentissaient dans son âme comme dans cette nuit terrible et fatale. C’était la voix mourante d’André qui demandait grâce à ses assassins. Un long silence de mort succédait à cette horrible agonie, et la reine voyait passer devant ses yeux des chars infâmes où l’on torturait tous ses complices. Tout le reste n’était que persécutions, fuite, exil, remords de l’âme, châtiments du ciel, malédictions de la terre. Il se faisait autour de la reine une affreuse solitude: maris, amants, parents, amis, tout ce qui l’avait entourée était mort, tout ce qu’elle avait aimé ou haï au monde n’existait plus; ses joies, ses douleurs, ses désirs, ses espérances, tout avait disparu pour toujours. La pauvre reine, ne pouvant résister à ces images de désolation, s’arracha violemment à sa terrible rêverie et, s’agenouillant devant un prie-Dieu, pleura amèrement et pria avec ferveur. Elle était belle encore, malgré la pâleur extrême répandue sur ses traits; les nobles contours de son ovale se dessinaient dans toute leur pureté; le feu du repentir animait ses beaux yeux noirs d’un éclat surhumain, et l’espoir du pardon faisait errer sur ses lèvres un sourire céleste. Tout à coup, la porte de la chambre où Jeanne priait avec tant de recueillement s’ouvrit avec un bruit sourd. Deux barons hongrois, couverts de leurs armures, se présentèrent à la reine et lui firent signe de les suivre. Jeanne se leva en silence et obéit à ces hommes. Mais un cri de douleur s’échappa du fond de son âme lorsqu’elle reconnut l’endroit où André et Charles de Duras étaient morts tous les deux d’une mort violente. Cependant elle recueillit ses forces et demanda d’une voix calme pourquoi on l’avait amenée dans ce lieu. Alors un des barons lui montra pour toute réponse un cordon de soie et d’or... -Que la justice de Dieu s’accomplisse! s’écria Jeanne en tombant à genoux. Quelques minutes après, elle avait cessé de souffrir. C’était le troisième cadavre qu’on jetait par-dessus le balcon d’Aversa. (2) Notes. (1) E però che per assoluta verità del fatto non poteano scusare la regina e levera il volgo dalla dubblosa fama, proposero che se alcuno sospetto di non perfetto amore si potesse proporre o provare, che ciò non era venuta per corrotta volutà della regina, ma per forza di malie ovvero fatture che gli erano state fatte, alle quali la sua natura fragile, femminile, non avea saputo nè potuto riparare. Matteo Villani, lib. II, chap. 24. (2) Le fond et les détails de cette histoire sont de la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons consulté les différentes versions de Giannone, Summonte, Villani, Rainaldo, Palmieri, Collenuccio, Spondano, Gataro, et surtout la chronique latine de Domenico Gravina, auteur contemporain. Source: http://www.poesies.net