Impressions De Voyages. (1833) Par Alexandre Dumas. (Père) (1802-1870) Revue des Deux Mondes. Tome I TABLE DES MATIERES I Une Pêche De Nuit. II Le Beefsteak D'Ours. III Le Col De Balme. IV Jacques Balmant, Dit Mont-Blanc. V La Mer De Glace. Notes. I Une Pêche De Nuit. Le bateau à vapeur arriva à Villeneuve une heure plus tôt que de coutume. Le vent d'ouest, qui avait tant effrayé nos dames sur le lac, nous avait rendu ce service. Villeneuve est située à l'extrémité orientale du lac Léman. Le Rhône, qui descend de la Furca où il prend sa source, passe à une demi-heure de chemin de Villeneuve, marque les limites du canton de Vaux, qui, s'avançant en pointe, s'étend cinq lieues audelà de cette petite ville, et le sépare du pays valaisan. Un célérifère, qui attend les passagers du bateau à vapeur, les conduit le même soir à Bex, où l'on couche ordinairement. L'heure d'avance que le vent nous avait fait gagner me permit de courir jusqu'à l'endroit où le Rhône se jette en se bifurquant, gris et sablonneux, dans le lac, pour y laisser son limon, et ressortir pur et azuré, à Genève, après l'avoir traversé dans toute sa longueur. Lorsque je revins à Villeneuve, la voiture était prête à partir ; chacun avait pris sa place, et l'on m'avait gratifié, comme absent, de celle que l'on jugeait la plus mauvaise, et que j'eusse choisie, moi, comme la meilleure. On m'avait mis près du conducteur dans le cabriolet de devant, où rien ne devait me garantir du vent du soir, mais aussi où rien ne m'empêchait de voir le paysage. C'était un beau coup-d'oeil, à travers cet horizon bleuâtre des Alpes, que cette vallée qui s'ouvre sur le lac, dans une largeur de deux lieues, et qui va toujours se rétrécissant, à tel point qu'arrivée à Saint-Maurice, une porte la ferme, tant elle est resserrée entre le Rhône et la montagne. A droite et à gauche du fleuve, et de demi-lieue en demi-lieue, de jolis villages vaudois et valaisans paraissaient et disparaissaient presque aussitôt, sans que la rapidité de notre course nous permît d'en voir autre chose que la hardiesse de leur situation sur la pente de la montagne : les uns prêts à glisser sur un talus rapide où s'échelonnent des ceps de vigne ; les autres arrêtés sur une plate-forme, entourés de sapins noirs, et pareils à des nids d'oiseaux cachés dans les branches ; quelques-uns dominant un précipice, et ne laissant pas même deviner à l'oeil la place du chemin qui y conduit. Puis, au fond du paysage, et dominant tout cela, à gauche, la Dent de Morcles, rouge comme une brique qui sort de la fournaise, s'élevant à sept mille cinq cent quatre-vingt-dix pieds au-dessus de nos têtes ; à droite, sa soeur la Dent du Midi, portant sa tête toute blanche de neige à huit mille cinq cents pieds dans les nues ; toutes deux diversement coloriées par les derniers rayons du soleil couchant, toutes deux se détachant sur un ciel bleu d'azur, la Dent du Midi par une nuance d'un rose tendre, la Dent de Morcles par sa couleur sanglante et foncée. Voilà ce que je voyais, en punition de ma tardive arrivée, tandis que ceux du dedans, les stores chaudement fermés, se réjouissaient d'échapper à cette atmosphère froide, que je ne sentais pas, et à travers laquelle je voyais ce pays de fées. A la nuit tombante, nous arrivâmes à Bex. La voiture s'arrêta à la porte d'une de ces jolies auberges qu'on ne trouve qu'en Suisse ; en face était une église, dont les fondations, comme celles de presque tous les monumens religieux du Valais, paraissent, par leur style roman, avoir été l'oeuvre des premiers chrétiens. Le dîner nous attendait. Nous trouvâmes le poisson si délicat, que nous en demandâmes pour notre déjeuner du lendemain. Je cite ce fait insignifiant, parce que cette demande me fit assister à une pêche qui m'était complètement inconnue, et que je n'ai vu faire que dans le Valais. A peine eûmes-nous exprimé ce désir gastronomique, que la maîtresse de la maison appela un grand garçon, de dix-huit ou vingt ans, qui paraissait cumuler dans l'hôtellerie les différentes fonctions de commissionnaire, d'aide de cuisine et de cireur de bottes. Il arriva à moitié endormi, et reçut l'ordre, malgré des bâillemens très expressifs, seule espèce d'opposition que le pauvre diable osât faire à l'injonction de sa maîtresse, d'aller pêcher quelques truites pour le déjeuner de monsieur ; et elle m'indiquait du doigt. Maurice, -c'était le nom du pêcheur, -se retourna de mon côté avec un regard si paresseux, si plein d'un indicible reproche, que je fus ému du combat qu'il était forcé de se livrer pour obéir, sans se laisser aller au désespoir. - Cependant, dis-je, si cette pêche doit donner trop de peine à ce garçon. (La figure, de Maurice s'épanouissait à mesure que ma phrase prenait un sens favorable à ses désirs.) Si cette pêche, continuai-je... La maîtresse m'interrompit : -Bah ! bah ! dit-elle, c'est l'affaire d'une heure, la rivière est à deux pas ; allons, paresseux, prends ta lanterne et ta serpe, ajouta-t-elle, en s'adressant à Maurice, qui était retombé dans cette apathie résignée habituelle aux gens que leur position a faits pour obéir. - Et dépêche-toi. -Ta lanterne et ta serpe pour aller à la pêche !... Ah ! dèslors Maurice fut perdu, car il me prit une envie irrésistible de voir une pêche qui se faisait comme un fagot. Maurice poussa un soupir, car il pensa bien qu'il n'avait plus d'espoir qu'en Dieu, et Dieu l'avait vu si souvent en pareille situation sans songer à l'en tirer, qu'il n'avait guère de chance qu'il fit un miracle en sa faveur. Il prit donc, avec une énergie qui tenait du désespoir, une serpe pendue au milieu des instrumens de cuisine, et une lanterne d'une forme si singulière, qu'elle mérite une description détaillée. C'était un globe de corne, rond comme ces lampes que nous suspendons aux plafonds de nos boudoirs ou de nos chambres à coucher, auquel on avait adapté un conduit de fer-blanc de trois pieds de long, de la forme et de la grosseur d'un manche à balai. Comme ce globe était hermétiquement fermé, la mèche huilée, qui brûlait à l'intérieur de la lanterne, ne recevait d'air que par le haut du conduit, et ne risquait d'être éteinte, ni par le vent ni par la pluie. -Vous venez donc ? me dit Maurice, après avoir fait ses préparatifs, et voyant que je m'apprêtais à le suivre. -Certes, répondis-je, cette pêche me paraît originale.... -Oui, oui, grommela-t-il entre ses dents ; c'est fort original de voir un pauvre diable barboter dans l'eau jusqu'au ventre, quand il devrait, à la même heure, dormir, enfoncé dans son foin jusqu'au cou.... Voulez-vous une serpe et une lanterne ? vous pêcherez aussi vous, et ce sera une fois plus original. Un tu n'es pas encore en route, musard, qui partit de la chambre voisine, me dispensa de répondre par un refus à cette offre de à Maurice, dans laquelle il y avait au moins autant d'amertume ironique, que de désir de me procurer un passetemps agréable. Au même instant on entendit se rapprocher les pas de la maîtresse de l'auberge, qui accompagnait sa venue d'une espèce de grognement sourd, qui ne présageait rien de bon pour le retardataire. Il le sentit si bien, qu'à tout évènement il ouvrit rapidement la porte, sortit, et la referma sans m'attendre, tant il était pressé de mettre deux pouces de bois de sapin entre sa paresse et la colère de notre gracieuse hôtelière. -C'est moi, dis-je en ouvrant la porte, et en suivant des yeux la lanterne qui s'enfuyait à quarante pas de moi ; c'est moi qui ai retenu ce pauvre garçon, en lui demandant des détails sur la pêche ainsi ne le grondez pas. -Et je m'élançai à toutes jambes à la poursuite de la lanterne qui allait disparaître. Comme mes yeux étaient fixés sur une ligne horizontale, tant je craignais de perdre de vue mon précieux falot, à peine eus-je fait dix pas, que mes pieds accrochèrent les chaînes pendantes de notre célérifère, et que j'allai, avec un bruit horrible, rouler au milieu du chemin au bout duquel brillait mon étoile polaire. Cette chute dont le retentissement arriva jusqu'à Maurice, loin de l'arrêter, parut donner, une nouvelle impulsion à la vélocité de sa course, car il sentait que maintenant il avait deux colères à redouter au lieu d'une. La malheureuse lanterne semblait un follet, tant elle s'éloignait rapidement, et tant elle sautait en s'éloignant ; j'avais perdu près d'une minute, tant à tomber qu'à me relever, et à tâter si je n'avais rien de rompu. Maurice, pendant ce temps, avait gagné du terrain ; je commençais à perdre l'espoir de le rattraper, j'étais maussade de ma chute, tout endolori du contact forcé que mes genoux et la pommette de ma joue gauche avaient eu avec le pavé ; je sentais la nécessité d'aller plus doucement, si je ne voulais m'exposer à un second accident du même genre. Toutes ces réflexions instantanées, cette honte, cette douleur, ce sang qui me portait à la tête, me firent sortir de mon caractère ; je m'arrêtai avec rage au milieu du chemin, frappant du pied, et jetant devant moi, d'une voix sonore, quoique émue, ces terribles paroles, qui étaient ma dernière ressource. -Mais s... d... Maurice, attendez-moi donc. Il paraît que le désespoir avait donné à cette courte, mais énerg ique injo nctio n, un accent de menace qui rés o nna formidablement aux oreilles de Maurice, car il s'arrêta tout court ; et la lanterne passa de son état d'agitation à un état d'immobilité qui lui donna l'aspect d'une étoile fixe. -Pardieu, lui dis je, tout en me rapprochant de lui, et en étendant les main ; et les pieds avec précaution devant moi, vous êtes un drôle de corps ; vous entendez que je tombe.... un coup à fendre les pavés de votre village, et cela parce que je n'y vois pas, et vous ne vous en sauvez que plus vite avec la lanterne. Tenez, voyez, je lui montrais mon pantalon déchiré ; tenez, regardez, et je lui faisais voir ma joue éraflée : je me suis fait un mal horrible avec vos chaînes de célérifère que vous laissez traîner devant la porte de l'auberge, c'est inouï : on met des lampions au moins. Tenez, tenez, je suis beau, là !.. Maurice regarda toutes mes plaies, écouta toutes mes doléances, et quand j'eus fini de secouer la poussière amassée sur mes habits, M'extirper une douzaine de petits cailloux incrustés en mosaïques dans le creux de mes deux mains : -Voilà ce que c'est, me dit-il, que d'aller à la pêche à neuf heures et demie du soir. -Et il se remit flegmatiquement en chemin. Il y avait du vrai au fond de cette réponse égoïste ; aussi je ne jugeai pas à propos de rétorquer l'argument, quoiqu'il me parût attaquable de trois côtés. Nous continuâmes donc, pendant dix minutes à peu près, de marcher, sans proférer une seule parole, dans le cercle de lumière tremblante que projetait autour de nous la lanterne maudite. Au bout de ce temps, Maurice s'arrêta. -Nous sommes arrivés, dit-il. -En effet, j'entendais se briser dans une espèce de ravine les eaux d'une petite rivière, qui descendait du versant occidental du mont Cheville, et qui, traversant la grande route, sous un pont que je commençais à distinguer, allait se jeter dans le Rhône, qui n'était lui-même qu'à deux cents pas de nous. Pendant que je faisais ces remarques, Maurice faisait ses préparatifs. Ils consistaient à quitter ses souliers et ses guêtres, à mettre bas son pantalon, et à relever sa chemise, en la roulant, et en l'attachant avec des épingles autour de sa veste ronde. Cet accoutrement mi-partie lui donnait l'air d'un portrait en pied d'après Holbein ou Albert Durer. Tandis que je le considérais, il se retourna de mon côté. -Si vous voulez en faire autant ? me dit-il, -Vous allez donc descendre dans l'eau ? -Et comment voulez-vous avoir des truites pour votre déjeuner, si je ne vais pas vous les chercher ? -Mais je ne veux pas pêcher, moi ! -Mais vous venez pour me voir pêcher, n'est-ce pas ? -Sans doute. -Alors défaites votre pantalon. A moins que vous n'aimiez mieux venir avec votre pantalon ; vous êtes libre. -Il ne faut pas disputer des goûts. Alors il descendit dans le ravin pierreux et escarpé, au fond duquel grondait le torrent, et où se devait accomplir la pêche miraculeuse. Je le suivis en chancelant sur les cailloux qui roulaient sous mes pieds, me retenant à lui, qui était debout et ferme comme un bâton ferré. Nous avions à peu près trente pieds à descendre dans ce chemin rapide et mouvant. Maurice vit combien j'aurais de peine à faire ce trajet sans son aide. -Tenez, me dit-il, portez la lanterne. -Je la pris sans me le faire répéter. Alors, de la main que je lui laissais libre, il me saisit le bras sous l'épaule, avec une force dont je croyais ce corps grêle incapable, force de montagnard que j'ai retrouvée en pareille circonstance dans des enfans de dix ans ; me soutint et me guida dans cette descente dangereuse, son instinct de guide bon et fidèle l'emportant sur la rancune qu'il m'avait conservée jusque-là, si bien que grâce à son aide, j'arrivai sans accident au bord de l'eau. -J'y trempai la main, elle était glacée. -Vous allez descendre là-dedans, Maurice ? lui dis-je. -Sans doute, répondit-il, en me prenant la lanterne des mains et en posant un pied dans le torrent. -Mais cette eau est glacée, repris-je en le retenant par le bras. -Elle sort de la neige à une demi-lieue d'ici, me répondit-il, sans comprendre le véritable sens de mon exclamation. -Mais je ne veux pas que vous entriez dans cette eau, Maurice ! -N'avez-vous pas dit que vous vouliez manger des truites de demain à votre déjeuner ? -Oui, sans doute, je l'ai dit, mais je ne savais pas qu'il fallait, pour me passer cette fantaisie, qu'un homme,.. que vous, Maurice ! entrassiez jusqu'à la ceinture dans ce torrent glacé, au risque de mourir dans huit jours d'une fluxion de poitrine. Allons, venez, venez, Maurice. -Et la maîtresse, qu'est-ce qu'elle dira ? -Je m'en charge ; allons, Maurice, allons-nous-en. -Cela ne se peut pas ; -et Maurice mit sa seconde jambe dans l'eau. -Comment cela ne se peut pas ! -Sans doute, il n'y a pas que vous qui aimez les truites. -Je ne sais pas pourquoi même, mais tous les voyageurs aiment les truites, -un mauvais poisson plein d'arêtes ! enfin il ne faut pas disputer des goûts. -Eh bien ! qu'est-ce que cela veut dire ? -Cela veut dire que, s'il n'en faut pas pour vous, il en faudra pour d'autres, et qu'ainsi, puisque m'y voilà, autant que je fasse ma pêche tout de suite. Voyez-vous, il y a d'autres voyageurs qui aiment le chamois, et ils disent quelquefois : -Demain soir, en revenant des salines, nous voudrions bien manger du chamois. - Du chamois ! une mauvaise chair noire, autant vaudrait manger du bouc. -Enfin n'importe ! -Alors quand ils ont dit cela, la maîtresse appelle Pierre, comme elle a appelé Maurice, quand vous avez dit : Je veux manger des truites ; car Pierre, c'est le chasseur, comme moi, je suis le pêcheur ; et elle dit à Pierre : - Pierre, il me faudrait un chamois, comme elle m'a dit, à moi : Maurice, il me faudrait des truites. -Pierre dit : C'est bon, -et il part avec sa carabine à deux heures du matin. Il traverse des glaciers dans les fentes desquelles le village tout entier tiendrait ; il grimpe sur des rochers où vous vous casseriez le cou vingt fois, si j'en juge par la manière dont vous avez descendu tantôt cette rigole-ci ; et puis à quatre heures de l'après-midi, il revient avec une bête au cou, jusqu'à ce qu'un jour il ne revienne pas ! -Comment cela ? Oui, Jean, qui était avant Pierre, s'est tué, -et Joseph, qui était avant moi, est mort d'une maladie comme vous l'appeliez tout-à-l'heure, -d'une fluxion...-Eh bien ! ça ne m'empêche pas de pêcher des truites, et ça n'empêche pas Pierre de chasser le chamois. -Mais j'avais entendu dire, repris-je avec étonnement, que ces exercices étaient des plaisirs pour ceux qui s'y livraient, des plaisirs qui devenaient un besoin irrésistible ; qu'il y avait des pêcheurs et des chasseurs qui allaient au-devant de ces dangers, comme on va à des fêtes ; qui passaient la nuit dans les montagnes pour attendre les chamois à l'affût, qui dormaient sur la rive des fleuves pour y jeter leurs filets au point du jour. -Ah ! oui, dit Maurice avec un accent profond dont je l'aurais cru incapable. Oui, cela est vrai, il y en a qui sont comme vous le dites. -Mais lesquels donc ? -Ceux qui chassent et qui pêchent pour eux. Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, sans cesser de regarder cet homme, qui venait de jeter, sans s'en douter, un si amer argument dans le bassin inégal de la justice humaine. Au milieu de ces montagnes, dans ces Alpes, dans ce pays des hautes neiges, des aigles et de la liberté, se plaidait donc aussi, sans espoir de le gagner, ce grand procès de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. -Là aussi, il y avait des hommes dressés, comme les cormorans et les chiens de chasse, à rapporter à leurs maîtres le poisson et le gibier, en échange duquel on leur donnait un morceau de pain. -C'était bien bizarre, car qui empêchait ces hommes de pêcher et de chasser pour eux ? - L'habitude d'obéir.... C'est dans les hommes même qu'elle veut faire libres, que la liberté trouve ses plus grands obstacles. Pendant ce temps, Maurice, qui ne se doutait guère à quelles réflexions m'avait conduit sa réponse, était descendu dans l'eau jusqu'à la ceinture, et commençait une pêche dont je n'avais aucune idée, et que j'aurais peine à croire possible, si je ne l'avais pas vue. Je compris alors à quoi lui servaient les instrumens dont je l'avais vu s'armer, au lieu de ligne ou de filet. En effet, cette lanterne avec son long tuyau était destinée à, explorer le fond du torrent, tandis que le haut du conduit, sortant de l'eau, laissait pénétrer dans l'intérieur du globe la quantité d'air suffisante à l'alimentation de la lumière. De cette manière, le lit de la rivière se trouvait éclairé circulairement d'une grande lueur trouble et blafarde, qui allait s'affaiblissant au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de son centre lumineux. Les truites qui se trouvaient dans le cercle qu'embrassait cette lueur, ne tardaient pas à s'approcher du globe, comme font les papillons et les chauves-souris attirés par la lumière, se heurtant à la lanterne, et tournaient tout autour. Alors Maurice levait doucement la main gauche qui tenait le falot ; les étranges phalènes, fascinés par la lumière, la suivaient dans son mouvement d'ascension ; puis dès que la truite paraissait à fleur d'eau, sa main droite, armée de la serpe, frappait le poisson à la tête, et toujours si adroitement, qu'étourdi par la violence du coup, il tombait au fond de l'eau, pour reparaître bientôt mort et sanglant, et passait dans le sac suspendu au cou de Maurice comme une carnassière. J'étais stupéfait : cette intelligence supérieure, dont j'étais si fier, il n'y avait que cinq minutes, était confondue ; car il est évident que si la veille encore, je m'étais trouvé dans une île déserte avec des truites au fond d'une rivière pour toute nourriture, et n'ayant pour les pêcher qu'une lanterne et une serpe ; cette intelligence supérieure ne m'aurait probablement pas empêché de mourir de faim. Maurice ne soupçonnait guère l'admiration qu'il venait de m'inspirer, et continuait d'augmenter mon enthousiasme par les preuves renouvelées de son habileté, choisissant, comme un propriétaire dans son vivier, les truites qui lui paraissaient les plus belles, et laissant tourner impunément autour de la lanterne le menu fretin qui ne lui semblait pas digne de la sauce au bleu. Enfin je n'y tins plus, je mis bas pantalon, bottes et chaussettes, je complétai mon accoutrement de pêcheur sur le modèle de celui de Maurice, et sans penser que l'eau avait à peine deux degrés audessus de zéro, sans faire attention aux cailloux qui me coupaient les pieds, j'allai prendre, de la main de mon acolyte, la serpe et la lanterne au moment où une superbe truite venait se mirer ; je l'amenai à la surface avec les précautions que j'avais vu employer à mon prédécesseur, et au moment où je la jugeai à portée, je lui appliquai au milieu du dos, de peur de la manquer, un coup de serpe à fendre une huche. La pauvre bête remonta en deux morceaux. Maurice la prit, l'examina un instant, et la rejeta avec mépris à l'eau, en disant : c'est une truite déshonorée Déshonorée ou non, je comptais bien manger celle-là, et non une autre ; en conséquence je repêchai mes deux fragmens qui s'en allaient chacun de leur côté, et je revins au bord il était temps. Je grelottais de tous mes membres, et mes dents cliquetaient. Maurice me suivit. Il avait son contingent de poisson, trois quarts d'heure lui avaient suffi pour pêcher huit truites. Nous nous rhabillâmes, et nous prîmes rapidement le chemin de l'auberge. Pardieu ! me disais-je en revenant, si une de mes trente mille connaissances parisiennes fût passée, ce qui eût été possible, sur la route en vue de laquelle je me livrais, il y a un instant, à l'exercice de la pêche, et qu'elle m'eût reconnu au milieu d'un torrent glacé, dans le singulier costume que j'avais été forcé d'adopter, une serpe d'une main et une lanterne de l'autre, je suis bien certain que jour pour jour, au bout du temps nécessaire à son retour de Bex à Paris, et à l'arrivée des journaux de Paris à Box, j'aurais eu la surprise de lire dans la première gazette qui me serait tombée entre les mains, que l'auteur d'Antony avait eu le malheur de devenir fou pendant son voyage dans les Alpes, ce qui, n'eût-on pas manqué d'ajouter, est une perte irréparable pour l'art dramatique ! comme je vis, après les journées des 5 et 6 juin, mon article nécrologique dans un journal littéraire qui avait saisi cette occasion, pour faire son premier article à ma louange. Et tout en me faisant ces réflexions qu'entretenait ma congélation croissante, je pensais à un escabeau que j'avais remarqué dans la cheminée de la cuisine, et sur lequel, au moment où j'avais quitté l'auberge, s'épanouissait, à quarante cinq degrés de chaleur, un énorme chat de gouttière dont j'avais admiré l'incombustibilité, et je me disais : Aussitôt que je serai arrivé, j'irai droit à la cheminée de la cuisine, je chasserai le chat, et je me mettrai sur son escabeau. En effet, dominé par cette idée, qui me donnait du courage, en me donnant de l'espoir, je précipitai le pas, et, comme pour me réchauffer provisoirement les doigts, je m'étais muni de la lanterne, j'arrivai sans accident, malgré ma course accélérée, à la porte de l'auberge dans l'intérieur de laquelle je devais trouver le bienheureux escabeau qui, pour le moment, était l'objet de tous mes désirs. Je sonnai en homme qui n'a pas le temps d'attendre. L'hôtesse vint nous ouvrir elle-même ; je passai auprès d'elle comme une apparition, je traversai la salle à manger, comme si j'étais poursuivi, et je me précipitai dans la cuisine. Le feu était éteint !.... Au même instant, j'entendis la maîtresse de l'hôtel, qui m'avait suivi aussi vite qu'elle avait pu le faire, demander à Maurice. -Qu'est-ce qu'il a donc, ce monsieur ? -Je crois qu'il a froid, répondit Maurice. Dix minutes après, j'étais dans un lit bassiné, et j'avais à la portée de ma main un bol de vin chaud, les symptômes m'ayant paru assez inquiétans pour combattre le mal par les toniques et les révulsifs. Grâce à ce traitement énergique, j'en fus quitte pour un rhume abominable. Mais aussi j'ai eu l'honneur de découvrir et de constater le premier un fait important pour la science, et dont l'Institut me saura gré, je l'espère C'est que dans le Valais, les truites se pêchent avec une serpe et une lanterne. II Le Beefsteak D'Ours. J'arrivai à l'hôtel de la poste à Martigny vers les quatre heures du soir. Pardieu, dis-je au maître de la maison, en posant mon bâton ferré dans l'angle de la cheminée, et en ajustant mon chapeau de paille au bout de mon bâton, -il y a une rude trotte de Bex ici. -Six petites lieues de pays, monsieur. Oui, qui en font douze de France à peu près. -Et d'ici à Chamouni ? -Neuf lieues. -Merci. -Un guide demain à six heures du matin. -Monsieur va à pied ? -Toujours. Et je vis que si mes jambes gagnaient quelque chose en considération dans l'esprit de notre hôte, c'était certainement aux dépens de ma position sociale. -Monsieur est artiste ? continua mon hôte. -A peu près. -Monsieur dîne-t-il ? -Tous les jours et religieusement. En effet, comme les tables d'hôte sont assez chères en Suisse, et que chaque dîner coûte quatre francs, prix fait d'avance, et sur lequel on ne peut rien rabattre, j'avais long-temps, dans mes projets d'économie, essayé de rattraper quelque chose sur cet article. Enfin, après de longues méditations, j'étais parvenu à trouver un terme moyen entre la rigidité scrupuleuse des hôteliers et le cri de ma conscience : c'était de ne me lever de table qu'après avoir mangé pour une valeur comparative de six francs ; de cette manière, mon dîner ne me coûtait que quarante sous. Seulement, en me voyant acharné à l'oeuvre et en m'entendant dire : Garçon, le second service, -l'hôte marmottait entre ses dents : Voilà un Anglais qui parle fort joliment le français. Vous voyez que le maître de l'auberge de Martigny n'était pas doué de la science physionomique de son compatriote Lavater, puisqu'il osait me faire cette question au moins impertinente : -Monsieur dîne-t-il ? Lorsqu'il eut entendu ma réponse affirmative : -Monsieur est bien tombé aujourd'hui, continua-t-il, nous avons encore de l'ours. -Ah ! ah ! fis-je, médiocrement flatté du rôti. -Est-ce que c'est bon votre ours ? L'hôtelier sourit en secouant la tête avec un mouvement de haut en bas, qui pouvait se traduire ainsi : Quand vous en aurez goûté, vous ne voudrez plus manger d'autre chose. -Très bien, continuai-je, et à quelle heure votre table d'hôte ? -A cinq heures et demie. Je tirai ma montre, il n'était que quatre heures dix minutes.- C'est bon , dis-je à part moi, j'aurai le temps d'aller voir le vieux château. -Monsieur veut-il quelqu'un pour le conduire, et pour lui expliquer de quelle époque il est ? me dit l'hôte, répondant à mon à parte. -Merci, je trouverai mon chemin tout seul ; quant à l'époque à laquelle remonte votre château, ce fut Pierre de Savoie, surnommé le Grand, qui, si je ne me trompe, le fit élever vers la fin du douzième siècle. -Monsieur sait notre histoire aussi bien que nous. Je le remerciai pour l'intention, car il était évident qu'il croyait me faire un compliment. -Oh ! reprit-il, c'est que notre pays a été fameux autrefois ; il avait un nom latin, il a soutenu de grandes guerres, et il a servi de résidence à un empereur de Rome. -Oui, repris je en laissant, comme le professeur du Bourgeois gentilhomme, tomber négligemment la science de mes lèvres ; oui, Martigny est l'Octodurum des Celtes, et ses habitans actuels sont les descendans des Véragrians dont parlent César, Pline, Strabon et Tite-Live, qui les appellent même demi- Germains. Cinquante ans environ avant Jésus-Christ, Sergius Galba, lieutenant de César, y fut assiégé par les Sédunois ; l'empereur Maximien y voulut faire sacrifier son armée aux faux dieux, ce qui donna lieu au martyre de saint Maurice et de toute la légion thébéienne ; enfin, lorsque Pétronius, préfet du prétoire, fut chargé de diviser les Gaules en dix-sept provinces, il sépara le Valais de l'Italie, et fit de votre ville la capitale des Alpes pennines, qui devaient former avec la Tarentaise la septième province viennoise. -N'est-ce pas cela, mon hôte ? Mon hôte était stupéfait d'admiration. -Je vis que mon effet était produit, je m'avançai vers la porte, il se rangea contre le mur le chapeau à la main, et je passai fièrement devant lui, fredonnant aussi faux que cela m'est possible Viens, gentille dame, Viens, je t'attends !... Je n'avais pas descendu dix marches, que j'entendis mon homme, crier à tue tête au garçon -Préparez pour monsieur le n° 3. -C'était la chambre où avait couché Marie-Louise, lorsqu'elle passa à Martigny en 1829. Ainsi mon pédantisme avait porté le fruit que j'en espérais. Il m'avait valu le meilleur lit de l'auberge, et depuis que j'avais quitté Genève, les lits faisaient ma désolation. C'est qu'il faut vous dire que les lits suisses sont composés purement et simplement d'une paillasse, et d'un sommier sur lequel on étend, en le décorant du titre de drap, une espèce de nappe, si courte qu'elle ne peut ni se replier à l'extrémité inférieure, sous le matelas, ni se rouler à l'extrémité supérieure, autour du traversin, de sorte que les pieds ou la tête en peuvent jouir alternativement, il est vrai, mais jamais tous deux à la fois. Ajoutez à cela que de tous côtés, le crin sort raide et serré à travers la toile, ce qui produit sur la peau du voyageur le même effet à peu près que s'il était couché sur une immense brosse à tête. C'est donc bercé par l'espérance d'une bonne nuit, que je fis dans la ville et dans les environs une tournée d'une heure et demie, espace de temps suffisant pour voir tout ce qu'offre de remarquable l'ancienne capitale des Alpes pennines. Lorsque je rentrai, les voyageurs étaient à table : je jetai un coup-d'oeil rapide et inquiet sur les convives ; toutes les chaises se touchaient, et toutes étaient occupées, je n'avais pas de place !... Un frisson me courut par tout le corps, je me retournai pour chercher mon hôte. Il était derrière moi. Je trouvai à sa figure une expression méphistophélétique. -Il souriait. -Et moi, lui dis-je, et moi, malheureux !... -Tenez, me dit-il, en m'indiquant du doigt une petite table à part ; -tenez, voici votre place, un homme comme vous ne doit pas manger avec tous ces gens-là. -Oh ! le digne Octodurois ! -et je l'avais soupçonné !... C'est qu'elle était merveilleusement servie ma petite table. - Quatre plats formaient le premier service, et au milieu était un beeftsteak d'une mine à faire honte à un beefsteak anglais !... Mon hôte vit qu'il absorbait mon attention. Il se pencha mystérieusement à mon oreille ; -Il n'y en aura pas de pareil pour tout le monde, me dit-il. -Qu'est-ce donc que ce beefsteak ? -Du filet d'ours ! rien que cela ! J'aurais autant aimé qu'il me laissât croire que c'était du filet de boeuf. Je regardais machinalement ce mets si vanté, qui me rappelait ces malheureuses bêtes que, tout petit, j'avais vues, rugissantes et crottées avec une chaîne au nez et un homme au bout de la chaîne, danser lourdement, à cheval sur un bâton, comme l'enfant de Virgile ; j'entendais le bruit mat du tambour sur lequel l'homme frappait, le son aigu du flageolet dans lequel il soufflait, et tout cela ne me donnait pas, pour la chair tant vantée que j'avais devant les yeux, une sympathie bien dévorante. - J'avais pris le beefsteak sur mon assiette, et j'avais senti, à la manière triomphante dont ma fourchette s'y était plantée, qu'il possédait au moins cette qualité qui devait rendre les moutons de mademoiselle Scudéry si malheureux. Cependant j'hésitais toujours, le tournant et retournant sur ses deux faces rissolées, lorsque mon hôte, qui me regardait sans rien comprendre à mon hésitation, me détermina par un dernier : goûtez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles. En effet, j'en coupai un morceau gros comme une olive, je l'imprégnai d'autant de beurre qu'il était capable d'en éponger, et en écartant les lèvres, je le portai à mes dents plutôt par mauvaise honte, que dans l'espoir de vaincre ma répugnance. Mon hôte, debout derrière moi, suivait tous mes mouvemens avec l'impatience bienveillante d'un homme qui se fait un bonheur de la surprise que l'on va éprouver. La mienne fut grande, je l'avoue. Cependant je n'osai tout à coup manifester mon opinion, je craignais de m'être trompé ; je recoupai silencieusement un second morceau d'un volume double à peu près du premier, je lui fis prendre la même route avec les mêmes précautions, et quand il fut avalé : Comment, c'est de l'ours ! dis-je. -De l'ours. -Vraiment ? -Parole d'honneur. -Eh bien ! c'est excellent, Au même instant on appela à la grande table mon digne hôte, qui, rassuré par la certitude que j'allais faire honneur à son mets favori, me laissa en tête-à-tête avec mon beefsteak. -Les trois quarts avaient déjà disparu lorsqu'il revint, et reprenant la conversation où il l'avait interrompue -C'est, me dit-il, que l'animal auquel vous avez affaire était une fameuse bête. -J'approuvai d'un signe de tête. -Pesant trois cent vingt ! -Beau poids ! -Je ne perdais pas un coup de dent. -Qu'on n'a pas eu sans peine, je vous en réponds. -Je crois bien ! ! -Je portai mon dernier morceau à ma bouche. -Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l'a tué. Le morceau me sortit de la bouche comme repoussé par un ressort. -Que le diable vous emporte, dis-je, en me retournant de son côté, de faire de pareilles plaisanteries à un homme qui dîne... -Je ne plaisante pas, monsieur, c'est vrai comme je vous le dis. Je sentais mon estomac se retourner. -C'était, continua mon hôte, un pauvre paysan du village de Fouly, nommé Guillaume Mona. L'ours, dont il ne reste plus que ce petit morceau que vous avez là sur votre assiette, venait toutes les nuits voler ses poires, car à ces bêtes tout est bon. Cependant il s'adressait de préférence à un poirier chargé de crassanes. Qu'est-ce qui se douterait qu'un animal comme ça a les goûts de l'homme, et qu'il ira choisir dans un verger justement les poires fondantes ? Or le paysan de Fouly préférait aussi par malheur les crassanes à tous les autres fruits. Il crut d'abord que c'étaient des enfans qui venaient faire du dégât dans son clos ; il prit en conséquence son fusil, le chargea avec du gros sel de cuisine, et se mit à l'affût. Vers les onzes heures, un rugissement retentit dans la montagne. -Tiens, dit-il, il y a un ours dans les environs. Dix minutes après, un second rugissement se fit entendre, mais si puissant, mais si rapproché, que Guillaume pensa qu'il n'aurait pas le temps de gagner sa maison, et se jeta à plat-ventre contre terre, n'ayant plus qu'une espérance que c'était pour ses poires et non pour lui que l'ours venait. Effectivement l'animal parut presque aussitôt au coin du verger, s'avançant en droite ligne vers le poirier en question, passa à dix pas de Guillaume, monta lestement sur l'arbre dont les branches craquaient sous le poids de son corps, et se mit à y faire une consommation telle qu'il était évident que deux visites pareilles rendraient la troisième inutile. Lorsqu'il fut rassasié, l'ours descendit lentement, comme s'il avait du regret d'en laisser, repassa près de notre chasseur, à qui le fusil chargé de sel ne pouvait pas être dans cette circonstance d'une grande utilité, et se retira tranquillement dans la montagne. Tout cela avait duré une heure à peu près, pendant laquelle le temps avait paru plus long à l'homme qu'à l'ours. Cependant l'homme était un brave.... et il avait dit tout bas en voyant l'ours s'en aller : C'est bon, va-t'en, mais ça ne se passera pas comme ça, nous nous reverrons. Le lendemain, un de ses voisins qui le vint visiter, le trouva occupé à scier en lingots les dents d'une fourche. -Qu'est-ce que tu fais donc là ? lui dit-il.-Je m'amuse, répondit Guillaume. Le voisin prit les morceaux de fer, les tourna et les retourna dans sa main en homme qui s'y connaît, et après avoir réfléchi un instant : Tiens, Guillaume, dit-il, si tu veux être franc, tu avoueras que ces petits chiffons de fer sont destinés à percer une peau plus dure que celle d'un chamois. -Peut-être ! répondit Guillaume. -Tu sais que je suis bon enfant, reprit François, -c'était le nom du voisin. -Eh bien ! si tu veux, à nous deux l'ours, deux hommes valent mieux qu'un. -C'est selon, dit Guillaume, et il continua de scier son troisième lingot. -Tiens, continua François, je te laisserai la peau à toi tout seul, et nous ne partagerons que la prime (1) et la chair. -J'aime mieux tout, dit Guillaume. -Mais tu ne peux pas m'empêcher de chercher la trace de l'ours dans la montagne, et si je la trouve, de me mettre à l'affût sur son passage. -Tu es libre. -Et Guillaume, qui avait achevé de scier ses trois lingots, se mit, en sifflant, à mesurer une charge de poudre double de celle que l'on met ordinairement dans une carabine. -Il paraît que tu prendras ton fusil de munition, dit François. -Un peu ! trois lingots de fer sont plus sûrs qu'une balle de plomb. -Cela gâte la peau. -Cela tue plus raide. -Et quand comptes-tu faire ta chasse ? -Je te dirai cela demain. -Une dernière fois, tu ne veux pas ? -Non. -Je te préviens que je vais chercher la trace. -Bien du plaisir. -A nous deux, dis ? -Chacun pour soi. -Adieu, Guillaume ! -Bonne chance, voisin ! - Et le voisin, en s'en allant, vit Guillaume mettre sa double charge de poudre dans son fusil de munition, y glisser ses trois lingots et poser l'arme dans un coin de sa boutique. Le soir, en repassant devant la maison, il aperçut sur le banc qui était près de la porte Guillaume assis et fumant tranquillement sa pipe. Il vint à lui de nouveau. -Tiens, lui dit-il, je n'ai pas de rancune. J'ai trouvé la trace de notre bête ; ainsi je n'ai plus besoin de toi. Cependant je viens te proposer encore une fois de faire à nous deux. -Chacun pour soi, dit Guillaume. C'est le voisin qui m'a raconté cela avant-hier, continua mon hôte, et il me disait : -Concevez-vous, capitaine, car je suis capitaine dans la milice, concevez-vous ce pauvre Guillaume ? Je le vois encore sur son banc, devant sa maison, les bras croisés, fumant sa pipe, comme je vous vois. Et quand je pense enfin !... -Après, dis-je, intéressé vivement par ce récit qui réveillait toutes mes sympathies de chasseur. -Après, continua mon hôte, le voisin ne peut rien dire de ce que fit Guillaume dans la soirée. A dix heures et demie, sa femme le vit prendre son fusil, rouler un sac de toile grise sous son bras et sortir. Elle n'osa lui demander où il allait, car Guillaume n'était pas homme à rendre des comptes à une femme. François, de son côté, avait véritablement trouvé la trace de l'ours ; il l'avait suivie jusqu'au moment où elle s'enfonçait dans le verger de Guillaume, et n'ayant pas le droit de se mettre à l'affût sur les terres de son voisin, il se plaça entre la forêt de sapins qui est à mi-côte de la montagne et le jardin de Guillaume. Comme la nuit était assez claire, il vit sortir celui-ci par sa porte de derrière. Guillaume s'avança jusqu'au pied d'un rocher grisâtre qui avait roulé de la montagne jusqu'au milieu de son clos, et qui se trouvait à vingt pas tout au plus du poirier, s'y arrêta, regarda autour de lui si personne ne l'épiait, déroula son sac, entra dedans, ne laissant sortir par l'ouverture que sa tête et ses deux bras, et s'appuyant contre le roc, se confondit bientôt tellement avec la pierre par la couleur de son sac et l'immobilité de sa personne, que le voisin, qui savait qu'il était là, ne pouvait pas même le distinguer. Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente de l'ours. Enfin, un rugissement prolongé l'annonça. Cinq minutes après, François l'aperçut. Mais, soit par ruse, soit qu'il eût éventé le second chasseur, il ne suivait pas sa route habituelle ; il avait au contraire décrit un circuit, et au lieu d'arriver à la gauche de Guillaume, comme il avait fait la veille, cette fois il passait à sa droite, hors de la portée de l'arme de François, mais à dix pas tout au plus du bout du fusil de Guillaume. Guillaume ne bougea pas. On aurait pu croire qu'il ne voyait pas même la bête sauvage qu'il était venu guetter, et qui semblait le braver en passant si près de lui. L'ours, qui avait le vent mauvais, parut, de son côté, ignorer la présence d'un ennemi, et continua lestement son chemin vers l'arbre. Mais au moment où se dressant sur ses pattes de derrière, il embrassa le tronc de ses pattes de devant, présentant à découvert sa poitrine que ses épaisses épaules ne protégeaient plus, un sillon rapide de lumière brilla tout à coup contre le rocher, et la vallée entière retentit du coup de fusil chargé à double charge, et du rugissement que poussa l'animal mortellement blessé. Il n'y eut peut-être pas une seule personne dans tout le village, qui n'entendît le coup de fusil de Guillaume et le rugissement de l'ours. L'ours s'enfuit, repassant, sans l'apercevoir, à dix pas de Guillaume, qui avait rentré ses bras et sa tête dans son sac, et qui se confondait de nouveau avec le rocher. Le voisin regardait cette scène, appuyé sur ses genoux et sur sa main gauche, serrant sa carabine de la main droite, pâle et retenant son haleine. -Pourtant c'est un crâne chasseur. Eh bien ! il m'a avoué que, dans ce moment-là, il aurait autant aimé être dans son lit qu'à l'affût. Ce fut bien pis quand il vit l'ours blessé, après avoir fait un circuit, chercher à reprendre sa trace de la veille, qui le conduisait droit à lui. Il fit un signe de croix, car ils sont pieux nos chasseurs ; recommanda son âme à Dieu, et s'assura que sa carabine était armée. L'ours n'était plus qu'à cinquante pas de lui, rugissant de douleur, s'arrêtant pour se rouler et se mordre le flanc à l'endroit de sa blessure ; puis reprenant sa course. Il approchait toujours. Il n'était plus qu'à trente pas. Deux secondes encore, et il venait se heurter contre le canon de la carabine du voisin, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, aspira bruyamment le vent qui venait du côté du village, poussa un rugissement terrible et rentra dans le verger. -Prends garde à toi, Guillaume, prends garde, s'écria François en s'élançant à la poursuite de l'ours, et oubliant tout pour ne penser qu'à son ami ; car il vit bien que si Guillaume n'avait pas eu le temps de recharger son fusil, il était perdu : l'ours l'avait éventé. Il n'avait pas fait dix pas qu'il entendit un cri. Celui-là, c'était un cri humain, un cri de terreur et d'agonie tout à la fois ; un cri dans lequel celui qui le poussait avait rassemblée toutes les forces de sa poitrine, toutes ses prières à Dieu, toutes ses demandes de secours aux hommes : -A moi !!!... Puis rien, pas même une plainte ne succéda au cri de Guillaume. François ne courait pas, il volait, la pente du terrain précipitait se course. Au fur et à mesure qu'il approchait, il distinguait plus clairement la monstrueuse bête qui se mouvait dans l'ombre, foulant aux pieds le corps de Guillaume, et le déchirant par lambeaux. François était à quatre pas d'eux, et l'ours était si acharné à sa proie, qu'il n'avait, pas paru l'apercevoir. Il n'osait tirer, de peur de tuer Guillaume s'il n'était pas mort, car il tremblait tellement qu'il n'était plus sûr de son coup. Il ramassa une pierre et la jeta à l'ours. L'animal se retourna furieux contre son nouvel ennemi ; ils étaient si près l'un de l'autre, que l'ours se dressa sur ses pattes de derrière pour l'étouffer ; François le sentit bourrer avec son poitrail le canon de sa carabine. Machinalement il appuya le doigt sur la gâchette, le coup partit. L'ours tomba à la renverse, la balle lui avait traversé la poitrine et brisé la colonne vertébrale. François le laissa se traîner en hurlant sur ses pattes de devant et courut à Guillaume. Ce n'était plus un homme, ce n'était plus même un cadavre. C'étaient des os et de la chair meurtrie, la tête était dévorée presque entièrement. (2) Alors, comme il vit au mouvement des lumières qui passaient der¬rière les croisées, que plusieurs habitans du village étaient réveillés, il appela à plusieurs reprises, désignant l'endroit où il était. Quel¬ques paysans accoururent avec des armes, car ils avaient entendu les cris et les coups de feu. Bientôt tout le village fut rassemblé dans le verger de Guillaume. Sa femme vint avec les autres. Ce fut une scène horrible. Tous ceux qui étaient là pleuraient comme des enfans. On fit pour elle, dans toute la vallée du Rhône, une quête qui rapporta 700 francs. François lui abandonna sa prime, fit vendre à son profit la peau et la chair de l'ours. Enfin chacun s'empressa de l'aider et de la secourir. Tous les aubergistes ont même consenti à ouvrir une liste de souscription, et si monsieur veut y mettre son nom... -Je crois bien ! donnez vite. Je venais d'écrire mon nom et d'y joindre mon offrande, lorsqu'un gros gaillard blond de moyenne taille entra : c'était le guide qui devait me conduire le lendemain à Chamouny, et qui venait me demander l'heure du départ et le mode du voyage. Ma réponse fut aussi courte que précise. -A cinq heures du matin et à pied. III Le Col De Balme. Mon guide fut exact comme une horloge à réveil. A cinq heures et demie, nous traversions le bourg de Martigny, où je ne vis rien de remarquable que trois ou quatre crétins, qui, assis devant la porte de la maison paternelle, végétaient stupidement au soleil levant. En sortant du village, nous traversâmes la Drance, qui descend du mont Saint-Bernard par le val d'Entremont et va se jeter dans le Rhône, entre Martigny et la Batia. Presque aussitôt nous quittâmes la route, et nous prîmes un sentier qui s'enfonçait dans la vallée, en s'appuyant à droite sur le versant oriental de la montagne. Lorsque nous eûmes fait une demi-lieue à peu près, mon guide m'invita à me retourner et à remarquer le paysage qui se déroulait sous nos yeux. Je compris alors, à la première vue, quelle importance politique César devait attacher à la possession de Martigny, ou, pour me servir du nom qu'il lui donne dans ses commentaires, d'Octodure. Placée comme elle l'est, cette ville devait devenir le centre de ses opérations sur l'Helvétie, par la vallée de Tarnave, qui prit le nom de Saint-Maurice après le massacre de la légion thébéienne et de son chef ; sur les Gaules, par le chemin que nous suivions et qui mène à la Savoie ; enfin sur l'Italie, par l'Ostiolum Montis Jovis, aujourd'hui le Grand-Saint-Bernard, où il avait fait tracer une voie romaine qui allait de Milan à Mayence. Nous nous trouvions au centre de ces quatre chemins, et nous pouvions les voir fuir chacun de leur côté, en les suivant plus ou moins long-temps des yeux, selon que nous le permettaient les accidens fantasques de la grande chaîne des Alpes au milieu de laquelle nous voyagions. Le premier objet qui attirait la vue comme point central de ce vaste tableau était d'abord cette vieille ville de Martigny, où vivaient, du temps d'Annibal, ces demi-Germains dont parlent César, Strabon, Tite-Live et Pline, et qui dut à l'avantage de sa position topographique le terrible honneur de voir passer au milieu de ses murs les armées de ces trois colosses du monde moderne : César, Karl-le-Grand, Napoléon. L'oeil ne se détache de Martigny que pour suivre le chemin du Simplon, qui, s'enfonçant hardiment dans la vallée du Rhône, suit, de Martigny à Riddes, une ligne si droite, qu'il semble une corde tendue, dont les clochers de ces deux villes font les deux piquets. A sa gauche, le Rhône, encore enfant, serpente au fond de la vallée, onduleux et brillant comme le ruban argenté qui flotte à la ceinture d'une jeune fille, tandis qu'au-dessus de lui s'élève de chaque côté cette double chaîne d'Alpes qui s'ouvre au col de Ferret, s'élargit pour enfermer le Valais dans toute sa longueur, et qui va se rejoindre à cinquante lieues plus loin, à l'endroit où la Furca, point intermédiaire entre ces deux rameaux granitiques, réunit à sa droite et à sa gauche les larges bases du Gallenstock et du Mutthorn. En ramenant la vue de l'horizon à la place que nous occupions, nous apercevions à gauche, mais pour le perdre aussitôt derrière le vieux château de Martigny, le chemin qui conduit à Genève par la vallée de Saint-Maurice ; à droite, visible pendant l'espace d'une lieue à peu près, côtoyant la Drance, torrent bruyant et caillouteux, qu'elle enjambe de temps en temps pour passer capricieusement d'un côté de la rive à l'autre, la route qui conduit au pied du Grand-Saint-Bernard, et à laquelle succède un sentier qui mène à l'hospice. Enfin, derrière nous, et en nous remettant en marche, nous retrouvions le chemin escarpé et rapide que nous gravissions, et que semble au premier abord dominer, sans solution de continuité, le sombre pic de la Tête-Noire, tandis qu'arrivé au haut de la Forclas, convaincu qu'il va falloir escalader immédiatement cette espèce de Pelion entassé sur Ossa, vous vous arrêtez étonné qu'une distance de deux lieues sépare ces deux sommités qui semblaient se toucher d'abord, et entre lesquelles s'ouvre inopinément une vallée dont vous ne pouviez pas même soupçonner l'existence. Quelque habitué que je fusse déjà à ne me faire, au milieu de ces masses colossales, aucune idée des distances d'après le témoignage de nies yeux, je n'en fus pas moins étonné en découvrant tout à coup à mes pieds, et comme si le sol se dérobait, cette ride profonde de la terre. Immédiatement audessous de moi, à deux mille pieds de profondeur, je voyais se tordre et reluire, mince comme un de ces fils que le vent emporte à la fin de l'été, le torrent qui, s'échappant du beau glacier de Trient, serpente capricieusement dans toute la longueur de la vallée, et va fendre une montagne, de sa cime à sa base, pour se jeter et se perdre dans le Rhône entre la Verrerie et Vernaya. Quelques maisons éparses sur ses bords, couvertes de leurs toits gris, semblaient de gros scarabées se promenant lourdement dans la plaine, tandis que, des extrémités opposées de cette espèce de village, s'échappaient, à peine visibles à l'oeil nu, les deux chemins qui conduisent indifféremment à Chamouny, l'un par la Tête- Noire, et l'autre par le col de Balme. C'était ce dernier que nous devions prendre. Nous descendîmes dans la vallée. Mon guide me conseilla de faire halte à une petite baraque oubliée par le village au bord du chemin et pompeusement décorée du nom d'auberge. Ce repos était nécessaire, me dit-il, pour nous préparer à faire les deux autres tiers de la route, la seule maison que nous devions rencontrer après celle-là étant distante de trois lieues et située dans l'échancrure même du col de Balme. Ce que je compris de plus clair dans tout cela, c'est qu'il avait soif. On nous donna, au prix du Bordeaux, une bouteille de vin du cru avec lequel un Parisien n'aurait pas voulu assaisonner une salade, et que mon Valaisan vida voluptueusement jusqu'à la derrière goutte. Heureusement je trouvai ce que l'on trouve partout en Suisse, une tasse d'excellent lait, dans laquelle je versai quelques gouttes de kirchenwaser. C'était un assez pauvre déjeuner pour un homme auquel il restait encore six lieues de pays à faire. Mon guide, qui vit ma préoccupation, et qui en devina la cause en me voyant piteusement tremper, dans ce mélange acidulé, une croûte de pain dure et grise comme de la pierre ponce, me rendit un peu de courage en m'assurant qu'à l'auberge du col de Balme nous trouverions à manger quelque chose de plus restaurant. Je priai Dieu de l'entendre, et nous nous remîmes en route. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un bois de sapin où j'avais vu se perdre la route. Mon guide ne m'avait pas trompé : là devait commencer la véritable fatigue. Cependant j'aurai tant à parler dans la suite de passages escarpés et dangereux, que je ne cite celui-ci que pour mémoire. Nous commençâmes à côtoyer la pente rapide du col, ayant à notre droite un précipice de cinq ou six cents pieds de profondeur, et au-delà de ce précipice une montagne à pic que les gens du pays appellent l'Aiguille d'Iliers, et qui venait d'acquérir une célébrité récente, par la chute mortelle qu'y avait faite en 1831 un Anglais qui avait voulu parvenir à son sommet. Mon guide me fit voir, aux deux tiers de la hauteur de l'Aiguille, l'endroit où le pied avait manqué à ce malheureux, l'espace effrayant qu'il avait parcouru, bondissant de rocher en rocher comme une avalanche vivante ; puis enfin au fond du précipice, la place où il s'était arrêté, masse de chair informe et hideuse à laquelle il ne restait aucune apparence humaine. Ces sortes d'histoires, peu gracieuses par elles-mêmes, le sont encore moins, racontées sur le terrein où elles sont arrivées ; il est pela réconfortant pour, un voyageur, si flegmatique qu'il soit, d'apprendre qu'à l'endroit même où il est, le pied glissa à un autre, et que cet autre s'est tué. Au reste les guides ne sont point avares de tels récits ; c'est un avis indirect qu'ils donnent aux voyageurs, de ne point se hasarder sans eux. Cependant là où cet Anglais s'était tué, un pâtre, suivi de son troupeau de chèvres, courait à toutes jambes, sautant de rocher en rocher, ébranlant à chaque bond quelque pierre qui dans sa chute en entraînait d'autres. Celles-ci détachaient en roulant de petits rochers qui à leur tour en déracinaient de plus gros ; enfin toute cette avalanche descendait avec une vitesse croissante sur le talus de la montagne, cliquetant comme de la grêle sur un toit ; puis, après un intervalle de silence, elle allait se précipiter avec un bruit sourd clans l'eau qui coulait au fond du ravin coupé à pic qui séparait les deux montagnes. Il nous accompagna ainsi sur le versant opposé à celui que nous suivions, redoublant d'adresse et de vélocité pendant l'espace d'une demi-lieue, sans autre motif apparent que celui de prolonger le plaisir qu'il voyait bien que me donnaient son adresse et sa témérité montagnarde. Depuis quelque temps l'air se rafraîchissait, nous montions toujours, et déjà nous étions arrivés à sept mille pieds à peu près au-dessus du niveau de la mer ; çà et là de grandes plaques de neige annonçaient que nous approchions des régions glacées où elle ne fond plus. Nous avions laissé au-dessous de nous, dans la montée du bois Magnuen, les hêtres et les sapins : les pâturages seuls poussaient à l'endroit où nous étions parvenus. Une bise froide passait de temps en temps, et glaçait tout à coup sur mon front la sueur que la fatigue y rappelait bientôt. Ce fut avec une véritable joie que j'appris de mon guide que nous allions apercevoir l'auberge du col de Balme ; quelques minutes après je vis effectivement, an milieu de l'échancrure de la montagne qui sépare la vallée de Chamouny de celle du Trient, poindre, en se découpant sur un ciel bleu, le toit rouge de cette maison bénie, puis ses murailles blanches qui semblaient sortir de terre au fur et à mesure que nous montions ; enfin les degrés de sa porte, sur lesquels était assis un chien roux, qui vint gracieusement vers nous les yeux brillans et la queue flamboyante pour nous inviter à venir nous reposer chez son maître. -Merci, mon chien, merci ! Nous y allons. J'étais si pressé de trouver du feu et une chaise, que je me précipitai dans l'auberge sans prendre le temps de jeter un regard sur cette fameuse vallée de Chamouny, qui, du seuil de la porte, se déroulait à la vue dans toute son étendue et toute sa beauté. Lorsque le froid et la faim, ces deux grands ennemis du voyageur, furent un peu calmés, la curiosité reprit le dessus. Je me fis conduire les yeux fermés, par mon guide, à l'endroit le plus favorable pour embrasser d"un seul coup-d'oeil la double chaîne des Alpes, et bientôt je me trouvai placé sur un point assez élevé pour ne rien perdre de son étendue. Alors j'ouvris les yeux, et comme si une toile se levait sur une magnifique décoration, je saisis, avec un plaisir mêlé d'effroi de me voir si petit au milieu de si grandes choses, tout l'ensemble de cet immense panorama, dont les dômes neigeux, dominant la riche végétation de la vallée, semblent le palais d'été du dieu de l'hiver. En effet, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, ce n'étaient que pics décharnés, à chacun desquels pendaient, comme la queue traînante d'un manteau, les scintillantes ondulations d'une mer de glace. C'était à qui s'élancerait le plus près du ciel, de l'Aiguille du Tour, de l'Aiguille-Verte ou du Pic du Géant ; c'était à qui descendrait le plus menaçant dans la vallée des glaciers d'Argentières, des Bossons ou de Taconnay. Puis à l'horizon qu'il ferme comme s'il était la dernière sommité de cette chaîne que sa masse nous dérobe et qui fuit vers les Pyrénées, dominant pics et aiguilles, couché comme un ours blanc sur les glaçons d'une mer polaire, le frère du Chimboraço et de l'Immaüs, le roi des montagnes d'Europe, le Mont-Blanc, cette dernière marche de l'escalier de la terre à l'aide duquel l'homme se rapproche du ciel. Je restai une heure anéanti dans la contemplation de ce tableau, sans m'apercevoir que j'avais quatre degrés de froid. Quant à mon guide, qui avait vu cent fois déjà ce splendide spectacle, il courait, pour se réchauffer, à quatre pattes avec le chien, et le faisait aboyer en lui tirant la queue. Enfin, il vint à moi pour me faire part d'une idée dont il venait d'être frappé -Si monsieur veut coucher ici, me dit-il avec l'accent d'un homme qui ne serait pas fâché de doubler son bénéfice en dédoublant ses journées, monsieur trouvera un bon souper et un bon lit. Le maladroit ! s'il m'avait laissé tranquille, ce souper et ce lit, j'aurais bien été obligé de les prendre, et Dieu sait quel repas et quel sommeil l'un et l'autre me promettaient. Je me levai tout effrayé à l'idée du danger que j'avais couru -Non, non, lui dis-je, partons. -C'est que nous ne sommes qu'à moitié chemin tout juste de Martigny à Chamouny, -Je ne suis pas fatigué. -C'est qu'il est quatre heures. -Trois heures et demie. -C'est que nous avons encore près de cinq lieues à faire et trois heures de jour seulement. -Nous ferons les deux dernières lieues de nuit. -C'est que vous perdrez un beau paysage. -Je gagnerai un bon lit et un bon souper. Allons, en route. Mon guide, qui avait épuisé toutes ses meilleures raisons, se remit en marche en soupirant. Nous partîmes. Toutes les choses que je vis, tant que le jour me permit de distinguer les objets, ne furent plus que des détails du grand tableau dont l'ensemble m'avait tant frappé ; détails merveilleux pour qui les voit, mais fatigans, je crois, pour ceux à qui on essaierait de les peindre. D'ailleurs, il entre bien plus dans le plan de ces impressions, si tant est que ces Impressions aient un plan, de parler des hommes que des localités. Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Chamouny. Nous avions fait neuf lieues de pays, qui, sans exagération, en valent bien douze ou quatorze de France ; c'était une bonne journée. Aussi je ne m'occupai que de trois choses, que je recommande à tous ceux qui feront la route que je venais de parcourir : La première, de prendre un bain ; La seconde, de souper ; La troisième, de faire remettre à son adresse une lettre contenant une invitation à dîner pour le lendemain, et portant cette souscription : A Monsieur Jacques Balmat, dit Mont-Blanc. Puis je me couchai. Maintenant, je vais vous dire en deux mots et de mon lit, si toutefois sa célébrité n'est point arrivée jusqu'à vous, ce que c'est que M. Jacques Balmat, dit Mont-Blanc. C'est le Christophe Colomb de Chamouny. IV Jacques Balmant, Dit Mont-Blanc. Il y a deux choses consacrées que le voyageur qui passe à Chamouny ne peut se dispenser de voir : c'est la croix de Flegère et la mer de glace. Ces deux merveilles sont placées en face l'une de l'autre, à droite et à gauche de Chamouny ; on ne parvient à chacune de ces sommités qu'en gravissant la base de l'une ou de l'autre des deux chaînes de montagnes, au milieu desquelles est situé le village ; et arrivé au but de l'ascension, on domine la vallée à la hauteur de quatre mille cinq cents pieds à peu prés. La mer de glace qu'alimente le sommet neigeux du Mont- Blanc, descend entre l'Aiguille des Charmeaux et le Pic du Géant, et s'avance jusqu'au milieu de la vallée. Là, après avoir rempli, comme un serpent immense, l'intervalle qui sépare ces deux montagnes entre lesquelles elle rampe, elle ouvre sa gueule verdâtre, de laquelle sort en bouillonnant à grand bruit le torrent glacé de l'Arveyron. L'ascension qui conduit le voyageur sur sa croupe immense se fait donc, comme on le voit, au flanc même du Mont-Blanc dont on ne peut plus embrasser du regard la masse colossale, par cela même qu'on le touche. La croix de Flegère est au contraire placée au versant de la chaîne de montagnes opposées à celle du Mont-Blanc. Aussi au fur et à mesure qu'on s'élève, on croirait, si ce n'était la fatigue, que c'est le colosse que l'on a en face de soi, qui s'abaisse graduellement et avec la complaisance d'un éléphant qui se couche à l'ordre de son cornac pour se faire voir de lui-même. Enfin arrivé au plateau où se trouve la croix, le voyageur découvre devant lui, et aussi distinctement que si quelques centaines de pas seulement l'en séparaient, tous les accidens de glaces, de neiges, de rochers et de forêts, que la nature capricieuse ou tourmentée des montagnes peut accumuler dans son désordre ou sa fantaisie. (3) La première ascension que l'on fait est ordinairement celle de la croix de Flegère. Voilà du moins ce que me dit le guide que m'envoya le syndic, car à Chamouny les guides sont soumis à un syndicat qui règle leurs tours de service ; de cette manière, aucun d'eux ne fait fortune aux dépens de ses confrères en intriguant auprès des voyageurs. Comme je n'avais aucune prédilection particulière pour la mer de glace, je remis an lendemain la visite que je comptais lui faire, et nous partîmes. Le chemin de la croix de Flegère est assez facile : il y a bien, par-ci par-là quelque passage escarpé, quelque précipice à pic, quelque pente rapide, mais quoique je ne sois pas un montagnard bien habile, comme on le verra en temps et lieu, je m'en tirai à mon honneur. Quant à la distance à parcourir, c'était une promenade en comparaison des courses que j'avais faites, et trois heures de marche nous suffirent pour atteindre le plateau. Arrivé à son sommet, on découvre de face le même tableau qu'on a vu la veille de profil, en arrivant par le col de Balme, qui lui-même sert alors de point de départ pour la vue dans le vaste panorama qu'elle a à parcourir. J'ai déjà parlé de la difficulté de calculer les distances dans les montagnes, et des illusions d'optique qui résultent de la proportion exagérée des objets que l'on a sous les yeux. De la croix de Flegère nous apercevions, comme si une heure de chemin seulement nous en séparait, la petite maison blanche au toit rouge qui s'élève dans l'échancrure du col de Balme, et qui cependant est éloignée de quatre lieues à peu près, distance à laquelle il serait impossible de la distinguer dans nos plaines. La première aiguille et le premier glacier qu'on aperçoit en commençant l'inventaire des sommités que l'on a devant soi, sont le glacier et l'aiguille du Tour. L'aiguille du Tour s'élève de sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Viennent immédiatement après le glacier d'Argentières et l'aiguille du même nom, qui s'élance, noire et aiguë, à la hauteur de douze mille quatre-vingt-dix pieds ; puis l'Aiguille-Verte dont la tête, toute couverte de neige, semble le géant de la ballade qui arrête les aigles dans leur vol, et heurte les nuages de son mont. Elle dépasse de six cents pieds la tête de sa soeur, l'Aiguille d'Argentières. Après elle et en face de vous, s'appuyant au pied de l'aiguille rougeâtre du Dru et aux flancs du Montauvert, la mer de glace déroule son vaste tapis, dont les ondulations solides, à peine visibles de la place où l'on se trouve, deviennent de petites montagnes quand on les mesure de leur base. Les cinq aiguilles qui se succèdent, sont celles des Charmeaux, du Grepont, de la Bletière, du Midi, et du Mont Maudit. La plus petite a neuf mille pieds. Puis enfin vient la sommité la plus élevée du Mont-Blanc, haute selon André de Gy, de quatorze mille huit cent quatre- vingt-douze, selon Tralles, de quatorze mille sept cent quatre- vingt-treize, et selon Saussure, de quatorze mille six cent soixante-seize pieds, et de laquelle pendent, jusque dans la vallée, les glaciers des Bossons et de Taconnay. En face de cette famille de géans aux têtes blanchies, on se fait tout d'abord cette question : La cime de ces montagnes a-t-elle été de tout temps couverte de neige comme elle l'est en ce moment ? Nous allons essayer d'y répondre. Deux théories se disputent la formation de la terre la théorie neptunienne, la théorie vulcanique. Toutes les recherches géologiques tendent à prouver que les différentes couches terrestres résultent d'un état primitivement fluide. La terre, a ses plus grandes hauteurs comme dans ses fouilles les plus profondes, livre à l'investigation du savant des matières cristallines : or, point de cristallisations salines sans liquidité. De leur côté, des impressions végétales et animales creusent les strata les plus réfractaires, et prouvent, à n'en point douter, que ces substances ont été, sinon fluides, du moins amollies au point de recevoir les empreintes qu'elles ont conservées. Enfin, la disposition généralement reconnue, partout où quelque cataclysme n'a point amené le désordre, de matières terreuses différentes superposées les unes aux autres et étendues en couches parallèles, ne permet pas de doute à ce sujet. Maintenant cette fluidité est-elle le résultat d'une chaleur intense, ou d'un liquide primordial ? Est-elle due au système vulcanique ou au système neptunien, au feu central ou à l'océan universel ? Hutton est-il dans l'erreur, ou est-ce Werner qui se trompe ? Comme chacune de ces théories peut se défendre à l'aide des raisons dont se sont armés leurs auteurs, et qu'il serait trop long de rapporter ici, les géologues modernes, embarrassés de choisir entre elles, se sont occupés seulement de recueillir les faits et de constater les résultats : or, les faits recueillis, les résultats constatés, prouvent que, soit primitivement, soit subséquemment, la terre fut entièrement couverte d'eau. Les montagnes calcaires du Derbyshire, et celles de Craven, dans le Yorkshire, contiennent, à la hauteur de deux mille pieds au-dessus de la mer, des débris fossiles de zoophytes et d'écailles de poissons. La partie la plus élevée des Pyrénées est couverte de roches calcaires où l'on aperçoit des empreintes d'animaux marins. La pierre à chaux même qui n'a pu conserver ces vestiges, dissoute dans un acide, exhale une odeur de cadavre, due certainement à la matière qu'elle contient. A sept mille pieds de hauteur, à trois lieues audessus des maisons de Ste.-Echelberg, plus haut que la vallée de Rothun, envahie maintenant par les glaciers, l'on trouve, dans les débris d'une montagne écroulée è l'endroit nommé Kriegsmatten, de belles pétrifications d'ammonites. Le Mont-Perdu, à la hauteur de plus de dix mille cinq cents pieds au-dessus de la mer, offre des débris de même nature ; enfin M. de Humboldt en a découvert dans les Andes à quatorze mille pieds de hauteur. D'ailleurs les traditions de la Bible sont d'accord avec les recherches de la science. Moïse parle d'un déluge, et Cuvier le constate ; le prophète et le savant se donnent le mot pour raconter aux hommes, à plus de trois mille ans d'intervalle, le même miracle géologique ; et l'Académie enregistre, comme une vérité incontestable, cette belle phrase de la Genèse que Voltaire prenait pour le rêve de la poésie. «Spiritus dei ferebatur super aquas.» Or, partons de ce point : La terre entière fut couverte d'eau. Cette eau supportait, comme les supporte aujourd'hui la terre, les seize lieues d'atmosphère qui nous enveloppent. Bientôt, soit qu'elle se volatilisât par l'effet du feu intérieur, cet atelier de Vulcain ; soit qu'elle s'évaporât par l'action du soleil, cet oeil de Dieu, l'eau diluviale commença de diminuer. Alors les parties les plus élevées de la terre pointèrent à sa surface. Le Chimboraço, l'lmmaüs, et le Mont-Blanc, apparurent tour à tour comme de faibles îles au milieu de l'océan universel. Leur contact avec l'air, la lumière et la chaleur les doua de fertilité ; et comme la couche d'air qui les enveloppait devait être à peu près semblable à celle qui nous entoure, les plantes, les arbres, les animaux, les hommes, y apparurent. Les traditions antiques ne parlent que de hautes montagnes. C'est dans l'Eden que Dieu créa Adam et Eve ; c'est sur le Caucase que Prométhée forma le premier homme. Cependant, par l'une ou l'autre des causes que nous avons dites, et peut-être même par leur combinaison, les eaux allaient toujours se retirant ; ce n'était plus seulement la cime des montagnes qu'elles laissaient à découvert, c'étaient leurs flancs. Au fur et à mesure que la couche d'air qui avait produit la fertilité s'abaissait, pesant à la surface de l'eau qui se retirait, le sommet des monts entrait dans une atmosphère plus subtile et plus froide qui en chassa les hommes et les força de redescendre vers des régions tempérées. La terre primitive que leurs aïeux avaient vue couverte de fleurs et de pâturages devint infertile, sèche et gercée ; les eaux du ciel, en venant rejoindre celles de la terre, qui se retiraient incessamment, entraînèrent avec elles le sol végétal ; le roc primitif apparut dans sa raideur nue et aride ; puis, un jour, les hommes aperçurent avec étonnement la couche de neige temporaire qui blanchissait les cimes qui avaient été leurs berceaux. Enfin, lorsque l'eau eut laissé à sec le fond de la vallée, que les sommités eurent atteint la couche d'atmosphère raréfiée qui, par la faiblesse de sa densité, s'élève au-dessus des autres principes aériformes, cette neige temporaire devint éternelle, et la glace, envahissant à son tour les contrées qu'abandonnait l'eau fugitive, descendit, conquérante de la montagne, vers la vallée qu'à son tour elle menaça d'engloutir. Au reste, ici comme partout, la tradition populaire est d'accord dans son ignorance ingénieuse avec l'investigation, de la science. Ecoutez un paysan de la Furca, et il vous racontera que cette montagne est le passage habituel du Juif errant lorsqu'il se rend de l'Italie en France ; seulement, la première fois qu'il la, franchit, vous dira-t-il, il la trouva couverte de moissons, la seconde fois de sapins, et la troisième fois de neiges. Lorsque j'eus contemplé à loisir cet immense tableau, nous redescendîmes vers Chamouny ; au milieu du chemin, à peu près, je m'aperçus que j'avais perdu ma montre. Je voulus retourner sur mes pas, mais mon guide déclara que c'était son affaire, rien ne devant se perdre dans la vallée de Chamouny. Je m'établis sur un plateau, d'où la vue était presque aussi belle que celle de la croix de Flegère, et j'attendis patiemment son retour : au bout d'une demi-heure, je le vis sortir joyeux et triomphant d'un bois de sapins que nous venions de traverser. Il avait retrouvé la montre et me la montrait en l'agitant au bout de sa chaîne : il était certes plus content que moi. Je lui offris une récompense qu'il refusa. Cet incident nous fit perdre une quarantaine de minutes, et ce ne fut que vers les quatre heures que nous fûmes de retour au village. En approchant de l'hôtel, j'aperçus sur le banc, placé devant la porte, un vieillard de soixante-dix ans à peu près, qui se leva et vint à ma rencontre sur un signe que lui fit le garçon d'auberge qui causait avec lui. Je devinai que c'était mon convive, et j'allais au-devant de lui en lui tendant la main. Je ne m'étais pas trompé : c'était Jacques Balmat, ce guide intrépide qui, au milieu de mille dangers, atteignant le premier la sommité la plus élevée du Mont-Blanc, avait frayé le chemin à de Saussure. Le courage avait précédé la science. Je le remerciai de m'avoir fait l'honneur d'accepter mon invitation. Le brave homme crut que je me moquais de lui, il ne comprenait pas qu'il fût pour moi un être tout aussi extraordinaire que Colomb qui trouva un monde ignoré, ou que Vasco qui retrouva un monde perdu. J'invitai mon guide à dîner avec son doyen ; il accepta avec autant de simplicité qu'il avait refusé mon argent ; nous nous mîmes à table. J'avais recommandé la carte au garçon : mes convives parurent contens. Au dessert, je mis la conversation sur les exploits de Balmat. Le vieillard, que le vin de Montmeillan avait rendu gai et bavard, ne demandait pas mieux que de me les conter. Le surnom de Mont-Blanc qu'il a conservé prouve du reste qu'il est fier des souvenirs que j'invoquais. Il ne se fit donc pas prier, lorsque je l'invitai à me raconter tous les détails de sa périlleuse entreprise. Seulement il me tendit son verre, je le remplis ainsi que celui de mon guide. -Avec votre permission, mon maître, me dit-il en se levant. -Certes, et à votre santé, Balmat. Nous trinquâmes. -Pardieu, dit-il en se rasseyant, vous êtes un bon garçon. Puis il vida son verre, fit clapper sa langue, cligna des yeux en se renversant sur le dossier de sa chaise, essayant de rappeler ses idées, que le dernier verre qu'il venait d'avaler ne rendait probablement pas plus claires. Mon guide, de son côté, fit ses dispositions pour écouter le plus commodément possible un récit qu'il avait déjà probablement entendu plus d'une fois. Elles étaient aussi confortables que simples, ne consistant qu'en un demi-tour qu'il fit décrire en même temps à sa chaise et à sa personne ; de cette manière il se trouva les pieds au feu, le coude sur la table, la tête sur la main gauche et le verre dans la main droite. Quant à moi, je pris mon album et mon crayon, et je me préparai à écrire. C'est donc le récit pur et simple de Balmat que je vais mettre sous les yeux du lecteur. -Hum ! C'était ma foi en 1786 ; j'avais vingt-cinq ans, ce qui m'en fait aujourd'hui, tel que vous me voyez, soixante-douze bien comptés. J'étais bon là. Un jarret du diable et un estomac d'enfer ! J'aurais marché trois jours de suite sans manger. Ça m'est arrivé une fois que j'étais perdu dans le Buet. J'ai croqué un peu de neige, voilà tout. Je me disais de temps en temps en regardant le Mont-Blanc de côté : Oh ! farceur, tu as beau faire et beau dire, va, je te grimperai dessus quelque jour. Enfin, c'est bon... Voilà que ça me trottait toujours dans la tête, le jour comme la nuit. Le jour je montais dans le Brevent, d'où l'on voit le Mont- Blanc comme je vous vois, et je passais des heures entières à chercher un chemin : -Bah ! j'en ferai un, s'il n'y en a pas, que je disais, mais il faut que j'y monte. La nuit, c'était bien autre chose, je n'avais pas plus tôt les yeux fermés que j'étais en route. Je montais d'abord comme s'il y avait eu une route royale, et je me disais : Pardieu, j'étais bien bête de croire que c'était si difficile d'arriver au Mont-Blanc. Puis petit à petit le chemin se rétrécissait ; mais c'était encore un joli petit sentier comme celui de la Mégère : j'allais toujours. Enfin, j'arrivais à des endroits où le sentier s'effaçait, des endroits inconnus quoi ! la terre mouvait, j'enfonçais dedans jusqu'aux genoux. C'est égal, je me donnais une peine.... Qu'on est bête quand on rêve ! -C'est bien, j'en sortais à la longue ; mais ça devenait si raide, que j'étais obligé d'aller à quatre pattes : c'était bien autre chose alors ! Toujours de plus difficile en plus difficile, je mettais mes pieds sur des bouts de rocher, et je les sentais remuer comme des dents qui vont tomber ; la sueur me coulait à grosses gouttes, j'étouffais que c'était un cauchemar ! N'importe, j'allais toujours. J'étais comme un lézard le long d'un mur ; je voyais la terre s'en aller sous moi ça m'était égal, je ne regardais encore qu'en l'air, je voulais arriver ; mais c'étaient les jambes !.. moi, qui ai les jarrets solides, je ne pouvais plus les plier. Je me retournais les ongles sur les pierres, je sentais que j'allais tomber, et je disais : Jacques Balmat, mon ami, si tu n'attrapes pas cette petite branche-là, qui est au-dessus de ta tête, ton compte est bon. La maudite branche, je la touchais du bout des doigts ; je me raclais les genoux comme un ramoneur. Ah ! la branche, ah ! je la pinçais. Allons ; ah !... cette nuit-là je me la rappellerai toujours ! ma femme m'a réveillé par le plus vigoureux coup de poing !... Imaginez-vous que je m'étais accroché à son oreille, et que je la tirais comme un morceau de gomme élastique. Ah ! pour cette fois je me dis : Jacques Balmat, il faut que tu en aies le coeur net. Je sautai donc à bas du lit, et je mis mes guêtres. -Où vas-tu ? me dit ma femme. -Chercher du cristal, que je répondis, je ne voulais pas lui conter mon affaire, -et ne sois pas inquiète, continuai-je, si tu ne me vois pas revenir ce soir. Si je ne suis pas rentré à neuf heures, c'est que je coucherai dans la montagne. Je pris un bâton solide ; bien ferré, double en grosseur et en longueur d'un bâton ordinaire ; j'emplis ma gourde d'eau-de-vie, je mis un morceau de pain dans ma poche, -et en route ! J'avais bien essayé déjà de monter par la mer de glace, mais le Mont-Maudit m'avait barré le passage. Alors je m'étais retourné par l'aiguille du Goûter ; mais pour aller de là au Dôme il y avait une espèce d'arête d'un quart de lieue de long sur un ou deux pieds de large, et puis au-dessous dix-huit cents pieds de profondeur. -Merci ! Cette fois donc je résolus de changer de chemin : je pris celui de la montagne de la Côte ; au bout de trois heures j'étais arrivé au glacier des Bossons. Je le traversai ; ce n'était pas là le difficile. Quatre heures après j'étais aux Grands-Mulets ; c'était déjà quelque chose. J'avais gagné mon déjeuner ; je cassai une croûte, je bus un coup. -C'est bon. A l'époque dont je vous parle, on n'avait point encore pratiqué aux Grands-Mulets le plateau qui y est aujourd'hui, si bien qu'on n'y était pas à son aise, je vous en réponds : j'étais en outre assez inquiet de savoir si je trouverais plus haut un endroit où passer la unit. J'avais beau chercher à droite et à gauche, je ne voyais rien. Enfin je me remis en route à la grâce de Dieu. Au bout de deux heures et demie, je trouvai une belle place nue et sèche ; le rocher perçait la neige, et m'offrait une surface de six ou sept pieds : c'était tout ce qu'il me fallait, non pas pour dormir, mais pour attendre le jour d'une manière un peu moins dure que dans la neige. Il était sept heures du soir, je cassai mon second morceau de pain, je bus une seconde goutte, et je m'installai sur le rocher où j'allais passer la nuit : ça ne me prit pas grand temps, le lit n'était pas long à faire. Sur les neuf heures, je vis venir l'ombre qui montait de la vallée comme une fumée épaisse et s'avançait lentement vers moi. A neuf heures et demie, elle m'atteignit et m'enveloppa : cependant je voyais encore au-dessus de moi les derniers rayons du soleil couchant, qui avaient peine à quitter la plus haute sommité du Mont-Blanc. Je les suivis des yeux tant qu'ils y restèrent. Enfin ils disparurent, et le jour s'en alla. Tourné comme je l'étais vers Chamouny, j'avais à ma gauche l'immense plaine de neige qui monte au dôme du Goûter (4), et à ma droite, à la portée do ma main, un précipice de huit cents pieds de profondeur. Je ne voulais pas m'endormir, de peur de rouler dans la ruelle en rêvant ; je m'assis sur mon sac, et je me mis à battre des pieds et des mains pour entretenir la chaleur. Bientôt la lune se leva pâle et dans un cercle de nuages, qui la voilèrent tout-à-fait sur les onze heures. En même temps, je voyais descendre de l'aiguille du Goûter un coquin débrouillard qui ne m'eut pas plus tôt atteint qu'il se mit à me cracher de la neige à la figure. Alors je m'enveloppai la tête avec mon mouchoir, et je lui dis : C'est bon, va ton train. A chaque minute, j'entendais la chute des avalanches qui grondaient en roulant comme le tonnerre. Les glaciers craquaient, et à chaque craquement je sentais la montagne remuer. Je n'avais ni faim ni soif, et j'éprouvais un singulier mal de tête qui me prenait au haut du crâne et qui descendait jusqu'aux sourcils. Pendant ce temps-là, le brouillard n'arrêtait pas. Mon haleine s'était gelée contre mon mouchoir, la neige avait mouillé mes habits : il me sembla bientôt que j'étais tout nu. Je redoublai la rapidité de mes mouvemens, et je me mis à chanter, pour chasser un tas d'idées bêtes qui me venaient dans l'esprit. Ma voix se perdait sur cette neige, aucun écho ne me répondait : tout était mort au milieu de cette nature glacée ; ma voix me faisait à moi-même une drôle d'impression. Je me tus, j'avais peur. A deux heures, le ciel blanchit vers l'orient. Avec les premiers rayons du jour, je sentis le courage me revenir. Le soleil se leva, luttant avec les nuages qui couvraient le Mont-Blanc ; j'espérais toujours, qu'il les chasserait, mais sur les quatre heures, les nuages s'épaissirent, le soleil s'affaiblit, et je reconnus que ce jour-là il me serait impossible d'aller plus loin. Alors, pour ne pas tout perdre, je me mis à explorer les environs, et je passai toute la journée à visiter les glaciers et à reconnaître les meilleurs passages. Comme le soir venait, et le brouillard à sa suite, je redescendis jusqu'au Bec à l'Oiseau, où la nuit me prit. Je passai celle-là mieux que l'autre, car je n'étais plus sur la glace, et je pus dormir un peu. Je me réveillai transi, et aussitôt que le jour parut, je redescendis vers la vallée, ayant dit à ma femme que je ne serais pas plus de trois jours. Au village de la Côte seulement, mes habits dégelèrent. Je n'avais pas fait cent pas hors des dernières maisons que je rencontrai François Paccard, Joseph Carier et Jean-Michel Tournier ; c'étaient trois guides ils avaient leur sac, leur bâton et leur costume de voyage. Je leur demandai où ils allaient : ils me répondirent qu'ils cherchaient des cabris qu'ils avaient donnés en garde à de petits paysans. Comme ces petits animaux ne valent pas plus de 40 sous la pièce, leur réponse me donna l'idée qu'ils voulaient me tromper, et je pensai qu'ils tentaient le voyage que je n'avais pas pu faire, d'autant plus que M. de Saussure avait promis une récompense au premier qui atteindrait le haut du Mont-Blanc. Une ou deux questions que me fit Paccard sur l'endroit où l'on pourrait coucher au Bec-à-l'Oiseau, me confirmèrent dans mon opinion. Je lui répondis que tout était plein de neige et qu'une station m'y paraissait impossible ; je le vis alors échanger avec les autres un signe d'intelligence que je fis semblant de ne pas apercevoir. Ils se retirèrent à l'écart, se consultèrent entre eux, et finirent parme proposer de monter tous ensemble ; j'acceptai, mais j'avais promis de rentrer, et je ne voulais pas manquer de parole à ma femme. Je revins donc chez moi pour lui dire de ne pas être inquiète, changer de bas et de guêtres, et prendre quelques provisions. A onze heures du soir, je partis de nouveau sans me coucher, et à une heure je rejoignis les camarades au Bec-à-l'Oiseau, quatre lieues au-dessous de l'endroit où j'avais couché la veille ; ils dormaient comme des marmottes ; je les réveillai : en un instant ils furent sur pieds, et nous nous mîmes tous les quatre en marche. Ce jour-là, nous traversâmes le glacier de Taconnay, nous montâmes jusqu'aux Grands-Mulets, où, l'avant-veille, j'avais passé une si fameuse nuit ; puis, prenant à droite, nous arrivâmes vers les trois heures au dôme du Goûter. Déjà l'un de nous, Paccard, avait manqué d'air un peu au-dessus des Grands-Mulets, et il était resté couché sur l'habit de l'un de nos camarades. Parvenus au sommet du dôme, nous vîmes, sur l'aiguille du Goûter, bouger quelque chose de noir que nous ne pouvions distinguer. Nous ne savions pas si c'était un chamois ou un homme. Nous criâmes, et l'on nous répondit ; puis, au bout d'un instant comme nous faisions silence pour entendre un second cri, ces paroles nous arrivèrent : -Ohé ! les autres ! attendez, nous voulons monter avec vous, Nous les attendîmes en effet, et en les attendant nous vîmes arriver Paccard qui avait repris force. Au bout d'une demi-heure, ils nous rejoignirent : c'étaient Pierre Balmat et Marie Coutet, qui avaient fait le pari, avec les autres, d'être parvenus avant eux au dôme du Goûter ; leur pari était perdu. Pendant ce temps, pour utiliser les momens, je m'étais aventuré à la découverte et j'avais fait un quart de lieue à peu près, à cheval sur l'arête en question qui joint le dôme du Goûter au sommet du Mont-Blanc : c'était un chemin de danseur de corde ; mais c'est égal, je crois que j'aurais réussi à aller jusqu'au bout, si la Pointe Rouge, n'était venue me barrer le chemin. Comme il était impossible d'avancer plus loin, je revins vers l'endroit où j'avais quitté les camarades ; mais il n'y avait plus que mon sac ; désespérant de gravir le Mont-Blanc, ils l'avaient laissé là en disant : -Balmat est leste, il nous rattrapera. -Je me trouvai donc seul, en un instant je balançai entre l'envie de les rejoindre et le désir de tenter seul l'ascension. Leur abandon m'avait piqué ; puis, quelque chose me disait que cette fois je réussirais. Je me décidai donc pour ce dernier parti ; je chargeai mon sac et nie mis en route : il était quatre heures du soir. Je traversai le grand plateau, et je parvins jusqu'au glacier de la Brinva d'où j'aperçus Cormayeur et la vallée d'Aoste en Piémont. Le brouillard était sur le sommet du Mont-Blanc ; je ne tentai pas d'y monter, moins dans la crainte de me perdre que dans la certitude que les autres, ne pouvant m'y voir, ne voudraient pas croire que j'y étais parvenu. Je profitai du peu de jour qui me restait pour chercher un abri ; mais au bout d'une heure, comme je n'avais rien trouvé, et que je me rappelais l'autre nuit, vous savez, je résolus de revenir chez moi. Je me mis donc en marche ; mais, arrivé au grand plateau, comme je ne savais pas encore me garantir la vue avec un voile vert, ainsi que je l'ai fait depuis, la neige nie fatigua tellement les yeux, que je ne distinguais plus rien ; j'avais des éblouissemens qui me faisaient voir de grandes taches de sang. Je m'assis pour me remettre ; je fermai les yeux et je laissai tomber ma tête entre mes mains. Au bout d'une demi-heure, ma vue s'était remise, mais la nuit était venue ; il n'y avait pas de temps à perdre. Je me levai, et allez ! Je n'avais pas fait deux cents pas que je sentis, avec mon bâton, que la glace manquait sous mes pieds : j'étais au bord de la grande crevasse, tu sais, Pierre Payot (c'était le nom de mon guide) ; -la grande crevasse où ils sont morts à trois, et d'où l'on a tiré Marie Coutet. Qu'est-ce que cette histoire, interrompis-je ? -Je vous conterai ça demain, me dit Payot. -Allez, mon ancien, allez, continua-t-il, en s'adressant à Balmat, on vous écoute. Balmat reprit : -Ah ! je lui dis : je te connais. Au fait nous l'avions traversée le matin sur un pont de glace recouvert de neige. Je le cherchai, mais la nuit allait toujours s'épaississant ; ma vue se fatiguait de plus en plus et je ne pus le retrouver : le mal de tête dont j'ai déjà parlé m'avait repris ; je ne me sentais aucun désir de boire ni de manger ; de violens maux de coeur me labouraient l'estomac. Cependant il fallait se décider à demeurer jusqu'au jour près de la crevasse. Je posai mon sac sur la neige, je tirai mon mouchoir en rideau sur mon visage, et je me préparai de mon, mieux à passer une nuit pareille à l'autre. Cependant, comme j'étais deux mille pieds plus haut à peu près, le froid était bien plus vif ; une petite neige fine et aiguë me glaçait ; je sentais une pesanteur et une envie de dormir irrésistible, des pensées tristes comme la mort me venaient dans l'esprit, et je savais très bien que ces pensées tristes et cette envie de dormir étaient un mauvais signe, et que si j'avais le malheur de fermer les yeux, je pourrais bien ne plus les rouvrir. De l'endroit où j'étais, j'apercevais, à dix mille pieds audessous de moi, les lumières de Chamouny, où mes camarades étaient bien chaudement, bien tranquilles près de leur feu, ou dans leur lit. Je me disais : Peut-être n'y en a-t-il pas un parmi eux qui pense à moi, ou, s'il y en a un qui pense à Balmat, il dit, en tisonnant ses braises, ou en tirant sa couverture sur ses oreilles : -A l'heure qu'il est, cet imbécille de Jacques s'amuse probablement à battre la semelle. Bon courage, Balmat ! -Ce n'était pas ce qui me manquait, le courage, mais la force ! - L'homme n'est pas de fer, et je sentais bien que je n'étais pas à mon aise, enfin. Dans les courts intervalles de silence qu'interrompaient de minute en minute la chute des avalanches et le craquement des glaciers, j'entendais aboyer un chien à Cormayeur, quoiqu'il y eût à peu près une lieue et demie de ce village à l'endroit où j'étais ; -cela me distrayait. -C'était le seul bruit de la terre qui arrivât jusqu'à moi. -Vers minuit, le maudit chien se tut, et je retombai dans ce diable de silence comme il en fait un dans les cimetières, car je ne compte pas le bruit des glaciers et des avalanches ; ce bruit-là, c'est la voix de la montagne qui se plaint, et bien loin de rassurer l'homme, elle l'épouvante. Sur les deux heures, je vis reparaître à l'horizon la même ligne blanche dont je vous ai déjà parlé. Le soleil la suivait comme la première fois, mais comme la première fois aussi, le Mont-Blanc avait mis sa perruque : c'est ce qui lui arrive quand il est de mauvaise humeur, et alors il ne faut pas s'y frotter. -Je connaissais son caractère : ainsi je me tins pour averti, et je redescendis dans la vallée, attristé, mais non découragé par ces deux tentatives inutiles, car maintenant j'étais bien certain que la troisième fois je serais plus heureux. Au bout de cinq heures, j'étais de retour au village il en était huit. Tout allait bien chez moi, ma femme m'offrit à manger, j'avais plus sommeil que je n'avais faim : elle voulut aussi me faire coucher dans la chambre, mais je craignais d'y être tourmenté par les mouches, j'allai m'enfermer dans la grange, je m'étendis sur le foin, et je dormis vingt-quatre heures sans me réveiller. Trois semaines se passèrent sans amener de changement favorable dans le temps, et sans diminuer mon envie de faire une troisième tentative. Le docteur Paccard, parent du guide dont j'ai parlé, désirait m'accompagner dans celle-ci : il fut convenu en conséquence qu'au premier beau jour, nous partirions ensemble. Enfin, le 8 août 1786, le temps me parut assez sûr pour risquer le voyage. J'allai trouver Paccard, et je lui dis : Voyons, docteur, êtes-vous bon ? N'avez-vous peur ni du froid, ni de la neige, ni des précipices ? Parlez comme un homme. -Je n'ai peur de rien avec toi, Balmat, répondit Paccard. -Eh bien ! repris-je, le moment est venu de grimper sur la taupinière. -Le docteur me dit qu'il était tout prêt ; mais au moment de fermer sa porte, je crois que son grand courage lui manqua un peu, car la clef ne sortait pas de la serrure : il tournait le double tour, le détournait, le retournait. - Tiens, Balmat, ajouta-t-il, si nous faisions bien, nous prendrions deux autres guides.-Non pas, lui répondis je, je monterai seul avec vous, ou vous y monterez avec d'autres ; je veux être le premier, et pas le second. Il réfléchit un instant, tira sa clef, la mit dans sa poche, et me suivit machinalement et la tête baissée. Au bout d'un instant, il secoua les oreilles. -Eh bien ! dit-il, je me fie à toi, Balmat. -En route, et à la grâce de Dieu.-Puis il se mit à chanter, mais pas très juste. Ça le tracassait, le docteur. Alors je lui pris le bras.-Ce n'est pas le tout, lui dis-je, il faut que personne ne sache notre projet, excepté nos femmes. -Une troisième personne fut cependant mise dans la confidence : c'est la marchande chez laquelle nous avions été obligés d'acheter du sirop pour mêler avec notre eau, le vin ou l'eau-de-vie étant trop forts pour un pareil voyage. Comme elle s'était doutée de quelque chose, nous lui dîmes tout, en l'invitant à regarder le lendemain à neuf heures du matin du côté du dôme du Goûter : c'était l'heure à laquelle nous devions y être, si rien ne dérangeait nos calculs. Toutes nos petites affaires arrangées et nos adieux faits à nos femmes, nous partîmes vers les cinq heures du soir : prenant, l'un du côté gauche, et l'autre du côté droit de l'Arve, afin que nul ne se doutât de notre projet, et nous nous réunîmes au village de la Côte. Le même soir, nous allâmes coucher au sommet de la Côte, entre le glacier des Bossons et celui de Taconnay. J'avais emporté une couverture, je m'en servis pour envelopper le docteur comme on emmaillotte un enfant, et grâce à cette précaution, il passa une assez bonne nuit : quant à moi, je dormis tout d'un trait jusqu'à une heure et demie à peu près. A deux heures, la ligne blanche parut, et bientôt le soleil se leva sans nuages, sans brouillard, beau et brillant, enfin nous promettant une fameuse journée : je réveillai le docteur, et nous nous mimes en route. Au bout d'un quart d'heure, nous nous engageâmes dans le glacier de Taconnay : les premiers pas du docteur sur cette mer, au milieu de ces immenses gerçures dans la profondeur desquelles l'oeil se perd, sur ces ponts de glace que l'on sent craquer sous soi, et qui, s'ils s'abîmaient, vous abîmeraient avec eux, furent un peu chancelans ; mais peu à peu il se rassura en me voyant faire, et nous nous en tirâmes sains et saufs. Nous nous mîmes aussitôt à gravir les Grands-Mulets que nous laissâmes bientôt derrière nous. Je montrai au docteur la place où j'avais passé la première nuit. Il fit une grimace très significative, garda le silence dix minutes ; puis s'arrêtant tout à coup : -Crois-tu, Balmat, me dit-il, que nous arriverons aujourd'hui au haut du Mont-Blanc ? Je vis bien de quoi il retournait, et je le rassurai en riant, mais sans lui rien promettre. Nous montâmes encore ainsi l'espace de deux heures ; depuis le plateau, le vent nous avait pris, et devenait de plus en plus vif : enfin arrivés à la saillie du rocher qu'on appelle le Petit-Mulet, un coup d'air plus violent enleva le chapeau du docteur. Au juron qu'il proféra, je me retournai, et j'aperçus son feutre qui décampait du côté de Cormayeur. -Il le regardait s'en aller, les bras tendus. -Oh ! il faut en faire votre deuil, docteur, que je lui dis, nous ne le reverrons jamais. Il s'en va dans le Piémont. Bon voyage ! -Il parait que le vent avait pris goût à la plaisanterie, car à peine avais-je fermé la bouche, qu'il nous en arriva une bouffée si violente, que nous fûmes obligés de Dons coucher à plat-ventre pour ne pas aller rejoindre le chapeau, de dix minutes nous ne pûmes nous relever ; le vent fouettait la montagne, et passait en sifflant sur nos têtes, emportant des tourbillons de neige gros comme la maison. Le docteur était découragé. Moi, je ne pensais pendant ce temps qu'à la marchande, qui, à cette heure, devait regarder le dôme du Goûter aussi au premier répit que nous donna la bise, je me relevai ; mais le docteur ne consentit à me suivre qu'en marchant à quatre pattes. Nous parvînmes ainsi à une pointe d'où l'on pouvait découvrir le village : arrivé là, je tirai ma lunette, et à douze mille pieds au-dessous de nous dans la vallée, je distinguai notre commère à la tête d'un rassemblement de cinquante personnes, qui s'arrachaient les lunettes pour nous regarder. Une considération d'amour-propre détermina le docteur à se remettre sur ses jambes, et à l'instant où il fût debout, nous nous aperçûmes que nous étions reconnus, lui à sa grande redingote, et moi à mon costume habituel : ceux de la vallée nous firent des signes avec leurs chapeaux. -J'y répondis avec le mien. -Celui du docteur était absent par congé définitif. Cependant Paccard avait usé toute son énergie à se remettre sur pieds, et ni les encouragemens que nous recevions, ni ceux que je lui donnais, ne pouvaient le déterminer à continuer son ascension. Après que j'eus épuisé toute mon éloquence, et que je vis que je perdais mon temps, je lui dis de se tenir le plus chaudement possible, en se donnant du mouvement ; il m'écoutait sans m'entendre, et me répondait oui, oui, pour se débarrasser de moi. Je comprenais qu'il devait souffrir du froid, j'étais moi-même tout engourdi. Je lui laissai la bouteille, et je partis seul en lui disant que je reviendrais le chercher. -Oui, oui, me répondit-il. -Je lui recommandai de nouveau de ne pas se tenir en place, et je partis. Je n'avais pas fait trente pas, que je me retournai, et je vis qu'au lieu de courir et de battre la semelle, il s'était assis, le dos au vent : c'était déjà une précaution. A compter de ce moment, la route ne présentait pas une grande difficulté, mais à mesure que je m'élevais, l'air devenait de moins en moins respirable. De dix pas en dix pas, j'étais obligé de m'arrêter comme un phthisique. Il me semblait que je n'avais plus de poumons, et que ma poitrine était vide : je pliai alors mon mouchoir comme une cravate, je le nouai sur ma bouche, et je respirai à travers, ce qui me soulagea un peu. Cependant le froid me gagna de plus en plus, je mis une heure à faire un petit quart de lieue : je marchais le front baissé, mais voyant que j'étais sur une pointe que je ne connaissais pas, je relevai la tête, et je m'aperçus que j'étais enfin arrivé sur la sommité du Mont-Blanc. Alors je tournai les yeux tout autour de moi, tremblant de me tromper, et de trouver quelque aiguille, quelque pointe nouvelle, car je n'aurais pas eu la force de la gravir ; les articulations de mes jambes rue semblaient ne tenir qu'à l'aide de mon pantalon. - Mais non, non. -J'étais arrivé au terme de mon voyage. -J'étais arrivé là où personne n'était venu encore, pas même l'aigle et le chamois ; j'y étais arrivé seul, sans autre secours que celui de ma force et de ma volonté ; tout ce qui m'entourait semblait m'appartenir, j'étais le roi du Mont-Blanc, j'étais la statue de cet immense piédestal. -Ah ! Alors je me tournai vers Chamouny, agitant mon chapeau au bout de mon bâton, et je vis, à l'aide de ma lunette, qu'on répondait à mes signes. Mes sujets de la vallée m'avaient aperçu. Tout le village était sur la place. Ce premier moment d'exaltation passé, je pensai à mon pauvre docteur. Je redescendis vers lui aussi vite que je le pus, l'appelant par son nom, et tout effrayé de ne pas l'entendre me répondre ; au bout d'un quart d'heure, je l'aperçus de loin, rond comme une boule, mais ne faisant aucun mouvement, malgré les cris que je poussais, et qui arrivaient certainement jusqu'à lui. Je le trouvai la tête entre les genoux et tout racorni sur lui-même comme un chat qui fait le manchon. Je lui frappai sur l'épaule, il leva machinalement la tête. Je lui dis que j'étais parvenu au haut du Mont-Blanc cela parut médiocrement l'intéresser ; car il ne me répondit que pour me demander où il pourrait se coucher et dormir. Je lui dis qu'il était venu pour monter au plus haut de la montagne et qu'il y monterait. Je le secouai, le pris sous les épaules, et lui fis faire quelques pas : il était comme abruti, et il lui paraissait aussi égal d'aller d'un côté que de l'autre, de monter que de redescendre. Cependant le mouvement que je le forçais de prendre, rétablit un peu la circulation du sang : alors il, me demanda si je n'aurais point, par hasard dans ma poche, des gans pareils à ceux que je portais à mes mains : c'étaient des gans en poil de lièvre que je m'étais faits exprès pour mon excursion, sans séparation entre les doigts. Dans la situation où je me trouvais moi-même, je les eusse refusés tous les deux à mon frère : je lui en donnai un. A six heures passées nous étions sur le sommet du Mont- Blanc, et quoique le soleil jetât un vif éclat, le ciel nous paraissait bleu foncé, et nous y voyions briller quelques étoiles. Lorsque nous reportions les yeux au-dessous de nous, nous n'apercevions que glaces, neiges, rocs, aiguilles, pics décharnés. L'immense chaîne de montagnes qui parcourt le Dauphiné et s'étend jusqu'au Tyrol, nous étalait ses quatre cents glaciers resplendissans de lumière. -A peine si la verdure nous paraissait occuper une place sur la terre. Les lacs de Genève et de Neuchâtel n'étaient que des points bleus presque imperceptibles. A notre gauche s'étendait la Suisse des montagnes toute moutonneuse, et au-delà, la Suisse des prairies, qui semblait un riche tapis vert ; à notre droite, tout le Piémont et la Lombardie jusqu'à Gênes ; en face, l'Italie. Paccard ne voyait rien, je lui racontais tout : quant à moi, je ne souffrais plus, je n'étais plus fatigué ; à peine si je sentais cette difficulté de respirer, qui, une heure auparavant, avait failli me faire renoncer à mon entreprise. Nous restâmes ainsi trente-trois minutes. Il était sept heures du soir, nous n'avions plus que deux heures et demie de jour : il fallait partir. Je repris Paccard pardessous le bras : j'agitai de nouveau mon chapeau pour faire un dernier signe à ceux de la vallée, et nous commençâmes à redescendre. Aucun chemin tracé ne nous dirigeait : le vent était si froid, que la neige n'était pas même dégelée à sa surface ; nous retrouvions seulement sur la glace les petits trous qu'y avait faits la pointe de nos bâtons ferrés. Paccard n'était plus qu'un enfant sans énergie et sans volonté que je guidais dans les bons chemins, et que, dans les mauvais, je portais. La nuit commençait à tomber lorsque nous traversâmes la crevasse ; au bas du grand plateau, elle nous prit tout-à-fait : à chaque instant Paccard s'arrêtait, déclarant qu'il n'irait pas plus loin, et à chaque instant je le forçais de reprendre sa marche, non par la persuasion, il n'entendait rien, mais par la force. A onze heures, nous sortîmes enfin des régions des glaces et mîmes le pied sur la terre ferme : il y avait déjà une heure que nous avions perdu toute réverbération du soleil ; alors je permis à Paccard de s'arrêter, et je me préparai à l'envelopper de nouveau dans des couvertures, lorsque je m'aperçus qu'il ne s'aidait plus de ses mains. Je lui en fis l'observation. Il répondit que cela se pouvait bien, vu qu'il ne les sentait pas. Je tirai ses gants, ses mains étaient blanches et comme mortes ; moi-même, j'étais bête de la main où j'avais mis son petit gant de peau à la place du mien : je lui dis que nous avions trois mains de gelées à nous deux, cela paraissait lui être fort égal, il ne demandait qu'à se coucher et à dormir ; quant à moi, il me it de me frotter la partie malade avec de la neige : le remède n'était pas loin. Je commençais l'opération par lui, et je la terminai par moi. Bientôt le sang revint, et avec le sang la chaleur, mais avec des douleurs aussi aiguës que si on nous avait piqué chaque veine avec des aiguilles. Je roulai mon poupart dans sa couverture, je le couchai à l'abri d'un rocher, nous mangeâmes un morceau, bûmes un coup, nous nous serrâmes l'un contre l'autre le plus que nous pûmes, et nous nous endormîmes.. Le lendemain, à six heures, je fus réveillé par Paccard. -C'est drôle, Balmat, me dit-il, j'entends chanter les oiseaux, et je ne vois pas le jour ; probablement que je ne peux pas ouvrir les yeux. Il avait les yeux écarquillés comme ceux d'un grand-duc. Je lui répondis qu'il se trompait sans doute, et qu'il devait très bien y voir. Alors il me demanda un peu de neige, la fit fondre dans le creux de sa main avec de l'eau-de-vie, et s'en frotta les paupières. Cette opération finie, il n'en voyait pas davantage, seulement les yeux lui cuisaient beaucoup plus. -Allons, dit-il, il paraît que je suis aveugle, Balmat ? -Dam ! répondis-je, ça m'en a bien l'air. -Comment vais-je faire pour descendre ? continua-t-il. -Prenez la bretelle de mon sac, et marchez derrière moi, voilà un moyen. C'est ainsi que nous descendîmes, et arrivâmes au village de la Côte. Là, comme je craignais que ma femme ne fût inquiète, je quittai le docteur qui regagna sa maison en tâtonnant avec son bâton, et je revins chez moi : c'est alors seulement que je me vis. Je n'étais pas reconnaissable : j'avais les yeux rouges, la figure noire et les lèvres bleues ; chaque fois que je riais ou bâillais, le sang me jaillissait des lèvres et des joues. -Enfin, je n'y voyais plus qu'à l'ombre. Quatre jours après, je partis pour Genève, afin de prévenir M. de Saussure que j'avais réussi à escalader le Mont-Blanc : il l'avait déjà appris par des Anglais. Il vint aussitôt à Chamouny, et essaya avec moi la même ascension, mais le temps ne nous permit pas d'aller plus haut que la montagne de la Côte, et ce ne fut que l'année suivante qu'il put accomplir son grand projet. -Et le docteur Paccard, dis-je, est-il resté aveugle ? -Ah ! oui, aveugle, il est mort il y a onze mois, à l'âge de soixante-et-dix-neuf ans, et il lisait encore sans lunettes, Seulement il avait les yeux diablement rouges. -Des suites de son ascension ? -Oh ! que non ! -Et de quoi alors ? -Le bonhomme levait un peu le coude.... En disant ces mots, Balmat vida sa troisième bouteille. V La Mer De Glace. J'avais donné rendez-vous à Payot pour le lendemain à dix heures du matin seulement, la course que nous avions à faire n'étant que de six à sept lieues pour aller et revenir. Il vint nous chercher comme nous achevions de déjeuner ; il avait été la veille, en nous quittant, reconduire Balmat un bout de chemin, et l'avait laissé enchanté de moi. Balmat me promettait sa visite pour le soir. En sortant du village, Payot resta en arrière pour causer avec une femme. Comme le chemin se bifurquait cent pas plus loin, nous nous arrêtâmes, ignorant laquelle des deux routes il nous fallait prendre ; dès que Payot nous vit indécis, il accourut à nous et nous dit, pour s'excuser de l'embarras momentané où il nous avait mis : -C'est que je causais avec Maria. -Qu'est-ce que Maria ?.. -C'est la seule femme de la terre qui soit jamais montée sur le Mont-Blanc. -Comment ! cette femme ? -Je me retournai pour la regarder. -Oui, c'est une luronne, allez ; imaginez-vous qu'en 1811, les babitans de Chamouny se dirent un matin : Ma foi, c'est bel et bon de conduire toujours les étrangers au sommet du Mont-Blanc pour leur plaisir, si nous y montions un jour pour le nôtre. Qui fut dit fut fait ; on convint que le dimanche suivant, si le temps était beau, ceux qui voudraient faire partie de la caravane se réuniraient sur la place. A. l'heure dite, Jacques Balmat que nous avions fait notre capitaine, nous trouva rassemblés ; nous étions sept en tout, lui compris : c'étaient Victor Terraz, Michel Terraz, Marie Frasseron, Edouard Balmat, Jacques Balmat, et moi. Au moment de partir, nous ne sommes pas plus étonnés que de voir deux femmes qui arrivaient pour faire l'ascension avec les autres : l'une d'elles, nommée Euphrosine Ducrocq, nourrissait un enfant de sept mois. Balmat ne voulut point la recevoir dans la compagnie ; l'autre, qui était celle que vous venez de voir n'était pas encore mariée, et s'appelait Marie Paradis. Jacques Balmat alla à elle, lui prit les deux mains, et la regardant dans le blanc des yeux : -Ah ! ça, mon enfant, lui dit-il, êtes-vous bien décidée ? -Oui ! -C'est qu'il ne nous faut pas de pleureuses, entendez-vous ? -Je rirai tout le long du chemin. -Je ne vous demande pas ça, vu que moi, qui suis un vieux loup de montagne, je ne m'engagerais pas à le faire ; on vous demande seulement d'être brave fille et d'avoir bon courage ; si vous vous sentez en aller, adressez-vous à moi, et quand je devrais vous porter sur mon dos, je vous réponds que vous irez où iront les autres ; est-ce dit ? -Tope ! -Répondit Maria en lui frappant dans la main. Cet arrangement fait, nous partîmes. Le soir, comme d'habitude, on coucha aux Grands-Mulets. Comme les jeunes filles ont le sommmeil agité, et qu'en rêvant Maria aurait bien pu tomber dans le ravin dont vous a parlé Balmat, nous la mîmes au milieu de nous, nous la couvrîmes d'habits et de couvertures : elle passa donc une assez bonne nuit. Le lendemain, au petit jour, tout le monde était sur pied ; chacun se secoua les oreilles, souffla dans ses doigts et se remit en route. Nous arrivâmes bientôt à un endroit escarpé, et nous nous trouvâmes devant une espèce de mur de 12 à 1400 pieds de hauteur, et quand je dis un mur, il suffira que je vous explique la manière dont nous le gravîmes pour que vous conveniez que je n'y mets pas d'exagération. Jacques Balmat, qui montait le premier, ne pouvait se plier assez pour donner la main au second : alors il lui tendait la jambe, se soutenant à son bâton enfoncé dans la glace, jusqu'à ce que le second guide, se cramponnant à sa jambe, fût arrivé à son bâton. Aussitôt Balmat prenait un autre bâton des mains du second guide, le plantait plus haut, et recommençait la même manoeuvre, qui, cette fois, s'étendait du second au troisième, et à mesure que l'on avançait, du troisième aux autres, jusqu'à ce qu'enfin chacun fût en route collé contre la glace, comme une caravane de fourmis contre le mur d'un jardin. Et Maria, interrompis-je, à qui tendait-elle la jambe -Oh ! Maria montait la dernière, reprit Payot ; d'ailleurs, pas un de nous ne pensait beaucoup à la chose. Nous nous faisions seulement la réflexion que, si le premier bâton venait à casser, nous dégringolerions tous ; et au fur et à mesure que nous montions, la réflexion devenait de plus en plus inquiétante. Enfin n'importe, tout le monde s'en tira bien jusqu'à Maria ; mais arrivée en haut, soit par fatigue de la montée, soit par peur de réflexion, elle sentit que ses jambes s'en allaient à tous les diables. Alors elle s'approcha en riant de Balmat, et lui dit tout bas, pour n'être pas entendue des autres : -Allez plus doucement, Jacques, l'air me manque ; faites comme si c'était vous qui soyez fatigué. - Balmat ralentit sa marche ; Maria profita de cela pour manger de la neige à poignée. Nous avions beau lui dire que les crudités ne valaient rien à l'estomac, c'était comme si nous chantions : aussi, au bout de dix minutes, le mal de coeur s'en mêla ; Balmat, qui s'en aperçut, vit que ce n'était pas le moment de faire de l'amour- propre ; il appela un autre guide, ils la prirent chacun sous un bras et l'aidèrent à marcher. Au même moment, Victor Terraz s'assit, en déclarant qu'il en avait assez, et qu'il n'irait pas plus loin. Balmat me fit signe de venir prendre le bras de Maria à sa place, et allant à Terraz, qui commençait déjà à s'endormir, il le secoua vigoureusement. -Qu'est-ce que vous me voulez ? dit Terraz. -Je veux que tu viennes. -Et moi je veux rester ici ; je suis bien libre ! -C'est ce qui te trompe. -Pourquoi cela, s'il vous plaît ? -Parce que nous sommes partis à sept, qu'on sait que nous sommes partis à sept, et qu'en arrivant au grand plateau, d'où l'on peut nous distinguer de Chamouny, les gens du village verront que nous ne sommes plus que six : ils croiront alors qu'il est arrivé malheur à l'un de nous, et comme ils ne sauront pas à qui, cela mettra sept familles dans la désolation. -Vous avez raison, père Balmat, dit Terraz, et il se remit sur les jambes. Ces deux retardataires ne nous rejoignirent que sur le dôme du Mont-Blanc. Maria était presque évanouie ; cependant elle se remit un peu et porta les yeux sur l'horizon immense qu'on découvre ; nous lui dîmes en riant que nous lui donnions pour sa dot tout le pays qu'elle pourrait apercevoir. Balmat ajouta : - Maintenant, puisqu'elle est dotée, il faut la marier ; messieurs, quel est le luron qui l'épouse ici ? -Dame ! nous ne faisions pas de crânes prétendus : personne ne se présenta, excepté Michel Terraz ; encore demanda-t-il une demi-heure. Comme nous ne pouvions rester que dix minutes à peu près, la proposition n'était point acceptable : aussi, lorsque nous eûmes bien regardé le coup d'oeil, Balmat nous dit :-Ah ! ça, mes enfans, c'est bel et bon, mais il est temps de défiler. -En effet le soleil s'en allait grand train ; nous fîmes comme lui. Le lendemain, lorsque nous descendîmes à Chamouny, nous trouvâmes toutes les femmes du village, qui attendaient Maria pour lui demander des détails sur son voyage. Elle leur répondit qu'elle avait vu tant de choses, que ce serait trop long à raconter ; mais que si elles étaient bien curieuses de les connaître, elles n'avaient qu'à faire le voyage elles-mêmes. Pas une n'accepta. Depuis ce temps, Maria est restée l'héroïne de Chamouny, comme Jacques en est le héros, et elle partage avec lui la curiosité des étrangers et le sobriquet de Mont-Blanc. A chaque nouvelle ascension, elle va s'établir un peu au-dessus du village de la Côte : là elle dresse un dîner que les voyageurs ne manquent jamais d'accepter en revenant, et le verre à la main, hôtesse et convives boivent aux dangers du voyage et à l'heureuse réussite des ascensions nouvelles. -Est-ce que quelques-unes ont amené des accidens graves ? Repris-je. -Dieu merci, me répondit Payot, il n'y a jamais eu que des guides de tués ; Dieu a toujours préservé les voyageurs. -Effectivement, Balmat parlait hier d'une crevasse dans laquelle était tombé Coutet ; mais j'ai cru comprendre qu'on l'en avait retiré. -Oui, lui ; car, quoiqu'il ait vu la mort de bien près, il est aujourd'hui sain et sauf comme vous et moi ; mais trois autres y sont restés ensevelis avec 200 pieds de neige sur le corps. Aussi, dans les belles nuits, vous voyez voltiger trois flammes au-dessus de la crevasse où ils sont enterrés : ce sont leurs ames qui reviennent, car ce n'est pas une sépulture chrétienne qu'un cercueil de glace et un linceul de neige. -Et quels sont les détails de cet évènement. -Tenez, monsieur, me dit Payot avec une répugnance marquée, vous rencontrerez probablement Coutet avant de quitter Chamouny, et il vous les racontera lui-même, quant à moi, je n'étais pas du voyage. Je vis que l'impression laissée par le souvenir de cet accident était si profonde et si triste, que je n'eus pas le courage d'insister d'ailleurs, il s'empressa de distraire mon attention de ce sujet en me faisant remarquer une petite fontaine qui coule à droite du chemin. -C'est la fontaine de Caillet, me dit-il. Je la regardai avec attention, et comme je n'y trouvais rien d'extraordinaire, j'y trempai la main, pensant que c'était une source thermale ; elle était froide. Je la goûtai alors, la croyant ferrugineuse : elle avait le goût de l'eau ordinaire. -Eh bien ! dis-je en me relevant, qu'est-ce que la fontaine de Caillet ? -C'est la fontaine que M. de Florian a immortalisée, en faisant passer sur ses bords la première scène de son roman de Claudine. -Ah ! ah ! diable, et elle n'a pas d'autre titre à la curiosité des voyageurs -Non, monsieur, si ce n'es qu'elle est située à mi-chemin de la montée de Chamouny à la mer de glace. -A mi-chemin ? -Juste. -Mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil ? -Volontiers, monsieur. -Eh bien ! c'est de ne jamais oublier, dans l'intérêt de l'immortalité de votre fontaine, d'ajouter, comme vous venez de le faire, son second titre au premier : vous verrez auquel des deux nos voyageurs seront le plus sensibles. En effet, la route du Montanvert est une des plus exécrables que j'aie faites : vers la fin de l'année surtout, lorsque les gens de pied et les mulets l'ont dégradée, les parties étroites du chemin s'éboulent, et alors la surface plane disparaît, et fait place à un plan incliné. Or, c'est comme si l'on marchait à une hauteur de deux mille pieds sur un toit d'ardoise : un faux pas, une distraction, un point d'appui qui manque, et vous roulez jusque dans la source de l'Arveyron que vous entendez gronder au fond de ce précipice, et où vous précèdent, comme pour vous montrer le chemin, les pierres auxquelles un simple déplacement fait perdre l'équilibre, et que dès-lors leur poids seul suffit pour entraîner. C'est par cet aimable chemin qu'on grimpe, plutôt qu'on ne monte, pendant l'espace de trois heures à peu près ; puis l'on aperçoit une masure perdue dans les arbres, c'est l'auberge des Mulets ; vingt pas plus loin, une petite maison s'élève dominant la Mer de glace, c'est l'auberge des Voyageurs. Si je n'avais peur d'être taxé de partialité pour l'espèce humaine, j'ajouterais que les quadrupèdes sont là beaucoup mieux traités que les bipèdes, attendu qu'ils trouvent dans leur écurie du son, de la paille, de l'avoine et du foin, ce qui équivaut pour eux à un dîner à quatre services, tandis que les bipèdes ne peuvent obtenir dans leur hôtel que du lait, du pain et du vin, ce qui n'équivaut pas même à un mauvais déjeûner. Mais le premier besoin qu'on éprouve en arrivant sur le plateau, n'est point la faim ; c'est celui d'embrasser d'un seul coup d'oeil cette cette large nature qui vous environne : à votre droite et à votre gauche, le pic de Charmoz et l'aiguille du Dru, qui s'élancent vers le ciel comme les paratonnerres de la montagne ; devant vous, la Mer, un océan de glace, gelé au milieu du bouleversement d'une tempête, avec ses vagues aux mille formes, qui s'élèvent à soixante ou quatre-vingt pieds de haut, et ses gerçures qui senfoncent à quatre ou cinq cents pieds de profondeur. Au bout d'un instant de cette vue, vous n'êtes plus en France, vous n'êtes plus en Europe, vous êtes dans l'océan arctique, au-delà du Groënland ou de la Nouvelle-Zemble, sur une mer polaire, aux environs de la baie de Baffin ou du détroit de Behring. Lorsque Payot crut que nous avions assez considéré de loin le tableau qui s'étendait au-dessous de nous, il jugea qu'il était temps de nous faire mettre les pieds sur la toile. En conséquence il se mit à descendre vers la Mer de glace, que nous dominions d'une soixantaine de pieds, par un chemin bien autrement exigu que celui du Montanvert : c'est au point que j'eus un instant d'incertitude, me demandant s'il ne valait pas mieux me servir de mon bâton ferré comme d'un balancier que comme d'un appui. Quant à Payot, il marchait là comme sur grande route, et ne se retournait même pas pour savoir si je suivais. -Dites donc, mon brave, lui criai-je au bout d'une minute, lui donnant une épithète que dans ce moment je ne pouvais convenablement garder pour moi : dites donc, est-ce qu'il n' y a pas un autre chemin ? -Ah ! vous voilà assis, vous ! me dit-il, que diable faites-vous là ! -Tiens, ce que je fais, je fais que la tête me tourne, pardieu ! Est-ce que vous croyez que je suis venu au monde sur le coq d'un clocher, vous ? Vous êtes encore un fameux farceur ! -Allons, allons, venez me donner la main ; je n'y mets pas d'amour-propre, moi ! Payot remonta aussitôt vers moi, et me tendit le bout de son bâton. Grace à ce secours, je fis heureusement ma descente jusqu'au rocher situé à cinq pieds à peu près au-dessus d'une espèce de bourrelet en sable fin qui environne la Mer de glace. Arrivé là, je poussai un ah ! prolongé, qui tenait autant du besoin de respirer que de la joie que je pouvais avoir de me trouver sur une plate-forme ; puis l'amour-propre me revenant du moment où le danger s'était éloigné, je tins à prouver à Payot que si je grimpais mal, je sautais bien, et d'un air dégagé, sans rien dire à personne, et afin de jouir de l'effet que produirait sur lui mon agilité, je sautai du rocher sur le sable. Nous poussâmes deux cris qui n'en firent qu'un, lui, parce qu'il me voyait enfoncer, et moi, parce que je me sentais enfoncer. Cependant, comme je n'avais pas lâché mon bâton, je le mis en travers, ainsi que cela m'était arrivé en pareille circonstance avec mon fusil, en chassant au marais. Ce mouvement instinctif me sauva ; Payôt eut le temps de me tendre son bâton, que j'empoignais d'une main, puis de l'autre ; et me tirant comme un poisson au bout d'une ligue, il me réintégra sur mon rocher. Lorsque je me retrouvai sur mes pieds : -Ah ! ça, êtes-vous fou ? me dit Payot, vous allez sauter dans les moraines, vous ! -Eh ! sacredieu ! allez-vous-en au diable, vous et votre brigand de pays, où l'on ne peut faire un pas sans risquer de se casser le cou, ou de s'ensabler : est-ce que je connais vos moraines, moi ? -Eh bien ! une autre fois vous les connaîtrez, me dit tranquillement Payvot ; seulement je suis bien aise de vous dire que si vous n'aviez pas mis votre bâton en travers, vous vous enfonciez sous le glacier, d'où vous ne seriez probablement sorti que l'été prochain, par la source de l'Arveyron. Maintenant voulez-vous venir au Jardin ? -Qu'est-ce que le Jardin ? -C'est une petite langue de terre végétale, en forme de triangle, qui se trouve au milieu du glacier de Talefre, et de l'autre côté de la Mer de glace. -Et que fait-on là ? -Rien au monde. -Pourquoi y va-t-on alors ? -Pour dire qu'on y a été. -Eh bien ! mon cher ami, je ne le dirai pas, voilà tout. -Vous viendrez au moins faire un petit tour sur la Mer de glace. -Oh ! pour cela, tout à vous, je sais patiner. -N'importe, donnez-moi toujours le bras ; vous n'auriez qu'à faire quelque nouvelle imprudence. -Moi, vous ne me connaissez guère, allez ; j'en suis revenu, et je vous réponds que je ne marcherai pas autre part que sur votre ombre. Je lui tins, ou plutôt je me tins religieusement parole. Nous fîmes, lui marchant devant, et moi derrière, à peu près un quart de lieue sur cette mer, dont on ne peut mesurer la largeur que lorsqu'on se trouve au milieu de ses vagues, et dont les horribles craquemens semblent des plaintes inconnues qui montent du centre de la terre jusqu'à sa surface. Je ne sais si cela tient à une organisation plus impressionnable, plus nerveuse que celle des autres ; mais au milieu des grands bouleversemens de la nature, quoiqu'il me soit démontré qu'aucun danger réel n'existe, j'éprouve une espèce d'épouvante physique en me voyant si petit et si perdu au milieu de si grandes choses ! Une sueur froide me monte au front, je palis, ma voix s'altère, et si je n'échappais à ce malaise, en m'éloignant des localités qui le produisent, je finirais certes par m'évanouir. Ainsi je n'avais aucune crainte, puisqu'il n'y avait aucun danger, et cependant je ne pus rester au milieu de ces crevasses ouvertes sous mes pieds, de ces vagues suspendues sur ma tête ; je pris le bras de mon guide, et je lui dis :-«Allons- nous-en.» Payot me regarda. -En effet vous êtes pâle. me dit-il. -Je ne me sens pas bien. -Qu'avez-vous donc ? -J'ai le mal de mer. Payot se mit à rire, et moi aussi. -Allons, ajouta-t-il, vous n'êtes pas bien malade, puisque vous riez ; buvez un coup, cela vous remettra. En effet, à peine eus-je posé le pied sur la terre que cette indisposition passa. Payot me proposa de suivre le bord de la Mer de glace jusqu'à la pierre aux Anglais. Je lui demandai ce que c'était que cette pierre.-Ah ! me dit-il ; nous l'avons appelée ainsi, parce que les deux voyageurs qui sont parvenus les premiers jusqu'ici, surpris par la pluie, se sont réfugiés sous la voûte qu'elle forme et y ont dîné ; or ces deux voyageurs étaient des Anglais, qui dans une excursion, avaient découvert Chamouny dont on ne connaissait pas l'existence, ce village étant enfermé dans une vallée où l'on trouve, sans le secours du commerce extérieur, tout ce qui est nécessaire à la vie. Ces deux Anglais ignoraient tellement quels hommes habitaient ce pays inconnu, qu'ils y entrèrent, eux et leurs domestiques, armés jusqu'aux dents, et croyant probablement avoir affaire à des sauvages. Au lieu de cela, ils trouvèrent de braves gens qui les reçurent de tout leur coeur, et qui, ignorans eux-mêmes des beautés qui les environnaient, n'avaient jamais cherché à explorer le cours solide de cette mer de glace, dont l'extrémité descendait jusqu'à la vallée. La reconnaissance nous a fait leur consacrer cette pierre où ils ont trouvé un abri ; car en venant ici et en disant les premiers au monde entier ce qu'ils y avaient vu ; ils ont fait la fortune du pays. En achevant ces mots, Pavot me montra un rocher formant voûte, sur lequel était gravée cette inscription, rappelant les noms des deux voyageurs et l'année de leur voyage POCOX ET WINDHEM -1741. Après avoir fait le tour de la pierre, nous prîmes le chemin de l'auberge. En entrant dans la seule chambre dont elle se compose, j'aperçus un homme à genoux et soufflant le feu avec sa bouche. Payot m'arrêta sur la porte : -Vous vouliez voir Marie Coutet ? me dit-il. -Qu'est-ce que c'est que Marie Coutet ? repris-je, cherchant à rappeler mes souvenirs. -Le guide qui a été emporté par une avalanche. -Oui, certainement, je voulais le voir. -Eh bien ! c'est lui qui souffle le feu ; depuis qu'il a manqué d'être gelé, il est devenu frileux comme une marmotte. -Comment ! c'est là l'homme qui est tombé dans la crevasse du grand plateau ? -Lui-même. -Croyez-vous qu'il veuille me raconter son accident ? Certainement : quoique ce ne soit pas une chose gaie, c'est une chose curieuse, et nous sommes ici pour satisfaire la curiosité des voyageurs. Je ne parus pas faire attention à l'espèce d'amertume avec laquelle il prononça ces mots. J'appelai le maître de l'auberge, afin qu'il nous apportât une bouteille de son meilleur vin et trois verres ; je les emplis, et en prenant un de chaque main, j'allai à Coutet. En m'entendant venir à lui, il se releva. Je lui présentai le verre qu'il accepta avec ce sourire que je n'ai jamais trouvé plus cordial que sur la figure des habitans de la Savoie. -A votre santé, mon maître, lui dis-je, et puisse-t-elle ne jamais se retrouver dans un danger pareil à celui qu'elle a couru. -Ah ! monsieur veut parler de ma cabriole dans la crevasse, répondit Coutet ? -Justement. -Le fait est, -Coutet interrompit sa phrase pour vider son verre, -que j'ai passé un mauvais quart-d'heure ! -continua-t-il en le posant sur la table, et en s'essuyant la bouche du revers de sa main. -Aurez-vous la complaisance de me donner quelques détails sur cet évènement ? repris je. -Tous ceux que vous voudrez, monsieur. -Alors asseyons-nous. Je donnai l'exemple : il fut suivi. Je remplis les verres des deux guides, et Coutet commença... Une autre fois je vous dirai l'histoire de mon ami Coutet. Notes. (1) Le gouvernement accorde une prime de 80 fr. par chaque ours tué. (2)J'affirme que je ne fais point ici de l'horreur à plaisir et que je n'exagère rien : il n'y a pas un Valaisan qui ignore la catastrophe que je viens de raconter, et lorsque nous remontâmes la vallée du Rhône pour gagner la route du Simplon, on nous raconta partout, avec peu de différence dans les détails, cette terrible et récente aventure. (3) La vue du Mont-Blanc, qui accompagne ces lignes, est prise de la croix de Flegère. (4) Le dôme du Goûter est ainsi nommé, parce que le soleil l'éclaire à l'heure où l'on fait ce repas. Source: http://www.poesies.net