Impressions De Voyages. (1833) Par Alexandre Dumas.(Père) (1802-1870) Revue des Deux Mondes. Tome II TABLE DES MATIERES VI Le Mont Saint-Bernard. VII Les Eaux D’Aix. VIII Le Tour Du Lac. IX Charles-Le-Téméraire. X Fribourg. XI Les Ours De Berne. XII Le Mont Gemmi. XIII Les Bains De Louësche. XIV Obergestelen. XV Le Pont Du Diable. Notes. TOME II VI Le Mont Saint-Bernard. (1833) Mon excursion à Chamouny dura quatre jours; le cinquième, à dix heures du soir, j’étais de retour à Martigny. Mon ancien ami, le maître d’hôtel, me reçut d’un air comiquement triste. Le pauvre homme avait tant de monde chez lui, qu’il ne savait où me loger: lui-même avait cédé son lit aux voyageurs et comptait coucher dans la grange. Il essaya timidement de me prouver que l’odeur du foin était fort saine, et que je serais mieux chez lui sur la paille que chez un autre dans un lit. Mais je venais de faire douze lieues à pied, circonstance qui me rendait l’esprit fort peu accessible à ce genre de raisonnement, quelque logique qu’il lui parût être: en conséquence, je dis à mon guide de me conduire à l’hôtel de la Tour. Mon hôte tenta un dernier effort pour me retenir. Il lui restait une grande chambre où il avait empilé une société de cinq voyageurs, un de plus ne devait rien leur faire sur la quantité; il me demanda donc si je me contenterais comme eux et avec eux d’un matelas posé à terre, et sur ma réponse affirmative, il s’achemina, moi le suivant, vers leur chambre, d’où sortait un vacarme épouvantable. Nos voyageurs se battaient à coups de traversin, pour conquérir les uns sur les autres chacun un emplacement de trois pieds de large sur six de long, la grandeur de la chambre n’ayant pas paru leur offrir au premier abord cinq fois cette mesure géométrique. Je jugeai, à part moi, que le moment était mal choisi pour la demande que nous venions faire: mon hôte fit probablement la même réflexion, car il se retourna de mon côté avec un air d’embarras si marqué, que je me décidai à faire ma commission moi-même. Je poussai doucement la porte, et je m’aperçus que provisoirement la bataille se passait dans la nuit, les projectiles ayant éteint les lumières: dès-lors ma résolution fut prise. Je soufflai la chandelle de mon hôte, ce qui fit rentrer le corridor dans une obscurité aussi complète que celle où était la chambre; je lui recommandai de ne retrouver sous aucun prétexte la deuxième clef de la porte, et je le priai de me laisser me tirer d’affaire tout seul. Il ne demandait pas mieux. La petite guerre continuait toujours, et les éclats de rire des combattans faisaient un tel bruit, que j’entrai dans la chambre, refermai la porte à double tour, et mis la clef dans ma poche, sans qu’aucun deux s’aperçût qu’il venait de se glisser dans la place un surcroît de garnison. Je n’avais pas fait deux pas, que j’avais reçu sur la tête un coup de matelas qui m’avait enfoncé mon chapeau jusqu’à la cravate. On juge bien que je n’étais pas venu là pour demeurer en reste de compte avec ceux qui s’y trouvaient; je n’eus qu’à me baisser pour ramasser une arme, et je me mis à frapper à mon tour avec une vigueur qui aurait dû prouver à mes adversaires qu’il venait d’arriver un renfort de troupes fraîches. Bientôt je m’aperçus que j’étais appuyé contre un angle, position, comme tout le monde sait, très favorable pour une défense individuelle. La mienne fit, à ce qu’il paraît, de si grandes merveilles, que je compris à la faiblesse des coups qu’on me portait, qu’on perdait l’espoir de me débusquer de la place, et le combat se transporta sur d’autres points. Je profitai de ce moment pour étendre mon matelas sur le carreau; un manteau sans propriétaire apparent, et dans lequel je me pris les jambes, me parut devoir admirablement remplacer les couvertures que la servante n’avait point encore apportées, et que, grâce à la précaution que j’avais prise de fermer la porte à double tour et de mettre la clef dans ma poche, il me paraissait bien difficile qu’elle introduisît désormais parmi nous; je m’en enveloppai le plus confortablement possible. Je me jetai sur mon lit de camp, et j’attendis, le nez tourné vers le mur, l’orage, qui ne devait pas tarder à gronder, lorsque l’un des combattans s’apercevrait qu’il y avait un matelas de déficit. En effet, peu à peu le calme se rétablit. Les éclats de voix devinrent moins bruyans, chacun songea à établir son bivouac sur le champ de bataille; je sentis un matelas s’appuyer à mes pieds, un autre à ma droite. Chacun emboita le sien, comme il put, dans ceux de ses compagnons, et se jeta dessus; un seul rôdeur continua de chercher quelque temps encore dans les coins et recoins; puis, impatienté de ne rien trouver, une idée lumineuse lui vint, et il s’écria tout à coup: Messieurs, il y a l’un de vous qui est couché sur deux matelas. Cette accusation fut repoussée par un cri d’indignation unanime auquel je m’abstins cependant de prendre part. Notre homme se remit à chercher, moitié riant, moitié jurant; puis ne trouvant rien, il finit par où il eût dû commencer: il sonna pour avoir de la lumière. Nous entendîmes les pas de la servante d’auberge qui s’approchait; je vis briller la chandelle à travers le trou de la serrure, et je mis instinctivement la main dans ma poche, pour m’assurer si la bienheureuse clef y était toujours. Notre homme alla à la porte: elle était fermée. -Ouvrez, dit-il, et donnez-nous de la lumière. -Messieurs, la clef est en dedans. -Ah! La main du chercheur m’intercepta un instant la lumière qui me venait du corridor; puis il se baissa, passa la main à terre, sur la cheminée. -Qui, diable, a donc fermé la porte en dedans, messieurs? Ce n’était personne. -La fille attendait toujours. -Eh! pardieu, il y a une seconde clef de chaque chambre dans votre auberge. -Oui, monsieur. -Eh bien! allez chercher l’autre. La fille obéit, c’était mon moment d’épreuve. Si le maître de l’hôtel n’avait pas suivi mes instructions, j’étais perdu: le plus profond silence régnait, et n’était interrompu que par les coups de pieds impatiens de notre malheureux compagnon qui murmurait entre ses dents: -Cette péronnelle-là ne reviendra pas. -Je vous demande ce qu’elle peut faire. -Vous verrez qu’elle ne trouvera pas la clef maintenant? -Ah! c’est bienheureux. Cette dernière exclamation lui était, comme on le devine bien, arrachée par le retour de la fille qui s’était de nouveau arrêtée devant notre porte. -Eh bien! allons donc. -Monsieur, c’est comme un fait exprès, on ne peut pas mettre la main dessus. -Ah! mais c’est donc le diable qui s’en mêle? -Oui, oui. -Riez, messieurs. -Pardieu, c’est bien amusant pour moi, surtout. - D’abord, je vous préviens qu’il me faut un matelas de gré ou de force. Un hourra de propriétaire répondit à cette menace, et chacun se cramponna à son lit. -Combien avez-vous apporté de matelas? -Cinq. -Vous voyez, messieurs, l’un de vous en a deux. Une dénégation plus absolue et plus énergique encore que la première, lui répondit. -Très bien; mais je vais le savoir. Allez-moi chercher une botte d’allumettes. Il y avait dans cette demande un projet dont je ne comprenais pas bien l’exécution, mais dont le résultat possible me fit frémir. La fille revint avec l’objet demandé. -C’est bon, glissez-moi une allumette par le trou de la serrure. Elle obéit. -Maintenant, allumez le bout qui passe de votre côté. Très bien, là. Je suivais l’opération avec un intérêt que l’on peut comprendre; je vis briller de l’autre côté de la serrure la petite flamme bleuâtre, qui disparut un instant dans l’intérieur de la porte, et reparut de notre côté brillante comme une étoile. C’est une stupide invention que celle des allumettes. Au fait, je ne savais pas trop comment j’allais m’en tirer, et si mes nouveaux camarades goûteraient la plaisanterie; je me tournai à tout hasard contre le mur, afin d’avoir le temps de préparer un petit discours de réception. Pendant ce temps, la flamme de l’allumette se fixa à la mèche de la bougie, l’appartement s’illumina. J’entendis chacun s’asseoir sur son matelas pour passer la revue. Au même instant un cri de surprise s’échappa de toutes les bouches, et une voix éclatante comme celle du jugement dernier fit entendre ces mots terribles: -Nous sommes six. Une deuxième voix succéda à la première. -Messieurs, l’appel nominal. -Oui, l’appel nominal. - Celui que la perte de son lit rendait le plus intéressé à cette vérification y procéda sur-le-champ. -D’abord moi, Jules de Lamark, présent. -M. Lecaron, médecin, présent. -M. Charles Soissons, propriétaire, présent. -M. Auguste Reimonenq, créole, présent. -M. Honoré de Sussy... Je me retournai vivement. -À propos, mon cher de Sussy, lui dis-je, en lui tendant la main, je puis vous donner des nouvelles de votre soeur, madame la duchesse d’O... Je l’ai vue il y a huit jours aux eaux d’Aix: elle y était belle à désespérer. On peut juger du singulier effet que produisit mon interruption. Tous les yeux se fixèrent sur moi. -Ah! pardieu, c’est Dumas, s’écria de Sussy. -Moi-même, mon cher ami, voulez-vous me présenter à ces messieurs? je serais enchanté de faire leur connaissance. -Certainement. De Sussy me prit par la main; messieurs, j’ai l’honneur... Chacun se leva sur son lit et salua. -Maintenant, messieurs, dis-je en me tournant vers celui dont j’avais usurpé le matelas, permettez que je vous rende votre lit, mais à la condition cependant que vous m’autoriserez à m’en faire apporter un près des vôtres. La réponse fut affirmative et unanime. J’ouvris la porte; dix minutes après, j’avais un matelas dont j’étais le légitime locataire. Ces messieurs allaient comme moi au grand Saint-Bernard. Ils avaient retenu deux voitures. Ils m’offrirent de prendre une place avec eux; j’acceptai. La fille reçut l’ordre de nous éveiller le lendemain à six heures du matin. L’étape était longue, il y a dix lieues de Martigny à l’hospice, et les sept premières seulement peuvent se faire en char. Chacun de nous comprenait l’importance d’un bon sommeil: aussi dormîmes-nous tout d’une traite jusqu’à l’heure indiquée. À sept heures nous étions emballés à quatre dans un de ces charriots étroits auxquels on ajoute deux planches, et qui, dès- lors, prennent le titre pompeux de chars-à-bancs; et à deux dans une de ces petites voitures suisses qui vont de côté comme les crabes. Je m’étais pour mon malheur placé sur le char-à-bancs. Nous n’avions pas fait dix pas, que, d’après la manière dont il conduisait son cheval, je fis à notre cocher cette observation. -Mon ami, je vous crois ivre? -C’est vrai, mais a pas peur, notre maître. Très bien, du moins nous savions à quoi nous en tenir. Les choses allèrent à merveille tant que nous fûmes en plaine, et nous ne fîmes que rire des légères courbes que décrivaient cheval et voiture, mais après avoir dépassé Martigny-le-Bourg et Saint- Branchier; lorsque nous commençâmes à pénétrer dans le val d’Entremont, et que nous vîmes le chemin s’escarper aux flancs de la montagne, ce chemin étroit, chemin des Alpes s’il en fut, avec son talus rapide comme un mur d’un côté et son précipice profond de l’autre, nos rires devinrent moins accentués, quoique les courbes fussent toujours aussi fréquentes, et nous lui fîmes, mais d’une manière plus énergique, cette seconde observation: -Mais s... d... cocher, vous allez nous verser. Il fouetta son cheval à lui enlever la peau, et nous répondit par sa locution favorite: -A pas peur, notre maître. -Seulement il ajouta par forme d’encouragement sans doute: -Napoléon a passé par ici. -C’est une vérité historique que je n’ai pas l’intention de vous contester. Mais Napoléon était à mulet, et il avait un guide qui n’était pas ivre. -À mulet! -Vous vous y connaissez! -Il était sur une mule... Nous repartîmes comme le vent; notre guide continua de parler la tête tournée de notre côté, et sans daigner même jeter les yeux sur la route. -Oui, sur une mule, à preuve même que c’est Martin Groseiller de Saint-Pierre qui le conduisait, et que sa fortune a été faite. -Cocher!... -A pas peur, -et que le premier consul lui a envoyé de Paris une maison et quatre arpens de terre. -Haoh! Haoh! - C’était la roue de notre char qui pinçait le précipice de si près, que Lamark et de Sussy, qui étaient du côté de la planche, dont l’extrémité dépassait la largeur de la voiture, étaient littéralement suspendus sur un abîme de quinze cents pieds de profondeur. Ceci rendait la plaisanterie de fort mauvais goût. Je sautai à bas de la voiture au risque d’avoir les jambes brisées contre les roues, et j’arrêtai le cheval parla bride. Nos camarades, qui nous suivaient dans la seconde voiture, et qui ne comprenaient rien au jeu que nous jouions depuis le commencement du voyage, avaient jeté un cri que nous avions entendu: ils nous croyaient perdus. -A pas peur, Napoléon a passé par ici. -A pas peur. - Et chaque mot de ce refrain éternel était accompagné d’une volée de coups de fouet dont une partie tombait sur le cheval, et l’autre sur moi; l’animal furieux se cabrait en reculant, et la voiture se retrouva de nouveau suspendue au-dessus de l’épouvantable ravin. Ce moment était critique; nos compagnons du charriot le jugeaient mieux que personne: aussi prirent-ils une résolution violente et instinctive; le cocher, saisi à bras le corps, fut soulevé hors de son siège, et jeté sur la route, où il tomba lourdement, embarrassé comme Hyppolite dans ses rênes qu’il n’avait point abandonnées. Le cheval, qui était d’un naturel fort pacifique, se calma aussitôt; ces messieurs profitèrent de ce moment de repos pour sauter à terre, et chacun de nous, notre damné cocher excepté, se trouva sain et sauf et sur ses jambes au milieu de la route. Nous laissâmes notre homme se relever, mener son cheval et sa voiture comme il l’entendait, et nous nous acheminâmes à pied: c’était plus fatigant, mais plus sûr. À deux heures nous dînâmes à Liddes, où, d’après notre marché, nous devions changer de cheval et de cocher; nous étions trop intéressés à ce que cette clause fût scrupuleusement suivie, pour ne pas donner tous nos soins à son exécution. Cette mutation faite, nous nous remîmes en route, complètement tranquillisés par l’allure honnête de notre quadrupède, et la mine pacifique de son maître, qui, par parenthèse, était le notaire du lieu. En effet, nous arrivâmes sans accident à Saint-Pierre, où finit la route praticable pour les voitures. Ce fut à l’entour de ce bourg que l’armée française fit sa dernière station lorsqu’elle franchit le grand Saint-Bernard, au- delà duquel l’attendaient les plaines de Marengo. Des gens du pays nous montrèrent les différens emplacemens qu’avaient occupés l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie; ils nous expliquèrent comment les canons, démontés de leurs affûts, avaient été assujétis dans des troncs de sapins creux et portés à bras par des hommes qui se relayaient de cent pas en cent pas. Quelques-uns de ces paysans avaient vu opérer cette oeuvre de géant, et se vantaient avec orgueil d’y avoir pris part; ils se rappelaient la figure du premier consul, la couleur de son habit et jusqu’à quelques mots insignifians qu’il avait laissé tomber devant eux. C’est ainsi que j’ai retrouvé chez l’étranger, vivant et dans toute sa puissance, le souvenir de cet homme, qui, pour notre jeune génération qui ne l’a pas vu, semble être un héros fabuleux enfanté par quelque imagination homérique. Cette visite de localité nous retint jusqu’à sept heures du soir. Lorsque nous revînmes à Saint-Pierre, le temps était couvert et promettait de l’eau pour la nuit. Nous renonçâmes donc à notre premier dessein d’aller coucher à l’hospice, et en rentrant nous dîmes à notre hôte de nous donner à souper, et de nous préparer des chambres. Ce n’était pas chose facile: plusieurs sociétés de voyageurs étaient arrivées, et retenues comme nous par la menace du temps et l’approche de la nuit, elles s’étaient emparées des chambres et avaient fait main-basse sur les provisions: il ne restait pour nous six qu’un grenier et une omelette. L’omelette fut dévorée: puis nous procédâmes à la visite de notre chambre à coucher. Il n’y avait vraiment qu’un aubergiste suisse qui pût avoir l’idée de faire coucher des chrétiens dans un pareil bouge; l’eau qui commençait à tomber filtrait à travers le toit de planche, le vent sifflait dans les fentes des contrevents mal joints, seule clôture des fenêtres; enfin les rats, que notre présence avait fait fuir, constataient par des grignottemens, dont le bruit ne pouvait échapper à des oreilles aussi exercées que les nôtres, leur droit de propriété sur le local que nous venions leur disputer, et leur intention de le reconquérir, malgré notre établissement, aussitôt que nous aurions soufflé les chandelles. À l’aspect de cet infâme grenier, l’un de nous proposa de partir courageusement pour l’hospice le soir même. C’étaient trois heures de fatigue et de pluie, il est vrai; mais au bout du chemin, quelle perspective!... Un souper splendide, un beau feu, une cellule bien close, et un bon lit. La proposition fut reçue avec enthousiasme: nous descendîmes et envoyâmes chercher un guide. Au bout de dix minutes il arriva; nous lui dîmes de recruter deux de ses camarades, et de se procurer six mulets, attendu que nous voulions le même soir aller coucher au grand Saint-Bernard. -Au grand Saint-Bernard! diable! dit-il. Et il alla à la fenêtre, regarda le temps, s’assura qu’il était gâté pour toute la nuit, exposa sa main à l’action du vent, afin de juger la direction dans laquelle il soufflait, et revint à nous en secouant la tête. -Vous dites donc qu’il vous faut trois hommes et six mulets. -Oui. -Pour aller cette nuit au Saint-Bernard? -Oui. -C’est bon, vous allez les avoir. Et il nous tourna le dos pour aller les chercher. Cependant les signes qu’il avait laissé échapper nous donnèrent quelque inquiétude; nous le rappelâmes. -Est-ce qu’il y a du danger? lui dîmes-nous. -Dam!... le temps n’est pas beau; mais, puisque vous voulez aller au Saint-Bernard, on tâchera de vous y conduire. -En répondez-vous? -L’homme ne peut promettre que ce que peut faire un homme: on tâchera; cependant, si j’ai un conseil à vous donner, avec votre permission, prenez plutôt six guides que trois. -Eh bien! soit, six guides; mais revenons au danger: quel est-il? Il me semble que nous ne sommes point encore assez avancés en saison pour avoir à craindre les avalanches? -Non, si nous ne nous écartons pas de la route. -Mais on ne s’écarte dans la route que lorsqu’elle est couverte de neige, et le 26 août ce serait bien le diable! -Oh! quant à la neige, voyez-vous, que ça ne vous inquiète pas, nous en aurons, et plus haut que vos guêtres... Voyez-vous cette petite pluie-là, qui est bien gentille ici? eh bien! à une lieue de Saint-Pierre, comme nous allons toujours en montant jusqu’à l’hospice, ça sera de la neige. -Il retourna à la fenêtre: -Et elle tombera dru, ajouta-t-il en revenant. -Ah! bah, bah! Au Saint-Bernard! -Messieurs, cependant, repris-je... -Au Saint-Bernard: que ceux qui sont de l’avis d’aller coucher au Saint-Bernard lèvent la main. Quatre mains se levèrent sur six. Le départ fut adopté. -Voyez-vous, continua notre guide, si vous étiez des gens de la montagne, je dirais: C’est bon, en route; mais vous êtes des Parisiens, à ce que je peux voir avec votre permission, et le Parisien, c’est délicat et ça craint le froid; aussitôt qu’il a les pieds dans la neige, il grelotte. -Eh bien, nous ne descendrons pas de mulet. -Ça vous plaît à dire, vous y serez bien forcés. -N’importe, allez prévenir vos camarades et chercher vos quadrupèdes. -Avec votre permission, messieurs, vous savez que les courses de nuit se paient double. -Très bien. Combien de temps vous faut-il? -Un quart d’heure. -Allez. Aussitôt que nous fûmes seuls, nous prîmes les dispositions les plus confortables pour la route; chacun ajouta à ce qu’il avait sur le corps ce qu’il possédait en blouse, redingote ou manteau, remplit sa gourde d’un excellent rhum, dont Soissons était le dispensateur: une distribution fraternelle de cigarres fut faite, et un briquet phosphorique, qui se carrait dans son habit rouge, passa par acclammation du chambranle de la cheminée dans la poche de de Sussy. Puis, chacun se rangeant autour du feu, l’augmenta de tout ce que nous pûmes rencontrer de bois, et fit une provision de chaleur pour le voyage. Notre guide rentra. -Bon, chauffez-vous, dit-il, ça ne peut pas faire de mal. -Êtes-vous prêts? -Oui, notre maître. -Alors... à cheval. Nous descendîmes et trouvâmes nos montures à la porte, chacun enfourcha gaîment sa bête, et mu d’un sentiment d’ambition, tenta de lui faire prendre la tête de la colonne. Or, chacun sait, pour peu qu’il ait monté une fois dans sa vie à mulet, que l’une des choses les plus difficiles de ce monde est de faire passer un mulet devant son camarade. Cette lutte nous tint près d’un quart d’heure en joie, tant nous sentions le besoin de réagir d’avance contre la fatigue à venir; enfin Lamark se trouva notre chef de file, et lâchant la bride de son mulet, il parvint, à l’aide de ses talons et de sa canne, à le mettre au trot, en criant: «A pas peur. Napoléon a passé par ici!...» Quand un mulet trotte, toute la caravane trotte, et par contre- coup les guides, qui sont à pied, sont obligés de se mettre au galop. Cela leur inspire en général pour cette sorte d’allure une répugnance qu’ils sont parvenus à faire partager à leurs bêtes; aussi la tête de la colonne, si emportée qu’elle paraisse être, ne tarde-t-elle pas à s’arrêter tout à coup, et à imposer successivement son immobilité à chaque individu, soit homme, soit animal, qui se trouve à sa suite. Puis toute la ligne se remet gravement en marche, s’alongeant au fur et à mesure que le mouvement se communique de sa tête à sa queue. -Avec votre permission, dit le guide de Lamark, qui avait rejoint son mulet, et qui, de peur d’une nouvelle course, l’avait pris par la bride, sous prétexte que le chemin était mauvais, -ce n’est point par ici qu’est passé Napoléon, la route que nous suivons n’était point encore pratiquée; c’est au flanc opposé de la montagne, et s’il faisait jour, vous verriez que c’étaient de rudes gaillards, ceux qui passaient là, avec des chevaux et des canons. -Tout le monde était de son avis, il n’y eut donc point de contestation. -Messieurs, de la neige; notre guide est prophète, dit l’un de nous. En effet, comme nous montions depuis une demi-heure à peu près, le froid devenait de plus en plus vif, et ce qui dans la plaine tombait en pluie, ici tombait en glace. -Ah! pardieu, de la neige le 26 août, ce sera curieux à raconter à nos Parisiens: messieurs, je suis d’avis que nous descendions, et que nous nous battions avec des pelottes, en mémoire de Napoléon, qui a passé par ici... Chacun se mit à rire du souvenir que lui rappelait cette parole sacramentelle; quant au danger qu’elle pouvait rappeler en même temps, il était déjà complètement oublié. -Avec votre permission, messieurs, je vous ai déjà dit que c’était sur l’autre route qu’avait passé Napoléon; quant à ce qui est de vous battre avec des pelottes de neige, je ne vous le conseille pas. Cela vous ferait perdre du temps, et vous n’en avez pas de trop: songez que dans un quart d’heure vous n’y verrez plus, même à conduire vos mulets. -Eh bien! alors, mon brave, nos mulets nous conduiront. -Et c’est ce que vous pouvez faire de mieux, de ne pas les contrarier; Dieu a fait chaque chose l’une pour l’autre, voyez- vous, le Parisien pour Paris, et le mulet pour la montagne. Voilà ce que je dis toujours à mes voyageurs. -Laissez aller la bête, - laissez-la aller. -Ici, comme nous sommes encore dans la plaine de Prou, il n’y a pas grand mal, mais une fois le pont de Hudri passé, vous vous trouverez dans un petit chemin de danseur de corde, et comme la neige ne vous le laissera probablement pas distinguer, abandonnez-vous à votre mulet et soyez tranquille. -Bravo! le guide, bien parlé, et buvons la goutte. -Halte. -Chacun porta sa bouteille à sa bouche, et la passa à son guide. Dans les montagnes, on boit dans le même verre et à la même gourde, on n’est pas dégoûte de celui qui six pas plus loin peut vous sauver la vie. La chaleur du rhum remit chacun en gaîté, et quoique la nuit et la neige tombassent toujours plus épaisses, la caravane, riant et chantant, se remit bruyamment en route. C’était une singulière impression que celle que me produisait, au milieu de ce pays désolé, de cette neige aiguë, de cette nuit toujours plus sombre, cette petite file de mulets, de cavaliers et de guides, qui s’enfonçait joyeusement dans la montagne sombre, silencieuse et terrible, qui n’avait pas même un écho pour lui renvoyer ses chants et ses cris. Il paraît que cette impression ne m’atteignit pas seul, car peu à peu les chants devinrent moins bruyans, les éclats de rire plus rares, quelques jurons isolés leur succédèrent; enfin, un sac... D ..., mes enfans, savez-vous qu’il ne fait pas chaud? vigoureusement prononcé, parut tellement être le résumé de l’opinion générale, qu’aucune voix ne s’éleva pour combattre le préopinant. -La goutte, et allumons le cigarre. -Bravo! qu’est-ce qui a eu l’idée? -Moi, Jules Thierry de Lamark. -Arrivé à l’hospice, il lui sera voté des remercîmens. -Allons, de Sussy, le briquet phosphorique. -Ah! ma foi, messieurs, il faut que je tire mes mains de mes goussets, et elles y sont si chaudement, qu’elles désirent y rester. Venez prendre le briquet dans ma poche. Un guide nous rendit ce service, ses camarades allumèrent leurs pipes au briquet et nous nos cigarres à leurs pipes, et nous nous remîmes en route, n’apercevant de chacun de nous, tant la nuit était noire que le point lumineux que chacun portait à sa bouche, et qui devenait brillant à chaque aspiration. Cette fois il n’y avait plus ni chant ni cri, le rhum avait perdu son influence; le silence le plus profond régnait sur toute la ligne, et n’était interrompu que par le bruit des encouragemens que nos guides donnaient à nos montures, tantôt avec la voix, tantôt avec le geste. En effet, rien de tout ce qui nous entourait ne poussait à la gaîté: le froid devenait de plus en plus vif, et la neige tombait avec une prodigalité croissante; la nuit n’était éclairée que par un reflet mat et blanchâtre; le chemin se rétrécissait de plus en plus, et de place en place des quartiers de rochers l’obstruaient tellement, que nos mulets étaient forcés de l’abandonner et de prendre des petits sentiers, sur le talus même du précipice, dont nous ne pouvions mesurer la profondeur que par le bruit de la Drance qui roulait au fond: encore ce bruit, qui à chaque pas allait s’affaiblissant, nous prouvait-il que l’abîme devenait de plus en plus profond et escarpé. Nous jugions, par la neige que nous voyions amassée sur le chapeau et les vêtemens de celui qui marchait devant nous, que nous devions, chacun pour notre part, en supporter une égale quantité. D’ailleurs nous sentions à travers nos habits son contact moins pénétrant, mais plus glacé que celui de la pluie; enfin notre chef de colonne s’arrêta. -Ma foi, messieurs, dit-il, je suis gelé moi, et je vais à pied. -Je vous l’avais bien dit, que vous seriez obligés de descendre, reprit notre guide. Effectivement, chacun de nous sentait le besoin de se réchauffer par le mouvement. Nous mîmes pied à terre, et comme on y voyait à peine à se conduire, nos guides nous conseillèrent de nous accrocher à la queue de nos mulets, qui de cette manière nous offraient le double avantage de nous épargner moitié de la fatigue, et de sonder le chemin. Cette manoeuvre fut ponctuellement exécutée, car nous comprenions la nécessité de nous abandonner à l’instinct de nos bêtes et à la sagacité de leurs conducteurs. C’est alors que je reconnus la vérité de la relation de Balmat; je ressentais, pour mon compte, le mal de tête dont il m’avait parlé, ses éblouissemens vertigieux, et cette irrésistible envie de dormir, à laquelle j’eusse cédé sur mon mulet, et que la nécessité de marcher pouvait seule combattre. Il paraît que notre docteur lui-même l’éprouvait, car il proposa une halte. -En avant! en avant! messieurs, dit vivement notre guide, car je vous préviens que celui de nous qui s’arrêtera ne repartira plus. Il y avait, dans l’accent avec lequel il prononça ces paroles, une conviction si profonde, que nous nous remîmes en marche sans aucune objection. L’un de nous, je ne sais lequel, tenta même de nous rappeler à notre ancienne gaîté, avec ces mots consacrés qui jusqu’alors n’avaient jamais manqué leur effet: -A pas peur, Napoléon a passé par ici. -Mais cette fois la plaisanterie avait perdu son efficacité, aucun rire n’y répondit, et le silence inaccoutumé avec lequel elle était reçue, lui donna un caractère plus triste que celui d’une plainte. Nous marchâmes ainsi machinalement et tirés par nos mulets pendant une demi-heure environ, enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux, tandis qu’une sueur glacée nous coulait sur le front. -Une maison! dit tout à coup de Sussy. -Ah! Chacun abandonna la queue de son mulet, s’étonnant que nos muletiers n’eussent rien dit de cette station. -Avec votre permission, dit le guide chef, vous ne savez donc pas ce que c’est que cette maison? -Fût-ce la maison du diable, pourvu que nous puissions y secouer cette maudite neige et poser nos pieds sur de la terre, entrons. La chose n’était point difficile; il n’y avait à cette maison ni portes ni contrevents. -Nous appelâmes, personne ne répondit. -Oui, oui! appelez, dit notre guide, et si vous réveillez ceux qui y dorment, vous aurez du bonheur!... Effectivement personne ne répondait, et la cabane paraissait déserte: cependant, quelque ouverte qu’elle fût à tous les vents du ciel, elle nous offrait un abri contre la neige; nous résolûmes donc de nous y arrêter un instant. -S’il y avait une cheminée, nous ferions du feu, dit une voix. -Et du bois? -Cherchons toujours la cheminée. De Sussy étendit les mains. -Messieurs, une table, dit-il. -Ces mots furent suivis d’une espèce de cri, moitié de frayeur, moitié d’étonnement. -Qu’y a-t-il donc? -Hein!... -Il y a qu’un homme est couché sur cette table. -Je tiens sa jambe. -Un homme! -Alors secouez-le, il se réveillera. -Eh! l’ami, eh!... -Messieurs, dit un de nos guides, se détachant du groupe de ses camarades, restés dehors, et passant sa tête par la fenêtre; - messieurs, pas de plaisanteries pareilles et en pareil lieu. Elles nous porteraient malheur à tous, à vous comme à nous. -Où sommes-nous donc? - -Dans une des morgues du Saint-Bernard... Il retira sa tête de la fenêtre, et alla rejoindre ses camarades sans rien ajouter de plus; mais peu d’orateurs peuvent se vanter d’avoir produit un aussi grand effet avec aussi peu de paroles. Chacun de nous était demeuré cloué à la place qu’il occupait. -Ma foi, messieurs, il faut voir cela. C’est une des curiosités de la route, dit de Sussy, et il plongea une allumette dans le briquet phosphorique. L’allumette pétilla, puis répandit un instant une faible lumière à la lueur de laquelle nous aperçûmes trois cadavres, l’un effectivement couché sur la table, les deux autres accroupis aux deux angles du fond; puis l’allumette s’éteignit, et tout rentra dans l’obscurité. Nous recommençâmes l’opération. Seulement cette fois chacun approcha un bout de papier roulé du mince et éphémère foyer, et lorsqu’il l’eut allumé, commença l’investigation de l’appartement, tenant de la main gauche d’autres mèches toutes prêtes. Il faudrait s’être trouvé dans la position où nous étions nous- mêmes pour avoir une idée de l’impression que nous fit éprouver la vue de ces malheureux; il faudrait avoir regardé ces figures noires et grimaçantes à la lumière tremblotante et douteuse de nos bougies improvisées, pour les garder dans sa mémoire, comme elles resteront dans la nôtre. Il faudrait avoir eu pour soi-même, et dans un pareil moment, à craindre le sort terrible des devanciers que nous avions sous les yeux, pour comprendre que nos cheveux se dressèrent, que la sueur nous coula sur le front, et que, quelque besoin que nous eussions de repos et de feu, nous n’éprouvâmes plus qu’un désir, celui de quitter au plus vite cette hôtellerie mortuaire. Nous nous remîmes donc en route, plus silencieux et plus sombres encore qu’avant cette halte, mais aussi pleins de l’énergie que nous avaient donnée la vue d’un pareil spectacle; pendant une heure, pas un mot ne fut échangé, même de la part des guides. -La neige, le chemin, le froid même, je crois, avaient disparu, tant une seule idée s’était emparée de tout notre esprit, tant une seule crainte pressait notre coeur et hâtait notre marche. Enfin notre guide chef poussa un de ces cris habituels aux montagnards, qui par leur accent aigu se font entendre à des distances extraordinaires, et qui désignent par leur modulation si celui qui appelle ainsi demande du secours, ou prévient simplement de son arrivée. - Le cri s’éloigna, comme si rien ne pouvait l’arrêter sur cette vaste nappe de neige, et comme nul écho ne le renvoya vers nous, la montagne rentra dans le silence. Nous fîmes encore deux cents pas à peu près, alors nous entendîmes les aboiemens d’un chien. -Ici, Drapeau, ici, cria notre guide. Au même instant un énorme dogue, de l’espèce unique, connue sous le nom de race du Saint-Bernard, accourut à nous, et reconnaissant notre guide, se dressa contre lui, appuyant ses pattes sur sa poitrine. -Bien, Drapeau, bien, bonne bête; -avec votre permission, messieurs, c’est une vieille connaissance qui est bien aise de me revoir. -N’est-ce pas. Drapeau, hein! Le chien..., le bon chien! oui, allons, allons, -assez, et en route. - Heureusement la route n’était plus longue, dix minutes après nous nous trouvâmes tout à coup devant l’hospice que de ce côté on ne peut apercevoir, même pendant le jour, que lorsqu’on y est presque arrivé: un marronnier nous attendait sur sa porte, -porte ouverte nuit et jour gratuitement, à quiconque vient y demander l’hospitalité, qui, dans ce lieu de désolation, est souvent la vie. Nous fûmes reçus par le frère qui était de garde, et conduits dans une chambre où nous attendait un excellent feu. Pendant que nous nous réchauffions, on nous préparait nos cellules: la fatigue avait lait disparaître la faim, aussi préférâmes-nous le sommeil au souper. On nous servit une tasse de lait chaud dans notre lit: le frère qui m’apporta la mienne, me dit que j’étais dans la chambre où Napoléon avait dîné; quant à moi, je crois que c’est celle où j’ai le mieux dormi. Le lendemain, à dix heures, nous étions tous sur pied, et faisions l’inventaire de la chambre consulaire, qui m’était échue en partage: rien ne la distinguait des autres cellules, aucune inscription n’y rappelait le passage du moderne Charlemagne. Nous nous mîmes à la fenêtre: le ciel était bleu, le soleil brillant et la terre couverte d’un pied de neige. Il est difficile de se faire une idée de l’âpre tristesse du paysage que l’on découvre des fenêtres de l’hospice, situé à sept mille deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et placé au milieu du triangle formé par la pointe de Dronaz, le mont Velan et le grand Saint-Bernard. Un lac entretenu par la fonte des glaces et situé à quelques pas du couvent, loin d’égayer la vue, l’assombrit encore; ses eaux, qui paraissent noires dans leur cadre de neige, sont trop froides pour nourrir aucune espèce de poisson, trop élevées pour attirer aucune espèce d’oiseau. C’est en petit une image de la mer Morte, couchée aux pieds de Jérusalem détruite. Tout ce qui est doué d’une apparence de vie animale ou végétale s’est échelonné sur la route, selon que sa force lui a permis de monter: l’homme et le chien seuls sont arrivés au sommet. C’est ce morne tableau sous les yeux, c’est là seulement où nous étions qu’on peut prendre une idée du sacrifice de ces hommes qui ont abandonné les vallons ravissans du pays d’Aoste et de la Tarentaise, la maison paternelle qui se mirait peut-être aux flots bleus du petit lac d’Orta, qui brille, ardent, humide et profond, comme l’oeil d’une Espagnole amoureuse la famille aimée, la fiancée bénie avec sa dot de bonheur et d’amour, pour venir un bâton à la main, un chien pour ami, se placer sur la route neigeuse des voyageurs, comme des statues vivantes de dévoûment. C’est là qu’on prend en pitié la charité fastueuse de l’homme des villes, qui croit avoir tout fait pour ses frères, lorsqu’il a laissé ostensiblement tomber du bout de ses doigts, dans la bourse d’une belle quêteuse, la pièce d’or que lui paient une révérence et un sourire. Oh! s’il pouvait arriver au milieu d’une de ces nuits voluptueuses de notre hiver parisien, quand le bal fait bondir les femmes comme un tourbillon de diamans et de fleurs; quand les beaux vers de Victor sur la charité ont attiré une larme juvénile au coin d’un oeil brillant de plaisir; s’il pouvait arriver que les lumières s’éteignissent, qu’un pan du mur s’écroulât, que les yeux pussent percer l’espace, et qu’on vît tout à coup au milieu de la nuit, sur un étroit sentier, au bord d’un précipice, menacé par l’avalanche, enveloppé d’une tempête de neige, un de ces vieillards à cheveux blancs qui vont répétant à grands cris: «Par ici, frères!» oh! certes, certes, le plus fier de son aumône essuierait son front humide de honte, et tomberait à genoux, en disant: Ô mon Dieu!... On vint nous dire qu’on nous attendait au réfectoire. Nous descendîmes le coeur serré. Le frère marchait devant nous pour nous montrer le chemin: nous passâmes à côté de la chapelle, et nous entendîmes les chants de l’office. -Nous continuâmes notre route, et à mesure que ces chants s’éloignaient, des rires venaient à nous de l’extrémité du corridor: des rires! cela nous semblait bizarre en pareil lieu. -Nous ouvrîmes enfin la porte, et nous nous trouvâmes au milieu de jeunes gens et de jolies femmes, qui prenaient du thé, et qui parlaient de mademoiselle Taglioni. Nous nous regardâmes un instant stupéfaits, puis nous nous mîmes à rire comme eux. -Nous avions rencontré ces dames dans notre monde parisien. Nous nous approchâmes d’elles, avec les mêmes manières que dans un salon; les complimens s’échangèrent avec le bon ton de la société la plus fashionnable; nous prîmes à table les places qui nous étaient réservées, et la conversation devint générale, gagnant en gaîté ce qu’elle perdait en gêne. -Au bout de dix minutes, nous avions complètement oublié où nous étions. C’est que rien aussi ne pouvait nous en rappeler le souvenir. Le salon, qu’on appelait le réfectoire, était loin de répondre à l’idée austère que retrace ce nom. C’était une jolie salle à manger, décorée avec plus de profusion que de goût; un piano ornait un de ses angles, plusieurs gravures étaient accrochées à ses murs; des vases, une pendule, quelques-uns de ces petits objets de luxe qu’on ne trouve que dans le boudoir des femmes, surchargeaient la cheminée; enfin un certain caractère mondain régnait dans toutes ces choses et nous fut expliqué par un seul mot: chacun de ces meubles était un don fait aux religieux par quelque société reconnaissante, qui avait voulu prouver aux bons pères que, de retour à Paris, elle n’avait point oublié l’hospitalité qu’elle avait reçue d’eux. Pendant le déjeuner, le frère qui nous en faisait les honneurs, nous donna sur le mont Saint-Bernard quelques renseignemens historiques qu’on ne sera peut-être pas fâché de retrouver ici. Avant la fondation de l’hospice, le grand Saint-Bernard s’appelait le Mont-Joux, par corruption de ces deux mots latins mons Jovis, montagne de Jupiter; ce nom venait lui-même d’un temple élevé à ce dieu, sous l’invocation de Jupiter poenin. L’époque précise de l’érection de ce temple, dont les ruines sont encore visibles, est inconnue. Au premier abord l’orthographe du mot poenin que Tite- Live écrit incorrectement Pennin, pourrait faire croire qu’elle remonte au passage d’Annibal, et que ce général, parvenu heureusement au sommet des Alpes, y aurait posé la première pierre votive d’un temple à Jupiter carthaginois. Cependant les ex-voto qui ont été retrouvés en creusant ces ruines, indiquent que les pèlerins qui venaient y accomplir des voeux étaient des Romains. Maintenant des Romains seraient-ils venus prier aux pieds de la statue du dieu de leurs ennemis, cela est impossible. Le temple au contraire n’aurait-il pas été élevé par les Romains eux-mêmes, lorsque les revers d’Asdrubal, en Sardaigne, forcèrent son frère amolli par Capoue, et battu par Marcellus, d’abandonner l’Italie aux trois quarts conquise pour se réfugier prés d’Antiochus? Dans le premier cas, son érection remonterait donc à l’an 535; et dans le second, à l’an 555 de la fondation de Rome. Quant à l’époque où son culte fut abandonné, on pourrait la fixer avec probabilité au règne de Théodose-le-Grand, aucune médaille postérieure au règne des enfans de cet empereur n’ayant été retrouvée dans les débris de ce temple. Quant à la fondation de l’hospice, elle remonte certainement au commencement du IXe siècle, puisque l’hospice du Mont-Joux est nommé dans la cession des terres que Lod-Her, roi de Lorraine, fit à Ludwig, son frère, en 859; il existait donc avant que l’archidiacre d’Aoste ne vînt y établir, en 970, des chanoines réguliers de Saint-Augustin pour le desservir, et ne changeât son nom païen de Mont-Joux en nom chrétien de Saint-Bernard. Depuis cette époque jusqu’à nous, quarante-trois prévôts se sont succédés. Neuf siècles sont révolus, et le temps ni les hommes n’ont rien changé aux régies du monastère, ni aux devoirs hospitaliers des chanoines. La chaîne des Alpes sur laquelle est située le Saint-Bernard fut témoin des quatre passages d’Annibal, de Karl-le-Grand, de François Ier et de Napoléon. Annibal et Karl-le-Grand la franchirent au mont Cenis, François Ier et Napoléon, à l’endroit même où est bâti l’hospice; Karl-le-Grand et Napoléon la traversèrent pour vaincre, Annibal et François Ier pour être vaincus. Outre les dames dont j’ai déjà parlé, nous avions encore au déjeuner une Anglaise et sa mère. Depuis trois ans, ces deux dernières parcouraient l’Italie et les Alpes à pied, portant leur bagage dans un caban, et faisant leur huit ou dix lieues par jour; nous voulûmes savoir le nom de ces intrépides voyageuses, et nous le cherchâmes sur le registre des étrangers: la plus jeune avait signé Louisa, ou la fille des montagnes. Nous étions entrés pour chercher ce registre dans la salle attenant au réfectoire: elle est, comme la première, ornée de mille petits meubles, envoyés en cadeaux aux bons pères. Elle renferme de plus deux cadres contenant divers objets antiques retrouvés dans les fouilles du temple de Jupiter; les mieux conservés sont deux petites statues, l’une de Jupiter, et l’autre d’Hercule, une main malade, entourée du serpent d’Esculape, et portant sur les doigts, comme signe de maladie, une grenouille et un crapaud; enfin plusieurs plaques de bronze sur lesquelles sont les noms de ceux qui venaient implorer le secours du Dieu. Je copiai plusieurs de ces ex-voto, et je les reproduis ici sans rien changer à l’arrangement des lignes. J. O. M. Poenino: T Macrinius demostratus. V. S. L. jovi optimo maximo voltum solvit libente Poenino Pro itu et reditu C. Julius Primus V. S. L. numinibus-aug Jovi Poenino sabineius censor ambianus V. S. L. Je fus interrompu dans cette occupation par le bruit que faisaient nos convives. Pendant que je copiais mes inscriptions, le frère qui nous avait fait, sans rien prendre lui-même, les honneurs du déjeuner, était allé dire sa messe. Notre docteur avait été placé en sentinelle à la porte du réfectoire, de Sussy s’était mis au piano, et nos dames, y compris la fille des montagnes, dansaient le galop autour de la table. Au moment où il était le plus rapide, le docteur entr’ouvrit la porte, passa la tête. -Mesdames, dit-il aux danseuses, c’est un des frères servans qui vient vous demander si vous voulez voir la Grande-Morgue. Cette proposition arrêta le galop tout court. Ces dames se consultèrent un moment entre elles. Le dégoût combattait la curiosité. La curiosité l’emporta: nous partîmes. Arrivées à la porte extérieure, elles déclarèrent qu’elles n’iraient pas plus loin: il y avait un pied et demi de neige, et la morgue est située à quarante pas environ du seuil de l’hospice. Nous établîmes deux fauteuils sur des brancards, et nous offrîmes à nos belles curieuses de les porter pendant le trajet; elles acceptèrent. Ce ne fut point sans un bon nombre de cris et de rires, arrachés par les vacillations de leur siège et les faux pas de leurs porteurs, qu’elles arrivèrent à la fenêtre éternellement ouverte par laquelle l’oeil plonge sous la vaste voûte de la morgue du Saint-Bernard. Il est impossible de voir quelque chose de plus curieux et de plus horrible à la fois que le spectacle qui s’offrit alors à nous. Qu’on se figure une grande salle basse et cintrée de trente-cinq pieds carrés, à peu près éclairée par une seule fenêtre, et dont le plancher est couvert d’une couche de poussière d’un pied et demi. - Poussière humaine! Cette poussière, qui semble, comme les flots épais de la mer Morte, rejeter à sa surface les objets les plus lourds, est couverte d’une multitude d’ossemens. - Ossemens humains! Et sur ces ossemens, debout, adossés aux murs, groupés avec la bizarre intelligence du hasard, conservant chacun l’expression et l’attitude dans laquelle la mort les a surpris, les uns à genoux, les autres, les bras étendus; ceux-ci les poings fermés et la tête baissée, ceux-là le front et les mains au ciel; cent cinquante cadavres, noircis par la gelée, aux yeux vides, aux dents blanches, et au milieu d’eux une femme, une pauvre femme qui a cru sauver son enfant en lui donnant son sein, et qui semble, au milieu de cette réunion infernale, une statue de l’amour maternel. Tout cela renfermé dans cette chambre: poussière, ossemens ou cadavres, selon l’époque dont ils datent; et à la fenêtre de cette chambre, éclairées par un soleil joyeux, des têtes de femmes, jeunes et belles, la vie animée depuis vingt ans à peine contemplant la vie éteinte depuis des siècles. -Ah! c’était un spectacle bien étrange, allez!... Quant à moi, je verrai ce spectacle toute ma vie; toute ma vie, je verrai cette pauvre mère qui donne le sein à son enfant. Que dire après cela du Saint-Bernard? Il y a bien encore une église, où est le tombeau de Desaix, une chapelle dédiée à sainte Faustine, une table de marbre noir où est gravée une inscription en l’honneur de Napoléon... il y a bien mille autres choses encore. Mais, croyez-moi, faites-vous montrer ces choses avant d’aller voir cette pauvre mère qui donne le sein à son enfant!... VII Les Eaux D’Aix. (1833) La cité d’Aoste est une jolie petite ville qui prétend n’appartenir ni à la Savoie ni au Piémont: ses habitans soutiennent que leur terre faisait partie de cette portion de l’empire de Karl-le-Grand dont avaient hérité les seigneurs de Stralingen. En effet, quoiqu’ils fournissent un contingent militaire, ils ne paient aucun impôt, et ont conservé la franchise des chasses: pour tout le reste, ils obéissent tant bien que mal au roi de Sardaigne. À l’exception de l’abominable idiome qu’on y parle, et qui est, je crois, du savoyard corrompu, le caractère de la cité d’Aoste est tout italien: partout, dans l’intérieur des maisons, les peintures à fresque remplacent les papiers ou les lambris, et les aubergistes ne manquent jamais de vous servir à dîner une espèce de pâte et une manière de crême qu’ils décorent pompeusement du titre de macaroni et de sambajone. Joignez à cela du vin d’Asti, des cottelettes à la milanaise, et vous aurez la carte d’une table valdaostaine. La ville d’Aoste s’appelait d’abord Cordelles du nom de Cordellus Latiellus, chef d’une colonie de Gaulois cisalpins nommés Salasses, qui vinrent s’y établir. Une légion romaine, commandée par Terentius Varron, s’en empara sous Auguste, et construisit à l’entrée de la ville, en mémoire de cet événement, vin arc de triomphe, encore debout et entier, sur lequel on lit ces deux inscriptions modernes: Le Salasse long-temps défendit ses foyers; Il succomba: Rome victorieuse Ici déposa ses lauriers. Au triomphe d’Octave-Auguste César. Il défit complètement les Salasses L’an de Rome DCCXXIV. (24 ans avant l’ère chrétienne.) Au bout de la rue de la Trinité, trois autres arcades antiques, bâties en marbre gris, forment trois entrées dont une est maintenant hors d’usage: celle du milieu, comme la plus haute, était réservée pour le passage de l’empereur et du consul; sur la colonne qui la soutient, on lit cette inscription: L’empereur Octave-Auguste fonda ces murs, Bâtit la ville en trois ans, Et lui donna son nom l’an de Rome DCCXXVII. À peu de distance de ce monument, on trouve encore quelques restes d’un amphithéâtre en marbre gris. L’église offre les différens caractères des époques pendant lesquelles elle a été fondée et restaurée. Le porche est d’architecture romane, modifiée par le goût italien; les fenêtres sont en ogives, et peuvent dater du commencement du quatorzième siècle. Le choeur, pavé d’une mosaïque antique représentant la déesse Isis entourée des mois de l’année, renferme plusieurs beaux tombeaux de marbre, sur l’un desquels est couchée la statue de Thomas, comte de Savoie: un petit bas-relief gothique d’un merveilleux travail est placé en face de l’autel. L’auteur y a sculpté, avec toute la naïveté de l’art au quinzième siècle, la vie du Christ depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Tous ces édifices, y compris les ruines d’un couvent de l’ordre de saint François, patron de la ville, peuvent être visités en deux heures. C’est du moins le temps que nous leur consacrâmes. En revenant à l’auberge, nous y trouvâmes un voiturier que l’hôte avait fait prévenir en notre absence. Cet homme s’engageait à nous conduire le même jour à Pré-Saint-Dizier, et nous empila tous les six dans une voiture où nous aurions été gênés à quatre, nous assurant que nous nous y trouverions très bien, lorsque nous nous serions tassés; il ferma ensuite la portière sur nous, et esclave de sa parole, ne s’arrêta, malgré nos plaintes et nos cris, qu’à, trois lieues d’Aoste, un peu au-delà de Villeneuve. Nous devions ce moment de répit à un accident arrivé huit jours auparavant. Une portion de glace, en tombant dans un lac dont j’ai si bien écrit le nom sur mon album, qu’il m’est aujourd’hui impossible de le déchiffrer, avait fait monter de douze ou quinze pieds la masse de l’eau, qui s’était précipitée tout à coup hors de son lit. Le torrent avait pris pour s’écouler une route inaccoutumée, et rencontré sur cette route un châlet qu’il avait entraîné avec lui: cinquante-huit vaches, quatre-vingts chèvres et quatre hommes périrent dans l’inondation; on retrouva leurs cadavres brisés le long des bords de cette rivière nouvelle, qui avait traversé la grande route, et était allée se précipiter dans la Dora. Des troncs d’arbres, des planches et des pierres avaient été jetés à la hâte pour former un pont, et c’est ce pont, que n’osait traverser notre conducteur avec sa voiture chargée, qui nous valait la faculté de sortir un instant de notre cage. Je ne connais pas de moine, de chartreux, de trapiste, de derviche, de faquir, de phénomène vivant, d’animal curieux que l’on montre pour deux sous, qui fasse une abnégation plus complète de son libre arbitre, que le malheureux voyageur qui monte dans une voiture publique. Dès-lors ses désirs, ses besoins, ses volontés sont subordonnés au caprice du conducteur, dont il est devenu la chose. On ne lui donnera d’air que ce qui lui en sera strictement nécessaire pour qu’il ne meure pas asphyxié, on ne lui laissera prendre de nourriture que juste ce qu’il lui en faudra pour l’amener vivant à sa destination. Quant aux sites de la route, quant aux points de vue près desquels il passe, quant aux objets curieux à visiter dans les villes où l’on relaie, il lui sera défendu même d’en parler, s’il ne veut pas se faire insulter par le conducteur; décidément les voitures publiques sont une admirable invention... pour les commis-voyageurs et les porte- manteaux. Nous déclarâmes au propriétaire de notre vetturino que quatre de nous seulement étaient disposés à rentrer dans sa machine; quant aux deux autres, ils étaient bien décidés à achever à pied les huit lieues qui restaient à faire: j’étais l’un de ces deux derniers. Il était nuit noire, lorsque nous arrivâmes à Pré-Saint-Dizier; nous y retrouvâmes nos camarades de la voiture un peu plus fatigués que nous: il fut convenu que le lendemain on passerait le petit Saint-Bernard à pied. Le lendemain, celui qui ouvrit les yeux le premier poussa des cris d’admiration, qui réveillèrent toute la troupe; nous étions arrivés de nuit, comme je l’ai dit, et nous n’avions aucune idée de la vue magnifique que l’on découvrait des fenêtres de l’auberge: quant à l’aubergiste, habitué à cette vue, il n’avait pas même pensé à nous en parler. Nous nous retrouvions au pied du Mont-Blanc, mais sur le revers opposé à Chamouny. Cinq glaciers descendaient de la crête neigeuse de notre vieil ami, et fermaient l’horizon comme un mur: ce point de vue inattendu, auquel rien ne nous avait préparés, était peut- être ce que nous avions trouvé de plus beau pendant tout notre voyage; je n’en excepte pas Chamouny. Nous descendîmes pour demander à notre hôte le nom de ces glaciers et de ces pics; pendant qu’il nous les désignait, un chasseur passa près de nous, une carabine à la main, et deux chamois sur ses épaules: c’étaient une chevrette et son faon; tous deux étaient tués à balle franche: Bas-de-Cuir n’aurait pas fait mieux. L’hôte, qui vit que nous étions des curieux, s’approcha de nous, et nous proposa de nous faire voir les bains du roi; nous apprîmes ainsi que Pré-Saint-Dizier possédait une source d’eau thermale: nous eûmes l’imprudence d’accepter. Notre hôte nous conduisit alors vers une mauvaise barraque de plâtre, qu’il nous fallut visiter des combles aux caveaux; il ne nous fit pas grâce d’une casserole de la cuisine ni d’une éponge de la salle de bain. Nous croyions enfin être quittes de l’inventaire, lorsqu’en sortant, il nous fit remarquer sous le péristyle un clou auquel sa majesté daignait suspendre son chapeau. Je me sauvai donnant à tous les diables le roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem: mon apostrophe fit naturellement tomber la conversation sur la politique, et comme il y avait entre nous six des représentans de quatre opinions différentes, une discussion s’engagea; en arrivant à Bourg-Saint-Maurice, nous disputions encore; nous avions fait huit lieues sans nous en apercevoir. Le moins enroué de nous se chargea de demander le dîner. Cette opération terminée, comme il nous restait encore quatre heures de jour, nous nous étendîmes dans deux charrettes, qui se mirent gravement en route, et ne s’arrêtèrent qu’à onze heures sonnant à l’hôtel de la Croix-Rouge à Moustier. Cette petite ville n’a rien de remarquable que ses salines; nous les visitâmes le lendemain matin. L’établissement est situé à une demi-lieue à peu près de la source qu’il exploite: cette source, en sortant de terre, contient une partie et demie de matières salines sur cent parties d’eau. Pendant le trajet, l’évaporation enlevant une partie de l’eau, la proportion de sels est devenue beaucoup plus considérable au moment où le liquide est soumis à l’action de la pompe. Cette pompe élève à une hauteur de trente pieds l’eau qui se distribue en une multitude de petits canaux, d’où elle retombe sur des milliers de cordes. Cet état extrême de division rend l’évaporation de la partie aqueuse bien plus grande encore que celle qui a en lieu dans le trajet depuis la source jusqu’à la pompe; et comme les parties salines ne sont point enlevées par cette évaporation, il en résulte qu’on a enfin une eau très chargée de sels, que l’on soumet ensuite à l’ébullition dans des chaudières. On pourrait obtenir directement le sel, en faisant bouillir l’eau telle qu’elle sort de la source; mais la dépense en combustibles serait beaucoup plus grande. La totalité du résultat de l’exploitation est de quinze mille kilogrammes, faisant partie des quarante mille qui se consomment en Savoie, et que le roi vend à ses sujets à raison de six sous la livre: à Bex, le sel recueilli par le même mécanisme est vendu six liards par le gouvernement. Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, nous étions à Chambéry. Je ne dirai rien de l’intérieur des monumens publics de la capitale de la Savoie; je ne pus entrer dans aucun, attendu que j’avais un chapeau gris. Il paraît qu’une dépêche du cabinet des Tuileries avait provoqué les mesures les plus sévères contre le feutre séditieux, et que le roi de Sardaigne n’avait pas voulu, pour une chose aussi futile, s’exposer à une guerre avec son frère bien-aimé, Louis-Philippe d’Orléans; comme j’insistais, réclamant énergiquement contre l’injustice d’un pareil arrêté, les carabiniers royaux, qui étaient de garde à la porte du palais, me dirent facétieusement que, si j’y tenais absolument, il y avait à Chambéry un édifice dans l’intérieur duquel il leur était permis de me conduire: c’était la prison. Comme le roi de France à son tour n’aurait probablement pas voulu s’exposer à une guerre contre son frère chéri Charles-Albert, pour un personnage aussi peu important que son ex-bibliothécaire, je répondis à mes interlocuteurs qu’ils étaient fort aimables pour des Savoyards, et très spirituels pour des carabiniers. Nous partîmes aussitôt après le dîner, sur la carte duquel nous rabattîmes dix-huit francs sans que cela parût nuire aux intérêts matériels de notre hôte, nommé Chevalier, et nous arrivâmes une heure après à Aix-les-Bains. La première parole que nous entendîmes en nous arrêtant sur la place, fut un vive Henri V! prononcé avec une force de poumons et une netteté d’organe qui ne laissaient rien à désirer. Je mis aussitôt la tête à la portière, pensant que, dans un pays où le gouvernement est si susceptible, je ne pouvais manquer de voir appréhender au corps le légitimiste qui venait de manifester son opinion d’une manière aussi publique. Je me trompais, aucun des dix ou douze carabiniers qui se promenaient sur la place, ne fit un seul mouvement hostile: il est vrai que ce monsieur avait un chapeau noir. Les trois auberges d’Aix étaient pleines à regorger, le choléra y avait amené une foule de poltrons, et la situation politique de Paris, une multitude de mécontens; de cette manière, Aix s’était trouvé le rendez-vous de l’aristocratie de noblesse et de l’aristocratie d’argent: l’une était représentée par madame la marquise de Castries, l’autre par M. le baron de Rostchild; madame de Castries est, comme on le sait, une des femmes les plus gracieuses et les plus spirituelles de Paris. Du reste, cette foule n’avait fait augmenter ni le prix des logemens ni celui de la nourriture. -Je trouvai chez un épicier une assez jolie chambre pour trente sous par jour, et chez un aubergiste, un excellent dîner pour trois francs. -Ces menus détails, fort peu intéressans pour beaucoup de personnes, ne sont consignés ici que pour quelques prolétaires comme moi, qui y attachent peut-être de l’importance. Je voulus dormir, mais à Aix, c’est chose impossible avant minuit: mes fenêtres donnaient sur la place, et la place était le rendez- vous d’une trentaine de ces bruyans dandys, qui mesurent au bruit qu’ils font le plaisir qu’ils éprouvent. Je ne pus distinguer au milieu de leur vacarme qu’un seul nom, il est vrai qu’il fut répété à peu près cent fois dans l’intervalle d’une demi-heure: c’était le nom de Jacotot. Je pensai naturellement que celui qui le portait, devait être un personnage éminent, et je descendis dans l’intention de faire sa connaissance. Il y a deux cafés sur la place: l’un était vide, l’autre était encombré; l’un se ruinait, l’autre faisait des affaires d’or. Je demandai à mon hôte d’où venait cette préférence; il me répondit que c’était Jacotot qui attirait la foule. Je n’osai pas demander ce que c’était que Jacotot, de peur de paraître par trop provincial. Je m’acheminai vers le café encombré: toutes les tables étaient occupées; une place était vacante à l’une d’elles, je m’en emparai, en appelant le garçon. Mon appel resta sans réponse. Je pris alors ma voix du plus creux de ma poitrine, et je renouvelai mon interpellation, qui n’eut pas plus d’effet que la première fois. -Fous chêtes arrivé à Aix, il y avre peu de temps, me dit avec un accent allemand très prononcé un de mes voisins, qui avalait de la bierre, et qui rendait de la fumée. -Ce soir, monsieur. Il fit un signe, comme pour me dire: Je comprends alors, et tournant la tête du côté de la porte du café, il ne prononça que cette seule parole, Chacotot. -Voilà, voilà, monsieur, -répondit une voix. Jacotot parut à l’instant même; ce n’était pas autre chose que le garçon limonadier. Il s’arrêta en face de nous; le sourire était stéréotypé sur cette bonne grosse figure stupide, qu’il faut avoir vue pour s’en faire une idée. Pendant que je lui demandais une groseille, vingt cris partirent à la fois. -Jacotot, un cigarre! -Jacotot, le journal! -Jacotot, du feu! Jacotot, au fur et à mesure que chaque chose lui était demandée, la tirait à l’instant même de son gousset: je crus un instant qu’il possédait la bourse enchantée de Fortunatus. Au même moment une dernière voix partit d’une allée sombre attenant au café. -Jacotot, vingt louis! Jacotot porta sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux, regarda quel était celui qui lui adressait cette dernière demande, et l’ayant probablement reconnu pour solvable, fouilla au gousset merveilleux, en tira une poignée d’or qu’il lui donna, sans rien ajouter à son refrain habituel: Voilà, voilà, monsieur! et disparut pour aller chercher ma groseille. -Tu perds donc, Paul? dit un jeune homme qui était à une table à côté de la mienne. -Trois mille francs... -Chouez-fous? me dit mon Allemand. -Non, monsieur. -Pourquoi?... -Je ne suis ni assez pauvre pour désirer gagner, ni assez riche pour pouvoir perdre. Il me regarda fixement, avala un verre de bierre, poussa une bouffée de fumée, posa ses coudes sur la table, appuya sa tête sur ses mains, et me dit gravement: -Fous avre raison, cheune homme. -Chacotot... -Voilà, voilà, monsieur! -Eine autre bouteille, et eine autre cigarre, Jacotot lui apporta son sixième cigarre et sa quatrième bouteille; il alluma l’un et déboucha l’autre. Pendant que de mon côté j’avalais ma groseille, deux de nos compagnons vinrent me frapper sur l’épaule; ils avaient organisé pour le lendemain, avec une douzaine d’amis qu’ils avaient retrouvés à Aix, une partie de bain au lac du Bourget, situé à une demi-lieue de la ville, et venaient me demander si je voulais être des leurs. Cela allait sans dire: je m’informai seulement des moyens de transport; ils me répondirent de demeurer parfaitement tranquille, attendu qu’ils avaient pourvu à tout. J’allai me coucher sur cette assurance. Le lendemain je fus réveillé par le bruit que l’on faisait sous ma fenêtre. Mon nom avait pour le moment remplacé celui de Jacotot, et une trentaine de voix le poussaient à mon second étage de toute la force de leurs poumons. Je sautai à bas du lit, croyant le feu à la maison, et courus à la fenêtre. Trente ou quarante ânes, enfourchés par autant de cavaliers, tenaient sur deux lignes toute la largeur de la place. C’était un coup-d’oeil à ravir Sancho. On m’appelait afin que je vinsse prendre ma place dans les rangs. Je demandai cinq minutes qui me furent accordées, et je descendis. On m’avait réservé, avec une délicatesse d’attention qu’on appréciera, une superbe ânesse nommée Christine. Le marquis de Montaigu, qui montait un beau cheval noir à tous crins, avait été nommé général à l’unanimité, et commandait toute cette brigade; il donna le signal du départ, par cette allocution si familière aux colonels de cuirassiers: -«En avant! quatre par quatre, au trot si vous voulez, et au galop si vous pouvez.» Nous partîmes en effet, suivis chacun d’un gamin qui piquait avec une épingle la croupe de nos ânes. Dix minutes après, nous étions au lac du Bourget; seulement nous étions partis au nombre de trente-cinq, et nous étions arrivés douze; quinze étaient tombés en route: les huit autres n’avaient jamais pu faire prendre à leurs bêtes une autre allure que le pas; quant à Christine, elle allait comme le cheval de Persée. C’est vraiment une merveille que les lacs de Suisse et de Savoie, avec leurs eaux bleues, et transparentes qui laissent voir le fond à quatre-vingts pieds de profondeur. Il faut être arrivé sur leurs bords, encore tout pollués comme nous l’étions des bains de notre Seine bourbeuse, pour se faire une idée de la volupté avec laquelle nous nous y précipitâmes. À l’extrémité opposée à celle où nous étions, s’élevait un bâtiment assez remarquable; je donnai une passade à l’un de nos compagnons, et au moment où il revenait sur l’eau, je lui demandai ce que c’était que cet édifice. Il m’appuya à son tour les mains sur la tête et les pieds sur les épaules, m’envoya à quinze pieds de profondeur, et saisissant l’instant où ma tête revenait à la surface du lac: -C’est Hautecombe, me dit-il, la sépulture des ducs de Savoie et des rois de Sardaigne. -Je le remerciai. On proposa d’y aller déjeuner et de visiter ensuite les tombes royales et la fontaine intermittente. Nos bateliers nous dirent que, quant à cette dernière curiosité, il fallait nous en priver, attendu que depuis huit jours la source ne coulait plus, sous prétexte qu’il faisait 26 degrés de chaleur. La proposition n’en fut pas moins acceptée à l’unanimité; cependant l’un de nous fît l’observation très sensée que trente-cinq gaillards comme nous ne seraient pas faciles à rassasier avec des oeufs et du lait, seuls comestibles probables d’un pauvre village de Savoie. En conséquence, un gamin et deux ânes furent expédiés à Aix; le gamin était porteur d’un mot pour Jacotot, afin qu’il nous envoyât le déjeuner le plus confortable possible: il devait être payé par ceux qui tomberaient de leurs ânes en revenant. Nous étions, comme on le pense bien, arrivés à Hautecombe avant nos pourvoyeurs; en les attendant, nous nous acheminâmes vers la chapelle où sont les tombeaux. C’est une charmante petite église, qui, quoique moderne, est construite sur le plan et dans la forme gothiques. Si les murailles étaient brunies par ce vernis sombre que les siècles seuls déposent en passant, on la prendrait à l’extérieur pour une bâtisse de la fin du quinzième siècle. En entrant, on heurte un tombeau: c’est celui du fondateur de la chapelle, du roi Charles-Félix; il semble qu’après avoir confié à l’église les corps de ses ancêtres, lui, le dernier de sa race, a voulu, comme un fils pieux, veiller à la porte sur les restes de ses pères, dont la chaîne remonte à plus de sept siècles. De chaque côté du chemin qui conduit au choeur, sont rangés de superbes tombeaux de marbre, sur lesquels sont couchés les ducs et les duchesses de Savoie, les ducs avec un lion à leurs pieds, type du courage; les duchesses avec un lévrier, symbole de la fidélité. D’autres encore qui ont marché par la voie sainte au lieu de suivre la voie sanglante, sont représentés avec un cilice sur le corps et des sabots aux pieds, en signe de souffrance et d’humilité: presque tous ces monumens sont d’un beau travail et d’une exécution puissante et naïve; mais au-dessus de chaque tombeau, et comme pour jurer avec eux et donner un démenti au caractère et au costume, un beau médaillon ovale ou carré représente, exécutée par des artistes modernes, une scène de guerre ou de pénitence tirée de la vie de celui qui dort sous la pierre qu’il surmonte. Là vous pouvez voir le héros dépouillé de l’armure de mauvais goût qui le couvre sur son tombeau, combattant, en costume grec, un glaive ou un javelot à la main, avec la pose académique de Romulus ou de Léonidas. Ces messieurs étaient trop fiers pour copier, et avaient trop d’imagination pour faire du vrai. La paix du ciel soit avec eux! Nous vîmes quelques religieux priant pour les âmes de leurs anciens seigneurs. Ce sont des moines d’une abbaye de Citeaux attenant à la chapelle, et qui ont charge de la desservir; la date de la fondation de cette abbaye remonte au commencement du douzième siècle, et deux papes sont sortis de son sein, Geoffroy de Châtillon, élu en 1241 sous le nom de Célestin VI, et Jean Gaétan des Ursins, élu sous celui de Nicolas III, en 1277. Pendant que nous visitions le couvent, et que nous prenions ces renseignemens, nos provisions étaient arrivées, et une collation splendide s’organisait sous des marroniers à trois cents pas de l’abbaye. Aussitôt que cette bienheureuse nouvelle nous parvint, nous prîmes congé des révérends pères, et nous nous acheminâmes au pas de course vers le déjeuner. En nous y rendant, nous laissâmes à notre gauche la fontaine intermittente. J’eus la curiosité de visiter son emplacement; j’y trouvai immobile, avec son cigarre à la bouche et les mains derrière le dos, mon Allemand de la veille: il attendait depuis trois heures que la source coulât; on avait oublié de lui dire que, depuis huit jours, elle était tarie. Je rejoignis nos camarades, couchés comme des Romains autour du festin; je n’eus qu’à jeter un coup-d’oeil dessus, pour rendre justice entière à Jacotot: c’est un de ces hommes rares qui méritent leur réputation. Lorsque le déjeuner fut mangé, le vin bu, et que les bouteilles furent cassées, l’on pensa au retour, et l’on rappela la convention arrêtée le matin: à savoir, que ceux qui se laisseraient choir paieraient la part de ceux qui ne tomberaient pas. Le relevé fait, le déjeuner se trouva être un piquenique. À notre retour, nous trouvâmes Aix en révolution. Ceux qui avaient des chevaux les faisaient atteler, ceux qui n’en avaient pas louaient des voitures, ceux qui n’en pouvaient plus trouver encombraient les bureaux des diligences; quelques hommes même se préparaient à partir à pied; les dames nous entouraient à mains jointes pour avoir nos ânes, et à toutes les questions que nous faisions, on ne répondait que par ces mots: Le choléra, monsieur, le choléra! -Voyant que nous ne pouvions obtenir aucun éclaircissement de cette population épouvantée, nous appelâmes Jacotot. Il arriva les larmes aux yeux. -Nous lui demandâmes ce qu’il y avait. Voici le fait: Un maître de forges, arrivé de la veille, et qui s’était vanté, en arrivant, d’avoir escamoté au gouvernement sarde la quarantaine de six jours, imposée à tous les étrangers, s’était trouvé pris, après le déjeuner, d’étourdissemens et de coliques. Le malheureux avait eu l’imprudence de se plaindre, son voisin à l’instant même reconnut les symptômes du choléra asiatique; chacun alors se leva, poussant des clameurs affreuses, et plusieurs personnes, en se sauvant, crièrent sur la place: Le choléra! le choléra! comme on crie au feu! Le malade, qui était habitué à de pareilles indispositions, et qui les menait à guérison ordinairement avec du thé ou simplement de l’eau chaude, était celui qui s’était le moins inquiété de tous ces cris. Il allait tranquillement regagner son hôtel et se mettre à son régime, lorsqu’il trouva à la porte les cinq médecins de l’établissement des eaux. Malheureusement pour lui, au moment où il allait saluer la faculté savoyarde, une violente douleur lui arracha un cri, et la main qu’il portait à son chapeau descendit naturellement sur l’abdomen, siège de la douleur. Les cinq médecins se regardèrent, échangèrent un coup-d’oeil qui voulait dire: Le cas est grave. Deux d’entre eux saisirent le patient, chacun par un bras, lui tâtèrent le pouls et le déclarèrent cholérique au premier degré. Le maître de forges, qui se rappelait les aventures de M. de Pourceaugnac, leur remontra doucement que, malgré tout le respect qu’il devait à leur profession et à leur science, il croyait mieux connaître qu’eux une situation dans laquelle il s’était déjà trouvé vingt fois, et que les symptômes qu’ils prenaient pour ceux de l’épidémie, étaient des symptômes d’indigestion, et pas autre chose; en conséquence, il les pria de se ranger un peu pour le laisser passer, attendu qu’il allait commander du thé à son hôtel. Mais les médecins déclarèrent qu’il n’était point en leur pouvoir de céder à cette demande, vu qu’ils étaient chargés par le gouvernement de l’état sanitaire de la ville, qu’ainsi tout baigneur qui tombait malade à Aix, leur appartenait de droit. Le pauvre maître de forges fit un dernier effort, et demanda qu’on lui laissât quatre heures pour se traiter à sa manière; passé ce temps, il consentait, s’il n’était pas guéri radicalement, à se livrer corps et âme entre les mains de la science. À ceci la science répondit que le choléra asiatique, celui-là même dont le malade était attaqué, faisait de tels progrès, qu’en quatre heures il serait mort. Pendant cette discussion, les médecins s’étaient dit quelques mots à l’oreille, et l’un d’entre eux, étant sorti, revint bientôt accompagné de quatre carabiniers royaux et d’un brigadier, qui demanda, en relevant sa moustache, où était l’infâme cholérique. On lui indiqua le malade; deux carabiniers le prirent par les bras, deux autres par les jambes; le brigadier tira son sabre et marcha en serre-file en. marquant le pas. Les cinq médecins suivaient le cortège; quant au maître de forges, il écumait de rage, criait à tue-tête, et mordait tout ce qui se trouvait à portée de sa bouche. C’étaient bien les symptômes du choléra asiatique au second degré; la maladie faisait des progrès effrayans. Ceux qui le virent passer n’eurent donc plus aucun doute. On admira le dévoûment de ces dignes médecins, qui allaient braver la contagion; mais chacun se disposa à la fuir le plus vitement possible. C’est dans cet état de panique que nous avions retrouvé la ville. En ce moment, notre Allemand frappa sur l’épaule de Jacotot, et lui demanda si c’était parce que la source d’eau intermittente ne coulait plus que tout le monde paraissait si effrayé. Jacotot reprit d’un bout à l’autre le récit qu’il venait de nous faire. L’Allemand l’écouta avec sa gravité habituelle; puis, lorsqu’il eut fini, il se contenta de dire: Ah! -et il s’achemina vers l’établissement. -Où allez-vous? monsieur, où allez-vous? lui cria-t-on de toutes parts. -Ché fais foir la malatte, -répondit notre homme, et il continua son chemin. Dix minutes après, il revint du même pas dont il était parti; tout le monde l’entoura, en lui demandant ce qu’on faisait au cholérique. -On l’oufre, répondit-il. -Comment! on l’oufre! -Oui, oui, on lui oufre le fentre, -et il accompagna ces mots d’un geste qui ne laissait aucun doute sur le genre d’opération qu’il indiquait. -Il est donc déjà mort? -Oh! oui, sans doute, téchà, dit l’Allemand. -Et du choléra? -Non, d’une indigestion: ce paufre homme! il a fait beaucoup técheuné, et son técheuner lui faissait mal; ils l’ont mis tans ein bain chaud, et alors son técheuner l’a étouffé: foilà tout. C’était vrai; le lendemain on enterra le maître de forges, et le surlendemain personne ne pensait plus au choléra. Les médecins seuls soutinrent qu’il était mort de l’épidémie régnante. Le jour suivant, je me dispensai de la partie de bain. J’avais peu de jours à passer à Aix, et je voulais visiter en détail les thermes romains et les bains modernes. La ville d’Aix remonte à la plus haute antiquité. Ses habitans, connus sous le nom d’Aquenses, étaient sous la protection immédiate du proconsul Domitius, comme le prouve le premier nom que portèrent les eaux: Aquæ Domitianæ; elles furent sous Auguste le rendez-vous des riches malades de Rome. Après avoir été brûlée quatre fois, la première au troisième siècle, la deuxième et troisième fois au treizième, enfin la dernière fois au dix-septième; après être passée en l’an 1000, le 5 des ides de mai, de la possession de Rodolphe, roi de la Bourgogne transjuranne, en celle de Berold de Saxe; après avoir été long-temps un objet de contestation et une cause de guerre entre les maisons des ducs de Savoie et des comtes de Genève, Aix demeura enfin, par un traité conclu en 1293, sous la domination des premiers. Les différentes révolutions survenues depuis le passage des barbares, auxquels il faut attribuer la première destruction des thermes romains, jusqu’au dernier incendie de 1630, avaient fait oublier la vertu médicale des bains d’Aix. D’ailleurs les eaux pluviales, en descendant des montagnes qui environnent la ville, et en entraînant avec elles des portions de terre végétale et des fragmens de roche, avaient peu à peu recouvert d’une couche de sable de huit ou dix pieds les anciennes constructions romaines. Ce ne fut qu’au commencement du XVIIe siècle, qu’un docteur d’une petite ville du Dauphiné, nommé Cabias, remarqua les sources thermales auxquelles les habitans ne faisaient aucune attention. Les expériences chimiques qu’il fit sur elles, tout incomplètes qu’elles étaient, lui découvrirent le secret de leur efficacité pour certaines maladies; de retour chez lui, il en conseilla l’usage dès que l’occasion s’en présenta, et accompagna lui-même, pour en faire l’application, les premiers malades riches qui voulurent se soumettre à ce traitement. Leur guérison donna lieu à la publication d’une petite brochure, intitulée: Des cures merveilleuses, et propriétés des eaux d’Aix; cette publication eut lieu à Lyon en 1624, et donna aux bains une célébrité qui depuis n’a fait que s’accroître. Les monumens qui restent du temps des Romains, sont un arc ou plutôt une arcade, les débris d’un temple de Diane, et les restes des thermes. On a de plus retrouvé, en creusant des tombes dans l’église du Bourget, un autel à Minerve, la pierre du sacrifice, l’urne dans laquelle on recueillait le sang de la victime, et enfin le couteau de pierre aiguisé avec lequel on l’égorgeait. Le curé a fait disparaître tous ces objets dans un moment de zèle religieux. L’arc romain a été l’objet d’une longue controverse; les uns ont prétendu retrouver en lui l’entrée des thermes, située à peu de distance de l’endroit où il est élevé; les autres en ont fait un monument funéraire; d’autres enfin en ont fait un arc de triomphe. Une inscription constate du moins le nom de celui qui a bâti le monument, si elle n’apprend pas dans quel but il a été élevé. La voici: L. POMPEIUS CAMPANVS VIVS FECIT. De là, il a pris le nom d’arc de Pompée. Le temple de Diane est bien moins complet. Une partie de ses pierres ont fourni les dalles magnifiques qui forment les escaliers du Cercle (1); celles qui sont restées entières et debout ont disparu au milieu de la bâtisse d’un mauvais petit théâtre auquel elles ont servi de fondemens. Une des quatre parois de la bibliothèque du Cercle est formée par le mur de cet ancien monument. On a eu le bon esprit de ne le recouvrir d’aucune tapisserie; de cette manière les curieux peuvent examiner à loisir les pierres colossales qui avaient servi à cette construction. Les plus petites ont deux pieds de hauteur sur quatre et cinq pieds de large. Elles sont posées les unes sur les autres, sans aucun ciment, et paraissaient se maintenir seulement par le poids et l’équilibre. Quant aux restes des thermes romains, ils sont situés sous la maison d’un particulier, nommé M. Perrier. Nous avons déjà dit comment les eaux, en charriant de la terre, avaient recouvert ces constructions antiques; elles avaient donc complètement disparu, et étaient restées ignorées de tous, lorsqu’en creusant les fondations de sa maison, M. Perrier les retrouva. Quatre marches d’un escalier antique, revêtues de marbre blanc, conduisent d’abord à une piscine octogone de vingt pieds de longueur, entourée de tous côtés de gradins sur lesquels s’asseyaient les baigneurs; ces gradins et le fond de la piscine sont aussi revêtus de marbre. Sous chacun des gradins passent des conduits de chaleur, et derrière le plus élevé de ces gradins, on retrouve les bouches par lesquelles la vapeur se répandait dans l’appartement. Au fond de cette piscine était placé l’immense lavabo de marbre qui renfermait l’eau froide, dans laquelle les anciens se plongeaient immédiatement après avoir pris leurs bains de vapeurs. Le lavabo a été brisé en faisant la fouille, mais le détritus amené par les alluvions, et dont il avait été rempli, a conservé la forme exacte de la cuve qui l’embrassait et dans laquelle il s’était séché. Au-dessous de la piscine est situé le réservoir qui contenait l’eau chaude dont la vapeur montait dans l’appartement situé au- dessus. Il devait en renfermer un immense volume, puisque la muraille du conduit qui y communique est rongée à la hauteur de sept pieds. La partie supérieure de ce réservoir a seule été mise à découvert; mais, en examinant les chapiteaux carrés des colonnes qui sortent de terre, et en procédant du connu à l’inconnu, d’après les règles architecturales, ces colonnes doivent s’enfoncer de neuf pieds dans le sol; elles sont bâties en brique, et chaque brique porte le nom du fabricant qui les a fournies; il s’appelait Glarianus. En suivant le même chemin que devait suivre l’eau, on entre dans le corridor par lequel s’échappait la vapeur; les bouches de chaleur qu’on aperçoit au plafond sont les mêmes dont on retrouve l’orifice opposé derrière le gradin le plus élevé de la piscine. Au bout d’un autre corridor, on trouve une petite salle de bain particulière pour deux personnes; elle a huit pieds de long sur quatre de large, et c’est la salle même qui forme la baignoire; elle est partout revêtue de marbre blanc, et soutenue par des colonnes de briques entre les chapiteaux desquelles circulait l’eau thermale. On y descendait de côté par des escaliers de même longueur et de même largeur que la baignoire. Sous chacun de ces escaliers passaient des conduits de chaleur, afin que les pieds nus pussent s’y poser sans hésitation, et que la fraîcheur du marbre ne refroidît pas l’eau du bain. Du reste, toutes ces fouilles, que l’on pourrait croire avoir été faites par le propriétaire du terrein dans un but scientifique, n’avaient pour objet que de creuser une cave; les corridors que nous venons de décrire y conduisent en droite ligne. En remontant, nous vîmes dans le jardin un méridien antique; il diffère peu des nôtres. Les édifices modernes sont le Cercle et les bains. Le Cercle est le bâtiment dans lequel se réunissent les baigneurs. Moyennant 20 francs, on vous remet une carte personnelle qui vous ouvre l’entrée des salons. Ces salons sont composés d’une chambre de réunion où les dames travaillent ou font de la musique, d’une salle de bal et de concert, d’une salle de billard et d’une bibliothèque dont nous avons déjà parlé à propos du temple de Diane. Un grand jardin attenant à ces bâtimens offre une magnifique promenade. D’un côté, l’horizon se perd à cinq ou six lieues dans un lointain bleuâtre; de l’autre, il se termine par la Dent-du- Chat, la sommité la plus élevée des environs d’Aix, ainsi nommée à cause de sa couleur blanche et de sa forme aiguë. L’édifice où l’on prend les bains a été commencé en 1772 et terminé en 1784, par les ordres et aux frais de Victor-Amédée. Une inscription gravée sur le fronton du monument constate cette libéralité du roi sarde. La voici: VICTOR AMEDEVS III REX PIVS FELIX AVGVSTVS PP. HASCE THERMALES AQVAS A ROMANIS OLIM E MONTIBVS DERIVATAS AMPLIATIS OPERIBVS IN NOVAM MELIOREMQVE FORMAM REDIGI JVSSIT APTIS AD ÆGRORVM VSVM ÆDIFICIIS PVBLICÆ SALVTIS GRATIA EXTRVCTIS ANNO MDCCLXXXIII. Dans la première chambre, en entrant, à droite, sont les deux robinets étiquetés auxquels les baigneurs viennent puiser trois fois par jour le verre d’eau qu’ils doivent boire. L’une de ces étiquettes porte le mot soufre, et l’autre le mot alun. L’un est à 35 degrés de chaleur, l’autre à 36. L’eau de soufre pèse un cinquième de moins que l’eau ordinaire: une pièce d’argent mise en contact avec elles s’oxide en deux secondes. Les eaux thermales, en les comparant à l’eau ordinaire, offrent ceci de remarquable, que l’eau ordinaire, portée par l’ébullition à 80 degrés de chaleur, perd en deux heures soixante degrés à peu près par son contact avec l’air atmosphérique, tandis que l’eau thermale, déposée à huit heures du soir dans une baignoire, n’a perdu à huit heures du matin, c’est-à-dire douze heures après, que 14 ou 15 degrés, ce qui laisse aux bains ordinaires une chaleur suffisante de 18 ou 19 degrés. Quant aux bains de traitement, les malades les prennent ordinairement à 35 ou 36 degrés: de cette manière on voit qu’il n’y a rien à ajouter ni à ôter à la chaleur de l’eau, qui se trouve en harmonie avec celle du sang; cela donne aux eaux d’Aix une supériorité marquée sur les autres, puisque partout ailleurs elles sont ou trop chaudes ou trop froides. Si elles sont trop froides, on est obligé de les soumettre au chauffage, et l’on comprend quelle quantité de gaz doit se dégager pendant cette opération. Si, au contraire, elles sont trop chaudes, elles ont besoin d’être refroidies par une combinaison avec l’eau froide ou par le contact de l’air, et dans l’un ou l’autre cas, on conçoit encore ce que doit leur ôter de leur efficacité le mélange ou l’évaporation. Ces eaux thermales possèdent encore sur celles des autres établissemens un avantage naturel: c’est que les sources chaudes sourdent ordinairement dans les endroits bas; celles-ci, au contraire, se trouvent à trente pieds au-dessus du niveau de l’établissement. Elles peuvent donc, par la faculté que leur donnent les lois de la pesanteur, s’élever, sans moyen de pression, à la hauteur nécessaire pour accroître ou diminuer leur action dans l’application des douches. À certaines époques, et surtout lorsque la température atmosphérique descend de 12 à 9 degrés au-dessus de zéro, chacune de ces eaux, dont la source paraît être cependant la même, présente un phénomène particulier. L’eau de soufre charrie une matière visqueuse qui, en se solidifiant, offre tous les caractères d’une gelée animale parfaitement faite: elle en a le goût et les qualités nutritives, tandis que de son côté l’eau d’alun charrie en quantité à peu près pareille une gelée purement végétale. En 1822, le jour du mardi gras, un tremblement de terre se fit sentir dans toute la chaîne des Alpes; trente-sept minutes après la secousse, une quantité considérable de gélatine animale et végétale sortit par les tuyaux de soufre et d’alun. Il serait trop long de décrire les différens cabinets et les divers appareils des douches que l’on y administre. La chaleur des douches varie, mais celle des cabinets est toujours la même, c’est-à-dire de trente-trois degrés. L’un de ces cabinets seulement, nommé l’enfer, est à une température beaucoup plus élevée; cela tient à ce que la colonne d’eau chaude est plus forte, et qu’une fois les portes et les vasistas fermés, on ne peut plus respirer l’air extérieur, mais seulement celui qui se dégage par la vaporisation. Cette atmosphère vraiment infernale pousse la circulation du sang jusqu’à cent quarante-cinq pulsations à la minute; le pouls d’un Anglais mort phthisique donna jusqu’à deux cent-dix pulsations, c’est-à-dire trois et demie par seconde. C’est là qu’on avait conduit le maître de forges. Le chapeau de ce malheureux était encore accroché à un pater. On peut descendre vers les sources par une entrée située dans la ville même: c’est une ouverture grillée, de trois pieds de large, appelée le trou aux serpens, parce que sa situation au midi et la vapeur qui s’échappe de cette espèce de soupirail y attirent, de onze à deux heures, une multitude de couleuvres. On n’y passe jamais à ce moment de la journée sans voir plusieurs de ces reptiles se récréant à cette double chaleur: comme ils ne sont nullement venimeux, les enfans les apprivoisent, et s’en servent, comme nos marchands de cire luisante ou de savon à dégraisser, pour arracher quelques pièces de monnaie aux voyageurs. Pendant que j’étais en train de visiter les curiosités d’Aix, je pris ma course vers la cascade de Grésy, située à trois quarts de lieue à peu près de la ville. Un accident arrivé en 1813 à Mme la baronne de Broc, l’une des dames d’honneur de la reine Hortense, a rendu cette chute d’eau tristement célèbre; cette cascade n’offre, du reste, rien de remarquable que les entonnoirs qu’elle a creusés dans le roc, et dans l’un desquels cette belle jeune femme a péri. Au moment où je la visitais, l’eau était basse et laissait à sec l’orifice des trois entonnoirs, qui ont de quinze à dix-huit pieds de profondeur, et dans les parois intérieures desquels l’eau s’est creusé une communication en rongeant le rocher; elle descend de cette manière jusqu’au lit d’un ruisseau qui fuit à trente pieds de profondeur à peu près entre des rives si rapprochées, qu’on peut facilement sauter d’un bord à l’autre. La reine Hortense visitait cette cascade, accompagnée de Mme Parquin et de Mme de Broc, lorsque cette dernière, en traversant sur une planche le plus grand de ces entonnoirs, crut appuyer son ombrelle sur la planche et la posa à côté; le défaut de point d’appui lui fit pencher le corps d’un côté, la planche tourna, madame de Broc jeta un cri, et disparut dans le gouffre: elle avait 25 ans. La reine lui a fait élever un tombeau sur l’emplacement même où a eu lieu cet accident. On y lit cette inscription: ICI MME LA BARONNE DE BROC, ÂGÉE DE 25 ANS, A PÉRI SOUS LES YEUX DE SON AMIE. LE 10 JUIN 1813. * Ô vous Qui visitez ces lieux N’avancez qu’avec Précaution sur ces Abîmes: Songez à ceux Qui vous Aiment! On trouve en revenant, sur l’un des côtés de la route, au bord du torrent de la baie, la source ferrugineuse de Saint-Simon, découverte par M. Despine fils, l’un des médecins d’Aix. Il a fait bâtir au-dessus une petite fontaine classique, sur laquelle il a fait graver le nom plus classique encore de la déesse hygie, et au-dessous de ce mot ceux-ci: fontaine de saint-simon. J’ignore si l’étymologie de ce nom a quelque rapport avec le prophète des âges modernes. On applique les eaux de cette fontaine au traitement des affections d’estomac et des maladies lymphatiques. Je la goûtai en passant, elle me parut d’un goût assez agréable. Je revins juste pour l’heure du dîner. Lorsqu’il fut terminé, chacun se sépara, et je remarquai que personne ne se plaignit de la plus petite douleur de colique. Quant à moi, j’étais fatigué de mes courses de la journée: je me couchai. À minuit, je fus réveillé par un grand bruit et une grande lueur. Ma chambre était pleine de baigneurs; quatre tenaient à la main des torches allumées; on venait me chercher pour monter à la Dent- du-Chat. Il y a des plaisanteries qui ne paraissent bonnes à ceux qui en sont l’objet que lorsqu’ils sont eux-mêmes montés à un certain degré de gaîté et d’en-train. Certes ceux qui, à la suite d’un souper chaud de bavardage et de vin, les esprits bien animés par tous deux, craignant que le sommeil ne vînt éteindre l’orgie, proposèrent de passer le reste de la nuit ensemble et de l’employer à faire une ascension pour voir l’aurore se lever de la cime de la Dent-du-Chat, ceux-là durent avoir près des autres un succès admirable. Mais moi, qui m’étais couché calme et fatigué, avec l’espoir d’une nuit bien pacifique, et qui me trouvais réveillé en sursaut par une invitation aussi incongrue, je ne reçus pas, on le comprendra facilement, la proposition avec un grand enthousiasme. Cela parut fort extraordinaire à mes grimpeurs, qui en augurèrent que j’étais mal éveillé, et qui, pour porter mes esprits au complet, me prirent à quatre, et me déposèrent au milieu de la chambre. Pendant ce temps, un autre, plus prévoyant encore, vidait dans mon lit toute l’eau que j’avais eu l’imprudence de laisser dans ma cuvette. Si ce moyen ne rendait pas la promenade proposée plus amusante, il la rendait au moins à peu près indispensable. Je pris donc mon parti, comme si la chose m’agréait beaucoup, et, cinq minutes après, je fus prêt à me mettre en route. Nous étions douze en tout, et deux guides, qui faisaient quatorze. En passant sur la place, nous vîmes Jacotot qui fermait son café, et l’Allemand qui fumait son dernier cigarre et vidait sa dernière bouteille. Jacotot nous souhaita bien du plaisir, et l’Allemand nous cria: «Pon foiage...» Merci!... Nous traversâmes le petit lac du Bourget pour arriver au pied de la montagne que nous allions escalader; il était bleu, transparent et tranquille, et semblait avoir au fond de son lit autant d’étoiles qu’on en comptait au ciel. À son extrémité occidentale, on apercevait la tour d’Hautecombe, debout comme un fantôme blanc, tandis qu’entre elle et nous, des barques de pêcheurs glissaient en silence, ayant à leur poupe une torche allumée dont la lueur se reflétait dans l’eau. Si j’avais pu rester là seul des heures entières, rêvant dans une barque abandonnée, je n’aurais certes regretté ni mon sommeil ni mon lit. Mais je n’étais point parti pour cela; j’étais parti pour m’amuser. Aussi je m’amusais!... La singulière chose que ce monde, où l’on passe toujours à côté d’un bonheur pour s’en aller à un plaisir!... Nous commençâmes à gravir à minuit et demi; c’était une chose assez curieuse que de voir cette marche aux flambeaux. À deux heures, nous étions aux trois quarts du chemin; mais ce qui nous en restait à faire était si difficile et si dangereux, que nos guides nous firent faire une halte pour attendre les premiers rayons du jour. Lorsqu’ils parurent, nous continuâmes notre route, qui devint bientôt si escarpée, que notre poitrine touchait presque le talus sur lequel nous marchions à la file les uns des autres. Chacun alors déploya son adresse et sa force, se cramponnant des mains aux bruyères et aux petits arbres, et des pieds aux aspérités du rocher et aux inégalités du terrein. Nous entendions les pierres que nous détachions rouler sur la pente de la montagne rapide comme celle d’un toit; et lorsque nous les suivions des yeux, nous les voyions descendre jusqu’au lac, dont la nappe bleue s’étendait à un quart de lieue au-dessous de nous; nos guides eux-mêmes ne pouvaient nous prêter aucun secours, occupés qu’ils étaient à nous découvrir le meilleur chemin: seulement, de temps en temps, ils nous recommandaient de ne pas regarder derrière nous, de peur des éblouissemens et des vertiges, et ces recommandations, faites d’une voix brève et serrée, nous prouvaient que le danger était bien réel. Tout à coup celui de nos camarades qui les suivait immédiatement jeta un cri, qui nous fit passer à tous un frisson dans les chairs. Il avait voulu poser le pied sur une pierre déjà ébranlée par le poids de ceux qui le précédaient, et qui s’en étaient servi comme d’un point d’appui; la pierre s’était détachée; en même temps les branches auxquelles il s’accrochait n’étant point assez fortes pour soutenir seules le poids de son corps, s’étaient brisées entre ses mains. -Retenez-le, retenez-le donc! s’écrièrent les guides. Mais c’était chose plus facile à dire qu’à faire. Chacun avait déjà grand’peine à se retenir soi-même; aussi passa-t-il en roulant près de nous tous sans qu’un seul pût l’arrêter. Nous le croyions perdu, et la sueur de l’effroi au front, nous les suivions des yeux en haletant, lorsqu’il se trouva assez près de Montaigu, le dernier de nous tous, pour que celui-ci pût, en étendant la main, le saisir aux cheveux. Un moment il y eut doute si tous deux ne tomberaient pas. Ce moment fut court, mais il fut terrible, et je réponds qu’aucun de ceux qui se trouvaient là n’oubliera de long- temps la seconde où il vit ces deux hommes oscillant sur un précipice de 2000 pieds de profondeur, ne sachant pas s’ils allaient être précipités, ou s’ils parviendraient à se rattacher à la terre. Nous gagnâmes enfin une petite forêt de sapins, qui, sans rendre le chemin moins rapide, le rendit plus commode par la facilité que ces arbres nous offraient de nous accrocher à leurs branches ou de nous appuyer à leurs troncs. La lisière opposée de cette petite forêt touchait presqu’à la base du rocher nu, dont la forme a fait donner à la montagne le singulier nom qu’elle porte: des trous creusés irrégulièrement dans la pierre offrent une espèce d’escalier qui conduit au sommet. Deux d’entre nous seulement tentèrent cette dernière escalade, non que le trajet fût plus difficile que celui que nous venions d’accomplir; mais il ne nous promettait pas une vue plus étendue, et celle que nous avions sous les yeux était loin de nous dédommager de notre fatigue et de nos meurtrissures: nous les laissâmes donc grimper à leur clocher, et nous nous assîmes pour procéder à l’extraction des pierres et des épines. Pendant ce temps, ils étaient arrivés au sommet de la montagne, et comme preuve de prise de possession, ils y avaient allumé un feu, et y fumaient leurs cigarres. Au bout d’un quart d’heure, ils descendirent, se gardant bien d’éteindre le feu qu’ils avaient allumé, curieux qu’ils étaient de savoir si d’en bas on en apercevrait la fumée. Nous mangeâmes un morceau, après quoi nos guides nous demandèrent si nous voulions revenir par la même route, ou bien en prendre une autre beaucoup plus longue, mais aussi plus facile: nous choisîmes unanimement cette dernière. À trois heures, nous étions de retour à Aix, et du milieu de la place ces messieurs eurent l’orgueilleux plaisir d’apercevoir encore la fumée de leur fanal. Je leur demandai s’il m’était permis, maintenant que je m’étais bien amusé, d’aller me mettre au lit. Comme chacun éprouvait probablement le besoin d’en faire autant, on me répondit qu’on n’y voyait pas d’objection. Je crois que j’aurais dormi trente-six heures de suite comme Balmat, si je n’avais pas été réveillé par une grande rumeur. J’ouvris les yeux, il faisait nuit; j’allai à la fenêtre, et je vis toute la ville d’Aix sur la place publique: tout le monde parlait à la fois, on s’arrachait les lorgnettes, chacun regardait en l’air à se démonter la colonne vertébrale. Je crus qu’il y avait une éclipse de lune! Je me rhabillai vilement pour avoir ma part du phénomène, et je descendis, armé de ma longue-vue. Toute l’atmosphère était colorée d’un reflet rougeâtre, le ciel paraissait embrasé; la Dent-du-Chat était en feu. Au même instant, je sentis qu’on me prenait la main; je me retournai, et j’aperçus nos deux camarades du fanal: ils me firent de la tête un signe d’adieu en s’éloignant. Je leur demandai où ils allaient; l’un d’eux rapprocha les deux mains de sa bouche pour s’en faire un porte-voix, et me cria: À Genève. Je compris leur affaire: c’étaient mes gaillards qui avaient incendié la Dent-du-Chat, et Jacotot les avait prévenus tout bas que le roi de Sardaigne tenait beaucoup à ses forêts. Je reportai la vue sur la soeur cadette du Vésuve; c’était un fort joli volcan de second ordre. Un incendie nocturne dans les montagnes est une des plus magnifiques choses que l’on puisse voir. Le feu lâché librement dans une forêt, allongeant de tous côtés, comme un serpent, sa tête flamboyante, se prenant à ramper tout à coup autour du tronc d’un arbre qu’il rencontre sur sa route, se dressant contre lui, dardant ses langues comme pour lécher les feuilles, s’élançant à son sommet qu’il dépasse ainsi qu’une aigrette, redescendant le long de ses branches, et finissant par les illuminer toutes comme celles d’un if préparé pour une réjouissance publique: voilà ce que nos rois ne peuvent pas faire pour leurs fêtes; voilà qui est beau! Puis, quand cet arbre brûlé secoue ses feuilles ardentes, quand passe sur lui un coup de vent qui les emporte comme une pluie de feu, quand chacune de ces étincelles allume en tombant un foyer, que tous ces foyers, en s’élargissant, marchent au-devant les uns des autres, et finissent enfin par se réunir et se confondre dans une immense fournaise; quand une lieue de terrain brûle ainsi, et quand chaque arbre qui brûle nuance la couleur de la flamme selon son essence, la varie selon sa forme; quand les pierres calcinées se détachent et roulent brisant tout sur leur route, quand le feu siffle comme le vent, et quand le vent mugit comme la tempête: oh! alors, voilà qui est splendide, voilà qui est merveilleux! Néron s’entendait en plaisirs, lorsqu’il brûla Rome. Je fus tiré de mon extase par une voiture qui traversait la place escortée de quatre carabiniers royaux. Je reconnus celle de nos Ruggieri, qui, vendus par les guides, dénoncés par le maître de poste, avaient été rejoints, avant de pouvoir gagner la frontière de la Savoie, par les gendarmes de Charles-Albert. On voulait les conduire en prison; nous répondîmes tous d’eux; enfin, sur la caution générale, et leur parole d’honneur de ne point quitter la ville, ils furent libres de jouir du spectacle qu’ils devaient payer. Le feu dura ainsi trois jours. Le quatrième on leur apporta une note de trente-sept mille cinq cents et quelques francs. Ils trouvèrent la somme un peu forte pour quelques mauvais arpens de bois, dont la situation rendait l’exploitation impossible; en conséquence ils écrivirent à notre ambassadeur à Turin de tâcher de faire rogner quelque chose sur le mémoire. Celui-ci s’escrima si bien, que la carte à payer leur revint, au bout de huit jours, réduite à 780 francs. Moyennant le solde de cette somme, ils étaient libres de quitter Aix. Ils ne se le firent pas dire deux fois: ils payèrent, se firent donner leur reçu, et partirent immédiatement, de peur qu’on ne leur représentât le lendemain un reliquat de compte. Je n’ai pas voulu nommer les deux coupables qui jouissent à Paris d’une trop haute considération pour que j’essaie d’y porter atteinte. Les huit jours qui s’écoulèrent après leur départ n’amenèrent que deux accidens. Le premier fut un concert exécrable que nous donnèrent une soi-disant première basse de l’Opéra-Comique et un soi-disant premier baryton de l’ex–garde–royale. Le second fut le déménagement de l’Allemand, qui vint prendre une chambre près de la mienne; il logeait auparavant dans la maison Roissard, située juste en face du trou-aux-serpens, et un beau matin il avait trouvé une couleuvre dans sa botte. Comme on se lasse des parties d’ânes, même lorsqu’on ne tombe que deux ou trois fois; comme le jeu est chose fort peu amusante, lorsqu’on ne comprend ni le plaisir de gagner, ni le chagrin de perdre; comme j’avais visité tout ce qu’Aix et ses environs avaient de curieux; comme enfin madame la première Basse et monsieur le premier Baryton nous menaçaient d’un second concert, je résolus de faire quelque diversion à cette stupide existence, en allant visiter la grande Chartreuse, qui n’est située, je crois, qu’à dix ou douze lieues d’Aix. Je comptais de là retourner à Genève, d’où je voulais continuer mes courses dans les Alpes, en commençant par l’Oberland. En conséquence, je fis mes préparatifs de départ, je louai une voiture moyennant le prix habituel de 10 francs par jour, et le 10 septembre au matin, j’allai prendre congé de mon voisin l’Allemand; il m’offrit de fumer un cigarre et de boire un verre de bierre avec lui: c’est une avance qu’il n’avait encore faite, je crois, à personne. Pendant que nous trinquions ensemble, et que les coudes appuyés, en face l’un de l’autre sur une petite table, nous nous poussions réciproquement des bouffées de fumée au visage, on vint m’annoncer que la voiture m’attendait: il se leva et me reconduisit jusqu’au seuil de la porte. Arrivé là, il me demanda: -Où allez-fous? Je le lui dis. -Ah! ah! continua-t-il, fous allez foir les Chartreux, ce sont tes trôles de corps. -Pourquoi? -Oui, oui, ils manchent tans tes encriers, et ils couchent tans tes armoires. -Que diable est-ce que cela veut dire? -Fous ferrez. Alors il me donna une poignée de main, me souhaita un pon foiage, et me ferma sa porte. Je n’en pus pas tirer autre chose. J’allai faire mes adieux à Jacotot en prenant une tasse de chocolat. Quoique je ne fisse pas une grande consommation, Jacotot m’avait pris en respect, parce qu’on lui avait dit que j’étais un auteur: lorsqu’il apprit que je partais, il me demanda si je n’écrirais pas quelque chose sur les eaux d’Aix; je lui répondis que cela n’était pas probable, mais que cependant c’était possible. Alors il me pria de ne point oublier, dans ce cas, de parler du café dont il était le premier garçon, ce qui ne pourrait manquer de faire grand bien à son maître; non-seulement je m’y engageai, mais encore je lui promis de le rendre, lui Jacotot, personnellement aussi célèbre que cela me serait possible. Le pauvre garçon devint tout pâle, en apprenant que peut-être son nom serait un jour imprimé dans un livre. La société que je quittais en m’éloignant d’Aix était un singulier mélange de toutes les positions sociales et de toutes les opinions politiques. Cependant l’aristocratie de naissance, traquée partout, repoussée pied à pied par l’aristocratie d’argent qui lui succède, comme dans un champ fauché pousse une seconde moisson, était là en majorité. C’est dire que le parti carliste était le plus fort. Après lui, venait immédiatement le parti de la propriété, représenté par de riches marchands de Paris, des négocians de Lyon, et des maîtres de forges du Dauphiné: tous ces braves gens étaient très malheureux, le Constitutionnel n’arrivant pas en Savoie. (2) Le parti bonapartiste avait aussi quelques représentans à cette diète ægrotante. On les reconnaissait vite, au mécontentement qui fait le fond de leur caractère, et à ces mots sacramentels qu’ils jettent au travers de toutes les conversations: -Ah! si Napoléon n’avait pas été trahi. -Honnêtes gens, qui ne voient pas plus loin que la pointe de leur épée, qui rêvent pour Joseph ou pour Lucien un nouveau retour de l’île d’Elbe, et qui ne savent pas que Napoléon est un de ces hommes qui laissent une famille et pas d’héritier. Le parti républicain était évidemment le plus faible; il se composait, si je m’en souviens bien, de moi tout seul. Encore, comme je n’acceptais ni tous les principes révolutionnaires de la Tribune, ni toutes les théories américaines du National; que je disais que Voltaire avait fait de mauvaises tragédies, et que j’ôtais mon chapeau en passant devant le Christ, on me prenait pour un utopiste, et voilà tout. La ligne de démarcation était surtout sensible chez les femmes. Le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré frayaient seuls ensemble: l’aristocratie de naissance et l’aristocratie de gloire sont soeurs; l’aristocratie d’argent n’est qu’une bâtarde. Quant aux hommes, le jeu les rapprochait; il n’y a pas de castes à l’entour d’un tapis vert, et c’est celui qui ponte le plus haut, qui est le plus noble. Rotschild a succédé aux Montmorency, et si demain il abjure, après demain personne ne lui contestera le titre de premier baron chrétien. Tandis que je faisais à part moi toutes ces distinctions, je roulais vers Chambéry, et comme j’avais encore mon chapeau gris, je n’osai m’y arrêter. Je remarquai seulement en passant qu’un aubergiste, qui avait pris, pour exergue de son enseigne, ces mots: «Aux Armes de France», avait conservé les trois fleurs-de- lys de la branche aînée, que la main du peuple a grattées si brutalement sur l’écusson de la branche cadette. À trois lieues de Chambéry, nous passâmes sous une voûte qui traverse une montagne: elle peut avoir cent cinquante pas de longueur. Ce chemin, commencé par Napoléon, a été achevé par le gouvernement actuel de la Savoie. Ce passage franchi, on rencontre bientôt le village des Échelles; puis, à un quart de lieue de là, une petite ville moitié française, moitié savoyarde. Une rivière trace les frontières des deux royaumes; un pont, jeté sur cette rivière, est gardé à l’une de ses extrémités par une sentinelle sarde, et à l’autre par une sentinelle française. Ni l’une ni l’autre n’ayant le droit d’empiéter sur le territoire de son voisin, chacune d’elles s’avance gravement de chaque côté jusqu’au milieu du pont; puis, arrivées à la ligne de pavés qui en forment l’arête, elles se tournent le dos réciproquement, et recommencent ce manège tout le temps que dure la faction. Je revis, au reste, avec plaisir le pantalon garance et la cocarde tricolore qui me dénonçaient un compatriote. Nous arrivâmes à Saint-Laurent; c’est à ce village qu’on quitte la voiture, et qu’on prend des montures pour gagner la Chartreuse, distante encore de quatre lieues du pays. Nous n’y trouvâmes pas un seul mulet; ils étaient tous à je ne sais quelle foire. Cela nous importait assez peu à Lamark et à moi, qui sommes d’assez bons marcheurs; mais cela devenait beaucoup moins indifférent à une dame qui nous accompagnait: cependant elle prit son parti. Nous fîmes venir un guide, qui se chargea de nos trois paquets qu’il réunit en un seul. Il était sept heures et demie; nous n’avions plus guère que deux heures de jour, et quatre de marche. Le val du Dauphiné où s’enfonce la Chartreuse, est digne d’être comparé aux plus sombres gorges de la Suisse; c’est la même richesse de nature, la même ardeur de végétation, le même aspect grandiose: seulement le chemin, tout en s’escarpant de même aux flancs des montagnes, est plus praticable que les chemins des Alpes, et conserve toujours près de quatre pieds de largeur. Il n’est donc point dangereux pendant le jour, et tant que la nuit ne vint pas, tout alla merveilleusement. Mais enfin la nuit s’avança, hâtée encore par un orage terrible. Nous demandâmes à notre guide où nous pourrions nous réfugier: il n’y a pas une seule maison sur la route; il fallut continuer notre voyage, nous étions à moitié chemin de la Chartreuse. Le reste de la montée fut horrible. La pluie arriva bientôt, et avec elle l’obscurité la plus profonde. Notre compagne s’attacha au bras du guide; Lamark prit le mien, et nous marchâmes sur deux rangs: la route n’était pas assez large pour nous laisser passer de front; à droite, nous avions un précipice dont nous ne connaissions pas la profondeur, et au fond duquel nous entendions mugir un torrent. La nuit était si sombre, que nous ne distinguions plus le chemin sur lequel nous posions le pied, et que nous n’apercevions la robe blanche de la dame qui nous servait de guide, qu’à la lueur des éclairs, qui heureusement étaient assez rapprochés, pour qu’il y eût à peu près autant de jour que de nuit. Joignez à cela un accompagnement de tonnerre dont chaque écho multipliait les coups et quadruplait le bruit: on eût dit le prologue du jugement dernier. La cloche du couvent que nous entendîmes nous annonça enfin que nous en approchions. Une demi-heure après, un éclair nous montra le corps gigantesque de la vieille Chartreuse, couché à vingt pas de nous; pas le moindre bruit ne se faisait entendre dans l’intérieur que celui des tintemens de la cloche; pas une lumière ne brillait à ses cinquante fenêtres: on eût dit un vieux cloître abandonné où jouaient de mauvais esprits. Nous sonnâmes. Un frère vint nous ouvrir. Nous allions entrer, lorsqu’il aperçut la dame qui était avec nous. Aussitôt il referma la porte, comme si Satan en personne fût venu visiter le couvent. Il est défendu aux chartreux de recevoir aucune femme; une seule s’est introduite dans leurs murs en habit d’homme; et, après son départ, lorsqu’ils surent que leur règle avait été enfreinte, ils accomplirent, dans les appartemens et les cellules où elle avait mis le pied, toutes les cérémonies de l’exorcisme. La permission seule du pape peut ouvrir les portes du couvent à l’ennemi femelle du genre humain. La duchesse de Berry elle-même avait été, en 1829, obligée de recourir à ce moyen, pour visiter la Chartreuse. Nous étions fort embarrassés, lorsque la porte se rouvrit. Un frère en sortit avec une lanterne, et nous conduisit dans un pavillon situé à cinquante pas du cloître. C’est là que couche toute voyageuse qui, comme la nôtre, vient frapper à la porte delà Chartreuse, ignorant les règles sévères des disciples de saint Bruno. Le pauvre moine qui nous servit de guide, et qui s’appelait le frère Jean-Marie, me parut bien la créature la plus douce et la plus obligeante que j’aie vu de ma vie. Sa charge était de recevoir les voyageurs, de les servir, et de leur faire visiter le couvent. Il commença par nous offrir quelques cuillerées d’une liqueur faite par les moines, et destinée à réchauffer les voyageurs engourdis par le froid ou la pluie; c’était bien le cas où nous nous trouvions, et jamais l’occasion ne s’était présentée de faire un meilleur usage du saint élixir. En effet, à peine en eûmes-nous bu quelques gouttes, qu’il nous sembla que nous avions avalé du feu, et que nous nous mîmes à courir par la chambre comme des possédés, en demandant de l’eau: si le père Jean-Marie avait eu l’idée de nous approcher en ce moment une lumière de la bouche, je crois que nous aurions craché des flammes comme Cacus. Pendant ce temps, l’âtre immense s’éclairait, et la table se couvrait de lait, de pain et de beurre; les chartreux non- seulement font toujours maigre, mais encore le font faire à leurs visiteurs. Au moment où nous achevions ce repas plus que frugal, la cloche du couvent sonna matines. Je demandai au père Jean-Marie s’il m’était permis d’y assister. Il me répondit que le pain et la parole de Dieu appartenaient à tous les chrétiens. J’entrai donc dans le couvent. Je suis peut-être l’un des hommes sur lesquels la vue des objets extérieurs a le plus d’influence, et parmi ces objets ceux qui m’impressionnent davantage sont, je crois, les monumens religieux. La grande Chartreuse surtout a un caractère sombre qu’on ne retrouve nulle part. Ses habitans forment, de plus, le seul ordre monastique que les révolutions aient laissé vivant en France: c’est tout ce qui reste debout des croyances de nos pères; c’est la dernière forteresse qu’ait conservée la religion sur la terre de l’incrédulité. Encore, chaque jour, l’indifférence la mine-t- elle au-dedans, comme le temps au-dehors: de quatre cents qu’ils étaient au quinzième siècle, les chartreux, au dix-neuvième, ne sont plus que vingt-sept; et comme, depuis six ans, ils ne se sont recrutés d’aucuns frères, que les deux novices qui y sont entrés depuis cette époque n’ont pu supporter la rigueur du noviciat, il est probable que l’ordre ira toujours se détruisant, au fur et à mesure que la mort frappera à la porte des cellules; que nul ne viendra les remplir, lorsqu’elles seront vides, et que le plus jeune de ces hommes, leur survivant à tous, et sentant à son tour qu’il va succomber, fermera la porte du cloître en-dedans, et ira se coucher lui-même vivant dans la tombe qu’il aura creusée, car le lendemain il ne resterait plus de bras pour l’y porter mort. On a dû voir, par les choses que j’ai écrites précédemment, que je ne suis pas un de ces voyageurs qui s’enthousiasment à froid, qui admirent là où leur guide leur dit d’admirer, ou qui feignent d’avoir eu, devant des hommes et des localités recommandés d’avance à leur admiration, des sentimens absens de leur coeur; non, j’ai dépouillé mes sensations, je les ai mises à nu pour les présenter à ceux qui me lisent; ce que j’ai éprouvé, je l’ai raconté faiblement peut-être, mais je n’ai pas raconté autre chose que ce que j’avais éprouvé. Eh bien! on me croira donc si je dis que jamais sensation pareille à celle que j’éprouvai ne m’avait pris au coeur, lorsque je vis, au bout d’un immense corridor gothique de huit cents pieds de long, s’ouvrir la porte d’une cellule, sortir de cette porte et paraître sous les arcades brunies par le temps un chartreux à barbe blanche, vêtu de cette robe portée par saint Bruno, et sur laquelle huit siècles sont passés sans en changer un pli. Le saint homme s’avança, grave et calme, au milieu du cercle de lumière tremblotante, projetée par la lampe qu’il tenait à la main, tandis que devant et derrière lui tout était sombre. Lorsqu’il se dirigea vers moi, je sentis mes jambes fléchir, et je tombai à genoux: il m’aperçut dans cette posture, s’approcha avec un air de bonté et levant sa main sur ma tête inclinée, me dit: «Je vous bénis, mon fils, si vous croyez; je vous bénis encore, si vous ne croyez pas.» Qu’on rie, si l’on veut, mais dans ce moment je n’aurais pas donné cette bénédiction pour un trône. Lorsqu’il fut passé, je me relevai. Il se rendait à l’église, je l’y suivis. Là un nouveau spectacle m’attendait. Toute la pauvre communauté, qui n’est plus composée que de seize pères et de onze frères, était réunie dans une petite église, éclairée par une lampe qu’entourait un voile noir. Un chartreux disait la messe, et tous les autres l’entendaient, non point assis, non point à genoux, mais prosternés, mais les mains et le front sur le marbre; les capuchons relevés laissaient voir leurs crânes nus et rasés. Il y avait là des jeunes gens et des vieillards. Chacun d’eux y était venu poussé par des sentimens différens, les uns par la foi, les autres par le malheur; ceux-ci par des passions, ceux-là par le crime peut-être. Il y en avait là dont les artères des tempes battaient comme s’ils avaient du feu dans leurs veines; ceux-là pleuraient: il y en avait d’autres qui sentaient à peine circuler leur sang refroidi; ceux-là priaient. Oh! c’eût été, j’en suis sûr, une belle histoire à écrire que l’histoire de tous ces hommes! Lorsque les matines furent finies, je demandai à parcourir le couvent pendant la nuit: je craignais que le jour ne vînt m’apporter d’autres idées, et je voulais le voir dans la disposition d’esprit où je me trouvais. Le père Jean-Marie prit une lampe, m’en donna une autre, et nous commençâmes notre visite par les corridors. Je l’ai déjà dit, ces corridors sont immenses; ils ont la même longueur que l’église de Saint-Pierre de Rome, ils renferment quatre cents cellules, qui autrefois ont été toutes habitées ensemble, et dont maintenant trois cent soixante-treize sont vides. Chaque moine a gravé sur sa porte sa pensée favorite, soit qu’elle fût de lui, soit qu’il l’eût tirée de quelque auteur sacré. Voici celles qui me parurent les plus remarquables: AMOR QUI SEMPER ARDES ET NUNQUAM EXTINGUERIS, ACCENDE ME TOTUM IGNE TUO. DANS LA SOLITUDE, DIEU PARLE AU CoeUR DE L’HOMME, ET DANS LE SILENCE, L’HOMME PARLE AU CoeUR DE DIEU. FUGE, LATE, TACE. À TA FAIBLE RAISON GARDE-TOI DE TE RENDRE, DIEU T’A FAIT POUR L’AIMER ET NON POUR LE COMPRENDRE. UNE HEURE SONNE, ELLE EST DÉJÀ PASSÉE. Nous entrâmes dans l’une de ces cellules vides; le moine qui l’habitait était mort depuis cinq jours. Toutes sont pareilles, toutes ont deux escaliers, l’un pour monter un étage, l’autre pour en descendre un. L’étage supérieur se compose d’un petit grenier, l’étage intermédiaire d’une chambre à feu près de laquelle est un cabinet de travail. Un livre y était encore ouvert à la même place où le mourant y avait jeté les yeux pour la dernière fois: c’étaient les Confessions de saint Augustin. La chambre à coucher est attenante à cette première chambre; son ameublement ne se compose que d’un prie-Dieu, d’un lit avec une paillasse et des draps de laine; ce lit a des portes battantes qui peuvent se fermer sur celui qui y dort: cela me fit comprendre quelle était la pensée de l’Allemand, lorsqu’il m’avait dit que les chartreux couchaient, dans une armoire. L’étage inférieur ne contient qu’un atelier, avec des outils de tour ou de menuiserie; chaque chartreux peut donner deux heures par jour à quelque travail manuel, et une heure à la culture d’un petit jardin qui touche à l’atelier: c’est la seule distraction qui lui soit permise. En remontant, nous visitâmes la salle du chapitre général; nous y vîmes tous les portraits des généraux de l’ordre, depuis saint Bruno, son fondateur (3), mort en 1101, jusqu’à celui d’Innocent- le-Maçon, mort en 1703; depuis ce dernier jusqu’au père Jean- Baptiste Mortès, général actuel de l’ordre; la suite des portraits est interrompue. En 92, au moment de la dévastation des couvens, les chartreux abandonnèrent la France, emportant, chacun avec soi, un de ces portraits. Depuis, chacun est revenu reprendre sa place, et rapporter le sien; ceux qui moururent pendant l’émigration avaient pris leurs précautions, pour que le dépôt dont ils s’étaient chargés ne s’égarât pas: aujourd’hui, aucun ne manque à la collection. Nous passâmes de là au réfectoire: il est double; la première salle est celle des frères, la seconde celle des pères. Ils boivent dans des vases de terre et mangent dans des assiettes de bois; ces vases ont deux anses, afin qu’ils puissent les soulever à deux mains, ainsi faisaient les premiers chrétiens; les assiettes ont la forme d’un écritoire, le récipient du milieu contient la sauce, et les légumes ou le poisson, seule nourriture qui leur soit permise, sont déposés autour. Je pensai encore à mon Allemand, et l’assiette m’expliqua, par sa forme, ce qu’il m’avait dit encore, que les chartreux mangeaient dans un encrier. Le père Jean-Marie me demanda si je voulais voir le cimetière, quoiqu’il fît nuit. Ce qu’il regardait comme un empêchement était un motif de plus pour me décider à cette visite. J’acceptai donc. Mais, au moment où il ouvrait la porte par laquelle on y entrait, il m’arrêta en me saisissant le bras d’une main, et en me montrant de l’autre un chartreux qui creusait sa tombe. Je restai un instant immobile à cette vue; puis je demandai à mon guide si je pouvais parler à cet homme. Il me répondit que rien ne s’y opposait; je le priai de se retirer si cela lui était permis. Ma demande, loin de lui sembler indiscrète, parut lui faire grand plaisir: il tombait de fatigue. Je restai seul. Je ne savais comment aborder mon fossoyeur. Je fis quelques pas vers lui; il m’aperçut, et se retournant de mon côté, il s’appuya sur sa bêche, et attendit que je lui adressasse la parole. Mon embarras redoubla; cependant un plus long silence eût été ridicule. -Vous faites bien tard une bien triste besogne, mon père? lui dis- je; il me semble qu’après les mortifications et les fatigues de vos journées, vous devriez éprouver le besoin de consacrer au repos le peu d’heures que la prière vous laisse, d’autant plus, mon père, ajoutai-je en souriant, car je voyais qu’il était jeune encore, que le travail que vous faites ne me paraît pas pressé. -Ici, mon fils, me dit le moine avec un accent paternel et triste, ce ne sont pas les plus vieux qui meurent les premiers, et l’on ne va pas à la tombe par rang d’âge; d’ailleurs, lorsque la mienne sera creusée, Dieu permettra peut-être que j’y descende. -Pardon, mon père, repris-je; quoique j’aie le coeur religieux, je connais peu les règles et les pratiques saintes: ainsi donc je puis me tromper dans ce que je vais vous dire; mais il me semble que l’abnégation que votre ordre fait des choses de ce monde, ne doit pas aller jusqu’à l’envie de le quitter. -L’homme est le maître de ses actions, répondit le chartreux, mais il ne l’est pas de ses désirs. -Votre désir à vous est bien sombre, mon père. -Il est selon mon coeur. -Vous avez donc bien souffert? -Je souffre toujours. -Je croyais que le calme seul habitait cette demeure? -Le remords entre partout. Je regardai plus fixement cet homme, et je reconnus celui que j’avais vu cette nuit à l’église prosterné et sanglotant. Lui me reconnut aussi. -Vous étiez cette nuit à matines? me dit-il. -Près de vous, je crois, n’est-ce pas? -Vous m’avez entendu gémir? -Je vous ai vu pleurer. -Qu’avez-vous pensé de moi alors? -Que Dieu vous avait pris en pitié, puisqu’il vous accordait les larmes. -Oui, oui, depuis qu’il me les a rendues; j’espère aussi que sa vengeance se lasse. -N’avez-vous point essayé d’adoucir vos chagrins en les confiant à quelqu’un de vos frères? -Chacun ici porte un fardeau mesuré pour sa force; ce qu’un autre y ajouterait le ferait succomber. -Cela vous aurait pourtant fait du bien. -Je le crois comme vous. -C’est quelque chose, continuai-je, qu’un coeur qui nous plaint et qu’une main qui serre la nôtre! Je pris sa main et la serrai. Il la dégagea de la mienne, croisa ses bras sur sa poitrine, me regarda en face comme pour lire par mes yeux dans le plus profond de mon coeur. -Est-ce de l’intérêt ou de l’indiscrétion? me dit-il... êtes-vous bon ou tout simplement curieux? Ma poitrine se serra... -Votre main une dernière fois, mon père!... et adieu. -Je m’éloignai. -Écoutez, reprit-il. -Je m’arrêtai. Il vint à moi. -Il ne sera point dit qu’un moyen de consolation m’aura été offert, et que je l’aurai repoussé; que Dieu vous aura conduit près de moi, et que je vous aurai éloigné. Vous avez fait pour un misérable ce que personne n’avait fait depuis six ans: vous lui avez serré la main. Merci!... Vous lui avez dit que raconter ses malheurs, ce serait les adoucir, et par ces mots vous avez pris l’engagement de les entendre. -Maintenant n’allez pas m’interrompre au milieu de mon récit et me dire: Assez... Écoutez-le jusqu’au bout, car tout ce que j’ai dans le coeur depuis si long-temps a besoin d’en sortir. -Puis, quand j’aurai fini, partez aussitôt sans que vous sachiez mon nom, sans que je sache le vôtre; voilà tout ce que je vous demande. Je le lui promis. Nous nous assîmes sur le tombeau brisé de l’un des généraux de l’ordre. Il appuya un instant son front entre ses deux mains; ce mouvement fit retomber son capuchon en arrière, de sorte que lorsqu’il releva la tête, je pus l’examiner à loisir. Je vis alors un jeune homme à la barbe et aux yeux noirs, la vie ascétique l’avait rendu maigre et pâle; mais en ôtant à sa beauté, elle avait ajouté à sa physionomie. C’était la tête du Giaour telle que je l’avais rêvée d’après les vers de Byron. -Il est inutile que vous sachiez, me dit-il, le pays où je suis né et le lieu que j’habitais. Il y a sept ans que les évènemens que je vais raconter sont arrivés; j’en avais 24 alors. J’étais riche et d’une famille distinguée; je fus jeté dans le monde au sortir du collège: j’y entrai avec un caractère résolu, une tête ardente, un coeur plein de passions, et la conviction que rien ne devait long-temps résister à un homme qui avait de la persévérance et de l’or. Mes premières aventures ne firent que me confirmer dans cette opinion. Au commencement du printemps de 1825, une campagne voisine de celle de ma mère se trouva à vendre: elle fut achetée par le général M... J’avais rencontré le général dans le monde à l’époque où il était garçon. C’était un homme grave et sévère que la vue des champs de bataille avait habitué à compter les hommes comme des unités et les femmes comme des zéros. Je crus qu’il avait épousé quelque veuve de maréchal, avec laquelle il pût parler des batailles de Marengo et d’Austerlitz, et je fus peu récréé par l’espoir du plaisir que nous promettait un tel voisinage. Il vint nous faire sa visite d’installation et présenter sa femme à ma mère: c’était une des plus divines créatures que le ciel eût formées. Vous connaissez le monde, monsieur, sa morale bizarre, ses principes d’honneur qui consistent à respecter la fortune de son voisin qui ne fait que son plaisir, et qui permet de prendre sa femme qui fait son bonheur. Dès le moment où j’eus vu madame M..., j’oubliai le caractère de son mari, ses cinquante ans, la gloire dont il s’était couvert, quand nous n’étions qu’au berceau, les vingt blessures qu’il avait reçues pendant que nous tétions nos nourrices; j’oubliai le désespoir de ses vieux jours, le ridicule que j’attacherais aux débris d’une vie si belle; j’oubliai tout pour ne penser qu’à une chose: posséder Caroline. Les propriétés de ma mère et celles du général étaient, comme je l’ai dit, presque contiguës; cette position était un prétexte à nos visites fréquentes; le général m’avait pris en amitié, et ingrat que j’étais, je ne voyais dans l’amitié de ce vieillard qu’un moyen de lui enlever le coeur de sa femme. Caroline était enceinte, et le général se montrait plus fier de son héritier futur que des batailles qu’il avait gagnées. Son amour pour sa femme en avait acquis quelque chose de plus paternel et de meilleur. Quant à Caroline, elle était avec son mari exactement ce qu’il faut qu’une femme soit, pour que, sans le rendre heureux, il n’ait aucun reproche à lui faire. J’avais remarqué cette disposition de sentimens avec le coup-d’oeil sûr d’un homme intéressé à en saisir toutes les nuances, et j’étais bien convaincu que madame M... n’aimait pas son mari. Cependant, chose qui me semblait bizarre, elle recevait mes soins avec politesse, mais avec froideur. Elle ne recherchait pas ma présence, preuve qu’elle ne lui causait aucun plaisir; elle ne la fuyait pas non plus, preuve qu’elle ne lui inspirait aucune crainte. Mes yeux, constamment fixés sur elle, rencontraient les siens, lorsque le hasard les lui faisait lever de sa broderie ou des touches de son piano; mais il paraît que mes regards avaient perdu la puissance fascinatrice qu’avant Caroline, quelques femmes leur avaient reconnue. L’été se passa ainsi. Mes désirs étaient devenus un amour véritable. La froideur de Caroline était un défi, je l’acceptai avec toute la violence de mon caractère; comme il m’était impossible de lui parler d’amour à cause du sourire d’incrédulité avec lequel elle accueillait mes premières paroles, je résolus de lui écrire; je roulai un soir sa broderie autour de ma lettre, et lorsqu’elle la déploya le lendemain matin pour travailler, je la suivis des yeux, tout en causant avec le général. Je la vis regarder l’adresse sans rougir et mettre mon billet dans sa poche sans émotion. Seulement un sourire imperceptible passa sur ses lèvres. Toute la journée, je vis qu’elle avait l’intention de me parler, mais je m’éloignai d’elle. Le soir, elle travaillait avec plusieurs dames placées comme elle autour d’une table. Le général lisait le journal; j’étais assis dans un coin sombre d’où je pouvais la regarder sans qu’on s’en aperçût. Elle me chercha des yeux dans le salon et m’appela. -Auriez-vous la bonté, monsieur, me dit-elle, de me dessiner deux lettres gothiques pour un coin de mon mouchoir, un C et un M? -Oui, madame, j’aurai ce plaisir. -Mais il me les faut ce soir, il me les faut tout de suite. Venez là. Elle écartait d’auprès d’elle une dame de ses amies, et me montrait la place vide. Je pris une chaise et j’allai m’y asseoir. Elle m’offrit une plume. -Il me manque du papier, madame. -En voilà, me dit-elle, et elle me présenta une lettre pliée dans une enveloppe anglaise. Je crus que c’était une réponse à la mienne, j’ouvris aussi froidement que je le pus l’enveloppe qui me cachait l’écriture; je reconnus mon billet. Pendant ce temps, elle s’était levée et allait sortir. Je la rappelai. -Madame, lui dis-je en étendant ostensiblement la main vers elle, vous m’avez donné, sans y faire attention, une lettre à votre adresse. L’enveloppe me suffira pour tracer les chiffres que vous m’avez demandés. -Elle vit son mari lever les yeux de dessus son journal; elle s’avança précipitamment vers moi, me reprit le billet des mains, regarda l’adresse, et dit avec indifférence: -Oh! oui, c’est une lettre de ma mère. Le général reporta les yeux sur le Courrier Français. Je me mis à dessiner le chiffre demandé. Madame M... sortit. -Tous ces détails vous ennuient peut-être? monsieur, me dit le chartreux en s’interrompant, et vous êtes étonné de les entendre sortir de la bouche d’un homme qui porte cette robe et qui creuse une tombe: c’est que le coeur est la dernière chose qui se détache de la terre, et que la mémoire est la dernière chose qui se détache du coeur. -Ces détails sont vrais, lui dis-je, et par conséquent intéressans. Continuez. -Le lendemain, je fus réveillé à six heures du matin par le général; il était en attirail de chasseur, et venait me proposer une course dans la plaine. Au premier abord, son aspect inattendu m’avait un peu troublé; mais son air était si calme, sa voix avait si bien conservé le ton de franche bonhomie qui lui était habituel, que je me remis bientôt. J’acceptai sa proposition, nous partîmes. Nous causâmes de choses indifférentes jusqu’au moment où, prêts à entrer en chasse, nous nous arrêtâmes pour charger nos fusils. Pendant que nous exécutions cette opération, il me regarda fixement. Ce regard m’intimida. -À quoi pensez-vous, général? Lui dis-je. -Pardieu, me répondit-il, je pense que vous êtes bien fou d’être devenu amoureux de ma femme. On devine l’effet que produisit sur moi une pareille apostrophe. -Moi, général! répondis-je stupéfait!... -Oui, vous, n’allez-vous pas nier? -Général, je vous jure. -Ne mentez pas, monsieur; le mensonge est indigne d’un homme d’honneur, et vous êtes homme d’honneur, je l’espère. -Mais, qui vous a dit cela?... -Qui, pardieu, qui?... Ma femme... -Madame M..! -N’allez-vous pas dire qu’elle se trompe? tenez, voilà une lettre que vous lui avez écrite hier. -Il me tendit un papier que je n’eus pas de peine à reconnaître. La sueur me coulait sur le front. Lorsqu’il vit que j’hésitais à le prendre, il le roula entre ses mains, lui fit prendre la forme d’une bourre et en chargea son fusil. Lorsqu’il eut fini, il posa la main sur mon bras. – Est-ce que tout ce que vous avez écrit là est vrai? me dit-il. Est-ce que vos souffrances sont telles que vous les dépeignez? est-ce que vos jours et vos nuits sont devenus un pareil enfer? dites-moi vrai cette fois-ci... -Serais-je excusable sans cela, général? -Eh bien! mon enfant, reprit-il avec son ton de voix habituel, alors il faut partir, nous quitter, voyager en Italie ou en Allemagne, et ne revenir que guéri. Je lui tendis la main, il la serra cordialement. -Ainsi c’est entendu, me dit-il. -Oui, général, je pars demain. -Je n’ai pas besoin de vous dire que si vous avez besoin d’argent, de lettres de recommandation... -Merci. -Écoutez, je vous offre cela, comme le ferait un père; ne vous en fâchez point. Vous ne voulez pas, décidément? Eh bien! mettons- nous en chasse et n’en parlons plus. Au bout de dix pas, une perdrix partit; le général lui envoya son coup de fusil, et je vis ma lettre fumer dans la luzerne. À cinq heures, nous revînmes au château; j’avais voulu quitter le général avant d’y entrer, mais il avait insisté pour que je l’accompagnasse. -Voici, mesdames, dit-il en entrant dans le salon, un beau jeune homme qui vient vous faire ses adieux; il part demain pour l’Italie. -Ah! vraiment? Monsieur nous quitte? dit Caroline en levant ses yeux de dessus sa broderie. Elle rencontra les miens, soutint tranquillement mon regard deux ou trois secondes, et se remit à travailler. Chacun parla à son tour de ce voyage si brusque, dont je n’avais pas dit un seul mot les jours précédens; mais nul n’en devina la cause. Madame M... me fit les honneurs du dîner avec une grâce parfaite. Le soir, je pris congé de tout le monde; le général me reconduisit jusqu’à la porte du parc. Je ne sais si, en le quittant, je n’avais pas pour sa femme plus de haine que d’amour. Je voyageai un an; je vis Naples, Rome, Venise, et je m’étonnai chaque jour de sentir cette passion que je croyais éternelle se détacher de mon coeur. J’arrivai enfin à ne plus la considérer que comme l’une de ces mille aventures dont est parsemée la vie d’un jeune homme, dont on ne se souvient plus que de temps en temps, et qu’un jour on finira par oublier tout-à-fait. Je rentrai en France par le Mont-Cenis. Arrivé à Grenoble, nous fîmes la partie, avec un jeune homme que j’avais rencontré à Florence, de venir visiter la Chartreuse. Je vis ainsi cette maison que j’habite depuis six ans, et je dis en riant à Emmanuel (c’était le nom de baptême de mon compagnon) que si j’avais connu ce cloître lorsque j’étais amoureux, je m’y serais fait moine. Je revins à Paris; j’y retrouvai mes anciennes connaissances. Ma vie se renoua au même fil qui s’était cassé, lorsque j’avais connu madame M... Il me semblait que tout ce que je viens de vous raconter n’était qu’un rêve. Seulement ma mère, s’ennuyant à la campagne, du moment où je n’y pouvais plus rester avec elle, avait vendu la nôtre, et acheté un hôtel à Paris. J’y avais revu le général et il avait été content de moi. Il m’avait offert de présenter mes hommages à sa femme; j’avais accepté, certain que j’étais de mon indifférence. En entrant dans sa chambre, je ressentis cependant une légère oppression. Madame M... était sortie. L’émotion que j’avais éprouvée était si peu de chose, que je n’en pris aucune inquiétude. Quelques jours après, j’allai au bois et je rencontrai, au détour d’une ailée, le général et sa femme. Les éviter eût été affecté; d’ailleurs, pourquoi aurais-je craint de revoir madame M...? J’allai donc à eux. Je trouvai Caroline plus belle encore que je ne l’avais quittée; lorsque je l’avais connue, les commencemens de sa grossesse la fatiguaient, tandis qu’alors, avec sa santé, sa fraîcheur était revenue. Elle m’adressa la parole avec un son de voix plus affectueux qu’elle n’avait l’habitude de le faire. Elle me tendit la main, et lorsque je la pris, je la sentis frémir dans la mienne. Je frissonnai par tout le corps. Je la regardai; elle baissa les yeux. Je mis mon cheval au pas et je marchai près d’elle. Le général m’invita à retourner à sa campagne, pour laquelle sa femme et lui partaient dans quelques jours; il insista d’autant plus, que nous ne possédions plus la nôtre. Je refusai. Caroline se retourna de mon côté: «Venez donc!» me dit-elle. Jusque-là je ne connaissais pas sa voix; je ne répondis rien, et je tombai dans une rêverie profonde: ce n’était pas la même femme que j’avais vue il y avait un an. Elle se retourna vers son mari. -Monsieur craint de s’ennuyer chez nous, dit-elle; autorisez-le donc à amener un ou deux amis, cela le décidera peut-être. -Pardieu, répondit le général, il est bien libre. -Vous entendez? me dit-il. -Merci, général, répondis-je sans trop savoir ce que je disais; mais j’ai des engagemens... -Que vous préférez aux nôtres, dit Caroline... c’est aimable. Elle accompagna ces mots de l’un de ces regards pour lesquels, il y avait un an, j’aurais donné ma vie. J’acceptai. J’avais continué de voir à Paris ce jeune homme que j’avais connu à Florence. Il vint chez moi la veille de mon départ, et me demanda où j’allais. Je n’avais aucune raison de le lui cacher. - Ah! me dit-il, c’est bizarre: peu s’en est fallu que je ne sois des vôtres. -Vous connaissez le général? -Non, un de mes amis devait m’y présenter; mais il est au fond de la Normandie pour recueillir l’héritage de je ne sais quel oncle qui lui est mort: cela me contrarie d’autant plus que, vous allant à cette campagne, c’était une véritable partie de plaisir pour moi de vous y trouver. Je me rappelai alors l’offre que m’avait faite le général, de me faire accompagner par un ami. -Voulez-vous que je vous y conduise? dis-je à Emmanuel. -Êtes-vous assez libre dans la maison pour cela? -Oh! tout-à-fait. -J’accepte alors. -C’est bien! Soyez prêt demain à huit heures, j’irai vous prendre. Nous arrivâmes vers une heure au château du général; ces dames étaient dans le parc. On nous indiqua le côté où elles se promenaient: nous les rejoignîmes bientôt. En nous apercevant, il me sembla que madame M... pâlissait. Elle m’adressa la parole avec une émotion à laquelle je ne pouvais me tromper. Le général accueillit Emmanuel avec cordialité, mais sa femme mit dans la réception qu’elle lui fit une froideur visible. -Vous voyez, dit-elle à son mari, en lui indiquant, par un froncement de sourcils imperceptible Emmanuel qui avait le dos tourné, que monsieur avait besoin, pour nous venir voir, de la permission que nous lui avons donnée: du reste, je le remercie deux fois. Avant que j’eusse trouvé quelque chose à lui répondre, elle me tourna le dos, et parla à une autre personne. Cependant cette mauvaise humeur ne tint que le temps strictement nécessaire pour que j’eusse à m’en louer bien plutôt qu’à m’en plaindre. Au dîner, je fus placé près d’elle, et je ne m’aperçus pas qu’elle en eût conservé la moindre trace. Elle fut charmante. Après le café, le général proposa une promenade dans le parc. J’offris mon bras à Caroline: elle l’accepta. Il y avait dans toute sa personne cette langueur et cet abandon que les Italiens appellent morbidezza, et que notre langue n’a pas de mot pour exprimer. Quant à moi, j’étais fou de bonheur. Cette passion à laquelle il avait fallu un an pour s’en aller, il lui avait suffi d’un jour pour me reprendre toute l’âme: je n’avais jamais aimé Caroline comme je l’aimais. Les jours suivans ne changèrent rien aux manières de madame M... avec moi: seulement elle évitait un tête-à-tête. Je vis dans cette précaution une nouvelle preuve de sa faiblesse, et mon amour s’en accrut encore, s’il était possible. Une affaire appela le général à Paris. Je crus m’apercevoir que lorsqu’il annonça cette nouvelle à sa femme, un éclair de joie passa dans ses yeux, et je me dis à moi-même: -Oh! merci, Caroline, merci; car cette absence ne te rend joyeuse qu’à cause de la liberté qu’elle te donne: oh! à nous deux toutes les heures, tous les instans, toutes les secondes de cette absence! Le général partit après le dîner. Nous allâmes le reconduire jusqu’au bout de l’avenue. Caroline s’appuya comme de coutume sur mon bras pour revenir; à peine si elle pouvait se soutenir: sa poitrine était haletante, son haleine embrasée. Je lui parlais de mon amour, et elle ne s’offensait point; puis, quand sa bouche m’eut fait la défense de continuer, ses yeux étaient noyés dans une telle langueur, qu’il lui eût été impossible de leur donner une expression en harmonie avec ses paroles. La soirée se passa comme un rêve. Je ne sais à quel jeu on joua, mais je sais que je restai près d’elle, que ses cheveux touchaient mon visage à chaque mouvement qu’elle faisait, et que ma main rencontra vingt fois la sienne; ce fut une ardente soirée: j’avais du feu dans les veines. L’heure de nous retirer arriva, il ne manquait rien à mon bonheur, que d’avoir entendu, de la bouche de Caroline, ces mots que je lui avais répétés vingt fois tout bas: Je t’aime, je t’aime!.. Je rentrai dans ma chambre, joyeux et fier comme si j’étais le roi du monde. Car demain, demain peut-être, la plus belle fleur de la création, le plus riche diamant des mines humaines, Caroline, allait être à moi! à moi!... Toutes les joies du ciel et de la terre étaient dans ces deux mots. Je les répétais comme un insensé en marchant dans ma chambre. J’étouffais... Je me couchai, et je ne pus dormir. Je me levai, j’allai à la fenêtre et je l’ouvris. Le temps était superbe, le ciel flamboyait d’étoiles, l’air semblait embaumé: tout était beau et heureux comme moi; car on est beau lorsqu’on est heureux. Je pensai que cette nature tranquille, cette nuit, ce silence me calmeraient peut-être; ce parc où nous nous étions promenés toute la journée était là... Je pouvais retrouver dans les allées la trace de ses petits pieds qu’accompagnaient les miens; je pouvais baiser les places où elle s’était assise: je me précipitai dehors. Deux fenêtres seules étaient illuminées sur toute la large façade du château: c’étaient celles de sa chambre. Je m’appuyai contre un arbre et je collai mes yeux contre ses rideaux. Je vis son ombre; elle n’était point encore couchée, elle veillait brûlée, comme moi peut-être, de pensées et de désirs d’amour... Caroline, Caroline! Elle était immobile et semblait écouter. Tout-à-coup elle s’élança vers la porte qui touchait presque à la fenêtre. Une autre ombre parut près de la sienne, leurs deux têtes se touchèrent: la lumière s’éteignit; je jetai un cri et je restai haletant. Je crus n’avoir pas bien vu, je crus que c’était un rêve... je restai les yeux fixés sur ces rideaux sombres, que ma vue ne pouvait percer!... Le moine prit ma main et la broya dans les siennes. -Ah! monsieur, monsieur, me dit-il, avez-vous été jaloux?... -Vous les avez tués? lui dis-je. -Il se mit à rire d’une manière convulsive, entrecoupant ce rire de sanglots; puis tout-à-coup il se leva, croisant ses mains sur sa tête, et se cambrant en arrière en poussant des cris inarticulés. Je me levai, et le pris à bras le corps. -Voyons, voyons, lui dis-je, du courage!... -Je l’aimais tant cette femme! Je lui aurais donné ma vie jusqu’au dernier souffle, mon sang jusqu’à la dernière goutte, mou âme jusqu’à sa dernière pensée! Cette femme m’aura perdu dans ce monde et dans l’autre, monsieur! car je mourrai en songeant à elle, au lieu de songer à Dieu. -Mon père! -Eh! ne voyez-vous pas que je suis toujours ainsi; que depuis six ans que je me suis enfermé vivant dans ce sépulcre, espérant que la mort qui l’habite tuerait mon amour, il ne s’est point passé de journées sans que je ne me roulasse dans ma cellule, de nuits sans que le cloître ne retentît de mes cris; que les douleurs du corps n’ont rien fait à cette rage de l’âme? -Il ouvrit sa robe et me montra sa poitrine déchirée sous le cilice qu’il portait sur la peau. -Voyez plutôt, me dit-il... -Alors, vous les avez donc tués? repris-je. -Oh! j’ai fait bien pis, me répondit-il... Il n’y avait qu’un moyen d’éclaircir mes doutes, c’était d’attendre jusqu’au jour, s’il le fallait, dans le corridor où donnait la porte de sa chambre, et de voir qui en sortirait. Je ne sais combien d’heures je passai là; le désespoir et la joie calculent mal le temps. Une ligne blanche commençait à paraître à l’horizon, lorsque la porte s’entr’ouvrit; j’entendis la voix de Caroline, et quoiqu’elle parlât bas, voilà ce qu’elle dit: «Adieu, mon Emmanuel chéri! à demain! Puis la porte se ferma; Emmanuel passa près de moi; je ne sais comment il se fit qu’il n’entendit pas les battemens de mon coeur... Emmanuel!... Je rentrai dans ma chambre, et je tombai sur le parquet, roulant dans ma pensée tous les moyens de vengeance, et appelant Satan à mon aide, pour qu’il m’en choisît un; je crois bien qu’il m’entendit, et qu’il m’exauça. Je m’arrêtai à un projet; dès-lors je fus plus calme. Je descendis à l’heure du déjeuner. Caroline était devant une glace, entrelaçant du chèvrefeuille dans ses cheveux; je m’avançai derrière elle, et elle aperçut tout à coup dans la psyché ma tête au-dessus de la sienne; il paraît que j’étais fort pâle, car elle tressaillit et se retourna. -Qu’avez-vous donc? me dit-elle. -Rien, madame; j’ai mal dormi. -Et qui a causé votre insomnie? ajouta-t-elle en souriant. -Une lettre que j’ai reçue hier soir en vous quittant, et qui me rappelle à Paris. -Pour long-temps? -Pour un jour. -Un jour est bientôt passé. -C’est une année ou une heure. -Et dans laquelle de ces deux classes rangez-vous celui d’hier? -Parmi les jours heureux; on en a un comme cela dans toute une vie, madame; car, arrivé à ce degré, le bonheur, ne pouvant plus augmenter, ne fait que décroître. Quand les anciens en étaient là, ils jetaient quelque objet précieux à la mer, afin de conjurer les divinités mauvaises. Je crois que j’aurais bien fait hier soir d’agir comme eux. -Vous êtes un enfant, me dit-elle en me donnant le bras pour passer dans la salle à manger. Je cherchai des yeux Emmanuel. Il était parti dès le matin pour la chasse. Oh! leurs mesures étaient bien arrêtées pour qu’on ne surprît pas même un coup-d’oeil. Après le déjeuner, je demandai à Caroline l’adresse de son marchand de musique; j’avais, lui dis-je, quelques romances à acheter. Elle prit un morceau de papier, écrivit cette adresse et me le donna. Je n’avais pas besoin d’autre chose. Je fis seller mon cheval, au lieu de prendre mon tilbury; il me fallait aller vite. Caroline vint sur le perron pour me voir partir. Tant qu’elle put m’apercevoir, j’allai au pas; puis, arrivé au premier détour, je lançai mon cheval ventre à terre; je fis dix lieues en deux heures. En arrivant à Paris, je passai chez le banquier de ma mère. J’y pris 30,000 fr.; de là, je me rendis chez Emmanuel. Je demandai son valet de chambre, on le fit venir. Je fermai la porte sur nous deux, et je lui dis: -Tom, veux-tu gagner 20,000 fr.? Tom ouvrit de grands yeux. -20,000 fr.? dit-il. -Oui, 20,000 fr. -Si je veux les gagner, moi?... certainement que je le veux!... -Ou je me trompe, repris-je, ou tu ferais pour moitié de cette somme une action une fois plus mauvaise que celle que je vais te proposer. -Tom sourit. -Monsieur ne me flatte pas, dit-il. -Non, car je te connais. -Parlez donc, alors? -Écoute. -Je tirai de ma poche l’adresse que m’avait donnée Caroline, et je la lui montrai. -Ton maître reçoit des lettres de cette écriture? lui dis-je. -Oui, monsieur. -Où les met-il? -Dans son secrétaire. -Il me faut toutes ces lettres. Voilà 5,000 fr. d’avance. Je te donnerai les 15,000 autres, lorsque tu m’apporteras la correspondance. -Et ou monsieur va-t-il m’attendre? -Chez moi. Une heure après, Tom entra. -Voilà, monsieur, me dit-il, en me présentant un paquet de lettres. -Je comparai les écritures, elles étaient pareilles... Je lui remis les 15,000 fr. Il sortit. Alors je m’enfermai. Je venais de donner de l’or pour ces lettres; maintenant j’aurais donné du sang pour que ce fût à moi qu’elles eussent été écrites. Emmanuel était l’amant de Caroline depuis deux ans. Il l’avait connue jeune fille; lorsqu’elle se maria, il partit, et l’enfant dont M. M... était si fier, il l’appelait le sien. Depuis cette époque, la difficulté de se faire présenter chez le général les avait empêchés de se revoir. Mais un jour, comme je l’ai dit, je le rencontrai au bois avec sa femme, et je fus choisi par elle et son amant pour masquer leur amour. Je fus chargé de ramener Emmanuel près de Caroline, et ces attentions, ces soins, cette tendresse même que l’on affectait pour moi, c’était pour détourner les soupçons du général, qui, après l’aveu que sa femme lui avait fait autrefois, ne devait plus, ne pouvait plus me craindre. -Vous voyez que l’intrigue était habile, et que j’avais été bien dupe et bien stupide, moi!... Mais, maintenant c’était à mon tour!... J’écrivis à Caroline: «Madame, j’étais hier à onze heures du soir dans le jardin, quand Emmanuel est entré chez vous, et je l’y ai vu entrer. J’étais ce matin à quatre heures dans le corridor, lorsqu’il est sorti de votre chambre, et je l’en ai vu sortir. Il y a une heure que j’ai acheté 20,000 fr. à Tom votre correspondance avec son maître.» Le général ne devait être de retour au château que dans deux ou trois jours; j’étais donc sûr que cette lettre ne tomberait pas entre ses mains. Le lendemain à onze heures, je vis entrer Emmanuel dans ma chambre; il était pâle et couvert de poussière; il me trouva sur mon lit, comme je m’y étais jeté la veille. Je n’avais pas dormi un instant de la nuit. Il vint à moi. -Vous savez sans doute ce qui m’amène? me dit-il. -Je le présume, monsieur. -Vous avez des lettres à moi? -Oui, monsieur. -Vous allez me les rendre. -Non, monsieur. -Que comptez-vous donc en faire? -C’est mon secret. -Vous refusez! -Je refuse. -Ne me forcez pas de vous dire ce que vous êtes. -Hier j’étais un espion, aujourd’hui je suis un voleur; je me suis dit ces choses avant vous. -Et si je vous les répétais! -Vous êtes de trop bon goût pour le faire. -Alors vous me rendrez raison sans cela! -Sans doute. -À l’instant même? -À l’instant même. -Mais c’est un duel implacable, un duel à mort, je vous en préviens. -Aussi vous me permettrez de faire mes dispositions testamentaires, elles ne seront pas longues. -Je sonnai. Mon valet de chambre entra; c’était un homme éprouvé sur lequel je pouvais compter. -Joseph, lui dis-je, je vais me battre avec monsieur, et il est possible qu’il me tue. -J’allai à mon secrétaire que j’ouvris. - Aussitôt que vous me saurez mort, continuai-je, vous prendrez ces lettres, et vous les porterez au général M... Ces 10,000 fr. qui sont dans le même tiroir seront pour vous. Voici la clef. Je refermai le secrétaire, et j’en donnai la clef à Joseph. Il s’inclina, et sortit. -Je me retournai vers Emmanuel. -Maintenant, je suis à vous, lui dis-je. Emmanuel était pâle comme la mort, et chacun de ses cheveux avait une goutte de sueur. -Ce que vous faites là est bien infâme! me dit-il. -Je le sais. -Il se rapprocha de moi. -Si vous me tuez, rendrez-vous ces lettres à Caroline au moins? -Cela dépendra d’elle. -Que faut-il donc qu’elle fasse pour les ravoir? voyons... -Il faut qu’elle vienne les chercher. -Ici? -Ici. -Avec moi alors?... -Seule. -Jamais. -Ne vous engagez point pour elle. -Elle n’y consentira pas. -Peut-être. Retournez au château et consultez-vous ensemble; je vous donne trois jours. Il réfléchit un instant et se précipita hors de la chambre. Le troisième jour, Joseph m’annonça qu’une femme voilée voulait me parler en secret. Je lui dis de la faire entrer: c’était Caroline. Je lui fis signe de s’asseoir; elle s’assit. Je me tins debout devant elle. -Vous voyez, monsieur, me dit-elle, je suis venue. -Il eût été imprudent à vous de ne pas le faire, madame. -Je suis venue, espérant dans votre délicatesse. -Vous avez eu tort, madame. -Vous ne me rendrez donc pas ces malheureuses lettres? -Si fait, madame, mais à une condition. -Laquelle? -Oh! vous la devinez. Elle s’enveloppa la tête dans les rideaux de ma fenêtre, en se renversant comme une femme désespérée; car elle avait compris au son de ma voix que je serais inflexible. -Écoutez, madame, continuai-je, nous avons tous les deux joué un jeu bizarre; vous au plus fin, moi au plus fort: voilà que c’est moi qui ai gagné la partie; c’est à vous de savoir la perdre. Elle se tordit et sanglota. -Oh! votre désespoir et vos larmes n’y feront rien, madame; vous vous êtes chargée de dessécher mon coeur, et vous y avez réussi. -Mais, dit-elle, si je m’engageais par serment, en face de l’autel, à ne plus revoir Emmanuel? -Ne vous étiez-vous pas engagée par serment et en face de l’autel à rester fidèle au général?... -Comment! rien, rien autre chose que cela pour ces lettres!... ni or, ni sang!... dites... -Rien!... Elle déroula le rideau qui enveloppait sa tête, et me regarda en face. Cette tête pâle, avec des yeux brillans de colère et ses cheveux épars, était superbe, se détachant sur la draperie rouge. -Oh! dit-elle les dents serrées, oh! monsieur, votre conduite est bien atroce. -Et que direz-vous de la vôtre, madame?.. J’avais été un an à éteindre mon amour, et j’y étais parvenu, et j’étais rentré en France avec de la vénération pour vous. Mes tortures passées, je ne m’en souvenais pas; je ne demandais qu’à me reprendre à un autre amour, et voilà que je vous rencontre: alors ce n’est plus moi qui vais à vous, c’est vous qui marchez à moi; c’est vous, qui venez du doigt remuer la cendre de mon coeur, et avec votre souffle chercher les étincelles de cet ancien feu. Puis, lorsqu’il est rallumé, quand vous le voyez dans ma voix, dans mes yeux, dans mes veines, partout,... à quoi vais-je vous être bon? à quoi puis- je vous servir? À conduire dans vos bras l’homme que vous aimez, et à cacher derrière mon manteau vos baisers adultères. Je l’ai fait cela, aveugle que j’étais! Mais aveugle aussi que vous étiez, vous n’avez pas pensé que je n’avais qu’à soulever le manteau et que le monde entier vous verrait!... Allons, madame, c’est à vous de décider si je le ferai. -Mais, monsieur, je ne vous aime pas, moi!... -Ce n’est pas votre amour que je vous demande... -Ce sera un viol, songez-y. -Appelez la chose comme vous le voudrez!... -Oh! vous n’êtes pas si cruel que vous feignez de l’être; vous aurez pitié d’une femme qui est à vos genoux. -Elle se jeta à mes pieds. -Avez-vous eu pitié de moi, lorsque j’étais aux vôtres? -Mais je suis une femme, et vous êtes un homme... -En souffrais-je moins? -Je vous en supplie, monsieur, rendez-moi ces lettres, au nom de Dieu... -Je n’y crois plus... -Au nom de l’amour que vous aviez pour moi. -Il est éteint... -Au nom de ce que vous avez de plus cher au monde... -Je n’aime plus rien. -Eh bien! faites ce que vous voudrez de ces lettres, me dit-elle en se relevant; mais ce que vous exigez ne sera pas, -et elle s’élança hors de la chambre. -Vous avez jusqu’à demain dix heures, madame, lui criai-je de la porte; cinq minutes plus tard, il ne sera plus temps. Le lendemain, à neuf heures et demie, Caroline entra dans ma chambre et s’approcha de mon lit. -Me voilà, dit-elle. -Eh bien? -Faites de moi ce que vous voudrez, monsieur. · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Un quart d’heure après, je me levai, j’allai au secrétaire, et prenant au hasard une lettre dans le tiroir où elles étaient enfermées toutes, je la lui présentai. -Comment! me dit-elle en pâlissant, une seule!... -Les autres vous seront remises de la même manière, madame; lorsque vous les voudrez, vous pouvez les venir prendre... -Et elle revint? m’écriai-je, en interrompant le moine. -Deux jours de suite... -Et le troisième jour?... -On la trouva asphyxiée avec Emmanuel. ****** (1) Le Cercle est l’endroit où se réunissent le soir les baigneurs. (2) Les seuls journaux qui y soient reçus sont la Gazette et la Quotidienne. (3) La fondation de l’ordre remonte à 1084. VIII Le Tour Du Lac. (1833) Genève est, après Naples, une des villes les plus heureusement situées du monde: paresseusement couchée comme elle l’est, appuyant sa tête à la base du mont Salève, étendant jusqu’au lac ses pieds que chaque flot vient baiser, elle semble n’avoir autre chose à faire que de regarder avec amour les mille villas semées aux flancs des montagnes neigeuses qui s’étendent à sa droite, ou couronnant le sommet des collines vertes qui se prolongent à sa gauche. Sur un signe de sa main, elle voit accourir, du fond vaporeux du lac, ses légères barques aux voiles triangulaires, qui glissent à la surface de l’eau, blanches et rapides comme des goélans, et ses pesans bateaux à vapeur, qui chassent l’écume avec leur poitrail. Sous ce beau ciel, devant ces belles eaux, il semble que ses bras lui sont inutiles, et qu’elle n’a qu’à respirer pour vivre: et cependant cette odalisque nonchalante, cette sultane paresseuse en apparence, c’est la reine de l’industrie, c’est l’active, c’est la commerçante Genève, qui compte quatre-vingt-cinq millionnaires parmi ses vingt mille enfans. Genève, comme l’indique son étymologie celtique (4), fut fondée il y a deux mille cinq cents ans à-peu-près. César, dans ses Commentaires, latinisa la barbare et fit de Gen-ev Geneva. Antonin, à son tour, changea, dans son itinéraire, ce nom en celui de Cenabum. Grégoire de Tours, dans ses Chroniques, l’appela Janoba; les écrivains, du huitième au quinzième siècle, la désignèrent sous celui de Gebenna; enfin, en 1536, elle prit la dénomination de Genève, qu’elle ne quitta plus depuis. Les premiers renseignemens que l’histoire offre sur cette ville nous sont transmis par César. Il nous apprend qu’il s’arrêta à Geneva, pour s’opposer à l’invasion des Helvétiens dans les Gaules, et que, trouvant la position favorable pour un poste militaire, il s’y retrancha. C’est alors qu’il bâtit, dans l’île qui divise le Rhône, en sortant du lac, une tour qui porte encore son nom. Genève passa donc sous la domination romaine et adopta les dieux du Capitole: un temple à Apollon fut élevé sur l’emplacement occupé aujourd’hui par l’église Saint-Pierre, et un rocher qui sortait du lac, à cent pas à-peu-près du bord, dut à sa forme et à sa situation au milieu de l’eau l’honneur d’être consacré par les pêcheurs au dieu de la mer. Vers le commencement du dix-septième siècle, on a retrouvé, en fouillant à sa base, deux petites haches et un couteau de cuivre qui servaient à égorger les animaux destinés au sacrifice. De nos jours, cet autel à Neptune s’appelle tout bonnement la pierre à Niton. Genève demeura soumise aux Romains pendant l’espace de cinq siècles. En 426, cette mer barbare qui débordait sur l’Europe l’inonda de l’un de ses flots: les Burg-Hunds (5) en firent l’une des capitales les plus importantes de leur royaume. Ce fut pendant ce temps que le roi des Francs Hlode-Wig (6) envoya au roi des Burg-Hunds Gunde-Bald (7), demander sa nièce Hlode-Hilde (8) pour épouse; un esclave romain, dont les ancêtres peut-être avaient commandé sous Jules-César à l’Helvétie et à la Gaule, vint humblement présenter à la jeune fille le sou d’or que lui envoyait le chef frank: elle habitait le palais de son oncle, situé à l’endroit où est aujourd’hui l’arcade du bourg du Four. La domination des Ost-Goths (9) succéda à celle des Burg-Hunds; mais ils ne possédèrent Genève que quinze ans. Le roi des Francs la reprit sur eux, et la rattacha de nouveau au royaume de Burgundie, dont elle resta la capitale jusqu’en 858. À la mort de Ludwig-le-Débonnaire, elle échut en partage à Lod-Her, passa de ses mains entre celles de l’empereur de Germanie, et conquise sur lui par Karl-le-Chauve, qui la légua à son fils Ludwig, elle fut annexée, à la mort de celui-ci, au royaume d’Arles; depuis lors reconquise en 888 par Karl-le-Gros, elle redevint la capitale du second royaume de Bourgogne, jusqu’en 1032, époque à laquelle elle fut enfin réunie à l’empire par Conrad-le-Salique, qui s’y fit couronner la même année par Hère-Bert, archevêque de Milan. Il serait trop long de la suivre dans ses démêlés avec les comtes du Genévois et les comtes de Savoie; il suffira de dire qu’en 1401, elle passa définitivement au pouvoir de ces derniers. C’était l’époque où s’opérait par toute l’Europe une grande transformation sociale. Les communes de France s’étaient affranchies dès le onzième siècle; au douzième, les villes de la Lombardie s’étaient érigées en républiques; au commencement du quatorzième, les cantons de Schwitz, d’Uri et d’Untervalden avaient échappé au pouvoir de l’empire et avaient posé la base de cette confédération, qui devait un jour réunir toute l’Helvétie. Genève, placée au milieu de ce triangle populaire, sentit à son tour le feu que la liberté lui soufflait au visage. En 1519, elle contracta une alliance avec Fribourg, et bientôt après elle se lia de combourgeoisie avec Berne: des enfans lui naquirent, qui devinrent de grands hommes; des apôtres apparurent, qui prêchèrent la liberté au milieu des supplices. Bonnivard, jeté pour six ans dans les cachots du château de Chillon, y resta attaché par une chaîne à un pilier; Pecolat se coupa la langue avec ses dents au milieu des tortures, et la cracha au bourreau, qui lui disait de dénoncer ses complices; enfin Berthelier, conduit à l’échafaud sur la place de l’Île, et pressé de demander pardon au duc, répondit: «C’est aux criminels à demander pardon, et non pas aux gens de bien. Que le duc demande pardon à Dieu, car il m’assassine!» Et il posa sa tête sur le billot. La religion réformée, qui fit faire un si grand pas aux peuples, que, fatigués de ce pas, ils se sont reposés depuis lors, entra à Genève, après avoir parcouru déjà une grande partie de l’Allemagne et de la Suisse: ce fut une puissante auxiliaire à la liberté, car elle ajouta les haines religieuses aux haines politiques. L’évêque Pierre de la Beaume quitta Genève en 1535, pour n’y rentrer jamais, et la république fut proclamée. En 1536, Calvin s’établit à Genève: le conseil lui offrit une place de professeur de théologie. L’austérité de ses moeurs, l’âpreté de son éloquence, la rigidité de ses principes, lui donnèrent sur ses concitoyens une influence que ne put lui faire perdre le supplice de Servet, et lorsqu’il mourut en 1554, il laissa la petite ville de Genève capitale d’un nouveau monde religieux: c’était la Rome protestante. Le duc Charles-Emmanuel de Savoie fit en 1602, pour reprendre cette ville, une dernière tentative qui échoua: elle est connue dans les annales genevoises sous le nom de l’Escalade, parce qu’il fit escalader les murailles par un corps d’élite et surprit la ville sans défense au milieu de la nuit. Il n’en fut pas moins chassé par les habitans à demi nus et à moitié armés, qui consacrèrent l’anniversaire de cette victoire par une fête nationale que l’on célèbre encore aujourd’hui. Les dix-septième et dix-huitième siècles furent des siècles de repos pour Genève. Pendant ce temps, son commerce, qui date de cette époque, prit un tel accroissement, qu’aujourd’hui l’industrie est tout et la propriété territoriale rien. Si tous les citoyens du canton réclamaient leur part du sol, à peine si chacun d’eux en obtiendrait dix pieds carrés. Napoléon trouva Genève réunie à la France, et l’attacha pendant douze ans comme une broderie d’or au coin de son manteau impérial. Mais lorsqu’en 184, les rois tiraillèrent entre eux ce manteau, tous les morceaux cousus par l’empire leur restèrent aux mains. Le roi de Hollande prit la Belgique, le roi de Sardaigne la Savoie et le Piémont, l’empereur d’Autriche l’Italie. Restait encore Genève, que personne ne pouvait prendre et qu’on ne voulait pas laisser à la France: un congrès en fit cadeau à la Confédération suisse, à laquelle elle fut agrégée sous le titre de vingt-deuxième canton. Parmi toutes les capitales de la Suisse, Genève représente l’aristocratie d’argent; c’est la ville du luxe, des chaînes d’or, des montres, des voitures et des chevaux. Ses trois mille ouvriers alimentent l’Europe entière de bijoux; soixante-quinze mille onces d’or et cinquante mille marcs d’argent changent chaque année de forme entre leurs mains, et leur seul salaire s’élève à 2,150,000 francs. Le plus fashionable des magasins de bijouterie de Genève est sans contredit celui de Beautte: il est difficile de rêver en imagination une collection plus riche de ces mille merveilles qui perdent une âme féminine: c’est à rendre folle une Parisienne, c’est à faire tressaillir d’envie Cléopâtre dans son tombeau. Ces bijoux paient un droit pour entrer en France; mais, moyennant un courtage de cinq pour cent, M. Beautte se charge de les faire parvenir par contrebande: le marché entre l’acquéreur et le vendeur se fait à cette condition, tout haut et publiquement, comme s’il n’y avait pas de douaniers au monde. Il est vrai que M. Beautte possède une merveilleuse adresse pour les mettre en défaut: une anecdote sur mille viendra à l’appui du compliment que nous lui faisons. Lorsque M. le comte de Saint-Cricq était directeur général des douanes, il entendit si souvent parler de cette habileté, grâce à laquelle on mettait la vigilance de ses agens en défaut, qu’il résolut de s’assurer par lui-même si tout ce que l’on en disait était vrai. Il alla en conséquence à Genève, se présenta au magasin de M. Beautte, acheta pour 30,000 francs de bijoux, à la condition qu’ils lui seraient remis sans droits d’entrée à son hôtel à Paris. M. Beautte accepta la condition comme un homme habitué à ces sortes de marchés, seulement il présenta à l’acheteur une espèce de sous-seing privé, par lequel il s’obligeait à payer, outre les 30,000 francs d’acquisition, et les 5 pour 100 d’usage: celui-ci sourit, prit une plume, signa de Saint-Cricq, directeur-général des douanes françaises, et remit le papier à Beautte, qui regarda la signature, et se contenta de répondre en inclinant la tête: M. le directeur des douanes, les objets que vous m’avez fait l’honneur de m’acheter, seront arrivés aussitôt que vous à Paris. M. de Saint-Cricq, piqué au jeu, se donna à peine le temps de dîner, envoya chercher des chevaux à la poste, et partit une heure après le marché conclu. En passant à la frontière, M. de Saint-Cricq se fit reconnaître des employés qui s’approchèrent pour visiter sa voiture, raconta au chef des douaniers ce qui venait de lui arriver, recommanda la surveillance la plus active sur toute la ligne, et promit une gratification de 50 louis à celui des employés qui parviendrait à saisir les bijoux prohibés: pas un douanier ne dormit de trois jours. Pendant ce temps, M. de Saint-Cricq arrive à Paris, descend à son hôtel, embrasse sa femme et ses enfans, et monte à sa chambre pour se débarrasser de son costume de voyage. La première chose qu’il aperçoit sur la cheminée est une boîte élégante dont la forme lui est inconnue. Il s’en approche, et lit sur l’écusson d’argent qui l’orne: M. le Comte de Saint-Cricq, directeur-général des douanes; il l’ouvre, et trouve les bijoux qu’il a achetés à Genève. Beautte s’était entendu avec un des garçons de l’auberge, qui, en aidant les gens de M. de Saint-Cricq à faire les paquets de leur maître, avait glissé parmi eux la boîte défendue. Arrivé à Paris, le valet-de-chambre, voyant l’élégance de l’étui et l’inscription particulière qui y était gravée, s’était empressé de le déposer sur la cheminée de son maître. M. le directeur des douanes était le premier contrebandier du royaume. Les autres objets de contrebande que l’on trouve à Genève à moitié prix de celui de Paris, sont les étoffes de piqué, les linges de table et les assiettes de terre anglaise: ces objets y sont même moins chers qu’à Londres; car, pour entrer dans cette ville, aux environs de laquelle ils se fabriquent, ils paient un droit plus considérable que ne l’est le prix de leur transport à Genève. Partout, moyennant la même somme de 5 pour cent, on vous garantit le passage en fraude de ces objets; ce qui prouve, comme on le voit, l’utilité de la triple ligne de douaniers que nous payons pour garder la frontière. Quoique Genève ait donné naissance à des hommes d’art et de science, le commerce y est l’unique occupation de ses habitans. À peine si quelques-uns d’entre eux sont au courant de notre littérature moderne, et le premier commis d’une maison de banque se croirait fort humilié, je crois, si son importance était mise en parallèle avec celle de Lamartine et de Victor Hugo, dont les noms ne sont probablement pas même parvenus jusqu’à lui: la seule littérature qu’ils apprécient est celle du Gymnase. Aussi, au moment où j’arrivai à Genève, Jenny Vertpré, cette gracieuse miniature de mademoiselle Mars, mettait-elle la ville en ébullition: la salle de spectacle débordait chaque soir dans ses corridors, et une émeute fut tout près d’éclater, parce que les entrées des abonnés, dans les coulisses, avaient été suspendues. Les déclarations d’amour étaient, de cette manière, obligées de passer publiquement par-dessus la rampe; ce qui, du reste, n’en diminuait pas le nombre. Quelques-unes tombèrent par ricochet entre mes mains, et je remarquai qu’il fallait plus de désintéressement que de vertu pour y résister: c’étaient, en général, des espèces de factures dans lesquelles une jolie femme était évaluée au prix courant d’une perle fine. La société de salon à Genève est en petit celle de notre Chaussée- d’Antin: seulement, malgré la fortune acquise, l’économie primitive s’y fait sentir; partout et à chaque instant on sent que l’on heurte les coudes de cette ménagère de la maison. À Paris, nos dames ont à elles des albums d’une grande valeur; celles de Genève louent un album pour la soirée: cela coûte 10 francs. Les seules choses d’art à voir, pour un étranger, sont: À la Bibliothèque, un manuscrit de saint Augustin sur papyrus; une histoire d’Alexandre, par Quinte-Curce, trouvée dans les bagages du duc de Bourgogne après la bataille de Grandson, et les comptes de la maison de Philippe-le-Bel écrits sur des tablettes de cire. Dans l’église de Saint-Pierre, le tombeau du maréchal de Rohan, ami de Henri IV, soutien ardent des calvinistes, mort, en 1638, à Koenigfelden (10); il est enterré avec sa femme, fille de Sully. Enfin, la maison de Jean-Jacques Rousseau, qu’indique, dans la rue de ce nom, une plaque de marbre noir, sur laquelle est gravée cette inscription: «ICI EST NÉ J.-J. ROUSSEAU, LE 28 JUIN 1712.» Les courses dans les environs de Genève sont délicieuses; à chaque moment de la journée, on trouve d’élégantes voitures disposées à conduire le voyageur partout où le mène sa curiosité ou son caprice. Lorsque nous eûmes visité la ville, nous montâmes dans une calèche et nous partîmes pour Ferney: deux heures après, nous étions arrivés. La première chose que l’on aperçoit avant d’entrer au château, c’est une petite chapelle dont l’inscription est un chef-d’oeuvre; elle ne se compose cependant que de trois mots latins: DEO EREXIT VOLTAIRE. Elle avait pour but de prouver au monde entier, fort inquiet des démêlés de la créature et du créateur, que Voltaire et Dieu s’étaient enfin réconciliés: le monde apprit cette nouvelle avec satisfaction, mais il soupçonna toujours Voltaire d’avoir fait les premières avances. Nous traversâmes un jardin, nous montâmes un perron élevé de deux ou trois marches, et nous nous trouvâmes dans l’antichambre: c’est là que se recueillent, avant d’entrer dans le sanctuaire, les pèlerins qui viennent adorer le dieu de l’irréligion. Le concierge les prévient solennellement d’avance que rien n’a été changé à l’ameublement, et qu’ils vont voir l’appartement tel que l’habitait M. de Voltaire: cette allocution manque rarement de produire son effet. On a vu, à ces simples paroles, pleurer des abonnés au Constitutionnel. Aussi rien n’est plus prodigieux à étudier que l’aplomb du concierge, chargé de conduire les étrangers. Il entra tout enfant au service du grand homme; ce qui fait qu’il possède un répertoire d’anecdotes à lui relatives, qui ravissent en béatitude les braves bourgeois qui l’écoutent. Lorsque nous mîmes le pied dans la chambre à coucher, une famille entière aspirait, rangée en cercle autour de lui, chaque parole qui tombait de sa bouche, et l’admiration qu’elle avait pour le philosophe s’étendait presque jusqu’à l’homme qui avait ciré ses souliers et poudré sa perruque: c’était une scène dont il serait impossible de donner une idée, à moins que d’amener les mêmes acteurs sous les yeux du public. On saura seulement que, chaque fois que le concierge prononçait, avec un accent qui n’appartenait qu’à lui, ces mots sacramentels M. Arouet de Voltaire, il portait la main à son chapeau, et que tous ces hommes, qui ne se seraient peut-être pas découverts devant le Christ au Calvaire, imitaient religieusement ce mouvement de respect. Dix minutes après, ce fut à notre tour de nous instruire: la société paya et partit, alors le cicérone nous appartint exclusivement. Il nous promena dans un assez beau jardin, d’où le philosophe avait une merveilleuse vue: nous montra l’allée couverte dans laquelle il avait fait sa belle tragédie d’Irène; et, nous quittant tout-à-coup pour s’approcher d’un arbre, il coupa avec sa serpette un copeau de son écorce qu’il me donna. Je le portai successivement à mon nez et à ma langue, croyant que c’était un bois étranger, qui avait une odeur ou un goût quelconque. -Point; c’était un arbre planté par M. Arouet de Voltaire lui-même, et dont il est d’usage que chaque étranger emporte une parcelle. Ce digne arbre avait failli mourir d’un accident il y avait trois mois, et paraissait encore bien malade: un sacrilège s’était introduit nuitamment dans le parc, et avait enlevé trois ou quatre pieds carrés de l’écorce sainte. -C’est quelque fanatique de la Henriade qui aura fait cette infamie, dis- je à notre concierge. -Non, monsieur me répondit-il; je crois plutôt que c’est tout bonnement un spéculateur qui aura reçu une commande de l’étranger. -Stupendo!!!... En sortant du jardin, notre concierge nous conduisit chez lui: il voulait nous montrer là canne de Voltaire, qu’il conservait religieusement depuis la mort du grand homme, et qu’il finit par nous offrir pour un louis, les besoins du temps le forçant de se séparer de cette relique précieuse; je lui répondis que c’était trop cher, et que j’avais connu un souscripteur de l’édition Touquet, auquel, il y avait huit ans, il avait cédé la pareille pour 20 francs. Nous remontâmes en voiture, nous repartîmes pour Coppet, et nous arrivâmes au château de madame de Staël. Là, point de concierge bavard, point d’église à Dieu, point d’arbre dont on emporte l’écorce; mais un beau parc où tout le village peut se promener en liberté, et une pauvre femme qui pleure de vraies larmes en parlant de sa maîtresse, et en montrant les chambres qu’elle habitait, et où rien ne reste d’elle. Nous demandâmes à voir le bureau qui devait être encore taché de l’encre de sa plume, le lit qui devait être encore tiède de son dernier soupir: rien de tout cela n’a été sacré pour la famille; la chambre a été convertie en je ne sais quel salon; les meubles ont été emportés je ne sais où. Il n’y avait peut être pas même dans tout le château un exemplaire de Delphine. De cet appartement, nous passâmes dans celui de M. de Staël fils: là aussi la mort était entrée et avait trouvé à frapper de ses deux mains; deux lits étaient vides, un lit d’homme et un berceau d’enfant. C’est là que M. de Staël et son fils étaient morts à trois semaines d’intervalle l’un de l’autre. Nous demandâmes à voir le tombeau de la famille; mais une disposition testamentaire de M. de Necker en a interdit l’entrée à la curiosité des voyageurs. Nous étions sortis de Ferney avec une provision de gaîté qui nous paraissait devoir durer huit jours: nous sortîmes de Coppet les larmes aux yeux et le coeur serré. Nous n’avions pas de temps à perdre pour prendre le bateau à vapeur, qui devait nous conduire à Lausanne; nous le voyions arriver sur nous, rapide, fumant et couvert d’écume, comme un cheval de course; au moment où nous croyions qu’il allait passer sans nous voir, il s’arrêta tout-à-coup tremblant de la secousse, puis, mettant en travers, il nous attendit; à peine eûmes-nous mis le pied sur le pont qu’il reprit sa course. Le lac Léman, c’est la mer de Naples: c’est son ciel bleu, ses eaux bleues, et de plus encore, ses montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres, comme les marches d’un escalier du ciel; seulement, chaque marche a trois mille pieds de haut; puis, derrière tout cela, le front neigeux du Mont-Blanc, géant curieux qui regarde le lac par-dessus la tête des autres montagnes qui, près de lui, ne sont que des collines, et dont, à chaque échappée de vue, on aperçoit les robustes flancs. Aussi a-t-on peine à détacher; le regard de la rive méridionale du lac pour le porter sur la rive septentrionale; c’est cependant de ce côté que la nature a secoué le plus prodigalement ces fleurs et ces fruits de la terre qu’elle porte dans un coin de sa robe: ce sont des parcs, des vignes, des moissons, un village de dix-huit lieues de long, étendu d’un bout à l’autre de la rîve. Des châteaux bâtis dans tous les sites, variés comme la fantaisie, et portant sur leurs fronts sculptés la date précise de leur naissance; à Nyon, des constructions romaines bâties par César; à Vuflans, un manoir gothique élevé par Berthe, la reine fileuse; à Morges, des villas en terrasses qu’on croirait transportées toutes construites de Sorrente ou de Baïa; puis, au fond, Lausanne avec ses clochers élancés; Lausanne, dont les maisons blanches semblent de loin une troupe de cygnes qui se sèchent au soleil, et qui a placé au bord du lac la petite ville d’Oulchy, sentinelle chargée de faire signe aux voyageurs de ne point passer sans venir rendre hommage à la reine vaudoise: notre bateau s’approcha d’elle comme un tributaire, et déposa une partie de ses passagers sur le rivage. À peine avais-je mis le pied sur le port, que j’aperçus un jeune républicain, nommé Allier, que j’avais connu à l’époque de la révolution de juillet, et qui, condamné pour une brochure à cinq ans de prison, je crois, s’était réfugié à Lausanne; depuis un mois, il habitait la ville: c’était une bonne fortune pour moi, mon cicérone était tout trouvé. Il vint se jeter dans mes bras aussitôt qu’il me reconnut, quoique nous n’eussions jamais été liés ensemble; je devinai à cet embrassement tout ce qu’il y avait de douleur dans cette pauvre âme errante; en effet, il était atteint du mal du pays. Ce beau lac aux rives merveilleuses, cette ville située dans une des positions les plus ravissantes du monde, ces montagnes pittoresques; tout cela était sans mérite et sans charme à ses yeux: l’air étranger l’étouffait. Comme ce pauvre garçon n’était guère en état de satisfaire ma curiosité, et que, lorsque je parlais Suisse, il répondait France, il offrit de me présenter à un excellent patriote, député de la ville de Lausanne, qui l’avait reçu comme un frère en religion, et qui ne l’avait pas consolé, par la seule raison qu’on ne console pas de l’exil. M. Pellis est l’un des hommes les plus distingués que j’aie rencontrés dans tout mon voyage, par son instruction, son obligeance et son patriotisme: du moment où nous nous fûmes serré la main, nous devînmes frères; et pendant les deux jours que je passai à Lausanne, il eut la bonté de me donner, sur l’histoire, la législation et l’archéologie du canton, les renseignemens les plus précieux. Il s’était lui-même beaucoup occupé de ces trois choses. Le canton de Vaux, qui touche à celui de Genève, doit sa prospérité à une cause tout opposée à celle de son voisin. Ses richesses, à lui, ne sont point industrielles, mais territoriales; le sol est divisé de manière à ce que chacun possède: de sorte que sur ses cent quatre-vingt mille habitans il compte trente-quatre mille propriétaires. On a calculé que c’était quatre mille de plus que dans toute la Grande-Bretagne. Le canton est, militairement parlant, l’un des mieux organisés de la confédération; et, comme tout Vaudois est soldat, il a toujours, tant en troupes disponibles qu’en troupes de réserve, trente mille hommes à-peu-près sous les armes: c’est le cinquième de la population. L’armée française, établie sur cette proportion, serait composée de six millions de soldats. Les troupes suisses ne reçoivent aucune solde; c’est un devoir de citoyen qu’elles acquittent, et qui ne leur paraît pas onéreux. Tous les ans, elles passent trois mois au camp, pour s’exercer à toutes les manoeuvres et s’endurcir à toutes les fatigues; de cette manière, la Suisse entière trouverait prête, à son premier appel de guerre, une armée de cent quatre-vingt mille hommes, qui ne coûte pas une obole au gouvernement. Le budget de la nôtre, qui présente, je crois, un effectif de quatre cent mille hommes, s’élève à environ trois cent six millions. Nul ne peut être officier s’il n’a servi deux ans; les candidats sont proposés par le corps d’officiers et nommés par le conseil- d’état: celui qui atteint l’âge de vingt-cinq ans sans avoir servi dans l’élite, sert dans un corps de dépôt jusqu’à l’âge de cinquante, et est frappé d’incapacité pour devenir officier. Un citoyen ne peut se marier, s’il ne possède son uniforme, ses armes et sa bible. Quant au pouvoir législatif, il est établi sur des bases aussi solides et aussi claires: tous les cinq ans la chambre des députés est soumise à un renouvellement intégral, et le conseil exécutif à un renouvellement partiel. Tout citoyen est électeur; les élections se font dans l’église, et les députés prêtent aussitôt serment devant l’écusson fédéral, où sont inscrits ces deux mots: Liberté. -Patrie. La cathédrale de Lausanne paraît avoir été commencée vers la fin du quinzième siècle; elle allait être terminée, et la partie supérieure de l’un de ses clochers restait seule à achever, lorsque la réformation interrompit ces travaux en 1536. L’intérieur, comme celui des temples protestans, est nu et dépouillé de tout ornement; un grand prie-Dieu s’élève au milieu du choeur: c’est là, qu’à l’époque où le calvinisme fit de si rapides progrès, les catholiques venaient prier Dieu de rendre la lumière à leurs frères égarés. Ils y vinrent si long-temps et en telle quantité, que le marbre, creusé par le frottement, a conservé l’empreinte de leurs genoux. Le choeur est entouré de tombeaux presque tous remarquables, soit sous le rapport de l’art, soit à cause des restes illustres qui leur ont été confiés, soit enfin à cause des particularités qui se rattachent à la mort de ceux qu’ils renferment. Les tombeaux gothiques, dignes de quelque attention, sont ceux du pape Félix V, et d’Othon de Granson, à la statue duquel les mains manquent. Voici la cause de cette mutilation: En 1393, Gérard d’Estavayer, jaloux des soins que rendait à sa femme, la belle Catherine de Belp, le sire Othon de Granson, prit le parti, pour se venger de lui, et pour dissimuler la véritable cause de cette vengeance, de l’accuser d’être l’auteur d’un empoisonnement dont le comte Amédée VIII, de Savoie, avait manqué d’être victime. En conséquence, il fît solennellement sa plainte par devant Louis de Joinville, baillif de Vaux, et la renouvelant avec de grandes formalités devant le comte Amédée VIII, il offrit à son ennemi le combat à outrance, comme témoignage de la vérité de son accusation. Othon de Granson quoiqu’affaibli par une blessure encore mal fermée, crut de son honneur de ne point demander un délai, et accepta le défi: il fut donc convenu que le combat aurait lieu le 9 août 1393, à Bourg en Bresse, et que chacun des combattans serait armé d’une lance, de deux épées et d’un poignard; il fut convenu, en outre, que le vaincu perdrait les deux mains, à moins qu’il n’avouât, si c’était Othon, le crime dont il était accusé, et si c’était Gérard d’Estavayer, la fausseté de l’accusation. Othon fut vaincu: Gérard d’Estavayer lui cria d’avouer qu’il était coupable; Othon répondit en lui tendant ses deux mains, que Gérard abattit d’un seul coup. Voilà pourquoi les mains manquent à la statue, comme elles manquent au cadavre, car elles furent brulées par le bourreau, comme les mains d’un traître (11). Lorsqu’on ouvrit le tombeau d’Othon, afin de transporter ses restes dans la cathédrale de Lausanne, on trouva le squelette revêtu de son armure de combat, casque en tête et éperons aux pieds; la cuirasse, brisée à la poitrine, indiquait l’endroit où avait frappé la lance de Gérard. Les tombeaux modernes sont ceux de la princesse Catherine Orlow et de lady Straffort Canning: lord Straffort obtint, à cause de sa profonde douleur, que sa femme fût enterrée dans le temple. Il écrivit à Canova pour lui commander un tombeau, recommandant au sculpteur de faire le plus de diligence possible. Le tombeau arriva au bout de cinq mois, le lendemain du jour où lord Straffort venait de convoler en secondes noces. De là, M. Pellis, notre savant et aimable cicerone, nous offrit de nous faire voir la maison pénitentiaire: en sortant, nous admirâmes la merveilleuse vue que l’on découvre du plateau de la cathédrale, au-dessous de laquelle Lausanne, couchée, éparpille ses maisons, toujours plus distantes les unes des autres au fur et à mesure qu’elles s’éloignent du centre; au-delà de ces maisons, le lac bleu, uni comme un miroir; à l’un des bouts de ce lac, Genève, dont les toits et les dômes de zinc brillent au soleil, comme les coupoles d’une ville mahométane; enfin, à l’autre extrémité, la gorge sombre du Valais, que dominent de leurs arêtes neigeuses la Dent de Morcles et la Dent du Midi. Ce plateau est le rendez-vous de la ville; mais comme il est exposé à l’occident, il y vient toujours, de la cîme des monts couverts de glace qui bornent l’horizon, un vent aigu, dangereux pour les enfans et les vieillards. Le conseil d’état vient de décider, en conséquence, qu’il sera fait, sur le versant méridional de la ville, une promenade destinée à la vieillesse et à l’enfance, qui, faibles toutes deux, ont toutes deux besoin de soleil et de chaleur. Cette promenade coûtera 150,000 francs: ne dirait-on pas une décision des Éphores de Sparte? La Suisse n’a ni galères ni bagnes, mais seulement des maisons pénitentiaires. C’était l’une d’elles que nous allions visiter; ainsi, les hommes que nous allions voir, c’étaient des forçats. Nous y entrâmes avec cette pensée; mais cela ressemblait si peu à nos prisons de France, que nous nous crûmes tout simplement dans un hospice. Les détenus étaient en récréation, c’est-à-dire qu’ils pouvaient se promener une heure dans une belle cour, qui leur est consacrée; nous les vîmes par une fenêtre, causant par groupes. On nous fit remarquer que quelques-uns avaient des habits rayés vert et blanc, et portaient une espèce de ferrement au cou: ceux-là étaient les galériens. Nous allâmes à une fenêtre en face, et nous vîmes dans un jardin des femmes qui se promenaient: c’était le jardin des Madelonnettes et du Saint-Lazare vaudois. Nous visitâmes ensuite les petites chambres isolées dans lesquelles couchent les détenus; c’étaient de jolies cellules, dont les grilles faisaient seules des prisons: chaque cellule était garnie des meubles nécessaires à l’usage d’une personne. Quelques-unes même avaient une petite bibliothèque, car il est loisible aux détenus de consacrer à la lecture les heures de la récréation. Le but de ces maisons pénitentiaires est, non-seulement de séparer de la société les individus qui pourraient lui porter préjudice, mais elles ont encore pour résultat d’améliorer ceux qu’elles séquestrent. En général, nos jeunes condamnés français sortent des prisons ou des bagnes plus corrompus qu’ils n’y sont entrés; les condamnés vaudois, au contraire, en sortent meilleurs. Voilà sur quelle base logique le gouvernement a fait reposer cette amélioration. La plus grande partie des crimes sont commis par la misère; cette misère dans laquelle l’individu est tombé vient de ce que, ne connaissant aucun état, il n’a pu, à l’aide de son travail, se créer une existence au milieu de la société. Le séquestrer de cette société, le retenir emprisonné un temps plus ou moins long et le relâcher au milieu d’elle, ce n’est pas le moyen de le rendre meilleur, c’est le priver de la liberté, et voilà tout; rejeté au milieu du monde dans la même position qui a causé sa première chute, cette même position en causera naturellement une seconde: le seul moyen de la lui épargner, est donc de le rendre aux hommes qui vivent de leur industrie, sur un pied égal au leur, c’est-à-dire avec une industrie et de l’argent. En conséquence, les maisons pénitentiaires ont pour premier règlement que, tout condamné, qui ne saura pas un état, en apprendra un à son choix; et, pour second, que les deux tiers de l’argent que rapportera cet état, pendant la détention du coupable, seront pour lui. Un article ajouté depuis complète cette mesure philanthropique. Il autorise les prisonniers à faire passer un tiers de cet argent à leur père ou à leur mère, à leur femme ou à leurs enfans. Ainsi la chaîne de la nature, violemment brisée pour le condamné par un arrêt juridique, se renoue à des relations nouvelles. L’argent qu’il envoie à sa famille lui prépare, au milieu d’elle, un retour joyeux. L’intérieur dont son coeur a tant besoin, après en avoir été si long-temps privé, lui est ouvert, puisqu’au lieu d’y revenir flétri, pauvre et nu, le membre absent de cette famille y rentre lavé du crime passé par la punition même, et assuré de sa vertu à venir par l’argent qu’il possède et l’état qu’il a appris. Plusieurs exemples sont venus à l’appui de cette merveilleuse institution, et ont récompensé ses auteurs. Voici des notes copiées sur le registre de la maison qui attestent ce résultat: B..., né en 1807, à Bellerive, -garçon meunier, -pauvre; -il a volé trois mesures de méteil, et a été condamné à deux ans de fers. -Son bénéfice, à la fin de son temps, outre les secours envoyés à sa famille, était de 70 fr. de Suisse (100 fr. de France, à peu près). Il est sorti, de plus, tisserand très habile. - Au-dessous de ces lignes le pasteur du village où retournait B..., a écrit de sa main. «Lors de son retour à Bellerive, ce jeune homme, extrêmement humilié de sa détention, se cachait chez son père, et n’osait sortir de la maison. Les jeunes gens du village allèrent le prendre un dimanche chez lui, et le conduisirent au milieu d’eux à l’église.» L..., prévenue de divers vols, -trois ans de réclusion, -elle est sortie dans de bonnes dispositions, et est allée dans sa commune où, sur les renseignemens favorables qui étaient parvenus dans son village, relativement à son excellente conduite pendant sa détention, les jeunes filles sont allées à sa rencontre, et, après l’avoir embrassée, l’ont ramenée au milieu d’elles dans le village; -son bénéfice, 113 fr. de Suisse (180 fr. de France environ). -Fileuse et sachant lire et écrire. D..., condamnée à dix ans de réclusion, pour infanticide, sans préméditation, -entrée ne sachant rien, -sortie instruite, - excellente ouvrière en linge, avec un bénéfice de 900 fr. de Suisse (1250 fr. de France, à peu près). Aujourd’hui gouvernante dans une des meilleures maisons du canton. N’y a-t-il pas quelque chose de patriarcal dans ce gouvernement qui instruit le coupable, et dans cette jeunesse qui lui pardonne? N’est-ce pas la sublime devise fédérale mise en pratique: Un pour tous, tous pour un? Je pourrais citer cent exemples pareils inscrits sur le registre d’une seule maison pénitentiaire. Que l’on consulte les registres de tous nos bagnes et de toutes nos prisons, et je porte le défi, même à M. Appert, de me citer quatre faits qui balancent moralement ceux que je viens de rapporter. En sortant de la maison pénitentiaire, nous allâmes prendre des glaces; elles coûtent 3 batz (9 sous de France), et sont les meilleures que j’aie mangées de ma vie. Je les recommande à tout voyageur qui passera à Lausanne. Une seconde recommandation gastronomique, que les amateurs ne me pardonneraient pas d’avoir oubliée, est celle de la ferra du lac Léman. Cet excellent poisson ne se trouve que là, et quoiqu’il ait une grande ressemblance avec le lavaret du lac de Neufchâtel, et l’ombre chevalier au lac du Bourget, il les surpasse tous deux en finesse. Je ne connais que l’alose de Seine qui lui soit comparable. Lorsqu’on aura visité la promenade, la cathédrale et la maison d’arrêt de Lausanne, lorsqu’on aura mangé au Lion d’Or de la ferra du lac, bu du vin blanc du Vevay, et pris, au café qui se trouve dans la même rue que cette auberge, des glaces à la neige, on n’aura rien de mieux à faire que de louer une voiture et de partir pour Villeneuve: chemin faisant, on traversera Vevay, où demeurait Claire; le château de Blonay qu’habitait le père de Julie; Clarens, où l’on montre la maison de Jean-Jacques, et enfin, en arrivant à Chillon, on apercevra à une lieue et demie, sur l’autre rive, les rochers escarpés de la Meilleraie, du sommet desquels Saint-Preux contemplait le lac profond et limpide dans les eaux duquel étaient la mort et le repos. Chillon, ancienne prison d’état des ducs de Savoie, aujourd’hui l’arsenal du canton de Vaux, fut bâti en 1250. La captivité de Bonnivard l’a tellement rempli de son souvenir, qu’on a oublié jusqu’au nom d’un prisonnier qui s’en échappa en 1798, d’une manière presque miraculeuse. Ce malheureux parvint à faire un trou dans le mur, à l’aide d’un clou arraché à la semelle de ses souliers; mais sorti de son cachot, il se trouva dans un plus grand et voilà tout. Il lui fallut alors, à la force du poignet, briser une barre de fer, qui fermait une meurtrière de trois ou quatre pouces de large; la trace de ses souliers restée sur le talus de cette meurtrière atteste que les efforts qu’il fut obligé de faire dépassaient presque la puissance humaine. Ses pieds, à l’aide desquels il se roidissait, ont creusé la pierre à la profondeur d’un pouce. Cette meurtrière est la troisième à gauche en entrant dans le grand cachot. À l’article de Genève, nous avons parlé de Bonnivard et de Berthelier. Le premier avait dit un jour que, pour l’affranchissement de son pays, il donnerait sa liberté, le second répondit qu’il donnerait sa vie. Ce double engagement fut entendu, et, lorsque les bourreaux vinrent en réclamer l’accomplissement, ils les trouvèrent prêts tous deux à l’accomplir. Berthelier marcha à l’échafaud. Bonnivard, transporté à Chillon, y trouva une captivité affreuse. Lié par le milieu du corps à une chaîne, dont l’autre bout allait rejoindre un anneau de fer scellé dans un pilier, il resta ainsi six ans, n’ayant de liberté que la longueur de cette chaîne, ne pouvant se coucher que là où elle lui permettait de s’étendre, tournant toujours comme une bête fauve à l’entour de son pilier, creusant le pavé avec sa marche forcément régulière, rongé par cette pensée que sa captivité ne servait peut-être en rien à l’affranchissement de son pays, et que Genève et lui étaient voués à des fers éternels. Comment, dans cette longue nuit, que nul jour ne venait interrompre, dont le silence n’était troublé que par le bruit des flots du lac battant les murs du cachot, comment, ô mon Dieu! la pensée n’a-t-elle pas tué la matière, ou la matière la pensée? Comment, un matin, le geôlier ne trouva-t-il pas son prisonnier mort ou fou, quand une seule idée, une idée éternelle devait lui briser le coeur et lui dessécher le cerveau? Et pendant ce temps, pendant six ans, pendant cette éternité, pas un cri, pas une plainte, dirent ses geôliers, excepté sans doute quand le ciel déchaînait l’orage, quand la tempête soulevait les flots, quand la pluie et le vent fouettaient les murs; car alors sa voix se perdait dans la grande voix de la nature; car alors, vous seul, ô mon Dieu! vous pouviez distinguer ses cris et ses sanglots; et ses geôliers qui n’avaient pas joui de son désespoir, le retrouvaient le lendemain calme et résigné, car la tempête alors s’était calmée dans son coeur, comme dans la nature. Oh! sans cela, sans cela, ne se serait-il pas brisé la tête à son pilier, ne se serait-il pas étranglé avec sa chaîne, aurait-il attendu le jour où l’on entra en tumulte dans sa prison, et où cent voix lui dirent à la fois: -Bonnivard, tu es libre! -Et Genève? -Libre aussi!! Depuis lors, la prison du martyr est devenue un temple, et son pilier un autel. Tout ce qui a un coeur noble et amoureux de la liberté se détourne de sa route, et vient prier là où il a souffert. On cherche sur la colonne où chacun veut inscrire son nom les caractères qu’il y a gravés, on se courbe vers la dalle creusée, pour y retrouver la trace de ses pas, on se cramponne à l’anneau auquel il était attaché, pour éprouver s’il est solidement scellé encore avec son ciment de huit siècles: toute autre idée se perd dans cette idée, c’est ici qu’il est resté enchaîné six ans... six ans, c’est-à-dire la neuvième partie de la vie d’un homme. Un soir, c’était en 1816, par une de ces belles nuits qu’on croirait que Dieu a faites pour la Suisse seule, une barque s’avança silencieusement, laissant derrière elle un sillage brillanté par les rayons brisés de la lune; elle cingla vers les murs blanchâtres du château de Chillon, et toucha au rivage sans secousse, sans bruit, comme un cygne qui aborde; il en descendit un homme, au teint pâle, au front hautain, aux yeux perçans; il était enveloppé d’un grand manteau noir qui cachait ses pieds, et cependant on s’apercevait qu’il boitait légèrement. Il demanda à voir le cachot de Bonnivard, il y resta seul et long-temps, et lorsqu’on rentra après lui dans le souterrain, on trouva, sur le pilier même de Bonnivard, un nouveau nom dont voici la copie exacte: BYRON **********???? Notes. (1) Gen, sortie; ev, rivière. (2) Gens de guerre confédérés, dont les auteurs latins ont fait Burgundiones, et les modernes Bourguignons. (3) Fameux guerrier, en latin Clodovecus, et en français moderne, et par corruption, Clovis. (4) Homme de guerre puissant, en latin Gundebaldus, en français Gondebault. (5) Noble et belle, en latin Clotilda, et en français Clotilde. (6) Goths d’Orient. – Les West-Goths ou Gotlis d’Occident s’étaient jetés en Espagne: ces noms leur venaient de la situation qu’ils occupaient sur les rives du Pont-Euxin, les Ost-Goths entre l’Hypanis et le Borysthène, et les West-Goths entre l’Hypanis et les Alpes Bastarnes. (7) Champ du roi. (8) L’artiste qui a l’ait le tombeau, a sculpté deux petites mains sur le coussin de marbre qui soutient la tête d’Othon. IX Charles-Le-Téméraire. (1834) Morat est célèbre dans les fastes de la nation suisse par la défaite du duc de Bourgogne, Charles-le-Téméraire. Un ossuaire, bâti avec les crânes et les ossemens de huit mille Bourguignons, était le trophée que la ville avait élevé devant l’une de ses portes en commémoration de sa victoire. Trois siècles, ce temple de la mort resta debout, montrant sur ses ossemens blanchis la trace des grands coups d’épée qu’avaient frappés les vainqueurs, et portant au front cette inscription triomphale: DEO OPT. MAX. CAROLI INCLYTI ET FORTISSIMI BURGUNDIÆ DUCIS EXERCITUS MURATUM OBSIDENS AB HELVETIIS CoeSUS HOC SUI MONUMENTUM RELIQUIT (12). ANNO MCCCCLXXVI. Un régiment bourguignon le détruisit en 1798, lors de l’invasion des Français en Suisse; et, pour effacer toute trace de la honte paternelle, il en jeta les ossemens dans le lac, qui en vomit quelques-uns sur ses bords à chaque nouvelle tempête qui l’agite. En 1822, la république fribourgeoise fit élever à la place où avait été l’ossuaire une simple colonne de pierre taillée à quatre pans; cette colonne est haute de trente pieds à peu près, et porte gravée sur la face qui regarde la route cette inscription nouvelle: VICTORIAM XXII JUN. MCCCCLXXVI PATRUM CONCORDIA PARTAM NOVO SIGNAT LAPIDE RESPUBLICA FRIBURG. MDCCCXXII (13). Si l’on veut embrasser d’un coup d’oeil le champ de bataille de Morat, il faudra s’arrêter cent pas environ avant d’arriver à cet ossuaire; alors on aura en face de soi la ville bâtie en amphithéâtre sur les bords du lac, où elle baigne ses pieds; à droite, les hauteurs de Gurmels, derrière lesquelles coule la Sarine; à gauche, le lac, que domine, en le séparant du lac de Neufchâtel, le mont Vuilly, tout couvert de vignes; derrière soi, le petit village de Faoug; enfin, sous ses pieds, le terrain même où se passa l’acte le plus sanglant de la trilogie funèbre du duc Charles, qui commença à Granson et finit à Nancy. Une première défaite avait prouvé au duc que s’il avait conservé le surnom de Téméraire, il avait perdu celui d’Invincible: il y avait dès-lors à son blason ducal une tache qui ne pouvait se laver que dans le sang; aussi n’avait-il plus qu’une pensée, pensée de vengeance qui remplaçait chez lui la conviction de sa force; il avait toujours pareil courage, mais n’avait plus même confiance. On ne se fie à son armure que tant qu’elle n’a point été faussée. Néanmoins il était poussé à sa destruction par la voix de son orgueil, et il allait dans la tempête comme un vaisseau perdu qui se brise à tous les rochers. Il avait, dans l’espace de trois mois, rassemblé une armée aussi nombreuse que celle qui avait été détruite. Mais les nouveaux soldats qui la composaient, tirés les uns de la Picardie, les autres de la Bourgogne, ceux-ci de la Flandre, ceux-là de l’Artois, étaient étrangers les uns aux autres et divisés entre eux. Dans un autre temps, la fortune constante du duc les eût réunis par une confiance commune; mais les jours mauvais commençaient à luire, et ces hommes marchaient au combat avec indiscipline et murmure. De leur côté, les Suisses s’étaient dispersés, selon leur habitude, aussitôt après la victoire de Granson. Chacun avait suivi sa bannière dans son canton, car la saison de l’alpage était arrivée, et les neiges qui fondaient au soleil de mai, appelaient sur la montagne les soldats-bergers et leurs troupeaux. Lorsque le duc de Bourgogne vint asseoir son camp, le 10 juin 1476, au petit village de Faoug, situé vers l’extrémité occidentale du lac, la Suisse n’avait donc à lui opposer pour toute force qu’une garnison de douze cents hommes, et pour tout rempart que la petite ville de Morat. Aussi, dès que Berne, sa soeur, apprit que le duc de Bourgogne s’avançait avec toutes ses forces, des messagers partirent pour tous les cantons, des signaux de guerre s’allumèrent sur toutes les montagnes, et le cri aux armes! retentit dans toutes les vallées. Adrien de Bubemberg, qui commandait la garnison de Morat, voyait s’avancer cette armée, trente fois plus nombreuse que la sienne, sans donner aucune marque de crainte: il rassembla les soldats et les habitans, leur exposa le besoin qu’ils allaient avoir les uns des autres, la nécessité où ils étaient de ne plus faire qu’une famille armée, afin qu’ils se prêtassent aide comme frères; et, lorsqu’il les vit dans ces dispositions, il leur dicta le serment de s’ensevelir jusqu’au dernier sous les ruines de la ville. Trois mille voix jurèrent en même temps; puis, une seule voix jura à son tour de mettre à mort quiconque parlerait de se rendre; cette voix était celle d’Adrien de Bubemberg. Ces précautions prises, il écrivit aux Bernois: «Le duc de Bourgogne est ici avec toute sa puissance, ses soudoyés italiens, et quelques traîtres d’Allemands; mais messieurs les avoyers, conseillers et bourgeois peuvent être sans crainte, ne se point presser, et mettre l’esprit en repos à tous nos confédérés. Je défendrai Morat.» Pendant ce temps, le duc enveloppait la ville avec les ailes de son armée, commandées par le grand Bâtard de Bourgogne et le comte de Romont. Le premier s’étendait sur la route d’Avenches et d’Estavayer, le second sur le chemin d’Arberg, tandis que, formant leur centre, et du superbe logis de bois qu’il s’était fait bâtir sur les hauteurs de Courgevaux, le duc pouvait presser ou ralentir leurs mouvemens, comme un homme qui ouvre ou ferme les bras. La ville était donc libre d’un seul côté: c’était celui du lac, dont les flots venaient baigner ses murs, et sur la surface duquel glissaient silencieusement chaque nuit des barques chargées d’hommes, de secours et de munitions de guerre. De l’autre côté de la Sarine, et sur les derrières du duc, les Suisses organisaient non-seulement la défense, mais encore l’attaque. Les petites villes de Laupen et de Gumenen avaient été mises en état de résister à un coup de main, et, protégée par elles, Berne s’était fait le point de réunion des confédérés. Le duc vit bien qu’il n’y avait pas de temps à perdre: il fit sommer la ville de se rendre; et, sur le refus de son commandant, le comte de Romont fit démasquer soixante-dix grosses bombardes, qui, au bout de deux heures, avaient abattu un pan de mur assez large pour donner l’assaut. Les Bourguignons, voyant crouler la muraille, marchèrent vers la ville en criant ville gagnée; mais ils trouvèrent sur la brèche une seconde muraille plus difficile à abattre que la première, muraille vivante, muraille de fer, contre laquelle les onze mille hommes du comte de Romont revinrent cinq fois se briser dans l’espace de huit heures. Sept cents soldats périrent dans ce premier assaut, et le chef de l’artillerie fut tué d’un coup d’arquebuse. Le duc de Bourgogne se retourna comme un sanglier blessé, et se rua sur Laupen et Gumenen. Le choc retentit jusqu’à Berne, qui fut un instant en grande crainte, se voyant menacée de si près; elle envoya ses bannières avec six mille hommes au secours des deux villes; ce renfort arriva pour voir battre en retraite le duc Charles. La colère du Bourguignon était à son comble. Assiégé lui-même en quelque sorte entre les trois villes qu’il assiégeait, il semblait un lion se débattant dans un triangle de feu: personne n’osait lui donner conseil; ses chefs, lorsqu’il les appelait, s’approchaient de lui en hésitant, et la nuit ceux qui veillaient à la porte de sa tente l’entendaient avec terreur pousser des cris et briser ses armes. Pendant dix jours, l’artillerie tonna sans interruption, trouant les remparts et ruinant la ville, sans lasser un instant la constance des habitans. Deux assauts conduits par le duc lui-même furent repoussés; deux fois le Téméraire atteignit le sommet de la brèche, et deux fois il en redescendit. Adrien de Bubemberg était partout et semblait avoir fait passer son ame dans le corps de chacun de ses soldats; puis, lorsqu’il avait employé toute la journée à repousser les attaques furieuses de son ennemi, il écrivait le soir à ses alliés: «Ne vous pressez point et soyez tranquilles, messieurs; tant qu’il nous restera une goutte de sang dans les veines, nous défendrons Morat.» Cependant les cantons s’étaient mis en route et se réunissaient. Déjà les hommes de l’Oberland, de Bienne, de l’Argovie, d’Uri et de l’Entlibuch étaient arrivés; le comte Owald de Thierstein les avait rejoints, amenant ceux du pays de l’archiduc Sigismond; le comte Louis d’Eptingen était campé sous les murs de Berne avec le contingent que Strasbourg s’était engagée à fournir, et qu’elle envoyait en alliée de parole; enfin le duc René de Lorraine avait fait son entrée dans la ville, à la tête de trois cents chevaux, ayant près de son cheval un ours monstrueux merveilleusement apprivoisé, et auquel il donnait sa main nue à lécher, comme il aurait fait à un chien. On n’attendait plus que ceux de Zurich; ils arrivèrent le 21 juin au soir. Ils étaient accompagnés des hommes de Turgovie, de Baden et des bailliages libres. C’était plus que n’espéraient les confédérés; aussi la ville de Berne fut illuminée, et l’on dressa des tables devant les portes des maisons en l’honneur des arrivans. On leur donna deux heures de repos; puis le soir toute l’armée confédérée, pleine d’espoir et de courage, se mit en marche, chaque canton chantant sa chanson de guerre. Le matin elle entendit les matines à Gumenen; puis elle étendit son ordre de bataille sur le revers de la montagne opposé à celui où le duc avait placé ses logis. Hans de Hallewyl commandait l’avant-garde. C’était un noble et brave chevalier de l’Argovie, que Berne avait reçu au rang de ses bourgeois pour le récompenser des hauts faits d’armes qu’il avait accomplis dans les armées du roi de Bohème, et dans la dernière guerre de Hongrie contre les Turcs. Il avait sous ses ordres les montagnards de l’Oberland, de l’Entlibuch, des anciennes ligues, et quatre-vingts volontaires de Fribourg qui, pour se reconnaître dans la mêlée, avaient coupé des branches de tilleul et les avaient mises en guise de panaches sur leurs casques et leurs chapeaux. Après eux venaient, commandant le corps de bataille, Hans Waldmann de Zurich, et Guillaume Herter, capitaine des gens de Strasbourg, auquel on avait donné cette part de commandement pour honorer en son nom les fidèles alliés qu’il avait amenés au secours de la confédération. Ils avaient sous leurs ordres tous les cantons rangés autour de leurs bannières, dont chacune était spécialement défendue par quatre-vingts hommes choisis parmi les vaillans, et armés de cuirasses, de piques et de haches d’armes. Enfin l’arrière-garde était conduite par Gaspard Hertenstein de Lucerne. Mille hommes, jetés de chaque côté à mille pas sur les flancs de cette armée, éclairaient sa marche dans les bois qui couvraient la pente du coteau qu’elle suivait en s’étendant de Gumenen à Laupen. Toute l’armée des confédérés réunie pouvait être de trente à trente-quatre mille hommes. Le duc de Bourgogne commandait à peu près un pareil nombre de soldats; mais son camp paraissait beaucoup plus considérable à cause de la quantité de marchands et de femmes de mauvaise vie qu’il traînait à sa suite. La veille il y avait eu alerte parmi cette multitude: le bruit s’était répandu que les Suisses avaient passé la Sarine. Le duc l’avait appris avec une grande joie; toute son armée s’était mise soudain en mouvement, et il avait marché jusqu’à la crête de la montagne au-devant de l’ennemi; mais la pluie était survenue, et chacun était rentré dans ses quartiers. Le lendemain, le duc fit exécuter la même manoeuvre. Cette fois il put apercevoir sur l’autre côté de la colline ses ennemis retranchés dans la forêt. Le ciel était sombre, et la pluie épaisse. Les Suisses, qui armaient en ce moment des chevaliers, ne faisaient aucun mouvement. Le duc, après deux ou trois heures d’attente, crut que c’était encore une journée perdue, et se retira dans ses logis. De leur côté, ses généraux, voyant la poudre mouillée, les cordes des arcs détendues, et les hommes pliant de fatigue, donnèrent le signal de la retraite. C’était le moment qu’attendaient les confédérés. À peine virent-ils le mouvement que faisait l’armée du duc, que Hans de Hallewyl cria à son avant-garde: -À genoux, enfans, et faisons notre prière. - Chacun lui obéit. Ce mouvement fut imité par le corps d’armée de l’arrière-garde, et la voix de trente-quatre mille hommes priant pour leur liberté et la patrie monta vers Dieu. En ce moment, soit hasard, soit protection céleste, le rideau de nuages tendu sur le ciel se déchira pour laisser passer un rayon de soleil qui alla se réfléchir sur les armes de toute cette multitude agenouillée. Alors Hans de Hallewyl se leva, tira son épée, et tournant la tête du côté d’où venait la lumière, il s’écria: «Braves gens, Dieu nous envoie la clarté de son soleil; pensez à vos femmes et à vos enfans!» Toute cette armée se leva d’un seul mouvement en criant d’une seule voix: Granson! Granson! et se mettant en marche, parvint en assez bon ordre sur la crête de la colline occupée un instant auparavant par les soldats du duc. Là une troupe de chiens de montagne qui marchaient devant l’armée, rencontra une troupe de chiens de chasse qui appartenaient aux chevaliers bourguignons, et comme si ces animaux eussent partagé la haine de leurs maîtres, ils se jetèrent les uns sur les autres; les chiens des confédérés, habitués à tenir tête aux taureaux et aux ours, n’eurent point de peine à vaincre leurs ennemis qui prirent la fuite vers le camp: cela fut regardé par les confédérés comme chose de bon présage. Les Suisses se divisèrent en deux troupes pour tenter deux attaques. Dès la veille, mille ou douze cents hommes avaient été détachés du corps d’armée, et traversant la Sarine, un peu au- dessus de sa jonction avec l’Aar, s’étaient avancés en vue du comte de Romont, qu’ils devaient inquiéter, et empêcher par ce moyen de porter secours au duc Charles. Hallewyl, qui commandait une de ces troupes réunie à son avant-garde, et Waldmann, l’autre, combinèrent leurs mouvemens de manière à attaquer tous les deux en même temps; et partant du même point, ils s’ouvrirent comme un V et allèrent attaquer, Hallewyl la droite, et Waldmann la gauche du camp, défendu dans toute sa circonvallation par des fossés et des retranchemens, dans l’embrasure desquels on apercevait les bouches noircies d’une multitude de bombardes et de grosses coulevrines. Cette ligne resta muette et sombre jusqu’au moment où les confédérés se trouvèrent à demi-portée de canon. Alors une raie enflammée sembla faire une ceinture au camp, et de grands cris poussés par les Suisses annoncèrent que des messagers de mort avaient sillonné leurs rangs. Ce fut surtout la troupe de Hallewyl qui souffrit le plus de cette première décharge. René de Lorraine et ses trois cents chevaux accoururent à son secours. Au même moment une porte du camp s’ouvrit, et une troupe de cavaliers bourguignons sortit et fondit sur eux la lance en arrêt. Comme ils n’étaient plus qu’à quatre longueurs de lance les uns des autres, un boulet tua le cheval de René de Lorraine; le cavalier démonté roula dans la boue, on le crut mort. Ce fut Hallewyl à son tour qui lui vint en aide et qui le sauva. Waldmann, de son côté, s’était avancé jusqu’au bord du fossé; mais il avait été forcé de reculer devant le feu de l’artillerie bourguignone: il alla reformer sa troupe derrière un monticule, et marcha de nouveau à l’ennemi. Ce fut alors que l’on courut dire au duc Charles que les Suisses attaquaient. Il croyait si peu à une telle audace, que les premières décharges ne l’avaient point fait sortir de son logis; il pensait que l’on continuait de tirer sur la ville. Le messager le trouva dans sa chambre à moitié désarmé, sans épée au côté, la tête et les mains nues. Il ne voulut pas croire d’abord à la nouvelle qu’on lui annonçait, et lorsque le messager lui eut dit qu’il avait vu les Suisses, de ses propres yeux, attaquer le camp, il s’emporta en paroles furieuses et le frappa du poing. Au même instant un chevalier entra avec une blessure au front et son armure tout ensanglantée. Il fallut bien que le duc se rendît à l’évidence: il mit vivement son casque et ses gantelets, sauta sur son cheval de bataille qui était resté tout sellé, et lorsqu’on lui eut fait observer qu’il ne prenait pas son épée, il montra la lourde masse de fer qui pendait à l’arçon de sa selle, en disant qu’une telle arme était tout ce qu’il fallait pour frapper sur de pareils animaux. -À ces mots il mit son cheval au galop, gagna le point le plus élevé du camp, et de là, se dressant sur ses arçons, il embrassa d’un coup d’oeil tout le champ de bataille. À peine eut-on reconnu, à la bannière ducale qui le suivait, le point où l’on pouvait le trouver, que le duc de Sommerset, capitaine des Anglais, et le comte de Marle, fils aîné du connétable de Saint-Pol, accoururent près de lui, et lui demandèrent ce qu’il fallait qu’ils fissent. -Ce que vous allez me voir faire, répondit le duc, en poussant son cheval vers un endroit du camp qui venait d’être forcé. C’était encore Hallewyl avec son avant-garde: repoussé d’un côté, il avait continué de tourner les retranchemens; trouvant enfin un point plus faible, il l’avait enfoncé, et dirigeant aussitôt les canons de l’ennemi contre l’ennemi lui-même, il foudroyait presqu’à bout portant les Bourguignons avec leur propre artillerie. C’était donc vers ce point que se dirigeait le duc, et cette action avait lieu sur l’emplacement même où passe aujourd’hui la route de Fribourg. Charles tomba comme la foudre au milieu de cette mêlée; son arme était bien une arme de boucher, et tous ceux qu’il en frappait roulaient à ses pieds comme des taureaux sous une masse. Le combat venait donc de se rétablir avec quelque apparence de fortune pour le duc, lorsqu’il entendit à son extrême droite de grands cris et un grand tumulte. Hertenstein et son arrière-garde avaient continué le mouvement circulaire indiqué à l’armée suisse par son plan de bataille, étaient parvenus à tourner le camp, et l’attaquaient à l’endroit où il se réunissait au lac. C’était le point que défendait le grand Bâtard; il fit courageusement face à l’assaut, et peut-être l’eût-il repoussé, si un grand désordre ne s’était mis parmi ses gens d’armes. Adrien de Bubemberg était sorti de la ville avec deux mille hommes et venait de le prendre entre deux feux. Cependant le duc Charles n’avait pu reprendre son artillerie, qui était aux mains des Suisses; chaque décharge lui enlevait des rangs entiers. Mais comme l’élite de ses troupes était avec lui, nul ne pensait à reculer. C’étaient les archers à cheval, les gens de son hôtel et les Anglais; peut-être eussent-ils tenu ainsi long-temps, si le duc René, qui s’était remonté, ne fût venu, escorté des comtes d’Eptingen, de Thierstein et de Gruyère, se jeter avec ses trois cents chevaux au milieu de cette boucherie. Le duc de Sommerset et le comte de Marle tombèrent sous le premier choc. C’était surtout à la bannière du duc qu’en voulait René, son ennemi mortel; trois fois il poussa son cheval si près d’elle, qu’il n’avait qu’à étendre la main pour la saisir, et trois fois il trouva entre elle et lui un chevalier nouveau qu’il lui fallut abattre; enfin il parvint à joindre Jacques de Maes, qui la portait, tua son cheval; et, tandis que le cavalier était pris sous l’animal mourant, et qu’au lieu de se défendre, il serrait contre sa poitrine la bannière de son maître, René parvint à trouver avec son épée à deux mains le défaut de son armure, et se laissant peser de toute sa force sur la poignée, cloua son ennemi contre terre. Pendant ce temps, un homme de sa suite, se glissant entre les jambes des chevaux, arrachait des mains de Jacques de Maes la bannière que le loyal chevalier ne lâcha qu’en expirant. Dès-lors ce fut comme à Granson, non plus une retraite, mais une déroute; car Waldmann, vainqueur aussi sur le point qu’il avait attaqué, vint encore augmenter le désordre. Le duc Charles, et ce qui lui restait de soldats, étaient entourés de tous côtés; le comte de Romont, inquiété par ceux qu’on avait détachés contre lui, ignorant d’ailleurs ce qui se passait sur ses derrières, ne pouvait venir le dégager: il n’y avait donc plus qu’un espoir, faire une trouée à travers ce mur vivant, dont on ne pouvait calculer l’épaisseur, et, arrivé de l’autre côté, fuir à grande course de chevaux vers Lausanne. Seize chevaliers entourèrent leur duc, et mettant leurs lances en arrêt, traversèrent avec lui l’armée confédérée dans toute sa profondeur. Quatre tombèrent en route: ce furent les sires de Grimberghes, de Rosimbos, de Mailly et de Montaigu. Les douze qui demeurèrent en selle gagnèrent Morges avec leur maître, faisant en deux heures une course de douze lieues. C’était tout ce qui restait au Téméraire de sa riche et puissante armée. Du moment où le duc cessa de résister, rien ne résista plus. Les confédérés parcoururent le champ de bataille, frappant tout ce qui était debout, achevant tout ce qui était tombé; aucune grace ne fut faite, excepté aux femmes: on poursuivit avec des barques les Bourguignons qui tentaient de fuir par le lac; l’eau était chargée de corps morts et rouge de sang; et pendant long-temps les pêcheurs, en tirant leurs filets, amenèrent des fragmens d’armures et des tronçons d’épée. Le camp du duc de Bourgogne et tout ce qu’il contenait tomba au pouvoir des Suisses: le logis du duc, avec ses étoffes, ses fourrures, les armes précieuses qu’il renfermait, fut donné par les vainqueurs au duc René de Lorraine, comme un témoignage d’admiration pour son courage pendant cette journée. Les confédérés se partagèrent l’artillerie; chaque canton qui avait envoyé des combattans en obtint quelques pièces comme trophée de la bataille. Morat en eut douze. J’allai voir, dans l’endroit où on les conserve, ces vieux souvenirs de cette grande défaite. Ces canons ne sont point coulés tout d’une pièce, mais se composent d’anneaux alternativement saillans et rentrans, soudés les uns aux autres, mode de fabrication qui devait leur ôter beaucoup de leur solidité. En 1828 ou 1829, Morat demanda des canons a Fribourg, afin de célébrer bruyamment la fête de la confédération: cette demande ne fut point accueillie par la métropole du canton, je ne sais pour quelle cause. Les jeunes gens alors se rappelèrent les canons du duc Charles, et les tirèrent de l’arsenal où ils dormaient depuis quatre siècles; il leur paraissait digne d’eux de célébrer l’anniversaire de leur nouveau pacte de liberté avec les trophées de la victoire qu’ils devaient à leur vieille fédération. Ils les traînèrent donc avec de grands cris sur l’esplanade que le voyageur laisse à sa gauche en entrant dans la ville; mais aux premiers coups une coulevrine et une bombarde éclatèrent, et cinq ou six des jeunes gens qui servaient ces deux pièces furent tués ou blessés. (1) À Dieu très bon et très grand. -L’armée du très vaillant -duc de Bourgogne, assiégeant Morat, -détruite par les Suisses, a laissé ici ce monument -de sa défaite. (2) La république fribourgeoise consacre par cette nouvelle pierre la victoire remportée le 12 juin 1476, par les efforts réunis de ses pères. -MCCCXXII. X Fribourg. (1834) Nous ne nous arrêtâmes à Morat que deux heures: ce temps suffisait de reste pour visiter ce que la ville offre de curieux. Vers les trois heures de l’après-midi nous remontâmes dans notre petite calèche, et nous nous mîmes en route pour Fribourg. Au bout d’une demi-heure de marche en pays plat, nous arrivâmes au pied d’une colline que notre cocher nous invita à monter à pied, sous prétexte de nous faire admirer le point de vue, mais de fait, je crois, par déférence pour son cheval. Je me laissais ordinairement prendre à ces supercheries, sans paraître le moins du monde les deviner, car n’eussent été mes compagnons de voyage, j’aurais fait toute la route à pied. Cette fois au moins l’invitation du guide n’était point dénuée de motifs plausibles. La vue qui embrasse tout le champ de bataille, la ville, les deux lacs de Morat et de Neuchatel, est magnifique: c’est à l’endroit même où nous étions que le duc de Bourgogne avait fait bâtir ses logis. Une demi-heure de marche nous conduisit ensuite à la crête de la montagne, et à peine l’eûmes-nous dépassée, que sur le versant opposé à celui que nous venions de gravir, je reconnus l’endroit où avait fait sa halte pieuse toute l’armée des confédérés. Le reste de la route n’offre rien de remarquable que la jolie vallée de Gotteron qui vient se réunir à la route une lieue avant Fribourg, et qui s’étend jusqu’aux portes de la ville. Sur le sommet opposé à celui que nous suivions, notre guide nous fit remarquer l’ermitage de Sainte-Madeleine, qu’il nous invita à visiter le lendemain, et au fond de la vallée, un aqueduc romain, qui sert aujourd’hui à conduire une partie des eaux de la Sarine jusqu’aux forges de Gotteron. La porte par laquelle on entre dans Fribourg, en arrivant de Morat, est une des constructions les plus hardies que l’on puisse voir: suspendue comme elle l’est au-dessus d’un précipice de deux cents pieds de profondeur, on n’aurait qu’à la détruire pour rendre la ville imprenable de ce côté; Fribourg tout entier, du reste, semble le résultat d’une gageure faite par un architecte fantasque, à la suite d’un dîner copieux. C’est la ville la plus bossue que je connaisse: le terrain a été pris tel que Dieu l’avait fait; les hommes ont bâti dessus, voilà tout. À peine a-t- on dépassé la porte, qu’on descend, non pas une rue, mais un escalier de vingt-cinq ou trente marches; on se trouve alors dans un petit vallon pavé, et bordé de maisons des deux côtés. Avant de monter vers la cathédrale qui se trouve en face, il y a deux choses à voir: à gauche, une fontaine; à droite, un tilleul. La fontaine est un monument du XVe siècle, curieux de naïveté: elle représente Samson terrassant un lion. L’Hercule juif porte à son côté, passée dans un ceinturon, sa mâchoire d’âne en guise d’épée. -Le tilleul est à la fois un souvenir et un monument du même siècle; voici à quelle tradition se rattache son existence: Nous avons dit que les quatre-vingts jeunes gens que Fribourg avait envoyés à la bataille de Morat, avaient, pour se reconnaître entre eux pendant la mêlée, orné leurs casques et leurs chapeaux de branches de tilleul; aussitôt que celui qui commandait ce petit corps de frères, eut vu la bataille gagnée, il dépêcha un de ses soldats vers Fribourg, pour y porter cette nouvelle. Le jeune Suisse, comme le Grec de Marathon, fit la course tout d’une traite, et, comme lui, arriva mourant sur la place publique, où il tomba en criant: victoire! et en agitant de sa main mourante la branche de tilleul qui lui avait servi de panache. Ce fut cette branche qui, plantée religieusement par les Fribourgeois à la place où leur compatriote était tombé, produisit l’arbre colossal qu’on y voit aujourd’hui. Le clocher de l’église est un des plus élevés de la Suisse: il a trois cent quatre-vingt-six pieds de hauteur. -En général, il y a peu de ces monumens dans les Alpes; depuis Babel, les hommes ont renoncé à lutter contre Dieu; les montagnes tuent les temples: quel est l’insensé qui oserait bâtir un clocher au pied du Mont- Blanc ou de la Yungfrau? -Le porche est l’un des plus ouvragés qu’il y ait en Suisse: il représente le jugement dernier dans tous ses détails: Dieu punissant ou récompensant les hommes que la trompette du jugement réveille, et que les anges séparent en deux troupes, et qui entrent séance tenante, la troupe des élus dans un château qui représente le paradis, la troupe des damnés dans la gueule d’un serpent qui simule l’enfer; parmi les damnés il y a trois papes que l’on reconnaît à leur tiare. -Au-dessous du bas- relief on lit une inscription qui indique que l’église est sous l’invocation de saint Nicolas, qui témoigne de la foi que les Fribourgeois ont dans l’intercession du saint qu’ils ont choisi, et du crédit dont ils pensent que leur patron jouit près du Père éternel; la voici: PROTEGAM HANC URBEM ET SALVABO EAM PROPTER NICOLAUM SERVUM MEUM (14). L’intérieur de l’église n’offre de remarquable qu’une chaire gothique d’un assez beau travail; quant au maître-autel, il est dans le goût de la statuaire de Louis XV, et ressemble considérablement au Parnasse de M. Titon du Tillet. Comme il commençait à se faire tard, nous remîmes au lendemain la visite que nous comptions faire aux autres curiosités de la ville. Fribourg est la cité catholique par excellence: croyante et haineuse comme au XVIe siècle. Cela donne à ses habitans une couleur de moyen-âge pleine de caractère. Pour eux, point de différence intelligente entre la papauté de Grégoire VII ou celle de Boniface VIII, point de distinction entre l’église démocratique ou l’église aristocratique: le cas échéant, ils décrocheraient demain l’arquebuse de Charles IX ou rallumeraient le bûcher de Jean Hus. Le lendemain matin j’envoyai le cocher et la voiture nous attendre sur la route de Berne, et je priai notre hôte de nous procurer un jeune homme qui nous conduisît à l’ermitage de Sainte-Madeleine, les chemins qui y mènent étant impraticables pour une voiture. Il nous donna son neveu, gros joufflu, sacristain de profession, et guide à ses momens perdus. Il nous restait à visiter à Fribourg la porte Bourguillon, ancienne construction romaine. Nous nous mîmes en route sous la conduite de notre nouveau cicérone. -Nous passâmes pour nous y rendre près du tilleul de Morat dont j’appris alors l’histoire; puis nous descendîmes une rue de cent vingt marches qui nous conduisit à un pont jeté sur la Sarine. C’est du milieu de ce pont qu’il faut se retourner, regarder Fribourg s’élevant en amphithéâtre comme une ville fantastique: on reconnaîtra bien alors la cité gothique, bâtie pour la guerre, et posée à la cime d’une montagne escarpée comme l’aire d’un oiseau de proie; on verra quel parti le génie militaire a tiré d’une localité qui semblait bien plutôt destinée à servir de retraite à des chamois que de demeure à des hommes, et comment une ceinture de rochers a formé une enceinte de remparts. À gauche de la ville, et comme une chevelure rejetée en arrière, s’élève une forêt de vieux sapins noirs poussant dans les fentes des rochers, d’où sort, comme un large ruban chargé de la maintenir, la Sarine aux eaux grises qui serpente un instant dans la vallée, et disparaît au premier détour. Au-delà de la petite rivière, et sur la montagne opposée à la ville, on découvre, au- dessus d’une espèce de faubourg bâti en amphithéâtre, la porte Bourguillon, à laquelle on arrive par un chemin creusé dans la montagne. Cette vue récompense mal de la fatigue qu’on a prise pour arriver jusque-là: c’est une construction romaine, comme toutes celles qui restent de cette époque, lourde, massive et carrée. Près d’elle, à la gauche du chemin qui y conduit, est une assez jolie petite chapelle, bâtie en 1700, dans les niches de laquelle on a placé extérieurement quatorze statues de saints, qui portent la date de 1650; deux ou trois d’entre elles sont assez remarquables. L’intérieur n’offre rien de curieux, si ce n’est les nombreux témoignages de la foi des habitans: les murs sont tapissés d’ex-voto, qui tous attestent les miracles opérés par la vierge Marie, sous l’invocation de laquelle est placé ce petit temple; des peintures naïves et des inscriptions plus naïves encore constatent le cas où la puissance de la protectrice divine s’est révélée. L’une représente un vieillard au lit de mort qu’une apparition guérit; l’autre, une femme près d’être écrasée par une voiture et un cheval emporté qu’une main invisible arrête tout à coup; une troisième, un homme près de se noyer, que l’eau obéissante porte au bord, sur un ordre de la Vierge; enfin une dernière, un enfant qui tombe dans un précipice, et dont les ailes d’un ange amortissent la chûte. J’ai copié l’inscription écrite au-dessous de ce dernier dessin, la voici dans toute sa pureté: LE 26 JULLY 1799 ET TOMIBÉ DEPUIS LE HEAU DU ROCH DE LA MAISON DES FRÈRES BOURGER, EN MONTANT À MONT-TORGE JUSQUE DANS LA SARINE, JOSEPH FILS DE JEAN VEINSANT KOLLY BOURGEOIT DE FRIBOURG, AGÉ DE CINQ ANS PRÉSERVÉ DE DIEU ET DE LA SAINTE VIERGE; SANS AUQUUN MAL. Je me fis montrer l’endroit où cette chûte avait eu lieu; l’enfant est tombé d’une hauteur de 180 pieds à peu près. En regagnant la route de Berne, notre sacristain nous montra l’endroit que les ingénieurs viennent de choisir pour y jeter un pont suspendu qui joindra la ville à la montagne située en face d’elle. Ce pont aura 850 pieds de longueur, sur une élévation de 150; il passera à 90 pieds au-dessus des toits des plus hautes maisons bâties au fond de la vallée. L’idée qu’on allait embellir Fribourg d’un monument dont la façon serait si moderne, m’affligea autant qu’elle paraissait réjouir ses habitans. Cette espèce de balançoire en fil de fer qu’on appelle un pont suspendu, jurera d’une manière bien étrange, ce me semble, avec la ville gothique et sévère qui vous reporte, à travers les siècles, à des temps de croyance et de féodalité. La vue de quelques forçats aux habits rayés de noir et de blanc, qui travaillaient sous la surveillance d’un garde-chiourme, ne contribua point à éclaircir ce tableau, qui, dans mes idées d’art et de nationalité, m’attrista autant que pourrait le faire l’aspect d’un habit marron à Constantinople, ou d’un pantalon de nankin sur les bords du Gange. À trois heures nous rejoignîmes notre voiture qui nous attendait, caisse, cheval et cocher, avec une immobilité et une patience qui auraient fait honneur à un fiacre; nous nous établîmes dans le fond, avec notre sacristain sur le devant, et nous nous mîmes en route pour l’ermitage de la Madeleine. Après une demi-lieue de marche à peu près, la voiture s’arrêta, et nous prîmes un chemin de traverse. Nous étions partis de Fribourg par un temps magnifique, ce qui n’avait point empêché notre desservant de Saint-Nicolas de se munir d’un énorme parapluie, qui paraissait, à la prédilection que le sacristain manifestait pour ce meuble, le compagnon ordinaire de ses courses; c’était du reste un vieux serviteur vêtu de calicot bleu, raccommodé avec des carrés de drap gris, et qui, lorsqu’il était déployé dans toute sa largeur, avait une envergure de sept ou huit pieds; vénérable parapluie-ancêtre dont on ne retrouverait l’espèce chez nous qu’en s’enfonçant dans la Bretagne ou la Basse-Normandie. Nous avions ri d’abord de la précaution de notre guide, qui, vif et jovial comme un Suisse allemand, nous avait regardés long-temps avec inquiétude avant de savoir ce qui provoquait notre hilarité, et qui enfin, au bout d’un quart d’heure, ayant fini par en deviner la cause, s’était dit tout haut à lui-même: « Ah! foui, c’être ma parapluie, ché comprends.» Au bout de dix minutes de marche, et comme nous commencions à gravir la rampe presqu’à pic qui conduisait à la porte Bourguillon, par une chaleur de vingt-cinq degrés, et recevant d’aplomb sur la tête les rayons du soleil, nous vîmes notre guide qui avait déployé sa mécanique et qui grimpait tranquillement par un petit sentier latéral, à l’ombre de cette espèce de machine de guerre, et abrité sous son toit comme un Saint-Sacrement sous un dais. Nous commençâmes à reconnaître que l’affection qu’il portait à son compagnon de voyage n’était pas aussi désintéressée que nous le pensions d’abord. Nous nous arrêtâmes, suivant d’un oeil d’envie son ascension dans l’ombre mobile qui l’enveloppait comme l’atmosphère la terre. En arrivant à la hauteur où nous étions, il s’était arrêté à son tour, nous avait regardés un instant avec étonnement, comme pour s’interroger sur la cause de notre halte; puis, nous ayant vus nous passer mutuellement une bouteille de kirschenwaser, et nous essuyer le front avec nos mouchoirs, il s’était dit, toujours parlant à lui-même, comme s’il répondait à une question intérieure: -«Ah! foui, ché comprends, fous avre chaud, c’est la soleil.» -Puis il avait continué son ascension, qu’il avait achevée avec autant de calme qu’il l’avait commencée. En arrivant à la voiture, comme un cavalier qui s’occupe de son cheval avant de penser à lui-même, il avait soigneusement plié son cher rifflard, pour lequel je commençais à avoir une vénération presqu’aussi profonde que la sienne; il en avait abaissé symétriquement les plis les uns sur les autres; puis, faisant glisser dessus, de toute la longueur de son lacet vert le cercle de laiton qui les maintenait, il avait solidement établi le précieux meuble dans l’angle en retour formé par la banquette de devant de la calèche, et avait conservé, en s’asseyant sur l’extrême bord du coussin dont son ami occupait le fond, toutes les marques de déférence qu’il croyait devoir simultanément à lui et à nous. On devine donc que lorsque nous descendîmes pour faire à pied, et par le chemin de traverse où ne pouvait s’engager la voiture, les trois quarts de lieue qui nous séparaient encore de l’ermitage, le parapluie fut le premier descendu, comme il avait été le premier monté, et que nous ne dûmes nous mettre en route qu’après qu’un scrupuleux examen eut convaincu son propriétaire qu’il ne lui était arrivé aucun accident. L’inventaire n’était pas dénué de raison. Pendant notre course en voiture, le ciel s’était couvert de nuages, un tonnerre lointain se faisait entendre dans la vallée, se rapprochant à chaque coup. Bientôt de larges gouttes tombèrent; mais comme nous étions à moitié chemin à peu près, et que nous avions par conséquent aussi loin pour retourner à notre voiture que pour atteindre le but de notre excursion, nous nous élançâmes à toutes jambes vers le bouquet de bois derrière lequel nous présumions qu’était situé l’ermitage. Au bout de cinquante pas, la pluie tombait par torrent, et au bout de cent, nous n’avions plus un fil de sec sur toute notre personne; nous ne nous arrêtâmes néanmoins que sous l’abri des arbres qui entoure l’ermitage. Alors nous nous retournâmes et nous aperçûmes notre sacristain tranquillement à couvert sous son parapluie comme sous un vaste hangard. Il venait à nous, posant proprement la pointe de ses pieds sur l’extrémité des pierres dont était parsemé le chemin, et qui formaient un archipel de petites îles au milieu de la nappe d’eau qui couvrait littéralement la plaine; de sorte que lorsqu’il nous rejoignit, il ne nous fallut qu’un coup d’oeil pour nous convaincre que la personne de notre guide s’était conservée intacte depuis les extrémités supérieures jusqu’aux extrémités inférieures; pas une goutte d’eau ne coulait de sa chevelure, pas une tache de boue ne souillait ses souliers cirés à l’oeuf. Arrivé à quatre pas de nous, il s’arrêta, fixa ses grands yeux étonnés sur notre groupe tout ruisselant et tout transi, et comme s’il lui eût fallu autre chose que l’aspect du temps pour lui donner l’explication de notre détresse, il dit après quelques secondes de réflexion, et toujours se parlant à lui-même: -«Ah! foui, ché comprends, fous être mouillés; c’est l’orache.» Le gredin! nous l’aurions étranglé de bon coeur; je crois même que l’un de nous en fit la proposition. Heureusement que nous fûmes détournés de cette mauvaise pensée par les sons d’une cloche qui retentit à quelques pas de nous, et dont le bruit semblait sortir de terre: c’était celle de l’ermitage, dont nous n’étions plus qu’à quelques pas. L’orage avait été rapide et violent comme un orage de montagne; la pluie avait cessé, le ciel était redevenu pur; nous secouâmes nos vêtemens, et quittant notre abri, nous nous acheminâmes vers la grotte, laissant notre sacristain occupé à chercher une place bien exposée où il pût faire sécher son parapluie. Bientôt nous nous trouvâmes en face de l’ouvrage le plus merveilleux qu’ait accompli peut-être depuis le commencement des siècles la patience d’un homme. En 1760, un paysan de Gruyère, nommé Jean Dupré, prit la résolution de se faire ermite et de se creuser lui-même un ermitage comme jamais les pères du désert n’avaient soupçonné qu’il en pût exister. Après avoir cherché long-temps dans le pays environnant une place convenable, il crut avoir trouvé, à l’endroit même où nous étions, une masse de rochers à la fois assez solide et assez friable pour qu’il pût mettre à exécution son projet. Cette masse, recouverte à son sommet d’une terre végétale sur laquelle s’élèvent des arbres magnifiques, présente au midi l’une de ses faces coupée à pic et dominant à la hauteur de deux cents pieds à peu près la vallée de Gotteron. Dupré attaqua cette masse, non pas pour s’y creuser une simple grotte, mais pour s’y tailler une habitation complète avec toutes ses dépendances, s’imposant en outre pour pénitence de ne manger que du pain et de ne boire que de l’eau tout le temps que durerait ce travail. Son oeuvre n’était point encore achevée au bout de vingt ans, lorsqu’elle fut interrompue par la mort tragique du pauvre anachorète. Voici comment: La singularité du voeu, la persistance avec laquelle Dupré l’accomplissait, la hardiesse de cette fouille à l’intérieur de la montagne, attiraient à la Madeleine nombre de visiteurs, et comme des deux chemins qui y conduisaient, celui de la vallée de Gotteron était le plus court et le plus pittoresque, c’était celui que préféraient les curieux. Il y avait bien un petit inconvénient. Arrivé au pied de l’ermitage, il fallait traverser la Sarine; mais Dupré lui-même se chargea de lever cette difficulté en faisant faire une barque, et en quittant la pioche pour la rame chaque fois qu’une nouvelle société désirait visiter son ermitage. Un jour, une bande de jeunes étudians vint à son tour réclamer l’office du pieux batelier; et comme ils étaient avec lui au milieu de la rivière, l’un d’eux, riant de la terreur d’un de ses camarades, posa, malgré les remontrances de l’ermite, ses pieds sur les deux bords de la barque, et lui imprima, en se laissant peser tantôt à bâbord, tantôt à tribord, un mouvement si brusque, qu’il la fit chavirer: les étudians, qui étaient jeunes et vigoureux, gagnèrent la rive malgré le courant rapide de la rivière; le vieillard se noya, et l’ermitage resta inachevé. Nous parvînmes à cette grotte en descendant quatre ou cinq marches, par une espèce de poterne qui traverse un roc de huit pieds d’épaisseur. Cette poterne nous conduisit sur une terrasse taillée dans la pierre même qui surplombe au-dessus d’elle, à peu près comme le font certaines maisons gothiques, dont les différens étages avancent successivement sur la rue. Une porte s’offrait à notre droite, nous entrâmes. Nous nous trouvâmes dans la chapelle de l’ermitage, longue de quarante pieds, large de trente, haute de vingt. Deux fois par an, un prêtre de Fribourg vient y dire la messe, et alors cette église souterraine, qui rappelle les catacombes où les chrétiens célébrèrent leurs premiers mystères, se remplit de la population des villages voisins; quelques bancs de bois, quelques images saintes, en forment la seule richesse. Aux deux côtés de l’autel sont deux portes, aussi creusées dans le roc; l’une conduit dans la sacristie, petite chambre carrée, d’une dizaine de pieds de large et de haut; l’autre, au clocher. Ce clocher bizarre, dont la modeste prétention tout opposée à celle de ses confrères, n’a jamais été de s’élever au-dessus du niveau de la terre, mais seulement d’arriver jusqu’à sa surface, ressemble d’en haut à un puits, et d’en bas à une cheminée; sa cloche est suspendue au milieu des arbres qui couronnent le sommet de la montagne, à quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, et le tuyau du clocher par lequel on la met en branle, a soixante-dix pieds de long. -En rentrant dans la chapelle et presqu’en face de l’autel, on trouve une porte qui conduit à une chambre: dans cette chambre est un escalier de dix-huit marches qui mène à un petit jardin; de cette chambre on passe dans un bûcher, et du bûcher dans la cuisine. Malgré la chétive nourriture à laquelle s’était condamné le digne anachorète, il n’avait point négligé cette partie des bâtimens si importante dans la demeure des autres individus de l’espèce à laquelle il appartenait; c’est même la portion de son ermitage à laquelle, par une prédilection bien désintéressée, il parait avoir donné le plus de soin. -Lorsque nous y entrâmes, nous pûmes un instant nous croire dans une de ces grottes que le génie de Walter Scott creuse dans les montagnes d’Écosse, et qu’il peuple avec une sorcière échevelée et son fils idiot. -En effet une vieille femme était assise sous le manteau de la vaste cheminée dont la fumée s’échappait par un conduit de quatre-vingt-huit pieds de haut, creusé perpendiculairement dans le roc; elle grattait quelques légumes qu’attendait une marmite bouillottante, tandis qu’en face d’elle un grand gaillard de vingt-six ans, assis sur une pierre, étendait ses pieds sans faire attention qu’il les baignait dans une mare d’eau que l’orage avait versée par la cheminée, préoccupé seulement du désir de trouver quelque chose de mangeable dans les épluchures que jetait sa mère, et qu’il examinait les unes après les autres avec la méticuleuse gourmandise d’un singe. Nous nous arrêtâmes un instant à la porte pour contempler cette scène éclairée seulement par le reflet rougeâtre d’un foyer ardent, dans lequel pétillait, dressé tout debout dans la cheminée, un sapin coupé vert avec ses branches et ses feuilles, et qui brûlait ainsi depuis sa racine jusqu’à son extrémité. -Il aurait fallu Rembrandt, pour fixer sur la toile, avec sa couleur ardente et son expression pittoresque, ce tableau bizarre dont lui seul pourrait faire comprendre la poésie; lui seul aurait pu saisir cette lumière vive et résineuse, se reflétant tout entière sur la figure ridée de la vieille femme, et jouant dans les boucles d’argent de ses cheveux, tandis que frappant de profil seulement sur la tête du jeune homme, elle laissait l’une de ses faces dans l’ombre et noyait l’autre dans la lumière. Nous étions entrés sans être entendus, mais à un mouvement que nous fîmes, la mère leva les yeux sur nous; et isolant son regard ébloui par le centre de lumière près duquel elle se trouvait, à l’aide d’une main, elle nous aperçut debout et pressés contre la porte. Elle alongea le pied vers son fils, et le poussant brusquement, elle le tira de l’occupation qui l’absorbait tout entier. Je présume qu’elle lui dit en mauvais allemand de nous montrer l’ermitage, car le jeune homme prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, se leva avec une langueur maladive, resta un instant debout au milieu de la mare, devenue presque compacte par la réunion de la suie et des cendres que l’eau en tombant avait entraînées avec elle; puis, nous regardant d’un air hébété, bailla, étendit les bras et vint à nous. Il nous adressa quelques sons gutturaux et inintelligibles qui n’appartenaient certes à aucun idiome humain; mais comme il étendait le bras dont il tenait la torche, du côté des autres chambres, nous comprîmes qu’il nous invitait à les visiter; nous le suivîmes. Il nous conduisit vers un corridor long de quatre-vingts pieds et large de quatorze, dont nous ne pûmes comprendre la destination. Ce corridor était éclairé par quatre fenêtres, percées comme des meurtrières, dans une plus ou moins grande épaisseur, selon les saillies extérieures que faisait le rocher. L’idiot approcha sa torche de la porte, et nous montra du bout du doigt, et sans autre explication que cette syllabe: heu! heu! qu’il répétait chaque fois qu’il voulait indiquer quelque chose, des traits de crayon presque effacés. Nous retrouvâmes avec peine la forme des lettres, nous pûmes lire enfin le nom de Marie-Louise; la fille des Césars d’Allemagne, qui à cette époque était encore femme d’empereur et mère de roi, avait visité cet ermitage en 1813, et y avait écrit son nom, presque effacé aujourd’hui dans l’histoire, comme il l’est sur cette porte. Nous passâmes de ce corridor dans la chambre de l’ermite, qui forme la dernière pièce de ce bizarre appartement. Son lit de bois, sur lequel étaient posés un matelas et une couverture, sert aujourd’hui de couche à la vieille femme, et en face de cette couche, quelques brins de paille étendus sur le plancher humide, insuffisans pour un cheval dans une écurie, pour un chien dans une niche, servent de litière à l’idiot. C’est là que ces malheureux passent leurs jours, vivant des aumônes des curieux qui viennent visiter leur étrange demeure. La longueur de la trouée faite dans le roc par l’ermite est de trois cent soixante-cinq pieds: il s’est arrêté à ce chiffre, en mémoire des jours de l’année. La voûte a partout quatorze pieds de hauteur. En revenant par la chambre contiguë à la chapelle, nous descendîmes les dix-huit marches de l’escalier, qui nous conduisit au jardin, où poussent quelques misérables légumes qu’entretient le jeune homme qui nous servait de guide. Un geste démonstratif, accompagné de sa syllabe habituelle, heu! heu! nous fit tourner la tête vers une excavation du rocher: c’est l’entrée d’une fontaine d’eau excellente; on l’appelle la Cave de l’ermite. Nous avions vu dans tous ses détails cette singulière construction. Le temps s’était réclairci pendant que nous la visitions: ce que nous avions de mieux à faire était de remonter en voiture et de nous mettre en route pour Berne. Nous traversâmes la poterne et nous nous mîmes en quête de notre guide, très préoccupés des premiers symptômes d’une faim qui promettait de devenir dévorante. Nous trouvâmes notre clerc de Saint-Nicolas assis à l’ombre d’un arbre, et ayant devant lui une pierre sur laquelle on voyait les débris d’un repas. Le drôle venait de déjeuner merveilleusement, autant que nous en pûmes juger par les os de poulet qui jonchaient la terre autour de lui, et par une gourde qui, posée sans bouchon à côté du parapluie, témoignait assez qu’elle venait de se vider dans un vase plus élastique et d’une plus large capacité. Quant à notre homme, il avait les yeux levés au ciel, et disait ses grâces en créature qui sent tout le prix des dons du Créateur. Cette vue nous creusa horriblement l’estomac. Nous lui demandâmes s’il n’y aurait pas moyen de se procurer dans les environs quelques articles de consommation dans le genre de ceux qu’il venait d’absorber. Il nous fit répéter plusieurs fois notre phrase; puis, enfin, après avoir réfléchi un instant, il nous dit avec la tranquille perspicacité qui faisait le fonds de son caractère: «-Ah! foui, fous avre faim, ché comprends; c’être l’exercice.» Puis il se leva sans répondre autrement à notre question, ferma son couteau, mit sa gourde dans sa poche, ramassa son parapluie, et s’achemina vers l’endroit où nous attendait notre voiture, aussi flegmatiquement que s’il n’avait pas à la suite de son estomac plein deux estomacs vides. Lorsque nous eûmes rejoint notre cocher, nous nous consultâmes pour régler nos comptes avec notre guide: il fut décidé que nous lui donnerions un thaler (six francs de notre monnaie, je crois) pour la demi-journée qu’il nous avait consacrée; je tirai donc de ma poche un thaler que je lui mis dans la main. Notre sacristain prit la pièce, la retourna attentivement sur les deux faces, en examina l’épaisseur, afin de bien s’assurer qu’elle n’était ni effacée ni rognée, la mit dans sa poche, et tendit de nouveau la main. Cette fois je la lui pris avec beaucoup de cordialité, et la lui serrant de toutes mes forces, je lui dis dans le meilleur allemand que je pus: Gut reis mein freund. Le pauvre diable fit une grimace de possédé; et pendant qu’il décollait, à l’aide de sa main gauche, les doigts de sa main droite, en murmurant quelques mots que nous ne pûmes comprendre, nous remontâmes en voiture. Au bout d’un quart de lieue, il nous vint une pensée: ce fut de demander à notre cocher s’il avait entendu ce qu’avait dit notre guide. -Oui, messieurs, nous répondit-il. -Eh bien? -Il a dit qu’un thaler était bien peu de chose pour un homme qui, comme lui, a supporté dans un seul jour la chaleur, la pluie et la faim. On devine quelle impression dut faire un pareil reproche sur des hommes rôtis par le soleil, mouillés jusqu’aux os, et mourant d’inanition. Aussi demeurâmes-nous dans l’insensibilité la plus complète, seulement la traduction de ces paroles nous amena tout naturellement à demander à notre cocher s’il n’y avait pas une auberge sur la route que nous avions à parcourir pour arriver à Berne. Sa réponse fut désespérante. Deux heures après, il s’arrêta, et nous demanda si nous voulions visiter le champ de bataille de Laupen. -Y a-t-il une auberge sur le champ de bataille de Laupen? -Non, monsieur, c’est une grande plaine où Rodolphe d’Erlac, à la tête du peuple, a vaincu la noblesse, l’an 1339... -Très bien; et combien de lieues encore d’ici à Berne? -Cinq. -Un thaler de trinkgeld (15), si nous y sommes dans deux heures. Le cocher mit son cheval au galop avec une ardeur que la nuit ne put ralentir, et une heure et demie après, du haut de la montagne de Bümplitz, nous vîmes, éparpillées dans la plaine et brillantes comme des vers luisans sur une pelouse, les lumières de la capitale du canton bernois. Au bout de dix minutes, notre voiture s’arrêta dans la cour de l’hôtel du Faucon. (1) Je protégerai et sauverai cette ville à cause de mon serviteur Nicolas. (2) Pourboire; mot à mot, argent pour trinquer. XI Les Ours de Berne. (1834) Un caquetage produit par plusieurs centaines de voix nous réveilla le lendemain avec le jour. Nous mîmes le nez à la fenêtre, le marché se tenait devant l’hôtel. La mauvaise humeur que nous avait causée ce réveil matinal se dissipa bien vile à l’aspect du tableau pittoresque de cette place publique encombrée de paysans et de paysannes en costumes nationaux. Une des choses qui m’avait le plus désappointé en Suisse était l’envahissement de nos modes non-seulement dans les hautes classes de la société, les premières toujours à abandonner les moeurs de leurs ancêtres, mais encore parmi le peuple, conservateur plus religieux des traditions paternelles. Je me trouvai certes bien dédommagé de ma longue attente par le hasard qui réunissait sous mes yeux, et dans toute leur coquetterie, les plus jolies paysannes des cantons voisins de Berne. C’était la Vaudoise aux cheveux courts, abritant ses joues roses sous son large chapeau de paille pointu; la femme de Fribourg, qui tourne trois fois autour de sa tête nue les nattes de ses cheveux dont elle forme sa seule coiffure; la Valaisane, qui vient par le mont Gemmi, avec son chignon de marquise et son petit chapeau bordé de velours noir, d’où pend jusque sur son épaule un large ruban brodé d’or; enfin, au milieu d’elles et la plus gracieuse de toutes, la Bernoise elle-même, avec sa petite calotte de paille jaune, chargée de fleurs comme une corbeille, posée coquettement sur le côté de la tête, et d’où s’échappent par derrière deux longues tresses de cheveux blonds; son noeud de velours noir au cou, sa chemise aux larges manches plissées, et son corsage brodé d’argent. Berne si grave, Berne si triste, Berne la vieille ville, semblait, elle aussi, avoir mis ce jour-là son habit et ses bijoux de fête; elle avait semé ses femmes dans les rues, comme une coquette des fleurs naturelles sur une robe de bal. Ses arcades sombres et voûtées, qui avancent sur le rez-de-chaussée de ses maisons, étaient animées par cette foule qui passait leste et joyeuse, se détachant par les tons vifs de ses vêtemens sur la demi-teinte de ses pierres grises; puis, de place en place, rendant plus sensibles encore la légèreté des ombres bariolées qui se croisaient en tous sens, des groupes de jeunes gens avec leurs grosses têtes blondes, leur petite casquette de cuir, leurs cheveux longs, leurs cols rabattus et leur redingote bleue plissée sur les hanches; véritables étudians d’Allemagne, qu’on croirait à vingt pas à peine des universités de Leipsick ou d’Iéna, causant immobiles, ou se promenant gravement deux par deux, la pipe d’écume de mer à la bouche, et le sac à tabac, orné de la croix fédérale, pendu à la ceinture. Nous criâmes bravo de nos fenêtres, en battant des mains comme nous l’aurions fait au lever de la toile d’un théâtre sur un tableau admirablement mis en scène; puis, allumant nos cigarres, en preuve de fraternité, nous allâmes droit à deux de ces jeunes gens pour leur demander le chemin de la cathédrale. Au lieu de nous l’indiquer de la main, comme l’aurait fait un Parisien affairé, l’un des deux nous répondit en français largement accentué de tudesque: «Par ici;» et, faisant doubler le pas à son camarade, il se mit à marcher devant nous. Au bout de cinquante pas, nous nous arrêtâmes devant une de ces vieilles horloges compliquées, à l’ornement desquelles un mécanicien du quinzième siècle consacrait quelquefois toute sa vie... Notre guide sourit. -Voulez-vous attendre? nous dit-il, huit heures vont sonner. En effet, au même instant, le coq qui surmontait ce petit clocher battit des ailes, chanta trois fois avec sa voix automatique. À cet appel, les quatre évangélistes sortirent, chacun à son tour, de leur niche, et vinrent frapper chacun un quart d’heure sur une cloche avec le marteau qu’ils tenaient à la main; puis, pendant que l’heure tintait, et en même temps que le premier coup se faisait entendre, une petite porte, placée au-dessous du cadran, s’ouvrit, et une procession étrange commença à défiler, tournant en demi-cercle autour de la base du monument, et rentra par une porte parallèle qui se ferma en même temps que la dernière heure sonnait, sur le dernier personnage qui terminait le cortège. Nous avions déjà remarqué l’espèce de vénération que les Bernois professent pour les ours; en entrant la veille au soir par la porte de Fribourg, nous avions vu se découper dans l’ombre les statues colossales de deux de ces animaux, placées comme le sont à l’entrée des Tuileries les chevaux domptés par des esclaves. Pendant les cinquante pas que nous avions faits pour arriver à l’horloge, nous avions laissé à notre gauche une fontaine surmontée d’un ours, portant une bannière à la main, couvert d’une armure de chevalier, et ayant à ses pieds un oursin vêtu en page, marchant sur ses pattes de derrière, et mangeant une grappe de raisin à l’aide de ses pattes de devant. Nous étions passés sur la place des Greniers, et nous avions remarqué, sur le fronton sculpté du monument, deux ours soutenant les armes de la ville, comme deux licornes un blason féodal; de plus, l’un d’eux versait avec une corne d’abondance les trésors du commerce à un groupe de jeunes filles qui s’empressaient de les recueillir, tandis que l’autre tendait gracieusement, et en signe d’alliance, la patte à un guerrier vêtu en Romain du temps de Louis XV. Celte fois nous venions de voir sortir d’une horloge une procession d’ours, les uns jouant de la clarinette, les autres du violon, celui-ci de la basse, celui-là de la cornemuse; puis à leur suite, d’autres ours portant l’épée au côté, la carabine sur l’épaule, marchant gravement, bannière déployée, et caporaux en serre-file. Il y avait, on l’avouera, de quoi éveiller notre gaîté; aussi étions- nous dans la joie de notre ame. Nos Bernois, habitués à ce spectacle, riaient de nous voir rire, et loin de s’en formaliser, paraissaient enchantés de notre bonne humeur. Enfin, dans un moment de répit, nous leur demandâmes à quoi tenait cette reproduction continuelle d’animaux qui, par leur espèce et par leur forme, n’avaient pas jusque-là passé pour des modèles de grâce ou de politesse, et si la ville avait quelque motif particulier de les affectionner autrement que pour leur peau et pour leur chair. Ils nous répondirent que les ours étaient les patrons de la ville. Je me rappelai alors qu’il y avait effectivement un saint Ours sur le calendrier suisse; mais je l’avais toujours connu pour appartenir par sa forme à l’espèce des bipèdes, quoique par son nom il parût se rapprocher de celle des quadrupèdes: d’ailleurs il était le patron de Soleure et non de Berne. J’en fis poliment l’observation à nos deux guides. Ils nous répondirent que c’était par le peu d’habitude qu’ils avaient de la langue française, qu’ils nous avaient répondu que les ours étaient lés patrons de la ville, qu’ils n’en étaient que les parrains; mais que, quant à ce dernier titre, ils y avaient un droit incontestable, puisque c’étaient eux qui avaient donné leur nom à Berne. En effet, Boer, qui en allemand se prononce Berr, veut dire ours. La plaisanterie, comme on le voit, devenait de plus en plus compliquée. Celui des deux qui parlait le mieux français, voyant que nous en désirions l’explication, nous offrit de nous la donner en nous conduisant à l’église. On devine qu’à l’affût comme je l’étais de traditions et de légendes, j’acceptai avec reconnaissance. Voici ce que nous raconta notre cicérone. La cité de Berne fut fondée, en 1191, par Berthold V, duc de Zoeringen. À peine fut-elle achevée, ceinte de murailles, et fermée de portes, qu’il s’occupa de chercher un nom pour la ville qu’il venait de bâtir, avec la même sollicitude qu’une mère en cherche un pour l’enfant qu’elle vient de mettre au jour. Malheureusement il paraît que l’imagination n’était pas la partie brillante de l’esprit du noble seigneur; car, ne pouvant venir à bout de trouver ce qu’il cherchait, il rassembla dans un grand dîner toute la noblesse des environs. Le dîner dura trois jours, au bout desquels rien de positif n’était encore arrêté pour le baptême de l’enfant, lorsqu’un des convives proposa, pour en finir, de faire le lendemain une grande chasse dans les montagnes environnantes, et de donner à la ville le nom du premier animal que l’on tuerait. Cette proposition fut reçue par acclamation. Le lendemain on se mit en route au point du jour. Au bout d’une heure de chasse, de grands cris de victoire se firent entendre: les chasseurs coururent vers l’endroit d’où ils partaient, un archer du duc venait d’abattre un cerf. Berthold parut très désappointé que l’adresse de l’un de ses gens se fût exercée sur un animal de cette espèce. Il déclara en conséquence qu’il ne donnerait pas à sa bonne et forte ville de guerre le nom d’une bête qui était le symbole de la timidité. De mauvais plaisans prétendirent que le nom de la victime offrait encore un autre symbole, que leur seigneur oubliait à dessein de relater, quoique ce fût peut-être celui qui lui inspirât le plus de répugnance: le duc Berthold était vieux et avait une jeune et jolie femme. Le coup de l’archer fut donc déclaré non avenu, et l’on se remit en chasse. Vers le soir les chasseurs rencontrèrent un ours. Vive Dieu! c’était là une bête dont le nom ne pouvait compromettre l’honneur ni d’un homme ni d’une ville. Le malheureux animal fut tué sans miséricorde, et donna à la capitale naissante le baptême avec son sang. Aujourd’hui encore, une pierre élevée à un quart de lieue de Berne, près de la porte du cimetière de Muri-Stalden, constate l’authenticité de cette étymologie par une courte, mais précise inscription. La voici en vieux allemand: ERST BÆR HIER FAM (16). Il n’y avait rien à dire contre le témoignage de pareilles autorités. J’ajoutai sur parole la foi la plus entière à l’histoire de notre étudiant, qui n’est que la préface d’une autre plus originale encore, et qui viendra en son lieu. Pendant ce temps nous avions traversé un passage, puis une grande place, et nous nous trouvions enfin en face de la cathédrale. C’est un bâtiment gothique d’un style assez remarquable, quoique contraire aux règles architecturales du temps, puisqu’il n’offre, malgré sa qualité d’église métropolitaine, qu’un clocher et pas de tour; encore le clocher est-il tronqué à la hauteur de 191 pieds, ce qui lui donne l’aspect d’un vaste pain de sucre dont on aurait enlevé la partie supérieure. L’édifice fut commencé en 1421, sur les plans de Mathias Heins, qui avaient obtenu la préférence sur ceux de son compétiteur dont on ignore le nom. Ce dernier dissimula le ressentiment qu’il éprouvait de cette humiliation; et, comme le monument était déjà parvenu à une certaine hauteur, il demanda un jour à Mathias la permission de l’accompagner sur la plate-forme. Mathias, sans défiance, lui accorda cette demande avec une facilité qui faisait plus d’honneur à son amour-propre qu’à sa prudence, passa le premier, et commença à lui montrer, dans tous leurs détails, les travaux que son rival avait eu un instant l’espoir de diriger. Celui-ci se répandit en éloges pompeux sur le talent de son confrère, qui, jaloux de lui prouver qu’il les méritait, l’invita à le suivre dans les autres parties du monument, et lui montra le chemin le plus court, en s’aventurant, à soixante pieds du sol, sur une planche portant, par ses deux extrémités, sur deux murs en retour et formant un angle. Au même instant on entendit un grand cri. Le malheureux architecte avait été précipité. Nul ne fut témoin du malheur de Mathias, si ce n’est son rival. Celui-ci raconta que le poids du corps avait fait tourner la planche, mal d’aplomb sur deux murs qui n’étaient pas de niveau, et qu’il avait eu la douleur de voir tomber Mathias sans pouvoir lui porter secours. Huit jours après, il obtint la survivance du défunt, auquel il fit élever, à la place même de sa chute, une magnifique statue, ce qui lui acquit dans toute la ville de Berne une grande réputation de modestie. Nous entrâmes dans l’église, qui n’offre à l’intérieur, comme tous les temples protestans, rien de remarquable; deux tombeaux seulement s’élèvent de chaque côté du choeur: l’un est celui du duc de Zoeringen, fondateur de la ville; l’autre, celui de Frédéric Steiger, qui était avoyer de Berne lorsque les Français s’en emparèrent en 1798. En sortant de la cathédrale, nous allâmes visiter la promenade intérieure: on la nomme, je crois, la Terrasse. Elle est élevée de 108 pieds au-dessus de la ville basse; une muraille de cette hauteur, coupée à pic comme un rempart, maintient les terres et les préserve d’un éboulement. C’est de cette terrasse que l’on découvre une des plus belles vues du monde. Au pied s’étendent, comme un tapis bariolé, les toits des maisons au milieu desquelles serpente l’Aar, rivière capricieuse et rapide, dont les eaux bleues prennent leurs sources dans les glaces du Finster-Aarhorn, et qui enceint de tous côtés Berne, ce vaste château fort dont les montagnes environnantes sont les ouvrages avancés. Au second plan s’élève le Gärthen, colline de trois ou quatre mille pieds de haut, et qui sert de passage à la vue pour arriver à la grande chaîne de glaciers qui ferme l’horizon, comme un mur de diamant; espèce de ceinture resplendissante, au-delà de laquelle il semble que doit exister le monde des Mille et une Nuits; écharpe aux milles couleurs, qui, le matin, sous les rayons du soleil, prend toutes les nuances de l’arc-en-ciel, depuis le bleu foncé jusqu’au rose tendre; palais fantastique, qui, le soir, lorsque la ville et la plaine sont déjà plongées dans la nuit, reste illuminé quelque temps encore par les dernières lueurs du jour, expirant lentement au sommet. Cette magnifique plate-forme, toute plantée de beaux arbres, est la promenade intérieure de la ville. Deux cafés, placés aux deux angles de la terrasse, fournissent des glaces excellentes aux promeneurs: entre ces deux cafés, et au milieu du parapet de la terrasse, une inscription allemande, gravée sur une pierre, constate un événement presque miraculeux. Un cheval fougueux, qui emportait un jeune étudiant, se précipita, avec son cavalier, du haut de la plate-forme: le cheval se tua sur le pavé, mais le jeune homme en fut quitte pour quelques contusions. La bête et l’homme avaient fait un saut perpendiculaire de cent huit pieds. Voici la traduction littérale de cette inscription. «Cette pierre fut érigée en l’honneur de la toute-puissance de Dieu, et pour en transmettre le souvenir à la postérité. -D’ici le sieur Theobald Vëinzoepfli, le 25 mai 1654, sauta en bas avec son cheval. Après cet accident il desservit trente ans l’église en qualité de pasteur, et mourut très vieux et en odeur de sainteté le 25 novembre 1694.» Une pauvre femme, condamnée aux galères, séduite par cet antécédent, tenta depuis le même saut, pour échapper aux soldats qui la poursuivaient; mais, moins heureuse que Vëinzoepfli, elle se brisa sur le pavé. Après avoir jeté un dernier coup-d’oeil sur cette vue magnifique, nous nous acheminâmes vers la porte d’en bas afin de faire le tour de Berne par l’Altenberg, jolie colline chargée de vignes, qui s’élève de l’autre côté de l’Aar, un peu au-dessus du niveau de la ville. Chemin faisant, on nous montra une petite auberge gothique qui a pour enseigne une botte. Voici à quelle tradition se rattache cette enseigne que l’on peut s’étonner à juste titre de trouver à la porte d’un marchand de vin. Henri IV avait envoyé, en 1602, Bassompierre à Berne en qualité d’ambassadeur près des treize cantons, pour renouveler avec eux l’alliance déjà jurée en 1582 entre Henri III et la Fédération. Bassompierre, par la franchise de son caractère et la loyauté de ses relations, réussit à aplanir les difficultés de cette négociation, et à faire des Suisses des alliés et des amis fidèles de la France. Au moment de son départ, et comme il venait de monter à cheval à la porte de l’auberge, il vit s’avancer de son côté les treize députés des treize cantons, tenant chacun un énorme widercome à la main, et venant lui offrir le coup de l’étrier. Arrivés près de lui, ils l’entourèrent, levèrent ensemble les treize coupes qui contenaient chacune la valeur d’une bouteille, et portant unanimement un toast à la France, ils avalèrent la liqueur d’un seul trait. Bassompierre, étourdi d’une telle politesse, ne vit qu’un moyen de la leur rendre. Il appela son domestique, lui fit mettre pied à terre, lui ordonna de tirer sa botte, la prit par l’éperon, fit vider treize bouteilles de vin dans ce vase improvisé; puis, le levant à son tour, pour rendre le toast qu’il venait de recevoir: Au treize cantons, dit-il, et il avala les treize bouteilles. Les Suisses trouvèrent que la France était dignement représentée. Cent pas plus loin nous étions à la porte d’en bas. Nous traversâmes l’Aar sur un assez beau pont de pierre; puis une course d’une demi-heure nous conduisit au sommet de l’Altenberg. On retrouve là la même vue à peu près que celle qu’on a de la terrasse de la cathédrale, excepté que de ce second belvédère la ville de Berne forme le premier plan du tableau. Nous abandonnâmes bientôt cette promenade, toute magnifique qu’elle était. Comme aucun arbre n’y tempérait l’ardeur des rayons du soleil, la chaleur y était étouffante; de l’autre côté de l’Aar, au contraire, nous apercevions un bois magnifique dont les allées étaient couvertes de promeneurs. Nous craignîmes un instant d’être réduits à retourner sur nos pas pour retrouver le pont que nous avions déjà traversé; mais nous aperçûmes au-dessous de nous un bac à l’aide duquel s’opérait le passage, au grand bénéfice du batelier, car nous fûmes obligés d’attendre un quart d’heure notre tour d’inscription. Ce batelier est un vieux serviteur de la république à qui la ville a donné pour récompense de ses services le privilège exclusif du transport des passagers qui veulent traverser l’Aar. Ce transport s’opère moyennant une rétribution de deux sous, à laquelle échappent les membres de deux classes de la société qui n’ont cependant dans l’exercice de leurs fonctions aucun rapport probable, les sages-femmes et les soldats. Comme j’avais fait quelques questions à mon passeur, il se crut en droit à son tour, en me reconnaissant pour Français, de m’en adresser une. Il me demanda si j’étais pour l’ancien ou pour le nouveau roi. Ma réponse fut aussi catégorique que sa demande: -Ni pour l’un, ni pour l’autre. Les Suisses sont en général très questionneurs et très indiscrets dans leurs questions, mais ils y mettent une bonhomie qui en fait disparaître l’impertinence; puis, lorsque vous leur avez dit vos affaires, ils vous racontent à leur tour les leurs avec ces détails intimes que l’on réserve ordinairement pour les amis de la maison. À table d’hôte, et au bout d’un quart d’heure, on connaît son voisin, comme si l’on avait vécu vingt ans avec lui. Du reste, vous êtes parfaitement libre de répondre ou de ne pas répondre à ces questions, qui sont ordinairement celles que vous font les registres des maîtres d’auberge: -Votre nom, votre profession, d’où venez-vous, où allez-vous? -et qui remplacent avantageusement l’exhibition du passeport, en indiquant aux amis qui vous suivent ou que vous suivez, l’époque à laquelle on est passé, et la route qu’on a prise. Comme il nous était absolument égal d’aller d’un côté ou d’un autre, pourvu que nous vissions quelque chose de nouveau, nous suivîmes la foule; elle se rendait à la promenade de l’Engi, qui est la plus fréquentée des environs de la ville. Un grand rassemblement était formé devant la porte d’Aarberg; nous en demandâmes la cause, on nous répondit laconiquement: Les ours. Nous parvînmes en effet jusqu’à un parapet autour duquel étaient appuyés comme sur une galerie de salle de spectacle deux ou trois cents personnes, occupées à regarder les gentillesses de quatre ours monstrueux, séparés par couples, et habitant deux grandes et magnifiques fosses, tenues avec la plus grande propreté et dallées comme des salles à manger. L’amusement des spectateurs consistait, comme à Paris, à jeter des pommes, des poires et des gâteaux aux habitans de ces deux fosses; seulement leur plaisir se compliquait d’une combinaison que j’indiquerai à M. le directeur du Jardin des Plantes, et que je l’invite à naturaliser pour la plus grande joie des amateurs. La première poire que je vis jeter aux Martins bernois, fut avalée par l’un d’eux sans aucune opposition extérieure; mais il n’en fut pas de même de la seconde. Au moment où, alléché par ce premier succès, il se levait nonchalamment pour aller chercher son dessert à l’endroit où il était tombé, un autre convive, dont je ne pus reconnaître la forme, tant son action fut agile, sortit d’un petit trou pratiqué dans le mur, s’empara de la poire au nez de l’ours stupéfait, et rentra dans son terrier aux grands applaudissemens de la multitude. Une minute après, la tête fine d’un renard montra ses yeux vifs et son museau noir et pointu à l’orifice de sa retraite, attendant l’occasion de faire une nouvelle curée aux dépens du maître du château, dont il avait l’air d’habiter un pavillon. Cette vue me donna l’envie de renouveler l’expérience, et j’achetai des gâteaux comme l’appât le plus propre à réveiller l’appétit individuel des deux antagonistes. Le renard, qui devina sans doute mon intention en me voyant appeler la marchande, fixa ses yeux sur moi et ne me perdit plus de vue. Lorsque j’eus fait provision de vivres et que je les eus emmagasinés dans ma main gauche, je pris une tartelette de la main droite et la montrai au renard. Le sournois fit un petit mouvement de tête comme pour me dire: Sois tranquille, je comprends parfaitement; puis il passa sa langue sur ses lèvres avec l’assurance d’un gaillard qui est assez certain de son affaire pour se pourlécher d’avance. Je comptais cependant lui donner une occupation plus difficile que la première. L’ours, de son côté, avait vu mes préparatifs avec une certaine manifestation d’intelligence, et se balançait gracieusement assis sur son derrière, les yeux fixes, la gueule ouverte et les pattes tendues vers moi. Pendant ce temps, le renard, rampant comme un chat, était sorti tout-à-fait de son terrier, et je m’aperçus que c’était une cause accidentelle plutôt encore que la vélocité de sa course qui m’avait empêché de reconnaître à quelle espèce il appartenait lors de sa première apparition: la malheureuse bête n’avait pas de queue. Je jetai le gâteau, l’ours le suivit des yeux, se laissa retomber sur ses quatre pattes pour venir le chercher. Mais au premier pas qu’il fit, le renard s’élança par-dessus le dos de l’ours d’un bond dont il avait pris la mesure si juste, qu’il tomba le nez sur la tartelette; puis, faisant un grand détour, il décrivit une courbe pour rentrer à son terrier. L’ours furieux, appliquant à l’instant à sa vengeance ce qu’il savait de géométrie, prit la ligne droite avec une vivacité dont je l’aurais cru incapable; le renard et lui arrivèrent presque en même temps au trou, mais le renard avait l’avance, et les dents de l’ours claquèrent en se rejoignant à l’entrée du terrier au moment même où le larron venait d’y disparaître. Je compris alors pourquoi le pauvre diable n’avait plus de queue. Je renouvelai plusieurs fois cette expérience à la grande satisfaction des curieux et du renard, qui, sur quatre gâteaux, en attrapait toujours deux. Les ours qui habitent la seconde fosse sont beaucoup plus jeunes et plus petits. J’en demandai la cause, et j’appris qu’ils étaient les successeurs des autres, et qu’à leur mort ils devaient hériter de leur place et de leur fortune. Ceci exige une explication. Nous avons dit comment, après sa fondation par le duc de Zoeringen, Berne avait reçu son nom, et la part que le genre animal avait prise à son baptême. Depuis ce temps, les ours devinrent les armes de la ville, et l’on résolut non-seulement de placer leur effigie dans le blason, sur les fontaines, dans les horloges et sur les monumens de Berne, mais encore de s’en procurer de vivans, qui seraient nourris et logés aux frais des habitans. Ce n’était pas chose difficile, on n’avait qu’à étendre la main vers la montagne et à choisir. Deux jeunes oursins furent pris et amenés à Berne, où bientôt ils devinrent, par leur grace et leur gentillesse, un objet d’idolâtrie pour les bourgeois de la ville. Sur ces entrefaites, une vieille fille fort riche, et qui, vers les dernières années de sa vie, avait manifesté pour ces aimables animaux une affection toute particulière, mourut, ne laissant d’autres héritiers que des parens assez éloignés. Son testament fut ouvert avec les formalités d’usage, en présence de tous les intéressés. Elle laissait 60,000 livres de rente aux ours, et mille écus une fois donnés à l’hôpital de Berne, pour y fonder un lit en faveur de l’un des membres de sa famille. Les ayans-droit attaquèrent le testament sous prétexte de captation; un avocat d’office fut nommé aux défendeurs, et comme c’était un homme d’un grand talent, l’innocence des malheureux quadrupèdes, que l’on voulait spolier de leur héritage, fut publiquement reconnue, le testament déclaré bon et valable, et les légataires furent autorisés à entrer immédiatement en jouissance. La chose était facile: la fortune de la donatrice consistait en argent comptant. Les douze cent mille francs de capital qui la composaient furent versés au trésor de Berne, que le gouvernement déclara responsable de ce dépôt, avec charge de compter des intérêts aux fondés de pouvoir des héritiers, considérés comme mineurs. On devine qu’un grand changement s’opéra dans le train de maison de ces derniers. Leurs tuteurs eurent une voiture et un hôtel, ils donnèrent en leur nom des dîners parfaitement servis et des bals du meilleur goût. Quant à eux personnellement, leur gardien prit le titre de valet de chambre, et ne les battit plus qu’avec un jonc à pomme d’or. Malheureusement rien n’est stable dans les choses humaines. Quelques générations d’ours avaient joui à peine de ce bien-être inconnu jusqu’alors à leur espèce, quand la révolution française éclata. L’histoire de nos héros ne se trouve pas liée d’une manière assez intime à cette grande catastrophe, pour que nous remontions ici à toutes ses causes, ou que nous la suivions dans tous ses résultats; nous ne nous occuperons que des évènemens dans lesquels ils ont joué un rôle. La Suisse était trop près de la France pour ne pas éprouver quelque atteinte du grand tremblement de terre dont le volcan révolutionnaire secouait le monde: elle voulut résister cependant à cette lave militaire qui sillonna l’Europe. Le canton de Vaux se déclara indépendant: Berne rassembla ses troupes; victorieuse d’abord dans la rencontre de Neueneck, elle fut vaincue dans les combats de Straubrunn et de Grauholz, et les vainqueurs, commandés par les généraux Brune et Schaunbourg, firent leur entrée dans la capitale. Trois jours après le trésor bernois fit sa sortie. Onze mulets chargés d’or prirent la route de Paris: deux d’entre eux portaient la fortune des malheureux ours, qui, tout modérés qu’ils étaient dans leurs opinions, se trouvaient compris sur la liste des aristocrates et traités en conséquence. Il leur restait bien l’hôtel de leurs fondés de pouvoirs, que les Français n’avaient pu emporter; mais ceux-ci justifiaient du titre de propriété, de sorte que ce dernier débris de leur splendeur passée fut entraîné dans le naufrage de leur fortune. Un grand exemple de philosophie fut alors donné aux hommes par ces nobles animaux; ils se montrèrent aussi dignes dans le malheur qu’ils s’étaient montrés humbles dans la prospérité, et ils traversèrent, respectés de tous les partis, les cinq années de révolution qui agitèrent la Suisse depuis 1798 jusqu’en 1805. Cependant la Suisse avait abaissé ses montagnes sous la main de Bonaparte, comme l’Océan ses vagues à la voix de Dieu. Le premier consul la récompensa en proclamant l’acte de médiation, et les dix-neuf cantons respirèrent abrités sous l’aile que la France étendait sur eux. À peine Berne fut-elle tranquille qu’elle s’empressa de réparer les pertes faites par ses citoyens. Alors ce fut à qui solliciterait un emploi du gouvernement, réclamerait une indemnité au trésor, demanderait une récompense à la nation. Ceux-là seuls qui avaient le plus de droit pour tout obtenir dédaignèrent toute démarche, et attendirent dans le silence du bon droit que la république pensât à eux. La république justifia sa devise sublime: Un pour tous, tous pour un. Une souscription fut ouverte en faveur des ours; elle produisit 60,000 francs. Avec cette somme, si modique en comparaison de celle qu’ils avaient possédée, le conseil de la ville acheta un lot de terres qui rapportait 2,000 livres de rente. Les malheureuses bêtes, après avoir été millionnaires, n’étaient plus qu’éligibles (17). Encore cette petite fortune se trouva-t-elle bientôt réduite à moitié par un nouvel accident, mais qui était, cette fois, en dehors de toute commotion politique. La fosse qu’habitaient les ours était autrefois enfermée dans la ville, et touchait aux murs de la prison. Une nuit, un détenu condamné à mort, étant parvenu à se procurer un poinçon de fer, se mit à percer un trou dans la muraille; après deux ou trois heures de travail, il crut entendre que du côté opposé du mur on travaillait aussi à quelque chose de pareil: cela lui donna un nouveau courage. Il pensa qu’un malheureux prisonnier comme lui peut-être habitait le cachot contigu, et il espéra qu’une fois réuni à lui, leur fuite commune deviendrait plus facile, le travail étant partagé. Cet espoir ne faisait que croître à mesure que la besogne avançait; le travailleur caché surtout opérait avec une énergie qui paraissait lui faire négliger toute précaution: les pierres détachées par lui roulaient bruyamment; son souffle se faisait entendre avec force. Le condamné n’en sentit que mieux la nécessité de redoubler d’efforts, puisque l’imprudence de son compagnon pouvait, d’un moment à l’autre, trahir leur évasion. Heureusement il restait peu de chose à faire pour que le mur fût mis à jour. Une grosse pierre seulement résistait encore à toutes ses attaques, lorsqu’il la sentit s’ébranler; cinq minutes après, elle roula du côté opposé. La fraîcheur de l’air extérieur pénétra jusqu’à lui; il vit que le secours inespéré qu’il avait reçu venait du dehors, et ne voulant pas perdre de temps, il se mit en devoir de passer par l’étroite ouverture qui lui était offerte d’une manière si inattendue. À moitié chemin, il rencontra un des ours qui faisait, de son côté, tous ses efforts pour pénétrer dans le cachot. Il avait entendu le bruit que faisait le détenu à l’intérieur de la prison, et par l’instinct de destruction naturel aux animaux, il s’était mis à le seconder de son mieux. Le condamné se trouvait entre deux chances, être pendu ou dévoré; la première était sûre, la seconde était probable: il choisit la seconde, qui lui réussit. L’ours, intimidé par la puissance qu’exerce toujours l’homme même sur l’animal le plus féroce, le laissa fuir sans lui faire de mal. Le lendemain le geôlier, en entrant dans la prison, trouva une étrange substitution de personne; l’ours était couché sur la paille du prisonnier. Le geôlier s’enfuit sans prendre le temps de refermer la porte; l’ours le suivit gravement, et trouvant toutes les issues ouvertes, arriva jusqu’à la rue, et s’achemina tranquillement vers la place du marché aux herbes. On devine l’effet que produisit sur la foule marchande l’aspect de ce nouvel amateur. En un instant, la place se trouva vide, et bientôt l’arrivant put choisir, parmi les fruits et les légumes étalés, ceux qui étaient le plus à sa convenance. Il ne s’en fit pas faute, et au lieu d’employer son temps à regagner la montagne, où personne ne l’aurait probablement empêché d’arriver, il se mit à faire fête de son mieux aux poires et aux pommes, fruits pour lesquels, comme chacun sait, ces animaux ont la plus grande prédilection. Sa gourmandise le perdit. Deux maréchaux, dont la boutique donnait sur la place, avisèrent un moyen de reconduire le fugitif à sa fosse. Ils firent chauffer presque rouges deux grandes tenailles, et s’approchant de chaque côté du maraudeur, au moment où il était le plus absorbé par l’attention qu’il portait à son repas, ils le pincèrent vigoureusement chacun par une oreille. L’ours sentit du premier abord qu’il était pris; aussi ne tenta-t-il aucune résistance, et suivit-il humblement ses conducteurs, sans protester autrement que par quelques cris plaintifs contre l’illégalité des moyens qu’on avait employés pour opérer son arrestation. Cependant, comme on pensa qu’un pareil accident pourrait se renouveler, et ne finirait peut-être pas une seconde fois d’une manière aussi pacifique, le conseil de Berne décréta qu’on transporterait les ours hors de la ville, et qu’on leur bâtirait deux fosses dans les remparts. Ce sont ces deux fosses qu’ils habitent aujourd’hui, et dont la construction est venue réduire de moitié leur capital, car elle coûta 30,000 fr.; et pour se procurer cette somme, il fallut qu’ils laissassent prendre une inscription de première hypothèque sur leur propriété. Aussitôt que j’eus consigné tous ces détails sur mon album, nous nous remîmes en route pour achever nos courses à l’entour de Berne. Une magnifique allée d’arbres s’offrait à nous; nous la suivîmes comme le faisait tout le monde. Au bout d’une heure de marche, nous passâmes l’eau sur un bateau, et nous nous trouvâmes au Reichenbach, entre une joyeuse et bruyante guinguette suisse, et le vieux et morne château de Rodolphe d’Erlac; l’une nous offrait un bon déjeuner, l’autre un grand souvenir; la faim prit le pas sur la poésie: nous entrâmes à la guinguette. C’est une admirable chose qu’une guinguette allemande pour quiconque aime la walse et la choucroute. Malheureusement je ne pouvais jouir que de l’un de ces plaisirs. Aussi à peine eus-je déjeuné tant bien que mal, que je me jetai au milieu de la salle de danse, offrant à la première paysanne qui se trouva près de moi ma main, qu’elle accepta sans trop de façon, bien que j’eusse des gants, luxe tout-à-fait inconnu dans cette joyeuse assemblée. Je partis aussitôt, saisissant du premier coup la mesure de cette walse balancée et rapide, comme si toutes mes études avaient été dirigées du côté de cet art. Il est vrai de dire que l’orchestre nous secondait merveilleusement, quoique composé entièrement de musiciens de village, qui jouaient de je ne sais quels instrumens; et je dois dire qu’aucun de nos orchestres parisiens ne m’a jamais paru mieux approprié à cette danse. La walse finie, je demandai à ma danseuse, en allemand très intelligible, la permission de l’embrasser; c’est l’une des phrases de cette langue dont la construction et l’accent sont le mieux restés dans ma mémoire: elle me l’accorda de fort bonne grâce. Le château de Reichenbach eut ensuite notre visite. Une tradition moitié historique, moitié poétique, comme toutes les traditions suisses, s’y rattache. C’est là que le vieux Rodolphe d’Erlac se reposait de ses travaux guerriers et passait les derniers jours d’une vie si utile à sa patrie et si honorée de ses concitoyens. Un jour, son gendre Rudenz vient le voir, comme il avait l’habitude de le faire; une discussion s’engage entre le vieillard et le jeune homme sur la dot que le premier devait payer au second. Rudenz s’emporte, saisit à la cheminée l’épée du vainqueur de Laupen, frappe le vieillard qui expire sur le coup, et se sauve. Mais les deux chiens de Rodolphe, qui étaient à l’attache de chaque côté de la porte, brisent leurs chaînes, poursuivent le fugitif dans la montagne, et reviennent deux heures après couverts de sang: on ne revit jamais Rudenz. Le jeune homme qui nous raconta cette anecdote revenait à Berne: il nous proposa de faire route avec lui; nous acceptâmes. Chemin faisant, nous lui dîmes ce que nous avions déjà vu, et nous nous informâmes près de lui s’il ne nous restait pas quelque chose à voir. Il se trouva que nous avions déjà exploré à peu près toute la partie pittoresque de la ville; cependant il nous proposa de faire un petit circuit et de rentrer à Berne par la tour de Goliath. La tour de Goliath est ainsi nommée, parce qu’elle sert de niche à une statue colossale de saint Christophe. Comme cette dénomination ne doit pas paraître au lecteur beaucoup plus conséquente qu’elle ne me le parut à moi-même, je vais lui expliquer incontinent quelle analogie il existe entre le guerrier philistin et le pacifique Israélite. Vers la fin du XVe siècle, un riche et religieux seigneur fit don à la cathédrale de Berne d’une somme considérable, qui devait être employée à l’achat de vases sacrés. Cette disposition testamentaire s’exécuta religieusement, et un magnifique saint- sacrement fut acheté et renfermé dans le tabernacle. Possesseurs de cette nouvelle richesse, les desservans de l’église pensèrent aussitôt aux moyens de la mettre à l’abri de tout accident. On ne pouvait placer une garde humaine dans le sanctuaire; on chercha parmi la milice céleste quel était le saint qui donnait le plus de garantie de vigilance et de dévouement. Saint Christophe, qui avait porté Notre-Seigneur sur ses épaules, et dont la taille gigantesque constatait la force, obtint, après une légère discussion, la préférence sur saint Michel, que l’on regardait comme trop jeune pour avoir la prudence nécessaire à l’emploi dont on voulait l’honorer. On chargea le plus habile sculpteur de Berne de modeler la statue que l’on devait placer près de l’autel pour épouvanter les voleurs, comme on place un mannequin dans un champ de chenevis pour effrayer les oiseaux. Sous ce rapport, lorsque l’oeuvre fut achevée, elle dut certainement réunir tous les suffrages, et saint Christophe lui-même, si Dieu lui accorda la jouissance de voir du ciel le portrait qu’on avait fait de lui sur la terre, dut être fort émerveillé du caractère guerroyant qu’avait pris, sous le ciseau créateur de l’artiste, sa tranquille et pacifique personne. En effet, l’image sainte était haute de vingt-deux pieds, portait à la main une hallebarde, au côté une épée, et était peinte, de la tête aux pieds, en rouge et en bleu, ce qui lui donnait une apparence tout-à-fait formidable. Ce fut donc avec toutes ces chances de remplir fidèlement sa mission, et après avoir entendu un long discours sur l’honneur qui lui était accordé, et sur les devoirs que cet honneur lui imposait, que le saint fut installé en grande pompe derrière le maître-autel, qu’il dépassait de toute la longueur du torse. Deux mois après le saint-sacrement était volé. On devine quelle rumeur cet accident causa dans la paroisse, et la déconsidération qui en rejaillit tout naturellement sur le pauvre saint. Les plus exaspérés disaient qu’il s’était laissé corrompre, les plus modérés, qu’il s’était laissé intimider. Un troisième parti, plus fanatique que les deux autres, déblatérait aussi contre lui sans ménagement aucun: c’était le parti des Michélistes, qui, en minorité lors de la discussion, avait conservé sa rancune religieuse avec toute la fidélité d’une haine politique. Bref, à peine si une ou deux voix osèrent prendre la défense du gardien infidèle. Il fut donc ignominieusement exilé du sanctuaire qu’il avait si mal défendu; et comme on était en guerre avec les Fribourgeois, on le chargea de protéger la tour de Lombach qui s’élevait hors de la ville, en avant de la porte de Fribourg. On lui tailla dans cette porte la niche qu’il habite encore de nos jours, et on l’y plaça comme un soldat dans une guérite, avec l’injonction d’être plus vigilant cette fois qu’il ne l’avait été la première. Huit jours après, la tour de Lombach était prise. Cette conduite inouie changea la déconsidération en mépris: le malheureux saint fut dès-lors regardé par les hommes les plus raisonnables non-seulement comme un lâche, mais encore comme un traître, et débaptisé d’un commun accord. On le dépouilla du nom respecté qu’il avait compromis pour le flétrir d’un nom abominable. On l’appela Goliath. En face de lui et dans l’attitude de la menace, est une jolie petite statue de David tenant une fronde à la main. (1) C’est ici que le premier ours a été pris. (2) Le droit d’éligibilité est fixé à Genève à 9 francs; je crois qu’il en est de même à Berne. XII Le Mont Gemmi. (18) (1834) Nous devions partir à cinq heures du matin d’Interlaken, dans une petite calèche qui devait nous conduire jusqu’à Kandersteg, lieu auquel la route cesse d’être praticable pour les voitures; c’était toujours la moitié du chemin épargné à nos jambes, et comme nous avions quatorze lieues à faire ce jour-là pour aller coucher aux bains de Louëche, et dans la dernière partie du chemin, l’une des plus rudes montagnes des Alpes à franchir, ces sept lieues de rabais sur notre étape n’étaient pas chose à dédaigner. Aussi fûmes-nous d’une exactitude militaire. À six heures, nous étions engagés dans la vallée de la Kander dont nous remontâmes la rive pendant l’espace de trois ou quatre lieues; enfin à dix heures et demie, nous prenions autour d’une table assez bien servie, à l’auberge de Kandersteg, des forces pour l’ascension que nous allions entreprendre; à onze heures, nous réglâmes nos comptes avec notre voiturier, et dix minutes après nous étions en route avec notre brave Willer qui ne devait me quitter qu’à Louëche. Pendant une lieue et demie, à peu près, nous côtoyâmes, par un chemin assez facile, la base de la Blumlis-Alp, cette soeur colossale de la Yungfrau, qui a reçu maintenant, en échange de son nom de Montagne des Fleurs, celui plus expressif, et plus en harmonie surtout avec son aspect, de Wild-Frau (femme sauvage). Cependant si près que je fusse du Wild-Frau, j’oubliais la tradition qui s’y rattache, et dont une malédiction maternelle forme le dénoûment, pour penser à une autre légende et à une autre malédiction, bien autrement terrible, d’après laquelle Werner a fait son drame du 24 Février. L’auberge que nous allions atteindre dans une heure était l’auberge de Schwarrbach. Connaissez-vous ce drame moderne dans lequel Werner a transporté le premier la fatalité des temps antiques, cette famille de paysans que la vengeance de Dieu poursuit comme si elle était une famille royale; ces pâtres Atrides, qui, pendant trois générations, à jour et heure fixes, vengent les uns sur les autres, fils sur pères, pères sur fils, les crimes des fils et des pères; ce drame qu’il faut lire à minuit, pendant l’orage, à la lueur d’une lampe qui finit, si, n’ayant jamais rien craint, vous voulez sentir pour la première fois courir dans vos veines les atteintes frissonnantes de la peur; ce drame enfin que Werner a jeté sur la scène, sans oser le regarder jouer peut-être, non pour s’en faire un titre de gloire, mais pour se débarrasser d’une pensée dévorante, qui, tant qu’elle fut en lui, le rongeait incessamment, comme le vautour Prométhée. Écoutez ce que Werner en dit lui-même dans son prologue aux fils et aux filles d’Allemagne: «Quand je viens de me purifier devant le peuple, réveillé par la confession sincère de mes erreurs (19) et de mes fautes envers lui, je veux encore me détacher de ce poème d’horreur qui, avant que ma voix le chantât, troublait comme un nuage orageux ma raison obscurcie, et qui, lorsque je le chantais, retentissait à mes propres oreilles comme le cri aigu des hiboux... de ce poème qui a été tissu dans la nuit, semblable au retentissement du râle d’un mourant, qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle des os.» Maintenant voulez-vous savoir ce que c’est que ce poème? je vais vous le dire en deux mots. Un paysan suisse habite avec son père une des cimes les plus hautes et les plus sauvages des Alpes; le besoin d’une compagne se fait sentir au jeune Kuntz, et malgré le vieillard, il épouse Trude, fille d’un pasteur du canton de Berne, qui n’a rien laissé en mourant que de vieux livres, de longs sermons, et une belle fille. Le vieux Kuntz voit avec regret entrer une maîtresse dans la maison dont il est le maître; de là des querelles intérieures entre le beau-père et la bru, querelles dans lesquelles le mari, blessé dans la personne de sa femme, s’aigrit de jour en jour contre son père. Un soir, c’était le 24 février, il revient joyeux d’une fête donnée à Louëche. Il rentre, la gaîté au front, la chanson à la bouche. Il trouve le vieux Kuntz qui gronde et Trude qui pleure. Le malheur intérieur veillait à la porte, dont il vient de franchir le seuil. Plus il avait de joie dans le coeur, plus il a maintenant de colère. Cependant son respect pour le vieillard lui ferme la bouche; l’eau lui coule du front; il mord ses poings serrés; son sang s’allume, et pourtant il se tait. Le vieillard s’emporte de plus en plus. Alors le fils le regarde en riant de ce rire amer et convulsif de damné, prend une faux pendue à la muraille: -L’herbe va bientôt croître, dit-il, il faut que j’aiguise cet instrument. Le cher père n’a qu’à continuer de gronder, je vais l’accompagner en musique. -Puis tout en aiguisant sa faux à l’aide d’un couteau, il chantait une jolie chansonnette des Alpes fraîche et naïve, comme une de ces fleurs qui s’ouvrent aux pieds d’un glacier: Un chapeau sur la tête, De petites fleurs dessus, Une chemise de berger, Avec de jolis rubans. Pendant ce temps, le vieillard écumait de rage, trépignait, menaçait. Le fils chantait toujours. Alors le vieillard, hors de lui, jeta à la femme une de ces lourdes injures qui soufflètent la face d’un mari. Le jeune Kuntz se releva, furieux, pâle et tremblant. Le couteau, le couteau maudit avec lequel il aiguisait sa faux, lui échappa des mains; et, conduit sans doute par le démon qui veille à la perte de l’homme, il alla frapper le vieillard. Le vieillard tombe, se relève pour maudire le parricide, puis retombe et meurt. Depuis ce moment, le malheur entra dans la chaumière, et s’y établit comme un hôte qu’on ne peut chasser. Kuntz et Trude continuèrent de s’aimer cependant, mais de cet amour sauvage, triste et morne sur lequel il a passé du sang. Six mois après la jeune femme accoucha. Les dernières paroles du mourant avaient été frapper l’enfant dans le sein de sa mère; comme Caïn, il portait avec lui le signe du maudit: une faux sanglante sur le bras gauche. Quelque temps après, la ferme de Kuntz brûla, la mortalité se mit dans ses troupeaux; la cime du Rinderhorn s’écroula, comme poussée par une main vengeresse; un éboulement de neige couvrit la terre sur une surface de deux lieues, et sous cette neige étaient engloutis les champs les plus fertiles et les alpages les plus riches du parricide. Kuntz, n’ayant plus ni grange ni terres, de fermier qu’il était, se fit hôtelier. Enfin cinq ans après être accouchée d’un garçon, Trude accouche d’une fille. Les époux crurent la colère de Dieu désarmée, car cette fille était belle, et n’avait aucun signe de malédiction sur le corps. Un soir, c’était le 24 février, la petite fille avait alors deux ans, et le garçon sept, les deux enfans jouaient sur le seuil de la porte avec le couteau qui avait tué leur aïeul; la mère venait de couper le cou à une poule, et le petit garçon, avec cette volupté de sang si particulière à la jeunesse chez laquelle l’éducation ne l’a point encore effacée, l’avait regardée faire. - Viens, dit-il à sa soeur, nous allons jouer ensemble; je serai la cuisinière, et toi la poule. -L’enfant prit le couteau maudit, entraîna sa petite soeur derrière la porte de l’auberge; cinq minutes après, la mère entendit un cri, elle accourut: la petite fille était baignée dans son sang, son frère venait de lui couper le cou. Alors Kuntz maudit son fils, comme son père l’avait maudit. L’enfant se sauva. Nul ne sut ce qu’il devint. À compter de ce jour, tout alla de mal en pis pour les habitans la chaumière. Les poissons du lac moururent, les récoltes cessèrent de germer; la neige, qui ordinairement fondait aux plus grandes chaleurs de l’été, couvrit la terre comme un linceul éternel; les voyageurs qui alimentaient la pauvre hôtellerie devinrent de plus en plus rares, parce que le chemin devint de plus en plus difficile. Kuntz fut forcé de vendre le dernier bien qui lui restait, cette petite cabane, devint le locataire de celui à qui il l’avait vendue, et vécut plusieurs années du prix de cette vente; puis un jour il se trouva si dénué, qu’il ne put payer le loyer de ces misérables planches, que le vent et la neige avaient lentement disjointes, comme pour arriver jusqu’à la tête du parricide. Un soir, c’était le 24 février, Kuntz rentra revenant de Louëche; il s’était mis en route le matin pour aller supplier le propriétaire qui le poursuivait, de lui accorder du temps. Celui- ci l’avait renvoyé au bailli, et le bailli l’avait condamné à payer dans les vingt-quatre heures. Kuntz avait été chez ses amis riches; il les avait priés, implorés, conjurés, au nom de tout ce qu’il y avait de sacré dans le monde, de sauver un homme du désespoir. Pas un ne lui avait tendu la main. Il rencontra un mendiant qui partagea son pain avec lui. Il rapporta ce pain à sa femme, le jeta sur la table, et lui dit: Mange le pain tout entier, femme; j’ai dîné là-bas, moi. Cependant il faisait un ouragan terrible, le vent rugissait autour de la maison comme un lion autour d’une étable; la neige tombait toujours plus épaisse, comme si l’atmosphère allait finir par se condenser; les corneilles et les hiboux, oiseaux de mort, que la destruction réjouit, se jouaient au milieu du désordre des élémens, comme les démons de la tempête, et venaient, attirés par la clarté de la lampe, frapper de l’extrémité de leurs lourdes ailes, les carreaux de la cabane où veillaient les deux époux, qui, assis en face l’un de l’autre, osaient à peine se regarder, et qui, lorsqu’ils se regardaient, détournaient aussitôt la vue, épouvantés des pensées qu’ils lisaient sur le front l’un de l’autre. En ce moment un voyageur frappa. Les deux époux tressaillirent. Le voyageur frappa une seconde fois. Trude alla ouvrir. C’était un beau jeune homme de vingt à vingt-quatre ans, vêtu d’une veste de chasseur, ayant une gibecière et un couteau de chasse au côté, une ceinture à mettre de l’argent autour du corps, et deux pistolets dans cette ceinture; il portait d’une main une lanterne près de s’éteindre, et de l’autre un long bâton ferré. En apercevant cette ceinture, Kuntz et Trude échangèrent un regard rapide comme l’éclair. -Soyez le bien-venu, dit Kuntz, et il tendit la main au voyageur. -Voire main tremble? ajouta-t-il. -C’est de froid, répondit celui-ci en le regardant avec une expression étrange. À ces mots il s’assit, tira de son sac du pain, du kirchenwaser, du pâté et une poule rôtie, et offrit à ses hôtes de souper avec lui. -Je ne mange pas de poule, dit Kuntz. -Ni moi, dit Trude. -Ni moi, dit le voyageur. Et tous trois soupèrent avec le pâté seulement. Kuntz but beaucoup. Le souper fini, Trude alla dans le cabinet voisin, étendit une botte de paille sur le plancher, et revint dire à l’étranger: Votre lit est prêt. -Bonne nuit, dit le voyageur. -Dormez en paix, répondit Kuntz. Le voyageur entra dans sa chambre, en poussa la porte, et se mit à genoux pour faire sa prière... Trude alla s’étendre sur son lit. Kuntz laissa tomber sa tête entre ses deux mains. Au bout d’un instant, le voyageur se releva, détacha sa ceinture, dont il se fit un traversin, et accrocha ses habits à un clou. Le clou était mal scellé; il tomba, entraînant les habits qu’il devait soutenir. Le voyageur essaya de le fixer de nouveau dans la muraille en frappant dessus avec son poing. L’ébranlement causé par cette tentative fit tomber un objet suspendu de l’autre côté de la cloison. Kuntz tressaillit, chercha craintivement des yeux l’objet dont la chute venait de le tirer de sa rêverie. C’était le couteau deux fois maudit qui avait tué le père par la main du fils, et la soeur par la main du frère. Il était tombé près de la porte de la chambre qu’occupait l’étranger. Kuntz se leva pour l’aller ramasser. En se baissant, son regard plongea par le trou de la serrure dans la chambre de son hôte. Celui-ci dormait, la tête appuyée sur sa ceinture. Kuntz resta l’oeil sur la serrure, la main sur le couteau. La lampe s’éteignit dans la chambre de l’étranger. Kuntz se retourna vers Trude, pour voir si elle dormait. Trude était appuyée sur son coude, les yeux fixes; elle regardait Kuntz. -Lève-toi et éclaire-moi, puisque tu ne dors pas, dit Kuntz. Trude prit la lampe; Kuntz ouvrit la porte; les deux époux entrèrent. Kuntz mit la main gauche sur la ceinture. Il tenait le couteau de la main droite. L’étranger fit un mouvement. Kuntz frappa. Le coup était si sûrement donné, que la victime n’eut la force que de dire ces deux mots: Mon père! Kuntz venait de tuer son fils. Le jeune homme s’était enrichi à l’étranger et revenait partager sa fortune avec ses parens. Voilà le drame de Werner, et la légende du Schwarrbach. On peut juger jusqu’à quel point un pareil souvenir me préoccupait. Le désir de voir l’auberge qui avait été le théâtre de ces terribles événemens m’avait surtout déterminé à prendre le chemin du mont Gemmi. Il y avait bien, une lieue au-delà de l’auberge, certaine descente que les gens du pays eux-mêmes regardent comme un des plus effrayans cols des Alpes; ce qui ne promettait pas à ma tête, si disposée aux vertiges, une grande liberté d’esprit pour admirer le travail des hommes qui ont pratiqué cette descente, et le caprice de Dieu qui a dressé là les rochers contre lesquels elle rampe. Mais à force de penser à l’auberge et au chemin facile qui y conduit, j’avais fini par m’étourdir sur le chemin infernal par lequel on en sort. Pendant que je repassais dans mon esprit tout ce drame, nous avions gravi la montagne. En arrivant sur son plateau, un vent froid nous prit tout à coup. Tant que nous avions monté, il passait au-dessus de notre tête, et nous ne l’avions pas senti. Parvenus au sommet, rien ne nous garantissait plus, et il descendait par bouffées terribles des pics de l’Altels et du Gemmi, comme pour garder à lui le domaine de la mort et repousser les vivans dans la vallée où ils peuvent vivre. Il était d’ailleurs impossible d’inventer une décoration plus en harmonie avec le drame. Derrière nous, la délicieuse vallée de la Kander (Kander-thal), jeune, joyeuse et verte; devant nous, la neige glacée et les rochers nus; puis, au milieu de ce désert, comme une tache sur un drap mortuaire, l’auberge maudite qui vit se passer la scène que nous venons de raconter. À mesure que j’approchais, l’impression était plus vive. J’en voulais au ciel qui était d’un bleu d’azur transparent, et au soleil joyeux qui éclairait cette chaumière: j’aurais voulu voir l’atmosphère épaissie par les nuages; j’aurais voulu entendre les sifflemens de la tempête, faisant rage autour de cette cabane. Rien de tout cela. Du moins, sans doute, la mine sauvage de nos hôtes allait s’harmonier avec les souvenirs qui les entouraient. Point: deux beaux enfans, blancs et roses, un petit garçon et une petite fille, jouaient sur le seuil de la porte, creusant des trous dans la neige avec un couteau. Un couteau! comment leurs parens étaient-ils assez imprudens pour laisser encore un couteau aux mains de leur fils! Je le lui arrachai vivement; le pauvre petit me laissa faire, et se mit à pleurer. J’entrai dans la cabane; l’hôte vint à moi: c’était un gros homme, de trente-cinq à quarante ans, bien gras et bien gai. -Tenez, lui dis-je, voilà un couteau que j’ai repris à votre fils, qui jouait avec sa soeur. Ne lui laissez plus une pareille arme entre les mains, vous savez ce qu’il en pourrait résulter? -Merci, monsieur, me dit-il en me regardant avec étonnement. -Mais il n’y a pas de danger. -Pas de danger, malheureux! Et le 24 février? L’hôte fit un geste marqué d’impatience. -Ah! dis-je, vous comprenez? En même temps je jetai les yeux autour de moi; la disposition intérieure de la cabane était bien la même que du temps de Kuntz. Nous étions dans la première chambre; en face de nous, dans un enfoncement, était non plus le grabat de Trude, mais un bon lit suisse aussi large que long; à gauche était le cabinet où le voyageur avait été assassiné. J’allai à la porte de ce cabinet, je l’ouvris, une table était servie, attendant les hôtes qui passent journellement; je regardai le plancher, il me semblait que j’allais y retrouver les traces du sang. -Que cherchez-vous, monsieur, me dit l’hôte, avez-vous perdu quelque chose? -Comment, dis-je, répondant à ma pensée et non à sa demande, avez- vous eu l’idée de faire de ce cabinet une salle à manger? -Pourquoi pas? fallait-il y mettre un lit comme l’avait fait mon prédécesseur? Un lit est chose inutile ici, où peu de voyageurs s’arrêtent pour passer la nuit. -Je le crois bien, après l’événement affreux dont cette cabane a été témoin... -Allons! encore un, grommela l’hôte entre ses dents, avec une expression de mauvaise humeur qu’il ne cherchait pas même à cacher. -Mais vous, continuai-je, comment avez-vous eu le courage de venir habiter cette maison? -Je ne suis pas venu l’habiter, monsieur, elle a toujours été à moi. -Mais avant d’être à vous? -Elle était à mon père. -Vous êtes le fils de Kuntz? -Je ne me nomme pas Kuntz, je me nomme Hantz. -Oui, vous avez changé de nom, et vous avez bien fait. -Je n’ai pas changé de nom, et Dieu merci, j’espère n’en changer jamais. -Je comprends, me dis-je à moi-même, Werner n’aura pas voulu... -Tenez, monsieur, expliquons-nous, me dit Hantz. -Je suis bien aise que vous alliez au-devant de mes désirs, je n’aurais pas osé vous demander de détails sur des évènemens qui paraissent vous toucher de si près, tandis que maintenant vous allez me dire... n’est-ce pas? -Oui, je vais vous dire ce que j’ai dit vingt fois, cent fois, mille fois; je vais vous dire ce qui depuis quinze ans me fait damner, moi et ma femme, ce qui finira un beau jour par me faire faire quelque mauvais coup. -Ah! des remords! me dis-je à demi-voix. -Car, continua-t-il avec désespoir, une persécution pareille lasserait la patience de Calvin lui-même. Il n’y a ni 24 février, ni Kuntz, ni assassinats; cette auberge est aussi sûre pour le voyageur que le sein de la mère pour l’enfant; et il le sait mieux que personne, le brigand qui est cause de tout cela, puisqu’il est resté quinze jours ici. -Kuntz? -Et mon Dieu non, je vous dis qu’il n’y a jamais eu à vingt lieues à la ronde un seul homme du nom de Kuntz, mais un misérable qu’on appelait Werner. -Comment! le poète? -Oui, monsieur, le poète, car c’est comme cela qu’ils l’appellent tous; -eh bien! monsieur, le poète est venu chez mon père, il aurait mieux valu, pour son repos dans l’autre monde et pour le nôtre dans celui-ci, qu’il se rompît le cou en grimpant le rocher que vous allez descendre. Il est donc venu; c’était en 1813, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui: une honnête et digne figure, monsieur; impossible de rien soupçonner. Aussi quand il a demandé à mon pauvre père de rester huit ou dix jours avec nous, mon père n’a pas fait d’objection, il lui a dit seulement: -Dame, vous ne serez pas bien; je n’ai que ce cabinet-là à vous donner. L’autre, qui avait son coup à faire, a répondu: C’est bon. -Alors nous l’avons installé là, là où vous êtes. -Nous aurions dû nous douter de quelque chose cependant; car, dès la première nuit, il s’est mis à parler tout haut comme un fou. Je crus qu’il était malade, je me levai pour regarder par le trou de la serrure, c’était à faire peur; il était pâle, il avait les cheveux rejetés en arrière, les yeux tantôt fixes, tantôt égarés; par momens il restait immobile comme une statue, tout à coup il gesticulait comme un possédé, et puis il écrivait, il écrivait... des pattes de mouches, voyez-vous, ce qui est toujours mauvais signe, si bien que cela dura quinze jours ou plutôt quinze nuits, parce que dans le jour il se promenait tout autour de la maison. C’est moi qui le conduisais. Enfin après quinze jours, il nous dit: -Mes braves gens, j’ai fini, je vous remercie. -Il n’y a pas de quoi, répondit mon père, vu que je ne vous ai pas beaucoup aidé, je crois. -Plus que vous ne pensez, répondit-il. -Alors il paya, je dois le dire, il paya même bien, et puis il partit. Un an se passa tranquillement sans que nous entendissions parler de lui. Un matin, c’était en 1815, je crois, deux voyageurs entrèrent, regardèrent attentivement l’intérieur de notre auberge. -Tiens, dit l’un, voilà la faux. -Tiens, dit l’autre, voilà le couteau. -C’était une belle faux toute neuve que je venais d’acheter au Kandersteg, et un vieux couteau de cuisine, qui n’était plus bon qu’à casser du sucre, et qui était accroché à un clou près de la porte du cabinet... Nous les regardions avec étonnement, mon père et moi, lorsque l’un d’eux s’approcha, et me dit: -N’est-ce pas ici, mon petit ami, qu’a eu lieu le 24 février, cet horrible assassinat? -Nous restâmes, mon père et moi, comme deux hébétés. -Quel assassinat? dis-je... -L’assassinat commis par Kuntz sur son fils. -Alors je leur répondis ce que je viens de vous répondre. -Connaissez-vous M. Werner, continua le voyageur? -Oui, monsieur, c’est un brave et digne homme qui a passé quinze jours ici, il y a deux ans, je crois, et qui n’avait qu’un défaut: c’était d’écrire et de parler toute la nuit, au lieu de dormir. -Eh bien! tenez, mon ami, voilà ce qu’il a écrit dans votre auberge et sur votre auberge. Alors il nous donna un mauvais petit livre en tête duquel il y avait 24 Février. Jusque-là pas de mal, le 24 février est un jour comme un autre, et je n’ai rien à en dire; mais je n’eus pas lu trente pages, que ce livre me tomba des mains. C’étaient des mensonges, et puis encore des mensonges, et tout cela sur notre pauvre hôtellerie, et tout cela pour ruiner de malheureux aubergistes. Si nous lui avions pris trop cher pour son séjour ici, il pouvait nous le dire, n’est-ce pas? on n’est pas des Turcs pour s’égorger; mais non, il ne dit rien, il paie, il donne un pour-boire même, et puis, le sournois qu’il est, il va écrire que notre maison... ça fait frémir, quoi! c’est une indignité, une infamie. Aussi, qu’il revienne un poète ici, que j’en retrouve un, qu’il m’en passe un entre les mains, ah! il paiera pour son camarade. -Comment! rien de ce que raconte Werner n’est arrivé! -Mais rien du tout, c’est-à-dire pas la moindre chose. -Mon hôte trépignait. -Mais alors, je conçois que les questions que l’on vous fait là- dessus doivent être fort ennuyeuses pour vous. -Ennuyeuses, monsieur! Dites... Il prit ses cheveux à deux mains... Dites, il n’y a pas de mots, voyez-vous. C’est au point qu’il ne passe pas une ame vivante, qu’elle ne nous répète la même chanson. Tant que la faux et le couteau sont restés là: -Tenez, disait-on, voilà la faux et le couteau. -Mon père les a enlevés un jour, parce qu’à la fin ça l’embêtait d’entendre toujours répéter la même chose. Alors ç’a été une autre antienne. -Ah! ah! disaient les voyageurs, ils ont retiré la faux et le couteau; mais voilà encore le cabinet. - Diable! -Oui. -Oui, ma foi, c’est vrai. -Ah! monsieur, c’était à se manger le coeur, ils en ont abrégé la vie de mon père de plus de dix ans. Entendre dire de pareilles choses sur la maison où l’on est né, l’entendre dire par tout le monde, et cela chaque jour que Dieu fait, et plutôt deux fois qu’une encore, c’est à n’y plus tenir; je donnerai la baraque pour cent écus. Oui, je ne m’en dédis pas, voulez-vous me l’acheter cent écus? je vous la donne, et le mobilier avec, et je m’en irai, et je n’entendrai plus parler ni de Werner, ni de Kuntz, ni de la faux, ni du couteau, ni du 24 février, ni de rien. -Voyons, voyons, mon hôte, calmez-vous, et faites-nous à dîner, cela vaudra mieux que de vous désespérer. -Qu’est-ce que vous voulez manger? répondit notre homme, se calmant tout à coup, et levant le coin de son tablier qu’il passa dans sa ceinture. -Une volaille froide. -Ah! oui, une volaille! cherchez-en une ici. C’était bien autre chose quand on voyait des poules. Il a mis une poule dans son affaire; je vous demande un peu, une poule!... faut croire qu’il ne les aimait pas, ou bien alors c’était une rage. -Tout ce que vous voudrez, peu m’importe; vous me préparerez cela pendant que j’irai faire un tour dans les environs. -Dans une demi-heure vous trouverez votre dîner prêt. Je sortis, partageant bien sincèrement le désespoir de ce pauvre homme; car telle est en effet la puissance de la parole du poète, que, dans quelque lieu qu’il la sème, ce lieu se peuple à sa fantaisie de souvenirs heureux ou malheureux, et qu’il change les êtres qui l’habitent en anges ou en démons. Je me mis en course aussitôt, mais l’explication de Hantz avait fait un singulier tort à son paysage. L’aspect en était toujours gigantesque et sauvage, mais le principe vivifiant était détruit; mon hôte avait soufflé sur le fantôme du poète et l’avait fait évanouir. C’était une nature terrible, mais déserte et inanimée; c’était la neige, mais sans tache de sang; c’était un linceul, mais ce linceul ne couvrait plus de cadavre. Ce désenchantement abrégea d’une bonne heure au moins ma course topographique sur le plateau où nous étions parvenus. Je me contentai de jeter un coup-d’oeil à l’orient sur le double sommet auquel la montagne doit son nom de Gemmi, dérivé probablement de Geminus, et à l’ouest, sur le vaste glacier de Lammern, toujours mort et bleu, comme l’a vu Werner. Quant au lac de la Daube (Dauben see), et à l’éboulement du Rinderhorn, j’avais vu l’un en venant, et j’allais être obligé de côtoyer l’autre en m’en allant. Je rentrai donc au bout d’une demi-heure à peu près, et trouvai mon hôte exact et debout près d’une table passablement servie. En partant, je promis à ce brave homme d’aider de tout mon pouvoir à détruire la calomnie dont il était victime. Je lui ai tenu parole, et si quelqu’un de mes lecteurs s’arrête jamais à l’auberge du Schwarrbach, je lui serai fort obligé de dire à Hantz que j’ai, dans un livre dont sans cela il ignorerait probablement à tout jamais l’existence, rétabli les faits dans leur plus exacte vérité. Nous n’avions pas fait vingt minutes de chemin que nous nous trouvâmes sur les bords du petit lac de la Daube. C’est, avec celui du Saint-Bernard et celui du Faulhorn, l’un des plus élevés du monde connu. Aussi, comme les deux autres, est-il inhabité; aucun hôte ne peut supporter la température de ses eaux, même pendant l’été. Le lac dépassé, nous nous engageâmes dans un petit défilé, au bout duquel nous aperçûmes un châlet abandonné. Willer me dit que c’était au pied de cette cabane que commençait la descente. Curieux de voir ce passage extraordinaire, et retrouvant mes jambes, fatiguées par trois heures de mauvais chemin, je hâtai le pas à mesure que j’avançais, si bien que j’arrivai en courant à la cabane. Je jetai un cri, et fermant les yeux, je me laissai tomber en arrière. Je ne sais si quelques-uns de mes lecteurs ont jamais connu cette épouvantable sensation du vertige, si, mesurant des yeux le vide, ils ont éprouvé ce besoin irrésistible de se précipiter; je ne sais s’ils ont senti leurs cheveux se dresser, la sueur couler sur leur front, et tous les muscles de leur corps se tordre et se raidir alternativement, comme ceux d’un cadavre au toucher de la pile de Volta; s’ils l’ont éprouvé, ils savent qu’il n’y a pas d’acier tranchant dans le corps, de plomb fondu dans les veines, de fièvre courant dans les vertèbres, dont la sensation soit aussi aiguë, aussi dévorante que celle de ce frisson, qui, dans une seconde, fait le tour de tout votre être; s’ils l’ont éprouvé, dis-je, je n’ai besoin, pour leur tout expliquer, que de cette seule phrase: J’étais arrivé en courant jusqu’au bord d’un rocher perpendiculaire, qui s’élève à la hauteur de seize cents pieds au- dessus du village de Louëche; un pas de plus, j’étais précipité. Willer accourut à moi; il me trouva assis, écarta mes mains que je serrais sur mes yeux, et me voyant près de m’évanouir, il approcha de ma bouche un flacon de kirchenwaser dont j’avalai une large gorgée; puis, me prenant sous le bras, il me conduisit ou plutôt me porta sur le seuil de la cabane. Je le vis si effrayé de ma pâleur, que, réagissant à l’instant même par la force morale sur cette sensation physique, je me mis à rire pour le rassurer, mais c’était d’un rire dans lequel mes dents se heurtaient les unes contre les autres, comme celles des damnés qui habitent l’étang glacé de Dante. Cependant, au bout de quelques instans, j’étais remis. J’avais éprouvé ce qui m’est habituel en pareille circonstance, c’est-à- dire un bouleversement total de toutes mes facultés, suivi presque aussitôt d’un calme parlait. C’est que la première sensation appartient au physique qui terrasse instinctivement le moral, et la seconde au moral, qui reprend sa puissance raisonnée sur le physique; il est vrai que parfois ce second mouvement est chez moi plus douloureux que le premier, et que je souffre plus encore du calme que du bouleversement. Je me levai donc d’un air parfaitement tranquille, et je m’avançai de nouveau vers le précipice dont la vue avait produit en moi l’effet que j’ai essayé de décrire. Un petit sentier, large de deux pieds et demi, se présentait, je le pris d’un pas en apparence aussi ferme que celui de mon guide; seulement, de peur que mes dents ne se brisassent les unes contre les autres, je mis dans ma bouche un coin de mon mouchoir replié vingt fois sur lui- même. Je descendis deux heures en zig-zag, ayant toujours, tantôt à ma droite, tantôt à ma gauche, un précipice à pic, et j’arrivai sans avoir prononcé une seule parole au village de Louëche. -Eh bien! me dit Willer, vous voyez bien que ce n’est rien du tout. Je tirai mon mouchoir de ma bouche et je le lui montrai; le tissu était coupé comme avec un rasoir. (1) Prononcez Ghemmi. (2) Werner, de luthérien qu’il était, venait de se faire catholique. XIII Les Bains De Louësche. (1834) J’étais si fatigué en arrivant aux bains de Louësche, que je remis au lendemain la visite que me proposait mon guide Willer et le dîner que m’offrait l’aubergiste; en échange, je réclamai le lit que ni l’un ni l’autre ne pensait à me faire faire. Le lendemain matin, Willer entra dans ma chambre à neuf heures: c’était le moment de visiter les bains; les malades s’y rendent avant leur déjeuner. J’avais bien envie de les laisser plonger à leur aise dans leur piscine et de rester dans mon lit, au risque de perdre cette scène d’ablution qu’on m’avait dit être assez curieuse; mais Willer fut impitoyable, et il fallut me contenter de quatorze heures de sommeil. À vingt pas de l’auberge, nous trouvâmes la grande fontaine de Saint-Laurent, qui alimente les bains; quant aux douze ou quinze autres sources d’eaux thermales qui jaillissent dans les environs, elles se perdent sans utilité dans la Dala, et personne n’a jamais songé à en tirer parti. L’aspect des bains de Louësche est tout différent de celui qu’offrent ordinairement les établissemens de ce genre: l’ablution s’y fait, non dans des cabinets séparés comme à Aix, mais en commun, hommes et femmes mêlés, ce qui offre un coup d’oeil tout patriarcal. Qu’on se figure un bassin de l’école de natation, entouré d’une galerie dallée, avec deux ponts perpendiculaires l’un à l’autre, qui, par leur réunion, forment une croix latine, et dans chacun de leurs compartimens, une trentaine de baigneurs, entassés les uns sur les autres, ce qui fait, pour les quatre, un total de cent vingt personnes hermétiquement enfermées dans des peignoirs de flanelle, et ne laissant paraître à fleur d’eau qu’une collection de têtes emperruquées ou embéguinées, plus grotesques les unes que les autres. Ajoutez à cela que chacune de ces têtes a devant elle une planche de liège ou de sapin, sur laquelle, à l’aide de mains dont on ne voit pas les bras, elle fait son petit ménage, mange, boit, tricote, joue aux cartes, etc., etc., et cela avec d’autant plus d’aisance et de facilité qu’elle possède en outre un siège mobile qui lui sert à changer de station, avec lequel elle s’établit à sa convenance, tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, n’ayant à transporter, pour rendre le déménagement complet, que sa petite table qui la suit au moyen d’un fil, et le tabouret invisible sanglé à la partie du corps qui ne paraît pas à la surface de l’eau. Du reste, la fréquence de ces déplacemens varie avec le caractère des baigneurs. Il y a tel personnage morose qui fait ses deux heures le nez tourné vers la cloison et sans bouger du coin où il s’est mis; tel politique qui s’endort en lisant son journal dont la partie inférieure trempe dans l’eau et se trouve décomposée jusqu’au titre, lorsqu’il se réveille; tel brouillon qui se promène en tout sens, ayant toujours quelque chose à dire au baigneur le plus éloigné, heurtant et culbutant tout pour arriver jusqu’à lui, parlant à la fois à son enfant qui pleure sur le pont, à sa femme qui ne sait jamais où le retrouver, et à son chien qui hurle en tournant autour de la galerie. Les trois premiers bassins que je visitai m’offrirent, l’un après l’autre, le même aspect; le dernier seulement me présenta un épisode que je n’oublierai jamais. Au milieu de ces têtes bouffonnes apparaissait la figure mélancolique et pâle d’une jeune fille de dix-huit ans à peu près: elle ne cachait ses cheveux noirs ni sous le bonnet, ni sous la coiffe des autres baigneurs; sa petite table était chargée, non de verres et de tasses, mais de rhododendron, de gentiane et de myosotis, dont elle faisait un bouquet. L’eau thermale donnait à ces plantes un éclat et une fraîcheur qu’elle ne pouvait lui rendre à elle-même; on l’eût prise pour une fleur morte et séparée de sa tige, au milieu de ces fleurs vivantes dont elle ornait son front et sa poitrine en chantant, comme Ophelia, folle et prête à mourir, lorsque sa tête et ses mains seules sortaient encore du ruisseau où elle se noya. Il est possible que, si j’eusse rencontré cette jeune fille à la promenade, au bal, au spectacle, partout ailleurs enfin que dans cette réunion, je ne l’eusse pas même remarquée; sa taille m’eût peut-être paru gauche, sa démarche commune, sa voix prétentieuse; elle eût passé devant mes yeux comme devant un miroir, s’y réfléchissant sans y laisser de souvenir; mais là, mais dans ce cadre sculpté par Callot, je verrai toujours cette vierge de Raphaël. Après l’avoir bien regardée, je fermai les yeux, et je m’éloignai sans demander son nom ni son âge; à peine eus-je fait quatre pas que j’entendis le médecin dire en parlant d’elle: Dans un mois elle sera morte. J’étouffais dans cette atmosphère tiède, entre ces murs humides je sortis tout baigné de sueur. -Le ciel avait son voile d’azur, la terre sa robe de fête. Dans un mois elle sera morte! Morte au milieu de cette nature si jeune, si robuste et si vivante! Je passai devant le cimetière, et ces paroles revinrent me frapper comme un écho. Dans un mois elle sera morte! Ainsi à compter d’aujourd’hui, le père et la mère de cette enfant chérie peuvent faire venir le fossoyeur et lui dire: Mettez-vous à l’ouvrage sans perdre de temps, car cette belle jeune fille que vous voyez, que Dieu nous avait donnée avec un sourire, celle qui faisait notre joie dans le passé, notre bonheur dans le présent, notre espoir dans l’avenir: eh bien! dans un mois elle sera morte! Morte! c’est-à-dire sans voix, sans haleine, sans regard, elle dont la voix est si harmonieuse, l’haleine si pure, le regard si doux. Chaque jour, pendant un mois, nous verrons s’éteindre une étincelle de ses yeux, un son de sa bouche, un battement de son coeur; puis, au bout de ce mois, malgré nos soins, nos peines, nos larmes, une heure viendra où ses yeux se fermeront, où sa bouche sera muette, où son coeur se glacera. Le corps sera cadavre; celle que nous croyons notre fille sera la fille de la terre, et sa mère nous la redemandera... Oh! c’est une merveilleuse chose que la science qui peut ainsi prédire à l’homme une des plus atroces douleurs de l’humanité. Mais n’est-ce pas qu’on devrait bien tuer le médecin qui laisse tomber de ses lèvres de semblables paroles? J’avais fait trois quarts de lieue à peu près, si préoccupé du souvenir de cette jeune fille, que j’avais complètement oublié mon chemin et le but où il devait me conduire, lorsque Willer m’arrêta par le bras et me dit: Nous sommes arrivés. En effet nous nous trouvions dans une espèce de grotte, ayant au- dessous de nous la cime d’un rocher perpendiculaire de huit cents pieds de haut, à la base duquel coule la Dala, et à notre gauche la première des six Échelles qui établissent une communication entre Louësche-les-Bains et le village d’Albinnen, dont les habitans seraient obligés de faire un détour de trois lieues pour venir au marché, s’ils n’avaient pratiqué cette route aérienne. Il faut réellement voir ce passage si l’on veut se faire une idée de la merveilleuse hardiesse des habitans des Alpes. Après s’être couché à plat ventre, de peur du vertige, pour regarder à huit cents pieds au-dessous de soi les eaux écumantes de la Dala, il faut se relever, monter la première échelle, s’aider des mains et des pieds pour atteindre la saillie du roc sur laquelle pose la seconde; et, arrivé à cette saillie, au moment où vous nierez à votre guide que jamais créature humaine puisse s’aventurer par un pareil chemin, vous entendrez une tyrolienne chantée dans les airs, et à cent pieds au-dessus de vous, suspendu sur le gouffre, vous apercevrez un paysan portant ses fruits, un chasseur son chamois, une femme son enfant, et vous les verrez venir à vous presque avec la même insouciance et la même vitesse que s’ils marchaient sur la pente gazonneuse de l’une de nos collines. Willer me demanda si je voulais continuer ma route ascendante. Je le remerciai. Il se mit à rire. -Ce n’est rien du tout, me dit-il; voilà une femme qui vient, vous allez la voir grimper. En effet, une jeune fille arriva des bains en suivant notre route, et montant l’échelle que nous venions de quitter, parut bientôt sur l’étroit plateau où nous avions à peine place pour trois, puis continua son chemin sans autre précaution que de prendre par derrière le bas de sa robe, de le ramener par devant, et de l’attacher à sa ceinture avec une épingle de manière à s"en faire un pantalon au lieu d’une jupe. Nous la regardions faire son ascension, quand un homme parut au haut de la quatrième échelle, descendant, tandis qu’elle montait. Cela devenait embarrassant; il n’y avait point place pour deux sur une pareille route. -Comment vont-ils faire? dis-je à Willer. -Vous allez voir. -Effectivement il n’avait pas achevé que j’avais vu. L’homme, avec une galanterie dont peu de nos dandies seraient capables en pareille circonstance, avait fait un demi-tour, et, passant à l’envers de l’échelle, descendait d’un côté pendant que la jeune fille gravissait de l’autre; ils se rencontrèrent ainsi vers le milieu, échangèrent quelques paroles, et continuèrent leur route. C’était à ne pas y croire! L’homme passa près de nous. Vous voyez bien ce gaillard-là, me dit Willer pendant qu’il s’éloignait. -Eh bien? -Ce soir, à sept heures, il aura bu ses quatre bouteilles de vin, il sortira du cabaret ivre-mort, et tombera trente fois sur la route depuis les bains jusqu’à la première échelle, ce qui ne l’empêchera pas de traverser ce passage et d’arriver chez lui sans accident. Il y a dix ans que le coquin fait ce métier-là. -Oui, et un beau jour il finira par se tuer. -Lui! ouiche! en descendant l’escalier de sa cave, peut-être, mais ici jamais. Est-ce qu’il n’y a pas un dieu pour les ivrognes? -Mon cher ami, il paraît que je ne suis point en état de grace devant ce dieu, car la tête commence à me tourner. -Alors descendez vite, et n’allez pas faire comme M. B... -Qu’est-ce que M. B...? dis-je lorsque j’eus regagné la terre ferme. -Ah! M. B...? venez par ici, je vais vous conter cela. -Nous nous remîmes en route. -M. B..., voyez-vous, continua Willer, c’était un agent de change. -Oui, dis-je. -Un souvenir vague me traversait l’esprit. -Et il s’était ruiné et il avait ruiné sa femme et ses enfans, en jouant sur les fonds publics; vous devez savoir ce que c’est, vous qui êtes de Paris. -Très bien. -Voilà donc qu’il s’était ruiné. Bon. Qu’est-ce qu’il fait: il assure sa vie. Comprenez-vous, sa vie? c’est-à-dire que, s’il mourait, il héritait de cinq cent mille francs. Je ne conçois pas trop ça, moi; c’est un embrouillamini du diable, mais c’est égal, vous le concevrez peut-être, vous. -Parfaitement. -Tant mieux. Voilà donc qu’il vient en Suisse avec une société. Une dame dit en déjeunant: Allons voir les Échelles. -Ah! oui, dit M. B..., allons voir les Échelles, Après le déjeuner on monte à mulet, c’est bon; on prend un guide. M. B..., qui avait son idée, dit: Moi, je veux, aller à pied. -Il va à pied. Arrivé ici, tenez, voyez-vous, ici, sur cette petite pente qui n’a l’air de rien... N’allez pas si au bord, c’est glissant, et il y a cinq cents pieds de profondeur là-dessous. -Où en étais-je? -Arrivé ici... -Oui. Arrivé ici, voilà donc qu’il laisse aller la société en avant, qu’il s’assied, et qu’il dit à son guide: Va me chercher une grosse pierre, entends-tu? une grosse. -Bon. L’autre y va, il ne se doutait de rien. Au bout de cinq minutes, il revient avec un moellon; c’était tout ce qu’il pouvait faire que de le porter. - Tenez, en voilà un fameux, dit-il; si vous n’êtes pas content, vous serez difficile. -Bonsoir, il n’y avait plus personne. Seulement on voyait sur le gazon une petite glissade de rien, qui allait depuis l’endroit où il s’était assis jusqu’au bord du précipice. Il ne faut pas demander si le guide poussa des cris. Alors tout le monde accourut. Un monsieur qui était de la société lui dit: Mon ami, voilà un louis, tâche de regarder dans l’abîme. Le guide ne se le fit pas dire deux fois. Il s’accrocha comme il put à ces bruyères, tant il y a qu’il parvint à regarder dans le trou. -Eh bien! dit le monsieur. -Ah! le voilà au fond, répondit le guide. Je le vois. -Il n’y avait plus de doute, puisqu’il le voyait. Alors la société revint aux bains; on fit venir des hommes pour aller chercher le corps; le guide les conduisit. Cinq heures après on rapporta deux paniers pleins de chair humaine: c’étaient les restes de M. B... -S’était-il tué avec l’intention de se tuer? -Jamais on ne l’a su. La compagnie d’assurance a voulu lui faire un procès comme suicide; mais il paraît que M. B... a gagné, car il a hérité des cinq cent mille francs. J’avais déjà entendu raconter cette histoire à Paris, mais j’avoue qu’elle m’avait fait moins d’impression qu’elle ne m’en fît sur le lieu même où elle s’était passée: c’est au point que, lorsque Willer eut fini, je fus forcé de m’asseoir, les jambes me manquaient, et la sueur me coulait sur le front. Bizarre organisation de notre société! qui, par le développement de son industrie et de son commerce, donne à un homme l’idée d’un pareil dévouement, et lui permet d’escompter jusqu’à sa mort. -Il faut l’avouer, si pessimiste qu’on soit, nous sommes bien près de la perfection. Un quart d’heure après ce récit, nous étions sur la place de Louësche-les-Bains. Il y avait grande réunion près de la fontaine; des voyageurs faisaient cuire une poule dans l’eau thermale. C’était une opération trop curieuse pour que je ne la suivisse pas jusqu’au bout; je dis à Willer d’aller payer l’hôte, et de venir me reprendre avec mon bagage. Au bout de vingt minutes, il me retrouva mangeant un aileron de l’animal sur lequel, je dois le dire, l’expérience s’était faite à point; cet aileron m’avait été offert par le propriétaire de la poule, qui, voyant l’intérêt que je prenais à son expérience, m’avait jugé digne d’en apprécier les résultats. À mon tour, je lui offris un verre de kirschenwasser qu’il refusa à son grand regret; le pauvre diable ne buvait que de l’eau, et de l’eau chaude encore. Après cet échange de politesses, nous nous mîmes en route pour Louësche-le-Bourg. À mi-chemin, Willer s’arrêta pour me montrer le village d’Albinnen auquel conduit le passage des Échelles que nous avions visité deux heures auparavant; ce village est situé sur la pente d’une colline tellement rapide, que les rues ressemblent à des toits, ce qui fait, me dit Willer, que les habitans sont obligés de ferrer leurs poules pour les empêcher de tomber. À trois heures, nous arrivâmes à Louësche-le-Bourg, qui ne nous offrit rien de remarquable, et où nous ne nous arrêtâmes que pour dîner. À quatre heures nous traversions le Rhône, et à quatre heures et demie je prenais congé de mon brave Willer, pour monter dans une calèche de poste, qui devait me conduire le même soir à Brieg. Le chemin que nous suivîmes dès-lors était celui qui mène au Simplon, au pied duquel est situé Brieg: depuis Martigny jusqu’à cette ville, la route fut exécutée par les Valaisans, et ce n’est qu’à cent pas environ avant les premières maisons que les ingénieurs français commencèrent ce merveilleux passage. Du moment où je m’étais engagé sur cette route, j’avais remarqué à l’horizon des nuages amoncelés dans la gorge du haut Valais qui se déployait devant moi dans toute sa profondeur. Tant que le jour dura, je les pris pour un de ces orages partiels si communs dans les Alpes; mais à mesure qu’il baissa, ils se colorèrent d’une teinte sombre, qui fit enfin place aux lueurs d’un immense incendie: -toute une forêt située sur le versant septentrional du Valais était en flammes et faisait étinceler à trois mille pieds au-dessus d’elle la chevelure glacée du Finster-Aahorn et de la Yungfrau. Plus la nuit s’épaississait, plus le fond du tableau devenait rouge, et plus je voyais se dessiner d’une manière bizarre les objets placés sur les plans intermédiaires. Nous fîmes ainsi sept lieues, marchant toujours vers l’incendie, qu’à chaque instant nous semblions près d’atteindre, et qui reculait toujours devant nous. Enfin nous aperçûmes la silhouette noire de Brieg: à peine parut-elle d’abord sortir de terre; puis petit à petit elle grandit sur le rideau sanglant de l’horizon, comme une vaste découpure noire. Bientôt nous ne vîmes plus de l’incendie qu’une lueur flamboyant à l’extrémité des dômes d’étain qui couronnent les clochers; enfin il nous sembla que nous nous enfoncions dans un souterrain sombre et prolongé. Nous étions arrivés; nous dépassions la porte, nous entrions dans la ville, muette, calme et endormie comme Pompeia au pied de son volcan. XIV Obergestelen. (1834) Brieg est situé à la pointe occidentale du Kunhorn, et forme l’extrémité la plus aiguë de l’embranchement des routes du Simplon et de la vallée du Rhône. La première, large et belle, s’avance vers l’Italie par la gorge de la Ganter; la seconde, qui n’est qu’un mauvais sentier étroit et capricieux, traverse rapidement la plaine, pour aller s’escarper au revers méridional de la Yungfrau, et s’enfoncer dans le Valais, jusqu’à ce que la réunion du Mutthorn et du Galenstock ferme ce canton avec la cime de la Furca: alors il redescend de cette cime avec la Reuss jusqu’à ce qu’il rencontre à Andermatt le chemin d’Uri, dans lequel le pauvre sentier se jette comme un ruisseau dans une rivière. C’est dans ce dernier défilé que je m’engageai à pied le lendemain de mon arrivée à Brieg: il était cinq heures du matin lorsque je sortis de la ville, et j’avais douze lieues de pays à faire, ce qui en représente à peu près dix-huit de France. Ajoutez à cela que le sentier va toujours en montant. Les premières maisons que l’on rencontre sur ce sentier sont celles d’un petit village, appelé Naters en allemand, et Natria en latin. Ce dernier nom lui vient, dit une légende, d’un dragon qui le portait et qui le lui a légué en mourant. Ce dragon se tenait dans une petite caverne, d’où il s’élançait pour dévorer les bêtes et les gens qui avaient le malheur de paraître dans le cercle que lui permettait d’embrasser l’ouverture de son antre: il était tellement devenu la terreur des environs, qu’il avait interrompu toute communication entre le haut et le bas Valais. Plusieurs montagnards l’avaient cependant attaqué, mais comme ils avaient été, jusqu’au dernier, victimes de leur courage, personne n’osait plus depuis long-temps s’exposer à une mort que l’on regardait comme certaine. Sur ces entrefaites, un serrurier qui avait assassiné sa femme par jalousie, fut condamné à mort. La sentence rendue, le coupable demanda à combattre le monstre. Sa demande lui fut accordée, et de plus, sa grâce lui fut promise, s’il sortait vainqueur du combat. Le serrurier demanda deux mois pour s’y préparer. Pendant ce temps, il se forgea une armure du plus pur acier qu’il put trouver, puis une épée qu’il trempa à la source glacée de l’Aar, et dans le sang d’un taureau fraîchement égorgé. Il passa le jour et la nuit qui précédèrent le combat en prières dans l’église de Brieg; le matin il communia, comme pour monter à l’échafaud; puis, à l’heure dite, il s’avança vers la caverne du dragon. À peine l’animal l’eut-il aperçu qu’il sortit de son rocher, déployant ses ailes, dont il se battait le corps avec un tel bruit, que ceux même qui étaient hors de sa portée en furent épouvantés. Les deux adversaires marchèrent l’un contre l’autre comme deux ennemis acharnés, tous deux couverts de leur armure, l’un d’acier, l’autre d’écailles. Arrivé à quelques pas du dragon, le serrurier baisa la poignée de son épée, qui était une croix, et attendit l’attaque de son adversaire. Celui-ci, de son côté, semblait comprendre qu’il n’avait point affaire à un montagnard ordinaire. Cependant, après une minute d’hésitation, il se dressa sur ses pattes de derrière, et essaya de saisir le condamné avec celles de devant. L’épée flamboya comme un éclair, et abattit une des pattes du monstre. Le dragon jeta un cri, et se soulevant à l’aide de ses ailes, tourna autour de son antagoniste, et le couvrit d’une rosée de sang. Tout à coup il se laissa tomber comme pour l’écraser sous son poids, mais à peine fut-il à la portée de la terrible épée, qu’elle décrivit un nouveau cercle et lui trancha encore une aile. L’animal mutilé tomba à terre, se traînant sur trois pattes, saignant de ses deux blessures, tordant sa queue et mugissant comme un taureau mal tué par la masse du boucher. De grands cris de joie répondaient de toutes les parties de la montagne à ces mugissemens d’agonie. Le serrurier s’avança bravement sur le dragon, dont la tête à fleur de terre suivait tous ses mouvemens, comme l’aurait fait un serpent; seulement, à mesure qu’il s’approchait de lui, le monstre retirait sa tête, qui se trouva enfin presque cachée sous son corps gigantesque. Tout à coup, et quand il crut son ennemi à sa portée, il déploya cette tête terrible, dont les yeux semblaient lancer du feu, et dont les dents allèrent se briser contre la bonne armure du serrurier. Cependant la violence du coup renversa celui-ci. Au même instant le dragon fut sur lui. Alors ce ne fut plus qu’une horrible lutte, dans laquelle les cris et les mugissemens se confondaient; on voyait bien de temps en temps l’aile battre, ou l’épée se lever; on reconnaissait bien, dans certains momens, l’armure brunie du serrurier, tranchant sur les écailles luisantes du dragon; mais comme l’homme ne pouvait se remettre sur ses pieds, comme la bête ne pouvait reprendre son vol, les combattans n’étaient jamais assez isolés l’un de l’autre pour que l’on pût distinguer lequel était le vainqueur ou le vaincu. Cette lutte dura un quart d’heure, qui parut un siècle aux assistans. Tout à coup un grand cri s’éleva du lieu du combat, si étrange et si terrible, qu’on ne sut s’il appartenait à l’homme ou au monstre. La masse qui se mouvait s’abaissa comme une vague, trembla un instant encore, puis enfin resta immobile. Le dragon dévorait-il l’homme? l’homme avait-il tué le dragon? On s’approcha lentement et avec précaution. Rien ne remuait, l’homme et le dragon étaient étendus l’un sur l’autre. À vingt pas autour d’eux, l’herbe était rasée comme si un moissonneur y eût passé la faux, et cette place était pavée d’écailles qui étincelaient comme une poudre d’or. Le dragon était mort, l’homme n’était qu’évanoui. On fit revenir l’homme en le dégageant de son armure et en lui jetant de l’eau glacée; puis on le ramena au village, qui reçut, en commémoration de ce combat, le nom de Naters (vipère). Quant au dragon, on le jeta dans le Rhône. Je vis, en passant à Naters, la grotte du dragon: c’est une excavation du rocher ouverte sur la prairie où eut lieu le combat. On me montra encore l’endroit où le monstre se couchait habituellement, et la trace que sa queue d’écailles a laissée sur le roc. À partir de cet endroit, le sentier s’attache au versant méridional de la chaîne de montagnes qui sépare le Valais de l’Oberland: comme il faut rendre justice à tout, même au chemin, j’avouerai que celui-ci est assez praticable. Je m’arrêtai à Lax, après avoir fait dix lieues de France à peu près; j’entrai dans un café et j’y déjeunai côte à côte avec un brave étudiant qui parlait assez bien français, mais qui ne connaissait de notre littérature moderne que Télémaque; il me dit l’avoir lu six fois. Je lui demandai s’il y avait dans les environs quelques légendes ou quelques traditions historiques: il secoua la tête. -Oh! mon Dieu non, me dit-il, on jouit d’une fort belle vue du haut de la montagne qui est devant nous, mais seulement les jours où il n’y a pas de brouillard. Je le remerciai poliment, et je mis le nez dans le Nouvelliste Vaudois. Ceux qui ont lu ce journal peuvent avoir ainsi la mesure de la détresse où j’étais réduit. La première chose que j’y trouvai, c’était la condamnation à mort de deux républicains pris les armes à la main au cloître Saint- Méry. Je laissai tomber ma tête entre mes mains et poussai un profond soupir. Je n’étais plus à Lax, je n’étais plus dans le Valais, j’étais à Paris. Je relevai la tête, je rejetai mon sac sur mes épaules, et mon bâton à la main, je me mis en route. Voilà donc où nous en étions venus au bout de deux ans!... Des têtes qui roulent tantôt sur les dalles des Tuileries, tantôt sur le pavé de la Grève, compte en partie double, tenu au profit de la mort, entre le peuple et la royauté, et écrit à l’encre rouge par le bourreau. Oh! quand fermera-t-on ce livre? et quand le jettera-t-on, scellé du mot de liberté, dans la tombe du dernier martyr! Je marchais, et ces pensées faisaient bouillonner mon sang; je marchais sans calculer ni l’heure ni l’espace, voyant autour de moi ces scènes sanglantes de juillet et de juin, entendant les cris, le canon, la fusillade; je marchais enfin comme un fiévreux qui se lève de son lit et qui fait sa route en délire, poursuivi par les spectres de l’agonie. Je passai ainsi dans cinq ou six villages; on dut m’y prendre pour le Juif errant, tant je semblais taciturne et pressé d’avancer. Enfin une sensation de fraîcheur me calma, il pleuvait à verse; - cette eau me faisait du bien; -je ne cherchai pas d’abri et continuai ma route, mais plus lentement. Je traversais le village de Munster, recevant avec le calme de Socrate toute cette averse sur la tête, lorsqu’un petit garçon de quinze à seize ans courut après moi et me dit en italien: -Allez- vous au glacier du Rhône, monsieur? -Oui, mon garçon, répondis-je aussitôt dans la même langue, qui m’avait fait tressaillir de plaisir. -Monsieur veut-il un cheval? -Non. -Un guide? -Oui, si c’est toi. -Volontiers, monsieur, pour cinq francs je vous conduirai. -Je t’en donnerai dix, viens. -Il faut que j’aille dire adieu à ma mère et chercher mon parapluie. -Eh bien! je continue; tu me rejoindras sur la route. Le petit bonhomme me tourna les talons en courant de toutes ses forces, et je poursuivis mon chemin. Bizarre organisation que celle de notre machine; -quelques gouttes d’eau avaient apaisé ma fièvre et ma colère. Pétion, menacé d’une émeute, étendit la main hors de la fenêtre et alla se coucher tranquillement en disant: Il n’y aura rien cette nuit, il pleut. Il n’y eut rien. S’il avait plu le 27 juillet, il n’y aurait rien eu!... On a plus peur en France de l’eau que des balles; on ne sort pas sans parapluie et l’on se bat sans cuirasse. J’en étais là lorsque j’entendis derrière moi le galop de mon petit guide. Le pauvre diable me rattrapait enfin; je lui avais fait faire une demi-lieue en courant. -Ah! c’est toi, lui dis-je, causons. -Prenez d’abord mon parapluie. -Non, j’aime l’eau; mais prends mon sac, toi. -Volontiers. -D’où es-tu? -De Munster. -Et comment se fait-il que tu parles italien dans un village allemand? -Parce que j’ai été mis en apprentissage chez un cordonnier à Domo-d’Ossola. -Ton nom? -Frantz en allemand, Francesco en italien. -Eh bien! Francesco, je vais non-seulement au glacier du Rhône, mais je descends de là dans les petits cantons; je traverserai les Grisons, un coin de l’Autriche; j’irai à Constance, je suivrai le Rhin jusqu’à Bâle, et reviendrai probablement à Genève par Soleure et Neufchâtel; veux-tu venir avec moi? -Je le veux bien. -Combien te donnerai-je par jour? -Ce que vous voudrez, ce sera toujours plus que je ne gagne chez moi. -Quarante sous et je te nourrirai; cela te fera à peu près soixante-dix ou quatre-vingts francs à la fin du voyage. -C’est une fortune! -Cela te convient donc? -Parfaitement. -Eh bien! en arrivant au prochain village, tu feras dire à ta mère que ton voyage, au lieu de durer trois jours, durera un mois. -Merci. Francesco posa son parapluie à terre et fit la roue. Je reconnus depuis que c’était sa manière d’exprimer un extrême contentement. Je venais de faire un heureux; il avait fallu, comme on le voit, peu de chose pour cela. C’était du reste une admirable et naïve confiance que celle de cet enfant qui s’attachait avec tant de candeur et d’abandon à la suite d’un inconnu qui, passant à pied dans son village, le rencontre par hasard et l’emmène par caprice. Il n’y a qu’un âge où une pareille résolution ne puisse être troublée par la défiance: un homme aurait exigé un gage; cet enfant m’en aurait donné, s’il en avait eu. En arrivant à Obergestelen, je dis à Francesco que j’étais parti de Brieg le matin; il me répondit que j’avais déjà fait dix-sept lieues d’Italie: je trouvai que c’était assez pour un jour, et je m’arrêtai à l’auberge. C’est là que Francesco commença à me rendre service. Il était presque chez lui, puisque nous n’avions fait que deux lieues depuis Munster; il connaissait tout le monde dans l’auberge, ce qui me valut incontinent la meilleure chambre et un feu splendide. Je m’étais laissé mouiller jusqu’aux os; je fis donc, avant de penser au dîner, une toilette d’autant plus délicieuse qu’elle était assaisonnée du sentiment égoïste et voluptueux de l’homme qui entend tomber la pluie sur le toit de la maison qui l’abrite. J’entendis à la porte un grand bruit; je courus à la fenêtre, et je vis un guide et un mulet qui venaient d’arriver au grand trot, précédant de cent pas tout au plus quatre voyageurs qui descendaient de la Furca, lorsque l’orage avait commencé, et s’étaient égarés deux heures dans la montagne. Comme il y avait parmi ces quatre voyageurs deux dames qui me parurent jeunes et jolies, malgré leurs cheveux pendans sur le visage et leurs gigots collés sur les bras, je me hâtai d’ajouter trois ou quatre morceaux de bois au feu; je roulai vivement en paquet mes effets éparpillés çà et là; et, passant dans une chambre voisine, j’appelai Francesco et le chargeai de dire à la maîtresse de l’auberge qu’elle pouvait disposer, en faveur de ces dames, de la chambre qu’elle m’avait donnée, et qui se trouvait toute chauffée, chose qui me parut fort essentielle pour des voyageurs qui arrivent dans l’état où je venais d’apercevoir les nôtres. Aussi, cinq minutes après, je recevais par Francesco les actions de grâces de ces dames et de leurs cavaliers, qui me faisaient demander la permission de changer de vêtemens avant de venir me remercier eux-mêmes. Lorsqu’ils entrèrent, je m’occupais des préparatifs de mon dîner, qu’ils m’invitèrent à interrompre pour partager le leur. J’acceptai. C’étaient deux hommes de trente-quatre à trente-six ans, l’un Français, gai, spirituel, bon compagnon, portant ruban rouge et figure ouverte, vieille connaissance des rues et des salons de Paris, où nous nous étions croisés vingt fois, comme cela arrive entre gens du monde; l’autre pâle, grave et empesé, portant ruban jaune et figure froide, parlant français juste avec ce qu’il fallait d’accent pour prouver son origine allemande; du reste, complètement étranger à mes souvenirs. Ils n’avaient pas fait un pas dans ma chambre que j’avais flairé le compatriote et l’étranger; ils n’avaient pas dit vingt paroles que je savais qui ils étaient: le Français se nommait Brunton, et je me rappelai le nom de l’un de nos architectes les plus distingués; l’Allemand se nommait Koefford, et était chambellan du roi de Danemark. Après les premiers complimens échangés, j’appris que les dames étaient visibles; en conséquence M. Koefford se chargea de me conduire près d’elles, tandis que M. Brunton descendait à la cuisine; à tout hasard j’indiquai à celui-ci certaine marmite bouillant à la crémaillère, et de laquelle s’échappait une odeur tout-à-fait succulente; il me promit de s’en occuper. Je trouvai dans les femmes les mêmes différences nationales que chez leurs maris. Ma vive et jolie compatriote se leva en m’apercevant, et m’avait déjà remercié vingt fois avant que sa compagne eût achevé la révérence d’étiquette avec laquelle elle m’accueillit. Celle-ci était une grande et belle femme, blanche, pâle et froide, n’ayant de flamme en tout le corps que l’étincelle mouvante qui s’éteignait noyée dans ses yeux. Le désordre de la toilette était du reste complètement réparé chez ces dames, et elles avaient la tenue matinale de la campagne. M. Koefford, à peine rentré, ouvrit deux ou trois Guides en Suisse, déploya une carte, consulta un itinéraire, et laissa bientôt aux dames le soin de faire les honneurs de la chambre que je leur avais cédée. En quelque lieu du monde qu’on se rencontre, il y a, entre Parisiens, un sujet de conversation à l’aide duquel on peut s’étudier, et bientôt se connaître. C’est l’Opéra, pierre de touche de bonne compagnie qui éprouve les fashionables. L’Opéra forme dans ses habitués un monde à part, parlant cette langue des premières loges, qui seule a cours pour transmettre de la Chaussée-d’Antin au noble faubourg les fluctuations de la Bourse, les variations de la mode, et les changemens de ministère de la beauté. J’avais un avantage sur ma jolie compatriote: c’est que je la connaissais, et qu’elle ne me connaissait pas; il est évident qu’elle cherchait à savoir à quelle classe de la société j’appartenais, et qu’elle ne pouvait le deviner à ce premier essai: elle changea donc la conversation, et l’amena sur l’art en général. Au bout de dix minutes, nous avions passé en revue la littérature depuis Hugo jusqu’à Scribe, la peinture depuis Delacroix jusqu’à Abel de Pujol, l’architecture depuis M. Percier jusqu’à M. Lebas. Je connaissais encore mieux les hommes que les choses, et je parlais plus savamment des individus que de leurs oeuvres. - L’esprit de ma compatriote était toujours flottant. Après un moment de silence, quelques questions que je lui adressai sur sa santé firent virer de bord la conversation, qui entra à pleines voiles dans la médecine. Ma spirituelle antagoniste avait une névralgie. C’est, comme on le sait, la maladie de ceux qui ont besoin d’en avoir une. Lorsque vous entendez sortir de la bouche d’une femme ces mots: J’ai affreusement mal aux nerfs, vous pouvez incontinent les traduire par ceux-ci: Madame a de vingt-cinq à quatre-vingt mille francs à dépenser par an, sa loge à l’Opéra, ne marche jamais, et ne se lève qu’à midi. On voit donc que mon interlocutrice se livrait de plus en plus. Je soutins la conversation en homme qui, sans avoir des nerfs, ne nie point qu’ils existent, et qui, sans avoir l’honneur de les connaître personnellement, en a beaucoup entendu parler. Mme Koefford, qui, tant que nous avions escarmouché sur un terrain tout national, était restée simple témoin du duel, voyant que la conversation ballottait en ce moment une question d’humanité générale, fit un léger effort qui colora ses joues, et laissa tomber quelques paroles au milieu de notre dialogue: elle aussi, la pauvre femme, avait des nerfs, mais des nerfs du Nord. Cela me fournit l’occasion d’établir une distinction très subtile et très savante sur la manière de sentir selon les degrés de latitude; et il demeura clairement démontré à ces deux dames, au bout de quelques minutes, que je m’étais beaucoup occupé de la différence des sensations. Ma compatriote hésitait donc de plus en plus à fixer son esprit sur ma spécialité. J’étais trop homme du monde pour n’être qu’un artiste, j’étais trop artiste pour n’être qu’un homme du monde; je parlais trop bas pour un agent de change, trop haut pour un médecin, et je laissais parler mon interlocutrice, ce qui prouvait que je n’étais pas avocat. En ce moment M. Brunton rentra, la figure comiquement bouleversée, marcha droit à M. Koefford, toujours plongé dans des Guides et des Itinéraires, et lui dit gravement: -Mon pauvre ami!... -Qu’est-ce? fit le chambellan en se retournant tout d’une pièce. -Avez-vous lu dans votre Ebel, continua M. Brunton, que les habitans d’Obergestelen fussent anthropophages? -Non, dit le chambellan, mais je vais voir si cela y est. Il feuilleta un instant son livre, arriva au mot Obergestelen, et lut à haute voix: «Obergestelen ou Oberghestelen, avant-dernier village du haut Valais, situé au pied du mont Grimsel, à 4,100 pieds au-dessus du niveau de la mer: ses maisons sont tout-à-fait noires; cette couleur provient de l’action du soleil sur la résine que contient le bois de mélèse dont elles sont bâties. Les débordemens du Rhône y causent de fréquentes inondations pendant l’été.» -Je ne sais ce que vous voulez dire, continua gravement M. Koefford en levant les yeux; vous voyez qu’il n’y a pas dans tout cela un mot de chair humaine. -Eh bien, mon ami! il y a long-temps que je vous dis que vos faiseurs d’itinéraires sont des ignorans. -Pourquoi cela? -Descendez vous-même à la cuisine, levez le couvercle de la marmite qui bout sur le feu, et vous remonterez nous dire ce que vous avez vu. Le chambellan, qui vit un fait extraordinaire à consigner sur ses tablettes, ne se le fit pas dire deux fois. Il se leva, et descendit à la cuisine. Mme Brunton et moi avions grande envie de rire. Son mari conservait invariablement cette figure triste que les plaisans de bon goût savent si bien prendre. Quant à Mme Koefford, elle était retombée dans sa rêverie, et plutôt couchée qu’assise dans son fauteuil, elle suivait, les yeux vaguement fixés au ciel, quelques nuages à forme bizarre qui lui rappelaient ceux de sa patrie. Sur ces entrefaites, M. Koefford rentra, pâle et s’essuyant le front. -Eh bien! qu’y a-t-il dans la marmite? -Un enfant! répondit-il en se laissant tomber sur une chaise. -Un enfant!... -Pauvre petit ange! dit Mme Koefford, qui avait écouté sans entendre, ou entendu sans comprendre, et qui voyait sans doute passer dans ses songes quelque chérubin avec des ailes blanches et une auréole d’or. Quand on a compté sur un gigot braisé ou sur une tête de veau, que dans cette attente on a depuis une heure apaisé les murmures de son estomac à la fumée d’une marmite, et qu’on vient vous dire que cette marmite ne contient qu’un enfant, cet enfant, fût-il un ange, comme l’appelait Mme Koefford, devient un trop triste équivalent pour que l’appétit ne se révolte pas de l’échange; j’allais donc m’élancer hors de la chambre lorsque M. Brunton m’arrêta par le bras et me dit: il est inutile que vous alliez le voir, on va vous le servir. En effet, la fille de l’auberge entra bientôt, portant sur un plat long, et couché sur un lit d’herbe, un objet qui avait l’apparence parfaite d’un enfant nouveau-né, écorché et bouilli. Nos dames jetèrent un cri et détournèrent la tête. M. Koefford se leva de sa chaise, s’approcha, la mort dans l’ame, du premier service, et après l’avoir regardé attentivement, il dit avec un profond soupir: C’était une fille. -Mesdames, dit M. Brunton en s’asseyant et en aiguisant un couteau, j’ai entendu dire qu’au siège de Gènes, pendant lequel, vous le savez, Masséna invita un jour tout son état-major à manger un chat et douze souris, on avait remarqué, au milieu du dépérissement général de nos troupes, un régiment qui se maintenait aussi frais et aussi dispos que s’il n’y avait pas eu de famine. La ville rendue, le général en chef interrogea le colonel sur cette étrange exception. Celui-ci alors avoua ingénuement que ses soldats étaient venus lui demander la permission de manger de l’Autrichien, et qu’il n’avait pas cru devoir leur refuser une aussi légère faveur; il ajouta même qu’en sa qualité de colonel, les meilleurs morceaux lui étaient envoyés avec la régularité d’une distribution de vivres ordinaire, et que, malgré sa répugnance primitive, il avait fini par trouver, comme les autres, que les sujets de sa majesté impériale étaient un mets fort agréable. Les cris redoublèrent. Alors M. Brunton enleva fort délicatement l’épaule de l’objet en question, et se mit à l’attaquer avec autant d’appétit que l’avait fait Cérès lorsqu’elle dévora l’épaule de Pélops. En ce moment la fille rentra, et voyant que M. Brunton était seul à table: Eh bien! mesdames, dit-elle, est-ce que vous ne mangez pas de marmotte? La respiration nous revint. Mais, maintenant même que nous savions le secret, la ressemblance du quadrupède avec le bipède ne nous paraissait pas moins frappante; ses mains et ses pieds surtout, articulés comme des membres humains, eussent suffi seuls pour m’empêcher de goûter de ce mets, que Willer m’avait tant vanté en gravissant le Faulhorn. -N’avez-vous donc pas autre chose? dis-je à notre camérière. -Une omelette, si vous voulez. -Va pour une omelette, dirent ces dames, -Mais savez-vous la faire au moins? Une omelette, ajoutai-je en me retournant vers ces dames, est à la cuisine ce que le sonnet est à la poésie. -Il me semble, au contraire, répondirent-elles, que c’est l’A B C D de l’art. -Lisez Boileau et Brillât-Savarin. -Vous entendez, la fille? dit M. Koefford. -Oh! quant à ce qui est de l’omelette, nous en faisons tous les jours, et Dieu merci les voyageurs ne s’en plaignent jamais. -Nous verrons bien. -La fille alla faire son omelette: dix minutes après, elle apporta une espèce de galette plate et dure qui couvrait toute la superficie d’un énorme plat. Dès le premier coup d’oeil, je vis que nous étions volés; je n’en découpai pas moins la chose, et j’en servis un morceau à chacune de ces dames; elles y goûtèrent du bout des lèvres et repoussèrent aussitôt leur assiette: je tentai la même épreuve, mes prévisions ne m’avaient pas trompé, autant aurait valu mordre dans une courte-pointe. -Eh bien! dis-je à la fille, votre omelette est exécrable, mon enfant. -Comment cela peut-il se faire? on y a mis tout ce qu’il fallait. -Qu’en dites-vous, mesdames? -Mais nous disons que c’est désespérant et que nous mourrons de faim! -Dans les cas désespérés, il faut donner quelque chose au hasard. Ces dames veulent-elles que j’essaie de leur en faire une. -Une omelette! -Une omelette, repris-je en m’inclinant modestement. Ces dames se regardèrent. -Mais, dit M. Koefford en se levant vivement, et en se rattachant à la seule planche de salut qu’il voyait flotter dans les eaux, mais, puisque monsieur a la bonté de nous offrir... -Pourvu cependant, repris-je, que M. Brunton et vous me serviez d’aides de cuisine. -Volontiers, s’écrièrent ces deux messieurs avec une spontanéité qui dénotait la confiance de la faim; volontiers, ajoutèrent ces dames avec un sourire de doute. -En ce cas, dis-je à la fille, du beurre frais, des oeufs frais, de la crème fraîche. Je chargeai M. Brunton de hacher les fines herbes, et M. Koefford de battre les oeufs; je pris la queue de la poêle, et j’opérai le mélange avec une gravité qui faisait le bonheur de ces dames. Déjà l’omelette cuisait dans le beurre, et tout le monde me regardait avec un intérêt croissant, lorsque M. Brunton interrompit le silence général; -Monsieur, me dit-il, serait-il bien indiscret de vous demander qui nous avons l’honneur d’avoir pour cuisinier? -Oh! mon Dieu, non, monsieur. -C’est que je suis convaincu que je vous ai rencontré à Paris. -Et moi aussi. -Ayez la bonté de me passer le beurre. -Merci. - J’en fis glisser quelques morceaux sous l’omelette qui commençait à prendre, afin qu’elle ne tînt point à la poêle. -Et je suis sûr que si vous me disiez votre nom... -Alexandre Dumas. -L’auteur d’Antony, s’écria madame Brunton. -Lui-même, répondis-je en mettant dans le plat l’omelette parfaitement cuite, et en la posant sur la table. N’entendant aucune félicitation ni pour le drame ni pour l’omelette, je levai les yeux; la société était stupéfaite. Il paraît qu’on s’était fait de ma personne une idée beaucoup plus poétique que ne le comportait le prospectus que je venais d’en donner. Par malheur, l’omelette se trouva excellente. Les dames la mangèrent jusqu’au dernier morceau. XV Le Pont Du Diable. (1834) En quittant ces dames le soir, j’avais obtenu d’elles la permission de les voir le lendemain matin. Je me présentai donc chez elles aussitôt que je les sus visibles. Elles étaient tout-à-fait remises de leur mauvaise route et de leur mauvais dîner; il n’y avait que M. Koefford qui, ayant passé la nuit au milieu de ses cartes et de ses itinéraires, paraissait beaucoup plus fatigué que la veille. C’était un singulier homme que notre chambellan! ponctuel comme l’étiquette, monté comme une horloge, et réglé comme une romance. Avant de partir de Copenhague, il avait compulsé tous les voyageurs qui ont écrit sur la Suisse, consulté toutes les cartes des vingt-deux cantons, et avait fini par se tracer, jour par jour, au sein de la république helvétique, un itinéraire dont il ne s’était encore écarté ni d’une heure ni d’un sentier. Sur cet itinéraire il y avait que, le 28 septembre, il devait descendre dans l’Oberland, en traversant le Grimsel. Il est vrai qu’il n’y était pas question de l’orage qui avait empêché ce projet, -tout simple d’ailleurs, -de s’exécuter comme l’avait espéré M. Koefford. Or, nous étions au 29 septembre au lieu d’être au 28; nous nous trouvions dans le Valais au lieu de nous trouver dans l’Oberland, et les guides déclaraient qu’après la tempête de la veille, le passage du mont Gemmi était seul praticable, et qu’il fallait renoncer à celui du Grimsel. La chose était fort égale à M. et à Mme Brunton; mais elle bouleversait toute l’existence de M. Koefford. Je fis tout ce que je pus pour lui rendre son courage; je lui dis que le passage du Gemmi était beaucoup plus curieux que celui du Grimsel, et que ce n’était, à tout prendre, qu’un retard d’un jour. -Et croyez-vous, me dit-il d’un air désespéré, que ce n’est rien qu’un retard d’un jour? d’être obligé de faire le lundi ce qu’on croyait faire le dimanche, de marquer une heure et d’en sonner une autre comme une pendule dérangée? Mme Brunton, son mari et moi fîmes ce que nous pûmes pour consoler le pauvre chambellan, mais il était comme Rachel pleurant ses fils. Quant à sa femme, qui connaissait son caractère, elle n’osait hasarder un mot. Cependant, comme il n’y avait pas d’autre parti à prendre, M. Koefford se décida à subir un retard de vingt-quatre heures, et à passer le Gemmi. Je le quittai donc à peu près calme, sinon tout- à-fait résigné. Depuis notre retour à Paris, j’ai su, par une lettre de notre malheureux ami à M. Brunton, qu’il n’était arrivé à Copenhague que le 1er janvier au soir, au lieu du 31 décembre. Il avait manqué sa visite du jour de l’an au roi de Danemark, et avait failli perdre sa place de chambellan. Quant à moi, qui, heureusement, n’avais de visite à rendre à aucun roi, je baisai la main de ces dames, et me mis en route avec Francesco. C’était un brave enfant et un bon compagnon, joyeux et insouciant, toujours d’une humeur libre, plus fort que ne l’est avec cinq ans de plus un jeune homme de nos villes, vif comme un lézard et léger comme un chamois. Nous marchâmes deux heures à peu près, suivant toujours les bords escarpés du Rhône, qui de fleuve était devenu torrent, et de torrent devint bientôt ruisseau, mais ruisseau capricieux et fantasque, annonçant dès sa source tous les écarts de son cours, comme les bizarreries de l’enfant annoncent à l’aurore de la vie les passions de l’homme. Enfin, au détour d’un sentier, nous aperçûmes devant nous, remplissant tout l’espace compris entre le Grimsel et la Furca, le magnifique géant de glace, la tête posée sur la montagne, les pieds pendant dans la vallée, et laissant échapper, comme la sueur de ses flancs, trois ruisseaux qui, se réunissant à une certaine distance, prennent, dès leur jonction, le nom de Rhône, que le fleuve ne perd qu’en vomissant ses eaux à la mer par quatre embouchures dont la plus petite a près d’une lieue de large. Je sautai par-dessus ces trois ruisseaux, dont le plus fort n’a pas douze pieds d’une rive à l’autre. Cet exploit terminé, nous commençâmes à gravir la Furca. C’est une des montagnes les plus nues et les plus tristes de toute la Suisse. Les habitans attribuent son aridité au choix que fait le Juif errant de ce passage pour se rendre de France en Italie. J’ai déjà dit qu’une tradition raconte que, la première fois que le réprouvé franchit cette montagne, il la trouva couverte de moissons, la seconde fois de sapins, la troisième fois de neige. C’est dans ce dernier état que nous la trouvâmes aussi. Arrivé à son sommet, je remarquai que cette neige était, de place en place, mouchetée de taches rouges comme un immense tapis tigré; je vis, en approchant, que ces taches étaient produites par des sources qui venaient sourdre à la surface de la terre: je pensai qu’elles devaient être ferrugineuses et je les goûtai. Je ne m’étais pas trompé; c’était la rouille qui donnait à la neige cette teinte rougeâtre qui m’avait étonné d’abord. Pendant que j’examinais ce phénomène et que je cherchais à m’en rendre compte, Francesco vint à moi, et d’un air assez embarrassé, me demanda ma gourde qu’il s’était chargé de faire remplir le matin à Obergestelen, et dans laquelle il avait versé du vin au lieu de kirchenwasser; je m’étais aperçu de cette méprise en route seulement, et je n’avais pu deviner pour quel motif Francesco avait ainsi manqué aux instructions que je lui avais données; mais comme la liqueur substituée à celle que je buvais habituellement était un excellent vin rouge d’Italie, je n’avais pas considéré cette infraction à mes ordres comme un grand malheur. Francesco, en me demandant ma gourde, ramena ma pensée sur ce petit incident que j’avais déjà oublié. Je crus qu’une mesure d’hygiène personnelle lui faisait préférer le vin d’Italie à l’eau de cerise des Alpes, et qu’il allait, en portant ma gourde à sa bouche, me donner une preuve de cette préférence. Je le suivis donc du coin de l’oeil, tout en ayant l’air de ne le point regarder, mais cependant sans perdre de vue un seul de ses mouvemens. Rien de ce que j’avais soupçonné n’arriva; Francesco alla se placer sur la crête la plus élevée de la montagne, et à cheval, pour ainsi dire, sur les deux versans, il fit deux fois le signe de la croix, une fois tourné vers l’occident et l’autre fois vers l’orient; puis versant du vin dans le creux de sa main, il jeta en l’air le liquide, qui retomba autour de lui comme une pluie dont chaque goutte faisait sur la neige une petite tache rouge, assez pareille, par la couleur, aux grandes taches dont je venais de découvrir la cause. Enfin cette espèce d’exorcisme achevé, Francesco me remit la gourde sans avoir même pensé à l’approcher de ses lèvres. -Quelle cérémonie d’enfer viens-tu de faire? lui dis-je en replaçant la gourde à mon côté. -Ah! me répondit-il, c’est une précaution pour qu’il ne nous arrive pas d’accident. -Comment cela? -Oui; nous sommes sur la route d’Italie, n’est-ce pas? c’est par ici que passent les vins qui descendent du Saint-Gothard et qu’on envoie en Suisse, en France ou en Allemagne; ces vins sont renfermés dans des barriques et conduits par des muletiers italiens qui presque tous sont des ivrognes. Comme la Furca est la montée la plus fatigante qu’ils aient à gravir pendant tout le chemin, c’est aussi pendant cette montée que le démon de l’ivrognerie les tente et arrive ordinairement à son but, en leur faisant percer les tonneaux qui leur sont confiés, et qui, de cette manière, arrivent rarement pleins à leur destination. Vous concevez que de pareils hommes, dépositaires infidèles pendant leur vie, ne peuvent entrer dans le séjour des honnêtes gens après leur mort. Leurs ames en peine reviennent donc errer la nuit à l’endroit même où la tentation les a vaincues: ce sont elles qui, tout imbibées encore du vin dérobé, font, en se posant sur la neige, ces taches rouges, éparses de tous côtés; ce sont elles qui, pour se distraire, poursuivent le voyageur avec la tempête, qui font glisser son pied au bord du précipice, qui l’égarent le soir par des lueurs trompeuses. Eh bien! il n’y a qu’un moyen de se rendre ces ames favorables, c’est de leur jeter, en faisant le signe de la croix, quelques gouttes de ce vin qu’elles ont tant aimé pendant leur vie, qu’il a été pour elles une cause de damnation éternelle après leur mort. Voilà pourquoi j’ai fait mettre dans votre gourde du vin au lieu de kirchenwasser. Cette explication me parut si satisfaisante, que je ne trouvai d’autre réponse à faire que de renouveler pour mon compte l’opération que Francesco venait de faire pour le sien, et je ne doute pas que ce ne soit à cette précaution anti-diabolique que nous dûmes d’arriver, sans accident aucun, à Réalp, petit village situé à la base de la terrible montagne. Nous ne fîmes à Réalp qu’une halte d’une heure, et nous continuâmes notre route jusqu’à Andermatt. Châteaubriand et M. de Fitz-James y étaient passés quelques jours auparavant, et l’hôte me montra avec orgueil les noms des deux illustres voyageurs inscrits sur son registre. Le lendemain matin, je fis prix avec un voiturier qui ramenait une petite calèche à Altorf; toute notre discussion roula sur le droit que je me réservais d’aller à pied quand bon me semblerait: le brave homme ne pouvait comprendre que je louasse une voiture à la condition de ne pas monter dedans. Enfin, je lui fis comprendre, grace à mon interprète Francesco, que, désirant voir en détail certaines parties de la route, une course trop rapide ne me permettrait pas de me livrer à cette investigation. Ces choses convenues, nous nous mîmes en marche, en prenant la route nouvelle du Saint-Gothard à Altorf. Cette route, profitable surtout au canton d’Uri, a été exécutée par lui, avec l’aide de ses frères les plus riches: les cantons de Berne, de Zurich, de Lucerne, de Bâle, lui ouvrirent généreusement leur bourse à son premier appel, et lui prêtèrent entre eux, et sans intérêts, huit millions, qu’il acquitte religieusement en leur rendant une somme annuelle de cinq cent mille francs. À peine fus-je à un quart de lieue d’Andermatt que j’usai du privilège d’aller à pied. Nous étions arrivés à l’un des endroits les plus curieux de la route: c’est un défilé formé par le Galenstock et le Crispalt, rempli entièrement par les eaux de la Reuss, que j’avais vu naître la veille au sommet de la Furca, et qui, cinq lieues plus loin, mérite déjà, par l’accroissement qu’elle a pris, le nom de la Géante qu’on lui a donné. La route, arrivée à cet endroit, s’est donc heurtée contre la base granitique du Crispalt, et il a fallu creuser le roc pour qu’elle pût passer d’une vallée à l’autre. Cette galerie souterraine, longue de cent quatre-vingts pieds, et éclairée par des ouvertures qui donnent sur la Reuss, est vulgairement appelée le trou d’Uri. Après avoir fait quelques pas de l’autre côté de la galerie, je me trouvai en face du Pont du Diable: je devrais dire des Ponts du Diable, car il y en a effectivement deux; il est vrai qu’un seul est pratiqué, le nouveau ayant fait abandonner l’ancien. Je laissai ma voiture prendre le pont neuf, et je me mis en devoir de gagner, en m’aidant des pieds et des mains, le véritable Pont du Diable, auquel le nouveau favori est venu voler, non-seulement ses passagers, mais encore son nom. Les ponts sont tous deux jetés hardiment d’une rive à l’autre de la Reuss, qu’ifs franchissent d’une seule enjambée, et qui coule sous une seule arche: celle du pont moderne a soixante pieds de haut et vingt-cinq de large; celle du vieux pont n’en a que quarante-cinq sur vingt-deux. Ce n’en est pas moins le plus effrayant à traverser, vu l’absence de parapets. La tradition à laquelle il doit son nom, est peut-être une des plus curieuses de toute la Suisse: la voici dans toute sa pureté. La Reuss, qui coule dans un lit creusé à soixante pieds de profondeur entre des rochers coupés à pic, interceptait toute communication entre les habitans du val Cornera et ceux de la vallée de Göschenen, c’est-à-dire entre les Grisons et les gens d’Uri. Cette solution de continuité causait un tel dommage aux deux cantons limitrophes, qu’ils rassemblèrent leurs plus habiles architectes, et qu’à frais communs plusieurs ponts furent bâtis d’une rive à l’autre, mais jamais assez solides pour qu’ils résistassent plus d’un an à la tempête, à la crue des eaux, ou à la chute des avalanches. Une dernière tentative de ce genre avait été faite vers la fin du XIVe siècle, et l’hiver presque fini donnait l’espoir que cette fois le pont résisterait à toutes ces attaques, lorsqu’un matin on vint dire au bailli de Göschenen que le passage était de nouveau intercepté. -Il n’y aura que le diable, s’écria le bailli, qui puisse nous en bâtir un. Il n’avait pas achevé ces paroles qu’un domestique annonça: messire Satan. -Faites entrer, dit le bailli. Le domestique se retira et fit place à un homme de trente-cinq à trente-six ans, vêtu à la manière allemande, portant un pantalon collant de couleur rouge, un justaucorps noir, fendu aux articulations des bras, dont les crevés laissaient voir une doublure couleur de feu. Sa tête était couverte d’une toque noire, coiffure à laquelle une grande plume rouge donnait par ses ondulations une grâce toute particulière. Quant à ses souliers, anticipant sur la mode, ils étaient arrondis du bout, comme ils le furent cent ans plus tard, vers le milieu du règne de Louis XII, et un grand ergot, pareil à celui d’un coq, et qui adhérait visiblement à sa jambe, paraissait destiné à lui servir d’éperon, lorsque son bon plaisir était de voyager à cheval. Après les complimens d’usage, le bailli s’assit dans un fauteuil, et le diable dans un autre; le bailli mit ses pieds sur les chenets, le diable posa tout bonnement les siens sur la braise. -Eh bien! mon brave ami, dit Satan, vous avez donc besoin de moi? -J’avoue, monseigneur, répondit le bailli, que votre aide ne nous serait pas inutile. -Pour ce maudit pont, n’est-ce pas? -Eh bien? -Il vous est donc bien nécessaire? -Nous ne pouvons nous en passer. -Ah! ah! fit Satan. -Tenez, soyez bon diable, reprit le bailli après un moment de silence; faites-nous en un. -Je venais vous le proposer. -Eh bien! il ne s’agit donc que de s’entendre... sur... -Le bailli hésita. -Sur le prix, continua Satan, en regardant son interlocuteur avec une singulière expression de malice. -Oui, répondit le bailli, sentant que c’était là que l’affaire allait s’embrouiller. -Oh! d’abord, continua Satan, en se balançant sur les pieds de derrière de sa chaise et en affilant ses griffes avec le canif du bailli, je serai de bonne composition sur ce point. -Eh bien! cela me rassure, dit le bailli; le dernier nous a coûté soixante marcs d’or; nous doublerons cette somme pour le nouveau, mais c’est tout ce que nous pouvons faire. -Eh! quel besoin ai-je de votre or? reprit Satan; j’en fais quand je veux. Tenez. Il prit un charbon tout rouge au milieu du feu, comme il eût pris une praline dans une bonbonnière. -Tendez la main, dit-il au bailli. -Le bailli hésitait. -N’ayez pas peur, continua Satan, et il lui mit entre les doigts un lingot de l’or le plus pur, et aussi froid que s’il fût sorti de la mine. Le bailli le tourna et le retourna en tous sens; puis il voulut le lui rendre. -Non, non, gardez, reprit Satan en passant d’un air suffisant une de ses jambes sur l’autre, c’est un cadeau que je vous fais. -Je comprends, dit le bailli en mettant le lingot dans son escarcelle, que si l’or ne vous coûte pas plus de peine à faire, vous aimez autant qu’on vous paie avec une autre monnaie; mais comme je ne sais pas celle qui peut vous être agréable, je vous prierai de faire vos conditions vous-même. Satan réfléchit un instant. -Je désire que l’ame du premier individu qui passera sur ce pont m’appartienne, répondit-il. -Soit, dit le bailli. -Rédigeons l’acte, continua Satan. -Dictez vous-même. -Le bailli prit une plume, de l’encre et du papier, et se prépara à écrire. Cinq minutes après, un sous-seing en bonne forme, fait double et de bonne foi, était signé par Satan, en son propre nom, et par le bailli, au nom et comme fondé de pouvoir de ses paroissiens. Le diable s’engageait formellement par cet acte à bâtir dans la nuit un pont assez solide pour durer cinq cents ans, et le magistrat, de son côté, concédait, en paiement de ce pont, l’ame du premier individu que le hasard ou la nécessité forcerait de traverser la Reuss sur le passage diabolique que Satan devait improviser. Le lendemain, au point du jour, le pont était bâti. Bientôt le bailli parut sur le chemin de Göschenen; il venait vérifier si le diable avait accompli sa promesse. Il vit le pont, qu’il trouva fort convenable, et, à l’extrémité opposée à celle par laquelle il s’avançait, il aperçut Satan, assis sur une borne et attendant le prix de son travail nocturne. -Vous voyez que je suis homme de parole, dit Satan. -El moi aussi, répondit le bailli. -Comment, mon cher Curtius, reprit le diable stupéfait, vous dévoueriez-vous pour le salut de vos administrés? -Pas précisément, continua le bailli en déposant à l’entrée du pont un sac qu’il avait apporté sur son épaule, et dont il se mit incontinent à dénouer les cordons. -Qu’est-ce? dit Satan, essayant de deviner ce qui allait se passer. -Prrrrrrrooooou, dit le bailli. Et un chien, traînant une poêle à sa queue, sortit tout épouvanté du sac, et traversant le pont, alla passer en hurlant aux pieds de Satan. -Eh! dit le bailli, voilà votre ame qui se sauve; courez donc après, monseigneur. Satan était furieux; il avait compté sur l’ame d’un homme, et il était forcé de se contenter de celle d’un chien. Il y aurait eu de quoi se damner si la chose n’eût pas été faite. Cependant, comme il était de bonne compagnie, il eut l’air de trouver le tour très drôle, et fit semblant de rire tant que le bailli fut là; mais à peine le magistrat eut-il le dos tourné, que Satan commença à s’escrimer des pieds et des mains pour démolir le pont qu’il avait bâti; il avait fait la chose tellement en conscience, qu’il se retourna les ongles et se déchaussa les dents avant d’en avoir pu arracher le plus petit caillou. -J’étais un bien grand sot, dit Satan. Puis, cette réflexion faite, il mit les mains dans ses poches et descendit les rives de la Reuss, regardant à droite et à gauche, comme aurait pu le faire un amant de la belle nature. Cependant il n’avait pas renoncé à son projet de vengeance. Ce qu’il cherchait des yeux, c’était un rocher d’une forme et d’un poids convenables, afin de le transporter sur la montagne qui domine la vallée, et de le laisser tomber de cinq cents pieds de haut sur le pont que lui avait escamoté le bailli de Göschenen. Il n’avait pas fait trois lieues qu’il avait trouvé son affaire. C’était un joli rocher, gros comme une des tours de Notre-Dame; Satan l’arracha de terre avec autant de facilité qu’un enfant aurait fait d’une rave, le chargea sur son épaule, et prenant le sentier qui conduisait au haut de la montagne, il se mit en route, tirant la langue en signe de joie et jouissant d’avance de la désolation du bailli quand il trouverait le lendemain son pont effondré. Lorsqu’il eut fait une lieue, Satan crut distinguer sur le pont un grand concours de populace; il posa son rocher par terre, grimpa dessus, et arrivé au sommet, aperçut distinctement le clergé de Göschenen, croix en tête et bannière déployée, qui venait de briser l’oeuvre satanique et de consacrer à Dieu le Pont du Diable. Satan vit bien qu’il n’y avait plus rien de bon à faire pour lui; il descendit tristement, et rencontrant une pauvre vache qui n’en pouvait mais, il la tira par la queue et la fit tomber dans un précipice. Quant au bailli de Göschenen, il n’entendit jamais reparler de l’architecte infernal; seulement, la première fois qu’il fouilla à son escarcelle, il se brûla vigoureusement les doigts; c’était le lingot qui était redevenu charbon. Le pont subsista cinq cents ans, comme l’avait promis le diable. Si Ton veut chercher la vérité cachée derrière ces voiles mystérieux, mais transparens, de la tradition, ce sera surtout lorsqu’il sera question de ces grands travaux attribués à l’ennemi du genre humain qu’elle sera facile à découvrir. Ainsi, presque partout en Suisse, il y a des chaussées du diable, des ponts du diable, des châteaux du diable, qu’après une investigation un peu sérieuse on reconnaîtra pour des ouvrages romains. Contre l’exemple des Grecs qui, dans leurs invasions, détruisaient et emportaient, les Romains, dans leurs conquêtes, apportaient et bâtissaient. Aussi, à peine l’Helvétie fut-elle soumise par César, qu’une tour s’éleva à Nyon (Novidunum), un temple à Moudon (Mus Donium), et qu’une voie militaire, aplanissant le sommet du Saint- Bernard, traversa l’Helvétie dans sa plus grande largeur, et alla aboutir au Rhin, près de Mayence. Sous Auguste, les maisons les plus nobles et les plus riches de Rome acquirent des possessions dans la nouvelle conquête, et vinrent s’établir à Vindich (Vindonissa), à Avenches (Aventium), à Arbon (Arbor felix), et à Coire (Curia). C’est alors que, pour rendre les communications plus faciles entre ces riches étrangers, les architectes romains, sinon les premiers, du moins les plus hardis du monde, jetèrent, d’une montagne à l’autre et au-dessus d’épouvantables précipices, ces ponts aériens, si solides que presqu’en tous lieux on les retrouve debout. La domination romaine en Helvétie dura, comme on le sait, quatre cent cinquante ans; puis un jour apparurent sur les montagnes de nouveaux peuples, venus on ne sait d’où, conquérans nomades, cherchant une patrie, s’établissant selon leur caprice, avec leurs femmes et leurs enfans, là où ils croyaient être bien, chassant devant eux avec le fer de leur épée les vainqueurs du monde, comme les bergers chassent les troupeaux avec le bois de la houlette, et faisant esclaves les populations que Rome avait adoptées pour ses filles. Ceux que le souffle de Dieu poussa vers l’Helvétie, étaient les Burgunds et les Allamanni: ils s’établirent depuis Genève jusqu’à Constance, et depuis Bâle jusqu’au Saint-Gothard. Ces hommes, incultes et sauvages comme les forêts dont ils sortaient, restèrent saisis d’étonnement en face des monumens que la civilisation romaine avait laissés; incapables de produire de pareilles choses, leur orgueil se révolta à l’idée que des hommes les avaient produites, et toute oeuvre qui leur parut au-dessus de leurs forces, fut attribuée par eux à la complaisante coopération de l’ennemi des hommes, que ceux-ci avaient dû nécessairement payer au prix de leurs corps ou de leurs âmes. De là toutes les légendes merveilleuses dont le moyen-âge hérita et qu’il a léguées à ses enfans. Une lieue après le pont du Diable, et en descendant toujours la Reuss, on trouve un second pont jeté sur cette rivière, et à l’aide duquel on passe d’une rive à l’autre; il a été bâti à l’endroit même appelé le Saut du Moine. Ce nom vient de ce qu’un moine, qui avait enlevé une jeune fille et l’emportait entre ses bras, poursuivi par les deux frères dont les chevaux le gagnaient de vitesse, s’élança, sans quitter son fardeau, dune rive à l’autre, au risque de se briser avec lui dans le précipice. Les frères de la jeune fille n’osèrent le suivre, et le moine resta maître de celle qu’il aimait. Le saut fait par cet autre Claude Frollo avait vingt-deux pieds de largeur, et l’abîme qu’il franchissait, cent vingt pieds de profondeur. Un quart d’heure avant d’arriver à Altorf, nous aperçûmes, de l’autre côté de la rivière, le village d’Attingausen, et derrière le clocher de ce village, les ruines de la maison de Walter Furst, l’un des trois libérateurs de la Suisse. Nous venions d’abandonner la terre de la fable pour celle de l’histoire: désormais plus de légendes diaboliques ou de traditions monacales, mais une épopée tout entière, grande, belle et merveilleuse, accomplie par une nation, sans autre secours que celui de ses enfans, et dont nous lirons bientôt la première page à Bürglen, sur l’autel de la chapelle élevée à l’endroit même où naquit Guillaume Tell. Notes. (1) Le Cercle est l’endroit où se réunissent le soir les baigneurs. (2) Les seuls journaux qui y soient reçus sont la Gazette et la Quotidienne. (3) La fondation de l’ordre remonte à 1084. (4) Gen, sortie; ev, rivière. (5) Gens de guerre confédérés, dont les auteurs latins ont fait Burgundiones, et les modernes Bourguignons. (6) Fameux guerrier, en latin Clodovecus, et en français moderne, et par corruption, Clovis. (7) Homme de guerre puissant, en latin Gundebaldus, en français Gondebault. (8) Noble et belle, en latin Clotilda, et en français Clotilde. (9) Goths d’Orient. -Les West-Goths ou Gotlis d’Occident s’étaient jetés en Espagne: ces noms leur venaient de la situation qu’ils occupaient sur les rives du Pont-Euxin, les Ost-Goths entre l’Hypanis et le Borysthène, et les West-Goths entre l’Hypanis et les Alpes Bastarnes. (10) Champ du roi. (11) L’artiste qui a l’ait le tombeau, a sculpté deux petites mains sur le coussin de marbre qui soutient la tête d’Othon. (12) À Dieu très bon et très grand. -L’armée du très vaillant -duc de Bourgogne, assiégeant Morat, -détruite par les Suisses, a laissé ici ce monument -de sa défaite. (13) La république fribourgeoise consacre par cette nouvelle pierre la victoire remportée le 12 juin 1476, par les efforts réunis de ses pères. -MCCCXXII. (14) Je protégerai et sauverai cette ville à cause de mon serviteur Nicolas. (15) Pourboire; mot à mot, argent pour trinquer. (16) C’est ici que le premier ours a été pris. (17) Le droit d’éligibilité est fixé à Genève à 9 francs; je crois qu’il en est de même à Berne. (18) Prononcez Ghemmi. (19) Werner, de luthérien qu’il était, venait de se faire catholique. Source: http://www.poesies.net